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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77628 ***
+
+
+
+
+
+ Pierre MILLE
+
+ La détresse
+ des Harpagon
+
+ ROMAN
+
+
+ PARIS
+ ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
+ 22, RUE HUYGHENS, 22
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+
+Chez Calmann-Lévy:
+
+ Sur la Vaste Terre.
+ Barnavaux et quelques Femmes.
+ La Biche écrasée.
+ Louise et Barnavaux.
+ Caillou et Tili.
+ Le Monarque.
+ Nasr’Eddine et son Épouse.
+ Sous leur Dictée.
+ Trois Femmes.
+
+Chez Flammarion:
+
+ La nuit d’Amour sur la montagne.
+
+Chez Crès:
+
+ En croupe de Bellone.
+ Le Bol de Chine.
+ Mémoires d’un dada besogneux.
+
+Chez Férenczi:
+
+ L’Ange du Bizarre.
+ Histoires exotiques et merveilleuses.
+ Myrrhine Courtisane et Martyre.
+
+Chez Stock:
+
+ Paraboles et Diversions.
+
+Aux Cahiers de la quinzaine:
+
+ Quand Panurge ressuscita.
+ L’Enfant et la Reine morte.
+
+A la Maison du Livre:
+
+ Monsieur Barbe-Bleue... et Madame!
+
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
+
+
+ 15 exemplaires sur papier du Japon
+ numérotés à la presse
+ de 1 à 15
+
+ 25 exemplaires sur papier de Hollande
+ numérotés à la presse
+ de 1 à 25
+
+ 50 exemplaires sur papier vergé pur fil
+ des Papeteries Lafuma
+ numérotés à la presse de 1 à 50
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
+
+Copyright by _Albin Michel_, 1923.
+
+
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+
+LA DÉTRESSE DES HARPAGON
+
+
+
+
+I
+
+
+Devant sa porte, sur le perron, M. d’Harpagon «flairait» le vent. La
+plupart des gens de la ville ignorent cet art, de même qu’ils ont perdu
+le sens de l’orientation. Il est rare qu’ils sachent où se trouve, à
+l’horizon, le midi ou le nord, le couchant ou le levant. Mais les vieux
+chasseurs, surtout les chasseurs campagnards, ne s’y trompent jamais,
+pas plus que les matelots; M. d’Harpagon est un vieux chasseur
+campagnard. Il n’avait pas même besoin de se mouiller un doigt et de le
+tenir en l’air: il prenait le vent du bout du nez, si l’on peut dire.
+
+Toutefois, pour être plus sûr, écrasant de ses lourdes bottes de marais
+le sable de l’allée, il s’alla placer sur la pelouse, au pied de la
+«seringue». C’était un _wellingtonia_ que M. d’Harpagon affublait de ce
+nom déshonorant. Comme ses aïeux, il avait de l’affection pour les
+termes dont la sonorité évoque des images plutôt choquantes, des parties
+du corps qu’on a coutume, en société, de ne mentionner que par allusion.
+Toutefois, de mœurs austères, il écartait de son vocabulaire ceux qui
+peuvent suggérer des images charnelles. Et ce gros wellingtonia, qui
+allait s’effilant en pointe, tout rond de la base au sommet, lui
+paraissait ridiculement obscène sans être voluptueux; il l’amusait de le
+faire entendre. Mais, tenant les yeux fixés sur sa cime aiguë, il lui
+était facile de déterminer la direction des nuages bas, lourds de pluie,
+peut-être de neige, d’un automne qui touchait à l’hiver.
+
+«... Nord-ouest, constata M. d’Harpagon. En abordant l’étang par la
+rigole de Champromain, j’arriverai contre le vent.»
+
+Ce problème de stratégie cynégétique résolu, abandonnant, avec le
+wellingtonia, la façade du château, il entra, par la cour, dans la
+chambre aux fusils, afin d’y prendre son _hammerless_ et un «ciré»
+contre le mauvais temps qui menaçait.
+
+Le château de M. d’Harpagon n’est qu’une assez modeste gentilhommière,
+bien que décente d’aspect sous ses pignons aux pentes précipitées, ses
+murailles de briques, chaînées de pierre aux angles, ainsi qu’on garda
+coutume de bâtir, en province, jusque vers le milieu du règne de Louis
+XIV. La chambre aux fusils, pavée de ces larges dalles plates qu’en
+Bourgogne on appelle des «laves», montre, dans une encoignure, un large
+four prouvant qu’autrefois elle fut destinée à boulanger le pain des
+gens de la maison; et elle touche à la buanderie qui, elle-même, donne
+sur la cuisine. Tandis que M. d’Harpagon examinait, ouvrant les
+batteries les deux canons de son arme, et glissait des cartouches à même
+les poches de son ciré, ses narines, péniblement affectées,
+s’offensèrent de la pénétrante et peu agréable odeur qu’exhale dans un
+lieu clos le suif qu’on fait fondre au bain-marie. Sans trop s’étonner,
+il entra dans la buanderie. L’odeur s’y faisait plus détestable encore,
+outrageante. D’une grossière bassine de fonte, elle montait en vapeurs
+intolérables vers les solives apparentes d’un plafond roux et noir.
+Marie Larchant, la cuisinière, puisait dans cette bassine avec une
+louche de fer battu, en versant le contenu, bien doucement, dans un
+appareil singulier, de forme allongée, que Mme d’Harpagon lui tendait
+par-dessous. Par sa taille et tout son aspect, Mme d’Harpagon fait
+contraste avec son mari, qui est mince, petit, assez fluet, bien que
+potelé, et tout rose de figure, malgré la soixantaine. Elle est une de
+ces femmes que leur forte charpente empêche de paraître maigres, alors
+même qu’elles restent décharnées, sèches comme le mur d’un espalier. Sur
+sa jupe de cotonnade reteinte en noir, elle portait un tablier; et, par
+un reste de coquetterie ou de respect d’elle-même, afin d’éviter, autant
+que possible, que ses cheveux, grisonnants, ne fussent imprégnés des
+effluves qui, de toutes parts, l’assiégeaient, sa tête était ceinte
+d’une serviette.
+
+--Il faudrait, suggéra timidement M. d’Harpagon, il faudrait m’en
+réserver un peu pour graisser mes douilles de cartouches.
+
+Mme d’Harpagon tendit, sans trop de bonne grâce, un petit pot, rempli
+d’une matière blanchâtre, qui refroidissait sur l’évier.
+
+--Tout ça!... lui reprocha son mari.
+
+Elle ne répondit pas. Soigneuse, pinçant les lèvres, elle maintenait, au
+milieu de l’appareil, une sorte de cordonnet qui paraissait le pénétrer
+jusque dans sa partie inférieure.
+
+Cette opération étrange ne semblait avoir rien d’inattendu pour M.
+d’Harpagon.
+
+--Encore des économies de bouts de chandelles, fit-il. C’est le cas de
+le dire! C’est le cas de le dire!
+
+Combien de fois déjà avait-il répété cette plaisanterie! Mais elle
+continuait d’amuser son âme puérile. Deux fois par an, depuis qu’ils
+sont mariés, Mme d’Harpagon fait fondre tous les bouts de bougies
+précieusement conservés par elle durant six mois, pour en refaire, avec
+un moule, des espèces de chandelles traversées d’une mèche trempée dans
+l’eau boriquée. Cette passion, cette science de l’économie, cette
+sublime et médiocre avarice, lui inspirent des mesures plus incroyables;
+elle taille, dans les chemises usées de M. d’Harpagon, dans les siennes
+et celles de ses deux enfants, des mouchoirs qui peuvent encore faire de
+l’usage; et, jusqu’à la fin de leur adolescence, elle avait obligé sa
+fille Élise et son fils Cléante à faire leur toilette, non seulement
+dans la même cuvette, mais dans la même eau. Élise et Cléante,
+successivement, s’y lavaient d’abord le visage, puis les mains. Quand
+ils lui faisaient remarquer que l’eau, venant du puits, par conséquent
+ne coûtait rien: «C’est que vous ne réfléchissez pas, répliquait-elle:
+la fille de chambre peut faire d’autre ouvrage, au lieu d’aller tirer un
+second seau... Et puis, il y a la corde du puits: ça l’use!»
+
+... Mme d’Harpagon, après un silence, déclara vertement:
+
+--Des économies de bouts de chandelles? Si tout le monde, dans la
+maison, en faisait autant que moi...
+
+Elle n’ajouta rien, à cause de Marie Larchant, la cuisinière, qui
+écoutait. Le visage de son mari s’assombrit. Il plia les épaules.
+Pourquoi venait-on lui rappeler ses ennuis, ses embarras, lui gâter la
+bonne matinée de chasse qu’il se promettait! Il serait bien temps, plus
+tard, de penser à ce qui était arrivé, ce qui arriverait sans doute
+encore!... Donc, il fit comme font les hommes en pareille circonstance.
+Brusquement il tourna le dos, et s’en fut détacher Dora, la chienne.
+Dora sauta de joie tout de suite, quand elle vit le maître avec son
+fusil. C’était une bête qui ne s’occupait pas de l’avenir, une bête qui
+ne possédait rien, comme toutes les bêtes, ne posséderait jamais rien,
+ne se souciait point de perdre ce qu’elle n’avait jamais eu. Elle était
+bien heureuse! Et elle avait bon caractère, elle n’embêtait pas les
+gens... De nouveau M. d’Harpagon évoqua les traits sévères de Mme
+d’Harpagon et sa phrase menaçante: «C’est vrai qu’elle est bien de la
+famille, elle! se dit-il, songeant à cette lointaine parente qu’il avait
+épousée. Elle tient de la première Élise; et moi, sans doute, du premier
+Cléante...»
+
+La chienne continuait de bondir autour de lui.
+
+--Derrière, Dora! fit-il, en bougonnant.
+
+Dora obéit. Elle savait son devoir, quand le maître portait le fusil à
+la bretelle, avant d’entrer sur le terrain de chasse. M. d’Harpagon
+ouvrit l’huissière, à côté de la porte charretière du clos, fit passer
+la chienne après lui, referma cette porte, s’engagea dans le petit
+chemin qui coupe à travers les vignes, gagna le village, qu’il lui
+fallait traverser avant d’arriver au bois Levaut, puis à l’étang des
+Vergeais. L’épagneule, qui s’était glissée en contrebande dans les
+pampres roux, en ressortit toute ruisselante de la rosée retombée sur
+elle, s’ébroua dans la soie de ses longs poils. A son tour, M.
+d’Harpagon s’ébroua, moralement. Il ne pouvait garder longtemps une idée
+importune. On verrait plus tard, on ne verrait peut-être jamais. En tout
+cas, ce n’était pas pour aujourd’hui... Il se sentait les pieds bien
+chauds dans ses vieilles bottes imperméables, le fusil était léger à son
+épaule, il allait tuer un canard, une sarcelle, peut-être des
+bécassines... C’est un vieil enfant, ça l’amusait d’être un vieil
+enfant. Il marcha plus vite, scandant son pas au rythme d’une chanson
+surannée, sournoisement polissonne, comme il les aimait:
+
+ Curé d’chez nous s’en allant à la chasse
+ Prit son chapeau, son fusil et son chien.
+ Il rencontra une vieille bécasse
+ Et la tira dans les environs du...
+
+La même strophe, à partir de la dernière syllabe, peut revenir
+indéfiniment. Et cela aussi est excellent pour ne plus penser à rien.
+
+Il passa devant le café de la Mairie, sur la place, d’un air gai. Le
+patron, M. Courageod, M. Lécuru, marchand de biens, et M. Joseph Meyer
+causaient devant la porte, à demi cachés par la voiture de M. Lécuru, un
+petit tapecu désuet, à haute capote de cuir, attelé d’un double poney
+rustique, trapu, mais vif, du genre de ceux que prisent, à la campagne
+et dans les petites villes, les bouchers, les boulangers, tous ceux
+enfin qui ont le goût ou le besoin d’aller vite. M. Joseph Meyer n’est
+pas du pays. Professeur de seconde au lycée Danton, à Paris, il s’est
+fait mettre en congé afin de préparer, sur place, une thèse de doctorat
+sur les classes agricoles en Bourgogne au XVIIe siècle. Ses revenus
+personnels, assez considérables pour un universitaire, lui permettent
+ces studieux loisirs. M. Lécuru venait de lui proposer de le conduire à
+Saulieu, où il avait affaire, et où M. Meyer désirait consulter
+certaines archives notariales. Il s’entendait fort bien avec M. Lécuru,
+son propre père ayant été marchand de biens en Alsace, après 1870, puis
+en Lorraine française avant de s’établir «dans les antiquités» à Paris.
+Ainsi, par tradition de famille, il connaît bien le métier. Par
+surcroît, de façon désintéressée, il apprécie ce genre d’hommes qui
+peuvent fournir des renseignements directs, estimer la valeur d’une
+terre, les ressources d’un pays, comme un meunier, de l’œil, le poids
+d’un sac de blé, au plus juste.
+
+--Il n’a pas l’air de s’en faire, le vieux, tout de même! fit Courageod.
+
+--C’est un bon homme, répondit Lécuru, évasivement, un bien bon
+homme!...
+
+Courageod n’insista pas. Il savait que, depuis quinze ans, Lécuru
+tendait tout doucement autour des Harpagon, un filet qu’il allait
+ramener d’un seul coup, après-demain, demain peut-être; qu’il avait
+hypothèque sur le château, le parc, les vignes, que le bois Levaut,
+l’étang des Vergeais, c’est à lui, maintenant, rien qu’à lui, et qu’il
+les a eus pour pas cher, oui, pour pas cher! Les bois, les marais, ça
+n’intéresse pas les paysans, qui n’en veulent guère qu’aux terres de
+culture, aux prairies. On ne lui avait pas fait concurrence. Mais enfin,
+puisqu’il ne voulait point parler, M. Lécuru!... Courageod crut devoir
+imiter sa réserve; il répéta:
+
+--Un bon homme, un bien bon homme!...
+
+Et comme le marchand de biens rentrait, tournant le dos tout
+naturellement, dans le café, il fit comme lui. Il n’y eut que M. Joseph
+Meyer, qui, dépassant tout exprès la voiture, se mettant bien en
+évidence, salua, d’un coup de chapeau très poli, engageant. M.
+d’Harpagon rendit ce salut avec sa courtoisie habituelle, mais sans
+s’arrêter. Il n’aime pas les juifs: il les rend responsables de tous les
+malheurs de la France, et des siens en particulier, sans trop savoir
+pourquoi, n’ayant jamais eu affaire à eux. Ce vieil usurier de Lécuru,
+dont il sentait les griffes dans sa chair, toujours plus profondément,
+il est chrétien comme lui...
+
+--Dites, monsieur Lécuru, interrogeait quelques minutes plus tard M.
+Joseph Meyer, tandis que le petit cheval les emportait tous deux
+vivement vers les collines morvandelles, est-ce que c’est vrai, ce qu’on
+raconte?
+
+--Ce qu’on raconte?... Quoi? répondit avec méfiance le gros homme, dont
+le vent gonflait la blouse noire.
+
+Il n’aime pas qu’on lui vienne parler des combinaisons qu’il a en train.
+
+--... Que ce M. d’Harpagon, c’est un descendant de l’Harpagon de
+Molière. Vous savez, l’Avare?
+
+--On raconte ça comme ça dans le pays... Une légende, comme qui
+dirait... Mais il n’en a jamais causé, comme de juste!
+
+Avec ce regard de coin, sans rire, qu’ont les campagnards quand ils
+croient dire quelque chose de bien malin, ou d’astucieux, le marchand de
+biens ajouta:
+
+--Allez le lui demander, pour un coup, si ça vous intéresse!
+
+La légende locale ne mentait pas. Ce n’est point seulement d’après
+l’_Aululaire_ de Plaute que Molière, l’agrandissant, en faisant un type
+éternel, a créé le personnage de l’Avare. Il le dessina aussi d’après
+nature. Il y eut, dans la société de son temps, un homme dont c’était le
+portrait, et reconnaissable. Tallemant, dans ses _Historiettes_, nous en
+laisse voir quelque chose... Cet homme-là ne s’appelait point Harpagon,
+bien entendu, et vous ignorerez le véritable nom de celui qui, de nos
+jours, est son héritier direct et infortuné. Ce sera le seul point, dans
+ce récit où rien n’est imaginé, sur quoi l’on se sera permis quelque
+dissimulation, assez nécessaire, vous en conviendrez.
+
+--Si vous, qui êtes du pays, fils et petit-fils de gens qui ont connu le
+père et les aïeux, vous n’osez rien lui demander, comment oserais-je
+moi? soupira le professeur.
+
+Sa voix exprimait un regret réel, un intérêt sincère. Combien les
+phénomènes d’économie sociale qu’il entendait ressusciter dans sa
+thèse--ce retour à la terre qui refit, des bourgeois habitant les villes
+de Bourgogne, à la fin du XVIIe siècle, des paysans et des
+vignerons--pâlissaient en comparaison de cette merveilleuse aventure! Un
+descendant de l’Avare, du véritable et authentique Avare, retrouvé
+vivant de nos jours, et, selon toute apparence, actuellement ruiné! Par
+suite de quelles circonstances? Qu’était-il arrivé à cette famille
+depuis trois siècles; comment avait-elle vécu, de quoi, qu’avait-elle
+fait? Trois siècles, neuf générations d’hommes: un temps, pour peu qu’on
+y songe, infiniment court. Et il avait suffi pour que, à la place de
+l’opulent bourgeois de Paris, thésauriseur et usurier, apparût, dans la
+même lignée, ce pauvre hobereau bourguignon, vieilli, usé, léger, à qui
+un marchand de biens villageois, usurier campagnard, s’apprêtait
+d’arracher tout ce qui restait sans doute de la fortune entassée par le
+grand, le célèbre, le terrible aïeul! Et si courtois, si distingué, en
+même temps qu’inoffensif! Moins qu’inoffensif: sans défense! M. Joseph
+Meyer se sentait véritablement ému, d’une émotion toute désintéressée et
+plus que littéraire: patriotique, en quelque sorte. Oui, patriotique! Le
+petit professeur juif admirait en ce pauvre M. d’Harpagon le rejeton
+d’un homme illustre, non seulement par son vice, mais par la peinture
+immortelle qu’un dramaturge immortel en sut faire. Et plus encore! Il
+admirait trois siècles de vie française, dans une famille vraiment
+française: des goûts, des habitudes, des qualités, des défauts français.
+Tout ce qu’il n’avait pas et qu’il ambitionnait naïvement, avec une
+sorte de dévotion, de piété! Car si un puissant homme d’affaires juif,
+parvenu à la fortune, cherche à s’assimiler à la véritable société
+française par l’extérieur, les relations, les titres nobiliaires, la
+façade enfin, un universitaire sémite, imprégné de sociologie,
+d’histoire, de méthode historique, voit plus loin et plus profond,
+jusqu’à l’intérieur. Et ce sont ces profondeurs secrètes, touchantes,
+douloureuses, héroïques, ou même ridicules, qu’il découvre avec envie,
+avec respect, comme un archéologue artiste, émerveillé devant le
+fragment d’antique, brisé mais émouvant, que ses fouilles viennent de
+sortir de terre.
+
+--... C’est justement parce que vous n’êtes pas du pays, qu’il pourrait
+vouloir causer, M. d’Harpagon, observa sentencieusement Lécuru. Vous
+vous en irez dans quinze jours, dans un mois; il ne vous reverra plus,
+vous ne raconterez pas ses histoires ici. Et il peut avoir besoin de
+faire des confidences, cet homme!
+
+--Vous croyez? fit ardemment M. Meyer.
+
+En lui-même il songeait: «Ce serait trop de chance! En vérité, ce serait
+trop de chance! Ça n’arrivera pas, je n’oserais l’espérer!...»
+
+Le petit cheval avait gravi au pas la côte de Sausseaux. Arrivé à ce
+que, en Bourgogne, on appelle «la balance», il reprit le trot vers
+Saulieu. Pendant ce temps, M. d’Harpagon chassait...
+
+ * * * * *
+
+Le petit chemin des cantonniers, qui borde la rigole, s’arrête court
+devant l’étang des Vergeais, bloqué par des fagots de ronces affourchés
+entre quatre bouts de branches plantées en croix. M. d’Harpagon prit son
+fusil qu’il avait jusque-là porté sur l’épaule, à la bretelle, battit
+les ronces avec le canon, posa le pied sur l’obstacle, le franchit avec
+assez de légèreté pour un homme de son âge. Sa chienne le suivit, d’un
+bond. Elle savait son métier, ses devoirs de chasse, les moindres
+accidents de ce terrain où elle avait quêté tant de fois déjà; on
+n’avait ni à la retenir ni à la lancer. Le long de la rigole, elle avait
+marché bien sagement derrière le chasseur, le museau en l’air, sans
+paraître remarquer les effluves d’un lièvre parfois tout proche, tapi
+dans les broussailles, ou d’un couple de perdrix levées plus haut dans
+les éteules, et qui attendaient le moment de regagner, en piétant, leur
+première remise. Mais, la barrière passée, elle entra en chasse,
+ardemment, avec une application frénétique. La tourbe souilla les taches
+oranges et blanches de sa robe soyeuse, par instants on ne voyait plus
+que le beau panache de sa queue, qui battait fiévreusement les herbes;
+et les menthes froissées donnaient à l’air un peu fade du marais une
+odeur assainie et fraîche, comme dans une chambre de malade aspergée
+d’aromates. Bientôt elle se dégageait, bondissante, trempée, secouant
+une gerbe de vapeur et d’eau pulvérisée, suivant sur la lisière de boue
+détrempée, au bord de l’étang, une route inconcevable à l’esprit humain,
+et qui changeait sans cesse. Ce sont des minutes que garde la mémoire
+jusque dans leurs moindres aspects: une tige de roncier, tremblante, où
+chaque goutte de rosée est un prisme, un arc-en-ciel en miniature; une
+toile d’araignée humide, translucide, où cet arc-en-ciel s’élargit.
+
+... Une bécassine se leva. Prudemment, M. d’Harpagon l’attendit au
+second crochet. Comme détachée subitement des espaces aériens, d’une
+chute directe, la tête la première, elle tomba. L’étang, sous les rayons
+du soleil dilaté, expirant derrière les arbres de la rive occidentale,
+brilla quelques moments de moires dorées, concentriques, barrées de
+lignes noires. Puis l’oiseau ne fut plus rien qu’une tache sombre,
+immobile, morte, à peine visible sur la placidité rétablie des eaux.
+
+--Apporte, Dora, apporte!
+
+La chienne n’avait pas attendu le commandement. D’une nage libre,
+franche, les narines fumantes, tenant le gibier entre ses crocs sans
+l’abîmer, déjà elle revenait sur la rive. M. d’Harpagon abattit encore
+trois bécassines, en manqua d’autres, prit sa revanche sur une sarcelle.
+Il se sentait incroyablement heureux, allègre, dégagé de tout souci, de
+tous souvenirs, au-dessus du temps. Il s’élargissait; sa personne, sa
+seule personne, emplissait la solitude, s’en emparait. Au-dessus de sa
+tête, la grande bande coutumière des canards sauvages tournoyait, vaste
+triangle insolent, sublime, hors de portée. Ceux-là ne peuvent être
+surpris qu’à la hutte, en plein hiver, au matin; ou le soir à la tombée
+de la nuit. Dès qu’un être humain apparaît sur les berges, avant le
+premier coup de feu, leur république méfiante, obéissant à des chefs
+expérimentés, jette son vol en plein ciel: si nombreux que, malgré la
+hauteur où ils se maintenaient, d’un bruit fin, presque imperceptible,
+l’air vibrait légèrement sous leurs ailes nerveuses. Un long sifflement
+adouci crissait de leurs becs plats, ils communiquaient au paysage une
+sorte d’activité farouche dont le cœur de M. d’Harpagon se sentit
+étrangement exalté. Puis il songea avec irritation: «Sales bêtes! Elles
+se moquent de moi!»
+
+C’était l’enragement du chasseur outragé par la liberté dédaigneuse
+d’une proie que ses yeux distinguent, mais qui demeure inaccessible. Il
+pensa que, peut-être, un canard était resté dans les herbes de la rive.
+C’est une chose qui arrive quelquefois: des jeunes, qui n’ont pas encore
+appris les avantages de la discipline, et n’ont pas exécuté les ordres
+de leurs chefs; des canes fatiguées ou qui ne peuvent renoncer à quitter
+une couvée retardataire. Il entra résolument, confiant en
+l’imperméabilité de ses lourdes bottes, dans l’eau noire, écartant les
+joncs qui craquaient. Dora se précipita plus loin encore, impétueuse...
+
+Un bruit d’ailes en tumulte, une large et belle ombre noire, suspendue;
+l’éclair du fusil... Hourra! C’est un canard qui retombe, cette fois. Il
+a l’aile cassée, il fuit à la nage, ses pattes largement palmées tracent
+sur l’étang un double sillon, comme les deux palettes d’un petit vapeur,
+d’un jouet d’enfant. Inutile de perdre encore sur lui une cartouche; M.
+d’Harpagon sait bien que le plomb glisserait sur la trame serrée de ses
+plumes, comme sur une cuirasse. Mais Dora suffit! Dora va l’avoir! Elle
+a fait un saut magnifique, s’est ébrouée dans l’écume et la fange, et
+gagne sur l’oiseau qui garde un silence dur, stoïque, pourtant
+désespéré. Ah! c’est beau, ça, c’est beau, on vit!
+
+... Tout à coup M. d’Harpagon s’entend interpeller, de la rive. C’est
+Duruty, l’éclusier, son garde quand il était propriétaire de l’étang,
+qui sert maintenant de garde à Lécuru, depuis que M. d’Harpagon a vendu
+à Lécuru.
+
+--Pardon, excuse, monsieur d’Harpagon, fait Duruty embarrassé...
+
+--Qu’y a-t-il, mon bon? demande le chasseur avec une certaine
+condescendance.
+
+Il n’est pas encore parvenu à oublier que, quelques mois auparavant, ce
+Duruty était «à lui».
+
+--... Ça me fait peine de dire ça à Monsieur, continue le garde, mais
+j’ai des ordres pour ne plus laisser chasser personne sur l’étang.
+
+--Ces ordres ne sont pas pour moi, répond M. d’Harpagon. Quand j’ai cédé
+l’étang à M. Lécuru, il m’a promis que j’y pourrais venir chasser, comme
+auparavant, avec mon fils, même, en voisin...
+
+--Il n’y a pas d’exception, monsieur d’Harpagon, il n’y a pas
+d’exception!... C’est pas pour les canards, vous comprenez: mais M.
+Lécuru a fait réempoissonner... Alors ça trouble les alevins, quand on
+patauge dans l’eau...
+
+Il y avait de la compassion dans la voix du garde. Il savait bien que ce
+n’était pas une bonne raison, une raison raisonnable, une raison à
+donner à quelqu’un qui connaît le gibier, et le poisson! M. d’Harpagon
+comprit: lui-même il était devenu le poisson, le gibier de Lécuru. Les
+mailles du piège se resserraient autour de lui. Lécuru l’avait «acheté»
+tout doucement, poliment; il y avait mis des formes, il avait eu l’air
+de lui rendre service. Mais à cette heure il sortait ses griffes, il
+voulait l’embêter! L’embêter, c’était ça! Le forcer à s’en aller, à
+vendre tout ce qui restait de la propriété hypothéquée, en lui ôtant
+tout le plaisir qu’il avait à en garder les débris, s’obstinant à y
+vivre.
+
+De la poche de dos de son ciré, il retira les trois bécassines, la
+sarcelle, les tendit à l’éclusier, poussa vers lui, du pied, le canard
+pantelant que Dora venait de déposer à terre.
+
+--Vous pouvez lui donner ma chasse, aussi, à M. Lécuru; j’étais sur ses
+terres!
+
+--Oh! non, monsieur d’Harpagon, non! c’est pour l’avenir ce que je vous
+en dis, seulement pour l’avenir...
+
+Mais M. d’Harpagon, supplicié, humilié, pourtant hautain, refusa de
+reprendre son gibier. Et que cette insulte lui eût été faite par
+l’intermédiaire de quelqu’un qui avait été de sa maison, d’un ancien
+serviteur, fidèle, déférent jadis, la lui faisait paraître plus odieuse
+encore, dégoûtante. Son cœur se gonflait, il avait envie de pleurer, de
+crier des injures. Faisant basculer la culasse de son arme, il en retira
+les cartouches, siffla sa chienne, s’éloigna à grands pas irrités.
+Toujours abandonné, sans contrôle, à la minute présente, il se sentait
+aussi désespéré qu’une seconde auparavant insouciant, joyeux, heureux de
+vivre. Tel un écolier puni, il se disait: «C’est injuste! c’est injuste!
+Pourquoi est-ce à moi, _à moi_, que ces choses arrivent? Je n’ai jamais
+fait de mal à personne; et on m’en veut, on me persécute.»
+
+Il songea d’abord à cette injustice, parce qu’il ne concevait point la
+vie sans plaisirs, sans qu’il en pût jouir comme il en avait toujours
+joui, par des amusements gentils, et, depuis sa maturité, tout à fait
+innocents. Ce ne fut qu’un peu plus tard qu’il descendit plus
+profondément dans l’horreur de sa situation: «Qu’est-ce que je vais
+devenir?... Qu’est-ce que nous allons tous devenir?»
+
+Il avait d’abord pensé à lui, ainsi qu’il est naturel: les hommes sont
+les hommes; ils pensent d’abord à eux. Mais il aimait aussi les siens,
+comme une partie de lui-même, seulement un peu plus éloignée. Et,
+revenant à sa propre personne, à sa propre sensibilité par ce détour
+même, pensant aux siens, il se représenta les reproches qu’ils ne
+manqueraient pas de lui faire: car c’est ainsi que la plupart des hommes
+prennent conscience de leur responsabilité.
+
+A l’époque des lois sur la Séparation, il avait donné sa démission de
+procureur au tribunal de Semur, se refusant à instrumenter contre le
+clergé dans les inventaires de biens d’église, pour lesquels sa présence
+eût été exigible. Ses opinions politiques, ses convictions religieuses,
+lui en faisaient un devoir. Mais combien de fois depuis ce geste
+héroïque, applaudi de toute la bonne société, Mme d’Harpagon l’en
+avait-elle blâmé! C’est une femme qui sait compter et qui compte
+toujours. Le traitement du magistrat, si modeste qu’il fût, n’était pas
+à dédaigner. Dans les embarras où s’abîmait la famille, lui-même avait
+trouvé bien souvent plus d’un motif de le regretter. Quand Mme
+d’Harpagon l’accusait là-dessus de don-quichottisme, de niaiserie, il ne
+voyait plus grand’chose à répondre. Le jour que l’on devrait quitter les
+Vergeais, dont la vente suffirait à peine, ou tout juste, à couvrir les
+hypothèques, que leur resterait-il? M. d’Harpagon en tremblait: rien,
+moins que rien. Ce traitement, ç’aurait été le pain assuré; le pain sec,
+mais du pain. Et, en demandant un poste dans la magistrature coloniale,
+par exemple, on aurait pu l’améliorer. Le pauvre homme était assez
+enclin à bâtir, dans sa détresse, de grands projets sur ce qu’il eût pu
+faire, ne pouvait plus faire; du reste, vraisemblablement, n’eût jamais
+fait... Ah! il avait eu tort, grand tort, il le reconnaissait: dans sa
+situation ça avait été un luxe inutile, un luxe coupable d’obéir à sa
+conscience, et aux suggestions, aux encouragements de ses amis. Ses
+amis! Des gens comme lui, des imbéciles qui n’étaient plus à la page.
+Son fils Cléante, sa fille même, et Mme d’Harpagon, le lui avaient plus
+d’une fois corné aux oreilles!
+
+Rien de plus cruel pour un brave homme, un honnête homme, que
+d’envisager qu’il n’aurait point dû, après tout, se conduire selon ce
+qu’il avait considéré comme l’honnêteté, le devoir, alors que plus de
+circonspection, de prudence, eussent mieux fait l’affaire... Avec un
+certificat médical, au moment des inventaires, il eût été si facile de
+faire excuser son absence! Et il eût été assuré de la silencieuse
+indulgence, de la complicité morale du procureur général, du garde des
+sceaux lui-même: ils n’étaient pas si méchants, au bout du compte, ni
+animés de sentiments malveillants à son égard; et c’étaient des
+«politiques». Ça n’était pas leur intérêt, politiquement, que le nombre
+des démissions se multipliât dans la magistrature...
+
+M. d’Harpagon frémit d’évoquer l’avenir de son fils, de sa fille.
+Cléante, plus léger, plus insouciant que lui-même, et dissipateur!
+Dissipateur comme le fils du premier des Harpagon: singulières
+alternances qui, des siècles écoulés, reproduisent des phénomènes si
+étrangement semblables, font succéder des prodigues à des avares! Et bon
+à rien. Croix de guerre, comme tous ceux qui ont fait la guerre, mais
+n’ayant pu parvenir à dépasser le grade, insuffisant pour persévérer
+dans la carrière militaire, de sous-officier; à cette heure, employé à
+Paris dans une maison d’automobiles: la ressource de tous les jeunes
+gens qui n’ont pas su encore se découvrir une vocation, une profession.
+
+... Élise, l’aînée: âpre, dure, économe au fond comme sa mère,
+voluptueuse pourtant, voluptueuse comme lui, M. d’Harpagon, l’avait été
+jusqu’à sa pleine maturité, jusqu’après son mariage. Une fille à
+laquelle il fallait l’amour, à laquelle il fallait un homme! Depuis bien
+longtemps le curé des Vergeais, qui la confesse, qui la dirige, le lui
+avait fait discrètement, mais clairement comprendre. Et elle avait
+vingt-sept ans, vingt-sept ans! Et pas de dot, alors qu’il pressait de
+la marier depuis des années! M. d’Harpagon s’applaudit qu’elle ne fût
+point aux Vergeais. Il appréhendait son regard noir, excédé ou exaspéré,
+la violence muette de ses attitudes, la fureur silencieuse de son corps
+de vierge inassouvie. Avait-il été bien sage, toutefois, le mois
+dernier, de la laisser partir pour Nice, où l’appelait Mme de Claris,
+une amie opulente, trop opulente, et qui fréquente un monde assez
+désordonné?... Voyons, voyons, il ne fallait pas s’inquiéter! Il y a une
+limite aux embêtements! Élise était trop bien élevée, on pouvait compter
+sur sa forte éducation religieuse. Et il y avait aussi son orgueil, ses
+ambitions, son désir même de la fortune et du luxe: elles font rarement
+fortune, les vierges imprudentes qui ne savent se garder! M. d’Harpagon,
+en somme, se félicitait que sa fille ne fût point là, en ce moment
+pénible: de plus en plus elle se montrait si nerveuse! Insupportable, en
+vérité, insupportable! L’humeur de Mme d’Harpagon suffisait bien à
+rendre la vie souvent intenable à son mari...
+
+... Et quand M. d’Harpagon en fut là de ses méditations, il résolut de
+ne rien dire à sa femme de l’humiliation qu’il venait de subir. A quoi
+bon? Il aurait une scène. Encore une fois ce serait «de sa faute». Et
+les scènes qu’il prévoyait pour l’heure de la catastrophe imminente et
+finale n’en seraient diminuées ni dans leur nombre, ni dans leur
+amertume. Il ne rapportait rien du marais? Eh bien! c’était que la
+chasse n’avait pas été heureuse, voilà tout. On ne manquerait pas de lui
+dire qu’il était un maladroit. Ceci lui serait désagréable, mais ça
+valait encore mieux...
+
+ * * * * *
+
+La mauvaise odeur du suif fondu traînait toujours, refroidie, dans la
+buanderie, mais cette pièce était vide. Ouvrant la porte de la cuisine,
+il demanda à Marie Larchant:
+
+--Madame n’est pas là?
+
+... On demande invariablement si les gens ne sont pas là quand on vient
+de constater, de façon certaine, qu’ils n’y sont point. C’est une
+manière de dire. M. d’Harpagon éclaircit pourtant sa question:
+
+--Que fait Madame, Marie?
+
+La cuisinière, d’un ton qui révélait quelque chose d’inusité, répondit:
+
+--Madame ne fait rien!
+
+--Vous dites? insista M. d’Harpagon, étonné à son tour.
+
+--Madame avait fait venir Louis, le métayer, pour avoir du son, rapport
+au cochon. Mais le courrier de quatre heures est arrivé, elle me l’a
+pris des mains, elle n’a pas reçu Louis. C’est moi qui l’ai reçu.
+
+--Il y avait une lettre de Mademoiselle, une lettre de Cléante?
+interrogea M. d’Harpagon, angoissé déjà.
+
+--Je ne crois point. Je connais bien l’écriture de Mademoiselle et de M.
+Cléante, depuis le temps... Monsieur peut regarder lui-même: Madame a
+jeté l’enveloppe dans le bac; elle y est toujours, j’ai rien brûlé.
+
+M. d’Harpagon ramassa l’enveloppe. Elle portait le timbre de Nice. Il
+crut reconnaître l’écriture de M. de Claris.
+
+--Madame n’a rien dit?
+
+--Elle a demandé Monsieur, qu’elle savait bien qu’il était parti. Elle a
+dit que Monsieur n’est jamais là quand on a besoin de lui, et toujours
+dans les jambes quand c’est autrement... Comme d’habitude, quoi. Et
+c’est pas la seule qui dirait comme ça: toutes les femmes, de tous les
+hommes. C’est pas ça qui doit faire de la peine à Monsieur.
+
+--Mais elle n’a pas dit autre chose?
+
+--Rien. Elle a monté l’escalier comme une folle, elle l’a redescendu,
+elle l’a remonté. Tout le temps elle mettait la tête aux fenêtres, pour
+voir si Monsieur rentrait. Pour l’heure, elle est dans sa chambre. Elle
+doit avoir entendu Monsieur. Monsieur l’entend qui descend...
+
+Mme d’Harpagon parut. Les yeux secs, mais le visage ravagé, impatient,
+crispé. On ne savait quoi d’anéanti, de déchiré, d’affaissé dans le port
+de sa taille, d’ordinaire impétueux, énergique.
+
+--Tu as des nouvelles d’Élise, interrogea son mari. Elle... elle est
+souffrante?
+
+--Venez me parler! répondit-elle brièvement. Elle disait «vous» à M.
+d’Harpagon, qui, de son côté, n’avait jamais pu s’accoutumer à lui
+rendre cet élégant pluriel. Selon lui, cela faisait trop de manières
+pour la campagne.
+
+--Où?
+
+--Dans le salon, n’importe où... Non, pas dans le salon,
+corrigea-t-elle, considérant ses bottes fangeuses, vous saliriez tout.
+
+Devant un événement qui l’agitait de manière si cruelle, Mme d’Harpagon
+gardait le souci de l’ordre et de la propreté, qui sont aussi une
+économie:
+
+--Dans le parc, sous les châtaigniers, fit-elle.
+
+Les cosses des châtaignes, gaulées, couvraient le sol, s’écrasant sous
+les pieds lourds de M. d’Harpagon.
+
+--Il est arrivé quelque chose à Élise, répéta-t-il, je vois bien qu’il
+est arrivé quelque chose à Élise! Elle est malade... Elle... elle est
+morte?
+
+Sa femme eut une espèce de rire furieux.
+
+--Ça vaudrait mieux! Entendez-vous, ça vaudrait mieux! Votre fille se
+porte bien, parfaitement bien. On ne peut mieux! Lisez!
+
+--C’est de Mme de Claris?
+
+--Non, de son mari.
+
+--En vérité? fit M. d’Harpagon. Pourquoi donc est-ce lui qui nous écrit,
+non pas sa femme?
+
+--Lisez, monsieur, lisez donc!
+
+M. d’Harpagon prit la lettre.
+
+«Chère cousine et parfaite amie, ma belle-sœur, Mme de Courtry, devant
+repartir demain pour Paris, je la charge d’accompagner votre fille.
+Élise la quittera en gare de Dijon, d’où elle reprendra le train pour
+Mailly, qui est la station la plus proche des Vergeais, si j’ai bonne
+mémoire.
+
+«Son séjour à Cannes devait durer plus longtemps. Je sens que ce départ
+un peu précipité aura de quoi vous surprendre. Nous-mêmes comptions bien
+garder Élise auprès de nous jusqu’à notre propre retour: et c’est moi
+pourtant qui viens de la prier, je vous l’avoue, et j’en prends toute la
+responsabilité, de retourner le plus tôt possible aux Vergeais.
+
+«Ne croyez pas que sa santé soit en cause. Sentant bien que ce sera là
+votre première appréhension, l’idée que vous suggéreront d’abord vos
+maternelles inquiétudes, je m’empresse de vous rassurer. Jamais notre
+charmante Élise ne s’est mieux portée. Elle nous était arrivée un peu
+sombre, non pas déprimée, car son énergie, sa volonté, me paraissaient
+être demeurées telles que je les ai toujours appréciées, mais soucieuse,
+un peu crispée. L’atmosphère de la maison, qui est fort gaie, a semblé
+lui faire du bien. Elle a repris assez vite une belle humeur qui
+peut-être était encore, je le soupçonne maintenant, un peu nerveuse.
+Vous savez que nous avons aux _Cactus_ des hôtes assez nombreux, toute
+une jeunesse que nous aimons amuser, et qui s’amuse. La saison, ici, ne
+bat pas encore son plein, mais Cannes, Nice, Monte-Carlo, toute la côte,
+sont déjà peuplés d’une société agréable--plus distinguée, à mon sens,
+que celle qui viendra dans quelque temps. Élise a paru se plaire tout à
+fait dans ce nouveau milieu; il est fort différent de celui des Vergeais
+où vous passez toute l’année, ce qui est assez monotone pour une jeune
+fille. Mais il se peut que le changement, pour elle, ait été trop
+brusque, et qu’elle n’y ait pas été suffisamment préparée...
+
+«C’est Mme de Claris qui devrait vous apprendre tout cela. De femme à
+femme on trouve plus aisément, en ces occasions délicates, les termes
+qui n’exagèrent pas l’événement, aident à le concevoir, le ramènent à
+ses justes proportions. C’est ce que j’ai dit à Mme de Claris. Mais elle
+est, depuis avant-hier, bien agitée. Elle n’a pas retrouvé son assiette,
+elle est encore toute secouée, véritablement souffrante, et dans
+l’impossibilité morale de vous écrire.
+
+«Élise a commis une petite imprudence... Il m’avait semblé d’abord que
+je pouvais m’en tenir là, ne pas vous en dire plus long, et vous laisser
+le soin d’interroger votre fille. A la réflexion, et bien que cela me
+soit pénible, je crois qu’il est préférable que je vous dise la vérité,
+sans quoi vous ne pourriez vous expliquer le parti que nous avons dû
+prendre de l’éloigner d’ici, et de la prier de vous aller rejoindre plus
+tôt que vous ne vous y attendiez. Vous seriez en droit de vous en
+trouver étonnée.
+
+«Samedi dernier, il y a deux jours, un de nos hôtes--et un tout jeune
+homme, malheureusement, notre cousin La Motterais--qui était allé passer
+la soirée à Monte-Carlo, en est revenu vers deux heures du matin en
+automobile. Comme il traversait la galerie du second, sans faire de
+bruit, pour gagner sa chambre, il a vu l’un de nos invités, dont je
+m’abstiens provisoirement tout au moins, de vous dire le nom, sortir de
+la chambre d’Élise. Apercevant La Motterais, il eut un mouvement de
+contrariété, puis le dépassa sans prononcer un mot, et rentra chez lui.
+
+«La Motterais est un écervelé. S’il avait eu quelques années de plus, et
+du plomb dans la tête, il aurait tenu sa langue. D’autre part, la
+personne qu’il avait ainsi rencontrée a manqué de sang-froid. Elle
+aurait dû l’aborder, le prier, en homme d’honneur, de garder le silence.
+Dans son embarras, sans doute, sa confusion, elle n’en a rien fait. Le
+lendemain, cet imbécile de La Motterais, qui avait trouvé la chose
+seulement amusante, en a fait des gorges chaudes. Les hommes ont ri,
+méchamment: cela n’a pas d’importance. Mais Mme Maillaud-Destieux, qui
+est chez nous avec ses deux filles et un grand garçon qu’elle croit un
+Jean d’Arc, si j’ose le mettre sous l’invocation de cette sainte, s’est
+indignée. Elle a été trouver ma femme, elle lui a annoncé son départ
+immédiat. Ma femme, qui ne savait rien, pas plus que moi,--les maîtres
+de la maison, en pareil cas, sont toujours les derniers informés: c’est
+comme les cocus, chère amie,--est tombée des nues. Nous avons convoqué
+La Motterais: il a confirmé le récit qu’il avait eu l’imprudence de
+faire. Je lui ai lavé sérieusement la tête; c’était toujours une
+consolation, bien qu’il fût trop tard. Après quoi j’ai fait venir
+l’invité, auteur du scandale. Je lui ai dit qu’il m’avait manqué
+gravement, ainsi qu’à ses obligations d’homme bien élevé, reçu chez des
+gens honorables, et l’ai prié de déguerpir, séance tenante, ce qu’il a
+fait sans barguigner.
+
+«... Tout cela n’a pas empêché Mme Maillaud-Destieux de filer, avec ses
+trois rejetons. Nos autres invités potinent et discutent. Les mères de
+famille ont mis Élise à l’index et défendent à leurs filles de lui
+parler. Elles en ont plus peur encore pour leurs fils. La situation
+qu’on lui fait ici est impossible, elle ne peut rester.
+
+«Ma femme a tenté d’avoir une explication avec votre fille; je ne sais
+si elle s’y est bien prise, mais Élise n’a pas daigné se défendre. Pour
+un peu elle aurait nié qu’il se fût rien passé, ou bien elle se
+contentait d’affirmer que cela n’avait aucune importance. Je dois dire
+que l’invité que j’ai mis à la porte, à cause d’elle, a eu à peu près,
+vis-à-vis de moi, la même attitude. Il n’y a rien eu de grave, a-t-il
+juré sur son honneur, ne se reconnaissant que le tort d’avoir entretenu
+une conversation avec une jeune fille dans sa chambre, à une heure
+indue. Mais qui le croira? Si ce sont les nouvelles mœurs, bien que
+j’aime être de mon temps, j’avoue qu’elles sont déplorables.
+
+«Pardonnez-moi, ma chère cousine, la peine que vous apportera cette
+lettre. J’ai pensé qu’il fallait vous mettre au courant, dans tous leurs
+détails, des faits de la cause, pour que vous puissiez confesser Élise.
+Elle sera sans doute plus communicative avec vous qu’avec ma femme, elle
+vous éclaircira cette affaire qui, par certains côtés, demeure assez
+obscure. Car il se peut qu’il n’y ait eu là, en effet, qu’un
+enfantillage, et, je l’ai dit, une imprudence. C’est du reste, après
+tout, un bonheur que cela se soit passé à Cannes, à cent cinquante
+lieues des Vergeais, dans un monde qui n’a pas de relations communes
+avec celui que vous fréquentez, et dans lequel votre chère Élise paraît
+destinée à s’établir. La Bourgogne n’en saura rien; et ici, dans huit
+jours, on parlera d’autre chose. Ce n’est pas vainement, dans la seule
+intention de vous apaiser, que je vous soumets cette considération. Elle
+exprime vraiment le fond de ma pensée, dites-le bien à M. d’Harpagon.
+
+«Je vous prie, ma chère cousine...»
+
+ * * * * *
+
+--Oh! gémit M. d’Harpagon, c’est épouvantable! C’est épouvantable. Ce
+n’est pas possible... Élise!...
+
+En même temps, par un dédoublement naturel à son esprit qui demeurait
+aimable et frivole, il ne pouvait s’empêcher de songer: «Claris ne s’est
+pas ennuyé en écrivant cette lettre. Et ça se voit... Elle est très
+convenable, très délicate, mais ça se voit tout de même... Claris est un
+homme qui s’embête, je le connais, il s’embête partout. Alors ça le
+distrait, ça l’amuse, quand il arrive des choses, même des malheurs...
+Mais Élise!»
+
+Il répéta:
+
+--Ce n’est pas possible! C’est un cauchemar, une insanité! Qu’est-ce que
+tu en penses, toi?
+
+--Elle est compromise, dit Mme d’Harpagon. Vous le savez bien! Ne faites
+pas de phrases, vous ne savez faire que ça... On la renvoie comme une
+bonne qui a fait un enfant clandestin. Voilà...
+
+--Mais l’homme, alors, l’invité, comme dit Claris? Pourquoi Claris ne
+nous donne-t-il pas son nom? Ça ne se passera pas comme ça. Jour de
+Dieu! ça ne peut pas se passer comme ça!
+
+--Des phrases, toujours. Je vous en prie!... Élise n’est pas une
+mineure. Elle était d’âge à savoir ce qu’elle faisait. Voilà ce que
+répondra le monsieur. Et qu’est-ce que vous lui répondrez, vous?
+
+Mme d’Harpagon était maintenant beaucoup plus calme, en apparence, que
+son mari. Ce n’est pas seulement qu’elle avait appris la nouvelle de la
+catastrophe deux heures avant lui, qu’elle avait eu le temps de la
+considérer, de la retourner, de la refroidir. Seule avec sa fille, il
+lui semblait qu’elle l’eût tuée, tout au moins battue à la laisser pour
+morte. Mais en présence d’un homme, elle se retrouvait femme pour
+défendre une femme, et la comprendre. Quoi, à la fin, quoi? Il n’est pas
+un homme qui n’ait possédé, dans sa vie, toutes les femmes qui ont bien
+voulu y consentir. Et, parce qu’une autre femme est leur fille, ils
+s’imaginent qu’elle doit être, qu’elle est d’airain contre toutes les
+tentations? Elle a pourtant un corps, voyons, un corps!... Il existe des
+mères pour se figurer que leur fils, à vingt ans, a gardé toute son
+innocence baptismale. Mais pas une n’ignore, connaissant son propre
+sexe, que sa fille a des sens, ou en aura demain, aujourd’hui,
+peut-être. Et si elle ne le lui dit pas, c’est justement parce qu’elle
+en est trop sûre, et qu’il faut le lui cacher, le plus longtemps
+possible!
+
+--... Alors, jour de Dieu! fit M. d’Harpagon, alors les couvents n’ont
+pas été inventés pour les chiens!
+
+--Voilà une idée, reconnut froidement sa femme. Elle n’est pas mauvaise:
+c’est ce qu’Élise peut faire de mieux d’entrer au couvent! Et
+savez-vous? C’est ce qu’elle pouvait faire de mieux même avant cette
+histoire, parce que... parce que nous ne pouvons pas la marier. Mais
+croyez-vous qu’elle y consentira?...
+
+Et tout à coup:
+
+--C’est votre faute, votre faute, cria-t-elle. Le véritable auteur de la
+chute de votre fille, c’est vous!
+
+--La chute? protesta M. d’Harpagon, qui ne pouvait supporter longtemps
+une vision pessimiste des choses; tu vas trop loin. Claris nous fait
+entendre qu’il n’y a eu qu’une imprudence, un enfantillage...
+
+--Quand un homme, jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, et même au-dessus,
+sort à deux heures du matin de la chambre d’une femme, dit brutalement
+Mme d’Harpagon, il a passé son temps à enfiler des perles? Des mots, ça,
+des mots encore! Toute votre vie, vous vous paierez de mots. Et puis,
+voyons! Si ce monsieur n’a pas couché avec elle, qu’est-ce qu’elle y
+gagne? Elle y perd.
+
+--Tu dis?... proféra son mari avec horreur.
+
+--Je dis ce qui est. Ça saute aux yeux. On a vu le monsieur sortir de sa
+chambre: elle est compromise, vous entendez com-pro-mise, qu’elle se
+soit donnée ou non. Mais, si elle ne s’est pas donnée, le monsieur nous
+dira: «Fichez-moi la paix, il n’y a pas de casse!»
+
+--Oh! fit M. d’Harpagon, choqué, mais anéanti par ce raisonnement
+irréfutable.
+
+--Et c’est votre faute, répéta sa femme avec violence, votre faute.
+Puisqu’il n’y a rien à faire, ça me soulage, au moins, de le dire. Votre
+faute! Parce que si vous aviez été _comme moi_, même seulement si vous
+ne m’aviez pas empêchée d’être moi, si vous m’aviez laissée diriger la
+barque, si vous aviez eu le quart de l’esprit d’économie, d’avarice, si
+vous voulez, dont vous me raillez comme d’une tare, au nom de je ne sais
+quels souvenirs dont vous voulez ridiculiser votre nom; si vous n’aviez
+pas placé votre argent en dépit du sens commun; si vous n’aviez pas
+donné votre démission comme un niais; si vous n’aviez pas fait bêtise
+sur bêtise, nous n’en serions pas où nous en sommes. Et votre fille
+aurait une dot. Élise serait mariée. Élise qui, depuis deux ans, crie,
+vous l’entendez, crie, pour avoir un homme dans son lit, un homme et ce
+qui s’ensuit!
+
+M. d’Harpagon prit la fuite, il s’en alla faire des cartouches dans la
+chambre aux fusils. Occupation dérisoire, puisqu’il ne savait plus où
+chasser. Mais l’attention méticuleuse qu’imposent le dosage de la poudre
+et du plomb dans les éprouvettes, le fonçage des bourres, le sertissage
+endormaient d’ordinaire ses plus noirs soucis dans un automatisme
+salutaire.
+
+Cette fois, son esprit n’y trouva nul repos. Il se mit à pleurer sur sa
+sébile de «pyroxylé», à pleurer comme un pauvre petit perdu dans la
+forêt. C’est lui-même qui se fit cette comparaison attendrissante. Et il
+murmurait:
+
+--On veut que je sois malheureux! On fait exprès que je sois
+malheureux!...
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain, on attendait Élise par le train de trois heures. Elle en
+avait averti, de Paris, par un télégramme de quelques mots,
+insignifiant, indifférent, un télégramme comme tous les télégrammes. Le
+vieux break des Harpagon devait l’aller chercher à Mailly, attelé d’un
+des chevaux de Louis, le métayer: il y avait plusieurs années que le
+ménage Harpagon avait renoncé au luxe dispendieux d’une écurie
+personnelle; et c’était dans la stalle de Philis, la vieille jument
+depuis longtemps vendue, que Mme d’Harpagon et Marie Larchant élevaient
+le cochon. Il n’y avait plus de femme de chambre ni de valet: Marie
+toute seule et une fille de cuisine, la souillon qui «faisait» aussi les
+chambres et balayait les escaliers, sous la surveillance de sa
+maîtresse, demeuraient du nombreux domestique dont, un demi-siècle
+auparavant, on eût cru ne pouvoir se passer.
+
+Pour la première fois de son existence,--non, il se souvenait aussi des
+nuits où il avait eu des rages de dents,--M. d’Harpagon n’avait pas
+fermé l’œil. Le «déshonneur» d’Élise, les desseins de Lécuru longtemps
+dissimulés, et dont l’incident de la veille, au marais, prouvait qu’ils
+touchaient à la victoire finale, tout lui montrait l’abîme. Il y
+sombrerait, il n’y avait pas de remède. Les années précédentes, il avait
+pu acquitter l’intérêt des hypothèques parce que, depuis la guerre, le
+vin s’était bien vendu. Cette année, c’était la baisse enfin survenue
+parce que le consommateur restreint ses dépenses, mais dont l’acheteur
+en gros profite dans une bien plus large mesure pour commencer. On ne
+pouvait plus éviter la mise en vente publique de ce qui restait de la
+propriété: le château, le parc, la métairie, le petit vignoble.
+
+De cette vente, on ne retirerait rien! Les droits des créanciers
+absorberaient tout... Dès qu’il fut levé, et il se leva, dans son
+angoisse, plus tôt que de coutume, M. d’Harpagon s’enferma dans son
+cabinet. Malgré son horreur pour tout ce qui lui est importun, son
+habitude d’écarter les préoccupations, de remettre perpétuellement au
+lendemain toute décision difficile ou pénible, il entreprit d’établir,
+une bonne fois, son actuelle situation de fortune. Combien, en ces
+circonstances, cette expression impliquait d’ironie! Son portefeuille!
+«ses placements!» On eût dit que, depuis le Panama, dont il avait été
+l’un des premiers et des plus enthousiastes souscripteurs, un démon
+pervers s’était complu à égarer ses choix... Il avait des mines d’or,
+achetées au plus haut, à l’époque où les banques anglaises, utilisant la
+publicité de nos journaux «bien pensants», en avaient inondé le marché
+français, et qui toujours, depuis, avaient mis une incroyable
+obstination à dégringoler,--sans compter des titres du Klondyke, qui ne
+valaient plus que le poids du papier. Et sa dernière spéculation sur la
+_Royal Dutch_! C’est elle qui avait entraîné l’aliénation du bois Levaut
+et de l’étang des Vergeais; le pétrole ne lui avait pas été plus
+favorable que l’or. «J’ai eu tort de chercher le gros revenu, voilà!»
+songeait-il, mélancoliquement. Certes: car à mesure que l’intérêt de la
+terre baissait, il s’était obstiné à obtenir davantage de sa fortune
+mobilière: c’est ce qu’a fait la plus grande partie de notre bourgeoisie
+et de la petite aristocratie foncière de nos provinces, depuis un
+demi-siècle, et c’est ainsi qu’elles se sont ruinées... En somme, s’il
+liquidait ce portefeuille aventuré, il en retirerait une centaine de
+mille francs. C’était tout! Tout ce que la Providence laissait aux
+d’Harpagon! Un revenu qui ne ferait pas la moitié de ce que son salaire
+quotidien rapporte aujourd’hui à un ouvrier français!
+
+M. d’Harpagon rejeta, d’un geste écœuré, tout ce paquet de titres et
+d’agendas au fond d’un tiroir. Il sortit. Dans le parc, sous l’allée des
+châtaigniers, il considéra ces vieux arbres, ces patriarches végétaux
+insensibles, inconscients. Il les considéra d’un air désolé, rancuneux:
+bientôt, ils ne seraient plus à lui! Il franchit la porte charretière,
+s’engagea dans la vigne, puis dans le petit bois qui lui appartenait
+encore,--quelques ares de sapins, mêlés de petits chênes. Mais le
+château, à cette distance et sous cette perspective, avec ses
+poivrières, sa façade d’un rose atténué, délicat, était si aimable à
+contempler, attendrissant! Il soupirait: «Il faudra donc quitter tout
+cela? Pourquoi pas la vie, en même temps? Ça vaudrait mieux!»
+
+... Tournant à angle droit sur la grand’route, voici qu’une voiture
+s’engageait sur le petit chemin qui traverse la sapinière et conduit au
+château. M. d’Harpagon la reconnut. C’était celle du loueur de Mailly,
+Perronneau. Élise aurait-elle avancé l’heure de son départ de Paris,
+pris le train du matin, le premier? Il en éprouva un nouvel ennui.
+Durant quelques heures encore, il aurait tant voulu, tant voulu,
+demeurer seul sans être tracassé, harcelé, sans discussions, sans avoir
+à faire le père de famille, le juge, à imposer sa décision. Car il
+faudrait «juger» Élise; imaginer, appliquer contre elle une sanction.
+Laquelle?... On ne pouvait donc le laisser tranquille une minute?
+
+La voiture de Perronneau se rapprochait. Perronneau, qui conduisait, le
+salua de loin, du fouet. M. d’Harpagon entra sous les arbres pour la
+laisser passer: le chemin est étroit. Il s’attendait à reconnaître
+Élise, sous la capote. Il distingua un chapeau mou masculin, un vaste
+ulster beige, à grosses côtes, une barbe grise.
+
+--Bonjour, Harpagon! cria la barbe grise.
+
+C’était Pellegrin, son ami Pellegrin, avec lequel il avait été chez les
+jésuites, rue des Postes, le frère de Mgr Pellegrin, évêque de Riez. Ils
+avaient fait leur droit ensemble, suivi la même carrière, et Pellegrin
+avait démissionné en même temps que lui, lors de la dénonciation du
+Concordat. Leurs souvenirs de collège, leur profession, leurs communes
+opinions avaient entretenu entre eux une affection assez étroite, bien
+qu’ils se vissent rarement. Pellegrin habitait Paris, ne connaissait pas
+les soucis d’Harpagon, vivait à son aise... Mais c’était la première
+fois qu’il venait au Vergeais. Et sans être invité, à cette époque de
+l’année, froide et triste, pour trouver une maison désorganisée, ruinée,
+en proie à un drame intérieur qui s’allait déchaîner le jour même? La
+première pensée de M. d’Harpagon fut: «Il n’arrêtera donc jamais de me
+tomber des tuiles sur la tête!»
+
+Mais il était trop bien élevé pour ne point dissimuler ce sentiment. Il
+prononça:
+
+--Pellegrin! quel bon vent t’amène?
+
+Pellegrin ne répondit pas tout de suite. M. d’Harpagon eut l’hypocrite
+courage d’ajouter:
+
+--Tu vas nous rester longtemps!
+
+--Je repartirai par le train de trois heures, répondit l’ancien
+magistrat. J’avais à te parler.
+
+Les pauvres gens se raccrochent si naturellement à tous les espoirs, à
+des espoirs si vains, des espoirs si fous, que M. d’Harpagon espéra:
+«Pellegrin, depuis qu’il a démissionné, est à Paris dans des tas de
+«contentieux»: un ancien magistrat! Il a trouvé ça tout de suite, comme
+il a voulu, par ses relations. Il vient m’offrir une situation comme la
+sienne. C’est la chance, c’est la chance qui revient!»
+
+... Mme d’Harpagon accueillit Pellegrin sans excès de bonne grâce. Il ne
+s’en affecta point, la connaissant: il comptait bien déjeuner à la
+fortune du pot, c’était même pour ne pas leur imposer l’obligation de se
+mettre en frais qu’il n’avait pas averti de son arrivée: «Vous auriez
+mis les petits plats dans les grands.» S’il y mettait de l’ironie, elle
+était assez courtoise pour demeurer imperceptible.
+
+Cependant Mme d’Harpagon s’excusa de le quitter pour des préparatifs
+indispensables. Il s’inclina. Elle l’eût volontiers envoyé au diable: il
+s’en apercevait. M. d’Harpagon lui fit les honneurs de la maison. Une
+fois dans son cabinet, Pellegrin n’alla pas plus loin. Il s’assit.
+
+--Écoute, dit-il, mon vieil ami. Je t’ai dit que j’avais à te parler...
+
+Le cœur de M. d’Harpagon battait. L’espoir, n’est-ce pas, l’espoir! La
+chance, enfin, qui revenait!
+
+... M. Pellegrin, ouvrant son porte-cartes, en tira un petit papier plié
+en deux, qu’il défripa, méticuleux, et le posa sur le bureau.
+
+--Qu’est-ce que c’est? demanda M. d’Harpagon, surpris.
+
+--Un billet à ordre, un effet de commerce. Tu vois bien...
+
+... M. d’Harpagon, ancien substitut, ancien procureur de la République,
+et qui lui-même avait signé de ces choses-là, plus qu’il n’aurait voulu,
+éprouve toujours quelque peine à reconnaître ce genre de littérature. Il
+n’a pas le genre, qu’il faut, d’imagination réaliste... «A l’ordre de...
+etc...»: ça ne lui disait rien. Ce n’était pas tiré sur lui: c’était
+tout ce qu’il y distinguait.
+
+--Eh bien?... fit-il, stupide.
+
+--Voyons, regarde! C’est un effet de quinze mille francs--14.720 et des
+centimes exactement--à trois mois. Il est signé de ton fils, endossé par
+Jean Pellegrin. Jean Pellegrin, c’est moi... Il m’a été présenté... ma
+signature est fausse.
+
+--Quoi?... Je ne comprends pas! Je t’assure que je ne comprends pas...
+Qu’est-ce que tu veux dire?
+
+--Allons, allons! fit Pellegrin, excédé. C’est facile à comprendre. Je
+te dis que ma signature a été imitée, qu’elle n’est pas de moi, que je
+n’ai jamais vu cet effet avant samedi dernier. Ma signature est fausse,
+fausse...
+
+--Un faux? De qui?... interrogea M. d’Harpagon, éperdu, broyé, le
+cerveau dissous, et ne voulant plus avoir de cerveau, se refusant à
+saisir.
+
+Pellegrin haussa les épaules.
+
+--J’ai payé, mon vieil ami, j’ai payé, je te dis: 14.720 francs et des
+centimes. Un d’Harpagon en correctionnelle, ton fils, ça ne se pouvait
+pas...
+
+M. d’Harpagon eut la force de répondre:
+
+--Je te remercie!
+
+... Et sur le moment, il l’aurait aussi bien tué: le seul homme qui
+savait la honte de son fils, qui la lui apprenait!
+
+Il murmura:
+
+--Oh! c’est trop affreux, c’est abominable. Tu ne peux pas savoir,
+Pellegrin, à quel point c’est abominable! Tu ne peux pas savoir où j’en
+suis, où on en est ici!... Écoute! je ne puis te rembourser
+maintenant... maintenant, ça veut dire aujourd’hui, comprends-tu? Et
+pour moi c’est encore un crève-cœur de ne pouvoir te dire: «Tiens, voilà
+tes quinze mille francs, et ça n’acquitte pas encore le quart du service
+que tu m’as rendu. Tu as sauvé l’honneur à mon fils!» Mais tu seras
+payé, je te le jure: bientôt, dans quelques jours!
+
+Il songeait à cette liquidation qu’il allait faire de son malencontreux
+portefeuille, et dont il se désespérait tout à l’heure qu’elle dût lui
+laisser si peu, si peu pour vivre...
+
+--Mon pauvre vieux, j’en suis sûr! Tu ne crois pas, n’est-ce pas, que je
+suis venu pour ça... Je suis venu seulement te prévenir qu’il ne faut
+pas que ton fils reste à Paris. L’air y est mauvais pour lui, il n’a pas
+l’épine dorsale morale assez forte... Ça arrive... Mon cher, cher ami!
+Mon pauvre cher ami! Ne te frappe pas, ne t’exagère pas les choses. Nous
+sommes tous les deux de vieux justiciards, hein? Combien de fois déjà
+n’avons-nous pas vu ça? Les hommes ignorent la valeur de l’argent,
+l’honnêteté qu’exigent les affaires d’argent, tant qu’ils n’ont pas une
+famille, ou un métier. Ton fils m’a «emprunté» cette somme. Mais oui,
+mais oui! Il a cru me l’emprunter seulement, il a cru qu’il restituerait
+avant l’échéance. C’est l’éternelle histoire: la combinaison sûre, le
+tuyau certain à la Bourse ou aux courses: de l’imagination, et pas de
+cervelle... La combinaison rate, et le jeune homme léger devient...
+
+--Ne dis pas, cria M. d’Harpagon, ne dis pas ce qu’il est devenu. Oh! ce
+mot, ce mot! Je ne puis pas revoir Cléante; ce mot-là, je le lui
+jetterais à la figure. Mais ce ne serait rien, il le mérite! Je
+m’imaginerais toujours qu’on le lit dans ses yeux, sur son front.
+
+--Oui, naturellement. C’est pour ça que je suis venu. Je te répète qu’il
+ne doit pas rester à Paris, ni revenir ici. Qu’il s’engage, ou qu’il
+parte pour une colonie: commis des affaires indigènes, ou employé dans
+une factorerie. Ça lui fera du bien de débiter de la cotonnade et du
+gruyère pendant quelques années. J’arrangerai ça pour lui, je te le
+promets. On se débrouillera. Et il se laissera faire parce qu’il sait
+que je sais... Ne pleure pas, ou bien pleure maintenant, tiens, vide-toi
+de tes larmes, tout de suite. Il faudra que tu aies les yeux secs devant
+ta femme. Ça ferait des scènes inutiles, je n’aime pas les scènes... Tu
+peux bien me rendre ce service-là.
+
+Regardant un portrait, un assez bon portrait de famille, peut-être un
+Largillière, il eut envie de dire, pour changer de conversation: «Mais
+c’est joli, ça! Ça a de la valeur!» Il s’abstint: «Il pourrait vouloir
+me le donner!»
+
+M. d’Harpagon voulut lui écrire une reconnaissance de la somme. Il
+haussa les épaules:
+
+--Mais non! Pour les dettes d’honneur est-ce qu’on fait un papier?...
+Allons, du courage! Parlons d’autre chose. Viens me montrer tes bois,
+tes fleurs, s’il y en a encore, ton verger et tes lapins.
+
+M. d’Harpagon ouvrit la fenêtre:
+
+--Regarde! fit-il. Voilà tout ce qui me reste, tu peux tout voir d’ici.
+Et c’est à vendre, entends-tu, à vendre!
+
+Il s’entendait crier, intérieurement: «Bientôt je n’aurai plus de
+maison, plus de verger, plus de lapins, comme il dit... Et je n’ai plus
+d’enfants: il faut qu’Élise entre au couvent, et que mon fils s’en
+aille, s’enfuie si loin qu’on ne le voie plus...»
+
+Le déjeuner fut sinistre. Pellegrin l’avait prévu. S’il avait su où
+aller, et quelle excuse donner pour partir avant l’heure du train, il se
+fût épargné cette corvée. N’en ayant pas découvert le moyen, il s’était
+préparé à l’affronter; il parla tout le temps, pour sauver la situation.
+M. d’Harpagon lui en fut reconnaissant. Mais sa femme était exaspérée.
+Quand Pellegrin remonta enfin dans la voiture de Perronneau, M.
+d’Harpagon lui glissa de nouveau à l’oreille:
+
+--Tu as été bon, très bon... Merci.
+
+Dans son âme il se disait:
+
+--Lui, bon?... Il y a des cas où tout se tourne en méchanceté, contre un
+homme. Ce que celui-là vient de me faire souffrir avec sa bonté, mon
+Dieu!
+
+Quand la voiture fut sortie du parc, Mme d’Harpagon déclara:
+
+--C’est encore de la chance que cet animal s’en aille avant qu’Élise ne
+soit arrivée! Il n’aurait plus manqué que ça! Quelle journée, bon Dieu,
+quelle journée!
+
+--Quelle journée! répéta sincèrement son mari, en écho.
+
+Il songeait: «Et encore, elle ne sait pas tout. Si elle savait!...»
+
+ * * * * *
+
+Il était entendu que ce serait Mme d’Harpagon qui tout d’abord
+interrogerait Élise. En ces matières délicates une mère seule, en
+ménageant l’orgueil et la pudeur de sa fille, peut espérer obtenir une
+confession complète; et, du reste, M. d’Harpagon ne se souciait
+nullement, bien qu’ancien magistrat, de prendre part à cette désagréable
+et obsédante instruction. Il se contenta de réserver à Élise un accueil
+distant, sévère et peiné. Il ne l’embrassa point, s’abstint de lui
+demander les moindres détails sur son voyage, sur son séjour à Cannes.
+Enfin, il fut là d’abord comme s’il n’y était point. Puis il murmura:
+«Malheureuse enfant!...» Élise descendit sur lui un regard dédaigneux,
+presque insultant, qu’elle détourna ensuite, le plus naturellement du
+monde, sur son carton à chapeaux.
+
+C’était une belle personne, longue, mince, grande pour une femme, et
+mieux que bien faite: car justement elle violait certaines règles du
+classique canon de la beauté féminine par tout ce qui peut susciter
+l’intérêt voluptueux des hommes, et le retenir. Un nez un peu fort, dont
+les narines palpitaient, une bouche assez large, aux lèvres
+qui n’exigeaient nul secours du fard, et dont les dents
+solides, courtes--les canines surtout, nettes, accusées,
+lumineuses--éblouissaient. Sa gorge montrait un soupçon d’excès dans son
+opulence; pareillement ses hanches arrondies et larges comme on les voit
+aux femmes dans les miniatures hindoues ou persanes. Quelque chose en
+elle d’étrange, et d’étranger: la Sulamite du _Cantique des Cantiques_.
+Elle le savait. Son père, en cela semblable à beaucoup de chrétiens
+encore de sa génération, qui lisent davantage l’ancien et le nouveau
+Testament que les effusions affadies de la contemporaine littérature
+catholique, le lui avait dit. Elle avait eu la curiosité de relire
+elle-même ce texte effervescent: «... La courbure de tes reins est celle
+d’un collier, ton ventre est un monceau de froment doré, parmi des
+lis... l’Amant m’a conduite dans la salle du festin, et l’Étendard qu’il
+lève devant moi porte: _Amour!_» Elle était brune, sur son front droit
+les cheveux noirs, abondants, s’enracinaient assez bas. Sous l’arc des
+sourcils, deux yeux bruns, où dansaient des poussières d’or.
+
+Et tout cela, maintenant, faisait peur à M. d’Harpagon...
+
+Élise, d’un air assuré, monta dans sa chambre, accompagnée par sa mère.
+
+--... Maintenant, malheureuse, lui dit Mme d’Harpagon, j’attends tes
+explications.
+
+--Quelles explications, fit-elle, des explications sur quoi?
+
+Elle affectait d’ouvrir ses malles, défripant les plis d’une toilette de
+soirée.
+
+--Voici la lettre de M. de Claris...
+
+--M. de Claris? Ah! oui, c’est vrai, il vous a écrit, M. de Claris. Il a
+dû bien s’amuser en écrivant... Car ça l’amusait, au fond, cette
+histoire-là, ça se voyait! Ce qu’il aurait voulu tout savoir, avoir des
+détails! mais il a été très gentil, parfait... Ce n’est pas comme sa
+femme! Bon Dieu! Ce qu’une femme qui a des amants peut être embêtante
+quand elle veut la faire à la vertu!...
+
+--Élise!
+
+--Voyons, maman! Vous le savez, peut-être!... Au fait, non... Ce qu’on
+garde encore d’illusions, ici! Il n’y a jamais eu d’adultère dans la
+famille, les maris y ont toujours été fidèles à leurs femmes, les femmes
+n’ont jamais couché qu’avec leurs maris...
+
+--Élise!!
+
+--Non, laissez-moi rire!...
+
+--Si c’est le langage que tu tenais aux _Cactus_, je ne m’étonne pas de
+ce qui est arrivé. Une jeune fille, ma fille, employer de tels mots,
+n’avoir plus dans son langage, dans sa tenue, aucune réserve, aucune
+pudeur!...
+
+--Enfin, demanda Élise, qu’est-ce que vous croyez qu’il est arrivé,
+qu’est-ce qu’elle dit, la lettre Claris?... Moi aussi, ça
+m’intéresserait de le savoir.
+
+Mme d’Harpagon lui fit lire la lettre. Puis:
+
+--Dis-moi la vérité. Est-ce vrai, cette chose abominable?
+
+--Que cet imbécile de petit La Motterais a vu Bertrand de Maillac sortir
+de ma chambre, et qu’il n’a pas su tenir sa langue? Parfaitement. La
+Motterais est incapable de rien inventer!
+
+--Ainsi le... le monsieur s’appelle M. de Maillac?
+
+--Tiens, au fait, vous ne le saviez pas... Eh bien oui, il s’appelle
+Maillac. Vous le savez, maintenant. Je ne vois pas que ça change
+grand’chose à l’affaire. Joli garçon, Maillac. Bon à rien. Trente ans.
+Pas le sou, comme moi. Très gentil, très... très adroit!
+
+Elle eut un sourire ambigu, comme se rappelant certains souvenirs.
+
+--Et tu veux l’épouser?
+
+--L’épouser? Il n’en est pas question... Quelle drôle d’idée!
+
+--Mais il t’a compromise, tu es perdue! C’est effroyable. Et tu es là
+qui ricanes, qui te moques de moi, qui n’as pas l’air de concevoir notre
+chagrin, notre honte! Que tu aies perdu toute pudeur, c’est déjà
+horrible, incompréhensible. Mais tu n’as pas de cœur!
+
+Le visage d’Élise changea.
+
+--C’est vrai, mère, je vous ai fait de la peine, beaucoup de peine. Je
+vous demande pardon... Et dire que tout ça est la faute de ce petit
+crétin de La Motterais!...
+
+--Mais tu es inconsciente! Il ne s’agit pas seulement qu’il t’ait vue.
+Il s’agit de la chose, de cette chose infâme!...
+
+--Quelle chose infâme?...
+
+Mme d’Harpagon perdit patience:
+
+--C’est effrayant! Te voilà qui oses parler de ça comme une prostituée,
+comme une fille des rues, comme une de ces traînées qui viennent ici
+pour les vendanges, et qui se donnent dans les vignes pour ajouter vingt
+sous aux cent sous de leur journée!... Ce n’est pas possible! Tu es ma
+fille, tu es croyante, nous t’avons bien élevée, nous ne t’avons rien
+laissé savoir de ce que tu devais ignorer. J’aime mieux croire que c’est
+ça. Tu ne te rends pas compte, tu ne comprends pas!... Combien de fois
+l’as-tu reçu, ce Maillac? Et alors, alors... Pense donc à ce qui peut
+arriver, à ce qui est peut-être? Le déshonneur, le déshonneur public!
+
+--Ah! C’est ça?... Mais non, mère, mais non.
+
+Élise sourit encore, autrement.
+
+--Rassurez-vous. Père connaît le _Cantique des Cantiques_: eh bien, vous
+pouvez lui faire relire le passage sur la fontaine qui est toujours
+scellée!
+
+Mme d’Harpagon la considéra avec stupeur.
+
+--Voyons, mère, voyons! C’est ennuyeux, à la fin! Quand je vous dis que
+vous ne devez avoir aucune crainte là-dessus, aucune! Vous devriez
+comprendre. On s’est amusé...
+
+--Oh! cria Mme d’Harpagon, terrifiée, alors c’est encore pis que tout ce
+que j’imaginais. La corruption! La perversité dans la corruption!
+
+Élise haussa les épaules, et sortit de la chambre. Sa mère ne la suivit
+pas. Elle alla rejoindre M. d’Harpagon, qui attendait... A son tour, il
+eut beaucoup de peine à comprendre. Cela le dépassait. Enfin il
+prononça, écrasé:
+
+--Tu as raison. C’est une fille perdue. Elle est possédée, possédée...
+Il faut la faire enfermer...
+
+Car son esprit droit et médiocre ne formait que des conclusions simples
+et antiques.
+
+Mais il ne suffisait point d’avoir décrété le couvent pour Élise. Il
+fallait le lui faire accepter. Elle en repoussa la suggestion avec
+dédain, avec dérision.
+
+--Je suis vivante! dit-elle. Jamais je ne me suis sentie plus vivante. A
+l’époque où j’étais morte et enterrée...
+
+--Morte et enterrée?... interrogea M. d’Harpagon, auquel il arrivait
+parfois, dans sa rêverie, de prendre au pied de la lettre les métaphores
+les plus usées.
+
+--... Morte et enterrée _ici_... à l’époque où je ne connaissais rien
+que cette vie des Vergeais qui n’est pas une vie, qui n’en est que la
+caricature léthargique, j’eusse pu accueillir, sinon avec joie, du moins
+avec une sorte de résignation, presque de satisfaction, faite
+d’ignorance, n’importe quel changement. Qu’avais-je vu, en dehors des
+Vergeais et du couvent? Mais alors il fallait me laisser au couvent
+après mes dix-sept ans, au lieu de m’en faire sortir. Ma naissance, ma
+volonté, ce que les mères voulaient bien appeler mon intelligence, m’y
+auraient fait une place. On m’y disait: «Vous êtes pieuse. Il vous
+manque l’esprit d’obéissance, la docilité. Mais cela s’apprend par la
+mortification. Mon enfant, ne craignez pas les mortifications, les
+humiliations de la règle. Elles n’auront qu’un temps, car vous êtes née
+pour la direction. Vous vous réveillerez un jour première parmi les
+nôtres, à la tête de la congrégation...» Mais vous m’avez rappelée. J’ai
+oublié ces anciennes impressions. Dix années ont coulé, dix années où
+j’ai appris à me connaître, et que j’ai un corps, des organes; où j’ai
+appris à savoir que je suis une femme, toute une femme, que j’ai droit
+aux joies de la femme, aux joies de la chair, oui, aux joies de la
+chair, des sens!
+
+Le pauvre M. d’Harpagon fit un mouvement. Il était choqué. Jamais, de
+son temps, une femme n’eût osé parler ainsi avant quarante ans, une
+femme de son monde, de sa race, de sa famille... «Impudique! se
+criait-il en lui-même. C’est une impudique, et elle est ma fille!»
+
+--... Le droit d’être courtisée, poursuivit Élise, le droit de
+solliciter les hommages, d’en jouir, de jouir de ce qui me reste de
+jeunesse, de la beauté que j’ai encore, d’orner cette beauté comme elle
+doit l’être, d’en tirer tout--tout ce qu’en pourront tirer mon orgueil
+et mon plaisir!
+
+Elle les regarda tous deux en face, résolue, insolente, outrageante:
+
+--... Le droit de connaître même ce que j’ai voulu apprendre, ce que
+j’ai commencé d’apprendre: l’amour des hommes!
+
+--Tais-toi! fit violemment Mme d’Harpagon.
+
+--Oui... je suis une fille en train de mal tourner. Eh bien, après?
+D’abord, c’est fait. Vous n’y changerez rien... Et puis, c’est votre
+faute.
+
+--Oh! fit M. d’Harpagon, horrifié.
+
+--J’ai des yeux, lui imposa Élise, et j’ai eu toute ma vie le
+pressentiment, la faim même, de ces choses que vous cachiez pour faire
+de moi une jeune fille bien élevée. Cela ne vient point par les sens.
+C’est ce qui vous a trompés, de croire qu’il suffit de laisser dormir
+les sens d’une jeune fille pour en faire l’être chaste, ignorant, inerte
+que vous vouliez avoir, dont vous prétendiez vous vanter, vous faire
+honneur, qui était le but de votre éducation... Autant faire élever un
+clairvoyant par des aveugles! Cela vient par une espèce de
+sentimentalité, de sensualité profonde, diffuse dans toute la chair, le
+sang, les nerfs... Et alors, alors, _je vous voyais!_
+
+--Tu n’as jamais vu, ici, que de bons exemples!
+
+--De très bons exemples. Soit. Ce que vous appeliez de bons exemples.
+Vous avez été des époux modèles, n’est-ce pas, des époux modèles...
+
+--Oui! affirma sincèrement M. d’Harpagon.
+
+--Et vous ne vous êtes pas doutés que c’était pour ça, rien que pour ça
+que je deviendrais ce que je suis, que je penserais ce que je pense! On
+dit que je suis intelligente. Très jeune, quand j’ai commencé de vous
+regarder, depuis si longtemps que je ne m’en souviens plus, je vous ai
+vus! Qu’est-ce qui vous attachait l’un à l’autre? Moralement,
+intellectuellement, rien! Vous êtes bon, père, vous êtes léger,
+insouciant, incapable d’effort, de travail, vous divertissant, vous
+détournant de tout ce qui vous ennuie, vous amusant d’un fétu de paille,
+d’un rayon de soleil, comme un enfant. Vous, mère, vous êtes dure à
+vous-même, aux vôtres, éprise des tâches matérielles, poussant
+l’instinct de l’épargne jusqu’à la férocité, jusqu’au ridicule... Je ne
+vous le reproche pas, ne protestez pas, je sens que je vous ressemble,
+je sens qu’un jour, sans doute, je serai comme vous. Mais rien de pareil
+entre vous deux. Et, en vous, tout ce qui pouvait vous désunir. Et vous
+ne vous quittez pas, vous ne vous êtes jamais quittés. Vous vous êtes
+détestés, peut-être, haïs, méprisés, mais vous ne vous êtes pas quittés.
+Pourquoi? pourquoi? C’est qu’un lien plus fort que toutes ces
+différences, ces incompréhensions, ces dédains, ces rancunes, vous
+rapprochait. Faut-il que je dise lequel?
+
+Élise s’interrompit, épouvantée elle-même de son audace, de sa fureur,
+de son odieuse et terrible franchise.
+
+--Ah! tant pis! Je le dirai! Ce lien, c’était le désir, et le plaisir.
+Le désir et le plaisir dans le mariage, honorables, honorés, consacrés
+par la loi, les mœurs, l’Église, tant que vous voudrez, mais c’était ça.
+Vous vous êtes mariés jeunes, et vous vous aimiez. Vous n’avez jamais,
+jamais connu la satiété! Ces choses qu’on ne dit pas, dont il ne faut
+point parler; ces désirs, ces plaisirs, ils ont fait votre vie, ils vous
+ont consolés de tout, de votre ruine, de vos erreurs, dont vous ne vous
+êtes même pas doutés, dont vous avez accusé la fatalité, le
+gouvernement, le changement des mœurs, que sais-je! Bien plus, elles ont
+fait que vous ne vous êtes pas souciés du reste, même de vos enfants...
+Mais oui, oui! Si mon frère est un sot, paresseux, bon à rien, et moi
+une vierge de vingt-sept ans qui porte sa virginité comme un cilice, qui
+en est responsable? Au fond, vous ne vous êtes jamais occupés que de
+vous, de vous deux. Et, le jour, vous vous disiez: «Ça va mal!... mais
+ce soir!»
+
+«Impudique! impudique! se répétait M. d’Harpagon. Élise est possédée du
+démon!»
+
+--Encore une fois, je ne vous reproche rien. Vous avez été heureux dans
+votre maison, vos propriétés déchues, dans vos embarras contre lesquels,
+mère, vous ne luttiez que par un redoublement dérisoire d’âpreté dans
+les petites choses, condamné d’avance, et vous, père, pas du tout. Vous
+avez été heureux--personnellement. Et, parmi les gens qui vous
+entourent, ces hobereaux, ces propriétaires, ces bourgeois rétrécis et
+bien pensants, «ceux qu’on peut voir», enfin, vous avez peut-être été
+les seuls. Quand je voyais ici toutes femmes des environs, celles de vos
+amis, de vos relations, avec leur mine de religieuses déflorées une
+fois, une pauvre petite fois, par hasard et sans amour; et que tout
+enfant encore, quand on ne se méfiait pas de moi, qu’on parlait devant
+moi comme si je n’eusse pas été présente, j’entendais dire de vous,
+mère, avec méchanceté, jalousie, mais envie: «Elle a quelque chose pour
+se consoler!» comment voulez-vous que je n’aie pas compris?
+
+--Elle est folle! fit Mme d’Harpagon, outragée, se levant.
+
+--Folle? C’est bien possible. Qui m’a rendue folle? Il fallait me
+trouver un mari, un homme, quand il en était encore temps, quand je ne
+savais pas tout; que je devinais, que j’attendais seulement! On aurait
+peut-être apprivoisé, dompté, endormi la petite bête sauvage, le désir
+qui venait me chercher dans mon lit et dans ma solitude. Un mari,
+n’importe lequel. Le fils de l’huissier, le receveur des postes de
+Mailly. N’importe qui, n’importe quoi. Maintenant, il est trop tard.
+Maintenant que je sais, je veux l’amour, l’amour vrai, toutes les
+satisfactions sensuelles de l’amour. Et n’importe comment,
+entendez-vous, n’importe comment! J’ai fait ce qu’il fallait pour savoir
+si ça en valait la peine. Je le sais; ça en vaut la peine. J’irai
+jusqu’au bout!
+
+--Va-t’en! cria Mme d’Harpagon. Je n’ose plus te regarder, tu me fais
+honte. Va-t’en!
+
+... M. d’Harpagon s’enfuit, sans savoir où il allait, jusqu’aux écuries,
+vides depuis si longtemps, sauf pour le porc que Marie Larchant y
+engraissait. Du bout de sa canne, inconsciemment, il abattait les toiles
+d’araignées. Et il murmurait:
+
+«Je suis comme Job!... L’orage a balayé mes biens; mes bœufs et mes
+ânesses ont été passés au fil de l’épée, le feu du ciel a dévoré mes
+brebis, mes enfants ne sont plus. Mon fils est un escroc, ma fille une
+prostituée. Il n’y a nulle part rien de bon, rien de beau, rien de
+juste. Il n’y a pas de bon Dieu. C’est un mensonge: Dieu est terrible et
+mauvais, il aime le mal, il n’aime que le mal, il le fait. Il livre la
+terre aux mains des méchants, et couvre les yeux de ceux qui les
+jugent... Il m’a condamné! Quand je me laverais dans la neige, quand je
+me purifierais dans la potasse, il me rejetterait dans la boue du fossé,
+et mes vêtements m’auraient en horreur. Voilà ce que dit Job. Je suis
+comme Job! Comme Job!»
+
+
+
+
+III
+
+
+Huit jours plus tard, il y avait une grande affiche rouge, signée de
+Maître Cottereau-Landais, notaire, de chaque côté des pilastres de la
+porte charretière. Il y en avait aussi, au-dessous des panonceaux du
+notaire, à Mailly, et les clercs, Maître Cottereau lui-même, quand ils
+passaient en voiture dans les villages environnants pour instrumenter,
+en colportaient des liasses, les apposant sur les maisons et jusque sur
+le crépi des propriétés closes de murs, dans les champs. M. d’Harpagon
+n’osait plus regarder que devant lui, ou bien il marchait les yeux à
+terre: «_A vendre, une propriété, sise aux Vergeais, canton de Mailly,
+dite les Vergeais, telle qu’elle se tient et se comporte,
+comprenant..._» Il savait cette affiche par cœur, chaque mot en était
+pour lui un coup de fourche, qui le pourchassait. Il ne voulut, il n’osa
+plus sortir. Mais alors, on vint visiter!
+
+Ça donnait le droit de visiter, cette mise en vente, n’est-ce pas? Les
+gens viennent, ils entrent partout, ils demandent s’il n’y a plus rien à
+voir, comme si on voulait leur cacher quelque chose, garder quelque
+chose! Ils font des remarques, à haute voix, comme si tout, déjà, était
+à eux--pire que si c’était à eux, puisqu’ils ne disent que ce qui est
+désagréable, ce qui peut rabaisser, avilir la valeur de la propriété. On
+est devant un agonisant qu’on chérit, et ils l’outragent! Et ils
+n’essuient même pas leurs souliers, ils ne retirent pas leur chapeau.
+Une maison à vendre! Ça n’est plus à son propriétaire, ça n’est à
+personne. C’est comme un chien perdu, on se nettoie les pieds sur son
+dos, et l’on s’en va... Ce furent des jours atroces. M. et Mme
+d’Harpagon, Élise elle-même, si hautaine toujours, avec son air d’être
+ailleurs, au-dessus de tout, disaient: «Que ça finisse, que ça finisse!
+qu’on vende, et qu’il n’en soit plus question!» Mais, de ce supplice, il
+y en avait encore pour des semaines, des mois.
+
+Et puis M. d’Harpagon vit arriver M. Gomot, l’horloger de Mailly. Il
+était en rapports avec des antiquaires de Dijon, de Paris. «Vous ne
+vendez pas avec les meubles, monsieur d’Harpagon, et sans doute vous ne
+les conserverez pas tous. Alors il est préférable de vous débarrasser à
+l’amiable de ce que vous ne garderez pas. Vous en aurez meilleur prix
+avec moi, c’est dans votre intérêt.» De tous ces intrus, c’était lui le
+plus poli; il était familier, mais convenable, déférent. Et on le
+connaissait depuis si longtemps! L’horloger d’une petite ville finit par
+devenir une espèce d’ami, de condition subalterne; un fournisseur, mais
+un homme avec qui on ne dédaigne pas d’échanger quelques mots, dont le
+métier est propre, presque élégant, qui vient réparer les pendules, à
+qui l’on apporte une montre qui avance ou retarde, les jours de marché,
+et qui fait la conversation, tandis que le vieil ouvrier spécialiste, sa
+loupe incrustée dans l’orbite, scrute la palpitante agitation des
+rouages de cuivre... Il se pourrait pourtant que ce pauvre Gomot ait été
+le plus mal reçu, avec la plus visible mauvaise grâce. Nous sommes
+restés plus près qu’on ne pense des primitifs, des sauvages. Les objets
+qui nous appartiennent en propre, dont nous usons chaque jour, et que,
+chaque jour, nous avons sous les yeux, dans les mains, nous paraissent
+une propriété plus étroite, plus intime, que la demeure même que nous
+habitons, les terres dont nous fûmes les maîtres. Il en faut abandonner
+quelqu’un? On sait qu’on s’y doit résigner: mais par quoi commencer le
+sacrifice, et jusqu’où l’étendre? Cela crève le cœur. En présence de tel
+meuble, tel tableau, d’un lit où l’on est venu embrasser sa fille encore
+enfant, d’une pendule qu’on entendit sonner tant d’heures, vides ou
+solennelles, les souvenirs se lèvent comme un essaim d’abeilles. On a
+envie de crier: «Non, pas ça! pas ça! Encore une petite minute, monsieur
+le bourreau! Attendez!»
+
+Et puis, ni M. et Mme d’Harpagon, ni Élise même, ayant toujours vécu
+dans ces vieilles choses, n’en avaient jamais acheté ni vendu, n’avaient
+aucune notion exacte de leur valeur véritable. Autrefois, ils eussent
+été portés à la considérer comme insignifiante; à cette heure, comme il
+est devenu fréquent, ils penchaient à l’exagérer. Mme d’Harpagon surtout
+avait peur de se laisser «voler». Elle ne se le fût jamais pardonné.
+
+Il y avait le portrait de l’école de Largillière, dont on disait
+communément «le Largillière» tout court; et l’on avait fini par attacher
+une foi implicite à cette attribution; il y avait le nécessaire de
+voyage donné par Napoléon Ier à l’arrière-grand-père de Mme d’Harpagon,
+intact, complet dans sa caisse en bois de thuya, avec ses flacons de
+cristal taillé, doré, son petit bol en vermeil pour la barbe, jusqu’à la
+savonnette en argent, le rasoir au manche d’argent; une pièce unique,
+évidemment, unique! Et même cette grande armoire de chêne, aux panneaux
+en têtes de diamants sculptés à la doloire, reléguée dans la buanderie,
+que M. et Mme d’Harpagon estimaient fort lourde et rustique, mais dont
+un ami, qui prétendait s’y connaître, avait dit un jour: «Voilà un beau
+meuble! Cela se recherche, maintenant, à Paris!» Et le mobilier de la
+salle à manger, des deux salons, le lit rococo, où deux colombes se
+becquetaient, au-dessus de guirlandes enlacées. On ne savait pas, on ne
+pouvait pas savoir ce que ça valait!
+
+Gomot revint plusieurs fois, inutilement. Comme s’ils se fussent donné
+le mot, M. et Mme d’Harpagon s’arrangeaient pour ne jamais se trouver
+ensemble, et la demi-promesse qu’il parvenait à obtenir de l’un d’eux
+n’était jamais ratifiée par l’autre. Pour Élise, elle montrait devant
+ces transactions qui sans cesse avortaient, devant les attendrissements
+sentimentaux de son père, les calculs de Mme d’Harpagon, une
+indifférence froide, une insensibilité dédaigneuse. Ce fut elle
+pourtant, un jour, comme excédée, qui proposa une solution:
+
+--Il y a aux Vergeais, depuis six semaines, ce petit monsieur Meyer. Il
+paraît que son père est marchand d’antiquités à Paris...
+
+--Mais, objecta Mme d’Harpagon, c’est un professeur.
+
+--Ça ne peut l’avoir empêché d’avoir appris quelque chose dans la
+boutique, il peut donner un conseil... Et même, s’il dit que cela en
+vaut la peine, il pourrait faire venir son père.
+
+--Un juif! fit M. d’Harpagon, avec répugnance.
+
+Élise abaissa des sourcils ironiques:
+
+--Si je ne me trompe, votre Lécuru est chrétien... La seule différence
+entre un juif et un chrétien, en affaires, c’est que le juif vous
+exploite moins, quand il achète, parce qu’il sait mieux revendre... Et
+puis, il a l’air bien élevé, ce jeune homme.
+
+--Il me salue toujours quand je le rencontre, reconnut M. d’Harpagon.
+
+Il n’ajouta point, mais il le pensait:
+
+--Il n’a pas l’air de se moquer de moi comme les autres. Ce juif, ce
+juif, en ce moment, dans ce pays, est le seul à ne pas me considérer
+comme un cadavre, une proie dont il doit emporter un morceau...
+
+Ce fut ainsi que M. Joseph Meyer, dévoré de curiosité, tout plein aussi
+de sympathie réelle, presque de dévouement anticipé, conquit ses entrées
+dans cet intérieur dont il avait pensé, avec chagrin, qu’il lui
+resterait toujours impénétrable. Il faut lui rendre cette justice que
+nul esprit de lucre ne se mêlait à son intérêt intellectuel, qui était
+passionné: uniquement l’espoir assez vague, mais enthousiaste, qu’un
+rare, un précieux document d’histoire littéraire pouvait lui être
+dévoilé--de quoi écrire, avec toutes les réserves, toutes les réticences
+qu’il y fallait encore, quelques pages dans la _Revue des Sciences
+Historiques_, ou tout simplement, car il n’était guère ambitieux,
+l’_Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux_. Mais M. d’Harpagon
+parlerait-il? S’il voulait parler, avait-il quelque chose à dire,
+possédait-il, du grand ancêtre, des lettres, des papiers--seulement un
+livre de comptes, ou de «Raison?» Le Livre de Raison du véritable, du
+célèbre aïeul, quel beau, quel vénérable et singulier inédit à publier!
+Et comme, malgré tout, Joseph Meyer était de sa race, il décidait:
+«Quand il faudrait l’acheter! ou bien, sans l’acheter, négocier avec son
+propriétaire le droit de l’éditer! Et cela me ferait une seconde thèse.
+Une thèse dont tout le monde parlera.» Il voyait déjà imprimés, sur
+couverture bleue, ces mots magiques: _Le Livre de Raison d’Harpagon_. Il
+en frémissait d’émotion sacrée, disons touchante!
+
+Tandis que Mme d’Harpagon, à son égard, ne se voulut point départir
+d’une attitude méfiante et d’une humeur revêche, M. d’Harpagon lui
+témoigna une courtoisie parfaite, telle qu’il en avait accoutumé avec
+les personnes de naissance et de condition légèrement inférieures ou mal
+classées, mais de manières acceptables, que la nécessité lui imposait de
+recevoir sous son toit. Pour Élise, elle lui fit un accueil distingué.
+Elle s’ennuyait. Un jeune homme pour elle, était toujours un homme,
+quelle que fût son origine, pourvu qu’il ne fût point un malotru ou
+entièrement disgracié de la nature. Ce M. Meyer lui venait comme une
+distraction, et il semblait quelqu’un sur qui elle pouvait exercer le
+pouvoir de ses charmes, sans trop déchoir, sans s’humilier à ses propres
+yeux. Il n’était point ce qu’on appelle un homme du monde, elle avait
+assez d’expérience pour le discerner, mais d’aspect agréable, et
+cultivé. Son sang sémite se manifestait davantage à ses lèvres trop
+charnues, à la partie inférieure de son visage, légèrement proéminente,
+qu’à son nez plutôt camus comme celui des Slaves; et jusqu’à l’excès
+d’abondance crépue de ses cheveux châtains, tirant sur le roux, sa barbe
+rousse taillée correctement, ne faisaient point crier d’horreur. Il
+était supportable. M. le professeur Joseph Meyer, dûment introduit et
+présenté, se montra sincèrement d’une modestie candide. Il savait
+distinguer les styles, possédait quelques lumières lui permettant de
+discerner l’authenticité des objets. Il n’avait sur leur valeur
+commerciale que des notions trop imprécises pour qu’elles pussent être
+d’une utilité directe; du reste, il n’affecta point de rien déprécier.
+Au contraire, s’appliquant à louer ce qu’on lui présentait de façon
+délicate, disant seulement quelquefois, avec une franchise qui prêtait
+du mérite à ses éloges antérieurs: «Pour ceci, je ne pense pas que cela
+puisse avoir de l’intérêt.» Avait-on l’air de le regretter, de
+protester, il corrigeait: «Je puis me tromper. Inscrivons aussi cela sur
+la liste.»
+
+Car on n’avait pas eu besoin de lui suggérer que la visite de M. Léon
+Meyer, son père, pourrait ou devrait succéder à son examen. Lui-même
+avait été le premier à en faire la proposition. Il se moquait pas mal,
+en ce moment, des intérêts de la maison Léon Meyer. Il ne brûlait, en
+vérité, que de la flamme pure de la découverte historique et littéraire.
+
+Il fut donc bien entendu que l’inventaire dressé par le fils aurait pour
+unique destination d’éclairer le père, qu’on laisserait entièrement
+libre de décider si ce qu’on y apercevait était digne, en quelque
+mesure, qu’il se déplaçât. Mais M. Joseph Meyer attacha, à le rédiger,
+une conscience extraordinaire, y consacra, dans un secret dessein, plus
+de patience qu’il n’en eût mis jamais à corriger un texte difficile en
+le séparant des gloses qui l’alourdissent, en choisissant parmi les
+variantes. Il était agréable, et de façons réservées. Assez en lui
+demeurait de l’héréditaire esprit «courtier» pour qu’il sût se faire
+insinuant; et aussi il savait «encaisser». Il découragea par son
+équanimité les rebuffades fréquentes de Mme d’Harpagon; sa curiosité
+déchaînée lui inspirait l’abnégation des martyrs! Il ne fuyait pas
+Élise; et, de son côté, Élise ne le fuyait point. Il n’employait pas,
+avec elle, le ton de la galanterie, bien que sachant lui témoigner qu’on
+ne pouvait lui rester tout à fait indifférent; elle en était à la fois
+flattée et piquée. Quant à M. d’Harpagon, mortellement triste, et ayant,
+à son accoutumé, horreur d’un état si contraire à sa nature, privé de sa
+principale distraction qui était la chasse, n’osant plus guère sortir de
+chez lui, résolu à ne montrer à sa fille qu’un front sévère--en fait
+affectant de ne lui plus adresser la parole--désolé, esseulé, trop bon
+homme au fond du cœur pour que ses préjugés acquis ne cédassent point
+assez vite aux mouvements de sympathie qui l’entraînaient vers tous les
+hommes, quels qu’ils fussent, il n’eût osé s’avouer qu’il trouvait un
+grand soulagement dans la présence du professeur, toutefois le voyait
+venir avec plaisir, ne s’en laissait quitter qu’avec peine. Sans
+orgueil, mais rétractile comme tant de malheureux, il n’en était pas à
+le prendre pour confident; pourtant il l’interrogeait déjà sur bien des
+choses, ce qui, espérait le trépidant Meyer, en pouvait devenir le
+chemin. Un jour M. d’Harpagon se risqua à lui demander:
+
+--Votre père, à ce qu’il paraît, est un négociant en antiquités fort
+habile?
+
+--Je le pense, répondit M. Joseph Meyer, modestement.
+
+--Et cependant, il n’y a que peu d’années qu’il a entrepris ce commerce.
+Il était, d’après ce que vous m’avez fait savoir, acheteur, vendeur,
+lotisseur de propriétés. Comment cela se peut-il faire?
+
+--Je ne devrais pas vous le dire, répliqua le professeur en souriant,
+mais je veux vous prouver, en vous le disant, que nous ne vous
+traiterons pas comme un client ordinaire... Tous les commerces se
+ressemblent. Le succès y dépend, d’après mon père, d’un axiome
+fondamental: «Il n’y a pas de mauvaises affaires, il n’y a que des
+affaires trop chères.» Le secret est d’acheter bon marché, aussi bon
+marché qu’on peut, et d’attendre... Que ce soit pour les tableaux, les
+terres, les maisons, les meubles, c’est la même chose...
+
+M. d’Harpagon, un instant, redevint joyeux comme un enfant.
+
+--Je comprends, fit-il en riant, je comprends... Mais vous, monsieur
+Meyer, qui m’expliquez si bien ce mystère, pourquoi n’êtes-vous pas
+resté dans le commerce? Vous y eussiez, je n’en doute pas, réussi.
+
+--Quelques-uns de mes coreligionnaires, répondit le professeur, parmi
+lesquels M. Salomon Reinach dans son manuel d’archéologie, _in fine_,
+nous contestent le génie de l’invention. Nous ne serions, si vous
+voulez, que des exécutants, non des compositeurs... Pourtant, nous avons
+eu Spinoza, nous avons Einstein. Cependant, si incroyable que ceci vous
+puisse paraître, nous placerons toujours, dans notre estime, les choses
+de l’esprit au-dessus de celles de la matière, et partant du
+négoce--avec une tendance trop fréquente pourtant, je le reconnais, à
+commercialiser celles de l’esprit. En Pologne, en Hongrie, en Russie, où
+les nôtres vivent encore comme on vivait au moyen âge, ce culte de
+l’esprit se concentre sur la théologie; et après tout, Spinoza ne fut
+qu’un sublime théologien qui a mal tourné. Le rêve de mon père, qui a
+conservé les vieilles mœurs et m’acquit de quoi vivre, était que je
+fusse rabbin, ou tout au moins ne m’occupasse que de l’exégèse du
+Talmud. Mais j’ai mal tourné, comme Spinoza et la plupart des juifs
+d’Occident qui renoncent au commerce: je suis agrégé ès lettres. Il se
+peut d’ailleurs que je reste attaché, dans cette carrière toute
+désintéressée, aux habitudes des théologiens, surtout des théologiens
+juifs, qui aiment couper les cheveux en quatre... Il n’en est pas moins
+vrai que, m’adonnant à des travaux purement intellectuels, et qui ne
+peuvent rien rapporter, je me tiens pour supérieur à tous les juifs qui
+font de l’argent, à M. de Rothschild lui-même. Et je ne serais pas
+étonné que M. de Rothschild eût la même opinion de lui, et de moi. En
+tout cas, je n’ai plus qu’un souci, où je mets, je vous l’avoue,
+l’opiniâtreté de ma race: celui de savoir,--savoir pour
+savoir,--entasser les faits et les connaissances comme mes autres
+coreligionnaires entassent des pièces d’or, des bijoux, au de vieux
+pantalons. Je me le reproche: ma nature me porte davantage à accumuler
+qu’à classer, à généraliser. Mais je me dis que je fais là une besogne
+utile, et que d’autres ne feraient point. Voilà ma confession.
+
+Or, à mesure qu’il parlait, décorant, embellissant un peu son
+personnage, mais sincère, il se révélait davantage à lui-même, et son
+besoin de savoir devenait irrésistible:
+
+--Tenez, monsieur d’Harpagon, je suis entièrement à votre service, j’y
+mettrai mon père, je vous le jure. Je le surveillerai, je le
+contrôlerai, s’il en est besoin. Vous n’aurez pas à vous plaindre de
+moi... Mais dites-moi, en retour, dites-moi...
+
+--Quoi? fit M. d’Harpagon, étonné.
+
+--Ce qu’on dit... le bruit qui court... Que vous _en descendez_... Oh!
+pardonnez-moi! Soyez assuré qu’il n’y a rien de malveillant dans ma
+curiosité, encore qu’elle vous puisse sembler impertinente. Elle ne
+l’est pas. Au contraire! Si c’est vrai... si c’est vrai, il n’est pas de
+noblesse, d’illustration comparable à la vôtre. Être issu de l’homme
+unique dont le plus grand des dramaturges a fait un type éternel, mais
+c’est plus qu’un honneur, c’est la gloire! Car les points de vue
+changent avec le temps. On l’a dit bien souvent: que nous importe la
+réputation, la vertu de nos grand’mères, si elles ont écrit de belles
+lettres d’amour, ou en ont reçu! Leurs petits-fils les publient... Et je
+pourrais vous citer au moins une famille qui se vante de compter Gilles
+de Retz--Barbe-Bleue!--au nombre de ses ancêtres.
+
+--Vous êtes éloquent, monsieur Meyer, répliqua M. d’Harpagon, et je sens
+que vous pensez ce que vous dites. Et puis, vous êtes au courant des
+souvenirs qui sont restés dans ce pays... Je vais le quitter, je vais
+quitter cette maison qu’avait acquise l’homme unique, immortel, comme
+vous dites, dont vous venez de parler; où son fils Cléante est mort, et
+qui fut tenue près de quatre siècles par les miens. Cela me paraît
+infiniment mélancolique: dans quelles circonstances, hélas!... Il est
+des choses qui doivent demeurer ensevelies en moi... Mais sur ce point,
+ma tristesse même me porte aux confidences.
+
+Il frappa de sa canne un des vieux châtaigniers de l’allée où ils se
+promenaient. Le vieil arbre sonnait creux. Trois hommes n’eussent pu
+l’entourer de leurs bras. Il était noueux, rugueux, énorme et paternel.
+Il jetait de toutes parts de grosses racines qui boursouflaient la
+terre; vingt ménages de freux y vivaient, dans leurs nids qu’ils
+retrouvaient chaque année.
+
+--C’est le premier des Harpagon, ce même Harpagon que Molière prit pour
+modèle, qui l’a planté. Et tous les Harpagon issus de Cléante, son fils,
+goûtèrent le frais en été sous son ombre, l’hiver ont mangé ses
+châtaignes, arrosées du vin blanc de cette vigne, en bas... Car Cléante,
+suivant la coutume, avait reçu en héritage tous les biens-fonds. Élise,
+sa fille, avait eu sa part en argent, en créances sur l’État et les
+particuliers, en bons de caisse sur des traitants. Et, par un hasard
+singulier, peut-être un vœu du destin, moi, le dernier des descendants
+de Cléante, j’ai épousé la dernière descendante d’Élise. Les deux
+branches, écartées depuis si longtemps, se sont réunies en une seule. Et
+dire que ces derniers des Harpagon, les suprêmes héritiers du grand
+Avare, sont ruinés!
+
+--Oui, fit Joseph Meyer, timidement, c’est cela qui est inattendu,
+incroyable!... Si triste--et merveilleux!
+
+--Je vais vous étonner bien plus encore, monsieur Meyer: _ils l’ont
+toujours été!_
+
+--Ruinés? Les d’Harpagon?
+
+--Non pas ruinés, mais ils ne sont jamais sortis--qu’aujourd’hui, hélas,
+pour sombrer dans la misère--de la médiocrité. C’est une étrange
+aventure, dont les particularités rendent l’histoire de ma famille plus
+remarquable encore que vous ne le pourriez imaginer, fabuleuse, et, dans
+un certain sens, édifiante. Toutefois, pour peu qu’on y réfléchisse, ces
+particularités ne sont pas inexplicables. Vous n’ignorez pas le
+proverbe: à père avare, fils prodigue. Vous vous souvenez que le premier
+Cléante ne l’avait pas fait mentir. Élise, au contraire, passé son
+amoureux délire, montra qu’elle tenait de son père; il put reconnaître
+son sang; il la tint en affection distinguée, l’avantagea le plus qu’il
+lui fut possible. Mais voici le phénomène qui s’est produit, si l’on
+considère l’ensemble des générations, dans chaque branche, avec quelques
+irrégularités de détail, bien entendu; je n’entends établir ici que la
+vérité générale:
+
+«Il y a eu des alternances de prodigues et d’avares, d’avares et de
+prodigues. Et ce n’est pas seulement que les prodigues dilapidassent le
+bien de leurs ascendants avares! Ce qui s’est passé est plus compliqué.
+Nombre de fois les avares de la famille--ceux que nous appelons entre
+nous les Harpagon-Harpagon--ont vu de leurs yeux, de leur vivant,
+s’évanouir la fortune qu’ils avaient accumulée, tandis que les
+Harpagon-Cléante, les prodigues, ne se trouvaient pas, à la fin, dans
+une situation pire qu’au début de leurs folies.
+
+--Je ne conçois pas bien... avoua M. Simon Meyer.
+
+--C’est pourtant toute l’histoire de la bourgeoisie française dont, sous
+nos derniers monarques, une petite noblesse, parfois une grande, est
+sortie--le premier des Harpagon fut anobli je vous dirai tout à l’heure
+comment--que je vous résume à cette heure. Les Harpagon-Harpagon
+plaçaient leur argent. Fort ordinairement, ils l’ont perdu. Ils l’ont
+perdu au début du XVIIIe siècle dans les spéculations sur le Mississipi.
+Ils l’ont perdu lors de la chute du premier Empire parce qu’ils n’ont
+pas prévu--c’était ceux de la branche féminine--la fin du blocus
+continental, et qu’ils continuèrent de spéculer à la hausse sur les
+cotons et les sucres. Ils l’ont perdu sous Louis-Philippe en plaçant
+leur fortune dans les premières compagnies de chemins de fer et de
+charbonnages, dont la faillite fut désastreuse. Ils l’ont perdu vers
+1880 dans l’Union Générale. Il est assez rare qu’un Harpagon-Harpagon
+ait pu conserver jusqu’à sa mort ce qu’il avait amassé. Vous pourriez
+croire alors que le Harpagon-Cléante qui lui succédait presque toujours
+achevait la ruine? Il n’en a rien été, car, jusqu’à ces derniers temps,
+la bourgeoisie n’abandonnait jamais les siens, ni l’État, dont elle
+était pratiquement maîtresse. Il en fut de même sous l’ancienne
+monarchie à l’égard de la petite noblesse, qui, du reste, depuis la
+Révolution, s’est confondue, avec quelques préjugés en plus, pour ses
+mœurs et sa manière de vivre, avec la bourgeoisie. Il y avait les
+mariages, et il y avait les places--l’administration.
+
+«Je ne veux vous citer qu’un exemple, celui du premier Cléante. Dans les
+premières années du XVIIe siècle, la Bourgogne avait été presque
+entièrement abandonnée par sa population rurale...»
+
+--Je sais cela, interrompit le professeur, c’est le sujet de ma thèse.
+Le roi engagea fort les bourgeois des villes à se rendre acquéreurs des
+biens incultes. Il anoblit ceux qui s’y décidèrent tout d’abord.
+
+--Il en fut ainsi du grand Harpagon. Mais Cléante, après ses
+dissipations, ne possédait plus guère que cette terre des Vergeais, où
+il se retira. Cependant, comme il avait servi le roi dans ses armées,
+non sans mérite, Sa Majesté, qui le savait obéré, lui accorda une de ces
+charges financières, auprès de l’intendant de la province, que ne
+rougissaient pas de remplir les personnes dont la noblesse était toute
+fraîche; et, percevant une petite part des impôts, il en garda
+naturellement quelque chose. Cela lui permit de se rétablir par un
+mariage qui ne fut point trop désavantageux. Il en fut de même après la
+Révolution. Les Harpagon en difficultés devinrent sous-préfets,
+percepteurs, trésoriers-payeurs, magistrats. La société était faite pour
+eux. Se trouvaient-ils dans l’embarras, elle intervenait. Moi-même,
+n’est-ce pas mon histoire?... Mais j’ai été abandonné en route. Cette
+société tutélaire que j’ai connue, disparaît. De nouvelles classes sont
+survenues, qui détiennent le pouvoir, et après m’avoir chassé de ma
+place m’expulsent maintenant du dernier morceau de terre que je
+possédais. C’est la fin des Harpagon, c’est un monde où je ne serai plus
+jamais rien, où je n’obtiendrai rien, rien par privilège, ni moi ni mes
+enfants. Nos prodigalités nous perdent définitivement; notre épargne
+même ne nous sauve plus. Nous disparaissons, et je m’en vais.
+
+«Telle est, en quelques mots, l’histoire de ma famille. Je pourrai
+d’ailleurs vous confier, monsieur Meyer, quelques vieux papiers qui vous
+éclairciront ce que je viens de vous en dire, et j’imagine que vous
+goûterez tout particulièrement les _Mémoires_ qu’a laissés mon aïeul
+Harpagon-Chézilles, le beau Chézilles, comme on disait sous Louis XVI.
+Ils sont demeurés inédits; et, si vous les vouliez publier, il y
+faudrait de larges coupures, encore que le prince de Ligne, auquel il
+les avait montrés, lui eût écrit: «Pour le style, il n’y a qu’à admirer.
+Pour le fond, que j’ai médité avec tant de plaisir, il est fait pour
+tous les temps, pour tous les pays, pour le philosophe et l’homme de la
+société.» Il est à croire que le philosophe et l’homme de la société
+d’aujourd’hui,--si tant est que nous ayons une société, de quoi je
+doute,--ne ressemblent point à ceux d’alors: car ces mémoires sont fort
+scandaleux. On ne craignait pas de dire à cette époque, avec une
+élégance qui n’excluait pas l’impudeur, tout ce que l’on faisait, et
+qu’on a, monsieur, tort de faire. Ce fut un enseignement après la
+Révolution pour ce qui restait de la noblesse, et cette bourgeoisie où,
+pratiquement, ma famille est retombée. En apparence du moins on apprit à
+respecter les convenances sociales. Pour conserver le droit de diriger
+la communauté, il faut avoir l’air de le mériter, et savoir,
+extérieurement, garder quelque décence. Mais, comme les causes
+produisent ordinairement les mêmes effets, l’habitude du pouvoir, et des
+privilèges qui en résultent, a fait perdre à la bourgeoisie de nos jours
+cette hypocrisie nécessaire. Elle étale dangereusement son luxe et ses
+vices, en même temps qu’elle perd les qualités profondes qui
+justifiaient sa prépondérance... Je ne vous parle pas de moi, qui n’ai
+jamais rien été; toutefois il me semble que, considérés en masse, nous
+ne valons plus grand’chose.
+
+«Mais ce qui doit retenir, au point de vue de l’histoire singulière de
+ma famille, l’attention sur ce beau Chézilles, c’est qu’il réunit
+successivement en sa personne les deux tempéraments opposés qui la
+caractérisent. Harpagon-Cléante, Harpagon-Harpagon se succédèrent en
+lui. Il fut, au début de sa carrière, et jusqu’à sa maturité, un
+prodigue et, par surcroît, un homme sans mœurs. Je rougis d’avouer qu’il
+brilla dans ces soupers où la mode était de parler «anglais»,--un
+anglais qui n’avait rien de commun avec l’idiome anglo-saxon. Cela
+voulait dire qu’on y prenait le droit de tenir les propos les plus
+choquants, nommant les choses du sexe par leurs termes propres, au lieu
+de les voiler sous les périphrases qui sont d’usage dans la bonne
+société. Et, le plus souvent, on ne se quittait point sans un tribut de
+complaisances mutuelles, entre hommes et femmes, qui parfois allaient
+fort loin... Il gaspilla ainsi un avoir déjà diminué par les affaires
+d’un père à la fois économe et aventureux. Il s’en vantait: «Ayant fait,
+en deux ans, deux cent mille livres de dettes, dit-il quelque part, je
+n’en étais pas moins sans argent.» Cela n’empêcha point le beau
+Chézilles de faire un assez brillant mariage. Il l’annonça de la sorte
+au prince de Ligne: «J’ai le plaisir de vous mander mes fiançailles avec
+une fort honnête personne, dont le bien se peut élever à cinq cent mille
+livres. _Avec ce que j’ai_, cela fera au ménage dans les cent cinquante
+mille.»--Entendant par là qu’il devait le reste et comptait sur la
+fortune de sa future pour s’acquitter. Je ne saurais non plus dissimuler
+qu’il était grand joueur, et ne montrait pas au jeu une délicatesse sur
+laquelle on n’avait pas tout à fait coutume à cette époque de raffiner.
+
+«Eh bien, cet Harpagon-Cléante trouva, pour devenir Harpagon-Harpagon,
+son chemin de Damas sur les routes de l’émigration, qui furent si
+cruelles à la plupart des gentilshommes de son temps. Ayant perdu sa
+femme, qu’il avait rendue fort malheureuse, passé d’Angleterre aux
+États-Unis, il séduisit fort cyniquement la fille trop innocente d’un
+opulent banquier de Philadelphie, l’enleva, la conduisit en Europe où il
+l’épousa; puis, moyennant une somme considérable, traita avec le père
+pour laisser déclarer la nullité de son mariage. A compter du moment
+qu’il fut réellement riche, chose étrange, son avarice devint aussi
+sordide que sa dissipation avait été sans bornes. Il ne fut rien moins
+qu’un usurier de haut vol, d’une rapacité, d’une férocité incroyables.
+Il vivait misérablement, se privait de tout... Croyez-vous qu’il ait
+laissé un héritage important à ses collatéraux?--il n’avait pas
+d’enfants.--Il est mort ruiné, absolument ruiné, par la grande
+entreprise de constructions immobilières qui voulut, sous la
+Restauration, transformer la plaine de Grenelle, en faire le quartier à
+la mode que sont devenus depuis les Champs-Élysées, Marbœuf, et où il
+avait engagé tous ses capitaux. Il avait vécu sans scrupules, il est
+mort sans un sou. Je n’ai pas craint de vous faire de lui ce portrait
+sans fard. Vous êtes trop averti pour ne point savoir qu’il peut exister
+dans toutes les familles de ces brebis noires qui en accusent les tares
+sans en avoir les vertus.
+
+«C’est ainsi que, par des alternances de générations inutilement
+épargnantes et de prodigues à peu près tirés d’affaire par l’appui que
+leur prêtait un milieu social qui ne les abandonnait point, on arrive à
+la génération contemporaine, à moi, à ma chère femme, qui peut avoir
+quelques travers, mais témoigne d’une énergie, d’un courage, d’une
+résignation que j’admire, et par quoi elle m’est bien supérieure. Il
+semble qu’en nous les défauts et les qualités que nous tenons de notre
+terrible sang se soient atténués. Mon père avait laissé dans
+l’écroulement de l’Union Générale à peu près tout ce qu’il possédait,
+sauf cette terre que j’ai dû hypothéquer. Pour moi, je n’ai pas été un
+bien coupable prodigue,--plutôt un insouciant, un imprudent, quelquefois
+un étourdi trop généreux,--et de la fureur entassante, de l’amour de
+l’or du grand ancêtre et de la première Élise, Mme d’Harpagon n’a gardé
+que des manies innocentes, peut-être un peu risibles, mais excusables.
+Pourtant, c’est nous qui semblons porter aujourd’hui tout le sinistre
+poids de cette hérédité. Nous marquons la fin de la dynastie des
+Harpagon; et, je le crois, comme je vous l’ai dit, d’un monde: car mon
+fils et ma fille vont sombrer au-dessous de leur classe; il n’y aura
+plus pour eux possibilité d’avarice ou de prodigalité, puisque,
+vraisemblablement, ils n’auront jamais rien: et c’est, à l’âge où nous
+sommes, ma femme et moi, notre grande et légitime inquiétude.
+
+«Telle est l’histoire de notre famille, cher monsieur. J’éprouvais le
+besoin mélancolique de me la rappeler à moi-même, de la rassembler dans
+tous ses aspects bizarres et fatals, avant de quitter cette demeure où
+je suis né, où je pensais mourir. Je vous l’ai confiée par gratitude
+envers votre bienveillance et votre sympathie, qui m’ont été bien
+sensibles. Dirai-je aussi que ce fut dans l’espoir de les accroître? Car
+j’ai besoin de vos services, de ceux de votre père: ce serait pour moi
+un apaisement que de découvrir, dans les quelques objets qui sont ici,
+de quoi acquitter une dette d’honneur dont je vous demande la permission
+de ne vous rien dire; c’est un secret qui n’est pas seulement à moi...»
+
+Telles furent les confidences de M. d’Harpagon. Elles firent plus que
+d’intéresser M. Joseph Meyer. Il était naturellement bon. Il éprouvait
+aussi ce désir passionné de beaucoup de ses coreligionnaires, surtout
+ceux d’Alsace, de se fondre dans la vie française, de comprendre et de
+sentir les choses comme un véritable Français; il y faisait des efforts
+persistants. Tout au plus se risqua-t-il à interroger encore M.
+d’Harpagon sur ces comptes, ce Livre de Raison de l’aïeul, qui lui
+tenaient tant à cœur.
+
+--Là-dessus, lui répondit le malheureux homme, je ne puis satisfaire
+votre curiosité. Le premier Cléante avait honte de l’avarice paternelle;
+ces souvenirs lui faisaient tort dans le milieu où il avait pénétré; je
+suppose qu’il s’est appliqué à en détruire les traces. Il n’en reste
+rien, à ma connaissance.
+
+M. Joseph Meyer affirma fort sincèrement que cela importait peu. Et, en
+effet, son intérêt n’avait plus pour cause un simple mobile d’érudition,
+de gloriole universitaire. Il se sentait réellement attaché à ces
+pauvres gens, prêt à tous les efforts, sinon pour les tirer d’affaire,
+du moins pour adoucir, autant qu’il le pourrait, le destin funeste, et,
+semblait-il, inévitable, qui les attendait.
+
+Bientôt, du reste, ce ne fut point pour ce qu’on s’en promettait
+d’immédiatement profitable que sa présence fut bien accueillis aux
+Vergeais; on lui sut gré de venir interrompre des silences aussi
+pénibles que les débats intestins qui leur succédaient. Il fallait bien
+se taire en sa présence; et, sans qu’il s’en rendît entièrement compte,
+il en profitait avec une adresse qui venait davantage de son
+intelligence et de sa sensibilité naturelles que de son habitude du
+monde. Mme d’Harpagon, demeurée dans la maison la personne qui lui était
+le moins favorable, disait de lui: «Il n’est pas bien élevé, mais il a
+de la conversation,» ne discernant point d’ailleurs clairement qu’en
+cela, étant tout juste le contraire des gens qu’elle avait eus jusqu’à
+ce jour l’occasion de fréquenter, consistaient son agrément,
+l’explication de la petite influence qu’il exerçait. De plus, ainsi que
+la plupart des gens de sa race, qui a traversé tant de siècles parmi
+tant de misères, d’humiliations, de persécutions, et a su vivre, il
+était forcément optimiste: le roseau qui plie sans rompre ne connaît pas
+le découragement. Il réchauffait donc, par une égalité d’humeur qu’il
+n’affectait pas, le cœur de ces trois désespérés qui, sans lui, eussent
+éclaté en récriminations les uns contre les autres, contre la vie,
+contre l’injustice du sort. Enfin, M. d’Harpagon, depuis qu’il s’était
+ouvert à lui des origines de sa famille, y ayant trouvé une diversion à
+ses chagrins actuels ressentait le besoin de revenir sur ce sujet. Il
+s’aventura de l’aborder, même en présence de sa femme et de sa fille. Et
+Mme d’Harpagon, prise à témoin ou sollicitée de donner une précision sur
+tel fait, tel personnage, finit, bien que marquant quelque mauvaise
+grâce, par évoquer ses propres réminiscences. Élise, au commencement,
+n’écouta qu’avec impatience. Elle détestait, par principe, tout ce qui
+la rattachait aux siens, elle croyait qu’il faut oublier et mépriser ce
+qui se rapporte au passé pour s’en libérer: c’est le travers fréquent
+des jeunes âmes en révolte. Elle changea pourtant peu à peu d’attitude,
+quand son père se laissa aller à lire à haute voix quelques passages des
+mémoires inédits du beau Chézilles, choisis parmi ceux qui
+n’outrageaient point trop la décence. D’ailleurs, chose curieuse, ce
+roué, cet aventurier fort douteux, mais spirituel, était resté aussi
+sympathique à ces trois personnes que le souvenir du premier Harpagon
+leur était importun. S’il était «la brebis noire», il était aussi
+l’enfant gâté, l’enfant terrible. On lui pardonnait beaucoup. En outre,
+ce n’était qu’un grand’oncle, mort sans postérité: on est moins
+responsable de ses collatéraux que de ses ascendants directs, on
+s’exprime, à leur sujet, plus librement. Et les yeux d’Élise, aussi
+fière que brûlante, marquaient un âpre plaisir quand son père lisait,
+dans les mémoires de Chézilles, une anecdote telle que celle-ci:
+
+«Ce qu’on ne connaîtra plus après l’abominable bouleversement qu’a subi
+la France, c’est l’égalité qui régnait à la cour, et jusque sous les
+armes, entre tous les gentilshommes... Un jour que M. le prince d’Hénin
+fut traité, à son jugement, de façon un peu légère par M. le comte
+d’Artois, dont il était capitaine des gardes, il lui dit: «Monseigneur,
+veuillez vous ressouvenir que si j’ai l’honneur de vous servir, vous
+avez celui de l’être par moi!»
+
+--... Chézilles exagère un peu, corrigea bonnement M. d’Harpagon.
+D’Hénin osait parler de la sorte à Monsieur, parce qu’il était prince,
+issu d’une tige commune aux Habsbourg et à lui. Mais Chézilles ne s’y
+serait sans doute point risqué: il était de trop fraîche noblesse, ce
+qu’on appelait alors _un noble à simple tonsure_, et pas même...
+
+Élise lui jeta un regard d’orgueil humilié, puis sourit, mécontente de
+ce premier sentiment, s’en blâmant elle-même. Rien ne devait plus
+compter pour elle, que d’assurer sa propre existence au moyen de ses
+armes de femme, de s’assurer l’amour, l’apaisement de ses sens, à
+n’importe quel prix. Elle y était décidée. Sa naissance? Et quelle
+naissance, après tout! Et c’était au nom de ça qu’on lui avait dénié son
+bonheur de femme!... M. Joseph Meyer la jugea bien belle, en cet
+instant, sans qu’il pût savoir exactement pourquoi. Élise s’en aperçut
+et n’en eut point déplaisir...
+
+
+
+
+IV
+
+
+Par une lettre, faite pour être montrée, d’un français correct, d’une
+écriture allongée, pointue, un peu germanique, M. Léon Meyer s’était
+hâté d’écrire à son fils qu’il serait trop heureux de se mettre à la
+disposition de ses «amis». Cette façon de s’exprimer avait paru à M. et
+Mme d’Harpagon impliquer un léger manque de tact, dont ils voulurent au
+professeur, ne consentant pas à lui accorder qu’en vérité il n’y était
+pour rien. Et ils se disaient aussi: «Voilà où nous en sommes! Quelles
+sortes de gens on est forcé d’accueillir!»
+
+Toutefois, comme le négociant «en meubles, tableaux, antiquités»,--ainsi
+que le marquait l’en-tête de la lettre,--ajoutait que ces «amis»
+seraient traités comme tels, qu’il se ferait un devoir d’agir en expert
+désintéressé, non pas comme acheteur, ils prirent le parti de ne point
+manifester leurs impressions à cet égard: c’était, en effet, le plus
+sage. M. Léon Meyer s’excusait seulement, sur ses occupations, de faire
+attendre son arrivée, dont il fixait exactement la date et l’heure.
+
+Ce délai donna le temps à Élise de méditer sur le sentiment d’admiration
+fort évident qu’elle avait produit sur le fils. On vient de voir qu’elle
+en avait été flattée; elle n’eût point été femme, et elle l’était
+excessivement, s’il ne lui en eût paru de la sorte. Puis elle crut s’en
+amuser. Enfin, méditant sur toutes choses, et plus particulièrement sur
+elle-même, elle en vint à songer: «Pourquoi pas, mon Dieu, pourquoi
+pas?» Se voyait-elle dans une situation à décourager un jeune homme qui,
+après tout, n’était pas le premier venu--point laid, assuré de posséder
+un jour un bel avoir, ce qui le distinguait de ses humbles collègues de
+l’Université, intelligent... Ses façons n’étaient point choquantes, ni
+sa manière de se vêtir. Il y avait en lui tout ce qu’il fallait, et il
+était assez jeune, pour qu’on le pût dresser. N’avait-elle pas envisagé
+une décision pire, n’était-elle pas revenue aux Vergeais prête à
+tout?... «N’importe qui, n’importe comment»... ainsi qu’elle en avait
+menacé; et, dans son esprit, cette menace n’était pas vaine! Il n’était
+point agréable de devenir Mme Meyer, la femme d’un juif. Un juif! un
+juif! Toute son éducation, ses traditions y répugnaient, ce serait une
+déchéance, et on le dirait. Mais quoi! C’était un homme, et un mari, et
+le moyen d’entrer dans la vie, de conquérir pour l’avenir la liberté de
+son corps, en le donnant. L’aimait-elle, ce Joseph Meyer? Non... Mais il
+ne lui répugnait point, et elle savait bien qu’elle le pourrait désirer.
+Oui, le désirer! Et cela suffisait! Et lui, qui la prendrait dépourvue
+de tout, la considérerait pourtant comme d’une essence, d’une origine
+supérieures. Ce qui s’était passé à Cannes, cet enfantillage? Il
+l’ignorerait toujours. Et il lui serait reconnaissant de s’être donnée,
+il l’aimerait. Si elle ne l’aimait pas, elle en serait aimée. Aimée!
+Elle saurait donc ce que c’est que le plaisir dans les bras d’un homme
+qui vous aime. Mais pourquoi pas? pourquoi pas? C’était mieux, c’était
+_moins mal_ que ce qu’elle avait entrevu, qu’elle avait auparavant
+résolu!
+
+Il y avait aussi les souvenirs qu’elle avait rapportés de Cannes. Ils la
+réveillaient la nuit, brûlante, et tendant les bras...
+
+Il ne lui fallait pas grand temps pour rendre le jeune Joseph Meyer
+amoureux fou; il avait de l’ingénuité, il avait de la littérature, et
+des sens, de l’imagination. De l’imagination plus encore que de la
+sensibilité, à la différence d’Élise, en sorte qu’elle était toujours,
+avec lui, avertie, sur ses gardes, ferme dans son propos, lui jamais. Il
+éprouvait en même temps, de la conquête qu’il croyait faire, une idée
+avantageuse à l’égard de lui-même qu’elle sut cultiver. Persuadé qu’elle
+était mademoiselle de La Môle, il se vit Julien Sorel, et plus heureux,
+plus fier que lui d’un bonheur romantique et plus inattendu,--estimant
+que sa race, vis-à-vis d’une si orgueilleuse et magnifique personne, le
+rendait plus incroyable. Et c’était venu, il le croyait, dans sa fausse
+expérience, dans son imagination littéraire, qui l’abusait, de ce que,
+tout de même que Julien Sorel mademoiselle de La Môle, il avait insulté,
+brutalisé moralement, cette admirable, cette sublime Élise! Jamais il ne
+se douta qu’elle l’y avait conduit volontairement par les détours les
+plus calculés,--en cette heure à présent inoubliable où, voulant être
+outrageant, il n’avait été que ridicule. Car c’était ridicule et vil,
+dans les angoisses où se débattaient les siens, de lui avoir dit: «Je le
+sais bien, que vous vous servirez de moi et vous en tirerez avec un
+grand merci. Je m’y attends! Comme il arrive à toutes les castes
+inutiles et condamnées à disparaître, il ne reste plus rien à la vôtre
+que de tristes préjugés. Mais que m’importe! Je les vois, je les
+connais, ces préjugés dont meurent les vôtres: ils ne m’indignent même
+pas. Vous mourez de ne pas comprendre, de ne pas vouloir vous adapter:
+c’est un spectacle affreux et pitoyable. Et puis ceux qui vous
+remplacent deviendront sans doute pareils aux vôtres, sans acquérir ce
+qu’ils avaient encore d’élégance et de dignité morales. Je ne dis pas de
+culture, qu’en aviez-vous gardé? En quoi vos soucis intellectuels
+diffèrent-ils de ceux de cette classe de paysans enrichis et avides qui
+vous remplaceront?» Et il avait discouru sur ce thème longuement,
+sottement. Il ne s’était pas contenté d’être violent, grossier, il avait
+été bête, ennuyeux! Élise s’était levée. Il avait couru à elle, plein de
+remords: «Pardonnez-moi!» «Vous avez peut-être raison, monsieur
+Meyer...» Elle s’en allait... Et comme il l’osait arrêter, saisissant
+son bras, suppliant, furieux et désolé de sa propre stupidité, elle
+avait ployé tout le haut du corps sur son épaule, et dans ses yeux,
+ainsi tout près des siens, il avait vu des larmes,--une adorable
+faiblesse!
+
+C’était depuis ce moment-là, depuis ce moment-là! Ils n’avaient échangé
+aucune promesse, elle n’avait point prononcé un mot qui la pût engager.
+Il n’en était pas besoin, il savait. Il se rencontrait rarement avec
+elle, on ne l’invitait même pas à la table des Vergeais, ils devaient
+s’échapper, courir dans le parc, le vieux parc abandonné, glacé. Mais
+comme alors elle le faisait parler de lui! Comme elle s’intéressait à
+lui, à ses idées! Et quand elle lui demandait: «Expliquez-moi pourquoi
+ce qui a été ne peut plus être?» c’était comme si elle lui disait déjà:
+«Puisque cela n’est plus, comment allons-nous faire, nous deux, dans un
+monde nouveau?» Élise, d’ailleurs, ne le décevait qu’à moitié, ou pas
+même: elle haïssait ce monde en ruines, ce squelette de monde tout
+desséché où elle avait vécu jusqu’à ce jour. Elle le haïssait de toute
+son âme, elle était prête à s’en aller vers tout autre où elle aurait
+une place,--sa place, qu’elle voulait grande et heureuse. Mais elle
+s’amusait aussi, elle jouissait de voir combien la vanité, jusqu’au
+pédantisme, peut se mêler chez un homme à la passion la plus vraie. Et
+c’était quand cet amant impétueux proclamait le plus haut que ce monde
+nouveau était celui de la femme affranchie, non plus subordonnée,
+inférieure à l’homme, qu’il s’affichait sans le savoir, naïvement, le
+plus dominateur--apôtre devenu pontife! Élise décidait: «Il est à moi!
+Il sera à moi quand je voudrai, comme je voudrai!» Elle était radieuse.
+La joie de connaître leur empire tient aux femmes presque lieu de la
+véritable possession; c’est en soi une sorte de possession qui les
+garde, jusqu’au moment qu’elle les fait tomber, alanguies et sans
+défense, prises déjà, alors qu’elles croyaient avoir pris, sans rien
+risquer.
+
+L’entente d’Élise et du professeur était trop manifeste pour n’éclater
+pas, même à des yeux aussi mal ouverts que ceux de M. d’Harpagon; et,
+s’il ne s’en fût douté, sa femme était là pour l’en éclaircir. Les
+femmes reçoivent là-dessus, de fort bonne heure, des lumières que l’âge
+ne parvient point à éteindre. Au surplus, Mme d’Harpagon avait été une
+jeune fille et une femme amoureuse, bien que fort honnêtement, et ne
+l’avait pas oublié. Au point où il en était, son mari ne se souciait
+plus de grand’chose. C’était maintenant un pauvre vieil homme qui
+s’abandonnait. Toute décision l’épouvantait, les discussions lui
+faisaient mal, et il ne les pouvait éviter! Il n’avait pas su dissimuler
+à sa femme la criminelle indélicatesse de leur fils. Cléante, pour qui
+Pellegrin avait obtenu la promesse d’une situation en Indo-Chine,
+faisait des objections, paraissait sur le point de refuser. Il
+continuait de vivre à Paris, on ne savait de quelles ressources, avec la
+même femme, dangereuse, pour laquelle il avait commis sa faute. «C’est
+un homme à l’eau,» concluait Pellegrin, qui communiquait ces
+regrettables nouvelles.
+
+Ç’avait été la cause, entre M. et Mme d’Harpagon, de scènes humiliantes
+et détestables, Mme d’Harpagon voulant faire revenir Cléante aux
+Vergeais, son mari s’y refusant: détermination où la paresse morale, la
+répugnance à dire tout haut, devant le coupable, ce qu’il en disait
+devant sa mère, tenaient autant de place qu’une indignation légitime.
+Brisé, M. d’Harpagon laissait aller les événements, comme joignant les
+mains pour demander grâce. Il n’en pouvait plus, il en avait assez,
+assez! Parfois il lui arrivait de murmurer, errant, désœuvré, à travers
+la maison, dans les communs déserts, dans les allées du parc que nul ne
+se souciait plus d’entretenir, cette phrase absurde, qu’il se répétait
+indéfiniment: «La paix du cloître! la paix du cloître!» Cela n’avait
+aucun sens, même pour lui. Sans doute il avait lu ces mots, longtemps,
+bien longtemps auparavant, et ils lui revenaient, peut-être du fond de
+ses premières lectures, de ses livres d’enfant... Cela voulait dire
+seulement: «Qu’on me laisse tranquille! qu’on me laisse tranquille! Vous
+n’avez donc pas de pitié!»
+
+Averti par Mme d’Harpagon de l’intimité qui commençait d’apparaître
+entre leur fille et le professeur, le pauvre homme répliqua doucement:
+
+--Tu dis?... Eh bien, c’est encore la moins mauvaise nouvelle que
+j’apprends depuis trois mois!
+
+--Avez-vous perdu l’esprit! Élise, votre fille Élise, se laissant
+courtiser par ce petit monsieur! Le fils d’un marchand de biens, et qui
+a été usurier! Car vous savez ce que c’est qu’un marchand de biens, je
+suppose, vous êtes payé pour le savoir! Et juif, par-dessus le marché,
+juif!
+
+--Ne penses-tu pas, demanda son mari, que ses intentions sont honnêtes?
+J’avais cru comprendre...
+
+--Mais c’est bien le pire! cria-t-elle. J’aimerais mieux, oui,
+j’aimerais mieux que ce fût... que ce fût... comme à Cannes, enfin! Mais
+ce garçon est trop bête pour ça,--et elle, trop intelligente! Elle sait
+où elle le mène!
+
+--Eh bien, s’il l’épouse, n’est-ce pas ce qui peut arriver de mieux?
+
+--Le fils d’un usurier, monsieur, et juif!
+
+--Ma chère amie, soupira M. d’Harpagon, s’il est fils d’un usurier,
+comme il vous plaît de qualifier son père, c’est sans doute que notre
+sang, notre vieux sang, et la fatalité héréditaire appellent ce
+sang-là... Nous n’avons rien à dire!
+
+--On n’en rira que davantage!
+
+--Hélas, laissez rire... Songez à notre situation, songez à tout ce dont
+Élise nous a menacés? Si cela arrivait, rirait-on? Peut-être plus
+encore, en ayant l’air de nous plaindre: ce serait plus
+affreux! S’il vient sauver Élise,--et c’est la sauver, dans ces
+circonstances,--bénissons le ciel. Il est juif, c’est vrai... et c’est
+ennuyeux. Oui, oui, ça m’ennuie! J’aurais préféré autre chose. C’est
+inattendu, c’est désagréable... Mais il ne croit à rien, ce jeune homme,
+et il est plein de bonne volonté, ça se voit. On le mariera à l’église,
+il fera de petits chrétiens... Et il est si peu juif! En vérité, c’est à
+ne pas s’en apercevoir...
+
+--La caque, répondit Mme d’Harpagon, sent toujours le hareng. Vous
+verrez, vous verrez!
+
+--Je ne veux pas me mêler de cette affaire, conclut plaintivement son
+mari. Ah! qu’on me laisse donc la paix! qu’on me laisse la paix!... Et
+vous-même, vous ne vous en mêlerez pas non plus.
+
+--Je ne m’en mêlerai pas!
+
+--Non! fit-il, avec un sursaut d’énergie et presque de malice: parce que
+vous avez peur de votre fille,--il reprenait le «vous» avec sa femme
+quand il était véritablement excédé--vous avez peur de ce qu’elle vous
+dirait, et de ce qu’elle est capable de faire!
+
+Il ne se trompait point. Mme d’Harpagon n’osa intervenir. Elle aussi, à
+la fin, semblait domptée par les coups acharnés du sort. Elle se
+laissait aller...
+
+ * * * * *
+
+Le jour échut, à la fin, que le père de M. Joseph Meyer avait annoncé
+pour sa visite. L’heure en fut accueillie par son fils, par tous les
+habitants des Vergeais, dans un sentiment d’espoir pareil, quoique les
+causes en fussent, pour chacun, différentes. Dans l’esprit débile, mais
+droit, de M. d’Harpagon, il ne subsistait plus guère qu’un seul désir
+susceptible de le jeter à l’action; il devait quinze mille francs à
+Pellegrin, qui s’était généreusement comporté envers lui, avait évité à
+Cléante un déshonneur public et irrémissible: et sans doute l’expertise
+de M. Léon Meyer allait-elle lui procurer les moyens d’acquitter cette
+dette dans un court délai. Son cœur honnête et délicat s’en félicitait.
+Il se disait aussi: «Il restera peut-être ensuite quelque chose, un peu
+d’argent qui me permettra durant quelques jours ou quelques mois de ne
+pas songer au lendemain. Un répit, mon Dieu, un répit! Je n’en demande
+pas plus à la Providence. Je suis vieux: après moi le déluge!» Ainsi
+l’égoïsme du vieillard se mêlait à la noblesse de son souci. Mme
+d’Harpagon, de son côté, s’applaudissait, plus terre à terre, et cédant
+à ses anciennes habitudes, d’avoir à posséder, à serrer une somme,
+quelle qu’elle fût, mais la plus importante possible. Ses instincts de
+fourmi lui prêtaient presque de l’imagination. Elle se sentait renaître,
+elle était plus active encore que de coutume, et bousculait Marie
+Larchant. Il y eut, sous sa direction, avec sa participation, nettoyage
+particulier et général. Il fallait que les choses fussent présentées
+dans tout leur mérite, dans l’éclat d’une propreté sans tache. On passa
+sur le bois des sièges, et sur tous les meubles, un linge humecté d’eau
+de potasse, on épousseta le fond des fauteuils, les coussins une fois
+enlevés et battus, on lava les housses, on les remit. Tous les cuivres
+furent nettoyés,--même ceux qui eussent dû conserver la dignité de leur
+patine! Louis, le métayer fut prié,--Mme d’Harpagon elle-même prit
+l’engagement de lui payer ses journées,--«d’écruauder» et de ratisser
+les allées du parc, de tailler les buis. Marie Larchant disait: «Si
+c’était qu’on va recevoir le roi, on n’en ferait pas davantage!» Élise
+contemplait avec détachement ces préparatifs. L’avenir des siens ne la
+concernait plus, elle était résolue à les livrer à leur destin et à s’en
+séparer. Mais ne doutant point que le professeur n’entreprît M. Léon
+Meyer sur les espérances qu’elle lui avait permis de nourrir, et qu’il
+avait la joie immense de pouvoir envisager comme ambitieuses jusqu’au
+sublime, à l’impossible, elle frémissait d’impatience: ce jour aussi,
+pour elle, pouvait être décisif.
+
+Elle ne se trompait pas. M. Joseph Meyer voulait brûler ses vaisseaux.
+Il partit à pied, de bonne heure, pour Mailly, afin d’y retenir la
+voiture de Perronneau, qui devait ramener son père.
+
+Il avait plu la veille et une partie de la nuit. Mais le vent avait
+changé, un aigre vent de nord-est, qui avait durci la terre et glacé les
+flaques des ornières. Les innombrables gouttes d’eau suspendues aux
+aiguilles des sapins, dans le petit bois, luisaient toutes pâles,
+gelées, telles de petites lampes électriques en plein jour; ou bien,
+dans la pénombre, plus loin sous les arbres, traversées d’un rayon de
+soleil, c’étaient des pierres précieuses, des diamants, des milliers et
+des milliers de diamants pour un collier de noces. Les routes étaient
+glissantes, verglassées. Joseph Meyer, à chaque embardée où le jetaient
+ses pas mal assurés, souriait, parfois levant les bras. «Je danse,
+s’affirmait-il, je danse! Je fais le bal à moi tout seul!» Il se
+trouvait dans un de ces heureux états d’esprit où tout ce qui vous
+arrive est une cause de volupté. A la fin, fatigué, il s’engagea dans
+l’herbe rêche, rendue cassante par le gel, pour affermir sa marche. Un
+pic vert,--un bocque-bois, comme on dit dans le pays,--qui ne l’avait
+pas entendu, lui montra un instant l’éclat diapré, exotique, de son
+plumage, et s’envola, tout près de lui. «Sur ma droite, constata le
+jeune homme, sur ma droite! C’est bon signe! Et hier, sur le chemin, une
+charrette qui rentrait du foin m’a couvert de paillons mouillés, couleur
+d’or. Bon signe encore!» Cet incrédule, dans son exaltation, avait en ce
+moment besoin de croire aux présages--et son père, juif d’Alsace,
+superstitieux comme un Oriental, dans son enfance les lui avait tous
+fait connaître.
+
+Ce fut donc dans des dispositions parfaitement heureuses, la conviction
+que tout s’allait arranger au mieux de ses désirs, qu’il parvint à la
+gare, après s’être arrêté chez Perronneau. Le double poney attelé à la
+voiture, qui était découverte--Perronneau ne possédait que celle-ci, qui
+servait hiver comme été, par tous les temps--avait l’air de s’amuser
+lui-même de ce beau froid, du beau soleil, de toute la gaîté du ciel et
+de la terre. Arrêté devant la gare, il frappait de ses quatre sabots,
+l’un après l’autre, il avait l’air de dire: «Est-ce qu’on ne va pas
+courir un peu? Dépêchez-vous!» Le train, par extraordinaire, arriva
+presque à l’heure, et M. Léon Meyer en descendit, sous une vaste pelisse
+de fourrure, largement confortable, et tenant un tout petit sac de
+voyage qui l’était beaucoup moins, du genre de ceux où les courtiers en
+bijoux portent leur précieuse marchandise. Cela fermait avec une serrure
+à secret, cela ne pouvait rien contenir, qu’une brosse à dents ou des
+diamants. Il baisa son fils sur les deux joues, devant le chef de gare,
+devant l’unique facteur et tous les voyageurs, ce qui embarrassa quelque
+peu le professeur; mais son père avait accoutumé de se livrer à ces
+effusions magnifiques, ostentatoires, avec les personnes de sa famille,
+et ses amis même. C’est un usage venu de loin, à travers les siècles, du
+fond des plaines de Chanaan ou de Mésopotamie, du plateau aride où
+Jérusalem attend sa résurrection. Salomon dut accoler de la sorte ses
+trois cents fils, et Hiram, roi de Tyr, sans compter la reine de Saba.
+Mais, dès que Perronneau, remonté sur son siège, eut ramassé les guides
+avec une indifférence professionnelle, claquant des lèvres et faisant
+mine de tirer le fouet de sa glissière, sans le sortir, pour exciter le
+petit cheval, M. Léon Meyer aborda les affaires incontinent et sans plus
+de cérémonies. Il avait un fort accent alsacien.
+
+--J’ai bien compris tes lettres, dit-il, à son fils, je les ai relues,
+elles sont là...
+
+Il allongea un petit coup, du bout des doigts, sur son sac.
+
+--... Ces personnes, ces Harpagon, sont tes amis. Ça me fait plaisir. Il
+faut connaître des chrétiens autrement que dans le commerce, c’est une
+bonne chose, une très bonne chose. Il faut savoir obliger... Et ça sert
+toujours. Dans toutes les provinces, il y a encore des affaires, des tas
+d’affaires, dans ces vieilles maisons. Partout. Seulement on ne sait
+pas. Il faut avoir l’occasion de visiter, et, pour visiter, il faut être
+présenté! On pourra demander ça à tes amis...
+
+Joseph eut un petit mouvement, qui n’était point de plaisir: il n’avait
+pas pensé à ce résultat du voyage de son père. Et pourtant, il
+connaissait cet homme pratique et entreprenant.
+
+--... Je m’arrangerai, continua M. Léon Meyer. Ne t’occupe pas de ça. Il
+faut savoir demander. Ceux qui ne savent pas demander sont des
+imbéciles. Ils ne réussissent pas, c’est bien fait... Maintenant, tu me
+dis que ces amis sont de vrais amis, que tu t’intéresses à eux. C’est
+bien, c’est très bien! Ça prouve que tu as su gagner leur confiance,
+c’est une bonne note pour eux et pour toi. J’aime ça. Je leur estimerai
+leur mobilier au plus juste prix... Ça doit être comme partout, hein? Tu
+sais assez le métier pour t’être rendu compte? Quelques bonnes pièces,
+des pièces vendables, au milieu de rien, de rien du tout. Et ils ne
+savent pas, ils se font des idées. Des idées fausses! Ils exagèrent la
+valeur de certaines choses parce qu’un idiot d’amateur, ou quelqu’un de
+trop poli, leur a donné des illusions. Ou bien, c’est à cause du
+souvenir de ce qu’ils ont payé une machine qui ne vaut pas un clou. Il
+ne faut pas les contredire: ils se figureraient qu’on les vole... Il
+faut faire un prix moyen: plus cher, un peu plus cher, pour leurs
+saletés, moins cher, pour ce qui a de la valeur. Comme ça, on s’y
+retrouve. Honnêtement, je t’assure. Mais oui, honnêtement!
+
+--Papa, répondit Simon, je t’ai demandé de prendre leurs intérêts. C’est
+moi qui y ai intérêt, un grand intérêt. Je ne t’ai pas expliqué...
+
+--C’est entendu! C’est entendu!... L’expertise au plus juste prix, et un
+droit d’option pour nous si les pièces ne dépassent pas le prix
+indiqué... Et je te garderai ta commission!
+
+--Ma commission?... interrogea le fils.
+
+--Bien sûr, bien sûr, ta commission! Tu me fais faire une affaire, tu en
+profites. C’est dans l’ordre, c’est légitime. J’en tiendrai compte, de
+ta commission, pour évaluer...
+
+--Papa, interrompit Joseph, je ne veux pas de commission! C’est plus
+sérieux que ça, je ne t’ai pas dit, mais c’est plus sérieux!...
+
+--Tu refuses ta commission! Mais je serais déshonoré, si je ne la
+donnais pas à mon propre fils, si je profitais sur lui!
+
+--Je te dis que c’est plus sérieux, je te dis que tu ne peux pas
+comprendre, coupa son fils, impatient, inquiet. Il faut que tu sois
+gentil, généreux, désintéressé. C’est pour moi, pour moi...
+
+--Qu’est-ce que tu veux dire, interrogea le père Meyer, choqué. Pour
+toi? Je serai obligeant, très obligeant, c’est promis... Mais c’est une
+affaire, voyons, c’est quand même une affaire!
+
+--Non, papa, protesta Joseph, ça ne peut pas être une affaire. Je
+t’aurais dit que ça ne devait pas être une affaire, même avant!... mais
+maintenant!...
+
+Et il avoua--non, il proclama le beau secret, le beau mystère. Son grand
+amour, son ravissement, son espoir. Il ne regardait pas la figure du
+vieux, de peur qu’elle ne le glaçât, l’empêchât de parler:
+
+--Tu la verras, tu la verras! Alors tu comprendras. Moi, Joseph Meyer,
+je puis épouser Mlle d’Harpagon, j’en suis sûr, sûr! Et je la veux! Et
+elle le voudra, j’en suis sûr!
+
+M. Léon Meyer laissa passer entre ses lèvres un petit sifflement. Il
+introduisit frileusement ses deux mains dans les manches de sa pelisse
+parce qu’il avait froid sous ses gants. Le double poney trottait sur la
+route plate, et l’air cinglait.
+
+--Tu veux épouser une fille des Goïm... Tu ne l’as pas subornée?...
+
+--Oh! père! protesta Joseph.
+
+--«Si quelqu’un suborne une vierge qui n’était point fiancée, cita le
+père Meyer, et couche avec elle, il faudra qu’il paie sa dot, et la
+prenne pour femme. Si le père de la fille refuse de la lui donner, il
+paiera l’argent qu’on donne pour une vierge»... Est-ce le cas?
+
+--Père!...
+
+--Joseph, continua le vieux, tu prendras une vierge d’entre ton peuple.
+Car tu ne dois pas faire offense à ton peuple! Ainsi a parlé l’Éternel,
+qui sanctifie. Un juif doit épouser une juive, il ne peut épouser qu’une
+juive! Es-tu fou?... Prends ta commission, Joseph, prends ta
+commission--et ne me parle plus de ces sottises!
+
+Pour la première fois, M. Joseph Meyer devait s’asseoir à la table des
+Harpagon. Aux Vergeais, après avoir envisagé la situation mûrement et
+sous toutes ses faces, on n’avait cru pouvoir en agir autrement avec M.
+Léon Meyer, qui venait de Paris tout exprès pour dispenser les conseils
+de son expérience, et dont on attendait assez pour qu’il fût jugé
+nécessaire de le traiter avec courtoisie: si l’on accueillait le père,
+on ne pouvait éviter de recevoir le fils avec lui. Élise n’avait point
+pris part à ces débats, qui furent assez mystérieux: on se méfiait
+d’elle. D’ailleurs elle avait appris la nouvelle de cette décision avec
+une froideur apparente. Sa résolution, dès longtemps arrêtée, était de
+vivre auprès de ses parents comme si elle n’eût pas été présente; ou du
+moins de corps seulement, non point de volonté ni d’intelligence. Elle
+n’ouvrait la bouche, ne semblait s’éveiller que si M. Joseph se trouvait
+là. Alors son père malgré sa résignation, plus affaissée que stoïque,
+d’attendre les événements, quels qu’ils fussent, et de ne pas
+intervenir, la considérait avec inquiétude, sa mère avec une irritation
+qui paraissait toujours près d’éclater, et n’éclatait point. Puis Mme
+d’Harpagon se réfugiait dans le domaine où régnait, sous sa direction
+naturelle et légitime, Marie Larchant. Il y avait bien longtemps que les
+d’Harpagon n’avaient invité personne à un repas un peu prié. Leurs
+embarras, autant que les instincts d’économie de la maîtresse de la
+maison, en étaient la cause. Il avait donc fallu tirer des armoires, des
+dressoirs, une vaisselle, une argenterie, une verrerie dont on ne se
+servait jamais. On les tenait pour infiniment précieuses, et l’on
+n’avait point tout à fait tort. Il y a ainsi, dans presque toutes les
+maisons campagnardes, de petits trésors qui dorment, auxquels on n’ose
+toucher. Il y a aussi des choses médiocres, ou franchement laides,
+auxquelles on attache le même prix. Car ce n’est pas le goût qui suscite
+ce respect, mais une sorte de tradition, parfois des préjugés, presque
+des superstitions, héréditairement transmis. Il en allait de cette sorte
+sur la table dressée avec scrupule par Mme d’Harpagon. Des assiettes de
+Tournai «à la mouche», de cette espèce qui est le moins estimée,
+dominées par deux compotiers de verre fort commun, emplis de
+confitures,--abricots et groseilles framboisées,--heurtaient, en
+contraste peu fortuné, la belle soupière en vieux Rouen muée en surtout,
+garnie de ces affreux «plumets», qui, dans nos provinces, surtout en
+hiver, remplacent trop souvent les fleurs absentes. Les assiettes à
+dessert en vieux Marseille à dessins jaunes, d’un esprit, d’un fini
+presque introuvables, avaient de quoi réjouir l’œil d’un connaisseur.
+Enfin, Mme d’Harpagon avait préparé, sur une petite table Louis XIII à
+pieds tors, le service à café, en porcelaine de Sèvres Empire: ce beau
+Sèvres dur, sonore comme du cristal, de couleur d’or, qui fait pardonner
+à Brongniart le crime d’avoir banni de notre manufacture nationale les
+grasses pâtes tendres du XVIIIe siècle, dont la couverte s’accommodait
+si bien de toutes les fantaisies de la plus riche et harmonieuse
+palette.
+
+Comme elle mettait la dernière main à ces apprêts, la voiture qui
+amenait l’hôte attendu se fit entendre, s’arrêta devant le perron, et M.
+Léon Meyer en descendit le premier, toujours enveloppé de sa somptueuse
+pelisse, tenant son petit sac à la main. Ce fut comme si le froid du
+dehors entrait avec lui dans le vestibule dallé en pierres de liais,
+décoré, depuis soixante ans, de massacres de chasse, têtes de cerfs et
+de sangliers, et d’où l’escalier à rampe de chêne s’en allait, tout
+droit, jusqu’à la moitié de l’étage. Son fils avait l’air, selon
+l’expression qu’employait fréquemment à son sujet M. d’Harpagon «de
+quelqu’un comme tout le monde». Il ne détonnait pas, il pouvait demeurer
+inaperçu, jusqu’au moment que sa conversation, qui était variée,
+adroite, intelligente, le distinguait de façon agréable. A tout prendre,
+il pouvait passer pour un Français semblable à tous les Français de
+bourgeoisie moyenne et d’un milieu cultivé. Le moins qu’on pût dire de
+lui, sans pécher par un excès de sympathie, est qu’il était supportable.
+Et, dans un monde soucieux des choses de l’esprit, le jugement eût été
+plus favorable... Dépouillé de ses lourdes fourrures, mais gardant
+toujours à la main son sac, dont il semblait que, par méfiance ou
+habitude, il ne pût se résoudre à se séparer, son père apparaissait fort
+correctement vêtu,--mieux que ce jeune homme qui descendait de lui, avec
+plus de recherche,--il était propre, décent; et toutefois, il émanait de
+lui on ne savait quoi de grossier, d’intolérable--de fétide. Il n’était
+pas «appareillable», il n’était pas assimilable, on ne savait qu’en
+faire, où le mettre, on ne savait en lui ce qui éloignait, repoussait
+davantage, de son audace naïve, étalée, pourtant inconsciente, ou de son
+obséquiosité. Il y avait son accent, il y avait ses plaisanteries mêmes,
+parfaitement déplaisantes, et où il se complaisait. Il y avait les
+caractères physiques de sa race, accusés, éclatants, exagérés--et voici
+que, contemplant son fils, on croyait retrouver en lui tout cela, qu’on
+n’y avait jamais vu! Élise en fut épouvantée, M. d’Harpagon interdit.
+Mme d’Harpagon ricana à son oreille: «Je l’avais bien dit! Je l’avais
+bien dit!»
+
+Pour M. Léon Meyer, insoucieux de ce que l’on pouvait penser de lui, il
+les avait à son tour pesés tous trois, d’un regard froid et commercial.
+Le père? Un brave homme, mais comme il y en a tant. Le néant. Pas de
+volonté. Fatigué, ne souhaitant rien que son repos, ne voulant plus se
+soucier de rien que son repos. Mme d’Harpagon?... Rien que de petits
+calculs, de petites économies. Elle discuterait, mais sur des détails,
+et ne saurait se défendre utilement. Surtout son regard s’appesantit sur
+Élise, avec un si froid cynisme qu’elle eut l’impression d’en être
+déshabillée, violée: «Elle est belle, très belle. Et elle a une tête sur
+les épaules. Mais orgueilleuse, sensuelle. Ce n’est pas ça qu’il faut à
+Joseph, ni à moi. Surtout à moi! Je ne m’entendrai jamais avec cette
+belle-fille-là... Mon fils a perdu le sens!...»
+
+Ce fut, des deux côtés, un moment de gêne presque physique, et qui ne se
+dissipa guère. On passa dans un des deux salons les quelques minutes
+qu’il fallait pour que le déjeuner fût annoncé. Tout le monde sait avec
+quelle impatience, qui ne vient point des exigences de l’estomac, les
+gens mal assortis par le hasard ou la nécessité attendent le moment d’un
+repas. Car manger, cet acte inévitable et quotidien qui s’appelle
+manger, leur donnera une occupation pareille dont,--comme un homme en
+train de se noyer prie pour rencontrer une branche, n’importe quel objet
+flottant, à quoi se raccrocher,--ils espèrent qu’elle leur inspirera un
+esprit commun, et aussi fera couler le temps plus vite. Élise n’osait
+regarder le jeune professeur; elle détournait les yeux, ne lui répondait
+point. Elle était dans un désordre mental inexprimable et désastreux,
+elle voulait se demander: «Est-ce possible? Est-il bien son fils? Et
+puisqu’il l’est, pourrai-je?...» Le malheureux ne concevait rien à cette
+froideur, à cet éloignement subits. Il était habitué à son père, ne le
+voyait plus tel qu’il était; il l’aimait, d’ailleurs, et, pour un
+certain ordre de qualités qu’il estimait méritoires, l’admirait. De
+plus, ainsi qu’il peut arriver, il était disposé à croire que tous les
+pères diffèrent de la sorte de leurs fils, et que cela n’a pas
+d’importance.
+
+M. d’Harpagon essayait d’imaginer des sujets de conversation innocents
+et généraux. Sa femme, avec une implacable perfidie, découvrait dans
+cette scène des motifs d’amusement sans cesse renouvelés; son esprit
+pratique, avide, la portait aussi à vouloir qu’on commençât, le plus tôt
+qu’il se pouvait, l’expertise qui justifiait la présence de cet hôte
+incongru. M. Léon Meyer ne demandait pas mieux. Il ne songeait même qu’à
+cela, il inventoriait déjà du regard. C’était bien ce qu’il avait prévu:
+un mélange de pièces assez intéressantes et d’objets ridicules ou
+misérables. Pour un autre que lui, cela eût été touchant. C’est ce que
+nous avons tous vu, c’est dans ce disparate, légué par des siècles de
+bon goût, puis d’appauvrissement, d’ignorance, de fausses conceptions du
+confortable à bon marché, que tant de Français ont vécu. Pour M. Léon
+Meyer, il discernait là seulement ce qui valait quelque chose, et ce qui
+ne valait rien.
+
+... Sur la cheminée en brèche rouge et blanche, sculptée largement, dans
+le milieu de son manteau, d’une belle et simple coquille, une pendule
+Louis XVI charmante, à colonnettes réunies par des chaînes minuscules,
+le cadran surplombé par une lyre en argent terni. Et, de chaque côté,
+des vases d’albâtre, rapportés d’Italie par un jeune ménage
+malencontreux, après un voyage de noces, sous Louis-Philippe ou le
+second Empire. Une somptueuse console Louis XIV, dorée, sculptée en
+plein bois, humiliée d’un buste de Napoléon Ier en biscuit de Sèvres,
+posé sur un socle en peluche rouge, hideux, blessant, entre deux lampes
+Carcel hors d’usage, en tôle peinte. Un miroir magnifique, en écaille et
+argent, auquel on avait suspendu des photographies de famille, aux
+cadres également d’écaille, mais de fausse écaille, et de plus en plus
+petits, comme une queue de cerf-volant. De beaux fauteuils, des chaises
+tapissées de «verdures» du XVIIIe siècle, dont les dossiers portaient
+chacun un antimacassar, au crochet... M. Léon Meyer s’exprima sur tout
+cela avec une franchise tranquille et qui, ce qu’il faut remarquer, ne
+parut point importune. Son expérience, son autorité lui donnaient à cet
+instant l’air d’un général qui passe une revue. Il n’était plus si
+pénible à entendre, à voir: un homme qui sait son métier, et le fait,
+sous vos yeux, si vulgaire qu’il soit, prend un autre aspect; il devient
+acceptable. L’atmosphère, quand on passa dans la salle à manger,
+semblait légèrement éclaircie, purifiée. On respirait plus à l’aise.
+
+Les principes d’économie de Mme d’Harpagon ne se pouvaient par bonheur,
+au déjeuner, manifester de façon évidente qu’aux yeux d’une femme, et il
+n’y en avait point qu’Élise qui était de la famille. Ils se trouvaient
+assez proprement dissimulés. Il y avait, pour débuter, un de ces
+soufflés au fromage qui ne coûtent guère, et font leur petit effet; un
+poulet, assez maigre en vérité, comme toutes les volailles qui ne sont
+point artificiellement engraissées, n’ayant connu que le grain que lui
+avait chichement distribué Marie Larchant dans la basse-cour, et servi
+avec des pommes au beurre; enfin cette éternelle ressource des repas
+campagnards: un pâté de lièvre en terrine, et une salade de chicorée. M.
+d’Harpagon soupira: le lièvre de cette terrine était un des derniers
+qu’il eût tués sur ses terres, qu’il tuerait jamais. Cependant, il sut
+dissimuler ce sentiment amer. Le déjeuner se terminait par un riz au
+lait, entremets de tout repos, qui se conserve, et que maîtres et
+domestiques peuvent «finir» le lendemain. Il y avait les pommes, les
+poires du potager, fort honorables; et M. Léon Meyer, qui avait sans
+périphrases remis à sa place, autant dire à rien, la faïence de Tournai
+«à la mouche», loua généreusement, et sans restrictions, le service à
+café en Sèvres, la soupière en Rouen, les assiettes de vieux Marseille.
+D’ailleurs cette salle à manger, avec d’autres belles faïences anciennes
+de Moustiers de Nancy, suspendues au mur, son vieux mobilier Louis XIII
+un peu rustique, restait la pièce la plus harmonieuse de la maison, pour
+ce motif qu’elle était celle que les dernières générations des Harpagon
+avaient le moins modifiée; persuadés, par chance, qu’une salle à manger
+est toujours bien telle qu’elle est, pourvu qu’on y puisse manger! Les
+chaises seules, des chaises «Renaissance» achetées quarante ans
+auparavant à Dijon, la déparaient; mais, quand on s’y était assis, cela
+ne se voyait plus.
+
+M. Léon Meyer avait encore en main son petit verre de marc, brûlé dans
+la propriété, et d’une antiquité respectable, que Mme d’Harpagon, à qui
+sa passion prêtait de l’intrépidité, lui suggérait de commencer son
+estimation. Le vieux, plus lent tout à coup dans ses mouvements, sa voix
+moins délibérée, cligna de l’œil. Il fallait d’abord lui laisser voir,
+bien voir! Il dirait son opinion après... Mais il tira son calepin, y
+inscrivit les Rouens, les Moustiers, les Marseilles, retourna dans le
+salon où on l’avait reçu, fit la récapitulation de ce qu’il y avait déjà
+remarqué, passa dans les autres pièces, suivi de son fils, de toute la
+famille Harpagon, d’Élise elle-même. Et c’était toujours la même
+chose... Les inévitables turqueries de bazar, en satin commun, brodées
+en faux or, rapportées d’Orient par un parent voyageur comme des choses
+sans prix. Mais tout près, sous les pieds, ou sous des tabourets en
+tapisserie,--on ne saurait croire combien il y a de tabourets dans les
+maisons de province!--des tapis de pied, carrés pour la plupart, pas
+bien grands, mais si sûrs de dessin, si frais et riches encore de
+teintes!... Contre un papier de muraille peint à la main, de façon
+ingénue et rare, comme on en fit sous le Directoire, mais décollé par
+l’humidité, tombant en lambeaux, un Harpagon-Cléante, qui aimait les
+chevaux, qui avait dépensé une fortune en chevaux, avait par surcroît
+planté des clous par douzaines, pour accrocher des lithographies de
+chevaux; chevaux de sang en pleine course, chevaux tenus par leur groom,
+chevaux attelés, chevaux à l’écurie. Un imposant et pourtant minutieux
+cartel de Boule, Louis XIV, couronné d’un héraut soufflant dans une
+conque d’or, tout en écaille et cuivres ciselés, entre deux gravures:
+_Après l’orage_, et _le Départ du conscrit_. Un beau lit Louis XIII, à
+colonnes, mais sans son baldaquin; et, tout près, un paravent décoré de
+gravures de modes qu’on avait, les soirs d’hiver, patiemment découpées à
+coups de ciseaux. Une table à ouvrage Directoire au pied en forme de
+lyre, dont le tiroir abritait comme un trésor le tapis où la mère de M.
+d’Harpagon avait coutume de broder la signature des amis et des
+visiteurs, avec leurs armes et leurs devises. Des vases en vieux Paris,
+ridicules et attendrissants, qui contenaient, jalousement gardés sous
+globe, des fleurs et des fruits artificiels. Et partout, dans toutes les
+chambres, jusque dans les antichambres, des tables de nuit, chacune d’un
+modèle et d’un style différents, à glissière, à vantaux, en manière de
+colonnes antiques, d’encoignures, de tables à ouvrage, comme si en
+province, durant des siècles, le génie des ébénistes se fût consacré
+uniquement à fabriquer des tables de nuit et à en dissimuler, par
+pudeur, la destination!
+
+Et la famille d’Harpagon suivait toujours, de pièce en pièce, M. Léon
+Meyer qui prenait des notes, insensible, imperturbable; elle-même de
+plus en plus glacée par ce long piétinement dans des chambres désertes
+et sans feu; le cœur serré, aussi, car elle voyait ce qu’elle n’avait
+jamais vu: dans quelle inharmonie, quelles erreurs, elle avait vécu sans
+jamais s’en apercevoir, et combien peu de choses, parmi tant de choses,
+méritaient qu’on les considérât.
+
+Il y avait aussi, dans une de ces chambres, un tableau représentant un
+paysage romantique et fabuleux, avec des cascades, des monts, des
+rochers, un monsieur et une dame échangeant leurs serments; tout cela
+par un clair de lune--et, à la place de la lune une horloge à poids.
+
+Pour la première fois, M. Léon Meyer se dérida.
+
+--Ça aurait de la valeur, ça... Ça aurait de la valeur, si la peinture
+était du douanier Rousseau!
+
+Ils étaient si découragés qu’ils acceptèrent de rire, lâchement.
+
+Par degrés insensibles et rapides leurs sentiments, au cours de cet
+examen, avaient changé. Pour tous ces objets, dont un si grand nombre
+évoquait pour eux un souvenir, ils n’avaient plus de souvenirs. Ils ne
+se souciaient, en ce moment, que de ce qu’ils pourraient en obtenir. Ils
+étaient comme le joueur à qui l’on a prêté de l’argent sur un bijou, et
+qui le regarde courir, avec la petite bille d’ivoire, sur la roulette
+d’une ville d’eaux.
+
+M. Léon Meyer redescendit dans le salon. Sans enlever sa pelisse, qu’il
+avait endossée pour affronter la température glacée de l’étage, qui
+n’était pas chauffé, il fit un calcul rapide.
+
+--Je vais vous faire bien plaisir, dit-il, je vais vous faire bien
+plaisir!...
+
+Avec sa mine basse, son accent de juif alsacien, plus fort que jamais,
+il n’était agréable ni à voir, ni à entendre, et cependant on demeura
+suspendu à ses lèvres, on lui sourit:
+
+--Votre vaisselle... Toutes ces petites machines, dans la salle à
+manger, dans les armoires, sur les murs... Il y a des choses qui ne
+valent rien, mais les Marseilles, les Moustiers, les Rouens!... C’est
+très joli, très joli!... J’en donnerai bien cinq mille francs!
+
+L’espoir gonfla les poitrines. Si ces petites choses valaient tant
+d’argent, tout le reste, alors...
+
+--Oui, oui, les faïences, les porcelaines, c’est de bonne vente, c’est
+recherché, on s’en débarrasse facilement... Maintenant, il y a ce meuble
+Louis XVI en tapisserie, avec le canapé, les fauteuils. C’est gentil,
+c’est gentil... deux mille cinq cents!
+
+La déception, l’angoisse, se glissa dans leur cœur. M. Léon Meyer les
+avait amorcés. Il jouait avec eux maintenant comme un vieux chat avec de
+pauvres petites souris.
+
+--Il y a aussi les tapis. Trois tapis. Les autres... s’ils étaient de la
+Savonnerie... Mais ce sont quand même de bons petits tapis français,
+anciens, pas trop abîmés... trois mille!
+
+... Il arrivait à un total de vingt mille cent francs. Vingt mille
+francs pour tout le mobilier de cette maison qui avait abrité les
+Harpagon, les avait vus naître et mourir depuis trois siècles et demi!
+Il ajouta:
+
+--C’est le prix! C’est le prix que je paierais tout ça, à l’Hôtel! A
+l’Hôtel je n’irais pas plus loin. Vous pouvez passer par l’Hôtel, y
+envoyer ce mobilier, vous êtes libres. Ici, par le notaire faisant
+office de commissaire-priseur, ça descendrait plus bas... Mais vous êtes
+les amis de mon fils. Je veux qu’il soit content de moi, mon fils,
+content!... Vous aussi. Je vais majorer, le plus que je peux: vingt-cinq
+mille!
+
+--Vingt-cinq mille francs! cria Mme d’Harpagon, irritée. Mais j’ai vu,
+monsieur, un meuble de salon, comme celui où vous êtes assis, vendu huit
+mille!
+
+--C’était de l’aubusson, madame, et ces verdures ne sont pas de
+l’aubusson... Et on n’achète pas le prix qu’on vend. Je fais mon
+commerce, je sais mon commerce. Je paie comptant, je vends quand je
+peux, j’ai tous les risques. Je vous fais une offre honnête--et, c’est
+entendu, vous n’êtes pas forcés de l’accepter. Elle vaut pour trois
+mois: si vous trouvez mieux avant...
+
+--Mais le portrait de Largillière!
+
+--Ça, un Largillière!... Bon petit tableau d’un élève... second choix...
+troisième, même...
+
+--Mais le nécessaire de toilette de Napoléon Ier, l’armoire de la
+buanderie!
+
+--Le nécessaire? Une curiosité; mais pas de valeur réelle... L’armoire,
+vous pouvez vous procurer la même, chez tous mes confrères, pour
+quarante francs...
+
+Mme d’Harpagon entraîna son mari dans la salle à manger.
+
+--C’est un voleur! c’est un voleur!
+
+--Tu crois?... répondit le pauvre homme.
+
+--Un voleur! Et sa canaille de fils est son associé, son complice!
+
+--D’autres, répliqua tristement M. d’Harpagon, seraient-ils plus
+honnêtes, ou plus généreux?
+
+Il songeait: «J’aurai de quoi payer Pellegrin, et encore dix mille
+francs... Et ce sera fini, fini!...»
+
+Le vieux pendant ce temps disait à son fils:
+
+--Ils réfléchissent. Ils accepteront. Ils auront raison... Je ne les ai
+pas mal traités. J’ai offert tout de suite ce que j’aurais pu faire
+après marchandage, je t’assure.
+
+--Mais tu en tireras le double?
+
+--Eh bien? fit-il, tranquillement. Oui... Et au bout de combien de
+temps... Non, c’est bien comme ça. Réellement, c’est bien comme ça!
+
+--Mais, puisque je ne veux pas de commission!
+
+M. Léon Meyer haussa les épaules.
+
+ * * * * *
+
+Mme d’Harpagon revenait, avec son mari.
+
+--Monsieur, dit-elle, il y a tout ce dont vous n’avez point parlé!...
+
+--Si je n’en ai point parlé, répondit M. Meyer, c’est que je n’en veux
+pas... Oui, oui, ajouta-t-il, d’un air consolant, ça peut avoir une
+valeur. Ici. En faisant une vente ici, vous en obtiendrez davantage.
+
+--Et puis, continua Mme d’Harpagon, vous n’avez pas tout vu. Il y a le
+grenier. On a mis tant de choses, au grenier, depuis que les Harpagon
+habitent cette maison, depuis qu’ils l’ont fait bâtir. Des choses qui
+peuvent vous intéresser...
+
+Elle avait décidé: «C’est un moyen de continuer la conversation... Si
+l’on pouvait tirer de lui quelque chose de plus!»
+
+Car tel était le caractère de Mme d’Harpagon; celui de beaucoup de
+femmes de toutes les classes, encore aujourd’hui, chez nous. Obtenir, en
+sus du marché offert, quelques sous, quelques centaines de francs, lui
+eût semblé une victoire, et elle eût affirmé: «C’est moi qui ai gagné
+cela!...»
+
+M. Meyer acquiesça. Il voyait bien son jeu, ça lui coûterait un peu
+plus; pour ne pas marchander, ne point céder quelque chose, il faut s’en
+aller tout de suite. Mais il se résigna, voulant montrer à son fils la
+meilleure volonté. Il avait aussi l’insatiable curiosité du métier, il
+aimait tout voir, il faisait sa part à la chance, au jeu: «Tout est
+possible, rien n’arrive jamais!» Mais l’on agit comme si tout pouvait
+arriver.
+
+Ce grenier amusa son fils. Avec sa haute charpente en incorruptible
+châtaignier, ogivée comme la nef d’une cathédrale, il était tout en
+coins et en recoins; et parfois, gravissant une échelle dont il se
+fallait méfier, on découvrait d’autres coins, d’autres recoins, des
+étages perdus, dissimulés, au-dessus de ce suprême étage. Certaines
+parties en semblaient vides, nues, presque trop propres. On y respirait
+une odeur vivante, des moineaux, surpris, battaient des ailes contre les
+solives. Alors, baissant les yeux, on distinguait sur le plancher balayé
+des monceaux d’orge et d’avoine; suspendues aux solives, des guirlandes
+d’oignons, des gerbes de fenouil. Il y avait des galetas, où jadis, sur
+le foin, avaient couché les moissonneurs, les aoûteux, aux jours de
+grande presse, en été. Il y avait enfin ce que Mme d’Harpagon nommait
+«le capharnaüm». C’était, à l’aile gauche de cette vieille demeure qui,
+sous le chapeau de ses toits abrupts, paraissait immense, un grenier
+presque aussi vaste que tous les autres, et fermé, traditionnellement,
+sans qu’on sût pourquoi, car nul jamais ne devait avoir envie d’y
+entrer, d’une lourde porte fixée à l’un des chambranles en torchis par
+un cadenas imposant, mais si rouillé que, sans se soucier d’en demander
+la clef, M. d’Harpagon en fit céder la serrure d’une seule pesée de ses
+faibles mains. Sifflements furieux de rats qu’on dérangeait.
+Chauves-souris réveillées, aveuglées par la lumière des jours pratiqués
+dans la toiture. Poussière grise, sur le sol, si épaisse que les pas ne
+s’entendaient plus. Et, entassé plus haut que la taille d’un homme, de
+tout, de tout!
+
+Une infinité, un encombrement déconcertant, décourageant, de boîtes en
+carton. Des cartons à chapeaux, des cartons à toilettes. Et de tout
+encore, dans ces cartons. Des guenilles et des vêtements, assez bien
+conservés, de toutes les époques; depuis des costumes de chasse en
+lambeaux, des jupes dont n’eussent pas voulu les pauvresses d’un asile,
+jusqu’à des gilets, des vestes, des coiffures paysannes, discrets et
+charmants. Des jouets d’enfants, brisés. Des boutons de redingote, de
+pantalon, des agrafes dépareillées, par centaines. Puis des coffres en
+bois, en fer-blanc, en peau de vache avec ses poils, emplis de livres,
+de papiers mangés aux vers. Des tables de nuit--encore des tables de
+nuit. Quelques-unes avec ce qu’on pouvait s’attendre à y trouver, fêlé,
+cassé. Des lits de fer, au fond crevé. Des ressorts de sommier. Une
+coiffeuse Empire, exquise, une bibliothèque Louis XVI, en bois de rose,
+en mauvais état, mais dont M. Léon Meyer dit pensivement: «Il faudra
+aussi me la faire descendre!» D’un air d’ennui et de dégoût profonds, M.
+d’Harpagon suivait, sans toucher à rien.
+
+Cependant, par désœuvrement, de sa canne, qui ne le quittait jamais, il
+frappa il ne savait quoi de grisâtre et d’écailleux qu’il aperçut, jeté
+sur ce qui devait avoir été, semblait-il, un fourneau de briques, hors
+d’usage.
+
+--Tiens, dit-il, un caïman!
+
+Mme d’Harpagon, dont l’imagination n’est point dévergondée, du regard
+mesura la bête.
+
+--Oui, dit-elle, un petit crocodile... ou plutôt un gros lézard
+empaillé.
+
+Jusqu’alors, au cours de cette exploration, M. Joseph Meyer s’était
+laissé traîner. Il ne prêtait attention à rien, s’égarait dans une
+rêverie confuse et fort noire. L’indifférence, la sécheresse de
+l’accueil qu’Élise lui avait réservé, depuis l’arrivée de son père,
+avait été pour lui une déconvenue mortifiante. La plus qu’exacte rigueur
+des évaluations de son père, qu’il attendait plus généreuses, l’avait
+achevé. Jugeant qu’il faisait ici mauvaise figure, il aurait voulu fuir,
+il ne savait où, mais bien loin, le plus loin possible... A peine,
+cependant, Mme d’Harpagon eut-elle prononcé ces paroles très ordinaires
+qu’il montra une agitation inattendue:
+
+--Un lézard, cria-t-il, vous dites que c’est un lézard?...
+
+--Un lézard ou un crocodile, répliqua insoucieusement Mme d’Harpagon.
+Pour un lézard il est bien grand, pour un crocodile, assez petit...
+
+Elle repoussa du pied cet objet méprisable.
+
+--Oh! attendez, supplia-t-il, attendez! Je voudrais le voir, le
+mesurer...
+
+Dressant l’animal à l’envers, sur sa tête, qui s’appuyait mieux au
+plancher que la queue trop faible, et qui pliait, il le maintenait
+contre sa poitrine.
+
+--Vous allez vous salir! protesta le bon monsieur d’Harpagon.
+
+--Laissez! laissez!... Il me va un peu plus haut que la moitié du
+corps... Ça doit faire trois pieds et demi, n’est-ce pas?...
+
+--Oui, accorda M. d’Harpagon; ça doit faire à peu près ça... Mais
+qu’est-ce que ça vous fait?
+
+--Rien! rien!... C’est un souvenir... Il est absurde, absurde!... Je
+vous demande pardon!
+
+Mais ses yeux fulguraient. Il murmura:
+
+--Et ce fourneau, ce fourneau!
+
+--Oui, dit M. d’Harpagon, il ressemble à ceux dont se servent les
+demoiselles qui peignent sur porcelaine... Et, si je ne me trompe, c’est
+à cela qu’il a servi dans ma jeunesse. Mais on avait été le chercher
+ici... Il y a longtemps qu’il y était--avec des alambics, des cornues,
+je crois... Tenez, voilà encore une de ces cornues, dans un coin!
+
+M. Joseph Meyer, qui était myope, s’agenouilla dans la poussière, pour
+contempler la cornue. Il semblait hors de lui-même. Pendant ce temps,
+son père, ayant dispersé des cartons et des cartons encore,--il y en
+avait partout,--disait:
+
+--Ma foi, voilà une belle table! Vous avez bien fait de me conduire
+ici... Une bien belle table d’un bon, d’un très bon Louis XIII!
+
+Son fils bondit jusqu’à lui. Et, sans même regarder:
+
+--Elle est en noyer! Elle a douze pieds, en forme de colonnes torses, et
+peut se tirer par les deux bouts! N’est-ce pas? N’est-ce pas?
+
+--Oui, reconnut son père, oui... C’est une table à rallonges et à douze
+colonnes torses, une belle pièce...
+
+M. Joseph Meyer fonça dans les cartons, les piétina, trébucha dans les
+malles en peau de vache, les lits de fer, s’embrouilla les pieds dans un
+ressort de sommier, se raccrocha comme il put à une autre malle en peau
+de vache, et cria, d’une haleine:
+
+--Cherchez les six escabelles! Cherchez les trois mousquets, le pavillon
+à queue! Ils y sont, ils doivent y être. Cherchez tout!
+
+--Il est fou! fit M. Léon Meyer, sérieusement inquiet.
+
+--Écoutez, haleta son fils, écoutez! C’est la scène première de l’acte
+deux de _l’Avare_. Cléante, le fils d’Harpagon, a chargé son valet La
+Flèche d’emprunter quinze mille livres à un usurier nommé Simon--et La
+Flèche revient avec les propositions de ce M. Simon... Cléante paiera un
+intérêt de vingt-cinq pour cent...
+
+--Bon! bon! dit son père, on sait ça...
+
+--Oui, mais voilà la suite. Vous la savez aussi, la suite:
+
+«Des quinze mille francs que l’on demande, le prêteur ne pourra compter
+en argent que douze mille livres; et, pour le reste, il faudra que
+l’emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux, dont s’ensuit le
+mémoire--et que le dit prêteur a mis de bonne foi au plus modique prix
+qu’il lui a été possible. Savoir: «Une peau de lézard de trois pieds et
+demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d’une
+chambre.
+
+«Plus, un fourneau de briques avec deux cornues, et trois récipients
+fort utiles à ceux qui veulent distiller;
+
+«Plus, une grande table en bois de noyer, à douze colonnes ou piliers
+tournés, qui se tire par les deux bouts, garnie par le dessous de ses
+six escabelles.
+
+--... C’est celle-ci, constata M. d’Harpagon, il ne saurait y avoir de
+doute.
+
+«... Un lit de quatre pieds, à bandes de point de Hongrie appliqué fort
+proprement sur un drap de couleur olive...
+
+--... Je parie, dit M. Joseph Meyer, s’interrompant, que c’est celui que
+nous avons déjà inventorié, au premier étage. Il y manque le point de
+Hongrie, les six chaises, le pavillon à queue... Maintenant que nous
+avons retrouvé le reste, il nous les faut!... Cherchons! cria-t-il, avec
+une sorte de fureur, cherchons! Tout est ici! Je suis sûr que tout est
+ici! Cléante, en y arrivant, avait entassé dans ce grenier ces choses
+pour lui sans valeur, et dont le souvenir, la vue, l’importunaient. Nous
+devons les retrouver!
+
+Ce fut une chasse acharnée, ardente--heureuse. M. d’Harpagon mit la main
+sur le luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s’en faut. Il
+l’allait délibérément jeter, négliger...
+
+--Donnez! lui dit M. Simon Meyer d’un air singulier.
+
+Mme d’Harpagon retrouva le trou-madame, le damier, le jeu d’oie
+renouvelé des Grecs, et fort propre à passer le temps lorsque l’on n’a
+que faire. C’étaient d’aimables objets, dignes de la vitrine d’un
+collectionneur tout autant que le fameux nécessaire de Napoléon Ier. Les
+trois mousquets garnis de nacre de perle, avec leurs fourchettes
+assortissantes, découvertes par M. Léon Meyer, eurent moins bon accueil.
+Mais tout à coup, le professeur, dépliant une étoffe guenilleuse qui
+semblait servir d’enveloppe à d’autres guenilles, annonça, d’une voix
+triomphale:
+
+--La voilà! Je l’attendais, je l’espérais... La _Tapisserie des Amours
+de Gombaut et Macée_!
+
+--Tu dis? fit brusquement son père.
+
+--... _Les Amours de Gombaut et Macée_... Un des panneaux, du moins, le
+numéro trois. C’est la _Danse_... Car Molière, quand il dit «Tapisserie»
+entend l’ensemble de toutes les tentures se rapportant au même sujet: il
+y en avait huit.
+
+--Est-ce que, demanda timidement M. d’Harpagon..., est-ce que ça a de la
+valeur.
+
+--Le panneau numéro deux, répondit M. Léon Meyer, évasif, se trouve au
+musée des Gobelins. Il a été payé deux mille cinq cents francs à l’Hôtel
+Drouot.
+
+--Ah!... fit M. d’Harpagon, un peu déçu.
+
+--Mais c’était en 1872! protesta M. Joseph Meyer, enflammé et
+scandalisé. Depuis, les prix ont décuplé, vingtuplé! Et ce n’était qu’un
+panneau isolé. La série complète n’existe--et elle n’est pas d’une
+fabrication excellente; celle-ci, de Tours ou peut-être même des
+Gobelins, lui est très supérieure--qu’au musée de Saint-Lô, provenant du
+château de Lanne, et on la considère pourtant comme d’une valeur presque
+inestimable... Nous devons la trouver dans le grenier, la série! Il n’y
+a pas de raison pour qu’elle n’y soit pas, puisque nous avons découvert
+ici tout le reste!
+
+Ce fut une recherche, un pourchas passionné. Parfois, on était déçu. On
+croyait découvrir une de ces tapisseries, et c’était autre chose. M.
+Simon Meyer ne s’en plaignait pas. On lui dénicha la tenture en point de
+Hongrie de la chambre à coucher, au moment que nul n’y songeait plus. Il
+la mit de côté, avec soin. Parfois aussi quelqu’un disait: «Je crois
+qu’en voilà une!» et ne se trompait pas.
+
+--Il nous en faut huit! disait fiévreusement M. Joseph Meyer. Où en
+sommes-nous?
+
+Élise s’était distinguée. Elle en avait apporté trois. Longtemps le
+cinquième panneau, celui des _Fiançailles_, fit défaut. La nuit tombait.
+«Nous continuerons demain,» proposa M. d’Harpagon, fatigué... Mais dans
+l’un de ces étranges recoins, où l’on accédait par une échelle, le
+professeur finit par mettre la main sur ce panneau: il servait à fermer
+l’un des jours du toit, au nord-ouest, où la pluie et le vent
+pénétraient. Mais il était dans un état de conservation à peine
+inférieur aux autres.
+
+--C’est inusable, disait son père, d’une voix pieuse, inusable! Quand
+les vers ne s’y mettent pas, et qu’on ne s’en sert pas comme tapis de
+pieds...
+
+La nuit était tout à fait tombée quand ils redescendirent avec leur
+butin. Ils étaient harassés, leurs mains étaient noires, leurs visages
+maculés, leurs vêtements avaient pris une apparence ignoble. D’un commun
+accord, ils résolurent de remettre au lendemain l’examen des
+tapisseries.
+
+Les deux Meyer rentrèrent ensemble à l’auberge des Vergeais.
+
+--C’est une trouvaille, tout de même, ne put s’empêcher de dire le
+vieux, une trouvaille! Qui aurait pu penser...
+
+--Combien crois-tu que ça peut valoir? demanda son fils.
+
+M. Léon Meyer ne répondit pas...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, au grand jour, tout le monde se rassembla au
+château. Une à une, dans leur ordre, on étala les tentures dans le plus
+grand des salons, dont on avait écarté les meubles. C’étaient des scènes
+champêtres d’une fraîcheur délicate dans les demi-teintes pour les
+personnages, sur un fond de verdure. Les encadrements variaient pour
+chaque panneau; parfois des brebis paissantes et des instruments
+aratoires, des vases d’où s’épanchaient des fleurs et des fruits; deux
+beaux chiens assis, qui semblaient soutenir le reste de la bordure. Des
+vers ingénus tissés à même la composition, en illustraient le sens. En
+huit tableaux, c’était toute la vie d’un couple d’amants rustiques,
+depuis ses premières années--un petit roman, une _Astrée_ réaliste. Des
+jeux d’enfants, la chasse aux papillons, le dénichage des oiseaux avec
+ce tercet sournoisement gaillard:
+
+ _Robin, avant que dénicher
+ Fais dedans mon giron cacher
+ Ce bel oiselet au bec rouge..._
+
+Puis, le jeu de boules qui, tout innocent qu’il paraît, est pourtant
+bien dangereux. Les vieux seuls y jouent sérieusement, les jeunes gens
+s’embrassent, même font mieux ou pire...
+
+ _Bergères font tour de souplesse,
+ En se jouant montrent leurs fesses;
+ Tels sont les plaisirs de nature!_
+
+Mais les vers, devenus presque illisibles, sont plus gaillards que
+l’image, qui demeure aimable et décente. Voici la gaîté du bal
+champêtre. Cornemuses, rebecs, hautbois. Une fille rattache son bas. Un
+beau garçon bondit vers sa danseuse: «Margot, Margot, plus haut la
+jambe!»... Le repas après la danse, et ses galanteries primitives:
+
+ _Alizon, c’est plaisant butin
+ De tenir ton ferme tétin,
+ Et baiser ta bouche vermeille.
+ ... Ah! Dieu! retire ta main.
+ Garde que Robin ne s’éveille!_
+
+Pauvres vers naïfs, où sonne pourtant un écho, grec et français, de
+Ronsard et d’Anacréon. Et cela finira bien. Après de si grands désirs,
+si candidement montrés, Gombaut et Macée se fianceront, se marieront.
+Ils seront un jeune ménage de paysans, puis un vieux. Ils auront leur
+part de peines, comme de plaisirs--et la Mort viendra, avec sa faux...
+
+Les deux Meyer et tous les Harpagon restèrent longtemps en contemplation
+devant leur découverte. A la fin le vieux Meyer soupira. On le
+regardait. Il alla s’asseoir, et se tut encore, méditant:
+
+--Je suis un honnête homme... dit-il.
+
+--Oui, monsieur Meyer, oui... confirma M. d’Harpagon, doucement.
+
+--J’ai causé avec mon fils hier soir. Le prix d’une série comme ça, on
+ne sait pas... Ça dépend de l’amateur... Et puis, c’est trop gros, trop
+important pour moi; je vous volerais, ou je me volerais. Je ne veux être
+qu’un intermédiaire. Je la vendrai pour votre compte et je prendrai dix
+pour cent... Oui, dix pour cent!... Seulement comme je me chargerai de
+la publicité, de l’établissement du marché, pour cette tapisserie, que
+j’aurai des frais, nous compterons encore dix pour cent en plus... Vous
+voyez, ajouta-t-il en souriant, que les choses n’ont pas changé: c’est
+le commerce, ça, c’est le commerce! On fera toujours comme ça!
+
+--Mais enfin, qu’est-ce que vous croyez qu’elle atteindra, cette
+tapisserie, interrogea Mme d’Harpagon, les yeux ardents.
+
+--Je vous dis que ça dépend de l’amateur... Les devises sont un peu
+gênantes: mais il faut y regarder de près pour les lire. A distance, sur
+un mur, on ne les verra pas... Ça peut aller entre huit cent et douze
+cent mille...
+
+M. d’Harpagon crut qu’il en allait mourir--et puis qu’il avait mal
+entendu! Il se fit répéter la somme. Sa femme se la fit répéter. Élise,
+à elle-même, se la répéta. Mais quand M. Joseph Meyer, se précipitant
+vers elle, lui voulut prendre la main, elle n’eut point l’air seulement
+de le reconnaître. Cependant l’on s’embrassait, on pleurait.
+
+--Oh! fit M. d’Harpagon, qui étouffait. Et dire que nous avons eu cette
+fortune sous notre toit, toute notre vie, et nos aïeux avant nous!
+
+--Ils n’en auraient point tiré mille écus, répondit paisiblement M. Léon
+Meyer, et c’est bien pour ça qu’elle avait été cédée pour cette somme.
+Vous-même, il y a trente ans, n’auriez pas eu le dixième du prix actuel.
+Vous l’avez retrouvée au bon moment... Ça arrive... moins souvent que le
+contraire, mais ça arrive. Et, au bout de compte, c’est en croyant
+rouler l’un de vos aïeux que quelqu’un, qui appartenait presque à ma
+profession, a fait cadeau d’un trésor aux arrière-petits-fils... Ça peut
+arriver aussi!
+
+ * * * * *
+
+M. Léon Meyer partit le jour même. Il emportait les huit panneaux, après
+en avoir donné reçu bien en règle, énumératif et circonstancié--mais de
+plus ayant signé, avec M. d’Harpagon, un petit contrat fort clair, et
+dont les deux parties, du reste, semblaient également satisfaites. On ne
+songeait plus à le trouver antipathique et vulgaire: il était l’homme
+sur qui reposaient tous les espoirs, il était le chirurgien qui a promis
+de sauver le malade, qui le sauvera; l’ogre qui possède la clef de la
+chambre aux trésors, mais qui laisse entrer. M. d’Harpagon sut trouver
+des termes fort dignes pour lui témoigner sa gratitude, et la conviction
+qu’il ne décevrait point la confiance qu’on avait mise en lui.
+
+--Je fais une affaire, répliqua le vieux avec son terrible accent, je
+fais une affaire, voilà tout... Et savez-vous ce que ça prouve? Ça
+prouve que tout chrétien devrait avoir son juif!
+
+Son fils le suivait partout, comme son ombre, et ne paraissait plus
+guère, en effet, qu’une ombre. Nul ne faisait attention à lui. Élise
+continua de lui marquer une froideur inconcevable. C’est en vain qu’il
+chercha l’occasion de lui parler: elle sut éviter de le voir seule à
+seul, jusqu’au moment qu’il partit. Car le vieux Meyer, prétendant avoir
+absolument besoin de sa littérature et de son érudition pour cette
+affaire, avait exigé qu’il l’accompagnât jusqu’à Paris. Élise, à l’heure
+des adieux, accepta seulement, de bonne grâce, mais comme un acte sans
+portée, allant de soi, la main qu’il lui tendait avec timidité.
+
+--Je sais, dit-elle avec une aimable condescendance, les obligations que
+nous vous avons...
+
+Il balbutiait, cherchant des mots pour exprimer son indignation, et ne
+les trouvant point.
+
+--Allons, monte! fit son père déjà installé derrière Perronneau. Il est
+temps!
+
+Quand la voiture eut dépassé la sapinière, il dit à son fils:
+
+--Tout ça, de ta part, c’était de l’imagination. Rien que de
+l’imagination! Elle t’avait monté le coup, la demoiselle... Je comprends
+ça! A sa place, dans sa situation, j’en aurais fait autant. Chacun son
+jeu, c’est naturel, c’est permis... Garde-toi, je me garde!... Et tu
+étais un beau parti, tu étais le salut, pour elle, il y a trois jours.
+Sans ça, penses-tu qu’une chrétienne puisse songer à épouser un juif!
+Mais maintenant qu’elle a de l’argent, et qu’elle le sait!... Du reste,
+si ça vaut mieux pour elle qu’elle ne t’épouse pas, ça vaut encore mieux
+pour toi: le chrétien qui se l’offrira..., je demande à repasser pour
+voir ça... En attendant, c’est comme je t’avais dit, Joseph: prends ta
+commission, mon garçon, prends ta commission!... Et ne t’occupe plus de
+ces bêtises!
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL BUTLER
+
+ Je m’en souviens encore! J’aurais pleuré devant la première
+ fille que j’ai séduite, si elle ne s’était mise à rire...
+
+ Alfred DE MUSSET: _Lorenzaccio_.
+
+
+A M. PAUL BOURGET
+
+--... Il y a encore quelqu’un, dans le salon d’attente?
+
+--Oui, Mylord maréchal, répondit l’officier de service: une dame... Je
+dis que c’est une dame parce que c’est une femme, mais ce n’est pas une
+_Lady_... Je puis lui dire que Votre Grâce ne reçoit plus, qu’elle a été
+obligée de partir...
+
+--Elle reviendrait, dit le maréchal, d’un air d’ennui. Vous le savez
+bien! Ceux ou celles qui ont attendu si longtemps, si on les renvoie,
+reviennent toujours... Faites entrer...
+
+Il était, pour l’Angleterre, le grand vainqueur de la grande guerre.
+Cinq ans auparavant il s’appelait Butler, le colonel Butler, un colonel
+comme tous les autres, assez bien né,--tous les officiers de l’armée
+régulière anglaise sont des _gentlemen_,--d’une bonne famille du nord de
+l’Irlande, mais presque pauvre, sans éclat, sans relations; aujourd’hui
+il se nommait Lord Butler, «Monseigneur» Butler, field-marshal, comte de
+Roulers, duc de Denain, illustré par ces noms de victoires remportées
+sur une terre alliée, comme Wellington, cent ans auparavant, fait
+marquis de Torrès-Védras par l’Espagne, prince de Waterloo par la
+Hollande; membre du Conseil Privé; titulaire d’une dotation de deux cent
+mille livres, pair d’Angleterre; cependant toujours resté pour le
+peuple, pour «l’homme dans la rue», qui le vénérait, se sentant sur le
+front un reflet de sa gloire, «notre Butler», un Anglais comme tous les
+Anglais, mais qui incarnait les qualités de la race, son énergie, sa
+ténacité.
+
+Il avait goûté d’abord la saveur vigoureuse de ce légendaire hommage, de
+cette admiration naïve, universelle. Hors de chez lui, des gens par
+milliers le saluaient, pour qu’il leur rendît ce salut et s’en pussent
+vanter. Sa maison s’encombrait de dons étranges, inutiles, émouvants:
+des pipes, des bourses de soie tressées par de pauvres femmes, des
+animaux, des poissons empaillés, des tabatières sculptées dans le bois
+des ruines de la France dévastée. On le venait voir pour s’illustrer de
+l’avoir vu, comme on tirait avantage de lui avoir, un matin, tiré son
+chapeau. Maintenant cette popularité le fatiguait; s’en trouvant excédé,
+il fermait sa porte à ses admirateurs inconnus. Cependant ils
+insistaient, découvraient des prétextes; et l’on ne peut refuser de
+serrer la main à l’humble enthousiaste, qui arrive du fond de
+l’Angleterre avec le modeste don de son cœur généreux.
+
+--... Qu’est-ce qu’elle m’a apporté, celle-là? songeait-il, mâchonnant
+sa moustache courte avec un demi-sourire. Il était importuné, il avait
+l’impression qu’il perdait son temps; toutefois pourtant il éprouvait
+encore du plaisir. Ironique et flatté, il avait d’avance envie de dire à
+cette inconnue: «Eh bien oui, c’est moi, c’est bien moi! Regardez, si ça
+vous amuse...»
+
+Elle entra, il leva les yeux. Sans grande curiosité: il avait
+l’habitude. L’officier d’ordonnance ne s’était pas trompé: ce n’était
+point une _Lady_. La femme qui se tenait devant lui, après une longue et
+maladroite révérence, et laissait s’échapper de sa bouche un petit
+souffle court, les mains sur sa poitrine émue, appartenait à la petite
+bourgeoisie londonienne. En Angleterre, les rangs sociaux s’accusent par
+des différences beaucoup plus tranchées qu’en France. Seules les femmes
+des classes supérieures savent s’habiller et porter leur toilette. Ce
+n’est pas tout; elles ont une démarche caractéristique, un port de
+taille qui n’est qu’à elles, une complexion nette, saine, faite à la
+fois, dirait-on, de bonne éducation et de bonne nourriture. Celle-ci,
+avec son chapeau de médiocre modiste, son alliance d’or sur sa main
+gauche intentionnellement dégantée, la pauvre broche trop voyante sur sa
+blouse confectionnée, c’était la femme d’un petit boutiquier ou d’un
+employé; le teint d’une femme qui prend trop de thé et de tartines
+beurrées; pour l’âge, une cinquantaine d’années, et ne les cachant pas;
+l’air honnête, scrupuleux, un peu borné, de celles qu’on voit le
+dimanche à la sortie des chapelles baptistes ou wesleyennes.
+
+Quelque chose déçut les prévisions du maréchal. Visiblement, elle
+n’avait rien apporté. Et elle ne disait rien. Elle restait là, droite,
+muette, le dévorant des yeux, le visage ravagé par un sentiment
+formidable et complexe où il entrait une tristesse immense, puis une
+seconde à peine de fulgurant orgueil, puis encore un désespoir sec,
+comme devant la mort subite d’un être aimé--enfin de la haine ou de
+l’horreur.
+
+--Eh bien?... fit le maréchal, impatienté de ce silence.
+
+Il songeait en même temps:
+
+--C’est une folle! Je vais sonner...
+
+--Je suis venue pour vous voir, dit-elle, d’une voix extrêmement
+lointaine, presque imperceptible, et si timide--une voix de petite
+fille...
+
+--_Egad!_ fit le maréchal d’un air gai, je m’en doute! Eh bien, vous
+m’avez vu...
+
+--Vous ne vous rappelez pas...
+
+--Que voulez-vous que je me rappelle?... Décidément, pensait-il, c’est
+une folle. Il est temps d’appeler Roberts...
+
+--C’est vrai. Vous ne pouvez vous rappeler. C’est impossible. Vous ne
+m’avez jamais vue... Et moi non plus, avant ce jour, je ne vous avais
+jamais vu. Jamais! Jamais!
+
+Elle criait ces mots comme s’ils contenaient un sens abominable, eussent
+été la proclamation d’un malheur pour elle démesuré.
+
+--C’est mon frère que vous avez vu, il y a trente et un ans. Vous étiez
+subalterne (sous-lieutenant), au camp d’Aldershot. Vous aviez vos
+_rooms_ à Londres, Albemarle street.
+
+--Votre frère?... répéta le maréchal.
+
+--Il est venu vous voir, un dimanche matin. Il venait vous réclamer une
+lettre. C’était moi qui l’avais écrite, en réponse à une annonce que
+vous aviez mise dans _Ally Sloper’s_.
+
+ * * * * *
+
+--_Good God!_ cria le maréchal.
+
+Il sentait monter à ses joues une assez pénible chaleur. C’était un
+souvenir presque complètement aboli qui revenait brusquement à sa
+mémoire. Le souvenir d’une aventure désagréable, vulgaire pour
+commencer, humiliante pour finir. A cette époque, la mode des «petites
+correspondances» par les journaux, des annonces où des jeunes femmes
+solitaires ou intéressées, des jeunes gens timides ou sans scrupules
+offraient leur affection, du continent, où elle fleurissait comme une
+nouveauté, avait reflué sur l’Angleterre. La grande presse, toujours
+austère, n’y avait point cédé, mais _Ally Sloper’s_, petite publication
+humoristique et populaire assez mal famée, lui avait ouvert ses
+colonnes. Le «subalterne» Butler en avait profité. Il n’était point un
+don Juan ni un homme vicieux. S’il avait choisi ce moyen de se procurer
+une amourette, c’est que, pareil en cela à beaucoup de jeunes Anglais,
+il se sentait dépourvu auprès des femmes de l’esprit d’entreprise, et
+que sa bourse de sous-lieutenant était légère.
+
+Il avait reçu d’assez nombreuses réponses, parmi lesquelles une seule
+avait retenu son attention, sa curiosité. Elle venait évidemment d’une
+toute jeune fille, naïve, de condition modeste et d’esprit simple. Elle
+disait à peu près ceci: «Vous êtes officier? Que cela est beau! Que
+j’aimerais me promener avec vous! Je suis arrivée de Canterbury pour
+entrer dans une maison de couture. Je suis si seule, et je m’ennuie
+tant, le dimanche. Toutes les jeunes filles de l’atelier ont leur
+amoureux... Moi seule n’en ai point. Mais ce sera vous: elles seront
+bien jalouses; je serai bien heureuse.»
+
+Celui qui devait plus tard emporter la ligne Hindenburg n’avait pas plus
+l’expérience, à cette époque, de la stratégie amoureuse que d’aucune
+autre. Il fut cependant assez adroit pour ne point effaroucher la
+colombe qui ne demandait visiblement qu’à palpiter entre ses mains.
+Toujours par lettre, de la même orthographe hésitante et de style
+ingénu, on lui fit savoir qu’on acceptait, pour le dimanche suivant, une
+promenade sentimentale en canot, sur la haute Tamise, et qu’on le
+viendrait chercher. On était si désireuse de savoir comment c’était, les
+_rooms_ d’un officier! On ajoutait: «Je crois que je ne suis pas laide:
+mais vous me trouverez si mal habillée, et peu digne de vous!»
+
+La veille de ce dimanche-là, le sous-lieutenant Butler reçut un
+télégramme: «Je suis souffrante, dans mon lit. Quel malheur!» Le
+sous-lieutenant répliqua par un autre télégramme annonçant sa visite.
+Bien qu’il ne fût point des plus hardis, il se demandait si ce
+contretemps apparent n’avancerait point ses affaires au lieu de leur
+nuire. Il demeurait en tout cas bien convaincu, et selon toute
+vraisemblance n’avait point tort, que celles-ci aboutiraient au mieux,
+dans le plus court délai. Tout lui faisait penser que cette petite
+fille, instinctivement voluptueuse et tendre, ne se défendrait guère.
+Lui-même se sentait fort animé. Les correspondances amoureuses, entre
+personnes qui ne se connaissent point, ou ne se voient que rarement, ont
+un charme infini pour l’imagination. La réalité ne vient point mettre de
+bornes au déchaînement d’une rêverie volontiers sensuelle.
+
+Le matin de ce dimanche, de ce beau dimanche enfin survenu, et dont il
+se promettait il ne savait encore quoi, mais qui ne pouvait aller que du
+joli au délicieux, il achevait de s’habiller, avec ce soin précieux et
+discret des jeunes Anglais qui en fait véritablement, dans leur race, le
+sexe supérieur, le sexe qui sait ce qui convient, tandis que la plupart
+des jeunes femmes l’ignorent, quand on sonna à sa porte. Il l’ouvrit
+lui-même. Selon la coutume dans ces sortes d’appartements, il n’avait
+point de domestique, sinon «le gardien» de la maison, qui lui apportait
+son premier repas, entretenait dans les deux pièces, et leur vestibule
+exigu, l’ordre et la propreté, selon des conceptions personnelles, assez
+rudimentaires.
+
+La personne qui venait le déranger de la sorte--un dimanche!--et
+commettait le crime de retarder son départ, était «un homme», et non pas
+un gentleman. Ce fut ce qu’il distingua d’un coup d’œil, demeurant
+toutefois à son égard aussi poli, dans la condescendance de son accueil,
+qu’on le puisse concevoir. Pourtant, ce jeune homme, pour un observateur
+superficiel, était exactement vêtu comme lui, de l’extrémité de ses
+chaussures--_patent leather boots_--à son haut de forme lumineux,
+méticuleusement caressé d’un drap léger, à peine humecté de pétrole,
+puis d’un autre morceau de drap, bien sec. Il avait enlevé, ainsi qu’il
+convient, ses gants, qu’il tenait à la main. Le pantalon aux raies
+discrètes, la jaquette noire, rembourrée aux épaules comme c’était la
+mode masculine à cette époque, étaient corrects, et non pas
+confectionnés, achetés «tout faits». Mais cela n’était point d’un bon
+tailleur, il y manquait on ne savait quoi. Enfin, la «classe» de ce
+visiteur intempestif s’accusait aussi bien par ce qu’il montrait que par
+ce qui lui faisait défaut; par des nuances imperceptibles et pourtant
+aveuglantes. Il était un _nobody_, un rien du tout, un _clerk_ de banque
+ou de solicitor, un employé de magasin, quelqu’un qui passerait toute sa
+vie à copier les gentlemen sans être un gentleman. Le sous-lieutenant
+Butler aurait préféré un mendiant; il s’en fût débarrassé plus vite,
+sans le laisser entrer plus loin que le vestibule. Il dut lui permettre
+l’accès de la petite pièce qui servait à la fois de salon et de bureau,
+offrit un siège.
+
+L’intrus demeura debout, son beau chapeau luisant dans une main, ses
+gants dans l’autre. Il était fortement ému, et le montrait trop, comme
+un homme qui n’a pas appris assez jeune à garder un empire suffisant sur
+soi-même. Par surcroît il était intimidé, avouait involontairement la
+conscience qu’il avait de l’infériorité de son rang social; mais il ne
+fut point discourtois, n’étala nulle insolence. Il était grave, avec une
+certaine dignité, malgré tout, comme religieuse. Il ouvrit la bouche: ce
+n’était point l’accent cockney, l’accent vulgaire du petit bourgeois
+londonien, mais non plus celui de la bonne société: une intonation
+provinciale. En somme, quelque chose de semblable à toute sa personne:
+rien d’absolument mal, et rien de bien.
+
+--Le sous-lieutenant Butler? dit-il.
+
+--Lui-même, répondit Butler... Vous avez l’avantage sur moi, monsieur...
+
+Le visiteur ne répondit pas à cette invitation de se nommer, non par
+mauvaise volonté consciente, mais parce qu’il était troublé.
+
+--Vous avez écrit à miss Annie Sawdon..., dit-il.
+
+Le sous-lieutenant ne broncha pas. Il savait, lui, imposer l’immobilité
+à son visage. Intérieurement, il s’amusa: «Tiens, tiens, songea-t-il,
+j’ai un rival, il y en avait un autre!...»
+
+--Je suis, continua le jeune homme, prenant de l’assurance, M. William
+Sawdon, son frère.
+
+Il fallut alors plus de sang-froid à Butler pour garder son
+impassibilité. Cela devenait sérieux, ennuyeux, la loi anglaise ne
+plaisante pas sur ce genre d’affaires. Mais son esprit travaillait
+rapidement: «Je n’ai fait aucune promesse, se disait-il, je n’ai même
+jamais vu la fille. Tout s’est borné de ma part à une invitation à
+déjeuner à la campagne. Ce frère-là, ni personne au monde, ne peuvent
+rien me réclamer. Pas même adresser une plainte à mon colonel: il en
+rirait.»
+
+--Ma sœur Annie n’a que seize ans, poursuivit le visiteur. Elle était
+trop jeune pour venir toute seule à Londres. Mais elle a quelque chose
+de fantasque, d’impétueux dans le caractère. Nous avons dû la laisser
+partir: elle l’exigeait. Cette semaine, nous avons appris par elle, à
+Canterbury, qu’elle était souffrante. J’ai pris le train pour aller la
+voir, et j’ai trouvé sur sa table la lettre et le télégramme que vous
+lui avez envoyés.
+
+--Après, monsieur Sawdon? interrogea Butler, plus nerveux qu’il n’aurait
+voulu.
+
+--Monsieur Butler, je ne vous demande pas ce que vous voulez faire de ma
+sœur. Il y a des choses dont il ne faut point parler... Elle n’est pas
+pour vous, de la façon que nous pourrions envisager, c’est une chose
+certaine, et il n’y a rien à dire de plus. Nous sommes du petit monde,
+monsieur Butler, mais d’honnêtes gens. La petite n’est qu’une enfant,
+elle n’a pas su ce qu’elle faisait. Je vais la ramener à Canterbury. Je
+vous rapporte votre lettre et votre télégramme. Vous voudrez bien me
+rendre la lettre et le télégramme que vous avez reçus.
+
+Le sous-lieutenant souffrait dans son orgueil de façon insupportable. Ce
+fils d’artisan ou de boutiquier, ce rien du tout social l’emportait sur
+lui à chaque mot qu’il prononçait, le dominait. «Il avait le meilleur»,
+comme on dit en langue sportive. Le subalterne Butler était encore à
+l’âge où l’on accepte sans les discuter les principes qu’on a reçus de
+son éducation. La sienne, plus sévère là-dessus que celle des jeunes
+gens de notre race, lui disait que s’il n’avait commis encore aucune
+faute qu’on lui pût reprocher, par intention il était coupable. Il le
+reconnut en lui-même. Il penchait même, dans son inexpérience et sa
+juvénile fraîcheur d’âme, à s’exagérer sa responsabilité.
+
+--C’est tout? demanda-t-il.
+
+Il tenait à garder un air distant, dégagé.
+
+--Monsieur Butler, vous me donnerez votre parole d’honneur que vous ne
+chercherez pas à revoir la petite, et que vous ne lui écrirez plus.
+
+Intérieurement, le jeune officier y était déjà tout résolu; ce fut
+toutefois pour lui une cause d’assez amère humiliation que ce «calicot»
+se considérât comme en droit de lui imposer cette décision. Et il ne
+pouvait faire autrement que de céder!
+
+--Je vous en donne ma parole d’honneur, fit-il froidement.
+
+--Vous avez la lettre, le télégramme?
+
+Le sous-lieutenant les prit sur son bureau, les tendit.
+
+--C’est bien, je vous remercie. _Good morning_, monsieur Butler.
+
+--_Good morning_, monsieur Sawdon.
+
+Ils ne s’étaient pas tendu la main. De la part de ces deux adversaires,
+ce ne fut point l’effet d’un sentiment bas, ou irrité, rancune d’un
+côté, haine ou mépris de l’autre. Butler, bien qu’il eût fort
+désagréablement conscience d’avoir joué un rôle peu brillant, même
+ridicule, avait l’esprit trop droit, trop simple, pour en vouloir à
+celui qui venait de forcer sa volonté. Le petit _clerk_ endimanché, fier
+de sa victoire, et le cœur soulagé d’un grand poids parce que la
+démarche avait coûté à une timidité qu’il déplorait, eût volontiers
+tenté le geste, comme après un combat de boxe: il n’osa. Leur différence
+sociale continua de les séparer. Ce seul petit fait eût suffi à prouver
+qu’on n’était pas en France. Le _clerk_ s’en alla, sur un salut
+maladroit et cérémonieux.
+
+ * * * * *
+
+Tout cela, qui a pris quelque temps à conter parce que, écourtée de
+certains détails, la scène eût paru incompréhensible de ce côté-ci du
+détroit, le maréchal Butler, duc de Denain, l’avait senti, sans plaisir,
+remonter dans sa mémoire, d’un seul élan. D’une voix hésitante,
+maussade, il posa cette question, qu’il jugeait stupide:
+
+--Ainsi, c’est vous, je suppose, Annie Sawdon?
+
+En même temps, il se reprochait: «Naturellement, c’est elle! A quoi bon
+le demander: c’est elle. Et pourquoi est-elle venue? A quoi ça peut-il
+servir? Je ne lui dois rien. Elle ne m’est de rien, absolument de
+rien... Pourtant c’est elle, là, devant moi! C’est absurde! Elle a dû
+être jolie, il y a trente ans! Dire que c’est moi qui aurais pu... C’est
+absurde. C’est comique... et je n’ai pas envie de rire! qu’est-ce
+qu’elle veut?
+
+--C’est moi, dit-elle, Annie Sawdon.
+
+--Eh bien, madame... miss...?
+
+--Madame, madame... Mais vous n’avez pas besoin de savoir mon nouveau
+nom. Et il y a des moments où je voudrais l’oublier.
+
+--Eh bien, madame, en quoi vous puis-je obliger?
+
+Elle éclata:
+
+--Je ne vous demande rien! Vous le savez bien, que je n’ai rien à vous
+demander!
+
+--Alors?
+
+--Pourquoi je suis venue? Je croyais le savoir. Il me semble que je ne
+sais plus...
+
+--Dans ce cas...
+
+Il fit mine de se lever.
+
+--Si, cria-t-elle, si, je sais! Oh! ne me renvoyez pas, restez! Je suis
+venue pour vous voir! Pour ne pas mourir sans avoir connu les traits de
+l’homme à qui j’aurais pu, à qui j’aurais dû appartenir, et qui est
+vous. _Vous!_ mylord Butler! Butler, field-marshal, pair d’Angleterre,
+généralissime de l’armée anglaise, vainqueur des Huns! Vous devriez
+comprendre: je ne pense plus qu’à ça. A ça, depuis cinq ans! A ce
+qu’aurait pu être ma vie, ma gloire, mon bonheur, si vous m’aviez prise.
+Il y a des moments où je vous déteste, où je vous hais, de ne pas
+m’avoir prise. Et des moments où je pleure, où je me dis: «Ce n’est pas
+sa faute, ni la mienne. C’est le hasard, le méchant, le perfide et
+affreux hasard, qui a tout fait. Il s’en est fallu de deux heures, et de
+l’arrivée d’un imbécile!» Et je revois ce qu’aurait pu être mon
+existence, ou je l’invente, ou je m’efforce de la vivre...
+
+Le maréchal haussa les paupières avec stupeur, avec inquiétude. Il était
+choqué, sincèrement choqué. Ce grand cri de fureur, de désespoir, de
+passion déçue, impossible, risible, ne lui apparaissait qu’indécent,
+impudique. A cette heure qu’il était presque un vieil homme, et devenu
+un chef parmi les chefs, il envisageait les devoirs, les conventions de
+la morale, pour les civils, comme quelque chose de semblable à la
+discipline pour les soldats. La discipline, c’est ce qui forge les
+hommes, malgré eux, en pointe d’acier pour les forcer à faire ce qu’ils
+ne feraient pas sans elle: à obéir, à souffrir, à mourir, pour des
+intérêts, un idéal supérieurs à leurs intérêts, à leur idéal personnels.
+Les conventions morales, c’est ce qui oblige les hommes, et surtout les
+femmes à ne pas laisser les sociétés civilisées dégénérer en une immense
+chiennerie. S’il n’y avait pas ça, croyait-il, les femmes ne seraient
+plus qu’un troupeau de louves en folie. Les conventions où on les
+maintient, la pudeur, la chasteté qu’on leur impose, c’est leur
+discipline. Elle est indispensable.
+
+--Voyons, dit-il, vous ne pouvez pas penser ce que vous dites. Votre
+existence! Vous vous efforcez de l’imaginer, de la vivre telle qu’elle
+eût été si... si ce qu’il n’est pas arrivé était arrivé: elle aurait été
+belle! Où seriez-vous maintenant?
+
+Comme il prononçait rudement ces mots, il frémit. Et son existence, à
+lui, si la famille d’Annie Sawdon au lieu d’être intervenue, «avant»,
+était intervenue «après»? Et elle l’eût fait certainement. C’est la
+règle, en Angleterre; et la conduite, l’attitude du frère donnaient à
+croire qu’on n’y eût point manqué en cette occasion. Il évoquait le
+procès public, les dommages-intérêts. En admettant qu’après le scandale
+ses chefs ne lui eussent pas demandé sa démission, il aurait été obligé
+de l’offrir: après avoir acquitté ces dommages-intérêts, il ne fût point
+demeuré assez riche pour rester dans l’armée; un subalterne ne saurait
+vivre de sa solde. Mais alors, alors? Peut-être les destins de la guerre
+eussent-ils été changés. C’était lui, non pas un autre, qui avait
+emporté la muraille Hindenburg. Il y avait bien les Français, le
+commandement français. Il leur rendait justice, il raisonnait d’un
+esprit équitable et froid; mais enfin, s’il n’avait été là, lui Butler,
+dans les Flandres, tenace comme un boxeur qui attend, attend longtemps,
+sans faiblir, sans se décourager, la seconde précise où porter le coup
+décisif? A sa place il y aurait eu Ellis, Hawthorne, Coolbridge: ils ne
+le valaient pas! Alors, alors?... Que, trente et un ans auparavant, le
+frère de la femme qui était là fut arrivé, deux heures plus tard, dans
+sa petite chambre de sous-lieutenant, et sans doute cette femme tombait
+dans ses bras. Et par cela, rien que par cela, un tiers de siècle plus
+tard l’Allemagne était victorieuse? A quoi tient le sort du monde?
+Qu’est-ce que c’est que la liberté humaine?
+
+Cette idée le révolta. Il s’en trouvait épouvanté, indigné comme d’une
+suggestion horrible, une tentation du diable. Et cette femme, cette
+folle, ne voulait pas comprendre que, justement, si dix minutes ou bien
+trois mois elle avait été la maîtresse du sous-lieutenant Butler, il n’y
+aurait jamais eu de maréchal Butler. Et il y aurait eu, peut-être, une
+Angleterre écrasée, envahie, vassale du vainqueur: esclave! Elle ne le
+comprendrait jamais. Elle ne comprenait, ne pouvait comprendre que sa
+passion rétrospective, insensée, son amour illusoire enchaîné au
+souvenir de ce qui n’avait pu être, d’un jeune homme qu’elle n’avait
+jamais vu, et qu’elle regrettait plus que jamais au monde une autre,
+possédée, puis abandonnée, le plus magnifique amant!
+
+Il répéta, plus durement:
+
+--... Oui, où en seriez-vous?
+
+--Qu’importe cela, dit-elle... J’avais seize ans, vous m’auriez prise
+comme vous auriez voulu, j’étais sans défense, sans expérience, j’aurais
+eu un enfant de vous... Un enfant! cria-t-elle d’un accent furieux, un
+enfant de vous!... Les gens de chez moi sont d’honnêtes gens à la
+manière de tous les honnêtes gens, ils vous auraient pris tout l’argent
+qu’ils pouvaient, au nom de la justice de Dieu et de celle des hommes;
+puis ils m’auraient jetée à la rue, également au nom de la justice de
+Dieu et de l’honneur de la famille... Mais qu’est-ce que ça pouvait
+faire, qu’est-ce que ça pouvait me faire, à moi? Je serais partie avec
+cet enfant, je l’aurais élevé, je pourrais aujourd’hui le regarder et me
+dire: «Il est le fils de Butler, le grand soldat, le grand homme,
+l’homme dont l’univers parle. Eh bien, cet homme-là, il y a trente ans,
+il couchait avec moi. Il m’a eue le premier, et je l’ai eu! Je l’ai eu!
+Lui. Il a été à moi, à moi!...» Au lieu de ça...
+
+Ce petit souffle court qui soulevait sa poitrine quand elle était
+entrée, voilà que maintenant il agitait la poitrine du maréchal. A aucun
+moment de sa vie, depuis le premier grand jour de la première grande
+victoire, devant personne, avec personne, il n’avait senti comme en ce
+moment passer le vent de la gloire. En même temps, il se dédoublait, il
+en venait à rêver l’impossible, à croire à l’impossible, à croire que ce
+qui aurait pu arriver était arrivé: «Si j’avais pris ce jeune corps
+passionné, et si pourtant j’eusse été, _après_, le maréchal Butler? Et
+si alors j’avais pu voir tout de bon ma gloire dans ces yeux-là!...» Il
+murmura, avec une immense pitié, une pitié où il s’enveloppait lui-même
+avec elle, et qui retrouvait les derniers mots qu’elle avait prononcés:
+
+--Au lieu de ça?... Vous avez été malheureuse?
+
+--Est-ce que je sais? Je ne me souviens plus. Probablement. Je n’ai pas
+vécu. Voilà. Je sais que je n’ai pas vécu. J’ai été volée de ma vie!
+
+Il avait les yeux humides. Telle est la force d’un sentiment vrai, même
+déraisonnable, même insensé, qu’un instant dans son esprit celui-ci
+balança toute sa carrière, ses victoires, le salut de son pays, et la
+folie de cette femme; un instant, cette folie, il la partagea. Il
+murmura, très bas, avec une douceur singulière, un regret doux, profond:
+
+--Oui, je vois, je vois... Je sens ce que vous voulez dire...
+
+--C’est vrai? fit-elle. Bien vrai? Vous avez été une minute, une seule
+minute, comme moi je serai toute ma vie?... Alors, je puis m’en aller!
+
+Elle reprit:
+
+--Je vous ai dit qu’il y avait des moments où je vous haïssais?... Je ne
+vous haïrai plus: vous avez pensé, une seconde, comme moi... Tout sera
+meilleur, pour moi, maintenant... Adieu, mylord maréchal...
+
+Elle s’en allait. Il la reconduisit.
+
+--A propos, demanda-t-il, et votre frère, qu’est-il devenu?
+
+Pour la première fois il l’entendit rire. Un rire de férocité, un rire
+de carnage:
+
+--Mon frère? Ah! ah! mon frère! Eh bien, ça ne lui a pas profité, sa
+bonne action, cette sale, cette dégoûtante bonne action! Il avait pris
+un magasin; il a fait banqueroute; il s’est sauvé sur le continent. Il
+crève de misère, je ne sais où. C’est bien fait, n’est-ce pas, c’est
+bien fait!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+Paris.--Imp. PAUL DUPONT (Cl.).--1.1.23.
+
+
+
+
+LE ROMAN LITTÉRAIRE
+
+publié sous la Direction de
+
+HENRI DE RÉGNIER, de l’Académie Française
+
+
+ ARNOUX (Alexandre) Lauréat du Prix de la Renaissance 1921 Vol.
+ Abisag 1
+ BEAUREGARD (Gérard de)
+ L’Amour dominateur 1
+ BENOIT (Pierre)
+ L’Atlantide (Grand Prix du Roman 1919) 1
+ BLANCHE (Jacques-Émile)
+ Tous des Anges 1
+ BOULENGER (Marcel)
+ Marguerite 1
+ BOYLESVE (René) de l’Académie Française
+ Tu n’es plus rien 1
+ CARCO (Francis)
+ L’homme traqué (Grand Prix du Roman 1922) 1
+ CHADOURNE (Louis)
+ L’Inquiète Adolescence 1
+ CORTHIS (André)
+ Pour moi seule (Grand Prix du Roman 1920) 1
+ DAIREAUX (Max)
+ Timon le Magnifique 1
+ DAZIL (Claude)
+ Madiette (Prix Littéraire du Figaro) 1
+ DELARUE-MARDRUS (Lucie)
+ Toutoune et son Amour 1
+ DODERET (André)
+ La Flamme au soleil 1
+ DORGELÈS (Roland) Lauréat du Prix Vie Heureuse 1920
+ Saint Magloire 1
+ DUCHÊNE (Ferdinand)
+ Au pas lent des Caravanes (Grand Prix Littéraire de
+ l’Algérie 1921) 1
+ ELDER (Marc)
+ Thérèse ou la Bonne éducation 1
+ GILLE (Pernette)
+ Un Amour 1
+ HARAUCOURT (Edmond)
+ Vertige d’Afrique 1
+ HARLOR (Th.)
+ Le Pot de Réséda 1
+ HENRIOT (Émile)
+ Valentin 1
+ JALOUX (Edmond) Lauréat du Grand Prix de Littérature 1920
+ L’Incertaine 1
+ KEYSER (Édouard de)
+ La Baraka 1
+ MAGRE (Maurice)
+ L’Appel de la Bête 1
+ MILLE (Pierre)
+ La Détresse des Harpagon 1
+ MIOMANDRE (Francis de) et SPARK (Tommy)
+ La Saison des Dupes 1
+ POURRAT (Henri)
+ Gaspard des Montagnes (Prix Littéraire du Figaro) 1
+ ROGER-MARX (Claude)
+ La Tragédie légère 1
+ SERRES (Paul)
+ Le Diable au village 1
+ t’SERSTEVENS (A.)
+ Les Sept parmi les Hommes 1
+ SOREL (Albert-Émile)
+ Mea-Culpa 1
+ TRAZ (Robert de)
+ Fiançailles (Prix Littéraire du Figaro) 1
+ TRUC (Gonzague)
+ Tibériade (Couronné par l’Académie Française) 1
+ VALDAGNE (Pierre)
+ Constance, ma tendre amie 1
+ VAN OFFEL (Horace)
+ L’Exaltation 1
+ VAUDOYER (Jean-Louis)
+ Les Papiers de Cléonthe 1
+ VILLETARD (Pierre) Lauréat du Grand Prix du Roman 1921
+ Les Poupées se cassent (Couronné par l’Académie Française) 1
+ VINEUIL (Laurent)
+ L’Erreur 1
+ VOISINS (Gilbert de)
+ Le Mirage 1
+
+A PARAITRE
+
+ OCHSÉ (Julien)
+ Le Berceau sans Fées 1
+
+Chaque volume, 6 fr. 75 net.
+
+
+8085--Imp. des Beaux-Arts, 79, rue Dareau, Paris
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77628 ***
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+ <title>La détresse des Harpagon | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77628 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large sc">Pierre MILLE</p>
+
+<h1>La détresse<br>
+des Harpagon</h1>
+
+<p class="c small">ROMAN</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ALBIN MICHEL, ÉDITEUR<br>
+22, <span class="xsmall">RUE HUYGHENS</span>, 22</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+
+<p class="c i">Chez Calmann-Lévy :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">Sur la Vaste Terre.</li>
+<li class="b">Barnavaux et quelques Femmes.</li>
+<li class="b">La Biche écrasée.</li>
+<li class="b">Louise et Barnavaux.</li>
+<li class="b">Caillou et Tili.</li>
+<li class="b">Le Monarque.</li>
+<li class="b">Nasr’Eddine et son Épouse.</li>
+<li class="b">Sous leur Dictée.</li>
+<li class="b">Trois Femmes.</li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Flammarion :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">La nuit d’Amour sur la montagne.</li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Crès :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">En croupe de Bellone.</li>
+<li class="b">Le Bol de Chine.</li>
+<li class="b">Mémoires d’un dada besogneux.</li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Férenczi :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">L’Ange du Bizarre.</li>
+<li class="b">Histoires exotiques et merveilleuses.</li>
+<li class="b">Myrrhine Courtisane et Martyre.</li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Stock :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">Paraboles et Diversions.</li>
+</ul>
+<p class="c i">Aux Cahiers de la quinzaine :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">Quand Panurge ressuscita.</li>
+<li class="b">L’Enfant et la Reine morte.</li>
+</ul>
+<p class="c i">A la Maison du Livre :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">Monsieur Barbe-Bleue… et Madame !</li>
+</ul>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</p>
+
+
+
+<p class="cc i">15 exemplaires sur papier du Japon<br>
+numérotés à la presse<br>
+de 1 à 15</p>
+
+<p class="cc i">25 exemplaires sur papier de Hollande<br>
+numérotés à la presse<br>
+de 1 à 25</p>
+
+<p class="cc i">50 exemplaires sur papier vergé pur fil<br>
+des Papeteries Lafuma<br>
+numérotés à la presse de 1 à 50</p>
+
+
+
+<p class="c gap">Droits de traduction et de reproduction
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<p class="c"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> <i>Albin Michel</i>, 1923.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LA DÉTRESSE DES HARPAGON</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Devant sa porte, sur le perron, M. d’Harpagon
+« flairait » le vent. La plupart des gens de la
+ville ignorent cet art, de même qu’ils ont perdu
+le sens de l’orientation. Il est rare qu’ils sachent
+où se trouve, à l’horizon, le midi ou le nord,
+le couchant ou le levant. Mais les vieux chasseurs,
+surtout les chasseurs campagnards, ne
+s’y trompent jamais, pas plus que les matelots ;
+M. d’Harpagon est un vieux chasseur
+campagnard. Il n’avait pas même besoin de
+se mouiller un doigt et de le tenir en l’air :
+il prenait le vent du bout du nez, si l’on peut
+dire.</p>
+
+<p>Toutefois, pour être plus sûr, écrasant de ses
+lourdes bottes de marais le sable de l’allée, il
+s’alla placer sur la pelouse, au pied de la « seringue ».
+C’était un <i lang="la" xml:lang="la">wellingtonia</i> que M. d’Harpagon
+affublait de ce nom déshonorant. Comme
+ses aïeux, il avait de l’affection pour les termes
+dont la sonorité évoque des images plutôt choquantes,
+des parties du corps qu’on a coutume,
+en société, de ne mentionner que par allusion.
+Toutefois, de mœurs austères, il écartait de son
+vocabulaire ceux qui peuvent suggérer des images
+charnelles. Et ce gros wellingtonia, qui
+allait s’effilant en pointe, tout rond de la base
+au sommet, lui paraissait ridiculement obscène
+sans être voluptueux ; il l’amusait de le faire
+entendre. Mais, tenant les yeux fixés sur sa cime
+aiguë, il lui était facile de déterminer la direction
+des nuages bas, lourds de pluie, peut-être
+de neige, d’un automne qui touchait à
+l’hiver.</p>
+
+<p>« … Nord-ouest, constata M. d’Harpagon. En
+abordant l’étang par la rigole de Champromain,
+j’arriverai contre le vent. »</p>
+
+<p>Ce problème de stratégie cynégétique résolu,
+abandonnant, avec le wellingtonia, la façade
+du château, il entra, par la cour, dans la chambre
+aux fusils, afin d’y prendre son <i lang="en" xml:lang="en">hammerless</i>
+et un « ciré » contre le mauvais temps qui
+menaçait.</p>
+
+<p>Le château de M. d’Harpagon n’est qu’une
+assez modeste gentilhommière, bien que décente
+d’aspect sous ses pignons aux pentes précipitées,
+ses murailles de briques, chaînées de pierre aux
+angles, ainsi qu’on garda coutume de bâtir, en
+province, jusque vers le milieu du règne de
+Louis XIV. La chambre aux fusils, pavée de ces
+larges dalles plates qu’en Bourgogne on appelle
+des « laves », montre, dans une encoignure,
+un large four prouvant qu’autrefois elle fut
+destinée à boulanger le pain des gens de la
+maison ; et elle touche à la buanderie qui, elle-même,
+donne sur la cuisine. Tandis que
+M. d’Harpagon examinait, ouvrant les batteries
+les deux canons de son arme, et glissait des
+cartouches à même les poches de son ciré, ses
+narines, péniblement affectées, s’offensèrent de
+la pénétrante et peu agréable odeur qu’exhale
+dans un lieu clos le suif qu’on fait fondre au
+bain-marie. Sans trop s’étonner, il entra dans
+la buanderie. L’odeur s’y faisait plus détestable
+encore, outrageante. D’une grossière bassine
+de fonte, elle montait en vapeurs intolérables
+vers les solives apparentes d’un plafond roux
+et noir. Marie Larchant, la cuisinière, puisait
+dans cette bassine avec une louche de fer
+battu, en versant le contenu, bien doucement,
+dans un appareil singulier, de forme allongée,
+que M<sup>me</sup> d’Harpagon lui tendait par-dessous.
+Par sa taille et tout son aspect, M<sup>me</sup> d’Harpagon
+fait contraste avec son mari, qui est
+mince, petit, assez fluet, bien que potelé, et
+tout rose de figure, malgré la soixantaine. Elle
+est une de ces femmes que leur forte charpente
+empêche de paraître maigres, alors
+même qu’elles restent décharnées, sèches
+comme le mur d’un espalier. Sur sa jupe de
+cotonnade reteinte en noir, elle portait un
+tablier ; et, par un reste de coquetterie ou de
+respect d’elle-même, afin d’éviter, autant que
+possible, que ses cheveux, grisonnants, ne
+fussent imprégnés des effluves qui, de toutes
+parts, l’assiégeaient, sa tête était ceinte d’une
+serviette.</p>
+
+<p>— Il faudrait, suggéra timidement M. d’Harpagon,
+il faudrait m’en réserver un peu pour
+graisser mes douilles de cartouches.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon tendit, sans trop de bonne
+grâce, un petit pot, rempli d’une matière blanchâtre,
+qui refroidissait sur l’évier.</p>
+
+<p>— Tout ça !… lui reprocha son mari.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas. Soigneuse, pinçant les
+lèvres, elle maintenait, au milieu de l’appareil,
+une sorte de cordonnet qui paraissait le pénétrer
+jusque dans sa partie inférieure.</p>
+
+<p>Cette opération étrange ne semblait avoir rien
+d’inattendu pour M. d’Harpagon.</p>
+
+<p>— Encore des économies de bouts de chandelles,
+fit-il. C’est le cas de le dire ! C’est le cas
+de le dire !</p>
+
+<p>Combien de fois déjà avait-il répété cette
+plaisanterie ! Mais elle continuait d’amuser son
+âme puérile. Deux fois par an, depuis qu’ils
+sont mariés, M<sup>me</sup> d’Harpagon fait fondre tous
+les bouts de bougies précieusement conservés
+par elle durant six mois, pour en refaire,
+avec un moule, des espèces de chandelles traversées
+d’une mèche trempée dans l’eau boriquée.
+Cette passion, cette science de l’économie,
+cette sublime et médiocre avarice, lui inspirent
+des mesures plus incroyables ; elle
+taille, dans les chemises usées de M. d’Harpagon,
+dans les siennes et celles de ses deux
+enfants, des mouchoirs qui peuvent encore
+faire de l’usage ; et, jusqu’à la fin de leur
+adolescence, elle avait obligé sa fille Élise
+et son fils Cléante à faire leur toilette, non
+seulement dans la même cuvette, mais dans la
+même eau. Élise et Cléante, successivement,
+s’y lavaient d’abord le visage, puis les mains.
+Quand ils lui faisaient remarquer que l’eau,
+venant du puits, par conséquent ne coûtait
+rien : « C’est que vous ne réfléchissez pas,
+répliquait-elle : la fille de chambre peut faire
+d’autre ouvrage, au lieu d’aller tirer un second
+seau… Et puis, il y a la corde du puits : ça
+l’use ! »</p>
+
+<p>… M<sup>me</sup> d’Harpagon, après un silence, déclara
+vertement :</p>
+
+<p>— Des économies de bouts de chandelles ? Si
+tout le monde, dans la maison, en faisait autant
+que moi…</p>
+
+<p>Elle n’ajouta rien, à cause de Marie Larchant,
+la cuisinière, qui écoutait. Le visage de son mari
+s’assombrit. Il plia les épaules. Pourquoi venait-on
+lui rappeler ses ennuis, ses embarras, lui
+gâter la bonne matinée de chasse qu’il se
+promettait ! Il serait bien temps, plus tard, de
+penser à ce qui était arrivé, ce qui arriverait
+sans doute encore !… Donc, il fit comme
+font les hommes en pareille circonstance.
+Brusquement il tourna le dos, et s’en fut détacher
+Dora, la chienne. Dora sauta de joie tout
+de suite, quand elle vit le maître avec son
+fusil. C’était une bête qui ne s’occupait pas
+de l’avenir, une bête qui ne possédait rien,
+comme toutes les bêtes, ne posséderait jamais
+rien, ne se souciait point de perdre ce qu’elle
+n’avait jamais eu. Elle était bien heureuse ! Et
+elle avait bon caractère, elle n’embêtait pas les
+gens… De nouveau M. d’Harpagon évoqua les
+traits sévères de M<sup>me</sup> d’Harpagon et sa phrase
+menaçante : « C’est vrai qu’elle est bien de la
+famille, elle ! se dit-il, songeant à cette lointaine
+parente qu’il avait épousée. Elle tient de la
+première Élise ; et moi, sans doute, du premier
+Cléante… »</p>
+
+<p>La chienne continuait de bondir autour de
+lui.</p>
+
+<p>— Derrière, Dora ! fit-il, en bougonnant.</p>
+
+<p>Dora obéit. Elle savait son devoir, quand le
+maître portait le fusil à la bretelle, avant
+d’entrer sur le terrain de chasse. M. d’Harpagon
+ouvrit l’huissière, à côté de la porte
+charretière du clos, fit passer la chienne après
+lui, referma cette porte, s’engagea dans le
+petit chemin qui coupe à travers les vignes,
+gagna le village, qu’il lui fallait traverser
+avant d’arriver au bois Levaut, puis à l’étang
+des Vergeais. L’épagneule, qui s’était glissée en
+contrebande dans les pampres roux, en ressortit
+toute ruisselante de la rosée retombée
+sur elle, s’ébroua dans la soie de ses longs
+poils. A son tour, M. d’Harpagon s’ébroua,
+moralement. Il ne pouvait garder longtemps
+une idée importune. On verrait plus tard, on
+ne verrait peut-être jamais. En tout cas, ce
+n’était pas pour aujourd’hui… Il se sentait
+les pieds bien chauds dans ses vieilles bottes
+imperméables, le fusil était léger à son épaule,
+il allait tuer un canard, une sarcelle, peut-être
+des bécassines… C’est un vieil enfant, ça
+l’amusait d’être un vieil enfant. Il marcha plus
+vite, scandant son pas au rythme d’une chanson
+surannée, sournoisement polissonne, comme il
+les aimait :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Curé d’chez nous s’en allant à la chasse</div>
+<div class="verse">Prit son chapeau, son fusil et son chien.</div>
+<div class="verse">Il rencontra une vieille bécasse</div>
+<div class="verse">Et la tira dans les environs du…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>La même strophe, à partir de la dernière
+syllabe, peut revenir indéfiniment. Et cela aussi
+est excellent pour ne plus penser à rien.</p>
+
+<p>Il passa devant le café de la Mairie, sur la
+place, d’un air gai. Le patron, M. Courageod,
+M. Lécuru, marchand de biens, et M. Joseph
+Meyer causaient devant la porte, à demi cachés
+par la voiture de M. Lécuru, un petit tapecu
+désuet, à haute capote de cuir, attelé d’un
+double poney rustique, trapu, mais vif, du
+genre de ceux que prisent, à la campagne et
+dans les petites villes, les bouchers, les boulangers,
+tous ceux enfin qui ont le goût ou le
+besoin d’aller vite. M. Joseph Meyer n’est pas
+du pays. Professeur de seconde au lycée Danton,
+à Paris, il s’est fait mettre en congé afin de
+préparer, sur place, une thèse de doctorat sur
+les classes agricoles en Bourgogne au <small>XVII</small><sup>e</sup>
+siècle. Ses revenus personnels, assez considérables
+pour un universitaire, lui permettent
+ces studieux loisirs. M. Lécuru venait de lui
+proposer de le conduire à Saulieu, où il avait
+affaire, et où M. Meyer désirait consulter
+certaines archives notariales. Il s’entendait fort
+bien avec M. Lécuru, son propre père ayant été
+marchand de biens en Alsace, après 1870, puis
+en Lorraine française avant de s’établir « dans
+les antiquités » à Paris. Ainsi, par tradition
+de famille, il connaît bien le métier. Par surcroît,
+de façon désintéressée, il apprécie ce
+genre d’hommes qui peuvent fournir des renseignements
+directs, estimer la valeur d’une terre,
+les ressources d’un pays, comme un meunier,
+de l’œil, le poids d’un sac de blé, au plus
+juste.</p>
+
+<p>— Il n’a pas l’air de s’en faire, le vieux, tout
+de même ! fit Courageod.</p>
+
+<p>— C’est un bon homme, répondit Lécuru,
+évasivement, un bien bon homme !…</p>
+
+<p>Courageod n’insista pas. Il savait que, depuis
+quinze ans, Lécuru tendait tout doucement
+autour des Harpagon, un filet qu’il allait ramener
+d’un seul coup, après-demain, demain peut-être ;
+qu’il avait hypothèque sur le château,
+le parc, les vignes, que le bois Levaut, l’étang
+des Vergeais, c’est à lui, maintenant, rien
+qu’à lui, et qu’il les a eus pour pas cher,
+oui, pour pas cher ! Les bois, les marais, ça
+n’intéresse pas les paysans, qui n’en veulent
+guère qu’aux terres de culture, aux prairies.
+On ne lui avait pas fait concurrence. Mais enfin,
+puisqu’il ne voulait point parler, M. Lécuru !…
+Courageod crut devoir imiter sa réserve ; il
+répéta :</p>
+
+<p>— Un bon homme, un bien bon homme !…</p>
+
+<p>Et comme le marchand de biens rentrait,
+tournant le dos tout naturellement, dans le
+café, il fit comme lui. Il n’y eut que M. Joseph
+Meyer, qui, dépassant tout exprès la voiture,
+se mettant bien en évidence, salua, d’un coup
+de chapeau très poli, engageant. M. d’Harpagon
+rendit ce salut avec sa courtoisie habituelle,
+mais sans s’arrêter. Il n’aime pas les
+juifs : il les rend responsables de tous les malheurs
+de la France, et des siens en particulier,
+sans trop savoir pourquoi, n’ayant jamais eu
+affaire à eux. Ce vieil usurier de Lécuru,
+dont il sentait les griffes dans sa chair,
+toujours plus profondément, il est chrétien
+comme lui…</p>
+
+<p>— Dites, monsieur Lécuru, interrogeait quelques
+minutes plus tard M. Joseph Meyer, tandis
+que le petit cheval les emportait tous deux vivement
+vers les collines morvandelles, est-ce que
+c’est vrai, ce qu’on raconte ?</p>
+
+<p>— Ce qu’on raconte ?… Quoi ? répondit avec
+méfiance le gros homme, dont le vent gonflait
+la blouse noire.</p>
+
+<p>Il n’aime pas qu’on lui vienne parler des
+combinaisons qu’il a en train.</p>
+
+<p>— … Que ce M. d’Harpagon, c’est un descendant
+de l’Harpagon de Molière. Vous savez,
+l’Avare ?</p>
+
+<p>— On raconte ça comme ça dans le pays…
+Une légende, comme qui dirait… Mais il n’en a
+jamais causé, comme de juste !</p>
+
+<p>Avec ce regard de coin, sans rire, qu’ont les
+campagnards quand ils croient dire quelque
+chose de bien malin, ou d’astucieux, le marchand
+de biens ajouta :</p>
+
+<p>— Allez le lui demander, pour un coup, si ça
+vous intéresse !</p>
+
+<p>La légende locale ne mentait pas. Ce n’est
+point seulement d’après l’<i>Aululaire</i> de Plaute
+que Molière, l’agrandissant, en faisant un type
+éternel, a créé le personnage de l’Avare.
+Il le dessina aussi d’après nature. Il y eut,
+dans la société de son temps, un homme dont
+c’était le portrait, et reconnaissable. Tallemant,
+dans ses <i>Historiettes</i>, nous en laisse voir
+quelque chose… Cet homme-là ne s’appelait
+point Harpagon, bien entendu, et vous ignorerez
+le véritable nom de celui qui, de nos
+jours, est son héritier direct et infortuné. Ce
+sera le seul point, dans ce récit où rien n’est
+imaginé, sur quoi l’on se sera permis quelque
+dissimulation, assez nécessaire, vous en conviendrez.</p>
+
+<p>— Si vous, qui êtes du pays, fils et petit-fils
+de gens qui ont connu le père et les aïeux, vous
+n’osez rien lui demander, comment oserais-je
+moi ? soupira le professeur.</p>
+
+<p>Sa voix exprimait un regret réel, un intérêt
+sincère. Combien les phénomènes d’économie
+sociale qu’il entendait ressusciter dans sa
+thèse — ce retour à la terre qui refit, des
+bourgeois habitant les villes de Bourgogne,
+à la fin du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, des paysans et des
+vignerons — pâlissaient en comparaison de
+cette merveilleuse aventure ! Un descendant de
+l’Avare, du véritable et authentique Avare,
+retrouvé vivant de nos jours, et, selon toute
+apparence, actuellement ruiné ! Par suite de
+quelles circonstances ? Qu’était-il arrivé à
+cette famille depuis trois siècles ; comment
+avait-elle vécu, de quoi, qu’avait-elle fait ?
+Trois siècles, neuf générations d’hommes : un
+temps, pour peu qu’on y songe, infiniment
+court. Et il avait suffi pour que, à la place de
+l’opulent bourgeois de Paris, thésauriseur
+et usurier, apparût, dans la même lignée, ce
+pauvre hobereau bourguignon, vieilli, usé,
+léger, à qui un marchand de biens villageois,
+usurier campagnard, s’apprêtait d’arracher tout
+ce qui restait sans doute de la fortune entassée
+par le grand, le célèbre, le terrible aïeul !
+Et si courtois, si distingué, en même temps
+qu’inoffensif ! Moins qu’inoffensif : sans défense !
+M. Joseph Meyer se sentait véritablement ému,
+d’une émotion toute désintéressée et plus que
+littéraire : patriotique, en quelque sorte. Oui,
+patriotique ! Le petit professeur juif admirait
+en ce pauvre M. d’Harpagon le rejeton d’un
+homme illustre, non seulement par son vice,
+mais par la peinture immortelle qu’un dramaturge
+immortel en sut faire. Et plus encore !
+Il admirait trois siècles de vie française, dans
+une famille vraiment française : des goûts, des
+habitudes, des qualités, des défauts français.
+Tout ce qu’il n’avait pas et qu’il ambitionnait
+naïvement, avec une sorte de dévotion, de
+piété ! Car si un puissant homme d’affaires
+juif, parvenu à la fortune, cherche à s’assimiler
+à la véritable société française par l’extérieur,
+les relations, les titres nobiliaires, la
+façade enfin, un universitaire sémite, imprégné
+de sociologie, d’histoire, de méthode historique,
+voit plus loin et plus profond, jusqu’à l’intérieur.
+Et ce sont ces profondeurs secrètes, touchantes,
+douloureuses, héroïques, ou même
+ridicules, qu’il découvre avec envie, avec
+respect, comme un archéologue artiste, émerveillé
+devant le fragment d’antique, brisé
+mais émouvant, que ses fouilles viennent de
+sortir de terre.</p>
+
+<p>— … C’est justement parce que vous n’êtes
+pas du pays, qu’il pourrait vouloir causer,
+M. d’Harpagon, observa sentencieusement
+Lécuru. Vous vous en irez dans quinze jours,
+dans un mois ; il ne vous reverra plus, vous ne
+raconterez pas ses histoires ici. Et il peut avoir
+besoin de faire des confidences, cet homme !</p>
+
+<p>— Vous croyez ? fit ardemment M. Meyer.</p>
+
+<p>En lui-même il songeait : « Ce serait trop de
+chance ! En vérité, ce serait trop de chance ! Ça
+n’arrivera pas, je n’oserais l’espérer !… »</p>
+
+<p>Le petit cheval avait gravi au pas la côte de
+Sausseaux. Arrivé à ce que, en Bourgogne, on
+appelle « la balance », il reprit le trot vers
+Saulieu. Pendant ce temps, M. d’Harpagon
+chassait…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le petit chemin des cantonniers, qui borde
+la rigole, s’arrête court devant l’étang des
+Vergeais, bloqué par des fagots de ronces
+affourchés entre quatre bouts de branches
+plantées en croix. M. d’Harpagon prit son fusil
+qu’il avait jusque-là porté sur l’épaule, à la
+bretelle, battit les ronces avec le canon, posa
+le pied sur l’obstacle, le franchit avec assez
+de légèreté pour un homme de son âge. Sa
+chienne le suivit, d’un bond. Elle savait son
+métier, ses devoirs de chasse, les moindres
+accidents de ce terrain où elle avait quêté tant
+de fois déjà ; on n’avait ni à la retenir ni à la
+lancer. Le long de la rigole, elle avait marché
+bien sagement derrière le chasseur, le museau
+en l’air, sans paraître remarquer les
+effluves d’un lièvre parfois tout proche, tapi
+dans les broussailles, ou d’un couple de
+perdrix levées plus haut dans les éteules,
+et qui attendaient le moment de regagner,
+en piétant, leur première remise. Mais, la
+barrière passée, elle entra en chasse, ardemment,
+avec une application frénétique. La tourbe
+souilla les taches oranges et blanches de sa robe
+soyeuse, par instants on ne voyait plus que le
+beau panache de sa queue, qui battait fiévreusement
+les herbes ; et les menthes froissées
+donnaient à l’air un peu fade du marais une
+odeur assainie et fraîche, comme dans une
+chambre de malade aspergée d’aromates. Bientôt
+elle se dégageait, bondissante, trempée,
+secouant une gerbe de vapeur et d’eau pulvérisée,
+suivant sur la lisière de boue détrempée,
+au bord de l’étang, une route inconcevable à
+l’esprit humain, et qui changeait sans cesse. Ce
+sont des minutes que garde la mémoire jusque
+dans leurs moindres aspects : une tige de roncier,
+tremblante, où chaque goutte de rosée est un
+prisme, un arc-en-ciel en miniature ; une toile
+d’araignée humide, translucide, où cet arc-en-ciel
+s’élargit.</p>
+
+<p>… Une bécassine se leva. Prudemment,
+M. d’Harpagon l’attendit au second crochet.
+Comme détachée subitement des espaces
+aériens, d’une chute directe, la tête la première,
+elle tomba. L’étang, sous les rayons du soleil
+dilaté, expirant derrière les arbres de la rive
+occidentale, brilla quelques moments de moires
+dorées, concentriques, barrées de lignes noires.
+Puis l’oiseau ne fut plus rien qu’une tache
+sombre, immobile, morte, à peine visible sur la
+placidité rétablie des eaux.</p>
+
+<p>— Apporte, Dora, apporte !</p>
+
+<p>La chienne n’avait pas attendu le commandement.
+D’une nage libre, franche, les narines
+fumantes, tenant le gibier entre ses crocs sans
+l’abîmer, déjà elle revenait sur la rive. M. d’Harpagon
+abattit encore trois bécassines, en manqua
+d’autres, prit sa revanche sur une sarcelle.
+Il se sentait incroyablement heureux, allègre,
+dégagé de tout souci, de tous souvenirs, au-dessus
+du temps. Il s’élargissait ; sa personne, sa
+seule personne, emplissait la solitude, s’en
+emparait. Au-dessus de sa tête, la grande bande
+coutumière des canards sauvages tournoyait,
+vaste triangle insolent, sublime, hors de portée.
+Ceux-là ne peuvent être surpris qu’à la hutte,
+en plein hiver, au matin ; ou le soir à la tombée
+de la nuit. Dès qu’un être humain apparaît
+sur les berges, avant le premier coup de feu,
+leur république méfiante, obéissant à des chefs
+expérimentés, jette son vol en plein ciel :
+si nombreux que, malgré la hauteur où ils
+se maintenaient, d’un bruit fin, presque imperceptible,
+l’air vibrait légèrement sous leurs
+ailes nerveuses. Un long sifflement adouci
+crissait de leurs becs plats, ils communiquaient
+au paysage une sorte d’activité
+farouche dont le cœur de M. d’Harpagon se
+sentit étrangement exalté. Puis il songea avec
+irritation : « Sales bêtes ! Elles se moquent de
+moi ! »</p>
+
+<p>C’était l’enragement du chasseur outragé par
+la liberté dédaigneuse d’une proie que ses yeux
+distinguent, mais qui demeure inaccessible.
+Il pensa que, peut-être, un canard était resté
+dans les herbes de la rive. C’est une chose
+qui arrive quelquefois : des jeunes, qui n’ont
+pas encore appris les avantages de la discipline,
+et n’ont pas exécuté les ordres de
+leurs chefs ; des canes fatiguées ou qui ne peuvent
+renoncer à quitter une couvée retardataire.
+Il entra résolument, confiant en
+l’imperméabilité de ses lourdes bottes, dans
+l’eau noire, écartant les joncs qui craquaient.
+Dora se précipita plus loin encore, impétueuse…</p>
+
+<p>Un bruit d’ailes en tumulte, une large
+et belle ombre noire, suspendue ; l’éclair
+du fusil… Hourra ! C’est un canard qui retombe,
+cette fois. Il a l’aile cassée, il fuit à la nage,
+ses pattes largement palmées tracent sur
+l’étang un double sillon, comme les deux
+palettes d’un petit vapeur, d’un jouet d’enfant.
+Inutile de perdre encore sur lui une cartouche ;
+M. d’Harpagon sait bien que le plomb
+glisserait sur la trame serrée de ses plumes,
+comme sur une cuirasse. Mais Dora suffit ! Dora
+va l’avoir ! Elle a fait un saut magnifique, s’est
+ébrouée dans l’écume et la fange, et gagne
+sur l’oiseau qui garde un silence dur, stoïque,
+pourtant désespéré. Ah ! c’est beau, ça, c’est
+beau, on vit !</p>
+
+<p>… Tout à coup M. d’Harpagon s’entend interpeller,
+de la rive. C’est Duruty, l’éclusier, son
+garde quand il était propriétaire de l’étang, qui
+sert maintenant de garde à Lécuru, depuis que
+M. d’Harpagon a vendu à Lécuru.</p>
+
+<p>— Pardon, excuse, monsieur d’Harpagon,
+fait Duruty embarrassé…</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il, mon bon ? demande le chasseur
+avec une certaine condescendance.</p>
+
+<p>Il n’est pas encore parvenu à oublier que,
+quelques mois auparavant, ce Duruty était « à
+lui ».</p>
+
+<p>— … Ça me fait peine de dire ça à Monsieur,
+continue le garde, mais j’ai des ordres
+pour ne plus laisser chasser personne sur
+l’étang.</p>
+
+<p>— Ces ordres ne sont pas pour moi, répond
+M. d’Harpagon. Quand j’ai cédé l’étang à
+M. Lécuru, il m’a promis que j’y pourrais venir
+chasser, comme auparavant, avec mon fils,
+même, en voisin…</p>
+
+<p>— Il n’y a pas d’exception, monsieur d’Harpagon,
+il n’y a pas d’exception !… C’est pas pour
+les canards, vous comprenez : mais M. Lécuru
+a fait réempoissonner… Alors ça trouble les
+alevins, quand on patauge dans l’eau…</p>
+
+<p>Il y avait de la compassion dans la voix du
+garde. Il savait bien que ce n’était pas une bonne
+raison, une raison raisonnable, une raison à
+donner à quelqu’un qui connaît le gibier, et le
+poisson ! M. d’Harpagon comprit : lui-même il
+était devenu le poisson, le gibier de Lécuru. Les
+mailles du piège se resserraient autour de lui.
+Lécuru l’avait « acheté » tout doucement, poliment ;
+il y avait mis des formes, il avait eu l’air
+de lui rendre service. Mais à cette heure il sortait
+ses griffes, il voulait l’embêter ! L’embêter,
+c’était ça ! Le forcer à s’en aller, à vendre tout
+ce qui restait de la propriété hypothéquée, en
+lui ôtant tout le plaisir qu’il avait à en garder
+les débris, s’obstinant à y vivre.</p>
+
+<p>De la poche de dos de son ciré, il retira
+les trois bécassines, la sarcelle, les tendit
+à l’éclusier, poussa vers lui, du pied, le
+canard pantelant que Dora venait de déposer à
+terre.</p>
+
+<p>— Vous pouvez lui donner ma chasse, aussi,
+à M. Lécuru ; j’étais sur ses terres !</p>
+
+<p>— Oh ! non, monsieur d’Harpagon, non ! c’est
+pour l’avenir ce que je vous en dis, seulement
+pour l’avenir…</p>
+
+<p>Mais M. d’Harpagon, supplicié, humilié,
+pourtant hautain, refusa de reprendre son
+gibier. Et que cette insulte lui eût été faite par
+l’intermédiaire de quelqu’un qui avait été
+de sa maison, d’un ancien serviteur, fidèle,
+déférent jadis, la lui faisait paraître plus
+odieuse encore, dégoûtante. Son cœur se
+gonflait, il avait envie de pleurer, de crier des
+injures. Faisant basculer la culasse de son
+arme, il en retira les cartouches, siffla sa
+chienne, s’éloigna à grands pas irrités. Toujours
+abandonné, sans contrôle, à la minute
+présente, il se sentait aussi désespéré qu’une
+seconde auparavant insouciant, joyeux, heureux
+de vivre. Tel un écolier puni, il se disait : « C’est
+injuste ! c’est injuste ! Pourquoi est-ce à moi, <i>à
+moi</i>, que ces choses arrivent ? Je n’ai jamais fait
+de mal à personne ; et on m’en veut, on me
+persécute. »</p>
+
+<p>Il songea d’abord à cette injustice, parce qu’il
+ne concevait point la vie sans plaisirs, sans qu’il
+en pût jouir comme il en avait toujours joui,
+par des amusements gentils, et, depuis sa
+maturité, tout à fait innocents. Ce ne fut qu’un
+peu plus tard qu’il descendit plus profondément
+dans l’horreur de sa situation : « Qu’est-ce que
+je vais devenir ?… Qu’est-ce que nous allons
+tous devenir ? »</p>
+
+<p>Il avait d’abord pensé à lui, ainsi qu’il est
+naturel : les hommes sont les hommes ; ils
+pensent d’abord à eux. Mais il aimait aussi
+les siens, comme une partie de lui-même, seulement
+un peu plus éloignée. Et, revenant à sa
+propre personne, à sa propre sensibilité par
+ce détour même, pensant aux siens, il se représenta
+les reproches qu’ils ne manqueraient pas
+de lui faire : car c’est ainsi que la plupart des
+hommes prennent conscience de leur responsabilité.</p>
+
+<p>A l’époque des lois sur la Séparation, il avait
+donné sa démission de procureur au tribunal de
+Semur, se refusant à instrumenter contre le
+clergé dans les inventaires de biens d’église,
+pour lesquels sa présence eût été exigible. Ses
+opinions politiques, ses convictions religieuses,
+lui en faisaient un devoir. Mais combien de fois
+depuis ce geste héroïque, applaudi de toute la
+bonne société, M<sup>me</sup> d’Harpagon l’en avait-elle
+blâmé ! C’est une femme qui sait compter et
+qui compte toujours. Le traitement du magistrat,
+si modeste qu’il fût, n’était pas à dédaigner.
+Dans les embarras où s’abîmait la famille, lui-même
+avait trouvé bien souvent plus d’un motif
+de le regretter. Quand M<sup>me</sup> d’Harpagon l’accusait
+là-dessus de don-quichottisme, de niaiserie,
+il ne voyait plus grand’chose à répondre. Le
+jour que l’on devrait quitter les Vergeais, dont
+la vente suffirait à peine, ou tout juste, à couvrir
+les hypothèques, que leur resterait-il ? M. d’Harpagon
+en tremblait : rien, moins que rien. Ce
+traitement, ç’aurait été le pain assuré ; le pain
+sec, mais du pain. Et, en demandant un poste
+dans la magistrature coloniale, par exemple, on
+aurait pu l’améliorer. Le pauvre homme était
+assez enclin à bâtir, dans sa détresse, de grands
+projets sur ce qu’il eût pu faire, ne pouvait plus
+faire ; du reste, vraisemblablement, n’eût jamais
+fait… Ah ! il avait eu tort, grand tort, il le
+reconnaissait : dans sa situation ça avait été
+un luxe inutile, un luxe coupable d’obéir à sa
+conscience, et aux suggestions, aux encouragements
+de ses amis. Ses amis ! Des gens
+comme lui, des imbéciles qui n’étaient plus à la
+page. Son fils Cléante, sa fille même, et
+M<sup>me</sup> d’Harpagon, le lui avaient plus d’une fois
+corné aux oreilles !</p>
+
+<p>Rien de plus cruel pour un brave homme, un
+honnête homme, que d’envisager qu’il n’aurait
+point dû, après tout, se conduire selon ce qu’il
+avait considéré comme l’honnêteté, le devoir,
+alors que plus de circonspection, de prudence,
+eussent mieux fait l’affaire… Avec un
+certificat médical, au moment des inventaires,
+il eût été si facile de faire excuser son absence !
+Et il eût été assuré de la silencieuse indulgence,
+de la complicité morale du procureur général,
+du garde des sceaux lui-même : ils n’étaient pas
+si méchants, au bout du compte, ni animés de
+sentiments malveillants à son égard ; et c’étaient
+des « politiques ». Ça n’était pas leur intérêt,
+politiquement, que le nombre des démissions
+se multipliât dans la magistrature…</p>
+
+<p>M. d’Harpagon frémit d’évoquer l’avenir de
+son fils, de sa fille. Cléante, plus léger, plus
+insouciant que lui-même, et dissipateur ! Dissipateur
+comme le fils du premier des Harpagon :
+singulières alternances qui, des siècles écoulés,
+reproduisent des phénomènes si étrangement
+semblables, font succéder des prodigues à des
+avares ! Et bon à rien. Croix de guerre, comme
+tous ceux qui ont fait la guerre, mais n’ayant
+pu parvenir à dépasser le grade, insuffisant
+pour persévérer dans la carrière militaire,
+de sous-officier ; à cette heure, employé à
+Paris dans une maison d’automobiles : la
+ressource de tous les jeunes gens qui n’ont pas
+su encore se découvrir une vocation, une
+profession.</p>
+
+<p>… Élise, l’aînée : âpre, dure, économe au
+fond comme sa mère, voluptueuse pourtant,
+voluptueuse comme lui, M. d’Harpagon, l’avait
+été jusqu’à sa pleine maturité, jusqu’après son
+mariage. Une fille à laquelle il fallait l’amour, à
+laquelle il fallait un homme ! Depuis bien longtemps
+le curé des Vergeais, qui la confesse,
+qui la dirige, le lui avait fait discrètement,
+mais clairement comprendre. Et elle avait
+vingt-sept ans, vingt-sept ans ! Et pas de dot,
+alors qu’il pressait de la marier depuis des
+années ! M. d’Harpagon s’applaudit qu’elle ne
+fût point aux Vergeais. Il appréhendait son
+regard noir, excédé ou exaspéré, la violence
+muette de ses attitudes, la fureur silencieuse de
+son corps de vierge inassouvie. Avait-il été
+bien sage, toutefois, le mois dernier, de la
+laisser partir pour Nice, où l’appelait M<sup>me</sup> de
+Claris, une amie opulente, trop opulente, et
+qui fréquente un monde assez désordonné ?…
+Voyons, voyons, il ne fallait pas s’inquiéter !
+Il y a une limite aux embêtements ! Élise était
+trop bien élevée, on pouvait compter sur sa
+forte éducation religieuse. Et il y avait aussi
+son orgueil, ses ambitions, son désir même de
+la fortune et du luxe : elles font rarement fortune,
+les vierges imprudentes qui ne savent se
+garder ! M. d’Harpagon, en somme, se félicitait
+que sa fille ne fût point là, en ce moment
+pénible : de plus en plus elle se montrait si
+nerveuse ! Insupportable, en vérité, insupportable !
+L’humeur de M<sup>me</sup> d’Harpagon suffisait bien
+à rendre la vie souvent intenable à son mari…</p>
+
+<p>… Et quand M. d’Harpagon en fut là de ses
+méditations, il résolut de ne rien dire à sa
+femme de l’humiliation qu’il venait de subir. A
+quoi bon ? Il aurait une scène. Encore une fois
+ce serait « de sa faute ». Et les scènes qu’il prévoyait
+pour l’heure de la catastrophe imminente
+et finale n’en seraient diminuées ni dans
+leur nombre, ni dans leur amertume. Il ne rapportait
+rien du marais ? Eh bien ! c’était que la
+chasse n’avait pas été heureuse, voilà tout. On
+ne manquerait pas de lui dire qu’il était un
+maladroit. Ceci lui serait désagréable, mais ça
+valait encore mieux…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La mauvaise odeur du suif fondu traînait toujours,
+refroidie, dans la buanderie, mais cette
+pièce était vide. Ouvrant la porte de la cuisine,
+il demanda à Marie Larchant :</p>
+
+<p>— Madame n’est pas là ?</p>
+
+<p>… On demande invariablement si les gens ne
+sont pas là quand on vient de constater, de
+façon certaine, qu’ils n’y sont point. C’est une
+manière de dire. M. d’Harpagon éclaircit pourtant
+sa question :</p>
+
+<p>— Que fait Madame, Marie ?</p>
+
+<p>La cuisinière, d’un ton qui révélait quelque
+chose d’inusité, répondit :</p>
+
+<p>— Madame ne fait rien !</p>
+
+<p>— Vous dites ? insista M. d’Harpagon,
+étonné à son tour.</p>
+
+<p>— Madame avait fait venir Louis, le métayer,
+pour avoir du son, rapport au cochon. Mais le
+courrier de quatre heures est arrivé, elle me l’a
+pris des mains, elle n’a pas reçu Louis. C’est
+moi qui l’ai reçu.</p>
+
+<p>— Il y avait une lettre de Mademoiselle, une
+lettre de Cléante ? interrogea M. d’Harpagon,
+angoissé déjà.</p>
+
+<p>— Je ne crois point. Je connais bien l’écriture
+de Mademoiselle et de M. Cléante, depuis le
+temps… Monsieur peut regarder lui-même :
+Madame a jeté l’enveloppe dans le bac ; elle y
+est toujours, j’ai rien brûlé.</p>
+
+<p>M. d’Harpagon ramassa l’enveloppe. Elle
+portait le timbre de Nice. Il crut reconnaître
+l’écriture de M. de Claris.</p>
+
+<p>— Madame n’a rien dit ?</p>
+
+<p>— Elle a demandé Monsieur, qu’elle savait
+bien qu’il était parti. Elle a dit que Monsieur
+n’est jamais là quand on a besoin de lui, et toujours
+dans les jambes quand c’est autrement…
+Comme d’habitude, quoi. Et c’est pas la seule
+qui dirait comme ça : toutes les femmes, de tous
+les hommes. C’est pas ça qui doit faire de la
+peine à Monsieur.</p>
+
+<p>— Mais elle n’a pas dit autre chose ?</p>
+
+<p>— Rien. Elle a monté l’escalier comme
+une folle, elle l’a redescendu, elle l’a remonté.
+Tout le temps elle mettait la tête aux fenêtres,
+pour voir si Monsieur rentrait. Pour l’heure,
+elle est dans sa chambre. Elle doit avoir entendu
+Monsieur. Monsieur l’entend qui descend…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon parut. Les yeux secs, mais
+le visage ravagé, impatient, crispé. On ne
+savait quoi d’anéanti, de déchiré, d’affaissé dans
+le port de sa taille, d’ordinaire impétueux,
+énergique.</p>
+
+<p>— Tu as des nouvelles d’Élise, interrogea son
+mari. Elle… elle est souffrante ?</p>
+
+<p>— Venez me parler ! répondit-elle brièvement.
+Elle disait « vous » à M. d’Harpagon, qui,
+de son côté, n’avait jamais pu s’accoutumer à
+lui rendre cet élégant pluriel. Selon lui,
+cela faisait trop de manières pour la campagne.</p>
+
+<p>— Où ?</p>
+
+<p>— Dans le salon, n’importe où… Non, pas
+dans le salon, corrigea-t-elle, considérant ses
+bottes fangeuses, vous saliriez tout.</p>
+
+<p>Devant un événement qui l’agitait de manière
+si cruelle, M<sup>me</sup> d’Harpagon gardait le souci de
+l’ordre et de la propreté, qui sont aussi une
+économie :</p>
+
+<p>— Dans le parc, sous les châtaigniers, fit-elle.</p>
+
+<p>Les cosses des châtaignes, gaulées, couvraient
+le sol, s’écrasant sous les pieds lourds de
+M. d’Harpagon.</p>
+
+<p>— Il est arrivé quelque chose à Élise, répéta-t-il,
+je vois bien qu’il est arrivé quelque
+chose à Élise ! Elle est malade… Elle… elle est
+morte ?</p>
+
+<p>Sa femme eut une espèce de rire furieux.</p>
+
+<p>— Ça vaudrait mieux ! Entendez-vous,
+ça vaudrait mieux ! Votre fille se porte
+bien, parfaitement bien. On ne peut mieux !
+Lisez !</p>
+
+<p>— C’est de M<sup>me</sup> de Claris ?</p>
+
+<p>— Non, de son mari.</p>
+
+<p>— En vérité ? fit M. d’Harpagon. Pourquoi
+donc est-ce lui qui nous écrit, non pas sa
+femme ?</p>
+
+<p>— Lisez, monsieur, lisez donc !</p>
+
+<p>M. d’Harpagon prit la lettre.</p>
+
+<p>« Chère cousine et parfaite amie, ma belle-sœur,
+M<sup>me</sup> de Courtry, devant repartir demain
+pour Paris, je la charge d’accompagner votre
+fille. Élise la quittera en gare de Dijon, d’où elle
+reprendra le train pour Mailly, qui est la station
+la plus proche des Vergeais, si j’ai bonne
+mémoire.</p>
+
+<p>« Son séjour à Cannes devait durer plus longtemps.
+Je sens que ce départ un peu précipité
+aura de quoi vous surprendre. Nous-mêmes
+comptions bien garder Élise auprès de nous
+jusqu’à notre propre retour : et c’est moi pourtant
+qui viens de la prier, je vous l’avoue, et
+j’en prends toute la responsabilité, de retourner
+le plus tôt possible aux Vergeais.</p>
+
+<p>« Ne croyez pas que sa santé soit en cause.
+Sentant bien que ce sera là votre première appréhension,
+l’idée que vous suggéreront d’abord
+vos maternelles inquiétudes, je m’empresse de
+vous rassurer. Jamais notre charmante Élise ne
+s’est mieux portée. Elle nous était arrivée un
+peu sombre, non pas déprimée, car son énergie,
+sa volonté, me paraissaient être demeurées telles
+que je les ai toujours appréciées, mais soucieuse,
+un peu crispée. L’atmosphère de la maison, qui
+est fort gaie, a semblé lui faire du bien. Elle a
+repris assez vite une belle humeur qui peut-être
+était encore, je le soupçonne maintenant, un
+peu nerveuse. Vous savez que nous avons aux
+<i>Cactus</i> des hôtes assez nombreux, toute une
+jeunesse que nous aimons amuser, et qui
+s’amuse. La saison, ici, ne bat pas encore
+son plein, mais Cannes, Nice, Monte-Carlo,
+toute la côte, sont déjà peuplés d’une société
+agréable — plus distinguée, à mon sens, que
+celle qui viendra dans quelque temps. Élise
+a paru se plaire tout à fait dans ce nouveau
+milieu ; il est fort différent de celui des Vergeais
+où vous passez toute l’année, ce qui est
+assez monotone pour une jeune fille. Mais il se
+peut que le changement, pour elle, ait été
+trop brusque, et qu’elle n’y ait pas été suffisamment
+préparée…</p>
+
+<p>« C’est M<sup>me</sup> de Claris qui devrait vous apprendre
+tout cela. De femme à femme on trouve
+plus aisément, en ces occasions délicates,
+les termes qui n’exagèrent pas l’événement,
+aident à le concevoir, le ramènent à ses justes
+proportions. C’est ce que j’ai dit à M<sup>me</sup> de
+Claris. Mais elle est, depuis avant-hier, bien
+agitée. Elle n’a pas retrouvé son assiette, elle
+est encore toute secouée, véritablement souffrante,
+et dans l’impossibilité morale de vous
+écrire.</p>
+
+<p>« Élise a commis une petite imprudence… Il
+m’avait semblé d’abord que je pouvais m’en
+tenir là, ne pas vous en dire plus long, et vous
+laisser le soin d’interroger votre fille. A la
+réflexion, et bien que cela me soit pénible, je
+crois qu’il est préférable que je vous dise la
+vérité, sans quoi vous ne pourriez vous expliquer
+le parti que nous avons dû prendre de
+l’éloigner d’ici, et de la prier de vous aller
+rejoindre plus tôt que vous ne vous y attendiez.
+Vous seriez en droit de vous en trouver
+étonnée.</p>
+
+<p>« Samedi dernier, il y a deux jours,
+un de nos hôtes — et un tout jeune
+homme, malheureusement, notre cousin La
+Motterais — qui était allé passer la soirée à
+Monte-Carlo, en est revenu vers deux heures
+du matin en automobile. Comme il traversait
+la galerie du second, sans faire de bruit, pour
+gagner sa chambre, il a vu l’un de nos invités,
+dont je m’abstiens provisoirement tout au
+moins, de vous dire le nom, sortir de la
+chambre d’Élise. Apercevant La Motterais, il
+eut un mouvement de contrariété, puis le
+dépassa sans prononcer un mot, et rentra
+chez lui.</p>
+
+<p>« La Motterais est un écervelé. S’il avait eu
+quelques années de plus, et du plomb dans la
+tête, il aurait tenu sa langue. D’autre part, la
+personne qu’il avait ainsi rencontrée a manqué
+de sang-froid. Elle aurait dû l’aborder, le prier,
+en homme d’honneur, de garder le silence.
+Dans son embarras, sans doute, sa confusion,
+elle n’en a rien fait. Le lendemain, cet imbécile
+de La Motterais, qui avait trouvé la chose
+seulement amusante, en a fait des gorges
+chaudes. Les hommes ont ri, méchamment :
+cela n’a pas d’importance. Mais M<sup>me</sup> Maillaud-Destieux,
+qui est chez nous avec ses deux
+filles et un grand garçon qu’elle croit un Jean
+d’Arc, si j’ose le mettre sous l’invocation de
+cette sainte, s’est indignée. Elle a été trouver
+ma femme, elle lui a annoncé son départ immédiat.
+Ma femme, qui ne savait rien, pas plus
+que moi, — les maîtres de la maison, en pareil
+cas, sont toujours les derniers informés :
+c’est comme les cocus, chère amie, — est
+tombée des nues. Nous avons convoqué La Motterais :
+il a confirmé le récit qu’il avait eu
+l’imprudence de faire. Je lui ai lavé sérieusement
+la tête ; c’était toujours une consolation,
+bien qu’il fût trop tard. Après quoi j’ai fait
+venir l’invité, auteur du scandale. Je lui ai
+dit qu’il m’avait manqué gravement, ainsi qu’à
+ses obligations d’homme bien élevé, reçu
+chez des gens honorables, et l’ai prié de déguerpir,
+séance tenante, ce qu’il a fait sans barguigner.</p>
+
+<p>« … Tout cela n’a pas empêché M<sup>me</sup> Maillaud-Destieux
+de filer, avec ses trois rejetons.
+Nos autres invités potinent et discutent. Les
+mères de famille ont mis Élise à l’index et
+défendent à leurs filles de lui parler. Elles en
+ont plus peur encore pour leurs fils. La situation
+qu’on lui fait ici est impossible, elle ne
+peut rester.</p>
+
+<p>« Ma femme a tenté d’avoir une explication
+avec votre fille ; je ne sais si elle s’y est bien
+prise, mais Élise n’a pas daigné se défendre.
+Pour un peu elle aurait nié qu’il se fût rien
+passé, ou bien elle se contentait d’affirmer
+que cela n’avait aucune importance. Je dois
+dire que l’invité que j’ai mis à la porte, à cause
+d’elle, a eu à peu près, vis-à-vis de moi, la
+même attitude. Il n’y a rien eu de grave,
+a-t-il juré sur son honneur, ne se reconnaissant
+que le tort d’avoir entretenu une conversation
+avec une jeune fille dans sa chambre, à une
+heure indue. Mais qui le croira ? Si ce
+sont les nouvelles mœurs, bien que j’aime
+être de mon temps, j’avoue qu’elles sont déplorables.</p>
+
+<p>« Pardonnez-moi, ma chère cousine, la peine
+que vous apportera cette lettre. J’ai pensé qu’il
+fallait vous mettre au courant, dans tous leurs
+détails, des faits de la cause, pour que vous
+puissiez confesser Élise. Elle sera sans doute
+plus communicative avec vous qu’avec ma
+femme, elle vous éclaircira cette affaire qui,
+par certains côtés, demeure assez obscure.
+Car il se peut qu’il n’y ait eu là, en effet,
+qu’un enfantillage, et, je l’ai dit, une imprudence.
+C’est du reste, après tout, un
+bonheur que cela se soit passé à Cannes, à
+cent cinquante lieues des Vergeais, dans
+un monde qui n’a pas de relations communes
+avec celui que vous fréquentez, et dans
+lequel votre chère Élise paraît destinée à s’établir.
+La Bourgogne n’en saura rien ; et ici, dans
+huit jours, on parlera d’autre chose. Ce n’est pas
+vainement, dans la seule intention de vous apaiser,
+que je vous soumets cette considération.
+Elle exprime vraiment le fond de ma pensée,
+dites-le bien à M. d’Harpagon.</p>
+
+<p>« Je vous prie, ma chère cousine… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Oh ! gémit M. d’Harpagon, c’est épouvantable !
+C’est épouvantable. Ce n’est pas possible…
+Élise !…</p>
+
+<p>En même temps, par un dédoublement naturel
+à son esprit qui demeurait aimable et frivole, il
+ne pouvait s’empêcher de songer : « Claris ne
+s’est pas ennuyé en écrivant cette lettre. Et ça se
+voit… Elle est très convenable, très délicate,
+mais ça se voit tout de même… Claris est un
+homme qui s’embête, je le connais, il s’embête
+partout. Alors ça le distrait, ça l’amuse, quand
+il arrive des choses, même des malheurs… Mais
+Élise ! »</p>
+
+<p>Il répéta :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas possible ! C’est un cauchemar,
+une insanité ! Qu’est-ce que tu en penses,
+toi ?</p>
+
+<p>— Elle est compromise, dit M<sup>me</sup> d’Harpagon.
+Vous le savez bien ! Ne faites pas de phrases,
+vous ne savez faire que ça… On la renvoie
+comme une bonne qui a fait un enfant clandestin.
+Voilà…</p>
+
+<p>— Mais l’homme, alors, l’invité, comme dit
+Claris ? Pourquoi Claris ne nous donne-t-il
+pas son nom ? Ça ne se passera pas comme
+ça. Jour de Dieu ! ça ne peut pas se passer
+comme ça !</p>
+
+<p>— Des phrases, toujours. Je vous en prie !…
+Élise n’est pas une mineure. Elle était d’âge à
+savoir ce qu’elle faisait. Voilà ce que répondra
+le monsieur. Et qu’est-ce que vous lui répondrez,
+vous ?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon était maintenant beaucoup
+plus calme, en apparence, que son mari. Ce n’est
+pas seulement qu’elle avait appris la nouvelle
+de la catastrophe deux heures avant lui, qu’elle
+avait eu le temps de la considérer, de la retourner,
+de la refroidir. Seule avec sa fille, il lui
+semblait qu’elle l’eût tuée, tout au moins battue
+à la laisser pour morte. Mais en présence d’un
+homme, elle se retrouvait femme pour défendre
+une femme, et la comprendre. Quoi, à la
+fin, quoi ? Il n’est pas un homme qui n’ait
+possédé, dans sa vie, toutes les femmes qui
+ont bien voulu y consentir. Et, parce qu’une
+autre femme est leur fille, ils s’imaginent
+qu’elle doit être, qu’elle est d’airain contre
+toutes les tentations ? Elle a pourtant un corps,
+voyons, un corps !… Il existe des mères pour
+se figurer que leur fils, à vingt ans, a gardé
+toute son innocence baptismale. Mais pas
+une n’ignore, connaissant son propre sexe,
+que sa fille a des sens, ou en aura demain,
+aujourd’hui, peut-être. Et si elle ne le lui dit
+pas, c’est justement parce qu’elle en est trop
+sûre, et qu’il faut le lui cacher, le plus longtemps
+possible !</p>
+
+<p>— … Alors, jour de Dieu ! fit M. d’Harpagon,
+alors les couvents n’ont pas été inventés pour
+les chiens !</p>
+
+<p>— Voilà une idée, reconnut froidement
+sa femme. Elle n’est pas mauvaise : c’est ce
+qu’Élise peut faire de mieux d’entrer au couvent !
+Et savez-vous ? C’est ce qu’elle pouvait
+faire de mieux même avant cette histoire,
+parce que… parce que nous ne pouvons pas
+la marier. Mais croyez-vous qu’elle y consentira ?…</p>
+
+<p>Et tout à coup :</p>
+
+<p>— C’est votre faute, votre faute, cria-t-elle.
+Le véritable auteur de la chute de votre fille,
+c’est vous !</p>
+
+<p>— La chute ? protesta M. d’Harpagon, qui ne
+pouvait supporter longtemps une vision pessimiste
+des choses ; tu vas trop loin. Claris nous
+fait entendre qu’il n’y a eu qu’une imprudence,
+un enfantillage…</p>
+
+<p>— Quand un homme, jusqu’à l’âge de quatre-vingts
+ans, et même au-dessus, sort à deux
+heures du matin de la chambre d’une femme,
+dit brutalement M<sup>me</sup> d’Harpagon, il a passé son
+temps à enfiler des perles ? Des mots, ça, des
+mots encore ! Toute votre vie, vous vous paierez
+de mots. Et puis, voyons ! Si ce monsieur n’a
+pas couché avec elle, qu’est-ce qu’elle y gagne ?
+Elle y perd.</p>
+
+<p>— Tu dis ?… proféra son mari avec horreur.</p>
+
+<p>— Je dis ce qui est. Ça saute aux yeux. On a
+vu le monsieur sortir de sa chambre : elle est
+compromise, vous entendez com-pro-mise,
+qu’elle se soit donnée ou non. Mais, si
+elle ne s’est pas donnée, le monsieur nous
+dira : « Fichez-moi la paix, il n’y a pas de
+casse ! »</p>
+
+<p>— Oh ! fit M. d’Harpagon, choqué, mais
+anéanti par ce raisonnement irréfutable.</p>
+
+<p>— Et c’est votre faute, répéta sa femme avec
+violence, votre faute. Puisqu’il n’y a rien à faire,
+ça me soulage, au moins, de le dire. Votre faute !
+Parce que si vous aviez été <i>comme moi</i>, même
+seulement si vous ne m’aviez pas empêchée
+d’être moi, si vous m’aviez laissée diriger la barque,
+si vous aviez eu le quart de l’esprit
+d’économie, d’avarice, si vous voulez, dont
+vous me raillez comme d’une tare, au nom
+de je ne sais quels souvenirs dont vous
+voulez ridiculiser votre nom ; si vous n’aviez
+pas placé votre argent en dépit du sens commun ;
+si vous n’aviez pas donné votre démission
+comme un niais ; si vous n’aviez pas fait
+bêtise sur bêtise, nous n’en serions pas où
+nous en sommes. Et votre fille aurait une
+dot. Élise serait mariée. Élise qui, depuis
+deux ans, crie, vous l’entendez, crie, pour
+avoir un homme dans son lit, un homme et ce
+qui s’ensuit !</p>
+
+<p>M. d’Harpagon prit la fuite, il s’en alla faire
+des cartouches dans la chambre aux fusils. Occupation
+dérisoire, puisqu’il ne savait plus où
+chasser. Mais l’attention méticuleuse qu’imposent
+le dosage de la poudre et du plomb dans
+les éprouvettes, le fonçage des bourres, le sertissage
+endormaient d’ordinaire ses plus noirs
+soucis dans un automatisme salutaire.</p>
+
+<p>Cette fois, son esprit n’y trouva nul repos. Il
+se mit à pleurer sur sa sébile de « pyroxylé », à
+pleurer comme un pauvre petit perdu dans la
+forêt. C’est lui-même qui se fit cette comparaison
+attendrissante. Et il murmurait :</p>
+
+<p>— On veut que je sois malheureux ! On fait
+exprès que je sois malheureux !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, on attendait Élise par le train
+de trois heures. Elle en avait averti, de Paris,
+par un télégramme de quelques mots, insignifiant,
+indifférent, un télégramme comme tous
+les télégrammes. Le vieux break des Harpagon
+devait l’aller chercher à Mailly, attelé d’un des
+chevaux de Louis, le métayer : il y avait plusieurs
+années que le ménage Harpagon avait
+renoncé au luxe dispendieux d’une écurie personnelle ;
+et c’était dans la stalle de Philis, la
+vieille jument depuis longtemps vendue, que
+M<sup>me</sup> d’Harpagon et Marie Larchant élevaient le
+cochon. Il n’y avait plus de femme de chambre
+ni de valet : Marie toute seule et une fille
+de cuisine, la souillon qui « faisait » aussi les
+chambres et balayait les escaliers, sous la
+surveillance de sa maîtresse, demeuraient
+du nombreux domestique dont, un demi-siècle
+auparavant, on eût cru ne pouvoir se
+passer.</p>
+
+<p>Pour la première fois de son existence, — non,
+il se souvenait aussi des nuits où il avait eu des
+rages de dents, — M. d’Harpagon n’avait pas
+fermé l’œil. Le « déshonneur » d’Élise, les desseins
+de Lécuru longtemps dissimulés, et dont
+l’incident de la veille, au marais, prouvait qu’ils
+touchaient à la victoire finale, tout lui montrait
+l’abîme. Il y sombrerait, il n’y avait pas de
+remède. Les années précédentes, il avait pu
+acquitter l’intérêt des hypothèques parce que,
+depuis la guerre, le vin s’était bien vendu. Cette
+année, c’était la baisse enfin survenue parce que
+le consommateur restreint ses dépenses, mais
+dont l’acheteur en gros profite dans une bien
+plus large mesure pour commencer. On ne pouvait
+plus éviter la mise en vente publique de ce
+qui restait de la propriété : le château, le parc,
+la métairie, le petit vignoble.</p>
+
+<p>De cette vente, on ne retirerait rien ! Les droits
+des créanciers absorberaient tout… Dès qu’il
+fut levé, et il se leva, dans son angoisse, plus
+tôt que de coutume, M. d’Harpagon s’enferma
+dans son cabinet. Malgré son horreur pour tout
+ce qui lui est importun, son habitude d’écarter
+les préoccupations, de remettre perpétuellement
+au lendemain toute décision difficile ou pénible,
+il entreprit d’établir, une bonne fois, son
+actuelle situation de fortune. Combien, en ces
+circonstances, cette expression impliquait d’ironie !
+Son portefeuille ! « ses placements ! » On
+eût dit que, depuis le Panama, dont il avait été
+l’un des premiers et des plus enthousiastes
+souscripteurs, un démon pervers s’était complu
+à égarer ses choix… Il avait des mines d’or,
+achetées au plus haut, à l’époque où les banques
+anglaises, utilisant la publicité de nos journaux
+« bien pensants », en avaient inondé le marché
+français, et qui toujours, depuis, avaient mis
+une incroyable obstination à dégringoler, — sans
+compter des titres du Klondyke, qui ne valaient
+plus que le poids du papier. Et sa dernière spéculation
+sur la <i lang="en" xml:lang="en">Royal Dutch</i> ! C’est elle qui avait
+entraîné l’aliénation du bois Levaut et de
+l’étang des Vergeais ; le pétrole ne lui avait pas
+été plus favorable que l’or. « J’ai eu tort de
+chercher le gros revenu, voilà ! » songeait-il,
+mélancoliquement. Certes : car à mesure que
+l’intérêt de la terre baissait, il s’était obstiné à
+obtenir davantage de sa fortune mobilière : c’est
+ce qu’a fait la plus grande partie de notre bourgeoisie
+et de la petite aristocratie foncière de
+nos provinces, depuis un demi-siècle, et c’est
+ainsi qu’elles se sont ruinées… En somme, s’il
+liquidait ce portefeuille aventuré, il en retirerait
+une centaine de mille francs. C’était tout ! Tout
+ce que la Providence laissait aux d’Harpagon !
+Un revenu qui ne ferait pas la moitié de ce que
+son salaire quotidien rapporte aujourd’hui à
+un ouvrier français !</p>
+
+<p>M. d’Harpagon rejeta, d’un geste écœuré, tout
+ce paquet de titres et d’agendas au fond d’un
+tiroir. Il sortit. Dans le parc, sous l’allée des
+châtaigniers, il considéra ces vieux arbres, ces
+patriarches végétaux insensibles, inconscients.
+Il les considéra d’un air désolé, rancuneux :
+bientôt, ils ne seraient plus à lui ! Il franchit
+la porte charretière, s’engagea dans la vigne,
+puis dans le petit bois qui lui appartenait
+encore, — quelques ares de sapins, mêlés de
+petits chênes. Mais le château, à cette distance
+et sous cette perspective, avec ses poivrières,
+sa façade d’un rose atténué, délicat, était si
+aimable à contempler, attendrissant ! Il soupirait :
+« Il faudra donc quitter tout cela ? Pourquoi
+pas la vie, en même temps ? Ça vaudrait
+mieux ! »</p>
+
+<p>… Tournant à angle droit sur la grand’route,
+voici qu’une voiture s’engageait sur le petit
+chemin qui traverse la sapinière et conduit
+au château. M. d’Harpagon la reconnut. C’était
+celle du loueur de Mailly, Perronneau. Élise
+aurait-elle avancé l’heure de son départ de
+Paris, pris le train du matin, le premier ? Il en
+éprouva un nouvel ennui. Durant quelques
+heures encore, il aurait tant voulu, tant voulu,
+demeurer seul sans être tracassé, harcelé,
+sans discussions, sans avoir à faire le père de
+famille, le juge, à imposer sa décision. Car il
+faudrait « juger » Élise ; imaginer, appliquer
+contre elle une sanction. Laquelle ?… On
+ne pouvait donc le laisser tranquille une
+minute ?</p>
+
+<p>La voiture de Perronneau se rapprochait. Perronneau,
+qui conduisait, le salua de loin, du
+fouet. M. d’Harpagon entra sous les arbres pour
+la laisser passer : le chemin est étroit. Il
+s’attendait à reconnaître Élise, sous la capote.
+Il distingua un chapeau mou masculin, un
+vaste ulster beige, à grosses côtes, une barbe
+grise.</p>
+
+<p>— Bonjour, Harpagon ! cria la barbe grise.</p>
+
+<p>C’était Pellegrin, son ami Pellegrin, avec
+lequel il avait été chez les jésuites, rue des
+Postes, le frère de M<sup>gr</sup> Pellegrin, évêque de
+Riez. Ils avaient fait leur droit ensemble, suivi la
+même carrière, et Pellegrin avait démissionné
+en même temps que lui, lors de la dénonciation
+du Concordat. Leurs souvenirs de collège, leur
+profession, leurs communes opinions avaient
+entretenu entre eux une affection assez étroite,
+bien qu’ils se vissent rarement. Pellegrin habitait
+Paris, ne connaissait pas les soucis
+d’Harpagon, vivait à son aise… Mais c’était la
+première fois qu’il venait au Vergeais. Et sans
+être invité, à cette époque de l’année, froide
+et triste, pour trouver une maison désorganisée,
+ruinée, en proie à un drame intérieur qui
+s’allait déchaîner le jour même ? La première
+pensée de M. d’Harpagon fut : « Il n’arrêtera
+donc jamais de me tomber des tuiles sur la
+tête ! »</p>
+
+<p>Mais il était trop bien élevé pour ne point
+dissimuler ce sentiment. Il prononça :</p>
+
+<p>— Pellegrin ! quel bon vent t’amène ?</p>
+
+<p>Pellegrin ne répondit pas tout de suite.
+M. d’Harpagon eut l’hypocrite courage d’ajouter :</p>
+
+<p>— Tu vas nous rester longtemps !</p>
+
+<p>— Je repartirai par le train de trois heures,
+répondit l’ancien magistrat. J’avais à te parler.</p>
+
+<p>Les pauvres gens se raccrochent si naturellement
+à tous les espoirs, à des espoirs si
+vains, des espoirs si fous, que M. d’Harpagon
+espéra : « Pellegrin, depuis qu’il a démissionné,
+est à Paris dans des tas de « contentieux » :
+un ancien magistrat ! Il a trouvé ça
+tout de suite, comme il a voulu, par ses relations.
+Il vient m’offrir une situation comme la
+sienne. C’est la chance, c’est la chance qui
+revient ! »</p>
+
+<p>… M<sup>me</sup> d’Harpagon accueillit Pellegrin sans
+excès de bonne grâce. Il ne s’en affecta
+point, la connaissant : il comptait bien
+déjeuner à la fortune du pot, c’était même
+pour ne pas leur imposer l’obligation de se
+mettre en frais qu’il n’avait pas averti de son
+arrivée : « Vous auriez mis les petits plats
+dans les grands. » S’il y mettait de l’ironie,
+elle était assez courtoise pour demeurer imperceptible.</p>
+
+<p>Cependant M<sup>me</sup> d’Harpagon s’excusa de le
+quitter pour des préparatifs indispensables.
+Il s’inclina. Elle l’eût volontiers envoyé au
+diable : il s’en apercevait. M. d’Harpagon lui
+fit les honneurs de la maison. Une fois dans
+son cabinet, Pellegrin n’alla pas plus loin. Il
+s’assit.</p>
+
+<p>— Écoute, dit-il, mon vieil ami. Je t’ai dit
+que j’avais à te parler…</p>
+
+<p>Le cœur de M. d’Harpagon battait. L’espoir,
+n’est-ce pas, l’espoir ! La chance, enfin, qui
+revenait !</p>
+
+<p>… M. Pellegrin, ouvrant son porte-cartes, en
+tira un petit papier plié en deux, qu’il défripa,
+méticuleux, et le posa sur le bureau.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est ? demanda M. d’Harpagon,
+surpris.</p>
+
+<p>— Un billet à ordre, un effet de commerce.
+Tu vois bien…</p>
+
+<p>… M. d’Harpagon, ancien substitut, ancien
+procureur de la République, et qui lui-même
+avait signé de ces choses-là, plus qu’il n’aurait
+voulu, éprouve toujours quelque peine à reconnaître
+ce genre de littérature. Il n’a pas le
+genre, qu’il faut, d’imagination réaliste… « A
+l’ordre de… etc… » : ça ne lui disait rien. Ce
+n’était pas tiré sur lui : c’était tout ce qu’il y
+distinguait.</p>
+
+<p>— Eh bien ?… fit-il, stupide.</p>
+
+<p>— Voyons, regarde ! C’est un effet de quinze
+mille francs — 14.720 et des centimes exactement — à
+trois mois. Il est signé de ton fils,
+endossé par Jean Pellegrin. Jean Pellegrin, c’est
+moi… Il m’a été présenté… ma signature est
+fausse.</p>
+
+<p>— Quoi ?… Je ne comprends pas ! Je t’assure
+que je ne comprends pas… Qu’est-ce que tu
+veux dire ?</p>
+
+<p>— Allons, allons ! fit Pellegrin, excédé. C’est
+facile à comprendre. Je te dis que ma signature
+a été imitée, qu’elle n’est pas de moi, que je n’ai
+jamais vu cet effet avant samedi dernier. Ma
+signature est fausse, fausse…</p>
+
+<p>— Un faux ? De qui ?… interrogea M. d’Harpagon,
+éperdu, broyé, le cerveau dissous, et
+ne voulant plus avoir de cerveau, se refusant
+à saisir.</p>
+
+<p>Pellegrin haussa les épaules.</p>
+
+<p>— J’ai payé, mon vieil ami, j’ai payé, je te
+dis : 14.720 francs et des centimes. Un d’Harpagon
+en correctionnelle, ton fils, ça ne se pouvait
+pas…</p>
+
+<p>M. d’Harpagon eut la force de répondre :</p>
+
+<p>— Je te remercie !</p>
+
+<p>… Et sur le moment, il l’aurait aussi bien
+tué : le seul homme qui savait la honte de son
+fils, qui la lui apprenait !</p>
+
+<p>Il murmura :</p>
+
+<p>— Oh ! c’est trop affreux, c’est abominable.
+Tu ne peux pas savoir, Pellegrin, à quel point
+c’est abominable ! Tu ne peux pas savoir où
+j’en suis, où on en est ici !… Écoute ! je ne puis
+te rembourser maintenant… maintenant, ça veut
+dire aujourd’hui, comprends-tu ? Et pour moi
+c’est encore un crève-cœur de ne pouvoir te
+dire : « Tiens, voilà tes quinze mille francs, et
+ça n’acquitte pas encore le quart du service que
+tu m’as rendu. Tu as sauvé l’honneur à mon
+fils ! » Mais tu seras payé, je te le jure : bientôt,
+dans quelques jours !</p>
+
+<p>Il songeait à cette liquidation qu’il allait faire
+de son malencontreux portefeuille, et dont il se
+désespérait tout à l’heure qu’elle dût lui laisser
+si peu, si peu pour vivre…</p>
+
+<p>— Mon pauvre vieux, j’en suis sûr ! Tu ne
+crois pas, n’est-ce pas, que je suis venu pour
+ça… Je suis venu seulement te prévenir qu’il ne
+faut pas que ton fils reste à Paris. L’air y est
+mauvais pour lui, il n’a pas l’épine dorsale
+morale assez forte… Ça arrive… Mon cher,
+cher ami ! Mon pauvre cher ami ! Ne te frappe
+pas, ne t’exagère pas les choses. Nous sommes
+tous les deux de vieux justiciards, hein ? Combien
+de fois déjà n’avons-nous pas vu ça ? Les
+hommes ignorent la valeur de l’argent, l’honnêteté
+qu’exigent les affaires d’argent, tant
+qu’ils n’ont pas une famille, ou un métier. Ton
+fils m’a « emprunté » cette somme. Mais oui,
+mais oui ! Il a cru me l’emprunter seulement, il
+a cru qu’il restituerait avant l’échéance. C’est
+l’éternelle histoire : la combinaison sûre,
+le tuyau certain à la Bourse ou aux courses :
+de l’imagination, et pas de cervelle… La
+combinaison rate, et le jeune homme léger
+devient…</p>
+
+<p>— Ne dis pas, cria M. d’Harpagon, ne dis pas
+ce qu’il est devenu. Oh ! ce mot, ce mot ! Je ne
+puis pas revoir Cléante ; ce mot-là, je le lui
+jetterais à la figure. Mais ce ne serait rien, il le
+mérite ! Je m’imaginerais toujours qu’on le lit
+dans ses yeux, sur son front.</p>
+
+<p>— Oui, naturellement. C’est pour ça que je
+suis venu. Je te répète qu’il ne doit pas
+rester à Paris, ni revenir ici. Qu’il s’engage, ou
+qu’il parte pour une colonie : commis des
+affaires indigènes, ou employé dans une factorerie.
+Ça lui fera du bien de débiter de la cotonnade
+et du gruyère pendant quelques années.
+J’arrangerai ça pour lui, je te le promets. On se
+débrouillera. Et il se laissera faire parce qu’il
+sait que je sais… Ne pleure pas, ou bien pleure
+maintenant, tiens, vide-toi de tes larmes, tout
+de suite. Il faudra que tu aies les yeux secs
+devant ta femme. Ça ferait des scènes inutiles,
+je n’aime pas les scènes… Tu peux bien me
+rendre ce service-là.</p>
+
+<p>Regardant un portrait, un assez bon portrait
+de famille, peut-être un Largillière, il eut envie
+de dire, pour changer de conversation : « Mais
+c’est joli, ça ! Ça a de la valeur ! » Il s’abstint :
+« Il pourrait vouloir me le donner ! »</p>
+
+<p>M. d’Harpagon voulut lui écrire une reconnaissance
+de la somme. Il haussa les épaules :</p>
+
+<p>— Mais non ! Pour les dettes d’honneur est-ce
+qu’on fait un papier ?… Allons, du courage !
+Parlons d’autre chose. Viens me montrer tes
+bois, tes fleurs, s’il y en a encore, ton verger
+et tes lapins.</p>
+
+<p>M. d’Harpagon ouvrit la fenêtre :</p>
+
+<p>— Regarde ! fit-il. Voilà tout ce qui me reste,
+tu peux tout voir d’ici. Et c’est à vendre, entends-tu,
+à vendre !</p>
+
+<p>Il s’entendait crier, intérieurement : « Bientôt
+je n’aurai plus de maison, plus de verger, plus
+de lapins, comme il dit… Et je n’ai plus d’enfants :
+il faut qu’Élise entre au couvent, et que
+mon fils s’en aille, s’enfuie si loin qu’on ne le
+voie plus… »</p>
+
+<p>Le déjeuner fut sinistre. Pellegrin l’avait
+prévu. S’il avait su où aller, et quelle excuse
+donner pour partir avant l’heure du train, il se
+fût épargné cette corvée. N’en ayant pas découvert
+le moyen, il s’était préparé à l’affronter ;
+il parla tout le temps, pour sauver la situation.
+M. d’Harpagon lui en fut reconnaissant. Mais
+sa femme était exaspérée. Quand Pellegrin
+remonta enfin dans la voiture de Perronneau,
+M. d’Harpagon lui glissa de nouveau à l’oreille :</p>
+
+<p>— Tu as été bon, très bon… Merci.</p>
+
+<p>Dans son âme il se disait :</p>
+
+<p>— Lui, bon ?… Il y a des cas où tout se
+tourne en méchanceté, contre un homme. Ce
+que celui-là vient de me faire souffrir avec sa
+bonté, mon Dieu !</p>
+
+<p>Quand la voiture fut sortie du parc, M<sup>me</sup> d’Harpagon
+déclara :</p>
+
+<p>— C’est encore de la chance que cet animal
+s’en aille avant qu’Élise ne soit arrivée ! Il n’aurait
+plus manqué que ça ! Quelle journée, bon
+Dieu, quelle journée !</p>
+
+<p>— Quelle journée ! répéta sincèrement son
+mari, en écho.</p>
+
+<p>Il songeait : « Et encore, elle ne sait pas tout.
+Si elle savait !… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il était entendu que ce serait M<sup>me</sup> d’Harpagon
+qui tout d’abord interrogerait Élise. En ces matières
+délicates une mère seule, en ménageant
+l’orgueil et la pudeur de sa fille, peut espérer
+obtenir une confession complète ; et, du reste,
+M. d’Harpagon ne se souciait nullement, bien
+qu’ancien magistrat, de prendre part à cette
+désagréable et obsédante instruction. Il se contenta
+de réserver à Élise un accueil distant,
+sévère et peiné. Il ne l’embrassa point, s’abstint
+de lui demander les moindres détails sur son
+voyage, sur son séjour à Cannes. Enfin, il fut
+là d’abord comme s’il n’y était point. Puis il
+murmura : « Malheureuse enfant !… » Élise
+descendit sur lui un regard dédaigneux, presque
+insultant, qu’elle détourna ensuite, le plus naturellement
+du monde, sur son carton à chapeaux.</p>
+
+<p>C’était une belle personne, longue, mince,
+grande pour une femme, et mieux que bien
+faite : car justement elle violait certaines règles
+du classique canon de la beauté féminine par
+tout ce qui peut susciter l’intérêt voluptueux
+des hommes, et le retenir. Un nez un peu fort,
+dont les narines palpitaient, une bouche assez
+large, aux lèvres qui n’exigeaient nul secours
+du fard, et dont les dents solides, courtes — les
+canines surtout, nettes, accusées, lumineuses — éblouissaient.
+Sa gorge montrait un soupçon
+d’excès dans son opulence ; pareillement ses
+hanches arrondies et larges comme on les
+voit aux femmes dans les miniatures hindoues
+ou persanes. Quelque chose en elle d’étrange,
+et d’étranger : la Sulamite du <i>Cantique des
+Cantiques</i>. Elle le savait. Son père, en cela
+semblable à beaucoup de chrétiens encore de
+sa génération, qui lisent davantage l’ancien
+et le nouveau Testament que les effusions
+affadies de la contemporaine littérature catholique,
+le lui avait dit. Elle avait eu la curiosité
+de relire elle-même ce texte effervescent :
+« … La courbure de tes reins est celle d’un
+collier, ton ventre est un monceau de froment
+doré, parmi des lis… l’Amant m’a conduite
+dans la salle du festin, et l’Étendard qu’il lève
+devant moi porte : <i>Amour !</i> » Elle était brune,
+sur son front droit les cheveux noirs, abondants,
+s’enracinaient assez bas. Sous l’arc des
+sourcils, deux yeux bruns, où dansaient des
+poussières d’or.</p>
+
+<p>Et tout cela, maintenant, faisait peur à
+M. d’Harpagon…</p>
+
+<p>Élise, d’un air assuré, monta dans sa
+chambre, accompagnée par sa mère.</p>
+
+<p>— … Maintenant, malheureuse, lui dit
+M<sup>me</sup> d’Harpagon, j’attends tes explications.</p>
+
+<p>— Quelles explications, fit-elle, des explications
+sur quoi ?</p>
+
+<p>Elle affectait d’ouvrir ses malles, défripant les
+plis d’une toilette de soirée.</p>
+
+<p>— Voici la lettre de M. de Claris…</p>
+
+<p>— M. de Claris ? Ah ! oui, c’est vrai, il vous a
+écrit, M. de Claris. Il a dû bien s’amuser en
+écrivant… Car ça l’amusait, au fond, cette histoire-là,
+ça se voyait ! Ce qu’il aurait voulu
+tout savoir, avoir des détails ! mais il a été très
+gentil, parfait… Ce n’est pas comme sa femme !
+Bon Dieu ! Ce qu’une femme qui a des amants
+peut être embêtante quand elle veut la faire
+à la vertu !…</p>
+
+<p>— Élise !</p>
+
+<p>— Voyons, maman ! Vous le savez, peut-être !…
+Au fait, non… Ce qu’on garde encore
+d’illusions, ici ! Il n’y a jamais eu d’adultère
+dans la famille, les maris y ont toujours été
+fidèles à leurs femmes, les femmes n’ont jamais
+couché qu’avec leurs maris…</p>
+
+<p>— Élise !!</p>
+
+<p>— Non, laissez-moi rire !…</p>
+
+<p>— Si c’est le langage que tu tenais aux <i>Cactus</i>,
+je ne m’étonne pas de ce qui est arrivé. Une
+jeune fille, ma fille, employer de tels mots,
+n’avoir plus dans son langage, dans sa tenue,
+aucune réserve, aucune pudeur !…</p>
+
+<p>— Enfin, demanda Élise, qu’est-ce que vous
+croyez qu’il est arrivé, qu’est-ce qu’elle dit, la
+lettre Claris ?… Moi aussi, ça m’intéresserait de
+le savoir.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon lui fit lire la lettre. Puis :</p>
+
+<p>— Dis-moi la vérité. Est-ce vrai, cette chose
+abominable ?</p>
+
+<p>— Que cet imbécile de petit La Motterais a
+vu Bertrand de Maillac sortir de ma chambre, et
+qu’il n’a pas su tenir sa langue ? Parfaitement.
+La Motterais est incapable de rien inventer !</p>
+
+<p>— Ainsi le… le monsieur s’appelle M. de
+Maillac ?</p>
+
+<p>— Tiens, au fait, vous ne le saviez pas… Eh
+bien oui, il s’appelle Maillac. Vous le savez,
+maintenant. Je ne vois pas que ça change grand’chose
+à l’affaire. Joli garçon, Maillac. Bon à
+rien. Trente ans. Pas le sou, comme moi. Très
+gentil, très… très adroit !</p>
+
+<p>Elle eut un sourire ambigu, comme se rappelant
+certains souvenirs.</p>
+
+<p>— Et tu veux l’épouser ?</p>
+
+<p>— L’épouser ? Il n’en est pas question…
+Quelle drôle d’idée !</p>
+
+<p>— Mais il t’a compromise, tu es perdue ! C’est
+effroyable. Et tu es là qui ricanes, qui te moques
+de moi, qui n’as pas l’air de concevoir notre
+chagrin, notre honte ! Que tu aies perdu toute
+pudeur, c’est déjà horrible, incompréhensible.
+Mais tu n’as pas de cœur !</p>
+
+<p>Le visage d’Élise changea.</p>
+
+<p>— C’est vrai, mère, je vous ai fait de la peine,
+beaucoup de peine. Je vous demande pardon…
+Et dire que tout ça est la faute de ce petit crétin
+de La Motterais !…</p>
+
+<p>— Mais tu es inconsciente ! Il ne s’agit pas
+seulement qu’il t’ait vue. Il s’agit de la chose, de
+cette chose infâme !…</p>
+
+<p>— Quelle chose infâme ?…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon perdit patience :</p>
+
+<p>— C’est effrayant ! Te voilà qui oses parler
+de ça comme une prostituée, comme une fille
+des rues, comme une de ces traînées qui viennent
+ici pour les vendanges, et qui se donnent
+dans les vignes pour ajouter vingt sous aux
+cent sous de leur journée !… Ce n’est pas possible !
+Tu es ma fille, tu es croyante, nous
+t’avons bien élevée, nous ne t’avons rien laissé
+savoir de ce que tu devais ignorer. J’aime
+mieux croire que c’est ça. Tu ne te rends pas
+compte, tu ne comprends pas !… Combien de
+fois l’as-tu reçu, ce Maillac ? Et alors, alors…
+Pense donc à ce qui peut arriver, à ce qui est
+peut-être ? Le déshonneur, le déshonneur
+public !</p>
+
+<p>— Ah ! C’est ça ?… Mais non, mère, mais
+non.</p>
+
+<p>Élise sourit encore, autrement.</p>
+
+<p>— Rassurez-vous. Père connaît le <i>Cantique
+des Cantiques</i> : eh bien, vous pouvez lui faire
+relire le passage sur la fontaine qui est toujours
+scellée !</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon la considéra avec stupeur.</p>
+
+<p>— Voyons, mère, voyons ! C’est ennuyeux, à
+la fin ! Quand je vous dis que vous ne devez
+avoir aucune crainte là-dessus, aucune ! Vous
+devriez comprendre. On s’est amusé…</p>
+
+<p>— Oh ! cria M<sup>me</sup> d’Harpagon, terrifiée, alors
+c’est encore pis que tout ce que j’imaginais.
+La corruption ! La perversité dans la corruption !</p>
+
+<p>Élise haussa les épaules, et sortit de la chambre.
+Sa mère ne la suivit pas. Elle alla rejoindre
+M. d’Harpagon, qui attendait… A son tour, il
+eut beaucoup de peine à comprendre. Cela le
+dépassait. Enfin il prononça, écrasé :</p>
+
+<p>— Tu as raison. C’est une fille perdue. Elle
+est possédée, possédée… Il faut la faire enfermer…</p>
+
+<p>Car son esprit droit et médiocre ne formait
+que des conclusions simples et antiques.</p>
+
+<p>Mais il ne suffisait point d’avoir décrété le
+couvent pour Élise. Il fallait le lui faire accepter.
+Elle en repoussa la suggestion avec dédain,
+avec dérision.</p>
+
+<p>— Je suis vivante ! dit-elle. Jamais je ne me
+suis sentie plus vivante. A l’époque où j’étais
+morte et enterrée…</p>
+
+<p>— Morte et enterrée ?… interrogea M. d’Harpagon,
+auquel il arrivait parfois, dans sa
+rêverie, de prendre au pied de la lettre les
+métaphores les plus usées.</p>
+
+<p>— … Morte et enterrée <i>ici</i>… à l’époque où je
+ne connaissais rien que cette vie des Vergeais
+qui n’est pas une vie, qui n’en est que la caricature
+léthargique, j’eusse pu accueillir, sinon
+avec joie, du moins avec une sorte de résignation,
+presque de satisfaction, faite d’ignorance,
+n’importe quel changement. Qu’avais-je vu, en
+dehors des Vergeais et du couvent ? Mais alors
+il fallait me laisser au couvent après mes dix-sept
+ans, au lieu de m’en faire sortir. Ma naissance,
+ma volonté, ce que les mères voulaient bien
+appeler mon intelligence, m’y auraient fait une
+place. On m’y disait : « Vous êtes pieuse. Il
+vous manque l’esprit d’obéissance, la docilité.
+Mais cela s’apprend par la mortification. Mon
+enfant, ne craignez pas les mortifications, les
+humiliations de la règle. Elles n’auront qu’un
+temps, car vous êtes née pour la direction.
+Vous vous réveillerez un jour première
+parmi les nôtres, à la tête de la congrégation… »
+Mais vous m’avez rappelée. J’ai oublié ces
+anciennes impressions. Dix années ont coulé,
+dix années où j’ai appris à me connaître, et
+que j’ai un corps, des organes ; où j’ai appris à
+savoir que je suis une femme, toute une
+femme, que j’ai droit aux joies de la femme,
+aux joies de la chair, oui, aux joies de la chair,
+des sens !</p>
+
+<p>Le pauvre M. d’Harpagon fit un mouvement.
+Il était choqué. Jamais, de son temps, une
+femme n’eût osé parler ainsi avant quarante
+ans, une femme de son monde, de sa race, de
+sa famille… « Impudique ! se criait-il en lui-même.
+C’est une impudique, et elle est ma
+fille ! »</p>
+
+<p>— … Le droit d’être courtisée, poursuivit
+Élise, le droit de solliciter les hommages, d’en
+jouir, de jouir de ce qui me reste de jeunesse,
+de la beauté que j’ai encore, d’orner cette beauté
+comme elle doit l’être, d’en tirer tout — tout
+ce qu’en pourront tirer mon orgueil et mon
+plaisir !</p>
+
+<p>Elle les regarda tous deux en face, résolue,
+insolente, outrageante :</p>
+
+<p>— … Le droit de connaître même ce que j’ai
+voulu apprendre, ce que j’ai commencé d’apprendre :
+l’amour des hommes !</p>
+
+<p>— Tais-toi ! fit violemment M<sup>me</sup> d’Harpagon.</p>
+
+<p>— Oui… je suis une fille en train de mal
+tourner. Eh bien, après ? D’abord, c’est fait.
+Vous n’y changerez rien… Et puis, c’est votre
+faute.</p>
+
+<p>— Oh ! fit M. d’Harpagon, horrifié.</p>
+
+<p>— J’ai des yeux, lui imposa Élise, et j’ai eu
+toute ma vie le pressentiment, la faim même,
+de ces choses que vous cachiez pour faire de
+moi une jeune fille bien élevée. Cela ne vient
+point par les sens. C’est ce qui vous a trompés,
+de croire qu’il suffit de laisser dormir les sens
+d’une jeune fille pour en faire l’être chaste, ignorant,
+inerte que vous vouliez avoir, dont vous
+prétendiez vous vanter, vous faire honneur, qui
+était le but de votre éducation… Autant faire
+élever un clairvoyant par des aveugles ! Cela
+vient par une espèce de sentimentalité, de sensualité
+profonde, diffuse dans toute la chair,
+le sang, les nerfs… Et alors, alors, <i>je vous
+voyais !</i></p>
+
+<p>— Tu n’as jamais vu, ici, que de bons
+exemples !</p>
+
+<p>— De très bons exemples. Soit. Ce que vous
+appeliez de bons exemples. Vous avez été
+des époux modèles, n’est-ce pas, des époux
+modèles…</p>
+
+<p>— Oui ! affirma sincèrement M. d’Harpagon.</p>
+
+<p>— Et vous ne vous êtes pas doutés que c’était
+pour ça, rien que pour ça que je deviendrais ce
+que je suis, que je penserais ce que je pense !
+On dit que je suis intelligente. Très jeune, quand
+j’ai commencé de vous regarder, depuis si longtemps
+que je ne m’en souviens plus, je vous ai
+vus ! Qu’est-ce qui vous attachait l’un à l’autre ?
+Moralement, intellectuellement, rien ! Vous êtes
+bon, père, vous êtes léger, insouciant, incapable
+d’effort, de travail, vous divertissant, vous
+détournant de tout ce qui vous ennuie, vous
+amusant d’un fétu de paille, d’un rayon de
+soleil, comme un enfant. Vous, mère, vous êtes
+dure à vous-même, aux vôtres, éprise des tâches
+matérielles, poussant l’instinct de l’épargne
+jusqu’à la férocité, jusqu’au ridicule… Je ne
+vous le reproche pas, ne protestez pas, je sens
+que je vous ressemble, je sens qu’un jour,
+sans doute, je serai comme vous. Mais rien
+de pareil entre vous deux. Et, en vous, tout
+ce qui pouvait vous désunir. Et vous ne
+vous quittez pas, vous ne vous êtes jamais
+quittés. Vous vous êtes détestés, peut-être,
+haïs, méprisés, mais vous ne vous êtes pas
+quittés. Pourquoi ? pourquoi ? C’est qu’un
+lien plus fort que toutes ces différences,
+ces incompréhensions, ces dédains, ces rancunes,
+vous rapprochait. Faut-il que je dise
+lequel ?</p>
+
+<p>Élise s’interrompit, épouvantée elle-même de
+son audace, de sa fureur, de son odieuse et
+terrible franchise.</p>
+
+<p>— Ah ! tant pis ! Je le dirai ! Ce lien, c’était
+le désir, et le plaisir. Le désir et le plaisir dans
+le mariage, honorables, honorés, consacrés par
+la loi, les mœurs, l’Église, tant que vous voudrez,
+mais c’était ça. Vous vous êtes mariés jeunes, et
+vous vous aimiez. Vous n’avez jamais, jamais
+connu la satiété ! Ces choses qu’on ne dit pas,
+dont il ne faut point parler ; ces désirs, ces
+plaisirs, ils ont fait votre vie, ils vous ont
+consolés de tout, de votre ruine, de vos
+erreurs, dont vous ne vous êtes même pas
+doutés, dont vous avez accusé la fatalité, le
+gouvernement, le changement des mœurs,
+que sais-je ! Bien plus, elles ont fait que vous
+ne vous êtes pas souciés du reste, même de
+vos enfants… Mais oui, oui ! Si mon frère
+est un sot, paresseux, bon à rien, et moi
+une vierge de vingt-sept ans qui porte sa virginité
+comme un cilice, qui en est responsable ?
+Au fond, vous ne vous êtes jamais
+occupés que de vous, de vous deux. Et, le jour,
+vous vous disiez : « Ça va mal !… mais ce
+soir ! »</p>
+
+<p>« Impudique ! impudique ! se répétait M. d’Harpagon.
+Élise est possédée du démon ! »</p>
+
+<p>— Encore une fois, je ne vous reproche rien.
+Vous avez été heureux dans votre maison, vos
+propriétés déchues, dans vos embarras contre
+lesquels, mère, vous ne luttiez que par un redoublement
+dérisoire d’âpreté dans les petites
+choses, condamné d’avance, et vous, père, pas
+du tout. Vous avez été heureux — personnellement.
+Et, parmi les gens qui vous entourent,
+ces hobereaux, ces propriétaires, ces bourgeois
+rétrécis et bien pensants, « ceux qu’on peut
+voir », enfin, vous avez peut-être été les seuls.
+Quand je voyais ici toutes femmes des environs,
+celles de vos amis, de vos relations, avec leur
+mine de religieuses déflorées une fois, une
+pauvre petite fois, par hasard et sans amour ;
+et que tout enfant encore, quand on ne se méfiait
+pas de moi, qu’on parlait devant moi comme si
+je n’eusse pas été présente, j’entendais dire de
+vous, mère, avec méchanceté, jalousie, mais
+envie : « Elle a quelque chose pour se consoler ! »
+comment voulez-vous que je n’aie pas
+compris ?</p>
+
+<p>— Elle est folle ! fit M<sup>me</sup> d’Harpagon, outragée,
+se levant.</p>
+
+<p>— Folle ? C’est bien possible. Qui m’a rendue
+folle ? Il fallait me trouver un mari, un
+homme, quand il en était encore temps,
+quand je ne savais pas tout ; que je devinais,
+que j’attendais seulement ! On aurait peut-être
+apprivoisé, dompté, endormi la petite
+bête sauvage, le désir qui venait me chercher
+dans mon lit et dans ma solitude. Un mari,
+n’importe lequel. Le fils de l’huissier, le receveur
+des postes de Mailly. N’importe qui,
+n’importe quoi. Maintenant, il est trop tard.
+Maintenant que je sais, je veux l’amour,
+l’amour vrai, toutes les satisfactions sensuelles
+de l’amour. Et n’importe comment, entendez-vous,
+n’importe comment ! J’ai fait ce qu’il
+fallait pour savoir si ça en valait la peine. Je
+le sais ; ça en vaut la peine. J’irai jusqu’au
+bout !</p>
+
+<p>— Va-t’en ! cria M<sup>me</sup> d’Harpagon. Je n’ose
+plus te regarder, tu me fais honte. Va-t’en !</p>
+
+<p>… M. d’Harpagon s’enfuit, sans savoir où il
+allait, jusqu’aux écuries, vides depuis si longtemps,
+sauf pour le porc que Marie Larchant y
+engraissait. Du bout de sa canne, inconsciemment,
+il abattait les toiles d’araignées. Et il
+murmurait :</p>
+
+<p>« Je suis comme Job !… L’orage a balayé
+mes biens ; mes bœufs et mes ânesses ont été
+passés au fil de l’épée, le feu du ciel a dévoré
+mes brebis, mes enfants ne sont plus. Mon
+fils est un escroc, ma fille une prostituée. Il
+n’y a nulle part rien de bon, rien de beau,
+rien de juste. Il n’y a pas de bon Dieu. C’est
+un mensonge : Dieu est terrible et mauvais,
+il aime le mal, il n’aime que le mal, il le fait. Il
+livre la terre aux mains des méchants, et
+couvre les yeux de ceux qui les jugent… Il
+m’a condamné ! Quand je me laverais dans
+la neige, quand je me purifierais dans la
+potasse, il me rejetterait dans la boue du fossé,
+et mes vêtements m’auraient en horreur.
+Voilà ce que dit Job. Je suis comme Job !
+Comme Job ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Huit jours plus tard, il y avait une grande
+affiche rouge, signée de M<sup>e</sup> Cottereau-Landais,
+notaire, de chaque côté des pilastres de la
+porte charretière. Il y en avait aussi, au-dessous
+des panonceaux du notaire, à Mailly,
+et les clercs, M<sup>e</sup> Cottereau lui-même, quand
+ils passaient en voiture dans les villages
+environnants pour instrumenter, en colportaient
+des liasses, les apposant sur les maisons
+et jusque sur le crépi des propriétés
+closes de murs, dans les champs. M. d’Harpagon
+n’osait plus regarder que devant lui,
+ou bien il marchait les yeux à terre : « <i>A vendre,
+une propriété, sise aux Vergeais, canton de
+Mailly, dite les Vergeais, telle qu’elle se tient
+et se comporte, comprenant…</i> » Il savait cette
+affiche par cœur, chaque mot en était pour lui
+un coup de fourche, qui le pourchassait. Il
+ne voulut, il n’osa plus sortir. Mais alors, on
+vint visiter !</p>
+
+<p>Ça donnait le droit de visiter, cette mise en
+vente, n’est-ce pas ? Les gens viennent, ils
+entrent partout, ils demandent s’il n’y a
+plus rien à voir, comme si on voulait leur
+cacher quelque chose, garder quelque chose !
+Ils font des remarques, à haute voix, comme
+si tout, déjà, était à eux — pire que si
+c’était à eux, puisqu’ils ne disent que ce
+qui est désagréable, ce qui peut rabaisser,
+avilir la valeur de la propriété. On est devant
+un agonisant qu’on chérit, et ils l’outragent !
+Et ils n’essuient même pas leurs souliers, ils
+ne retirent pas leur chapeau. Une maison à
+vendre ! Ça n’est plus à son propriétaire, ça
+n’est à personne. C’est comme un chien perdu,
+on se nettoie les pieds sur son dos, et
+l’on s’en va… Ce furent des jours atroces.
+M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon, Élise elle-même,
+si hautaine toujours, avec son air d’être
+ailleurs, au-dessus de tout, disaient : « Que ça
+finisse, que ça finisse ! qu’on vende, et qu’il
+n’en soit plus question ! » Mais, de ce supplice,
+il y en avait encore pour des semaines, des
+mois.</p>
+
+<p>Et puis M. d’Harpagon vit arriver M. Gomot,
+l’horloger de Mailly. Il était en rapports avec
+des antiquaires de Dijon, de Paris. « Vous ne
+vendez pas avec les meubles, monsieur d’Harpagon,
+et sans doute vous ne les conserverez
+pas tous. Alors il est préférable de vous débarrasser
+à l’amiable de ce que vous ne garderez
+pas. Vous en aurez meilleur prix avec moi, c’est
+dans votre intérêt. » De tous ces intrus, c’était
+lui le plus poli ; il était familier, mais convenable,
+déférent. Et on le connaissait depuis si
+longtemps ! L’horloger d’une petite ville finit
+par devenir une espèce d’ami, de condition
+subalterne ; un fournisseur, mais un homme
+avec qui on ne dédaigne pas d’échanger quelques
+mots, dont le métier est propre, presque
+élégant, qui vient réparer les pendules, à qui
+l’on apporte une montre qui avance ou retarde,
+les jours de marché, et qui fait la conversation,
+tandis que le vieil ouvrier spécialiste, sa loupe
+incrustée dans l’orbite, scrute la palpitante
+agitation des rouages de cuivre… Il se pourrait
+pourtant que ce pauvre Gomot ait été le plus
+mal reçu, avec la plus visible mauvaise grâce.
+Nous sommes restés plus près qu’on ne pense
+des primitifs, des sauvages. Les objets qui nous
+appartiennent en propre, dont nous usons chaque
+jour, et que, chaque jour, nous avons
+sous les yeux, dans les mains, nous paraissent
+une propriété plus étroite, plus intime,
+que la demeure même que nous habitons,
+les terres dont nous fûmes les maîtres. Il
+en faut abandonner quelqu’un ? On sait qu’on
+s’y doit résigner : mais par quoi commencer
+le sacrifice, et jusqu’où l’étendre ? Cela crève
+le cœur. En présence de tel meuble, tel
+tableau, d’un lit où l’on est venu embrasser
+sa fille encore enfant, d’une pendule qu’on
+entendit sonner tant d’heures, vides ou solennelles,
+les souvenirs se lèvent comme un essaim
+d’abeilles. On a envie de crier : « Non, pas
+ça ! pas ça ! Encore une petite minute, monsieur
+le bourreau ! Attendez ! »</p>
+
+<p>Et puis, ni M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon, ni Élise
+même, ayant toujours vécu dans ces vieilles
+choses, n’en avaient jamais acheté ni vendu,
+n’avaient aucune notion exacte de leur valeur
+véritable. Autrefois, ils eussent été portés à la
+considérer comme insignifiante ; à cette heure,
+comme il est devenu fréquent, ils penchaient à
+l’exagérer. M<sup>me</sup> d’Harpagon surtout avait peur
+de se laisser « voler ». Elle ne se le fût jamais
+pardonné.</p>
+
+<p>Il y avait le portrait de l’école de Largillière,
+dont on disait communément « le Largillière »
+tout court ; et l’on avait fini par attacher une foi
+implicite à cette attribution ; il y avait le nécessaire
+de voyage donné par Napoléon I<sup>er</sup> à l’arrière-grand-père
+de M<sup>me</sup> d’Harpagon, intact,
+complet dans sa caisse en bois de thuya, avec
+ses flacons de cristal taillé, doré, son petit bol
+en vermeil pour la barbe, jusqu’à la savonnette
+en argent, le rasoir au manche d’argent ;
+une pièce unique, évidemment, unique !
+Et même cette grande armoire de chêne,
+aux panneaux en têtes de diamants sculptés
+à la doloire, reléguée dans la buanderie,
+que M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon estimaient
+fort lourde et rustique, mais dont un ami,
+qui prétendait s’y connaître, avait dit un
+jour : « Voilà un beau meuble ! Cela se
+recherche, maintenant, à Paris ! » Et le mobilier
+de la salle à manger, des deux salons, le
+lit rococo, où deux colombes se becquetaient,
+au-dessus de guirlandes enlacées. On ne savait
+pas, on ne pouvait pas savoir ce que ça valait !</p>
+
+<p>Gomot revint plusieurs fois, inutilement.
+Comme s’ils se fussent donné le mot, M. et
+M<sup>me</sup> d’Harpagon s’arrangeaient pour ne jamais se
+trouver ensemble, et la demi-promesse qu’il
+parvenait à obtenir de l’un d’eux n’était jamais
+ratifiée par l’autre. Pour Élise, elle montrait devant
+ces transactions qui sans cesse avortaient,
+devant les attendrissements sentimentaux de
+son père, les calculs de M<sup>me</sup> d’Harpagon, une
+indifférence froide, une insensibilité dédaigneuse.
+Ce fut elle pourtant, un jour, comme
+excédée, qui proposa une solution :</p>
+
+<p>— Il y a aux Vergeais, depuis six semaines,
+ce petit monsieur Meyer. Il paraît que son
+père est marchand d’antiquités à Paris…</p>
+
+<p>— Mais, objecta M<sup>me</sup> d’Harpagon, c’est un
+professeur.</p>
+
+<p>— Ça ne peut l’avoir empêché d’avoir
+appris quelque chose dans la boutique, il peut
+donner un conseil… Et même, s’il dit que cela
+en vaut la peine, il pourrait faire venir son
+père.</p>
+
+<p>— Un juif ! fit M. d’Harpagon, avec répugnance.</p>
+
+<p>Élise abaissa des sourcils ironiques :</p>
+
+<p>— Si je ne me trompe, votre Lécuru est chrétien…
+La seule différence entre un juif et un
+chrétien, en affaires, c’est que le juif vous
+exploite moins, quand il achète, parce qu’il
+sait mieux revendre… Et puis, il a l’air bien
+élevé, ce jeune homme.</p>
+
+<p>— Il me salue toujours quand je le rencontre,
+reconnut M. d’Harpagon.</p>
+
+<p>Il n’ajouta point, mais il le pensait :</p>
+
+<p>— Il n’a pas l’air de se moquer de moi comme
+les autres. Ce juif, ce juif, en ce moment, dans
+ce pays, est le seul à ne pas me considérer
+comme un cadavre, une proie dont il doit
+emporter un morceau…</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que M. Joseph Meyer, dévoré de
+curiosité, tout plein aussi de sympathie réelle,
+presque de dévouement anticipé, conquit ses
+entrées dans cet intérieur dont il avait pensé,
+avec chagrin, qu’il lui resterait toujours impénétrable.
+Il faut lui rendre cette justice que nul
+esprit de lucre ne se mêlait à son intérêt intellectuel,
+qui était passionné : uniquement l’espoir
+assez vague, mais enthousiaste, qu’un rare, un
+précieux document d’histoire littéraire pouvait
+lui être dévoilé — de quoi écrire, avec toutes
+les réserves, toutes les réticences qu’il y fallait
+encore, quelques pages dans la <i>Revue des Sciences
+Historiques</i>, ou tout simplement, car il n’était
+guère ambitieux, l’<i>Intermédiaire des Chercheurs
+et des Curieux</i>. Mais M. d’Harpagon parlerait-il ?
+S’il voulait parler, avait-il quelque chose
+à dire, possédait-il, du grand ancêtre, des
+lettres, des papiers — seulement un livre de
+comptes, ou de « Raison ? » Le Livre de Raison
+du véritable, du célèbre aïeul, quel beau, quel
+vénérable et singulier inédit à publier ! Et
+comme, malgré tout, Joseph Meyer était de
+sa race, il décidait : « Quand il faudrait
+l’acheter ! ou bien, sans l’acheter, négocier
+avec son propriétaire le droit de l’éditer ! Et
+cela me ferait une seconde thèse. Une thèse
+dont tout le monde parlera. » Il voyait déjà
+imprimés, sur couverture bleue, ces mots
+magiques : <i>Le Livre de Raison d’Harpagon</i>. Il
+en frémissait d’émotion sacrée, disons touchante !</p>
+
+<p>Tandis que M<sup>me</sup> d’Harpagon, à son égard, ne
+se voulut point départir d’une attitude méfiante
+et d’une humeur revêche, M. d’Harpagon lui
+témoigna une courtoisie parfaite, telle qu’il en
+avait accoutumé avec les personnes de naissance
+et de condition légèrement inférieures ou mal
+classées, mais de manières acceptables, que la
+nécessité lui imposait de recevoir sous son toit.
+Pour Élise, elle lui fit un accueil distingué. Elle
+s’ennuyait. Un jeune homme pour elle, était
+toujours un homme, quelle que fût son origine,
+pourvu qu’il ne fût point un malotru ou entièrement
+disgracié de la nature. Ce M. Meyer lui
+venait comme une distraction, et il semblait
+quelqu’un sur qui elle pouvait exercer le pouvoir
+de ses charmes, sans trop déchoir, sans s’humilier
+à ses propres yeux. Il n’était point ce qu’on
+appelle un homme du monde, elle avait assez
+d’expérience pour le discerner, mais d’aspect
+agréable, et cultivé. Son sang sémite se manifestait
+davantage à ses lèvres trop charnues, à
+la partie inférieure de son visage, légèrement
+proéminente, qu’à son nez plutôt camus comme
+celui des Slaves ; et jusqu’à l’excès d’abondance
+crépue de ses cheveux châtains, tirant sur le
+roux, sa barbe rousse taillée correctement, ne
+faisaient point crier d’horreur. Il était supportable.
+M. le professeur Joseph Meyer, dûment
+introduit et présenté, se montra sincèrement
+d’une modestie candide. Il savait distinguer les
+styles, possédait quelques lumières lui permettant
+de discerner l’authenticité des objets. Il
+n’avait sur leur valeur commerciale que des
+notions trop imprécises pour qu’elles pussent
+être d’une utilité directe ; du reste, il n’affecta
+point de rien déprécier. Au contraire, s’appliquant
+à louer ce qu’on lui présentait de façon
+délicate, disant seulement quelquefois, avec une
+franchise qui prêtait du mérite à ses éloges
+antérieurs : « Pour ceci, je ne pense pas que cela
+puisse avoir de l’intérêt. » Avait-on l’air de le
+regretter, de protester, il corrigeait : « Je
+puis me tromper. Inscrivons aussi cela sur la
+liste. »</p>
+
+<p>Car on n’avait pas eu besoin de lui suggérer
+que la visite de M. Léon Meyer, son
+père, pourrait ou devrait succéder à son
+examen. Lui-même avait été le premier à
+en faire la proposition. Il se moquait pas
+mal, en ce moment, des intérêts de la maison
+Léon Meyer. Il ne brûlait, en vérité, que de la
+flamme pure de la découverte historique et
+littéraire.</p>
+
+<p>Il fut donc bien entendu que l’inventaire
+dressé par le fils aurait pour unique destination
+d’éclairer le père, qu’on laisserait entièrement
+libre de décider si ce qu’on y apercevait était
+digne, en quelque mesure, qu’il se déplaçât.
+Mais M. Joseph Meyer attacha, à le rédiger,
+une conscience extraordinaire, y consacra,
+dans un secret dessein, plus de patience qu’il
+n’en eût mis jamais à corriger un texte difficile
+en le séparant des gloses qui l’alourdissent,
+en choisissant parmi les variantes. Il était
+agréable, et de façons réservées. Assez en lui
+demeurait de l’héréditaire esprit « courtier »
+pour qu’il sût se faire insinuant ; et aussi il savait
+« encaisser ». Il découragea par son équanimité
+les rebuffades fréquentes de M<sup>me</sup> d’Harpagon ;
+sa curiosité déchaînée lui inspirait l’abnégation
+des martyrs ! Il ne fuyait pas Élise ; et,
+de son côté, Élise ne le fuyait point. Il n’employait
+pas, avec elle, le ton de la galanterie,
+bien que sachant lui témoigner qu’on ne pouvait
+lui rester tout à fait indifférent ; elle en était
+à la fois flattée et piquée. Quant à M. d’Harpagon,
+mortellement triste, et ayant, à son accoutumé,
+horreur d’un état si contraire à sa nature,
+privé de sa principale distraction qui était la
+chasse, n’osant plus guère sortir de chez lui,
+résolu à ne montrer à sa fille qu’un front sévère — en
+fait affectant de ne lui plus adresser la
+parole — désolé, esseulé, trop bon homme au
+fond du cœur pour que ses préjugés acquis ne
+cédassent point assez vite aux mouvements de
+sympathie qui l’entraînaient vers tous les
+hommes, quels qu’ils fussent, il n’eût osé
+s’avouer qu’il trouvait un grand soulagement
+dans la présence du professeur, toutefois le
+voyait venir avec plaisir, ne s’en laissait
+quitter qu’avec peine. Sans orgueil, mais
+rétractile comme tant de malheureux, il n’en
+était pas à le prendre pour confident ; pourtant il
+l’interrogeait déjà sur bien des choses, ce qui,
+espérait le trépidant Meyer, en pouvait devenir
+le chemin. Un jour M. d’Harpagon se risqua à
+lui demander :</p>
+
+<p>— Votre père, à ce qu’il paraît, est un négociant
+en antiquités fort habile ?</p>
+
+<p>— Je le pense, répondit M. Joseph Meyer,
+modestement.</p>
+
+<p>— Et cependant, il n’y a que peu d’années
+qu’il a entrepris ce commerce. Il était, d’après
+ce que vous m’avez fait savoir, acheteur, vendeur,
+lotisseur de propriétés. Comment cela se
+peut-il faire ?</p>
+
+<p>— Je ne devrais pas vous le dire, répliqua le
+professeur en souriant, mais je veux vous prouver,
+en vous le disant, que nous ne vous traiterons
+pas comme un client ordinaire… Tous les
+commerces se ressemblent. Le succès y dépend,
+d’après mon père, d’un axiome fondamental :
+« Il n’y a pas de mauvaises affaires, il n’y a que
+des affaires trop chères. » Le secret est d’acheter
+bon marché, aussi bon marché qu’on peut, et
+d’attendre… Que ce soit pour les tableaux, les
+terres, les maisons, les meubles, c’est la même
+chose…</p>
+
+<p>M. d’Harpagon, un instant, redevint joyeux
+comme un enfant.</p>
+
+<p>— Je comprends, fit-il en riant, je comprends…
+Mais vous, monsieur Meyer, qui
+m’expliquez si bien ce mystère, pourquoi n’êtes-vous
+pas resté dans le commerce ? Vous y
+eussiez, je n’en doute pas, réussi.</p>
+
+<p>— Quelques-uns de mes coreligionnaires,
+répondit le professeur, parmi lesquels M. Salomon
+Reinach dans son manuel d’archéologie,
+<i lang="la" xml:lang="la">in fine</i>, nous contestent le génie de l’invention.
+Nous ne serions, si vous voulez,
+que des exécutants, non des compositeurs…
+Pourtant, nous avons eu Spinoza, nous avons
+Einstein. Cependant, si incroyable que ceci
+vous puisse paraître, nous placerons toujours,
+dans notre estime, les choses de l’esprit
+au-dessus de celles de la matière, et partant
+du négoce — avec une tendance trop
+fréquente pourtant, je le reconnais, à commercialiser
+celles de l’esprit. En Pologne, en
+Hongrie, en Russie, où les nôtres vivent
+encore comme on vivait au moyen âge, ce culte
+de l’esprit se concentre sur la théologie ; et
+après tout, Spinoza ne fut qu’un sublime théologien
+qui a mal tourné. Le rêve de mon père,
+qui a conservé les vieilles mœurs et m’acquit de
+quoi vivre, était que je fusse rabbin, ou tout au
+moins ne m’occupasse que de l’exégèse du Talmud.
+Mais j’ai mal tourné, comme Spinoza et la
+plupart des juifs d’Occident qui renoncent au
+commerce : je suis agrégé ès lettres. Il se peut
+d’ailleurs que je reste attaché, dans cette carrière
+toute désintéressée, aux habitudes des théologiens,
+surtout des théologiens juifs, qui aiment
+couper les cheveux en quatre… Il n’en est pas
+moins vrai que, m’adonnant à des travaux purement
+intellectuels, et qui ne peuvent rien rapporter,
+je me tiens pour supérieur à tous les
+juifs qui font de l’argent, à M. de Rothschild
+lui-même. Et je ne serais pas étonné que
+M. de Rothschild eût la même opinion de lui,
+et de moi. En tout cas, je n’ai plus qu’un souci,
+où je mets, je vous l’avoue, l’opiniâtreté de ma
+race : celui de savoir, — savoir pour savoir, — entasser
+les faits et les connaissances comme
+mes autres coreligionnaires entassent des pièces
+d’or, des bijoux, au de vieux pantalons.
+Je me le reproche : ma nature me porte
+davantage à accumuler qu’à classer, à généraliser.
+Mais je me dis que je fais là une besogne
+utile, et que d’autres ne feraient point. Voilà
+ma confession.</p>
+
+<p>Or, à mesure qu’il parlait, décorant, embellissant
+un peu son personnage, mais sincère, il
+se révélait davantage à lui-même, et son besoin
+de savoir devenait irrésistible :</p>
+
+<p>— Tenez, monsieur d’Harpagon, je suis entièrement
+à votre service, j’y mettrai mon père,
+je vous le jure. Je le surveillerai, je le contrôlerai,
+s’il en est besoin. Vous n’aurez pas à vous
+plaindre de moi… Mais dites-moi, en retour,
+dites-moi…</p>
+
+<p>— Quoi ? fit M. d’Harpagon, étonné.</p>
+
+<p>— Ce qu’on dit… le bruit qui court… Que
+vous <i>en descendez</i>… Oh ! pardonnez-moi ! Soyez
+assuré qu’il n’y a rien de malveillant dans ma
+curiosité, encore qu’elle vous puisse sembler
+impertinente. Elle ne l’est pas. Au contraire !
+Si c’est vrai… si c’est vrai, il n’est pas de
+noblesse, d’illustration comparable à la vôtre.
+Être issu de l’homme unique dont le plus
+grand des dramaturges a fait un type éternel,
+mais c’est plus qu’un honneur, c’est
+la gloire ! Car les points de vue changent
+avec le temps. On l’a dit bien souvent : que
+nous importe la réputation, la vertu de nos
+grand’mères, si elles ont écrit de belles
+lettres d’amour, ou en ont reçu ! Leurs petits-fils
+les publient… Et je pourrais vous citer
+au moins une famille qui se vante de compter
+Gilles de Retz — Barbe-Bleue ! — au nombre
+de ses ancêtres.</p>
+
+<p>— Vous êtes éloquent, monsieur Meyer,
+répliqua M. d’Harpagon, et je sens que vous
+pensez ce que vous dites. Et puis, vous êtes
+au courant des souvenirs qui sont restés dans
+ce pays… Je vais le quitter, je vais quitter
+cette maison qu’avait acquise l’homme unique,
+immortel, comme vous dites, dont vous
+venez de parler ; où son fils Cléante est
+mort, et qui fut tenue près de quatre siècles
+par les miens. Cela me paraît infiniment
+mélancolique : dans quelles circonstances,
+hélas !… Il est des choses qui doivent demeurer
+ensevelies en moi… Mais sur ce point,
+ma tristesse même me porte aux confidences.</p>
+
+<p>Il frappa de sa canne un des vieux châtaigniers
+de l’allée où ils se promenaient. Le
+vieil arbre sonnait creux. Trois hommes
+n’eussent pu l’entourer de leurs bras. Il était
+noueux, rugueux, énorme et paternel. Il jetait
+de toutes parts de grosses racines qui boursouflaient
+la terre ; vingt ménages de freux
+y vivaient, dans leurs nids qu’ils retrouvaient
+chaque année.</p>
+
+<p>— C’est le premier des Harpagon, ce même
+Harpagon que Molière prit pour modèle, qui l’a
+planté. Et tous les Harpagon issus de Cléante,
+son fils, goûtèrent le frais en été sous son
+ombre, l’hiver ont mangé ses châtaignes,
+arrosées du vin blanc de cette vigne, en
+bas… Car Cléante, suivant la coutume, avait
+reçu en héritage tous les biens-fonds. Élise,
+sa fille, avait eu sa part en argent, en créances
+sur l’État et les particuliers, en bons de
+caisse sur des traitants. Et, par un hasard
+singulier, peut-être un vœu du destin, moi,
+le dernier des descendants de Cléante, j’ai
+épousé la dernière descendante d’Élise. Les
+deux branches, écartées depuis si longtemps,
+se sont réunies en une seule. Et dire que ces
+derniers des Harpagon, les suprêmes héritiers
+du grand Avare, sont ruinés !</p>
+
+<p>— Oui, fit Joseph Meyer, timidement, c’est
+cela qui est inattendu, incroyable !… Si triste — et
+merveilleux !</p>
+
+<p>— Je vais vous étonner bien plus encore,
+monsieur Meyer : <i>ils l’ont toujours été !</i></p>
+
+<p>— Ruinés ? Les d’Harpagon ?</p>
+
+<p>— Non pas ruinés, mais ils ne sont jamais
+sortis — qu’aujourd’hui, hélas, pour sombrer
+dans la misère — de la médiocrité. C’est une
+étrange aventure, dont les particularités rendent
+l’histoire de ma famille plus remarquable encore
+que vous ne le pourriez imaginer, fabuleuse, et,
+dans un certain sens, édifiante. Toutefois, pour
+peu qu’on y réfléchisse, ces particularités ne
+sont pas inexplicables. Vous n’ignorez pas le
+proverbe : à père avare, fils prodigue. Vous
+vous souvenez que le premier Cléante ne
+l’avait pas fait mentir. Élise, au contraire,
+passé son amoureux délire, montra qu’elle
+tenait de son père ; il put reconnaître son
+sang ; il la tint en affection distinguée,
+l’avantagea le plus qu’il lui fut possible.
+Mais voici le phénomène qui s’est produit,
+si l’on considère l’ensemble des générations,
+dans chaque branche, avec quelques irrégularités
+de détail, bien entendu ; je n’entends
+établir ici que la vérité générale :</p>
+
+<p>« Il y a eu des alternances de prodigues
+et d’avares, d’avares et de prodigues. Et
+ce n’est pas seulement que les prodigues
+dilapidassent le bien de leurs ascendants
+avares ! Ce qui s’est passé est plus compliqué.
+Nombre de fois les avares de la famille — ceux
+que nous appelons entre nous les Harpagon-Harpagon — ont
+vu de leurs yeux,
+de leur vivant, s’évanouir la fortune qu’ils
+avaient accumulée, tandis que les Harpagon-Cléante,
+les prodigues, ne se trouvaient pas,
+à la fin, dans une situation pire qu’au début
+de leurs folies.</p>
+
+<p>— Je ne conçois pas bien… avoua M. Simon
+Meyer.</p>
+
+<p>— C’est pourtant toute l’histoire de la bourgeoisie
+française dont, sous nos derniers monarques,
+une petite noblesse, parfois une grande,
+est sortie — le premier des Harpagon fut anobli
+je vous dirai tout à l’heure comment — que je
+vous résume à cette heure. Les Harpagon-Harpagon
+plaçaient leur argent. Fort ordinairement,
+ils l’ont perdu. Ils l’ont perdu
+au début du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle dans les spéculations
+sur le Mississipi. Ils l’ont perdu lors
+de la chute du premier Empire parce qu’ils
+n’ont pas prévu — c’était ceux de la branche
+féminine — la fin du blocus continental, et
+qu’ils continuèrent de spéculer à la hausse
+sur les cotons et les sucres. Ils l’ont perdu
+sous Louis-Philippe en plaçant leur fortune
+dans les premières compagnies de chemins
+de fer et de charbonnages, dont la faillite fut
+désastreuse. Ils l’ont perdu vers 1880 dans
+l’Union Générale. Il est assez rare qu’un
+Harpagon-Harpagon ait pu conserver jusqu’à sa
+mort ce qu’il avait amassé. Vous pourriez croire
+alors que le Harpagon-Cléante qui lui succédait
+presque toujours achevait la ruine ? Il n’en a
+rien été, car, jusqu’à ces derniers temps, la
+bourgeoisie n’abandonnait jamais les siens, ni
+l’État, dont elle était pratiquement maîtresse. Il
+en fut de même sous l’ancienne monarchie à
+l’égard de la petite noblesse, qui, du reste, depuis
+la Révolution, s’est confondue, avec quelques
+préjugés en plus, pour ses mœurs et sa manière
+de vivre, avec la bourgeoisie. Il y avait les
+mariages, et il y avait les places — l’administration.</p>
+
+<p>« Je ne veux vous citer qu’un exemple, celui
+du premier Cléante. Dans les premières années
+du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, la Bourgogne avait été presque
+entièrement abandonnée par sa population
+rurale… »</p>
+
+<p>— Je sais cela, interrompit le professeur,
+c’est le sujet de ma thèse. Le roi engagea fort
+les bourgeois des villes à se rendre acquéreurs
+des biens incultes. Il anoblit ceux qui s’y décidèrent
+tout d’abord.</p>
+
+<p>— Il en fut ainsi du grand Harpagon. Mais
+Cléante, après ses dissipations, ne possédait
+plus guère que cette terre des Vergeais, où il se
+retira. Cependant, comme il avait servi le roi
+dans ses armées, non sans mérite, Sa Majesté,
+qui le savait obéré, lui accorda une de ces charges
+financières, auprès de l’intendant de la
+province, que ne rougissaient pas de remplir les
+personnes dont la noblesse était toute fraîche ;
+et, percevant une petite part des impôts, il en
+garda naturellement quelque chose. Cela lui
+permit de se rétablir par un mariage qui ne
+fut point trop désavantageux. Il en fut de
+même après la Révolution. Les Harpagon
+en difficultés devinrent sous-préfets, percepteurs,
+trésoriers-payeurs, magistrats. La
+société était faite pour eux. Se trouvaient-ils
+dans l’embarras, elle intervenait. Moi-même,
+n’est-ce pas mon histoire ?… Mais
+j’ai été abandonné en route. Cette société
+tutélaire que j’ai connue, disparaît. De nouvelles
+classes sont survenues, qui détiennent
+le pouvoir, et après m’avoir chassé de ma
+place m’expulsent maintenant du dernier
+morceau de terre que je possédais. C’est la
+fin des Harpagon, c’est un monde où je ne
+serai plus jamais rien, où je n’obtiendrai rien,
+rien par privilège, ni moi ni mes enfants.
+Nos prodigalités nous perdent définitivement ;
+notre épargne même ne nous sauve plus. Nous
+disparaissons, et je m’en vais.</p>
+
+<p>« Telle est, en quelques mots, l’histoire de ma
+famille. Je pourrai d’ailleurs vous confier, monsieur
+Meyer, quelques vieux papiers qui vous
+éclairciront ce que je viens de vous en dire, et
+j’imagine que vous goûterez tout particulièrement
+les <i>Mémoires</i> qu’a laissés mon aïeul Harpagon-Chézilles,
+le beau Chézilles, comme on
+disait sous Louis XVI. Ils sont demeurés inédits ;
+et, si vous les vouliez publier, il y faudrait de
+larges coupures, encore que le prince de Ligne,
+auquel il les avait montrés, lui eût écrit : « Pour
+le style, il n’y a qu’à admirer. Pour le fond, que
+j’ai médité avec tant de plaisir, il est fait
+pour tous les temps, pour tous les pays, pour
+le philosophe et l’homme de la société. » Il
+est à croire que le philosophe et l’homme de
+la société d’aujourd’hui, — si tant est que nous
+ayons une société, de quoi je doute, — ne
+ressemblent point à ceux d’alors : car ces
+mémoires sont fort scandaleux. On ne craignait
+pas de dire à cette époque, avec une
+élégance qui n’excluait pas l’impudeur, tout
+ce que l’on faisait, et qu’on a, monsieur, tort
+de faire. Ce fut un enseignement après la
+Révolution pour ce qui restait de la noblesse,
+et cette bourgeoisie où, pratiquement, ma
+famille est retombée. En apparence du moins
+on apprit à respecter les convenances sociales.
+Pour conserver le droit de diriger la communauté,
+il faut avoir l’air de le mériter, et
+savoir, extérieurement, garder quelque décence.
+Mais, comme les causes produisent ordinairement
+les mêmes effets, l’habitude du pouvoir,
+et des privilèges qui en résultent, a fait perdre à
+la bourgeoisie de nos jours cette hypocrisie
+nécessaire. Elle étale dangereusement son luxe
+et ses vices, en même temps qu’elle perd les
+qualités profondes qui justifiaient sa prépondérance…
+Je ne vous parle pas de moi, qui n’ai
+jamais rien été ; toutefois il me semble que, considérés
+en masse, nous ne valons plus grand’chose.</p>
+
+<p>« Mais ce qui doit retenir, au point de vue
+de l’histoire singulière de ma famille, l’attention
+sur ce beau Chézilles, c’est qu’il réunit successivement
+en sa personne les deux tempéraments
+opposés qui la caractérisent. Harpagon-Cléante,
+Harpagon-Harpagon se succédèrent en
+lui. Il fut, au début de sa carrière, et jusqu’à
+sa maturité, un prodigue et, par surcroît, un
+homme sans mœurs. Je rougis d’avouer qu’il
+brilla dans ces soupers où la mode était de parler
+« anglais », — un anglais qui n’avait rien de
+commun avec l’idiome anglo-saxon. Cela voulait
+dire qu’on y prenait le droit de tenir les propos
+les plus choquants, nommant les choses du sexe
+par leurs termes propres, au lieu de les voiler
+sous les périphrases qui sont d’usage dans la
+bonne société. Et, le plus souvent, on ne se quittait
+point sans un tribut de complaisances
+mutuelles, entre hommes et femmes, qui parfois
+allaient fort loin… Il gaspilla ainsi un avoir
+déjà diminué par les affaires d’un père à la fois
+économe et aventureux. Il s’en vantait : « Ayant
+fait, en deux ans, deux cent mille livres de dettes,
+dit-il quelque part, je n’en étais pas moins sans
+argent. » Cela n’empêcha point le beau Chézilles
+de faire un assez brillant mariage. Il l’annonça
+de la sorte au prince de Ligne : « J’ai le plaisir
+de vous mander mes fiançailles avec une fort
+honnête personne, dont le bien se peut élever à
+cinq cent mille livres. <i>Avec ce que j’ai</i>, cela fera
+au ménage dans les cent cinquante mille. » — Entendant
+par là qu’il devait le reste et comptait
+sur la fortune de sa future pour s’acquitter.
+Je ne saurais non plus dissimuler qu’il
+était grand joueur, et ne montrait pas au
+jeu une délicatesse sur laquelle on n’avait
+pas tout à fait coutume à cette époque de
+raffiner.</p>
+
+<p>« Eh bien, cet Harpagon-Cléante trouva, pour
+devenir Harpagon-Harpagon, son chemin de
+Damas sur les routes de l’émigration, qui furent
+si cruelles à la plupart des gentilshommes de
+son temps. Ayant perdu sa femme, qu’il avait
+rendue fort malheureuse, passé d’Angleterre
+aux États-Unis, il séduisit fort cyniquement
+la fille trop innocente d’un opulent banquier
+de Philadelphie, l’enleva, la conduisit
+en Europe où il l’épousa ; puis, moyennant
+une somme considérable, traita avec le père
+pour laisser déclarer la nullité de son mariage.
+A compter du moment qu’il fut réellement
+riche, chose étrange, son avarice devint
+aussi sordide que sa dissipation avait été
+sans bornes. Il ne fut rien moins qu’un
+usurier de haut vol, d’une rapacité, d’une
+férocité incroyables. Il vivait misérablement,
+se privait de tout… Croyez-vous qu’il ait laissé
+un héritage important à ses collatéraux ? — il
+n’avait pas d’enfants. — Il est mort ruiné,
+absolument ruiné, par la grande entreprise de
+constructions immobilières qui voulut, sous la
+Restauration, transformer la plaine de Grenelle,
+en faire le quartier à la mode que sont devenus
+depuis les Champs-Élysées, Marbœuf, et où
+il avait engagé tous ses capitaux. Il avait
+vécu sans scrupules, il est mort sans un
+sou. Je n’ai pas craint de vous faire de
+lui ce portrait sans fard. Vous êtes trop
+averti pour ne point savoir qu’il peut exister
+dans toutes les familles de ces brebis
+noires qui en accusent les tares sans en avoir
+les vertus.</p>
+
+<p>« C’est ainsi que, par des alternances de
+générations inutilement épargnantes et de
+prodigues à peu près tirés d’affaire par
+l’appui que leur prêtait un milieu social qui
+ne les abandonnait point, on arrive à la
+génération contemporaine, à moi, à ma
+chère femme, qui peut avoir quelques travers,
+mais témoigne d’une énergie, d’un courage,
+d’une résignation que j’admire, et par
+quoi elle m’est bien supérieure. Il semble
+qu’en nous les défauts et les qualités que
+nous tenons de notre terrible sang se soient
+atténués. Mon père avait laissé dans l’écroulement
+de l’Union Générale à peu près tout
+ce qu’il possédait, sauf cette terre que j’ai dû
+hypothéquer. Pour moi, je n’ai pas été un
+bien coupable prodigue, — plutôt un insouciant,
+un imprudent, quelquefois un étourdi
+trop généreux, — et de la fureur entassante,
+de l’amour de l’or du grand ancêtre et de la
+première Élise, M<sup>me</sup> d’Harpagon n’a gardé
+que des manies innocentes, peut-être un peu
+risibles, mais excusables. Pourtant, c’est nous
+qui semblons porter aujourd’hui tout le sinistre
+poids de cette hérédité. Nous marquons la
+fin de la dynastie des Harpagon ; et, je le
+crois, comme je vous l’ai dit, d’un monde :
+car mon fils et ma fille vont sombrer au-dessous
+de leur classe ; il n’y aura plus pour
+eux possibilité d’avarice ou de prodigalité,
+puisque, vraisemblablement, ils n’auront jamais
+rien : et c’est, à l’âge où nous sommes, ma
+femme et moi, notre grande et légitime inquiétude.</p>
+
+<p>« Telle est l’histoire de notre famille, cher
+monsieur. J’éprouvais le besoin mélancolique
+de me la rappeler à moi-même, de la rassembler
+dans tous ses aspects bizarres et fatals,
+avant de quitter cette demeure où je suis
+né, où je pensais mourir. Je vous l’ai confiée
+par gratitude envers votre bienveillance et
+votre sympathie, qui m’ont été bien sensibles.
+Dirai-je aussi que ce fut dans l’espoir
+de les accroître ? Car j’ai besoin de vos
+services, de ceux de votre père : ce serait
+pour moi un apaisement que de découvrir,
+dans les quelques objets qui sont ici, de
+quoi acquitter une dette d’honneur dont je
+vous demande la permission de ne vous rien
+dire ; c’est un secret qui n’est pas seulement à
+moi… »</p>
+
+<p>Telles furent les confidences de M. d’Harpagon.
+Elles firent plus que d’intéresser M. Joseph
+Meyer. Il était naturellement bon. Il éprouvait
+aussi ce désir passionné de beaucoup
+de ses coreligionnaires, surtout ceux d’Alsace,
+de se fondre dans la vie française, de comprendre
+et de sentir les choses comme un
+véritable Français ; il y faisait des efforts
+persistants. Tout au plus se risqua-t-il à interroger
+encore M. d’Harpagon sur ces comptes,
+ce Livre de Raison de l’aïeul, qui lui tenaient
+tant à cœur.</p>
+
+<p>— Là-dessus, lui répondit le malheureux
+homme, je ne puis satisfaire votre curiosité. Le
+premier Cléante avait honte de l’avarice paternelle ;
+ces souvenirs lui faisaient tort dans le
+milieu où il avait pénétré ; je suppose qu’il
+s’est appliqué à en détruire les traces. Il n’en
+reste rien, à ma connaissance.</p>
+
+<p>M. Joseph Meyer affirma fort sincèrement que
+cela importait peu. Et, en effet, son intérêt
+n’avait plus pour cause un simple mobile d’érudition,
+de gloriole universitaire. Il se sentait
+réellement attaché à ces pauvres gens, prêt à
+tous les efforts, sinon pour les tirer d’affaire,
+du moins pour adoucir, autant qu’il le pourrait,
+le destin funeste, et, semblait-il, inévitable, qui
+les attendait.</p>
+
+<p>Bientôt, du reste, ce ne fut point pour ce
+qu’on s’en promettait d’immédiatement profitable
+que sa présence fut bien accueillis aux
+Vergeais ; on lui sut gré de venir interrompre
+des silences aussi pénibles que les débats
+intestins qui leur succédaient. Il fallait
+bien se taire en sa présence ; et, sans
+qu’il s’en rendît entièrement compte, il en
+profitait avec une adresse qui venait davantage
+de son intelligence et de sa sensibilité
+naturelles que de son habitude du monde.
+M<sup>me</sup> d’Harpagon, demeurée dans la maison
+la personne qui lui était le moins favorable,
+disait de lui : « Il n’est pas bien élevé,
+mais il a de la conversation, » ne discernant
+point d’ailleurs clairement qu’en cela,
+étant tout juste le contraire des gens qu’elle
+avait eus jusqu’à ce jour l’occasion de fréquenter,
+consistaient son agrément, l’explication
+de la petite influence qu’il exerçait. De
+plus, ainsi que la plupart des gens de sa
+race, qui a traversé tant de siècles parmi tant
+de misères, d’humiliations, de persécutions,
+et a su vivre, il était forcément optimiste :
+le roseau qui plie sans rompre ne connaît
+pas le découragement. Il réchauffait donc,
+par une égalité d’humeur qu’il n’affectait pas,
+le cœur de ces trois désespérés qui, sans lui,
+eussent éclaté en récriminations les uns
+contre les autres, contre la vie, contre l’injustice
+du sort. Enfin, M. d’Harpagon, depuis qu’il
+s’était ouvert à lui des origines de sa famille,
+y ayant trouvé une diversion à ses chagrins
+actuels ressentait le besoin de revenir sur
+ce sujet. Il s’aventura de l’aborder, même
+en présence de sa femme et de sa fille.
+Et M<sup>me</sup> d’Harpagon, prise à témoin ou sollicitée
+de donner une précision sur tel fait, tel
+personnage, finit, bien que marquant quelque
+mauvaise grâce, par évoquer ses propres réminiscences.
+Élise, au commencement, n’écouta
+qu’avec impatience. Elle détestait, par principe,
+tout ce qui la rattachait aux siens, elle
+croyait qu’il faut oublier et mépriser ce qui
+se rapporte au passé pour s’en libérer : c’est
+le travers fréquent des jeunes âmes en révolte.
+Elle changea pourtant peu à peu d’attitude,
+quand son père se laissa aller à lire à haute voix
+quelques passages des mémoires inédits du
+beau Chézilles, choisis parmi ceux qui n’outrageaient
+point trop la décence. D’ailleurs, chose
+curieuse, ce roué, cet aventurier fort douteux,
+mais spirituel, était resté aussi sympathique
+à ces trois personnes que le souvenir du
+premier Harpagon leur était importun. S’il
+était « la brebis noire », il était aussi l’enfant
+gâté, l’enfant terrible. On lui pardonnait
+beaucoup. En outre, ce n’était qu’un grand’oncle,
+mort sans postérité : on est moins
+responsable de ses collatéraux que de ses
+ascendants directs, on s’exprime, à leur
+sujet, plus librement. Et les yeux d’Élise,
+aussi fière que brûlante, marquaient un âpre
+plaisir quand son père lisait, dans les mémoires
+de Chézilles, une anecdote telle que
+celle-ci :</p>
+
+<p>« Ce qu’on ne connaîtra plus après l’abominable
+bouleversement qu’a subi la France, c’est
+l’égalité qui régnait à la cour, et jusque sous les
+armes, entre tous les gentilshommes… Un jour
+que M. le prince d’Hénin fut traité, à son jugement,
+de façon un peu légère par M. le comte
+d’Artois, dont il était capitaine des gardes, il lui
+dit : « Monseigneur, veuillez vous ressouvenir
+que si j’ai l’honneur de vous servir, vous avez
+celui de l’être par moi ! »</p>
+
+<p>— … Chézilles exagère un peu, corrigea bonnement
+M. d’Harpagon. D’Hénin osait parler de
+la sorte à Monsieur, parce qu’il était prince, issu
+d’une tige commune aux Habsbourg et à lui.
+Mais Chézilles ne s’y serait sans doute point
+risqué : il était de trop fraîche noblesse, ce qu’on
+appelait alors <i>un noble à simple tonsure</i>, et pas
+même…</p>
+
+<p>Élise lui jeta un regard d’orgueil humilié,
+puis sourit, mécontente de ce premier sentiment,
+s’en blâmant elle-même. Rien ne devait
+plus compter pour elle, que d’assurer sa
+propre existence au moyen de ses armes de
+femme, de s’assurer l’amour, l’apaisement
+de ses sens, à n’importe quel prix. Elle y était
+décidée. Sa naissance ? Et quelle naissance,
+après tout ! Et c’était au nom de ça qu’on lui
+avait dénié son bonheur de femme !…
+M. Joseph Meyer la jugea bien belle, en cet
+instant, sans qu’il pût savoir exactement pourquoi.
+Élise s’en aperçut et n’en eut point
+déplaisir…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Par une lettre, faite pour être montrée,
+d’un français correct, d’une écriture allongée,
+pointue, un peu germanique, M. Léon Meyer
+s’était hâté d’écrire à son fils qu’il serait trop
+heureux de se mettre à la disposition de ses
+« amis ». Cette façon de s’exprimer avait paru
+à M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon impliquer un léger
+manque de tact, dont ils voulurent au professeur,
+ne consentant pas à lui accorder
+qu’en vérité il n’y était pour rien. Et ils se
+disaient aussi : « Voilà où nous en sommes !
+Quelles sortes de gens on est forcé d’accueillir ! »</p>
+
+<p>Toutefois, comme le négociant « en meubles,
+tableaux, antiquités », — ainsi que le marquait
+l’en-tête de la lettre, — ajoutait que
+ces « amis » seraient traités comme tels,
+qu’il se ferait un devoir d’agir en expert
+désintéressé, non pas comme acheteur, ils
+prirent le parti de ne point manifester leurs
+impressions à cet égard : c’était, en effet, le
+plus sage. M. Léon Meyer s’excusait seulement,
+sur ses occupations, de faire attendre son
+arrivée, dont il fixait exactement la date et
+l’heure.</p>
+
+<p>Ce délai donna le temps à Élise de méditer
+sur le sentiment d’admiration fort évident
+qu’elle avait produit sur le fils. On vient de voir
+qu’elle en avait été flattée ; elle n’eût point été
+femme, et elle l’était excessivement, s’il ne lui
+en eût paru de la sorte. Puis elle crut s’en amuser.
+Enfin, méditant sur toutes choses, et plus
+particulièrement sur elle-même, elle en vint à
+songer : « Pourquoi pas, mon Dieu, pourquoi
+pas ? » Se voyait-elle dans une situation à
+décourager un jeune homme qui, après tout,
+n’était pas le premier venu — point laid,
+assuré de posséder un jour un bel avoir, ce
+qui le distinguait de ses humbles collègues
+de l’Université, intelligent… Ses façons
+n’étaient point choquantes, ni sa manière
+de se vêtir. Il y avait en lui tout ce qu’il
+fallait, et il était assez jeune, pour qu’on le
+pût dresser. N’avait-elle pas envisagé une
+décision pire, n’était-elle pas revenue aux
+Vergeais prête à tout ?… « N’importe qui,
+n’importe comment »… ainsi qu’elle en avait
+menacé ; et, dans son esprit, cette menace
+n’était pas vaine ! Il n’était point agréable de
+devenir M<sup>me</sup> Meyer, la femme d’un juif. Un
+juif ! un juif ! Toute son éducation, ses traditions
+y répugnaient, ce serait une déchéance,
+et on le dirait. Mais quoi ! C’était un homme,
+et un mari, et le moyen d’entrer dans la vie,
+de conquérir pour l’avenir la liberté de son
+corps, en le donnant. L’aimait-elle, ce Joseph
+Meyer ? Non… Mais il ne lui répugnait point,
+et elle savait bien qu’elle le pourrait désirer.
+Oui, le désirer ! Et cela suffisait ! Et lui, qui
+la prendrait dépourvue de tout, la considérerait
+pourtant comme d’une essence, d’une
+origine supérieures. Ce qui s’était passé
+à Cannes, cet enfantillage ? Il l’ignorerait
+toujours. Et il lui serait reconnaissant de s’être
+donnée, il l’aimerait. Si elle ne l’aimait pas,
+elle en serait aimée. Aimée ! Elle saurait donc
+ce que c’est que le plaisir dans les bras d’un
+homme qui vous aime. Mais pourquoi pas ?
+pourquoi pas ? C’était mieux, c’était <i>moins mal</i>
+que ce qu’elle avait entrevu, qu’elle avait auparavant
+résolu !</p>
+
+<p>Il y avait aussi les souvenirs qu’elle avait rapportés
+de Cannes. Ils la réveillaient la nuit,
+brûlante, et tendant les bras…</p>
+
+<p>Il ne lui fallait pas grand temps pour rendre
+le jeune Joseph Meyer amoureux fou ; il avait
+de l’ingénuité, il avait de la littérature, et des
+sens, de l’imagination. De l’imagination plus
+encore que de la sensibilité, à la différence
+d’Élise, en sorte qu’elle était toujours, avec lui,
+avertie, sur ses gardes, ferme dans son propos,
+lui jamais. Il éprouvait en même temps, de la
+conquête qu’il croyait faire, une idée avantageuse
+à l’égard de lui-même qu’elle sut
+cultiver. Persuadé qu’elle était mademoiselle
+de La Môle, il se vit Julien Sorel, et plus
+heureux, plus fier que lui d’un bonheur
+romantique et plus inattendu, — estimant
+que sa race, vis-à-vis d’une si orgueilleuse
+et magnifique personne, le rendait plus incroyable.
+Et c’était venu, il le croyait, dans
+sa fausse expérience, dans son imagination
+littéraire, qui l’abusait, de ce que, tout de
+même que Julien Sorel mademoiselle de La
+Môle, il avait insulté, brutalisé moralement,
+cette admirable, cette sublime Élise ! Jamais il
+ne se douta qu’elle l’y avait conduit volontairement
+par les détours les plus calculés, — en
+cette heure à présent inoubliable où, voulant
+être outrageant, il n’avait été que ridicule. Car
+c’était ridicule et vil, dans les angoisses où se
+débattaient les siens, de lui avoir dit : « Je le
+sais bien, que vous vous servirez de moi et
+vous en tirerez avec un grand merci. Je m’y
+attends ! Comme il arrive à toutes les castes
+inutiles et condamnées à disparaître, il ne
+reste plus rien à la vôtre que de tristes
+préjugés. Mais que m’importe ! Je les vois,
+je les connais, ces préjugés dont meurent
+les vôtres : ils ne m’indignent même pas.
+Vous mourez de ne pas comprendre, de
+ne pas vouloir vous adapter : c’est un spectacle
+affreux et pitoyable. Et puis ceux qui
+vous remplacent deviendront sans doute pareils
+aux vôtres, sans acquérir ce qu’ils avaient
+encore d’élégance et de dignité morales. Je
+ne dis pas de culture, qu’en aviez-vous gardé ?
+En quoi vos soucis intellectuels diffèrent-ils
+de ceux de cette classe de paysans enrichis et
+avides qui vous remplaceront ? » Et il avait
+discouru sur ce thème longuement, sottement.
+Il ne s’était pas contenté d’être violent, grossier,
+il avait été bête, ennuyeux ! Élise s’était levée.
+Il avait couru à elle, plein de remords : « Pardonnez-moi ! »
+« Vous avez peut-être raison,
+monsieur Meyer… » Elle s’en allait… Et comme
+il l’osait arrêter, saisissant son bras, suppliant,
+furieux et désolé de sa propre stupidité, elle
+avait ployé tout le haut du corps sur son
+épaule, et dans ses yeux, ainsi tout près
+des siens, il avait vu des larmes, — une adorable
+faiblesse !</p>
+
+<p>C’était depuis ce moment-là, depuis ce
+moment-là ! Ils n’avaient échangé aucune promesse,
+elle n’avait point prononcé un mot qui la
+pût engager. Il n’en était pas besoin, il savait. Il
+se rencontrait rarement avec elle, on ne l’invitait
+même pas à la table des Vergeais, ils devaient
+s’échapper, courir dans le parc, le vieux parc
+abandonné, glacé. Mais comme alors elle le
+faisait parler de lui ! Comme elle s’intéressait à
+lui, à ses idées ! Et quand elle lui demandait :
+« Expliquez-moi pourquoi ce qui a été ne peut
+plus être ? » c’était comme si elle lui disait déjà :
+« Puisque cela n’est plus, comment allons-nous
+faire, nous deux, dans un monde nouveau ? »
+Élise, d’ailleurs, ne le décevait qu’à moitié, ou
+pas même : elle haïssait ce monde en ruines, ce
+squelette de monde tout desséché où elle avait
+vécu jusqu’à ce jour. Elle le haïssait de toute
+son âme, elle était prête à s’en aller vers tout autre
+où elle aurait une place, — sa place, qu’elle voulait
+grande et heureuse. Mais elle s’amusait
+aussi, elle jouissait de voir combien
+la vanité, jusqu’au pédantisme, peut se mêler
+chez un homme à la passion la plus vraie.
+Et c’était quand cet amant impétueux proclamait
+le plus haut que ce monde nouveau
+était celui de la femme affranchie, non plus
+subordonnée, inférieure à l’homme, qu’il s’affichait
+sans le savoir, naïvement, le plus dominateur — apôtre
+devenu pontife ! Élise décidait :
+« Il est à moi ! Il sera à moi quand je
+voudrai, comme je voudrai ! » Elle était
+radieuse. La joie de connaître leur empire
+tient aux femmes presque lieu de la véritable
+possession ; c’est en soi une sorte de
+possession qui les garde, jusqu’au moment
+qu’elle les fait tomber, alanguies et sans
+défense, prises déjà, alors qu’elles croyaient
+avoir pris, sans rien risquer.</p>
+
+<p>L’entente d’Élise et du professeur était trop
+manifeste pour n’éclater pas, même à des yeux
+aussi mal ouverts que ceux de M. d’Harpagon ;
+et, s’il ne s’en fût douté, sa femme était là pour
+l’en éclaircir. Les femmes reçoivent là-dessus,
+de fort bonne heure, des lumières que l’âge
+ne parvient point à éteindre. Au surplus,
+M<sup>me</sup> d’Harpagon avait été une jeune fille et une
+femme amoureuse, bien que fort honnêtement,
+et ne l’avait pas oublié. Au point où il en était,
+son mari ne se souciait plus de grand’chose.
+C’était maintenant un pauvre vieil homme qui
+s’abandonnait. Toute décision l’épouvantait, les
+discussions lui faisaient mal, et il ne les pouvait
+éviter ! Il n’avait pas su dissimuler à sa femme
+la criminelle indélicatesse de leur fils. Cléante,
+pour qui Pellegrin avait obtenu la promesse
+d’une situation en Indo-Chine, faisait des objections,
+paraissait sur le point de refuser. Il
+continuait de vivre à Paris, on ne savait de
+quelles ressources, avec la même femme,
+dangereuse, pour laquelle il avait commis
+sa faute. « C’est un homme à l’eau, » concluait
+Pellegrin, qui communiquait ces regrettables
+nouvelles.</p>
+
+<p>Ç’avait été la cause, entre M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon,
+de scènes humiliantes et détestables,
+M<sup>me</sup> d’Harpagon voulant faire revenir Cléante
+aux Vergeais, son mari s’y refusant : détermination
+où la paresse morale, la répugnance
+à dire tout haut, devant le coupable,
+ce qu’il en disait devant sa mère, tenaient
+autant de place qu’une indignation légitime.
+Brisé, M. d’Harpagon laissait aller les événements,
+comme joignant les mains pour
+demander grâce. Il n’en pouvait plus, il en
+avait assez, assez ! Parfois il lui arrivait de
+murmurer, errant, désœuvré, à travers la
+maison, dans les communs déserts, dans les
+allées du parc que nul ne se souciait plus d’entretenir,
+cette phrase absurde, qu’il se répétait
+indéfiniment : « La paix du cloître ! la paix du
+cloître ! » Cela n’avait aucun sens, même pour
+lui. Sans doute il avait lu ces mots, longtemps,
+bien longtemps auparavant, et ils lui revenaient,
+peut-être du fond de ses premières lectures, de
+ses livres d’enfant… Cela voulait dire seulement :
+« Qu’on me laisse tranquille ! qu’on me
+laisse tranquille ! Vous n’avez donc pas de
+pitié ! »</p>
+
+<p>Averti par M<sup>me</sup> d’Harpagon de l’intimité qui
+commençait d’apparaître entre leur fille et le
+professeur, le pauvre homme répliqua doucement :</p>
+
+<p>— Tu dis ?… Eh bien, c’est encore la moins
+mauvaise nouvelle que j’apprends depuis trois
+mois !</p>
+
+<p>— Avez-vous perdu l’esprit ! Élise, votre
+fille Élise, se laissant courtiser par ce petit
+monsieur ! Le fils d’un marchand de biens,
+et qui a été usurier ! Car vous savez ce que
+c’est qu’un marchand de biens, je suppose,
+vous êtes payé pour le savoir ! Et juif, par-dessus
+le marché, juif !</p>
+
+<p>— Ne penses-tu pas, demanda son mari, que
+ses intentions sont honnêtes ? J’avais cru comprendre…</p>
+
+<p>— Mais c’est bien le pire ! cria-t-elle. J’aimerais
+mieux, oui, j’aimerais mieux que ce fût…
+que ce fût… comme à Cannes, enfin ! Mais ce
+garçon est trop bête pour ça, — et elle, trop
+intelligente ! Elle sait où elle le mène !</p>
+
+<p>— Eh bien, s’il l’épouse, n’est-ce pas ce qui
+peut arriver de mieux ?</p>
+
+<p>— Le fils d’un usurier, monsieur, et juif !</p>
+
+<p>— Ma chère amie, soupira M. d’Harpagon,
+s’il est fils d’un usurier, comme il vous plaît de
+qualifier son père, c’est sans doute que notre
+sang, notre vieux sang, et la fatalité héréditaire
+appellent ce sang-là… Nous n’avons rien
+à dire !</p>
+
+<p>— On n’en rira que davantage !</p>
+
+<p>— Hélas, laissez rire… Songez à notre situation,
+songez à tout ce dont Élise nous a
+menacés ? Si cela arrivait, rirait-on ? Peut-être
+plus encore, en ayant l’air de nous
+plaindre : ce serait plus affreux ! S’il vient
+sauver Élise, — et c’est la sauver, dans ces
+circonstances, — bénissons le ciel. Il est
+juif, c’est vrai… et c’est ennuyeux. Oui, oui,
+ça m’ennuie ! J’aurais préféré autre chose. C’est
+inattendu, c’est désagréable… Mais il ne
+croit à rien, ce jeune homme, et il est plein de
+bonne volonté, ça se voit. On le mariera à
+l’église, il fera de petits chrétiens… Et il est
+si peu juif ! En vérité, c’est à ne pas s’en
+apercevoir…</p>
+
+<p>— La caque, répondit M<sup>me</sup> d’Harpagon, sent
+toujours le hareng. Vous verrez, vous verrez !</p>
+
+<p>— Je ne veux pas me mêler de cette affaire,
+conclut plaintivement son mari. Ah ! qu’on me
+laisse donc la paix ! qu’on me laisse la paix !…
+Et vous-même, vous ne vous en mêlerez pas
+non plus.</p>
+
+<p>— Je ne m’en mêlerai pas !</p>
+
+<p>— Non ! fit-il, avec un sursaut d’énergie et
+presque de malice : parce que vous avez peur
+de votre fille, — il reprenait le « vous » avec sa
+femme quand il était véritablement excédé — vous
+avez peur de ce qu’elle vous dirait, et de
+ce qu’elle est capable de faire !</p>
+
+<p>Il ne se trompait point. M<sup>me</sup> d’Harpagon n’osa
+intervenir. Elle aussi, à la fin, semblait domptée
+par les coups acharnés du sort. Elle se laissait
+aller…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le jour échut, à la fin, que le père de M.
+Joseph Meyer avait annoncé pour sa visite.
+L’heure en fut accueillie par son fils, par tous
+les habitants des Vergeais, dans un sentiment
+d’espoir pareil, quoique les causes en fussent,
+pour chacun, différentes. Dans l’esprit débile,
+mais droit, de M. d’Harpagon, il ne subsistait
+plus guère qu’un seul désir susceptible de le
+jeter à l’action ; il devait quinze mille francs à
+Pellegrin, qui s’était généreusement comporté
+envers lui, avait évité à Cléante un déshonneur
+public et irrémissible : et sans doute l’expertise
+de M. Léon Meyer allait-elle lui procurer
+les moyens d’acquitter cette dette dans un
+court délai. Son cœur honnête et délicat s’en
+félicitait. Il se disait aussi : « Il restera peut-être
+ensuite quelque chose, un peu d’argent qui
+me permettra durant quelques jours ou quelques
+mois de ne pas songer au lendemain.
+Un répit, mon Dieu, un répit ! Je n’en demande
+pas plus à la Providence. Je suis vieux :
+après moi le déluge ! » Ainsi l’égoïsme du
+vieillard se mêlait à la noblesse de son
+souci. M<sup>me</sup> d’Harpagon, de son côté, s’applaudissait,
+plus terre à terre, et cédant à ses
+anciennes habitudes, d’avoir à posséder, à
+serrer une somme, quelle qu’elle fût, mais la
+plus importante possible. Ses instincts de
+fourmi lui prêtaient presque de l’imagination.
+Elle se sentait renaître, elle était plus active
+encore que de coutume, et bousculait Marie
+Larchant. Il y eut, sous sa direction, avec sa
+participation, nettoyage particulier et général.
+Il fallait que les choses fussent présentées dans
+tout leur mérite, dans l’éclat d’une propreté
+sans tache. On passa sur le bois des sièges,
+et sur tous les meubles, un linge humecté
+d’eau de potasse, on épousseta le fond des
+fauteuils, les coussins une fois enlevés et
+battus, on lava les housses, on les remit.
+Tous les cuivres furent nettoyés, — même ceux
+qui eussent dû conserver la dignité de leur
+patine ! Louis, le métayer fut prié, — M<sup>me</sup> d’Harpagon
+elle-même prit l’engagement de lui
+payer ses journées, — « d’écruauder » et de
+ratisser les allées du parc, de tailler les buis.
+Marie Larchant disait : « Si c’était qu’on va
+recevoir le roi, on n’en ferait pas davantage ! »
+Élise contemplait avec détachement ces préparatifs.
+L’avenir des siens ne la concernait
+plus, elle était résolue à les livrer à leur destin
+et à s’en séparer. Mais ne doutant point que
+le professeur n’entreprît M. Léon Meyer
+sur les espérances qu’elle lui avait permis de
+nourrir, et qu’il avait la joie immense de
+pouvoir envisager comme ambitieuses jusqu’au
+sublime, à l’impossible, elle frémissait d’impatience :
+ce jour aussi, pour elle, pouvait être
+décisif.</p>
+
+<p>Elle ne se trompait pas. M. Joseph Meyer
+voulait brûler ses vaisseaux. Il partit à pied, de
+bonne heure, pour Mailly, afin d’y retenir la voiture
+de Perronneau, qui devait ramener son
+père.</p>
+
+<p>Il avait plu la veille et une partie de la
+nuit. Mais le vent avait changé, un aigre
+vent de nord-est, qui avait durci la terre et
+glacé les flaques des ornières. Les innombrables
+gouttes d’eau suspendues aux aiguilles
+des sapins, dans le petit bois, luisaient toutes
+pâles, gelées, telles de petites lampes électriques
+en plein jour ; ou bien, dans la
+pénombre, plus loin sous les arbres, traversées
+d’un rayon de soleil, c’étaient des pierres
+précieuses, des diamants, des milliers et des
+milliers de diamants pour un collier de noces.
+Les routes étaient glissantes, verglassées.
+Joseph Meyer, à chaque embardée où le jetaient
+ses pas mal assurés, souriait, parfois levant les
+bras. « Je danse, s’affirmait-il, je danse ! Je fais
+le bal à moi tout seul ! » Il se trouvait dans un
+de ces heureux états d’esprit où tout ce qui
+vous arrive est une cause de volupté. A la fin,
+fatigué, il s’engagea dans l’herbe rêche, rendue
+cassante par le gel, pour affermir sa marche.
+Un pic vert, — un bocque-bois, comme on dit
+dans le pays, — qui ne l’avait pas entendu, lui
+montra un instant l’éclat diapré, exotique,
+de son plumage, et s’envola, tout près de lui.
+« Sur ma droite, constata le jeune homme,
+sur ma droite ! C’est bon signe ! Et hier, sur
+le chemin, une charrette qui rentrait du foin
+m’a couvert de paillons mouillés, couleur
+d’or. Bon signe encore ! » Cet incrédule,
+dans son exaltation, avait en ce moment besoin
+de croire aux présages — et son père, juif
+d’Alsace, superstitieux comme un Oriental,
+dans son enfance les lui avait tous fait connaître.</p>
+
+<p>Ce fut donc dans des dispositions parfaitement
+heureuses, la conviction que tout s’allait arranger
+au mieux de ses désirs, qu’il parvint à la
+gare, après s’être arrêté chez Perronneau. Le
+double poney attelé à la voiture, qui était
+découverte — Perronneau ne possédait que
+celle-ci, qui servait hiver comme été, par tous
+les temps — avait l’air de s’amuser lui-même
+de ce beau froid, du beau soleil, de toute la
+gaîté du ciel et de la terre. Arrêté devant la
+gare, il frappait de ses quatre sabots, l’un
+après l’autre, il avait l’air de dire : « Est-ce
+qu’on ne va pas courir un peu ? Dépêchez-vous ! »
+Le train, par extraordinaire, arriva
+presque à l’heure, et M. Léon Meyer en
+descendit, sous une vaste pelisse de fourrure,
+largement confortable, et tenant un tout
+petit sac de voyage qui l’était beaucoup
+moins, du genre de ceux où les courtiers en
+bijoux portent leur précieuse marchandise. Cela
+fermait avec une serrure à secret, cela ne
+pouvait rien contenir, qu’une brosse à dents
+ou des diamants. Il baisa son fils sur
+les deux joues, devant le chef de gare, devant
+l’unique facteur et tous les voyageurs, ce qui
+embarrassa quelque peu le professeur ; mais
+son père avait accoutumé de se livrer à ces
+effusions magnifiques, ostentatoires, avec les
+personnes de sa famille, et ses amis même.
+C’est un usage venu de loin, à travers les
+siècles, du fond des plaines de Chanaan ou de
+Mésopotamie, du plateau aride où Jérusalem
+attend sa résurrection. Salomon dut accoler
+de la sorte ses trois cents fils, et Hiram, roi de
+Tyr, sans compter la reine de Saba. Mais, dès
+que Perronneau, remonté sur son siège, eut
+ramassé les guides avec une indifférence
+professionnelle, claquant des lèvres et faisant
+mine de tirer le fouet de sa glissière, sans le
+sortir, pour exciter le petit cheval, M. Léon
+Meyer aborda les affaires incontinent et sans
+plus de cérémonies. Il avait un fort accent
+alsacien.</p>
+
+<p>— J’ai bien compris tes lettres, dit-il, à son
+fils, je les ai relues, elles sont là…</p>
+
+<p>Il allongea un petit coup, du bout des doigts,
+sur son sac.</p>
+
+<p>— … Ces personnes, ces Harpagon, sont tes
+amis. Ça me fait plaisir. Il faut connaître des
+chrétiens autrement que dans le commerce,
+c’est une bonne chose, une très bonne chose.
+Il faut savoir obliger… Et ça sert toujours.
+Dans toutes les provinces, il y a encore des
+affaires, des tas d’affaires, dans ces vieilles
+maisons. Partout. Seulement on ne sait pas.
+Il faut avoir l’occasion de visiter, et, pour
+visiter, il faut être présenté ! On pourra demander
+ça à tes amis…</p>
+
+<p>Joseph eut un petit mouvement, qui n’était
+point de plaisir : il n’avait pas pensé à ce résultat
+du voyage de son père. Et pourtant, il
+connaissait cet homme pratique et entreprenant.</p>
+
+<p>— … Je m’arrangerai, continua M. Léon Meyer.
+Ne t’occupe pas de ça. Il faut savoir demander.
+Ceux qui ne savent pas demander sont des imbéciles.
+Ils ne réussissent pas, c’est bien fait…
+Maintenant, tu me dis que ces amis sont de vrais
+amis, que tu t’intéresses à eux. C’est bien, c’est
+très bien ! Ça prouve que tu as su gagner leur
+confiance, c’est une bonne note pour eux et pour
+toi. J’aime ça. Je leur estimerai leur mobilier
+au plus juste prix… Ça doit être comme partout,
+hein ? Tu sais assez le métier pour t’être rendu
+compte ? Quelques bonnes pièces, des pièces
+vendables, au milieu de rien, de rien du tout.
+Et ils ne savent pas, ils se font des idées. Des
+idées fausses ! Ils exagèrent la valeur de certaines
+choses parce qu’un idiot d’amateur, ou
+quelqu’un de trop poli, leur a donné des illusions.
+Ou bien, c’est à cause du souvenir de ce qu’ils
+ont payé une machine qui ne vaut pas un clou.
+Il ne faut pas les contredire : ils se figureraient
+qu’on les vole… Il faut faire un prix moyen :
+plus cher, un peu plus cher, pour leurs saletés,
+moins cher, pour ce qui a de la valeur. Comme
+ça, on s’y retrouve. Honnêtement, je t’assure.
+Mais oui, honnêtement !</p>
+
+<p>— Papa, répondit Simon, je t’ai demandé
+de prendre leurs intérêts. C’est moi qui y ai
+intérêt, un grand intérêt. Je ne t’ai pas
+expliqué…</p>
+
+<p>— C’est entendu ! C’est entendu !… L’expertise
+au plus juste prix, et un droit d’option pour
+nous si les pièces ne dépassent pas le prix indiqué…
+Et je te garderai ta commission !</p>
+
+<p>— Ma commission ?… interrogea le fils.</p>
+
+<p>— Bien sûr, bien sûr, ta commission ! Tu me
+fais faire une affaire, tu en profites. C’est dans
+l’ordre, c’est légitime. J’en tiendrai compte, de
+ta commission, pour évaluer…</p>
+
+<p>— Papa, interrompit Joseph, je ne veux pas
+de commission ! C’est plus sérieux que ça, je ne
+t’ai pas dit, mais c’est plus sérieux !…</p>
+
+<p>— Tu refuses ta commission ! Mais je serais
+déshonoré, si je ne la donnais pas à mon propre
+fils, si je profitais sur lui !</p>
+
+<p>— Je te dis que c’est plus sérieux, je te dis
+que tu ne peux pas comprendre, coupa son fils,
+impatient, inquiet. Il faut que tu sois gentil,
+généreux, désintéressé. C’est pour moi, pour
+moi…</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu veux dire, interrogea le
+père Meyer, choqué. Pour toi ? Je serai obligeant,
+très obligeant, c’est promis… Mais c’est
+une affaire, voyons, c’est quand même une
+affaire !</p>
+
+<p>— Non, papa, protesta Joseph, ça ne peut
+pas être une affaire. Je t’aurais dit que ça ne
+devait pas être une affaire, même avant !… mais
+maintenant !…</p>
+
+<p>Et il avoua — non, il proclama le beau secret,
+le beau mystère. Son grand amour, son ravissement,
+son espoir. Il ne regardait pas la figure
+du vieux, de peur qu’elle ne le glaçât, l’empêchât
+de parler :</p>
+
+<p>— Tu la verras, tu la verras ! Alors tu comprendras.
+Moi, Joseph Meyer, je puis épouser
+M<sup>lle</sup> d’Harpagon, j’en suis sûr, sûr ! Et je la
+veux ! Et elle le voudra, j’en suis sûr !</p>
+
+<p>M. Léon Meyer laissa passer entre ses lèvres
+un petit sifflement. Il introduisit frileusement
+ses deux mains dans les manches de sa pelisse
+parce qu’il avait froid sous ses gants. Le double
+poney trottait sur la route plate, et l’air
+cinglait.</p>
+
+<p>— Tu veux épouser une fille des Goïm… Tu
+ne l’as pas subornée ?…</p>
+
+<p>— Oh ! père ! protesta Joseph.</p>
+
+<p>— « Si quelqu’un suborne une vierge qui
+n’était point fiancée, cita le père Meyer, et couche
+avec elle, il faudra qu’il paie sa dot, et la prenne
+pour femme. Si le père de la fille refuse de la
+lui donner, il paiera l’argent qu’on donne pour
+une vierge »… Est-ce le cas ?</p>
+
+<p>— Père !…</p>
+
+<p>— Joseph, continua le vieux, tu prendras une
+vierge d’entre ton peuple. Car tu ne dois pas
+faire offense à ton peuple ! Ainsi a parlé l’Éternel,
+qui sanctifie. Un juif doit épouser une juive,
+il ne peut épouser qu’une juive ! Es-tu fou ?…
+Prends ta commission, Joseph, prends ta
+commission — et ne me parle plus de ces
+sottises !</p>
+
+<p>Pour la première fois, M. Joseph Meyer
+devait s’asseoir à la table des Harpagon. Aux
+Vergeais, après avoir envisagé la situation
+mûrement et sous toutes ses faces, on n’avait
+cru pouvoir en agir autrement avec M. Léon
+Meyer, qui venait de Paris tout exprès pour
+dispenser les conseils de son expérience, et
+dont on attendait assez pour qu’il fût jugé
+nécessaire de le traiter avec courtoisie : si
+l’on accueillait le père, on ne pouvait éviter
+de recevoir le fils avec lui. Élise n’avait
+point pris part à ces débats, qui furent
+assez mystérieux : on se méfiait d’elle.
+D’ailleurs elle avait appris la nouvelle de
+cette décision avec une froideur apparente.
+Sa résolution, dès longtemps arrêtée, était
+de vivre auprès de ses parents comme si elle
+n’eût pas été présente ; ou du moins de
+corps seulement, non point de volonté ni
+d’intelligence. Elle n’ouvrait la bouche, ne semblait
+s’éveiller que si M. Joseph se trouvait là.
+Alors son père malgré sa résignation, plus
+affaissée que stoïque, d’attendre les événements,
+quels qu’ils fussent, et de ne pas intervenir,
+la considérait avec inquiétude, sa mère
+avec une irritation qui paraissait toujours près
+d’éclater, et n’éclatait point. Puis M<sup>me</sup> d’Harpagon
+se réfugiait dans le domaine où régnait,
+sous sa direction naturelle et légitime, Marie
+Larchant. Il y avait bien longtemps que les
+d’Harpagon n’avaient invité personne à un
+repas un peu prié. Leurs embarras, autant que
+les instincts d’économie de la maîtresse de
+la maison, en étaient la cause. Il avait donc
+fallu tirer des armoires, des dressoirs, une vaisselle,
+une argenterie, une verrerie dont on ne
+se servait jamais. On les tenait pour
+infiniment précieuses, et l’on n’avait point tout
+à fait tort. Il y a ainsi, dans presque toutes
+les maisons campagnardes, de petits trésors
+qui dorment, auxquels on n’ose toucher. Il
+y a aussi des choses médiocres, ou franchement
+laides, auxquelles on attache le même
+prix. Car ce n’est pas le goût qui suscite ce
+respect, mais une sorte de tradition, parfois
+des préjugés, presque des superstitions, héréditairement
+transmis. Il en allait de cette sorte
+sur la table dressée avec scrupule par M<sup>me</sup> d’Harpagon.
+Des assiettes de Tournai « à la mouche »,
+de cette espèce qui est le moins estimée,
+dominées par deux compotiers de verre fort
+commun, emplis de confitures, — abricots et
+groseilles framboisées, — heurtaient, en contraste
+peu fortuné, la belle soupière en vieux
+Rouen muée en surtout, garnie de ces
+affreux « plumets », qui, dans nos provinces,
+surtout en hiver, remplacent trop souvent
+les fleurs absentes. Les assiettes à dessert
+en vieux Marseille à dessins jaunes, d’un
+esprit, d’un fini presque introuvables, avaient
+de quoi réjouir l’œil d’un connaisseur. Enfin,
+M<sup>me</sup> d’Harpagon avait préparé, sur une petite
+table Louis XIII à pieds tors, le service à café,
+en porcelaine de Sèvres Empire : ce beau
+Sèvres dur, sonore comme du cristal, de couleur
+d’or, qui fait pardonner à Brongniart le
+crime d’avoir banni de notre manufacture nationale
+les grasses pâtes tendres du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
+dont la couverte s’accommodait si bien de
+toutes les fantaisies de la plus riche et harmonieuse
+palette.</p>
+
+<p>Comme elle mettait la dernière main à ces
+apprêts, la voiture qui amenait l’hôte attendu se
+fit entendre, s’arrêta devant le perron, et
+M. Léon Meyer en descendit le premier, toujours
+enveloppé de sa somptueuse pelisse,
+tenant son petit sac à la main. Ce fut comme si
+le froid du dehors entrait avec lui dans le
+vestibule dallé en pierres de liais, décoré,
+depuis soixante ans, de massacres de chasse,
+têtes de cerfs et de sangliers, et d’où l’escalier
+à rampe de chêne s’en allait, tout droit,
+jusqu’à la moitié de l’étage. Son fils avait l’air,
+selon l’expression qu’employait fréquemment
+à son sujet M. d’Harpagon « de quelqu’un
+comme tout le monde ». Il ne détonnait pas,
+il pouvait demeurer inaperçu, jusqu’au
+moment que sa conversation, qui était variée,
+adroite, intelligente, le distinguait de façon
+agréable. A tout prendre, il pouvait passer
+pour un Français semblable à tous les
+Français de bourgeoisie moyenne et d’un milieu
+cultivé. Le moins qu’on pût dire de lui, sans
+pécher par un excès de sympathie, est qu’il était
+supportable. Et, dans un monde soucieux des
+choses de l’esprit, le jugement eût été plus
+favorable… Dépouillé de ses lourdes fourrures,
+mais gardant toujours à la main son sac, dont il
+semblait que, par méfiance ou habitude, il ne
+pût se résoudre à se séparer, son père apparaissait
+fort correctement vêtu, — mieux que
+ce jeune homme qui descendait de lui, avec
+plus de recherche, — il était propre, décent ;
+et toutefois, il émanait de lui on ne savait
+quoi de grossier, d’intolérable — de fétide.
+Il n’était pas « appareillable », il n’était pas
+assimilable, on ne savait qu’en faire, où le
+mettre, on ne savait en lui ce qui éloignait,
+repoussait davantage, de son audace naïve,
+étalée, pourtant inconsciente, ou de son obséquiosité.
+Il y avait son accent, il y avait ses
+plaisanteries mêmes, parfaitement déplaisantes,
+et où il se complaisait. Il y avait les caractères
+physiques de sa race, accusés, éclatants,
+exagérés — et voici que, contemplant son
+fils, on croyait retrouver en lui tout cela, qu’on
+n’y avait jamais vu ! Élise en fut épouvantée,
+M. d’Harpagon interdit. M<sup>me</sup> d’Harpagon
+ricana à son oreille : « Je l’avais bien dit !
+Je l’avais bien dit ! »</p>
+
+<p>Pour M. Léon Meyer, insoucieux de ce que
+l’on pouvait penser de lui, il les avait à son tour
+pesés tous trois, d’un regard froid et commercial.
+Le père ? Un brave homme, mais comme
+il y en a tant. Le néant. Pas de volonté. Fatigué,
+ne souhaitant rien que son repos, ne voulant
+plus se soucier de rien que son repos.
+M<sup>me</sup> d’Harpagon ?… Rien que de petits calculs,
+de petites économies. Elle discuterait, mais
+sur des détails, et ne saurait se défendre utilement.
+Surtout son regard s’appesantit sur
+Élise, avec un si froid cynisme qu’elle eut
+l’impression d’en être déshabillée, violée :
+« Elle est belle, très belle. Et elle a une
+tête sur les épaules. Mais orgueilleuse, sensuelle.
+Ce n’est pas ça qu’il faut à Joseph,
+ni à moi. Surtout à moi ! Je ne m’entendrai
+jamais avec cette belle-fille-là… Mon fils a
+perdu le sens !… »</p>
+
+<p>Ce fut, des deux côtés, un moment de
+gêne presque physique, et qui ne se dissipa
+guère. On passa dans un des deux salons
+les quelques minutes qu’il fallait pour que
+le déjeuner fût annoncé. Tout le monde
+sait avec quelle impatience, qui ne vient
+point des exigences de l’estomac, les gens
+mal assortis par le hasard ou la nécessité
+attendent le moment d’un repas. Car manger,
+cet acte inévitable et quotidien qui s’appelle
+manger, leur donnera une occupation
+pareille dont, — comme un homme en
+train de se noyer prie pour rencontrer une
+branche, n’importe quel objet flottant, à quoi se
+raccrocher, — ils espèrent qu’elle leur inspirera
+un esprit commun, et aussi fera couler
+le temps plus vite. Élise n’osait regarder
+le jeune professeur ; elle détournait les yeux,
+ne lui répondait point. Elle était dans un
+désordre mental inexprimable et désastreux,
+elle voulait se demander : « Est-ce possible ?
+Est-il bien son fils ? Et puisqu’il l’est, pourrai-je ?… »
+Le malheureux ne concevait rien
+à cette froideur, à cet éloignement subits.
+Il était habitué à son père, ne le voyait plus
+tel qu’il était ; il l’aimait, d’ailleurs, et, pour
+un certain ordre de qualités qu’il estimait
+méritoires, l’admirait. De plus, ainsi qu’il peut
+arriver, il était disposé à croire que tous les
+pères diffèrent de la sorte de leurs fils, et que
+cela n’a pas d’importance.</p>
+
+<p>M. d’Harpagon essayait d’imaginer des sujets
+de conversation innocents et généraux. Sa
+femme, avec une implacable perfidie, découvrait
+dans cette scène des motifs d’amusement
+sans cesse renouvelés ; son esprit pratique,
+avide, la portait aussi à vouloir qu’on commençât,
+le plus tôt qu’il se pouvait, l’expertise
+qui justifiait la présence de cet hôte incongru.
+M. Léon Meyer ne demandait pas mieux. Il
+ne songeait même qu’à cela, il inventoriait
+déjà du regard. C’était bien ce qu’il avait
+prévu : un mélange de pièces assez intéressantes
+et d’objets ridicules ou misérables.
+Pour un autre que lui, cela eût été touchant.
+C’est ce que nous avons tous vu, c’est dans
+ce disparate, légué par des siècles de bon
+goût, puis d’appauvrissement, d’ignorance,
+de fausses conceptions du confortable à bon
+marché, que tant de Français ont vécu. Pour
+M. Léon Meyer, il discernait là seulement ce
+qui valait quelque chose, et ce qui ne valait
+rien.</p>
+
+<p>… Sur la cheminée en brèche rouge et
+blanche, sculptée largement, dans le milieu
+de son manteau, d’une belle et simple coquille,
+une pendule Louis XVI charmante, à colonnettes
+réunies par des chaînes minuscules,
+le cadran surplombé par une lyre en argent
+terni. Et, de chaque côté, des vases d’albâtre,
+rapportés d’Italie par un jeune ménage
+malencontreux, après un voyage de
+noces, sous Louis-Philippe ou le second Empire.
+Une somptueuse console Louis XIV,
+dorée, sculptée en plein bois, humiliée d’un
+buste de Napoléon I<sup>er</sup> en biscuit de Sèvres,
+posé sur un socle en peluche rouge, hideux,
+blessant, entre deux lampes Carcel hors
+d’usage, en tôle peinte. Un miroir magnifique,
+en écaille et argent, auquel on avait
+suspendu des photographies de famille, aux
+cadres également d’écaille, mais de fausse
+écaille, et de plus en plus petits, comme
+une queue de cerf-volant. De beaux fauteuils,
+des chaises tapissées de « verdures » du
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, dont les dossiers portaient chacun
+un antimacassar, au crochet… M. Léon Meyer
+s’exprima sur tout cela avec une franchise
+tranquille et qui, ce qu’il faut remarquer, ne
+parut point importune. Son expérience, son
+autorité lui donnaient à cet instant l’air d’un
+général qui passe une revue. Il n’était plus
+si pénible à entendre, à voir : un homme qui
+sait son métier, et le fait, sous vos yeux, si
+vulgaire qu’il soit, prend un autre aspect ; il
+devient acceptable. L’atmosphère, quand on
+passa dans la salle à manger, semblait légèrement
+éclaircie, purifiée. On respirait plus à
+l’aise.</p>
+
+<p>Les principes d’économie de M<sup>me</sup> d’Harpagon
+ne se pouvaient par bonheur, au déjeuner,
+manifester de façon évidente qu’aux yeux
+d’une femme, et il n’y en avait point qu’Élise
+qui était de la famille. Ils se trouvaient assez
+proprement dissimulés. Il y avait, pour débuter,
+un de ces soufflés au fromage qui ne
+coûtent guère, et font leur petit effet ; un
+poulet, assez maigre en vérité, comme toutes
+les volailles qui ne sont point artificiellement
+engraissées, n’ayant connu que le grain que
+lui avait chichement distribué Marie Larchant
+dans la basse-cour, et servi avec des pommes
+au beurre ; enfin cette éternelle ressource
+des repas campagnards : un pâté de lièvre en
+terrine, et une salade de chicorée. M. d’Harpagon
+soupira : le lièvre de cette terrine
+était un des derniers qu’il eût tués sur ses
+terres, qu’il tuerait jamais. Cependant, il sut
+dissimuler ce sentiment amer. Le déjeuner se
+terminait par un riz au lait, entremets de tout
+repos, qui se conserve, et que maîtres et
+domestiques peuvent « finir » le lendemain.
+Il y avait les pommes, les poires du potager,
+fort honorables ; et M. Léon Meyer, qui avait
+sans périphrases remis à sa place, autant dire
+à rien, la faïence de Tournai « à la mouche »,
+loua généreusement, et sans restrictions, le
+service à café en Sèvres, la soupière en
+Rouen, les assiettes de vieux Marseille. D’ailleurs
+cette salle à manger, avec d’autres belles
+faïences anciennes de Moustiers de Nancy,
+suspendues au mur, son vieux mobilier
+Louis XIII un peu rustique, restait la pièce
+la plus harmonieuse de la maison, pour ce
+motif qu’elle était celle que les dernières
+générations des Harpagon avaient le moins
+modifiée ; persuadés, par chance, qu’une salle
+à manger est toujours bien telle qu’elle est,
+pourvu qu’on y puisse manger ! Les chaises
+seules, des chaises « Renaissance » achetées
+quarante ans auparavant à Dijon, la déparaient ;
+mais, quand on s’y était assis, cela ne se voyait
+plus.</p>
+
+<p>M. Léon Meyer avait encore en main son
+petit verre de marc, brûlé dans la propriété,
+et d’une antiquité respectable, que M<sup>me</sup> d’Harpagon,
+à qui sa passion prêtait de l’intrépidité,
+lui suggérait de commencer son estimation.
+Le vieux, plus lent tout à coup dans ses mouvements,
+sa voix moins délibérée, cligna de
+l’œil. Il fallait d’abord lui laisser voir, bien
+voir ! Il dirait son opinion après… Mais il
+tira son calepin, y inscrivit les Rouens, les
+Moustiers, les Marseilles, retourna dans le
+salon où on l’avait reçu, fit la récapitulation
+de ce qu’il y avait déjà remarqué, passa dans
+les autres pièces, suivi de son fils, de toute
+la famille Harpagon, d’Élise elle-même. Et
+c’était toujours la même chose… Les inévitables
+turqueries de bazar, en satin commun,
+brodées en faux or, rapportées d’Orient par un
+parent voyageur comme des choses sans prix.
+Mais tout près, sous les pieds, ou sous des tabourets
+en tapisserie, — on ne saurait croire combien
+il y a de tabourets dans les maisons de
+province ! — des tapis de pied, carrés pour
+la plupart, pas bien grands, mais si sûrs de
+dessin, si frais et riches encore de teintes !…
+Contre un papier de muraille peint à la main,
+de façon ingénue et rare, comme on en fit
+sous le Directoire, mais décollé par l’humidité,
+tombant en lambeaux, un Harpagon-Cléante,
+qui aimait les chevaux, qui avait
+dépensé une fortune en chevaux, avait par
+surcroît planté des clous par douzaines, pour
+accrocher des lithographies de chevaux ; chevaux
+de sang en pleine course, chevaux
+tenus par leur groom, chevaux attelés, chevaux
+à l’écurie. Un imposant et pourtant
+minutieux cartel de Boule, Louis XIV, couronné
+d’un héraut soufflant dans une conque d’or, tout
+en écaille et cuivres ciselés, entre deux gravures :
+<i>Après l’orage</i>, et <i>le Départ du conscrit</i>. Un
+beau lit Louis XIII, à colonnes, mais sans son
+baldaquin ; et, tout près, un paravent décoré
+de gravures de modes qu’on avait, les soirs
+d’hiver, patiemment découpées à coups de
+ciseaux. Une table à ouvrage Directoire au
+pied en forme de lyre, dont le tiroir abritait
+comme un trésor le tapis où la mère de
+M. d’Harpagon avait coutume de broder la
+signature des amis et des visiteurs, avec
+leurs armes et leurs devises. Des vases en
+vieux Paris, ridicules et attendrissants, qui
+contenaient, jalousement gardés sous globe,
+des fleurs et des fruits artificiels. Et partout,
+dans toutes les chambres, jusque dans les
+antichambres, des tables de nuit, chacune d’un
+modèle et d’un style différents, à glissière, à
+vantaux, en manière de colonnes antiques,
+d’encoignures, de tables à ouvrage, comme si en
+province, durant des siècles, le génie des ébénistes
+se fût consacré uniquement à fabriquer
+des tables de nuit et à en dissimuler, par
+pudeur, la destination !</p>
+
+<p>Et la famille d’Harpagon suivait toujours,
+de pièce en pièce, M. Léon Meyer qui prenait
+des notes, insensible, imperturbable ; elle-même
+de plus en plus glacée par ce long piétinement
+dans des chambres désertes et sans feu ;
+le cœur serré, aussi, car elle voyait ce qu’elle
+n’avait jamais vu : dans quelle inharmonie,
+quelles erreurs, elle avait vécu sans jamais
+s’en apercevoir, et combien peu de choses,
+parmi tant de choses, méritaient qu’on les
+considérât.</p>
+
+<p>Il y avait aussi, dans une de ces chambres,
+un tableau représentant un paysage romantique
+et fabuleux, avec des cascades, des monts,
+des rochers, un monsieur et une dame échangeant
+leurs serments ; tout cela par un clair de
+lune — et, à la place de la lune une horloge à
+poids.</p>
+
+<p>Pour la première fois, M. Léon Meyer se
+dérida.</p>
+
+<p>— Ça aurait de la valeur, ça… Ça aurait de
+la valeur, si la peinture était du douanier Rousseau !</p>
+
+<p>Ils étaient si découragés qu’ils acceptèrent de
+rire, lâchement.</p>
+
+<p>Par degrés insensibles et rapides leurs sentiments,
+au cours de cet examen, avaient changé.
+Pour tous ces objets, dont un si grand nombre
+évoquait pour eux un souvenir, ils n’avaient plus
+de souvenirs. Ils ne se souciaient, en ce moment,
+que de ce qu’ils pourraient en obtenir. Ils étaient
+comme le joueur à qui l’on a prêté de l’argent sur
+un bijou, et qui le regarde courir, avec la petite
+bille d’ivoire, sur la roulette d’une ville d’eaux.</p>
+
+<p>M. Léon Meyer redescendit dans le salon. Sans
+enlever sa pelisse, qu’il avait endossée pour
+affronter la température glacée de l’étage, qui
+n’était pas chauffé, il fit un calcul rapide.</p>
+
+<p>— Je vais vous faire bien plaisir, dit-il, je vais
+vous faire bien plaisir !…</p>
+
+<p>Avec sa mine basse, son accent de juif alsacien,
+plus fort que jamais, il n’était agréable ni
+à voir, ni à entendre, et cependant on demeura
+suspendu à ses lèvres, on lui sourit :</p>
+
+<p>— Votre vaisselle… Toutes ces petites machines,
+dans la salle à manger, dans les armoires,
+sur les murs… Il y a des choses qui ne valent
+rien, mais les Marseilles, les Moustiers, les
+Rouens !… C’est très joli, très joli !… J’en donnerai
+bien cinq mille francs !</p>
+
+<p>L’espoir gonfla les poitrines. Si ces petites
+choses valaient tant d’argent, tout le reste,
+alors…</p>
+
+<p>— Oui, oui, les faïences, les porcelaines, c’est
+de bonne vente, c’est recherché, on s’en débarrasse
+facilement… Maintenant, il y a ce meuble
+Louis XVI en tapisserie, avec le canapé, les fauteuils.
+C’est gentil, c’est gentil… deux mille
+cinq cents !</p>
+
+<p>La déception, l’angoisse, se glissa dans leur
+cœur. M. Léon Meyer les avait amorcés. Il
+jouait avec eux maintenant comme un vieux
+chat avec de pauvres petites souris.</p>
+
+<p>— Il y a aussi les tapis. Trois tapis.
+Les autres… s’ils étaient de la Savonnerie…
+Mais ce sont quand même de bons petits
+tapis français, anciens, pas trop abîmés… trois
+mille !</p>
+
+<p>… Il arrivait à un total de vingt mille cent
+francs. Vingt mille francs pour tout le mobilier
+de cette maison qui avait abrité les Harpagon,
+les avait vus naître et mourir depuis trois siècles
+et demi ! Il ajouta :</p>
+
+<p>— C’est le prix ! C’est le prix que je paierais
+tout ça, à l’Hôtel ! A l’Hôtel je n’irais
+pas plus loin. Vous pouvez passer par l’Hôtel, y
+envoyer ce mobilier, vous êtes libres. Ici, par
+le notaire faisant office de commissaire-priseur,
+ça descendrait plus bas… Mais vous êtes
+les amis de mon fils. Je veux qu’il soit content
+de moi, mon fils, content !… Vous aussi. Je
+vais majorer, le plus que je peux : vingt-cinq
+mille !</p>
+
+<p>— Vingt-cinq mille francs ! cria M<sup>me</sup> d’Harpagon,
+irritée. Mais j’ai vu, monsieur, un meuble
+de salon, comme celui où vous êtes assis,
+vendu huit mille !</p>
+
+<p>— C’était de l’aubusson, madame, et ces verdures
+ne sont pas de l’aubusson… Et on
+n’achète pas le prix qu’on vend. Je fais mon
+commerce, je sais mon commerce. Je paie
+comptant, je vends quand je peux, j’ai tous les
+risques. Je vous fais une offre honnête — et,
+c’est entendu, vous n’êtes pas forcés de l’accepter.
+Elle vaut pour trois mois : si vous trouvez
+mieux avant…</p>
+
+<p>— Mais le portrait de Largillière !</p>
+
+<p>— Ça, un Largillière !… Bon petit tableau
+d’un élève… second choix… troisième, même…</p>
+
+<p>— Mais le nécessaire de toilette de Napoléon
+I<sup>er</sup>, l’armoire de la buanderie !</p>
+
+<p>— Le nécessaire ? Une curiosité ; mais pas de
+valeur réelle… L’armoire, vous pouvez vous
+procurer la même, chez tous mes confrères,
+pour quarante francs…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon entraîna son mari dans la
+salle à manger.</p>
+
+<p>— C’est un voleur ! c’est un voleur !</p>
+
+<p>— Tu crois ?… répondit le pauvre homme.</p>
+
+<p>— Un voleur ! Et sa canaille de fils est son
+associé, son complice !</p>
+
+<p>— D’autres, répliqua tristement M. d’Harpagon,
+seraient-ils plus honnêtes, ou plus généreux ?</p>
+
+<p>Il songeait : « J’aurai de quoi payer Pellegrin,
+et encore dix mille francs… Et ce sera fini,
+fini !… »</p>
+
+<p>Le vieux pendant ce temps disait à son fils :</p>
+
+<p>— Ils réfléchissent. Ils accepteront. Ils auront
+raison… Je ne les ai pas mal traités. J’ai offert
+tout de suite ce que j’aurais pu faire après marchandage,
+je t’assure.</p>
+
+<p>— Mais tu en tireras le double ?</p>
+
+<p>— Eh bien ? fit-il, tranquillement. Oui… Et
+au bout de combien de temps… Non, c’est bien
+comme ça. Réellement, c’est bien comme ça !</p>
+
+<p>— Mais, puisque je ne veux pas de commission !</p>
+
+<p>M. Léon Meyer haussa les épaules.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon revenait, avec son mari.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-elle, il y a tout ce dont vous
+n’avez point parlé !…</p>
+
+<p>— Si je n’en ai point parlé, répondit M. Meyer,
+c’est que je n’en veux pas… Oui, oui, ajouta-t-il,
+d’un air consolant, ça peut avoir une valeur.
+Ici. En faisant une vente ici, vous en obtiendrez
+davantage.</p>
+
+<p>— Et puis, continua M<sup>me</sup> d’Harpagon, vous
+n’avez pas tout vu. Il y a le grenier. On a mis
+tant de choses, au grenier, depuis que les Harpagon
+habitent cette maison, depuis qu’ils l’ont
+fait bâtir. Des choses qui peuvent vous intéresser…</p>
+
+<p>Elle avait décidé : « C’est un moyen de continuer
+la conversation… Si l’on pouvait tirer de
+lui quelque chose de plus ! »</p>
+
+<p>Car tel était le caractère de M<sup>me</sup> d’Harpagon ;
+celui de beaucoup de femmes de toutes les
+classes, encore aujourd’hui, chez nous. Obtenir,
+en sus du marché offert, quelques sous, quelques
+centaines de francs, lui eût semblé une victoire,
+et elle eût affirmé : « C’est moi qui ai gagné
+cela !… »</p>
+
+<p>M. Meyer acquiesça. Il voyait bien son
+jeu, ça lui coûterait un peu plus ; pour ne pas
+marchander, ne point céder quelque chose,
+il faut s’en aller tout de suite. Mais il se résigna,
+voulant montrer à son fils la meilleure
+volonté. Il avait aussi l’insatiable curiosité du
+métier, il aimait tout voir, il faisait sa part
+à la chance, au jeu : « Tout est possible, rien
+n’arrive jamais ! » Mais l’on agit comme si tout
+pouvait arriver.</p>
+
+<p>Ce grenier amusa son fils. Avec sa haute
+charpente en incorruptible châtaignier, ogivée
+comme la nef d’une cathédrale, il était tout en
+coins et en recoins ; et parfois, gravissant
+une échelle dont il se fallait méfier, on découvrait
+d’autres coins, d’autres recoins, des
+étages perdus, dissimulés, au-dessus de ce
+suprême étage. Certaines parties en semblaient
+vides, nues, presque trop propres. On y
+respirait une odeur vivante, des moineaux,
+surpris, battaient des ailes contre les solives.
+Alors, baissant les yeux, on distinguait sur le
+plancher balayé des monceaux d’orge et
+d’avoine ; suspendues aux solives, des guirlandes
+d’oignons, des gerbes de fenouil. Il
+y avait des galetas, où jadis, sur le foin, avaient
+couché les moissonneurs, les aoûteux, aux
+jours de grande presse, en été. Il y avait enfin
+ce que M<sup>me</sup> d’Harpagon nommait « le capharnaüm ».
+C’était, à l’aile gauche de cette
+vieille demeure qui, sous le chapeau de ses
+toits abrupts, paraissait immense, un grenier
+presque aussi vaste que tous les autres, et
+fermé, traditionnellement, sans qu’on sût pourquoi,
+car nul jamais ne devait avoir envie d’y
+entrer, d’une lourde porte fixée à l’un des
+chambranles en torchis par un cadenas imposant,
+mais si rouillé que, sans se soucier
+d’en demander la clef, M. d’Harpagon en fit
+céder la serrure d’une seule pesée de ses faibles
+mains. Sifflements furieux de rats qu’on
+dérangeait. Chauves-souris réveillées, aveuglées
+par la lumière des jours pratiqués dans
+la toiture. Poussière grise, sur le sol, si épaisse
+que les pas ne s’entendaient plus. Et, entassé
+plus haut que la taille d’un homme, de tout,
+de tout !</p>
+
+<p>Une infinité, un encombrement déconcertant,
+décourageant, de boîtes en carton. Des cartons à
+chapeaux, des cartons à toilettes. Et de tout
+encore, dans ces cartons. Des guenilles et des
+vêtements, assez bien conservés, de toutes les
+époques ; depuis des costumes de chasse en lambeaux,
+des jupes dont n’eussent pas voulu les
+pauvresses d’un asile, jusqu’à des gilets, des
+vestes, des coiffures paysannes, discrets et
+charmants. Des jouets d’enfants, brisés. Des
+boutons de redingote, de pantalon, des agrafes
+dépareillées, par centaines. Puis des coffres en
+bois, en fer-blanc, en peau de vache avec
+ses poils, emplis de livres, de papiers mangés
+aux vers. Des tables de nuit — encore des
+tables de nuit. Quelques-unes avec ce qu’on
+pouvait s’attendre à y trouver, fêlé, cassé.
+Des lits de fer, au fond crevé. Des ressorts de
+sommier. Une coiffeuse Empire, exquise, une
+bibliothèque Louis XVI, en bois de rose, en
+mauvais état, mais dont M. Léon Meyer
+dit pensivement : « Il faudra aussi me la faire
+descendre ! » D’un air d’ennui et de dégoût
+profonds, M. d’Harpagon suivait, sans toucher
+à rien.</p>
+
+<p>Cependant, par désœuvrement, de sa canne,
+qui ne le quittait jamais, il frappa il ne savait
+quoi de grisâtre et d’écailleux qu’il aperçut, jeté
+sur ce qui devait avoir été, semblait-il, un fourneau
+de briques, hors d’usage.</p>
+
+<p>— Tiens, dit-il, un caïman !</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon, dont l’imagination n’est
+point dévergondée, du regard mesura la
+bête.</p>
+
+<p>— Oui, dit-elle, un petit crocodile… ou plutôt
+un gros lézard empaillé.</p>
+
+<p>Jusqu’alors, au cours de cette exploration,
+M. Joseph Meyer s’était laissé traîner. Il
+ne prêtait attention à rien, s’égarait dans une
+rêverie confuse et fort noire. L’indifférence,
+la sécheresse de l’accueil qu’Élise lui avait
+réservé, depuis l’arrivée de son père, avait été
+pour lui une déconvenue mortifiante. La plus
+qu’exacte rigueur des évaluations de son père,
+qu’il attendait plus généreuses, l’avait achevé.
+Jugeant qu’il faisait ici mauvaise figure, il
+aurait voulu fuir, il ne savait où, mais bien
+loin, le plus loin possible… A peine, cependant,
+M<sup>me</sup> d’Harpagon eut-elle prononcé ces paroles
+très ordinaires qu’il montra une agitation inattendue :</p>
+
+<p>— Un lézard, cria-t-il, vous dites que c’est
+un lézard ?…</p>
+
+<p>— Un lézard ou un crocodile, répliqua
+insoucieusement M<sup>me</sup> d’Harpagon. Pour un
+lézard il est bien grand, pour un crocodile, assez
+petit…</p>
+
+<p>Elle repoussa du pied cet objet méprisable.</p>
+
+<p>— Oh ! attendez, supplia-t-il, attendez ! Je voudrais
+le voir, le mesurer…</p>
+
+<p>Dressant l’animal à l’envers, sur sa tête, qui
+s’appuyait mieux au plancher que la queue
+trop faible, et qui pliait, il le maintenait contre
+sa poitrine.</p>
+
+<p>— Vous allez vous salir ! protesta le bon monsieur
+d’Harpagon.</p>
+
+<p>— Laissez ! laissez !… Il me va un peu plus
+haut que la moitié du corps… Ça doit faire trois
+pieds et demi, n’est-ce pas ?…</p>
+
+<p>— Oui, accorda M. d’Harpagon ; ça doit faire
+à peu près ça… Mais qu’est-ce que ça vous
+fait ?</p>
+
+<p>— Rien ! rien !… C’est un souvenir… Il est
+absurde, absurde !… Je vous demande pardon !</p>
+
+<p>Mais ses yeux fulguraient. Il murmura :</p>
+
+<p>— Et ce fourneau, ce fourneau !</p>
+
+<p>— Oui, dit M. d’Harpagon, il ressemble à
+ceux dont se servent les demoiselles qui peignent
+sur porcelaine… Et, si je ne me trompe, c’est à
+cela qu’il a servi dans ma jeunesse. Mais on
+avait été le chercher ici… Il y a longtemps
+qu’il y était — avec des alambics, des cornues,
+je crois… Tenez, voilà encore une de ces cornues,
+dans un coin !</p>
+
+<p>M. Joseph Meyer, qui était myope, s’agenouilla
+dans la poussière, pour contempler la cornue. Il
+semblait hors de lui-même. Pendant ce temps,
+son père, ayant dispersé des cartons et des
+cartons encore, — il y en avait partout, — disait :</p>
+
+<p>— Ma foi, voilà une belle table ! Vous avez
+bien fait de me conduire ici… Une bien belle
+table d’un bon, d’un très bon Louis XIII !</p>
+
+<p>Son fils bondit jusqu’à lui. Et, sans même
+regarder :</p>
+
+<p>— Elle est en noyer ! Elle a douze pieds,
+en forme de colonnes torses, et peut se tirer
+par les deux bouts ! N’est-ce pas ? N’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>— Oui, reconnut son père, oui… C’est une
+table à rallonges et à douze colonnes torses, une
+belle pièce…</p>
+
+<p>M. Joseph Meyer fonça dans les cartons, les
+piétina, trébucha dans les malles en peau de
+vache, les lits de fer, s’embrouilla les pieds
+dans un ressort de sommier, se raccrocha
+comme il put à une autre malle en peau de
+vache, et cria, d’une haleine :</p>
+
+<p>— Cherchez les six escabelles ! Cherchez les
+trois mousquets, le pavillon à queue ! Ils y
+sont, ils doivent y être. Cherchez tout !</p>
+
+<p>— Il est fou ! fit M. Léon Meyer, sérieusement
+inquiet.</p>
+
+<p>— Écoutez, haleta son fils, écoutez ! C’est la
+scène première de l’acte deux de <i>l’Avare</i>.
+Cléante, le fils d’Harpagon, a chargé son valet
+La Flèche d’emprunter quinze mille livres à un
+usurier nommé Simon — et La Flèche revient
+avec les propositions de ce M. Simon… Cléante
+paiera un intérêt de vingt-cinq pour cent…</p>
+
+<p>— Bon ! bon ! dit son père, on sait ça…</p>
+
+<p>— Oui, mais voilà la suite. Vous la savez
+aussi, la suite :</p>
+
+<p>« Des quinze mille francs que l’on demande,
+le prêteur ne pourra compter en argent que
+douze mille livres ; et, pour le reste, il faudra
+que l’emprunteur prenne les hardes, nippes,
+bijoux, dont s’ensuit le mémoire — et que le dit
+prêteur a mis de bonne foi au plus modique
+prix qu’il lui a été possible. Savoir : « Une peau
+de lézard de trois pieds et demi, remplie de foin,
+curiosité agréable pour pendre au plancher
+d’une chambre.</p>
+
+<p>« Plus, un fourneau de briques avec deux
+cornues, et trois récipients fort utiles à ceux
+qui veulent distiller ;</p>
+
+<p>« Plus, une grande table en bois de noyer, à
+douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire
+par les deux bouts, garnie par le dessous de ses
+six escabelles.</p>
+
+<p>— … C’est celle-ci, constata M. d’Harpagon,
+il ne saurait y avoir de doute.</p>
+
+<p>« … Un lit de quatre pieds, à bandes de point
+de Hongrie appliqué fort proprement sur un
+drap de couleur olive…</p>
+
+<p>— … Je parie, dit M. Joseph Meyer, s’interrompant,
+que c’est celui que nous avons déjà
+inventorié, au premier étage. Il y manque
+le point de Hongrie, les six chaises, le
+pavillon à queue… Maintenant que nous
+avons retrouvé le reste, il nous les faut !…
+Cherchons ! cria-t-il, avec une sorte de fureur,
+cherchons ! Tout est ici ! Je suis sûr que
+tout est ici ! Cléante, en y arrivant, avait
+entassé dans ce grenier ces choses pour lui
+sans valeur, et dont le souvenir, la vue,
+l’importunaient. Nous devons les retrouver !</p>
+
+<p>Ce fut une chasse acharnée, ardente — heureuse.
+M. d’Harpagon mit la main sur
+le luth de Bologne, garni de toutes ses cordes,
+ou peu s’en faut. Il l’allait délibérément jeter,
+négliger…</p>
+
+<p>— Donnez ! lui dit M. Simon Meyer d’un air
+singulier.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon retrouva le trou-madame, le
+damier, le jeu d’oie renouvelé des Grecs,
+et fort propre à passer le temps lorsque l’on
+n’a que faire. C’étaient d’aimables objets,
+dignes de la vitrine d’un collectionneur tout
+autant que le fameux nécessaire de Napoléon
+I<sup>er</sup>. Les trois mousquets garnis de
+nacre de perle, avec leurs fourchettes assortissantes,
+découvertes par M. Léon Meyer,
+eurent moins bon accueil. Mais tout à
+coup, le professeur, dépliant une étoffe guenilleuse
+qui semblait servir d’enveloppe à
+d’autres guenilles, annonça, d’une voix triomphale :</p>
+
+<p>— La voilà ! Je l’attendais, je l’espérais… La
+<i>Tapisserie des Amours de Gombaut et Macée</i> !</p>
+
+<p>— Tu dis ? fit brusquement son père.</p>
+
+<p>— … <i>Les Amours de Gombaut et Macée</i>… Un
+des panneaux, du moins, le numéro trois. C’est
+la <i>Danse</i>… Car Molière, quand il dit « Tapisserie »
+entend l’ensemble de toutes les tentures
+se rapportant au même sujet : il y en avait
+huit.</p>
+
+<p>— Est-ce que, demanda timidement M. d’Harpagon…,
+est-ce que ça a de la valeur.</p>
+
+<p>— Le panneau numéro deux, répondit
+M. Léon Meyer, évasif, se trouve au musée
+des Gobelins. Il a été payé deux mille cinq
+cents francs à l’Hôtel Drouot.</p>
+
+<p>— Ah !… fit M. d’Harpagon, un peu déçu.</p>
+
+<p>— Mais c’était en 1872 ! protesta M. Joseph
+Meyer, enflammé et scandalisé. Depuis, les
+prix ont décuplé, vingtuplé ! Et ce n’était
+qu’un panneau isolé. La série complète n’existe — et
+elle n’est pas d’une fabrication excellente ;
+celle-ci, de Tours ou peut-être même
+des Gobelins, lui est très supérieure — qu’au
+musée de Saint-Lô, provenant du château de
+Lanne, et on la considère pourtant comme
+d’une valeur presque inestimable… Nous
+devons la trouver dans le grenier, la série !
+Il n’y a pas de raison pour qu’elle n’y soit
+pas, puisque nous avons découvert ici tout le
+reste !</p>
+
+<p>Ce fut une recherche, un pourchas passionné.
+Parfois, on était déçu. On croyait
+découvrir une de ces tapisseries, et c’était
+autre chose. M. Simon Meyer ne s’en plaignait
+pas. On lui dénicha la tenture en point de
+Hongrie de la chambre à coucher, au moment
+que nul n’y songeait plus. Il la mit de côté,
+avec soin. Parfois aussi quelqu’un disait :
+« Je crois qu’en voilà une ! » et ne se trompait
+pas.</p>
+
+<p>— Il nous en faut huit ! disait fiévreusement
+M. Joseph Meyer. Où en sommes-nous ?</p>
+
+<p>Élise s’était distinguée. Elle en avait apporté
+trois. Longtemps le cinquième panneau, celui
+des <i>Fiançailles</i>, fit défaut. La nuit tombait.
+« Nous continuerons demain, » proposa M. d’Harpagon,
+fatigué… Mais dans l’un de ces étranges
+recoins, où l’on accédait par une échelle, le professeur
+finit par mettre la main sur ce panneau :
+il servait à fermer l’un des jours du toit, au
+nord-ouest, où la pluie et le vent pénétraient.
+Mais il était dans un état de conservation à
+peine inférieur aux autres.</p>
+
+<p>— C’est inusable, disait son père, d’une voix
+pieuse, inusable ! Quand les vers ne s’y mettent
+pas, et qu’on ne s’en sert pas comme tapis de
+pieds…</p>
+
+<p>La nuit était tout à fait tombée quand ils redescendirent
+avec leur butin. Ils étaient harassés,
+leurs mains étaient noires, leurs visages
+maculés, leurs vêtements avaient pris une apparence
+ignoble. D’un commun accord, ils résolurent
+de remettre au lendemain l’examen des
+tapisseries.</p>
+
+<p>Les deux Meyer rentrèrent ensemble à l’auberge
+des Vergeais.</p>
+
+<p>— C’est une trouvaille, tout de même, ne put
+s’empêcher de dire le vieux, une trouvaille ! Qui
+aurait pu penser…</p>
+
+<p>— Combien crois-tu que ça peut valoir ?
+demanda son fils.</p>
+
+<p>M. Léon Meyer ne répondit pas…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain matin, au grand jour, tout le
+monde se rassembla au château. Une à une,
+dans leur ordre, on étala les tentures dans le
+plus grand des salons, dont on avait écarté les
+meubles. C’étaient des scènes champêtres
+d’une fraîcheur délicate dans les demi-teintes
+pour les personnages, sur un fond de verdure.
+Les encadrements variaient pour chaque
+panneau ; parfois des brebis paissantes et
+des instruments aratoires, des vases d’où s’épanchaient
+des fleurs et des fruits ; deux beaux
+chiens assis, qui semblaient soutenir le reste
+de la bordure. Des vers ingénus tissés à même
+la composition, en illustraient le sens. En
+huit tableaux, c’était toute la vie d’un couple
+d’amants rustiques, depuis ses premières
+années — un petit roman, une <i>Astrée</i> réaliste.
+Des jeux d’enfants, la chasse aux papillons,
+le dénichage des oiseaux avec ce tercet sournoisement
+gaillard :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Robin, avant que dénicher</i></div>
+<div class="verse"><i>Fais dedans mon giron cacher</i></div>
+<div class="verse"><i>Ce bel oiselet au bec rouge…</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Puis, le jeu de boules qui, tout innocent qu’il
+paraît, est pourtant bien dangereux. Les vieux
+seuls y jouent sérieusement, les jeunes gens
+s’embrassent, même font mieux ou pire…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Bergères font tour de souplesse,</i></div>
+<div class="verse"><i>En se jouant montrent leurs fesses ;</i></div>
+<div class="verse"><i>Tels sont les plaisirs de nature !</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais les vers, devenus presque illisibles, sont
+plus gaillards que l’image, qui demeure aimable
+et décente. Voici la gaîté du bal champêtre.
+Cornemuses, rebecs, hautbois. Une fille rattache
+son bas. Un beau garçon bondit vers sa
+danseuse : « Margot, Margot, plus haut la jambe ! »…
+Le repas après la danse, et ses galanteries
+primitives :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Alizon, c’est plaisant butin</i></div>
+<div class="verse"><i>De tenir ton ferme tétin,</i></div>
+<div class="verse"><i>Et baiser ta bouche vermeille.</i></div>
+<div class="verse"><i>… Ah ! Dieu ! retire ta main.</i></div>
+<div class="verse"><i>Garde que Robin ne s’éveille !</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Pauvres vers naïfs, où sonne pourtant un
+écho, grec et français, de Ronsard et d’Anacréon.
+Et cela finira bien. Après de si grands
+désirs, si candidement montrés, Gombaut
+et Macée se fianceront, se marieront. Ils
+seront un jeune ménage de paysans, puis
+un vieux. Ils auront leur part de peines,
+comme de plaisirs — et la Mort viendra, avec
+sa faux…</p>
+
+<p>Les deux Meyer et tous les Harpagon restèrent
+longtemps en contemplation devant leur
+découverte. A la fin le vieux Meyer soupira.
+On le regardait. Il alla s’asseoir, et se tut encore,
+méditant :</p>
+
+<p>— Je suis un honnête homme… dit-il.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur Meyer, oui… confirma
+M. d’Harpagon, doucement.</p>
+
+<p>— J’ai causé avec mon fils hier soir. Le
+prix d’une série comme ça, on ne sait pas…
+Ça dépend de l’amateur… Et puis, c’est trop
+gros, trop important pour moi ; je vous volerais,
+ou je me volerais. Je ne veux être qu’un
+intermédiaire. Je la vendrai pour votre
+compte et je prendrai dix pour cent… Oui, dix
+pour cent !… Seulement comme je me chargerai
+de la publicité, de l’établissement du
+marché, pour cette tapisserie, que j’aurai des
+frais, nous compterons encore dix pour cent
+en plus… Vous voyez, ajouta-t-il en souriant,
+que les choses n’ont pas changé : c’est le
+commerce, ça, c’est le commerce ! On fera
+toujours comme ça !</p>
+
+<p>— Mais enfin, qu’est-ce que vous croyez
+qu’elle atteindra, cette tapisserie, interrogea
+M<sup>me</sup> d’Harpagon, les yeux ardents.</p>
+
+<p>— Je vous dis que ça dépend de l’amateur…
+Les devises sont un peu gênantes : mais il faut
+y regarder de près pour les lire. A distance, sur
+un mur, on ne les verra pas… Ça peut aller
+entre huit cent et douze cent mille…</p>
+
+<p>M. d’Harpagon crut qu’il en allait mourir — et
+puis qu’il avait mal entendu ! Il se fit répéter
+la somme. Sa femme se la fit répéter.
+Élise, à elle-même, se la répéta. Mais quand
+M. Joseph Meyer, se précipitant vers elle, lui
+voulut prendre la main, elle n’eut point l’air
+seulement de le reconnaître. Cependant l’on
+s’embrassait, on pleurait.</p>
+
+<p>— Oh ! fit M. d’Harpagon, qui étouffait.
+Et dire que nous avons eu cette fortune sous
+notre toit, toute notre vie, et nos aïeux avant
+nous !</p>
+
+<p>— Ils n’en auraient point tiré mille écus,
+répondit paisiblement M. Léon Meyer, et
+c’est bien pour ça qu’elle avait été cédée pour
+cette somme. Vous-même, il y a trente ans,
+n’auriez pas eu le dixième du prix actuel.
+Vous l’avez retrouvée au bon moment… Ça
+arrive… moins souvent que le contraire, mais
+ça arrive. Et, au bout de compte, c’est en
+croyant rouler l’un de vos aïeux que quelqu’un,
+qui appartenait presque à ma profession, a fait
+cadeau d’un trésor aux arrière-petits-fils… Ça
+peut arriver aussi !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M. Léon Meyer partit le jour même. Il emportait
+les huit panneaux, après en avoir donné reçu
+bien en règle, énumératif et circonstancié — mais
+de plus ayant signé, avec M. d’Harpagon,
+un petit contrat fort clair, et dont les deux parties,
+du reste, semblaient également satisfaites.
+On ne songeait plus à le trouver antipathique et
+vulgaire : il était l’homme sur qui reposaient
+tous les espoirs, il était le chirurgien qui a promis
+de sauver le malade, qui le sauvera ;
+l’ogre qui possède la clef de la chambre aux
+trésors, mais qui laisse entrer. M. d’Harpagon
+sut trouver des termes fort dignes pour lui
+témoigner sa gratitude, et la conviction qu’il
+ne décevrait point la confiance qu’on avait
+mise en lui.</p>
+
+<p>— Je fais une affaire, répliqua le vieux avec
+son terrible accent, je fais une affaire, voilà
+tout… Et savez-vous ce que ça prouve ? Ça
+prouve que tout chrétien devrait avoir son
+juif !</p>
+
+<p>Son fils le suivait partout, comme son ombre,
+et ne paraissait plus guère, en effet, qu’une
+ombre. Nul ne faisait attention à lui. Élise
+continua de lui marquer une froideur inconcevable.
+C’est en vain qu’il chercha l’occasion
+de lui parler : elle sut éviter de le voir seule à
+seul, jusqu’au moment qu’il partit. Car le vieux
+Meyer, prétendant avoir absolument besoin de
+sa littérature et de son érudition pour cette
+affaire, avait exigé qu’il l’accompagnât jusqu’à
+Paris. Élise, à l’heure des adieux, accepta seulement,
+de bonne grâce, mais comme un acte
+sans portée, allant de soi, la main qu’il lui tendait
+avec timidité.</p>
+
+<p>— Je sais, dit-elle avec une aimable condescendance,
+les obligations que nous vous avons…</p>
+
+<p>Il balbutiait, cherchant des mots pour exprimer
+son indignation, et ne les trouvant point.</p>
+
+<p>— Allons, monte ! fit son père déjà installé
+derrière Perronneau. Il est temps !</p>
+
+<p>Quand la voiture eut dépassé la sapinière, il
+dit à son fils :</p>
+
+<p>— Tout ça, de ta part, c’était de l’imagination.
+Rien que de l’imagination ! Elle t’avait monté le
+coup, la demoiselle… Je comprends ça ! A sa
+place, dans sa situation, j’en aurais fait autant.
+Chacun son jeu, c’est naturel, c’est permis…
+Garde-toi, je me garde !… Et tu étais un beau
+parti, tu étais le salut, pour elle, il y a trois
+jours. Sans ça, penses-tu qu’une chrétienne
+puisse songer à épouser un juif ! Mais maintenant
+qu’elle a de l’argent, et qu’elle le sait !…
+Du reste, si ça vaut mieux pour elle qu’elle ne
+t’épouse pas, ça vaut encore mieux pour toi : le
+chrétien qui se l’offrira…, je demande à repasser
+pour voir ça… En attendant, c’est comme je
+t’avais dit, Joseph : prends ta commission, mon
+garçon, prends ta commission !… Et ne t’occupe
+plus de ces bêtises !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LE MARÉCHAL BUTLER</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="i">Je m’en souviens encore ! J’aurais
+pleuré devant la première fille que j’ai
+séduite, si elle ne s’était mise à rire…</p>
+
+<p class="sign">Alfred <span class="sc">de Musset</span> : <i>Lorenzaccio</i>.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p class="dedic">A M. <span class="sc">Paul Bourget</span></p>
+
+<p>— … Il y a encore quelqu’un, dans le salon
+d’attente ?</p>
+
+<p>— Oui, Mylord maréchal, répondit l’officier
+de service : une dame… Je dis que c’est une
+dame parce que c’est une femme, mais ce
+n’est pas une <i lang="en" xml:lang="en">Lady</i>… Je puis lui dire que
+Votre Grâce ne reçoit plus, qu’elle a été obligée
+de partir…</p>
+
+<p>— Elle reviendrait, dit le maréchal, d’un air
+d’ennui. Vous le savez bien ! Ceux ou celles qui
+ont attendu si longtemps, si on les renvoie,
+reviennent toujours… Faites entrer…</p>
+
+<p>Il était, pour l’Angleterre, le grand vainqueur
+de la grande guerre. Cinq ans auparavant il s’appelait
+Butler, le colonel Butler, un colonel
+comme tous les autres, assez bien né, — tous
+les officiers de l’armée régulière anglaise
+sont des <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i>, — d’une bonne famille
+du nord de l’Irlande, mais presque pauvre,
+sans éclat, sans relations ; aujourd’hui il se
+nommait Lord Butler, « Monseigneur » Butler,
+<span lang="en" xml:lang="en">field-marshal</span>, comte de Roulers, duc de
+Denain, illustré par ces noms de victoires remportées
+sur une terre alliée, comme Wellington,
+cent ans auparavant, fait marquis de
+Torrès-Védras par l’Espagne, prince de Waterloo
+par la Hollande ; membre du Conseil Privé ;
+titulaire d’une dotation de deux cent mille
+livres, pair d’Angleterre ; cependant toujours
+resté pour le peuple, pour « l’homme dans la
+rue », qui le vénérait, se sentant sur le front
+un reflet de sa gloire, « notre Butler », un
+Anglais comme tous les Anglais, mais qui
+incarnait les qualités de la race, son énergie, sa
+ténacité.</p>
+
+<p>Il avait goûté d’abord la saveur vigoureuse
+de ce légendaire hommage, de cette admiration
+naïve, universelle. Hors de chez lui, des gens par
+milliers le saluaient, pour qu’il leur rendît ce
+salut et s’en pussent vanter. Sa maison
+s’encombrait de dons étranges, inutiles, émouvants :
+des pipes, des bourses de soie tressées
+par de pauvres femmes, des animaux, des
+poissons empaillés, des tabatières sculptées
+dans le bois des ruines de la France dévastée.
+On le venait voir pour s’illustrer de l’avoir
+vu, comme on tirait avantage de lui avoir, un
+matin, tiré son chapeau. Maintenant cette
+popularité le fatiguait ; s’en trouvant excédé,
+il fermait sa porte à ses admirateurs inconnus.
+Cependant ils insistaient, découvraient des
+prétextes ; et l’on ne peut refuser de serrer
+la main à l’humble enthousiaste, qui arrive du
+fond de l’Angleterre avec le modeste don de
+son cœur généreux.</p>
+
+<p>— … Qu’est-ce qu’elle m’a apporté, celle-là ?
+songeait-il, mâchonnant sa moustache courte
+avec un demi-sourire. Il était importuné, il
+avait l’impression qu’il perdait son temps ;
+toutefois pourtant il éprouvait encore du plaisir.
+Ironique et flatté, il avait d’avance envie de
+dire à cette inconnue : « Eh bien oui, c’est
+moi, c’est bien moi ! Regardez, si ça vous
+amuse… »</p>
+
+<p>Elle entra, il leva les yeux. Sans grande curiosité :
+il avait l’habitude. L’officier d’ordonnance
+ne s’était pas trompé : ce n’était point une <i lang="en" xml:lang="en">Lady</i>.
+La femme qui se tenait devant lui, après
+une longue et maladroite révérence, et laissait
+s’échapper de sa bouche un petit souffle
+court, les mains sur sa poitrine émue, appartenait
+à la petite bourgeoisie londonienne.
+En Angleterre, les rangs sociaux s’accusent
+par des différences beaucoup plus tranchées
+qu’en France. Seules les femmes des classes
+supérieures savent s’habiller et porter leur
+toilette. Ce n’est pas tout ; elles ont une démarche
+caractéristique, un port de taille qui n’est
+qu’à elles, une complexion nette, saine, faite
+à la fois, dirait-on, de bonne éducation et de
+bonne nourriture. Celle-ci, avec son chapeau
+de médiocre modiste, son alliance d’or sur
+sa main gauche intentionnellement dégantée,
+la pauvre broche trop voyante sur sa blouse
+confectionnée, c’était la femme d’un petit
+boutiquier ou d’un employé ; le teint d’une
+femme qui prend trop de thé et de tartines
+beurrées ; pour l’âge, une cinquantaine d’années,
+et ne les cachant pas ; l’air honnête,
+scrupuleux, un peu borné, de celles qu’on voit
+le dimanche à la sortie des chapelles baptistes
+ou wesleyennes.</p>
+
+<p>Quelque chose déçut les prévisions du maréchal.
+Visiblement, elle n’avait rien apporté.
+Et elle ne disait rien. Elle restait là, droite,
+muette, le dévorant des yeux, le visage ravagé
+par un sentiment formidable et complexe où
+il entrait une tristesse immense, puis une
+seconde à peine de fulgurant orgueil, puis
+encore un désespoir sec, comme devant la
+mort subite d’un être aimé — enfin de la haine
+ou de l’horreur.</p>
+
+<p>— Eh bien ?… fit le maréchal, impatienté de
+ce silence.</p>
+
+<p>Il songeait en même temps :</p>
+
+<p>— C’est une folle ! Je vais sonner…</p>
+
+<p>— Je suis venue pour vous voir, dit-elle,
+d’une voix extrêmement lointaine, presque
+imperceptible, et si timide — une voix de petite
+fille…</p>
+
+<p>— <i>Egad !</i> fit le maréchal d’un air gai, je m’en
+doute ! Eh bien, vous m’avez vu…</p>
+
+<p>— Vous ne vous rappelez pas…</p>
+
+<p>— Que voulez-vous que je me rappelle ?…
+Décidément, pensait-il, c’est une folle. Il est
+temps d’appeler Roberts…</p>
+
+<p>— C’est vrai. Vous ne pouvez vous rappeler.
+C’est impossible. Vous ne m’avez jamais
+vue… Et moi non plus, avant ce jour, je ne vous
+avais jamais vu. Jamais ! Jamais !</p>
+
+<p>Elle criait ces mots comme s’ils contenaient
+un sens abominable, eussent été la proclamation
+d’un malheur pour elle démesuré.</p>
+
+<p>— C’est mon frère que vous avez vu, il y a
+trente et un ans. Vous étiez subalterne (sous-lieutenant),
+au camp d’Aldershot. Vous aviez
+vos <i lang="en" xml:lang="en">rooms</i> à Londres, <span lang="en" xml:lang="en">Albemarle street</span>.</p>
+
+<p>— Votre frère ?… répéta le maréchal.</p>
+
+<p>— Il est venu vous voir, un dimanche matin.
+Il venait vous réclamer une lettre. C’était moi
+qui l’avais écrite, en réponse à une annonce que
+vous aviez mise dans <i lang="en" xml:lang="en">Ally Sloper’s</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good God !</i> cria le maréchal.</p>
+
+<p>Il sentait monter à ses joues une assez pénible
+chaleur. C’était un souvenir presque complètement
+aboli qui revenait brusquement à sa
+mémoire. Le souvenir d’une aventure désagréable,
+vulgaire pour commencer, humiliante
+pour finir. A cette époque, la mode des « petites
+correspondances » par les journaux, des
+annonces où des jeunes femmes solitaires ou
+intéressées, des jeunes gens timides ou sans
+scrupules offraient leur affection, du continent,
+où elle fleurissait comme une nouveauté,
+avait reflué sur l’Angleterre. La grande presse,
+toujours austère, n’y avait point cédé, mais
+<i lang="en" xml:lang="en">Ally Sloper’s</i>, petite publication humoristique
+et populaire assez mal famée, lui avait
+ouvert ses colonnes. Le « subalterne » Butler
+en avait profité. Il n’était point un don Juan
+ni un homme vicieux. S’il avait choisi ce moyen
+de se procurer une amourette, c’est que,
+pareil en cela à beaucoup de jeunes Anglais, il
+se sentait dépourvu auprès des femmes de
+l’esprit d’entreprise, et que sa bourse de sous-lieutenant
+était légère.</p>
+
+<p>Il avait reçu d’assez nombreuses réponses,
+parmi lesquelles une seule avait retenu son
+attention, sa curiosité. Elle venait évidemment
+d’une toute jeune fille, naïve, de condition
+modeste et d’esprit simple. Elle disait à peu
+près ceci : « Vous êtes officier ? Que cela
+est beau ! Que j’aimerais me promener avec
+vous ! Je suis arrivée de Canterbury pour
+entrer dans une maison de couture. Je suis si
+seule, et je m’ennuie tant, le dimanche.
+Toutes les jeunes filles de l’atelier ont leur amoureux…
+Moi seule n’en ai point. Mais ce sera
+vous : elles seront bien jalouses ; je serai bien
+heureuse. »</p>
+
+<p>Celui qui devait plus tard emporter la ligne
+Hindenburg n’avait pas plus l’expérience, à
+cette époque, de la stratégie amoureuse que
+d’aucune autre. Il fut cependant assez adroit
+pour ne point effaroucher la colombe qui ne
+demandait visiblement qu’à palpiter entre ses
+mains. Toujours par lettre, de la même orthographe
+hésitante et de style ingénu, on lui fit
+savoir qu’on acceptait, pour le dimanche
+suivant, une promenade sentimentale en
+canot, sur la haute Tamise, et qu’on le viendrait
+chercher. On était si désireuse de savoir
+comment c’était, les <i lang="en" xml:lang="en">rooms</i> d’un officier ! On
+ajoutait : « Je crois que je ne suis pas laide :
+mais vous me trouverez si mal habillée, et
+peu digne de vous ! »</p>
+
+<p>La veille de ce dimanche-là, le sous-lieutenant
+Butler reçut un télégramme : « Je suis
+souffrante, dans mon lit. Quel malheur ! » Le
+sous-lieutenant répliqua par un autre télégramme
+annonçant sa visite. Bien qu’il ne fût point des
+plus hardis, il se demandait si ce contretemps
+apparent n’avancerait point ses affaires au lieu
+de leur nuire. Il demeurait en tout cas bien
+convaincu, et selon toute vraisemblance
+n’avait point tort, que celles-ci aboutiraient au
+mieux, dans le plus court délai. Tout lui faisait
+penser que cette petite fille, instinctivement
+voluptueuse et tendre, ne se défendrait
+guère. Lui-même se sentait fort animé. Les
+correspondances amoureuses, entre personnes
+qui ne se connaissent point, ou ne se voient que
+rarement, ont un charme infini pour l’imagination.
+La réalité ne vient point mettre de
+bornes au déchaînement d’une rêverie volontiers
+sensuelle.</p>
+
+<p>Le matin de ce dimanche, de ce beau
+dimanche enfin survenu, et dont il se promettait
+il ne savait encore quoi, mais qui ne
+pouvait aller que du joli au délicieux, il achevait
+de s’habiller, avec ce soin précieux et discret
+des jeunes Anglais qui en fait véritablement,
+dans leur race, le sexe supérieur, le sexe qui
+sait ce qui convient, tandis que la plupart des
+jeunes femmes l’ignorent, quand on sonna à
+sa porte. Il l’ouvrit lui-même. Selon la coutume
+dans ces sortes d’appartements, il n’avait
+point de domestique, sinon « le gardien » de la
+maison, qui lui apportait son premier repas,
+entretenait dans les deux pièces, et leur
+vestibule exigu, l’ordre et la propreté, selon
+des conceptions personnelles, assez rudimentaires.</p>
+
+<p>La personne qui venait le déranger de la sorte — un
+dimanche ! — et commettait le crime de
+retarder son départ, était « un homme », et
+non pas un gentleman. Ce fut ce qu’il distingua
+d’un coup d’œil, demeurant toutefois à
+son égard aussi poli, dans la condescendance
+de son accueil, qu’on le puisse concevoir.
+Pourtant, ce jeune homme, pour un observateur
+superficiel, était exactement vêtu comme lui,
+de l’extrémité de ses chaussures — <i lang="en" xml:lang="en">patent
+leather boots</i> — à son haut de forme lumineux,
+méticuleusement caressé d’un drap léger, à
+peine humecté de pétrole, puis d’un autre
+morceau de drap, bien sec. Il avait enlevé,
+ainsi qu’il convient, ses gants, qu’il tenait à la
+main. Le pantalon aux raies discrètes, la
+jaquette noire, rembourrée aux épaules comme
+c’était la mode masculine à cette époque,
+étaient corrects, et non pas confectionnés,
+achetés « tout faits ». Mais cela n’était point d’un
+bon tailleur, il y manquait on ne savait quoi.
+Enfin, la « classe » de ce visiteur intempestif
+s’accusait aussi bien par ce qu’il montrait que
+par ce qui lui faisait défaut ; par des nuances
+imperceptibles et pourtant aveuglantes. Il était
+un <i lang="en" xml:lang="en">nobody</i>, un rien du tout, un <i lang="en" xml:lang="en">clerk</i> de banque
+ou de <span lang="en" xml:lang="en">solicitor</span>, un employé de magasin, quelqu’un
+qui passerait toute sa vie à copier les
+<span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> sans être un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>. Le sous-lieutenant
+Butler aurait préféré un mendiant ;
+il s’en fût débarrassé plus vite, sans le laisser
+entrer plus loin que le vestibule. Il dut
+lui permettre l’accès de la petite pièce qui
+servait à la fois de salon et de bureau, offrit un
+siège.</p>
+
+<p>L’intrus demeura debout, son beau chapeau
+luisant dans une main, ses gants dans
+l’autre. Il était fortement ému, et le montrait
+trop, comme un homme qui n’a pas appris
+assez jeune à garder un empire suffisant
+sur soi-même. Par surcroît il était intimidé,
+avouait involontairement la conscience qu’il
+avait de l’infériorité de son rang social ; mais
+il ne fut point discourtois, n’étala nulle
+insolence. Il était grave, avec une certaine
+dignité, malgré tout, comme religieuse. Il
+ouvrit la bouche : ce n’était point l’accent
+cockney, l’accent vulgaire du petit bourgeois
+londonien, mais non plus celui de la bonne
+société : une intonation provinciale. En somme,
+quelque chose de semblable à toute sa personne :
+rien d’absolument mal, et rien de
+bien.</p>
+
+<p>— Le sous-lieutenant Butler ? dit-il.</p>
+
+<p>— Lui-même, répondit Butler… Vous avez
+l’avantage sur moi, monsieur…</p>
+
+<p>Le visiteur ne répondit pas à cette invitation
+de se nommer, non par mauvaise volonté consciente,
+mais parce qu’il était troublé.</p>
+
+<p>— Vous avez écrit à miss Annie Sawdon…,
+dit-il.</p>
+
+<p>Le sous-lieutenant ne broncha pas. Il savait,
+lui, imposer l’immobilité à son visage. Intérieurement,
+il s’amusa : « Tiens, tiens, songea-t-il,
+j’ai un rival, il y en avait un autre !… »</p>
+
+<p>— Je suis, continua le jeune homme, prenant
+de l’assurance, M. William Sawdon, son
+frère.</p>
+
+<p>Il fallut alors plus de sang-froid à Butler pour
+garder son impassibilité. Cela devenait sérieux,
+ennuyeux, la loi anglaise ne plaisante pas sur
+ce genre d’affaires. Mais son esprit travaillait
+rapidement : « Je n’ai fait aucune promesse, se
+disait-il, je n’ai même jamais vu la fille. Tout
+s’est borné de ma part à une invitation à déjeuner
+à la campagne. Ce frère-là, ni personne au
+monde, ne peuvent rien me réclamer. Pas
+même adresser une plainte à mon colonel : il
+en rirait. »</p>
+
+<p>— Ma sœur Annie n’a que seize ans, poursuivit
+le visiteur. Elle était trop jeune pour
+venir toute seule à Londres. Mais elle a quelque
+chose de fantasque, d’impétueux dans le
+caractère. Nous avons dû la laisser partir : elle
+l’exigeait. Cette semaine, nous avons appris par
+elle, à Canterbury, qu’elle était souffrante. J’ai
+pris le train pour aller la voir, et j’ai trouvé
+sur sa table la lettre et le télégramme que vous
+lui avez envoyés.</p>
+
+<p>— Après, monsieur Sawdon ? interrogea Butler,
+plus nerveux qu’il n’aurait voulu.</p>
+
+<p>— Monsieur Butler, je ne vous demande pas
+ce que vous voulez faire de ma sœur. Il y a des
+choses dont il ne faut point parler… Elle
+n’est pas pour vous, de la façon que nous pourrions
+envisager, c’est une chose certaine,
+et il n’y a rien à dire de plus. Nous sommes
+du petit monde, monsieur Butler, mais d’honnêtes
+gens. La petite n’est qu’une enfant, elle
+n’a pas su ce qu’elle faisait. Je vais la ramener
+à Canterbury. Je vous rapporte votre lettre
+et votre télégramme. Vous voudrez bien me
+rendre la lettre et le télégramme que vous
+avez reçus.</p>
+
+<p>Le sous-lieutenant souffrait dans son orgueil
+de façon insupportable. Ce fils d’artisan ou
+de boutiquier, ce rien du tout social l’emportait
+sur lui à chaque mot qu’il prononçait,
+le dominait. « Il avait le meilleur », comme
+on dit en langue sportive. Le subalterne
+Butler était encore à l’âge où l’on accepte sans
+les discuter les principes qu’on a reçus de
+son éducation. La sienne, plus sévère là-dessus
+que celle des jeunes gens de notre race, lui
+disait que s’il n’avait commis encore aucune
+faute qu’on lui pût reprocher, par intention
+il était coupable. Il le reconnut en lui-même.
+Il penchait même, dans son inexpérience et sa
+juvénile fraîcheur d’âme, à s’exagérer sa responsabilité.</p>
+
+<p>— C’est tout ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Il tenait à garder un air distant, dégagé.</p>
+
+<p>— Monsieur Butler, vous me donnerez votre
+parole d’honneur que vous ne chercherez pas à
+revoir la petite, et que vous ne lui écrirez plus.</p>
+
+<p>Intérieurement, le jeune officier y était déjà
+tout résolu ; ce fut toutefois pour lui une cause
+d’assez amère humiliation que ce « calicot » se
+considérât comme en droit de lui imposer cette
+décision. Et il ne pouvait faire autrement que
+de céder !</p>
+
+<p>— Je vous en donne ma parole d’honneur,
+fit-il froidement.</p>
+
+<p>— Vous avez la lettre, le télégramme ?</p>
+
+<p>Le sous-lieutenant les prit sur son bureau, les
+tendit.</p>
+
+<p>— C’est bien, je vous remercie. <i lang="en" xml:lang="en">Good morning</i>,
+monsieur Butler.</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good morning</i>, monsieur Sawdon.</p>
+
+<p>Ils ne s’étaient pas tendu la main. De la part
+de ces deux adversaires, ce ne fut point l’effet
+d’un sentiment bas, ou irrité, rancune d’un
+côté, haine ou mépris de l’autre. Butler, bien
+qu’il eût fort désagréablement conscience
+d’avoir joué un rôle peu brillant, même
+ridicule, avait l’esprit trop droit, trop simple,
+pour en vouloir à celui qui venait de forcer
+sa volonté. Le petit <i lang="en" xml:lang="en">clerk</i> endimanché, fier
+de sa victoire, et le cœur soulagé d’un grand
+poids parce que la démarche avait coûté à une
+timidité qu’il déplorait, eût volontiers tenté
+le geste, comme après un combat de boxe :
+il n’osa. Leur différence sociale continua de
+les séparer. Ce seul petit fait eût suffi à prouver
+qu’on n’était pas en France. Le <i lang="en" xml:lang="en">clerk</i> s’en
+alla, sur un salut maladroit et cérémonieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout cela, qui a pris quelque temps à conter
+parce que, écourtée de certains détails, la scène
+eût paru incompréhensible de ce côté-ci du
+détroit, le maréchal Butler, duc de Denain,
+l’avait senti, sans plaisir, remonter dans sa
+mémoire, d’un seul élan. D’une voix hésitante,
+maussade, il posa cette question, qu’il jugeait
+stupide :</p>
+
+<p>— Ainsi, c’est vous, je suppose, Annie Sawdon ?</p>
+
+<p>En même temps, il se reprochait : « Naturellement,
+c’est elle ! A quoi bon le demander :
+c’est elle. Et pourquoi est-elle venue ? A quoi
+ça peut-il servir ? Je ne lui dois rien. Elle ne
+m’est de rien, absolument de rien… Pourtant
+c’est elle, là, devant moi ! C’est absurde ! Elle a
+dû être jolie, il y a trente ans ! Dire que c’est
+moi qui aurais pu… C’est absurde. C’est comique…
+et je n’ai pas envie de rire ! qu’est-ce
+qu’elle veut ?</p>
+
+<p>— C’est moi, dit-elle, Annie Sawdon.</p>
+
+<p>— Eh bien, madame… miss…?</p>
+
+<p>— Madame, madame… Mais vous n’avez
+pas besoin de savoir mon nouveau nom.
+Et il y a des moments où je voudrais l’oublier.</p>
+
+<p>— Eh bien, madame, en quoi vous puis-je
+obliger ?</p>
+
+<p>Elle éclata :</p>
+
+<p>— Je ne vous demande rien ! Vous le savez
+bien, que je n’ai rien à vous demander !</p>
+
+<p>— Alors ?</p>
+
+<p>— Pourquoi je suis venue ? Je croyais le
+savoir. Il me semble que je ne sais plus…</p>
+
+<p>— Dans ce cas…</p>
+
+<p>Il fit mine de se lever.</p>
+
+<p>— Si, cria-t-elle, si, je sais ! Oh ! ne me renvoyez
+pas, restez ! Je suis venue pour vous voir !
+Pour ne pas mourir sans avoir connu les traits
+de l’homme à qui j’aurais pu, à qui j’aurais dû
+appartenir, et qui est vous. <i>Vous !</i> mylord
+Butler ! Butler, <span lang="en" xml:lang="en">field-marshal</span>, pair d’Angleterre,
+généralissime de l’armée anglaise, vainqueur des
+Huns ! Vous devriez comprendre : je ne pense
+plus qu’à ça. A ça, depuis cinq ans ! A ce
+qu’aurait pu être ma vie, ma gloire, mon
+bonheur, si vous m’aviez prise. Il y a des
+moments où je vous déteste, où je vous hais,
+de ne pas m’avoir prise. Et des moments où je
+pleure, où je me dis : « Ce n’est pas sa faute,
+ni la mienne. C’est le hasard, le méchant, le
+perfide et affreux hasard, qui a tout fait. Il
+s’en est fallu de deux heures, et de l’arrivée
+d’un imbécile ! » Et je revois ce qu’aurait pu
+être mon existence, ou je l’invente, ou je m’efforce
+de la vivre…</p>
+
+<p>Le maréchal haussa les paupières avec stupeur,
+avec inquiétude. Il était choqué, sincèrement
+choqué. Ce grand cri de fureur, de
+désespoir, de passion déçue, impossible,
+risible, ne lui apparaissait qu’indécent, impudique.
+A cette heure qu’il était presque un
+vieil homme, et devenu un chef parmi les
+chefs, il envisageait les devoirs, les conventions
+de la morale, pour les civils, comme quelque
+chose de semblable à la discipline pour les
+soldats. La discipline, c’est ce qui forge les
+hommes, malgré eux, en pointe d’acier pour
+les forcer à faire ce qu’ils ne feraient pas sans
+elle : à obéir, à souffrir, à mourir, pour des
+intérêts, un idéal supérieurs à leurs intérêts, à
+leur idéal personnels. Les conventions
+morales, c’est ce qui oblige les hommes, et surtout
+les femmes à ne pas laisser les sociétés
+civilisées dégénérer en une immense chiennerie.
+S’il n’y avait pas ça, croyait-il, les femmes
+ne seraient plus qu’un troupeau de louves en
+folie. Les conventions où on les maintient, la
+pudeur, la chasteté qu’on leur impose, c’est leur
+discipline. Elle est indispensable.</p>
+
+<p>— Voyons, dit-il, vous ne pouvez pas penser
+ce que vous dites. Votre existence ! Vous vous
+efforcez de l’imaginer, de la vivre telle qu’elle
+eût été si… si ce qu’il n’est pas arrivé était
+arrivé : elle aurait été belle ! Où seriez-vous
+maintenant ?</p>
+
+<p>Comme il prononçait rudement ces mots, il
+frémit. Et son existence, à lui, si la famille
+d’Annie Sawdon au lieu d’être intervenue,
+« avant », était intervenue « après » ? Et elle
+l’eût fait certainement. C’est la règle, en Angleterre ;
+et la conduite, l’attitude du frère donnaient
+à croire qu’on n’y eût point manqué en cette
+occasion. Il évoquait le procès public, les dommages-intérêts.
+En admettant qu’après le scandale
+ses chefs ne lui eussent pas demandé sa
+démission, il aurait été obligé de l’offrir : après
+avoir acquitté ces dommages-intérêts, il ne fût
+point demeuré assez riche pour rester dans
+l’armée ; un subalterne ne saurait vivre de sa
+solde. Mais alors, alors ? Peut-être les destins
+de la guerre eussent-ils été changés. C’était lui,
+non pas un autre, qui avait emporté la muraille
+Hindenburg. Il y avait bien les Français, le commandement
+français. Il leur rendait justice, il
+raisonnait d’un esprit équitable et froid ; mais
+enfin, s’il n’avait été là, lui Butler, dans les Flandres,
+tenace comme un boxeur qui attend, attend
+longtemps, sans faiblir, sans se décourager,
+la seconde précise où porter le coup décisif ?
+A sa place il y aurait eu Ellis, Hawthorne,
+Coolbridge : ils ne le valaient pas ! Alors,
+alors ?… Que, trente et un ans auparavant,
+le frère de la femme qui était là fut arrivé,
+deux heures plus tard, dans sa petite chambre
+de sous-lieutenant, et sans doute cette femme
+tombait dans ses bras. Et par cela, rien que par
+cela, un tiers de siècle plus tard l’Allemagne
+était victorieuse ? A quoi tient le sort du
+monde ? Qu’est-ce que c’est que la liberté
+humaine ?</p>
+
+<p>Cette idée le révolta. Il s’en trouvait épouvanté,
+indigné comme d’une suggestion horrible,
+une tentation du diable. Et cette femme, cette
+folle, ne voulait pas comprendre que, justement,
+si dix minutes ou bien trois mois elle avait été
+la maîtresse du sous-lieutenant Butler, il n’y
+aurait jamais eu de maréchal Butler. Et il y
+aurait eu, peut-être, une Angleterre écrasée,
+envahie, vassale du vainqueur : esclave ! Elle ne
+le comprendrait jamais. Elle ne comprenait,
+ne pouvait comprendre que sa passion rétrospective,
+insensée, son amour illusoire enchaîné
+au souvenir de ce qui n’avait pu être, d’un
+jeune homme qu’elle n’avait jamais vu, et
+qu’elle regrettait plus que jamais au monde une
+autre, possédée, puis abandonnée, le plus
+magnifique amant !</p>
+
+<p>Il répéta, plus durement :</p>
+
+<p>— … Oui, où en seriez-vous ?</p>
+
+<p>— Qu’importe cela, dit-elle… J’avais seize
+ans, vous m’auriez prise comme vous auriez
+voulu, j’étais sans défense, sans expérience,
+j’aurais eu un enfant de vous… Un enfant !
+cria-t-elle d’un accent furieux, un enfant de
+vous !… Les gens de chez moi sont d’honnêtes
+gens à la manière de tous les honnêtes
+gens, ils vous auraient pris tout l’argent qu’ils
+pouvaient, au nom de la justice de Dieu et
+de celle des hommes ; puis ils m’auraient
+jetée à la rue, également au nom de la justice
+de Dieu et de l’honneur de la famille… Mais
+qu’est-ce que ça pouvait faire, qu’est-ce que
+ça pouvait me faire, à moi ? Je serais partie
+avec cet enfant, je l’aurais élevé, je pourrais
+aujourd’hui le regarder et me dire : « Il est le
+fils de Butler, le grand soldat, le grand homme,
+l’homme dont l’univers parle. Eh bien, cet
+homme-là, il y a trente ans, il couchait avec
+moi. Il m’a eue le premier, et je l’ai eu ! Je l’ai
+eu ! Lui. Il a été à moi, à moi !… » Au lieu de ça…</p>
+
+<p>Ce petit souffle court qui soulevait sa poitrine
+quand elle était entrée, voilà que maintenant il
+agitait la poitrine du maréchal. A aucun
+moment de sa vie, depuis le premier grand
+jour de la première grande victoire, devant
+personne, avec personne, il n’avait senti
+comme en ce moment passer le vent de la
+gloire. En même temps, il se dédoublait, il
+en venait à rêver l’impossible, à croire à
+l’impossible, à croire que ce qui aurait pu
+arriver était arrivé : « Si j’avais pris ce jeune
+corps passionné, et si pourtant j’eusse été,
+<i>après</i>, le maréchal Butler ? Et si alors j’avais
+pu voir tout de bon ma gloire dans ces yeux-là !… »
+Il murmura, avec une immense pitié,
+une pitié où il s’enveloppait lui-même avec
+elle, et qui retrouvait les derniers mots qu’elle
+avait prononcés :</p>
+
+<p>— Au lieu de ça ?… Vous avez été malheureuse ?</p>
+
+<p>— Est-ce que je sais ? Je ne me souviens plus.
+Probablement. Je n’ai pas vécu. Voilà. Je
+sais que je n’ai pas vécu. J’ai été volée de ma
+vie !</p>
+
+<p>Il avait les yeux humides. Telle est la
+force d’un sentiment vrai, même déraisonnable,
+même insensé, qu’un instant dans son
+esprit celui-ci balança toute sa carrière, ses
+victoires, le salut de son pays, et la folie de
+cette femme ; un instant, cette folie, il la
+partagea. Il murmura, très bas, avec
+une douceur singulière, un regret doux, profond :</p>
+
+<p>— Oui, je vois, je vois… Je sens ce que vous
+voulez dire…</p>
+
+<p>— C’est vrai ? fit-elle. Bien vrai ? Vous avez
+été une minute, une seule minute, comme moi
+je serai toute ma vie ?… Alors, je puis m’en
+aller !</p>
+
+<p>Elle reprit :</p>
+
+<p>— Je vous ai dit qu’il y avait des moments
+où je vous haïssais ?… Je ne vous haïrai plus :
+vous avez pensé, une seconde, comme moi…
+Tout sera meilleur, pour moi, maintenant…
+Adieu, mylord maréchal…</p>
+
+<p>Elle s’en allait. Il la reconduisit.</p>
+
+<p>— A propos, demanda-t-il, et votre frère,
+qu’est-il devenu ?</p>
+
+<p>Pour la première fois il l’entendit rire. Un
+rire de férocité, un rire de carnage :</p>
+
+<p>— Mon frère ? Ah ! ah ! mon frère ! Eh bien,
+ça ne lui a pas profité, sa bonne action, cette
+sale, cette dégoûtante bonne action ! Il avait
+pris un magasin ; il a fait banqueroute ; il s’est
+sauvé sur le continent. Il crève de misère, je ne
+sais où. C’est bien fait, n’est-ce pas, c’est bien
+fait !</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em small">Paris. — Imp. <span class="sc">Paul Dupont</span> (Cl.). — 1.1.23.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="cc top4em"><span class="large b g">LE ROMAN LITTÉRAIRE</span><br>
+<span class="xsmall">publié sous la Direction de</span><br>
+<span class="small">HENRI DE RÉGNIER, de l’Académie Française</span></p>
+
+
+<div class="flex">
+<table class="small">
+<tr><td class="c b" colspan="2"><div>OUVRAGES PARUS</div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r"><div>Vol.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ARNOUX (Alexandre)<br>
+<span class="small">Lauréat du Prix de la Renaissance 1921</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Abisag</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>BEAUREGARD (Gérard de)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Amour dominateur</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>BENOIT (Pierre)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Atlantide (<i class="small">Grand Prix du Roman 1919</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>BLANCHE (Jacques-Émile)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Tous des Anges</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>BOULENGER (Marcel)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Marguerite</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>BOYLESVE (René)<br>
+<i>de l’Académie Française</i></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Tu n’es plus rien</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>CARCO (Francis)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’homme traqué (<i class="small">Grand Prix du Roman 1922</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHADOURNE (Louis)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Inquiète Adolescence</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>CORTHIS (André)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Pour moi seule (<i class="small">Grand Prix du Roman 1920</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DAIREAUX (Max)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Timon le Magnifique</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DAZIL (Claude)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Madiette (<i class="small">Prix Littéraire du Figaro</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DELARUE-MARDRUS (Lucie)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Toutoune et son Amour</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DODERET (André)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Flamme au soleil</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DORGELÈS (Roland)<br>
+<span class="small">Lauréat du Prix Vie Heureuse 1920</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Saint Magloire</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DUCHÊNE (Ferdinand)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Au pas lent des Caravanes (<i class="small">Grand Prix
+Littéraire de l’Algérie 1921</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ELDER (Marc)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Thérèse ou la Bonne éducation</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>GILLE (Pernette)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Un Amour</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>HARAUCOURT (Edmond)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Vertige d’Afrique</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>HARLOR (Th.)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Pot de Réséda</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>HENRIOT (Émile)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Valentin</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>JALOUX (Edmond)<br>
+<span class="small">Lauréat du Grand Prix de Littérature 1920</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Incertaine</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>KEYSER (Édouard de)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Baraka</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>MAGRE (Maurice)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Appel de la Bête</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>MILLE (Pierre)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Détresse des Harpagon</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>MIOMANDRE (Francis de) et SPARK (Tommy)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Saison des Dupes</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>POURRAT (Henri)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Gaspard des Montagnes (<i class="small">Prix Littéraire du Figaro</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ROGER-MARX (Claude)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Tragédie légère</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>SERRES (Paul)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Diable au village</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>t’SERSTEVENS (A.)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Sept parmi les Hommes</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>SOREL (Albert-Émile)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap" lang="la" xml:lang="la">Mea-Culpa</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>TRAZ (Robert de)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Fiançailles (<i class="small">Prix Littéraire du Figaro</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>TRUC (Gonzague)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Tibériade (<i class="small">Couronné par l’Académie Française</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VALDAGNE (Pierre)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Constance, ma tendre amie</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VAN OFFEL (Horace)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Exaltation</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VAUDOYER (Jean-Louis)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Papiers de Cléonthe</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VILLETARD (Pierre)<br>
+<span class="small">Lauréat du Grand Prix du Roman 1921</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Poupées se cassent (<i class="small">Couronné par l’Académie Française</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VINEUIL (Laurent)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Erreur</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VOISINS (Gilbert de)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Mirage</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b top1em"><div>A PARAITRE</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>OCHSÉ (Julien)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Berceau sans Fées</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<p class="c">Chaque volume, <b>6</b> fr. <b>75</b> net.</p>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77628 ***</div>
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