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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77519 ***
+
+
+
+
+ Au lecteur.
+
+ Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, la version
+ originale. Seules les corrections indiquées à la fin du texte ont
+ été effectuées.
+
+ A{DRE} dans la page de titre se lit ALEXANDRE.
+
+
+
+
+ ŒUVRES COMPLÈTES
+ DE
+ H. DE BALZAC
+
+ LA
+ COMÉDIE HUMAINE
+ DIX-HUITIÈME VOLUME
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+ ÉTUDES DE MŒURS
+
+ TROISIÈME PARTIE
+ ÉTUDES ANALYTIQUES
+
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+
+ PARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2
+
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+
+ SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
+
+ SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE
+ SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE
+ ÉTUDES ANALYTIQUES
+
+
+ SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES (4e PARTIE)
+ DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN
+ L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE (2E ÉPISODE) — L’INITIÉ
+ LES PAYSANS — PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE
+
+ [Logo: AH]
+
+ PARIS
+ Vve A{DRE} HOUSSIAUX, ÉDITEUR
+ HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS
+ 7, RUE PERRONET, 7
+
+ 1877
+
+
+
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ AMÉLIE CAMUSOT. DIANE DE MAUFRIGNEUSE.
+
+ La femme de chambre racheva l’œuvre en donnant une robe.
+
+ (DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)]
+
+
+
+
+ TROISIÈME LIVRE
+ SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
+
+
+ SPLENDEURS ET MISÈRES
+ DES COURTISANES.
+
+ QUATRIÈME PARTIE.
+ LA DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.
+
+
+—Qu’y a-t-il, Madeleine? dit madame Camusot en voyant entrer chez elle
+sa femme de chambre avec cet air que savent prendre les gens dans les
+circonstances critiques.
+
+—Madame, répondit Madeleine, monsieur vient de rentrer du Palais; mais
+il a la figure si bouleversée, et il se trouve dans un tel état, que
+madame ferait peut-être mieux de l’aller voir dans son cabinet.
+
+—A-t-il dit quelque chose? demanda madame Camusot.
+
+—Non, madame; mais nous n’avons jamais vu pareille figure à monsieur,
+on dirait qu’il va commencer une maladie; il est jaune, il paraît être
+en décomposition, et...
+
+Sans attendre la fin de la phrase, madame Camusot s’élança hors de sa
+chambre et courut chez son mari. Elle aperçut le juge d’instruction
+assis dans un fauteuil, les jambes allongées, la tête appuyée au
+dossier, les mains pendantes, le visage pâle, les yeux hébétés,
+absolument comme s’il allait tomber en défaillance.
+
+—Qu’as-tu, mon ami? dit la jeune femme effrayée.
+
+—Ah! ma pauvre Amélie, il est arrivé le plus funeste événement... J’en
+tremble encore. Figure-toi que le procureur général... Non, que madame
+de Sérizy... que... Je ne sais par où commencer...
+
+—Commence par la fin!... dit madame Camusot.
+
+—Eh bien! au moment où, dans la Chambre du conseil de la Première,
+monsieur Popinot avait mis la dernière signature nécessaire au bas
+du jugement de non-lieu rendu sur mon rapport qui mettait en liberté
+Lucien de Rubempré... Enfin, tout était fini! le greffier emportait le
+plumitif; j’allais être quitte de cette affaire... Voilà le président
+du tribunal qui entre et qui examine le jugement:
+
+—«Vous élargissez un mort, me dit-il d’un air froidement railleur; ce
+jeune homme est allé, selon l’expression de M. de Bonald, devant son
+juge naturel. Il a succombé à l’apoplexie foudroyante...»
+
+Je respirais en croyant à un accident.
+
+«Si je comprends, monsieur le président, a dit monsieur Popinot, il
+s’agirait alors de l’apoplexie de Pichegru...
+
+—«Messieurs, a repris le président de son air grave, sachez que, pour
+tout le monde, le jeune Lucien de Rubempré sera mort de la rupture d’un
+anévrisme.»
+
+Nous nous sommes tous entre-regardés.
+
+—«De grands personnages sont mêlés à cette déplorable affaire, a dit
+le président. Dieu veuille, dans votre intérêt, monsieur Camusot,
+quoique vous n’ayez fait que votre devoir, que madame de Sérizy ne
+reste pas folle du coup qu’elle a reçu! on l’emporte quasi morte. Je
+viens de rencontrer notre procureur général dans un état de désespoir
+qui m’a fait mal. Vous avez donné à gauche, mon cher Camusot!» a-t-il
+ajouté en me parlant à l’oreille.
+
+Non, ma chère amie, en sortant, c’est à peine si je pouvais marcher.
+Mes jambes tremblaient tant, que je n’ai pas osé me hasarder dans la
+rue, et je suis allé me reposer dans mon cabinet. Coquart, qui rangeait
+le dossier de cette malheureuse instruction, m’a raconté qu’une belle
+dame avait pris la Conciergerie d’assaut, qu’elle avait voulu sauver la
+vie à Lucien de qui elle est folle, et qu’elle s’était évanouie en le
+trouvant pendu par sa cravate à la croisée de la Pistole. L’idée que la
+manière dont j’ai interrogé ce malheureux jeune homme, qui, d’ailleurs,
+entre nous, était parfaitement coupable, a pu causer son suicide, m’a
+poursuivi depuis que j’ai quitté le Palais, et je suis toujours près de
+m’évanouir...
+
+—Eh bien! ne vas-tu pas te croire un assassin, parce qu’un prévenu se
+pend dans sa prison au moment où tu l’allais élargir?... s’écria madame
+Camusot. Mais un juge d’instruction est alors comme un général qui a un
+cheval tué sous lui!... Voilà tout.
+
+—Ces comparaisons, ma chère, sont tout au plus bonnes pour plaisanter,
+et la plaisanterie est hors de saison ici. _Le mort saisit le vif_ dans
+ce cas-là. Lucien emporte nos espérances dans son cercueil.
+
+—Vraiment?... dit madame Camusot d’un air profondément ironique.
+
+—Oui, ma carrière est finie. Je resterai toute ma vie simple juge
+au tribunal de la Seine. Monsieur de Grandville était, avant ce
+fatal événement, déjà fort mécontent de la tournure que prenait
+l’instruction; mais son mot à notre président me prouve que, tant que
+monsieur de Grandville sera procureur général, je n’avancerai jamais!
+
+Avancer! voilà le mot terrible, l’idée qui, de nos jours, change le
+magistrat en fonctionnaire.
+
+Autrefois le magistrat était sur-le-champ tout ce qu’il devait être.
+Les trois ou quatre mortiers des présidences de chambre suffisaient aux
+ambitions dans chaque parlement. Une charge de conseiller contentait
+un de Brosses comme un Molé, à Dijon comme à Paris. Cette charge, une
+fortune déjà, voulait une grande fortune pour être bien portée. A
+Paris, en dehors du parlement, les gens de robe ne pouvaient aspirer
+qu’à trois existences supérieures: le contrôle général, les sceaux ou
+la simare de chancelier. Au-dessous des parlements, dans la sphère
+inférieure, un lieutenant de présidial se trouvait être un assez grand
+personnage pour qu’il fût heureux de rester toute sa vie sur son siége.
+Comparez la position d’un conseiller à la cour royale de Paris, qui
+n’a pour toute fortune, en 1829, que son traitement, à celle d’un
+conseiller au parlement en 1729. Grande est la différence! Aujourd’hui,
+où l’on fait de l’argent la garantie sociale universelle, on a dispensé
+les magistrats de posséder, comme autrefois, de grandes fortunes;
+aussi les voit-on députés, pairs de France, entassant magistrature sur
+magistrature, à la fois juges et législateurs, allant emprunter de
+l’importance à des positions autres que celle d’où devrait venir tout
+leur éclat.
+
+Enfin, les magistrats pensent à se distinguer pour avancer, comme on
+avance dans l’armée ou dans l’administration.
+
+Cette pensée, si elle n’altère pas l’indépendance du magistrat, est
+trop connue et trop naturelle, on en voit trop d’effets, pour que
+la magistrature ne perde pas de sa majesté dans l’opinion publique.
+Le traitement payé par l’État fait du prêtre et du magistrat, des
+employés. Les grades à gagner développent l’ambition; l’ambition
+engendre une complaisance envers le pouvoir; puis l’égalité moderne met
+le justiciable et le juge sur la même feuille du parquet social. Ainsi
+les deux colonnes de tout ordre social, la Religion et la Justice, se
+sont amoindries au dix-neuvième siècle, où l’on se prétend en progrès
+sur toute chose.
+
+—Et pourquoi n’avancerais-tu pas? dit Amélie Camusot.
+
+Elle regarda son mari d’un air railleur, en sentant la nécessité de
+rendre de l’énergie à l’homme qui portait son ambition, et de qui elle
+jouait comme d’un instrument.
+
+—Pourquoi désespérer? reprit-elle en faisant un geste qui peignit
+bien son insouciance quant à la mort du prévenu. Ce suicide va rendre
+heureuses les deux ennemies de Lucien, madame d’Espard et sa cousine,
+la comtesse Châtelet. Madame d’Espard est au mieux avec le garde des
+sceaux; et, par elle, tu peux obtenir une audience de Sa Grandeur,
+où tu lui diras le secret de cette affaire. Or, si le ministre de la
+justice est pour toi, qu’as-tu donc à craindre de ton président et du
+procureur général?
+
+—Mais monsieur et madame de Sérizy!... s’écria le pauvre juge. Madame
+de Sérizy, je te le répète, est folle! et folle par ma faute, dit-on!
+
+—Eh! si elle est folle, juge sans jugement, s’écria madame Camusot
+en riant, elle ne pourra pas te nuire! Voyons, raconte-moi toutes les
+circonstances de la journée.
+
+—Mon Dieu, répondit Camusot, au moment où j’avais confessé ce
+malheureux jeune homme et où il venait de déclarer que ce soi-disant
+prêtre espagnol est bien Jacques Collin, la duchesse de Maufrigneuse et
+madame de Sérizy m’ont envoyé, par un valet de chambre, un petit mot où
+elles me priaient de ne pas l’interroger. Tout était consommé...
+
+—Mais, tu as donc perdu la tête! dit Amélie; car, sûr comme tu l’es de
+ton commis-greffier, tu pouvais alors faire revenir Lucien, le rassurer
+adroitement, et corriger ton interrogatoire!
+
+—Mais tu es comme madame de Sérizy, tu te moques de la justice! dit
+Camusot incapable de se jouer de sa profession. Madame de Sérizy a
+pris mes procès-verbaux et les a jetés au feu!
+
+—En voilà une femme! bravo! s’écria madame Camusot.
+
+—Madame de Sérizy m’a dit qu’elle ferait sauter le Palais plutôt
+que de laisser un jeune homme, qui avait eu les bonnes grâces de la
+duchesse de Maufrigneuse et les siennes, aller sur les bancs de la cour
+d’assises en compagnie d’un forçat!...
+
+—Mais, Camusot, dit Amélie, en ne pouvant pas retenir un sourire de
+supériorité, ta position est superbe...
+
+—Ah! oui, superbe!
+
+—Tu as fait ton devoir...
+
+—Mais malheureusement, et malgré l’avis jésuitique de monsieur de
+Grandville, qui m’a rencontré sur le quai Malaquais...
+
+—Ce matin?
+
+—Ce matin!
+
+—A quelle heure?
+
+—A neuf heures.
+
+—Oh! Camusot! dit Amélie en joignant ses mains et les tordant, moi qui
+ne cesse de te répéter de prendre garde à tout... Mon Dieu, ce n’est
+pas un homme, c’est une charrette de moellons que je traîne!... Mais,
+Camusot, ton procureur général t’attendait au passage, il a dû te faire
+des recommandations.
+
+—Mais oui...
+
+—Et tu ne l’as pas compris! Si tu es sourd, tu resteras toute ta vie
+juge d’instruction sans aucune espèce d’instruction. Aie donc l’esprit
+de m’écouter! dit-elle en faisant taire son mari qui voulut répondre.
+Tu crois l’affaire finie? dit Amélie.
+
+Camusot regarda sa femme de l’air qu’ont les paysans devant un
+charlatan.
+
+—Si la duchesse de Maufrigneuse et la comtesse de Sérizy sont
+compromises, tu dois les avoir toutes deux pour protectrices, reprit
+Amélie. Voyons? madame d’Espard obtiendra pour toi du garde des sceaux
+une audience où tu lui donneras le secret de l’affaire, et il en
+amusera le roi; car tous les souverains aiment à connaître l’envers
+des tapisseries, et savoir les véritables motifs des événements que le
+public regarde passer bouche béante. Dès lors, ni le procureur général,
+ni monsieur de Sérizy ne seront plus à craindre...
+
+—Quel trésor qu’une femme comme toi! s’écria le juge en reprenant
+courage. Après tout, j’ai débusqué Jacques Collin, je vais l’envoyer
+rendre ses comptes en cour d’assises, je dévoilerai ses crimes. C’est
+une victoire dans la carrière d’un juge d’instruction qu’un pareil
+procès...
+
+—Camusot, reprit Amélie en voyant avec plaisir son mari revenu de la
+prostration morale et physique où l’avait jeté le suicide de Lucien
+de Rubempré, le président t’a dit tout à l’heure que tu avais donné à
+gauche; mais ici tu donnes trop à droite... Tu te fourvoies encore, mon
+ami!
+
+Le juge d’instruction resta debout, regardant sa femme avec une sorte
+de stupéfaction.
+
+«Le roi, le garde des sceaux pourront être très-contents d’apprendre
+le secret de cette affaire, et tout à la fois très-fâchés de voir des
+avocats de l’opinion libérale traînant à la barre de l’opinion et de la
+cour d’assises, par leurs plaidoiries, des personnages aussi importants
+que les Sérizy, les Maufrigneuses et les Grandlieu, enfin tous ceux qui
+sont mêlés directement ou indirectement à ce procès.»
+
+—Ils y sont fourrés tous!... je les tiens! s’écria Camusot.
+
+Le juge, qui se leva, marcha par son cabinet, à la façon de Sganarelle
+sur le théâtre quand il cherche à sortir d’un mauvais pas.
+
+—Écoute, Amélie! reprit-il en se posant devant sa femme, il me revient
+à l’esprit une circonstance, en apparence, minime, et qui, dans la
+situation où je suis, est d’un intérêt capital. Figure-toi, ma chère
+amie, que ce Jacques Collin est un colosse de ruse, de dissimulation,
+de rouerie... un homme d’une profondeur... Oh! c’est... quoi?... le
+Cromwell du bagne!... Je n’ai jamais rencontré pareil scélérat, il m’a
+presque attrapé!... Mais, en instruction criminelle, un bout de fil qui
+passe vous fait trouver un peloton avec lequel on se promène dans le
+labyrinthe des consciences les plus ténébreuses, ou des faits les plus
+obscurs. Lorsque Jacques Collin m’a vu feuilletant les lettres saisies
+au domicile de Lucien de Rubempré, mon drôle y a jeté le coup d’œil
+d’un homme qui voulait voir si quelque autre paquet ne s’y trouvait
+pas, et il a laissé échapper un mouvement de satisfaction visible. Ce
+regard de voleur évaluant un trésor, ce geste de prévenu qui se dit:
+«j’ai mes armes,» m’ont fait comprendre un monde de choses. Il n’y
+a que vous autres femmes qui puissiez, comme nous et les prévenus,
+lancer, dans une œillade échangée, des scènes entières où se révèlent
+des tromperies compliquées comme des serrures de sûreté. On se dit,
+vois-tu, des volumes de soupçons en une seconde! C’est effrayant,
+c’est la vie ou la mort, dans un clin d’œil. Le gaillard a d’autres
+lettres entre les mains! ai-je pensé. Puis les mille autres détails de
+l’affaire m’ont préoccupé. J’ai négligé cet incident, car je croyais
+avoir à confronter mes prévenus et pouvoir éclaircir plus tard ce point
+de l’instruction. Mais regardons comme certain que Jacques Collin a mis
+en lieu sûr, selon l’habitude de ces misérables, les lettres les plus
+compromettantes de la correspondance du beau jeune homme adoré de tant
+de...
+
+—Et tu trembles, Camusot! Tu seras président de chambre à la cour
+royale, bien plus tôt que je ne le croyais!... s’écria madame
+Camusot, dont la figure rayonna. Voyons! il faut te conduire de
+manière à contenter tout le monde, car l’affaire devient si grave
+qu’elle pourrait bien nous être VOLÉE!... N’a-t-on pas ôté des mains
+de Popinot, pour te la confier, la procédure, dans le procès en
+interdiction intenté par madame à monsieur d’Espard? dit-elle pour
+répondre à un geste d’étonnement que fit Camusot. Eh bien! le procureur
+général qui prend un air si vif à l’honneur de monsieur et de madame
+de Sérizy, ne peut-il pas évoquer l’affaire à la cour royale, et faire
+commettre un conseiller à lui pour l’instruire à nouveau?...
+
+—Ah çà! ma chère, où donc as-tu fait ton droit criminel? s’écria
+Camusot. Tu sais tout, tu es mon maître...
+
+—Comment! tu crois que demain matin monsieur de Grandville ne sera pas
+effrayé de la plaidoierie probable d’un avocat libéral que ce Jacques
+Collin saura bien trouver; car on viendra lui proposer de l’argent pour
+être son défenseur!... Ces dames connaissent leur danger aussi bien,
+pour ne pas dire mieux, que tu ne le connais; elles en instruiront le
+procureur général, qui, déjà, voit ces familles traînées bien près du
+banc des accusés, par suite du mariage de ce forçat avec Lucien de
+Rubempré, fiancé de mademoiselle de Grandlieu, Lucien, amant d’Esther,
+ancien amant de la duchesse de Maufrigneuse, le chéri de madame de
+Sérizy. Tu dois donc manœuvrer de manière à te concilier l’affection de
+ton procureur général, la reconnaissance de M. de Sérizy, celle de la
+marquise d’Espard, de la comtesse Châtelet, à corroborer la protection
+de madame de Maufrigneuse par celle de la maison de Grandlieu, et à te
+faire adresser des compliments par ton président. Moi, je me charge de
+mesdames d’Espard, de Maufrigneuse et de Grandlieu. Toi, tu dois aller
+demain matin chez le procureur général. Monsieur de Grandville est un
+homme qui ne vit pas avec sa femme, il a eu pour maîtresse, pendant une
+dizaine d’années, une mademoiselle de Bellefeuille, qui lui a donné
+des enfants adultérins, n’est-ce pas? Eh bien! ce magistrat-là n’est
+pas un saint, c’est un homme tout comme un autre; on peut le séduire,
+il donne prise sur lui par quelque endroit, il faut découvrir son
+faible, le flatter; demande-lui des conseils, fais-lui voir le danger
+de l’affaire; enfin, tâchez de vous compromettre de compagnie, et tu
+seras...
+
+—Non; je devrais baiser la marque de tes pas, dit Camusot en
+interrompant sa femme, la prenant par la taille et la serrant sur son
+cœur. Amélie! tu me sauves!
+
+—C’est moi qui t’ai remorqué d’Alencon à Mantes, et de Mantes au
+tribunal de la Seine, répondit Amélie. Eh bien! sois tranquille!... je
+veux qu’on m’appelle madame la présidente dans cinq ans d’ici; mais,
+mon chat, pense donc toujours pendant longtemps avant de prendre des
+résolutions. Le métier de juge n’est pas celui d’un sapeur-pompier, le
+feu n’est jamais à vos papiers, vous avez le temps de réfléchir; aussi,
+dans vos places, les sottises sont-elles inexcusables...
+
+—La force de ma position est tout entière dans l’identité du faux
+prêtre espagnol avec Jacques Collin, reprit le juge après une longue
+pause. Une fois cette identité bien établie, quand même la cour
+s’attribuerait la connaissance de ce procès, ce sera toujours un
+fait acquis dont ne pourra se débarrasser aucun magistrat, juge ou
+conseiller. J’aurai imité les enfants qui attachent une ferraille à
+la queue d’un chat; la procédure, n’importe où elle s’instruise, fera
+toujours sonner les fers de Jacques Collin.
+
+—Bravo! dit Amélie.
+
+—Et le procureur général aimera mieux s’entendre avec moi, qui
+pourrais seul enlever cette épée de Damoclès suspendue sur le cœur
+du faubourg Saint-Germain, qu’avec tout autre!... Mais tu ne sais
+pas combien il est difficile d’obtenir ce magnifique résultat?...
+Le procureur général et moi, tout à l’heure, dans son cabinet, nous
+sommes convenus d’accepter Jacques Collin pour ce qu’il se donne, pour
+un chanoine du chapitre de Tolède, pour Carlos Herrera; nous sommes
+convenus d’admettre sa qualité d’envoyé diplomatique, et de le laisser
+réclamer par l’ambassade d’Espagne. C’est par suite de ce plan que
+j’ai fait le rapport qui met en liberté Lucien de Rubempré, que j’ai
+recommencé les interrogatoires de mes prévenus, en les rendant blancs
+comme neige. Demain, messieurs de Rastignac, Bianchon, et je ne sais
+qui encore, doivent être confrontés avec le soi-disant chanoine du
+chapitre royal de Tolède, ils ne reconnaîtront pas en lui Jacques
+Collin, dont l’arrestation a eu lieu en leur présence, il y a dix ans,
+dans une pension bourgeoise, où ils l’ont connu sous le nom de Vautrin.
+
+Un moment de silence régna pendant lequel madame Camusot réfléchissait.
+
+—Es-tu sûr que ton prévenu soit Jacques Collin, demanda-t-elle.
+
+—Sûr, répondit le juge, et le procureur général aussi.
+
+—Eh bien! tâche donc, sans laisser voir tes griffes de chat fourré
+de susciter un éclat au Palais de Justice! Si ton homme est encore au
+secret, va voir immédiatement le directeur de la Conciergerie et fais
+en sorte que le forçat y soit publiquement reconnu. Au lieu d’imiter
+les enfants, imite les ministres de la police dans les pays absolus,
+qui inventent des conspirations contre le souverain pour se donner
+le mérite de les avoir déjouées et se rendre nécessaires; mets trois
+familles en danger pour avoir la gloire de les sauver.
+
+—Ah! quel bonheur! s’écria Camusot. J’ai la tête si troublée que je
+ne me souvenais plus de cette circonstance. L’ordre de mettre Jacques
+Collin à la pistole a été porté par Cocquart à monsieur Gault, le
+directeur de la Conciergerie. Or, par les soins de Bibi-Lupin, l’ennemi
+de Jacques Collin, on a transféré de la Force à la Conciergerie trois
+criminels qui le connaissent; et, s’il descend demain matin au préau,
+l’on s’attend à des scènes terribles...
+
+—Et pourquoi?
+
+—Jacques Collin, ma chère, est le dépositaire des fortunes que
+possèdent les bagnes et qui se montent à des sommes considérables; or,
+il les a, dit-on, dissipées pour entretenir le luxe de feu Lucien, et
+on va lui demander des comptes. Ce sera, m’a dit Bibi-Lupin, une tuerie
+qui nécessitera l’intervention des surveillants, et le secret sera
+découvert. Il y va de la vie de Jacques Collin. Or, en me rendant au
+Palais de bonne heure, je pourrai dresser procès-verbal de l’identité.
+
+—Ah! si ses commettants te débarrassaient de lui! tu serais regardé
+comme un homme bien capable! Ne va pas chez monsieur de Grandville,
+attends-le à son parquet avec cette arme formidable! C’est un canon
+chargé sur les trois plus considérables familles de la cour et de
+la pairie. Sois hardi, propose à monsieur de Grandville de vous
+débarrasser de Jacques Collin en le transférant à la Force, où les
+forçats savent se débarrasser de leurs dénonciateurs. J’irai, moi,
+chez la duchesse de Maufrigneuse, qui me mènera chez les Grandlieu.
+Peut-être verrai-je aussi monsieur de Sérizy. Fie-toi à moi pour sonner
+l’alarme partout. Écris-moi surtout un petit mot convenu pour que
+je sache si le prêtre espagnol est judiciairement reconnu pour être
+Jacques Collin. Arrange-toi pour quitter le Palais à deux heures, je
+t’aurai fait obtenir une audience particulière du garde des sceaux:
+peut-être sera-t-il chez la marquise d’Espard.
+
+Camusot restait planté sur ses jambes dans une admiration qui fit
+sourire la fine Amélie.
+
+—Allons, viens dîner, et sois gai, dit-elle en terminant. Vois! nous
+ne sommes à Paris que depuis deux ans, et te voilà en passe de devenir
+conseiller avant la fin de l’année... De là, mon chat, à la présidence
+d’une chambre à la cour, il n’y aura pas d’autre distance qu’un service
+rendu dans quelque affaire politique.
+
+Cette délibération secrète montre à quel point les actions et les
+moindres paroles de Jacques Collin, dernier personnage de cette étude,
+intéressaient l’honneur des familles au sein desquelles il avait placé
+son défunt protégé.
+
+La mort de Lucien et l’invasion à la Conciergerie de la comtesse de
+Sérizy venaient de produire un si grand trouble dans les rouages de la
+machine, que le directeur avait oublié de lever le secret du prétendu
+prêtre espagnol.
+
+Quoiqu’il y en ait plus d’un exemple dans les annales judiciaires,
+la mort d’un prévenu pendant le cours de l’instruction d’un procès,
+est un événement assez rare pour que les surveillants, le greffier et
+le directeur fussent sortis du calme dans lequel ils fonctionnent.
+Néanmoins, pour eux, le grand événement n’était pas ce beau jeune homme
+devenu si promptement un cadavre, mais bien la rupture de la barre en
+fer forgé de la première grille du guichet par les délicates mains
+d’une femme du monde. Aussi, directeur, greffier et surveillants, dès
+que le procureur général, le comte Octave de Bauvan, furent partis
+dans la voiture du comte de Sérizy, en emmenant sa femme évanouie, se
+groupèrent-ils au guichet en reconduisant M. Lebrun, le médecin de la
+prison, appelé pour constater la mort de Lucien et s’en entendre avec
+le _médecin des morts_ de l’arrondissement où demeurait cet infortuné
+jeune homme.
+
+On nomme à Paris _médecin des morts_ le docteur chargé, dans chaque
+mairie, d’aller vérifier le décès et d’en examiner les causes.
+
+Avec ce coup d’œil rapide qui le distinguait, monsieur de Grandville
+avait jugé nécessaire, pour l’honneur des familles compromises, de
+faire dresser l’acte de décès de Lucien, à la mairie dont dépend le
+quai Malaquais, où demeurait le défunt, et de le conduire de son
+domicile à l’église Saint-Germain-des-Prés, où le service funèbre
+allait avoir lieu. Monsieur de Chargebœuf, secrétaire de monsieur de
+Grandville, mandé par lui, reçut des ordres à cet égard. La translation
+de Lucien devait être opérée pendant la nuit. Le jeune secrétaire était
+chargé de s’entendre immédiatement avec la mairie, avec la paroisse
+et l’administration des pompes funèbres. Ainsi, pour le monde, Lucien
+serait mort libre et chez lui, son convoi partirait de chez lui, ses
+amis seraient convoqués chez lui pour la cérémonie.
+
+Donc, au moment où Camusot, l’esprit en repos, se mettait à table avec
+son ambitieuse moitié, le directeur de la Conciergerie et monsieur
+Lebrun, médecin des prisons, étaient en dehors du guichet, déplorant la
+fragilité des barres de fer et la force des femmes amoureuses.
+
+—On ne sait pas, disait le docteur à monsieur Gault en le quittant,
+tout ce qu’il y a de puissance nerveuse dans l’homme surexcité par la
+passion! La dynamique et les mathématiques sont sans signes ni calculs
+pour constater cette force-là. Tenez, hier, j’ai été témoin d’une
+expérience qui m’a fait frémir et qui rend compte du terrible pouvoir
+physique déployé tout à l’heure par cette petite dame.
+
+—Contez-moi cela, dit monsieur Gault, car j’ai la faiblesse de
+m’intéresser au magnétisme, sans y croire, mais il m’intrigue.
+
+—Un médecin magnétiseur, car il y a des gens parmi nous qui croient au
+magnétisme, reprit le docteur Lebrun, m’a proposé d’expérimenter sur
+moi-même un phénomène qu’il me décrivait et duquel je doutais. Curieux
+de voir par moi-même une des étranges crises nerveuses par lesquelles
+on prouve l’existence du magnétisme, je consentis! Voici le fait. Je
+voudrais bien savoir ce que dirait notre Académie de médecine si l’on
+soumettait, l’un après l’autre, ses membres à cette action qui ne
+laisse aucun échappatoire à l’incrédulité. Mon vieil ami...
+
+—Ce médecin, dit le docteur Lebrun en ouvrant une parenthèse, est un
+vieillard persécuté pour ses opinions par la Faculté, depuis Mesmer; il
+a soixante-dix ou douze ans, et se nomme Bouvard. C’est aujourd’hui le
+patriarche de la doctrine du magnétisme animal. Je suis un fils pour ce
+bonhomme, je lui dois mon état. Donc le vieux et respectueux Bouvard
+me proposait de me prouver que la force nerveuse mise en action par le
+magnétiseur était non pas infinie, car l’homme est soumis à des lois
+déterminées, mais qu’elle procédait comme les forces de la nature dont
+les principes absolus échappent à nos calculs.
+
+—Ainsi, me dit-il, si tu veux abandonner ton poignet au poignet d’une
+somnambule qui dans l’état de veille ne te le presserait pas au-delà
+d’une certaine force appréciable, tu reconnaîtras que, dans l’état si
+sottement nommé somnambulique, ses doigts auront la faculté d’agir
+comme des cisailles manœuvrées par un serrurier!
+
+Eh bien, monsieur, lorsque j’ai eu livré mon poignet à celui de la
+femme, non pas _endormie_, car Bouvard réprouve cette expression, mais
+_isolée_, et que le vieillard eut ordonné à cette femme de me presser
+indéfiniment et de toute sa force le poignet, j’ai prié d’arrêter au
+moment où le sang allait jaillir du bout de mes doigts. Tenez! voyez le
+bracelet que je porterai pendant plus de trois mois?
+
+—Diable! dit monsieur Gault en regardant une ecchymose circulaire qui
+ressemblait à celle qu’eût produite une brûlure.
+
+—Mon cher Gault, reprit le médecin, j’aurais eu ma chair prise
+dans un cercle de fer qu’un serrurier aurait vissé par un écrou, je
+n’aurais pas senti ce collier de métal aussi durement que les doigts
+de cette femme; son poignet était de l’acier inflexible, et j’ai la
+conviction qu’elle aurait pu me briser les os et me séparer la main du
+poignet. Cette pression, commencée d’abord d’une manière insensible,
+a continué sans relâche en ajoutant toujours une force nouvelle à la
+force de pression antérieure; enfin un tourniquet ne se serait pas
+mieux comporté que cette main changée en un appareil de torture. Il
+me paraît donc prouvé que, sous l’empire de la passion, qui est la
+volonté ramassée sur un point et arrivée à des quantités de force
+animale incalculables, comme le sont toutes les différentes espèces de
+puissances électriques, l’homme peut apporter sa vitalité tout entière,
+soit pour l’attaque, soit pour la résistance, dans tel ou tel de ses
+organes... Cette petite dame avait, sous la pression de son désespoir,
+envoyé sa puissance vitale dans ses poignets.
+
+—Il en faut diablement pour rompre une barre de fer forgé... dit le
+chef des surveillants en hochant la tête.
+
+—Il y avait une paille! fit observer monsieur Gault.
+
+—Moi, reprit le médecin, je n’ose plus assigner de limites à la force
+nerveuse. C’est d’ailleurs ainsi que les mères, pour sauver leurs
+enfants, magnétisent des lions, descendent dans un incendie, le long
+des corniches où les chats se tiendraient à peine, et supportent les
+tortures de certains accouchements. Là est le secret des tentatives des
+prisonniers et des forçats pour recouvrer la liberté... On ne connaît
+pas encore la portée des forces vitales, elles tiennent à la puissance
+même de la nature, et nous les puisons à des réservoirs inconnus!
+
+—Monsieur, vint dire tout bas un surveillant à l’oreille du directeur
+qui reconduisait le docteur Lebrun à la grille extérieure de la
+Conciergerie, le _Secret numéro deux_ se dit malade et réclame le
+médecin; il se prétend à la mort, ajouta le surveillant.
+
+—Vraiment? dit le directeur.
+
+—Mais il râle! répliqua le surveillant.
+
+—Il est cinq heures, répondit le docteur, je n’ai pas dîné... Mais
+après tout, me voilà tout porté, voyons, allons...
+
+—Le Secret numéro deux est précisément le prêtre espagnol soupçonné
+d’être Jacques Collin, dit monsieur Gault au médecin, et l’un des
+prévenus dans le procès où ce pauvre jeune homme était impliqué...
+
+—Je l’ai déjà vu ce matin, répondit le docteur. Monsieur Camusot m’a
+mandé pour constater l’état sanitaire de ce gaillard-là, qui, soit dit
+entre nous, se porte à merveille et qui de plus ferait fortune à poser
+pour les Hercules dans les troupes de saltimbanques.
+
+—Il peut vouloir se tuer aussi, dit monsieur Gault. Donnons un coup de
+pied aux secrets tous deux, car je dois être là, ne fût-ce que pour
+le transférer à la pistole. Monsieur Camusot a levé le secret pour ce
+singulier anonyme...
+
+Jacques Collin, surnommé Trompe-la-Mort dans le monde des bagnes,
+et à qui maintenant il ne faut plus donner d’autre nom que le sien,
+se trouvait depuis le moment de sa réintégration au secret, d’après
+l’ordre de Camusot, en proie à une anxiété qu’il n’avait jamais connue
+pendant sa vie marquée par tant de crimes, par trois évasions du bagne
+et par deux condamnations en cour d’assises. Cet homme, en qui se
+résument la vie, les forces, l’esprit, les passions du bagne, et qui
+vous en présente la plus haute expression, n’est-il pas monstrueusement
+beau par son attachement digne de la race canine envers celui dont il
+fait son ami? Condamnable, infâme et horrible de tant de côtés, ce
+dévouement absolu à son idole le rend si véritablement intéressant,
+que cette étude, déjà si considérable, paraîtrait inachevée, écourtée,
+si le dénoûment de cette vie criminelle n’accompagnait pas la fin
+de Lucien de Rubempré. Le petit épagneul mort, on se demande si son
+terrible compagnon, si le lion vivra!
+
+Dans la vie réelle, dans la société, les faits s’enchaînent si
+fatalement à d’autres faits, qu’ils ne vont pas les uns sans les
+autres. L’eau du fleuve forme une espèce de plancher liquide; il n’est
+pas de flot, si mutiné qu’il soit, à quelque hauteur qu’il s’élève,
+dont la puissante gerbe ne s’efface sous la masse des eaux, plus forte
+par la rapidité de son cours que les rébellions des gouffres qui
+marchent avec elle. De même qu’on regarde l’eau couler en y voyant de
+confuses images, peut-être désirez-vous mesurer la pression du pouvoir
+social sur ce tourbillon nommé Vautrin? voir à quelle distance ira
+s’abîmer le flot rebelle, comment finira la destinée de cet homme
+vraiment diabolique, mais rattaché par l’amour à l’humanité? tant ce
+principe céleste périt difficilement dans les cœurs les plus gangrenés!
+
+L’ignoble forçat en matérialisant le poëme caressé par tant de poëtes,
+par Moore, par lord Byron, par Mathurin, par Canalis (un démon
+possédant un ange attiré dans son enfer pour le rafraîchir d’une
+rosée dérobée au paradis), Jacques Collin, si l’on a bien pénétré
+dans ce cœur de bronze, avait renoncé à lui-même depuis sept ans. Ses
+puissantes facultés, absorbées en Lucien, ne jouaient que pour Lucien;
+il jouissait de ses progrès, de ses amours, de son ambition. Pour lui,
+Lucien était son âme visible.
+
+Trompe-la-Mort dînait chez les Grandlieu, se glissait dans le boudoir
+des grandes dames, aimait Esther par procuration. Enfin, il voyait
+en Lucien un Jacques Collin, beau, jeune, noble, arrivant au poste
+d’ambassadeur.
+
+Trompe-la-Mort avait réalisé la superstition allemande du double par un
+phénomène de paternité morale que concevront les femmes qui, dans leur
+vie, ont aimé véritablement, qui ont senti leur âme passée dans celle
+de l’homme aimé, qui ont vécu de sa vie, noble ou infâme, heureuse
+ou malheureuse, obscure ou glorieuse, qui ont éprouvé, malgré les
+distances, du mal à leur jambe, s’il s’y faisait une blessure, qui ont
+senti qu’il se battait en duel, et qui, pour tout dire en un mot, n’ont
+pas eu besoin d’apprendre une infidélité pour la savoir.
+
+Reconduit dans son cabanon, Jacques Collin se disait: —On interroge le
+petit!
+
+Et il frissonnait, lui qui tuait comme un ouvrier boit.
+
+—A-t-il pu voir ses maîtresses? se demandait-il. Ma tante a-t-elle
+trouvé ces damnées femelles? Ces duchesses, ces comtesses ont-elles
+marché, ont-elles empêché l’interrogatoire?... Lucien a-t-il reçu mes
+instructions?... Et si la fatalité veut qu’on l’interroge, comment _se
+tiendra-t-il_? Pauvre petit, c’est moi qui l’ai conduit là! C’est ce
+brigand de Paccard et cette fouine d’Europe qui cause tout ce grabuge,
+en _chippant_ les sept cent cinquante mille francs de l’inscription
+donnée par Nucingen à Esther. Ces deux drôles nous ont fait trébucher
+au dernier pas; mais ils paieront cher cette farce-là! Un jour de plus,
+et Lucien était riche! il épousait sa Clotilde de Grandlieu. Je n’avais
+plus Esther sur les bras. Lucien aimait trop cette fille, tandis qu’il
+n’eût jamais aimé cette planche de salut, cette Clotilde... Ah! le
+petit aurait alors été tout à moi! Et dire que notre sort dépend d’un
+regard, d’une rougeur de Lucien devant ce Camusot, qui voit tout,
+qui ne manque pas de la finesse des juges! car nous avons échangé,
+lorsqu’il m’a montré les lettres, un regard par lequel nous nous sommes
+sondés mutuellement, et il a deviné que je puis _faire chanter_ les
+maîtresses de Lucien!...
+
+Ce monologue dura trois heures. L’angoisse fut telle qu’elle eut
+raison de cette organisation de fer et de vitriol. Jacques Collin,
+dont le cerveau fut comme incendié par la folie, ressentit une soif
+si dévorante, qu’il épuisa, sans s’en apercevoir, toute la provision
+d’eau contenue dans un des deux baquets qui forment, avec le lit en
+bois, tout le mobilier d’un Secret.
+
+—S’il perd la tête, que deviendra-t-il? car ce cher enfant n’a pas
+la force de Théodore!... se demanda-t-il en se couchant sur le lit de
+camp, semblable à celui d’un corps de garde.
+
+Un mot sur ce Théodore de qui se souvenait Jacques Collin en ce moment
+suprême. Théodore Calvi, jeune Corse, condamné à perpétuité pour onze
+meurtres, à l’âge de dix-huit ans, grâce à certaines protections
+achetées à prix d’or, avait été le compagnon de chaîne de Jacques
+Collin, de 1819 à 1820. La dernière évasion de Jacques Collin, une de
+ses plus belles combinaisons (il était sorti déguisé en gendarme et
+conduisant Théodore Calvi marchant à ses côtés en forçat, mené chez
+le commissaire), cette superbe évasion avait eu lieu dans le port de
+Rochefort, où les forçats meurent dru, et où l’on espérait voir finir
+ces deux dangereux personnages. Évadés ensemble, ils avaient été
+forcés de se séparer par les hasards de leur fuite. Théodore, repris,
+avait été réintégré au bagne. Après avoir gagné l’Espagne et s’y être
+transformé en Carlos Herrera, Jacques Collin venait chercher son Corse
+à Rochefort, lorsqu’il rencontra Lucien sur les bords de la Charente.
+Le héros des bandits et des _macchis_ à qui Trompe-la-Mort devait de
+savoir l’italien, fut sacrifié naturellement à cette nouvelle idole.
+
+La vie avec Lucien, garçon pur de toute condamnation, et qui ne
+se reprochait que des peccadilles, se levait d’ailleurs belle et
+magnifique comme le soleil d’une journée d’été; tandis qu’avec
+Théodore, Jacques Collin n’apercevait plus d’autre dénoûment que
+l’échafaud, après une série de crimes indispensables.
+
+L’idée d’un malheur causé par la faiblesse de Lucien, à qui le régime
+du secret devait faire perdre la tête, prit des proportions énormes
+dans l’esprit de Jacques Collin; et, en supposant la possibilité d’une
+catastrophe, ce malheureux se sentit les yeux mouillés de larmes,
+phénomène qui, depuis son enfance, ne s’était pas produit une seule
+fois en lui.
+
+—Je dois avoir une fièvre de cheval, se dit-il, et peut-être en
+faisant venir le médecin et lui proposant une somme considérable me
+mettrait-il en rapport avec Lucien.
+
+En ce moment le surveillant apporta le dîner au prévenu.
+
+—C’est inutile, mon garçon, je ne puis manger. Dites à monsieur le
+directeur de cette prison de m’envoyer le médecin, je me trouve si mal
+que je crois ma dernière heure arrivée.
+
+En entendant les sons gutturaux du râle par lesquels le forçat
+accompagna sa phrase, le surveillant inclina la tête et partit. Jacques
+Collin s’accrocha furieusement à cette espérance; mais, quand il vit
+entrer dans son cabanon le docteur en compagnie du directeur, il
+regarda sa tentative comme avortée, et il attendit froidement l’effet
+de la visite, en tendant son pouls au médecin.
+
+—Monsieur a la fièvre, dit le docteur à monsieur Gault; mais c’est la
+fièvre que nous reconnaissons chez tous les prévenus, et qui, dit-il
+à l’oreille du faux Espagnol, est toujours pour moi la preuve d’une
+criminalité quelconque.
+
+En ce moment, le directeur, à qui le procureur général avait donné la
+lettre écrite par Lucien à Jacques Collin pour la lui remettre, laissa
+le docteur et le prévenu sous la garde du surveillant, et alla chercher
+cette lettre.
+
+—Monsieur, dit Jacques Collin au docteur en voyant le surveillant à la
+porte, et ne s’expliquant pas l’absence du directeur, je ne regarderais
+pas à trente mille francs pour pouvoir faire passer cinq lignes à
+Lucien de Rubempré.
+
+—Je ne veux pas vous voler votre argent, dit le docteur Lebrun,
+personne au monde ne peut plus communiquer avec lui...
+
+—Personne? dit Jacques Collin stupéfait, et pourquoi?
+
+—Mais il s’est pendu...
+
+Jamais tigre trouvant ses petits enlevés n’a frappé les jungles de
+l’Inde d’un cri aussi épouvantable que le fut celui de Jacques Collin,
+qui se dressa sur ses pieds comme le tigre sur ses pattes, qui lança
+sur le docteur un regard brûlant, comme l’éclair de la foudre quand
+elle tombe; puis il s’affaissa sur son lit de camp en disant: —Oh! mon
+fils!...
+
+—Pauvre homme! s’écria le médecin ému de ce terrible effort de la
+nature.
+
+En effet, cette explosion fut suivie d’une si complète faiblesse, que
+ces mots: «Oh! mon fils!» furent comme un murmure.
+
+—Va-t-il aussi nous craquer dans les mains, celui-là? demanda le
+surveillant.
+
+—Non, ce n’est pas possible! reprit Jacques Collin en se soulevant
+et regardant les deux témoins de cette scène d’un œil sans flamme ni
+chaleur. Vous vous trompez, ce n’est pas lui! Vous n’avez pas bien vu.
+L’on ne peut pas se pendre au secret! Voyez comment pourrais-je me
+pendre ici? Paris tout entier me répond de cette vie-là! Dieu me la
+doit!
+
+Le surveillant et le médecin étaient à leur tour stupéfaits, eux que
+rien depuis longtemps ne pouvait plus surprendre. Monsieur Gault entra,
+tenant la lettre de Lucien à la main. A l’aspect du directeur, Jacques
+Collin, abattu sous la violence même de cette explosion de douleur,
+parut se calmer.
+
+—Voici une lettre que monsieur le procureur général m’a chargé de vous
+donner, en permettant que vous l’eussiez non décachetée, fit observer
+monsieur Gault.
+
+—C’est de Lucien... dit Jacques Collin.
+
+—Oui, monsieur.
+
+—N’est-ce pas, monsieur, que ce jeune homme?...
+
+—Est mort, reprit le directeur. Quand même monsieur le docteur se
+serait trouvé ici, malheureusement il serait toujours arrivé trop
+tard... Ce jeune homme est mort, là..., dans une des pistoles...
+
+—Puis-je le voir de mes yeux? demanda timidement Jacques Collin;
+laisserez-vous un père libre d’aller pleurer son fils?
+
+—Vous pouvez, si vous le voulez, prendre sa chambre, car j’ai l’ordre
+de vous transférer dans une des chambres de la pistole. Le secret est
+levé pour vous, monsieur.
+
+Les yeux du prévenu, dénués de chaleur et de vie, allaient lentement
+du directeur au médecin; Jacques Collin les interrogeait, croyant à
+quelque piége, et il hésitait à sortir.
+
+—Si vous voulez voir le corps, lui dit le médecin, vous n’avez pas de
+temps à perdre, on doit l’enlever cette nuit...
+
+—Si vous avez des enfants, messieurs, dit Jacques Collin, vous
+comprendrez mon imbécillité, j’y vois à peine clair... Ce coup est pour
+moi bien plus que la mort, mais vous ne pouvez pas savoir ce que je
+dis... Vous n’êtes pères, si vous l’êtes, que d’une manière;... je suis
+mère, aussi!... Je... je suis fou... je le sens.
+
+En franchissant des passages dont les portes inflexibles ne s’ouvrent
+que devant le directeur, il est possible d’aller en peu de temps des
+secrets aux pistoles. Ces deux rangées d’habitations sont séparées
+par un corridor souterrain formé de deux gros murs qui soutiennent la
+voûte sur laquelle repose la galerie du Palais de Justice, nommée la
+galerie Marchande. Aussi, Jacques Collin, accompagné du surveillant
+qui le prit par le bras, précédé du directeur et suivi par le médecin,
+arriva-t-il en quelques minutes à la cellule où gisait Lucien, qu’on
+avait mis sur le lit.
+
+A cet aspect, il tomba sur ce corps et s’y colla par une étreinte
+désespérée, dont la force et le mouvement passionnés firent frémir les
+trois spectateurs de cette scène.
+
+—Voilà, dit le docteur au directeur, un exemple de ce dont je vous
+parlais. Voyez!... cet homme va pétrir ce corps, et vous ne savez pas
+ce qu’est un cadavre, c’est de la pierre...
+
+—Laissez-moi là!... dit Jacques Collin d’une voix éteinte, je n’ai pas
+longtemps à le voir, on va me l’enlever pour...
+
+Il s’arrêta devant le mot _enterrer_.
+
+—Vous me permettrez de garder quelque chose de mon cher enfant!...
+Ayez la bonté de me couper vous-même, monsieur, dit-il au docteur
+Lebrun, quelques mèches de ses cheveux, car je ne le puis pas...
+
+—C’est bien son fils! dit le médecin.
+
+—Vous croyez? répondit le directeur d’un air profond, qui jeta le
+médecin dans une courte rêverie.
+
+Le directeur dit au surveillant de laisser le prévenu dans cette
+cellule, et de couper quelques mèches de cheveux pour le prétendu père
+sur la tête du fils, avant qu’on vînt enlever le corps.
+
+A cinq heures et demie, au mois de mai, l’on peut facilement lire
+une lettre à la Conciergerie, malgré les barreaux des grilles et les
+mailles du treillis en fil de fer qui en condamnent les fenêtres.
+Jacques Collin épela donc cette terrible lettre en tenant la main de
+Lucien.
+
+On ne connaît pas d’homme qui puisse garder pendant dix minutes un
+morceau de glace, en le serrant avec force dans le creux de sa main.
+La froideur se communique aux sources de la vie avec une rapidité
+mortelle. Mais l’effet de ce froid terrible, et agissant comme un
+poison, est à peine comparable à celui que produit sur l’âme la main
+raide et glacée d’un mort tenue ainsi, serrée ainsi. La Mort parle
+alors à la Vie, elle dit des secrets noirs et qui tuent bien des
+sentiments; car, en fait de sentiment, changer, n’est-ce pas mourir?
+
+En relisant avec Jacques Collin la lettre de Lucien, cet écrit suprême
+paraîtra ce qu’il fut pour cet homme, une coupe de poison.
+
+
+ A L’ABBÉ CARLOS HERRERA.
+
+ «Mon cher abbé, je n’ai reçu que des bienfaits de vous, et je
+ vous ai trahi. Cette ingratitude involontaire me tue, et, quand
+ vous lirez ces lignes, je n’existerai plus; vous ne serez plus là
+ pour me sauver.
+
+ »Vous m’aviez donné pleinement le droit, si j’y trouvais un
+ avantage, de vous perdre en vous jetant à terre comme un
+ bout de cigare, mais j’ai disposé de vous sottement. Pour
+ sortir d’embarras, séduit par une captieuse demande du juge
+ d’instruction, votre fils spirituel, celui que vous aviez
+ adopté, s’est rangé du côté de ceux qui veulent vous assassiner
+ à tout prix, en voulant faire croire à une identité que je sais
+ impossible entre vous et un scélérat français. Tout est dit.
+
+ »Entre un homme de votre puissance et moi, de qui vous avez
+ voulu faire un personnage plus grand que je ne pouvais l’être,
+ il ne saurait y avoir de niaiseries échangées au moment d’une
+ séparation suprême. Vous m’avez voulu faire puissant et glorieux,
+ vous m’avez précipité dans les abîmes du suicide, voilà tout. Il
+ y a longtemps que je voyais venir le vertige pour moi.
+
+ »Il y a la postérité de Caïn et celle d’Abel, comme vous
+ disiez quelquefois. Caïn, dans le grand drame de l’Humanité,
+ c’est l’opposition. Vous descendez d’Adam par cette ligne en
+ qui le diable a continué de souffler le feu dont la première
+ étincelle avait été jetée sur Ève. Parmi les démons de cette
+ filiation, il s’en trouve, de temps en temps, de terribles, à
+ organisations vastes, qui résument toutes les forces humaines,
+ et qui ressemblent à ces fiévreux animaux du désert dont la vie
+ exige les espaces immenses qu’ils y trouvent. Ces gens-là sont
+ dangereux dans la société comme les lions le seraient en pleine
+ Normandie: il leur faut une pâture, ils dévorent les hommes
+ vulgaires et broutent les écus des niais; leurs jeux sont si
+ périlleux qu’ils finissent par tuer l’humble chien dont ils
+ se sont fait un compagnon, une idole. Quand Dieu le veut, ces
+ êtres mystérieux sont Moïse, Attila, Charlemagne, Robespierre ou
+ Napoléon; mais quand ils laissent rouiller au fond de l’océan
+ d’une génération ces instruments gigantesques, ils ne sont plus
+ que Pugatcheff, Fouché, Louvel et l’abbé Carlos Herrera. Doués
+ d’un immense pouvoir sur les âmes tendres, ils les attirent et
+ les broient. C’est grand, c’est beau dans son genre. C’est la
+ plante vénéneuse aux riches couleurs qui fascine les enfants dans
+ les bois. C’est la poésie du mal.
+
+ »Des hommes comme vous autres doivent habiter des antres et n’en
+ pas sortir. Tu m’as fait vivre de cette vie gigantesque, et
+ j’ai bien mon compte de l’existence. Ainsi, je puis retirer ma
+ tête des nœuds gordiens de ta politique, pour la donner au nœud
+ coulant de ma cravate.
+
+ »Pour réparer ma faute, je transmets au procureur général une
+ rétractation de mon interrogatoire; vous verrez à tirer parti de
+ cette pièce. Par le vœu d’un testament en bonne forme, on vous
+ rendra, monsieur l’abbé, les sommes appartenant à votre Ordre,
+ desquelles vous avez disposé très-imprudemment pour moi, par
+ suite de la paternelle tendresse que vous m’avez portée.
+
+ »Adieu donc, adieu, grandiose statue du mal et de la corruption,
+ adieu, vous qui, dans la bonne voie, eussiez été plus que
+ Ximénès, plus que Richelieu; vous avez tenu vos promesses: je
+ me retrouve au bord de la Charente, après vous avoir dû les
+ enchantements d’un rêve; mais, malheureusement, ce n’est plus
+ la rivière de mon pays où j’allais noyer les peccadilles de ma
+ jeunesse; c’est la Seine, et mon trou, c’est un cabanon de la
+ Conciergerie.
+
+ »Ne me regrettez pas: mon mépris pour vous était égal à mon
+ admiration.
+
+ »LUCIEN.»
+
+
+Avant une heure du matin, lorsqu’on vint enlever le corps, on trouva
+Jacques Collin agenouillé devant le lit, cette lettre à terre, lâchée
+sans doute comme le suicidé lâche le pistolet qui l’a tué; mais le
+malheureux tenait toujours la main de Lucien entre ses mains jointes et
+priait Dieu.
+
+En voyant cet homme, les porteurs s’arrêtèrent un moment, car il
+ressemblait à une de ces figures de pierre agenouillée pour l’éternité
+sur les tombeaux du moyen âge, par le génie des tailleurs d’images. Ce
+faux prêtre, aux yeux clairs comme ceux des tigres et raidi par une
+immobilité surnaturelle, imposa tellement à ces gens, qu’ils lui dirent
+avec douceur de se lever.
+
+—Pourquoi? demanda-t-il timidement.
+
+Cet audacieux Trompe-la-Mort était devenu faible comme un enfant.
+
+Le directeur montra ce spectacle à monsieur de Chargebœuf, qui, saisi
+de respect pour une pareille douleur, et croyant à la qualité de père
+que Jacques Collin se donnait, expliqua les ordres de monsieur de
+Grandville relatifs au service et au convoi de Lucien, qu’il fallait
+absolument transférer à son domicile du quai Malaquais, où le clergé
+l’attendait pour le veiller pendant le reste de la nuit.
+
+—Je reconnais bien là la grande âme de ce magistrat, s’écria d’une
+voix triste le forçat. Dites-lui, monsieur, qu’il peut compter sur
+ma reconnaissance... Oui, je suis capable de lui rendre de grands
+services... N’oubliez pas cette phrase; elle est, pour lui, de la
+dernière importance. Ah! monsieur, il se fait d’étranges changements
+dans le cœur d’un homme, quand il a pleuré pendant sept heures sur un
+enfant comme celui-ci... Je ne le verrai donc plus!...
+
+Après avoir couvé Lucien par un regard de mère à qui l’on arrache le
+corps de son fils, Jacques Collin s’affaissa sur lui-même. En regardant
+prendre le corps de Lucien, il laissa échapper un gémissement qui fit
+hâter les porteurs.
+
+Le secrétaire du procureur général et le directeur de la prison
+s’étaient déjà soustraits à ce spectacle.
+
+Qu’était devenue cette nature de bronze, où la décision égalait le coup
+d’œil en rapidité, chez laquelle la pensée et l’action jaillissaient
+comme un même éclair, dont les nerfs aguerris par trois évasions,
+par trois séjours au bagne avaient atteint à la solidité métallique
+des nerfs du sauvage? Le fer cède à certains degrés de battage ou de
+pression réitérée; ses impénétrables molécules, purifiées par l’homme
+et rendues homogènes, se désagrègent; et, sans être en fusion, le métal
+n’a plus la même vertu de résistance. Les maréchaux, les serruriers,
+les taillandiers, tous les ouvriers qui travaillent constamment ce
+métal en expriment alors l’état par un mot de leur technologie:
+«_Le fer est roui!_» disent-ils en s’appropriant cette expression
+exclusivement consacrée au chanvre, dont la désorganisation s’obtient
+par le rouissage. Eh bien, l’âme humaine, ou, si vous voulez la triple
+énergie du corps, du cœur et de l’esprit se trouve dans une situation
+analogue à celle du fer par suite de certains chocs répétés. Il en
+est alors des hommes comme du chanvre et du fer: ils sont rouis. La
+science et la justice, le public cherchent mille causes aux terribles
+catastrophes causées sur les chemins de fer, par la rupture d’une
+barre de fer, et dont le plus affreux exemple est celui de Bellevue;
+mais personne n’a consulté les vrais connaisseurs en ce genre, les
+forgerons, qui ont tous dit le même mot: «Le fer était roui!» Ce danger
+est imprévisible. Le métal devenu mou, le métal resté résistant,
+offrent la même apparence.
+
+C’est dans cet état que les confesseurs et les juges d’instruction
+trouvent souvent les grands criminels. Les sensations terribles de la
+cour d’assises et celles de la _toilette_ déterminent presque toujours
+chez les natures les plus fortes cette dislocation de l’appareil
+nerveux. Les aveux s’échappent alors des bouches les plus violemment
+serrées; les cœurs les plus durs se brisent alors; et, chose étrange!
+au moment où les aveux sont inutiles, lorsque cette faiblesse suprême
+arrache à l’homme le masque d’innocence sous lequel il inquiétait la
+Justice, toujours inquiète lorsque le condamné meurt sans avouer son
+crime.
+
+Napoléon a connu cette dissolution de toutes les forces humaines sur le
+champ de bataille de Waterloo!
+
+A huit heures du matin, quand le surveillant des pistoles entra dans la
+chambre où se trouvait Jacques Collin, il le vit pâle et calme, comme
+un homme redevenu fort par un violent parti pris.
+
+—Voici l’heure d’aller au préau, dit le porte-clefs, vous êtes enfermé
+depuis trois jours, si vous voulez prendre l’air et marcher, vous le
+pouvez!
+
+Jacques Collin, tout à ses pensées absorbantes, ne prenant aucun
+intérêt à lui-même, se regardant comme un vêtement sans corps, comme
+un haillon, ne soupçonna pas le piége que lui tendait Bibi-Lupin,
+ni l’importance de son entrée au préau. Le malheureux, sorti
+machinalement, enfila le corridor qui longe les cabanons pratiqués dans
+les corniches des magnifiques arcades du palais des rois de France, et
+sur lesquelles s’appuie la galerie dite de Saint-Louis, par où l’on
+va maintenant aux différentes dépendances de la cour de cassation.
+Ce corridor rejoint celui des pistoles; et, circonstance digne de
+remarque, la chambre où fut détenu Louvel, l’un des plus fameux
+régicides, est celle située à l’angle droit formé par le coude des deux
+corridors. Sous le joli cabinet qui occupe la tour Bonbec se trouve un
+escalier en colimaçon auquel aboutit ce sombre corridor, et par où les
+détenus logés, dans les pistoles ou dans les cabanons, vont et viennent
+pour se rendre au préau.
+
+Tous les détenus, les accusés qui doivent comparaître en cour d’assises
+et ceux qui y ont comparu, les prévenus qui ne sont plus au secret,
+tous les prisonniers de la Conciergerie enfin se promènent dans cet
+étroit espace entièrement pavé, pendant quelques heures de la journée,
+et surtout le matin de bonne heure en été. Ce préau, l’antichambre de
+l’échafaud ou du bagne, y aboutit d’un bout, et de l’autre il tient à
+la société par le gendarme, par le cabinet du juge d’instruction ou par
+la cour d’assises. Aussi est-ce plus glacial à voir que l’échafaud.
+L’échafaud peut devenir un piédestal pour aller au ciel; mais le préau,
+c’est toutes les infamies de la terre réunies et sans issue!
+
+Que ce soit le préau de la Force ou celui de Poissy, ceux de Melun
+ou de Sainte-Pélagie, un préau est un préau. Les mêmes faits s’y
+reproduisent identiquement, à la couleur près des murailles, à la
+hauteur ou à l’espace. Aussi les ÉTUDES DE MŒURS mentiraient-elles
+à leur titre, si la description la plus exacte de ce _pandémonium_
+parisien ne se trouvait ici.
+
+Sous les puissantes voûtes qui soutiennent la salle des audiences de
+la cour de cassation, il existe à la quatrième arcade une pierre qui
+servait, dit-on, à saint Louis pour distribuer ses aumônes, et qui, de
+nos jours, sert de table pour vendre quelques comestibles aux détenus.
+Aussi, dès que le préau s’ouvre pour les prisonniers, tous vont-ils se
+grouper autour de cette pierre à friandises de détenus, l’eau-de-vie,
+le rhum, etc.
+
+Les deux premières arcades de ce côté du préau, qui fait face à la
+magnifique galerie byzantine, seul vestige de l’élégance du palais de
+saint Louis, sont prises par un parloir où confèrent les avocats et
+les accusés, et où les prisonniers parviennent au moyen d’un guichet
+formidable, composé d’une double voie tracée par des barreaux énormes,
+et comprise dans l’espace de la troisième arcade. Ce double chemin
+ressemble à ces rues momentanément créées à la porte des théâtres
+par des barrières pour contenir la queue, lors des grands succès.
+Ce parloir, situé au bout de l’immense salle du guichet actuel de
+la Conciergerie, éclairé sur le préau par des hottes, vient d’être
+mis à jour par des châssis vitrés du côté du guichet, en sorte qu’on
+y surveille les avocats en conférence avec leurs clients. Cette
+innovation a été nécessitée par les trop fortes séductions que de
+jolies femmes exerçaient sur leurs défenseurs. On ne sait plus où
+s’arrêtera la morale?... Ces précautions ressemblent à ces examens
+de conscience tout faits, où les imaginations pures se dépravent
+en réfléchissant à des monstruosités ignorées. Dans ce parloir ont
+également lieu les entrevues des parents et des amis à qui la police
+permet de voir des prisonniers, accusés ou détenus.
+
+On doit maintenant comprendre ce qu’est le préau pour les deux
+cents prisonniers de la Conciergerie; c’est leur jardin, un jardin
+sans arbres, ni terre, ni fleurs, un préau enfin! Les annexes du
+parloir et de la pierre de saint Louis, sur laquelle se distribuent
+les comestibles et les liquides autorisés, constituent l’unique
+communication possible avec le monde extérieur.
+
+Les moments passés au préau sont les seuls pendant lesquels le
+prisonnier se trouve à l’air et en compagnie; néanmoins, dans les
+autres prisons, les détenus sont réunis dans les ateliers du travail;
+mais, à la Conciergerie, on ne peut se livrer à aucune occupation, à
+moins d’être à la pistole. Là, le drame de la cour d’assises préoccupe
+d’ailleurs tous les esprits, puisqu’on ne vient là que pour subir ou
+l’instruction ou le jugement. Cette cour présente un affreux spectacle;
+on ne peut se le figurer, il faut le voir, ou l’avoir vu.
+
+D’abord, la réunion, sur un espace de quarante mètres de long
+sur trente de large, d’une centaine d’accusés ou de prévenus, ne
+constitue pas l’élite de la société. Ces misérables, qui, pour la
+plupart, appartiennent aux plus basses classes, sont mal vêtus; leurs
+physionomies sont ignobles ou horribles; car un criminel venu des
+sphères sociales supérieures est une exception heureusement assez rare.
+La concussion, le faux ou la faillite frauduleuse, seuls crimes qui
+peuvent amener là des gens comme il faut, ont d’ailleurs le privilége
+de la pistole, et l’accusé ne quitte alors presque jamais sa cellule.
+
+Ce lieu de promenade, encadré par de beaux et formidables murs
+noirâtres, par une colonnade partagée en cabanons, par une
+fortification du côté du quai, par les cellules grillagées de la
+pistole au nord, gardé par des surveillants attentifs, occupé par un
+troupeau de criminels ignobles et se défiant tous les uns des autres,
+attriste déjà par les dispositions locales; mais il effraie bientôt,
+lorsque vous vous y voyez le centre de tous ces regards pleins de
+haine, de curiosité, de désespoir, en face de ces êtres déshonorés.
+Aucune joie! tout est sombre, les lieux et les hommes. Tout est muet,
+les murs et les consciences. Tout est péril pour ces malheureux; ils
+n’osent, à moins d’une amitié sinistre comme le bagne dont elle est
+le produit, se fier les uns aux autres. La police, qui plane sur eux,
+empoisonne pour eux l’atmosphère et corrompt tout, jusqu’au serrement
+de main de deux coupables intimes. Un criminel qui rencontre là son
+meilleur camarade ignore si ce dernier ne s’est pas repenti, s’il n’a
+pas fait des aveux dans l’intérêt de sa vie. Ce défaut de sécurité,
+cette crainte du _mouton_ gâte la liberté déjà si mensongère du préau.
+En argot de prison, le _mouton_ est un mouchard, qui paraît être
+sous le poids d’une méchante affaire, et dont l’habileté proverbiale
+consiste à se faire prendre pour un _ami_. Le mot _ami_ signifie, en
+argot, un voleur émérite, un voleur consommé, qui, depuis longtemps,
+a rompu avec la société, qui veut rester voleur toute sa vie, et qui
+demeure fidèle _quand même_ aux lois de la _haute pègre_.
+
+Le crime et la folie ont quelque similitude. Voir les prisonniers de
+la Conciergerie au préau, ou voir des fous dans le jardin d’une maison
+de santé, c’est une même chose. Les uns et les autres se promènent en
+s’évitant, se jettent des regards au moins singuliers, atroces, selon
+leurs pensées du moment, jamais gais ni sérieux; car ils se connaissent
+ou ils se craignent. L’attente d’une condamnation, les remords, les
+anxiétés donnent aux promeneurs du préau l’air inquiet et hagard des
+fous. Les criminels consommés ont seuls une assurance qui ressemble à
+la tranquillité d’une vie honnête, à la sincérité d’une conscience pure.
+
+L’homme des classes moyennes étant là l’exception, et la honte retenant
+dans leurs cellules ceux que le crime y envoie, les habitués du préau
+sont généralement mis comme les gens de la classe ouvrière. La blouse,
+le bourgeron, la veste de velours dominent. Ces costumes grossiers
+ou sales, en harmonie avec les physionomies communes ou sinistres,
+avec les manières brutales, un peu domptées néanmoins par les pensées
+tristes dont sont saisis les prisonniers, tout, jusqu’au silence du
+lieu, contribue à frapper de terreur ou de dégoût le rare visiteur, à
+qui de hautes protections ont valu le privilége peu prodigué d’étudier
+la Conciergerie.
+
+De même que la vue d’un cabinet d’anatomie, où les maladies infâmes
+sont figurées en cire, rend chaste et inspire de saintes et nobles
+amours au jeune homme qu’on y mène; de même la vue de la Conciergerie
+et l’aspect du préau, meublé de ces hôtes dévoués au bagne, à
+l’échafaud, à une peine infamante quelconque, donne la crainte de
+la justice humaine à ceux qui pourraient ne pas craindre la justice
+divine, dont la voix parle si haut dans la conscience; et ils en
+sortent honnêtes gens pour longtemps.
+
+Les promeneurs qui se trouvaient au préau quand Jacques Collin y
+descendit devant être les acteurs d’une scène capitale dans la vie de
+Trompe-la-Mort, il n’est pas indifférent de peindre quelques-unes des
+principales figures de cette terrible assemblée.
+
+Là, comme partout où des hommes sont rassemblés; là, comme au collége,
+règnent la force physique et la force morale. Là donc, comme dans les
+bagnes, l’aristocratie est la criminalité. Celui dont la tête est en
+jeu prime tous les autres. Le préau, comme on le pense, est une école
+de Droit criminel; on l’y professe infiniment mieux qu’à la place du
+Panthéon. La plaisanterie périodique consiste à répéter le drame de
+la cour d’assises, à constituer un président, un jury, un ministère
+public, un avocat, et à juger le procès. Cette horrible farce se joue
+presque toujours à l’occasion des crimes célèbres. A cette époque,
+une grande cause criminelle était à l’ordre du jour des assises,
+l’affreux assassinat commis sur monsieur et madame Crottat, anciens
+fermiers, père et mère du notaire, qui gardaient chez eux, comme cette
+malheureuse affaire l’a prouvé, huit cent mille francs en or. L’un
+des auteurs de ce double assassinat était le célèbre Dannepont, dit
+La Pouraille, forçat libéré, qui, depuis cinq ans, avait échappé aux
+recherches les plus actives de la police à la faveur de sept ou huit
+noms différents. Les déguisements de ce scélérat étaient si parfaits,
+qu’il avait subi deux ans de prison sous le nom de Delsouq, un de ses
+élèves, voleur célèbre qui ne dépassait jamais, dans les affaires, la
+compétence du tribunal correctionnel. La Pouraille en était, depuis
+sa sortie du bagne, à son troisième assassinat. La certitude d’une
+condamnation à mort rendait cet accusé, non moins que sa fortune
+présumée, l’objet de la terreur et de l’admiration des prisonniers; car
+pas un liard des fonds volés ne se retrouvait. On peut encore, malgré
+les événements de juillet 1830, se rappeler l’effroi que causa dans
+Paris ce coup hardi, comparable au vol des médailles de la Bibliothèque
+pour son importance; car la malheureuse tendance de notre temps à tout
+chiffrer rend un assassinat d’autant plus frappant que la somme volée
+est plus considérable.
+
+La Pouraille, petit homme sec et maigre, à visage de fouine, âgé
+de quarante-cinq ans, l’une des célébrités des trois bagnes qu’il
+avait habités successivement dès l’âge de dix-neuf ans, connaissait
+intimement Jacques Collin, et l’on va savoir comment et pourquoi.
+Transférés de la Force à la Conciergerie depuis vingt-quatre heures
+avec La Pouraille, deux autres forçats avaient reconnu sur-le-champ,
+et fait reconnaître au préau cette royauté sinistre de _l’ami_ promis
+à l’échafaud. L’un de ces forçats, un libéré nommé Sélérier, surnommé
+l’Auvergnat, le père Ralleau, le Rouleur, et qui, dans la société que
+le bagne appelle la _haute pègre_, avait nom Fil-de-Soie, sobriquet dû
+à l’adresse avec laquelle il échappait aux périls du métier, était un
+des anciens affidés de Trompe-la-Mort.
+
+Trompe-la-Mort soupçonnait tellement Fil-de-Soie de jouer un double
+rôle, d’être à la fois dans les conseils de la haute pègre, et l’un
+des entretenus de la police, qu’il lui avait (Voyez le _Père Goriot_.)
+attribué son arrestation dans la maison Vauquer, en 1819. Sélérier,
+qu’il faut appeler Fil-de-Soie, de même que Dannepont se nommera La
+Pouraille, déjà sous le coup d’une rupture de ban, était impliqué
+dans des vols qualifiés, mais sans une goutte de sang répandu, qui
+devaient le faire réintégrer au moins pour vingt ans au bagne. L’autre
+forçat, nommé Riganson, formait avec sa concubine, appelée la Biffe,
+un des plus redoutables ménages de la haute pègre. Riganson, en
+délicatesse avec la justice dès l’âge le plus tendre, avait pour surnom
+_le Biffon_. Le Biffon était le mâle de la Biffe, car il n’y a rien
+de sacré pour la haute pègre. Ces sauvages ne respectent ni la loi,
+ni la religion, rien, pas même l’histoire naturelle, dont la sainte
+nomenclature est, comme on le voit, parodiée par eux.
+
+Une digression est ici nécessaire; car l’entrée de Jacques Collin au
+préau, son apparition au milieu de ses ennemis, si bien ménagée par
+Bibi-Lupin et par le juge d’instruction, les scènes curieuses qui
+devaient s’ensuivre, tout en serait inadmissible et incompréhensible,
+sans quelques explications sur le monde des voleurs et des bagnes, sur
+ses lois, sur ses mœurs, et surtout sur son langage, dont l’affreuse
+poésie est indispensable dans cette partie du récit. Donc, avant
+tout, un mot sur la langue des grecs, des filous, des voleurs et des
+assassins, nommée l’_argot_, et que la littérature a, dans ces derniers
+temps, employée avec tant de succès, que plus d’un mot de cet étrange
+vocabulaire a passé sur les lèvres roses des jeunes femmes, a retenti
+sous les lambris dorés, a réjoui les princes, dont plus d’un a pu
+s’avouer _floué_! Disons-le, peut-être à l’étonnement de beaucoup de
+gens, il n’est pas de langue plus énergique, plus colorée que celle
+de ce monde souterrain qui, depuis l’origine des empires à capitale,
+s’agite dans les caves, dans les sentines, dans le _troisième-dessous_
+des sociétés, pour emprunter à l’art dramatique une expression vive et
+saisissante. Le monde n’est-il pas un théâtre? Le Troisième-Dessous
+est la dernière cave pratiquée sous les planches de l’Opéra, pour en
+recéler les machines, les machinistes, la rampe, les apparitions, les
+diables bleus que vomit l’enfer, etc.
+
+Chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse ou terrible.
+Une culotte est une _montante_; n’expliquons pas ceci. En argot on ne
+dort pas, on _pionce_. Remarquez avec quelle énergie ce verbe exprime
+le sommeil particulier à la bête traquée, fatiguée, défiante, appelée
+Voleur, et qui, dès qu’elle est en sûreté, tombe et roule dans les
+abîmes d’un sommeil profond et nécessaire sous les puissantes ailes
+du Soupçon planant toujours sur elle. Affreux sommeil, semblable à
+celui de l’animal sauvage qui dort, qui ronfle, et dont néanmoins les
+oreilles veillent doublées de prudence!
+
+Tout est farouche dans cet idiome. Les syllabes qui commencent ou
+qui finissent, les mots sont âpres et étonnent singulièrement. Une
+femme est une _largue_. Et quelle poésie! la paille est _la plume de
+Beauce_. Le mot minuit est rendu par cette périphrase: _douze plombes
+crossent_! Ça ne donne-t-il pas le frisson? _Rincer une cabriole_, veut
+dire dévaliser une chambre. Qu’est-ce que l’expression se coucher,
+comparée à se _piausser_, revêtir une autre peau. Quelle vivacité
+d’images! _Jouer des dominos_, signifie manger; comment mangent les
+gens poursuivis?
+
+L’argot va toujours, d’ailleurs! il suit la civilisation, il la
+talonne, il s’enrichit d’expressions nouvelles à chaque nouvelle
+invention. La pomme de terre, créée et mise au jour par Louis XVI et
+Parmentier, est aussitôt saluée par l’argot _d’orange à cochons_.
+On invente les billets de banque, le bagne les appelle des _fafiots
+garatés_, du nom de Garat, le caissier qui les signe. _Fafiot!_
+n’entendez-vous pas le bruissement du papier de soie? Le billet de
+mille francs est un _fafiot mâle_, le billet de cinq cents un _fafiot
+femelle_. Les forçats baptiseront, attendez-vous-y, les billets de
+cent ou de deux cents francs de quelque nom bizarre.
+
+En 1790, Guillotin trouve, dans l’intérêt de l’humanité, la mécanique
+expéditive qui résoud tous les problèmes soulevés par le supplice de la
+peine de mort. Aussitôt les forçats, les ex-galériens, examinent cette
+mécanique placée sur les confins monarchiques de l’ancien système,
+et sur les frontières de la justice nouvelle, ils l’appellent tout à
+coup _l’Abbaye de Monte-à-Regret_! Ils étudient l’angle décrit par
+le couperet d’acier, et trouvent pour en peindre l’action, le verbe
+_faucher_! Quand on songe que le bagne se nomme _le pré_, vraiment
+ceux qui s’occupent de linguistique doivent admirer la création de ces
+affreux _vocables_, eût dit Charles Nodier.
+
+Reconnaissons d’ailleurs la haute antiquité de l’argot! il contient un
+dixième de mots de la langue romane, un autre dixième de la vieille
+langue gauloise de Rabelais. _Effondrer_ (enfoncer), _otolondrer_
+(ennuyer), _cambrioler_ (tout ce qui se fait dans une chambre),
+_aubert_ (argent), _gironde_ (belle, le nom d’un fleuve en langue
+d’Oc), _fouillousse_ (poche), appartiennent à la langue du quatorzième
+et du quinzième siècles. L’_affe_, pour la vie, est de la plus haute
+antiquité. Troubler _l’affe_ a fait les _affres_, d’où vient le mot
+_affreux_, dont la traduction est _ce qui trouble la vie_, etc.
+
+Cent mots au moins de l’argot appartiennent à la langue de PANURGE,
+qui, dans l’œuvre rabelaisienne, symbolise le peuple, car ce nom est
+composé de deux mots grecs qui veulent dire: _Celui qui fait tout_. La
+science change la face de la civilisation par le chemin de fer, l’argot
+l’a déjà nommé _le roulant vif_.
+
+Le nom de la tête, quand elle est encore sur leurs épaules, _la
+sorbonne_, indique la source antique de cette langue dont il est
+question dans les romanciers les plus anciens, comme Cervantes, comme
+_les nouvelliers_ italiens et l’Arétin. De tout temps, en effet,
+_la fille_, héroïne de tant de vieux romans, fut la protectrice, la
+compagne, la consolation du grec, du voleur, du tire-laine, du filou,
+de l’escroc.
+
+La prostitution et le vol sont deux protestations vivantes, mâle
+et femelle, de _l’état naturel_ contre l’état social. Aussi les
+philosophes, les novateurs actuels, les humanitaires, qui ont pour
+queue les communistes et les fouriéristes, arrivent-ils, sans s’en
+douter, à ces deux conclusions: la prostitution et le vol. Le voleur
+ne met pas en question dans les livres sophistiques, la propriété,
+l’hérédité, les garanties sociales; il les supprime net. Pour lui,
+voler, c’est rentrer dans son bien. Il ne discute pas le mariage, il
+ne l’accuse pas, il ne demande pas, dans des utopies imprimées, ce
+consentement mutuel, cette alliance étroite des âmes impossible à
+généraliser; il s’accouple avec une violence dont les chaînons sont
+incessamment resserrés par le marteau de la nécessité. Les novateurs
+modernes écrivent des théories pâteuses, filandreuses et nébuleuses,
+ou des romans philanthropiques; mais le voleur pratique! il est clair
+comme un fait, il est logique comme un coup de poing. Et quel style!...
+
+Autre observation! Le monde des filles, des voleurs et des assassins,
+les bagnes et les prisons comportent une population d’environ soixante
+à quatre-vingt mille individus, mâles et femelles. Ce monde ne saurait
+être dédaigné dans la peinture de nos mœurs, dans la reproduction
+littérale de notre état social. La justice, la gendarmerie et la
+police offrent un nombre d’employés presque correspondant, n’est-ce
+pas étrange? Cet antagonisme de gens qui se cherchent et qui s’évitent
+réciproquement constitue un immense duel, éminemment dramatique,
+esquissé dans cette étude. Il en est du vol et du commerce de fille
+publique, comme du théâtre, de la police, de la prêtrise et de la
+gendarmerie. Dans ces six conditions, l’individu prend un caractère
+indélébile. Il ne peut plus être que ce qu’il est. Les stigmates du
+divin sacerdoce sont immuables, tout aussi bien que ceux du militaire.
+Il en est ainsi des autres états qui sont de fortes oppositions, des
+_contraires_ dans la civilisation. Ces diagnostics violents, bizarres,
+singuliers, _sui generis_, rendent la fille publique et le voleur,
+l’assassin et le libéré, si faciles à reconnaître, qu’ils sont pour
+leurs ennemis, l’espion et le gendarme, ce qu’est le gibier pour le
+chasseur: ils ont des allures, des façons, un teint, des regards, une
+couleur, une odeur, enfin des _propriétés_ infaillibles. De là, cette
+science profonde du déguisement chez les célébrités du bagne.
+
+Encore un mot sur la constitution de ce monde, que l’abolition de la
+marque, l’adoucissement des pénalités et la stupide indulgence du jury
+rendent si menaçant. En effet, dans vingt ans, Paris sera cerné par
+une armée de quarante mille libérés. Le département de la Seine et ses
+quinze cent mille habitants étant le seul point de la France où ces
+malheureux puissent se cacher. Paris est, pour eux, ce qu’est la forêt
+vierge pour les animaux féroces.
+
+La haute pègre, qui est pour ce monde son faubourg Saint-Germain,
+son aristocratie, s’était résumée, en 1816, à la suite d’une paix
+qui mettait tant d’existences en question, dans une association dite
+des _Grands Fanandels_, où se réunirent les plus célèbres chefs de
+bande et quelques gens hardis, alors sans aucun moyen d’existence.
+Ce mot de _fanandels_ veut dire à la fois frères, amis, camarades.
+Tous les voleurs, les forçats, les prisonniers sont fanandels. Or,
+les Grands Fanandels, fine fleur de la haute pègre, furent pendant
+vingt et quelques années la cour de cassation, l’institut, la chambre
+des pairs de ce peuple. Les Grands Fanandels eurent tous leur fortune
+particulière, des capitaux en commun et des mœurs à part. Ils se
+devaient aide et secours dans l’embarras, ils se connaissaient.
+Tous d’ailleurs au-dessus des ruses et des séductions de la police,
+ils eurent leur charte particulière, leurs mots de passe et de
+reconnaissance.
+
+Ces ducs et pairs du bagne avaient formé, de 1815 à 1819, la fameuse
+société des Dix-Mille (Voyez le _Père Goriot_.) ainsi nommée de la
+convention en vertu de laquelle on ne pouvait jamais entreprendre
+une affaire où il se trouvait moins de _dix mille_ francs à prendre.
+En ce moment même, en 1829 et 1830, il se publiait des mémoires où
+l’état des forces de cette société, les noms de ses membres, étaient
+indiqués par une des célébrités de la police judiciaire. On y voyait
+avec épouvante une armée de capacités, en hommes et en femmes; mais si
+formidable, si habile, si souvent heureuse, que des voleurs comme les
+Lévy, les Pastourel, les Collonge, les Chimaux, âgés de cinquante et de
+soixante ans, y sont signalés comme étant en révolte contre la société
+depuis leur enfance!... Quel aveu d’impuissance pour la justice que
+l’existence de voleurs si vieux!
+
+Jacques Collin était le caissier, non-seulement de la Société des
+Dix-Mille, mais encore des Grands Fanandels, les héros du bagne. De
+l’aveu des autorités compétentes, les bagnes ont toujours eu des
+capitaux. Cette bizarrerie se conçoit. Aucun vol ne se retrouve,
+excepté dans des cas bizarres. Les condamnés, ne pouvant rien emporter
+avec eux au bagne, sont forcés d’avoir recours à la confiance, à la
+capacité, de confier leurs fonds, comme dans la société l’on se confie
+à une maison de banque.
+
+Primitivement, Bibi-Lupin, chef de la police de sûreté depuis dix
+ans, avait fait partie de l’aristocratie des Grands Fanandels.
+Sa trahison venait d’une blessure d’amour-propre; il s’était vu
+constamment préférer la haute intelligence et la force prodigieuse
+de Trompe-la-Mort. De là l’acharnement constant de ce fameux chef de
+la police de sûreté contre Jacques Collin. De là provenaient aussi
+certains compromis entre Bibi-Lupin et ses anciens camarades, dont
+commençaient à se préoccuper les magistrats.
+
+Donc, dans son désir de vengeance, auquel le juge d’instruction avait
+donné pleine carrière par la nécessité d’établir l’identité de Jacques
+Collin, le chef de la police de sûreté avait très-habilement choisi
+ses aides en lançant sur le faux Espagnol, La Pouraille, Fil-de-Soie
+et le Biffon, car La Pouraille appartenait aux Dix-Mille, ainsi que
+Fil-de-Soie, et le Biffon était un Grand Fanandel.
+
+La Biffe, cette redoutable _largue_ du Biffon, qui se dérobe encore à
+toutes les recherches de la police, à la faveur de ses déguisements en
+femme comme il faut, était libre. Cette femme, qui sait admirablement
+faire la marquise, la baronne, la comtesse, a voiture et des gens.
+Cette espèce de Jacques Collin en jupon est la seule femme comparable à
+cette Asie, le bras droit de Jacques Collin. Chacun des héros du bagne
+est, en effet, doublé d’une femme dévouée. Les fastes judiciaires, la
+chronique secrète du Palais vous le diront: aucune passion d’honnête
+femme, pas même celle d’une dévote pour son directeur, rien ne surpasse
+l’attachement de la maîtresse qui partage les périls des grands
+criminels.
+
+La passion est presque toujours, chez ces gens, la raison primitive de
+leurs audacieuses entreprises, de leurs assassinats. L’amour excessif
+qui les entraîne, _constitutionnellement_, disent les médecins, vers
+la femme, emploie toutes les forces morales et physiques de ces hommes
+énergiques. De là, l’oisiveté qui dévore les journées; car les excès en
+amour exigent et du repos et des repas réparateurs. De là, cette haine
+de tout travail, qui force ces gens à recourir à des moyens rapides
+pour se procurer de l’argent. Néanmoins, la nécessité de vivre, et
+de bien vivre, déjà si violente, est peu de chose en comparaison des
+prodigalités inspirées par la fille à qui ces généreux Médor veulent
+donner des bijoux, des robes, et qui, toujours gourmande, aime la
+bonne chère. La fille désire un châle, l’amant le vole, et la femme
+y voit une preuve d’amour! C’est ainsi qu’on marche au vol, qui, si
+l’on veut examiner le cœur humain à la loupe, sera reconnu pour un
+sentiment presque naturel chez l’homme. Le vol mène à l’assassinat, et
+l’assassinat conduit de degrés en degrés l’amant à l’échafaud.
+
+L’amour physique et déréglé de ces hommes serait donc, si l’on en
+croit la Faculté de médecine, l’origine des sept dixièmes des crimes.
+La preuve s’en trouve toujours, d’ailleurs, frappante, palpable, à
+l’autopsie de l’homme exécuté. Aussi l’adoration de leurs maîtresses
+est-elle acquise à ces monstrueux amants, épouvantails de la société.
+C’est ce dévouement femelle accroupi fidèlement à la porte des prisons,
+toujours occupé à déjouer les ruses de l’instruction, incorruptible
+gardien des plus noirs secrets, qui rend tant de procès obscurs,
+impénétrables. Là gît la force et aussi la faiblesse du criminel. Dans
+le langage des filles, _avoir de la probité_, c’est ne manquer à aucune
+des lois de cet attachement, c’est donner tout son argent à l’homme
+_enflacqué_ (emprisonné), c’est veiller à son bien-être, lui garder
+toute espèce de foi, tout entreprendre pour lui. La plus cruelle injure
+qu’une fille puisse jeter au front déshonoré d’une autre fille, c’est
+de l’accuser d’infidélité envers un amant _serré_ (mis en prison). Une
+fille, dans ce cas, est regardée comme une femme sans cœur!...
+
+La Pouraille aimait passionnément une femme, comme on va le voir.
+Fil-de-Soie, philosophe égoïste, qui volait pour se faire un sort,
+ressemblait beaucoup à Paccard, le séide de Jacques Collin, qui s’était
+enfui avec Prudence Servien, riches tous deux de sept cent cinquante
+mille francs. Il n’avait aucun attachement, il méprisait les femmes
+et n’aimait que Fil-de-Soie. Quant au Biffon, il tirait, comme on le
+sait maintenant, son surnom de son attachement à la Biffe. Or, ces
+trois illustrations de la haute pègre avaient des comptes à demander à
+Jacques Collin, comptes assez difficiles à établir.
+
+Le caissier savait seul combien d’associés survivaient, quelle était
+la fortune de chacun. La mortalité particulière à ses mandataires
+était entrée dans les calculs de Trompe-la-Mort, au moment où il
+résolut de _manger la grenouille_ au profit de Lucien. En se dérobant à
+l’attention de ses camarades et de la police pendant neuf ans, Jacques
+Collin avait une presque certitude d’hériter, aux termes de la charte
+des Grands Fanandels, des deux tiers de ses commettants. Ne pouvait-il
+pas d’ailleurs alléguer des payements faits aux fanandels _fauchés_?
+Aucun contrôle n’atteignait enfin ce chef des Grands Fanandels. On se
+fiait absolument à lui par nécessité, car la vie de bête fauve que
+mènent les forçats, impliquait entre les gens comme il faut de ce monde
+sauvage, la plus haute délicatesse. Sur les cent mille écus du délit,
+Jacques Collin pouvait peut-être alors se libérer avec une centaine
+de mille francs. En ce moment, comme on le voit, La Pouraille, un des
+créanciers de Jacques Collin, n’avait que quatre-vingt-dix jours à
+vivre. Nanti d’une somme sans doute bien supérieure à celle que lui
+gardait son chef, La Pouraille devait d’ailleurs être assez accommodant.
+
+Un des diagnostics infaillibles auxquels les directeurs de prison
+et leurs agents, la police et ses aides, et même les magistrats
+instructeurs reconnaissent les _chevaux de retour_, c’est-à-dire ceux
+qui ont déjà mangé les _gourganes_ (espèce de haricots destinés à la
+nourriture des forçats de l’État), est leur habitude de la prison; les
+récidivistes en connaissent naturellement les usages; ils sont chez
+eux, ils ne s’étonnent de rien.
+
+Aussi Jacques Collin, en garde contre lui-même, avait-il jusqu’alors
+admirablement bien joué son rôle d’innocent et d’étranger, soit à la
+Force, soit à la Conciergerie. Mais, abattu par la douleur, écrasé par
+sa double mort; car dans cette fatale nuit, il était mort deux fois, il
+redevint Jacques Collin. Le surveillant fut stupéfait de n’avoir pas
+à dire à ce prêtre espagnol par où l’on allait au préau. Cet acteur
+si parfait oublia son rôle, il descendit la vis de la tour Bonbec en
+habitué de la Conciergerie.
+
+—Bibi-Lupin a raison, se dit en lui-même le surveillant, c’est un
+cheval de retour, c’est Jacques Collin. Au moment où Trompe-la-Mort se
+montra dans l’espèce de cadre que lui fit la porte de la tourelle, les
+prisonniers ayant tous fini leurs acquisitions à la table en pierre
+dite de Saint-Louis, se dispersaient sur le préau, toujours trop étroit
+pour eux: le nouveau détenu fut donc aperçu par tous à la fois, avec
+d’autant plus de rapidité que rien n’égale la précision du coup d’œil
+des prisonniers, qui sont tous dans un préau comme l’araignée au centre
+de sa toile. Cette comparaison est d’une exactitude mathématique, car
+l’œil étant borné de tous côtés par de hautes et noires murailles, le
+détenu voit toujours, même sans regarder, la porte par laquelle entrent
+les surveillants, les fenêtres du parloir et de l’escalier de la tour
+Bonbec, seules issues du préau. Dans le profond isolement où il est,
+tout est accident pour l’accusé, tout l’occupe; son ennui, comparable
+à celui du tigre en cage au jardin des Plantes, décuple sa puissance
+d’attention. Il n’est pas indifférent de faire observer que Jacques
+Collin, vêtu comme un ecclésiastique qui ne s’astreint pas au costume,
+portait un pantalon noir, des bas noirs, des souliers à boucles en
+argent, un gilet noir, et une certaine redingote marron foncé, dont la
+coupe trahit le prêtre quoi qu’il fasse, surtout quand ces indices sont
+complétés par la taille caractéristique des cheveux. Jacques Collin
+portait une perruque superlativement ecclésiastique, et d’un naturel
+exquis.
+
+—Tiens! tiens! dit La Pouraille au Biffon, mauvais signe! un
+_sanglier_! comment s’en trouve-t-il un ici?
+
+—C’est un de leurs _trucs_, un _cuisinier_ (espion) d’un nouveau
+genre, répondit Fil-de-Soie. C’est _quelque marchand de lacets_ (la
+maréchaussée d’autrefois) déguisé qui vient faire son commerce.
+
+Le gendarme a différents noms en argot: quand il poursuit le voleur,
+c’est un _marchand de lacets_; quand il l’escorte, c’est _une
+hirondelle de la grève_; quand il le mène à l’échafaud, c’est le
+_hussard de la guillotine_.
+
+Pour achever la peinture du préau, peut-être est-il nécessaire de
+peindre en peu de mots les deux autres fanandels. Sélérier, dit
+l’Auvergnat, dit le père Ralleau, dit le Rouleur, enfin Fil-de-Soie
+(il avait trente noms et autant de passe-ports), ne sera plus désigné
+que par ce sobriquet, le seul qu’on lui donnât dans la _haute pègre_.
+Ce profond philosophe, qui voyait un gendarme dans le faux prêtre,
+était un gaillard de cinq pieds quatre pouces, dont tous les muscles
+produisaient des saillies singulières. Il faisait flamboyer, sous une
+tête énorme, de petits yeux couverts, comme ceux des oiseaux de proie,
+d’une paupière grise, mate et dure. Au premier aspect, il ressemblait
+à un loup par la largeur de ses mâchoires vigoureusement tracées et
+prononcées; mais tout ce que cette ressemblance impliquait de cruauté,
+de férocité même, était contrebalancé par la ruse, par la vivacité de
+ses traits, quoique sillonnés de marques de petite vérole. Le rebord de
+chaque couture, coupé net, était comme spirituel. On y lisait autant de
+railleries. La vie des criminels, qui implique la faim et la soif, les
+nuits passées au bivouac des quais, des berges, des ponts et des rues,
+les orgies de liqueurs fortes par lesquelles on célèbre les triomphes,
+avait mis sur ce visage comme une couche de vernis. A trente pas, si
+Fil-de-Soie se fût montré au naturel, un agent de police, un gendarme
+eût reconnu son gibier; mais il égalait Jacques Collin dans l’art de
+se grimer et de se costumer. En ce moment, Fil-de-Soie, en négligé
+comme les grands acteurs qui ne soignent leur mise qu’au théâtre,
+portait une espèce de veste de chasse où manquaient les boutons,
+et dont les boutonnières dégarnies laissaient voir le blanc de la
+doublure, de mauvaises pantoufles vertes, un pantalon de nankin devenu
+grisâtre, et sur la tête une casquette sans visière par où passaient
+les coins d’un vieux madras à barbe, sillonné de déchirures et lavé.
+
+A côté de Fil-de-Soie, le Biffon formait un contraste parfait. Ce
+célèbre voleur, de petite stature, gros et gras, agile, au teint
+livide, à l’œil noir et enfoncé, vêtu comme un cuisinier, planté
+sur deux jambes très-arquées, effrayait par une physionomie où
+prédominaient tous les symptômes de l’organisation particulière aux
+animaux carnassiers.
+
+Fil-de-Soie et le Biffon faisaient la cour à La Pouraille, qui ne
+conservait aucune espérance. Cet assassin récidiviste savait qu’il
+serait jugé, condamné, exécuté avant quatre mois. Aussi Fil-de-Soie
+et le Biffon, _amis_ de La Pouraille, ne l’appelaient-ils pas
+autrement que _le Chanoine_, c’est-à-dire _chanoine de l’Abbaye de
+Monte-à-Regret_. On doit facilement concevoir pourquoi Fil-de-Soie et
+le Biffon câlinaient La Pouraille. La Pouraille avait enterré deux cent
+cinquante mille francs d’or, sa part du butin fait chez les _époux
+Crottat_, en style d’acte d’accusation. Quel magnifique héritage à
+laisser à deux fanandels, quoique ces deux anciens forçats dussent
+retourner dans quelques jours au bagne. Le Biffon et Fil-de-Soie
+allaient être condamnés pour des vols qualifiés (c’est-à-dire
+réunissant des circonstances aggravantes) à quinze ans qui ne se
+confondraient point avec dix années d’une condamnation précédente
+qu’ils avaient pris la liberté d’interrompre. Ainsi, quoiqu’ils eussent
+l’un vingt-deux et l’autre vingt-six années de travaux forcés à faire,
+ils espéraient tous deux s’évader et venir chercher le tas d’or de La
+Pouraille. Mais le Dix-Mille gardait son secret, il lui paraissait
+inutile de le livrer tant qu’il ne serait pas condamné. Appartenant
+à la haute aristocratie du bagne, il n’avait rien révélé sur ses
+complices. Son caractère était connu; monsieur Popinot, l’instructeur
+de cette épouvantable affaire, n’avait rien pu obtenir de lui.
+
+Ce terrible triumvirat stationnait en haut du préau, c’est-à-dire au
+bas des pistoles. Fil-de-Soie achevait l’instruction d’un jeune homme
+qui n’en était qu’à son premier coup, et qui, sûr d’une condamnation
+à dix années de travaux forcés, prenait des renseignements sur les
+différents _prés_.
+
+—Eh bien, mon petit, lui disait sentencieusement Fil-de-Soie, au
+moment où Jacques Collin apparut, la différence qu’il y a entre Brest,
+Toulon et Rochefort, la voici.
+
+—Voyons, mon ancien, dit le jeune homme avec la curiosité d’un novice.
+
+Cet accusé, fils de famille sous le poids d’une accusation de faux,
+était descendu de la pistole voisine de celle où était Lucien.
+
+—Mon fiston, reprit Fil-de-Soie, à Brest on est sûr de trouver des
+gourganes à la troisième cuillerée, en puisant au baquet; à Toulon,
+vous n’en avez qu’à la cinquième; et à Rochefort, on n’en attrape
+jamais, à moins d’être un _ancien_.
+
+Ayant dit, le profond philosophe rejoignit La Pouraille et le Biffon,
+qui, très-intrigués par le _sanglier_, se mirent à descendre le
+préau, tandis que Jacques Collin, abîmé de douleur, le remontait.
+Trompe-la-Mort, tout à de terribles pensées, les pensées d’un empereur
+déchu, ne se croyait pas le centre de tous les regards, l’objet de
+l’attention générale, et il allait lentement, regardant la fatale
+croisée à laquelle Lucien de Rubempré s’était pendu. Aucun des
+prisonniers ne savait cet événement, car le voisin de Lucien, le jeune
+faussaire, par des motifs qu’on va bientôt connaître, n’en avait rien
+dit. Les trois fanandels s’arrangèrent pour barrer le chemin au prêtre.
+
+—Ce n’est pas un _sanglier_, dit La Pouraille à Fil-de-Soie, c’est un
+_cheval de retour_. Vois comme il tire la droite!
+
+Il est nécessaire d’expliquer ici, car tous les lecteurs n’ont pas eu
+la fantaisie de visiter un bagne, que chaque forçat est accouplé à
+un autre (toujours un vieux et un jeune ensemble) par une chaîne. Le
+poids de cette chaîne, rivée à un anneau au-dessus de la cheville, est
+tel, qu’il donne, au bout d’une année, un vice de marche éternel au
+forçat. Obligé d’envoyer dans une jambe plus de force que dans l’autre
+pour tirer cette _manicle_, tel est le nom donné dans le bagne à ce
+ferrement, le condamné contracte invinciblement l’habitude de cet
+effort. Plus tard, quand il ne porte plus sa chaîne, il en est de cet
+appareil comme des jambes coupées, dont l’amputé souffre toujours;
+le forçat sent toujours sa manicle, il ne peut jamais se défaire
+de ce tic de démarche. En termes de police, _il tire la droite_. Ce
+diagnostic, connu des forçats entre eux, comme il l’est des agents de
+police, s’il n’aide pas à la reconnaissance d’un camarade, du moins la
+complète.
+
+Chez Trompe-la-Mort, évadé depuis huit ans, ce mouvement s’était bien
+affaibli; mais, par l’effet de son absorbante méditation, il allait
+d’un pas si lent et si solennel que, quelque faible que fût ce vice de
+démarche, il devait frapper un œil exercé comme celui de La Pouraille.
+On comprend très-bien d’ailleurs que les forçats, toujours en présence
+les uns des autres au bagne, et n’ayant qu’eux-mêmes à observer, aient
+étudié tellement leurs physionomies, qu’ils connaissent certaines
+habitudes qui doivent échapper à leurs ennemis systématiques: les
+mouchards, les gendarmes et les commissaires de police. Aussi fut-ce
+à un certain tiraillement des muscles maxillaires de la joue gauche
+reconnu par un forçat, qui fut envoyé à une revue de la légion de la
+Seine, que le lieutenant-colonel de ce corps, le fameux Coignard, dut
+son arrestation; car, malgré la certitude de Bibi-Lupin, la police
+n’osait croire à l’identité du comte Pontis de Sainte-Hélène et de
+Coignard.
+
+—C’est notre _dab_! (notre maître) dit Fil-de-Soie en ayant reçu de
+Jacques Collin ce regard distrait que jette l’homme abîmé dans le
+désespoir sur tout ce qui l’entoure.
+
+—Ma foi oui, c’est Trompe-la-Mort, dit en se frottant les mains le
+Biffon. Oh! c’est sa taille, sa carrure; mais qu’a-t-il fait? il ne se
+ressemble plus à lui-même.
+
+—Oh! j’y suis, dit Fil-de-Soie, il a un plan! il veut revoir _sa
+tante_ qu’on doit exécuter bientôt.
+
+Pour donner une vague idée du personnage que les reclus, les argousins
+et les surveillants appellent _une tante_, il suffira de rapporter ce
+mot magnifique du directeur d’une des maisons centrales au feu lord
+Durham, qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Ce
+lord, curieux d’observer tous les détails de la justice française,
+fit même dresser par feu Sanson, l’exécuteur des hautes œuvres, la
+mécanique, et demanda l’exécution d’un veau vivant pour se rendre
+compte du jeu de la machine que la révolution française a illustrée.
+
+Le directeur, après avoir montré toute la prison, les préaux, les
+ateliers, les cachots, etc., désigna du doigt un local, en faisant un
+geste de dégoût.
+
+—«Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier
+des _tantes_...
+
+—«_Hao!_ fit lord Durham, et qu’est-ce?
+
+—«C’est le troisième sexe, milord.»
+
+—On va _terrer_ (guillotiner) Théodore! dit La Pouraille, un gentil
+garçon! quelle main! quel toupet! quelle perte pour la société!
+
+—Oui, Théodore Calvi _morfile_ (mange) sa dernière bouchée, dit le
+Biffon. Ah! ses largues doivent joliment _chigner des yeux_, car il
+était aimé, le petit gueux!
+
+—Te voilà, mon vieux? dit La Pouraille à Jacques Collin.
+
+Et, de concert avec ses deux acolytes, avec lesquels il était bras
+dessus bras dessous, il barra le chemin au nouveau venu.
+
+—Oh! _dab_, tu t’es donc fait _sanglier_? ajouta La Pouraille.
+
+—On dit que tu as _poissé nos philippes_ (filouté nos pièces d’or),
+reprit le Biffon d’un air menaçant.
+
+—Tu vas nous _abouler du carle_? (tu vas nous donner de l’argent)
+demanda Fil-de-Soie.
+
+Ces trois interrogations partirent comme trois coups de pistolet.
+
+—Ne plaisantez pas un pauvre prêtre mis ici par erreur, répondit
+machinalement Jacques Collin, qui reconnut aussitôt ses trois camarades.
+
+—C’est bien le son du grelot, si ce n’est pas la _frimousse_ (figure),
+dit La Pourraille en mettant sa main sur l’épaule de Jacques Collin.
+
+Ce geste, l’aspect de ses trois camarades, tirèrent violemment le _dab_
+de sa prostration, et le rendirent au sentiment de la vie réelle; car,
+pendant cette fatale nuit, il avait roulé dans les mondes spirituels et
+infinis des sentiments en y cherchant une voie nouvelle.
+
+—_Ne fais pas de ragoût sur ton dab!_ (n’éveille pas les soupçons sur
+ton maître) dit tout bas Jacques Collin d’une voix creuse et menaçante
+qui ressemblait assez au grognement sourd d’un lion. _La raille_
+(la police) est là, laisse-la _couper dans le pont_ (donner dans le
+panneau). Je joue la _mislocq_ (la comédie) pour un _fanandel en fine
+pegrène_ (un camarade à toute extrémité).
+
+Ceci fut dit avec l’onction d’un prêtre essayant de convertir des
+malheureux, et accompagné d’un regard par lequel Jacques Collin
+embrassa le préau, vit les surveillants sous les arcades, et les
+montra railleusement à ses trois compagnons.
+
+N’y a-t-il pas ici des _cuisiniers_? _Allumez vos clairs, et
+remouchez!_ (voyez et observez!) Ne me _conobrez pas, épargnons le
+poitou_ et _engantez-moi en sanglier_ (ne me connaissez plus, prenons
+nos précautions et traitez-moi en prêtre), ou je vous _effondre_, vous,
+vos _largues_ et votre _aubert_ (je vous ruine, vous, vos femmes et
+votre fortune).
+
+—_T’as donc tafe de nozigues?_ (tu te méfies donc de nous?) dit
+Fil-de-Soie. Tu viens _cromper ta tante_ (sauver ton ami).
+
+—Madeleine est _paré_ pour la _placarde de vergne_ (est prêt pour la
+place de Grève), dit La Pouraille.
+
+—Théodore! dit Jacques Collin en comprimant un bond et un cri.
+
+Ce fut le dernier coup de la torture de ce colosse détruit.
+
+—On va le _buter_, répéta La Pouraille, il est depuis deux mois _gerbé
+à la passe_ (condamné à mort).
+
+Jacques Collin, saisi par une défaillance, les genoux presque coupés,
+fut soutenu par ses trois compagnons, et il eut la présence d’esprit de
+joindre ses mains en prenant un air de componction. La Pouraille et le
+Biffon soutinrent respectueusement le sacrilége Trompe-la-Mort, pendant
+que Fil-de-Soie courait vers le surveillant en faction à la porte du
+guichet qui mène au parloir.
+
+—Ce vénérable prêtre voudrait s’asseoir, donnez une chaise pour lui.
+
+Ainsi, le coup monté par Bibi-Lupin manquait. Trompe-la-Mort, de même
+que Napoléon reconnu par ses soldats, obtenait soumission et respect
+des trois forçats. Deux mots avaient suffi. Ces deux mots étaient: vos
+_largues_ et votre _aubert_, vos femmes et votre argent, le résumé de
+toutes les affections vraies de l’homme. Cette menace fut pour les
+trois forçats l’indice du suprême pouvoir, le _dab_ tenait toujours
+leur fortune entre ses mains. Toujours tout-puissant au dehors, leur
+_dab_ n’avait pas trahi, comme de faux frères le disaient. La colossale
+renommée d’adresse et d’habileté de leur chef stimula, d’ailleurs, la
+curiosité des trois forçats; car, en prison, la curiosité devient le
+seul aiguillon de ces âmes flétries. La hardiesse du déguisement de
+Jacques Collin, conservé jusque sous les verrous de la Conciergerie,
+étourdissait d’ailleurs les trois criminels.
+
+—Au secret depuis quatre jours, je ne savais pas Théodore si près de
+_l’abbaye_... dit Jacques Collin. J’étais venu pour sauver un pauvre
+petit qui s’est pendu là, hier, à quatre heures, et me voici devant un
+autre malheur. Je n’ai plus d’as dans mon jeu!...
+
+—Pauvre _dab_! dit Fil-de-Soie.
+
+—Ah! le _boulanger_ (le diable) m’abandonne! s’écria Jacques Collin
+en s’arrachant des bras de ses deux camarades et se dressant d’un air
+formidable. Il y a un moment où le monde est plus fort que nous autres!
+_La Cigogne_ (le Palais de Justice) finit par nous gober.
+
+Le directeur de la Conciergerie, averti de la défaillance du prêtre
+espagnol, vint lui-même au préau pour l’espionner, il le fit asseoir
+sur une chaise, au soleil, en examinant tout avec cette perspicacité
+redoutable qui s’augmente de jour en jour dans l’exercice de pareilles
+fonctions, et qui se cache sous une apparente indifférence.
+
+—Ah! mon Dieu! dit Jacques Collin, être confondu parmi ces gens,
+le rebut de la société, des criminels, des assassins!... Mais Dieu
+n’abandonnera pas son serviteur. Mon cher monsieur le directeur, je
+marquerai mon passage ici par des actes de charité dont le souvenir
+restera! Je convertirai ces malheureux, ils apprendront qu’ils ont une
+âme, que la vie éternelle les attend, et que, s’ils ont tout perdu
+sur la terre, ils ont encore le ciel à conquérir, le ciel qui leur
+appartient au prix d’un vrai, d’un sincère repentir.
+
+Vingt ou trente prisonniers, accourus et groupés en arrière des
+trois terribles forçats, dont les farouches regards avaient maintenu
+trois pieds de distance entre eux et les curieux, entendirent cette
+allocution prononcée avec une onction évangélique.
+
+—Celui-là, monsieur Gault, dit le formidable La Pouraille, eh bien!
+nous l’écouterions...
+
+—On m’a dit, reprit Jacques Collin, près de qui monsieur Gault se
+tenait, qu’il y avait dans cette prison un condamné à mort.
+
+—On lui lit en ce moment le rejet de son pourvoi, dit monsieur Gault.
+
+—J’ignore ce que cela signifie, demanda naïvement Jacques Collin en
+regardant autour de lui.
+
+—Dieu! est-il _sinve_ (simple), dit le petit jeune homme qui
+consultait naguère Fil-de-Soie sur la fleur des _gourganes des prés_.
+
+—Eh bien! aujourd’hui ou demain on le _fauche_! dit un détenu.
+
+—Faucher? demanda Jacques Collin, dont l’air d’innocence et
+d’ignorance frappa ses trois fanandels d’admiration.
+
+—Dans leur langage, répondit le directeur, cela veut dire l’exécution
+de la peine de mort. Si le greffier lit le pourvoi, sans doute
+l’exécuteur va recevoir l’ordre pour l’exécution. Le malheureux a
+constamment refusé les secours de la religion...
+
+—Ah! monsieur le directeur, c’est une âme à sauver!... s’écria Jacques
+Collin.
+
+Le sacrilége joignit les mains avec une expression d’amant au désespoir
+qui parut être l’effet d’une divine ferveur au directeur attentif.
+
+—Ah! monsieur, reprit Trompe-la-Mort, laissez-moi vous prouver ce
+que je suis et tout ce que je puis, en me permettant de faire éclore
+le repentir dans ce cœur endurci! Dieu m’a donné la faculté de dire
+certaines paroles qui produisent de grands changements. Je brise les
+cœurs, je les ouvre... Que craignez-vous? faites-moi accompagner par
+des gendarmes, par des gardiens, par qui vous voudrez.
+
+—Je verrai si l’aumônier de la maison veut vous permettre de le
+remplacer, dit monsieur Gault.
+
+Et le directeur se retira, frappé de l’air parfaitement indifférent,
+quoique curieux, avec lequel les forçats et les prisonniers regardaient
+ce prêtre, dont la voix évangélique donnait du charme à son baragouin
+mi-parti de français et d’espagnol.
+
+—Comment vous trouvez-vous ici, monsieur l’abbé? demanda le jeune
+interlocuteur de Fil-de-Soie à Jacques Collin.
+
+—Oh! par erreur, répondit Jacques Collin en toisant le fils de
+famille. On m’a trouvé chez une courtisane qui venait d’être volée
+après sa mort. On a reconnu qu’elle s’était tuée; et les auteurs du
+vol, qui sont probablement les domestiques, ne sont pas encore arrêtés.
+
+—Et c’est à cause de ce vol que ce jeune homme s’est pendu?...
+
+—Ce pauvre enfant n’a pas sans doute pu soutenir l’idée d’être flétri
+par un emprisonnement injuste, répondit Trompe-la-Mort en levant les
+yeux au ciel.
+
+—Oui, dit le jeune homme, on venait le mettre en liberté quand il
+s’est suicidé. Quelle chance!
+
+—Il n’y a que les innocents qui se frappent ainsi l’imagination, dit
+Jacques Collin. Remarquez que le vol a été commis à son préjudice.
+
+—Et de combien s’agit-il? demanda le profond et fin Fil-de-Soie.
+
+—De sept cent cinquante mille francs, répondit tout doucement Jacques
+Collin.
+
+Les trois forçats se regardèrent entre eux, et ils se retirèrent
+du groupe que tous les détenus formaient autour du soi-disant
+ecclésiastique.
+
+—C’est lui qui a _rincé la profonde_ (la cave) de la fille! dit
+Fil-de-Soie à l’oreille du Biffon. On voulait nous _coquer le taffe_
+(faire peur) pour nos _thunes de balles_ (nos pièces de cent sous).
+
+—Ce sera toujours le _dab_ des _grands_ fanandels, répondit La
+Pouraille. Notre _carle_ n’est pas _décaré_ (envolé).
+
+La Pouraille, qui cherchait un homme à qui se fier, avait intérêt à
+trouver Jacques Collin honnête homme. Or, c’est surtout en prison qu’on
+croit à ce qu’on espère!
+
+—Je gage qu’il _esquinte_ le _dab_ de la _Cigogne_! (qu’il enfonce le
+procureur général), et qu’il va _cromper sa tante_ (sauver son ami),
+dit Fil-de-Soie.
+
+—S’il y arrive, dit le Biffon, je ne le crois pas tout à fait _Meg_
+(Dieu); mais il aura, comme on le prétend, _bouffardé_ avec le
+_boulanger_ (fumé une pipe avec le diable).
+
+—L’as-tu entendu crier: _Le boulanger m’abandonne!_ fit observer
+Fil-de-Soie.
+
+—Ah! s’écria La Pouraille, s’il voulait _cromper ma sorbonne_ (sauver
+ma tête), quel _viocque_ (vie) je ferais avec mon _fade de carle_ (ma
+part de fortune), et mes _rondins jaunes servis_ (et l’or volé que je
+viens de cacher).
+
+—_Fais sa balle!_ (suis ses instructions) dit Fil-de-Soie.
+
+—_Planches-tu?_ (ris-tu?) reprit La Pouraille en regardant son
+fanandel.
+
+—Es-tu _sinve_ (simple), tu seras roide _gerbé à la passe_ (condamné
+à mort). Ainsi, tu n’as pas d’autre _lourde à pessigner_ (porte à
+soulever) pour pouvoir rester sur tes _paturons_ (pieds), _morfiler_,
+le _dessaler_ et _goupiner_ encore (manger, boire et voler), lui
+répliqua le Biffon, que de lui prêter le dos!
+
+—V’là qu’est dit, reprit La Pouraille, pas un de nous _ne sera pour
+le dab à la manque_ (pas un de nous ne le trahira), ou je me charge de
+l’emmener où je vais...
+
+—Il le ferait comme il le dit! s’écria Fil-de-Soie.
+
+Les gens les moins susceptibles de sympathie pour ce monde étrange
+peuvent se figurer la situation d’esprit de Jacques Collin, qui se
+trouvait entre le cadavre de l’idole qu’il avait adorée pendant cinq
+heures de nuit et la mort prochaine de son ancien compagnon de chaîne,
+le futur cadavre du jeune Corse Théodore. Ne fût-ce que pour voir ce
+malheureux, il avait besoin de déployer une habileté peu commune; mais
+le sauver, c’était un miracle! Et il y pensait déjà.
+
+Pour l’intelligence de ce qu’allait tenter Jacques Collin, il est
+nécessaire de faire observer ici que les assassins, les voleurs, que
+tous ceux qui peuplent les bagnes ne sont pas aussi redoutables qu’on
+le croit. A quelques exceptions très-rares, ces gens-là sont tous
+lâches, sans doute à cause de la peur perpétuelle qui leur comprime le
+cœur. Leurs facultés étant incessamment tendues à voler, et l’exécution
+d’un coup exigeant l’emploi de toutes les forces de la vie, une agilité
+d’esprit égale à l’aptitude du corps, une attention qui abuse de leur
+moral, ils deviennent stupides, hors de ces violents exercices de leur
+volonté, par la même raison qu’une cantatrice ou qu’un danseur tombent
+épuisés après un pas fatigant ou après l’un de ces formidables duos
+comme en infligent au public les compositeurs modernes. Les malfaiteurs
+sont en effet si dénués de raison, ou tellement oppressés par la
+crainte, qu’ils deviennent absolument enfants. Crédules au dernier
+point, la plus simple ruse les prend dans sa glu. Après la réussite
+d’une affaire, ils sont dans un tel état de prostration, que livrés
+immédiatement à des débauches nécessaires, ils s’enivrent de vin, de
+liqueurs, et se jettent dans les bras de leurs femmes avec rage, pour
+retrouver du calme en perdant toutes leurs forces, et cherchent l’oubli
+de leur crime dans l’oubli de leur raison. En cette situation, ils
+sont à la merci de la police. Une fois arrêtés ils sont aveugles, ils
+perdent la tête, et ils ont tant besoin d’espérance qu’ils croient à
+tout; aussi n’est-il pas d’absurdité qu’on ne leur fasse admettre.
+Un exemple expliquera jusqu’où va la bêtise du criminel _enflacqué_.
+Bibi-Lupin avait récemment obtenu les aveux d’un assassin âgé de
+dix-neuf ans, en lui persuadant qu’on n’exécutait jamais les mineurs.
+Quand on transféra ce garçon à la Conciergerie pour subir son jugement,
+après le rejet du pourvoi, ce terrible agent était venu le voir.
+
+—Es-tu sûr de ne pas avoir vingt ans?... lui demanda-t-il.
+
+—Oui, je n’ai que dix-neuf ans et demi, dit l’assassin parfaitement
+calme.
+
+—Eh bien! répondit Bibi-Lupin, tu peux être tranquille, tu n’auras
+jamais vingt ans...
+
+—Et pourquoi?
+
+—Eh! mais, tu seras fauché dans trois jours, répliqua le chef de la
+sûreté.
+
+L’assassin, qui croyait toujours, même après son jugement, qu’on
+n’exécutait pas les mineurs, s’affaissa comme une omelette soufflée.
+
+Ces hommes, si cruels par la nécessité de supprimer des témoignages,
+car ils n’assassinent que pour se défaire de preuves (c’est une des
+raisons alléguées par ceux qui demandent la suppression de la peine
+de mort); ces colosses d’adresse, d’habileté, chez qui l’action de la
+main, la rapidité du coup d’œil, les sens sont exercés comme chez les
+sauvages, ne deviennent des héros de malfaisance que sur le théâtre
+de leurs exploits. Non-seulement, le crime commis, leurs embarras
+commencent, car ils sont aussi hébétés par la nécessité de cacher
+les produits de leur vol qu’ils étaient oppressés par la misère;
+mais encore ils sont affaiblis comme la femme qui vient d’accoucher.
+Énergiques à effrayer dans leurs conceptions, ils sont comme des
+enfants après la réussite. C’est, en un mot, le naturel des bêtes
+sauvages, faciles à tuer quand elles sont repues. En prison, ces hommes
+singuliers sont hommes par la dissimulation et par leur discrétion, qui
+ne cède qu’au dernier moment, alors qu’on les a brisés, roués, par la
+durée de la détention.
+
+On peut alors comprendre comment les trois forçats, au lieu de perdre
+leur chef, voulurent le servir; ils l’admirèrent en le soupçonnant
+d’être le maître des sept cent cinquante mille francs volés, en le
+voyant calme sous les verrous de la Conciergerie, et le croyant capable
+de les prendre sous sa protection.
+
+Lorsque monsieur Gault eut quitté le faux Espagnol, il revint par le
+parloir à son greffe, et alla trouver Bibi-Lupin, qui, depuis vingt
+minutes que Jacques Collin était descendu de sa cellule, observait
+tout, tapi contre une des fenêtres donnant sur le préau, par un judas.
+
+—Aucun d’eux ne l’a reconnu, dit monsieur Gault, et Napolitas, qui
+les surveille tous, n’a rien entendu. Le pauvre prêtre, dans son
+accablement, cette nuit, n’a pas dit un mot qui puisse faire croire que
+sa soutane cache Jacques Collin.
+
+—Ça prouve qu’il connaît bien les prisons, répondit le chef de la
+police de sûreté.
+
+Napolitas, secrétaire de Bibi-Lupin, inconnu de tous les gens en ce
+moment détenus à la Conciergerie, y jouait le rôle du fils de famille
+accusé de faux.
+
+—Enfin, il demande à confesser le condamné à mort! reprit le directeur.
+
+—Voici notre dernière ressource! s’écria Bibi-Lupin, je n’y pensais
+pas. Théodore Calvi, ce Corse, est le camarade de chaîne de Jacques
+Collin; Jacques Collin lui faisait au _pré_, m’a-t-on dit, de bien
+belles _patarasses_...
+
+Les forçats se fabriquent des espèces de tampons qu’ils glissent
+entre leur anneau de fer et leur chair, afin d’amortir la pesanteur
+de la _manicle_ sur leurs chevilles et leur cou-de-pied. Ces tampons,
+composés d’étoupe et de linge, s’appellent, au bagne, des _patarasses_.
+
+—Qui veille le condamné? demanda Bibi-Lupin à monsieur Gault.
+
+—C’est Cœur-la-Virole!
+
+—Bien, je vais me _peausser_ en gendarme, j’y serai; je les entendrai,
+je réponds de tout.
+
+—Ne craignez-vous pas, si c’est Jacques Collin, d’être reconnu et
+qu’il ne vous étrangle? demanda le directeur de la Conciergerie à
+Bibi-Lupin.
+
+—En gendarme, j’aurai mon sabre, répondit le chef; d’ailleurs si c’est
+Jacques Collin, il ne fera jamais rien pour se faire _gerber à la
+passe_; et, si c’est un prêtre, je suis en sûreté.
+
+—Il n’y a pas de temps à perdre, dit alors monsieur Gault; il est huit
+heures et demie, le père Sauteloup vient de lire le rejet du pourvoi,
+monsieur Sanson attend dans la salle l’ordre du parquet.
+
+—Oui, c’est pour aujourd’hui, les _hussards de la veuve_ (autre nom,
+nom terrible de la mécanique!) sont commandés, répondit Bibi-Lupin.
+Je comprends cependant que le procureur général hésite, ce garçon
+s’est toujours dit innocent, et il n’y a pas eu, selon moi, de preuves
+convaincantes contre lui.
+
+—C’est un vrai Corse, reprit monsieur Gault, il n’a pas dit un mot, et
+il a résisté à tout.
+
+Le dernier mot du directeur de la Conciergerie au chef de la police de
+sûreté contenait la sombre histoire des condamnés à mort. Un homme que
+la justice a retranché du nombre des vivants appartient au Parquet. Le
+Parquet est souverain; il ne dépend de personne, il ne relève que de
+sa conscience. La prison appartient au Parquet, il en est le maître
+absolu. La poésie s’est emparée de ce sujet social, éminemment propre
+à frapper les imaginations, le _Condamné à mort_! La poésie a été
+sublime, la prose n’a d’autre ressource que le réel, mais le réel est
+assez terrible comme il est pour pouvoir lutter avec le lyrisme. La
+vie du condamné à mort qui n’a pas avoué ses crimes ou ses complices
+est livrée à d’affreuses tortures. Il ne s’agit ici ni de brodequins
+qui brisent les pieds, ni d’eau ingurgitée dans l’estomac, ni de la
+distension des membres au moyen d’affreuses machines; mais d’une
+torture sournoise et pour ainsi dire négative. Le Parquet livre le
+condamné tout à lui-même, il le laisse dans le silence et dans les
+ténèbres, avec un compagnon (un mouton) dont il doit se défier.
+
+L’aimable philanthropie moderne croit avoir deviné l’atroce supplice
+de l’isolement, elle se trompe. Depuis l’abolition de la torture,
+le Parquet, dans le désir bien naturel de rassurer les consciences
+déjà bien délicates des jurés, avait deviné les ressources terribles
+que la solitude donne à la justice contre le remords. La solitude,
+c’est le vide; et la nature morale en a tout autant d’horreur que la
+nature physique. La solitude n’est habitable que pour l’homme de génie
+qui la remplit de ses idées, filles du monde spirituel, ou pour le
+contemplateur des œuvres divines qui la trouve illuminée par le jour
+du ciel, animée par le souffle et par la voix de Dieu. Hormis ces deux
+hommes, si voisins du paradis, la solitude est à la torture ce que le
+moral est au physique. Entre la solitude et la torture il y a toute
+la différence de la maladie nerveuse à la maladie chirurgicale. C’est
+la souffrance multipliée par l’infini. Le corps touche à l’infini par
+le système nerveux, comme l’esprit y pénètre par la pensée. Aussi,
+dans les annales du Parquet de Paris, compte-t-on les criminels qui
+n’avouent pas.
+
+Cette sinistre situation, qui prend des proportions énormes dans
+certains cas, en politique par exemple, lorsqu’il s’agit d’une
+dynastie ou de l’État, aura son histoire à sa place dans la COMÉDIE
+HUMAINE. Mais, ici la description de la boîte en pierre, où, sous
+la Restauration, le Parquet de Paris gardait le condamné à mort,
+peut suffire à faire entrevoir l’horreur des derniers jours d’un
+suppliciable.
+
+Avant la révolution de juillet, il existait à la Conciergerie, et il
+y existe encore aujourd’hui, d’ailleurs, la _chambre du condamné à
+mort_. Cette chambre, adossée au greffe, en est séparée par un gros
+mur tout en pierre de taille, et elle est flanquée à l’opposite par le
+gros mur de sept ou huit pieds d’épaisseur qui soutient une portion
+de l’immense salle des Pas-Perdus. On y entre par la première porte
+qui se trouve dans le long corridor sombre où le regard plonge quand
+on est au milieu de la grande salle voûtée du guichet. Cette chambre
+sinistre tire son jour d’un soupirail, armé d’une grille formidable,
+et qu’on aperçoit à peine en entrant à la Conciergerie, car il est
+pratiqué dans le petit espace qui reste entre la fenêtre du greffe,
+à côté de la grille du guichet, et le logement du greffier de la
+Conciergerie, que l’architecte a plaqué comme une armoire au fond de la
+cour d’entrée. Cette situation explique comment cette pièce, encadrée
+par quatre épaisses murailles, a été destinée, lors du remaniement
+de la Conciergerie, à ce sinistre et funèbre usage. Toute évasion y
+est impossible. Le corridor, qui mène aux secrets et au quartier des
+femmes, débouche en face du poêle, où gendarmes et surveillants sont
+toujours groupés. Le soupirail, seule issue extérieure, situé à neuf
+pieds au-dessus des dalles, donne sur la première cour gardée par
+les gendarmes en faction à la porte extérieure de la Conciergerie.
+Aucune puissance humaine ne peut attaquer les gros murs. D’ailleurs,
+un criminel condamné à mort est aussitôt revêtu de la camisole,
+vêtement qui supprime, comme on le sait, l’action des mains; puis il
+est enchaîné par un pied à son lit de camp; enfin il a pour le servir
+et le garder un mouton. Le sol de cette chambre est dallé de pierres
+épaisses, et le jour est si faible qu’on y voit à peine.
+
+Il est impossible de ne pas se sentir gelé jusqu’aux os en entrant
+là, même aujourd’hui, quoique depuis seize ans cette chambre soit
+sans destination, par suite des changements introduits à Paris dans
+l’exécution des arrêts de la justice. Voyez-y le criminel en compagnie
+de ses remords, dans le silence et les ténèbres, deux sources
+d’horreur, et demandez-vous si ce n’est pas à devenir fou? Quelles
+organisations que celles dont la trempe résiste à ce régime auquel la
+camisole ajoute l’immobilité, l’inaction!
+
+Théodore Calvi, ce Corse alors âgé de vingt-sept ans, enveloppé dans
+les voiles d’une discrétion absolue, résistait cependant depuis deux
+mois à l’action de ce cachot et au bavardage captieux du mouton!...
+Voici le singulier procès criminel où le Corse avait gagné sa
+condamnation à mort. Quoiqu’elle soit excessivement curieuse, cette
+analyse sera très-rapide.
+
+Il est impossible de faire une longue digression au dénoûment d’une
+scène déjà si étendue et qui n’offre pas d’autre intérêt que celui
+dont est entouré Jacques Collin, espèce de colonne vertébrale qui,
+par son horrible influence, relie pour ainsi dire LE PÈRE GORIOT à
+ILLUSIONS PERDUES, et ILLUSIONS PERDUES à cette ÉTUDE. L’imagination du
+lecteur développera d’ailleurs ce thème obscur qui causait en ce moment
+bien des inquiétudes aux jurés de la session où Théodore Calvi avait
+comparu. Aussi, depuis huit jours que le pourvoi du criminel était
+rejeté par la cour de Cassation, monsieur de Grandville s’occupait-il
+de cette affaire et suspendait-il l’ordre d’exécution de jour en jour;
+tant il tenait à rassurer les jurés en publiant que le condamné, sur le
+seuil de la mort, avait avoué son crime.
+
+Une pauvre veuve de Nanterre, dont la maison était isolée dans cette
+commune, située, comme on sait, au milieu de la plaine infertile
+qui s’étale entre le Mont-Valérien, Saint-Germain, les collines de
+Sartrouville et d’Argenteuil, avait été assassinée et volée quelques
+jours après avoir reçu sa part d’un héritage inespéré. Cette part se
+montait à trois mille francs, à une douzaine de couverts, une chaîne,
+une montre en or et du linge. Au lieu de placer les trois mille francs
+à Paris, comme le lui conseillait le notaire du marchand de vin décédé
+de qui elle héritait, la vieille femme avait voulu tout garder. D’abord
+elle ne s’était jamais vu tant d’argent à elle, puis elle se défiait de
+tout le monde en toute espèce d’affaires, comme la plupart des gens du
+peuple ou de la campagne. Après de mûres causeries avec un marchand de
+vin de Nanterre, son parent et parent du marchand de vin décédé, cette
+veuve s’était résolue à mettre la somme en viager, à vendre sa maison
+de Nanterre et à aller vivre en bourgeoise à Saint-Germain.
+
+La maison où elle demeurait, accompagnée d’un assez grand jardin enclos
+de mauvaises palissades, était l’ignoble maison que se bâtissent les
+petits cultivateurs des environs de Paris. Le plâtre et les moellons
+extrêmement abondants à Nanterre, dont le territoire est couvert de
+carrières exploitées à ciel ouvert, avaient été, comme en le voit
+communément autour de Paris, employés à la hâte et sans aucune idée
+architecturale. C’est presque toujours la hutte du Sauvage civilisé.
+Cette maison consistait en un rez-de-chaussée et un premier étage
+au-dessus duquel s’étendaient des mansardes.
+
+Le carrier, mari de cette femme et constructeur de ce logis, avait mis
+des barres de fer très-solides à toutes les fenêtres. La porte d’entrée
+était d’une solidité remarquable. Le défunt se savait là, seul, en rase
+campagne, et quelle campagne! Sa clientèle se composait des principaux
+maîtres maçons de Paris, il avait donc rapporté les plus importants
+matériaux de sa maison, bâtie à cinq cents pas de sa carrière, sur ses
+voitures qui revenaient à vide. Il choisissait dans les démolitions
+de Paris les choses à sa convenance et à très-bas prix. Ainsi, les
+fenêtres, les grilles, les portes, les volets, la menuiserie, tout
+était provenu de déprédations autorisées, de cadeaux à lui faits par
+ses pratiques, de bons cadeaux bien choisis. De deux châssis à prendre
+il emportait le meilleur. La maison, précédée d’une cour assez vaste,
+où se trouvaient les écuries, était fermée de murs sur le chemin.
+Une forte grille servait de porte. D’ailleurs, des chiens de garde
+habitaient l’écurie, et un petit chien passait la nuit dans la maison.
+Derrière la maison, il existait un jardin d’un hectare environ.
+
+Devenue veuve et sans enfants, la femme du carrier demeurait dans cette
+maison avec une seule servante. Le prix de la carrière vendue avait
+soldé les dettes du carrier, mort deux ans auparavant. Le seul avoir
+de la veuve fut cette maison déserte, où elle nourrissait des poules
+et des vaches en en vendant les œufs et le lait à Nanterre. N’ayant
+plus de garçon d’écurie, de charretier, ni d’ouvriers carriers que le
+défunt faisait travailler à tout, elle ne cultivait plus le jardin,
+elle y coupait le peu d’herbes et de légumes que la nature de ce sol
+caillouteux y laisse venir.
+
+Le prix de la maison et l’argent de la succession pouvant produire
+sept à huit mille francs, cette femme se voyait très-heureuse à Saint
+Germain avec sept ou huit cents francs de rentes viagères qu’elle
+croyait pouvoir tirer de ses huit mille francs. Elle avait eu déjà
+plusieurs conférences avec le notaire de Saint-Germain, car elle se
+refusait à donner son argent en viager au marchand de vin de Nanterre
+qui le lui demandait. Dans ces circonstances, un jour, on ne vit plus
+reparaître la veuve Pigeau ni sa servante. La grille de la cour, la
+porte d’entrée de la maison, les volets, tout était clos. Après trois
+jours, la justice, informée de cet état de choses, fit une descente.
+Monsieur Popinot, juge d’instruction, accompagné du procureur du roi,
+vint de Paris, et voici ce qui fut constaté.
+
+Ni la grille de la cour, ni la porte d’entrée de la maison ne portaient
+de traces d’effraction. La clef se trouvait dans la serrure de la porte
+d’entrée, à l’intérieur. Pas un barreau de fer n’avait été forcé. Les
+serrures, les volets, toutes les fermetures étaient intactes.
+
+Les murailles ne présentaient aucune trace qui pût dévoiler le passage
+des malfaiteurs. Les cheminées en poterie n’offrant pas d’issue
+praticable, n’avaient pu permettre de s’introduire par cette voie. Les
+faîteaux, sains et entiers, n’accusaient d’ailleurs aucune violence.
+En pénétrant dans les chambres au premier étage, les magistrats, les
+gendarmes et Bibi-Lupin trouvèrent la veuve Pigeau étranglée dans
+son lit et la servante étranglée dans le sien, au moyen de leurs
+foulards de nuit. Les trois mille francs avaient été pris, ainsi que
+les couverts et les bijoux. Les deux corps étaient en putréfaction,
+ainsi que ceux du petit chien et d’un gros chien de basse-cour. Les
+palissades d’enceinte du jardin furent examinées, rien n’y était brisé.
+Dans le jardin, les allées n’offraient aucun vestige de passage. Il
+parut probable au juge d’instruction que l’assassin avait marché sur
+l’herbe pour ne pas laisser l’empreinte de ses pas, s’il s’était
+introduit par là, mais comment avait-il pu pénétrer dans la maison? Du
+côté du jardin, la porte avait une imposte garnie de trois barreaux de
+fer intacts. De ce côté, la clef se trouvait également dans la serrure,
+comme à la porte d’entrée du côté de la cour.
+
+Une fois ces impossibilités parfaitement constatées par M. Popinot,
+par Bibi-Lupin, qui resta pendant une journée à tout observer, par le
+procureur du roi lui-même et par le brigadier du poste de Nanterre,
+cet assassinat devint un affreux problème où la politique et la justice
+devaient avoir le dessous.
+
+Ce drame, publié par la _Gazette des Tribunaux_, avait eu lieu dans
+l’hiver de 1828 à 1829. Dieu sait quel intérêt de curiosité cette
+étrange aventure souleva dans Paris; mais Paris qui, tous les matins,
+a de nouveaux drames à dévorer, oublie tout. La police, elle, n’oublie
+rien. Trois mois après ces perquisitions infructueuses, une fille
+publique, remarquée pour ses dépenses par des agents de Bibi-Lupin, et
+surveillée à cause de ses accointances avec quelques voleurs, voulut
+faire engager par une de ses amies douze couverts, une montre et une
+chaîne d’or. L’amie refusa. Le fait parvint aux oreilles de Bibi-Lupin,
+qui se souvint des douze couverts, de la montre et de la chaîne d’or
+volés à Nanterre. Aussitôt les commissionnaires au Mont-de-Piété,
+tous les recéleurs de Paris furent avertis, et Bibi-Lupin soumit
+Manon-la-Blonde à un espionnage formidable.
+
+On apprit bientôt que Manon-la-Blonde était amoureuse folle d’un jeune
+homme qu’on ne voyait guère, car il passait pour être sourd à toutes
+les preuves d’amour de la blonde Manon. Mystère sur mystère. Ce jeune
+homme, soumis à l’attention des espions, fut bientôt vu, puis reconnu
+pour être un forçat évadé, le fameux héros des vendettes corses, le
+beau Théodore Calvi, dit Madeleine.
+
+On lâcha sur Théodore un de ces recéleurs à double face, qui servent à
+la fois les voleurs et la police, et il promit à Théodore d’acheter les
+couverts, la montre et la chaîne d’or. Au moment où le ferrailleur de
+la cour Saint-Guillaume comptait l’argent à Théodore, déguisé en femme,
+à dix heures et demie du soir, la police fit une descente, arrêta
+Théodore et saisit les objets.
+
+L’instruction commença sur-le-champ. Avec de si faibles éléments, il
+était impossible, en style de parquet, d’en tirer une condamnation
+à mort. Jamais Calvi ne se démentit. Il ne se coupa jamais: il dit
+qu’une femme de la campagne lui avait vendu ces objets à Argenteuil,
+et, qu’après les lui avoir achetés, le bruit de l’assassinat commis
+à Nanterre l’avait éclairé sur le danger de posséder ces couverts,
+cette montre et ces bijoux, qui, d’ailleurs, ayant été désignés dans
+l’inventaire fait après le décès du marchand de vin de Paris, oncle de
+la veuve Pigeau, se trouvaient être les objets volés. Enfin, forcé par
+la misère de vendre ces objets, disait-il, il avait voulu s’en défaire
+en employant une personne non compromise.
+
+On ne put rien obtenir de plus du forçat libéré, qui sut, par son
+silence et par sa fermeté, faire croire à la justice que le marchand de
+vin de Nanterre avait commis le crime, et que la femme de qui il tenait
+les choses compromettantes était l’épouse de ce marchand. Le malheureux
+parent de la veuve Pigeau et sa femme furent arrêtés; mais, après huit
+jours de détention et une enquête scrupuleuse, il fut établi que ni
+le mari ni la femme n’avaient quitté leur établissement à l’époque du
+crime. D’ailleurs, Calvi ne reconnut pas, dans l’épouse du marchand
+de vin, la femme qui, selon lui, lui aurait vendu l’argenterie et les
+bijoux.
+
+Comme la concubine de Calvi, impliquée dans le procès, fut convaincue
+d’avoir dépensé mille francs environ depuis l’époque du crime jusqu’au
+moment où Calvi voulut engager l’argenterie et les bijoux, de telles
+preuves parurent suffisantes pour faire envoyer aux assises le
+forçat et sa concubine. Cet assassinat étant le dix-huitième commis
+par Théodore, il fut condamné à mort, car il parut être l’auteur de
+ce crime si habilement commis. S’il ne reconnut pas la marchande
+de vin de Nanterre, il fut reconnu par la femme et par le mari.
+L’instruction avait établi, par de nombreux témoignages, le séjour
+de Théodore à Nanterre pendant environ un mois; il y avait servi les
+maçons, la figure enfarinée de plâtre et mal vêtu. A Nanterre, chacun
+donnait dix-huit ans à ce garçon, qui devait avoir _nourri ce poupon_
+(comploté, préparé ce crime) pendant un mois.
+
+Le parquet croyait à des complices. On mesura la largeur des tuyaux
+pour l’adapter au corps de Manon-la-Blonde, afin de voir si elle avait
+pu s’introduire par les cheminées; mais un enfant de six ans n’aurait
+pu passer par les tuyaux en poterie, par lesquels l’architecture
+moderne remplace aujourd’hui les vastes cheminées d’autrefois. Sans
+ce singulier et irritant mystère, Théodore eût été exécuté depuis une
+semaine. L’aumônier des prisons avait, comme on l’a vu, totalement
+échoué.
+
+Cette affaire et le nom de Calvi dut échapper à l’attention de
+Jacques Collin, alors préoccupé de son duel avec Contenson, Corentin
+et Peyrade. Trompe-la-Mort essayait, d’ailleurs, d’oublier le plus
+possible _les amis_, et tout ce qui regardait le Palais de Justice.
+Il tremblait d’une rencontre qui l’aurait mis face à face avec
+un _fanandel_ par qui le _dab_ se serait vu demander des comptes
+impossibles à rendre.
+
+Le directeur de la Conciergerie alla sur-le-champ au parquet du
+procureur général, et y trouva le premier avocat général causant avec
+monsieur de Grandville, et tenant l’ordre d’exécution à la main.
+Monsieur de Grandville, qui venait de passer toute la nuit à l’hôtel
+de Sérizy, quoique accablé de fatigue et de douleurs, car les médecins
+n’osaient encore affirmer que la comtesse conserverait sa raison, était
+obligé, par cette exécution importante, de donner quelques heures à son
+Parquet. Après avoir causé un instant avec le directeur, monsieur de
+Grandville reprit l’ordre d’exécution à son avocat général et le remit
+à Gault.
+
+—Que l’exécution ait lieu, dit-il, à moins de circonstances
+extraordinaires que vous jugerez; je me fie à votre prudence. On peut
+retarder le dressage de l’échafaud jusqu’à dix heures et demie, il vous
+reste donc une heure. Dans une pareille matinée, les heures valent des
+siècles, et il tient bien des événements dans un siècle! Ne laissez pas
+croire à un sursis. Qu’on fasse la toilette, s’il le faut, et s’il n’y
+a pas de révélation, remettez l’ordre à Sanson à neuf heures et demie.
+Qu’il attende!
+
+Au moment où le directeur de la prison quittait le cabinet du
+procureur général, il rencontra sous la voûte du passage qui débouche
+dans la galerie, monsieur Camusot qui s’y rendait. Il eut donc une
+rapide conversation avec le juge; et, après l’avoir instruit de ce
+qui se passait à la Conciergerie, relativement à Jacques Collin,
+il y descendit pour opérer cette confrontation de Trompe-la-Mort
+et de Madeleine; mais il ne permit au soi-disant ecclésiastique de
+communiquer avec le condamné à mort qu’au moment où Bibi-Lupin,
+admirablement déguisé en gendarme, eut remplacé le mouton qui
+surveillait le jeune Corse.
+
+On ne peut pas se figurer le profond étonnement des trois forçats en
+voyant un surveillant venir chercher Jacques Collin, pour le mener dans
+la chambre du condamné à mort. Ils se rapprochèrent de la chaise où
+Jacques Collin était assis, par un bond simultané.
+
+—C’est pour aujourd’hui, n’est-ce pas, monsieur Julien? dit
+Fil-de-Soie au surveillant.
+
+—Mais, oui, Charlot est là, répondit le surveillant avec une parfaite
+indifférence.
+
+Le peuple et le monde des prisons appellent ainsi l’exécuteur des
+hautes-œuvres de Paris. Ce sobriquet date de la révolution de 1789.
+Ce nom produisit une profonde sensation. Tous les prisonniers se
+regardèrent entre eux.
+
+—C’est fini! répondit le surveillant, l’ordre d’exécution est arrivé à
+monsieur Gault, et l’arrêt vient d’être lu.
+
+—Ainsi, reprit La Pouraille, la belle Madeleine a reçu tous les
+sacrements?... Il avala une dernière bouffée d’air.
+
+—Pauvre petit Théodore... s’écria le Biffon, il est bien gentil. C’est
+dommage d’_éternuer dans le son_ à son âge...
+
+Le surveillant se dirigeait vers le guichet, en se croyant suivi de
+Jacques Collin; mais l’Espagnol allait lentement, et, quand il se vit à
+dix pas de Julien, il parut faiblir et demanda par un geste le bras de
+La Pouraille.
+
+—C’est un assassin! dit Napolitas au prêtre en montrant La Pouraille
+et offrant son bras.
+
+—Non, pour moi c’est un malheureux!... répondit Trompe-la-Mort avec la
+présence d’esprit et l’onction de l’archevêque de Cambrai.
+
+Et il se sépara de Napolitas, qui du premier coup d’œil lui avait paru
+très-suspect.
+
+—Il est sur la première marche de l’_Abbaye-de-Monte-à-Regret_; mais
+j’en suis le prieur! Je vais vous montrer comment je sais _m’entifler_
+avec _la Cigogne_ (rouer le procureur général). Je veux _cromper_ cette
+_sorbonne_ de ses pattes.
+
+—A cause de _sa montante_! dit Fil-de-Soie en souriant.
+
+—Je veux donner cette âme au ciel! répondit avec componction Jacques
+Collin en se voyant entouré par quelques prisonniers.
+
+Et il rejoignit le surveillant au guichet.
+
+—Il est venu pour sauver Madeleine, dit Fil-de-Soie, nous avons bien
+deviné la chose. Quel _dab_!...
+
+—Mais comment?... les _hussards de la guillotine_ sont là, il ne le
+verra seulement pas, reprit le Biffon.
+
+—Il a _le boulanger_ pour lui! s’écria La Pouraille. Lui _poisser nos
+philippes_!... Il aime trop _les amis_! il a trop besoin de nous! On
+voulait nous _mettre à la manque pour lui_ (nous le faire livrer), nous
+ne sommes pas des _gnioles_! S’il _crompe_ sa Madeleine, il aura _ma
+balle_! (mon secret.)
+
+Ce dernier mot eut pour effet d’augmenter le dévouement des trois
+forçats pour leur dieu; car en ce moment leur fameux _dab_ devint toute
+leur espérance.
+
+Jacques Collin, malgré le danger de Madeleine, ne faillit pas à son
+rôle. Cet homme, qui connaissait la Conciergerie aussi bien que les
+trois bagnes, se trompa si naturellement, que le surveillant fut obligé
+de lui dire à tout moment: —«Par ici, —par là!» jusqu’à ce qu’ils
+fussent arrivés au greffe. Là Jacques Collin vit, du premier regard,
+accoudé sur le poêle, un homme grand et gros, dont le visage rouge et
+long ne manquait pas d’une certaine distinction, et il reconnut Sanson.
+
+—Monsieur est l’aumônier, dit-il en allant à lui d’un air plein de
+bonhomie.
+
+Cette erreur fut si terrible qu’elle glaça les spectateurs.
+
+—Non, monsieur, répondit Sanson, j’ai d’autres fonctions.
+
+Sanson, le père du dernier exécuteur de ce nom, car il a été destitué
+récemment, était le fils de celui qui exécuta Louis XVI.
+
+Après quatre cents ans d’exercice de cette charge, l’héritier de tant
+de tortionnaires avait tenté de répudier ce fardeau héréditaire. Les
+Sanson, bourreaux à Rouen pendant deux siècles, avant d’être revêtus de
+la première charge du royaume, exécutaient de père en fils les arrêts
+de la justice depuis le treizième siècle. Il est peu de familles qui
+puissent offrir l’exemple d’un office ou d’une noblesse conservée de
+père en fils pendant six siècles. Au moment où ce jeune homme, devenu
+capitaine de cavalerie, se voyait sur le point de faire une belle
+carrière dans les armes, son père exigea qu’il vînt l’assister pour
+l’exécution du roi. Puis il fit de son fils son second, lorsqu’en
+1793 il y eut deux échafauds en permanence: l’un à la barrière du
+Trône, l’autre à la place de Grève. Alors âgé d’environ soixante ans,
+ce terrible fonctionnaire se faisait remarquer par une excellente
+tenue, par des manières douces et posées, par un grand mépris pour
+Bibi-Lupin et ses acolytes, les pourvoyeurs de la machine. Le seul
+indice qui, chez cet homme, trahissait le sang des vieux tortionnaires
+du moyen âge, était une largeur et une épaisseur formidables dans
+les mains. Assez instruit d’ailleurs, tenant fort à sa qualité de
+citoyen et d’électeur, passionné, dit-on, pour le jardinage, ce grand
+et gros homme, parlant bas, d’un maintien calme, très-silencieux,
+au front large et chauve, ressemblait beaucoup plus à un membre de
+l’aristocratie anglaise qu’à un exécuteur des hautes-œuvres. Aussi,
+un chanoine espagnol devait-il commettre l’erreur que commettait
+volontairement Jacques Collin.
+
+—Ce n’est pas un forçat, dit le chef des surveillants au directeur.
+
+Je commence à le croire, se dit monsieur Gault en faisant un mouvement
+de tête à son subordonné.
+
+Jacques Collin fut introduit dans l’espèce de cave où le jeune
+Théodore, en camisole de force, était assis au bord de l’affreux lit
+de camp de cette chambre. Trompe-la-Mort, momentanément éclairé par le
+jour du corridor, reconnut sur-le-champ Bibi-Lupin dans le gendarme qui
+se tenait debout, appuyé sur son sabre.
+
+—_Io sono Gaba-Morto! Parla nostro italiano_, dit vivement Jacques
+Collin. _Vengo ti salvar_ (je suis Trompe-la-Mort, parlons italien, je
+viens te sauver).
+
+Tout ce qu’allaient se dire les deux amis devait être inintelligible
+pour le faux gendarme, et, comme Bibi-Lupin était censé garder le
+prisonnier, il ne pouvait quitter son poste. Aussi, la rage du chef de
+la police de sûreté ne saurait-elle se décrire.
+
+Théodore Calvi, jeune homme au teint pâle et olivâtre, à cheveux
+blonds, aux yeux caves et d’un bleu trouble, très-bien proportionné
+d’ailleurs, d’une prodigieuse force musculaire cachée sous cette
+apparence lymphatique que présentent parfois les méridionaux, aurait eu
+la plus charmante physionomie sans des sourcils arqués, sans un front
+déprimé, qui lui donnaient quelque chose de sinistre, sans des lèvres
+rouges d’une cruauté sauvage, et sans un mouvement de muscles qui
+dénote cette faculté d’irritation particulière aux Corses, et qui les
+rend si prompts à l’assassinat dans une querelle soudaine.
+
+Saisi d’étonnement par les sons de cette voix, Théodore leva
+brusquement la tête et crut à quelque hallucination; mais, comme il
+était familiarisé par une habitation de deux mois avec la profonde
+obscurité de cette boîte en pierre de taille, il regarda le faux
+ecclésiastique et soupira profondément. Il ne reconnut pas Jacques
+Collin, dont le visage couturé par l’action de l’acide sulfurique ne
+lui sembla point être celui de son _dab_.
+
+—C’est bien moi, ton Jacques, je suis en prêtre et je viens te sauver.
+Ne fais pas la bêtise de me reconnaître, et aie l’air de te confesser.
+
+Ceci fut dit rapidement.
+
+—Ce jeune homme est très-abattu, la mort l’effraie, il va tout avouer,
+dit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.
+
+—Dis-moi quelque chose qui me prouve que tu es _lui_, car tu n’as que
+_sa_ voix.
+
+—Voyez-vous, il me dit, le pauvre malheureux, qu’il est innocent,
+reprit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.
+
+Bibi-Lupin n’osa point parler, de peur d’être reconnu.
+
+—_Sempremi!_ répondit Jacques en revenant à Théodore, et lui jetant ce
+mot de convention dans l’oreille.
+
+—_Sempreti!_ dit le jeune homme en donnant la réplique de la passe.
+C’est bien mon _dab_...
+
+—As-tu fait le coup?
+
+—Oui.
+
+—Raconte-moi tout, afin que je puisse voir comment je ferai pour te
+sauver; il est temps, Charlot est là.
+
+Aussitôt le Corse se mit à genoux et parut vouloir se confesser.
+Bibi-Lupin ne savait que faire, car cette conversation fut si rapide
+qu’elle prit à peine le temps pendant lequel elle se lit. Théodore
+raconta promptement les circonstances connues de son crime et que
+Jacques Collin ignorait.
+
+—Les jurés m’ont condamné sans preuves, dit-il en terminant.
+
+—Enfant, tu discutes quand on va te couper les cheveux!...
+
+—Mais, je puis bien avoir été seulement chargé de mettre en plan les
+bijoux. Et voilà comme on juge, et à Paris encore!...
+
+—Mais comment s’est fait le coup? demanda Trompe-la-Mort.
+
+—Ah! voilà! Depuis que je ne t’ai vu, j’ai fait la connaissance d’une
+petite fille corse, que j’ai rencontrée en arrivant à _Pantin_ (Paris).
+
+—Les hommes assez bêtes pour aimer une femme, s’écria Jacques Collin,
+périssent toujours par là!... C’est des tigres en liberté, des tigres
+qui babillent et qui se regardent dans des miroirs... Tu n’as pas été
+sage!...
+
+—Mais...
+
+—Voyons, à quoi t’a-t-elle servi cette sacrée _largue_?...
+
+—Cet amour de femme grande comme un fagot, mince comme une anguille,
+adroite comme un singe, a passé par le haut du four et m’a ouvert la
+porte de la maison. Les chiens, bourrés de boulettes, étaient morts.
+J’ai _refroidi_ les deux femmes. Une fois l’argent pris, La Ginetta a
+refermé la porte et est sortie par le haut du four.
+
+—Une si belle invention vaut la vie, dit Jacques Collin en admirant la
+façon du crime, comme un ciseleur admire le modèle d’une figurine.
+
+—J’ai commis la sottise de déployer tout ce talent-là pour mille
+écus!...
+
+—Non, pour une femme! reprit Jacques Collin. Quand je te disais
+qu’elles nous ôtent notre intelligence!...
+
+Jacques Collin jeta sur Théodore un regard flamboyant de mépris.
+
+—Tu n’étais plus là! répondit le Corse, j’étais abandonné.
+
+—Et l’aimes-tu, cette petite? demanda Jacques Collin sensible au
+reproche que contenait cette réponse.
+
+—Ah! si je veux vivre, c’est maintenant pour toi plus que pour elle.
+
+—Reste tranquille! Je ne me nomme pas pour rien Trompe-la-Mort! Je me
+charge de toi!
+
+—Quoi! la vie!... s’écria le jeune Corse en levant ses bras
+emmaillottés vers la voûte humide de ce cachot.
+
+—Ma petite Madeleine, apprête-toi à retourner au _pré à vioque_,
+reprit Jacques Collin. Tu dois t’y attendre, on ne va pas te couronner
+de roses, comme le bœuf gras!... S’ils nous ont déjà _ferrés_ pour
+Rochefort, c’est qu’ils essaient à se débarrasser de nous! Mais je te
+ferai diriger sur Toulon, tu t’évaderas, et tu reviendras à _Pantin_,
+où je t’arrangerai quelque petite existence bien gentille...
+
+Un soupir comme il en avait peu retenti sous cette voûte inflexible, un
+soupir exhalé par le bonheur de la délivrance, choqua la pierre, qui
+renvoya cette note, sans égale en musique, dans l’oreille de Bibi-Lupin
+stupéfait.
+
+—C’est l’effet de l’absolution que je viens de lui promettre à cause
+de ses révélations, dit Jacques Collin au chef de la police de sûreté.
+Ces Corses, voyez-vous, monsieur le gendarme, sont pleins de foi! Mais
+il est innocent comme l’Enfant Jésus, et je vais essayer de le sauver...
+
+—Dieu soit avec vous! monsieur l’abbé!... dit en français Théodore.
+
+Trompe-la-Mort, plus Carlos Herrera, plus chanoine que jamais, sortit
+de la chambre du condamné, se précipita dans le corridor, et joua
+l’horreur en se présentant à monsieur Gault.
+
+—Monsieur le directeur, ce jeune homme est innocent, il m’a révélé le
+coupable!... Il allait mourir pour un faux point d’honneur... C’est
+un Corse! Allez demander pour moi, dit-il, cinq minutes d’audience à
+monsieur le procureur général. Monsieur de Grandville ne refusera pas
+d’écouter immédiatement un prêtre espagnol qui souffre tant des erreurs
+de la justice française!
+
+—J’y vais! répondit monsieur Gault au grand étonnement de tous les
+spectateurs de cette scène extraordinaire.
+
+—Mais, reprit Jacques Collin, faites-moi reconduire dans cette cour en
+attendant, car j’y achèverai la conversion d’un criminel que j’ai déjà
+frappé dans le cœur... Ils ont un cœur, ces gens-là!
+
+Cette allocution produisit un mouvement parmi toutes les personnes qui
+se trouvaient là. Les gendarmes, le greffier des écrous, Sanson, les
+surveillants, l’aide de l’exécuteur, qui attendaient l’ordre d’aller
+faire dresser la mécanique, en style de prison; tout ce monde, sur qui
+les émotions glissent, fut agité par une curiosité très-concevable.
+
+En ce moment, on entendit le fracas d’un équipage à chevaux fins qui
+arrêtait à la grille de la Conciergerie, sur le quai, d’une manière
+significative. La portière fut ouverte, le marchepied fut déplié si
+vivement que toutes les personnes crurent à l’arrivée d’un grand
+personnage. Bientôt une dame, agitant un papier bleu, se présenta,
+suivie d’un valet de pied et d’un chasseur, à la grille du guichet.
+Vêtue tout en noir, et magnifiquement, le chapeau couvert d’un voile,
+elle essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé très-ample.
+
+Jacques Collin reconnut aussitôt Asie, ou, pour rendre son véritable
+nom à cette femme, Jacqueline Collin, sa tante. Cette atroce vieille,
+digne de son neveu, dont toutes les pensées étaient concentrées
+sur le prisonnier, et qui le défendait avec une intelligence, une
+perspicacité au moins égales en puissance à celles de la justice, avait
+une permission, donnée la veille au nom de la femme de chambre de la
+duchesse de Maufrigneuse, sur la recommandation de monsieur de Sérizy,
+de communiquer avec Lucien et l’abbé Carlos Herrera, dès qu’il ne
+serait plus au secret, et sur laquelle le chef de division, chargé des
+prisons, avait écrit un mot. Le papier, par sa couleur, impliquait déjà
+de puissantes recommandations; car ces permissions, comme les billets
+de faveur au spectacle, diffèrent de forme et d’aspect.
+
+Aussi le porte-clefs ouvrit-il le guichet, surtout en apercevant ce
+chasseur emplumé dont le costume vert et or, brillant comme celui d’un
+général russe, annonçait une visiteuse aristocratique et un blason
+quasi royal.
+
+—Ah! mon cher abbé! s’écria la fausse grande dame qui versa un torrent
+de larmes en apercevant l’ecclésiastique, comment a-t-on pu mettre ici,
+même pour un instant, un si saint homme!
+
+Le directeur prit la permission et lut: _A la recommandation de Son
+Excellence le Comte de Sérizy_.
+
+—Ah! madame de San-Esteban, madame la marquise, dit Carlos Herrera,
+quel beau dévouement!
+
+—Madame, on ne communique pas ainsi, dit le bon vieux Gault.
+
+Et il arrêta lui-même au passage cette tonne de moire noire et de
+dentelles.
+
+—Mais à cette distance! reprit Jacques Collin, et devant vous?...
+ajouta-t-il en jetant un regard circulaire à l’assemblée.
+
+La tante, dont la toilette devait étourdir le greffe, le directeur, les
+surveillants et les gendarmes, puait le musc. Elle portait, outre des
+dentelles pour mille écus, un cachemire noir de six mille francs. Enfin
+le chasseur paradait dans la cour de la Conciergerie avec l’insolence
+d’un laquais qui se sait indispensable à une princesse exigeante. Il
+ne parlait pas au valet de pied, qui stationnait à la grille du quai,
+toujours ouverte pendant le jour.
+
+—Que veux-tu? Que dois-je faire? dit madame de San-Esteban dans
+l’argot convenu entre la tante et le neveu.
+
+Cet argot consistait à donner des terminaisons en _ar_ ou en _or_ en
+_al_ ou en _i_, de façon à défigurer les mots, soit français soit
+d’argot, en les agrandissant. C’était le chiffre diplomatique appliqué
+au langage.
+
+—Mets toutes les lettres en lieu sûr, prends les plus compromettantes
+pour chacune de ces dames, reviens mise en voleuse dans la salle des
+Pas-Perdus, et attends-y mes ordres.
+
+Asie ou Jacqueline s’agenouilla comme pour recevoir la bénédiction, et
+le faux abbé bénit sa tante avec une componction évangélique.
+
+—_Addio, marchesa!_ dit-il à haute voix. Et, ajouta-t-il en se servant
+de leur langage de convention, retrouve Europe et Paccard avec les
+sept cent cinquante mille francs qu’ils ont effarouchés, il nous les
+faut.
+
+—Paccard est là, répondit la pieuse marquise en montrant le chasseur
+les larmes aux yeux.
+
+Cette promptitude de compréhension arracha non-seulement un sourire,
+mais encore un mouvement de surprise à cet homme, qui ne pouvait être
+étonné que par sa tante. La fausse marquise se tourna vers les témoins
+de cette scène en femme habituée à se poser.
+
+—Il est au désespoir de ne pouvoir aller aux obsèques de son enfant,
+dit-elle en mauvais français, car cette affreuse méprise de la justice
+a fait connaître le secret de ce saint homme!... Moi, je vais assister
+à la messe mortuaire. Voici, monsieur, dit-elle à monsieur Gault, en
+lui donnant une bourse pleine d’or, voici pour soulager les pauvres
+prisonniers...
+
+—Quel _chique-mar_! lui dit à l’oreille son neveu satisfait.
+
+Jacques Collin suivit le surveillant qui le menait au préau.
+
+Bibi-Lupin, au désespoir, avait fini par se faire voir d’un vrai
+gendarme, à qui, depuis le départ de Jacques Collin il adressait des
+hem! hem! significatifs, et qui vint le remplacer dans la chambre
+du condamné. Mais cet ennemi de Trompe-la-Mort ne put arriver assez
+à temps pour voir la grande dame, qui disparut dans son brillant
+équipage, et dont la voix, quoique déguisée, apportait à son oreille
+des sons rogommeux.
+
+—Trois cents _balles_ pour les détenus!... disait le chef des
+surveillants en montrant à Bibi-Lupin la bourse que monsieur Gault
+avait remise à son greffier.
+
+—Montrez, monsieur Jacomety, dit Bibi-Lupin.
+
+Le chef de la police secrète prit la bourse, vida l’or dans sa main,
+l’examina attentivement.
+
+—C’est bien de l’or!... dit-il, et la bourse est armoiriée! Ah! le
+gredin, est-il fort! est-il complet! Il nous met tous dedans, et à
+chaque instant!... On devrait tirer sur lui comme sur un chien!
+
+—Qu’y a-t-il donc? demanda le greffier en reprenant la bourse.
+
+—Il y a que cette femme doit être _une voleuse_!... s’écria Bibi-Lupin
+en frappant du pied avec rage sur la dalle extérieure du guichet.
+
+Ces mots produisirent une vive sensation parmi les spectateurs, groupés
+à une certaine distance de monsieur Sanson, qui restait toujours
+debout, le dos appuyé contre le gros poêle, au centre de cette vaste
+salle voûtée, en attendant un ordre pour faire la toilette au criminel
+et dresser l’échafaud sur la place de Grève.
+
+En se retrouvant au préau, Jacques Collin se dirigea vers ses _amis_ du
+pas que devait avoir un habitué du _pré_.
+
+—Qu’as-tu sur le casaquin? dit-il à La Pouraille.
+
+—Mon affaire est faite, reprit l’assassin que Jacques Collin avait
+emmené dans un coin. J’ai besoin maintenant d’un _ami sûr_.
+
+—Et pourquoi?
+
+La Pouraille, après avoir raconté tous ses crimes à son chef, mais
+en argot, lui détailla l’assassinat et le vol commis chez les époux
+Crottat.
+
+—Tu as mon estime, lui dit Jacques Collin. C’est bien travaillé; mais
+tu me parais coupable d’une faute.
+
+—Laquelle?
+
+—Une fois l’affaire faite, tu devais avoir un passe-port russe,
+te déguiser en prince russe, acheter une belle voiture armoiriée,
+aller déposer hardiment ton or chez un banquier, demander une lettre
+de crédit pour Hambourg, prendre la poste, accompagné d’un valet
+de chambre, d’une femme de chambre et de ta maîtresse habillée en
+princesse; puis, à Hambourg, t’embarquer pour le Mexique. Avec deux
+cent quatre-vingt mille francs en or, un gaillard d’esprit doit faire
+ce qu’il veut, et aller où il veut, _sinve_!
+
+—Ah! tu as de ces idées-là, parce que tu es le _dab_!... Tu ne perds
+jamais la _sorbonne_, toi! Mais moi.
+
+—Enfin, un bon conseil dans ta position, c’est du bouillon pour un
+mort, reprit Jacques Collin en jetant un regard fascinateur à son
+_fanandel_.
+
+—C’est vrai! dit avec un air de doute La Pouraille. Donne-le-moi
+toujours, ton bouillon; s’il ne me nourrit pas, je m’en ferai un bain
+de pieds...
+
+—Te voilà pris par _la Cigogne_, avec cinq vols qualifiés, trois
+assassinats, dont le plus récent concerne deux riches bourgeois... Les
+jurés n’aiment pas qu’on tue des bourgeois... Tu seras _gerbé à la
+passe_, et tu n’as pas le moindre espoir!...
+
+—Ils m’ont tous dit cela, répondit piteusement La Pouraille.
+
+—Ma tante Jacqueline, avec qui je viens d’avoir un petit bout de
+conversation en plein greffe, et qui est, tu le sais, _la mère aux
+Fanandels_, m’a dit que _la Cigogne_ voulait se défaire de toi, tant
+elle te craignait.
+
+—Mais, dit La Pouraille avec une naïveté qui prouve combien les
+voleurs sont pénétrés du _droit naturel_ de voler, je suis riche à
+présent, que craignent-ils?
+
+—Nous n’avons pas le temps de faire de la philosophie, dit Jacques
+Collin. Revenons à ta situation...
+
+—Que veux-tu faire de moi? demanda La Pouraille en interrompant son
+_dab_.
+
+—Tu vas voir! un chien mort vaut encore quelque chose.
+
+—Pour les autres! dit La Pouraille.
+
+—Je te prends dans mon jeu! répliqua Jacques Collin.
+
+—C’est déjà quelque chose!... dit l’assassin. Après?
+
+—Je ne demande pas où est ton argent, mais ce que tu veux en faire?
+
+La Pouraille espionna l’œil impénétrable du _dab_, qui continua
+froidement.
+
+—As-tu quelque _largue_ que tu aimes, un enfant, un _fanandel_ à
+protéger? Je serai dehors dans une heure, je pourrai tout pour ceux à
+qui tu veux du bien.
+
+La Pouraille hésitait encore, il restait au port d’armes de
+l’indécision. Jacques Collin fit alors avancer un dernier argument.
+
+—Ta part dans notre caisse est de trente mille francs, la laisses-tu
+aux _fanandels_, la donnes-tu à quelqu’un? Ta part est en sûreté, je
+puis la remettre ce soir à qui tu veux la léguer.
+
+L’assassin laissa échapper un mouvement de plaisir.
+
+—Je le tiens! se dit Jacques Collin. —Mais ne flânons pas,
+réfléchis?... reprit-il en parlant à l’oreille de La Pouraille. Mon
+vieux, nous n’avons pas dix minutes à nous... Le procureur général va
+me demander et je vais avoir une conférence avec lui. Je le tiens, cet
+homme, je puis tordre le cou à la _Cigogne_! je suis certain de sauver
+Madeleine.
+
+—Si tu sauves Madeleine, mon bon _dab_, tu peux bien me...
+
+—Ne perdons pas notre salive, dit Jacques Collin d’une voix brève.
+Fais ton testament.
+
+—Eh bien! je voudrais donner l’argent à la Gonore, répondit La
+Pouraille d’un air piteux.
+
+—Tiens!... tu vis avec la veuve de Moïse, ce juif qui était à la piste
+des _rouleurs_ du midi? demanda Jacques Collin.
+
+Semblable aux grands généraux, Trompe-la-Mort connaissait admirablement
+bien le personnel de toutes les troupes.
+
+—C’est elle-même, dit La Pouraille excessivement flatté.
+
+—Jolie femme! dit Jacques Collin qui s’entendait admirablement à
+manœuvrer ces machines terribles. La _largue_ est fine! elle a de
+grandes connaissances et _beaucoup de probité_! c’est une _voleuse_
+finie. Ah! tu t’es retrempé dans la Gonore! c’est bête de se
+fait _terrer_ quand on tient une pareille _largue_. Imbécile! il
+fallait prendre un petit commerce honnête, et vivoter!... Et que
+_goupine-t-elle_?
+
+—Elle est établie rue Sainte-Barbe, elle gère une maison...
+
+—Ainsi, tu l’institues ton héritière? Voilà, mon cher, où nous mènent
+ces gueuses-là, quand on a la bêtise de les aimer...
+
+—Oui, mais ne lui donne rien qu’après ma culbute!
+
+—C’est sacré, dit Jacques Collin d’un ton sérieux. Rien aux
+_fanandels_?
+
+—Rien, ils m’ont _servi_, répondit haineusement La Pouraille.
+
+—Qui t’a vendu? Veux-tu que je te venge, demanda vivement Jacques
+Collin en essayant de réveiller le dernier sentiment qui fasse vibrer
+ces cœurs au moment suprême. Qui sait, mon vieux _fanandel_, si je ne
+pourrais pas, tout en te vengeant, faire ta paix avec la _Cigogne_?
+
+Là, l’assassin regarda son _dab_ d’un air hébété de bonheur.
+
+—Mais, répondit le _dab_ à cette expression de physionomie parlante,
+je ne joue en ce moment _la mislocq_ que pour Théodore. Après le succès
+de ce vaudeville, mon vieux, pour un de mes _amis_, car tu es des
+miens, toi! je suis capable de bien des choses.
+
+—Si je te vois seulement faire ajourner la cérémonie pour ce pauvre
+petit Théodore, tiens, je ferai tout ce que tu voudras.
+
+—Mais c’est fait, je suis sûr de _cromper sa sorbonne_ des griffes de
+la _Cigogne_. Pour se _désenflacquer_, vois-tu, La Pouraille, il faut
+se donner la main les uns aux autres... On ne peut rien tout seul...
+
+—C’est vrai! s’écria l’assassin.
+
+La confiance était si bien établie, et sa foi dans le _dab_ si
+fanatique, que La Pouraille n’hésita plus.
+
+La Pouraille livra le secret de ses complices, ce secret si bien gardé
+jusqu’à présent. C’était tout ce que Jacques Collin voulait savoir.
+
+—Voici _la balle_! Dans _le poupon_, Ruffard, l’agent de Bibi-Lupin,
+était en tiers avec moi et Godet...
+
+—Arrachelaine?... s’écria Jacques Collin en donnant à Ruffard son nom
+de voleur.
+
+—C’est cela. Les gueux m’ont vendu, parce que je connais leur cachette
+et qu’ils ne connaissent pas la mienne.
+
+—_Tu graisses mes bottes!_ mon amour, dit Jacques Collin.
+
+—Quoi!
+
+—Eh bien! répondit le _dab_, vois ce qu’on gagne à mettre en moi toute
+sa confiance!... Maintenant ta vengeance est un point de la partie
+que je joue!... Je ne te demande pas de m’indiquer ta cachette, tu me
+la diras au dernier moment; mais, dis-moi tout qui regarde Ruffard et
+Godet.
+
+—Tu es et tu seras toujours notre _dab_, je n’aurai pas de secrets
+pour toi, répliqua La Pouraille. Mon or est dans la _profonde_ (la
+cave) de la maison à la Gonore.
+
+—Tu ne crains rien de ta _largue_?
+
+—Ah! ouiche! elle ne sait rien de mon tripotage! reprit La Pouraille.
+J’ai soûlé la Gonore, quoique ce soit une femme à ne rien dire la tête
+dans la lunette. Mais tant d’or!
+
+—Oui, ça fait tourner le lait de la conscience la plus pure! répliqua
+Jacques Collin.
+
+—J’ai donc pu travailler sans _luisant_ sur moi! Toute la volaille
+dormait dans le poulailler. L’or est à trois pieds sous terre, derrière
+les bouteilles de vin. Et par-dessus j’ai mis une couche de cailloux et
+de mortier.
+
+—Bon! fit Jacques Collin. Et les cachettes des autres?
+
+—Ruffard a _son fade_ chez la Gonore, dans la chambre de la pauvre
+femme, qu’il tient par là, car elle peut devenir complice de recel et
+finir ses jours à Saint-Lazare.
+
+—Ah! le gredin! comme la _raille_ (la police) vous forme un voleur!
+dit Jacques.
+
+—Godet a mis _son fade_ chez sa sœur, blanchisseuse de fin, une
+honnête fille qui peut attraper cinq ans de _lorcefé_ sans s’en douter.
+Le _fanandel_ a levé les carreaux du plancher, les a remis, et a filé.
+
+—Sais-tu ce que je veux de toi? dit alors Jacques Collin en jetant sur
+La Pouraille un regard magnétique.
+
+—Quoi?
+
+—Que tu prennes sur ton compte l’affaire de Madeleine...
+
+La Pouraille fit un singulier haut-le-corps; mais il se remit
+promptement en posture d’obéissance sous le regard fixe du _dab_.
+
+—Eh bien! _tu renâcles déjà!_ tu te mêles de mon jeu! Voyons! quatre
+assassinats ou trois, n’est-ce pas la même chose?
+
+—Peut-être!
+
+—Par le _meg des Fanandels_, tu es sans _raisiné_ dans le _vermichels_
+(sans sang dans les veines). Et moi qui pensais à te sauver!...
+
+—Et comment!
+
+—Imbécile; si l’on promet de rendre l’or à la famille, tu en seras
+quitte pour aller à _vioque au pré_. Je ne donnerais pas une _face_ de
+ta _sorbonne_ si l’on tenait l’argent; mais, en ce moment, tu vaux sept
+cent mille francs, imbécile!
+
+—_Dab! dab!_ s’écria La Pouraille au comble du bonheur.
+
+—Et, reprit Jacques Collin, sans compter que nous rejetterons les
+assassinats sur Ruffard... Du coup Bibi-Lupin est dégommé... Je le
+tiens!
+
+La Pouraille resta stupéfait de cette idée, ses yeux s’agrandirent, il
+fut comme une statue. Arrêté depuis trois mois, à la veille de passer
+à la cour d’assises, conseillé par ses _amis_ de la Force, auxquels
+il n’avait pas parlé de ses complices, il était si bien sans espoir
+après l’examen de ses crimes, que ce plan avait échappé à toutes ces
+intelligences _enflacquées_. Aussi ce semblant d’espoir le rendit-il
+presque imbécile.
+
+—Ruffard et Godet ont-ils déjà fait la noce? ont-ils fait prendre
+l’air à quelques-uns de leurs _jaunets_? demanda Jacques Collin.
+
+—Ils n’osent pas, répondit La Pouraille. Les gredins attendent que je
+sois _fauché_. C’est ce que m’a fait dire ma _largue_ par la Biffe,
+quand elle est venue voir le Biffon.
+
+—Eh bien! nous aurons leurs _fades_ dans vingt-quatre heures! s’écria
+Jacques Collin. Les drôles ne pourront pas restituer comme toi, tu
+seras blanc comme neige et eux rougis de tout le sang! Tu deviendras,
+par mes soins, un honnête garçon entraîné par eux. J’aurai ta fortune
+pour mettre des alibis dans tes autres procès, et une fois au _pré_,
+car tu y retourneras, tu verras à t’évader... C’est une vilaine vie,
+mais c’est encore la vie!
+
+Les yeux de La Pouraille annonçaient un délire intérieur.
+
+—Vieux! avec sept cent mille francs on a bien des _cocardes_! disait
+Jacques Collin en grisant d’espoir son _fanandel_.
+
+—_Dab! dab!_
+
+—J’éblouirai le ministre de la justice... Ah! Ruffard la dansera,
+c’est une _raille_ à démolir. Bibi-Lupin est frit.
+
+—Eh bien! c’est dit, s’écria La Pouraille avec une joie sauvage.
+Ordonne, j’obéis.
+
+Et il serra Jacques Collin dans ses bras, en laissant voir des larmes
+de joie dans ses yeux tant il lui parut possible de sauver sa tête.
+
+—Ce n’est pas tout, dit Jacques Collin. La _Cigogne_ a la digestion
+difficile, surtout en fait de _redoublement de fièvre_ (révélation d’un
+nouveau fait à charge). Maintenant il s’agit de _servir de belle une
+largue_ (de dénoncer à faux une femme).
+
+—Et comment? A quoi bon? demanda l’assassin.
+
+—Aide-moi! Tu vas voir!... répondit Trompe-la-Mort.
+
+Jacques Collin révéla brièvement à La Pouraille le secret du crime
+commis à Nanterre et lui fit apercevoir la nécessité d’avoir une femme
+qui consentirait à jouer le rôle qu’avait rempli la Ginetta. Puis il se
+dirigea vers le Biffon avec La Pouraille devenu joyeux.
+
+—Je sais combien tu aimes la Biffe... dit Jacques Collin au Biffon.
+
+Le regard que jeta le Biffon fut tout un poème horrible.
+
+—Que fera-t-elle pendant que tu seras au _pré_?
+
+Une larme mouilla les yeux féroces du Biffon.
+
+—Eh bien! si je te la fourrais à la _lorcefé des largues_ (à la Force
+des femmes, les Madelonnettes ou Saint-Lazare) pour un an, le temps de
+ton _gerbement_ (jugement), de ton départ, de ton arrivée et de ton
+évasion?
+
+—Tu ne peux faire ce miracle, elle est _nique de mèche_ (sans aucune
+complicité), répondit l’amant de la Biffe.
+
+—Ah! mon Biffon, dit La Pouraille, notre _dab_ est plus puissant que
+le _Meg_!... (Dieu).
+
+—Quel est ton mot de passe avec elle? demanda Jacques Collin au Biffon
+avec l’assurance d’un maître qui ne doit pas essuyer de refus.
+
+—_Sorgue à Pantin_ (nuit à Paris). Avec ce mot, elle sait qu’on vient
+de ma part, et si tu veux qu’elle t’obéisse, montre-lui une _thune de
+cinq balles_ (pièce de cinq francs), et prononce ce mot-ci: _Tondif!_
+
+—Elle sera condamnée dans le _gerbement_ de La Pouraille, et graciée
+pour révélation après un an d’_ombre_! dit sentencieusement Jacques
+Collin en regardant La Pouraille.
+
+La Pouraille comprit le plan de son _dab_, et lui promit, par un seul
+regard, de décider le Biffon à y coopérer en obtenant de la Biffe cette
+fausse complicité dans le crime dont il allait se charger.
+
+—Adieu, mes enfants. Vous apprendrez bientôt que j’ai sauvé mon petit
+des mains de _Charlot_, dit Trompe-la-Mort. Oui, Charlot était au
+greffe avec ses soubrettes pour faire la toilette à Madeleine! Tenez,
+dit-il, on vient me chercher de la part du _dab de la Cigogne_ (du
+procureur général).
+
+En effet, un surveillant sorti du guichet fit signe à cet homme
+extraordinaire, à qui le danger du jeune Corse avait rendu cette
+sauvage puissance avec laquelle il savait lutter contre la société.
+
+Il n’est pas sans intérêt de faire observer qu’au moment où le corps de
+Lucien lui fut ravi, Jacques Collin s’était décidé, par une résolution
+suprême, à tenter une dernière incarnation, non plus avec une créature,
+mais avec une chose. Il avait enfin pris le parti fatal que prit
+Napoléon sur la chaloupe qui le conduisit vers le _Bellérophon_. Par un
+concours bizarre de circonstances, tout aida ce génie du mal et de la
+corruption dans son entreprise.
+
+Aussi, quand même le dénoûment inattendu de cette vie criminelle
+perdrait un peu de ce merveilleux, qui, de nos jours, ne s’obtient
+que par des invraisemblances inacceptables, est-il nécessaire, avant
+de pénétrer avec Jacques Collin dans le cabinet du procureur général,
+de suivre madame Camusot chez les personnes où elle alla, pendant que
+tous ces événements se passaient à la Conciergerie? Une des obligations
+auxquelles ne doit jamais manquer l’historien des mœurs, c’est de ne
+point gâter le vrai par des arrangements en apparence dramatiques,
+surtout quand le vrai a pris la peine de devenir romanesque. La nature
+sociale, à Paris surtout, comporte de tels hasards, des enchevêtrements
+de conjectures si capricieuses, que l’imagination des inventeurs est à
+tout moment dépassée. La hardiesse du vrai s’élève à des combinaisons
+interdites à l’art, tant elles sont invraisemblables ou peu décentes, à
+moins que l’écrivain ne les adoucisse, ne les émonde, ne les châtre.
+
+Madame Camusot essaya de se composer une toilette du matin presque
+de bon goût, entreprise assez difficile pour la femme d’un juge qui,
+depuis six ans, avait constamment habité la province. Il s’agissait de
+ne donner prise à la critique ni chez la marquise d’Espard, ni chez la
+duchesse de Maufrigneuse, en venant les trouver de huit à neuf heures
+du matin. Amélie-Cécile Camusot, quoique née Thirion, hâtons-nous de le
+dire, réussit à moitié. N’est-ce pas, en fait de toilette, se tromper
+deux fois?...
+
+On ne se figure pas de quelle utilité sont les femmes de Paris pour les
+ambitieux en tous genres; elles sont aussi nécessaires dans le grand
+monde que dans le monde des voleurs, où, comme on vient de le voir,
+elles jouent un rôle énorme. Ainsi, supposez un homme forcé de parler
+dans un temps donné, sous peine de rester en arrière dans l’arène, à
+ce personnage, immense sous la restauration, et qui s’appelle encore
+aujourd’hui le garde des sceaux. Prenez un homme dans la condition
+la plus favorable, un juge, c’est-à-dire un familier de la maison.
+Le magistrat est obligé d’aller trouver soit un chef de division,
+soit le secrétaire particulier, soit le secrétaire général, et de
+leur prouver la nécessité d’obtenir une audience immédiate. Un garde
+des sceaux est-il jamais visible à l’instant même? Au milieu de la
+journée, s’il n’est pas à la Chambre, il est au conseil des ministres,
+ou il signe, ou il donne audience. Le matin, il dort on ne sait où.
+Le soir, il a ses obligations publiques et personnelles. Si tous
+les juges pouvaient réclamer des moments d’audience, sous quelque
+prétexte que ce soit, le chef de la justice serait assailli. L’objet de
+l’audience, particulière, immédiate, est donc soumis à l’appréciation
+d’une de ces puissances intermédiaires qui deviennent un obstacle, une
+porte à ouvrir, quand elle n’est pas déjà tenue par un compétiteur.
+Une femme, elle! va trouver une autre femme; elle peut entrer dans
+la chambre à coucher immédiatement, en éveillant la curiosité de la
+maîtresse ou de la femme de chambre, surtout lorsque la maîtresse est
+sous le coup d’un grand intérêt ou d’une nécessité poignante. Nommez
+la puissance femelle, madame la marquise d’Espard, avec qui devait
+compter un ministre; cette femme écrit un petit billet ambré que son
+valet de chambre porte au valet de chambre du ministre. Le ministre
+est saisi par le poulet au moment de son réveil, il le lit aussitôt.
+Si le ministre a des affaires, l’homme est enchanté d’avoir une visite
+à rendre à l’une des reines de Paris, une des puissances du faubourg
+Saint-Germain, une des favorites de Madame, de la dauphine ou du roi.
+Casimir Périer, le seul premier ministre réel qu’ait eu la révolution
+de juillet, quittait tout pour aller chez un ancien premier gentilhomme
+de la chambre du roi Charles X.
+
+Cette théorie explique le pouvoir de ces mots:
+
+—«Madame, madame Camusot pour une affaire très-pressante, et que sait
+madame!» dits à la marquise d’Espard par sa femme de chambre qui la
+supposait éveillée.
+
+Aussi la marquise cria-t-elle d’introduire Amélie incontinent. La femme
+du juge fut bien écoutée, quand elle commença par ces paroles:
+
+—Madame la marquise, nous sommes perdus pour vous avoir vengée...
+
+—Comment, ma petite belle?... répondit la marquise en regardant madame
+Camusot dans la pénombre que produisit la porte entr’ouverte. Vous
+êtes divine, ce matin, avec votre petit chapeau. Où trouvez-vous ces
+formes-là?...
+
+—Madame, vous êtes bien bonne... Mais vous savez que la manière dont
+Camusot a interrogé Lucien de Rubempré a réduit ce jeune homme au
+désespoir, et qu’il s’est pendu dans sa prison...
+
+—Que va devenir madame de Sérizy? s’écria la marquise en jouant
+l’ignorance pour se faire raconter tout à nouveau.
+
+—Hélas! on la tient pour folle... répondit Amélie. Ah! si vous pouvez
+obtenir de Sa Grandeur qu’il mande aussitôt mon mari par une estafette
+envoyée au Palais, le ministre saura d’étranges mystères, il en fera
+bien certainement part au roi..... Dès lors, les ennemis de Camusot
+seront réduits au silence.
+
+—Quels sont les ennemis de Camusot? demanda la marquise.
+
+—Mais, le procureur général, et maintenant monsieur de Sérizy...
+
+—C’est bon, ma petite, répliqua madame d’Espard, qui devait à
+messieurs de Grandville et de Sérizy sa défaite dans le procès ignoble
+qu’elle avait intenté pour faire interdire son mari, je vous défendrai.
+Je n’oublie ni mes amis, ni mes ennemis.
+
+Elle sonna, fit ouvrir ses rideaux, le jour vint à flots; elle demanda
+son pupitre, et la femme de chambre l’apporta. La marquise griffonna
+rapidement un petit billet.
+
+—Que Godard monte à cheval, et porte ce mot à la chancellerie; il n’y
+a pas de réponse, dit-elle à sa femme de chambre.
+
+La femme de chambre sortit vivement, et, malgré cet ordre, resta sur la
+porte pendant quelques minutes.
+
+—Il y a donc de grands mystères? demanda madame d’Espard. Contez-moi
+donc cela, chère petite. Clotilde de Grandlieu n’est-elle pas mêlée à
+cette affaire?
+
+—Madame la marquise saura tout par Sa Grandeur, car mon mari ne m’a
+rien dit, il m’a seulement avertie de son danger. Il vaudrait mieux
+pour nous que madame de Sérizy mourût plutôt que de rester folle.
+
+—Pauvre femme! dit la marquise. Mais ne l’était-elle pas déjà?
+
+Les femmes du monde, par leurs cent manières de prononcer la même
+phrase, démontrent aux observateurs attentifs l’étendue infinie des
+modes de la musique. L’âme passe tout entière dans la voix aussi bien
+que dans le regard, elle s’empreint dans la lumière comme dans l’air,
+éléments que travaillent les yeux et le larynx. Par l’accentuation
+de ces deux mots: «Pauvre femme!» la marquise laissa deviner le
+contentement de la haine satisfaite, le bonheur du triomphe. Ah!
+combien de malheurs ne souhaitait-elle pas à la protectrice de Lucien!
+La vengeance qui survit à la mort de l’objet haï, qui n’est jamais
+assouvie, cause une sombre épouvante. Aussi madame Camusot, quoique
+d’une nature âpre, haineuse et tracassière, fut-elle abasourdie. Elle
+ne trouva rien à répliquer, elle se tut.
+
+—Diane m’a dit, en effet, que Léontine était allée à la prison, reprit
+madame d’Espard. Cette chère duchesse est au désespoir de cet éclat,
+car elle a la faiblesse d’aimer beaucoup madame de Sérizy; mais cela
+se conçoit, elles ont adoré ce petit imbécile de Lucien presqu’en même
+temps, et rien ne lie ou ne désunit plus deux femmes que de faire
+leurs dévotions au même autel. Aussi cette chère amie a-t-elle passé
+deux heures hier dans la chambre de Léontine. Il paraît que la pauvre
+comtesse dit des choses affreuses! On m’a dit que c’est dégoûtant!...
+Une femme comme il faut ne devrait pas être sujette à de pareils
+accès!... Fi! C’est une passion purement physique... La duchesse est
+venue me voir pâle comme une morte, elle a eu bien du courage! Il y a
+dans cette affaire des choses monstrueuses...
+
+—Mon mari dira tout au garde des sceaux pour sa justification, car
+on voulait sauver Lucien, et lui, madame la marquise, il a fait son
+devoir. Un juge d’instruction doit toujours interroger les gens au
+secret, dans le temps voulu par la loi!... Il fallait bien lui demander
+quelque chose à ce petit malheureux, qui n’a pas compris qu’on le
+questionnait pour la forme, et il a fait tout de suite des aveux...
+
+—C’était un sot et un impertinent! dit sèchement madame d’Espard.
+
+La femme du juge garda le silence en entendant cet arrêt.
+
+—Si nous avons succombé dans l’interdiction de monsieur d’Espard, ce
+n’est pas la faute de Camusot, je m’en souviendrai toujours! reprit la
+marquise après une pause... C’est Lucien, messieurs de Sérizy, Bauvan
+et de Grandville qui nous ont fait échouer. Avec le temps, Dieu sera
+pour moi! Tous ces gens-là seront malheureux. Soyez tranquille, je vais
+envoyer le chevalier d’Espard chez le garde des sceaux pour qu’il se
+hâte de faire venir votre mari, si c’est utile...
+
+—Ah! madame...
+
+—Écoutez! dit la marquise, je vous promets la décoration de la
+Légion-d’Honneur immédiatement, demain! Ce sera comme un éclatant
+témoignage de satisfaction pour votre conduite dans cette affaire. Oui,
+c’est un blâme de plus pour Lucien, ça le dira coupable! On se pend
+rarement pour son plaisir... Allons, adieu, chère belle!
+
+Madame Camusot, dix minutes après, entrait dans la chambre à coucher de
+la belle Diane de Maufrigneuse, qui, couchée à une heure du matin, ne
+dormait pas encore à neuf heures.
+
+Quelque insensibles que soient les duchesses, ces femmes, dont le cœur
+est en stuc, ne voient pas l’une de leurs amies en proie à la folie
+sans que ce spectacle ne leur fasse une impression profonde.
+
+Puis, les liaisons de Diane et de Lucien, quoique rompues depuis
+dix-huit mois, avaient laissé dans l’esprit de la duchesse assez de
+souvenirs pour que la funeste mort de cet enfant lui portât à elle
+aussi des coups terribles. Diane avait vu pendant toute la nuit ce
+beau jeune homme, si charmant, si poétique, qui savait si bien aimer,
+pendu comme le dépeignait Léontine dans les accès et avec les gestes
+de la fièvre chaude. Elle gardait de Lucien d’éloquentes, d’enivrantes
+lettres, comparables à celles écrites par Mirabeau à Sophie, mais plus
+littéraires, plus soignées, car ces lettres avaient été dictées par la
+plus violente des passions, la vanité! Posséder la plus ravissante des
+duchesses, la voir faisant des folies pour lui, des folies secrètes,
+bien entendu, ce bonheur avait tourné la tête à Lucien. L’orgueil de
+l’amant avait bien inspiré le poëte. Aussi la duchesse avait-elle
+conservé ces lettres émouvantes, comme certains vieillards ont des
+gravures obscènes, à cause des éloges hyperboliques donnés à ce qu’elle
+avait de moins duchesse en elle.
+
+—Et il est mort dans une ignoble prison! se disait-elle en serrant les
+lettres avec effroi quand elle entendit frapper doucement à sa porte
+par sa femme de chambre.
+
+—Madame Camusot, pour une affaire de la dernière gravité qui concerne
+madame la duchesse, dit la femme de chambre.
+
+Diane se dressa sur ses jambes tout épouvantée.
+
+—Oh! dit-elle en regardant Amélie qui s’était composé une figure de
+circonstance, je devine tout! Il s’agit de mes lettres... Ah! mes
+lettres!... Ah! mes lettres!... Et elle tomba sur une causeuse. Elle se
+souvint alors d’avoir, dans l’excès de sa passion, répondu sur le même
+ton à Lucien, d’avoir célébré la poésie de l’homme comme il chantait
+les gloires de la femme, et par quels dithyrambes!
+
+—Hélas! oui, madame, je viens vous sauver plus que la vie! il s’agit
+de votre honneur... Reprenez vos sens, habillez-vous, allons chez la
+duchesse de Grandlieu; car, heureusement pour vous, vous n’êtes pas la
+seule de compromise.
+
+—Mais Léontine, hier, a brûlé, m’a-t-on dit, au Palais, toutes les
+lettres saisies chez notre pauvre Lucien?
+
+—Mais, madame, Lucien était doublé de Jacques Collin! s’écria la
+femme du juge. Vous oubliez toujours cet atroce compagnonnage, qui,
+certes, est la seule cause de la mort de ce charmant et regrettable
+jeune homme! Or, ce Machiavel du bagne n’a jamais perdu la tête, lui!
+Monsieur Camusot a la certitude que ce monstre a mis en lieu sûr les
+lettres les plus compromettantes des maîtresses de son...
+
+—Son ami, dit vivement la duchesse. Vous avez raison, ma petite belle,
+il faut aller tenir conseil chez les Grandlieu. Nous sommes tous
+intéressés dans cette affaire, et fort heureusement Sérizy nous donnera
+la main...
+
+Le danger extrême a, comme on l’a vu par les scènes de la Conciergerie,
+une vertu sur l’âme aussi terrible que celle des puissants réactifs sur
+le corps. C’est une pile de Volta morale. Peut-être le jour n’est-il
+pas loin où l’on saisira le mode par lequel le sentiment se condense
+chimiquement en un fluide, peut-être pareil à celui de l’électricité.
+
+Ce fut chez le forçat et chez la duchesse le même phénomène. Cette
+femme abattue, mourante, et qui n’avait pas dormi, cette duchesse,
+si difficile à habiller, recouvra la force d’une lionne aux abois,
+et la présence d’esprit d’un général au milieu du feu. Diane choisit
+elle-même ses vêtements et improvisa sa toilette avec la célérité qu’y
+eût mise une grisette qui se sert de femme de chambre à elle-même. Ce
+fut si merveilleux, que la soubrette resta sur ses jambes, immobile
+pendant un instant, tant elle fut surprise de voir sa maîtresse en
+chemise, laissant peut-être avec plaisir apercevoir à la femme du juge,
+à travers le brouillard clair du lin, un corps blanc, aussi parfait
+que celui de la Vénus de Canova. C’était comme un bijou sous son
+papier de soie. Diane avait deviné soudain où se trouvait son corset
+de bonne fortune, ce corset qui s’accroche par devant, en évitant aux
+femmes pressées la fatigue et le temps si mal employé du laçage. Elle
+avait déjà fixé les dentelles de la chemise et massé convenablement
+les beautés de son corsage, lorsque la femme de chambre apporta le
+jupon, et acheva l’œuvre en donnant une robe. Pendant qu’Amélie, sur un
+signe de la femme de chambre, agrafait la robe par derrière et aidait
+la duchesse, la soubrette alla prendre des bas en fil d’Écosse, des
+brodequins de velours, un châle et un chapeau. Amélie et la femme de
+chambre chaussèrent chacune une jambe.
+
+—Vous êtes la plus belle femme que j’aie vue, dit habilement Amélie en
+baisant le genou fin et poli de Diane par un mouvement passionné.
+
+—Madame n’a pas sa pareille, dit la femme de chambre.
+
+—Allons, Josette, taisez-vous, répliqua la duchesse. —Vous avez
+une voiture? dit-elle à madame Camusot. Allons, ma petite belle,
+nous causerons en route. Et la duchesse descendit le grand escalier
+de l’hôtel de Cadignan en courant et en mettant ses gants, ce qui ne
+s’était jamais vu.
+
+—A l’hôtel de Grandlieu, et promptement! dit-elle à l’un de ses
+domestiques, en lui faisant signe de monter derrière la voiture.
+
+Le valet hésita, car cette voiture était un fiacre.
+
+—Ah! madame la duchesse, vous ne m’aviez pas dit que ce jeune homme
+avait des lettres de vous! sans cela, Camusot aurait bien autrement
+procédé...
+
+—La situation de Léontine m’a tellement occupée que je me suis
+entièrement oubliée, dit-elle. La pauvre femme était déjà quasi folle
+avant-hier, jugez de ce qu’a dû produire de désordre en elle le fatal
+événement! Ah! si vous saviez, ma petite, quelle matinée nous avons
+eue hier... Non, c’est à faire renoncer à l’amour. Hier, traînées
+toutes les deux, Léontine et moi, par une atroce vieille, une marchande
+à la toilette, une maîtresse femme, dans cette sentine puante et
+sanglante qu’on nomme la Justice, je lui disais, en la conduisant au
+Palais: «N’est-ce pas à tomber sur ses genoux et à crier, comme madame
+de Nucingen, quand, en allant à Naples, elle a subi l’une de ces
+tempêtes effrayantes de la Méditerranée: —«Mon Dieu! sauvez-moi, et
+plus jamais!» Certes, voici deux journées qui compteront dans ma vie!
+sommes-nous stupides d’écrire?... Mais on aime! on reçoit des pages qui
+vous brûlent le cœur par les yeux, et tout flambe! et la prudence s’en
+va! et l’on répond...
+
+—Pourquoi répondre, quand on peut agir! dit madame Camusot.
+
+—Il est si beau de se perdre!... reprit orgueilleusement la duchesse.
+C’est la volupté de l’âme.
+
+—Les belles femmes, répliqua modestement madame Camusot, sont
+excusables, elles ont bien plus d’occasions que nous autres de
+succomber!
+
+La duchesse sourit.
+
+—Nous sommes toujours trop généreuses, reprit Diane de Maufrigneuse.
+Je ferai comme cette atroce madame d’Espard.
+
+—Et que fait-elle? demanda curieusement la femme du juge.
+
+—Elle a écrit mille billets doux...
+
+—Tant que cela!... s’écria la Camusot en interrompant la duchesse.
+
+—Eh bien! ma chère, on n’y pourrait pas trouver une phrase qui la
+compromette...
+
+—Vous seriez incapable de conserver cette froideur, cette attention,
+répondit madame Camusot. Vous êtes femme, vous êtes de ces anges qui ne
+savent pas résister au diable...
+
+—Je me suis juré de ne plus jamais écrire. Je n’ai, dans toute ma vie,
+écrit qu’à ce malheureux Lucien... Je conserverai ses lettres jusqu’à
+ma mort! Ma chère petite, c’est du feu, on a besoin quelquefois.
+
+—Si on les trouvait! fit la Camusot avec un petit geste pudique.
+
+—Oh! je dirais que c’est les lettres d’un roman commencé. Car j’ai
+tout copié, ma chère, et j’ai brûlé les originaux!
+
+—Oh! madame pour ma récompense, laissez-moi les lire...
+
+—Peut-être, dit la duchesse. Vous verrez alors, ma chère, qu’on n’en a
+pas écrit de pareilles à Léontine!
+
+Ce dernier mot fut toute la femme, la femme de tous les temps et de
+tous les pays.
+
+Semblable à la grenouille de la fable de La Fontaine, madame Camusot
+crevait dans sa peau du plaisir d’entrer chez les Grandlieu en
+compagnie de la belle Diane de Maufrigneuse. Elle allait former, dans
+cette matinée, un de ces liens si nécessaires à l’ambition. Aussi
+s’entendait-elle appeler: —Madame la présidente. Elle éprouvait
+la jouissance ineffable de triompher d’obstacles immenses, et dont
+le principal était l’incapacité de son mari, secrète encore, mais
+qu’elle connaissait bien. Faire arriver un homme médiocre! c’est pour
+une femme, comme pour les rois, se donner le plaisir qui séduit tant
+les grands acteurs, et qui consiste à jouer cent fois une mauvaise
+pièce. C’est l’ivresse de l’égoïsme! Enfin c’est en quelque sorte les
+saturnales du pouvoir. Le pouvoir ne se prouve sa force à lui-même
+que par le singulier abus de couronner quelque absurdité des palmes
+du succès, en insultant au génie, seule force que le pouvoir absolu
+ne puisse atteindre. La promotion du cheval de Caligula, cette farce
+impériale, a eu et aura toujours un grand nombre de représentations.
+
+En quelques minutes, Diane et Amélie passèrent de l’élégant désordre
+dans lequel était la chambre à coucher de la belle Diane, à la
+correction d’un luxe grandiose et sévère, chez la duchesse de Grandlieu.
+
+Cette Portugaise très-pieuse se levait toujours à huit heures pour
+aller entendre la messe à la petite église de Sainte-Valère, succursale
+de Saint-Thomas d’Aquin, alors située sur l’esplanade des Invalides.
+Cette chapelle, aujourd’hui démolie, a été transportée rue de
+Bourgogne, en attendant la construction de l’église gothique qui sera,
+dit-on, dédiée à sainte Clotilde.
+
+Aux premiers mots dits à l’oreille de la duchesse de Grandlieu par
+Diane de Maufrigneuse, la pieuse femme passa chez monsieur de Grandlieu
+qu’elle ramena promptement. Le duc jeta sur madame Camusot un de ces
+rapides regards par lesquels les grands seigneurs analysent toute une
+existence, et souvent l’âme. La toilette d’Amélie aida puissamment le
+duc à deviner cette vie bourgeoise depuis Alençon jusqu’à Mantes, et de
+Mantes à Paris.
+
+Ah! si la femme du juge avait pu connaître ce don des ducs, elle
+n’aurait pu soutenir gracieusement ce coup d’œil poliment ironique,
+elle n’en vit que la politesse. L’ignorance partage les priviléges de
+la finesse.
+
+—C’est madame Camusot, la fille de Thirion, un des huissiers du
+cabinet, dit la duchesse à son mari.
+
+Le duc salua _très_-poliment la femme de robe, et sa figure perdit
+quelque peu de sa gravité. Le valet de chambre du duc, que son maître
+avait sonné, se présenta.
+
+—Allez rue Honoré-Chevalier, prenez une voiture. Arrivé là, vous
+sonnerez à une petite porte, au numéro 10. Vous direz au domestique qui
+viendra vous ouvrir la porte que je prie son maître de passer ici; vous
+me le ramènerez si ce monsieur est chez lui. Servez-vous de mon nom, il
+suffira pour aplanir toutes les difficultés. Tâchez de n’employer qu’un
+quart d’heure à tout faire.
+
+Un autre valet de chambre, celui de la duchesse, parut aussitôt que
+celui du duc fut parti.
+
+—Allez de ma part chez le duc de Chaulieu, faites-lui passer cette
+carte. Le duc donna sa carte pliée d’une certaine manière. Quand
+ces deux amis intimes éprouvaient le besoin de se voir à l’instant
+pour quelque affaire pressée et mystérieuse qui ne permettait pas
+l’écriture, ils s’avertissaient ainsi l’un l’autre.
+
+On voit qu’à tous les étages de la société, les usages se ressemblent,
+et ne diffèrent que par les manières, les façons, les nuances. Le grand
+monde a son argot. Mais cet argot s’appele _le style_.
+
+—Êtes-vous bien certaine, madame, de l’existence de ces prétendues
+lettres écrites par mademoiselle Clotilde de Grandlieu à ce jeune
+homme? dit le duc de Grandlieu. Et il jeta sur madame Camusot un
+regard, comme un marin jette la sonde.
+
+—Je ne les ai pas vues, mais c’est à craindre, répondit-elle en
+tremblant.
+
+—Ma fille n’a rien pu écrire qui ne soit avouable! s’écria la duchesse.
+
+—Pauvre duchesse! pensa Diane en jetant un regard au duc de Grandlieu
+qui le fit trembler.
+
+—Que crois-tu, ma chère petite Diane? dit le duc à l’oreille de la
+duchesse de Maufrigneuse en l’emmenant dans l’embrasure d’une fenêtre.
+
+—Clotilde est si folle de Lucien, mon cher, qu’elle lui avait donné un
+rendez-vous avant son départ. Sans la petite Lenoncourt, elle se serait
+peut-être enfuie avec lui dans la forêt de Fontainebleau! Je sais que
+Lucien écrivait à Clotilde des lettres à faire partir la tête d’une
+sainte! Nous sommes trois filles d’Ève enveloppées par le serpent de la
+correspondance...
+
+Le duc et Diane revinrent de l’embrasure vers la duchesse et madame
+Camusot, qui causaient à voix basse. Amélie, qui suivait en ceci les
+avis de la duchesse de Maufrigneuse, se posait en dévote pour gagner le
+cœur de la fière Portugaise.
+
+—Nous sommes à la merci d’un ignoble forçat évadé! dit le duc en
+faisant un certain mouvement d’épaule. Voilà ce que c’est que de
+recevoir chez soi des gens de qui l’on n’est pas parfaitement sûr!
+On doit, avant d’admettre quelqu’un, bien connaître sa fortune, ses
+parents, tous ses antécédents...
+
+Cette phrase est la morale de cette histoire, au point de vue
+aristocratique.
+
+—C’est fait, dit la duchesse de Maufrigneuse. Pensons à sauver la
+pauvre madame de Sérizy, Clotilde, et moi...
+
+—Nous ne pouvons qu’attendre Henri, je l’ai fait demander; mais tout
+dépend du personnage que Gentil est allé chercher. Dieu veuille que cet
+homme soit à Paris! Madame, dit-il en s’adressant à madame Camusot, je
+vous remercie d’avoir pensé à nous...
+
+C’était le congé de madame Camusot. La fille de l’huissier du cabinet
+avait assez d’esprit pour comprendre le duc, elle se leva; mais la
+duchesse de Maufrigneuse, avec cette adorable grâce qui lui conquérait
+tant de discrétions et d’amitiés, prit Amélie par la main et la montra
+d’une certaine manière au duc et à la duchesse.
+
+—Pour mon propre compte, et comme si elle ne s’était pas levée dès
+l’aurore pour nous sauver tous, je vous demande plus d’un souvenir pour
+ma petite madame Camusot. D’abord elle m’a déjà rendu de ces services
+qu’on n’oublie point; puis elle nous est tout acquise, elle et son
+mari. J’ai promis de faire avancer son Camusot, et je vous prie de le
+protéger avant tout, pour l’amour de moi.
+
+—Vous n’avez pas besoin de cette recommandation, dit le duc à madame
+Camusot. Les Grandlieu se souviennent toujours des services qu’on leur
+a rendus. Les gens du roi vont dans quelque temps avoir l’occasion de
+se distinguer, on leur demandera du dévouement, votre mari sera mis sur
+la brèche...
+
+Madame Camusot se retira fière, heureuse, gonflée à étouffer. Elle
+revint chez elle triomphante, elle s’admirait, elle se moquait de
+l’inimitié du procureur général. Elle se disait: Si nous faisions
+sauter monsieur de Grandville!
+
+Il était temps que madame Camusot se retirât. Le duc de Chaulieu, l’un
+des favoris du roi, se rencontra sur le perron avec cette bourgeoise.
+
+—Henri, s’écria le duc de Grandlieu quand il entendit annoncer son
+ami, cours, je t’en prie, au château, tâche de parler au roi, voici de
+quoi il s’agit. Et il emmena le duc dans l’embrasure de la fenêtre, où
+il s’était entretenu déjà avec la légère et gracieuse Diane.
+
+De temps en temps le duc de Chaulieu regardait à la dérobée la folle
+duchesse, qui, tout en causant avec la duchesse pieuse et se laissant
+sermonner, répondait aux œillades du duc de Chaulieu.
+
+—Chère enfant, dit enfin le duc de Grandlieu dont l’aparté se termina,
+soyez donc sage! Voyons! ajouta-t-il en prenant les mains de Diane,
+gardez donc les convenances, ne vous compromettez plus, n’écrivez
+jamais! Les lettres, ma chère, ont causé tout autant de malheurs
+particuliers que de malheurs publics... Ce qui serait pardonnable à
+une jeune fille comme Clotilde, aimant pour la première fois, est sans
+excuse chez...
+
+—Un vieux grenadier qui a vu le feu! dit la duchesse en faisant la
+moue au duc. Ce mouvement de physionomie et la plaisanterie amenèrent
+le sourire sur les visages désolés des deux ducs et de la pieuse
+duchesse elle-même. Voilà quatre ans que je n’ai écrit de billets
+doux!... Sommes-nous sauvées? demanda Diane qui cachait ses anxiétés
+sous ses enfantillages.
+
+—Pas encore! dit le duc de Chaulieu, car vous ne savez pas combien
+les actes arbitraires sont difficiles à commettre. C’est, pour un roi
+constitutionnel, comme une infidélité pour une femme mariée. C’est son
+adultère.
+
+—Son péché mignon! dit le duc de Grandlieu.
+
+—Le fruit défendu! reprit Diane en souriant. Oh! comme je voudrais
+être le gouvernement; car je n’en ai plus, moi, de ce fruit, j’ai tout
+mangé.
+
+—Oh! chère! chère! dit la pieuse duchesse, vous allez trop loin.
+
+Les deux ducs, en entendant une voiture s’arrêter au perron avec le
+fracas que font les chevaux lancés au galop, laissèrent les deux femmes
+ensemble après les avoir saluées, et allèrent dans le cabinet du duc de
+Grandlieu, où l’on introduisit l’habitant de la rue Honoré-Chevalier,
+qui n’était autre que le chef de la contre-police du château, de la
+police politique, l’obscur et puissant Corentin.
+
+—Passez, dit le duc de Grandlieu, passez, monsieur de Saint-Denis.
+
+Corentin, surpris de trouver tant de mémoire au duc, passa le premier,
+après avoir salué profondément les deux ducs.
+
+—C’est toujours pour le même personnage, ou à cause de lui, mon cher
+monsieur, dit le duc de Grandlieu.
+
+—Mais il est mort, dit Corentin.
+
+—Il reste un compagnon, fit observer le duc de Chaulieu, un rude
+compagnon.
+
+—Le forçat, Jacques Collin! répliqua Corentin.
+
+—Parle, Ferdinand, dit le duc de Chaulieu à l’ancien ambassadeur.
+
+—Ce misérable est à craindre, reprit le duc de Grandlieu; car il s’est
+emparé, pour pouvoir en faire une rançon, des lettres que mesdames de
+Sérizy et de Maufrigneuse ont écrites à ce Lucien Chardon, sa créature.
+Il paraît que c’était un système chez ce jeune homme d’arracher des
+lettres passionnées en échange des siennes; car mademoiselle de
+Grandlieu en a écrit, dit-on, quelques-unes; on le craint, du moins, et
+nous ne pouvons rien savoir, elle est en voyage...
+
+—Le petit jeune homme, répondit Corentin, était incapable de se
+faire de ces provisions-là!... C’est une précaution prise par l’abbé
+Carlos Herrera! Corentin appuya son coude sur le bras du fauteuil où
+il s’était assis, et se mit la tête dans la main en réfléchissant. De
+l’argent!... cet homme en a plus que nous n’en avons, dit-il. Esther
+Gobseck lui a servi d’asticot pour pêcher près de deux millions dans
+cet étang à pièces d’or appelé Nucingen... Messieurs, faites-moi donner
+plein pouvoir par qui de droit, je vous débarrasse de cet homme!...
+
+—Et... des lettres? demanda le duc de Grandlieu à Corentin.
+
+—Écoutez, messieurs, reprit Corentin en se levant et montrant sa
+figure de fouine en état d’ébullition. Il enfonça ses mains dans les
+goussets de son pantalon de molleton noir à pied. Ce grand acteur du
+drame historique de notre temps avait passé seulement un gilet et une
+redingote, il n’avait pas quitté son pantalon du matin, tant il savait
+combien les grands sont reconnaissants de la promptitude en certaines
+occurrences. Il se promena familièrement dans le cabinet en discutant à
+haute voix, comme s’il était seul. —C’est un forçat! on peut le jeter,
+sans procès, au secret, à Bicêtre, sans communications possibles, et
+l’y laisser crever... Mais il peut avoir donné des instructions à ses
+affidés, en prévoyant ce cas-là!
+
+—Mais il a été mis au secret, dit le duc de Grandlieu, sur-le-champ,
+après avoir été saisi chez cette fille, à l’improviste.
+
+—Est-ce qu’il y a des secrets pour ce gaillard-là? répondit Corentin.
+Il est aussi fort que... que moi!
+
+—Que faire? se dirent par un regard les deux ducs.
+
+—Nous pouvons réintégrer le drôle au bagne immédiatement... à
+Rochefort, il y sera mort dans six mois! Oh! sans crimes! dit-il en
+répondant à un geste du duc de Grandlieu. Que voulez-vous? un forçat
+ne tient pas plus de six mois à un été chaud quand on l’oblige à
+travailler réellement au milieu des miasmes de la Charente. Mais ceci
+n’est bon que si notre homme n’a pas pris des précautions pour ces
+lettres. Si le drôle s’est méfié de ses adversaires, et c’est probable,
+il faut découvrir quelles sont ses précautions. Si le détenteur des
+lettres est pauvre, il est corruptible... Il s’agit donc de faire
+jaser Jacques Collin! Quel duel! j’y serai vaincu. Ce qui vaudrait
+mieux, ce serait d’acheter ces lettres par d’autres lettres!... des
+lettres de grâce, et me donner cet homme dans ma boutique. Jacques
+Collin est le seul homme assez capable pour me succéder, ce pauvre
+Contenson et ce cher Peyrade étant morts. Jacques Collin m’a tué ces
+deux incomparables espions comme pour se faire une place. Il faut, vous
+le voyez, messieurs, me donner carte blanche. Jacques Collin est à la
+Conciergerie. Je vais aller voir monsieur de Grandville à son parquet.
+Envoyez donc là quelque personne de confiance qui me rejoigne; car
+il me faut, soit une lettre à montrer à monsieur de Grandville, qui
+ne sait rien de moi, lettre que je rendrai d’ailleurs au président
+du conseil, soit un introducteur très-imposant... Vous avez une
+demi-heure, car il me faut une demi-heure environ pour m’habiller,
+c’est-à-dire pour devenir ce que je dois être aux yeux de monsieur le
+procureur général.
+
+—Monsieur, dit le duc de Chaulieu, je connais votre profonde habileté,
+je ne vous demande qu’un oui ou un non. Répondez-vous du succès?...
+
+—Oui, avec l’omnipotence, et avec votre parole de ne jamais me voir
+questionner à ce sujet. Mon plan est fait.
+
+Cette réponse sinistre occasionna chez les deux grands seigneurs un
+léger frisson.
+
+—Allez! monsieur, dit le duc Chaulieu. Vous porterez cette affaire
+dans les comptes de celles dont vous êtes habituellement chargé.
+
+Corentin salua les deux grands seigneurs et partit.
+
+Henri de Lenoncourt, pour qui Ferdinand de Grandlieu avait fait atteler
+une voiture, se rendit aussitôt chez le roi, qu’il pouvait voir en tout
+temps, par le privilége de sa charge.
+
+Ainsi, les divers intérêts noués ensemble, en bas et en haut de la
+société, devaient se rencontrer tous dans le cabinet du procureur
+général, amenés tous par la nécessité, représentés par trois hommes: la
+justice par monsieur de Grandville, la famille par Corentin, devant ce
+terrible adversaire, Jacques Collin, qui configurait le mal social dans
+sa sauvage énergie.
+
+Quel duel que celui de la justice et de l’arbitraire, réunis contre
+le bagne et sa ruse! Le bagne, ce symbole de l’audace qui supprime
+le calcul et la réflexion, à qui tous les moyens sont bons, qui n’a
+pas l’hypocrisie de l’arbitraire, qui symbolise hideusement l’intérêt
+du ventre affamé, la sanglante, la rapide protestation de la faim!
+N’était-ce pas l’attaque et la défense? le vol et la propriété? La
+question terrible de l’état social et de l’état naturel vidée dans
+le plus étroit espace possible? Enfin, c’était une terrible, une
+vivante image de ces compromis antisociaux que font les trop faibles
+représentants du pouvoir avec de sauvages émeutiers.
+
+Lorsqu’on annonça monsieur Camusot au procureur général, il fit un
+signe pour qu’on le laissât entrer. Monsieur de Grandville, qui
+pressentait cette visite, voulut s’entendre avec le juge sur la manière
+de terminer l’affaire Lucien. La conclusion ne pouvait plus être celle
+qu’il avait trouvée, de concert avec Camusot, la veille, avant la mort
+du pauvre poëte.
+
+—Asseyez-vous, monsieur Camusot, dit monsieur de Grandville en tombant
+sur son fauteuil.
+
+Le magistrat, seul avec le juge, laissa voir l’accablement dans lequel
+il se trouvait. Camusot regarda monsieur de Grandville et aperçut sur
+ce visage si ferme une pâleur presque livide, et une fatigue suprême,
+une prostration complète qui dénotaient des souffrances plus cruelles
+peut-être que celles du condamné à mort à qui le greffier avait annoncé
+le rejet de son pourvoi en cassation. Et cependant cette lecture, dans
+les usages de la justice, veut dire: Préparez-vous, voici vos derniers
+moments.
+
+—Je reviendrai, monsieur le comte, dit Camusot, quoique l’affaire soit
+urgente...
+
+—Restez, répondit le procureur général avec dignité. Les vrais
+magistrats, monsieur, doivent accepter leurs angoisses et savoir les
+cacher. J’ai eu tort, si vous vous êtes aperçu de quelque trouble en
+moi...
+
+Camusot fit un geste.
+
+—Dieu veuille que vous ignoriez, monsieur Camusot, ces extrêmes
+nécessités de notre vie! On succomberait à moins! Je viens de passer la
+nuit auprès d’un de mes plus intimes amis, je n’ai que deux amis, c’est
+le comte Octave de Bauvan et le comte de Sérizy. Nous sommes restés,
+monsieur de Sérizy, le comte Octave et moi, depuis six heures hier au
+soir jusqu’à six heures ce matin, allant à tour de rôle du salon au
+lit de madame de Sérizy, en craignant chaque fois de la trouver morte
+ou pour jamais folle! Desplein, Bianchon, Sinard n’ont pas quitté la
+chambre avec deux garde-malade. Le comte adore sa femme. Pensez à la
+nuit que je viens d’avoir entre une femme folle d’amour et mon ami fou
+de désespoir. Un homme d’État n’est pas désespéré comme un imbécile!
+Sérizy, calme comme sur son siége au conseil d’État, se tordait sur son
+fauteuil pour nous offrir un visage tranquille. Et la sueur couronnait
+ce front incliné par tant de travaux. J’ai dormi de cinq à sept heures
+et demie, vaincu par le sommeil, et je devais être ici à huit heures
+et demie pour ordonner une exécution. Croyez-moi, monsieur Camusot,
+lorsqu’un magistrat a roulé durant toute une nuit dans les abîmes de la
+douleur, en sentant la main de Dieu appesantie sur les choses humaines
+et frappant en plein sur de nobles cœurs, il lui est bien difficile de
+s’asseoir là, devant son bureau, et de dire froidement: Faites tomber
+une tête à quatre heures! anéantissez une créature de Dieu pleine de
+vie, de force, de santé. Et cependant tel est mon devoir!... Abîmé de
+douleur, je dois donner l’ordre de dresser l’échafaud...
+
+»Le condamné ne sait pas que le magistrat éprouve des angoisses égales
+aux siennes. En ce moment, liés l’un à l’autre par une feuille de
+papier, moi la société qui se venge, lui le crime à expier, nous sommes
+le même devoir à deux faces, deux existences cousues pour un instant
+par le couteau de la loi. Ces douleurs si profondes du magistrat, qui
+les plaint? qui les console?... notre gloire est de les enterrer au
+fond de nos cœurs! Le prêtre, avec sa vie offerte à Dieu, le soldat
+et ses mille morts données au pays, me semblent plus heureux que le
+magistrat avec ses doutes, ses craintes, sa terrible responsabilité.
+
+»Vous savez qui l’on doit exécuter? continua le procureur général, un
+jeune homme de vingt-sept ans, beau comme notre mort d’hier, blond
+comme lui, dont nous avons obtenu la tête contre notre attente; car il
+n’y avait à sa charge que les preuves du recel. Condamné, ce garçon n’a
+pas avoué! Il résiste depuis soixante-dix jours à toutes les épreuves,
+en se disant toujours innocent. Depuis deux mois j’ai deux têtes sur
+les épaules! Oh! je payerais son aveu d’un an de ma vie, car il faut
+rassurer les jurés!... Jugez quel coup porté à la justice si quelque
+jour on découvrait que le crime pour lequel il va mourir a été commis
+par un autre.
+
+»A Paris, tout prend une gravité terrible, les plus petits incidents
+judiciaires deviennent politiques.
+
+»Le jury, cette institution que les législateurs révolutionnaires ont
+crue si forte, est un élément de ruine sociale; car elle manque à sa
+mission, elle ne protége pas suffisamment la société. Le jury joue avec
+ses fonctions. Les jurés se divisent en deux camps, dont l’un ne veut
+plus de la peine de mort, et il en résulte un renversement total de
+l’égalité devant la loi. Tel crime horrible, le parricide, obtient
+dans un département un verdict de non culpabilité[1], tandis que dans
+tel autre un crime ordinaire, pour ainsi dire, est puni de mort! Que
+serait-ce si, dans notre ressort, à Paris, on exécutait un innocent?»
+
+ [1] Il existe dans les bagnes _vingt-trois_ PARRICIDES à qui
+ l’on a donné les bénéfices des _circonstances atténuantes_.
+
+—C’est un forçat évadé, fit observer timidement monsieur Camusot.
+
+—Il deviendrait entre les mains de l’opposition et de la presse un
+agneau pascal! s’écria monsieur de Grandville, et l’opposition aurait
+beau jeu pour le savonner, car c’est un Corse fanatique des idées
+de son pays, ses assassinats sont les effets de la _vendetta_!...
+Dans cette île, on tue son ennemi, et l’on se croit, et l’on est cru
+très-honnête homme...
+
+»Ah! les vrais magistrats sont bien malheureux! Tenez! ils devraient
+vivre séparés de toute société, comme jadis les pontifes. Le monde ne
+les verrait que sortant de leurs cellules à des heures fixes, graves,
+vieux, vénérables, jugeant à la manière des grands-prêtres dans les
+sociétés antiques, qui réunissaient en eux le pouvoir judiciaire et le
+pouvoir sacerdotal! On ne nous trouverait que sur nos siéges... On nous
+voit aujourd’hui souffrants ou nous amusant comme les autres!... On
+nous voit dans les salons, en famille, citoyens, ayant des passions, et
+nous pouvons être grotesques au lieu d’être terribles...»
+
+Ce cri suprême, scandé par des repos et des interjections, accompagné
+de gestes qui le rendaient d’une éloquence difficilement traduite sur
+le papier, fit frissonner Camusot.
+
+—Moi, monsieur, dit Camusot, j’ai commencé hier aussi l’apprentissage
+des souffrances de notre état!... J’ai failli mourir de la mort de ce
+jeune homme, il n’avait pas compris ma partialité, le malheureux s’est
+enferré lui-même...
+
+—Eh! il fallait ne pas l’interroger, s’écria monsieur de Grandville,
+il est si facile de rendre service par une abstention!...
+
+—Et la loi! répondit Camusot, il était arrêté depuis deux jours!...
+
+—Le malheur est consommé, reprit le procureur général. J’ai réparé
+de mon mieux ce qui, certes, est irréparable. Ma voiture et mes gens
+sont au convoi de ce pauvre faible poëte. Sérizy a fait comme moi, bien
+plus, il accepte la charge que lui a donnée ce malheureux jeune homme,
+il sera son exécuteur testamentaire. Il a obtenu de sa femme, par cette
+promesse, un regard où luisait le bon sens. Enfin, le comte Octave
+assiste en personne à ses funérailles.
+
+—Eh bien! monsieur le comte, dit Camusot, achevons notre ouvrage. Il
+nous reste un prévenu bien dangereux. C’est, vous le savez aussi bien
+que moi, Jacques Collin. Ce misérable sera reconnu pour ce qu’il est...
+
+—Nous sommes perdus! s’écria monsieur de Grandville.
+
+—Il est en ce moment auprès de votre condamné à mort, qui fut jadis au
+bagne pour lui ce que Lucien était à Paris... son protégé! Bibi-Lupin
+s’est déguisé en gendarme pour assister à l’entrevue.
+
+—De quoi se mêle la police judiciaire? dit le procureur général, elle
+ne doit agir que par mes ordres!...
+
+—Toute la Conciergerie saura que nous tenons Jacques Collin... Eh
+bien! je viens vous dire que ce grand et audacieux criminel doit
+posséder les lettres les plus dangereuses de la correspondance de
+madame de Sérizy, de la duchesse de Maufrigneuse et de mademoiselle
+Clotilde de Grandlieu.
+
+—Êtes-vous sûr de cela?... demanda monsieur de Grandville en laissant
+voir sur sa figure une douloureuse surprise.
+
+—Jugez, monsieur le comte, si j’ai raison de craindre ce malheur.
+Quand j’ai développé la liasse des lettres saisies chez cet infortuné
+jeune homme, Jacques Collin y a jeté un coup d’œil incisif, et a
+laissé échapper un sourire de satisfaction, à la signification duquel
+un juge d’instruction ne pouvait pas se tromper. Un scélérat aussi
+profond que Jacques Collin se garde bien de lâcher de pareilles armes.
+Que dites-vous de ces documents entre les mains d’un défenseur que le
+drôle choisira parmi les ennemis du gouvernement et de l’aristocratie?
+Ma femme, pour laquelle la duchesse de Maufrigneuse a des bontés, est
+allée la prévenir, et, dans ce moment, elles doivent être chez les
+Grandlieu à tenir conseil...
+
+—Le procès de cet homme est impossible! s’écria le procureur général
+en se levant et parcourant son cabinet à grands pas. Il aura mis les
+pièces en lieu de sûreté...
+
+—Je sais où, dit Camusot. Par ce seul mot, le juge d’instruction
+effaça toutes les préventions que le procureur général avait conçues
+contre lui.
+
+—Voyons!... dit monsieur de Grandville en s’asseyant.
+
+—En venant de chez moi au Palais, j’ai bien profondément réfléchi
+à cette désolante affaire. Jacques Collin a une tante, une tante
+naturelle et non artificielle, une femme sur le compte de laquelle
+la police politique a fait passer une note à la préfecture. Il est
+l’élève et le dieu de cette femme, la sœur de son père, elle se nomme
+Jacqueline Collin. Cette drôlesse a un établissement de marchande à
+la toilette, et, à l’aide des relations qu’elle s’est créées par ce
+commerce, elle pénètre bien des secrets de famille. Si Jacques Collin a
+confié la garde de ses papiers sauveurs pour lui à quelqu’un, c’est à
+cette créature; arrêtons-la...
+
+Le procureur général jeta sur Camusot un fin regard qui voulait dire:
+Cet homme n’est pas si sot que je le croyais hier; seulement il est
+jeune encore, il ne sait pas manœuvrer les guides de la justice.
+
+—Mais, dit Camusot en continuant, pour réussir, il faut changer toutes
+les mesures que nous avons prises hier, et je venais vous demander vos
+conseils, vos ordres...
+
+Le procureur général prit son couteau à papier et en frappa doucement
+le bord de la table, par un de ces gestes, familiers à tous les
+penseurs, quand ils s’abandonnent entièrement à la réflexion.
+
+—Trois grandes familles en péril! s’écria-t-il... Il ne faut pas faire
+un seul pas de clerc!... Vous avez raison, avant tout, suivons l’axiome
+de Fouché: _Arrêtons_! Il faut réintégrer au secret, à l’instant,
+Jacques Collin.
+
+—Nous avouons ainsi le forçat! C’est perdre la mémoire de Lucien...
+
+—Quelle affreuse affaire! dit monsieur de Grandville, tout est danger.
+
+En ce moment le directeur de la Conciergerie entra, non sans avoir
+frappé; mais un cabinet comme celui du procureur général est si bien
+gardé, que les familiers du parquet peuvent seuls frapper à la porte.
+
+—Monsieur le comte, dit monsieur Gault, le prévenu qui porte le nom de
+Carlos Herrera demande à vous parler.
+
+—A-t-il communiqué avec quelqu’un? demanda le procureur général.
+
+—Avec les détenus, car il est au préau depuis sept heures et demie
+environ. Il a vu le condamné à mort, qui paraît avoir _causé_ avec lui.
+
+Monsieur de Grandville, sur un mot de monsieur Camusot qui lui revint
+comme un trait de lumière, aperçut tout le parti qu’on pouvait tirer,
+pour obtenir la remise des lettres, d’un aveu de l’intimité de Jacques
+Collin avec Théodore Calvi. Heureux d’avoir une raison pour remettre
+l’exécution, le procureur général appela par un geste monsieur Gault
+près de lui.
+
+—Mon intention, lui dit-il, est de remettre à demain l’exécution; mais
+qu’on ne soupçonne pas ce retard à la Conciergerie. Silence absolu. Que
+l’exécuteur paraisse aller surveiller les apprêts. Envoyez ici, sous
+bonne garde, ce prêtre espagnol, il nous est réclamé par l’ambassade
+d’Espagne. Les gendarmes amèneront le sieur Carlos par votre escalier
+de communication, pour qu’il ne puisse voir personne. Prévenez ces
+hommes, afin qu’ils se mettent deux à le tenir, chacun par un bras, et
+qu’on ne le quitte qu’à la porte de mon cabinet. —Êtes-vous bien sûr,
+monsieur Gault, que ce dangereux étranger n’a pu communiquer qu’avec
+les détenus?
+
+—Ah! au moment où il est sorti de la chambre du condamné à mort, il
+s’est présenté pour le voir une dame...
+
+Ici les deux magistrats échangèrent un regard, et quel regard!
+
+—Quelle dame? dit Camusot.
+
+—Une de ses pénitentes... une marquise, répondit monsieur Gault.
+
+—De pis en pis! s’écria monsieur de Grandville en regardant Camusot.
+
+—Elle a donné la migraine aux gendarmes et aux surveillants, reprit
+monsieur Gault interloqué.
+
+—Rien n’est indifférent dans vos fonctions, dit sévèrement le
+procureur général. La Conciergerie n’est pas murée comme elle l’est
+pour rien. Comment cette dame est-elle entrée?
+
+—Avec une permission en règle, monsieur, répliqua le directeur.
+Cette dame, parfaitement bien mise, accompagnée d’un chasseur et d’un
+valet de pied, en grand équipage, est venue voir son confesseur avant
+d’aller à l’enterrement de ce malheureux jeune homme que vous avez fait
+enlever...
+
+—Apportez-moi la permission de la préfecture, dit monsieur de
+Grandville.
+
+—Elle est donnée à la recommandation de son Excellence le comte de
+Sérizy.
+
+—Comment était cette femme? demanda le procureur général.
+
+—Ça nous a paru devoir être une femme comme il faut.
+
+—Avez-vous vu sa figure?
+
+—Elle portait un voile noir.
+
+—Qu’ont-ils dit?
+
+—Mais une dévote avec un livre de prières!... que pouvait-elle
+dire?... Elle a demandé la bénédiction de l’abbé, s’est agenouillée...
+
+—Se sont-ils entretenus pendant longtemps? demanda le juge.
+
+—Pas cinq minutes; mais personne de nous n’a rien compris à leurs
+discours, ils ont parlé vraisemblablement espagnol.
+
+—Dites-nous tout, monsieur, reprit le procureur général. Je vous le
+répète, le plus petit détail est, pour nous, d’un intérêt capital. Que
+ceci vous soit un exemple!
+
+—Elle pleurait, monsieur.
+
+—Pleurait-elle réellement?
+
+—Nous n’avons pas pu le voir, elle cachait sa figure dans son
+mouchoir. Elle a laissé trois cents francs en or pour les détenus.
+
+—Ce n’est pas elle! s’écria Camusot.
+
+—Bibi-Lupin, reprit monsieur Gault, s’est écrié: —_C’est une voleuse_.
+
+—Il s’y connaît, dit monsieur de Grandville. Lancez votre mandat,
+ajouta-t-il en regardant Camusot, et vivement les scellés chez elle,
+partout! Mais comment a-t-elle obtenu la recommandation de monsieur
+de Sérizy?... Apportez-moi la permission de la préfecture... allez,
+monsieur Gault! Envoyez-moi promptement cet abbé. Tant que nous
+l’aurons là, le danger ne saurait s’aggraver. Et, en deux heures de
+conversation, on fait bien du chemin dans l’âme d’un homme.
+
+—Surtout un procureur général comme vous, dit finement Camusot.
+
+—Nous serons deux, répondit poliment le procureur général. Et il
+retomba dans ses réflexions.
+
+—On devrait créer, dans tous les parloirs de prison, une place de
+surveillant, qui serait donnée, avec de bons appointements, comme
+retraite aux plus habiles et aux plus dévoués agents de police, dit-il
+après une longue pause. Bibi-Lupin devrait finir là ses jours. Nous
+aurions un œil et une oreille dans un endroit qui veut une surveillance
+plus habile que celle qui s’y trouve. Monsieur Gault n’a rien pu nous
+dire de décisif.
+
+—Il est si occupé, dit Camusot; mais entre les secrets et nous,
+il existe une lacune, et il n’en faudrait pas. Pour venir de la
+Conciergerie à nos cabinets, on passe par des corridors, par des
+cours, par des escaliers. L’attention de nos agents n’est pas
+perpétuelle, tandis que le détenu pense toujours à son affaire.
+
+—Il s’est trouvé, m’a-t-on dit, une dame déjà sur le passage de
+Jacques Collin, quand il est sorti du secret pour être interrogé.
+Cette femme est venue jusqu’au poste des gendarmes, en haut du petit
+escalier de la Souricière, les huissiers me l’ont dit, et j’ai grondé
+les gendarmes à ce sujet.
+
+—Oh! le palais est à reconstruire en entier, dit monsieur de
+Grandville; mais c’est une dépense de vingt à trente millions!... Allez
+donc demander trente millions aux Chambres pour les convenances de la
+Justice.
+
+On entendit le pas de plusieurs personnes et le son des armes. Ce
+devait être Jacques Collin.
+
+Le procureur général mit sur sa figure un masque de gravité sous lequel
+l’homme disparut. Camusot imita le chef du parquet.
+
+En effet, le garçon de bureau du cabinet ouvrit la porte, et Jacques
+Collin se montra, calme et sans aucun étonnement.
+
+—Vous avez voulu me parler, dit le magistrat, je vous écoute.
+
+—Monsieur le comte, je suis Jacques Collin, je me rends!
+
+Camusot tressaillit, le procureur général resta calme.
+
+—Vous devez penser que j’ai des motifs pour agir ainsi, reprit Jacques
+Collin, en étreignant les deux magistrats par un regard railleur. Je
+dois vous embarrasser énormément; car en restant prêtre espagnol,
+vous me faites reconduire par la gendarmerie jusqu’à la frontière de
+Bayonne, et là, des baïonnettes espagnoles vous débarasseraient de moi!
+
+Les deux magistrats demeurèrent impassibles et silencieux.
+
+—Monsieur le comte, reprit le forçat, les raisons qui me font agir
+ainsi sont encore plus graves que celles-ci, quoiqu’elles me soient
+diablement personnelles; mais je ne puis les dire qu’à vous... Si vous
+aviez peur...
+
+—Peur de qui? de quoi? dit le comte de Grandville. L’attitude, la
+physionomie, l’air de tête, le geste, le regard, firent en ce moment de
+ce grand procureur général une vivante image de la Magistrature, qui
+doit offrir les plus beaux exemples de courage civil. Dans ce moment si
+rapide, il fut à la hauteur des vieux magistrats de l’ancien parlement,
+au temps des guerres civiles où les présidents se trouvaient face à
+face avec la mort et restaient alors de marbre comme les statues qu’on
+leur a élevées.
+
+—Mais peur de rester seul avec un forçat évadé.
+
+—Laissez-nous, monsieur Camusot, dit vivement le procureur général.
+
+—Je voulais vous proposer de me faire attacher les mains et les pieds,
+reprit froidement Jacques Collin en enveloppant les deux magistrats
+d’un regard formidable. Il fit une pause et reprit gravement: Monsieur
+le comte, vous n’aviez que mon estime, mais vous avez en ce moment mon
+admiration...
+
+—Vous vous croyez donc redoutable? demanda le magistrat d’un air plein
+de mépris.
+
+—_Me croire_ redoutable! dit le forçat, à quoi bon? je le suis et
+je le sais. Jacques Collin prit une chaise et s’assit avec toute
+l’aisance d’un homme qui se sait à la hauteur de son adversaire dans
+une conférence où il traite de puissance à puissance.
+
+En ce moment, monsieur Camusot, qui se trouvait sur le seuil de
+la porte qu’il allait fermer, rentra, revint jusqu’à monsieur de
+Grandville, et lui remit, pliés, deux papiers...
+
+—Voyez, dit le juge au procureur général en lui montrant l’un des
+papiers.
+
+—Rappelez monsieur Gault, cria le comte de Grandville aussitôt qu’il
+eut lu le nom de la femme de chambre de madame de Maufrigneuse, qui lui
+était connue.
+
+Le directeur de la Conciergerie entra.
+
+—Dépeignez-nous, lui dit à l’oreille le procureur général, la femme
+qui est venue voir le prévenu.
+
+—Petite, forte, grasse, trapue, répondit monsieur Gault.
+
+—La personne pour qui le permis a été délivré est grande et mince, dit
+monsieur de Grandville. Quel âge, maintenant?
+
+—Soixante ans.
+
+—Il s’agit de moi, messieurs? dit Jacques Collin. Voyons, reprit-il
+avec bonhomie, ne cherchez pas. Cette personne est ma tante, une tante
+vraisemblable, une femme, une vieille. Je puis vous éviter bien des
+embarras... Vous ne trouverez ma tante que si je le veux... Si nous
+pataugeons ainsi, nous n’avancerons guère.
+
+—Monsieur l’abbé ne parle plus le français en espagnol, dit monsieur
+Gault, il ne bredouille plus.
+
+—Parce que les choses sont assez embrouillées, mon cher monsieur
+Gault! répondit Jacques Collin avec un sourire amer et en appelant le
+directeur par son nom.
+
+En ce moment monsieur Gault se précipita vers le procureur général et
+lui dit à l’oreille:
+
+—Prenez garde à vous, monsieur le comte, cet homme est en fureur!
+
+Monsieur de Grandville regarda lentement Jacques Collin et le trouva
+calme; mais il reconnut bientôt la vérité de ce que lui disait le
+directeur. Cette trompeuse attitude cachait la froide et terrible
+irritation des nerfs du sauvage. Les yeux de Jacques Collin couvaient
+une éruption volcanique, ses poings étaient crispés. C’était bien le
+tigre se ramassant pour bondir sur une proie.
+
+—Laissez-nous, reprit d’un air grave le procureur général en
+s’adressant au directeur de la Conciergerie et au juge.
+
+—Vous avez bien fait de renvoyer l’assassin de Lucien!... dit Jacques
+Collin sans s’inquiéter si Camusot pouvait ou non l’entendre, je n’y
+tenais plus, j’allais l’étrangler...
+
+Et monsieur de Grandville frissonna. Jamais il n’avait vu tant de sang
+dans les yeux d’un homme, tant de pâleur aux joues, tant de sueur au
+front, et une pareille contraction de muscles.
+
+—A quoi ce meurtre vous eût-il servi? demanda tranquillement le
+procureur général au criminel.
+
+—Vous vengez tous les jours ou vous croyez venger la Société,
+monsieur, et vous me demandez raison d’une vengeance!... Vous n’avez
+donc jamais senti dans vos veines la vengeance y roulant ses lames...
+Ignorez-vous donc que c’est cet imbécile de juge qui nous l’a tué; car
+vous l’aimiez, mon Lucien, et il vous aimait! Je vous sais par cœur,
+monsieur. Ce cher enfant me disait tout, le soir, quand il rentrait; je
+le couchais, comme une bonne couche son marmot, et je lui faisais tout
+raconter... Il me confiait tout, jusqu’à ses moindres sensations...
+Ah! jamais une bonne mère n’a tendrement aimé son fils unique comme
+j’aimais cet ange. Si vous saviez! le bien naissait dans ce cœur comme
+les fleurs se lèvent dans les prairies. Il était faible, voilà son
+seul défaut, faible comme la corde de la lyre, si forte quand elle se
+tend... C’est les plus belles natures, leur faiblesse est tout uniment
+la tendresse, l’admiration, la faculté de s’épanouir au soleil de
+l’art, de l’amour, du beau que Dieu a fait pour l’homme sous mille
+formes!... Enfin, Lucien était une femme manquée. Ah! que n’ai-je pas
+dit à la brute bête qui vient de sortir... Ah! monsieur, j’ai fait,
+dans ma sphère de prévenu devant un juge, ce que Dieu aurait fait pour
+sauver son fils, si, voulant le sauver, il l’eût accompagné devant
+Pilate!...
+
+Un torrent de larmes sortit des yeux clairs et jaunes du forçat qui
+naguère flamboyaient comme ceux d’un loup affamé par six mois de neige
+en pleine Ukraine. Il continua: Cette buse n’a voulu rien écouter,
+et il a perdu l’enfant!... Monsieur, j’ai lavé le cadavre du petit
+de mes larmes, en implorant _celui que je ne connais pas_ et qui est
+au-dessus de nous! Moi qui ne crois pas en Dieu!... (Si je n’étais
+pas matérialiste, je ne serais pas moi!...) Je vous ai tout dit là
+dans un mot! Vous ne savez pas, aucun homme ne sait ce que c’est que
+la douleur; moi seul je la connais. Le feu de la douleur absorbait
+si bien mes larmes, que cette nuit je n’ai pas pu pleurer. Je pleure
+maintenant, parce que je sens que vous me comprenez. Je vous ai vu
+là, tout à l’heure, posé en justice... Ah! monsieur, que Dieu... (je
+commence à croire en lui!) que Dieu vous préserve d’être comme je
+suis... Ce sacré juge m’a ôté mon âme. Monsieur! monsieur! on enterre
+en ce moment ma vie, ma beauté, ma vertu, ma conscience, toute ma
+force! Figurez-vous un chien à qui un chimiste soutire le sang... Me
+voilà! je suis ce chien... Voilà pourquoi je suis venu vous dire: «Je
+suis Jacques Collin, je me rends!...» J’avais résolu cela ce matin
+quand on est venu m’arracher ce corps que je baisais comme un insensé,
+comme une mère, comme la Vierge a dû baiser Jésus au tombeau...
+Je voulais me mettre au service de la justice sans conditions...
+Maintenant, je dois en faire, vous allez savoir pourquoi...
+
+—Parlez-vous à monsieur de Grandville ou au procureur général? dit le
+magistrat.
+
+Ces deux hommes, le CRIME et la JUSTICE, se regardèrent. Le forçat
+avait profondément ému le magistrat qui fut pris d’une pitié divine
+pour ce malheureux, il devina sa vie et ses sentiments. Enfin, le
+magistrat (un magistrat est toujours magistrat) à qui la conduite de
+Jacques Collin depuis son évasion était inconnue, pensa qu’il pourrait
+se rendre maître de ce criminel, uniquement coupable d’un faux après
+tout. Et il voulut essayer de la générosité sur cette nature composée,
+comme le bronze, de divers métaux, de bien et de mal. Puis monsieur
+de Grandville, arrivé à cinquante-trois ans sans avoir pu jamais
+inspirer l’amour, admirait les natures tendres, comme tous les hommes
+qui n’ont pas été aimés. Peut-être ce désespoir, le lot de beaucoup
+d’hommes à qui les femmes n’accordent que leur estime ou leur amitié,
+était-il le lien secret de l’intimité profonde de messieurs de Bauvan,
+de Grandville et de Sérizy; car un même malheur, tout aussi bien qu’un
+bonheur mutuel, met les âmes au même diapason.
+
+—Vous avez un avenir!... dit le procureur général en jetant un regard
+d’inquisiteur sur ce scélérat abattu.
+
+L’homme fit un geste par lequel il exprima la plus profonde
+indifférence de lui-même.
+
+«Lucien laisse un testament par lequel il vous lègue trois cent mille
+francs...
+
+—Pauvre! pauvre petit! pauvre petit! s’écria Jacques Collin, toujours
+_trop_ honnête! J’étais, moi, tous les sentiments mauvais; il était,
+lui, le bon, le noble, le beau, le sublime! On ne change pas de si
+belles âmes! il n’avait pris de moi que mon argent, monsieur!
+
+Cet abandon profond, entier de la personnalité que le magistrat ne
+pouvait ranimer, prouvait si bien les terribles paroles de cet homme
+que monsieur de Grandville passa du côté du criminel. Restait le
+procureur général!
+
+—Si rien ne vous intéresse plus, demanda monsieur de Grandville,
+qu’êtes-vous donc venu me dire?
+
+—N’est-ce pas déjà beaucoup que de me livrer? Vous _brûliez_, mais
+vous ne me teniez pas? vous seriez d’ailleurs trop embarrassé de moi!...
+
+—Quel adversaire! pensa le procureur général.
+
+«Vous allez, monsieur le procureur général, faire couper le cou à un
+innocent, et j’ai trouvé le coupable, reprit gravement Jacques Collin
+en séchant ses larmes. Je ne suis pas ici pour eux, mais pour vous.
+Je venais vous ôter un remords, car j’aime tous ceux qui ont porté un
+intérêt quelconque à Lucien, de même que je poursuivrai de ma haine
+tous ceux ou celles qui l’ont empêché de vivre... Qu’est-ce que ça me
+fait un forçat à moi? reprit-il après une légère pause. Un forçat,
+à mes yeux, c’est à peine pour moi ce qu’est une fourmi pour vous.
+Je suis comme les brigands de l’Italie, de fiers hommes! tant que le
+voyageur leur rapporte quelque chose de plus que le prix du coup de
+fusil, ils l’étendent mort! Je n’ai pensé qu’à vous. J’ai confessé ce
+jeune homme, qui ne pouvait se fier qu’à moi, c’est mon camarade de
+chaîne! Théodore est une bonne nature; il a cru rendre service à une
+maîtresse en se chargeant de vendre ou d’engager des objets volés;
+mais il n’est pas plus criminel dans l’affaire de Nanterre que vous ne
+l’êtes. C’est un Corse, c’est dans leurs mœurs de se venger, de se tuer
+les uns les autres comme des mouches.
+
+»En Italie et en Espagne, on n’a pas le respect de la vie de l’homme,
+et c’est tout simple. On nous y croit pourvus d’une âme, d’un quelque
+chose, une image de nous qui nous survit, qui vivrait éternellement.
+Allez donc dire cette billevesée à nos annalistes! Ce sont les pays
+athées ou philosophes qui font payer chèrement la vie humaine à ceux
+qui la troublent, et ils ont raison, puisqu’ils ne croient qu’à la
+matière, au présent!
+
+»Si Calvi vous avait indiqué la femme de qui viennent les objets
+volés, vous auriez trouvé, non pas le vrai coupable, car il est dans
+vos griffes, mais un complice que le pauvre Théodore ne veut pas
+perdre, car c’est une femme... Que voulez-vous? chaque état a son
+point d’honneur, le bagne et les filous ont les leurs! Maintenant je
+connais l’assassin de ces deux femmes et les auteurs de ce coup hardi,
+singulier, bizarre, on me l’a raconté dans tous ses détails. Suspendez
+l’exécution de Calvi, vous saurez tout, mais donnez-moi votre parole de
+le réintégrer au bagne, en faisant commuer sa peine... Dans la douleur
+où je suis, on ne peut prendre la peine de mentir, vous savez cela. Ce
+que je vous dis est la vérité...
+
+—Avec vous, Jacques Collin, quoique ce soit abaisser la justice, qui
+ne saurait faire de semblables compromis, je crois pouvoir me relâcher
+de la rigueur de mes fonctions, et en référer à qui de droit.
+
+—M’accordez-vous cette vie?
+
+—Cela se pourra...
+
+—Monsieur, je vous supplie de me donner votre parole, elle me suffira.
+
+Monsieur de Grandville fit un geste d’orgueil blessé.
+
+»Je tiens l’honneur de trois grandes familles, et vous ne tenez que la
+vie de trois forçats, reprit Jacques Collin, je suis plus fort que vous.
+
+—Vous pouvez être remis au secret; que ferez-vous?... demanda le
+procureur général.
+
+—Eh! nous jouons donc! dit Jacques Collin. Je parlais à la _bonne
+franquette_, moi! je parlais à monsieur de Grandville; mais si le
+procureur général est là, je reprends mes cartes et je poitrine. Et
+moi qui, si vous m’aviez donné votre parole, allais vous rendre les
+lettres écrites à Lucien par mademoiselle Clotilde de Grandlieu! Cela
+fut dit avec un accent, un sang-froid et un regard qui révélèrent à M.
+de Grandville un adversaire avec qui la moindre faute était dangereuse.
+
+—Est-ce là tout ce que vous demandez? dit le procureur général.
+
+—Je vais vous parler pour moi, dit Jacques Collin. L’honneur de la
+famille Grandlieu paye la commutation de peine de Théodore: c’est
+donner beaucoup et recevoir peu. Qu’est-ce qu’un forçat condamné à
+perpétuité?... S’il s’évade, vous pouvez vous défaire si facilement de
+lui! c’est une lettre de change sur la guillotine! Seulement, comme on
+l’avait fourré dans des intentions peu charmantes à Rochefort, vous
+me promettrez de le faire diriger sur Toulon, en recommandant qu’il y
+soit bien traité. Maintenant, moi, je veux davantage; j’ai le dossier
+de madame de Sérizy et celui de la duchesse de Maufrigneuse, et quelles
+lettres!... Tenez, monsieur le comte: Les filles publiques en écrivant
+font du style et de beaux sentiments, eh bien! les grandes dames qui
+font du style et de grands sentiments toute la journée, écrivent
+comme les filles agissent. Les philosophes trouveront la raison de ce
+chassez-croisez, je ne tiens pas à la chercher. La femme est un être
+inférieur, elle obéit trop à ses organes. Pour moi, la femme n’est
+belle que quand elle ressemble à un homme!
+
+»Aussi ces petites duchesses qui sont viriles par la tête ont-elles
+écrit des chefs-d’œuvre... Oh! c’est beau, d’un bout à l’autre, comme
+la fameuse ode de Piron...»
+
+—Vraiment?
+
+—Vous voulez les voir?... dit Jacques Collin en souriant.
+
+Le magistrat devint honteux.
+
+—Je puis vous en faire lire; mais, là, pas de farce! Nous jouons franc
+jeu?... Vous me rendrez les lettres, et vous défendrez qu’on moucharde,
+qu’on suive et qu’on regarde la personne qui va les apporter.
+
+—Cela prendra du temps? dit le procureur général.
+
+—Non, il est neuf heures et demie... reprit Jacques Collin en
+regardant la pendule; eh bien! en quatre minutes nous aurons une
+lettre de chacune de ces deux dames; et, après les avoir lues, vous
+contremanderez la guillotine! Si ça n’était pas ce que cela est, vous
+ne me verriez pas si tranquille. Ces dames sont d’ailleurs averties...
+
+Monsieur de Grandville fit un geste de surprise.
+
+—Elles doivent se donner à cette heure bien du mouvement, elles vont
+mettre en campagne le garde des sceaux, elles iront, qui sait, jusqu’au
+roi... Voyons, me donnez-vous votre parole d’ignorer qui sera venu, de
+ne pas suivre ni faire suivre pendant une heure cette personne?
+
+—Je vous le promets!
+
+—Bien, vous ne voudriez pas, vous, tromper un forçat évadé. Vous
+êtes du bois dont sont faits les Turenne et vous tenez votre parole
+à des voleurs... Eh bien! dans la salle des Pas-Perdus, il y a dans
+ce moment une mendiante en haillons, une vieille femme, au milieu
+même de la salle. Elle doit causer avec un des écrivains publics de
+quelque procès de mur mitoyen; envoyez votre garçon de bureau la
+chercher, en lui disant ceci: _Dabor ti mandana._ Elle viendra... Mais
+ne soyez pas cruel inutilement!... Ou vous acceptez mes propositions,
+ou vous ne voulez pas vous compromettre avec un forçat... Je ne suis
+qu’un faussaire, remarquez!... Eh bien! ne laissez pas Calvi dans les
+affreuses angoisses de la toilette...
+
+—L’exécution est déjà contremandée... Je ne veux pas, dit monsieur de
+Grandville à Jacques Collin, que la justice soit au-dessous de vous!
+
+Jacques Collin regarda le procureur général avec une sorte d’étonnement
+et lui vit tirer le cordon de sa sonnette.
+
+—Voulez-vous ne pas vous échapper? Donnez-moi votre parole, je m’en
+contente. Allez chercher cette femme...
+
+Le garçon de bureau se montra.
+
+«Félix, renvoyez les gendarmes...» dit monsieur de Grandville.
+
+Jacques Collin fut vaincu.
+
+Dans ce duel avec le magistrat, il voulait être le plus grand, le
+plus fort, le plus généreux, et le magistrat l’écrasait. Néanmoins,
+le forçat se sentit bien supérieur en ce qu’il jouait la justice, qui
+lui persuadait que le coupable était innocent, et qu’il disputait
+victorieusement une tête; mais cette supériorité devait être sourde,
+secrète, cachée, tandis que la _Gigogne_ l’accablait au grand jour, et
+majestueusement.
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ CORENTIN. LE COMTE DES LUPEAUX.
+
+ Vous pouvez vous entendre avec Monsieur...
+ c’est le fameux Corentin.
+
+ (DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)]
+
+Au moment où Jacques Collin sortait du cabinet de monsieur de
+Grandville, le secrétaire général de la présidence du conseil, un
+député, le comte des Lupeaulx, se présentait accompagné d’un petit
+vieillard souffreteux. Ce personnage, enveloppé d’une douillette puce,
+comme si l’hiver régnait encore, à cheveux poudrés, le visage blême
+et froid, marchait en goutteux, peu sûr de ses pieds grossis par des
+souliers en veau d’Orléans, appuyé sur une canne à pomme d’or, tête
+nue, son chapeau à la main, la boutonnière ornée d’une brochette à sept
+croix.
+
+—Qu’y a-t-il, mon cher des Lupeaulx? demanda le procureur général.
+
+—Le prince m’envoie, dit-il à l’oreille de monsieur de Grandville.
+Vous avez carte blanche pour retirer les lettres de mesdames de Sérizy
+et de Maufrigneuse, et celles de mademoiselle Clotilde de Grandlieu.
+Vous pouvez vous entendre avec ce monsieur...
+
+—Qui est-ce? demanda le procureur général à l’oreille de des Lupeaulx.
+
+—Je n’ai pas de secrets pour vous, mon cher procureur général,
+c’est le fameux Corentin. Sa Majesté vous fait dire de lui rapporter
+vous-même toutes les circonstances de cette affaire et les conditions
+du succès.
+
+—Rendez-moi le service, répondit le procureur général à l’oreille de
+des Lupeaulx, d’aller dire au prince que tout est terminé, que je n’ai
+pas eu besoin de ce monsieur, ajouta-t-il en désignant Corentin. J’irai
+prendre les ordres de Sa Majesté, quant à la conclusion de l’affaire
+qui regardera le garde des sceaux, car il y a deux grâces à donner.
+
+—Vous avez sagement agi en allant de l’avant, dit des Lupeaulx en
+donnant une poignée de main au procureur général. Le roi ne veut pas,
+à la veille de tenter une grande chose, voir la pairie et les grandes
+familles tympanisées, salies... Ce n’est plus un vil procès criminel,
+c’est une affaire d’État...
+
+—Mais dites au prince que, lorsque vous êtes venu, tout était fini!
+
+—Vraiment?
+
+—Je le crois.
+
+—Vous serez alors garde des sceaux, quand le garde des sceaux actuel
+sera chancelier, mon cher...
+
+—Je n’ai pas d’ambition!... répondit le procureur général.
+
+Des Lupeaulx sortit en riant.
+
+—Priez le prince de solliciter du roi dix minutes d’audience pour
+moi, vers deux heures et demie, ajouta monsieur de Grandville, en
+reconduisant le comte des Lupeaulx.
+
+—Et vous n’êtes pas ambitieux! dit des Lupeaulx en jetant un regard
+à monsieur de Grandville. Allons, vous avez deux enfants, vous voulez
+être fait au moins pair de France...
+
+—Si monsieur le procureur général a les lettres, mon intervention
+devient inutile, fit observer Corentin, en se trouvant seul avec
+monsieur de Grandville, qui le regardait avec une curiosité
+très-compréhensible.
+
+—Un homme comme vous n’est jamais de trop dans une affaire si
+délicate, répondit le procureur général en voyant que Corentin avait
+tout compris ou tout entendu.
+
+Corentin salua par un petit signe de tête presque protecteur.
+
+—Connaissez-vous, monsieur, le personnage dont il s’agit?
+
+—Oui, monsieur le comte, c’est Jacques Collin, le chef de la société
+des Dix-Mille, le banquier des trois bagnes, un forçat qui, depuis cinq
+ans, a su se cacher sous la soutane de l’abbé Carlos Herrera. Comment
+a-t-il été chargé d’une mission du roi d’Espagne pour le feu roi, nous
+nous perdons tous à la recherche du vrai dans cette affaire? J’attends
+une réponse de Madrid, où j’ai envoyé des notes et un homme. Ce forçat
+a le secret de deux rois...
+
+—C’est un homme vigoureusement trempé! Nous n’avons que deux partis à
+prendre: se l’attacher, ou se défaire de lui, dit le procureur général.
+
+—Nous avons eu la même idée, et c’est un grand honneur pour moi,
+répliqua Corentin. Je suis forcé d’avoir tant d’idées et pour tant de
+monde, que sur le nombre je dois me rencontrer avec un homme d’esprit.
+Ce fut débité si sèchement et d’un ton si glacé, que le procureur
+général garda le silence et se mit à expédier quelques affaires
+pressantes.
+
+Lorsque Jacques Collin se montra dans la salle des Pas-Perdus, on ne
+peut se figurer l’étonnement dont fut saisie mademoiselle Jacqueline
+Collin. Elle resta plantée sur ses deux jambes, les mains sur ses
+hanches, car elle était costumée en marchande des quatre saisons.
+Quelque habituée qu’elle fût aux tours de force de son neveu, celui-là
+dépassait tout.
+
+—Eh bien! si tu continues à me regarder comme un cabinet d’histoire
+naturelle, dit Jacques Collin, en prenant le bras de sa tante et
+l’emmenant hors de la salle des Pas-Perdus, ça nous fera prendre pour
+deux curiosités, l’on nous arrêterait peut-être, et nous perdrions du
+temps. Et il descendit l’escalier de la galerie Marchande, qui mène rue
+de la Barillerie. —Où est Paccard?
+
+—Il m’attend chez la Rousse et se promène sur le quai aux Fleurs.
+
+—Et Prudence?
+
+—Elle est chez elle, comme ma filleule.
+
+—Allons-y...
+
+—Regarde si nous sommes suivis...
+
+La Rousse, quincaillière, établie quai aux Fleurs, était la veuve
+d’un célèbre assassin, un _Dix-Mille_. En 1819, Jacques Collin avait
+fidèlement remis vingt et quelques mille francs à cette fille, de la
+part de son amant, après l’exécution. Trompe-la-Mort connaissait seul
+l’intimité de cette jeune personne, alors modiste, avec son _fanandel_.
+
+—Je suis le _dab_ de ton homme, avait dit alors le pensionnaire de
+madame Vauquer à la modiste, qu’il avait fait venir au Jardin des
+Plantes. Il a dû te parler de moi, ma petite. Quiconque me trahit
+meurt dans l’année! quiconque m’est fidèle n’a jamais rien à redouter
+de moi. Je suis _ami_ à mourir sans dire un mot qui compromette ceux
+à qui je veux du bien. Sois à moi comme une âme est au diable, et
+tu en profiteras. J’ai promis que tu serais heureuse à ton pauvre
+Auguste, qui voulait te mettre dans l’opulence; et il s’est fait
+_faucher_ à cause de toi. Ne pleure pas. Écoute-moi: personne au monde
+que moi ne sais que tu étais la maîtresse d’un forçat, d’un assassin
+qu’on a _terré_ samedi; jamais je n’en dirai rien. Tu as vingt-deux
+ans, tu es jolie, te voilà riche de vingt-six mille francs; oublie
+Auguste, marie-toi, deviens une honnête femme si tu peux. En retour
+de cette tranquillité, je te demande de me servir, moi et ceux que je
+t’adresserai, mais sans hésiter. Jamais je ne te demanderai rien de
+compromettant, ni pour toi, ni pour tes enfants, ni pour ton mari, si
+tu en as un, ni pour ta famille. Souvent, dans le métier que je fais,
+il me faut un lieu sûr pour causer, pour me cacher. J’ai besoin d’une
+femme discrète pour porter une lettre, se charger d’une commission. Tu
+seras une de mes boîtes à lettres, une de mes loges de portiers, un de
+mes émissaires, rien de plus, rien de moins. Tu es trop blonde, Auguste
+et moi nous te nommions _la Rousse_, tu garderas ce nom-là. Ma tante,
+la marchande au Temple, avec qui je te lierai, sera la seule personne
+au monde à qui tu devras obéir; dis-lui tout ce qui t’arrivera; elle te
+mariera, elle te sera très-utile.
+
+Ce fut ainsi que se conclut un de ces pactes diaboliques dans le genre
+de celui qui, pendant si longtemps, lui avait lié Prudence Servien, et
+que cet homme ne manquait jamais à cimenter; car il avait, comme le
+démon, la passion du recrutement.
+
+Jacqueline Collin avait marié la Rousse au premier commis d’un riche
+quincaillier en gros, vers 1821. Ce premier commis, ayant traité de
+la maison de commerce de son patron, se trouvait alors en voie de
+prospérité, père de deux enfants, et adjoint au maire de son quartier.
+Jamais la Rousse, devenue madame Prélard, n’avait eu le plus léger
+motif de plainte, ni contre Jacques Collin, ni contre sa tante; mais, à
+chaque service demandé, madame Prélard tremblait de tous ses membres.
+Aussi devint-elle pâle et blême en voyant entrer dans sa boutique ces
+deux terribles personnages.
+
+—Nous avons à vous parler d’affaires, Madame, dit Jacques Collin.
+
+—Mon mari est là, répondit-elle.
+
+—Eh bien! nous n’avons pas trop besoin de vous pour le moment; je ne
+dérange jamais inutilement les gens.
+
+—Envoyez chercher un fiacre, ma petite, dit Jacqueline Collin, et
+dites à ma filleule de descendre; j’espère la placer comme femme
+de chambre chez une grande dame, et l’intendant de la maison veut
+l’emmener.
+
+Paccard, qui ressemblait à un gendarme mis en bourgeois, causait en ce
+moment avec monsieur Prélard d’une importante fourniture de fil de fer
+pour un pont.
+
+Un commis alla chercher un fiacre, et quelques minutes après, Europe,
+ou pour lui faire quitter le nom sous lequel elle avait servi Esther,
+Prudence Servien, Paccard, Jacques Collin et sa tante étaient, à la
+grande joie de la Rousse, réunis dans un fiacre, à qui Trompe-la-Mort
+donna l’ordre d’aller à la barrière d’Ivry.
+
+Prudence Servien et Paccard, tremblant devant le _dab_, ressemblaient à
+des âmes coupables en présence de Dieu.
+
+—Où sont les sept cent _cinquante_ mille francs? leur demanda le
+_dab_, en plongeant sur eux un de ces regards fixes et clairs qui
+troublaient si bien le sang de ces âmes damnées, quand elles étaient en
+faute, qu’elles croyaient avoir autant d’épingles que de cheveux dans
+la tête.
+
+—Les sept cent _trente_ mille francs, répondit Jacqueline Collin à son
+neveu, sont en sûreté, je les ai remis ce matin à la Romette, dans un
+paquet cacheté...
+
+—Si vous ne les aviez pas remis à Jacqueline, dit Trompe-la-Mort,
+vous alliez droit-là... dit-il en montrant la place de Grève, devant
+laquelle le fiacre se trouvait.
+
+Prudence Servien fit, à la mode de son pays, un signe de croix, comme
+si elle avait vu tomber le tonnerre.
+
+—Je vous pardonne, reprit le _dab_, à condition que vous ne commettrez
+plus de fautes semblables, et que désormais vous serez pour moi ce que
+sont ces deux doigts de la main droite, dit-il en montrant l’index et
+le doigt du milieu, car le pouce, c’est cette bonne _largue_-là! Et il
+frappa sur l’épaule de sa tante. Écoutez-moi. Désormais, toi, Paccard,
+tu n’auras plus rien à craindre, et tu peux suivre ton nez dans Pantin
+à ton aise! Je te permets d’épouser Prudence.
+
+Paccard prit la main de Jacques Collin et la baisa respectueusement.
+
+—Qu’aurai-je à faire? demanda-t-il.
+
+—Rien, et tu auras des rentes et des femmes, sans compter la tienne,
+car tu es très-Régence, mon vieux!... Voilà ce que c’est que d’être
+trop bel homme!
+
+Paccard rougit de recevoir ce railleur éloge de son sultan.
+
+—Toi, Prudence, reprit Jacques, il te faut une carrière, un état,
+un avenir, et rester à mon service. Écoute-moi bien. Il existe
+rue Sainte-Barbe une très-bonne maison appartenant à cette madame
+Saint-Estève, à qui ma tante emprunte quelquefois son nom... C’est
+une bonne maison, bien achalandée, qui rapporte quinze ou vingt mille
+francs par an. La Saint-Estève fait tenir cet établissement par...
+
+—La Gonore, dit Jacqueline.
+
+—La _largue_ à ce pauvre La Pouraille, dit Paccard. C’est là que j’ai
+filé avec Europe le jour de la mort de cette pauvre madame Van Bogseck,
+notre maîtresse...
+
+—On jase donc quand je parle? dit Jacques Collin.
+
+Le plus profond silence régna dans le fiacre, et Prudence ni Paccard
+n’osèrent plus se regarder.
+
+—La maison est donc tenue par la Gonore, reprit Jacques Collin. Si tu
+y es allé te cacher avec Prudence, je vois, Paccard, que tu as assez
+d’esprit pour _esquinter la raille_ (enfoncer la police), mais que tu
+n’es pas assez fin pour faire voir des couleurs à la _darbonne_...,
+dit-il en caressant le menton de sa tante. Je devine maintenant comment
+elle a pu te trouver... Ça se rencontre bien. Vous allez y retourner,
+chez la Gonore... Je reprends: Jacqueline va négocier avec madame
+Nourrisson l’affaire de l’acquisition de son établissement de la rue
+Sainte-Barbe, et tu pourras y faire fortune avec de la conduite, ma
+petite! dit-il en regardant Prudence. Abbesse à ton âge! c’est le fait
+d’une fille de France, ajouta-t-il d’une voix mordante.
+
+Prudence sauta au cou de Trompe-la-Mort et l’embrassa, mais par un
+coup sec qui dénotait sa force extraordinaire, le _dab_ la repoussa si
+vivement, que, sans Paccard, la fille allait se cogner la tête dans la
+vitre du fiacre et la casser.
+
+—A bas les pattes! Je n’aime pas ces manières! dit sèchement le _dab_,
+c’est me manquer de respect.
+
+—Il a raison, ma petite, dit Paccard. Vois-tu, c’est comme si le _dab_
+te donnait cent mille francs. La boutique vaut cela. C’est sur le
+boulevard, en face du Gymnase. Il y a la sortie du spectacle...
+
+—Je ferai mieux, j’achèterai aussi la maison, dit Trompe-la-Mort.
+
+—Et nous voilà riches à millions en six ans! s’écria Paccard.
+
+Fatigué d’être interrompu, Trompe-la-Mort envoya dans le tibia de
+Paccard un coup de pied à le lui casser; mais Paccard avait des nerfs
+en caoutchouc et des os en fer-blanc.
+
+—Suffit, _Dab_! on se taira, répondit-il.
+
+—Croyez-vous que je dis des sornettes? reprit Trompe-la-Mort qui
+s’aperçut alors que Paccard avait bu quelques petits verres de trop.
+Écoutez. Il y a dans la cave de la maison deux cent cinquante mille
+francs en or...
+
+Le silence le plus profond régna de nouveau dans le fiacre.
+
+»Cet or est dans un massif très-dur... Il s’agit d’extraire cette
+somme, et vous n’avez que trois nuits pour y arriver. Jacqueline
+vous aidera... Cent mille francs serviront à payer l’établissement,
+cinquante mille à l’achat de la maison, et vous laisserez le reste.»
+
+—Où? dit Paccard.
+
+—Dans la cave! répéta Prudence.
+
+—Silence! dit Jacqueline.
+
+—Oui, mais pour la transmission de cette charge, il faut l’agrément de
+la _raille_ (la police), dit Paccard.
+
+—On l’aura, dit sèchement Trompe-la-Mort. De quoi te mêles-tu?...
+
+Jacqueline regarda son neveu et fut frappée de l’altération de ce
+visage à travers le masque impassible sous lequel cet homme si fort
+cachait habituellement ses émotions.
+
+—Ma fille, dit Jacques Collin à Prudence Servien, ma tante va te
+remettre les sept cent cinquante mille francs.
+
+—Sept cent trente, dit Paccard.
+
+—Hé bien, soit! sept cent trente, reprit Jacques Collin. Cette nuit,
+il faut que tu reviennes sous un prétexte quelconque à la maison de
+madame Lucien. Tu monteras par la lucarne, sur le toit; tu descendras
+par la cheminée dans la chambre à coucher de ta feue maîtresse, et tu
+placeras dans le matelas de son lit le paquet qu’elle avait fait...
+
+—Et pourquoi pas par la porte? dit Prudence Servien.
+
+—Imbécile, les scellés y sont! répliqua Jacques Collin. L’inventaire
+se fera dans quelques jours, et vous serez innocents du vol...
+
+—Vive le _dab_! s’écria Paccard. Ah! quelle bonté!
+
+—Cocher, arrêtez!... cria de sa voix puissante Jacques Collin.
+
+Le fiacre se trouvait devant la place des fiacres du Jardin des Plantes.
+
+—Détalez, mes enfants, dit Jacques Collin, et ne faites pas de
+sottises! Trouvez-vous ce soir sur le pont des Arts, à cinq heures,
+et là, ma tante vous dira s’il n’y a pas contre-ordre. Il faut
+tout prévoir, ajouta-t-il à voix basse à sa tante. Jacqueline vous
+expliquera demain, reprit-il, comment s’y prendre pour extraire sans
+danger l’or de la _profonde_. C’est une opération très-délicate...
+
+Prudence et Paccard sautèrent sur le pavé du roi, heureux comme des
+voleurs graciés.
+
+—Ah! quel brave homme que le _dab_! dit Paccard.
+
+—Ce serait le roi des hommes, s’il n’était pas si méprisant pour les
+femmes!
+
+—Ah! il est bien aimable! s’écria Paccard. As-tu vu quels coups de
+pieds il m’a donnés! Nous méritions d’être envoyés _ad patres_; car
+enfin c’est nous qui l’avons mis dans l’embarras...
+
+—Pourvu, dit la spirituelle et fine Prudence, qu’il ne nous fourre pas
+dans quelque crime pour nous envoyer au _pré_...
+
+—Lui! s’il en avait la fantaisie, il nous le dirait, tu ne le connais
+pas! Quel joli sort il te fait! Nous voilà bourgeois. Quelle chance!
+Oh! quand il vous aime, cet homme-là, il n’a pas son pareil pour la
+bonté!...
+
+—Ma minette! dit Jacques Collin à sa tante, charge-toi de la Gonore,
+il faut l’endormir; elle sera, dans cinq jours d’ici, arrêtée, et on
+trouvera dans sa chambre cent cinquante mille francs d’or qui resteront
+d’une autre part dans l’assassinat des vieux Crottat, père et mère du
+notaire.
+
+—Elle en aura pour cinq ans de Madelonnettes, dit Jacqueline.
+
+—A peu près, répondit Jacques Collin. Donc, c’est une raison pour
+la Nourrisson de se défaire de sa maison; elle ne peut pas la gérer
+elle-même, et on ne trouve pas de gérantes comme on veut. Donc tu
+pourras très-bien arranger cette affaire. Nous aurons là un _œil_...
+Mais ces opérations sont toutes les trois subordonnées à la négociation
+que je viens d’entamer relativement à nos lettres. Ainsi découds ta
+robe et donne-moi les échantillons des marchandises. Où se trouvent les
+trois paquets?
+
+—Parbleu! chez la Rousse.
+
+—Cocher! cria Jacques Collin, retournez au Palais de Justice, et du
+train!... J’ai promis de la célérité, voici une demi-heure d’absence,
+et c’est trop! Reste chez la Rousse, et donne les paquets cachetés au
+garçon de bureau que tu verras venir demander madame _de_ Saint-Estève.
+C’est le _de_ qui sera le mot d’avis, et il devra te dire: _Madame,
+je viens de la part de monsieur le procureur général pour ce que vous
+savez._ Stationne devant la porte de la Rousse en regardant ce qui se
+passe sur le marché aux Fleurs, afin de ne pas exciter l’attention de
+Prélard. Dès que tu auras lâché les lettres, tu peux faire agir Paccard
+et Prudence.
+
+—Je te devine, dit Jacqueline, tu veux remplacer Bibi-Lupin. La mort
+de ce garçon t’a tourné la cervelle!
+
+—Et Théodore, à qui l’on allait couper les cheveux pour le _faucher_ à
+quatre heures ce soir, s’écria Jacques Collin?
+
+—Enfin, c’est une idée! nous finirons honnêtes gens et bourgeois, dans
+une belle propriété, sous un beau climat en Touraine.
+
+—Que pouvais-je devenir? Lucien a emporté mon âme, toute ma vie
+heureuse; je me vois encore trente ans à m’ennuyer, et je n’ai plus
+de cœur. Au lieu d’être le _dab_ du bagne, je serai le Figaro de
+la justice, et je vengerai Lucien. Ce n’est que dans la peau de la
+_raille_ (police) que je puis en sûreté démolir Corentin. Ce sera vivre
+encore que d’avoir à manger un homme. Les états qu’on fait dans le
+monde ne sont que des apparences; la réalité, c’est l’idée! ajouta-t-il
+en se frappant le front. Qu’as-tu maintenant dans notre trésor?
+
+—Rien, dit la tante épouvantée de l’accent et des manières de son
+neveu. Je t’ai tout donné pour ton petit. La Romette n’a pas plus
+de vingt mille francs pour son commerce. J’ai tout pris à madame
+Nourrisson, elle avait environ soixante mille francs à elle... Ah!
+nous sommes dans des draps qui ne sont pas blanchis depuis un an. Le
+petit a dévoré _les fades_ des _Fanandels_, notre trésor et tout ce que
+possédait la Nourrisson.
+
+—Ça faisait?
+
+—Cinq cent soixante mille...
+
+—Nous en avons cent cinquante en or, que Paccard et Prudence nous
+devront. Je vais te dire où en prendre deux cents autres... Le reste
+viendra de la succession d’Esther. Il faut récompenser la Nourrisson.
+Avec Théodore, Paccard, Prudence, la Nourrisson et toi, j’aurai bientôt
+formé le bataillon sacré qu’il me faut... Écoute, nous approchons...
+
+—Voici les trois lettres, dit Jacqueline qui venait de donner le
+dernier coup de ciseaux à la doublure de sa robe.
+
+—Bien, répondit Jacques Collin, en recevant les trois précieux
+autographes, trois papiers vélins encore parfumés. Théodore a fait le
+coup de Nanterre.
+
+—Ah! c’est lui!...
+
+—Tais-toi, le temps est précieux, il a voulu donner la becquée à un
+petit oiseau de Corse nommé Ginetta... Tu vas employer la Nourrisson à
+la trouver, je te ferai passer les renseignements nécessaires par une
+lettre que Gault te remettra. Tu viendras au guichet de la Conciergerie
+dans deux heures d’ici. Il s’agit de lâcher cette petite fille chez
+une blanchisseuse, la sœur à Godet, et qu’elle s’y impatronise...
+Godet et Ruffard sont des complices à La Pourraille dans le vol et
+l’assassinat commis chez les Crottat. Les quatre cent cinquante mille
+francs sont intacts, un tiers dans la cave de la Gonore, c’est la part
+de La Pourraille; le second tiers dans la chambre à la Gonore, c’est
+celle de Ruffard; le troisième est caché chez la sœur à Godet.
+
+»Nous commencerons par prendre cent cinquante mille francs sur _le
+fade_ de La Pourraille, puis cent sur celui de Godet, et cent sur celui
+de Ruffard. Une fois Ruffard et Godet _serrés_, c’est eux qui auront
+mis à part ce qui manquera de leur _fade_. Je leur ferai accroire,
+à Godet, que nous avons mis cent mille francs de côté pour lui, et
+à Ruffard et à La Pourraille, que la Gonore leur a sauvé cela!...
+Prudence et Paccard vont travailler chez la Gonore. Toi et Ginetta,
+qui me paraît être une fine mouche, vous manœuvrerez chez la sœur à
+Godet. Pour mon début dans le comique, je fais retrouver à la _Cigogne_
+quatre cent mille francs du vol Crottat, et les coupables. J’ai l’air
+d’éclaircir l’assassinat de Nanterre. Nous retrouvons notre _aubert_
+et nous sommes au cœur de la _raille_! Nous étions le gibier, et nous
+devenons les chasseurs, voilà tout. Donne trois francs au cocher.»
+
+Le fiacre était au Palais. Jacqueline stupéfaite paya. Trompe-la-Mort
+monta l’escalier pour aller chez le procureur général.
+
+Un changement total de vie est une crise si violente que, malgré sa
+décision, Jacques Collin gravissait lentement les marches de l’escalier
+qui, de la rue de la Barillerie, mène à la galerie Marchande où se
+trouve, sous le péristyle de la cour d’assises, la sombre entrée du
+parquet. Une affaire politique occasionnait une sorte d’attroupement
+au pied du double escalier qui mène à la cour d’assises, en sorte que
+le forçat, absorbé dans ses réflexions, resta pendant quelque temps
+arrêté par la foule. A gauche de ce double escalier, il se trouve,
+comme un énorme pilier, un des contreforts du Palais, et dans cette
+masse on aperçoit une petite porte. Cette petite porte donne sur un
+escalier en colimaçon qui sert de communication à la Conciergerie.
+C’est par là que le procureur général, le directeur de la Conciergerie,
+les présidents de cour d’assises, les avocats généraux et le chef de la
+police de sûreté peuvent aller et venir. C’est par un embranchement de
+cet escalier, aujourd’hui condamné, que Marie-Antoinette, la reine de
+France, était amenée devant le tribunal révolutionnaire, qui siégeait,
+comme on le sait, dans la grande salle des audiences solennelles de la
+cour de cassation.
+
+A l’aspect de cet épouvantable escalier le cœur se serre quand on
+pense que la fille de Marie-Thérèse, dont la suite, la coiffure et
+les paniers remplissaient le grand escalier de Versailles, passait
+par là!... Peut-être expiait-elle le crime de sa mère, la Pologne
+hideusement partagée. Les souverains qui commettent de pareils crimes
+ne songent pas évidemment à la rançon qu’en demande la Providence.
+
+Au moment où Jacques Collin entrait sous la voûte de l’escalier, pour
+se rendre chez le procureur général, Bibi-Lupin sortit par cette porte
+cachée dans le mur.
+
+Le chef de la police de sûreté venait de la Conciergerie et se rendait
+aussi chez monsieur de Grandville. On peut comprendre quel fut
+l’étonnement de Bibi-Lupin en reconnaissant devant lui la redingote de
+Carlos Herrera, qu’il avait tant étudié le matin; il courut pour le
+dépasser. Jacques Collin se retourna. Les deux ennemis se trouvèrent en
+présence. De part et d’autre, chacun resta sur ses pieds, et le même
+regard partit de ces deux yeux, si différents, comme deux pistolets
+qui, dans un duel, partent en même temps.
+
+—Cette fois, je te tiens, brigand! dit le chef de la police de sûreté.
+
+—Ah! ah!... répondit Jacques Collin, d’un air ironique. Il pensa
+rapidement que monsieur de Grandville l’avait fait suivre; et, chose
+étrange! il fut peiné de savoir cet homme moins grand qu’il l’imaginait.
+
+Bibi-Lupin sauta courageusement à la gorge de Jacques Collin, qui,
+l’œil à son adversaire, lui donna un coup sec et l’envoya les quatre
+fers en l’air à trois pas de là; puis Trompe-la-Mort alla posément à
+Bibi-Lupin, et lui tendit la main pour l’aider à se relever, absolument
+comme un boxeur anglais qui, sûr de sa force, ne demande pas mieux que
+de recommencer. Bibi-Lupin était beaucoup trop fort pour se mettre à
+crier; mais il se redressa, courut à l’entrée du couloir, et fit signe
+à un gendarme de s’y placer. Puis, avec la rapidité de l’éclair, il
+revint à son ennemi, qui le regardait faire tranquillement. Jacques
+Collin avait pris son parti: Ou le procureur général m’a manqué de
+parole, ou il n’a pas mis Bibi-Lupin dans sa confidence, et alors il
+faut éclaircir ma situation.
+
+—Veux-tu m’arrêter? demanda Jacques Collin à son ennemi. Dis-le sans y
+mettre d’accompagnement. Ne sais-je pas qu’au cœur de la _Cigogne_ tu
+es plus fort que moi? Je te tuerais à la savate, mais je ne mangerais
+pas les gendarmes et la ligne. Ne faisons pas de bruit; où veux-tu me
+mener?
+
+—Chez monsieur Camusot.
+
+—Allons chez monsieur Camusot, répondit Jacques Collin. Pourquoi
+n’irions-nous pas au parquet du procureur général?... c’est plus près,
+ajouta-t-il.
+
+Bibi-Lupin, qui se savait en défaveur dans les hautes régions du
+pouvoir judiciaire et soupçonné d’avoir fait fortune aux dépens des
+criminels et de leurs victimes, ne fut pas fâché de se présenter au
+parquet avec une pareille capture.
+
+—Allons-y, dit-il, ça me va! Mais, puisque tu te rends, laisse-moi
+t’accommoder, je crains tes giffles! Et il tira des poucettes de sa
+poche.
+
+Jacques Collin tendit ses mains, et Bibi-Lupin lui serra les pouces.
+
+—Ah! ça, puisque tu es si bon enfant, reprit-il, dis-moi comment tu es
+sorti de la Conciergerie?
+
+—Mais par où tu es sorti, par le petit escalier.
+
+—Tu as donc fait voir un nouveau tour aux gendarmes?
+
+—Non. Monsieur Grandville m’a laissé libre sur parole.
+
+—_Planches-tu?_ (Plaisantes-tu.)
+
+—Tu vas voir!... C’est toi peut-être à qui l’on va mettre les
+poucettes.
+
+En ce moment, Corentin disait au procureur général:
+
+—Eh bien! Monsieur, voilà juste une heure que notre homme est sorti,
+ne craignez-vous pas qu’il ne se soit moqué de vous?... Il est
+peut-être sur la route d’Espagne, où nous ne le trouverons plus, car
+l’Espagne est un pays tout de fantaisie.
+
+—Ou je ne me connais pas en hommes, ou il reviendra; tous ses intérêts
+l’y obligent; il a plus à recevoir de moi qu’il ne me donne...
+
+En ce moment Bibi-Lupin se montra.
+
+—Monsieur le comte, dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous donner:
+Jacques Collin, qui s’était sauvé, est repris.
+
+—Voilà, s’écria Jacques Collin, comment vous avez tenu votre parole!
+Demandez à votre agent à double face où il m’a trouvé?
+
+—Où? dit le procureur général.
+
+—A deux pas du parquet, sous la voûte, répondit Bibi-Lupin.
+
+—Débarrassez cet homme de vos ficelles, dit sévèrement monsieur de
+Grandville à Bibi-Lupin. Sachez que, jusqu’à ce qu’on vous ordonne
+de l’arrêter de nouveau, vous devez laisser cet homme libre... Et
+sortez!... Vous êtes habitué à marcher et agir comme si vous étiez à
+vous seul la justice et la police.
+
+Et le procureur général tourna le dos au chef de la police de sûreté,
+qui devint blême, surtout en recevant un regard de Jacques Collin, où
+il devina sa chute.
+
+—Je ne suis pas sorti de mon cabinet, je vous attendais, et vous ne
+doutez pas que j’aie tenu ma parole comme vous teniez la vôtre, dit
+monsieur de Grandville à Jacques Collin.
+
+—Dans le premier moment, j’ai douté de vous, monsieur, et peut-être
+à ma place eussiez-vous pensé comme moi; mais la réflexion m’a montré
+que j’étais injuste. Je vous apporte plus que vous ne me donnez; vous
+n’aviez pas intérêt à me tromper...
+
+Le magistrat échangea soudain un regard avec Corentin. Ce regard, qui
+ne put échapper à Trompe-la-Mort, dont l’attention était portée sur
+monsieur de Grandville, lui fit apercevoir le petit vieux étrange,
+assis sur un fauteuil, dans un coin. Sur-le-champ, averti par cet
+instinct si vif et si rapide qui dénonce la présence d’un ennemi,
+Jacques Collin examina ce personnage; il vit du premier coup d’œil que
+les yeux n’avaient pas l’âge accusé par le costume, et il reconnut un
+déguisement. Ce fut en une seconde la revanche prise par Jacques Collin
+sur Corentin, de la rapidité d’observation avec laquelle Corentin
+l’avait démasqué chez Peyrade. (Voir SPLENDEURS ET MISÈRES, IIe PARTIE.)
+
+—Nous ne sommes pas seuls!... dit Jacques Collin à monsieur de
+Grandville.
+
+—Non, répliqua sèchement le procureur général.
+
+—Et monsieur, reprit le forçat, est une de mes meilleures
+connaissances... je crois?...
+
+Il fit un pas et reconnut Corentin, l’auteur réel, avoué de la chute
+de Lucien. Jacques Collin, dont le visage était d’un rouge de brique,
+devint, pour un rapide et imperceptible instant, pâle et presque blanc;
+tout son sang se porta au cœur, tant fut ardente et frénétique son
+envie de sauter sur cette bête dangereuse et de l’écraser; mais il
+refoula ce désir brutal et le comprima par la force qui le rendait si
+terrible. Il prit un air aimable, un ton de politesse obséquieuse, dont
+il avait l’habitude depuis qu’il jouait le rôle d’un ecclésiastique de
+l’ordre supérieur, et il salua le petit vieillard.
+
+—Monsieur Corentin, dit-il, est-ce au hasard que je dois le plaisir de
+vous rencontrer, ou serais-je assez heureux pour être l’objet de votre
+visite au parquet?
+
+L’étonnement du procureur général fut au comble, et il ne put
+s’empêcher d’examiner ces deux hommes en présence. Les mouvements de
+Jacques Collin et l’accent qu’il mit à ces paroles dénotaient une
+crise, et il fut curieux d’en pénétrer les causes. A cette subite et
+miraculeuse reconnaissance de sa personne, Corentin se dressa comme un
+serpent sur la queue duquel on a marché.
+
+—Oui, c’est moi, mon cher abbé Carlos Herrera.
+
+—Venez-vous, lui dit Trompe-la-Mort, vous interposer entre monsieur
+le procureur général et moi?... Aurais-je le bonheur d’être le sujet
+d’une de ces négociations dans lesquelles brillent vos talents? Tenez,
+monsieur, dit le forçat en se retournant vers le procureur général,
+pour ne pas vous faire perdre des moments aussi précieux que les
+vôtres, lisez, voici l’échantillon de mes marchandises... Et il tendit
+à monsieur de Grandville les trois lettres, qu’il tira de la poche de
+côté de sa redingote. «Pendant que vous en prendrez connaissance, je
+causerai, si vous le permettez, avec monsieur.»
+
+—C’est beaucoup d’honneur pour moi, répondit Corentin, qui ne put
+s’empêcher de frissonner.
+
+—Vous avez obtenu, monsieur, un succès complet dans notre affaire,
+dit Jacques Collin. J’ai été battu..., ajouta-t-il légèrement et à
+la manière d’un joueur qui a perdu son argent; mais vous avez laissé
+quelques hommes sur le carreau... C’est une victoire coûteuse...
+
+—Oui, répondit Corentin, en acceptant la plaisanterie; si vous avez
+perdu votre reine, moi j’ai perdu mes deux tours...
+
+—Oh! Contenson n’est qu’un pion, répliqua railleusement Jacques
+Collin. Ça se remplace. Vous êtes, permettez-moi de vous donner cet
+éloge en face, vous êtes, _ma parole d’honneur_, un homme prodigieux.
+
+—Non, non, je m’incline devant votre supériorité, répliqua Corentin,
+qui eut l’air d’un plaisant de profession, disant: «Tu veux _blaguer_,
+_blaguons_!» Comment, moi, je dispose de tout, et vous, vous êtes pour
+ainsi dire tout seul...
+
+—Oh! oh! fit Jacques Collin.
+
+—Et vous avez failli l’emporter, dit Corentin en remarquant
+l’exclamation. Vous êtes l’homme le plus extraordinaire que j’aie
+rencontré dans ma vie, et j’en ai vu beaucoup d’extraordinaires, car
+les gens avec qui je me bats sont tous remarquables par leur audace,
+par leurs conceptions hardies. J’ai, par malheur, été très-intime avec
+feu monseigneur le duc d’Otrante; j’ai travaillé pour Louis XVIII,
+quand il régnait, et quand il était exilé, pour l’Empereur, et pour le
+directoire... Vous avez la trempe de Louvel, le plus bel instrument
+politique que j’aie vu; mais vous avez la souplesse du prince des
+diplomates. Et quels auxiliaires!... Je donnerais bien des têtes à
+couper pour avoir à mon service la cuisinière de cette pauvre petite
+Esther... Où trouvez-vous des créatures belles comme la fille qui a
+doublé cette juive pendant quelque temps pour monsieur de Nucingen?...
+Je ne sais où les prendre quand j’en ai besoin...
+
+—Monsieur, monsieur, dit Jacques Collin, vous m’accablez... De votre
+part, ces éloges feraient perdre la tête...
+
+—Ils sont mérités! Comment, vous avez trompé Peyrade, il vous a pris
+pour un officier de paix, lui!... Tenez, si vous n’aviez pas eu ce
+petit imbécile à défendre, vous nous auriez rossés...
+
+—Ah! monsieur, vous oubliez Contenson déguisé en mulâtre... et Peyrade
+en Anglais. Les acteurs ont les ressources du théâtre; mais être ainsi
+parfait au grand jour, à tout heure, il n’y a que vous et les vôtres...
+
+—Eh bien! voyons, dit Corentin, nous sommes persuadés, l’un et
+l’autre, de notre valeur, de nos mérites. Nous voilà, tous deux là,
+bien seuls; moi je suis sans mon vieil ami, vous sans votre jeune
+protégé. Je suis le plus fort pour le moment, pourquoi ne ferions-nous
+pas comme dans _l’Auberge des Adrets_? Je vous tends la main, en
+vous disant: _Embrassons-nous et que cela finisse._ Je vous offre,
+en présence de monsieur le procureur général, des lettres de grâce
+pleine et entière, et vous serez un des miens, le premier, après moi,
+peut-être mon successeur.
+
+—Ainsi, c’est une position que vous m’offrez?... dit Jacques Collin.
+Une jolie position! Je passe de la brune à la blonde...
+
+—Vous serez dans une sphère où vos talents seront bien appréciés,
+bien récompensés, et vous agirez à votre aise. La police politique et
+gouvernementale a ses périls. J’ai déjà, tel que vous me voyez, été
+deux fois emprisonné... je ne m’en porte pas plus mal. Mais, on voyage!
+on est tout ce qu’on veut être... On est le machiniste des drames
+politiques, on est traité poliment par les grands seigneurs... Voyez,
+mon cher Jacques Collin, cela vous va-t-il?...
+
+—Avez-vous des ordres à cet égard? lui dit le forçat.
+
+—J’ai plein pouvoir... répliqua Corentin, tout heureux de cette
+inspiration.
+
+—Vous badinez, vous êtes un homme très-fort, vous pouvez bien admettre
+qu’on se puisse défier de vous... Vous avez vendu plus d’un homme en le
+liant dans un sac et l’y faisant entrer de lui-même... Je connais vos
+belles batailles, l’affaire Montauran, l’affaire Simeuse... Ah! c’est
+les batailles de Marengo de l’espionnage.
+
+—Eh bien! dit Corentin, vous avez de l’estime pour monsieur le
+procureur général?
+
+—Oui, dit Jacques Collin en s’inclinant avec respect; je suis en
+admiration devant son beau caractère, sa fermeté, sa noblesse, et je
+donnerais ma vie pour qu’il fût heureux. Aussi, commencerai-je par
+faire cesser l’état dangereux dans lequel est madame de Sérizy.
+
+Le procureur général laissa échapper un mouvement de bonheur.
+
+—Eh bien! demandez-lui, reprit Corentin, si je n’ai pas plein pouvoir
+pour vous arracher à l’état honteux dans lequel vous êtes, et vous
+attacher à ma personne.
+
+—C’est vrai, dit monsieur de Grandville en observant le forçat.
+
+—Bien vrai! j’aurais l’absolution de mon passé et la promesse de vous
+succéder en vous donnant des preuves de mon savoir-faire?
+
+—Entre deux hommes comme nous, il ne peut y avoir aucun malentendu,
+reprit Corentin avec une grandeur d’âme à laquelle tout le monde eût
+été pris.
+
+—Et le prix de cette transaction est sans doute la remise des trois
+correspondances?... dit Jacques Collin.
+
+—Je ne croyais pas avoir besoin de vous le dire...
+
+—Mon cher monsieur Corentin, dit Trompe-la-Mort avec une ironie digne
+de celle qui fit le triomphe de Talma dans le rôle de Nicomède, je vous
+remercie, je vous ai l’obligation de savoir tout ce que je vaux et
+quelle est l’importance qu’on attache à me priver de ces armes... Je
+ne l’oublierai jamais... Je serai toujours et en tout temps à votre
+service, et au lieu de dire, comme Robert Macaire: Embrassons-nous!...
+moi, je vous embrasse.
+
+Il saisit avec tant de rapidité Corentin par le milieu du corps, que
+celui-ci ne put se défendre de cette embrassade; il le serra comme une
+poupée sur son cœur, le baisa sur les deux joues, l’enleva comme une
+plume, ouvrit la porte du cabinet, et le posa dehors, tout meurtri de
+cette rude étreinte.
+
+»Adieu, mon cher, lui dit-il à voix basse et à l’oreille. Nous sommes
+séparés l’un de l’autre par trois longueurs de cadavres; nous avons
+mesuré nos épées, elles sont de la même trempe, de la même dimension...
+Ayons du respect l’un pour l’autre; mais je veux être votre égal, non
+votre subordonné... Armé comme vous le seriez, vous me paraissez un
+trop dangereux général pour votre lieutenant. Nous mettrons un fossé
+entre nous. Malheur à vous si vous venez sur mon terrain!... Vous vous
+appelez l’État, de même que les laquais s’appellent du même nom que
+leurs maîtres; moi, je veux me nommer la Justice; nous nous verrons
+souvent; continuons à nous traiter avec d’autant plus de dignité, de
+convenance, que nous serons toujours... d’atroces canailles, lui dit-il
+à l’oreille. Je vous ai donné l’exemple en vous embrassant...
+
+Corentin resta sot pour la première fois de sa vie, et il se laissa
+secouer la main par son terrible adversaire...
+
+—S’il en est ainsi, dit-il, je crois que nous avons intérêt l’un et
+l’autre à rester _amis_...
+
+—Nous en serons plus forts chacun de notre côté, mais aussi plus
+dangereux, ajouta Jacques Collin à voix basse. Aussi me permettrez-vous
+de vous demander demain des arrhes sur notre marché...
+
+—Eh bien! dit Corentin avec bonhomie, vous m’ôtez votre affaire pour
+la donner au procureur général; vous serez la cause de son avancement;
+mais je ne puis m’empêcher de vous le dire, vous prenez un bon parti...
+Bibi-Lupin est trop connu, il a fait son temps; si vous le remplacez,
+vous vivrez dans la seule condition qui vous convienne; je suis charmé
+de vous y voir... parole d’honneur...
+
+—Au revoir, à bientôt, dit Jacques Collin.
+
+En se retournant, Trompe-la-Mort trouva le procureur général assis à
+son secrétaire, la tête dans les mains.
+
+—Comment, vous pourriez empêcher la comtesse de Sérizy de devenir
+folle?... demanda monsieur de Grandville.
+
+—En cinq minutes, répliqua Jacques Collin.
+
+—Et vous pouvez me remettre toutes les lettres de ces dames?
+
+—Avez-vous lu les trois?...
+
+—Oui, dit vivement le procureur général; j’en suis honteux pour celles
+qui les ont écrites...
+
+—Eh bien! nous sommes seuls: défendez votre porte, et traitons, dit
+Jacques Collin.
+
+—Permettez... la justice doit avant tout faire son métier, et monsieur
+Camusot a l’ordre d’arrêter votre tante...
+
+—Il ne la trouvera jamais, dit Jacques Collin.
+
+—On va faire une perquisition au Temple, chez une demoiselle Paccard
+qui tient son établissement...
+
+—On n’y verra que des haillons, des costumes, des diamants, des
+uniformes. Néanmoins, il faut mettre un terme au zèle de monsieur
+Camusot.
+
+Monsieur de Grandville sonna un garçon de bureau, et lui dit d’aller
+dire à monsieur Camusot de venir lui parler.
+
+—Voyons, dit-il à Jacques Collin, finissons! Il me tarde de connaître
+votre recette pour guérir la comtesse...
+
+—Monsieur le procureur général, dit Jacques Collin en devenant grave,
+j’ai été, comme vous le savez, condamné à cinq ans de travaux forcés
+pour crime de faux. J’aime ma liberté!... Cet amour, comme tous les
+amours, est allé directement contre son but; car, en voulant trop
+s’adorer, les amants se brouillent. En m’évadant, en étant repris tour
+à tour, j’ai fait sept ans de bagne. Vous n’avez donc à me gracier
+que pour les aggravations de peine que j’ai empoignées au _pré_...
+(pardon!) au bagne. En réalité, j’ai subi ma peine, et jusqu’à ce
+qu’on me trouve une mauvaise affaire, ce dont je défie la justice et
+même Corentin, je devrais être rétabli dans mes droits de citoyen
+français. Exclu de Paris, et soumis à la surveillance de la police,
+est-ce une vie? où puis-je aller? que puis-je faire? Vous connaissez
+mes capacités... Vous avez vu Corentin, ce magasin de ruses et de
+trahisons, blême de peur devant moi, rendant justice à mes talents...
+Cet homme m’a tout ravi! car c’est lui, lui seul qui, par je ne sais
+quels moyens et dans quel intérêt, a renversé l’édifice de la fortune
+de Lucien... Corentin et Camusot ont tout fait...
+
+—Ne récriminez pas, dit monsieur de Grandville, et allez au fait.
+
+—Eh bien! le fait, le voici. Cette nuit, en tenant dans ma main
+la main glacée de ce jeune mort, je me suis promis à moi-même de
+renoncer à la lutte insensée que je soutiens depuis vingt ans contre la
+société tout entière. Vous ne me croyez pas susceptible de faire des
+capucinades, après ce que je vous ai dit de mes opinions religieuses...
+Eh bien! j’ai vu, depuis vingt ans, le monde par son envers, dans
+ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la marche des choses une
+force que vous nommez la _Providence_, que j’appelais le _hasard_,
+que mes compagnons appellent la _chance_. Toute mauvaise action est
+rattrapée par une vengeance quelconque, avec quelque rapidité qu’elle
+s’y dérobe. Dans ce métier de lutteur, quand on a beau jeu, quinte
+et quatorze en main avec la primauté, la bougie tombe, les cartes
+brûlent, ou le joueur est frappé d’apoplexie!... C’est l’histoire de
+Lucien. Ce garçon, cet ange, n’a pas commis l’ombre d’un crime; il
+s’est laissé faire, il a laissé faire! Il allait épouser mademoiselle
+de Grandlieu, être nommé marquis, il avait une fortune; eh bien! une
+fille s’empoisonne, elle cache le produit d’une inscription de rentes,
+et l’édifice si péniblement élevé de cette belle fortune s’écroule
+en un instant. Et qui nous adresse le premier coup d’épée? un homme
+couvert d’infamies secrètes, un monstre qui a commis dans le monde des
+intérêts, de tels crimes (voir la _Maison Nucingen_), que chaque écu
+de sa fortune est trempé des larmes d’une famille, par un Nucingen
+qui a été Jacques Collin légalement et dans le monde des écus. Enfin
+vous connaissez tout aussi bien que moi les liquidations, les tours
+pendables de cet homme. Mes fers estampilleront toujours toutes mes
+actions, même les plus vertueuses. Être un volant entre deux raquettes,
+dont l’une s’appelle le bagne, et l’autre la police, c’est une vie
+où le triomphe est un labeur sans fin, où la tranquillité me semble
+impossible. Jacques Collin est en ce moment enterré, monsieur de
+Grandville, avec Lucien, sur qui l’on jette actuellement de l’eau bénite
+et qui part pour le Père-Lachaise. Mais il me faut une place où aller,
+non pas y vivre, mais y mourir... Dans l’état actuel des choses, vous
+n’avez pas voulu, vous, la justice, vous occuper de l’état civil et
+social du forçat libéré. Quand la loi est satisfaite, la société ne
+l’est pas, elle conserve ses défiances, et elle fait tout pour se les
+justifier à elle-même; elle rend le forçat libéré un être impossible;
+elle doit lui rendre tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre
+dans une certaine zone. La société dit à ce misérable: Paris, le seul
+endroit où tu peux te cacher, et sa banlieue sur telle étendue, tu ne
+l’habiteras pas!... Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance
+de la police. Et vous croyez qu’il est possible dans ces conditions
+de vivre? Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des
+rentes du bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement
+désigné, reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront
+confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l’entoure
+n’en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime. Il ne trouve
+pas d’ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer son ancien métier
+qui l’envoie à l’échafaud. Ainsi, tout en voulant renoncer à une lutte
+avec la loi, je n’ai point trouvé de place au soleil pour moi. Une
+seule me convient, c’est de me faire le serviteur de cette puissance
+qui pèse sur nous, et quand cette pensée m’est venue, la force dont je
+vous parlais s’est manifestée clairement autour de moi.
+
+»Trois grandes familles sont à ma disposition. Ne croyez pas que je
+veuille les faire _chanter_... Le _chantage_ est un des plus lâches
+assassinats. C’est à mes yeux un crime d’une plus profonde scélératesse
+que le meurtre. L’assassin a besoin d’un atroce courage. Je signe mes
+opinions; car les lettres qui font ma sécurité, qui me permettent de
+vous parler ainsi, qui me mettent de plain-pied en ce moment avec vous,
+moi le crime et vous la justice, ces lettres sont à votre disposition...
+
+»Votre garçon de bureau peut les aller chercher de votre part, elles
+lui seront remises... je n’en demande pas de rançon, je ne les vends
+pas! Hélas! monsieur le procureur général, en les mettant de côté,
+je ne pensais pas à moi, je songeais au péril où pourrait se trouver
+un jour Lucien! Si vous n’obtempérez pas à ma demande, j’ai plus de
+courage, j’ai plus de dégoût de la vie qu’il n’en faut pour me brûler
+la cervelle moi-même et vous débarasser de moi... Je puis, avec un
+passe-port, aller en Amérique et vivre dans la solitude; j’ai toutes
+les conditions qui font le sauvage... Telles sont les pensées dans
+lesquelles j’étais cette nuit. Votre secrétaire a dû vous répéter un
+mot que je l’ai chargé de vous dire... En voyant quelles précautions
+vous prenez pour sauver la mémoire de Lucien de toute infamie, je vous
+ai donné ma vie, pauvre présent! Je n’y tenais plus, je la voyais
+impossible sans la lumière qui l’éclairait, sans le bonheur qui
+l’animait, sans cette pensée qui en était le sens, sans la prospérité
+de ce jeune poëte qui en était le soleil, et je voulais vous faire
+donner ces trois paquets de lettres...»
+
+Monsieur de Grandville inclina la tête.
+
+—En descendant au préau, j’ai trouvé les auteurs du crime commis
+à Nanterre et mon petit compagnon de chaîne sous le couperet pour
+une participation involontaire à ce crime, reprit Jacques Collin.
+J’ai appris que Bibi-Lupin trompe la justice, que l’un de ses agents
+est l’assassin des Crottat; n’était-ce pas, comme vous le dites,
+providentiel?... J’ai donc entrevu la possibilité de faire le bien,
+d’employer les qualités dont je suis doué, les tristes connaissances
+que j’ai acquises, au service de la société; d’être utile au lieu
+d’être nuisible, et j’ai osé compter sur votre intelligence, sur votre
+bonté.
+
+L’air de bonté, de naïveté, la simplesse de cet homme, se confessant en
+termes sans âcreté, sans cette philosophie du vice qui jusqu’alors le
+rendait terrible à entendre, eussent fait croire à une transformation.
+Ce n’était plus lui.
+
+—Je crois tellement en vous que je veux être entièrement à votre
+disposition, reprit-il avec l’humilité d’un pénitent. Vous me voyez
+entre trois chemins: le suicide, l’Amérique et la rue de Jérusalem.
+Bibi-Lupin est riche, il a fait son temps; c’est un factionnaire à
+double face, et si vous vouliez me laisser agir contre lui, _je le
+paumerais marron_ (je le prendrais en flagrant délit) en huit jours.
+Si vous me donnez la place de ce gredin, vous aurez rendu le plus
+grand service à la société. _Je n’ai plus besoin de rien._ (Je serai
+probe.) J’ai toutes les qualités voulues pour l’emploi. J’ai plus que
+Bibi-Lupin de l’instruction; on m’a fait suivre mes classes jusqu’en
+rhétorique; je ne serai pas si bête que lui, j’ai des manières quand
+j’en veux avoir. Je n’ai pas d’autre ambition que d’être un élément
+d’ordre et de répression, au lieu d’être la corruption même. Je
+n’embaucherai plus personne dans la grande armée du vice. Quand on
+prend à la guerre un général ennemi, voyons, monsieur, on ne le fusille
+pas, on lui rend son épée, et on lui donne une ville pour prison; eh
+bien! je suis le général du bagne, et je me rends... Ce n’est pas la
+justice, c’est la mort qui m’a abattu... La sphère où je veux agir et
+vivre est la seule qui me convienne, et j’y développerai la puissance
+que je me sens... Décidez...
+
+Et Jacques Collin se tint dans une attitude soumise et modeste.
+
+—Vous avez mis ces lettres à ma disposition?... dit le procureur
+général.
+
+—Vous pouvez les envoyer prendre, elles seront remises à la personne
+que vous enverrez...
+
+—Et comment?
+
+Jacques Collin lut dans le cœur du procureur général et continua le
+même jeu.
+
+—Vous m’avez promis la commutation de la peine de mort de Calvi en
+celle de vingt ans de travaux forcés. Oh! je ne vous rappelle pas ceci
+pour faire un traité, dit-il vivement, en voyant faire un geste au
+procureur général; mais cette vie doit être sauvée par d’autres motifs:
+ce garçon est innocent...
+
+—Comment puis-je avoir les lettres? demanda le procureur général. J’ai
+le droit et l’obligation de savoir si vous êtes l’homme que vous dites
+être. Je vous veux sans condition...
+
+—Envoyez un homme de confiance sur le quai aux Fleurs; il verra sur
+les marches de la boutique d’un quincaillier, à l’enseigne du _Bouclier
+d’Achille_.
+
+—La maison du _Bouclier_?...
+
+—C’est là, dit Jacques Collin avec un sourire amer, qu’est mon
+bouclier. Votre homme trouvera là une vieille femme mise, comme je vous
+le disais, en marchande de marée qui a des rentes, avec des pendeloques
+aux oreilles, et sous le costume d’une riche dame de la halle; il
+demandera madame _de_ Sainte-Estève. N’oubliez pas le _de_... Et il
+dira: Je viens de la _part du procureur général chercher ce que vous
+savez_... A l’instant vous aurez trois paquets cachetés...
+
+—Les lettres y sont toutes? dit monsieur de Grandville.
+
+—Allons, vous êtes fort! Vous n’avez pas volé votre place, dit
+Jacques Collin en souriant. Je vois que vous me croyez capable de vous
+tâter et de vous livrer du papier blanc... Vous ne me connaissez pas!
+ajouta-t-il. Je me fie à vous comme un fils à son père...
+
+—Vous allez être reconduit à la Conciergerie, dit le procureur
+général, et vous y attendrez la décision qu’on prendra sur votre sort.
+Le procureur général sonna, son garçon de bureau vint, et il lui dit:
+Priez monsieur Garnery de venir, s’il est chez lui.
+
+Outre les quarante-huit commissaires de police qui veillent sur
+Paris comme quarante-huit providences au petit pied, sans compter
+la police de sûreté, et de là vient le nom de _quart-d’œil_ que les
+voleurs leur ont donné dans leur argot, puisqu’ils sont quatre par
+arrondissement; il y a deux commissaires attachés à la fois à la
+police et à la justice pour exécuter les missions délicates, pour
+remplacer les juges d’instruction dans beaucoup de cas. Le bureau
+de ces deux magistrats, car les commissaires de police sont des
+magistrats, se nomme le bureau des délégations, car ils sont en effet
+délégués chaque fois et régulièrement saisis pour exécuter soit des
+perquisitions, soit des arrestations. Ces places exigent des hommes
+mûrs, d’une capacité éprouvée, d’une grande moralité, d’une discrétion
+absolue, et c’est un des miracles que la Providence fait en faveur
+de Paris que la possibilité de toujours avoir des natures de cette
+espèce. La description du Palais serait inexacte sans la mention de
+ces magistratures _préventives_, pour ainsi dire, qui sont les plus
+puissants auxiliaires de la justice; car si la justice a, par la force
+des choses, perdu de son ancienne pompe, de sa vieille richesse, il
+faut reconnaître qu’elle a gagné matériellement. A Paris surtout, le
+mécanisme s’est admirablement perfectionné.
+
+Monsieur de Grandville avait envoyé monsieur de Chargebeuf, son
+secrétaire, au convoi de Lucien; il fallait le remplacer, pour cette
+mission, par un homme sûr; et monsieur Garnery était l’un des deux
+commissaires aux délégations. —Monsieur le procureur général, reprit
+Jacques Collin, je vous ai déjà donné la preuve que j’ai mon point
+d’honneur... Vous m’avez laissé libre et je suis revenu... Voici
+bientôt onze heures... on achève la messe mortuaire de Lucien, il va
+partir pour le cimetière... Au lieu de m’envoyer à la Conciergerie,
+permettez-moi d’accompagner le corps de cet enfant jusqu’au
+Père-Lachaise; je reviendrai me constituer prisonnier...
+
+—Allez, dit monsieur de Grandville avec une inflexion de voix pleine de
+bonté.
+
+—Un dernier mot, monsieur le procureur général. L’argent de cette
+fille, de la maîtresse de Lucien, n’a pas été volé... Dans le peu de
+moments de liberté que vous m’avez donnés, j’ai pu interroger les
+gens... Je suis sûr d’eux comme vous êtes sûr de vos deux commissaires
+aux délégations. Donc on trouvera le prix de l’inscription de rente
+vendue par mademoiselle Esther Gobseck dans sa chambre à la levée des
+scellés. La femme de chambre m’a fait observer que la défunte était,
+comme on dit, cachottière et très défiante, elle doit avoir mis les
+billets de banque dans son lit. Qu’on fouille le lit avec attention,
+qu’on le démonte, qu’on ouvre les matelas, le sommier, on trouvera
+l’argent...
+
+—Vous en êtes sûr?...
+
+—Je suis certain de la probité relative de mes coquins, ils ne se
+jouent jamais de moi... J’ai droit de vie et de mort sur eux, je juge
+et je condamne, et j’exécute mes arrêts sans toutes vos formalités.
+Vous voyez bien les effets de mes pouvoirs. Je vous retrouverai les
+sommes volées chez monsieur et madame Crottat; je vous _serre marron_
+un des agents de Bibi-Lupin, son bras droit, et je vous donnerai le
+secret du crime commis à Nanterre... C’est des arrhes!... Maintenant,
+si vous me mettez au service de la justice et de la police, au bout
+d’un an vous vous applaudirez de ma révélation, je serai franchement ce
+que je dois être, et je saurai réussir dans toutes les affaires qui me
+seront confiées.
+
+—Je ne puis vous rien promettre, que ma bienveillance. Ce que vous
+me demandez ne dépend pas de moi seul. Au roi seul, sur le rapport du
+garde des sceaux, appartient le droit de faire grâce, et la position
+que vous voulez prendre est à la nomination de monsieur le préfet de
+police.
+
+—Monsieur Garnery, dit le garçon de bureau.
+
+Sur un geste du procureur général, le commissaire des délégations
+entra, jeta sur Jacques Collin un air de connaisseur, et il réprima son
+étonnement sur ce mot:
+
+—_Allez!_ dit par monsieur de Grandville à Jacques Collin.
+
+—Voulez-vous me permettre, répondit Jacques Collin, de ne pas sortir
+avant que monsieur Garnery vous ait rapporté ce qui fait toute ma
+force, afin que j’emporte de vous un témoignage de satisfaction? Cette
+humilité, cette bonne foi complète touchèrent le procureur général.
+
+—Allez! dit le magistrat. Je suis sûr de vous.
+
+Jacques Collin salua profondément et avec l’entière soumission de
+l’inférieur devant le supérieur. Dix minutes après, monsieur de
+Grandville avait en sa possession les lettres contenues en trois
+paquets cachetés et intacts. Mais l’importance de cette affaire,
+l’espèce de confession de Jacques Collin lui avait fait oublier la
+promesse de guérison de madame de Sérizy.
+
+Jacques Collin éprouva, quand il fut dehors, un sentiment incroyable de
+bien-être. Il se sentit libre et né pour une vie nouvelle; il marcha
+rapidement du Palais à l’église Saint-Germain-des-Prés, où la messe
+était finie. On jetait l’eau bénite sur la bière, et il put arriver
+assez à temps pour faire cet adieu chrétien à la dépouille mortelle
+de cet enfant si tendrement chéri; puis il monta dans une voiture, et
+accompagna le corps jusqu’au cimetière.
+
+Dans les enterrements, à Paris, à moins de circonstances
+extraordinaires, ou dans les cas assez rares de quelque célébrité
+décédée naturellement, la foule venue à l’église diminue à mesure qu’on
+s’avance vers le Père-Lachaise. On a du temps pour une démonstration à
+l’église, mais chacun a ses affaires et y retourne au plus tôt. Aussi,
+des dix voitures de deuil, n’y en eut-il pas quatre de pleines. Quand
+le convoi atteignit au Père-Lachaise, la suite ne se composait que
+d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles se trouvait Rastignac.
+
+—C’est bien de _lui_ être fidèle, dit Jacques Collin à son ancienne
+connaissance.
+
+Rastignac fit un mouvement de surprise en trouvant là Vautrin.
+
+—Soyez calme, lui dit l’ancien pensionnaire de madame Vauquer, vous
+avez en moi un esclave, par cela seul que je vous trouve ici. Mon appui
+n’est pas à dédaigner, je suis ou je serai plus puissant que jamais.
+Vous avez filé votre câble, vous avez été très-adroit; mais vous aurez
+peut-être besoin de moi, je vous servirai toujours.
+
+—Mais qu’allez-vous donc être?
+
+—Le pourvoyeur du bagne au lieu d’en être locataire, répondit Jacques
+Collin.
+
+Rastignac fit un mouvement de dégoût.
+
+—Ah! si l’on vous volait!...
+
+Rastignac marcha vivement pour se séparer de Jacques Collin.
+
+—Vous ne savez pas dans quelles circonstances vous pouvez vous trouver.
+
+On était arrivé sur la fosse creusée à côté de celle d’Esther.
+
+—Deux créatures qui se sont aimées et qui étaient heureuses! dit
+Jacques Collin; elles sont réunies. C’est encore un bonheur de pourrir
+ensemble. Je me ferai mettre là.
+
+Quand on descendit le corps de Lucien dans la fosse, Jacques Collin
+tomba raide, évanoui. Cet homme si fort ne soutint pas ce léger bruit
+des pelletées de terre que les fossoyeurs jettent sur le corps pour
+venir demander leur pourboire. En ce moment, deux agents de la brigade
+de sûreté se présentèrent, reconnurent Jacques Collin, le prirent et le
+portèrent dans un fiacre.
+
+—De quoi s’agit-il encore?... demanda Jacques Collin, quand il eut
+repris connaissance et qu’il eut regardé dans le fiacre. Il se voyait
+entre deux agents de police, dont l’un était précisément Ruffard; aussi
+lui jeta-t-il un regard qui sonda l’âme de l’assassin jusqu’au secret
+de la Gonore.
+
+—Il y a que le procureur général vous a demandé, répondit Ruffard,
+qu’on est allé partout, et qu’on ne vous a trouvé que dans le
+cimetière, où vous avez failli piquer une tête dans la fosse de ce
+jeune homme.
+
+Jacques Collin garda le silence.
+
+—Est-ce Bibi-Lupin qui me fait chercher? demanda-t-il à l’autre agent.
+
+—Non, c’est monsieur Garnery qui nous a mis en réquisition.
+
+—Il ne vous a rien dit?
+
+Les deux agents se regardèrent en se consultant par une mimique
+expressive.
+
+—Voyons! comment vous a-t-il donné l’ordre?
+
+—Il nous a, répondit Ruffard, ordonné de vous trouver sur-le-champ, en
+nous disant que vous étiez à l’église Saint-Germain-des-Prés; que, si
+le convoi avait quitté l’église, vous seriez au cimetière.
+
+—Le procureur général me demandait?...
+
+—Peut-être.
+
+—C’est cela, répliqua Jacques Collin, il a besoin de moi!...
+
+Et il retomba dans son silence, dont s’inquiétèrent beaucoup les deux
+agents. A deux heures et demie environ, Jacques Collin entra dans le
+cabinet de monsieur de Grandville et y vit un nouveau personnage, le
+prédécesseur de monsieur de Grandville, le comte Octave de Bauvan, l’un
+des présidents de la cour de cassation.
+
+—Vous avez oublié le danger dans lequel se trouve madame de Sérizy,
+que vous m’avez promis de sauver.
+
+—Demandez, monsieur le procureur général, dit Jacques Collin, en
+faisant signe aux deux agents d’entrer, dans quel état ces drôles m’ont
+trouvé?
+
+—Sans connaissance, monsieur le procureur général, au bord de la fosse
+du jeune homme qu’on enterrait.
+
+—Sauvez madame de Sérizy, dit monsieur de Bauvan, et vous aurez tout
+ce que vous demandez!
+
+—Je ne demande rien, reprit Jacques Collin, je me suis rendu à
+discrétion, et monsieur le procureur général a dû recevoir...
+
+—Toutes les lettres! dit monsieur de Grandville; mais vous avez promis
+de sauver la raison de madame de Sérizy, le pouvez-vous? n’est-ce pas
+une bravade?
+
+—Je l’espère, répondit Jacques Collin avec modestie.
+
+—Eh bien! venez avec moi, dit le comte Octave.
+
+—Non, monsieur, dit Jacques Collin, je ne me trouverai pas dans la
+même voiture à vos côtés... Je suis encore un forçat. Si j’ai le désir
+de servir la justice, je ne commencerai pas par la déshonorer...
+Allez chez madame la comtesse, j’y serai quelque temps après vous...
+Annoncez-lui le meilleur ami de Lucien, l’abbé Carlos Herrera... Le
+pressentiment de ma visite fera nécessairement une impression sur elle
+et favorisera la crise. Vous me pardonnerez de prendre encore une fois
+le caractère mensonger du chanoine espagnol; c’est pour rendre un si
+grand service!
+
+—Je vous verrai là sur les quatre heures, dit monsieur de Grandville,
+car je dois aller avec le garde des sceaux chez le roi.
+
+Jacques Collin alla retrouver sa tante, qui l’attendait sur le quai aux
+Fleurs.
+
+—Eh bien! dit-elle, tu t’es donc livré à la Cigogne?
+
+—Oui.
+
+—C’est chanceux!
+
+—Non, je devais la vie à ce pauvre Théodore, et il aura sa grâce.
+
+—Et toi?
+
+—Moi, je serai ce que je dois être! Je ferai toujours trembler tout
+notre monde! Mais il faut se mettre à l’ouvrage! Va dire à Paccard de
+se lancer à fond de train, et à Europe d’exécuter mes ordres.
+
+—Ce n’est rien, je sais déjà comment faire avec la Gonore!... dit la
+terrible Jacqueline. Je n’ai pas perdu mon temps à rester là dans les
+giroflées!
+
+—Que la Ginetta, cette fille corse, soit trouvée pour demain, reprit
+Jacques Collin en souriant à sa tante.
+
+—Il faudrait avoir sa trace?
+
+—Tu l’auras par Manon-la-Blonde, répondit Jacques.
+
+—C’est à nous, ce soir! répliqua la tante. Tu es plus pressé qu’un
+coq! _Il y a donc gras?_
+
+—Je veux surpasser par mes premiers coups tout ce qu’a fait de mieux
+Bibi-Lupin. J’ai eu mon petit bout de conversation avec le monstre qui
+m’a tué Lucien, et je ne vis que pour me venger de lui! Nous serons,
+grâce à nos deux positions, également armés, également protégés! Il me
+faudra plusieurs années pour atteindre ce misérable; mais il recevra le
+coup en pleine poitrine.
+
+—Il a dû te promettre le même chien de sa chienne, dit la tante, car
+il a recueilli chez lui la fille de Peyrade, tu sais, cette petite
+qu’on a vendue à madame Nourrisson.
+
+—Notre premier point, c’est de lui donner un domestique.
+
+—Ce sera difficile, il doit s’y connaître! fit Jacqueline.
+
+—Allons, la haine fait vivre! qu’on travaille!
+
+Jacques Collin prit un fiacre et alla sur-le-champ au quai Malaquais,
+dans la petite chambre où il logeait, et qui ne dépendait pas de
+l’appartement de Lucien. Le portier, très-étonné de le revoir, voulut
+lui parler des événements qui s’étaient accomplis.
+
+—Je sais tout, lui dit l’abbé. J’ai été compromis, malgré la sainteté
+de mon caractère; mais grâce à l’intervention de l’ambassadeur
+d’Espagne, j’ai été mis en liberté.
+
+Et il monta vivement à sa chambre, où il prit, dans la couverture d’un
+bréviaire, une lettre que Lucien avait adressée à madame de Sérizy,
+quand madame de Sérizy l’avait mis en disgrâce, en le voyant aux
+Italiens avec Esther.
+
+Dans son désespoir, Lucien s’était dispensé d’envoyer cette lettre,
+en se croyant à jamais perdu; mais Jacques Collin avait lu ce
+chef-d’œuvre, et comme tout ce qu’écrivait Lucien était sacré pour lui,
+il avait serré la lettre dans son bréviaire, à cause des expressions
+poétiques de cet amour de vanité. Lorsque monsieur de Grandville lui
+avait parlé de l’état où se trouvait madame de Sérizy, cet homme si
+profond avait justement pensé que le désespoir et la folie de cette
+grande dame devait venir de la brouille qu’elle avait laissée subsister
+entre elle et Lucien. Il connaissait les femmes, comme les magistrats
+connaissent les criminels, il devinait les plus secrets mouvements de
+leur cœur, et il pensa sur-le-champ que la comtesse devait attribuer en
+partie la mort de Lucien à sa rigueur, et se la reprochait amèrement.
+Évidemment, un homme comblé d’amour par elle n’eût pas quitté la vie.
+Savoir qu’elle était toujours aimée, malgré ses rigueurs, pouvait lui
+rendre la raison.
+
+Si Jacques Collin était un grand général pour les forçats, il faut
+avouer qu’il n’était pas moins un grand médecin des âmes. Ce fut une
+honte à la fois et une espérance que l’arrivée de cet homme dans les
+appartements de l’hôtel de Sérizy. Plusieurs personnes, le comte, les
+médecins étaient dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher
+de la comtesse; mais, pour éviter toute tache à l’honneur de son âme,
+le comte de Bauvan renvoya tout le monde et resta seul avec son ami.
+Ce fut un coup sensible déjà pour le vice-président du conseil d’État,
+pour un membre du conseil privé, que de voir entrer ce sombre et
+sinistre personnage.
+
+Jacques Collin avait changé d’habits. Il était mis en pantalon et en
+redingote de drap noir, et sa démarche, ses regards, ses gestes, tout
+fut d’une convenance parfaite. Il salua les deux hommes d’État, et
+demanda s’il pouvait entrer dans la chambre de la comtesse.
+
+—Elle vous attend avec impatience, dit monsieur de Bauvan.
+
+—Avec impatience?... Elle est sauvée, dit ce terrible fascinateur. En
+effet, après une conférence d’une demi-heure, Jacques Collin ouvrit
+la porte et dit: «Venez, monsieur le comte, vous n’avez plus aucun
+événement fatal à redouter.»
+
+La comtesse tenait la lettre sur son cœur; elle était calme, et
+paraissait réconciliée avec elle-même. A cet aspect, le comte laissa
+échapper un geste de bonheur.
+
+—Les voilà donc, ces gens qui décident de nos destinées et de celles
+des peuples! pensa Jacques Collin, qui haussa les épaules quand les
+deux amis furent entrés. Un soupir poussé de travers par une femelle
+leur retourne l’intelligence comme un gant! Ils perdent la tête pour
+une œillade! Une jupe mise un peu plus haut, un peu plus bas, et
+ils courent par tout Paris au désespoir. Les fantaisies d’une femme
+réagissent sur tout l’État! Oh! combien de force acquiert un homme
+quand il s’est soustrait, comme moi, à cette tyrannie d’enfant, à ces
+probités renversées par la passion, à ces méchancetés candides, à ces
+ruses de sauvage! La femme, avec son génie de bourreau, ses talents
+pour la torture, est et sera toujours la perte de l’homme. Procureur
+général, ministre, les voilà tous aveuglés, tordant tout pour des
+lettres de duchesse ou de petites filles, ou pour la raison d’une
+femme qui sera plus folle avec son bon sens qu’elle ne l’était sans
+sa raison. Il se mit à sourire superbement. Et, se dit-il, ils me
+croient, ils obéissent à mes révélations, et ils me laisseront à ma
+place. Je régnerai toujours sur ce monde, qui, depuis vingt-cinq ans,
+m’obéit...
+
+Jacques Collin avait usé de cette suprême puissance qu’il exerça jadis
+sur la pauvre Esther; car il possédait, comme on l’a vu maintes fois,
+cette parole, ces regards, ces gestes qui domptent les fous, et il
+avait montré Lucien comme ayant emporté l’image de la comtesse avec lui.
+
+Aucune femme ne résiste à l’idée d’être aimée uniquement.
+
+—Vous n’avez plus de rivale! fut le dernier mot de ce froid railleur.
+
+Il resta pendant une heure entière, oublié, là, dans ce salon. Monsieur
+de Grandville vint et le trouva sombre, debout, perdu dans une rêverie
+comme en doivent avoir ceux qui font un dix-huit brumaire dans leur vie.
+
+Le procureur général alla jusqu’au seuil de la chambre de la comtesse,
+il y passa quelques instants; puis il vint à Jacques Collin et lui dit:
+
+—Persistez-vous dans vos intentions?
+
+—Oui, monsieur.
+
+—Eh bien! vous remplacerez Bibi-Lupin, et le condamné Calvi aura sa
+peine commuée.
+
+—Il n’ira pas à Rochefort?
+
+—Pas même à Toulon, vous pourrez l’employer dans votre service; mais
+ces grâces et votre nomination dépendent de votre conduite pendant six
+mois que vous serez adjoint à Bibi-Lupin.
+
+
+En huit jours, l’adjoint de Bibi-Lupin fit recouvrer quatre cent mille
+francs à la famille Crottat, livra Ruffard et Godet.
+
+Le produit de l’inscription de rentes vendues par Esther Gobseck
+fut trouvé dans le lit de la courtisane, et monsieur de Sérizy fit
+attribuer à Jacques Collin les trois cent mille francs qui lui étaient
+légués par le testament de Lucien de Rubempré.
+
+Le monument ordonné par Lucien, pour Esther et pour lui, passe pour
+être un des plus beaux du Père-Lachaise, et le terrain au-dessous
+appartient à Jacques Collin.
+
+Après avoir exercé ses fonctions pendant environ quinze ans, Jacques
+Collin s’est retiré vers 1845.
+
+
+
+
+ QUATRIÈME LIVRE
+ SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.
+
+
+ L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE
+
+ DEUXIÈME ÉPISODE.
+ L’INITIÉ.
+
+
+De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque le
+pensionnaire de madame de La Chanterie eut habité cette vieille et
+silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière confidence
+du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond respect pour les
+quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il ce bien-être
+de l’âme que donnent une vie réglée, des habitudes douces et l’harmonie
+des caractères chez ceux qui nous entourent. En quatre mois, Godefroid,
+qui n’entendit pas un éclat de voix, ni une discussion, finit par
+s’avouer à lui-même que, depuis l’âge de raison, il ne se souvenait
+point d’avoir été si complétement non pas heureux, mais tranquille.
+Il jugeait sainement du monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir
+qu’il nourrissait depuis trois mois de participer aux œuvres de ces
+mystérieux personnages devint une passion; et, sans être un grand
+philosophe, chacun peut soupçonner la force que prennent les passions
+dans la solitude.
+
+Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de l’esprit,
+après s’être sondé le cœur, avoir consulté ses forces, Godefroid monta
+chez le bon vieil Alain, celui que madame de La Chanterie nommait _son
+agneau_, celui qui, de tous les commensaux du logis, lui semblait
+le moins imposant, le plus abordable, dans l’intention d’obtenir du
+bonhomme quelques lumières sur les conditions du sacerdoce que ces
+espèces de frères en Dieu exerçaient dans Paris. Les allusions déjà
+faites à un temps d’épreuves lui pronostiquaient une initiation à
+laquelle il s’attendait. Sa curiosité n’avait pas été contentée par
+ce que lui avait dit le vénérable vieillard sur les motifs de son
+agrégation à l’œuvre de madame de La Chanterie; il voulait en savoir
+davantage.
+
+Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme Alain,
+à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard allait faire
+sa lecture de l’_Imitation_. Cette fois, le doux initiateur ne put
+retenir un sourire, et voyant le jeune homme, il lui dit, sans le
+laisser parler: —Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon cher garçon,
+au lieu de vous adresser à Madame? Je suis le plus ignorant, le moins
+spirituel, le plus imparfait de la maison. Voici trois jours que Madame
+et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il d’un petit air fin.
+
+—Et qu’ont-ils vu?... demanda Godefroid.
+
+—Ah! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné chez vous
+une envie assez naïve d’appartenir à notre petit troupeau. Mais ce
+sentiment n’est pas encore chez vous une bien ardente vocation. Oui,
+reprit-il vivement à un geste de Godefroid, vous avez plus de curiosité
+que de ferveur. Enfin, vous n’êtes pas tellement détaché de vos
+anciennes idées, que vous n’ayez entrevu je ne sais quoi d’aventureux,
+de romanesque, comme on dit, dans les incidents de notre vie...
+
+Godefroid ne put s’empêcher de rougir.
+
+—Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles des
+califes des _Mille et une Nuits_, et vous éprouvez par avance une
+sorte de satisfaction à jouer le rôle d’un bon génie dans les romans
+de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer!... Allons mon fils,
+votre rire de confusion me prouve que nous ne nous sommes pas trompés.
+Comment croyez-vous pouvoir dérober un sentiment à des gens dont le
+métier est de deviner les mouvements les plus cachés des âmes, les
+ruses de la pauvreté, les calculs de l’indigence, et qui sont des
+espions honnêtes, chargés de la police du bon Dieu, de vieux juges
+dont le code ne contient que des absolutions, des docteurs en toute
+souffrance dont l’unique remède est l’argent sagement employé. Mais,
+voyez-vous, mon enfant, nous ne querellons pas les motifs qui nous
+amènent un néophyte, pourvu qu’il nous reste et qu’il devienne un frère
+de notre ordre. Nous vous jugerons à l’œuvre. Il y a deux curiosités,
+celle du bien et celle du mal; vous avez en ce moment la bonne. Si vous
+devez être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera
+la soif perpétuelle du fruit divin. L’initiation est, comme en toute
+science naturelle, facile en apparence et difficile en réalité. C’est
+en bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d’attraper
+l’apparence. Mais ici, comme au Parnasse, nous ne nous contentons que
+de la perfection. Pour devenir un des nôtres, vous devez acquérir
+une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu! la vie
+parisienne qui défie la sagacité de monsieur le préfet de police et de
+ses messieurs. N’avons-nous pas à déjouer la conspiration permanente
+du mal? à la saisir dans ses formes si changeantes qu’on les croirait
+infinies? La Charité, dans Paris, doit être aussi savante que le vice,
+de même que l’agent de police doit être aussi rusé que le voleur.
+Chacun de nous doit être candide et défiant; avoir le jugement sûr
+et rapide autant que le coup d’œil. Aussi, mon enfant, sommes-nous
+tous vieux et vieillis; mais nous sommes si contents des résultats
+que nous avons obtenus, que nous ne voulons pas mourir sans laisser
+de successeurs; et vous nous êtes d’autant plus cher à tous, que vous
+serez, si vous persistez, notre premier élève. Il n’y a pas de hasard
+pour nous, nous vous devons à Dieu! Vous êtes une bonne nature aigrie;
+et depuis que vous demeurez ici, les mauvais levains se sont affaiblis.
+La nature divine de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu
+conseil; et, puisque j’ai votre confiance, mes bons frères ont décidé
+de me donner à vous comme tuteur et instituteur... Êtes-vous content?
+
+—Ah! mon bon monsieur Alain! vous avez éveillé par votre éloquence
+une...
+
+—Ce n’est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c’est les choses qui
+sont éloquentes... On est toujours sûr d’être grandiose en obéissant à
+Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes le peuvent, aidés
+par la foi...
+
+—Eh bien! ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la ferveur!
+s’écria Godefroid. Moi aussi, je veux passer ma vie à bien faire...
+
+—C’est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme. Avez-vous
+étudié cette devise: _Transire benefaciendo_? _Transire_ veut dire
+aller au delà de ce monde, en y laissant une longue traînée de
+bienfaits.
+
+—J’ai bien compris, et j’ai mis de moi-même la devise de l’ordre
+devant mon lit.
+
+—C’est bien! Cette action, si légère en elle-même, est beaucoup à mes
+yeux! Donc, mon enfant, j’ai votre première affaire, votre premier
+duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied à l’étrier... Nous
+allons nous quitter... Oui, moi-même, je suis détaché du couvent pour
+prendre place au cœur d’un volcan. Je vais devenir contre-maître dans
+une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infectés des doctrines
+communistes, et qui rêvent une destruction sociale, l’égorgement des
+maîtres, sans savoir que ce serait la mort de l’industrie, du commerce,
+des fabriques... Je resterai là, qui sait? peut-être un an, à tenir la
+caisse, les livres, et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de
+pauvres gens égarés sans doute par la misère, avant de l’être par de
+mauvais livres. Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et
+les jours de fête... Comme nous habiterons le même quartier, je vous
+indique l’église Saint-Jacques du Haut-Pas comme lieu de rendez-vous;
+j’y entendrai la messe tous les jours, à sept heures et demie du matin.
+Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez jamais, à
+moins que vous ne me voyiez me frotter les mains à la façon des gens
+satisfaits. C’est un de nos signes. Nous avons, comme les sourds-muets,
+un langage par gestes, dont la nécessité vous sera bientôt et
+surabondamment démontrée.
+
+Godefroid fit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car il sourit
+et reprit aussitôt la parole.
+
+—Maintenant, voici votre affaire. Nous n’exerçons ni la bienfaisance,
+ni la philanthropie que vous connaissez, et qui se divisent en
+plusieurs branches exploitées par des filous de probité comme autant
+de commerces; mais nous pratiquons la charité telle que l’a définie
+notre grand et sublime saint Paul; car, mon enfant, nous pensons
+que la charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour
+nous, le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal, de
+quelque cause qu’ils procèdent, dans quelque classe sociale qu’ils
+se manifestent, ont les mêmes droits à nos yeux. Quelle que soit
+surtout sa croyance ou ses opinions, un malheureux est avant tout un
+malheureux; et nous ne devons lui faire tourner la face vers notre
+sainte mère l’Église qu’après l’avoir sauvé du désespoir ou de la
+faim. Et, encore, devons-nous le convertir plus par l’exemple et par
+la douceur qu’autrement; car nous croyons que Dieu nous aide en ceci.
+Toute contrainte est donc mauvaise. De toutes les misères parisiennes,
+les plus difficiles à découvrir et les plus âpres sont celles des
+gens honnêtes, celles des hautes classes de la bourgeoisie dont les
+familles viennent à tomber dans l’indigence, car elles mettent leur
+honneur à la cacher. Ces malheurs-là, mon cher Godefroid, sont l’objet
+d’une sollicitude particulière. En effet, les personnes secourues
+ont de l’intelligence et du cœur, elles nous rendent avec usure les
+sommes que nous leur avons prêtées; et, dans un temps donné, ces
+restitutions couvrent les pertes que nous faisons avec les infirmes,
+les fripons, ou ceux que le malheur a rendus stupides. Nous obtenons
+bien quelquefois des renseignements par nos propres obligés; mais notre
+œuvre est devenue si vaste, les détails en sont si multipliés, que
+nous n’y suffisions plus. Aussi, depuis sept à huit mois, avons-nous
+un médecin à nous dans chaque arrondissement de Paris. Chacun de nous
+est chargé de quatre arrondissements. Nous donnons à chaque médecin une
+indemnité de trois mille francs par an, pour s’occuper de nos pauvres.
+Il nous doit son temps et ses soins préférablement à tout; mais nous
+ne l’empêchons pas de soigner d’autres malades. Savez-vous que nous
+n’avons pas pu trouver douze hommes si précieux, douze braves gens,
+en huit mois, malgré les ressources que nous offraient nos amis et
+nos propres connaissances? Ne nous fallait-il pas des personnes d’une
+discrétion absolue, de mœurs pures, de science éprouvée, actives,
+aimant à faire le bien? Or, quoiqu’il y ait dans Paris dix mille
+individus plus ou moins aptes à nous servir, ces douze élus ne se
+rencontrent pas en un an.
+
+—Notre Sauveur a eu de la peine à rassembler ses apôtres, et encore,
+s’y était-il fourré un traître et un incrédule! dit Godefroid.
+
+—Enfin, depuis quinze jours, nos arrondissements sont tous pourvus
+d’un visiteur, reprit le bonhomme en souriant, c’est un nom que nous
+donnons à nos médecins; aussi, depuis une quinzaine, avons-nous
+un surcroît de besogne; mais nous redoublons d’activité. —Si je
+vous confie ce secret de notre Ordre naissant, c’est que vous devez
+connaître le médecin de l’arrondissement où vous allez, d’autant
+plus que les renseignements viennent de lui. Ce visiteur se nomme
+Berton, le docteur Berton, il demeure rue d’Enfer. Et maintenant
+voici le fait. Le docteur Berton soigne une dame dont la maladie
+défie en quelque sorte la science. Ceci ne nous regarde pas, mais
+bien la Faculté; notre affaire à nous est de découvrir la misère de
+la famille de cette malade, que le docteur soupçonne être effroyable,
+et surtout cachée avec une énergie, avec une fierté qui veulent tous
+nos soins. Autrefois, j’aurais suffi, mon enfant, à cette tâche;
+aujourd’hui, l’œuvre à laquelle je me dévoue exige un aide pour mes
+quatre arrondissements, et vous serez cet aide. Notre famille demeure
+rue Notre-Dame des Champs, dans une maison qui donne sur le boulevard
+du Mont-Parnasse. Vous y trouverez bien une chambre à louer, et vous
+tâcherez de savoir la vérité pendant le temps que vous habiterez ce
+logis. Soyez d’une avarice sordide pour vous; mais, quant à l’argent
+à donner, ne vous en inquiétez point, je vous remettrai les sommes
+que nous jugerons nécessaires, tout examen fait des circonstances,
+entre nous. Mais étudiez bien le moral de ces malheureux. Le cœur,
+la noblesse des sentiments, voilà nos hypothèques! Avares pour nous,
+généreux avec les souffrants, nous devons être prudents et même
+calculateurs, car nous puisons dans le trésor des pauvres. Ainsi,
+demain matin, partez et songez à toute la puissance dont vous disposez.
+Les Frères sont avec vous!...
+
+—Ah! s’écria Godefroid, vous me donnez un tel plaisir de bien faire
+et d’être digne de vous appartenir un jour, que, vraiment, je n’en
+dormirai pas...
+
+—Ah! mon enfant! une dernière recommandation! La défense de me
+reconnaître, sans le signal, concerne également ces messieurs, Madame,
+et même les gens de la maison. C’est une nécessité de l’incognito
+absolu qui nous est nécessaire dans nos entreprises, et nous sommes
+si souvent obligés de le garder, que nous en avons fait une loi.
+D’ailleurs, nous devons rester ignorés, perdus dans Paris... Songez
+aussi, cher Godefroid, à l’esprit de notre ordre, qui consiste à ne
+jamais paraître des bienfaiteurs, à garder un rôle obscur, celui
+d’intermédiaires. Nous nous présentons toujours comme les agents
+d’une personne pieuse, sainte (ne travaillons-nous pas pour Dieu?),
+afin qu’on ne se croie pas obligé à de la reconnaissance envers nous
+ou qu’on ne nous prenne point pour des personnages riches. L’humilité
+vraie, sincère, et non la fausse humilité des gens qui s’effacent pour
+être mis en lumière, doit vous inspirer et régir toutes vos pensées...
+Vous pouvez être content d’avoir réussi; mais tant que vous sentirez
+en vous un mouvement de vanité, d’orgueil, vous ne serez pas digne
+d’entrer dans l’Ordre. Nous avons connu deux hommes parfaits, l’un,
+qui fut un de nos fondateurs, le juge Popinot; quant à l’autre, qui
+s’est révélé par ses œuvres, c’est un médecin de campagne qui a laissé
+son nom écrit dans un canton. Celui-ci, mon cher Godefroid, est un des
+plus grands hommes de notre temps; il a fait passer toute une contrée
+de l’état sauvage à l’état prospère, de l’état irréligieux à l’état
+catholique, de la barbarie à la civilisation. Le nom de ces deux hommes
+sont gravés dans nos cœurs, et nous nous les proposons comme modèles.
+Nous serions bien heureux si nous pouvions avoir un jour sur Paris
+l’influence que ce médecin de campagne a eue sur son canton. Mais ici,
+la plaie est immense, au-dessus de nos forces, quant à présent. Que
+Dieu nous conserve longtemps Madame, qu’il nous envoie quelques aides
+comme vous, et peut-être laisserons-nous une institution qui fera bénir
+sa sainte religion. Allons, adieu... Votre initiation commence... Ah!
+je suis bavard comme un professeur, et j’oublie l’essentiel. Tenez,
+voici l’adresse de cette famille, dit-il en remettant à Godefroid
+un carré de papier; j’y ai ajouté le numéro de la maison où demeure
+monsieur Berton, rue d’Enfer... Maintenant allez prier Dieu qu’il vous
+vienne en aide.
+
+Godefroid prit les mains du bon vieillard, et les lui serra tendrement
+en lui souhaitant le bonsoir et lui protestant de ne manquer à aucune
+de ses recommandations.
+
+—Tout ce que vous m’avez dit, ajouta-t-il, est gravé dans ma mémoire
+pour toute ma vie...
+
+Le vieillard sourit, sans exprimer aucun doute, et se leva pour aller
+s’agenouiller à son prie-Dieu. Godefroid rentra dans sa chambre, joyeux
+de participer enfin aux mystères de cette maison, et d’avoir une
+occupation qui, dans la disposition d’âme où il se trouvait, devenait
+un plaisir.
+
+Le lendemain matin, au déjeuner, le bonhomme Alain manquait, mais
+Godefroid ne fit aucune allusion à la cause de son absence; il ne fut
+pas questionné non plus sur la mission que le vieillard lui avait
+confiée, il prit ainsi sa première leçon de discrétion. Néanmoins,
+après le déjeuner, il prit à part madame de La Chanterie, et lui dit
+qu’il allait être absent pour quelques jours.
+
+—Bien, mon enfant! lui répondit madame de La Chanterie, tâchez de
+faire honneur à votre parrain, car monsieur Alain a répondu de vous à
+ses frères.
+
+Godefroid dit adieu aux trois autres frères, qui lui firent un salut
+affectueux, par lequel ils semblaient bénir son début dans cette
+pénible carrière.
+
+L’association, une des plus grandes forces sociales et qui a fait
+l’Europe du Moyen Age, repose sur des sentiments qui, depuis 1792,
+n’existent plus en France, où l’Individu a triomphé de l’État.
+L’association exige d’abord une nature de dévouement qui n’y est pas
+comprise, puis une foi candide contraire à l’esprit de la nation,
+enfin, une discipline contre laquelle tout regimbe, et que la Religion
+catholique peut seule obtenir. Dès qu’une association se forme dans
+notre pays, chaque membre, en rentrant chez soi d’une assemblée où
+les plus beaux sentiments ont éclaté, pense à faire litière de ce
+dévouement collectif, de cette réunion de forces, et il s’ingénie à
+traire à son profit la vache commune, qui, ne pouvant suffire à tant
+d’adresse individuelle, meurt étique.
+
+On ne sait pas combien de sentiments généreux ont été flétris, combien
+de germes ardents ont péri, combien de ressorts ont été brisés, perdus
+pour le pays, par les infâmes déceptions de la charbonnerie française,
+par les souscriptions patriotiques du Champ-d’Asile, et autres
+tromperies politiques qui devaient être de grands, de nobles drames,
+et qui ne furent que des vaudevilles de police correctionnelle. Il en
+fut des associations industrielles comme des associations politiques.
+L’amour de soi s’est substitué à l’amour du Corps collectif. Les
+corporations et les Hanses du Moyen Age, auxquelles on reviendra, sont
+impossibles encore; aussi les seules SOCIÉTÉS qui subsistent sont-elles
+des institutions religieuses auxquelles on fait la plus rude guerre en
+ce moment, car la tendance naturelle des malades est de s’attaquer aux
+remèdes et souvent aux médecins. La France ignore l’abnégation. Aussi,
+toute association ne peut-elle vivre que par le sentiment religieux, le
+seul qui dompte les rébellions de l’esprit, les calculs de l’ambition
+et les avidités de tout genre. Les chercheurs de mondes ignorent que
+l’association a des mondes à donner.
+
+En marchant dans les rues, Godefroid se sentait un tout autre homme.
+Qui l’eût pu pénétrer, aurait admiré le phénomène curieux de la
+communication du pouvoir collectif. Ce n’était plus un homme, mais
+bien un être décuplé, se sachant le représentant de cinq personnes
+dont les forces réunies appuyaient ses actions, et qui marchaient avec
+lui. Portant ce pouvoir dans son cœur, il éprouvait une plénitude de
+vie, une puissance noble qui l’exaltait. Ce fut, comme il le dit plus
+tard, l’un des plus beaux moments de son existence; car il jouissait
+d’un sens nouveau, celui d’une omnipotence plus certaine que celle des
+despotes. Le pouvoir moral est comme la pensée, sans limites.
+
+—Vivre pour autrui, se dit-il, agir en commun comme un seul homme,
+et agir à soi seul comme tous ensemble! avoir pour chef la Charité,
+la plus belle, la plus vivante des figures idéales que nous avons
+faite des vertus catholiques, voilà vivre! Allons, réprimons cette
+joie puérile, et dont rirait le père Alain. N’est-ce pas singulier,
+cependant, se dit-il, que ce soit en voulant m’annuler, que j’aie
+trouvé ce pouvoir tant désiré depuis si longtemps? Le monde des
+malheureux va m’appartenir!
+
+Il fit le trajet du cloître Notre-Dame à l’avenue de l’Observatoire
+dans une telle exaltation, qu’il ne s’aperçut point de la longueur du
+chemin.
+
+Arrivé rue Notre-Dame des Champs, dans la partie aboutissant à la rue
+de l’Ouest, qui, ni l’une ni l’autre, n’étaient encore pavées à cette
+époque, il fut surpris de trouver de tels bourbiers dans un endroit si
+magnifique. On ne marchait alors que le long des enceintes en planches
+qui bordaient des jardins marécageux, ou le long des maisons, par
+d’étroits sentiers bientôt gagnés par des eaux stagnantes, qui les
+convertissaient en ruisseaux.
+
+A force de chercher, il finit par trouver la maison indiquée, et il
+y arriva non sans peine. C’était évidemment une ancienne fabrique
+abandonnée. Le bâtiment, assez étroit, se présentait comme une longue
+muraille percée de fenêtres, sans aucun ornement; mais ces ouvertures
+carrées n’existaient pas au rez-de-chaussée, où l’on ne voyait qu’une
+misérable porte bâtarde.
+
+Godefroid supposa que le propriétaire avait ménagé de petits logements
+dans ce local, pour en tirer parti; car il y avait au-dessus de
+la porte une affiche faite à la main, et ainsi conçue: _Plusieurs
+chambres à louer_. Godefroid sonna, mais personne ne vint; et comme
+il attendait, une personne qui passait lui fit observer que la maison
+avait une autre entrée sur le boulevard où il trouverait à qui parler.
+
+Godefroid suivit ce conseil, et vit au fond d’un jardinet qui longeait
+le boulevard la façade de cette construction, quoique cachée par les
+arbres. Le jardinet, assez mal tenu, se trouvait en pente, car il
+existe entre le boulevard et la rue Notre-Dame des Champs une assez
+forte différence de hauteur qui faisait de ce petit jardin une espèce
+de fossé. Godefroid descendit alors dans une allée, au bout de laquelle
+il vit une vieille femme dont les vêtements délabrés étaient en
+parfaite harmonie avec la maison.
+
+—N’est-ce pas vous qui avez sonné rue Notre-Dame? demanda-t-elle.
+
+—Oui, madame... Êtes-vous chargée de faire voir les logements?
+
+Sur la réponse de cette portière d’un âge douteux, Godefroid s’enquit
+si la maison était habitée par des gens tranquilles; il se livrait à
+des occupations qui exigeaient le silence et le repos; il était garçon,
+et voulait s’arranger avec la concierge pour qu’elle fît son ménage.
+
+A cette insinuation, la portière prit un air gracieux et dit:
+
+—Monsieur est bien tombé en venant ici; car, excepté les jours de
+Chaumière, le boulevard est désert comme les marais Pontins...
+
+—Vous connaissez les marais Pontins? dit Godefroid.
+
+—Non, monsieur; mais j’ai là-haut un vieux monsieur dont la fille a
+pour état d’être à l’agonie, et qui dit cela; je le répète. Ce pauvre
+vieillard sera bien content de savoir que monsieur aime et veuille du
+repos; car un locataire qui serait un général Tempête lui avancerait
+sa fille... Nous avons, au second, deux espèces d’écrivains; mais ils
+rentrent, le jour, à minuit; et la nuit, ils s’en vont à huit heures
+du matin. Ils se disent auteurs; mais je ne sais pas où ni quand ils
+travaillent.
+
+En parlant ainsi, la portière avait conduit Godefroid par un de ces
+affreux escaliers de briques et de bois, si mal mariés qu’on ne sait si
+c’est le bois qui veut quitter la brique ou les briques qui s’ennuient
+d’être prises dans le bois, et alors ces deux matériaux se fortifient
+l’un contre l’autre par des provisions de poussière en été, de boue
+en hiver. Les murs en plâtre fendillé offraient aux regards plus
+d’inscriptions que l’Académie des Belles-Lettres n’en a inventées. La
+portière s’arrêta sur le premier palier.
+
+—Voici, monsieur, deux chambres contiguës et très-propres qui donnent
+sur le carré de monsieur Bernard. C’est le vieux monsieur en question,
+un homme bien comme il faut. C’est un monsieur décoré, mais qui a eu
+des malheurs, à ce qu’il paraît, car il ne porte jamais son décor...
+Ils ont d’abord été servis par un domestique qui était de la province,
+et ils l’ont renvoyé il y a de ça trois ans... Le jeune fils de la dame
+suffit pour lors à tout: il fait le ménage...
+
+Godefroid fit un geste.
+
+—Oh! s’écria la portière, soyez tranquille, ils ne vous diront rien,
+ils ne parlent à personne. Ce monsieur est là depuis la révolution de
+juillet, il est venu en 1831... C’est des gens de province qui auront
+été ruinés par le changement de gouvernement; ils sont fiers, ils sont
+taciturnes comme des poissons... Depuis quatre ans, monsieur, ils n’ont
+pas accepté de moi le plus petit service, de peur d’avoir à le payer...
+Cent sous au jour de l’an, voilà tout ce que je gagne avec eux...
+Parlez-moi des auteurs! j’ai dix francs par mois rien que pour dire
+qu’ils sont déménagés du dernier terme à tous ceux qui viennent les
+demander.
+
+Ce bavardage fit espérer à Godefroid un allié dans cette portière, qui
+lui dit, tout en lui vantant la salubrité des deux chambres et des deux
+cabinets, qu’elle n’était pas portière, mais bien la femme de confiance
+du propriétaire, pour qui elle gérait en quelque sorte la maison.
+
+—On peut avoir confiance en moi, monsieur, allez! car madame Vauthier
+aimerait mieux ne rien avoir que d’avoir un sou à autrui!
+
+Madame Vauthier fut bientôt d’accord avec Godefroid, qui ne voulut
+louer ce logement qu’au mois et meublé. Ces misérables chambres
+d’étudiants ou d’auteurs malheureux se louaient meublées ou non
+meublées. Les vastes greniers qui s’étendaient sur tout le bâtiment
+contenaient les meubles. Mais monsieur Bernard avait meublé lui-même le
+logement qu’il occupait.
+
+En faisant causer la dame Vauthier, Godefroid devina que son ambition
+était de tenir une pension bourgeoise; mais, depuis cinq ans, elle
+n’avait pu rencontrer dans ses locataires un seul commensal. Elle
+demeurait au rez-de-chaussée sur le boulevard, et gardait ainsi
+elle-même la maison, à l’aide d’un gros chien, d’une grosse servante
+et d’un petit domestique qui faisait les bottes, les chambres et les
+commissions, deux pauvres gens comme elle, en harmonie avec la misère
+de la maison, avec celle des locataires, avec l’air sauvage et désolé
+du jardin qui précédait la maison.
+
+Tous deux étaient des enfants abandonnés de leurs familles, et à qui
+la veuve Vauthier donnait la nourriture pour tous gages, et quelle
+nourriture! Le garçon, que Godefroid entrevit, portait une blouse
+déguenillée pour livrée, des chaussons au lieu de souliers, et dehors
+il allait en sabots. Ébouriffé comme un moineau qui sort de prendre un
+bain, les mains noires, il allait travailler à mesurer du bois dans un
+des chantiers du boulevard, après avoir fait le service du matin; et,
+après sa journée qui, chez les marchands de bois, est finie à quatre
+heures et demie, il reprenait ses occupations domestiques. Il allait
+chercher à la fontaine de l’Observatoire l’eau nécessaire à la maison,
+et que la veuve fournissait aux locataires, ainsi que de petites
+falourdes sciées et fabriquées par lui.
+
+Népomucène, ainsi s’appelait cet esclave de la veuve Vauthier,
+apportait sa journée à sa maîtresse. En été, ce pauvre abandonné
+devenait garçon chez les marchands de vin de la barrière, les lundis et
+les dimanches. La veuve l’habillait alors convenablement.
+
+Quant à la grosse fille, elle faisait la cuisine sous la direction de
+la veuve Vauthier, qu’elle aidait dans son industrie le reste du temps;
+car cette veuve avait un état, elle faisait des chaussons de lisière
+pour les vendeurs ambulants.
+
+ [Illustration: IMP. S. RAÇON.
+
+ MADAME DESCHARS.
+
+ Avoir, comme cette grosse madame Deschars,
+ des cascades de chairs à la Rubens!
+
+ (VIE CONJUGALE.)]
+
+Godefroid apprit tous ces détails en une heure de temps, car la veuve
+le promena partout, lui montra la maison en lui en expliquant la
+transformation. Jusqu’en 1828, une magnanerie avait été établie là,
+moins pour faire de la soie que pour obtenir ce qu’on nomme de la
+graine. Onze arpents plantés en mûriers dans la plaine de Montrouge, et
+trois arpents rue de l’Ouest, convertis plus tard en maisons, avaient
+alimenté cette fabrique d’œufs de vers à soie. Au moment où la veuve
+expliquait à Godefroid que monsieur Barbet, qui prêtait de l’argent à
+un Italien nommé Fresconi, l’entrepreneur de cette fabrique, n’avait
+recouvré ses fonds hypothéqués sur les constructions et les terrains
+que par la vente de ces trois arpents, qu’elle lui montrait de l’autre
+côté de la rue Notre-Dame des Champs, un grand vieillard sec, dont les
+cheveux étaient entièrement blancs, se montra dans le bout de la rue
+qui aboutit au carrefour de la rue de l’Ouest.
+
+—Ah! bien! il arrive à propos! s’écria la Vauthier; tenez, voilà votre
+voisin, monsieur Bernard... —Monsieur Bernard, lui dit-elle dès que le
+vieillard fut à portée de l’entendre, vous ne serez plus seul, voici
+monsieur qui vient de louer le logement en face du vôtre...
+
+Monsieur Bernard leva les yeux sur Godefroid dans une appréhension
+qu’il était facile de pénétrer, il avait l’air de se dire:
+
+—Le malheur que je craignais est donc enfin arrivé...
+
+—Monsieur, dit-il à haute voix, vous comptez demeurer ici?
+
+—Oui, monsieur, répondit honnêtement Godefroid. Ce n’est pas l’asile
+des gens qui font partie des heureux du monde, et c’est ce que j’ai
+trouvé de moins cher dans le quartier. Madame Vauthier n’a pas la
+prétention de loger des millionnaires... Adieu, ma bonne madame
+Vauthier, disposez tout de manière à ce que je puisse m’installer ce
+soir à six heures; je reviendrai très-exactement à cette heure-là.
+
+Et Godefroid se dirigea vers le carrefour de la rue de l’Ouest, en
+allant avec lenteur, car l’anxiété peinte sur la physionomie du grand
+vieillard sec lui fit croire qu’ils allaient avoir ensemble une
+explication. En effet, après quelque hésitation, monsieur Bernard
+retourna sur ses pas et marcha de manière à rejoindre Godefroid. —Le
+vieux mouchard! il va l’empêcher de revenir... se dit la dame Vauthier,
+voilà deux fois qu’il me joue ce tour-là... Mais patience! dans cinq
+jours, il doit payer son loyer, et s’il ne le solde pas _recta_, je le
+flanque à la porte. M. Barbet est une espèce de tigre qu’on n’a pas
+besoin d’exciter, et... Mais je voudrais bien savoir ce qu’il leur
+dit... Félicité!... Félicité! grosse gaupe! arriveras-tu?... cria la
+veuve de sa voix rêche et formidable, car elle avait pris sa petite
+voix flûtée pour parler avec Godefroid.
+
+La servante, grosse fille rousse et louche, accourut.
+
+—Veille bien à tout ici pour quelques instants, m’entends-tu? je
+reviens dans cinq minutes.
+
+Et la dame Vauthier, ancienne cuisinière du libraire Barbet, un des
+plus durs prêteurs à la petite semaine, se glissa sur les pas de ses
+deux locataires, de manière à les épier de loin, et à pouvoir retrouver
+Godefroid lorsque la conversation entre monsieur Bernard et lui serait
+finie.
+
+Monsieur Bernard allait lentement, comme un homme indécis ou comme un
+débiteur qui cherche des raisons à donner à un créancier qui vient de
+le quitter dans de mauvaises dispositions.
+
+Godefroid, quoiqu’en avant de cet inconnu, le regardait en feignant
+d’examiner le quartier. Aussi, ne fut-ce qu’au milieu de la grande
+allée du jardin du Luxembourg que monsieur Bernard aborda Godefroid.
+
+—Pardon, monsieur, dit monsieur Bernard en saluant Godefroid qui lui
+rendit son salut; mille pardons de vous arrêter, sans avoir l’honneur
+d’être connu de vous; mais votre dessein de loger dans l’affreuse
+maison où je me trouve est-il bien arrêté?
+
+—Mais, monsieur...
+
+—Oui, reprit le vieillard en interrompant Godefroid par un geste
+d’autorité, je sais que vous pouvez me demander à quel titre je me
+mêle de vos affaires, de quel droit je vous interroge... Écoutez,
+monsieur, vous êtes jeune, et je suis bien vieux, j’ai plus que mon
+âge, et je suis âgé déjà de soixante-sept ans, on m’en donnerait
+quatre-vingts... L’âge et les malheurs autorisent bien des choses,
+puisque la loi exempte les septuagénaires de certains services publics;
+mais je ne vous parle pas des droits qu’ont les têtes blanchies; il
+s’agit de vous. Savez-vous que le quartier où vous voulez demeurer est
+désert à huit heures du soir, et que l’on y court des dangers, dont
+le moindre est d’être volé?... Avez-vous fait attention à ces espaces
+sans habitations, à ces cultures, à ces jardins?... Vous pouvez me dire
+que j’y demeure: mais moi, monsieur, je ne sors plus de chez moi passé
+six heures du soir... Vous me ferez observer qu’il y a deux jeunes
+gens logés au second étage, au-dessus de l’appartement que vous allez
+prendre... Mais, monsieur, ces deux pauvres gens de lettres sont sous
+le coup de lettres de change, poursuivis par des créanciers; ils se
+cachent, et, partis au jour, ils reviennent à minuit, ne craignant ni
+les voleurs, ni les assassins; d’ailleurs ils vont toujours ensemble et
+sont armés... C’est moi qui leur ai obtenu de la préfecture de police
+l’autorisation de porter des armes...
+
+—Hé! monsieur, dit Godefroid, je ne crains pas les voleurs, par des
+raisons semblables à celles qui rendent ces messieurs invulnérables,
+et j’ai pour la vie un si grand mépris, que si l’on m’assassinait par
+erreur, je bénirais le meurtrier...
+
+—Vous n’avez cependant pas l’air très-malheureux, répliqua le
+vieillard qui avait examiné Godefroid.
+
+—J’ai tout au plus de quoi vivre, de quoi manger du pain, et je suis
+venu là, monsieur, à cause du silence qui y règne. Mais, puis-je vous
+demander quel intérêt vous avez à m’éloigner de cette maison?
+
+Le grand vieillard hésitait à répondre; il voyait venir madame
+Vauthier; mais Godefroid, qui l’examinait attentivement, fut surpris du
+degré de maigreur auquel les chagrins, la faim peut-être, peut-être le
+travail, l’avaient fait arriver; il y avait trace de toutes ces causes
+d’affaiblissement sur cette figure où la peau desséchée se collait
+avec ardeur sur les os, comme si elle avait été exposée aux feux de
+l’Afrique. Le front haut et d’un aspect menaçant, abritait sous sa
+coupole deux yeux d’un bleu d’acier, deux yeux froids, durs, sagaces
+et perspicaces comme ceux des sauvages, mais meurtris par un profond
+cercle noir très-ridé. Le nez grand, long et mince, et le menton
+très-relevé, donnaient à ce vieillard une ressemblance avec le masque
+si connu, si populaire attribué à don Quichotte; mais c’était don
+Quichotte méchant, sans illusions, un don Quichotte terrible.
+
+Ce vieillard, malgré cette sévérité générale, laissait percer la
+crainte et la faiblesse que prête l’indigence à tous les malheureux.
+Ces deux sentiments produisaient comme des lézardes dans cette face
+construite si solidement que le pic dévastateur de la misère semblait
+s’y ébrécher. La bouche était éloquente et sérieuse. Don Quichotte se
+compliquait du président de Montesquieu.
+
+Tout le vêtement était de drap noir, mais de drap qui montrait la
+corde. L’habit, de coupe ancienne, le pantalon, montraient quelques
+reprises maladroitement travaillées. Les boutons venaient d’être
+renouvelés. L’habit boutonné jusqu’au menton, ne laissait pas voir la
+couleur du linge, et la cravate d’un noir rougi cachait l’industrie
+d’un faux col. Ce noir, porté depuis de longues années, puait la misère.
+Mais le grand air de ce vieillard mystérieux, sa démarche, la pensée
+qui habitait son front et se manifestait dans ses yeux, excluaient
+l’idée de pauvreté. L’observateur eût hésité à classer ce Parisien.
+
+M. Bernard paraissait tellement absorbé qu’il pouvait être pris pour
+un professeur du quartier, pour un savant plongé dans des méditations
+jalouses et tyranniques; aussi Godefroid fut-il pris d’un violent
+intérêt et d’une curiosité que sa mission de bienfaisance aiguillonnait
+encore.
+
+—Monsieur, si j’étais sûr que vous cherchiez le silence et la
+retraite, je vous dirais: Logez-vous près de moi, reprit le vieillard
+en continuant. —Louez cet appartement, dit-il en élevant la voix
+de manière à se faire entendre de la Vauthier qui passait et qui
+l’écoutait en effet. Je suis père, monsieur, et je n’ai plus au monde
+que ma fille et son fils pour m’aider à supporter les misères de la
+vie; or, ma fille a besoin de silence et d’une absolue tranquillité...
+Tous ceux qui sont venus jusqu’à présent pour se loger dans
+l’appartement que vous voulez prendre, se sont rendus aux raisons et
+à la prière d’un père au désespoir; il leur était indifférent de se
+loger dans telle ou telle rue d’un quartier vraiment désert, et où les
+logements à bon marché ne manquent pas plus que les pensions à des prix
+modérés. Mais je vois en vous une volonté bien arrêtée, et je vous en
+supplie, monsieur, ne me trompez pas; car, autrement, je serais forcé
+de partir, et d’aller hors barrière... D’abord, un déménagement peut me
+coûter la vie de ma fille, dit-il d’une voix altérée; puis, ô qui sait
+si les médecins qui déjà viennent voir ma fille pour l’amour de Dieu,
+voudront passer les barrières!...
+
+Si cet homme avait pu pleurer, il aurait eu les joues couvertes de
+larmes en disant ces dernières paroles; mais, selon une expression
+devenue aujourd’hui vulgaire, il eut des larmes dans la voix, et se
+couvrit le front de sa main, qui ne laissait voir que des os et des
+muscles.
+
+—Quelle maladie a donc madame votre fille? demanda Godefroid d’un air
+insinuant et sympathique.
+
+—Une maladie terrible à laquelle les médecins donnent tous les noms,
+ou, pour mieux dire, qui n’a pas de nom... Ma fortune a passé... Il
+se reprit pour dire avec un de ces gestes qui n’appartiennent qu’aux
+malheureux: Le peu d’argent que j’avais, car je me suis trouvé sans
+fortune en 1830, renversé d’une haute position, enfin tout ce que je
+possédais a été dévoré promptement par ma fille, qui déjà, monsieur,
+avait ruiné sa mère et la famille de son mari... Aujourd’hui, la
+pension que je touche suffit à peine à payer les nécessités de l’état
+où se trouve ma pauvre sainte fille... Elle a usé chez moi la faculté
+de pleurer ... J’ai subi mille tortures. Monsieur, je suis de granit
+pour n’être pas mort, ou, plutôt, Dieu conserve le père à l’enfant
+pour qu’elle ait une garde, une providence, car sa mère est morte
+à la peine... Ah! vous êtes venu, jeune homme, dans le moment où le
+vieil arbre qui n’a jamais plié sent la hache de la misère, aiguisée
+par la douleur, entamer le cœur... Et moi, qui n’ai jamais proféré de
+plaintes, je vais vous parler de cette maladie, afin de vous empêcher
+de venir dans cette maison, ou, si vous persistez, pour vous montrer la
+nécessité de ne pas troubler notre repos... En ce moment, monsieur, ma
+fille aboie comme un chien, jour et nuit!...
+
+—Elle est folle! dit Godefroid.
+
+—Elle a toute sa raison, et c’est une sainte, répondit le vieillard.
+Vous allez tout à l’heure croire que je suis fou, quand je vous aurai
+tout dit. Monsieur, ma fille unique est née d’une mère qui jouissait
+d’une excellente santé. Je n’ai dans ma vie aimé qu’une seule femme,
+c’était la mienne; je l’ai choisie. J’ai fait un mariage d’inclination
+en épousant la fille d’un des plus braves colonels de la garde
+impériale, un Polonais, ancien officier d’ordonnance de l’empereur,
+le brave général Tarlowski. Les fonctions que j’exerçais exigent une
+grande pureté de mœurs; mais je n’ai pas le cœur fait à loger beaucoup
+de sentiments, et j’ai fidèlement aimé ma femme, qui méritait un pareil
+amour. Je suis père comme j’ai été mari, c’est tout vous dire en un
+mot. Ma fille n’a jamais quitté sa mère, et jamais enfant n’a vécu plus
+chastement, plus chrétiennement que cette chère fille. Elle est née
+plus que jolie, belle; et son mari, jeune homme de mœurs duquel j’étais
+sûr, car il était le fils d’un de mes amis, un président de cour
+royale, n’a pu, certes, contribuer en rien à la maladie de ma fille.
+
+Godefroid et monsieur Bernard firent une pause involontaire en se
+regardant tous deux.
+
+—Le mariage, vous le savez, change quelquefois beaucoup les jeunes
+personnes, reprit le vieillard. La première grossesse s’est bien
+passée, et a produit un fils, mon petit-fils, qui demeure avec moi
+maintenant, seul rejeton de deux familles qui se sont alliées. La
+seconde grossesse fut accompagnée de symptômes si extraordinaires,
+que les médecins, étonnés tous, les ont attribués à la bizarrerie des
+phénomènes qui se manifestent quelquefois dans cet état, et qu’ils
+consignent aux fastes de la science. Ma fille accoucha d’un enfant
+mort, et, à la lettre, tordu, étouffé par des mouvements intérieurs.
+La maladie commençait, la grossesse n’y était pour rien... Peut-être
+êtes-vous étudiant en médecine?
+
+Godefroid fit un geste qui pouvait s’interpréter par une affirmation,
+tout aussi bien que par une négation.
+
+—Après cet accouchement terrible, laborieux, reprit monsieur Bernard,
+un accouchement, monsieur, qui fit une impression si violente sur mon
+gendre, qu’il a commencé la mélancolie dont il est mort, ma fille,
+deux ou trois mois après, se plaignit d’une faiblesse générale qui
+affectait particulièrement les pieds, lesquels, selon son expression,
+lui paraissaient être comme du coton. Cette atonie s’est changée en
+paralysie; mais quelle paralysie, monsieur! On peut plier les pieds à
+ma fille sous elle, les tordre sans qu’elle le sente. Le membre existe
+et n’a en apparence ni sang, ni muscles, ni os. Cette affection, qui
+ne se rapporte à rien de connu, a gagné les bras, les mains, et nous
+avons cru à quelque maladie de l’épine dorsale. Médecins et remèdes
+n’ont fait qu’empirer cet état, et ma pauvre fille ne pouvait plus
+bouger sans se démettre, soit les reins, soit les épaules ou les bras.
+Nous avons eu pendant longtemps, chez nous, un excellent chirurgien,
+presque à demeure, occupé, de concert avec le médecin ou les médecins
+(car il nous en est venu par curiosité), à remettre les membres à leur
+place... le croiriez-vous, monsieur? trois ou quatre fois par jour!...
+Ah!... Cette maladie a tant de formes, que j’oubliais de vous dire
+que, durant la période de faiblesse, avant la paralysie des membres,
+il s’est manifesté chez ma fille les cas de catalepsie les plus
+bizarres... Vous savez ce qu’est la catalepsie. Ainsi, elle restait
+les yeux ouverts, immobiles, quelques jours, dans la position où cet
+état la prenait. Elle a subi les faits les plus monstrueux de cette
+affection, et elle a eu jusqu’à des attaques de tétanos. Cette phase de
+la maladie m’a suggéré l’idée d’employer le magnétisme à sa guérison,
+lorsque je la vis paralysée si singulièrement. Ma fille, monsieur, fut
+d’une clairvoyance miraculeuse; son âme a été le théâtre de tous les
+prodiges du somnambulisme, comme son corps est le théâtre de toutes les
+maladies...
+
+Godefroid se demanda en lui-même si le vieillard avait toute sa raison.
+
+—Vraiment, moi qui, nourri de Voltaire, de Diderot et d’Helvétius,
+suis un enfant du dix-huitième siècle, dit-il en continuant, sans faire
+attention à l’expression des yeux de Godefroid, qui suis un fils de la
+Révolution, je me moquais de tout ce que l’Antiquité et le Moyen Age
+racontent des possédés; eh bien, monsieur, la possession peut seule
+expliquer l’état dans lequel est mon enfant. Somnambule, elle n’a
+jamais pu nous dire la cause de ses souffrances; elle ne les voyait
+point, et toutes les méthodes de traitement qu’elle nous a dictées,
+quoique scrupuleusement suivies, ne lui firent aucun bien. Par exemple,
+elle voulut être enveloppée dans un porc fraîchement égorgé; puis elle
+ordonna de lui plonger dans les jambes des pointes de fer aimanté
+fortement et rougi au feu... de faire fondre le long de son dos de la
+cire à cacheter...
+
+Et quels désastres, monsieur! Les dents sont tombées! Elle devient
+sourde, puis muette; et puis, après six mois de mutisme absolu, de
+surdité complète, tout à coup l’ouïe et la parole lui reviennent.
+Elle a recouvré capricieusement, comme elle le perd, l’usage de ses
+mains; mais les pieds sont, depuis sept ans, demeurés perdus. Elle
+a subi des symptômes et des attaques d’hydrophobie bien prononcés,
+bien caractérisés. Non-seulement la vue de l’eau, le bruit de l’eau,
+l’aspect d’un verre, d’une tasse, la mettaient en fureur, mais encore
+elle a contracté l’aboiement des chiens, un aboiement mélancolique,
+les hurlements qu’ils font entendre lorsqu’on joue de l’orgue. Elle a
+été plusieurs fois à l’agonie et administrée, et elle revenait à la
+vie pour souffrir avec toute sa raison, avec toute sa clarté d’esprit;
+car les facultés de l’âme et du cœur sont encore inattaquées... Si
+elle a vécu, monsieur, elle a causé la mort de son mari, de sa mère,
+qui n’ont pas pu supporter de pareilles crises... Hélas! monsieur...
+ce que je vous dis là n’est rien! Toutes les fonctions naturelles sont
+perverties, et la médecine peut seule vous expliquer les étranges
+aberrations des organes... Et c’est dans cet état que j’ai dû l’amener
+de province à Paris, en 1829; car les deux ou trois médecins célèbres
+de Paris à qui je me suis adressé, Desplein, Bianchon et Haudry,
+tous ont cru qu’on voulait les mystifier. Le magnétisme était alors
+très-énergiquement nié par les académies; et sans mettre la bonne foi
+des médecins de la province et la mienne en doute, ils supposaient une
+inobservation, ou si vous voulez, une exagération assez commune dans
+les familles ou chez les malades. Mais ils ont été forcés de changer
+d’avis, et c’est à ces phénomènes que sont dues les recherches faites
+dans ces derniers temps sur les maladies nerveuses, car ils ont classé
+cet état bizarre dans les _névroses_. La dernière consultation que ces
+messieurs ont faite a eu pour résultat de supprimer la médecine; ils
+ont décidé qu’il fallait suivre la nature, l’étudier; et, depuis, je
+n’ai plus eu qu’un médecin, le dernier est le médecin des pauvres de
+ce quartier. Il suffit, en effet, de faciliter les douleurs, de les
+pallier, puisqu’on n’en connaît pas les causes.
+
+Ici le vieillard s’arrêta comme oppressé de cette épouvantable
+confidence.
+
+—Depuis cinq ans, reprit-il, ma fille vit dans des alternatives de
+mieux et de rechutes continuelles; mais aucun phénomène nouveau ne
+s’est produit. Elle souffre plus ou moins par le fait de ces attaques
+nerveuses si variées que je vous ai brièvement indiquées; mais les
+jambes et la perturbation des fonctions naturelles sont constantes. La
+gêne où nous sommes, et qui n’a fait que s’accroître, nous a forcés de
+quitter l’appartement que j’avais pris, en 1829, dans le quartier du
+faubourg du Roule; et comme ma fille ne peut supporter le changement,
+que deux fois déjà j’ai failli la perdre en l’emmenant à Paris et en
+la transportant du quartier Beaujon ici, j’ai sur-le-champ pris le
+logement où je suis, en prévision des malheurs qui n’ont pas tardé
+longtemps à fondre sur moi; car, après trente ans de service, l’on m’a
+fait attendre le règlement de ma pension jusqu’en 1833. Ce n’est que
+depuis six mois que je la touche, et le nouveau gouvernement a joint à
+tant de rigueurs celle de ne m’accorder que le minimum.
+
+Godefroid fit un geste d’étonnement qui demandait une confidence
+totale, et le vieillard le comprit ainsi, car il répondit sur-le-champ,
+non sans laisser échapper un regard accusateur vers le ciel:
+
+—Je suis une des mille victimes des réactions politiques. Je cache
+un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de l’expérience
+ne doivent pas toujours être perdues d’une génération à l’autre,
+souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter aux rigueurs
+d’aucune politique... Non que je me repente d’avoir fait mon devoir,
+ma conscience est parfaitement en repos, mais les pouvoirs aujourd’hui
+n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements entre eux,
+quoique différents; et si l’on récompense le zèle, c’est l’effet d’une
+peur passagère. L’instrument dont on s’est servi, quelque fidèle qu’il
+soit, est tôt ou tard entièrement oublié. Vous voyez en moi l’un des
+plus fermes soutiens du gouvernement des Bourbons de la branche aînée,
+comme je le fus du pouvoir impérial, et je suis dans la misère! Trop
+fier pour tendre la main, jamais on ne songera que je souffre des maux
+inouïs. Il y a cinq jours, monsieur, le médecin du quartier qui soigne
+ma fille, ou, si vous voulez, qui l’observe, m’a dit qu’il était hors
+d’état de guérir une maladie dont les formes variaient tous les quinze
+jours. Selon lui, les névroses sont le désespoir de la médecine, car
+les causes s’en trouvent dans un système inexplorable. Il m’a dit
+d’avoir recours à un médecin juif qui passe pour un empirique; mais il
+m’a fait observer que c’était un étranger, un Polonais réfugié, que
+les médecins sont très-jaloux de quelques cures extraordinaires dont
+on parle beaucoup, et que certaines personnes le croient très-savant,
+très-habile. Seulement il est exigeant, défiant, il choisit ses
+malades, il ne perd pas son temps; enfin, il est... communiste... il
+se nomme Halpersohn. Mon petit-fils est allé déjà voir ce médecin
+deux fois inutilement, car nous n’avons pas encore eu sa visite, je
+comprends pourquoi!...
+
+—Pourquoi? dit Godefroid.
+
+—Oh! mon petit-fils, qui a seize ans, est encore plus mal vêtu
+que je ne le suis; et, le croiriez-vous, monsieur, je n’ose pas me
+présenter chez ce médecin: ma mise est trop peu d’accord avec ce
+qu’on attend d’un homme de mon âge, sérieux comme je le suis. S’il
+voit le grand-père dénué comme le voilà, lorsque le petit-fils s’est
+montré tout aussi mal, le médecin donnera-t-il à ma fille les soins
+nécessaires? Il agira comme on agit avec les pauvres... Et pensez, mon
+cher monsieur, que j’aime ma fille pour toutes les douleurs qu’elle
+m’a faites, de même que je l’aimais jadis pour toutes les félicités
+qu’elle me prodiguait. Elle est devenue angélique. Hélas! ce n’est
+plus qu’une âme, une âme qui rayonne sur son fils et sur moi; le corps
+n’existe plus, car elle a vaincu la douleur... Jugez quel spectacle
+pour un père! Le monde pour ma fille, c’est sa chambre! il y faut des
+fleurs qu’elle aime; elle lit beaucoup; et, quand elle a l’usage de
+ses mains, elle travaille comme une fée... Elle ignore la profonde
+misère dans laquelle nous sommes plongés... Aussi notre existence
+est-elle si bizarre que nous ne pouvons admettre personne chez nous...
+Me comprenez-vous bien, monsieur? Devinez-vous qu’un voisin est
+impossible? Je lui demanderais tant de choses que je lui aurais trop
+d’obligations, et il me serait impossible de m’acquitter. D’abord le
+temps me manque pour tout: je fais l’éducation de mon petit-fils, et
+je travaille tant, tant, monsieur, que je ne dors pas plus de trois ou
+quatre heures par nuit.
+
+—Monsieur, dit Godefroid en interrompant le vieillard qu’il avait
+écouté patiemment, en l’observant avec une douloureuse attention, je
+serai votre voisin, et je vous aiderai...
+
+Le vieillard laissa échapper un geste de fierté, d’impatience même, car
+il ne croyait à rien de bon des hommes.
+
+—Je vous aiderai, reprit Godefroid en prenant les mains au vieillard
+et les lui serrant avec une pieuse affection; mais comme je puis vous
+aider... Écoutez-moi. Que comptez-vous faire de votre petit-fils?
+
+—Il va bientôt entrer à l’Ecole de droit, car il prendra la carrière
+du Palais.
+
+—Votre petit-fils vous coûtera six cents francs par an alors...
+
+Le vieillard garda le silence.
+
+—Moi, dit Godefroid en continuant après une pause, je n’ai rien, mais
+je puis beaucoup; je vous aurai le médecin juif! Et si votre fille est
+guérissable, elle sera guérie. Nous trouverons le moyen de récompenser
+cet Halpersohn.
+
+—Oh! si ma fille était guérie, je ferais un sacrifice que je ne puis
+faire qu’une fois! s’écria le vieillard. Je vendrai la poire conservée
+pour la soif!
+
+—Vous garderez la poire...
+
+—Oh! la jeunesse! la jeunesse!... s’écria le vieillard en branlant
+la tête... Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir. Voici l’heure de la
+bibliothèque, et comme j’ai vendu tous mes livres, je suis forcé d’y
+aller tous les jours pour mes travaux... Je vous tiens compte de ce bon
+mouvement que vous venez d’avoir; mais nous verrons si vous m’accordez
+les ménagements que je dois demander à mon voisin. Voilà tout ce que
+j’attends de vous...
+
+—Oui, laissez-moi, monsieur, être votre voisin; car, voyez-vous,
+Barbet n’est pas homme à subir des non-valeurs pendant longtemps,
+et vous pourriez rencontrer un plus mauvais compagnon de misère que
+moi... Maintenant je ne vous demande pas de croire en moi, mais de me
+permettre de vous être utile...
+
+—Et dans quel intérêt? s’écria le vieillard qui se disposait à
+descendre les marches du cloître des Chartreux par où l’on passait
+alors de la grande allée du Luxembourg dans la rue d’Enfer.
+
+—N’avez-vous donc dans vos fonctions obligé personne?
+
+Le vieillard regarda Godefroid les sourcils contractés, les yeux
+pleins de souvenirs, comme un homme qui compulse le livre de sa vie
+en y cherchant l’action à laquelle il pourrait devoir une si rare
+reconnaissance, et il se retourna froidement, après un salut empreint
+de doute.
+
+—Allons, pour une première entrevue, il ne s’est pas extrêmement
+effarouché, se dit l’Initié.
+
+Godefroid se rendit aussitôt rue d’Enfer, à l’adresse indiquée par
+monsieur Alain, et y trouva le docteur Berton, homme froid et sévère,
+qui l’étonna beaucoup en lui assurant l’exactitude de tous les détails
+donnés par monsieur Bernard sur la maladie de sa fille; et il obtint
+l’adresse d’Halpersohn.
+
+Ce médecin polonais, devenu depuis si célèbre, demeurait alors à
+Chaillot, rue Marbœuf, dans une petite maison isolée, où il occupait le
+premier étage. Le général Roman Tarnowicki logeait au rez-de-chaussée,
+et les domestiques de ces deux réfugiés habitaient les combles de
+ce petit hôtel, qui n’avait qu’un étage. Godefroid ne vit pas cette
+fois le docteur, il apprit qu’il était allé assez loin en province,
+appelé par un riche malade; mais il fut presque content de ne pas le
+rencontrer; car dans sa précipitation, il avait oublié de se munir
+d’argent et fut obligé de retourner à l’hôtel de La Chanterie pour en
+prendre chez lui.
+
+Ces courses et le temps de dîner à un restaurant de la rue de l’Odéon
+firent atteindre à Godefroid l’heure où il devait entrer en possession
+de son logement, au boulevard du Mont-Parnasse. Rien n’était plus
+misérable que le mobilier avec lequel madame Vauthier avait garni les
+deux chambres. Il semblait que cette femme eût pour habitude de louer
+des logements qu’on n’habitait pas. Évidemment, le lit, les chaises,
+les tables, la commode, le secrétaire, les rideaux provenaient de
+ventes faites par autorité de justice, où l’usurier les avait gardés
+pour son compte, en n’en trouvant pas la valeur intrinsèque, cas assez
+fréquent.
+
+Madame Vauthier, les poings sur les hanches, attendait des
+remercîments; elle prit donc le sourire de Godefroid pour un sourire de
+surprise.
+
+—Ah! je vous ai choisi tout ce que nous avons de plus beau, mon cher
+monsieur Godefroid, dit-elle d’un air triomphant... Voilà de jolis
+rideaux de soie et un lit en acajou _qui n’est pas piqué des vers_!...
+il a appartenu au prince de Wissembourg, et vient de son hôtel. Quand
+il a quitté la rue Louis-le-Grand, en 1809, j’étais fille de cuisine
+chez lui... De là, je suis entrée pour lors chez mon propriétaire.
+
+Godefroid arrêta le flux des confidences en payant son mois d’avance et
+donna, d’avance aussi, les six francs qu’il devait à madame Vauthier
+pour qu’elle fît son ménage. En ce moment il entendit aboyer, et s’il
+n’avait pas été prévenu par monsieur Bernard, il aurait pu croire que
+son voisin gardait un chien chez lui.
+
+—Est-ce que ce chien-là jappe la nuit?...
+
+—Oh! soyez tranquille, monsieur, prenez patience, il n’y a plus que
+cette semaine à souffrir. Monsieur Bernard ne pourra pas payer son
+terme et il sera mis dehors... Mais c’est des gens bien singuliers,
+allez! Je n’ai jamais vu leur chien. Ce chien est des mois, qu’est-ce
+que je dis des mois? des six mois sans qu’on l’entende! c’est à croire
+qu’ils n’ont pas de chien. Cet animal ne quitte pas la chambre de la
+dame... Il y a une dame bien malade, allez! Elle n’est pas sortie de
+sa chambre depuis qu’elle est entrée... Le vieux monsieur Bernard
+travaille beaucoup, et son fils aussi, qui est externe au collége
+Louis-le-Grand, où il achève sa philosophie, à seize ans! C’est crâne,
+çà! mais aussi ce petit môme travaille comme un enragé!..... Vous allez
+les entendre déménager les fleurs qui sont chez la dame, car ils ne
+mangent que du pain, le grand-père et le petit-fils, mais ils achètent
+des fleurs et des friandises pour la dame... Il faut que cette dame
+soit bien mal, pour ne pas être sortie d’ici depuis qu’elle y est
+entrée; et, à entendre monsieur Berton, le médecin qui vient la voir,
+elle n’en sortira que les pieds en avant.
+
+—Et que fait-il, ce monsieur Bernard?
+
+—C’est un savant, à ce qu’il paraît; car il écrit, il va travailler
+aux bibliothèques, et monsieur lui prête de l’argent sur ce qu’il
+compose.
+
+—Qui! monsieur?
+
+—Mon propriétaire, monsieur Barbet, l’ancien libraire, il était établi
+depuis seize ans. C’est un Normand qui vendait de la salade dans les
+rues et qui s’est mis bouquiniste, en 1818, sur les quais, puis il a
+eu une petite boutique, et il est maintenant bien riche... C’est une
+manière de juif qui fait trente-six métiers, puisqu’il était comme
+associé avec l’Italien qui a bâti cette baraque pour loger des vers à
+soie...
+
+—Ainsi cette maison est le refuge des auteurs malheureux? dit
+Godefroid.
+
+—Est-ce que monsieur aurait le malheur d’en être un? demanda la veuve
+Vauthier.
+
+—Je n’en suis qu’au début, répondit Godefroid.
+
+—Oh! mon cher monsieur, pour le mal que je vous veux, restez-en là...
+Journaliste, par exemple, je ne dis pas...
+
+Godefroid ne put s’empêcher de rire, et il souhaita le bonsoir à cette
+cuisinière qui, sans le savoir, représentait la bourgeoisie. En se
+couchant dans cette affreuse chambre carrelée en briques rouges qui
+n’avaient pas seulement été mises en couleur, et tendue d’un papier
+à sept sous le rouleau, Godefroid regretta non-seulement son petit
+appartement de la rue Chanoinesse, mais encore la société de madame
+de La Chanterie. Il sentit en son âme un grand vide. Il avait déjà
+pris des habitudes d’esprit, et il ne se souvint pas d’avoir éprouvé
+de pareils regrets pour quoi que ce soit de sa vie antérieure. Cette
+comparaison si courte fut d’un effet prodigieux sur son âme; il comprit
+que nulle vie ne pouvait valoir celle qu’il voulait embrasser, et sa
+résolution de devenir un émule du bon père Alain fut inébranlable. Sans
+avoir la vocation, il eut la volonté.
+
+Le lendemain, Godefroid, habitué par sa nouvelle vie à se lever de
+très-grand matin, vit par sa fenêtre un jeune homme d’environ dix-sept
+ans, vêtu d’une blouse, qui revenait sans doute d’une fontaine publique
+en tenant une cruche pleine d’eau dans chaque main. La figure de ce
+jeune homme, qui ne se savait pas vu, laissait paraître ses sentiments,
+et jamais Godefroid n’avait rien observé de si naïf, mais aussi rien
+de si triste. Les grâces de la jeunesse étaient comprimées par la
+misère, par l’étude et par de grandes fatigues physiques. Le petit-fils
+de monsieur Bernard était remarquable par un teint d’une excessive
+blancheur, que rehaussaient encore des cheveux très-bruns. Il fit
+trois voyages; au dernier, il vit décharger une voie de bois neuf
+que Godefroid avait demandée la veille, car l’hiver tardif de 1838
+commençait à se faire sentir, et il avait neigé légèrement pendant la
+nuit.
+
+Népomucène, qui venait de commencer sa journée en allant chercher ce
+bois, sur lequel madame Vauthier avait prélevé largement sa redevance,
+causait avec le jeune homme, en attendant que le scieur lui eût fourni
+la charge qu’il allait monter. Il était facile de deviner que le froid
+venu subitement causait des inquiétudes au petit-fils de monsieur
+Bernard, et que la vue de ce bois, autant que le ciel grisâtre, lui
+rappelait la nécessité de faire sa provision. Mais tout à coup le jeune
+homme, comme s’il se fût reproché de perdre un temps précieux, reprit
+ses deux cruches et rentra précipitamment dans la maison. Il était en
+effet sept heures et demie, et en les entendant sonner à la cloche
+du couvent de la Visitation, il songea qu’il fallait être au collége
+Louis-le-Grand à huit heures et demie.
+
+Au moment où le jeune homme rentra, Godefroid allait ouvrir à madame
+Vauthier qui venait apporter du feu à son nouveau locataire, en sorte
+que Godefroid fut témoin d’une scène qui eut lieu sur le palier. Un
+jardinier du voisinage, après avoir sonné plusieurs fois à la porte de
+monsieur Bernard, sans avoir fait venir personne, car sa sonnette était
+enveloppée de papier, eut une dispute assez grossière avec le jeune
+homme en lui demandant de l’argent dû pour la location des fleurs qu’il
+fournissait. Comme ce créancier élevait la voix, monsieur Bernard parut.
+
+—Auguste, dit-il à son petit-fils, habille-toi, l’heure d’aller au
+collége est venue.
+
+Il prit les deux cruches et les rentra dans la première pièce de son
+appartement où se voyaient des fleurs dans des jardinières, puis il
+ferma la porte et revint parler au jardinier. La porte de Godefroid
+était ouverte, car Népomucène avait commencé ses voyages et entassait
+le bois dans la première pièce. Le jardinier s’était tu devant monsieur
+Bernard qui, vêtu d’une robe de chambre en soie couleur violette,
+boutonnée jusqu’au menton, avait un air imposant.
+
+—Vous pouvez bien nous demander ce que nous vous devons sans crier,
+dit monsieur Bernard.
+
+—Soyez juste, mon cher monsieur, dit le jardinier; vous deviez me
+payer toutes les semaines, et voilà trois mois, dix semaines, que
+je n’ai rien reçu, et vous me devez cent vingt francs. Nous sommes
+habitués à louer nos fleurs à des gens riches qui nous donnent notre
+argent dès que nous le demandons, et voilà cinq fois que je viens. Nous
+avons nos loyers à payer, nos ouvriers, et je ne suis guère plus riche
+que vous. Ma femme, qui vous donnait du lait et des œufs, ne viendra
+pas non plus ce matin: vous lui devez trente francs, et elle aime mieux
+ne pas venir que de vous tourmenter, car elle est bonne, ma femme! si
+on l’écoutait, le commerce ne serait pas possible. C’est pour cela que
+moi qui n’entends pas de cette oreille-là, vous comprenez...
+
+En ce moment, Auguste sortit, vêtu d’un méchant petit habit vert et
+d’un pantalon en drap de même couleur, d’une cravate noire et de bottes
+usées. Ces vêtements, quoique soigneusement brossés, accusaient une
+détresse arrivée au dernier degré, car ils étaient trop courts et trop
+étroits; en sorte que l’étudiant semblait devoir les faire craquer
+au moindre mouvement. Les coutures devenues blanches, les contours
+recroquevillés, les boutonnières crevées, malgré les raccommodages,
+y montraient aux yeux les moins exercés les ignobles stigmates de
+l’indigence. Cette livrée contrastait avec la jeunesse d’Auguste, qui
+s’en alla, mordant un morceau de pain rassis, où ses belles et fortes
+dents laissaient leur empreinte. Il déjeunait ainsi pendant le trajet
+du boulevard Mont-Parnasse à la rue Saint-Jacques, tout en tenant
+ses livres et ses papiers sous le bras, et coiffé d’une casquette
+aussi trop petite pour sa forte tête, d’où s’échappait sa magnifique
+chevelure noire.
+
+En passant devant son grand-père, il échangea, mais rapidement, un
+regard d’une effroyable tristesse; car il le voyait aux prises avec
+une difficulté presque insurmontable, et dont les conséquences étaient
+terribles. Pour laisser place à l’élève de philosophie, le jardinier
+se recula jusqu’à la porte de Godefroid; et au moment où cet homme
+se trouvait sur la porte, Népomucène, chargé de bois, embarrassa le
+palier, en sorte que le créancier recula jusqu’à la fenêtre.
+
+—Monsieur Bernard, cria la veuve Vauthier, croyez-vous que monsieur
+Godefroid ait loué son logement pour que vous y teniez vos séances?
+
+—Pardon, madame, répondit le jardinier, le carré s’est trouvé plein...
+
+—Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Cartier, dit la veuve.
+
+—Restez! s’écria Godefroid, en s’adressant au jardinier. Et vous,
+mon cher voisin, ajouta-t-il en regardant monsieur Bernard, que cette
+injure atroce trouvait insensible, s’il vous convient de vous expliquer
+dans cette chambre avec votre jardinier, venez-y.
+
+Le grand vieillard, hébété de douleur, jeta sur Godefroid un coup d’œil
+qui contenait mille remercîments.
+
+—Quant à vous, ma chère madame Vauthier, ne soyez pas si rude pour
+monsieur, qui d’abord est un vieillard et à qui vous avez l’obligation
+de me voir loger ici.
+
+—Ah bah! s’écria la veuve.
+
+—Puis, si les gens qui ne sont pas riches ne s’aident pas entre eux,
+qui donc les aidera? Laissez-nous, madame Vauthier, je soufflerai mon
+feu moi-même. Voyez à faire mettre mon bois dans votre cave, je crois
+que vous en aurez bien soin.
+
+Madame Vauthier disparut; car Godefroid, en lui donnant le bois à
+serrer, venait de donner pâture à son avidité.
+
+—Entrez par ici, messieurs, dit Godefroid, qui fit un signe au
+jardinier en présentant deux chaises au débiteur et au créancier.
+
+Le vieillard conversa debout, mais le jardinier s’assit.
+
+—Voyons, mon cher, les riches ne payent pas aussi régulièrement
+que vous le dites, et il ne faut pas tourmenter un digne homme pour
+quelques louis. Monsieur touche sa pension tous les six mois, et il ne
+peut pas vous faire une délégation pour une si misérable somme; mais
+moi j’avancerai l’argent, si vous le voulez absolument.
+
+—Monsieur Bernard a touché l’argent de sa pension, il y a vingt jours
+environ, et il ne m’a pas payé... Je serais fâché de lui faire de la
+peine...
+
+—Comment, vous lui fournissez des fleurs depuis...
+
+—Oui, monsieur, depuis six ans, et il m’a toujours bien payé.
+
+Monsieur Bernard, qui prêtait l’oreille à tout ce qui se passait chez
+lui, sans écouter cette discussion, entendit des cris à travers les
+cloisons, et il s’en alla tout effrayé, sans dire mot.
+
+—Allons! allons, mon brave homme, apportez de belles fleurs, vos plus
+belles fleurs, ce matin même, à monsieur Bernard, et que votre femme
+envoie de bons œufs et du lait; je vous payerai ce soir, monsieur.
+
+Cartier regarda singulièrement Godefroid.
+
+—Vous en savez sans doute plus que madame Vauthier, qui m’a fait
+prévenir de me dépêcher, si je voulais être payé, dit-il. Ni elle, ni
+moi, monsieur, nous ne pouvons nous expliquer pourquoi des gens qui
+mangent du pain, qui ramassent des épluchures de légumes, des restes
+de carottes, de navets et de pommes de terre au coin des portes des
+restaurateurs... oui, monsieur, j’ai surpris le petit avec un vieux
+cabas qu’il emplissait... eh bien! pourquoi ces gens-là dépensent près
+de cent francs par mois de fleurs... On dit que le vieux n’a que trois
+mille francs de pension.
+
+—En tout cas, répliqua Godefroid, ce n’est pas à vous à trouver
+mauvais qu’ils se ruinent en fleurs.
+
+—Oui, monsieur, pourvu que je sois payé.
+
+—Apportez-moi votre mémoire.
+
+—Très-bien, monsieur... dit le jardinier avec une teinte de respect.
+Monsieur veut sans doute voir la dame cachée...
+
+—Allons! mon cher ami, vous vous oubliez! répliqua sèchement
+Godefroid. Retournez chez vous, choisissez vos plus belles fleurs pour
+remplacer celles que vous devez reprendre. Si vous pouvez me donner à
+moi de bonne crème et des œufs frais, vous aurez ma pratique et j’irai
+voir ce matin votre établissement.
+
+—C’est un des plus beaux de Paris, monsieur, et j’expose au
+Luxembourg. Mon jardin, qui a trois arpents, est situé sur le
+boulevard, derrière le jardin de la Grande-Chaumière.
+
+—Bien, monsieur Cartier. Vous êtes, à ce que je vois, plus riche que
+je ne le suis... Ayez donc des égards pour nous, car qui sait si nous
+n’aurons pas quelque besoin les uns des autres?
+
+Le jardinier sortit, fort inquiet de ce que pouvait être Godefroid.
+
+—J’ai pourtant été comme cela! se dit Godefroid en soufflant son
+feu. Quel admirable représentant du bourgeois d’aujourd’hui: commère,
+curieux, dévoré d’égalité, jaloux de la pratique, furieux de ne pas
+savoir pourquoi un pauvre malade reste dans sa chambre sans se montrer,
+et cachant sa fortune, vaniteux au point de la découvrir pour pouvoir
+se mettre au-dessus de son voisin. Cet homme doit être au moins
+lieutenant dans sa compagnie. Avec quelle facilité se joue à toutes
+les époques la scène de monsieur Dimanche! Encore un instant et je me
+faisais un ami du sieur Cartier.
+
+Le grand vieillard interrompit ce soliloque de Godefroid qui prouve
+combien ses idées étaient changées depuis quatre mois.
+
+—Pardon, mon voisin, dit-il d’une voix troublée, je vois que vous
+venez de renvoyer le jardinier satisfait, car il m’a salué poliment. En
+vérité, jeune homme, la Providence semble vous avoir envoyé exprès ici,
+pour nous, au moment même où nous succombions. Hélas! une indiscrétion
+de cet homme vous a fait deviner bien des choses. Il est vrai que j’ai
+touché le semestre de ma pension il y a quinze jours, mais j’avais des
+dettes plus pressantes que celles-là, et il a fallu réserver la somme
+de notre loyer, sous peine d’être chassés d’ici. Vous à qui j’ai confié
+l’état dans lequel est ma fille et qui l’avez entendue...
+
+Il regarda d’un air inquiet Godefroid, qui fit un signe affirmatif.
+
+—Eh bien! jugez si ce ne serait pas le coup de la mort... car il
+faudrait la mettre dans un hôpital... Mon petit-fils et moi, nous
+redoutions cette matinée, et ce n’était pas Cartier que nous craignions
+le plus, mais le froid...
+
+—Mon cher monsieur Bernard, j’ai du bois, prenez-en, reprit Godefroid.
+
+—Comment, s’écria le vieillard, reconnaître jamais de tels services?...
+
+—En les acceptant sans façon, répliqua vivement Godefroid, et en
+m’accordant toute confiance.
+
+—Mais quels sont mes droits à tant de générosité? demanda monsieur
+Bernard redevenant défiant. Ma fierté, celle de mon petit-fils,
+sont vaincues! s’écria-t-il, car nous sommes déjà descendus à des
+explications avec les deux ou trois créanciers que nous avons. Les
+malheureux n’ont pas de créanciers; il faut, pour en avoir, une
+certaine splendeur extérieure que nous avons perdue... Mais je n’ai pas
+encore abdiqué mon bon sens, ma raison... ajouta-t-il comme s’il se fût
+parlé à lui-même.
+
+—Monsieur, répondit sérieusement Godefroid, le récit que vous m’avez
+fait hier tirerait des larmes à un usurier.
+
+—Non, non, car Barbet, ce libraire, notre propriétaire, spécule sur ma
+misère et la fait espionner par cette Vauthier, son ancienne servante...
+
+—Comment peut-il spéculer sur vous? demanda Godefroid.
+
+—Je vous dirai cela plus tard, répondit le vieillard. Ma fille peut
+avoir froid, et puisque vous le permettez, je suis dans une situation à
+recevoir l’aumône de mon plus cruel ennemi...
+
+—Je vais vous porter du bois, dit Godefroid qui traversa le palier en
+tenant une dizaine de bûches qu’il déposa dans la première pièce de
+l’appartement du vieillard.
+
+Monsieur Bernard en avait pris autant, et quand il vit cette petite
+provision de bois, il ne put réprimer le sourire niais et quasiment
+imbécile par lequel les gens sauvés d’un danger mortel, et qui leur
+semble inévitable, expriment leur joie, car il y a de la terreur encore
+dans cette joie.
+
+—Acceptez tout de moi, mon cher monsieur Bernard, sans aucune
+défiance, et quand votre fille sera sauvée, quand vous serez heureux,
+je vous expliquerai tout; mais jusque-là laissez-moi faire... Je suis
+allé chez le médecin juif, et malheureusement Halpersohn est absent; il
+ne revient que dans deux jours...
+
+En ce moment une voix qui parut être à Godefroid et qui réellement
+était d’un timbre frais et mélodieux, cria: —Papa! papa! sur deux
+notes expressives.
+
+En parlant au vieillard, Godefroid avait déjà remarqué, dans les
+rainures de la porte qui faisait face à la porte d’entrée, les lignes
+blanches d’une peinture soignée qui révélaient de grandes différences
+entre la chambre de la malade et les autres pièces de ce logement; mais
+sa curiosité si vivement excitée fut alors portée au plus haut degré,
+sa mission de bienfaisance n’était plus qu’un prétexte, le but fut de
+voir la malade. Il se refusait à croire qu’une créature douée d’une
+semblable voix pût être un objet de dégoût.
+
+—Vous vous donnez vraiment trop de peine, papa!... disait la voix.
+Pourquoi ne pas avoir plus de domestiques que vous n’en avez... à votre
+âge!... Mon Dieu!...
+
+—Tu sais bien, ma chère Vanda, que je ne veux pas que d’autres que ton
+fils et moi te servent.
+
+Ces deux phrases que Godefroid entendit à travers la porte, ou plutôt
+devina, car une portière étouffait les sons, lui fit pressentir la
+vérité. La malade, entourée de luxe, devait ignorer la situation réelle
+de son père et de son fils. La douillette de soie de monsieur Bernard,
+les fleurs et sa conversation avec Cartier avaient déjà donné quelques
+soupçons à Godefroid qui restait là, presque hébété de ce prodige
+d’amour paternel. Le contraste entre la chambre de la malade telle
+qu’il se la figurait et le reste, était d’ailleurs étourdissant. Qu’on
+en juge!
+
+Par la porte de la troisième chambre, que le vieillard avait laissée
+entr’ouverte, Godefroid aperçut deux couchettes jumelles en bois
+peint comme les couchettes des pensions infimes, et garnies d’une
+paillasse et d’un petit matelas mince, sur lesquels il n’y avait qu’une
+couverture. Un petit poêle en fonte, pareil à ceux sur le couvercle
+desquels les portiers font leur cuisine, et au bas duquel se voyait une
+dizaine de mottes, eût expliqué le dénûment de monsieur Bernard sans
+les autres détails tout à fait en harmonie avec cet horrible poêle.
+
+En avançant d’un pas, Godefroid vit la poterie des plus pauvres
+ménages: des jattes en terre vernie où nageaient des pommes de terre
+dans de l’eau sale. Deux tables en bois noirci, chargées de papiers,
+de livres, et placées devant la croisée qui donnait rue Notre-Dame
+des Champs, indiquaient les occupations nocturnes du père et du fils.
+Il y avait sur les deux tables deux chandeliers en fer battu comme en
+ont les pauvres, et dans lesquels Godefroid aperçut des chandelles du
+moindre prix, c’est-à-dire de celles dont la livre se compose de huit
+chandelles.
+
+Sur une troisième table, qui servait de table de cuisine, brillaient
+deux couverts et une petite cuiller en vermeil, des assiettes, un bol,
+des tasses en porcelaine de Sèvres, un double couteau de vermeil et
+d’acier dans son écrin, enfin la vaisselle de la malade.
+
+Le poêle était allumé, l’eau contenue dans le fourneau fumait
+faiblement. Une armoire en bois peint contenait sans doute le linge et
+les effets de la fille de monsieur Bernard; car sur le lit du père, il
+vit l’habillement qu’il lui avait vu la veille posé en travers en façon
+de couvre-pied.
+
+D’autres hardes, placées de la même manière sur le lit du petit-fils,
+faisaient présumer que toute leur garde-robe était là; car, sous le
+lit, Godefroid aperçut des chaussures. Le carreau, balayé sans doute
+rarement, ressemblait à celui des classes dans les pensionnats. Un pain
+de six livres entamé se voyait sur une planche au-dessus de la table.
+Enfin c’était la misère à son dernier période, la misère parfaitement
+organisée, avec la froide décence du parti pris de la supporter; la
+misère hâtée qui veut, qui doit et qui ne peut pas tout faire chez
+elle, et qui alors intervertit les usages de tous ses pauvres meubles.
+Aussi une odeur forte et nauséabonde s’exhalait-elle de cette pièce,
+rarement nettoyée.
+
+L’antichambre, où se trouvait Godefroid, était au moins convenable, et
+il devina qu’elle servait à cacher les horreurs de celle où demeuraient
+le petit-fils et le grand-père. Cette antichambre, tendue d’un papier
+quadrillé dans le genre écossais, était garnie de quatre chaises
+en noyer, d’une petite table, et ornée de la gravure en couleur du
+portrait de l’Empereur, fait par Horace Vernet; du portrait de Louis
+XVIII, de celui de Charles X et du prince Poniatowski, sans doute l’ami
+du beau-père de monsieur Bernard. La fenêtre était décorée de rideaux
+en calicot bordés de bandes rouges et à franges.
+
+Godefroid, qui surveillait Népomucène, l’entendant monter une charge de
+bois, lui fit signe de la décharger tout doucement dans l’antichambre
+de monsieur Bernard, et, par une attention qui prouvait quelques
+progrès chez l’Initié, il ferma la porte du taudis pour que le garçon
+de la veuve Vauthier ne sût rien de la misère du vieillard.
+
+L’antichambre était alors encombrée de trois jardinières pleines des
+plus magnifiques fleurs, deux oblongues et une ronde, toutes trois en
+bois de palissandre, et d’une grande élégance; aussi Népomucène ne
+put-il s’empêcher de dire, après avoir posé son bois sur le carreau:
+
+—Est-ce gentil!... Ça doit-il coûter cher!...
+
+—Jean! ne faites donc pas tant de bruit!... cria monsieur Bernard.
+
+—Entendez-vous? dit Népomucène à Godefroid. Il est _toqué_ pour sûr,
+le vieux bonhomme!...
+
+—Sais-tu comment tu seras à son âge?...
+
+—Oh! que oui! je le sais! répondit Népomucène. Je serai dans un
+sucrier.
+
+—Dans un sucrier?...
+
+—Oui, l’on aura sans doute fait du noir avec mes os. J’ai vu les
+charretiers des raffineurs assez souvent à Montsouris venir chercher
+du noir pour leurs fabriques; et ils m’ont dit qu’ils en employaient à
+faire le sucre.
+
+Et il alla chercher une autre charge de bois, après cette réponse
+philosophique.
+
+Godefroid tira discrètement la porte de monsieur Bernard et le laissa
+seul avec sa fille. Madame Vauthier, qui pendant ce temps avait
+fait le déjeuner de son nouveau locataire, vint le servir, aidée de
+Félicité. Godefroid, plongé dans ses réflexions, regardait le feu de
+sa cheminée. Il était absorbé par la contemplation de cette misère qui
+contenait tant de misères différentes, mais où il entrevoyait aussi les
+joies ineffables des mille triomphes remportés par l’amour filial et
+paternel. C’était comme des perles semées sur de la bure.
+
+—Quels romans, parmi les plus célèbres, valent ces réalités! se
+disait-il. Quelle belle vie que celle où l’on épouse de pareilles
+existences?... où l’âme en pénètre les causes et les effets en y
+remédiant, en calmant les douleurs, en aidant au bien?... Aller
+ainsi s’incarner au malheur, s’initier à de tels intérieurs! Agir
+perpétuellement dans les drames renaissants dont la peinture nous
+charme chez les auteurs célèbres... Je ne croyais pas que le Bien fût
+plus piquant que le Vice.
+
+—Monsieur est-il content?... demanda madame Vauthier qui, aidée de
+Félicité, venait d’apporter la table près de Godefroid.
+
+Godefroid aperçut alors une excellente tasse de café au lait,
+accompagnée d’une omelette fumante, de beurre frais et de petits radis
+roses.
+
+—Où diable avez-vous pêché des radis?... demanda Godefroid.
+
+—Ils m’ont été donnés par monsieur Cartier, répondit-elle, j’en ai
+fait hommage à monsieur.
+
+—Et que me demandez-vous pour un déjeuner pareil, tous les jours? dit
+Godefroid.
+
+—Dame! monsieur, soyez juste; il est bien difficile de vous le fournir
+pour moins de trente sous.
+
+—Va pour trente sous! dit Godefroid; mais d’où vient qu’on ne demande
+que quarante-cinq francs par mois pour le dîner, à côté d’ici, chez
+madame Machillot, ce qui fait trente sous par jour?...
+
+—Oh! quelle différence, monsieur, de préparer à dîner pour quinze
+personnes, ou de vous aller chercher tout ce qu’il faut pour un
+déjeuner! Voyez! un petit pain, des œufs, du beurre, allumer le feu,
+du sucre, du lait, du café... Songez qu’on vous demande seize sous
+pour une simple tasse de café au lait sur la place de l’Odéon, et vous
+donnez un ou deux sous au garçon!... Ici, vous n’avez aucun embarras;
+vous déjeunez chez vous en pantoufles.
+
+—Allons, c’est bien, répondit Godefroid.
+
+—Sans madame Cartier, qui me fournit le lait et les œufs, les herbes,
+je ne m’en tirerais pas. Faut aller voir leur établissement, monsieur.
+Ah! c’est une belle chose! Ils occupent cinq garçons jardiniers,
+et Népomucène y va tirer de l’eau tout l’été; on me le loue pour
+arroser... Ils font beaucoup d’argent avec les melons et les fraises...
+Il paraît que monsieur s’intéresse beaucoup à monsieur Bernard?...
+demanda d’une voix douce la veuve Vauthier, car pour répondre comme
+cela de leurs dettes... Monsieur ne sait peut-être pas tout ce
+qu’ils doivent... Il y a la dame du cabinet de lecture de la place
+Saint-Michel qui vient tous les trois ou quatre jours pour trente
+francs, et elle en a bien besoin. Dieu de Dieu! lit-elle, cette pauvre
+dame malade! Elle lit, elle lit! Enfin, à deux sous le volume, trente
+francs en trois mois...
+
+—C’est cent volumes par mois! dit Godefroid...
+
+—Ah! voilà le vieux qui va chercher la crème et le petit pain de
+madame!... reprit la veuve Vauthier. C’est pour le thé, car elle ne vit
+que de thé cette dame! elle en prend deux fois par jour, et deux fois
+par semaine il lui faut des douceurs... Elle est friande! Le vieux lui
+achète des gâteaux, des pâtés de chez le pâtissier de la rue de Bussy.
+Oh! quand il s’agit d’elle, il ne regarde à rien. Il dit que c’est sa
+fille!... Plus souvent qu’on fait tout ce qu’il fait, à son âge, pour
+sa fille!... Il s’extermine, lui et son Auguste, pour elle... Monsieur
+est-il comme moi? Je donnerais bien vingt francs pour la voir. Monsieur
+Berton dit que c’est un monstre, une chose à montrer pour de l’argent.
+Ils ont bien fait de venir dans un quartier comme le nôtre, où il
+n’y a point de monde... Comme ça, monsieur compte dîner chez madame
+Machillot?...
+
+—Oui, je compte aller m’arranger là...
+
+—Monsieur, ce n’est pas pour vous détourner de cette intention; mais,
+gargote pour gargote, vous feriez mieux d’aller dîner rue de Tournon;
+vous ne seriez point engagé pour un mois et vous auriez un meilleur
+ordinaire...
+
+—Où, rue de Tournon?
+
+—Chez le successeur de la mère Girard... C’est là que vont souvent ces
+messieurs d’en haut, et ils sont contents, mais contents comme il n’est
+pas possible.
+
+—Eh bien, mère Vauthier, je suivrai votre conseil et j’irai dîner là...
+
+—Mon cher monsieur, dit la concierge enhardie par l’air de bonhomie
+que Godefroid prenait avec intention, là, sérieusement, est-ce que
+vous seriez assez _jobard_ pour vouloir payer les dettes de monsieur
+Bernard!... Ça me ferait bien du chagrin; car, songez, mon brave
+monsieur Godefroid, qu’il a bien près de soixante-dix ans, qu’après
+lui, bernique! plus de pension. Et avec quoi serez-vous remboursé?...
+Les jeunes gens sont bien imprudents! Savez-vous qu’il doit plus de
+mille écus?
+
+—Et à qui? demanda Godefroid.
+
+—Oh! à qui? ce n’est pas mes affaires, répondit mystérieusement la
+Vauthier; suffit qu’il les doit, et, entre nous, il n’est pas à la
+noce, il ne trouvera pas un liard de crédit dans le quartier, à cause
+de cela...
+
+—Mille écus! répéta Godefroid; ah! soyez bien tranquille, si j’avais
+mille écus, je ne serais pas votre locataire. Moi, voyez-vous, je ne
+puis pas voir la souffrance des autres, et pour quelques cents francs
+que ça me coûtera, je saurai que mon voisin, un homme en cheveux
+blancs! a du pain et du bois... Que voulez vous! on perd cela souvent
+aux cartes... Mais trois mille francs... y pensez-vous, bon Dieu!...
+
+La mère Vauthier, trompée par la feinte franchise de Godefroid, laissa
+paraître sur son visage douceâtre un rire de satisfaction qui confirma
+les soupçons du locataire. Godefroid fut persuadé que cette vieille
+était le complice d’une trame ourdie contre le pauvre monsieur Bernard.
+
+—C’est singulier, monsieur, quelles imaginations on se fourre dans la
+tête! Vous allez me dire que je suis bien curieuse! mais en vous voyant
+hier causant avec monsieur Bernard, je me suis figuré que vous étiez
+commis de librairie, car c’est ici le quartier. J’ai logé un prote
+d’imprimerie, que son imprimerie était rue de Vaugirard, et il avait le
+même nom que vous...
+
+—Qu’est-ce que cela vous fait, mon état? dit Godefroid.
+
+—Bah! que vous me le disiez, que vous ne me le disiez pas, reprit la
+Vauthier, je le saurai toujours... Voilà monsieur Bernard, par exemple,
+eh bien! pendant dix-huit mois je n’ai rien su de ce qu’il était; mais
+le dix-neuvième mois j’ai fini par découvrir qu’il avait été magistrat,
+juge ou n’importe quoi dans la justice, et qu’il écrit là-dessus...
+Qu’y gagne-t-il? Je le dis! Et s’il me l’avait confié, je me tairais.
+Voilà!
+
+—Je ne suis pas encore commis libraire, mais je le serai peut-être
+bientôt.
+
+—Là, je m’en doutais, dit vivement la veuve Vauthier en se retournant
+et quittant le lit qu’elle faisait pour avoir un prétexte de rester
+avec son locataire. Vous êtes venu pour couper l’herbe sous le pied
+à... Bon! un _homme_ averti en vaut deux...
+
+—Halte-là, s’écria Godefroid en se mettant entre la Vauthier et la
+porte. Voyons, quel intérêt vous donne-t-on là-dedans?
+
+—Tiens! tiens! reprit la vieille en guignant Godefroid, vous êtes
+fièrement malin, tout de même!
+
+Elle alla fermer la porte de la première pièce au verrou, puis elle
+revint s’asseoir sur une chaise devant le feu.
+
+—Ma parole d’honneur, comme je m’appelle Vauthier, je vous ai pris
+pour un étudiant, jusqu’à ce que je vous ai vu donnant votre bois
+au père Bernard. Ah! vous êtes un finaud! Nom d’une pipe, êtes-vous
+comédien?... je vous prenais pour un _jobard_! Voyons, m’assurez-vous
+mille francs? Aussi vrai que le jour nous éclaire, mon vieux Barbet et
+monsieur Métivier m’ont promis cinq cents francs pour veiller au grain.
+
+—Eux! cinq cents francs!... Allons donc! s’écria Godefroid, deux cents
+tout au plus, la mère, et encore _promis_... et vous ne les assignerez
+pas!... Si vous me mettiez à même d’avoir l’affaire qu’ils veulent
+faire avec monsieur Bernard, moi je donnerais quatre cents francs!...
+Voyons, où en sont-ils?
+
+—Mais ils ont donné quinze cents francs sur l’ouvrage, et le vieux a
+reconnu devoir mille écus... Ils lui ont lâché cela cent francs à cent
+francs... en s’arrangeant pour le laisser dans la misère... C’est eux
+qui lui déchaînent les créanciers, ils ont envoyé pour sûr Cartier...
+
+Là, Godefroid, par un regard plein d’une ironique perspicacité jeté sur
+la Vauthier, lui fit voir qu’il comprenait le rôle qu’elle jouait au
+profit de son propriétaire.
+
+Cette phrase fut un double trait de lumière pour lui, car la scène
+assez singulière qui s’était passée entre le jardinier et lui
+s’expliquait aussi.
+
+—Oh! reprit-elle, ils le tiennent; car où trouvera-t-il jamais
+mille écus! Ils comptent lui offrir cinq cents francs le jour où il
+leur remettra l’ouvrage, et cinq cents francs par chaque volume mis
+en vente... L’affaire est faite au nom d’un libraire que ces deux
+messieurs ont établi sur le quai des Augustins...
+
+—Ah! le petit chose?
+
+—Oui, c’est cela, Morand, l’ancien commis de monsieur... Il paraît
+qu’il y a bien de l’argent à gagner?
+
+—Oh! il y a bien de l’argent à y mettre, répondit Godefroid en faisant
+une moue significative.
+
+On frappa doucement à la porte, et Godefroid, très-heureux de
+l’interruption, se leva pour aller ouvrir.
+
+—Ce qui est dit, est dit, mère Vauthier, fit Godefroid en voyant
+monsieur Bernard.
+
+—Monsieur Bernard, s’écria-t-elle, j’ai une lettre pour vous...
+
+Le vieillard redescendit quelques marches.
+
+—Eh! non, je n’ai pas de lettre, monsieur Bernard. Je voulais
+seulement vous dire de vous méfier de ce petit jeune homme, c’est un
+libraire.
+
+—Ah! tout s’explique, se dit en lui-même le vieillard.
+
+Et il revint chez son voisin la physionomie entièrement changée.
+
+L’expression de froideur calme avec laquelle monsieur Bernard se
+montra, contrastait tellement avec l’air affable et ouvert produit par
+l’expression de la reconnaissance, que Godefroid fut frappé d’un si
+subit changement.
+
+—Monsieur, pardonnez-moi de venir troubler votre repos; mais depuis
+hier vous me comblez, et le bienfaiteur crée des droits à l’obligé.
+
+Godefroid s’inclina.
+
+—Moi qui, depuis cinq ans, ai souffert la passion de Jésus-Christ,
+tous les quinze jours! Moi qui, pendant trente-six ans, ai représenté
+la Société, le Gouvernement, qui étais alors la Vengeance publique,
+et qui, vous le devinez, n’avais plus d’illusions... non je n’ai plus
+que des douleurs. Eh! bien, monsieur, l’attention que vous avez eue de
+fermer la porte du chenil où mon petit-fils et moi nous couchons, cette
+petite chose a été pour moi le verre d’eau dont parle Bossuet... Oui,
+j’ai retrouvé dans mon cœur... dans ce cœur épuisé, qui ne fournit plus
+de larmes, comme mon corps ne fournit plus de sueur, j’ai retrouvé la
+dernière goutte de cet élixir qui, dans la jeunesse, nous fait voir
+en beau toutes les actions humaines, et je venais vous tendre cette
+main, que je ne tends qu’à ma fille; je venais vous apporter cette rose
+céleste de la croyance au bien...
+
+—Monsieur Bernard, dit Godefroid en se souvenant des leçons du
+bonhomme Alain, je n’ai rien fait dans le but de me voir l’objet de
+votre reconnaissance... Vous vous trompez en ceci...
+
+—Ah! voilà de la franchise! reprit l’ancien magistrat. Eh bien! cela
+me plaît. J’allais vous réprimer... pardon! je vous estime. Ainsi,
+vous êtes libraire, et vous êtes venu pour enlever mon ouvrage à la
+compagnie Barbet, Métivier et Morand... Tout est expliqué. Vous me
+faites des avances comme ils m’en ont fait; seulement vous y mettez de
+la grâce.
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ LA MÈRE VAUTHIER. LE BARON BOURLAC.
+
+ Je voulais seulement vous dire de vous méfier de ce
+ jeune homme.
+
+ (L’INITIÉ.)]
+
+—C’est la Vauthier qui vient de vous dire que je suis un commis
+libraire? demanda Godefroid au vieillard.
+
+—Oui, répondit-il.
+
+—Eh bien, monsieur Bernard, pour savoir ce que je puis vous _donner_
+au-dessus de ce que vous _offrent_ ces messieurs, il faudrait me dire
+les conditions que vous avez faites avec eux.
+
+—C’est juste, reprit l’ancien magistrat, qui parut heureux de se voir
+l’objet de cette concurrence à laquelle il ne pouvait que gagner.
+Savez-vous quel est l’ouvrage?
+
+—Non, je sais seulement qu’il y a une bonne affaire.
+
+—Il n’est que neuf heures et demie, ma fille a déjeuné, mon petit-fils
+Auguste ne revient qu’à dix heures trois quarts, Cartier n’apportera
+les fleurs que dans une heure; nous pouvons causer... Monsieur...
+monsieur qui?
+
+—Godefroid.
+
+—Monsieur Godefroid, l’œuvre dont il s’agit a été conçue par moi
+en 1825, à l’époque où, frappé de la destruction persistante de la
+propriété immobilière, le ministère proposa cette loi sur le droit
+d’aînesse qui fut rejetée. J’avais remarqué certaines imperfections
+dans nos codes et dans les institutions fondamentales de la France.
+Nos codes ont été l’objet de travaux importants; mais tous ces
+traités n’étaient que de la jurisprudence; personne n’avait osé
+contempler l’œuvre de la Révolution, ou de Napoléon, si vous voulez,
+dans son ensemble, étudier l’esprit de ces lois, les juger dans
+leur application. C’est là mon ouvrage en gros; il est intitulé
+provisoirement: _Esprit des lois nouvelles_; il embrasse les lois
+organiques aussi bien que les codes, tous les codes; car nous avons
+bien plus de cinq codes: aussi mon livre a-t-il cinq volumes et un
+volume de citations, de notes, de renvois. J’ai pour trois mois encore
+de travaux. Le propriétaire de cette maison, ancien libraire, sur
+quelques questions que je lui ai faites, a deviné, flairé, si vous
+voulez, la spéculation. Moi, primitivement, je ne pensais qu’au bien de
+mon pays. Ce Barbet m’a circonvenu... Vous allez vous demander comment
+un libraire a pu entortiller un vieux magistrat; mais, monsieur, vous
+connaissez mon histoire, et cet homme est un usurier; il a le coup
+d’œil et le savoir-faire de ces gens-là... Son argent a toujours
+talonné mes besoins... Il s’est toujours trouvé le jour où le désespoir
+me livrait sans défense.
+
+—Eh! non, mon cher monsieur, dit Godefroid. Il a tout bonnement un
+espion dans la mère Vauthier; mais les conditions, voyons?... dites-les
+nettement.
+
+—On m’a prêté quinze cents francs, représentés aujourd’hui par trois
+lettres de change de mille francs, et ces trois mille francs sont
+hypothéqués par un traité sur la propriété de mon ouvrage, dont je ne
+peux disposer qu’en remboursant les lettres de change, et les lettres
+de change sont protestées, il y a jugement contradictoire... Voilà,
+monsieur, les complications de la misère... Dans la plus modeste
+évaluation, la première édition de cette œuvre immense, l’œuvre de dix
+ans de travaux et de trente-six ans d’expérience, vaudrait bien dix
+mille francs... Eh bien, il y a cinq jours, Morand me proposait mille
+écus et mes lettres de change acquittées pour la toute propriété...
+Comme je ne saurais trouver trois mille deux cent quarante francs, il
+faudra, si vous ne vous interposez entre eux et moi, leur céder... Ils
+ne se sont pas contentés de mon honneur; ils ont voulu, pour plus de
+garantie, des lettres de change protestées, et arrivées à l’exercice de
+la contrainte par corps. Si je rembourse, ces usuriers auront doublé
+leurs fonds; si je traite, ils auront une fortune, car l’un d’eux
+est un ancien marchand de papier, et Dieu sait combien ils peuvent
+restreindre les frais de la fabrication. Et comme ils ont mon nom, ils
+savent que le placement de dix mille exemplaires est assuré.
+
+—Comment, monsieur, vous, ancien magistrat!...
+
+—Que voulez-vous? pas un ami! pas un souvenir!... Et j’ai sauvé bien
+des têtes, si j’en ai fait tomber!... Enfin! ma fille, ma fille, de qui
+je suis la garde-malade! à qui je tiens compagnie, car je ne travaille
+que pendant la nuit... Ah! jeune homme, il n’y a que les malheureux qui
+puissent être les juges de la misère... Aujourd’hui je trouve que jadis
+j’étais trop sévère.
+
+—Monsieur, je ne vous demande pas votre nom. Je ne puis pas disposer
+de mille écus, surtout en payant Halpersohn et vos petites dettes; mais
+je vous sauverai si vous jurez de ne pas disposer de votre ouvrage sans
+que j’en sois averti; car il est impossible de faire une affaire aussi
+importante que celle-là sans consulter les gens du métier. Mes patrons
+sont puissants, et je puis vous promettre le succès si vous pouvez me
+promettre le plus profond secret, même avec vos enfants, et me tenir
+votre promesse...
+
+—Le seul succès que je veuille obtenir, c’est la santé de ma pauvre
+Vanda; car, monsieur, de telles souffrances, dans le cœur d’un père,
+éteignent tout autre sentiment, et l’amour de la gloire n’est plus rien
+pour qui voit la tombe entr’ouverte.
+
+—Je viendrai vous voir ce soir; l’on attend Halpersohn de moment en
+moment, et je me suis promis d’aller voir tous les jours s’il arrive...
+Je vais employer pour vous toute cette journée.
+
+—Ah! si vous étiez la cause de la guérison de ma fille, monsieur...
+monsieur, je voudrais vous donner mon ouvrage!...
+
+—Monsieur, dit Godefroid, je ne suis pas libraire!...
+
+Le vieillard fit un geste de surprise.
+
+—Que voulez-vous, je l’ai laissé croire à la vieille Vauthier pour
+bien connaître les piéges qui vous étaient tendus...
+
+—Qui donc êtes-vous?...
+
+—Godefroid! répondit l’Initié. Et comme vous me permettrez de vous
+offrir de quoi mieux vivre, vous pouvez, ajouta-t-il en souriant, me
+nommer Godefroid de Bouillon.
+
+L’ancien magistrat était trop ému pour rire de cette plaisanterie. Il
+tendit la main à Godefroid, et lui serra la main que son voisin lui
+présentait.
+
+—Vous voulez garder l’incognito?... dit l’ancien magistrat en
+regardant Godefroid avec une tristesse mélangée d’inquiétude.
+
+—Permettez-le moi?...
+
+—Eh bien, faites comme vous voudrez!... Et venez ce soir; vous verrez
+ma fille, si son état le permet...
+
+C’était évidemment la plus grande concession que le pauvre père
+pût faire; et, au regard de remercîment que lui jeta Godefroid, le
+vieillard eut la satisfaction de se voir compris.
+
+Une heure après, Cartier vint avec d’admirables fleurs, renouvela
+lui-même les jardinières, y mit de la mousse fraîche, et Godefroid paya
+la facture, de même qu’il paya la note du cabinet de lecture qui fut
+envoyée quelques instants après. Les livres et les fleurs, c’était le
+pain de cette pauvre femme malade ou plutôt torturée, qui se contentait
+de si peu d’aliments.
+
+En pensant à cette famille entortillée par le malheur comme celle de
+Laocoon (image sublime de tant d’existences!) Godefroid, qui s’en alla
+vers la rue Marbœuf en se promenant, se sentait au cœur encore plus de
+curiosité que de bienfaisance. Cette malade entourée de luxe dans une
+affreuse misère lui faisait oublier les détails horribles de la plus
+bizarre de toutes les affections nerveuses, et qui fort heureusement
+est une violente exception constatée par quelques historiens; un de
+nos plus babillards chroniqueurs, Tallemant des Réaux, en cite un
+exemple. On aime à se figurer les femmes, élégantes jusque dans leurs
+plus terribles souffrances; aussi Godefroid se promettait-il comme
+un plaisir de pénétrer dans cette chambre, où le médecin, le père
+et le fils étaient seuls entrés depuis six ans. Néanmoins il finit
+par se gourmander de sa curiosité. Le néophyte comprit même que ce
+sentiment si naturel finirait par s’éteindre à mesure qu’il exercerait
+son bienfaisant ministère, à force de voir de nouveaux intérieurs, de
+nouvelles plaies.
+
+On arrive en effet à la divine mansuétude que rien n’étonne et ne
+surprend, de même qu’en amour, on arrive à la quiétude sublime du
+sentiment, sûr de sa force et de sa durée, par une constante pratique
+des peines et des douceurs.
+
+Godefroid apprit qu’Halpersohn était arrivé dans la nuit; mais, dès
+le matin, il avait été forcé de monter en voiture et d’aller voir ses
+malades qui l’attendaient. La portière dit à Godefroid de venir le
+lendemain avant neuf heures.
+
+En se souvenant de la recommandation de monsieur Alain sur la
+parcimonie qu’il fallait apporter dans ses dépenses personnelles,
+Godefroid alla dîner pour vingt-cinq sous rue de Tournon, et fut
+récompensé de son abnégation en s’y trouvant au milieu de compositeurs
+et de correcteurs d’imprimerie. Il entendit une discussion sur les prix
+de fabrication, à laquelle il prit part, et il apprit qu’un volume
+in-octavo, composé de quarante feuilles, tiré à mille exemplaires,
+ne coûtait pas plus de trente sous l’exemplaire dans les meilleures
+conditions de fabrication. Il se proposa d’aller s’informer des prix
+auxquels les libraires de jurisprudence vendaient leurs volumes, afin
+d’être dans le cas de soutenir une discussion avec les libraires qui
+tenaient monsieur Bernard dans leurs mains, s’il se rencontrait avec
+eux.
+
+Vers sept heures du soir il revint au boulevard du Montparnasse par
+les rues de Vaugirard, Madame et de l’Ouest, et il reconnut combien
+ce quartier était désert, car il n’y vit personne. Il est vrai que le
+froid sévissait, la neige tombait à gros flocons, et les voitures ne
+faisaient aucun bruit sur les pavés.
+
+—Ah! vous voilà, monsieur! dit la veuve Vauthier en voyant Godefroid;
+si j’avais su que vous viendriez de si bonne heure, j’aurais fait du
+feu.
+
+—C’est inutile, répondit Godefroid en voyant que la Vauthier le
+suivait; je passerai la soirée chez monsieur Bernard...
+
+—Ah! bien, vous êtes donc son cousin, que vous voilà dès le second
+jour à pot et à rôt avec lui... Je croyais que monsieur achèverait la
+conversation que nous avions commencée.
+
+—Ah! les quatre cents francs! dit Godefroid tout bas à la veuve.
+Écoutez, maman Vauthier, vous les auriez touchés ce soir si vous
+n’aviez rien dit à monsieur Bernard... Vous ménagez la chèvre et le
+chou, vous n’aurez ni chèvre ni chou; car, pour ce qui me regarde, vous
+m’avez trahi... mon affaire est tout à fait manquée...
+
+—Ne croyez pas cela, mon cher monsieur... Demain, pendant votre
+déjeuner...
+
+—Oh! demain, je pars d’ici, comme vos auteurs, au petit jour...
+
+Les antécédents de Godefroid, sa vie de dandy, de journaliste, le
+servit en ceci, qu’il avait assez d’acquis pour deviner que, s’il
+n’agissait pas ainsi, le complice de Barbet irait avertir le libraire
+de quelque danger, et que les poursuites commenceraient, de manière
+à compromettre en peu de temps la liberté de monsieur Bernard;
+tandis qu’en laissant croire à ce trio de négociants avides que leur
+combinaison ne courait aucun risque, ils resteraient tranquilles. Mais
+Godefroid ne connaissait pas encore la nature parisienne quand elle
+se déguise en veuve Vauthier. Cette femme voulait avoir l’argent de
+Godefroid et l’argent de son propriétaire. Elle courut aussitôt chez
+son monsieur Barbet, pendant que Godefroid changeait de vêtements pour
+se présenter chez la fille de monsieur Bernard.
+
+Huit heures sonnaient au couvent de la Visitation, l’horloge du
+quartier, lorsque le curieux Godefroid frappa doucement à la porte de
+son voisin. Auguste vint ouvrir, et, comme ce jour était un samedi,
+le jeune homme avait sa soirée à lui; Godefroid le vit habillé d’une
+petite redingote en velours noir, d’une cravate en soie bleue, d’un
+pantalon noir assez propre; mais son étonnement de trouver le jeune
+homme si différent de lui-même, cessa tout à coup lorsqu’il fut dans la
+chambre de la malade: il comprit la nécessité pour le père et pour le
+fils d’être bien vêtus.
+
+En effet, l’opposition entre la misère du logement qu’il avait vu le
+matin, et le luxe de cette pièce, était trop forte pour que Godefroid
+n’en fût pas comme ébloui, quoiqu’il fût habitué à ce qui sert aux
+recherches et aux élégances de la richesse.
+
+Les murs tendus de soie jaune relevée par des torsades en soie verte
+d’un ton vif, donnaient une grande gaieté pour ainsi dire à la chambre,
+dont le carreau froid était caché par un tapis de moquette à fond blanc
+semé de fleurs. Les deux croisées, drapées de beaux rideaux doublés en
+soie blanche, formaient comme deux jolis bosquets, tant les jardinières
+étaient abondamment garnies. Des stores empêchaient de voir du dehors
+cette richesse, si rare dans ce quartier. La boiserie, peinte à la
+colle en blanc pur, était rehaussée par quelques filets d’or.
+
+A la porte, une lourde portière en tapisserie au petit point à fond
+jaune et à feuillages extravagants, étouffait tout bruit du dehors.
+Cette portière magnifique était l’ouvrage de la malade, qui travaillait
+comme une fée lorsqu’elle avait l’usage de ses mains.
+
+Au fond de la pièce et en face de la porte, la cheminée, à manteau
+de velours vert, offrait aux regards une garniture d’une excessive
+recherche, les seules reliques de l’opulence de ces deux familles, et
+composée d’une pendule curieuse; un éléphant soutenant une tour en
+porcelaine, d’où sortaient des fleurs à profusion, de deux candélabres
+dans le même style et des chinoiseries précieuses. Le garde-cendre, les
+chenets, les pelles, les pincettes, tout était du plus grand prix.
+
+La plus grande des jardinières occupait le milieu de cette chambre,
+d’où tombait d’une rosace un lustre en porcelaine à fleurs.
+
+Le lit où gisait la fille du magistrat était un de ces beaux lits
+blanc et or, en bois sculpté, comme on les faisait sous Louis XV. Il
+y avait au chevet de la malade une jolie table en marqueterie, où se
+trouvaient toutes ces choses nécessaires à cette vie qui se passait
+au lit. A la muraille tenait un flambeau à deux branches, qui se
+repliait ou s’avançait au moindre mouvement de main. Une petite table
+excessivement commode et appropriée aux besoins de la malade était
+devant elle. Le lit, couvert d’une superbe courtepointe et drapé de
+rideaux retroussés par des embrasses, était embarrassé de livres, d’une
+corbeille à ouvrage; et, sous toutes ces choses, Godefroid aurait
+difficilement vu la malade sans les deux bougies du flambeau mobile.
+
+Ce n’était plus qu’un visage d’un teint très-blanc bruni par la
+souffrance autour des yeux, où brillaient des yeux de feu, et qui,
+pour principal ornement, offrait une magnifique chevelure noire, dont
+les boucles nombreuses, énormes, disposées par mèches, annonçaient que
+l’arrangement et le soin de ces cheveux occupaient la malade une partie
+de la matinée, ainsi qu’on pouvait le supposer en voyant un miroir
+portatif au pied du lit.
+
+Aucune des recherches modernes ne manquait là. Quelques colifichets,
+amusements de la pauvre Vanda, prouvaient que cet amour paternel allait
+jusqu’au délire.
+
+Le vieillard se leva de dessus une magnifique bergère Louis XV,
+blanc et or, garnie en tapisserie, et fit quelques pas au-devant de
+Godefroid, qui ne l’eût certes pas reconnu, car cette froide et sévère
+figure avait cette expression de gaieté particulière aux vieillards
+qui ont conservé la noblesse de manières et l’apparente légèreté des
+gens de cour. Sa douillette puce était en harmonie avec ce luxe, et il
+prisait dans une tabatière d’or enrichie de diamants!...
+
+—Voici, ma chère enfant, dit monsieur Bernard à sa fille, en prenant
+Godefroid par la main, voici le voisin de qui je t’ai parlé.
+
+Et il fit signe à son petit-fils d’avancer un des deux fauteuils
+semblables à la bergère, qui se trouvaient de chaque côté de la
+cheminée.
+
+—Monsieur se nomme monsieur Godefroid, et il est plein d’indulgence
+pour nous...
+
+Vanda fit un mouvement de tête pour répondre au salut profond de
+Godefroid; et, à la manière dont le cou se plia, se replia, Godefroid
+vit bien que toute la vie de la malade résidait dans la tête. Les bras
+amaigris, les mains molles, reposaient sur le drap blanc et fin, comme
+deux choses étrangères à ce corps, qui paraissait ne point tenir de
+place dans le lit. Les objets nécessaires à la malade étaient placés
+derrière le dossier du lit, dans une étagère fermée par un rideau de
+soie.
+
+—Vous êtes, monsieur, la première personne, à l’exception des
+médecins, qui ne sont plus des hommes pour moi, que j’aurai vue depuis
+six ans; aussi ne vous doutez-vous pas de la passion que vous avez
+excitée en moi depuis le moment où mon père m’a annoncé votre visite...
+Non, c’était une curiosité pareille à celle de notre mère Ève...
+Mon père, si bon pour moi, mon fils que j’aime tant, suffisent bien
+certainement à remplir le désert d’une âme maintenant à peu près sans
+corps; mais cette âme est restée femme, après tout, et vous ne serez
+pas étonné de l’intérêt que j’ai pris à votre visite... Vous me ferez
+le plaisir de prendre une tasse de thé avec nous...
+
+—Monsieur m’a promis la soirée, répondit le vieillard avec la grâce
+d’un millionnaire qui fait les honneurs chez lui.
+
+Auguste, assis sur une chaise de tapisserie, à une petite table
+en marqueterie ornée de cuivres, lisait un livre à la clarté des
+candélabres de la cheminée.
+
+—Auguste, mon enfant, dis à Jean de venir nous servir le thé dans une
+heure.
+
+Elle accompagna cette phrase d’un regard expressif, auquel Auguste
+répondit par un signe.
+
+—Croiriez-vous, monsieur, que depuis six ans, je n’ai pas d’autres
+serviteurs que mon père et mon fils, et je n’en pourrais plus supporter
+d’autres. S’ils me manquaient, je mourrais... Mon père ne veut pas que
+Jean, un pauvre Normand qui nous sert depuis trente ans, vienne dans ma
+chambre.
+
+—Je crois bien, dit finement le vieillard, monsieur l’a vu, il scie
+le bois, il le rentre; il fait la cuisine; il fait les commissions;
+il porte un tablier sale; il aurait fricassé toute cette élégance, si
+nécessaire aux yeux d’une pauvre fille, pour qui cette chambre est
+toute la nature...
+
+—Ah! madame, monsieur votre père a bien raison...
+
+—Et pourquoi? dit-elle. Si Jean avait gâté ma chambre, mon père
+l’aurait renouvelée.
+
+—Oui, mon enfant; mais ce qui m’en empêche, c’est que tu ne peux
+pas la quitter; et tu ne connais pas les tapissiers de Paris!... Il
+leur faudrait plus de trois mois pour refaire ta chambre. Songe à la
+poussière qui s’élèverait de ton tapis, si on l’ôtait. Faire faire
+ta chambre par Jean? y penses-tu?... En prenant les précautions
+minutieuses dont sont capables un père et un fils, nous t’avons évité
+le balayage, la poussière... Si seulement Jean entrait pour nous
+servir, ce serait fini dans un mois...
+
+—Ce n’est pas par économie, dit Godefroid, c’est pour votre santé.
+Monsieur votre père a raison.
+
+—Je ne me plains pas, répliqua Vanda d’une voix pleine de coquetterie.
+
+Cette voix faisait l’effet d’un concert. L’âme, le mouvement et la vie
+s’étaient concentrés dans le regard et dans la voix; car Vanda, par
+des études auxquelles le temps n’avait certes pas manqué, était arrivée
+à vaincre les difficultés provenues de la perte de ses dents.
+
+—Je suis encore heureuse, monsieur, dans l’effroyable malheur qui
+m’assiége; car, au moins, la fortune est d’un grand secours pour
+supporter mes souffrances... Si nous avions été dans l’indigence, il
+y a dix-huit ans que je n’existerais plus, et je vis!... J’ai des
+jouissances, elles sont d’autant plus vives que c’est de perpétuelles
+conquêtes sur la mort... Vous allez me trouver bien bavarde...
+reprit-elle en souriant.
+
+—Madame, répondit Godefroid, je vous prierais de parler toujours,
+car je n’ai jamais entendu de voix comparable à la vôtre... c’est une
+musique: Rubini n’est pas plus enchanteur...
+
+—Ne parlez pas de Rubini, des Italiens, dit le vieillard avec une
+teinte de tristesse. Quelque riches que nous soyons, il m’est impossible
+de donner à ma fille, qui était une grande musicienne, ce plaisir dont
+elle est folle.
+
+—Pardon, fit Godefroid.
+
+—Vous vous ferez à nous, dit le vieillard.
+
+—Voici le procédé, dit la malade en souriant. Quand on vous aura crié
+_casse-cou_ plusieurs fois, vous serez au fait du colin-maillard de
+notre conversation...
+
+Godefroid échangea rapidement un regard avec monsieur Bernard, qui,
+voyant des larmes dans les yeux de son voisin, se mit un doigt sur
+la bouche pour lui recommander de ne pas faillir à l’héroïsme qu’il
+partageait avec son fils depuis sept ans.
+
+Cette sublime et perpétuelle imposture, accusée par la complète
+illusion de la malade, produisait en ce moment sur Godefroid l’effet
+de la contemplation d’un précipice à pic, où deux chasseurs de chamois
+descendraient avec facilité. La magnifique boîte d’or, enrichie de
+diamants, avec laquelle jouait insouciamment le vieillard sur le pied
+du lit de sa fille, était comme le trait de génie qui, dans l’œuvre
+d’un homme supérieur, enlève le cri d’admiration. Godefroid regardait
+cette tabatière, se demandant pourquoi elle n’était pas vendue ou au
+Mont-de-Piété; mais il se réserva d’en parler au vieillard.
+
+—Ce soir, monsieur Godefroid, ma fille a reçu de l’annonce de votre
+visite une telle excitation, que tous les phénomènes bizarres de sa
+maladie qui, depuis douze jours, faisaient notre désespoir, ont
+complétement disparu... Jugez si je vous ai de la reconnaissance.
+
+—Et moi donc?... s’écria la malade d’un son de voix câlin et en
+penchant la tête par un mouvement plein de coquetterie. Monsieur est
+pour moi le député du monde... Depuis l’âge de vingt ans, monsieur,
+je n’ai plus su ce que c’était qu’un salon, une soirée, un bal... Et
+notez que j’aime la danse, que je raffole du spectacle, et surtout de
+musique. Je devine tout par la pensée! Je lis beaucoup. Puis mon père
+me raconte les choses du monde...
+
+En entendant ce mot, Godefroid fit un mouvement comme pour plier un
+genou devant ce pauvre vieillard.
+
+—Oui, quand il va aux Italiens, et il y va souvent, il me dépeint
+les toilettes, il me décrit les effets du chant. Oh! je voudrais être
+guérie, d’abord pour mon père, qui vit uniquement pour moi, comme je
+vis par lui, pour lui; pour mon fils, à qui je voudrais donner une
+autre mère! Ah! monsieur, quels êtres accomplis que mon vieux père...
+que mon excellent fils... mais aussi pour entendre Lablache, Rubini,
+Tamburini, la Grisi et _I Puritani_... Mais...
+
+—Allons, mon enfant, du calme!... Si nous parlons musique, nous sommes
+perdus! dit le vieillard en souriant.
+
+Il souriait, et ce sourire qui rajeunissait cette figure trompait
+toujours évidemment la malade.
+
+—Tiens, je serai bien sage, dit Vanda d’un air mutin; mais donne-moi
+l’accordéon...
+
+On avait inventé dès ce temps cet instrument portatif qui pouvait, à la
+rigueur, se poser au bord du lit de la malade, et qui, pour donner les
+sons de l’orgue, n’exigeait que la pression du pied. Cet instrument,
+dans son plus grand développement, équivalait à un piano; mais il
+coûtait alors trois cents francs. La malade, qui lisait les journaux,
+les revues, connaissait l’existence de cet instrument et en souhaitait
+un depuis deux mois.
+
+—Oui, madame, vous en aurez un, reprit Godefroid à un regard que
+lui lança le vieillard. Un de mes amis, qui part pour Alger, en a un
+superbe que je lui emprunterai; car, avant de vous en acheter un,
+vous essayerez celui-là. Il est possible que les sons si vibrants, si
+puissants, ne vous conviennent pas...
+
+—Puis-je l’avoir demain?... dit-elle avec la vivacité d’une créole.
+
+—Demain, reprit monsieur Bernard, c’est bientôt, et demain, c’est
+dimanche.
+
+—Ah!... fit-elle en regardant Godefroid qui croyait voir voltiger une
+âme en admirant l’ubiquité des regards de Vanda.
+
+Jusqu’alors, Godefroid avait ignoré la puissance de la voix et des
+yeux, lorsqu’ils sont devenus toute la vie. Le regard n’était plus
+un regard, mais une flamme, ou mieux, un flamboiement divin, un
+rayonnement communicatif de vie et d’intelligence, la pensée visible!
+Cette voix aux mille intonations remplaçait les mouvements, les gestes
+et les poses de la tête. Les variations du teint, qui changeait de
+couleur comme le fabuleux caméléon, rendaient l’illusion, ou, si vous
+voulez, ce mirage complet. Cette tête souffrante, plongée dans cet
+oreiller de batiste garni de dentelles, était toute une personne.
+
+Jamais, dans sa vie, Godefroid, n’avait contemplé de si grand
+spectacle, il suffisait à peine à ses émotions. Autre sublimité, car
+tout était étrange dans cette situation, pleine de poésie et d’horreur:
+l’âme seule vivait chez les spectateurs. Cette atmosphère, uniquement
+remplie de sentiment, avait une influence céleste. On ne s’y sentait
+pas plus de corps que n’en avait la malade. On s’y trouvait tout
+esprit. A force de contempler ce mince débris d’une jolie femme,
+Godefroid oubliait les mille détails élégants de cette chambre, il se
+croyait en plein ciel. Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure qu’il
+aperçut une étagère pleine de curiosités, placée sous un portrait
+magnifique de madame Bernard que la malade le pria d’aller voir, car il
+était de Géricault.
+
+—Géricault, dit-elle, était de Rouen, et sa famille ayant eu quelques
+obligations à mon père, le premier président, il nous remercia par ce
+chef-d’œuvre, où vous me voyez à l’âge de seize ans.
+
+—Vous avez un fort beau tableau, dit Godefroid, il est tout à fait
+inconnu de ceux qui se sont occupés des œuvres si rares de ce génie.
+
+—Ce n’est plus pour moi, dit-elle, qu’une chose d’affection, car
+je ne vis que par le cœur, et j’ai la plus belle vie, ajouta-t-elle
+en regardant son père et lui jetant toute son âme dans ce regard.
+Ah! monsieur, si vous saviez ce qu’est mon père. Qui jamais pourrait
+croire que ce grand et sévère magistrat, à qui l’empereur a eu tant
+d’obligations qu’il lui a donné cette tabatière, et que Charles X a
+cru le récompenser par ce cabaret de Sèvres, là, dit-elle, en montrant
+la console, que ce ferme soutien du pouvoir et des lois, ce savant
+publiciste, a, dans un cœur de rocher, les délicatesses d’un cœur de
+mère. Oh! papa! papa! embrasse-moi,... viens! je le veux, si tu m’aimes.
+
+Le vieillard se leva, se pencha sur le lit, et prit un baiser sur
+le front blanc, vaste, poétique de sa fille, de qui les fureurs ne
+ressemblaient pas toujours à cette tempête d’affection.
+
+Le vieillard se promena par la chambre, il avait aux pieds des
+pantoufles brodées par sa fille, et il ne faisait aucun bruit.
+
+—Et quelles sont vos occupations? demanda-t-elle à Godefroid après une
+pause.
+
+—Madame, je suis employé par des personnes pieuses à secourir les gens
+très-malheureux.
+
+—Ah! la belle mission, monsieur! dit-elle. Croyez-vous que l’idée de
+me vouer à cette occupation m’est venue?... Mais quelles sont les idées
+que je n’ai pas eues? reprit-elle en faisant un mouvement de tête. La
+douleur est comme un flambeau qui nous éclaire la vie... Si donc je
+recouvrais la santé!...
+
+—Tu t’amuserais, mon enfant, dit le vieillard.
+
+—Certainement répondit-elle, j’en ai le désir, mais en aurai-je la
+faculté? Mon fils sera, je l’espère, un magistrat digne de ses deux
+grands-pères, il me quittera. Que faire?... Si Dieu me rend la vie,
+je la lui consacrerai! Oh! après vous avoir donné tout ce que vous en
+voudrez! s’écria-t-elle en regardant son père et son fils. Il y a des
+moments, mon père, où les idées de monsieur de Maistre me travaillent,
+et je crois que j’expie quelque chose.
+
+—Voilà ce que c’est que de tant lire, s’écria le vieillard évidemment
+chagriné.
+
+—Ce brave général polonais, mon grand-père, a trempé fort innocemment
+dans le partage de la Pologne.
+
+—Allons, voilà la Pologne! reprit Bernard.
+
+—Que veux-tu, papa! mes souffrances sont infernales, elles donnent
+horreur de la vie, elles me dégoûtent de moi-même. Eh bien! en quoi les
+ai-je méritées? De telles maladies ne sont pas un simple dérangement de
+santé, c’est l’organisation tout entière pervertie, et...
+
+—Chante l’air national que chantait ta pauvre mère, tu feras plaisir
+à monsieur, à qui j’ai parlé de ta voix, dit le vieillard qui
+voulait évidemment distraire sa fille des idées dans lesquelles elle
+s’engageait.
+
+Vanda se mit à chanter d’un ton bas et doux une chanson en langue
+polonaise qui fit rester Godefroid stupide d’admiration et saisi
+de tristesse. Cette mélodie, assez semblable aux airs traînants et
+mélancoliques de la Bretagne, est une de ces poésies qui vibrent dans
+le cœur longtemps après qu’on les a entendues. En écoutant Vanda,
+Godefroid la regardait, mais il ne put soutenir les regards extatiques
+de ce reste de femme, quasi-folle, et il arrêta sa vue sur des glands
+qui pendaient de chaque côté du ciel de lit.
+
+—Ah! ah! fit Vanda qui se mit à rire de l’attention de Godefroid, vous
+vous demandez à quoi cela sert?
+
+—Vanda! dit le père, allons, calme-toi, ma fille! tiens, voici le thé.
+Ceci, monsieur, est une bien coûteuse machine, dit-il à Godefroid. Ma
+fille ne peut pas se lever, et elle ne peut pas non plus rester dans
+son lit, sans qu’on le fasse ou qu’on en change les draps. Ces cordons
+répondent à des poulies, et, en passant sous elle un carré de peau
+maintenu aux quatre coins par des anneaux qui s’accrochent à quatre
+cordes, nous pouvons l’enlever sans fatigue pour elle, ni pour nous.
+
+—On m’enlève, répéta follement Vanda.
+
+Heureusement Auguste parut apportant une théière qu’il mit sur une
+petite table, où il déposa le cabaret de porcelaine de Sèvres et
+qu’il couvrit de pâtisseries, de sandwichs. Il apporta la crème et le
+beurre. Cette vue changea tout à fait les dispositions de la malade qui
+tournaient à une crise.
+
+—Tiens, Vanda, voilà le nouveau roman de Nathan. Si tu t’éveilles
+cette nuit, tu auras de quoi lire.
+
+—_La Perle de Dol!_ Ah! cela doit être une histoire d’amour. Auguste!
+dis donc, j’aurai un accordéon.
+
+Auguste leva la tête brusquement et regarda son grand-père d’un air
+singulier.
+
+—Voyez, comme il aime sa mère! reprit Vanda. Viens m’embrasser, mon
+petit chat. Non, ce n’est pas ton grand-père, c’est monsieur que tu
+dois remercier, car notre voisin doit m’en prêter un demain matin.
+—Comment est-ce fait, monsieur?
+
+Godefroid, sur un signe du vieillard, expliqua longuement l’accordéon,
+tout en savourant le thé fait par Auguste, et qui, d’une qualité
+supérieure, était exquis.
+
+Vers dix heures et demie, l’Initié se retira, lassé du spectacle de
+cette lutte insensée du grand-père et du fils, admirant leur héroïsme
+et cette patience de tous les jours à jouer un double rôle, également
+accablant.
+
+—Eh bien! lui dit monsieur Bernard, qui le suivit chez lui, vous
+comprenez, monsieur, la vie que je mène! C’est à toute heure les
+émotions du voleur, attentif à tout. Un mot, un geste tuerait ma
+fille! Une babiole de moins parmi celles qu’elle a l’habitude de voir
+révélerait tout à cet esprit qui voit à travers les murs.
+
+—Monsieur, répondit Godefroid, lundi Halpersohn prononcera sur votre
+fille; car il est arrivé. Je doute que la science puisse rétablir ce
+corps...
+
+—Oh! je n’y compte pas, reprit l’ancien magistrat; mais qu’on
+lui rende la vie supportable... Je comptais, monsieur, sur votre
+intelligence, et je voulais vous remercier, car vous avez tout
+compris... Ah! voilà l’accès! s’écria-t-il en entendant un cri à
+travers les murs; elle a excédé ses forces!
+
+Et, serrant la main de Godefroid, le vieillard courut chez lui.
+
+A huit heures du matin, le lendemain, Godefroid frappait à la porte du
+célèbre médecin polonais. Il fut conduit par un valet de chambre au
+premier étage du petit hôtel qu’il avait pu examiner pendant le temps
+que le portier mit à trouver et à prévenir le domestique.
+
+Heureusement, comme il s’en doutait, l’exactitude de Godefroid lui
+sauva l’ennui d’attendre; il était, sans doute, le premier venu. D’une
+antichambre fort simple, il passa dans un grand cabinet où il aperçut
+un vieillard en robe de chambre, qui fumait une longue pipe. La robe
+de chambre, en alépine noire, devenue luisante, portait la date de
+l’émigration polonaise.
+
+—Qu’y a-t-il pour votre service? lui dit le médecin juif, car vous
+n’êtes pas malade!
+
+Et il arrêta sur Godefroid un regard qui avait l’expression curieuse
+et piquante des yeux du juif polonais, ces yeux qui semblent avoir des
+oreilles.
+
+Halpersohn était, au grand étonnement de Godefroid, un homme de
+cinquante-six ans, à petites jambes turques et dont le buste était
+large, puissant. Il y avait en cet homme quelque chose d’oriental, car
+sa figure avait dû, dans la jeunesse, être fort belle; il en restait
+un nez hébraïque, long et recourbé comme un sabre de Damas. Le front
+vraiment polonais, large et noble, mais ridé comme un papier froissé,
+rappelait celui de saint Joseph des vieux maîtres italiens. Les yeux,
+vert de mer et enchâssés comme ceux des perroquets, par des membranes
+grisâtres et froncées, exprimaient la ruse et l’avarice à un degré
+supérieur. Enfin, la bouche, fendue comme une blessure, ajoutait à
+cette physionomie sinistre tout le mordant de la défiance.
+
+Cette face pâle et maigre, car Halpersohn était d’une remarquable
+maigreur, surmontée de cheveux gris mal peignés, avait, pour ornement,
+une longue barbe très-fournie, noire, mélangée de blanc, qui cachait la
+moitié du visage, en sorte qu’on n’en voyait que le front, les yeux, le
+nez, les pommettes et la bouche.
+
+Cet ami du révolutionnaire Lelewel portait une calotte en velours noir
+qui, mordant par une pointe sur le front, en faisait ressortir la
+couleur blonde, digne des pinceaux de Rembrandt.
+
+La question que fit ce médecin devenu si célèbre, autant par ses
+talents que par son avarice, causa quelque surprise à Godefroid, qui se
+dit en lui-même:
+
+—Me prendrait-il pour un voleur?
+
+La réponse à cette question se trouvait sur la table et sur la cheminée
+du docteur. Godefroid croyait arriver le premier, il arrivait le
+dernier. Les consultants avaient déposé sur la cheminée et sur le
+bord de la table d’assez grosses offrandes, car Godefroid aperçut des
+piles de pièces de 20 francs, de 40 francs et deux billets de mille
+francs. Était-ce là le produit d’une matinée? Il en douta beaucoup, et
+il crut à quelque savante invention d’esprit. Peut-être l’avare mais
+infaillible docteur tenait-il à forcer ainsi ses recettes en laissant
+croire à ses clients, choisis parmi les riches, qu’on lui donnait des
+rouleaux au lieu de papillottes.
+
+Moïse Halpersohn devait d’ailleurs être payé largement, car il
+guérissait, et guérissait précisément les maladies désespérées
+auxquelles la médecine renonçait. On ignore en Europe que les peuples
+slaves possèdent beaucoup de secrets; ils ont une collection de remèdes
+souverains, fruits de leurs relations avec les Chinois, les Persans,
+les Cosaques, les Turcs et les Tartares. Certaines paysannes, qui
+passent pour sorcières, guérissent radicalement la rage en Pologne,
+avec des sucs d’herbe. Il existe dans ce pays un corps d’observations
+sans code, sur les effets de certaines plantes, de quelques écorces
+d’arbres réduites en poudre, que l’on se transmet de famille en
+famille, et il s’y fait des cures miraculeuses.
+
+Halpersohn, qui passa, pendant cinq ou six ans, pour un médicastre,
+à cause de ses poudres, de ses médecines, possédait la science innée
+des grands médecins. Non-seulement il était savant et avait beaucoup
+observé, mais encore il avait parcouru l’Allemagne, la Russie, la
+Perse, la Turquie, où il avait recueilli bien des traditions; et comme
+il connaissait la chimie, il devint la bibliothèque vivante de ces
+secrets épars chez _les bonnes femmes_, comme on dit en France, de tous
+les pays où il avait porté ses pas, à la suite de son père, marchand
+ambulant de son état.
+
+Il ne faut pas croire que la scène où, dans _Richard en Palestine_,
+Saladin guérit le roi d’Angleterre, soit une fiction. Halpersohn
+possède une bourse de soie qu’il trempe dans l’eau pour la colorer
+légèrement, et certaines fièvres cèdent à cette eau bue par le malade.
+La vertu des plantes, selon cet homme, est infinie, et les guérisons
+des plus affreuses maladies sont possibles. Cependant, lui, comme
+ses confrères, s’arrête quelquefois devant des incompréhensibilités.
+Halpersohn aime l’invention de l’homœopathie, plus à cause de sa
+thérapeutique que pour son système médical; il correspondait alors
+avec Hédenius de Dresde, Chelius d’Heidelberg et les célèbres
+médecins allemands, tout en tenant la main fermée, quoique pleine de
+découvertes. Il ne voulait pas faire d’élèves.
+
+Le cadre était d’ailleurs en harmonie avec ce portrait échappé d’une
+toile de Rembrandt. Le cabinet, tendu d’un papier qui simulait du
+velours vert, était mesquinement meublé d’un divan vert. Le tapis vert
+mélangé montrait la corde. Un grand fauteuil en cuir noir, pour les
+consultants, se trouvait devant la fenêtre, drapée de rideaux verts.
+Un fauteuil de bureau, de forme romaine, en acajou, et couvert d’un
+maroquin vert, était le siége du docteur.
+
+Entre la cheminée et la table longue sur laquelle il écrivait, une
+caisse commune en fer, placée en face de la cheminée, au milieu de la
+paroi opposée, supportait une pendule en granit de Vienne sur laquelle
+s’élevait un groupe en bronze, représentant l’Amour jouant avec la
+Mort, le présent d’un grand sculpteur allemand qu’Halpersohn avait sans
+doute guéri. Le chambranle de la cheminée avait une coupe entre deux
+flambeaux pour tout ornement. De chaque côté du divan, deux encoignures
+en ébène servaient à mettre des plateaux, où Godefroid vit des cuvettes
+d’argent, des carafes et des serviettes.
+
+Cette simplicité, qui tenait presque de la nudité, frappa beaucoup
+Godefroid, pour qui tout voir fut l’affaire d’un coup d’œil, et il
+recouvra son sang-froid.
+
+—Monsieur, je me porte parfaitement bien: aussi ne viens-je pas pour
+moi, mais pour une femme à qui vous auriez dû, depuis longtemps, faire
+une visite. Il s’agit d’une dame qui demeure sur le boulevard du
+Mont-Parnasse...
+
+—Ah! oui, cette dame m’a déjà plusieurs fois envoyé son fils. Eh!
+bien, monsieur, qu’elle vienne à ma consultation.
+
+—Qu’elle vienne! répéta Godefroid indigné; mais, monsieur, elle n’est
+pas transportable de son lit sur un fauteuil; il faut la soulever avec
+des sangles.
+
+—Vous n’êtes pas médecin, monsieur! demanda le docteur juif avec une
+singulière grimace qui rendit son masque encore plus méchant qu’il ne
+l’était.
+
+—Si le baron de Nucingen vous faisait dire qu’il souffre et veut vous
+visiter, répondriez-vous: Qu’il vienne!
+
+—J’irais, répliqua froidement le juif en lançant un jet de salive dans
+un crachoir hollandais en acajou plein de sable.
+
+—Vous iriez, reprit doucement Godefroid, parce que le baron de
+Nucingen a deux millions de rentes, et...
+
+—Le reste ne fait rien à l’affaire, j’irais.
+
+—Eh bien! monsieur, vous viendrez voir la malade du boulevard
+Mont-Parnasse, par la même raison. Sans avoir la fortune du baron de
+Nucingen, je suis ici pour vous dire que vous mettrez vous-même le
+prix à la guérison, ou à vos soins si vous échouez... Je suis prêt à
+vous payer d’avance; mais comment, monsieur, vous qui êtes un émigré
+polonais, un communiste, je crois, ne feriez-vous pas un sacrifice à la
+Pologne? car cette dame est la petite-fille du général Tarlowski, l’ami
+du prince Poniatowski.
+
+—Monsieur, vous êtes venu pour me demander de guérir cette dame,
+et non pour me donner des conseils. En Pologne, je suis Polonais; à
+Paris, je suis Parisien. Chacun fait le bien à sa manière, et croyez
+que l’avidité qu’on me prête a sa raison. Le trésor que j’amasse a sa
+destination; elle est sainte. Je vends la santé: les riches peuvent la
+payer, je la leur fais acheter... Les pauvres ont leurs médecins...
+Si je n’avais pas un but je n’exercerais pas la médecine... Je vis
+sobrement et je passe mon temps à courir; je suis paresseux et j’étais
+joueur... Concluez, jeune homme!... Vous n’avez pas l’âge où l’on peut
+juger les vieillards.
+
+Godefroid garda le silence.
+
+—Vous demeurez avec la petite-fille de cet imbécile qui n’avait de
+courage que pour se battre, et qui a livré son pays à Catherine II?
+
+—Oui monsieur.
+
+—Soyez chez vous lundi, à trois heures, dit-il en quittant sa pipe
+et en prenant son agenda sur lequel il traça quelques mots. Vous me
+remettrez, à mon arrivée, deux cents francs; et si je vous promets la
+guérison, vous me donnerez mille écus... Il m’a été dit, reprit-il, que
+cette dame est rapetissée comme si elle était tombée au feu.
+
+—Monsieur, c’est, croyez-en les plus célèbres médecins de Paris, une
+névrose dont les désordres sont tels, qu’ils les ont niés tant qu’ils
+ne les ont pas vus.
+
+—Ah! je me rappelle maintenant les détails que ce petit bonhomme m’en
+a donnés... A demain, monsieur.
+
+Godefroid sortit après avoir salué cet homme aussi singulier
+qu’extraordinaire. Rien en lui ne sentait, n’indiquait un médecin, pas
+même ce cabinet nu, et dont le seul meuble qui frappât la vue était
+cette formidable caisse de Huret ou de Fichet.
+
+Godefroid put arriver assez à temps au passage Vivienne pour acheter,
+avant que la boutique ne fermât, un magnifique accordéon qu’il fit
+partir devant lui pour monsieur Bernard, en en indiquant l’adresse.
+
+Puis il alla rue Chanoinesse, en passant par le quai des Augustins, où
+il espérait trouver encore ouvert un des magasins des commissionnaires
+en librairie; il en vit effectivement un où il eut une longue
+conversation avec un jeune commis sur les livres de jurisprudence.
+
+Il trouva madame de La Chanterie et ses amis au retour de la
+grand’messe; et, au premier regard qu’elle lui jeta, Godefroid répondit
+par un hochement de tête significatif.
+
+—Eh bien! lui dit-il, notre cher père Alain n’est pas avec vous?
+
+—Il ne viendra pas ce dimanche-ci, répondit madame de La Chanterie;
+vous ne le verrez que d’aujourd’hui en huit... A moins que vous
+n’alliez où il vous a donné rendez-vous.
+
+—Madame, dit tout bas Godefroid, vous savez qu’il ne m’intimide pas
+comme ces messieurs, et je comptais lui faire ma confession.
+
+—Et moi?
+
+—Oh! vous, je vous dirai tout, car j’ai bien des choses à raconter.
+Pour mon début, j’ai trouvé la plus extraordinaire de toutes les
+infortunes, un sauvage accouplement de la misère et du luxe; puis
+des figures d’une sublimité qui dépasse toutes les inventions de nos
+romanciers les plus en vogue.
+
+—La nature, et surtout la nature morale, est toujours au-dessus de
+l’art, autant que Dieu est au-dessus de ses créatures. Mais, voyons,
+dit madame de La Chanterie, venez me raconter votre expédition dans les
+terres inconnues où vous avez fait votre premier voyage.
+
+Monsieur Nicolas et monsieur Joseph, car l’abbé de Vèze était resté
+pour quelques moments à Notre-Dame, laissèrent madame de La Chanterie
+seule avec Godefroid, qui, sous le coup des émotions qu’il venait de
+ressentir la veille, raconta tout dans les plus petits détails avec la
+force, avec l’action et la verve que donne la première impression d’un
+pareil spectacle et de son cadre d’homme et de choses. Il eut un grand
+succès, car la douce et calme madame de La Chanterie pleura, quelque
+accoutumée qu’elle fût à descendre dans l’abîme des douleurs.
+
+—Vous avez bien fait, dit-elle, d’envoyer l’accordéon.
+
+—Je voudrais faire bien plus, répondit Godefroid, puisque cette
+famille est la première qui m’ait fait connaître les plaisirs de
+la charité; je désire procurer à ce sublime vieillard la plus
+grande partie des bénéfices de son grand ouvrage. Je ne sais si
+vous avez assez de confiance dans ma capacité pour me mettre à même
+d’entreprendre une pareille affaire. D’après les renseignements que je
+viens de prendre, il faudrait environ neuf mille francs pour fabriquer
+ce livre à quinze cents exemplaires, et leur moindre valeur serait
+alors de vingt-quatre mille francs. Comme nous devons préalablement
+payer les trois mille et quelques cents francs qui grèvent le
+manuscrit, c’est donc douze mille francs à risquer. Oh! madame, si vous
+saviez quels regrets amers j’ai eus en venant du quai des Augustins
+ici d’avoir dissipé si follement ma petite fortune! car l’esprit de
+la charité m’est comme apparu. J’ai l’ardeur de l’Initié, je veux
+embrasser la vie de ces messieurs, et je serai digne de vous. J’ai béni
+plusieurs fois depuis deux jours le hasard qui m’a conduit ici. Je
+vous obéirai en tout, jusqu’à ce que vous me trouviez capable d’être un
+des vôtres.
+
+—Eh bien! répondit gravement madame de La Chanterie après avoir
+réfléchi, écoutez-moi, car j’ai des choses importantes à vous révéler.
+Vous avez été séduit, mon enfant, par la poésie du malheur. Oui,
+souvent le malheur a de la poésie; car, pour moi, la poésie est un
+certain excès dans le sentiment, et la douleur est un sentiment. On vit
+tant par la douleur!...
+
+—Oui, madame, j’ai été pris du démon de la curiosité... Que
+voulez-vous? Je n’ai pas encore l’habitude de pénétrer au cœur des
+existences malheureuses, et je n’y vais pas avec la tranquillité de
+vos trois pieux soldats du Seigneur. Mais, sachez-le bien, c’est après
+l’épuisement de cette irritation que je me suis voué à votre œuvre!...
+
+—Écoutez, mon cher ange, dit madame de La Chanterie, qui prononça
+ces trois mots avec une douce sainteté dont fut singulièrement
+touché Godefroid, nous nous sommes interdit, mais absolument, nous
+ne forçons point les mots ici... Ce qui est interdit n’occupe pas
+même notre pensée... Donc nous nous sommes interdit d’entrer dans
+des spéculations. Imprimer un livre pour le vendre, en attendre des
+bénéfices, c’est une affaire, et les opérations de ce genre nous
+jetteraient dans les embarras du commerce. Certes, ceci me semble assez
+faisable, nécessaire même. Croyez-vous que ce soit le premier cas qui
+se présente? Nous avons vingt fois, cent fois aperçu le moyen de sauver
+ainsi des familles, des maisons! Or, que serions-nous devenus avec des
+affaires de ce genre? Nous aurions été négociants... Commanditer le
+malheur, ce n’est pas travailler soi-même, c’est mettre le malheur à
+même de travailler. Dans quelques jours vous rencontrerez des misères
+plus âpres que celle-ci; ferez-vous la même chose? Vous seriez accablé!
+Songez, mon enfant, que messieurs Mongenod ne peuvent plus, depuis un
+an, se charger de notre comptabilité. Vous aurez la moitié de votre
+temps pris par la tenue de nos livres. Nous avons aujourd’hui près de
+deux mille débiteurs dans Paris; et au moins faut-il que, pour ceux
+qui peuvent nous rendre, nous sachions le chiffre de leur dette...
+Nous ne demandons jamais, nous attendons. Nous calculons que la moitié
+de l’argent donné se perd. L’autre moitié nous revient quelquefois
+doublée... Ainsi, supposez que ce magistrat meure, voilà douze mille
+francs bien aventurés. Mais que sa fille soit guérie, que son
+petit-fils réussisse, et qu’il devienne un bon magistrat... Eh bien!
+s’il a de l’honneur, il se souviendra de sa dette, et il nous rendra
+l’argent des pauvres avec usure. Savez-vous que plus d’une famille,
+tirée de la misère et mise par nous sur le chemin de la fortune par
+des prêts sans intérêts, a fait la part des pauvres, et nous a rendu
+les sommes doublées et quelquefois triplées?... Voilà nos seules
+spéculations! D’abord, songez, quant à ce qui vous préoccupe (et vous
+devez vous en préoccuper), que la vente de l’ouvrage de ce magistrat
+dépend de la bonté de cette œuvre; l’avez-vous lue? Puis, si le livre
+est excellent, combien d’excellents livres sont restés un, deux ou
+trois ans sans avoir le succès qu’ils méritent! Combien de couronnes
+mises sur des tombeaux! Et je sais que les libraires ont des façons de
+traiter, de réaliser, qui font de leur commerce le plus chanceux et le
+plus difficile à débrouiller de tous les commerces parisiens. Monsieur
+Nicolas vous parlera de ces difficultés, inhérentes à la nature des
+livres. Ainsi, vous le voyez, nous sommes raisonnables, nous avons
+l’expérience de toutes les misères, comme celle de tous les commerces,
+car nous étudions Paris depuis longtemps... Les Mongenod nous aident;
+nous avons en eux des flambeaux; et c’est par eux que nous savons
+que la Banque de France a le commerce de la librairie en suspicion
+constante, quoique ce soit un des plus beaux commerces, mais il est
+mal fait... Quant aux quatre mille francs nécessaires pour sauver
+cette noble famille des horreurs de l’indigence, car il faut que ce
+pauvre enfant et son grand-père se nourrissent et puissent s’habiller
+convenablement, je vais vous les donner... Il est des souffrances, des
+misères, des plaies que nous pansons immédiatement, sans hésitation,
+sans chercher à savoir qui nous secourons: religion, honneur,
+caractère, tout est indifférent; mais dès qu’il s’agit de prêter
+l’argent des pauvres pour aider le malheur sous la forme agissante de
+l’industrie, du commerce... oh! alors nous cherchons des garanties,
+avec la rigidité des usuriers. Aussi, pour le surplus, bornez votre
+enthousiasme à trouver à ce vieillard le plus honnête libraire
+possible. Ceci regarde monsieur Nicolas. Il connaît des avocats, des
+professeurs, auteurs de livres sur la jurisprudence; et, dimanche
+prochain, il aura bien certainement un bon conseil à vous donner...
+Soyez tranquille, si c’est possible, cette difficulté sera résolue.
+Cependant, peut-être serait-il bon que monsieur Nicolas lût l’ouvrage
+de ce magistrat... Si cela se peut, obtenez-en la communication...
+
+Godefroid restait stupéfait du bon sens de cette femme, qu’il croyait
+uniquement animée par l’esprit de charité. L’Initié plia le genou,
+baisa l’une des belles mains de madame de La Chanterie en lui disant:
+
+—Vous êtes donc aussi la raison?
+
+—Il faut être tout dans notre état, reprit-elle avec la gaieté douce
+particulière aux vraies saintes.
+
+—Comment, deux mille comptes! s’écria-t-il, mais c’est immense!
+
+—Oh! deux mille comptes et qui peuvent donner lieu, répondit-elle,
+à des restitutions basées, comme je viens de vous le dire, sur la
+délicatesse de nos obligés; car nous avons bien trois mille autres
+familles qui ne nous rendront jamais que des actions de grâce. Aussi,
+sentons-nous, je vous le répète, la nécessité d’avoir des livres. Et
+si vous avez une discrétion à toute épreuve, vous serez notre oracle
+financier. Nous sommes obligés de tenir un journal, le grand-livre des
+comptes-courants et un livre de caisse. Nous avons bien des notes,
+mais nous perdons trop de temps à chercher... Voilà ces messieurs,
+reprit-elle.
+
+Godefroid, grave et pensif, prit peu de part d’abord à la conversation,
+il était abasourdi par la révélation que madame de La Chanterie venait
+de lui faire d’un ton qui prouvait qu’elle voulait le récompenser de
+son ardeur.
+
+—Deux mille familles obligées! se disait-il; mais, si elles coûtent
+autant que va nous coûter monsieur Bernard, nous avons donc des
+millions semés dans Paris?
+
+Ce sentiment fut un des derniers mouvements de l’esprit du monde qui
+s’éteignait insensiblement chez Godefroid. En réfléchissant, il comprit
+que les fortunes réunies de madame de La Chanterie, de messieurs Alain,
+Nicolas, Joseph et celle du juge Popinot, les dons recueillis par
+l’abbé de Vèse et les secours prêtés par la maison Mongenod avaient
+dû produire un capital considérable; et que, depuis douze ou quinze
+ans, ce capital, accru par ceux d’entre les obligés qui se montraient
+reconnaissants, avait dû grossir à la façon des boules de neige,
+puisque ces charitables personnes n’en distrayaient rien. Il voyait
+clair peu à peu dans cette œuvre immense, et son désir d’y coopérer
+s’en accrut.
+
+Il voulut sur les neuf heures retourner à pied au boulevard du
+Mont-Parnasse; mais madame de La Chanterie, craignant la solitude du
+quartier, le contraignit à prendre un cabriolet. En descendant de
+voiture, quoique les volets fussent si soigneusement fermés qu’il
+ne passait pas une ligne de lueur, Godefroid entendit les sons de
+l’instrument; et, quand il fut sur le palier, Auguste, qui sans doute
+guettait l’arrivée de Godefroid, entr’ouvrit la porte de l’appartement
+et dit:
+
+—Maman voudrait bien vous voir, et mon grand-père vous offre une tasse
+de thé.
+
+En entrant, Godefroid trouva la malade transfigurée par le plaisir de
+faire de la musique; le visage étincelait et les yeux brillaient comme
+deux diamants.
+
+—J’aurais dû vous attendre pour vous donner les premiers accords; mais
+je me suis jetée sur ce petit orgue comme un affamé se jette sur un
+festin. Vous avez une âme à me comprendre, et alors je suis pardonnée.
+
+Et Vanda fit un signe à son fils, qui vint se placer de manière à
+presser la pédale par laquelle respira le soufflet intérieur de
+l’instrument; et, les yeux au ciel, comme sainte Cécile, la malade,
+dont les doigts avaient retrouvé momentanément de la force et de
+l’agilité, répéta des variations sur la Prière de Moïse que son fils
+était allé lui acheter, et qu’elle avait composées dans quelques
+heures. Godefroid reconnut un talent identique avec celui de Chopin.
+C’était une âme qui se manifestait par des sons divins où dominait une
+douceur mélancolique. Monsieur Bernard avait salué Godefroid par un
+regard où se peignait un sentiment inexprimé depuis longtemps. Si les
+larmes n’eussent pas été à jamais taries chez ce vieillard desséché
+par tant de douleurs cuisantes, ce regard aurait été mouillé. Cela se
+devinait.
+
+Monsieur Bernard jouait avec sa tabatière, en contemplant sa fille dans
+une indicible extase.
+
+—Demain, madame, reprit Godefroid lorsque la musique eut cessé, demain
+votre sort sera fixé, car je vous apporte une bonne nouvelle. Le
+célèbre Halpersohn viendra demain à trois heures. —Et il m’a promis,
+ajouta-t-il à l’oreille de monsieur Bernard, de me dire la vérité.
+
+Le vieillard se leva, prit Godefroid par la main, l’entraîna dans un
+coin de la chambre, du côté de la cheminée, il tremblait.
+
+—Ah! quelle nuit vais-je passer! C’est un arrêt définitif! lui dit-il
+à l’oreille. Ma fille sera guérie ou condamnée!
+
+—Prenez courage, répondit Godefroid, et, après le thé, venez chez moi.
+
+—Cesse, cesse, ma fille, dit le vieillard, tu te donneras des crises.
+A ce développement de forces succédera l’abattement.
+
+Il fit enlever l’instrument par Auguste et présenta la tasse de thé
+destinée à sa fille avec toute la câlinerie d’une nourrice qui veut
+prévenir l’impatience d’un petit enfant.
+
+—Comment est-il, ce médecin? demanda-t-elle déjà distraite par la
+perspective de voir un être nouveau.
+
+Vanda, comme tous les prisonniers, était dévorée de curiosité. Quand
+les autres phénomènes physiques de sa maladie cessaient, ils semblaient
+se reporter dans le moral, et alors elle concevait des caprices
+étranges, des fantaisies violentes. Elle voulait voir Rossini; elle
+pleurait de ce que son père, qu’elle croyait tout-puissant, refusait de
+le lui amener.
+
+Godefroid fit alors une description minutieuse du médecin juif et de
+son cabinet, car elle ignorait les démarches de son père. Monsieur
+Bernard avait recommandé le silence à son petit-fils sur ses visites
+chez Halpersohn, tant il avait craint d’exciter chez sa fille des
+espérances qui ne se seraient pas réalisées. Vanda restait comme
+attachée aux paroles qui sortaient de la bouche de Godefroid, elle
+était charmée, et elle tomba dans une espèce de folie, tant son désir
+de voir cet étrange Polonais devint ardent.
+
+—La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux,
+dit l’ancien magistrat. Aujourd’hui, par exemple, outre ce médecin,
+nous avons Hoëné Wronski, le mathématicien illuminé, le poëte
+Mickievicz, Towianski l’inspiré, Chopin au talent surnaturel. Les
+grandes commotions nationales produisent toujours des espèces de géants
+tronqués.
+
+—Oh! cher papa! quel homme vous êtes! Si vous mettiez par écrit tout
+ce que nous vous entendons dire, seulement pour m’amuser, vous feriez
+une fortune... car, figurez-vous, monsieur, que mon bon vieux père
+invente pour moi des histoires admirables lorsque je n’ai plus de
+romans à lire, et il m’endort ainsi. Sa voix me berce, et il calme
+souvent mes douleurs par son esprit... Qui jamais le récompensera!...
+Auguste, mon enfant, tu devrais baiser pour moi les marques des pas de
+ton grand-père.
+
+Le jeune homme leva sur sa mère ses beaux yeux humides, et un regard,
+où débordait une compassion longtemps comprimée, fut tout un poëme.
+Godefroid se leva, prit la main d’Auguste et la lui serra.
+
+—Dieu, madame, a mis deux anges près de vous!... s’écria-t-il.
+
+—Oui, je le sais. Aussi me reproché-je souvent de les faire enrager.
+Viens, cher Augustin, embrasse ta mère. C’est un enfant, monsieur,
+dont seraient fières toutes les mères. C’est pur comme l’or, c’est
+franc, c’est une âme sans péché; mais une âme un peu trop passionnée,
+comme celle de la maman. Dieu m’a peut-être clouée dans un lit pour me
+préserver des sottises que commettent les femmes... qui ont trop de
+cœur... ajouta-t-elle en souriant.
+
+Godefroid répondit par un sourire et par un salut.
+
+—Adieu, monsieur, et surtout remerciez votre ami, car il fait le
+bonheur d’une pauvre infirme.
+
+—Monsieur, dit Godefroid quand il fut chez lui seul avec monsieur
+Bernard qui l’avait suivi, je crois pouvoir vous assurer que vous ne
+serez point dépouillé par ce trio de braves gens. J’aurai la somme
+nécessaire, mais il faudra me confier votre traité relatif au réméré...
+Pour faire plus pour vous, vous devriez me confier votre ouvrage à
+lire... non pas à moi, je n’aurais pas assez de connaissances pour en
+juger, mais à un ancien magistrat d’une intégrité parfaite, qui se
+chargera, d’après le mérite de l’œuvre, de trouver une honorable maison
+avec laquelle vous contracterez équitablement... Je n’insiste pas
+là-dessus. En attendant, voici cinq cents francs, ajouta-il en tendant
+un billet de banque à l’ancien magistrat stupéfait, pour subvenir à vos
+besoins les plus pressants. Je ne vous en demande point de reçu, vous
+ne serez obligé que par votre conscience, et votre conscience ne doit
+parler qu’au cas où vous retrouveriez quelque aisance... Je me charge
+de satisfaire Halpersohn...
+
+—Qui donc êtes-vous? dit le vieillard qui tomba sur une chaise.
+
+—Moi, répondit Godefroid, rien; mais je sers des personnes puissantes
+à qui votre détresse est maintenant connue et qui s’intéressent à
+vous... Ne m’en demandez pas davantage.
+
+—Quel est donc le mobile de ces gens?... dit le vieillard.
+
+—La religion, monsieur, répliqua Godefroid.
+
+—Serait-ce possible!... la religion...
+
+—Oui, la religion catholique, apostolique et romaine...
+
+—Eh! vous appartenez à l’ordre de Jésus?
+
+—Non, monsieur, répondit Godefroid. Soyez sans inquiétude: ces
+personnes n’ont aucun dessein sur vous, hors celui de vous secourir, et
+de rendre votre famille au bonheur.
+
+—La philanthropie deviendrait-elle donc autre chose qu’une vanité?...
+
+—Eh! monsieur, ne déshonorez pas, dit vivement Godefroid, la sainte
+charité catholique, la vertu définie par saint Paul!...
+
+Monsieur Bernard, en entendant cette réponse, se mit à marcher à grands
+pas dans la chambre.
+
+—J’accepte, dit-il tout à coup, et je n’ai qu’une façon de vous
+remercier, c’est de vous confier mon ouvrage. Les notes, les citations
+sont inutiles à un ancien magistrat; et j’ai pour deux mois de travaux
+encore à copier mes citations, comme je vous l’ai dit... A demain,
+ajouta-t-il en donnant une poignée de main à Godefroid.
+
+—Aurais-je fait une conversion?... se dit Godefroid, qui fut frappé de
+l’expression nouvelle que la physionomie de ce grand vieillard avait
+prise à sa dernière réponse.
+
+Le surlendemain, à trois heures, un cabriolet de place s’arrêta devant
+la maison, et Godefroid en vit sortir Halpersohn, enseveli dans une
+énorme pelisse d’ours. Pendant la nuit, le froid avait redoublé, le
+thermomètre marquait dix degrés.
+
+Le médecin juif examina curieusement, quoique à la dérobée, la chambre
+où son client de la veille le recevait, et Godefroid aperçut une pensée
+de défiance qui rayonna dans ses yeux, comme une pointe de poignard.
+Ce rapide pointillement du soupçon fit éprouver un froid intérieur à
+Godefroid, qui pensa que cet homme devait être impitoyable dans les
+affaires; et il est si naturel de supposer le génie uni à la bonté,
+qu’il eut un nouveau mouvement de dégoût.
+
+—Monsieur, dit-il, je vois que la simplicité de mon appartement vous
+inquiète; aussi ne serez-vous pas étonné de ma manière d’agir. Voici
+vos cent francs, et voici trois billets de mille francs, ajouta-t-il en
+tirant de son portefeuille les billets que madame de La Chanterie lui
+avait remis pour dégager l’ouvrage de monsieur Bernard; mais, dans le
+cas où vous auriez des craintes sur ma solvabilité, je vous offrirais,
+pour garants de l’exécution de nos conventions, messieurs Mongenod,
+banquiers, rue de la Victoire.
+
+—Je les connais, répondit Halpersohn en serrant les dix pièces d’or
+dans sa poche.
+
+—Il ira chez eux, pensa Godefroid.
+
+—Et où demeure la malade? demanda le médecin en se levant comme un
+homme qui connaît le prix du temps.
+
+—Venez par ici, monsieur, dit Godefroid en passant le premier pour
+montrer le chemin.
+
+Le juif examina d’un œil soupçonneux et sagace les lieux par lesquels
+il passa, car il avait le coup d’œil de l’espion; aussi vit-il fort
+bien les horreurs de l’indigence par la porte de la pièce où couchaient
+le magistrat et son petit-fils; par malheur, monsieur Bernard était
+allé prendre le costume avec lequel il paraissait chez sa fille, et,
+dans son empressement à venir ouvrir la porte, il ferma mal celle de
+son chenil.
+
+Il salua noblement Halpersohn, et ouvrit avec précaution la chambre de
+sa fille. —Vanda, mon enfant, voici le médecin, dit-il.
+
+Et il se rangea pour laisser passer Halpersohn qui conservait sa
+pelisse. Le juif fut surpris du contraste de cette pièce, qui, dans
+ce quartier, dans cette maison surtout, était une anomalie; mais
+l’étonnement d’Halpersohn dura peu, car il avait vu souvent, chez les
+juifs d’Allemagne et de Russie, de semblables oppositions entre une
+excessive misère apparente et des richesses cachées. En marchant de la
+porte au lit de la malade, il ne cessa de la regarder, et, en arrivant
+à son chevet, il lui dit en polonais:
+
+—Vous êtes Polonaise?
+
+—Non pas moi, mais ma mère.
+
+—Qui votre grand-père, le général Tarlowski, avait-il épousé?
+
+—Une Polonaise.
+
+—De quelle province?
+
+—Une Sobolewska de Pinska.
+
+—Bien. Monsieur est votre père?
+
+—Oui, monsieur.
+
+—Monsieur, demanda-t-il, madame votre femme...
+
+—Elle est morte, répondit monsieur Bernard.
+
+—Était-elle très-blanche? dit Halpersohn avec un léger mouvement
+d’impatience d’être interrompu.
+
+—Voici son portrait, répondit monsieur Bernard en allant décrocher
+un magnifique cadre où se trouvaient plusieurs belles miniatures.
+Halpersohn tâtait la tête et maniait la chevelure de la malade, tout en
+regardant le portrait de Vanda Tarlowska, née comtesse Sobolewska.
+
+—Racontez-moi les désordres causés par la maladie. Et il se mit dans
+la bergère en regardant Vanda fixement pendant les vingt minutes que
+dura le récit alternatif du père et de la fille.
+
+—Quel âge a madame?
+
+—Trente-huit ans.
+
+—Ah! bon, s’écria-t-il en se levant, je réponds de la guérir. Je
+n’assure pas de lui rendre l’exercice de ses jambes, mais pour guérie,
+elle le sera. Seulement il faut la mettre dans une maison de santé de
+mon quartier.
+
+—Mais, monsieur, ma fille n’est pas transportable.
+
+—Je vous réponds d’elle, dit sentencieusement Halpersohn; mais je ne
+vous réponds de votre fille qu’à ces conditions... Savez-vous qu’elle
+va troquer sa maladie actuelle contre une autre maladie épouvantable,
+et qui durera peut-être un an, ou tout au moins six mois?... Vous
+pouvez venir voir madame, puisque vous êtes son père.
+
+—Est-ce sûr? demanda monsieur Bernard.
+
+—Sûr! répéta le juif. Madame a dans le corps un principe, une humeur
+nationale, il faut l’en délivrer. Quand vous viendrez, vous me
+l’amènerez, rue Basse-Saint-Pierre, à Chaillot, maison de santé du
+docteur Halpersohn.
+
+—Mais comment?
+
+—Sur un brancard, comme on transporte tous les malades aux hôpitaux.
+
+—Mais le trajet la tuera.
+
+—Non. Et Halpersohn, en disant ce non sec, était à la porte, où
+Godefroid le rejoignit dans l’escalier. Le juif, qui étouffait de
+chaud, lui dit à l’oreille: —Outre les mille écus, ce sera quinze
+francs par jour; on paie trois mois d’avance.
+
+—Bien monsieur. Et, demanda Godefroid en montant sur le marchepied du
+cabriolet où le docteur s’était élancé, vous répondez de la guérison.
+
+—J’en réponds, répéta le Polonais. Vous aimez cette dame?
+
+—Non, dit Godefroid.
+
+—Vous ne répéterez pas ce que je vais vous confier, car je ne vous le
+dis que pour vous prouver que je suis sûr de la guérison, et si vous
+faisiez une indiscrétion, vous tueriez cette dame...
+
+Godefroid lui répondit par un seul geste.
+
+—Elle est depuis dix-sept ans victime du principe de la plique
+polonaise qui produit tous ces ravages, j’en ai vu de plus terribles
+exemples. Or, moi seul aujourd’hui sais comment faire sortir la plique
+de manière à pouvoir la guérir, car on n’en guérit pas toujours. Vous
+voyez, monsieur, que je suis bien désintéressé. Si cette dame était
+une grande dame, une baronne de Nucingen ou toute autre femme ou fille
+des Crésus modernes, cette cure me serait payée cent, deux cent mille
+francs, enfin tout ce que je demanderais!... Mais c’est un petit
+malheur.
+
+—Et le trajet!...
+
+—Bah! elle aura l’air de mourir, mais elle ne mourra pas!... Elle a de
+la vie pour cent ans, une fois guérie. Allons, Jacques?... vite, rue
+de Monsieur!... et vite!... dit-il au cocher. Et il laissa Godefroid
+sur le boulevard, où Godefroid resta stupide à regarder s’enfuir le
+cabriolet.
+
+—Qu’est-ce donc que ce drôle d’homme vêtu de peau d’ours? demanda la
+mère Vauthier à qui rien n’échappait. Est-ce vrai, ce que m’a dit le
+cocher du cabriolet, que c’est le plus fameux médecin de Paris?
+
+—Et qu’est-ce que cela vous fait, mère Vauthier?
+
+—Ah, rien du tout! reprit-elle en grimaçant.
+
+—Vous avez eu bien tort de ne pas vous mettre de mon côté, dit
+Godefroid en revenant à pas lents vers la maison; vous auriez plus
+gagné qu’avec messieurs Barbet et Métivier, de qui vous n’aurez rien.
+
+—Est-ce que je suis pour ces messieurs? reprit-elle en haussant les
+épaules. Monsieur Barbet est mon propriétaire, voilà tout!
+
+Il fallut deux jours pour décider monsieur Bernard à se séparer de sa
+fille et la transporter à Chaillot. Godefroid et l’ancien magistrat
+firent la route chacun d’un côté du brancard couvert en coutil rayé
+de blanc et de bleu, sur lequel était la chère malade, quasi liée au
+matelas, tant le père craignait les soubresauts d’une attaque de nerfs.
+Enfin, parti à trois heures, le convoi parvint à la maison de santé
+vers cinq heures, à la chute du jour. Godefroid paya sur quittance
+les quatre cent cinquante francs du trimestre exigé; puis, quand il
+descendit pour donner le pourboire des deux porteurs, il fut rejoint
+par monsieur Bernard, qui prit sous le matelas un paquet cacheté
+très-volumineux, et qui le tendit à Godefroid.
+
+—L’un de ces gens va vous aller chercher un cabriolet, dit le
+vieillard, car vous ne pourriez pas porter longtemps ces quatre
+volumes. Voici mon ouvrage, remettez-le à mon censeur, je le lui
+confie pour toute cette semaine. Je vais rester au moins huit jours
+dans ce quartier, car je ne veux pas laisser ainsi ma fille à
+l’abandon. Je connais mon petit-fils, il peut garder la maison, surtout
+aidé par vous; d’ailleurs, je vous le recommande. Si j’étais encore ce
+que je fus, je vous demanderais le nom de mon critique, de cet ancien
+magistrat, car il en est peu que je ne connaisse...
+
+—Oh! ce n’est pas un mystère, dit Godefroid en interrompant monsieur
+Bernard. Du moment où vous avez en moi cette entière confiance, je puis
+vous dire que votre censeur est l’ancien président Lecamus de Tresnes.
+
+—Oh! de la cour royale de Paris! Prenez!... allez! c’est l’un des plus
+beaux caractères de ce temps-ci... Lui, et feu Popinot, le juge au
+tribunal de première instance, ont été des magistrats dignes des plus
+beaux jours des anciens parlements. Toutes mes craintes, si j’en avais
+conservé, seraient dissipées... Et où demeure-t-il? Je voudrais l’aller
+remercier de la peine qu’il aura prise.
+
+—Vous le trouverez rue Chanoinesse, sous le nom de monsieur Nicolas...
+J’y vais à l’instant. Et votre compromis avec vos coquins?...
+
+—Auguste vous le remettra, dit le vieillard qui rentra dans la cour de
+la maison de santé.
+
+Un cabriolet trouvé sur le quai de Billy, et ramené par un des
+commissionnaires, arrivait; Godefroid y monta et stimula le cocher par
+la promesse d’un bon pourboire, s’il arrivait rue Chanoinesse à temps,
+car Godefroid voulait y dîner.
+
+Une demi-heure après le départ de Vanda, trois hommes vêtus de drap
+noir, que la Vauthier introduisit par la rue Notre-Dame des Champs, où
+ils attendaient sans doute le moment favorable, montèrent l’escalier,
+accompagnés de ce Judas femelle, et frappèrent doucement à la porte du
+logement de monsieur Bernard. Comme ce jour était précisément un jeudi,
+le collégien avait pu garder la maison. Il ouvrit, et trois hommes se
+glissèrent comme des ombres dans la première pièce.
+
+—Que voulez-vous, messieurs? demanda le jeune homme.
+
+—Nous sommes bien ici chez monsieur Bernard... c’est-à-dire chez
+monsieur le baron?...
+
+—Mais que voulez-vous?
+
+—Ah! vous le savez bien, jeune homme, car on nous a dit que votre
+grand-père vient de partir avec un brancard couvert... ça ne nous
+étonne pas! mais il est dans son droit. Je suis huissier, je viens
+tout saisir ici... Lundi, vous avez eu sommation de payer trois mille
+francs de principal, plus les frais, à monsieur Métivier, sous peine
+de la contrainte par corps que nous avons dénoncée; et comme un ancien
+marchand d’oignons se connaît en ciboules, le débiteur a pris la clef
+des champs pour éviter celle de Clichy. Mais si nous ne l’avons pas,
+nous aurons pied ou aile de son riche mobilier, car nous savons tout,
+jeune homme, et nous allons verbaliser.
+
+—Voilà des papiers timbrés que votre grand-papa n’a jamais voulu
+prendre, dit alors la Vauthier en fourrant dans la main d’Auguste trois
+exploits.
+
+—Restez, madame, nous allons vous constituer gardienne judiciaire. La
+loi vous accorde quarante sous par jour; ce n’est pas à dédaigner.
+
+—Ah! je verrai donc ce qu’il y a dans la belle chambre!..... s’écria
+la Vauthier.
+
+—Vous n’entrerez pas dans la chambre de ma mère! s’écria d’une voix
+formidable le jeune homme en s’élançant entre la porte et les trois
+hommes noirs.
+
+Sur un signe de l’huissier, les deux praticiens et le premier clerc qui
+survint saisirent Auguste.
+
+—Pas de rébellion, jeune homme; vous n’êtes pas le maître ici; nous
+dresserions procès-verbal, et vous iriez coucher à la Préfecture... En
+entendant ce mot redoutable, Auguste fondit en larmes.
+
+—Ah! quel bonheur, disait-il, que maman soit partie! cela l’aurait
+tuée!
+
+Une espèce de conférence se tenait entre les praticiens, l’huissier et
+la Vauthier. Auguste comprit, quoiqu’ils parlassent à voix basse, qu’on
+voulait surtout saisir les manuscrits de son grand-père; et il ouvrit
+alors la porte de la chambre.
+
+—Entrez, messieurs, et ne gâtez rien, dit-il. On vous payera demain
+matin. Puis il s’en alla tout pleurant dans le taudis, où, saisissant
+les notes de son grand-père, il les mit dans le poële, qu’il savait
+être sans une étincelle de feu.
+
+Cette action fut faite si rapidement que l’huissier, gaillard fin,
+rusé, digne de ses clients Barbet et Métivier, trouva le jeune homme
+en pleurs sur sa chaise, lorsqu’il se précipita dans le taudis,
+après avoir jugé que les manuscrits ne se trouvaient point dans
+l’antichambre. Quoiqu’on ne puisse point saisir les livres ni les
+manuscrits, le réméré souscrit par l’ancien magistrat eût justifié
+cette manière de procéder. Mais il était facile d’opposer des moyens
+dilatoires à cette saisie; ce que monsieur Bernard n’eût pas manqué
+de faire. De là, la nécessité d’agir avec sournoiserie. Aussi, la
+veuve Vauthier avait-elle merveilleusement servi son propriétaire en
+ne remettant pas ses significations aux locataires; elle comptait les
+jeter dans l’appartement en y entrant à la suite des gens de justice,
+ou dire, au besoin, à monsieur Bernard qu’elle croyait ces actes faits
+contre les deux auteurs qui depuis deux jours étaient absents.
+
+Le procès-verbal de saisie prit environ une heure; car l’huissier
+n’omit rien et regarda la valeur des objets saisis comme suffisante à
+payer la dette. Une fois l’huissier parti, le pauvre jeune homme prit
+les exploits et courut pour retrouver son grand-père à la maison de
+santé; car l’huissier lui dit que, sous des peines graves, la Vauthier
+devenait responsable des objets saisis. Il put donc quitter le logis
+sans avoir rien à redouter.
+
+L’idée de savoir son grand-père traîné en prison pour dettes rendit
+le pauvre enfant exactement fou, mais fou comme les jeunes gens sont
+fous, c’est-à-dire qu’il était en proie à l’une de ces exaltations
+dangereuses et funestes, où toutes les puissances de la jeunesse
+fermentent à la fois et peuvent faire commettre de mauvaises actions
+aussi bien que des traits d’héroïsme. Arrivé rue Basse-Saint-Pierre,
+le concierge dit au pauvre Auguste qu’il ignorait ce qu’était devenu
+le père de la malade amenée à quatre heures et demie, mais que l’ordre
+de monsieur Halpersohn était de ne laisser personne, pas même le père,
+voir cette dame d’ici à huit jours, sous peine de mettre sa vie en
+danger.
+
+Cette réponse acheva de porter au comble l’exaspération d’Auguste.
+Il reprit le chemin du boulevard Mont-Parnasse en marchant dans son
+désespoir et en roulant les desseins les plus extravagants. Il arriva
+vers huit heures et demie du soir, presque à jeun, et tellement épuisé
+par la faim et par la douleur, qu’il écouta la Vauthier lorsqu’elle
+lui proposa de prendre part à son souper qui consistait en un ragoût
+de mouton aux pommes de terre. Le pauvre enfant tomba quasi mort sur
+une chaise, chez cette atroce femme. Encouragé par le patelinage et les
+paroles mielleuses de cette vieille, il répondit à quelques questions
+adroitement faites sur Godefroid, et il fit entendre que c’était le
+locataire qui, demain, allait payer les dettes de son grand-père, car
+on lui devait les changements heureux survenus dans leur position
+depuis une semaine. La veuve écoutait ces propos d’un air dubitatif, en
+forçant Auguste à boire quelques verres de vin.
+
+Vers dix heures, on entendit le roulement d’un cabriolet qui arrêta
+devant la maison, et la veuve s’écria:
+
+—Oh! c’est monsieur Godefroid.
+
+Aussitôt Auguste prit la clef de l’appartement et monta pour rencontrer
+le protecteur de sa famille; mais il trouva la figure de Godefroid
+tellement changée, qu’il hésitait à lui parler, lorsque le danger de
+son grand-père décida ce généreux enfant. Voici ce qui s’était passé
+rue Chanoinesse et la cause de la sévérité répandue sur la figure de
+Godefroid.
+
+Arrivé à temps, le néophyte avait trouvé madame de La Chanterie et ses
+fidèles au salon, et il y avait pris à part monsieur Nicolas pour lui
+remettre les quatre volumes de l’_Esprit des lois modernes_. Monsieur
+Nicolas porta sur-le-champ ce volume manuscrit dans sa chambre et
+descendit pour dîner; puis, après avoir causé pendant la première
+partie de la soirée, il remonta dans l’intention de commencer la
+lecture de cet ouvrage.
+
+Godefroid fut très-étonné lorsque, quelques instants après la
+disparition de monsieur Nicolas il fut prié par Manon, de la part
+de l’ancien président, de venir lui parler. Il monta chez monsieur
+Nicolas, conduit par Manon, et il ne put faire aucune attention à
+l’intérieur de ce logement, tant il fut saisi par la figure bouleversée
+de cet homme si placide et si ferme.
+
+—Saviez-vous, demanda monsieur Nicolas redevenu président, saviez-vous
+le nom de l’auteur de cet ouvrage?
+
+—Monsieur Bernard, répondit Godefroid, je ne le connais que sous ce
+nom. Je n’ai pas ouvert le paquet...
+
+—Ah! c’est vrai, se dit monsieur Nicolas, je l’ai décacheté moi-même.
+Vous n’avez pas cherché, reprit-il, à connaître ses antécédents?
+
+—Non. Je sais qu’il a épousé par amour la fille du général Tarlowski;
+que sa fille se nomme comme la mère, Vanda, le petit-fils Auguste, et
+le portrait que j’ai vu de monsieur Bernard est, je crois, celui d’un
+président de cour royale en robe rouge.
+
+—Tenez, lisez! dit monsieur Nicolas qui montra le titre de l’ouvrage
+écrit en caractères dus à la calligraphie d’Auguste, et disposés ainsi:
+
+ ESPRIT DES LOIS MODERNES
+
+ PAR M. BERNARD-JEAN-BAPTISTE-MACLOD, BARON BOURLAC,
+
+ ancien procureur général près la cour royale de Rouen, grand
+ officier de la Légion d’honneur.
+
+—Ah! le bourreau de madame, de sa fille, du chevalier du Vissard! dit
+d’une voix faible Godefroid. Et ses jambes s’affaiblissant, le néophyte
+se laissa aller sur un fauteuil. —Joli début! dit-il en murmurant.
+
+—Ceci, mon cher Godefroid, reprit monsieur Nicolas, est une affaire
+qui nous regarde tous: vous en avez fait votre part, à nous le reste!
+Je vous en prie, ne vous mêlez plus de rien, allez chercher ce que vous
+pouvez avoir laissé là-bas! Pas un mot! Enfin, une discrétion absolue!
+Et dites au baron Bourlac de s’adresser à moi. D’ici là, nous aurons
+décidé comment il nous convient d’agir en cette circonstance.
+
+Godefroid descendit, sortit, prit un cabriolet et arriva rapidement au
+boulevard du Mont-Parnasse, plein d’horreur au souvenir du réquisitoire
+du parquet de Caen, du drame sanglant terminé sur l’échafaud, et du
+séjour de madame de La Chanterie à Bicêtre. Il comprit l’abandon
+dans lequel cet ancien procureur général, assimilé presque à
+Fouquier-Tinville, achevait ses jours, et les raisons de son incognito
+si soigneusement gardé.
+
+—Puisse monsieur Nicolas venger terriblement cette pauvre madame de
+La Chanterie! Il achevait en lui-même ce vœu peu catholique, lorsqu’il
+aperçut Auguste.
+
+—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.
+
+—Mon bon monsieur, il vient de nous arriver un malheur qui me rend
+fou! Des scélérats sont venus saisir tout chez ma mère, et l’on cherche
+mon grand-père pour le mettre en prison. Mais ce n’est pas à cause
+de ces malheurs que je vous implore, dit ce garçon, avec une fierté
+romaine, c’est pour vous prier de me rendre un service que l’on rend à
+des condamnés à mort...
+
+—Parlez, dit Godefroid.
+
+—On est venu pour s’emparer des manuscrits de mon grand-père; et,
+comme je crois qu’il vous a remis l’ouvrage, je viens vous prier
+de prendre les notes, car la portière ne me laissera rien emporter
+d’ici... Joignez-les aux volumes, et...
+
+—Bien, bien, répondit Godefroid, allez vite les chercher.
+
+Pendant que le jeune homme entrait chez lui pour en revenir aussitôt,
+Godefroid pensa que cet enfant n’était coupable d’aucun crime, et qu’il
+ne fallait pas le désespérer en lui parlant de son grand-père, de
+l’abandon qui punissait cette triste vieillesse des fureurs de la vie
+politique, et il prit le paquet avec une sorte de bonne grâce.
+
+—Quel est le nom de votre mère? demanda-t-il.
+
+—Ma mère, monsieur, est la baronne de Mergi; mon père est le fils du
+premier président de la cour royale de Rouen.
+
+—Ah! dit Godefroid, votre grand-père a marié sa fille au fils du
+fameux président Mergi.
+
+—Oui, monsieur.
+
+—Mon petit ami, laissez-moi, dit Godefroid. Il conduisit le jeune
+baron de Mergi jusque sur le palier, et appela la Vauthier.
+
+—Mère Vauthier, lui dit-il, vous pouvez disposer de mon logement, je
+ne reviendrai jamais ici.
+
+Et il descendit pour remonter en voiture.
+
+—Avez-vous remis quelque chose à ce monsieur-là? demanda la Vauthier à
+Auguste.
+
+—Oui, dit le jeune homme.
+
+—Vous êtes propre! c’est un agent de vos ennemis! Il a tout conduit,
+c’est sûr. A preuve que le tour est fait, c’est qu’il ne reviendra
+jamais ici... Il m’a dit que je pouvais mettre son logement à louer.
+Auguste se précipita sur le boulevard, courut après le cabriolet, et
+finit par le faire arrêter tant il criait.
+
+—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.
+
+—Les manuscrits de mon grand-père?...
+
+—Dites-lui de les réclamer à monsieur Nicolas.
+
+Le jeune homme prit ce mot pour l’atroce plaisanterie d’un voleur qui
+a bu toute honte, et il s’assit dans la neige en voyant le cabriolet
+reprendre sa course au grand trot. Il se releva dans un accès de
+sauvage énergie, revint se coucher, harassé de ses courses rapides,
+et le cœur brisé. Le lendemain matin, Auguste de Mergi s’éveilla seul
+dans ce logement, habité la veille par sa mère et par son grand-père,
+et il fut en proie aux émotions pénibles de sa situation, dans laquelle
+il se retrouva pleinement. La solitude profonde d’un appartement si
+rempli naguère, où chaque moment apportait un devoir, une occupation,
+lui fit tant de mal à voir, qu’il descendit demander à la mère Vauthier
+si son grand-père était venu pendant la nuit ou de grand matin; car il
+s’était éveillé fort tard, et il supposait que, dans le cas où le baron
+Bourlac serait retourné, la portière l’aurait instruit des poursuites.
+La portière répondit en ricanant qu’il savait bien où devait se
+trouver son grand-père; et que s’il n’était pas rentré ce matin, c’est
+qu’il habitait le château de Clichy. Cette raillerie chez une femme
+qui, la veille, l’avait si bien cajolé, rendit à ce pauvre jeune
+homme toute sa frénésie, et il courut à la maison de santé de la rue
+Basse-Saint-Pierre, en proie au désespoir de supposer son grand-père en
+prison.
+
+Le baron Bourlac avait rôdé pendant toute la nuit autour de la maison
+de santé dont l’entrée lui avait été interdite, et autour de la maison
+du docteur Halpersohn, à qui naturellement il voulait demander compte
+d’une pareille conduite. Le docteur n’était rentré chez lui qu’à
+deux heures du matin. Le vieillard, venu à une heure et demie à la
+porte du docteur, était retourné se promener dans la grande allée des
+Champs-Élysées; lorsqu’il revint, à deux heures et demie, le portier
+lui dit que monsieur Halpersohn était rentré, couché, qu’il dormait et
+qu’il ne pouvait pas le réveiller.
+
+En se trouvant à deux heures et demie du matin dans ce quartier, le
+pauvre père, au désespoir, erra sur le quai, sous les arbres chargés
+de givre des contre-allées du Cours-la-Reine, et attendit le jour. A
+neuf heures du matin, il se présenta chez le médecin, et lui demanda
+pourquoi il tenait ainsi sa fille en charte privée.
+
+—Monsieur, lui répondit le docteur, hier, je vous ai répondu de la
+santé de votre fille; mais en ce moment je vous réponds de sa vie, et
+vous comprenez que je dois être souverain dans un pareil cas. Apprenez
+que votre fille a pris hier un remède qui doit lui donner _la plique_,
+et que, tant que cette horrible maladie ne sera pas sortie, elle ne
+sera pas visible. Je ne veux pas qu’une émotion vive, une erreur de
+régime, m’enlèvent ma malade et vous enlèvent à vous votre fille; si
+vous la voulez voir absolument, je demanderai une consultation de
+trois médecins, afin de mettre à couvert ma responsabilité, car la
+malade pourrait mourir.
+
+Le vieillard, accablé de fatigue, tomba sur une chaise et se releva
+promptement en disant: —Pardonnez-moi, monsieur. J’ai passé la nuit
+à vous attendre dans des angoisses affreuses; car vous ne savez pas à
+quel point j’aime ma fille, que je garde depuis quinze ans entre la vie
+et la mort, et c’est un supplice que ces huit jours d’attente!
+
+Le baron sortit du cabinet d’Halpersohn en chancelant comme un homme
+ivre. Environ une heure après la sortie de ce vieillard, que le médecin
+juif avait conduit en le soutenant par le bras jusqu’à la rampe de son
+escalier, il vit entrer Auguste de Mergi. En questionnant la portière
+de la maison de santé, ce pauvre jeune homme venait d’apprendre que le
+père de la dame amenée la veille était revenu dans la soirée, qu’il
+l’y avait demandée, et avait parlé d’aller ce matin chez le docteur
+Halpersohn, et que là sans doute on lui donnerait de ses nouvelles. Au
+moment où Auguste de Mergi se présenta dans le cabinet d’Halpersohn,
+le docteur déjeunait d’une tasse de chocolat, accompagnée d’un verre
+d’eau, le tout servi sur un petit guéridon; il ne se dérangea pas pour
+le jeune homme, et continua de tremper sa mouillette dans le chocolat;
+car il ne mangeait pas autre chose qu’une flûte coupée en quatre
+avec une précision qui prouvait une certaine habileté d’opérateur.
+Halpersohn avait, en effet, pratiqué la chirurgie dans ses voyages.
+
+—Hé bien! jeune homme, dit-il, en voyant entrer le fils de Vanda, vous
+venez aussi me demander compte de votre mère...
+
+—Oui, monsieur, répondit Auguste de Mergi.
+
+Auguste s’était avancé jusqu’à la table où brillèrent tout d’abord à
+ses yeux plusieurs billets de banque parmi quelques piles de pièces
+d’or. Dans les circonstances où se trouvait ce malheureux enfant, la
+tentation fut plus forte que ses principes, quelque solides qu’ils
+pussent être. Il vit le moyen de sauver son grand-père et les fruits de
+vingt années de travail menacés par d’avides spéculateurs. Il succomba.
+Cette fascination fut rapide comme la pensée et justifiée par une idée
+de dévouement qui sourit à cet enfant. Il se dit: «Je me perds, mais je
+sauve ma mère et mon grand-père!...»
+
+Dans cette étreinte de sa raison aux prises avec le crime, il acquit,
+comme les fous, une singulière et passagère habileté; car au lieu de
+donner des nouvelles de son grand-père, il abonda dans le sens du
+médecin. Halpersohn, comme tous les grands observateurs, avait deviné
+rétrospectivement la vie du vieillard, de cet enfant et de la mère.
+Il pressentit ou entrevit la vérité, que les discours de la baronne
+de Mergi lui dévoilèrent, et il en résultait chez lui comme une sorte
+de bienveillance pour ses nouveaux clients; car, du respect ou de
+l’admiration, il en était incapable.
+
+—Hé bien! mon cher garçon, répondit-il familièrement au jeune baron,
+je vous garde votre mère, et je vous la rendrai jeune, belle et bien
+portante. C’est une de ces malades rares auxquelles les médecins
+s’intéressent; d’ailleurs, c’est, par sa mère, une compatriote à moi.
+Vous et votre grand-père, ayez le courage de rester deux semaines sans
+voir madame...
+
+—La baronne Mergi...
+
+—Si elle est baronne, vous êtes baron? demanda Halpersohn.
+
+En ce moment le vol était accompli. Pendant que le médecin regardait sa
+mouillette alourdie par le chocolat, Auguste avait saisi quatre billets
+pliés et les avait mis dans la poche de son pantalon, en ayant l’air
+d’y fourrer la main par contenance.
+
+—Oui, monsieur, je suis baron. Mon grand-père est baron aussi; il
+était procureur général sous la Restauration.
+
+—Vous rougissez, jeune homme, il ne faut pas rougir d’être pauvre et
+baron, c’est fort commun.
+
+—Qui vous a dit, monsieur, que nous sommes pauvres?
+
+—Mais votre grand-père m’a dit avoir passé la nuit dans les
+Champs-Élysées; et, quoique je ne connaisse pas de palais où il se
+trouve d’aussi belle voûte que celle qui brillait à deux heures
+du matin, je vous assure qu’il faisait froid dans le palais où se
+promenait votre grand-père. On ne choisit pas par goût l’hôtel de la
+Belle-Étoile...
+
+—Mon grand père sort d’ici? reprit Auguste, qui saisit cette occasion
+de faire retraite; je vous remercie, monsieur, et je viendrai, si vous
+le permettez, savoir des nouvelles de ma mère.
+
+Aussitôt sorti, le jeune baron alla chez l’huissier en prenant un
+cabriolet pour s’y rendre plus promptement, et il paya la dette de
+son grand-père. L’huissier remit les pièces et le mémoire des frais
+acquittés, puis il dit au jeune homme de prendre un de ses clercs avec
+lui pour qu’il relevât le gardien judiciaire de ses fonctions.
+
+—D’autant plus que messieurs Barbet et Métivier demeurent dans votre
+quartier, ajouta-t-il; mon jeune homme ira leur porter les fonds, et
+leur dire de vous rendre l’acte de réméré...
+
+Auguste, qui ne comprenait rien à ces termes et à ces formalités, se
+laissa faire. Il reçut sept cents francs en argent qui lui revenaient
+sur les quatre mille francs, et sortit accompagné d’un clerc. Il monta
+dans le cabriolet dans un état de stupeur indicible; car, le résultat
+obtenu, les remords commencèrent, et il se vit déshonoré, maudit par
+son grand-père, dont l’inflexibilité lui était connue, et il pensa que
+sa mère mourrait de douleur de le savoir coupable. La nature entière
+changeait pour lui d’aspect. Il avait chaud, il ne voyait plus la
+neige, les maisons lui semblaient être des spectres. Arrivé chez lui,
+le jeune baron prit son parti, qui certes était celui d’un honnête
+jeune homme. Il alla dans la chambre de sa mère y prendre la tabatière
+garnie de diamants que l’empereur avait donnée à son grand-père, pour
+l’envoyer avec les sept cents francs au docteur Halpersohn, en y
+joignant la lettre suivante qui nécessita plusieurs brouillons.
+
+
+ «MONSIEUR,
+
+ »Les fruits d’un travail de vingt années, fait par mon grand-père,
+ allaient être dévorés par des usuriers, qui menacent sa liberté.
+ Trois mille trois cents francs le sauvaient, et en voyant tant d’or
+ sur votre table, je n’ai pu résister au bonheur de rendre mon aïeul
+ libre, en lui rendant aussi le salaire de ses veilles. Je vous ai
+ emprunté sans votre consentement, quatre mille francs; mais comme
+ trois mille trois cents francs seulement sont nécessaires, je vous
+ envoie les sept cents francs restant, et j’y joins une tabatière
+ enrichie de diamants, donnée par l’empereur à mon grand-père, et
+ dont la valeur peut vous répondre de la somme.
+
+ »Dans le cas où vous ne croiriez pas à l’honneur de celui qui verra
+ toute sa vie en vous un bienfaiteur, si vous daignez garder le
+ silence sur une action injustifiable en toute autre circonstance,
+ vous sauverez mon grand-père comme vous sauverez ma mère, et je
+ serai toute la vie votre esclave dévoué.
+
+ »AUGUSTE DE MERGI.»
+
+
+Vers deux heures et demie, Auguste, qui était allé jusqu’aux
+Champs-Élysées, fit remettre par un commissionnaire, à la porte du
+docteur Halpersohn, une boîte cachetée où se trouvaient dix louis, un
+billet de cinq cents francs et la tabatière; puis il revint lentement
+à pied chez lui, par le pont d’Iéna, les Invalides et les boulevards,
+comptant sur la générosité du docteur Halpersohn. Le médecin, qui
+s’était aperçu du vol, avait aussitôt changé d’opinion sur ses clients.
+Il pensa que le vieillard était venu pour le voler, et que, n’ayant
+pas réussi, il avait envoyé ce petit garçon. Il se mit en doute les
+qualités qu’ils se donnaient, et il alla droit au parquet du procureur
+du roi, rendre sa plainte, en ordonnant qu’on fît aussitôt des
+poursuites.
+
+La prudence avec laquelle procède la justice permet rarement d’aller
+aussi vite que les parties plaignantes le veulent; mais vers trois
+heures, un commissaire de police, accompagné d’agents qui se tenaient
+en flâneurs sur les boulevards, faisait des questions à la mère
+Vauthier sur ses locataires, et la veuve augmentait, sans le savoir,
+les soupçons du commissaire de police.
+
+Népomucène, qui flaira des agents de police, crut qu’on allait arrêter
+le vieillard; et, comme il aimait monsieur Auguste, il courut au-devant
+de monsieur Bernard; et l’apercevant dans l’avenue de l’Observatoire:
+
+—Sauvez-vous, monsieur! cria-t-il, on vient vous arrêter. Les
+huissiers sont venus hier chez vous; ils ont tout saisi. La mère
+Vauthier, qui vous a caché des papiers timbrés, disait que vous
+coucheriez à Clichy ce soir ou demain. Tenez, voyez-vous ces argousins?
+
+Un regard suffit à l’ancien procureur général pour reconnaître des
+recors dans les agents de police, et il devina tout.
+
+—Et monsieur Godefroid?
+
+—Parti pour ne plus revenir. La mère Vauthier dit que c’était une
+mouche à vos ennemis...
+
+Aussitôt le baron Bourlac prit le parti d’aller chez Barbet, et il
+y fut en un quart d’heure, l’ancien libraire demeurait dans la rue
+Sainte-Catherine-d’Enfer.
+
+—Ah! vous venez chercher votre acte de réméré? dit l’ancien libraire
+en répondant au salut de sa victime; le voici.
+
+Et, au grand étonnement du baron Bourlac, il lui tendit l’acte que
+l’ancien procureur général prit, en disant:
+
+—Je ne comprends pas...
+
+—Ce n’est donc pas vous qui m’avez payé? répliqua le libraire.
+
+—Vous êtes payé!
+
+—Mon petit-fils a porté les fonds chez l’huissier ce matin.
+
+—Est-il vrai que vous m’ayez fait saisir hier?...
+
+—Vous n’étiez donc pas rentré chez vous depuis deux jours? demanda
+Barbet; mais un procureur général sait bien ce que c’est que la
+dénonciation de la contrainte par corps...
+
+En entendant cette phrase, le baron salua froidement Barbet, et revint
+vers sa maison en pensant que le garde du commerce était là sans
+doute pour les auteurs cachés au deuxième étage. Il allait lentement,
+perdu dans de vagues appréhensions; car à mesure qu’il marchait, les
+paroles de Népomucène lui apparaissaient de plus en plus obscures,
+inexplicables. Godefroid pouvait-il bien l’avoir trahi! Il prit
+machinalement par la rue Notre-Dame des Champs et rentra par la petite
+porte, qu’il trouva par hasard ouverte, et heurta Népomucène.
+
+—Ah! monsieur, arrivez donc! On emmène monsieur Auguste en prison!
+Il a été pris sur le boulevard; c’est lui qu’on cherchait; il a été
+interrogé...
+
+Le vieillard bondit comme un tigre, passa l’allée sur le boulevard en
+traversant la maison, et le jardin, comme une flèche, et il put arriver
+assez à temps pour voir son petit-fils montant en fiacre entre trois
+hommes.
+
+—Auguste, dit-il, qu’est-ce que cela veut dire?
+
+Le jeune homme fondit en larmes et s’évanouit.
+
+—Monsieur, je suis le baron Bourlac, ancien procureur général, dit-il
+au commissaire de police dont l’écharpe frappa son regard; de grâce,
+expliquez-moi ceci...
+
+—Monsieur, si vous êtes le baron Bourlac, vous comprendrez tout
+en deux mots: je viens d’interroger ce jeune homme, et il a
+malheureusement avoué...
+
+—Quoi?...
+
+—Un vol de quatre mille francs fait chez le docteur Halpersohn.
+
+—Est-il possible! Auguste?
+
+—Grand-papa, je lui ai envoyé en nantissement votre tabatière de
+diamants, je voulais vous sauver de l’infamie d’aller en prison.
+
+—Ah! malheureux, qu’as-tu fait! s’écria le baron. Les diamants sont
+faux, car j’ai vendu les vrais depuis trois ans.
+
+Le commissaire de police et son greffier se regardèrent d’une
+singulière façon. Ce regard, plein de choses, surpris par le baron
+Bourlac, le foudroya.
+
+—Monsieur le commissaire, reprit l’ancien procureur général, soyez
+tranquille, je vais aller voir monsieur le procureur du roi; mais vous
+pouvez attester l’erreur dans laquelle j’ai maintenu mon petit-fils et
+ma fille. Vous devez faire votre devoir; mais, au nom de l’humanité,
+mettez mon petit-fils à la pistole... Je passerai à la prison... Où le
+menez-vous?
+
+—Êtes-vous le baron de Bourlac? dit le commissaire de police.
+
+—Oh! monsieur.
+
+—C’est que monsieur le procureur du roi, le juge d’instruction et moi,
+nous doutions que des gens comme vous et votre petit-fils pussent être
+coupables, et comme le docteur, nous avons cru que des fripons avaient
+pris vos noms.
+
+Il prit le baron Bourlac à part et lui dit:
+
+—Vous êtes allé ce matin chez le docteur Halpersohn?...
+
+—Oui, monsieur.
+
+—Votre petit-fils s’y est présenté une demi-heure après vous?
+
+—Je n’en sais rien, monsieur, car je rentre, et je n’ai pas vu mon
+petit-fils depuis hier.
+
+—Les exploits qu’il nous a montrés et le dossier m’ont tout expliqué,
+reprit le commissaire de police, je connais la cause du crime.
+Monsieur, je devrais vous arrêter comme complice de votre petit-fils,
+car vos réponses confirment les faits allégués dans la plainte; mais
+les actes qui vous ont été signifiés et que je vous rends, dit-il en
+tendant un volume de papier timbré qu’il tenait à la main, prouvent que
+vous êtes bien le baron Bourlac. Néanmoins, soyez prêt à comparaître
+devant M. Marest, juge d’instruction commis à cette affaire. Je crois
+devoir me relâcher des rigueurs ordinaires devant votre ancienne
+qualité. Quant à votre petit-fils, je vais parler à monsieur le
+procureur du roi en rentrant, et nous aurons tous les égards possibles
+pour le petit-fils d’un ancien premier président, victime d’une erreur
+de jeunesse. Mais il y a plainte: le délinquant avoue, j’ai dressé
+procès-verbal, il y a mandat de dépôt; je ne puis rien. Quant à
+l’incarcération, nous mettrons votre petit-fils à la Conciergerie.
+
+—Merci! monsieur, dit le malheureux Bourlac.
+
+Il tomba roide dans la neige, et roula dans une des cuvettes qui
+séparaient alors les arbres du boulevard.
+
+Le commissaire de police appela du secours, et Népomucène accourut avec
+la mère Vauthier. On porta le vieillard chez lui, et la Vauthier pria
+le commissaire de police, en passant par la rue d’Enfer, d’envoyer au
+plus vite le docteur Berton.
+
+—Qu’a donc mon grand-père? demanda le pauvre Auguste.
+
+—Il est fou! monsieur!... Voilà ce que c’est que de voler!...
+
+Auguste fit un mouvement pour se briser la tête; mais les deux agents
+le continrent.
+
+—Allons, jeune homme, du calme! dit le commissaire, du calme. Vous
+avez des torts, mais ils ne sont pas irréparables!...
+
+—Mais, monsieur, dites donc à cette femme que vraisemblablement mon
+grand-père est à jeun depuis vingt-quatre heures!...
+
+—Oh! les pauvres gens! s’écria tout bas le commissaire.
+
+Il fit arrêter le fiacre qui marchait, dit un mot à l’oreille de son
+secrétaire, qui courut parler à la Vauthier et qui revint aussitôt.
+
+Monsieur Berton jugea que la maladie de monsieur Bernard, car il le
+connaissait sous ce seul nom, était une fièvre chaude d’une grande
+intensité; mais comme la veuve Vauthier lui raconta les événements qui
+motivaient cet état, à la façon dont racontent les portières, il jugea
+nécessaire d’informer le lendemain matin, à Saint-Jacques du Haut-Pas,
+monsieur Alain de cette aventure, et monsieur Alain fit parvenir par un
+commissionnaire un mot qu’il écrivit au crayon à monsieur Nicolas, rue
+Chanoinesse.
+
+Godefroid, en arrivant, avait remis la veille au soir les notes de
+l’ouvrage à monsieur Nicolas, qui passa la plus grande partie de la
+nuit à lire le premier volume de l’ouvrage du baron Bourlac.
+
+Le lendemain matin, madame de La Chanterie dit au néophyte qu’il
+allait, si sa résolution tenait toujours, se mettre immédiatement à
+l’ouvrage. Godefroid, initié par elle aux secrets financiers de la
+société, travailla sept ou huit heures par jour, pendant plusieurs
+mois, sous l’inspection de Frédéric Mongenod, qui venait tous les
+dimanches examiner la besogne, et il reçut de lui des éloges sur ses
+travaux.
+
+—Vous êtes, lui dit-il, quand tous les comptes furent à jour et
+clairement établis, une acquisition précieuse pour les saints au milieu
+de qui vous vivez. Maintenant, deux ou trois heures par jour vous
+suffiront à maintenir cette comptabilité au courant, et vous pourrez,
+le surplus du temps, les aider, si vous avez encore la vocation que
+vous manifestiez il y a six mois...
+
+On était alors au mois de juillet 1838. Pendant tout le temps
+qui s’était écoulé depuis l’aventure du boulevard Mont-Parnasse,
+Godefroid, jaloux de se montrer digne de ses amis, n’avait pas fait
+une seule question relative au baron Bourlac; car, n’en entendant
+pas dire un mot, ne trouvant rien dans les écritures qui concernât
+cette affaire, il regarda le silence gardé sur la famille des deux
+bourreaux de madame La Chanterie ou comme une épreuve à laquelle on le
+soumettait, ou comme une preuve que les amis de cette sublime femme
+l’avaient vengée.
+
+En effet, il était allé, deux mois après, en se promenant, jusqu’au
+boulevard Mont-Parnasse; il avait su rencontrer la veuve Vauthier, et
+il lui avait demandé des nouvelles de la famille Bernard.
+
+—Est-ce qu’on sait, mon cher monsieur Godefroid, où ces gens-là sont
+passés!... Deux jours après votre expédition, car c’est vous, finaud,
+qui avez soufflé l’affaire à mon propriétaire, il est venu du monde
+qui nous a débarrassé de ce vieux fiérot-là. Bah! l’on a tout déménagé
+en vingt-quatre heures, et, ni vu, ni connu! Personne ne m’a voulu
+dire un mot. Je crois qu’il est parti pour Alger avec son brigand de
+petit-fils; car Népomucène, qui avait un faible pour ce voleur, et qui
+ne vaut pas mieux que lui, ne l’a pas trouvé à la Conciergerie, et lui
+seul sait où ils sont, le gredin m’ayant plantée là... Élevez donc des
+enfants trouvés! Voilà comme ils vous récompensent, ils vous mettent
+dans l’embarras. Je n’ai pas encore pu le remplacer; et, comme le
+quartier gagne beaucoup, la maison est toute louée, je suis écrasée de
+travail.
+
+Jamais Godefroid n’aurait rien su de plus sur le baron Bourlac, sans
+le dénoûment qui se fit de cette aventure, par suite d’une de ces
+rencontres comme il s’en fait à Paris.
+
+Au mois de septembre, Godefroid descendait la grande avenue des
+Champs-Élysées, et il pensait au docteur Halpersohn, en passant devant
+la rue Marbœuf.
+
+—Je devrais, se dit-il, aller le voir pour savoir s’il a guéri la
+fille de Bourlac!... Quelle voix! quel talent elle avait!... Elle
+voulait se consacrer à Dieu!
+
+Parvenu au rond-point, Godefroid le traversa promptement à cause des
+voitures qui descendaient avec rapidité, et il heurta dans l’allée un
+jeune homme qui donnait le bras à une jeune dame.
+
+—Prenez donc garde! s’écria le jeune homme, êtes-vous donc aveugle?
+
+—Hé! c’est vous! répondit Godefroid en reconnaissant Auguste de Mergi
+dans ce jeune homme.
+
+Auguste était si bien mis, si joli, si coquet, si fier de donner le
+bras à cette femme, que, sans les souvenirs auxquels il s’abandonnait,
+il ne l’aurait pas reconnu.
+
+—Hé! c’est ce cher monsieur Godefroid, dit la dame.
+
+En entendant les notes célestes de l’organe enchanteur de Vanda qui
+marchait, Godefroid resta cloué par les pieds à la place où il était.
+
+—Guérie!... dit-il.
+
+—Depuis dix jours, il m’a permis de marcher!... répondit-elle.
+
+—Halpersohn?...
+
+—Oui! dit-elle. Hé, comment n’êtes-vous pas venu nous voir?
+reprit-elle... Oh! vous avez bien fait! Mes cheveux n’ont été coupés
+qu’il y a huit jours! ceux que vous me voyez, sont une perruque; mais
+le docteur m’a juré qu’ils repousseraient!... Mais combien n’avons-nous
+pas de choses à nous dire!... Venez donc dîner avec nous!... Oh! votre
+accordéon!... oh! monsieur...
+
+Et elle porta son mouchoir à ses yeux.
+
+—Je le garderai toute ma vie! mon fils le conservera comme une
+relique! Mon père vous a cherché dans tout Paris; il est, d’ailleurs, à
+la recherche de ses bienfaiteurs inconnus; il mourra de chagrin si vous
+ne l’aidez pas à les retrouver... Il est rongé par une mélancolie noire
+dont je ne triomphe pas tous les jours.
+
+Autant séduit par la voix de cette délicieuse femme rappelée de la
+tombe que par la voix d’une fascinante curiosité, Godefroid prit le
+bras que lui tendit la baronne de Mergi, qui laissa son fils aller en
+avant, chargé par elle d’une commission par un signe de tête, que le
+jeune homme avait compris.
+
+—Je ne vous emmène pas bien loin, nous demeurons allée d’Antin, dans
+une jolie maison bâtie à l’anglaise; nous l’occupons tout entière;
+chacun de nous a tout un étage. Oh! nous sommes très-bien. Mon
+père croit que vous êtes pour beaucoup dans les félicités qui nous
+accablent!...
+
+—Moi!...
+
+—Ne savez-vous pas que l’on a créé pour lui, sur un rapport du
+ministre de l’Instruction publique, une chaire de législation comparée
+à la Sorbonne? Mon père commencera son premier cours au mois de
+novembre prochain. Le grand ouvrage auquel il travaillait paraîtra dans
+un mois, car la maison Cavalier le publie en partageant les bénéfices
+avec mon père, et elle lui a remis trente mille francs à-compte sur sa
+part; aussi mon père achète-t-il la maison où nous sommes. Le ministère
+de la justice me fait une pension de douze cents francs, à titre de
+secours annuels à la fille d’un ancien magistrat; mon père a sa pension
+de mille écus; il a cinq mille francs comme professeur. Nous sommes
+si économes, que nous serons presque riches. Mon Auguste va commencer
+son droit dans deux mois; mais il est employé au parquet du procureur
+général, et gagne douze cents francs... Ah! monsieur Godefroid, ne
+parlez pas de la malheureuse affaire de mon Auguste. Moi, je le bénis
+tous les matins pour cette action, que son grand-père ne lui pardonne
+pas encore! sa mère le bénit, Halpersohn l’adore, et l’ancien procureur
+général est implacable.
+
+—Quelle affaire? dit Godefroid.
+
+—Ah! je reconnais bien là votre générosité! s’écria Vanda. Quel noble
+cœur vous avez!... Votre mère doit être fière de vous.
+
+Elle s’arrêta comme si elle avait ressenti des douleurs dans le cœur.
+
+—Je vous jure que je ne sais rien de l’affaire dont vous me parlez,
+dit Godefroid.
+
+—Ah! vous ne la connaissez pas!
+
+Et elle raconta naïvement, en admirant son fils, l’emprunt fait par
+Auguste au docteur.
+
+—Si nous ne pouvons rien dire de cela devant monsieur le baron
+Bourlac, fit observer Godefroid, racontez-moi comment votre fils s’en
+est tiré...
+
+—Mais, répondit Vanda, je vous ai dit, je crois, qu’il est
+employé chez le procureur général, qui lui témoigne la plus grande
+bienveillance. Il n’est pas resté plus de quarante-huit heures à la
+Conciergerie, où il avait été mis chez le directeur. Le bon docteur,
+qui n’a trouvé la belle, la sublime lettre d’Auguste que le soir, a
+retiré sa plainte; et, par l’intervention d’un ancien président de la
+cour royale que mon père n’a jamais vu, le procureur général a fait
+anéantir le procès-verbal du commissaire de police et le mandat de
+dépôt. Enfin il n’existe aucune trace de cette affaire que dans mon
+cœur, dans la conscience de mon fils et dans la tête de son grand-père,
+qui, depuis ce jour, dit _vous_ à Auguste et le traite comme un
+étranger. Hier encore, Halpersohn demandait grâce pour lui; mais mon
+père, qui me refuse, moi qu’il aime tant, a répondu: —Vous êtes le
+volé; vous pouvez, vous devez pardonner; mais moi, je suis responsable
+du voleur... et quand j’étais procureur général, je ne pardonnais
+jamais!... —Vous tuerez votre fille! a dit Halpersohn que j’écoutais.
+Mon père a gardé le silence.
+
+—Mais qui donc vous a secourus?
+
+—Un monsieur que nous croyons chargé de répandre les bienfaits de la
+reine.
+
+—Comment est-il? demanda Godefroid.
+
+—C’est un homme solennel et sec, triste dans le genre de mon père...
+C’est lui qui fit transporter mon père dans la maison où nous sommes,
+lorsqu’il fut atteint de sa fièvre chaude. Figurez-vous que, dès
+que mon père fut rétabli, l’on m’a retirée de la maison de santé et
+installée là, où je me suis retrouvée dans ma chambre, comme si je ne
+l’avais pas quittée. Halpersohn, que ce grand monsieur a séduit, je ne
+sais comment, m’a donc alors appris toutes les souffrances endurées par
+mon père! Et les diamants vendus de sa tabatière! mon fils et mon père
+la plupart du temps sans pain, et faisant les riches en ma présence...
+Oh! monsieur Godefroid!... Ces deux êtres-là sont des martyrs... Que
+puis-je dire à mon père?... Entre mon fils et lui, je ne peux que leur
+rendre la pareille en souffrant pour eux, comme eux.
+
+—Et ce grand monsieur n’a-t-il pas un peu l’air militaire?...
+
+—Ah! vous le connaissez! lui cria Vanda sur la porte de sa maison.
+
+Elle saisit Godefroid par la main avec la vigueur d’une femme
+lorsqu’elle éprouve une attaque de nerfs, elle le traîna dans un salon
+dont la porte s’ouvrit et cria:
+
+—Mon père! monsieur Godefroid connaît ton bienfaiteur.
+
+Le baron Bourlac, que Godefroid aperçut vêtu comme devait l’être un
+ancien magistrat d’un rang si éminent, se leva, tendit la main à
+Godefroid, et dit: —Je m’en doutais!
+
+Godefroid fit un geste de dénégation, quant aux effets de cette noble
+vengeance; mais le procureur général ne lui laissa pas le temps de
+parler.
+
+—Ah! monsieur, dit-il en continuant, il n’y a que la Providence de
+plus puissante, que l’amour de plus ingénieux, que la maternité de
+plus clairvoyante que vos amis qui tiennent de ces trois grandes
+divinités... Je bénis le hasard à qui nous devons notre rencontre;
+car monsieur Joseph a disparu pour toujours, et comme il a su se
+soustraire à tous les piéges que j’ai tendus pour savoir son vrai nom,
+sa demeure, je serais mort de chagrin..... Tenez, lisez sa lettre. Mais
+vous le connaissez?
+
+Godefroid lut ce qui suit:
+
+
+ «Monsieur le baron Bourlac, les sommes que, par ordre d’une dame
+ charitable, nous avons dépensées pour vous, montent à quinze mille
+ francs. Prenez-en note, pour les faire rendre, soit par vous-même,
+ soit par vos descendants, lorsque la prospérité de votre famille le
+ permettra; car c’est le bien des pauvres. Quand cette restitution
+ sera possible, versez les sommes dont vous serez débiteur chez les
+ frères Mongenod, banquiers. Que Dieu vous pardonne vos fautes!»
+
+
+Cinq croix formaient la mystérieuse signature de cette lettre, que
+Godefroid rendit.
+
+—Les cinq croix y sont... dit-il en se parlant à lui-même.
+
+—Ah! monsieur, dit le vieillard, vous qui savez tout, qui avez été
+l’envoyé de cette dame mystérieuse... dites-moi son nom!
+
+—Son nom! cria Godefroid, son nom! Mais malheureux ne le demandez
+jamais! ne cherchez jamais à le savoir! Ah! madame, dit Godefroid en
+prenant dans ses mains tremblantes la main de madame de Mergi, si vous
+tenez à la raison de votre père, faites qu’il reste dans son ignorance,
+qu’il ne se permette pas la moindre démarche!
+
+Un étonnement profond glaça le père, la fille et Auguste.
+
+—C’est? demanda Vanda.
+
+—Eh bien, celle qui vous a sauvé votre fille, reprit Godefroid en
+regardant le vieillard, qui vous l’a rendue jeune, belle, fraîche,
+ranimée, qui l’a retirée du cercueil; celle qui vous a épargné
+l’infamie de votre petit-fils! celle qui vous a rendu la vieillesse
+heureuse, honorée, qui vous a sauvé tous trois...
+
+Il s’arrêta.
+
+—C’est une femme que vous avez envoyée innocente au bagne pour vingt
+ans! s’écria Godefroid en s’adressant au baron Bourlac; à qui vous
+avez prodigué, dans votre ministère, les plus cruelles injures, à la
+sainteté de laquelle vous avez insulté, et à qui vous avez arraché une
+fille délicieuse pour l’envoyer à la plus affreuse des morts, car elle
+a été guillotinée!...
+
+Godefroid, voyant Vanda tombée sur un fauteuil, évanouie, sauta dans
+le corridor; de là, dans l’allée d’Antin, et se mit à courir à toutes
+jambes.
+
+—Si tu veux ton pardon, dit le baron Bourlac à son petit-fils,
+suis-moi cet homme et sache où il demeure!...
+
+Auguste partit comme une flèche.
+
+Le lendemain matin, le baron Bourlac frappait, à huit heures et demie,
+à la vieille porte jaune de l’hôtel de La Chanterie, rue Chanoinesse,
+et demanda madame La Chanterie au concierge, qui lui montra le perron.
+C’était heureusement à l’heure du déjeuner, et Godefroid reconnut le
+baron dans la cour, par un des croisillons qui donnaient du jour à
+l’escalier; il n’eut que le temps de descendre, de se jeter dans le
+salon, où tout le monde se trouvait, et de crier:
+
+—Le baron de Bourlac!...
+
+En entendant ce nom, madame de La Chanterie, soutenue par l’abbé de
+Véze, rentra dans sa chambre.
+
+—Tu n’entreras pas, suppôt de Satan! s’écriait Manon qui reconnut le
+procureur général et qui se mit devant la porte du salon. Viens-tu pour
+tuer madame?
+
+—Allons, Manon, laissez passer monsieur, dit monsieur Alain.
+
+Manon s’assit sur une chaise comme si les deux jambes lui eussent
+manqué à la fois.
+
+—Messieurs, dit le baron d’une voix excessivement émue en
+reconnaissant Godefroid et monsieur Joseph, et en saluant les deux
+autres, la bienfaisance donne des droits à l’obligé!
+
+—Vous ne nous devez rien, monsieur, dit le bon Alain, vous devez tout
+à Dieu...
+
+—Vous êtes des saints et vous avez le calme des saints, dit l’ancien
+magistrat. Vous m’écouterez!... Je sais que les bienfaits surhumains
+qui m’accablent depuis dix-huit mois sont l’œuvre d’une personne que
+j’ai gravement offensée en faisant mon devoir; il a fallu quinze ans
+pour que je reconnusse son innocence, et c’est là, messieurs, le seul
+remords que je doive à l’exercice de mes fonctions. —Écoutez! j’ai peu
+de vie à vivre, mais je vais perdre ce peu de vie, encore si nécessaire
+à mes enfants, sauvés par madame de La Chanterie, si je ne puis obtenir
+d’elle mon pardon. Messieurs, je resterai sur le parvis Notre-Dame, à
+genoux, jusqu’à ce qu’elle m’ait dit un mot... Je l’attendrai là... Je
+baiserai la trace de ses pas, je trouverai des larmes pour l’attendrir,
+moi que les tortures de mon enfant ont desséché comme une paille...
+
+La porte de la chambre de madame de La Chanterie s’ouvrit, l’abbé de
+Vèse se glissa comme une ombre, et dit à monsieur Joseph: —Cette voix
+tue madame.
+
+—Ah! elle est là! Elle passe par là! dit le baron Bourlac.
+
+Il tomba sur ses genoux, baisa le parquet, fondit en larmes, et d’une
+voix déchirante, il cria: —Au nom de Jésus, mort sur la croix,
+pardonnez! pardonnez! car ma fille a souffert mille morts!
+
+Le vieillard s’affaissa si bien que les spectateurs émus le crurent
+mort. En ce moment, madame de La Chanterie apparut comme un spectre à
+la porte de sa chambre, sur laquelle elle s’appuyait défaillante.
+
+—Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur échafaud,
+par madame Elisabeth, par ma fille, par la vôtre, par Jésus, je vous
+pardonne...
+
+En entendant ce dernier mot, l’ancien procureur leva les yeux et dit:
+—Les anges se vengent ainsi.
+
+Monsieur Joseph et monsieur Nicolas relevèrent le baron Bourlac et le
+conduisirent dans la cour; Godefroid alla chercher une voiture, et
+quand on entendit le roulement, monsieur Nicolas dit en y mettant le
+vieillard:
+
+—Ne revenez plus, monsieur, autrement vous tueriez aussi la mère, car
+la puissance de Dieu est infinie, mais la nature humaine a ses limites.
+
+Ce jour-là Godefroid fut acquis à l’Ordre des Frères de la Consolation.
+
+ Août 1848.
+
+
+ FIN DE L’INITIÉ.
+
+
+
+
+ SIXIÈME LIVRE
+ SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE
+
+ LES PAYSANS
+
+ A M. P. S. B. GAVAULT.
+
+
+ _J. J. Rousseau mit en tête de la Nouvelle Héloïse_: J’ai vu les
+ mœurs de mon temps et j’ai publié ces lettres. _Ne puis-je pas vous
+ dire, à l’imitation de ce grand écrivain: J’étudie la marche de mon
+ époque et je publie cet ouvrage_?
+
+ _Le but de cette étude, d’une effrayante vérité, tant que la
+ société voudra faire de la philanthropie un principe, au lieu de la
+ prendre pour un accident, est de mettre en relief les principales
+ figures d’un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de
+ sujets nouveaux. Cet oubli n’est peut-être que de la prudence,
+ par un temps où le peuple hérite de tous les courtisans de la
+ royauté. On a fait de la poésie avec les criminels, on s’est
+ apitoyé sur les bourreaux, on a presque déifié le prolétaire! Des
+ sectes se sont émues et crient par toutes leurs plumes: Levez-vous,
+ travailleurs, comme on a dit au tiers état: Lève-toi! On voit
+ bien qu’aucun de ces Erostrates n’a eu le courage d’aller au fond
+ des campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous
+ appelons encore les faibles, contre ceux qui se croient les forts,
+ du paysan contre le riche... Il s’agit ici d’éclairer, non pas
+ le législateur d’aujourd’hui, mais celui de demain. Au milieu du
+ vertige démocratique auquel s’adonnent tant d’écrivains aveugles,
+ n’est-il pas urgent de peindre enfin ce paysan qui rend le Code
+ inapplicable, en faisant arriver la propriété à quelque chose qui
+ est et qui n’est pas? Vous allez voir cet infatigable sapeur, ce
+ rongeur qui morcelle et divise le sol, le partage, et coupe un
+ arpent de terre en cent morceaux, convié toujours à ce festin
+ par une petite bourgeoisie qui fait de lui, tout à la fois, son
+ auxiliaire et sa proie. Cet élément insocial créé par la révolution
+ absorbera quelque jour la bourgeoisie comme la bourgeoisie a dévoré
+ la noblesse. S’élevant au-dessus de la loi par sa propre petitesse,
+ ce Robespierre à une tête et à vingt millions de bras, travaille
+ sans jamais s’arrêter, tapi dans toutes les communes, intronisé au
+ conseil municipal, armé en garde national dans tous les cantons
+ de France, par l’an 1830, qui ne s’est pas souvenu que Napoléon a
+ préféré les chances de son malheur à l’armement des masses._
+
+ _Si j’ai, pendant huit ans, cent fois quitté, cent fois repris ce
+ livre, le plus considérable de ceux que j’ai résolu d’écrire, c’est
+ que tous mes amis, comme vous-même, ont compris que le courage
+ pouvait chanceler devant tant de difficultés, tant de détails mêlés
+ à ce drame doublement terrible et si cruellement ensanglanté; mais,
+ au nombre des raisons qui me rendent aujourd’hui presque téméraire,
+ comptez le désir d’achever une œuvre destinée à vous donner un
+ témoignage de ma vive et durable reconnaissance pour un dévouement
+ qui fut une de mes plus grandes consolations dans l’infortune._
+
+ DE BALZAC.
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+ QUI TERRE A, GUERRE A.
+
+
+ I.—LE CHATEAU.
+
+
+ A MONSIEUR NATHAN.
+
+ «Aux Aigues, le 6 août 1823.
+
+ »Toi qui procures de délicieux rêves au public avec tes fantaisies,
+ mon cher Nathan, je vais te faire rêver avec du vrai. Tu me diras
+ si jamais le siècle actuel pourra léguer de pareils songes aux
+ Nathan et aux Blondet de l’an 1923! Tu mesureras la distance à
+ laquelle nous sommes du temps où les Florine du dix-huitième siècle
+ trouvaient, à leur réveil, un château comme les Aigues, dans un
+ contrat.
+
+ »Mon très-cher, si tu reçois ma lettre dans la matinée, vois-tu, de
+ ton lit, à cinquante lieues de Paris environ, au commencement de la
+ Bourgogne, sur une grande route royale, deux petits pavillons en
+ brique rouge, réunis ou séparés par une barrière peinte en vert?...
+ Ce fut là que la diligence déposa ton ami.
+
+ »De chaque côté du pavillon serpente une haie vive, d’où
+ s’échappent des ronces semblables à des cheveux follets. Çà et là,
+ une pousse d’arbres s’élève insolemment. Sur le talus du fossé, de
+ belles fleurs baignent leurs pieds dans une eau dormante et verte.
+ A droite et à gauche, cette haie rejoint deux lisières de bois, et
+ la double prairie à laquelle elle sert d’enceinte, a sans doute été
+ conquise par quelque défrichement.
+
+ »A ces pavillons déserts et poudreux commence une magnifique avenue
+ d’ormes centenaires, dont les têtes en parasol se penchent les unes
+ sur les autres et forment un long, un majestueux berceau. L’herbe
+ croît dans l’avenue; à peine y remarque-t-on les sillons tracés par
+ les doubles roues des voitures. L’âge des ormes, la largeur des
+ deux contre-allées, la tournure vénérable des pavillons, la couleur
+ brune des chaînes de pierre, tout indique les abords d’un château
+ quasi royal.
+
+ »Avant d’arriver à cette barrière, du haut d’une de ces éminences
+ que, nous autres Français, nous nommons assez vaniteusement une
+ montagne, et au bas de laquelle se trouve le village de Conches,
+ le dernier relais, j’avais aperçu la longue vallée des Aigues,
+ au bout de laquelle la grande route tourne pour aller droit à la
+ petite sous-préfecture de la Ville-aux-Fayes, où trône le neveu de
+ notre ami des Lupeaulx. D’immenses forêts posées à l’horizon, sur
+ une vaste colline côtoyée par une rivière, dominent cette riche
+ vallée encadrée au loin par les monts d’une petite Suisse, appelée
+ le Morvan. Ces épaisses forêts appartiennent aux Aigues, au marquis
+ de Ronquerolles et au comte de Soulanges, dont les châteaux et
+ les parcs, dont les villages vus de loin et de haut donnent de la
+ vraisemblance aux fantastiques paysages de Breughel-de-Velours.
+
+ »Si ces détails ne te remettent pas en mémoire tous les châteaux
+ en Espagne que tu as désiré posséder en France, tu ne serais pas
+ digne de cette narration d’un Parisien stupéfait. J’ai enfin joui
+ d’une campagne où l’art se trouve mêlé à la nature, sans que l’un
+ soit gâté par l’autre, où l’art semble naturel, où la nature est
+ artiste. J’ai rencontré l’oasis que nous avons si souvent rêvée
+ d’après quelques romans: une nature luxuriante et parée, des
+ accidents sans confusion, quelque chose de sauvage et d’ébouriffé,
+ de secret, de pas commun. Enjambe la barrière et marchons.
+
+ »Quand mon œil curieux a voulu embrasser l’avenue où le soleil
+ ne pénètre qu’à son lever ou à son coucher, en la zébrant de ses
+ rayons obliques, ma vue a été barrée par le contour que produit
+ une élévation du terrain; mais, après ce détour, la longue avenue
+ est coupée par un petit bois, et nous sommes dans un carrefour, au
+ centre duquel se dresse un obélisque en pierre, absolument comme
+ un éternel point d’admiration. Entre les assises de ce monument,
+ terminé par une boule à piquants (quelle idée!), pendent quelques
+ fleurs purpurines ou jaunes, selon la saison. Certes, les Aigues
+ ont été bâtis par une femme, ou pour une femme; un homme n’a pas
+ d’idées si coquettes; l’architecte a eu quelque mot d’ordre.
+
+ »Après avoir franchi ce bois posé comme en sentinelle, je suis
+ arrivé dans un délicieux pli de terrain, au fond duquel bouillonne
+ un ruisseau que j’ai passé sur une arche en pierres moussues, d’une
+ superbe couleur, la plus jolie des mosaïques entreprises par le
+ temps. L’avenue remonte le cours d’eau par une pente douce. Au
+ loin, se voit le premier tableau; un moulin et son barrage, sa
+ chaussée et ses arbres, ses canards, son linge étendu, sa maison
+ couverte en chaume, ses filets et sa boutique à poisson, sans
+ compter un garçon meunier qui déjà m’examinait. En quelque endroit
+ que vous soyez à la campagne, et quand vous vous y croyez seul,
+ vous êtes le point de mire de deux yeux couverts d’un bonnet de
+ coton; un ouvrier quitte sa houe, un vigneron relève son dos voûté,
+ une petite gardeuse de chèvres, de vaches ou de moutons, grimpe
+ dans un saule pour vous espionner.
+
+ »Bientôt l’avenue se transforme en une allée d’acacias qui mène
+ à une grille du temps où la serrurerie faisait de ces filigranes
+ aériens qui ne ressemblent pas mal aux traits enroulés dans
+ l’exemple d’un maître d’écriture. De chaque côté de la grille
+ s’étend un saut de loup, dont la double crête est garnie des
+ lances et des dards les plus menaçants, de véritables hérissons en
+ fer. Cette grille est d’ailleurs encadrée par deux pavillons de
+ concierge semblables à ceux du palais de Versailles, et couronnés
+ par des vases de proportions colossales. L’or des arabesques a
+ rougi, la rouille y a mêlé ses teintes; mais cette porte, dite
+ de l’Avenue, et qui révèle la main du grand Dauphin, à qui les
+ Aigues la doivent, ne m’en a paru que plus belle. Au bout de
+ chaque saut de loup commencent des murailles non crépies, où les
+ pierres, enchâssées dans un mortier de terre rougeâtre, montrent
+ leurs teintes multipliées: le jaune ardent du silex, le blanc
+ de la craie, le brun rouge de la meulière, et les formes les
+ plus capricieuses. Au premier abord, le parc est sombre, ses
+ murs sont cachés par des plantes grimpantes, par des arbres qui,
+ depuis cinquante ans, n’ont pas entendu la hache. On dirait d’une
+ forêt redevenue vierge par un phénomène exclusivement réservé
+ aux forêts. Les troncs sont enveloppés de lianes qui vont de
+ l’un à l’autre. Des guis d’un vert luisant pendent à toutes les
+ bifurcations des branches où il a pu séjourner de l’humidité. J’ai
+ retrouvé les lierres gigantesques, les arabesques sauvages qui
+ ne fleurissent qu’à cinquante lieues de Paris, là, où le terrain
+ ne coûte pas assez cher pour qu’on l’épargne. Le paysage, ainsi
+ compris, veut beaucoup de terrain. Là, donc, rien de peigné, le
+ râteau ne se sent pas, l’ornière est pleine d’eau, la grenouille
+ y fait tranquillement ses têtards, les fines fleurs de forêt y
+ poussent, et la bruyère y est aussi belle que celle que j’ai vue
+ en janvier sur ta cheminée, dans le riche cachepot apporté par
+ Florine. Ce mystère enivre, il inspire de vagues désirs. Les odeurs
+ forestières, senteurs adorées par les âmes friandes de poésie,
+ à qui plaisent les mousses les plus innocentes, les cryptogames
+ les plus vénéneux, les terres mouillées, les saules, les baumes,
+ le serpolet, les eaux vertes d’une mare, l’étoile arrondie des
+ nénuphars jaunes; toutes ces vigoureuses fécondations se livraient
+ au flair de mes narines, en me livrant toutes une pensée, leur âme
+ peut-être. Je pensais alors à une robe rose, ondoyant à travers
+ cette allée tournante.
+
+ »L’allée finit brusquement par un dernier bouquet où tremblent les
+ bouleaux, les peupliers et tous les arbres frémissants, famille
+ intelligente, à tiges gracieuses, d’un port élégant, les arbres
+ de l’amour libre! De là j’ai vu, mon cher, un étang couvert de
+ nymphéas, de plantes aux larges feuilles étalées ou aux petites
+ feuilles menues, et sur lequel pourrit un bateau peint en blanc et
+ noir, coquet comme la chaloupe d’un canotier de la Seine, léger
+ comme une coquille de noix. Au delà s’élève un château signé 1560,
+ en briques d’un beau rouge, avec des chaînes en pierre et des
+ encadrements aux encoignures et aux croisées qui sont encore à
+ petits carreaux (ô Versailles!). La pierre est taillée en pointes
+ de diamant, mais en creux, comme au palais ducal de Venise dans la
+ façade du pont des Soupirs. Ce château n’a de régulier que le corps
+ du milieu, d’où descend un perron orgueilleux à double escalier
+ tournant, à balustres arrondis, fins à leur naissance et à mollets
+ épatés. Ce corps de logis principal est accompagné de tourelles à
+ clochetons où le plomb dessine ses fleurs, de pavillons modernes
+ à galeries et à vases plus ou moins grecs. Là, mon cher, point de
+ symétrie. Ces nids assemblés au hasard sont comme empaillés par
+ quelques arbres verts dont le feuillage secoue sur les toits ses
+ mille dards bruns, entretient les mousses et vivifie de bonnes
+ lézardes où le regard s’amuse. Il y a le pin d’Italie à écorce
+ rouge avec son majestueux parasol; il y a un cèdre âgé de deux
+ cents ans, des saules pleureurs, un sapin du Nord, un hêtre qui le
+ dépasse; puis, en avant de la tourelle principale, les arbustes les
+ plus singuliers: un if taillé qui rappelle quelque ancien jardin
+ français détruit, des magnolias et des hortensias à leurs pieds;
+ enfin, c’est les Invalides des héros de l’horticulture, tour à tour
+ à la mode, et oubliés comme tous les héros.
+
+ »Une cheminée à sculptures originales et qui fumait à grands
+ bouillons dans un angle, m’a certifié que ce délicieux spectacle
+ n’était pas une décoration d’opéra. La cuisine y révélait des êtres
+ vivants. Me vois-tu, moi Blondet, qui crois être en des régions
+ polaires quand je suis à Saint-Cloud, au milieu de cet ardent
+ paysage bourguignon? Le soleil verse sa plus piquante chaleur, le
+ martin-pêcheur est au bord de l’étang, les cigales chantent, le
+ grillon crie, les capsules de quelques graines craquent, les pavots
+ laissent aller leur morphine en larmes liquoreuses, tout se découpe
+ nettement sur le bleu foncé de l’éther. Au-dessus des terres
+ rougeâtres de la terrasse s’échappent les joyeuses flamberies de ce
+ punch naturel qui grise les insectes et les fleurs, qui nous brûle
+ les yeux et qui brunit nos visages. Le raisin se perle, son pampre
+ montre un voile de fils blancs dont la délicatesse fait honte aux
+ fabriques de dentelle. Enfin, le long de la maison brillent des
+ pieds d’alouette bleus, des capucines aurore, des pois de senteur.
+ Quelques tubéreuses éloignées, des orangers parfument l’air. Après
+ la poétique exhalation des bois qui m’y avait préparé, venaient
+ les irritantes pastilles de ce sérail botanique. Au sommet du
+ perron, comme la reine des fleurs, vois enfin une femme en blanc et
+ en cheveux, sous une ombrelle doublée de soie blanche, mais plus
+ blanche que la soie, plus blanche que les lis qui sont à ses pieds,
+ plus blanche que les jasmins étoilés qui se fourrent effrontément
+ dans les balustrades, une Française née en Russie qui m’a dit:
+ « —Je ne vous espérais plus!» Elle m’avait vu dès le tournant.
+ Avec quelle perfection toutes les femmes, même les plus naïves,
+ entendent la mise en scène? Le bruit des gens occupés à servir
+ m’annonçait qu’on avait retardé le déjeuner jusqu’à l’arrivée de la
+ diligence. Elle n’avait pas osé venir au-devant de moi.
+
+ »N’est-ce pas là notre rêve, n’est-ce pas là celui de tous les
+ amants du beau sous toutes ses formes, du beau séraphique que Luini
+ a mis dans le mariage de la Vierge, sa belle fresque de Sarono, du
+ beau que Rubens a trouvé pour sa mêlée de la bataille du Thermodon,
+ du beau que cinq siècles élaborent aux cathédrales de Séville et
+ de Milan, du beau des Sarrasins à Grenade, du beau de Louis XIV à
+ Versailles, du beau des Alpes et du beau de la Limagne?
+
+ »De cette propriété qui n’a rien de trop princier ni rien de trop
+ financier, mais où le prince et le fermier général ont demeuré, ce
+ qui sert à l’expliquer, dépendent deux mille hectares de bois, un
+ parc de neuf cents arpents, le moulin, trois métairies, une immense
+ ferme à Conches et des vignes, ce qui devrait produire un revenu de
+ soixante-douze mille francs. Voilà les Aigues, mon cher, où l’on
+ m’attendait depuis deux ans, et où je suis en ce moment, _dans la
+ chambre perse_ destinée aux amis du cœur.
+
+ »En haut du parc, vers Conches, sortent une douzaine de sources
+ claires, limpides, venues du Morvan, qui se versent toutes dans
+ l’étang, après avoir orné de leurs rubans liquides et les vallées
+ du parc et ses magnifiques jardins. Le nom des Aigues vient de
+ ces charmants cours d’eau. On a supprimé le mot _Vives_, car dans
+ les vieux titres, la terre s’appelle Aigues-Vives, contrepartie
+ d’Aigues-Mortes. L’étang se décharge dans le cours d’eau de
+ l’avenue, par un large canal droit, bordé de saules pleureurs
+ dans toute sa longueur. Ce canal, ainsi décoré, produit un effet
+ délicieux. En y voguant assis sur un banc de la chaloupe, on se
+ croit sous la nef d’une immense cathédrale, dont le chœur est
+ figuré par les corps de logis qui se trouvent au bout. Si le
+ soleil couchant jette sur le château ses tons orangés entrecoupés
+ d’ombres et allume le verre des croisées, il vous semble alors voir
+ des vitraux flamboyants. Au bout du canal, on aperçoit Blangy,
+ chef-lieu de la commune, contenant soixante maisons environ, avec
+ une église de village, c’est-à-dire une maison mal entretenue,
+ ornée d’un clocher de bois soutenant un toit de tuiles cassées.
+ On y distingue une maison bourgeoise et un presbytère. La commune
+ est d’ailleurs assez vaste; elle se compose de deux cents autres
+ feux épars auxquels cette bourgade sert de chef-lieu. Cette commune
+ est, çà et là, coupée en petits jardins; les chemins sont marqués
+ par des arbres à fruits. Les jardins, en vrais jardins de paysan,
+ ont de tout: des fleurs, des oignons, des choux et des treilles,
+ des groseilles et beaucoup de fumier. Le village paraît naïf; il
+ est rustique; il a cette simplicité parée que cherchent tant les
+ peintres. Enfin, dans le lointain, on aperçoit la petite ville de
+ Soulanges posée au bord d’un vaste étang comme une fabrique du lac
+ de Thoune.
+
+ »Quand vous vous promenez dans ce parc, qui a quatre portes,
+ chacune d’un superbe style, l’Arcadie mythologique devient pour
+ vous plate comme la Beauce. L’Arcadie est en Bourgogne et non en
+ Grèce; l’Arcadie est aux Aigues et non ailleurs. Une rivière, faite
+ à coups de ruisseaux, traverse le parc, dans sa partie basse, par
+ un mouvement serpentin, et y imprime une tranquillité fraîche, un
+ air de solitude qui rappelle d’autant mieux les Chartreuses, que,
+ dans une île factice, il se trouve une chartreuse sérieusement
+ ruinée, et d’une élégance intérieure digne du voluptueux financier
+ qui l’ordonna. Les Aigues, mon cher, ont appartenu à ce Bouret,
+ qui dépensa deux millions pour recevoir une fois Louis XV.
+ Combien de passions fougueuses, d’esprits distingués, d’heureuses
+ circonstances n’a-t-il pas fallu pour créer ce beau lieu? Une
+ maîtresse d’Henri IV a rebâti le château là où il est et y a joint
+ la forêt. La favorite du grand Dauphin, mademoiselle Choin, à qui
+ les Aigues furent donnés, les a augmentés de quelques fermes.
+ Bouret a mis dans le château toutes les recherches des petites
+ maisons de Paris, pour une des célébrités de l’Opéra. Les Aigues
+ doivent à Bouret la restauration du rez-de-chaussée dans le style
+ Louis XV.
+
+ »Je suis resté stupéfait en admirant la salle à manger. Les yeux
+ sont d’abord attirés par un plafond peint à fresque dans le goût
+ italien, et où volent les plus folles arabesques. Des femmes en
+ stuc, finissant en feuillages, soutiennent de distance en distance
+ des paniers de fruits, sur lesquels portent les rinceaux du
+ plafond. Dans les panneaux qui séparent chaque femme, d’admirables
+ peintures, dues à quelques artistes inconnus, représentent les
+ gloires de la table: les saumons, les hures de sanglier, les
+ coquillages; enfin tout le monde mangeable qui, par de fantastiques
+ ressemblances, rappelle l’homme, les femmes, les enfants, et qui
+ lutte avec les plus bizarres imaginations de la Chine, le pays
+ où, selon moi, l’on comprend le mieux le décor. Sous son pied, la
+ maîtresse de la maison trouve un ressort de sonnette pour appeler
+ les gens, afin qu’ils n’entrent qu’au moment voulu, sans jamais
+ rompre un entretien ou déranger une attitude. Les dessus de porte
+ représentent des scènes voluptueuses. Toutes les embrasures sont
+ en mosaïque de marbre. La salle est chauffée en dessous. De chaque
+ fenêtre, on aperçoit des vues délicieuses.
+
+ »Cette salle communique à une salle de bain d’un côté, de l’autre
+ à un boudoir qui donne dans le salon. La salle de bain est revêtue
+ en briques de Sèvres peintes en camaïeu, le sol est en mosaïque, la
+ baignoire est en marbre. Une alcôve, cachée par un tableau peint
+ sur cuivre, et qui s’enlève au moyen d’un contrepoids, contient un
+ lit de repos en bois doré du style le plus Pompadour. Le plafond
+ est en lapis-lazuli, étoilé d’or. Les camaïeux sont faits d’après
+ les dessins de Boucher. Ainsi, le bain, la table et l’amour sont
+ réunis.
+
+ »Après le salon qui, mon cher, offre toutes les magnificences du
+ style Louis XIV, vient une magnifique salle de billard, à laquelle
+ je ne connais pas de rivale à Paris. L’entrée de ce rez-de-chaussée
+ est une antichambre demi-circulaire, au fond de laquelle on a
+ disposé le plus coquet des escaliers, éclairé par en haut, et
+ qui mène à des logements bâtis tous à différentes époques! Et
+ l’on a coupé le cou, mon cher, à des fermiers généraux en 1793!
+ Mon Dieu, comment ne comprend-on pas que les merveilles de l’art
+ sont impossibles dans un pays sans grandes fortunes, sans grandes
+ existences assurées? Si la gauche veut absolument tuer les rois,
+ qu’elle nous laisse quelques petits princes, grands comme rien du
+ tout!
+
+ »Aujourd’hui, ces richesses accumulées appartiennent à une petite
+ femme artiste qui, non contente de les avoir magnifiquement
+ restaurées, les entretient avec amour. De prétendus philosophes,
+ qui s’occupent d’eux en ayant l’air de s’occuper de l’humanité,
+ nomment ces belles choses des extravagances. Ils se pâment devant
+ les fabriques de calicot et les plates inventions de l’industrie
+ moderne, comme si nous étions plus grands et plus heureux
+ aujourd’hui que du temps de Henri IV, de Louis XIV et de Louis
+ XVI, qui tous ont imprimé le cachet de leur règne aux Aigues.
+ Quel palais, quel château royal, quelles habitations, quels beaux
+ ouvrages d’art, quelles étoffes brochées d’or laissons-nous? Les
+ jupes de nos grand’mères sont aujourd’hui recherchées pour couvrir
+ nos fauteuils. Usufruitiers égoïstes et ladres, nous rasons tout
+ et nous plantons des choux là où s’élevaient des merveilles. Hier,
+ la charrue a passé sur Persan, magnifique domaine qui donnait un
+ titre à l’une des plus opulentes familles du parlement de Paris; le
+ marteau a démoli Montmorency, qui coûta des sommes folles à l’un
+ des Italiens groupés autour de Napoléon; enfin, le Val, création
+ de Regnault-Saint-Jean d’Angely; Cassan, bâti par une maîtresse du
+ prince de Conti; en tout, quatre habitations royales viennent de
+ disparaître dans la seule vallée de l’Oise. Nous préparons autour
+ de Paris la campagne de Rome, pour le lendemain d’un saccage dont
+ la tempête soufflera du nord sur nos châteaux de plâtre et nos
+ ornements en carton-pierre.
+
+ »Vois, mon très-cher, où vous conduit l’habitude de _tartiner_
+ dans un journal, voilà que je fais une espèce d’article. L’esprit
+ aurait-il donc, comme les chemins, ses ornières? Je m’arrête, car
+ je vole mon gouvernement, je me vole moi-même, et vous pourriez
+ bâiller. La suite à demain. J’entends le second coup de cloche qui
+ m’annonce un de ces plantureux déjeuners dont l’habitude est depuis
+ longtemps perdue, à l’ordinaire s’entend, par les salles à manger
+ de Paris.
+
+ »Voici l’histoire de mon Arcadie. En 1815 est morte, aux Aigues,
+ l’une des _impures_ les plus célèbres du dernier siècle, une
+ cantatrice oubliée par la guillotine et par l’aristocratie, par la
+ littérature et par la finance, après avoir tenu à la finance, à la
+ littérature, à l’aristocratie et avoir frôlé la guillotine; oubliée
+ comme beaucoup de charmantes vieilles femmes qui s’en vont expier
+ à la campagne leur jeunesse adorée, et qui remplacent leur amour
+ perdu par un autre, l’homme par la nature. Ces femmes vivent avec
+ les fleurs, avec la senteur du bois, avec le ciel, avec les effets
+ du soleil, avec tout ce qui chante, frétille, brille et pousse, les
+ oiseaux, les lézards, les fleurs et les herbes; elles n’en savent
+ rien, elles ne se l’expliquent pas, mais elles aiment encore;
+ elles aiment si bien, qu’elles oublient les ducs, les maréchaux,
+ les rivalités, les fermiers généraux, leurs folies et leur luxe
+ effréné, leurs strass et leurs diamants, leurs mules à talons et
+ leur rouge, pour les suavités de la campagne.
+
+ »J’ai recueilli, mon cher, de précieux renseignements sur la
+ vieillesse de mademoiselle Laguerre, car la vieillesse des filles
+ qui ressemblent à Florine, à Mariette, à Suzanne du Val-Noble, à
+ Tullia, m’inquiétait de temps en temps, absolument comme je ne sais
+ quel enfant s’inquiétait de ce que devenaient les vieilles lunes.
+
+ »En 1790, épouvantée par la marche des affaires publiques,
+ mademoiselle Laguerre vint s’établir aux Aigues, acquis pour elle
+ par Bouret, et où il avait passé plusieurs saisons avec elle; le
+ sort de la Dubarry la fit tellement trembler, qu’elle enterra
+ ses diamants. Elle n’avait alors que cinquante-trois ans; et
+ selon sa femme de chambre, devenue la femme d’un gendarme, une
+ madame Soudry, à qui l’on dit madame la mairesse gros comme le
+ bras: «Madame était plus belle que jamais.» Mon cher, la nature
+ a sans doute ses raisons pour traiter ses sortes de créatures en
+ enfants gâtés; les excès, au lieu de les tuer, les engraissent,
+ les conservent, les rajeunissent; elles ont, sous une apparence
+ lymphatique, des nerfs qui soutiennent leur merveilleuse charpente;
+ elles sont toujours belles par la raison qui enlaidirait une femme
+ vertueuse. Décidément le hasard n’est pas moral.
+
+ »Mademoiselle Laguerre a vécu là d’une manière irréprochable, et
+ ne peut-on pas dire comme une sainte? après sa fameuse aventure.
+ Un soir, par un désespoir d’amour, elle se sauve de l’Opéra dans
+ son costume de théâtre, va dans les champs, et passe la nuit à
+ pleurer au bord d’un chemin. (A-t-on calomnié l’amour au temps de
+ Louis XV!) Elle était si déshabituée de voir l’aurore, qu’elle la
+ salue en chantant un de ses plus beaux airs. Par sa pose, autant
+ que par ses oripeaux, elle attire des paysans qui, tout étonnés
+ de ses gestes, de sa voix, de sa beauté la prennent pour un ange
+ et se mettent à genoux autour d’elle. Sans Voltaire, on aurait
+ eu, sous Bagnolet, un miracle de plus. Je ne sais si le bon Dieu
+ tiendra compte à cette fille de sa vertu tardive, car l’amour est
+ bien nauséabond à une femme aussi lassée d’amour que devait l’être
+ une _impure_ de l’ancien Opéra. Mademoiselle Laguerre était née en
+ 1740, son beau temps fut en 1760, quand on nommait monsieur de...
+ (le nom m’échappe) _le premier commis de la guerre_, à cause de sa
+ liaison avec elle. Elle quitta ce nom tout à fait inconnu dans le
+ pays, et s’y nomma madame des Aigues, pour mieux se blottir dans
+ sa terre qu’elle se plut à entretenir dans un goût profondément
+ artiste. Quand Bonaparte devint premier consul, elle acheva
+ d’arrondir sa propriété par des biens d’Église, en y consacrant le
+ produit de ses diamants. Comme une fille d’Opéra ne s’entend guère
+ à gérer ses biens, elle avait abandonné la gestion de sa terre à un
+ intendant, en ne s’occupant que du parc, de ses fleurs et de ses
+ fruits.
+
+ »Mademoiselle, morte et enterrée à Blangy, le notaire de Soulanges,
+ cette petite ville située entre la Ville-aux-Fayes et Blangy,
+ le chef-lieu du canton, fit un copieux inventaire, et finit par
+ découvrir les héritiers de la chanteuse, qui ne se connaissait
+ point d’héritiers. Onze familles de pauvres cultivateurs aux
+ environs d’Amiens, couchés dans des torchons, se réveillèrent un
+ beau matin dans des draps d’or. Il fallut liciter. Les Aigues
+ furent alors achetés par Montcornet, qui, dans ses commandements
+ en Espagne et en Poméranie, se trouvait avoir économisé la somme
+ nécessaire à cette acquisition, quelque chose comme onze cent
+ mille francs, y compris le mobilier. Ce beau lieu devait toujours
+ appartenir au ministère de la guerre. Le général a sans doute
+ ressenti les influences de ce voluptueux rez-de-chaussée, et je
+ soutenais hier à la comtesse que son mariage avait été déterminé
+ par les Aigues.
+
+ »Mon cher, pour apprécier la comtesse, il faut savoir que le
+ général est un homme violent, haut en couleur, de cinq pieds neuf
+ pouces, rond comme une tour, un gros cou, des épaules de serrurier
+ qui devaient mouler fièrement une cuirasse. Montcornet a commandé
+ les cuirassiers au combat d’Essling, que les Autrichiens appellent
+ Gross-Aspern, et n’y a pas péri quand cette belle cavalerie a été
+ refoulée vers le Danube. Il a pu traverser le fleuve à cheval sur
+ une énorme pièce de bois. Les cuirassiers, en trouvant le pont
+ rompu, prirent, à la voix de Montcornet, la résolution sublime
+ de faire volte-face et de résister à toute l’armée autrichienne,
+ qui, le lendemain, emmena trente et quelques voitures pleines de
+ cuirasses. Les Allemands ont créé, pour ces cuirassiers, un seul
+ mot qui signifie hommes de fer[2]. Montcornet a les dehors d’un
+ héros de l’antiquité. Ses bras sont gros et nerveux, sa poitrine
+ est large et sonore, sa tête se recommande par un caractère léonin,
+ sa voix est de celles qui peuvent commander la charge au fort
+ des batailles; mais il n’a que le courage de l’homme sanguin, il
+ manque d’esprit et de portée. Comme beaucoup de généraux à qui
+ le bon sens militaire, la défiance naturelle à l’homme sans cesse
+ en péril, les habitudes du commandement donnent les apparences de
+ la supériorité, Montcornet impose au premier abord; on le croit
+ un Titan, mais il recèle un nain, comme le géant de carton qui
+ salue Elisabeth à l’entrée du château de Kenilworth. Colère et
+ bon, plein d’orgueil impérial, il a la causticité du soldat, la
+ répartie prompte et la main plus prompte encore. S’il a été superbe
+ sur un champ de bataille, il est insupportable dans un ménage;
+ il ne connaît que l’amour de garnison, l’amour du militaire, à
+ qui les anciens, ces ingénieux faiseurs de mythes, avaient donné
+ pour patron le fils de Mars et de Vénus, _Eros_. Ces délicieux
+ chroniqueurs de religions s’étaient approvisionnés d’une dizaine
+ d’amours différents. En étudiant les pères et les attributs
+ de ces amours, vous découvrez la nomenclature sociale la plus
+ complète, et nous croyons inventer quelque chose! Quand le globe se
+ retournera comme un malade qui rêve, et que les mers deviendront
+ des continents, les Français de ce temps-là trouveront au fond de
+ notre Océan actuel une machine à vapeur, un canon, un journal et
+ une charte, enveloppés dans des plantes marines.
+
+ [2] En principe, je n’aime pas les notes, voici la première que
+ je me permets; son intérêt historique me servira d’excuse; elle
+ prouvera, d’ailleurs, que la description des batailles est à
+ faire autrement que par les sèches définitions des écrivains
+ techniques qui, depuis trois mille ans, ne nous parlent que
+ de l’aile droite ou gauche, du centre, plus ou moins enfoncé,
+ mais qui, du soldat, de ses héroïsmes, de ses souffrances, ne
+ disent pas un mot. La conscience avec laquelle je prépare les
+ _Scènes de la vie militaire_, me conduit sur tous les champs
+ de bataille arrosés par le sang de la France et par celui de
+ l’étranger; j’ai donc voulu visiter la plaine de Wagram. En
+ arrivant sur les bords du Danube, en face de la Lobau, je
+ remarquai sur la rive, où croît une herbe fine, des ondulations
+ semblables aux grands sillons des champs de luzerne. Je
+ demandai d’où provenait cette disposition du terrain, pensant
+ à quelque méthode d’agriculture: « —Là, me dit le paysan qui
+ nous servait de guide, dorment les cuirassiers de la garde
+ impériale; ce que vous voyez, c’est leurs tombes!» Ces paroles
+ me causèrent un frisson, le prince Frédéric Schwartzenberg,
+ qui les traduisit, ajouta que ce paysan avait conduit le
+ convoi des charrettes chargées de cuirasses. Par une de ces
+ bizarreries fréquentes à la guerre, notre guide avait fourni le
+ déjeuner de Napoléon le matin de la bataille de Wagram. Quoique
+ pauvre, il gardait le double napoléon que l’empereur lui avait
+ donné de son lait et de ses œufs. Le curé de Gross-Aspern
+ nous introduisit dans ce fameux cimetière où Français et
+ Autrichiens se battirent, ayant du sang jusqu’à mi-jambe, avec
+ un courage et une persistance également glorieuses de part
+ et d’autre. C’est là que, nous expliquant qu’une tablette de
+ marbre sur laquelle se porta toute notre attention, et où se
+ lisaient les noms du propriétaire de Gross-Aspern, tué dans
+ la troisième journée, était la seule récompense accordée à la
+ famille, il nous dit avec une profonde mélancolie: « —Ce fut
+ le temps des grandes misères, et ce fut le temps des grandes
+ promesses; mais aujourd’hui, c’est le temps de l’oubli...» Je
+ trouvai ces paroles d’une magnifique simplicité; mais, en y
+ réfléchissant, je donnai raison à l’apparente ingratitude de la
+ maison d’Autriche. Ni les peuples, ni les rois ne sont assez
+ riches pour récompenser tous les dévouements auxquels donnent
+ lieu les luttes suprêmes. Que ceux qui servent une cause avec
+ l’arrière-pensée de la récompense, estiment leur sang et se
+ fassent _condottieri_!... Ceux qui manient ou l’épée ou la
+ plume pour leur pays, ne doivent penser qu’à _bien faire_,
+ comme disaient nos pères, et ne rien accepter, pas même la
+ gloire, que comme un heureux accident.
+
+ Ce fut en allant reprendre ce fameux cimetière pour la
+ troisième fois que Masséna, blessé, porté dans une caisse
+ de cabriolet, fit à ses soldats cette sublime allocution: «
+ —_Comment_, s..... mâtins, vous n’avez que cinq sous par jour,
+ j’ai quarante millions, et vous me laissez en avant?...» On
+ sait l’ordre du jour de l’empereur à son lieutenant, et apporté
+ par monsieur de Sainte-Croix, qui passa trois fois le Danube à
+ la nage. «Mourir ou reprendre le village; il s’agit de sauver
+ l’armée! les ponts sont rompus.»
+
+ (L’AUTEUR.)
+
+ »Or, mon cher, la comtesse de Montcornet est une petite femme
+ frêle, délicate et timide. Que dis-tu de ce mariage? Pour qui
+ connaît le monde, ces hasards sont si communs, que les mariages
+ bien assortis sont l’exception. Je suis venu voir comment cette
+ petite femme fluette arrange ses ficelles pour mener ce gros,
+ grand, carré, général, précisément comme il menait, lui, ses
+ cuirassiers.
+
+ »Si Montcornet parle haut devant sa Virginie, Madame lève un
+ doigt sur ses lèvres, et il se tait. Le soldat va fumer sa pipe
+ et ses cigares dans un kiosque à cinquante pas du château, et il
+ en revient parfumé. Fier de sa sujétion, il se tourne vers elle
+ comme un ours enivré de raisins, pour dire, quand on lui propose
+ quelque chose: «Si Madame le veut.» Quand il arrive chez sa femme
+ de ce pas lourd qui fait craquer les dalles comme des planches, si
+ elle lui crie de sa voix effarouchée: «N’entrez pas!» il accomplit
+ militairement demi-tour par flanc droit en jetant ces humbles
+ paroles: «Vous me ferez dire quand je pourrai vous parler...» de
+ la voix qu’il eut sur les bords du Danube, quand il cria à ses
+ cuirassiers: «Mes enfants, il faut mourir, et très-bien, bien,
+ quand on ne peut pas faire autrement!» J’ai entendu ce mot touchant
+ dit par lui en parlant de sa femme: «Non-seulement je l’aime, mais
+ je la vénère.» Quand il lui prend une de ces colères qui brisent
+ toutes les bondes et s’échappent en cascades indomptables, la
+ petite femme va chez elle et le laisse crier. Seulement, quatre ou
+ cinq jours après: «Ne vous mettez pas en colère, lui dit-elle, vous
+ pouvez vous briser un vaisseau dans la poitrine, sans compter le
+ mal que vous me faites.» Et alors le lion d’Essling se sauve pour
+ aller essuyer une larme. Quand il se présente au salon, et que nous
+ y sommes occupés à causer: «Laissez-nous, il me lit quelque chose,»
+ dit-elle, et il nous laisse.
+
+ »Il n’y a que les hommes forts, grands et colères, de ces foudres
+ de guerre, de ces diplomates à tête olympienne, de ces hommes de
+ génie, pour avoir ces partis pris de confiance, cette générosité
+ pour la faiblesse, cette constante protection, cet amour sans
+ jalousie, cette bonhomie avec la femme. Ma foi! je mets la science
+ de la comtesse autant au-dessus des vertus sèches et hargneuses,
+ que le satin d’une causeuse est préférable au velours d’Utrecht
+ d’un sale canapé bourgeois.
+
+ »Mon cher, je suis dans cette admirable campagne depuis six jours,
+ et je ne me lasse pas d’admirer les merveilles de ce parc, dominé
+ par de sombres forêts, et où se trouvent de jolis sentiers le long
+ des eaux. La nature et son silence, les tranquilles jouissances,
+ la vie facile à laquelle elle invite, tout m’a séduit. Oh! voilà
+ la vraie littérature, il n’y a jamais de faute de style dans une
+ prairie. Le bonheur serait de tout oublier ici, même les _Débats_.
+ Tu dois deviner qu’il a plu pendant deux matinées. Pendant que
+ la comtesse dormait, pendant que Montcornet courait dans ses
+ propriétés, j’ai tenu par force la promesse si imprudemment donnée
+ de vous écrire.
+
+ »Jusqu’alors, quoique né dans Alençon, d’un vieux juge et d’un
+ préfet, à ce qu’on dit, quoique connaissant les herbages, je
+ regardais comme une fable l’existence de ces terres au moyen
+ desquelles on touche par mois quatre à cinq mille francs. L’argent,
+ pour moi, se traduisait par deux horribles mots: le travail et le
+ libraire, le journal et la politique... Quand aurons-nous une terre
+ où l’argent poussera dans quelque joli paysage? C’est ce que je
+ vous souhaite au nom du théâtre, de la presse et du livre. Ainsi
+ soit-il.
+
+ »Florine va-t-elle être jalouse de feu mademoiselle Laguerre? Nos
+ Bourets modernes n’ont plus de noblesse française qui leur apprenne
+ à vivre, ils se mettent trois pour payer une loge à l’Opéra,
+ se cotisent pour un plaisir, et ne coupent plus d’in-quarto
+ magnifiquement reliés pour les rendre pareils aux in-octavo de
+ leur bibliothèque, à peine achète-t-on les livres brochés! Où
+ allons-nous? Adieu, mes enfants! aimez toujours
+
+ »Votre doux BLONDET.»
+
+
+Si, par un hasard miraculeux, cette lettre, échappée à la plus
+paresseuse plume de notre époque, n’avait pas été conservée, il eût
+été presque impossible de peindre les Aigues. Sans cette description,
+l’histoire doublement horrible qui s’y est passée serait peut-être
+moins intéressante.
+
+Beaucoup de gens s’attendent sans doute à voir la cuirasse de l’ancien
+colonel de la garde impériale éclairée par un jet de lumière, à voir
+sa colère allumée, tombant comme une trombe sur cette petite femme, de
+manière à rencontrer vers la fin de cette histoire ce qui se trouve
+à la fin de tant de drames modernes, un drame de chambre à coucher.
+Ce drame moderne pourrait-il éclore dans ce joli salon à dessus de
+portes en camaïeu bleuâtre, où babillaient les amoureuses scènes de la
+Mythologie, où de beaux oiseaux fantastiques étaient peints au plafond
+et sur les volets, où sur la cheminée riaient à gorge déployée les
+monstres de porcelaine chinoise, où sur les plus riches vases, des
+dragons bleu et or tournaient leur queue en volute autour du bord que
+la fantaisie japonaise avait émaillé de ses dentelles de couleurs,
+où les duchesses, les chaises longues, les sofas, les consoles, les
+étagères inspiraient cette paresse contemplative qui détend toute
+énergie? Non, le drame ici n’est pas restreint à la vie privée,
+il s’agite ou plus haut ou plus bas. Ne vous attendez pas à de la
+passion, le vrai ne sera que trop dramatique. D’ailleurs l’historien
+ne doit jamais oublier que sa mission est de faire à chacun sa part;
+le malheureux et le riche sont égaux devant sa plume; pour lui, le
+paysan a la grandeur de ses misères, comme le riche a la petitesse de
+ses ridicules; enfin, le riche a des passions, le paysan n’a que des
+besoins, le paysan est donc doublement pauvre; et si, politiquement,
+ses agressions doivent être impitoyablement réprimées, humainement et
+religieusement, il est sacré.
+
+
+ II.—UNE BUCOLIQUE OUBLIÉE PAR VIRGILE.
+
+Quand un Parisien tombe à la campagne, il s’y trouve sevré de toutes
+ses habitudes, et sent bientôt le poids des heures, malgré les soins
+les plus ingénieux de ses amis. Aussi, dans l’impossibilité de
+perpétuer les causeries du tête-à-tête, si promptement épuisées, les
+châtelains et les châtelaines vous disent-ils naïvement: Vous vous
+ennuierez bien ici. En effet, pour goûter les délices de la campagne,
+il faut y avoir des intérêts, en connaître les travaux, et le concert
+alternatif de la peine et du plaisir, symbole éternel de la vie humaine.
+
+Une fois que le sommeil a repris son équilibre, quand on a réparé
+les fatigues du voyage et qu’on s’est mis à l’unisson des habitudes
+champêtres, le moment de la vie de château le plus difficile à passer
+pour un Parisien qui n’est ni chasseur ni agriculteur, et qui porte
+des bottes fines, est la première matinée. Entre l’instant du réveil
+et celui du déjeuner, les femmes dorment ou font leur toilette et
+sont inabordables; le maître du logis est parti de bonne heure à
+ses affaires: un Parisien se voit donc seul de huit à onze heures,
+l’instant choisi dans presque tous les châteaux pour déjeuner. Or,
+après avoir demandé des amusements aux minuties de la toilette, il a
+perdu bientôt cette ressource, s’il n’a pas apporté quelque travail
+impossible à réaliser, et qu’il remporte vierge en en connaissant
+seulement les difficultés; un écrivain est donc obligé alors de tourner
+dans les allées du parc, de bayer aux corneilles, de compter les
+gros arbres. Or, plus la vie est facile, plus ces occupations sont
+fastidieuses, à moins d’appartenir à la secte des quakers-tourneurs,
+à l’honorable corps des charpentiers ou des empailleurs d’oiseaux.
+Si l’on devait, comme les propriétaires, rester à la campagne, on
+meublerait son ennui de quelque passion géologique, minéralogique,
+entomologique ou botanique; mais un homme raisonnable ne se donne pas
+un vice pour tuer une quinzaine de jours. La plus magnifique terre, les
+plus beaux châteaux deviennent donc assez promptement insipides pour
+ceux qui n’en possèdent que la vue. Les beautés de la nature semblent
+bien mesquines, comparées à leur représentation au théâtre. Paris
+scintille alors par toutes ses facettes. Sans l’intérêt particulier qui
+nous attache, comme Blondet, _aux lieux honorés par les pas, éclairés
+par les yeux_ d’une certaine personne, on envierait aux oiseaux leurs
+ailes, pour retourner aux perpétuels, aux émouvants spectacles de Paris
+et à ses déchirantes luttes.
+
+La longue lettre écrite par le journaliste doit faire supposer aux
+esprits pénétrants qu’il avait atteint moralement et physiquement
+à cette phase particulière aux passions satisfaites, aux bonheurs
+assouvis, et que tous les volatiles engraissés par force représentent
+parfaitement quand, la tête enfoncée dans leur gésier qui bombe, ils
+restent sur leurs pattes, sans pouvoir ni vouloir regarder le plus
+appétissant manger. Aussi, quand sa formidable lettre fut achevée,
+Blondet éprouva-t-il le besoin de sortir des jardins d’Armide et
+d’animer la mortelle lacune des trois premières heures de la journée;
+car, entre le déjeuner et le dîner, le temps appartenait à la
+châtelaine qui savait le rendre court. Garder, comme le fit madame de
+Montcornet, un homme d’esprit pendant un mois à la campagne, sans avoir
+vu sur son visage le rire faux de la satiété, sans avoir surpris le
+bâillement caché d’un ennui qui se devine toujours, est un des plus
+beaux triomphes d’une femme. Une affection qui résiste à ces sortes
+d’essais doit être éternelle. On ne comprend point que les femmes ne se
+servent pas de cette épreuve pour juger leurs amants; il est impossible
+à un sot, à un égoïste, à un petit esprit d’y résister. Philippe II
+lui-même, l’Alexandre de la dissimulation, aurait dit son secret durant
+un mois de tête-à-tête à la campagne. Aussi les rois vivent-ils dans
+une agitation perpétuelle, et ne donnent-ils à personne le droit de les
+voir pendant plus d’un quart d’heure.
+
+Nonobstant les délicates attentions d’une des plus charmantes femmes de
+Paris, Émile Blondet retrouva donc le plaisir oublié depuis longtemps
+de l’école buissonnière, quand, le lendemain du jour où sa lettre fut
+finie, il se fit éveiller par François, le premier valet de chambre
+attaché spécialement à sa personne, avec l’intention d’explorer la
+vallée de l’Avonne.
+
+L’Avonne est la petite rivière qui, grossie au-dessus de Conches par
+de nombreux ruisseaux, dont quelques-uns sourdent aux Aigues, va se
+jeter à la Ville-aux-Fayes dans un des plus considérables affluents de
+la Seine. La disposition géographique de l’Avonne, flottable pendant
+environ quatre lieues, avait, depuis l’invention de Jean Rouvet,
+donné toute leur valeur aux forêts des Aigues, de Soulanges et de
+Ronquerolles, situées sur la crête des collines au bas desquelles
+coule cette charmante rivière. Le parc des Aigues occupait la partie
+la plus large de la vallée, entre la rivière que la forêt, dite des
+Aigues, borde des deux côtés, et la grande route royale que de vieux
+ormes tortillards indiquent à l’horizon sur une côte parallèle à
+celle des monts dits de l’Avonne, ce premier gradin du magnifique
+amphithéâtre appelé le Morvan.
+
+Quelque vulgaire que soit cette comparaison, le parc ressemblait,
+ainsi posé au fond de la vallée, à un immense poisson dont la tête
+touchait au village de Conches et la queue au bourg de Blangy; car,
+plus long que large, il s’étalait au milieu par une largeur d’environ
+deux cents arpents, tandis qu’il en comptait à peine trente vers
+Conches, et quarante vers Blangy. La situation de cette terre, entre
+trois villages, à une lieue de la petite ville de Soulanges, d’où l’on
+plongeait sur cet Eden, a peut-être fomenté la guerre et conseillé les
+excès qui forment le principal intérêt de cette scène. Si, vu de la
+grande route, vu de la partie haute de la Ville-aux-Fayes, le paradis
+des Aigues fait commettre le péché d’envie aux voyageurs, comment les
+riches bourgeois de Soulanges et de la Ville-aux-Fayes auraient-ils été
+plus sages, eux qui l’admiraient à toute heure?
+
+Ce dernier détail topographique était nécessaire pour faire comprendre
+la situation, l’utilité des quatre portes par lesquelles on entrait
+dans le parc des Aigues, entièrement clos de murs, excepté les endroits
+où la nature avait disposé des points de vue et où l’on avait creusé
+des sauts-de-loup. Ces quatre portes, dites la porte de Conches, la
+porte d’Avonne, la porte de Blangy et la porte de l’Avenue, révélaient
+si bien le génie des diverses époques où elles furent construites, que,
+dans l’intérêt des archéologues, elles seront décrites, mais aussi
+succinctement que Blondet a déjà décrit celle de l’Avenue.
+
+Après huit jours de promenades avec la comtesse, l’illustre rédacteur
+du journal des _Débats_ connaissait à fond le pavillon chinois, les
+ponts, les îles, la chartreuse, le châlet, les ruines du temple, la
+glacière babylonienne, les kiosques, enfin tous les détours inventés
+par les architectes de jardins, et auxquels neuf cents arpents peuvent
+se prêter; il voulait donc s’ébattre aux sources de l’Avonne, que
+le général et la comtesse lui vantaient tous les jours, en formant
+chaque soir le projet oublié chaque matin d’aller les visiter. En
+effet, au-dessus du parc des Aigues, l’Avonne a l’apparence d’un
+torrent alpestre. Tantôt elle se creuse un lit entre les roches,
+tantôt elle s’enterre comme dans une cuve profonde; là, des ruisseaux
+y tombent brusquement en cascade; ici, elle s’étale à la façon de la
+Loire, en effleurant des sables et rendant le flottage impraticable,
+par le changement perpétuel de son chenal. Blondet prit le chemin le
+plus court à travers les labyrinthes du parc pour gagner la porte de
+Conches. Cette porte exige quelques mots, pleins d’ailleurs de détails
+historiques sur la propriété.
+
+Le fondateur des Aigues fut un cadet de la maison de Soulanges, enrichi
+par un mariage, qui voulut narguer son aîné. Ce sentiment nous a valu
+les féeries de l’Isola-Bella, sur le lac Majeur. Au moyen âge, le
+château des Aigues était situé sur l’Avonne. De ce castel, la porte
+seule subsistait, composée d’un porche semblable à celui des villes
+fortifiées, et flanqué de deux tourelles à poivrières. Au-dessus de la
+voûte du porche s’élevaient de puissantes assises ornées de végétations
+et percées de trois larges croisées à croisillons. Un escalier en
+colimaçon, ménagé dans une des tourelles, menait à deux chambres, et la
+cuisine occupait la seconde tourelle. Le toit du porche, à forme aiguë,
+comme toute vieille charpente, se distinguait par deux girouettes,
+perchées aux deux bouts d’une cime ornée de serrureries bizarres.
+Beaucoup de localités n’ont pas d’hôtel de ville si magnifique. Au
+dehors, le claveau du cintre offrait encore l’écusson des Soulanges,
+conservé par la dureté de la pierre de choix, où le ciseau du tailleur
+d’images l’avait gravé: _d’azur à trois bourdons en pal d’argent, à la
+farce brochante de gueules, chargée de cinq croisettes d’or au pied
+aiguisé_, et il portait la déchiqueture héraldique imposée aux cadets.
+Blondet déchiffra la devise: _Je soule agir_, un de ces calembours que
+les croisés se plaisaient à faire avec leurs noms, et qui rappelle une
+belle maxime de politique, malheureusement oubliée par Montcornet,
+comme on le verra. La porte, qu’une jolie fille avait ouverte à
+Blondet, était en vieux bois alourdi par des quinconces de ferraille.
+Le garde, réveillé par le grincement des gonds, mit le nez à sa fenêtre
+et se laissa voir en chemise.
+
+—Comment! nos gardes dorment encore à cette heure-ci, se dit le
+Parisien en se croyant très-fort sur la coutume forestière.
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ FOURCHON.
+
+ Un de ces vieillards affectionnés par le crayon
+ de Charlet.
+
+ (LES PAYSANS.)]
+
+En un quart d’heure de marche, il atteignit aux sources de la rivière,
+à la hauteur des Conches, et ses yeux furent alors ravis par un de ces
+paysages dont la description devrait être faite comme l’histoire de
+France, en mille volumes ou en un seul. Contentons-nous de deux phrases.
+
+Une roche ventrue et veloutée d’arbres nains, rongée au pied par
+l’Avonne, disposition à laquelle elle doit un peu de ressemblance avec
+une énorme tortue mise en travers de l’eau, figure une arche, par
+laquelle le regard embrasse une petite nappe claire comme un miroir,
+où l’Avonne semble endormie, et que terminent au loin des cascades à
+grosses roches, où de petits saules, pareils à des ressorts, vont et
+viennent constamment sous l’effort des eaux.
+
+Au delà de ces cascades, les flancs de la colline, coupés roide comme
+une roche du Rhin vêtue de mousses et de bruyères, mais troués comme
+elle par des arêtes schisteuses, versant çà et là de blancs ruisseaux
+bouillonnants, auxquels une petite prairie, toujours arrosée et
+toujours verte, sert de coupe; puis, comme contraste à cette nature
+sauvage et solitaire, les derniers jardins de Conches se voient de
+l’autre côté de ce chaos pittoresque, au bout des prés, avec la masse
+du village et son clocher.
+
+Voilà les deux phrases, mais le soleil levant, mais la pureté de l’air,
+mais l’âcre rosée, mais le concert des eaux et des bois?... devinez-les!
+
+—Ma foi! c’est presque aussi beau qu’à l’Opéra! se dit Blondet en
+remontant l’Avonne innavigable, dont les caprices faisaient ressortir
+le canal droit, profond et silencieux de la basse Avonne, encaissée par
+les grands arbres de la forêt des Aigues.
+
+Blondet ne poussa pas très-loin sa promenade matinale, il fut bientôt
+arrêté par un des paysans qui sont, dans ce drame, des comparses si
+nécessaires à l’action, qu’on hésitera peut-être entre eux et les
+premiers rôles.
+
+En arrivant à un groupe de rochers où la source principale est serrée
+comme entre deux portes, le spirituel écrivain aperçut un homme qui
+se tenait dans une immobilité capable de piquer la curiosité d’un
+journaliste, si déjà la tournure et l’habillement de cette statue
+animée ne l’avaient profondément intrigué.
+
+Il reconnut dans cet humble personnage un de ces vieillards
+affectionnés par le crayon de Charlet, qui tenait aux troupiers de cet
+Homère des soldats, par la solidité d’une charpente habile à porter le
+malheur, et à ses immortels balayeurs, par une figure rougie, violacée,
+rugueuse, inhabile à la résignation. Un chapeau de feutre grossier,
+dont les bords tenaient à la calotte par des reprises, garantissait
+des intempéries cette tête presque chauve; il s’en échappait deux
+flocons de cheveux, qu’un peintre aurait payé quatre francs à l’heure
+pour pouvoir copier cette neige éblouissante, et disposée comme celle
+de tous les Pères éternels classiques. A la manière dont les joues
+rentraient en continuant la bouche, on devinait que le vieillard édenté
+s’adressait plus souvent au tonneau qu’à la huche. Sa barbe blanche,
+clair-semée, donnait quelque chose de menaçant à son profil par la
+roideur des poils coupés courts. Ses yeux, trop petits pour son énorme
+visage, inclinés comme ceux du cochon, exprimaient à la fois la ruse
+et la paresse; mais en ce moment ils jetaient comme une lueur, tant le
+regard jaillissait droit sur la rivière. Pour tout vêtement, ce pauvre
+homme portait une vieille blouse, autrefois bleue, et un pantalon de
+cette toile grossière qui sert à Paris à faire des emballages. Tout
+citadin aurait frémi de lui voir aux pieds des sabots cassés, sans même
+un peu de paille pour en adoucir les crevasses. Assurément, la blouse
+et le pantalon n’avaient de valeur que pour la cuve d’une papeterie.
+
+En examinant ce Diogène campagnard, Blondet admit la possibilité du
+type de ces paysans qui se voient dans les vieilles tapisseries,
+les vieux tableaux, les vieilles sculptures, et qui lui paraissait
+jusqu’alors fantastique. Il ne condamna plus absolument l’école du
+laid, en comprenant que, chez l’homme, le beau n’est qu’une flatteuse
+exception, une chimère à laquelle il s’efforce de croire.
+
+—Quelles peuvent être les idées, les mœurs d’un pareil être, à
+quoi pense-t-il? se disait Blondet pris de curiosité. Est-ce là mon
+semblable? Nous n’avons de commun que la forme, et encore?...
+
+Il étudiait cette rigidité particulière au tissu des gens qui vivent en
+plein air, habitués aux intempéries de l’atmosphère, à supporter les
+excès du froid et du chaud, à tout souffrir enfin, qui font de leur
+peau des cuirs presque tannés, et de leurs nerfs un appareil contre la
+douleur physique, aussi puissant que celui des Arabes ou des Russes.
+
+—Voilà des Peaux-Rouges de Cooper, se dit-il, il n’y a pas besoin
+d’aller en Amérique pour observer des sauvages.
+
+Quoique le Parisien ne fût qu’à deux pas, le vieillard ne tourna pas
+la tête, et regarda toujours la rive opposée avec cette fixité que les
+fakirs de l’Inde donnent à leurs yeux vitrifiés et à leurs membres
+ankilosés. Vaincu par cette espèce de magnétisme, plus communicatif
+qu’on ne le croit, Blondet finit par regarder l’eau.
+
+—Eh bien! mon bonhomme, qu’y a-t-il donc là? demanda Blondet, après un
+gros quart d’heure, pendant lequel il n’aperçut rien qui motivât cette
+profonde attention.
+
+—Chut!... dit tout bas le vieillard en faisant signe à Blondet de ne
+pas agiter l’air par sa voix. Vous allez l’effrayer...
+
+—Qui?...
+
+—Une _loute_, mon cher monsieur. Si _alle_ nous entend, _alle_ est
+_capabe ed_ filer sous l’eau! Et, _gnia_ pas à dire, elle a sauté là,
+tenez!... Voyez-vous où l’eau _bouille_... Oh! elle guette un poisson;
+mais quand elle va vouloir rentrer, mon petit l’empoignera. C’est que,
+voyez-vous, la _loute_ est ce qu’il y a de plus rare. C’est un gibier
+scientifique, _ben_ délicat, tout de même; on me la payerait dix francs
+aux Aigues, vu que leur dame fait maigre, et c’est maigre demain. Dans
+les temps, défunt madame m’en a payé jusqu’à vingt francs et _a_ me
+rendait la peau!... Mouche, appela-t-il à voix basse, regarde bien...
+
+De l’autre côté de ce bras de l’Avonne, Blondet vit deux yeux
+brillants, comme des yeux de chat, sous une touffe d’aunes; puis il
+aperçut le front brun, les cheveux ébouriffés d’un enfant d’environ
+douze ans, couché sur le ventre, qui fit un signe pour indiquer la
+loutre et avertir le vieillard qu’il ne la perdait pas de vue. Blondet,
+subjugué par le dévorant espoir du vieillard et de l’enfant, se laissa
+mordre par le démon de la chasse.
+
+Ce démon à deux griffes, l’espérance et la curiosité, vous mène où il
+veut.
+
+—La peau se vend aux chapeliers, reprit le vieillard. C’est si beau,
+si doux! Ça se met aux casquettes...
+
+—Vous croyez, vieillard? dit Blondet en souriant.
+
+—Certainement, monsieur, vous devez en savoir plus long que moi,
+quoique j’aie soixante-dix ans, répondit humblement et respectueusement
+le vieillard en prenant une pose de donneur d’eau bénite, et vous
+pourriez peut-être _ben_ me dire pourquoi ça plaît tant aux conducteurs
+et aux marchands de vin.
+
+Blondet, ce maître en ironie, déjà mis en défiance par le mot
+_scientifique_, en souvenir du maréchal de Richelieu, soupçonna
+quelque raillerie chez ce vieux paysan; mais il fut détrompé par la
+naïveté de la pose et par la bêtise de l’expression.
+
+—Dans ma jeunesse, on en voyait beaucoup _eu_ d’_loutes_, le pays leur
+est si favorable, reprit le bonhomme; mais on les a tant chassées,
+que c’est tout au plus si nous en apercevons la queue _d’eune_ par
+sept ans... Aussi _el’souparfait_ de la Ville-aux-Fayes... Monsieur
+le connaît-il? Quoique Parisien, c’est un brave jeune homme comme
+vous, il aime les curiosités. Pour lors, sachant mon talent pour
+prendre les _loutes_, car je les connais comme vous pouvez connaître
+votre alphabet, il m’a donc dit comme ça: —Père Fourchon, quand vous
+trouverez une _loute_, apportez-la-moi, _qui_ me dit, je vous la
+payerai bien, et si elle était tachetée de blanc _sul’dos_, _qui_ me
+dit, je vous en donnerais trente francs. V’là ce _qui_ me dit sur le
+port de la Ville-aux-Fayes, aussi vrai que je _crais_ en Dieu le Père,
+le Fils et le Saint-Esprit. Il y a _core_ un savant, à Soulanges,
+M. Gourdon, _nout_ médecin, qui fait comme ils disent, un cabinet
+d’histoire naturelle, qu’il n’y a pas son pareil à Dijon, enfin le
+premier savant de ces pays-ci qui me la payerait bien cher!... Il
+sait empailler _les houmes_ et les bêtes! Et dont que mon garçon me
+soutient que c’te _loute_ a des poils blancs... Si c’est ça, que je
+lui ai dit, _el_ bon Dieu nous veut du bien, à ce matin! Voyez-vous
+l’eau qui bouille?... Oh! elle est là... Quoique ça vive dans une
+manière de terrier, ça reste des jours entiers sous l’eau. Ah! elle
+vous a entendu, mon cher monsieur, _alle_ se défie, car _gn’y_ a pas
+_d’animau_ plus fin que celui-là; c’est pire qu’une femme.
+
+—C’est peut-être pour cela qu’on les appelle au féminin des loutres?
+dit Blondet.
+
+—Dame, monsieur, vous qu’êtes de Paris, vous savez cela mieux que
+nous; mais vous auriez ben mieux fait pour nous, _ed’dormi_ la grasse
+matinée, car, voyez-vous c’te manière de flot? elle s’en va par en
+dessous... Va, Mouche! elle a entendu monsieur, la _loute_, et elle est
+capable de nous faire droguer jusqu’à _ménuit_, allons-nous-en... V’là
+nos trente francs qui nagent!...
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ MOUCHE.
+
+ Son costume l’emportait encore en simplicité
+ sur celui du père Fourchon.
+
+ (LES PAYSANS.)]
+
+Mouche se leva, mais à regret; il regardait l’endroit où bouillonnait
+l’eau, le montrant du doigt et ne perdant pas tout espoir. Cet enfant,
+à cheveux crépus, la figure brunie comme celle des anges dans les
+tableaux du quinzième siècle, paraissait être en culotte, car son
+pantalon finissait au genou par des déchiquetures ornées d’épines
+et de feuilles mortes. Ce vêtement nécessaire tenait par deux cordes
+d’étoupes en guise de bretelles. Une chemise de toile de la même
+qualité que celle du pantalon du vieillard, mais épaissie par des
+raccommodages barbus, laissait voir une poitrine hâlée. Ainsi, le
+costume de Mouche l’emportait encore en simplicité sur celui du père
+Fourchon.
+
+—Ils sont bien bons enfants ici, se dit en lui-même Blondet; les gens
+de la banlieue de Paris vous apostropheraient drôlement un bourgeois
+qui ferait envoler leur gibier!
+
+Et comme il n’avait jamais vu de loutres, pas même au Muséum, il fut
+enchanté de cet épisode de sa promenade.
+
+—Allons, reprit-il, touché de voir le vieillard s’en allant sans rien
+demander, vous vous dites un chasseur de loutres fini... Si vous êtes
+sûr que la loutre soit là... De l’autre côté, Mouche leva le doigt et
+fit voir des bulles d’air montées du fond de l’Avonne, qui vinrent
+expirer en cloches au milieu du bassin.
+
+—Elle est revenue là, dit le père Fourchon, elle a respiré, la gueuse,
+c’est _alle qu’a fait ces boutifes-là_. Comment s’arrangent-elles pour
+respirer au fond de l’eau? Mais c’est si malin, que ça se moque de la
+science.
+
+—Eh bien! reprit Blondet, à qui ce dernier mot parut être une
+plaisanterie plutôt due à l’esprit paysan qu’à l’individu, attendez et
+prenez la loutre.
+
+—Et notre journée à Mouche et à moi?
+
+—Que vaut-elle, votre journée?
+
+—A nous deux, mon apprenti et moi?... cinq francs... dit le vieillard
+en regardant Blondet dans les yeux, avec une hésitation qui révélait un
+surfaix énorme.
+
+Le journaliste tira dix francs de sa poche en disant:
+
+—En voilà dix, et je vous en donnerai tout autant pour la loutre.
+
+—Elle ne vous coûtera pas cher, si elle a du blanc sur le dos,
+car _el’souparfait_ m’disait _c’que nout Muséon_ n’en a qu’une de
+ce genre-là. —Mais c’est qu’il est instruit _tout de même_, _nout
+souparfait_! et pas bête. Si je chasse à la _loute_, M. des Lupeaulx
+chasse à la fille de _môsieu_ Gaubertin, _qu’a eune fiare dot blanche
+sul’dos_. —Tenez, mon cher môsieur, sans vous commander, allez vous
+_bouter au mitant_ de l’Avonne, à _c’te piarre_, là bas... Quand nous
+aurons forcé la loute, elle descendra le fil de l’eau, car voilà leur
+ruse à ces bêtes, elles remontent plus haut que leur trou pour pêcher,
+et une fois chargées de poisson, elles savent qu’elles iront mieux à
+la dérive. Quand je vous dis que c’est fin... Si j’avais appris la
+finesse à leur école, je vivrais à c’te heure de mes rentes... J’ai
+su trop tard qu’il fallait _eurmonter_ le courant _ed’ grand_ matin
+pour trouver le butin avant les autres. Enfin, on m’a jeté un sort à
+ma naissance. A nous trois, nous serons peut-être plus fins que _c’te
+loute_.
+
+—Et comment, mon vieux nécromancien?
+
+—Ah! dame! nous sommes si bêtes, nous aut’ _pésans_, que nous
+finissons par entendre les bêtes. V’là comme nous ferons. Quand la
+_loute_ voudra s’en revenir chez elle, nous l’effrayerons ici, vous
+l’effrayerez là-bas; effrayée par nous, effrayée par vous, elle se
+jettera sur le bord; si elle prend la voie de _tarre_, elle est perdue.
+Ça ne peut pas marcher; c’est fait pour la nage avec leurs pattes
+d’oie. Oh! ça va-t-il vous amuser, car c’est un vrai carambolage: on
+pêche et l’on chasse à la fois!... Le général, chez qui vous êtes aux
+Aigues, y est revenu trois jours de suite, tant il s’y entêtait!
+
+Blondet, muni d’une branche coupée par le vieillard, qui lui dit de
+s’en servir pour fouetter la rivière à son commandement, alla se poster
+au milieu de l’Avonne en sautant de pierre en pierre.
+
+—Là, bien! mon cher monsieur.
+
+Blondet resta là, sans s’apercevoir de la fuite du temps; car de
+moment en moment un geste du vieillard lui faisait espérer un heureux
+dénoûment; mais d’ailleurs rien ne dépêche mieux le temps que l’attente
+de l’action vive qui va succéder au profond silence de l’affût.
+
+—Père Fourchon, dit tout bas l’enfant en se voyant seul avec le
+vieillard, _gnia_ tout de même une _loute_...
+
+—Tu la vois!...
+
+—La v’là!
+
+Le vieillard fut stupéfait en apercevant entre deux eaux le pelage
+brun-rouge d’une loutre.
+
+—_A va su me!_ dit le petit.
+
+—Fiche-l’y un petit coup sec sur la tête et jette-toi dans l’eau pour
+la tenir au fin fond sans la lâcher...
+
+Mouche fondit dans l’Avonne comme une grenouille effrayée.
+
+—Allez! allez! mon cher monsieur, dit le père Fourchon à Blondet, en
+se jetant aussi dans l’Avonne et en laissant ses sabots sur le bord,
+effrayez-la donc! la voyez-vous... _a_ nage _su_ vous.
+
+Le vieillard courut sur Blondet en fendant les eaux et lui criant avec
+le sérieux que les gens de la campagne gardent dans leurs plus grandes
+vivacités: —La voyez-vous là, _el_’ long des roches!
+
+Blondet, placé par le vieillard de manière à recevoir les rayons du
+ciel dans les yeux, frappait sur l’eau de confiance.
+
+—Allez! allez! du côté des roches! cria le père Fourchon, le trou est
+là-bas, à _vout_ gauche.
+
+Emporté par son dépit, qu’une longue attente avait stimulé, Blondet
+prit un bain de pieds en glissant de dessus les pierres.
+
+—Hardi! mon cher monsieur, hardi! vous y êtes. Ah! vingt bon Dieu! la
+voilà qui passe entre vos jambes! Ah! _alle_ passe... _all_’ passe! dit
+le vieillard au désespoir.
+
+Et comme pris à l’ardeur de cette chasse, le vieux paysan s’avança dans
+les profondeurs de la rivière jusque devant Blondet.
+
+—Nous l’avons manquée par _vout_ faute! dit le père Fourchon, à qui
+Blondet donna la main et qui sortit de l’eau comme un triton, mais
+comme un triton vaincu. La _garse_, elle est là, sous les rochers!...
+Elle a lâché son poisson, dit le bonhomme en regardant au loin et
+montrant quelque chose qui flottait... Nous aurons toujours la tanche,
+car c’est une vraie tanche!...
+
+En ce moment, un valet en livrée et à cheval qui menait un autre cheval
+par la bride se montra galopant sur le chemin de Conches.
+
+—Tenez, v’là les gens du château qui font mine de vous chercher,
+dit le bonhomme. Si vous voulez repasser la rivière, je _vas_ vous
+donner la main... Ah! ça m’est égal de me mouiller, ça m’évite du
+blanchissage!...
+
+—Et les rhumes? dit Blondet.
+
+—Ah! _ouin!_ Ne voyez-vous pas que le soleil nous a culottés, Mouche
+et moi, comme des pipes _ed’ major_! Appuyez-vous sur moi, mon cher
+monsieur... Vous êtes de Paris, vous ne savez pas vous tenir sur _nous_
+roches, vous qui savez tant de choses... Si vous restez longtemps ici,
+vous apprendrez _ben_ des choses dans _el’ livre ed’_ la nature, vous
+qui, dit-on, _escrivez_ dans les _papiers nouvelles_.
+
+Blondet était arrivé sur l’autre bord de l’Avonne, quand Charles, le
+valet de pied, l’aperçut.
+
+—Ah! monsieur, s’écria-t-il, vous ne vous figurez pas l’inquiétude
+dans laquelle est madame, depuis qu’on lui a dit que vous étiez sorti
+par la porte de Conches: elle vous croit noyé. Voilà trois fois qu’on
+sonne le second coup du déjeuner à grandes volées, après vous avoir
+appelé partout dans le parc, où monsieur le curé vous cherche encore.
+
+—Quelle heure est-il donc, Charles?...
+
+—Onze heures trois quarts!...
+
+—Aide-moi à monter à cheval...
+
+—Est-ce que par hasard monsieur aurait donné dans la loutre du père
+Fourchon? dit le valet, en remarquant l’eau qui s’égouttait des bottes
+et du pantalon de Blondet.
+
+Cette seule question éclaira le journaliste.
+
+—Ne dis pas un mot de cela, Charles, et j’aurai soin de toi,
+s’écria-t-il.
+
+—Oh! pardi! monsieur le comte lui-même a été pris à la loutre du père
+Fourchon, répondit le valet. Dès qu’il arrive un étranger à Aigues, le
+père Fourchon se met aux aguets, et si le bourgeois va voir les sources
+de l’Avonne, il lui vend sa loutre... Il joue ça si bien que monsieur
+le comte y est revenu trois fois, et lui a payé six journées pendant
+lesquelles ils ont regardé l’eau couler.
+
+—Et moi qui croyais avoir vu dans Potier, dans Baptiste cadet, dans
+Michot et dans Monrose, les plus grands comédiens de ce temps-ci!... se
+dit Blondet, que sont-ils auprès de ce mendiant?
+
+—Oh! il connaît très-bien cet exercice-là, le père Fourchon, dit
+Charles. Il a en outre une autre corde à son arc, car il se dit cordier
+de son état. Il a sa fabrique le long du mur de la porte de Blangy.
+Si vous vous avisiez de toucher à sa corde, il vous entortille si
+bien qu’il vous prend l’envie de tourner la roue et de faire un peu
+de corde; il vous demande alors la gratification due au maître par
+l’apprenti. Madame y a été prise, et lui a donné vingt francs. C’est le
+roi des finauds, dit Charles en se servant d’un mot honnête.
+
+Ce bavardage de laquais permit à Blondet de se livrer à quelques
+réflexions sur la profonde astuce des paysans, en se rappelant tout ce
+qu’il avait entendu dire par son père, le juge d’Alençon. Puis toutes
+les plaisanteries cachées sous la malicieuse rondeur du père Fourchon
+lui revenant à la mémoire, éclairées par les confidences de Charles, il
+s’avoua _gaussé_ par le vieux mendiant bourguignon.
+
+—Vous ne sauriez croire, monsieur, disait Charles en arrivant au
+perron des Aigues, combien il faut se défier de tout dans la campagne,
+et surtout ici, que le général n’est pas très-aimé...
+
+—Pourquoi donc?
+
+—Ah! dame! je ne sais pas, répondit Charles en prenant l’air bête sous
+lequel les domestiques savent abriter leurs refus à des supérieurs, et
+qui donna beaucoup à penser à Blondet.
+
+—Vous voilà donc, coureur? dit le général, que le pas des chevaux
+amena sur le perron. Le voilà! soyez calme! cria-t-il à sa femme, dont
+le petit pas se faisait entendre, il ne nous manque plus maintenant que
+l’abbé Brossette; va le chercher, Charles! dit-il au domestique.
+
+
+ III.—LE CABARET.
+
+La porte dite de Blangy, due à Bouret, se composait de deux larges
+pilastres à bossages vermiculés, surmontés chacun d’un chien dressé
+sur ses pattes de derrière, et tenant un écusson entre ses pattes de
+devant. Le voisinage du pavillon où logeait le régisseur avait dispensé
+le financier de bâtir une loge de concierge. Entre ces deux pilastres,
+une grille somptueuse, dans le genre de celle forgée au temps de
+Buffon pour le Jardin des Plantes, s’ouvrait sur un bout de pavé
+conduisant à la route cantonale, jadis entretenue soigneusement par
+les Aigues, par la maison de Soulanges, et qui relie Conches, Cerneux,
+Blangy, Soulanges à la Ville-aux-Fayes, comme par une guirlande, tant
+cette route est fleurie d’héritages entourés de haies et parsemée de
+maisonnettes à rosiers, chèvrefeuilles et plantes grimpantes.
+
+Là, le long d’une coquette muraille qui s’étendait jusqu’à un
+saut-de-loup par lequel le château plongeait sur la vallée jusqu’au
+delà de Soulanges, se trouvaient le poteau pourri, la vieille roue
+et les piquets à râteaux qui constituent la fabrique d’un cordier de
+village.
+
+Vers midi et demi, au moment où Blondet s’asseyait à un bout de
+la table, en face de l’abbé Brossette, en recevant les caressants
+reproches de la comtesse, le père Fourchon et Mouche arrivaient à leur
+établissement. De là, le père Fourchon, sous prétexte de fabriquer
+des cordes, surveillait les Aigues, et pouvait y voir les maîtres
+entrant ou sortant. Aussi, les persiennes ouvertes, les promenades à
+deux, le plus petit incident de la vie au château, rien n’échappait à
+l’espionnage du vieillard, qui ne s’était établi cordier que depuis
+trois ans, circonstance minime que ni les gardes des Aigues, ni les
+domestiques, ni les maîtres n’avaient encore remarquée.
+
+—Fais le tour par la porte de l’Avonne pendant que je vas serrer
+nos agrès, dit le père Fourchon, et quand tu leur auras dégoisé la
+chose, on viendra sans doute me chercher au Grand-I-Vert, où je vas
+me rafraîchir, car ça donne soif d’être sur l’eau comme ça! Si tu
+t’y prends comme je viens de te le dire, tu leur accrocheras un bon
+déjeuner; tâche de parler à la comtesse, et _tape su_ moi, de manière à
+ce qu’ils aient l’idée de me chanter un air de leur morale, quoi!... Y
+aura quelques verres de bon vin à _siffler_.
+
+Après ces dernières instructions, que l’air narquois de Mouche rendait
+presque superflues, le vieux cordier, tenant sa loutre sous le bras,
+disparut dans le chemin cantonal.
+
+A mi-chemin de cette jolie porte de village, se trouvait, au moment
+où Émile Blondet vint aux Aigues, une de ces maisons qui ne se
+voient qu’en France, partout où la pierre est rare. Les morceaux de
+briques ramassés de tous côtés, les gros cailloux sertis comme des
+diamants dans une terre argileuse qui formaient des murs solides,
+quoique rongés, le toit soutenu par de grosses branches et couvert
+en jonc et en paille, les grossiers volets, la porte, tout de cette
+chaumière provenait de trouvailles heureuses ou de dons arrachés par
+l’importunité.
+
+Le paysan a pour sa demeure l’instinct qu’a l’animal pour son nid ou
+pour son terrier, et cet instinct éclatait dans toutes les dispositions
+de cette chaumière. D’abord la fenêtre et la porte regardaient au
+nord. La maison, assise sur une petite éminence dans l’endroit le plus
+caillouteux d’un terrain à vignes, devait être salubre. On y montait
+par trois marches industrieusement faites avec des piquets, avec
+des planches et remplies de pierrailles. Les eaux s’écoulaient donc
+rapidement. Puis, comme en Bourgogne la pluie vient rarement du nord,
+aucune humidité ne pouvait pourrir les fondations, quelque légères
+qu’elles fussent. Au bas, le long du sentier, régnait un rustique
+palis, perdu dans une haie d’aubépine et de ronces. Une treille,
+sous laquelle de méchantes tables, accompagnées de bancs grossiers,
+invitaient les passants à s’asseoir, couvrait de son berceau l’espace
+qui séparait cette chaumière du chemin. A l’intérieur, le haut du talus
+offrait pour décor des roses, des giroflées, des violettes, toutes les
+fleurs qui ne coûtent rien. Un chèvrefeuille et un jasmin attachaient
+leurs brindilles sur le toit déjà chargé de mousses, malgré son peu
+d’ancienneté.
+
+A droite de sa maison, le possesseur avait adossé une étable pour deux
+vaches. Devant cette construction en mauvaises planches, un terrain
+battu servait de cour; et, dans un coin, se voyait un énorme tas de
+fumier. De l’autre côté de la maison et de la treille, s’élevait un
+hangar en chaume soutenu par deux troncs d’arbres, sous lequel se
+mettaient les ustensiles des vignerons, leurs futailles vides, des
+fagots de bois empilés autour de la bosse que formait le four, dont la
+bouche s’ouvre presque toujours, dans les maisons de paysans, sous le
+manteau de la cheminée.
+
+A la maison attenait environ un arpent enclos d’une haie vive et plein
+de vignes, soignées comme le sont celles des paysans, toutes si bien
+fumées, provignées et bêchées, que leurs pampres verdoient les premiers
+à trois lieues à la ronde. Quelques arbres, des amandiers, des pruniers
+et des abricotiers montraient leurs têtes grêles, çà et là, dans cet
+enclos. Entre les ceps, le plus souvent on cultivait des pommes de
+terre ou des haricots. En hache, vers le village, et derrière la cour,
+dépendait encore de cette habitation un petit terrain humide et bas,
+favorable à la culture des choux, des oignons, légumes favoris de la
+classe ouvrière, et fermé d’une porte à claire-voie par où passaient
+les vaches, en pétrissant le sol et y laissant leurs bouses étalées.
+
+Cette maison, composée de deux pièces au rez-de-chaussée, avait sa
+sortie sur le vignoble. Du côté des vignes, une rampe en bois, appuyée
+au mur de la maison et couverte d’une toiture en chaume, montait
+jusqu’au grenier, éclairé par un œil-de-bœuf. Sous cet escalier
+rustique, un caveau, tout en briques de Bourgogne, contenait quelques
+pièces de vin.
+
+Quoique la batterie de cuisine du paysan consiste ordinairement en deux
+ustensiles avec lesquels on fait tout, une poêle et un chaudron de fer,
+par exception, il se trouvait dans cette chaumière deux casseroles
+énormes, accrochées sous le manteau de la cheminée, au-dessus d’un
+petit fourneau portatif. Malgré ce symptôme d’aisance, le mobilier
+était en harmonie avec les dehors de la maison. Ainsi, pour contenir
+l’eau, une jarre; pour argenterie, des cuillers de bois ou d’étain,
+des plats en terre brune au dehors et blanche en dedans, mais écaillés
+et raccommodés avec des attaches; enfin, autour d’une table solide,
+des chaises en bois blanc, et pour plancher de la terre battue. Tous
+les cinq ans les murs recevaient une couche d’eau de chaux, ainsi que
+les maigres solives du plafond, auxquelles pendent du lard, des bottes
+d’oignons, des paquets de chandelles et les sacs où le paysan met ses
+graines; auprès de la huche, une antique armoire en vieux noyer garde
+le peu de linge, les vêtements de rechange et les habits de fête de la
+famille.
+
+Sur le manteau de la cheminée brillait un vieux fusil de braconnier;
+vous n’en donneriez pas cinq francs, le bois est quasi brûlé, le canon,
+sans aucune apparence, ne semble pas nettoyé. Vous pensez que la
+défense d’une cabane à loquet, dont la porte extérieure, pratiquée dans
+le palis, n’est jamais fermée, n’exige pas mieux, et vous vous demandez
+à quoi peut servir une pareille arme. D’abord, si le bois est d’une
+simplicité commune, le canon, choisi avec soin, provient d’un fusil de
+prix, donné sans doute à quelque garde-chasse. Aussi le propriétaire
+de ce fusil ne manque-t-il jamais son coup; il existe entre son arme
+et lui l’intime connaissance que l’ouvrier a de son outil. S’il faut
+abaisser le canon d’un millimètre au-dessous ou au-dessus du but, parce
+qu’il relève ou tombe de cette faible estime, le braconnier le sait,
+il obéit à cette loi sans se tromper. Puis, un officier d’artillerie
+trouverait les parties essentielles de l’arme en bon état: rien de
+moins, rien de plus. Dans tout ce qu’il s’approprie, dans tout ce qui
+doit lui servir, le paysan déploie la force convenable, il y met le
+nécessaire et rien au delà. La perfection extérieure, il ne la comprend
+jamais. Juge infaillible des nécessités en toutes choses, il connaît
+tous les degrés de force, et sait, en travaillant pour le bourgeois,
+donner le moins possible pour le plus possible. Enfin, ce fusil
+méprisable entre pour beaucoup dans l’existence de la famille, et vous
+saurez tout à l’heure comment.
+
+Avez-vous bien saisi les mille détails de cette hutte assise à cinq
+cents pas de la jolie porte des Aigues? La voyez-vous accroupie là
+comme un mendiant devant un palais? Eh bien! son toit chargé de mousses
+veloutées, ses poules caquetant, son cochon qui se vautre, sa génisse
+qui vague, toutes ces poésies champêtres avaient un horrible sens. A
+la porte du palis, une grande perche élevait à une certaine hauteur un
+bouquet flétri, composé de trois branches de pin et d’un feuillage de
+chêne réuni par un chiffon. Au-dessus de la porte, un peintre forain
+avait, pour un déjeuner, peint dans un tableau de deux pieds carrés,
+sur un champ blanc, un _I_ majuscule en vert, et pour ceux qui savent
+lire, ce calembour en douze lettres: Au Grand-I-Vert (hiver). A gauche
+de la porte éclataient les vives couleurs de cette vulgaire affiche:
+Bonne bière de mars, où de chaque côté d’un cruchon qui lance un jet
+de mousse se carrent une femme en robe excessivement décolletée et un
+hussard, tous deux grossièrement coloriés. Aussi, malgré les fleurs
+et l’air de la campagne s’exhalait-il de cette chaumière la forte et
+nauséabonde odeur de vin et de mangeaille qui vous saisit à Paris en
+passant devant les gargotes de faubourg.
+
+Vous connaissez les lieux. Voici les êtres et leur histoire qui
+contient plus d’une leçon pour les philanthropes.
+
+Le propriétaire du Grand-I-Vert, nommé François Tonsard, se recommande
+à l’attention des philosophes par la manière dont il avait résolu le
+problème de la vie fainéante et de la vie occupée, de manière à rendre
+la fainéantise profitable et l’occupation nulle.
+
+Ouvrier en toutes choses, il savait travailler à la terre, mais pour
+lui seul. Pour les autres, il creusait des fossés, fagottait, écorçait
+des arbres ou les abattait. Dans ces travaux, le bourgeois est à la
+discrétion de l’ouvrier. Tonsard avait dû son coin de terre à la
+générosité de mademoiselle Laguerre. Dès sa première jeunesse, Tonsard
+faisait des journées pour le jardinier du château, car il n’y avait pas
+son pareil pour tailler les arbres d’allée, les charmilles, les haies,
+les marronniers de l’Inde. Son nom indique assez un talent héréditaire.
+Au fond des campagnes, il existe des priviléges obtenus et maintenus
+avec autant d’art qu’en déploient les commerçants pour s’attribuer
+les leurs. Un jour, en se promenant, Madame entendit Tonsard, garçon
+bien découplé, disant: «Il me suffirait pourtant d’un arpent de terre
+pour vivre, et pour vivre heureusement!» Cette bonne fille, habituée à
+faire des heureux, lui donna cet arpent de vignes en avant de la porte
+de Blangy, contre cent journées (délicatesse peu comprise!), en lui
+permettant de rester aux Aigues, où il vécut avec les gens du château
+auxquels il parut être le meilleur garçon de la Bourgogne.
+
+Ce pauvre Tonsard (ce fut le mot de tout le monde) travailla pendant
+environ trente journées sur les cent qu’il devait; le reste du
+temps il baguenauda, riant avec les femmes de Madame, et surtout
+avec mademoiselle Cochet, la femme de chambre, quoiqu’elle fût laide
+comme toutes les femmes de chambre des belles actrices. Rire avec
+mademoiselle Cochet signifiait tant de choses que Soudry, l’heureux
+gendarme dont il est question dans la lettre de Blondet, regardait
+encore Tonsard de travers, après vingt-cinq ans. L’armoire en noyer, le
+lit à colonnes et à bonnes grâces, ornements de la chambre à coucher,
+furent sans doute le fruit de quelque _risette_.
+
+Une fois en possession de son champ, au premier qui lui dit que madame
+le lui avait donné, Tonsard répondit: «Je l’ai parguienne bien acheté
+et bien payé. Est-ce que les bourgeois nous donnent jamais quelque
+chose? Est-ce donc rien que cent journées? Ça me coûte trois cents
+francs et c’est tout cailloux!» Le propos ne dépassa point la région
+populaire.
+
+Tonsard se bâtit alors cette maison lui-même, en prenant les matériaux
+de ci et de là, se faisant donner un coup de main par l’un et l’autre,
+grapillant au château les choses de rebut, ou les demandant et les
+obtenant toujours. Une mauvaise porte de montreuil, démolie pour être
+reportée plus loin, devint celle de l’étable. La fenêtre venait d’une
+vieille serre abattue. Les débris du château servirent donc à élever
+cette fatale chaumière.
+
+Sauvé de la réquisition par Gaubertin, le régisseur des Aigues, dont
+le père était accusateur public au département, et qui d’ailleurs ne
+pouvait rien refuser à mademoiselle Cochet, Tonsard se maria dès que sa
+maison fut terminée et sa vigne en rapport. Garçon de vingt-trois ans,
+familier aux Aigues, ce drôle, à qui madame venait de donner un arpent
+de terre et qui paraissait travailleur, eut l’art de faire sonner haut
+toutes ses valeurs négatives, et il obtint la fille d’un fermier de la
+terre de Ronquerolles, située au delà de la forêt des Aigues.
+
+Ce fermier tenait une ferme à moitié qui dépérissait entre ses mains,
+faute d’une fermière. Veuf et inconsolable, il tâchait, à la manière
+anglaise, de noyer ses soucis dans le vin; mais quand il ne pensa plus
+à sa pauvre chère défunte, il se trouva marié, selon une plaisanterie
+de village, avec la Boisson. En peu de temps, de fermier le beau-père
+redevint ouvrier, mais ouvrier buveur et paresseux, méchant et
+hargneux, capable de tout comme les gens du peuple qui, d’une sorte
+d’aisance, retombent dans la misère. Cet homme, que ses connaissances
+pratiques, la lecture et la science de l’écriture mettaient au-dessus
+des autres ouvriers, mais que ses vices tenaient au niveau des
+mendiants, venait de se mesurer, comme on l’a vu, sur les bords de
+l’Avonne, avec un des hommes les plus spirituels de Paris, dans une
+bucolique oubliée par Virgile.
+
+Le père Fourchon, d’abord maître d’école à Blangy, perdit sa place à
+cause de son inconduite et de ses idées sur l’instruction publique.
+Il aidait beaucoup plus les enfants à faire des petits bateaux et des
+cocottes avec leurs abécédaires qu’il ne leur apprenait à lire; il
+les grondait si curieusement, quand ils avaient _chippé_ des fruits,
+que ses semonces pouvaient passer pour des leçons sur la manière
+d’escalader les murs. On cite encore à Soulanges sa réponse à un petit
+garçon venu trop tard, et qui s’excusait ainsi: Dame m’sieur, j’ai mené
+boire notre _chevau_! —On dit cheval, _animau_!
+
+D’instituteur, il fut nommé piéton. Dans ce poste, qui sert de retraite
+à tant de vieux soldats, le père Fourchon fut réprimandé tous les
+jours. Tantôt il oubliait les lettres dans les cabarets, tantôt il
+les gardait sur lui. Quand il était gris, il remettait les paquets
+d’une commune dans une autre, et quand il était à jeun, il lisait
+les lettres. Il fut donc promptement destitué. Ne pouvant être rien
+dans l’État, le père Fourchon avait fini par devenir fabricant. Dans
+la campagne, les indigents exercent une industrie quelconque, ils
+ont tous un prétexte d’existence honnête. A l’âge de soixante-huit
+ans, le vieillard entreprit la corderie en petit, un des commerces
+qui demandent le moins de mise de fonds. L’atelier est, comme on l’a
+vu, le premier mur venu, les machines valent à peine dix francs,
+l’apprenti couche comme son maître dans une grange, et vit de ce qu’il
+ramasse. La rapacité de la loi sur les portes et fenêtres expire _sub
+dio_. On emprunte la matière première pour la rendre fabriquée. Mais
+le principal revenu du père Fourchon et de son apprenti Mouche, fils
+naturel d’une de ses filles naturelles, leur venait de sa chasse aux
+loutres, puis des déjeuners ou dîners que leur donnaient les gens qui,
+ne sachant ni lire ni écrire, usaient des talents du père Fourchon
+dans le cas d’une lettre à répondre ou d’un compte à présenter. Enfin
+il savait jouer de la clarinette, et tenait compagnie à l’un de ses
+amis appelé Vermichel, le ménétrier de Soulanges, dans les noces des
+villages, ou les jours de grand bal au Tivoli de Soulanges.
+
+Vermichel s’appelait Michel Vert, mais le calembour fait avec le
+nom vrai devint d’un usage si général, que dans ses actes, Brunet,
+huissier audiencier de la justice de paix de Soulanges, mettait
+Michel-Jean-Jérôme Vert, _dit Vermichel_, praticien. Vermichel, violon
+très-distingué de l’ancien régiment de Bourgogne, par reconnaissance
+des services que lui rendait le papa Fourchon, lui avait procuré
+cette place de praticien dévolue à ceux qui, dans les campagnes,
+savent signer leur nom. Le père Fourchon servait donc de témoin ou de
+praticien pour les actes judiciaires, quand le sieur Brunet venait
+instrumenter dans les communes de Cerneux, Conches et Blangy. Vermichel
+et Fourchon, liés par une amitié qui comptait vingt ans de bouteille,
+constituaient presque une raison sociale.
+
+Mouche et Fourchon, unis par le vice comme Mentor et Télémaque le
+furent jadis par la vertu, voyageaient comme eux, à la recherche de
+leur père, _panis angelorum_, seuls mots latins qui restassent dans
+la mémoire du vieux villageois. Ils allaient haricotant les restes du
+Grand-I-Vert, et ceux des châteaux circonvoisins; car, à eux deux, dans
+les années les plus occupées, les plus prospères, ils n’avaient jamais
+pu fabriquer en moyenne trois cent soixante brasses de corde. D’abord,
+aucun marchand, dans un rayon de vingt lieues, n’aurait confié d’étoupe
+ni à Fourchon ni à Mouche. Le vieillard, devançant les miracles de
+la chimie moderne, savait trop bien changer l’étoupe en benoît jus
+de treille. Puis, ses triples fonctions d’écrivain public de trois
+communes, de praticien de la justice de paix, de joueur de clarinette,
+nuisaient, disait-il, aux développements de son commerce.
+
+Ainsi Tonsard fut déçu tout d’abord dans l’espérance assez joliment
+caressée, de conquérir une espèce de bien-être par l’augmentation de
+ses propriétés. Le gendre paresseux rencontra, par un accident assez
+ordinaire, un beau-père fainéant. Les affaires devaient aller d’autant
+plus mal que la Tonsard, douée d’une espèce de beauté champêtre, grande
+et bien faite, n’aimait point à travailler en plein air. Tonsard s’en
+prit à sa femme de la faillite paternelle, et la maltraita par suite de
+cette vengeance familière au peuple, dont les yeux, uniquement occupés
+de l’effet, remontent rarement jusqu’à la cause.
+
+En trouvant sa chaîne pesante, cette femme voulut l’alléger. Elle
+se servit des vices de Tonsard pour se rendre maîtresse de lui.
+Gourmande, aimant ses aises, elle encouragea la paresse et la
+gourmandise de cet homme. D’abord, elle sut se procurer la faveur
+des gens du château, sans que Tonsard lui reprochât les moyens, en
+voyant les résultats. Il s’inquiéta fort peu de ce que faisait sa
+femme, pourvu qu’elle fît tout ce qu’il voulait. C’est la secrète
+transaction de la moitié des ménages. La Tonsard créa donc la buvette
+du Grand-I-Vert, dont les premiers consommateurs furent les gens des
+Aigues, les gardes et les chasseurs.
+
+Gaubertin, l’intendant de mademoiselle Laguerre, un des premiers
+chalands de la belle Tonsard, lui donna quelques pièces d’excellent vin
+pour allécher la pratique. L’effet de ces présents, périodiques, tant
+que le régisseur resta garçon, et la renommée de beauté peu sauvage
+qui signala cette femme aux dons Juans de la vallée, achalandèrent le
+Grand-I-Vert. En sa qualité de gourmande, la Tonsard devint excellente
+cuisinière, et quoique ses talents ne s’exerçassent que sur les plats
+en usage dans la campagne, le civet, la sauce de gibier, la matelotte,
+l’l’omelette, elle passa dans le pays pour savoir admirablement
+cuisiner un de ces repas qui se mangent sur le bout de la table,
+et dont les épices, prodiguées outre mesure, excitent à boire. En
+deux ans, elle se rendit ainsi maîtresse de Tonsard et le poussa
+sur une pente mauvaise, à laquelle il ne demandait pas mieux que de
+s’abandonner.
+
+Ce drôle braconna constamment sans avoir rien à craindre. Les liaisons
+de sa femme avec Gaubertin l’intendant, avec les gardes particuliers,
+et les autorités champêtres, le relâchement du temps, lui assurèrent
+l’impunité. Dès que ses enfants furent assez grands, il en fit les
+instruments de son bien-être, sans se montrer plus scrupuleux pour
+leurs mœurs que pour celles de sa femme. Il eut deux filles et deux
+garçons. Tonsard, qui vivait, ainsi que sa femme, au jour le jour,
+aurait vu finir sa joyeuse vie, s’il n’eût pas maintenu constamment
+chez lui la loi quasi martiale de travailler à la conservation de son
+bien-être, auquel sa famille participait d’ailleurs. Quand sa famille
+fut élevée aux dépens de ceux à qui sa femme savait arracher des
+présents, voici quels furent la charte et le budget du Grand-I-Vert.
+
+La vieille mère de Tonsard et ses deux filles, Catherine et Marie,
+allaient continuellement au bois, et revenaient deux fois par jour
+chargées à plier sous le poids d’un fagot qui tombait à leurs chevilles
+et dépassait leurs têtes de deux pieds. Quoique fait en dessus avec
+du bois mort, l’intérieur se composait de bois vert, coupé souvent
+parmi les jeunes arbres. A la lettre, Tonsard prenait son bois pour
+l’hiver dans la forêt des Aigues. Le père et les deux fils braconnaient
+continuellement. De septembre en mars, les lièvres, les lapins,
+les perdrix, les grives, les chevreuils, tout le gibier qui ne se
+consommait pas au logis, se vendait à Blangy, dans la petite ville
+de Soulanges, chef-lieu du canton, où les deux filles de Tonsard
+fournissaient du lait, et d’où elles rapportaient chaque jour des
+nouvelles, en y colportant celles des Aigues, de Cerneux et de Conches.
+Quand on ne pouvait plus chasser, les trois Tonsard tendaient des
+collets. Si les collets rendaient trop, la Tonsard faisait des pâtés
+expédiés à la Ville-aux-Fayes. Au temps de la moisson, sept Tonsard, la
+vieille mère, les deux garçons, tant qu’ils n’eurent pas dix-sept ans,
+les deux filles, le vieux Fourchon et Mouche glanaient, ramassaient
+près de seize boisseaux par jour, glanant seigle, orge, blé, tout grain
+bon à moudre.
+
+Les deux vaches, menées d’abord par la plus jeune des filles, le
+long des routes, s’échappaient la plupart du temps dans les prés des
+Aigues; mais comme au moindre délit trop flagrant pour que le garde
+se dispensât de le constater, les enfants étaient ou battus ou privés
+de quelques friandises, ils avaient acquis une habileté singulière
+pour entendre les pas ennemis, et presque jamais le garde champêtre
+ou le garde des Aigues ne les surprenaient en faute. D’ailleurs, les
+liaisons de ces dignes fonctionnaires avec Tonsard et sa femme leur
+mettaient une taie sur les yeux. Les bêtes, conduites par de longues
+cordes, obéissaient d’autant mieux à un seul coup de rappel, à un
+cri particulier qui les ramenaient sur le terrain commun, qu’elles
+savaient, le péril passé, pouvoir achever leur lippée chez le voisin.
+La vieille Tonsard, de plus en plus débile, avait succédé à Mouche,
+depuis que Fourchon gardait son petit-fils naturel avec lui, sous
+prétexte de soigner son éducation. Marie et Catherine faisaient de
+l’herbe dans le bois. Elles y avaient reconnu des places où vient
+ce foin forestier si joli, si fin, qu’elles coupaient, fanaient,
+bottelaient et engrangeaient; elles y trouvaient les deux tiers de la
+nourriture des vaches en hiver, qu’on menait d’ailleurs paître pendant
+les plus belles journées aux endroits bien connus où l’herbe verdoie.
+Il y a, dans certains endroits de la vallée des Aigues, comme dans
+tous les pays dominés par des chaînes de montagnes, des terrains qui
+donnent, comme en Piémont et en Lombardie, de l’herbe en hiver. Ces
+prairies, nommées en Italie _marciti_, ont une grande valeur; mais
+en France, il ne leur faut ni trop grandes glaces, ni trop de neige.
+Ce phénomène est dû sans doute à une exposition particulière, à des
+infiltrations d’eaux qui conservent une température chaude.
+
+Les deux veaux produisaient environ 80 francs. Le lait, déduction faite
+du temps où les vaches nourrissaient ou vêlaient, rapportait environ
+160 francs, et elles pourvoyaient en outre aux besoins du logis en fait
+de laitage. Tonsard gagnait une cinquantaine d’écus en journées faites
+de côté et d’autre.
+
+La cuisine et le vin vendu donnaient, tous les frais déduits, une
+centaine d’écus, car les régalades, essentiellement passagères,
+venaient en certains temps et pendant certaines saisons; d’ailleurs,
+les gens à régalades prévenaient la Tonsard et son mari, qui prenaient
+alors à la ville le peu de viande et de provisions nécessaires. Le vin
+du clos de Tonsard était vendu, année commune, 20 francs le tonneau,
+sans fût, à un cabaretier de Soulanges avec lequel Tonsard entretenait
+des relations. Par certaines années plantureuses, Tonsard récoltait
+douze pièces dans son arpent; mais la moyenne était de huit pièces, et
+Tonsard en gardait moitié pour son débit. Dans les pays vignobles, le
+glanage des vignes constitue le _hallebotage_. Par le hallebotage, la
+famille Tonsard recueillait trois pièces de vin environ. Mais à l’abri
+sous les usages, elle mettait peu de conscience dans ses procédés;
+elle entrait dans les vignes avant que les vendangeurs n’en fussent
+sortis; de même qu’elle se ruait sur les champs de blé quand les gerbes
+amoncelées attendaient les charrettes. Ainsi, les sept ou huit pièces
+de vin, tant halleboté que récolté, se vendaient à un bon prix. Mais
+sur cette somme, le Grand-I-Vert réalisait des pertes provenant de la
+consommation de Tonsard et de sa femme, habitués tous deux à manger les
+meilleurs morceaux, à boire du vin meilleur que celui qu’ils vendaient
+et fourni par leur correspondant de Soulanges, en payement du leur.
+L’argent gagné par cette famille allait donc à environ 900 francs, car
+ils engraissaient deux cochons par an, un pour eux, un autre pour le
+vendre.
+
+Les ouvriers, les mauvais garnements du pays prirent, à la longue, en
+affection le cabaret du Grand-I-Vert, autant à cause des talents de la
+Tonsard que de la camaraderie existant entre cette famille et le menu
+peuple de la vallée. Les deux filles, toutes deux remarquablement
+belles, continuaient les mœurs de leur mère. Enfin, l’ancienneté du
+Grand-I-Vert, qui datait de 1795, en faisait une chose consacrée
+dans la campagne. Depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, les
+ouvriers y venaient conclure leurs marchés, y apprendre les nouvelles
+pompées par les filles à Tonsard, par Mouche, par Fourchon, dites par
+Vermichel, par Brunet, l’huissier le plus en renom à Soulanges, quand
+il y venait chercher son praticien. Là s’établissaient les prix des
+foins, des vins, celui des journées et celui des ouvrages à tâche.
+Tonsard, juge souverain en ces matières, y donnait des consultations,
+tout en trinquant avec les buveurs. Soulanges, selon le mot du pays,
+passait pour être uniquement une ville de société, d’amusement, et
+Blangy était le bourg commercial, écrasé néanmoins par le grand
+centre de la Ville-aux-Fayes, devenue en vingt-cinq ans la capitale
+de cette magnifique vallée. Le marché des bestiaux, de grains, se
+tenait à Blangy, sur la place, et ses prix servaient de mercuriale à
+l’arrondissement.
+
+En restant au logis, la Tonsard était restée fraîche, blanche, potelée,
+par exception aux femmes des champs, qui passent aussi rapidement
+que les fleurs, et qui sont déjà vieilles à trente ans. Aussi la
+Tonsard aimait-elle à être bien mise. Elle n’était que propre; mais au
+village, cette propreté vaut le luxe. Les filles, mieux vêtues que ne
+le comportait leur pauvreté, suivaient l’exemple de leur mère. Sous
+leur corps de jupe, presque élégant relativement, elles portaient du
+linge plus fin que celui des paysannes les plus riches. Aux jours de
+fête, elles se montraient en jolies robes, gagnées Dieu sait comme!
+La livrée des Aigues leur vendait, à des prix facilement payés, la
+défroque des femmes de chambre, qui avait balayé les rues de Paris, et
+qui, refaite à l’usage de Marie et de Catherine, s’étalait triomphante
+sous l’enseigne du Grand-I-Vert. Ces deux filles, les bohémiennes de la
+vallée, ne recevaient pas un liard de leurs parents, qui leur donnaient
+uniquement la nourriture et les couchaient sur d’affreux grabats, avec
+leur grand’mère, dans le grenier où leurs frères couchaient, blottis à
+même le foin comme des animaux. Ni le père ni la mère ne songeaient à
+cette promiscuité.
+
+L’âge de fer et l’âge d’or se ressemblent plus qu’on ne le pense. Dans
+l’un, l’on ne prend garde à rien; dans l’autre, on prend garde à tout;
+pour la société, le résultat est peut-être le même. La présence de la
+vieille Tonsard, qui ressemblait bien plus à une nécessité qu’à une
+garantie, était une immoralité de plus.
+
+Aussi l’abbé Brossette, après avoir étudié les mœurs de ses
+paroissiens, disait-il à un évêque ce mot profond: —«Monseigneur, à
+voir comment ils s’appuient de leur misère, on devine que ces paysans
+tremblent de perdre le prétexte de leurs débordements.»
+
+Quoique tout le monde sût combien cette famille avait peu de principes
+et peu de scrupules, personne ne trouvait à redire aux mœurs du
+Grand-I-Vert. Au commencement de cette scène, il est nécessaire
+d’expliquer une fois pour toutes aux gens habitués à la moralité
+des familles bourgeoises, que les paysans n’ont, en fait de mœurs
+domestiques, aucune délicatesse. Ils n’invoquent la morale, à propos
+d’une de leurs filles séduites, que si le séducteur est riche et
+craintif. Les enfants, jusqu’à ce que l’État les leur arrache, sont des
+capitaux ou des instruments de bien-être. L’intérêt est devenu, surtout
+depuis 1789, le seul mobile de leurs idées; il ne s’agit jamais pour
+eux de savoir si une action est légale ou immorale, mais si elle est
+profitable. La moralité, qu’il ne faut pas confondre avec la religion,
+commence à l’aisance; comme on voit, dans la sphère supérieure, la
+délicatesse fleurir dans l’âme quand la Fortune a doré le mobilier.
+L’homme absolument probe et moral est, dans la classe des paysans, une
+exception. Les curieux demanderont pourquoi? De toutes les raisons
+qu’on peut donner de cet état de choses, voici la principale: Par
+la nature de leurs fonctions sociales, les paysans vivent d’une vie
+purement matérielle, qui se rapproche de l’état sauvage auquel les
+invite leur union constante avec la Nature. Le travail, quand il écrase
+le corps, ôte à la pensée son action purifiante, surtout chez des gens
+ignorants. Enfin, pour les paysans, la misère est leur _raison d’État_,
+comme le disait l’abbé Brossette.
+
+Mêlé à tous les intérêts, Tonsard écoutait les plaintes de chacun et
+dirigeait les fraudes utiles aux nécessiteux. La femme, bonne personne
+en apparence, favorisait par des coups de langue les malfaiteurs du
+pays, ne refusait jamais ni son approbation, ni même un coup de main à
+ses pratiques, quoi qu’elles fissent, contre _le bourgeois_. Dans ce
+cabaret, vrai nid de vipères, s’entretenait donc, vivace et venimeuse,
+chaude et agissante, la haine du prolétaire et du paysan contre le
+maître et le riche.
+
+La vie heureuse des Tonsard fut alors d’un très-mauvais exemple. Chacun
+se demanda pourquoi ne pas prendre, comme Tonsard, dans la forêt des
+Aigues, son bois pour le four, pour la cuisine et pour se chauffer
+l’hiver? Pourquoi ne pas avoir la nourriture d’une vache et trouver
+comme eux du gibier à manger ou à vendre? Pourquoi, comme eux, ne pas
+récolter sans semer, à la moisson et aux vendanges? Aussi, le vol
+sournois qui ravage les bois, qui dîme les guérets, les prés et les
+vignes, devenu général dans cette vallée, dégénéra-t-il promptement
+en droit dans les communes de Blangy, de Conches et de Cerneux, sur
+lesquelles s’étendait le domaine des Aigues. Cette plaie, par des
+raisons qui seront dites en temps et lieu, frappa beaucoup plus la
+terre des Aigues que les biens de Ronquerolles et de Soulanges. Ne
+croyez pas, d’ailleurs, que jamais Tonsard, sa femme, ses enfants et sa
+vieille mère se fussent dit, de propos délibéré: Nous vivrons de vols,
+et nous les commettrons avec habileté! Ces habitudes avaient grandi
+lentement. Au bois mort, la famille mêla quelque peu de bois vert;
+puis, enhardie par l’habitude et par une impunité calculée, nécessaire
+à des plans que ce récit va développer, en vingt ans, elle en était
+arrivée à faire _son bois_, à voler presque toute sa vie. Le pâturage
+des vaches, les abus du glanage et du hallebotage s’établirent ainsi
+par degrés. Une fois que la famille et les fainéants de la vallée
+eurent goûté les bénéfices de ces quatre droits conquis par les pauvres
+de la campagne, et qui vont jusqu’au pillage, on conçoit que les
+paysans ne pouvaient y renoncer que contraints par une force supérieure
+à leur audace.
+
+Au moment où cette histoire commence, Tonsard, âgé d’environ cinquante
+ans, homme fort et grand, plus gras que maigre, les cheveux crépus
+et noirs, le teint violemment coloré, jaspé comme une brique de tons
+violâtres, l’œil orangé, les oreilles rabattues et largement ourlées,
+d’une constitution musculeuse, mais enveloppée d’une chair molle et
+trompeuse, le front écrasé, la lèvre inférieure pendante, cachait
+son vrai caractère sous une stupidité entremêlée des éclairs d’une
+expérience qui ressemblait d’autant plus à de l’esprit, qu’il avait
+acquis dans la société de son beau-père un parler _gouailleur_, pour
+employer une expression du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Son nez,
+aplati du bout comme si le doigt de Dieu avait voulu le marquer, lui
+donnait une voix qui partait du palais, comme chez tous ceux que la
+maladie a défigurés en tronquant la communication des fosses nasales,
+où l’air passe alors péniblement. Ses dents supérieures, entrecroisées,
+laissaient d’autant mieux voir ce défaut, terrible au dire de Lavater,
+que ses dents offraient la blancheur de celle d’un chien. Sans la fauve
+bonhomie du fainéant et le laisser-aller du gobelotteur de campagne,
+cet homme eût effrayé les gens les moins perspicaces.
+
+Si le portrait de Tonsard, si la description de son cabaret, celle de
+son beau-père apparaissent en première ligne, croyez bien que cette
+place est due à l’homme, au cabaret et à la famille. D’abord, cette
+existence, si minutieusement expliquée, est le type de celle que
+menaient cent autres ménages dans la vallée des Aigues. Puis, Tonsard,
+sans être autre chose que l’instrument de haines actives et profondes,
+eut une influence énorme dans la bataille qui devait se livrer, car
+il fut le conseil de tous les plaignants de la basse classe. Son
+cabaret servit constamment, comme on va le voir, de rendez-vous aux
+assaillants, de même qu’il devint leur chef, par suite de la terreur
+qu’il inspirait à cette vallée, moins par ses actions que par ce qu’on
+attendait toujours de lui. La menace de ce braconnier étant aussi
+redoutée que le fait, il n’avait jamais eu besoin d’en exécuter aucune.
+
+Toute révolte, ouverte ou cachée, a son drapeau. Le drapeau des
+maraudeurs, des fainéants, des buveurs, était donc la terrible perche
+du Grand-I-Vert. On s’y amusait, chose aussi recherchée et aussi rare
+à la campagne qu’à la ville. Il n’existait d’ailleurs pas d’auberges
+sur une route cantonale de quatre lieues, que les voitures chargées
+faisaient facilement en trois heures; aussi, tous ceux qui allaient
+de Conches à la Ville-aux-Fayes, s’arrêtaient-ils au Grand-I-Vert, ne
+fût-ce que pour se rafraîchir. Enfin, le meunier des Aigues, adjoint du
+maire, et ses garçons y venaient. Les domestiques du général eux-mêmes
+ne dédaignaient pas ce bouchon, que les filles à Tonsard rendaient
+attrayant, en sorte que le Grand-I-Vert communiquait souterrainement
+avec le château par les gens, et pouvait en savoir tout ce qu’ils en
+savaient. Il est impossible, ni par le bienfait, ni par l’intérêt, de
+rompre l’accord éternel du domestique avec le peuple. La livrée sort
+du peuple, elle lui reste attachée. Cette funeste camaraderie explique
+déjà la réticence que contenait le dernier mot dit au perron par
+Charles, le valet de pied, à Blondet.
+
+
+ IV.—AUTRE IDYLLE.
+
+—Ah! nom d’un nom! papa, dit Tonsard en voyant entrer son beau-père
+et le soupçonnant d’être à jeun, vous avez la gueule hâtive, ce matin.
+Nous n’avons rien à vous donner... Et _s’te_ corde, _s’te_ corde que
+nous devions faire? C’est étonnant comme vous en fabriquez la veille,
+et comme vous en trouvez peu de faite au lendemain. Il y a longtemps
+que vous auriez dû tortiller celle qui mettra fin à votre existence,
+car vous nous devenez beaucoup trop cher...
+
+La plaisanterie du paysan et de l’ouvrier est très-attique, elle
+consiste à dire toute sa pensée, en la grossissant par une expression
+grotesque. On n’agit pas autrement dans les salons. La finesse de
+l’esprit y remplace le pittoresque de la grossièreté, voilà toute la
+différence.
+
+—Y a pas de beau-père! dit le vieillard, parle-moi en pratique, je
+veux une bouteille du meilleur.
+
+Ce disant, Fourchon frappa d’une pièce de cent sous, qui dans sa main
+brillait comme un soleil, la méchante table à laquelle il s’était
+assis, et que son tapis de graisse rendait aussi curieuse à voir que
+ses brûlures noires, ses marques vineuses et ses entailles. Au son de
+l’argent, Marie Tonsard, taillée comme une corvette pour la course,
+jeta sur son grand-père un regard fauve qui jaillit de ses yeux bleus
+comme une étincelle. La Tonsard sortit de sa chambre, attirée par la
+musique du métal.
+
+—Tu brutalises toujours mon pauvre père, dit-elle à Tonsard, il
+gagne pourtant bien de l’argent depuis un an; Dieu veuille que ce
+soit honnêtement. Voyons ça?... dit-elle en sautant sur la pièce et
+l’arrachant des mains de Fourchon.
+
+—Va, Marie, dit gravement Tonsard, au-dessus de la planche, y a encore
+_du vin bouché_.
+
+Dans la campagne, le vin n’est que d’une seule qualité, mais il se vend
+sous deux espèces; le vin au tonneau, le vin bouché.
+
+—D’où ça vous vient-il? demanda la Tonsard à son père en coulant la
+pièce dans sa poche.
+
+—Philippine! tu finiras mal, dit le vieillard en hochant la tête et
+sans essayer de reprendre son argent.
+
+Déjà, sans doute, Fourchon avait reconnu l’inutilité d’une lutte entre
+son terrible gendre, sa fille et lui.
+
+—V’là une bouteille de vin que vous me vendez encore cent sous,
+ajouta-t-il d’un ton amer; mais aussi sera-ce la dernière. Je donnerai
+ma pratique au café de la Paix.
+
+—Tais-toi! papa, reprit la blanche et grasse cabaretière, qui
+ressemblait assez à une matrone romaine; il te faut une chemise, un
+pantalon propre, un autre chapeau, je veux te voir enfin un gilet.
+
+—Je t’ai déjà dit que ce serait me ruiner, s’écria le vieillard. Quand
+on me croira riche, personne ne me donnera plus rien.
+
+La bouteille apportée par la blonde Marie arrêta l’éloquence du
+vieillard, qui ne manquait pas de ce trait particulier à ceux dont la
+langue se permet de tout dire, et dont l’expression ne recule devant
+aucune pensée, fût-elle atroce.
+
+—Vous ne voulez donc pas nous dire où vous _pigez_ tant de monnaie?
+demanda Tonsard; nous irions aussi, nous autres!...
+
+Tout en finissant un collet, le féroce cabaretier espionnait le
+pantalon de son beau-père, et il y vit bientôt la rondeur dessinée en
+saillie par la seconde pièce de cinq francs.
+
+—A votre santé, je deviens capitaliste, dit le père Fourchon.
+
+—Si vous vouliez, vous le seriez, dit Tonsard, vous avez des moyens,
+vous!... Mais le diable vous a percé au bas de la tête un trou par où
+tout s’en va!
+
+—Hé! j’ai fait le tour de la _loute_ à ce petit bourgeois des Aigues
+qui est venu de Paris, voilà tout!
+
+—S’il venait beaucoup de monde voir les sources d’Avonne, dit Marie,
+vous seriez riche, papa Fourchon.
+
+—Oui, reprit-il en buvant le dernier verre de sa bouteille; mais à
+force de jouer avec les _loutes_, les _loutes_ se sont mises en colère,
+et il s’en est jeté une entre mes jambes, qui va me rapporter _pus_ de
+vingt francs.
+
+—Gageons, papa, que t’as fait une loutre en filasse?... dit la Tonsard
+en regardant son père d’un air finaud.
+
+—Si tu me donnes un pantalon, un gilet, des bretelles en lisière pour
+ne pas trop faire honte à Vermichel, sur notre estrade à Tivoli, car
+le père Socquard grogne toujours après moi, je te laisse la pièce, ma
+fille, ton idée la vaut bien. Je pourrai repincer le bourgeois des
+Aigues, qui, du coup, va peut-être s’adonner aux _loutes_!
+
+—Va nous quérir une autre bouteille, dit Tonsard à sa fille. S’il
+avait une _loute_, ton père nous la montrerait, répondit-il en
+s’adressant à sa femme et tâchant de réveiller la susceptibilité de
+Fourchon.
+
+—J’ai trop peur de la voir dans votre poêle à frire! dit le vieillard,
+qui cligna de l’un de ses petits yeux verdâtres en regardant sa fille.
+Philippine m’a déjà _esbigné_ ma pièce; et combien donc que vous
+m’en avez effarouché _ed’_ mes pièces, sous couleur de me vêtir, de
+me nourrir?... Et vous me dites que ma gueule est hâtive, et je vas
+toujours tout nu.
+
+—Vous avez vendu votre dernier habillement pour boire du vin cuit au
+café de la Paix, papa!... dit la Tonsard, à preuve que Vermichel a
+voulu vous en empêcher...
+
+—Vermichel!... lui que j’ai régalé! Vermichel est incapable d’avoir
+trahi l’amitié. Ce sera ce quintal de vieux lard à deux pattes qu’il
+n’a pas honte d’appeler sa femme!
+
+—Lui ou elle, répondit Tonsard, ou Bonnébault...
+
+—Si c’était Bonnébault, reprit Fourchon, lui _qu’est_ un des piliers
+du café... je... le... suffit.
+
+—Mais, licheur, _quéque_ ça fait que vous ayez vendu vos effets? Vous
+les avez vendus parce que vous les avez vendus; vous êtes majeur!
+reprit Tonsard en frappant sur le genou du vieillard. Allez, faites
+concurrence à mes futailles, rougissez-vous le gosier! Le père à _mame_
+Tonsard en a le droit, et vaut mieux ça que de porter votre argent
+blanc à Socquard!
+
+—Dire que voilà quinze ans que vous faites danser le monde à Tivoli,
+sans avoir pu deviner le secret du vin cuit de Socquard, vous qui êtes
+si fin! dit la fille à son père. Vous savez pourtant bien qu’avec ce
+secret-là nous deviendrions aussi riches que Rigou!
+
+Dans le Morvan et dans la partie de la Bourgogne qui s’étale à ses
+pieds du côté de Paris, ce vin cuit, reproché par la Tonsard au père
+Fourchon, est un breuvage assez cher, qui joue un grand rôle dans la
+vie des paysans, et que savent faire plus ou moins bien les épiciers
+ou les limonadiers, là où il existe des cafés. Cette benoîte liqueur,
+composée de vin choisi, de sucre, de cannelle et autres épices, est
+préférable à tous les déguisements ou mélanges de l’eau-de-vie appelée
+ratafia, cent-sept-ans, eau des braves, cassis, vespétro, esprit de
+soleil, etc. On retrouve le vin cuit jusque sur les frontières de
+la France et de la Suisse. Dans le Jura, dans les lieux sauvages
+où pénètrent quelques touristes sérieux, les aubergistes donnent,
+sur la foi des commis-voyageurs, le nom de vin de Syracuse à ce
+produit industriel, excellent d’ailleurs, et qu’on est enchanté de
+payer trois ou quatre francs la bouteille, par la faim canine qui se
+gagne à l’ascension des pics. Or, dans les ménages morvandiaux et
+bourguignons, la plus légère douleur, le plus petit tressaillement de
+nerfs est un prétexte à vin cuit. Les femmes, pendant, avant et après
+l’accouchement, y joignent des rôties au sucre. Le vin cuit a dévoré
+des fortunes de paysan. Aussi plus d’une fois ce séduisant liquide
+a-t-il nécessité des corrections maritales.
+
+—Et y a pas mèche! répondit Fourchon. Socquard s’est toujours enfermé
+pour fabriquer son vin cuit! Il n’en a pas dit le secret à défunt sa
+femme. Il tire tout de Paris pour _s’te_ fabrique-là!
+
+—Ne tourmentes donc pas ton père! s’écria Tonsard; il ne sait pas, eh
+bien! il ne sait pas! On ne peut pas tout savoir!
+
+Fourchon fut saisi d’inquiétude en voyant la physionomie de son gendre
+s’adoucir aussi bien que sa parole.
+
+—_Quèque_ tu veux me voler? dit naïvement le vieillard.
+
+—Moi, dit Tonsard, je n’ai rien que de légitime dans ma fortune, et
+quand je vous prends quelque chose, je me paye de la dot que vous
+m’aviez promise.
+
+Fourchon, rassuré par cette brutalité, baissa la tête en homme vaincu
+et convaincu.
+
+—V’là un joli collet, reprit Tonsard en se rapprochant de son
+beau-père et lui posant le collet sur les genoux, ils auront besoin de
+gibier aux Aigues, et nous arriverons bien à leur vendre le leur, ou y
+aurait pas de bon Dieu pour nous autres pauvres gens.
+
+—Un solide travail, dit le vieillard en examinant cet engin malfaisant.
+
+—Laissez-nous ramasser des sous, allez, papa, dit la Tonsard, nous
+aurons notre part au gâteau des Aigues!...
+
+—Oh! les bavardes! dit Tonsard. Si je suis pendu, ce ne sera pas pour
+un coup de fusil, ce sera pour un coup de langue de votre fille.
+
+—Vous croyez donc que les Aigues seront vendus en détail pour votre
+fichu nez? répondit Fourchon. Comment! depuis trente ans que le père
+Rigou vous suce la moelle de vos os, vous n’avez pas _core_ vu que
+les bourgeois seront pires que les seigneurs? Dans cette affaire-là,
+mes petits, les Soudry, les Gaubertin, les Rigou vous feront danser
+sur l’air: _J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas!_ l’air national des
+riches, quoi!... Le paysan sera toujours le paysan! Ne voyez-vous pas
+(mais vous ne connaissez rien à la politique!...) que le gouvernement
+n’a tant mis de droits sur le vin que pour nous repincer notre _quibus_
+et nous maintenir dans la misère! Les bourgeois et le gouvernement,
+c’est tout un. _Qué_ qu’ils deviendraient si nous étions tous riches?
+Laboureraient-ils leurs champs, feraient-ils la moisson? Il leur faut
+des malheureux! J’ai été riche pendant dix ans, et je sais bien ce que
+je pensais des gueux!...
+
+—Faut tout de même chasser avec eux, répondit Tonsard, puisqu’ils
+veulent _allotir_ les grandes terres, et après nous nous retournerons
+contre les Rigou. A la place de Courte-Cuisse qu’il dévore, il y a
+longtemps que je lui aurais soldé son compte avec d’autres balles que
+celles que ce pauvre homme lui donne...
+
+—Vous avez raison, répondit Fourchon. Comme dit le père Nizeron,
+qu’est resté républicain après tout le monde: le peuple a la vie dure,
+il ne meurt pas, il a le temps pour lui!...
+
+Fourchon tomba dans une sorte de rêverie, et Tonsard en profita pour
+reprendre son collet; mais en le reprenant, il coupa d’un coup de
+ciseaux le pantalon, pendant que le père Fourchon levait son verre pour
+boire, et il mit le pied sur la pièce de cent sous, qui alla tomber sur
+la partie du sol toujours humide là, où les buveurs égouttaient leurs
+verres. Quoique lestement faite, cette soustraction aurait peut-être
+été sentie par le vieillard, sans l’arrivée de Vermichel.
+
+—Tonsard, savez-vous où se trouve le papa? demanda le fonctionnaire au
+pied du palier.
+
+Le cri de Vermichel, le vol de la pièce et l’épuisement du verre eurent
+lieu simultanément.
+
+—Présent! mon officier, dit le père Fourchon en tendant la main à
+Vermichel pour l’aider à monter les marches du cabaret.
+
+De toutes les figures bourguignonnes, Vermichel vous eût semblé la plus
+bourguignonne. Le praticien n’était pas rouge, mais écarlate. Sa face,
+comme certaines parties tropicales du globe, éclatait sur plusieurs
+points par de petits volcans desséchés qui dessinaient de ces mousses
+plates et vertes appelées assez poétiquement par Fourchon _des fleurs
+de vin_. Cette tête ardente, dont les traits avaient été démesurément
+grossis par de continuelles ivresses, paraissait cyclopéenne, allumée
+du côté droit par une prunelle vive, éteinte de l’autre côté par un œil
+couvert d’une taie jaunâtre. Des cheveux roux toujours ébouriffés, une
+barbe semblable à celle de Judas, rendaient Vermichel aussi formidable
+en apparence qu’il était doux en réalité. Le nez en trompette
+ressemblait à un point d’interrogation auquel la bouche, excessivement
+fendue, paraissait toujours répondre, même quand elle ne s’ouvrait pas.
+Vermichel, homme de petite taille, portait des souliers ferrés, un
+pantalon de velours vert bouteille, un vieux gilet rapetassé d’étoffes
+diverses qui paraissait avoir été fait avec une courte-pointe, une
+veste en gros drap bleu et un chapeau gris à larges bords. Ce luxe
+imposé par la ville de Soulanges, où Vermichel cumulait les fonctions
+de concierge de l’hôtel de ville, de tambour, de geôlier, de ménétrier
+et de praticien, était entretenu par madame Vermichel, une terrible
+antagoniste de la philosophie rabelaisienne. Cette virago à moustaches,
+large d’un mètre, d’un poids de cent vingt kilogrammes, et néanmoins
+agile, avait établi sa domination sur Vermichel, qui, battu par elle
+pendant ses ivresses, la laissait encore faire quand il était à jeun.
+Aussi le père Fourchon disait-il en méprisant la tenue de Vermichel:
+C’est la livrée d’un esclave.
+
+—Quand on parle du soleil, on en voit les rayons, reprit Fourchon
+en répétant une plaisanterie inspirée par la rutilante figure de
+Vermichel, qui ressemblait en effet à ces soleils d’or peints sur les
+enseignes d’auberges en province. _Mame_ Vermichel a-t-elle aperçu trop
+de poussière sur ton dos, que tu fuis tes quatre cinquièmes, car on ne
+peut pas l’appeler ta moitié, _c’te_ femme? Qui t’amène de si bonne
+heure ici, tambour battu?
+
+—Toujours la politique! répondit Vermichel, évidemment accoutumé à ces
+plaisanteries.
+
+—Ah! le commerce de Blangy va mal, nous allons protester des billets,
+dit le père Fourchon en versant un verre de vin à son ami.
+
+—Mais notre _singe_ est sur mes talons, répondit Vermichel en haussant
+le coude.
+
+Dans l’argot des ouvriers, le _singe_ c’est le maître. Cette locution
+faisait partie du dictionnaire Vermichel et Fourchon.
+
+—_Quéque m’sieur_ Brunet vient donc tracasser par ici? demanda la
+Tonsard.
+
+—Hé! pardi, vous autres, dit Vermichel, vous lui rapportez depuis
+trois ans _pus_ que vous ne valez... Ah! il vous travaille joliment les
+côtes, le bourgeois des Aigues! Il va bien, le Tapissier... Comme dit
+le père Brunet: «S’il y avait trois propriétaires comme lui dans la
+vallée, ma fortune serait faite!...»
+
+—_Qué_ qu’ils ont donc inventé de nouveau contre le pauvre monde? dit
+Marie.
+
+—Ma foi! reprit Vermichel, ça n’est pas bête, allez! et vous finirez
+par mettre les pouces... Que voulez-vous? les voilà bien en force,
+depuis bientôt deux ans, avec trois gardes, un garde à cheval, tous
+actifs comme des fourmis, et un garde champêtre qu’est un dévorant.
+Enfin la gendarmerie se botte maintenant à tout propos pour eux... Ils
+vous écraseront...
+
+—Ah! _ouin!_ dit Tonsard, nous sommes trop plats... Ce qu’il y a de
+plus résistant, c’est pas l’arbre, c’est l’herbe.
+
+—Ne t’y fies pas, répondit le père Fourchon à son gendre, t’as des
+propriétés...
+
+—Enfin, reprit Vermichel, ils vous aiment, ces gens, car ils ne
+pensent qu’à vous du matin au soir! Ils se sont dit comme ça: «Les
+bestiaux de ces gens nous mangent nos prés; nous allons les leur
+prendre, leurs bestiaux; ils ne pourront pas manger eux-mêmes l’herbe
+de nos prés.» Comme vous avez tous des condamnations sur le dos, ils
+ont dit à notre _singe_ de saisir vos vaches. Nous commencerons ce
+matin par Conches, nous allons y saisir la vache à la mère Bonnébault,
+la vache à la Godain, la vache à la Mitant...
+
+Dès qu’elle eut entendu le nom de Bonnébault, Marie, l’amoureuse de
+Bonnébault, le petit-fils de la vieille à la vache, sauta dans le clos
+de vigne, après avoir guigné son père et sa mère. Elle passa comme une
+anguille à travers un trou de la haie, et s’élança vers Conches avec la
+rapidité d’un lièvre poursuivi.
+
+—Ils en feront tant, dit tranquillement Tonsard, qu’ils se feront
+casser les os, et ce sera dommage, leurs mères ne leur en feront pas
+d’autres.
+
+—Ça se pourrait bien tout de même, ajouta le père Fourchon. Mais
+vois-tu, Vermichel, je ne peux pas être à vous avant une heure d’ici,
+j’ai des affaires importantes au château.
+
+—Plus importantes que trois vacations à cinq sous? Faut pas cracher
+sur la vendange, a dit papa Noé.
+
+—Je te dis, Vermichel, que mon commerce m’appelle au château des
+Aigues, répéta le vieux Fourchon en prenant un air de risible
+importance.
+
+—D’ailleurs, ça ne serait pas, dit la Tonsard, que mon père ferait
+bien de s’évanouir. Est-ce que, par hasard, vous voudriez trouver les
+vaches?
+
+—Monsieur Brunet, qui est un bonhomme, ne demande pas mieux que de
+n’en trouver que les bouses, répondit Vermichel. Un homme obligé comme
+lui de trotter par les chemins à la nuit doit être prudent.
+
+—S’il l’est, il a raison, dit sèchement Tonsard.
+
+—Donc, reprit Vermichel, il a dit comme ça à monsieur Michaud: «J’irai
+dès que l’audience sera terminée.» S’il voulait trouver les vaches, il
+y serait allé demain à sept heures. Mais il faudra qu’il marche, allez,
+monsieur Brunet. On n’attrape pas deux fois le Michaud, c’est un chien
+de chasse fini. Ah! _qué_ brigand!
+
+—Ça devrait rester à l’armée, des sacripants comme ça, dit Tonsard,
+ça n’est bon qu’à lâcher sur les ennemis... Je voudrais bien qu’il me
+demandât mon nom; il a beau se dire un vieux de la Jeune Garde, je suis
+sûr qu’après avoir mesuré nos ergots, il m’en resterait plus long qu’à
+lui dans les pattes.
+
+—Ah ça! dit la Tonsard à Vermichel, et les affiches de la fête de
+Soulanges, quand les verra-t-on? Nous voici le 8 août.
+
+—Je les ai portées à imprimer chez monsieur Bournier, hier, à la
+Ville-aux-Fayes, répondit Vermichel. On a parlé chez _mame_ Soudry d’un
+feu d’artifice sur le lac.
+
+—Quel monde nous aurons! s’écria Fourchon.
+
+—En v’là des journées pour Socquard, dit le cabaretier d’un air
+envieux.
+
+—Oh! s’il ne pleut pas, ajouta sa femme comme pour se rassurer
+elle-même.
+
+On entendit le trot d’un cheval venant de Soulanges, et cinq minutes
+après, l’huissier attachait son cheval à un poteau mis exprès à la
+clairevoie par où passaient les vaches. Puis il montra sa tête à la
+porte du Grand-I-Vert.
+
+—Allons, allons, mes enfants, ne perdons pas de temps, dit-il en
+affectant d’être pressé.
+
+—Ah! dit Vermichel, vous avez un réfractaire, monsieur Brunet. Le père
+Fourchon a la goutte.
+
+—Il a plusieurs gouttes, répliqua l’huissier, mais la loi ne lui
+demande pas d’être à jeun.
+
+—Pardon, monsieur Brunet, dit Fourchon, je suis attendu pour affaire
+aux Aigues, nous sommes en marché pour une _loute_...
+
+Brunet, petit homme sec, au teint bilieux, vêtu tout en drap noir,
+l’œil fauve, les cheveux crépus, la bouche serrée, le nez pincé, l’air
+inquiet, la parole enrouée, offrait le phénomène d’une physionomie,
+d’un maintien et d’un caractère en harmonie avec sa profession. Il
+connaissait si bien le Droit, ou pour mieux dire, la chicane, qu’il
+était à la fois la terreur et le conseiller du canton; aussi ne
+manquait-il pas d’une certaine popularité parmi les paysans auxquels
+il demandait la plupart du temps son payement en denrées. Toutes ses
+qualités actives et négatives et ce savoir faire lui valaient la
+clientèle du canton, à l’exclusion de son confrère maître Plissoud,
+dont il sera question plus tard. Ce hasard d’un huissier qui fait tout
+et d’un huissier qui ne fait rien est fréquent dans les justices de
+paix, au fond des campagnes.
+
+—Ça chauffe donc? dit Tonsard au petit père Brunet.
+
+—Que voulez-vous, vous le pillez aussi par trop, cet homme! Il se
+défend! répondit l’huissier; ça finira mal, toutes vos affaires, le
+gouvernement s’en mêlera.
+
+—Il faudra donc que nous autres malheureux nous crevions? dit la
+Tonsard en offrant un petit verre sur une soucoupe à l’huissier.
+
+—Les malheureux peuvent crever, on n’en manquera jamais, dit
+sentencieusement Fourchon.
+
+—Vous dévastez aussi par trop les bois, répliqua l’huissier.
+
+—Ne croyez pas ça, monsieur Brunet, on fait bien du bruit, allez! pour
+quelques misérables fagots, dit la Tonsard.
+
+—On n’a pas assez rasé de riches pendant la révolution, voilà tout,
+dit Tonsard.
+
+En ce moment, l’on entendit un bruit horrible en ce qu’il était
+inexplicable. Le galop de deux pieds enragés, mêlé à un cliquetis
+d’armes, dominait un bruissement de feuillages et de branches
+entraînées par des pas encore plus précipités. Deux voix aussi
+différentes que les deux galops lançaient des interjections
+braillardes. Tous les gens du cabaret devinèrent la poursuite d’un
+homme et la fuite d’une femme; mais à quel propos?... L’incertitude
+ne dura pas.
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ LA MÈRE TONSARD
+
+ Un bruit inexplicable... un cliquetis d’armes dominait
+ un bruissement de feuillage et de branches entraînées.
+
+ (LES PAYSANS.)]
+
+—C’est la mère, dit Tonsard en se dressant, je reconnais sa _grelotte_!
+
+Et soudain, après avoir gravi les méchantes marches du Grand-I-Vert,
+par un dernier effort dont l’énergie ne se trouve qu’aux jarrets des
+contrebandiers, la vieille Tonsard tomba, les quatre fers en l’air, au
+milieu du cabaret. L’immense lit de bois de son fagot fit un fracas
+terrible en se brisant contre le haut de la porte et sur le plancher.
+Tout le monde s’était écarté. Les tables, les bouteilles, les chaises
+atteintes par les branches s’éparpillèrent. Le tapage n’eût pas été si
+grand si la chaumière se fût écroulée.
+
+—Je suis morte du coup! Le gredin m’a tuée!...
+
+Le cri, l’action et la course de la vieille femme s’expliquèrent par
+l’apparition sur le seuil d’un garde habillé tout en drap vert, le
+chapeau bordé d’une ganse d’argent, le sabre au côté, la bandoulière de
+cuir aux armes de Montcornet avec celles des Troisvilles en abîme, le
+gilet rouge d’ordonnance, les guêtres de peau montant jusqu’au-dessus
+du genou.
+
+Après un moment d’hésitation, le garde dit, en voyant Brunet et
+Vermichel:
+
+—J’ai des témoins.
+
+—De quoi!... dit Tonsard.
+
+—Cette femme a dans son fagot un chêne de dix ans coupé en rondins, un
+vrai crime!...
+
+Vermichel, dès que le mot _témoins_ eut été prononcé, jugea très à
+propos d’aller dans le clos prendre l’air.
+
+—De quoi!... de quoi!... dit Tonsard en se plaçant devant le garde
+pendant que la Tonsard relevait sa belle-mère, veux-tu bien me montrer
+tes talons, Vatel?... Verbalise et saisis sur le chemin, tu es là
+chez toi, brigand, mais sors d’ici. Ma maison est à moi, peut-être?
+Charbonnier est maître chez lui...
+
+—Il y a flagrant délit, ta mère va me suivre.
+
+—Arrêter ma mère chez moi? tu n’en as pas le droit. Mon domicile est
+inviolable, on sait ça, du moins. As-tu un mandat de monsieur Guerbet,
+notre juge d’instruction? Ah! c’est qu’il faut la justice pour entrer
+ici. Tu n’es pas la justice, quoique tu aies prêté serment au tribunal
+de nous faire crever de faim, méchant gabelou de forêt!
+
+La fureur du garde était arrivée à un tel paroxisme qu’il voulut
+s’emparer du fagot; mais la vieille, un affreux parchemin noir doué
+de mouvement et dont le pareil ne se voit que dans le tableau des
+_Sabines_ de David, lui cria:
+
+—N’y touche pas, ou je te saute aux yeux!
+
+—Eh bien! osez défaire votre fagot en présence de monsieur Brunet, dit
+le garde.
+
+Quoique l’huissier affectât cet air d’indifférence que l’habitude des
+affaires donne aux officiers ministériels, il fit à la cabaretière et
+à son mari ce clignement d’yeux qui signifie: mauvaise affaire!...
+Le vieux Fourchon, lui! montra du doigt à sa fille le tas de cendres
+amoncelées dans la cheminée. La Tonsard, qui comprit à la fois par
+ce geste significatif le danger de sa belle-mère et le conseil de
+son père, prit une poignée de cendres et la jeta dans les yeux du
+garde. Vatel se prit à hurler; Tonsard, éclairé de toute la lumière
+que perdait le garde, le poussa rudement sur les méchantes marches
+extérieures où les pieds d’un aveugle devaient si facilement trébucher,
+que Vatel roula jusque dans le chemin en lâchant son fusil. En un
+moment le fagot fut défait, les bûches en furent extraites et cachées
+avec une prestesse qu’aucune parole ne peut rendre. Brunet, ne voulant
+pas être témoin de cette opération prévue par lui, se précipita sur le
+garde pour le relever, il l’assit sur le talus et alla mouiller son
+mouchoir dans l’eau pour laver les yeux au patient, qui, malgré ses
+souffrances, essayait de se traîner vers le ruisseau.
+
+—Vatel, vous avez tort, lui dit l’huissier, vous n’avez pas le droit
+d’entrer dans les maisons, voyez-vous...
+
+La vieille, petite femme presque bossue, lançait autant d’éclairs par
+ses yeux que d’injures par sa bouche démeublée et couverte d’écume,
+en se tenant sur le seuil de la porte, les poings sur ses hanches et
+criant à se faire entendre de Blangy:
+
+—Ah! gredin, c’est bien fait, va! Que l’enfer le confonde!... me
+soupçonner de couper des _âbres_! moi, la _pus_ honnête femme du
+village, et me chasser comme une bête malfaisante! Je voudrais te voir
+perdre tes maudits yeux, le pays y gagnerait sa tranquillité. Vous
+êtes tous des porte-malheurs, toi et tes compagnons qui supposez des
+infamies pour animer la guerre entre votre maître et nous!...
+
+Le garde se laissait nettoyer les yeux par l’huissier, qui, tout en le
+pansant, lui démontrait toujours qu’en Droit il était répréhensible.
+
+—La gueuse! elle nous a mis sur les dents, dit enfin Vatel, elle est
+dans le bois depuis cette nuit...
+
+Tout le monde ayant prêté main-vive au recel de l’arbre coupé, les
+choses furent promptement remises en état dans le cabaret; Tonsard vint
+alors sur la porte d’un air rogue:
+
+—Vatel, mon fiston, si tu t’avises une autre fois de violer mon
+domicile, c’est mon fusil qui te répondra, dit-il; aujourd’hui tu as eu
+la cendre, tu pourrais bien voir le feu un autre jour. Tu ne sais pas
+ton métier... Après cela, tu as chaud, si tu veux un verre de vin, on
+te l’offre, tu pourras voir que le fagot de ma mère n’a pas un brin de
+bois suspect, c’est tout broussailles.
+
+—Canaille!... dit tout bas à l’huissier le garde plus vivement atteint
+au cœur par cette ironie qu’il n’avait été atteint aux yeux par la
+cendre.
+
+En ce moment, Charles, le valet de pied, naguère envoyé à la recherche
+de Blondet, parut à la porte du Grand-I-Vert.
+
+—Qu’avez-vous donc, Vatel? dit le valet au garde.
+
+—Ah! répondit le garde-chasse en s’essuyant les yeux, qu’il avait
+plongés tout ouverts dans le ruisseau pour achever de les nettoyer,
+j’ai là des débiteurs à qui je ferai maudire le jour où ils ont vu la
+lumière.
+
+—Si vous l’entendez ainsi, monsieur Vatel, dit froidement Tonsard,
+vous vous apercevrez que nous n’avons pas froid aux yeux en Bourgogne!
+
+Vatel disparut. Peu curieux d’avoir le mot de cette énigme, Charles
+regarda dans le cabaret.
+
+—Venez au château, vous et votre loutre, si vous en avez une, dit-il
+au père Fourchon.
+
+Le vieillard se leva précipitamment et suivit Charles.
+
+—Eh bien! où donc est-elle, cette loutre? dit Charles en souriant d’un
+air de doute.
+
+—Par ici, dit le vieux cordier en allant vers la Thune.
+
+Ce nom est celui du ruisseau fourni par le trop plein des eaux du
+moulin et du parc des Aigues. La Thune court tout le long du chemin
+cantonal jusqu’au petit lac de Soulanges qu’elle traverse, et d’où
+elle regagne l’Avonne, après avoir alimenté les moulins et les eaux du
+château de Soulanges.
+
+—La voilà, je l’ai cachée dans le _ru_ des Aigues avec une pierre à
+son cou.
+
+En se baissant et se relevant, le vieillard ne sentit plus la pièce
+de cent sous dans sa poche, où le métal habitait si peu, qu’il devait
+s’apercevoir aussi bien du vide que du plein.
+
+—Ah! les _guerdins_! s’écria-t-il, si je chasse aux _loutes_, ils
+chassent au beau-père, eux!... Ils me prennent tout ce que je gagne, et
+ils disent que c’est pour mon bien. Ah! je le crois, qu’il s’agit de
+mon bien! Sans mon pauvre Mouche, qu’est la consolation de mes vieux
+jours, je me noyerais. Les enfants, c’est la ruine des pères. Vous
+n’êtes pas marié, vous, monsieur Charles, ne vous mariez jamais! vous
+n’aurez pas à vous reprocher d’avoir semé de mauvaises graines. Moi qui
+croyais pouvoir acheter de la filasse, la v’là filée, ma filasse! Ce
+monsieur, qui est gentil, m’avait donné dix francs, eh ben! la v’là ben
+renchérie, ma _loute, â s’te_ heure!
+
+Charles se défiait tellement du père Fourchon, qu’il prit ses
+doléances, cette fois bien sincères, pour la préparation de ce qu’en
+style d’office il appelait _une couleur_, et il commit la faute de
+laisser percer son opinion dans un sourire que surprit le malicieux
+vieillard.
+
+—Ah çà! père Fourchon, de la tenue, hein! vous allez parler à madame,
+dit Charles en remarquant une assez grande quantité de rubis flamboyant
+sur le nez et les joues du vieillard.
+
+—Je suis à mon affaire, Charles, à preuve que si tu veux me régaler
+à l’office des restes du déjeuner et d’une bouteille ou deux de vin
+d’Espagne, je te dirai trois mots qui t’éviteront de recevoir une
+_danse_...
+
+—Dites, et François aura l’ordre de monsieur de vous donner un verre
+de vin, répondit le valet de pied.
+
+—C’est dit?
+
+—C’est dit.
+
+—Eh bien! tu vas causer avec ma petite fille Catherine sous l’arche
+du pont d’Avonne; Godain l’aime; il vous a vus, et il a la bêtise
+d’être jaloux... Je dis une bêtise, car un paysan ne doit pas avoir de
+sentiments qui ne sont permis qu’aux riches. Si donc tu vas le jour de
+la fête de Soulanges à Tivoli pour danser avec elle, tu danseras plus
+que tu ne voudras!... Godain est avare et méchant, il est _capabe_ de
+te casser le bras sans que tu puisses l’assigner.
+
+—C’est trop cher; Catherine est une belle fille, mais elle ne vaut
+pas ça, dit Charles. Et pourquoi donc qu’il se fâche, Godain? Les
+autres ne se fâchent pas?
+
+—Ah! il l’aime pour l’épouser...
+
+—En voilà une qui sera battue!... dit Charles.
+
+—C’est selon, dit le vieillard; elle tient de sa mère, sur qui Tonsard
+n’a pas levé la main, tant il a eu peur de lui voir lever le pied. Une
+femme qui sait se remuer, c’est bien profitant... Et d’ailleurs, à la
+main chaude avec Catherine, quoiqu’il soit fort, Godain n’aurait pas le
+dernier.
+
+—Tenez, père Fourchon, v’là quarante sous pour boire à ma santé, dans
+le cas où nous ne pourrions pas siroter du vin d’Alicante.
+
+Le père Fourchon détourna la tête en empochant la pièce pour que
+Charles ne pût pas voir une expression de plaisir et d’ironie qu’il lui
+fut impossible de réprimer.
+
+—Catherine, reprit le vieillard, c’est une fière ribaude, elle aime le
+malaga, il faut lui dire de venir en chercher aux Aigues, imbécile!
+
+Charles regarda le père Fourchon avec une naïve admiration, sans
+pouvoir deviner l’immense intérêt que les ennemis du général avaient à
+glisser un espion de plus dans le château.
+
+—Le général doit être heureux, demanda le vieillard, les paysans sont
+bien tranquilles maintenant. Qu’en dit-il? est-il toujours content de
+Sibilet?
+
+—Il n’y a que monsieur Michaud qui tracasse monsieur Sibilet; on dit
+qu’il le fera renvoyer.
+
+—Jalousie de métier! reprit Fourchon. Je gage que tu voudrais bien
+voir congédier François, et devenir premier valet de chambre à sa place?
+
+—Dame! il a douze cents francs, dit Charles; mais on ne peut pas le
+renvoyer, il a les secrets du général...
+
+—Comme madame Michaud avait ceux de madame la comtesse, répliqua
+Fourchon en espionnant Charles jusque dans les yeux. Voyons, mon gars,
+sais-tu si monsieur et madame ont chacun leur chambre?
+
+—Parbleu, sans cela monsieur n’aimerait pas tant madame, dit Charles.
+
+—Tu n’en sais pas plus? demanda Fourchon.
+
+Il fallut se taire, Charles et Fourchon se trouvaient devant les
+croisées des cuisines.
+
+
+ V.—LES ENNEMIS EN PRÉSENCE.
+
+Au début du déjeuner, François, le premier valet de chambre, vint dire
+tout bas à Blondet, mais assez haut pour que le comte l’entendît:
+—Monsieur, le petit au père Fourchon prétend qu’ils ont fini par
+prendre une loutre, et demande si vous la voulez, avant qu’ils ne la
+portent au sous-préfet de la Ville-aux-Fayes.
+
+Émile Blondet, quoique professeur en mystification, ne put s’empêcher
+de rougir comme une vierge à qui l’on dit une histoire un peu leste,
+dont le mot lui est connu.
+
+—Ah! vous avez chassé la loutre ce matin avec le père Fourchon?
+s’écria le général pris d’un fou rire.
+
+—Qu’est-ce? demanda la comtesse inquiétée par ce rire de son mari.
+
+—Du moment où un homme d’esprit comme lui, reprit le général, s’est
+laissé enfoncer par le père Fourchon, un cuirassier retiré n’a pas
+à rougir d’avoir chassé cette loutre, qui ressemble énormément au
+troisième cheval que la poste vous fait toujours payer et qu’on ne voit
+jamais. A travers de nouvelles explosions de fou rire, le général put
+encore dire: —Je ne m’étonne plus si vous avez changé de bottes et de
+pantalon, vous vous serez mis à la nage. Moi, je ne suis pas allé si
+loin que vous dans la mystification, je suis resté à fleur d’eau; mais
+aussi, avez-vous beaucoup plus d’intelligence que moi...
+
+—Vous oubliez, mon ami, reprit madame de Montcornet, que je ne sais de
+quoi vous parlez.
+
+A ces mots, dits d’un air piqué que la confusion de Blondet inspirait à
+la comtesse, le général devint sérieux, et Blondet raconta lui-même sa
+pêche à la loutre.
+
+—Mais, dit la comtesse, s’ils ont une loutre, ces pauvres gens ne sont
+pas si coupables.
+
+—Oui, mais il y a dix ans qu’on n’a pas vu la loutre, reprit
+l’impitoyable général.
+
+—Monsieur le comte, dit François, le petit jure tous ses serments,
+qu’il en tient une...
+
+—S’ils en ont une, je la leur paye, dit le général.
+
+—Dieu, fit observer l’abbé Brossette, n’aura pas condamné les Aigues à
+n’avoir jamais de loutres...
+
+—Ah! monsieur le curé, s’écria Blondet, si vous déchaînez Dieu contre
+moi...
+
+—Qui donc est venu? demanda vivement la comtesse.
+
+—Mouche, madame, ce petit qui va toujours avec le père Fourchon,
+répondit le valet de chambre.
+
+—Faites-le venir... si madame le permet, dit le général, il vous
+amusera peut-être.
+
+—Mais au moins faut-il savoir à quoi s’en tenir, dit la comtesse.
+
+Mouche comparut quelques instants après dans sa presque nudité. En
+voyant cette personnification de l’indigence au milieu de cette salle
+à manger, dont un trumeau seul aurait donné, par son prix, presque une
+fortune à cet enfant, pieds nus, jambes nues, poitrine nue, tête nue,
+il était impossible de ne pas se laisser aller aux inspirations de la
+charité. Les yeux de Mouche, comme deux charbons ardents, regardaient
+tour à tour les richesses de cette salle et celles de la table.
+
+—Tu n’as donc pas de mère? demanda madame de Montcornet, qui ne
+pouvait pas autrement expliquer un pareil dénûment.
+
+—Non, _ma’me_, _m’man_ est morte _d’chagrin_ de n’avoir pas revu
+_p’pa_ qui est parti pour l’armée, en 1812, sans l’avoir épousée _avec
+les papiers_, et qu’a sous vot’ respect été gelé... Mais j’ai mon
+grand-_p’pa_ Fourchon qu’est un _ben_ bon homme, quoiqu’y me batte
+_quéquefois_, comme un Jésus.
+
+—Comment se fait-il, mon ami, qu’il y ait sur votre terre des gens si
+malheureux? dit la comtesse en regardant le général.
+
+—Madame la comtesse, dit le curé, nous n’avons dans cette commune que
+des malheurs volontaires. Monsieur le comte a de bonnes intentions;
+mais nous avons affaire à des gens sans religion, qui n’ont qu’une
+seule pensée, celle de vivre à vos dépens.
+
+—Mais, dit Blondet, mon cher curé, vous êtes ici pour leur faire de la
+morale.
+
+—Monsieur, répondit l’abbé Brossette à Blondet, monseigneur m’a
+envoyé ici comme en mission chez des sauvages; mais, ainsi que j’ai eu
+l’honneur de le lui dire, les sauvages de France sont inabordables; ils
+ont pour loi de ne pas nous écouter, tandis qu’on peut intéresser les
+sauvages de l’Amérique.
+
+—_M’sieu_ le curé, on m’aide encore un peu; mais si j’allais à _vout_’
+église, on ne m’aiderait _pus_ du tout et on me ficherait des calottes.
+
+—La religion devrait commencer par lui donner des pantalons, mon cher
+abbé, dit Blondet. Dans vos missions, ne débutez-vous pas par amadouer
+les sauvages?
+
+—Il aurait bientôt vendu ses habits, répondit l’abbé Brossette à voix
+basse, et je n’ai pas un traitement qui me permette de faire un pareil
+commerce.
+
+—Monsieur le curé a raison, dit le général en regardant Mouche.
+
+La politique du petit gars consistait à paraître ne rien comprendre à
+ce qu’on disait quand on avait raison contre lui.
+
+—L’intelligence du petit drôle vous prouve qu’il sait discerner le
+bien du mal, reprit le comte. Il est en âge de travailler, et il
+ne songe qu’à commettre des délits impunément. Il est bien connu
+des gardes... Avant que je ne fusse maire, il savait déjà qu’un
+propriétaire, témoin d’un délit sur ses terres, ne peut pas faire de
+procès-verbal, il restait effrontément dans mes prés avec ses vaches,
+sans en sortir quand il m’apercevait, tandis que maintenant il se sauve.
+
+—Ah! c’est bien mal, dit la comtesse, il ne faut pas prendre le bien
+d’autrui, mon petit ami.
+
+—Madame, faut manger; mon grand-père me donne pus de coups que de
+miches, et ça creuse l’estomac, les giffles! Quand les vaches ont du
+lait, j’en trais un peu, ça me soutient. Monseigneur est-il donc si
+pauvre qu’il ne puisse me laisser boire un peu de son herbe!
+
+—Mais il n’a peut-être rien mangé d’aujourd’hui, dit la comtesse,
+émue par cette profonde misère. Donnez-lui donc du pain et ce reste de
+volaille; enfin qu’il déjeune!... ajouta-t-elle en regardant le valet
+de chambre. —Où couches-tu?
+
+—Partout, madame, où l’on veut bien nous souffrir l’hiver, et à la
+belle étoile quand il fait beau.
+
+—Quel âge as-tu?
+
+—Douze ans.
+
+—Mais il est encore temps de le mettre en bon chemin, dit la comtesse
+à son mari.
+
+—Ça fera un soldat, dit rudement le général, il est bien préparé. J’ai
+souffert tout autant que lui, moi, et me voilà.
+
+—Pardon, général, je ne suis pas déclaré, dit l’enfant, je ne tirerai
+pas au sort. Ma pauvre mère, qu’était fille, est accouchée aux champs.
+Je suis fils de la _tarre_, comme dit mon grand-papa. _M’man_ m’a
+sauvé de la milice. Je ne m’appelle pas plus Mouche que rien du tout.
+Grand-papa m’a ben appris _m’s’avantaiges_; je ne suis pas mis sur les
+_papiers_ du gouvernement, et quand j’aurai l’âge de la conscription,
+je ferai mon tour de France! on ne m’attrapera pas.
+
+—Tu l’aimes, ton grand-père? dit la comtesse en essayant de lire dans
+ce cœur de douze ans.
+
+—Dame! _y me fiche_ des giffles quand il est dans le train; mais que
+voulez-vous? il est si amusant! si bon enfant! Et puis, il dit qu’il se
+paye de m’avoir enseigné à lire et à écrire.
+
+—Tu sais lire?... dit le comte.
+
+—_Eh dà, voui_, monsieur le comte, et dans la fine écriture encore,
+vrai comme nous avons une loutre.
+
+—Qu’y a-t-il? dit le comte en lui présentant le journal.
+
+—La _Cu-o-tidienne_, répliqua Mouche en n’hésitant que trois fois.
+
+Tout le monde, même l’abbé Brossette, se mit à rire.
+
+—Eh! dame! vous me faites lire _el’ journiau_, s’écria Mouche
+exaspéré. Mon grand-papa dit que c’est fait pour les riches, et qu’on
+sait toujours, plus tard, ce qu’il y a là dedans.
+
+—Il a raison, cet enfant, général, il me donne envie de revoir mon
+vainqueur de ce matin, dit Blondet; je vois que sa mystification était
+mouchetée...
+
+Mouche comprenait admirablement qu’il posait pour les menus plaisirs
+des bourgeois; l’élève du père Fourchon fut alors digne de son maître,
+il se mit à pleurer...
+
+—Comment pouvez-vous plaisanter un enfant qui va pieds nus? dit la
+comtesse.
+
+—Et qui trouve tout simple que son grand-père se rembourse en tapes
+des frais de son éducation? dit Blondet.
+
+—Voyons, mon pauvre petit, avez-vous pris une loutre? dit la comtesse.
+
+—Oui, madame, aussi vrai que vous êtes la plus belle femme que j’aie
+vue et que je verrai jamais, dit l’enfant en essuyant ses larmes.
+
+—Montre donc cette loutre, dit le général.
+
+—Oh! _m’sieu_ le comte, mon grand-papa l’a cachée; mais elle gigotait
+_core_ quand nous étions à notre corderie... Vous pouvez faire venir
+mon grand-_p’pa_, car il veut la vendre lui-même.
+
+—Emmenez-le à l’office, dit la comtesse à François, qu’il y déjeune
+en attendant le père Fourchon, que vous enverrez chercher par Charles.
+Voyez à trouver des souliers, un pantalon et une veste pour cet enfant.
+Ceux qui viennent ici tout nus, doivent en sortir habillés...
+
+—Que Dieu vous bénisse, ma chère dame, dit Mouche en s’en allant.
+_M’sieu_ le curé peut être certain que venant de vous, je garderai ces
+hardes pour les jours de fête.
+
+Émile et madame de Montcornet se regardèrent étonnés de cet à-propos,
+et parurent dire au curé par un coup d’œil: Il n’est pas si sot!...
+
+—Certes, madame, dit le curé quand l’enfant ne fut plus là, l’on ne
+doit pas compter avec la Misère; je pense qu’elle a des raisons cachées
+dont le jugement n’appartient qu’à Dieu, des raisons physiques souvent
+fatales, et des raisons morales nées du caractère, produites par des
+dispositions que nous accusons et qui parfois sont le résultat de
+qualités, malheureusement pour la société, sans issue. Les miracles
+accomplis sur les champs de bataille nous ont appris que les plus
+mauvais drôles pouvaient s’y transformer en héros... Mais ici, vous
+êtes dans des circonstances exceptionnelles, et si votre bienfaisance
+ne marche pas accompagnée de la réflexion, vous courrez risque de
+solder vos ennemis...
+
+—Nos ennemis? s’écria la comtesse.
+
+—De cruels ennemis, répéta gravement le général.
+
+—Le père Fourchon est avec son gendre Tonsard, reprit le curé, toute
+l’intelligence du menu peuple de la vallée, on les consulte pour les
+moindres choses. Ces gens-là sont d’un machiavélisme incroyable.
+Sachez-le, dix paysans réunis dans un cabaret sont la monnaie d’un
+grand politique...
+
+En ce moment, François annonça monsieur Sibilet.
+
+—C’est le ministre des finances, dit le général en souriant, faites-le
+entrer, il vous expliquera la gravité de la question, ajouta-t-il en
+regardant sa femme et Blondet.
+
+—D’autant plus qu’il ne vous la dissimule guère, dit tout bas le curé.
+
+Blondet aperçut alors le personnage dont il entendait parler depuis
+son arrivée, et qu’il désirait connaître, le régisseur des Aigues. Il
+vit un homme de moyenne taille, d’environ trente ans, doué d’un air
+boudeur, d’une figure disgracieuse, à qui le rire allait mal. Sous
+un front soucieux, des yeux d’un vert changeant se fuyaient l’un
+l’autre en déguisant ainsi la pensée. Sibilet, vêtu d’une redingote
+brune, d’un pantalon et d’un gilet noirs, portait les cheveux longs et
+plats, ce qui lui donnait une tournure cléricale. Le pantalon cachait
+très-imparfaitement des genoux cagneux. Quoique son teint blafard et
+ses chairs molles pussent faire croire à une constitution maladive,
+Sibilet était robuste. Le son de sa voix, un peu sourde, s’accordait
+avec cet ensemble peu flatteur.
+
+Blondet échangea secrètement un regard avec l’abbé Brossette, et
+le coup d’œil par lequel le jeune prêtre lui répondit, apprit au
+journaliste que ses soupçons sur le régisseur étaient une certitude chez
+le curé.
+
+—N’avez-vous pas, mon cher Sibilet, dit le général, évalué ce que nous
+volent les paysans, au quart des revenus?
+
+—A beaucoup plus, monsieur le comte, répondit le régisseur. Vos
+pauvres touchent de vous plus que l’État ne vous demande. Un petit
+drôle comme Mouche glane ses deux boisseaux par jour. Et les vieilles
+femmes, que vous diriez à l’agonie, se trouvent à l’époque du glanage
+de l’agilité, de la santé, de la jeunesse. Vous pouvez être témoin
+de ce phénomène, dit Sibilet en s’adressant à Blondet; car, dans
+six jours, la moisson, retardée par les pluies du mois de juillet,
+commencera... Les seigles vont se couper la semaine prochaine. On ne
+devrait glaner qu’avec un certificat d’indigence donné par le maire de
+la commune, et surtout les communes ne devraient laisser glaner sur
+leurs territoires que les indigents; mais les communes d’un canton
+glanent les unes chez les autres, sans certificat. Si nous avons
+soixante pauvres dans la commune, il s’y joint quarante fainéants.
+Enfin les gens établis, eux-mêmes, quittent leurs occupations pour
+glaner et pour halleboter. Ici, tous ces gens-là récoltent trois cents
+boisseaux par jour, la moisson dure quinze jours, c’est quatre mille
+cinq cents boisseaux qui s’enlèvent dans le canton. Aussi le glanage
+représente-t-il plus que la dîme. Quant au pâturage abusif, il gâche
+environ le sixième du produit de nos prés. Quant aux bois, c’est
+incalculable; on est arrivé à couper des arbres de six ans... Les
+dommages que vous souffrez, monsieur le comte, vont à vingt et quelques
+mille francs par an.
+
+—Eh bien! madame! dit le général à la comtesse, vous l’entendez.
+
+—N’est-ce pas exagéré? demanda madame de Montcornet.
+
+—Non, madame, malheureusement, répondit le curé. Le pauvre père
+Niseron, ce vieillard à tête blanche, qui cumule les fonctions de
+sonneur, de bedeau, de fossoyeur, de sacristain et de chantre, malgré
+ses opinions républicaines, enfin le grand-père de cette petite
+Geneviève que vous avez placée chez madame Michaud...
+
+—La Péchina! dit Sibilet en interrompant l’abbé.
+
+—Quoi! la Péchina, demanda la comtesse, que voulez-vous dire?
+
+—Madame la comtesse, quand vous avez rencontré Geneviève sur le chemin
+dans une si misérable situation, vous vous êtes écriée en italien:
+_Piccina!_ Ce mot là, devenu son sobriquet, s’est si bien corrompu,
+qu’aujourd’hui toute la commune appelle votre protégée la Péchina, dit
+le curé. La pauvre enfant est la seule qui vienne à l’église, avec
+madame Michaud et madame Sibilet.
+
+—Et elle ne s’en trouve guère bien! dit le régisseur, on la maltraite
+en lui reprochant sa religion.
+
+—Eh bien! ce pauvre vieillard de soixante-douze ans ramasse,
+honnêtement d’ailleurs, près d’un boisseau et demi par jour, reprit le
+curé; mais la rectitude de ses opinions lui défend de vendre ses glanes
+comme les vendent tous les autres, il les garde pour sa consommation.
+En ma faveur, monsieur Langlumé, votre adjoint, lui moud son grain
+gratis, et ma domestique lui cuit son pain avec le mien.
+
+—J’avais oublié ma petite protégée, dit la comtesse, que le mot de
+Sibilet avait épouvantée. Votre arrivée ici, reprit-elle en regardant
+Blondet, m’a fait tourner la tête. Mais après déjeuner, nous irons
+ensemble à la porte d’Avonne, je vous montrerai vivante une de ces
+figures de femme comme en inventaient les peintres du quinzième siècle.
+
+En ce moment le père Fourchon, amené par François, fit entendre le
+bruit de ses sabots cassés, qu’il déposait à la porte de l’office. Sur
+une inclination de tête de la comtesse à François qui l’annonça, le
+père Fourchon, suivi de Mouche, la bouche pleine, se montra tenant sa
+loutre à la main, pendue par une ficelle nouée à des pattes jaunes,
+étoilées comme celles des palmipèdes. Il jeta sur les quatre maîtres
+assis à table et sur Sibilet ce regard empreint de défiance et de
+servilité qui sert de voile aux paysans, puis il brandit l’amphibie
+d’un air de triomphe.
+
+—La voilà, dit-il en s’adressant à Blondet.
+
+—Ma loutre, reprit le Parisien, car je l’ai bien payée.
+
+—Oh! mon cher monsieur, répondit le père Fourchon, la vôtre s’est
+enfuie, elle est à cette heure dans son trou d’où elle n’a pas voulu
+sortir, car c’est la femelle, _au lieur_ que celle-là, c’est le
+mâle!... Mouche l’a vu venir de loin quand vous vous êtes en allé.
+Aussi vrai que monsieur le comte s’est couvert de gloire avec ses
+cuirassiers à Vaterloo, la _loute_ est à moi, comme les Aigues sont à
+monseigneur le général... Mais pour vingt francs la _loute_ est à vous,
+ou je la porte à notre _sou parfait_. Si monsieur Gourdon la trouve
+trop chère, comme nous avons chassé ce matin ensemble, je vous donne la
+_parférence_, ça vous est dû.
+
+—Vingt francs? dit Blondet, en bon français, ça ne peut pas s’appeler
+_donner_ la préférence.
+
+—Eh! mon cher monsieur... s’écria le vieillard, je sais si peu le
+français, que je vous les demanderai, si vous voulez, en Bourguignon,
+pourvu que je les aie, ça m’est égal, je parlerai latin: _latinus_,
+_latina_, _latinum_! Après tout, c’est ce que vous m’avez promis ce
+matin. D’ailleurs, mes enfants m’ont déjà pris votre argent, que j’en
+ai pleuré dans le chemin en venant. Demandez à Charles?... Je ne peux
+pas les assiner pour dix francs et publier leurs méfaits _au Tribunau_.
+Dès que j’ai quelques sous, ils me les volent en me faisant boire...
+C’est dur d’en être réduit à aller prendre un verre de vin ailleurs que
+chez ma fille! Mais voilà les enfants aujourd’hui!... C’est ce que nous
+avons gagné à la Révolution; il n’y a plus que pour les enfants, on a
+supprimé les pères! Ah! j’éduque Mouche tout autrement; il m’aime, le
+petit _guerdin_, dit-il en donnant une tape à son petit-fils.
+
+—Il me semble que vous en faites un petit voleur tout comme les
+autres, dit Sibilet, car il ne se couche jamais sans avoir un délit sur
+la conscience.
+
+—Ah! monsieur Sibilet, il a la conscience _pu_ tranquille que la
+vôtre... Pauvre enfant! _qué_ qu’il prend donc? Un peu _d’harbe_;
+ça vaut mieux que d’étrangler un homme! Dame! il ne sait pas, comme
+vous, les mathématiques, il ne connaît pas _core_ la soustraction,
+l’addition, la multiplication... Vous nous faites bien du mal, allez!
+Vous dites que nous sommes des tas de brigands, et vous êtes cause
+_ed’_ la division entre notre seigneur que voilà, qu’est un brave
+homme, et nous autres, qui sommes de braves gens... Et _gnia_ pas un
+_pus_ brave pays que celui-ci. Voyons? est que nous avons des rentes?
+est-ce qu’on ne va pas quasiment nu, et Mouche aussi! Nous couchons
+dans de beaux draps, lavés tous les matins par la rosée, et à moins
+qu’on nous envie l’air que nous respirons et les rayons du soleil _eq’_
+nous buvons, je ne vois pas ce qu’on peut nous vouloir ôter?... Les
+bourgeois volent au coin du feu, c’est plus profitant que de ramasser
+ce qui traîne au coin des bois. Il n’y a ni gardes champêtres, ni garde
+à cheval pour _m’sieu_ Gaubertin qu’est entré ici nu comme _un var_,
+et _qu’a_ deux millions! C’est bientôt dit: Voleurs! _V’là_ quinze
+ans que le père Guerbel, _el parcepteur_ de Soulanges, s’en va _ed’_
+nos villages à la nuit avec sa recette, et qu’on ne lui a pas _core_
+demandé deux liards. Ce n’est pas le fait d’un pays _ed’_ voleurs? Le
+vol ne nous enrichit guère. Montrez-moi donc qui de nous ou de vous
+_aut’_ bourgeois ont _d’ quoi viv’_ à rien faire?
+
+—Si vous aviez travaillé, vous auriez des rentes, dit le curé. Dieu
+bénit le travail.
+
+—Je ne veux pas vous démentir, _m’sieu_ l’abbé, car vous êtes plus
+savant que moi, et vous saurez peut-être m’expliquer _c’te_ chose-ci.
+Me voilà, n’est-ce pas? Moi le paresseux, le fainéant, l’ivrogne, le
+propre à rien de _pare_ Fourchon, qui a eu de l’éducation, _qu’a_ été
+_farmier_, _qu’a_ tombé dans le malheur et ne s’en est pas _erlevé_!...
+Eh bien! _qué_ différence y a-t-il donc entre moi et ce brave,
+_c’t’honnête_ père Niseron, un vigneron de soixante-dix ans, car il a
+mon âge, qui, pendant soixante ans a pioché la terre, qui s’est levé
+tous les matins avant le jour pour aller au labour, qui s’est fait un
+corps _ed’_ fer, et _eune_ belle âme! Je le vois tout aussi pauvre que
+moi. La Péchina, sa petite-fille, est en service chez madame Michaud,
+tandis que mon petit Mouche est libre comme l’air. Ce pauvre bonhomme
+est donc récompensé de ses _vartus_ de la même manière que je suis
+puni de mes vices? Il ne sait pas ce qu’est un verre de vin, il est
+sobre comme un apôtre, il enterre les morts, et moi je fais danser
+les vivants. Il a mangé de la vache enragée, et moi je me suis rigolé
+comme une joyeuse créature du diable. Nous sommes aussi avancés l’un
+que l’autre, nous avons la même neige sur la tête, le même avoir dans
+nos poches, et je lui fournis la corde pour sonner la cloche. Il est
+républicain, et je ne suis pas même publicain. _V’là_ tout. Que le
+_pésan_ vive de bien et de mal faire, à _vout’_ idée, il s’en va comme
+il est venu, dans des haillons, et vous dans de beaux linges!...
+
+Personne n’interrompit le père Fourchon, qui paraissait devoir son
+éloquence au vin bouché; d’abord, Sibilet voulut lui couper la parole,
+mais un geste de Blondet rendit le régisseur muet. Le curé, le général
+et la comtesse comprirent, aux regards jetés par l’écrivain, qu’il
+voulait étudier la question du paupérisme sur le vif, et peut-être
+prendre sa revanche avec le père Fourchon.
+
+—Et comment entendez-vous l’éducation de Mouche? Comment vous y
+prenez-vous pour le rendre meilleur que vos filles?... demanda Blondet.
+
+—Lui parle-t-il seulement de Dieu! dit le curé.
+
+—Oh! non, non, _m’sieu_ le curé, je ne lui _disons_ pas de craindre
+Dieu, mais _l’zhoumes_! Dieu est bon, et nous a promis, selon _vous
+aut’_, le royaume du ciel, puisque les riches gardent celui de la
+terre. Je lui dis: Mouche! crains la prison, c’est par là qu’on sort
+pour aller à l’échafaud. Ne vole rien, fais-toi donner! Le vol mène
+à l’assassinat, et l’assassinat appelle la justice _ed’ z’houmes_.
+_E’l’_ rasoir de la justice, _v’là_ ce qu’il faut craindre, il garantit
+le sommeil des riches contre les insomnies des pauvres. Apprends à
+lire. Avec de l’instruction, tu trouveras des moyens d’amasser de
+l’argent à couvert de la loi, comme ce beau monsieur Gaubertin; tu
+seras régisseur, quoi! comme M. Sibilet, à qui monsieur le comte laisse
+prendre ses rations... Le fin est d’être à côté des riches, il y a des
+miettes sous leurs tables... _V’là_ ce que j’appelle _eune fiarre_
+éducation et solide. Aussi le petit mâtin est-il toujours du _coûté_ de
+la loi... Ce sera _ein_ bon sujet, il aura soin de moi.
+
+—Et qu’en ferez-vous? demanda Blondet.
+
+—Un domestique pour commencer, reprit Fourchon, parce qu’en voyant
+les maîtres _ed’_ près, il s’achèvera _ben_, allez! Le bon exemple lui
+fera faire fortune la loi en main, comme vous _aut’_!... Si _m’sieu_
+le comte le mettait dans ses écuries, pour apprendre à panser les
+chevaux, le petit garçon serait bien content... vu que s’il craint _l’
+z’houmes_, il ne craint pas les bêtes.
+
+—Vous avez de l’esprit, père Fourchon, reprit Blondet, vous savez bien
+ce que vous dites, et vous ne parlez pas sans raison.
+
+—Oh! _ma fine!_ si, car elle est au Grand-I-Vert, ma raison, avec mes
+deux pièces _ed’_ cent sous.
+
+—Comment un homme comme vous s’est-il laissé tomber dans la misère?
+Car, dans l’état actuel des choses, un paysan n’a qu’à s’en prendre à
+lui-même de son malheur; il est libre, il peut devenir riche. Ce n’est
+plus comme autrefois. Si le paysan sait amasser un pécule, il trouve de
+la terre à vendre, il peut l’acheter, il est son maître!
+
+—J’ai vu l’ancien temps et je vois le nouveau, mon cher savant
+monsieur, répondit Fourchon; l’enseigne est changée, c’est vrai,
+mais le vin est toujours le même! _Aujourd’hui_ n’est que le cadet
+d’_hier_. Allez! mettez ça dans _vout’ journiau_! Est-ce que nous
+sommes affranchis? Nous appartenons toujours au même village, et le
+seigneur est toujours là, je l’appelle travail. La houe, qui est toute
+notre chevance, n’a pas quitté nos mains. Que ce soit pour un seigneur
+ou pour l’impôt, qui prend le plus clair de notre avoir, faut toujours
+dépenser notre vie en sueurs...
+
+—Mais vous pouvez choisir un état, tenter ailleurs la fortune dit
+Blondet.
+
+—Vous me parlez d’aller quérir la fortune?... Où donc irais-je? Pour
+franchir mon département, il me faut un passe-port, qui coûte quarante
+sous! V’là quarante ans que je n’ai pu me voir une gueuse _ed’_ pièce
+de quarante sous sonnant dans ma poche avec une voisine. Pour aller
+devant soi, faut autant d’écus que l’on trouve de villages, et il n’y
+a pas beaucoup de Fourchon qui aient de quoi visiter six villages!
+Il n’y a que la conscription qui nous tire _ed’_ nos communes. Et à
+quoi nous sert l’armée? A faire vivre le colonel par le soldat, comme
+le bourgeois vit par le paysan. Compte-t-on, sur cent, un colonel
+sorti de nos flancs? C’est là, comme dans le monde, un enrichi sur
+cent _aut’_ qui tombent. Faute de quoi tombent-ils?... Dieu le sait
+et _l’ z’usuriers_ aussi! Ce que nous avons de mieux à faire est donc
+de rester dans nos communes, où nous sommes parqués comme des moutons
+par la force des choses, comme nous l’étions par les seigneurs. Et je
+me moque bien de ce qui m’y cloue! Cloué par la loi de la nécessité,
+cloué par celle de la seigneurie, on est toujours condamné à perpétuité
+à remuer la _tarre_. Là, où nous sommes, nous la creusons la _tarre_
+et nous la bêchons, nous la fumons et nous la travaillons pour vous
+autres _qu’_êtes nés riches, comme nous sommes nés pauvres. La masse
+sera toujours la même, elle reste ce qu’elle est... Les gens de _cheux_
+nous qui s’élèvent ne sont pas si nombreux que ceux de _cheux_ vous qui
+dégringolent!... Nous savons _ben_ ça, si nous ne sommes pas savants;
+faut pas nous faire _nout’_ procès à tout moment. Nous vous laissons
+tranquilles, laissez-nous vivre... Autrement si ça continue, vous serez
+forcés de nous nourrir dans vos prisons où l’on est _ben_ mieux que _su
+nout’_ paille... Vous voulez rester les maîtres, nous serons toujours
+ennemis, aujourd’hui comme il y a trente ans. Vous avez tout, nous
+n’avons rien, vous ne pouvez pas encore prétendre à notre amitié.
+
+—Voilà ce qui s’appelle une déclaration de guerre, dit le général.
+
+—Monseigneur, répliqua Fourchon, quand les Aigues appartenaient
+à _s’te_ pauvre Madame que Dieu veuille prendre soin de son âme,
+puisqu’elle a chanté l’iniquité dans sa jeunesse, nous étions heureux.
+_Alle_ nous laissait ramasser notre vie dans ses champs, et notre bois
+dans ses forêts, _alle_ n’en était pas plus pauvre pour cela! Et vous
+au moins aussi riche qu’elle, vous nous pourchassez, ni plus ni moins
+que des bêtes féroces, et vous traînez le petit monde au _tribunau_!...
+Eh bien! ça finira mal! vous serez cause de quelque mauvais coup! Je
+viens de voir votre garde, ce gringalet de Vatel, qui a failli tuer une
+pauvre vieille femme pour un brin de bois. On fera de vous un ennemi
+du peuple, et l’on s’aigrira contre vous dans les veillées; l’on vous
+maudira tout aussi dru qu’on maudissait feu Madame!... La malédiction
+des pauvres, monseigneur, ça pousse! et ça devient _pus_ grand que
+le _pus_ grand _ed’_ vos chênes, et le chêne fournit la potence...
+Personne ici ne vous dit la vérité; la _v’là_, la _varité_. J’attends
+tous les matins la mort, je ne risque pas grand’chose à vous la donner
+par-dessus le marché, la _varité_!... Moi qui fais danser les _pésans_
+aux grandes fêtes, en accompagnant Vermichel au café de la Paix, à
+Soulanges, j’entends leurs discours; eh bien! ils sont mal disposés, et
+ils vous rendront le pays difficile à habiter. Si votre damné Michaud
+ne change pas, on vous forcera _ed’ l’_ changer... _St’_avis-là et la
+_loute_, ça vaut _ben_ vingt francs, allez!...
+
+Pendant que le vieillard disait cette dernière phrase, un pas d’homme
+se fit entendre, et celui que Fourchon menaçait ainsi se montra sans
+être annoncé. Au regard que Michaud lança sur l’orateur des pauvres,
+il fut facile de voir que la menace était arrivée à son oreille, et
+toute l’audace de Fourchon tomba. Ce regard produisit sur le pêcheur de
+loutre l’effet du gendarme sur le voleur. Fourchon se savait en faute,
+Michaud semblait avoir le droit de lui demander compte de discours
+évidemment destinés à effrayer les habitants des Aigues.
+
+—Voilà le ministre de la guerre, dit le général en s’adressant à
+Blondet et lui montrant Michaud.
+
+—Pardonnez-moi, madame, dit ce ministre à la comtesse, d’être entré
+par le salon sans vous avoir demandé si vous vouliez me recevoir; mais
+l’urgence des affaires exige que je parle à mon général.
+
+Michaud, tout en s’excusant, observait Sibilet, à qui les hardis propos
+de Fourchon causaient une joie intime dont la révélation n’existait,
+sur son visage, pour aucune des personnes assises à table, car Fourchon
+les préoccupait étrangement, tandis que Michaud, qui par des raisons
+secrètes observait constamment Sibilet, fut frappé de son air et de sa
+contenance.
+
+—Il a bien, comme il le dit, gagné ses vingt francs, monsieur le
+comte, s’écria Sibilet; la loutre n’est pas chère...
+
+—Donne-lui vingt francs, dit le général à son valet de chambre.
+
+—Vous me la prenez donc? demanda Blondet au général.
+
+—Je veux la faire empailler! s’écria le comte.
+
+—Ah! ce cher monsieur m’avait laissé la peau, monseigneur!... dit le
+père Fourchon.
+
+—Eh bien! s’écria la comtesse, vous aurez cent sous pour la peau; mais
+laissez-nous...
+
+La forte et sauvage odeur des deux habitués du grand chemin empestait
+si bien la salle à manger, que madame de Montcornet, dont les sens
+délicats en étaient offensés, eût été forcée de sortir, si Mouche et
+Fourchon fussent restés plus longtemps. Ce fut à cet inconvénient que
+le vieillard dut ses vingt-cinq francs; il sortit en regardant toujours
+monsieur Michaud d’un air craintif, et en lui faisant d’interminables
+salutations.
+
+—Ce que _j’ons_ dit à monseigneur, monsieur Michaud, ajouta-t-il,
+c’est pour votre bien.
+
+—Ou pour celui des gens qui vous payent, répliqua Michaud en lui
+lançant un regard profond.
+
+—Une fois le café servi, laissez-nous, dit le général à ses gens, et
+surtout fermez les portes.
+
+Blondet, qui n’avait pas encore vu le garde général des Aigues,
+éprouvait, en le regardant, des impressions bien différentes de celles
+que Sibilet venait de lui donner. Autant le régisseur inspirait de
+répulsion, autant Michaud commandait l’estime et la confiance.
+
+Le garde général attirait tout d’abord l’attention par une figure
+heureuse, d’un ovale parfait, fine de contours, que le nez partageait
+également, régularité qui manque à la plupart des figures françaises.
+Tous les traits, bien que d’un dessin correct, ne manquaient cependant
+pas d’expression, peut-être à cause d’un teint harmonieux où dominaient
+ces tons d’ocre et de rouge, indices du courage physique. Les yeux
+brun clair, vifs et perçants, ne marchandaient pas l’expression
+de la pensée, ils regardaient toujours en face. Le front large et
+pur était encore mis en relief par des cheveux noirs abondants. La
+probité, la décision, une sainte confiance animaient cette belle
+figure, où le métier des armes avait laissé quelques rides sur le
+front. Le soupçon et la défiance s’y lisaient aussitôt formés. Comme
+tous les hommes triés pour la cavalerie d’élite, sa taille belle et
+svelte encore, pouvait faire dire du garde qu’il était bien découplé.
+Michaud, qui gardait ses moustaches, ses favoris et un collier de
+barbe, rappelait le type de cette figure martiale que le déluge de
+peintures et de gravures patriotiques a failli ridiculiser. Ce type
+a eu le défaut d’être commun dans l’armée française; mais peut-être
+aussi la continuité des mêmes émotions, les souffrances du bivouac,
+dont ne furent exempts ni les grands ni les petits, enfin les efforts
+semblables chez les chefs et les soldats sur le champ de bataille,
+ont-ils contribué à rendre cette physionomie uniforme. Michaud,
+entièrement vêtu de drap bleu de roi, conservait le col de satin
+noir et les bottes du militaire, comme il en offrait l’attitude un
+peu roide. Les épaules s’effaçaient, le buste était tendu, comme si
+Michaud se trouvait encore sous les armes. Le ruban rouge de la Légion
+d’honneur florissait sa boutonnière. Enfin, pour achever en un seul mot
+au moral cette esquisse purement physique, si le régisseur, depuis son
+entrée en fonctions, n’avait jamais manqué de dire monsieur le comte à
+son patron, jamais Michaud n’avait nommé son maître autrement que mon
+général.
+
+Blondet échangea derechef avec l’abbé Brossette un regard qui voulait
+dire: Quel contraste! en lui montrant le régisseur et le garde général;
+puis, pour savoir si le caractère, la pensée, la parole s’harmonisaient
+avec cette stature, cette physionomie et cette contenance, il regarda
+Michaud en lui disant: —Mon Dieu! je suis sorti ce matin de bonne
+heure, et j’ai trouvé vos gardes dormant encore.
+
+—A quelle heure? demanda l’ancien militaire avec inquiétude.
+
+—A sept heures et demie.
+
+Michaud lança un regard presque malicieux à son général.
+
+—Et par quelle porte monsieur est-il sorti? dit Michaud.
+
+—Par la porte de Conches. Le garde en chemise, à sa fenêtre, me
+regardait, répondit Blondet.
+
+—Gaillard venait sans doute de se coucher, répliqua Michaud. Quand
+vous m’avez dit que vous étiez sorti de bonne heure, j’ai cru que vous
+vous étiez levé au jour, et alors il eût fallu, pour que mon garde fût
+déjà rentré, qu’il eût été malade; mais à sept heures et demie, il
+allait se mettre au lit. Nous passons les nuits, reprit Michaud après
+une pause, en répondant ainsi à un regard étonné de la comtesse, mais
+cette vigilance est toujours en défaut! Vous venez de faire donner
+vingt-cinq francs à un homme qui tout à l’heure aidait tranquillement
+à cacher les traces d’un vol commis ce matin chez vous. Enfin, nous en
+causerons quand vous aurez fini, mon général, car il faut prendre un
+parti.
+
+—Vous êtes toujours plein de votre droit, mon cher Michaud, et,
+_summum jus, summa injuria_. Si vous n’usez pas de tolérance, vous
+vous ferez de mauvaises affaires, dit Sibilet. J’aurais voulu que vous
+entendissiez le père Fourchon, tout à l’heure, le vin l’ayant fait
+parler un peu plus franchement que de coutume.
+
+—Il m’a effrayée, dit la comtesse.
+
+—Il n’a rien dit que je ne sache depuis longtemps, répondit le général.
+
+—Oh! le coquin n’était pas gris; il a joué son rôle, au profit de
+qui?... Vous le savez peut-être? reprit Michaud en faisant rougir
+Sibilet par le regard fixe qu’il lui jeta.
+
+—_O Rus!_... s’écria Blondet en guignant l’abbé Brossette.
+
+—Ces pauvres gens souffrent, dit la comtesse, et il y a du vrai dans
+ce que vient de nous _crier_ Fourchon, car on ne peut pas dire qu’il
+nous _ait parlé_.
+
+—Madame, répondit Michaud, croyez-vous que pendant quatorze ans les
+soldats de l’empereur aient été sur des roses?... Mon général est
+comte, il est grand officier de la Légion d’honneur, il a eu des
+dotations; me voyez-vous jaloux de lui, qui me suis battu comme lui?
+Ai-je envie de lui chicaner sa gloire, de lui voler sa dotation, de lui
+refuser les honneurs dus à son grade? Le paysan doit obéir, comme les
+soldats obéissent, il doit avoir la probité du soldat, son respect pour
+les droits acquis, et tâcher de devenir officier, loyalement, par son
+travail et non par le vol. Le soc et le briquet sont deux jumeaux. Le
+soldat a de plus que le paysan, à toute heure, la mort à fleur de tête.
+
+—Voilà ce que je voudrais leur dire en chaire! s’écria l’abbé
+Brossette.
+
+—De la tolérance? reprit le garde général, en répondant à l’invitation
+de Sibilet, je tolérerais bien dix pour cent de perte sur les revenus
+bruts des Aigues; mais à la façon dont vont les choses, c’est trente
+pour cent que vous perdez, mon général; et si monsieur Sibilet a tant
+pour cent sur la recette, je ne comprends pas sa tolérance, car il
+renonce assez bénévolement à mille ou douze cents francs par an.
+
+—Mon cher monsieur Michaud, répliqua Sibilet d’un ton bourru, je l’ai
+dit à monsieur le comte, j’aime mieux perdre douze cents francs que la
+vie. Réfléchissez-y sérieusement; je ne vous épargne pas les conseils à
+cet égard!...
+
+—La vie? s’écria la comtesse, il s’agirait dans ceci de la vie de
+quelqu’un?
+
+—Nous ne devrions pas discuter ici les affaires de l’État, reprit
+le général en riant. Tout ceci, madame, signifie que Sibilet, en sa
+qualité de financier, est timide et poltron, tandis que mon ministre de
+la guerre est brave, et, de même que son général, ne redoute rien.
+
+—Dites prudent! monsieur le comte, s’écria Sibilet.
+
+—Ah çà! nous sommes donc ici comme les héros de Cooper dans les
+forêts de l’Amérique, entourés de piéges par les sauvages? demanda
+railleusement Blondet.
+
+—Allons! votre état, messieurs, est de savoir administrer sans nous
+effrayer par le bruit des rouages de l’administration, dit madame de
+Montcornet.
+
+—Ah! peut-être est-il nécessaire, madame la comtesse, que vous sachiez
+tout ce qu’un de ces jolis bonnets que vous portez coûte de sueurs ici,
+dit le curé.
+
+—Non, car je pourrais bien alors m’en passer, devenir respectueuse
+devant une pièce de vingt francs, être avare comme tous les
+campagnards, et j’y perdrais trop, répliqua la comtesse en riant.
+
+—Tenez, mon cher abbé, donnez-moi le bras, laissons le général entre
+ses deux ministres, et allons à la porte d’Avonne voir madame Michaud,
+à qui, depuis mon arrivée, je n’ai pas fait de visite; il est temps de
+m’occuper de ma petite protégée.
+
+Et la jolie femme, oubliant déjà les haillons de Mouche et de Fourchon,
+leurs regards haineux et les terreurs de Sibilet, alla se faire
+chausser et mettre un chapeau.
+
+L’abbé Brossette et Blondet obéirent à l’appel de la maîtresse de la
+maison en la suivant, et l’attendirent sur la terrasse devant la façade.
+
+—Que pensez-vous de tout cela? dit Blondet à l’abbé.
+
+—Je suis un paria, l’on m’espionne comme l’ennemi commun; je suis
+forcé d’ouvrir à tous moments les yeux et les oreilles de la prudence,
+pour éviter les piéges qu’on me tend, afin de se débarrasser de moi,
+répondit le desservant. J’en suis, entre nous, à me demander s’ils ne
+me tireront pas un coup de fusil...
+
+—Et vous restez? dit Blondet.
+
+—On ne déserte pas plus la cause de Dieu que celle d’un empereur!
+répondit le prêtre avec une simplicité qui frappa Blondet.
+
+L’écrivain prit la main du prêtre et la lui serra cordialement.
+
+—Vous devez comprendre alors, reprit l’abbé Brossette, comment je
+ne puis rien savoir de ce qui se trame. Néanmoins, il me semble que
+le général est ici sous le coup de ce qu’en Artois et en Belgique on
+appelle _le mauvais gré_.
+
+Quelques phrases sont ici nécessaires sur le curé Blangy.
+
+Cet abbé, quatrième fils d’une bonne famille bourgeoise d’Autun, était
+un homme d’esprit, portant le rabat très-haut. Petit et fluet, il
+rachetait sa piètre figure par cet air têtu qui sied aux Bourguignons.
+Il avait accepté ce poste secondaire par dévouement, car sa conviction
+religieuse était doublée d’une conviction politique. Il y avait en
+lui du prêtre des anciens temps; il tenait à l’Église et au clergé
+passionnément; il voyait l’ensemble des choses, et l’égoïsme ne gâtait
+pas son ambition: _servir_ était sa devise, servir l’Église et la
+monarchie sur le point le plus menacé, servir au dernier rang, comme un
+soldat qui se sent destiné, tôt ou tard, au généralat, par son désir
+de bien faire et par son courage. Il ne transigeait avec aucun de ses
+vœux de chasteté, de pauvreté, d’obéissance, il les accomplissait comme
+tous les autres devoirs de sa position, avec cette simplicité et cette
+bonhomie, indices certains d’une âme honnête, vouée au bien par l’élan
+de l’instinct naturel autant que par la puissance et la solidité des
+convictions religieuses.
+
+Du premier coup d’œil, ce prêtre éminent devina l’attachement de
+Blondet pour la comtesse, il comprit qu’avec une Troisville et un
+écrivain monarchique, il devait se montrer homme d’esprit, parce que
+sa robe serait toujours respectée. Presque tous les soirs, il venait
+faire le quatrième au whist. L’écrivain, qui sut reconnaître la valeur
+de l’abbé Brossette, avait eu pour lui tant de déférence, qu’ils
+s’étaient pris de sympathie l’un pour l’autre, comme il arrive à tout
+homme d’esprit enchanté de trouver un compère, ou, si vous voulez, un
+écouteur. Toute épée aime son fourreau.
+
+—Mais à quoi, monsieur l’abbé, vous qui vous trouvez par votre
+dévouement au-dessus de votre position, attribuez-vous cet état de
+choses?
+
+—Je ne veux pas vous dire de banalités après une si flatteuse
+parenthèse, reprit en souriant l’abbé Brossette. Ce qui se passe dans
+cette vallée a lieu partout en France, et tient aux espérances que le
+mouvement de 1789 a infiltré pour ainsi dire dans l’esprit des paysans.
+La révolution a plus profondément affecté certains pays que d’autres,
+et cette lisière de la Bourgogne, si voisine de Paris, est un de ceux
+où le sens de ce mouvement a été pris comme le triomphe du Gaulois sur
+le Franc.
+
+Historiquement, les paysans sont encore au lendemain de la Jacquerie,
+leur défaite est restée inscrite dans leur cervelle. Ils ne se
+souviennent plus du fait, il est passé à l’état d’idée instinctive.
+Cette idée est dans le sang paysan, comme l’idée de la supériorité
+fut jadis dans le sang noble. La révolution de 1789 a été la revanche
+des vaincus. Les paysans ont mis le pied dans la possession du sol
+que la loi féodale leur interdisait depuis douze cents ans. De là
+leur amour pour la terre qu’ils partagent entre eux jusqu’à couper un
+sillon en deux parts, ce qui souvent annule la perception de l’impôt,
+car la valeur de la propriété ne suffirait pas à couvrir les frais de
+poursuite pour le recouvrement...
+
+—Leur entêtement, leur défiance, si vous voulez, est telle à cet
+égard, que dans mille cantons sur les trois mille dont se compose le
+territoire français, il est impossible à un riche d’acheter du bien de
+paysan, dit Blondet en interrompant l’abbé. Les paysans, qui se cèdent
+leurs lopins de terre entre eux, ne s’en dessaisissent à aucun prix ni
+à aucune condition pour le bourgeois. Plus le grand propriétaire offre
+d’argent, plus la vague inquiétude du paysan augmente. L’expropriation
+seule fait rentrer le bien du paysan sous la loi commune des
+transactions. Beaucoup de gens ont observé ce fait et n’y trouvent
+point de cause.
+
+—Cette cause, la voici, reprit l’abbé Brossette, en croyant avec
+raison que chez Blondet une pause équivalait à une interrogation.
+Douze siècles ne sont rien pour une caste que le spectacle historique
+de la civilisation n’a jamais divertie de sa pensée principale, et
+qui conserve encore orgueilleusement le chapeau à grands rebords et
+à tour en soie de ses maîtres, depuis le jour où la mode abandonnée
+le lui a laissé prendre. L’amour, dont la racine plongeait jusqu’aux
+entrailles du peuple, et qui s’attacha violemment à Napoléon, dans le
+secret duquel il ne fut même pas autant qu’il le croyait, et qui peut
+expliquer le prodige de son retour en 1815, procédait uniquement de
+cette idée. Aux yeux du peuple, Napoléon, sans cesse uni au peuple
+par son million de soldats, est encore le roi sorti des flancs de la
+révolution, l’homme qui lui assurait la possession des biens nationaux.
+Son sacre fut trempé dans cette idée...
+
+—Une idée à laquelle 1814 a touché malheureusement, et que la
+monarchie doit regarder comme sacrée, dit vivement Blondet, car le
+peuple peut trouver auprès du trône, un prince à qui son père a laissé
+la tête de Louis XVI comme une valeur d’hoirie.
+
+—Voici madame, taisons-nous, dit tout bas l’abbé Brossette, Fourchon
+lui a fait peur; et il faut la conserver ici, dans l’intérêt de la
+religion, du trône et de ce pays même.
+
+Michaud, le garde général des Aigues, était sans doute amené par
+l’attentat perpétré sur les yeux de Vatel. Mais avant de rapporter
+la délibération qui allait avoir lieu dans le conseil de l’État,
+l’enchaînement des faits exige la narration succincte des circonstances
+dans lesquelles le général avait acheté les Aigues, des causes graves
+qui firent de Sibilet le régisseur de cette magnifique propriété, des
+raisons qui rendirent Michaud garde général; enfin des antécédents
+auxquels étaient dues et la situation des esprits et les craintes
+exprimées par Sibilet.
+
+Ce précis rapide aura le mérite d’introduire quelques-uns des
+principaux acteurs du drame, de dessiner leurs intérêts et de faire
+comprendre les dangers de la situation où se trouvait alors le général
+comte de Montcornet.
+
+
+ VI.—UNE HISTOIRE DE VOLEURS.
+
+Vers 1791, en visitant sa terre, mademoiselle Laguerre accepta pour
+intendant le fils de l’ex-bailli de Soulanges, appelé Gaubertin. La
+petite ville de Soulanges, aujourd’hui simple chef-lieu du canton, fut
+la capitale d’une comté considérable au temps où la maison de Bourgogne
+guerroyait contre la maison de France. La Ville-aux-Fayes, aujourd’hui
+siége de la sous-préfecture, simple petit fief, relevait alors de
+Soulanges, comme les Aigues, Ronquerolles, Cerneux, Conches, et quinze
+autres clochers. Les Soulanges sont restés comtes, tandis que les
+Ronquerolles sont aujourd’hui marquis par le jeu de cette puissance,
+appelée la cour, qui fit le fils du capitaine du Plessis duc avant les
+premières familles de la conquête. Ceci prouve que les villes ont,
+comme les familles, de très-changeantes destinées.
+
+Le fils du bailli, garçon sans aucune espèce de fortune, succédait à
+un intendant enrichi par une gestion de trente années, et qui préféra
+la troisième part dans la fameuse compagnie Minoret à la gestion des
+Aigues. Dans son propre intérêt, le futur vivrier avait présenté pour
+régisseur François Gaubertin, alors majeur, son comptable depuis
+cinq ans, chargé de protéger sa retraite, et qui, par reconnaissance
+pour les instructions qu’il reçut de son maître en intendance, lui
+promit d’obtenir un _quitus_ de mademoiselle Laguerre, en la voyant
+très-effrayée de la révolution. L’ancien bailli, devenu accusateur
+public au département, fut le protecteur de la peureuse cantatrice. Ce
+Fouquier-Tinville de province arrangea contre une reine de théâtre,
+évidemment suspecte à raison de ses liaisons avec l’aristocratie, une
+fausse émeute pour donner à son fils le mérite d’un sauvetage postiche,
+à l’aide duquel on eut le _quitus_ du prédécesseur. La citoyenne
+Laguerre fit alors de François Gaubertin son premier ministre, autant
+par politique que par reconnaissance.
+
+Le futur fournisseur des vivres de la république n’avait pas gâté
+mademoiselle; il lui faisait passer à Paris environ trente mille
+livres par an, quoique les Aigues en dussent dès ce temps rapporter
+quarante au moins; l’ignorante fille d’Opéra fut donc émerveillée quand
+Gaubertin lui en promit trente-six.
+
+Pour justifier de la fortune actuelle du régisseur des Aigues au
+tribunal des probabilités, il est nécessaire d’en expliquer les
+commencements. Protégé par son père, le jeune Gaubertin fut nommé
+maire de Blangy. Il put donc faire payer en argent, malgré les lois,
+_en terrorisant_ (un mot du temps) les débiteurs qui pouvaient, à
+sa guise, être ou non frappés par les écrasantes réquisitions de la
+république. Le régisseur, lui, donna des assignats à sa bourgeoise,
+tant que dura le cours de ce papier-monnaie, qui, s’il ne fit pas la
+fortune publique, fit du moins beaucoup de fortunes particulières.
+De 1792 à 1795, pendant trois ans, le jeune Gaubertin récolta cent
+cinquante mille livres aux Aigues, avec lesquelles il opéra sur la
+place de Paris. Bourrée d’assignats, mademoiselle Laguerre fut obligée
+de battre monnaie avec ses diamants désormais inutiles; elle les remit
+à Gaubertin, qui les vendit et lui en rapporta fidèlement le prix en
+argent. Ce trait de probité toucha beaucoup mademoiselle, elle crut dès
+lors en Gaubertin comme en Piccini.
+
+En 1796, époque de son mariage avec la citoyenne Isaure Mouchon, fille
+d’un ancien conventionnel, ami de son père, Gaubertin possédait trois
+cent cinquante mille francs en argent; et comme le Directoire lui parut
+devoir durer, il voulut, avant de se marier, faire approuver ses cinq
+ans de gestion par mademoiselle, en prétextant d’une nouvelle ère.
+
+—Je serai père de famille, dit-il; vous savez quelle est la réputation
+des intendants; mon beau-père est un républicain d’une probité romaine,
+un homme influent d’ailleurs; je veux lui prouver que je suis digne de
+lui.
+
+Mademoiselle Laguerre arrêta les comptes de Gaubertin dans les termes
+les plus flatteurs.
+
+Pour inspirer de la confiance à madame des Aigues, le régisseur essaya,
+dans les premiers temps, de réprimer les paysans en craignant, avec
+raison, que les revenus ne souffrissent de leurs dévastations, et que
+les prochains pots-de-vin du marchand de bois fussent moindres; mais
+alors le peuple souverain se regardait partout comme chez lui; madame
+eut peur de ses rois en les voyant de si près, et dit à son Richelieu
+qu’elle voulait, avant tout, mourir en paix. Les revenus de l’ancien
+Premier Sujet du Chant étaient si fort au-dessus de ses dépenses,
+qu’elle laissa s’établir les plus funestes précédents. Ainsi, pour ne
+pas plaider, elle souffrit les empiétements de terrain de ses voisins.
+En voyant son parc entouré de murs infranchissables, elle ne craignit
+point d’être troublée dans ses jouissances immédiates, et ne souhaitait
+pas autre chose que la paix, en vraie philosophe qu’elle fut. Quelques
+mille livres de rentes de plus ou de moins, des indemnités demandées
+sur le prix du bail par le marchand de bois pour les dégâts commis
+par les paysans, qu’était-ce aux yeux d’une ancienne fille d’Opéra,
+prodigue, insouciante, à qui ses cent mille livres de revenu n’avaient
+coûté que du plaisir, et qui venait de subir, sans se plaindre, la
+réduction des deux tiers sur soixante mille francs de rente.
+
+—Eh! disait-elle avec la facilité des impures de l’ancien régime, il
+faut que tout le monde vive, même la république!
+
+La terrible mademoiselle Cochet, sa femme de chambre, et son visir
+femelle, avait essayé de l’éclairer en voyant l’empire que Gaubertin
+prit sur celle qu’il appela tout d’abord madame, malgré les lois
+révolutionnaires sur l’égalité; mais Gaubertin éclaira de son côté
+mademoiselle Cochet, en lui montrant une dénonciation soi-disant
+envoyée à son père, l’accusateur public, et où elle était véhémentement
+accusée de correspondre avec Pitt et Cobourg. Dès lors, ces deux
+puissances partagèrent, mais à la Montgommery. La Cochet vanta
+Gaubertin à mademoiselle Laguerre, comme Gaubertin lui vanta la Cochet.
+Le lit de la femme de chambre était d’ailleurs tout fait, elle se
+savait couchée sur le testament de madame pour soixante mille francs.
+Madame ne pouvait plus se passer de la Cochet, tant elle y était
+habituée. Cette fille connaissait tous les secrets de la toilette de
+chère maîtresse; elle avait le talent d’endormir chère maîtresse, le
+soir, par mille contes, et de la réveiller le lendemain par des paroles
+flatteuses; enfin jusqu’au jour de la mort, elle ne trouva jamais chère
+maîtresse changée, et quand chère maîtresse fut dans son cercueil, elle
+la trouva sans doute encore bien mieux qu’elle ne l’avait jamais vue.
+
+Les gains annuels de Gaubertin et ceux de mademoiselle Cochet, leurs
+appointements, leurs intérêts devinrent si considérables, que les
+parents les plus affectueux n’eussent pas été plus attachés qu’eux à
+cette excellente créature. On ne sait pas encore combien le fripon
+dorlote sa dupe. Une mère n’est pas si caressante ni si prévoyante
+pour une fille adorée, que l’est tout commerçant en tartuferie pour
+sa vache à lait. Aussi quel succès n’ont pas les représentations de
+_Tartufe_ jouées à huis-clos? Ça vaut l’amitié. Molière est mort trop
+tôt, il nous aurait montré le désespoir d’Orgon ennuyé par sa famille,
+tracassé par ses enfants, regrettant les flatteries de Tartufe, et
+disant: —C’était le bon temps!
+
+Dans les huit dernières années de sa vie, mademoiselle Laguerre
+ne toucha pas plus de trente mille francs sur les cinquante que
+rapportait en réalité la terre des Aigues. Gaubertin en était arrivé,
+comme on voit, au même résultat administratif que son prédécesseur,
+quoique les fermages et les produits territoriaux eussent notablement
+augmenté de 1791 à 1815, sans compter les continuelles acquisitions de
+mademoiselle Laguerre. Mais le plan formé par Gaubertin pour hériter
+des Aigues à la mort prochaine de madame, l’obligeait à maintenir
+cette magnifique terre dans un état patent de dépréciation, quant aux
+revenus ostensibles. Initiée à cette combinaison, la Cochet devait
+en partager les profits. Comme au déclin de ses jours, l’ex-reine de
+théâtre, riche de vingt mille livres de rente dans les fonds appelés
+les consolidés (tant la langue politique se prête à la plaisanterie),
+dépensait à peine lesdits vingt mille francs par an; elle s’étonnait
+des acquisitions annuelles faites par son régisseur pour employer les
+fonds disponibles, elle qui jadis anticipait toujours sur ses revenus.
+L’effet du peu de besoins de sa vieillesse, lui semblait un résultat de
+la probité de Gaubertin et de mademoiselle Cochet.
+
+—Deux perles! disait-elle aux personnes qui la venaient voir.
+
+Gaubertin gardait d’ailleurs dans ses comptes les apparences de la
+probité. Il portait exactement en recette les fermages. Tout ce
+qui devait frapper la faible intelligence de la cantatrice en fait
+d’arithmétique, était clair, net, précis. Le régisseur demandait
+ses bénéfices à la dépense, aux frais d’exploitation, aux marchés à
+conclure, aux ouvrages, aux procès qu’il inventait, aux réparations,
+détails que jamais madame ne vérifiait et qu’il lui arrivait
+quelquefois de doubler, d’accord avec les entrepreneurs, dont le
+silence s’achetait par des prix avantageux. Cette facilité conciliait
+l’estime publique à Gaubertin, et les louanges de madame sortaient de
+toutes les bouches; car, outre ses arrosages en travaux, elle faisait
+beaucoup d’aumônes en argent.
+
+—Que Dieu la conserve, la chère dame! était le mot de tout le monde.
+
+Chacun obtenait en effet quelque chose d’elle, en pur don ou
+indirectement. En représailles de sa jeunesse, la vieille artiste était
+exactement pillée, et si bien pillée que chacun y mettait une certaine
+mesure, afin que les choses n’allassent pas si loin qu’elle n’ouvrît
+les yeux, ne vendît les Aigues et ne retournât à Paris.
+
+Cet intérêt de grappillage fut, hélas! la raison de l’assassinat de
+Paul-Louis Courier, qui fit la faute d’annoncer la vente de sa terre
+et son projet d’emmener sa femme, dont vivaient plusieurs Tonsards de
+Touraine. Dans cette crainte, les maraudeurs des Aigues ne coupaient
+un jeune arbre qu’à la dernière extrémité, quand ils ne voyaient plus
+de branches à la hauteur des faucilles mises au bout d’une perche.
+On faisait le moins de tort possible, dans l’intérêt même du vol.
+Néanmoins, pendant les dernières années de la vie de mademoiselle
+Laguerre, l’usage d’aller ramasser du bois était devenu l’abus le plus
+effronté. Par certaines nuits claires, il ne se liait pas moins de
+deux cents fagots. Quant au glanage et au hallebotage, les Aigues y
+perdaient, comme l’a démontré Sibilet, le quart des produits.
+
+Mademoiselle Laguerre avait interdit à la Cochet de se marier de son
+vivant, par une sorte d’égoïsme de maîtresse à femme de chambre dont
+beaucoup d’exemples peuvent avoir été remarqués en tout pays, et qui
+n’est pas plus absurde que la manie de garder jusqu’au dernier soupir
+des biens parfaitement inutiles au bonheur matériel, au risque de
+se faire empoisonner par d’impatients héritiers. Aussi, vingt jours
+après l’enterrement de mademoiselle Laguerre, mademoiselle Cochet
+épousa-t-elle le brigadier de la gendarmerie de Soulanges, nommé
+Soudry, très-bel homme de quarante-deux ans, qui depuis 1800, époque de
+la création de la gendarmerie, la venait voir presque tous les jours
+aux Aigues, et qui, par semaine, dînait au moins quatre fois avec elle
+et les Gaubertin.
+
+Madame, pendant toute sa vie, eut une table servie pour elle seule ou
+pour sa compagnie. Malgré leur familiarité, jamais ni la Cochet ni les
+Gaubertin ne furent admis à la table du Premier Sujet de l’Académie
+Royale de Musique et de Danse, qui conserva jusqu’à sa dernière heure
+son étiquette, ses habitudes de toilette, son rouge et ses mules, sa
+voiture, ses gens et sa majesté de Déesse. Déesse au théâtre, Déesse à
+la ville, elle resta Déesse jusqu’au fond de la campagne, où sa mémoire
+est encore adorée et balance bien certainement la cour de Louis XVI
+dans l’esprit de la _première société_ de Soulanges.
+
+Ce Soudry, qui dès son arrivée dans le pays fit la cour à la Cochet,
+possédait la plus belle maison de Soulanges, six mille francs environ,
+et l’espérance de quatre cents francs de retraite le jour où il
+quitterait le service. Devenue madame Soudry, la Cochet obtint dans
+Soulanges une grande considération. Quoiqu’elle gardât un secret absolu
+sur le montant de ses économies, placées comme les fonds de Gaubertin,
+à Paris, chez le commissionnaire des marchands de vin du département,
+un certain Leclercq, enfant du pays, que le régisseur commandita,
+l’opinion générale fit de l’ancienne femme de chambre une des premières
+fortunes de cette petite ville d’environ douze cents âmes.
+
+Au grand étonnement du pays, monsieur et madame Soudry reconnurent pour
+légitime, par leur acte de mariage, un fils naturel du gendarme, à qui
+dès lors la fortune de madame Soudry devait appartenir. Le jour où ce
+fils acquit officiellement une mère, il venait d’achever son droit
+à Paris, et se proposait d’y faire son stage, afin d’entrer dans la
+magistrature.
+
+Il est presque inutile de faire observer qu’une mutuelle intelligence
+de vingt années engendra l’amitié la plus solide entre les Gaubertin
+et les Soudry. Les uns et les autres devaient, jusqu’à la fin de leurs
+jours, se donner réciproquement, _ubi et orbi_, pour _les plus honnêtes
+gens_ de France. Cet intérêt, basé sur une connaissance réciproque des
+taches secrètes que portait la blanche tunique de leur conscience, est
+un des liens les moins dénoués ici-bas. Vous en avez, vous qui lisez ce
+drame social, une telle certitude, que pour expliquer la continuité de
+certains dévouements qui font rougir votre égoïsme, vous dites de deux
+personnes: «Elles ont, pour sûr, commis quelque crime ensemble!»
+
+Après vingt-cinq ans de gestion, l’intendant se voyait alors à la tête
+de six cent mille francs en argent, et la Cochet possédait environ
+deux cent cinquante mille francs. Le revirement agile et perpétuel
+de ces fonds, confiés à la maison Leclercq et compagnie, du quai de
+Béthune, à l’île Saint-Louis, antagoniste de la fameuse maison Grandet,
+aida beaucoup à la fortune de ce commissionnaire en vins et à celle
+de Gaubertin. A la mort de mademoiselle Laguerre, Jenny, fille aînée
+du régisseur, fut demandée en mariage par Leclercq, chef de la maison
+du quai de Béthune. Gaubertin se flattait alors de devenir le maître
+des Aigues par un complot ourdi dans l’étude de maître Lupin, notaire,
+établi par lui depuis onze ans à Soulanges.
+
+Lupin, fils du dernier intendant de la maison de Soulanges, s’était
+prêté à de faibles expertises, à une mise à prix de cinquante pour
+cent au-dessous de la valeur, à des affichages inédits, à toutes les
+manœuvres, malheureusement si communes au fond des provinces, pour
+adjuger, sous le manteau, selon le proverbe, d’importants immeubles.
+Dernièrement il s’est formé, dit-on, à Paris, une compagnie dont le but
+est de rançonner les auteurs de ces trames, en les menaçant d’enchérir.
+Mais, en 1816, la France n’était pas, comme aujourd’hui, brûlée par
+une flamboyante publicité; les complices pouvaient donc compter sur
+le partage des Aigues fait secrètement entre la Cochet, le notaire et
+Gaubertin, qui se réservait _in petto_ de leur offrir une somme pour
+les désintéresser de leurs lots, une fois la terre en son nom. L’avoué
+chargé de poursuivre la licitation au tribunal par Lupin avait vendu sa
+charge sur parole à Gaubertin pour son fils, en sorte qu’il favorisa
+cette spoliation, si tant est que les onze cultivateurs picards à qui
+cette succession tomba des nues se regardèrent comme spoliés.
+
+Au moment où tous les intéressés croyaient leur fortune doublée, un
+avoué de Paris vint, la veille de l’adjudication définitive, charger
+l’un des avoués de la Ville-aux-Fayes, qui se trouvait être un de
+ses anciens clercs, d’acquérir les Aigues, et il les eut pour onze
+cent mille cinquante francs. A onze cent mille francs, aucun des
+conspirateurs n’osa continuer d’enchérir. Gaubertin crut à quelque
+trahison de Soudry, comme Lupin et Soudry se crurent joués par
+Gaubertin; mais la déclaration de _command_ les réconcilia. Quoique
+soupçonnant le plan formé par Gaubertin, Lupin et Soudry, l’avoué de
+province se garda bien d’éclairer son ancien patron. Voici pourquoi:
+en cas d’indiscrétion des nouveaux propriétaires, cet officier
+ministériel aurait eu trop de monde à dos pour pouvoir rester dans le
+pays. Ce mutisme, particulier à l’homme de province, sera d’ailleurs
+parfaitement justifié par les événements de cette étude. Si l’homme de
+province est sournois, il est obligé de l’être; sa justification se
+trouve dans son péril, admirablement exprimé par ce proverbe: _Il faut
+hurler avec les loups!_ le sens du personnage de Philinte.
+
+Quand le général Montcornet prit possession des Aigues, Gaubertin ne se
+trouva plus assez riche pour quitter sa place. Afin de marier sa fille
+aînée au riche banquier de l’Entrepôt, il était obligé de la doter
+de deux cent mille francs; il devait payer trente mille francs la
+charge achetée à son fils; il ne lui restait donc plus que trois cent
+soixante-dix mille francs, sur lesquels il lui faudrait tôt ou tard
+prendre la dot de sa dernière fille Élisa, à laquelle il se flattait
+de moyenner un mariage au moins aussi beau que celui de l’aînée. Le
+régisseur voulut étudier le comte de Montcornet, afin de savoir s’il
+pourrait le dégoûter des Aigues, en comptant alors réaliser pour lui
+seul la conception avortée.
+
+Avec la finesse particulière aux gens qui font leur fortune par la
+cautèle, Gaubertin crut à la ressemblance, assez probable d’ailleurs,
+du caractère d’un vieux militaire et d’une vieille cantatrice. Une
+fille d’Opéra, un vieux général de Napoléon, n’étaient-ce pas les
+mêmes habitudes de prodigalité, la même insouciance? A la fille comme
+au soldat, le bien ne vient-il pas capricieusement et au feu? S’il se
+rencontre des militaires rusés, astucieux, politiques, n’est-ce pas
+l’exception? Et le plus souvent, le soldat, surtout un sabreur fini
+comme Montcornet, doit être simple, confiant, novice en affaires, et
+peu propre aux mille détails de la gestion d’une terre. Gaubertin se
+flatta de prendre et de tenir le général dans la nasse où mademoiselle
+Laguerre avait fini ses jours. Or, l’empereur avait jadis permis, par
+calcul, à Montcornet d’être en Poméranie ce que Gaubertin était aux
+Aigues; le général se connaissait donc en fourrages d’intendance.
+
+En venant planter ses choux, suivant l’expression du premier duc de
+Biron, le vieux cuirassier voulut s’occuper de ses affaires pour
+se distraire de sa chute. Quoiqu’il eût livré son corps d’armée
+aux Bourbons, ce service commis par plusieurs généraux et nommé
+licenciement de l’armée de la Loire ne put racheter le crime d’avoir
+suivi l’homme des Cent-Jours sur son dernier champ de bataille. En
+présence des étrangers, il fut impossible au pair de 1815 de se
+maintenir sur les cadres de l’armée, à plus forte raison de rester au
+Luxembourg. Montcornet alla donc, selon le conseil d’un maréchal en
+disgrâce, cultiver les carottes en nature. Le général ne manquait pas
+de cette ruse particulière aux vieux loups de guérite; et, dès les
+premiers jours consacrés à l’examen de ses propriétés, il vit dans
+Gaubertin un véritable intendant de l’ancien régime, un fripon, comme
+les maréchaux et les ducs de Napoléon, ces champignons nés sur la
+couche populaire, en avaient presque tous rencontré.
+
+En s’apercevant de la profonde expérience de Gaubertin en
+administration rurale, le sournois cuirassier sentit combien il était
+utile de le conserver pour se mettre au courant de cette agriculture
+correctionnelle; aussi se donna-t-il l’air de continuer mademoiselle
+Laguerre, fausse insouciance qui trompa le régisseur. Cette apparente
+niaiserie dura pendant tout le temps nécessaire au général pour
+connaître le fort et le faible des Aigues, les détails des revenus, la
+manière de les percevoir, comment et où l’on volait, les améliorations
+et les économies à réaliser. Puis, un beau jour, ayant surpris
+Gaubertin la main dans le sac, suivant l’expression consacrée, le
+général entra dans une de ces colères particulières à ces dompteurs de
+pays. Il fit alors une de ces fautes capitales, susceptibles d’agiter
+toute la vie d’un homme qui n’aurait pas eu sa grande fortune ou sa
+consistance, et d’où sourdirent d’ailleurs les malheurs, grands et
+petits, dont fourmille cette histoire. Élève de l’Ecole impériale,
+habitué à tout sabrer, plein de dédain pour les _péquins_, Montcornet
+ne crut pas devoir prendre des gants pour mettre à la porte un coquin
+d’intendant. La vie civile et ses mille précautions étaient inconnues
+à ce général aigri déjà par sa disgrâce, il humilia donc profondément
+Gaubertin, qui s’attira d’ailleurs ce traitement cavalier par une
+réponse dont le cynisme excita la fureur de Montcornet.
+
+—Vous vivez de ma terre? lui avait dit le comte avec une railleuse
+sévérité.
+
+—Croyez-vous donc que j’aie pu vivre du ciel? répliqua Gaubertin en
+riant.
+
+—Sortez, canaille; je vous chasse! cria le général en lui donnant des
+coups de cravache que le régisseur a toujours niés, les ayant reçus à
+huis-clos.
+
+—Je ne sortirai pas sans mon _quitus_, dit froidement Gaubertin après
+s’être éloigné du violent cuirassier.
+
+—Nous verrons ce que pensera de vous la police correctionnelle,
+répondit Montcornet en haussant les épaules.
+
+En s’entendant menacer d’un procès en police correctionnelle, Gaubertin
+regarda le comte en souriant. Ce sourire eut la vertu de détendre le
+bras du général, comme si les nerfs en eussent été coupés. Expliquons
+ce sourire.
+
+Depuis deux ans, le beau-frère de Gaubertin, un nommé Gendrin,
+longtemps juge au tribunal de première instance de la Ville-aux-Fayes,
+en était devenu le président par la protection du comte de Soulanges.
+Nommé pair de France en 1814, et resté fidèle aux Bourbons pendant
+les Cent-Jours, monsieur de Soulanges avait demandé cette nomination
+au garde des sceaux. Cette parenté donnait à Gaubertin une certaine
+importance dans le pays. Relativement, d’ailleurs, un président de
+tribunal est, dans une petite ville, un plus grand personnage qu’un
+premier président de cour royale qui trouve au chef-lieu des égaux
+dans le général, l’évêque, le préfet, le receveur général, tandis
+qu’un simple président de tribunal n’en a pas, le procureur du roi,
+le sous-préfet étant amovibles ou destituables. Le jeune Soudry, le
+camarade à Paris comme aux Aigues de Gaubertin fils, venait alors
+d’être nommé substitut du procureur du roi dans le chef-lieu du
+département. Avant de devenir brigadier de gendarmerie, Soudry père,
+fourrier dans l’artillerie, avait été blessé dans une affaire en
+défendant monsieur de Soulanges, alors adjudant général. Lors de la
+création de la gendarmerie, le comte de Soulanges, devenu colonel,
+avait demandé pour son sauveur la brigade de Soulanges; et, plus tard,
+il sollicita le poste où Soudry fils avait débuté. Enfin, le mariage
+de mademoiselle Gaubertin étant chose conclue au quai de Béthune, le
+comptable infidèle se sentait plus fort dans le pays qu’un lieutenant
+général mis en disponibilité.
+
+Si cette histoire ne devait offrir d’autre enseignement que celui qui
+ressort de la brouille du général et de son régisseur, elle serait
+déjà profitable à bien des gens pour leur conduite dans la vie. A qui
+sait lire fructueusement Machiavel, il est démontré que la prudence
+humaine consiste à ne jamais menacer, à faire sans dire, à favoriser
+la retraite de son ennemi en ne marchant pas, selon le proverbe, sur
+la queue du serpent, et à se garder comme d’un meurtre de blesser
+l’amour-propre de plus petit que soi. Le Fait, quelque dommageable
+qu’il soit aux intérêts, se pardonne à la longue, il s’explique de
+mille manières; mais l’amour-propre, qui saigne toujours du coup qu’il
+a reçu, ne pardonne jamais à l’Idée. La personnalité morale est plus
+sensible, plus vivante en quelque sorte que la personnalité physique.
+Le cœur et le sang sont moins impressibles que les nerfs. Enfin notre
+être intérieur nous domine, quoi que nous fassions. On réconcilie deux
+familles qui se sont entretuées, comme en Bretagne ou en Vendée, lors
+des guerres civiles; mais on ne réconciliera pas plus les spoliés et
+les spoliateurs que les calomniés et les calomniateurs. On ne doit
+s’injurier que dans les poëmes épiques avant de se donner la mort. Le
+Sauvage, le Paysan, qui tient beaucoup du Sauvage, ne parlent jamais
+que pour tendre des piéges à leurs adversaires. Depuis 1789, la France
+essaye de faire croire, contre toute évidence, aux hommes qu’ils sont
+égaux; or, dire à un homme: Vous êtes un fripon! est une plaisanterie
+sans conséquence; mais le lui prouver en le prenant sur le fait et
+le cravachant; mais le menacer d’un procès correctionnel sans le
+poursuivre, c’est le ramener à l’inégalité des conditions. Si la masse
+ne pardonne à aucune supériorité, comment un fripon pardonnerait-il à
+l’honnête homme?
+
+Montcornet aurait renvoyé son intendant sous prétexte d’acquitter
+d’anciennes obligations en mettant à sa place quelque ancien militaire;
+certes, ni Gaubertin, ni le général ne se seraient trompés, l’un aurait
+compris l’autre; mais l’autre, en ménageant l’amour-propre du premier,
+lui eût ouvert une porte pour se retirer, Gaubertin eût alors laissé le
+grand propriétaire tranquille, il eût oublié sa défaite à l’audience
+des criées; et peut-être eût-il cherché l’emploi de ses capitaux à
+Paris. Ignominieusement chassé, le régisseur garda contre son maître
+une de ces rancunes qui sont un élément de l’existence en province, et
+dont la durée, la persistance, les trames étonneraient les diplomates
+habitués à ne s’étonner de rien. Un cuisant désir de vengeance lui
+conseilla de se retirer à la Ville-aux-Fayes, d’y occuper une position
+d’où il pût nuire à Montcornet, et lui susciter assez d’ennemis pour le
+forcer à remettre les Aigues en vente.
+
+Tout trompa le général, car les dehors de Gaubertin n’étaient pas de
+nature à l’avertir ni à l’effrayer. Par tradition, le régisseur affecta
+toujours, non pas la pauvreté, mais la gêne. Il tenait cette règle
+de conduite de son prédécesseur. Aussi, depuis douze ans, mettait-il
+à tout propos en avant ses trois enfants, sa femme et les énormes
+dépenses causées par sa nombreuse famille. Mademoiselle Laguerre, à qui
+Gaubertin se disait trop pauvre pour payer l’éducation de son fils à
+Paris, en avait fait tous les frais, elle donnait cent louis par an à
+son cher filleul, car elle était la marraine de Claude Gaubertin.
+
+Le lendemain, Gaubertin vint, accompagné d’un garde nommé Courtecuisse,
+demander très-fièrement au général son _quitus_, en lui montrant les
+décharges données par feu mademoiselle, en termes flatteurs, et il le
+pria très-ironiquement de chercher où se trouvaient ses immeubles et
+propriétés. S’il recevait des gratifications des marchands de bois et
+des fermiers au renouvellement des baux, mademoiselle Laguerre les
+avait, dit-il, toujours autorisées, et non-seulement elle y gagnait en
+les lui laissant prendre, mais encore elle y trouvait sa tranquillité.
+On se serait fait tuer dans le pays pour mademoiselle, tandis qu’en
+continuant ainsi, le général se préparait bien des difficultés.
+
+Gaubertin, et ce dernier trait est fréquent dans la plupart des
+professions où l’on s’approprie le bien d’autrui par des moyens non
+prévus par le Code, se croyait un parfait honnête homme. D’abord,
+il possédait depuis si longtemps l’argent extirpé par la terreur
+aux fermiers de mademoiselle Laguerre, payée en assignats, qu’il le
+considérait comme légitimement acquis. Ce fut une affaire de change.
+A la longue, il pensait même avoir couru des dangers en acceptant des
+écus. Puis, légalement, madame ne devait recevoir que des assignats.
+_Légalement_ est un adverbe robuste, il supporte bien des fortunes!
+Enfin, depuis qu’il existe des grands propriétaires et des intendants,
+c’est-à-dire depuis l’origine des sociétés, l’intendant a forgé, pour
+son usage, un raisonnement que pratiquent aujourd’hui les cuisinières,
+et que voici dans sa simplicité:
+
+—Si ma bourgeoise, se dit chaque cuisinière, allait elle-même au
+marché, peut-être payerait-elle ses provisions plus que je ne les lui
+compte; elle y gagne, et le bénéfice que j’y trouve est mieux placé
+dans mes poches que dans celles des marchands.
+
+—Si mademoiselle exploitait elle-même les Aigues, elle n’en tirerait
+pas trente mille francs; les paysans, les marchands, les ouvriers lui
+voleraient la différence: il est plus naturel que je la garde, et je
+lui épargne bien des soucis, se disait Gaubertin.
+
+La religion catholique a seule le pouvoir d’empêcher de semblables
+capitulations de conscience; mais depuis 1789, la religion est sans
+force sur les deux tiers de la population en France. Aussi, les
+paysans, dont l’intelligence est très-éveillée, et que la misère pousse
+à l’imitation, étaient-ils dans la vallée des Aigues, arrivés à un état
+effrayant de démoralisation. Ils allaient à la messe le dimanche, mais
+en dehors de l’église, car ils s’y donnaient toujours, par habitude,
+rendez-vous pour leurs marchés et leurs affaires.
+
+On doit maintenant mesurer tout le mal produit par l’incurie et par le
+laisser-aller de l’ancien Premier Sujet du Chant de l’Académie royale
+de Musique. Mademoiselle Laguerre avait, par égoïsme, trahi la cause
+de ceux qui possèdent, tous en butte à la haine de ceux qui ne possèdent
+pas. Depuis 1792, tous les propriétaires de France sont devenus
+solidaires. Hélas! si les familles féodales, moins nombreuses que les
+familles bourgeoises, n’ont compris leur solidarité ni en 1400 sous
+Louis XI, ni en 1600 sous Richelieu, peut-on croire que, malgré les
+prétentions du dix-neuvième siècle au Progrès, la Bourgeoisie sera plus
+unie que ne le fut la Noblesse? Une oligarchie de cent mille riches a
+tous les inconvénients de la démocratie sans en avoir les avantages.
+Le _chacun chez soi, chacun pour soi_, l’égoïsme de famille tuera
+l’égoïsme oligarchique, si nécessaire à la société moderne, et que
+l’Angleterre pratique admirablement depuis trois siècles. Quoi qu’on
+fasse, les propriétaires ne comprendront la nécessité de la discipline
+qui rendit l’Église un admirable modèle de gouvernement, qu’au moment
+où ils se sentiront menacés chez eux, et il sera trop tard. L’audace
+avec laquelle le communisme, cette logique vivante et agissante de la
+Démocratie, attaque la Société dans l’ordre moral, annonce que dès
+aujourd’hui, le Samson populaire, devenu prudent, sape les colonnes
+sociales dans la cave, au lieu de les secouer dans la salle de festin.
+
+
+ VII.—ESPÈCES SOCIALES DISPARUES.
+
+La terre des Aigues ne pouvait se passer d’un régisseur, car le général
+n’entendait pas renoncer aux plaisirs de l’hiver à Paris, où il
+possédait un magnifique hôtel, rue Neuve-des-Mathurins. Il chercha donc
+un successeur à Gaubertin; mais il ne chercha certes pas avec plus de
+soin que Gaubertin en mit à lui en donner un de sa main.
+
+De toutes les places de confiance, il n’en est pas qui demande à la
+fois plus de connaissances acquises ni plus d’activité que celle de
+régisseur d’une grande terre. Cette difficulté n’est connue que des
+riches propriétaires dont les biens sont situés au delà d’une certaine
+zone autour de la capitale, et qui commence à une distance d’environ
+quarante lieues. Là, cessent les exploitations agricoles, dont les
+produits trouvent à Paris des débouchés certains, et qui donnent des
+revenus assurés par de longs baux, pour lesquels il existe de nombreux
+preneurs, riches eux-mêmes. Ces fermiers viennent en cabriolet
+apporter leurs termes en billets de banque, si toutefois leurs facteurs
+à la halle ne se chargent pas de leurs payements. Aussi, les fermes
+en Seine-et-Oise, en Seine-et-Marne, dans l’Oise, dans Eure-et-Loir,
+dans la Seine-Inférieure et dans le Loiret, sont-elles si recherchées,
+que les capitaux ne s’y placent pas toujours à un et demi pour cent.
+Comparé au revenu des terres en Hollande, en Angleterre et en Belgique,
+ce produit est encore énorme. Mais, à cinquante lieues de Paris, une
+terre considérable implique tant d’exploitations diverses, tant de
+produits de différentes natures, qu’elle constitue une industrie avec
+toutes les chances de la fabrique. Tel riche propriétaire n’est qu’un
+marchand obligé de placer ses productions, ni plus ni moins qu’un
+fabricant de fer ou de coton. Il n’évite même pas la concurrence; le
+paysan, la petite propriété la lui font acharnée en descendant à des
+transactions inabordables aux gens bien élevés.
+
+Un régisseur doit savoir l’arpentage, les usages du pays, ses modes de
+vente et d’exploitation, un peu de chicane pour défendre les intérêts
+qui lui sont confiés, la comptabilité commerciale, et se trouver doué
+d’une excellente santé, d’un goût particulier pour le mouvement et
+l’équitation. Chargé de représenter le maître, et toujours en relations
+avec lui, le régisseur ne saurait être un homme du peuple. Comme il
+est peu de régisseurs appointés à mille écus, ce problème paraît
+insoluble. Comment rencontrer tant de qualités pour un prix modique,
+dans un pays où les gens qui en sont pourvus sont admissibles à tous
+les emplois?... Faire venir un homme à qui le pays est inconnu, c’est
+payer cher l’expérience qu’il y acquerra. Former un jeune homme pris
+sur les lieux, c’est souvent nourrir une ingratitude à l’épinette. Il
+faut donc choisir entre quelque inepte Probité qui nuit par inertie ou
+par myopie, et l’Habileté qui songe à elle. De là cette nomenclature
+sociale et l’histoire naturelle des intendants, ainsi définis par un
+grand seigneur polonais: « —Nous avons, disait-il, deux sortes de
+régisseurs: celui qui ne pense qu’à lui et celui qui pense à nous et
+à lui; heureux le propriétaire qui met la main sur le second! Quant
+à celui qui ne penserait qu’à nous, il ne s’est jamais rencontré
+jusqu’ici.»
+
+On a pu voir ailleurs le personnage d’un régisseur songeant à ses
+intérêts et à ceux de son maître (voir _Un début dans la vie, scènes
+de la vie privée_); Gaubertin est l’intendant exclusivement occupé
+de sa fortune. Présenter le troisième terme de ce problème, ce serait
+offrir à l’admiration publique un personnage invraisemblable que la
+vieille noblesse a néanmoins connu (voir _le Cabinet des Antiques,
+scène de la vie de province_), mais qui disparut avec elle. Par la
+division perpétuelle des fortunes, les mœurs aristocratiques seront
+inévitablement modifiées. S’il n’y a pas actuellement en France vingt
+fortunes gérées par des intendants, il n’existera pas dans cinquante
+ans cent grandes propriétés à régisseurs, à moins de changements dans
+la loi civile. Chaque riche propriétaire devra veiller par lui-même à
+ses intérêts.
+
+Cette transformation, déjà commencée, a suggéré cette réponse dite par
+une spirituelle vieille femme à qui l’on demandait pourquoi, depuis
+1830, elle restait à Paris pendant l’été: —«Je ne vais plus dans les
+châteaux depuis qu’on en a fait des fermes.» Mais qu’arrivera-t-il de
+ce débat de plus en plus ardent, d’homme à homme, entre le riche et
+le pauvre? Cette étude n’est écrite que pour éclairer cette terrible
+question sociale.
+
+On peut comprendre les étranges perplexités auxquelles le général fut
+en proie après avoir congédié Gaubertin. Si, comme toutes les personnes
+libres de faire ou de ne pas faire, il s’était dit vaguement: —«Je
+chasserai ce drôle-là,» il avait négligé le hasard, oubliant les éclats
+de sa bouillante colère, la colère du sabreur sanguin, au moment où
+quelque méfait relèverait les paupières à sa cécité volontaire.
+
+Propriétaire pour la première fois, Montcornet, enfant de Paris, ne
+s’était pas muni d’un régisseur à l’avance; et, après avoir étudié le
+pays, il sentait combien un intermédiaire devenait indispensable à un
+homme comme lui, pour traiter avec tant de gens et de si bas étage.
+
+Gaubertin, à qui les vivacités d’une scène, qui dura deux heures,
+avaient révélé l’embarras où le général allait se trouver, enfourcha
+son bidet en quittant le salon où la dispute avait eu lieu, galopa
+jusqu’à Soulanges et y consulta les Soudry.
+
+Sur ce mot: —Nous nous quittons, le général et moi; qui pouvons-nous
+lui présenter pour régisseur, sans qu’il s’en doute? les Soudry
+comprirent la pensée de leur ami. N’oubliez pas que le brigadier
+Soudry, chef de la police depuis dix-sept ans dans le canton, est
+doublé par sa femme de la ruse particulière aux soubrettes des filles
+d’Opéra.
+
+—Il ferait bien du chemin, dit madame Soudry, avant de trouver
+quelqu’un qui valût notre pauvre petit Sibilet.
+
+—Il est cuit! s’écria Gaubertin encore rouge de ses humiliations.
+Lupin, dit-il au notaire qui assistait à cette conférence, allez donc à
+la Ville-aux-Fayes y seriner Maréchal, en cas que notre beau cuirassier
+lui demande des renseignements.
+
+Maréchal était cet avoué que son ancien patron, chargé à Paris des
+affaires du général, avait naturellement recommandé, comme conseil à
+monsieur de Montcornet, après l’heureuse acquisition des Aigues.
+
+Ce Sibilet, fils aîné du greffier du tribunal de la Ville-aux-Fayes,
+clerc de notaire, sans sou ni maille, âgé de vingt-cinq ans, s’était
+épris de la fille du juge de paix de Soulanges à en perdre la raison.
+
+Ce digne magistrat, à quinze cents francs d’appointements, nommé
+Sarcus, avait épousé une fille sans fortune, la sœur aînée de monsieur
+Vermut, l’apothicaire de Soulanges. Quoique fille unique, mademoiselle
+Sarcus, riche de sa beauté pour toute fortune, devait mourir et non
+vivre des appointements qu’on donne à un clerc de notaire en province.
+Le jeune Sibilet, parent de Gaubertin par une alliance assez difficile
+à reconnaître dans les croisements de famille qui rendent cousins
+presque tous les bourgeois des petites villes, dut aux soins de son
+père et de Gaubertin une maigre place au cadastre. Le malheureux eut
+l’affreux bonheur de se voir père de deux enfants en trois ans. Le
+greffier chargé, lui, de cinq autres enfants, ne pouvait venir au
+secours de son fils aîné. Le juge de paix ne possédait que sa maison à
+Soulanges et cent écus de rentes. La plupart du temps, madame Sibilet
+la jeune restait donc chez son père et y vivait avec ses deux enfants.
+Adolphe Sibilet, obligé de courir à travers le département, venait voir
+son Adeline de temps en temps. Peut-être le mariage, ainsi compris,
+explique-t-il la fécondité des femmes.
+
+L’exclamation de Gaubertin, quoique facile à comprendre par ce sommaire
+de l’existence du jeune Sibilet, exige encore quelques détails.
+
+Adolphe Sibilet, souverainement disgracieux, comme on a pu le voir
+d’après son esquisse, appartenait à ce genre d’hommes qui ne peuvent
+arriver au cœur d’une femme que par le chemin de la mairie et de
+l’autel. Doué d’une souplesse comparable à celle des ressorts, il
+cédait, sauf à reprendre sa pensée; cette disposition trompeuse
+ressemble à de la lâcheté; mais l’apprentissage des affaires, chez un
+notaire de province, avait fait contracter à Sibilet l’habitude de
+cacher ce défaut sous un air bourru qui simulait une force absente.
+Beaucoup de gens faux abritent leur platitude sous la brusquerie;
+brusquez-les, vous produirez l’effet du coup d’épingle sur le ballon.
+Tel était le fils du greffier. Mais comme les hommes, pour la plupart,
+ne sont pas observateurs, et que, parmi les observateurs, les trois
+quarts observent après coup, l’air grognon d’Adolphe Sibilet passait
+pour l’effet d’une rude franchise, d’une capacité vantée par son
+patron, et d’une probité revêche qu’aucune éprouvette n’avait essayée.
+Il est des gens qui sont servis par leurs défauts comme d’autres par
+leurs qualités.
+
+Adeline Sarcus, jolie personne élevée par sa mère, morte trois ans
+avant ce mariage, aussi bien qu’une mère peut élever une fille unique
+au fond d’une petite ville, aimait le jeune et beau Lupin, fils unique
+du notaire de Soulanges. Dès les premiers chapitres de ce roman, le
+père Lupin, qui visait pour son fils mademoiselle Elise Gaubertin,
+envoya le jeune Amaury Lupin à Paris, chez son correspondant, maître
+Crottat, notaire, où, sous prétexte d’apprendre à faire des actes et
+des contrats, Amaury fit plusieurs actes de folie et contracta des
+dettes, entraîné par un certain Georges Marest, clerc de l’Étude, jeune
+homme riche, qui lui révéla les mystères de la vie parisienne. Quand
+maître Lupin alla chercher son fils à Paris, Adeline s’appelait déjà
+madame Sibilet. En effet, lorsque l’amoureux Adolphe se présenta, le
+vieux juge de paix, stimulé par Lupin le père, hâta le mariage auquel
+Adeline se livra par désespoir.
+
+Le Cadastre n’est pas une carrière. Il est comme beaucoup de ces sortes
+d’administrations sans avenir, une espèce de trou dans l’écumoire
+gouvernementale. Les gens qui se lancent par ces trous (la topographie,
+les ponts et chaussées, le professorat, etc.) s’aperçoivent toujours
+un peu tard que de plus habiles, assis à côté d’eux, s’humectent des
+sueurs du peuple, disent les écrivains de l’Opposition, toutes les fois
+que l’écumoire plonge dans l’Impôt, au moyen de cette machine appelée
+Budget. Adolphe, travaillant du matin au soir et gagnant peu de choses
+à travailler, reconnut bientôt l’infertile profondeur de son trou.
+Aussi songeait-il, en trottant de commune en commune et dépensant ses
+appointements en souliers et en frais de voyage, à chercher une place
+stable et bénéficieuse.
+
+On ne peut se figurer, à moins d’être louche et d’avoir deux enfants,
+en légitime mariage, ce que trois années de souffrances entremêlées
+d’amour avaient développé d’ambition chez ce garçon dont l’esprit et le
+regard louchaient également, dont le bonheur était mal assis, pour ne
+pas dire boiteux. Le plus grand élément des mauvaises actions secrètes,
+des lâchetés inconnues, est peut-être un bonheur incomplet. L’homme
+accepte peut-être mieux une misère sans espoir que ces alternatives
+de soleil et d’amour à travers des pluies continuelles. Si le corps y
+gagne des maladies, l’âme y gagne la lèpre de l’envie. Chez les petits
+esprits, cette lèpre tourne en cupidité lâche et brutale à la fois, à
+la fois audacieuse et cachée; chez les esprits cultivés, elle engendre
+des doctrines antisociales dont on se sert comme d’une escabelle pour
+dominer ses supérieurs. Ne pourrait-on pas faire un proverbe de ceci?
+«Dis-moi ce que tu as, je te dirai ce que tu penses.»
+
+Tout en aimant sa femme, Adolphe se disait à toute heure: «J’ai fait
+une sottise! j’ai trois boulets et je n’ai que deux jambes. Il fallait
+avoir gagné ma fortune avant de me marier. On trouve toujours une
+Adeline, et Adeline m’empêchera de trouver une fortune.»
+
+Adolphe, parent de Gaubertin, était venu lui faire trois visites en
+trois ans. A quelques paroles, Gaubertin reconnut dans le cœur de son
+allié cette boue qui veut se cuire aux brûlantes conceptions du vol
+légal. Il sonda malicieusement ce caractère propre à se courber aux
+exigences d’un plan, pourvu qu’il y trouvât sa pâture. A chaque visite,
+Sibilet grognait.
+
+—Employez-moi donc, mon cousin, disait-il; prenez-moi pour commis, et
+faites-moi votre successeur. Vous me verrez à l’œuvre! Je suis capable
+d’abattre des montagnes pour donner à mon Adeline, je ne dirai pas le
+luxe, mais une aisance modeste. Vous avez fait la fortune de monsieur
+Leclercq, pourquoi ne me placeriez-vous pas à Paris dans la banque?
+
+—Nous verrons plus tard, je te caserai, répondait le parent ambitieux;
+acquiers des connaissances, tout sert!
+
+En de telles dispositions, la lettre par laquelle madame Soudry
+écrivit à son protégé d’arriver en toute hâte, fit accourir Adolphe à
+Soulanges, à travers mille châteaux en Espagne.
+
+Sarcus père, à qui les Soudry démontrèrent la nécessité de faire une
+démarche dans l’intérêt de son gendre, était allé, le lendemain même,
+se présenter au général, et lui proposer Adolphe pour régisseur. Par
+les conseils de madame Soudry, devenue l’oracle de la petite ville,
+le bonhomme avait emmené sa fille, dont en effet l’aspect disposa
+favorablement le comte de Montcornet.
+
+—Je ne me déciderai pas, répondit le général, sans prendre des
+renseignements; mais je ne chercherai personne jusqu’à ce que j’aie
+examiné si votre gendre remplit toutes les conditions nécessaires à sa
+place. Le désir de fixer aux Aigues une si charmante personne...
+
+—Mère de deux enfants, général, dit assez finement Adeline pour éviter
+la galanterie du cuirassier.
+
+Toutes les démarches du général furent admirablement prévues par les
+Soudry, par Gaubertin et Lupin, qui ménagèrent à leur candidat la
+protection, au chef-lieu du département où siége une cour royale, du
+conseiller Gendrin, parent éloigné du président de la Ville-aux-Fayes,
+celles du baron Bourlac, procureur général de qui relevait Soudry fils,
+le procureur du roi; puis celle d’un conseiller de préfecture appelé
+Sarcus, cousin au troisième degré du juge de paix. Depuis son avoué de
+la Ville-aux-Fayes jusqu’à la préfecture où le général alla lui-même,
+tout le monde fut donc favorable au pauvre employé du Cadastre, si
+intéressant, disait-on, d’ailleurs... Son mariage rendait Sibilet
+irréprochable comme un roman de miss Edgeworth, et le posait, de plus,
+comme un homme désintéressé.
+
+Le temps que le régisseur chassé passa nécessairement aux Aigues fut
+mis à profit par lui pour créer des embarras à son ancien maître, et
+qu’une seule des petites scènes jouées par lui fera deviner. Le matin
+de son départ, il fit en sorte de rencontrer Courtecuisse, le seul
+garde qu’il eût pour les Aigues, dont l’étendue en exigeait au moins
+trois.
+
+—Eh bien! monsieur Gaubertin, lui dit Courtecuisse, vous avez donc eu
+des raisons avec notre bourgeois?
+
+—On t’a déjà dit cela? répondit Gaubertin. Eh bien! oui, le général a
+la prétention de nous mener comme ses cuirassiers; il ne connaît pas
+les Bourguignons. Monsieur le comte n’est pas content de mes services,
+et comme je ne suis pas content de ses façons, nous nous sommes chassés
+tous deux, presque à coups de poing, car il est violent comme une
+tempête... Prends garde à toi, Courtecuisse! Ah! mon vieux, j’avais cru
+pouvoir te donner un meilleur maître...
+
+—Je le sais bien, répondit le garde, et je vous aurais bien servi.
+Dame! quand on se connaît depuis vingt ans? Vous m’avez mis ici, du
+temps de cette pauvre chère sainte madame! Ah! _qué_ bonne femme! on
+n’en fait plus comme ça... Le pays a perdu sa mère...
+
+—Dis-donc, Courtecuisse, si tu veux, tu peux nous bâiller un fier coup
+de main?
+
+—Vous restez donc dans le pays? On nous disait que vous alliez à Paris!
+
+—Non, en attendant la fin des choses, je ferai des affaires à la
+Ville-aux-Fayes. Le général ne se doute pas de ce que c’est que le
+pays, et il y sera haï, vois-tu... Faut voir comment cela tournera.
+Fais mollement ton service, il te dira de mener les gens à la baguette,
+car il voit bien par où coule la vendange; mais tu ne seras pas si bête
+que de t’exposer à être rossé et peut-être pis encore, par les gens du
+pays, pour l’amour de son bois.
+
+—Il me renverra, mon cher monsieur Gaubertin, il me renverra! et vous
+savez comme je suis heureux à la porte d’Avonne...
+
+—Le général se dégoûtera bientôt de sa propriété, lui dit Gaubertin,
+et tu ne seras pas longtemps dehors, si par hasard il te renvoyait.
+D’ailleurs, tu vois bien ces bois-là... dit-il en montrant le paysage,
+j’y serai plus fort que les maîtres!...
+
+Cette conversation avait lieu dans un champ.
+
+—Ces _Arminacs_ de Parisiens devraient bien rester dans leurs boues de
+Paris, dit le garde.
+
+Depuis les querelles du quinzième siècle, le mot _Arminac_ (Armagnacs,
+les Parisiens, antagonistes des ducs de Bourgogne) est resté comme un
+terme injurieux sur la lisière de la haute Bourgogne, où, selon les
+localités, il s’est différemment corrompu.
+
+—Il y retournera, mais battu! dit Gaubertin, et nous cultiverons un
+jour le parc des Aigues, car c’est voler le peuple que de consacrer à
+l’agrément d’un homme neuf cents arpents des meilleures terres de la
+vallée!
+
+—Ah! dame! ça ferait vivre quatre cents familles,... dit Courtecuisse.
+
+—Si tu veux deux arpents, à toi, là-dedans, il faut nous aider à
+mettre ce mâtin-là hors la loi!...
+
+Au moment où Gaubertin fulminait cette sentence d’excommunication, le
+respectable juge de paix présentait au célèbre colonel des cuirassiers
+son gendre Sibilet, accompagné d’Adeline et de ses deux enfants, venus
+tous dans une carriole d’osier prêtée par le greffier de la justice
+de paix, un monsieur Gourdon, frère du médecin de Soulanges, et plus
+riche que le magistrat. Ce spectacle, si contraire à la dignité de la
+magistrature, se voit dans toutes les justices de paix, dans tous les
+tribunaux de première instance, où la fortune du greffier éclipse celle
+du président, tandis qu’il serait si naturel d’appointer les greffiers
+et de diminuer d’autant les frais de procédure.
+
+Satisfait de la candeur et du caractère du digne magistrat, de la
+grâce et des dehors d’Adeline, qui furent l’un et l’autre de bonne foi
+dans leurs promesses, car le père et la fille ignorèrent toujours le
+caractère diplomatique imposé par Gaubertin à Sibilet, le comte accorda
+tout d’abord à ce jeune et touchant ménage des conditions qui rendirent
+la situation du régisseur égale à celle d’un sous-préfet de première
+classe.
+
+Un pavillon bâti par Bouret, pour faire point de vue et pour loger
+le régisseur, construction élégante que Gaubertin habitait, et dont
+l’architecture est suffisamment indiquée par la description de la porte
+de Blangy, fut maintenu aux Sibilet pour leur demeure. Le général
+ne supprima point le cheval que mademoiselle Laguerre accordait à
+Gaubertin, à cause de l’étendue de sa propriété, de l’éloignement des
+marchés où se concluaient les affaires et de la surveillance. Il alloua
+vingt-cinq setiers de blé, trois tonneaux de vin, le bois à discrétion,
+de l’avoine et du foin en abondance, et enfin trois pour cent sur la
+recette. Là où mademoiselle Laguerre devait toucher plus de quarante
+mille livres de rentes, en 1800, le général voulait avec raison en
+avoir soixante mille en 1818, après les nombreuses et importantes
+acquisitions faites par elle. Le nouveau régisseur pouvait donc se
+faire un jour près de deux mille francs en argent. Logé, nourri,
+chauffé, quitte d’impôts, son cheval et sa basse-cour défrayés, le
+comte lui permettait encore de cultiver un potager, promettant de ne
+pas le chicaner sur quelques journées de jardinier. Certes, de tels
+avantages représentaient plus de deux mille francs. Aussi, pour un
+homme qui gagnait douze cents francs au Cadastre, avoir les Aigues à
+régir, était-ce passer de la misère à l’opulence.
+
+—Dévouez-vous à mes intérêts, dit le général, et ce ne sera pas
+mon dernier mot. D’abord, je pourrai vous obtenir la perception
+de Conches, de Blangy, de Cerneux, en les faisant distraire de la
+perception de Soulanges. Enfin, quand vous m’aurez porté mes revenus à
+soixante mille francs nets, vous serez encore récompensé.
+
+Malheureusement, le digne juge de paix et Adeline, dans
+l’épanouissement de leur joie, eurent l’imprudence de confier à madame
+Soudry la promesse du comte relative à cette perception, sans songer
+que le percepteur de Soulanges était un nommé Guerbet, frère du
+maître de poste de Conches et allié, comme on le verra plus tard, aux
+Gaubertin et aux Gendrin.
+
+—Ce ne sera pas facile, ma petite, dit madame Soudry; mais n’empêche
+pas monsieur le comte de faire des démarches; on ne sait pas comment
+les choses difficiles réussissent facilement à Paris. J’ai vu le
+chevalier Gluk aux pieds de feu madame, et elle a chanté son rôle,
+elle qui se serait fait hacher pour Piccini, l’un des hommes les plus
+aimables de ce temps-là. Jamais ce cher monsieur n’entrait chez madame
+sans me prendre la taille en m’appelant _sa belle friponne_.
+
+—Ah çà! croit-il, s’écria le brigadier, quand sa femme lui dit cette
+nouvelle, qu’il va mener notre pays, y tout déranger à sa façon, et
+qu’il fera faire des à-droite et des à-gauche aux gens de la vallée,
+comme aux cuirassiers de son régiment? Ces officiers ont des habitudes
+de domination!... Mais patience! nous avons messieurs de Soulanges et
+de Ronquerolles pour nous. Pauvre père Guerbet! il ne se doute guère
+qu’on veut lui voler les plus belles roses de son rosier!...
+
+Cette phrase du genre Dorat, la Cochet la tenait de mademoiselle, qui
+la tenait de Bouret, qui la tenait de quelque rédacteur du _Mercure_,
+et Soudry la répétait tant qu’elle est devenue proverbiale à Soulanges.
+
+Le père Guerbet, le percepteur de Soulanges, était l’homme d’esprit,
+c’est à dire le loustic de la petite ville, et l’un des héros du
+salon de madame Soudry. Cette sortie du brigadier peint parfaitement
+l’opinion qui se forma sur le _bourgeois_ des Aigues, depuis Conches
+jusqu’à la Ville-aux-Fayes, où partout elle fut profondément envenimée
+par les soins de Gaubertin.
+
+L’installation de Sibilet eut lieu vers la fin de l’automne de 1817.
+L’année 1818 se passa sans que le général mît le pied aux Aigues, car
+les soins de son mariage avec mademoiselle de Troisville, conclu dans
+les premiers jours de l’année 1819, le retinrent la plus grande partie
+de l’été précédent auprès d’Alençon, au château de son beau-père,
+à faire la cour à sa prétendue. Outre les Aigues et son magnifique
+hôtel, le général Montcornet possédait soixante mille francs de rentes
+sur l’État et jouissait du traitement des lieutenants généraux en
+disponibilité. Quoique Napoléon eût nommé cet illustre sabreur comte
+de l’empire, en lui donnant pour armes un écusson _écartelé au un
+d’azur au désert d’or à trois pyramides d’argent; au deux, de sinople
+à trois cors de chasse d’argent; au trois, de gueules au canon d’or
+monté sur un affût de sable, au croissant d’or en chef; au quatre,
+d’or à la couronne de sinople_, avec cette devise digne du moyen âge:
+SONNEZ LA CHARGE! Montcornet se savait issu d’un ébéniste du faubourg
+Saint-Antoine, encore qu’il l’oubliât volontiers. Or, il se mourait du
+désir d’être nommé pair de France. Il ne comptait pour rien le grand
+cordon de la Légion d’honneur, sa croix de Saint-Louis et ses cent
+quarante mille francs de rente. Mordu par le démon de l’aristocratie,
+la vue d’un cordon bleu le mettait hors de lui. Le sublime cuirassier
+d’Essling eût lappé la boue du pont Royal pour être reçu chez les
+Navarrins, les Lenoncourt, les Grandlieu, les Maufrigneuse, les
+d’Espard, les Vandenesse, les Verneuil, les d’Hérouville, les Chaulieu,
+etc.
+
+Dès 1818, quand l’impossibilité d’un changement en faveur de la famille
+Bonaparte lui fut démontrée, Montcornet se fit tambouriner dans le
+faubourg Saint-Germain par quelques femmes de ses amies, offrant son
+cœur, sa main, son hôtel, sa fortune au prix d’une alliance quelconque
+avec une grande famille.
+
+Après des efforts inouïs, la duchesse de Carigliano découvrit chaussure
+au pied du général, dans une des trois branches de la famille de
+Troisville, celle du vicomte au service de la Russie depuis 1789,
+revenu d’émigration en 1815. Le vicomte, pauvre comme un cadet, avait
+épousé une princesse Scherbellof, riche d’environ un million; mais il
+s’était appauvri par deux fils et trois filles. Sa famille, ancienne
+et puissante, comptait un pair de France, le marquis de Troisville,
+chef du nom et des armes; deux députés ayant tous nombreuse lignée et
+occupés pour leur compte au budget, au ministère, à la cour, comme des
+poissons autour d’une croûte. Aussi, dès que Montcornet fut présenté
+par la maréchale, une des duchesses napoléoniennes les plus dévouées
+aux Bourbons, fut-il accueilli favorablement. Montcornet demanda,
+pour prix de sa fortune et d’une tendresse aveugle pour sa femme,
+d’être employé dans la garde royale, d’être nommé marquis et pair de
+France; mais les trois branches de la famille Troisville lui promirent
+seulement leur appui.
+
+—Vous savez ce que cela signifie, dit la maréchale à son ancien ami
+qui se plaignit du vague de cette promesse. On ne peut pas disposer du
+roi, nous ne pouvons que le faire vouloir.
+
+Montcornet institua Virginie de Troisville son héritière au contrat.
+Complétement subjugué par sa femme, comme la lettre de Blondet
+l’explique, il attendait encore un commencement de postérité; mais il
+avait été reçu par Louis XVIII, qui lui donna le cordon de Saint-Louis,
+lui permit d’écarteler son ridicule écusson avec les armes des
+Troisville, en lui promettant le titre de marquis quand il aurait su
+mériter la pairie par son dévouement.
+
+Quelques jours après cette audience, le duc de Berry fut assassiné;
+le pavillon Marsan l’emporta, le ministère Villèle prit le pouvoir,
+tous les fils tendus par les Troisville furent cassés, il fallut les
+rattacher à de nouveaux piquets ministériels.
+
+—Attendons, dirent les Troisville à Montcornet qui fut d’ailleurs
+abreuvé de politesse dans le faubourg Saint-Germain.
+
+Ceci peut expliquer comment le général ne revint aux Aigues qu’en mai
+1820.
+
+Le bonheur, ineffable pour le fils d’un marchand du faubourg
+Saint-Antoine, de posséder une femme jeune, élégante, spirituelle,
+douce, une Troisville enfin, qui lui avait ouvert les portes de tous
+les salons du faubourg Saint-Germain, les plaisirs de Paris à lui
+prodiguer, ces diverses joies firent tellement oublier la scène avec
+le régisseur des Aigues, que le général avait oublié tout de Gaubertin
+jusqu’au nom. En 1820, il conduisit la comtesse à sa terre des Aigues
+pour la lui montrer; il approuva les comptes et les actes de Sibilet,
+sans y trop regarder: le bonheur n’est pas chicanier. La comtesse,
+très-heureuse de trouver une charmante personne dans la femme du
+régisseur, lui fit des cadeaux ainsi qu’aux enfants dont elle s’amusa
+un instant.
+
+Elle ordonna quelques changements aux Aigues, à un architecte venu de
+Paris, car elle se proposait, ce qui rendit le général fou de joie,
+de venir passer six mois de l’année dans ce magnifique séjour. Toutes
+les économies du général furent épuisées par les changements que
+l’architecte eut ordre d’exécuter et par un délicieux mobilier envoyé
+de Paris. Les Aigues reçurent alors ce dernier cachet qui les rendit un
+monument unique des diverses élégances de quatre siècles.
+
+En 1821, le général fut presque sommé par Sibilet d’arriver avant le
+mois de mai. Il s’agissait d’affaires graves. Le bail de neuf ans et de
+trente mille francs, passé en 1812 par Gaubertin avec un marchand de
+bois, finissait au 15 mai de cette année.
+
+Ainsi, d’abord Sibilet, jaloux de sa probité, ne voulait pas se mêler
+du renouvellement du bail. «Vous savez, monsieur le comte, écrivait-il,
+que je ne bois pas de ce vin-là.» Puis le marchand de bois prétendait
+à l’indemnité partagée avec Gaubertin, et que mademoiselle Laguerre
+s’était laissée arracher en haine des procès. Cette indemnité se
+fondait sur la dévastation des bois par les paysans, qui traitaient
+la forêt des Aigues comme s’ils y avaient droit d’affouage. Messieurs
+Gravelot frères, marchands de bois à Paris, se refusaient à payer
+le dernier terme, en offrant de prouver, par experts, que les bois
+présentaient une diminution d’un cinquième, et ils arguaient du mauvais
+précédent établi par mademoiselle Laguerre.
+
+«J’ai déjà, disait Sibilet dans sa lettre, assigné ces messieurs au
+tribunal de la Ville-aux-Fayes, car ils ont élu domicile, à raison
+de ce bail, chez mon ancien patron, maître Corbinet. Je redoute une
+condamnation.»
+
+—Il s’agit de nos revenus, ma belle, dit le général en montrant la
+lettre à sa femme; voulez-vous venir plus tôt que l’année dernière aux
+Aigues?
+
+—Allez-y, je vous rejoindrai dès les premiers beaux jours, répondit la
+comtesse qui fut assez contente de rester seule à Paris.
+
+Le général, qui connaissait la plaie assassine par laquelle la fleur de
+ses revenus était dévorée, partit donc seul avec l’intention de prendre
+des mesures rigoureuses. Mais le général comptait, comme on va le voir,
+sans son Gaubertin.
+
+
+ VIII. —LES GRANDES RÉVOLUTIONS D’UNE PETITE VALLÉE.
+
+—Eh bien! maître Sibilet, disait le général à son régisseur, le
+lendemain de son arrivée, en lui donnant un surnom familier qui
+prouvait combien il appréciait les connaissances de l’ancien clerc,
+nous sommes donc, selon le mot ministériel, dans des circonstances
+graves?
+
+—Oui, monsieur le comte, répondit Sibilet, qui suivit le général.
+
+L’heureux propriétaire des Aigues se promenait devant la régie, le long
+d’un espace où madame Sibilet cultivait des fleurs, et au bout duquel
+commençait la vaste prairie arrosée par le magnifique canal que Blondet
+a décrit. De là, l’on apercevait dans le lointain le château des
+Aigues, de même que des Aigues on voyait le pavillon de la régie posé
+de profil.
+
+—Mais, reprit le général, où sont les difficultés? Je soutiendrai
+le procès avec les Gravelot, plaie d’argent n’est pas mortelle, et
+j’afficherai si bien le bail de ma forêt, que, par l’effet de la
+concurrence, j’en trouverai la véritable valeur.
+
+—Les affaires ne vont pas ainsi, monsieur le comte, reprit Sibilet. Si
+vous n’avez pas de preneurs, que ferez-vous?
+
+—J’abattrai mes coupes moi-même, et je vendrai mon bois...
+
+—Vous serez marchand de bois? dit Sibilet, qui vit faire un mouvement
+d’épaules au général, je le veux bien. Ne nous occupons point de vos
+affaires ici. Voyons Paris? Il vous y faudra louer un chantier, payer
+patente et des impositions, payer les droits de navigation, ceux
+d’octroi, faire les frais de débardage et de mise en pile; enfin avoir
+un agent comptable...
+
+—C’est impraticable, dit vivement le général épouvanté. Mais pourquoi
+n’aurais-je pas de preneurs?
+
+—Monsieur le comte a des ennemis dans le pays?...
+
+—Et qui?...
+
+—Monsieur Gaubertin d’abord...
+
+—Serait-ce le fripon que vous avez remplacé?
+
+—Pas si haut, monsieur le comte! dit Sibilet effaré; de grâce, pas si
+haut; ma cuisinière peut nous entendre...
+
+—Comment! je ne puis pas, chez moi, parler d’un misérable qui me
+volait? répondit le général.
+
+—Au nom de votre tranquillité, monsieur le comte, venez plus loin.
+Monsieur Gaubertin est maire de la Ville-aux-Fayes.
+
+—Ah! je lui en fais bien mes compliments à la Ville-aux-Fayes; voilà,
+mille tonnerres! une ville bien administrée!...
+
+—Faites moi l’honneur de m’écouter, monsieur le comte, et croyez qu’il
+s’agit des choses les plus sérieuses, de votre avenir ici.
+
+—J’écoute; allons nous asseoir sur ce banc.
+
+—Monsieur le comte, quand vous avez renvoyé monsieur Gaubertin, il a
+fallu qu’il se fît un état, car il n’était pas riche...
+
+—Il n’était pas riche! et il volait ici plus de vingt mille francs par
+an!
+
+—Monsieur le comte, je n’ai pas la prétention de le justifier, reprit
+Sibilet, je voudrais voir prospérer les Aigues, ne fût-ce que pour
+démontrer l’improbité de Gaubertin; mais ne nous abusons pas, nous
+avons en lui le plus dangereux coquin qui soit dans toute la Bourgogne,
+et il s’est mis en état de vous nuire.
+
+—Comment? dit le général devenu soucieux.
+
+—Tel que vous le voyez, Gaubertin est à la tête du tiers environ de
+l’approvisionnement de Paris. Agent général du commerce des bois, il
+dirige les exploitations en forêt, l’abatage, la garde, le flottage,
+le repêchage et la mise en trains. En rapports constants avec les
+ouvriers, il est le maître des prix. Il a mis trois ans à se créer
+cette position; mais il y est comme dans une forteresse. Devenu l’homme
+de tous les marchands, il n’en favorise pas un plus que l’autre;
+il a régularisé tous les travaux à leur profit, et leurs affaires
+sont beaucoup mieux et moins coûteusement faites que si chacun d’eux
+avait, comme autrefois, son comptable. Ainsi, par exemple, il a si
+bien écarté toutes les concurrences, qu’il est le maître absolu des
+adjudications; la Couronne et l’État sont ses tributaires. Les coupes
+de la Couronne et de l’État, qui se vendent aux enchères, appartiennent
+aux marchands de Gaubertin; personne aujourd’hui n’est assez fort pour
+les leur disputer. L’année dernière, monsieur Mariotte, d’Auxerre,
+stimulé par le directeur des Domaines, a voulu faire concurrence à
+Gaubertin; d’abord, Gaubertin lui a fait payer l’ordinaire ce qu’il
+valait; puis, quand il s’est agi d’exploiter, les ouvriers avonnais
+ont demandé de tels prix, que monsieur Mariotte a été obligé d’en
+amener d’Auxerre, et ceux de la Ville-aux-Fayes les ont battus. Il y
+a eu procès correctionnel sur le chef de coalition, et sur le chef de
+rixe. Ce procès a coûté de l’argent à monsieur Mariotte, qui, sans
+compter l’odieux d’avoir fait condamner de pauvres gens, a payé tous
+les frais, puisque les perdants ne possédaient pas un rouge liard.
+Un procès contre des indigents ne rapporte que de la haine à qui vit
+près d’eux. Laissez-moi vous dire cette maxime en passant, car vous
+aurez à lutter contre tous les pauvres de ce canton-ci. Ce n’est pas
+tout. Tous calculs faits, le pauvre père Mariotte, un brave homme,
+perd à cette adjudication. Forcé de payer tout au comptant, il vend à
+terme; Gaubertin livre des bois à des termes inouïs pour ruiner son
+concurrent; il donne son bois à cinq pour cent au-dessous du prix de
+revient; aussi le crédit du pauvre bonhomme Mariotte a-t-il reçu de
+fortes atteintes. Enfin, aujourd’hui Gaubertin poursuit encore et
+tracasse tant ce pauvre monsieur Mariotte, qu’il va quitter, dit-on,
+non seulement Auxerre, mais encore le département, et il fait bien.
+De ce coup-là, les propriétaires ont été pour longtemps immolés aux
+marchands qui, maintenant, font les prix, comme à Paris les marchands
+de meubles, à l’hôtel des commissaires-priseurs. Mais Gaubertin évite
+tant d’ennuis aux propriétaires, qu’ils y gagnent.
+
+—Et comment? dit le général.
+
+—D’abord, toute simplification profite tôt ou tard à tous les
+intéressés, répondit Sibilet. Puis, les propriétaires ont de la
+sécurité pour leurs revenus. En matière d’exploitation rurale, c’est le
+principal, vous le verrez! Enfin, monsieur Gaubertin est le père des
+ouvriers; il les paye bien et les fait toujours travailler; or, comme
+leurs familles habitent la campagne, les bois des marchands et ceux
+des propriétaires qui confient leurs intérêts à Gaubertin, comme font
+messieurs de Soulanges et de Ronquerolles, ne sont point dévastés. On y
+ramasse le bois mort, et voilà tout.
+
+—Ce drôle de Gaubertin n’a pas perdu son temps!... s’écria le général.
+
+—C’est un fier homme, reprit Sibilet. Il est, comme il le dit, le
+régisseur de la plus belle moitié du département, au lieu d’être le
+régisseur des Aigues. Il prend peu de chose à tout le monde, et ce peu
+de chose sur deux millions lui fait quarante ou cinquante mille francs
+par an. —«C’est, dit-il, les cheminées de Paris qui payent tout!»
+Voilà votre ennemi, monsieur le comte! Aussi, mon avis serait-il de
+capituler en vous réconciliant avec lui. Il est lié, vous le savez,
+avec Soudry, le brigadier de la gendarmerie à Soulanges; avec M. Rigou,
+notre maire de Blangy; les gardes champêtres sont ses créatures; la
+répression des délits qui vous grugent devient alors impossible. Depuis
+deux ans surtout, vos bois sont perdus. Aussi messieurs Gravelot
+ont-ils de la chance pour le gain de leur procès, car ils disent: «
+—Aux termes du bail, la garde du bois est à votre charge; vous ne les
+gardez pas, vous me faites un tort; donnez-moi des dommages-intérêts.»
+C’est assez juste, mais ce n’est pas une raison pour gagner un procès.
+
+—Il faut savoir accepter un procès et y perdre de l’argent pour n’en
+plus avoir à l’avenir! dit le général.
+
+—Vous rendrez Gaubertin bien heureux, répondit Sibilet.
+
+—Comment?
+
+—Plaider contre les Gravelot, c’est vous battre corps à corps avec
+Gaubertin qui les représente, reprit Sibilet; aussi ne désire-t-il rien
+tant que ce procès. Il l’a dit, il se flatte de vous mener jusqu’en
+cour de cassation.
+
+—Ah! le coquin!... le...
+
+—Si vous voulez exploiter, continua Sibilet en retournant le poignard
+dans la plaie, vous serez dans les mains des ouvriers qui vous
+demanderont le _prix bourgeois_ au lieu du _prix marchand_, et qui
+vous _couleront du plomb_, c’est-à-dire qui vous mettront, comme ce
+brave Mariotte, dans la situation de vendre à perte. Si vous cherchez
+un bail, vous ne trouverez pas de preneurs, car ne vous attendez pas à
+ce qu’on risque pour un particulier ce que le père Mariotte a risqué
+pour la Couronne et pour l’État. Et, encore, que le bonhomme aille
+donc parler de ses pertes à l’Administration? L’Administration est un
+monsieur qui ressemble à votre serviteur quand il était au Cadastre, un
+digne homme en redingote râpée qui lit le journal devant une table. Que
+le traitement soit de douze cents ou de douze mille francs, on n’en est
+pas plus tendre. Parlez donc de réductions, d’adoucissements au Fisc
+représenté par ce monsieur?... Il vous répond _turlututu_ en taillant
+sa plume. Vous êtes _hors la loi_, monsieur le comte.
+
+—Que faire? s’écria le général dont le sang bouillonnait, et qui se
+mit à marcher à grands pas devant le banc.
+
+—Monsieur le comte, répondit Sibilet brutalement, ce que je vais vous
+dire n’est pas dans mes intérêts; il faut vendre les Aigues et quitter
+le pays!
+
+En entendant cette phrase, le général fit un bond sur lui-même,
+comme si quelque balle l’eût atteint, et il regarda Sibilet d’un air
+diplomatique.
+
+—Un général de la garde impériale lâcher pied devant de pareils
+drôles! et quand madame la comtesse se plaît aux Aigues!... dit-il.
+Enfin, j’irais plutôt souffleter Gaubertin sur la place de la
+Ville-aux-Fayes, jusqu’à ce qu’il se batte avec moi, pour pouvoir le
+tuer comme un chien!
+
+—Monsieur le comte, Gaubertin n’est pas si sot que de se commettre
+avec vous. D’ailleurs, on n’insulte pas impunément le maire d’une
+sous-préfecture aussi importante que celle de la Ville-aux-Fayes.
+
+—Je le ferai destituer; les Troisville me soutiendront, il s’agit de
+mes revenus.
+
+—Vous n’y réussirez pas, monsieur le comte, Gaubertin a les bras bien
+longs! et vous vous seriez créé des embarras d’où vous ne pourriez plus
+sortir...
+
+—Et le procès?... dit le général, il faut songer au présent.
+
+—Monsieur le comte, je vous le ferai gagner, dit Sibilet d’un petit
+air entendu.
+
+—Brave Sibilet, dit le général en donnant une poignée de main à son
+régisseur. Et comment?
+
+—Vous le gagnerez à la Cour de cassation, par la procédure. Selon
+moi, les Gravelot ont raison, mais il ne suffit pas d’être fondé en
+droit et en fait, il faut s’être mis en règle par la forme, et ils ont
+négligé la forme, qui toujours emporte le fond. Les Gravelot devaient
+vous mettre en demeure de mieux garder les bois. On ne demande pas une
+indemnité à fin de bail, relativement à des dommages reçus pendant une
+exploitation de neuf ans; il se trouve un article du bail dont on peut
+exciper à cet égard. Vous perdrez à la Ville-aux-Fayes, vous perdrez
+peut-être encore à la Cour, mais vous gagnerez à Paris. Vous aurez
+des expertises coûteuses, des frais ruineux. Tout en gagnant, vous
+dépenserez plus de douze à quinze mille francs; mais vous gagnerez, si
+vous tenez à gagner. Ce procès ne vous conciliera pas les Gravelot,
+car il sera plus ruineux pour eux que pour vous; vous deviendrez leur
+bête noire, vous passerez pour processif, on vous calomniera, mais vous
+gagnerez...
+
+—Que faire, répéta le général, sur qui les argumentations de Sibilet
+produisaient l’effet des plus violents topiques.
+
+Dans ce moment, en se souvenant des coups de cravache sanglés à
+Gaubertin, il aurait voulu se les être donnés à lui-même, et il
+montrait, sur son visage en feu, tous ses tourments à Sibilet.
+
+—Que faire? monsieur le comte... Il n’y a qu’un moyen, transiger;
+mais vous ne pouvez pas transiger par vous-même. Je dois avoir l’air
+de vous voler! Or, quand toute notre fortune et notre consolation sont
+dans notre probité, nous ne pouvons guère, nous autres pauvres diables,
+accepter l’apparence de la friponnerie. On nous juge toujours sur les
+apparences. Gaubertin a, dans le temps, sauvé la vie à mademoiselle
+Laguerre, et il a eu l’air de la voler; aussi l’a-t-elle récompensé de
+son dévouement en le couchant sur son testament, pour un solitaire de
+dix mille francs que madame Gaubertin porte en ferronnière.
+
+Le général jeta sur Sibilet un second regard tout aussi diplomatique
+que le premier; mais le régisseur ne paraissait pas atteint par cette
+défiance enveloppée de bonhomie et de sourires.
+
+—Mon improbité réjouirait tant monsieur Gaubertin, que je m’en ferais
+un protecteur, reprit Sibilet. Aussi, m’écoutera-t-il de ses deux
+oreilles, quand je lui soumettrai cette proposition: «Je peux arracher
+à monsieur le comte vingt mille francs pour messieurs Gravelot, à
+la condition qu’ils les partageront avec moi.» Si vos adversaires
+consentent, je vous apporte dix mille francs; vous n’en perdez que dix
+mille, vous sauvez les apparences, et le procès est éteint.
+
+—Tu es un brave homme, Sibilet, dit le général en lui prenant la main
+et la lui serrant. Si tu peux arranger l’avenir aussi bien que le
+présent, je te tiens pour la perle des régisseurs?...
+
+—Quant à l’avenir, reprit le régisseur, vous ne mourrez pas de faim
+pour ne pas faire des coupes pendant deux ou trois ans. Commencez par
+bien garder vos bois. D’ici là, certes, il aura coulé de l’eau dans
+l’Avonne. Gaubertin peut mourir, il peut se trouver assez riche pour
+se retirer; enfin, vous avez le temps de lui susciter un concurrent;
+le gâteau est assez beau pour être partagé; vous chercherez un autre
+Gaubertin à lui opposer.
+
+—Sibilet, dit le vieux soldat émerveillé de ces diverses solutions, je
+te donne mille écus si tu termines ainsi; puis, pour le surplus, nous y
+réfléchirons.
+
+—Monsieur le comte, dit Sibilet, avant tout, gardez vos bois. Allez
+voir dans quel état les paysans les ont mis pendant vos deux ans
+d’absence... Que pouvais-je faire? Je suis régisseur, je ne suis pas
+garde. Pour garder les Aigues, il vous faut un garde général à cheval
+et trois gardes particuliers.
+
+—Nous nous défendrons. C’est la guerre, eh bien! nous la ferons Ça ne
+m’épouvante pas, dit Montcornet en se frottant les mains.
+
+—C’est la guerre des écus, dit Sibilet, et celle-là vous semblera
+plus difficile que l’autre. On tue les hommes, on ne tue pas les
+intérêts. Vous vous battrez avec votre ennemi sur le champ de bataille
+où combattent tous les propriétaires, _la réalisation_! Ce n’est rien
+que de produire, il faut vendre, et pour vendre, il faut être en bonnes
+relations avec tout le monde.
+
+—J’aurai les gens du pays pour moi.
+
+—Et comment? demanda Sibilet.
+
+—En leur faisant du bien.
+
+—Faire du bien aux paysans de la vallée, aux petits bourgeois de
+Soulanges? dit Sibilet en louchant horriblement par l’effet de l’ironie
+qui flamba plus dans un œil que dans l’autre. Monsieur le comte ne
+sait pas ce qu’il entreprend. Notre-Seigneur Jésus-Christ y périrait
+une seconde fois sur la croix! Si vous voulez votre tranquillité,
+monsieur le comte, imitez feu mademoiselle Laguerre, laissez-vous
+piller, ou faites peur aux gens. Le peuple, les femmes et les enfants
+se gouvernent de même, par la terreur. Ce fut là le grand secret de la
+Convention et de l’Empereur.
+
+—Ah çà! nous sommes donc dans la forêt de Bondy! s’écria Montcornet.
+
+—Mon ami, vint dire Adeline à Sibilet, ton déjeuner t’attend.
+Pardonnez-moi, monsieur le comte; mais il n’a rien pris depuis ce
+matin, et il est allé jusqu’à Ronquerolles pour y livrer du grain.
+
+—Allez! allez! Sibilet.
+
+Le lendemain matin, levé bien avant le jour, l’ancien cuirassier revint
+par la porte d’Avonne, dans l’intention de causer avec son unique garde
+et d’en sonder les dispositions.
+
+Une portion de sept à huit cents arpents de la forêt des Aigues
+longeait l’Avonne, et pour conserver à la rivière sa majestueuse
+physionomie, on avait laissé de grands arbres en bordure, d’un côté
+comme de l’autre de ce canal, presque en droite ligne, pendant trois
+lieues. La maîtresse de Henri IV, à qui les Aigues avaient appartenu,
+folle de la chasse autant que le Béarnais, fit bâtir, en 1593, un
+pont d’une seule arche et en dos d’âne, pour passer de cette partie
+de la forêt à celle beaucoup plus considérable achetée pour elle, et
+située sur la colline. La porte d’Avonne fut alors construite pour
+servir de rendez-vous de chasse; et l’on sait quelle magnificence
+les architectes déployaient pour ces édifices consacrés au plus
+grand plaisir de la Noblesse et de la Couronne. De là partaient six
+avenues, dont la réunion formait une demi-lune. Au centre de cette
+demi-lune, s’élevait un obélisque surmonté d’un soleil jadis doré,
+qui, d’un côté, présentait les armes de Navarre, et de l’autre celles
+de la comtesse de Moret. Une autre demi-lune, pratiquée au bord de
+l’Avonne, correspondait à celle du rendez-vous par une allée droite,
+au bout de laquelle se voyait la croupe anguleuse de ce pont à la
+vénitienne. Entre deux belles grilles, d’un caractère semblable à
+celui de la magnifique grille si malheureusement démolie à Paris, et
+qui entourait le jardin de la place Royale, s’élevait un pavillon
+en briques, à chaînes de pierre taillée, comme celle du château, en
+pointes de diamant, à toit très-aigu, dont les fenêtres offraient des
+encadrements en pierres taillées de la même manière. Ce vieux style,
+qui donnait au pavillon un caractère royal, ne va bien dans les villes
+qu’aux prisons; mais au milieu des bois, il reçoit de l’entourage une
+splendeur particulière. Un massif formait un rideau derrière lequel le
+chenil, une ancienne fauconnerie, une faisanderie, et les logements
+des piqueurs tombaient en ruines, après avoir fait l’admiration de la
+Bourgogne.
+
+En 1595, de ce splendide pavillon partit une chasse royale, précédée
+de ces beaux chiens affectionnés par Paul Véronèse et par Rubens, où
+piaffaient les chevaux à grosse croupe bleuâtre et blanche et satinée,
+qui n’existent que dans l’œuvre prodigieuse de Wouwermans, suivie
+de ces valets en grande livrée, animée par ces piqueurs à bottes en
+chaudrons et en culottes de peau jaune, qui meublent les grandes
+toiles de Van der Meulen. L’obélisque élevé pour célébrer le séjour du
+Béarnais et sa chasse avec la belle comtesse de Moret, en donnait la
+date au-dessous des armes de Navarre. Cette jalouse maîtresse, dont le
+fils fut légitimé, ne voulut pas y voir figurer les armes de France, sa
+condamnation.
+
+Au moment où le général aperçut ce magnifique monument, la mousse
+verdissait les quatre pans du toit. Les pierres des chaînes, rongées
+par le temps, paraissaient crier à la profanation par mille bouches
+ouvertes. Les vitraux de plomb disjoints laissaient tomber les verres
+octogones des croisées, qui semblaient éborgnées. Des giroflées jaunes
+fleurissaient entre les balustres, des lierres glissaient leurs griffes
+blanches et poilues dans tous les trous.
+
+Tout accusait cette ignoble incurie, le cachet mis par les usufruitiers
+à tout ce qu’ils possèdent. Deux croisées au premier étage étaient
+bouchées par du foin. Par une fenêtre du rez-de-chaussée, on
+apercevait une pièce pleine d’outils, de fagots; et par une autre,
+une vache, en montrant son muffle, apprenait aux visiteurs que
+Courtecuisse, pour ne pas faire le chemin qui séparait le pavillon de
+la faisanderie, avait converti la grande salle du pavillon en étable,
+une salle plafonnée en caissons, au fond desquels étaient peintes les
+armoiries de tous les possesseurs des Aigues.
+
+De noirs et sales palis déshonoraient les abords du pavillon, en
+enfermant des cochons sous des toits en planches, des poules, des
+canards dans de petits carrés, dont le fumier s’enlevait tous les
+six mois. Des guenilles séchaient sur les ronces qui poussaient
+effrontément çà et là.
+
+Au moment où le général arriva par l’avenue du pont, madame
+Courtecuisse écurait un poêlon, dans lequel elle venait de faire du
+café au lait. Le garde, assis sur une chaise au soleil, regardait sa
+femme, comme un sauvage eût regardé la sienne. Quand il entendit le
+pas d’un cheval, il tourna la tête, reconnut monsieur le comte, et se
+trouva penaud.
+
+—Eh bien! Courtecuisse, mon garçon, dit le général au vieux garde, je
+ne m’étonnne pas que l’on coupe mes bois avant messieurs Gravelot, tu
+prends ta place pour un canonicat!
+
+—Ma foi, monsieur le comte, j’ai passé tant de nuits dans vos bois,
+que j’y ai attrapé une fraîcheur. Je souffre tant ce matin, que ma
+femme nettoye le poêlon dans lequel a chauffé mon cataplasme.
+
+—Mon cher, lui dit le général; je ne connais d’autre maladie que la
+faim à laquelle les cataplasmes de café au lait soient bons. Écoute,
+drôle! j’ai visité hier ma forêt et celles de messieurs de Ronquerolles
+et de Soulanges; les leurs sont parfaitement gardées et la mienne est
+dans un état pitoyable.
+
+—Ah! monsieur le comte, ils sont anciens dans le pays, eux! on
+respecte leurs biens. Comment voulez-vous que je me batte avec six
+communes! J’aime encore mieux ma vie que vos bois. Un homme qui
+voudrait garder vos bois comme il faut, attraperait pour gages une
+balle dans la tête au coin de votre forêt...
+
+—Lâche! s’écria le général en domptant la fureur que cette insolente
+réplique de Courtecuisse allumait en lui. Cette nuit a été magnifique,
+mais elle me coûte cent écus pour le présent, et mille francs en
+dommages dans l’avenir. Vous vous en irez d’ici, mon cher, ou les
+choses vont changer. A tout péché miséricorde. Voici mes conditions: je
+vous abandonne le produit des amendes, et en outre vous aurez trois
+francs par procès-verbal. Si je n’y trouve pas mon compte, vous aurez
+le vôtre et sans pension; tandis que si vous me servez bien, si vous
+parvenez à réprimer les dégâts, vous pouvez avoir cent écus de viager.
+Faites vos réflexions. Voilà six chemins, dit-il en montrant les six
+allées, il faut n’en prendre qu’un, comme moi qui n’ai pas craint les
+balles, tâchez de trouver le bon.
+
+Courtecuisse, petit homme de quarante-six ans, à figure de pleine lune,
+se plaisait beaucoup à ne rien faire. Il comptait vivre et mourir dans
+ce pavillon, devenu _son_ pavillon. Ses deux vaches étaient nourries
+par la forêt, il avait son bois, il cultivait son jardin au lieu
+de courir après les délinquants. Cette incurie allait à Gaubertin,
+et Courtecuisse avait compris Gaubertin. Le garde ne faisait donc
+la chasse aux fagoteurs que pour satisfaire ses petites haines. Il
+poursuivait les filles rebelles à ses volontés et les gens qu’il
+n’aimait point; mais depuis longtemps il ne haïssait plus personne,
+aimé de tout le monde à cause de sa facilité.
+
+Le couvert de Courtecuisse était toujours mis au Grand-I-Vert, les
+fagoteurs ne lui résistaient plus, sa femme et lui recevaient des
+cadeaux en nature de tous les maraudeurs. On lui rentrait son bois,
+on façonnait sa vigne. Enfin il trouvait des serviteurs dans tous ses
+délinquants.
+
+Presque rassuré par Gaubertin sur son avenir, et comptant sur deux
+arpents quand les Aigues se vendraient, il fut donc réveillé comme
+en sursaut par la sèche parole du général qui dévoilait enfin, après
+quatre ans, sa nature de bourgeois résolu de n’être plus trompé.
+Courtecuisse prit sa casquette, sa carnassière, son fusil, mit ses
+guêtres, sa bandoulière aux armes récentes de Montcornet, et alla
+jusqu’à la Ville-aux-Fayes de ce pas insouciant sous lequel les gens de
+la campagne cachent leurs réflexions les plus profondes, regardant les
+bois et sifflotant ses chiens.
+
+—Tu te plains du Tapissier, dit Gaubertin à Courtecuisse, et ta
+fortune est faite. Comment, l’imbécile te donne trois francs par
+procès-verbal et les amendes! Sache t’entendre avec des amis, tu lui
+en dresseras tant que tu voudras des procès-verbaux! tu lui en auras
+par centaines! Avec mille francs, tu pourras acheter la bachelerie à
+Rigou, devenir bourgeois, travailler pour toi, chez toi, ou plutôt
+faire travailler les autres, et te reposer. Seulement, écoute-moi bien;
+arrange-toi pour ne poursuivre que des gens nus comme des œufs. On
+ne tond rien sur ce qui n’a pas de laine. Prends ce que t’offre le
+Tapissier, et laisse-lui récolter des frais, s’il les aime. Tous les
+goûts sont dans la nature. Le père Mariotte, malgré mon avis, n’a-t-il
+pas mieux aimé réaliser des pertes que des bénéfices?
+
+Courtecuisse, pénétré d’admiration pour Gaubertin, revint tout brûlant
+du désir d’être enfin propriétaire et bourgeois comme les autres.
+
+En rentrant chez lui, le général Montcornet vint conter son expédition
+à Sibilet.
+
+—Monsieur le comte a bien fait, reprit le régisseur en se frottant
+les mains, mais il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin. Le garde
+champêtre, qui laisse dévaster nos prés, nos champs, devrait être
+changé. Monsieur le comte pourrait facilement se faire nommer maire de
+la commune, et prendre, à la place de Vaudoyer, un ancien soldat qui
+eût le courage d’exécuter la consigne. Un grand propriétaire doit être
+maître chez lui. Voyez quelles difficultés nous avons avec le maire
+actuel.
+
+Le maire de la commune de Blangy, ancien bénédictin, nommé Rigou,
+s’était marié, l’an premier de la République, avec la servante de
+l’ancien curé de Blangy. Malgré la répugnance qu’un religieux marié
+devait inspirer à la Préfecture, on le maintenait maire depuis 1815,
+car lui seul, à Blangy, se trouvait capable d’occuper ce poste. Mais,
+en 1817, l’évêque ayant envoyé l’abbé Brossette pour desservant dans la
+paroisse de Blangy, privée de curé depuis vingt-cinq ans, une violente
+dissidence se manifesta naturellement entre un apostat et le jeune
+ecclésiastique, dont le caractère est déjà connu.
+
+La guerre, que depuis ce temps se faisaient la Mairie et le Presbytère,
+popularisa le magistrat, méprisé jusqu’alors. Rigou, que les paysans
+détestaient à cause de ses combinaisons usuraires, représenta tout à
+coup leurs intérêts politiques et financiers, soi-disant menacés par la
+Restauration, et surtout par le clergé.
+
+Après avoir roulé du café de la Paix chez tous les fonctionnaires, le
+_Constitutionnel_, principal organe du libéralisme, revenait à Rigou
+le septième jour, car l’abonnement, pris au nom du père Socquard le
+limonadier, était supporté par vingt personnes. Rigou passait la
+feuille à Langlumé le meunier, qui la donnait en lambeaux à tous ceux
+qui savaient lire. Les premiers-Paris et les canards antireligieux de
+la feuille libérale formèrent donc l’opinion publique de la vallée
+des Aigues. Aussi Rigou, de même que le _vénérable_ abbé Grégoire,
+devint-il un héros. Pour lui, comme pour certains banquiers à Paris, la
+politique couvrit de la pourpre populaire des déprédations honteuses.
+
+En ce moment, semblable à François Keller, le grand orateur, ce moine
+parjure était regardé comme un défenseur des droits du peuple, lui
+qui naguères ne se serait pas promené dans les champs, à la tombée de
+la nuit, de peur d’y trouver un piége où il serait mort d’accident.
+Persécuter un homme en politique, ce n’est pas seulement le grandir,
+c’est encore en innocenter le passé. Le parti libéral, sous ce rapport,
+fut un grand faiseur de miracles. Son funeste journal, qui eut alors
+l’esprit d’être aussi plat, aussi calomniateur, aussi crédule, aussi
+niaisement perfide que tous les publics qui composent la masse
+populaire, a peut-être commis autant de ravages dans les intérêts
+privés que dans l’Église.
+
+Rigou s’était flatté de trouver dans un général bonapartiste en
+disgrâce, dans un enfant du peuple élevé par la Révolution, un ennemi
+des Bourbons et des prêtres; mais le général, dans l’intérêt de ses
+ambitions secrètes, s’arrangea pour éviter la visite de monsieur et de
+madame Rigou pendant ses premiers séjours aux Aigues.
+
+Quand vous verrez de près la terrible figure de Rigou, le loup-cervier
+de la vallée, vous comprendrez l’étendue de la seconde faute capitale
+que ses idées aristocratiques firent commettre au général, et que
+la comtesse empira par une impertinence qui trouvera sa place dans
+l’histoire de Rigou.
+
+Si Montcornet eût capté la bienveillance du maire, s’il en eût
+recherché l’amitié, peut-être l’influence de ce renégat aurait-elle
+paralysé celle de Gaubertin. Loin de là, trois procès, dont un déjà
+gagné par Rigou, pendaient au tribunal de la Ville-aux-Fayes, entre le
+général et l’ex-moine. Jusqu’à ce jour, Montcornet avait été si fort
+occupé par ses intérêts de vanité, par son mariage, qu’il ne s’était
+plus souvenu de Rigou; mais aussitôt que le conseil de se substituer
+à Rigou lui fut donné par Sibilet, il demanda des chevaux de poste et
+alla faire une visite au préfet.
+
+Le préfet, le comte Martial de la Roche-Hugon, était l’ami du général
+depuis 1804; ce fut un mot dit à Montcornet par ce Conseiller d’État,
+dans une conversation à Paris, qui détermina l’acquisition des Aigues.
+Le comte Martial, préfet sous Napoléon, resté préfet sous les Bourbons,
+flattait l’évêque pour se maintenir en place. Or, déjà monseigneur
+avait plusieurs fois demandé le changement de Rigou. Martial, à qui
+l’état de la commune était bien connu, fut enchanté de la demande du
+général, qui, dans l’espace d’un mois, eut sa nomination.
+
+Par un hasard assez naturel, le général rencontra, pendant son séjour
+à la Préfecture, où son ami le logeait, un sous-officier de l’ex-garde
+impériale, à qui l’on chicanait sa pension de retraite. Déjà, dans
+une circonstance, le général avait protégé ce brave cavalier, nommé
+Groison, qui s’en souvenait, et qui lui conta ses douleurs; il se
+trouvait sans ressources. Montcornet promit à Groison de lui obtenir la
+pension due, et lui proposa la place de garde champêtre à Blangy, comme
+un moyen de s’acquitter en se dévouant à ses intérêts. L’installation
+du nouveau maire et du nouveau garde champêtre eut lieu simultanément,
+et le général donna, comme on le pense, de solides instructions à son
+soldat.
+
+Vaudoyer, le garde champêtre destitué, paysan de Ronquerolles, n’était,
+comme la plupart des gardes champêtres, propre qu’à se promener,
+niaiser, se faire choyer par les pauvres qui ne demandent pas mieux que
+de corrompre cette autorité subalterne, la sentinelle avancée de la
+propriété. Il connaissait le brigadier de Soulanges, car les brigadiers
+de gendarmerie remplissant des fonctions quasi judiciaires dans
+l’instruction des procès criminels, ont des rapports avec les gardes
+champêtres, leurs espions naturels. Soudry l’envoya donc à Gaubertin,
+qui reçut très-bien Vaudoyer, son ancienne connaissance, et lui fit
+verser à boire, tout en écoutant le récit de ses malheurs.
+
+—Mon cher ami, lui dit le maire de la Ville-aux-Fayes, qui savait
+parler à chacun son langage, ce qui t’arrive nous attend tous. Les
+nobles sont revenus, les gens titrés par l’Empereur font cause commune
+avec eux; ils veulent tous écraser le peuple, rétablir les anciens
+droits, nous ôter nos biens; mais nous sommes Bourguignons, il faut
+nous défendre, il faut renvoyer les _Arminacs_ à Paris. Retourne à
+Blangy, tu seras garde-vente pour le compte de monsieur Polissard,
+l’adjudicataire du bois de Ronquerolles. Va, mon gars, je trouverai
+bien à t’occuper toute l’année. Mais songes-y? C’est du bois à nous
+autres!... Pas un délit, ou sinon confonds tout. Envoie les _faiseurs
+de bois_ aux Aigues. Enfin, s’il y a des fagots à vendre, qu’on achète
+les nôtres, et jamais ceux des Aigues. Tu redeviendras garde champêtre,
+ça ne durera pas! Le général se dégoûtera de vivre au milieu des
+voleurs! Sais-tu que ce Tapissier-là m’a appelé voleur moi-même,
+moi! fils du plus probe des républicains, moi le gendre de Mouchon,
+le fameux représentant du Peuple, mort sans un centime pour se faire
+enterrer.
+
+Le général porta le traitement de _son_ garde champêtre à trois cents
+francs, et fit bâtir une mairie où il le logea; puis, il le maria à
+la fille d’un de ses métayers qui venait de mourir, et qui restait
+orpheline avec trois arpents de vigne. Groison s’attacha donc au
+général comme un chien à son maître. Cette fidélité légitime fut admise
+par toute la commune. Le garde champêtre fut craint, respecté, mais,
+comme un capitaine sur son vaisseau, quand son équipage ne l’aime pas;
+aussi les paysans le traitèrent-ils en lépreux. Ce fonctionnaire,
+accueilli par le silence ou par une raillerie cachée sous la
+bonhomie, fut une sentinelle surveillée par d’autres sentinelles.
+Il ne pouvait rien contre le nombre. Les délinquants s’amusèrent à
+comploter des délits inconstatables, et la vieille moustache enragea
+de son impuissance. Groison trouva dans ses fonctions l’attrait d’une
+guerre de partisans et le plaisir d’une chasse, la chasse aux délits.
+Accoutumé par la guerre à cette loyauté qui consiste en quelque sorte
+à jouer franc jeu, cet ennemi de la trahison prit en haine des gens
+perfides dans leurs combinaisons, adroits dans leurs vols et qui
+faisaient souffrir son amour-propre. Il remarqua bientôt que toutes
+les autres propriétés étaient respectées; les délits se commettaient
+uniquement sur la terre des Aigues; il méprisa donc les paysans assez
+ingrats pour piller un général de l’empire, un homme essentiellement
+bon, généreux, et il joignit bientôt la haine au mépris. Mais il
+se multiplia vainement, il ne pouvait se montrer partout, et les
+ennemis _délinquaient_ partout à la fois. Groison fit sentir à son
+général la nécessité d’organiser la défense au complet de guerre, en
+lui démontrant l’insuffisance de son dévouement, et lui révélant les
+mauvaises dispositions des habitants de la vallée.
+
+—Il y a quelque chose là-dessous, mon général, lui dit-il; ces gens-là
+sont trop hardis, ils ne craignent rien; ils ont l’air de compter sur
+le bon Dieu!
+
+—Nous verrons, répondit le comte.
+
+—Mot fatal! pour les grands politiques, le verbe _voir_ n’a pas de
+futur.
+
+En ce moment Montcornet devait résoudre une difficulté qui lui sembla
+plus pressante, il lui fallait un _alter ego_ qui le remplaçât à la
+Mairie, pendant le temps de son séjour à Paris. Forcé de trouver
+pour adjoint un homme sachant lire et écrire, il ne vit dans toute
+la commune que Langlumé, le locataire de son moulin. Ce choix fut
+détestable. Non-seulement les intérêts du général maire et de l’adjoint
+meunier étaient diamétralement opposés, mais encore Langlumé brassait
+de louches affaires avec Rigou, qui lui prêtait l’argent nécessaire à
+son commerce ou à ses acquisitions. Le meunier achetait la tonte des
+prés du château pour nourrir ses chevaux, et, grâce à ses manœuvres,
+Sibilet ne pouvait les vendre qu’à lui. Tous les prix de la commune
+étaient livrés à de bons prix avant ceux des Aigues, et ceux des
+Aigues, restant les derniers, subissaient, quoique meilleurs, une
+dépréciation. Langlumé fut donc un adjoint provisoire; mais, en France,
+le provisoire est éternel, quoique le Français soit soupçonné d’aimer
+le changement. Langlumé, conseillé par Rigou, joua le dévouement
+auprès du général; il se trouvait donc adjoint au moment où, par la
+toute-puissance de l’historien, ce drame commence.
+
+En l’absence du maire, Rigou, nécessairement membre du conseil de la
+commune, y régna donc et fit prendre des résolutions contraires au
+général. Tantôt il y déterminait des dépenses profitables aux paysans
+seulement, et dont la plus forte part tombait à la charge des Aigues
+qui, par leur étendue, payaient les deux tiers de l’impôt; tantôt on
+y refusait des allocations utiles, comme un supplément de traitement
+à l’abbé, la reconstruction du presbytère ou les gages (_sic_) d’un
+maître d’école.
+
+—Si les paysans savaient lire et écrire, que deviendrions-nous?...
+dit Langlumé naïvement au général, pour justifier cette décision
+antilibérale prise contre un frère de la Doctrine chrétienne que l’abbé
+Brossette avait tenté d’introduire à Blangy.
+
+De retour à Paris, le général, enchanté de son vieux Groison, se mit à
+la recherche de quelques anciens militaires de la garde impériale avec
+lesquels il pût organiser sa défense aux Aigues sur un pied formidable.
+A force de chercher, de questionner ses amis et des officiers en
+demi-solde, il déterra Michaud, un ancien maréchal des logis chef aux
+cuirassiers de la garde, un homme de ceux que les troupiers appellent
+soldatesquement des _durs à cuire_, surnom fourni par la cuisine du
+bivouac, où il s’est plus d’une fois trouvé des haricots réfractaires.
+Michaud tria parmi ses connaissances trois hommes capables d’être ses
+collaborateurs, et de faire des gardes sans peur et sans reproche.
+
+Le premier, nommé Steingel, Alsacien pur sang, était fils naturel du
+général de ce nom, qui succomba lors des premiers succès de Bonaparte,
+au début des campagnes d’Italie. Grand et fort, il appartenait à ce
+genre de soldats habitués comme les Russes à l’obéissance absolue
+et passive. Rien ne l’arrêtait dans l’exécution de ses devoirs; il
+eût empoigné froidement un empereur ou le pape, si tel avait été
+l’ordre. Il ignorait le péril. Légionnaire intrépide, il n’avait pas
+reçu la moindre égratignure en seize ans de guerre. Il couchait à
+la belle étoile ou dans son lit avec une indifférence stoïque. Il
+disait seulement à toute aggravation de peine: «Il paraît que c’est
+aujourd’hui comme ça!»
+
+Le second, nommé Vatel, enfant de troupe, caporal de voltigeurs, gai
+comme un pinson, d’une conduite un peu légère avec le beau sexe, sans
+aucun principe religieux, brave jusqu’à la témérité, vous aurait
+fusillé son camarade en riant. Sans avenir, ne sachant quel état
+prendre, il vit une petite guerre amusante à faire dans les fonctions
+qui lui furent proposées; et comme la Grande Armée et l’Empereur
+remplaçaient pour lui la Religion, il jura de servir envers et contre
+tous le brave Montcornet. C’était une de ces natures essentiellement
+chicanières à qui, sans ennemis, la vie semble fade, enfin la
+nature avoué, la nature agent de police. Aussi, sans la présence de
+l’huissier, aurait-il saisi la Tonsard et son fagot au milieu du
+Grand-I-Vert, en envoyant promener la loi sur l’inviolabilité du
+domicile.
+
+Le troisième, nommé Gaillard, vieux soldat devenu sous-lieutenant,
+criblé de blessures, appartenait à la classe des soldats laboureurs. En
+pensant au sort de l’Empereur, tout lui semblait indifférent; mais il
+allait aussi bien par insouciance que Vatel par passion. Chargé d’une
+fille naturelle, il trouva dans cette place un moyen d’existence, et il
+accepta, comme il eût accepté du service dans un régiment. En arrivant
+aux Aigues, où le général devança ses troupiers, afin de renvoyer
+Courtecuisse, il fut stupéfait de l’impudente audace de son garde. Il
+existe une manière d’obéir qui comporte, chez l’esclave, la raillerie
+la plus sanglante du commandement. Tout, dans les choses humaines, peut
+arriver à l’absurde, et Courtecuisse en avait dépassé les limites.
+
+Cent vingt-six procès-verbaux dressés contre des délinquants, la
+plupart d’accord avec Courtecuisse, et déférés au tribunal de paix,
+jugeant correctionnellement à Soulanges, avaient donné lieu à
+soixante-neuf jugements en règle, levés, expédiés, en vertu desquels
+Brunet, enchanté d’une si bonne aubaine, avait fait les actes
+rigoureusement nécessaires pour arriver à ce qu’on nomme, en style
+judiciaire, des procès-verbaux de carence, extrémité misérable où
+cesse le pouvoir de la justice. C’est un acte par lequel l’huissier
+constate que la personne poursuivie ne possède rien, et se trouve
+dans la nudité de l’indigence. Or, là où il n’y a rien, le créancier,
+de même que le roi, perd ses droits... de poursuite. Ces indigents,
+choisis avec discernement, demeuraient dans cinq communes environnantes
+où l’huissier s’était transporté, dûment assisté de ses praticiens,
+Vermichel et Fourchon. Monsieur Brunet avait transmis les pièces à
+Sibilet, en les accompagnant d’un mémoire de frais de cinq mille
+francs, et le priant de demander de nouveaux ordres au comte de
+Montcornet.
+
+Au moment où Sibilet, muni des dossiers, avait expliqué tranquillement
+au patron le résultat des ordres trop sommairement donnés à
+Courtecuisse, et contemplait d’un air tranquille une des plus
+violentes colères qu’un général de cavalerie française ait jamais
+eue, Courtecuisse arriva pour rendre ses devoirs à son maître et lui
+demander environ onze cents francs, somme à laquelle montaient les
+gratifications promises. Le naturel prit alors le mors aux dents, et
+emporta le général, qui ne se souvint plus de sa couronne comtale ni de
+son grade; il redevint cuirassier et vomit des injures dont il devait
+être honteux plus tard.
+
+—Ah! onze cents francs! cria-t-il, onze cent mille giffles, onze
+cent mille coups de pieds au... Crois-tu que je ne connaisse pas les
+couleurs!... Tourne-moi les talons, ou je t’aplatis!
+
+A l’aspect du général devenu violet, et dès les premiers mots,
+Courtecuisse s’était enfui comme une hirondelle.
+
+—Monsieur le comte, disait Sibilet tout doucement, vous avez tort.
+
+—J’ai tort!... moi?
+
+—Mon Dieu! monsieur le comte, prenez garde, vous aurez un procès avec
+ce drôle...
+
+—Je me moque bien du procès... Allez, que le gredin sorte à l’instant
+même, veillez à ce qu’il laisse tout ce qui m’appartient, et faites le
+compte de ses gages.
+
+Quatre heures après, la contrée tout entière babillait à sa manière,
+en racontant cette scène. Le général avait, disait-on, assommé le
+malheureux Courtecuisse, il lui refusait son dû, il lui retenait deux
+mille francs.
+
+Les propos les plus singuliers coururent à nouveaux frais sur le compte
+du bourgeois des Aigues; on le disait fou. Le lendemain, Brunet, qui
+avait instrumenté pour le compte du général, lui apportait pour le
+compte de Courtecuisse une assignation devant le tribunal de paix. Ce
+lion devait être piqué par mille moucherons, son supplice ne faisait
+que commencer.
+
+L’installation d’un garde ne va pas sans quelques formalités; il doit
+prêter serment au tribunal de première instance; quelques jours se
+passèrent avant que les trois gardes fussent revêtus de leur caractère
+officiel. Quoique le général eût écrit à Michaud de venir avec sa femme
+sans attendre que le pavillon de la porte Saint-Avonne fût arrangé
+pour le recevoir, le futur garde général fut retenu par les soins de
+son mariage, par les parents de sa femme venus à Paris, et il ne put
+arriver qu’après une quinzaine de jours. Durant cette quinzaine, puis
+par l’accomplissement des formalités auxquelles on se prêta d’assez
+mauvaise grâce à la Ville-aux-Fayes, la forêt des Aigues fut dévastée
+par les maraudeurs, qui profitèrent du temps pendant lequel elle ne fut
+gardée par personne.
+
+Ce fut un grand événement dans la vallée, depuis Conches jusqu’à la
+Ville-aux-Fayes, que l’apparition de trois gardes habillés en drap
+vert, la couleur de l’Empereur, magnifiquement tenus, et dont les
+figures annonçaient un caractère solide, tous bien en jambes, agiles,
+capables de passer les nuits dans les bois.
+
+Dans tout le canton, Groison fut le seul qui fêta les vétérans.
+Enchanté d’un tel renfort, il lâcha quelques paroles menaçantes contre
+les voleurs qui, dans peu de temps, devaient se trouver serrés de près
+et mis dans l’impossibilité de nuire. Ainsi la proclamation d’usage ne
+manqua pas à cette guerre, vive et sourde à la fois.
+
+Sibilet signala la gendarmerie de Soulanges au général, et surtout
+le brigadier Soudry, comme entièrement et sournoisement hostile aux
+Aigues; il lui fit sentir de quelle utilité lui serait une brigade
+animée d’un bon esprit.
+
+—Avec un bon brigadier et des gendarmes dévoués à vos intérêts, vous
+tiendrez le pays! dit-il.
+
+Le comte courut à la Préfecture, où il obtint du général qui commandait
+la division, la mise à la retraite de Soudry et son remplacement par
+un nommé Viallet, excellent gendarme du chef-lieu, que vantèrent
+le général et le préfet. Les gendarmes de la brigade de Soulanges,
+tous dirigés sur d’autres points du département par le colonel de la
+gendarmerie, ancien camarade de Montcornet, eurent pour successeurs des
+hommes choisis, à qui l’ordre fut donné secrètement de veiller à ce que
+les propriétés du comte de Montcornet ne reçussent désormais aucune
+atteinte, et à qui l’on recommanda surtout de ne pas se laisser gagner
+par les habitants de Soulanges.
+
+Cette dernière révolution, accomplie avec une rapidité qui ne permit
+pas de la contrecarrer, jeta l’étonnement dans la Ville-aux-Fayes et
+dans Soulanges. Soudry, qui se regarda comme destitué, se plaignit, et
+Gaubertin trouva le moyen de le faire nommer maire, afin de mettre la
+gendarmerie à ses ordres. On cria beaucoup à la tyrannie. Montcornet
+devint un objet de haine. Non-seulement cinq ou six existences furent
+ainsi changées par lui, mais bien des vanités furent froissées.
+Les paysans, animés par des paroles échappées aux petits bourgeois
+de Soulanges, à ceux de la Ville-aux-Fayes, à Rigou, à Langlumé, à
+monsieur Guerbet, le maître de poste de Conches, se crurent à la veille
+de perdre ce qu’ils appelaient leurs droits.
+
+Le général éteignit le procès avec son ancien garde, en payant tout ce
+qu’il réclamait.
+
+Courtecuisse acheta, pour deux mille francs, un petit domaine enclavé
+sur les terres des Aigues, à un débouché des _remises_ par où passait
+le gibier. Rigou n’avait jamais voulu céder la bâchelerie; mais il se
+fit un malicieux plaisir de la vendre à cinquante pour cent de bénéfice
+à Courtecuisse. Celui-ci devint ainsi une de ses nombreuses créatures,
+car il le tint par le surplus du prix, l’ex-garde n’ayant payé que
+mille francs.
+
+Les trois gardes, Michaud et le garde champêtre, menèrent alors une
+vie de guérillas. Couchant dans les bois, ils les parcouraient sans
+cesse; ils en prenaient cette connaissance approfondie qui constitue la
+science du garde forestier, qui lui évite les pertes de temps, étudiant
+les issues, se familiarisant avec les essences et leurs gisements,
+habituant leurs oreilles aux chocs, aux différents bruits, qui se
+font dans les bois. Enfin, ils observèrent les figures, passèrent
+en revue les différentes familles des divers villages du canton, et
+les individus qui les composaient, leurs mœurs, leur caractère, leurs
+moyens d’existence. Chose plus difficile qu’on ne pense! En voyant
+prendre des mesures si bien combinées, les paysans qui vivaient des
+Aigues opposèrent un mutisme complet, une soumission narquoise à cette
+intelligente police.
+
+Dès l’abord, Michaud et Sibilet se déplurent mutuellement. Le franc
+et loyal militaire, l’honneur des sous-officiers de la Jeune Garde,
+haïssait la brutalité mielleuse, l’air mécontent du régisseur, qu’il
+nomma tout d’abord le _Chinois_. Il remarqua bientôt les objections
+par lesquelles Sibilet s’opposait aux mesures radicalement utiles et
+les raisons par lesquelles il justifiait les choses d’une douteuse
+réussite. Au lieu de calmer le général, Sibilet, ainsi qu’on a dû le
+voir par ce récit succinct, l’excitait sans cesse et le poussait aux
+mesures de rigueur, tout en essayant de l’intimider par la multiplicité
+des ennuis, par l’étendue des petitesses, par des difficultés
+renaissantes et invincibles. Sans deviner le rôle d’espion et d’agent
+provocateur accepté par Sibilet, qui, dès son installation, se promit
+à lui-même de choisir, selon ses intérêts, un maître entre le général
+et Gaubertin, Michaud reconnut dans le régisseur une nature avide,
+mauvaise; aussi ne s’en expliquait-il point la probité. La profonde
+inimitié qui sépara ces deux hauts fonctionnaires, plut d’ailleurs au
+général. La haine de Michaud le portait à surveiller le régisseur,
+espionnage auquel il ne serait pas descendu si le général le lui avait
+demandé. Sibilet caressa le garde général et le flatta bassement,
+sans pouvoir lui faire quitter une excessive politesse, que le loyal
+militaire mit entre eux comme une barrière.
+
+Maintenant, ces détails préliminaires étant connus, on comprendra
+parfaitement l’intérêt des ennemis du général et celui de la
+conversation qu’il eut avec ses deux ministres.
+
+
+ IX.—DE LA MÉDIOCRATIE.
+
+—Eh bien! Michaud, qu’y a-t-il de nouveau? demanda le général quand la
+comtesse eut quitté la salle à manger.
+
+—Mon général, si vous m’en croyez, nous ne parlerons pas d’affaires
+ici; les murs ont des oreilles, et je veux avoir la certitude que ce
+que nous dirons ne tombera que dans les nôtres.
+
+—Eh bien! répondit le général, allons en nous promenant jusqu’à la
+régie, par le sentier qui partage la prairie; nous serons certains de
+ne pas être écoutés...
+
+Quelques instants après, le général traversait la prairie, accompagné
+de Sibilet et de Michaud, pendant que la comtesse allait, entre l’abbé
+Brossette et Blondet, vers la porte d’Avonne. Michaud raconta la scène
+qui s’était passée au Grand-I-Vert.
+
+—Vatel a eu tort, dit Sibilet.
+
+—On le lui a bien prouvé, reprit Michaud, en l’aveuglant; mais ceci
+n’est rien. Vous savez, mon général, notre projet de saisir les
+bestiaux de tous nos délinquants condamnés; eh bien! nous ne pourrons
+jamais y arriver. Brunet, tout comme son confrère Plissoud, ne nous
+prêtera jamais un loyal concours; ils sauront toujours prévenir les
+gens de la saisie projetée. Vermichel, le praticien de Brunet, est venu
+chercher le père Fourchon au Grand-I-Vert, et Marie Tonsard, la bonne
+amie de Bonnébault, est allée donner l’alarme aux Conches. Enfin, les
+dégâts recommencent.
+
+—Un grand coup d’autorité devient de jour en jour plus nécessaire, dit
+Sibilet.
+
+—Que vous disais-je? s’écria le général. Il faut réclamer l’exécution
+des jugements qui portent des condamnations à la prison, qui prononcent
+la contrainte par corps pour les dommages-intérêts et pour les frais
+qui me sont dus.
+
+—Ces gens-là regardent la loi comme impuissante, et se disent les
+uns aux autres qu’on n’osera pas les arrêter, répliqua Sibilet.
+Ils s’imaginent vous faire peur! Ils ont des complices à la
+Ville-aux-Fayes, car le procureur du roi semble avoir oublié les
+condamnations.
+
+—Je crois, dit Michaud en voyant le général pensif, qu’en dépensant
+beaucoup d’argent, vous pouvez encore sauver vos propriétés.
+
+—Il vaut mieux dépenser de l’argent que de sévir, répondit Sibilet.
+
+—Quel est donc votre moyen? demanda le général à son garde général.
+
+—Il est bien simple, dit Michaud; il s’agit d’entourer votre forêt de
+murs comme votre parc, et nous serons tranquilles; le moindre délit
+devient un crime et mène en cour d’assises.
+
+—A neuf francs la toise superficielle, rien que pour les matériaux,
+monsieur le comte dépenserait le tiers du capital des Aigues... dit
+Sibilet en riant.
+
+—Allons! dit Montcornet, je pars à l’instant, je vais voir le
+procureur général.
+
+—Le procureur général, répliqua doucement Sibilet, sera peut-être de
+l’avis de son procureur du roi, car une pareille négligence annonce un
+accord entre eux.
+
+—Eh bien! il faut le savoir! s’écria Montcornet. S’il s’agit de faire
+sauter juges, ministère public, tout jusqu’au procureur général, j’irai
+trouver alors le garde des sceaux, et même le roi.
+
+Sur un signe énergique que lui fit Michaud, le général dit à Sibilet,
+en se retournant, un —«Adieu, mon cher,» que le régisseur comprit.
+
+—Monsieur le comte est-il d’avis, comme maire, dit le régisseur en
+saluant, d’exécuter les mesures nécessaires pour réprimer les abus
+du glanage? La moisson va commencer, et s’il faut faire publier les
+arrêtés sur les certificats d’indigence, et sur l’interdiction du
+glanage aux indigents des communes voisines, nous n’avons pas de temps
+à perdre.
+
+—Faites, entendez-vous avec Groison! dit le comte. Avec de pareilles
+gens, ajouta-t-il, il faut exécuter strictement la loi.
+
+Ainsi, dans un moment, Montcornet donna gain de cause au système que
+lui proposait Sibilet depuis quinze jours, et auquel il se refusait,
+mais qu’il trouva bon dans le feu de la colère causée par l’accident de
+Vatel.
+
+Quand Sibilet fut à cent pas, le comte dit tout bas à son garde:
+
+—Eh bien! mon cher Michaud, qu’y a-t-il?
+
+—Vous avez un ennemi chez vous, général, et vous lui confiez des
+projets que vous ne devriez pas dire à votre bonnet de police.
+
+—Je partage tes soupçons, mon cher ami, répliqua Montcornet; mais je
+ne commettrai pas deux fois la même faute. Pour remplacer Sibilet,
+j’attends que tu sois au fait de la régie, et que Vatel puisse te
+succéder. Cependant, qu’ai-je à reprocher à Sibilet? Il est ponctuel,
+probe, il n’a pas détourné cent francs depuis cinq ans. Il a le plus
+détestable caractère du monde, et voilà tout; autrement, quel serait
+son plan?
+
+—Général, dit gravement Michaud, je le saurai, car il en a bien
+certainement un; et, si vous le permettez, un sac de mille francs
+le fera dire à ce drôle de Fourchon, quoique, depuis ce matin, je
+soupçonne le père Fourchon de manger à tous les râteliers. On veut vous
+forcer à vendre les Aigues; ce vieux fripon de cordier me l’a dit.
+Sachez-le! depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, il n’est pas de
+paysan, de petit bourgeois, de fermier, de cabaretier qui n’ait son
+argent prêt pour le jour de la curée. Fourchon m’a confié que Tonsard,
+son gendre, a déjà jeté son dévolu... L’opinion que vous vendrez les
+Aigues règne dans la vallée, comme un poison dans l’air. Peut-être le
+pavillon de la régie et quelques terres à l’entour, est-il le prix dont
+est payé l’espionnage de Sibilet? Il ne se dit rien entre nous qui
+ne se sache à la Ville-aux-Fayes. Sibilet est parent à votre ennemi,
+Gaubertin. Ce qui vient de vous échapper sur le procureur général,
+sera rapporté peut-être à ce magistrat avant que vous ne soyez à la
+préfecture. Vous ne connaissez pas les gens de ce canton-ci!
+
+—Je ne les connais pas?... C’est de la canaille! Et lâcher pied devant
+de pareils gredins?... s’écria le général; ah! plutôt cent fois brûler
+moi-même les Aigues!...
+
+—Ne le brûlons pas, et adoptons un plan de conduite qui déjoue les
+ruses de ces Lilliputiens. A les entendre dans leurs menaces, on est
+décidé à tout contre vous; aussi, mon général, puisque vous parlez
+d’incendie, assurez tous vos bâtiments et toutes vos fermes.
+
+—Ah! sais-tu, Michaud, ce qu’ils veulent dire avec leur Tapissier?
+Hier, en allant le long de la Thune, j’entendais les petits gars
+disant: —«Voilà le Tapissier!» et ils se sauvaient.
+
+—Ce serait à Sibilet à vous répondre; il serait dans son rôle, car
+il aime à vous voir en colère, répondit Michaud d’un air navré, mais,
+puisque vous me le demandez... eh bien! c’est le surnom que ces
+brigands-là vous ont donné, mon général.
+
+—A cause de quoi?...
+
+—Mais, mon général, à cause de... votre père...
+
+—Ah! les mâtins!... s’écria le comte devenu blême. Oui, Michaud, mon
+père était marchand de meubles, ébéniste, la comtesse n’en sait rien...
+Oh! que jamais!... Et après tout, j’ai fait valser des reines et des
+impératrices!... Je lui dirai tout ce soir, s’écria-t-il après une pause.
+
+—Ils prétendent que vous êtes un lâche, reprit Michaud.
+
+—Ah!
+
+—Ils demandent comment vous avez pu vous sauver à Essling, là où
+presque tous les camarades ont péri...
+
+Cette accusation fit sourire le général.
+
+—Michaud, je vais à la Préfecture! s’écria t-il avec une sorte
+de rage, quand ce ne serait que pour y faire préparer les polices
+d’assurance. Annonce mon départ à madame la comtesse. Ah! ils veulent
+la guerre, ils l’auront, et je vais m’amuser à les tracasser, moi, les
+bourgeois de Soulanges et leurs paysans... Nous sommes en pays ennemi,
+de la prudence! Recommande aux gardes de se tenir dans les termes de
+la loi. Ce pauvre Vatel, aie soin de lui. La comtesse est effrayée, il
+faut lui tout cacher; autrement, elle ne reviendrait plus ici!...
+
+Le général, ni même Michaud, n’étaient dans le secret de leur péril.
+Michaud, trop nouvellement venu dans cette vallée de Bourgogne,
+ignorait la puissance de l’ennemi, tout en en voyant l’action. Le
+général, lui, croyait à la force de la loi.
+
+La loi, telle que le législateur la fabrique aujourd’hui, n’a pas toute
+la vertu qu’on lui suppose. Elle ne frappe pas également le pays, elle
+se modifie dans ses applications au point de démentir son principe.
+Ce fait se déclare plus ou moins patemment à toutes les époques. Quel
+serait l’historien assez ignorant pour prétendre que les arrêtés du
+pouvoir le plus énergique ont eu cours dans toute la France? que
+les réquisitions en hommes, en denrées, en argent, frappées par la
+Convention, ont été faites en Provence, au fond de la Normandie, sur la
+lisière de la Bretagne, comme elles se sont accomplies dans les grands
+centres de vie sociale! Quel philosophe oserait nier qu’une tête tombe
+aujourd’hui dans tel département, tandis que dans le département voisin
+une autre tête est conservée, quoique coupable d’un crime identiquement
+le même, et souvent plus horrible? On veut l’égalité dans la vie, et
+l’inégalité règne dans la loi, dans la peine de mort!...
+
+Dès qu’une ville se trouve au-dessous d’un certain chiffre de
+population, les moyens administratifs ne sont plus les mêmes. Il est
+environ cent villes en France où les lois jouent dans toute leur
+vigueur, où l’intelligence des citoyens s’élève jusqu’au problème
+d’intérêt général ou d’avenir que la loi veut résoudre; mais, dans
+le reste de la France, où l’on ne comprend que les jouissances
+immédiates, l’on s’y soustrait à tout ce qui peut les atteindre.
+Aussi, dans la moitié de la France environ, rencontre-t-on une
+force d’inertie qui déjoue toute action légale, administrative et
+gouvernementale. Entendons-nous, cette résistance ne regarde point
+les choses essentielles à la vie politique. La rentrée des impôts, le
+recrutement, la punition des grands crimes ont lieu certainement;
+mais, en dehors de certaines nécessités reconnues, toutes les
+dispositions législatives qui touchent aux mœurs, aux intérêts, à
+certains abus, sont complétement abolies par un _mauvais gré_ général.
+Et, au moment où cette scène se publie, il est facile de reconnaître
+cette résistance, contre laquelle s’est jadis heurté Louis XIV en
+Bretagne. En voyant les faits déplorables que cause la loi sur la
+chasse, on sacrifiera, par an, la vie de vingt ou trente hommes
+peut-être pour sauver celle de quelques bêtes.
+
+En France, pour vingt millions d’êtres, la loi n’est qu’un papier blanc
+affiché sur la porte de l’Église ou à la Mairie. De là le mot, _les
+papiers_, employé par Mouche comme expression de l’Autorité. Beaucoup
+de maires de canton (il ne s’agit pas encore des maires de simples
+communes) font des sacs à raisins ou à graines avec les numéros du
+_Bulletin des lois_. Quant aux simples maires de communes, on serait
+effrayé du nombre de ceux qui ne savent ni lire ni écrire, et de la
+manière dont sont tenus les actes de l’état civil. La gravité de cette
+situation, parfaitement connue des administrateurs sérieux, diminuera
+sans doute; mais ce que la centralisation contre laquelle on déclame
+tant, comme on déclame en France contre tout ce qui est grand, utile
+et fort, n’atteindra jamais; mais la puissance contre laquelle elle
+se brisera toujours, est celle contre laquelle allait se heurter le
+général, et qu’il faut nommer la _Médiocratie_.
+
+On a beaucoup crié contre la tyrannie des nobles; on crie aujourd’hui
+contre celle des financiers, contre les abus du pouvoir qui ne sont
+peut-être que les inévitables meurtrissures du joug social, appelé
+Contrat par Rousseau, Constitution par ceux-ci, Charte par ceux-là;
+ici Tsar, là Roi, Parlement en Angleterre; mais le nivellement
+commencé par 1789 et repris en 1830, a préparé la domination louche
+de la bourgeoisie et lui a livré la France. Un fait, malheureusement
+trop commun aujourd’hui, l’asservissement d’un canton, d’une petite
+ville, d’une sous-préfecture par une famille; enfin, le tableau de
+la puissance qu’avait su conquérir Gaubertin en pleine restauration,
+accusera mieux ce mal social que toutes les affirmations dogmatiques.
+Bien des localités opprimées s’y reconnaîtront, bien des gens
+sourdement écrasés trouveront ici ce petit _ci-gît_ public qui parfois
+console d’un grand malheur privé.
+
+Au moment où le général s’imaginait recommencer une lutte qui n’avait
+jamais eu de trêve, son ancien régisseur avait complété les mailles du
+réseau dans lequel il tenait l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes
+tout entier. Pour éviter des longueurs, il est nécessaire de présenter
+succinctement les rameaux généalogiques par lesquels Gaubertin
+embrassait le pays comme un boa tourné sur un arbre gigantesque
+avec tant d’art que le voyageur croit y voir un effet naturel de la
+végétation asiatique.
+
+En 1793, il existait trois frères du nom de Mouchon dans la vallée de
+l’Avonne. Depuis 1793, on commençait à substituer le nom de vallée
+de l’Avonne à celui de vallée des Aigues, en haine de l’ancienne
+seigneurie.
+
+L’aîné, régisseur des biens de la famille Ronquerolles, devint député
+du département à la Convention. A l’imitation de son ami Gaubertin,
+l’accusateur public qui sauva les Soulanges, il sauva les biens et
+la vie des Ronquerolles; il eut deux filles, l’une mariée à l’avocat
+Gendrin, l’autre à Gaubertin fils, et il mourut en 1804.
+
+Le second obtint gratis, par la protection de son aîné, la poste de
+Conches. Il eut pour seule et unique héritière une fille, mariée à un
+riche fermier du pays appelé Guerbet. Il mourut en 1817.
+
+Le dernier des Mouchon, s’étant fait prêtre, curé de la Ville-aux-Fayes
+avant la révolution, curé depuis le rétablissement du culte catholique,
+se trouvait encore curé de cette petite capitale. Il ne voulut pas
+prêter le serment, se cacha pendant longtemps aux Aigues, dans la
+Chartreuse, sous la protection secrète des Gaubertin père et fils.
+Alors âgé de soixante-sept ans, il jouissait de l’estime et de
+l’affection générales, à cause de la concordance de son caractère avec
+celui des habitants. Parcimonieux jusqu’à l’avarice, il passait pour
+être fort riche, et sa fortune présumée consolidait le respect dont
+il était environné. Monseigneur l’évêque faisait le plus grand cas de
+l’abbé Mouchon, qu’on appelait le vénérable curé de la Ville-aux-Fayes;
+et ce qui, non moins que sa fortune, rendait le curé Mouchon cher aux
+habitants, était la certitude qu’on eut, à plusieurs reprises, de son
+refus d’aller occuper une cure superbe à la préfecture, où Monseigneur
+le désirait.
+
+En ce moment, Gaubertin, maire de la Ville-aux-Fayes, rencontrait un
+appui solide en monsieur Gendrin, son beau-frère, le président du
+Tribunal de Première Instance. Gaubertin fils, l’avoué le plus occupé
+du tribunal et d’une renommée proverbiale dans l’arrondissement,
+parlait déjà de vendre son étude après cinq ans d’exercice. Il voulait
+succéder à son oncle Gendrin dans sa profession d’avocat, quand
+celui-ci prendrait sa retraite. Le fils unique du président Gendrin
+était conservateur des hypothèques.
+
+Soudry fils, qui, depuis deux ans, occupait le principal siége au
+ministère public, était un séide de Gaubertin. La fine madame Soudry
+n’avait pas manqué de solidifier la position du fils de son mari par
+un immense avenir, en le mariant à la fille unique de Rigou. La double
+fortune de l’ancien moine et celle de Soudry, qui devait revenir au
+Procureur du Roi, faisaient de ce jeune homme l’un des personnages les
+plus riches et les plus considérables du département.
+
+Le sous-préfet de la Ville-aux-Fayes, monsieur des Lupeaulx, neveu du
+secrétaire général d’un des plus importants ministères, était le mari
+désigné de mademoiselle Elise Gaubertin, la plus jeune fille du maire,
+dont la dot, comme celle de l’aînée, se montait à deux cent mille
+francs _sans les espérances_! Ce fonctionnaire fit de l’esprit sans le
+savoir en tombant amoureux d’Elise, à son arrivée à la Ville-aux-Fayes,
+en 1819. Sans ses prétentions, qui parurent sortables, depuis longtemps
+on l’aurait contraint à demander son changement; mais il appartenait en
+espérance à la famille Gaubertin, dont le chef voyait en cette alliance
+beaucoup moins le neveu que l’oncle. Aussi l’oncle, dans l’intérêt de
+son neveu, mettait-il toute son influence au service de Gaubertin.
+
+Ainsi, l’Église, la Magistrature sous sa double forme, amovible et
+inamovible, la Municipalité, l’Administration, les quatre pieds du
+pouvoir marchaient au gré du maire.
+
+Voici comment cette puissance s’était fortifiée au-dessus et au-dessous
+de la sphère où elle agissait.
+
+Le département auquel appartient la Ville-aux-Fayes est un de
+ceux dont la population lui donne le droit de nommer six députés.
+L’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, depuis la création d’un Centre
+Gauche à la chambre, avait fait son député de Leclercq, banquier
+de l’entrepôt des vins, gendre de Gaubertin, devenu Régent de la
+Banque. Le nombre d’électeurs que cette riche vallée fournissait
+au Grand Collége était assez considérable pour que l’élection de
+monsieur de Ronquerolles, protecteur acquis à la famille Mouchon, fût
+toujours assurée, ne fût-ce que par transaction. Les électeurs de la
+Ville-aux-Fayes prêtaient leur appui au préfet, à la condition de
+maintenir le marquis de Ronquerolles député du Grand Collége. Aussi
+Gaubertin, qui le premier eut l’idée de cet arrangement électoral,
+était-il vu de bon œil à la préfecture, à laquelle il sauvait bien
+des déboires. Le préfet faisait élire trois ministériels purs, avec
+deux députés Centre Gauche. Ces deux députés étant le marquis de
+Ronquerolles, beau-frère du comte de Sérizy, et un Régent de la Banque,
+effrayaient peu le Cabinet. Aussi les élections de ce département
+passaient-elles au ministère de l’Intérieur pour être excellentes.
+
+Le comte de Soulanges, pair de France, désigné pour être maréchal,
+fidèle aux Bourbons, savait ses bois et ses propriétés bien administrés
+et bien gardés par le notaire Lupin, par Soudry; il pouvait être
+regardé comme un protecteur par Gendrin, qu’il avait fait nommer
+successivement juge et président, aidé d’ailleurs, en ceci, par
+monsieur de Ronquerolles.
+
+Messieurs Leclercq et de Ronquerolles siégeaient au Centre Gauche, plus
+près de la Gauche que du Centre, situation politique pleine d’avantage
+pour eux qui regardent la conscience politique comme un vêtement.
+
+Le frère de monsieur Leclercq avait obtenu la recette particulière de
+la Ville-aux-Fayes.
+
+Au delà de cette capitale de la vallée d’Avonne, le banquier, député
+de l’arrondissement, venait d’acquérir une magnifique terre de
+trente mille francs de rente, avec parc et château, position qui lui
+permettait d’influencer tout un canton.
+
+Ainsi, dans les régions supérieures de l’État, dans les deux Chambres
+et au principal ministère, Gaubertin comptait sur une protection aussi
+puissante qu’active, et il ne l’avait encore ni sollicitée pour des
+riens, ni fatiguée par trop de demandes sérieuses.
+
+Le conseiller Gendrin, nommé Président de Chambre, était le grand
+faiseur de la Cour royale. Le Premier Président, l’un des trois députés
+ministériels, orateur nécessaire au Centre, laissait, pendant la moitié
+de l’année, la conduite de sa Cour au Président Gendrin. Enfin, le
+conseiller de préfecture, cousin de Sarcus, nommé Sarcus le Riche,
+était le bras droit du préfet, député lui-même. Sans les raisons de
+famille qui liaient Gaubertin et le jeune des Lupeaulx, un frère de
+madame Sarcus eût été _désiré_ pour sous-préfet par l’arrondissement
+de la Ville-aux-Fayes. Madame Sarcus, la femme du Conseiller de
+Préfecture, était une Vallat de Soulanges, famille alliée aux
+Gaubertin; elle passait pour avoir _distingué_ le notaire Lupin dans sa
+jeunesse. Quoiqu’elle eût quarante-cinq ans et un fils élève ingénieur,
+Lupin n’allait jamais à la préfecture sans lui présenter ses hommages
+ou dîner avec elle.
+
+Le neveu de Guerbet, le maître de poste, dont le père était, comme on
+l’a vu, percepteur de Soulanges, occupait la place importante de juge
+d’instruction au tribunal de la Ville-aux-Fayes. Le troisième juge,
+fils de maître Corbinet, notaire, appartenait nécessairement corps et
+âme au tout-puissant maire; enfin, le jeune Vigor, fils du lieutenant
+de la gendarmerie, était le juge suppléant.
+
+Sibilet père, greffier du tribunal dès l’origine, avait marié sa sœur
+à monsieur Vigor, lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes.
+Ce bonhomme, père de six enfants, était le cousin du père de Gaubertin,
+par sa femme, une Gaubertin-Vallat.
+
+Depuis dix-huit mois les efforts réunis des deux députés, de monsieur
+de Soulanges, du président Gaubertin, avaient fait créer une place de
+commissaire de police à la Ville-aux-Fayes, en faveur du second fils du
+greffier.
+
+La fille aînée de Sibilet avait épousé monsieur Hervé, instituteur,
+dont l’établissement venait d’être transformé en collége, à raison de
+ce mariage, et depuis un an la Ville-aux-Fayes jouissait d’un proviseur.
+
+Le Sibilet, principal clerc de maître Corbinet, attendait des
+Gaubertin, des Soudry, des Leclercq, les garanties nécessaires à
+l’acquisition de l’étude de son patron.
+
+Le dernier fils du greffier était employé dans les domaines, avec
+promesse de succéder au receveur de l’enregistrement dès que ce
+fonctionnaire aurait atteint le temps du service voulu pour prendre sa
+retraite.
+
+Enfin, la dernière fille de Sibilet, âgée de seize ans, était fiancée
+au capitaine Corbinet, frère du notaire, à qui l’on avait obtenu la
+place de directeur de la poste aux lettres.
+
+La poste aux chevaux de la Ville-aux-Fayes appartenait à monsieur Vigor
+l’aîné, beau-frère du banquier Leclercq, et il commandait la garde
+nationale.
+
+Une vieille demoiselle Gaubertin-Vallat, sœur de la greffière, tenait
+le bureau de papier timbré.
+
+Ainsi, de quelque côté qu’on se tournât dans la Ville-aux-Fayes, on
+rencontrait un membre de cette coalition invisible, dont le chef
+avoué, reconnu par tous, grands et petits, était le maire de la ville,
+l’agent général du commerce des bois, Gaubertin!...
+
+Si de la sous-préfecture on descendait dans la vallée de l’Avonne,
+Gaubertin y dominait à Soulanges par les Soudry, par Lupin, adjoint au
+maire, régisseur de la terre de Soulanges et toujours en correspondance
+avec le comte, par Sarcus le juge de paix, par Guerbet le percepteur,
+par Gourdon le médecin, qui avait épousé une Gendrin-Vatebled. Il
+gouvernait Blangy par Rigou, Conches par le maître de poste, maire
+absolu dans sa commune. A la manière dont l’ambitieux maire de la
+Ville-aux-Fayes rayonnait dans la vallée de l’Avonne, on peut deviner
+comment il influait dans le reste de l’arrondissement.
+
+Le chef de la maison Leclercq était un chapeau mis sur la députation.
+Le banquier avait consenti, dès l’origine, à laisser nommer Gaubertin à
+sa place, dès qu’il aurait obtenu la recette générale du département.
+Soudry, le procureur du roi, devait passer avocat général à la Cour
+royale, et le riche juge d’instruction Guerbet attendait un siége de
+Conseiller. Ainsi, l’occupation de ces places, loin d’être oppressive,
+garantissait de l’avancement à Vigor le juge suppléant, à François
+Vallat le substitut, cousin de madame Sarcus le Riche, enfin aux jeunes
+ambitieux de la ville, et conciliait à la coalition l’amitié des
+familles postulantes.
+
+L’influence de Gaubertin était si sérieuse, si grande, que les fonds,
+les économies, l’argent caché des Rigou, des Soudry, des Gendrin, des
+Guerbet, des Lupin, de Sarcus le Riche lui-même, obéissaient à ses
+prescriptions. La Ville-aux-Fayes croyait d’ailleurs en son maire. La
+capacité de Gaubertin n’était pas moins prônée que sa probité, que
+son obligeance; il appartenait à ses parents, à ses administrés tout
+entier, mais à charge de revanche. Son conseil municipal l’adorait.
+Aussi tout le département blâmait-il monsieur Marion d’Auxerre d’avoir
+contrarié ce brave monsieur Gaubertin.
+
+Sans se douter de leur force, aucun cas de la montrer ne s’étant
+déclaré, les bourgeois de la Ville-aux-Fayes se vantaient seulement
+de ne pas avoir d’étrangers chez eux, et ils se croyaient excellents
+patriotes. Rien n’échappait donc à cette intelligente tyrannie,
+inaperçue d’ailleurs, et qui paraissait à chacun le triomphe de la
+localité. Ainsi, dès que l’opposition libérale déclara la guerre aux
+Bourbons de la branche aînée, Gaubertin, qui ne savait où placer
+un fils naturel, ignoré de sa femme et nommé Bournier, tenu depuis
+longtemps à Paris, sous la surveillance de Leclercq, le voyant devenu
+prote d’une imprimerie, fit créer en sa faveur un brevet d’imprimeur à
+la résidence de la Ville-aux-Fayes. A l’instigation de son protecteur,
+ce garçon entreprit un journal appelé le _Courrier de l’Avonne_,
+paraissant trois fois par semaine, et qui commença par enlever le
+bénéfice des annonces légales au journal de la Préfecture. Cette
+feuille départementale, tout acquise au Ministère en général, mais
+appartenant au Centre gauche en particulier, et qui devint précieuse
+au commerce par la publication des mercuriales de la Bourgogne, fut
+entièrement dévouée aux intérêts du triumvirat Rigou, Gaubertin et
+Soudry. A la tête d’un assez bel établissement où il réalisait déjà
+des bénéfices, Bournier, patronné par le maire, courtisait la fille de
+Maréchal l’avoué. Ce mariage paraissait probable.
+
+Le seul étranger à la grande famille avonnaise était l’ingénieur
+ordinaire des ponts et chaussées; aussi réclamait-on avec instance son
+changement en faveur de monsieur Sarcus, le fils de Sarcus le Riche, et
+tout annonçait que ce défaut dans le filet serait réparé sous peu de
+temps.
+
+Cette ligue formidable, qui monopolisait tous les services publics et
+particuliers, qui suçait le pays, qui s’attachait au pouvoir comme
+un _remora_ sous un navire, échappait à tous les regards; le général
+Montcornet ne la soupçonnait pas. La préfecture s’applaudissait de la
+prospérité de l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, dont on disait
+au ministère de l’intérieur: «Voilà une sous-préfecture modèle, tout
+y va comme sur des roulettes! Nous serions bien heureux si tous les
+arrondissements ressemblaient à celui-là!» L’esprit de famille s’y
+doublait si bien de l’esprit de localité, que là, comme dans beaucoup
+de petites villes, et même de préfectures, un fonctionnaire étranger au
+pays eût été forcé de quitter l’arrondissement dans l’année.
+
+Quand le despotique cousinage bourgeois fait une victime, elle est
+si bien entortillée et bâillonnée, qu’elle n’ose se plaindre; elle
+est enveloppée de glu, de cire, comme un colimaçon introduit dans une
+ruche. Cette tyrannie invisible, insaisissable, a pour auxiliaires
+des raisons puissantes; le désir d’être au milieu de sa famille, de
+surveiller ses propriétés, l’appui mutuel qu’on se prête, les garanties
+que trouve l’administration en voyant son agent sous les yeux de ses
+concitoyens et de ses proches. Aussi le népotisme est-il pratiqué dans
+la sphère élevée du département comme dans la petite ville de province.
+Qu’arrive-t-il? le pays et la localité triomphent sur des questions
+d’intérêt général; la volonté de la centralisation parisienne est
+souvent écrasée, la vérité des faits est travestie, et la province
+se moque du pouvoir. Enfin, une fois les grandes utilités publiques
+satisfaites, il est clair que les lois, au lieu d’agir sur les masses,
+en reçoivent l’empreinte; les populations se les adaptent au lieu de
+s’y adapter.
+
+Quiconque a voyagé dans le midi, dans l’ouest de la France, en Alsace,
+autrement que pour y coucher à l’auberge, voir les monuments ou le
+paysage, doit reconnaître la vérité de ces observations. Ces effets du
+népotisme bourgeois sont aujourd’hui des faits isolés; mais l’esprit
+des lois actuelles tend à les augmenter. Cette plate domination peut
+causer de grand maux, comme le démontreront quelques événements du
+drame qui se jouait alors dans la vallée des Aigues.
+
+Le système, renversé plus imprudemment qu’on ne le croit, le système
+monarchique et le système impérial remédiaient à cet abus par des
+existences consacrées, par des classifications, par des contrepoids
+qu’on a si sottement définis _des priviléges_. Il n’existe pas de
+priviléges du moment où tout le monde est admis à grimper au mât de
+cocagne du pouvoir. Ne vaudrait-il pas mieux d’ailleurs des priviléges
+avoués, connus, que des priviléges ainsi surpris, établis par la
+ruse, en fraude de l’esprit qu’on veut faire public, qui reprennent
+l’œuvre du despotisme en sous-œuvre et un cran plus bas qu’autrefois?
+N’aurait-on pas renversé de nobles tyrans, dévoués à leur pays, que
+pour créer d’égoïstes tyranneaux? Le pouvoir sera-t-il dans les caves
+au lieu de rayonner à sa place naturelle? On doit y songer. L’esprit de
+localité, tel qu’il vient d’être dessiné, gagnera la Chambre.
+
+L’ami de Montcornet, le comte de la Roche-Hugon, avait été destitué
+peu de temps avant la dernière visite du général. Cette destitution
+jeta cet homme d’État dans l’opposition libérale, où il devint un des
+coryphées du côté gauche, qu’il déserta promptement pour une ambassade.
+Son successeur, heureusement pour Montcornet, était un gendre du
+marquis de Troisville, oncle de la comtesse, le comte de Castéran.
+Le préfet reçut Montcornet comme un parent, et lui dit gracieusement
+de conserver ses habitudes à la préfecture. Après avoir écouté les
+plaintes du général, le comte de Castéran pria l’évêque, le procureur
+général, le colonel de la gendarmerie, le conseiller Sarcus et le
+général commandant la division, à déjeuner pour le lendemain.
+
+Le procureur général, le baron Bourlac, si célèbre par les procès
+La Chanterie et Rifaël, était un de ces hommes acquis à tous les
+gouvernements et que leur dévouement au pouvoir, quel qu’il soit,
+rend précieux. Après avoir dû son élévation à son fanatisme pour
+l’Empereur, il dut la conservation de son grade judiciaire à son
+caractère inflexible et à la conscience de métier qu’il portait dans
+l’accomplissement de ses devoirs. Le procureur général, qui jadis
+poursuivait avec acharnement les restes de la chouannerie, poursuivit
+les bonapartistes avec un acharnement égal. Mais les années, les
+tempêtes avaient adouci sa rudesse; il était devenu, comme tous les
+vieux diables, charmant de manières et de formes.
+
+Le comte de Montcornet expliqua sa position, les craintes de son garde
+général, parla de la nécessité de faire des exemples et de soutenir la
+cause de la propriété.
+
+Ces hauts fonctionnaires écoutèrent gravement, sans répondre autre
+chose que des banalités, comme: «Certainement, il faut que force reste
+à la loi. —Votre cause est celle de tous les propriétaires. —Nous y
+veillerons; mais la prudence est nécessaire dans les circonstances où
+nous nous trouvons. —Une monarchie doit faire plus pour le peuple,
+que le peuple ne ferait pour lui-même, s’il était, comme en 1793, le
+souverain. —Le peuple souffre, nous nous devons autant à lui qu’à
+vous!»
+
+L’implacable procureur général exposa tout doucement des considérations
+sérieuses et bienveillantes sur la situation des basses classes, qui
+eussent prouvé à nos futurs utopistes que les fonctionnaires de l’ordre
+élevé savaient déjà les difficultés du problème à résoudre par la
+société moderne.
+
+Il n’est pas inutile de dire ici qu’à cette époque de la Restauration,
+des collisions sanglantes avaient eu lieu sur plusieurs points du
+royaume, précisément à cause du pillage des bois et des droits abusifs
+que les paysans de quelques communes s’étaient arrogés. Le ministère,
+la cour n’aimaient ni ces sortes d’émeutes, ni le sang que faisaient
+couler la répression, heureuse ou malheureuse. Tout en sentant la
+nécessité de sévir, on traitait les administrateurs de maladroits quand
+ils avaient comprimé les paysans, et ils étaient destitués s’ils
+faiblissaient. Aussi les préfets biaisaient-ils avec ces accidents
+déplorables.
+
+Dès le début de la conversation, Sarcus le Riche avait fait au
+Procureur général et au Préfet un signe que Montcornet ne vit pas,
+et qui détermina l’allure de la conversation. Le Procureur général
+connaissait la situation des esprits dans la vallée des Aigues par son
+subordonné Soudry.
+
+—Je prévois une lutte terrible, avait dit le Procureur du roi de la
+Ville-aux-Fayes à son chef, qu’il était venu voir exprès. On nous tuera
+des gendarmes, je le sais par mes espions. Nous aurons un méchant
+procès. Le jury ne nous soutiendra pas quand il se verra sous le coup
+de la haine des familles de vingt ou de trente accusés, il ne nous
+accordera pas la tête des meurtriers ni les années de bagne que nous
+demanderons pour les complices. A peine obtiendrez-vous, en plaidant
+vous-même, quelques années de prison pour les plus coupables. Il
+vaut mieux fermer les yeux que de les ouvrir, quand, en les ouvrant,
+nous sommes certains d’exciter une collision qui coûtera du sang, et
+peut-être six mille francs de frais à l’État, sans compter l’entretien
+de ces gens-là au bagne. C’est cher, pour un triomphe qui, certes,
+exposera la faiblesse de la justice à tous les regards.
+
+Incapable de soupçonner l’influence de la _médiocratie_ de sa vallée,
+Montcornet ne parla donc pas de Gaubertin, dont la main attisait le
+foyer de ces renaissantes difficultés. Après le déjeuner, le Procureur
+général prit le comte de Montcornet par le bras et l’emmena dans le
+cabinet du Préfet. Au sortir de cette conférence, le général Montcornet
+écrivit à la comtesse qu’il partait pour Paris, et qu’il ne serait de
+retour que dans une semaine. On verra, par l’exécution des mesures
+que dicta le baron Bourlac, combien ses avis étaient sages, et si
+les Aigues pouvaient échapper _au mauvais gré_, ce devait être en
+se conformant à la politique que le magistrat venait de conseiller
+secrètement au comte de Montcornet.
+
+Quelques esprits, avides d’intérêt avant tout, accuseront ces
+explications de longueur; mais il est utile de faire observer ici que,
+d’abord, l’historien des mœurs obéit à des lois plus dures que celles
+qui régissent l’historien des faits; il doit rendre tout probable,
+même le vrai; tandis que dans le domaine de l’histoire proprement
+dite, l’impossible est justifié par la raison qu’il est advenu. Les
+vicissitudes de la vie sociale ou privée sont engendrées par un monde
+de petites causes qui tiennent à tout. Le savant est obligé de déblayer
+les masses d’une avalanche sous laquelle ont péri des villages, pour
+vous montrer les cailloux détachés d’une cime qui ont déterminé la
+formation de cette montagne de neige. S’il ne s’agissait ici que d’un
+suicide, il y en a cinq cents par an dans Paris; ce mélodrame est
+devenu vulgaire, et chacun peut en accepter les plus brèves raisons;
+mais à qui ferait-on croire que le suicide de la propriété soit jamais
+arrivé par un temps où la fortune semble plus précieuse que la vie? _De
+re vestra agitur_, disait un fabuliste, il s’agit ici des affaires de
+tous ceux qui possèdent quelque chose.
+
+Songez que cette ligue de tout un canton et d’une petite ville contre
+un vieux général échappé, malgré son courage téméraire, aux dangers de
+mille combats, s’est dressée en plus d’un département contre des hommes
+qui voulaient y faire le bien. Cette coalition menace incessamment
+l’homme de génie, le grand politique, le grand agronome, tous les
+novateurs enfin!
+
+Cette dernière explication, politique pour ainsi dire, rend
+non-seulement aux personnages du drame leur vraie physionomie, au plus
+petit détail sa gravité, mais encore elle jettera de vives lumières sur
+cette scène, où sont en jeu tous les intérêts sociaux.
+
+
+ X.—MÉLANCOLIE D’UNE FEMME HEUREUSE.
+
+Au moment où le général montait en calèche pour aller à la préfecture,
+la comtesse arrivait à la porte d’Avonne, où, depuis dix-huit mois, le
+ménage de Michaud et d’Olympe était installé.
+
+Quelqu’un qui se serait rappelé le pavillon, comme il est décrit plus
+haut, l’aurait cru rebâti. D’abord, les briques tombées ou mordues
+par le temps, le ciment qui manquait dans les joints, avaient été
+remplacés. L’ardoise nettoyée rendait sa gaieté à l’architecture
+par l’effet des balustres découpés en blanc sur ce fond bleuâtre.
+Les abords désobstrués et sablés étaient soignés par l’homme chargé
+d’entretenir les allées du parc. Les encadrements des croisées, les
+corniches, enfin toute la pierre travaillée ayant été restaurée,
+l’extérieur de ce monument avait repris son ancien lustre. La
+basse-cour, les écuries, l’étable, reportées dans les bâtiments de la
+Faisanderie et cachées par des massifs, au lieu d’attrister le regard
+par leurs sales détails, mêlaient au continuel bruissement particulier
+aux forêts, ces murmures, ces roucoulements, ces battements d’ailes,
+l’un des plus délicieux accompagnements de la continuelle mélodie que
+chante la nature. Ce lieu tenait donc à la fois au genre inculte des
+forêts peu pratiquées et à l’élégance d’un parc anglais. L’entourage
+du pavillon, en accord avec son extérieur, offrait au regard je ne
+sais quoi de noble, de digne et d’aimable; de même que le bonheur et
+les soins d’une jeune femme donnaient à l’intérieur une physionomie
+bien différente de celle que la brutale insouciance de Courtecuisse y
+imprimait naguère.
+
+En ce moment, la saison faisait valoir toutes ces splendeurs
+naturelles. Les parfums de quelques corbeilles de fleurs se mariaient
+à la sauvage senteur des bois. Quelques prairies du parc, récemment
+fauchées à l’entour, répandaient l’odeur des foins coupés.
+
+Lorsque la comtesse et ses deux hôtes atteignirent au bout d’une des
+allées sinueuses qui débouchaient au pavillon, ils entrevirent madame
+Michaud assise en dehors, à sa porte, travaillant à une layette. Cette
+femme, ainsi posée, ainsi occupée, ajoutait au paysage un intérêt
+humain qui le complétait, et qui dans la réalité est si touchant, que
+certains peintres ont par erreur essayé de le transporter dans leurs
+tableaux.
+
+Ces artistes oublient que l’_esprit_ d’un pays, quand il est bien rendu
+par eux, est si grandiose qu’il écrase l’homme, tandis qu’une semblable
+scène est dans la nature toujours en proportion avec le personnage
+par le cadre dans lequel l’œil du spectateur le circonscrit. Quand le
+Poussin, le Raphaël de la France, a fait du paysage un accessoire dans
+ses _Bergers d’Arcadie_, il avait bien deviné que l’homme devient petit
+et misérable, lorsque dans une toile la nature est le principal.
+
+Là, c’était août dans toute sa gloire, une moisson attendue, un tableau
+plein d’émotions simples et fortes. Là, se rencontrait réalisé le rêve
+de beaucoup d’hommes dont la vie inconstante et mélangée de bon et de
+mauvais par de violentes secousses, leur a fait désirer le repos.
+
+Disons en quelques phrases le roman de ce ménage. Justin Michaud
+n’avait pas répondu très-chaudement aux avances de l’illustre colonel
+des cuirassiers, quand Montcornet lui proposa la garde des Aigues: il
+pensait alors à reprendre du service; mais au milieu des pourparlers
+et des propositions qui le conduisirent à l’hôtel Montcornet, il y
+vit la première femme de Madame. Cette jeune fille, confiée à la
+comtesse par d’honnêtes fermiers des environs d’Alençon, avait quelques
+espérances de fortune, vingt ou trente mille francs, une fois tous les
+héritages venus. Comme beaucoup de cultivateurs qui se sont mariés
+jeunes et dont les ancêtres vivent, le père et la mère se trouvant
+dans la gêne et ne pouvant donner aucune éducation à leur fille aînée,
+l’avaient placée auprès de la jeune comtesse. Madame de Montcornet fit
+apprendre la couture, les modes à mademoiselle Olympe Charel, ordonna
+de la servir à part, et fut récompensée de ces égards par un de ces
+attachements absolus, si nécessaires aux Parisiennes.
+
+Olympe Charel, jolie Normande, d’un blond à tons dorés, légèrement
+grasse, d’une figure animée par un œil spirituel et remarquable par
+un nez de marquise, fin et courbé, par un air virginal malgré sa
+taille cambrée à l’espagnole, offrait toutes les distinctions qu’une
+jeune fille née immédiatement au-dessus du peuple peut gagner dans le
+rapprochement que sa maîtresse daigne permettre. Convenablement mise,
+d’un maintien et d’une tournure décente, elle s’exprimait bien. Michaud
+fut donc facilement pris, surtout en apprenant que la fortune de sa
+belle serait assez considérable un jour. Les difficultés vinrent de
+la comtesse, qui ne voulait pas se séparer d’une fille si précieuse;
+mais lorsque Montcornet eut expliqué sa situation aux Aigues, le
+mariage n’éprouva plus de retards que par la nécessité de consulter les
+parents, dont le consentement fut promptement donné.
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ MICHAUD ET SA FEMME.
+
+ Cet heureux ménage savourait les douceurs de sa lune de miel.
+
+ (LES PAYSANS.)]
+
+Michaud, à l’exemple de son général, regarda sa jeune femme comme
+un être supérieur auquel il fallait obéir militairement, sans
+arrière-pensée. Il trouva dans cette quiétude et dans sa vie occupée
+au dehors, les éléments du bonheur que souhaitent les soldats en
+quittant leur métier: assez de travail pour ce que le corps en exige,
+assez de fatigues pour pouvoir goûter les charmes du repos. Malgré
+son intrépidité connue, Michaud n’avait jamais reçu de blessure
+grave, il n’éprouvait aucune de ces douleurs qui doivent aigrir
+l’humeur des vétérans; comme tous les êtres réellement forts, il avait
+l’humeur égale; sa femme l’aima donc absolument. Depuis leur arrivée
+au pavillon, cet heureux ménage savourait les douceurs de sa lune
+de miel, en harmonie avec la nature, avec l’art dont les créations
+l’entouraient, circonstance assez rare! Les choses autour de nous ne
+concordent pas toujours à la situation de nos âmes.
+
+En ce moment, c’était si joli, que la comtesse arrêta Blondet et l’abbé
+Brossette, car ils pouvaient voir la jolie madame Michaud sans être vus
+par elle.
+
+—Quand je me promène, je viens toujours dans cette partie du parc,
+dit-elle tout bas. Je me plais à contempler le pavillon et ses deux
+tourtereaux, comme on aime à voir un beau site.
+
+Et elle s’appuya significativement sur le bras d’Émile Blondet pour lui
+faire partager des sentiments d’une finesse qu’on ne saurait exprimer,
+mais que les femmes devineront.
+
+—Je voudrais être portier aux Aigues, répondit Blondet en souriant.
+Eh bien! qu’avez-vous? reprit-il en voyant une expression de tristesse
+amenée par ces mots sur les traits de la comtesse.
+
+—Rien.
+
+C’est toujours quand les femmes ont quelque pensée importante qu’elles
+disent hypocritement: Je n’ai rien.
+
+—Mais nous pouvons être en proie à des idées qui vous semblent
+légères, et qui, pour nous, sont terribles. Moi aussi, j’envie le sort
+d’Olympe...
+
+—Dieu vous entende! dit l’abbé Brossette en souriant, pour ôter à ce
+mot toute sa gravité.
+
+Madame de Montcornet devint inquiète en apercevant dans la pose et sur
+le visage d’Olympe une expression de crainte et de tristesse. A la
+manière dont une femme tire son fil à chaque point, une autre femme en
+surprend les pensées. En effet, quoique vêtue d’une jolie robe rose, la
+tête nue et soigneusement coiffée en cheveux, la femme du garde général
+ne roulait pas des pensées en accord avec sa mise, avec cette belle
+journée, avec son ouvrage. Son beau front, son regard perdu par instant
+sur le sable ou dans les feuillages qu’elle ne voyait point, offraient
+d’autant plus naïvement l’expression d’une anxiété profonde, qu’elle ne
+se savait pas observée.
+
+—Et je l’enviais!... Qui peut assombrir ses idées?... dit la comtesse
+au curé.
+
+—Madame, répondit tout bas l’abbé Brossette, expliquez donc comment,
+au milieu des félicités parfaites, l’homme est toujours saisi de
+pressentiments vagues, mais sinistres?
+
+—Curé, répondit Blondet en souriant, vous vous permettez des réponses
+d’évêque!... _Rien n’est volé, tout se paye!_ a dit Napoléon.
+
+—Une telle maxime dite par cette bouche impériale prend des
+proportions égales à celles de la société, répliqua l’abbé.
+
+—Eh bien! Olympe, qu’as-tu, ma fille? dit la comtesse en s’avançant
+vers son ancienne domestique. Tu sembles rêveuse, triste. Y aurait-il
+une bouderie dans le ménage!...
+
+Madame Michaud, en se levant, avait déjà changé de visage.
+
+—Mon enfant, dit Émile Blondet avec un accent paternel, je voudrais
+bien savoir qui peut assombrir votre front, quand nous sommes dans ce
+pavillon, presque aussi bien logée que le comte d’Artois aux Tuileries.
+Vous avez ici l’air d’un nid de rossignols dans un fourré! N’avons-nous
+pas pour mari le plus brave garçon de la jeune garde, un bel homme, et
+qui nous aime à en perdre la tête? Si j’avais connu les avantages que
+Montcornet vous accorde ici, j’aurais quitté mon état de _tartinier_
+pour devenir garde général, moi!
+
+—Ce n’est pas la place d’un homme qui a votre talent, monsieur,
+répondit Olympe en souriant à Blondet comme à une personne de
+connaissance.
+
+—Qu’as-tu donc, ma chère petite? dit la comtesse.
+
+—Mais, madame, j’ai peur...
+
+—Peur! de quoi? demanda vivement la comtesse à qui ce mot rappela
+Mouche et Fourchon.
+
+—Peur des loups? dit Émile en faisant à madame Michaud un signe
+qu’elle ne comprit pas.
+
+—Non, monsieur, des paysans. Moi, qui suis née dans le Perche, où
+il y a bien quelques méchantes gens, je ne crois pas qu’il y en ait
+autant et de si méchants que dans ce pays-ci. Je n’ai pas l’air de
+me mêler des affaires de Michaud, mais il se défie assez des paysans
+pour s’armer, même en plein jour, s’il traverse la forêt. Il dit à ses
+hommes d’être toujours sur le qui-vive. Il passe de temps en temps par
+ici des figures qui n’annoncent rien de bon. L’autre jour, j’étais le
+long du mur, à la source du petit ruisseau sablé qui vient du bois,
+et qui passe, à cinq cents pas d’ici, dans le parc, par une grille,
+et qu’on nomme la source d’argent, à cause des paillettes qu’on dit
+y avoir été semées par Bouret... Vous savez, madame!... Eh bien!
+j’ai entendu deux femmes qui lavaient leur linge, à l’endroit où le
+ruisseau traverse l’allée de Conches, elles ne me savaient pas là. De
+là l’on voit notre pavillon, ces deux vieilles se le sont montré. «En
+a-t-on dépensé de l’argent, disait l’une, pour celui qui a remplacé
+le bonhomme Courtecuisse! —Ne faut-il pas bien payer un homme qui se
+charge de tourmenter le pauvre monde comme ça? répondit l’autre. —Il
+ne le tourmentera pas longtemps, a répondu la première, il faudra que
+ça finisse. Après tout, nous avons le droit de faire du bois. Défunt
+madame des Aigues nous laissait fagoter. Il y a de ça trente ans, ainsi
+c’est établi. —Nous verrons comment les choses se passeront l’hiver
+prochain, reprit la seconde. Mon homme a bien juré par ses grands dieux
+que toute la gendarmerie de la terre ne nous empêcherait pas d’aller au
+bois, qu’il irait lui-même, et que tant pis!... —Pardi! faut bien que
+nous ne mourions pas de froid et que nous cuisions notre pain, a dit la
+première. Ils ne manquent de rien, eux autres! La petite femme de ce
+gueux de Michaud sera soignée, allez!...» Enfin, madame, elles ont dit
+des horreurs de moi, de vous, de monsieur le comte... Elles ont fini
+par dire qu’on brûlerait d’abord les fermes, et puis le château...
+
+—Bah! dit Émile, propos de laveuses! On volait le général, et on ne le
+volera plus. Ces gens-là sont furieux, voilà tout! Songez donc que le
+gouvernement est toujours le plus fort partout, même en Bourgogne. En
+cas de mutinerie on ferait venir, s’il le fallait, tout un régiment de
+cavalerie.
+
+Le curé fit en arrière de la comtesse des signes à madame Michaud pour
+lui dire de taire ses craintes, qui sans doute étaient un effet de la
+seconde vue que donne la passion vraie. Exclusivement occupée d’un
+seul être, l’âme finit par embrasser le monde moral qui l’entoure et y
+voit les éléments de l’avenir. Dans son amour, une femme éprouve les
+pressentiments qui, plus tard, éclairent sa maternité. De là certaines
+mélancolies, certaines tristesses inexplicables qui surprennent les
+hommes, tous, distraits d’une pareille concentration par les grands
+soins de la vie, par leur activité continuelle. Tout amour vrai
+devient, chez la femme, une contemplation active plus ou moins lucide,
+plus ou moins profonde, selon les caractères.
+
+—Allons, mon enfant, montre ton pavillon à monsieur Émile, dit la
+comtesse devenue si pensive qu’elle oublia la Péchina, pour qui
+cependant elle était venue.
+
+L’intérieur du pavillon restauré se trouvait en harmonie avec son
+splendide extérieur. Au rez-de-chaussée, en y rétablissant les
+divisions primitives, l’architecte envoyé de Paris avec des ouvriers,
+grief vivement reproché par les gens de la Ville-aux-Fayes au bourgeois
+des Aigues, avait ménagé quatre pièces. D’abord, une antichambre au
+fond de laquelle tournait un vieil escalier de bois à balustre et
+derrière laquelle s’étendait une cuisine; puis, de chaque côté de
+l’antichambre, une salle à manger et le salon plafonné d’armoiries,
+boisé tout en chêne devenu noir. Cet artiste, choisi par madame de
+Montcornet pour la restauration des Aigues, eut soin de mettre en
+harmonie le mobilier de ce salon avec les décors anciens.
+
+A cette époque, la mode ne donnait pas encore des valeurs exagérées aux
+débris des siècles passés. Les fauteuils en noyer sculpté, les chaires
+à dos élevés et garnies en tapisserie, les consoles, les horloges,
+les hautes-lices, les tables, les lustres enfouis chez les revendeurs
+d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes, étaient de cinquante pour cent
+meilleur marché que les meubles de pacotille du faubourg Saint-Antoine.
+L’architecte avait donc acheté deux ou trois charretées de vieilleries
+bien choisies qui, réunies à ce qui fut mis hors de service au château,
+fit du salon de la porte d’Avonne une espèce de création artistique.
+Quant à la salle à manger, il la peignit en couleur de bois, il y
+tendit des papiers dits écossais, et madame Michaud y mit aux croisées
+des rideaux de percale blanche à bordure verte, des chaises en acajou
+garnies en drap vert, deux énormes buffets et une table en acajou.
+Cette pièce, ornée de gravures militaires, était chauffée par un poêle
+en faïence de chaque côté duquel se voyaient des fusils de chasse. Ces
+magnificences, si peu coûteuses, avaient été présentées dans toute la
+vallée comme le dernier mot du luxe asiatique. Chose étrange! elles
+excitèrent la convoitise de Gaubertin, qui, tout en se promettant
+de mettre les Aigues en pièces, se réserva dès lors, _in petto_, ce
+pavillon splendide.
+
+Au premier étage, trois chambres composaient l’habitation du ménage.
+On apercevait aux fenêtres des rideaux de mousseline qui rappelaient
+à un Parisien les dispositions et les fantaisies particulières aux
+existences bourgeoises. Là, madame Michaud, livrée à elle-même,
+avait voulu des papiers satinés. Sur la cheminée de sa chambre,
+meublée de ce meuble vulgaire en acajou et en velours d’Utrecht qu’on
+retrouve partout, du lit à bateau et à colonnes avec la couronne d’où
+descendaient des rideaux de mousseline brodée, se voyait une pendule
+en albâtre entre deux flambeaux couverts d’une gaze et accompagnés de
+deux vases de fleurs artificielles sous leur cage de verre, le présent
+conjugal du maréchal des logis. Au-dessus, sous le toit, les chambres
+de la cuisinière, du domestique et de la Péchina s’étaient ressenties
+de cette restauration.
+
+—Olympe, ma fille, tu ne me dis pas tout? demanda la comtesse en
+entrant dans la chambre de madame Michaud et laissant sur l’escalier
+Émile et le curé qui descendirent en entendant la porte se fermer.
+
+Madame Michaud, que l’abbé Brossette avait interloquée, livra, pour se
+dispenser de parler de ses craintes, beaucoup plus vives qu’elle ne le
+disait, un secret qui rappela l’objet de sa visite à la comtesse.
+
+—J’aime Michaud, madame, vous le savez; eh bien! seriez-vous contente
+de voir près de vous, chez vous, une rivale?...
+
+—Une rivale!...
+
+—Oui, madame, cette moricaude que vous m’avez donnée à garder, aime
+Michaud sans le savoir, pauvre petite!... La conduite de cette enfant,
+longtemps un mystère pour moi, s’est éclaircie depuis quelques jours.
+
+—A treize ans!...
+
+—Oui, madame... Et vous avouerez qu’une femme grosse de trois mois,
+qui nourrira son enfant elle-même, peut avoir des craintes; mais pour
+ne pas vous les dire devant ces messieurs, je vous ai parlé de sottises
+sans importance, ajouta finement la généreuse femme du garde général.
+
+Madame Michaud ne redoutait guère Geneviève Niseron, et depuis quelques
+jours elle éprouvait des frayeurs mortelles que par méchanceté les
+paysans se plaisaient à nourrir, après les avoir inspirées.
+
+—Et à quoi t’es-tu aperçue de...
+
+—A rien et à tout! répondit Olympe en regardant la comtesse. Cette
+pauvre petite est, à m’obéir, d’une lenteur de tortue, et d’une
+vivacité de lézard à la moindre chose que demande Justin. Elle tremble
+comme une feuille au son de la voix de mon mari; elle a le visage d’une
+sainte qui monte au ciel quand elle le regarde; mais elle ne se doute
+pas de l’amour, elle ne sait pas qu’elle aime.
+
+—Pauvre enfant! dit la comtesse avec un sourire et un accent pleins de
+naïveté.
+
+—Ainsi, reprit madame Michaud, après avoir répondu par un sourire au
+sourire de son ancienne maîtresse, Geneviève est sombre quand Justin
+est dehors, et si je lui demande à quoi elle pense, elle me répond en
+me disant qu’elle a peur de monsieur Rigou, des bêtises!... Elle croit
+que tout le monde a envie d’elle, et elle ressemble à l’intérieur d’un
+tuyau de cheminée. Lorsque Justin bat les bois la nuit, l’enfant est
+inquiète autant que moi. Si j’ouvre la fenêtre en écoutant le trot du
+cheval de mon mari, je vois une lueur chez la Péchina, comme on la
+nomme, qui me prouve qu’elle veille, qu’elle l’attend; enfin, elle ne
+se couche, comme moi, que lorsqu’il est rentré.
+
+—Treize ans! dit la comtesse, la malheureuse!...
+
+—Malheureuse?... reprit Olympe, non. Cette passion d’enfant la sauvera.
+
+—De quoi? demanda madame de Montcornet.
+
+—Du sort qui attend ici presque toutes les filles de son âge. Depuis
+que je l’ai décrassée, elle est devenue moins laide, elle a quelque
+chose de bizarre, de sauvage qui saisit les hommes... Elle est si
+changée que madame ne la reconnaîtrait pas. Le fils de cet infâme
+cabaretier du Grand-I-Vert, Nicolas, le plus mauvais drôle de la
+commune, en veut à cette petite, il la poursuit comme un gibier. S’il
+n’est guère croyable qu’un homme, riche comme l’est monsieur Rigou,
+et qui change de servante tous les trois ans, ait pu persécuter dès
+l’âge de douze ans un laideron, il paraît certain que Nicolas Tonsard
+court après la Péchina, Justin me l’a dit. Ce serait affreux, car les
+gens de ce pays-ci vivent vraiment comme des bêtes; mais Justin, nos
+deux domestiques et moi, nous veillons sur la petite, ainsi soyez
+tranquille, madame; elle ne sort jamais seule qu’en plein jour, et
+encore pour aller d’ici à la porte de Conches. Si, par hasard, elle
+tombait dans une embûche, son sentiment pour Justin lui donnerait la
+force et l’esprit de résister, comme les femmes qui ont une préférence
+savent résister à un homme haï.
+
+—C’est pour elle que je suis venue ici, reprit la comtesse; je ne
+savais pas combien il était utile pour toi que j’y vinsse; car cette
+enfant n’aura pas toujours treize ans... elle embellira, cette fille!...
+
+—Oh! madame, reprit Olympe en souriant, je suis sûre de Justin. Quel
+homme! quel cœur!... Si vous saviez quelle reconnaissance profonde il a
+pour son général, à qui, dit-il, il doit son bonheur. Il n’a que trop
+de dévouement, il risquerait sa vie comme à la guerre, et il oublie que
+maintenant il peut se trouver père de famille.
+
+—Allons! je te regrettais, dit la comtesse en jetant à Olympe un
+regard qui la fit rougir; mais je ne regrette plus rien, je te vois
+heureuse. Quelle sublime et noble chose que l’amour dans le mariage!
+ajouta-t-elle en disant tout haut la pensée qu’elle n’avait pas osé
+naguère exprimer devant l’abbé Brossette.
+
+Virginie de Troisville resta songeuse, et madame Michaud respecta ce
+silence.
+
+—Voyons! cette petite est probe? demanda la comtesse en se réveillant
+comme d’un rêve.
+
+—Autant que moi, madame, répondit madame Michaud.
+
+—Discrète?...
+
+—Comme une tombe.
+
+—Reconnaissante?...
+
+—Ah! madame, elle a des retours d’humilité pour moi qui dénotent une
+nature angélique; elle vient me baiser les mains, elle me dit des mots
+à renverser. —Peut-on mourir d’amour? me demandait-elle avant-hier.
+—Pourquoi me fais-tu cette question? lui ai-je dit. —C’est pour
+savoir si c’est une maladie!
+
+—Elle a dit cela?... s’écria la comtesse.
+
+—Si je me rappelais tous ses mots, je vous en dirais bien d’autres,
+répondit Olympe, elle a l’air d’en savoir plus que moi...
+
+—Crois-tu, mon enfant, qu’elle puisse te remplacer près de moi? car je
+ne puis me passer d’une Olympe, dit la comtesse en souriant avec une
+sorte de tristesse.
+
+—Pas encore, madame, elle est trop jeune; mais, dans deux ans, oui...
+Puis, s’il était nécessaire qu’elle s’en allât d’ici, je vous en
+préviendrais. Son éducation est à faire, elle ne sait rien du monde.
+Le grand-père de Geneviève, le père Niseron, est un des hommes qui se
+laisseraient couper le cou plutôt que de mentir; il mourrait de faim
+auprès d’un dépôt; cela tient à ses opinions, et sa petite-fille est
+élevée dans ces sentiments-là. La Péchina se croirait votre égale, car
+le bonhomme a fait d’elle, comme il le dit, une républicaine; de même
+que le père Fourchon fait de Mouche un bohémien. Moi, je ris de ces
+écarts; mais vous, vous pourriez vous en fâcher; elle ne vous révère
+que comme sa bienfaitrice et non comme une supérieure. Que voulez-vous?
+c’est sauvage à la façon des hirondelles... Le sang de la mère est
+aussi pour quelque chose dans tout cela...
+
+—Qu’était donc sa mère?
+
+—Madame ne connaît pas cette histoire-là, dit Olympe. Eh bien! le fils
+du vieux sacristain de Blangy, un garçon superbe, à ce que m’ont dit
+les gens du pays, a été pris par la grande réquisition. Ce Niseron ne
+se trouvait encore que simple canonnier en 1809, dans un corps d’armée
+qui, du fond de l’Illyrie et de la Dalmatie, a eu l’ordre d’accourir
+par la Hongrie pour couper la retraite à l’armée autrichienne, dans
+le cas où l’empereur gagnerait la bataille de Wagram. C’est Michaud
+qui m’a raconté la Dalmatie, il y est allé. Niseron, en sa qualité
+de bel homme, avait conquis à Zara le cœur d’une Monténégrine, une
+fille de la montagne, à qui la garnison française ne déplaisait pas.
+Perdue dans l’esprit de ses compatriotes, l’habitation de la ville
+était impossible à cette fille après le départ des Français. Zèna
+Kropoli, dite injurieusement la Française, a donc suivi le régiment
+d’artillerie; elle est revenue en France après la paix. Auguste Niseron
+sollicitait la permission d’épouser la Monténégrine, alors grosse de
+Geneviève; mais la pauvre femme est morte à Vincennes des suites de
+l’accouchement, en janvier 1810. Les papiers indispensables pour qu’un
+mariage soit bon sont arrivés quelques jours après; Auguste Niseron a
+donc écrit à son père de venir chercher l’enfant avec une nourrice du
+pays et de s’en charger; il a eu bien raison, car il a été tué d’un
+éclat d’obus à Montereau. Inscrite sous le nom de Geneviève et baptisée
+à Soulanges, cette petite Dalmate a été l’objet de la protection de
+mademoiselle Laguerre, que cette histoire a touchée beaucoup, car
+il semble que ce soit dans le destin de cette petite d’être adoptée
+par les maîtres des Aigues. Dans le temps, le père Niseron a reçu du
+château la layette et des secours en argent.
+
+En ce moment, de la fenêtre devant laquelle la comtesse et Olympe se
+tenaient, ils virent Michaud abordant l’abbé Brossette et Blondet, qui
+se promenaient en causant, dans le vaste espace circulaire sablé qui
+répétait dans le parc la demi-lune extérieure.
+
+—Où donc est-elle? dit la comtesse, tu me donnes une furieuse envie de
+la voir...
+
+—Elle est allée porter du lait à mademoiselle Gaillard, à la porte de
+Conches; elle doit être à deux pas d’ici, car voilà plus d’une heure
+qu’elle est partie...
+
+—Eh bien! je vais avec ces messieurs au-devant d’elle, dit madame de
+Montcornet en descendant.
+
+Au moment où la comtesse dépliait son ombrelle, Michaud s’avança pour
+lui dire que le général la laissait veuve probablement pour deux jours.
+
+—Monsieur Michaud, dit vivement la comtesse, ne me trompez pas, il
+se passe quelque chose de grave ici. Votre femme a peur, et s’il y a
+beaucoup de gens qui ressemblent au père Fourchon, ce pays doit être
+inhabitable...
+
+—Si c’était cela, madame, répondit Michaud en riant, nous ne serions
+pas sur nos jambes, car il est bien facile de se défaire de nous
+autres. Les paysans piaillent, voilà tout. Mais quant à passer de
+la criaillerie au fait, du délit au crime, ils tiennent trop à la
+vie, à l’air des champs... Olympe vous aura rapporté des propos qui
+l’ont effrayée; mais elle est dans un état à s’effrayer d’un rêve,
+ajouta-t-il en prenant le bras de sa femme, et le posant sur le sien de
+manière à lui dire de se taire désormais.
+
+—Cornevin! Juliette! cria madame Michaud qui vit bientôt la tête de
+sa vieille cuisinière à la croisée, je vais à deux pas, veillez au
+pavillon.
+
+Deux chiens énormes, qui se mirent à hurler, montrèrent que l’effectif
+de la garnison de la porte d’Avonne était assez considérable. En
+entendant les chiens, Cornevin, un vieux Percheron, le père nourricier
+d’Olympe, sortit du massif et fit voir une de ces têtes comme il ne
+s’en fabrique que dans le Perche. Cornevin avait dû chouanner en 1794
+et 1799.
+
+Tout le monde accompagna la comtesse dans celle des six allées de la
+forêt qui menait directement à la porte de Conches, et que traversait
+la source d’Argent. Madame de Montcornet allait en avant, avec Blondet.
+Le curé, Michaud et sa femme se parlaient à voix basse de la révélation
+qui venait d’être faite à madame de l’état du pays.
+
+—Peut-être est-ce providentiel, disait le curé, car si madame le veut,
+nous arriverons, à force de bienfaits et de douceur, à changer ces
+gens-là...
+
+A six cents pas environ du pavillon, au-dessous du ruisseau, la
+comtesse aperçut dans l’allée une cruche rouge cassée et du lait
+répandu.
+
+—Qu’est-il arrivé à la petite?... dit-elle en appelant Michaud et sa
+femme qui retournaient au pavillon.
+
+—Un malheur comme à Perrette, lui répondit Émile Blondet.
+
+—Non, la pauvre enfant a été surprise et poursuivie, car la cruche a
+été jetée sur le côté, dit l’abbé Brossette en examinant le terrain.
+
+—Oh! c’est bien là le pied de la Péchina, dit Michaud. L’empreinte des
+pieds tournés vivement, révèle une sorte de terreur subite. La petite
+s’est élancée violemment du côté du pavillon en voulant y retourner.
+
+Tout le monde suivait les traces montrées du doigt par le garde général
+qui marchait en les observant, et qui s’arrêta dans le milieu de
+l’allée, à cent pas de la cruche cassée, à l’endroit où cessaient les
+marques des pieds de la Péchina.
+
+—Là, reprit-il, elle s’est dirigée vers l’Avonne, peut-être était-elle
+cernée du côté du pavillon.
+
+—Mais, s’écria madame Michaud, il y a plus d’une heure qu’elle est
+absente.
+
+Une même terreur se peignit sur toutes les figures. Le curé courut vers
+le pavillon en examinant l’état du chemin, pendant que Michaud, mû par
+la même pensée, remonta l’allée vers Conches.
+
+—Oh! mon Dieu, elle est tombée là, dit Michaud en revenant de
+l’endroit où cessaient les empreintes vers le Ruisseau-d’Argent, à
+celui où elles cessaient également au milieu de l’allée en montrant une
+place... Tenez!...
+
+Tout le monde vit en effet sur le sable de l’allée la trace d’un corps
+étendu.
+
+—Les empreintes qui vont vers le bois sont celles de pieds chaussés de
+semelles en tricot... dit le curé.
+
+—C’est des pieds de femme, dit la comtesse.
+
+—Et là bas, à l’endroit de la cruche cassée, les empreintes sont
+celles des pieds d’un homme, ajouta Michaud.
+
+—Je ne vois pas trace de deux pieds différents, dit le curé, qui
+suivit jusqu’au bois la trace des chaussures de femme.
+
+—Elle aura, certes, été prise et emportée dans le bois, s’écria
+Michaud.
+
+—Si c’est un pied de femme, ce serait inexplicable, s’écria Blondet.
+
+—Ce sera quelque plaisanterie de ce monstre de Nicolas, dit Michaud;
+depuis quelques jours il guette la Péchina. Ce matin, je me suis tenu
+pendant deux heures sous le pont d’Avonne pour surprendre mon drôle,
+qu’une femme aura peut-être aidé dans son entreprise.
+
+—C’est affreux! dit la comtesse.
+
+—Ils croient plaisanter, ajouta le curé d’un ton amer et triste.
+
+—Oh! la Péchina ne se laissera pas arrêter, dit le garde général, elle
+est capable d’avoir traversé l’Avonne à la nage... Je vais visiter
+les bords de la rivière. Toi, ma chère Olympe, retourne au pavillon,
+et vous, messieurs, ainsi que madame, promenez-vous dans l’allée vers
+Conches.
+
+—Quel pays! dit la comtesse.
+
+—Il y a des mauvais garnements partout, reprit Blondet.
+
+—Est-il vrai, monsieur le curé, demanda madame de Montcornet, que
+j’aie sauvé cette petite des griffes de Rigou?
+
+—Toutes les jeunes filles au-dessous de quinze ans que vous voudrez
+recueillir au château seront arrachées à ce monstre, répondit l’abbé
+Brossette. En essayant d’attirer cette enfant chez lui, dès l’âge
+de douze ans, madame, l’apostat voulait satisfaire à la fois et
+son libertinage et sa vengeance. En prenant le père Niseron pour
+sacristain, j’ai pu faire comprendre à ce bonhomme les intentions
+de Rigou, qui lui parlait de réparer les torts de son oncle, mon
+prédécesseur à la cure. C’est un des griefs de l’ancien maire contre
+moi, sa haine en est accrue... Le père Niseron a déclaré solennellement
+à Rigou qu’il le tuerait, s’il arrivait malheur à Geneviève, et il l’a
+rendu responsable de toute atteinte à l’honneur de cette enfant. Je ne
+serais pas éloigné de voir dans la poursuite de Nicolas Tonsard quelque
+infernale combinaison de cet homme, qui se croit tout permis ici.
+
+—Il ne craint donc pas la justice?... dit Blondet.
+
+—D’abord, il est le beau-père du Procureur du roi, répondit le
+curé qui fit une pause. Puis, vous ne soupçonnez pas, reprit-il,
+l’insouciance profonde de la police cantonale et du parquet à l’égard
+de ces gens-là. Pourvu que les paysans ne brûlent pas les fermes,
+qu’ils n’assassinent pas, qu’ils n’empoisonnent pas et qu’ils payent
+leurs contributions, on les laisse faire ce qu’ils veulent entre eux;
+et, comme ils sont sans principes religieux, il se passe des choses
+affreuses. De l’autre côté du bassin de l’Avonne, les vieillards
+impotents tremblent de rester à la maison, car alors on ne leur donne
+plus à manger; aussi vont-ils aux champs tant que leurs jambes peuvent
+les porter; s’ils se couchent, ils savent très-bien que c’est pour
+mourir, faute de nourriture. Monsieur Sarcus, le juge de paix, dit que
+si l’on faisait le procès à tous les criminels, l’État se ruinerait en
+frais de justice.
+
+—Mais il y voit clair, ce magistrat-là, s’écria Blondet.
+
+—Ah! Monseigneur connaissait bien la situation de cette vallée et
+surtout l’état de cette commune, dit en continuant le curé. La religion
+peut seule réparer tant de maux, la loi me semble impuissante, modifiée
+comme elle l’est...
+
+Le curé fut interrompu par des cris partant du bois, et la comtesse,
+précédée d’Émile et de l’abbé, s’y enfonça courageusement en courant
+dans la direction indiquée par les cris.
+
+
+ XI. —L’OARISTYS, XVIIIe ÉGLOGUE DE THÉOCRITE PEU GOUTÉE EN COUR
+ D’ASSISES.
+
+La sagacité de sauvage, que son nouveau métier avait développée chez
+Michaud, jointe à la connaissance des passions et des intérêts de la
+commune de Blangy, venait d’expliquer en partie une troisième idylle
+dans le genre grec, que les villageois pauvres comme les Tonsard,
+et les quadragénaires riches comme Rigou, traduisent selon le mot
+classique, _librement_, au fond des campagnes.
+
+Nicolas, second fils de Tonsard, avait amené, lors du tirage, un fort
+mauvais numéro. Deux ans auparavant, grâce à l’intervention de Soudry,
+de Gaubertin, de Sarcus le Riche, le frère aîné de Nicolas Tonsard fut
+réformé comme impropre au service militaire, à cause d’une prétendue
+maladie dans les muscles du bras droit; mais comme depuis Jean-Louis
+avait manié les instruments les plus aratoires avec une facilité
+très-remarquée, il se fit une sorte de rumeur à cet égard dans le
+canton.
+
+Soudry, Rigou, Gaubertin, les protecteurs de cette famille, avertirent
+alors le cabaretier qu’il ne fallait pas essayer de soustraire le grand
+et fort Nicolas à la loi du recrutement. Néanmoins, le maire de la
+Ville-aux-Fayes et Rigou sentaient si vivement la nécessité d’obliger
+les hommes hardis et capables de mal faire, habilement dirigés par eux
+contre les Aigues, que Rigou donna quelque espérance à Tonsard et à son
+fils.
+
+Ce moine défroqué, chez qui Catherine, excessivement dévouée à son
+frère, allait de temps en temps, conseilla de s’adresser à la comtesse
+et au général.
+
+—Il ne sera peut-être pas fâché de vous rendre ce service pour vous
+amadouer, et ce sera tout autant de pris sur l’ennemi, dit à Catherine
+le terrible beau-père du Procureur du roi. Si le Tapissier vous refuse,
+eh bien! nous verrons.
+
+Dans les prévisions de Rigou, le refus du général devait augmenter par
+un fait nouveau les torts du grand propriétaire envers les paysans, et
+valoir à la coalition un nouveau motif de reconnaissance de la part de
+Tonsard, dans le cas où son esprit retors fournirait à l’ancien maire
+un moyen de libérer Nicolas.
+
+Nicolas, qui devait passer sous peu de jours au conseil de révision,
+fondait peu d’espoir sur la protection du général, à raison des griefs
+des Aigues contre la famille Tonsard. Sa passion, ou pour mieux dire
+son entêtement, son caprice pour la Péchina furent tellement excités à
+l’idée de ce départ, qui ne lui laissait plus le temps de la séduire,
+qu’il voulut essayer de la violence.
+
+Le mépris que cette enfant témoignait à son persécuteur, outre
+une résistance pleine d’énergie, avait allumé chez le lovelace du
+Grand-I-Vert une haine dont la fureur égalait celle de son désir.
+Depuis trois jours il guettait la Péchina; de son côté, la pauvre
+enfant se savait guettée. Il existait entre Nicolas et sa proie la même
+entente qu’entre le chasseur et le gibier. Quand la Péchina s’avançait
+de quelques pas au delà de la grille, elle apercevait la tête de
+Nicolas dans une des allées parallèles aux murs du parc, ou sur le pont
+d’Avonne. Elle aurait bien pu se soustraire à cette odieuse poursuite
+en s’adressant à son grand-père; mais toutes les filles, même les plus
+naïves, par une étrange peur, instinctive peut-être, tremblent en ces
+sortes d’aventures, de se confier à leurs protecteurs naturels.
+
+Geneviève avait entendu le père Niseron faisant le serment de tuer un
+homme, quel qu’il fût, qui _toucherait_ à sa petite-fille, tel fut son
+mot. Le vieillard croyait cette enfant gardée par l’auréole blanche
+que soixante-dix ans de probité lui valaient. La perspective de drames
+terribles épouvante assez les imaginations ardentes des jeunes filles,
+sans qu’il soit besoin de plonger au fond de leurs cœurs pour en
+rapporter les nombreuses et curieuses raisons qui leur mettent alors le
+cachet du silence sur les lèvres.
+
+Au moment d’aller porter le lait que madame Michaud envoyait à la
+fille de Gaillard, le garde de la porte de Conches, dont la vache
+avait fait un veau, la Péchina ne se hasarda point, sans procéder à
+une enquête, comme une chatte qui s’aventure hors de sa maison. Elle
+ne vit pas trace de Nicolas; elle écouta le silence, comme dit le
+poëte, et n’entendant rien, elle pensa qu’à cette heure le drôle était
+à l’ouvrage. Les paysans commençaient à couper leurs seigles, car ils
+moissonnent les premiers leurs parcelles, afin de pouvoir gagner les
+fortes journées données aux moissonneurs. Mais Nicolas n’était pas
+homme à pleurer la paye de deux jours, d’autant plus qu’il quittait le
+pays après la foire de Soulanges, et que, devenir soldat, c’est pour le
+paysan entrer dans une nouvelle vie.
+
+Quand la Péchina, sa cruche sur la tête, parvint à la moitié de son
+chemin, Nicolas dégringola comme un chat sauvage du haut d’un orme où
+il s’était caché dans le feuillage, et tomba comme la foudre aux pieds
+de la Péchina, qui jeta sa cruche et se fia, pour gagner le pavillon, à
+son agilité. A cent pas de là, Catherine Tonsard, qui faisait le guet,
+déboucha du bois et heurta si violemment la Péchina qu’elle la jeta
+par terre. La violence du coup étourdit l’enfant; Catherine la releva,
+la prit dans ses bras et l’emmena dans le bois, au milieu d’une petite
+prairie où bouillonne la source du Ruisseau-d’Argent.
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ CATHERINE TONSARD.
+
+ Vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune clair,
+ pénétrants et d’une insolence soldatesque.
+
+ (LES PAYSANS.)]
+
+Catherine, grande et forte, en tout point semblable aux filles que
+les sculpteurs et les peintres prennent, comme jadis la République,
+pour modèle de la Liberté, charmait la jeunesse de la vallée d’Avonne
+par ce même sein volumineux, ces mêmes jambes musculeuses, cette même
+taille à la fois robuste et flexible; ces bras charnus, cet œil allumé
+d’une paillette de feu, par l’air fier, les cheveux tordus à grosses
+poignées, le front masculin, la bouche rouge, aux lèvres retroussées
+par un sourire quasi féroce qu’Eugène Delacroix et David d’Angers ont
+tous deux admirablement saisi et représenté. Image du peuple, l’ardente
+et brune Catherine vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune
+clair, pénétrants et d’une insolence soldatesque. Elle tenait de son
+père une violence telle que toute la famille, excepté Tonsard, la
+craignait dans le cabaret.
+
+—Eh bien! comment te trouves-tu, ma vieille? dit Catherine à la
+Péchina.
+
+Catherine avait assis à dessein sa victime sur un tertre d’une
+faible élévation, auprès de la source où elle lui fit reprendre ses
+sens avec une affusion d’eau froide.
+
+—Où suis-je?... demanda-t-elle en levant ses beaux yeux noirs, par où
+vous eussiez dit qu’il passait un rayon de soleil.
+
+—Ah! sans moi, reprit Catherine, tu serais morte...
+
+—Merci, dit la petite encore tout étourdie. Que m’est-il donc arrivé?
+
+—Tu as buté contre une racine et tu t’es étalée à quatre pas, jetée
+comme une balle... Ah! courais-tu!... Tu te lançais comme une perdue.
+
+—C’est ton frère qui est la cause de cet accident, dit la petite en se
+rappelant d’avoir vu Nicolas.
+
+—Mon frère? je ne l’ai pas aperçu, dit Catherine. Et qu’est-ce qu’il
+t’a donc fait, mon pauvre Nicolas, pour que tu en aies peur comme d’un
+loup-garou? N’est-il pas plus beau que ton monsieur Michaud?
+
+—Oh! dit superbement la Péchina.
+
+—Va, ma petite, tu te prépares des malheurs en aimant ceux qui nous
+persécutent! Pourquoi n’es-tu donc pas de notre côté?
+
+—Pourquoi ne mettez-vous jamais les pieds à l’église? et pourquoi
+volez-vous nuit et jour? demanda l’enfant.
+
+—Te laisserais-tu donc prendre aux raisons des bourgeois?... répondit
+Catherine dédaigneusement et sans soupçonner l’attachement de la
+Péchina. Les bourgeois nous aiment, eux, comme ils aiment la cuisine,
+il leur faut de nouvelles platées tous les jours. Où donc as-tu vu des
+bourgeois qui nous épousent, nous autres paysannes? Vois donc si Sarcus
+le Riche laisse son fils libre de se marier avec la belle Gatienne
+Giboulard d’Auxerre, qui pourtant est la fille d’un riche menuisier!...
+Tu n’es jamais allée au Tivoli de Soulanges, chez Socquard, viens-y? tu
+les verras là, les bourgeois! tu concevras alors qu’ils valent à peine
+l’argent qu’on leur soutire quand nous les attrapons! Viens donc cette
+année à la foire?
+
+—On dit que c’est bien beau la foire à Soulanges? s’écria naïvement la
+Péchina.
+
+—Je vas te dire ce que c’est, en deux mots, reprit Catherine. On y
+est reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il donc d’être jolie
+comme tu l’es, si ce n’est pas pour être admirée par les hommes?
+
+Ah! quand j’ai entendu dire pour la première fois: —«Quel beau brin
+de fille!» tout mon sang est devenu du feu. C’était chez Socquard,
+en pleine danse; mon grand’père, qui jouait de la clarinette, en a
+souri. Tivoli m’a paru grand et beau comme le ciel mais c’est que, ma
+fille, c’est éclairé tout en quinquets en glaces, on peut se croire en
+paradis. Les messieurs de Soulanges, d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes
+sont tous là. Depuis cette soirée, j’ai toujours aimé l’endroit où
+cette phrase a sonné dans mes oreilles comme une musique militaire. On
+donnerait son éternité pour entendre dire cela de soi, mon enfant, par
+l’homme qu’on aime?...
+
+—Mais oui, peut-être, répondit la Péchina d’un air pensif.
+
+—Viens-y donc, écouter cette bénédiction de l’homme, elle ne te
+manquera pas! s’écria Catherine. Dame! il y a de la chance, quand on
+est brave comme toi, de rencontrer un beau sort!... Le fils à monsieur
+Lupin, Amaury, qu’a des habits à boutons d’or, serait capable de te
+demander en mariage! Ce n’est pas tout, va! si tu savais ce qu’on
+trouve là contre le chagrin. Tiens, le vin cuit de Socquard vous ferait
+oublier le plus grand des malheurs. Figure-toi que ça vous donne des
+rêves! on se sent plus légère... Tu n’as jamais bu de vin cuit!... Eh
+bien! tu ne connais pas la vie!
+
+Ce privilége acquis aux grandes personnes de se gargariser de temps
+en temps avec un verre de vin cuit, excite à un si haut degré la
+curiosité des enfants au-dessous de douze ans, que Geneviève avait une
+fois trempé ses lèvres dans un petit verre de vin cuit ordonné par le
+médecin à son grand-père malade. Cette épreuve avait laissé dans le
+souvenir de la pauvre enfant une sorte de magie qui peut expliquer
+l’attention que Catherine obtint, et sur laquelle comptait cette atroce
+fille pour réaliser le plan dont une partie avait déjà réussi. Sans
+doute elle voulait faire arriver la victime, étourdie par sa chute,
+à cette ivresse morale, si dangereuse pour des filles qui vivent aux
+champs et dont l’imagination, privée de pâture, n’en est que plus
+ardente aussitôt qu’elle trouve à s’exercer. Le vin cuit, qu’elle
+tenait en réserve, devait achever de faire perdre la tête à sa victime.
+
+—Qu’y a-t-il donc là dedans? demanda la Péchina.
+
+—Toutes sortes de choses!... répondit Catherine en regardant de côté
+pour voir si son frère arrivait, d’abord des _machins_ qui viennent des
+Indes, de la cannelle, des herbes qui vous changent par enchantement.
+Enfin, vous croyez tenir ce que vous aimez! ça vous rend heureuse! on
+se voit riche, on se moque de tout.
+
+—J’aurais peur de boire du vin cuit à la danse! dit la Péchina.
+
+—De quoi? reprit Catherine, il n’y a pas le moindre danger: songe
+donc à tout ce monde qui est là. Tous les bourgeois nous regardent!
+Ah! c’est de ces jours qui font supporter bien des misères! Voir ça et
+mourir, on serait contente!
+
+—Si monsieur et madame Michaud voulaient y venir!... répondit la
+Péchina l’œil en feu.
+
+—Mais ton grand-père Niseron, tu ne l’as pas abandonné, ce pauvre
+cher homme, et il serait bien flatté de te voir adorée comme une
+reine... Est-ce que tu préfères ces Arminacs de Michaud et autres à ton
+grand-père et aux Bourguignons? Ça n’est pas bien de renier son pays.
+Et puis, après, qu’est-ce que les Michaud auraient donc à dire si ton
+grand-père t’emmenait à la fête de Soulanges?... Oh! si tu savais ce
+que c’est que de régner sur un homme, d’être sa folie et de pouvoir lui
+dire: —Va là, comme je le dis à Godain, et qu’il y va! —Fais cela! et
+il le fait! Et tu es _atournée_, vois-tu, ma petite, à démonter la tête
+à un bourgeois comme le fils à monsieur Lupin. Dire que monsieur Amaury
+s’est amouraché de ma sœur Marie parce qu’elle est blonde, et qu’il
+a quasiment peur de moi... Mais toi, depuis que ces gens du pavillon
+t’ont requinquée, tu as l’air d’une impératrice.
+
+Tout en faisant oublier adroitement Nicolas, pour dissiper la défiance
+dans cette âme naïve, Catherine y distillait superfinement l’ambroisie
+des compliments. Sans le savoir, elle avait attaqué la plaie secrète
+de ce cœur. La Péchina, sans être autre chose qu’une pauvre paysanne,
+offrait le spectacle d’une effrayante précocité, comme beaucoup de
+créatures destinées à finir prématurément, ainsi qu’elles ont fleuri.
+Produit bizarre du sang monténégrin et du sang bourguignon, conçue et
+portée à travers les fatigues de la guerre, elle s’était sans doute
+ressentie de ces circonstances. Mince, fluette, brune comme une feuille
+de tabac, petite, elle possédait une force incroyable, mais cachée
+aux yeux des paysans, à qui les mystères des organisations nerveuses
+sont inconnus. On n’admet pas les nerfs dans le système médical des
+campagnes.
+
+A treize ans, Geneviève avait achevé sa croissance, quoiqu’elle eût à
+peine la taille d’un enfant de son âge. Sa figure devait-elle à son
+origine ou au soleil de la Bourgogne ce teint de topaze à la fois
+sombre et brillant, sombre par la couleur, brillant par le grain du
+tissu, qui prête à une petite fille un air vieux, la science médicale
+nous blâmerait peut-être de l’affirmer. Cette vieillesse anticipée du
+masque était rachetée par la vivacité, par l’éclat, par la richesse
+de lumière qui faisaient des yeux de la Péchina deux étoiles. Comme
+à tous ces yeux pleins de soleil, et qui veulent peut-être des abris
+puissants, les paupières étaient armées de cils d’une longueur presque
+démesurée. Les cheveux, d’un noir bleuâtre, fins et longs, abondants,
+couronnaient de leurs grosses nattes un front coupé comme celui de
+la Junon antique. Ce magnifique diadème de cheveux, ces grands yeux
+arméniens, ce front céleste écrasaient la figure. Le nez, quoique d’une
+forme pure à sa naissance et d’une courbe élégante, se terminait par
+des espèces de nasaux chevalins et aplatis. La passion retroussait
+parfois ces narines, et la physionomie contractait alors une expression
+furieuse. De même que le nez, tout le bas de la figure semblait
+inachevé, comme si la glaise eût manqué dans les doigts du divin
+sculpteur. Entre la lèvre inférieure et le menton, l’espace était si
+court, qu’en prenant la Péchina par le menton, on devait lui froisser
+les lèvres; mais les dents ne permettaient pas de faire attention à
+ce défaut. Vous eussiez prêté des âmes à ces petits os, brillants,
+vernis, bien coupés, transparents, et que laissaient facilement voir
+une bouche trop fendue, accentuée par des sinuosités qui donnaient aux
+lèvres de la ressemblance avec les bizarres torsions du corail. La
+lumière passait si facilement à travers la conque des oreilles, qu’elle
+semblait rose en plein soleil. Le teint, quoique roussi, révélait
+une merveilleuse finesse de chair. Si, comme l’a dit Buffon, l’amour
+est dans le toucher, la douceur de cette peau devait être active et
+pénétrante comme la senteur des daturas. La poitrine, de même que le
+corps, effrayait par sa maigreur; mais les pieds et les mains, d’une
+petitesse provocante, accusaient une puissance nerveuse supérieure, une
+organisation vivace.
+
+Ce mélange d’imperfections diaboliques et de beautés divines,
+harmonieux malgré tant de discordances, car il tendait à l’unité par
+une fierté sauvage; puis ce défi d’une âme puissante à un faible corps
+écrit dans les yeux, tout rendait cette enfant inoubliable. La nature
+avait voulu faire de ce petit être une femme, les circonstances de la
+conception lui prêtèrent la figure et le corps d’un garçon. A voir
+cette fille étrange, un poëte lui aurait donné l’Yémen pour patrie,
+elle tenait de l’Afrite et du Génie des contes arabes. La physionomie
+de la Péchina ne mentait pas. Elle avait l’âme de son regard de feu,
+l’esprit de ses lèvres brillantées par ses dents prestigieuses, la
+pensée de son front sublime, la fureur de ses narines toujours prêtes
+à hennir. Aussi l’amour, comme on le conçoit dans les sables brûlants,
+dans les déserts, agitait-il ce cœur âgé de vingt ans, en dépit des
+treize ans de l’enfant du Monténégro, qui, semblable à cette cime
+neigeuse, ne devait jamais se parer des fleurs du printemps.
+
+Les observateurs comprendront alors que la Péchina, chez qui la passion
+sortait par tous les pores, réveillât en des natures perverses la
+fantaisie endormie par l’abus; de même qu’à table, l’eau vient à la
+bouche à l’aspect de ces fruits contournés, troués, tachés de noir, que
+les gourmands connaissent par expérience, et sous la peau desquels la
+nature se plaît à mettre des saveurs et des parfums de choix. Pourquoi
+Nicolas, ce manouvrier vulgaire, pourchassait-il cette créature digne
+d’un poëte, quand tous les yeux de cette vallée en avaient pitié comme
+d’une difformité maladive? Pourquoi Rigou, le vieillard, éprouvait-il
+pour elle une passion de jeune homme? Qui des deux était jeune ou
+vieillard? Le jeune paysan était-il aussi blasé que le vieil usurier?
+Comment les deux extrêmes de la vie se réunissaient-ils dans un commun
+et sinistre caprice? La force qui finit ressemble-t-elle à la force qui
+commence? Les déréglements de l’homme sont des abîmes gardés par des
+sphinx, ils commencent et se terminent presque tous par des questions
+sans réponse.
+
+On doit concevoir maintenant cette exclamation: —Piccina!... échappée
+à la comtesse, quand sur le chemin elle vit Geneviève, l’année
+précédente, ébahie à l’aspect d’une calèche et d’une femme mise comme
+madame de Montcornet. Cette fille presque avortée, d’une énergie
+monténégrine, aimait le grand, le beau, le noble garde général,
+mais comme les enfants de cet âge savent aimer quand elles aiment,
+c’est-à-dire avec la rage d’un désir enfantin, avec les forces de la
+jeunesse, avec le dévouement qui, chez les vraies vierges, enfantent de
+divines poésies. Catherine venait donc de passer ses grossières mains
+sur les cordes les plus sensibles de cette harpe, toutes montées à
+casser. Danser sous les yeux de Michaud, aller à la fête de Soulanges,
+y briller, s’inscrire dans le souvenir de ce maître adoré?... Quelles
+idées! Les lancer dans cette tête volcanique, n’était-ce pas jeter des
+charbons allumés sur de la paille exposée au soleil d’août?
+
+—Non, Catherine, répondit la Péchina, je suis laide, chétive; mon lot
+est de vivre dans un coin, de rester fille, seule au monde.
+
+—Les hommes aiment les _chétiotes_, reprit Catherine. Tu me vois bien,
+moi? dit-elle en montrant ses beaux bras, je plais à Godain qui est
+une vraie _guernouille_, je plais à ce petit Charles qui accompagne le
+comte; mais le fils Lupin a peur de moi. Je te le répète, c’est les
+petits hommes qui m’aiment et qui disent à la Ville-aux-Fayes ou à
+Soulanges: Le beau brin de fille! en me voyant passer. Eh bien! toi, tu
+plairas aux beaux hommes...
+
+—Ah! Catherine, si c’est vrai, cela!... s’écria la Péchina ravie.
+
+—Mais enfin, c’est si vrai que Nicolas, le plus bel homme du canton,
+est fou de toi; il en rêve, il en perd l’esprit, et il est aimé de
+toutes les filles... C’est un fier gars! Si tu mets une robe blanche
+et des rubans jaunes, tu seras la plus belle chez Socquard, le jour
+de Notre-Dame, à la face de tout le beau monde de la Ville-aux-Fayes.
+Voyons, veux-tu? Tiens, je coupais de l’herbe, là, pour nos vaches;
+j’ai dans ma gourde un peu de vin cuit que m’a donné Socquard ce
+matin, dit-elle en voyant dans les yeux de la Péchina cette expression
+délirante que connaissent toutes les femmes, je suis bonne enfant, nous
+allons le partager... tu te croiras aimée...
+
+Pendant cette conversation, en choisissant les touffes d’herbe pour
+poser ses pieds, Nicolas s’était glissé sans bruit jusqu’au tronc d’un
+gros chêne peu distant du tertre où sa sœur avait assis la Péchina.
+Catherine, qui, de moment en moment, jetait les yeux autour d’elle,
+finit par apercevoir son frère en allant prendre la gourde au vin cuit.
+
+—Tiens, commence, dit-elle à la petite.
+
+—Ça me brûle, s’écria Geneviève en rendant la gourde à Catherine après
+en avoir bu deux gorgées.
+
+—Bête! tiens, répondit Catherine en vidant d’un trait ce flacon
+rustique, v’là comme ça passe! c’est un rayon de soleil qui vous luit
+dans l’estomac!
+
+—Et moi qui devrais avoir porté mon lait à mademoiselle Gailard?...
+s’écria la Péchina. Nicolas m’a fait une peur...
+
+—Tu n’aimes donc pas Nicolas?
+
+—Non, répondit la Péchina; qu’a-t-il à me poursuivre? il ne manque
+pourtant pas de créatures de bonne volonté.
+
+—Mais s’il te préfère à toutes les filles de la vallée, ma petite...
+
+—J’en suis fâchée pour lui, dit-elle.
+
+—On voit bien que tu ne le connais pas, reprit Catherine.
+
+Avec une rapidité foudroyante, Catherine Tonsard, en disant cette
+horrible phrase, saisit la Péchina par la taille, la renversa sur
+l’herbe, la priva de toute sa force en la mettant à plat, et la
+maintint dans cette dangereuse position. En apercevant son odieux
+persécuteur, l’enfant se mit à crier à pleins poumons, et envoya
+Nicolas à cinq pas de là d’un coup de pied donné dans le ventre; puis
+elle se renversa sur elle-même comme un acrobate avec une dextérité qui
+trompa les calculs de Catherine, et se releva pour fuir. Catherine,
+restée à terre, étendit la main, prit la Péchina par le pied, la fit
+tomber tout de son long, la face contre terre. Cette chute affreuse
+arrêta les cris incessants de la courageuse Monténégrine. Nicolas,
+qui, malgré la violence du coup, s’était remis, revint furieux et
+voulut saisir sa victime. Dans ce danger, quoique étourdie par le vin,
+l’enfant saisit Nicolas à la gorge et la lui serra par une étreinte de
+fer.
+
+—Elle m’étrangle! au secours, Catherine! cria Nicolas d’une voix qui
+passait péniblement par le larynx.
+
+La Péchina jetait aussi des cris perçants. Catherine essaya de les
+étouffer en mettant une main sur la bouche de l’enfant, qui la mordit
+au sang. Ce fut alors que Blondet, la comtesse et le curé se montrèrent
+sur la lisière du bois.
+
+—Voilà les bourgeois des Aigues, dit Catherine en aidant Geneviève à
+se relever.
+
+—Veux-tu vivre? dit Nicolas Tonsard à l’enfant d’une voix rauque.
+
+—Après? dit la Péchina.
+
+—Dis-leur que nous jouions, et je te pardonne, reprit Nicolas d’un air
+sombre.
+
+—Mâtine! le diras-tu?... répéta Catherine dont le regard fut encore
+plus terrible que la menace meurtrière de Nicolas.
+
+—Oui, si vous me laissez tranquille, répliqua l’enfant. D’ailleurs, je
+ne sortirai plus sans mes ciseaux!
+
+—Tu te tairas, ou je te flanquerai dans l’Avonne, dit la féroce
+Catherine.
+
+—Vous êtes des monstres!... cria le curé, vous mériteriez d’être
+arrêtés et envoyés en cour d’assises...
+
+—Ah çà! que faites-vous dans vos salons, vous autres? demanda Nicolas
+en regardant la comtesse et Blondet qui frémirent. Vous jouez, n’est-ce
+pas? Eh bien! les champs sont à nous, on ne peut pas toujours
+travailler, nous jouions!... Demandez à ma sœur et à la Péchina?
+
+—Comment vous battez-vous donc, si c’est comme cela que vous jouez!
+s’écria Blondet.
+
+Nicolas jeta sur Blondet un regard d’assassin.
+
+—Parle donc, dit Catherine en prenant la Péchina par l’avant-bras et
+en le lui serrant à y laisser un bracelet bleu, n’est-ce pas que nous
+nous amusions?...
+
+—Oui, madame, nous nous amusions, dit l’enfant épuisée par le
+déploiement de ses forces, et qui s’affaissa sur elle-même comme si
+elle allait s’évanouir.
+
+—Vous l’entendez, madame, dit effrontément Catherine en lançant à la
+comtesse un de ces regards de femme à femme qui valent des coups de
+poignard.
+
+Elle prit le bras de son frère, et tous deux ils s’en allèrent,
+sans s’abuser sur les idées qu’ils avaient inspirées à ces trois
+personnages. Nicolas se retourna deux fois, et deux fois il rencontra
+le regard de Blondet qui toisait ce grand drôle, haut de cinq pieds
+huit pouces, d’une coloration vigoureuse, à cheveux noirs, crépus,
+large des épaules, et dont la physionomie assez douce offrait sur les
+lèvres et autour de la bouche des traits où se devinait la cruauté
+particulière aux voluptueux et aux fainéants. Catherine balançait sa
+jupe blanche à raies bleues avec une sorte de coquetterie perverse.
+
+—Caïn et sa femme! dit Blondet au curé.
+
+—Vous ne savez pas à quel point vous rencontrez juste, répliqua l’abbé
+Brossette.
+
+—Ah! monsieur le curé, que feront-ils de moi? dit la Péchina quand
+le frère et la sœur furent à une distance où sa voix ne pouvait être
+entendue.
+
+La comtesse, devenue blanche comme son mouchoir, éprouvait un
+saisissement tel, qu’elle n’entendait ni Blondet, ni le curé, ni la
+Péchina.
+
+—C’est à faire fuir un paradis terrestre... dit-elle enfin. Mais,
+avant tout, sauvons cette enfant de leurs griffes.
+
+—Vous aviez raison, cette enfant est tout un poëme, un poëme vivant!
+dit tout bas Blondet à la comtesse.
+
+En ce moment, la Monténégrine se trouvait dans l’état où le corps et
+l’âme fument, pour ainsi dire, après l’incendie d’une colère qui a
+fait lancer à toutes les forces intellectuelles et physiques leur somme
+de force. C’est une splendeur, inouïe, suprême, qui ne jaillit que sous
+la pression d’un fanatisme, la résistance ou la victoire, celle de
+l’amour ou du martyre. Partie avec une robe à filets alternativement
+bruns et jaunes, avec une collerette qu’elle plissait elle-même en
+se levant de bonne heure, l’enfant ne s’était pas encore aperçue du
+désordre de sa robe souillée de terre, de sa collerette chiffonnée.
+En sentant ses cheveux déroulés, elle chercha son peigne. Ce fut dans
+ce premier mouvement de trouble que Michaud, également attiré par les
+cris, se rendit sur le lieu de la scène. En voyant son Dieu, la Péchina
+retrouva toute son énergie.
+
+—Il ne m’a seulement pas touchée, monsieur Michaud! s’écria-t-elle.
+
+Ce cri, le regard et le mouvement qui en furent un éloquent
+commentaire, en apprirent en un instant à Blondet et au curé plus que
+madame Michaud n’en avait dit à la comtesse sur la passion de cette
+étrange fille pour le garde général qui ne s’en apercevait pas.
+
+—Le misérable! s’écria Michaud.
+
+Et par ce geste involontaire, impuissant, qui échappe aux fous comme
+aux sages, il menaça du poing Nicolas, dont la haute stature faisait
+ombre dans le bois où il s’engageait avec sa sœur.
+
+—Vous ne jouiez donc pas? dit l’abbé Brossette en jetant un fin regard
+à la Péchina.
+
+—Ne la tourmentez pas, dit la comtesse, et rentrons.
+
+La Péchina, quoique brisée, puisa dans sa passion assez de force pour
+marcher, son maître adoré la regardait! La comtesse suivait Michaud
+dans un de ces sentiers connus seulement des braconniers et des gardes,
+où l’on ne peut aller deux de front, mais qui menait droit à la porte
+d’Avonne.
+
+—Michaud, dit-elle au milieu du bois, il faut trouver un moyen de
+débarrasser le pays de ce méchant garnement, car cette enfant est
+peut-être menacée de mort.
+
+—D’abord, répondit Michaud, Geneviève ne quittera pas le pavillon,
+ma femme prendra chez elle le neveu de Vatel, qui fait les allées du
+parc; nous le remplacerons par un garçon du pays de ma femme, car il
+ne faut plus mettre aux Aigues que des gens de qui nous soyons sûrs.
+Avec Gounod chez nous et Cornevin le vieux père nourricier, les vaches
+seront bien gardées, et la Péchina ne sortira plus qu’accompagnée.
+
+—Je dirai à Monsieur de vous indemniser de ce surcroît de dépense,
+reprit la comtesse; mais ceci ne nous défait pas de Nicolas? Comment y
+arriverons-nous?
+
+—Le moyen est tout simple et tout trouvé, répondit Michaud. Nicolas
+doit passer dans quelques jours au conseil de révision; au lieu de
+solliciter sa réforme, mon général, sur la protection de qui les
+Tonsard comptent, n’a qu’à bien le recommander au prône.
+
+—J’irai, s’il le faut, dit la comtesse, voir moi-même mon cousin de
+Castéran, notre préfet; mais d’ici là, je tremble...
+
+Ces paroles furent échangées au bout du sentier qui débouchait au
+rond-point. En arrivant à la crête du fossé, la comtesse ne put
+s’empêcher de jeter un cri; Michaud s’avança pour la soutenir, croyant
+qu’elle s’était blessée à quelque épine sèche; mais il tressaillit du
+spectacle qui s’offrit à ses regards.
+
+Marie et Bonnébault, assis sur le talus du fossé, paraissaient causer,
+et s’étaient sans doute cachés là pour écouter. Évidemment, ils
+avaient quitté leur place dans le bois en entendant venir du monde et
+reconnaissant des voix bourgeoises.
+
+Après six ans de service dans la cavalerie, Bonnébault, grand garçon
+sec, était revenu depuis quelques mois à Conches, avec un congé
+définitif qu’il dut à sa mauvaise conduite; il aurait gâté les
+meilleurs soldats par son exemple. Il portait des moustaches et une
+virgule, particularité qui, jointe au prestige de la tenue que les
+soldats contractent au régime de la caserne, avait rendu Bonnébault la
+coqueluche des filles de la vallée. Il tenait, comme les militaires,
+ses cheveux de derrière très-courts, frisait ceux du dessus de la tête,
+retroussait les faces d’un air coquet, et mettait crânement de côté son
+bonnet de police. Enfin, comparé aux paysans presque tous en guenilles
+comme Mouche et Fourchon, il paraissait superbe en pantalon de toile,
+en bottes et en petite veste courte. Ces effets, achetés lors de sa
+libération, se ressentaient de la réforme et de la vie des champs;
+mais le coq de la vallée en possédait de meilleurs pour les jours de
+fête. Il vivait, disons-le, des libéralités de ses bonnes amies, qui
+suffisaient à peine aux dissipations, aux libations, aux perditions de
+tout genre qu’entraînait la fréquentation du café de la Paix.
+
+Malgré sa figure ronde, plate, assez gracieuse au premier aspect,
+ce drôle offrait je ne sais quoi de sinistre. Il était bigle,
+c’est-à-dire qu’un de ses yeux ne suivait pas le mouvement de l’autre;
+il ne louchait pas, mais ses yeux n’étaient pas toujours ensemble,
+pour emprunter à la peinture un de ses termes. Ce défaut, quoique
+léger, donnait à son regard une expression ténébreuse, inquiétante,
+en ce qu’elle s’accordait avec un mouvement dans le front et dans
+les sourcils, qui révélait une sorte de lâcheté de caractère, une
+disposition à l’avilissement.
+
+Il en est de la lâcheté comme du courage: il y en a de plusieurs
+sortes. Bonnébault, qui se serait battu comme le plus brave soldat,
+était faible devant ses vices et ses fantaisies. Paresseux comme un
+lézard, actif seulement pour ce qui lui plaisait, sans délicatesse
+aucune, à la fois fier et bas, capable de tout et nonchalant, le
+bonheur de ce casseur d’_assiettes et de cœurs_, pour se servir d’une
+expression soldatesque, consistait à mal faire ou à faire du dégât. Au
+sein des campagnes, ce caractère est d’un aussi mauvais exemple qu’au
+régiment. Bonnébault voulait, comme Tonsard et comme Fourchon, bien
+vivre et ne rien faire. Aussi, avait-il _tiré son plan_, pour employer
+un mot du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Tout en exploitant sa
+tournure avec un croissant succès, et son talent au billard avec des
+chances diverses, il se flattait, en sa qualité d’habitué du café de la
+Paix, d’épouser un jour mademoiselle Aglaé Socquard, fille unique du
+père Socquard, propriétaire de cet établissement, qui, toute proportion
+gardée, était à Soulanges ce qu’est le Ranelagh au bois de Boulogne.
+
+Embrasser la carrière de limonadier, devenir entrepreneur de bal
+public, ce beau sort paraissait être en effet le bâton de maréchal d’un
+fainéant. Ces mœurs, cette vie et ce caractère étaient si salement
+écrits sur la physionomie de ce _viveur_ de bas étage, que la comtesse
+laissa échapper une exclamation à l’aspect de ce couple, qui lui fit
+une impression aussi vive que si elle eût vu deux serpents.
+
+Marie, folle de Bonnébault, eût volé pour lui. Cette moustache, cette
+_désinvolture_ de trompette, cet air faraud lui allaient au cœur, comme
+l’allure, les façons, les manières d’un de Marsay plaisent à une jolie
+Parisienne. Chaque sphère sociale a sa distinction! La jalouse Marie
+rebutait Amaury, cet autre fat de petite ville, elle voulait être
+madame Bonnébault!
+
+—Ohé! les autres! ohé! venez-vous?... crièrent de loin Catherine et
+Nicolas en apercevant Marie et Bonnébault.
+
+Ce cri suraigu retentit dans les bois comme un appel de sauvages.
+
+En voyant ces deux êtres, Michaud frémit, car il se repentit vivement
+d’avoir parlé. Si Bonnébault et Marie Tonsard avaient écouté la
+conversation, il ne pouvait en résulter que des malheurs. Ce fait,
+minime en apparence, dans la situation irritante où se trouvaient les
+Aigues vis-à-vis des paysans, devait avoir une influence décisive,
+comme dans les batailles la victoire ou la défaite dépendent d’un
+ruisseau qu’un pâtre saute à pieds joints et où s’arrête l’artillerie.
+
+Après avoir salué galamment la comtesse, Bonnébault prit le bras de
+Marie d’un air conquérant et s’en alla triomphalement.
+
+—C’est le La-clé-des-cœurs de la vallée, dit Michaud tout bas à la
+comtesse en se servant du mot de bivouac qui veut dire don Juan. C’est
+un homme bien dangereux. Quand il a perdu vingt francs au billard, on
+lui ferait assassiner Rigou!... L’œil lui tourne aussi bien à un crime
+qu’à une joie.
+
+—J’en ai trop vu pour aujourd’hui, répliqua la comtesse en prenant le
+bras d’Émile, revenons, messieurs.
+
+Elle salua mélancoliquement madame Michaud en voyant la Péchina rentrée
+au pavillon. La tristesse d’Olympe avait gagné la comtesse.
+
+—Comment, madame, dit l’abbé Brossette, est-ce que la difficulté de
+faire le bien ici vous détournerait de le tenter? Voici cinq ans que
+je couche sur un grabat, que j’habite un presbytère sans meubles,
+que je dis la messe sans fidèles pour l’entendre, que je prêche
+sans auditeurs, que je suis desservant sans casuel ni supplément de
+traitement, que je vis avec les six cents francs de l’État, sans rien
+demander à Monseigneur, et j’en donne le tiers en charités. Enfin, je
+ne désespère pas! Si vous saviez ce que sont mes hivers, ici, vous
+comprendriez toute la valeur de ce mot! Je ne me chauffe qu’à l’idée
+de sauver cette vallée, de la reconquérir à Dieu! Il ne s’agit pas
+de nous, madame, mais de l’avenir. Si nous sommes institués pour
+dire aux pauvres: —«Sachez être pauvres!» c’est-à-dire, «souffrez,
+résignez-vous et travaillez!» nous devons dire aux riches: —«Sachez
+être riches!» c’est-à-dire, «soyez intelligents dans la bienfaisance,
+pieux et dignes de la place que Dieu vous assigne!» Eh bien! madame,
+vous n’êtes que les dépositaires du pouvoir que donne la fortune, et,
+si vous n’obéissez pas à ses charges, vous ne la transmettrez pas à
+vos enfants comme vous l’avez reçue! Vous dépouillez votre postérité.
+Si vous continuez l’égoïsme de la cantatrice qui, certes, a causé par
+sa nonchalance le mal dont l’étendue vous effraye, vous reverrez les
+échafauds où sont morts vos prédécesseurs pour les fautes de leurs
+pères. Faire le bien obscurément, dans un coin de terre, comme Rigou,
+par exemple, y fait le mal!... ah! voilà des prières en action qui
+plaisent à Dieu!... Si, dans chaque commune, trois êtres voulaient le
+bien, la France, notre beau pays, serait sauvée de l’abîme où nous
+courons, et où nous entraîne une religieuse indifférence à tout ce
+qui n’est pas nous!... Changez d’abord, changez vos mœurs, et vous
+changerez alors vos lois...
+
+Quoique profondément émue en entendant cet élan de charité vraiment
+catholique, la comtesse répondit par le fatal: _Nous verrons!_ des
+riches, qui contient assez de promesses pour qu’ils puissent se
+débarrasser d’un appel à leur bourse, et qui leur permet plus tard de
+rester les bras croisés devant tout malheur, sous prétexte qu’il est
+accompli.
+
+En entendant ce mot, l’abbé Brossette salua madame de Montcornet et
+prit une allée qui menait directement à la porte de Blangy.
+
+—Le festin de Balthasar sera donc le symbole éternel des derniers
+jours d’une caste, d’une oligarchie, d’une domination!... se dit-il
+quand il fut à dix pas. Mon Dieu! si votre volonté sainte est de
+déchaîner les pauvres comme un torrent pour transformer les sociétés,
+je comprends alors que vous abandonniez les riches à leur aveuglement!
+
+
+ XII. —COMME QUOI LE CABARET EST LE PARLEMENT DU PEUPLE.
+
+En criant à tue-tête, la vieille Tonsard avait attiré quelques
+personnes de Blangy, curieuses de savoir ce qui se passait au
+Grand-I-Vert, car la distance entre le village et le cabaret n’est
+pas plus considérable qu’entre le cabaret et la porte de Blangy. L’un
+des curieux fut précisément le bonhomme Niseron, le grand-père de
+la Péchina, qui, après avoir sonné le second _Angelus_, retournait
+façonner quelques chaînées de vigne, son dernier morceau de terre.
+
+Voûté par le travail, le visage blanc, les cheveux d’argent, ce vieux
+vigneron, à lui seul toute la probité de la commune, avait été, pendant
+la révolution, président du club des Jacobins à la Ville-aux-Fayes,
+et juré près du tribunal révolutionnaire au District. Jean-François
+Niseron, fabriqué du même bois dont furent faits les Apôtres, offrait
+jadis le portrait, toujours pareil sous tous les pinceaux, de ce saint
+Pierre en qui les peintres ont tous figuré le front quadrangulaire du
+Peuple, la forte chevelure naturellement frisée du Travailleur, les
+muscles du Prolétaire, le teint du Pêcheur, ce nez puissant, cette
+bouche à demi railleuse qui nargue le malheur, enfin l’encolure du Fort
+qui coupe des fagots dans le bois voisin pour faire le dîner, pendant
+que les doctrinaires de la chose discourent.
+
+Tel fut, à quarante ans, au début de la Révolution, cet homme dur comme
+le fer, pur comme l’or. Avocat du peuple, il crut à une république en
+entendant gronder ce nom, encore plus formidable peut-être que l’idée.
+Il crut à la république de Jean-Jacques Rousseau, à la fraternité des
+hommes, à l’échange des beaux sentiments, à la proclamation du mérite,
+au choix sans brigues, enfin à tout ce que la médiocre étendue d’un
+arrondissement, comme Sparte, rend possible, et que les proportions
+d’un empire rendent chimérique. Il signa ses idées de son sang, son
+fils unique partit pour la frontière; il fit plus, il les signa de ses
+intérêts, dernier sacrifice de l’égoïsme. Neveu, seul héritier du curé
+de Blangy, ce tout-puissant tribun de la campagne pouvait en reprendre
+l’héritage à la belle Arsène, la jolie servante du défunt; il respecta
+les volontés du testateur et accepta la misère, qui, pour lui, vint
+aussi promptement que la décadence pour sa république.
+
+Jamais un denier, une branche d’arbre appartenant à autrui ne passa
+dans les mains de ce sublime républicain, qui rendrait la république
+acceptable s’il pouvait faire école. Il refusa d’acheter des biens
+nationaux, il déniait à la république le droit de confiscation. En
+réponse aux demandes du comité du salut public, il voulait que la vertu
+des citoyens fît pour la sainte patrie les miracles que les tripoteurs
+de pouvoir voulaient opérer à prix d’or. Cet homme antique reprocha
+publiquement à Gaubertin père ses trahisons secrètes, ses complaisances
+et ses déprédations. Il gourmanda le vertueux Mouchon, ce représentant
+du peuple dont la vertu fut tout bonnement de l’incapacité, comme chez
+tant d’autres qui, gorgés des ressources politiques les plus immenses
+que jamais nation ait livrées, armés de toute la force d’un peuple
+enfin, n’en tirèrent pas tant de grandeur que Richelieu sut en trouver
+dans la faiblesse d’un roi. Aussi le citoyen Niseron devint-il un
+reproche vivant pour trop de monde. On accabla bientôt le bonhomme
+sous l’avalanche de l’oubli, avec ce mot terrible: Il n’est content de
+rien! Le mot de ceux qui se sont repus pendant la sédition.
+
+Cet autre paysan du Danube regagna son toit à Blangy, regarda choir
+une à une ses illusions, vit sa république finir en queue d’empereur,
+et tomba dans une complète misère, sous les yeux de Rigou, qui sut
+hypocritement l’y réduire. Savez-vous pourquoi? Jamais Jean-François
+Niseron ne voulut rien accepter de Rigou. Des refus réitérés apprirent
+au détenteur de la succession en quelle mésestime profonde le tenait le
+neveu du curé. Enfin, ce mépris glacial venait d’être couronné par la
+menace terrible au sujet de sa petite-fille, dont avait parlé l’abbé
+Brossette à la comtesse.
+
+Des douze années de la République française, le vieillard s’était
+écrit une histoire à lui, pleine uniquement des traits grandioses
+qui donneront à ce temps héroïque l’immortalité. Les infamies, les
+massacres, les spoliations, ce bonhomme voulait les ignorer: il
+admirait toujours les dévouements, le _Vengeur_, les dons à la patrie,
+l’élan du peuple aux frontières, et il continuait son rêve pour s’y
+endormir.
+
+La Révolution a eu beaucoup de poëtes semblables au père Niseron,
+qui chantèrent leurs poëmes à l’intérieur ou aux armées, secrètement
+ou au grand jour, par des actes ensevelis sous les vapeurs de cet
+ouragan, et de même que sous l’Empire, des blessés oubliés criaient:
+vive l’empereur! avant de mourir. Ce sublime appartient en propre à la
+France. L’abbé Brossette avait respecté cette inoffensive conviction.
+Le vieillard s’était attaché naïvement au curé pour ce seul mot dit
+par le prêtre: «La vraie république est dans l’Évangile.» Et le vieux
+républicain portait la croix, et il revêtait la robe mi-parti de rouge
+et de noir, et il était digne, sérieux à l’église, et il vivait des
+triples fonctions dont l’avait investi l’abbé Brossette, qui voulut
+donner à ce brave homme, non pas de quoi vivre, mais de quoi ne pas
+mourir de faim.
+
+Ce vieillard, l’Aristide de Blangy, parlait peu, comme toutes les
+nobles dupes qui s’enveloppent dans le manteau de la résignation;
+mais il ne manquait jamais à blâmer le mal; aussi les paysans le
+craignaient-ils comme les voleurs craignent la police. Il ne venait pas
+six fois dans l’année au Grand-I-Vert, quoiqu’on l’y fêtât toujours.
+Le vieillard maudissait le peu de charité des riches, leur égoïsme le
+révoltait, et par cette fibre il paraissait toujours tenir aux paysans.
+Aussi disait-on: «Le père Niseron n’aime pas les riches, il est des
+nôtres.»
+
+Pour couronne civique, cette belle vie obtenait dans toute la vallée
+ces mots: «Le brave père Niseron! il n’y a pas de plus honnête homme!»
+Pris souvent pour arbitre souverain dans certaines contestations, il
+réalisait ce mot magnifique: _l’ancien du village_.
+
+Ce vieillard, extrêmement propre quoique dénué, portait toujours
+des culottes, de gros bas drapés, des souliers ferrés, l’habit
+quasi français à grands boutons, conservé par les vieux paysans, et
+le chapeau de feutre à larges bords; mais les jours ordinaires il
+avait une veste de drap bleu si rapetassée qu’elle ressemblait à une
+tapisserie. La fierté de l’homme qui se sent libre et digne de la
+liberté, donnait à sa physionomie, à sa démarche, le _je ne sais quoi_
+du noble; il portait enfin un vêtement et non des haillons!
+
+—Eh! que se passe-t-il d’extraordinaire, la vieille, je vous entendais
+du clocher? demanda-t-il.
+
+On raconta l’attentat de Vatel au vieillard, mais en parlant tous
+ensemble, selon l’habitude des gens de la campagne.
+
+—Si vous n’avez pas coupé d’arbre, Vatel a tort; mais si vous avez
+coupé l’arbre, vous avez commis deux méchantes actions, dit le père
+Niseron.
+
+—Prenez donc un verre de vin, dit Tonsard en offrant un verre plein au
+bonhomme.
+
+—Partons-nous? demanda Vermichel à l’huissier.
+
+—Oui; nous nous passerons du père Fourchon en prenant l’adjoint
+de Conches, répondit Brunet. Va devant, j’ai un acte à remettre au
+château; le père Rigou a gagné son second procès, je lui signifie le
+jugement.
+
+Et monsieur Brunet, lesté de deux petits verres d’eau-de-vie, remonta
+sur sa jument grise, après avoir dit bonjour au père Niseron, car tout
+le monde dans la vallée tenait à l’estime de ce vieillard.
+
+Aucune science, pas même la statistique, ne peut rendre compte de
+la rapidité plus que télégraphique avec laquelle les nouvelles se
+propagent dans les campagnes, ni comment elles franchissent les
+espèces de steppes incultes qui sont en France une accusation contre
+les administrateurs et les capitaux. Il est acquis à l’histoire
+contemporaine que le plus célèbre des banquiers, après avoir crevé les
+chevaux entre Waterloo et Paris (on sait pourquoi! il gagna tout ce
+que perdit l’empereur: une royauté), ne devança la fatale nouvelle que
+de quelques heures. Donc, une heure après la lutte entre la vieille
+Tonsard et Vatel, plusieurs autres habitués du Grand-I-Vert s’y
+trouvaient réunis.
+
+ [Illustration: IMP. F. MARTINET.
+
+ NISERON.
+
+ Il n’y a pas de plus honnête homme.
+
+ (LES PAYSANS.)]
+
+Le premier venu fut Courtecuisse, en qui vous eussiez difficilement
+reconnu le jovial garde-chasse, le chanoine rubicond, à qui sa femme
+faisait son café au lait le matin, comme on l’a vu dans le récit des
+événements antérieurs. Vieilli, maigri, hâve, il offrait à tous les
+yeux une leçon terrible qui n’éclairait personne.
+
+Il a voulu monter plus haut que l’échelle, disait-on à ceux qui
+plaignaient l’ex-garde-chasse en accusant Rigou. Il a voulu devenir
+bourgeois.
+
+En effet, Courtecuisse, en achetant le domaine de la Bâchelerie,
+avait voulu _passer_ bourgeois, il s’en était vanté. Sa femme allait
+ramassant des fumiers! Elle et Courtecuisse se levaient avant le
+jour, piochaient leur jardin richement fumé, lui faisaient rapporter
+plusieurs moissons, sans parvenir à payer autre chose que les intérêts
+dus à Rigou pour le restant du prix. Leur fille, en service à Auxerre,
+leur envoyait ses gages; mais, malgré tant d’efforts, malgré ce
+secours, ils se voyaient au terme du remboursement sans un rouge liard.
+Madame Courtecuisse, qui, jadis, se permettait de temps en temps une
+bouteille de vin cuit et des rôties, ne buvait plus que de l’eau.
+Courtecuisse n’osait pas entrer la plupart du temps au Grand-I-Vert, de
+peur d’y laisser trois sous. Destitué de son pouvoir, il avait perdu
+ses franches lippées au cabaret, et il criait, comme tous les niais,
+à l’ingratitude. Enfin, à l’instar de presque tous les paysans mordus
+par le démon de la propriété, devant des fatigues croissantes, la
+nourriture décroissait.
+
+—Courtecuisse a bâti trop de murs, disait-on en enviant sa position;
+pour faire des espaliers, il fallait attendre qu’il fût le maître.
+
+Le bonhomme avait amendé, fertilisé les trois arpents de terre vendus
+par Rigou, le jardin attenant à la maison commençait à produire, et
+il craignait d’être exproprié! Vêtu comme Fourchon, lui qui jadis
+portait des souliers et des guêtres de chasseur, allait les pieds dans
+des sabots, et il accusait les bourgeois des Aigues d’avoir causé sa
+misère! Ce souci rongeur donnait à ce gros petit homme, à sa figure,
+autrefois rieuse, un air sombre et abruti qui le faisait ressembler à
+un malade dévoré par un poison ou par une affection chronique.
+
+—Qu’avez-vous donc, monsieur Courtecuisse? Vous a-t-on coupé la
+langue? demanda Tonsard en trouvant le bonhomme silencieux après lui
+avoir conté la bataille qui venait d’avoir lieu.
+
+—Ce serait dommage, reprit la Tonsard, il n’a pas à se plaindre de
+la sage-femme qui lui a tranché le filet; elle a fait là une belle
+opération.
+
+—Ça gèle la _grelotte_ que de chercher des idées pour finir avec
+monsieur Rigou, répondit mélancoliquement ce vieillard vieilli.
+
+—Bah! dit la vieille Tonsard, vous avez une jolie fille, elle a
+dix-sept ans; si elle est sage, vous vous arrangerez facilement avec ce
+vieux fagoteur-là...
+
+—Nous l’avons envoyée à Auxerre, chez madame Mariotte la mère, il y
+a deux ans, pour la préserver de tout malheur, dit-il; j’aime mieux
+crever que de...
+
+—Est-il bête! dit Tonsard; voyez mes filles, sont-elles mortes? Celui
+qui ne dirait pas qu’elles sont sages comme des images, aurait à
+répondre à mon fusil.
+
+—Ce serait dur d’en venir là! s’écria Courtecuisse en hochant la tête;
+j’aimerais mieux qu’on me payât pour tirer sur un de ces _Arminacs_!
+
+—Ah! il vaut mieux sauver son père que de laisser moisir sa vertu!
+répliqua le cabaretier.
+
+Tonsard sentit un coup sec que le père Niseron lui frappa sur l’épaule.
+
+—Ce n’est pas bien, ce que tu dis là! fit le vieillard. Un père est le
+gardien de l’honneur dans sa famille. C’est en vous conduisant comme
+vous faites que vous attirez le mépris sur nous et qu’on accuse le
+peuple de ne pas être digne de la liberté! Le peuple doit donner aux
+riches l’exemple des vertus civiques et de l’honneur. Vous vous vendez
+à Rigou pour de l’or, tous tant que vous êtes! Quand vous ne lui livrez
+pas vos filles, vous lui livrez vos vertus! C’est mal!
+
+—Voyez donc où en est Courtebotte? dit Tonsard.
+
+—Vois où j’en suis! répondit le père Niseron, je dors tranquille; il
+n’y a pas d’épines dans mon oreiller.
+
+—Laisse-le dire, Tonsard, cria la femme dans l’oreille de son mari;
+tu sais bien _que c’est son idée_, à ce pauvre cher homme...
+
+Bonnébault et Marie, Catherine et son frère arrivèrent en ce moment
+dans une exaspération commencée par l’insuccès de Nicolas, et que la
+confidence du projet conçu par Michaud avait portée à son comble. Aussi
+lorsque Nicolas entra dans le cabaret de son père, lâcha-t-il une
+effrayante apostrophe contre le ménage Michaud et les Aigues.
+
+—Voilà la moisson, eh bien! je ne partirai pas sans avoir allumé ma
+pipe à leurs meules! s’écria-t-il en frappant un grand coup de poing
+sur la table devant laquelle il s’assit.
+
+—Faut pas _japper_ comme ça devant le monde, lui dit Godain en lui
+montrant le père Niseron.
+
+—S’il parlait, je lui tordrais le cou comme à un poulet, répondit
+Catherine; il a fait son temps, ce vieil halleboteur de mauvaises
+raisons! On le dit vertueux; c’est son tempérament, voilà tout.
+
+Étrange et curieux spectacle que celui de toutes les têtes levées,
+de ces gens groupés dans ce taudis à la porte duquel se tenait en
+sentinelle la vieille Tonsard, pour assurer aux buveurs le secret sur
+leurs paroles.
+
+De toutes ces figures, Godain, le poursuivant de Catherine, offrait
+peut-être la plus effrayante, quoique la moins accentuée. Godain,
+l’avare sans or, le plus cruel de tous les avares, car avant celui qui
+couve son argent, ne faut-il pas mettre celui qui en cherche? l’un
+regarde en dedans de lui-même, l’autre regarde en avant avec une fixité
+terrible; ce Godain vous eût représenté le type des plus nombreuses
+physionomies paysannes.
+
+Ce manouvrier, petit homme, réformé comme n’ayant pas la taille exigée
+pour le service militaire, naturellement sec, encore desséché par le
+travail et par la stupide sobriété sous laquelle expirent dans la
+campagne les travailleurs acharnés comme Courtecuisse, montrait une
+figure grosse comme le poing, qui tirait son jour de deux yeux jaunes
+tigrés de filets verts à points bruns, par lesquels la soif du bien
+à tout prix s’abreuvait de concupiscence, mais sans chaleur, car le
+désir d’abord bouillant s’était figé comme une lave. Aussi sa peau se
+collait-elle aux tempes brunes comme celles d’une momie. Sa barbe grêle
+piquait à travers ses rides comme le chaume dans les sillons. Godain ne
+suait jamais, il résorbait sa substance. Ses mains velues et crochues,
+nerveuses, infatigables, semblaient être en vieux bois. Quoique âgé de
+vingt-sept ans à peine, on lui voyait déjà des cheveux blancs dans une
+chevelure d’un noir rouge. Il portait une blouse à travers la fente
+de laquelle se dessinait en noir une chemise de forte toile qu’il
+devait garder plus d’un mois et blanchir lui-même dans la Thune. Ses
+sabots étaient raccommodés avec du vieux fer. L’étoffe de son pantalon
+ne se reconnaissait plus sous le nombre infini des raccommodages et
+des pièces. Enfin, il gardait sur la tête une effroyable casquette,
+évidemment ramassée à la Ville-aux-Fayes, au seuil de quelque maison
+bourgeoise.
+
+Assez clairvoyant pour évaluer les éléments de fortune enfouis dans
+Catherine, il voulait succéder à Tonsard au Grand-I-Vert; il employait
+donc toute sa ruse, toute sa puissance à la capturer, il lui promettait
+la richesse, il lui promettait la licence dont avait joui la Tonsard;
+enfin il promettait à son futur beau-père une rente énorme, cinq cents
+francs par an de son cabaret, jusqu’au payement, en se fiant sur un
+entretien qu’il avait eu avec monsieur Brunet pour payer en papiers
+timbrés. Garçon taillandier à l’ordinaire, ce gnome travaillait chez le
+charron tant que l’ouvrage abondait; mais il se louait pour les corvées
+chèrement rétribuées. Quoiqu’il possédât environ dix-huit cents francs
+placés chez Gaubertin à l’insu de toute la contrée, il vivait comme un
+malheureux, logeant dans un grenier chez son maître et glanant à la
+moisson. Il portait, cousu dans le haut de son pantalon des dimanches,
+le billet de Gaubertin, renouvelé chaque année et grossi des intérêts
+et de ses économies.
+
+—Eh! qué que ça me fait! s’écria Nicolas en répondant à la prudente
+observation de Godain, s’il faut que je sois soldat, j’aime mieux que
+le son du panier boive mon sang tout d’un coup que de le donner goutte
+à goutte... Et je délivrerai le pays d’un de ces _Arminacs_ que le
+diable a lâchés sur nous...
+
+Et il raconta le prétendu complot ourdi par Michaud contre lui.
+
+—Où veux-tu que la France prenne des soldats?... dit gravement le
+blanc vieillard en se levant et se plaçant devant Nicolas pendant le
+silence profond qui accueillit cette horrible menace.
+
+—On fait son temps et l’on revient! dit Bonnébault en refrisant sa
+moustache.
+
+En voyant les plus mauvais sujets du pays réunis, le vieux Niseron
+secoua la tête et quitta le cabaret, après avoir offert un liard à
+madame Tonsard pour son verre de vin. Quand le bonhomme eut mis le
+pied sur les marches, le mouvement de satisfaction qui se fit dans
+cette assemblée de buveurs aurait dit à quelqu’un qui les eût vus,
+que tous ces gens étaient débarrassés de la vivante image de leur
+conscience.
+
+—Eh bien! qué que tu dis de tout ça?... Hé! Courtebotte?... demanda
+Vaudoyer, entré tout à coup, et à qui Tonsard avait raconté la
+tentative de Vatel.
+
+Courtecuisse, à qui presque tout le monde donnait ce sobriquet, fit
+claquer sa langue contre son palais en reposant son verre sur la table.
+
+—Vatel est en faute, répondit-il. A la place de la mère, je me
+meurtrirais les côtes, je me mettrais au lit, je me dirais malade, et
+j’_assinerais_ le Tapissier et son garde pour leur demander vingt écus
+de réparation, monsieur Sarcus les accorderait...
+
+—Dans tous les cas, le Tapissier les donnerait pour éviter le tapage
+que ça peut faire, dit Godain.
+
+Vaudoyer, l’ancien garde champêtre, homme de cinq pieds six pouces,
+à figure grêlée par la petite vérole, et creusée en casse-noisette,
+gardait le silence d’un air dubitatif.
+
+—Eh bien! demanda Tonsard alléché par les soixante francs, qu’est-ce
+qui te chiffonne, grand serin? On m’aura cassé pour vingt écus de ma
+mère, une manière d’en tirer parti! Nous ferons du tapage pour trois
+cents francs, et monsieur Gourdon pourra bien leur aller dire aux
+Aigues que la mère a la cuisse déhanchée.
+
+—Et on la lui déhancherait... reprit la cabaretière, ça se fait à
+Paris.
+
+—Ça coûterait trop cher, lui répondit Godain.
+
+—J’ai trop entendu parler les gens du roi pour croire que les choses
+iraient à votre gré, dit enfin Vaudoyer, qui souvent avait assisté la
+justice et l’ex-brigadier Soudry. Tant qu’à Soulanges, ça irait encore;
+monsieur Soudry représente le gouvernement, et il ne veut pas de bien
+au Tapissier; mais le Tapissier et Vatel, si vous les attaquez, auront
+la malice de se défendre, et ils diront: la femme était en faute, elle
+avait un arbre, autrement elle aurait laissé visiter son fagot sur le
+chemin, elle n’aurait pas fui; s’il lui est arrivé malheur, elle ne
+peut s’en prendre qu’à son délit. Non, ce n’est pas une affaire sûre...
+
+—Le bourgeois s’est-il défendu quand je l’ai fait _assiner_? dit
+Courtecuisse, il m’a payé.
+
+—Si vous voulez, je vas aller à Soulanges, dit Bonnébault, je
+consulterai monsieur Gourdon, le greffier, et vous saurez ce soir _s’il
+y a gras_.
+
+—Tu ne demandes que des prétextes pour virer autour de cette grosse
+dinde de fille à Socquard, lui répondit Marie Tonsard en lui donnant
+une tape sur l’épaule à lui faire sonner les poumons.
+
+En ce moment on entendit ce passage d’un vieux Noël bourguignon:
+
+ Ein bel androi de sai vie
+ Ça quai toule ein jour
+ Ai changé l’ea de bréehie
+ Au vin de Mador[3].
+
+ [3] Un bel endroit de sa vie
+ Fut qu’à table un jour
+ Il changea l’eau du pot
+ En vin de Madère.
+
+Chacun reconnut la voix du père Fourchon à qui ce passage devait
+particulièrement plaire, et que Mouche accompagnait en fausset.
+
+—Ah! ils se sont pansés! cria la vieille Tonsard à sa belle-fille, ton
+père est rouge comme un gril, et le petit _bresille_ comme un sarment.
+
+—Salut! cria le vieillard, vous êtes beaucoup de gredins ici!...
+Salut! dit-il à sa petite-fille qu’il surprit embrassant Bonnébault;
+salut, Marie, pleine de vices, que Satan soit avec toi, sois maudite
+entre toutes les femmes, etc. Salut la compagnie! Vous êtes pincés!
+vous pouvez dire adieu à vos gerbes! Il y a des nouvelles! Je vous l’ai
+dit que le bourgeois vous materait, eh bien! il va vous fouetter avec
+la loi!... Ah! v’là ce que c’est que de lutter contre les bourgeois!
+les bourgeois ont fait tant de lois, qu’ils en ont pour toutes les
+finesses...
+
+Un hoquet terrible donna soudain un autre cours aux idées de
+l’honorable orateur.
+
+—Si Vermichel était là, je lui soufflerais dans la gueule, il aurait
+une idée de ce que c’est que le vin d’Alicante! Qué vin! si j’étais pas
+Bourguignon, je voudrais être Espagnol! un vin de Dieu! je crois bien
+que le pape dit sa messe avec! Cré vin!... Je suis jeune!... Dis donc,
+Courtebotte, si ta femme était là... je la trouverais jeune! Décidément
+le vin d’Espagne enfonce le vin cuit!... Faut faire une révolution,
+rien que pour vider les caves!...
+
+—Mais quelle nouvelle, papa? dit Tonsard.
+
+—Y aura pas de moisson pour vous autres, le Tapissier va vous
+interdire le glanage.
+
+—Interdire le glanage!... cria tout le cabaret d’une seule voix
+dominée par les notes aiguës des quatre femmes.
+
+—Oui, dit Mouche, il va prendre un arrêté, le faire publier par
+Groison, le faire afficher dans le canton, et il n’y aura que ceux qui
+auront des certificats d’indigence qui glaneront.
+
+—Et, saisissez bien ceci!... dit Fourchon, les fricoteurs des autres
+communes ne seront pas reçus.
+
+—De quoi! de quoi! dit Bonnébault. Ma grand’mère, ni moi, ni ta mère à
+toi, Godain, nous ne pourrons pas glaner par ici? En voilà des farces
+d’autorités! je les embête! Ah çà! c’est donc un déchaîné des enfers,
+que ce général de maire?...
+
+—Glaneras-tu tout de même, toi, Godain? dit Tonsard au garçon charron
+qui parlait d’un peu près à Catherine.
+
+—Moi, je n’ai rien, je suis indigent, répondit-il, je demanderai un
+certificat.
+
+—Qu’est-ce qu’on a donc donné à mon père pour sa loutre, mon bibi?
+disait la belle cabaretière à Mouche.
+
+Quoique succombant sous une digestion pénible et l’œil troublé par deux
+bouteilles de vin, Mouche, assis sur les genoux de la Tonsard, pencha
+la tête sur le cou de sa tante et lui répondit finement à l’oreille:
+—Je ne sais pas, mais il a de l’or!... Si vous voulez me crânement
+nourrir pendant un mois, peut-être que je découvrirai sa cachette; il
+en a _eune_.
+
+—Le père a de l’or!... dit la Tonsard à l’oreille de son mari qui
+dominait de sa voix le tumulte occasionné par la vive discussion à
+laquelle participaient tous les buveurs.
+
+—Chut! v’là Groison! cria la vieille.
+
+Un silence profond régna dans le cabaret. Lorsque Groison fut à une
+distance convenable, la vieille Tonsard fit un signe, et la discussion
+recommença sur la question de savoir si l’on glanerait, comme par le
+passé, sans certificat d’indigence.
+
+—Faudra bien que vous obéissiez, dit le père Fourchon, car le
+Tapissier est allé voir _el parfait_ et lui demander des troupes pour
+maintenir l’ordre. On vous tuera comme des chiens... que nous sommes!
+s’écria le vieillard qui essayait de vaincre l’engourdissement produit
+sur sa langue par le vin d’Espagne.
+
+Cette autre annonce de Fourchon, quoique folle qu’elle fût, rendit
+tous les buveurs pensifs; ils croyaient le gouvernement capable de les
+massacrer sans pitié.
+
+—Il y a eu des troubles comme ça aux environs de Toulouse, où j’étais
+en garnison, dit Bonnébault; nous avons marché, les paysans ont été
+sabrés, arrêtés... ça faisait rire de les voir voulant résister à la
+troupe. Il y en a eu dix envoyés aux fers par la justice, onze en
+prison; tout a été confondu, quoi!... Le soldat est le soldat, vous
+êtes des _péquins_, on a le droit de vous sabrer, et hue!...
+
+—Eh bien! dit Tonsard, qu’avez-vous donc, vous autres, à vous
+effrayer comme des cabris? Peut-on prendre quelque chose à ma mère,
+à mes filles?... On aura de la prison?... Eh bien! on en mangera, le
+Tapissier n’y mettra pas tout le pays. D’ailleurs, ils sont mieux
+nourris chez le roi que chez eux, les prisonniers, et on les chauffe en
+hiver.
+
+—Vous êtes des godiches! beugla le père Fourchon. Vaut mieux gruger
+le bourgeois que de l’attaquer en face, allez! Autrement vous serez
+éreintés. Si vous aimez le bagne, c’est autre chose! On ne travaille
+pas tant que dans les champs, c’est vrai; mais on n’y a pas sa liberté.
+
+—Peut-être bien, dit Vaudoyer qui se montrait un des plus hardis pour
+le conseil, vaudrait-il mieux que quelques-uns d’entre nous risquassent
+leur peau pour délivrer le pays de cette bête de Gévaudan qui s’est
+terrée à la porte d’Avonne.
+
+—Faire l’affaire à Michaud?... dit Nicolas, j’en suis.
+
+—Ça n’est pas mûr, dit Fourchon, nous y perdrions trop, mes enfants.
+Faut nous _enmalheurer_, crier la faim, le bourgeois des Aigues et sa
+femme voudront nous faire du bien, et vous en tirerez mieux que des
+glanes...
+
+—Vous êtes des _halle-taupiers_, s’écria Tonsard, mettez qu’il y ait
+noise avec la justice et les troupes, on ne fourre pas tout un pays
+aux fers, et nous aurons à la Ville-aux-Fayes et dans les anciens
+seigneurs, des gens bien disposés à nous soutenir.
+
+—C’est vrai, dit Courtecuisse, il n’y a que le Tapissier qui se
+plaint; messieurs de Soulanges, de Ronquerolles et autres sont
+contents! Quand on pense que si ce cuirassier avait eu le courage de
+se faire tuer comme les autres, je serais encore heureux à ma porte
+d’Avonne qu’il m’a mise sens dessus dessous, qu’on ne s’y reconnaît
+plus.
+
+—On ne fera pas marcher les troupes pour un guerdin de bourgeois qui
+se met mal avec tout un pays! dit Godain... C’est sa faute! il veut
+tout confondre ici, renverser tout le monde, le gouvernement lui dira:
+_Zut!_
+
+—Le gouvernement ne parle pas autrement, il y est obligé, ce pauvre
+gouvernement, dit Fourchon pris d’une tendresse subite pour le
+gouvernement; je le plains, ce bon gouvernement... il est malheureux,
+il est sans le sou, comme nous... et c’est bête pour un gouvernement
+qui fait lui-même la monnaie... Ah! si j’étais gouvernement...
+
+—Mais, s’écria Courtecuisse, l’on m’a dit à la Ville-aux-Fayes que
+monsieur de Ronquerolles avait parlé dans l’Assemblée de nos droits.
+
+—C’est sur le _journiau_ de m’sieu Rigou, dit Vaudoyer qui savait lire
+et écrire, en sa qualité d’ex-garde champêtre, je l’ai lu...
+
+Malgré ses fausses tendresses, le vieux Fourchon, comme beaucoup de
+gens du peuple dont les facultés sont stimulées par l’ivresse, suivait
+d’un œil intelligent et d’une oreille attentive cette discussion, que
+bien des _à parte_ rendaient furieuse. Tout à coup, il prit position au
+milieu du cabaret, en se levant.
+
+—Écoutez le vieux, il est soûl! dit Tonsard, il a deux fois plus de
+malice, il a la sienne et celle du vin...
+
+—D’Espagne!... ça fait trois, reprit Fourchon en riant d’un rire de
+faune. Mes enfants, faut pas heurter la chose de front, vous êtes
+trop faibles, prenez-moi ça de biais!... Faites les morts, les chiens
+couchants, la petite femme est déjà bien effrayée, allez! on en viendra
+bientôt à bout; elle quittera le pays, et si elle le quitte, le
+Tapissier la suivra, c’est sa passion. Voilà le plan. Mais pour avancer
+leur départ, mon avis est de leur ôter leur conseil, leur force, notre
+espion, notre singe.
+
+—Qui ça?
+
+—Eh! c’est le damné curé! dit Tonsard, un chercheur de péchés qui veut
+nous nourrir d’hosties.
+
+—Ça, c’est vrai, s’écria Vaudoyer, nous étions heureux sans le curé,
+faut se défaire de ce _mangeux_ de bon Dieu, v’là l’ennemi.
+
+—Le Gringalet, reprit Fourchon en désignant l’abbé Brossette par le
+surnom qu’il devait à son air piètre, succomberait peut-être à quelque
+matoise, puisqu’il observe tous les carêmes. Et, en le tambourinant
+par un bon charivari s’il était pris en _riolle_, son évêque serait
+forcé de l’envoyer ailleurs. Voilà qui plairait diablement à ce brave
+père Rigou... Si la fille à Courtecuisse voulait quitter sa bourgeoise
+d’Auxerre, elle est si jolie, qu’en faisant la dévote, elle sauverait
+la patrie. Et _ran tan plan_!
+
+—Et pourquoi ne serait-ce pas toi, dit Godain tout bas à Catherine, il
+y aurait une pannerée d’écus à vendanger pour éviter le tapage, et du
+coup, tu serais la maîtresse ici...
+
+—Glanerons-nous, ne glanerons-nous pas? dit Bonnébault. Je me soucie
+bien de votre abbé, moi, je suis de Conches, et nous n’y avons pas de
+curé qui nous trifouille la conscience avec sa _grelotte_.
+
+—Tenez, reprit Vaudoyer, il faut aller savoir du bonhomme Rigou, qui
+connaît les lois, si le Tapissier peut nous interdire le glanage, et
+il nous dira si nous avons raison. Si le Tapissier est dans son droit,
+nous verrons alors, comme dit l’ancien, à prendre les choses en biais...
+
+—Il y aura du sang répandu!... dit Nicolas d’un air sombre en se
+levant, après avoir bu toute une bouteille de vin que Catherine lui
+avait entonnée, afin de l’empêcher de parler. Si vous voulez m’écouter,
+on descendra Michaud! mais vous êtes des _veules_ et des _drogues_!
+
+—Pas moi! dit Bonnébault, si vous êtes des amis à taire vos becs,
+je me charge d’ajuster le Tapissier, moi!... Qué plaisir de loger
+un pruneau dans son bocal, ça me vengerait de tous mes puants
+d’officiers!...
+
+—Là, là, s’écria Jean-Louis Tonsard, qui passait pour être un peu fils
+de Gaubertin, et qui venait d’entrer à la suite de Fourchon.
+
+Ce garçon, qui courtisait depuis quelques mois la jolie servante
+de Rigou, succédait à son père dans l’état de tondeur de haies, de
+charmilles et autres facultés _tonsardes_. En allant dans les maisons
+bourgeoises, il y causait avec les maîtres et les gens, il récoltait
+ainsi des idées qui faisaient de lui l’homme à moyens de la famille,
+le finaud. En effet, on verra tout à l’heure qu’en s’adressant à la
+servante de Rigou, Jean-Louis justifiait la bonne opinion qu’on avait
+de sa finesse.
+
+—Eh bien! qu’as-tu, prophète? dit le cabaretier à son fils.
+
+—Je dis que vous jouez le jeu des bourgeois, répliqua Jean-Louis.
+Effrayer les gens des Aigues pour maintenir vos droits, bien! mais les
+pousser hors du pays et faire vendre les Aigues, comme le veulent les
+bourgeois de la vallée, c’est contre nos intérêts. Si vous aidez à
+partager les grandes terres, où donc qu’on prendra des biens à vendre,
+à la prochaine révolution?... Vous aurez alors les terres pour rien,
+comme les a eues Rigou; tandis que si vous les mettez dans la gueule
+des bourgeois, les bourgeois vous les recracheront bien amaigries et
+renchéries, vous travaillerez pour eux, comme tous ceux qui travaillent
+pour Rigou. Voyez Courtecuisse...
+
+Cette allocution était d’une politique trop profonde pour être saisie
+par des gens ivres, qui tous, excepté Courtecuisse, amassaient de
+l’argent pour avoir leur part dans le gâteau des Aigues. Aussi
+laissa-t-on parler Jean-Louis en continuant, comme à la chambre des
+députés, les conversations particulières.
+
+—Eh bien! allez, vous serez des machines à Rigou! s’écria Fourchon,
+qui seul avait compris son petit-fils.
+
+En ce moment, Langlumé, le meunier des Aigues, vint à passer; la belle
+Tonsard le héla.
+
+—C’est-y vrai, dit-elle, monsieur l’adjoint, qu’on défendra le glanage?
+
+Langlumé, petit homme réjoui, à face blanche de farine, habillé de drap
+gris blanc, monta les marches, et aussitôt les paysans prirent leurs
+mines sérieuses.
+
+—Dame! mes enfants, oui et non; les nécessiteux glaneront; mais les
+mesures qu’on prendra vous seront bien profitables...
+
+—Et comment? dit Godain.
+
+—Mais si l’on empêche tous les malheureux de fondre ici, répondit le
+meunier en clignant les yeux à la façon normande, vous ne serez pas
+empêchés, vous autres, d’aller ailleurs, à moins que tous les maires ne
+fassent comme celui de Blangy.
+
+—Ainsi, c’est vrai?... dit Tonsard d’un air menaçant.
+
+—Moi, dit Bonnébault en mettant son bonnet de police sur l’oreille
+et faisant siffler sa baguette de coudrier, je retourne à Conches y
+prévenir les amis...
+
+Et le lovelace de la vallée s’en alla, tout en sifflant l’air de cette
+chanson soldatesque:
+
+ Toi qui connais les hussards de la garde,
+ Connais-tu pas l’ trombon du régiment?
+
+—Dis donc, Marie, il prend un drôle de chemin pour aller à Conches,
+ton bon ami, cria la vieille Tonsard à sa petite-fille.
+
+—Il va voir Aglaé! dit Marie qui bondit à la porte, il faut que je la
+rosse une bonne foi c’te cane-là.
+
+—Tiens, Vaudoyer, dit Tonsard à l’ancien garde champêtre, va voir le
+père Rigou, nous saurons quoi faire, il est notre oracle, et ça ne
+coûte rien, sa salive.
+
+—Encore une bêtise, s’écria tout bas Jean-Louis, il vend tout, Annette
+me l’a bien dit, il est plus dangereux qu’une colère à écouter.
+
+—Je vous conseille d’être sages, reprit Langlumé, car le général est
+parti pour la préfecture à cause de vos méfaits, et Sibilet me disait
+qu’il avait juré son honneur d’aller jusqu’à Paris parler au chancelier
+de France, au roi, à toute la boutique, s’il le fallait, pour avoir
+raison de _ses_ paysans.
+
+—Ses paysans!... cria-t-on.
+
+—Ah çà! nous ne nous appartenons donc plus?
+
+Sur cette question de Tonsard, Vaudoyer sortit pour aller chez l’ancien
+maire.
+
+Langlumé, déjà sorti, se retourna sur les marches et répondit:
+
+—Tas de fainéants, avez-vous des rentes pour vouloir être vos
+maîtres?...
+
+Quoique dit en riant, ce mot profond fut compris à peu près de la même
+manière que les chevaux comprennent un coup de fouet.
+
+—Ran tan plan! vos maîtres!... Dis donc, mon fiston, après ton coup de
+ce matin, ce n’est pas ma clarinette qu’on te mettra entre les quatre
+doigts et le pouce, dit Fourchon à Nicolas.
+
+—Ne l’asticote pas, il est capable de te faire rendre ton vin en te
+frottant le ventre, répliqua brutalement Catherine à son grand-père.
+
+
+ XIII.—L’USURIER DES CAMPAGNES.
+
+Stratégiquement, Rigou se trouvait à Blangy ce qu’est à la guerre une
+sentinelle avancée. Il surveillait les Aigues, et bien. Jamais la
+police n’aura d’espions comparables à ceux qui se mettent au service de
+la haine.
+
+A l’arrivée du général aux Aigues, Rigou forma sans doute sur lui
+quelque projet que le mariage de Montcornet avec une Troisville fit
+évanouir, car il avait paru vouloir protéger ce grand propriétaire. Ses
+intentions furent alors si patentes, que Gaubertin jugea nécessaire de
+lui faire une part en l’initiant à la conspiration ourdie contre les
+Aigues. Avant d’accepter cette part et un rôle, Rigou voulut mettre,
+selon son expression, le général au pied du mur.
+
+Quand la comtesse fut installée, un jour, une petite carriole en osier,
+peinte en vert, entra dans la cour d’honneur des Aigues. Monsieur le
+maire, flanqué de sa mairesse, en descendit et vint par le perron
+du jardin. Rigou remarqua la comtesse à une croisée. Tout acquise à
+l’évêque, à la religion et à l’abbé Brossette, qui s’était hâté de
+prévenir son ennemi, la comtesse fit dire par François que _madame
+était sortie_.
+
+Cette impertinence, digne d’une femme née en Russie, fit jaunir le
+visage du bénédictin. Si la comtesse avait eu la curiosité de voir
+l’homme de qui le curé disait: «C’est un damné qui, pour se rafraîchir,
+se plonge dans l’iniquité comme dans un bain,» peut-être eût-elle évité
+de mettre entre le maire et le château la haine froide et réfléchie
+que portaient les libéraux aux royalistes, augmentée des excitants du
+voisinage de la campagne, où le souvenir d’une blessure d’amour-propre
+est toujours ravivé.
+
+Quelques détails sur cet homme et sur ses mœurs auront le mérite, tout
+en éclairant sa participation au complot nommé _la grande affaire_ par
+ses deux associés, de peindre un type excessivement curieux, celui
+d’existences campagnardes particulières à la France, et qu’aucun
+pinceau n’est encore allé chercher. D’ailleurs, de cet homme, rien
+n’est indifférent, ni sa maison, ni sa manière de souffler le feu, ni
+sa façon de manger; ses mœurs, ses opinions, tout servira puissamment à
+l’histoire de cette vallée. Ce renégat explique enfin l’utilité de la
+médiocratie, il en est à la fois la théorie et la pratique, l’alpha et
+l’oméga, le _summum_.
+
+Vous vous rappelez peut-être certains maîtres en avarice déjà peints
+dans quelques scènes antérieures? D’abord l’avare de province, le
+père Grandet de Saumur, avare comme le tigre est cruel; puis Gobseck
+l’escompteur, le jésuite de l’or, n’en savourant que la puissance et
+dégustant les larmes du malheur, à savoir quel est leur crû; puis le
+baron de Nucingen, élevant les fraudes de l’argent à la hauteur de la
+politique. Enfin, vous avez sans doute souvenir de ce portrait de la
+parcimonie domestique, le vieil Hochon d’Issoudun, et de cet autre
+avare par esprit de famille, le petit la Baudraye de Sancerre. Eh
+bien! les sentiments humains, et surtout l’avarice, ont des nuances
+si diverses dans les divers milieux de notre société, qu’il restait
+encore un avare sur la planche de l’amphithéâtre des études de mœurs.
+Il restait Rigou! l’avare égoïste, c’est-à-dire plein de tendresse
+pour ses jouissances, sec et froid pour autrui, enfin l’avarice
+ecclésiastique, le moine demeuré moine pour exprimer le jus du citron
+appelé le bien-vivre, et devenu séculier pour happer la monnaie
+publique. Expliquons d’abord le bonheur continu qu’il trouvait à dormir
+sous son toit.
+
+Blangy, c’est-à-dire les soixante maisons décrites par Blondet dans
+sa lettre à Nathan, est posé sur une bosse de terrain, à gauche de
+la Thune. Comme toutes les maisons y sont accompagnées de jardins,
+ce village est d’un aspect charmant. Quelques maisons sont assises
+le long du cours d’eau. Au sommet de cette vaste motte de terre se
+trouve l’église, jadis flanquée de son presbytère, et dont le cimetière
+enveloppe, comme dans beaucoup de villages, le chevet de l’église.
+
+Le sacrilége Rigou n’avait pas manqué d’acheter ce presbytère, jadis
+construit par la bonne catholique mademoiselle Choin, sur un terrain
+acheté par elle exprès. Un jardin en terrasse, d’où la vue plongeait
+sur les terres de Blangy, de Soulanges et de Cerneux, situées entre les
+deux parcs seigneuriaux, séparait cet ancien presbytère de l’église. Du
+côté opposé, s’étendait une prairie, acquise par le dernier curé, peu
+de temps avant sa mort, et entourée de murs par le défiant Rigou.
+
+Le maire ayant refusé de rendre le presbytère à sa primitive
+destination, la commune fut obligée d’acheter une maison de paysan
+située auprès de l’église; il fallut dépenser cinq mille francs pour
+l’agrandir, la restaurer et y joindre un jardinet, dont le mur était
+mitoyen avec la sacristie, en sorte que la communication fut établie
+comme autrefois entre la maison curiale et l’église.
+
+Ces deux maisons, bâties sur l’alignement de l’église à laquelle elles
+paraissaient tenir par leurs jardins, avaient vue sur un espace de
+terrain planté d’arbres, qui formait d’autant mieux la place de Blangy,
+qu’en face de la nouvelle cure, le comte fit construire une maison
+commune destinée à recevoir la mairie, le logement du garde champêtre,
+et cette école de frères de la Doctrine chrétienne si vainement
+sollicitée par l’abbé Brossette. Ainsi, non-seulement les maisons de
+l’ancien bénédictin et du jeune prêtre adhéraient à l’église aussi bien
+divisées que réunies par elle, mais encore ils se surveillaient l’un
+l’autre. Le village entier espionnait d’ailleurs l’abbé Brossette. La
+grande rue, qui commençait à la Thune, montait tortueusement jusqu’à
+l’église. Des vignobles et des jardins de paysan, un petit bois,
+couronnaient la butte de Blangy.
+
+La maison de Rigou, la plus belle du village, était bâtie en gros
+cailloux particuliers à la Bourgogne, pris dans un mortier jaune lissé
+carrément dans toute la largeur de la truelle, ce qui produit les ondes
+percées çà et là par les faces assez généralement noires de ce caillou.
+Une bande de mortier où pas un silex ne faisait tache, dessinait, à
+chaque fenêtre, un encadrement que le temps avait rayé par des fissures
+fines et capricieuses, comme on en voit dans les vieux plafonds. Les
+volets, grossièrement faits, se recommandaient par une solide peinture
+vert-dragon. Quelques mousses plates soudaient les ardoises sur le
+toit. C’est le type des maisons bourguignonnes; les voyageurs en
+aperçoivent par milliers de semblables en traversant cette portion de
+la France.
+
+Une porte bâtarde ouvrait sur un corridor à moitié duquel se trouvait
+la cage d’un escalier de bois. A l’entrée, on voyait la porte d’une
+vaste salle à trois croisées donnant sur la place. La cuisine,
+pratiquée sous l’escalier, tirait son jour de la cour, cailloutée
+avec soin, et où l’on entrait par une porte cochère. Tel était le
+rez-de-chaussée.
+
+Le premier étage contenait trois chambres, et au-dessus une petite
+chambre en mansarde.
+
+Un bûcher, une remise, une écurie attenaient à la cuisine et faisaient
+un retour d’équerre. Au-dessus de ces constructions légères, on avait
+ménagé des greniers, un fruitier et une chambre de domestique.
+
+Une basse-cour, une étable, des toits à porc faisaient face à la maison.
+
+Le jardin, d’environ un arpent et clos de murs, était un jardin de
+curé, c’est-à-dire plein d’espaliers, d’arbres à fruits, de treilles,
+aux allées sablées et bordées de quenouilles, à carrés de légumes fumés
+avec le fumier provenant de l’écurie.
+
+Au-dessus de la maison, attenait un second clos, planté d’arbres,
+enclos de haies, et assez considérable pour que deux vaches y
+trouvassent leur pâture en tout temps.
+
+A l’intérieur, la salle, boisée à hauteur d’appui, était tendue de
+vieilles tapisseries. Les meubles en noyer, bruns de vieillesse et
+garnis en tapisserie à l’aiguille, s’harmoniaient avec la boiserie,
+avec le plancher également en bois. Le plafond montrait trois poutres
+en saillie, mais peintes, et dont les entre-deux étaient plafonnés.
+La cheminée, en bois de noyer, surmontée d’une glace dans un trumeau
+grotesque, n’offrait d’autre ornement que deux œufs en cuivre montés
+sur un pied de marbre, et qui se partageaient en deux; la partie
+supérieure retournée donnait une bobèche.
+
+Ces chandeliers à deux fins, embellis de chaînettes, une invention du
+règne de Louis XV, commencent à devenir rares. Sur la paroi opposée
+aux fenêtres, et posée sur un socle vert et or, s’élevait une horloge
+commune, mais excellente. Des rideaux criant sur leurs tringles en fer,
+dataient de cinquante ans; leur étoffe en coton à carreaux, semblable
+à ceux des matelas, alternés de rose et de blanc, venait des Indes.
+Un buffet et une table à manger complétaient cet ameublement, tenu,
+d’ailleurs, avec une excessive propreté.
+
+Au coin de la cheminée, on apercevait une immense bergère, le siége
+spécial de Rigou. Dans l’angle, au-dessus du petit bonheur du jour
+qui lui servait de secrétaire, on voyait accroché à la plus vulgaire
+patère, un soufflet, origine de la fortune de Rigou.
+
+Sur cette succincte description, dont le style rivalise celui des
+affiches de vente, il est facile de deviner que les deux chambres
+respectives de monsieur et madame Rigou devaient être réduites
+au strict nécessaire; mais on se tromperait en pensant que cette
+parcimonie pût exclure la bonté matérielle des choses. Ainsi la petite
+maîtresse la plus exigeante se serait trouvée admirablement couchée
+dans le lit de Rigou, composé d’excellents matelas, de draps en toile
+fine, grossi d’un lit de plume acheté jadis pour quelque abbé par une
+dévote, garanti des bises par de bons rideaux. Ainsi de tout, comme on
+va le voir.
+
+D’abord, cet avare avait réduit sa femme, qui ne savait ni lire, ni
+écrire, ni compter, à une obéissance absolue. Après avoir gouverné le
+défunt, la pauvre créature finissait servante de son mari, faisant la
+cuisine, la lessive, à peine aidée par une très-jolie fille appelée
+Annette, âgée de dix-neuf ans, aussi soumise à Rigou que sa maîtresse,
+et qui gagnait trente francs par an.
+
+Grande, sèche et maigre, madame Rigou, femme à figure jaune, colorée
+aux pommettes, la tête toujours enveloppée d’un foulard et portant
+le même jupon pendant toute l’année, ne quittait pas sa maison deux
+heures par mois et nourrissait son activité par tous les soins qu’une
+servante dévouée donne à une maison. Le plus habile observateur
+n’aurait pas trouvé trace de la magnifique taille, de la fraîcheur à
+la Rubens, de l’embonpoint splendide, des dents superbes, des yeux
+de vierge qui jadis recommandèrent la jeune fille à l’attention du
+curé Niseron. La seule et unique couche de sa fille, madame Soudry la
+jeune, avait décimé les dents, fait tomber les cils, terni les yeux,
+flétri le teint. Il semblait que le doigt de Dieu se fût appesanti sur
+l’épouse du prêtre. Comme toutes les riches ménagères de la campagne,
+elle jouissait de voir ses armoires pleines de robes de soie, ou en
+pièce ou faites et neuves, de dentelles, de bijoux qui ne lui servaient
+jamais qu’à faire commettre le péché d’envie, à faire souhaiter sa mort
+aux jeunes servantes de Rigou. C’était un de ces êtres moitié femme,
+moitié bestiaux, nés pour vivre instinctivement. Cette ex-belle Arsène
+étant désintéressée, le legs du feu curé Niseron serait inexplicable
+sans le curieux événement qui l’inspira, et qu’il faut rapporter pour
+l’instruction de l’immense tribu des héritiers.
+
+Madame Niseron, la femme du vieux sacristain, comblait d’attentions
+l’oncle de son mari; car l’imminente succession d’un vieillard de
+soixante-douze ans, estimée à quarante et quelques mille livres,
+devait mettre la famille de l’unique héritier dans une aisance assez
+impatiemment attendue par feu madame Niseron, laquelle, outre son fils,
+jouissait d’une charmante petite fille, espiègle, innocente, une de ces
+créatures qui ne sont peut-être accomplies que parce qu’elles doivent
+disparaître, car elle mourut à quatorze ans des _pâles couleurs_, le
+nom populaire de la _chlorose_. Feu follet du presbytère, cette enfant
+allait chez son grand-oncle le curé comme chez elle, elle y faisait
+la pluie et le beau temps, elle aimait mademoiselle Arsène, la jolie
+servante que son oncle put prendre en 1789, à la faveur de la licence
+introduite dans la discipline par les premiers orages révolutionnaires.
+Arsène, nièce de la vieille gouvernante du curé, fut appelée pour la
+suppléer, car en se sentant mourir, la vieille mademoiselle Pichard
+voulait sans doute faire transporter ses droits à la belle Arsène.
+
+En 1791, au moment où le curé Niseron offrit un asile à dom Rigou
+et au frère Jean, la petite Niseron se permit une espièglerie fort
+innocente. En jouant avec Arsène et d’autres enfants à ce jeu qui
+consiste à cacher chacun à son tour un objet que les autres cherchent
+et qui fait crier: «Tu brûles ou tu gèles,» selon que les chercheurs
+s’en éloignent ou s’en approchent, la petite Geneviève eut l’idée de
+fourrer le soufflet de la salle dans le lit d’Arsène. Le soufflet fut
+introuvable, le jeu cessa; Geneviève, emmenée par sa mère, oublia de
+remettre le soufflet à son clou. Arsène et sa tante cherchèrent le
+soufflet pendant une semaine, puis on ne le chercha plus, on pouvait
+s’en passer; le vieux curé soufflait son feu avec une sarbacane
+faite au temps où les sarbacanes furent à la mode, et qui sans doute
+provenait de quelque courtisan d’Henri III. Enfin, un soir, un mois
+avant sa mort, la gouvernante, après un dîner auquel avaient assisté
+l’abbé Mouchon, la famille Niseron et le curé de Soulanges, refit des
+lamentations de Jérémie à propos du soufflet, sans pouvoir en expliquer
+la disparition.
+
+—Eh! mais il est depuis quinze jours dans le lit d’Arsène, dit la
+petite Niseron en éclatant de rire; si cette grande paresseuse faisait
+son lit, elle l’aurait trouvé...
+
+En 1791, tout le monde put éclater de rire; mais à ce rire succéda le
+plus profond silence.
+
+—Il n’y a rien de risible à cela, dit la gouvernante, depuis que je
+suis malade, Arsène me veille.
+
+Malgré cette explication, le curé Niseron jeta sur madame Niseron et
+sur son mari le regard foudroyant d’un prêtre qui croit à un complot.
+La gouvernante mourut. Dom Rigou sut si bien exploiter la haine du
+curé, que l’abbé Niseron déshérita Jean-François Niseron au profit
+d’Arsène Pichard.
+
+En 1823, Rigou se servait toujours par reconnaissance de la sarbacane
+pour attiser le feu, et laissait le soufflet au clou.
+
+Madame Niseron, folle de sa fille, ne lui survécut pas. La mère et
+l’enfant moururent en 1794. Le curé mort, le citoyen Rigou s’occupa
+lui-même des affaires d’Arsène en la prenant pour sa femme.
+
+L’ancien frère convers de l’Abbaye, attaché à Rigou comme un chien à
+son maître, devint à la fois le palefrenier, le jardinier, le vacher,
+le valet de chambre et le régisseur de ce sensuel Harpagon.
+
+Arsène Rigou, mariée en 1821, au procureur du roi, sans dot, rappelait
+un peu la beauté commune de sa mère et possédait l’esprit sournois de
+son père.
+
+Alors âgé de soixante-sept ans, Rigou n’avait pas fait une seule
+maladie en trente ans, et rien ne paraissait devoir atteindre cette
+santé vraiment insolente. Grand, sec, les yeux bordés d’un cercle
+brun, les paupières presque noires, quand le matin il laissait voir
+son cou ridé, rouge et grenu, vous l’eussiez d’autant mieux comparé
+à un condor que son nez très-long, pincé du bout, aidait encore à
+cette ressemblance par une coloration sanguinolente. Sa tête, quasi
+chauve, eût effrayé les connaisseurs par un occiput en dos d’âne,
+indice d’une volonté despotique. Ses yeux grisâtres, presque voilés par
+ses paupières à membranes filandreuses, étaient prédestinés à jouer
+l’hypocrisie. Deux mèches de couleur indécise, à cheveux si clair-semés
+qu’ils ne cachaient pas la peau, flottaient au-dessus des oreilles
+larges, hautes et sans ourlet, trait qui révèle la cruauté, mais, dans
+l’ordre moral seulement, quand il n’annonce pas la folie. La bouche,
+très-fendue et à lèvres minces, annonçait un mangeur intrépide, un
+buveur déterminé, par la tombée des coins qui dessinait deux espèces de
+virgules où coulaient les jus, où pétillait sa salive quand il mangeait
+ou qu’il parlait. Héliogabale devait être ainsi.
+
+Son costume invariable consistait en une longue redingote bleue à
+collet militaire, en une cravate noire, un pantalon et un vaste gilet
+de drap noir. Ses souliers à fortes semelles étaient garnis de clous à
+l’extérieur, et à l’intérieur d’un chausson tricoté par sa femme durant
+les soirées d’hiver. Annette et sa maîtresse tricotaient aussi les bas
+de Monsieur.
+
+Rigou s’appelait Grégoire. Aussi ses amis ne renonçaient-ils point
+aux divers calembours que le G du prénom autorisait, malgré l’usage
+immodéré qu’on en faisait depuis trente ans. On le saluait toujours de
+ces phrases: J’ai Rigou! —Je Ris, goutte! Ris, goûte! Rigoulard, etc.,
+mais surtout de Grigou (G. Rigou).
+
+Quoique cette esquisse peigne le caractère, personne n’imaginerait
+jamais jusqu’où, sans opposition et dans la solitude, l’ancien
+bénédictin avait poussé la science de l’égoïsme, celle du bien-vivre et
+la volupté sous toutes les formes. D’abord, il mangeait seul, servi par
+sa femme et par Annette qui se mettaient à table avec Jean, après lui,
+dans la cuisine, pendant qu’il digérait son dîner, qu’il cuvait son vin
+en lisant _les nouvelles_.
+
+A la campagne, on ne connaît pas les noms propres des journaux, ils
+s’appellent tous _les nouvelles_.
+
+Le dîner, de même que le déjeuner et le souper, toujours composés de
+choses exquises, étaient cuisinés avec cette science qui distingue les
+gouvernantes de curé entre toutes les cuisinières. Ainsi, madame Rigou
+battait elle-même le beurre deux fois par semaine. La crème entrait
+comme élément dans toutes les sauces. Les légumes étaient cueillis de
+manière à sauter de leurs planches dans la casserole. Les Parisiens,
+habitués à manger de la verdure, des légumes qui accomplissent une
+seconde végétation exposés au soleil, à l’infection des rues, à la
+fermentation des boutiques, arrosés par les fruitières qui leur donnent
+ainsi la plus trompeuse fraîcheur, ignorent les saveurs exquises
+que contiennent ces produits auxquels la nature a confié des vertus
+fugitives, mais puissantes, quand ils sont mangés en quelque sorte tout
+vifs.
+
+Le boucher de Soulanges apportait sa meilleure viande, sous peine de
+perdre la pratique du redoutable Rigou. Les volailles, élevées à la
+maison, devaient être d’une excessive finesse.
+
+Ce soin de papelardise embrassait toutes les choses destinées à Rigou.
+Si les pantoufles de ce savant Thélémiste étaient de cuir grossier, une
+bonne peau d’agneau en formait la doublure. S’il portait une redingote
+de gros drap, c’est qu’elle ne touchait pas sa peau, car sa chemise,
+blanchie et repassée au logis, avait été filée par les plus habiles
+doigts de la Frise. Sa femme, Annette et Jean buvaient le vin du
+pays, le vin que Rigou se réservait sur sa récolte; mais dans sa cave
+particulière, pleine comme une cave de Belgique, les vins de Bourgogne
+les plus fins côtoyaient ceux de Bordeaux, de Champagne, de Roussillon,
+du Rhône, d’Espagne, tous achetés dix ans à l’avance, et toujours
+mis en bouteille par frère Jean. Les liqueurs provenues des îles
+procédaient de madame Amphoux, l’usurier en avait acquis une provision
+pour le reste de ses jours, au dépeçage d’un château de Bourgogne.
+
+Rigou mangeait et buvait comme Louis XIV, un des plus grands
+consommateurs connus, ce qui trahit les dépenses d’une vie plus
+que voluptueuse. Discret et habile dans sa prodigalité secrète, il
+disputait ses moindres marchés comme savent disputer les gens d’église.
+Au lieu de prendre des précautions infinies pour ne pas être trompé
+dans ses acquisitions, le rusé moine gardait un échantillon et se
+laissait écrire les conventions; mais, quand son vin ou ses provisions
+voyageaient, il prévenait qu’au plus léger vice des choses il
+refuserait d’en prendre livraison.
+
+Jean, directeur du fruitier, était dressé à savoir conserver les
+produits du plus beau _fruitage_ connu dans le département. Rigou
+mangeait des poires, des pommes et quelquefois du raisin à Pâques.
+
+Jamais prophète, susceptible de passer Dieu, ne fut plus aveuglément
+obéi que ne l’était Rigou chez lui dans ses moindres caprices. Le
+mouvement de ses gros sourcils noirs plongeait sa femme, Annette et
+Jean dans des inquiétudes mortelles. Il retenait ses trois esclaves par
+la multiplicité minutieuse de leurs devoirs qui leur faisait comme une
+chaîne. A tout moment, ces pauvres gens se voyaient sous le coup d’un
+travail obligé, d’une surveillance, mais ils avaient fini par trouver
+une sorte de plaisir dans l’accomplissement de ces travaux constants,
+ils ne s’ennuyaient point. Tous trois, ils avaient le bien-être de cet
+homme pour seul et unique texte de leurs préoccupations.
+
+Annette était, depuis 1795, la dixième jolie bonne prise par Rigou,
+qui se flattait d’arriver à la tombe avec ces relais de jeunes filles.
+Venue à seize ans, à dix-neuf ans Annette devait être renvoyée. Chacune
+de ces bonnes, choisie à Auxerre, à Clamecy, dans le Morvan, avec des
+soins méticuleux, était attirée par la promesse d’un beau sort, mais
+madame Rigou s’entêtait à vivre! Et toujours au bout de trois ans,
+une querelle amenée par l’insolence de la servante envers sa pauvre
+maîtresse en nécessitait le renvoi.
+
+Annette, vrai chef-d’œuvre de beauté fine, ingénieuse, piquante,
+méritait une couronne de duchesse. Elle ne manquait pas d’esprit, Rigou
+ne savait rien de l’intelligence d’Annette et de Jean-Louis Tonsard, ce
+qui prouvait qu’il se laissait prendre par cette jolie fille, la seule
+à qui l’ambition ait suggéré la flatterie, comme moyen d’aveugler ce
+lynx.
+
+Ce Louis XV, sans trône, ne s’en tenait pas uniquement à la jolie
+Annette. Oppresseur hypothécaire des terres achetées par les paysans
+au delà de leurs moyens, il faisait son sérail de la vallée, depuis
+Soulanges jusqu’à cinq lieues au delà de Conches vers la Brie, sans y
+dépenser autre chose que des _retardements de poursuites_ pour obtenir
+ces fugitifs trésors qui dévorent la fortune de tant de vieillards.
+
+Cette vie exquise, cette vie comparable à celle de Bouret, ne coûtait
+donc presque rien. Grâce à ses nègres blancs, Rigou faisait abattre,
+façonner, rentrer ses fagots, ses bois, ses foins, ses blés. Pour le
+paysan, la main-d’œuvre est peu de chose, surtout en considération
+d’un ajournement d’intérêts à payer. Ainsi Rigou, tout en demandant
+de petites primes pour des retards de quelques mois, pressurait ses
+débiteurs en exigeant d’eux des services manuels, véritables corvées
+auxquelles ils se prêtaient, croyant ne rien donner parce qu’ils ne
+sortaient rien de leurs poches. On payait ainsi parfois à Rigou plus
+que le capital de la dette.
+
+Profond comme un moine, silencieux comme un bénédictin en travail
+d’histoire, rusé comme un prêtre, dissimulé comme tout avare, se tenant
+toujours dans les limites du droit, cet homme eût été Tibère à Rome,
+Richelieu sous Louis XIII, Fouché, s’il avait eu l’ambition d’aller à
+la Convention; mais il eut la sagesse d’être un Lucullus sans faste,
+un voluptueux avare. Pour occuper son esprit, il jouissait d’une haine
+taillée en plein drap. Il tracassait le général comte de Montcornet.
+Il faisait mouvoir les paysans par le jeu de fils cachés dont le
+maniement l’amusait comme une partie d’échecs où les pions vivaient,
+où les cavaliers couraient à cheval, où les fous comme Fourchon
+babillaient, où les tours féodales brillaient au soleil, où la reine
+faisait malicieusement échec au roi. Tous les jours en se levant, de
+sa fenêtre, cet homme voyait les faîtes orgueilleux des Aigues, les
+cheminées des pavillons, les superbes portes, et il se disait: —Tout
+cela tombera! je sécherai ces ruisseaux, j’abattrai ces ombrages.
+Enfin il avait sa grande et sa petite victime. S’il méditait la ruine
+du château, le renégat se flattait de tuer l’abbé Brossette à coups
+d’épingle.
+
+Pour achever de peindre cet ex-religieux, il suffira de dire qu’il
+allait à la messe en regrettant que sa femme vécût, et manifestait
+le désir de se réconcilier avec l’Église aussitôt son veuvage venu.
+Il saluait avec déférence l’abbé Brossette en le rencontrant, et lui
+parlait doucement sans jamais s’emporter. En général, tous les gens qui
+tiennent à l’Église, ou qui en sont sortis, ont une patience d’insecte:
+ils la doivent à l’obligation de garder un décorum, éducation qui
+manque depuis vingt ans à l’immense majorité des Français, même à ceux
+qui se croient bien élevés. Tous les Conventuels que la Révolution a
+fait sortir de leurs monastères et qui sont entrés dans les affaires
+ont montré, par leur froideur et par leur réserve, la supériorité que
+donne la discipline ecclésiastique à tous les enfants de l’Église, même
+à ceux qui la désertent.
+
+Éclairé dès 1792 par l’affaire du testament, Gaubertin avait su sonder
+la ruse que contenait la figure enfiellée de cet habile hypocrite;
+aussi s’en était-il fait un compère en communiant avec lui devant le
+Veau d’or. Dès la fondation de la maison Leclercq, il dit à Rigou d’y
+mettre cinquante mille francs en les lui garantissant. Rigou devint un
+commanditaire d’autant plus important qu’il laissa ce fonds se grossir
+des intérêts accumulés. En ce moment l’intérêt de Rigou dans cette
+maison était encore de cent mille francs, quoiqu’en 1816 il eût repris
+une somme de cent quatre-vingt mille francs environ pour la placer sur
+le Grand-Livre, en y trouvant dix-sept mille francs de rente. Lupin
+connaissait à Rigou pour cent cinquante mille francs d’hypothèques en
+petites sommes sur de grands biens. Ostensiblement, Rigou possédait
+en terres environ quatorze mille francs de revenus bien nets. On
+apercevait donc environ quarante mille francs de rente à Rigou. Mais
+quant à son trésor, c’était un X qu’aucune règle de proportion ne
+pouvait dégager, de même que le diable seul connaissait les affaires
+qu’il tripotait avec Langlumé.
+
+Ce terrible usurier, qui comptait vivre encore vingt ans, avait
+inventé des règles fixes pour opérer. Il ne prêtait rien à un paysan
+qui n’achetait pas au moins trois hectares et qui ne payait pas la
+moitié du prix comptant. On voit que Rigou connaissait bien le vice de
+la loi sur les expropriations appliquées aux parcelles et le danger
+que fait courir au Trésor et à la Propriété l’excessive division des
+biens. Poursuivez donc un paysan qui vous prend un sillon quand il
+n’en possède que cinq! Le coup d’œil de l’intérêt privé _distancera_
+toujours de vingt-cinq ans celui d’une assemblée de législateurs.
+Quelle leçon pour un pays! La loi émanera toujours d’un vaste cerveau,
+d’un homme de génie, et non de neuf cents intelligences qui, si grandes
+qu’elles puissent être, se rapetissent en se faisant foule. La loi de
+Rigou ne contient-elle pas en effet le principe de celle à chercher,
+pour arrêter le non-sens que présente la propriété réduite à des
+moitiés, des tiers, des quarts, des dixièmes de centiares, comme dans
+la commune d’Argenteuil où l’on compte trente mille parcelles?
+
+De telles opérations voulaient un compérage étendu comme celui qui
+pesait sur cet arrondissement. D’ailleurs, comme Rigou faisait faire
+à Lupin environ le tiers des actes qui se passaient annuellement dans
+l’Étude, il trouvait dans le notaire de Soulanges un compère dévoué.
+Ce forban pouvait ainsi comprendre dans le contrat de prêt, auquel
+assistait toujours la femme de l’emprunteur quand il était marié, la
+somme à laquelle se montaient les intérêts illégaux. Le paysan, ravi de
+n’avoir que les cinq pour cent à payer annuellement pendant la durée
+du prêt, espérait toujours s’en tirer par un travail enragé, par des
+engrais qui bonifiaient le gage de Rigou.
+
+De là les trompeuses merveilles enfantées par ce que d’imbéciles
+économistes nomment _la petite culture_, le résultat d’une faute
+politique à laquelle nous devons de porter l’argent français en
+Allemagne pour y acheter des chevaux que le pays ne fournit plus, une
+faute qui diminuera tellement la production des bêtes à cornes que la
+viande sera bientôt inabordable, non pas seulement au peuple, mais
+encore à la petite bourgeoisie. (Voir le _Curé de village_.)
+
+Donc, bien des sueurs, entre Conches et la Ville-aux-Fayes, coulaient
+pour Rigou, que chacun respectait, tandis que le travail chèrement
+payé par le général, le seul qui jetât de l’argent dans le pays,
+lui valait des malédictions et la haine vouée aux riches. De tels
+faits ne seraient-ils pas inexplicables sans le coup d’œil jeté sur
+la Médiocratie? Fourchon avait raison, les bourgeois remplaçaient
+les seigneurs. Ces petits propriétaires, dont le type est représenté
+par Courtecuisse, étaient les mains-mortables du Tibère de la vallée
+d’Avonne, de même qu’à Paris les industriels sans argent sont les
+paysans de la haute Banque.
+
+Soudry suivait l’exemple de Rigou depuis Soulanges jusqu’à cinq lieues
+au delà de la Ville-aux-Fayes. Ces deux usuriers s’étaient partagé
+l’arrondissement.
+
+Gaubertin, dont la rapacité s’exerçait dans une sphère supérieure,
+non-seulement ne faisait pas concurrence à ses associés, mais il
+empêchait les capitaux de la Ville-aux-Fayes de prendre cette
+fructueuse route. On peut deviner maintenant quelle influence ce
+triumvirat de Rigou, de Soudry, de Gaubertin, obtenait aux élections
+par des électeurs dont la fortune dépendait de leur mansuétude.
+
+Haine, intelligence et fortune, tel était le triangle terrible par
+lequel s’expliquait l’ennemi le plus proche des Aigues, le surveillant
+du général, en relations constantes avec soixante ou quatre-vingts
+petits propriétaires, parents ou alliés des paysans, et qui le
+redoutaient comme on redoute un créancier.
+
+Rigou se superposait à Tonsard; l’un vivait de vols en nature, l’autre
+s’engraissait de rapines légales. Tous deux aimaient à bien vivre,
+c’était la même nature sous deux espèces, l’une naturelle, l’autre
+aiguisée par l’éducation du cloître.
+
+Lorsque Vaudoyer quitta le cabaret du Grand-I-Vert pour consulter
+l’ancien maire, il était environ quatre heures. A cette heure Rigou
+dînait.
+
+En trouvant la porte bâtarde fermée, Vaudoyer regarda par-dessus les
+rideaux en criant: —Monsieur Rigou, c’est moi, Vaudoyer...
+
+Jean sortit par la porte cochère, et fit entrer Vaudoyer un instant
+après en lui disant: —Viens au jardin, Monsieur a du monde.
+
+Ce monde était Sibilet, qui, sous le prétexte de s’entendre
+relativement à la signification du jugement que venait de faire
+Brunet, s’entretenait avec Rigou de toute autre chose. Il avait trouvé
+l’usurier achevant son dessert.
+
+Sur une table carrée éblouissante de linge, car, peu soucieux de la
+peine de sa femme et d’Annette, Rigou voulait du linge blanc tous les
+jours, le régisseur vit apporter une jatte de fraises, des abricots,
+des pêches, des figues, des amandes, tous les fruits de la saison à
+profusion, servis dans des assiettes de porcelaine blanche et sur des
+feuilles de vigne, presque aussi coquettement qu’aux Aigues.
+
+En voyant Sibilet, Rigou lui dit de pousser les verroux aux portes
+battantes intérieures qui se trouvaient adaptées à chaque porte, autant
+pour garantir du froid que pour étouffer les sons, et il lui demanda
+quelle affaire si pressante l’obligeait à venir le voir en plein jour,
+tandis qu’il pouvait conférer si sûrement pendant la nuit.
+
+—C’est que le Tapissier a parlé d’aller à Paris y voir le Garde des
+sceaux; il est capable de vous faire bien du mal, de demander le
+déplacement de votre gendre, des juges de la Ville-aux-Fayes, et du
+président, surtout quand il lira le jugement qu’on vient de rendre en
+votre faveur. Il se cabre, il est fin, il a dans l’abbé Brossette un
+conseil capable de jouter avec vous et avec Gaubertin... Les prêtres
+sont puissants. Monseigneur l’évêque aime bien l’abbé Brossette. Madame
+la comtesse a parlé d’aller voir son cousin le préfet, le comte de
+Castéran, à propos de Nicolas. Michaud commence à lire couramment dans
+notre jeu.
+
+—Tu as peur, dit l’usurier tout doucement en jetant sur Sibilet un
+regard que le soupçon rendit moins terne qu’à l’ordinaire et qui fut
+terrible. Tu calcules s’il ne vaut pas mieux te mettre du côté de
+monsieur le comte de Montcornet?
+
+—Je ne vois pas trop où je prendrais, quand vous aurez dépecé les
+Aigues, quatre mille francs à placer tous les ans, honnêtement,
+comme je le fais depuis cinq ans, répondit crûment Sibilet. Monsieur
+Gaubertin m’a, dans le temps, débité les plus belles promesses; mais la
+crise approche, on va se battre certainement; promettre et tenir sont
+deux après la victoire.
+
+—Je lui parlerai, répondit Rigou tranquillement. En attendant voici,
+moi, ce que je répondrais, si cela me regardait: «Depuis cinq ans, tu
+portes à M. Rigou quatre mille francs par an, et ce brave homme t’en
+donne sept et demi pour cent, ce qui te fait en ce moment un compte
+de vingt-sept mille francs, à cause de l’accumulation des intérêts;
+mais comme il existe un acte sous signature privée, double entre toi
+et Rigou, le régisseur des Aigues serait renvoyé le jour où l’abbé
+Brossette apporterait cet acte sous les yeux du Tapissier, surtout
+après une lettre anonyme qui l’instruirait de ton double rôle. Tu
+ferais donc mieux de chasser avec nous, sans demander tes os par
+avance, d’autant plus que monsieur Rigou n’étant pas tenu de te donner
+légalement sept et demi pour cent et les intérêts des intérêts, te
+ferait des _offres réelles_ de tes vingt mille francs; et en attendant
+que tu puisses les palper, ton procès, allongé par la chicane, serait
+jugé par le tribunal de la Ville-aux-Fayes. En te conduisant sagement,
+quand monsieur Rigou sera propriétaire de ton pavillon aux Aigues, tu
+pourras continuer avec trente mille francs environ et trente mille
+autres francs que pourrait te confier Rigou, ce qui sera d’autant plus
+avantageux que les paysans se jetteront sur les terres des Aigues
+divisées en petits lots, comme la pauvreté sur le monde.» Voilà ce
+que pourrait te dire monsieur Gaubertin; mais moi je n’ai rien à te
+répondre, cela ne me regarde pas... Gaubertin et moi nous avons à nous
+plaindre de cet enfant du peuple qui bat son père, et nous poursuivons
+notre idée. Si l’ami Gaubertin a besoin de toi, moi je n’ai besoin
+de personne, car tout le monde est à ma dévotion. Quant au Garde des
+sceaux, on en change assez souvent; tandis que, nous autres, nous
+sommes toujours là.
+
+—Enfin, vous êtes prévenu, reprit Sibilet qui se sentit bâté comme un
+âne.
+
+—Prévenu de quoi? demanda finement Rigou.
+
+—De ce que fera le Tapissier, répondit humblement le régisseur, il est
+allé furieux à la préfecture.
+
+—Qu’il aille! si les Montcornet n’usaient pas de roues, que
+deviendraient les carrossiers?
+
+—Je vous apporterai mille écus ce soir à onze heures... dit Sibilet;
+mais vous devriez avancer mes affaires en me cédant quelques-unes de
+vos hypothèques arrivées à terme..., une de celles qui pourraient me
+valoir quelques bons lots de terres...
+
+—J’ai celle de Courtecuisse, et je veux le ménager, car c’est le
+meilleur tireur du département; en te la transportant tu aurais l’air
+de tracasser ce drôle-là pour le compte du Tapissier, et ça ferait
+d’une pierre deux coups, il serait capable de tout en se voyant plus
+bas que Fourchon. Courtecuisse s’est exterminé sur la Bâchelerie, il a
+bien amendé le terrain, il a mis des espaliers aux murs du jardin. Ce
+petit domaine vaut quatre mille francs, le comte te les donnerait pour
+les trois arpents qui jouxtent ses remises. Si Courtecuisse n’était
+pas un licheur, il aurait pu payer ses intérêts avec ce qu’on y tue de
+gibier.
+
+—Eh bien! transportez-moi cette créance, j’y ferai mon beurre, j’aurai
+la maison et le jardin pour rien, le comte achètera les trois arpents.
+
+—Quelle part me donneras-tu?
+
+—Mon Dieu! vous sauriez traire du lait à un bœuf! s’écria Sibilet.
+Et moi, qui viens d’arracher au Tapissier l’ordre de réglementer le
+glanage d’après la loi...
+
+—Tu as obtenu cela, mon gars? dit Rigou, qui plusieurs jours
+auparavant avait suggéré l’idée de ces vexations à Sibilet en lui
+disant de les conseiller au général. Nous le tenons, il est perdu; mais
+ce n’est pas assez de le tenir par un bout, il faut le ficeler comme
+une carotte de tabac! Tire les verroux, mon gars, dis à ma femme de
+m’apporter le café, les liqueurs, et dis à Jean d’atteler, je vais à
+Soulanges. A ce soir! —Bonjour Vaudoyer, dit l’ancien maire en voyant
+entrer son ancien garde champêtre. Eh bien! qu’y a-t-il?...
+
+Vaudoyer raconta tout ce qui venait de se passer au cabaret et demanda
+l’avis de Rigou sur la légalité des règlements médités par le général.
+
+—Il en a le droit, répliqua nettement Rigou. Nous avons un rude
+seigneur; l’abbé Brossette est un malin, votre curé suggère toutes ces
+mesures-là, parce que vous n’allez pas à la messe, tas de parpaillots!
+J’y vais bien, moi! Il y a un Dieu, voyez-vous!... Vous endurez tout,
+le Tapissier ira toujours de l’avant!...
+
+—Eh bien! nous glanerons!... dit Vaudoyer avec cet accent résolu qui
+distingue les Bourguignons.
+
+—Sans certificat d’indigence? reprit l’usurier. On dit qu’il est allé
+demander des troupes à la préfecture, afin de vous faire rentrer dans
+le devoir.
+
+—Nous glanerons comme par le passé, répéta Vaudoyer.
+
+—Glanez!... monsieur Sarcus jugera si vous avez raison, dit l’usurier
+en ayant l’air de promettre aux glaneurs la protection de la justice de
+paix.
+
+—Nous glanerons et nous serons en force!... ou la Bourgogne ne serait
+plus la Bourgogne! dit Vaudoyer. Si les gendarmes ont des sabres, nous
+avons des faux, et nous verrons!
+
+A quatre heures et demie, la grande porte verte de l’ancien presbytère
+tourna sur ses gonds, et le cheval bai-brun, mené à la bride par Jean,
+tourna vers la place. Madame Rigou et Annette, venues sur le pas de
+la porte bâtarde, regardaient la petite carriole d’osier, peinte en
+vert, à capote de cuir, où se trouvait leur maître établi sur de bons
+coussins.
+
+—Ne vous attardez pas, monsieur, dit Annette en faisant une petite
+moue.
+
+Tous les gens du village, instruits déjà des menaçants arrêtés que le
+maire voulait prendre, se mirent tous sur leurs portes ou s’arrêtèrent
+dans la grande rue en voyant passer Rigou, pensant tous qu’il allait à
+Soulanges pour les défendre.
+
+—Eh bien! madame Courtecuisse, notre ancien maire va sans doute aller
+nous défendre, dit une vieille fileuse que la question des délits
+forestiers intéressait beaucoup, car son mari vendait des fagots volés
+à Soulanges.
+
+—Mon Dieu! le cœur lui saigne de voir ce qui se passe, il en est
+malheureux autant que vous autres, répondit la pauvre femme qui
+tremblait au nom seul de son créancier, et qui par peur en faisait
+l’éloge.
+
+—Ah! c’est pas pour dire, mais on l’a bien maltraité, lui! —Bonjour,
+monsieur Rigou, dit la fileuse, que Rigou salua ainsi que sa débitrice.
+
+Quand l’usurier traversa la Thune, guéable en tout temps, Tonsard,
+sorti de son cabaret, dit à Rigou sur la route cantonale: Eh bien! père
+Rigou, le Tapissier veut donc que nous soyons ses chiens?
+
+—Nous verrons ça! répondit l’usurier en fouettant son cheval.
+
+—Il saura bien nous défendre, dit Tonsard à un groupe de femmes et
+d’enfants attroupés autour de lui.
+
+—Il pense à vous, comme un aubergiste pense aux goujons en nettoyant
+sa poêle à frire, répliqua Fourchon.
+
+—Ote donc le battant à ta _grelotte_ quand tu es soûl!..., dit Mouche
+en tirant son grand-père par sa blouse et le faisant tomber sur le
+talus au rez d’un peuplier. Si ce mâtin de moine entendait ça, tu ne
+lui vendrais plus tes paroles si cher...
+
+En effet, si Rigou courait à Soulanges, il était emporté par la
+nouvelle si grave donnée par le régisseur des Aigues, et qui lui parut
+menaçante pour la coalition secrète de la bourgeoisie avonnaise.
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ I. —LA PREMIÈRE SOCIÉTÉ DE SOULANGES.
+
+A six kilomètres environ de Blangy, pour parler légalement, et à une
+distance égale de la Ville-aux-Fayes, s’élève en amphithéâtre sur un
+monticule, ramification de la longue côte parallèle à celle au bas de
+laquelle coule l’Avonne, la petite ville de Soulanges, surnommée _la
+Jolie_, peut-être à plus juste titre que Mantes.
+
+Au bas de cette colline, la Thune s’étale sur un fond d’argile d’une
+étendue d’environ trente hectares, au bout duquel les moulins de
+Soulanges, établis sur de nombreux îlots, dessinent une fabrique aussi
+gracieuse que pourrait l’inventer un architecte de jardins. Après avoir
+arrosé le parc de Soulanges, où elle alimente de belles rivières et
+des lacs artificiels, la Thune se jette dans l’Avonne par un canal
+magnifique.
+
+Le château de Soulanges, rebâti sous Louis XIV, sur les dessins de
+Mansart, et l’un des plus beaux de Bourgogne, fait face à la ville.
+Ainsi Soulanges et le château se présentent respectivement un point
+de vue aussi splendide qu’élégant. La route cantonale tourne entre la
+ville et l’étang, un peu trop pompeusement nommé le lac de Soulanges
+par les gens du pays.
+
+Cette petite ville est une de ces compositions naturelles excessivement
+rares en France, où le joli, dans ce genre, manque absolument. Là, vous
+retrouverez en effet, le joli de la Suisse, comme le disait Blondet
+dans sa lettre, le joli des environs de Neufchâtel. Les gais vignobles
+qui forment une ceinture à Soulanges complètent cette ressemblance,
+hormis le Jura et les Alpes, toutefois; les rues, superposées les unes
+aux autres sur la colline, ont peu de maisons, car elles sont toutes
+accompagnées de jardins, qui produisent ces masses de verdure si rares
+dans les capitales. Les toitures bleues ou rouges, mélangées de fleurs,
+d’arbres, de terrasses à treillages, offrent des aspects variés et
+pleins d’harmonie.
+
+L’église, une vieille église du moyen âge, bâtie en pierres, grâce
+à la munificence des seigneurs de Soulanges, qui s’y sont réservé
+d’abord une chapelle près du chœur, puis une chapelle souterraine, leur
+nécropole, offre, comme celle de Longjumeau, pour portail, une immense
+arcade, frangée de cercles fleuris et garnis de statuettes, flanquée
+de deux piliers à niches terminés en aiguilles. Cette porte, assez
+souvent répétée dans les petites églises du Moyen Age que le hasard a
+préservées des ravages du calvinisme, est couronnée par un triglyphe
+au-dessus duquel s’élève une Vierge sculptée tenant l’Enfant-Jésus. Les
+bas-côtés se composent à l’extérieur de cinq arcades pleines dessinées
+par des nervures, éclairées par des fenêtres à vitraux. Le chevet
+s’appuie sur des arcs-boutants dignes d’une cathédrale. Le clocher, qui
+se trouve dans une branche de la croix, est une tour carrée surmontée
+d’une campanille. Cette église s’aperçoit de loin, car elle est en haut
+de la grande place au bas de laquelle passe la route.
+
+La place, d’une assez grande largeur, est bordée de constructions
+originales, toutes de diverses époques. Beaucoup, moitié bois, moitié
+briques, et dont les solives ont un gilet d’ardoises, remontent au
+moyen âge. D’autres en pierres et à balcon, montrent ce pignon si cher
+à nos aïeux, et qui date du douzième siècle. Plusieurs attirent le
+regard par ces vieilles poutres saillantes à figures grotesques, dont
+la saillie forme un auvent, et qui rappelle le temps où la bourgeoisie
+était uniquement commerçante. La plus magnifique est l’ancien
+bailliage, maison à façade sculptée, en alignement avec l’église
+qu’elle accompagne admirablement. Vendue nationalement, elle fut
+achetée par la commune, qui en fit la mairie et y mit le tribunal de
+paix, où siégeait alors monsieur Sarcus, depuis l’institution du juge
+de paix.
+
+Ce léger croquis permet d’entrevoir la place de Soulanges, ornée au
+milieu d’une charmante fontaine rapportée d’Italie, en 1520, par le
+maréchal de Soulanges, et qui ne déshonorerait pas une grande capitale.
+Un jet d’eau perpétuel, provenant d’une source située en haut de la
+colline, est distribué par quatre Amours en marbre blanc tenant des
+conques et couronnés d’un panier plein de raisins.
+
+Les voyageurs lettrés qui passeront par là, si jamais il en passe après
+Blondet, pourront y reconnaître cette place illustrée par Molière et
+par le théâtre espagnol, qui régna si longtemps sur la scène française,
+et qui démontrera toujours que la comédie est née en de chauds pays,
+où la vie se passait sur la place publique. La place de Soulanges
+rappelle d’autant mieux cette place classique, et toujours semblable à
+elle-même sur tous les théâtres, que les deux premières rues la coupant
+précisément à la hauteur de la fontaine, figurent ces coulisses si
+nécessaires aux maîtres et aux valets pour se rencontrer ou pour se
+fuir. Au coin d’une de ces rues, qui se nomme la rue de la Fontaine,
+brillent les panonceaux de maître Lupin. La maison Sarcus, la maison
+du percepteur Guerbet, celle de Brunet, celle du greffier Gourdon et
+de son frère le médecin, celle du vieux monsieur Gendrin-Vattebled, le
+garde général des eaux et forêts. Ces maisons, tenues très-proprement
+par leurs propriétaires, qui prennent au sérieux le surnom de leur
+ville, sont sises aux alentours de la place, le quartier aristocratique
+de Soulanges.
+
+La maison de madame Soudry, car la puissante individualité de
+l’ancienne femme de chambre de mademoiselle Laguerre avait absorbé
+le chef de la communauté; cette maison entièrement moderne avait été
+bâtie par un riche marchand de vin, né à Soulanges, qui, après avoir
+fait sa fortune à Paris, revint en 1793 acheter du blé pour sa ville
+natale. Il y fut massacré comme accapareur par la populace, ameutée au
+cri d’un misérable maçon, l’oncle de Godain, avec lequel il avait des
+difficultés à propos de son ambitieuse bâtisse.
+
+La liquidation de cette succession, vivement discutée entre
+collatéraux, traîna si bien, qu’en 1798, Soudry, de retour à Soulanges,
+put acheter pour mille écus en espèces le palais du marchand de vin,
+et il le loua d’abord au département pour y loger la gendarmerie.
+En 1811, mademoiselle Cochet, que Soudry consultait en toute chose,
+s’opposa vivement à ce que le bail fût continué, trouvant cette maison
+inhabitable, en concubinage, disait-elle, avec une caserne. La ville
+de Soulanges, aidée par le département, bâtit alors un hôtel à la
+gendarmerie, dans une rue latérale à la mairie. Le brigadier nettoya
+sa maison, y restitua le lustre primitif souillé par l’écurie et par
+l’habitation des gendarmes.
+
+Cette maison, élevée d’un étage et coiffée d’un toit percé de
+mansardes, voit le paysage par trois façades, une sur la place, l’autre
+sur le lac, et la troisième sur un jardin. Le quatrième côté donne sur
+une cour qui sépare les Soudry de la maison voisine, occupée par un
+épicier nommé Wattebled, un homme de la _seconde société_, père de la
+belle madame Plissoud, de laquelle il sera bientôt question.
+
+Toutes les petites villes ont _une belle madame_, comme elles ont un
+Socquard et un café de la Paix.
+
+Chacun devine que la façade sur le lac est bordée d’une terrasse à
+jardinet d’une médiocre élévation, terminée par une balustrade en
+pierre et qui longe la route cantonale. On descend de cette terrasse
+dans le jardin par un escalier sur chaque marche duquel se trouve
+un oranger, un grenadier, un myrte et autres arbres d’ornement, qui
+nécessitent au bout du jardin une serre que madame Soudry s’obstine
+à nommer une _resserre_. Sur la place, on entre dans la maison par
+un perron élevé de plusieurs marches. Selon l’habitude des petites
+villes, la porte cochère, réservée au service de la cour, au cheval du
+maître et aux arrivages extraordinaires, s’ouvre assez rarement. Les
+habitués, venant tous à pied, montaient par le perron.
+
+Le style de l’hôtel Soudry est sec; les assises sont indiquées par
+des filets dits à gouttière; les fenêtres sont encadrées de moulures
+alternativement grêles et fortes, dans le genre de celles des pavillons
+Gabriel et Perronnet de la place Louis XV. Ces ornements donnent,
+dans une si petite ville, un aspect monumental à cette maison devenue
+célèbre.
+
+En face, à l’autre angle de la place, se trouve le fameux café de
+la Paix, dont les particularités et le prestigieux Tivoli surtout
+exigeront plus tard des descriptions moins succinctes que celle de la
+maison Soudry.
+
+Rigou venait très-rarement à Soulanges, car chacun se rendait chez
+lui: le notaire Lupin comme Gaubertin, Soudry comme Gendrin, tant on
+le craignait. Mais on va voir que tout homme instruit, comme l’était
+l’ex-bénédictin, eût imité la réserve de Rigou, par l’esquisse,
+nécessaire ici, des personnes de qui l’on disait dans le pays: —C’est
+la _première société_ de Soulanges.
+
+De toutes ces figures, la plus originale, vous le pressentez, était
+madame Soudry, dont le personnage, pour être bien rendu, exige toutes
+les minuties du pinceau.
+
+Madame Soudry se permettait un _soupçon de rouge_ à l’imitation de
+mademoiselle Laguerre; mais cette légère teinte avait changé, par
+la force de l’habitude, en plaques de vermillon si pittoresquement
+appelées des roues de carrosses par nos ancêtres. Les rides du visage,
+devenant de plus en plus profondes et multipliées, la mairesse avait
+imaginé pouvoir les combler de fard. Son front jaunissait aussi par
+trop, et ses tempes miroitant, elle se _posait_ du blanc, et figurait
+les veines de la jeunesse par de légers réseaux de bleu. Cette peinture
+donnait une excessive vivacité à ses yeux déjà fripons, en sorte que
+son masque eût paru plus que bizarre à des étrangers; mais, habituée à
+cet éclat postiche, sa société trouvait madame Soudry très-belle.
+
+Cette haquenée, toujours décolletée, montrait son dos et sa poitrine
+blanchis et vernis l’un et l’autre par les mêmes procédés employés
+pour le visage; mais heureusement, sous prétexte de faire badiner de
+magnifiques dentelles, elle voilait à demi ses produits chimiques. Elle
+portait toujours un corps de jupe à baleines dont la pointe descendait
+très-bas, garni de nœuds partout, même à la pointe!... sa jupe rendait
+des sons criards tant la soie et les falbalas y foisonnaient.
+
+Cet attirail, qui justifie le mot _atours_, bientôt inexplicable,
+était en damas de grand prix ce soir-là, car madame Soudry possédait
+cent habillements plus riches les uns que les autres, provenant tous
+de l’immense et splendide garde-robe de mademoiselle Laguerre, et
+toutes retaillées par elle dans le dernier genre de 1808. Les cheveux
+de sa perruque blonde, crêpés et poudrés, semblaient soulever son
+superbe bonnet à coques de satin rouge cerise, pareil aux rubans de ses
+garnitures.
+
+Si vous voulez vous figurer sous ce bonnet toujours ultra-coquet un
+visage de macaque d’une laideur monstrueuse, où le nez camus, dénudé
+comme celui de la Mort, est séparé par une forte marge de chair barbue
+d’une bouche à râtelier mécanique, où les sons s’engagent comme en des
+cors de chasse, vous comprendrez difficilement pourquoi la première
+société de la ville et tout Soulanges, en un mot, trouvait belle cette
+quasi-reine, à moins de vous rappeler le traité succinct _ex professo_
+qu’une des femmes les plus spirituelles de notre temps a récemment
+écrit sur l’art de se faire belle à Paris par les accessoires dont on
+s’y entoure.
+
+En effet, d’abord madame Soudry vivait au milieu des dons magnifiques
+amassés chez sa maîtresse, et que l’ex-bénédictin appelait _fructus
+belli_. Puis elle tirait parti de sa laideur en l’exagérant, en se
+donnant cet air, cette tournure qui ne se prennent qu’à Paris, et
+dont le secret reste à la Parisienne la plus vulgaire, toujours plus
+ou moins singe. Elle se serrait beaucoup, elle mettait une énorme
+tournure, elle portait des boucles de diamants aux oreilles, ses doigts
+étaient surchargés de bagues. Enfin, en haut de son corset, entre deux
+masses arrosées de blanc de perle, brillait un hanneton composé de deux
+topazes et à tête en diamant, un présent de chère maîtresse, dont on
+parlait dans tout le département. De même que feu sa maîtresse, elle
+allait toujours les bras nus et agitait un éventail d’ivoire à peinture
+de Boucher, et auquel deux petites roses servaient de boutons.
+
+Quand elle sortait, madame Soudry tenait sur sa tête le vrai parasol
+du dix-huitième siècle, c’est-à-dire une canne au haut de laquelle se
+déployait une ombrelle verte à franges vertes. De dessus la terrasse,
+quand elle s’y promenait, un passant, en la regardant de très-loin,
+aurait cru voir marcher une figure de Watteau.
+
+Dans ce salon, tendu de damas rouge, à rideaux de damas doublés en
+soie blanche, et dont la cheminée était garnie de chinoiseries du bon
+temps de Louis XV, avec feu, galeries, branches de lis élevées en l’air
+par des Amours, dans ce salon plein de meubles en bois doré à pied
+de biche, on concevait que des gens de Soulanges pussent dire de la
+maîtresse de la maison: La belle madame Soudry! Aussi l’hôtel Soudry
+était-il devenu le préjugé national de ce chef-lieu de canton.
+
+Si la première société de cette petite ville croyait en sa reine, sa
+reine croyait également en elle-même. Par un phénomène qui n’est pas
+rare, et que la vanité de mère, que la vanité d’auteur accomplissent à
+tous moments sous nos yeux pour les œuvres littéraires comme pour les
+filles à marier, en sept ans, la Cochet s’était si bien enterrée dans
+madame la mairesse, que non-seulement la Soudry ne se souvenait plus de
+sa première condition, mais encore elle croyait être une femme comme
+il faut. Elle s’était si bien rappelé les airs de tête, les tons de
+fausset, les gestes, les façons de sa maîtresse, qu’en en retrouvant
+l’opulente existence, elle en avait retrouvé l’impertinence. Elle
+savait son dix-huitième siècle, les anecdotes des grands seigneurs et
+leurs parentés sur le bout du doigt. Cette érudition d’antichambre lui
+composait une conversation qui sentait son Œil-de-Bœuf. Là donc, son
+esprit de soubrette passait pour de l’esprit de bon aloi. Au moral, la
+mairesse était, si vous voulez, du strass; mais, pour les sauvages, le
+strass ne vaut-il pas le diamant?
+
+Cette femme s’entendait aduler, diviniser, comme jadis on divinisait sa
+maîtresse par les gens de sa société qui trouvaient chez elle un dîner
+tous les huit jours, et du café, des liqueurs quand ils arrivaient au
+moment du dessert, hasard assez fréquent. Aucune tête de femme n’eût
+pu résister à la puissance exhilarante de cet encensement continu.
+L’hiver, ce salon bien chauffé, bien éclairé en bougies, se remplissait
+des bourgeois les plus riches, qui remboursaient en éloges les fines
+liqueurs et les vins exquis provenant de la cave de chère maîtresse.
+Les habitués et leurs femmes, véritables usufruitiers de ce luxe,
+économisaient ainsi chauffage et lumière. Aussi, savez-vous ce qui se
+proclamait à cinq lieues à la ronde, et même à la Ville-aux-Fayes?
+
+—Madame Soudry fait à merveille les honneurs de chez elle, se
+disait-on en passant en revue les notabilités départementales; elle
+tient maison ouverte; on est admirablement chez elle. Elle sait faire
+les honneurs de sa fortune. Elle a le petit mot pour rire. Et quelle
+belle argenterie! C’est une maison comme il n’y en a qu’à Paris!...
+
+L’argenterie donnée par Bouret à mademoiselle Laguerre, une magnifique
+argenterie du fameux Germain, avait été littéralement volée par la
+Soudry. A la mort de mademoiselle Laguerre, elle la mit tout simplement
+dans sa chambre, et elle ne put être réclamée par des héritiers qui ne
+savaient rien des valeurs de la succession.
+
+Depuis quelque temps, les douze ou quinze personnes qui représentaient
+la première société de Soulanges parlaient de madame Soudry comme de
+l’amie intime de mademoiselle Laguerre, en se cabrant au mot de _femme
+de chambre_, et prétendant qu’elle s’était immolée à la cantatrice en
+se faisant la compagne de cette grande actrice.
+
+Chose étrange et vraie! toutes ces illusions, devenues des réalités, se
+propageaient chez madame Soudry jusque dans les régions positives du
+cœur; elle régnait tyranniquement sur son mari.
+
+Le gendarme, obligé d’aimer une femme plus âgée que lui de dix ans, et
+qui gardait le maniement de sa fortune, l’entretenait dans les idées
+qu’elle avait fini par concevoir de sa beauté. Néanmoins, quand on
+l’enviait, quand on lui parlait de son bonheur, le gendarme souhaitait
+quelquefois qu’on fût à sa place; car, pour cacher ses peccadilles,
+il prenait des précautions comme on en prend avec une jeune femme
+adorée, et il n’avait pu introduire que depuis quelques jours une jolie
+servante au logis.
+
+Le portrait de cette reine, un peu grotesque, mais dont plusieurs
+exemplaires se rencontraient encore à cette époque en province, les uns
+plus ou moins nobles, les autres tenant à la haute finance, témoin une
+veuve de fermier général qui se mettait encore des rouelles de veau
+sur les joues, en Touraine; ce portrait, peint d’après nature, serait
+incomplet sans les brillants dans lesquels il était enchâssé, sans
+les principaux courtisans dont l’esquisse est nécessaire, ne fût-ce
+que pour expliquer combien sont redoutables de pareils lilliputiens,
+et quels sont au fond des petites villes les organes de l’opinion
+publique. Qu’on ne s’y trompe pas! il est des localités qui, pareilles
+à Soulanges, sans être un bourg, un village, ni une petite ville,
+tiennent de la ville, du village et du bourg. Les physionomies des
+habitants sont tout autres qu’au sein des bonnes, grosses, méchantes
+villes de province; la vie de campagne y influe sur les mœurs, et ce
+mélange de teintes produit des figures vraiment originales.
+
+Après madame Soudry, le personnage le plus important était le notaire
+Lupin, le chargé d’affaires de la maison Soulanges; car il est inutile
+de parler du vieux Gendrin-Wattebled, le garde général, un nonagénaire
+en train de mourir, et qui, depuis l’avénement de madame Soudry,
+restait chez lui; mais, après avoir régné sur Soulanges en homme qui
+jouissait de sa place depuis le règne de Louis XV, il parlait encore
+dans ses moments lucides, de la juridiction de la Table de marbre.
+
+Quoique comptant quarante-cinq printemps, Lupin, frais et rose, grâce
+à l’embonpoint qui sature inévitablement les gens de cabinet, chantait
+encore la romance. Aussi conservait-il le costume élégant des chanteurs
+de salon. Il paraissait presque Parisien avec ses bottes soigneusement
+cirées, ses gilets jaune-soufre, ses redingotes justes, ses riches
+cravates de soie, ses pantalons à la mode. Il faisait friser ses
+cheveux par le coiffeur de Soulanges, la gazette de la ville, et se
+maintenait à l’état d’homme à bonnes fortunes, à cause de sa liaison
+avec madame Sarcus, la femme de Sarcus le Riche, qui, sans comparaison,
+était dans sa vie ce que les campagnes d’Italie furent pour Napoléon.
+Lui seul allait à Paris, où il était reçu chez les Soulanges. Aussi
+eussiez-vous deviné la suprématie qu’il exerçait en sa qualité de fat
+et de juge en fait d’élégance, rien qu’à l’entendre parler. Il se
+prononçait sur toute chose par un seul mot à trois modificatifs, le mot
+artistique _croûte_.
+
+Un homme, un meuble, une femme pouvaient être _croûte_; puis, dans un
+degré supérieur de malfaçon, _croûton_; enfin, pour dernier terme,
+_croûte-au-pot_! _Croûte-au-pot_, c’était le: _ça n’existe pas_ des
+artistes, l’omnium du mépris. Croûte, on pouvait se désencroûter;
+croûton était sans ressources; mais croûte-au-pot! Oh! mieux valait
+n’être jamais sorti du néant. Quant à l’éloge, il se réduisait au
+redoublement du mot charmant!... —C’est charmant! était le positif
+de son admiration. —Charmant! charmant!... —Vous pouviez être
+tranquille. —Mais: Charmant! charmant! charmant! il fallait retirer
+l’échelle, on atteignait au ciel de la perfection.
+
+Le tabellion, car il se nommait lui-même le tabellion, garde-notes,
+petit notaire, en se mettant par la raillerie au-dessus de son état;
+le tabellion restait dans les termes d’une galanterie parlée avec
+madame la mairesse, qui se sentait un faible pour Lupin, quoiqu’il fût
+blond et qu’il portât lunettes. La Cochet n’avait jamais aimé que les
+hommes bruns, moustachés, à bosquets sur les phalanges des doigts, des
+alcides enfin. Mais elle faisait une exception pour Lupin, à cause de
+son élégance, et d’ailleurs, elle pensait que son triomphe à Soulanges
+ne serait complet qu’avec un adorateur; mais, au grand désespoir
+de Soudry, les adorateurs de la reine n’osaient pas donner à leur
+admiration une forme adultère.
+
+La voix du tabellion était une haute-contre; il en donnait parfois
+l’échantillon dans les coins, ou sur la terrasse, une façon de rappeler
+son _talent d’agrément_, écueil contre lequel se brisent tous les
+hommes à talent d’agrément, même les hommes de génie, hélas!
+
+Lupin avait épousé une héritière en sabots et en bas bleus, la fille
+unique d’un marchand de sel, enrichi pendant la révolution, époque
+à laquelle les faux-sauniers firent d’énormes gains, à la faveur de
+la réaction qui eut lieu contre les gabelles. Il laissait prudemment
+sa femme à la maison, où Bébelle était maintenue par une passion
+platonique pour un très-beau premier clerc, sans autre fortune que ses
+appointements, un nommé Bonnac, qui, dans la seconde société, jouait le
+même rôle que son patron dans la première.
+
+Madame Lupin, femme sans aucune espèce d’éducation, apparaissait aux
+grands jours seulement, sous la forme d’une énorme pipe de Bourgogne
+habillée de velours et surmontée d’une petite tête enfoncée dans des
+épaules d’un ton douteux. Aucun procédé ne pouvait maintenir le cercle
+de la ceinture à sa place naturelle. Bébelle avouait naïvement que la
+prudence lui défendait de porter des corsets. Enfin l’imagination d’un
+poëte ou mieux celle d’un inventeur n’aurait pas trouvé dans le dos de
+Bébelle trace de la séduisante sinuosité qu’y produisent les vertèbres
+chez toutes les femmes qui sont femmes.
+
+Bébelle, ronde comme une tortue, appartenait aux femelles invertébrées.
+Ce développement effrayant du tissu cellulaire rassurait sans doute
+beaucoup Lupin sur la petite passion de la grosse Bébelle, qu’il
+nommait Bébelle effrontément, sans faire rire personne.
+
+—Votre femme, qu’est-elle? lui demanda Sarcus le Riche, qui ne
+digéra pas un jour le mot _croûte-au-pot_, dit pour un meuble acheté
+d’occasion. —Ma femme n’est pas comme la vôtre, elle n’est pas encore
+définie, répondit-il.
+
+Lupin cachait sous sa grosse enveloppe un esprit subtil; il avait le
+bon sens de taire sa fortune, au moins aussi considérable que celle de
+Rigou.
+
+_Le fils à monsieur Lupin_, Amaury, désolait son père. Ce fils unique,
+un des dons Juans de la vallée, se refusait à suivre la carrière
+paternelle; il abusait de son avantage de fils unique en faisant
+d’énormes saignées à la caisse, sans jamais épuiser l’indulgence de son
+père, qui disait à chaque escapade: «J’ai pourtant été comme cela!»
+Amaury ne venait jamais chez madame Soudry qui _t’embêtait_ (_sic_),
+car elle avait, par un souvenir de femme de chambre, tenté de faire
+l’éducation de ce jeune homme, que ses plaisirs conduisaient au billard
+du café de la Paix. Il y hantait la mauvaise compagnie de Soulanges, et
+même les Bonnébault. Il jetait sa _gourne_ (un mot de madame Soudry),
+et répondait aux remontrances de son père par ce refrain perpétuel:
+«Renvoyez-moi à Paris, je m’ennuie ici!...»
+
+Lupin finissait, hélas! comme tous les _beaux_, par un attachement
+quasi conjugal. Sa passion connue était la femme du second huissier,
+audiencier de la justice de paix, madame Euphémie Plissoud, pour
+laquelle il n’avait pas de secrets. La belle madame Plissoud, fille
+de Vattebled l’épicier, régnait dans la seconde société comme madame
+Soudry dans la première. Ce Plissoud, le concurrent malheureux de
+Brunet, appartenait donc à la seconde société de Soulanges; car la
+conduite de sa femme, qu’il autorisait, disait-on, lui valait le mépris
+public de la première.
+
+Si Lupin était le musicien de la première société, monsieur Gourdon,
+le médecin, en était le savant. On disait de lui: «Nous avons ici
+un savant du premier mérite.» De même que madame Soudry (qui s’y
+connaissait pour avoir introduit le matin chez sa maîtresse Piccini
+et Glück, et pour avoir habillé mademoiselle Laguerre à l’Opéra)
+persuadait à tout le monde, même à Lupin, qu’il aurait fait fortune
+avec sa voix; de même elle regrettait que le médecin ne publiât rien de
+ses idées.
+
+Monsieur Gourdon répétait tout bonnement les idées de Buffon et de
+Cuvier sur le globe, ce qui pouvait difficilement le poser comme
+savant aux yeux des Soulangeois; mais il faisait une collection de
+coquilles et un herbier, mais il savait empailler les oiseaux. Enfin il
+poursuivait la gloire de léguer un cabinet d’histoire naturelle à la
+ville de Soulanges; dès lors, il passait dans tout le département pour
+un grand naturaliste, pour le successeur de Buffon.
+
+Ce médecin, semblable à un banquier génevois, car il en avait le
+pédantisme, l’air froid, la propreté puritaine, sans en avoir l’argent
+ni l’esprit calculateur, montrait avec une excessive complaisance ce
+fameux cabinet composé: d’un ours et d’une marmotte décédés en passage
+à Soulanges; de tous les rongeurs du département, les mulots, les
+musaraignes, les souris, les rats, etc.; de tous les oiseaux curieux
+tués en Bourgogne, parmi lesquels brillait un aigle des Alpes, pris
+dans le Jura. Gourdon possédait une collection de lépidoptères, mot qui
+faisait espérer des monstruosités et qui faisait dire en les voyant:
+Mais c’est des papillons! Puis un bel amas de coquilles fossiles
+provenant des collections de plusieurs de ses amis, qui lui léguèrent
+leurs coquilles en mourant, et enfin les minéraux de la Bourgogne et
+ceux du Jura.
+
+Ces richesses, établies dans des armoires vitrées dont les buffets
+à tiroirs contenaient une collection d’insectes, occupaient tout le
+premier étage de la maison Gourdon, et produisaient un certain effet
+par la bizarrerie des étiquettes, par la magie des couleurs et par la
+réunion de tant d’objets, auxquels on ne fait pas la moindre attention
+en les rencontrant dans la nature et qu’on admire sous verre. On
+prenait jour pour aller voir le cabinet de monsieur Gourdon.
+
+—J’ai, disait-il aux curieux, cinq cents sujets d’ornithologie, deux
+cents mammifères, cinq mille insectes, trois mille coquilles et sept
+cents échantillons de minéralogie.
+
+—Quelle patience vous avez eue! lui disaient les dames.
+
+—Il faut bien faire quelque chose pour son pays, répondait-il.
+
+Et il tirait un énorme intérêt de ses carcasses par cette phrase: «J’ai
+légué tout par testament à la ville.» Et les visiteurs d’admirer sa
+_philanthropie_! On parlait de consacrer tout le deuxième étage de la
+mairie, _après la mort_ du médecin, à loger le _Museum Gourdon_.
+
+—Je compte sur la reconnaissance de mes concitoyens pour que mon nom
+y soit attaché, répondait-il à cette proposition, car je n’ose pas
+espérer qu’on y mette mon buste en marbre...
+
+—Comment donc! mais ce sera bien le moins qu’on puisse faire pour
+vous, lui répondait-on, n’êtes-vous pas la gloire de Soulanges?
+
+Et cet homme avait fini par se regarder comme une des célébrités de
+la Bourgogne; les rentes les plus solides ne sont pas les rentes sur
+l’État, mais celles qu’on se fait en amour-propre. Ce savant, pour
+employer le système grammatical de Lupin, était heureux, heureux,
+heureux.
+
+Gourdon le greffier, petit homme chafouin, dont tous les traits se
+ramassaient autour du nez, en sorte que le nez semblait être le point
+de départ du front, des joues, de la bouche, qui s’y rattachaient
+comme les ravins d’une montagne naissent tous du sommet, était regardé
+comme un des grands poëtes de la Bourgogne, un Piron, disait-on. Le
+double mérite des deux frères faisait dire d’eux au chef-lieu du
+département: «Nous avons à Soulanges les deux frères Gourdon, deux
+hommes très-distingués, deux hommes qui tiendraient bien leur place à
+Paris.»
+
+Joueur excessivement fort au bilboquet, la manie d’en jouer engendra
+chez le greffier une autre manie, celle de chanter ce jeu, qui fit
+fureur au dix-huitième siècle. Les manies chez les médiocrates sont
+souvent deux à deux. Gourdon jeune accoucha de son poëme sous le règne
+de Napoléon. N’est-ce pas vous dire à quelle école saine et prudente
+il appartenait? Luce de Lancival, Parny, Saint-Lambert, Rouché, Vigée,
+Andrieux, Berchoux étaient ses héros. Delille fut son dieu jusqu’au
+jour où la première société de Soulanges agita la question de savoir si
+Gourdon ne l’emportait pas sur Delille, que dès lors le greffier nomma
+toujours _monsieur l’abbé_ Delille, avec une politesse exagérée.
+
+Les poëmes accomplis de 1780 à 1814 furent taillés sur le même patron,
+et celui sur le bilboquet les expliquera tous. Ils tenaient un peu du
+tour de force. Le _Lutrin_ est le Saturne de cette abortive génération
+de poëmes badins, tous en quatre chants à peu près, car, d’aller
+jusqu’à six, il était reconnu qu’on fatiguait le sujet.
+
+Ce poëme de Gourdon, nommé la Bilboquéide, obéissait à la poétique de
+ces œuvres départementales, invariables dans leurs règles identiques;
+elles contenaient dans le premier chant la description de la chose
+chantée, en débutant, comme chez Gourdon, par une invocation dont voici
+le modèle:
+
+ Je chante ce doux jeu qui sied à tous les âges,
+ Aux petits comme aux grands, aux fous ainsi qu’aux sages;
+ Où notre agile main, au front d’un buis pointu,
+ Lance un globe à deux trous dans les airs suspendu.
+ Jeu charmant, des ennuis infaillible remède
+ Que nous eût envié l’inventeur Palamède!
+ O Muse des Amours et des Jeux et des Ris,
+ Descends jusqu’à mon toit, où, fidèle à Thémis,
+ Sur le papier du fisc, j’espace des syllabes.
+ Viens charmer...
+
+Après avoir défini le jeu, décrit les plus beaux bilboquets connus,
+avoir fait comprendre de quel secours il fut jadis au commerce du
+Singe-Vert et autres tabletiers; enfin, après avoir démontré comment
+le jeu touchait à la statique, Gourdon finissait son premier chant par
+cette conclusion qui vous rappellera celle du premier chant de tous ces
+poëmes:
+
+ C’est ainsi que les Arts et la Science même
+ A leur profit enfin font tourner un objet
+ Qui n’était de plaisir qu’un frivole sujet.
+
+Le second chant, destiné comme toujours à dépeindre la manière de se
+servir de _l’objet_, le parti qu’on en pouvait tirer, auprès des femmes
+et dans le monde, sera tout entier deviné par les amis de cette sage
+littérature, grâce à cette citation, qui peint le joueur faisant ses
+exercices sous les yeux de _l’objet aimé_.
+
+ Regardez ce joueur, au sein de l’auditoire,
+ L’œil fixé tendrement sur le globe d’ivoire,
+ Comme il épie et guette avec attention
+ Ses moindres mouvements dans leur précision!
+ La boule a, par trois fois, décrit sa parabole,
+ D’un factice encensoir il flatte son idole;
+ Mais le disque est tombé sur son poing maladroit,
+ Et d’un baiser rapide il console son doigt.
+ Ingrat! ne te plains pas de ce léger martyre,
+ Bienheureux accident, trop payé d’un sourire!
+
+Ce fut cette peinture, digne de Virgile, qui fit mettre en question la
+prééminence de Delille sur Gourdon. Le mot _disque_, contesté par le
+positif Brunet, _donna matière_ à des discussions qui durèrent onze
+mois; mais Gourdon le savant, dans une soirée où l’on fut sur le point
+de part et d’autre de se fâcher _tout rouge_, écrasa le parti des
+_anti-disquaires_, par cette observation: La lune, appelée disque par
+les poëtes, est un globe!
+
+—Qu’en savez-vous? répondit Brunet, nous n’en avons jamais vu qu’un
+côté.
+
+Le troisième chant renfermait le conte obligé, l’anecdote célèbre qui
+concernait le bilboquet. Cette anecdote, tout le monde la sait par
+cœur, elle regarde un fameux ministre de Louis XVI; mais, selon la
+formule consacrée dans les _Débats_ de 1810 à 1814, pour louer ces
+sortes de travaux publics, _elle empruntait des grâces nouvelles à la
+poésie et aux agréments que l’auteur avait su y répandre_.
+
+Le quatrième chant, où se résumait l’œuvre, était terminé par cette
+hardiesse inédite de 1810 à 1814, mais qui vit le jour en 1824, après
+la mort de Napoléon.
+
+ Ainsi j’osais chanter en des temps pleins d’alarmes.
+ Ah! si les rois jamais ne portaient d’autres armes,
+ Si les peuples jamais, pour charmer leurs loisirs,
+ N’avaient imaginé que de pareils plaisirs;
+ Notre Bourgogne, hélas, trop longtemps éplorée,
+ Eût retrouvé les jours de Saturne et de Rhée!
+
+Ces beaux vers ont été copiés dans l’édition _princeps_ et unique,
+sortie des presses de Bournier, imprimeur de la Ville-aux-Fayes.
+
+Cent souscripteurs, par une offrande de trois francs, assurèrent à
+ce poëme une immortalité d’un dangereux exemple, et ce fut d’autant
+plus beau que ces cent personnes l’avaient entendu près de cent fois,
+chacune en détail.
+
+Madame Soudry venait de supprimer le bilboquet qui se trouvait sur
+la console de son salon, et qui, depuis sept ans, était un prétexte
+à citations; elle découvrit enfin que ce bilboquet lui faisait
+concurrence.
+
+Quant à l’auteur, qui se vantait de posséder un portefeuille bien
+garni, il suffira pour le peindre de dire en quels termes il annonça un
+de ses rivaux à la première société de Soulanges.
+
+—Savez-vous une singulière nouvelle? avait-il dit deux ans auparavant,
+il y a un _autre poëte_ en Bourgogne!... Oui, reprit-il en voyant
+l’étonnement général peint sur les figures, il est de Mâcon. Mais, vous
+n’imagineriez jamais _à quoi il s’occupe_? Il met les nuages en vers...
+
+—Ils sont pourtant déjà très-bien en _blanc_, répondit le spirituel
+père Guerbet.
+
+—C’est _un embrouillamini_ de tous les diables! Des lacs, des
+étoiles, des vagues!... Pas une seule image raisonnable, pas une
+intention didactique; il ignore les sources de la poésie. Il appelle le
+ciel par son nom. Il dit la lune bonacement, au lieu de l’_astre des
+nuits_. Voilà pourtant jusqu’où peut nous entraîner le désir d’être
+original! s’écria douloureusement Gourdon. Pauvre jeune homme! être
+Bourguignon et chanter l’eau, cela fait de la peine! S’il était venu me
+consulter, je lui aurais indiqué le plus beau sujet du monde, un poëme
+sur le vin, la Bacchéide! pour lequel je me sens maintenant trop vieux.
+
+Ce grand poëte ignore encore le plus beau de ses triomphes (encore
+le dut-il à sa qualité de Bourguignon). Avoir occupé la ville de
+Soulanges, qui de la pléiade moderne ignore tout, même les noms.
+
+Une centaine de Gourdons chantaient sous l’empire, et l’on accuse ce
+temps d’avoir négligé les lettres!... Consultez le _Journal de la
+Librairie_, et vous y verrez des poëmes sur le Tour, sur le jeu de
+Dames, sur le Tric-trac, sur la Géographie, sur la Typographie, la
+Comédie, etc.; sans compter les chefs-d’œuvre tant prônés de Delille
+sur la Pitié, l’Imagination, la Conversation; et ceux de Berchoux
+sur la Gastronomie, la Dansomanie, etc. Peut-être dans cinquante
+ans se moquera-t-on des mille poëmes à la suite des Méditations,
+des Orientales, etc. Qui peut prévoir les mutations du goût, les
+bizarreries de la vogue et les transformations de l’esprit humain! Les
+générations balayent en passant jusqu’au vestige des idoles qu’elles
+trouvent sur leur chemin, et elles se forgent de nouveaux dieux qui
+seront renversés à leur tour.
+
+Sarcus, beau petit vieillard gris-pommelé, s’occupait à la fois de
+Thémis et de Flore, c’est-à dire de législation et d’une serre-chaude.
+Il méditait depuis douze ans un livre sur l’_Histoire de l’institution
+des juges de paix_, «dont le rôle politique et judiciaire avait eu
+déjà plusieurs phases, disait-il, car ils étaient tout par le Code
+de brumaire an IV, et aujourd’hui cette institution si précieuse au
+pays avait perdu sa valeur, faute d’appointements en harmonie avec
+l’importance des fonctions qui devraient être inamovibles.»
+
+Taxé d’être une tête forte, Sarcus était accepté comme l’homme
+politique de ce salon; vous devinez qu’il en était tout bonnement le
+plus ennuyeux. On disait de lui qu’il parlait comme un livre, Gaubertin
+lui promettait la croix de la Légion d’honneur; mais il l’ajournait au
+jour où, successeur de Leclerc, il serait assis sur les bancs du centre
+gauche.
+
+Guerbet, le percepteur, l’homme d’esprit, gros bonhomme lourd, à
+figure de beurre, à faux toupet, à boucles d’or aux oreilles, qui
+se disputaient sans cesse avec ses cols de chemises, donnait dans
+la pomologie. Fier de posséder le plus beau jardin fruitier de
+l’arrondissement, il obtenait des primeurs en retard d’un mois sur
+celles de Paris; il cultivait dans ses bâches les choses les plus
+tropicales, voire des ananas, des brugnons et des petits pois. Il
+apportait avec orgueil un bouquet de fraises à madame Soudry, quand
+elles valaient dix sous le panier à Paris.
+
+Soulanges possédait enfin dans monsieur Vermut, le pharmacien, un
+chimiste un peu plus chimiste que Sarcus n’était homme d’État, que
+Lupin n’était chanteur, Gourdon l’aîné savant et son frère poëte.
+Néanmoins, la première société de la ville faisait peu de cas de
+Vermut, et pour la seconde, il n’existait même pas. L’instinct des uns
+leur signalait peut-être une supériorité réelle dans ce penseur qui ne
+disait mot, et qui souriait aux niaiseries d’un air si narquois, qu’on
+se défiait de sa science, mise _sotto voce_ en question; quant aux
+autres, ils ne prenaient pas la peine de s’en occuper.
+
+Vermut était le _pâtiras_ du salon de madame Soudry. Aucune société
+n’est complète sans une victime, sans un être à plaindre, à railler,
+à mépriser, à protéger. D’abord Vermut, occupé de problèmes
+scientifiques, venait la cravate lâche, le gilet ouvert, avec une
+petite redingote verte, toujours tachée. Enfin, il prêtait à la
+plaisanterie par une figure si poupine, que le père Guerbet prétendait
+qu’il avait fini par prendre le visage de ses pratiques.
+
+En province, dans les endroits arriérés comme Soulanges, on
+emploie encore les apothicaires dans le sens de la plaisanterie de
+Pourceaugnac. Ces honorables industriels s’y prêtent d’autant mieux
+qu’ils demandent une indemnité de déplacement.
+
+Ce petit homme, doué d’une patience de chimiste, _ne pouvait jouir_
+(selon le mot dont on se sert en province pour exprimer l’abolition
+du pouvoir domestique) de madame Vermut, femme charmante, femme gaie,
+belle joueuse (elle savait perdre quarante sous sans rien dire), qui
+déblatérait contre son mari, le poursuivait de ses épigrammes et le
+peignait comme un imbécile, ne sachant distiller que de l’ennui.
+Madame Vermut, une de ces femmes qui jouent dans les petites villes
+le rôle de boute-entrain, apportait dans ce petit monde le sel, du
+sel de cuisine, il est vrai, mais quel sel! Elle se permettait des
+plaisanteries un peu fortes, mais on les lui passait; elle disait
+très-bien au curé Taupin, homme de soixante-dix ans, à cheveux blancs:
+«Tais-toi gamin!»
+
+Le meunier de Soulanges, riche de cinquante mille francs de rente,
+avait une fille unique à qui Lupin pensait pour Amaury, depuis qu’il
+avait perdu l’espoir de le marier à mademoiselle Gaubertin, et le
+président Gaubertin y pensait pour son fils, le conservateur des
+hypothèques, autre antagonisme.
+
+Ce meunier, un Sarcus-Taupin, était le Nucingen de la ville; il passait
+pour être trois fois millionnaire; mais il ne voulait entrer dans
+aucune combinaison; il ne pensait qu’à moudre du blé, à le monopoliser,
+et il se recommandait par un défaut absolu de politesse ou de belles
+manières.
+
+Le père Guerbet, frère du maître de poste de Conches, possédait
+environ dix mille francs de rente, outre sa perception. Les Gourdon
+étaient riches, le médecin avait épousé la fille unique du vieux
+monsieur Gendrin-Vattebled, le garde général des eaux et forêts, _qu’on
+attendait à mourir_, et le greffier avait épousé la nièce et unique
+héritière de l’abbé Taupin, curé de Soulanges, un gros prêtre retiré
+dans sa cure, comme le rat dans son fromage.
+
+Cet habile ecclésiastique, tout acquis à la première société, bon et
+complaisant avec la seconde, apostolique avec les malheureux, s’était
+fait aimer à Soulanges; cousin du meunier et cousin des Sarcus, il
+appartenait au pays et à la médiocratie avonnaise. Il dînait toujours
+en ville, il économisait, il allait aux noces et s’en retirait avant le
+bal; il ne parlait jamais politique; il faisait passer les nécessités
+du culte en disant: «C’est mon métier!» Et on le laissait faire en
+disant de lui: «Nous avons un bon curé!» L’évêque, qui connaissait les
+gens de Soulanges, sans s’abuser sur la valeur de ce curé, se trouvait
+heureux d’avoir dans une pareille ville un homme qui faisait accepter
+la religion, qui savait remplir son église et y prêcher devant des
+bonnets endormis.
+
+Les deux _dames_ Gourdon, —car à Soulanges, comme à Dresde et dans
+quelques autres capitales allemandes, les gens de la première société
+s’abordent en disant: «Comment va votre dame?» On dit: «Il n’était pas
+avec sa dame, j’ai vu sa dame et sa demoiselle, etc.» —Un Parisien
+y produirait du scandale, et serait accusé d’avoir mauvais ton s’il
+disait: «Les femmes, cette femme, etc.» A Soulanges, comme à Genève, à
+Dresde, à Bruxelles, il n’existe que des épouses; on n’y met pas, comme
+à Bruxelles, sur les enseignes: _l’Épouse une telle_, mais _madame
+votre épouse_ est de rigueur. —Les deux _dames_ Gourdon ne peuvent se
+comparer qu’à ces infortunés comparses de théâtres secondaires, que
+connaissent les Parisiens pour s’être souvent moqués de ces _artistes_;
+et, pour achever de peindre ces _dames_, il suffira de dire qu’elles
+appartenaient au genre des _bonnes petites femmes_, les bourgeois
+les moins lettrés trouveront alors autour d’eux les modèles de ces
+créatures essentielles.
+
+Il est inutile de faire observer que le père Guerbet connaissait
+admirablement les finances, et que Soudry pouvait être ministre de la
+guerre. Ainsi, non-seulement chacun de ces braves bourgeois offrait une
+de ces spécialités de caprice si nécessaire à l’homme de province pour
+exister, mais encore chacun d’eux cultivait sans rival son champ dans
+le domaine de la vanité.
+
+Si Cuvier fût passé par là sans se nommer, la première société de
+Soulanges l’eût convaincu de savoir peu de chose en comparaison de
+monsieur Gourdon le médecin. Nourrit et son _joli filet de voix_,
+disait le notaire avec une indulgence protectrice, eussent été trouvés
+à peine dignes d’accompagner ce rossignol de Soulanges. Quant à
+l’auteur de la Bilboquéide, qui s’imprimait en ce moment chez Bournier,
+on ne croyait pas qu’il pût se rencontrer à Paris un poëte de cette
+force, car Delille était mort!
+
+Cette bourgeoisie de province, si grassement satisfaite d’elle-même,
+pouvait donc primer toutes les supériorités sociales. Aussi
+l’imagination de ceux qui, dans leur vie, ont habité pendant quelque
+temps une petite ville de ce genre, peut elle seule entrevoir l’air de
+satisfaction profonde répandu sur les physionomies de ces gens qui se
+croyaient le plexus solaire de la France, tous armés d’une incroyable
+finesse pour mal faire, et qui, dans leur sagesse, avaient décrété
+que l’un des héros d’Essling était un lâche, que madame de Montcornet
+était une intrigante qui avait de gros boutons dans le dos, que l’abbé
+Brossette était un petit ambitieux, et qui découvrirent, quinze jours
+après l’adjudication des Aigues, l’origine faubourienne du général,
+surnommé par eux le Tapissier.
+
+Si Rigou, Soudry, Gaubertin eussent habité la Ville-aux-Fayes, ils
+se seraient brouillés; leurs prétentions se seraient inévitablement
+heurtées; mais la fatalité voulait que le Lucullus de Blangy sentît la
+nécessité de sa solitude pour se rouler à son aise dans l’usure et dans
+la volupté; que madame Soudry fût assez intelligente pour comprendre
+qu’elle ne pouvait régner qu’à Soulanges, et que la Ville-aux-Fayes fût
+le siége des affaires de Gaubertin. Ceux qui s’amusent à étudier la
+nature sociale avoueront que le général de Montcornet jouait de malheur
+en trouvant de tels ennemis séparés et accomplissant les évolutions
+de leur pouvoir et de leur vanité, chacun à des distances qui ne
+permettaient pas à ces astres de se contrarier et qui décuplaient le
+pouvoir de mal faire.
+
+Néanmoins, si tous ces dignes bourgeois, fiers de leur aisance,
+regardaient leur société comme bien supérieure en agrément à celle de
+la Ville-aux-Fayes, et répétaient avec une comique importance ce dicton
+de la vallée: «Soulanges est une ville de plaisir et de société,» il
+serait peu prudent de penser que la capitale avonnaise acceptât cette
+suprématie. Le salon Gaubertin se moquait, _in petto_, du salon Soudry.
+A la manière dont Gaubertin disait: «Nous autres, nous sommes une
+ville de haut commerce, une ville d’affaires, nous avons la sottise
+de nous ennuyer à faire fortune!» il était facile de reconnaître un
+léger antagonisme entre la terre et la lune. La lune se croyait utile
+à la terre et la terre régentait la lune. La terre et la lune vivaient
+d’ailleurs dans la plus étroite intelligence. Au carnaval, la première
+société de Soulanges allait toujours en masse aux quatre bals donnés
+par Gaubertin, par Gendrin, par Leclercq, le receveur des finances, et
+par Soudry jeune, le procureur du roi. Tous les dimanches, le procureur
+du roi, sa femme, monsieur, madame et mademoiselle Elise Gaubertin,
+venaient dîner chez les Soudry de Soulanges. Quand le sous-préfet était
+prié, quand le maître de poste, M. Guerbet de Conches, arrivait manger
+la fortune du pot, Soulanges avait le spectacle de quatre équipages
+départementaux à la porte de la maison Soudry.
+
+
+ II.—LES CONSPIRATEURS CHEZ LA REINE.
+
+En débouchant là, vers cinq heures et demie, Rigou savait trouver
+les habitués du salon de Soudry tous à leur poste. Chez le maire,
+comme dans toute la ville, on dînait à trois heures, selon l’usage du
+dernier siècle. De cinq heures à neuf heures, les notables de Soulanges
+venaient échanger les nouvelles, faire leurs _speech_ politiques,
+commenter les événements de la vie privée de toute la vallée, et parler
+des Aigues, qui défrayaient la conversation pendant une heure tous les
+jours. C’était la préoccupation de chacun d’apprendre quelque chose sur
+ce qui s’y passait, et l’on savait d’ailleurs faire ainsi sa cour aux
+maîtres du logis.
+
+Après cette revue obligée, on se mettait à jouer au boston, seul jeu
+que sût la reine. Quand le gros père Guerbet avait singé madame Isaure,
+la femme de Gaubertin, en se moquant de ses airs penchés, en imitant
+sa petite voix, sa petite bouche et ses façons jeunettes; quand le
+curé Taupin avait raconté l’une des historiettes de son répertoire;
+quand Lupin avait rapporté quelque événement de la Ville-aux-Fayes, et
+que madame Soudry avait été criblée de compliments nauséabonds, l’on
+disait: Nous avons fait un charmant boston.
+
+Trop égoïste pour se donner la peine de faire douze kilomètres, au
+bout desquels il devait entendre les niaiseries dites par les habitués
+de cette maison, et voir un singe déguisé en vieille femme, Rigou,
+bien supérieur, comme esprit et comme instruction, à cette petite
+bourgeoisie, ne se montrait jamais que si ses affaires l’amenaient
+chez le notaire. Il s’était exempté de voisiner, en prétextant de ses
+occupations, de ses habitudes et de sa santé, qui ne lui permettaient
+pas, disait-il, de revenir la nuit par une route le long de laquelle
+brouillassait la Thune.
+
+Ce grand usurier sec imposait d’ailleurs beaucoup à la société de
+madame Soudry, qui flairait en lui ce tigre à griffes d’acier, cette
+malice de sauvage, cette sagesse née dans le cloître, mûrie au soleil
+de l’or, et avec lesquels Gaubertin n’avait jamais voulu se commettre.
+
+Aussitôt que la carriole d’osier et le cheval dépassèrent le café de la
+Paix, Urbain, le domestique de Soudry, qui causait avec le limonadier,
+assis sur un banc placé sous les fenêtres de la salle à manger, se fit
+un auvent de sa main pour bien voir quel était cet équipage.
+
+—V’là le père Rigou!... Faut ouvrir la porte. Tenez son cheval,
+Socquard, dit-il sans façon au limonadier.
+
+Et Urbain, ancien cavalier qui, n’ayant pu passer gendarme, avait pris
+le service Soudry comme retraite, rentra dans la maison pour aller
+manœuvrer la porte de la cour.
+
+Socquard, ce personnage si célèbre dans la vallée, était là, comme
+vous voyez, sans façon; mais il en est ainsi de bien des gens illustres
+qui ont la complaisance de marcher, d’éternuer, de dormir, de manger
+absolument comme de simples mortels.
+
+Socquard, alcide de naissance, pouvait porter onze cents pesant;
+son coup de poing, appliqué dans le dos d’un homme, lui cassait net
+la colonne vertébrale; il tordait une barre de fer, il arrêtait
+une voiture attelée d’un cheval. Milon de Crotone de la vallée, sa
+réputation embrassait tout le département, où l’on faisait sur lui des
+contes ridicules comme sur toutes les célébrités. Ainsi, l’on racontait
+dans le Morvan, qu’un jour il avait porté sur son dos une pauvre femme,
+son âne et son sac au marché, qu’il avait mangé tout un bœuf et bu
+tout un quartaud de vin dans une journée, etc. Doux comme une fille
+à marier, Socquard, gros petit homme, à figure placide, large des
+épaules, large de poitrine, où ses poumons jouaient comme des soufflets
+de forge, possédait un filet de voix dont la limpidité surprenait ceux
+qui l’entendaient parler pour la première fois.
+
+Comme Tonsard, que son renom dispensait de toute preuve de férocité,
+comme tous ceux qui sont gardés par une opinion publique quelconque,
+Socquard ne déployait jamais sa triomphante force musculaire, à moins
+que des amis ne l’en priassent. Il prit donc la bride du cheval quand
+le beau-père du procureur du roi tourna pour se ranger au perron.
+
+—Vous allez bien par chez vous, monsieur Rigou?... dit l’illustre
+Socquard.
+
+—Comme ça, mon vieux, répondit Rigou. Plissoud et Bonnébault, Viallet
+et Amaury, soutiennent-ils toujours ton établissement?
+
+Cette demande, faite sur un ton de bonhomie et d’intérêt, n’était
+pas une de ces questions banales jetées au hasard par les supérieurs
+à leurs inférieurs. A son temps perdu, Rigou songeait aux moindres
+détails, et déjà l’accointance de Bonnébault, de Plissoud et du
+brigadier Viallet avait été signalée par Fourchon à Rigou comme
+suspecte.
+
+Bonnébault, pour quelques écus perdus au jeu, pouvait livrer au
+brigadier les secrets des paysans, ou parler sans savoir l’importance
+de ses bavardages après avoir bu quelques bols de punch de trop. Mais
+les délations du chasseur à la loutre pouvaient être conseillées par
+la soif, et Rigou n’y fit attention que par rapport à Plissoud, à qui
+sa situation devait inspirer un certain désir de contrecarrer les
+inspirations dirigées contre les Aigues, ne fût-ce que pour se faire
+graisser la patte par l’un ou l’autre des deux partis.
+
+Correspondant des assurances, qui commençaient à se montrer en France,
+agent d’une société contre les chances du recrutement, l’huissier
+cumulait des occupations peu rétribuées qui lui rendaient la fortune
+d’autant plus difficile à faire, qu’il avait le vice d’aimer le
+billard et le vin cuit. De même que Fourchon, il cultivait avec soin
+l’art de s’occuper à rien, et il attendait sa fortune d’un hasard
+problématique; il haïssait profondément la première société, mais il
+en avait mesuré la puissance. Lui seul connaissait à fond la tyrannie
+bourgeoise organisée par Gaubertin; il poursuivait de ses railleries
+les richards de Soulanges et de la Ville-aux-Fayes, en représentant à
+lui seul l’opposition. Sans crédit, sans fortune, il ne paraissait pas
+à craindre; aussi Brunet, enchanté d’avoir un concurrent méprisé, le
+protégeait-il pour ne pas lui voir vendre son étude à quelque jeune
+homme ardent, comme Bonnac, par exemple, avec lequel il aurait fallu
+partager la clientèle du canton.
+
+—Grâce à ces gens-là, ça boulotte, répondit Socquard; mais on
+contrefait mon vin cuit!
+
+—Faut poursuivre? dit sentencieusement Rigou.
+
+—Ça me mènerait trop loin, répondit le limonadier en jouant sur les
+mots sans le savoir.
+
+—Et vivent-ils bien ensemble, tes chalands?
+
+—Ils ont toujours quelques castilles; mais des joueurs, ça se pardonne
+tout.
+
+Toutes les têtes étaient à celle des croisées du salon qui donnait sur
+la place. En reconnaissant le père de sa belle-fille, Soudry vint le
+recevoir sur le perron.
+
+—Eh bien! mon compère, dit l’ex-gendarme en se servant de ce mot selon
+sa primitive acception, Annette est-elle malade pour que vous nous
+accordiez votre présence pendant une soirée?...
+
+Par un reste d’esprit-gendarme, le maire allait toujours droit au fait.
+
+—Non, il y a du grabuge, répondit Rigou en touchant de son index droit
+la main que lui tendit Soudry; nous en causerons, car cela regarde un
+peu nos enfants...
+
+Soudry, bel homme vêtu de bleu, comme s’il appartenait toujours à la
+gendarmerie, le col noir, les bottes à éperons, amena Rigou par le
+bras à son imposante moitié. La porte-fenêtre était ouverte sur la
+terrasse, où les habitués se promenaient en jouissant de cette soirée
+d’été qui faisait resplendir le magnifique paysage que, sur l’esquisse
+qu’on a lue, les gens d’imagination peuvent apercevoir.
+
+—Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, mon cher Rigou, dit
+madame Soudry en prenant le bras de l’ex-bénédictin en l’emmenant sur
+la terrasse.
+
+—Mes digestions sont si pénibles!... répondit le vieil usurier. Voyez!
+mes couleurs sont presque aussi vives que les vôtres.
+
+L’entrée de Rigou sur la terrasse détermina, comme on le pense, une
+explosion de salutations joviales parmi tous ces personnages.
+
+—Ris, goulu!... j’ai découvert celui-là de plus, s’écria monsieur
+Guerbet le percepteur, en offrant la main à Rigou, qui y mit l’index de
+sa main droite.
+
+—Pas mal! pas mal! dit le petit juge de paix Sarcus, il est assez
+gourmand, notre seigneur de Blangy.
+
+—Seigneur, répondit amèrement Rigou, depuis bien longtemps je ne suis
+plus le coq de mon village.
+
+—Ce n’est pas ce que disent les poules, grand scélérat! fit la Soudry
+en donnant un petit coup d’éventail badin à Rigou.
+
+—Nous allons bien, mon cher maître! dit le notaire en saluant son
+principal client.
+
+—Comme ça, répondit Rigou, qui prêta de rechef son index à la main du
+notaire.
+
+Ce geste, par lequel Rigou restreignait la poignée de main à la plus
+froide des démonstrations, aurait peint l’homme tout entier à qui ne
+l’eût pas connu.
+
+—Trouvons un coin où nous puissions parler tranquillement, dit
+l’ancien moine en regardant Lupin et madame Soudry.
+
+—Revenons au salon, répondit la reine. Ces messieurs, ajouta-t-elle en
+montrant monsieur Gourdon, le médecin, et Guerbet, sont aux prises sur
+un _point de côté_...
+
+Madame Soudry s’étant enquis du point en discussion, Guerbet, toujours
+si spirituel, lui avait dit: —«C’est un point de côté.» La reine crut
+à un terme scientifique, et Rigou sourit en l’entendant répéter ce mot
+d’un air prétentieux.
+
+—Qu’est-ce que le Tapissier a donc fait de nouveau? demanda Soudry qui
+s’assit à côté de sa femme, en la prenant par la taille.
+
+Comme toutes les vieilles femmes, la Soudry pardonnait bien des choses
+en faveur d’un témoignage public de tendresse.
+
+—Mais, répondit Rigou à voix basse pour donner l’exemple de la
+prudence, il est parti pour la préfecture, y réclamer l’exécution des
+jugements et demander main-forte.
+
+—C’est sa perte, dit Lupin en se frottant les mains. On se bûchera.
+
+—On se bûchera! reprit Soudry, c’est selon. Si le préfet et le
+général, qui sont ses amis, envoient un escadron de cavalerie, les
+paysans ne bûcheront rien... On peut, à la rigueur, avoir raison des
+gendarmes de Soulanges; mais essayez donc de résister à une charge de
+cavalerie!
+
+—Sibilet lui a entendu dire quelque chose de plus dangereux que ça, et
+c’est ce qui m’amène, reprit Rigou.
+
+—Oh! ma pauvre Sophie! s’écria sentimentalement madame Soudry, dans
+quelles mains les Aigues sont-ils tombés! Voilà ce que nous a valu
+la révolution! des sacripans à graines d’épinards. On aurait bien dû
+s’apercevoir que quand on renverse une bouteille, la lie monte et gâte
+le vin!...
+
+—Il a l’intention d’aller à Paris, et d’intriguer auprès du garde des
+sceaux pour tout changer au tribunal.
+
+—Ah! dit Lupin, il a reconnu son danger.
+
+—Si l’on nomme mon gendre avocat général, il n’y a rien à dire, et il
+le remplacera par quelque Parisien à sa dévotion, reprit Rigou. S’il
+demande un siége à la cour pour monsieur Gendrin, s’il fait nommer
+monsieur Guerbet, notre juge d’instruction, président à Auxerre, il
+renversera nos quilles!... Il a déjà la gendarmerie pour lui; s’il a
+encore le tribunal, et s’il conserve près de lui des conseillers comme
+l’abbé Brossette et Michaud, nous ne serons pas à la noce; il pourrait
+nous susciter de bien méchantes affaires.
+
+—Comment, depuis cinq ans, vous n’avez pas su vous défaire de l’abbé
+Brossette? dit Lupin.
+
+—Vous ne le connaissez pas; il est défiant comme un merle, répondit
+Rigou. Ce n’est pas un homme, ce prêtre-là, il ne fait pas attention
+aux femmes; je ne lui vois aucune passion; il est inattaquable. Le
+général, lui, prête le flanc à tout par sa colère. Un homme qui a un
+vice est toujours le valet de ses ennemis, quand ils savent se servir
+de cette ficelle. Il n’y a de fort que ceux qui mènent leurs vices au
+lieu de se laisser mener par eux. Les paysans vont bien, on tient
+notre monde en haleine contre l’abbé, mais on ne peut encore rien
+contre lui. C’est comme Michaud; des hommes comme ceux-là, c’est trop
+parfait, il faut que le bon Dieu les rappelle à lui...
+
+—Il faut leur procurer des servantes qui savonnent bien leurs
+escaliers, dit madame Soudry, qui fit faire à Rigou le léger bond que
+font les gens très-fins en apprenant une finesse.
+
+—Le Tapissier a un autre vice; il aime sa femme, et l’on peut encore
+le prendre par là...
+
+—Voyons, il faut savoir s’il donne suite à ses idées, dit madame
+Soudry.
+
+—Comment! demanda Lupin, mais c’est là le _hic_!
+
+—Vous Lupin, reprit Rigou d’un ton d’autorité, vous allez filer à la
+Préfecture y voir la belle madame Sarcus, et dès ce soir! Vous vous
+arrangerez pour obtenir d’elle de faire répéter à son mari tout ce que
+le Tapissier a dit et fait à la préfecture.
+
+—Je serai forcé d’y coucher, répondit Lupin.
+
+—Tant mieux pour Sarcus le Riche, il y gagnera, répondit Rigou. Elle
+n’est pas encore trop _croûte_, madame Sarcus...
+
+—Oh! monsieur Rigou, fit madame Soudry en minaudant, les femmes
+sont-elles jamais croûtes?
+
+—Vous avez raison pour celle-là! Elle ne se peint rien au miroir,
+répliqua Rigou, que l’exhibition des vieux trésors de la Cochet
+révoltait toujours.
+
+Madame Soudry, qui croyait ne mettre qu’un soupçon de rouge, ne comprit
+pas cet à-propos épigrammique et demanda: Est-ce que les femmes peuvent
+donc se peindre?
+
+—Quant à vous, Lupin, dit Rigou sans répondre à cette naïveté, demain
+matin revenez chez le papa Gaubertin; vous lui direz que le compère et
+moi, dit-il en frappant sur la cuisse de Soudry, nous viendrons casser
+une croûte chez lui, lui demander à déjeuner sur le midi. Dites-lui les
+choses, afin que chacun de nous ait ruminé ses idées, car il s’agit
+d’en finir avec ce damné Tapissier. En venant vous trouver, je me suis
+dit qu’il faudrait brouiller le Tapissier avec le Tribunal, de manière
+à ce que le garde des sceaux lui rie au nez quand il viendra lui
+demander des changements dans le personnel de la Ville-aux-Fayes...
+
+—Vivent les gens d’église!... s’écria Lupin en frappant sur l’épaule
+de Rigou.
+
+Madame Soudry fut aussitôt frappée d’une idée qui ne pouvait venir qu’à
+l’ancienne femme de chambre d’une fille d’Opéra.
+
+—Si, dit-elle, nous pouvions attirer le Tapissier à la fête de
+Soulanges, et lui lâcher une fille de beauté à lui faire perdre
+la tête, il s’arrangerait peut-être de cette fille, et nous le
+brouillerions avec sa femme, à qui l’on apprendrait que le fils d’un
+ébéniste en revient toujours à ses premières amours...
+
+—Ah! ma belle, s’écria Soudry, tu as plus d’esprit à toi seule que la
+préfecture de police à Paris!
+
+—C’est une idée qui prouve que madame est aussi bien notre reine par
+l’intelligence que par la beauté, dit Lupin.
+
+Lupin fut récompensé par une grimace qui s’acceptait sans protêt comme
+un sourire, dans la première société de Soulanges.
+
+—Il y aurait mieux, reprit Rigou, qui resta pendant longtemps pensif.
+Si ça pouvait tourner au scandale...
+
+—Procès-verbal et plainte, une affaire en police correctionnelle,
+s’écria Lupin. Oh! ce serait trop beau!
+
+—Quel plaisir, dit Soudry naïvement, de voir le comte de Montcornet,
+grand-croix de la Légion d’honneur, commandeur de Saint-Louis,
+lieutenant général, accusé d’avoir attenté, dans un lieu public, à la
+pudeur, par exemple...
+
+—Il aime trop sa femme!... dit judicieusement Lupin; on ne l’amènera
+jamais là.
+
+—Ce n’est pas un obstacle; mais je ne vois dans tout l’arrondissement
+aucune fille capable de faire pécher un saint, je la cherche pour mon
+abbé, s’écria Rigou.
+
+—Que dites-vous de la belle Gatienne Giboulard d’Auxerre, dont est fou
+le fils Sarcus?... s’écria Lupin.
+
+—Ce serait la seule, répondit Rigou; mais elle n’est pas capable de
+nous servir; elle croit qu’elle n’a qu’à se montrer pour être admirée;
+elle n’est pas assez accorte, et il faut un lutin, une finaude... C’est
+égal, elle viendra.
+
+—Oui, dit Lupin, plus il verra de jolies filles, plus il y aura de
+chances.
+
+—Il sera bien difficile de faire venir le Tapissier à la foire! Et
+s’il vient à la fête, irait-il à notre bastringue de Tivoli? dit
+l’ex-gendarme.
+
+—La raison qui l’empêcherait de venir n’existe plus cette année, mon
+cœur, répondit madame Soudry.
+
+—Quelle raison donc, ma belle?... demanda Soudry.
+
+—Le Tapissier a tâché d’épouser mademoiselle de Soulanges, dit le
+notaire, il lui fut répondu qu’elle était trop jeune, et il s’est
+piqué. Voilà pourquoi messieurs de Soulanges et Montcornet, ces deux
+anciens amis, car ils ont servi tous deux dans la garde impériale, se
+sont refroidis au point de ne plus se voir. Le Tapissier n’a plus voulu
+rencontrer les Soulanges à la foire; mais cette année ils n’y viendront
+pas.
+
+Ordinairement la famille Soulanges séjournait au château en juillet,
+août, septembre et octobre; mais le général commandait alors
+l’artillerie en Espagne, sous le duc d’Angoulême, et la comtesse
+l’avait accompagné. Au siége de Cadix, le comte de Soulanges gagna,
+comme on le sait, le bâton de maréchal qu’il eut en 1826. Les ennemis
+de Montcornet pouvaient donc croire que les habitants des Aigues ne
+dédaigneraient pas toujours les fêtes de Notre-Dame d’août, et qu’il
+serait facile de les attirer à Tivoli.
+
+—C’est juste, s’écria Lupin. Eh bien! c’est à vous, papa, dit-il en
+s’adressant à Rigou, de manœuvrer de manière à le faire venir à la
+foire, nous saurons bien l’_enclauder_...
+
+La foire de Soulanges, qui se célèbre au 15 août, est une des
+particularités de cette ville, et l’emporte sur toutes les foires à
+trente lieues à la ronde, même sur celles du chef-lieu de département.
+La Ville-aux-Fayes n’a pas de foire, car sa fête, la saint Sylvestre,
+tombe en hiver.
+
+Du 12 au 15 août, les marchands abondaient à Soulanges et dressaient
+sur deux lignes parallèles ces baraques en bois, ces maisons en
+toile grise qui donnent alors une physionomie animée à cette place,
+ordinairement déserte. Les quinze jours que durent la foire et la
+fête produisent une espèce de moisson à la petite ville de Soulanges.
+Cette fête a l’autorité, le prestige d’une tradition. Les paysans,
+comme disait le père Fourchon, quittent peu leurs communes où les
+clouent leurs travaux. Par toute la France, les étalages fantastiques
+des magasins improvisés sur les champs de foire, la réunion de toutes
+les marchandises, objets des besoins ou de la vanité des paysans, qui
+d’ailleurs n’ont pas d’autres spectacles, exercent des séductions
+périodiques sur l’imagination des femmes et des enfants. Aussi, dès
+le 12 août, la mairie de Soulanges faisait-elle apposer dans toute
+l’étendue de l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, des affiches
+signées Soudry qui promettaient protection aux marchands, aux
+saltimbanques, aux prodiges en tout genre, en annonçant la durée de la
+foire, et les spectacles les plus attrayants.
+
+Sur ces affiches, que l’on a vu réclamées par la Tonsard à Vermichel,
+on lisait toujours cette ligne finale:
+
+Tivoli sera illuminé en verres de couleur.
+
+La Ville avait en effet adopté pour salle de bal public, le Tivoli créé
+par Socquard dans un jardin caillouteux comme la butte sur laquelle est
+bâtie Soulanges, où presque tous les jardins sont composés de terres
+rapportées.
+
+Cette nature de terroir explique le goût particulier du vin de
+Soulanges, vin blanc, sec, liquoreux, presque semblable à du vin de
+Madère, au vin de Vouvray, à celui de Johannisberg, trois crûs quasi
+semblables, et consommé tout entier dans le département.
+
+Les prodigieux effets produits par le bal Socquard sur l’imagination
+des habitants de cette vallée, les rendaient tous fiers de leur
+Tivoli. Ceux du pays qui s’étaient aventurés jusqu’à Paris, disaient
+que le Tivoli de Paris ne l’emportait sur celui de Soulanges que par
+l’étendue. Gaubertin, lui, préférait hardiment le bal Socquard au bal
+de Tivoli.
+
+—Pensons tous à cela, reprit Rigou, le Parisien, ce rédacteur de
+journaux, finira bien par s’ennuyer de son plaisir, et, par les
+domestiques, on pourra les attirer tous à la foire. J’y songerai.
+Sibilet, quoique son crédit baisse diablement, pourrait insinuer à son
+bourgeois que c’est une manière de se populariser.
+
+—Sachez donc si la belle comtesse est cruelle avec monsieur, tout est
+là, pour la farce à lui jouer à Tivoli, dit Lupin à Rigou.
+
+—Cette petite femme, s’écria madame Soudry, est trop Parisienne pour
+ne pas savoir ménager la chèvre et le chou.
+
+—Fourchon a lâché sa petite-fille Catherine Tonsard à Charles, le
+second valet de chambre du Tapissier, nous aurons bientôt une oreille
+dans les appartements des Aigues, répondit Rigou. Êtes-vous sûr de
+l’abbé Taupin?... dit-il en voyant entrer le curé.
+
+—L’abbé Moucheron et lui, nous les tenons comme je tiens Soudry!...
+dit madame Soudry en caressant le menton de son mari, à qui elle dit:
+—Pauvre chat! tu n’es pas malheureux!
+
+—Si je puis organiser un scandale contre ce tartufe de Brossette, je
+compte sur eux!... dit tout bas Rigou qui se leva; mais je ne sais pas
+si l’esprit du pays l’emportera sur l’esprit prêtre. Vous ne savez pas
+ce que c’est. Moi-même, qui ne suis pas un imbécile, je ne répondrai
+pas de moi, quand je me verrai malade. Je me réconcilierai sans doute
+avec l’Église.
+
+—Permettez-nous de l’espérer, dit le curé pour qui Rigou venait à
+dessein d’élever la voix.
+
+—Hélas! la faute que j’ai faite en me mariant empêche cette
+réconciliation, répondit Rigou; je ne peux pas tuer madame Rigou.
+
+—En attendant, pensons aux Aigues, dit madame Soudry.
+
+—Oui, répondit l’ex-bénédictin. Savez-vous que je trouve notre
+compère de la Ville-aux-Fayes plus fort que nous? J’ai dans l’idée que
+Gaubertin veut les Aigues à lui seul, et qu’il nous mettra dedans,
+répondit Rigou. Pendant le chemin, l’usurier des campagnes avait frappé
+avec le bâton de la prudence aux endroits obscurs qui, chez Gaubertin,
+sonnaient le creux.
+
+—Mais les Aigues ne seront à personne de nous trois, il faut les
+démolir de fond en comble, répondit Soudry.
+
+—D’autant plus, que je ne serais pas étonné qu’il s’y trouvât de l’or
+caché, dit finement Rigou.
+
+—Bah!
+
+—Oui, durant les guerres d’autrefois, les seigneurs, souvent assiégés,
+surpris, enterraient leurs écus pour pouvoir les retrouver, et vous
+savez que le marquis de Soulanges-Hautemer, en qui la branche cadette a
+fini, a été l’une des victimes de la conspiration Biron. La comtesse de
+Moret a eu la terre par confiscation...
+
+—Ce que c’est que de savoir l’histoire de France! dit le gendarme.
+Vous avez raison, il est temps de convenir de nos faits avec Gaubertin.
+
+—Et s’il biaise, dit Rigou, nous verrons à le _fumer_.
+
+—Il est maintenant assez riche, dit Lupin, pour être honnête homme.
+
+—Je répondrais de lui comme de moi, répondit madame Soudry, c’est le
+plus honnête homme du royaume.
+
+—Nous croyons à son honnêteté, reprit Rigou: mais il ne faut rien
+négliger entre amis... A propos, je soupçonne quelqu’un à Soulanges de
+vouloir se mettre en travers...
+
+—Et qui? demanda Soudry.
+
+—Plissoud, répondit Rigou.
+
+—Plissoud! reprit Landry, la pauvre rosse! Brunet le tient par la
+longe, et sa femme par la mangeoire; demandez à Lupin?
+
+—Que peut-il faire? dit Lupin.
+
+—Il veut, reprit Rigou, éclairer le Montcornet, avoir sa protection et
+se faire placer...
+
+—Ça ne lui rapportera jamais autant que sa femme à Soulanges, dit
+madame Soudry.
+
+—Il dit tout à sa femme, quand il est gris, fit observer Lupin: nous
+le saurions à temps.
+
+—La belle madame Plissoud n’a pas de secrets pour vous, lui répondit
+Rigou; allons, nous pouvons être tranquilles.
+
+—Elle est d’ailleurs aussi bête qu’elle est belle, reprit madame
+Soudry; je ne changerais pas avec elle, car si j’étais homme,
+j’aimerais mieux une femme laide et spirituelle, qu’une belle qui ne
+sait pas dire deux.
+
+—Ah! répondit le notaire en se mordant les lèvres, elle sait faire
+dire trois.
+
+—Fat! s’écria Rigou en se dirigeant vers la porte.
+
+—Eh bien! dit Soudry en reconduisant son compère, à demain, de bonne
+heure.
+
+—Je viendrai vous prendre... Ah çà! Lupin, dit-il au notaire qui
+sortit avec lui pour aller faire seller son cheval, tâchez que madame
+Sarcus sache tout ce que notre Tapissier fera contre nous à la
+Préfecture...
+
+—Si elle ne peut pas le savoir, qui le saura?... répondit Lupin.
+
+—Pardon, dit Rigou qui sourit avec finesse en regardant Lupin, je vois
+là tant de niais, que j’oubliais qu’il s’y trouve un homme d’esprit.
+
+—Le fait est, que je ne sais pas comment je ne m’y suis pas encore
+rouillé, répondit naïvement Lupin.
+
+—Est-il vrai que Soudry ait pris une femme de chambre...
+
+—Mais, oui! répondit Lupin; depuis huit jours, monsieur le maire a
+voulu faire ressortir le mérite de sa femme, en la comparant à une
+petite bourguignotte de l’âge d’un vieux bœuf, et nous ne devinerons
+pas encore comment il s’arrange avec madame Soudry, car il a l’audace
+de se coucher de très-bonne heure...
+
+—Je verrai cela demain, dit le Sardanapale villageois en essayant de
+sourire.
+
+Les deux profonds politiques se donnèrent une poignée de main en se
+quittant.
+
+Rigou, qui ne voulait pas se trouver à la nuit sur le chemin, car,
+malgré sa popularité récente, il était toujours prudent, dit à son
+cheval: —Allez, citoyen! Une plaisanterie que cet enfant de 1793
+décochait toujours contre la révolution. Les révolutions populaires
+n’ont pas d’ennemis plus cruels que ceux qu’elles ont élevés.
+
+—Il ne fait pas de longues visites, le père Rigou, dit Gourdon le
+greffier à madame Soudry.
+
+—Il les fait bonnes, s’il les fait courtes, répondit-elle.
+
+—Comme sa vie, répondit le médecin; il abuse de tout, cet homme-là.
+
+—Tant mieux, répliqua Soudry, mon fils jouira plutôt du bien...
+
+—Il vous a donné des nouvelles des Aigues? demanda le curé.
+
+—Oui, mon cher abbé, dit madame Soudry. Ces gens-là sont le fléau de
+ce pays-ci. Je ne comprends pas que madame de Montcornet, qui cependant
+est une femme comme il faut, n’entende pas mieux ses intérêts.
+
+—Ils ont cependant un modèle sous les yeux, répliqua le curé.
+
+—Qui donc? demanda madame Soudry en minaudant.
+
+—Les Soulanges...
+
+—Ah! oui, répondit la reine après une pause.
+
+—Tant pire! me voilà! cria madame Vermut en entrant, et sans mon
+réactif, car Vermut est trop inactif à mon égard, pour que je l’appelle
+un actif quelconque.
+
+—Que diable fait donc ce sacré père Rigou? dit alors Soudry à Guerbet
+en voyant la carriole arrêtée à la porte de Tivoli. C’est un de ces
+chats-tigres dont tous les pas ont un but.
+
+—_Sacré_ lui va! répondit le gros petit percepteur.
+
+—Il entre au café de la Paix!... dit Gourdon le médecin.
+
+—Soyez paisibles, reprit Gourdon le greffier, il s’y donne des
+bénédictions à poings fermés, car on entend japper d’ici.
+
+—Ce café-là, reprit le curé, c’est comme le temple de Janus; il
+s’appelait le café de la Guerre du temps de l’empire, et on y vivait
+dans un calme parfait; les plus honorables bourgeois s’y réunissaient
+pour causer amicalement...
+
+—Il appelle cela _causer_! dit le juge de paix. Tudieu! quelles
+conversations que celles dont il reste des petits Bourniers.
+
+—Mais depuis qu’en l’honneur des Bourbons, on l’a nommé le café de la
+Paix, on s’y bat tous les jours... dit l’abbé Taupin en achevant sa
+phrase que le juge de paix avait pris la liberté d’interrompre.
+
+Il en était de cette idée du curé comme des citations de la
+Bilboquéide, elle revenait souvent.
+
+—Cela veut dire, répondit le père Guerbet, que la Bourgogne sera
+toujours le pays des coups de poing.
+
+—Ce n’est pas si mal, dit le curé, ce que vous dites-là! c’est presque
+l’histoire de notre pays.
+
+—Je ne sais pas l’histoire de France, s’écria Soudry, mais avant de
+l’apprendre, je voudrais bien savoir pourquoi mon compère entre avec
+Socquard dans le café?
+
+—Oh! reprit le curé, s’il y entre et s’y arrête, vous pouvez être
+certain que ce n’est pas pour des actes de charité.
+
+—C’est un homme qui me donne la chair de poule quand je le vois, dit
+madame Vermut.
+
+—Il est tellement à craindre, reprit le médecin, que s’il m’en
+voulait, je ne serais pas encore rassuré par sa mort; il est homme à se
+relever de son cercueil pour vous jouer quelque mauvais tour.
+
+—Si quelqu’un peut nous envoyer le Tapissier ici, le 15 août, et le
+prendre dans quelque traquenard, c’est Rigou, dit le maire à l’oreille
+de sa femme.
+
+—Surtout, répondit-elle à haute voix, si Gaubertin et toi, mon cœur,
+vous vous en mêlez...
+
+—Tiens, quand je le disais! s’écria monsieur Guerbet en poussant le
+coude à monsieur Sarcus, il a trouvé quelque jolie fille chez Socquard,
+et il la fait monter dans sa voiture...
+
+—En attendant que... répondit le greffier.
+
+—En voilà un de dit sans malice, s’écria monsieur Guerbet en
+interrompant le chantre de la Bilboquéide.
+
+—Vous êtes dans l’erreur, messieurs, dit madame Soudry, monsieur Rigou
+ne pense qu’à nos intérêts, car, si je ne me trompe, cette fille est
+une fille à Tonsard.
+
+—Il est comme le pharmacien qui s’approvisionne de vipères, s’écria le
+père Guerbet.
+
+—On dirait, répondit monsieur Gourdon le médecin, que vous avez vu
+venir monsieur Vermut, notre pharmacien, à la manière dont vous parlez.
+
+Et il montra le petit apothicaire de Soulanges qui traversait la place.
+
+—Le pauvre bonhomme, dit le greffier, soupçonné de faire souvent de
+l’esprit avec madame Vermut, voyez quelle _dégaine_ il a?... et on le
+croit savant!
+
+—Sans lui, répondit le juge de paix, on serait bien embarrassé pour
+les autopsies; il a si bien retrouvé le poison dans le corps de ce
+pauvre Pigeron, que les chimistes de Paris ont dit à la Cour d’Assises,
+à Auxerre, qu’ils n’auraient pas mieux fait...
+
+—Il n’a rien trouvé du tout, répondit Soudry; mais, comme dit le
+président Gendrin, il est bon qu’on croie que le poison se retrouve
+toujours...
+
+—Madame Pigeron a bien fait de quitter Auxerre, dit madame Vermut.
+C’est un petit esprit et une grande scélérate que cette femme-là,
+reprit-elle. Est-ce qu’on doit recourir à des drogues pour annuler un
+mari? Est-ce que nous n’avons pas des moyens sûrs, mais innocents,
+pour nous débarrasser de cette engeance-là? Je voudrais bien qu’un
+homme trouvât à redire à ma conduite! Le bon monsieur Vermut ne me
+gêne guère, et il n’en est pas plus malade pour cela; et madame de
+Montcornet, voyez comme elle se promène dans ses chalets, dans ses
+chartreuses avec ce journaliste qu’elle a fait venir de Paris à ses
+frais, et qu’elle dorlote sous les yeux du général!
+
+—A ses frais?... s’écria madame Soudry, est-ce sûr? Si nous pouvions
+en avoir une preuve, quel joli sujet pour une lettre anonyme au
+général...
+
+—Le général, reprit madame Vermut... Mais vous ne l’empêcherez de
+rien, le Tapissier fait son état.
+
+—Quel état, ma belle? demanda madame Soudry.
+
+—Eh bien! il fournit le coucher.
+
+—Si le pauvre petit Pigeron, au lieu de tracasser sa femme, avait eu
+cette sagesse, il vivrait encore, dit le greffier.
+
+Madame Soudry se pencha du côté de son voisin, monsieur Guerbet de
+Conches, elle lui fit une de ces grimaces de singe dont elle croyait
+avoir hérité de son ancienne maîtresse comme de son argenterie, par
+droit de conquête, et redoublant sa dose de grimaces et désignant au
+maître de poste madame Vermut, qui coquetait avec l’auteur de _la
+Bilboquéide_, elle lui dit:
+
+—Que cette femme a mauvais ton! quels propos et quelles manières!
+je ne sais pas si je pourrai l’admettre plus longtemps _dans notre
+société_, surtout quand monsieur Gourdon, le poëte, y sera.
+
+—En voilà de la morale sociale! dit le curé qui avait tout observé et
+tout entendu sans dire mot.
+
+Sur cette épigramme ou plutôt cette satire de la société, si concise et
+si vraie qu’elle atteignait chacun, on proposa de faire la partie de
+boston.
+
+N’est-ce pas la vie comme elle est à tous les étages de ce qu’on est
+convenu d’appeler le monde! Changez les termes, il ne se dit rien de
+moins, rien de plus dans les salons les plus dorés de Paris.
+
+
+ III.—LE CAFÉ DE LA PAIX.
+
+Il était environ sept heures quand Rigou passa devant le café de la
+Paix. Le soleil couchant, qui prenait en écharpe la jolie ville, y
+répandait alors ses belles teintes rouges, et le clair miroir des eaux
+du lac formait une opposition avec le fracas des vitres flamboyantes
+d’où naissaient les couleurs les plus étranges et les plus improbables.
+
+Devenu pensif, le profond politique, tout à ses trames, laissait
+aller son cheval si lentement, qu’en longeant le café de la Paix, il
+put entendre son nom jeté à travers une de ces disputes qui, selon
+l’observation du curé Taupin, faisaient du nom de cet établissement
+avec sa physionomie habituelle la plus violente antinomie.
+
+Pour l’intelligence de cette scène, il est nécessaire d’expliquer la
+topographie de ce pays de Cocagne bordé par le café sur la place, et
+terminé sur le chemin cantonal par le fameux Tivoli, que les meneurs
+destinaient à servir de théâtre à l’une des scènes de la conspiration
+ourdie depuis longtemps contre le général Montcornet.
+
+Par sa situation à l’angle de la place et du chemin, le rez-de-chaussée
+de cette maison, bâtie dans le genre de celle de Rigou, à trois
+fenêtres sur le chemin, a sur la place deux fenêtres entre lesquelles
+se trouve la porte vitrée, par où l’on y entre. Le café de la Paix a
+de plus une porte bâtarde, ouvrant sur une allée qui le sépare de la
+maison voisine, celle de Vallet, le mercier de Soulanges, et par où
+l’on va dans une cour intérieure.
+
+Cette maison, entièrement peinte en jaune d’or, excepté les volets qui
+sont en vert, est une des rares maisons de cette petite ville qui ont
+deux étages et des mansardes. Voici pourquoi.
+
+Avant l’étonnante prospérité de la Ville-aux-Fayes, le premier étage
+de cette maison, qui contient quatre chambres pourvues chacune d’un lit
+et du maigre mobilier nécessaire à justifier le mot _garni_, se louait
+aux gens obligés de venir à Soulanges par la juridiction du Baillage,
+ou aux visiteurs qu’on ne logeait pas au château; mais, depuis
+vingt-cinq ans, ces chambres garnies n’avaient plus pour locataires que
+des saltimbanques, des marchands forains, des vendeurs de remèdes ou
+des commis-voyageurs. Au moment de la fête de Soulanges, les chambres
+se louaient à raison de quatre francs par jour. Les quatre chambres de
+Socquard lui rapportaient une centaine d’écus, sans compter le produit
+de la consommation extraordinaire que ses locataires faisaient alors
+dans son café.
+
+La façade du côté de la place était ornée de peintures spéciales. Dans
+le tableau qui séparait chaque croisée de la porte, se voyaient des
+queues de billard amoureusement nouées par des rubans; et, au-dessus
+des nœuds s’élevaient des bols de punch fumant dans des coupes
+grecques. Ces mots, _Café de la Paix_, brillaient peints en jaune sur
+un champ vert à chaque extrémité duquel étaient des pyramides de billes
+tricolores. Les fenêtres, peintes en vert, avaient des petites vitres
+de verre commun.
+
+Une dizaine de tuyas, plantés à droite et à gauche dans des caisses, et
+qu’on devrait nommer les arbres à café, offraient leur végétation aussi
+maladive que prétentieuse. Les bannes, par lesquelles les marchands
+de Paris et de quelques cités opulentes protégent leurs boutiques
+contre les ardeurs du soleil, étaient alors un luxe inconnu dans
+Soulanges. Les fioles exposées sur des planches derrière les vitrages
+méritaient d’autant plus leur nom, que la benoîte liqueur subissait
+là des cuissons périodiques. En concentrant ses rayons par les bosses
+lenticulaires des vitres, le soleil faisait bouillonner les bouteilles
+de Madère, les sirops, les vins de liqueur, les bocaux de prunes et
+de cerises à l’eau-de-vie mis en étalage, car la chaleur était si
+grande qu’elle forçait Aglaé, son père et leur garçon à se tenir sur
+deux banquettes placées de chaque côté de la porte et mal abritées par
+les pauvres arbustes que mademoiselle Socquard arrosait avec de l’eau
+presque chaude. Par certains jours, on les voyait tous trois, le père,
+la fille et le garçon, étalés là comme des animaux domestiques, et
+dormant.
+
+En 1804, époque de la vogue de _Paul et Virginie_, l’intérieur fut
+garni d’un papier verni représentant les principales scènes de ce
+roman. On y voyait des nègres récoltant le café, qui se trouvait au
+moins quelque part dans cet établissement, où l’on ne buvait pas vingt
+tasses de café par mois. Les denrées coloniales étaient si peu dans
+les habitudes soulangeoises, qu’un étranger qui serait venu demander
+une tasse de chocolat aurait mis le père Socquard dans un étrange
+embarras; néanmoins, il aurait obtenu la nauséabonde bouillie brune que
+produisent ces tablettes où il entre plus de farine, d’amandes pilées
+et de cassonnade que de sucre et de cacao, vendues à deux sous par les
+épiciers de village, et fabriquées dans le but de ruiner le commerce de
+cette denrée espagnole.
+
+Quant au café, le père Socquard le faisait tout uniment bouillir dans
+un ustensile connu de tous les ménages sous le nom de _grand pot brun_;
+il laissait tomber au fond la poudre mêlée de chicorée, et il servait
+la décoction avec un sang-froid digne d’un garçon de café de Paris,
+dans une tasse de porcelaine qui, jetée par terre, ne se serait pas
+fêlée.
+
+En ce moment, le saint respect que causait le sucre, sous l’Empereur,
+ne s’était pas encore dissipé dans la ville de Soulanges, et Aglaé
+Socquard apportait bravement quatre morceaux de sucre gros comme des
+noisettes, en addition à une tasse de café au marchand forain qui
+s’avisait de demander ce breuvage littéraire.
+
+La décoration intérieure, relevée de glaces à cadres dorés et de
+patères pour accrocher les chapeaux, n’avait pas été changée depuis
+l’époque où tout Soulanges vint admirer cette tenture prestigieuse et
+un comptoir peint en bois d’acajou, à dessus de marbre Saint-Anne, sur
+lequel brillaient des vases en plaqué, des lampes à double courant
+d’air, qui furent, dit-on, données par Gaubertin à la belle madame
+Socquard. Une couche gluante ternissait tout, et ne pouvait se comparer
+qu’à celle dont sont couverts les vieux tableaux oubliés dans les
+greniers.
+
+Les tables peintes en marbre, les tabourets en velours d’Utrecht rouge,
+le quinquet à globe plein d’huile alimentant deux becs, attaché par une
+chaîne au plafond et enjolivé de cristaux, commencèrent la célébrité du
+café de la Guerre.
+
+Là, de 1802 à 1804, tous les bourgeois de Soulanges allaient jouer aux
+dominos et au brelan, en buvant des petits verres de liqueur, du vin
+cuit, en y prenant des fruits à l’eau de-vie, des biscuits; car la
+cherté des denrées coloniales avait banni le café, le chocolat et le
+sucre. Le punch était la grande friandise, ainsi que les bavaroises.
+Ces préparations se faisaient avec une matière sucrée, siropeuse,
+semblable à la mélasse, dont le nom s’est perdu, mais qui fit alors la
+fortune de l’inventeur.
+
+Ces détails succincts rappelleront ses analogues à la mémoire des
+voyageurs; et ceux qui n’ont jamais quitté Paris, entreverront le
+plafond noirci par la fumée du café de la Paix et ses glaces ternies
+par des milliards de points bruns qui prouvaient en quelle indépendance
+y vivait la classe des diptères.
+
+La belle madame Socquard, dont les aventures galantes surpassèrent
+celles de la Tonsard du Grand-I-Vert, avait trôné là, vêtue à la
+dernière mode; elle affectionna le turban des sultanes. La _sultane_ a
+joui, sous l’empire, de la vogue qu’obtient l’_ange_ aujourd’hui.
+
+Toute la vallée venait jadis y prendre modèle sur les turbans, les
+chapeaux à visière, les bonnets en fourrures, les coiffures chinoises
+de la belle _cafetière_, au luxe de laquelle contribuaient les gros
+bonnets de Soulanges. Tout en portant sa ceinture au plexus solaire,
+comme l’ont portée nos mères, si fières de leurs grâces impériales,
+Junie (elle s’appelait Junie!) fit la maison Socquard; son mari lui
+devait la propriété d’un clos de vignes, de la maison qu’il habitait et
+du Tivoli. Le père de monsieur Lupin avait fait, disait-on, des folies
+pour la belle Junie Socquard; Gaubertin, qui la lui avait enlevée, lui
+devait certainement le petit Bournier.
+
+Ces détails et la science secrète avec laquelle Socquard fabriquait le
+_vin cuit_ expliqueraient déjà pourquoi son nom et le café de la Paix
+étaient devenus populaires; mais bien d’autres raisons augmentaient
+cette renommée. On ne trouvait que du vin chez Tonsard et dans tous
+les autres cabarets de la vallée; tandis que depuis Conches jusqu’à
+la Ville-aux-Fayes, dans une circonférence de six lieues, le café de
+Socquard était le seul où l’on pût jouer au billard, et boire ce punch
+que préparait admirablement le bourgeois du lieu. Là seulement se
+voyaient en étalage des vins étrangers, des liqueurs fines, des fruits
+à l’eau-de-vie.
+
+Ce nom retentissait donc dans la vallée presque tous les jours,
+accompagné des idées de volupté superfine que rêvent les gens dont
+l’estomac est plus sensible que le cœur. A ces causes se joignait
+encore le privilége d’être partie intégrante de la fête de Soulanges.
+Dans l’ordre immédiatement supérieur, le café de la Paix était enfin
+pour la ville ce que le cabaret du Grand-I-Vert était pour la campagne,
+un entrepôt de venin; il servait de transit aux commérages entre la
+Ville-aux-Fayes et la vallée. Le Grand-I-Vert fournissait le lait et
+la crème au café de la Paix, et les deux filles à Tonsard étaient en
+rapports journaliers avec cet établissement.
+
+Pour Socquard, la place de Soulanges était un appendice de son café.
+L’alcide allait de porte en porte causant avec chacun, n’ayant en été
+qu’un pantalon pour tout vêtement et un gilet à peine boutonné, selon
+l’usage des cafetiers des petites villes. Il était averti par les gens
+avec lesquels il causait s’il entrait quelqu’un dans son établissement,
+où il se rendait pesamment et comme à regret.
+
+Ces détails doivent convaincre les Parisiens qui n’ont jamais quitté
+leur quartier, de la difficulté, disons mieux, de l’impossibilité de
+cacher la moindre chose dans la vallée de l’Avonne, depuis Conches
+jusqu’à la Ville-aux-Fayes. Il n’existe dans les campagnes aucune
+solution de continuité; il s’y trouve de place en place des cabarets du
+Grand-I-Vert, des cafés de la Paix, qui font l’office d’échos, et où
+les actes les plus indifférents, accomplis dans le plus grand secret,
+sont répercutés par une sorte de magie. Le bavardage social remplit
+l’office de la télégraphie électrique; c’est ainsi que s’accomplissent
+ces miracles de nouvelles apprises dans un clin d’œil de désastres
+survenus à d’énormes distances.
+
+Après avoir arrêté son cheval, Rigou descendit de sa carriole et
+attacha la bride à un des poteaux de la porte de Tivoli. Puis il trouva
+le plus naturel des prétextes pour écouter la discussion sans en avoir
+l’air, en se plaçant entre deux fenêtres par l’une desquelles il
+pouvait, en avançant la tête, voir les personnes, étudier les gestes,
+tout en saisissant les grosses paroles qui retentissaient aux vitres et
+que le calme extérieur permettait d’entendre.
+
+—Et si je disais au père Rigou que ton frère Nicolas en veut à la
+Péchina, s’écriait une voix aigre, qu’il la guette à toute heure,
+qu’elle passera dessous le nez à votre seigneur, il saurait bien vous
+tripoter les entrailles, à tous tant que vous êtes, tas de gueux du
+Grand-I-Vert.
+
+—Si tu nous faisais une pareille farce, Aglaé, répondit la voix
+glapissante de Marie Tonsard, tu ne conterais celle que je te ferais
+qu’aux vers de ton cercueil!... Ne te mêle pas plus des affaires de
+Nicolas que des miennes avec Bonnébault.
+
+Marie, stimulée par sa grand’mère, avait, comme on le voit, suivi
+Bonnébault; en l’épiant, elle l’avait vu, par la fenêtre où stationnait
+en ce moment Rigou, déployant ses grâces et disant des flatteries assez
+agréables à mademoiselle Socquard, pour qu’elle se crût obligée de lui
+sourire. Ce sourire avait déterminé la scène au milieu de laquelle
+éclata cette révélation assez précieuse pour Rigou.
+
+—Eh bien! père Rigou, vous dégradez mes propriétés?... dit Socquard en
+frappant sur l’épaule de l’usurier.
+
+Le cafetier, venu d’une grange située au bout de son jardin et d’où
+l’on retirait plusieurs jeux publics, tels que machines à peser,
+chevaux à courir la bague, balançoires périlleuses, etc., pour les
+monter aux places qu’ils occupaient dans son Tivoli, avait marché sans
+faire de bruit, car il portait ces pantoufles en cuir jaune dont le bas
+prix en fait vendre des quantités considérables en province.
+
+—Si vous aviez des citrons frais, je me ferais une limonade, répondit
+Rigou, la soirée est chaude.
+
+—Mais qui piaille ainsi? dit Socquard en regardant par la fenêtre et
+voyant sa fille aux prises avec Marie.
+
+—On se dispute Bonnébault, répliqua Rigou d’un air sardonique.
+
+Le courroux du père fut alors comprimé chez Socquard par l’intérêt du
+cafetier. Le cafetier jugea prudent d’écouter du dehors comme faisait
+Rigou; tandis que le père voulait entrer et déclarer que Bonnébault,
+plein de qualités estimables aux yeux d’un cafetier, n’en avait aucune
+de bonne comme gendre d’un des notables de Soulanges. Et cependant le
+père Socquard recevait peu de propositions de mariage. A vingt-deux
+ans, sa fille faisait comme largeur, épaisseur et poids, concurrence à
+madame Vermichel, dont l’agilité paraissait un phénomène. L’habitude de
+tenir un comptoir augmentait encore la tendance à l’embonpoint qu’Aglaé
+devait au sang paternel.
+
+—Quel diable ces filles ont-elles au corps? demanda le père Socquard à
+Rigou.
+
+—Ah! répondit l’ancien bénédictin, c’est de tous les diables celui que
+l’Église a saisi le plus souvent.
+
+Socquard, pour toute réponse, se mit à examiner sur les tableaux
+qui séparent les fenêtres les queues de billard dont la réunion
+s’expliquait difficilement à cause des places où manquait le mortier
+écaillé par la main du temps.
+
+En ce moment, Bonnébault sortit du billard, une queue à la main, et en
+frappa rudement Marie, en lui disant:
+
+—Tu m’as fait manquer de touche; mais je ne te manquerai point, et je
+continuerai tant que tu n’auras pas mis une sourdine à ta _grelotte_.
+
+Socquard et Rigou, qui jugèrent à propos d’intervenir, entrèrent
+au café par la place, et firent lever une si grande quantité de
+mouches, que le jour en fut obscurci. Le bruit fut semblable à celui
+des lointains exercices de l’école des tambours. Après leur premier
+saisissement, ces grosses mouches à ventre bleuâtre, accompagnées de
+petites mouches assassines et de quelques mouches à chevaux, revinrent
+prendre leur place au vitrage, où, sur trois rangs de planches, dont
+la peinture avait disparu sous leurs points noirs, se voyaient des
+bouteilles visqueuses, rangées comme des soldats.
+
+Marie pleurait. Être battue devant sa rivale par l’homme aimé est
+une de ces humiliations qu’aucune femme ne supporte, à quelque degré
+qu’elle soit de l’échelle sociale, et plus bas elle est, plus violente
+est l’expression de sa haine; aussi la fille Tonsard ne vit-elle
+ni Rigou ni Socquard; elle tomba sur un tabouret, dans un morne et
+farouche silence, que l’ancien religieux épia.
+
+—Cherche un citron frais, Aglaé, dit le père Socquard, et rince
+toi-même un verre à patte.
+
+—Vous avez sagement fait de renvoyer votre fille, dit tout bas Rigou à
+Socquard, elle allait être blessée à mort peut-être.
+
+Et il montra d’un coup d’œil la main par laquelle Marie tenait un
+tabouret qu’elle avait empoigné pour le jeter à la tête d’Aglaé,
+qu’elle visait.
+
+—Allons, Marie, dit le père Socquard en se plaçant devant elle,
+on ne vient pas ici pour prendre des tabourets... et si tu cassais
+mes glaces, ce n’est pas avec le lait de tes vaches que tu me les
+payerais...
+
+—Père Socquard, votre fille est une vermine, et je la vaux bien,
+entendez-vous? Si vous ne voulez pas de Bonnébault pour gendre, il
+est temps que vous lui disiez d’aller jouer ailleurs que chez vous au
+billard!... qu’il y perd des cent sous à tout moment.
+
+Au début de ce flux de paroles criées plutôt que dites, Socquard
+prit Marie par la taille et la jeta dehors, malgré ses cris et sa
+résistance. Il était temps pour elle, Bonnébault sortait de nouveau du
+billard, l’œil en feu.
+
+—Ça ne finira pas comme ça! s’écria Marie Tonsard.
+
+—Tire-nous ta révérence, hurla Bonnébault que Viollet tenait à bras le
+corps pour l’empêcher de se livrer à quelques brutalités, va-t’en au
+diable, ou jamais je ne te parle ni ne te regarde.
+
+—Toi? dit Marie en jetant à Bonnébault un regard furibond, rends-moi
+mon argent auparavant, et je te laisse à mademoiselle Socquard, si elle
+est assez riche pour te garder...
+
+Là-dessus, Marie, effrayée de voir Alcide Socquard maître à peine de
+Bonnébault qui fit un bond de tigre, se sauva sur la route.
+
+Rigou fit monter Marie dans sa carriole, afin de la soustraire à la
+colère de Bonnébault, dont la voix retentissait jusqu’à l’hôtel Soudry;
+puis après avoir caché Marie, il revint boire sa limonade en examinant
+le groupe formé par Plissoud, par Amaury, par Viollet et par le garçon
+de café qui tâchait de calmer Bonnébault.
+
+—Allons, c’est à vous à jouer, hussard, dit Amaury, petit jeune homme
+blond à l’œil trouble.
+
+—D’ailleurs elle a filé, dit Viollet.
+
+Si quelqu’un a jamais exprimé la surprise, ce fut Plissoud, au moment
+où il aperçut l’usurier de Blangy assis à l’une des tables et plus
+occupé de lui, Plissoud, que de la dispute des deux filles. Malgré
+lui, l’huissier laissa voir sur son visage l’espèce d’étonnement que
+cause la rencontre d’un homme à qui l’on en veut, ou contre qui l’on
+complote, et il rentra soudain dans le billard.
+
+—Adieu, père Socquard, dit l’usurier.
+
+—Je vais vous amener votre voiture, reprit le limonadier, donnez-vous
+le temps.
+
+—Comment faire pour savoir ce que ces gens-là se disent en jouant la
+poule, se demandait à lui-même Rigou, qui vit dans la glace la figure
+du garçon.
+
+Ce garçon était un homme à deux fins, il faisait les vignes de
+Socquard, il balayait le café, le billard, il tenait le jardin propre
+et arrosait le Tivoli, le tout pour vingt écus par an. Il était
+toujours sans veste, hormis les grandes occasions, et il avait pour
+tout costume un pantalon de toile bleue, de gros souliers, un gilet de
+velours rayé devant lequel il portait un tablier de toile de ménage
+quand il était de service au billard ou dans le café. Ce tablier à
+cordons était l’insigne de ses fonctions. Ce gars avait été loué par
+le limonadier à la dernière foire, car dans cette vallée comme dans
+toute la Bourgogne, les gens se prennent sur la place pour l’année,
+absolument comme on y achète des chevaux.
+
+—Comment te nomme-t-on? lui dit Rigou.
+
+—Michel, pour vous servir, répondit le garçon.
+
+—Ne vois-tu pas ici quelquefois le père Fourchon?
+
+—Deux ou trois fois par semaine avec monsieur Vermichel, qui me donne
+quelques sous pour l’avertir quand sa femme _déboule_ sur eux.
+
+—C’est un brave homme, le père Fourchon, instruit et plein de sens,
+dit Rigou, qui paya sa limonade et quitta ce café nauséabond en voyant
+sa carriole que le père Socquard avait amenée devant le café.
+
+En montant dans sa voiture, le père Rigou aperçut le pharmacien, et
+le héla par un: «Ohé, monsieur Vermut!» En reconnaissant le richard,
+Vermut hâta le pas, Rigou le rejoignit et lui dit à l’oreille:
+
+—Croyez-vous qu’il y ait des réactifs qui puissent désorganiser le
+tissu de la peau jusqu’au point de produire un mal réel, comme un
+panaris au doigt?
+
+—Si monsieur Gourdon veut s’en mêler, oui, répondit le petit savant.
+
+—Vermut, pas un mot là-dessus, ou sinon nous serions brouillés; mais
+parlez-en à monsieur Gourdon, et dites-lui de venir me voir après
+demain; je lui procurerai l’opération assez délicate de couper un index.
+
+Puis, l’ancien maire, laissant le petit pharmacien ébahi, monta dans sa
+carriole à côté de Marie Tonsard.
+
+—Eh bien! petite vipère, lui dit-il en lui prenant le bras quand il
+eut attaché les guides de sa bête à un anneau sur le devant du tablier
+de cuir qui fermait sa carriole, et que le cheval eut pris son allure,
+tu crois donc que tu garderas Bonnébault en te livrant à des violences
+pareilles?... Si tu étais sage, tu favoriserais son mariage avec cette
+grosse tonne de bêtise, et alors tu pourrais te venger.
+
+Marie ne put s’empêcher de sourire en répondant:
+
+—Ah! que vous êtes mauvais! vous êtes bien notre maître à tous!
+
+—Écoute, Marie, j’aime les paysans, mais il ne faut pas qu’un de
+vous se mette entre mes dents et une bouchée de gibier... Ton frère
+Nicolas, comme l’a dit Aglaé, poursuit la Péchina. Ce n’est pas bien,
+car je la protége, cette enfant; elle sera mon héritière pour trente
+mille francs, et je veux la bien marier. J’ai su que Nicolas, aidé par
+ta sœur Catherine, avait failli tuer cette pauvre petite, ce matin;
+tu verras ton frère et ta sœur, dis-leur ceci: —Si vous laissez la
+Péchina tranquille, le père Rigou sauvera Nicolas de la conscription...
+
+—Vous êtes le diable en personne, s’écria Marie; on dit que vous avez
+signé un pacte avec lui... c’est-il possible?
+
+—Oui, dit gravement Rigou.
+
+—On nous le disait aux veillées, mais je ne le croyais pas.
+
+—Il m’a garanti qu’aucun attentat dirigé contre moi ne m’atteindrait,
+que je ne serai jamais volé, que je vivrai cent ans sans maladie, que
+je réussirai en tout, et que jusqu’à l’heure de ma mort je serai jeune
+comme un coq de deux ans...
+
+—Ça se voit bien, dit Marie. Eh bien! il vous est _diablement_ facile
+de sauver mon frère de la conscription...
+
+—S’il le veut, car il faut qu’il y laisse un doigt, voilà tout, reprit
+Rigou, je lui dirai comment!
+
+—Tiens! vous prenez le chemin du haut? dit Marie.
+
+—A la nuit, je ne passe plus par ici, répondit l’ancien moine.
+
+—A cause de la croix? dit naïvement Marie.
+
+—C’est bien cela, rusée! répondit le diabolique personnage.
+
+Ils étaient arrivés à un endroit où la route cantonale est creusée à
+travers une faible élévation du terrain. Cette tranchée offre deux
+talus assez roides, comme on en voit tant sur les routes de France.
+
+Au bout de cette gorge, d’une centaine de pas de longueur, les routes
+de Ronquerolles et de Cerneux forment un carrefour planté d’une croix.
+De l’un ou de l’autre talus, un homme peut ajuster un passant et le
+tuer presque à bout portant, avec d’autant plus de facilité que cette
+éminence étant couverte de vignes, un malfaiteur trouve toute facilité
+pour s’embusquer dans des buissons de ronces venus au hasard. On devine
+pourquoi l’usurier, toujours prudent, ne passait jamais par là de
+nuit; la Thune tourne ce monticule appelé les Clos de la Croix. Jamais
+place plus favorable ne s’est rencontrée pour une vengeance ou pour un
+assassinat, car le chemin de Ronquerolles va rejoindre le pont fait sur
+l’Avonne, devant le pavillon du rendez-vous de chasse, et le chemin
+de Cerneux mène au delà de la route royale, en sorte qu’entre les
+quatre chemins des Aigues, de la Ville-aux-Fayes, de Ronquerolles et
+de Cerneux, le meurtrier peut se choisir une retraite et laisser dans
+l’incertitude ceux qui se mettraient à sa poursuite.
+
+—Je vais te laisser à l’entrée du village, dit Rigou quand il aperçut
+les premières maisons de Blangy.
+
+—A cause d’Annette, vieux lâche! s’écria Marie. La renverrez-vous
+bientôt, celle-là, v’là trois ans que vous l’avez!... Ce qui m’amuse,
+c’est que votre vieille se porte bien... le bon Dieu se venge...
+
+
+ IV.—LE TRIUMVIRAT DE LA VILLE-AUX-FAYES.
+
+Le prudent usurier avait contraint sa femme et Jean de se coucher et
+de se lever au jour, en leur prouvant que la maison ne serait jamais
+attaquée s’il veillait, lui, jusqu’à minuit, et s’il se levait tard.
+Non-seulement il avait ainsi conquis sa tranquillité de sept heures
+du soir jusqu’à cinq heures du matin, mais encore il avait habitué
+sa femme et Jean à respecter son sommeil et celui de l’Agar, dont la
+chambre était située derrière la sienne.
+
+Aussi, le lendemain matin, vers six heures et demie, madame Rigou, qui
+veillait elle-même aux soins de la basse-cour, conjointement avec Jean,
+vint-elle frapper timidement à la porte de la chambre de son mari.
+
+—Monsieur Rigou, dit-elle, tu m’as recommandé de t’éveiller.
+
+Le son de cette voix, l’attitude de la femme, son air craintif
+en obéissant à un ordre dont l’exécution pouvait être mal reçue,
+peignaient l’abnégation profonde dans laquelle vivait cette pauvre
+créature, et l’affection qu’elle portait à cet habile tyranneau.
+
+—C’est bien! cria Rigou.
+
+—Faut-il éveiller Annette? demanda-t-elle.
+
+—Non, laissez-la dormir!... Elle a été sur pied toute la nuit! dit-il
+sérieusement.
+
+Cet homme était toujours sérieux, même quand il se permettait une
+plaisanterie. Annette avait en effet ouvert mystérieusement la porte
+à Sibilet, à Fourchon, à Catherine Tonsard, venus tous à des heures
+différentes, entre onze heures et une heure.
+
+Dix minutes après, Rigou, vêtu plus soigneusement qu’à l’ordinaire,
+descendit, et dit à sa femme un: Bonjour, ma vieille! qui la rendit
+plus heureuse que si elle avait vu le général Montcornet à ses pieds.
+
+—Jean, dit-il à l’ex-convers, ne quitte pas la maison, ne me laisse
+pas voler, tu y perdrais plus que moi!...
+
+C’était en mélangeant les douceurs et les rebuffades, les espérances
+et les bourrades, que ce savant égoïste avait rendu ses trois esclaves
+aussi fidèles, aussi attachés que des chiens.
+
+Rigou, toujours en prenant le chemin dit du haut, pour éviter les Clos
+de la Croix, arriva sur la place de Soulanges vers huit heures.
+
+Au moment où il attachait les guides au tourniquet le plus proche de
+la petite porte à trois marches, le volet s’ouvrit, Soudry montra sa
+figure marquée de petite vérole, que l’expression de deux petits yeux
+noirs rendait finaude.
+
+—Commençons par casser une croûte, car nous ne déjeunerons pas à la
+Ville-aux-Fayes avant une heure.
+
+Il appela tout doucement une servante, jeune et jolie autant que celle
+de Rigou, qui descendit sans bruit, et à laquelle il dit de servir un
+morceau de jambon et du pain; puis il alla chercher lui-même du vin à
+la cave.
+
+Rigou contempla, pour la millième fois, cette salle à manger,
+planchéyée en chêne, plafonnée à moulures, garnie de belles armoires
+bien peintes, boisée à hauteur d’appui, ornée d’un beau poêle et d’un
+cartel magnifique, provenus de mademoiselle Laguerre. Le dos des
+chaises était en forme de lyre, les bois peints et vernis en blanc,
+le siége en maroquin vert, à clous dorés. La table d’acajou massif
+était couverte en toile cirée verte à grandes hachures foncées, et
+bordée d’un liseré vert. Le parquet en point de Hongrie, minutieusement
+frotté par Urbain, accusait le soin avec lequel les anciennes femmes de
+chambre se font servir.
+
+—Bah! ça coûte trop cher, se dit encore Rigou...; l’on mange aussi
+bien dans ma salle qu’ici, et j’ai la rente de l’argent qu’il faudrait
+pour m’arranger avec cette splendeur inutile. Où donc est madame
+Soudry? demanda-t-il au maire de Soulanges, qui parut armé d’une
+bouteille vénérable.
+
+—Elle dort.
+
+—Et vous ne troublez plus guère son sommeil, dit Rigou.
+
+L’ex-gendarme cligna d’un air goguenard, et montra le jambon que
+Jeannette, sa jolie servante, apportait.
+
+—Ça vous réveille, un joli morceau comme celui-là! dit le maire; c’est
+fait à la maison! il est entamé d’hier...
+
+—Mon compère, je ne vous connaissais pas celle-là! Où l’avez-vous
+pêchée? dit l’ancien bénédictin à l’oreille de Soudry.
+
+—Elle est comme le jambon, répondit le gendarme en recommençant à
+cligner; je l’ai depuis huit jours.
+
+Jeannette, encore en bonnet de nuit, en jupe courte, pieds nus dans
+des pantoufles, ayant passé ce corps de jupe fait comme une brassière,
+à la mode dans la classe paysanne, et sur lequel elle ajustait un
+foulard croisé qui ne cachait pas entièrement de jeunes et frais appas,
+ne paraissait pas moins appétissante que le jambon vanté par Soudry.
+Petite, rondelette, elle laissait voir ses bras nus pendants, marbrés
+de rouge, au bout desquels de grosses mains à fossettes, à doigts
+courts et bien façonnés du bout, annonçaient une riche santé. C’était
+la vraie figure bourguignotte, rougeaude, mais blanche aux tempes, au
+col, aux oreilles; les cheveux châtains, le coin de l’œil retroussé
+vers le haut de l’oreille, les narines ouvertes, la bouche sensuelle,
+un peu de duvet le long des joues; puis, une expression vive tempérée
+par une attitude modeste et menteuse qui faisait d’elle un modèle de
+servante friponne.
+
+—En honneur, Jeannette ressemble au jambon, dit Rigou. Si je n’avais
+pas une Annette, je voudrais une Jeannette.
+
+—L’une vaut l’autre, dit l’ex-gendarme, car votre Annette est douce,
+blonde, mignarde... Comment va madame Rigou?... dort-elle?... reprit
+brusquement Soudry pour faire voir à Rigou qu’il comprenait la
+plaisanterie.
+
+—Elle est éveillée avec notre coq, répondit Rigou, mais elle se couche
+comme les poules. Moi, je reste à lire le _Constitutionnel_. Le soir et
+le matin, ma femme me laisse dormir, elle n’entrerait pas chez moi pour
+un monde...
+
+—Ici c’est tout le contraire, répondit Jeannette. Madame reste avec
+les bourgeois de la ville à jouer; ils sont quelquefois quinze au
+salon; Monsieur se couche à huit heures, et nous nous levons au jour...
+
+—Ça vous paraît différent, dit Rigou, mais au fond c’est la même
+chose. Eh bien! ma belle enfant, venez chez moi, j’enverrai Annette
+ici, ce sera la même chose, et ce sera différent.
+
+—Vieux coquin, dit Soudry, tu la rends honteuse.
+
+—Comment, gendarme! tu ne veux qu’un cheval dans ton écurie?... Enfin
+chacun prend son bonheur où il le trouve.
+
+Jeannette, sur l’ordre de son maître, alla lui préparer sa toilette.
+
+—Tu lui auras promis de l’épouser à la mort de ta femme? demanda Rigou.
+
+—A nos âges, répondit le gendarme, il ne nous reste plus que ce
+moyen-là!
+
+—Avec des filles ambitieuses, ce serait une manière de devenir
+promptement veuf... répliqua Rigou, surtout si madame Soudry parlait
+devant Jeannette de sa manière de savonner les escaliers.
+
+Ce mot rendit les deux époux songeurs. Quand Jeannette vint annoncer
+que tout était prêt, Soudry lui dit un: —Viens m’aider! qui fit
+sourire l’ancien bénédictin.
+
+—Voilà encore une différence, dit-il, moi je te laisserais sans
+crainte avec Annette, mon compère.
+
+Un quart d’heure après, Soudry, en grande tenue, monta dans le
+cabriolet d’osier, et les deux amis tournèrent le lac de Soulanges pour
+aller à la Ville-aux-Fayes.
+
+—Et ce château-là?... dit Rigou quand il atteignit à l’endroit d’où le
+château se voyait en profil.
+
+Le vieux révolutionnaire mit à ce mot un accent où se révélait la haine
+que nourrissent les bourgeois campagnards contre les grands châteaux et
+les grandes terres.
+
+—Mais tant que je vivrai, j’espère bien le voir debout, répliqua
+l’ancien gendarme; le comte de Soulanges a été mon général; il m’a
+rendu service; il m’a très-bien fait régler ma pension, et puis il
+laisse gérer sa terre à Lupin, dont le père y a fait sa fortune.
+Après Lupin ce sera un autre, et tant qu’il y aura des Soulanges, on
+respectera cela!... Ces gens-là sont bons enfants, ils laissent à
+chacun sa récolte, et ils s’en trouvent bien...
+
+—Ah! le général a trois enfants qui peut-être à sa mort ne
+s’accorderont pas, un jour ou l’autre le mari de sa fille et les fils
+liciteront et gagneront à vendre cette mine de plomb et de fer à des
+marchands de biens que nous saurons repincer.
+
+Le château de Soulanges apparut de profil comme pour défier le moine
+défroqué.
+
+—Ah! oui, dans ce temps-là, l’on bâtissait bien... s’écria Soudry.
+Mais monsieur le comte économise en ce moment ses revenus pour pouvoir
+faire de Soulanges le majorat de sa pairie!...
+
+—Compère, répondit Rigou, les majorats tomberont.
+
+Une fois le chapitre des intérêts épuisé, les deux bourgeois se mirent
+à causer des mérites respectifs de leurs chambrières en patois un peu
+trop bourguignon pour être imprimé. Ce sujet inépuisable les mena
+si loin qu’ils aperçurent le chef-lieu d’arrondissement où régnait
+Gaubertin, et qui peut-être excite assez la curiosité pour faire
+admettre par les gens les plus pressés une petite digression.
+
+Le nom de la Ville-aux-Fayes, quoique bizarre, s’explique facilement
+par la corruption de ce nom (en basse latinité, _Villa in Fago_, le
+manoir dans les bois). Ce nom dit assez que jadis une forêt couvrait
+le delta formé par l’Avonne à son confluent dans la rivière qui se
+joint cinq lieues plus loin à l’Yonne. Un Franc bâtit sans doute une
+forteresse sur la colline qui, là, se détourne en allant mourir par
+des pentes douces dans la longue plaine où Leclercq, le député, avait
+acheté sa terre. En séparant par un grand et long fossé ce delta, le
+conquérant se fit une position formidable, une place essentiellement
+seigneuriale, commode pour percevoir des droits de péage sur les ponts
+nécessaires aux routes, et pour veiller aux droits de mouture frappés
+sur les moulins.
+
+Telle est l’histoire des commencements de la Ville-aux-Fayes. Partout
+où s’est établie une domination féodale ou religieuse, elle a engendré
+des intérêts, des habitants et plus tard des villes, quand les
+localités se trouvaient en position d’attirer, de développer ou de
+fonder des industries. Le procédé trouvé par Jean Rouvet pour flotter
+les bois, et qui exigeait des places favorables pour les intercepter,
+créa la Ville-aux-Fayes, qui, jusque-là, comparée à Soulanges, ne fut
+qu’un village. La Ville-aux-Fayes devint l’entrepôt des bois qui, sur
+une étendue de douze lieues, bordent les deux rivières. Les travaux
+que demandent le repêchage, la reconnaissance des bûches _perdues_, la
+façon des trains que l’Yonne porte dans la Seine, produisit un grand
+concours d’ouvriers. La population excita la consommation et fit naître
+le commerce. Ainsi, la Ville-aux-Fayes, qui ne comptait pas six cents
+habitants à la fin du seizième siècle, en comptait deux mille en 1790,
+et Gaubertin l’avait portée à quatre mille. Voici comment.
+
+Quand l’Assemblée législative décréta la nouvelle circonscription du
+territoire, la Ville-aux-Fayes, qui se trouva située à la distance
+où, géographiquement, il fallait une sous-préfecture, fut choisie
+préférablement à Soulanges pour chef-lieu d’arrondissement. La
+sous-préfecture entraîna le tribunal de première instance et tous
+les employés d’un chef-lieu d’arrondissement. L’augmentation de la
+population parisienne, en augmentant la valeur et la quantité voulue
+des bois de chauffage, augmenta nécessairement l’importance du commerce
+de la Ville-aux-Fayes. Gaubertin avait assis sa nouvelle fortune sur
+cette nouvelle prévision, en devinant l’influence de la paix sur la
+population parisienne, qui, de 1815 à 1825, s’est accrue en effet de
+plus d’un tiers.
+
+La configuration de la Ville-aux-Fayes est indiquée par celle du
+terrain. Les deux lignes du promontoire étaient bordées par des ports.
+Le barrage pour arrêter les bois était au bas de la colline occupée
+par la forêt de Soulanges. Entre ce barrage et la ville, il y avait un
+faubourg. La basse ville, située dans la partie la plus large du delta,
+plongeait sur la nappe d’eau du lac d’Avonne.
+
+Au-dessus de la basse ville, cinq cents maisons à jardins, assises sur
+la hauteur défrichée depuis trois cents ans, entourent ce promontoire
+de trois côtés, en jouissant toutes des aspects multipliés que fournit
+la nappe diamantée du lac d’Avonne, encombrée par des trains en
+construction sur ses bords, par des piles de bois. Les eaux chargées de
+bois de la rivière et les jolies cascades de l’Avonne, qui, plus haute
+que la rivière où elle se décharge, alimentent les vannes des moulins
+et les écluses de quelques fabriques, forment un tableau très-animé,
+d’autant plus curieux qu’il est encadré par les masses vertes des
+forêts, et que la longue vallée des Aigues produit une magnifique
+opposition aux sombres repoussoirs qui dominent la Ville-aux-Fayes.
+
+En face de ce vaste rideau, la route royale qui passe l’eau sur un
+pont, à un quart de lieue de la Ville-aux-Fayes, vient mordre au
+commencement d’une allée de peupliers où se trouve un petit faubourg
+groupé autour de la poste aux chevaux, attenant à une grande ferme. La
+route cantonale fait également un détour pour gagner ce pont, où elle
+rejoint le grand chemin.
+
+Gaubertin s’était bâti une maison sur un terrain du delta, avec le
+projet d’y faire une place qui rendrait la basse ville aussi belle
+que la ville haute. Ce fut la maison moderne en pierre, à balcon en
+fonte, à persiennes, à fenêtres bien peintes, sans autre ornement
+qu’une grecque sous la corniche, un toit d’ardoises, un seul étage et
+des greniers, une belle cour, et derrière, un jardin à l’anglaise,
+baigné par les eaux de l’Avonne. L’élégance de cette maison força
+la sous-préfecture, logée provisoirement dans un chenil, à venir en
+face dans un hôtel, que le département fut obligé de bâtir, sur les
+instances des députés Leclerq et Ronquerolles. La ville y bâtit aussi
+sa mairie. Le tribunal, également à loyer, eut un palais de justice
+achevé récemment, en sorte que la Ville-aux-Fayes dut au génie remuant
+de son maire une ligne de bâtiments modernes fort imposante. La
+gendarmerie se bâtissait une caserne pour achever le carré formé par la
+place.
+
+Ces changements, dont les habitants s’enorgueillissaient, étaient dus
+à l’influence de Gaubertin, qui, depuis quelques jours, avait reçu
+la croix de la Légion d’honneur, à l’occasion de la prochaine fête
+du roi. Dans une ville ainsi constituée, et de création moderne, il
+ne se trouvait ni aristocratie ni noblesse. Aussi les bourgeois de
+la Ville-aux-Fayes, fiers de leur indépendance, épousaient-ils tous
+la querelle survenue entre les paysans et un comte de l’empire qui
+prenait le parti de la restauration. Pour eux, les oppresseurs étaient
+les opprimés. L’esprit de cette ville commerçante était si bien connu
+du gouvernement, que l’on y avait mis pour sous-préfet un homme d’un
+esprit conciliant, l’élève de son oncle, le fameux des Lupeaulx, un de
+ces gens habitués aux transactions, familiarisés avec les exigences de
+tous les gouvernements, et que les puritains politiques, qui font pis,
+appellent des gens corrompus.
+
+L’intérieur de la maison de Gaubertin avait été décoré par les
+inventions assez plates du luxe moderne. C’était de riches papiers
+de tenture à bordures dorées, des lustres de bronze, des meubles en
+acajou, des lampes astrales, des tables rondes à dessus de marbre, de
+la porcelaine blanche à filets d’or pour le dessert, des chaises à fond
+de maroquin rouge et des gravures à l’aquatinta dans la salle à manger,
+un meuble de casimir bleu dans le salon, tous détails froids et d’une
+excessive platitude, mais qui parurent être à la Ville-aux-Fayes les
+derniers efforts d’un luxe sardanapalesque. Madame Gaubertin y jouait
+le rôle d’une élégante à grands effets, elle faisait de petites façons,
+elle minaudait à quarante-cinq ans en mairesse sûre de son fait, et qui
+avait sa cour.
+
+La maison de Rigou, celle de Soudry et celle de Gaubertin, ne
+sont-elles pas, pour qui connaît la France, la parfaite représentation
+du village, de la petite ville et de la sous-préfecture?
+
+Sans être ni un homme d’esprit ni un homme de talent, Gaubertin en
+avait l’apparence; il devait la justesse de son coup d’œil et sa
+malice à une excessive âpreté pour le gain. Il ne voulait sa fortune
+ni pour sa femme, ni pour ses deux filles, ni pour son fils, ni pour
+lui-même, ni par esprit de famille, ni pour la considération que donne
+l’argent; outre sa vengeance, qui le faisait vivre, il aimait le jeu
+de l’argent comme Nucingen, qui manie toujours, dit-on, de l’or dans
+ses deux poches à la fois. Le train des affaires était la vie de cet
+homme; et, quoiqu’il eût le ventre plein, il déployait l’activité
+d’un homme à ventre creux. Semblable aux valets de théâtre, les
+intrigues, les tours à jouer, les coups à organiser, les tromperies,
+les finasseries commerciales, les comptes à rendre, à recevoir, les
+scènes, les brouilles d’intérêt l’émoustillaient, lui maintenaient le
+sang en circulation, lui répandaient également la bile dans le corps.
+Et il allait, il venait à cheval, en voiture, par eau, dans les ventes
+aux adjudications, à Paris, toujours pensant à tout, tenant mille fils
+entre ses mains, et ne les brouillant pas.
+
+Vif, décidé dans ses mouvements comme dans ses idées, petit, court,
+ramassé, le nez fin, l’œil allumé, l’oreille dressée, il tenait du
+chien de chasse. Sa figure hâlée, brune et toute ronde, de laquelle
+se détachaient des oreilles brûlées, car il portait habituellement
+une casquette, était en harmonie avec ce caractère. Son nez était
+retroussé, ses lèvres serrées ne devaient jamais s’ouvrir pour une
+parole bienveillante. Ses favoris touffus formaient deux buissons
+noirs et luisants au-dessous de deux pommettes violentes de couleur et
+se perdaient dans sa cravate. Des cheveux frisottants, naturellement
+étagés comme ceux d’une perruque de vieux magistrat, blancs et noirs,
+tordus comme par la violence du feu qui chauffait son crâne brun,
+qui pétillait dans ses yeux gris enveloppés de rides circulaires,
+sans doute par l’habitude de toujours cligner en regardant à travers
+la campagne en plein soleil, complétaient bien sa physionomie. Sec,
+maigre, nerveux, il avait les mains velues, crochues, bossuées, des
+gens qui payent de leur personne. Cette allure plaisait aux gens avec
+lesquels il traitait, car il s’enveloppait d’une gaieté trompeuse; il
+savait beaucoup parler sans rien dire de ce qu’il voulait taire; il
+écrivait peu, pour pouvoir nier ce qui lui était défavorable dans ce
+qu’il laissait échapper. Ses écritures étaient tenues par un caissier,
+un homme probe que les gens du caractère de Gaubertin savent toujours
+dénicher, et de qui, dans leur intérêt, ils font leur première dupe.
+
+Quand le petit cabriolet d’osier de Rigou se montra, vers les huit
+heures, dans l’avenue qui, depuis la poste, longe la rivière,
+Gaubertin, en casquette, en bottes, en veste, revenait déjà des ports;
+il hâta le pas en devinant bien que Rigou ne se déplaçait que pour _la
+grande affaire_.
+
+—Bonjour, père l’empoigneur, bonjour bonne panse pleine de fiel et
+de sagesse, dit-il en donnant tour à tour une petite tape sur le
+ventre des deux visiteurs, nous avons à parler d’affaires, et nous en
+parlerons le verre en main, nom d’un petit bonhomme! voilà la vraie
+manière.
+
+—A ce métier-là, vous devriez être gras, dit Rigou.
+
+—Je me donne trop de mal; je ne suis pas comme vous autres, confiné
+dans ma maison, acoquiné là, comme un vieux roquentin... Ah! vous
+faites bien, ma foi! vous pouvez agir le dos au feu, le ventre à table,
+assis sur un fauteuil... la pratique vient vous trouver. Mais, entrez
+donc, nom d’un petit bonhomme! la maison est bien à vous pour le temps
+que vous y resterez.
+
+Un domestique à livrée bleue, bordée d’un liseré rouge, vint prendre
+le cheval par la bride et l’emmena dans la cour où se trouvaient les
+communs et les écuries.
+
+Gaubertin laissa ses deux hôtes se promener dans le jardin, et revint
+les trouver après un instant nécessaire pour donner ses ordres et
+organiser le déjeuner.
+
+—Eh bien! mes petits loups, dit-il en se frottant les mains, on a vu
+la gendarmerie de Soulanges se dirigeant au point du jour vers Conches;
+ils vont sans doute arrêter les condamnés pour délits forestiers...
+nom d’un petit bonhomme! ça chauffe! ça chauffe!... A cette heure,
+reprit-il en regardant à sa montre, les gars doivent être bien et
+dûment arrêtés.
+
+—Probablement, dit Rigou.
+
+—Eh bien! que dit-on dans les villages? Qu’a-t-on résolu?
+
+—Mais qu’y a-t-il à résoudre? demanda Rigou, nous ne sommes pour rien
+là dedans, ajouta-t-il en regardant Soudry.
+
+—Comment! pour rien? Et si l’on vend les Aigues par suite de nos
+combinaisons, qui gagnera à cela cinq ou six cent mille francs? Est-ce
+moi tout seul? Je n’ai pas les reins assez forts pour cracher deux
+millions, avec trois enfants à établir et une femme qui n’entend
+pas raison sur l’article dépense; il me faut des associés. Le père
+l’empoigneur n’a-t-il pas ses fonds prêts? Il n’a pas une hypothèque
+qui ne soit à terme, et il ne prête plus que sur billets au jeu, dont
+je réponds. Je m’y mets pour huit cent mille francs; mon fils, le juge,
+deux cent mille; nous comptons sur l’empoigneur pour deux cent mille;
+pour combien voulez-vous y être, père la calotte?
+
+—Pour le reste, dit froidement Rigou.
+
+—Tudieu, je voudrais avoir la main où vous avez le cœur! dit
+Gaubertin. Et que ferez-vous?
+
+—Mais je ferai comme vous; dites votre plan.
+
+—Mon plan à moi, reprit Gaubertin, est de prendre double pour vendre
+moitié à ceux qui en voudront dans Conches, Cerneux et Blangy. Le père
+Soudry aura ses pratiques à Soulanges, et vous, les vôtres ici. Ce
+n’est pas l’embarras; mais comment nous entendrons-nous, entre-nous?
+comment partagerons-nous les grands lots?...
+
+—Mon Dieu! rien n’est plus simple, dit Rigou. Chacun prendra ce
+qui lui conviendra le mieux. Moi d’abord je ne gênerai personne, je
+prendrai les bois avec mon gendre et le père Soudry; ces bois sont
+assez dévastés pour ne pas vous tenter; nous vous laisserons votre part
+dans le reste, ça vaut bien votre argent, ma foi.
+
+—Nous signerez-vous ça, dit Soudry.
+
+—L’acte ne vaudrait rien, répondit Gaubertin. D’ailleurs, vous voyez
+que je joue franc jeu; je me fie entièrement à Rigou, c’est lui qui
+sera l’acquéreur.
+
+—Ça me suffit, dit Rigou.
+
+—Je n’y mets qu’une condition, j’aurai le pavillon du Rendez-vous, ses
+dépendances et cinquante arpents autour; je vous payerai les arpents.
+Je ferai du pavillon ma maison de campagne, elle sera près de mes bois.
+Madame Gaubertin, madame Isaure, comme elle veut qu’on la nomme, en
+fera sa villa, dit-elle.
+
+—Je le veux bien, dit Rigou.
+
+—Eh! entre nous, reprit Gaubertin à voix basse, après avoir regardé
+de tous les côtés, et s’être bien assuré que personne ne pouvait
+l’entendre, les croyez-vous capables de faire quelque mauvais coup?
+
+—Comme quoi? demanda Rigou, qui ne voulait jamais rien comprendre à
+demi-mot.
+
+—Mais si le plus enragé de la bande, une main adroite avec cela,
+faisait siffler une balle aux oreilles du comte... simplement pour le
+braver?...
+
+—Il est homme à courir sus et à l’empoigner.
+
+—Alors Michaud?...
+
+—Michaud ne s’en vanterait pas, il politiquerait, espionnerait et
+finirait par découvrir l’homme et ceux qui l’ont armé.
+
+—Vous avez raison, reprit Gaubertin. Il faudra qu’ils se révoltent une
+trentaine ensemble, on en jettera quelques-uns aux galères... enfin on
+prendra les gueux, dont nous voudrons nous défaire après nous en être
+servis. Vous avez là deux ou trois chenapans, comme les Tonsard et
+Bonnébault...
+
+—Tonsard fera quelque drôle de coup, dit Soudry, je le connais... et
+nous le ferons encore chauffer par Vaudoyer et Courtecuisse.
+
+—J’ai Courtecuisse, dit Rigou.
+
+—Et moi je tiens Vaudoyer dans ma main.
+
+—De la prudence, dit Rigou, avant tout de la prudence.
+
+—Tiens, papa la calotte, croyez-vous donc par hasard qu’il y aurait
+du mal à causer sur les choses comme elles vont... Est-ce nous qui
+verbalisons, qui empoignons, qui fagotons, qui glanons?... Si monsieur
+le comte s’y prend bien, s’il s’abonne avec un fermier général pour
+l’exploitation des Aigues, dans ce cas, adieu paniers, vendanges sont
+faites, vous y perdrez peut-être plus que moi... Ce que nous disons,
+c’est entre nous, et pour nous, car je ne dirai certes pas un mot à
+Vaudoyer que je ne puisse répéter devant Dieu et les hommes... Mais
+il n’est pas défendu de prévoir les événements et d’en profiter quand
+ils arrivent... Les paysans de ce canton-là ont la tête bien près du
+bonnet; les exigences du général, sa sévérité, les persécutions de
+Michaud et de ses inférieurs les ont poussés à bout; aujourd’hui les
+affaires sont gâtées, et je parierais qu’il y aura eu du grabuge avec
+la gendarmerie... Là-dessus, allons déjeuner.
+
+Madame Gaubertin vint retrouver ses convives au jardin. C’était une
+femme assez blanche, à longues boucles à l’anglaise tombant le long
+de ses joues, qui jouait le genre passionné-vertueux, qui feignait de
+ne jamais avoir connu l’amour, qui mettait tous les fonctionnaires
+sur la question platonique, et qui avait pour attentif le Procureur
+du roi, son _patito_, disait-elle. Elle donnait dans les bonnets à
+pompons, mais elle se coiffait volontiers en cheveux, et elle abusait
+du bleu et du rose tendre. Elle dansait, elle avait de petites manières
+jeunes à quarante-cinq ans; mais elle avait de gros pieds et des mains
+affreuses. Elle voulait qu’on l’appelât Isaure, car elle avait, au
+milieu de ses travers et de ses ridicules, le bon goût de trouver
+ignoble le nom de Gaubertin; elle avait les yeux pâles et les cheveux
+d’une couleur indécise, une espèce de nankin sale. Enfin elle était
+prise pour modèle par beaucoup de jeunes personnes qui assassinaient le
+ciel de leurs regards et faisaient les anges.
+
+—Eh bien! messieurs, dit-elle en les saluant, j’ai d’étranges
+nouvelles à vous apprendre, la gendarmerie est revenue...
+
+—A-t-elle fait des prisonniers?
+
+—Pas du tout; le général d’avance avait demandé leur grâce... elle est
+accordée en faveur de l’heureux anniversaire du retour du roi parmi
+nous.
+
+Les trois associés se regardèrent.
+
+—Il est plus fin que je ne le croyais, ce gros cuirassier! dit
+Gaubertin. Allons nous mettre à table, il faut se consoler; après tout,
+ce n’est pas une partie perdue, ce n’est qu’une partie remise; ça vous
+regarde maintenant, Rigou...
+
+Soudry et Rigou revinrent désappointés, n’ayant rien pu imaginer pour
+amener une catastrophe qui leur profitât, et se fiant, ainsi que le
+leur avait dit Gaubertin, au hasard. Comme quelques jacobins aux
+premiers jours de la révolution, furieux, déroutés par la bonté de
+Louis XVI, et provoquant les rigueurs de la cour dans le but d’amener
+l’anarchie qui pour eux était la fortune et le pouvoir, les redoutables
+adversaires du comte de Montcornet mirent leur dernier espoir dans la
+rigueur que Michaud et ses gardes déploieraient contre de nouvelles
+dévastations; Gaubertin leur promit son concours sans s’expliquer sur
+ses coopérateurs, car il ne voulait pas qu’on connût ses relations
+avec Sibilet. Rien n’égale la discrétion d’un homme de la trempe de
+Gaubertin, si ce n’est celle d’un ex-gendarme ou d’un prêtre défroqué.
+Ce complot ne pouvait être mené à bien, ou pour mieux dire à mal, que
+par trois hommes de ce genre, trempés par la haine et l’intérêt.
+
+
+ V.—LA VICTOIRE SANS COMBAT.
+
+Les craintes de madame Michaud étaient un effet de la seconde vue que
+donne la passion vraie. Exclusivement occupée d’un seul être, l’âme
+finit par embrasser le monde moral qui l’entoure, elle y voit clair.
+Dans son amour, une femme éprouve les pressentiments qui l’agitent plus
+tard dans la maternité.
+
+Pendant que la pauvre jeune femme se laissait aller à écouter ces voix
+confuses qui viennent à travers des espaces inconnus, il se passait en
+effet dans le cabaret du Grand-I-Vert une scène où l’existence de son
+mari était menacée.
+
+Vers cinq heures du matin, les premiers levés dans la campagne
+avaient vu passer la gendarmerie de Soulanges, qui se dirigeait vers
+Conches. Cette nouvelle circula rapidement, et ceux que cette question
+intéressait furent assez surpris d’apprendre, par ceux du haut pays,
+qu’un détachement de gendarmerie, commandé par le lieutenant de la
+Ville-aux-Fayes, avait passé par la forêt des Aigues. Comme c’était un
+lundi, il y avait déjà des raisons pour que les ouvriers allassent au
+cabaret; mais c’était la veille de l’anniversaire de la rentrée des
+Bourbons, et quoique les habitués du repaire des Tonsard n’eussent pas
+besoin de cette _auguste cause_ (comme on disait alors) pour justifier
+leur présence au Grand-I-Vert, ils ne laissaient pas de s’en prévaloir
+très-haut dès qu’ils croyaient avoir aperçu l’ombre d’un fonctionnaire
+quelconque.
+
+Il se trouva là Vaudoyer, Tonsard et sa famille, Godain qui en faisait
+en quelque sorte partie, et un vieil ouvrier vigneron nommé Laroche.
+Cet homme vivait au jour le jour, il était un des délinquants fournis
+par Blangy dans l’espèce de conscription que l’on avait inventée pour
+dégoûter le général de sa manie de procès-verbaux. Blangy avait donné
+trois autres hommes, douze femmes, huit filles et cinq garçons, dont
+les maris et les pères devaient répondre, et qui étaient dans une
+entière indigence; mais aussi c’étaient les seuls qui ne possédassent
+rien. L’année 1823 avait enrichi les vignerons, et 1826 devait, par
+la grande quantité du vin, leur jeter encore beaucoup d’argent; les
+travaux exécutés par le général avaient également répandu de l’argent
+dans les trois communes qui environnaient ses propriétés, et l’on
+avait eu de la peine à trouver à Blangy, à Conches et à Cerneux cent
+vingt prolétaires; on n’y était parvenu qu’en prenant les vieilles
+femmes, les mères et les grand’mères de ceux qui possédaient quelque
+chose, mais qui n’avaient rien à elles, comme la mère de Tonsard. Ce
+Laroche, le vieil ouvrier délinquant, ne valait absolument rien; il
+n’avait pas, comme Tonsard, un sang chaud et vicieux, il était animé
+d’une haine sourde et froide, il travaillait en silence, il gardait
+un air farouche; le travail lui était insupportable, et il ne pouvait
+vivre qu’en travaillant; ses traits étaient durs, leur expression
+repoussante. Malgré ses soixante ans, il ne manquait pas de force, mais
+son dos avait faibli, il était voûté, il se voyait sans avenir, sans un
+bout de champ à lui, et il enviait ceux qui possédaient de la terre;
+aussi dans la forêt des Aigues était-il sans pitié. Il y faisait avec
+plaisir des dévastations inutiles.
+
+—Les laisserons-nous emmener? disait Laroche. Après Conches, on
+viendra à Blangy; je suis en récidive; j’en ai pour trois mois de
+prison.
+
+—Et que faire contre la gendarmerie? vieil ivrogne? lui dit Vaudoyer.
+
+—Tiens! est-ce qu’avec nos faux nous ne couperons pas bien les jambes
+à leurs chevaux? ils seront bientôt par terre, leurs fusils ne sont pas
+chargés, et quand ils se verront un contre dix, il faudra bien qu’ils
+déguerpissent. Si les trois villages se soulevaient et qu’on tuât deux
+ou trois gendarmes, guillotinerait-on tout le monde? Faudrait bien
+plier comme au fond de la Bourgogne où, pour une affaire semblable, on
+a envoyé un régiment. Ah bah! le régiment s’est en allé; les _pésans_
+ont continué d’aller au bois où ils allaient depuis des années comme
+ici.
+
+—Tuer pour tuer, dit Vaudoyer, il vaudrait mieux n’en tuer qu’un; mais
+là, sans danger, et de manière à dégoûter tous les _Arminacs_ du pays.
+
+—Lequel de ces brigands? demanda Laroche.
+
+—Michaud, dit Courtecuisse, il a raison Vaudoyer, il a grandement
+raison. Vous verrez que quand un garde aura été mis à l’ombre, on n’en
+trouvera pas facilement d’autres qui resteront au soleil à surveiller.
+Ils y sont le jour, mais c’est qu’ils y sont encore la nuit. C’est des
+démons, quoi?...
+
+—Partout où vous allez, dit la vieille Tonsard, qui avait
+soixante-dix-huit ans et qui montra sa figure de parchemin, percée de
+mille trous et de deux yeux verts, ornée de ses cheveux d’un blanc
+sale qui sortaient par mèches de dessous un mouchoir rouge, partout
+où vous allez vous les trouvez, et ils vous arrêtent; ils regardent
+votre fagot, et s’il y avait une seule branche coupée, une seule
+baguette de méchant coudrier, ils prendraient le fagot et vous feraient
+le _verbal_; ils l’ont bien dit. Ah! les gueux! il n’y a pas à les
+attraper, et s’ils se défient de vous, ils vous ont bientôt fait délier
+votre bois... Ils sont là trois chiens qui ne valent pas deux liards;
+on les tuerait, ça ne ruinerait pas la France, allez.
+
+—Le petit Vatel n’est pas encore si méchant! dit madame Tonsard la
+belle-fille.
+
+—Lui! dit Laroche, il fait sa besogne comme les autres; l’histoire de
+rire, c’est bon, il rit avec vous; vous n’en êtes pas mieux avec lui
+pour cela; c’est le plus malicieux des trois, c’est un sans-cœur pour
+le pauvre peuple comme M. Michaud.
+
+—Il a une jolie femme tout de même, monsieur Michaud, dit Nicolas
+Tonsard...
+
+—Elle est pleine, dit la vieille mère; mais si ça continue, on fera un
+drôle de baptême à son petit quand elle vêlera.
+
+—Oh! tous ces _Arminacs_ de Parisiens, dit Marie Tonsard, il est
+impossible de rire avec eux... et si cela arrivait, ils vous feraient
+un _verbal_ sans plus se soucier de vous que s’ils n’avaient pas ri.
+
+—Tu as donc essayé de les entortiller? dit Courtecuisse.
+
+—Pardi!
+
+—Eh bien! dit Tonsard d’un air déterminé, c’est des hommes comme les
+autres, on peut en venir à bout.
+
+—Ma foi, non, reprit Marie en continuant sa pensée, ils ne rient
+point; je ne sais pas ce qu’on leur donne, car après tout, le crâne
+du pavillon, il est marié; mais Vatel, Gaillard et Steingel ne le
+sont pas; ils n’ont personne dans le pays, il n’y a pas une femme qui
+voudrait d’eux...
+
+—Nous allons voir comment les choses vont se passer à la moisson et à
+la vendange, dit Tonsard.
+
+—Ils n’empêcheront pas de glaner, dit la vieille.
+
+—Mais je ne sais trop, répondit la bru Tonsard... leur Groison dit
+comme ça que monsieur le maire va publier un ban où il sera dit que
+personne ne pourra glaner sans un certificat d’indigence; et qui est-ce
+qui le donnera? Ce sera lui! Il n’en donnera pas beaucoup. Il publiera
+aussi des défenses d’entrer dans les champs avant que la dernière gerbe
+ne soit dans la charrette!...
+
+—Ah çà! mais c’est donc la grêle, que ce cuirassier! cria Tonsard hors
+de lui.
+
+—Je ne le sais que d’hier, répondit sa femme, que j’ai offert un petit
+verre à Groison pour en tirer quelque nouvelle.
+
+—En voilà un d’heureux! dit Vaudoyer, on lui a bâti une maison, on lui
+a donné une bonne femme, il a des rentes, il est mis comme un roi...
+Moi, j’ai été vingt ans garde champêtre, je n’y ai gagné que des rhumes.
+
+—Oui, il est heureux, dit Godain, et il a du bien...
+
+—Nous restons là comme des imbéciles que nous sommes, s’écria
+Vaudoyer; allons donc au moins voir comment ça se passe à Conches, ils
+ne sont pas plus endurants que nous autres.
+
+—Allons, dit Laroche qui ne se tenait pas trop ferme sur ses jambes,
+si je n’en extermine pas un ou deux, je veux perdre mon nom.
+
+—Toi, dit Tonsard, tu laisserais bien emmener toute la commune; mais
+moi, si l’on touchait à la vieille, voilà mon fusil, il ne manquerait
+pas son coup.
+
+—Eh bien! dit Laroche à Vaudoyer, si l’on emmène un des Conches, il y
+aura un gendarme par terre.
+
+—Il l’a dit! le père Laroche, s’écria Courtecuisse.
+
+—Il l’a dit, reprit Vaudoyer, mais il ne l’a pas fait, et il ne le
+fera pas... A quoi ça te servirait-il si tu veux te faire rosser?.....
+Tuer pour tuer, il vaut mieux tuer Michaud...
+
+Pendant cette scène, Catherine Tonsard était en sentinelle à la porte
+du cabaret, afin d’être en mesure de prévenir les buveurs de se taire
+s’il passait quelqu’un. Malgré leurs jambes avinées, ils s’élancèrent
+plutôt qu’ils ne sortirent du cabaret, et leur ardeur belliqueuse les
+dirigea vers Conches en suivant la route qui, pendant un quart de
+lieue, longeait les murs des Aigues.
+
+Conches était un vrai village de Bourgogne, à une seule rue, dans
+laquelle passait le grand chemin. Les maisons étaient construites
+les unes en briques, les autres en pisé; mais elles étaient d’un
+aspect misérable. En y arrivant par la route départementale de la
+Ville-aux-Fayes, on prenait le village à revers, et il faisait alors
+assez d’effet. Entre la grande route et les bois de Ronquerolles,
+qui continuaient ceux des Aigues et couronnaient les hauteurs,
+coulait une petite rivière, et plusieurs maisons assez bien groupées
+animaient le paysage. L’église et le presbytère formaient une fabrique
+séparée, et donnaient un point de vue à la grille du parc des
+Aigues qui venait jusque-là. Devant l’église se trouvait une place
+entourée d’arbres, où les conspirateurs du Grand-I-Vert aperçurent
+la gendarmerie, et ils doublèrent alors leurs pas précipités. En ce
+moment, trois hommes à cheval sortirent par la grille de Conches, et
+les paysans reconnurent le général et son domestique avec Michaud, le
+garde général, qui s’élancèrent au galop vers la place; Tonsard et
+les siens y arrivèrent quelques minutes après eux. Les délinquants,
+hommes et femmes, n’avaient fait aucune résistance; ils étaient tous
+entre les cinq gendarmes de Soulanges et les quinze autres venus de
+la Ville-aux-Fayes. Tout le village était rassemblé là. Les enfants,
+les pères et les mères des prisonniers allaient et venaient et leur
+apportaient ce dont ils avaient besoin pour passer le temps de leur
+prison. C’était un coup d’œil assez curieux que celui de cette
+population campagnarde, exaspérée, mais à peu près silencieuse, comme
+si elle avait pris un parti. Les vieilles et les jeunes femmes étaient
+les seules qui parlassent. Les enfants, les petites filles étaient
+juchés sur des bois et des tas de pierres pour mieux voir.
+
+—Ils ont bien pris leur temps, ces hussards de la guillotine, ils sont
+venus un jour de fête...
+
+—Ah çà! vous laissez donc emmener comme ça votre homme! Qu’allez-vous
+donc devenir pendant trois mois, les meilleurs de l’année, où les
+journées sont bien payées...
+
+—C’est eux qui sont les voleurs!... répondit la femme en regardant les
+gendarmes d’un air menaçant.
+
+—Qu’avez-vous donc, la vieille, à loucher comme ça! dit le maréchal
+des logis, sachez que votre affaire ne sera pas longue à bâcler si vous
+vous permettez de nous injurier.
+
+—Je n’ai rien dit, s’empressa de dire la femme d’un air humble et
+piteux.
+
+—J’ai entendu tout à l’heure un propos dont je pourrais vous faire
+repentir...
+
+—Allons, mes enfants, du calme! dit le maire de Conches, qui était le
+maître de poste. Que diable! ces hommes, on les commande, il faut bien
+qu’ils obéissent.
+
+—C’est vrai! c’est le bourgeois des Aigues qui fait tout cela... Mais,
+patience.
+
+En ce moment, le général déboucha sur la place, et son arrivée excita
+quelques murmures, dont il s’inquiéta fort peu; il alla droit au
+lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes, et après lui avoir
+dit quelques mots et lui avoir remis un papier, l’officier se tourna
+vers ses hommes et leur dit:
+
+—Laissez aller vos prisonniers, le général a obtenu leur grâce du roi.
+
+En ce moment, le général Montcornet causait avec le maire de Conches;
+mais, après quelques moments de conversation échangée à voix basse,
+celui-ci, s’adressant aux délinquants qui devaient coucher en prison et
+qui se trouvaient tout étonnés d’être libres, leur dit:
+
+—Mes amis, remerciez monsieur le comte, c’est à lui que vous devez
+la remise de vos condamnations; il a demandé votre grâce à Paris et
+l’a obtenue pour l’anniversaire de la rentrée du roi... J’espère qu’à
+l’avenir vous vous conduirez mieux envers un homme qui se conduit si
+bien envers vous, et que vous respecterez dorénavant ses propriétés.
+Vive le roi!
+
+Et les paysans crièrent vive le roi! avec enthousiasme, pour ne pas
+crier vive le comte de Montcornet.
+
+Cette scène avait été politiquement méditée par le général, d’accord
+avec le préfet et le procureur général, car on avait voulu, tout en
+montrant de la fermeté pour stimuler les autorités locales et frapper
+l’esprit des campagnes, user de douceur, tant ces questions paraissent
+délicates. En effet, la résistance, au cas où elle aurait eu lieu,
+jetait le gouvernement dans de grands embarras. Comme l’avait dit
+Laroche, on ne pouvait pas guillotiner toute une commune.
+
+Le général avait invité à déjeuner le maire de Conches, le lieutenant
+et le maréchal des logis. Les conspirateurs de Blangy restèrent dans
+le cabaret de Conches, où les délinquants délivrés employaient à boire
+l’argent qu’ils emportaient pour vivre en prison, et les gens de Blangy
+furent naturellement de la noce, car les gens de la campagne appliquent
+le mot de noce à toutes les réjouissances. Boire, se quereller, se
+battre, manger et rentrer ivre et malade, c’est faire la noce.
+
+Sortis par la grille de Conches, le comte ramena ses trois convives
+par la forêt, afin de leur montrer les traces des dégâts et leur faire
+juger l’importance de cette question.
+
+Au moment où, vers midi, Rigou rentrait à Blangy, le comte, la
+comtesse, Émile Blondet, le lieutenant de gendarmerie, le maréchal des
+logis et le maire de Conches achevaient de déjeuner dans cette salle
+splendide et fastueuse où le luxe de Bouret avait passé, et qui a été
+décrite par Blondet dans sa lettre à Nathan.
+
+—Ce serait bien dommage d’abandonner un pareil séjour, dit le
+lieutenant de gendarmerie, qui n’était jamais venu aux Aigues, à qui
+l’on avait tout montré, et qui, en lorgnant à travers un verre de
+Champagne, avait remarqué l’admirable entrain des nymphes nues qui
+soutenaient le voile du plafond.
+
+—Aussi nous y défendrons-nous jusqu’à la mort, dit Blondet.
+
+—Si je dis ce mot, reprit le lieutenant en regardant son maréchal des
+logis, comme pour lui recommander le silence, c’est que les ennemis du
+général ne sont pas tous dans la campagne...
+
+Le brave lieutenant était attendri par l’éclat du déjeuner, par ce
+service magnifique, par ce luxe impérial qui remplaçait le luxe de la
+fille d’Opéra, et Blondet avait poussé des paroles spirituelles qui le
+stimulaient autant que les santés chevaleresques qu’il avait vidées.
+
+—Comment puis-je avoir des ennemis? dit le général étonné.
+
+—Lui si bon! ajouta la comtesse.
+
+—Il s’est mal quitté avec notre maire, M. Gaubertin, et pour demeurer
+tranquille il devrait se réconcilier avec lui.
+
+—Avec lui!... s’écria le comte; vous ne savez donc pas que c’est mon
+ancien intendant, un fripon!
+
+—Ce n’est plus un fripon, dit le lieutenant, c’est le maire de la
+Ville-aux-Fayes.
+
+—Il a de l’esprit, notre lieutenant, dit Blondet; il est clair qu’un
+maire est essentiellement honnête homme.
+
+Le lieutenant voyant, d’après le mot du comte, qu’il était impossible
+de l’éclairer, ne continua plus la conversation sur ce sujet.
+
+
+ VI.—LA FORÊT ET LA MOISSON.
+
+La scène de Conches avait produit un bon effet, et, de leur côté,
+les fidèles gardes du comte veillaient à ce qu’on n’emportât que le
+bois mort de la forêt des Aigues; mais, depuis vingt ans, cette forêt
+avait été si bien exploitée par les habitants, qu’il n’y avait plus
+que du bois vivant, qu’ils s’occupaient à faire mourir pour l’hiver,
+par des procédés fort simples et qui ne pouvaient être découverts que
+longtemps après. Tonsard envoyait sa mère dans la forêt; le garde la
+voyait entrer; il savait par où elle devait sortir, et il la guettait
+pour voir le fagot; il la trouvait chargée en effet de brindilles
+sèches, de branches tombées, de rameaux cassés et flétris; et elle
+geignait, elle se plaignait d’avoir à courir bien loin, à son âge,
+pour obtenir ce misérable fagot. Mais ce qu’elle ne disait pas, c’est
+qu’elle avait été dans les fourrés les plus épais, qu’elle avait dégagé
+la tige d’un jeune arbre et en avait enlevé l’écorce à l’endroit où
+il sortait du tronc, tout autour, en anneau; puis elle avait remis la
+mousse, les feuilles, tout en état; il était impossible de découvrir
+cette incision annulaire faite, non pas à la serpe, mais par une
+déchirure qui ressemblait à celle produite par ces animaux rongeurs et
+destructeurs nommés, selon les pays, des thons, des turcs, des vers
+blancs, et qui sont le premier état du hanneton. Ce ver est friand des
+écorces d’arbres; il se loge entre l’écorce et l’aubier et mange en
+tournant. Si l’arbre est assez gros pour qu’il ait passé à sa seconde
+métamorphose, à sa larve, où il reste endormi jusqu’à sa seconde
+résurrection, l’arbre est sauvé; car tant qu’il reste à la séve un
+endroit couvert d’écorce dans l’arbre, l’arbre croîtra. Pour savoir à
+quel point l’entomologie se lie à l’agriculture, à l’horticulture et
+à tous les produits de la terre, il suffit d’expliquer que les grands
+naturalistes comme Latreille, le comte Dejean, Klugg, de Berlin, Gené,
+de Turin, etc., sont arrivés à trouver que la plus grande partie
+d’insectes connus se nourrit aux dépens de la végétation; que les
+coléoptères, dont le catalogue a été publié par M. Dejean, y sont pour
+vingt-sept mille espèces, et que, malgré les plus ardentes recherches
+des entomologistes de tous les pays, il y a une immense quantité
+d’espèces dont on ne connaît pas les triples transformations qui
+distinguent tout insecte; qu’enfin, non-seulement toute plante a son
+insecte particulier, mais que tout produit terrestre, quelque détourné
+qu’il soit par l’industrie humaine, a le sien. Ainsi, le chanvre,
+le lin, après avoir servi soit à couvrir, soit à pendre les hommes,
+après avoir roulé sur le dos d’une armée, devient papier à écrire, et
+ceux qui écrivent ou lisent beaucoup sont familiarisés avec les mœurs
+d’un insecte nommé le _pou du papier_, d’une allure et d’une tournure
+merveilleuses; il subit ses transformations inconnues dans une rame de
+papier blanc soigneusement gardée, et vous le voyez courir, sautiller
+dans sa magnifique robe luisante comme du talc ou du spath: c’est une
+ablette qui vole.
+
+Le turc est le désespoir du propriétaire; il échappe sous terre à
+la circulaire administrative, qui ne peut en ordonner les vêpres
+siciliennes que quand il est devenu hanneton, et si les populations
+savaient de quels désastres elles sont menacées au cas où elles
+n’extermineraient pas les hannetons et les chenilles, elles obéiraient
+un peu plus aux injonctions préfectorales!
+
+La Hollande a manqué périr; ses digues ont été rongées par les tarets,
+et la science ignore à quel insecte aboutit le taret, comme elle ignore
+les métamorphoses antérieures de la cochenille. L’ergot du seigle est
+vraisemblablement une peuplade d’insectes où le génie de la science
+n’a encore découvert qu’un léger mouvement. Ainsi, en attendant la
+moisson et le glanage, une cinquantaine de vieilles femmes imitèrent
+le travail du turc au pied de cinq ou six cents arbres qui devaient
+être des cadavres au printemps et ne plus se couvrir de feuilles; et
+ils étaient choisis au milieu des endroits les moins accessibles, en
+sorte que le branchage leur appartiendrait. Ce secret, qui l’avait
+donné? Personne. Courtecuisse s’était plaint au cabaret de Tonsard
+d’avoir surpris, dans son jardin, un orme à pâlir; cet orme commençait
+une maladie, et il avait soupçonné le turc; car lui, Courtecuisse, il
+connaissait bien les turcs, et quand un turc était au pied d’un arbre,
+l’arbre était perdu!... Et il initia son public du cabaret au travail
+du turc, en l’imitant. Les vieilles femmes se mirent à cette œuvre de
+destruction avec un mystère et une habileté de fée, et elles y furent
+poussées par les mesures désespérantes que prit le maire de Blangy et
+qu’il fut ordonné de prendre aux maires des communes adjacentes. Les
+gardes champêtres tambourinèrent une proclamation où il était dit que
+personne ne serait admis à glaner et à halleboter sans un certificat
+d’indigence donné par les maires de chaque commune, et dont le modèle
+fut envoyé par le préfet au sous-préfet, et par celui-ci à chaque
+maire. Les grands propriétaires du département admiraient beaucoup la
+conduite du général Montcornet, et le préfet, dans ses salons, disait
+que si, au lieu de demeurer à Paris, les sommités sociales venaient sur
+leurs terres et s’entendaient, on finirait par obtenir quelque résultat
+heureux; car ces mesures-là, ajoutait le préfet, devraient se prendre
+partout, être appliquées avec ensemble et modifiées par des bienfaits,
+par une philanthropie éclairée, comme fait le général Montcornet.
+
+En effet, le général et sa femme, assistés de l’abbé Brossette,
+essayaient de la bienfaisance. Ils l’avaient raisonnée; ils voulaient
+démontrer par des résultats incontestables, à ceux qui les pillaient,
+qu’ils gagneraient davantage en s’occupant à des travaux licites. Ils
+donnaient du chanvre à filer et payaient la façon; la comtesse faisait
+ensuite fabriquer de la toile avec ce fil, pour faire des torchons, des
+tabliers, des grosses serviettes pour la cuisine et des chemises pour
+les indigents. Le comte entreprenait des améliorations qui voulaient
+des ouvriers, et il n’employait que ceux des communes environnantes.
+Sibilet était chargé de ces détails, tandis que l’abbé Brossette
+indiquait les vrais nécessiteux à la comtesse et les lui amenait
+souvent. Madame de Montcornet tenait ses assises de bienfaisance dans
+la grande antichambre qui donnait sur le perron. C’était une belle
+salle d’attente, dallée en marbre blanc et rouge, ornée d’un beau poêle
+en faïence, garnie de longues banquettes couvertes en velours rouge.
+
+Ce fut là qu’un matin, avant la moisson, la vieille Tonsard amena sa
+petite-fille Catherine, qui avait à faire, disait-elle, une confession
+terrible pour l’honneur d’une famille pauvre, mais honnête. Pendant
+qu’elle parlait, Catherine se tenait dans une attitude de criminelle,
+elle raconta à son tour _l’embarras_ dans lequel elle se trouvait et
+qu’elle n’avait confié qu’à sa grand’mère, sa mère la chasserait;
+son père, un homme d’honneur, la tuerait. Si elle avait seulement
+mille francs, elle serait épousée par un pauvre ouvrier nommé Godain,
+qui savait tout, et qui l’aimait comme un frère; il achèterait un
+mauvais terrain et s’y bâtirait une chaumière. C’était attendrissant.
+La comtesse promit de consacrer à ce mariage la somme nécessaire à
+satisfaire quelque fantaisie. Le mariage heureux de Michaud, celui de
+Groison, étaient faits pour l’encourager. Puis cette noce, ce mariage
+serait d’un bon exemple pour les gens du pays et les stimulerait à se
+bien conduire. Le mariage de Catherine Tonsard et de Godain fut donc
+arrangé au moyen des mille francs donnés par la comtesse.
+
+Une autre fois, une vieille horrible femme, la mère de Bonnébault, qui
+demeurait dans une masure entre la porte de Conches et le village,
+rapportait une charge de gros écheveaux de fil.
+
+—Madame la comtesse a fait des merveilles, disait l’abbé plein
+d’espoir dans le progrès moral de ces sauvages. Cette femme-là vous
+causait bien du dégât dans vos bois; mais aujourd’hui, comment et
+pourquoi irait-elle? Elle file du matin au soir, son temps est employé
+et lui rapporte.
+
+Le pays était calme; Groison faisait des rapports satisfaisants, les
+délits semblaient vouloir cesser, et peut-être qu’en effet l’état du
+pays et de ses habitants aurait complétement changé de face, sans
+l’avidité rancunière de Gaubertin, sans les cabales bourgeoises de
+la première société de Soulanges et sans les intrigues de Rigou, qui
+soufflaient comme un feu de forge la haine et le crime au cœur des
+paysans de la vallée des Aigues.
+
+Les gardes se plaignaient toujours de trouver beaucoup de branches
+coupées à la serpette au fond des taillis, dans l’intention évidente
+de préparer du bois pour l’hiver, et ils guettaient les auteurs de
+ces délits sans avoir pu les prendre. Le comte, aidé par Groison,
+n’avait donné les certificats d’indigence qu’aux trente ou quarante
+pauvres réels de la commune; mais les maires des communes environnantes
+avaient été moins difficiles. Plus le comte s’était montré clément dans
+l’affaire de Conches, plus il avait résolu d’être sévère à l’occasion
+du glanage, qui avait dégénéré en volerie. Il ne s’occupait point de
+ses trois fermes affermées; il ne s’agissait que de ses métairies à
+moitié, qui étaient assez nombreuses: il en avait six, chacune de
+deux cents arpents. Il avait publié que, sous peine de procès-verbal
+et des amendes que prononcerait le tribunal de paix, il était défendu
+d’entrer dans les champs avant l’enlèvement des gerbes; son ordonnance,
+au reste, ne concernait que lui dans la commune. Rigou connaissait
+le pays; il avait loué ses terres labourables par portions à des
+gens qui savaient enlever leurs récoltes, et par petits baux, il se
+faisait payer en grain. Le glanage ne l’atteignait point. Les autres
+propriétaires étaient paysans, et entre eux ils ne se mangeaient point.
+Le comte avait ordonné à Sibilet de s’arranger avec ses métayers pour
+couper sur les terres de chaque ferme, l’une après l’autre, en faisant
+repasser tous les moissonneurs à chacun de ses fermiers, au lieu de les
+disséminer, ce qui empêchait la surveillance. Le comte alla lui-même
+avec Michaud examiner comment se passeraient les choses. Groison, qui
+avait suggéré cette mesure, devait assister à toutes les prises de
+possession des champs du riche propriétaire par les indigents. Les
+habitants des villes n’imagineraient jamais ce qu’est le glanage pour
+les habitants de la campagne; leur passion est inexplicable, car il
+y a des femmes qui abandonnent des travaux bien rétribués pour aller
+glaner. Le blé qu’elles trouvent ainsi leur semble meilleur; il y
+a dans cette provision ainsi faite, et qui tient à leur nourriture
+la plus substantielle, un attrait immense. Les mères emmènent leurs
+petits enfants, leurs filles, leurs garçons; les vieillards les plus
+cassés s’y traînent, et naturellement ceux qui ont du bien affectent
+la misère! On met, pour glaner, ses haillons. Le comte et Michaud,
+à cheval, assistèrent à la première entrée de ce monde déguenillé
+dans les premiers champs de la première métairie. Il était dix heures
+du matin, le mois d’août était chaud, le ciel était sans nuages,
+bleu comme une pervenche; la terre brûlait, les blés flambaient,
+les moissonneurs travaillaient la face cuite par la réverbération
+des rayons sur une terre endurcie et sonore, tous muets, la chemise
+mouillée, buvant de l’eau contenue dans ces cruches de grès rondes
+comme un pain, garnies de deux anses et d’un entonnoir grossier bouché
+avec un bout de saule.
+
+Au bout des champs moissonnés, sur lesquels étaient les charrettes
+où s’empilaient les gerbes, il y avait une centaine de créatures
+qui, certes, laissaient bien loin les plus hideuses conceptions que
+les pinceaux de Murillo, de Téniers, les plus hardis en ce genre,
+et les figures de Callot, ce poëte de la fantaisie des misères,
+aient réalisées; leurs jambes de bronze, leurs têtes pelées, leurs
+haillons déchiquetés, leurs couleurs, si curieusement dégradées, leurs
+déchirures humides de graisse, leurs reprises, leurs taches, les
+décolorations des étoffes, les trames mises à jour, enfin leur idéal du
+matériel des misères était dépassé, de même que les expressions avides,
+inquiètes, hébétées, idiotes, sauvages de ces figures avaient, sur
+les immortelles compositions de ces princes de la couleur, l’avantage
+éternel que conserve la nature sur l’art. Il y avait des vieilles au
+cou de dindon, à la paupière pelée et rouge, qui tendaient la tête
+comme des chiens d’arrêt devant la perdrix, des enfants silencieux
+comme des soldats sous les armes, de petites filles qui trépignaient
+comme des animaux attendant leur pâture; les caractères de l’enfance et
+de la vieillesse étaient opprimés sous une féroce convoitise: celle du
+bien d’autrui, qui devenait leur bien par abus. Tous les yeux étaient
+ardents, les gestes menaçants; mais tous gardaient le silence en
+présence du comte, du garde champêtre et du garde général. La grande
+propriété, les fermiers, les travailleurs et les pauvres s’y trouvaient
+représentés; la question sociale se dessinait nettement, car la faim
+avait convoqué ces figures provoquantes... Le soleil mettait en relief
+tous ces traits durs et les creux des visages; il brûlait les pieds nus
+et salis de poussière; il y avait des enfants sans chemise, à peine
+couverts d’une blouse déchirée, les cheveux blonds bouclés pleins de
+paille, de foin et de brins de bois; quelques femmes en tenaient par la
+main de tout petits qui marchaient de la veille et qu’on allait laisser
+rouler dans quelques sillons.
+
+Ce tableau sombre était déchirant pour un vieux soldat qui avait le
+cœur bon; le général dit à Michaud: —Ça me fait mal à voir. Il faut
+connaître l’importance de ces mesures pour y persister.
+
+—Si chaque propriétaire vous imitait, demeurait sur ses terres et y
+faisait le bien que vous faites sur les vôtres, mon général, il n’y
+aurait plus, je ne dis pas de pauvres, car il y en aura toujours; mais
+il n’existerait pas un être qui ne pût vivre de son travail.
+
+—Les maires de Conches, de Cerneux et de Soulanges nous ont envoyé
+leurs pauvres, dit Groison, qui avait vérifié les certificats, ça ne se
+devait pas...
+
+—Non, mais nos pauvres iront sur ces communes-là, dit le comte; c’est
+assez pour cette fois d’obtenir que l’on ne prenne pas à même les
+gerbes, il faut aller pas à pas, dit-il en partant.
+
+—L’avez-vous entendu? dit la vieille Tonsard à la vieille Bonnébault,
+car le dernier mot du comte avait été prononcé d’un ton moins bas que
+le reste, et il tomba dans l’oreille d’une de ces deux vieilles qui
+étaient postées dans le chemin qui longeait le champ.
+
+—Oui, ça n’est pas tout; aujourd’hui une dent, demain une oreille;
+s’ils pouvaient trouver une sauce pour manger nos fressures comme
+celles des veaux, ils mangeraient du chrétien! dit la vieille
+Bonnébault, qui montra au comte quand il passa son profil menaçant,
+mais auquel elle donna en un clin d’œil une expression hypocrite par un
+regard mielleux et une grimace douceâtre; elle s’empressa en même temps
+de faire une profonde révérence.
+
+—Vous glanez donc aussi, vous à qui ma femme fait cependant gagner
+bien de l’argent?
+
+—Eh! mon cher monsieur, que Dieu vous conserve en bonne santé, mais,
+voyez-vous, mon gars me mange tout, et je sommes forcée de cacher ce
+peu de blé pour avoir du pain l’hiver,... j’en ramassons encore quelque
+peu,... ça aide!
+
+Le glanage donna peu de chose aux glaneurs. En se sentant appuyés, les
+fermiers et les métayers firent bien scier leurs récoltes, veillèrent
+à la mise en gerbe et à l’enlèvement, en sorte qu’il n’y eut plus au
+moins l’abus et le pillage des années précédentes.
+
+Habitués à trouver dans leurs glanes une certaine quantité de blé et
+l’y cherchant vainement cette fois, les faux comme les vrais indigents,
+qui avaient oublié le pardon de Conches, éprouvèrent un mécontentement
+sourd qui fut envenimé par les Tonsard, par Courtecuisse, par
+Bonnébault, Laroche, Vaudoyer, Godain et leurs adhérents, dans les
+scènes de cabaret. Ce fut pis encore après la vendange, car le
+hallebotage ne commença qu’après les vignes vendangées et visitées par
+Sibilet avec une rigueur remarquable. Cette exécution exaspéra les
+esprits au dernier point; mais quand il existe un si grand espace entre
+la classe qui se soulève et se courrouce et celle qui est menacée, les
+paroles y meurent; on ne s’aperçoit de ce qui s’y passe que par les
+faits; les mécontents se livrant à un travail souterrain à la manière
+des taupes.
+
+La foire de Soulanges s’était passée d’une manière assez calme, à
+l’exception de quelques tracasseries entre la première et la seconde
+société de la ville, suscitées par l’inquiet despotisme de la reine,
+qui ne voulait pas tolérer l’empire qu’avait établi et fondé la belle
+Euphémie Plissoud au cœur du brillant Lupin, dont elle paraissait avoir
+fixé pour toujours les volages ardeurs.
+
+Le comte et la comtesse n’avaient paru ni à la foire de Soulanges, ni
+à la fête de Tivoli, et cela leur fut compté pour un crime par les
+Soudry, les Gaubertin et leurs adhérents; c’était de l’orgueil, c’était
+du dédain, disait-on chez madame Soudry. Pendant ce temps, la comtesse
+tâchait de combler le vide que lui causait l’absence d’Émile, par
+l’immense intérêt qui attache les belles âmes au bien qu’elles font,
+ou qu’elles croient faire, et le comte, de son côté, s’appliquait avec
+non moins de zèle aux améliorations matérielles dans la régie de sa
+terre, qui devaient selon lui modifier aussi d’une manière favorable
+la position, et de là, le caractère des habitants de cette contrée.
+Aidée des conseils et de l’expérience de l’abbé Brossette, madame de
+Montcornet prenait peu à peu une connaissance statistiquement exacte
+des familles pauvres de la commune, de leurs positions respectives,
+de leurs besoins, de leurs moyens d’existence et de l’intelligence
+avec laquelle il fallait venir en aide à leur travail, sans les rendre
+eux-mêmes oisifs et paresseux.
+
+La comtesse avait placé Geneviève Niseron, la _Péchina_, dans un
+couvent d’Auxerre, sous prétexte de lui faire apprendre assez de
+couture pour pouvoir l’employer chez elle, mais en réalité pour la
+soustraire aux infâmes tentatives de Nicolas Tonsard, que Rigou était
+parvenu à exempter du service militaire; la comtesse pensait aussi
+qu’une éducation religieuse, la clôture et une surveillance monastique,
+sauraient dompter à la longue les passions ardentes de cette précoce
+petite fille dont le sang monténégrin lui apparaissait parfois comme
+une flamme menaçante, s’apprêtant de loin à incendier le bonheur
+domestique de sa fidèle Olympe Michaud.
+
+Donc, on était tranquille au château des Aigues. Le comte, endormi par
+Sibilet, rassuré par Michaud, s’applaudissait de sa fermeté, remerciait
+sa femme d’avoir contribué par sa bienfaisance à l’immense résultat
+de leur tranquillité. La question de la vente du bois, le général se
+réservait de la résoudre à Paris en s’entendant avec des marchands.
+Il n’avait aucune idée de la manière dont se fait le commerce, et il
+ignorait complétement l’influence de Gaubertin sur le cours de l’Yonne,
+qui approvisionnait Paris en grande partie.
+
+
+ VII.—LE LÉVRIER.
+
+Vers le milieu du mois de septembre, Émile Blondet, qui était allé
+publier un livre à Paris, revint se délasser aux Aigues et y penser
+aux travaux qu’il projetait pour l’hiver. Aux Aigues, le jeune homme
+aimant et candide des premiers jours qui succèdent à l’adolescence,
+reparaissait chez ce journaliste usé.
+
+Quelle belle âme! C’était le mot du comte et de la comtesse.
+
+Les hommes habitués à rouler dans les abîmes de la nature sociale, à
+tout comprendre, à ne rien réprimer, se font une oasis dans le cœur;
+ils oublient leurs perversités et celles d’autrui; ils deviennent dans
+un cercle étroit et réservé de petits saints; ils ont des délicatesses
+féminines, et se livrent à une réalisation momentanée de leur idéal,
+ils se font angéliques pour une seule personne qui les adore, et ils ne
+jouent pas la comédie; ils mettent leur âme au vert pour ainsi dire;
+ils ont besoin de se brosser leurs taches de boue, de guérir leurs
+plaies, de panser leurs blessures. Aux Aigues, Émile Blondet était sans
+venin et presque sans esprit, il ne disait pas une épigramme, il avait
+une douceur d’agneau, il était d’un platonique suave.
+
+—C’est un si bon jeune homme, qu’il me manque quand il n’est pas là,
+disait le général. Je voudrais bien qu’il fît fortune et ne menât pas
+sa vie de Paris...
+
+Jamais le magnifique paysage et le parc des Aigues n’avait été
+plus voluptueusement beau qu’il l’était alors. Aux premiers jours
+de l’automne, au moment où la terre, lasse de ses enfantements,
+débarrassée de ses productions, exhale d’admirables senteurs végétales,
+les bois surtout sont délicieux; ils commencent à prendre ces teintes
+de vert bronzé, chaudes couleurs de terre de Sienne, qui composent les
+belles tapisseries sous lesquelles ils se cachent comme pour défier le
+froid de l’hiver.
+
+La nature, après s’être montrée pimpante et joyeuse au printemps comme
+une brune qui espère, devient alors mélancolique et douce comme une
+blonde qui se souvient; les gazons se dorent, les fleurs d’automne
+montrent leurs pâles corolles, les marguerites percent plus rarement
+les pelouses de leurs yeux blancs, on ne voit plus que calices
+violâtres. Le jaune abonde, les ombrages deviennent plus clairs de
+feuillage et plus foncés de teintes, le soleil, plus oblique déjà, y
+glisse des lueurs orangées et furtives, de longues traces lumineuses
+qui s’en vont vite comme les robes traînantes des femmes qui disent
+adieu.
+
+Le second jour après son arrivée, un matin, Émile était à la fenêtre
+de sa chambre qui donnait sur une de ces terrasses à balcon moderne,
+d’où l’on découvrait une belle vue. Ce balcon régnait le long des
+appartements de la comtesse, sur la face qui regardait les forêts et
+les paysages de Blangy. L’étang, qu’on eût nommé un lac si les Aigues
+avaient été plus près de Paris, se voyait un peu, ainsi que son long
+canal; la source, venue du pavillon du Rendez-vous, traversait une
+pelouse de son ruban moiré et pailleté par le sable.
+
+Au dehors du parc, on apercevait contre les villages et les murs,
+les cultures de Blangy, quelques prairies en pente où paissaient
+des vaches, des propriétés entourées de haies, avec leurs arbres
+fruitiers, des noyers, des pommiers, puis comme cadre les hauteurs,
+où s’étalaient par étages les beaux arbres de la forêt. La comtesse
+était sortie en pantoufles pour regarder les fleurs de son balcon
+qui versaient leurs parfums du matin; elle avait un peignoir de
+batiste sous lequel paraissait le rose de ses belles épaules; un joli
+bonnet coquet était posé d’une façon mutine sur ses cheveux qui s’en
+échappaient follement, ses petits pieds brillaient en couleur de chair
+sous son bas transparent, son peignoir flottait sans ceinture, et
+laissait voir un jupon de batiste brodé, mal attaché sur sa paresseuse,
+qui se voyait aussi, quand le vent entr’ouvrait le léger peignoir.
+
+—Ah! vous êtes-là! dit-elle.
+
+—Oui...
+
+—Que regardez-vous?
+
+—Belle question! Vous m’avez arraché à la nature. Dites donc,
+comtesse, voulez-vous faire ce matin, avant de déjeuner, une promenade
+dans les bois?...
+
+—Quelle idée? Vous savez que j’ai la marche en horreur.
+
+—Nous ne marcherons que très-peu; je vous conduirai en tilbury, nous
+emmènerons Joseph pour le garder... Vous ne mettez jamais le pied dans
+votre forêt; et j’y remarque un singulier phénomène... il y a par place
+une certaine quantité de têtes d’arbres qui ont la couleur du bronze
+florentin, les feuilles sont sèches...
+
+—Eh bien! je vais m’habiller...
+
+—Nous ne serons pas partis dans deux heures!... Prenez un châle,
+mettez un chapeau... des brodequins... c’est tout ce qu’il faut... Je
+vais dire d’atteler.
+
+—Il faut toujours faire ce que vous voulez..... Je viens dans
+l’instant.
+
+—Général, nous allons promener... Voulez-vous venir? dit Blondet en
+allant réveiller le comte qui fit entendre le grognement d’un homme que
+le sommeil du matin tient encore.
+
+Un quart d’heure après, le tilbury roulait lentement sur les allées du
+parc, suivi à distance par un grand domestique en livrée.
+
+La matinée était une matinée de septembre. Le bleu foncé du ciel
+éclatait par places au milieu des nuages pommelés qui semblaient le
+fond, et l’éther ne paraissait que l’accident; il y avait de longues
+lignes d’outre-mer à l’horizon, mais par couches qui alternaient
+avec d’autres nuages à grains de sable; ces tons changeaient et
+verdissaient au-dessus des forêts. La terre, sous cette couverture,
+était tiède comme une femme à son lever, elle exhalait des odeurs
+suaves et chaudes, mais sauvages; l’odeur des cultures était mêlée à
+l’odeur des forêts. L’_Angelus_ sonnait à Blangy, et les sons de la
+cloche, se mêlant au bizarre concert des bois, donnaient de l’harmonie
+au silence. Il y avait par places des vapeurs montantes, blanches et
+diaphanes. En voyant ces beaux apprêts, il avait pris fantaisie à
+Olympe d’accompagner son mari qui devait aller donner un ordre à un des
+gardes dont la maison n’était pas éloignée; le médecin de Soulanges lui
+avait recommandé de marcher sans se fatiguer, elle craignait la chaleur
+de midi, et ne voulait pas se promener le soir; Michaud emmena sa femme
+et fut suivi par celui de ses chiens qu’il aimait le plus, un joli
+lévrier gris de souris marqué de taches blanches, gourmand comme tous
+les lévriers, plein de défauts comme un animal qui sait qu’on l’aime et
+qu’il plaît.
+
+Ainsi, quand le tilbury vint à la grille du Rendez-vous, la comtesse,
+qui demanda comment allait madame Michaud, sut qu’elle était allée dans
+la forêt avec son mari.
+
+—Ce temps-là inspire tout le monde, dit Blondet en lançant son cheval
+dans une des six avenues de la forêt, au hasard.
+
+—Ah çà! Joseph, tu connais les bois!
+
+—Oui, monsieur.
+
+Et d’aller! Cette avenue était une des plus délicieuses de la forêt;
+elle tourna bientôt en se rétrécissant et devint un sentier sinueux où
+le soleil descendait par les déchiquetures du toit de feuillage qui
+l’embrassait comme un berceau et où la brise apportait les senteurs du
+serpolet, des lavandes et des menthes sauvages, des rameaux flétris et
+des feuilles qui tombent en rendant un soupir; les gouttes de rosée,
+semées dans l’herbe et sur les feuilles, s’égrenaient tout autour,
+au passage de la légère voiture, et à mesure qu’elle allait, les
+promeneurs entrevoyaient les fantaisies mystérieuses du bois: ces fonds
+frais, où la verdure est humide et sombre, où la lumière se veloute
+en s’y perdant; ces clairières à bouleaux élégants, dominés par un
+arbre centenaire, l’hercule de la forêt; ces magnifiques assemblages
+de troncs noueux, moussus, blanchâtres, à sillons creux, qui estampent
+des maculatures gigantesques, et cette bordure d’herbes fines, de
+fleurs grêles qui viennent sur les berges des ornières. Les ruisseaux
+chantaient. Certes, il y a des voluptés inouïes à conduire une femme
+qui, dans les hauts et bas des allées glissantes, où la terre est
+tapissée de mousse, fait semblant d’avoir peur ou réellement a peur,
+et se colle à vous, et vous fait sentir une pression involontaire
+ou calculée de la fraîche moiteur de son bras, du poids de sa grave
+et blanche épaule, et qui se met à sourire si l’on vient à lui dire
+qu’elle empêche de conduire. Le cheval semble être dans le secret de
+ces interruptions, il regarde à droite et à gauche.
+
+Ce spectacle nouveau pour la comtesse, cette nature si vigoureuse en
+ses effets, si peu connue et si grande, la plongea dans une rêverie
+molle; elle s’accota sur le tilbury et se laissa aller au plaisir
+d’être auprès d’Émile; ses yeux étaient occupés, son cœur parlait,
+elle répondait à cette voix intérieure en harmonie avec la sienne; lui
+aussi il la regardait à la dérobée, et il jouissait de cette méditation
+rêveuse, pendant laquelle les rubans de la capote s’étaient dénoués
+et livraient au vent du matin les boucles soyeuses de la chevelure
+blonde avec un abandon voluptueux. Comme ils allaient au hasard, ils
+arrivèrent à une barrière fermée, ils n’en avaient pas la clef; on
+appela Joseph, chez lui, pas de clef non plus.
+
+—Eh bien! promenons-nous, Joseph gardera le tilbury, nous le
+retrouverons bien...
+
+Émile et la comtesse s’enfoncèrent dans la forêt, et ils parvinrent
+à un petit paysage intérieur, comme il s’en rencontre souvent dans
+les bois. Vingt ans auparavant, les charbonniers ont fait là leur
+charbonnière, et la place est restée battue; tout y a été brûlé dans
+une circonférence assez vaste. En vingt ans la nature a pu faire là le
+jardin de ses fleurs, un parterre pour elle, comme un jour un artiste
+se donne le plaisir de peindre pour soi un tableau. Cette délicieuse
+corbeille est entourée de beaux arbres, dont les couronnes retombent en
+vastes franges; ils dessinent un immense baldaquin à cette couche où
+repose la déesse. Les charbonniers ont été par un sentier chercher de
+l’eau dans une fondrière, une mare toujours pleine, où l’eau est pure.
+Ce sentier subsiste, il vous invite à descendre par un tournant plein
+de coquetterie, et tout à coup il est déchiré; il vous montre un pan
+coupé où mille racines descendent à l’air en formant comme un canevas
+à tapisserie. Cet étang inconnu est bordé d’un gazon plat, serré; il
+y a là quelques peupliers, quelques saules protégeant de leur léger
+ombrage le banc de gazon que s’y est construit un charbonnier méditatif
+ou paresseux. Les grenouilles sautent chez elles, les sarcelles s’y
+baignent, les oiseaux aquatiques arrivent et partent, un lièvre s’en
+va; vous êtes maître de cette adorable baignoire parée des joncs
+vivants les plus magnifiques. Sur vos têtes les arbres se posent dans
+des attitudes diverses; ici, des troncs qui descendent en forme de
+boa constrictor, là, des fûts de hêtres droits comme des colonnes
+grecques. Les limaçons ou les limaces se promènent en paix. Une tanche
+vous montre son museau, l’écureuil vous regarde. Enfin, quand Émile et
+la comtesse, fatigués, se furent assis, un oiseau, je ne sais lequel,
+fit entendre un chant d’automne, un chant d’adieu que tous les oiseaux
+écoutèrent, un de ces chants fêtés avec amour, et qui s’entendent par
+tous les organes à la fois.
+
+—Quel silence! dit la comtesse émue et à voix basse, comme pour ne pas
+troubler cette paix.
+
+Ils regardèrent les taches vertes de l’eau qui sont des mondes où
+la vie s’organise, ils se montraient le lézard jouant au soleil et
+s’enfuyant à leur approche, conduite par laquelle il a mérité le
+nom d’ami de l’homme; il prouve ainsi combien il le connaît, dit
+Émile. Ils se montraient les grenouilles, qui, plus confiantes,
+revenaient à fleur d’eau sur des lits de cresson, en faisant étinceler
+leurs yeux d’escarboucles. La poésie simple et suave de la nature
+s’infiltrait dans ces deux âmes blasées sur les choses factices du
+monde et les pénétrait d’une émotion contemplative... Quand tout à
+coup Blondet tressaillit, et se penchant à l’oreille de la comtesse:
+—Entendez-vous?... lui dit-il.
+
+—Quoi?
+
+—Un bruit singulier...
+
+—Voilà bien les gens littéraires et de cabinet, qui ne savent rien
+de la campagne; c’est un pivert qui fait son trou... Je gage que
+vous ne savez même pas le trait le plus curieux de l’histoire de cet
+oiseau; dès qu’il a donné un coup de bec, et il en donne des milliers
+pour creuser un chêne deux fois plus gros que votre corps, il va voir
+derrière s’il a percé l’arbre, et il y va à chaque instant.
+
+—Ce bruit, chère institutrice d’histoire naturelle, n’est pas le bruit
+fait par un animal; il y a là je ne sais quoi d’intelligent qui annonce
+l’homme.
+
+La comtesse fut saisie d’une peur panique; elle se sauva dans la
+corbeille de fleurs en reprenant son chemin, et voulut quitter la
+forêt.
+
+—Qu’avez-vous?..... lui cria Blondet, inquiet, en courant après elle.
+
+—Il m’a semblé voir des yeux... dit-elle quand elle eut regagné un
+des sentiers par lesquels ils étaient venus à la charbonnière. En ce
+moment, ils entendirent la sourde agonie d’un être égorgé subitement,
+et la comtesse, dont la peur redoubla, se sauva si vivement, que
+Blondet put à peine la suivre. Elle courait, elle courait comme un
+feu follet; elle n’entendit pas Émile qui lui criait: «Vous vous
+trompez...» Elle courait toujours. Blondet put arriver sur ses pas, et
+ils continuèrent ainsi à courir de plus en plus en avant. Enfin, ils
+furent arrêtés par Michaud et sa femme qui venaient bras dessus bras
+dessous. Émile essoufflé, la comtesse hors d’haleine, furent quelque
+temps sans pouvoir parler, puis ils s’expliquèrent. Michaud se joignit
+à Blondet pour se moquer des terreurs de la comtesse, et le garde remit
+les deux promeneurs égarés dans le chemin pour regagner le tilbury. En
+arrivant à la barrière, madame Michaud appela:
+
+—Prince!
+
+—Prince! Prince! cria le garde; et il siffla, resiffla, point de
+lévrier.
+
+Émile parla des singuliers bruits qui avaient commencé l’aventure.
+
+—Ma femme a entendu ce bruit, dit Michaud, et je me suis moqué d’elle.
+
+—On a tué Prince! s’écria la comtesse, j’en suis sûre maintenant, et
+on l’a tué en lui coupant la gorge d’un seul coup; car ce que j’ai
+entendu était le dernier gémissement d’une bête expirante.
+
+—Diable! dit Michaud, la chose vaut la peine d’être éclaircie.
+
+Émile et le garde laissèrent les deux dames avec Joseph et les chevaux,
+et retournèrent au bosquet naturel établi sur l’ancienne charbonnière.
+Ils descendirent à la mare; ils en fouillèrent les talus, et ne
+trouvèrent aucun indice. Blondet était remonté le premier; il vit
+dans une des touffes d’arbres de l’étage supérieur un de ces arbres à
+feuillage desséché; il le montra à Michaud, et il voulut aller le voir.
+Tous deux s’élancèrent en droite ligne à travers la forêt, évitant les
+troncs, tournant les buissons de ronces et de houx impénétrables, et
+trouvèrent l’arbre.
+
+—C’est un bel orme! dit Michaud; mais c’est un ver, un ver qui a fait
+le tour de l’écorce au pied, et il se baissa, prit l’écorce et la leva:
+«Tenez, voyez quel travail!»
+
+—Il y a beaucoup de vers dans votre forêt, dit Blondet.
+
+En ce moment, Michaud aperçut à quelques pas une tache rouge, et plus
+loin la tête de son lévrier. Il poussa un soupir: «Les gredins! Madame
+avait raison.»
+
+Blondet et Michaud allèrent voir le corps, et trouvèrent que, selon les
+observations de la comtesse, on avait tranché le cou à Prince, et, pour
+l’empêcher d’aboyer, on l’avait amorcé avec un peu de petit salé qu’il
+tenait entre sa langue et le voile du palais.
+
+—Pauvre bête, elle a péri par où elle péchait!
+
+—Absolument comme un prince, répliqua Blondet.
+
+—Il y avait là quelqu’un qui a filé, ne voulant pas être surpris par
+nous, dit Michaud, et qui conséquemment faisait un délit grave; mais je
+ne vois point de branches ni d’arbres coupés.
+
+Blondet et le garde se mirent à fureter avec précaution, regardant
+la place où ils posaient un pied avant de le poser. A quelques pas,
+Blondet montra un arbre devant lequel l’herbe était foulée, abattue, et
+deux creux marqués.
+
+—Il y avait là quelqu’un d’agenouillé, et c’était une femme; car les
+jambes d’un homme ne laisseraient pas, à partir des deux genoux, une
+aussi ample quantité d’herbe couchée; voici le dessin de la jupe...
+
+Le garde, après avoir examiné le pied de l’arbre, rencontra le travail
+d’un trou commencé; mais sans trouver ce ver de peau forte, luisante,
+squameuse, formée de points bruns, terminé par une extrémité déjà
+semblable à celle des hannetons, et dont il a la tête, les antennes, et
+deux crocs nerveux avec lesquels il coupe les racines.
+
+—Mon cher, je comprends maintenant la grande quantité d’arbres _morts_
+que j’ai remarqués ce matin de la terrasse du château et qui m’a fait
+venir ici pour chercher la cause de ce phénomène. Les vers se remuent;
+mais ce sont vos paysans qui sortent du bois...
+
+Le garde laissa échapper un juron, et il courut, suivi de Blondet,
+rejoindre la comtesse en la priant d’emmener sa femme avec elle. Il
+prit le cheval de Joseph, qu’il laissa regagner le château à pied, et
+il disparut avec une excessive rapidité pour couper le chemin à la
+femme qui venait de tuer son chien, et la surprendre avec la serpe
+ensanglantée et l’outil à faire les incisions au tronc. Blondet s’assit
+entre la comtesse et madame Michaud, et leur raconta la fin de Prince
+et la triste découverte qu’il avait occasionnée.
+
+—Mon Dieu! disons-le au général avant qu’il ne déjeune! s’écria la
+comtesse; il pourrait mourir de colère.
+
+—Je le préparerai, dit Blondet.
+
+—Ils ont tué le chien, dit Olympe en essuyant ses larmes.
+
+—Vous aimiez donc bien ce pauvre lévrier, ma chère, dit la comtesse,
+pour le pleurer ainsi?...
+
+—Je ne pense à Prince que comme un funeste présage; je tremble qu’il
+n’arrive malheur à mon mari!
+
+—Comme ils nous ont gâté cette matinée! dit la comtesse avec une petite
+moue adorable.
+
+—Comme ils gâtent le pays! répondit tristement la jeune femme.
+
+Ils trouvèrent le général à la grille.
+
+—D’où venez-vous donc? dit-il.
+
+—Vous allez le savoir, répondit Blondet d’un air mystérieux en faisant
+descendre madame Michaud, dont la tristesse frappa le comte.
+
+Un instant après, le général et Blondet étaient sur la terrasse des
+appartements.
+
+—Vous êtes bien suffisamment muni de courage moral, vous ne vous
+mettrez pas en colère... n’est-ce pas?
+
+—Non, dit le général; mais finissez-en, ou je croirais que vous voulez
+vous moquer de moi...
+
+—Voyez-vous ces arbres à feuillages morts?
+
+—Oui.
+
+—Voyez-vous ceux qui sont pâles?
+
+—Eh bien! autant d’arbres morts, autant de tués par ces paysans que
+vous croyez avoir gagnés par vos bienfaits. Et Blondet raconta les
+aventures de la matinée.
+
+Le général était si pâle qu’il effraya Blondet.
+
+—Eh bien! jurez, sacrez, emportez-vous, votre contraction peut vous
+faire encore plus de mal que la colère.
+
+—Je vais fumer, dit le comte, qui alla à son kiosque.
+
+Pendant le déjeuner, Michaud revint; il n’avait pu rencontrer personne.
+Sibilet, mandé par le comte, vint aussi.
+
+—Monsieur Sibilet, et vous, monsieur Michaud, faites savoir, avec
+prudence, dans le pays, que je donne mille francs à celui qui me fera
+saisir en flagrant délit ceux qui tuent ainsi mes arbres; il faut
+connaître l’outil dont ils se servent, où ils l’ont acheté, et j’ai mon
+plan.
+
+—Ces gens-là ne se vendent jamais, dit Sibilet, quand il y a des
+crimes commis à leur profit et prémédités; car on ne peut nier que
+cette invention diabolique n’ait été réfléchie, combinée...
+
+—Oui, mais mille francs pour eux, c’est un ou deux arpents de terre.
+
+—Nous essayerons, dit Sibilet; à quinze cents je réponds de trouver un
+traître, surtout si on lui garde le secret.
+
+—Mais faisons comme si nous ne savions rien, moi surtout; il faut
+plutôt que ce soit vous qui vous soyez aperçu de cela à mon insu, sans
+quoi nous serions victimes de quelque combinaison; il faut plus se
+défier de ces brigands-là que de l’ennemi en temps de guerre.
+
+—Mais c’est l’ennemi, dit Blondet.
+
+Sibilet lui jeta le regard en dessous de l’homme qui comprenait la
+portée du mot, et il se retira.
+
+—Votre Sibilet, je ne l’aime pas, reprit Blondet quand il l’eut
+entendu quitter la maison, c’est un homme faux.
+
+—Jusqu’à présent, il n’y a rien à en dire, répondit le général.
+
+Blondet se retira pour aller écrire des lettres. Il avait perdu
+l’insouciante gaieté de son premier séjour, il était inquiet et
+préoccupé; ce n’était pas en lui des pressentiments comme chez madame
+Michaud, c’était plutôt une attente de malheurs prévus et certains.
+Il se disait: Tout cela finira mal; et si le général ne prend pas un
+parti décisif et n’abandonne pas un champ de bataille où il est écrasé
+par le nombre, il y aura bien des victimes; qui sait même s’il pourra
+s’en tirer sain et sauf, lui et sa femme? Mon Dieu! cette créature si
+adorable, si dévouée, si parfaite, l’exposer ainsi!... Et il croit
+l’aimer! Eh bien! je partagerai leurs périls, et si je ne puis les
+sauver, je périrai avec eux!
+
+
+ VIII.—VERTUS CHAMPÊTRES.
+
+A la nuit, Marie Tonsard était sur la route de Soulanges, assise sur la
+marge d’un ponceau de la route, attendant Bonnébault, qui avait passé,
+suivant son habitude, la journée au café. Elle l’entendit de loin,
+et son pas lui indiqua qu’il était ivre et qu’il avait perdu, car il
+chantait quand il avait gagné.
+
+—Est-ce toi Bonnébault?
+
+—Oui, petite...
+
+—Qu’as-tu?
+
+—Je dois vingt-cinq francs, et l’on me _torderait_ bien vingt-cinq
+fois le cou avant que je les trouve.
+
+—Eh bien! nous pourrons en avoir cinq cents, lui dit-elle à l’oreille.
+
+—Oh! il s’agit de tuer quelqu’un; mais je veux vivre...
+
+—Tais-toi donc, Vaudoyer nous les donne, si tu lui fais prendre ta
+mère à un arbre.
+
+—J’aime mieux tuer un homme que de vendre ma mère. Toi, tu as ta
+grand’mère, la Tonsard, pourquoi ne la livres-tu pas?
+
+—Si je le tentais, mon père se fâcherait et il empêcherait les farces.
+
+—C’est vrai; c’est égal; ma mère n’ira pas en prison; pauvre vieille!
+elle me cuit mon pain, elle me trouve des hardes, je ne sais comment...
+Aller en prison... et cela par moi! je n’aurai ni cœur ni entrailles,
+non, non. Et de peur qu’on ne la vende, je vas lui dire ce soir de ne
+plus cercler les arbres...
+
+—Eh bien! mon père fera ce qu’il voudra, je lui dirai qu’il y a cinq
+cents francs à gagner, et il demandera à ma grand’mère si elle le veut.
+C’est qu’on ne mettra jamais une femme de soixante-dix ans en prison.
+D’ailleurs, elle y serait mieux, au fond, que dans son grenier...
+
+—Cinq cents francs!... J’en parlerai à ma mère, dit Bonnébault; au
+fait, si ça l’arrange de me les donner, je lui en laisserai quelque
+chose pour vivre en prison; elle filera, elle s’amusera, elle y sera
+bien nourrie, bien abritée, elle aura bien moins de soucis qu’à
+Conches. A demain, petite... je n’ai pas le temps de causer avec toi.
+
+Le lendemain, à cinq heures du matin, au petit jour, Bonnébault et sa
+mère frappaient à la porte du Grand-I-Vert, où la vieille mère Tonsard
+seule était levée.
+
+—Marie! cria Bonnébault, l’affaire est faite.
+
+—Est-ce l’affaire d’hier pour les arbres? dit la vieille Tonsard; tout
+est arrangé, c’est moi qui la prends.
+
+—Par exemple! mon garçon a promesse d’un arpent pour ce prix-là, de M.
+Rigou...
+
+Les deux vieilles se disputèrent à qui serait vendue par ses enfants.
+Au bruit de la querelle, la maison s’éveilla. Tonsard et Bonnébault
+prirent chacun parti pour leurs mères.
+
+—Tirez à la courte paille, dit madame Tonsard la bru.
+
+La courte paille décida pour le cabaret. Trois jours après, au
+point du jour, les gendarmes emmenèrent, du fond de la forêt à la
+Ville-aux-Fayes, la vieille Tonsard surprise en flagrant délit, par
+le garde général et ses adjoints, et par le garde champêtre, avec
+une mauvaise lime qui servait à déchirer l’arbre, et un chasse-clou
+avec lequel les délinquants lissaient cette hachure annulaire, comme
+l’insecte lisse son chemin. On constata, dans le procès-verbal,
+l’existence de cette perfide opération sur soixante arbres, dans un
+rayon de cinq cents pas. La vieille Tonsard fut transférée à Auxerre;
+le cas était de la juridiction de la cour d’assises.
+
+Quand Michaud vit au pied de l’arbre la vieille Tonsard, il ne put
+s’empêcher de dire: «Voilà les gens sur qui monsieur et madame la
+comtesse versent leurs bienfaits!... Ma foi! si madame m’écoutait, elle
+ne donnerait pas de dot à la petite Tonsard, elle vaut encore moins que
+sa grand’mère...»
+
+La vieille leva vers Michaud ses yeux gris et lui lança un regard
+venimeux. En effet, en apprenant quel était l’auteur de ce crime, le
+comte défendit à sa femme de rien donner à Catherine Tonsard.
+
+—Monsieur le comte fera d’autant mieux, dit Sibilet, que j’ai su que
+le champ que Godain a acheté, c’était trois jours avant que Catherine
+vînt parler à madame. Ainsi ces deux gens-là avaient compté sur l’effet
+de cette scène et sur la compassion de madame. Elle est bien capable,
+Catherine, de s’être mise dans le cas où elle était, pour avoir un
+motif d’avoir la somme, car Godain n’est pour rien dans l’affaire...
+
+—Quelles gens! dit Blondet, les mauvais sujets de Paris sont des
+saints...
+
+—Ah! monsieur, dit Sibilet, l’intérêt fait commettre des horreurs
+partout. Savez-vous qui a trahi la Tonsard?
+
+—Non!
+
+—Sa petite-fille Marie; elle était jalouse du mariage de sa sœur, et
+pour s’établir...
+
+—C’est épouvantable! dit le comte; mais ils assassineraient donc?
+
+—Oh! dit Sibilet, pour peu de chose; ils tiennent si peu à la vie,
+ces gens-là; ils s’ennuient de toujours travailler. Oh! monsieur, il
+ne se passe pas, au fond des campagnes, des choses plus régulières que
+dans Paris; mais vous ne le croiriez pas.
+
+—Soyez donc bon et bienfaisant! dit la comtesse.
+
+—Le soir de l’arrestation, Bonnébault vint au cabaret du Grand-I-Vert,
+où toute la famille Tonsard était en grande jubilation.
+
+—Oui, oui, réjouissez-vous, je viens d’apprendre par Vaudoyer que,
+pour vous punir, la comtesse retire les mille francs promis à la
+Godain; son mari ne veut pas qu’elle les donne.
+
+—C’est ce gredin de Michaud qui le lui a conseillé, dit Tonsard, ma
+mère l’a entendu, elle me l’a dit à la Ville-aux-Fayes où je suis allé
+lui porter de l’argent et toutes ses affaires. Eh bien! qu’elle ne les
+donne pas; nos cinq cents francs aideront la Godain à payer le terrain,
+et nous nous vengerons de ça, nous deux Godain... Ah! Michaud se mêle
+de nos petites affaires! ça lui rapportera plus de mal que de bien...
+_Qué_ que cela lui fait, je vous le demande? ça passe-t-il dans ses
+bois? C’est lui pourtant qu’est l’auteur de tout ce tapage-là... aussi
+vrai que c’est lui qu’a découvert la mèche le jour où ma mère a coupé
+le sifflet à son chien. Et si je me mêlais des affaires du château,
+moi! si je disais au général que sa femme se promène le matin dans les
+bois avec un jeune homme, sans craindre la rosée; faut avoir les pieds
+chauds pour ça...
+
+—Le général, le général, dit Courtecuisse, on en ferait tout ce qu’on
+voudrait, mais c’est Michaud qui lui monte la tête... un faiseur
+d’embarras... quoi! qui ne sait rien de son métier; de mon temps, ça
+allait tout autrement.
+
+—Oh! dit Tonsard, c’était alors le bon temps pour tous... dis donc,
+Vaudoyer?
+
+—Le fait est, répondit celui-ci, que si Michaud n’y était plus, nous
+serions tranquilles.
+
+—Assez causé, dit Tonsard, nous parlerons de cela plus tard, au clair
+de lune, en plein champ.
+
+Vers la fin d’octobre, la comtesse partit et laissa le général aux
+Aigues; il ne devait la rejoindre que beaucoup plus tard; elle ne
+voulait pas perdre la première représentation au Théâtre-Italien; elle
+se trouvait d’ailleurs seule et ennuyée, elle n’avait plus la société
+d’Émile qui l’aidait à passer les moments où le général courait la
+campagne et allait à ses affaires.
+
+Novembre fut un vrai mois d’hiver, sombre et gris, entrecoupé de froid
+et de dégel, de neige et de pluie. L’affaire de la vieille Tonsard
+avait nécessité le voyage des témoins, et Michaud était allé déposer.
+Monsieur Rigou s’était intéressé à cette vieille femme, il lui avait
+donné un avocat qui s’appuya, dans sa défense, de la seule déposition
+des témoins intéressés et de l’absence de tout témoin à décharge; mais
+les témoignages de Michaud et de ses gardes, corroborés de ceux du
+garde champêtre et de deux des gendarmes, décidèrent la question; la
+mère de Tonsard fut condamnée à cinq ans de prison, et l’avocat dit à
+Tonsard fils:
+
+—C’est la déposition de Michaud qui vous vaut cela.
+
+
+ IX.—LA CATASTROPHE.
+
+Un samedi soir, Courtecuisse, Bonnébault, Godain, Tonsard, ses filles,
+sa femme, le père Fourchon, Vaudoyer et plusieurs manouvriers étaient
+à souper dans le cabaret, il faisait un demi-clair de lune, et une de
+ces gelées qui rendent le terrain sec; la première neige était fondue;
+ainsi les pas d’un homme dans la campagne ne laissaient point de ces
+traces au moyen desquelles on finit, dans les cas graves, par avoir des
+indices sur les délits. Ils mangeaient un ragoût fait avec des lièvres
+pris au collet; on riait, on buvait, c’était le lendemain des noces de
+la Godain, que l’on devait reconduire chez elle. Sa maison n’était pas
+loin de celle de Courtecuisse. Quand Rigou vendait un arpent de terre,
+c’est qu’il était isolé et près des bois. Courtecuisse et Vaudoyer
+avaient leurs fusils pour reconduire la mariée; tout le pays était
+endormi, pas une lumière ne se voyait. Il n’y avait que cette noce
+d’éveillée et qui tapageait de son mieux. A cette heure la vieille
+Bonnébault entra: chacun la regarda.
+
+—La femme, dit-elle à l’oreille de Tonsard et de son fils, a l’air de
+vouloir accoucher. Il vient de faire seller son cheval et il va quérir
+le docteur Gourdon à Soulanges.
+
+—Asseyez-vous, la mère, lui dit Tonsard, qui lui donna sa place à
+table et alla se coucher sur un banc.
+
+En ce moment on entendit le bruit d’un cheval au galop qui passa
+rapidement sur le chemin. Tonsard, Courtecuisse et Vaudoyer sortirent
+brusquement et virent Michaud qui allait par le village.
+
+—Comme il entend son affaire! dit Courtecuisse, il a descendu le long
+du perron, il prend par Blangy et la route, c’est le plus sûr...
+
+—Oui, dit Tonsard, mais il amènera monsieur Gourdon.
+
+—Il ne le trouvera peut-être pas, dit Courtecuisse, on l’attendait à
+Conches, pour la bourgeoise de la poste, qui fait déranger le monde à
+cette heure.
+
+—Mais alors il ira par la grande route de Soulanges à Conches, et
+c’est le plus court.
+
+—Et c’est le plus sûr pour nous, dit Courtecuisse; il fait en ce
+moment un joli clair de lune, sur la grande route il n’y a pas de
+gardes comme dans les bois, on entend de loin; et des pavillons, là,
+derrière les haies, à l’endroit où elles joignent le petit bois, on
+peut tirer sur un homme par derrière comme sur un lapin, à cinq pas...
+
+—Il sera onze heures et demie quand il passera là, dit Tonsard, il va
+mettre une demi-heure pour aller à Soulanges, et autant pour revenir
+là... Ah çà! mes enfants, si monsieur Gourdon était sur la route...
+
+—Ne t’inquiètes donc pas, dit Courtecuisse, moi je serai à dix minutes
+de toi, sur la route à droite de Blangy, tirant sur Soulanges, Vaudoyer
+sera à dix minutes de toi, tirant sur Conches, et s’il vient quelqu’un,
+une voiture de poste, la malle, les gendarmes, enfin qui que ce soit,
+nous tirerons un coup en terre, un coup étouffé.
+
+—Et si je le manque?
+
+—Il a raison, dit Courtecuisse; je suis meilleur tireur que toi,
+Vaudoyer, j’irai avec toi, Bonnébault me remplacera, il jettera un cri,
+ça se fait mieux entendre et c’est moins suspect.
+
+Tous trois rentrèrent, la noce continua; seulement, à onze heures,
+Vaudoyer, Courtecuisse, Tonsard et Bonnébault sortirent avec leurs
+fusils sans qu’aucune des femmes y fît attention. Ils revinrent
+d’ailleurs trois quarts d’heure après, et se mirent à boire jusqu’à une
+heure du matin. Les deux filles Tonsard, leur mère et la Bonnébault
+avaient tant fait boire le meunier, les manouvriers et les deux
+paysans, ainsi que Fourchon, père de la Tonsard, qu’ils étaient couchés
+par terre, et ronflaient quand les quatre convives partirent; à leur
+retour, on secoua les dormeurs, qu’ils retrouvèrent chacun à sa place.
+
+Pendant que cette orgie allait son train, le ménage de Michaud était
+dans les plus mortelles angoisses. Olympe avait eu de fausses douleurs,
+et son mari, pensant qu’elle allait accoucher, était parti en toute
+hâte et sur-le-champ pour aller chercher le médecin. Mais les douleurs
+de la pauvre femme se calmèrent aussitôt que Michaud fut dehors, car
+son esprit se préoccupa tellement des dangers que pouvait courir son
+mari à cette heure avancée dans un pays ennemi et rempli de vauriens
+déterminés, que cette angoisse de l’âme fut assez puissante pour
+amortir et dominer momentanément les souffrances physiques. Sa servante
+avait beau lui répéter que ces craintes étaient imaginaires, elle
+n’avait pas l’air de la comprendre et restait dans sa chambre au coin
+de son feu, prêtant l’oreille à tous les bruits du dehors; et dans
+sa terreur, qui s’accroissait de seconde en seconde, elle avait fait
+lever le domestique dans l’intention de lui donner un ordre qu’elle ne
+donnait pas. La pauvre petite femme allait et venait dans une agitation
+fébrile; elle regardait à ses croisées, elle les ouvrait malgré
+le froid; elle descendait, elle ouvrait la porte de la cour, elle
+regardait au loin, elle écoutait... rien... toujours rien, disait-elle,
+et elle remontait désespérée.
+
+A minuit un quart environ, elle s’écria: —Le voici, j’entends son
+cheval! et elle descendit suivie du domestique, qui se mit en devoir
+d’ouvrir la grille. C’est singulier, dit-elle, il revient par les
+bois de Conches. Puis, elle resta comme frappée d’horreur, immobile,
+sans voix. Le domestique partagea cet effroi, car il y avait dans
+le galop furieux du cheval et dans le claquement des étriers vides
+qui sonnaient, je ne sais quoi de désordonné, accompagné de ces
+hennissements significatifs que les chevaux poussent quand ils vont
+seuls. Bientôt, trop tôt pour la malheureuse femme, le cheval arriva à
+la grille, haletant et trempé de sueur, mais seul; il avait cassé ses
+brides, dans lesquelles il s’était sans doute empêtré. Olympe regarda
+d’un air hagard le domestique ouvrir la grille: elle vit le cheval, et
+sans dire un mot, elle se mit à courir au château comme une folle; elle
+y arriva, elle tomba sous les fenêtres du général en criant: Monsieur,
+ils l’ont assassiné!...
+
+Ce cri fut si terrible, qu’il réveilla le comte; il sonna, mit toute la
+maison sur pied, et les gémissements de madame Michaud, qui accouchait
+par terre d’un enfant mort en naissant, attirèrent le général et ses
+gens. On releva la pauvre femme mourante, elle expira en disant au
+général: Ils l’ont tué!
+
+—Joseph! cria le comte à son valet de chambre, courez chercher le
+médecin, peut-être y aurait-il encore quelque ressource... Non,
+demandez plutôt à monsieur le curé de venir, car cette pauvre femme est
+bien morte et son enfant aussi... Mon Dieu! mon Dieu! quel bonheur que
+ma femme ne soit pas ici!... Et vous, dit-il au jardinier, allez voir
+ce qui s’est passé.
+
+—Il s’est passé, dit le domestique du pavillon, que le cheval de
+monsieur Michaud vient de rentrer tout seul, les brides cassées, les
+jambes en sang... Il y a une tache de sang sur la selle, comme une
+coulure.
+
+—Que faire la nuit? dit le comte. Allez éveiller Groison, allez
+chercher les gardes, sellez les chevaux, et nous battrons la campagne.
+
+Au petit jour, huit personnes, le comte, Groison, les trois gardes
+et deux gendarmes venus de Soulanges avec le maréchal des logis,
+explorèrent le pays. On finit par trouver, au milieu de la journée,
+le corps du garde général dans un bouquet de bois, entre la grande
+route et la route de la Ville-aux-Fayes, au bout du parc des Aigues,
+à cinq cents pas de la grille de Conches. Deux gendarmes partirent,
+l’un par la Ville-aux-Fayes, chercher le procureur du roi, et l’autre
+par Soulanges, chercher le juge de paix. En attendant, le général fit
+un procès-verbal, aidé par le maréchal des logis. On trouva sur la
+route l’empreinte du piétinement d’un cheval qui s’était cabré, à la
+hauteur du second pavillon, et les traces vigoureuses du galop d’un
+cheval effrayé jusqu’au premier sentier du bois au-dessous de la haie.
+Le cheval n’étant plus guidé avait pris par là; le chapeau de Michaud
+fut trouvé dans ce sentier. Pour revenir à son écurie, le cheval avait
+pris le chemin le plus court. Michaud avait une balle dans le dos, la
+colonne vertébrale était brisée.
+
+Groison et le maréchal des logis étudièrent avec une sagacité
+remarquable le terrain autour du piétinement qui indiquait ce qu’en
+style judiciaire on nomme le théâtre du crime, et ils ne purent
+découvrir aucun indice. La terre était trop gelée pour garder
+l’empreinte des pieds de celui qui avait tué Michaud; ils trouvèrent
+seulement le papier d’une cartouche. Quand le procureur du roi, le
+juge d’instruction et monsieur Gourdon vinrent pour relever le corps
+et en faire l’autopsie, il fut constaté que la balle, qui s’accordait
+avec les débris de la bourre, était une balle de fusil de munition,
+tirée avec un fusil de munition, et il n’existait pas un seul fusil de
+munition dans la commune de Blangy. Le juge d’instruction et monsieur
+Soudry, le procureur du roi, le soir, au château, furent d’avis de
+réunir les éléments de l’instruction et d’attendre. Ce fut aussi
+l’avis du maréchal des logis et du lieutenant de la gendarmerie de la
+Ville-aux-Fayes.
+
+—Il est impossible que ce ne soit pas un coup monté entre les gens du
+pays, dit le maréchal des logis; mais il y a deux communes, Conches
+et Blangy, et il y a dans chacune cinq à six gens capables d’avoir
+fait le coup. Celui que je soupçonnerais le plus, Tonsard, a passé la
+nuit à godailler; mais votre adjoint, mon général, était de la noce;
+Langlumé, votre meunier, il ne les a pas quittés; ils étaient gris à
+ne pas se tenir; ils ont reconduit la mariée à une heure et demie, et
+l’arrivée du cheval annonce que Michaud a été assassiné entre onze
+heures et minuit. A dix heures et un quart, Groison a vu toute la noce
+attablée, et monsieur Michaud a passé par là pour aller à Soulanges, où
+il est venu à onze heures. Son cheval s’est cabré entre les pavillons
+de la route; mais il peut avoir reçu le coup avant Blangy, et s’être
+tenu pendant quelque temps. Il faut décerner des mandats contre vingt
+personnes au moins, arrêter tous les suspects; mais ces messieurs
+connaissent les paysans comme je les connais; vous les tiendrez
+pendant un an en prison, vous n’en aurez rien que des dénégations. Que
+voulez-vous faire à tous ceux qui étaient chez Tonsard?
+
+On fit venir Langlumé, le meunier et l’adjoint du général Montcornet,
+et il raconta sa soirée: ils étaient tous dans le cabaret; on n’en
+était sorti que pour quelques instants, dans la cour... Il y était
+allé avec Tonsard sur les onze heures; ils avaient parlé de la lune
+et du temps; ils n’avaient rien entendu. Il nomma tous les convives;
+aucun d’eux n’avait quitté le cabaret. A deux heures, ils avaient tous
+reconduit les mariés chez eux.
+
+Le général convint avec le maréchal des logis, le lieutenant de la
+gendarmerie et le procureur du roi, d’envoyer de Paris un habile de
+la police de sûreté, qui viendrait au château comme ouvrier, et qui
+se conduirait assez mal pour être renvoyé; il boirait, deviendrait
+assidu au Grand-I-Vert, et resterait dans le pays mécontent du général.
+C’était le meilleur plan à suivre pour guetter une indiscrétion et la
+saisir au vol.
+
+—Quand je devrais y dépenser vingt mille francs, je finirai par
+découvrir le meurtrier de mon pauvre Michaud... répétait sans se
+lasser le général Montcornet. Il partit avec cette idée et revint de
+Paris, au mois de janvier, avec un des plus rusés acolytes du chef de
+la police de sûreté, qui s’installa pour diriger soi-disant les travaux
+d’intérieur du château, et qui braconna. On fit des procès-verbaux
+contre lui, le général le mit à la porte et revint à Paris au mois de
+février.
+
+
+ X.—LE TRIOMPHE DES VAINCUS.
+
+Au mois de mai, quand la belle saison fut venue, et que les Parisiens
+furent arrivés aux Aigues, un soir, monsieur de Troisville, que
+sa fille avait amené, Blondet, l’abbé Brossette, le général, le
+sous-préfet de la Ville-aux-Fayes qui était au château, en visite,
+jouaient les uns au whist, les autres aux échecs; il était onze heures
+et demie. Joseph vint dire à son maître que ce mauvais ouvrier renvoyé
+voulait lui parler; il disait que le général lui redevait de l’argent
+sur son mémoire. Il était, disait le valet de chambre, complétement
+gris.
+
+—C’est bien, j’y vais. Et le général alla sur la pelouse, à quelque
+distance du château.
+
+—Monsieur le comte, dit l’agent de police, on ne tirera jamais rien de
+ces gens; tout ce que j’ai deviné c’est que, si vous continuez à rester
+dans le pays et à vouloir que les habitants renoncent aux habitudes que
+mademoiselle Laguerre leur a laissé prendre, on vous tirera quelque
+coup de fusil aussi... D’ailleurs je n’ai plus rien à faire ici; ils se
+défient plus de moi que de vos gardes.
+
+Le comte paya l’espion, qui partit, et dont le départ justifia les
+soupçons des complices de la mort de Michaud. Mais quand il vint dans
+le salon, rejoindre sa famille et ses hôtes, il y eut sur sa figure
+trace d’une si vive et si profonde émotion, que sa femme, inquiète,
+vint lui demander ce qu’il venait d’apprendre.
+
+—Chère amie, je ne voudrais pas t’effrayer, et cependant il est bon
+que tu saches que la mort de Michaud est un avis indirect qu’on nous
+donne de quitter le pays.
+
+—Moi, dit monsieur de Troisville, je ne quitterais point; j’ai eu de
+ces difficultés-là en Normandie, mais sous une autre forme, et j’ai
+persisté; maintenant tout va bien.
+
+—Monsieur le marquis, dit le sous-préfet, la Normandie et la
+Bourgogne sont deux pays bien différents. Les fruits de la vigne
+rendent le sang plus chaud que ceux du pommier. Nous ne connaissons pas
+si bien les lois et la procédure, et nous sommes entourés de forêts;
+l’industrie ne nous a pas encore gagné; nous sommes sauvages... Si j’ai
+un conseil à donner à monsieur le comte, c’est de vendre sa terre et de
+la placer en rentes; il doublera son revenu et n’aura pas le moindre
+souci; s’il aime la campagne, il aura, dans les environs de Paris, un
+château avec un parc entouré de murs, aussi beau que celui des Aigues,
+où personne n’entrera, et qui n’aura que des fermes louées à des gens
+qui viendront en cabriolet le payer en billets de banque, et il ne nous
+fera pas faire dans l’année un seul procès-verbal... Il ira et viendra
+en trois ou quatre heures, et monsieur Blondet et monsieur le marquis
+ne nous manqueront pas si souvent, madame la comtesse...
+
+—Moi, reculer devant des paysans, quand je n’ai pas reculé même sur le
+Danube!
+
+—Oui, mais où sont vos cuirassiers? demanda Blondet.
+
+—Une si belle terre!...
+
+—Vous en aurez aujourd’hui plus de deux millions!
+
+—Le château seul a dû coûter cela, dit monsieur de Troisville.
+
+—Une des plus belles propriétés qu’il y ait à vingt lieues à la ronde!
+dit le sous-préfet; mais vous retrouverez mieux aux environs de Paris.
+
+—Qu’a-t-on de rentes avec deux millions? demanda la comtesse.
+
+—Aujourd’hui, environ quatre-vingt mille francs, répondit Blondet.
+
+—Les Aigues ne rapportent pas en sac plus de trente mille francs, dit
+la comtesse; encore, ces années-ci, vous avez fait d’immenses dépenses,
+vous avez entouré les bois de fossés...
+
+—On a, dit Blondet, un château royal aujourd’hui, pour quatre cent
+mille francs, aux environs de Paris. On achète les folies des autres.
+
+—Je croyais que vous teniez aux Aigues? dit le comte à sa femme.
+
+—Ne sentez-vous donc pas que je tiens mille fois plus à votre
+existence? dit-elle. D’ailleurs, depuis la mort de ma pauvre Olympe,
+depuis l’assassinat de Michaud, ce pays m’est devenu odieux; tous les
+visages que j’y rencontre me semblent armés d’une expression sinistre
+ou menaçante.
+
+Le lendemain soir, dans le salon de M. Gaubertin, à la Ville-aux-Fayes,
+le sous-préfet fut accueilli par cette phrase que lui dit le maire:
+
+—Eh bien! monsieur des Lupeaulx, vous venez des Aigues?...
+
+—Oui, répondit le sous-préfet avec un petit air triomphant, et en
+lançant un tendre regard à Mlle Elise, j’ai bien peur que nous ne
+perdions le général; il va vendre sa terre...
+
+—Monsieur Gaubertin, je vous recommande mon pavillon... je n’en peux
+plus de ce bruit, de cette poussière de la Ville-aux-Fayes; comme un
+pauvre oiseau emprisonné j’aspire de loin l’air des champs, l’air
+des bois, dit madame Isaure de sa voix langoureuse, les yeux fermés
+à demi en penchant la tête sur son épaule gauche, et en tortillant
+nonchalamment les longs anneaux de sa chevelure blonde.
+
+—Soyez donc prudente, madame..., lui dit à voix basse Gaubertin, ce
+n’est pas avec vos indiscrétions que j’achèterai le pavillon...; puis,
+se tournant vers le sous-préfet: On ne peut donc toujours pas découvrir
+les auteurs de l’assassinat commis sur la personne du garde? lui
+demanda-t-il.
+
+—Il paraît que non, répondit le sous-préfet.
+
+—Ça nuira beaucoup à la vente des Aigues, dit Gaubertin devant tout
+son monde; je sais bien, moi, que je ne les achèterais pas... Les gens
+du pays sont trop mauvais; même du temps de mademoiselle Laguerre, je
+me disputais avec eux, et cependant Dieu sait comme elle les laissait
+faire.
+
+Sur la fin du mois de mai, rien n’annonçait que le général eût
+l’intention de mettre en vente les Aigues; il était indécis. Un soir,
+sur les dix heures, il rentrait de la forêt par une des six avenues qui
+conduisaient au pavillon du Rendez-vous, et il avait renvoyé son garde,
+en se voyant assez près du château. Au retour de l’allée, un homme armé
+d’un fusil sortit d’un buisson.
+
+—Général, dit-il, voilà la troisième fois que vous vous trouvez au
+bout de mon canon, et voilà la troisième fois que je vous donne la
+vie...
+
+—Et pourquoi veux-tu donc me tuer, Bonnébault? dit le comte sans
+témoigner la moindre émotion.
+
+—Ma foi! si ce n’était par moi, ce serait par un autre; et moi,
+voyez-vous, j’aime les gens qui ont servi l’Empereur, je ne peux pas
+me décider à vous tuer comme une perdrix. —Ne me questionnez pas, je
+ne veux rien dire... Mais vous avez des ennemis plus puissants, plus
+rusés que vous, et qui finiront par vous écraser; j’aurai mille écus si
+je vous tue, et j’épouserai Marie Tonsard. Eh bien! donnez-moi quelques
+méchants arpents de terre et une mauvaise baraque, je continuerai à
+dire ce que j’ai dit, qu’il ne s’est pas trouvé d’occasion... Vous
+aurez encore le temps de vendre votre terre et de vous en aller; mais,
+dépêchez-vous. Je suis encore un brave garçon, tout mauvais sujet que
+je suis; un autre pourrait vous faire plus de mal...
+
+—Et si je te donne ce que tu demandes, me diras-tu qui t’a promis
+trois mille francs? demanda le général.
+
+—Je ne le sais pas; et la personne qui me pousse à cela, je l’aime
+trop pour vous la nommer. Et puis, quand vous sauriez que c’est Marie
+Tonsard, cela ne vous avancerait pas de beaucoup; Marie Tonsard sera
+muette comme un mur, et moi, je nierai vous l’avoir dit.
+
+—Viens me voir demain, dit le général.
+
+—Ça suffit, dit Bonnébault; si l’on me trouvait maladroit, je vous
+préviendrai.
+
+Huit jours après cette conversation singulière, tout l’arrondissement,
+tout le département de Paris étaient farcis d’énormes affiches
+annonçant la vente des Aigues par lots, en l’étude de maître Corbineau,
+notaire à Soulanges. Tous les lots furent adjugés à Rigou et montèrent
+à la somme totale de deux millions cent cinquante mille francs. Le
+lendemain Rigou fit changer les noms; monsieur Gaubertin avait les
+bois, et Rigou et les Soudry les vignes et les autres lots. Le château
+et le parc furent revendus à la bande noire, sauf le pavillon et ses
+dépendances, que se réserva monsieur Gaubertin pour en faire hommage à
+sa poétique et sentimentale compagne.
+
+
+Bien des années après ces événements, pendant l’hiver de 1837, l’un
+des plus remarquables écrivains politiques de ce temps, Émile Blondet,
+arrivait au dernier degré de la misère, qu’il avait cachée jusque-là
+sous les dehors d’une vie d’éclat et d’élégance. Il hésitait à
+prendre un parti désespéré en voyant que ses travaux, son esprit,
+son savoir, sa science des affaires, ne l’avaient amené à rien qu’à
+fonctionner comme une mécanique au profit des autres, en voyant
+toutes les places prises, en se sentant arrivé aux abords de l’âge
+mûr, sans considération et sans fortune, en apercevant de sots et de
+niais bourgeois remplacer les gens de cour et les incapables de la
+Restauration, et le gouvernement se reconstituer comme il était avant
+1830. Un soir où il était bien près du suicide, qu’il avait tant
+poursuivi de ses plaisanteries, et qu’en jetant un dernier regard
+sur sa déplorable existence, calomniée et surchargée de travaux bien
+plus que de ces orgies qu’on lui reprochait, il voyait une noble et
+belle figure de femme, comme on voit une statue restée entière et pure
+au milieu des plus tristes ruines, son portier lui remit une lettre
+cachetée en noir, où la comtesse de Montcornet lui annonçait la mort
+du général, qui avait repris du service et commandait une division.
+Elle était son héritière; elle n’avait pas d’enfants. La lettre,
+quoique digne, indiquait à Blondet que la femme de quarante ans, qu’il
+avait aimée jeune, lui tendait une main fraternelle et une fortune
+considérable. Il y a quelques jours, le mariage de la comtesse de
+Montcornet et de monsieur Blondet, nommé préfet, a eu lieu. Pour se
+rendre à sa préfecture, il prit par la route où se trouvaient autrefois
+les Aigues, et il fit arrêter dans l’endroit où étaient jadis les deux
+pavillons, voulant visiter la commune de Blangy, peuplée de si doux
+souvenirs pour les deux voyageurs. Le pays n’était plus reconnaissable.
+Les bois mystérieux, les avenues du parc, tout avait été défriché; la
+campagne ressemblait à la carte d’échantillons d’un tailleur. Le paysan
+avait pris possession de la terre en vainqueur et en conquérant. Elle
+était déjà divisée en plus de mille lots, et la population avait triplé
+entre Conches et Blangy. La mise en culture de ce beau parc, si soigné,
+si voluptueux naguère, avait dégagé le pavillon du Rendez-vous, devenu
+la villa _il Buen-Retiro_ de dame Isaure Gaubertin; c’était le seul
+bâtiment resté debout, et qui dominait le paysage, ou, pour mieux dire,
+la petite culture remplaçant le paysage. Cette construction ressemblait
+à un château, tant étaient misérables les maisonnettes bâties tout
+autour, comme bâtissent les paysans.
+
+
+—Voilà le progrès! s’écria Émile. C’est une page du _Contrat social_
+de Jean-Jacques! Et moi, je suis attelé à la machine sociale qui
+fonctionne ainsi!... Mon Dieu! que deviendront les rois dans peu! Mais
+que deviendront, avec cet état de choses, les nations elles-mêmes dans
+cinquante ans?...
+
+—Tu m’aimes, tu es à côté de moi; je trouve le présent bien beau, et
+ne me soucie guère d’un avenir si lointain, lui répondit sa femme.
+
+—Auprès de toi, vive le présent! dit gaiement l’amoureux Blondet, et
+au diable l’avenir! Puis il fit signe au cocher de partir, et tandis
+que les chevaux s’élançaient au galop, les nouveaux mariés reprirent le
+cours de leur lune de miel.
+
+ 1845.
+
+ * * * * *
+
+ On doit croire l’auteur des _Paysans_ assez instruit des
+ choses de son temps pour savoir qu’il n’y avait point de
+ cuirassiers dans la garde impériale. Il prend ici la liberté
+ de faire observer qu’il a dans son cabinet les uniformes de la
+ République, de l’Empire, de la Restauration, la collection de
+ tous les costumes militaires des pays que la France a eus pour
+ alliés ou pour adversaires, et plus d’ouvrages sur les guerres
+ de 1792 à 1815 que n’en possède tel maréchal de France. Il se
+ sert de la voie du journal pour remercier les personnes qui lui
+ ont fait l’honneur d’assez s’intéresser à ses travaux pour lui
+ envoyer des notes rectificatives et des renseignements.
+
+ Une fois pour toutes, il répond ici que ses inexactitudes sont
+ volontaires et calculées. Ceci n’est pas une Scène de la Vie
+ Militaire, où il serait tenu de ne pas mettre des sabretaches
+ à des fantassins. Toucher à l’histoire contemporaine, ne
+ fût-ce que par des types, comporte des dangers. C’est en se
+ servant, pour des fictions, d’un cadre dont les détails sont
+ minutieusement vrais, en dénaturant tour à tour les faits par
+ des couleurs qui leur sont étrangères, qu’on évite le petit
+ malheur des _personnalités_. Déjà, pour UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE,
+ quoique le fait eût été changé dans ses détails et appartienne
+ à l’histoire, l’auteur a dû répondre à d’absurdes observations
+ basées sur cette objection qu’il n’y avait eu qu’_un_ sénateur
+ d’enlevé, de séquestré, sous le règne de l’Empereur. Je le
+ crois bien! on aurait peut-être couronné de fleurs celui qui en
+ aurait enlevé un second!
+
+ Si l’inexactitude relative aux cuirassiers est trop choquante,
+ il est facile de ne pas parler de la Garde. Mais la famille de
+ l’illustre général qui commandait la cavalerie refoulée sur le
+ Danube nous demanderait alors compte des onze cent mille francs
+ que l’Empereur a laissé prendre à Montcornet en Poméranie.
+
+ On viendra bientôt nous prier de dire dans quelle géographie
+ se trouve la Ville-aux-Fayes, l’Avonne et Soulanges. Tous ces
+ pays et ces cuirassiers vivent sur le golfe immense où sont
+ la tour de Ravensvood, les Eaux de Saint-Ronan, la terre de
+ Tillietudlem, Gander-Cleug, Lilliput, l’abbaye de Thélème,
+ les conseillers privés d’Hoffmann, l’île de Robinson Crusoé,
+ les terres de la famille Shandy, dans un monde exempt de
+ contributions, et où la poste se paye par ceux qui y voyagent à
+ raison de 20 centimes le volume.
+
+ (_Note de l’auteur._)
+
+
+ FIN DES PAYSANS.
+
+
+
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ ADOLPHE ET CAROLINE.
+
+ Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, s’appuie
+ beaucoup trop sur votre bras.
+
+ (VIE CONJUGALE.)]
+
+
+ ÉTUDES ANALYTIQUES
+
+
+ PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE
+
+ PRÉFACE
+ OU CHACUN RETROUVERA SES IMPRESSIONS DE MARIAGE
+
+
+Un ami vous parle d’une jeune personne:
+
+—Bonne famille, bien élevée, jolie, et trois cent mille francs
+comptant. Vous avez désiré rencontrer cet objet charmant.
+
+Généralement, toutes les entrevues fortuites sont préméditées. Et vous
+parlez à cet objet devenu très-timide.
+
+VOUS. —Une soirée charmante?...
+
+ELLE. —Oh! oui, Monsieur.
+
+Vous êtes admis à courtiser la jeune personne.
+
+LA BELLE-MÈRE (_au futur_). —Vous ne sauriez croire combien cette
+chère petite fille est susceptible d’attachement.
+
+Cependant les deux familles sont en délicatesse à propos des questions
+d’intérêt.
+
+VOTRE PÈRE (_à la belle-mère_). —Ma ferme vaut cinq cent mille francs,
+ma chère dame!...
+
+VOTRE FUTURE BELLE-MÈRE. —Et notre maison, mon cher monsieur, est à un
+coin de rue.
+
+Un contrat s’ensuit, discuté par deux affreux notaires: un petit, un
+grand.
+
+Puis les deux familles jugent nécessaire de vous faire passer à la
+mairie, à l’église, avant de procéder au coucher de la mariée, qui fait
+des façons.
+
+Et après!... il vous arrive une foule de petites misères imprévues,
+comme ceci:
+
+
+ LE COUP DE JARNAC.
+
+Est-ce une petite, est-ce une grande misère? je ne sais; elle
+est grande pour les gendres ou pour vos belles-filles, elle est
+excessivement petite pour vous.
+
+—Petite, cela vous plaît à dire; mais un enfant coûte énormément!
+s’écrie un époux dix fois trop heureux qui fait baptiser son onzième,
+nommé _le petit dernier_, —un mot avec lequel les femmes abusent leurs
+familles.
+
+Quelle est cette misère? me direz-vous. Eh bien! cette misère est,
+comme beaucoup de petites misères conjugales, un bonheur pour quelqu’un.
+
+Vous avez, il y a quatre mois, marié votre fille, que nous appellerons
+du doux nom de CAROLINE, pour en faire le type de toutes les épouses.
+Caroline est, comme toujours, une charmante jeune personne, et vous lui
+avez trouvé pour mari:
+
+Soit un avoué de première instance, soit un capitaine en second,
+peut-être un ingénieur de troisième classe; ou un juge suppléant, ou
+encore un jeune vicomte. Mais plus certainement, ce que recherchent le
+plus les familles sensées, l’idéal de leurs désirs: le fils unique d’un
+riche propriétaire!... (Voyez la _Préface_.)
+
+Ce phénix, nous le nommerons ADOLPHE, quels que soient son état dans le
+monde, son âge, et la couleur de ses cheveux.
+
+L’avoué, le capitaine, l’ingénieur, le juge, enfin le gendre, Adolphe
+et sa famille ont vu dans mademoiselle Caroline:
+
+1º Mademoiselle Caroline;
+
+2º Fille unique de votre femme et de vous.
+
+Ici, nous sommes forcé de demander, comme à la Chambre, la division:
+
+
+ I.—DE VOTRE FEMME.
+
+Votre femme doit recueillir l’héritage d’un oncle maternel, vieux
+podagre qu’elle mitonne, soigne, caresse et emmitoufle; sans compter
+la fortune de son père à elle. Caroline a toujours adoré son oncle,
+son oncle qui la faisait sauter sur ses genoux, son oncle qui... son
+oncle que... son oncle enfin... dont la succession est estimée deux
+cent mille francs.
+
+De votre femme... personne bien conservée, mais dont l’âge a été
+l’objet de mûres réflexions et d’un long examen de la part des aves et
+ataves de votre gendre. Après bien des escarmouches respectives entre
+les belles-mères, elles se sont confié leurs petits secrets de femmes
+mûres.
+
+—Et vous, ma chère dame?
+
+—Moi, Dieu merci! j’en suis quitte, et vous?
+
+—Moi, je l’espère bien! a dit votre femme.
+
+—Tu peux épouser Caroline, a dit la mère d’Adolphe à votre futur
+gendre, Caroline héritera seule de sa mère, de son oncle et de son
+grand-père.
+
+
+ II. —DE VOUS,
+
+Qui jouissez encore de votre grand-père maternel, un bon vieillard dont
+la succession ne vous sera pas disputée: il est en enfance, et dès lors
+incapable de tester.
+
+De vous, homme aimable, mais qui avez mené une vie assez libertine dans
+votre jeunesse. Vous avez d’ailleurs cinquante-neuf ans, votre tête est
+couronnée, on dirait d’un genou qui passe au travers d’une perruque
+grise.
+
+3º Une dot de trois cent mille francs!...
+
+4º La sœur unique de Caroline, une petite niaise de douze ans,
+souffreteuse et qui promet de ne pas laisser vieillir ses os;
+
+5º Votre fortune à vous, beau-père (dans un certain monde, on dit le
+_papa beau-père_), vingt mille livres de rente, qui s’augmenteront
+d’une succession sous peu de temps;
+
+6º La fortune de votre femme, qui doit se grossir de deux successions:
+l’oncle et le grand-père.
+
+ Trois successions et les économies, ci 750,000 fr.
+ Votre fortune 250,000
+ Celle de votre femme 250,000
+ —————————
+ Total 1,250,000 fr.
+
+qui ne peuvent s’envoler!...
+
+Voilà l’autopsie de tous ces brillants hyménées qui conduisent
+leurs chœurs dansants et mangeants, en gants blancs, fleuris à la
+boutonnière, bouquets de fleurs d’oranger, cannetilles, voiles, remises
+et cochers allant de la mairie à l’église, de l’église au banquet,
+du banquet à la danse, et de la danse dans la chambre nuptiale, aux
+accents de l’orchestre et aux plaisanteries consacrées que disent les
+restes de dandies; car n’y a-t-il pas, de par le monde des restes
+de dandies, comme il y a des restes de chevaux anglais. Oui, voilà
+l’ostéologie des plus amoureux désirs.
+
+La plupart des parents ont dit leur mot sur ce mariage.
+
+Ceux du côté du marié:
+
+—Adolphe a fait une bonne affaire:
+
+Ceux du côté de la mariée:
+
+—Caroline a fait un excellent mariage. Adolphe est fils unique, et il
+aura soixante mille francs de rente, _un jour ou l’autre_!...
+
+Un jour, l’heureux juge, l’ingénieur heureux, l’heureux capitaine ou
+l’heureux avoué, l’heureux fils unique d’un riche propriétaire, Adolphe
+enfin, vient dîner chez vous, accompagné de sa famille.
+
+Votre fille Caroline est excessivement orgueilleuse de la forme un
+peu bombée de sa taille. Toutes les femmes déploient une innocente
+coquetterie pour leur première grossesse. Semblables au soldat qui se
+pomponne pour sa première bataille, elles aiment à faire la pâle, la
+souffrante; elles se lèvent d’une certaine manière, et marchent avec
+les plus jolies affectations. Encore fleurs, elles ont un fruit: elles
+anticipent alors sur la maternité. Toutes ces façons sont excessivement
+charmantes... la première fois.
+
+Votre femme, devenue la belle-mère d’Adolphe, se soumet à des corsets
+de haute pression. Quand sa fille rit, elle pleure; quand sa Caroline
+étale son bonheur, elle rentre le sien. Après dîner, l’œil clairvoyant
+de la co-belle-mère a deviné l’œuvre de ténèbres.
+
+Votre femme est grosse! la nouvelle éclate, et votre plus vieil ami de
+collége vous dit en riant: Ah! vous avez fait des nôtres?
+
+Vous espérez dans une consultation qui doit avoir lieu le lendemain.
+Vous, homme de cœur, vous rougissez, vous espérez une hydropisie; mais
+les médecins ont confirmé l’arrivée d’un _petit dernier_!
+
+Quelques maris timorés vont alors à la campagne ou mettent à exécution
+un voyage en Italie. Enfin une étrange confusion règne dans votre
+ménage. Vous et votre femme, vous êtes dans une fausse position.
+
+—Comment! toi, vieux coquin, tu n’as pas eu honte de?... vous dit un
+ami sur le boulevard.
+
+—Eh bien! oui! fais-en autant, répliquez-vous enragé.
+
+—Comment, le jour où ta fille!... mais c’est immoral. Et une vieille
+femme? mais c’est une infirmité!
+
+—Nous avons été volés comme dans un bois, dit la famille de votre
+gendre.
+
+Comme dans un bois! est une gracieuse expression pour la belle-mère.
+
+Cette famille espère que l’enfant qui coupe en trois les espérances de
+fortune sera, comme tous les enfants des vieillards, un scrofuleux, un
+infirme, un avorton. Naîtra-t-il viable?
+
+Cette famille attend l’accouchement de votre femme avec l’anxiété
+qui agita la maison d’Orléans pendant la grossesse de la duchesse de
+Berri: une seconde fille procurait le trône à la branche cadette, sans
+les conditions onéreuses de Juillet; Henri V raflait la couronne. Dès
+lors, la maison d’Orléans a été forcée de jouer quitte ou double: les
+événements lui ont donné la partie.
+
+La mère et la fille accouchent à neuf jours de distance.
+
+Le premier enfant de Caroline est une pâle et maigrichonne petite fille
+qui ne vivra pas.
+
+Le dernier enfant de sa mère est un superbe garçon, pesant douze
+livres, qui a deux dents, et des cheveux superbes.
+
+Vous avez désiré pendant seize ans un fils. Cette misère conjugale est
+la seule qui vous rende fou de joie. Car votre femme rajeunie rencontre
+dans cette grossesse, ce qu’il faut appeler _l’été de la Saint-Martin_
+des femmes: elle nourrit, elle a du lait! son teint est frais, elle est
+blanche et rose.
+
+A quarante-deux ans, elle fait la jeune femme, achète des petits bas,
+se promène suivie d’une bonne, brode des bonnets, garnit des béguins.
+Alexandrine a pris son parti, elle instruit sa fille par l’exemple;
+elle est ravissante, elle est heureuse. Et cependant c’est une misère,
+petite pour vous, grande pour votre gendre. Cette misère est des deux
+genres, elle vous est commune à vous et à votre femme. Enfin, dans
+ces cas-là, votre paternité vous rend d’autant plus fier qu’elle est
+incontestable, mon cher monsieur!
+
+
+ LES DÉCOUVERTES.
+
+Généralement, une jeune personne ne découvre son vrai caractère
+qu’après deux ou trois années de mariage. Elle dissimule, sans le
+vouloir, ses défauts au milieu des premières joies, des premières
+fêtes. Elle va dans le monde pour y danser, elle va chez des parents
+pour vous y faire triompher, elle voyage escortée par les premières
+malices de l’amour, elle se fait femme. Puis elle devient mère et
+nourrice, et dans cette situation pleine de jolies souffrances, qui
+ne laisse à l’observation ni une parole ni une minute, tant les soins
+y sont multipliés, il est impossible de juger d’une femme. Il vous
+a donc fallu trois ou quatre ans de vie intime avant que vous ayez
+pu découvrir une chose horriblement triste, un sujet de perpétuelles
+terreurs.
+
+Votre femme, cette jeune fille à qui les premiers plaisirs de la vie et
+de l’amour tenaient lieu de grâce et d’esprit, si coquette, si animée,
+si vive, dont les moindres mouvements avaient une délicieuse éloquence,
+a dépouillé lentement, un à un, ses artifices naturels. Enfin, vous
+avez aperçu la vérité! Vous vous y êtes refusé, vous avez cru vous
+tromper; mais non: Caroline manque d’esprit, elle est lourde, elle
+ne sait ni plaisanter, ni discuter, elle a parfois peu de tact. Vous
+êtes effrayé. Vous vous voyez pour toujours obligé de conduire _cette
+chère Minette_ à travers des chemins épineux où vous laisserez votre
+amour-propre en lambeaux.
+
+Vous avez été déjà souvent atteint par des réponses qui, dans le monde,
+ont été poliment accueillies: on a gardé le silence au lieu de sourire;
+mais vous aviez la certitude qu’après votre départ les femmes s’étaient
+regardées en se disant: Avez-vous entendu madame Adolphe?...
+
+—Pauvre petite femme, elle est...
+
+—Bête comme un chou.
+
+—Comment, lui, qui certes est un homme d’esprit, a-t-il pu choisir?...
+
+—Il devrait former sa femme, l’instruire, ou lui apprendre à se taire.
+
+ AXIOMES.
+
+Un homme est, dans notre civilisation, responsable de toute sa femme.
+
+Ce n’est pas le mari qui forme la femme.
+
+
+Un jour, Caroline aura soutenu _mordicus_ chez madame de Fischtaminel,
+une femme très-distinguée, que le petit dernier ne ressemblait ni à
+son père ni à sa mère, mais à l’ami de la maison. Elle aura peut-être
+éclairé monsieur de Fischtaminel, et inutilisé les travaux de trois
+années, en renversant l’échafaudage des assertions de madame de
+Fischtaminel, qui, depuis cette visite, vous marque de la froideur, car
+elle soupçonne chez vous une indiscrétion faite à votre femme.
+
+Un soir, Caroline, après avoir fait causer un auteur sur ses
+ouvrages, aura terminé en donnant le conseil à ce poëte, déjà
+fécond, de travailler enfin pour la postérité. Tantôt elle se
+plaint de la lenteur du service à table chez des gens qui n’ont
+qu’un domestique et qui se sont mis en quatre pour la recevoir.
+Tantôt elle médit des veuves qui se remarient, devant madame
+Deschars, mariée en troisièmes noces à un ancien notaire, à
+Nicolas-Jean-Jérôme-Népomucène-Ange-Marie-Victor-Joseph Deschars, l’ami
+de votre père.
+
+Enfin vous n’êtes plus vous-même dans le monde avec votre femme.
+Comme un homme qui monte un cheval ombrageux et qui le regarde sans
+cesse entre les deux oreilles, vous êtes absorbé par l’attention avec
+laquelle vous écoutez votre Caroline.
+
+Pour se dédommager du silence auquel sont condamnées les demoiselles,
+Caroline parle, ou mieux, elle babille; elle veut faire de l’effet,
+et elle en fait: rien ne l’arrête; elle s’adresse aux hommes les plus
+éminents, aux femmes les plus considérables; elle se fait présenter,
+elle vous met au supplice. Pour vous, aller dans le monde, c’est aller
+au martyre.
+
+Elle commence à vous trouver maussade: vous êtes attentif, voilà tout!
+Enfin, vous la maintenez dans un petit cercle d’amis, car elle vous a
+déjà brouillé avec des gens de qui dépendaient vos intérêts.
+
+Combien de fois n’avez-vous pas reculé devant la nécessité d’une
+remontrance, le matin, au réveil, quand vous l’aviez bien disposée
+à vous écouter! Une femme écoute très-rarement. Combien de fois
+n’avez-vous pas reculé devant le fardeau de vos obligations magistrales.
+
+La conclusion de votre communication ministérielle ne devrait elle pas
+être: —Tu n’as pas d’esprit. Vous pressentez l’effet de votre première
+leçon, Caroline se dira: —Ah! je n’ai pas d’esprit!
+
+Aucune femme ne prend jamais ceci en bonne part. Chacun de vous tirera
+son épée et jettera le fourreau. Six semaines après, Caroline peut vous
+prouver qu’elle a précisément assez d’esprit pour vous _minotauriser_
+sans que vous vous en aperceviez.
+
+Effrayé de cette perspective, vous épuisez alors les formules
+oratoires, vous les interrogez, vous cherchez la manière de dorer cette
+pilule. Enfin, vous trouvez le moyen de flatter tous les amours-propres
+de Caroline, car:
+
+ AXIOME.
+
+Une femme mariée a plusieurs amours-propres.
+
+
+Vous dites être son meilleur ami, le seul bien placé pour l’éclairer;
+plus vous y mettez de préparation, plus elle est attentive et
+intriguée. En ce moment, elle a de l’esprit.
+
+Vous demandez à votre chère Caroline, que vous tenez par la taille,
+comment, elle, si spirituelle avec vous, qui a des réponses charmantes
+(vous lui rappelez des mots qu’elle n’a jamais eus, que vous lui
+prêtez, qu’elle accepte en souriant), comment elle peut dire ceci,
+cela, dans le monde. Elle est sans doute, comme beaucoup de femmes,
+intimidée dans les salons.
+
+—Je connais, dites-vous, bien des hommes fort distingués qui sont
+ainsi.
+
+Vous citez d’admirables orateurs de petit comité auxquels il est
+impossible de prononcer trois phrases à la tribune. Caroline devait
+veiller sur elle; vous lui vantez le silence comme la plus sûre méthode
+d’avoir de l’esprit. Dans le monde, on aime qui nous écoute.
+
+Ah! vous avez rompu la glace, vous avez patiné sur ce miroir sans
+le rayer; vous avez pu passer la main sur la croupe de la Chimère
+la plus féroce et la plus sauvage, la plus éveillée, la plus
+clairvoyante, la plus inquiète, la plus rapide, la plus jalouse, la
+plus ardente, la plus violente, la plus simple, la plus élégante, la
+plus déraisonnable, la plus attentive du monde moral: LA VANITÉ D’UNE
+FEMME!...
+
+Caroline vous a saintement serré dans ses bras, elle vous a remercié
+de vos avis, elle vous en aime davantage; elle veut tout tenir de
+vous, même l’esprit; elle peut être sotte, mais ce qui vaut mieux que
+de dire de jolies choses, elle sait en faire!... elle vous aime. Mais
+elle désire être aussi votre orgueil! Il ne s’agit pas de savoir se
+bien mettre, d’être élégante et belle; elle veut vous rendre fier de
+son intelligence. Vous êtes l’homme le plus heureux du monde d’avoir su
+sortir de ce premier mauvais pas conjugal.
+
+—Nous allons ce soir chez madame Deschars, où l’on ne sait que faire
+pour s’amuser; on y joue à toutes sortes de jeux innocents à cause du
+troupeau de jeunes femmes et de jeunes filles qui y sont; tu verras!...
+dit-elle.
+
+Vous êtes si heureux que vous fredonnez des airs en rangeant toutes
+sortes de choses chez vous, en caleçon et en chemise. Vous ressemblez
+à un lièvre faisant ses cent mille tours sur un gazon fleuri, parfumé
+de rosée. Vous ne passez votre robe de chambre qu’à la dernière
+extrémité, quand le déjeuner est sur la table. Pendant la journée, si
+vous rencontrez des amis, et si l’on vient à parler femmes, vous les
+défendez; vous trouvez les femmes charmantes, douces; elles ont quelque
+chose de divin.
+
+Combien de fois nos opinions nous sont-elles dictées par les événements
+inconnus de notre vie?
+
+Vous menez votre femme chez madame Deschars. Madame Deschars est une
+mère de famille excessivement dévote, et chez qui l’on ne trouve pas
+de journaux à lire; elle surveille ses filles, qui sont de trois lits
+différents, et les tient d’autant plus sévèrement qu’elle a eu, dit-on,
+_quelques petites choses_ à se reprocher pendant ses deux précédents
+mariages. Chez elle, personne n’ose hasarder une plaisanterie. Tout
+y est blanc et rose, parfumé de sainteté, comme chez les veuves qui
+atteignent aux confins de la troisième jeunesse. Il semble que ce soit
+la Fête-Dieu tous les jours.
+
+Vous, jeune mari, vous vous unissez à la société juvénile des jeunes
+femmes, des petites filles, des demoiselles et des jeunes gens qui sont
+dans la chambre à coucher de madame Deschars. Les gens graves, les
+hommes politiques, les têtes à whist et à thé sont dans le grand salon.
+
+On joue à deviner des mots à plusieurs sens, d’après les réponses que
+chacun doit faire à ces questions.
+
+—Comment l’aimez-vous?
+
+—Qu’en faites-vous?
+
+—Où le mettez-vous?
+
+Votre tour arrive de deviner un mot, vous allez dans le salon, vous
+vous mêlez à une discussion, et vous revenez appelé par une rieuse
+petite fille. On vous a cherché quelque mot qui puisse prêter aux
+réponses les plus énigmatiques. Chacun sait que, pour embarrasser les
+fortes têtes, le meilleur moyen est de choisir un mot très-vulgaire, et
+de comploter des phrases qui jettent l’Œdipe de salon à mille lieues de
+chacune de ses pensées.
+
+Ce jeu remplace difficilement le lansquenet ou le creps, mais il est
+peu dispendieux.
+
+Le mot MAL a été promu à l’état de Sphinx. Chacun s’est promis de vous
+dérouter. Le mot, entre autres acceptions, a celle de _mal_, substantif
+qui signifie, en esthétique, le contraire du bien; de _mal_, substantif
+qui prend mille expressions pathologiques; puis _malle_, la voiture
+du gouvernement; et enfin _malle_, ce coffre, varié de forme, à tous
+crins, à toutes peaux, à oreilles, qui marche rapidement, car il sert à
+emporter les effets de voyage, dirait un homme de l’école de Delille.
+
+Pour vous, homme d’esprit, le Sphinx déploie ses coquetteries, il étend
+ses ailes, les replie; il vous montre ses pattes de lion, sa gorge
+de femme, ses reins de cheval, sa tête intelligente; il agite ses
+bandelettes sacrées, il se pose et s’envole, revient et s’en va, balaye
+la place de sa queue redoutable; il fait briller ses griffes, il les
+rentre; il sourit, il frétille, il murmure; il a des regards d’enfant
+joyeux, de matrone; il est surtout moqueur.
+
+—Je l’aime d’amour.
+
+—Je l’aime chronique.
+
+—Je l’aime à crinière fournie.
+
+—Je l’aime à secret.
+
+—Je l’aime dévoilé.
+
+—Je l’aime à cheval.
+
+—Je l’aime comme venant de Dieu, a dit madame Deschars.
+
+—Comment l’aimes-tu? dites-vous à votre femme.
+
+—Je l’aime légitime.
+
+La réponse de votre femme est incomprise, et vous envoie promener dans
+les champs constellés de l’infini, où l’esprit, ébloui par la multitude
+des créations, ne peut rien choisir. On le place
+
+—Dans une remise.
+
+—Au grenier.
+
+—Dans un bateau à vapeur.
+
+—Dans la presse.
+
+—Dans une charrette.
+
+—Dans les bagnes.
+
+—Aux oreilles.
+
+—En boutique.
+
+Votre femme vous dit en dernier: —Dans mon lit.
+
+Vous y étiez, mais ne savez aucun mot qui aille à cette réponse, madame
+Deschars n’ayant pu rien permettre d’indécent.
+
+—Qu’en fais-tu?
+
+—Mon seul bonheur, dit votre femme après les réponses de chacun,
+qui toutes vous ont fait parcourir le monde entier des suppositions
+linguistiques.
+
+Cette réponse frappe tout le monde, et vous particulièrement; aussi
+vous obstinez-vous à chercher le sens de cette réponse. Vous pensez
+à la bouteille d’eau chaude enveloppée de linge que votre femme
+fait mettre à ses pieds dans les grands froids, —à la bassinoire,
+surtout!... —à son bonnet, —à son mouchoir, —au papier de ses
+papillotes, —à l’ourlet de sa chemise, —à sa broderie, —à sa
+camisole, —à votre foulard, —à l’oreiller, —à la table de nuit, où
+vous ne trouvez rien de convenable.
+
+Enfin, comme le plus grand bonheur des répondants est de voir leur
+Œdipe mystifié, que chaque mot donné pour le vrai les jette en des
+accès de rire, les hommes supérieurs aiment mieux, en ne voyant cadrer
+aucun mot à toutes les explications, s’avouer vaincus que de dire
+inutilement trois substantifs. D’après la loi de ce jeu innocent, vous
+êtes condamné à retourner dans le salon après avoir donné un gage; mais
+vous êtes si excessivement intrigué par les réponses de votre femme,
+que vous demandez le mot.
+
+—Mal, vous crie une petite fille.
+
+Vous comprenez tout, moins les réponses de votre femme: elle n’a pas
+joué le jeu. Madame Deschars, ni aucune des jeunes femmes, n’a compris.
+On a triché. Vous vous révoltez, il y a émeute de petites filles, de
+jeunes femmes. On cherche, on s’intrigue. Vous voulez une explication,
+et chacun partage votre désir.
+
+—Dans quelle acception as-tu donc pris ce mot, ma chère? demandez-vous
+à Caroline.
+
+—Eh bien, mâle!
+
+Madame Deschars se pince les lèvres et manifeste le plus grand
+mécontentement; les jeunes femmes rougissent et baissent les yeux;
+les petites filles agrandissent les leurs, se poussent les coudes et
+ouvrent les oreilles. Vous restez les pieds cloués sur le tapis, et
+vous avez tant de sel dans la gorge, que vous croyez à une répétition
+qui délivre Loth de sa femme.
+
+Vous apercevez une vie infernale: le monde est impossible.
+
+Rester chez vous avec cette triomphante bêtise, autant aller au bagne.
+
+ AXIOME.
+
+Les supplices moraux surpassent les douleurs physiques de toute la
+hauteur qui existe entre l’âme et le corps.
+
+
+Vous renoncez à éclairer votre femme.
+
+Caroline est une seconde édition de Nabuchodonosor, car un jour, de
+même que la chrysalide royale, elle passera du velu de la bête à la
+férocité de la pourpre impériale.
+
+
+ LES ATTENTIONS D’UNE JEUNE FEMME.
+
+Au nombre des délicieuses joyeusetés de la vie de garçon, tout homme
+compte l’indépendance de son lever. Les fantaisies du réveil compensent
+les tristesses du coucher. Un garçon se tourne et se retourne dans
+son lit; il peut bâiller à faire croire qu’il se commet des meurtres,
+crier à faire croire qu’il se commet des joies excessives. Il peut
+manquer à ses serments de la veille, laisser brûler son feu allumé
+dans sa cheminée et sa bougie dans les bobèches, enfin, se rendormir
+malgré des travaux pressés. Il peut maudire ses bottes prêtes qui lui
+tendent leurs bouches noires et qui hérissent leurs oreilles, ne pas
+voir les crochets d’acier qui brillent éclairés par un rayon de soleil
+filtré à travers les rideaux, se refuser aux réquisitions sonores de
+la pendule obstinée, s’enfoncer dans sa ruelle en se disant: —Hier,
+oui, hier c’était bien pressé, mais aujourd’hui, ce ne l’est plus.
+HIER est un fou, AUJOURD’HUI est le sage; il existe entre eux deux la
+nuit qui porte conseil, la nuit qui éclaire... Je devrais y aller, je
+devrais faire, j’ai promis... Je suis un lâche... mais comment résister
+aux ouates de mon lit? J’ai les pieds mous, je dois être malade, je
+suis trop heureux... Je veux revoir les horizons impossibles de mon
+rêve, et mes femmes sans talons, et ces figures ailées et ces natures
+complaisantes. Enfin, j’ai trouvé le grain de sel à mettre sur la queue
+de cet oiseau qui s’envolait toujours. Cette coquette a les pieds pris
+dans la glu, je la tiens...
+
+Votre domestique lit vos journaux, il entr’ouvre vos lettres, il vous
+laisse tranquille. Et vous vous rendormez bercé par le bruit vague des
+premières voitures. Ces terribles, ces pétulantes, ces vives voitures
+chargées de viande, ces charrettes à mamelles de fer-blanc pleines de
+lait, et qui font des tapages infernaux, qui brisent les pavés, elles
+roulent sur du coton, elles vous rappellent vaguement l’orchestre de
+Napoléon Musard. Quand votre maison tremble dans ses membres et s’agite
+sur sa quille, vous vous croyez comme un marin bercé par le zéphyr.
+
+Toutes ces joies, vous seul les faites finir en jetant votre foulard
+comme on tortille sa serviette après le dîner, en vous dressant sur
+votre... ah! cela s’appelle _votre séant_. Et vous vous grondez
+vous-même en vous disant quelque dureté, comme: —Ah! ventrebleu! il
+faut se lever. —Chasseur diligent, —mon ami, qui veut faire fortune
+doit se lever matin, —tu es un drôle, un paresseux.
+
+Vous restez sur ce temps. Vous regardez votre chambre, vous rassemblez
+vos idées. Enfin, vous sortez hors du lit, —spontanément! —avec
+courage! —par votre propre vouloir! —Vous allez au feu, vous
+consultez la plus complaisante de toutes les pendules, vous interjetez
+des espérances ainsi conçues: —Chose est paresseux, je le trouverai
+bien encore! —Je vais courir. —Je le rattraperai, s’il est sorti.
+—On m’aura bien attendu. —Il y a un quart d’heure de grâce dans tous
+les rendez-vous, même entre débiteur et créancier.
+
+Vous mettez vos bottes avec fureur, vous vous habillez comme quand vous
+avez peur d’être surpris peu vêtu, vous avez les plaisirs de la hâte,
+vous interpellez vos boutons; enfin, vous sortez comme un vainqueur,
+sifflotant, brandissant votre canne, secouant les oreilles, galopant.
+
+—Après tout, dites-vous, vous n’avez de compte à rendre à personne,
+vous êtes votre maître!
+
+Toi, pauvre homme marié, tu as fait la sottise de dire à ta femme:
+—Ma bonne, demain... (quelquefois elle le sait deux jours à l’avance),
+je dois me lever de grand matin. Malheureux Adolphe, vous avez surtout
+prouvé la gravité de ce rendez-vous: —Il s’agit de... et de... et
+encore de..., enfin de...
+
+Deux heures avant le jour, Caroline vous réveille tout doucement, et
+vous dit tout doucement:
+
+—Mon ami, mon ami!...
+
+—Quoi? le feu, le...
+
+—Non, dors, je me suis trompée, l’aiguille était là, tiens! il n’est
+que quatre heures, tu as encore deux heures à dormir.
+
+Dire à un homme: Vous n’avez plus que deux heures à dormir, n’est-ce
+pas, en petit, comme quand on dit à un criminel: Il est cinq heures
+du matin, ce sera pour sept heures et demie? Ce sommeil est troublé
+par une pensée grise, ailée qui vient se cogner aux vitres de votre
+cervelle, à la façon des chauves-souris.
+
+Une femme est alors exacte comme un démon venant réclamer une âme qui
+lui a été vendue. Quand cinq heures sonnent, la voix de votre femme,
+hélas! trop connue, résonne dans votre oreille; elle accompagne le
+timbre, et vous dit avec une atroce douceur: —Adolphe, voilà cinq
+heures, lève-toi, mon ami.
+
+—Ouhouhi... ououhoin...
+
+—Adolphe, tu manqueras ton affaire, c’est toi-même qui l’as dit.
+
+—Ououhouin, ouhouhi... Vous vous roulez la tête avec désespoir.
+
+—Allons, mon ami, je t’ai tout apprêté hier... Mon chat, tu dois
+partir; veux-tu manquer le rendez-vous? Allons donc, lève-toi donc,
+Adolphe! va-t’en. Voilà le jour.
+
+Caroline se lève en rejetant les couvertures: elle tient à vous montrer
+qu’elle peut se lever, sans barguigner. Elle va ouvrir les volets, elle
+introduit le soleil, l’air du matin, le bruit de la rue. Elle revient.
+
+—Mais, mon ami, lève-toi donc! Qui jamais aurait pu te croire sans
+caractère? Oh! les hommes!... Moi, je ne suis qu’une femme, mais ce que
+je dis est fait.
+
+Vous vous levez en grommelant, en maudissant le sacrement du mariage.
+Vous n’avez pas le moindre mérite dans votre héroïsme; ce n’est pas
+vous, mais votre femme qui s’est levée. Caroline vous trouve tout ce
+qu’il vous faut avec une promptitude désespérante; elle prévoit tout,
+elle vous donne un cache-nez en hiver, une chemise de batiste à raies
+bleues en été, vous êtes traité comme un enfant; vous dormez encore,
+elle vous habille, elle se donne tout le mal; vous êtes jeté hors de
+chez vous. Sans elle tout irait mal! Elle vous rappelle pour vous faire
+prendre un papier, un portefeuille. Vous ne songez à rien, elle songe à
+tout!
+
+Vous revenez cinq heures après, pour le déjeuner, entre onze heures et
+midi. La femme de chambre est sur la porte, dans l’escalier, sur le
+carré, causant avec quelque valet de chambre; elle se sauve en vous
+entendant ou vous apercevant. Votre domestique met le couvert sans se
+presser, il regarde par la croisée, il flâne, il va et vient en homme
+qui sait avoir son temps à lui. Vous demandez où est votre femme, vous
+la croyez sur pied.
+
+—Madame est encore au lit, dit la femme de chambre.
+
+Vous trouvez votre femme languissante, paresseuse, fatiguée, endormie.
+Elle avait veillé toute la nuit pour vous éveiller, elle s’est
+recouchée, elle a faim.
+
+Vous êtes cause de tous les dérangements. Si le déjeuner n’est pas
+prêt, elle en accuse votre départ. Si elle n’est pas habillée, si tout
+est en désordre, c’est votre faute. A tout ce qui ne va pas, elle
+répond: —Il a fallu te faire lever si matin! Monsieur s’est levé si
+matin! est la raison universelle. Elle vous fait coucher de bonne
+heure, parce que vous vous êtes levé matin. Elle ne peut rien faire de
+la journée, parce que vous vous êtes levé matin.
+
+Dix-huit mois après, elle vous dit encore: —Sans moi, tu ne te
+lèverais jamais. A ses amies, elle dit: —Monsieur se lever!... Oh!
+sans moi, si je n’étais pas là, jamais il ne se lèverait.
+
+Un homme dont la tête grisonne lui dit: —Cela fait votre éloge,
+Madame. Cette critique, un peu leste, met un terme à ses vanteries.
+
+Cette petite misère, répétée deux ou trois fois, vous apprend à vivre
+seul au sein de votre ménage, à n’y pas tout dire, à ne vous confier
+qu’à vous-même; il vous paraît souvent douteux que les avantages du lit
+nuptial en surpassent les inconvénients.
+
+
+ LES TAQUINAGES.
+
+Vous avez passé de l’allégro sautillant du célibataire au grave andante
+du père de famille.
+
+Au lieu de ce joli cheval anglais cabriolant, piaffant entre les
+brancards vernis d’un tilbury léger comme votre cœur, et mouvant
+sa croupe luisante sous le quadruple lacis des rênes et des guides
+que vous savez manier, avec quelle grâce et quelle élégance, les
+Champs-Élysées le savent! vous conduisez un bon gros cheval normand à
+l’allure douce.
+
+Vous avez appris la patience paternelle, et vous ne manquez pas
+d’occasions de le prouver. Aussi votre figure est-elle sérieuse.
+
+A côté de vous, se trouve un domestique évidemment à deux fins, comme
+est la voiture. Cette voiture à quatre roues, et montée sur des
+ressorts anglais, a du ventre, et ressemble à un bateau rouennais; elle
+a des vitrages, une infinité de mécanismes économiques. Calèche dans
+les beaux jours, elle doit être un coupé les jours de pluie. Légère en
+apparence, elle est alourdie par six personnes et fatigue votre unique
+cheval.
+
+Au fond, se trouvent étalées comme des fleurs votre jeune femme
+épanouie, et sa mère, grosse rose trémière à beaucoup de feuilles. Ces
+deux fleurs de la gent femelle gazouillent et parlent de vous, tandis
+que le bruit des roues et votre attention de cocher, mêlés à votre
+défiance paternelle, vous empêchent d’entendre le discours.
+
+Sur le devant, il y a une jolie bonne proprette qui tient sur ses
+genoux une petite fille; à côté brille un garçon en chemise rouge
+plissée qui se penche hors de la voiture, veut grimper sur les
+coussins, et s’est attiré mille fois des paroles qu’il sait être
+purement comminatoires, le: —Sois donc sage, Adolphe, ou: —Je ne vous
+emmène plus, Monsieur! —de toutes les mamans.
+
+La maman est en secret superlativement ennuyée de ce garçon tapageur;
+elle s’est irritée vingt fois, et vingt fois le visage de la petite
+fille endormie l’a calmée.
+
+—Je suis mère, s’est-elle dit. Et elle a fini par maintenir son petit
+Adolphe.
+
+Vous avez exécuté la triomphante idée de promener votre famille. Vous
+êtes parti le matin de votre maison, où les ménages mitoyens se sont
+mis aux fenêtres en enviant le privilége que vous donne votre fortune
+d’aller aux champs et d’en revenir sans subir les voitures publiques.
+Or, vous avez traîné l’infortuné cheval normand à Vincennes à travers
+tout Paris, de Vincennes à Saint-Maur, de Saint-Maur à Charenton, de
+Charenton en face de je ne sais quelle île qui a semblé plus jolie
+à votre femme et à votre belle-mère que tous les paysages au sein
+desquels vous les avez menées.
+
+—Allons à Maisons!... s’est-on écrié.
+
+Vous êtes allé à Maisons, près d’Alfort. Vous revenez par la rive
+gauche de la Seine, au milieu d’un nuage de poussière olympique
+très-noirâtre. Le cheval tire péniblement votre famille; hélas! vous
+n’avez plus aucun amour-propre, en lui voyant les flancs rentrés, et
+deux os saillants aux deux côtés du ventre; son poil est moutonné par
+la sueur sortie et séchée à plusieurs reprises, qui, non moins que
+la poussière, a gommé, collé, hirsuté le poil de sa robe. Le cheval
+ressemble à un hérisson en colère, vous avez peur qu’il ne soit
+fourbu, vous le caressez du fouet avec une espèce de mélancolie qu’il
+comprend, car il agite la tête comme un cheval de coucou, fatigué de sa
+déplorable existence.
+
+Vous y tenez, à ce cheval, il est excellent; il a coûté douze cents
+francs. Quand on a l’honneur d’être père de famille, on tient à douze
+cents francs autant que vous tenez à ce cheval. Vous apercevez le
+chiffre effrayant des dépenses extraordinaires dans le cas où il
+faudrait faire reposer Coco. Vous prendrez pendant deux jours des
+cabriolets de place pour vos affaires. Votre femme fera la moue de ne
+pouvoir sortir; elle sortira, et prendra un remise. Le cheval donnera
+lieu à des extra que vous trouverez sur le mémoire de votre unique
+palefrenier, un palefrenier unique, et que vous surveillez comme toutes
+les choses uniques.
+
+Ces pensées, vous les exprimez dans le mouvement doux par lequel vous
+laissez tomber le fouet le long des côtes de l’animal engagé dans la
+poudre noire qui sable la route devant la Verrerie.
+
+En ce moment, le petit Adolphe, qui ne sait que faire dans cette
+boîte roulante, s’est tortillé, s’est attristé dans son coin, et sa
+grand’mère inquiète lui a demandé:
+
+—Qu’as-tu?
+
+—J’ai faim, a répondu l’enfant.
+
+—Il a faim, a dit la mère à sa fille.
+
+—Et comment n’aurait-il pas faim? il est cinq heures et demie, nous ne
+sommes seulement pas à la barrière, et nous sommes partis depuis deux
+heures!
+
+—Ton mari aurait pu nous faire dîner à la campagne.
+
+Il aime mieux faire faire deux lieues de plus à son cheval et revenir à
+la maison.
+
+—La cuisinière aurait eu son dimanche. Mais Adolphe a raison, après
+tout. C’est une économie que de dîner chez soi, répond la belle-mère.
+
+—Adolphe, s’écrie votre femme, stimulée par le mot économie, nous
+allons si lentement que je vais avoir le mal de mer, et vous nous menez
+ainsi précisément dans cette poussière noire. A quoi pensez-vous? ma
+robe et mon chapeau seront perdus.
+
+—Aimes-tu mieux que nous perdions le cheval? demandez-vous en croyant
+avoir répondu péremptoirement.
+
+—Il ne s’agit pas de ton cheval, mais de ton enfant qui se meurt de
+faim: voilà sept heures qu’il n’a rien pris. Fouette donc ton cheval!
+En vérité, ne dirait-on pas que tu tiens plus à ta rosse qu’à ton
+enfant?
+
+Vous n’osez pas donner un seul coup de fouet au cheval, il aurait
+peut-être encore assez de vigueur pour s’emporter et prendre le galop.
+
+—Non, Adolphe tient à me contrarier, il va plus lentement, dit la
+jeune femme à sa mère. Va, mon ami, va comme tu voudras. Et puis, tu
+diras que je suis dépensière en me voyant acheter un autre chapeau.
+
+Vous dites alors des paroles perdues dans le bruit des roues.
+
+—Mais quand tu me répondras par des raisons qui n’ont pas le sens
+commun, crie Caroline.
+
+Vous parlez toujours en tournant la tête vers la voiture et la
+retournant vers le cheval, afin de ne pas faire de malheur.
+
+—Bon! accroche! verse-nous, tu seras débarrassé de nous. Enfin,
+Adolphe, ton fils meurt de faim, il est tout pâle!...
+
+—Cependant, Caroline, dit la belle-mère, il fait ce qu’il peut...
+
+Rien ne vous impatiente comme d’être protégé par votre belle-mère.
+Elle est hypocrite, elle est enchantée de vous voir aux prises avec sa
+fille; elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies, de
+l’huile sur le feu.
+
+Quand vous arrivez à la barrière, votre femme est muette, elle ne dit
+plus rien, elle tient ses bras croisés, elle ne veut pas vous regarder.
+Vous n’avez ni âme, ni cœur, ni sentiment. Il n’y a que vous pour
+inventer de pareilles parties de plaisir. Si vous avez le malheur de
+rappeler à Caroline que c’est elle qui, le matin, a exigé cette partie
+au nom de ses enfants et de sa nourriture (elle nourrit sa petite),
+vous serez accablé sous une avalanche de phrases froides et piquantes.
+
+Aussi acceptez-vous tout _pour ne pas aigrir le lait d’une femme qui
+nourrit, et à laquelle il faut passer quelques petites choses_, vous
+dit à l’oreille votre atroce belle-mère.
+
+Vous avez au cœur toutes les furies d’Oreste.
+
+A ces mots sacramentels dits par l’Octroi: —_Vous n’avez rien à
+déclarer?_...
+
+—Je déclare, dit votre femme, beaucoup de mauvaise humeur et de
+poussière.
+
+Elle rit, l’employé rit, il vous prend envie de verser votre famille
+dans la Seine.
+
+Pour votre malheur, vous vous souvenez de la joyeuse et perverse fille
+qui avait un petit chapeau rose et qui frétillait dans votre tilbury
+quand, six ans auparavant, vous aviez passé par là pour aller manger
+une matelote. Une idée! Madame Schontz s’inquiétait bien d’enfants, de
+son chapeau dont la dentelle a été mise en pièces dans les fourrés!
+elle ne s’inquiétait de rien, pas même de sa dignité, car elle
+indisposa le garde champêtre de Vincennes par la désinvolture de sa
+danse un peu risquée.
+
+Vous rentrez chez vous, vous avez hâté rageusement votre cheval
+normand, vous n’avez évité ni l’indisposition de votre animal, ni
+l’indisposition de votre femme.
+
+Le soir, Caroline a très-peu de lait. Si la petite crie à vous rompre
+la tête en suçant le sein de sa mère, toute la faute est à vous, qui
+préférez la santé de votre cheval à celle de votre fils qui mourait de
+faim, et de votre fille dont le souper a péri dans une discussion où
+votre femme a raison, _comme toujours_!
+
+—Après tout, dit-elle, les hommes ne sont pas mères.
+
+Vous quittez la chambre, et vous entendez votre belle-mère consolant sa
+fille par ces terribles paroles: —Ils sont tous égoïstes, calme-toi;
+ton père était absolument comme cela.
+
+
+ LE CONCLUSUM.
+
+Il est huit heures, vous arrivez dans la chambre à coucher de votre
+femme. Il y a force lumières. La femme de chambre et la cuisinière
+voltigent. Les meubles sont encombrés de robes essayées, de fleurs
+rejetées.
+
+Le coiffeur est là, l’artiste par excellence, autorité souveraine, à
+la fois rien et tout. Vous avez entendu les autres domestiques allant
+et venant; il y a eu des ordres donnés et repris, des commissions bien
+ou mal faites. Le désordre est au comble. Cette chambre est un atelier
+d’où doit sortir une Vénus de salon.
+
+Votre femme veut être la plus belle du bal où vous allez. Est-ce encore
+pour vous, pour elle seulement, ou pour autrui? Questions graves!
+
+Vous n’y pensez seulement pas.
+
+Vous êtes serré, ficelé, harnaché dans vos habits de bal; vous allez à
+pas comptés, regardant, observant, songeant à parler d’affaires sur un
+terrain neutre avec un agent de change, un notaire ou un banquier à qui
+vous ne voudriez pas donner l’avantage d’aller les trouver chez eux.
+
+Un fait bizarre que chacun a pu observer, mais dont les causes sont
+presque indéterminables, est la répugnance particulière que les hommes
+habillés et près d’aller en soirée manifestent pour les discussions ou
+pour répondre à des questions. Au moment du départ, il est peu de maris
+qui ne soient silencieux et profondément enfoncés dans des réflexions
+variables selon les caractères. Ceux qui répondent ont des paroles
+brèves et péremptoires.
+
+En ce moment, les femmes, elles, deviennent excessivement agaçantes,
+elles vous consultent, elles veulent avoir votre avis sur la manière de
+dissimuler une queue de rose, de faire tomber une grappe de bruyère,
+de tourner une écharpe. Il ne s’agit jamais de ces brimborions, mais
+d’elles-mêmes. Suivant une jolie expression anglaise, elles pêchent les
+compliments à la ligne, et quelquefois mieux que des compliments.
+
+Un enfant qui sort du collége apercevrait la raison cachée derrière les
+saules de ces prétextes; mais votre femme vous est si connue, et vous
+avez tant de fois agréablement badiné sur ses avantages moraux et
+physiques, que vous avez la cruauté de dire votre avis brièvement, en
+conscience; et vous forcez alors Caroline d’arriver à ce mot décisif,
+cruel à dire pour toutes les femmes, même celles qui ont vingt ans de
+ménage:
+
+—Il paraît que je ne suis pas à ton goût?
+
+Attiré sur le vrai terrain par cette question, vous lui jetez des
+éloges qui sont pour vous la petite monnaie à laquelle vous tenez le
+moins, les sous, les liards de votre bourse.
+
+—Cette robe est délicieuse! —Je ne t’ai jamais vue si bien mise.
+—Le bleu, le rose, le jaune, le ponceau (choisissez) te va à ravir.
+—La coiffure est très-originale. —En entrant au bal, tout le monde
+t’admirera. —Non-seulement tu seras la plus belle, mais encore la
+mieux mise. —Elles enrageront toutes de ne pas avoir ton goût. —La
+beauté, nous ne la donnons pas; mais le goût est comme l’esprit, une
+chose dont nous pouvons être fiers...
+
+—Vous trouvez? est-ce sérieusement, Adolphe?
+
+Votre femme coquète avec vous. Elle choisit ce moment pour vous
+arracher votre prétendue pensée sur telle ou telle de ses amies, et
+pour vous glisser le prix des belles choses que vous louez. Rien n’est
+trop cher pour vous plaire. Elle renvoie sa cuisinière.
+
+—Partons, dites-vous.
+
+Elle renvoie la femme de chambre après avoir renvoyé le coiffeur, et se
+met à tourner devant sa psyché, en vous montrant ses plus glorieuses
+beautés.
+
+—Partons, dites-vous.
+
+—Vous êtes bien pressé, répond-elle.
+
+Et elle se montre en minaudant, en s’exposant comme un beau fruit
+magnifiquement dressé dans l’étalage d’un marchand de comestibles.
+Comme vous avez très-bien dîné, vous l’embrassez alors au front, vous
+ne vous sentez pas en mesure de contre-signer vos opinions. Caroline
+devient sérieuse.
+
+La voiture est avancée. Toute la maison regarde madame s’en allant;
+elle est le chef-d’œuvre auquel chacun a mis la main, et tous admirent
+l’œuvre commune.
+
+ [Illustration: IMP. S. RAÇON.
+
+ LA BELLE-MÈRE.
+
+ Elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies,
+ de l’huile sur le feu.
+
+ (VIE CONJUGALE.)]
+
+Votre femme part enivrée d’elle-même et peu contente de vous. Elle
+marche glorieusement au bal, comme un tableau chéri, pourléché dans
+l’atelier, caressé par le peintre, est envoyé dans le vaste bazar du
+Louvre, à l’Exposition. Votre femme trouve, hélas! cinquante femmes
+plus belles qu’elle; elles ont inventé des toilettes d’un prix fou,
+plus ou moins originales; et il arrive pour l’œuvre féminine ce qui
+arrive au Louvre pour le chef-d’œuvre: la robe de votre femme pâlit
+auprès d’une autre presque semblable, dont la couleur _plus voyante_
+écrase la sienne. Caroline n’est rien, elle est à peine remarquée.
+Quand il y a soixante jolies femmes dans un salon, le sentiment de
+la beauté se perd, on ne sait plus rien de la beauté. Votre femme
+devient quelque chose de fort ordinaire. La petite ruse de son sourire
+perfectionné ne se comprend plus parmi les expressions grandioses,
+auprès de femmes à regards hautains et hardis. Elle est effacée, elle
+n’est pas invitée à danser. Elle essaye de se grimer pour jouer le
+contentement, et comme elle n’est pas contente, elle entend dire:
+«Madame Adolphe a bien mauvaise mine.» Les femmes lui demandent
+hypocritement si elle souffre; pourquoi ne pas danser. Elles ont un
+répertoire de malices couvertes de bonhomie, plaquées de bienveillance
+à faire damner un saint, à rendre un singe sérieux et à donner froid à
+un démon.
+
+Vous, innocent, qui jouez, allez et venez, et qui ne voyez pas une des
+mille piqûres d’épingle par lesquelles on a tatoué l’amour-propre de
+votre femme, vous arrivez à elle en lui disant à l’oreille: —Qu’as-tu?
+
+—Demandez _ma_ voiture.
+
+Ce _ma_ est l’accomplissement du mariage. Pendant deux ans on a dit
+_la_ voiture de monsieur, _la_ voiture, _notre_ voiture, et enfin _ma_
+voiture.
+
+Vous avez une partie engagée, une revanche à donner, de l’argent à
+regagner.
+
+Ici l’on vous concède, Adolphe, que vous êtes assez fort pour dire oui,
+disparaître et ne pas demander la voiture.
+
+Vous avez un ami, vous l’envoyez danser avec votre femme, car vous en
+êtes à un système de concessions qui vous perdra: vous entrevoyez déjà
+l’utilité d’un ami.
+
+Mais vous finissez par demander la voiture. Votre femme y monte avec
+une rage sourde, elle se flanque dans son coin, s’emmitoufle dans son
+capuchon, se croise les bras dans sa pelisse, se met en boule comme une
+chatte, et ne dit mot.
+
+O maris! sachez-le, vous pouvez en ce moment tout réparer, tout
+raccommoder, et jamais l’impétuosité des amants qui se sont caressés
+par de flamboyants regards pendant toute la soirée n’y manque! Oui,
+vous pouvez la ramener triomphante, elle n’a plus que vous, il vous
+reste une chance, celle de violer votre femme. Ah! bah! vous lui dites,
+vous, imbécile, niais et indifférent: —Qu’as-tu?
+
+ AXIOME.
+
+Un mari doit toujours savoir ce qu’a sa femme, car elle sait toujours
+ce qu’elle n’a pas.
+
+—Froid, dit-elle.
+
+—La soirée a été superbe.
+
+—Ouh! ouh! rien de distingué! l’on a la manie, aujourd’hui, d’inviter
+tout Paris dans un trou. Il y avait des femmes jusque sur l’escalier;
+les toilettes s’abîment horriblement, la mienne est perdue.
+
+—On s’est amusé.
+
+—Vous autres, vous jouez et tout est dit. Une fois mariés, vous vous
+occupez de vos femmes comme les lions s’occupent de peinture.
+
+—Je ne te reconnais plus, tu étais si gaie, si heureuse, si pimpante
+en arrivant!
+
+—Ah! vous ne nous comprenez jamais. Je vous ai prié de partir, et vous
+me laissez là, comme si les femmes faisaient jamais quelque chose sans
+raison. Vous avez de l’esprit, mais dans certains moments vous êtes
+vraiment singulier, je ne sais à quoi vous pensez...
+
+Une fois sur ce terrain, la querelle s’envenime. Quand vous donnez la
+main à votre femme pour descendre de voiture, vous tenez une femme
+de bois; elle vous dit un merci par lequel elle vous met sur la même
+ligne que son domestique. Vous n’avez pas plus compris votre femme
+avant qu’après le bal, vous la suivez avec peine, elle ne monte pas
+l’escalier, elle vole. Il y a brouille complète.
+
+La femme de chambre est enveloppée dans la disgrâce; elle est reçue
+à coups de _non_ et _oui_ secs comme des biscottes de Bruxelles, et
+qu’elle avale en vous regardant de travers. —Monsieur n’en fait jamais
+d’autres! dit-elle en grommelant.
+
+Vous seul avez pu changer l’humeur de madame. Madame se couche, elle
+a une revanche à prendre; vous ne l’avez pas comprise. Elle ne vous
+comprend point. Elle se range dans son coin de la façon la plus
+déplaisante et la plus hostile; elle est enveloppée dans sa chemise,
+dans sa camisole, dans son bonnet de nuit, comme un ballot d’horlogerie
+qui part pour les Grandes-Indes. Elle ne vous dit ni bonsoir, ni
+bonjour, ni mon ami, ni Adolphe; vous n’existez pas, vous êtes un sac
+de farine.
+
+Votre Caroline, si agaçante cinq heures auparavant dans cette même
+chambre où elle frétillait comme une anguille, est du plomb en saumon.
+Vous seriez le Tropique en personne, à cheval sur l’Équateur, vous
+ne fondriez pas les glaciers de cette petite Suisse personnifiée qui
+paraît dormir, et qui vous glacerait de la tête aux pieds, au besoin.
+Vous lui demanderiez cent fois ce qu’elle a, la Suisse vous répond par
+un _conclusum_, comme le _vorort_ ou comme la conférence de Londres.
+
+Elle n’a rien, elle est fatiguée, elle dort.
+
+Plus vous insistez, plus elle est bastionnée d’ignorance, garnie de
+chevaux de frise. Quand vous vous impatientez, Caroline a commencé des
+rêves! Vous grognez, vous êtes perdu.
+
+ AXIOME.
+
+Les femmes, sachant toujours bien expliquer leurs grandeurs, c’est
+leurs petitesses qu’elles nous laissent à deviner.
+
+Caroline daignera vous dire peut-être aussi qu’elle se sent déjà
+très-indisposée; mais elle rit dans ses coiffes quand vous dormez, et
+profère des malédictions sur votre corps endormi.
+
+
+ LA LOGIQUE DES FEMMES.
+
+Vous croyez avoir épousé une créature douée de raison, vous vous êtes
+lourdement trompé, mon ami.
+
+ AXIOME.
+
+Les êtres sensibles ne sont pas des êtres sensés.
+
+Le sentiment n’est pas le raisonnement, la raison n’est pas le plaisir,
+et le plaisir n’est certes pas une raison.
+
+—Oh! monsieur!
+
+Dites: —Ah! Oui, ah! Vous lancerez ce ah! du plus profond de votre
+caverne thoracique en sortant furieux de chez vous, ou en rentrant dans
+votre cabinet, abasourdi.
+
+Pourquoi? comment? qui vous a vaincu, tué, renversé? La logique de
+votre femme, qui n’est pas la logique d’Aristote, ni celle de Ramus, ni
+celle de Kant, ni celle de Condillac, ni celle de Robespierre, ni celle
+de Napoléon; mais qui tient de toutes logiques, et qu’il faut appeler
+la logique de toutes les femmes, la logique des femmes anglaises comme
+celle des Italiennes, des Normandes et des Bretonnes (oh! celles-ci
+sont invaincues), des Parisiennes, enfin des femmes de la lune, s’il y
+a des femmes dans ce pays nocturne avec lequel les femmes de la terre
+s’entendent évidemment, anges qu’elles sont!
+
+La discussion s’est engagée après le déjeuner. Les discussions ne
+peuvent jamais avoir lieu qu’en ce moment dans les ménages.
+
+Un homme, quand il le voudrait, ne saurait discuter au lit avec sa
+femme: elle a trop d’avantages contre lui, et peut trop facilement
+le réduire au silence. En quittant le lit conjugal où il se trouve
+une jolie femme, on a faim, quand on est jeune. Le déjeuner est un
+repas assez gai, la gaîté n’est pas raisonneuse. Bref, vous n’entamez
+l’affaire qu’après avoir pris votre café à la crème ou votre thé.
+
+Vous avez mis dans votre tête d’envoyer, par exemple, votre enfant au
+collége. Les pères sont tous hypocrites, et ne veulent jamais avouer
+que leur sang les gêne beaucoup quand il court sur ses deux jambes,
+porte sur tout ses mains hardies, et frétille comme un têtard dans la
+maison. Votre enfant jappe, miaule et piaule; il casse, brise ou salit
+les meubles, et les meubles sont chers; il fait sabre de tout, il égare
+vos papiers, il emploie à ses cocottes le journal que vous n’avez pas
+encore lu.
+
+La mère lui dit: —Prends! à tout ce qui est à vous; mais elle dit:
+—Prends garde! à tout ce qui est à elle.
+
+La rusée bat monnaie avec vos affaires pour avoir sa tranquillité. Sa
+mauvaise foi de bonne mère est à l’abri derrière son enfant, l’enfant
+est son complice. Tous deux s’entendent contre vous comme Robert
+Macaire et Bertrand contre un actionnaire. L’enfant est une hache avec
+laquelle on fourrage tout chez vous. L’enfant va triomphalement ou
+sournoisement à la maraude dans votre garde-robe; il paraît caparaçonné
+de caleçons sales, il met au jour des choses condamnées aux gémonies
+de la toilette. Il apporte à une amie que vous cultivez, à l’élégante
+madame de Fischtaminel, des ceintures à comprimer le ventre, des
+bouts de bâtons à cirer les moustaches, de vieux gilets déteints aux
+entournures, des chaussettes légèrement noircies aux talons et jaunies
+dans les bouts. Comment faire observer que ces maculatures sont un
+effet du cuir?
+
+Votre femme rit en regardant votre amie, et vous n’osez pas vous
+fâcher; vous riez aussi, mais quel rire! les malheureux le connaissent.
+
+Cet enfant vous cause, en outre, des peurs chaudes quand vos rasoirs
+ne sont plus à leur place. Si vous vous fâchez, le petit drôle sourit
+et vous montre deux rangées de perles; si vous le grondez, il pleure.
+Accourt la mère! et quelle mère! une mère qui va vous haïr si vous ne
+cédez pas. Il n’y a pas de _mezzo termine_ avec les femmes: on est un
+monstre, ou le meilleur des pères.
+
+Dans certains moments, vous concevez Hérode et ses fameuses ordonnances
+sur le massacre des innocents, qui n’ont été surpassées que par celles
+du bon Charles X!
+
+Votre femme est revenue sur son sofa, vous vous promenez, vous
+vous arrêtez, et vous posez nettement la question par cette phrase
+interjective:
+
+—Décidément, Caroline, nous mettrons Charles en pension.
+
+—Charles ne peut pas aller en pension, dit-elle d’un petit ton doux.
+
+—Charles a six ans, l’âge auquel commence l’éducation des hommes.
+
+—A sept ans, d’abord, répond-elle. Les princes ne sont remis par
+leur gouvernante au gouverneur, qu’à sept ans. Voilà la loi et les
+prophètes. Je ne vois pas pourquoi l’on n’appliquerait pas aux enfants
+des bourgeois les lois suivies pour les enfants des princes. Ton enfant
+est-il plus avancé que les leurs? Le roi de Rome...
+
+—Le roi de Rome n’est pas une autorité.
+
+—Le roi de Rome n’est pas le fils de l’Empereur?... (Elle détourne
+la discussion.) En voilà bien d’une autre! Ne vas-tu pas accuser
+l’impératrice? elle a été accouchée par le docteur Dubois, en présence
+de...
+
+—Je ne te dis pas cela...
+
+—Tu ne me laisses jamais finir, Adolphe.
+
+—Je te dis que le roi de Rome... (ici vous commencez à élever la
+voix), le roi de Rome, qui avait à peine quatre ans lorsqu’il a quitté
+la France, ne saurait servir d’exemple.
+
+—Cela n’empêche pas que le duc de Bordeaux n’ait été remis à sept ans
+à M. le duc de Rivière, son gouverneur. (Effet de logique.)
+
+—Pour le duc de Bordeaux, c’est différent...
+
+—Tu conviens donc alors qu’on ne peut pas mettre un enfant au collége
+avant l’âge de sept ans? dit-elle avec emphase. (Autre effet.)
+
+—Je ne dis pas cela du tout, ma chère amie. Il y a bien de la
+différence entre l’éducation publique et l’éducation particulière.
+
+—C’est bien pour cela que je ne veux pas mettre encore Charles au
+collége, il faut être encore plus fort qu’il ne l’est pour y entrer.
+
+—Charles est très-fort pour son âge.
+
+—Charles?... oh! les hommes! Mais Charles est d’une constitution
+très-faible, il tient de vous. (Le _vous_ commence.) Si vous voulez
+vous défaire de votre fils, vous n’avez qu’à le mettre au collége...
+Mais il y a déjà quelque temps que je m’aperçois bien que cet enfant
+vous ennuie.
+
+—Allons! mon enfant m’ennuie, à présent; te voilà bien! Nous sommes
+responsables de nos enfants envers eux-mêmes! il faut enfin commencer
+l’éducation de Charles; il prend ici les plus mauvaises habitudes;
+il n’obéit à personne; il se croit le maître de tout; il donne des
+coups et personne ne lui en rend. Il doit se trouver avec des égaux,
+autrement il aura le plus détestable caractère.
+
+—Merci; j’élève donc mal mon enfant?
+
+—Je ne dis pas cela; mais vous aurez toujours d’excellentes raisons
+pour le garder.
+
+Ici le _vous_ s’échange, et la discussion acquiert un ton aigre de part
+et d’autre. Votre femme veut bien vous affliger du _vous_, mais elle se
+blesse de la réciprocité.
+
+—Enfin, voilà votre mot! vous voulez m’ôter mon enfant, vous vous
+apercevez qu’il est entre nous, vous êtes jaloux de votre enfant, vous
+voulez me tyranniser à votre aise, et vous sacrifiez votre fils! Oh!
+j’ai bien assez d’esprit pour vous comprendre.
+
+—Mais vous faites de moi Abraham tenant son couteau! Ne dirait-on pas
+qu’il n’y a pas de colléges? Les colléges sont vides, personne ne met
+ses enfants au collége.
+
+—Vous voulez me rendre aussi par trop ridicule, reprend-elle. Je sais
+bien qu’il y a des colléges, mais on ne met pas des garçons au collége
+à six ans, et Charles n’ira pas au collége.
+
+—Mais, ma chère amie, ne t’emporte pas.
+
+—Comme si je m’emportais jamais! Je suis femme et sais souffrir.
+
+—Raisonnons.
+
+—Oui, c’est assez déraisonner.
+
+—Il est temps d’apprendre à lire et à écrire à Charles; plus tard, il
+éprouverait des difficultés qui le rebuteraient.
+
+Ici, vous parlez pendant dix minutes sans aucune interruption, et vous
+finissez par un: —Eh bien? armé d’une accentuation qui figure un point
+interrogeant extrêmement crochu.
+
+—Eh bien! dit-elle, il n’est pas encore temps de mettre Charles au
+collége.
+
+Il n’y a rien de gagné.
+
+—Mais, ma chère, cependant M. Deschars a mis son petit Jules au
+collége à six ans. Viens voir des colléges, tu y trouveras énormément
+d’enfants de six ans.
+
+Vous parlez encore dix minutes sans aucune interruption, et quand vous
+jetez un autre:
+
+—Eh bien?
+
+—Le petit Deschars est revenu avec des engelures, répond-elle.
+
+—Mais Charles a des engelures ici.
+
+—Jamais, dit-elle d’un air superbe.
+
+La question se trouve, après un quart d’heure, arrêtée par une
+discussion accessoire sur: «Charles a-t-il eu ou n’a-t-il pas eu des
+engelures?»
+
+Vous vous renvoyez des allégations contradictoires, vous ne vous croyez
+plus l’un l’autre, il faut en appeler à des tiers.
+
+ AXIOME.
+
+Tout ménage a sa cour de cassation qui ne s’occupe jamais du fond et
+qui ne juge que la forme.
+
+La bonne est mandée, elle vient, elle est pour votre femme. Il est
+acquis à la discussion que Charles n’a jamais eu d’engelures.
+
+Caroline vous regarde, elle triomphe et vous dit ces ébouriffantes
+paroles: —Tu vois bien qu’il est impossible de mettre Charles au
+collége.
+
+Vous sortez suffoqué de colère. Il n’y a aucun moyen de prouver à cette
+femme qu’il n’existe pas la moindre corrélation entre la proposition
+de mettre son enfant au collége et la chance d’avoir ou de ne pas avoir
+des engelures.
+
+Le soir, devant vingt personnes, après le dîner vous entendez cette
+atroce créature finissant avec une femme sa longue conversation par ces
+mots: —Il voulait mettre Charles au collége, mais il a bien vu qu’il
+fallait encore attendre.
+
+Quelques maris, dans ces sortes de circonstances, éclatent devant tout
+le monde, ils se font minotauriser six semaines après; mais ils gagnent
+ceci, que Charles est mis au collége le jour où il lui échappe une
+indiscrétion. D’autres cassent des porcelaines en se livrant à une rage
+intérieure. Les gens habiles ne disent rien et attendent.
+
+La logique de la femme se déploie ainsi dans les moindres faits, à
+propos d’une promenade et d’un meuble à placer, d’un déménagement.
+Cette logique, d’une simplicité remarquable, consiste à ne jamais
+exprimer qu’une seule idée, celle qui formule leur volonté. Comme
+toutes les choses de la nature femelle, ce système peut se résoudre
+par ces deux termes algébriques: Oui. —Non. Il y a aussi quelques
+hochements de tête qui remplacent tout.
+
+
+ JÉSUITISME DES FEMMES.
+
+Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins
+jésuite que la femme la moins jésuite, jugez combien les femmes sont
+jésuites! Elles sont si jésuites, que le plus fin des jésuites lui-même
+ne devinerait pas à quel point une femme est jésuite, car il y a mille
+manières d’être jésuite, et la femme est si habile jésuite qu’elle a le
+talent d’être jésuite sans avoir l’air jésuite. On prouve à un jésuite,
+rarement, mais on lui prouve quelquefois qu’il est jésuite; essayez
+donc de démontrer à une femme qu’elle agit ou parle en jésuite; elle se
+ferait hacher avant d’avouer qu’elle est jésuite.
+
+Elle, jésuite! elle, la loyauté, la délicatesse même! Elle, jésuite!
+Mais qu’entend-on par: Être jésuite? Connaît-elle ce que c’est que
+d’être jésuite? Qu’est-ce que les jésuites? Elle n’a jamais vu ni
+entendu de jésuites. «C’est vous qui êtes un jésuite!...» et elle
+vous le démontre en expliquant jésuitiquement que vous êtes un subtil
+jésuite.
+
+Voici un des mille exemples du jésuitisme de la femme, et cet exemple
+constitue la plus horrible des petites misères de la vie conjugale,
+elle en est peut-être la plus grande.
+
+Poussé par les désirs mille fois exprimés, mille fois répétés de
+Caroline, qui se plaignait d’aller à pied; ou de ne pas pouvoir
+remplacer assez souvent son chapeau, son ombrelle, sa robe, quoi que ce
+soit de sa toilette;
+
+De ne pas pouvoir mettre son enfant en matelot, —en lancier, —en
+artilleur de la garde nationale, —en Écossais, les jambes nues, avec
+une toque à plumes, —en jaquette, —en redingote, —en sarrau de
+velours, —en bottes, —en pantalon; de ne pas pouvoir lui acheter
+assez de joujoux, des souris qui trottent toutes seules, —de petits
+ménages complets, etc.;
+
+Ou rendre à madame Deschars ni à madame de Fischtaminel leurs
+politesses: —un bal, —une soirée, —un dîner; ou prendre une loge au
+spectacle, afin de ne plus se placer ignoblement aux galeries entre des
+hommes trop galants, ou grossiers à demi; d’avoir à chercher un fiacre
+à la sortie du spectacle:
+
+—Tu crois faire une économie, tu te trompes, vous dit-elle; les hommes
+sont tous les mêmes! Je gâte mes souliers, je gâte mon chapeau, mon
+châle se mouille, tout se fripe, mes bas de soie sont éclaboussés.
+Tu économises vingt francs de voiture, —non pas même vingt francs,
+car tu prends pour quatre francs de fiacre, —seize francs donc! et
+tu perds pour cinquante francs de toilette, puis tu souffres dans ton
+amour-propre en voyant sur ma tête un chapeau fané; tu ne t’expliques
+pas pourquoi: c’est tes damnés fiacres. Je ne te parle pas de l’ennui
+d’être prise et foulée entre les hommes, il paraît que cela t’est
+indifférent!»
+
+De ne pouvoir acheter un piano au lieu d’en louer un; ou suivre les
+modes. (Il y a des femmes qui ont toutes les nouveautés, mais à quel
+prix?... Elle aimerait mieux se jeter par la croisée que de les
+imiter, car elle vous aime, elle pleurniche. Elle ne comprend pas ces
+femmes-là!) De ne pouvoir s’aller promener aux Champs-Élysées, dans sa
+voiture, mollement couchée, comme madame de Fischtaminel. (En voilà
+une qui entend la vie! et qui a un bon mari, et bien appris, et bien
+discipliné, et heureux! sa femme passerait dans le feu pour lui!...)
+
+Enfin, battu dans mille scènes conjugales, battu par les raisonnements
+les plus logiques (feu Tripier, feu Merlin ne sont que des enfants, la
+misère précédente vous l’a maintes fois prouvé), battu par les caresses
+les plus chattes, battu par des larmes, battu par vos propres paroles;
+car, dans ces circonstances, une femme est tapie entre les feuilles de
+sa maison comme un jaguar; elle n’a pas l’air de vous écouter, de faire
+attention à vous; mais s’il vous échappe un mot, un geste, un désir,
+une parole, elle s’en arme, elle l’affile, elle vous l’oppose cent et
+cent fois... battu par des singeries gracieuses: «Si tu fais cela, je
+ferai ceci.» Elles deviennent alors plus marchandes que les Juifs, les
+Grecs (de ceux qui vendent des parfums et des petites filles), les
+Arabes (de ceux qui vendent des petits garçons et des chevaux), plus
+marchandes que les Suisses, les Génevois, les banquiers, et, ce qui est
+pis que tout cela, que les Génois!
+
+Enfin, battu comme on est battu, vous vous déterminez à risquer, dans
+une entreprise, une certaine portion de votre capital. Un soir, entre
+chien et loup, côte à côte, ou un matin au réveil, pendant que Caroline
+est là, à moitié éveillée, rose dans ses linges blancs, le visage riant
+dans ses dentelles, vous lui dites: —Tu veux ceci! Tu veux cela!
+Tu m’as dit ceci! Tu m’as dit cela!... Enfin, vous énumérez, en un
+instant, les innombrables fantaisies par lesquelles elle vous a maintes
+et maintes fois crevé le cœur, car il n’y a rien de plus affreux que de
+ne pouvoir satisfaire le désir d’une femme aimée! et vous terminez en
+disant:
+
+—Eh bien! ma chère amie, il se présente une occasion de quintupler
+cent mille francs, et je suis décidé à faire cette affaire.
+
+Elle se réveille, elle se dresse sur ce qu’on est convenu d’appeler
+_son séant_, elle vous embrasse, oh! la... bien!
+
+—Tu es gentil, est son premier mot.
+
+Ne parlons pas du dernier: c’est une énorme et indicible onomatopée
+assez confuse.
+
+—Maintenant, dit-elle, explique-moi ton affaire!
+
+Et vous tâchez d’expliquer l’affaire. D’abord, les femmes ne
+comprennent aucune affaire, elles ne veulent pas paraître les
+comprendre; elles les comprennent, où, quand, comment? elles doivent
+les comprendre, à leur temps, —dans la saison, —à leur fantaisie.
+Votre chère créature, Caroline, ravie, dit que vous avez eu tort
+de prendre au sérieux ses désirs, ses gémissements, ses envies de
+toilettes. Elle a peur de cette affaire, elle s’effarouche des
+gérants, des actions, et surtout du fonds de roulement, le dividende
+n’est pas clair...
+
+ AXIOME.
+
+Les femmes ont toujours peur de ce qui se partage.
+
+
+Enfin, Caroline craint des piéges; mais elle est enchantée de savoir
+qu’elle peut avoir sa voiture, sa loge, les habits variés de son
+enfant, etc. Tout en vous détournant de l’affaire, elle est visiblement
+heureuse de vous voir y mettant vos capitaux.
+
+PREMIÈRE ÉPOQUE. —Oh! ma chère, je suis la plus heureuse femme de
+la terre; Adolphe vient de se lancer dans une magnifique affaire. Je
+vais avoir un équipage, oh! bien plus beau que celui de madame de
+Fischtaminel: le sien est passé de mode; le mien aura des rideaux
+à franges... Mes chevaux seront gris de souris, les siens sont des
+alezans, communs comme des pièces de six liards.
+
+—Madame, cette affaire est donc?...
+
+—Oh! superbe, les actions doivent monter; il me l’a expliquée avant de
+s’y jeter: car Adolphe! Adolphe ne fait rien sans prendre conseil de
+moi...
+
+—Vous êtes bien heureuse.
+
+—Le mariage n’est pas tolérable sans une confiance absolue, et Adolphe
+me dit tout.
+
+Vous êtes, vous ou toi, Adolphe, le meilleur mari de Paris, un homme
+adorable, un génie, un cœur, un ange. Aussi êtes-vous choyé à en être
+incommodé. Vous bénissez le mariage. Caroline vante les hommes, —ces
+rois de la création! —les femmes sont faites pour eux, —l’homme est
+généreux, —le mariage est la plus belle institution.
+
+Durant trois mois, six mois, Caroline exécute les concertos, les
+solos les plus brillants sur cette phrase adorable: —Je serai riche!
+—j’aurai mille francs par mois pour ma toilette. —Je vais avoir un
+équipage!...
+
+Il n’est plus question de l’enfant que pour savoir dans quel collége on
+le mettra.
+
+DEUXIÈME ÉPOQUE. —Eh bien! mon cher ami, où donc en est cette affaire?
+—Que devient ton affaire? —Et cette affaire qui doit me donner une
+voiture, etc.?... —Il est bien temps que ton affaire finisse!...
+—Quand se terminera l’affaire? —Elle est bien longtemps à se faire,
+cette affaire-là. —Quand l’affaire sera-t-elle finie? —Les actions
+montent-elles? —Il n’y a que toi pour trouver des affaires qui ne se
+terminent pas.
+
+Un jour, elle vous demande: —Y a-t-il une affaire?
+
+Si vous venez à parler de l’affaire, au bout de huit à dix mois, elle
+répond:
+
+—Ah! cette affaire!... Mais il y a donc vraiment une affaire!
+
+Cette femme, que vous avez crue sotte, commence à montrer
+incroyablement d’esprit quand il s’agit de se moquer de vous. Pendant
+cette période, Caroline garde un silence compromettant quand on parle
+de vous. Ou elle dit du mal des hommes en général: —Les hommes ne sont
+pas ce qu’ils paraissent être: on ne les connaît qu’à l’user. —Le
+mariage a du bon et du mauvais. —Les hommes ne savent rien finir.
+
+TROISIÈME ÉPOQUE. —_Catastrophe._ —Cette magnifique entreprise qui
+devait donner cinq capitaux pour un, à laquelle ont participé les
+gens les plus défiants, les gens les plus instruits, des pairs et des
+députés, des banquiers, —tous chevaliers de la Légion d’honneur,
+—cette affaire est en liquidation! les plus hardis espèrent dix pour
+cent de leurs capitaux. Vous êtes triste.
+
+Caroline vous a souvent dit: —Adolphe, qu’as-tu? —Adolphe, tu as
+quelque chose.
+
+Enfin, vous apprenez à Caroline le fatal résultat; elle commence par
+vous consoler.
+
+—Cent mille francs de perdus! Il faudra maintenant la plus stricte
+économie, dites-vous imprudemment.
+
+Le jésuitisme de la femme éclate alors sur ce mot économie. Le mot
+économie met le feu aux poudres.
+
+—Ah! voilà ce que c’est que de faire des affaires! Pourquoi donc,
+_toi, si prudent_, es-tu donc allé compromettre cent mille francs?
+J’étais contre l’affaire, souviens-t’en! _Mais_ TU NE M’AS PAS
+ÉCOUTÉE!...
+
+Sur ce thème, la discussion s’envenime.
+
+—Vous n’êtes bon à rien, —vous êtes incapable, —les femmes seules
+voient juste. —Vous avez risqué le pain de vos enfants, —elle vous
+en a dissuadé. —Vous ne pouvez pas dire que ce soit pour elle. Elle
+n’a, Dieu merci, aucun reproche à se faire. Cent fois par mois elle
+fait allusion à votre désastre: —Si monsieur n’avait pas jeté ses
+fonds dans une telle entreprise, je pourrais avoir ceci, cela. Quand
+tu voudras faire une affaire, une autre fois, tu m’écouteras! Adolphe
+est atteint et convaincu d’avoir perdu cent mille francs à l’étourdie,
+sans but, comme un sot, sans avoir consulté sa femme. Caroline dissuade
+ses amies de se marier. Elle se plaint de l’incapacité des hommes qui
+dissipent la fortune de leurs femmes. Caroline est vindicative! elle
+est sotte, elle est atroce! Plaignez Adolphe! Plaignez-vous, ô maris! O
+garçons, réjouissez-vous!
+
+
+ SOUVENIRS ET REGRETS.
+
+Marié depuis quelques années, votre amour est devenu si placide, que
+Caroline essaye quelquefois le soir de vous réveiller par de petits
+mots piquants. Vous avez je ne sais quoi de calme et de tranquille
+qui impatiente toutes les femmes légitimes. Les femmes y trouvent une
+sorte d’insolence; elles prennent la nonchalance du bonheur pour la
+fatuité de la certitude, car elles ne pensent jamais au dédain de leurs
+inestimables valeurs: leur vertu est alors furieuse d’être prise au mot.
+
+Dans cette situation, qui est le fond de la langue de tout mariage, et
+sur laquelle homme et femme doivent compter, aucun mari n’ose dire que
+le pâté d’anguille l’ennuie; mais son appétit a certainement besoin des
+condiments de la toilette, des pensées de l’absence, des irritations
+d’une rivalité supposée.
+
+Enfin, vous vous promenez alors très-bien avec votre femme sous le
+bras, sans serrer le sien contre vos flancs avec la craintive et
+soigneuse cohésion de l’avare tenant son trésor. Vous regardez, à
+droite et à gauche, les curiosités sur les boulevards, en gardant
+votre femme d’un bras lâché et distrait, comme si vous étiez le
+remorqueur d’un gros bateau normand. Allons, soyez francs, mes amis!
+si, derrière votre femme, un admirateur la pressait par mégarde ou avec
+intention, vous n’avez aucune envie de vérifier les motifs du passant;
+d’ailleurs, nulle femme ne s’amuse à faire naître une querelle pour si
+peu de chose. Ce peu de chose, avouons-nous encore ceci, n’est-il pas
+excessivement flatteur pour l’un comme pour l’autre?
+
+Vous en êtes là, mais vous n’êtes pas allé plus loin. Cependant, vous
+enterrez au fond de votre cœur et de votre conscience une horrible
+pensée: Caroline n’a pas répondu à votre attente. Caroline a des
+défauts qui, par la haute mer de la lune de miel, restaient sous
+l’eau, et que la marée basse de la lune rousse a découverts. Vous
+vous êtes heurté souvent à ces écueils, vos espérances y ont échoué
+plusieurs fois, plusieurs fois vos désirs de jeune homme à marier (où
+est ce temps!) y ont vu briser leurs embarcations pleines de richesses
+fantastiques: la fleur des marchandises a péri, le lest du mariage est
+resté. Enfin, pour se servir d’une locution de la langue parlée, en
+vous entretenant de votre mariage avec vous-même, vous vous dites, en
+regardant Caroline: _Ce n’est pas ce que je croyais!_
+
+Un soir, au bal, dans le monde, chez un ami, n’importe où, vous
+rencontrerez une sublime jeune fille, belle, spirituelle et bonne; une
+âme, oh! une âme céleste! une beauté merveilleuse! Voilà bien cette
+coupe inaltérable de figure ovale, ces traits qui doivent résister
+longtemps à l’action de la vie, ce front gracieux et rêveur. L’inconnue
+est riche, elle est instruite, elle appartient à une grande famille;
+partout elle sera bien ce qu’elle doit être, elle saura briller ou
+s’éclipser; elle offre enfin, dans toute sa gloire et dans toute sa
+puissance, l’être rêvé, votre femme, celle que vous vous sentez le
+pouvoir d’aimer toujours; elle flattera toujours vos vanités, elle
+entendrait et servirait admirablement vos intérêts. Enfin, elle est
+tendre et gaie, cette jeune fille qui réveille toutes vos passions
+nobles! qui allume des désirs éteints!
+
+Vous regardez Caroline avec un sombre désespoir, et voici les fantômes
+de pensées qui frappent, de leurs ailes de chauve-souris, de leur bec
+de vautour, de leur corps de phalène, les parois du palais où, comme
+une lampe d’or, brille votre cervelle, allumée par le Désir.
+
+ PREMIÈRE STROPHE. —Ah! pourquoi me suis-je marié? Ah! quelle fatale
+ idée! je me suis laissé prendre à quelques écus! Comment? c’est
+ fini, je ne puis avoir qu’une femme. Ah! les Turcs ont de l’esprit!
+ On voit que l’auteur du Coran a vécu dans le désert!
+
+ DEUXIÈME STROPHE. —Ma femme est malade, elle tousse quelquefois
+ le matin. Mon Dieu, s’il est dans les décrets de votre sagesse de
+ retirer Caroline du monde, faites-le promptement pour son bonheur
+ et pour le mien. Cet ange a fait son temps.
+
+ TROISIÈME STROPHE. —Mais je suis un monstre! Caroline est la mère
+ de mes enfants!
+
+Votre femme revient avec vous en voiture, et vous la trouvez horrible;
+elle vous parle, vous lui répondez par monosyllabes. Elle vous dit:
+«Qu’as-tu donc?» Vous lui répondez: «Rien.» Elle tousse, vous l’engagez
+à voir, dès demain, le docteur. La médecine a ses hasards.
+
+ QUATRIÈME STROPHE. —On m’a dit qu’un médecin, maigrement payé par
+ des héritiers, s’écria très-imprudemment: «Ils me rognent mille
+ écus, et me doivent quarante mille livres de rente!» Oh! je ne
+ regarderais pas aux honoraires, moi!
+
+—Caroline, lui dites-vous à haute voix, il faut prendre garde à toi;
+croise ton châle, soigne-toi, mon ange aimé.
+
+Votre femme est enchantée de vous, vous paraissez vous intéresser
+énormément à elle. Pendant le déshabiller de votre femme, vous restez
+étendu sur la causeuse.
+
+Quand tombe la robe, vous contemplez la divine apparition qui vous
+ouvre la porte d’ivoire des châteaux en Espagne. Extase ravissante!
+vous voyez la sublime jeune fille!... Elle est blanche comme la
+voile du galion qui entre à Cadix chargé de trésors. Elle en a les
+merveilleux bossoirs qui fascinent le négociant avide. Votre femme,
+heureuse d’être admirée, s’explique alors votre air taciturne. Cette
+jeune fille sublime! vous la voyez les yeux fermés; elle domine votre
+pensée, et vous dites alors:
+
+ CINQUIÈME ET DERNIÈRE STROPHE. —Divine! adorable! Existe-t-il deux
+ femmes pareilles? Rose des nuits! Tour d’ivoire! Vierge céleste!
+ Étoile du soir et du matin!
+
+Chacun a ses petites litanies, vous en avez dit quatre.
+
+Le lendemain, votre femme est ravissante, elle ne tousse plus, elle
+n’a pas besoin de docteur; si elle crève, elle crèvera de santé, vous
+l’avez maudite quatre fois au nom de la jeune fille, et quatre fois
+elle vous a béni. Caroline ne sait pas qu’il frétillait, au fond
+de votre cœur, un petit poisson rouge de la nature des crocodiles,
+enfermé dans l’amour conjugal comme l’autre dans un bocal, mais sans
+coquillages.
+
+Quelques jours auparavant, votre femme avait parlé de vous, en termes
+assez équivoques, à madame de Fischtaminel; votre belle amie vient la
+voir, et Caroline vous compromet alors par des regards mouillés et
+longtemps arrêtés; elle vous vante, elle se trouve heureuse.
+
+Vous sortez furieux, vous enragez, et vous êtes heureux de rencontrer
+un ami sur le boulevard, pour y exhaler votre bile.
+
+—Mon ami, ne te marie jamais! Il vaut mieux voir tes héritiers
+emportant tes meubles pendant que tu râles, il vaut mieux rester deux
+heures sans boire, à l’agonie, assassiné de paroles testamentaires par
+une garde-malade comme celle que Henri Monnier met si cruellement en
+scène dans sa terrible peinture des derniers moments d’un célibataire!
+Ne te marie sous aucun prétexte!
+
+Heureusement vous ne revoyez plus la sublime jeune fille! Vous êtes
+sauvé de l’enfer où vous conduisaient de criminelles pensées, vous
+retombez dans le purgatoire de votre bonheur conjugal; mais vous
+commencez à faire attention à madame de Fischtaminel, que vous avez
+adorée sans pouvoir arriver jusqu’à elle quand vous étiez garçon.
+
+
+ OBSERVATION.
+
+Arrivé à cette hauteur dans la latitude ou la longitude de l’océan
+conjugal, il se déclare un petit mal chronique, intermittent, assez
+semblable à des rages de dents... Vous m’arrêtez, je le vois, pour
+me dire: —«Comment relève-t-on la hauteur dans cette mer? Quand un
+mari peut-il se savoir à ce point nautique; et peut-on en éviter les
+écueils?»
+
+On se trouve là, comprenez-vous? aussi bien après dix mois de mariage
+qu’après dix ans: c’est selon la marche du vaisseau, selon sa
+voilure, selon la mousson, la force des courants, et surtout selon la
+composition de l’équipage. Eh bien, il y a cet avantage que les marins
+n’ont qu’une manière de prendre le point, tandis que les maris en ont
+mille de trouver le leur.
+
+EXEMPLES. Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, devenue tout
+bonnement votre femme, s’appuie beaucoup trop sur votre bras en se
+promenant sur le Boulevard, ou trouve beaucoup plus distingué de ne
+plus vous donner le bras;
+
+Ou elle voit des hommes plus ou moins jeunes, plus ou moins bien mis,
+quand autrefois elle ne voyait personne, même quand le Boulevard était
+noir de chapeaux et battu par plus de bottes que de bottines;
+
+Ou, quand vous rentrez, elle dit: « —Ce n’est rien, c’est Monsieur!»
+au lieu de: « —Ah! c’est Adolphe!» qu’elle disait avec un geste, un
+regard, un accent qui faisaient penser à ceux qui l’admiraient: Enfin,
+en voilà une heureuse! (Cette exclamation d’une femme implique deux
+temps: celui pendant lequel elle est sincère, celui pendant lequel elle
+est hypocrite avec: « —Ah! c’est Adolphe.» Quand elle s’écrie: « —Ce
+n’est rien, c’est Monsieur!» elle ne daigne plus jouer la comédie.)
+
+Ou, si vous revenez un peu tard (onze heures, minuit), elle...
+ronfle!!! odieux indice!
+
+Ou, elle met ses bas devant vous... (Dans le mariage anglais, ceci
+n’arrive qu’une seule fois dans la vie conjugale d’une lady; le
+lendemain, elle part pour le continent avec un _captain_ quelconque, et
+ne pense plus à mettre ses bas.)
+
+Ou... mais restons-en là.
+
+Ceci s’adresse à des marins ou maris familiarisés avec LA CONNAISSANCE
+DES TEMPS.
+
+
+ LE TAON CONJUGAL.
+
+Eh bien! sous cette ligne voisine d’un signe tropical sur le nom
+duquel le bon goût interdit de faire une plaisanterie vulgaire et
+indigne de ce spirituel ouvrage, il se déclare une horrible petite
+misère ingénieusement appelée le Taon Conjugal, de tous les cousins,
+moustiques, taracanes, puces et scorpions, le plus impatientant, en
+ce qu’aucune moustiquaire n’a pu être inventée pour s’en préserver.
+Le Taon ne pique pas sur-le-champ: il commence à tintinnuler à vos
+oreilles, et _vous ne savez pas encore ce que c’est_.
+
+Ainsi, à propos de rien, de l’air le plus naturel du monde, Caroline
+dit: —Madame Deschars avait une bien belle robe, hier...
+
+—Elle a du goût, répond Adolphe sans en penser un mot.
+
+—C’est son mari qui la lui a donnée, réplique Caroline en haussant les
+épaules.
+
+—Ah!
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ M. DESCHARS.
+
+ Ce n’est pas M. Deschars qui se conduirait ainsi.
+
+ (VIE CONJUGALE.)]
+
+—Oui, une robe de quatre cents francs! Elle a tout ce qui se fait de
+plus beau en velours...
+
+—Quatre cents francs! s’écrie Adolphe en prenant la pose de l’apôtre
+Thomas.
+
+—Mais il y a deux lés de rechange et un corsage...
+
+—Il fait bien les choses, monsieur Deschars! reprend Adolphe en se
+réfugiant dans la plaisanterie.
+
+—Tous les hommes n’ont pas de ces attentions-là, dit Caroline
+sèchement.
+
+—Quelles attentions?...
+
+—Mais, Adolphe... penser aux lés de rechange et à un corsage
+pour faire encore servir la robe quand elle ne sera plus de mise,
+décolletée...
+
+Adolphe se dit en lui-même: —Caroline veut une robe.
+
+Le pauvre homme!...
+
+Quelque temps après, monsieur Deschars a renouvelé la chambre de sa
+femme. Puis monsieur Deschars a fait remonter à la nouvelle mode les
+diamants de sa femme. Monsieur Deschars ne sort jamais sans sa femme,
+ou ne laisse sa femme aller nulle part sans lui donner le bras.
+
+Si vous apportez quoi que ce soit à Caroline, ce n’est jamais aussi
+bien que ce qu’a fait monsieur Deschars. Si vous vous permettez le
+moindre geste, la moindre parole un peu trop vifs; si vous parlez un
+peu haut, vous entendez cette phrase sibilante et vipérine:
+
+—Ce n’est pas monsieur Deschars qui se conduirait ainsi! Prends donc
+monsieur Deschars pour modèle.
+
+Enfin, l’imbécile monsieur Deschars apparaît dans votre ménage à tout
+moment et à propos de tout.
+
+Ce mot: « —Vois donc un peu si monsieur Deschars se permet jamais...»
+est une épée de Damoclès, ou ce qui est pis, une épingle; et votre
+amour-propre est la pelote où votre femme la fourre continuellement,
+la retire et la refourre, sous une foule de prétextes inattendus et
+variés, en se servant d’ailleurs des termes d’amitié les plus câlins ou
+avec des façons assez gentilles.
+
+Adolphe, taonné jusqu’à se voir tatoué de piqûres, finit par faire ce
+qui se fait en bonne police, en gouvernement, en stratégie. (_Voyez_
+l’ouvrage de Vauban sur l’attaque et la défense des places fortes.)
+Il avise madame de Fischtaminel, femme encore jeune, élégante, un
+peu coquette, et il la pose (le scélérat se proposait ceci depuis
+longtemps) comme un moxa sur l’épiderme excessivement chatouilleux de
+Caroline.
+
+O vous qui vous écriez souvent: « —Je ne sais pas ce qu’a ma
+femme!...» vous baiserez cette page de philosophie transcendante, car
+vous allez y trouver _la clef du caractère de toutes les femmes_!...
+Mais les connaître aussi bien que je les connais, ce ne sera pas les
+connaître beaucoup: elles ne se connaissent pas elles-mêmes! Enfin,
+Dieu, vous le savez, s’est trompé sur le compte de la seule qu’il ait
+eue à gouverner et qu’il avait pris le soin de faire.
+
+Caroline veut bien piquer Adolphe à toute heure, mais cette faculté de
+lâcher de temps en temps une guêpe au conjoint (terme judiciaire) est
+un droit exclusivement réservé à l’épouse. Adolphe devient un monstre
+s’il détache sur sa femme une seule mouche. De Caroline, c’est de
+charmantes plaisanteries, un badinage pour égayer la vie à deux, et
+dicté surtout par les intentions les plus pures; tandis que, d’Adolphe,
+c’est une cruauté de Caraïbe, une méconnaissance du cœur de sa femme et
+un plan arrêté de lui causer du chagrin. Ceci n’est rien.
+
+—Vous aimez donc bien madame de Fischtaminel? demande Caroline.
+Qu’a-t-elle donc dans l’esprit ou dans les manières de si séduisant,
+cette araignée-là?
+
+—Mais, Caroline...
+
+—Oh! ne prenez pas la peine de nier ce goût bizarre, dit-elle en
+arrêtant une négation sur les lèvres d’Adolphe, il y a longtemps que je
+m’aperçois que vous me préférez cet échalas (madame de Fischtaminel est
+maigre). Eh bien! allez... vous aurez bientôt reconnu la différence.
+
+Comprenez-vous? Vous ne pouvez pas soupçonner Caroline d’avoir le
+moindre goût pour monsieur Deschars (un gros homme commun, rougeaud, un
+ancien notaire), tandis que vous aimez madame de Fischtaminel! Et alors
+Caroline, cette Caroline dont l’innocence vous a tant fait souffrir,
+Caroline qui s’est familiarisée avec le monde, Caroline devient
+spirituelle: vous avez deux Taons au lieu d’un.
+
+Le lendemain elle vous demande, en prenant un petit air bon enfant:
+—Où en êtes-vous avec madame de Fischtaminel?...
+
+Quand vous sortez, elle vous dit: —Va, mon ami, va prendre les eaux!
+
+Car, dans leur colère contre une rivale, toutes les femmes, même les
+duchesses, emploient l’invective, et s’avancent jusque dans les tropes
+de la Halle; elles font alors arme de tout.
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ MADAME FISCHTAMINEL.
+
+ Qu’a-t-elle donc dans l’esprit et les manières,
+ cette..... araignée-là?
+
+ (VIE CONJUGALE.)]
+
+Vouloir convaincre Caroline d’erreur et lui prouver que madame de
+Fischtaminel vous est indifférente, vous coûterait trop cher. C’est une
+sottise qu’un homme d’esprit ne commet pas dans son ménage: il y perd
+son pouvoir et il s’y ébrèche.
+
+Oh! Adolphe, tu es arrivé malheureusement à cette saison si
+ingénieusement nommée l’_été de la Saint-Martin du mariage_. Hélas! il
+faut, chose délicieuse! reconquérir ta femme, ta Caroline, la reprendre
+par la taille, et devenir le meilleur des maris en tâchant de deviner
+ce qui lui plaît, afin de faire à son plaisir au lieu de faire à ta
+volonté! Toute la question est là désormais.
+
+
+ LES TRAVAUX FORCÉS.
+
+Admettons ceci, qui, selon nous, est une vérité remise à neuf:
+
+ AXIOME.
+
+La plupart des hommes ont toujours un peu de l’esprit qu’exige une
+situation difficile, quand ils n’ont pas tout l’esprit de cette
+situation.
+
+
+Quant aux maris qui sont au-dessous de leur position, il est impossible
+de s’en occuper: il n’y a pas de lutte, ils entrent dans la classe
+nombreuse des _Résignés_.
+
+Adolphe se dit donc: —Les femmes sont des enfants: présentez-leur
+un morceau de sucre, vous leur faites danser très-bien toutes les
+contredanses que dansent les enfants gourmands; mais il faut toujours
+avoir une dragée, la leur tenir haut, et... que le goût des dragées
+ne leur passe point. Les Parisiennes (Caroline est de Paris) sont
+excessivement vaines, elles sont gourmandes!... On ne gouverne les
+hommes, on ne se fait des amis, qu’en les prenant tous par leurs vices,
+en flattant leurs passions: ma femme est à moi!
+
+Quelques jours après, pendant lesquels Adolphe a redoublé d’attentions
+pour sa femme, il lui tient ce langage:
+
+—Tiens, Caroline, amusons-nous! il faut bien que tu mettes ta nouvelle
+robe (la pareille à celle de madame Deschars), et... ma foi, nous irons
+voir quelque bêtise aux Variétés.
+
+Ces sortes de propositions rendent toujours les femmes légitimes de
+la plus belle humeur. Et d’aller! Adolphe a commandé pour deux, chez
+Borrel, au Rocher de Cancale, un joli petit dîner fin.
+
+—Puisque nous allons aux Variétés, dînons au cabaret! s’écrie Adolphe
+sur les boulevards en ayant l’air de se livrer à une improvisation
+généreuse.
+
+Caroline, heureuse de cette apparence de bonne fortune, s’engage alors
+dans un petit salon où elle trouve la nappe mise et le petit service
+coquet offert par Borrel aux gens assez riches pour payer le local
+destiné aux grands de la terre qui se font petits pour un moment.
+
+Les femmes, dans un dîné privé, mangent peu: leur secret harnais les
+gêne, elles ont le corset de parade, elles sont en présence de femmes
+dont les yeux et la langue sont également redoutables. Elles aiment,
+non pas la bonne, mais la jolie chère: sucer des écrevisses, gober des
+cailles au gratin, tortiller l’aile d’un coq de bruyère, et commencer
+par un morceau de poisson bien frais, relevé par une de ces sauces qui
+font la gloire de la cuisine française. La France règne par le goût en
+tout: le dessin, les modes, etc. La sauce est le triomphe du goût, en
+cuisine. Donc, grisettes, bourgeoises et duchesses sont enchantées d’un
+bon petit dîner arrosé de vins exquis, pris en petite quantité, terminé
+par des fruits comme il n’en vient qu’à Paris, surtout quand on va
+digérer ce petit dîner au spectacle, dans une bonne loge, en écoutant
+des bêtises, celles de la scène, et celles qu’on leur dit à l’oreille
+pour expliquer celles de la scène. Seulement l’addition du restaurant
+est de cent francs, la loge en coûte trente, et les voitures, la
+toilette (gants frais, bouquet, etc.) autant. Cette galanterie monte
+à un total de cent soixante francs, quelque chose comme quatre mille
+francs par mois, si l’on va souvent à l’Opéra-Comique, aux Italiens et
+au grand Opéra. Quatre mille francs par mois valent aujourd’hui deux
+millions de capital. Mais tout _honneur conjugal_ vaut cela.
+
+Caroline dit à ses amies des choses qu’elle croit excessivement
+flatteuses, mais qui font faire la moue à un mari spirituel.
+
+—Depuis quelque temps, Adolphe est charmant. Je ne sais pas ce que
+j’ai fait pour mériter tant de gracieusetés, mais il me comble. Il
+ajoute du prix à tout par ces délicatesses qui nous _impressionnent_
+tant, nous autres femmes... Après m’avoir mené lundi au Rocher de
+Cancale, il m’a soutenu que Véry faisait aussi bien la cuisine que
+Borrel, et il a recommencé la partie dont je vous ai parlé, mais
+en m’offrant au dessert un coupon de loge à l’Opéra. L’on donnait
+GUILLAUME TELL, qui, vous le savez, est ma passion.
+
+—Vous êtes bien heureuse, répond madame Deschars sèchement, et avec
+une évidente jalousie.
+
+—Mais une femme qui remplit bien ses devoirs mérite, il me semble, ce
+bonheur...
+
+Quand cette phrase atroce se promène sur les lèvres d’une femme mariée,
+il est clair qu’elle _fait son devoir_, à la façon des écoliers,
+pour la récompense qu’elle attend. Au collége, on veut gagner des
+exemptions; en mariage, on espère un châle, un bijou. Donc, plus
+d’amour!
+
+—Moi, ma chère (madame Deschars est piquée), moi, je suis raisonnable.
+Deschars faisait de ces folies-là...[4], j’y ai mis bon ordre. Écoutez
+donc, ma petite, nous avons deux enfants, et j’avoue que cent ou deux
+cents francs sont une considération pour moi, mère de famille.
+
+ [4] Mensonge à triple péché mortel (mensonge, orgueil, envie)
+ que se permettent les dévotes, car madame Deschars est une
+ dévote atrabilaire; elle ne manque pas un office à Saint-Roch
+ _depuis qu’elle a quêté avec la reine_.
+
+ (NOTE DE L’AUTEUR.)
+
+—Eh! madame, dit madame de Fischtaminel, il vaut mieux que nos maris
+aillent en partie fine avec nous que...
+
+—Deschars?... dit brusquement madame Deschars en se levant et saluant.
+
+Le sieur Deschars (homme annulé par sa femme) n’entend pas alors la fin
+de cette phrase, par laquelle il apprendrait qu’on peut manger son bien
+avec des femmes excentriques.
+
+Caroline, flattée dans toutes ses vanités, se rue alors dans toutes
+les douceurs de l’orgueil et de la gourmandise, deux délicieux péchés
+capitaux. Adolphe regagne du terrain; mais, hélas! (cette réflexion
+vaut un sermon de Petit Carême) le péché, comme toute volupté, contient
+son aiguillon. De même qu’un Autocrate, le Vice ne tient pas compte de
+mille délicieuses flatteries devant un seul pli de rose qui l’irrite.
+Avec lui, l’homme doit aller _crescendo_!... et toujours.
+
+ AXIOME.
+
+Le Vice, le Courtisan, le Malheur et l’Amour ne connaissent que le
+_présent_.
+
+
+Au bout d’un temps difficile à déterminer, Caroline se regarde dans
+la glace, au dessert, et voit des rubis fleurissant sur ses pommettes
+et sur les ailes si pures de son nez. Elle est de mauvaise humeur au
+spectacle, et vous ne savez pas pourquoi, vous, Adolphe, si fièrement
+posé dans votre cravate! vous qui tendez votre torse en homme satisfait.
+
+Quelques jours après, la couturière arrive, elle essaye une robe, elle
+rassemble ses forces, elle ne parvient pas à l’agrafer... On appelle la
+femme de chambre. Après un tirage de la force de deux chevaux, un vrai
+treizième travail d’Hercule, il se déclare un hiatus de deux pouces.
+L’inexorable couturière ne peut cacher à Caroline que sa taille a
+changé. Caroline, l’aérienne Caroline, menace d’être pareille à madame
+Deschars. En terme vulgaire, elle épaissit. On laisse Caroline atterrée.
+
+—Comment avoir, comme cette grosse madame Deschars, des cascades
+de chairs à la Rubens? Et c’est vrai... se dit-elle, Adolphe est un
+profond scélérat. Je le vois, il veut faire de moi une mère Gigogne! et
+m’ôter mes moyens de séduction!
+
+Caroline veut bien désormais aller aux Italiens, elle y accepte un
+tiers de loge, mais elle trouve _très-distingué_ de peu manger, et
+refuse les parties fines de son mari.
+
+—Mon ami, dit-elle, une femme comme il faut ne saurait aller là si
+souvent... On entre une fois par plaisanterie dans ces boutiques; mais
+s’y montrer habituellement?... fi donc!
+
+Borrel et Véry, ces illustrations du Fourneau, perdent chaque jour
+mille francs de recette à ne pas avoir une entrée spéciale pour les
+voitures. Si une voiture pouvait se glisser sous une porte cochère, et
+sortir par une autre en jetant une femme au péristyle d’un escalier
+élégant, combien de clientes leur amèneraient de bons, gros, riches
+clients!
+
+ AXIOME.
+
+La coquetterie tue la gourmandise.
+
+
+Caroline en a bientôt assez du théâtre, et le diable seul peut savoir
+la cause de ce dégoût. Excusez Adolphe! un mari n’est pas le diable.
+
+Un bon tiers des Parisiennes s’ennuie au spectacle, à part quelques
+escapades, comment aller rire et mordre au fruit d’une indécence,
+—aller respirer le poivre long d’un gros mélodrame, —s’extasier à des
+décorations, etc. Beaucoup d’entre elles ont les oreilles rassasiées de
+musique, et ne vont aux Italiens que pour les chanteurs, ou, si vous
+voulez, pour remarquer les différences dans l’exécution. Voici ce qui
+soutient les théâtres: les femmes y sont un spectacle avant et après la
+pièce. La vanité seule paye du prix exorbitant de quarante francs trois
+heures de plaisir contestable, pris en mauvais air et à grands frais,
+sans compter les rhumes attrapés en sortant. Mais se montrer, se faire
+voir, recueillir les regards de cinq cents hommes!... quelle franche
+lippée! dirait Rabelais.
+
+Pour cette précieuse récolte, engrangée par l’amour-propre, il faut
+être remarqué. Or, une femme et son mari sont peu regardés. Caroline
+a le chagrin de voir la salle toujours préoccupée des femmes qui ne
+sont pas avec leurs maris, des femmes excentriques. Or, le faible loyer
+qu’elle touche de ses efforts, de ses toilettes et de ses poses, ne
+compensant guère à ses yeux la fatigue, la dépense et l’ennui, bientôt
+il en est du spectacle comme de la bonne chère: la bonne cuisine la
+faisait engraisser, le théâtre la fait jaunir.
+
+Ici Adolphe (ou tout homme à la place d’Adolphe) ressemble à ce paysan
+du Languedoc qui souffrait horriblement d’un _agacin_ (en français,
+cor; mais le mot de la langue d’Oc n’est-il pas plus joli?). Ce paysan
+enfonçait son pied de deux pouces dans les cailloux les plus aigus du
+chemin, en disant à son agacin: —_Troun de Diou! de bagasse_! si tu mé
+fais souffrir, jé té lé rends bien.
+
+—En vérité, dit Adolphe profondément désappointé le jour où on reçoit
+de sa femme un refus motivé, je voudrais bien savoir ce qui peut vous
+plaire...
+
+Caroline regarde son mari du haut de sa grandeur, et lui dit, après un
+temps digne d’une actrice: —Je ne suis ni une oie de Strasbourg, ni
+une girafe.
+
+—On peut, en effet, mieux employer quatre mille francs par mois,
+répond Adolphe.
+
+—Que veux-tu dire?
+
+—Avec le quart de cette somme, offert à d’estimables forçats, à de
+jeunes libérés, à d’honnêtes criminels, on devient un personnage, un
+petit Manteau-Bleu! reprend Adolphe, et une jeune femme est alors fière
+de son mari.
+
+Cette phrase est le cercueil de l’amour! aussi Caroline la prend-elle
+en très-mauvaise part. Il s’ensuit une explication. Ceci rentre
+dans les milles facéties du chapitre suivant, dont le titre doit
+faire sourire les amants aussi bien que les époux. S’il y a des
+rayons jaunes, pourquoi n’y aurait-il pas des jours de cette couleur
+excessivement conjugale?
+
+
+ LES RISETTES JAUNES.
+
+Arrivé dans ces eaux, vous jouissez alors de ces petites scènes qui,
+dans le grand opéra du mariage, représentent des intermèdes, et dont
+voici le type.
+
+Vous êtes un soir seuls, après dîner, et vous vous êtes déjà tant de
+fois trouvés seuls que vous éprouvez le besoin de vous dire de petits
+mots piquants, comme ceci, donné pour exemple.
+
+—Prends garde à toi Caroline, dit Adolphe, qui a sur le cœur tant
+d’efforts inutiles, il me semble que ton nez a l’impertinence de rougir
+à domicile tout aussi bien qu’au restaurant.
+
+—Tu n’es pas dans tes jours d’amabilité!...
+
+
+RÈGLE GÉNÉRALE.
+
+Aucun homme n’a pu découvrir le moyen de donner un conseil d’ami à
+aucune femme, pas même à la sienne.
+
+
+—Que veux-tu, ma chère, peut-être es-tu trop serrée dans ton corset,
+et l’on se donne ainsi des maladies...
+
+Aussitôt qu’un homme a dit cette phrase n’importe à quelle femme, cette
+femme (elle sait que les buscs sont souples) saisit son busc par le
+bout qui regarde en contre-bas, et le soulève en disant, comme Caroline:
+
+—Vois, on peut y mettre la main! jamais je ne me serre.
+
+—Ce sera donc l’estomac...
+
+—Qu’est-ce que l’estomac a de commun avec le nez?
+
+—L’estomac est un centre qui communique avec tous les organes.
+
+—Le nez est donc un organe?
+
+—Oui.
+
+—Ton organe te sert bien mal en ce moment... (Elle lève les yeux et
+hausse les épaules.) Voyons! que t’ai-je fait, Adolphe?
+
+—Mais rien, je plaisante, et j’ai le malheur de ne pas te plaire,
+répond Adolphe en souriant.
+
+—Mon malheur, à moi, c’est d’être ta femme. Oh! que ne suis-je celle
+d’un autre!
+
+—Nous sommes d’accord!
+
+—Si, me nommant autrement, j’avais la naïveté de dire, comme les
+coquettes qui veulent savoir où elles en sont avec un homme: «Mon
+nez est d’un rouge inquiétant!» en me regardant à la glace avec
+des minauderies de singe, tu me répondrais: «Oh! madame, vous vous
+calomniez! D’abord, cela ne se voit pas; puis c’est en harmonie avec
+la couleur de votre teint... Nous sommes d’ailleurs tous ainsi après
+dîner!» et tu partirais de là pour me faire des compliments... Est-ce
+que je dis, moi, que tu engraisses, que tu prends des couleurs de
+maçon, et que j’aime les hommes pâles et maigres?...
+
+On dit à Londres: _Ne touchez pas à la hache!_ En France, il faut dire:
+Ne touchez pas au nez de la femme...
+
+—Et tout cela pour un peu trop de cinabre naturel! s’écrie Adolphe.
+Prends-t’en au bon Dieu, qui se mêle d’étendre de la couleur plus dans
+un endroit que dans un autre, non à moi... qui t’aime... qui te veux
+parfaite, et qui te crie: Gare!
+
+—Tu m’aimes trop, alors, car depuis quelque temps tu t’étudies à me
+dire des choses désagréables, tu cherches à me dénigrer sous prétexte
+de me perfectionner... J’ai été trouvée parfaite, il y a cinq ans...
+
+—Moi, je te trouve mieux que parfaite, tu es charmante!...
+
+—Avec trop de cinabre?
+
+Adolphe, qui voit sur la figure de sa femme un air hyperboréen,
+s’approche, se met sur une chaise à côté d’elle. Caroline, ne
+pouvant pas décemment s’en aller, donne un coup de côté sur sa robe
+comme pour opérer une séparation. Ce mouvement-là, certaines femmes
+l’accomplissent avec une impertinence provocante; mais il a deux
+significations: c’est, en terme de whist, ou _une invite au roi_, ou
+_une renonce_. En ce moment, Caroline renonce.
+
+—Qu’as-tu? dit Adolphe.
+
+—Voulez-vous un verre d’eau et de sucre? demande Caroline en
+s’occupant de votre hygiène et prenant (en charge) son rôle de servante.
+
+—Pourquoi?
+
+—Mais vous n’avez pas la digestion aimable, vous devez souffrir
+beaucoup. Peut-être faut-il mettre une goutte d’eau-de-vie dans le
+verre d’eau sucrée? Le docteur a parlé de cela comme d’un remède
+excellent...
+
+—Comme tu t’occupes de mon estomac!
+
+—C’est un centre, il communique à tous les organes, il agira sur le
+cœur, et de là peut-être sur la langue.
+
+Adolphe se lève et se promène sans rien dire, mais il pense à tout
+l’esprit que sa femme acquiert; il la voit grandissant chaque jour en
+force, en acrimonie; elle devient d’une intelligence dans le taquinage
+et d’une puissance militaire dans la dispute qui lui rappellent Charles
+XII et les Russes. Caroline, en ce moment, se livre à une mimique
+inquiétante: elle a l’air de se trouver mal.
+
+—Souffrez-vous? dit Adolphe pris par où les femmes nous prennent
+toujours, par la générosité.
+
+—Ça fait mal au cœur, après le dîner, de voir un homme allant et
+venant comme un balancier de pendule. Mais vous voilà bien: il faut
+toujours que vous vous agitiez... Êtes-vous drôles... Les hommes sont
+plus ou moins fous...
+
+Adolphe s’assied au coin de la cheminée opposé à celui que sa femme
+occupe, et il y reste pensif: le mariage lui apparaît avec ses steppes
+meublés d’orties.
+
+—Eh bien! tu boudes?... dit Caroline après un demi-quart d’heure donné
+à l’observation de la figure maritale.
+
+—Non, j’étudie, répond Adolphe.
+
+—Oh! quel caractère infernal tu as!... dit-elle en haussant les
+épaules. Est-ce à cause de ce que je t’ai dit sur ton ventre, sur ta
+taille et sur ta digestion? Tu ne vois donc pas que je voulais te
+rendre la monnaie de ton cinabre? Tu prouves que les hommes sont aussi
+coquets que les femmes... (Adolphe reste froid.) Sais-tu que cela me
+semble très-gentil à vous de prendre nos qualités... (Profond silence.)
+On plaisante, et tu te fâches... (elle regarde Adolphe), car tu es
+fâché... Je ne suis pas comme toi, moi: je ne peux pas supporter
+l’idée de t’avoir fait un peu de peine! Et c’est pourtant une idée
+qu’un homme n’aurait jamais eue, que d’attribuer ton impertinence à
+quelque embarras dans ta digestion. Ce n’est plus _mon Dodofe_! c’est
+son ventre qui s’est trouvé assez grand pour parler... Je ne te savais
+pas ventriloque, voilà tout...
+
+Caroline regarde Adolphe en souriant: Adolphe se tient comme gommé.
+
+—Non, il ne rira pas... Et vous appelez cela, dans votre jargon, avoir
+du caractère... Oh! comme nous sommes bien meilleures!
+
+Elle vient s’asseoir sur les genoux d’Adolphe, qui ne peut s’empêcher
+de sourire. Ce sourire, extrait à l’aide de la machine à vapeur, elle
+le guettait pour s’en faire une arme.
+
+—Allons, mon bon homme, avoue tes torts! dit-elle alors. Pourquoi
+bouder? Je t’aime, moi, comme tu es! Je te vois tout aussi mince que
+quand je t’ai épousé... plus mince même.
+
+—Caroline, quand on en arrive à se tromper sur ces petites
+choses-là... quand on se fait des concessions et qu’on ne reste pas
+fâché, tout rouge... sais-tu ce qui en est?...
+
+—Eh bien? dit Caroline inquiète de la pose dramatique que prend
+Adolphe.
+
+—On s’aime moins.
+
+—Oh! gros monstre, je te comprends: tu restes fâché pour me faire
+croire que tu m’aimes.
+
+Hélas! avouons-le! Adolphe dit la vérité de la seule manière de la
+dire: en riant.
+
+—Pourquoi m’as-tu fait de la peine? dit-elle. Ai-je un tort? ne
+vaut-il pas mieux me l’expliquer gentiment plutôt que de me dire
+grossièrement (elle enfle sa voix): «Votre nez rougit!» Non, ce n’est
+pas bien! Pour te plaire, je vais employer une expression de ta belle
+Fischtaminel: «_Ce n’est pas d’un gentleman!_»
+
+Adolphe se met à rire et paye les frais du raccommodement; mais au
+lieu d’y découvrir ce qui peut plaire à Caroline et le moyen de se
+l’attacher, il reconnaît par où Caroline l’attache à elle.
+
+
+ NOSOGRAPHIE DE LA VILLA.
+
+Est-ce un agrément de ne pas savoir ce qui plaît à sa femme quand on
+est marié?... Certaines femmes (cela se rencontre encore en province)
+sont assez naïves pour dire assez promptement ce qu’elles veulent ou
+ce qui leur plaît. Mais à Paris, presque toutes les femmes éprouvent
+une certaine jouissance à voir un homme aux écoutes de leur cœur, de
+leurs caprices, de leurs désirs, trois expressions d’une même chose! et
+tournant, virant, allant, se démenant, se désespérant, comme un chien
+qui cherche un maître.
+
+Elles nomment cela _être aimées_, les malheureuses!... Et bon nombre se
+disent en elles-mêmes, comme Caroline: —Comment s’en tirera-t-il?
+
+Adolphe en est là. Dans ces circonstances, le digne et excellent
+Deschars, ce modèle du mari bourgeois, invite le ménage Adolphe et
+Caroline à inaugurer une charmante maison de campagne. C’est une
+occasion que les Deschars ont saisie par son feuillage, une folie
+d’hommes de lettres, une délicieuse villa où l’artiste a enfoui
+cent mille francs, et vendue à la criée onze mille francs. Caroline
+a quelque jolie toilette à essayer, un chapeau à plumes en saule
+pleureur: c’est ravissant à montrer en tilbury. On laisse le petit
+Charles à sa grand’mère. On donne congé aux domestiques. On part
+avec le sourire d’un ciel bleu, lacté de nuages, uniquement pour en
+rehausser l’effet. On respire le bon air, on le fend par le trot du
+gros cheval normand sur qui le printemps agit. Enfin l’on arrive à
+Marnes, au-dessus de Ville-d’Avray, où les Deschars se pavanent dans
+une villa copiée sur une villa de Florence et entourée de prairies
+suisses, sans tous les inconvénients des Alpes.
+
+—Mon Dieu! quelles délices qu’une semblable maison de campagne!
+s’écrie Caroline en se promenant dans les bois admirables qui bordent
+Marnes et Ville-d’Avray. On est heureux par les yeux comme si l’on y
+avait un cœur!
+
+Caroline, ne pouvant prendre qu’Adolphe, prend alors Adolphe, qui
+redevient son Adolphe. Et de courir comme une biche, et de redevenir
+la jolie, naïve, petite, adorable pensionnaire qu’elle était!... Ses
+nattes tombent! elle ôte son chapeau, le tient par ses brides. La voilà
+rejeune, blanche et rose. Ses yeux sourient, sa bouche est une grenade
+douée de sensibilité, d’une sensibilité qui paraît neuve.
+
+—Ça te plairait donc bien, ma chérie, une campagne!... dit Adolphe en
+tenant Caroline par la taille, et la sentant qui s’appuie comme pour en
+montrer la flexibilité.
+
+—Oh! tu serais assez gentil pour m’en acheter une?... Mais, pas de
+folies!... Saisis une occasion comme celle des Deschars.
+
+—Te plaire, savoir bien ce qui peut te faire plaisir, voilà l’étude de
+ton Adolphe.
+
+Ils sont seuls, ils peuvent se dire leurs petits mots d’amitié, défiler
+le chapelet de leurs mignardises secrètes.
+
+—On veut donc plaire à sa petite fille?... dit Caroline en mettant sa
+tête sur l’épaule d’Adolphe, qui la baise au front en pensant: —Dieu
+merci, je la tiens!
+
+ AXIOME.
+
+Quand un mari et une femme se tiennent, le diable seul sait celui qui
+tient l’autre.
+
+
+Le jeune ménage est charmant, et la grosse dame Deschars se permet une
+remarque assez décolletée pour elle, si sévère, si prude, si dévote.
+
+—La campagne a la propriété de rendre les maris très-aimables.
+
+M. Deschars indique une occasion à saisir. On veut vendre une maison à
+Ville-d’Avray, toujours pour rien. Or, la maison de campagne est une
+maladie particulière à l’habitant de Paris. Cette maladie a sa durée et
+sa guérison. Adolphe est un mari, ce n’est pas un médecin. Il achète
+la campagne et s’y installe avec Caroline redevenue sa Caroline, sa
+Carola, sa biche blanche, son gros trésor, sa petite fille, etc.
+
+Voici quels symptômes alarmants se déclarent avec une effrayante
+rapidité: On paye une tasse de lait vingt-cinq centimes quand il
+est baptisé, cinquante centimes quand il est _anhydre_, disent les
+chimistes. La viande est moins chère à Paris qu’à Sèvres, expérience
+faite des qualités. Les fruits sont hors de prix. Une belle poire coûte
+plus prise à la campagne que dans le jardin (anhydre!) qui fleurit à
+l’étalage de Chevet.
+
+Avant de pouvoir récolter des fruits chez soi, où il n’y a qu’une
+prairie suisse de deux centiares, environnée de quelques arbres verts
+qui ont l’air d’être empruntés à une décoration de vaudeville, les
+autorités les plus rurales consultées déclarent qu’il faudra dépenser
+beaucoup d’argent, et —attendre cinq années!... Les légumes s’élancent
+de chez les maraîchers pour rebondir à la Halle. Madame Deschars, qui
+jouit d’un jardinier-concierge, avoue que les légumes venus dans son
+terrain, sous ses bâches, à force de terreau, lui coûtent deux fois
+plus cher que ceux achetés à Paris chez une fruitière qui a boutique,
+qui paye patente, et dont l’époux est électeur. Malgré les efforts et
+les promesses du jardinier-concierge, les primeurs ont toujours à Paris
+une avance d’un mois sur celles de la campagne.
+
+De huit heures du soir à onze heures, les époux ne savent que faire,
+vu l’insipidité des voisins, leurs petitesses et les questions
+d’amour-propre soulevées à propos de rien.
+
+Monsieur Deschars remarque, avec la profonde science de calcul qui
+distingue un ancien notaire, que le prix de ses voyages à Paris cumulé
+avec les intérêts du prix de la campagne, avec les impositions, les
+réparations, les gages du concierge et de sa femme, etc., équivalent
+à un loyer de mille écus! Il ne sait pas comment lui, ancien notaire,
+s’est laissé prendre à cela!... Car il a maintes fois fait des baux de
+châteaux avec parcs et dépendances pour mille écus de loyer.
+
+On convient à la ronde, dans les salons de madame Deschars, qu’une
+maison de campagne, loin d’être un plaisir, est une plaie vive.
+
+—Je ne sais pas comment on ne vend que cinq centimes, à la Halle, un
+chou qui doit être arrosé tous les jours, depuis sa naissance jusqu’au
+jour où on le coupe, dit Caroline.
+
+—Mais, répond un petit épicier retiré, le moyen de se tirer de la
+campagne, c’est d’y rester, d’y demeurer, de se faire campagnard, et
+alors tout change...
+
+Caroline, en revenant, dit à son pauvre Adolphe: —Quelle idée as-tu
+donc eue là, d’avoir une maison de campagne? Ce qu’il y a de mieux en
+fait de campagne, est d’y aller chez les autres...
+
+Adolphe se rappelle un proverbe anglais qui dit: «N’ayez jamais de
+journal, de maîtresse, ni de campagne; il y a toujours des imbéciles
+qui se chargent d’en avoir pour vous...»
+
+—Bah! répond Adolphe, que le Taon Conjugal a définitivement éclairé
+sur la logique des femmes, tu as raison; mais aussi, que veux-tu?
+l’enfant s’y porte à ravir.
+
+Quoique Adolphe soit devenu prudent, cette réponse éveille les
+susceptibilités de Caroline. Une mère veut bien penser exclusivement à
+son enfant, mais elle ne veut pas se le voir préférer. Madame se tait;
+le lendemain, elle s’ennuie à la mort. Adolphe étant parti pour ses
+affaires, elle l’attend depuis cinq heures jusqu’à sept, et va seule
+avec le petit Charles jusqu’à la voiture. Elle parle pendant trois
+quarts d’heure de ses inquiétudes. Elle a eu peur en allant de chez
+elle au bureau des voitures. Est-il convenable qu’une jeune femme soit
+là, _seule_? Elle ne supportera pas cette existence-là.
+
+La villa crée alors une phase assez singulière, et qui mérite un
+chapitre à part.
+
+
+ LA MISÈRE DANS LA MISÈRE.
+
+ AXIOME.
+
+La misère fait des parenthèses.
+
+ EXEMPLE.
+
+On a diversement parlé, toujours en mal, du point de côté; mais ce mal
+n’est rien, comparé au point dont il s’agit ici, et que les plaisirs
+du regain conjugal font dresser à tout propos, comme le marteau de la
+touche d’un piano. Ceci constitue une misère picotante, qui ne fleurit
+qu’au moment où la timidité de la jeune épouse a fait place à cette
+fatale égalité de droits qui dévore également le ménage et la France. A
+chaque saison ses misères!...
+
+Caroline, après une semaine où elle a noté les absences de monsieur,
+s’aperçoit qu’il passe sept heures par jour loin d’elle. Un jour,
+Adolphe, qui revient gai comme un acteur applaudi, trouve sur le visage
+de Caroline une légère couche de gelée blanche. Après avoir vu que la
+froideur de sa mine est remarquée, Caroline prend un faux air amical
+dont l’expression bien connue a le don de faire intérieurement pester
+un homme, et dit: —Tu as donc eu beaucoup d’affaires, aujourd’hui, mon
+ami?
+
+—Oui, beaucoup!
+
+—Tu as pris des cabriolets?
+
+—J’en ai eu pour sept francs.
+
+—As-tu trouvé tout ton monde?...
+
+—Oui, ceux à qui j’avais donné rendez-vous...
+
+—Quand leur as-tu donc écrit? L’encre est desséchée dans ton encrier:
+c’est comme de la laque; j’ai eu à écrire, et j’ai passé une grande
+heure à l’humecter avant d’en faire une bourbe compacte avec laquelle
+on aurait pu marquer des paquets destinés aux Indes.
+
+Ici, tout mari jette sur sa moitié des regards sournois.
+
+—Je leur ai vraisemblablement écrit à Paris...
+
+—Quelles affaires donc, Adolphe?...
+
+—Ne les connais-tu pas?... Veux-tu que je te les dise?... Il y a
+d’abord l’affaire Chaumontel...
+
+—Je croyais monsieur Chaumontel en Suisse...
+
+—Mais, n’a-t-il pas ses représentants, son avoué?...
+
+—Tu n’as fait que des affaires?... dit Caroline en interrompant
+Adolphe.
+
+Elle jette alors un regard clair, direct, par lequel elle plonge à
+l’improviste dans les yeux de son mari: une épée dans un cœur.
+
+—Que veux-tu que j’aie fait?... de la fausse monnaie, des dettes, de
+la tapisserie?...
+
+—Mais, je ne sais pas. Je ne peux rien deviner d’abord! Tu me l’as dit
+cent fois; je suis trop bête.
+
+—Bon! voilà que tu prends en mauvaise part un mot caressant. Va, ceci
+est bien femme.
+
+—As-tu conclu quelque chose? dit-elle en prenant un air d’intérêt pour
+les affaires.
+
+—Non, rien...
+
+—Combien de personnes as-tu vues?
+
+—Onze, sans compter celles qui se promenaient sur les boulevards.
+
+—Comme tu me réponds!
+
+—Mais aussi tu m’interroges comme si tu avais fait pendant dix ans le
+métier de juge d’instruction...
+
+—Eh bien! raconte-moi toute ta journée, ça m’amusera. Tu devrais bien
+penser ici à mes plaisirs! Je m’ennuie assez quand tu me laisses là,
+seule, pendant des journées entières.
+
+—Tu veux que je t’amuse en te racontant des affaires?...
+
+—Autrefois, tu me disais tout...
+
+Ce petit reproche amical déguise une espèce de certitude que veut avoir
+Caroline touchant les choses graves dissimulées par Adolphe. Adolphe
+entreprend alors de raconter sa journée. Caroline affecte une espèce de
+distraction assez bien jouée pour faire croire qu’elle n’écoute pas.
+
+—Mais tu me disais tout à l’heure, s’écrie-t-elle au moment où notre
+Adolphe s’entortille, que tu as pris pour sept francs de cabriolets, et
+tu parles maintenant d’un fiacre? Il était sans doute à l’heure? Tu as
+donc fait tes affaires en fiacre? dit-elle d’un petit ton goguenard.
+
+—Pourquoi les fiacres me seraient-ils interdits? demande Adolphe en
+reprenant son récit.
+
+—Tu n’es pas allé chez madame de Fischtaminel? dit-elle au milieu
+d’une explication excessivement embrouillée où elle vous coupe
+insolemment la parole.
+
+—Pourquoi y serais-je allé?...
+
+—Ça m’aurait fait plaisir; j’aurais voulu savoir si son salon est
+fini...
+
+—Il l’est!
+
+—Ah! tu y es donc allé?...
+
+—Non, son tapissier me l’a dit.
+
+—Tu connais son tapissier?...
+
+—Oui.
+
+—Qui est-ce?
+
+—Braschon.
+
+—Tu l’as donc rencontré, le tapissier?...
+
+—Oui.
+
+—Mais tu m’as dit n’être allé qu’en voiture?...
+
+—Mais, mon enfant, pour prendre des voitures, on va les cherc...
+
+—Bah! tu l’auras trouvé dans le fiacre...
+
+—Qui?
+
+—Mais le salon —ou —Braschon! Va, l’un comme l’autre est aussi
+probable.
+
+—Mais tu ne veux donc pas m’écouter? s’écrie Adolphe en pensant
+qu’avec une longue narration il endormira les soupçons de Caroline.
+
+—Je t’ai trop écouté. Tiens, tu mens depuis une heure, comme un commis
+voyageur.
+
+—Je ne dirai plus rien.
+
+—J’en sais assez, je sais tout ce que je voulais savoir. Oui, tu me
+dis que tu as vu des avoués, des notaires, des banquiers: tu n’as vu
+personne de ces gens-là! Si j’allais faire une visite demain à madame
+de Fischtaminel, sais-tu ce qu’elle me dirait?
+
+Ici, Caroline observe Adolphe; mais Adolphe affecte un calme trompeur,
+au beau milieu duquel Caroline jette la ligne pour pêcher un indice.
+
+—Eh bien! elle me dirait qu’elle a eu le plaisir de te voir... Mon
+Dieu! sommes-nous malheureuses! Nous ne pouvons jamais savoir ce que
+vous faites... Nous sommes clouées là, dans nos ménages, pendant
+que vous êtes à vos affaires! Belles affaires!... Dans ce cas-là,
+je te raconterais, moi, des affaires un peu mieux machinées que les
+tiennes!... Ah! vous nous apprenez de belles choses!... On dit que les
+femmes sont perverses... Mais qui les a perverties?...
+
+Ici, Adolphe essaye, en arrêtant un regard fixe sur Caroline, d’arrêter
+ce flux de paroles. Caroline, comme un cheval qui reçoit un coup
+de fouet, reprend de plus belle et avec l’animation d’une _coda_
+rossinienne.
+
+—Ah! c’est une jolie combinaison! mettre sa femme à la campagne pour
+être libre de passer la journée à Paris comme on l’entend. Voilà
+donc la raison de votre passion pour une maison de campagne! Et moi,
+pauvre bécasse, qui donne dans le panneau!... Mais vous avez raison,
+monsieur, c’est très-commode, une campagne! elle peut avoir deux fins.
+Madame s’en arrangera tout aussi bien que monsieur. A vous Paris et ses
+fiacres!... à moi les bois et leurs ombrages!... Tiens, décidément,
+Adolphe, cela me va, ne nous fâchons plus...
+
+Adolphe s’entend dire des sarcasmes pendant une heure.
+
+—As-tu fini, ma chère?... demande-t-il en saisissant un moment où elle
+hoche la tête sur une interrogation à effet.
+
+Caroline termine alors en s’écriant: —J’en ai bien assez de la
+campagne, et je n’y remets plus les pieds!... Mais je sais ce qui
+m’arrivera: vous la garderez, sans doute, et vous me laisserez à
+Paris. Eh bien! à Paris, je pourrai du moins m’amuser pendant que
+vous mènerez madame de Fischtaminel dans les bois. Qu’est-ce qu’une
+_villa Adolphini_ où l’on a mal au cœur quand on s’est promené six fois
+autour de la prairie? où l’on vous a planté des bâtons de chaise et des
+manches à balai, sous prétexte de vous procurer de l’ombrage? On y est
+comme dans un four: les murs ont six pouces d’épaisseur! Et monsieur
+est absent sept heures sur les douze de la journée! Voilà le fin mot de
+la villa!
+
+—Écoute, Caroline!
+
+—Encore, dit-elle, si tu voulais m’avouer ce que tu as fait
+aujourd’hui? Tiens, tu ne me connais pas: je serai bonne enfant,
+dis-le-moi!... Je te pardonne à l’avance tout ce que tu auras fait.
+
+Adolphe _a eu des relations_ avant son mariage; il connaît trop bien le
+résultat d’un aveu pour en faire à sa femme, et alors il répond: —Je
+vais tout te dire...
+
+—Eh bien! tu seras gentil... je t’en aimerai mieux!
+
+—Je suis resté trois heures...
+
+—J’en étais sûre..... chez madame de Fischtaminel?...
+
+—Non, chez notre notaire, qui m’avait trouvé un acquéreur; mais nous
+n’avons jamais pu nous entendre: il voulait notre maison de campagne
+toute meublée, et, en sortant, je suis allé chez Braschon pour savoir
+ce que nous lui devions...
+
+—Tu viens d’arranger ce roman-là pendant que je te parlais!... Voyons,
+regarde-moi!... J’irai voir Braschon demain.
+
+Adolphe ne peut retenir une contraction nerveuse.
+
+—Tu ne peux pas t’empêcher de rire, vois-tu, vieux monstre!
+
+—Je ris de ton entêtement.
+
+—J’irai demain chez madame de Fischtaminel.
+
+—Eh! va où tu voudras!...
+
+—Quelle brutalité! dit Caroline en se levant et s’en allant son
+mouchoir sur les yeux.
+
+La maison de campagne, si ardemment désirée par Caroline, est devenue
+une invention diabolique d’Adolphe, un piége où s’est prise la biche.
+
+Depuis qu’Adolphe a reconnu qu’il est impossible de raisonner avec
+Caroline, il lui laisse dire tout ce qu’elle veut.
+
+Deux mois après, il vend sept mille francs une villa qui lui coûte
+vingt-deux mille francs! Mais il y gagne de savoir que la campagne
+n’est pas encore ce qui plaît à Caroline.
+
+La question devient grave: orgueil, gourmandise, deux péchés de moins y
+ont passé! La nature avec ses bois, ses forêts, ses vallées, la Suisse
+des environs de Paris, les rivières factices ont à peine amusé Caroline
+pendant six mois. Adolphe est tenté d’abdiquer, et de prendre le rôle
+de Caroline.
+
+
+ LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES MÉNAGES.
+
+Un matin, Adolphe est définitivement saisi par la triomphante idée
+de laisser Caroline maîtresse de trouver elle-même ce qui lui plaît.
+Il lui remet le gouvernement de la maison en lui disant: «Fais ce
+que tu voudras.» Il substitue le système constitutionnel au système
+autocratique, un ministère responsable au lieu d’un pouvoir conjugal
+absolu. Cette preuve de confiance, objet d’une secrète envie, est
+le bâton de maréchal des femmes. Les femmes sont alors, suivant
+l’expression vulgaire, maîtresses à la maison.
+
+Dès lors, rien, pas même les souvenirs de la lune de miel, ne peut se
+comparer au bonheur d’Adolphe pendant quelques jours. Une femme est
+alors tout sucre, elle est trop sucre! Elle inventerait les petits
+soins, les petits mots, les petites attentions, les chatteries et la
+tendresse, si toute cette confiturerie conjugale n’existait pas depuis
+le Paradis Terrestre. Au bout d’un mois, l’état d’Adolphe a quelque
+similitude avec celui des enfants vers la fin de la première semaine de
+l’année. Aussi Caroline commence-t-elle à dire, non pas en parole, mais
+en action, en mines, en expressions mimiques: —On ne sait que faire
+pour plaire à un homme!...
+
+Laisser à sa femme le gouvernail de la barque est une idée
+excessivement ordinaire, qui mériterait peu l’expression de
+triomphante, décernée en tête de ce chapitre, si elle n’était pas
+doublée de l’idée de destituer Caroline. Adolphe a été séduit par cette
+pensée, qui s’empare et s’emparera de tous les gens en proie à un
+malheur quelconque, savoir jusqu’où peut aller le mal! expérimenter ce
+que le feu fait de dégât quand on le laisse à lui-même, en se sentant
+ou en se croyant le pouvoir de l’arrêter. Cette curiosité nous suit
+de l’enfance à la tombe. Or, après sa pléthore de félicité conjugale,
+Adolphe, qui se donne la comédie chez lui, passe par les phases
+suivantes:
+
+PREMIÈRE ÉPOQUE. —Tout va trop bien. Caroline achète de petits
+registres pour écrire ses dépenses, elle achète un joli petit meuble
+pour serrer l’argent, elle fait vivre admirablement bien Adolphe, elle
+est heureuse de son approbation, elle découvre une foule de choses
+qui manquent dans la maison, elle met sa gloire à être une maîtresse
+de maison incomparable. Adolphe, qui s’érige lui-même en censeur, ne
+trouve pas la plus petite observation à formuler.
+
+S’il s’habille, il ne lui manque rien. On n’a jamais, même chez
+Armide, déployé de tendresse plus ingénieuse que celle de Caroline. On
+renouvelle, à ce phénix des maris, le caustique sur son cuir à repasser
+ses rasoirs. Des bretelles fraîches sont substituées aux vieilles.
+Une boutonnière n’est jamais veuve. Son linge est soigné comme celui
+du confesseur d’une dévote à péchés véniels. Les chaussettes sont
+sans trous. A table, tous ses goûts, ses caprices même sont étudiés,
+consultés: il engraisse! Il a de l’encre dans son écritoire, et
+l’éponge en est toujours humide. Il ne peut rien dire, pas même, comme
+Louis XIV: «J’ai failli attendre!» Enfin, il est à tout propos qualifié
+d’_un amour d’homme_. Il est obligé de gronder Caroline de ce qu’elle
+s’oublie: elle ne pense pas assez à elle. Caroline enregistre ce doux
+reproche.
+
+DEUXIÈME ÉPOQUE. —La scène change, à table. Tout est bien cher.
+Les légumes sont hors de prix. Le bois se vend comme s’il venait de
+Campêche. Les fruits, oh! quant aux fruits, les princes, les banquiers,
+les grands seigneurs seuls peuvent en manger. Le dessert est une
+cause de ruine. Adolphe entend souvent Caroline disant à madame
+Deschars: «Mais comment faites-vous?...» On tient alors devant vous des
+conférences sur la manière de régir les cuisinières.
+
+Une cuisinière, entrée chez vous sans nippes, sans linge, sans talent,
+est venue demander son compte en robe de mérinos bleu, ornée d’un
+fichu brodé, les oreilles embellies d’une paire de boucles d’oreilles
+enrichies de petites perles, chaussée en bons souliers de peau qui
+laissent voir des bas de coton assez jolis. Elle a deux malles d’effets
+et son livret à la Caisse d’Épargne.
+
+Caroline se plaint alors du peu de moralité du peuple; elle se
+plaint de l’instruction et de la science de calcul qui distingue les
+domestiques. Elle lance de temps en temps de petits axiomes comme
+ceux-ci: —Il y a des écoles qu’il faut faire! Il n’y a que ceux qui ne
+font rien qui font tout bien. —Elle a les soucis du pouvoir. Ah! les
+hommes sont bien heureux de n’avoir pas à mener un ménage. —Les femmes
+ont le fardeau des détails.
+
+Caroline a des dettes. Mais, comme elle ne veut pas avoir tort, elle
+commence par établir que l’expérience est une si belle chose, qu’on ne
+saurait l’acheter trop cher. Adolphe rit, dans sa barbe, en prévoyant
+une catastrophe qui lui rendra le pouvoir.
+
+TROISIÈME ÉPOQUE. —Caroline, pénétrée de cette vérité qu’il faut
+manger uniquement pour vivre, fait jouir Adolphe des agréments d’une
+table cénobitique.
+
+Adolphe a des chaussettes lézardées ou grosses du lichen des
+raccommodages faits à la hâte, car sa femme n’a pas assez de la
+journée pour ce qu’elle veut faire. Il porte des bretelles noircies
+par l’usage. Le linge est vieux et bâille comme un portier ou comme
+la porte cochère. Au moment où Adolphe est pressé de conclure une
+affaire, il met une heure à s’habiller en cherchant ses affaires une
+à une, en dépliant beaucoup de choses avant d’en trouver une qui soit
+irréprochable. Mais Caroline est très-bien mise. Madame a de jolis
+chapeaux, des bottines en velours, des mantilles. Elle a pris son
+parti, elle administre en vertu de ce principe: Charité bien ordonnée
+commence par elle-même. Quand Adolphe se plaint du contraste entre son
+dénûment et la splendeur de Caroline, Caroline lui dit: —Mais tu m’as
+grondée de ne rien m’acheter!...
+
+Un échange de plaisanteries plus ou moins aigres commence à s’établir
+alors entre les époux. Caroline, un soir, se fait charmante, afin de
+glisser l’aveu d’un déficit assez considérable, absolument comme quand
+le Ministère se livre à l’éloge des contribuables, et se met à vanter
+la grandeur du pays en accouchant d’un petit projet de loi qui demande
+des crédits supplémentaires. Il y a cette similitude que tout cela se
+fait dans la Chambre, en gouvernement comme en ménage. Il en ressort
+cette vérité profonde que le système constitutionnel est infiniment
+plus coûteux que le système monarchique. Pour une nation comme pour un
+ménage, c’est le gouvernement du juste-milieu, de la médiocrité, des
+chipoteries, etc.
+
+Adolphe, éclairé par ses misères passées, attend une occasion
+d’éclater, et Caroline s’endort dans une trompeuse sécurité.
+
+Comment arrive la querelle? sait-on jamais quel courant électrique a
+décidé l’avalanche ou la révolution? elle arrive à propos de tout et à
+propos de rien. Mais enfin, Adolphe, après un certain temps qui reste à
+déterminer par le bilan de chaque ménage, au milieu d’une discussion,
+lâche ce mot fatal: —Quand j’étais garçon!...
+
+Le temps de garçon est, relativement à la femme, ce qu’est le:
+
+«Mon pauvre défunt!» relativement au nouveau mari d’une veuve. Ces
+deux coups de langue font des blessures qui ne se cicatrisent jamais
+complétement.
+
+Et alors Adolphe de continuer comme le général Bonaparte parlant aux
+Cinq-Cents: —Nous sommes sur un volcan! —Le ménage n’a plus de
+gouvernement, —l’heure de prendre un parti est arrivée. —Tu parles de
+bonheur, Caroline, tu l’as compromis, —tu l’as mis en question par tes
+exigences, tu as violé le Code civil t’immisçant dans la discussion des
+affaires, —tu as attenté au pouvoir conjugal. —Il faut réformer notre
+intérieur.
+
+Caroline ne crie pas, comme les Cinq-Cents: _A bas le dictateur!_ car
+on ne crie jamais quand on est sûr de l’abattre.
+
+—Quand j’étais garçon, je n’avais que des chaussures neuves! je
+trouvais des serviettes blanches à mon couvert tous les jours! Je
+n’étais volé par le restaurateur que d’une somme déterminée! Je vous ai
+donné ma liberté chérie!... qu’en avez-vous fait?
+
+—Suis-je donc si coupable, Adolphe, d’avoir voulu t’éviter des soucis?
+dit Caroline en se posant devant son mari. Reprends la clef de la
+caisse... mais qu’arrivera-t-il?... j’en suis honteuse, tu me forceras
+à jouer la comédie pour avoir les choses les plus nécessaires. Est-ce
+là ce que tu veux? avilir ta femme, ou mettre en présence deux intérêts
+contraires, ennemis...
+
+Et voilà, pour les trois quarts des Français, le mariage parfaitement
+défini.
+
+—Sois tranquille, mon ami, reprend Caroline, en s’asseyant dans sa
+chauffeuse comme Marius sur les ruines de Carthage! je ne te demanderai
+jamais rien, je ne suis pas une mendiante! Je sais bien ce que je
+ferai... tu ne me connais pas.
+
+—Eh bien! quoi?... dit Adolphe, on ne peut donc, avec vous autres, ni
+plaisanter, ni s’expliquer? Que feras-tu?...
+
+—Cela ne vous regarde pas!...
+
+—Pardon, madame, au contraire. La dignité, l’honneur...
+
+—Oh!... soyez tranquille à cet égard, monsieur... Pour vous, plus que
+pour moi, je saurai garder le secret le plus profond.
+
+—Eh bien! dites? voyons, Caroline, ma Caroline, que feras-tu?...
+
+Caroline jette un regard de vipère à Adolphe, qui recule et va se
+promener.
+
+—Voyons, que comptes-tu faire? demande-t-il après un silence
+infiniment trop prolongé.
+
+—Je travaillerai, Monsieur!
+
+Sur ce mot sublime, Adolphe exécute un mouvement de retraite, en
+s’apercevant d’une exaspération enfiellée, en sentant un mistral dont
+l’âpreté n’avait pas encore soufflé dans la chambre conjugale.
+
+
+ L’ART D’ÊTRE VICTIME.
+
+A compter du Dix-Huit Brumaire, Caroline vaincue adopte un système
+infernal, et qui a pour effet de vous faire regretter à toute heure la
+victoire. Elle devient l’Opposition!... Encore un triomphe de ce genre,
+et Adolphe irait en cour d’assises, accusé d’avoir étouffé sa femme
+entre deux matelas, comme l’Othello de Shakspeare. Caroline se compose
+un air de martyr, elle est d’une soumission assommante. A tout propos
+elle assassine Adolphe par un: «Comme vous voudrez!» accompagné d’une
+épouvantable douceur. Aucun poëte élégiaque ne pourrait lutter avec
+Caroline, qui lance élégie sur élégie: élégie en actions, élégie en
+paroles, élégie à sourire, élégie muette, élégie à ressort, élégie en
+gestes, dont voici quelques exemples où tous les ménages retrouveront
+leurs impressions.
+
+
+APRÈS DÉJEUNER. —Caroline, nous allons ce soir chez les Deschars, une
+grande soirée, tu sais...
+
+—Oui, mon ami.
+
+
+APRÈS DÎNER. —Eh bien! Caroline, tu n’es pas encore habillée?... dit
+Adolphe, qui sort de chez lui magnifiquement mis.
+
+Il aperçoit Caroline vêtue d’une robe de vieille plaideuse, une
+moire noire à corsage croisé. Des fleurs, plus artificieuses
+qu’artificielles, attristent une chevelure mal arrangée par la femme de
+chambre. Caroline a des gants déjà portés.
+
+—Je suis prête, mon ami...
+
+—Et voilà ta toilette?...
+
+—Je n’en ai pas d’autre. Une toilette fraîche aurait coûté cent écus.
+
+—Pourquoi ne pas me le dire?
+
+—Moi, vous tendre la main!... après ce qui s’est passé!...
+
+—J’irai seul, dit Adolphe, ne voulant pas être humilié dans sa femme.
+
+—Je sais bien que cela vous arrange, dit Caroline d’un petit ton
+aigre, et cela se voit assez à la manière dont vous êtes mis.
+
+
+Onze personnes sont dans le salon, toutes priées à dîner par Adolphe;
+Caroline est là comme si son mari l’avait invitée: elle attend que le
+dîner soit servi.
+
+—Monsieur, dit le valet de chambre à voix basse à son maître, la
+cuisinière ne sait où donner de la tête.
+
+—Pourquoi?
+
+—Monsieur ne lui a rien dit; elle n’a que deux entrées, le bœuf, un
+poulet, une salade et des légumes.
+
+—Caroline, vous n’avez donc rien commandé?...
+
+—Savais-je que vous aviez du monde, et puis-je d’ailleurs prendre
+sur moi de commander ici?... Vous m’avez délivrée de tout souci à cet
+égard, et j’en remercie Dieu tous les jours.
+
+
+Madame Fischtaminel vient rendre une visite à madame Caroline! elle
+la trouve toussotant et travaillant le dos courbé sur un métier à
+tapisserie.
+
+—Vous brodez ces pantoufles-là pour votre cher Adolphe?
+
+Adolphe est posé devant la cheminée en homme qui fait la roue.
+
+—Non, madame, c’est pour un marchand qui me les paye; et, comme
+les forçats du bagne, mon travail me permet de me donner de petites
+douceurs.
+
+Adolphe rougit; il ne peut pas battre sa femme, et madame de
+Fischtaminel le regarde en ayant l’air de lui dire: —Qu’est-ce que
+cela signifie?...
+
+—Vous toussez beaucoup, ma chère petite!... dit madame de Fischtaminel.
+
+—Oh! répond Caroline, que me fait la vie!...
+
+
+Caroline est là, sur sa causeuse, avec une femme de vos amies à
+la bonne opinion de laquelle vous tenez excessivement. Du fond de
+l’embrasure où vous causez entre hommes, vous entendez, au seul
+mouvement des lèvres, ces mots: _Monsieur l’a voulu!_... dits d’un air
+de jeune Romaine allant au cirque. Profondément humilié dans toutes
+vos vanités, vous voulez être à cette conversation tout en écoutant
+vos hôtes; vous faites alors des répliques qui vous valent des: «A
+quoi pensez-vous?» car vous perdez le fil de la conversation, et vous
+piétinez sur place en pensant: «Que lui dit-elle de moi?»
+
+
+Adolphe est à table chez les Deschars, un dîner de douze personnes,
+et Caroline est placée à côté d’un joli jeune homme appelé Ferdinand,
+cousin d’Adolphe. Entre le premier et le second service, on parle du
+bonheur conjugal.
+
+—Il n’y a rien de plus facile à une femme que d’être heureuse, dit
+Caroline en répondant à une femme qui se plaint.
+
+—Donnez-nous votre secret, madame, dit agréablement monsieur de
+Fischtaminel.
+
+—Une femme n’a qu’à se mêler de rien, se regarder comme la première
+domestique de la maison ou comme une esclave dont le maître a soin,
+n’avoir aucune volonté, ne pas faire une observation: tout va bien.
+
+Ceci, lancé sur des tons amers et avec des larmes dans la voix,
+épouvante Adolphe, qui regarde fixement sa femme.
+
+—Vous oubliez, madame, le bonheur d’expliquer son bonheur,
+réplique-t-il en lançant un éclair digne d’un tyran de mélodrame.
+
+Satisfaite de s’être montrée assassinée ou sur le point de l’être,
+Caroline détourne la tête, essuie furtivement une larme, et dit: —On
+n’explique pas le bonheur.
+
+L’incident, comme on dit à la Chambre, n’a pas de suites, mais
+Ferdinand a regardé sa cousine comme un ange sacrifié.
+
+
+On parle du nombre effrayant de gastrites, de maladies innommées dont
+meurent les jeunes femmes.
+
+—Elles sont trop heureuses! dit Caroline en ayant l’air de donner le
+programme de sa mort.
+
+
+La belle-mère d’Adolphe vient voir sa fille. Caroline dit: «Le salon de
+monsieur! —La chambre de monsieur!» Tout, chez elle, est à monsieur.
+
+—Ah çà! qu’y a-t-il donc, mes enfants? demande la belle-mère; on
+dirait que vous êtes tous les deux à couteaux tirés?
+
+—Eh! mon Dieu, dit Adolphe, il y a que Caroline a eu le gouvernement
+de la maison et n’a pas su s’en tirer.
+
+—Elle a fait des dettes?...
+
+—Oui, ma chère maman.
+
+—Écoutez, Adolphe, dit la belle-mère après avoir attendu que sa fille
+l’ait laissée seule avec son gendre, aimeriez-vous mieux que ma fille
+fût admirablement bien mise, que tout allât à merveille chez vous, et
+qu’il ne vous en coûtât rien?...
+
+Essayez de vous représenter la physionomie d’Adolphe en entendant cette
+_déclaration des droits de la femme_!
+
+
+Caroline passe d’une toilette misérable à une toilette splendide. Elle
+est chez les Deschars: tout le monde la félicite sur son goût, sur la
+richesse de ses étoffes, sur ses dentelles, sur ses bijoux.
+
+—Ah! vous avez un mari charmant!... dit madame Deschars. Adolphe se
+rengorge et regarde Caroline.
+
+—Mon mari, madame!... je ne coûte, Dieu merci, rien à monsieur! Tout
+cela me vient de ma mère.
+
+Adolphe se retourne brusquement, et va causer avec madame de
+Fischtaminel.
+
+
+Après un an de gouvernement absolu, Caroline adoucie dit un matin:
+
+—Mon ami, combien as-tu dépensé cette année?...
+
+—Je ne sais pas.
+
+—Fais tes comptes.
+
+Adolphe trouve un tiers de plus que dans la plus mauvaise année de
+Caroline.
+
+—Et je ne t’ai rien coûté pour ma toilette, dit-elle.
+
+
+Caroline joue les mélodies de Schubert. Adolphe éprouve une jouissance
+en entendant cette musique admirablement exécutée; il se lève et va
+pour féliciter Caroline: elle fond en larmes.
+
+—Qu’as-tu?...
+
+—Rien; je suis nerveuse.
+
+—Mais je ne te connaissais pas ce vice-là.
+
+—Oh! Adolphe, tu ne veux rien voir... Tiens, regarde: mes bagues ne me
+tiennent plus aux doigts, tu ne m’aimes plus, je te suis à charge...
+
+Elle pleure, elle n’écoute rien, elle repleure à chaque mot d’Adolphe.
+
+—Veux-tu reprendre le gouvernement de la maison?
+
+—Ah! s’écrie-t-elle en se dressant en pieds comme _une surprise_,
+maintenant que tu as assez de tes expériences?... Merci! Est-ce de
+l’argent que je veux? Singulière manière de panser un cœur blessé...
+Non, laissez-moi...
+
+—Eh bien! comme tu voudras, Caroline.
+
+Ce: «Comme tu voudras!» est le premier mot de l’indifférence en matière
+de femme légitime; et Caroline aperçoit un abîme vers lequel elle a
+marché d’elle-même.
+
+
+ LA CAMPAGNE DE FRANCE
+
+Les malheurs de 1814 affligent toutes les existences. Après les
+brillantes journées, les conquêtes, les jours où les obstacles se
+changeaient en triomphes, où le moindre achoppement devenait un
+honneur, il arrive un moment où les plus heureuses idées tournent en
+sottises, où le courage mène à la perte, où la fortification fait
+trébucher. L’amour conjugal, qui, selon les auteurs, est un cas
+particulier d’amour, a, plus que toute autre chose humaine, la Campagne
+de France, son funeste 1814. Le diable aime surtout à mettre sa queue
+dans les affaires des pauvres femmes délaissées, et Caroline en est là.
+
+Caroline en est à rêver aux moyens de ramener son mari! Caroline passe
+à la maison beaucoup d’heures solitaires, pendant lesquelles son
+imagination travaille. Elle va, vient, se lève, et souvent elle reste
+songeuse à sa fenêtre, regardant la rue sans y rien voir, la figure
+collée aux vitres, et se trouvant comme dans un désert au milieu de
+ses Petits-Dunkerques, de ses appartements meublés avec luxe.
+
+Or, à Paris, à moins d’habiter un hôtel à soi, sis entre cour et
+jardin, toutes les existences sont accouplées. A chaque étage d’une
+maison, un ménage trouve dans la maison située en face un autre ménage.
+Chacun plonge à volonté ses regards chez le voisin. Il existe une
+servitude d’observation mutuelle, un droit de visite commun auxquels
+nul ne peut se soustraire. Dans un temps donné, le matin, vous vous
+levez de bonne heure, la servante du voisin fait l’appartement, laisse
+les fenêtres ouvertes et les tapis sur les appuis: vous devinez alors
+une infinité de choses, et réciproquement. Aussi, dans un temps donné,
+connaissez-vous les habitudes de la jolie, de la vieille, de la jeune,
+de la coquette, de la vertueuse femme d’en face, ou les caprices du
+fat, les inventions du vieux garçon, la couleur des meubles, le chat
+du second ou du troisième. Tout est indice et matière à divination. Au
+quatrième étage, une grisette surprise se voit, toujours trop tard,
+comme la chaste Suzanne, en proie aux jumelles ravies d’un vieil
+employé à dix-huit cents francs, qui devient criminel gratis. Par
+compensation, un beau surnuméraire, jeune de ses dix-neuf ans, apparaît
+à une dévote dans le simple appareil d’un homme qui se barbifie.
+L’observation ne s’endort jamais, tandis que la prudence a ses moments
+d’oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à temps. Une femme,
+avant la chute du jour, s’approche de la fenêtre pour enfiler une
+aiguille, et le mari d’en face admire alors une tête de Raphaël, qu’il
+trouve digne de lui, garde national imposant sous les armes. Passez
+place Saint-Georges, et vous pouvez y surprendre les secrets de trois
+jolies femmes, si vous avez de l’esprit dans le regard. Oh! la sainte
+vie privée, où est-elle? Paris est une ville qui se montre quasi nue
+à toute heure, une ville essentiellement courtisane et sans chasteté.
+Pour qu’une existence y ait de la pudeur, elle doit posséder cent mille
+francs de rente. Les vertus y sont plus chères que les vices.
+
+Caroline, dont le regard glisse parfois entre les mousselines
+protectrices qui cachent son intérieur aux cinq étages de la maison
+d’en face, finit par observer un jeune ménage plongé dans les joies de
+la lune de miel, et venu nouvellement au premier devant ses fenêtres.
+Elle se livre aux observations les plus irritantes. On ferme les
+persiennes de bonne heure, on les ouvre tard. Un jour Caroline, levée
+à huit heures, toujours par hasard, voit la femme de chambre apprêtant
+un bain ou quelque toilette du matin, un délicieux déshabillé. Caroline
+soupire. Elle se met à l’affût comme un chasseur: elle surprend la
+jeune femme la figure illuminée par le bonheur. Enfin, à force d’épier
+ce charmant ménage, elle voit monsieur et madame ouvrant la fenêtre, et
+légèrement pressés l’un contre l’autre, accoudés au balcon, y respirant
+l’air du soir. Caroline se donne des maux de nerfs en étudiant sur
+les rideaux, un soir que l’on oublie de fermer les persiennes, les
+ombres de ces deux enfants se combattant, dessinant des fantasmagories
+explicables ou inexplicables. Souvent la jeune femme, assise,
+mélancolique et rêveuse, attend l’époux absent, elle entend le pas
+d’un cheval, le bruit d’un cabriolet au bout de la rue, elle s’élance
+de son divan, et, d’après son mouvement, il est facile de voir qu’elle
+s’écrie: —C’est lui!...
+
+—Comme ils s’aiment! se dit Caroline.
+
+A force de maux de nerfs, Caroline arrive à concevoir un plan
+excessivement ingénieux: elle invente de se servir de ce bonheur
+conjugal comme d’un topique pour stimuler Adolphe. C’est une idée assez
+dépravée, une idée de vieillard voulant séduire une petite fille avec
+des gravures ou des gravelures; mais l’intention de Caroline sanctifie
+tout!
+
+—Adolphe, dit-elle enfin, nous avons pour voisine en face une femme
+charmante, une petite brune...
+
+—Oui, réplique Adolphe, je la connais. C’est une amie de madame
+Fischtaminel; madame Foullepointe, la femme d’un agent de change, un
+homme charmant, un bon enfant, et qui aime sa femme: il en est fou!
+Tiens?... il a son cabinet, ses bureaux, sa caisse dans la cour, et
+l’appartement sur le devant est celui de madame. Je ne connais pas de
+ménage plus heureux. Foullepointe parle de son bonheur partout, même à
+la Bourse: il en est ennuyeux.
+
+—Eh bien! fais-moi donc le plaisir de me présenter monsieur et madame
+Foullepointe! Ma foi, je serais enchantée de savoir comment elle s’y
+prend pour se faire si bien aimer de son mari... Y a-t-il longtemps
+qu’ils sont mariés?
+
+—Absolument comme nous, depuis cinq ans...
+
+—Adolphe, mon ami, j’en meurs d’envie! Oh! lie-nous toutes les deux.
+Suis-je aussi bien qu’elle?
+
+—Ma foi!... je vous rencontrerais au bal de l’Opéra, tu ne serais pas
+ma femme, eh bien! j’hésiterais...
+
+—Tu es gentil aujourd’hui. N’oublie pas de les inviter à dîner pour
+samedi prochain.
+
+—Ce sera fait ce soir. Foullepointe et moi, nous nous voyons souvent à
+la Bourse.
+
+—Enfin, se dit Caroline, cette femme me dira sans doute quels sont ses
+moyens d’action.
+
+Caroline se remet en observation. A trois heures environ, à travers les
+fleurs d’une jardinière qui fait comme un bocage à la fenêtre, elle
+regarde et s’écrie: —Deux vrais tourtereaux!
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ MADAME FOULLEPOINTE.
+
+ Tu ne serais pas ma femme, eh bien, j’hésiterais...
+
+ (VIE CONJUGALE.)]
+
+Pour ce samedi, Caroline invite monsieur et madame Deschars, le digne
+monsieur Fischtaminel, enfin les plus vertueux ménages de sa société.
+Tout est sous les armes chez Caroline: elle a commandé le plus délicat
+dîner, elle a sorti ses splendeurs des armoires; elle tient à fêter le
+modèle des femmes.
+
+—Vous allez voir, ma chère, dit-elle à madame Deschars au moment où
+toutes les femmes se regardent en silence, vous allez voir le plus
+adorable ménage du monde, nos voisins d’en face: un jeune homme blond
+d’une grâce infinie, et des manières... une tête à la lord Byron,
+et un vrai don Juan, mais fidèle! il est fou de sa femme. La femme
+est charmante et a trouvé des secrets pour perpétuer l’amour, aussi
+peut-être devrai-je un regain de bonheur à cet exemple; Adolphe, en les
+voyant, rougira de sa conduite, il...
+
+On annonce: —Monsieur et madame Foullepointe.
+
+Madame Foullepointe, jolie brune, la vraie Parisienne, une femme
+cambrée, mince, au regard brillant étouffé par de longs cils, mise
+délicieusement, s’assied sur le canapé. Caroline salue un gros monsieur
+à cheveux gris assez rares, qui suit cette Andalouse de Paris, et qui
+montre une figure et un ventre siléniques, un crâne beurre frais,
+un sourire papelard et libertin sur de bonnes grosses lèvres, un
+philosophe enfin! Caroline regarde ce monsieur d’un air étonné.
+
+—Monsieur Foullepointe, ma bonne, dit Adolphe en lui présentant ce
+digne quinquagénaire.
+
+—Je suis enchantée, madame, dit Caroline en prenant un air aimable,
+que vous soyez venue avec votre beau-père (profonde sensation); mais
+nous aurons, j’espère, votre mari...
+
+—Madame...
+
+Tout le monde écoute et se regarde. Adolphe devient le point de mire
+de tous les yeux; il est hébété d’étonnement; il voudrait faire
+disparaître Caroline par une trappe, comme au théâtre.
+
+—Voici monsieur Foullepointe, mon mari, dit madame Foullepointe.
+
+Caroline devient alors d’un rouge écarlate en comprenant _l’école_
+qu’elle a faite, et Adolphe la foudroie d’un regard à trente-six becs
+de gaz.
+
+—Vous le disiez jeune, blond... dit à voix basse madame Deschars.
+
+Madame Foullepointe, en femme spirituelle, regarde audacieusement la
+corniche.
+
+Un mois après, madame Foullepointe et Caroline deviennent intimes.
+Adolphe, très-occupé de madame Fischtaminel, ne fait aucune attention à
+cette dangereuse amitié, qui doit porter ses fruits; car, sachez-le!
+
+ AXIOME.
+
+Les femmes ont corrompu plus de femmes que les hommes n’en ont aimé.
+
+
+ LE SOLO DE CORBILLARD.
+
+Après un temps dont la durée dépend de la solidité des principes de
+Caroline, elle paraît languissante; et quand, en la voyant étendue sur
+les divans comme un serpent au soleil, Adolphe, inquiet par décorum,
+lui dit: —Qu’as-tu, ma bonne? que veux-tu?
+
+—Je voudrais être morte!
+
+—Un souhait assez agréable et d’une gaieté folle...
+
+—Ce n’est pas la mort qui m’effraye, moi, c’est la souffrance...
+
+—Cela signifie que je ne te rends pas la vie heureuse!... Et voilà
+bien les femmes!
+
+Adolphe arpente le salon en déblatérant; mais il est arrêté net en
+voyant Caroline étanchant de son mouchoir brodé des larmes qui coulent
+assez artistement.
+
+—Te sens-tu malade?
+
+—Je ne me sens pas bien. (Silence.) Tout ce que je désire, ce serait
+de savoir si je puis vivre assez pour voir ma petite mariée, car je
+sais maintenant ce que signifie ce mot si peu compris des jeunes
+personnes: _le choix d’un époux_! Va, cours à tes plaisirs: une femme
+qui songe à l’avenir, une femme qui souffre, n’est pas amusante; va te
+divertir...
+
+—Où souffres-tu?
+
+—Mon ami, je ne souffre pas; je me porte à merveille, et n’ai besoin
+de rien! Vraiment, je me sens mieux... —Allez, laissez-moi.
+
+Cette première fois, Adolphe s’en va presque triste.
+
+Huit jours se passent pendant lesquels Caroline ordonne à tous
+ses domestiques de cacher à monsieur l’état déplorable où elle se
+trouve: elle languit, elle sonne quand elle est près de défaillir,
+elle consomme beaucoup d’éther. Les gens apprennent enfin à monsieur
+l’héroïsme conjugal de madame, et Adolphe reste un soir après dîner et
+voit sa femme embrassant à outrance sa petite Marie.
+
+—Pauvre enfant! il n’y a que toi qui me fais regretter mon avenir! Oh!
+mon Dieu, qu’est-ce que la vie?
+
+—Allons, mon enfant, dit Adolphe, pourquoi se chagriner?
+
+—Oh! je ne me chagrine pas!... la mort n’a rien qui m’effraye... je
+voyais ce matin un enterrement, et je trouvais le mort bien heureux!
+Comment se fait-il que je ne pense qu’à mourir?... Est-ce une
+maladie?... Il me semble que je mourrai de ma main.
+
+Plus Adolphe tente d’égayer Caroline, plus Caroline s’enveloppe dans
+les crêpes d’un deuil à larmes continues. Cette seconde fois, Adolphe
+reste et s’ennuie. Puis à la troisième attaque à larmes forcées,
+il sort sans aucune tristesse. Enfin, il se blase sur ces plaintes
+éternelles, sur ces attitudes de mourant, sur ces larmes de crocodile.
+Et il finit par dire: —Si tu es malade, Caroline, il faut voir un
+médecin...
+
+—Comme tu voudras! cela finira plus promptement ainsi, cela me va...
+Mais alors, amène un fameux médecin.
+
+Au bout d’un mois, Adolphe, fatigué d’entendre l’air funèbre que
+Caroline lui joue sur tous les tons, amène un grand médecin. A Paris,
+les médecins sont tous des gens d’esprit, et ils se connaissent
+admirablement en Nosographie conjugale.
+
+—Eh bien! madame, dit le grand médecin, comment une si jolie femme
+s’avise-t-elle d’être malade?
+
+—Oui, monsieur, de même que le nez du père Aubry, j’aspire à la
+tombe...
+
+Caroline, par égard pour Adolphe, essaye de sourire.
+
+—Bon! cependant vous avez les yeux vifs: ils souhaitent peu nos
+infernales drogues...
+
+—Regardez-y bien, docteur, la fièvre me dévore, une petite fièvre
+imperceptible, lente...
+
+Et elle arrête le plus malicieux de ses regards sur l’illustre docteur,
+qui se dit en lui-même: —Quels yeux!...
+
+—Bien, voyons la langue? dit-il tout haut.
+
+Caroline montre sa langue de chat entre deux rangées de dents blanches
+comme celles d’un chien.
+
+—Elle est un peu chargée, au fond; mais vous avez déjeuné... fait
+observer le grand médecin, qui se tourne vers Adolphe.
+
+—Rien, répond Caroline, deux tasses de thé...
+
+Adolphe et l’illustre docteur se regardent, car le docteur se demande
+qui, de madame ou de monsieur, se moque de lui.
+
+—Que sentez-vous? demande gravement le docteur à Caroline.
+
+—Je ne dors pas.
+
+—Bon!
+
+—Je n’ai pas d’appétit...
+
+—Bien!
+
+—J’ai des douleurs, là...
+
+Le médecin regarde l’endroit indiqué par Caroline.
+
+—Très-bien, nous verrons cela tout à l’heure... Après?...
+
+—Il me passe des frissons par moments...
+
+—Bon!
+
+—J’ai des tristesses, je pense toujours à la mort, j’ai des idées de
+suicide.
+
+—Ah! vraiment?
+
+—Il me monte des feux à la figure, tenez, j’ai constamment des
+tressaillements dans la paupière...
+
+—Très-bien: nous nommons cela un _trismus_.
+
+Le docteur explique pendant un quart d’heure, en employant les termes
+les plus scientifiques, la nature du _trismus_, d’où il résulte que le
+_trismus_ est le _trismus_; mais il fait observer avec la plus grande
+modestie que, si la science sait que le _trismus_ est le _trismus_,
+elle ignore entièrement la cause de ce mouvement nerveux, qui va,
+vient, passe, reparaît... —Et, dit-il, nous avons reconnu que c’était
+purement nerveux.
+
+—Est-ce bien dangereux? demanda Caroline inquiète.
+
+—Nullement. Comment vous couchez-vous?
+
+—En rond.
+
+—Bien; sur quel côté?
+
+—A gauche.
+
+—Bien; combien avez-vous de matelas à votre lit?
+
+—Trois.
+
+—Bien; y a-t-il un sommier?
+
+—Mais, oui...
+
+—Quelle est la substance du sommier?
+
+—Le crin.
+
+—Bon. Marchez un peu devant moi?... Oh! mais naturellement, et comme
+si nous ne vous regardions pas...
+
+Caroline marche à la Elssler, en agitant _sa tournure_ de la façon la
+plus andalouse.
+
+—Vous ne sentez pas un peu de pesanteur dans les genoux?
+
+—Mais... non... (Elle revient à sa place.) Mon Dieu, quand on
+s’examine... il me semble maintenant que oui...
+
+—Bon. Vous êtes restée à la maison depuis quelque temps?
+
+—Oh! oui, monsieur, beaucoup trop... et seule.
+
+—Bien, c’est cela. Comment vous coiffez-vous pour la nuit?
+
+—Un bonnet brodé, puis quelquefois par-dessus un foulard...
+
+—Vous n’y sentez pas des chaleurs... une petite sueur?...
+
+—En dormant, cela me semble difficile.
+
+—Vous pourriez trouver votre linge humide à l’endroit du front en vous
+réveillant?
+
+—Quelquefois.
+
+—Bon. Donnez-moi votre main.
+
+Le docteur tire sa montre.
+
+—Vous ai-je dit que j’ai des vertiges? dit Caroline.
+
+—Chut!... fait le docteur qui compte les pulsations. Est-ce le soir?...
+
+—Non, le matin.
+
+—Ah! diantre, des vertiges le matin, dit-il en regardant Adolphe.
+
+—Eh bien! que dites-vous de l’état de madame? demande Adolphe.
+
+—Le duc de G. n’est pas allé à Londres, dit le grand médecin en
+étudiant la peau de Caroline, et l’on en cause beaucoup au faubourg
+Saint-Germain.
+
+—Vous avez des malades? demande Caroline.
+
+—Presque tous les miens y sont... Eh! mon Dieu! j’en ai sept à voir ce
+matin, dont quelques-uns sont en danger...
+
+Le docteur se lève.
+
+—Que pensez-vous de moi, monsieur? dit Caroline.
+
+—Madame, il faut des soins, beaucoup de soins, prendre des
+adoucissants, de l’eau de guimauve, un régime doux, viandes blanches,
+faire beaucoup d’exercice.
+
+—En voilà pour vingt francs, se dit en lui-même Adolphe en souriant.
+
+Le grand médecin prend Adolphe par le bras, et l’emmène en se faisant
+reconduire; Caroline les suit sur la pointe du pied.
+
+—Mon cher, dit le grand médecin, je viens de traiter fort légèrement
+madame, il ne fallait pas l’effrayer, ceci vous regarde plus que vous
+ne pensez... Ne négligez pas trop madame; elle est d’un tempérament
+puissant, d’une santé féroce. _Tout cela_ réagit sur elle. La nature a
+ses lois, qui, méconnues, se font obéir. Madame peut arriver à un état
+morbide qui vous ferait cruellement repentir de l’avoir négligée... Si
+vous l’aimez, aimez-la; si vous ne l’aimez plus, et que vous teniez
+à conserver la mère de vos enfants, la décision à prendre est un cas
+d’hygiène, mais elle ne peut venir que de vous!...
+
+—Comme il m’a compris!... se dit Caroline. Elle ouvre la porte et dit:
+—Docteur, vous ne m’avez pas écrit les doses!...
+
+Le grand médecin sourit, salue et glisse dans sa poche une pièce de
+vingt francs en laissant Adolphe entre les mains de sa femme, qui le
+prend et lui dit: —Quelle est la vérité sur mon état?... faut-il me
+résigner à mourir?...
+
+—Eh! il m’a dit que tu as trop de santé! s’écrie Adolphe impatienté.
+
+Caroline s’en va pleurer sur son divan.
+
+—Qu’as-tu?
+
+—J’en ai pour longtemps... Je te gêne, tu ne m’aimes plus... Je
+ne veux plus consulter ce médecin-là... Je ne sais pas pourquoi
+madame Foullepointe m’a conseillé de le voir, il ne m’a dit que des
+sottises!... et je sais mieux que lui ce qu’il me faut...
+
+—Que te faut-il?...
+
+—Ingrat, tu le demandes? dit-elle en posant sa tête sur l’épaule
+d’Adolphe.
+
+Adolphe, effrayé, se dit: —Il a raison, le docteur, elle peut devenir
+d’une exigence maladive, et que deviendrai-je, moi?... Me voilà forcé
+d’opter entre la folie physique de Caroline ou quelque petit cousin.
+
+Caroline chante alors une mélodie de Schubert avec l’exaltation d’une
+hypocondriaque.
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ SECONDE PRÉFACE
+
+Si vous avez pu comprendre ce livre... (et l’on vous fait un honneur
+infini par cette supposition: l’auteur le plus profond ne comprend
+pas toujours, l’on peut même dire ne comprend jamais les différents
+sens de son livre, ni sa portée, ni le bien ni le mal qu’il cause), si
+donc vous avez prêté quelque attention à ces petites scènes de la vie
+conjugale, vous aurez peut-être remarqué leur couleur...
+
+—Quelle couleur? demandera sans doute un épicier, les livres sont
+couverts en jaune, en bleu, revers de botte, vert-pâle, gris-perle,
+blanc.
+
+Hélas! les livres ont une autre couleur, ils sont teints par l’auteur,
+et quelques écrivains empruntent leur coloris. Certains livres
+déteignent sur d’autres. Il y a mieux. Les livres sont blonds ou bruns,
+châtain-clair ou roux. Enfin ils ont un sexe aussi! Nous connaissons
+des livres mâles et des livres femelles, des livres qui, chose
+déplorable, n’ont pas de sexe, ce qui, nous l’espérons, n’est pas le
+cas de celui-ci, en supposant que vous fassiez à cette collection de
+sujets nosographiques l’honneur de l’appeler un livre.
+
+Jusqu’ici, toutes ces misères sont des misères infligées uniquement
+par la femme à l’homme. Vous n’avez donc encore vu que le côté mâle du
+livre. Et, si l’auteur a réellement l’ouïe qu’on lui suppose, il a déjà
+surpris plus d’une exclamation ou d’une déclamation de femme furieuse:
+
+—On ne nous parle que des misères souffertes par ces messieurs,
+aura-t-elle dit, comme si nous n’avions pas nos petites misères
+aussi!...
+
+O femmes! vous avez été entendues, car si vous n’êtes pas toujours
+comprises, vous vous faites toujours très-bien entendre!...
+
+Donc, il serait souverainement injuste de faire porter sur vous seules
+les reproches que tout être social mis sous le joug (_conjugium_) a
+le droit d’adresser à cette institution nécessaire, sacrée, utile,
+éminemment conservatrice, mais tant soit peu gênante, et d’un porter
+difficile aux entournures, ou quelquefois trop facile aussi.
+
+J’irai plus loin! Cette partialité serait évidemment du crétinisme.
+
+Un homme, non écrivain, car il y a bien des hommes dans un écrivain,
+un auteur donc, doit ressembler à Janus: voir en avant et en arrière,
+se faire rapporteur, découvrir toutes les faces d’une idée, passer
+alternativement dans l’âme d’Alceste et dans celle de Philinte, ne pas
+tout dire et néanmoins tout savoir, ne jamais ennuyer, et...
+
+N’achevons pas ce programme, autrement nous dirions tout, et ce serait
+effrayant pour tous ceux qui réfléchissent aux conditions de la
+littérature.
+
+D’ailleurs un auteur qui prend la parole au milieu de son livre fait
+l’effet du bonhomme dans _le Tableau parlant_, quand il met son visage
+à la place de la peinture. L’auteur n’oublie pas qu’à la Chambre on ne
+prend point la parole _entre deux épreuves_. Assez donc!
+
+Voici maintenant le côté femelle du livre; car, pour ressembler
+parfaitement au mariage, ce livre doit être plus ou moins androgyne.
+
+
+ LES MARIS DU SECOND MOIS.
+
+Deux jeunes mariées, deux amies de pension, Caroline et Stéphanie,
+intimes au pensionnat de mademoiselle Mâchefer, une des plus célèbres
+maisons d’éducation du faubourg Saint-Honoré, se trouvaient au bal
+chez madame de Fischtaminel, et la conversation suivante eut lieu dans
+l’embrasure d’une croisée du boudoir.
+
+Il faisait si chaud, qu’un homme avait eu, bien avant les deux jeunes
+femmes, l’idée de venir respirer l’air de la nuit; il s’était placé
+dans l’angle même du balcon, et, comme il se trouvait beaucoup de
+fleurs devant la fenêtre, les deux amies purent se croire seules. Cet
+homme était le meilleur ami de l’auteur.
+
+L’une des deux jeunes mariées, posée à l’angle de l’embrasure, faisait
+en quelque sorte le guet en regardant le boudoir et les salons. L’autre
+avait pris position dans l’embrasure en s’y serrant de manière à ne
+pas recevoir le courant d’air, tempéré d’ailleurs par des rideaux de
+mousseline et des rideaux de soie.
+
+Ce boudoir était désert, le bal commençait, les tables de jeu restaient
+ouvertes, offrant leurs tapis verts et montrant des cartes encore
+serrées dans le frêle étui que leur impose la Régie. On dansait la
+seconde contredanse.
+
+Tous ceux qui vont au bal connaissent cette phase des grandes soirées
+où tout le monde n’est pas arrivé, mais où les salons sont déjà pleins,
+et qui cause un moment de terreur à la maîtresse de la maison. C’est,
+toute comparaison gardée, un instant semblable à celui qui décide de la
+victoire ou de la perte d’une bataille.
+
+Vous comprenez alors comment ce qui devait être un secret bien gardé
+peut avoir aujourd’hui les honneurs de l’impression.
+
+—Eh bien! Caroline?
+
+—Eh bien! Stéphanie?
+
+—Eh bien?
+
+—Eh bien?
+
+Un double soupir.
+
+—Tu ne te souviens plus de nos conventions?
+
+—Si...
+
+—Pourquoi donc n’es-tu pas venue me voir?
+
+—On ne me laisse jamais seule, nous avons à peine le temps de causer
+ici...
+
+—Ah! si mon Adolphe prenait ces manières-là! s’écria Caroline.
+
+—Tu nous as bien vus, Armand et moi, quand il me faisait ce qu’on
+nomme, je ne sais pourquoi, la cour...
+
+—Oui, je l’admirais, je te trouvais bien heureuse, tu trouvais ton
+idéal, toi! un bel homme, toujours si bien mis, en gants jaunes, la
+barbe faite, bottes vernies, linge blanc, la propreté la plus exquise,
+aux petits soins...
+
+—Va, va, toujours.
+
+—Enfin un homme comme il faut; son parler était d’une douceur
+féminine, pas la moindre brusquerie. Et des promesses de bonheur,
+de liberté! Ses phrases étaient plaquées de palissandre. Il meublait
+ses paroles de châles et de dentelles. On entendait rouler dans les
+moindres mots, des chevaux et des voitures. Ta corbeille était d’une
+magnificence millionnaire. Armand me faisait l’effet d’un mari de
+velours, d’une fourrure de plumes d’oiseaux dans laquelle tu allais
+t’envelopper.
+
+—Caroline, mon mari prend du tabac.
+
+—Eh bien! le mien fume...
+
+—Mais le mien en prend, ma chère, comme en prenait, dit-on, Napoléon,
+et j’ai le tabac en horreur; il l’a su, le monstre, et s’en est passé
+pendant sept mois...
+
+—Tous les hommes ont de ces habitudes, il faut absolument qu’ils
+prennent quelque chose.
+
+—Tu n’as aucune idée des supplices que j’endure. La nuit, je suis
+réveillée en sursaut par un éternûment. En m’endormant, j’ai fait des
+mouvements qui m’ont mis le nez sur des grains de tabac semés sur
+l’oreiller, je les aspire, et je saute comme une mine. Il paraît que
+ce scélérat d’Armand est habitué à cette _surprise_, il ne s’éveille
+point. Je trouve du tabac partout, et je n’ai pas, après tout, épousé
+la Régie.
+
+—Qu’est-ce que c’est que ce petit inconvénient, ma chère enfant, si
+ton mari est un bon enfant et d’un bon naturel!
+
+—Ah bien! il est froid comme un marbre, compassé comme un vieillard,
+causeur comme une sentinelle, et c’est un de ces hommes qui disent oui
+à tout, mais qui ne font rien que ce qu’ils veulent.
+
+—Dis-lui non.
+
+—C’est essayé.
+
+—Eh bien?
+
+—Eh bien! il m’a menacée de réduire ma pension de ce qui lui serait
+nécessaire pour se passer de moi...
+
+—Pauvre Stéphanie! ce n’est pas un homme, c’est un monstre...
+
+—Un monstre calme et méthodique, à faux toupet, qui, tous les soirs...
+
+—Tous les soirs?...
+
+—Attends donc!... qui tous les soirs prend un verre d’eau pour y
+mettre sept fausses dents.
+
+—Quel piége que ton mariage! Enfin Armand est riche?
+
+—Qui sait?
+
+—Oh! mon Dieu! mais tu me fais l’effet de devenir avant peu
+très-malheureuse... ou très-heureuse.
+
+—Et toi, ma petite?
+
+—Moi, jusqu’à présent je n’ai qu’une épingle qui me pique dans mon
+corset; mais c’est insupportable.
+
+—Pauvre enfant! tu ne connais pas ton bonheur. Allons, dis.
+
+Ici la jeune femme parla si bien à l’oreille de l’autre, qu’il fut
+impossible d’entendre un seul mot. La conversation recommença ou plutôt
+finit par une sorte de conclusion.
+
+—Ton Adolphe est jaloux?
+
+—De qui? nous ne nous quittons pas, et c’est là, ma chère, une
+misère. On n’y tient pas. Je n’ose pas bâiller, je suis toujours en
+représentation de femme aimante. C’est fatigant.
+
+—Caroline?
+
+—Eh bien?
+
+—Ma petite, que vas-tu faire?
+
+—Me résigner. Et toi?
+
+—Combattre la Régie...
+
+Cette petite misère tend à prouver qu’en fait de déceptions
+personnelles, les deux sexes sont bien quittes l’un envers l’autre.
+
+
+ LES AMBITIONS TROMPÉES.
+
+§ I. —L’ILLUSTRE CHODOREILLE.
+
+Un jeune homme a quitté sa ville natale au fond de quelque département
+marqué par monsieur Charles Dupin en couleur plus ou moins foncée. Il
+avait pour vocation la gloire, n’importe laquelle: supposez un peintre,
+un romancier, un journaliste, un poëte, un grand homme d’État.
+
+Pour être parfaitement compris, le jeune Adolphe de Chodoreille
+voulait faire parler de lui, devenir célèbre, être quelque chose. Ceci
+donc s’adresse à la masse des ambitieux amenés à Paris par tous les
+véhicules possibles, soit moraux, soit physiques, et qui s’y élancent
+un beau matin avec l’intention hydrophobique de renverser toutes les
+renommées, de se bâtir un piédestal avec des ruines à faire, jusqu’à
+ce que désillusion s’ensuive. Comme il s’agit de formuler ce fait
+normal qui caractérise notre époque, prenons de tous ces personnages
+celui que l’auteur a nommé ailleurs UN GRAND HOMME DE PROVINCE.
+
+Adolphe a compris que le plus admirable commerce est celui qui consiste
+à payer chez un papetier une bouteille d’encre, un paquet de plumes
+et une rame de papier coquille douze francs cinquante centimes, et
+de revendre les deux mille feuillets que fournit la rame, en coupant
+chaque feuille en quatre, quelque chose comme cinquante mille francs,
+après toutefois y avoir écrit sur chaque feuillet cinquante lignes
+pleines de style et d’imagination.
+
+Ce problème, de douze francs cinquante centimes métamorphosés en
+cinquante mille francs, à raison de vingt-cinq centimes chaque ligne,
+stimule bien des familles qui pourraient employer leurs membres
+utilement au fond des provinces, à les lancer dans l’enfer de Paris.
+
+Le jeune homme, objet de cette exportation, semble toujours à toute
+sa ville avoir autant d’imagination que les plus fameux auteurs. Il a
+toujours fait d’excellentes études, il écrit d’assez jolis vers, il
+passe pour un garçon d’esprit; enfin il est souvent coupable d’une
+charmante nouvelle insérée dans le journal de l’endroit, laquelle a
+soulevé l’admiration du département.
+
+Comme ces pauvres parents ignoreront éternellement ce que leur fils
+vient apprendre à grand’peine à Paris, à savoir: Qu’il est difficile
+d’être un écrivain et de connaître la langue française avant une
+douzaine d’années de travaux herculéens; —Qu’il faut avoir fouillé
+toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman
+est l’histoire privée des nations; —Que les grands conteurs (Ésope,
+Lucien, Boccace, Rabelais, Cervantès, Swift, La Fontaine, Lesage,
+Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes inconnus des _Mille et
+une Nuits_) sont tous des hommes de génie autant que des colosses
+d’érudition.
+
+Leur Adolphe fait son apprentissage en littérature dans plusieurs
+cafés, devient membre de la société des Gens de lettres, attaque à
+tort et à travers des hommes à talent qui ne lisent pas ses articles,
+revient à des sentiments plus doux en voyant l’insuccès de sa critique,
+apporte des nouvelles aux journaux qui se les renvoient comme sur des
+raquettes; et, après cinq à six années d’exercices plus ou moins
+fatigants, d’horribles privations très-coûteuses à ses parents, il
+_arrive à une certaine position_.
+
+Voici quelle est cette position. Grâce à une sorte d’assurance
+mutuelle des faibles entre eux, et qu’un écrivain assez ingénieux a
+nommée la _camaraderie_, Adolphe voit son nom souvent cité parmi les
+noms célèbres, soit dans les prospectus de la librairie, soit dans
+les annonces des journaux qui promettent de paraître. Les libraires
+impriment le titre d’un de ses ouvrages à cette menteuse rubrique: SOUS
+PRESSE, qu’on pourrait appeler la ménagerie typographique des ours[5].
+On comprend quelquefois Chodoreille parmi les hommes d’espérance de la
+jeune littérature.
+
+ [5] On appelle un _ours_ une pièce refusée à beaucoup de
+ théâtres, et qui finit par être représentée dans certains
+ moments où quelque directeur éprouve le besoin d’un ours. Ce
+ mot a nécessairement passé de la langue des coulisses dans
+ l’argot du journalisme, et s’est appliqué aux romans qui se
+ promènent. On devrait appeler ours blanc celui de la librairie,
+ et les autres des ours noirs.
+
+Adolphe de Chodoreille reste onze ans dans les rangs de la jeune
+littérature: il devient chauve en gardant sa distance dans la jeune
+littérature; mais il finit par obtenir ses entrées aux théâtres, grâce
+à d’obscurs travaux, à des critiques dramatiques; il essaye de se faire
+prendre pour un _bon enfant_; et à mesure qu’il perd des illusions sur
+la gloire, sur le monde de Paris, il gagne des dettes et des années.
+
+Un journal aux abois lui demande un de ses ours corrigé par des amis,
+léché, pourléché de lustre en lustre, et qui sent la pommade de chaque
+genre à la mode et oublié. Ce livre devient pour Adolphe ce qu’est pour
+le caporal Trim ce fameux bonnet qu’il met toujours en jeu, car pendant
+cinq ans _Tout pour une Femme_ (titre définitif) sera l’un des plus
+charmants ouvrages de notre époque.
+
+En onze ans, Chodoreille passe pour avoir publié des travaux
+estimables, cinq ou six nouvelles dans des revues nécropoliques, dans
+des journaux de femmes, dans des ouvrages destinés à la plus tendre
+enfance.
+
+Enfin, comme il est garçon, qu’il possède un habit, un pantalon de
+casimir noir, qu’il peut se déguiser quand il le veut en diplomate
+élégant, qu’il ne manque pas d’un certain air intelligent, il est admis
+dans quelques salons plus ou moins littéraires; il salue les cinq
+ou six académiciens qui ont du génie, de l’influence ou du talent,
+il peut aller chez deux ou trois de nos grands poëtes, il se permet
+dans les cafés d’appeler par leur petit nom les deux ou trois femmes
+célèbres à juste titre de notre époque; il est d’ailleurs au mieux
+avec les bas-bleus du second ordre, qui devraient être appelées _des
+chaussettes_, et il en est aux poignées de main et aux petits verres
+d’absinthe avec les astres des petits journaux.
+
+Ceci est l’histoire des médiocrités en tout genre, auxquelles il a
+manqué ce que les titulaires appellent le bonheur. Ce bonheur, c’est
+la volonté, le travail continu, le mépris de la renommée obtenue
+facilement, une immense instruction, et la patience qui, selon Buffon,
+serait tout le génie, mais qui certes en est la moitié.
+
+Vous n’apercevez pas encore trace de petite misère pour Caroline.
+Vous croyez que cette histoire de cinq cents jeunes gens occupés à
+polir en ce moment les pavés de Paris est écrite en façon d’avis aux
+familles des quatre-vingt-six départements; mais lisez ces deux lettres
+échangées entre deux amies différemment mariées, vous comprendrez
+qu’elle était nécessaire, autant que le récit par lequel jadis
+commençait tout bon mélodrame, et nommé l’avant-scène... Vous devinerez
+les savantes manœuvres du paon parisien faisant la roue au sein de sa
+ville natale et fourbissant dans des arrière-pensées matrimoniales les
+rayons d’une gloire qui, semblables à ceux du soleil, ne sont chauds et
+brillants qu’à de grandes distances.
+
+
+ DE MADAME CLAIRE DE LA ROULANDIÈRE, NÉE JUGAULT, A MADAME ADOLPHE DE
+ CHODOREILLE, NÉE HEURTAUT.
+
+ «Viviers.
+
+ »Tu ne m’as pas encore écrit, ma chère Caroline, et c’est bien
+ mal à toi. N’était-ce pas à la plus heureuse de commencer et de
+ consoler celle qui restait en province!
+
+ »Depuis ton départ pour Paris, j’ai donc épousé monsieur de La
+ Roulandière, le président du tribunal. Tu le connais, et tu sais
+ si je puis être satisfaite en ayant le cœur _saturé_ de nos idées.
+ Je n’ignorais pas mon sort: je vis entre l’ancien président,
+ l’oncle de mon mari, et ma belle-mère, qui de l’ancienne société
+ parlementaire d’Aix n’a gardé que la morgue, la sévérité de mœurs.
+ Je suis rarement seule, je ne sors qu’accompagnée de ma belle-mère
+ ou de mon mari. Nous recevons tous les gens graves de la ville
+ le soir. Ces messieurs font un whist à deux sous la fiche, et
+ j’entends des conversations dans ce genre-ci: Monsieur Vitremont
+ est mort, il laisse deux cent quatre-vingt mille francs de
+ fortune... dit le substitut, un jeune homme de quarante-sept ans,
+ amusant comme le mistral. —Êtes-vous bien certain de cela?...
+
+ » —Cela, c’est les deux cent quatre-vingt mille francs. Un petit
+ juge pérore, il raconte les placements, on discute les valeurs,
+ et il est acquis à la discussion que, _s’il n’y a pas deux cent
+ quatre-vingt mille francs, on en sera bien près_...
+
+ »Là-dessus concert général d’éloges donnés à ce mort, pour avoir
+ tenu le pain sous la clef, pour avoir _plaçoté_ ses économies,
+ mis sou sur sou, afin probablement que toute la ville et tous les
+ gens qui ont des successions à espérer battissent ainsi des mains
+ en s’écriant avec admiration: —Il laisse deux cent quatre-vingt
+ mille francs!... Et chacun a des parents malades de qui l’on dit:
+ —Laissera-t-il quelque chose d’approchant? et l’on discute le _vif_
+ comme on a discuté le _mort_.
+
+ »On ne s’occupe que des probabilités de fortune, ou des
+ probabilités de vacance dans les places, et des probabilités de
+ récolte.
+
+ »Quand, dans notre enfance, nous regardions ces jolies petites
+ souris blanches à la fenêtre du savetier de la rue Saint-Maclou,
+ faisant tourner la cage ronde où elles étaient enfermées,
+ pouvais-je savoir que ce serait une fidèle image de mon avenir?...
+
+ »Être ainsi, moi qui de nous deux agitais le plus mes ailes, dont
+ l’imagination était la plus vagabonde! j’ai péché plus que toi, je
+ suis la plus punie. J’ai dit adieu à mes rêves: je suis madame la
+ présidente _gros comme le bras_, et je me résigne à donner le bras
+ à ce grand diable de monsieur de La Roulandière pendant quarante
+ ans, à vivre menu de toute manière et à voir deux gros sourcils sur
+ deux yeux vairons dans une figure jaune, laquelle ne saura jamais
+ ce qu’est un sourire.
+
+ »Mais toi, ma chère Caroline, toi qui, soit dit entre nous, étais
+ dans les _grandes_ quand je frétillais dans les _petites_, toi
+ qui ne péchais que par orgueil, à vingt-sept ans, avec deux cent
+ mille francs de fortune, tu captures et tu captives un grand homme,
+ un des hommes les plus spirituels de Paris, un des deux hommes à
+ talent que notre ville ait produits!... quelle chance!
+
+ »Maintenant tu te trouves dans le milieu le plus brillant de Paris.
+ Tu peux grâce aux sublimes priviléges du génie, aller dans tous les
+ salons du faubourg Saint-Germain, y être bien accueillie. Tu jouis
+ des jouissances exquises de la société des deux ou trois femmes
+ célèbres de notre temps, où il se fait tant d’esprit, dit-on, où
+ se disent ces mots qui nous arrivent ici comme des fusées à la
+ Congrève. Tu vas chez le baron Schinner, de qui nous parlait tant
+ Adolphe, où vont tous les grands artistes, tous les illustres
+ étrangers. Enfin, dans quelque temps tu seras une des reines de
+ Paris, si tu le veux. Tu peux aussi recevoir, tu verras chez toi
+ les lionnes, les lions de la littérature, du grand monde et de la
+ finance, car Adolphe nous parlait de ses amitiés illustres et de
+ ses liaisons avec les favoris de la mode en de tels termes, que je
+ te vois fêtée en fêtant.
+
+ »Avec tes dix mille francs de rente et la succession de ta
+ tante Carabès, avec les vingt mille francs que gagne ton mari,
+ vous devez avoir équipage; et, comme tu vas à tous les théâtres
+ sans payer, comme les journalistes sont des héros de toutes les
+ inaugurations ruineuses pour qui veut suivre le mouvement parisien,
+ qu’on les invite tous les jours à dîner, tu vis comme si tu avais
+ soixante mille francs de rente!... Ah! tu es heureuse, toi! aussi
+ m’oublies-tu!
+
+ »Eh bien, je comprends que tu n’as pas un instant à toi. Ton
+ bonheur est la cause de ton silence, je te pardonne. Allons, un
+ jour, si, fatiguée de tant de plaisirs, du haut de ta grandeur, tu
+ penses encore à ta pauvre Claire, écris-moi, raconte-moi ce qu’est
+ un mariage avec un grand homme... peins-moi ces grandes dames de
+ Paris, surtout celles qui écrivent... oh! je voudrais bien savoir
+ _en quoi elles sont faites_; enfin n’oublie rien, si tu n’oublies
+ pas que tu es aimée _quand même_ par ta pauvre
+
+ »CLAIRE JUGAULT.»
+
+
+ MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE A MADAME LA PRÉSIDENTE DE LA
+ ROULANDIÈRE, A VIVIERS.
+
+ «Paris.
+
+ »Ah! ma pauvre Claire, si tu savais combien de petites douleurs ta
+ lettre ingénue a réveillées, non, tu ne me l’aurais pas écrite.
+ Aucune amie, une ennemie même, en voyant à une femme un appareil
+ sur mille piqûres de moustiques, ne l’arrache pas pour s’amuser à
+ les compter...
+
+ »Je commence par te dire que, pour une fille de vingt-sept
+ ans, d’une figure encore passable, mais d’une taille un peu
+ trop empereur Nicolas pour l’humble rôle que je joue, je suis
+ heureuse!... Voici pourquoi: Adolphe, heureux des déceptions qui
+ sont tombées sur moi comme une grêle, panse les plaies de mon
+ amour-propre par tant d’affection, par tant de petits soins, tant
+ de charmantes choses, qu’en vérité les femmes voudraient, en
+ tant que femmes, trouver à l’homme qu’elles épousent des torts
+ si profitables; mais tous les gens de lettres (Adolphe est,
+ hélas! à peine un homme de lettres), qui sont des êtres non moins
+ irritables, nerveux, changeants et bizarres que les femmes, ne
+ possèdent pas des qualités aussi solides que celles d’Adolphe, et
+ j’espère qu’ils n’ont pas été tous aussi malheureux que lui.
+
+ »Hélas! nous nous aimons assez toutes les deux pour que je te dise
+ la vérité. J’ai sauvé mon mari, ma chère, d’une profonde misère
+ habilement cachée. Loin de toucher vingt mille francs par an, il ne
+ les a pas gagnés dans les quinze années qu’il a passées à Paris.
+ Nous sommes logés à un troisième étage de la rue Joubert, qui nous
+ coûte douze cents francs, et il nous reste sur nos revenus environ
+ huit mille cinq cents francs avec lesquels je tâche de nous faire
+ vivre honorablement.
+
+ »Je lui porte bonheur: Adolphe, depuis son mariage, a eu la
+ direction d’un feuilleton et trouve quatre cents francs par mois
+ dans cette occupation, qui d’ailleurs lui prend peu de temps. Il a
+ dû cette place à un placement. Nous avons employé les soixante-dix
+ mille francs de succession de ma tante Carabès au cautionnement du
+ journal, on nous donne neuf pour cent, et nous avons en outre des
+ actions. Depuis cette affaire, conclue depuis dix mois, nos revenus
+ ont doublé, l’aisance est venue. Je n’ai pas plus à me plaindre de
+ mon mariage comme affaire d’argent que comme affaire de cœur. Mon
+ amour-propre a seul souffert, et mes ambitions ont sombré. Tu vas
+ comprendre toutes les petites misères qui m’ont assaillie, par la
+ première.
+
+ »Adolphe nous avait paru très-bien avec la fameuse baronne
+ Schinner, si célèbre par son esprit, par son influence, par sa
+ fortune et par ses liaisons avec les hommes célèbres; j’ai cru
+ qu’il était reçu chez elle en qualité d’ami; mon mari m’y présente,
+ je suis reçue assez froidement. J’aperçois des salons d’un luxe
+ effrayant; et au lieu de voir madame Schinner me rendre ma
+ visite, je reçois une carte, à vingt jours de date et à une heure
+ insolemment indue.
+
+ »A mon arrivée à Paris, je me promène sur les boulevards, fière de
+ mon grand homme anonyme; il me donne un coup de coude et me dit
+ en me désignant à l’avance un gros petit homme, assez mal vêtu:
+ —«Voilà un tel!» Il me nomme une des sept ou huit illustrations
+ européennes de la France. J’apprête mon air admiratif, et je vois
+ Adolphe saluant avec une sorte de bonheur le vrai grand homme, qui
+ lui répond par le petit salut écourté qu’on accorde à un homme avec
+ lequel on a sans doute à peine échangé quatre paroles en dix ans.
+ Adolphe avait quêté sans doute un regard à cause de moi. —Il ne te
+ connaît pas? dis-je à mon mari. —Si, mais il m’aura pris pour un
+ autre, me répond Adolphe.
+
+ »Ainsi des poëtes, ainsi des musiciens célèbres, ainsi des hommes
+ d’État. Mais, en revanche, nous causons pendant dix minutes devant
+ quelque passage avec messieurs Armand du Cantal, Georges Beaunoir,
+ Félix Verdoret, de qui tu n’as jamais entendu parler. Mesdames
+ Constantine Ramachard, Anaïs Crottat et Lucienne Vouillon viennent
+ nous voir et me menacent de leur amitié _bleue_. Nous recevons à
+ dîner des directeurs de journaux inconnus dans notre province.
+ Enfin, j’ai eu le douloureux bonheur de voir Adolphe refusant une
+ invitation à une soirée de laquelle j’étais exclue.
+
+ »Oh! ma chère, le talent est toujours la fleur rare, croissant
+ spontanément, et qu’aucune horticulture de serre chaude ne peut
+ obtenir. Je ne m’abuse point: Adolphe est une médiocrité connue,
+ jaugée; il n’a pas d’autre chance, comme il le dit, que de se caser
+ dans les _utilités_ de la littérature. Il ne manquait pas d’esprit
+ à Viviers; mais pour être un homme d’esprit à Paris, on doit
+ posséder tous les genres d’esprit à des doses désespérantes.
+
+ »J’ai pris de l’estime pour Adolphe; car après quelques petits
+ mensonges, il a fini par m’avouer sa position, et, sans s’humilier
+ outre mesure, il m’a promis le bonheur. Il espère arriver, comme
+ tant de médiocrités, à une place quelconque, à un emploi de
+ sous-bibliothécaire, à une gérance de journal. Qui sait si nous ne
+ le ferons pas nommer député plus tard à Viviers?
+
+ »Nous vivons obscurément; nous avons cinq ou six amis et amies qui
+ nous conviennent, et voilà cette brillante existence que tu dorais
+ de toutes les splendeurs sociales.
+
+ »De temps en temps j’essuie quelque bourrasque, j’attrape quelque
+ coup de langue. Ainsi, hier, à l’Opéra, dans le foyer, où je me
+ promenais, j’entends un des plus méchants hommes d’esprit, Léon
+ de Lora, disant à l’un de nos plus célèbres critiques: —Avouez
+ qu’il faut être bien Chodoreille pour aller découvrir au bord du
+ Rhône le peuplier de la Caroline! —Bah, a répondu l’autre, il est
+ bourgeonné. Ils avaient entendu mon mari me donnant mon petit nom.
+ Et moi, qui passais pour belle à Viviers, qui suis grande, bien
+ faite et encore assez grasse pour faire le bonheur d’Adolphe! Voilà
+ comment j’apprends qu’il en est à Paris de la beauté des femmes
+ comme de l’esprit des hommes de province.
+
+ »Enfin, si c’est là ce que tu veux savoir, je ne suis rien; mais
+ si tu veux apprendre jusqu’où va ma philosophie, eh bien! je suis
+ assez heureuse d’avoir rencontré dans mon faux grand homme un homme
+ ordinaire.
+
+ »Adieu, chère amie, de nous deux, comme tu le vois, c’est encore
+ moi qui, malgré mes déceptions et les petites misères de ma vie,
+ suis la mieux partagée; Adolphe est jeune, et c’est un homme
+ charmant.
+
+ »CAROLINE HEURTAUT.»
+
+
+La réponse de Claire, entre autre phrases, contenait celle-ci:
+»J’espère que le bonheur anonyme dont tu jouis se continuera, grâce à
+ta philosophie.» Claire, comme toutes les amies intimes, se vengeait de
+son président sur l’avenir d’Adolphe.
+
+
+§ II. —UNE NUANCE DU MÊME SUJET.
+
+ «(_Lettre trouvée dans un coffret, un jour qu’elle me fit longtemps
+ attendre en son cabinet pendant qu’elle essayait de renvoyer une
+ amie importune qui n’entendait pas le français sous-entendu dans le
+ jeu de la physionomie et dans l’accent des paroles. J’attrapai un
+ rhume, mais j’eus cette lettre._)»
+
+Cette note pleine de fatuité se trouvait sur un papier que les clercs
+de notaire jugèrent sans importance lors de l’inventaire de feu M.
+Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts, les amours ont
+eu la douleur de pleurer récemment, et en qui la grande maison des
+Borgarelli de Provence a fini, car Bourgarel est, comme on sait,
+la corruption de Borgarelli, comme les Girardin français celle des
+Ghérardini de Florence.
+
+Un lecteur intelligent reconnaîtra sans peine à quelle époque de la vie
+d’Adolphe et de Caroline se rapporte cette lettre.
+
+
+ «Ma chère amie,
+
+ »Je croyais me trouver heureuse en épousant un artiste aussi
+ supérieur par ses talents que par ses moyens personnels,
+ également grand et comme caractère et comme esprit, plein de
+ connaissances, en voie de s’élever par la route publique sans
+ être obligé d’aller dans les chemins tortueux de l’intrigue;
+ enfin, tu connais Adolphe, tu l’as apprécié: je suis aimée, il est
+ père, j’idolâtre nos enfants. Adolphe est excellent pour moi, je
+ l’aime et je l’admire; mais, ma chère, dans ce complet bonheur,
+ il se trouve une épine. Les roses sur lesquelles je suis couchée
+ ont plus d’un pli. Dans le cœur des femmes, les plis deviennent
+ promptement des blessures. Ces blessures saignent bientôt, le
+ mal augmente, on souffre, la souffrance éveille des pensées, les
+ pensées s’étalent et se changent en sentiment. Ah! ma chère, tu
+ le sauras, et c’est cruel à se dire, mais nous vivons autant
+ par la vanité que par l’amour. Pour ne vivre que d’amour, il ne
+ faudrait pas habiter Paris. Que nous importerait de n’avoir qu’une
+ robe de percale blanche, si l’homme que nous aimons ne voyait
+ pas d’autres femmes mises autrement, plus élégamment que nous,
+ et inspirant des idées par leurs manières, par un ensemble de
+ petites choses qui font de grandes passions? La vanité, ma chère,
+ est chez nous cousine-germaine de la jalousie, de cette belle et
+ noble jalousie qui consiste à ne pas laisser envahir son empire,
+ à être seule dans une âme, à passer notre vie tout heureuse dans
+ un cœur. Eh bien! ma vanité de femme souffre. Quelque petites que
+ soient ces misères, j’ai malheureusement appris qu’il n’y a pas de
+ petites misères en ménage. Oui, tout s’y agrandit par le contact
+ incessant des sensations, des désirs, des idées. Voilà le secret
+ de cette tristesse où tu m’as surprise, et que je ne voulais pas
+ expliquer. Ce point est un de ceux où la parole va trop loin, et
+ où l’écriture retient du moins la pensée en la fixant. Il y a des
+ effets de perspective morale si différents entre ce qui se dit et
+ ce qui s’écrit! Tout est si solennel et si grave sur le papier!
+ On ne commet plus aucune imprudence. N’est-ce pas là ce qui fait
+ un trésor d’une lettre où l’on s’abandonne à ses sentiments? Tu
+ m’aurais crue malheureuse, je ne suis que blessée. Tu m’as trouvée
+ seule, au coin de mon feu, sans Adolphe. Je venais de coucher
+ mes enfants, ils dormaient. Adolphe, pour la dixième fois, était
+ invité dans le monde où je ne vais pas, où l’on veut Adolphe sans
+ sa femme. Il est des salons où il va sans moi, comme il est une
+ foule de plaisirs auxquels on le convie sans moi. S’il se nommait
+ monsieur de Navarreins et que je fusse une d’Espard, jamais le
+ monde ne penserait à nous séparer, on nous voudrait toujours
+ ensemble. Ses habitudes sont prises, il ne s’aperçoit pas de cette
+ humiliation qui oppresse le cœur. D’ailleurs, s’il soupçonnait
+ cette petite souffrance que j’ai honte de ressentir, il laisserait
+ là le monde, il deviendrait plus impertinent que ne le sont envers
+ moi ceux ou celles qui me séparent de lui. Mais il entraverait sa
+ marche, il se ferait des ennemis, il se créerait des obstacles en
+ m’imposant à des salons qui me feraient alors directement mille
+ maux. Je préfère donc mes souffrances à ce qui nous adviendrait
+ dans le cas contraire. Adolphe arrivera! il porte mes vengeances
+ dans sa belle tête d’homme de génie. Un jour le monde me payera
+ l’arriéré de tant d’injures. Mais quand? Peut-être aurais-je
+ quarante-cinq ans. Ma belle jeunesse se sera passée au coin de mon
+ feu, avec cette pensée: Adolphe rit, il s’amuse, il voit de belles
+ femmes, il cherche à leur plaire, et tous ces plaisirs ne viennent
+ pas de moi.
+
+ »Peut-être à ce métier finira-t-il par se détacher de moi!
+
+ »Personne ne souffre d’ailleurs impunément le mépris, et je me
+ sens méprisée, quoique jeune, belle et vertueuse. D’ailleurs,
+ puis-je empêcher ma pensée de courir? Puis-je réprimer mes rages en
+ sachant Adolphe à dîner en ville sans moi? je ne jouis pas de ses
+ triomphes, je n’entends pas ses mots spirituels ou profonds, dits
+ pour d’autres! Je ne saurais me contenter des réunions bourgeoises
+ d’où il m’a tirée en me trouvant distinguée, riche, jeune, belle et
+ spirituelle. C’est là un malheur, il est irréparable.
+
+ »Enfin, il suffit que, par une cause quelconque, je ne puis
+ entrer dans un salon, pour désirer y aller. Rien n’est plus
+ conforme aux habitudes du cœur humain. Les anciens avaient bien
+ raison avec leurs gynécées. La collision des amours-propres de
+ femmes qu’a produite leur réunion, qui ne date pas plus de quatre
+ siècles, a coûté bien des chagrins à notre temps et coûté de bien
+ sanglants débats aux sociétés.
+
+ »Enfin, ma chère, Adolphe est bien fêté quand il revient chez lui;
+ mais aucune nature n’est assez forte pour attendre avec la même
+ ardeur toutes les fois. Quel lendemain que celui de la soirée où il
+ sera moins bien reçu!
+
+ »Vois-tu ce qu’il y a dans le pli dont je te parlais? Un pli
+ du cœur est un abîme comme un pli de terrain dans les Alpes: à
+ distance, on ne s’en figurerait jamais la profondeur ni l’étendue.
+ Il en est ainsi entre deux êtres, quelle que soit leur amitié. On
+ ne soupçonne jamais la gravité du mal chez son amie. Ceci semble
+ peu de chose, et néanmoins la vie en est atteinte dans toute sa
+ profondeur et sur toute sa longueur. Je me suis raisonnée; mais
+ plus je me faisais de raisonnements, plus je me prouvais à moi-même
+ l’étendue de cette petite douleur. Je me laisse donc aller au
+ courant de la souffrance.
+
+ »Deux voix se disputent le terrain, quand, par un hasard encore
+ rare heureusement, je suis seule dans mon fauteuil, attendant
+ Adolphe. L’une, je le gagerais, sort du _Faust_ d’Eugène Delacroix,
+ que j’ai sur ma table. Méphistophélès parle, le terrible valet
+ qui dirige si bien les épées, il a quitté la gravure et se pose
+ diaboliquement devant moi, riant par la fente que ce grand peintre
+ lui a mise sous le nez, et me regardant de cet œil d’où tombent
+ des rubis, des diamants, des carrosses, des métaux, des toilettes,
+ des soieries cramoisies et mille délices qui brûlent. —N’es-tu
+ pas faite pour le monde? Tu vaux la plus belle des plus belles
+ duchesses; ta voix est celle d’une sirène, tes mains commandent
+ le respect et l’amour! Oh! comme ton bras chargé de bracelets se
+ déploierait bien sur le velours de ta robe! Tes cheveux sont des
+ chaînes qui enlaceraient tous les hommes; et tu pourrais mettre
+ tous ces triomphes aux pieds d’Adolphe, lui montrer ta puissance
+ et n’en jamais user! Il aurait des craintes là où il vit dans une
+ certitude insultante. Allons! viens! avale quelques bouffées de
+ mépris, tu respireras des nuages d’encens. Ose régner! N’es-tu pas
+ vulgaire au coin de ton feu? Tôt ou tard la jolie épouse, la
+ femme aimée mourra, si tu continues ainsi, dans sa robe de chambre.
+ Viens, et tu perpétueras ton empire par l’emploi de la coquetterie!
+ Montre-toi dans les salons, et ton joli pied marchera sur l’amour
+ de tes rivales.
+
+ »L’autre Voix sort de mon chambranle de marbre blanc, qui s’agite
+ comme une robe. Je crois voir une vierge divine couronnée de roses
+ blanches, une palme verte à la main. Deux yeux bleus me sourient.
+ Cette vertu si simple me dit: —Reste! sois toujours bonne, rends
+ cet homme heureux, c’est là toute ta mission. La douceur des anges
+ triomphe de toute douleur. La foi dans soi-même a fait recueillir
+ aux martyrs du miel sur les brasiers de leurs supplices. Souffre un
+ moment; tu seras heureuse.
+
+ »Quelquefois, Adolphe revient en cet instant, et je suis heureuse.
+ Mais, ma chère, je n’ai pas autant de patience que d’amour; il me
+ prend des envies de mettre en pièces les femmes qui peuvent aller
+ partout, et dont la présence est désirée autant par les hommes que
+ par les femmes. Quelle profondeur dans ce vers de Molière:
+
+ Le monde, chère Agnès, est une étrange chose!
+
+ Tu ne connais pas cette petite misère, heureuse Mathilde; tu es
+ une femme bien née! Tu peux beaucoup pour moi. Songes-y! Je puis
+ t’écrire là ce que je n’osais te dire. Tes visites me font grand
+ bien, viens souvent voir ta pauvre
+
+ »CAROLINE.»
+
+
+—Eh bien! dis-je au clerc, savez-vous ce qu’a été cette lettre pour
+feu Bourgarel?
+
+—Non.
+
+—Une lettre de change.
+
+Ni le clerc, ni le patron n’ont compris. Comprenez-vous, vous?
+
+
+ SOUFFRANCES INGÉNUES.
+
+Oui, ma chère, il vous arrivera, dans l’état de mariage, des choses
+dont vous vous doutez très-peu; mais il vous en arrivera d’autres dont
+vous vous doutez encore moins. Ainsi...
+
+L’auteur (peut-on dire ingénieux?) _qui castigat ridendo mores_, et
+qui a entrepris _Les Petites Misères de la Vie conjugale_, n’a pas
+besoin de faire observer qu’ici, par prudence, il a laissé parler _une
+femme comme il faut_, et qu’il n’accepte pas la responsabilité de
+la rédaction, tout en professant la plus sincère admiration pour la
+charmante personne à laquelle il doit la connaissance de cette petite
+misère. —Ainsi... dit-elle.
+
+Cependant, il éprouve la nécessité d’avouer que cette personne n’est ni
+madame Foullepointe, ni madame de Fischtaminel, ni madame Deschars.
+
+Madame Deschars est trop collet-monté, madame Foullepointe est trop
+absolue dans son ménage, elle sait cela d’ailleurs, que ne sait-elle
+pas? elle est aimable, elle voit la bonne compagnie, elle tient à ce
+qu’il y a de mieux; on lui passe la vivacité de ses traits d’esprit,
+comme, sous Louis XIV, on passait à madame Cornuel ses mots. On lui
+passe bien des choses: il y a des femmes qui sont les enfants gâtés de
+l’opinion.
+
+Quant à madame de Fischtaminel, qui d’ailleurs est en cause, comme on
+va le voir, incapable de se livrer à la moindre récrimination, elle
+récrimine en faits, elle s’abstient de paroles.
+
+Nous laissons à chacun la liberté de penser que cette interlocutrice
+est Caroline, non pas la niaise Caroline des premières années, mais
+Caroline devenue femme de trente ans.
+
+—Ainsi vous aurez, s’il plaît à Dieu, des enfants...
+
+—Madame, lui dis-je, ne mettons point Dieu dans ceci, à moins que ce
+ne soit une allusion...
+
+—Vous êtes un impertinent, me dit-elle, on n’interrompt point une
+femme...
+
+—Quand elle s’occupe d’enfants, je le sais; mais il ne faut pas,
+madame, abuser de l’innocence des jeunes personnes. Mademoiselle va se
+marier, et, si elle comptait sur cette intervention de l’Être-Suprême,
+elle serait induite dans une profonde erreur. Nous ne devons pas
+tromper la jeunesse. Mademoiselle a passé l’âge où l’on dit aux jeunes
+personnes que le petit frère a été trouvé sous un chou.
+
+—Vous voulez me faire dire des sottises, reprit-elle en souriant et
+montrant les plus belles dents du monde, je ne suis pas assez forte
+pour lutter contre vous, je vous prie de me laisser continuer avec
+Joséphine. Que te disais-je?
+
+—Que si je me marie, j’aurai des enfants, dit la jeune personne.
+
+—Eh bien! je ne veux pas te peindre les choses en noir, mais il est
+extrêmement probable que chaque enfant te coûtera une dent. A chaque
+enfant, j’ai perdu une dent.
+
+—Heureusement, lui dis-je, que chez vous cette misère a été plus que
+petite, elle a été minime (les dents perdues étaient de côté). Mais
+remarquez, mademoiselle, que cette petite misère n’a pas un caractère
+normal. La misère dépend de l’état de situation de la dent. Si votre
+enfant détermine la chute d’une dent, d’une dent cariée, vous avez
+le bonheur d’avoir un enfant de plus et une mauvaise dent de moins.
+Ne confondons pas les bonheurs avec les misères. Ah! si vous perdiez
+une de vos belles _palettes_... Encore y a-t-il plus d’une femme qui
+échangerait la plus magnifique incisive contre un bon gros garçon?
+
+—Eh bien! reprit-elle en s’animant, au risque de te faire perdre tes
+illusions, pauvre enfant, je vais t’expliquer une petite misère, une
+grande! Oh! c’est atroce! Je ne sortirai pas des chiffons auxquels
+monsieur nous renvoie...
+
+Je proteste par un geste.
+
+—J’étais mariée depuis environ deux ans, dit-elle en continuant, et
+j’aimais mon mari; je suis revenue de mon erreur, je me suis conduite
+autrement pour son bonheur et pour le mien; je puis me vanter d’avoir
+un des plus heureux ménages de Paris. Enfin, ma chère, j’aimais le
+monstre, je ne voyais que lui dans le monde. Déjà, plusieurs fois,
+mon mari m’avait dit: —Ma petite, les jeunes personnes ne savent
+pas très-bien se mettre, ta mère aimait à te fagoter, elle avait
+ses raisons. Si tu veux me croire, prends modèle sur madame de
+Fischtaminel, elle a bon goût. Moi, bonne bête du bon Dieu, je n’y
+entendais point malice. Un jour, en revenant d’une soirée, il me dit:
+—As-tu vu comme madame de Fischtaminel était mise? —Oui, pas mal. En
+moi-même, je me dis: Il me parle toujours de madame de Fischtaminel,
+il faut que je me mette absolument comme elle. J’avais bien remarqué
+l’étoffe, la façon de la robe et l’ajustement des moindres accessoires.
+Me voilà tout heureuse, trottant, allant, mettant tout en mouvement
+pour me procurer les mêmes étoffes. Je fais venir la même couturière.
+—Vous habillez madame de Fischtaminel? lui dis-je. —Oui, madame. —Eh
+bien! je vous prends pour ma couturière, mais à une condition: vous
+voyez que j’ai fini par trouver l’étoffe de sa robe, je veux que vous
+me fassiez la mienne absolument pareille à la sienne. J’avoue que je ne
+fis pas attention tout d’abord au sourire assez fin de la couturière,
+je le vis cependant, et plus tard, je me l’expliquai. Pareille, lui
+dis-je; mais à s’y méprendre!
+
+—Oh! dit l’interlocutrice en s’interrompant et me regardant, vous nous
+apprenez à être comme des araignées au centre de leur toile, à tout
+voir sans avoir l’air d’avoir vu, à chercher l’esprit de toute chose, à
+étudier les mots, les gestes, les regards! Vous dites: Les femmes sont
+bien fines! Dites donc: Les hommes sont bien faux!
+
+—Ce qu’il m’a fallu de soins, de pas et de démarches pour arriver
+à être le sosie de madame de Fischtaminel!... —Enfin, c’est nos
+batailles à nous, ma petite, dit-elle en continuant et revenant à
+mademoiselle Joséphine. Je ne trouvais pas un certain petit châle de
+cou, brodé: une merveille! enfin, je finis par découvrir qu’il a été
+fait exprès. Je déniche l’ouvrière, je lui demande un châle pareil à
+celui de madame de Fischtaminel. Une bagatelle! cent cinquante francs.
+Il avait été commandé par un monsieur qui l’avait offert à madame de
+Fischtaminel. Mes économies y passent. Nous sommes toutes, nous autres
+Parisiennes, extrêmement tenues en bride à l’article toilette. Il n’est
+pas un homme de cent mille livres de rente à qui le whist ne coûte
+dix mille francs par hiver, qui ne trouve sa femme dépensière et ne
+redoute ses chiffons! Mes économies, soit! me disais-je. J’avais une
+petite fierté de femme qui aime: je ne voulais pas lui parler de cette
+toilette, je voulais lui en faire une surprise, bécasse que j’étais!
+Oh! comme vous nous enlevez notre sainte niaiserie!...
+
+Ceci fut encore dit pour moi qui n’avais rien enlevé à cette dame, ni
+dent, ni quoi que ce soit des choses nommées et innomées qu’on peut
+enlever à une femme.
+
+—Ah! il faut te dire, ma chère, qu’il me menait chez madame de
+Fischtaminel, où je dînais même assez souvent. J’entendais cette femme
+disant: —Mais elle est bien, votre femme! Elle avait avec moi un petit
+ton de protection que je souffrais; mon mari me souhaitait d’avoir
+l’esprit de cette femme et sa prépondérance dans le monde. Enfin ce
+phénix des femmes était mon modèle, je l’étudiais, je me donnais un
+mal horrible à n’être pas moi-même... Oh! mais c’est un poëme qui ne
+peut être compris que par nous autres femmes! Enfin, le jour de mon
+triomphe arrive. Vraiment le cœur me battait de joie, j’étais comme un
+enfant! tout ce qu’on est à vingt-deux ans. Mon mari m’allait venir
+prendre pour une promenade aux Tuileries; il entre, je le regarde toute
+joyeuse, il ne remarque rien... Eh bien! je puis l’avouer aujourd’hui,
+ce fut un de ses affreux désastres... Non, je n’en dirai rien, monsieur
+que voici se moquerait.
+
+Je protestai par un autre geste.
+
+Ce fut, dit-elle en continuant (une femme ne renonce jamais à ne pas
+tout dire), de voir s’écrouler un édifice bâti par une fée. Pas la
+moindre surprise. Nous montons en voiture. Adolphe me voit triste, il
+me demande ce que j’ai; je lui réponds comme nous répondons quand nous
+avons le cœur serré par ces petites misères: —Rien! Et il prend son
+lorgnon, et il lorgne les passants le long des Champs-Élysées, nous
+devions faire un tour de Champs-Élysées avant de nous promener aux
+Tuileries. Enfin, l’impatience me prend, j’avais un petit mouvement de
+fièvre, et quand je rentre, je me compose pour sourire. —Tu ne m’as
+rien dit de ma toilette? —Tiens, c’est vrai, tu as une robe à peu près
+pareille à celle de madame de Fischtaminel. Il tourne sur ses talons et
+s’en va. Le lendemain je boudais un peu, vous le pensez bien. Arrive,
+au moment où nous avions fini de déjeuner dans ma chambre au coin de
+mon feu, je m’en souviendrai toujours, arrive l’ouvrière qui venait
+chercher le prix du petit châle de cou, je la payai; elle salue mon
+mari comme si elle le connaissait. Je cours après elle sous prétexte de
+lui faire acquitter sa note, et je lui dis: —Vous lui avez fait payer
+moins cher le châle de madame de Fischtaminel. —Je vous jure, madame,
+que c’est le même prix, monsieur n’a pas marchandé. Je suis revenue
+dans ma chambre, et j’ai trouvé mon mari sot comme...
+
+Elle s’arrêta, reprit: —Comme un meunier qu’on vient de faire évêque.
+—Je comprends, mon ami, que je ne serai jamais qu’à peu près pareille
+à madame de Fischtaminel. —Je vois ce que tu veux me dire à propos de
+ce châle! Eh bien, oui, je le lui ai offert pour le jour de sa fête.
+Que veux-tu? nous avons été très-amis autrefois... —Ah! vous avez été
+jadis encore plus liés qu’aujourd’hui? Sans répondre à cela, il me dit:
+—_Mais c’est purement moral_. Il prit son chapeau, s’en alla, et me
+laissa seule sur cette belle déclaration des droits de l’homme. Il ne
+revint pas pour dîner, et rentra fort tard. Je vous le jure, je restai
+dans ma chambre à pleurer comme une Madeleine, au coin de mon feu. Je
+vous permets de vous moquer de moi, dit-elle en me regardant, mais je
+pleurai sur mes illusions de jeune mariée, je pleurai de dépit d’avoir
+été prise pour une dupe. Je me rappelai le sourire de la couturière!
+Ah! ce sourire me remit en mémoire les sourires de bien des femmes
+qui riaient de me voir petite fille chez madame de Fischtaminel; je
+pleurai sincèrement. Jusque-là je pouvais croire à bien des choses qui
+n’existaient plus chez mon mari, mais que les jeunes femmes s’obstinent
+à supposer. Combien de grandes misères dans cette petite misère! Vous
+êtes de grossiers personnages! Il n’y a pas une femme qui ne pousse
+la délicatesse jusqu’à broder des plus jolis mensonges le voile avec
+lequel elle vous couvre son passé, tandis que vous autres... Mais je me
+suis vengée.
+
+—Madame, lui dis-je, vous allez trop instruire mademoiselle.
+
+—C’est vrai, dit-elle, je vous dirai la fin dans un autre moment.
+
+—Ainsi, mademoiselle, vous le voyez, dis-je, vous croyez acheter un
+châle, et vous vous trouvez une petite misère sur le cou; si vous vous
+le faites donner...
+
+—C’en est une grande, dit la femme comme il faut. Restons-en là.
+
+La morale de cette fable est qu’il faut porter son châle sans y trop
+réfléchir. Les anciens prophètes appelaient déjà ce monde une vallée de
+misère. Or, dans ce temps, les Orientaux avaient, avec la permission
+des autorités constituées, de jolies esclaves, outre leurs femmes!
+Comment appellerons-nous la vallée de la Seine entre le Calvaire et
+Charenton, où la loi ne permet qu’une seule femme légitime!
+
+
+ L’AMADIS-OMNIBUS.
+
+Vous comprenez que je me mis à mâchonner le bout de ma canne, à
+consulter la corniche, à regarder le feu, à examiner le pied de
+Caroline, et je tins bon jusqu’à ce que la demoiselle à marier fût
+partie.
+
+—Vous m’excuserez, lui dis-je, je suis resté chez vous, malgré vous
+peut-être; mais votre vengeance perdrait à être dite plus tard, et si
+elle a constitué pour votre mari quelque petite misère, il y a pour moi
+le plus grand intérêt à la connaître, et vous saurez pourquoi...
+
+—Ah! dit-elle, ce mot: _c’est purement moral_, donné comme excuse,
+m’avait choquée au dernier point. Belle consolation de savoir que
+j’étais dans son ménage un meuble, une chose; que je trônais entre les
+ustensiles de cuisine, de toilette et les ordonnances de médecin; que
+l’amour conjugal était assimilé aux pilules digestives, au sirop de
+mou de veau, à la moutarde blanche; que madame de Fischtaminel avait à
+elle l’âme de mon mari, ses admirations, et charmait son esprit, tandis
+que j’étais une sorte de nécessité purement physique! Que pensez-vous
+d’une femme ravalée jusqu’à devenir quelque chose comme la soupe et le
+bouilli, sans persil, bien entendu? Oh! dans cette soirée, je fis une
+catilinaire...
+
+—Dites une philippique.
+
+—Je dirai tout ce que voudrez, car j’étais furieuse, et je ne sais
+plus tout ce que j’ai crié dans le désert de ma chambre à coucher.
+Croyez-vous que cette opinion que les maris ont de leur femme, que le
+rôle qu’ils nous donnent, ne soient pas pour nous une étrange misère?
+Nos petites misères, à nous, sont toujours grosses d’une grande misère.
+Enfin il fallait une leçon à mon Adolphe. Vous connaissez le vicomte de
+Lustrac, un amateur effréné de femmes, de musique, un gourmet, un de
+ces ex-beaux de l’empire qui vivent sur leurs succès printaniers, et
+qui se cultivent eux-mêmes avec des soins excessifs, pour obtenir des
+regains.
+
+—Oui, lui dis-je, un de ces gens pincés, corsés, busqués à soixante
+ans, qui abusent de la finesse de leur taille, et sont capables d’en
+remontrer aux jeunes dandies.
+
+—Monsieur de Lustrac, reprit-elle, est égoïste comme un roi; mais
+galant, prétentieux, malgré sa perruque noire comme du jais.
+
+—Il se teint aussi les favoris.
+
+—Il va le soir dans dix salons; il papillonne.
+
+—Il donne d’excellents dîners, des concerts, et protége des
+cantatrices encore neuves...
+
+—Il prend le mouvement pour la joie.
+
+—Oui, mais il s’enfuit à tire-d’aile dès que le chagrin point quelque
+part. Vous êtes en deuil, il vous fuit. Vous accouchez, il attend les
+relevailles pour venir vous voir: il est d’une franchise mondaine,
+d’une intrépidité sociale qui méritent l’admiration.
+
+—Mais n’y a-t-il pas du courage à être ce qu’on est? lui demandai-je.
+
+—Eh bien! reprit-elle après avoir échangé nos observations, ce
+jeune vieillard, cet Amadis-Omnibus, que nous avons nommé entre nous
+le chevalier _Petit-Bon-Homme-vit-encore_, devint l’objet de mes
+admirations.
+
+—Il y avait de quoi! un homme capable de faire à lui tout seul sa
+figure et ses succès!
+
+—Je lui fis quelques-unes de ces avances qui ne compromettent jamais
+une femme; je lui parlai du bon goût de ses derniers gilets, de ses
+cannes, et il me trouva de la dernière amabilité. Moi, je trouvai mon
+chevalier de la dernière jeunesse; il vint me voir; je minaudai, je
+feignis d’être malheureuse en ménage, d’avoir des chagrins. Vous savez
+ce que veut dire une femme en parlant de ses chagrins, en se prétendant
+peu comprise. Ce vieux singe me répondit beaucoup mieux qu’un jeune
+homme, j’eus mille peines à ne pas rire en l’écoutant. «Ah! voilà les
+maris, ils ont la plus mauvaise politique, ils respectent leur femme,
+et toute femme est, tôt ou tard, furieuse de se voir respectée, et sent
+l’éducation secrète à laquelle elle a droit. Vous ne devez pas vivre,
+une fois mariée, comme une petite pensionnaire, etc.» Il se tortillait,
+il se penchait, il était horrible; il avait l’air d’une figure de bois
+de Nuremberg, il avançait le menton, il avançait sa chaise, il avançait
+la main... Enfin, après bien des marches, des contre-marches, des
+déclarations angéliques...
+
+—Bah!
+
+—Oui, _Petit-Bon-Homme-vit-encore_ avait abandonné le classique de
+sa jeunesse pour le romantisme à la mode; il parlait d’âme, d’ange,
+d’adoration, de soumission, il devenait d’un éthéré bleu-foncé. Il
+me conduisait à l’Opéra et me mettait en voiture. Ce vieux jeune
+homme allait là où j’allais, il redoublait de gilets, il se serrait
+le ventre, il mettait son cheval au grand galop pour rejoindre et
+accompagner ma voiture au bois; il me compromettait avec une grâce
+de lycéen, il passait pour fou de moi; je me posais en cruelle, mais
+j’acceptais son bras et ses bouquets. On causait de nous. J’étais
+enchantée! J’arrivai bientôt à me faire surprendre par mon mari, le
+vicomte sur mon canapé, dans mon boudoir, me tenant les mains et moi
+l’écoutant avec une sorte de ravissement extérieur. C’est inouï ce que
+l’envie de nous venger nous fait dévorer! Je parus contrariée de voir
+entrer mon mari, qui, le vicomte parti, me fit une scène: —Je vous
+assure, Monsieur, lui dis-je après avoir écouté ses reproches, que
+c’est _purement moral_. Mon mari comprit, et n’alla plus chez madame de
+Fischtaminel. Moi, je ne reçus plus monsieur de Lustrac.
+
+—Mais, lui dis-je, Lustrac que vous prenez, comme beaucoup de
+personnes, pour un célibataire, est veuf et sans enfants.
+
+—Bah!
+
+—Aucun homme n’a plus profondément enterré sa femme; Dieu ne la
+retrouvera pas au jugement dernier. Il s’est marié avant la révolution,
+et votre _purement moral_ me rappelle un mot de lui que je ne puis
+me dispenser de vous répéter. Napoléon nomma Lustrac à des fonctions
+importantes, dans un pays conquis: madame de Lustrac, abandonnée
+pour l’administration, prit, quoique ce fut purement moral, pour ses
+affaires particulières, un secrétaire intime; mais elle eut le tort de
+le choisir sans en prévenir son mari. Lustrac rencontra ce secrétaire
+à une heure excessivement matinale et fort ému, car il s’agissait
+d’une discussion assez vive, dans la chambre de sa femme. La ville ne
+demandait qu’à rire de son gouverneur, et cette aventure fit un tel
+tapage que Lustrac demanda lui-même son rappel à l’Empereur. Napoléon
+tenait à la moralité de ses représentants, et la sottise selon lui
+devait déconsidérer un homme. Vous savez que l’Empereur, entre toutes
+ses passions malheureuses, a eu celle de vouloir moraliser sa cour et
+son gouvernement. La demande de Lustrac fut donc admise, mais sans
+compensation. Quand il vint à Paris, il y reparut dans son hôtel, avec
+sa femme; il la conduisit dans le monde, ce qui, certes, est conforme
+aux coutumes aristocratiques les plus élevées; mais il y a toujours des
+curieux. On demanda raison de cette chevaleresque protection. —Vous
+êtes donc remis, vous et madame de Lustrac, lui dit-on au foyer du
+théâtre de l’Impératrice, vous lui avez tout pardonné. Vous avez bien
+fait. —Oh! dit-il d’un air satisfait, j’ai acquis la certitude...
+—Ah! bien, de son innocence, vous êtes dans les règles. —Non, je suis
+sûr que c’était purement physique.
+
+Caroline sourit.
+
+—L’opinion de votre adorateur réduit cette grande misère à n’en être,
+en ce cas, comme dans le vôtre, qu’une très-petite.
+
+—Une petite misère! s’écria-t-elle, et pour quoi prenez-vous les
+ennuis de coqueter avec un monsieur de Lustrac, de qui je me suis fait
+un ennemi! Allez! les femmes payent souvent bien cher les bouquets
+qu’on leur donne et les attentions qu’on leur prodigue. Monsieur de
+Lustrac a dit de moi à monsieur de Bourgarel[6]: —Je ne te conseille
+pas de faire la cour à cette femme-là, elle est trop chère...
+
+ [6] Le même Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts
+ et les amours ont eu la douleur de pleurer récemment, selon le
+ discours prononcé sur sa tombe par Adolphe.
+
+
+ SANS PROFESSION.
+
+ Paris, 183...
+
+ «Vous me demandez, ma chère maman, si je suis heureuse avec mon
+ mari. Assurément monsieur de Fischtaminel n’était pas l’être de
+ mes rêves. Je me suis soumise à votre volonté, vous le savez. La
+ fortune, cette raison suprême, parlait d’ailleurs assez haut. Ne
+ pas déroger, épouser monsieur le comte de Fischtaminel doué de
+ trente mille francs de rente, et rester à Paris, vous aviez bien
+ des forces contre votre pauvre fille. Monsieur de Fischtaminel,
+ enfin, est un joli homme pour un homme de trente-six ans; il
+ est décoré par Napoléon sur le champ de bataille, il est ancien
+ colonel, et sans la Restauration, qui l’a mis en demi-solde, il
+ serait général: voilà des circonstances atténuantes.
+
+ »Beaucoup de femmes trouvent que j’ai fait un bon mariage, et
+ je dois convenir que toutes les apparences du bonheur y sont...
+ pour la société. Mais avouez que, si vous aviez su le retour de
+ mon oncle Cyrus et ses intentions de me laisser sa fortune, vous
+ m’auriez donné le droit de choisir.
+
+ »Je n’ai rien à dire contre monsieur de Fischtaminel: il n’est pas
+ joueur, les femmes lui sont indifférentes, il n’aime point le vin,
+ il n’a pas de fantaisies ruineuses; il possède, comme vous le
+ disiez, toutes les qualités négatives qui font les maris passables;
+ mais qu’a-t-il? Eh bien, chère maman, il est inoccupé. Nous sommes
+ ensemble pendant toute la sainte journée!... Croiriez-vous que
+ c’est pendant la nuit, quand nous sommes le plus réunis, que
+ je puis être le moins avec lui. Je n’ai que son sommeil pour
+ asile, ma liberté commence quand il dort. Non, cette obsession me
+ causera quelque maladie. Je ne suis jamais seule. Si monsieur de
+ Fischtaminel était jaloux, il y aurait de la ressource. Ce serait
+ alors une lutte, une petite comédie; mais comment l’aconit de la
+ jalousie aurait-il poussé dans son âme? il ne m’a pas quittée
+ depuis notre mariage. Il n’éprouve aucune honte à s’étaler sur un
+ divan et il y reste des heures entières.
+
+ »Deux forçats rivés à la même chaîne ne s’ennuient pas; ils
+ ont à méditer leur évasion; mais nous n’avons aucun sujet de
+ conversation, nous nous sommes tout dit. Enfin il en était, il
+ y a quelque temps, réduit à parler politique. La politique est
+ épuisée, Napoléon étant, pour mon malheur, décédé, comme on sait, à
+ Sainte-Hélène.
+
+ »Monsieur de Fischtaminel a la lecture en horreur. S’il me voit
+ lisant, il arrive et me demande dix fois dans une demi-heure:
+ —Nina, ma belle, as-tu fini?
+
+ »J’ai voulu persuader à cet innocent persécuteur de monter à cheval
+ tous les jours, et j’ai fait intervenir la suprême considération
+ pour les hommes de quarante ans, sa santé! Mais il m’a dit qu’après
+ avoir été pendant douze ans à cheval, il éprouvait le besoin du
+ repos.
+
+ »Mon mari, ma chère mère, est un homme qui vous absorbe, il
+ consomme le fluide vital de son voisin, il a l’ennui gourmand; il
+ aime à être amusé par ceux qui viennent nous voir, et après cinq
+ ans de mariage nous n’avons plus personne: il ne vient ici que des
+ gens dont les intentions sont évidemment contraires à son honneur,
+ et qui tentent, sans succès, de l’amuser, afin de conquérir le
+ droit d’ennuyer sa femme.
+
+ »Monsieur de Fischtaminel, ma chère maman, ouvre cinq ou six fois
+ par heure la porte de ma chambre, ou de la pièce où je me réfugie,
+ et il vient à moi d’un air effaré, me demandant: —Eh bien! que
+ fais-tu donc, ma belle? (le mot de l’Empire) sans s’apercevoir de
+ la répétition de cette question, qui pour moi devient comme la
+ pinte que versait autrefois le bourreau dans la torture de l’eau.
+
+ »Autre supplice! Nous ne pouvons plus nous promener. La promenade
+ sans conversation, sans intérêt, est impossible. Mon mari se
+ promène avec moi pour se promener, comme s’il était seul. On a la
+ fatigue sans avoir le plaisir.
+
+ »De notre lever à notre déjeuner, l’intervalle est rempli par ma
+ toilette, par les soins du ménage, je puis encore supporter cette
+ portion de la journée; mais du déjeuner au dîner, c’est une lande
+ à labourer, un désert à traverser. L’inoccupation de mon mari ne
+ me laisse pas un instant de repos, il m’assomme de son inutilité,
+ son inoccupation me brise. Ses deux yeux ouverts à toute heure sur
+ les miens me forcent à tenir mes yeux baissés. Enfin ses monotones
+ interrogations:
+
+ » —Quelle heure est-il, ma belle? —Que fais-tu donc là? —A quoi
+ penses-tu? —Que comptes-tu faire? —Où irons-nous ce soir? —Quoi de
+ nouveau? —Oh! quel temps! —Je ne vais pas bien, etc., etc. Toutes
+ ces variations, de la même chose (le point d’interrogation), qui
+ composent le répertoire Fischtaminel, me rendront folle.
+
+ »Ajoutez à ces flèches de plomb incessamment décochées un dernier
+ trait qui vous peindra mon bonheur, et vous comprendrez ma vie.
+
+ »Monsieur de Fischtaminel, parti sous-lieutenant en 1809, dix-huit
+ ans, n’a d’autre éducation que celle due à la discipline, à
+ l’honneur du noble et du militaire; s’il a du tact, le sentiment
+ du probe, de la subordination, il est d’une ignorance crasse, il
+ ne sait absolument rien, et il a horreur d’apprendre quoi que ce
+ soit. Oh! ma chère maman, quel concierge accompli ce colonel aurait
+ fait s’il eût été dans l’indigence! je ne lui sais aucun gré de sa
+ bravoure, il ne se battait pas contre les Russes, ni contre les
+ Autrichiens, ni contre les Prussiens: il se battait contre l’ennui.
+ En se précipitant sur l’ennemi, le capitaine Fischtaminel éprouvait
+ le besoin de se fuir lui-même. Il s’est marié par désœuvrement.
+
+ »Autre petit inconvénient: monsieur tracasse tellement les
+ domestiques, que nous en changeons tous les six mois.
+
+ »J’ai tant envie, chère maman, d’être une honnête femme, que je
+ vais essayer de voyager six mois par année. Pendant l’hiver,
+ j’irai tous les soirs aux Italiens, à l’Opéra, dans le monde; mais
+ notre fortune est-elle assez considérable pour fournir à de telles
+ dépenses? Mon oncle de Cyrus devrait venir à Paris, j’en aurais
+ soin comme d’une succession.
+
+ »Si vous trouvez un remède à mes maux, indiquez-le à votre fille,
+ qui vous aime autant qu’elle est malheureuse, et qui aurait bien
+ voulu se nommer autrement que
+
+ »NINA FISCHTAMINEL.»
+
+
+Outre la nécessité de peindre cette petite misère qui ne pouvait être
+bien peinte que de la main d’une femme, et quelle femme! il était
+nécessaire de vous faire connaître la femme que vous n’avez encore
+vue que de profil dans la première partie de ce livre, la reine de la
+société particulière où vit Caroline, la femme enviée, la femme habile
+qui, de bonne heure, a su concilier ce qu’elle doit au monde avec les
+exigences du cœur. Cette lettre est son absolution.
+
+
+ LES INDISCRÉTIONS.
+
+Les femmes sont, —ou chastes, —ou vaniteuses, —ou simplement
+orgueilleuses. —Toutes peuvent donc être atteintes par la petite
+misère que voici:
+
+Certains maris sont si ravis d’avoir une femme à eux, chance uniquement
+due à la légalité, qu’ils craignent une erreur chez le public, et ils
+se hâtent de marquer leur épouse, comme les marchands de bois marquent
+les bûches au flottage, ou les propriétaires de Berry leurs moutons.
+Devant tout le monde, ils prodiguent à la façon romaine (_columbella_)
+à leurs femmes des surnoms pris au règne animal, et ils les appellent:
+—ma poule, —ma chatte, —mon rat, —mon petit lapin; ou, passant au
+règne végétal, ils les nomment: —mon chou, —ma figue (en Provence
+seulement), —ma prune (en Alsace seulement),
+
+Et jamais: —Ma fleur! remarquez cette discrétion;
+
+Ou, ce qui devient plus grave! —Bobonne, —ma mère, —ma fille, —la
+bourgeoise, —ma vieille! (quand la femme est très-jeune.)
+
+Quelques-uns hasardent des surnoms d’une décence douteuse, tels que:
+—Mon bichon, —ma niniche, —Tronquette!
+
+Nous avons entendu un de nos hommes politiques le plus remarquable par
+sa laideur appelant sa femme: —_Moumoutte_!...
+
+—J’aimerais mieux, disait à sa voisine cette infortunée, qu’il me
+donnât un soufflet.
+
+—Pauvre petite femme, elle est bien malheureuse! reprit la voisine
+en me regardant quand Moumoutte fut partie; lorsqu’elle est dans le
+monde avec son mari, elle est sur les épines, elle le fuit. Un soir, ne
+l’a-t-il pas prise par le cou en lui disant: —Allons, viens, ma grosse!
+
+On prétend que la cause d’un très-célèbre empoisonnement d’un mari par
+l’arsenic, provenait des indiscrétions continuelles que subissait la
+femme dans le monde. Ce mari donnait de légères tapes sur les épaules
+de cette femme conquise à la pointe du Code, il la surprenait par un
+baiser retentissant, il la déshonorait par une tendresse publique
+assaisonnée de ces fatuités grossières dont le secret appartient à ces
+sauvages de France, vivant au fond des campagnes, et dont les mœurs
+sont encore peu connues malgré les efforts des naturalistes du roman.
+
+Ce fut, dit-on, cette situation choquante qui, bien appréciée par des
+jurés pleins d’esprit, valut à l’accusée un verdict adouci par les
+circonstances atténuantes.
+
+Les jurés se dirent:
+
+—Punir de mort ces délits conjugaux, c’est aller un peu loin; mais une
+femme est très-excusable quand elle est si molestée!...
+
+Nous regrettons infiniment, dans l’intérêt des mœurs élégantes, que
+ces raisons ne soient pas généralement connues. Aussi Dieu veuille
+que notre livre ait un immense succès, les femmes y gagneront d’être
+traitées comme elles doivent l’être, en reines.
+
+En ceci, l’amour est bien supérieur au mariage, il est fier des
+indiscrétions, certaines femmes les quêtent, les préparent, et malheur
+à l’homme qui ne s’en permet pas quelques-unes!
+
+Combien de passion dans un _tu_ égaré!
+
+J’ai entendu, c’était en province, un mari qui nommait sa femme: —Ma
+berline... Elle en était heureuse, elle n’y voyait rien de ridicule;
+elle l’appelait —son fiston!... Aussi ce délicieux couple ignorait-il
+qu’il existât des petites misères.
+
+Ce fut en observant cet heureux ménage que l’auteur trouva cet axiome.
+
+ AXIOME.
+
+Pour être heureux en ménage, il faut être ou homme de génie marié à une
+femme tendre et spirituelle, ou se trouver, par l’effet d’un hasard
+qui n’est pas aussi commun qu’on pourrait le penser, tous les deux
+excessivement bêtes.
+
+
+L’histoire un peu trop célèbre de la cure par l’arsenic d’un
+amour-propre blessé, prouve qu’à proprement parler, il n’y a pas de
+petites misères pour la femme dans la vie conjugale.
+
+ AXIOME.
+
+La femme vit par le sentiment, là où l’homme vit par l’action.
+
+
+Or, le sentiment peut à tout moment faire d’une petite misère soit un
+grand malheur, soit une vie brisée, soit une éternelle infortune.
+
+Que Caroline commence, dans l’ignorance de la vie et du monde, par
+causer à son mari les petites misères de sa bêtise (relire LES
+DÉCOUVERTES), Adolphe a, comme tous les hommes, des compensations dans
+le mouvement social: il va, vient, sort, fait des affaires. Mais pour
+Caroline, en toutes choses il s’agit d’aimer ou de ne pas aimer, d’être
+ou de ne pas être aimée.
+
+Les indiscrétions sont en harmonie avec les caractères, les temps et
+les lieux. Deux exemples suffiront.
+
+Voici le premier. Un homme est de sa nature sale et laid; il est mal
+fait, repoussant. Il y a des hommes, et souvent des gens riches,
+qui, par une sorte de constitution inobservée, salissent des habits
+neufs en vingt-quatre heures. Ils sont nés dégoûtants. Il est enfin
+si déshonorant pour une femme de ne pas être uniquement l’épouse de
+ces sortes d’Adolphe, qu’une Caroline avait depuis longtemps exigé la
+suppression des tutoiements modernes et tous les insignes de la dignité
+des épouses. Le monde était habitué depuis cinq ou six ans à cette
+tenue, et croyait madame et monsieur d’autant plus séparés qu’il avait
+remarqué l’avénement d’un Ferdinand II.
+
+Un soir, devant dix personnes, monsieur dit à sa femme: —Caroline,
+passe-moi les pincettes. Ce n’est rien, et c’est tout. Ce fut une
+révolution domestique.
+
+Monsieur de Lustrac, l’Amadis-Omnibus, courut chez madame de
+Fischtaminel, publia cette petite scène le plus spirituellement qu’il
+le put, et madame de Fischtaminel prit un petit air Célimène pour dire:
+—Pauvre femme, dans quelle extrémité se trouve-t-elle?
+
+—Bah! nous aurons le mot de cette énigme dans huit mois, répondit une
+vieille femme qui n’avait plus d’autre plaisir que celui de dire des
+méchancetés.
+
+On ne vous parle pas de la confusion de Caroline, vous l’avez devinée.
+
+Voici le second. Jugez de la situation affreuse dans laquelle s’est
+trouvée une femme délicate qui babillait agréablement à sa campagne,
+près de Paris, au milieu d’un cercle de douze ou quinze personnes,
+lorsque le valet de chambre de son mari vint lui dire à l’oreille:
+—Monsieur vient d’arriver, madame.
+
+—Bien, Benoît.
+
+Tout le monde avait entendu le roulement de la voiture. On savait que
+monsieur était à Paris depuis lundi, et ceci se passait le samedi à
+quatre heures.
+
+—Il a quelque chose de pressé à dire à madame, reprit Benoît.
+
+Quoique ce dialogue se fît à mi-voix, il fut d’autant plus compris que
+la maîtresse de la maison passa de la couleur des roses du Bengale
+au cramoisi des coquelicots. Elle fit un signe de tête, continua la
+conversation, et trouva moyen de quitter la compagnie sous prétexte
+d’aller voir si son mari avait réussi dans une entreprise importante;
+mais elle paraissait évidemment contrariée du manque d’égards de son
+Adolphe envers le monde qu’elle avait chez elle.
+
+Pendant leur jeunesse, les femmes veulent être traitées en divinités,
+elles adorent l’idéal: elles ne supportent pas l’idée d’être ce que la
+nature veut qu’elles soient.
+
+Quelques maris, de retour aux champs, font pis: ils saluent la
+compagnie, prennent leur femme par la taille, vont se promener avec
+elle, paraissent causer confidentiellement, disparaissent dans les
+bosquets, s’égarent et reparaissent une demi-heure après.
+
+Ceci, Mesdames, sont de vraies petites misères pour les jeunes
+femmes; mais pour celles d’entre vous qui ont passé quarante ans, ces
+indiscrétions sont si goûtées, que les plus prudes en sont flattées;
+car,
+
+Dans leur dernière jeunesse, les femmes veulent être traitées en
+mortelles, elles aiment le positif: elles ne supportent pas l’idée de
+ne plus être ce que la nature a voulu qu’elles fussent.
+
+ AXIOME.
+
+La pudeur est une vertu relative: il y a celle de vingt ans, celle de
+trente ans, celle de quarante-cinq ans.
+
+
+Aussi l’auteur disait-il à une femme qui lui demandait quel âge elle
+avait: —Vous avez, madame, l’âge des indiscrétions.
+
+Cette charmante jeune personne de trente-neuf ans affichait beaucoup
+trop un Ferdinand, tandis que sa fille essayait de cacher son Ferdinand
+Ier.
+
+
+ LES RÉVÉLATIONS BRUTALES.
+
+PREMIER GENRE. —Caroline adore Adolphe; —elle le trouve bien, —elle
+le trouve superbe, surtout en garde national. —Elle tressaille quand
+une sentinelle lui porte les armes, —elle le trouve moulé comme un
+modèle, —elle lui trouve de l’esprit, —tout ce qu’il fait est bien
+fait, —personne n’a plus de goût qu’Adolphe, —enfin, elle est folle
+d’Adolphe.
+
+C’est le vieux mythe du bandeau de l’amour qui se blanchit tous les dix
+ans et que les mœurs rebrodent, mais qui depuis la Grèce est toujours
+le même.
+
+Caroline est au bal, elle cause avec une de ses amies. Un homme connu
+par sa rondeur, et qu’elle doit connaître plus tard, mais qu’elle voit
+alors pour la première fois, monsieur Foullepointe, est venu parler
+à l’amie de Caroline. Selon l’usage du monde, Caroline écoute cette
+conversation, sans y prendre part.
+
+—Dites-moi donc, madame, demande monsieur Foullepointe, quel est ce
+monsieur si drôle qui vient de parler cour d’assises devant monsieur
+un tel dont l’acquittement a fait tant de bruit; qui patauge, comme
+un bœuf dans un marais, à travers les situations critiques de chacun.
+Madame une telle a fondu en larmes parce qu’il a raconté la mort d’un
+petit enfant devant elle, qui vient d’en perdre un il y a deux mois.
+
+—Qui donc?
+
+—Ce gros monsieur, habillé comme un garçon de café, frisé comme un
+apprenti coiffeur... tenez, celui qui tâche de faire l’aimable avec
+madame de Fischtaminel...
+
+—Taisez-vous donc, dit à voix basse la dame effrayée, c’est le mari de
+la petite dame à côté de moi!
+
+—C’est monsieur votre mari? dit monsieur Foullepointe, j’en suis ravi,
+madame, il est charmant, il a de l’entrain, de la gaieté, de l’esprit,
+je vais m’empresser de faire sa connaissance.
+
+Et Foullepointe exécute sa retraite en laissant dans l’âme de Caroline
+un soupçon envenimé sur la question de savoir _si son mari est aussi
+bien qu’elle le croit_.
+
+SECOND GENRE. —Caroline, ennuyée de la réputation de madame la
+baronne Schinner, à qui l’on prête des talents épistolaires, et
+qualifiée de _la Sévigné du billet_; de madame de Fischtaminel, qui
+s’est permis d’écrire un petit livre in-32 sur l’éducation des jeunes
+personnes, dans lequel elle a bravement réimprimé Fénelon, moins le
+style; Caroline travaille pendant six mois une nouvelle à dix piques
+au-dessous de Berquin, d’une moralité nauséabonde et d’un style épinglé.
+
+Après des intrigues, comme les femmes savent les ourdir dans un
+intérêt d’amour-propre, et dont la ténacité, la perfection feraient
+croire qu’elles ont un troisième sexe dans la tête, cette nouvelle,
+intitulée LE MÉLILOT, paraît en trois feuilletons dans un grand journal
+quotidien. Elle est signée: SAMUEL CRUX.
+
+Quand Adolphe prend son journal, à déjeuner, le cœur de Caroline lui
+bat jusque dans la gorge; elle rougit, pâlit, détourne les yeux,
+regarde la corniche. Dès que les yeux d’Adolphe s’abaissent sur le
+feuilleton, elle n’y tient plus: elle se lève, elle disparaît, elle
+revient, elle a puisé de l’audace on ne sait où.
+
+—Y a-t-il un feuilleton ce matin? demande-t-elle d’un air qu’elle
+croit indifférent et qui troublerait un mari encore jaloux de sa femme.
+
+—Oui! d’un débutant, Samuel Crux. Oh! c’est un pseudonyme; cette
+nouvelle est d’une platitude à désespérer les punaises, si elles
+pouvaient lire... et d’une vulgarité!... c’est pâteux; mais c’est...
+
+Caroline respire. —C’est?... dit-elle.
+
+—C’est incompréhensible, reprend Adolphe. On aura payé quelque chose
+comme cinq à six cents francs à Chodoreille pour insérer cela... ou
+c’est l’œuvre d’un bas-bleu du grand monde qui a promis à madame
+Chodoreille de la recevoir, ou peut-être est-ce l’œuvre d’une femme
+à laquelle s’intéresse le gérant... une pareille stupidité ne peut
+s’expliquer que comme cela... Figure-toi, Caroline, qu’il s’agit
+d’une petite fleur cueillie au coin d’un bois dans une promenade
+sentimentale, et qu’un monsieur du genre Werther avait juré de garder,
+qu’il fait encadrer, et qu’on lui redemande onze ans après... (il
+aura sans doute déménagé trois fois, le malheureux). C’est d’un neuf
+qui date de Sterne, de Gessner. Ce qui me fait croire que c’est d’une
+femme, c’est que leur première idée littéraire à toutes consiste
+toujours à se venger de quelqu’un.
+
+Adolphe pourrait continuer à déchirer LE MÉLILOT, Caroline a des
+tintements de cloche dans les oreilles, elle est dans la situation
+d’une femme qui s’est jetée par-dessus le pont des Arts, et qui cherche
+son chemin à dix pieds au-dessous du niveau de la Seine.
+
+AUTRE GENRE. —Caroline a fini par découvrir, dans ses paroxismes
+de jalousie, une cachette d’Adolphe, qui, se défiant de sa femme et
+sachant qu’elle décachète ses lettres, qu’elle fouille ses tiroirs,
+a voulu pouvoir sauver des doigts crochus de la police conjugale sa
+correspondance avec Hector.
+
+Hector est un ami de collége, marié dans la Loire-Inférieure.
+
+Adolphe soulève le tapis de sa table à écrire, tapis dont la bordure
+est faite au petit point par Caroline, et dont le fond est en velours
+bleu, noir ou rouge, la couleur est, comme vous le verrez, parfaitement
+indifférente, et il glisse ses lettres à madame de Fischtaminel, à son
+camarade Hector, entre la table et le tapis.
+
+L’épaisseur d’une feuille de papier est peu de chose, le velours est
+une étoffe bien moelleuse, bien discrète... Eh bien, ces précautions
+sont inutiles. A diable mâle, diable femelle; l’enfer en a de tous les
+genres. Caroline a pour elle Méphistophélès, ce démon qui fait jaillir
+du feu de toutes les tables, qui, de son doigt plein d’ironie, indique
+le gisement des clefs, le secret des secrets!
+
+Caroline a reconnu l’épaisseur d’une feuille de papier à lettre entre
+ce velours et cette table: elle tombe sur une lettre à Hector au lieu
+de tomber sur une lettre à madame de Fischtaminel, qui prend les eaux
+de Plombières, et elle lit ceci:
+
+
+ «Mon cher Hector,
+
+ »Je te plains, mais tu agis sagement en me confiant les difficultés
+ dans lesquelles tu t’es mis à plaisir. Tu n’as pas su voir la
+ différence qui distingue la femme de province de la Parisienne.
+ En province, mon cher, vous êtes toujours face à face avec votre
+ femme, et par l’ennui qui vous talonne, vous vous jetez à corps
+ perdu dans le bonheur. C’est une grande faute: le bonheur est un
+ abîme, on n’en revient pas en ménage quand on a touché le fond.
+
+ »Tu vas voir pourquoi; laisse-moi prendre, à cause de ta femme, la
+ voie la plus courte, la parabole.
+
+ »Je me souviens d’avoir fait un voyage en coucou de Paris à
+ Ville-Parisis: distance, sept lieues; voiture très-lourde, cheval
+ boiteux; cocher, enfant de onze ans. J’étais dans cette boîte mal
+ close avec un vieux soldat. Rien ne m’amuse plus que de soutirer à
+ chacun, à l’aide de ce foret nommé l’interrogation, et de recevoir
+ au moyen d’un air attentif et jubilant la somme d’instruction,
+ d’anecdotes, de savoir, dont tout le monde désire se débarrasser;
+ et chacun a la sienne, le paysan comme le banquier, le caporal
+ comme le maréchal de France.
+
+ »J’ai remarqué combien ces tonneaux pleins d’esprit sont disposés à
+ se vider quand ils sont charriés par des diligences ou des coucous,
+ par tous les véhicules que traînent les chevaux, car personne ne
+ cause en chemin de fer.
+
+ »A la manière dont la sortie de Paris s’exécuta, nous allions être
+ pendant sept heures en route: je fis donc causer ce caporal pour
+ me divertir. Il ne savait ni lire ni écrire, tout était inédit. Eh
+ bien! la route me sembla courte. Le caporal avait fait toutes les
+ campagnes, il me raconta des faits inouïs dont ne s’occupent jamais
+ les historiens.
+
+ »Oh! mon cher Hector, combien la pratique l’emporte sur la théorie!
+ Entre autres choses, et sur une de mes questions relatives à la
+ pauvre infanterie, dont le courage consiste bien plus à marcher
+ qu’à se battre, il me dit ceci, que je te dégage de toute
+ circonlocution:
+
+ » —Monsieur, quand on m’amenait des Parisiens à notre 45e, que
+ Napoléon avait surnommé _le terrible_ (je vous parle des premiers
+ temps de l’Empereur, où l’infanterie avait des jambes d’acier,
+ et il en fallait), j’avais une manière de connaître ceux qui
+ resteraient dans le 45e... Ceux-là marchaient sans aucune hâte, ils
+ vous faisaient leurs petites six lieues par jour, ni plus ni moins,
+ et ils arrivaient à l’étape prêts à recommencer le lendemain.
+ Les crânes qui faisaient dix lieues, qui voulaient courir à la
+ victoire, ils restaient à l’hôpital à mi-route.
+
+ »Ce brave caporal parlait là mariage en croyant parler guerre, et
+ tu te trouves à l’hôpital à mi-chemin, mon cher Hector.
+
+ »Souviens-toi des doléances de madame de Sévigné comptant cent
+ mille écus à monsieur de Grignan pour l’engager à épouser une des
+ plus jolies personnes de France! —«Mais, se dit-elle, il devra
+ l’épouser tous les jours, tant qu’elle vivra! Décidément, cent
+ mille écus, ce n’est pas trop!» Eh bien! n’est-ce pas à faire
+ trembler les plus courageux?
+
+ »Mon cher camarade, le bonheur conjugal est fondé comme celui des
+ peuples, sur l’ignorance. C’est une félicité pleine de conditions
+ négatives.
+
+ »Si je suis heureux avec ma petite Caroline, c’est par la plus
+ stricte observance de ce principe salutaire sur lequel a tant
+ insisté la _Physiologie du Mariage_. J’ai résolu de conduire ma
+ femme par des chemins tracés dans la neige jusqu’au jour heureux où
+ l’infidélité deviendra très-difficile.
+
+ »Dans la situation où tu t’es mis, et qui ressemble à celle de
+ Duprez quand, dès son début à Paris, il s’est avisé de chanter à
+ pleins poumons, au lieu d’imiter Nourrit qui donnait de sa voix de
+ tête juste ce qu’il en fallait pour charmer son public, voici je
+ crois, la marche à tenir pour...»
+
+
+La lettre en était restée là; Caroline la replace en songeant à faire
+expier à son cher Adolphe son obéissance aux exécrables préceptes de la
+_Physiologie du Mariage_.
+
+
+ PARTIE REMISE.
+
+Cette misère doit arriver assez souvent et assez diversement dans
+l’existence des femmes mariées pour que ce fait personnel devienne le
+type du genre.
+
+La Caroline dont il est ici question est fort pieuse, elle aime
+beaucoup son mari, le mari prétend même qu’il est beaucoup trop aimé
+d’elle; mais c’est une fatuité maritale, si toutefois ce n’est pas une
+provocation: il ne se plaint qu’aux jeunes amies de sa femme.
+
+Quand la conscience catholique est en jeu, tout devient excessivement
+grave. Madame de *** a dit à sa jeune amie, madame de Fischtaminel,
+qu’elle avait été forcée de faire à son directeur une confession
+extraordinaire, et d’accomplir des pénitences, son confesseur ayant
+décidé qu’elle s’était trouvée en état de péché mortel. Cette dame,
+qui tous les matins entend une messe, est une femme de trente-six ans,
+maigre et légèrement couperosée. Elle a de grands yeux noirs veloutés,
+une lèvre supérieure bistrée; néanmoins, elle a la voix douce, des
+manières douces, la démarche noble, elle est femme de qualité.
+
+Madame de Fischtaminel, de qui madame de *** a fait son amie (presque
+toutes les femmes pieuses protégent une femme dite légère en donnant
+à cette amitié le prétexte d’une conversion à faire), madame de
+Fischtaminel prétend que ces avantages sont, chez cette Caroline du
+Genre Pieux, une conquête de la religion sur un caractère assez violent
+de naissance.
+
+Ces détails sont nécessaires pour poser la petite misère dans toute son
+horreur.
+
+L’Adolphe avait été forcé de quitter sa femme pour deux mois, en avril,
+précisément après les quarante jours de carême que Caroline observe
+rigoureusement. Dans les premiers jours de juin, madame attendait
+donc monsieur, elle l’attendait donc de jour en jour. Elle atteignit,
+d’espoirs en espoirs,
+
+ Conçus dès le matin et déçus tous les soirs.
+
+jusqu’au dimanche, jour où le pressentiment, monté au paroxisme, lui
+fit croire que le mari désiré viendrait de bonne heure.
+
+Quand une femme pieuse attend son mari, que ce mari manque au ménage
+depuis près de quatre mois, elle se livre à des toilettes infiniment
+plus minutieuses que celles d’une jeune fille attendant son premier
+promis.
+
+Cette vertueuse Caroline fut si complétement absorbée dans ces
+préparatifs entièrement personnels, qu’elle oublia d’aller à la messe
+de huit heures. Elle s’était proposé d’entendre une messe basse, mais
+elle trembla de perdre les délices du premier regard si son cher
+Adolphe arrivait de grand matin. Sa femme de chambre, qui laissait
+respectueusement madame dans le cabinet de toilette où les femmes
+pieuses et couperosées ne laissent entrer personne, pas même leur mari,
+surtout quand elles sont maigres, sa femme de chambre l’entendit plus
+de trois fois s’écriant: —Si c’est monsieur, avertissez-moi.
+
+Un bruit de voiture ayant fait trembler les meubles, Caroline prit un
+ton doux pour cacher la violence de son émotion légitime.
+
+—Oh! c’est lui! Courez, Justine! dites-lui que je l’attends ici.
+Caroline se laissa tomber sur une bergère, elle tremblait trop sur ses
+jambes.
+
+Cette voiture était celle d’un boucher.
+
+Ce fut dans cette anxiété que coula, comme une anguille dans sa vase,
+la messe de huit heures. La toilette de madame fut reprise, car
+madame en était à se vêtir. La femme de chambre avait déjà reçu par
+le nez, lancée du cabinet de toilette, une chemise de simple batiste
+magnifique, à simple ourlet, semblable à celle qu’elle donnait depuis
+trois mois.
+
+—A quoi pensez-vous donc, Justine? Je vous ai dit de prendre dans les
+chemises sans numéro.
+
+Les chemises sans numéro n’étaient que sept ou huit, comme dans les
+trousseaux les plus magnifiques. C’est des chemises où brillent les
+recherches, les broderies; il faut être une reine, une jeune reine,
+pour avoir la douzaine. Chacune de celles de madame était bordée de
+valencienne par en bas, et encore plus coquettement garnie par le haut.
+Ce détail de nos mœurs servira peut-être à faire soupçonner dans le
+monde masculin le drame intime que révèle cette chemise exceptionnelle.
+
+Caroline avait mis des bas de fil d’Écosse et de petits souliers de
+prunelle à cothurne, et son corset le plus menteur. Elle se fit coiffer
+de la façon qui lui seyait le mieux, et mit un bonnet de la dernière
+élégance. Il est inutile de parler de la robe du matin. Une femme
+pieuse qui demeure à Paris et qui aime son mari, sait choisir, tout
+aussi bien qu’une coquette, ces jolies petites étoffes rayées, coupées
+en redingote, attachées par des pattes à des boutons qui forcent une
+femme à les rattacher deux ou trois fois en une heure avec des façons
+plus ou moins charmantes.
+
+La messe de neuf heures, la messe de dix heures, toutes les messes
+passèrent dans ces préparatifs qui sont pour les femmes aimantes un de
+leurs douze travaux d’Hercule.
+
+Les femmes pieuses vont rarement en voiture à l’église, elles ont
+raison. Excepté le cas de pluie à verse, de mauvais temps intolérable,
+on ne doit pas se montrer orgueilleux là où l’on doit s’humilier.
+Caroline craignit donc de compromettre la suavité de sa toilette, la
+fraîcheur de ses bas, de ses souliers. Hélas! ces prétextes cachaient
+une raison.
+
+—Si je suis à l’église quand Adolphe arrivera, je perdrai tous les
+bénéfices de son premier regard: il pensera que je lui préfère la
+grand’messe...
+
+Elle fit à son mari ce sacrifice en vue de lui plaire, intérêt
+horriblement mondain: préférer la créature au Créateur! un mari à Dieu!
+Allez écouter un sermon, et vous saurez ce que coûte un pareil péché.
+
+—Après tout, la société, se dit madame d’après son confesseur, est
+basée sur le mariage, que l’Église a mis au nombre des sacrements.
+
+Et voilà comment l’on détourne au profit d’un amour aveugle, bien que
+légitime, les enseignements religieux. Madame refusa de déjeuner,
+et ordonna de tenir le déjeuner toujours prêt, comme elle se tenait
+elle-même toujours prête à recevoir l’absent bien-aimé.
+
+Toutes ces petites choses peuvent faire rire: mais d’abord elles
+arrivent chez tous les gens qui s’adorent, ou dont l’un adore l’autre;
+puis, chez une femme aussi contenue, aussi réservée, aussi digne que
+cette dame, ces aveux de tendresse dépassaient toutes les bornes
+imposées à ses sentiments par le haut respect de soi-même que donne la
+vraie piété. Quand madame de Fischtaminel raconta cette petite scène de
+la vie dévote en l’ornant de détails comiques, mimés comme les femmes
+du monde savent mimer leurs anecdotes, je pris la liberté de lui dire
+que c’était le Cantique des cantiques mis en action.
+
+—Si monsieur n’arrive pas, dit Justine au cuisinier, que
+deviendrons-nous?... Madame m’a déjà jeté sa chemise à la figure.
+
+Enfin, Caroline entendit les claquements de fouet d’un postillon,
+le roulement si connu d’une voiture de voyage, le bruit produit par
+l’allure des chevaux de poste, les sonnettes!... Oh! elle ne douta plus
+de rien, les sonnettes la firent éclater.
+
+—La porte! ouvrez donc la porte! voilà monsieur!... Ils n’ouvriront
+pas la porte!... Et la femme pieuse frappa du pied et cassa le cordon
+de sa sonnette.
+
+—Mais, madame, dit Justine avec la vivacité d’un serviteur qui fait
+son devoir, c’est des gens qui s’en vont.
+
+—Décidément, se dit Caroline honteuse, je ne laisserai jamais Adolphe
+voyager sans que je l’y accompagne...
+
+Un poète de Marseille (on ne sait qui de Méry ou de Barthélemy) avouait
+qu’à l’heure du dîner, si son meilleur ami ne venait pas exactement,
+il attendait patiemment cinq minutes; à la dixième minute, il se
+sentait l’envie de lui jeter la serviette au nez; à la douzième, il lui
+souhaitait un grand malheur; à la quinzième, il n’était plus le maître
+de ne pas le poignarder de plusieurs coups de couteau.
+
+Toutes les femmes qui attendent sont poètes de Marseille, si l’on
+peut comparer toutefois les tiraillements vulgaires de la faim au
+sublime Cantique des cantiques d’une épouse catholique espérant les
+délices du premier regard d’un mari absent depuis trois mois. Que
+tous ceux qui s’aiment et qui se sont revus après une absence mille
+fois maudite veuillent bien se souvenir de leur premier regard: il
+dit tant de choses que souvent, quand on se retrouve devant des
+importuns, on baisse les yeux!... On se craint de part et d’autre, tant
+les yeux jettent de flammes! Ce poëme, où tout homme est aussi grand
+qu’Homère, où il paraît un Dieu à la femme aimante, est pour une femme
+pieuse, maigre et couperosée, d’autant plus immense, qu’elle n’a pas,
+comme madame de Fischtaminel, la ressource de le tirer à plusieurs
+exemplaires. Son mari, pour elle c’est tout!
+
+Aussi, ne soyez pas étonnés d’apprendre que Caroline manqua toutes
+les messes et ne déjeuna point. Cette faim de revoir Adolphe, cette
+espérance contractait violemment son estomac. Elle ne pensa pas une
+seule fois à Dieu pendant le temps des messes, ni pendant celui des
+vêpres. Elle n’était pas bien assise, elle se trouvait fort mal sur
+ses jambes: Justine lui conseilla de se coucher. Caroline, vaincue, se
+coucha sur les cinq heures et demie du soir, après avoir pris un léger
+potage; mais elle recommanda de tenir un bon petit repas prêt à dix
+heures du soir.
+
+—Je souperai vraisemblablement avec monsieur, dit-elle.
+
+Cette phrase fut la conclusion de catilinaires terribles intérieurement
+fulminées: elle en était aux plusieurs coups de couteau du poëte
+marseillais; aussi cela fut dit d’un accent terrible. A trois heures du
+matin, Caroline dormait du plus profond sommeil quand Adolphe arriva,
+sans qu’elle eût entendu ni voiture, ni chevaux, ni sonnette, ni porte
+s’ouvrant!...
+
+Adolphe, qui recommanda de ne point éveiller madame, alla se coucher
+dans la salle d’ami. Quand le matin Caroline apprit le retour de son
+Adolphe, deux larmes sortirent de ses yeux: elle courut à la chambre
+d’ami sans aucune toilette préparatoire; sur le seuil, un affreux
+domestique lui dit que monsieur, ayant fait deux cents lieues et passé
+deux nuits sans dormir, avait prié qu’on ne le réveillât point: il
+était excessivement fatigué.
+
+Caroline, en femme pieuse, ouvrit violemment la porte sans pouvoir
+éveiller l’unique époux que le Ciel lui avait donné, puis elle courut à
+l’église entendre une messe d’actions de grâces.
+
+Comme madame fut visiblement atrabilaire pendant trois jours, Justine
+répondit à propos d’un reproche injuste, et avec la finesse d’une femme
+de chambre: —Mais cependant, Madame, Monsieur est revenu!
+
+—Il n’est encore revenu qu’à Paris, dit la pieuse Caroline.
+
+
+ LES ATTENTIONS PERDUES.
+
+Mettez-vous à la place d’une pauvre femme, de beauté contestable, —qui
+doit à la pesanteur de sa dot un mari longtemps attendu, —qui se donne
+des peines infinies et qui dépense beaucoup d’argent pour être à son
+avantage et suivre les modes, —qui se dévoue à tenir richement et avec
+économie une maison assez lourde à mener, —qui par religion, et par
+nécessité peut-être, n’aime que son mari, —qui n’a pas d’autre étude
+que le bonheur de ce précieux mari, —qui joint, pour tout exprimer, le
+sentiment maternel _au sentiment de ses devoirs_. Cette circonlocution
+soulignée est la paraphrase du mot amour dans le langage des prudes.
+
+Y êtes-vous? Eh bien! ce mari trop aimé a dit par hasard, en dînant
+chez son ami monsieur de Fischtaminel, qu’il aimait les champignons à
+l’italienne.
+
+Si vous avez observé quelque peu la nature féminine dans ce qu’elle
+a de bon, de beau, de grand, vous savez qu’il n’existe pas pour une
+femme aimante de plus grand petit plaisir que celui de voir l’être aimé
+gobant les mets préférés par lui. Cela tient à l’idée fondamentale sur
+laquelle repose l’affection des femmes: être la source de tous les
+plaisirs de l’être aimé, petits et grands. L’amour anime tout dans la
+vie, et l’amour conjugal a plus particulièrement le droit de descendre
+dans les infiniment petits.
+
+Caroline a pour deux ou trois jours de recherches avant de savoir
+comment les Italiens accommodent les champignons. Elle découvre un abbé
+corse qui lui dit que chez Biffi, rue Richelieu, non-seulement elle
+saura comment s’arrangent les champignons à l’italienne, mais qu’elle
+aura même des champignons milanais. Notre Caroline pieuse remercie
+l’abbé Serpolini, et se promet de lui envoyer en remerciements un
+bréviaire.
+
+Le cuisinier de Caroline va chez Biffi, revient de chez Biffi, montre à
+madame la comtesse des champignons larges comme les oreilles du cocher.
+
+—Ah! bon! dit-elle, et il vous a bien expliqué comment on les
+accommode?
+
+—Ce n’est rien du tout pour nous autres! a répondu le cuisinier.
+
+Règle générale, les cuisiniers savent tout, en fait de cuisine, excepté
+comment un cuisinier peut voler.
+
+Le soir, au second service, toutes les fibres de Caroline tressaillent
+de plaisir en voyant une certaine timbale que sert le valet de chambre.
+Elle a véritablement attendu ce dîner, comme elle avait attendu
+monsieur.
+
+Mais entre attendre avec incertitude et s’attendre à un plaisir
+certain, il existe pour les âmes d’élite, et tous les physiologistes
+comprennent parmi les âmes d’élite une femme qui adore un mari, il
+existe entre ces deux modes de l’attente la différence qu’il y a entre
+une belle nuit et une belle journée.
+
+On présente au cher Adolphe la timbale, il y plonge insouciamment
+la cuiller, et il se sert, sans apercevoir l’excessive émotion de
+Caroline, quelques-unes de ces rouelles grasses, dadouillettes, que
+pendant longtemps les touristes qui viennent à Milan ne savent pas
+reconnaître, et qu’ils prennent pour un mollusque quelconque.
+
+—Eh bien! Adolphe?
+
+—Eh bien! ma chère?
+
+—Tu ne les reconnais pas?
+
+—Quoi?
+
+—Tes champignons à l’italienne.
+
+—Ça, des champignons? je croyais... Eh! oui, ma foi, c’est des
+champignons...
+
+—A l’italienne!
+
+—Ça! c’est de vieux champignons conservés, à la milanaise... je les
+exècre.
+
+—Qu’est-ce donc que tu aimes?
+
+—Des _fungi trifolati_.
+
+Remarquons, à la honte d’une époque qui numérote tout, qui met en
+bocal toute la création, qui classe en ce moment cent cinquante mille
+espèces d’insectes et les nomme en _us_, de façon à ce que, dans tous
+les pays, un _Silbermanus_ soit le même individu pour tous les savants
+qui recroquevillent ou decroquevillent des pattes d’insectes avec des
+pinces, qu’il nous manque une nomenclature pour la chimie culinaire
+qui permette à tous les cuisiniers du globe de faire exactement leurs
+plats. On devrait convenir diplomatiquement que la langue française
+serait la langue de la cuisine, comme les savants ont adopté le latin
+pour la botanique et l’entomologie, à moins qu’on ne veuille absolument
+les imiter, et avoir réellement le latin de cuisine.
+
+—Hé! ma chère, reprend Adolphe en voyant jaunir et s’allonger le
+visage de sa chaste épouse, en France nous appelons ce plat, des
+champignons à l’italienne, à la provençale, à la bordelaise. Les
+champignons se coupent menu, sont frits dans l’huile avec quelques
+ingrédients dont le nom m’échappe. On y met une pointe d’ail, je
+crois...
+
+On parle de désastres, de petites misères!... ceci, voyez-vous, est
+au cœur d’une femme ce qu’est pour un enfant de huit ans la douleur
+d’une dent arrachée. _Ab uno disce omnes_, ce qui veut dire: Et d’une!
+cherchez les autres dans vos souvenirs; car nous avons pris cette
+description culinaire comme prototype de celles qui désolent les femmes
+aimantes et mal aimées.
+
+
+ LA FUMÉE SANS FEU.
+
+La femme pleine de foi en celui qu’elle aime est une fantaisie de
+romancier. Ce personnage féminin n’existe pas plus qu’il n’existe de
+riche dot. La fiancée est restée; mais les dots ont fait comme les
+rois. La confiance de la femme brille peut-être pendant quelques
+instants, à l’aurore de l’amour, et elle s’éteint aussitôt comme une
+étoile qui file.
+
+Pour toute femme qui n’est ni Hollandaise, ni Anglaise, ni Belge, ni
+d’aucun pays marécageux, l’amour est un prétexte à souffrance, un
+emploi des forces surabondantes de son imagination et de ses nerfs.
+
+Aussi, la seconde idée qui saisit une femme heureuse, une femme aimée,
+est-elle la crainte de perdre son bonheur; car il faut lui rendre
+justice de dire que la première, c’est d’en jouir. Tous ceux qui
+possèdent des trésors craignent les voleurs; mais ils ne prêtent pas
+comme la femme, des pieds et des ailes aux pièces d’or.
+
+La petite fleur bleue de la félicité parfaite n’est pas si commune, que
+l’homme béni de Dieu qui la tient, soit assez niais pour la lâcher.
+
+ AXIOME.
+
+Aucune femme n’est quittée sans raison.
+
+
+Cet axiome est écrit au fond du cœur de toutes les femmes, et de là
+vient la fureur de la femme abandonnée.
+
+N’entreprenons pas sur les petites misères de l’amour; nous sommes dans
+une époque calculatrice où l’on quitte peu les femmes, quoi qu’elles
+fassent; car, de toutes les femmes, aujourd’hui, la légitime (sans
+calembour) est la moins chère. Or, chaque femme aimée a passé par la
+petite misère du soupçon. Ce soupçon, juste ou faux, engendre une foule
+d’ennuis domestiques, et voici le plus grand de tous.
+
+Un jour, Caroline finit par s’apercevoir que l’Adolphe chéri la quitte
+un peu trop souvent pour une affaire, l’éternelle affaire Chaumontel,
+qui ne se termine jamais.
+
+ AXIOME.
+
+Tous les ménages ont leur affaire Chaumontel. (Voir LA MISÈRE DANS LA
+MISÈRE.)
+
+
+D’abord, la femme ne croit pas plus aux affaires que les directeurs de
+théâtre et les libraires ne croient à la maladie des actrices et des
+auteurs.
+
+Dès qu’un homme aimé s’absente, l’eût-elle rendu trop heureux, toute
+femme imagine qu’il court à quelque bonheur tout prêt.
+
+Sous ce rapport, les femmes dotent les hommes de facultés surhumaines.
+La peur agrandit tout, elle dilate les yeux, le cœur: elle rend une
+femme insensée.
+
+—Où va monsieur? —Que fait monsieur? —Pourquoi me quitte-t-il?
+—Pourquoi ne m’emmène-t-il pas?
+
+Ces quatre questions sont les quatre points cardinaux de la rose
+des soupçons, et régissent la mer orageuse des soliloques. De ces
+tempêtes affreuses qui ravagent les femmes, il résulte une résolution
+ignoble, indigne, que toute femme, la duchesse comme la bourgeoise,
+la baronne comme la femme d’agent de change, l’ange comme la mégère,
+l’insouciante comme la passionnée, exécute aussitôt. Toutes, elles
+imitent le gouvernement, elles espionnent. Ce que l’État invente dans
+l’intérêt de tous, elles le trouvent légitime, légal et permis dans
+l’intérêt de leur amour. Cette fatale curiosité de la femme la jette
+dans la nécessité d’avoir des agents, et l’agent de toute femme qui se
+respecte encore dans cette situation, où la jalousie ne lui laisse rien
+respecter,
+
+Ni vos cassettes, —ni vos habits, —ni vos tiroirs de caisse ou de
+bureau, de table ou de commode, —ni vos portefeuilles à secrets, —ni
+vos papiers, —ni vos nécessaires de voyage, —ni votre toilette (une
+femme découvre alors que son mari se teignait les moustaches quand
+il était garçon, qu’il conserve les lettres d’une ancienne maîtresse
+excessivement dangereuse, et qu’il la tient ainsi en respect, etc.,
+etc.), —ni vos ceintures élastiques;
+
+Eh bien! son agent, le seul auquel une femme se fie, est sa femme de
+chambre, car sa femme de chambre la comprend, l’excuse et l’approuve.
+
+Dans le paroxisme de la curiosité, de la passion, de la jalousie
+excitée, une femme ne calcule rien, n’aperçoit rien, ELLE VEUT TOUT
+SAVOIR.
+
+Et Justine est enchantée; elle voit sa maîtresse se compromettant
+avec elle, elle en épouse la passion, les terreurs, les craintes et
+les soupçons avec une effrayante amitié. Justine et Caroline ont des
+conciliabules, des conversations secrètes. Tout espionnage implique
+ces rapports. Dans cette situation, une femme de chambre devient la
+maîtresse du sort des deux époux. Exemple: Lord Byron.
+
+—Madame, vient dire un jour Justine, monsieur sort effectivement pour
+aller voir une femme...
+
+Caroline devient pâle.
+
+—Mais que madame se rassure, c’est une vieille femme...
+
+—Ah! Justine, il n’y a pas de vieilles pour certains hommes, les
+hommes sont inexplicables.
+
+—Mais, madame, ce n’est pas une dame, c’est une femme, une femme du
+peuple.
+
+—Ah! Justine, lord Byron aimait à Venise une poissarde, c’est la
+petite madame Fischtaminel qui me l’a dit.
+
+Et Caroline fond en larmes.
+
+—J’ai fait causer Benoît.
+
+—Eh bien! que pense Benoît?...
+
+—Benoît croit que cette femme est une intermédiaire, car monsieur se
+cache de tout le monde, même de Benoît.
+
+Caroline vit pendant huit jours dans l’enfer, toutes ses économies
+passent à solder des espions, à payer des rapports.
+
+Enfin, Justine va voir cette femme appelée madame Mahuchet, elle la
+séduit, elle finit par apprendre que monsieur a gardé de ses folies
+de jeunesse un témoin, un fruit, un délicieux petit garçon qui lui
+ressemble, et que cette femme est la nourrice, la mère d’occasion qui
+surveille le petit Frédéric, qui paye les trimestres du collége, celle
+par les mains de qui passent les douze cents francs, les deux mille
+francs perdus annuellement au jeu par monsieur.
+
+Et la mère! s’écrie Caroline.
+
+Enfin, l’adroite Justine, la providence de madame, lui prouve que
+mademoiselle Suzanne Beauminet, une ancienne grisette devenue madame
+Sainte-Suzanne, est morte à la Salpêtrière, ou bien a fait fortune et
+s’est mariée en province, ou se trouve placée si bas dans la société
+qu’il n’est pas probable que madame puisse la rencontrer.
+
+Caroline respire, elle a le poignard hors du cœur, elle est heureuse;
+mais si elle n’a que des filles, elle souhaite un garçon. Ce petit
+drame du soupçon injuste, la comédie de toutes les suppositions
+auxquelles la mère Mahuchet donne lieu, ces phases de la jalousie
+tombant à faux sont posés ici comme étant le type de cette situation
+dont les variantes sont infinies comme les caractères, comme les rangs,
+comme les espèces.
+
+Cette source de petite misère est indiquée ici pour que toutes les
+femmes assises sur cette plage y contemplent le cours de leur vie
+conjugale, le remontent ou le descendent, y retrouvent leurs aventures
+secrètes, leurs malheurs inédits, la bizarrerie qui causa leurs erreurs
+et les fatalités particulières auxquelles elles doivent un instant
+de rage, un désespoir inutile, des souffrances qu’elles pouvaient
+s’épargner, heureuses toutes de s’être trompées!...
+
+Cette petite misère a pour corollaire la suivante, beaucoup plus grave
+et souvent sans remède, surtout lorsqu’elle a sa cause dans des vices
+d’un autre genre et qui ne sont pas de notre ressort, car, dans cet
+ouvrage, la femme est toujours censée vertueuse... jusqu’au dénoûment.
+
+
+ LE TYRAN DOMESTIQUE.
+
+—Ma chère Caroline, dit un jour Adolphe à sa femme, es-tu contente de
+Justine?
+
+—Mais, oui, mon ami.
+
+—Tu ne trouves pas qu’elle te parle d’une façon qui n’est point
+convenable?
+
+—Est-ce que je fais attention à une femme de chambre? il paraît que
+vous l’observez, vous?
+
+—Plaît-il?... demande Adolphe d’un air indigné qui ravit toujours les
+femmes.
+
+En effet, Justine est une vraie femme de chambre d’actrice, une fille
+de trente ans frappée par la petite vérole de mille fossettes où ne se
+jouent pas les amours, brune comme l’opium, beaucoup de jambes et peu
+de corps, les yeux chassieux et une tournure à l’avenant. Elle voudrait
+se faire épouser par Benoît, elle a dix mille francs; mais à cette
+attaque inopinée, Benoît a demandé son congé. Tel est le portrait du
+tyran domestique intronisé par la jalousie de Caroline.
+
+Justine prend son café, le matin, dans son lit, et s’arrange de manière
+à le prendre aussi bon, pour ne pas dire meilleur, que celui de madame.
+Justine sort quelquefois sans en demander la permission, elle sort mise
+comme la femme d’un banquier du second ordre. Elle a le bibi rose, une
+ancienne robe de madame refaite, un beau châle, des brodequins en peau
+bronzée et des bijoux apocryphes.
+
+Justine est quelquefois de mauvaise humeur et fait sentir à sa
+maîtresse qu’elle est aussi femme qu’elle, sans être mariée. Elle a
+ses _papillons noirs_, ses caprices, ses tristesses. Enfin, elle ose
+avoir des nerfs!... Elle répond brusquement, elle est insupportable aux
+autres domestiques, enfin ses gages ont été considérablement augmentés.
+
+—Ma chère, cette fille devient de jour en jour plus insupportable,
+dit un jour Adolphe à sa femme en s’apercevant que Justine écoute aux
+portes; et, si vous ne la renvoyez pas, je la renverrai, moi!...
+
+Caroline, épouvantée, est obligée, pendant que monsieur est dehors, de
+chapitrer Justine.
+
+—Justine, vous abusez de mes bontés pour vous: vous avez ici
+d’excellents gages, vous avez des profits, des cadeaux: tâchez d’y
+rester, car monsieur veut vous renvoyer.
+
+La femme de chambre s’humilie, elle pleure; elle est si attachée à
+madame! Ah! elle passerait dans le feu pour elle, elle se ferait
+hacher; elle est prête à tout faire.
+
+—Vous auriez quelque chose à cacher, madame, je le prendrais sur mon
+compte.
+
+—C’est bien Justine, c’est bien ma fille, dit Caroline effrayée; il ne
+s’agit pas de cela; sachez seulement vous tenir à votre place.
+
+—Ah! se dit Justine, monsieur veut me renvoyer... Attends, je vais te
+rendre la vie dure, vieux pistolet!
+
+Huit jours après, en coiffant sa maîtresse, Justine regarde dans la
+glace pour s’assurer que madame peut voir toutes les grimaces de sa
+physionomie; aussi Caroline lui demande-t-elle bientôt: —Qu’as-tu donc
+Justine?
+
+—Ce que j’ai, je le dirais bien à madame, mais madame est si faible
+avec monsieur...
+
+—Allons, voyons, dis?
+
+—Je sais bien, Madame, pourquoi monsieur veut me mettre lui-même à
+la porte: monsieur n’a plus confiance qu’en Benoît, et Benoît fait le
+discret avec moi...
+
+—Eh bien! qu’y a-t-il? A-t-on surpris quelque chose?
+
+—Je suis sûre qu’à eux deux ils manigancent quelque chose contre
+madame, répond la femme de chambre avec autorité.
+
+Caroline, que Justine observe dans la glace, est devenue pâle; toutes
+les tortures de la petite misère précédente reviennent, et Justine se
+voit devenue nécessaire autant que les espions le sont au gouvernement
+quand on découvre une conspiration. Cependant les amies de Caroline
+ne s’expliquent pas pourquoi elle tient à une fille si désagréable,
+qui prend des airs de maîtresse, qui porte chapeau, qui fait
+l’impertinente...
+
+On parle de cette domination stupide chez madame Deschars, chez madame
+de Fischtaminel, et l’on en plaisante. Quelques femmes entrevoient des
+raisons monstrueuses et qui mettent en cause l’honneur de Caroline.
+
+ AXIOME.
+
+Dans le monde, on sait mettre des paletots à toutes les vérités, même
+les plus jolies.
+
+
+Enfin l’_aria della calumnia_ s’exécute absolument comme si Bartholo le
+chantait.
+
+Il est avéré que Caroline ne peut pas renvoyer sa femme de chambre.
+
+Le monde s’acharne à trouver le secret de cette énigme. Madame de
+Fischtaminel se moque d’Adolphe, Adolphe revient chez lui furieux, fait
+une scène à Caroline et renvoie Justine.
+
+Ceci produit un tel effet sur Justine, que Justine tombe malade, elle
+se met au lit. Caroline fait observer à son mari qu’il est difficile de
+jeter dans la rue une fille dans l’état où se trouve Justine, une fille
+qui, d’ailleurs, leur est bien attachée et qui est chez eux depuis leur
+mariage.
+
+—Dès qu’elle sera rétablie, qu’elle s’en aille! dit Adolphe.
+
+Caroline, rassurée sur Adolphe et indignement grugée par Justine, en
+arrive à vouloir s’en débarrasser; elle applique sur cette plaie un
+remède violent, et elle se décide à passer par les fourches caudines
+d’une autre petite misère que voici:
+
+
+ LES AVEUX.
+
+Un matin, Adolphe est ultra-câliné. Le trop heureux mari cherche les
+raisons de ce redoublement de tendresse, et il entend Caroline, qui
+d’une voix caressante lui dit: —Adolphe?
+
+—Quoi! répond-il effrayé du tremblement intérieur accusé par la voix
+de Caroline.
+
+—Promets-moi de ne pas te fâcher.
+
+—Oui.
+
+—De ne pas m’en vouloir...
+
+—Jamais! Dis.
+
+—De me pardonner et de ne jamais me parler de cela...
+
+—Mais dis-donc!...
+
+—D’ailleurs, tous les torts sont à toi...
+
+—Voyons!... ou je m’en vais...
+
+—Il n’y a que toi qui puisses me faire sortir de l’embarras où je
+suis... et à cause de toi!...
+
+—Mais voyons...
+
+—Il s’agit de...
+
+—De?
+
+—De Justine.
+
+—Ne m’en parle pas, elle est renvoyée, je ne veux plus la voir, sa
+manière d’être expose votre réputation...
+
+—Et que peut-on dire? que t’a-t-on dit?
+
+La scène tourne, il en résulte une sous-explication qui fait rougir
+Caroline dès qu’elle aperçoit la portée des suppositions de ses
+meilleures amies, enchantées toutes de trouver des raisons bizarres à
+sa vertu.
+
+—Eh bien, Adolphe, c’est toi qui me vaux tout cela! Pourquoi ne
+m’as-tu rien dit de Frédéric...
+
+—Le Grand? le roi de Prusse?
+
+—Voilà bien les hommes!... Tartufe, voudrais-tu me faire croire que
+tu aies oublié, depuis si peu temps, ton fils, le fils de mademoiselle
+Suzanne Beauminet!
+
+—Tu sais...
+
+—Tout!... Et la mère Mahuchet, et tes sorties pour faire dîner le
+petit quand il a congé.
+
+Quelquefois, l’Affaire-Chaumontel est un enfant naturel, c’est l’espèce
+la moins dangereuse des Affaires-Chaumontel.
+
+—Quels chemins de taupe vous savez faire, vous autres dévotes! s’écrie
+Adolphe épouvanté.
+
+—C’est Justine qui a tout découvert.
+
+—Ah! je comprends maintenant la raison de ses insolences...
+
+—Ah! va, mon ami, ta Caroline a été bien malheureuse, et cet
+espionnage dont la cause est mon amour insensé pour toi, car je
+t’aime... à devenir folle... Non, si tu me trahissais, je m’enfuirais
+au bout du monde... Eh bien, cette jalousie à faux m’a mise sous la
+domination de Justine... Ainsi, mon chat, tire-moi de là!
+
+—Que cela t’apprenne, mon ange, à ne jamais te servir de tes
+domestiques si tu veux qu’ils te servent. C’est la plus basse des
+tyrannies. Être à la merci de ses gens.
+
+Adolphe profite de cette circonstance pour épouvanter Caroline, car il
+pense à ses futures Affaires-Chaumontel, et voudrait bien ne plus être
+espionné.
+
+Justine est mandée, Adolphe la renvoie immédiatement sans vouloir
+qu’elle s’explique. Caroline croit sa petite misère finie. Elle prend
+une autre femme de chambre.
+
+Justine, à qui ses douze ou quinze mille francs ont mérité les
+attentions d’un porteur d’eau à la voie, devient madame Chavagnac et
+entreprend le commerce de la fruiterie. Dix mois après Caroline reçoit
+par un commissionnaire, en l’absence d’Adolphe, une lettre écrite sur
+du papier écolier, en jambages qui voudraient trois mois d’orthopédie,
+et ainsi conçue:
+
+
+ _Madam!_
+
+ _Vous êt hindigneuman trompai perre msieu poure mame deux
+ Fischtaminelle, ile i vat tou lé soarres, ai vous ni voilliez
+ queu du feux; vous n’avet queu ceu que vou mairitte j’ean sui
+ contant, ai j’ai bien éloneure de vou saluair._
+
+
+Caroline bondit comme une lionne piquée par un taon; elle se replace
+d’elle même sur le gril du soupçon, elle recommence sa lutte avec
+l’inconnu.
+
+Quand elle a reconnu l’injustice de ses soupçons, il arrive une
+autre lettre qui lui offre de lui donner des renseignements sur une
+Affaire-Chaumontel que Justine a éventée.
+
+La petite misère des Aveux, souvenez-vous-en, mesdames, est souvent
+plus grave que celle-ci.
+
+
+ HUMILIATIONS.
+
+A la gloire des femmes, elles tiennent encore à leurs maris, quand
+leurs maris ne tiennent plus à elles, non-seulement parce qu’il existe,
+socialement parlant, plus de liens entre une femme mariée et un homme,
+qu’entre cet homme et sa femme; mais encore, parce que la femme a plus
+de délicatesse et d’honneur que l’homme, la grande question conjugale
+mise à part, bien entendu.
+
+ AXIOME.
+
+Dans un mari, il n’y a qu’un homme; dans une femme mariée il y a un
+homme, un père, une mère et une femme.
+
+
+Une femme mariée a de la sensibilité pour quatre, et pour cinq même, si
+l’on y regarde bien.
+
+Or, il n’est pas inutile de faire observer ici que, pour les femmes,
+l’amour est une absolution générale: l’homme qui aime bien peut
+commettre des crimes, il est toujours blanc comme neige aux yeux de
+celle qui aime, s’il l’aime bien. Quant à la femme mariée, aimée ou
+non, elle sent si bien que l’honneur, la considération de son mari sont
+la fortune de ses enfants, qu’elle agit comme la femme qui aime, tant
+l’intérêt social est violent.
+
+Ce sentiment profond engendre pour quelques Carolines des petites
+misères qui, par malheur pour ce livre, ont un côté triste.
+
+Adolphe s’est compromis. N’énumérons pas toutes les manières de se
+compromettre, ce serait tomber dans des personnalités. Ne prenons pour
+exemple que de toutes les fautes sociales, celle que notre époque
+excuse, admet, comprend et commet le plus souvent, _le vol_ honnête, la
+concussion bien déguisée, une tromperie excusable quand elle a réussi,
+comme de s’entendre avec qui de droit pour vendre sa propriété le plus
+cher possible à une ville, à un département, etc.
+
+Ainsi, dans une faillite, pour se _couvrir_ (ceci veut dire récupérer
+sa créance), Adolphe a trempé dans les actes illicites qui peuvent
+mener un homme à témoigner en cour d’assises. On ne sait même pas si le
+hardi créancier ne sera pas considéré comme complice.
+
+Remarquez que dans toutes les faillites, pour les maisons les plus
+honorables, _se couvrir_ est regardé comme le plus saint des devoirs;
+mais il s’agit de ne pas laisser trop voir, comme dans la prude
+Angleterre, le mauvais côté de _la couverture_.
+
+Adolphe embarrassé, car son conseil lui a dit de ne paraître en rien,
+a recours à Caroline; il lui fait la leçon, il l’endoctrine, il lui
+apprend le Code, il veille à sa toilette, il l’équipe comme un brick
+envoyé en course, et il l’expédie chez un juge, chez un syndic. Le juge
+est un homme en apparence sévère, qui cache un libertin; il garde
+son sérieux en voyant entrer une jolie femme, et il dit des choses
+excessivement amères sur Adolphe.
+
+—Je vous plains, madame, vous appartenez à un homme qui peut vous
+attirer bien des désagréments; encore quelques affaires de ce genre, et
+il sera tout à fait déconsidéré. Avez-vous des enfants? pardonnez-moi
+cette question; vous êtes si jeune, qu’il est bien naturel... Et le
+juge se met le plus près possible de Caroline.
+
+—Oui, monsieur.
+
+—Oh! bon Dieu! quel avenir! Ma première pensée était pour la femme;
+mais maintenant, je vous plains doublement, je songe à la mère... Ah!
+combien vous avez dû souffrir en venant ici... Pauvres, pauvres femmes!
+
+—Ah! monsieur, vous vous intéressez à moi, n’est-ce pas?...
+
+—Hélas! que puis-je? fait le juge en sondant Caroline par un regard
+oblique. Ce que vous me demandez est une forfaiture, je suis magistrat
+avant d’être homme...
+
+—Ah! monsieur, soyez homme seulement...
+
+—Savez-vous bien ce que vous dites-là... ma belle dame!...
+
+Là, le magistrat consulaire prend en tremblant la main de Caroline.
+
+Caroline, en songeant qu’il s’agit de l’honneur de son mari, de ses
+enfants, se dit en elle-même que ce n’est pas le cas de faire la prude,
+elle laisse prendre sa main, elle résiste assez pour que le galant
+vieillard (c’est heureusement un vieillard) y trouve une faveur.
+
+—Allons! allons! belle dame, ne pleurez pas, reprend le magistrat, je
+serais au désespoir de faire couler les larmes d’une si jolie personne,
+nous verrons, vous viendrez demain soir m’expliquer l’affaire, il faut
+voir toutes les pièces, nous les compulserons ensemble...
+
+—Monsieur...
+
+—Mais il le faut...
+
+—Monsieur...
+
+—N’ayez pas peur, belle dame, un juge peut savoir accorder ce qu’on
+doit à la justice, et... (il prend un petit air fin) à la beauté.
+
+—Mais, monsieur...
+
+—Soyez tranquille, dit-il en lui tenant les mains et les pressant,
+et ce grand délit, nous tâcherons de le changer en peccadille. Et il
+reconduit Caroline atterrée d’un rendez-vous ainsi proposé.
+
+Le syndic est un jeune homme gaillard, qui reçoit madame Adolphe en
+souriant. Il sourit à tout, et il la prend par la taille en souriant
+avec une habileté de séducteur qui ne permet pas à Caroline de se
+révolter, d’autant plus qu’elle se dit: «Adolphe m’a bien recommandé de
+ne pas irriter le syndic.»
+
+Néanmoins Caroline, ne fût-ce que dans l’intérêt du syndic, se dégage
+et lui dit le: —«Monsieur!...» qu’elle a répété trois fois au juge.
+
+—Ne m’en voulez pas, vous êtes irrésistible, vous êtes un ange, et
+votre mari est un monstre; car dans quelle intention envoie-t-il une
+sirène à un jeune homme qu’il sait inflammable?
+
+—Monsieur, mon mari n’a pu venir lui-même; il est au lit, bien
+souffrant, et vous l’avez menacé d’une si terrible façon, que
+l’urgence...
+
+—Il n’a donc pas d’avoué, d’agréé...
+
+Caroline est épouvantée de cette observation, qui dévoile une profonde
+scélératesse chez Adolphe.
+
+—Il a pensé, monsieur, que vous auriez des égards pour une mère de
+famille, pour des enfants...
+
+—Ta, ta, ta, répond le syndic. Vous êtes venue pour attenter à mon
+indépendance, à ma conscience, vous voulez que je vous livre les
+créanciers; eh bien! je fais plus, je vous livre mon cœur, ma fortune;
+il veut sauver son honneur, votre mari; moi je vous donne le mien...
+
+—Monsieur, dit-elle en essayant de relever le syndic qui s’est mis à
+ses pieds, vous m’épouvantez!
+
+Elle joue la femme effrayée et gagne la porte, en sortant de cette
+situation délicate, comme savent en sortir les femmes, c’est-à-dire en
+ne compromettant rien.
+
+—Je reviendrai, dit-elle en souriant, quand vous serez plus sage.
+
+—Vous me laissez ainsi... prenez garde! votre mari pourra bien
+s’asseoir sur les bancs de la Cour d’assises; il est le complice d’une
+banqueroute frauduleuse, et nous savons de lui bien des choses qui ne
+sont pas honorables. Ce n’est pas sa première incartade; il a fait
+des affaires un peu sales, des tripotages indignes, vous ménagez bien
+l’honneur d’un homme qui se moque de son honneur comme du vôtre.
+
+Caroline, effrayée de ces paroles, lâche la porte, la ferme et revient.
+
+—Que voulez-vous dire, monsieur? dit-elle furieuse de cette brutale
+bordée.
+
+—Eh bien! l’affaire...
+
+—Chaumontel?
+
+—Non, cette spéculation sur les maisons qu’il faisait bâtir par des
+gens insolvables.
+
+Caroline se rappelle l’affaire entreprise par Adolphe (voyez JÉSUITISME
+DES FEMMES) pour doubler ses revenus; elle tremble. Le syndic a pour
+lui la curiosité.
+
+—Asseyez-vous donc là. Tenez, à cette distance je serai sage, mais je
+pourrai vous regarder...
+
+Et il raconte longuement cette conception due à Du Tillet le banquier,
+en s’interrompant pour dire: —Oh! quel joli pied, petit, menu...
+MADAME seule a le pied aussi petit que cela... _Du Tillet donc
+transigea_... —Et quelle oreille... vous a-t-on dit que vous aviez
+l’oreille délicieuse? —_Et Du Tillet eut raison, car il y avait déjà
+jugement._ —J’aime les petites oreilles... Laissez-moi faire mouler la
+vôtre, et je ferai tout ce que vous voudrez. —_Du Tillet profita de
+cela pour faire tout supporter à votre imbécile de mari_... —Oh! la
+jolie étoffe, vous êtes divinement mise...
+
+—Nous en étions, monsieur?...
+
+—Est-ce que je sais ce que je dis en admirant une tête raphaélesque
+comme la vôtre?
+
+Au vingt-septième éloge, Caroline trouve de l’esprit au syndic: elle
+lui fait un compliment et s’en va sans connaître à fond l’histoire de
+cette entreprise qui, dans le temps, a dévoré trois cent mille francs.
+
+Cette petite misère a d’énormes variantes.
+
+EXEMPLE: Adolphe est brave et susceptible; il est à la promenade aux
+Champs-Élysées, il y a foule, et dans cette foule certains jeunes gens
+sans délicatesse se permettent des plaisanteries à la Panurge: Caroline
+les souffre sans avoir l’air de s’en apercevoir pour éviter un duel à
+son mari.
+
+AUTRE EXEMPLE: Un enfant du genre Terrible, dit devant le monde:
+
+—Maman, est-ce que tu laisserais Justine me donner des giffles?
+
+—Non, certes...
+
+—Pourquoi demandes-tu cela, mon petit homme, dit madame Foullepointe.
+
+—C’est qu’elle vient de donner un fameux soufflet à papa, qui est bien
+plus fort que moi.
+
+Madame Foullepointe se met à rire, et Adolphe, qui pensait à faire la
+cour à madame Foullepointe, se voit plaisanté cruellement par elle
+après avoir eu (voir les DERNIÈRES QUERELLES) une première-dernière
+querelle avec Caroline.
+
+
+ LA DERNIÈRE QUERELLE.
+
+Dans tous les ménages, maris et femmes entendent sonner une heure
+fatale. C’est un vrai glas, la mort de la jalousie, une grande, une
+noble, une charmante passion, le seul véritable symptôme de l’amour,
+s’il n’est pas toutefois _son double_. Quand une femme n’est plus
+jalouse de son mari, tout est dit, elle ne l’aime plus. Aussi, l’amour
+conjugal s’éteint-il dans la dernière querelle que fait une femme.
+
+ AXIOME.
+
+Dès qu’une femme ne querelle plus son mari, le minotaure est assis
+dans un fauteuil au coin de la cheminée de la chambre à coucher, et il
+tracasse avec le bout de sa canne ses bottes vernies.
+
+Toutes les femmes doivent se rappeler leur dernière querelle, cette
+suprême petite misère qui souvent éclate à propos d’un rien, ou plus
+souvent encore à l’occasion d’un fait brutal, d’une preuve décisive.
+Ce cruel adieu à la croyance, aux enfantillages de l’amour, à la vertu
+même, est en quelque sorte capricieux comme la vie. Comme la vie, il
+n’est le même dans aucun ménage.
+
+Ici peut-être l’auteur doit-il chercher toutes les variétés de
+querelles, s’il veut être exact.
+
+Ainsi, Caroline aura découvert que la robe judiciaire du syndic de
+l’Affaire-Chaumontel cache une robe d’une étoffe infiniment moins rude,
+d’une couleur agréable, soyeuse; qu’enfin Chaumontel a des cheveux
+blonds et des yeux bleus.
+
+Ou bien Caroline, levée avant Adolphe, aura vu le paletot jeté sur un
+fauteuil à la renverse, et la ligne d’un petit papier parfumé, sortant
+de la poche de côté, l’aura frappée de son blanc, comme un rayon de
+soleil entrant par une fente de la fenêtre dans une chambre bien close;
+—ou elle aura fait craquer ce petit billet en serrant Adolphe dans
+ses bras et lui tâtant cette poche d’habit; —ou elle aura été comme
+instruite par le parfum étranger qu’elle sentait depuis quelque temps
+sur Adolphe, et elle aura lu ces quelques lignes:
+
+ «_Haingra, séjé ce que tu veu dire avaic Hipolite, vien, e tu
+ vairas si jen thême._»
+
+Ou ceci:
+
+«Hier, mon ami, vous vous êtes fait attendre, que sera-ce demain?»
+
+Ou ceci:
+
+«Les femmes qui vous aiment, mon cher monsieur, sont bien malheureuses
+de vous tant haïr quand vous n’êtes pas près d’elles; prenez garde, la
+haine qui dure pendant votre absence pourrait empiéter sur les moments
+où l’on vous voit.»
+
+Ou ceci:
+
+«Faquin de Chodoreille, que faisais-tu donc hier sur le boulevard avec
+une femme pendue à ton bras? Si c’est ta femme, reçois mes compliments
+de condoléance sur tous ses charmes qui sont absents, elle les a sans
+doute mis au Mont-de-Piété; mais la reconnaissance en est perdue.»
+
+Quatre billets émanés de la grisette, de la dame, de la bourgeoise
+prétentieuse ou de l’actrice parmi lesquelles Adolphe a choisi _sa
+belle_ (selon le vocabulaire Fischtaminel).
+
+Ou bien Caroline, amenée voilée, par Ferdinand, au Ranelagh, a vu de
+ses yeux Adolphe se livrant avec fureur à la polka, tenant dans ses
+bras une des dames d’honneur de la reine Pomaré; —ou bien Adolphe
+se sera pour la septième fois trompé de nom et aura, le matin en
+s’éveillant, appelé sa femme Juliette, Charlotte ou Lisa; —ou bien
+un marchand de comestibles, un restaurateur, envoie en l’absence
+de monsieur des notes accusatrices qui tombent entre les mains de
+Caroline.
+
+
+ PIÈCES DE L’AFFAIRE-CHAUMONTEL
+
+ =A LA PARTIE FINE.=
+
+ DOIT A PERRAULT M. ADOLPHE.
+
+ _Livré chez madame Schontz, le 6 janvier 18.._,
+ un pâté de foie gras. 22 fr. 50 c.
+ Six bouteilles de divers vins. 70 »
+ _Fourni à l’Hôtel du Congrès, le 11 février, nº 21_,
+ un déjeuner fin, prix convenu. 100 »
+ ——————————
+ Total. 192 fr. 50 c.
+
+
+Caroline étudie les dates et retrouve dans sa mémoire des rendez-vous
+relatifs à l’Affaire-Chaumontel. Adolphe avait désigné le jour des
+Rois pour une réunion où on devait enfin toucher la collocation de
+l’Affaire-Chaumontel. Le 11 février, il avait rendez-vous chez le
+notaire pour signer une quittance dans l’Affaire-Chaumontel.
+
+Ou bien... Mais vouloir formuler tous les hasards, c’est une entreprise
+de fou.
+
+Chaque femme se rappellera comment le bandeau qu’elle avait sur les
+yeux est tombé; comment, après bien des doutes, des déchirements de
+cœur, elle est arrivée à ne faire une querelle que pour clore le roman,
+pour mettre le signet au livre, stipuler son indépendance, ou commencer
+une nouvelle vie.
+
+Quelques femmes sont assez heureuses pour avoir pris les devants, elles
+font cette querelle en manière de justification.
+
+Les femmes nerveuses éclatent et se livrent à des violences.
+
+Les femmes douces prennent un petit ton décidé qui fait trembler les
+plus intrépides maris. Celles qui n’ont pas encore de vengeance prête
+pleurent beaucoup.
+
+Celles qui vous aiment pardonnent. Ah! elles conçoivent si bien, comme
+la femme appelée ma Berline, que leur Adolphe soit aimé des Françaises,
+qu’elles sont heureuses de posséder légalement un homme dont raffolent
+toutes les femmes.
+
+Certaines femmes à lèvres serrées comme des coffres-forts, à teint
+brouillé, à bras maigres, se font un malicieux plaisir de promener leur
+Adolphe dans les fanges du mensonge, dans les contradictions; elles
+le questionnent (VOIR LA MISÈRE DANS LA MISÈRE) comme un magistrat
+qui questionne le criminel, en se réservant la jouissance fielleuse
+d’aplatir ses dénégations par des preuves directes à un moment décisif.
+Généralement, dans cette scène capitale de la vie conjugale, le beau
+sexe est bourreau là où, dans le cas contraire, l’homme est assassin.
+
+Voici comment: Cette dernière querelle (vous allez savoir pourquoi
+l’auteur l’a nommée _dernière_) se termine toujours par une promesse
+solennelle, sacrée, que font les femmes délicates, nobles, ou
+simplement spirituelles, c’est dire toutes les femmes, et que nous
+donnons sous sa plus belle forme.
+
+—Assez, Adolphe! nous ne nous aimons plus; tu m’as trahie, et je ne
+l’oublierai jamais. On peut pardonner, mais oublier, c’est impossible.
+
+Les femmes ne se font implacables que pour rendre leur pardon charmant:
+elles ont deviné Dieu.
+
+Nous avons à vivre en commun comme deux amis, dit Caroline en
+continuant. Eh bien! vivons comme deux frères, deux camarades. Je ne
+veux pas te rendre la vie insupportable, et je ne te parlerai jamais de
+ce qui vient de se passer...
+
+Adolphe tend la main à Caroline: celle-ci prend la main, la lui serre à
+l’anglaise. Adolphe remercie Caroline, entrevoit le bonheur: il s’est
+fait de sa femme une sœur, et il croit redevenir garçon.
+
+Le lendemain, Caroline se permet une allusion très-spirituelle (Adolphe
+ne peut pas s’empêcher d’en rire) à l’Affaire-Chaumontel. Dans le
+monde, elle lance des généralités qui deviennent des particularités sur
+cette dernière querelle.
+
+Au bout d’une quinzaine, il ne se passe pas de jour où Caroline n’ait
+rappelé la dernière querelle en disant: —C’était le jour où j’ai
+trouvé dans ta poche la facture Chaumontel; Ou: —C’est depuis notre
+dernière querelle...; ou: —C’est le jour où j’ai vu clair dans la vie,
+etc. Elle assassine Adolphe, elle le martyrise! Dans le monde, elle dit
+des choses terribles.
+
+—Nous sommes heureuses, ma chère, le jour où nous n’aimons plus: c’est
+alors que nous savons nous faire aimer... Et elle regarde Ferdinand.
+
+—Ah! vous avez aussi votre Affaire-Chaumontel, dit-elle à madame
+Foullepointe.
+
+Enfin, la dernière querelle ne finit jamais, d’où cet axiome:
+
+Se donner un tort vis-à-vis de sa femme légitime, c’est résoudre le
+problème du mouvement perpétuel.
+
+
+ FAIRE FOUR.
+
+Les femmes, et surtout les femmes mariées, se fichent des idées dans
+leur _dure-mère_ absolument comme elles plantent des épingles dans leur
+pelote; et le diable, entendez-vous? le diable ne les pourrait pas
+retirer; elles seules se réservent le droit de les y piquer, de les
+dépiquer et de les y repiquer.
+
+Caroline est revenue un soir de chez madame Foullepointe dans un état
+violent de jalousie et d’ambition.
+
+Madame Foullepointe, la _lionne_... Ce mot exige une explication. C’est
+le néologisme à la mode, il répond à quelques idées, fort pauvres
+d’ailleurs, de la société présente: il faut l’employer pour se faire
+comprendre, quand on veut dire une femme à la mode. Cette lionne
+donc monte à cheval tous les jours, et Caroline s’est mis en tête
+d’apprendre l’équitation.
+
+Remarquez que, dans cette phase conjugale, Adolphe et Caroline sont
+dans cette saison que nous avons nommée LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES
+MÉNAGES, ou qu’ils se sont déjà fait deux ou trois DERNIÈRES QUERELLES.
+
+—Adolphe, dit-elle, veux-tu me faire plaisir?
+
+—Toujours...
+
+—Tu me refuseras?
+
+—Mais, si ce que tu me demandes est possible, je suis prêt...
+
+—Ah! déjà... Voilà bien le mot d’un mari... si...
+
+—Voyons?
+
+—Je voudrais apprendre à monter à cheval.
+
+—Mais, Caroline, est-ce possible?
+
+Caroline regarde par la portière, et tente d’essuyer une larme sèche.
+
+—Écoute-moi! reprend Adolphe: puis-je te laisser aller seule au
+manége? puis-je t’y accompagner au milieu des tracas que me donnent en
+ce moment les affaires? Qu’as-tu donc? Je te donne, il me semble, des
+raisons péremptoires.
+
+Adolphe aperçoit une écurie à louer, l’achat d’un poney, l’introduction
+au logis d’un groom et d’un cheval de domestique, tous les ennuis de la
+_lionnerie_ femelle.
+
+Quand on donne à une femme des raisons au lieu de lui donner ce qu’elle
+veut, peu d’hommes ont osé descendre au fond de ce petit gouffre appelé
+le cœur, pour y mesurer la force de la tempête qui s’y fait subitement.
+
+—Des raisons! Mais si vous en voulez, en voici, s’écrie Caroline. Je
+suis votre femme: vous ne vous souciez plus de me plaire. Et la dépense
+donc! Vous vous trompez bien en ceci, mon ami!
+
+Les femmes ont autant d’inflexions de voix pour prononcer ces mots:
+_Mon Ami_, que les Italiens en ont trouvé pour dire: _Amico_; j’en ai
+compté vingt-neuf qui n’expriment encore que les différents degrés de
+la haine.
+
+—Ah! tu verras, reprend Caroline. Je serai malade, et vous payerez
+à l’apothicaire et au médecin ce que vous aurait coûté le cheval. Je
+serai chez moi claquemurée, et c’est tout ce que vous voulez. Je m’y
+attendais. Je vous ai demandé cette permission, sûre d’un refus: je
+voulais uniquement savoir comment vous vous y prendriez pour le faire.
+
+—Mais... Caroline.
+
+—Me laisser seule au manége! dit-elle en continuant sans avoir
+entendu. Est-ce une raison? Ne puis-je y aller avec madame de
+Fischtaminel? Madame de Fischtaminel apprend à monter à cheval, et je
+ne crois pas que monsieur de Fischtaminel l’accompagne.
+
+—Mais... Caroline.
+
+—Je suis enchantée de votre sollicitude, vous tenez beaucoup trop à
+moi, vraiment. Monsieur de Fischtaminel a plus de confiance en sa femme
+que vous en la vôtre. Il ne l’y accompagne pas, lui! Peut-être est-ce à
+cause de cette confiance que vous ne voulez pas me voir au manége, où
+je puis être témoin du vôtre avec la Fischtaminel.
+
+Adolphe essaye de cacher l’ennui que lui donne ce torrent de paroles,
+qui commence à moitié chemin de son domicile et qui ne trouve pas de
+mer où se jeter. Quand Caroline est dans sa chambre, elle continue
+toujours:
+
+—Tu vois que si des raisons pouvaient me rendre la santé, m’empêcher
+de souhaiter un exercice que la nature m’indique, je ne manquerais pas
+de raison à me donner, que je connais toutes les raisons à donner, et
+que je me les suis données avant de te parler.
+
+Ceci, mesdames, peut d’autant mieux s’appeler le prologue du drame
+conjugal, que c’est rudement débité, commenté de gestes, orné
+de regards et autres vignettes avec lesquels vous illustrez ces
+chefs-d’œuvre.
+
+Caroline, une fois qu’elle a semé dans le cœur d’Adolphe l’appréhension
+d’une scène à demande continue, a senti sa haine _de côté gauche_
+redoublée contre son gouvernement. Madame boude, et boude si
+sauvagement, qu’Adolphe est forcé de s’en apercevoir, sous peine d’être
+_minautorisé_, car tout est fini, sachez-le bien, entre deux êtres
+mariés par monsieur le maire, ou seulement à Gretna-Green, lorsqu’un
+d’eux ne s’aperçoit plus de la bouderie de l’autre.
+
+ AXIOME.
+
+Une bouderie rentrée est un poison mortel.
+
+
+C’est pour éviter ce suicide de l’amour que notre ingénieuse France
+inventa les boudoirs. Les femmes ne pouvaient pas avoir les saules de
+Virgile dans le système de nos habitations modernes. A la chute des
+oratoires, ces petits endroits devinrent des boudoirs.
+
+Ce drame conjugal a trois actes. L’acte du prologue: il est joué. Vient
+l’acte de la fausse coquetterie: c’est un de ceux où les Françaises ont
+le plus de succès.
+
+Adolphe vague par la chambre en se déshabillant; et pour un homme, se
+déshabiller, c’est devenir excessivement faible.
+
+Certes, à tout homme de quarante ans, cet axiome paraîtra profondément
+juste:
+
+ AXIOME.
+
+Les idées d’un homme qui n’a plus de bretelles ni de bottes ne sont
+plus celles d’un homme qui porte ces deux tyrans de notre esprit.
+
+
+Remarquez que ceci n’est un axiome que dans la vie conjugale. En
+morale, c’est ce que nous appelons un théorème relatif.
+
+Caroline mesure, comme un jockey sur le terrain des courses, le moment
+où elle pourra distancer son adversaire. Elle s’arrange alors pour être
+d’une séduction irrésistible pour Adolphe.
+
+Les femmes possèdent une mimique de pudeur, une science de voltige, des
+secrets de colombe effarouchée, un registre particulier pour chanter,
+comme Isabelle au quatrième acte de _Robert le Diable_: «_Grâce pour
+toi! grâce pour moi!_» qui laissent les entraîneurs de chevaux à
+mille piques au-dessous d’elles. Comme toujours, le Diable succombe.
+Que voulez-vous? C’est l’histoire éternelle, c’est le grand mystère
+catholique du serpent écrasé, de la femme délivrée qui devient la
+grande force sociale, disent les fouriéristes. C’est en ceci surtout
+que consiste la différence de l’esclave orientale à l’épouse de
+l’Occident.
+
+Sur l’oreiller conjugal, le second acte se termine par des onomatopées
+qui sont toutes à la paix. Adolphe, de même que les enfants devant une
+tarte, a promis tout ce que voulait Caroline.
+
+
+ TROISIÈME ACTE. —(Au lever du rideau, la scène représente une
+ chambre à coucher extrêmement en désordre. Adolphe, déjà vêtu de sa
+ robe de chambre, essaye de sortir et sort furtivement sans éveiller
+ Caroline, qui dort d’un profond sommeil.)
+
+Caroline, extrêmement heureuse, se lève, va consulter son miroir, et
+s’inquiète du déjeuner. Une heure après, quand elle est prête, elle
+apprend que le déjeuner est servi.
+
+—Avertissez monsieur!
+
+—Madame, monsieur est dans le petit salon.
+
+—Que tu n’es ben gentil, mon petit homme, dit-elle en allant au-devant
+d’Adolphe et reprenant le langage enfantin, câlin, de la lune de miel.
+
+—Et de quoi?
+
+—Eh bien! de n’avoir permis que ta Liline monte à dada...
+
+
+OBSERVATION. —Pendant la lune de miel, quelques époux, très-jeunes,
+ont pratiqué des langages que, dans l’antiquité, Aristote avait
+déjà classés et définis (voir sa Pédagogie). Ainsi donc on parle en
+_youyou_, on parle en _lala_, on parle en _nana_, comme les mères et
+les nourrices parlent aux enfants. C’est là une des raisons secrètes,
+discutées et reconnues dans de gros in-quarto par les Allemands, qui
+déterminèrent les Cabires, créateurs de la mythologie grecque, à
+représenter l’Amour en enfant. Il y a d’autres raisons que connaissent
+les femmes, et dont la principale est, selon elles, que l’amour chez
+les hommes est toujours petit.
+
+
+—Où donc as-tu pris cela, ma belle? sous ton bonnet?
+
+—Comment?...
+
+Caroline reste plantée sur ses jambes; elle ouvre des yeux agrandis
+par la surprise. Épileptique en dedans, elle n’ajoute pas un mot:
+elle regarde Adolphe. Sous les feux sataniques de ce regard, Adolphe
+accomplit un quart de conversion vers la salle à manger; mais il se
+demande en lui-même s’il ne faut pas laisser Caroline prendre une
+leçon, en recommandant à l’écuyer de la dégoûter de l’équitation par la
+dureté de l’enseignement.
+
+Rien de terrible comme une comédienne qui compte sur un succès, et qui
+_fait four_.
+
+En argot de coulisses, faire four c’est ne voir personne dans la salle
+ni recueillir aucun applaudissement, c’est beaucoup de peine prise pour
+rien, c’est l’insuccès à son apogée.
+
+Cette petite misère (elle est très-petite) se reproduit de mille
+manières dans la vie conjugale, quand la lune de miel est finie, et que
+les femmes n’ont pas une fortune à elles.
+
+Malgré la répugnance de l’auteur à glisser des anecdotes dans
+un ouvrage tout aphoristique, dont le tissu ne comporte que des
+observations plus ou moins fines et très-délicates, par le sujet
+du moins, il lui semble nécessaire d’orner cette page d’un fait dû
+d’ailleurs à l’un de nos premiers médecins. Cette répétition du sujet
+renferme une règle de conduite à l’usage des docteurs parisiens.
+
+Un mari se trouvait dans le cas de notre Adolphe. Sa Caroline, ayant
+fait four une première fois, s’entêtait à triompher, car souvent
+Caroline triomphe! Celle-là jouait la comédie de la maladie nerveuse
+(voyez la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE, Méditation XXVI, paragraphe _des
+Névroses_). Elle était depuis deux mois étendue sur son divan, se
+levant à midi, renonçant à toutes les jouissances de Paris. Pas de
+spectacles... Oh! l’air empesté, les lumières! les lumières surtout!...
+le tapage, la sortie, l’entrée, la musique... tout cela, funeste! d’une
+excitation terrible!
+
+Pas de parties de campagne... Oh! c’était son désir; mais il lui
+fallait (_desiderata_) une voiture à elle, des chevaux à elle...
+Monsieur ne voulait pas lui donner un équipage. Et aller en _locati_,
+en fiacre... rien que d’y penser elle avait des nausées!
+
+Pas de cuisine... la fumée des viandes faisait soulever le cœur de
+madame. Madame buvait mille drogues que sa femme de chambre ne lui
+voyait jamais prendre.
+
+Enfin une dépense effrayante en effets, en privations, en poses, en
+blanc de perle pour se montrer d’une pâleur de morte, en machines,
+absolument comme quand une administration théâtrale répand le bruit
+d’une mise en scène fabuleuse.
+
+On en était à croire qu’un voyage aux eaux, à Ems, Hombourg, à
+Carlsbad, pourrait à peine guérir madame; mais elle ne voulait pas se
+mettre en route sans aller dans sa voiture. Toujours la voiture!
+
+Cet Adolphe tenait bon, et ne cédait pas.
+
+Cette Caroline, en femme excessivement spirituelle, donnait raison à
+son mari.
+
+—Adolphe a raison, disait-elle à ses amies, c’est moi qui suis folle;
+il ne peut pas, il ne doit pas encore prendre voiture; les hommes
+savent mieux que nous où en sont leurs affaires...
+
+Par moments cet Adolphe enrageait! les femmes ont des façons qui ne
+sont justiciables que de l’enfer. Enfin le troisième mois, il rencontre
+un de ses amis de collége, sous-lieutenant dans le corps des médecins,
+ingénu comme tout jeune docteur, n’ayant ses épaulettes que d’hier et
+pouvant commander feu!
+
+—Jeune femme, jeune docteur, se dit notre Adolphe.
+
+Et il propose au Bianchon futur de venir lui dire la vérité sur l’état
+de Caroline.
+
+—Ma chère, il est temps que je vous amène un médecin, dit le soir
+Adolphe à sa femme, et voici le meilleur pour une jolie femme.
+
+Le novice étudie en conscience, fait causer madame, la palpe avec
+discrétion, s’informe des plus légers diagnostics, et finit, tout
+en causant, par laisser fort involontairement errer sur ses lèvres,
+d’accord avec ses yeux, un sourire, une expression excessivement
+dubitatifs, pour ne pas dire ironiques. Il ordonne une médication
+insignifiante sur la gravité de laquelle il insiste, et il promet de
+revenir en voir l’effet. Dans l’antichambre, se croyant seul avec son
+ami de collége, il fait un haut-le-corps inexprimable.
+
+—Ta femme n’a rien, mon cher, dit-il; elle se moque de toi et de moi.
+
+—Je m’en doutais...
+
+—Mais, si elle continue à plaisanter, elle finira par se rendre
+malade: je suis trop ton ami pour faire cette spéculation, car je veux
+qu’il y ait chez moi, sous le médecin, un honnête homme...
+
+—Ma femme veut une voiture.
+
+Comme dans le SOLO DE CORBILLARD, cette Caroline avait écouté à la
+porte.
+
+Encore aujourd’hui, le jeune docteur est obligé d’épierrer son chemin
+des calomnies que cette charmante femme y jette à tout moment; et, pour
+avoir la paix, il a été forcé de s’accuser de cette petite faute de
+jeune homme en nommant son ennemie afin de la faire taire.
+
+
+ LES MARRONS DU FEU.
+
+On ne sait pas combien il y a de nuances dans le malheur, cela dépend
+des caractères, de la force des imaginations, de la puissance des
+nerfs. S’il est impossible de saisir ces nuances si variables, on peut
+du moins indiquer les couleurs tranchées, les principaux accidents.
+L’auteur a donc réservé cette petite misère pour la dernière, car c’est
+la seule qui soit comique dans le malheur.
+
+L’auteur se flatte d’avoir épuisé les principales. Aussi les femmes
+arrivées au port, à l’âge heureux de quarante ans, époque à laquelle
+elles échappent aux médisances, aux calomnies, aux soupçons, où leur
+liberté commence; ces femmes lui rendront-elles justice en disant
+que dans cet ouvrage toutes les situations critiques d’un ménage se
+trouvent indiquées ou représentées?
+
+Caroline a son Affaire-Chaumontel. Elle sait susciter à son mari
+des sorties imprévues, elle a fini par s’entendre avec madame de
+Fischtaminel.
+
+Dans tous les ménages, dans un temps donné, les madame de Fischtaminel
+deviennent la providence des Carolines.
+
+Caroline câline madame de Fischtaminel avec autant de soin que l’armée
+d’Afrique choie Abd-el-Kader, elle lui porte la sollicitude qu’un
+médecin met à ne pas guérir un riche malade imaginaire. A elles deux,
+Caroline et madame de Fischtaminel inventent des occupations au cher
+Adolphe quand ni madame de Fischtaminel ni Caroline ne veulent de
+ce demi-dieu dans leurs pénates. Madame de Fischtaminel et Caroline,
+devenues par les soins de madame Foullepointe les meilleures amies du
+monde, ont fini même par connaître et employer cette franc-maçonnerie
+féminine dont les rites ne s’apprennent dans aucune initiation.
+
+Si Caroline écrit la veille à madame de Fischtaminel ce petit billet:
+
+«Mon ange, vous verrez vraisemblablement demain Adolphe, ne me le
+gardez pas trop longtemps, car je compte aller au bois avec lui sur les
+quatre heures; mais, si vous teniez beaucoup à l’y conduire, je l’y
+reprendrai. Vous devriez bien m’apprendre vos secrets d’amuser ainsi
+les gens ennuyés.»
+
+Madame de Fischtaminel se dit: —Bien! j’aurai ce garçon-là sur les
+bras depuis midi jusqu’à cinq heures.
+
+ AXIOME.
+
+Les hommes ne devinent pas toujours ce que signifie chez une femme une
+demande positive, mais une autre femme ne s’y trompe jamais: elle fait
+le contraire.
+
+
+Ces petits êtres-là, surtout les Parisiennes, sont les plus jolis
+joujoux que l’industrie sociale ait inventés: il manque un sens à ceux
+qui ne les adorent pas, qui n’éprouvent pas une constante jubilation à
+les voir arrangeant leurs piéges comme elles arrangent leurs nattes,
+se créant des langues à part, construisant de leurs doigts frêles des
+machines à écraser les plus puissantes fortunes.
+
+Un jour, Caroline a pris les plus minutieuses précautions, elle écrit
+la veille à madame Foullepointe d’aller à Saint-Maur avec Adolphe pour
+examiner une propriété quelconque à vendre, Adolphe ira déjeuner chez
+elle. Elle habille Adolphe, elle le lutine sur le soin qu’il met à sa
+toilette, et lui fait des questions saugrenues sur madame Foullepointe.
+
+—Elle est gentille, et je la crois bien ennuyée de Charles: tu finiras
+par l’inscrire sur ton catalogue, vieux don Juan; mais tu n’auras plus
+besoin de l’Affaire-Chaumontel: je ne suis plus jalouse, tu as ton
+passe-port, aimes-tu mieux cela que d’être adoré?... Monstre! vois
+combien je suis gentille...
+
+Dès que monsieur est parti, Caroline, qui la veille a pris soin
+d’écrire à Ferdinand pour venir déjeuner, fait une toilette que dans
+ce charmant XVIIIe siècle, si calomnié par les républicains, les
+humanitaires et les sots, les femmes de qualité nommaient leur habit de
+combat.
+
+Caroline a tout prévu. L’Amour est le premier valet de chambre du
+monde: aussi la table est-elle mise avec une coquetterie diabolique.
+C’est du linge blanc damassé, le petit déjeuner bleu, le vermeil, le
+pot au lait sculpté, des fleurs partout!
+
+Si c’est en hiver, elle a trouvé des raisins, elle a fouillé la cave
+pour y découvrir des bouteilles de vieux vins exquis. Les petits pains
+viennent du boulanger le plus fameux. Les mets succulents, le pâté de
+foie gras, toute cette victuaille élégante aurait fait hennir Grimod de
+la Reynière, ferait sourire un escompteur, et dirait à un professeur de
+l’ancienne Université de quoi il s’agit.
+
+Tout est prêt. Caroline, elle, est prête de la veille: elle contemple
+son ouvrage. Justine soupire et arrange les meubles. Caroline ôte
+quelques feuilles jaunies aux fleurs des jardinières. Une femme déguise
+alors ce qu’il faut appeler les piaffements du cœur par ces occupations
+niaises où les doigts ont la puissance des tenailles, où les ongles
+roses brûlent, et où ce cri muet râpe le gosier: —Il ne vient pas!...
+
+Quel coup de poignard que ce mot de Justine: —Madame, une lettre!
+
+Une lettre au lieu d’un Ferdinand! comment se décachète-t-elle? que de
+siècles de vie épuisés en la dépliant! Les femmes savent cela! Quant
+aux hommes, quand ils ont de ces rages, ils assassinent leurs jabots.
+
+—Justine, monsieur Ferdinand est malade!..... crie Caroline, envoyez
+chercher une voiture.
+
+Au moment où Justine descend l’escalier, Adolphe monte.
+
+—Pauvre madame! se dit Justine, il n’y a sans doute plus besoin de
+voiture.
+
+—Ah çà! d’où viens-tu? s’écrie Caroline en voyant Adolphe en extase
+devant ce déjeuner quasi-voluptueux.
+
+Adolphe, à qui sa femme ne sert plus depuis longtemps de festins si
+coquets, ne répond rien. Il devine ce dont il s’agit en retrouvant
+écrites sur la nappe les charmantes idées que, soit madame de
+Fischtaminel, soit le syndic de l’Affaire-Chaumontel, lui dessinent sur
+d’autres tables non moins élégantes.
+
+—Qui donc attends-tu? dit-il en interrogeant à son tour.
+
+—Et qui donc? ce ne peut être que Ferdinand, répond Caroline.
+
+—Et il se fait attendre...
+
+—Il est malade, le pauvre garçon.
+
+Une idée drolatique passe par la tête d’Adolphe, et il répond en
+clignant d’un œil seulement: —Je viens de le voir.
+
+—Où?
+
+—Devant le Café de Paris, avec des amis...
+
+—Mais pourquoi reviens-tu? répond Caroline, qui veut déguiser une rage
+homicide.
+
+—Madame Foullepointe, que tu disais ennuyée de Charles, est depuis
+hier matin avec lui à Ville-d’Avray.
+
+—Et monsieur Foullepointe?
+
+—Il a fait un petit voyage d’agrément pour une nouvelle
+Affaire-Chaumontel, une jolie petite... difficulté qui lui est
+survenue; mais il en viendra sans doute à bout.
+
+Adolphe s’est assis en disant: —Ça se trouve bien, j’ai l’appétit de
+deux loups...
+
+Caroline s’attable en examinant Adolphe à la dérobée: elle pleure en
+dedans; mais elle ne tarde pas à demander d’un son de voix qu’elle a pu
+rendre indifférent: —Avec qui donc était Ferdinand?
+
+—Avec des drôles qui lui font voir mauvaise compagnie. Ce jeune
+homme-là se gâte: il va chez madame Schontz, chez les lorettes, tu
+devrais écrire à ton oncle. C’était sans doute quelque déjeuner provenu
+d’un pari fait chez mademoiselle Malaga..... Il regarde sournoisement
+Caroline, qui baisse les yeux pour cacher ses larmes. Comme tu t’es
+faite jolie ce matin, reprend Adolphe. Ah! tu es bien la femme de ton
+déjeuner... Ferdinand ne déjeunera certes pas si bien que moi... etc.
+
+Adolphe manie si bien la plaisanterie, qu’il inspire à sa femme l’idée
+de punir Ferdinand. Adolphe, qui se donne pour avoir l’appétit de deux
+loups, fait oublier à Caroline qu’il y a pour elle citadine à la porte.
+
+La portière de Ferdinand arrive sur les deux heures, au moment où
+Adolphe dort sur un divan. Cette Iris des garçons vient dire à Caroline
+que monsieur Ferdinand a bien besoin de quelqu’un.
+
+—Il est ivre? demande Caroline furieuse.
+
+—Il s’est battu ce matin, madame.
+
+Caroline tombe évanouie, se relève et court chez Ferdinand, en dévouant
+Adolphe aux dieux infernaux.
+
+Quand les femmes sont les victimes de ces petites combinaisons, aussi
+spirituelles que les leurs, elles s’écrient alors: —Les hommes sont
+d’affreux monstres!
+
+
+ ULTIMA RATIO.
+
+Voici notre dernière observation. Aussi bien, cet ouvrage commence-t-il
+à vous paraître fatigant, autant que le sujet lui-même si vous êtes
+marié.
+
+Cette œuvre, qui, selon l’auteur, est à la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE ce
+que l’Histoire est à la Philosophie, ce qu’est le Fait à la Théorie, a
+eu sa logique, comme la vie prise en grand a la sienne.
+
+Et voici quelle est cette logique fatale, terrible. Au moment où
+s’arrête la première partie de ce livre, plein de plaisanteries
+sérieuses, Adolphe est arrivé, vous avez dû vous en apercevoir, à une
+indifférence complète en matière matrimoniale.
+
+Il a lu des romans dont les auteurs conseillent aux maris gênants
+tantôt de s’embarquer pour l’autre monde, tantôt de bien vivre avec
+les pères de leurs enfants, de les choyer, de les adorer; car, si la
+littérature est l’image des mœurs, il faudrait admettre que les mœurs
+reconnaissent les défauts signalés par la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE dans
+cette institution fondamentale. Plus d’un grand talent a porté des
+coups terribles à cette base sociale sans l’ébranler.
+
+Adolphe a surtout beaucoup trop lu sa femme, et il déguise son
+indifférence sous ce mot profond: l’indulgence. Il est indulgent pour
+Caroline, il ne voit plus en elle que la mère de ses enfants, un bon
+compagnon, un ami sûr, un frère.
+
+Au moment où finissent ici les petites misères de la femme, Caroline,
+beaucoup plus habile, est arrivée à pratiquer cette profitable
+indulgence; mais elle ne renonce pas à son cher Adolphe. Il est dans
+la nature de la femme de ne rien abandonner de ses droits. DIEU ET
+MON DROIT... CONJUGAL! est, comme on sait, la devise de l’Angleterre,
+surtout aujourd’hui.
+
+Les femmes ont un si grand amour de domination, qu’à ce sujet nous
+raconterons une anecdote qui n’a pas dix ans. C’est une très-jeune
+anecdote.
+
+Un des grands dignitaires de la chambre des pairs avait une Caroline,
+légère comme presque toutes les Carolines. Ce nom porte bonheur aux
+femmes. Ce dignitaire, alors très-vieillard, était d’un côté de la
+cheminée et Caroline de l’autre. Caroline atteignait à ce lustre
+pendant lequel les femmes ne disent plus leur âge. Un ami vint leur
+apprendre le mariage d’un général qui jadis avait été l’ami de leur
+maison.
+
+Caroline entre dans un désespoir à larmes vraies; elle jette les hauts
+cris, elle rompt si bien la tête au grand dignitaire, qu’il essaye de
+la consoler. Au milieu de ses phrases, le comte s’échappe jusqu’à dire
+à sa femme: —Enfin, que voulez-vous, ma chère, il ne pouvait cependant
+pas vous épouser!
+
+Et c’était un des plus hauts fonctionnaires de l’État, mais un ami de
+Louis XVIII, et nécessairement un peu Pompadour.
+
+Toute la différence de la situation d’Adolphe et de Caroline existe
+donc en ceci: que si monsieur ne se soucie plus de madame, elle
+conserve le droit de se soucier de monsieur.
+
+Maintenant, écoutons ce qu’on nomme le _qu’en dira-t-on_? objet de la
+conclusion de cet ouvrage.
+
+
+ COMMENTAIRE
+ OU L’ON EXPLIQUE LA FELICHITTA DES FINALES.
+
+Qui n’a pas entendu dans sa vie un opéra italien quelconque?... Vous
+avez dû, dès lors, remarquer l’abus musical du mot _felichitta_,
+prodigué par le poëte et par les chœurs à l’heure où tout le monde
+s’élance hors de sa loge ou quitte sa stalle.
+
+Affreuse image de la vie. On en sort au moment où l’on entend la
+_felichitta_.
+
+Avez-vous médité sur la profonde vérité qui règne dans ce _finale_,
+au moment où le musicien lance sa dernière note et l’auteur son
+dernier vers, où l’orchestre donne son dernier coup d’archet, sa
+dernière insufflation, où les chanteurs se disent: «Allons souper!»
+où les choristes se disent: «Quel bonheur, il ne pleut pas!...» Eh
+bien! dans tous les états de la vie on arrive à un moment où la
+plaisanterie est finie, où le tour est fait, où l’on peut prendre son
+parti, où chacun chante la _felichitta_ de son côté. Après avoir
+passé par tous les _duos_, les _solos_, les _strettes_, les _coda_,
+les morceaux d’ensemble, les _duettini_, les _nocturnes_, les phases
+que ces quelques scènes, prises dans l’océan de la vie conjugale,
+vous indiquent, et qui sont des thèmes dont les variations auront été
+devinées par les gens d’esprit tout aussi bien que par les niais (en
+fait de souffrances, nous sommes tous égaux!) la plupart des ménages
+parisiens arrivent, dans un temps donné, au chœur final que voici:
+
+L’ÉPOUSE, _à une jeune femme qui en est à l’été de la Saint-Martin
+conjugale_. —Ma chère, je suis la femme la plus heureuse de la terre.
+Adolphe est bien le modèle des maris, bon, pas tracassier, complaisant.
+N’est-ce pas, Ferdinand?
+
+(Caroline s’adresse au cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate, à
+cheveux luisants, à bottes vernies, habit de la coupe la plus élégante,
+chapeau à ressorts, gants de chevreau, gilet bien choisi, tout ce qu’il
+y a de mieux en moustaches, en favoris, en virgule à la Mazarin, et
+doué d’une admiration profonde, muette, attentive pour Caroline.)
+
+LE FERDINAND. —Adolphe est si heureux d’avoir une femme comme vous!
+Que lui manque-t-il? Rien.
+
+L’ÉPOUSE. —Dans les commencements, nous étions toujours à nous
+contrarier; mais maintenant nous nous entendons à merveille. Adolphe
+ne fait plus que ce qui lui plaît, il ne se gêne point; je ne lui
+demande plus ni où il va ni ce qu’il a vu. L’indulgence, ma chère amie,
+là est le grand secret du bonheur. Vous en êtes encore aux petits
+taquinages, aux jalousies à faux, aux brouilles, aux coups d’épingles.
+A quoi cela sert-il? Notre vie, à nous autres femmes, est bien courte!
+Qu’avons-nous? dix belles années! Pourquoi les meubler d’ennui?
+J’étais comme vous; mais un beau jour, j’ai connu madame Foullepointe,
+une femme charmante, qui m’a éclairée et m’a enseigné la manière de
+rendre un homme heureux... Depuis, Adolphe a changé du tout au tout:
+il est devenu ravissant. Il est le premier à me dire avec inquiétude,
+avec effroi même, quand je vais au spectacle et que sept heures nous
+trouvent seuls ici: —Ferdinand va venir te prendre, n’est-ce pas?
+N’est-ce pas Ferdinand?
+
+LE FERDINAND. —Nous sommes les meilleurs cousins du monde.
+
+LA JEUNE AFFLIGÉE. —En viendrais-je donc là?
+
+LE FERDINAND. —Ah! vous êtes bien jolie, madame, et rien ne vous sera
+plus facile.
+
+L’ÉPOUSE, _irritée_. —Eh bien, adieu, ma petite. (_La jeune affligée
+sort._) Ferdinand, vous me payerez ce mot-là.
+
+ [Illustration: IMP. E. MARTINET.
+
+ FERDINAND.
+
+ Cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate,
+ à cheveux luisants, à bottes vernies.
+
+ (VIE CONJUGALE.)]
+
+L’ÉPOUX, _sur le boulevard Italien_. —Mon cher (_il tient monsieur
+de Fischtaminel par le bouton du paletot_), vous en êtes encore à
+croire que le mariage est basé sur la passion. Les femmes peuvent, à la
+rigueur, aimer un seul homme, mais nous autres!... Mon Dieu, la Société
+ne peut pas dompter la Nature. Tenez, le mieux, en ménage, est d’avoir
+l’un pour l’autre une indulgence plénière, à la condition de garder les
+apparences. Je suis le mari le plus heureux du monde. Caroline est une
+amie dévouée, elle me sacrifierait tout, jusqu’à mon cousin Ferdinand,
+s’il le fallait... oui, vous riez, elle est prête à tout faire pour
+moi. Vous vous entortillez encore dans les ébouriffantes idées de
+dignité, d’honneur, de vertu, d’ordre social. La vie ne se recommence
+pas, il faut la bourrer de plaisir. Voici deux ans qu’il ne s’est dit
+entre Caroline et moi le moindre petit mot aigre. J’ai dans Caroline
+un camarade avec qui je puis tout dire, et qui saurait me consoler
+dans les grandes circonstances. Il n’y a pas entre nous la moindre
+tromperie, et nous savons à quoi nous en tenir. Nos rapprochements sont
+des vengeances, comprenez-vous? Nous avons ainsi changé nos devoirs en
+plaisirs. Nous sommes souvent plus heureux alors que dans cette fadasse
+saison, appelée la lune de miel. Elle me dit quelquefois: —Je suis
+grognon, laisse-moi, va-t’en. L’orage tombe sur mon cousin. Caroline
+ne prend plus ses airs de victime, et dit du bien de moi à l’univers
+entier. Enfin! elle est heureuse de mes plaisirs. Et, comme c’est
+une très-honnête femme, elle est de la plus grande délicatesse dans
+l’emploi de notre fortune. Ma maison est bien tenue. Ma femme me laisse
+la disposition de ma réserve sans aucun contrôle. Et voilà. Nous avons
+mis de l’huile dans les rouages; vous, vous y mettez des cailloux, mon
+cher Fischtaminel. Il n’y a que deux partis à prendre: le couteau du
+More de Venise, ou la besaiguë de Joseph. Le costume d’Othello, mon
+cher, est très-mal porté; ce n’est plus qu’un turc de carnaval; moi, je
+suis charpentier, en bon catholique.
+
+CHŒUR, _dans un salon au milieu d’un bal_. —Madame Caroline est une
+femme charmante!
+
+UNE FEMME A TURBAN. —Oui, pleine de convenance, de dignité.
+
+UNE FEMME QUI A SEPT ENFANTS. —Ah! elle a su prendre son mari.
+
+UN AMI DE FERDINAND. —Mais elle aime beaucoup son mari. Adolphe est,
+d’ailleurs, un homme très-distingué, plein d’expérience.
+
+UNE AMIE DE MADAME FISCHTAMINEL. —Il adore sa femme. Chez eux, point
+de gêne, tout le monde s’y amuse.
+
+MONSIEUR FOULLEPOINTE. —Oui, c’est une maison fort agréable.
+
+UNE FEMME DONT ON DIT BEAUCOUP DE MAL. —Caroline est bonne,
+obligeante, elle ne dit de mal de personne.
+
+UNE DANSEUSE _qui revient à sa place_. —Vous souvenez-vous comme elle
+était ennuyeuse dans le temps où elle connaissait les Deschars?
+
+MADAME FISCHTAMINEL. —Oh! elle et son mari, deux fagots d’épines...
+des querelles continuelles. (_Madame Fischtaminel s’en va._)
+
+UN ARTISTE. —Mais le sieur Deschars se dissipe, il va dans les
+coulisses; il paraît que madame Deschars a fini par lui vendre sa vertu
+trop cher.
+
+UNE BOURGEOISE, _effrayée pour sa fille de la tournure que prend la
+conversation_. —Madame de Fischtaminel est charmante ce soir.
+
+UNE FEMME DE QUARANTE ANS, _sans emploi_. —Monsieur Adolphe a l’air
+aussi heureux que sa femme.
+
+LA JEUNE PERSONNE. —Quel joli jeune homme que monsieur Ferdinand! (_Sa
+mère lui donne vivement un petit coup de pied._) —Que me veux-tu maman?
+
+LA MÈRE. (_Elle regarde fixement sa fille._) —On ne dit cela, ma
+chère, que de son prétendu; monsieur Ferdinand n’est pas à marier.
+
+UNE DAME TRÈS-DÉCOLLETÉE _à une autre non moins décolletée_. —(_Sotto
+voce._) —Ma chère, tenez, la morale de tout cela, c’est qu’il n’y a
+d’heureux que les ménages à quatre.
+
+UN AMI, _que l’auteur a eu l’imprudence de consulter_. —Ces derniers
+mots sont faux.
+
+L’AUTEUR. —Ah! vous croyez?
+
+L’AMI, _qui vient de se marier_. —Vous employez tous votre encre à
+nous déprécier la vie sociale, sous le prétexte de nous éclairer!...
+Eh! mon cher, il y a des ménages cent fois, mille fois plus heureux que
+ces prétendus ménages à quatre.
+
+L’AUTEUR. —Eh bien! faut-il tromper les gens à marier, et rayer le mot?
+
+L’AMI. —Non, il sera pris comme le trait d’un couplet de vaudeville!
+
+L’AUTEUR. —Une manière de faire passer les vérités.
+
+L’AMI, _qui tient à son opinion_. —Les vérités destinées à passer.
+
+L’AUTEUR, _voulant avoir le dernier_. —Qui est-ce qui ne passe
+pas? Quand ta femme aura vingt ans de plus, nous reprendrons cette
+conversation. Vous ne serez peut-être heureux qu’à trois.
+
+L’AMI. —Vous vous vengez bien durement de ne pas pouvoir écrire
+l’histoire de ménages heureux.
+
+
+ FIN DES PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
+
+ SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES (4e partie).
+
+ La dernière Incarnation de Vautrin 1
+
+ SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.
+
+ L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE (2e Épisode).
+
+ L’Initié 131
+
+ SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE.
+
+ LES PAYSANS 219
+
+ ÉTUDES ANALYTIQUES.
+
+ PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE 509
+
+
+ PARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Corrections.
+
+ Les défauts d’impression en début et en fin de ligne et les erreurs
+ typographiques évidentes ont été tacitement corrigés, et la
+ ponctuation a été tacitement corrigée par endroits. Également, les
+ variations dans les noms propres Brunet, Gaubertin, Grandville,
+ Guerbet, Leclerc, Ruffard et Vattebled ont été corrigées.
+
+ De plus, les corrections suivantes ont été apportées.
+
+ Page 11: «pas» remplacé par «par» (l’homme surexcité par la passion)
+
+ Page 56: «Bidon» remplacé par «Biffon» (s’écria le Biffon)
+
+ Page 113: «l’empêcher» remplacé par «s'empêcher» (et il ne put
+ s'empêcher d’examiner)
+
+ Page 119: «de» remplacé par «du» (car on ne sort pas avec des
+ rentes du bagne)
+
+ Page 145: inséré «de» (Ce noir, porté depuis de longues années)
+
+ Page 174: «madame» remplacé par «malade» (Godefroid aurait
+ difficilement vu la malade)
+
+ Page 177: «riche» remplacé par «riches» (Quelque riches que nous
+ soyons)
+
+ Page 255: «des» remplacé par «deux» (Il eut deux filles)
+
+ Page 297: «sa prévoyante» remplacé par «si prévoyante» (Une mère
+ n’est pas si caressante ni si prévoyante).
+
+ Page 302: «ces» remplacé par «ses» (En venant planter ses choux)
+
+ Page 307: «but» remplacé par «butte» (tous en butte à la haine)
+
+ Page 378: «branche» remplacé par «blanche» (Catherine balançait sa
+ jupe blanche)
+
+ Page 384: «dépradations» remplacé par «déprédations» (ses
+ complaisances et ses déprédations).
+
+ Page 446: «précepteur» remplacé par «percepteur» (Sacré lui va!
+ répondit le gros petit percepteur)
+
+ Page 476: «avec» remplacé par «avait» (Cette scène avait été
+ politiquement méditée)
+
+ Page 492: «vert» remplacé par «ver» (mais sans trouver ce ver de
+ peau forte)
+
+ Page 541: «Nous» remplacé par «Vous» (—Vous avez risqué le pain de
+ vos enfants).
+
+ Page 544: «monsire» remplacé par «monstre» (—Mais je suis un
+ monstre!)
+
+ Page 544: «chargée» remplacé par «chargé» (la voile du galion qui
+ entre à Cadix chargé de trésors)
+
+ Page 560: «répartitions» remplacé par «réparations» (les
+ réparations, les gages du concierge)
+
+ Page 566: «miniques» remplacé par «mimiques» (en mines, en
+ expressions mimiques).
+
+ Page 593: «grâces» remplacé par «grâce» (Tu peux grâce aux sublimes
+ priviléges du génie).
+
+ Page 601: «fait» remplacé par «faits» (elle récrimine en faits)
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77519 ***
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+ <title>La Comédie humaine volume XVIII — Études de mœurs | Project Gutenberg</title>
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+/* Images */
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77519 ***</div>
+
+<hr class="full">
+
+<p class="left" style="font-family: Arial;"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
+
+<p class="left" style="font-family: Arial;"><a href="#toc">Table</a></p>
+
+<p class="npage cent lh2 sepb1">ŒUVRES COMPLÈTES<br>
+<span class="cs6">DE</span><br>
+<span class="cs16 gesp">H. DE BALZAC</span></p>
+
+<hr class="small3">
+
+<h1>LA<br>
+<span class="cs20">COMÉDIE HUMAINE</span><br>
+DIX-HUITIÈME VOLUME</h1>
+
+<hr class="small3">
+
+<p class="cent wesp lh2">PREMIÈRE PARTIE<br>
+<span class="cs12 gesp">ÉTUDES DE MŒURS</span></p>
+
+<hr class="small3">
+
+<p class="cent wesp lh2">TROISIÈME PARTIE<br>
+<span class="cs12 gesp">ÉTUDES ANALYTIQUES</span></p>
+
+<div class="npage">
+
+<hr class="small3">
+
+<p class="cent lh2"><span class="gesp cs8">PARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE&nbsp;MIGNON,&nbsp;2</span></p>
+
+<hr class="small3">
+
+</div>
+
+<div class="npage">
+
+<p class="cent cs20 lh5" style="margin-bottom: .2em"><span class="cs7">SCÈNES</span><br>
+<span class="cs5">DE LA</span><br>
+VIE PARISIENNE</p>
+
+<hr class="small4">
+
+<p class="cent">SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE</p>
+
+<hr class="small4">
+
+<p class="cent">SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE</p>
+
+<hr class="small4">
+
+<p class="cent sepb1">ÉTUDES ANALYTIQUES</p>
+
+<hr class="small3">
+
+<p class="sep2 cent cs8 lh1">SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES (4<sup>e</sup>&nbsp;PARTIE)<br>
+DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN<br>
+L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE (2<sup>e</sup>&nbsp;ÉPISODE) — L’INITIÉ<br>
+LES PAYSANS — PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE</p>
+
+<div class="figcenterl">
+ <img src="images/logo.png" alt="AH">
+</div>
+
+<p class="cent"><span class="cs12 gesp">PARIS</span><br>
+<span class="gesp cs8"><b>V<sup>E</sup> A<sup>DRE</sup> HOUSSIAUX, ÉDITEUR</b><br>
+HÉBERT ET C<sup>IE</sup>, SUCCESSEURS</span><br>
+<span class="cs6 wesp">7, RUE PERRONET, 7</span></p>
+
+<hr class="small4">
+
+<p class="cent" style="margin-top: 0">1877</p>
+
+</div>
+
+<div class="npage">
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-01.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-01.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">AMÉLIE CAMUSOT. <span class="pl1">DIANE&nbsp;DE&nbsp;MAUFRIGNEUSE.</span></p>
+ <p class="caption3">La femme de chambre racheva l’œuvre en&nbsp;donnant&nbsp;une&nbsp;robe.</p>
+ <p class="caption4">(DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)</p>
+</div>
+
+</div>
+
+<div class="npage"></div>
+
+<h2 class="nbreak" id="page_1">TROISIÈME LIVRE.<br>
+<span class="cs6">SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.</span></h2>
+
+<hr class="small2">
+
+<h3>SPLENDEURS ET MISÈRES<br>
+<span class="cs7">DES COURTISANES.</span></h3>
+
+<hr class="small3">
+
+<h4>QUATRIÈME PARTIE.<br>
+<span class="cs7">LA DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.</span></h4>
+
+<p class="nbreak">—Qu’y a-t-il, Madeleine? dit madame Camusot en voyant entrer
+chez elle sa femme de chambre avec cet air que savent prendre
+les gens dans les circonstances critiques.</p>
+
+<p>—Madame, répondit Madeleine, monsieur vient de rentrer du
+Palais; mais il a la figure si bouleversée, et il se trouve dans un
+tel état, que madame ferait peut-être mieux de l’aller voir dans son
+cabinet.</p>
+
+<p>—A-t-il dit quelque chose? demanda madame Camusot.</p>
+
+<p>—Non, madame; mais nous n’avons jamais vu pareille figure à
+monsieur, on dirait qu’il va commencer une maladie; il est jaune,
+il paraît être en décomposition, et...</p>
+
+<p>Sans attendre la fin de la phrase, madame Camusot s’élança hors
+de sa chambre et courut chez son mari. Elle aperçut le juge d’instruction
+assis dans un fauteuil, les jambes allongées, la tête appuyée
+au dossier, les mains pendantes, le visage pâle, les yeux
+hébétés, absolument comme s’il allait tomber en défaillance.</p>
+
+<p>—Qu’as-tu, mon ami? dit la jeune femme effrayée.</p>
+
+<p>—Ah! ma pauvre Amélie, il est arrivé le plus funeste événement...
+J’en tremble encore. Figure-toi que le procureur général...
+<span class="pagenum" id="page_2">2</span>
+Non, que madame de Sérizy... que... Je ne sais par où commencer...</p>
+
+<p>—Commence par la fin!... dit madame Camusot.</p>
+
+<p>—Eh bien! au moment où, dans la Chambre du conseil de la
+Première, monsieur Popinot avait mis la dernière signature nécessaire
+au bas du jugement de non-lieu rendu sur mon rapport qui
+mettait en liberté Lucien de Rubempré... Enfin, tout était fini! le
+greffier emportait le plumitif; j’allais être quitte de cette affaire...
+Voilà le président du tribunal qui entre et qui examine le jugement:</p>
+
+<p>—«Vous élargissez un mort, me dit-il d’un air froidement
+railleur; ce jeune homme est allé, selon l’expression de M. de Bonald,
+devant son juge naturel. Il a succombé à l’apoplexie foudroyante...»</p>
+
+<p>Je respirais en croyant à un accident.</p>
+
+<p>«Si je comprends, monsieur le président, a dit monsieur Popinot,
+il s’agirait alors de l’apoplexie de Pichegru...</p>
+
+<p>—«Messieurs, a repris le président de son air grave, sachez
+que, pour tout le monde, le jeune Lucien de Rubempré sera mort
+de la rupture d’un anévrisme.»</p>
+
+<p>Nous nous sommes tous entre-regardés.</p>
+
+<p>—«De grands personnages sont mêlés à cette déplorable affaire,
+a dit le président. Dieu veuille, dans votre intérêt, monsieur Camusot,
+quoique vous n’ayez fait que votre devoir, que madame de
+Sérizy ne reste pas folle du coup qu’elle a reçu! on l’emporte quasi
+morte. Je viens de rencontrer notre procureur général dans un
+état de désespoir qui m’a fait mal. Vous avez donné à gauche,
+mon cher Camusot!» a-t-il ajouté en me parlant à l’oreille.</p>
+
+<p>Non, ma chère amie, en sortant, c’est à peine si je pouvais marcher.
+Mes jambes tremblaient tant, que je n’ai pas osé me hasarder
+dans la rue, et je suis allé me reposer dans mon cabinet.
+Coquart, qui rangeait le dossier de cette malheureuse instruction,
+m’a raconté qu’une belle dame avait pris la Conciergerie d’assaut,
+qu’elle avait voulu sauver la vie à Lucien de qui elle est folle, et
+qu’elle s’était évanouie en le trouvant pendu par sa cravate à la
+croisée de la Pistole. L’idée que la manière dont j’ai interrogé ce
+malheureux jeune homme, qui, d’ailleurs, entre nous, était parfaitement
+coupable, a pu causer son suicide, m’a poursuivi depuis
+que j’ai quitté le Palais, et je suis toujours près de m’évanouir...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_3">3</span>
+—Eh bien! ne vas-tu pas te croire un assassin, parce qu’un
+prévenu se pend dans sa prison au moment où tu l’allais élargir?...
+s’écria madame Camusot. Mais un juge d’instruction est alors
+comme un général qui a un cheval tué sous lui!... Voilà tout.</p>
+
+<p>—Ces comparaisons, ma chère, sont tout au plus bonnes pour
+plaisanter, et la plaisanterie est hors de saison ici. <i>Le mort saisit le
+vif</i> dans ce cas-là. Lucien emporte nos espérances dans son cercueil.</p>
+
+<p>—Vraiment?... dit madame Camusot d’un air profondément
+ironique.</p>
+
+<p>—Oui, ma carrière est finie. Je resterai toute ma vie simple
+juge au tribunal de la Seine. Monsieur de Grandville était, avant
+ce fatal événement, déjà fort mécontent de la tournure que prenait
+l’instruction; mais son mot à notre président me prouve que,
+tant que monsieur de Grandville sera procureur général, je n’avancerai
+jamais!</p>
+
+<p>Avancer! voilà le mot terrible, l’idée qui, de nos jours, change
+le magistrat en fonctionnaire.</p>
+
+<p>Autrefois le magistrat était sur-le-champ tout ce qu’il devait être.
+Les trois ou quatre mortiers des présidences de chambre suffisaient
+aux ambitions dans chaque parlement. Une charge de conseiller
+contentait un de Brosses comme un Molé, à Dijon comme à Paris.
+Cette charge, une fortune déjà, voulait une grande fortune pour
+être bien portée. A Paris, en dehors du parlement, les gens de
+robe ne pouvaient aspirer qu’à trois existences supérieures: le contrôle
+général, les sceaux ou la simare de chancelier. Au-dessous
+des parlements, dans la sphère inférieure, un lieutenant de présidial
+se trouvait être un assez grand personnage pour qu’il fût heureux
+de rester toute sa vie sur son siége. Comparez la position
+d’un conseiller à la cour royale de Paris, qui n’a pour toute fortune,
+en 1829, que son traitement, à celle d’un conseiller au parlement
+en 1729. Grande est la différence! Aujourd’hui, où l’on
+fait de l’argent la garantie sociale universelle, on a dispensé les magistrats
+de posséder, comme autrefois, de grandes fortunes; aussi
+les voit-on députés, pairs de France, entassant magistrature sur
+magistrature, à la fois juges et législateurs, allant emprunter de
+l’importance à des positions autres que celle d’où devrait venir
+tout leur éclat.</p>
+
+<p>Enfin, les magistrats pensent à se distinguer pour avancer,
+comme on avance dans l’armée ou dans l’administration.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_4">4</span>
+Cette pensée, si elle n’altère pas l’indépendance du magistrat,
+est trop connue et trop naturelle, on en voit trop d’effets, pour que
+la magistrature ne perde pas de sa majesté dans l’opinion publique.
+Le traitement payé par l’État fait du prêtre et du magistrat, des
+employés. Les grades à gagner développent l’ambition; l’ambition
+engendre une complaisance envers le pouvoir; puis l’égalité moderne
+met le justiciable et le juge sur la même feuille du parquet
+social. Ainsi les deux colonnes de tout ordre social, la Religion et
+la Justice, se sont amoindries au dix-neuvième siècle, où l’on se
+prétend en progrès sur toute chose.</p>
+
+<p>—Et pourquoi n’avancerais-tu pas? dit Amélie Camusot.</p>
+
+<p>Elle regarda son mari d’un air railleur, en sentant la nécessité
+de rendre de l’énergie à l’homme qui portait son ambition, et de
+qui elle jouait comme d’un instrument.</p>
+
+<p>—Pourquoi désespérer? reprit-elle en faisant un geste qui peignit
+bien son insouciance quant à la mort du prévenu. Ce suicide
+va rendre heureuses les deux ennemies de Lucien, madame d’Espard
+et sa cousine, la comtesse Châtelet. Madame d’Espard est au
+mieux avec le garde des sceaux; et, par elle, tu peux obtenir une
+audience de Sa Grandeur, où tu lui diras le secret de cette affaire.
+Or, si le ministre de la justice est pour toi, qu’as-tu donc à craindre
+de ton président et du procureur général?</p>
+
+<p>—Mais monsieur et madame de Sérizy!... s’écria le pauvre
+juge. Madame de Sérizy, je te le répète, est folle! et folle par ma
+faute, dit-on!</p>
+
+<p>—Eh! si elle est folle, juge sans jugement, s’écria madame
+Camusot en riant, elle ne pourra pas te nuire! Voyons, raconte-moi
+toutes les circonstances de la journée.</p>
+
+<p>—Mon Dieu, répondit Camusot, au moment où j’avais confessé
+ce malheureux jeune homme et où il venait de déclarer que
+ce soi-disant prêtre espagnol est bien Jacques Collin, la duchesse
+de Maufrigneuse et madame de Sérizy m’ont envoyé, par un valet
+de chambre, un petit mot où elles me priaient de ne pas l’interroger.
+Tout était consommé...</p>
+
+<p>—Mais, tu as donc perdu la tête! dit Amélie; car, sûr comme tu
+l’es de ton commis-greffier, tu pouvais alors faire revenir Lucien,
+le rassurer adroitement, et corriger ton interrogatoire!</p>
+
+<p>—Mais tu es comme madame de Sérizy, tu te moques de la
+justice! dit Camusot incapable de se jouer de sa profession.
+<span class="pagenum" id="page_5">5</span>
+Madame de Sérizy a pris mes procès-verbaux et les a jetés au feu!</p>
+
+<p>—En voilà une femme! bravo! s’écria madame Camusot.</p>
+
+<p>—Madame de Sérizy m’a dit qu’elle ferait sauter le Palais plutôt
+que de laisser un jeune homme, qui avait eu les bonnes grâces
+de la duchesse de Maufrigneuse et les siennes, aller sur les bancs
+de la cour d’assises en compagnie d’un forçat!...</p>
+
+<p>—Mais, Camusot, dit Amélie, en ne pouvant pas retenir un
+sourire de supériorité, ta position est superbe...</p>
+
+<p>—Ah! oui, superbe!</p>
+
+<p>—Tu as fait ton devoir...</p>
+
+<p>—Mais malheureusement, et malgré l’avis jésuitique de monsieur
+de Grandville, qui m’a rencontré sur le quai Malaquais...</p>
+
+<p>—Ce matin?</p>
+
+<p>—Ce matin!</p>
+
+<p>—A quelle heure?</p>
+
+<p>—A neuf heures.</p>
+
+<p>—Oh! Camusot! dit Amélie en joignant ses mains et les tordant,
+moi qui ne cesse de te répéter de prendre garde à tout...
+Mon Dieu, ce n’est pas un homme, c’est une charrette de moellons
+que je traîne!... Mais, Camusot, ton procureur général t’attendait
+au passage, il a dû te faire des recommandations.</p>
+
+<p>—Mais oui...</p>
+
+<p>—Et tu ne l’as pas compris! Si tu es sourd, tu resteras toute ta
+vie juge d’instruction sans aucune espèce d’instruction. Aie donc
+l’esprit de m’écouter! dit-elle en faisant taire son mari qui voulut
+répondre. Tu crois l’affaire finie? dit Amélie.</p>
+
+<p>Camusot regarda sa femme de l’air qu’ont les paysans devant
+un charlatan.</p>
+
+<p>—Si la duchesse de Maufrigneuse et la comtesse de Sérizy sont
+compromises, tu dois les avoir toutes deux pour protectrices, reprit
+Amélie. Voyons? madame d’Espard obtiendra pour toi du garde
+des sceaux une audience où tu lui donneras le secret de l’affaire,
+et il en amusera le roi; car tous les souverains aiment à connaître
+l’envers des tapisseries, et savoir les véritables motifs des événements
+que le public regarde passer bouche béante. Dès lors, ni le
+procureur général, ni monsieur de Sérizy ne seront plus à craindre...</p>
+
+<p>—Quel trésor qu’une femme comme toi! s’écria le juge en reprenant
+courage. Après tout, j’ai débusqué Jacques Collin, je vais
+l’envoyer rendre ses comptes en cour d’assises, je dévoilerai ses
+<span class="pagenum" id="page_6">6</span>
+crimes. C’est une victoire dans la carrière d’un juge d’instruction
+qu’un pareil procès...</p>
+
+<p>—Camusot, reprit Amélie en voyant avec plaisir son mari revenu
+de la prostration morale et physique où l’avait jeté le suicide
+de Lucien de Rubempré, le président t’a dit tout à l’heure
+que tu avais donné à gauche; mais ici tu donnes trop à droite...
+Tu te fourvoies encore, mon ami!</p>
+
+<p>Le juge d’instruction resta debout, regardant sa femme avec
+une sorte de stupéfaction.</p>
+
+<p>«Le roi, le garde des sceaux pourront être très-contents d’apprendre
+le secret de cette affaire, et tout à la fois très-fâchés de
+voir des avocats de l’opinion libérale traînant à la barre de l’opinion
+et de la cour d’assises, par leurs plaidoiries, des personnages
+aussi importants que les Sérizy, les Maufrigneuses et les Grandlieu,
+enfin tous ceux qui sont mêlés directement ou indirectement à
+ce procès.»</p>
+
+<p>—Ils y sont fourrés tous!... je les tiens! s’écria Camusot.</p>
+
+<p>Le juge, qui se leva, marcha par son cabinet, à la façon de Sganarelle
+sur le théâtre quand il cherche à sortir d’un mauvais pas.</p>
+
+<p>—Écoute, Amélie! reprit-il en se posant devant sa femme, il
+me revient à l’esprit une circonstance, en apparence, minime, et
+qui, dans la situation où je suis, est d’un intérêt capital. Figure-toi,
+ma chère amie, que ce Jacques Collin est un colosse de ruse,
+de dissimulation, de rouerie... un homme d’une profondeur...
+Oh! c’est... quoi?... le Cromwell du bagne!... Je n’ai jamais rencontré
+pareil scélérat, il m’a presque attrapé!... Mais, en instruction
+criminelle, un bout de fil qui passe vous fait trouver un peloton
+avec lequel on se promène dans le labyrinthe des consciences
+les plus ténébreuses, ou des faits les plus obscurs. Lorsque Jacques
+Collin m’a vu feuilletant les lettres saisies au domicile de Lucien
+de Rubempré, mon drôle y a jeté le coup d’œil d’un homme qui
+voulait voir si quelque autre paquet ne s’y trouvait pas, et il a
+laissé échapper un mouvement de satisfaction visible. Ce regard de
+voleur évaluant un trésor, ce geste de prévenu qui se dit: «j’ai
+mes armes,» m’ont fait comprendre un monde de choses. Il n’y
+a que vous autres femmes qui puissiez, comme nous et les prévenus,
+lancer, dans une œillade échangée, des scènes entières où se
+révèlent des tromperies compliquées comme des serrures de sûreté.
+On se dit, vois-tu, des volumes de soupçons en une seconde!
+<span class="pagenum" id="page_7">7</span>
+C’est effrayant, c’est la vie ou la mort, dans un clin d’œil. Le
+gaillard a d’autres lettres entre les mains! ai-je pensé. Puis les
+mille autres détails de l’affaire m’ont préoccupé. J’ai négligé cet
+incident, car je croyais avoir à confronter mes prévenus et pouvoir
+éclaircir plus tard ce point de l’instruction. Mais regardons comme
+certain que Jacques Collin a mis en lieu sûr, selon l’habitude de
+ces misérables, les lettres les plus compromettantes de la correspondance
+du beau jeune homme adoré de tant de...</p>
+
+<p>—Et tu trembles, Camusot! Tu seras président de chambre à
+la cour royale, bien plus tôt que je ne le croyais!... s’écria madame
+Camusot, dont la figure rayonna. Voyons! il faut te conduire
+de manière à contenter tout le monde, car l’affaire devient si grave
+qu’elle pourrait bien nous être <small>VOLÉE</small>!... N’a-t-on pas ôté des
+mains de Popinot, pour te la confier, la procédure, dans le procès
+en interdiction intenté par madame à monsieur d’Espard? dit-elle
+pour répondre à un geste d’étonnement que fit Camusot. Eh bien!
+le procureur général qui prend un air si vif à l’honneur de monsieur
+et de madame de Sérizy, ne peut-il pas évoquer l’affaire à la
+cour royale, et faire commettre un conseiller à lui pour l’instruire
+à nouveau?...</p>
+
+<p>—Ah çà! ma chère, où donc as-tu fait ton droit criminel?
+s’écria Camusot. Tu sais tout, tu es mon maître...</p>
+
+<p>—Comment! tu crois que demain matin monsieur de Grandville
+ne sera pas effrayé de la plaidoierie probable d’un avocat libéral
+que ce Jacques Collin saura bien trouver; car on viendra lui
+proposer de l’argent pour être son défenseur!... Ces dames connaissent
+leur danger aussi bien, pour ne pas dire mieux, que tu ne
+le connais; elles en instruiront le procureur général, qui, déjà,
+voit ces familles traînées bien près du banc des accusés, par suite
+du mariage de ce forçat avec Lucien de Rubempré, fiancé de mademoiselle
+de Grandlieu, Lucien, amant d’Esther, ancien amant
+de la duchesse de Maufrigneuse, le chéri de madame de Sérizy. Tu
+dois donc manœuvrer de manière à te concilier l’affection de ton
+procureur général, la reconnaissance de M. de Sérizy, celle de la
+marquise d’Espard, de la comtesse Châtelet, à corroborer la protection
+de madame de Maufrigneuse par celle de la maison de
+Grandlieu, et à te faire adresser des compliments par ton président.
+Moi, je me charge de mesdames d’Espard, de Maufrigneuse
+et de Grandlieu. Toi, tu dois aller demain matin chez le procureur
+<span class="pagenum" id="page_8">8</span>
+général. Monsieur de Grandville est un homme qui ne vit
+pas avec sa femme, il a eu pour maîtresse, pendant une dizaine
+d’années, une mademoiselle de Bellefeuille, qui lui a donné des
+enfants adultérins, n’est-ce pas? Eh bien! ce magistrat-là n’est pas
+un saint, c’est un homme tout comme un autre; on peut le séduire,
+il donne prise sur lui par quelque endroit, il faut découvrir
+son faible, le flatter; demande-lui des conseils, fais-lui voir
+le danger de l’affaire; enfin, tâchez de vous compromettre de compagnie,
+et tu seras...</p>
+
+<p>—Non; je devrais baiser la marque de tes pas, dit Camusot en
+interrompant sa femme, la prenant par la taille et la serrant sur
+son cœur. Amélie! tu me sauves!</p>
+
+<p>—C’est moi qui t’ai remorqué d’Alencon à Mantes, et de Mantes
+au tribunal de la Seine, répondit Amélie. Eh bien! sois tranquille!...
+je veux qu’on m’appelle madame la présidente dans cinq ans
+d’ici; mais, mon chat, pense donc toujours pendant longtemps avant
+de prendre des résolutions. Le métier de juge n’est pas celui d’un
+sapeur-pompier, le feu n’est jamais à vos papiers, vous avez le
+temps de réfléchir; aussi, dans vos places, les sottises sont-elles
+inexcusables...</p>
+
+<p>—La force de ma position est tout entière dans l’identité du
+faux prêtre espagnol avec Jacques Collin, reprit le juge après une
+longue pause. Une fois cette identité bien établie, quand même
+la cour s’attribuerait la connaissance de ce procès, ce sera toujours
+un fait acquis dont ne pourra se débarrasser aucun magistrat, juge
+ou conseiller. J’aurai imité les enfants qui attachent une ferraille à
+la queue d’un chat; la procédure, n’importe où elle s’instruise,
+fera toujours sonner les fers de Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Bravo! dit Amélie.</p>
+
+<p>—Et le procureur général aimera mieux s’entendre avec moi,
+qui pourrais seul enlever cette épée de Damoclès suspendue sur le
+cœur du faubourg Saint-Germain, qu’avec tout autre!... Mais tu
+ne sais pas combien il est difficile d’obtenir ce magnifique résultat?...
+Le procureur général et moi, tout à l’heure, dans son cabinet,
+nous sommes convenus d’accepter Jacques Collin pour ce
+qu’il se donne, pour un chanoine du chapitre de Tolède, pour Carlos
+Herrera; nous sommes convenus d’admettre sa qualité d’envoyé
+diplomatique, et de le laisser réclamer par l’ambassade d’Espagne.
+C’est par suite de ce plan que j’ai fait le rapport qui met en
+<span class="pagenum" id="page_9">9</span>
+liberté Lucien de Rubempré, que j’ai recommencé les interrogatoires
+de mes prévenus, en les rendant blancs comme neige. Demain,
+messieurs de Rastignac, Bianchon, et je ne sais qui encore,
+doivent être confrontés avec le soi-disant chanoine du chapitre
+royal de Tolède, ils ne reconnaîtront pas en lui Jacques Collin,
+dont l’arrestation a eu lieu en leur présence, il y a dix ans, dans
+une pension bourgeoise, où ils l’ont connu sous le nom de Vautrin.</p>
+
+<p>Un moment de silence régna pendant lequel madame Camusot
+réfléchissait.</p>
+
+<p>—Es-tu sûr que ton prévenu <ins title="original: sois">soit</ins> Jacques Collin, demanda-t-elle.</p>
+
+<p>—Sûr, répondit le juge, et le procureur général aussi.</p>
+
+<p>—Eh bien! tâche donc, sans laisser voir tes griffes de chat
+fourré de susciter un éclat au Palais de Justice! Si ton homme est
+encore au secret, va voir immédiatement le directeur de la Conciergerie
+et fais en sorte que le forçat y soit publiquement reconnu.
+Au lieu d’imiter les enfants, imite les ministres de la police
+dans les pays absolus, qui inventent des conspirations contre le
+souverain pour se donner le mérite de les avoir déjouées et se rendre
+nécessaires; mets trois familles en danger pour avoir la gloire de
+les sauver.</p>
+
+<p>—Ah! quel bonheur! s’écria Camusot. J’ai la tête si troublée
+que je ne me souvenais plus de cette circonstance. L’ordre de
+mettre Jacques Collin à la pistole a été porté par Cocquart à monsieur
+Gault, le directeur de la Conciergerie. Or, par les soins de
+Bibi-Lupin, l’ennemi de Jacques Collin, on a transféré de la Force
+à la Conciergerie trois criminels qui le connaissent; et, s’il descend
+demain matin au préau, l’on s’attend à des scènes terribles...</p>
+
+<p>—Et pourquoi?</p>
+
+<p>—Jacques Collin, ma chère, est le dépositaire des fortunes que
+possèdent les bagnes et qui se montent à des sommes considérables;
+or, il les a, dit-on, dissipées pour entretenir le luxe de feu
+Lucien, et on va lui demander des comptes. Ce sera, m’a dit Bibi-Lupin,
+une tuerie qui nécessitera l’intervention des surveillants, et
+le secret sera découvert. Il y va de la vie de Jacques Collin. Or,
+en me rendant au Palais de bonne heure, je pourrai dresser procès-verbal
+de l’identité.</p>
+
+<p>—Ah! si ses commettants te débarrassaient de lui! tu serais
+<span class="pagenum" id="page_10">10</span>
+regardé comme un homme bien capable! Ne va pas chez monsieur
+de Grandville, attends-le à son parquet avec cette arme formidable!
+C’est un canon chargé sur les trois plus considérables familles de
+la cour et de la pairie. Sois hardi, propose à monsieur de Grandville
+de vous débarrasser de Jacques Collin en le transférant à la
+Force, où les forçats savent se débarrasser de leurs dénonciateurs.
+J’irai, moi, chez la duchesse de Maufrigneuse, qui me mènera
+chez les Grandlieu. Peut-être verrai-je aussi monsieur de Sérizy.
+Fie-toi à moi pour sonner l’alarme partout. Écris-moi surtout un
+petit mot convenu pour que je sache si le prêtre espagnol est judiciairement
+reconnu pour être Jacques Collin. Arrange-toi pour
+quitter le Palais à deux heures, je t’aurai fait obtenir une audience
+particulière du garde des sceaux: peut-être sera-t-il chez la marquise
+d’Espard.</p>
+
+<p>Camusot restait planté sur ses jambes dans une admiration qui
+fit sourire la fine Amélie.</p>
+
+<p>—Allons, viens dîner, et sois gai, dit-elle en terminant. Vois!
+nous ne sommes à Paris que depuis deux ans, et te voilà en passe
+de devenir conseiller avant la fin de l’année... De là, mon chat, à
+la présidence d’une chambre à la cour, il n’y aura pas d’autre distance
+qu’un service rendu dans quelque affaire politique.</p>
+
+<p>Cette délibération secrète montre à quel point les actions et les
+moindres paroles de Jacques Collin, dernier personnage de cette
+étude, intéressaient l’honneur des familles au sein desquelles il
+avait placé son défunt protégé.</p>
+
+<p>La mort de Lucien et l’invasion à la Conciergerie de la comtesse
+de Sérizy venaient de produire un si grand trouble dans les rouages
+de la machine, que le directeur avait oublié de lever le secret du
+prétendu prêtre espagnol.</p>
+
+<p>Quoiqu’il y en ait plus d’un exemple dans les annales judiciaires,
+la mort d’un prévenu pendant le cours de l’instruction d’un procès,
+est un événement assez rare pour que les surveillants, le greffier et
+le directeur fussent sortis du calme dans lequel ils fonctionnent.
+Néanmoins, pour eux, le grand événement n’était pas ce beau
+jeune homme devenu si promptement un cadavre, mais bien la
+rupture de la barre en fer forgé de la première grille du guichet
+par les délicates mains d’une femme du monde. Aussi, directeur,
+greffier et surveillants, dès que le procureur général, le comte
+Octave de Bauvan, furent partis dans la voiture du comte de
+<span class="pagenum" id="page_11">11</span>
+Sérizy, en emmenant sa femme évanouie, se groupèrent-ils au guichet
+en reconduisant M. Lebrun, le médecin de la prison, appelé
+pour constater la mort de Lucien et s’en entendre avec le <i>médecin
+des morts</i> de l’arrondissement où demeurait cet infortuné jeune
+homme.</p>
+
+<p>On nomme à Paris <i>médecin des morts</i> le docteur chargé,
+dans chaque mairie, d’aller vérifier le décès et d’en examiner les
+causes.</p>
+
+<p>Avec ce coup d’œil rapide qui le distinguait, monsieur de
+Grandville avait jugé nécessaire, pour l’honneur des familles compromises,
+de faire dresser l’acte de décès de Lucien, à la mairie
+dont dépend le quai Malaquais, où demeurait le défunt, et de le
+conduire de son domicile à l’église Saint-Germain-des-Prés, où le
+service funèbre allait avoir lieu. Monsieur de Chargebœuf, secrétaire
+de monsieur de Grandville, mandé par lui, reçut des ordres
+à cet égard. La translation de Lucien devait être opérée pendant
+la nuit. Le jeune secrétaire était chargé de s’entendre immédiatement
+avec la mairie, avec la paroisse et l’administration des pompes
+funèbres. Ainsi, pour le monde, Lucien serait mort libre et
+chez lui, son convoi partirait de chez lui, ses amis seraient convoqués
+chez lui pour la cérémonie.</p>
+
+<p>Donc, au moment où Camusot, l’esprit en repos, se mettait à
+table avec son ambitieuse moitié, le directeur de la Conciergerie
+et monsieur Lebrun, médecin des prisons, étaient en dehors du
+guichet, déplorant la fragilité des barres de fer et la force des
+femmes amoureuses.</p>
+
+<p>—On ne sait pas, disait le docteur à monsieur Gault en le
+quittant, tout ce qu’il y a de puissance nerveuse dans l’homme
+surexcité <ins title="original: pas">par</ins> la passion! La dynamique et les mathématiques sont
+sans signes ni calculs pour constater cette force-là. Tenez, hier,
+j’ai été témoin d’une expérience qui m’a fait frémir et qui rend
+compte du terrible pouvoir physique déployé tout à l’heure par
+cette petite dame.</p>
+
+<p>—Contez-moi cela, dit monsieur Gault, car j’ai la faiblesse de
+m’intéresser au magnétisme, sans y croire, mais il m’intrigue.</p>
+
+<p>—Un médecin magnétiseur, car il y a des gens parmi nous qui
+croient au magnétisme, reprit le docteur Lebrun, m’a proposé
+d’expérimenter sur moi-même un phénomène qu’il me décrivait
+et duquel je doutais. Curieux de voir par moi-même une des
+<span class="pagenum" id="page_12">12</span>
+étranges crises nerveuses par lesquelles on prouve l’existence du
+magnétisme, je consentis! Voici le fait. Je voudrais bien savoir ce
+que dirait notre Académie de médecine si l’on soumettait, l’un
+après l’autre, ses membres à cette action qui ne laisse aucun échappatoire
+à l’incrédulité. Mon <ins title="original: viel">vieil</ins> ami...</p>
+
+<p>—Ce médecin, dit le docteur Lebrun en ouvrant une parenthèse,
+est un vieillard persécuté pour ses opinions par la Faculté, depuis
+Mesmer; il a soixante-dix ou douze ans, et se nomme Bouvard.
+C’est aujourd’hui le patriarche de la doctrine du magnétisme animal.
+Je suis un fils pour ce bonhomme, je lui dois mon état.
+Donc le vieux et respectueux Bouvard me proposait de me prouver
+que la force nerveuse mise en action par le magnétiseur était
+non pas infinie, car l’homme est soumis à des lois déterminées,
+mais qu’elle procédait comme les forces de la nature dont les principes
+absolus échappent à nos calculs.</p>
+
+<p>—Ainsi, me dit-il, si tu veux abandonner ton poignet au poignet
+d’une somnambule qui dans l’état de veille ne te le presserait
+pas au-delà d’une certaine force appréciable, tu reconnaîtras
+que, dans l’état si sottement nommé somnambulique, ses doigts
+auront la faculté d’agir comme des cisailles manœuvrées par un
+serrurier!</p>
+
+<p>Eh bien, monsieur, lorsque j’ai eu livré mon poignet à celui
+de la femme, non pas <i>endormie</i>, car Bouvard réprouve cette expression,
+mais <i>isolée</i>, et que le vieillard eut ordonné à cette
+femme de me presser indéfiniment et de toute sa force le poignet,
+j’ai prié d’arrêter au moment où le sang allait jaillir du bout de
+mes doigts. Tenez! voyez le bracelet que je porterai pendant plus
+de trois mois?</p>
+
+<p>—Diable! dit monsieur Gault en regardant une ecchymose circulaire
+qui ressemblait à celle qu’eût produite une brûlure.</p>
+
+<p>—Mon cher Gault, reprit le médecin, j’aurais eu ma chair
+prise dans un cercle de fer qu’un serrurier aurait vissé par un
+écrou, je n’aurais pas senti ce collier de métal aussi durement que
+les doigts de cette femme; son poignet était de l’acier inflexible,
+et j’ai la conviction qu’elle aurait pu me briser les os et me séparer
+la main du poignet. Cette pression, commencée d’abord d’une
+manière insensible, a continué sans relâche en ajoutant toujours
+une force nouvelle à la force de pression antérieure; enfin un
+tourniquet ne se serait pas mieux comporté que cette main changée
+<span class="pagenum" id="page_13">13</span>
+en un appareil de torture. Il me paraît donc prouvé que, sous
+l’empire de la passion, qui est la volonté ramassée sur un point et
+arrivée à des quantités de force animale incalculables, comme le
+sont toutes les différentes espèces de puissances électriques,
+l’homme peut apporter sa vitalité tout entière, soit pour l’attaque,
+soit pour la résistance, dans tel ou tel de ses organes... Cette petite
+dame avait, sous la pression de son désespoir, envoyé sa puissance
+vitale dans ses poignets.</p>
+
+<p>—Il en faut diablement pour rompre une barre de fer forgé...
+dit le chef des surveillants en hochant la tête.</p>
+
+<p>—Il y avait une paille! fit observer monsieur Gault.</p>
+
+<p>—Moi, reprit le médecin, je n’ose plus assigner de limites à la
+force nerveuse. C’est d’ailleurs ainsi que les mères, pour sauver
+leurs enfants, magnétisent des lions, descendent dans un incendie,
+le long des corniches où les chats se tiendraient à peine, et supportent
+les tortures de certains accouchements. Là est le secret
+des tentatives des prisonniers et des forçats pour recouvrer la liberté...
+On ne connaît pas encore la portée des forces vitales, elles
+tiennent à la puissance même de la nature, et nous les puisons à
+des réservoirs inconnus!</p>
+
+<p>—Monsieur, vint dire tout bas un surveillant à l’oreille du directeur
+qui reconduisait le docteur Lebrun à la grille extérieure
+de la Conciergerie, le <i>Secret numéro deux</i> se dit malade et réclame
+le médecin; il se prétend à la mort, ajouta le surveillant.</p>
+
+<p>—Vraiment? dit le directeur.</p>
+
+<p>—Mais il râle! répliqua le surveillant.</p>
+
+<p>—Il est cinq heures, répondit le docteur, je n’ai pas dîné...
+Mais après tout, me voilà tout porté, voyons, allons...</p>
+
+<p>—Le Secret numéro deux est précisément le prêtre espagnol
+soupçonné d’être Jacques Collin, dit monsieur Gault au médecin,
+et l’un des prévenus dans le procès où ce pauvre jeune homme
+était impliqué...</p>
+
+<p>—Je l’ai déjà vu ce matin, répondit le docteur. Monsieur Camusot
+m’a mandé pour constater l’état sanitaire de ce gaillard-là,
+qui, soit dit entre nous, se porte à merveille et qui de plus ferait
+fortune à poser pour les Hercules dans les troupes de saltimbanques.</p>
+
+<p>—Il peut vouloir se tuer aussi, dit monsieur Gault. Donnons
+un coup de pied aux secrets tous deux, car je dois être là, ne fût-ce
+<span class="pagenum" id="page_14">14</span>
+que pour le transférer à la pistole. Monsieur Camusot a levé le
+secret pour ce singulier anonyme...</p>
+
+<p>Jacques Collin, surnommé Trompe-la-Mort dans le monde des
+bagnes, et à qui maintenant il ne faut plus donner d’autre nom
+que le sien, se trouvait depuis le moment de sa réintégration au
+secret, d’après l’ordre de Camusot, en proie à une anxiété qu’il
+n’avait jamais connue pendant sa vie marquée par tant de crimes,
+par trois évasions du bagne et par deux condamnations en cour
+d’assises. Cet homme, en qui se résument la vie, les forces, l’esprit,
+les passions du bagne, et qui vous en présente la plus haute
+expression, n’est-il pas monstrueusement beau par son attachement
+digne de la race canine envers celui dont il fait son ami?
+Condamnable, infâme et horrible de tant de côtés, ce dévouement
+absolu à son idole le rend si véritablement intéressant, que cette
+étude, déjà si considérable, paraîtrait inachevée, écourtée, si le
+dénoûment de cette vie criminelle n’accompagnait pas la fin de
+Lucien de Rubempré. Le petit épagneul mort, on se demande si
+son terrible compagnon, si le lion vivra!</p>
+
+<p>Dans la vie réelle, dans la société, les faits s’enchaînent si fatalement
+à d’autres faits, qu’ils ne vont pas les uns sans les autres.
+L’eau du fleuve forme une espèce de plancher liquide; il n’est pas
+de flot, si mutiné qu’il soit, à quelque hauteur qu’il s’élève, dont
+la puissante gerbe ne s’efface sous la masse des eaux, plus forte
+par la rapidité de son cours que les rébellions des gouffres qui
+marchent avec elle. De même qu’on regarde l’eau couler en y
+voyant de confuses images, peut-être désirez-vous mesurer la
+pression du pouvoir social sur ce tourbillon nommé Vautrin? voir
+à quelle distance ira s’abîmer le flot rebelle, comment finira la
+destinée de cet homme vraiment diabolique, mais rattaché par l’amour
+à l’humanité? tant ce principe céleste périt difficilement
+dans les cœurs les plus gangrenés!</p>
+
+<p>L’ignoble forçat en matérialisant le poëme caressé par tant de
+poëtes, par Moore, par lord Byron, par Mathurin, par Canalis (un
+démon possédant un ange attiré dans son enfer pour le rafraîchir
+d’une rosée dérobée au paradis), Jacques Collin, si l’on a bien
+pénétré dans ce cœur de bronze, avait renoncé à lui-même depuis
+sept ans. Ses puissantes facultés, absorbées en Lucien, ne
+jouaient que pour Lucien; il jouissait de ses progrès, de ses amours,
+de son ambition. Pour lui, Lucien était son âme visible.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_15">15</span>
+Trompe-la-Mort dînait chez les Grandlieu, se glissait dans le
+boudoir des grandes dames, aimait Esther par procuration. Enfin,
+il voyait en Lucien un Jacques Collin, beau, jeune, noble, arrivant
+au poste d’ambassadeur.</p>
+
+<p>Trompe-la-Mort avait réalisé la superstition allemande du double
+par un phénomène de paternité morale que concevront les femmes
+qui, dans leur vie, ont aimé véritablement, qui ont senti leur âme
+passée dans celle de l’homme aimé, qui ont vécu de sa vie, noble
+ou infâme, heureuse ou malheureuse, obscure ou glorieuse, qui
+ont éprouvé, malgré les distances, du mal à leur jambe, s’il s’y
+faisait une blessure, qui ont senti qu’il se battait en duel, et qui,
+pour tout dire en un mot, n’ont pas eu besoin d’apprendre une
+infidélité pour la savoir.</p>
+
+<p>Reconduit dans son cabanon, Jacques Collin se disait: —On
+interroge le petit!</p>
+
+<p>Et il frissonnait, lui qui tuait comme un ouvrier boit.</p>
+
+<p>—A-t-il pu voir ses maîtresses? se demandait-il. Ma tante
+a-t-elle trouvé ces damnées femelles? Ces duchesses, ces comtesses
+ont-elles marché, ont-elles empêché l’interrogatoire?... Lucien
+a-t-il reçu mes instructions?... Et si la fatalité veut qu’on l’interroge,
+comment <i>se tiendra-t-il</i>? Pauvre petit, c’est moi qui l’ai
+conduit là! C’est ce brigand de Paccard et cette fouine d’Europe
+qui cause tout ce grabuge, en <i>chippant</i> les sept cent cinquante
+mille francs de l’inscription donnée par Nucingen à Esther. Ces
+deux drôles nous ont fait trébucher au dernier pas; mais ils
+paieront cher cette farce-là! Un jour de plus, et Lucien était riche!
+il épousait sa Clotilde de Grandlieu. Je n’avais plus Esther sur
+les bras. Lucien aimait trop cette fille, tandis qu’il n’eût jamais
+aimé cette planche de salut, cette Clotilde... Ah! le petit aurait
+alors été tout à moi! Et dire que notre sort dépend d’un regard,
+d’une rougeur de Lucien devant ce Camusot, qui voit tout, qui
+ne manque pas de la finesse des juges! car nous avons échangé,
+lorsqu’il m’a montré les lettres, un regard par lequel nous nous
+sommes sondés mutuellement, et il a deviné que je puis <i>faire
+chanter</i> les maîtresses de Lucien!...</p>
+
+<p>Ce monologue dura trois heures. L’angoisse fut telle qu’elle eut
+raison de cette organisation de fer et de vitriol. Jacques Collin,
+dont le cerveau fut comme incendié par la folie, ressentit une soif
+si dévorante, qu’il épuisa, sans s’en apercevoir, toute la provision
+<span class="pagenum" id="page_16">16</span>
+d’eau contenue dans un des deux baquets qui forment, avec le lit
+en bois, tout le mobilier d’un Secret.</p>
+
+<p>—S’il perd la tête, que deviendra-t-il? car ce cher enfant n’a
+pas la force de Théodore!... se demanda-t-il en se couchant sur
+le lit de camp, semblable à celui d’un corps de garde.</p>
+
+<p>Un mot sur ce Théodore de qui se souvenait Jacques Collin en
+ce moment suprême. Théodore Calvi, jeune Corse, condamné à
+perpétuité pour onze meurtres, à l’âge de dix-huit ans, grâce à
+certaines protections achetées à prix d’or, avait été le compagnon
+de chaîne de Jacques Collin, de 1819 à 1820. La dernière évasion de
+Jacques Collin, une de ses plus belles combinaisons (il était sorti
+déguisé en gendarme et conduisant Théodore Calvi marchant à ses
+côtés en forçat, mené chez le commissaire), cette superbe évasion
+avait eu lieu dans le port de Rochefort, où les forçats meurent
+dru, et où l’on espérait voir finir ces deux dangereux personnages.
+Évadés ensemble, ils avaient été forcés de se séparer par les hasards
+de leur fuite. Théodore, repris, avait été réintégré au bagne.
+Après avoir gagné l’Espagne et s’y être transformé en Carlos Herrera,
+Jacques Collin venait chercher son Corse à Rochefort, lorsqu’il
+rencontra Lucien sur les bords de la Charente. Le héros des
+bandits et des <i>macchis</i> à qui Trompe-la-Mort devait de savoir
+l’italien, fut sacrifié naturellement à cette nouvelle idole.</p>
+
+<p>La vie avec Lucien, garçon pur de toute condamnation, et qui
+ne se reprochait que des peccadilles, se levait d’ailleurs belle et
+magnifique comme le soleil d’une journée d’été; tandis qu’avec
+Théodore, Jacques Collin n’apercevait plus d’autre dénoûment que
+l’échafaud, après une série de crimes indispensables.</p>
+
+<p>L’idée d’un malheur causé par la faiblesse de Lucien, à qui le
+régime du secret devait faire perdre la tête, prit des proportions
+énormes dans l’esprit de Jacques Collin; et, en supposant la possibilité
+d’une catastrophe, ce malheureux se sentit les yeux mouillés
+de larmes, phénomène qui, depuis son enfance, ne s’était pas
+produit une seule fois en lui.</p>
+
+<p>—Je dois avoir une fièvre de cheval, se dit-il, et peut-être en
+faisant venir le médecin et lui proposant une somme considérable
+me mettrait-il en rapport avec Lucien.</p>
+
+<p>En ce moment le surveillant apporta le dîner au prévenu.</p>
+
+<p>—C’est inutile, mon garçon, je ne puis manger. Dites à
+monsieur le directeur de cette prison de m’envoyer le médecin,
+<span class="pagenum" id="page_17">17</span>
+je me trouve si mal que je crois ma dernière heure arrivée.</p>
+
+<p>En entendant les sons gutturaux du râle par lesquels le forçat
+accompagna sa phrase, le surveillant inclina la tête et partit.
+Jacques Collin s’accrocha furieusement à cette espérance; mais,
+quand il vit entrer dans son cabanon le docteur en compagnie
+du directeur, il regarda sa tentative comme avortée, et il attendit
+froidement l’effet de la visite, en tendant son pouls au médecin.</p>
+
+<p>—Monsieur a la fièvre, dit le docteur à monsieur Gault; mais
+c’est la fièvre que nous reconnaissons chez tous les prévenus, et
+qui, dit-il à l’oreille du faux Espagnol, est toujours pour moi la
+preuve d’une criminalité quelconque.</p>
+
+<p>En ce moment, le directeur, à qui le procureur général avait
+donné la lettre écrite par Lucien à Jacques Collin pour la lui remettre,
+laissa le docteur et le prévenu sous la garde du surveillant,
+et alla chercher cette lettre.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit Jacques Collin au docteur en voyant le surveillant
+à la porte, et ne s’expliquant pas l’absence du directeur, je ne
+regarderais pas à trente mille francs pour pouvoir faire passer cinq
+lignes à Lucien de Rubempré.</p>
+
+<p>—Je ne veux pas vous voler votre argent, dit le docteur Lebrun,
+personne au monde ne peut plus communiquer avec lui...</p>
+
+<p>—Personne? dit Jacques Collin stupéfait, et pourquoi?</p>
+
+<p>—Mais il s’est pendu...</p>
+
+<p>Jamais tigre trouvant ses petits enlevés n’a frappé les jungles
+de l’Inde d’un cri aussi épouvantable que le fut celui de Jacques
+Collin, qui se dressa sur ses pieds comme le tigre sur ses pattes,
+qui lança sur le docteur un regard brûlant, comme l’éclair de la
+foudre quand elle tombe; puis il s’affaissa sur son lit de camp en
+disant: —Oh! mon fils!...</p>
+
+<p>—Pauvre homme! s’écria le médecin ému de ce terrible effort
+de la nature.</p>
+
+<p>En effet, cette explosion fut suivie d’une si complète faiblesse,
+que ces mots: «Oh! mon fils!» furent comme un murmure.</p>
+
+<p>—Va-t-il aussi nous craquer dans les mains, celui-là? demanda
+le surveillant.</p>
+
+<p>—Non, ce n’est pas possible! reprit Jacques Collin en se soulevant
+et regardant les deux témoins de cette scène d’un œil sans
+flamme ni chaleur. Vous vous trompez, ce n’est pas lui! Vous n’avez
+pas bien vu. L’on ne peut pas se pendre au secret! Voyez comment
+<span class="pagenum" id="page_18">18</span>
+pourrais-je me pendre ici? Paris tout entier me répond de
+cette vie-là! Dieu me la doit!</p>
+
+<p>Le surveillant et le médecin étaient à leur tour stupéfaits, eux
+que rien depuis longtemps ne pouvait plus surprendre. Monsieur
+Gault entra, tenant la lettre de Lucien à la main. A l’aspect du directeur,
+Jacques Collin, abattu sous la violence même de cette explosion
+de douleur, parut se calmer.</p>
+
+<p>—Voici une lettre que monsieur le procureur général m’a chargé
+de vous donner, en permettant que vous l’eussiez non décachetée,
+fit observer monsieur Gault.</p>
+
+<p>—C’est de Lucien... dit Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Oui, monsieur.</p>
+
+<p>—N’est-ce pas, monsieur, que ce jeune homme?...</p>
+
+<p>—Est mort, reprit le directeur. Quand même monsieur le docteur
+se serait trouvé ici, malheureusement il serait toujours arrivé
+trop tard... Ce jeune homme est mort, là..., dans une des
+pistoles...</p>
+
+<p>—Puis-je le voir de mes yeux? demanda timidement Jacques
+Collin; laisserez-vous un père libre d’aller pleurer son fils?</p>
+
+<p>—Vous pouvez, si vous le voulez, prendre sa chambre, car j’ai
+l’ordre de vous transférer dans une des chambres de la pistole. Le
+secret est levé pour vous, monsieur.</p>
+
+<p>Les yeux du prévenu, dénués de chaleur et de vie, allaient lentement
+du directeur au médecin; Jacques Collin les interrogeait,
+croyant à quelque piége, et il hésitait à sortir.</p>
+
+<p>—Si vous voulez voir le corps, lui dit le médecin, vous n’avez
+pas de temps à perdre, on doit l’enlever cette nuit...</p>
+
+<p>—Si vous avez des enfants, messieurs, dit Jacques Collin, vous
+comprendrez mon imbécillité, j’y vois à peine clair... Ce coup
+est pour moi bien plus que la mort, mais vous ne pouvez pas
+savoir ce que je dis... Vous n’êtes pères, si vous l’êtes, que
+d’une manière;... je suis mère, aussi!... Je... je suis fou... je
+le sens.</p>
+
+<p>En franchissant des passages dont les portes inflexibles ne s’ouvrent
+que devant le directeur, il est possible d’aller en peu de
+temps des secrets aux pistoles. Ces deux rangées d’habitations sont
+séparées par un corridor souterrain formé de deux gros murs qui
+soutiennent la voûte sur laquelle repose la galerie du Palais de Justice,
+nommée la galerie Marchande. Aussi, Jacques Collin,
+<span class="pagenum" id="page_19">19</span>
+accompagné du surveillant qui le prit par le bras, précédé du directeur
+et suivi par le médecin, arriva-t-il en quelques minutes à la
+cellule où gisait Lucien, qu’on avait mis sur le lit.</p>
+
+<p>A cet aspect, il tomba sur ce corps et s’y colla par une étreinte
+désespérée, dont la force et le mouvement passionnés firent frémir
+les trois spectateurs de cette scène.</p>
+
+<p>—Voilà, dit le docteur au directeur, un exemple de ce dont je
+vous parlais. Voyez!... cet homme va pétrir ce corps, et vous ne
+savez pas ce qu’est un cadavre, c’est de la pierre...</p>
+
+<p>—Laissez-moi là!... dit Jacques Collin d’une voix éteinte, <ins title="original: je je">je</ins>
+n’ai pas longtemps à le voir, on va me l’enlever pour...</p>
+
+<p>Il s’arrêta devant le mot <i>enterrer</i>.</p>
+
+<p>—Vous me permettrez de garder quelque chose de mon cher
+enfant!... Ayez la bonté de me couper vous-même, monsieur,
+dit-il au docteur Lebrun, quelques mèches de ses cheveux, car je
+ne le puis pas...</p>
+
+<p>—C’est bien son fils! dit le médecin.</p>
+
+<p>—Vous croyez? répondit le directeur d’un air profond, qui jeta
+le médecin dans une courte rêverie.</p>
+
+<p>Le directeur dit au surveillant de laisser le prévenu dans cette
+cellule, et de couper quelques mèches de cheveux pour le prétendu
+père sur la tête du fils, avant qu’on vînt enlever le corps.</p>
+
+<p>A cinq heures et demie, au mois de mai, l’on peut facilement
+lire une lettre à la Conciergerie, malgré les barreaux des grilles et
+les mailles du treillis en fil de fer qui en condamnent les fenêtres.
+Jacques Collin épela donc cette terrible lettre en tenant la main de
+Lucien.</p>
+
+<p>On ne connaît pas d’homme qui puisse garder pendant dix minutes
+un morceau de glace, en le serrant avec force dans le creux
+de sa main. La froideur se communique aux sources de la vie avec
+une rapidité mortelle. Mais l’effet de ce froid terrible, et agissant
+comme un poison, est à peine comparable à celui que produit sur
+l’âme la main raide et glacée d’un mort tenue ainsi, serrée ainsi.
+La Mort parle alors à la Vie, elle dit des secrets noirs et qui tuent
+bien des sentiments; car, en fait de sentiment, changer, n’est-ce
+pas mourir?</p>
+
+<p>En relisant avec Jacques Collin la lettre de Lucien, cet écrit
+suprême paraîtra ce qu’il fut pour cet homme, une coupe de
+poison.</p>
+
+<div class="manuscr"><span class="pagenum" id="page_20">20</span>
+
+<p class="addr">A L’ABBÉ CARLOS HERRERA.</p>
+
+<p>«Mon cher abbé, je n’ai reçu que des bienfaits de vous, et je
+vous ai trahi. Cette ingratitude involontaire me tue, et, quand
+vous lirez ces lignes, je n’existerai plus; vous ne serez plus là
+pour me sauver.</p>
+
+<p>»Vous m’aviez donné pleinement le droit, si j’y trouvais un
+avantage, de vous perdre en vous jetant à terre comme un bout
+de cigare, mais j’ai disposé de vous sottement. Pour sortir d’embarras,
+séduit par une captieuse demande du juge d’instruction,
+votre fils spirituel, celui que vous aviez adopté, s’est rangé du
+côté de ceux qui veulent vous assassiner à tout prix, en voulant
+faire croire à une identité que je sais impossible entre vous et
+un scélérat français. Tout est dit.</p>
+
+<p>»Entre un homme de votre puissance et moi, de qui vous avez
+voulu faire un personnage plus grand que je ne pouvais l’être,
+il ne saurait y avoir de niaiseries échangées au moment d’une
+séparation suprême. Vous m’avez voulu faire puissant et glorieux,
+vous m’avez précipité dans les abîmes du suicide, voilà
+tout. Il y a longtemps que je voyais venir le vertige pour moi.</p>
+
+<p>»Il y a la postérité de Caïn et celle d’Abel, comme vous disiez
+quelquefois. Caïn, dans le grand drame de l’Humanité, c’est
+l’opposition. Vous descendez d’Adam par cette ligne en qui le
+diable a continué de souffler le feu dont la première étincelle
+avait été jetée sur Ève. Parmi les démons de cette filiation, il s’en
+trouve, de temps en temps, de terribles, à organisations vastes,
+qui résument toutes les forces humaines, et qui ressemblent à
+ces fiévreux animaux du désert dont la vie exige les espaces immenses
+qu’ils y trouvent. Ces gens-là sont dangereux dans la
+société comme les lions le seraient en pleine Normandie: il leur
+faut une pâture, ils dévorent les hommes vulgaires et broutent
+les écus des niais; leurs jeux sont si périlleux qu’ils finissent par
+tuer l’humble chien dont ils se sont fait un compagnon, une
+idole. Quand Dieu le veut, ces êtres mystérieux sont Moïse, Attila,
+Charlemagne, Robespierre ou Napoléon; mais quand ils
+laissent rouiller au fond de l’océan d’une génération ces instruments
+gigantesques, ils ne sont plus que Pugatcheff, Fouché,
+Louvel et l’abbé Carlos Herrera. Doués d’un immense pouvoir
+<span class="pagenum" id="page_21">21</span>
+sur les âmes tendres, <ins title="original: il">ils</ins> les attirent et les broient. C’est grand,
+c’est beau dans son genre. C’est la plante vénéneuse aux riches
+couleurs qui fascine les enfants dans les bois. C’est la poésie du
+mal.</p>
+
+<p>»Des hommes comme vous autres doivent habiter des antres et
+n’en pas sortir. Tu m’as fait vivre de cette vie gigantesque, et
+j’ai bien mon compte de l’existence. Ainsi, je puis retirer ma
+tête des nœuds gordiens de ta politique, pour la donner au nœud
+coulant de ma cravate.</p>
+
+<p>»Pour réparer ma faute, je transmets au procureur général une
+rétractation de mon interrogatoire; vous verrez à tirer parti de
+cette pièce. Par le vœu d’un testament en bonne forme, on vous
+rendra, monsieur l’abbé, les sommes appartenant à votre Ordre,
+desquelles vous avez disposé très-imprudemment pour moi,
+par suite de la paternelle tendresse que vous m’avez portée.</p>
+
+<p>»Adieu donc, adieu, grandiose statue du mal et de la corruption,
+adieu, vous qui, dans la bonne voie, eussiez été plus que
+Ximénès, plus que Richelieu; vous avez tenu vos promesses: je
+me retrouve au bord de la Charente, après vous avoir dû les
+enchantements d’un rêve; mais, malheureusement, ce n’est plus
+la rivière de mon pays où j’allais noyer les peccadilles de ma jeunesse;
+c’est la Seine, et mon trou, c’est un cabanon de la Conciergerie.</p>
+
+<p>»Ne me regrettez pas: mon mépris pour vous était égal à mon
+admiration.</p>
+
+<p class="rsign">»<span class="smcap">Lucien.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>Avant une heure du matin, lorsqu’on vint enlever le corps, on
+trouva Jacques Collin agenouillé devant le lit, cette lettre à terre,
+lâchée sans doute comme le suicidé lâche le pistolet qui l’a tué;
+mais le malheureux tenait toujours la main de Lucien entre ses
+mains jointes et priait Dieu.</p>
+
+<p>En voyant cet homme, les porteurs s’arrêtèrent un moment,
+car il ressemblait à une de ces figures de pierre agenouillée pour
+l’éternité sur les tombeaux du moyen âge, par le génie des tailleurs
+d’images. Ce faux prêtre, aux yeux clairs comme ceux des tigres
+et raidi par une immobilité surnaturelle, imposa tellement à ces
+gens, qu’ils lui dirent avec douceur de se lever.</p>
+
+<p>—Pourquoi? demanda-t-il timidement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_22">22</span>
+Cet audacieux Trompe-la-Mort était devenu faible comme un
+enfant.</p>
+
+<p>Le directeur montra ce spectacle à monsieur de Chargebœuf,
+qui, saisi de respect pour une pareille douleur, et croyant à la
+qualité de père que Jacques Collin se donnait, expliqua les ordres
+de monsieur de Grandville relatifs au service et au convoi de Lucien,
+qu’il fallait absolument transférer à son domicile du quai Malaquais,
+où le clergé l’attendait pour le veiller pendant le reste de
+la nuit.</p>
+
+<p>—Je reconnais bien là la grande âme de ce magistrat, s’écria
+d’une voix triste le forçat. Dites-lui, monsieur, qu’il peut compter
+sur ma reconnaissance... Oui, je suis capable de lui rendre de
+grands services... N’oubliez pas cette phrase; elle est, pour lui, de
+la dernière importance. Ah! monsieur, il se fait d’étranges changements
+dans le cœur d’un homme, quand il a pleuré pendant
+sept heures sur un enfant comme celui-ci... Je ne le verrai donc
+plus!...</p>
+
+<p>Après avoir couvé Lucien par un regard de mère à qui l’on arrache
+le corps de son fils, Jacques Collin s’affaissa sur lui-même.
+En regardant prendre le corps de Lucien, il laissa échapper un gémissement
+qui fit hâter les porteurs.</p>
+
+<p>Le secrétaire du procureur général et le directeur de la prison
+s’étaient déjà soustraits à ce spectacle.</p>
+
+<p>Qu’était devenue cette nature de bronze, où la décision égalait
+le coup d’œil en rapidité, chez laquelle la pensée et l’action jaillissaient
+comme un même éclair, dont les nerfs aguerris par trois
+évasions, par trois séjours au bagne avaient atteint à la solidité
+métallique des nerfs du sauvage? Le fer cède à certains degrés de
+battage ou de pression réitérée; ses impénétrables molécules, purifiées
+par l’homme et rendues homogènes, se désagrègent; et,
+sans être en fusion, le métal n’a plus la même vertu de résistance.
+Les maréchaux, les serruriers, les taillandiers, tous les ouvriers
+qui travaillent constamment ce métal en expriment alors l’état par
+un mot de leur technologie: «<i>Le fer est roui!</i>» disent-ils en
+s’appropriant cette expression exclusivement consacrée au chanvre,
+dont la désorganisation s’obtient par le rouissage. Eh bien, l’âme
+humaine, ou, si vous voulez la triple énergie du corps, du cœur
+et de l’esprit se trouve dans une situation analogue à celle du fer
+par suite de certains chocs répétés. Il en est alors des hommes
+<span class="pagenum" id="page_23">23</span>
+comme du chanvre et du fer: ils sont rouis. La science et la justice,
+le public cherchent mille causes aux terribles catastrophes
+causées sur les chemins de fer, par la rupture d’une barre de fer,
+et dont le plus affreux exemple est celui de Bellevue; mais personne
+n’a consulté les vrais connaisseurs en ce genre, les forgerons,
+qui ont tous dit le même mot: «Le fer était roui!» Ce
+danger est imprévisible. Le métal devenu mou, le métal resté résistant,
+offrent la même apparence.</p>
+
+<p>C’est dans cet état que les confesseurs et les juges d’instruction
+trouvent souvent les grands criminels. Les sensations terribles de
+la cour d’assises et celles de la <i>toilette</i> déterminent presque toujours
+chez les natures les plus fortes cette dislocation de l’appareil
+nerveux. Les aveux s’échappent alors des bouches les plus violemment
+serrées; les cœurs les plus durs se brisent alors; et, chose
+étrange! au moment où les aveux sont inutiles, lorsque cette faiblesse
+suprême arrache à l’homme le masque d’innocence sous lequel
+il inquiétait la Justice, toujours inquiète lorsque le condamné
+meurt sans avouer son crime.</p>
+
+<p>Napoléon a connu cette dissolution de toutes les forces humaines
+sur le champ de bataille de Waterloo!</p>
+
+<p>A huit heures du matin, quand le surveillant des pistoles entra
+dans la chambre où se trouvait Jacques Collin, il le vit pâle et
+calme, comme un homme redevenu fort par un violent parti pris.</p>
+
+<p>—Voici l’heure d’aller au préau, dit le porte-clefs, vous êtes
+enfermé depuis trois jours, si vous voulez prendre l’air et marcher,
+vous le pouvez!</p>
+
+<p>Jacques Collin, tout à ses pensées absorbantes, ne prenant aucun
+intérêt à lui-même, se regardant comme un vêtement sans corps,
+comme un haillon, ne soupçonna pas le piége que lui tendait Bibi-Lupin,
+ni l’importance de son entrée au préau. Le malheureux,
+sorti machinalement, enfila le corridor qui longe les cabanons pratiqués
+dans les corniches des magnifiques arcades du palais des
+rois de France, et sur lesquelles s’appuie la galerie dite de Saint-Louis,
+par où l’on va maintenant aux différentes dépendances de
+la cour de cassation. Ce corridor rejoint celui des pistoles; et, circonstance
+digne de remarque, la chambre où fut détenu Louvel,
+l’un des plus fameux régicides, est celle située à l’angle droit formé
+par le coude des deux corridors. Sous le joli cabinet qui occupe la
+tour Bonbec se trouve un escalier en colimaçon auquel aboutit ce
+<span class="pagenum" id="page_24">24</span>
+sombre corridor, et par où les détenus logés, dans les pistoles ou
+dans les cabanons, vont et viennent pour se rendre au préau.</p>
+
+<p>Tous les détenus, les accusés qui doivent comparaître en cour
+d’assises et ceux qui y ont comparu, les prévenus qui ne sont plus au
+secret, tous les prisonniers de la Conciergerie enfin se promènent
+dans cet étroit espace entièrement pavé, pendant quelques heures
+de la journée, et surtout le matin de bonne heure en été. Ce préau,
+l’antichambre de l’échafaud ou du bagne, y aboutit d’un bout, et
+de l’autre il tient à la société par le gendarme, par le cabinet du
+juge d’instruction ou par la cour d’assises. Aussi est-ce plus glacial
+à voir que l’échafaud. L’échafaud peut devenir un piédestal pour
+aller au ciel; mais le préau, c’est toutes les infamies de la terre
+réunies et sans issue!</p>
+
+<p>Que ce soit le préau de la Force ou celui de Poissy, ceux de
+Melun ou de Sainte-Pélagie, un préau est un préau. Les mêmes
+faits s’y reproduisent identiquement, à la couleur près des murailles,
+à la hauteur ou à l’espace. Aussi les <span class="smcap">Études de mœurs</span>
+mentiraient-elles à leur titre, si la description la plus exacte de ce
+<i>pandémonium</i> parisien ne se trouvait ici.</p>
+
+<p>Sous les puissantes voûtes qui soutiennent la salle des audiences
+de la cour de cassation, il existe à la quatrième arcade une pierre
+qui servait, dit-on, à saint Louis pour distribuer ses aumônes, et
+qui, de nos jours, sert de table pour vendre quelques comestibles
+aux détenus. Aussi, dès que le préau s’ouvre pour les prisonniers,
+tous vont-ils se grouper autour de cette pierre à friandises de détenus,
+l’eau-de-vie, le rhum, etc.</p>
+
+<p>Les deux premières arcades de ce côté du préau, qui fait face à
+la magnifique galerie byzantine, seul vestige de l’élégance du palais
+de saint Louis, sont prises par un parloir où confèrent les avocats
+et les accusés, et où les prisonniers parviennent au moyen d’un
+guichet formidable, composé d’une double voie tracée par des barreaux
+énormes, et comprise dans l’espace de la troisième arcade.
+Ce double chemin ressemble à ces rues momentanément créées à
+la porte des théâtres par des barrières pour contenir la queue, lors
+des grands succès. Ce parloir, situé au bout de l’immense salle du
+guichet actuel de la Conciergerie, éclairé sur le préau par des
+hottes, vient d’être mis à jour par des châssis vitrés du côté du
+guichet, en sorte qu’on y surveille les avocats en conférence avec
+leurs clients. Cette innovation a été nécessitée par les trop fortes
+<span class="pagenum" id="page_25">25</span>
+séductions que de jolies femmes exerçaient sur leurs défenseurs.
+On ne sait plus où s’arrêtera la morale?... Ces précautions ressemblent
+à ces examens de conscience tout faits, où les imaginations
+pures se dépravent en réfléchissant à des monstruosités ignorées.
+Dans ce parloir ont également lieu les entrevues des parents et des
+amis à qui la police permet de voir des prisonniers, accusés ou détenus.</p>
+
+<p>On doit maintenant comprendre ce qu’est le préau pour les
+deux cents prisonniers de la Conciergerie; c’est leur jardin, un
+jardin sans arbres, ni terre, ni fleurs, un préau enfin! Les annexes
+du parloir et de la pierre de saint Louis, sur laquelle se distribuent
+les comestibles et les liquides autorisés, constituent l’unique communication
+possible avec le monde extérieur.</p>
+
+<p>Les moments passés au préau sont les seuls pendant lesquels le
+prisonnier se trouve à l’air et en compagnie; néanmoins, dans les
+autres prisons, les détenus sont réunis dans les ateliers du travail;
+mais, à la Conciergerie, on ne peut se livrer à aucune occupation,
+à moins d’être à la pistole. Là, le drame de la cour d’assises préoccupe
+d’ailleurs tous les esprits, puisqu’on ne vient là que pour subir
+ou l’instruction ou le jugement. Cette cour présente un affreux
+spectacle; on ne peut se le figurer, il faut le voir, ou l’avoir vu.</p>
+
+<p>D’abord, la réunion, sur un espace de quarante mètres de long
+sur trente de large, d’une centaine d’accusés ou de prévenus, ne
+constitue pas l’élite de la société. Ces misérables, qui, pour la plupart,
+appartiennent aux plus basses classes, sont mal vêtus; leurs
+physionomies sont ignobles ou horribles; car un criminel venu des
+sphères sociales supérieures est une exception heureusement assez
+rare. La concussion, le faux ou la faillite frauduleuse, seuls crimes
+qui peuvent amener là des gens comme il faut, ont d’ailleurs le
+privilége de la pistole, et l’accusé ne quitte alors presque jamais sa
+cellule.</p>
+
+<p>Ce lieu de promenade, encadré par de beaux et formidables
+murs noirâtres, par une colonnade partagée en cabanons, par une
+fortification du côté du quai, par les cellules grillagées de la pistole
+au nord, gardé par des surveillants attentifs, occupé par un
+troupeau de criminels ignobles et se défiant tous les uns des autres,
+attriste déjà par les dispositions locales; mais il effraie bientôt,
+lorsque vous vous y voyez le centre de tous ces regards pleins de
+haine, de curiosité, de désespoir, en face de ces êtres déshonorés.
+<span class="pagenum" id="page_26">26</span>
+Aucune joie! tout est sombre, les lieux et les hommes. Tout est
+muet, les murs et les consciences. Tout est péril pour ces malheureux;
+ils n’osent, à moins d’une amitié sinistre comme le bagne
+dont elle est le produit, se fier les uns aux autres. La police, qui
+plane sur eux, empoisonne pour eux l’atmosphère et corrompt
+tout, jusqu’au serrement de main de deux coupables intimes. Un
+criminel qui rencontre là son meilleur camarade ignore si ce dernier
+ne s’est pas repenti, s’il n’a pas fait des aveux dans l’intérêt
+de sa vie. Ce défaut de sécurité, cette crainte du <i>mouton</i> gâte la
+liberté déjà si mensongère du préau. En argot de prison, le <i>mouton</i>
+est un mouchard, qui paraît être sous le poids d’une méchante
+affaire, et dont l’habileté proverbiale consiste à se faire prendre
+pour un <i>ami</i>. Le mot <i>ami</i> signifie, en argot, un voleur émérite,
+un voleur consommé, qui, depuis longtemps, a rompu avec la société,
+qui veut rester voleur toute sa vie, et qui demeure fidèle
+<i>quand même</i> aux lois de la <i>haute pègre</i>.</p>
+
+<p>Le crime et la folie ont quelque similitude. Voir les prisonniers
+de la Conciergerie au préau, ou voir des fous dans le jardin d’une
+maison de santé, c’est une même chose. Les uns et les autres se
+promènent en s’évitant, se jettent des regards au moins singuliers,
+atroces, selon leurs pensées du moment, jamais gais ni sérieux;
+car ils se connaissent ou ils se craignent. L’attente d’une condamnation,
+les remords, les anxiétés donnent aux promeneurs du préau
+l’air inquiet et hagard des fous. Les criminels consommés ont seuls
+une assurance qui ressemble à la tranquillité d’une vie honnête, à
+la sincérité d’une conscience pure.</p>
+
+<p>L’homme des classes moyennes étant là l’exception, et la honte
+retenant dans leurs cellules ceux que le crime y envoie, les habitués
+du préau sont généralement mis comme les gens de la classe
+ouvrière. La blouse, le bourgeron, la veste de velours dominent.
+Ces costumes grossiers ou sales, en harmonie avec les physionomies
+communes ou sinistres, avec les manières brutales, un peu
+domptées néanmoins par les pensées tristes dont sont saisis les prisonniers,
+tout, jusqu’au silence du lieu, contribue à frapper de
+terreur ou de dégoût le rare visiteur, à qui de hautes protections
+ont valu le privilége peu prodigué d’étudier la Conciergerie.</p>
+
+<p>De même que la vue d’un cabinet d’anatomie, où les maladies
+infâmes sont figurées en cire, rend chaste et inspire de saintes et
+nobles amours au jeune homme qu’on y mène; de même la vue
+<span class="pagenum" id="page_27">27</span>
+de la Conciergerie et l’aspect du préau, meublé de ces hôtes dévoués
+au bagne, à l’échafaud, à une peine infamante quelconque,
+donne la crainte de la justice humaine à ceux qui pourraient ne
+pas craindre la justice divine, dont la voix parle si haut dans la
+conscience; et ils en sortent honnêtes gens pour longtemps.</p>
+
+<p>Les promeneurs qui se trouvaient au préau quand Jacques Collin
+y descendit devant être les acteurs d’une scène capitale dans la
+vie de Trompe-la-Mort, il n’est pas indifférent de peindre quelques-unes
+des principales figures de cette terrible assemblée.</p>
+
+<p>Là, comme partout où des hommes sont rassemblés; là, comme
+au collége, règnent la force physique et la force morale. Là donc,
+comme dans les bagnes, l’aristocratie est la criminalité. Celui dont
+la tête est en jeu prime tous les autres. Le préau, comme on le
+pense, est une école de Droit criminel; on l’y professe infiniment
+mieux qu’à la place du Panthéon. La plaisanterie périodique consiste
+à répéter le drame de la cour d’assises, à constituer un président,
+un jury, un ministère public, un avocat, et à juger le procès. Cette
+horrible farce se joue presque toujours à l’occasion des crimes célèbres.
+A cette époque, une grande cause criminelle était à l’ordre
+du jour des assises, l’affreux assassinat commis sur monsieur et
+madame Crottat, anciens fermiers, père et mère du notaire, qui
+gardaient chez eux, comme cette malheureuse affaire l’a prouvé,
+huit cent mille francs en or. L’un des auteurs de ce double assassinat
+était le célèbre Dannepont, dit La Pouraille, forçat libéré, qui,
+depuis cinq ans, avait échappé aux recherches les plus actives de
+la police à la faveur de sept ou huit noms différents. Les déguisements
+de ce scélérat étaient si parfaits, qu’il avait subi deux ans de
+prison sous le nom de Delsouq, un de ses élèves, voleur célèbre
+qui ne dépassait jamais, dans les affaires, la compétence du tribunal
+correctionnel. La Pouraille en était, depuis sa sortie du bagne,
+à son troisième assassinat. La certitude d’une condamnation à mort
+rendait cet accusé, non moins que sa fortune présumée, l’objet de
+la terreur et de l’admiration des prisonniers; car pas un liard des
+fonds volés ne se retrouvait. On peut encore, malgré les événements
+de juillet 1830, se rappeler l’effroi que causa dans Paris ce
+coup hardi, comparable au vol des médailles de la Bibliothèque
+pour son importance; car la malheureuse tendance de notre temps
+à tout chiffrer rend un assassinat d’autant plus frappant que la
+somme volée est plus considérable.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_28">28</span>
+La Pouraille, petit homme sec et maigre, à visage de fouine,
+âgé de quarante-cinq ans, l’une des célébrités des trois bagnes
+qu’il avait habités successivement dès l’âge de dix-neuf ans, connaissait
+intimement Jacques Collin, et l’on va savoir comment et
+pourquoi. Transférés de la Force à la Conciergerie depuis vingt-quatre
+heures avec La Pouraille, deux autres forçats avaient reconnu
+sur-le-champ, et fait reconnaître au préau cette royauté sinistre
+de <i>l’ami</i> promis à l’échafaud. L’un de ces forçats, un libéré
+nommé Sélérier, surnommé l’Auvergnat, le père Ralleau, le Rouleur,
+et qui, dans la société que le bagne appelle la <i>haute pègre</i>,
+avait nom Fil-de-Soie, sobriquet dû à l’adresse avec <ins title="original: lequel">laquelle</ins> il
+échappait aux périls du métier, était un des anciens affidés de
+Trompe-la-Mort.</p>
+
+<p>Trompe-la-Mort soupçonnait tellement Fil-de-Soie de jouer un
+double rôle, d’être à la fois dans les conseils de la haute pègre, et
+l’un des entretenus de la police, qu’il lui avait (Voyez le <i>Père Goriot</i>.)
+attribué son arrestation dans la maison Vauquer, en 1819.
+Sélérier, qu’il faut appeler Fil-de-Soie, de même que Dannepont
+se nommera La Pouraille, déjà sous le coup d’une rupture de ban,
+était impliqué dans des vols qualifiés, mais sans une goutte de
+sang répandu, qui devaient le faire réintégrer au moins pour vingt
+ans au bagne. L’autre forçat, nommé Riganson, formait avec sa
+concubine, appelée la Biffe, un des plus redoutables ménages de la
+haute pègre. Riganson, en délicatesse avec la justice dès l’âge le
+plus tendre, avait pour surnom <i>le Biffon</i>. Le Biffon était le mâle
+de la Biffe, car il n’y a rien de sacré pour la haute pègre. Ces sauvages
+ne respectent ni la loi, ni la religion, rien, pas même l’histoire
+naturelle, dont la sainte nomenclature est, comme on le voit,
+parodiée par eux.</p>
+
+<p>Une digression est ici nécessaire; car l’entrée de Jacques Collin
+au préau, son apparition au milieu de ses ennemis, si bien ménagée
+par Bibi-Lupin et par le juge d’instruction, les scènes curieuses
+qui devaient s’ensuivre, tout en serait inadmissible et incompréhensible,
+sans quelques explications sur le monde des voleurs
+et des bagnes, sur ses lois, sur ses mœurs, et surtout sur son langage,
+dont l’affreuse poésie est indispensable dans cette partie du
+récit. Donc, avant tout, un mot sur la langue des grecs, des filous,
+des voleurs et des assassins, nommée l’<i>argot</i>, et que la littérature a,
+dans ces derniers temps, employée avec tant de succès, que plus d’un
+<span class="pagenum" id="page_29">29</span>
+mot de cet étrange vocabulaire a passé sur les lèvres roses des jeunes
+femmes, a retenti sous les lambris dorés, a réjoui les princes,
+dont plus d’un a pu s’avouer <i>floué</i>! Disons-le, peut-être à l’étonnement
+de beaucoup de gens, il n’est pas de langue plus énergique,
+plus colorée que celle de ce monde souterrain qui, depuis
+l’origine des empires à capitale, s’agite dans les caves, dans les
+sentines, dans le <i>troisième-dessous</i> des sociétés, pour emprunter
+à l’art dramatique une expression vive et saisissante. Le monde
+n’est-il pas un théâtre? Le Troisième-Dessous est la dernière
+cave pratiquée sous les planches de l’Opéra, pour en recéler les
+machines, les machinistes, la rampe, les apparitions, les diables
+bleus que vomit l’enfer, etc.</p>
+
+<p>Chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse ou
+terrible. Une culotte est une <i>montante</i>; n’expliquons pas ceci. En
+argot on ne dort pas, on <i>pionce</i>. Remarquez avec quelle énergie
+ce verbe exprime le sommeil particulier à la bête traquée, fatiguée,
+défiante, appelée Voleur, et qui, dès qu’elle est en sûreté, tombe
+et roule dans les abîmes d’un sommeil profond et nécessaire sous
+les puissantes ailes du Soupçon planant toujours sur elle. Affreux
+sommeil, semblable à celui de l’animal sauvage qui dort, qui
+ronfle, et dont néanmoins les oreilles veillent doublées de prudence!</p>
+
+<p>Tout est farouche dans cet idiome. Les syllabes qui commencent
+ou qui finissent, les mots sont âpres et étonnent singulièrement.
+Une femme est une <i>largue</i>. Et quelle poésie! la paille est <i>la
+plume de Beauce</i>. Le mot minuit est rendu par cette périphrase:
+<i>douze plombes crossent</i>! Ça ne donne-t-il pas le frisson? <i>Rincer
+une cabriole</i>, veut dire dévaliser une chambre. Qu’est-ce que
+l’expression se coucher, comparée à se <i>piausser</i>, revêtir une autre
+peau. Quelle vivacité d’images! <i>Jouer des dominos</i>, signifie
+manger; comment mangent les gens poursuivis?</p>
+
+<p>L’argot va toujours, d’ailleurs! il suit la civilisation, il la talonne,
+il s’enrichit d’expressions nouvelles à chaque nouvelle invention.
+La pomme de terre, créée et mise au jour par Louis XVI et
+Parmentier, est aussitôt saluée par l’argot <i>d’orange à cochons</i>.
+On invente les billets de banque, le bagne les appelle des <i>fafiots
+garatés</i>, du nom de Garat, le caissier qui les signe. <i>Fafiot!</i> n’entendez-vous
+pas le bruissement du papier de soie? Le billet de
+mille francs est un <i>fafiot mâle</i>, le billet de cinq cents un <i>fafiot femelle</i>.
+<span class="pagenum" id="page_30">30</span>
+Les forçats baptiseront, attendez-vous-y, les billets de
+cent ou de deux cents francs de quelque nom bizarre.</p>
+
+<p>En 1790, Guillotin trouve, dans l’intérêt de l’humanité, la mécanique
+expéditive qui résoud tous les problèmes soulevés par le
+supplice de la peine de mort. Aussitôt les forçats, les ex-galériens,
+examinent cette mécanique placée sur les confins monarchiques de
+l’ancien système, et sur les frontières de la justice nouvelle, ils
+l’appellent tout à coup <i>l’Abbaye de Monte-à-Regret</i>! Ils étudient
+l’angle décrit par le couperet d’acier, et trouvent pour en peindre
+l’action, le verbe <i>faucher</i>! Quand on songe que le bagne se
+nomme <i>le pré</i>, vraiment ceux qui s’occupent de linguistique doivent
+admirer la création de ces affreux <i>vocables</i>, eût dit Charles
+Nodier.</p>
+
+<p>Reconnaissons d’ailleurs la haute antiquité de l’argot! il contient
+un dixième de mots de la langue romane, un autre dixième de la
+vieille langue gauloise de Rabelais. <i>Effondrer</i> (enfoncer), <i>otolondrer</i>
+(ennuyer), <i>cambrioler</i> (tout ce qui se fait dans une chambre),
+<i>aubert</i> (argent), <i>gironde</i> (belle, le nom d’un fleuve en
+langue d’Oc), <i>fouillousse</i> (poche), appartiennent à la langue du
+quatorzième et du quinzième siècles. L’<i>affe</i>, pour la vie, est de la
+plus haute antiquité. Troubler <i>l’affe</i> a fait les <i>affres</i>, d’où vient
+le mot <i>affreux</i>, dont la traduction est <i>ce qui trouble la vie</i>, etc.</p>
+
+<p>Cent mots au moins de l’argot appartiennent à la langue de <small>PANURGE</small>,
+qui, dans l’œuvre rabelaisienne, symbolise le peuple, car
+ce nom est composé de deux mots grecs qui veulent dire: <i>Celui
+qui fait tout</i>. La science change la face de la civilisation par le
+chemin de fer, l’argot l’a déjà nommé <i>le roulant vif</i>.</p>
+
+<p>Le nom de la tête, quand elle est encore sur leurs épaules, <i>la
+sorbonne</i>, indique la source antique de cette langue dont il est
+question dans les romanciers les plus anciens, comme Cervantes,
+comme <i>les nouvelliers</i> italiens et l’Arétin. De tout temps, en
+effet, <i>la fille</i>, héroïne de tant de vieux romans, fut la protectrice,
+la compagne, la consolation du grec, du voleur, du tire-laine, du
+filou, de l’escroc.</p>
+
+<p>La prostitution et le vol sont deux protestations vivantes, mâle
+et femelle, de <i>l’état naturel</i> contre l’état social. Aussi les philosophes,
+les novateurs actuels, les humanitaires, qui ont pour queue
+les communistes et les fouriéristes, arrivent-ils, sans s’en douter,
+à ces deux conclusions: la prostitution et le vol. Le voleur ne met
+<span class="pagenum" id="page_31">31</span>
+pas en question dans les livres sophistiques, la propriété, l’hérédité,
+les garanties sociales; il les supprime net. Pour lui, voler,
+c’est rentrer dans son bien. Il ne discute pas le mariage, il ne
+l’accuse pas, il ne demande pas, dans des utopies imprimées, ce
+consentement mutuel, cette alliance étroite des âmes impossible à
+généraliser; il s’accouple avec une violence dont les chaînons sont
+incessamment resserrés par le marteau de la nécessité. Les novateurs
+modernes écrivent des théories pâteuses, filandreuses et nébuleuses,
+ou des romans philanthropiques; mais le voleur pratique!
+il est clair comme un fait, il est logique comme un coup de
+poing. Et quel style!...</p>
+
+<p>Autre observation! Le monde des filles, des voleurs et des assassins,
+les bagnes et les prisons comportent une population d’environ
+soixante à quatre-vingt mille individus, mâles et femelles. Ce
+monde ne saurait être dédaigné dans la peinture de nos mœurs,
+dans la reproduction littérale de notre état social. La justice, la
+gendarmerie et la police offrent un nombre d’employés presque
+correspondant, n’est-ce pas étrange? Cet antagonisme de gens qui
+se cherchent et qui s’évitent réciproquement constitue un immense
+duel, éminemment dramatique, esquissé dans cette étude. Il en
+est du vol et du commerce de fille publique, comme du théâtre,
+de la police, de la prêtrise et de la gendarmerie. Dans ces six conditions,
+l’individu prend un caractère indélébile. Il ne peut plus
+être que ce qu’il est. Les stigmates du divin sacerdoce sont immuables,
+tout aussi bien que ceux du militaire. Il en est ainsi des
+autres états qui sont de fortes oppositions, des <i>contraires</i> dans la
+civilisation. Ces diagnostics violents, bizarres, singuliers, <i>sui generis</i>,
+rendent la fille publique et le voleur, l’assassin et le libéré,
+si faciles à reconnaître, qu’ils sont pour leurs ennemis, l’espion et
+le gendarme, ce qu’est le gibier pour le chasseur: ils ont des allures,
+des façons, un teint, des regards, une couleur, une odeur,
+enfin des <i>propriétés</i> infaillibles. De là, cette science profonde du
+déguisement chez les célébrités du bagne.</p>
+
+<p>Encore un mot sur la constitution de ce monde, que l’abolition
+de la marque, l’adoucissement des pénalités et la stupide indulgence
+du jury rendent si menaçant. En effet, dans vingt ans, Paris
+sera cerné par une armée de quarante mille libérés. Le département
+de la Seine et ses quinze cent mille habitants étant le seul
+point de la France où ces malheureux puissent se cacher. Paris
+<span class="pagenum" id="page_32">32</span>
+est, pour eux, ce qu’est la forêt vierge pour les animaux féroces.</p>
+
+<p>La haute pègre, qui est pour ce monde son faubourg Saint-Germain,
+son aristocratie, s’était résumée, en 1816, à la suite
+d’une paix qui mettait tant d’<ins title="original: exitences">existences</ins> en question, dans une association
+dite des <i>Grands Fanandels</i>, où se réunirent les plus célèbres
+chefs de bande et quelques gens hardis, alors sans aucun
+moyen d’existence. Ce mot de <i>fanandels</i> veut dire à la fois frères,
+amis, camarades. Tous les voleurs, les forçats, les prisonniers sont
+fanandels. Or, les Grands Fanandels, fine fleur de la haute pègre,
+furent pendant vingt et quelques années la cour de cassation,
+l’institut, la chambre des pairs de ce peuple. Les Grands Fanandels
+eurent tous leur fortune particulière, des capitaux en commun
+et des mœurs à part. Ils se devaient aide et secours dans
+l’embarras, ils se connaissaient. Tous d’ailleurs au-dessus des ruses
+et des séductions de la police, ils eurent leur charte particulière,
+leurs mots de passe et de reconnaissance.</p>
+
+<p>Ces ducs et pairs du bagne avaient formé, de 1815 à 1819, la
+fameuse société des Dix-Mille (Voyez le <i>Père Goriot</i>.) ainsi nommée
+de la convention en vertu de laquelle on ne pouvait jamais
+entreprendre une affaire où il se trouvait moins de <i>dix mille</i>
+francs à prendre. En ce moment même, en 1829 et 1830, il se
+publiait des mémoires où l’état des forces de cette société, les
+noms de ses membres, étaient indiqués par une des célébrités de
+la police judiciaire. On y voyait avec épouvante une armée de capacités,
+en hommes et en femmes; mais si formidable, si habile,
+si souvent heureuse, que des voleurs comme les Lévy, les Pastourel,
+les Collonge, les Chimaux, âgés de cinquante et de soixante
+ans, y sont signalés comme étant en révolte contre la société depuis
+leur enfance!... Quel aveu d’impuissance pour la justice que
+l’existence de voleurs si vieux!</p>
+
+<p>Jacques Collin était le caissier, non-seulement de la Société des
+Dix-Mille, mais encore des Grands Fanandels, les héros du bagne.
+De l’aveu des autorités compétentes, les bagnes ont toujours eu
+des capitaux. Cette bizarrerie se conçoit. Aucun vol ne se retrouve,
+excepté dans des cas bizarres. Les condamnés, ne pouvant rien emporter
+avec eux au bagne, sont forcés d’avoir recours à la confiance,
+à la capacité, de confier leurs fonds, comme dans la société
+l’on se confie à une maison de banque.</p>
+
+<p>Primitivement, Bibi-Lupin, chef de la police de sûreté depuis
+<span class="pagenum" id="page_33">33</span>
+dix ans, avait fait partie de l’aristocratie des Grands Fanandels.
+Sa trahison venait d’une blessure d’amour-propre; il s’était vu
+constamment préférer la haute intelligence et la force prodigieuse
+de Trompe-la-Mort. De là l’acharnement constant de ce fameux
+chef de la police de sûreté contre Jacques Collin. De là provenaient
+aussi certains compromis entre Bibi-Lupin et ses anciens
+camarades, dont commençaient à se préoccuper les magistrats.</p>
+
+<p>Donc, dans son désir de vengeance, auquel le juge d’<ins title="original: instrucion">instruction</ins>
+avait donné pleine carrière par la nécessité d’établir l’identité
+de Jacques Collin, le chef de la police de sûreté avait très-habilement
+choisi ses aides en lançant sur le faux Espagnol, La Pouraille,
+Fil-de-Soie et le Biffon, car La Pouraille appartenait aux Dix-Mille,
+ainsi que Fil-de-Soie, et le Biffon était un Grand Fanandel.</p>
+
+<p>La Biffe, cette redoutable <i>largue</i> du Biffon, qui se dérobe encore
+à toutes les recherches de la police, à la faveur de ses déguisements
+en femme comme il faut, était libre. Cette femme, qui
+sait admirablement faire la marquise, la baronne, la comtesse, a
+voiture et des gens. Cette espèce de Jacques Collin en jupon est la
+seule femme comparable à cette Asie, le bras droit de Jacques
+Collin. Chacun des héros du bagne est, en effet, doublé d’une
+femme dévouée. Les fastes judiciaires, la chronique secrète du Palais
+vous le diront: aucune passion d’honnête femme, pas même
+celle d’une dévote pour son directeur, rien ne surpasse l’attachement
+de la maîtresse qui partage les périls des grands criminels.</p>
+
+<p>La passion est presque toujours, chez ces gens, la raison primitive
+de leurs audacieuses entreprises, de leurs assassinats. L’amour
+excessif qui les entraîne, <i>constitutionnellement</i>, disent les médecins,
+vers la femme, emploie toutes les forces morales et physiques
+de ces hommes énergiques. De là, l’oisiveté qui dévore les
+journées; car les excès en amour exigent et du repos et des repas
+réparateurs. De là, cette haine de tout travail, qui force ces gens
+à recourir à des moyens rapides pour se procurer de l’argent. Néanmoins,
+la nécessité de vivre, et de bien vivre, déjà si violente, est
+peu de chose en comparaison des prodigalités inspirées par la fille
+à qui ces généreux Médor veulent donner des bijoux, des robes, et
+qui, toujours gourmande, aime la bonne chère. La fille désire un
+châle, l’amant le vole, et la femme y voit une preuve d’amour!
+C’est ainsi qu’on marche au vol, qui, si l’on veut examiner le cœur
+humain à la loupe, sera reconnu pour un sentiment presque
+<span class="pagenum" id="page_34">34</span>
+naturel chez l’homme. Le vol mène à l’assassinat, et l’assassinat conduit
+de degrés en degrés l’amant à l’échafaud.</p>
+
+<p>L’amour physique et déréglé de ces hommes serait donc, si l’on
+en croit la Faculté de médecine, l’origine des sept dixièmes des
+crimes. La preuve s’en trouve toujours, d’ailleurs, frappante, palpable,
+à l’autopsie de l’homme exécuté. Aussi l’adoration de leurs
+maîtresses est-elle acquise à ces monstrueux amants, épouvantails
+de la société. C’est ce dévouement femelle accroupi fidèlement à la
+porte des prisons, toujours occupé à déjouer les ruses de l’instruction,
+incorruptible gardien des plus noirs secrets, qui rend tant de
+procès obscurs, impénétrables. Là gît la force et aussi la faiblesse
+du criminel. Dans le langage des filles, <i>avoir de la probité</i>, c’est
+ne manquer à aucune des lois de cet attachement, c’est donner tout
+son argent à l’homme <i>enflacqué</i> (emprisonné), c’est veiller à son
+bien-être, lui garder toute espèce de foi, tout entreprendre pour lui.
+La plus cruelle injure qu’une fille puisse jeter au front déshonoré
+d’une autre fille, c’est de l’accuser d’infidélité envers un amant
+<i>serré</i> (mis en prison). Une fille, dans ce cas, est regardée comme
+une femme sans cœur!...</p>
+
+<p>La Pouraille aimait passionnément une femme, comme on va le
+voir. Fil-de-Soie, philosophe égoïste, qui volait pour se faire un
+sort, ressemblait beaucoup à Paccard, le séide de Jacques Collin,
+qui s’était enfui avec Prudence Servien, riches tous deux de sept
+cent cinquante mille francs. Il n’avait aucun attachement, il méprisait
+les femmes et n’aimait que Fil-de-Soie. Quant au Biffon, il
+tirait, comme on le sait maintenant, son surnom de son attachement
+à la Biffe. Or, ces trois illustrations de la haute pègre avaient
+des comptes à demander à Jacques Collin, comptes assez difficiles
+à établir.</p>
+
+<p>Le caissier savait seul combien d’associés survivaient, quelle <ins title="original: é ait">était</ins>
+la fortune de chacun. La mortalité particulière à ses mandataires
+était entrée dans les calculs de Trompe-la-Mort, au moment où il
+résolut de <i>manger la grenouille</i> au profit de Lucien. En se dérobant
+à l’attention de ses camarades et de la police pendant neuf
+ans, Jacques Collin avait une presque certitude d’hériter, aux
+termes de la charte des Grands Fanandels, des deux tiers de ses
+commettants. Ne pouvait-il pas d’ailleurs alléguer des payements
+faits aux fanandels <i>fauchés</i>? Aucun contrôle n’atteignait enfin ce
+chef des Grands Fanandels. On se fiait absolument à lui par
+<span class="pagenum" id="page_35">35</span>
+nécessité, car la vie de bête fauve que mènent les forçats, impliquait
+entre les gens comme il faut de ce monde sauvage, la plus haute
+délicatesse. Sur les cent mille écus du délit, Jacques Collin pouvait
+peut-être alors se libérer avec une centaine de mille francs.
+En ce moment, comme on le voit, La Pouraille, un des créanciers
+de Jacques Collin, n’avait que quatre-vingt-dix jours à vivre. Nanti
+d’une somme sans doute bien supérieure à celle que lui gardait
+son chef, La Pouraille devait d’ailleurs être assez accommodant.</p>
+
+<p>Un des diagnostics infaillibles auxquels les directeurs de prison
+et leurs agents, la police et ses aides, et même les magistrats instructeurs
+reconnaissent les <i>chevaux de retour</i>, c’est-à-dire ceux
+qui ont déjà mangé les <i>gourganes</i> (espèce de haricots destinés à
+la nourriture des forçats de l’État), est leur habitude de la prison;
+les récidivistes en connaissent naturellement les usages; ils sont
+chez eux, ils ne s’étonnent de rien.</p>
+
+<p>Aussi Jacques Collin, en garde contre lui-même, avait-il jusqu’alors
+admirablement bien joué son rôle d’innocent et d’étranger,
+soit à la Force, soit à la Conciergerie. Mais, abattu par la
+douleur, écrasé par sa double mort; car dans cette fatale nuit, il
+était mort deux fois, il redevint Jacques Collin. Le surveillant fut
+stupéfait de n’avoir pas à dire à ce prêtre espagnol par où l’on allait
+au préau. Cet acteur si parfait oublia son rôle, il descendit la vis
+de la tour Bonbec en habitué de la Conciergerie.</p>
+
+<p>—Bibi-Lupin a raison, se dit en lui-même le surveillant, c’est
+un cheval de retour, c’est Jacques Collin. Au moment où Trompe-la-Mort
+se montra dans l’espèce de cadre que lui fit la porte de la
+tourelle, les prisonniers ayant tous fini leurs acquisitions à la table
+en pierre dite de Saint-Louis, se dispersaient sur le préau, toujours
+trop étroit pour eux: le nouveau détenu fut donc aperçu par tous
+à la fois, avec d’autant plus de rapidité que rien n’égale la précision
+du coup d’œil des prisonniers, qui sont tous dans un préau
+comme l’araignée au centre de sa toile. Cette comparaison est d’une
+exactitude mathématique, car l’œil étant borné de tous côtés par
+de hautes et noires murailles, le détenu voit toujours, même sans
+regarder, la porte par laquelle entrent les surveillants, les fenêtres
+du parloir et de l’escalier de la tour Bonbec, seules issues du préau.
+Dans le profond isolement où il est, tout est accident pour l’accusé,
+tout l’occupe; son ennui, comparable à celui du tigre en
+cage au jardin des Plantes, décuple sa puissance d’attention. Il
+<span class="pagenum" id="page_36">36</span>
+n’est pas indifférent de faire observer que Jacques Collin, vêtu
+comme un ecclésiastique qui ne s’astreint pas au costume, portait
+un pantalon noir, des bas noirs, des souliers à boucles en argent,
+un gilet noir, et une certaine redingote marron foncé, dont la coupe
+trahit le prêtre quoi qu’il fasse, surtout quand ces indices sont
+complétés par la taille caractéristique des cheveux. Jacques Collin
+portait une perruque superlativement ecclésiastique, et d’un naturel
+exquis.</p>
+
+<p>—Tiens! tiens! dit La Pouraille au Biffon, mauvais signe! un
+<i>sanglier</i>! comment s’en trouve-t-il un ici?</p>
+
+<p>—C’est un de leurs <i>trucs</i>, un <i>cuisinier</i> (espion) d’un nouveau
+genre, répondit Fil-de-Soie. C’est <i>quelque marchand de lacets</i>
+(la maréchaussée d’autrefois) déguisé qui vient faire son commerce.</p>
+
+<p>Le gendarme a différents noms en argot: quand il poursuit le
+voleur, c’est un <i>marchand de lacets</i>; quand il l’escorte, c’est
+<i>une hirondelle de la grève</i>; quand il le mène à l’échafaud, c’est
+le <i>hussard de la guillotine</i>.</p>
+
+<p>Pour achever la peinture du préau, peut-être est-il nécessaire
+de peindre en peu de mots les deux autres fanandels. Sélérier, dit
+l’Auvergnat, dit le père Ralleau, dit le Rouleur, enfin Fil-de-Soie
+(il avait trente noms et autant de passe-ports), ne sera plus désigné
+que par ce sobriquet, le seul qu’on lui donnât dans la <i>haute pègre</i>.
+Ce profond philosophe, qui voyait un gendarme dans le faux prêtre,
+était un gaillard de cinq pieds quatre pouces, dont tous les muscles
+produisaient des saillies singulières. Il faisait flamboyer, sous
+une tête énorme, de petits yeux couverts, comme ceux des oiseaux
+de proie, d’une paupière grise, mate et dure. Au premier aspect,
+il ressemblait à un loup par la largeur de ses mâchoires vigoureusement
+tracées et prononcées; mais tout ce que cette ressemblance
+impliquait de cruauté, de férocité même, était contrebalancé par
+la ruse, par la vivacité de ses traits, quoique sillonnés de marques
+de petite vérole. Le rebord de chaque couture, coupé net, était
+comme spirituel. On y lisait autant de railleries. La vie des criminels,
+qui implique la faim et la soif, les nuits passées au bivouac
+des quais, des berges, des ponts et des rues, les orgies de liqueurs
+<ins title="original: sortes">fortes</ins> par lesquelles on célèbre les triomphes, avait mis sur ce visage
+comme une couche de vernis. A trente pas, si Fil-de-Soie se
+fût montré au naturel, un agent de police, un gendarme eût
+<span class="pagenum" id="page_37">37</span>
+reconnu son gibier; mais il égalait Jacques Collin dans l’art de se
+grimer et de se costumer. En ce moment, Fil-de-Soie, en négligé
+comme les grands acteurs qui ne soignent leur mise qu’au théâtre,
+portait une espèce de veste de chasse où manquaient les boutons,
+et dont les boutonnières dégarnies laissaient voir le blanc de la doublure,
+de mauvaises pantoufles vertes, un pantalon de nankin devenu
+grisâtre, et sur la tête une casquette sans visière par où passaient
+les coins d’un vieux madras à barbe, sillonné de déchirures
+et lavé.</p>
+
+<p>A côté de Fil-de-Soie, le Biffon formait un contraste parfait. Ce
+célèbre voleur, de petite stature, gros et gras, agile, au teint livide,
+à l’œil noir et enfoncé, vêtu comme un cuisinier, planté sur
+deux jambes très-arquées, effrayait par une physionomie où prédominaient
+tous les symptômes de l’organisation particulière aux
+animaux carnassiers.</p>
+
+<p>Fil-de-Soie et le Biffon faisaient la cour à La Pouraille, qui ne
+conservait aucune espérance. Cet assassin récidiviste savait qu’il
+serait jugé, condamné, exécuté avant quatre mois. Aussi Fil-de-Soie
+et le Biffon, <i>amis</i> de La Pouraille, ne l’appelaient-ils pas autrement
+que <i>le Chanoine</i>, c’est-à-dire <i>chanoine de l’Abbaye de
+Monte-à-Regret</i>. On doit facilement concevoir pourquoi Fil-de-Soie
+et le Biffon câlinaient La Pouraille. La Pouraille avait enterré
+deux cent cinquante mille francs d’or, sa part du butin fait chez
+les <i>époux Crottat</i>, en style d’acte d’accusation. Quel magnifique
+héritage à laisser à deux fanandels, quoique ces deux anciens forçats
+dussent retourner dans quelques jours au bagne. Le Biffon et Fil-de-Soie
+allaient être condamnés pour des vols qualifiés (c’est-à-dire
+réunissant des circonstances aggravantes) à quinze ans qui ne se
+confondraient point avec dix années d’une condamnation précédente
+qu’ils avaient pris la liberté d’interrompre. Ainsi, quoiqu’ils
+eussent l’un vingt-deux et l’autre vingt-six années de travaux forcés
+à faire, ils espéraient tous deux s’évader et venir chercher le
+tas d’or de La Pouraille. Mais le Dix-Mille gardait son secret, il
+lui paraissait inutile de le livrer tant qu’il ne serait pas condamné.
+Appartenant à la haute aristocratie du bagne, il n’avait rien révélé
+sur ses complices. Son caractère était connu; monsieur Popinot,
+l’instructeur de cette épouvantable affaire, n’avait rien pu
+obtenir de lui.</p>
+
+<p>Ce terrible triumvirat stationnait en haut du préau, c’est-à-dire
+<span class="pagenum" id="page_38">38</span>
+au bas des pistoles. Fil-de-Soie achevait l’instruction d’un jeune
+homme qui n’en était qu’à son premier coup, et qui, sûr d’une
+condamnation à dix années de travaux forcés, prenait des renseignements
+sur les différents <i>prés</i>.</p>
+
+<p>—Eh bien, mon petit, lui disait sentencieusement Fil-de-Soie,
+au moment où Jacques Collin apparut, la différence qu’il y a entre
+Brest, Toulon et Rochefort, la voici.</p>
+
+<p>—Voyons, mon ancien, dit le jeune homme avec la curiosité
+d’un novice.</p>
+
+<p>Cet accusé, fils de famille sous le poids d’une accusation de
+faux, était descendu de la pistole voisine de celle où était Lucien.</p>
+
+<p>—Mon fiston, reprit Fil-de-Soie, à Brest on est sûr de trouver
+des gourganes à la troisième cuillerée, en puisant au baquet; à
+Toulon, vous n’en avez qu’à la cinquième; et à Rochefort, on n’en
+attrape jamais, à moins d’être un <i>ancien</i>.</p>
+
+<p>Ayant dit, le profond philosophe rejoignit La Pouraille et le Biffon,
+qui, très-intrigués par le <i>sanglier</i>, se mirent à descendre le
+préau, tandis que Jacques Collin, abîmé de douleur, le remontait.
+Trompe-la-Mort, tout à de terribles pensées, les pensées d’un empereur
+déchu, ne se croyait pas le centre de tous les regards,
+l’objet de l’attention générale, et il allait lentement, regardant la
+fatale croisée à laquelle Lucien de Rubempré s’était pendu. Aucun
+des prisonniers ne savait cet événement, car le voisin de Lucien,
+le jeune faussaire, par des motifs qu’on va bientôt connaître, n’en
+avait rien dit. Les trois fanandels s’arrangèrent pour barrer le chemin
+au prêtre.</p>
+
+<p>—Ce n’est pas un <i>sanglier</i>, dit La Pouraille à Fil-de-Soie,
+c’est un <i>cheval de retour</i>. Vois comme il tire la droite!</p>
+
+<p>Il est nécessaire d’expliquer ici, car tous les lecteurs n’ont pas
+eu la fantaisie de visiter un bagne, que chaque forçat est accouplé
+à un autre (toujours un vieux et un jeune ensemble) par une
+chaîne. Le poids de cette chaîne, rivée à un anneau au-dessus de
+la cheville, est tel, qu’il donne, au bout d’une année, un vice de
+marche éternel au forçat. Obligé d’envoyer dans une jambe plus
+de force que dans l’autre pour tirer cette <i>manicle</i>, tel est le nom
+donné dans le bagne à ce ferrement, le condamné contracte invinciblement
+l’habitude de cet effort. Plus tard, quand il ne porte plus
+sa chaîne, il en est de cet appareil comme des jambes coupées,
+dont l’amputé souffre toujours; le forçat sent toujours sa manicle,
+<span class="pagenum" id="page_39">39</span>
+il ne peut jamais se défaire de ce tic de démarche. En termes de
+police, <i>il tire la droite</i>. Ce diagnostic, connu des forçats entre
+eux, comme il l’est des agents de police, s’il n’aide pas à la reconnaissance
+d’un camarade, du moins la complète.</p>
+
+<p>Chez Trompe-la-Mort, évadé depuis huit ans, ce mouvement
+s’était bien affaibli; mais, par l’effet de son absorbante méditation,
+il allait d’un pas si lent et si solennel que, quelque faible que fût
+ce vice de démarche, il devait frapper un œil exercé comme celui
+de La Pouraille. On comprend très-bien d’ailleurs que les forçats,
+toujours en présence les uns des autres au bagne, et n’ayant
+qu’eux-mêmes à observer, aient étudié tellement leurs physionomies,
+qu’ils connaissent certaines habitudes qui doivent échapper
+à leurs ennemis systématiques: les mouchards, les gendarmes et
+les commissaires de police. Aussi fut-ce à un certain tiraillement
+des muscles maxillaires de la joue gauche reconnu par un forçat,
+qui fut envoyé à une revue de la légion de la Seine, que le lieutenant-colonel
+de ce corps, le fameux Coignard, dut son arrestation;
+car, malgré la certitude de Bibi-Lupin, la police n’osait croire à
+l’identité du comte Pontis de Sainte-Hélène et de Coignard.</p>
+
+<p>—C’est notre <i>dab</i>! (notre maître) dit Fil-de-Soie en ayant
+reçu de Jacques Collin ce regard distrait que jette l’homme abîmé
+dans le désespoir sur tout ce qui l’entoure.</p>
+
+<p>—Ma foi oui, c’est Trompe-la-Mort, dit en se frottant les mains
+le Biffon. Oh! c’est sa taille, sa carrure; mais qu’a-t-il fait? il ne
+se ressemble plus à lui-même.</p>
+
+<p>—Oh! j’y suis, dit Fil-de-Soie, il a un plan! il veut revoir <i>sa
+tante</i> qu’on doit exécuter bientôt.</p>
+
+<p>Pour donner une vague idée du personnage que les reclus, les
+argousins et les surveillants appellent <i>une tante</i>, il suffira de rapporter
+ce mot magnifique du directeur d’une des maisons centrales
+au feu lord Durham, qui visita toutes les prisons pendant
+son séjour à Paris. Ce lord, curieux d’observer tous les détails de
+la justice française, fit même dresser par feu Sanson, l’exécuteur
+des hautes œuvres, la mécanique, et demanda l’exécution d’un
+veau vivant pour se rendre compte du jeu de la machine que la
+révolution française a illustrée.</p>
+
+<p>Le directeur, après avoir montré toute la prison, les préaux,
+les ateliers, les cachots, etc., désigna du doigt un local, en faisant
+un geste de dégoût.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_40">40</span>
+—«Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le
+quartier des <i>tantes</i>...</p>
+
+<p>—«<i>Hao!</i> fit lord Durham, et qu’est-ce?</p>
+
+<p>—«C’est le troisième sexe, milord.»</p>
+
+<p>—On va <i>terrer</i> (guillotiner) Théodore! dit La Pouraille, un
+gentil garçon! quelle main! quel toupet! quelle perte pour la
+société!</p>
+
+<p>—Oui, Théodore Calvi <i>morfile</i> (mange) sa dernière bouchée,
+dit le Biffon. Ah! ses largues doivent joliment <i>chigner des yeux</i>,
+car il était aimé, le petit gueux!</p>
+
+<p>—Te voilà, mon vieux? dit La Pouraille à Jacques Collin.</p>
+
+<p>Et, de concert avec ses deux acolytes, avec lesquels il était bras
+dessus bras dessous, il barra le chemin au nouveau venu.</p>
+
+<p>—Oh! <i>dab</i>, tu t’es donc fait <i>sanglier</i>? ajouta La Pouraille.</p>
+
+<p>—On dit que tu as <i>poissé nos philippes</i> (filouté nos pièces
+d’or), reprit le Biffon d’un air menaçant.</p>
+
+<p>—Tu vas nous <i>abouler du carle</i>? (tu vas nous donner de
+l’argent) demanda Fil-de-Soie.</p>
+
+<p>Ces trois interrogations partirent comme trois coups de pistolet.</p>
+
+<p>—Ne plaisantez pas un pauvre prêtre mis ici par erreur, répondit
+machinalement Jacques Collin, qui reconnut aussitôt ses
+trois camarades.</p>
+
+<p>—C’est bien le son du grelot, si ce n’est pas la <i>frimousse</i> (figure),
+dit La Pourraille en mettant sa main sur l’épaule de Jacques
+Collin.</p>
+
+<p>Ce geste, l’aspect de ses trois camarades, tirèrent violemment le
+<i>dab</i> de sa prostration, et le rendirent au sentiment de la vie
+réelle; car, pendant cette fatale nuit, il avait roulé dans les
+mondes spirituels et infinis des sentiments en y cherchant une
+voie nouvelle.</p>
+
+<p>—<i>Ne fais pas de ragoût sur ton dab!</i> (n’éveille pas les
+soupçons sur ton maître) dit tout bas Jacques Collin d’une voix
+creuse et menaçante qui ressemblait assez au grognement sourd
+d’un lion. <i>La raille</i> (la police) est là, laisse-la <i>couper dans
+le pont</i> (donner dans le panneau). Je joue la <i>mislocq</i> (la comédie)
+pour un <i>fanandel en fine pegrène</i> (un camarade à toute
+extrémité).</p>
+
+<p>Ceci fut dit avec l’onction d’un prêtre essayant de convertir des
+malheureux, et accompagné d’un regard par lequel Jacques Collin
+<span class="pagenum" id="page_41">41</span>
+embrassa le préau, vit les surveillants sous les arcades, et les
+montra railleusement à ses trois compagnons.</p>
+
+<p>N’y a-t-il pas ici des <i>cuisiniers</i>? <i>Allumez vos clairs, et remouchez!</i>
+(voyez et observez!) Ne me <i>conobrez pas, épargnons
+le poitou</i> et <i>engantez-moi en sanglier</i> (ne me connaissez plus,
+prenons nos précautions et traitez-moi en prêtre), ou je vous <i>effondre</i>,
+vous, vos <i>largues</i> et votre <i>aubert</i> (je vous ruine, vous,
+vos femmes et votre fortune).</p>
+
+<p>—<i>T’as donc tafe de nozigues?</i> (tu te méfies donc de nous?)
+dit Fil-de-Soie. Tu viens <i>cromper ta tante</i> (sauver ton ami).</p>
+
+<p>—Madeleine est <i>paré</i> pour la <i>placarde de vergne</i> (est prêt
+pour la place de Grève), dit La Pouraille.</p>
+
+<p>—Théodore! dit Jacques Collin en comprimant un bond et
+un cri.</p>
+
+<p>Ce fut le dernier coup de la torture de ce colosse détruit.</p>
+
+<p>—On va le <i>buter</i>, répéta La Pouraille, il est depuis deux mois
+<i>gerbé à la passe</i> (condamné à mort).</p>
+
+<p>Jacques Collin, saisi par une défaillance, les genoux presque
+coupés, fut soutenu par ses trois compagnons, et il eut la présence
+d’esprit de joindre ses mains en prenant un air de componction.
+La Pouraille et le Biffon soutinrent respectueusement le sacrilége
+Trompe-la-Mort, pendant que Fil-de-Soie courait vers le surveillant
+en faction à la porte du guichet qui mène au parloir.</p>
+
+<p>—Ce vénérable prêtre voudrait s’asseoir, donnez une chaise
+pour lui.</p>
+
+<p>Ainsi, le coup monté par Bibi-Lupin manquait. Trompe-la-Mort,
+de même que Napoléon reconnu par ses soldats, obtenait
+soumission et respect des trois forçats. Deux mots avaient suffi.
+Ces deux mots étaient: vos <i>largues</i> et votre <i>aubert</i>, vos femmes
+et votre argent, le résumé de toutes les affections vraies de l’homme.
+Cette menace fut pour les trois forçats l’indice du suprême pouvoir,
+le <i>dab</i> tenait toujours leur fortune entre ses mains. Toujours
+tout-puissant au dehors, leur <i>dab</i> n’avait pas trahi, comme de
+faux frères le disaient. La colossale renommée d’adresse et d’habileté
+de leur chef stimula, d’ailleurs, la curiosité des trois forçats;
+car, en prison, la curiosité devient le seul aiguillon de ces âmes
+flétries. La hardiesse du déguisement de Jacques Collin, conservé
+jusque sous les verrous de la Conciergerie, étourdissait d’ailleurs
+les trois criminels.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_42">42</span>
+—Au secret depuis quatre jours, je ne savais pas Théodore si
+près de <i>l’abbaye</i>... dit Jacques Collin. J’étais venu pour sauver
+un pauvre petit qui s’est pendu là, hier, à quatre heures, et me
+voici devant un autre malheur. Je n’ai plus d’as dans mon jeu!...</p>
+
+<p>—Pauvre <i>dab</i>! dit Fil-de-Soie.</p>
+
+<p>—Ah! le <i>boulanger</i> (le diable) m’abandonne! s’écria Jacques
+Collin en s’arrachant des bras de ses deux camarades et se dressant
+d’un air formidable. Il y a un moment où le monde est plus
+fort que nous autres! <i>La Cigogne</i> (le Palais de Justice) finit par
+nous gober.</p>
+
+<p>Le directeur de la Conciergerie, averti de la défaillance du
+prêtre espagnol, vint lui-même au préau pour l’espionner, il le fit
+asseoir sur une chaise, au soleil, en examinant tout avec cette perspicacité
+redoutable qui s’augmente de jour en jour dans l’exercice
+de pareilles fonctions, et qui se cache sous une apparente indifférence.</p>
+
+<p>—Ah! mon Dieu! dit Jacques Collin, être confondu parmi ces
+gens, le rebut de la société, des criminels, des assassins!... Mais
+Dieu n’abandonnera pas son serviteur. Mon cher monsieur le directeur,
+je marquerai mon passage ici par des actes de charité
+dont le souvenir restera! Je convertirai ces malheureux, ils apprendront
+qu’ils ont une âme, que la vie éternelle les attend, et
+que, s’ils ont tout perdu sur la terre, ils ont encore le ciel à conquérir,
+le ciel qui leur appartient au prix d’un vrai, d’un sincère
+repentir.</p>
+
+<p>Vingt ou trente prisonniers, accourus et groupés en arrière des
+trois terribles forçats, dont les farouches regards avaient maintenu
+trois pieds de distance entre eux et les curieux, entendirent cette
+allocution prononcée avec une onction évangélique.</p>
+
+<p>—Celui-là, monsieur Gault, dit le formidable La Pouraille, eh
+bien! nous l’écouterions...</p>
+
+<p>—On m’a dit, reprit Jacques Collin, près de qui monsieur
+Gault se tenait, qu’il y avait dans cette prison un condamné à
+mort.</p>
+
+<p>—On lui lit en ce moment le rejet de son pourvoi, dit monsieur
+Gault.</p>
+
+<p>—J’ignore ce que cela signifie, demanda naïvement Jacques
+Collin en regardant autour de lui.</p>
+
+<p>—Dieu! est-il <i>sinve</i> (simple), dit le petit jeune homme qui
+<span class="pagenum" id="page_43">43</span>
+consultait naguère Fil-de-Soie sur la fleur des <i>gourganes des
+prés</i>.</p>
+
+<p>—Eh bien! aujourd’hui ou demain on le <i>fauche</i>! dit un détenu.</p>
+
+<p>—Faucher? demanda Jacques Collin, dont l’air d’innocence et
+d’ignorance frappa ses trois fanandels d’admiration.</p>
+
+<p>—Dans leur langage, répondit le directeur, cela veut dire l’exécution
+de la peine de mort. Si le greffier lit le pourvoi, sans doute
+l’exécuteur va recevoir l’ordre pour l’exécution. Le malheureux a
+constamment refusé les secours de la religion...</p>
+
+<p>—Ah! monsieur le directeur, c’est une âme à sauver!... s’écria
+Jacques Collin.</p>
+
+<p>Le sacrilége joignit les mains avec une expression d’amant au
+désespoir qui parut être l’effet d’une divine ferveur au directeur
+attentif.</p>
+
+<p>—Ah! monsieur, reprit Trompe-la-Mort, laissez-moi vous prouver
+ce que je suis et tout ce que je puis, en me permettant de faire
+éclore le repentir dans ce cœur endurci! Dieu m’a donné la faculté
+de dire certaines paroles qui produisent de grands changements.
+Je brise les cœurs, je les ouvre... Que craignez-vous?
+faites-moi accompagner par des gendarmes, par des gardiens, par
+qui vous voudrez.</p>
+
+<p>—Je verrai si l’aumônier de la maison veut vous permettre de
+le remplacer, dit monsieur Gault.</p>
+
+<p>Et le directeur se retira, frappé de l’air parfaitement indifférent,
+quoique curieux, avec lequel les forçats et les prisonniers regardaient
+ce prêtre, dont la voix évangélique donnait du charme
+à son baragouin mi-parti de français et d’espagnol.</p>
+
+<p>—Comment vous trouvez-vous ici, monsieur l’abbé? demanda
+le jeune interlocuteur de Fil-de-Soie à Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Oh! par erreur, répondit Jacques Collin en toisant le fils de
+famille. On m’a trouvé chez une courtisane qui venait d’être volée
+après sa mort. On a reconnu qu’elle s’était tuée; et les auteurs du
+vol, qui sont probablement les domestiques, ne sont pas encore
+arrêtés.</p>
+
+<p>—Et c’est à cause de ce vol que ce jeune homme s’est
+pendu?...</p>
+
+<p>—Ce pauvre enfant n’a pas sans doute pu soutenir l’idée d’être
+flétri par un emprisonnement injuste, répondit Trompe-la-Mort
+en levant les yeux au ciel.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_44">44</span>
+—Oui, dit le jeune homme, on venait le mettre en liberté
+quand il s’est suicidé. Quelle chance!</p>
+
+<p>—Il n’y a que les innocents qui se frappent ainsi l’imagination,
+dit Jacques Collin. Remarquez que le vol a été commis à son préjudice.</p>
+
+<p>—Et de combien s’agit-il? demanda le profond et fin Fil-de-Soie.</p>
+
+<p>—De sept cent cinquante mille francs, répondit tout doucement
+Jacques Collin.</p>
+
+<p>Les trois forçats se regardèrent entre eux, et ils se retirèrent
+du groupe que tous les détenus formaient autour du soi-disant ecclésiastique.</p>
+
+<p>—C’est lui qui a <i>rincé la profonde</i> (la cave) de la fille! dit
+Fil-de-Soie à l’oreille du Biffon. On voulait nous <i>coquer le taffe</i>
+(faire peur) pour nos <i>thunes de balles</i> (nos pièces de cent sous).</p>
+
+<p>—Ce sera toujours le <i>dab</i> des <i>grands</i> fanandels, répondit La
+Pouraille. Notre <i>carle</i> n’est pas <i>décaré</i> (envolé).</p>
+
+<p>La Pouraille, qui cherchait un homme à qui se fier, avait intérêt
+à trouver Jacques Collin honnête homme. Or, c’est surtout en
+prison qu’on croit à ce qu’on espère!</p>
+
+<p>—Je gage qu’il <i>esquinte</i> le <i>dab</i> de la <i>Cigogne</i>! (qu’il enfonce
+le procureur général), et qu’il va <i>cromper sa tante</i> (sauver son
+ami), dit Fil-de-Soie.</p>
+
+<p>—S’il y arrive, dit le Biffon, je ne le crois pas tout à fait <i>Meg</i>
+(Dieu); mais il aura, comme on le prétend, <i>bouffardé</i> avec le
+<i>boulanger</i> (fumé une pipe avec le diable).</p>
+
+<p>—L’as-tu entendu crier: <i>Le boulanger m’abandonne!</i> fit
+observer Fil-de-Soie.</p>
+
+<p>—Ah! s’écria La Pouraille, s’il voulait <i>cromper ma sorbonne</i>
+(sauver ma tête), quel <i>viocque</i> (vie) je ferais avec mon <i>fade de
+carle</i> (ma part de fortune), et mes <i>rondins jaunes servis</i> (et l’or
+volé que je viens de cacher).</p>
+
+<p>—<i>Fais sa balle!</i> (suis ses instructions) dit Fil-de-Soie.</p>
+
+<p>—<i>Planches-tu?</i> (ris-tu?) reprit La Pouraille en regardant son
+fanandel.</p>
+
+<p>—Es-tu <i>sinve</i> (simple), tu seras roide <i>gerbé à la passe</i> (condamné
+à mort). Ainsi, tu n’as pas d’autre <i>lourde à pessigner</i>
+(porte à soulever) pour pouvoir rester sur tes <i>paturons</i> (pieds),
+<i>morfiler</i>, le <i>dessaler</i> et <i>goupiner</i> encore (manger, boire et voler),
+lui répliqua le Biffon, que de lui prêter le dos!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_45">45</span>
+—V’là qu’est dit, reprit La Pouraille, pas un de nous <i>ne sera
+pour le dab à la manque</i> (pas un de nous ne le trahira), ou je me
+charge de l’emmener où je vais...</p>
+
+<p>—Il le ferait comme il le dit! s’écria Fil-de-Soie.</p>
+
+<p>Les gens les moins susceptibles de sympathie pour ce monde
+étrange peuvent se figurer la situation d’esprit de Jacques Collin,
+qui se trouvait entre le cadavre de l’idole qu’il avait adorée pendant
+cinq heures de nuit et la mort prochaine de son ancien compagnon
+de chaîne, le futur cadavre du jeune Corse Théodore. Ne fût-ce
+que pour voir ce malheureux, il avait besoin de déployer une
+habileté peu commune; mais le sauver, c’était un miracle! Et il y
+pensait déjà.</p>
+
+<p>Pour l’intelligence de ce qu’allait tenter Jacques Collin, il est
+nécessaire de faire observer ici que les assassins, les voleurs, que
+tous ceux qui peuplent les bagnes ne sont pas aussi redoutables
+qu’on le croit. A quelques exceptions très-rares, ces gens-là sont
+tous lâches, sans doute à cause de la peur perpétuelle qui leur
+comprime le cœur. Leurs facultés étant incessamment tendues à
+voler, et l’exécution d’un coup exigeant l’emploi de toutes les forces
+de la vie, une agilité d’esprit égale à l’aptitude du corps, une attention
+qui abuse de leur moral, ils deviennent stupides, hors de
+ces violents exercices de leur volonté, par la même raison qu’une
+cantatrice ou qu’un danseur tombent épuisés après un pas fatigant
+ou après l’un de ces formidables duos comme en infligent au public
+les compositeurs modernes. Les malfaiteurs sont en effet si
+dénués de raison, ou tellement oppressés par la crainte, qu’ils deviennent
+absolument enfants. Crédules au dernier point, la plus
+simple ruse les prend dans sa glu. Après la réussite d’une affaire,
+ils sont dans un tel état de prostration, que livrés immédiatement
+à des débauches nécessaires, ils s’enivrent de vin, de liqueurs, et
+se jettent dans les bras de leurs femmes avec rage, pour retrouver
+du calme en perdant toutes leurs forces, et cherchent l’oubli de
+leur crime dans l’oubli de leur raison. En cette situation, ils sont
+à la merci de la police. Une fois arrêtés ils sont aveugles, ils perdent
+la tête, et ils ont tant besoin d’espérance qu’ils croient à tout;
+aussi n’est-il pas d’absurdité qu’on ne leur fasse admettre. Un
+exemple expliquera jusqu’où va la bêtise du criminel <i>enflacqué</i>.
+Bibi-Lupin avait récemment obtenu les aveux d’un assassin âgé de
+dix-neuf ans, en lui persuadant qu’on n’exécutait jamais les
+<span class="pagenum" id="page_46">46</span>
+mineurs. Quand on transféra ce garçon à la Conciergerie pour subir
+son jugement, après le rejet du pourvoi, ce terrible agent était
+venu le voir.</p>
+
+<p>—Es-tu sûr de ne pas avoir vingt ans?... lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>—Oui, je n’ai que dix-neuf ans et demi, dit l’assassin parfaitement
+calme.</p>
+
+<p>—Eh bien! répondit Bibi-Lupin, tu peux être tranquille, tu
+n’auras jamais vingt ans...</p>
+
+<p>—Et pourquoi?</p>
+
+<p>—Eh! mais, tu seras fauché dans trois jours, répliqua le chef
+de la sûreté.</p>
+
+<p>L’assassin, qui croyait toujours, même après son jugement,
+qu’on n’exécutait pas les mineurs, s’affaissa comme une omelette
+soufflée.</p>
+
+<p>Ces hommes, si cruels par la nécessité de supprimer des témoignages,
+car ils n’assassinent que pour se défaire de preuves (c’est
+une des raisons alléguées par ceux qui demandent la suppression
+de la peine de mort); ces colosses d’adresse, d’habileté, chez qui
+l’action de la main, la rapidité du coup d’œil, les sens sont exercés
+comme chez les sauvages, ne deviennent des héros de malfaisance
+que sur le théâtre de leurs exploits. Non-seulement, le crime
+commis, leurs embarras commencent, car ils sont aussi hébétés
+par la nécessité de cacher les produits de leur vol qu’ils étaient
+oppressés par la misère; mais encore ils sont affaiblis comme la
+femme qui vient d’accoucher. Énergiques à effrayer dans leurs
+conceptions, ils sont comme des enfants après la réussite. C’est,
+en un mot, le naturel des bêtes sauvages, faciles à tuer quand elles
+sont repues. En prison, ces hommes singuliers sont hommes par
+la dissimulation et par leur discrétion, qui ne cède qu’au dernier
+moment, alors qu’on les a brisés, roués, par la durée de la détention.</p>
+
+<p>On peut alors comprendre comment les trois forçats, au lieu de
+perdre leur chef, voulurent le servir; ils l’admirèrent en le soupçonnant
+d’être le maître des sept cent cinquante mille francs
+volés, en le voyant calme sous les verrous de la Conciergerie, et le
+croyant capable de les prendre sous sa protection.</p>
+
+<p>Lorsque monsieur Gault eut quitté le faux Espagnol, il revint
+par le parloir à son greffe, et alla trouver Bibi-Lupin, qui, depuis
+vingt minutes que Jacques Collin était descendu de sa cellule,
+<span class="pagenum" id="page_47">47</span>
+observait tout, tapi contre une des fenêtres donnant sur le préau,
+par un judas.</p>
+
+<p>—Aucun d’eux ne l’a reconnu, dit monsieur Gault, et Napolitas,
+qui les surveille tous, n’a rien entendu. Le pauvre prêtre,
+dans son accablement, cette nuit, n’a pas dit un mot qui puisse
+faire croire que sa soutane cache Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Ça prouve qu’il connaît bien les prisons, répondit le chef de
+la police de sûreté.</p>
+
+<p>Napolitas, secrétaire de Bibi-Lupin, inconnu de tous les gens
+en ce moment détenus à la Conciergerie, y jouait le rôle du fils
+de famille accusé de faux.</p>
+
+<p>—Enfin, il demande à confesser le condamné à mort! reprit le
+directeur.</p>
+
+<p>—Voici notre dernière ressource! s’écria Bibi-Lupin, je n’y
+pensais pas. Théodore Calvi, ce Corse, est le camarade de chaîne
+de Jacques Collin; Jacques Collin lui faisait au <i>pré</i>, m’a-t-on dit,
+de bien belles <i>patarasses</i>...</p>
+
+<p>Les forçats se fabriquent des espèces de tampons qu’ils glissent
+entre leur anneau de fer et leur chair, afin d’amortir la pesanteur
+de la <i>manicle</i> sur leurs chevilles et leur cou-de-pied. Ces tampons,
+composés d’étoupe et de linge, s’appellent, au bagne, des
+<i>patarasses</i>.</p>
+
+<p>—Qui veille le condamné? demanda Bibi-Lupin à monsieur
+Gault.</p>
+
+<p>—C’est Cœur-la-Virole!</p>
+
+<p>—Bien, je vais me <i>peausser</i> en gendarme, j’y serai; je les
+entendrai, je réponds de tout.</p>
+
+<p>—Ne craignez-vous pas, si c’est Jacques Collin, d’être reconnu
+et qu’il ne vous étrangle? demanda le directeur de la Conciergerie
+à Bibi-Lupin.</p>
+
+<p>—En gendarme, j’aurai mon sabre, répondit le chef; d’ailleurs
+si c’est Jacques Collin, il ne fera jamais rien pour se faire <i>gerber
+à la passe</i>; et, si c’est un prêtre, je suis en sûreté.</p>
+
+<p>—Il n’y a pas de temps à perdre, dit alors monsieur Gault;
+il est huit heures et demie, le père Sauteloup vient de lire le
+rejet du pourvoi, monsieur Sanson attend dans la salle l’ordre du
+parquet.</p>
+
+<p>—Oui, c’est pour aujourd’hui, les <i>hussards de la veuve</i>
+(autre nom, nom terrible de la mécanique!) sont commandés,
+<span class="pagenum" id="page_48">48</span>
+répondit Bibi-Lupin. Je comprends cependant que le procureur général
+hésite, ce garçon s’est toujours dit innocent, et il n’y a pas
+eu, selon moi, de preuves convaincantes contre lui.</p>
+
+<p>—C’est un vrai Corse, reprit monsieur Gault, il n’a pas dit un
+mot, et il a résisté à tout.</p>
+
+<p>Le dernier mot du directeur de la Conciergerie au chef de la
+police de sûreté contenait la sombre histoire des condamnés à
+mort. Un homme que la justice a retranché du nombre des vivants
+appartient au Parquet. Le Parquet est souverain; il ne dépend
+de personne, il ne relève que de sa conscience. La prison
+appartient au Parquet, il en est le maître absolu. La poésie s’est
+emparée de ce sujet social, éminemment propre à frapper les imaginations,
+le <i>Condamné à mort</i>! La poésie a été sublime, la
+prose n’a d’autre ressource que le réel, mais le réel est assez terrible
+comme il est pour pouvoir lutter avec le lyrisme. La vie du
+condamné à mort qui n’a pas avoué ses crimes ou ses complices
+est livrée à d’affreuses tortures. Il ne s’agit ici ni de brodequins
+qui brisent les pieds, ni d’eau ingurgitée dans l’estomac, ni de la
+distension des membres au moyen d’affreuses machines; mais
+d’une torture sournoise et pour ainsi dire négative. Le Parquet
+livre le condamné tout à lui-même, il le laisse dans le silence et
+dans les ténèbres, avec un compagnon (un mouton) dont il doit
+se défier.</p>
+
+<p>L’aimable philanthropie moderne croit avoir deviné l’atroce
+supplice de l’isolement, elle se trompe. Depuis l’abolition de la
+torture, le Parquet, dans le désir bien naturel de rassurer les
+consciences déjà bien délicates des jurés, avait deviné les ressources
+terribles que la solitude donne à la justice contre le remords.
+La solitude, c’est le vide; et la nature morale en a tout
+autant d’horreur que la nature physique. La solitude n’est habitable
+que pour l’homme de génie qui la remplit de ses idées, filles
+du monde spirituel, ou pour le contemplateur des œuvres divines
+qui la trouve illuminée par le jour du ciel, animée par le souffle
+et par la voix de Dieu. Hormis ces deux hommes, si voisins du
+paradis, la solitude est à la torture ce que le moral est au physique.
+Entre la solitude et la torture il y a toute la différence de la
+maladie nerveuse à la maladie chirurgicale. C’est la souffrance
+multipliée par l’infini. Le corps touche à l’infini par le système
+nerveux, comme l’esprit y pénètre par la pensée. Aussi, dans les
+<span class="pagenum" id="page_49">49</span>
+annales du Parquet de Paris, compte-t-on les criminels qui n’avouent
+pas.</p>
+
+<p>Cette sinistre situation, qui prend des proportions énormes dans
+certains cas, en politique par exemple, lorsqu’il s’agit d’une dynastie
+ou de l’État, aura son histoire à sa place dans la <small>COMÉDIE
+HUMAINE</small>. Mais, ici la description de la boîte en pierre, où, sous
+la Restauration, le Parquet de Paris gardait le condamné à mort,
+peut suffire à faire entrevoir l’horreur des derniers jours d’un
+suppliciable.</p>
+
+<p>Avant la révolution de juillet, il existait à la Conciergerie, et
+il y existe encore aujourd’hui, d’ailleurs, la <i>chambre du condamné
+à mort</i>. Cette chambre, adossée au greffe, en est séparée
+par un gros mur tout en pierre de taille, et elle est flanquée à
+l’opposite par le gros mur de sept ou huit pieds d’épaisseur qui
+soutient une portion de l’immense salle des Pas-Perdus. On y
+entre par la première porte qui se trouve dans le long corridor
+sombre où le regard plonge quand on est au milieu de la grande
+salle voûtée du guichet. Cette chambre sinistre tire son jour d’un
+soupirail, armé d’une grille formidable, et qu’on aperçoit à peine
+en entrant à la Conciergerie, car il est pratiqué dans le petit espace
+qui reste entre la fenêtre du greffe, à côté de la grille du
+guichet, et le logement du greffier de la Conciergerie, que l’architecte
+a plaqué comme une armoire au fond de la cour d’entrée.
+Cette situation explique comment cette pièce, encadrée par quatre
+épaisses murailles, a été destinée, lors du remaniement de la Conciergerie,
+à ce sinistre et funèbre usage. Toute évasion y est impossible.
+Le corridor, qui mène aux secrets et au quartier des
+femmes, débouche en face du poêle, où gendarmes et surveillants
+sont toujours groupés. Le soupirail, seule issue extérieure, situé
+à neuf pieds au-dessus des dalles, donne sur la première cour
+gardée par les gendarmes en faction à la porte extérieure de la
+Conciergerie. Aucune puissance humaine ne peut attaquer les
+gros murs. D’ailleurs, un criminel condamné à mort est aussitôt
+revêtu de la camisole, vêtement qui supprime, comme on le sait,
+l’action des mains; puis il est enchaîné par un pied à son lit de
+camp; enfin il a pour le servir et le garder un mouton. Le sol de
+cette chambre est dallé de pierres épaisses, et le jour est si faible
+qu’on y voit à peine.</p>
+
+<p>Il est impossible de ne pas se sentir gelé jusqu’aux os en entrant
+<span class="pagenum" id="page_50">50</span>
+là, même aujourd’hui, quoique depuis seize ans cette chambre
+soit sans destination, par suite des changements introduits à Paris
+dans l’exécution des arrêts de la justice. Voyez-y le criminel en
+compagnie de ses remords, dans le silence et les ténèbres, deux
+sources d’horreur, et demandez-vous si ce n’est pas à devenir
+fou? Quelles organisations que celles dont la trempe résiste à ce
+régime auquel la camisole ajoute l’immobilité, l’inaction!</p>
+
+<p>Théodore Calvi, ce Corse alors âgé de vingt-sept ans, enveloppé
+dans les voiles d’une discrétion absolue, résistait cependant depuis
+deux mois à l’action de ce cachot et au bavardage captieux du
+mouton!... Voici le singulier procès criminel où le Corse avait
+gagné sa condamnation à mort. Quoiqu’elle soit excessivement
+curieuse, cette analyse sera très-rapide.</p>
+
+<p>Il est impossible de faire une longue digression au dénoûment
+d’une scène déjà si étendue et qui n’offre pas d’autre intérêt que
+celui dont est entouré Jacques Collin, espèce de colonne vertébrale
+qui, par son horrible influence, relie pour ainsi dire <small>LE
+PÈRE GORIOT</small> à <small>ILLUSIONS PERDUES</small>, et <small>ILLUSIONS PERDUES</small> à
+cette <small>ÉTUDE</small>. L’imagination du lecteur développera d’ailleurs ce
+thème obscur qui causait en ce moment bien des inquiétudes aux
+jurés de la session où Théodore Calvi avait comparu. Aussi, depuis
+huit jours que le pourvoi du criminel était rejeté par la cour
+de Cassation, monsieur de Grandville s’occupait-il de cette affaire
+et suspendait-il l’ordre d’exécution de jour en jour; tant il tenait
+à rassurer les jurés en publiant que le condamné, sur le seuil de
+la mort, avait avoué son crime.</p>
+
+<p>Une pauvre veuve de Nanterre, dont la maison était isolée dans
+cette commune, située, comme on sait, au milieu de la plaine
+infertile qui s’étale entre le Mont-Valérien, Saint-Germain, les
+collines de Sartrouville et d’Argenteuil, avait été assassinée et volée
+quelques jours après avoir reçu sa part d’un héritage inespéré.
+Cette part se montait à trois mille francs, à une douzaine de couverts,
+une chaîne, une montre en or et du linge. Au lieu de placer
+les trois mille francs à Paris, comme le lui conseillait le notaire
+du marchand de vin décédé de qui elle héritait, la vieille
+femme avait voulu tout garder. D’abord elle ne s’était jamais vu
+tant d’argent à elle, puis elle se défiait de tout le monde en toute
+espèce d’affaires, comme la plupart des gens du peuple ou de la
+campagne. Après de mûres causeries avec un marchand de vin de
+<span class="pagenum" id="page_51">51</span>
+Nanterre, son parent et parent du marchand de vin décédé, cette
+veuve s’était résolue à mettre la somme en viager, à vendre sa
+maison de Nanterre et à aller vivre en bourgeoise à Saint-Germain.</p>
+
+<p>La maison où elle demeurait, accompagnée d’un assez grand
+jardin enclos de mauvaises palissades, était l’ignoble maison que se
+bâtissent les petits cultivateurs des environs de Paris. Le plâtre et
+les moellons extrêmement abondants à Nanterre, dont le territoire
+est couvert de carrières exploitées à ciel ouvert, avaient été,
+comme en le voit communément autour de Paris, employés à la
+hâte et sans aucune idée architecturale. C’est presque toujours la
+hutte du Sauvage civilisé. Cette maison consistait en un rez-de-chaussée
+et un premier étage au-dessus duquel s’étendaient des
+mansardes.</p>
+
+<p>Le carrier, mari de cette femme et constructeur de ce logis,
+avait mis des barres de fer très-solides à toutes les fenêtres. La
+porte d’entrée était d’une solidité remarquable. Le défunt se savait
+là, seul, en rase campagne, et quelle campagne! Sa clientèle se
+composait des principaux maîtres maçons de Paris, il avait donc
+rapporté les plus importants matériaux de sa maison, bâtie à cinq
+cents pas de sa carrière, sur ses voitures qui revenaient à vide. Il
+choisissait dans les démolitions de Paris les choses à sa convenance
+et à très-bas prix. Ainsi, les fenêtres, les grilles, les portes, les volets,
+la menuiserie, tout était provenu de déprédations autorisées,
+de cadeaux à lui faits par ses pratiques, de bons cadeaux bien choisis.
+De deux châssis à prendre il emportait le meilleur. La maison,
+précédée d’une cour assez vaste, où se trouvaient les écuries, était
+fermée de murs sur le chemin. Une forte grille servait de porte.
+D’ailleurs, des chiens de garde habitaient l’écurie, et un petit chien
+passait la nuit dans la maison. Derrière la maison, il existait un
+jardin d’un hectare environ.</p>
+
+<p>Devenue veuve et sans enfants, la femme du carrier demeurait
+dans cette maison avec une seule servante. Le prix de la carrière
+vendue avait soldé les dettes du carrier, mort deux ans auparavant.
+Le seul avoir de la veuve fut cette maison déserte, où elle nourrissait
+des poules et des vaches en en vendant les œufs et le lait à
+Nanterre. N’ayant plus de garçon d’écurie, de charretier, ni d’ouvriers
+carriers que le défunt faisait travailler à tout, elle ne cultivait
+plus le jardin, elle y coupait le peu d’herbes et de légumes
+que la nature de ce sol caillouteux y laisse venir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_52">52</span>
+Le prix de la maison et l’argent de la succession pouvant produire
+sept à huit mille francs, cette femme se voyait très-heureuse
+à Saint Germain avec sept ou huit cents francs de rentes viagères
+qu’elle croyait pouvoir tirer de ses huit mille francs. Elle avait eu
+déjà plusieurs conférences avec le notaire de Saint-Germain, car
+elle se refusait à donner son argent en viager au marchand de vin
+de Nanterre qui le lui demandait. Dans ces circonstances, un jour,
+on ne vit plus reparaître la veuve Pigeau ni sa servante. La grille
+de la cour, la porte d’entrée de la maison, les volets, tout était
+clos. Après trois jours, la justice, informée de cet état de choses,
+fit une descente. Monsieur Popinot, juge d’instruction, accompagné
+du procureur du roi, vint de Paris, et voici ce qui fut constaté.</p>
+
+<p>Ni la grille de la cour, ni la porte d’entrée de la maison ne portaient
+de traces d’effraction. La clef se trouvait dans la serrure de
+la porte d’entrée, à l’intérieur. Pas un barreau de fer n’avait été
+forcé. Les serrures, les volets, toutes les fermetures étaient intactes.</p>
+
+<p>Les murailles ne présentaient aucune trace qui pût dévoiler le
+passage des malfaiteurs. Les cheminées en poterie n’offrant pas
+d’issue praticable, n’avaient pu permettre de s’introduire par cette
+voie. Les faîteaux, sains et entiers, n’accusaient d’ailleurs aucune
+violence. En pénétrant dans les chambres au premier étage, les
+magistrats, les gendarmes et Bibi-Lupin trouvèrent la veuve Pigeau
+étranglée dans son lit et la servante étranglée dans le sien, au
+moyen de leurs foulards de nuit. Les trois mille francs avaient été
+pris, ainsi que les couverts et les bijoux. Les deux corps étaient
+en putréfaction, ainsi que ceux du petit chien et d’un gros chien
+de basse-cour. Les palissades d’enceinte du jardin furent examinées,
+rien n’y était brisé. Dans le jardin, les allées n’offraient aucun
+vestige de passage. Il parut probable au juge d’instruction que
+l’assassin avait marché sur l’herbe pour ne pas laisser l’empreinte
+de ses pas, s’il s’était introduit par là, mais comment avait-il pu
+pénétrer dans la maison? Du côté du jardin, la porte avait une
+imposte garnie de trois barreaux de fer intacts. De ce côté, la clef
+se trouvait également dans la serrure, comme à la porte d’entrée
+du côté de la cour.</p>
+
+<p>Une fois ces impossibilités parfaitement constatées par M. Popinot,
+par Bibi-Lupin, qui resta pendant une journée à tout observer,
+par le procureur du roi lui-même et par le brigadier du
+<span class="pagenum" id="page_53">53</span>
+poste de Nanterre, cet assassinat devint un affreux problème où la
+politique et la justice devaient avoir le dessous.</p>
+
+<p>Ce drame, publié par la <i>Gazette des Tribunaux</i>, avait eu lieu
+dans l’hiver de 1828 à 1829. Dieu sait quel intérêt de curiosité
+cette étrange aventure souleva dans Paris; mais Paris qui, tous les
+matins, a de nouveaux drames à dévorer, oublie tout. La police,
+elle, n’oublie rien. Trois mois après ces perquisitions infructueuses,
+une fille publique, remarquée pour ses dépenses par des agents de
+Bibi-Lupin, et surveillée à cause de ses accointances avec quelques
+voleurs, voulut faire engager par une de ses amies douze couverts,
+une montre et une chaîne d’or. L’amie refusa. Le fait parvint aux
+oreilles de Bibi-Lupin, qui se souvint des douze couverts, de la
+montre et de la chaîne d’or volés à Nanterre. Aussitôt les commissionnaires
+au Mont-de-Piété, tous les recéleurs de Paris furent
+avertis, et Bibi-Lupin soumit Manon-la-Blonde à un espionnage formidable.</p>
+
+<p>On apprit bientôt que Manon-la-Blonde était amoureuse folle
+d’un jeune homme qu’on ne voyait guère, car il passait pour
+être sourd à toutes les preuves d’amour de la blonde Manon.
+Mystère sur mystère. Ce jeune homme, soumis à l’attention des
+espions, fut bientôt vu, puis reconnu pour être un forçat évadé,
+le fameux héros des vendettes corses, le beau Théodore Calvi, dit
+Madeleine.</p>
+
+<p>On lâcha sur Théodore un de ces recéleurs à double face, qui
+servent à la fois les voleurs et la police, et il promit à Théodore
+d’acheter les couverts, la montre et la chaîne d’or. Au moment où
+le ferrailleur de la cour Saint-Guillaume comptait l’argent à Théodore,
+déguisé en femme, à dix heures et demie du soir, la police
+fit une descente, arrêta Théodore et saisit les objets.</p>
+
+<p>L’instruction commença sur-le-champ. Avec de si faibles éléments,
+il était impossible, en style de parquet, d’en tirer une condamnation
+à mort. Jamais Calvi ne se démentit. Il ne se coupa
+jamais: il dit qu’une femme de la campagne lui avait vendu ces
+objets à Argenteuil, et, qu’après les lui avoir achetés, le bruit de
+l’assassinat commis à Nanterre l’avait éclairé sur le danger de posséder
+ces couverts, cette montre et ces bijoux, qui, d’ailleurs,
+ayant été désignés dans l’inventaire fait après le décès du marchand
+de vin de Paris, oncle de la veuve Pigeau, se trouvaient être
+les objets volés. Enfin, forcé par la misère de vendre ces objets,
+<span class="pagenum" id="page_54">54</span>
+disait-il, il avait voulu s’en défaire en employant une personne non
+compromise.</p>
+
+<p>On ne put rien obtenir de plus du forçat libéré, qui sut, par
+son silence et par sa fermeté, faire croire à la justice que le marchand
+de vin de Nanterre avait commis le crime, et que la femme
+de qui il tenait les choses compromettantes était l’épouse de ce
+marchand. Le malheureux parent de la veuve Pigeau et sa femme
+furent arrêtés; mais, après huit jours de détention et une enquête
+scrupuleuse, il fut établi que ni le mari ni la femme n’avaient
+quitté leur établissement à l’époque du crime. D’ailleurs, Calvi ne
+reconnut pas, dans l’épouse du marchand de vin, la femme qui,
+selon lui, lui aurait vendu l’argenterie et les bijoux.</p>
+
+<p>Comme la concubine de Calvi, impliquée dans le procès, fut convaincue
+d’avoir dépensé mille francs environ depuis l’époque du
+crime jusqu’au moment où Calvi voulut engager l’argenterie et les
+bijoux, de telles preuves parurent suffisantes pour faire envoyer
+aux assises le forçat et sa concubine. Cet assassinat étant le dix-huitième
+commis par Théodore, il fut condamné à mort, car il parut
+être l’auteur de ce crime si habilement commis. S’il ne reconnut
+pas la marchande de vin de Nanterre, il fut reconnu par la femme
+et par le mari. L’instruction avait établi, par de nombreux témoignages,
+le séjour de Théodore à Nanterre pendant environ un
+mois; il y avait servi les maçons, la figure enfarinée de plâtre et
+mal vêtu. A Nanterre, chacun donnait dix-huit ans à ce garçon,
+qui devait avoir <i>nourri ce poupon</i> (comploté, préparé ce crime)
+pendant un mois.</p>
+
+<p>Le parquet croyait à des complices. On mesura la largeur des
+tuyaux pour l’adapter au corps de Manon-la-Blonde, afin de voir
+si elle avait pu s’introduire par les cheminées; mais un enfant de
+six ans n’aurait pu passer par les tuyaux en poterie, par lesquels
+l’architecture moderne remplace aujourd’hui les vastes cheminées
+d’autrefois. Sans ce singulier et irritant mystère, Théodore eût été
+exécuté depuis une semaine. L’aumônier des prisons avait, comme
+on l’a vu, totalement échoué.</p>
+
+<p>Cette affaire et le nom de Calvi dut échapper à l’attention de
+Jacques Collin, alors préoccupé de son duel avec Contenson, Corentin
+et Peyrade. Trompe-la-Mort essayait, d’ailleurs, d’oublier le
+plus possible <i>les amis</i>, et tout ce qui regardait le Palais de Justice.
+Il tremblait d’une rencontre qui l’aurait mis face à face avec
+<span class="pagenum" id="page_55">55</span>
+un <i>fanandel</i> par qui le <i>dab</i> se serait vu demander des comptes
+impossibles à rendre.</p>
+
+<p>Le directeur de la Conciergerie alla sur-le-champ au parquet
+du procureur général, et y trouva le premier avocat général causant
+avec monsieur de Grandville, et tenant l’ordre d’exécution à
+la main. Monsieur de Grandville, qui venait de passer toute la
+nuit à l’hôtel de Sérizy, quoique accablé de fatigue et de douleurs,
+car les médecins n’osaient encore affirmer que la comtesse conserverait
+sa raison, était obligé, par cette exécution importante,
+de donner quelques heures à son Parquet. Après avoir causé un
+instant avec le directeur, monsieur de Grandville reprit l’ordre
+d’exécution à son avocat général et le remit à Gault.</p>
+
+<p>—Que l’exécution ait lieu, dit-il, à moins de circonstances extraordinaires
+que vous jugerez; je me fie à votre prudence. On
+peut retarder le dressage de l’échafaud jusqu’à dix heures et demie,
+il vous reste donc une heure. Dans une pareille matinée, les
+heures valent des siècles, et il tient bien des événements dans un
+siècle! Ne laissez pas croire à un sursis. Qu’on fasse la toilette,
+s’il le faut, et s’il n’y a pas de révélation, remettez l’ordre à Sanson
+à neuf heures et demie. Qu’il attende!</p>
+
+<p>Au moment où le directeur de la prison quittait le cabinet du
+procureur général, il rencontra sous la voûte du passage qui débouche
+dans la galerie, monsieur Camusot qui s’y rendait. Il eut
+donc une rapide conversation avec le juge; et, après l’avoir instruit
+de ce qui se passait à la Conciergerie, relativement à Jacques Collin,
+il y descendit pour opérer cette confrontation de Trompe-la-Mort
+et de Madeleine; mais il ne permit au soi-disant ecclésiastique
+de communiquer avec le condamné à mort qu’au moment où
+Bibi-Lupin, admirablement déguisé en gendarme, eut remplacé le
+mouton qui surveillait le jeune Corse.</p>
+
+<p>On ne peut pas se figurer le profond étonnement des trois forçats
+en voyant un surveillant venir chercher Jacques Collin, pour
+le mener dans la chambre du condamné à mort. Ils se rapprochèrent
+de la chaise où Jacques Collin était assis, par un bond
+simultané.</p>
+
+<p>—C’est pour aujourd’hui, n’est-ce pas, monsieur Julien? dit
+Fil-de-Soie au surveillant.</p>
+
+<p>—Mais, oui, Charlot est là, répondit le surveillant avec une
+parfaite indifférence.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_56">56</span>
+Le peuple et le monde des prisons appellent ainsi l’exécuteur
+des hautes-œuvres de Paris. Ce sobriquet date de la révolution
+de 1789. Ce nom produisit une profonde sensation. Tous les prisonniers
+se regardèrent entre eux.</p>
+
+<p>—C’est fini! répondit le surveillant, l’ordre d’exécution est arrivé
+à monsieur Gault, et l’arrêt vient d’être lu.</p>
+
+<p>—Ainsi, reprit La Pouraille, la belle Madeleine a reçu tous les
+sacrements?... Il avala une dernière bouffée d’air.</p>
+
+<p>—Pauvre petit Théodore... s’écria le <ins title="original: Bidon">Biffon</ins>, il est bien gentil.
+C’est dommage d’<i>éternuer dans le son</i> à son âge...</p>
+
+<p>Le surveillant se dirigeait vers le guichet, en se croyant suivi de
+Jacques Collin; mais l’Espagnol allait lentement, et, quand il se
+vit à dix pas de Julien, il parut faiblir et demanda par un geste le
+bras de La Pouraille.</p>
+
+<p>—C’est un assassin! dit Napolitas au prêtre en montrant La
+Pouraille et offrant son bras.</p>
+
+<p>—Non, pour moi c’est un malheureux!... répondit Trompe-la-Mort
+avec la présence d’esprit et l’onction de l’archevêque de
+Cambrai.</p>
+
+<p>Et il se sépara de Napolitas, qui du premier coup d’œil lui avait
+paru très-suspect.</p>
+
+<p>—Il est sur la première marche de l’<i>Abbaye-de-Monte-à-Regret</i>;
+mais j’en suis le prieur! Je vais vous montrer comment
+je sais <i>m’entifler</i> avec <i>la Cigogne</i> (rouer le procureur général).
+Je veux <i>cromper</i> cette <i>sorbonne</i> de ses pattes.</p>
+
+<p>—A cause de <i>sa montante</i>! dit Fil-de-Soie en souriant.</p>
+
+<p>—Je veux donner cette âme au ciel! répondit avec componction
+Jacques Collin en se voyant entouré par quelques prisonniers.</p>
+
+<p>Et il rejoignit le surveillant au guichet.</p>
+
+<p>—Il est venu pour sauver Madeleine, dit Fil-de-Soie, nous
+avons bien deviné la chose. Quel <i>dab</i>!...</p>
+
+<p>—Mais comment?... les <i>hussards de la guillotine</i> sont là, il
+ne le verra seulement pas, reprit le Biffon.</p>
+
+<p>—Il a <i>le boulanger</i> pour lui! s’écria La Pouraille. Lui <i>poisser
+nos philippes</i>!... Il aime trop <i>les amis</i>! il a trop besoin de nous!
+On voulait nous <i>mettre à la manque pour lui</i> (nous le faire livrer),
+nous ne sommes pas des <i>gnioles</i>! S’il <i>crompe</i> sa Madeleine,
+il aura <i>ma balle</i>! (mon secret.)</p>
+
+<p>Ce dernier mot eut pour effet d’augmenter le dévouement des
+<span class="pagenum" id="page_57">57</span>
+trois forçats pour leur dieu; car en ce moment leur fameux <i>dab</i>
+devint toute leur espérance.</p>
+
+<p>Jacques Collin, malgré le danger de Madeleine, ne faillit pas à
+son rôle. Cet homme, qui connaissait la Conciergerie aussi bien
+que les trois bagnes, se trompa si naturellement, que le surveillant
+fut obligé de lui dire à tout moment: —«Par ici, —par
+là!» jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au greffe. Là Jacques Collin
+vit, du premier regard, accoudé sur le poêle, un homme grand et
+gros, dont le visage rouge et long ne manquait pas d’une certaine
+distinction, et il reconnut Sanson.</p>
+
+<p>—Monsieur est l’aumônier, dit-il en allant à lui d’un air plein
+de bonhomie.</p>
+
+<p>Cette erreur fut si terrible qu’elle glaça les spectateurs.</p>
+
+<p>—Non, monsieur, répondit Sanson, j’ai d’autres fonctions.</p>
+
+<p>Sanson, le père du dernier exécuteur de ce nom, car il a été
+destitué récemment, était le fils de celui qui exécuta Louis XVI.</p>
+
+<p>Après quatre cents ans d’exercice de cette charge, l’héritier de
+tant de tortionnaires avait tenté de répudier ce fardeau héréditaire.
+Les Sanson, bourreaux à Rouen pendant deux siècles, avant
+d’être revêtus de la première charge du royaume, exécutaient de
+père en fils les arrêts de la justice depuis le treizième siècle. Il
+est peu de familles qui puissent offrir l’exemple d’un office ou d’une
+noblesse conservée de père en fils pendant six siècles. Au moment
+où ce jeune homme, devenu capitaine de cavalerie, se voyait
+sur le point de faire une belle carrière dans les armes, son père
+exigea qu’il vînt l’assister pour l’exécution du roi. Puis il fit de
+son fils son second, lorsqu’en 1793 il y eut deux échafauds en
+permanence: l’un à la barrière du Trône, l’autre à la place de
+Grève. Alors âgé d’environ soixante ans, ce terrible fonctionnaire
+se faisait remarquer par une excellente tenue, par des manières
+douces et posées, par un grand mépris pour Bibi-Lupin et ses acolytes,
+les pourvoyeurs de la machine. Le seul indice qui, chez cet
+homme, trahissait le sang des vieux tortionnaires du moyen âge,
+était une largeur et une épaisseur formidables dans les mains. Assez
+instruit d’ailleurs, tenant fort à sa qualité de citoyen et d’électeur,
+passionné, dit-on, pour le jardinage, ce grand et gros homme,
+parlant bas, d’un maintien calme, très-silencieux, au front large
+et chauve, ressemblait beaucoup plus à un membre de l’aristocratie
+anglaise qu’à un exécuteur des hautes-œuvres. Aussi, un
+<span class="pagenum" id="page_58">58</span>
+chanoine espagnol devait-il commettre l’erreur que commettait volontairement
+Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Ce n’est pas un forçat, dit le chef des surveillants au directeur.</p>
+
+<p>Je commence à le croire, se dit monsieur Gault en faisant un
+mouvement de tête à son subordonné.</p>
+
+<p>Jacques Collin fut introduit dans l’espèce de cave où le jeune
+Théodore, en camisole de force, était assis au bord de l’affreux lit
+de camp de cette chambre. Trompe-la-Mort, momentanément
+éclairé par le jour du corridor, reconnut sur-le-champ Bibi-Lupin
+dans le gendarme qui se tenait debout, appuyé sur son sabre.</p>
+
+<p>—<i lang="it">Io sono Gaba-Morto! Parla nostro italiano</i>, dit vivement
+Jacques Collin. <i lang="it">Vengo ti salvar</i> (je suis Trompe-la-Mort,
+parlons italien, je viens te sauver).</p>
+
+<p>Tout ce qu’allaient se dire les deux amis devait être inintelligible
+pour le faux gendarme, et, comme Bibi-Lupin était censé
+garder le prisonnier, il ne pouvait quitter son poste. Aussi, la rage
+du chef de la police de sûreté ne saurait-elle se décrire.</p>
+
+<p>Théodore Calvi, jeune homme au teint pâle et olivâtre, à cheveux
+blonds, aux yeux caves et d’un bleu trouble, très-bien proportionné
+d’ailleurs, d’une prodigieuse force musculaire cachée
+sous cette apparence lymphatique que présentent parfois les méridionaux,
+aurait eu la plus charmante physionomie sans des sourcils
+arqués, sans un front déprimé, qui lui donnaient quelque chose de
+sinistre, sans des lèvres rouges d’une cruauté sauvage, et sans un
+mouvement de muscles qui dénote cette faculté d’irritation particulière
+aux Corses, et qui les rend si prompts à l’assassinat dans
+une querelle soudaine.</p>
+
+<p>Saisi d’étonnement par les sons de cette voix, Théodore leva
+brusquement la tête et crut à quelque hallucination; mais, comme
+il était familiarisé par une habitation de deux mois avec la profonde
+obscurité de cette boîte en pierre de taille, il regarda le faux ecclésiastique
+et soupira profondément. Il ne reconnut pas Jacques Collin,
+dont le visage couturé par l’action de l’acide sulfurique ne lui
+sembla point être celui de son <i>dab</i>.</p>
+
+<p>—C’est bien moi, ton Jacques, je suis en prêtre et je viens te
+sauver. Ne fais pas la bêtise de me reconnaître, et aie l’air de te
+confesser.</p>
+
+<p>Ceci fut dit rapidement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_59">59</span>
+—Ce jeune homme est très-abattu, la mort l’effraie, il va tout
+avouer, dit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.</p>
+
+<p>—Dis-moi quelque chose qui me prouve que tu es <i>lui</i>, car tu
+n’as que <i>sa</i> voix.</p>
+
+<p>—Voyez-vous, il me dit, le pauvre malheureux, qu’il est innocent,
+reprit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.</p>
+
+<p>Bibi-Lupin n’osa point parler, de peur d’être reconnu.</p>
+
+<p>—<i>Sempremi!</i> répondit Jacques en revenant à Théodore, et lui
+jetant ce mot de convention dans l’oreille.</p>
+
+<p>—<i>Sempreti!</i> dit le jeune homme en donnant la réplique de
+la passe. C’est bien mon <i>dab</i>...</p>
+
+<p>—As-tu fait le coup?</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Raconte-moi tout, afin que je puisse voir comment je ferai
+pour te sauver; il est temps, Charlot est là.</p>
+
+<p>Aussitôt le Corse se mit à genoux et parut vouloir se confesser.
+Bibi-Lupin ne savait que faire, car cette conversation fut si rapide
+qu’elle prit à peine le temps pendant lequel elle se lit. Théodore
+raconta promptement les circonstances connues de son crime et que
+Jacques Collin ignorait.</p>
+
+<p>—Les jurés m’ont condamné sans preuves, dit-il en terminant.</p>
+
+<p>—Enfant, tu discutes quand on va te couper les cheveux!...</p>
+
+<p>—Mais, je puis bien avoir été seulement chargé de mettre en
+plan les bijoux. Et voilà comme on juge, et à Paris encore!...</p>
+
+<p>—Mais comment s’est fait le coup? demanda Trompe-la-Mort.</p>
+
+<p>—Ah! voilà! Depuis que je ne t’ai vu, j’ai fait la connaissance
+d’une petite fille corse, que j’ai rencontrée en arrivant à <i>Pantin</i>
+(Paris).</p>
+
+<p>—Les hommes assez bêtes pour aimer une femme, s’écria Jacques
+Collin, périssent toujours par là!... C’est des tigres en liberté,
+des tigres qui babillent et qui se regardent dans des miroirs... Tu
+n’a pas été sage!...</p>
+
+<p>—Mais...</p>
+
+<p>—Voyons, à quoi t’a-t-elle servi cette sacrée <i>largue</i>?...</p>
+
+<p>—Cet amour de femme grande comme un fagot, mince comme
+une anguille, adroite comme un singe, a passé par le haut du four
+et m’a ouvert la porte de la maison. Les chiens, bourrés de boulettes,
+étaient morts. J’ai <i>refroidi</i> les deux femmes. Une fois
+<span class="pagenum" id="page_60">60</span>
+l’argent pris, La Ginetta a refermé la porte et est sortie par le haut du
+four.</p>
+
+<p>—Une si belle invention vaut la vie, dit Jacques Collin en admirant
+la façon du crime, comme un ciseleur admire le modèle
+d’une figurine.</p>
+
+<p>—J’ai commis la sottise de déployer tout ce talent-là pour mille
+écus!...</p>
+
+<p>—Non, pour une femme! reprit Jacques Collin. Quand je te
+disais qu’elles nous ôtent notre intelligence!...</p>
+
+<p>Jacques Collin jeta sur Théodore un regard flamboyant de mépris.</p>
+
+<p>—Tu n’étais plus là! répondit le Corse, j’étais abandonné.</p>
+
+<p>—Et l’aimes-tu, cette petite? demanda Jacques Collin sensible
+au reproche que contenait cette réponse.</p>
+
+<p>—Ah! si je veux vivre, c’est maintenant pour toi plus que pour
+elle.</p>
+
+<p>—Reste tranquille! Je ne me nomme pas pour rien Trompe-la-Mort!
+Je me charge de toi!</p>
+
+<p>—Quoi! la vie!... s’écria le jeune Corse en levant ses bras
+emmaillottés vers la voûte humide de ce cachot.</p>
+
+<p>—Ma petite Madeleine, apprête-toi à retourner au <i>pré à vioque</i>,
+reprit Jacques Collin. Tu dois t’y attendre, on ne va pas te
+couronner de roses, comme le bœuf gras!... S’ils nous ont déjà
+<i>ferrés</i> pour Rochefort, c’est qu’ils essaient à se débarrasser de
+nous! Mais je te ferai diriger sur Toulon, tu t’évaderas, et tu reviendras
+à <i>Pantin</i>, où je t’arrangerai quelque petite existence
+bien gentille...</p>
+
+<p>Un soupir comme il en avait peu retenti sous cette voûte inflexible,
+un soupir exhalé par le bonheur de la délivrance, choqua
+la pierre, qui renvoya cette note, sans égale en musique, dans
+l’oreille de Bibi-Lupin stupéfait.</p>
+
+<p>—C’est l’effet de l’absolution que je viens de lui promettre à
+cause de ses révélations, dit Jacques Collin au chef de la police de
+sûreté. Ces Corses, voyez-vous, monsieur le gendarme, sont pleins
+de foi! Mais il est innocent comme l’Enfant Jésus, et je vais essayer
+de le sauver...</p>
+
+<p>—Dieu soit avec vous! monsieur l’abbé!... dit en français
+Théodore.</p>
+
+<p>Trompe-la-Mort, plus Carlos Herrera, plus chanoine que
+<span class="pagenum" id="page_61">61</span>
+jamais, sortit de la chambre du condamné, se précipita dans le
+corridor, et joua l’horreur en se présentant à monsieur Gault.</p>
+
+<p>—Monsieur le directeur, ce jeune homme est innocent, il m’a
+révélé le coupable!... Il allait mourir pour un faux point d’honneur...
+C’est un Corse! Allez demander pour moi, dit-il, cinq
+minutes d’audience à monsieur le procureur général. Monsieur de
+Grandville ne refusera pas d’écouter immédiatement un prêtre espagnol
+qui souffre tant des erreurs de la justice française!</p>
+
+<p>—J’y vais! répondit monsieur Gault au grand étonnement de
+tous les spectateurs de cette scène extraordinaire.</p>
+
+<p>—Mais, reprit Jacques Collin, faites-moi reconduire dans cette
+cour en attendant, car j’y achèverai la conversion d’un criminel
+que j’ai déjà frappé dans le cœur... Ils ont un cœur, ces gens-là!</p>
+
+<p>Cette allocution produisit un mouvement parmi toutes les personnes
+qui se trouvaient là. Les gendarmes, le greffier des écrous,
+Sanson, les surveillants, l’aide de l’exécuteur, qui attendaient l’ordre
+d’aller faire dresser la mécanique, en style de prison; tout ce
+monde, sur qui les émotions glissent, fut agité par une curiosité
+très-concevable.</p>
+
+<p>En ce moment, on entendit le fracas d’un équipage à chevaux
+fins qui arrêtait à la grille de la Conciergerie, sur le quai, d’une
+manière significative. La portière fut ouverte, le marchepied fut
+déplié si vivement que toutes les personnes crurent à l’arrivée d’un
+grand personnage. Bientôt une dame, agitant un papier bleu, se
+présenta, suivie d’un valet de pied et d’un chasseur, à la grille du
+guichet. Vêtue tout en noir, et magnifiquement, le chapeau couvert
+d’un voile, elle essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé
+très-ample.</p>
+
+<p>Jacques Collin reconnut aussitôt Asie, ou, pour rendre son véritable
+nom à cette femme, Jacqueline Collin, sa tante. Cette atroce
+vieille, digne de son neveu, dont toutes les pensées étaient concentrées
+sur le prisonnier, et qui le défendait avec une intelligence,
+une perspicacité au moins égales en puissance à celles de la justice,
+avait une permission, donnée la veille au nom de la femme de
+chambre de la duchesse de Maufrigneuse, sur la recommandation
+de monsieur de Sérizy, de communiquer avec Lucien et l’abbé
+Carlos Herrera, dès qu’il ne serait plus au secret, et sur laquelle <ins title="original: le le">le</ins>
+chef de division, chargé des prisons, avait écrit un mot. Le papier,
+par sa couleur, impliquait déjà de puissantes recommandations;
+<span class="pagenum" id="page_62">62</span>
+car ces permissions, comme les billets de faveur au spectacle,
+diffèrent de forme et d’aspect.</p>
+
+<p>Aussi le porte-clefs ouvrit-il le guichet, surtout en apercevant ce
+chasseur emplumé dont le costume vert et or, brillant comme celui
+d’un général russe, annonçait une visiteuse aristocratique et un
+blason quasi royal.</p>
+
+<p>—Ah! mon cher abbé! s’écria la fausse grande dame qui versa
+un torrent de larmes en apercevant l’ecclésiastique, comment a-t-on
+pu mettre ici, même pour un instant, un si saint homme!</p>
+
+<p>Le directeur prit la permission et lut: <i>A la recommandation
+de Son Excellence le Comte de Sérizy</i>.</p>
+
+<p>—Ah! madame de San-Esteban, madame la marquise, dit Carlos
+Herrera, quel beau dévouement!</p>
+
+<p>—Madame, on ne communique pas ainsi, dit le bon vieux Gault.</p>
+
+<p>Et il arrêta lui-même au passage cette tonne de moire noire et
+de dentelles.</p>
+
+<p>—Mais à cette distance! reprit Jacques Collin, et devant vous?...
+ajouta-t-il en jetant un regard circulaire à l’assemblée.</p>
+
+<p>La tante, dont la toilette devait étourdir le greffe, le directeur,
+les surveillants et les gendarmes, puait le musc. Elle portait, outre
+des dentelles pour mille écus, un cachemire noir de six mille
+francs. Enfin le chasseur paradait dans la cour de la Conciergerie
+avec l’insolence d’un laquais qui se sait indispensable à une princesse
+exigeante. Il ne parlait pas au valet de pied, qui stationnait
+à la grille du quai, toujours ouverte pendant le jour.</p>
+
+<p>—Que veux-tu? Que dois-je faire? dit madame de San-Esteban
+dans l’argot convenu entre la tante et le neveu.</p>
+
+<p>Cet argot consistait à donner des terminaisons en <i>ar</i> ou en <i>or</i>
+en <i>al</i> ou en <i>i</i>, de façon à défigurer les mots, soit français soit d’argot,
+en les agrandissant. C’était le chiffre diplomatique appliqué
+au langage.</p>
+
+<p>—Mets toutes les lettres en lieu sûr, prends les plus compromettantes
+pour chacune de ces dames, reviens mise en voleuse
+dans la salle des Pas-Perdus, et attends-y mes ordres.</p>
+
+<p>Asie ou Jacqueline s’agenouilla comme pour recevoir la bénédiction,
+et le faux abbé bénit sa tante avec une componction évangélique.</p>
+
+<p>—<i>Addio, marchesa!</i> dit-il à haute voix. Et, ajouta-t-il en se
+servant de leur langage de convention, retrouve Europe et Paccard
+<span class="pagenum" id="page_63">63</span>
+avec les sept cent cinquante mille francs qu’ils ont effarouchés, il
+nous les faut.</p>
+
+<p>—Paccard est là, répondit la pieuse marquise en montrant le
+chasseur les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>Cette promptitude de compréhension arracha non-seulement un
+sourire, mais encore un mouvement de surprise à cet homme, qui
+ne pouvait être étonné que par sa tante. La fausse marquise se
+tourna vers les témoins de cette scène en femme habituée à se poser.</p>
+
+<p>—Il est au désespoir de ne pouvoir aller aux obsèques de son
+enfant, dit-elle en mauvais français, car cette affreuse méprise de
+la justice a fait connaître le secret de ce saint homme!... Moi, je
+vais assister à la messe mortuaire. Voici, monsieur, dit-elle à monsieur
+Gault, en lui donnant une bourse pleine d’or, voici pour soulager
+les pauvres prisonniers...</p>
+
+<p>—Quel <i>chique-mar</i>! lui dit à l’oreille son neveu satisfait.</p>
+
+<p>Jacques Collin suivit le surveillant qui le menait au préau.</p>
+
+<p>Bibi-Lupin, au désespoir, avait fini par se faire voir d’un vrai
+gendarme, à qui, depuis le départ de Jacques Collin il adressait
+des hem! hem! significatifs, et qui vint le remplacer dans la chambre
+du condamné. Mais cet ennemi de Trompe-la-Mort ne put arriver
+assez à temps pour voir la grande dame, qui disparut dans
+son brillant équipage, et dont la voix, quoique déguisée, apportait
+à son oreille des sons rogommeux.</p>
+
+<p>—Trois cents <i>balles</i> pour les détenus!... disait le chef des
+surveillants en montrant à Bibi-Lupin la bourse que monsieur
+Gault avait remise à son greffier.</p>
+
+<p>—Montrez, monsieur Jacomety, dit Bibi-Lupin.</p>
+
+<p>Le chef de la police secrète prit la bourse, vida l’or dans sa
+main, l’examina attentivement.</p>
+
+<p>—C’est bien de l’or!... dit-il, et la bourse est armoiriée! Ah!
+le gredin, est-il fort! est-il complet! Il nous met tous dedans, et
+à chaque instant!... On devrait tirer sur lui comme sur un chien!</p>
+
+<p>—Qu’y a-t-il donc? demanda le greffier en reprenant la
+bourse.</p>
+
+<p>—Il y a que cette femme doit être <i>une voleuse</i>!... s’écria Bibi-Lupin
+en frappant du pied avec rage sur la dalle extérieure du
+guichet.</p>
+
+<p>Ces mots produisirent une vive sensation parmi les spectateurs,
+groupés à une certaine distance de monsieur Sanson, qui
+<span class="pagenum" id="page_64">64</span>
+restait toujours debout, le dos appuyé contre le gros poêle, au
+centre de cette vaste salle voûtée, en attendant un ordre pour
+faire la toilette au criminel et dresser l’échafaud sur la place de
+Grève.</p>
+
+<p>En se retrouvant au préau, Jacques Collin se dirigea vers ses
+<i>amis</i> du pas que devait avoir un habitué du <i>pré</i>.</p>
+
+<p>—Qu’as-tu sur le casaquin? dit-il à La Pouraille.</p>
+
+<p>—Mon affaire est faite, reprit l’assassin que Jacques Collin
+avait emmené dans un coin. J’ai besoin maintenant d’un <i>ami sûr</i>.</p>
+
+<p>—Et pourquoi?</p>
+
+<p>La Pouraille, après avoir raconté tous ses crimes à son chef,
+mais en argot, lui détailla l’assassinat et le vol commis chez les
+époux Crottat.</p>
+
+<p>—Tu as mon estime, lui dit Jacques Collin. C’est bien travaillé;
+mais tu me parais coupable d’une faute.</p>
+
+<p>—Laquelle?</p>
+
+<p>—Une fois l’affaire faite, tu devais avoir un passe-port russe, te
+déguiser en prince russe, acheter une belle voiture armoiriée, aller
+déposer hardiment ton or chez un banquier, demander une lettre
+de crédit pour Hambourg, prendre la poste, accompagné d’un valet
+de chambre, d’une femme de chambre et de ta maîtresse
+habillée en princesse; puis, à Hambourg, t’embarquer pour le
+Mexique. Avec deux cent quatre-vingt mille francs en or, un
+gaillard d’esprit doit faire ce qu’il veut, et aller où il veut, <i>sinve</i>!</p>
+
+<p>—Ah! tu as de ces idées-là, parce que tu es le <i>dab</i>!... Tu ne
+perds jamais la <i>sorbonne</i>, toi! Mais moi.</p>
+
+<p>—Enfin, un bon conseil dans ta position, c’est du bouillon pour
+un mort, reprit Jacques Collin en jetant un regard fascinateur à
+son <i>fanandel</i>.</p>
+
+<p>—C’est vrai! dit avec un air de doute La Pouraille. Donne-le-moi
+toujours, ton bouillon; s’il ne me nourrit pas, je m’en ferai
+un bain de pieds...</p>
+
+<p>—Te voilà pris par <i>la Cigogne</i>, avec cinq vols qualifiés, trois
+assassinats, dont le plus récent concerne deux riches bourgeois...
+Les jurés n’aiment pas qu’on tue des bourgeois... Tu seras <i>gerbé
+à la passe</i>, et tu n’as pas le moindre espoir!...</p>
+
+<p>—Ils m’ont tous dit cela, répondit piteusement La Pouraille.</p>
+
+<p>—Ma tante Jacqueline, avec qui je viens d’avoir un petit bout
+de conversation en plein greffe, et qui est, tu le sais, <i>la mère aux
+<span class="pagenum" id="page_65">65</span>
+Fanandels</i>, m’a dit que <i>la Cigogne</i> voulait se défaire de toi, tant
+elle te craignait.</p>
+
+<p>—Mais, dit La Pouraille avec une naïveté qui prouve combien
+les voleurs sont pénétrés du <i>droit naturel</i> de voler, je suis riche
+à présent, que craignent-ils?</p>
+
+<p>—Nous n’avons pas le temps de faire de la philosophie, dit Jacques
+Collin. Revenons à ta situation...</p>
+
+<p>—Que veux-tu faire de moi? demanda La Pouraille en interrompant
+son <i>dab</i>.</p>
+
+<p>—Tu vas voir! un chien mort vaut encore quelque chose.</p>
+
+<p>—Pour les autres! dit La Pouraille.</p>
+
+<p>—Je te prends dans mon jeu! répliqua Jacques Collin.</p>
+
+<p>—C’est déjà quelque chose!... dit l’assassin. Après?</p>
+
+<p>—Je ne demande pas où est ton argent, mais ce que tu veux en
+faire?</p>
+
+<p>La Pouraille espionna l’œil impénétrable du <i>dab</i>, qui continua
+froidement.</p>
+
+<p>—As-tu quelque <i>largue</i> que tu aimes, un enfant, un <i>fanandel</i>
+à protéger? Je serai dehors dans une heure, je pourrai tout
+pour ceux à qui tu veux du bien.</p>
+
+<p>La Pouraille hésitait encore, il restait au port d’armes de l’indécision.
+Jacques Collin fit alors avancer un dernier argument.</p>
+
+<p>—Ta part dans notre caisse est de trente mille francs, la laisses-tu
+aux <i>fanandels</i>, la donnes-tu à quelqu’un? Ta part est en sûreté,
+je puis la remettre ce soir à qui tu veux la léguer.</p>
+
+<p>L’assassin laissa échapper un mouvement de plaisir.</p>
+
+<p>—Je le tiens! se dit Jacques Collin. —Mais ne flânons pas,
+réfléchis?... reprit-il en parlant à l’oreille de La Pouraille. Mon
+vieux, nous n’avons pas dix minutes à nous... Le procureur général
+va me demander et je vais avoir une conférence avec lui. Je le
+tiens, cet homme, je puis tordre le cou à la <i>Cigogne</i>! je suis certain
+de sauver Madeleine.</p>
+
+<p>—Si tu sauves Madeleine, mon bon <i>dab</i>, tu peux bien me...</p>
+
+<p>—Ne perdons pas notre salive, dit Jacques Collin d’une voix
+brève. Fais ton testament.</p>
+
+<p>—Eh bien! je voudrais donner l’argent à la Gonore, répondit
+La Pouraille d’un air piteux.</p>
+
+<p>—Tiens!... tu vis avec la veuve de Moïse, ce juif qui était à la
+piste des <i>rouleurs</i> du midi? demanda Jacques Collin.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_66">66</span>
+Semblable aux grands généraux, Trompe-la-Mort connaissait
+admirablement bien le personnel de toutes les troupes.</p>
+
+<p>—C’est elle-même, dit La Pouraille excessivement flatté.</p>
+
+<p>—Jolie femme! dit Jacques Collin qui s’entendait admirablement
+à manœuvrer ces machines terribles. La <i>largue</i> est fine!
+elle a de grandes connaissances et <i>beaucoup de probité</i>! c’est
+une <i>voleuse</i> finie. Ah! tu t’es retrempé dans la Gonore! c’est bête
+de se fait <i>terrer</i> quand on tient une pareille <i>largue</i>. Imbécile! il
+fallait prendre un petit commerce honnête, et vivoter!... Et que
+<i>goupine-t-elle</i>?</p>
+
+<p>—Elle est établie rue Sainte-Barbe, elle gère une maison...</p>
+
+<p>—Ainsi, tu l’institues ton héritière? Voilà, mon cher, où nous
+mènent ces gueuses-là, quand on a la bêtise de les aimer...</p>
+
+<p>—Oui, mais ne lui donne rien qu’après ma culbute!</p>
+
+<p>—C’est sacré, dit Jacques Collin d’un ton sérieux. Rien aux
+<i>fanandels</i>?</p>
+
+<p>—Rien, ils m’ont <i>servi</i>, répondit haineusement La Pouraille.</p>
+
+<p>—Qui t’a vendu? Veux-tu que je te venge, demanda vivement
+Jacques Collin en essayant de réveiller le dernier sentiment qui
+fasse vibrer ces cœurs au moment suprême. Qui sait, mon vieux
+<i>fanandel</i>, si je ne pourrais pas, tout en te vengeant, faire ta paix
+avec la <i>Cigogne</i>?</p>
+
+<p>Là, l’assassin regarda son <i>dab</i> d’un air hébété de bonheur.</p>
+
+<p>—Mais, répondit le <i>dab</i> à cette expression de physionomie
+parlante, je ne joue en ce moment <i>la mislocq</i> que pour Théodore.
+Après le succès de ce vaudeville, mon vieux, pour un de mes
+<i>amis</i>, car tu es des miens, toi! je suis capable de bien des choses.</p>
+
+<p>—Si je te vois seulement faire ajourner la cérémonie pour ce
+pauvre petit Théodore, tiens, je ferai tout ce que tu voudras.</p>
+
+<p>—Mais c’est fait, je suis sûr de <i>cromper sa sorbonne</i> des
+griffes de la <i>Cigogne</i>. Pour se <i>désenflacquer</i>, vois-tu, La Pouraille,
+il faut se donner la main les uns aux autres... On ne peut
+rien tout seul...</p>
+
+<p>—C’est vrai! s’écria l’assassin.</p>
+
+<p>La confiance était si bien établie, et sa foi dans le <i>dab</i> si fanatique,
+que La Pouraille n’hésita plus.</p>
+
+<p>La Pouraille livra le secret de ses complices, ce secret si bien
+gardé jusqu’à présent. C’était tout ce que Jacques Collin voulait
+savoir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_67">67</span>
+—Voici <i>la balle</i>! Dans <i>le poupon</i>, <ins title="original: Ruffart">Ruffard</ins>, l’agent de Bibi-Lupin,
+était en tiers avec moi et Godet...</p>
+
+<p>—Arrachelaine?... s’écria Jacques Collin en donnant à Ruffard
+son nom de voleur.</p>
+
+<p>—C’est cela. Les gueux m’ont vendu, parce que je connais
+leur cachette et qu’ils ne connaissent pas la mienne.</p>
+
+<p>—<i>Tu graisses mes bottes!</i> mon amour, dit Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Quoi!</p>
+
+<p>—Eh bien! répondit le <i>dab</i>, vois ce qu’on gagne à mettre en
+moi toute sa confiance!... Maintenant ta vengeance est un point de
+la partie que je joue!... Je ne te demande pas de m’indiquer ta
+cachette, tu me la diras au dernier moment; mais, dis-moi tout
+qui regarde Ruffard et Godet.</p>
+
+<p>—Tu es et tu seras toujours notre <i>dab</i>, je n’aurai pas de secrets
+pour toi, répliqua La Pouraille. Mon or est dans la <i>profonde</i>
+(la cave) de la maison à la Gonore.</p>
+
+<p>—Tu ne crains rien de ta <i>largue</i>?</p>
+
+<p>—Ah! ouiche! elle ne sait rien de mon tripotage! reprit La
+Pouraille. J’ai soûlé la Gonore, quoique ce soit une femme à ne
+rien dire la tête dans la lunette. Mais tant d’or!</p>
+
+<p>—Oui, ça fait tourner le lait de la conscience la plus pure! répliqua
+Jacques Collin.</p>
+
+<p>—J’ai donc pu travailler sans <i>luisant</i> sur moi! Toute la volaille
+dormait dans le poulailler. L’or est à trois pieds sous terre,
+derrière les bouteilles de vin. Et par-dessus j’ai mis une couche de
+cailloux et de mortier.</p>
+
+<p>—Bon! fit Jacques Collin. Et les cachettes des autres?</p>
+
+<p>—Ruffard a <i>son fade</i> chez la Gonore, dans la chambre de la
+pauvre femme, qu’il tient par là, car elle peut devenir complice de
+recel et finir ses jours à Saint-Lazare.</p>
+
+<p>—Ah! le gredin! comme la <i>raille</i> (la police) vous forme un
+voleur! dit Jacques.</p>
+
+<p>—Godet a mis <i>son fade</i> chez sa sœur, blanchisseuse de fin, une
+honnête fille qui peut attraper cinq ans de <i>lorcefé</i> sans s’en douter.
+Le <i>fanandel</i> a levé les carreaux du plancher, les a remis, et
+a filé.</p>
+
+<p>—Sais-tu ce que je veux de toi? dit alors Jacques Collin en
+jetant sur La Pouraille un regard magnétique.</p>
+
+<p>—Quoi?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_68">68</span>
+—Que tu prennes sur ton compte l’affaire de Madeleine...</p>
+
+<p>La Pouraille fit un singulier haut-le-corps; mais il se remit
+promptement en posture d’obéissance sous le regard fixe du <i>dab</i>.</p>
+
+<p>—Eh bien! <i>tu renâcles déjà!</i> tu te mêles de mon jeu!
+Voyons! quatre assassinats ou trois, n’est-ce pas la même chose?</p>
+
+<p>—Peut-être!</p>
+
+<p>—Par le <i>meg des Fanandels</i>, tu es sans <i>raisiné</i> dans le
+<i>vermichels</i> (sans sang dans les veines). Et moi qui pensais à <ins title="original: e">te</ins>
+sauver!...</p>
+
+<p>—Et comment!</p>
+
+<p>—Imbécile; si l’on promet de rendre l’or à la famille, tu en
+seras quitte pour aller à <i>vioque au pré</i>. Je ne donnerais pas une
+<i>face</i> de ta <i>sorbonne</i> si l’on tenait l’argent; mais, en ce moment,
+tu vaux sept cent mille francs, imbécile!</p>
+
+<p>—<i>Dab! dab!</i> s’écria La Pouraille au comble du bonheur.</p>
+
+<p>—Et, reprit Jacques Collin, sans compter que nous rejetterons
+les assassinats sur Ruffard... Du coup Bibi-Lupin est dégommé...
+Je le tiens!</p>
+
+<p>La Pouraille resta stupéfait de cette idée, ses yeux s’agrandirent,
+il fut comme une statue. Arrêté depuis trois mois, à la veille
+de passer à la cour d’assises, conseillé par ses <i>amis</i> de la Force,
+auxquels il n’avait pas parlé de ses complices, il était si bien sans
+espoir après l’examen de ses crimes, que ce plan avait échappé à
+toutes ces intelligences <i>enflacquées</i>. Aussi ce semblant d’espoir le
+rendit-il presque imbécile.</p>
+
+<p>—Ruffard et Godet ont-ils déjà fait la noce? ont-ils fait prendre
+l’air à quelques-uns de leurs <i>jaunets</i>? demanda Jacques
+Collin.</p>
+
+<p>—Ils n’osent pas, répondit La Pouraille. Les gredins attendent
+que je sois <i>fauché</i>. C’est ce que m’a fait dire ma <i>largue</i> par la
+Biffe, quand elle est venue voir le Biffon.</p>
+
+<p>—Eh bien! nous aurons leurs <i>fades</i> dans vingt-quatre heures!
+s’écria Jacques Collin. Les drôles ne pourront pas restituer comme
+toi, tu seras blanc comme neige et eux rougis de tout le sang! Tu
+deviendras, par mes soins, un honnête garçon entraîné par eux.
+J’aurai ta fortune pour mettre des alibis dans tes autres procès, et
+une fois au <i>pré</i>, car tu y retourneras, tu verras à t’évader... C’est
+une vilaine vie, mais c’est encore la vie!</p>
+
+<p>Les yeux de La Pouraille annonçaient un délire intérieur.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_69">69</span>
+—Vieux! avec sept cent mille francs on a bien des <i>cocardes</i>!
+disait Jacques Collin en grisant d’espoir son <i>fanandel</i>.</p>
+
+<p>—<i>Dab! dab!</i></p>
+
+<p>—J’éblouirai le ministre de la justice... Ah! Ruffard la dansera,
+c’est une <i>raille</i> à démolir. Bibi-Lupin est frit.</p>
+
+<p>—Eh bien! c’est dit, s’écria La Pouraille avec une joie sauvage.
+Ordonne, j’obéis.</p>
+
+<p>Et il serra Jacques Collin dans ses bras, en laissant voir des larmes
+de joie dans ses yeux tant il lui parut possible de sauver sa
+tête.</p>
+
+<p>—Ce n’est pas tout, dit Jacques Collin. La <i>Cigogne</i> a la digestion
+difficile, surtout en fait de <i>redoublement de fièvre</i> (révélation
+d’un nouveau fait à charge). Maintenant il s’agit de <i>servir
+de belle une largue</i> (de dénoncer à faux une femme).</p>
+
+<p>—Et comment? A quoi bon? demanda l’assassin.</p>
+
+<p>—Aide-moi! Tu vas voir!... répondit Trompe-la-Mort.</p>
+
+<p>Jacques Collin révéla brièvement à La Pouraille le secret du
+crime commis à Nanterre et lui fit apercevoir la nécessité d’avoir
+une femme qui consentirait à jouer le rôle qu’avait rempli la
+Ginetta. Puis il se dirigea vers le Biffon avec La Pouraille devenu
+joyeux.</p>
+
+<p>—Je sais combien tu aimes la Biffe... dit Jacques Collin au
+Biffon.</p>
+
+<p>Le regard que jeta le Biffon fut tout un poème horrible.</p>
+
+<p>—Que fera-t-elle pendant que tu seras au <i>pré</i>?</p>
+
+<p>Une larme mouilla les yeux féroces du Biffon.</p>
+
+<p>—Eh bien! si je te la fourrais à la <i>lorcefé des largues</i> (à la
+Force des femmes, les Madelonnettes ou Saint-Lazare) pour un an,
+le temps de ton <i>gerbement</i> (jugement), de ton départ, de ton arrivée
+et de ton évasion?</p>
+
+<p>—Tu ne peux faire ce miracle, elle est <i>nique de mèche</i> (sans
+aucune complicité), répondit l’amant de la Biffe.</p>
+
+<p>—Ah! mon Biffon, dit La Pouraille, notre <i>dab</i> est plus puissant
+que le <i>Meg</i>!... (Dieu).</p>
+
+<p>—Quel est ton mot de passe avec elle? demanda Jacques Collin
+au Biffon avec l’assurance d’un maître qui ne doit pas essuyer
+de refus.</p>
+
+<p>—<i>Sorgue à Pantin</i> (nuit à Paris). Avec ce mot, elle sait
+qu’on vient de ma part, et si tu veux qu’elle t’obéisse, montre-lui
+<span class="pagenum" id="page_70">70</span>
+une <i>thune de cinq balles</i> (pièce de cinq francs), et prononce ce
+mot-ci: <i>Tondif!</i></p>
+
+<p>—Elle sera condamnée dans le <i>gerbement</i> de La Pouraille, et
+graciée pour révélation après un an d’<i>ombre</i>! dit <ins title="original: sententieusement">sentencieusement</ins>
+Jacques Collin en regardant La Pouraille.</p>
+
+<p>La Pouraille comprit le plan de son <i>dab</i>, et lui promit, par un
+seul regard, de décider le Biffon à y coopérer en obtenant de la
+Biffe cette fausse complicité dans le crime dont il allait se charger.</p>
+
+<p>—Adieu, mes enfants. Vous apprendrez bientôt que j’ai sauvé
+mon petit des mains de <i>Charlot</i>, dit Trompe-la-Mort. Oui, Charlot
+était au greffe avec ses soubrettes pour faire la toilette à Madeleine!
+Tenez, dit-il, on vient me chercher de la part du <i>dab de la
+Cigogne</i> (du procureur général).</p>
+
+<p>En effet, un surveillant sorti du guichet fit signe à cet homme
+extraordinaire, à qui le danger du jeune Corse avait rendu cette
+sauvage puissance avec laquelle il savait lutter contre la société.</p>
+
+<p>Il n’est pas sans intérêt de faire observer qu’au moment où le
+corps de Lucien lui fut ravi, Jacques Collin s’était décidé, par une
+résolution suprême, à tenter une dernière incarnation, non plus
+avec une créature, mais avec une chose. Il avait enfin pris le parti
+fatal que prit Napoléon sur la chaloupe qui le conduisit vers le <i>Bellérophon</i>.
+Par un concours bizarre de circonstances, tout aida ce
+génie du mal et de la corruption dans son entreprise.</p>
+
+<p>Aussi, quand même le dénoûment inattendu de cette vie criminelle
+perdrait un peu de ce merveilleux, qui, de nos jours, ne
+s’obtient que par des invraisemblances inacceptables, est-il nécessaire,
+avant de pénétrer avec Jacques Collin dans le cabinet du
+procureur général, de suivre madame Camusot chez les personnes
+où elle alla, pendant que tous ces événements se passaient à la
+Conciergerie? Une des obligations auxquelles ne doit jamais manquer
+l’historien des mœurs, c’est de ne point gâter le vrai par des
+arrangements en apparence dramatiques, surtout quand le vrai a
+pris la peine de devenir romanesque. La nature sociale, à Paris
+surtout, comporte de tels hasards, des enchevêtrements de conjectures
+si capricieuses, que l’imagination des inventeurs est à tout
+moment dépassée. La hardiesse du vrai s’élève à des combinaisons
+interdites à l’art, tant elles sont invraisemblables ou peu décentes,
+à moins que l’écrivain ne les adoucisse, ne les émonde, ne les
+châtre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_71">71</span>
+Madame Camusot essaya de se composer une toilette du matin
+presque de bon goût, entreprise assez difficile pour la femme d’un
+juge qui, depuis six ans, avait constamment habité la province. Il
+s’agissait de ne donner prise à la critique ni chez la marquise d’Espard,
+ni chez la duchesse de Maufrigneuse, en venant les trouver
+de huit à neuf heures du matin. Amélie-Cécile Camusot, quoique
+née Thirion, hâtons-nous de le dire, réussit à moitié. N’est-ce pas,
+en fait de toilette, se tromper deux fois?...</p>
+
+<p>On ne se figure pas de quelle utilité sont les femmes de Paris pour
+les ambitieux en tous genres; elles sont aussi nécessaires dans le
+grand monde que dans le monde des voleurs, où, comme on vient de
+le voir, elles jouent un rôle énorme. Ainsi, supposez un homme forcé
+de parler dans un temps donné, sous peine de rester en arrière dans
+l’arène, à ce personnage, immense sous la restauration, et qui s’appelle
+encore aujourd’hui le garde des sceaux. Prenez un homme
+dans la condition la plus favorable, un juge, c’est-à-dire un familier
+de la maison. Le magistrat est obligé d’aller trouver soit un chef
+de division, soit le secrétaire particulier, soit le secrétaire général,
+et de leur prouver la nécessité d’obtenir une audience immédiate.
+Un garde des sceaux est-il jamais visible à l’instant même? Au milieu
+de la journée, s’il n’est pas à la Chambre, il est au conseil des
+ministres, ou il signe, ou il donne audience. Le matin, il dort on
+ne sait où. Le soir, il a ses obligations publiques et personnelles.
+Si tous les juges pouvaient réclamer des moments d’audience, sous
+quelque prétexte que ce soit, le chef de la justice serait assailli.
+L’objet de l’audience, particulière, immédiate, est donc soumis à
+l’appréciation d’une de ces puissances intermédiaires qui deviennent
+un obstacle, une porte à ouvrir, quand elle n’est pas déjà tenue
+par un compétiteur. Une femme, elle! va trouver une autre
+femme; elle peut entrer dans la chambre à coucher immédiatement,
+en éveillant la curiosité de la maîtresse ou de la femme de
+chambre, surtout lorsque la maîtresse est sous le coup d’un grand
+intérêt ou d’une nécessité poignante. Nommez la puissance femelle,
+madame la marquise d’Espard, avec qui devait compter un
+ministre; cette femme écrit un petit billet ambré que son valet de
+chambre porte au valet de chambre du ministre. Le ministre est
+saisi par le poulet au moment de son réveil, il le lit aussitôt. Si le
+ministre a des affaires, l’homme est enchanté d’avoir une visite
+à rendre à l’une des reines de Paris, une des puissances du
+<span class="pagenum" id="page_72">72</span>
+faubourg Saint-Germain, une des favorites de Madame, de la dauphine
+ou du roi. Casimir Périer, le seul premier ministre réel
+qu’ait eu la révolution de juillet, quittait tout pour aller chez un
+ancien premier gentilhomme de la chambre du roi Charles X.</p>
+
+<p>Cette théorie explique le pouvoir de ces mots:</p>
+
+<p>—«Madame, madame Camusot pour une affaire très-pressante,
+et que sait madame!» dits à la marquise d’Espard par sa femme
+de chambre qui la supposait éveillée.</p>
+
+<p>Aussi la marquise cria-t-elle d’introduire Amélie incontinent. La
+femme du juge fut bien écoutée, quand elle commença par ces paroles:</p>
+
+<p>—Madame la marquise, nous sommes perdus pour vous avoir
+vengée...</p>
+
+<p>—Comment, ma petite belle?... répondit la marquise en regardant
+madame Camusot dans la pénombre que produisit la porte
+entr’ouverte. Vous êtes divine, ce matin, avec votre petit chapeau.
+Où trouvez-vous ces formes-là?...</p>
+
+<p>—Madame, vous êtes bien bonne... Mais vous savez que la manière
+dont Camusot a interrogé Lucien de Rubempré a réduit ce
+jeune homme au désespoir, et qu’il s’est pendu dans sa prison...</p>
+
+<p>—Que va devenir madame de Sérizy? s’écria la marquise en
+jouant l’ignorance pour se faire raconter tout à nouveau.</p>
+
+<p>—Hélas! on la tient pour folle... répondit Amélie. Ah! si vous
+pouvez obtenir de Sa Grandeur qu’il mande aussitôt mon mari par
+une estafette envoyée au Palais, le ministre saura d’étranges mystères,
+il en fera bien certainement part au roi..... Dès lors, les ennemis
+de Camusot seront réduits au silence.</p>
+
+<p>—Quels sont les ennemis de Camusot? demanda la marquise.</p>
+
+<p>—Mais, le procureur général, et maintenant monsieur de Sérizy...</p>
+
+<p>—C’est bon, ma petite, répliqua madame d’Espard, qui devait
+à messieurs de Grandville et de Sérizy sa défaite dans le procès
+ignoble qu’elle avait intenté pour faire interdire son mari, je vous
+défendrai. Je n’oublie ni mes amis, ni mes ennemis.</p>
+
+<p>Elle sonna, fit ouvrir ses rideaux, le jour vint à flots; elle demanda
+son pupitre, et la femme de chambre l’apporta. La marquise
+griffonna rapidement un petit billet.</p>
+
+<p>—Que Godard monte à cheval, et porte ce mot à la chancellerie;
+il n’y a pas de réponse, dit-elle à sa femme de chambre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_73">73</span>
+La femme de chambre sortit vivement, et, malgré cet ordre,
+resta sur la porte pendant quelques minutes.</p>
+
+<p>—Il y a donc de grands mystères? demanda madame d’Espard.
+Contez-moi donc cela, chère petite. Clotilde de Grandlieu n’est-elle
+pas mêlée à cette affaire?</p>
+
+<p>—Madame la marquise saura tout par Sa Grandeur, car mon
+mari ne m’a rien dit, il m’a seulement avertie de son danger. Il
+vaudrait mieux pour nous que madame de Sérizy mourût plutôt
+que de rester folle.</p>
+
+<p>—Pauvre femme! dit la marquise. Mais ne l’était-elle pas déjà?</p>
+
+<p>Les femmes du monde, par leurs cent manières de prononcer la
+même phrase, démontrent aux observateurs attentifs l’étendue infinie
+des modes de la musique. L’âme passe tout entière dans la
+voix aussi bien que dans le regard, elle s’empreint dans la lumière
+comme dans l’air, éléments que travaillent les yeux et le larynx.
+Par l’accentuation de ces deux mots: «Pauvre femme!» la marquise
+laissa deviner le contentement de la haine satisfaite, le bonheur
+du triomphe. Ah! combien de malheurs ne souhaitait-elle pas
+à la protectrice de Lucien! La vengeance qui survit à la mort de
+l’objet haï, qui n’est jamais assouvie, cause une sombre épouvante.
+Aussi madame Camusot, quoique d’une nature âpre, haineuse et
+tracassière, fut-elle abasourdie. Elle ne trouva rien à répliquer,
+elle se tut.</p>
+
+<p>—Diane m’a dit, en effet, que Léontine était allée à la prison,
+reprit madame d’Espard. Cette chère duchesse est au désespoir de
+cet éclat, car elle a la faiblesse d’aimer beaucoup madame de Sérizy;
+mais cela se conçoit, elles ont adoré ce petit imbécile de
+Lucien presqu’en même temps, et rien ne lie ou ne désunit plus
+deux femmes que de faire leurs dévotions au même autel. Aussi
+cette chère amie a-t-elle passé deux heures hier dans la chambre
+de Léontine. Il paraît que la pauvre comtesse dit des choses affreuses!
+On m’a dit que c’est dégoûtant!... Une femme comme il
+faut ne devrait pas être sujette à de pareils accès!... Fi! C’est une
+passion purement physique... La duchesse est venue me voir pâle
+comme une morte, elle a eu bien du courage! Il y a dans cette
+affaire des choses monstrueuses...</p>
+
+<p>—Mon mari dira tout au garde des sceaux pour sa justification,
+car on voulait sauver Lucien, et lui, madame la marquise, il a fait
+son devoir. Un juge d’instruction doit toujours interroger les gens
+<span class="pagenum" id="page_74">74</span>
+au secret, dans le temps voulu par la loi!... Il fallait bien lui demander
+quelque chose à ce petit malheureux, qui n’a pas compris
+qu’on le questionnait pour la forme, et il a fait tout de suite des
+aveux...</p>
+
+<p>—C’était un sot et un impertinent! dit sèchement madame
+d’Espard.</p>
+
+<p>La femme du juge garda le silence en entendant cet arrêt.</p>
+
+<p>—Si nous avons succombé dans l’interdiction de monsieur
+d’Espard, ce n’est pas la faute de Camusot, je m’en souviendrai
+toujours! reprit la marquise après une pause... C’est Lucien, messieurs
+de Sérizy, Bauvan et de Grandville qui nous ont fait échouer.
+Avec le temps, Dieu sera pour moi! Tous ces gens-là seront malheureux.
+Soyez tranquille, je vais envoyer le chevalier d’Espard
+chez le garde des sceaux pour qu’il se hâte de faire venir votre
+mari, si c’est utile...</p>
+
+<p>—Ah! madame...</p>
+
+<p>—Écoutez! dit la marquise, je vous promets la décoration de la
+Légion-d’Honneur immédiatement, demain! Ce sera comme un
+éclatant témoignage de satisfaction pour votre conduite dans cette
+affaire. Oui, c’est un blâme de plus pour Lucien, ça le dira coupable!
+On se pend rarement pour son plaisir... Allons, adieu, chère
+belle!</p>
+
+<p>Madame Camusot, dix minutes après, entrait dans la chambre
+à coucher de la belle Diane de Maufrigneuse, qui, couchée à une
+heure du matin, ne dormait pas encore à neuf heures.</p>
+
+<p>Quelque insensibles que soient les duchesses, ces femmes, dont
+le cœur est en stuc, ne voient pas l’une de leurs amies en proie à
+la folie sans que ce spectacle ne leur fasse une impression profonde.</p>
+
+<p>Puis, les liaisons de Diane et de Lucien, quoique rompues depuis
+dix-huit mois, avaient laissé dans l’esprit de la duchesse assez
+de souvenirs pour que la funeste mort de cet enfant lui portât à
+elle aussi des coups terribles. Diane avait vu pendant toute la nuit
+ce beau jeune homme, si charmant, si poétique, qui savait si bien
+aimer, pendu comme le dépeignait Léontine dans les accès et avec
+les gestes de la fièvre chaude. Elle gardait de Lucien d’éloquentes,
+d’enivrantes lettres, comparables à celles écrites par Mirabeau à
+Sophie, mais plus littéraires, plus soignées, car ces lettres avaient
+été dictées par la plus violente des passions, la vanité! Posséder la
+plus ravissante des duchesses, la voir faisant des folies pour lui,
+<span class="pagenum" id="page_75">75</span>
+des folies secrètes, bien entendu, ce bonheur avait tourné la tête à
+Lucien. L’orgueil de l’amant avait bien inspiré le poëte. Aussi la
+duchesse avait-elle conservé ces lettres émouvantes, comme certains
+vieillards ont des gravures obscènes, à cause des éloges hyperboliques
+donnés à ce qu’elle avait de moins duchesse en elle.</p>
+
+<p>—Et il est mort dans une ignoble prison! se disait-elle en serrant
+les lettres avec effroi quand elle entendit frapper doucement
+à sa porte par sa femme de chambre.</p>
+
+<p>—Madame Camusot, pour une affaire de la dernière gravité qui
+concerne madame la duchesse, dit la femme de chambre.</p>
+
+<p>Diane se dressa sur ses jambes tout épouvantée.</p>
+
+<p>—Oh! dit-elle en regardant Amélie qui s’était composé une
+figure de circonstance, je devine tout! Il s’agit de mes lettres...
+Ah! mes lettres!... Ah! mes lettres!... Et elle tomba sur une causeuse.
+Elle se souvint alors d’avoir, dans l’excès de sa passion,
+répondu sur le même ton à Lucien, d’avoir célébré la poésie de
+l’homme comme il chantait les gloires de la femme, et par quels
+dithyrambes!</p>
+
+<p>—Hélas! oui, madame, je viens vous sauver plus que la vie! il
+s’agit de votre honneur... Reprenez vos sens, habillez-vous, allons
+chez la duchesse de Grandlieu; car, heureusement pour vous,
+vous n’êtes pas la seule de compromise.</p>
+
+<p>—Mais Léontine, hier, a brûlé, m’a-t-on dit, au Palais, toutes
+les lettres saisies chez notre pauvre Lucien?</p>
+
+<p>—Mais, madame, Lucien était doublé de Jacques Collin! s’écria
+la femme du juge. Vous oubliez toujours cet atroce compagnonnage,
+qui, certes, est la seule cause de la mort de ce charmant
+et regrettable jeune homme! Or, ce Machiavel du bagne n’a
+jamais perdu la tête, lui! Monsieur Camusot a la certitude que ce
+monstre a mis en lieu sûr les lettres les plus compromettantes des
+maîtresses de son...</p>
+
+<p>—Son ami, dit vivement la duchesse. Vous avez raison, ma
+petite belle, il faut aller tenir conseil chez les Grandlieu. Nous
+sommes tous intéressés dans cette affaire, et fort heureusement
+Sérizy nous donnera la main...</p>
+
+<p>Le danger extrême a, comme on l’a vu par les scènes de la Conciergerie,
+une vertu sur l’âme aussi terrible que celle des puissants
+réactifs sur le corps. C’est une pile de Volta morale. Peut-être le
+jour n’est-il pas loin où l’on saisira le mode par lequel le sentiment
+<span class="pagenum" id="page_76">76</span>
+se condense chimiquement en un fluide, peut-être pareil à
+celui de l’électricité.</p>
+
+<p>Ce fut chez le forçat et chez la duchesse le même phénomène.
+Cette femme abattue, mourante, et qui n’avait pas dormi, cette
+duchesse, si difficile à habiller, recouvra la force d’une lionne aux
+abois, et la présence d’esprit d’un général au milieu du feu. Diane
+choisit elle-même ses vêtements et improvisa sa toilette avec la célérité
+qu’y eût mise une grisette qui se sert de femme de chambre
+à elle-même. Ce fut si merveilleux, que la soubrette resta sur ses
+jambes, immobile pendant un instant, tant elle fut surprise de voir
+sa maîtresse en chemise, laissant peut-être avec plaisir apercevoir
+à la femme du juge, à travers le brouillard clair du lin, un corps
+blanc, aussi parfait que celui de la Vénus de Canova. C’était comme
+un bijou sous son papier de soie. Diane avait deviné soudain où se
+trouvait son corset de bonne fortune, ce corset qui s’accroche par
+devant, en évitant aux femmes pressées la fatigue et le temps si
+mal employé du laçage. Elle avait déjà fixé les dentelles de la chemise
+et massé convenablement les beautés de son corsage, lorsque
+la femme de chambre apporta le jupon, et acheva l’œuvre en donnant
+une robe. Pendant qu’Amélie, sur un signe de la femme de
+chambre, agrafait la robe par derrière et aidait la duchesse, la
+soubrette alla prendre des bas en fil d’Écosse, des brodequins de
+velours, un châle et un chapeau. Amélie et la femme de chambre
+chaussèrent chacune une jambe.</p>
+
+<p>—Vous êtes la plus belle femme que j’aie vue, dit habilement
+Amélie en baisant le genou fin et poli de Diane par un mouvement
+passionné.</p>
+
+<p>—Madame n’a pas sa pareille, dit la femme de chambre.</p>
+
+<p>—Allons, Josette, taisez-vous, répliqua la duchesse. —Vous
+avez une voiture? dit-elle à madame Camusot. Allons, ma petite
+belle, nous causerons en route. Et la duchesse descendit le grand
+escalier de l’hôtel de Cadignan en courant et en mettant ses gants,
+ce qui ne s’était jamais vu.</p>
+
+<p>—A l’hôtel de Grandlieu, et promptement! dit-elle à l’un de
+ses domestiques, en lui faisant signe de monter derrière la voiture.</p>
+
+<p>Le valet hésita, car cette voiture était un fiacre.</p>
+
+<p>—Ah! madame la duchesse, vous ne m’aviez pas dit que ce
+jeune homme avait des lettres de vous! sans cela, Camusot aurait
+bien autrement procédé...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_77">77</span>
+—La situation de Léontine m’a tellement occupée que je me
+suis entièrement oubliée, dit-elle. La pauvre femme était déjà
+quasi folle avant-hier, jugez de ce qu’a dû produire de désordre
+en elle le fatal événement! Ah! si vous saviez, ma petite, quelle
+matinée nous avons eue hier... Non, c’est à faire renoncer à l’amour.
+Hier, traînées toutes les deux, Léontine et moi, par une
+atroce vieille, une marchande à la toilette, une maîtresse femme,
+dans cette sentine puante et sanglante qu’on nomme la Justice, je
+lui disais, en la conduisant au Palais: «N’est-ce pas à tomber sur
+ses genoux et à crier, comme madame de Nucingen, quand, en
+allant à Naples, elle a subi l’une de ces tempêtes effrayantes de la
+Méditerranée: —«Mon Dieu! sauvez-moi, et plus jamais!»
+Certes, voici deux journées qui compteront dans ma vie! sommes-nous
+stupides d’écrire?... Mais on aime! on reçoit des pages qui
+vous brûlent le cœur par les yeux, et tout flambe! et la prudence
+s’en va! et l’on répond...</p>
+
+<p>—Pourquoi répondre, quand on peut agir! dit madame Camusot.</p>
+
+<p>—Il est si beau de se perdre!... reprit orgueilleusement la duchesse.
+C’est la volupté de l’âme.</p>
+
+<p>—Les belles femmes, répliqua modestement madame Camusot,
+sont excusables, elles ont bien plus d’occasions que nous autres
+de succomber!</p>
+
+<p>La duchesse sourit.</p>
+
+<p>—Nous sommes toujours trop généreuses, reprit Diane de Maufrigneuse.
+Je ferai comme cette atroce madame d’Espard.</p>
+
+<p>—Et que fait-elle? demanda curieusement la femme du juge.</p>
+
+<p>—Elle a écrit mille billets doux...</p>
+
+<p>—Tant que cela!... s’écria la Camusot en interrompant la duchesse.</p>
+
+<p>—Eh bien! ma chère, on n’y pourrait pas trouver une phrase
+qui la compromette...</p>
+
+<p>—Vous seriez incapable de conserver cette froideur, cette attention,
+répondit madame Camusot. Vous êtes femme, vous êtes
+de ces anges qui ne savent pas résister au diable...</p>
+
+<p>—Je me suis juré de ne plus jamais écrire. Je n’ai, dans toute
+ma vie, écrit qu’à ce malheureux Lucien... Je conserverai ses
+lettres jusqu’à ma mort! Ma chère petite, c’est du feu, on a besoin
+quelquefois.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_78">78</span>
+—Si on les trouvait! fit la Camusot avec un petit geste pudique.</p>
+
+<p>—Oh! je dirais que c’est les lettres d’un roman commencé.
+Car j’ai tout copié, ma chère, et j’ai brûlé les originaux!</p>
+
+<p>—Oh! madame pour ma récompense, laissez-moi les lire...</p>
+
+<p>—Peut-être, dit la duchesse. Vous verrez alors, ma chère, qu’on
+n’en a pas écrit de pareilles à Léontine!</p>
+
+<p>Ce dernier mot fut toute la femme, la femme de tous les temps
+et de tous les pays.</p>
+
+<p>Semblable à la grenouille de la fable de La Fontaine, madame
+Camusot crevait dans sa peau du plaisir d’entrer chez les Grandlieu
+en compagnie de la belle Diane de Maufrigneuse. Elle allait
+former, dans cette matinée, un de ces liens si nécessaires à l’ambition.
+Aussi s’entendait-elle appeler: —Madame la présidente. Elle
+éprouvait la jouissance ineffable de triompher d’obstacles immenses,
+et dont le principal était l’incapacité de son mari, secrète encore,
+mais qu’elle connaissait bien. Faire arriver un homme médiocre!
+c’est pour une femme, comme pour les rois, se donner le plaisir
+qui séduit tant les grands acteurs, et qui consiste à jouer cent fois
+une mauvaise pièce. C’est l’ivresse de l’égoïsme! Enfin c’est en
+quelque sorte les saturnales du pouvoir. Le pouvoir ne se prouve
+sa force à lui-même que par le singulier abus de couronner quelque
+absurdité des palmes du succès, en insultant au génie, seule force
+que le pouvoir absolu ne puisse atteindre. La promotion du cheval
+de Caligula, cette farce impériale, a eu et aura toujours un grand
+nombre de représentations.</p>
+
+<p>En quelques minutes, Diane et Amélie passèrent de l’élégant
+désordre dans lequel était la chambre à coucher de la belle Diane,
+à la correction d’un luxe grandiose et sévère, chez la duchesse de
+Grandlieu.</p>
+
+<p>Cette Portugaise très-pieuse se levait toujours à huit heures
+pour aller entendre la messe à la petite église de Sainte-Valère,
+succursale de Saint-Thomas d’Aquin, alors située sur l’esplanade
+des Invalides. Cette chapelle, aujourd’hui démolie, a été transportée
+rue de Bourgogne, en attendant la construction de l’église gothique
+qui sera, dit-on, dédiée à sainte Clotilde.</p>
+
+<p>Aux premiers mots dits à l’oreille de la duchesse de Grandlieu
+par Diane de Maufrigneuse, la pieuse femme passa chez monsieur
+de Grandlieu qu’elle ramena promptement. Le duc jeta sur
+<span class="pagenum" id="page_79">79</span>
+madame Camusot un de ces rapides regards par lesquels les grands
+seigneurs analysent toute une existence, et souvent l’âme. La toilette
+d’Amélie aida puissamment le duc à deviner cette vie bourgeoise
+depuis Alençon jusqu’à Mantes, et de Mantes à Paris.</p>
+
+<p>Ah! si la femme du juge avait pu connaître ce don des ducs,
+elle n’aurait pu soutenir gracieusement ce coup d’œil poliment
+ironique, elle n’en vit que la politesse. L’ignorance partage les priviléges
+de la finesse.</p>
+
+<p>—C’est madame Camusot, la fille de Thirion, un des huissiers
+du cabinet, dit la duchesse à son mari.</p>
+
+<p>Le duc salua <i>très</i>-poliment la femme de robe, et sa figure perdit
+quelque peu de sa gravité. Le valet de chambre du duc, que
+son maître avait sonné, se présenta.</p>
+
+<p>—Allez rue Honoré-Chevalier, prenez une voiture. Arrivé là,
+vous sonnerez à une petite porte, au numéro 10. Vous direz au
+domestique qui viendra vous ouvrir la porte que je prie son maître
+de passer ici; vous me le ramènerez si ce monsieur est chez lui.
+Servez-vous de mon nom, il suffira pour aplanir toutes les difficultés.
+Tâchez de n’employer qu’un quart d’heure à tout faire.</p>
+
+<p><ins title="original: Une">Un</ins> autre valet de chambre, celui de la duchesse, parut
+aussitôt que celui du duc fut parti.</p>
+
+<p>—Allez de ma part chez le duc de Chaulieu, faites-lui passer
+cette carte. Le duc donna sa carte pliée d’une certaine manière.
+Quand ces deux amis intimes éprouvaient le besoin de se voir à
+l’instant pour quelque affaire pressée et mystérieuse qui ne permettait
+pas l’écriture, ils s’avertissaient ainsi l’un l’autre.</p>
+
+<p>On voit qu’à tous les étages de la société, les usages se ressemblent,
+et ne diffèrent que par les manières, les façons, les nuances.
+Le grand monde a son argot. Mais cet argot s’<ins title="original: appele">appelle</ins> <i>le style</i>.</p>
+
+<p>—Êtes-vous bien certaine, madame, de l’existence de ces prétendues
+lettres écrites par mademoiselle Clotilde de Grandlieu à ce
+jeune homme? dit le duc de Grandlieu. Et il jeta sur madame Camusot
+un regard, comme un marin jette la sonde.</p>
+
+<p>—Je ne les ai pas vues, mais c’est à craindre, répondit-elle en
+tremblant.</p>
+
+<p>—Ma fille n’a rien pu écrire qui ne soit avouable! s’écria la
+duchesse.</p>
+
+<p>—Pauvre duchesse! pensa Diane en jetant un regard au duc
+de Grandlieu qui le fit trembler.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_80">80</span>
+—Que crois-tu, ma chère petite Diane? dit le duc à l’oreille
+de la duchesse de Maufrigneuse en l’emmenant dans l’embrasure
+d’une fenêtre.</p>
+
+<p>—Clotilde est si folle de Lucien, mon cher, qu’elle lui avait
+donné un rendez-vous avant son départ. Sans la petite Lenoncourt,
+elle se serait peut-être enfuie avec lui dans la forêt de Fontainebleau!
+Je sais que Lucien écrivait à Clotilde des lettres à faire partir
+la tête d’une sainte! Nous sommes trois filles d’Ève enveloppées
+par le serpent de la <ins title="original: correpondance">correspondance</ins>...</p>
+
+<p>Le duc et Diane revinrent de l’embrasure vers la duchesse et
+madame Camusot, qui causaient à voix basse. Amélie, qui suivait
+en ceci les avis de la duchesse de Maufrigneuse, se posait en dévote
+pour gagner le cœur de la fière Portugaise.</p>
+
+<p>—Nous sommes à la merci d’un ignoble forçat évadé! dit le
+duc en faisant un certain mouvement d’épaule. Voilà ce que c’est
+que de recevoir chez soi des gens de qui l’on n’est pas parfaitement
+sûr! On doit, avant d’admettre quelqu’un, bien connaître sa
+fortune, ses parents, tous ses antécédents...</p>
+
+<p>Cette phrase est la morale de cette histoire, au point de vue
+aristocratique.</p>
+
+<p>—C’est fait, dit la duchesse de Maufrigneuse. Pensons à sauver
+la pauvre madame de Sérizy, Clotilde, et moi...</p>
+
+<p>—Nous ne pouvons qu’attendre Henri, je l’ai fait demander;
+mais tout dépend du personnage que Gentil est allé chercher. Dieu
+veuille que cet homme soit à Paris! Madame, dit-il en s’adressant
+à madame Camusot, je vous remercie d’avoir pensé à nous...</p>
+
+<p>C’était le congé de madame Camusot. La fille de l’huissier du
+cabinet avait assez d’esprit pour comprendre le duc, elle se leva;
+mais la duchesse de Maufrigneuse, avec <ins title="original: cet">cette</ins> adorable grâce qui lui
+conquérait tant de discrétions et d’amitiés, prit Amélie par la main
+et la montra d’une certaine manière au duc et à la duchesse.</p>
+
+<p>—Pour mon propre compte, et comme si elle ne s’était pas
+levée dès l’aurore pour nous sauver tous, je vous demande plus
+d’un souvenir pour ma petite madame Camusot. D’abord elle m’a
+déjà rendu de ces services qu’on n’oublie point; puis elle nous
+est tout acquise, elle et son mari. J’ai promis de faire avancer son
+Camusot, et je vous prie de le protéger avant tout, pour l’amour
+de moi.</p>
+
+<p>—Vous n’avez pas besoin de cette recommandation, dit le duc
+<span class="pagenum" id="page_81">81</span>
+à madame Camusot. Les Grandlieu se souviennent toujours des
+services qu’on leur a rendus. Les gens du roi vont dans quelque
+temps avoir l’occasion de se distinguer, on leur demandera du dévouement,
+votre mari sera mis sur la brèche...</p>
+
+<p>Madame Camusot se retira fière, heureuse, gonflée à étouffer.
+Elle revint chez elle triomphante, elle s’admirait, elle se moquait
+de l’inimitié du procureur général. Elle se disait: Si nous faisions
+sauter monsieur de Grandville!</p>
+
+<p>Il était temps que madame Camusot se retirât. Le duc de Chaulieu,
+l’un des favoris du roi, se rencontra sur le perron avec cette
+bourgeoise.</p>
+
+<p>—Henri, s’écria le duc de Grandlieu quand il entendit annoncer
+son ami, cours, je t’en prie, au château, tâche de parler au
+roi, voici de quoi il s’agit. Et il emmena le duc dans l’embrasure
+de la fenêtre, où il s’était entretenu déjà avec la légère et gracieuse
+Diane.</p>
+
+<p>De temps en temps le duc de Chaulieu regardait à la dérobée
+la folle duchesse, qui, tout en causant avec la duchesse pieuse
+et se laissant sermonner, répondait aux œillades du duc de Chaulieu.</p>
+
+<p>—Chère enfant, dit enfin le duc de Grandlieu dont l’aparté se
+termina, soyez donc sage! Voyons! ajouta-t-il en prenant les
+mains de Diane, gardez donc les convenances, ne vous compromettez
+plus, n’écrivez jamais! Les lettres, ma chère, ont causé
+tout autant de malheurs particuliers que de malheurs publics... Ce
+qui serait pardonnable à une jeune fille comme Clotilde, aimant
+pour la première fois, est sans excuse chez...</p>
+
+<p>—Un vieux grenadier qui a vu le feu! dit la duchesse en faisant
+la moue au duc. Ce mouvement de physionomie et la plaisanterie
+amenèrent le sourire sur les visages désolés des deux ducs et
+de la pieuse duchesse elle-même. Voilà quatre ans que je n’ai écrit
+de billets doux!... Sommes-nous sauvées? demanda Diane qui cachait
+ses anxiétés sous ses enfantillages.</p>
+
+<p>—Pas encore! dit le duc de Chaulieu, car vous ne savez pas
+combien les actes arbitraires sont difficiles à commettre. C’est,
+pour un roi constitutionnel, comme une infidélité pour une femme
+mariée. C’est son adultère.</p>
+
+<p>—Son péché mignon! dit le duc de Grandlieu.</p>
+
+<p>—Le fruit défendu! reprit Diane en souriant. Oh! comme je
+<span class="pagenum" id="page_82">82</span>
+voudrais être le gouvernement; car je n’en ai plus, moi, de ce
+fruit, j’ai tout mangé.</p>
+
+<p>—Oh! chère! chère! dit la pieuse duchesse, vous allez trop loin.</p>
+
+<p>Les deux ducs, en entendant une voiture s’arrêter au perron
+avec le fracas que font les chevaux lancés au galop, laissèrent les
+deux femmes ensemble après les avoir saluées, et allèrent dans le
+cabinet du duc de Grandlieu, où l’on introduisit l’habitant de la
+rue Honoré-Chevalier, qui n’était autre que le chef de la contre-police
+du château, de la police politique, l’obscur et puissant Corentin.</p>
+
+<p>—Passez, dit le duc de Grandlieu, passez, monsieur de Saint-Denis.</p>
+
+<p>Corentin, surpris de trouver tant de mémoire au duc, passa le
+premier, après avoir salué profondément les deux ducs.</p>
+
+<p>—C’est toujours pour le même personnage, ou à cause de lui,
+mon cher monsieur, dit le duc de Grandlieu.</p>
+
+<p>—Mais il est mort, dit Corentin.</p>
+
+<p>—Il reste un compagnon, fit observer le duc de Chaulieu, un
+rude compagnon.</p>
+
+<p>—Le forçat, Jacques Collin! répliqua Corentin.</p>
+
+<p>—Parle, Ferdinand, dit le duc de Chaulieu à l’ancien ambassadeur.</p>
+
+<p>—Ce misérable est à craindre, reprit le duc de Grandlieu; car
+il s’est emparé, pour pouvoir en faire une rançon, des lettres que
+mesdames de Sérizy et de Maufrigneuse ont écrites à ce Lucien
+Chardon, sa créature. Il paraît que c’était un système chez ce
+jeune homme d’arracher des lettres passionnées en échange des
+siennes; car mademoiselle de Grandlieu en a écrit, dit-on, quelques-unes;
+on le craint, du moins, et nous ne pouvons rien savoir,
+elle est en voyage...</p>
+
+<p>—Le petit jeune homme, répondit Corentin, était incapable de
+se faire de ces provisions-là!... C’est une précaution prise par
+l’abbé Carlos Herrera! Corentin appuya son coude sur le bras du
+fauteuil où il s’était assis, et se mit la tête dans la main en réfléchissant.
+De l’argent!... cet homme en a plus que nous n’en avons,
+dit-il. Esther Gobseck lui a servi d’asticot pour pêcher près de
+deux millions dans cet étang à pièces d’or appelé Nucingen... Messieurs,
+faites-moi donner plein pouvoir par qui de droit, je vous
+débarrasse de cet homme!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_83">83</span>
+—Et... des lettres? demanda le duc de Grandlieu à Corentin.</p>
+
+<p>—Écoutez, messieurs, reprit Corentin en se levant et montrant
+sa figure de fouine en état d’ébullition. Il enfonça ses mains dans
+les goussets de son pantalon de molleton noir à pied. Ce grand
+acteur du drame historique de notre temps avait passé seulement
+un gilet et une redingote, il n’avait pas quitté son pantalon du matin,
+tant il savait combien les grands sont reconnaissants de la
+promptitude en certaines occurrences. Il se promena familièrement
+dans le cabinet en discutant à haute voix, comme s’il était
+seul. —C’est un forçat! on peut le jeter, sans procès, au secret, à
+Bicêtre, sans communications possibles, et l’y laisser crever...
+Mais il peut avoir donné des instructions à ses affidés, en prévoyant
+ce cas-là!</p>
+
+<p>—Mais il a été mis au secret, dit le duc de Grandlieu, sur-le-champ,
+après avoir été saisi chez cette fille, à l’improviste.</p>
+
+<p>—Est-ce qu’il y a des secrets pour ce gaillard-là? répondit Corentin.
+Il est aussi fort que... que moi!</p>
+
+<p>—Que faire? se dirent par un regard les deux ducs.</p>
+
+<p>—Nous pouvons réintégrer le drôle au bagne immédiatement...
+à Rochefort, il y sera mort dans six mois! Oh! sans crimes! dit-il
+en répondant à un geste du duc de Grandlieu. Que voulez-vous?
+un forçat ne tient pas plus de six mois à un été chaud quand on
+l’oblige à travailler réellement au milieu des miasmes de la Charente.
+Mais ceci n’est bon que si notre homme n’a pas pris des
+précautions pour ces lettres. Si le drôle s’est méfié de ses adversaires,
+et c’est probable, il faut découvrir quelles sont ses précautions.
+Si le détenteur des lettres est pauvre, il est corruptible... Il
+s’agit donc de faire jaser Jacques Collin! Quel duel! j’y serai
+vaincu. Ce qui vaudrait mieux, ce serait d’acheter ces lettres par
+d’autres lettres!... des lettres de grâce, et me donner cet homme
+dans ma boutique. Jacques Collin est le seul homme assez capable
+pour me succéder, ce pauvre Contenson et ce cher Peyrade étant
+morts. Jacques Collin m’a tué ces deux incomparables espions
+comme pour se faire une place. Il faut, vous le voyez, messieurs,
+me donner carte blanche. Jacques Collin est à la Conciergerie. Je
+vais aller voir monsieur de Grandville à son parquet. Envoyez
+donc là quelque personne de confiance qui me rejoigne; car il me
+faut, soit une lettre à montrer à monsieur de Grandville, qui ne
+sait rien de moi, lettre que je rendrai d’ailleurs au président du
+<span class="pagenum" id="page_84">84</span>
+conseil, soit un introducteur très-imposant... Vous avez une demi-heure,
+car il me faut une demi-heure environ pour m’habiller,
+c’est-à-dire pour devenir ce que je dois être aux yeux de monsieur
+le procureur général.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit le duc de Chaulieu, je connais votre profonde
+habileté, je ne vous demande qu’un oui ou un non. Répondez-vous
+du succès?...</p>
+
+<p>—Oui, avec l’omnipotence, et avec votre parole de ne jamais
+me voir questionner à ce sujet. Mon plan est fait.</p>
+
+<p>Cette réponse sinistre occasionna chez les deux grands seigneurs
+un léger frisson.</p>
+
+<p>—Allez! monsieur, dit le duc Chaulieu. Vous porterez cette
+affaire dans les comptes de celles dont vous êtes habituellement
+chargé.</p>
+
+<p>Corentin salua les deux grands seigneurs et partit.</p>
+
+<p>Henri de Lenoncourt, pour qui Ferdinand de Grandlieu avait
+fait atteler une voiture, se rendit aussitôt chez le roi, qu’il pouvait
+voir en tout temps, par le privilége de sa charge.</p>
+
+<p>Ainsi, les divers intérêts noués ensemble, en bas et en haut de
+la société, devaient se rencontrer tous dans le cabinet du procureur
+général, amenés tous par la nécessité, représentés par trois
+hommes: la justice par monsieur de Grandville, la famille par Corentin,
+devant ce terrible adversaire, Jacques Collin, qui configurait
+le mal social dans sa sauvage énergie.</p>
+
+<p>Quel duel que celui de la justice et de l’arbitraire, réunis contre
+le bagne et sa ruse! Le bagne, ce symbole de l’audace qui supprime
+le calcul et la réflexion, à qui tous les moyens sont bons,
+qui n’a pas l’hypocrisie de l’arbitraire, qui symbolise hideusement
+l’intérêt du ventre affamé, la sanglante, la rapide protestation de
+la faim! N’était-ce pas l’attaque et la défense? le vol et la propriété?
+La question terrible de l’état social et de l’état naturel
+vidée dans le plus étroit espace possible? Enfin, c’était une terrible,
+une vivante image de ces compromis antisociaux que font
+les trop faibles représentants du pouvoir avec de sauvages émeutiers.</p>
+
+<p>Lorsqu’on annonça monsieur Camusot au procureur général, il
+fit un signe pour qu’on le laissât entrer. Monsieur de Grandville,
+qui pressentait cette visite, voulut s’entendre avec le juge sur la
+manière de terminer l’affaire Lucien. La conclusion ne pouvait
+<span class="pagenum" id="page_85">85</span>
+plus être celle qu’il avait trouvée, de concert avec Camusot, la
+veille, avant la mort du pauvre poëte.</p>
+
+<p>—Asseyez-vous, monsieur Camusot, dit monsieur de Grandville
+en tombant sur son fauteuil.</p>
+
+<p>Le magistrat, seul avec le juge, laissa voir l’accablement dans
+lequel il se trouvait. Camusot regarda monsieur de Grandville et
+aperçut sur ce visage si ferme une pâleur presque livide, et une
+fatigue suprême, une prostration complète qui dénotaient des
+souffrances plus cruelles peut-être que celles du condamné à mort
+à qui le greffier avait annoncé le rejet de son pourvoi en cassation.
+Et cependant cette lecture, dans les usages de la justice, veut dire:
+Préparez-vous, voici vos derniers moments.</p>
+
+<p>—Je reviendrai, monsieur le comte, dit Camusot, quoique
+l’affaire soit urgente...</p>
+
+<p>—Restez, répondit le procureur général avec dignité. Les vrais
+magistrats, monsieur, doivent accepter leurs angoisses et savoir
+les cacher. J’ai eu tort, si vous vous êtes aperçu de quelque
+trouble en moi...</p>
+
+<p>Camusot fit un geste.</p>
+
+<p>—Dieu veuille que vous ignoriez, monsieur Camusot, ces extrêmes
+nécessités de notre vie! On succomberait à moins! Je viens
+de passer la nuit auprès d’un de mes plus intimes amis, je n’ai
+que deux amis, c’est le comte Octave de Bauvan et le comte de
+Sérizy. Nous sommes restés, monsieur de Sérizy, le comte Octave
+et moi, depuis six heures hier au soir jusqu’à six heures ce matin,
+allant à tour de rôle du salon au lit de madame de Sérizy, en craignant
+chaque fois de la trouver morte ou pour jamais folle! Desplein,
+Bianchon, Sinard n’ont pas quitté la chambre avec deux
+garde-malade. Le comte adore sa femme. Pensez à la nuit que je
+viens d’avoir entre une femme folle d’amour et mon ami fou de
+désespoir. Un homme d’État n’est pas désespéré comme un imbécile!
+Sérizy, calme comme sur son siége au conseil d’État, se tordait
+sur son fauteuil pour nous offrir un visage tranquille. Et la
+sueur couronnait ce front incliné par tant de travaux. J’ai dormi
+de cinq à sept heures et demie, vaincu par le sommeil, et je devais
+être ici à huit heures et demie pour ordonner une exécution.
+Croyez-moi, monsieur Camusot, lorsqu’un magistrat a roulé durant
+toute une nuit dans les abîmes de la douleur, en sentant la
+main de Dieu appesantie sur les choses humaines et frappant en
+<span class="pagenum" id="page_86">86</span>
+plein sur de nobles cœurs, il lui est bien difficile de s’asseoir là,
+devant son bureau, et de dire froidement: Faites tomber une tête
+à quatre heures! anéantissez une créature de Dieu pleine de vie,
+de force, de santé. Et cependant tel est mon devoir!... Abîmé de
+douleur, je dois donner l’ordre de dresser l’échafaud...</p>
+
+<p>»Le condamné ne sait pas que le magistrat éprouve des angoisses
+égales aux siennes. En ce moment, liés l’un à l’autre par
+une feuille de papier, moi la société qui se venge, lui le crime à
+expier, nous sommes le même devoir à deux faces, deux existences
+cousues pour un instant par le couteau de la loi. Ces douleurs
+si profondes du magistrat, qui les plaint? qui les console?...
+notre gloire est de les enterrer au fond de nos cœurs! Le prêtre,
+avec sa vie offerte à Dieu, le soldat et ses mille morts données au
+pays, me semblent plus heureux que le magistrat avec ses doutes,
+ses craintes, sa terrible responsabilité.</p>
+
+<p>»Vous savez qui l’on doit exécuter? continua le procureur général,
+un jeune homme de vingt-sept ans, beau comme notre mort
+d’hier, blond comme lui, dont nous avons obtenu la tête contre
+notre attente; car il n’y avait à sa charge que les preuves du recel.
+Condamné, ce garçon n’a pas avoué! Il résiste depuis
+soixante-dix jours à toutes les épreuves, en se disant toujours innocent.
+Depuis deux mois j’ai deux têtes sur les épaules! Oh! je
+payerais son aveu d’un an de ma vie, car il faut rassurer les jurés!...
+Jugez quel coup porté à la justice si quelque jour on découvrait
+que le crime pour lequel il va mourir a été commis par
+un autre.</p>
+
+<p>»A Paris, tout prend une gravité terrible, les plus petits incidents
+judiciaires deviennent politiques.</p>
+
+<p>»Le jury, cette institution que les législateurs révolutionnaires
+ont crue si forte, est un élément de ruine sociale; car elle manque
+à sa mission, elle ne protége pas suffisamment la société. Le jury
+joue avec ses fonctions. Les jurés se divisent en deux camps, dont
+l’un ne veut plus de la peine de mort, et il en résulte un renversement
+total de l’égalité devant la loi. Tel crime horrible, le parricide,
+obtient dans un département un verdict de non culpabilité<a id="fnanchor_1" href="#footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>,
+tandis que dans tel autre un crime ordinaire, pour ainsi dire, est
+<span class="pagenum" id="page_87">87</span>
+puni de mort! Que serait-ce si, dans notre ressort, à Paris, on
+exécutait un innocent?»</p>
+
+<div class="fnotes">
+<p><a id="footnote_1" href="#fnanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
+Il existe dans les bagnes <i>vingt-trois</i> <small>PARRICIDES</small> à qui l’on a donné les
+bénéfices des <i>circonstances atténuantes</i>.</p>
+</div>
+
+<p>—C’est un forçat évadé, fit observer timidement monsieur Camusot.</p>
+
+<p>—Il deviendrait entre les mains de l’opposition et de la presse
+un agneau pascal! s’écria monsieur de Grandville, et l’opposition
+aurait beau jeu pour le savonner, car c’est un Corse fanatique
+des idées de son pays, ses assassinats sont les effets de la <i>vendetta</i>!...
+Dans cette île, on tue son ennemi, et l’on se croit, et
+l’on est cru très-honnête homme...</p>
+
+<p>»Ah! les vrais magistrats sont bien malheureux! Tenez! ils devraient
+vivre séparés de toute société, comme jadis les pontifes. Le
+monde ne les verrait que sortant de leurs cellules à des heures
+fixes, graves, vieux, vénérables, jugeant à la manière des grands-prêtres
+dans les sociétés antiques, qui réunissaient en eux le pouvoir
+judiciaire et le pouvoir sacerdotal! On ne nous trouverait que
+sur nos siéges... On nous voit aujourd’hui souffrants ou nous amusant
+comme les autres!... On nous voit dans les salons, en famille,
+citoyens, ayant des passions, et nous pouvons être grotesques au
+lieu d’être terribles...»</p>
+
+<p>Ce cri suprême, scandé par des repos et des interjections, accompagné
+de gestes qui le rendaient d’une éloquence difficilement
+traduite sur le papier, fit frissonner Camusot.</p>
+
+<p>—Moi, monsieur, dit Camusot, j’ai commencé hier aussi l’apprentissage
+des souffrances de notre état!... J’ai failli mourir de la
+mort de ce jeune homme, il n’avait pas compris ma partialité, le
+malheureux s’est enferré lui-même...</p>
+
+<p>—Eh! il fallait ne pas l’interroger, s’écria monsieur de Grandville,
+il est si facile de rendre service par une abstention!...</p>
+
+<p>—Et la loi! répondit Camusot, il était arrêté depuis deux
+jours!...</p>
+
+<p>—Le malheur est consommé, reprit le procureur général. J’ai
+réparé de mon mieux ce qui, certes, est irréparable. Ma voiture et
+mes gens sont au convoi de ce pauvre faible poëte. Sérizy a fait
+comme moi, bien plus, il accepte la charge que lui a donnée ce
+malheureux jeune homme, il sera son exécuteur testamentaire. Il
+a obtenu de sa femme, par cette promesse, un regard où luisait
+le bon sens. Enfin, le comte Octave assiste en personne à ses funérailles.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_88">88</span>
+—Eh bien! monsieur le comte, dit Camusot, achevons notre
+ouvrage. Il nous reste un prévenu bien dangereux. C’est, vous le
+savez aussi bien que moi, Jacques Collin. Ce misérable sera reconnu
+pour ce qu’il est...</p>
+
+<p>—Nous sommes perdus! s’écria monsieur de Grandville.</p>
+
+<p>—Il est en ce moment auprès de votre condamné à mort, qui
+fut jadis au bagne pour lui ce que Lucien était à Paris... son protégé!
+Bibi-Lupin s’est déguisé en gendarme pour assister à l’entrevue.</p>
+
+<p>—De quoi se mêle la police judiciaire? dit le procureur général,
+elle ne doit agir que par mes ordres!...</p>
+
+<p>—Toute la Conciergerie saura que nous tenons Jacques Collin...
+Eh bien! je viens vous dire que ce grand et audacieux criminel
+doit posséder les lettres les plus dangereuses de la correspondance
+de madame de Sérizy, de la duchesse de Maufrigneuse et de mademoiselle
+Clotilde de Grandlieu.</p>
+
+<p>—Êtes-vous sûr de cela?... demanda monsieur de Grandville en
+laissant voir sur sa figure une douloureuse surprise.</p>
+
+<p>—Jugez, monsieur le comte, si j’ai raison de craindre ce malheur.
+Quand j’ai développé la liasse des lettres saisies chez cet infortuné
+jeune homme, Jacques Collin y a jeté un coup d’œil incisif,
+et a laissé échapper un sourire de satisfaction, à la signification
+duquel un juge d’instruction ne pouvait pas se tromper. Un scélérat
+aussi profond que Jacques Collin se garde bien de lâcher de pareilles
+armes. Que dites-vous de ces documents entre les mains
+d’un défenseur que le drôle choisira parmi les ennemis du gouvernement
+et de l’aristocratie? Ma femme, pour laquelle la duchesse
+de Maufrigneuse a des bontés, est allée la prévenir, et, dans ce
+moment, elles doivent être chez les Grandlieu à tenir conseil...</p>
+
+<p>—Le procès de cet homme est impossible! s’écria le procureur
+général en se levant et parcourant son cabinet à grands pas. Il aura
+mis les pièces en lieu de sûreté...</p>
+
+<p>—Je sais où, dit Camusot. Par ce seul mot, le juge d’instruction
+effaça toutes les préventions que le procureur général avait
+conçues contre lui.</p>
+
+<p>—Voyons!... dit monsieur de Grandville en s’asseyant.</p>
+
+<p>—En venant de chez moi au Palais, j’ai bien profondément réfléchi
+à cette désolante affaire. Jacques Collin a une tante, une
+tante naturelle et non artificielle, une femme sur le compte de
+<span class="pagenum" id="page_89">89</span>
+laquelle la police politique a fait passer une note à la préfecture. Il
+est l’élève et le dieu de cette femme, la sœur de son père, elle se
+nomme Jacqueline Collin. Cette drôlesse a un établissement de
+marchande à la toilette, et, à l’aide des relations qu’elle s’est créées
+par ce commerce, elle pénètre bien des secrets de famille. Si Jacques
+Collin a confié la garde de ses papiers sauveurs pour lui à
+quelqu’un, c’est à cette créature; arrêtons-la...</p>
+
+<p>Le procureur général jeta sur Camusot un fin regard qui voulait
+dire: Cet homme n’est pas si sot que je le croyais hier; seulement
+il est jeune encore, il ne sait pas manœuvrer les guides de
+la justice.</p>
+
+<p>—Mais, dit Camusot en continuant, pour réussir, il faut changer
+toutes les mesures que nous avons prises hier, et je venais
+vous demander vos conseils, vos ordres...</p>
+
+<p>Le procureur général prit son couteau à papier et en frappa doucement
+le bord de la table, par un de ces gestes, familiers à tous
+les penseurs, quand ils s’abandonnent entièrement à la réflexion.</p>
+
+<p>—Trois grandes familles en péril! s’écria-t-il... Il ne faut pas
+faire un seul pas de clerc!... Vous avez raison, avant tout, suivons
+l’axiome de Fouché: <i>Arrêtons</i>! Il faut réintégrer au secret, à
+l’instant, Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Nous avouons ainsi le forçat! C’est perdre la mémoire de
+Lucien...</p>
+
+<p>—Quelle affreuse affaire! dit monsieur de Grandville, tout est
+danger.</p>
+
+<p>En ce moment le directeur de la Conciergerie entra, non sans
+avoir frappé; mais un cabinet comme celui du procureur général
+est si bien gardé, que les familiers du parquet peuvent seuls frapper
+à la porte.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, dit monsieur Gault, le prévenu qui porte
+le nom de Carlos Herrera demande à vous parler.</p>
+
+<p>—A-t-il communiqué avec quelqu’un? demanda le procureur
+général.</p>
+
+<p>—Avec les détenus, car il est au préau depuis sept heures et
+demie environ. Il a vu le condamné à mort, qui paraît avoir <i>causé</i>
+avec lui.</p>
+
+<p>Monsieur de Grandville, sur un mot de monsieur Camusot qui
+lui revint comme un trait de lumière, aperçut tout le parti qu’on
+pouvait tirer, pour obtenir la remise des lettres, d’un aveu de
+<span class="pagenum" id="page_90">90</span>
+l’intimité de Jacques Collin avec Théodore Calvi. Heureux d’avoir une
+raison pour remettre l’exécution, le procureur général appela par
+un geste monsieur Gault près de lui.</p>
+
+<p>—Mon intention, lui dit-il, est de remettre à demain l’exécution;
+mais qu’on ne soupçonne pas ce retard à la Conciergerie.
+Silence absolu. Que l’exécuteur paraisse aller surveiller les apprêts.
+Envoyez ici, sous bonne garde, ce prêtre espagnol, il nous est réclamé
+par l’ambassade d’Espagne. Les gendarmes amèneront le
+sieur Carlos par votre escalier de communication, pour qu’il ne
+puisse voir personne. Prévenez ces hommes, afin qu’ils se mettent
+deux à le tenir, chacun par un bras, et qu’on ne le quitte qu’à la
+porte de mon cabinet. —Êtes-vous bien sûr, monsieur Gault,
+que ce dangereux étranger n’a pu communiquer qu’avec les détenus?</p>
+
+<p>—Ah! au moment où il est sorti de la chambre du condamné
+à mort, il s’est présenté pour le voir une dame...</p>
+
+<p>Ici les deux magistrats échangèrent un regard, et quel regard!</p>
+
+<p>—Quelle dame? dit Camusot.</p>
+
+<p>—Une de ses pénitentes... une marquise, répondit monsieur
+Gault.</p>
+
+<p>—De pis en pis! s’écria monsieur de Grandville en regardant
+Camusot.</p>
+
+<p>—Elle a donné la migraine aux gendarmes et aux surveillants,
+reprit monsieur Gault interloqué.</p>
+
+<p>—Rien n’est indifférent dans vos fonctions, dit sévèrement le
+procureur général. La Conciergerie n’est pas murée comme elle
+l’est pour rien. Comment cette dame est-elle entrée?</p>
+
+<p>—Avec une permission en règle, monsieur, répliqua le directeur.
+Cette dame, parfaitement bien mise, accompagnée d’un chasseur
+et d’un valet de pied, en grand équipage, est venue voir son
+confesseur avant d’aller à l’enterrement de ce malheureux jeune
+homme que vous avez fait enlever...</p>
+
+<p>—Apportez-moi la permission de la préfecture, dit monsieur
+de Grandville.</p>
+
+<p>—Elle est donnée à la recommandation de son Excellence le
+comte de Sérizy.</p>
+
+<p>—Comment était cette femme? demanda le procureur général.</p>
+
+<p>—Ça nous a paru devoir être une femme comme il faut.</p>
+
+<p>—Avez-vous vu sa figure?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_91">91</span>
+—Elle portait un voile noir.</p>
+
+<p>—Qu’ont-ils dit?</p>
+
+<p>—Mais une dévote avec un livre de prières!... que pouvait-elle
+dire?... Elle a demandé la bénédiction de l’abbé, s’est agenouillée...</p>
+
+<p>—Se sont-ils entretenus pendant longtemps? demanda le juge.</p>
+
+<p>—Pas cinq minutes; mais personne de nous n’a rien compris
+à leurs discours, ils ont parlé vraisemblablement espagnol.</p>
+
+<p>—Dites-nous tout, monsieur, reprit le procureur général. Je
+vous le répète, le plus petit détail est, pour nous, d’un intérêt capital.
+Que ceci vous soit un exemple!</p>
+
+<p>—Elle pleurait, monsieur.</p>
+
+<p>—Pleurait-elle réellement?</p>
+
+<p>—Nous n’avons pas pu le voir, elle cachait sa figure dans son
+mouchoir. Elle a laissé trois cents francs en or pour les détenus.</p>
+
+<p>—Ce n’est pas elle! s’écria Camusot.</p>
+
+<p>—Bibi-Lupin, reprit monsieur Gault, s’est écrié: —<i>C’est
+une voleuse</i>.</p>
+
+<p>—Il s’y connaît, dit monsieur de Grandville. Lancez votre
+mandat, ajouta-t-il en regardant Camusot, et vivement les scellés
+chez elle, partout! Mais comment a-t-elle obtenu la recommandation
+de monsieur de Sérizy?... Apportez-moi la permission de la
+préfecture... allez, monsieur Gault! Envoyez-moi promptement
+cet abbé. Tant que nous l’aurons là, le danger ne saurait s’aggraver.
+Et, en deux heures de conversation, on fait bien du chemin
+dans l’âme d’un homme.</p>
+
+<p>—Surtout un procureur général comme vous, dit finement
+Camusot.</p>
+
+<p>—Nous serons deux, répondit poliment le procureur général.
+Et il retomba dans ses réflexions.</p>
+
+<p>—On devrait créer, dans tous les parloirs de prison, une place
+de surveillant, qui serait donnée, avec de bons appointements,
+comme retraite aux plus habiles et aux plus dévoués agents de police,
+dit-il après une longue pause. Bibi-Lupin devrait finir là ses
+jours. Nous aurions un œil et une oreille dans un endroit qui veut
+une surveillance plus habile que celle qui s’y trouve. Monsieur
+Gault n’a rien pu nous dire de décisif.</p>
+
+<p>—Il est si occupé, dit Camusot; mais entre les secrets et nous,
+il existe une lacune, et il n’en faudrait pas. Pour venir de la
+<span class="pagenum" id="page_92">92</span>
+Conciergerie à nos cabinets, on passe par des corridors, par des cours,
+par des escaliers. L’attention de nos agents n’est pas perpétuelle,
+tandis que le détenu pense toujours à son affaire.</p>
+
+<p>—Il s’est trouvé, m’a-t-on dit, une dame déjà sur le passage
+de Jacques Collin, quand il est sorti du secret pour être interrogé.
+Cette femme est venue jusqu’au poste des gendarmes, en haut du
+petit escalier de la Souricière, les huissiers me l’ont dit, et j’ai
+grondé les gendarmes à ce sujet.</p>
+
+<p>—Oh! le palais est à reconstruire en entier, dit monsieur de
+Grandville; mais c’est une dépense de vingt à trente millions!...
+Allez donc demander trente millions aux Chambres pour les convenances
+de la Justice.</p>
+
+<p>On entendit le pas de plusieurs personnes et le son des armes.
+Ce devait être Jacques Collin.</p>
+
+<p>Le procureur général mit sur sa figure un masque de gravité
+sous lequel l’homme disparut. Camusot imita le chef du parquet.</p>
+
+<p>En effet, le garçon de bureau du cabinet ouvrit la porte, et
+Jacques Collin se montra, calme et sans aucun étonnement.</p>
+
+<p>—Vous avez voulu me parler, dit le magistrat, je vous écoute.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, je suis Jacques Collin, je me rends!</p>
+
+<p>Camusot tressaillit, le procureur général resta calme.</p>
+
+<p>—Vous devez penser que j’ai des motifs pour agir ainsi, reprit
+Jacques Collin, en étreignant les deux magistrats par un regard
+railleur. Je dois vous embarrasser énormément; car en restant
+prêtre espagnol, vous me faites reconduire par la gendarmerie jusqu’à
+la frontière de Bayonne, et là, des baïonnettes espagnoles vous
+<ins title="original: débarasseraient">débarrasseraient</ins> de moi!</p>
+
+<p>Les deux magistrats demeurèrent impassibles et silencieux.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, reprit le forçat, les raisons qui me font
+agir ainsi sont encore plus graves que celles-ci, quoiqu’elles me
+soient diablement personnelles; mais je ne puis les dire qu’à vous...
+Si vous aviez peur...</p>
+
+<p>—Peur de qui? de quoi? dit le comte de Grandville. L’attitude,
+la physionomie, l’air de tête, le geste, le regard, firent en ce moment
+de ce grand procureur général une vivante image de la Magistrature,
+qui doit offrir les plus beaux exemples de courage civil.
+Dans ce moment si rapide, il fut à la hauteur des vieux magistrats
+de l’ancien parlement, au temps des guerres civiles où les présidents
+<span class="pagenum" id="page_93">93</span>
+se trouvaient face à face avec la mort et restaient alors de
+marbre comme les statues qu’on leur a élevées.</p>
+
+<p>—Mais peur de rester seul avec un forçat évadé.</p>
+
+<p>—Laissez-nous, monsieur Camusot, dit vivement le procureur
+général.</p>
+
+<p>—Je voulais vous proposer de me faire attacher les mains et les
+pieds, reprit froidement Jacques Collin en enveloppant les deux
+magistrats d’un regard formidable. Il fit une pause et reprit gravement:
+Monsieur le comte, vous n’aviez que mon estime, mais
+vous avez en ce moment mon admiration...</p>
+
+<p>—Vous vous croyez donc redoutable? demanda le magistrat
+d’un air plein de mépris.</p>
+
+<p>—<i>Me croire</i> redoutable! dit le forçat, à quoi bon? je le suis
+et je le sais. Jacques Collin prit une chaise et s’assit avec toute l’aisance
+d’un homme qui se sait à la hauteur de son adversaire dans
+une conférence où il traite de puissance à puissance.</p>
+
+<p>En ce moment, monsieur Camusot, qui se trouvait sur le seuil
+de la porte qu’il allait fermer, rentra, revint jusqu’à monsieur de
+Grandville, et lui remit, pliés, deux papiers...</p>
+
+<p>—Voyez, dit le juge au procureur général en lui montrant l’un
+des papiers.</p>
+
+<p>—Rappelez monsieur Gault, cria le comte de Grandville aussitôt
+qu’il eut lu le nom de la femme de chambre de madame de Maufrigneuse,
+qui lui était connue.</p>
+
+<p>Le directeur de la Conciergerie entra.</p>
+
+<p>—Dépeignez-nous, lui dit à l’oreille le procureur général, la
+femme qui est venue voir le prévenu.</p>
+
+<p>—Petite, forte, grasse, trapue, répondit monsieur Gault.</p>
+
+<p>—La personne pour qui le permis a été délivré est grande et
+mince, dit monsieur de Grandville. Quel âge, maintenant?</p>
+
+<p>—Soixante ans.</p>
+
+<p>—Il s’agit de moi, messieurs? dit Jacques Collin. Voyons, reprit-il
+avec bonhomie, ne cherchez pas. Cette personne est ma
+tante, une tante vraisemblable, une femme, une vieille. Je puis
+vous éviter bien des embarras... Vous ne trouverez ma tante que
+si je le veux... Si nous pataugeons ainsi, nous n’avancerons guère.</p>
+
+<p>—Monsieur l’abbé ne parle plus le français en espagnol, dit
+monsieur Gault, il ne bredouille plus.</p>
+
+<p>—Parce que les choses sont assez embrouillées, mon cher
+<span class="pagenum" id="page_94">94</span>
+monsieur Gault! répondit Jacques Collin avec un sourire amer et en
+appelant le directeur par son nom.</p>
+
+<p>En ce moment monsieur Gault se précipita vers le procureur
+général et lui dit à l’oreille:</p>
+
+<p>—Prenez garde à vous, monsieur le comte, cet homme est en
+fureur!</p>
+
+<p>Monsieur de Grandville regarda lentement Jacques Collin et le
+trouva calme; mais il reconnut bientôt la vérité de ce que lui disait
+le directeur. Cette trompeuse attitude cachait la froide et terrible
+irritation des nerfs du sauvage. Les yeux de Jacques Collin
+couvaient une éruption volcanique, ses poings étaient crispés.
+C’était bien le tigre se ramassant pour bondir sur une proie.</p>
+
+<p>—Laissez-nous, reprit d’un air grave le procureur général en
+s’adressant au directeur de la Conciergerie et au juge.</p>
+
+<p>—Vous avez bien fait de renvoyer l’assassin de Lucien!... dit
+Jacques Collin sans s’inquiéter si Camusot pouvait ou non l’entendre,
+je n’y tenais plus, j’allais l’étrangler...</p>
+
+<p>Et monsieur de Grandville frissonna. Jamais il n’avait vu tant
+de sang dans les yeux d’un homme, tant de pâleur aux joues, tant
+de sueur au front, et une pareille contraction de muscles.</p>
+
+<p>—A quoi ce meurtre vous eût-il servi? demanda tranquillement
+le procureur général au criminel.</p>
+
+<p>—Vous vengez tous les jours ou vous croyez venger la Société,
+monsieur, et vous me demandez raison d’une vengeance!... Vous
+n’avez donc jamais senti dans vos veines la vengeance y roulant ses
+lames... Ignorez-vous donc que c’est cet imbécile de juge qui nous
+l’a tué; car vous l’aimiez, mon Lucien, et il vous aimait! Je vous
+sais par cœur, monsieur. Ce cher enfant me disait tout, le soir,
+quand il rentrait; je le couchais, comme une bonne couche son
+marmot, et je lui faisais tout raconter... Il me confiait tout, jusqu’à
+ses moindres sensations... Ah! jamais une bonne mère n’a tendrement
+aimé son fils unique comme j’aimais cet ange. Si vous saviez!
+le bien naissait dans ce cœur comme les fleurs se lèvent dans
+les prairies. Il était faible, voilà son seul défaut, faible comme la
+corde de la lyre, si forte quand elle se tend... C’est les plus belles
+natures, leur faiblesse est tout uniment la tendresse, l’admiration,
+la faculté de s’épanouir au soleil de l’art, de l’amour, du beau que
+Dieu a fait pour l’homme sous mille formes!... Enfin, Lucien était
+une femme manquée. Ah! que n’ai-je pas dit à la brute bête qui
+<span class="pagenum" id="page_95">95</span>
+vient de sortir... Ah! monsieur, j’ai fait, dans ma sphère de prévenu
+devant un juge, ce que Dieu aurait fait pour sauver son fils,
+si, voulant le sauver, il l’eût accompagné devant Pilate!...</p>
+
+<p>Un torrent de larmes sortit des yeux clairs et jaunes du forçat
+qui naguère flamboyaient comme ceux d’un loup affamé par six
+mois de neige en pleine Ukraine. Il continua: Cette buse n’a voulu
+rien écouter, et il a perdu l’enfant!... Monsieur, j’ai lavé le cadavre
+du petit de mes larmes, en implorant <i>celui que je ne connais
+pas</i> et qui est au-dessus de nous! Moi qui ne crois pas en Dieu!...
+(Si je n’étais pas matérialiste, je ne serais pas moi!...) Je vous ai
+tout dit là dans un mot! Vous ne savez pas, aucun homme ne sait
+ce que c’est que la douleur; moi seul je la connais. Le feu de la
+douleur absorbait si bien mes larmes, que cette nuit je n’ai pas pu
+pleurer. Je pleure maintenant, parce que je sens que vous me
+comprenez. Je vous ai vu là, tout à l’heure, posé en justice... Ah!
+monsieur, que Dieu... (je commence à croire en lui!) que Dieu
+vous préserve d’être comme je suis... Ce sacré juge m’a ôté mon
+âme. Monsieur! monsieur! on enterre en ce moment ma vie, ma
+beauté, ma vertu, ma conscience, toute ma force! Figurez-vous
+un chien à qui un chimiste soutire le sang... Me voilà! je suis ce
+chien... Voilà pourquoi je suis venu vous dire: «Je suis Jacques
+Collin, je me rends!...» J’avais résolu cela ce matin quand on est
+venu m’arracher ce corps que je baisais comme un insensé, comme
+une mère, comme la Vierge a dû baiser Jésus au tombeau... Je
+voulais me mettre au service de la justice sans conditions... Maintenant,
+je dois en faire, vous allez savoir pourquoi...</p>
+
+<p>—Parlez-vous à monsieur de Grandville ou au procureur général?
+dit le magistrat.</p>
+
+<p>Ces deux hommes, le <small>CRIME</small> et la <small>JUSTICE</small>, se regardèrent. Le
+forçat avait profondément ému le magistrat qui fut pris d’une pitié
+divine pour ce malheureux, il devina sa vie et ses sentiments.
+Enfin, le magistrat (un magistrat est toujours magistrat) à qui la
+conduite de Jacques Collin depuis son évasion était inconnue,
+pensa qu’il pourrait se rendre maître de ce criminel, uniquement
+coupable d’un faux après tout. Et il voulut essayer de la générosité
+sur cette nature composée, comme le bronze, de divers métaux,
+de bien et de mal. Puis monsieur de Grandville, arrivé à cinquante-trois
+ans sans avoir pu jamais inspirer l’amour, admirait
+les natures tendres, comme tous les hommes qui n’ont pas été
+<span class="pagenum" id="page_96">96</span>
+aimés. Peut-être ce désespoir, le lot de beaucoup d’hommes à qui
+les femmes n’accordent que leur estime ou leur amitié, était-il le
+lien secret de l’intimité profonde de messieurs de Bauvan, de
+Grandville et de Sérizy; car un même malheur, tout aussi bien
+qu’un bonheur mutuel, met les âmes au même diapason.</p>
+
+<p>—Vous avez un avenir!... dit le procureur général en jetant
+un regard d’inquisiteur sur ce scélérat abattu.</p>
+
+<p>L’homme fit un geste par lequel il exprima la plus profonde indifférence
+de lui-même.</p>
+
+<p>«Lucien laisse un testament par lequel il vous lègue trois cent
+mille francs...</p>
+
+<p>—Pauvre! pauvre petit! pauvre petit! s’écria Jacques Collin,
+toujours <i>trop</i> honnête! J’étais, moi, tous les sentiments mauvais;
+il était, lui, le bon, le noble, le beau, le sublime! On ne change
+pas de si belles âmes! il n’avait pris de moi que mon argent, monsieur!</p>
+
+<p>Cet abandon profond, entier de la personnalité que le magistrat
+ne pouvait ranimer, prouvait si bien les terribles paroles de cet
+homme que monsieur de Grandville passa du côté du criminel.
+Restait le procureur général!</p>
+
+<p>—Si rien ne vous intéresse plus, demanda monsieur de Grandville,
+qu’êtes-vous donc venu me dire?</p>
+
+<p>—N’est-ce pas déjà beaucoup que de me livrer? Vous <i>brûliez</i>,
+mais vous ne me teniez pas? vous seriez d’ailleurs trop embarrassé
+de moi!...</p>
+
+<p>—Quel adversaire! pensa le procureur général.</p>
+
+<p>«Vous allez, monsieur le procureur général, faire couper le cou
+à un innocent, et j’ai trouvé le coupable, reprit gravement Jacques
+Collin en séchant ses larmes. Je ne suis pas ici pour eux,
+mais pour vous. Je venais vous ôter un remords, car j’aime tous
+ceux qui ont porté un intérêt quelconque à Lucien, de même que
+je poursuivrai de ma haine tous ceux ou celles qui l’ont empêché
+de vivre... Qu’est-ce que ça me fait un forçat à moi? reprit-il
+après une légère pause. Un forçat, à mes yeux, c’est à peine pour
+moi ce qu’est une fourmi pour vous. Je suis comme les brigands
+de l’Italie, de fiers hommes! tant que le voyageur leur rapporte
+quelque chose de plus que le prix du coup de fusil, ils l’étendent
+mort! Je n’ai pensé qu’à vous. J’ai confessé ce jeune homme, qui
+ne pouvait se fier qu’à moi, c’est mon camarade de chaîne!
+<span class="pagenum" id="page_97">97</span>
+Théodore est une bonne nature; il a cru rendre service à une maîtresse
+en se chargeant de vendre ou d’engager des objets volés; mais il
+n’est pas plus criminel dans l’affaire de Nanterre que vous ne l’êtes.
+C’est un Corse, c’est dans leurs mœurs de se venger, de se tuer
+les uns les autres comme des mouches.</p>
+
+<p>»En Italie et en Espagne, on n’a pas le respect de la vie de
+l’homme, et c’est tout simple. On nous y croit pourvus d’une
+âme, d’un quelque chose, une image de nous qui nous survit, qui
+vivrait éternellement. Allez donc dire cette billevesée à nos annalistes!
+Ce sont les pays athées ou philosophes qui font payer chèrement
+la vie humaine à ceux qui la troublent, et ils ont raison,
+puisqu’ils ne croient qu’à la matière, au présent!</p>
+
+<p>»Si Calvi vous avait indiqué la femme de qui viennent les objets
+volés, vous auriez trouvé, non pas le vrai coupable, car il est
+dans vos griffes, mais un complice que le pauvre Théodore ne
+veut pas perdre, car c’est une femme... Que voulez-vous? chaque
+état a son point d’honneur, le bagne et les filous ont les leurs!
+Maintenant je connais l’assassin de ces deux femmes et les auteurs
+de ce coup hardi, singulier, bizarre, on me l’a raconté dans tous
+ses détails. Suspendez l’exécution de Calvi, vous saurez tout,
+mais donnez-moi votre parole de le réintégrer au bagne, en faisant
+commuer sa peine... Dans la douleur où je suis, on ne peut prendre
+la peine de mentir, vous savez cela. Ce que je vous dis est la
+vérité...</p>
+
+<p>—Avec vous, Jacques Collin, quoique ce soit abaisser la justice,
+qui ne saurait faire de semblables compromis, je crois pouvoir
+me relâcher de la rigueur de mes fonctions, et en référer à
+qui de droit.</p>
+
+<p>—M’accordez-vous cette vie?</p>
+
+<p>—Cela se pourra...</p>
+
+<p>—Monsieur, je vous supplie de me donner votre parole, elle
+me suffira.</p>
+
+<p>Monsieur de Grandville fit un geste d’orgueil blessé.</p>
+
+<p>»Je tiens l’honneur de trois grandes familles, et vous ne tenez
+que la vie de trois forçats, reprit Jacques Collin, je suis plus fort
+que vous.</p>
+
+<p>—Vous pouvez être remis au secret; que ferez-vous?... demanda
+le procureur général.</p>
+
+<p>—Eh! nous jouons donc! dit Jacques Collin. Je parlais à la
+<span class="pagenum" id="page_98">98</span>
+<i>bonne franquette</i>, moi! je parlais à monsieur de Grandville; mais
+si le procureur général est là, je reprends mes cartes et je poitrine.
+Et moi qui, si vous m’aviez donné votre parole, allais vous rendre
+les lettres écrites à Lucien par mademoiselle Clotilde de Grandlieu!
+Cela fut dit avec un accent, un sang-froid et un regard qui révélèrent
+à M. de Grandville un adversaire avec qui la moindre faute
+était dangereuse.</p>
+
+<p>—Est-ce là tout ce que vous demandez? dit le procureur général.</p>
+
+<p>—Je vais vous parler pour moi, dit Jacques Collin. L’honneur
+de la famille Grandlieu paye la commutation de peine de Théodore:
+c’est donner beaucoup et recevoir peu. Qu’est-ce qu’un forçat
+condamné à perpétuité?... S’il s’évade, vous pouvez vous défaire
+si facilement de lui! c’est une lettre de change sur la guillotine!
+Seulement, comme on l’avait fourré dans des intentions
+peu charmantes à Rochefort, vous me promettrez de le faire diriger
+sur Toulon, en recommandant qu’il y soit bien traité. Maintenant,
+moi, je veux davantage; j’ai le dossier de madame de Sérizy
+et celui de la duchesse de Maufrigneuse, et quelles lettres!...
+Tenez, monsieur le comte: Les filles publiques en écrivant font
+du style et de beaux sentiments, eh bien! les grandes dames qui
+font du style et de grands sentiments toute la journée, écrivent
+comme les filles agissent. Les philosophes trouveront la raison de
+ce chassez-croisez, je ne tiens pas à la chercher. La femme est un
+être inférieur, elle obéit trop à ses organes. Pour moi, la femme
+n’est belle que quand elle ressemble à un homme!</p>
+
+<p>»Aussi ces petites duchesses qui sont viriles par la tête ont-elles
+écrit des chefs-d’œuvre... Oh! c’est beau, d’un bout à l’autre,
+comme la fameuse ode de Piron...»</p>
+
+<p>—Vraiment?</p>
+
+<p>—Vous voulez les voir?... dit Jacques Collin en souriant.</p>
+
+<p>Le magistrat devint honteux.</p>
+
+<p>—Je puis vous en faire lire; mais, là, pas de farce! Nous
+jouons franc jeu?... Vous me rendrez les lettres, et vous défendrez
+qu’on moucharde, qu’on suive et qu’on regarde la personne
+qui va les apporter.</p>
+
+<p>—Cela prendra du temps? dit le procureur général.</p>
+
+<p>—Non, il est neuf heures et demie... reprit Jacques Collin en
+regardant la pendule; eh bien! en quatre minutes nous aurons
+<span class="pagenum" id="page_99">99</span>
+une lettre de chacune de ces deux dames; et, après les avoir lues,
+vous contremanderez la guillotine! Si ça n’était pas ce que cela est,
+vous ne me verriez pas si tranquille. Ces dames sont d’ailleurs
+averties...</p>
+
+<p>Monsieur de Grandville fit un geste de surprise.</p>
+
+<p>—Elles doivent se donner à cette heure bien du mouvement,
+elles vont mettre en campagne le garde des sceaux, elles iront,
+qui sait, jusqu’au roi... Voyons, me donnez-vous votre parole d’ignorer
+qui sera venu, de ne pas suivre ni faire suivre pendant une
+heure cette personne?</p>
+
+<p>—Je vous le promets!</p>
+
+<p>—Bien, vous ne voudriez pas, vous, tromper un forçat évadé.
+Vous êtes du bois dont sont <ins title="original: fait">faits</ins> les Turenne et vous tenez votre
+parole à des voleurs... Eh bien! dans la salle des Pas-Perdus, il y
+a dans ce moment une mendiante en haillons, une vieille femme,
+au milieu même de la salle. Elle doit causer avec un des écrivains
+publics de quelque procès de mur mitoyen; envoyez votre garçon
+de bureau la chercher, en lui disant ceci: <i>Dabor ti mandana.</i>
+Elle viendra... Mais ne soyez pas cruel inutilement!... Ou vous
+acceptez mes propositions, ou vous ne voulez pas vous compromettre
+avec un forçat... Je ne suis qu’un faussaire, remarquez!...
+Eh bien! ne laissez pas Calvi dans les affreuses angoisses de la
+toilette...</p>
+
+<p>—L’exécution est déjà contremandée... Je ne veux pas, dit
+monsieur de Grandville à Jacques Collin, que la justice soit au-dessous
+de vous!</p>
+
+<p>Jacques Collin regarda le procureur général avec une sorte d’étonnement
+et lui vit tirer le cordon de sa sonnette.</p>
+
+<p>—Voulez-vous ne pas vous échapper? Donnez-moi votre parole,
+je m’en contente. Allez chercher cette femme...</p>
+
+<p>Le garçon de bureau se montra.</p>
+
+<p>«Félix, renvoyez les gendarmes...» dit monsieur de Grandville.</p>
+
+<p>Jacques Collin fut vaincu.</p>
+
+<p>Dans ce duel avec le magistrat, il voulait être le plus grand, le
+plus fort, le plus généreux, et le magistrat l’écrasait. Néanmoins,
+le forçat se sentit bien supérieur en ce qu’il jouait la justice, qui
+lui persuadait que le coupable était innocent, et qu’il disputait victorieusement
+une tête; mais cette supériorité devait être sourde,
+<span class="pagenum" id="page_100">100</span>
+secrète, cachée, tandis que la <i>Gigogne</i> l’accablait au grand jour,
+et majestueusement.</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-02.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-02.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2"><span class="pl1">CORENTIN.</span> <span class="pl3">LE&nbsp;COMTE DES&nbsp;LUPEAUX.</span></p>
+ <p class="caption3">Vous pouvez vous entendre avec Monsieur...
+ c’est&nbsp;le&nbsp;fameux&nbsp;Corentin.</p>
+ <p class="caption4">(DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)</p>
+</div>
+
+<p>Au moment où Jacques Collin sortait du cabinet de monsieur de
+Grandville, le secrétaire général de la présidence du conseil, un
+député, le comte des Lupeaulx, se présentait accompagné d’un petit
+vieillard souffreteux. Ce personnage, enveloppé d’une douillette
+puce, comme si l’hiver régnait encore, à cheveux poudrés, le visage
+blême et froid, marchait en goutteux, peu sûr de ses pieds
+grossis par des souliers en veau d’Orléans, appuyé sur une canne à
+pomme d’or, tête nue, son chapeau à la main, la boutonnière ornée
+d’une brochette à sept croix.</p>
+
+<p>—Qu’y a-t-il, mon cher des Lupeaulx? demanda le procureur
+général.</p>
+
+<p>—Le prince m’envoie, dit-il à l’oreille de monsieur de Grandville.
+Vous avez carte blanche pour retirer les lettres de mesdames
+de Sérizy et de Maufrigneuse, et celles de mademoiselle
+Clotilde de Grandlieu. Vous pouvez vous entendre avec ce monsieur...</p>
+
+<p>—Qui est-ce? demanda le procureur général à l’oreille de des
+Lupeaulx.</p>
+
+<p>—Je n’ai pas de secrets pour vous, mon cher procureur général,
+c’est le fameux Corentin. Sa Majesté vous fait dire de lui rapporter
+vous-même toutes les circonstances de cette affaire et les
+conditions du succès.</p>
+
+<p>—Rendez-moi le service, répondit le procureur général à l’oreille
+de des Lupeaulx, d’aller dire au prince que tout est terminé,
+que je n’ai pas eu besoin de ce monsieur, ajouta-t-il en désignant
+Corentin. J’irai prendre les ordres de Sa Majesté, quant à la conclusion
+de l’affaire qui regardera le garde des sceaux, car il y a
+deux grâces à donner.</p>
+
+<p>—Vous avez sagement agi en allant de l’avant, dit des Lupeaulx
+en donnant une poignée de main au procureur général. Le roi ne
+veut pas, à la veille de tenter une grande chose, voir la pairie et
+les grandes familles tympanisées, salies... Ce n’est plus un vil procès
+criminel, c’est une affaire d’État...</p>
+
+<p>—Mais dites au prince que, lorsque vous êtes venu, tout était
+fini!</p>
+
+<p>—Vraiment?</p>
+
+<p>—Je le crois.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_101">101</span>
+—Vous serez alors garde des sceaux, quand le garde des sceaux
+actuel sera chancelier, mon cher...</p>
+
+<p>—Je n’ai pas d’ambition!... répondit le procureur général.</p>
+
+<p>Des Lupeaulx sortit en riant.</p>
+
+<p>—Priez le prince de solliciter du roi dix minutes d’audience
+pour moi, vers deux heures et demie, ajouta monsieur de Grandville,
+en reconduisant le comte des Lupeaulx.</p>
+
+<p>—Et vous n’êtes pas ambitieux! dit des Lupeaulx en jetant un
+regard à monsieur de Grandville. Allons, vous avez deux enfants,
+vous voulez être fait au moins pair de France...</p>
+
+<p>—Si monsieur le procureur général a les lettres, mon intervention
+devient inutile, fit observer Corentin, en se trouvant seul avec
+monsieur de Grandville, qui le regardait avec une curiosité très-compréhensible.</p>
+
+<p>—Un homme comme vous n’est jamais de trop dans une affaire
+si délicate, répondit le procureur général en voyant que Corentin
+avait tout compris ou tout entendu.</p>
+
+<p>Corentin salua par un petit signe de tête presque protecteur.</p>
+
+<p>—Connaissez-vous, monsieur, le personnage dont il s’agit?</p>
+
+<p>—Oui, monsieur le comte, c’est Jacques Collin, le chef de la
+société des Dix-Mille, le banquier des trois bagnes, un forçat qui,
+depuis cinq ans, a su se cacher sous la soutane de l’abbé Carlos
+Herrera. Comment a-t-il été chargé d’une mission du roi d’Espagne
+pour le feu roi, nous nous perdons tous à la recherche du
+vrai dans cette affaire? J’attends une réponse de Madrid, où j’ai
+envoyé des notes et un homme. Ce forçat a le secret de deux
+rois...</p>
+
+<p>—C’est un homme vigoureusement trempé! Nous n’avons que
+deux partis à prendre: se l’attacher, ou se défaire de lui, dit le
+procureur général.</p>
+
+<p>—Nous avons eu la même idée, et c’est un grand honneur
+pour moi, répliqua Corentin. Je suis forcé d’avoir tant d’idées et
+pour tant de monde, que sur le nombre je dois me rencontrer avec
+un homme d’esprit. Ce fut débité si sèchement et d’un ton si
+glacé, que le procureur général garda le silence et se mit à expédier
+quelques affaires pressantes.</p>
+
+<p>Lorsque Jacques Collin se montra dans la salle des Pas-Perdus,
+on ne peut se figurer l’étonnement dont fut saisie mademoiselle
+Jacqueline Collin. Elle resta plantée sur ses deux jambes, les mains
+<span class="pagenum" id="page_102">102</span>
+sur ses hanches, car elle était costumée en marchande des quatre
+saisons. Quelque habituée qu’elle fût aux tours de force de son
+neveu, celui-là dépassait tout.</p>
+
+<p>—Eh bien! si tu continues à me regarder comme un cabinet
+d’histoire naturelle, dit Jacques Collin, en prenant le bras de sa
+tante et l’emmenant hors de la salle des Pas-Perdus, ça nous fera
+prendre pour deux curiosités, l’on nous arrêterait peut-être, et
+nous perdrions du temps. Et il descendit l’escalier de la galerie
+Marchande, qui mène rue de la Barillerie. —Où est Paccard?</p>
+
+<p>—Il m’attend chez la Rousse et se promène sur le quai aux
+Fleurs.</p>
+
+<p>—Et Prudence?</p>
+
+<p>—Elle est chez elle, comme ma filleule.</p>
+
+<p>—Allons-y...</p>
+
+<p>—Regarde si nous sommes suivis...</p>
+
+<p>La Rousse, quincaillière, établie quai aux Fleurs, était la veuve
+d’un célèbre assassin, un <i>Dix-Mille</i>. En 1819, Jacques Collin
+avait fidèlement remis vingt et quelques mille francs à cette fille,
+de la part de son amant, après l’exécution. Trompe-la-Mort connaissait
+seul l’intimité de cette jeune personne, alors modiste, avec
+son <i>fanandel</i>.</p>
+
+<p>—Je suis le <i>dab</i> de ton homme, avait dit alors le pensionnaire
+de madame Vauquer à la modiste, qu’il avait fait venir au Jardin
+des Plantes. Il a dû te parler de moi, ma petite. Quiconque me
+trahit meurt dans l’année! quiconque m’est fidèle n’a jamais rien
+à redouter de moi. Je suis <i>ami</i> à mourir sans dire un mot qui
+compromette ceux à qui je veux du bien. Sois à moi comme une
+âme est au diable, et tu en profiteras. J’ai promis que tu serais
+heureuse à ton pauvre Auguste, qui voulait te mettre dans l’opulence;
+et il s’est fait <i>faucher</i> à cause de toi. Ne pleure pas. Écoute-moi:
+personne au monde que moi ne sais que tu étais la maîtresse
+d’un forçat, d’un assassin qu’on a <i>terré</i> samedi; jamais je n’en
+dirai rien. Tu as vingt-deux ans, tu es jolie, te voilà riche de vingt-six
+mille francs; oublie Auguste, marie-toi, deviens une honnête
+femme si tu peux. En retour de cette tranquillité, je te demande
+de me servir, moi et ceux que je t’adresserai, mais sans hésiter.
+Jamais je ne te demanderai rien de compromettant, ni pour toi,
+ni pour tes enfants, ni pour ton mari, si tu en as un, ni pour ta
+famille. Souvent, dans le métier que je fais, il me faut un lieu sûr
+<span class="pagenum" id="page_103">103</span>
+pour causer, pour me cacher. J’ai besoin d’une femme discrète
+pour porter une lettre, se charger d’une commission. Tu seras une
+de mes boîtes à lettres, une de mes loges de portiers, un de mes
+émissaires, rien de plus, rien de moins. Tu es trop blonde, Auguste
+et moi nous te nommions <i>la Rousse</i>, tu garderas ce nom-là.
+Ma tante, la marchande au Temple, avec qui je te lierai, sera la
+seule personne au monde à qui tu devras obéir; dis-lui tout ce qui
+t’arrivera; elle te mariera, elle te sera très-utile.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que se conclut un de ces pactes diaboliques dans le
+genre de celui qui, pendant si longtemps, lui avait lié Prudence
+Servien, et que cet homme ne manquait jamais à cimenter; car il
+avait, comme le démon, la passion du recrutement.</p>
+
+<p>Jacqueline Collin avait marié la Rousse au premier commis d’un
+riche quincaillier en gros, vers 1821. Ce premier commis, ayant
+traité de la maison de commerce de son patron, se trouvait alors
+en voie de prospérité, père de deux enfants, et adjoint au maire
+de son quartier. Jamais la Rousse, devenue madame Prélard, n’avait
+eu le plus léger motif de plainte, ni contre Jacques Collin, ni
+contre sa tante; mais, à chaque service demandé, madame Prélard
+tremblait de tous ses membres. Aussi devint-elle pâle et
+blême en voyant entrer dans sa boutique ces deux terribles personnages.</p>
+
+<p>—Nous avons à vous parler d’affaires, Madame, dit Jacques
+Collin.</p>
+
+<p>—Mon mari est là, répondit-elle.</p>
+
+<p>—Eh bien! nous n’avons pas trop besoin de vous pour le moment;
+je ne dérange jamais inutilement les gens.</p>
+
+<p>—Envoyez chercher un fiacre, ma petite, dit Jacqueline Collin,
+et dites à ma filleule de descendre; j’espère la placer comme
+femme de chambre chez une grande dame, et l’intendant de la
+maison veut l’emmener.</p>
+
+<p>Paccard, qui ressemblait à un gendarme mis en bourgeois, causait
+en ce moment avec monsieur Prélard d’une importante fourniture
+de fil de fer pour un pont.</p>
+
+<p>Un commis alla chercher un fiacre, et quelques minutes après,
+Europe, ou pour lui faire quitter le nom sous lequel elle avait servi
+Esther, Prudence Servien, Paccard, Jacques Collin et sa tante
+étaient, à la grande joie de la Rousse, réunis dans un fiacre, à qui
+Trompe-la-Mort donna l’ordre d’aller à la barrière d’Ivry.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_104">104</span>
+Prudence Servien et Paccard, tremblant devant le <i>dab</i>, ressemblaient
+à des âmes coupables en présence de Dieu.</p>
+
+<p>—Où sont les sept cent <i>cinquante</i> mille francs? leur demanda
+le <i>dab</i>, en plongeant sur eux un de ces regards fixes et clairs qui
+troublaient si bien le sang de ces âmes damnées, quand elles
+étaient en faute, qu’elles croyaient avoir autant d’épingles que de
+cheveux dans la tête.</p>
+
+<p>—Les sept cent <i>trente</i> mille francs, répondit Jacqueline Collin
+à son neveu, sont en sûreté, je les ai remis ce matin à la Romette,
+dans un paquet cacheté...</p>
+
+<p>—Si vous ne les aviez pas remis à Jacqueline, dit Trompe-la-Mort,
+vous alliez droit-là... dit-il en montrant la place de Grève,
+devant laquelle le fiacre se trouvait.</p>
+
+<p>Prudence Servien fit, à la mode de son pays, un signe de croix,
+comme si elle avait vu tomber le tonnerre.</p>
+
+<p>—Je vous pardonne, reprit le <i>dab</i>, à condition que vous ne
+commettrez plus de fautes semblables, et que désormais vous serez
+pour moi ce que sont ces deux doigts de la main droite, dit-il en
+montrant l’index et le doigt du milieu, car le pouce, c’est cette
+bonne <i>largue</i>-là! Et il frappa sur l’épaule de sa tante. Écoutez-moi.
+Désormais, toi, Paccard, tu n’auras plus rien à craindre, et
+tu peux suivre ton nez dans Pantin à ton aise! Je te permets d’épouser
+Prudence.</p>
+
+<p>Paccard prit la main de Jacques Collin et la <ins title="original: baissa">baisa</ins> respectueusement.</p>
+
+<p>—Qu’aurai-je à faire? demanda-t-il.</p>
+
+<p>—Rien, et tu auras des rentes et des femmes, sans compter la
+tienne, car tu es très-Régence, mon vieux!... Voilà ce que c’est
+que d’être trop bel homme!</p>
+
+<p>Paccard rougit de recevoir ce railleur éloge de son sultan.</p>
+
+<p>—Toi, Prudence, reprit Jacques, il te faut une carrière, un
+état, un avenir, et rester à mon service. Écoute-moi bien. Il existe
+rue Sainte-Barbe une très-bonne maison appartenant à cette madame
+Saint-Estève, à qui ma tante emprunte quelquefois son nom...
+C’est une bonne maison, bien achalandée, qui rapporte quinze ou
+vingt mille francs par an. La Saint-Estève fait tenir cet établissement
+par...</p>
+
+<p>—La Gonore, dit Jacqueline.</p>
+
+<p>—La <i>largue</i> à ce pauvre La Pouraille, dit Paccard. C’est là
+<span class="pagenum" id="page_105">105</span>
+que j’ai filé avec Europe le jour de la mort de cette pauvre madame
+Van Bogseck, notre maîtresse...</p>
+
+<p>—On jase donc quand je parle? dit Jacques Collin.</p>
+
+<p>Le plus profond silence régna dans le fiacre, et Prudence ni
+Paccard n’osèrent plus se regarder.</p>
+
+<p>—La maison est donc tenue par la Gonore, reprit Jacques
+Collin. Si tu y es allé te cacher avec Prudence, je vois, Paccard,
+que tu as assez d’esprit pour <i>esquinter la raille</i> (enfoncer la police),
+mais que tu n’es pas assez fin pour faire voir des couleurs à
+la <i>darbonne</i>..., dit-il en caressant le menton de sa tante. Je devine
+maintenant comment elle a pu te trouver... Ça se rencontre
+bien. Vous allez y retourner, chez la Gonore... Je reprends: Jacqueline
+va négocier avec madame Nourrisson l’affaire de l’acquisition
+de son établissement de la rue Sainte-Barbe, et tu pourras
+y faire fortune avec de la conduite, ma petite! dit-il en regardant
+Prudence. Abbesse à ton âge! c’est le fait d’une fille de France,
+ajouta-t-il d’une voix mordante.</p>
+
+<p>Prudence sauta au cou de Trompe-la-Mort et l’embrassa, mais
+par un coup sec qui dénotait sa force extraordinaire, le <i>dab</i> la repoussa
+si vivement, que, sans Paccard, la fille allait se cogner la
+tête dans la vitre du fiacre et la casser.</p>
+
+<p>—A bas les pattes! Je n’aime pas ces manières! dit sèchement
+le <i>dab</i>, c’est me manquer de respect.</p>
+
+<p>—Il a raison, ma petite, dit Paccard. Vois-tu, c’est comme si
+le <i>dab</i> te donnait cent mille francs. La boutique vaut cela. C’est
+sur le boulevard, en face du Gymnase. Il y a la sortie du spectacle...</p>
+
+<p>—Je ferai mieux, j’achèterai aussi la maison, dit Trompe-la-Mort.</p>
+
+<p>—Et nous voilà riches à millions en six ans! s’écria Paccard.</p>
+
+<p>Fatigué d’être interrompu, Trompe-la-Mort envoya dans le tibia
+de Paccard un coup de pied à le lui casser; mais Paccard avait
+des nerfs en caoutchouc et des os en fer-blanc.</p>
+
+<p>—Suffit, <i>Dab</i>! on se taira, répondit-il.</p>
+
+<p>—Croyez-vous que je dis des sornettes? reprit Trompe-la-Mort
+qui s’aperçut alors que Paccard avait bu quelques petits
+verres de trop. Écoutez. Il y a dans la cave de la maison deux
+cent cinquante mille francs en or...</p>
+
+<p>Le silence le plus profond régna de nouveau dans le fiacre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_106">106</span>
+»Cet or est dans un massif très-dur... Il s’agit d’extraire cette
+somme, et vous n’avez que trois nuits pour y arriver. Jacqueline
+vous aidera... Cent mille francs serviront à payer l’établissement,
+cinquante mille à l’achat de la maison, et vous laisserez le reste.»</p>
+
+<p>—Où? dit Paccard.</p>
+
+<p>—Dans la cave! répéta Prudence.</p>
+
+<p>—Silence! dit Jacqueline.</p>
+
+<p>—Oui, mais pour la transmission de cette charge, il faut l’agrément
+de la <i>raille</i> (la police), dit Paccard.</p>
+
+<p>—On l’aura, dit sèchement Trompe-la-Mort. De quoi te
+mêles-tu?...</p>
+
+<p>Jacqueline regarda son neveu et fut frappée de l’altération de
+ce visage à travers le masque impassible sous lequel cet homme si
+fort cachait habituellement ses émotions.</p>
+
+<p>—Ma fille, dit Jacques Collin à Prudence Servien, ma tante va
+te remettre les sept cent cinquante mille francs.</p>
+
+<p>—Sept cent trente, dit Paccard.</p>
+
+<p>—Hé bien, soit! sept cent trente, reprit Jacques Collin. Cette
+nuit, il faut que tu reviennes sous un prétexte quelconque à la
+maison de madame Lucien. Tu monteras par la lucarne, sur le
+toit; tu descendras par la cheminée dans la chambre à coucher de
+ta feue maîtresse, et tu placeras dans le matelas de son lit le paquet
+qu’elle avait fait...</p>
+
+<p>—Et pourquoi pas par la porte? dit Prudence Servien.</p>
+
+<p>—Imbécile, les scellés y sont! répliqua Jacques Collin. L’inventaire
+se fera dans quelques jours, et vous serez innocents du
+vol...</p>
+
+<p>—Vive le <i>dab</i>! s’écria Paccard. Ah! quelle bonté!</p>
+
+<p>—Cocher, arrêtez!... cria de sa voix puissante Jacques Collin.</p>
+
+<p>Le fiacre se trouvait devant la place des fiacres du Jardin des
+Plantes.</p>
+
+<p>—Détalez, mes enfants, dit Jacques Collin, et ne faites pas de
+sottises! Trouvez-vous ce soir sur le pont des Arts, à cinq heures,
+et là, ma tante vous dira s’il n’y a pas contre-ordre. Il faut tout
+prévoir, ajouta-t-il à voix basse à sa tante. Jacqueline vous expliquera
+demain, reprit-il, comment s’y prendre pour extraire sans
+danger l’or de la <i>profonde</i>. C’est une opération très-délicate...</p>
+
+<p>Prudence et Paccard sautèrent sur le pavé du roi, heureux
+comme des voleurs graciés.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_107">107</span>
+—Ah! quel brave homme que le <i>dab</i>! dit Paccard.</p>
+
+<p>—Ce serait le roi des hommes, s’il n’était pas si méprisant
+pour les femmes!</p>
+
+<p>—Ah! il est bien aimable! s’écria Paccard. As-tu vu quels
+coups de pieds il m’a donnés! Nous méritions d’être envoyés <i lang="la">ad
+patres</i>; car enfin c’est nous qui l’avons mis dans l’embarras...</p>
+
+<p>—Pourvu, dit la spirituelle et fine Prudence, qu’il ne nous
+fourre pas dans quelque crime pour nous envoyer au <i>pré</i>...</p>
+
+<p>—Lui! s’il en avait la fantaisie, il nous le dirait, tu ne le connais
+pas! Quel joli sort il te fait! Nous voilà bourgeois. Quelle
+chance! Oh! quand il vous aime, cet homme-là, il n’a pas son pareil
+pour la bonté!...</p>
+
+<p>—Ma minette! dit Jacques Collin à sa tante, charge-toi de la
+Gonore, il faut l’endormir; elle sera, dans cinq jours d’ici, arrêtée,
+et on trouvera dans sa chambre cent cinquante mille francs d’or
+qui resteront d’une autre part dans l’assassinat des vieux Crottat,
+père et mère du notaire.</p>
+
+<p>—Elle en aura pour cinq ans de Madelonnettes, dit Jacqueline.</p>
+
+<p>—A peu près, répondit Jacques Collin. Donc, c’est une raison
+pour la Nourrisson de se défaire de sa maison; elle ne peut pas la
+gérer elle-même, et on ne trouve pas de gérantes comme on veut.
+Donc tu pourras très-bien arranger cette affaire. Nous aurons là
+un <i>œil</i>... Mais ces opérations sont toutes les trois subordonnées à
+la négociation que je viens d’entamer relativement à nos lettres.
+Ainsi découds ta <ins title="original: robbe">robe</ins> et donne-moi les échantillons des marchandises.
+Où se trouvent les trois paquets?</p>
+
+<p>—Parbleu! chez la Rousse.</p>
+
+<p>—Cocher! cria Jacques Collin, retournez au Palais de Justice,
+et du train!... J’ai promis de la célérité, voici une demi-heure
+d’absence, et c’est trop! Reste chez la Rousse, et donne les paquets
+cachetés au garçon de bureau que tu verras venir demander
+madame <i>de</i> Saint-Estève. C’est le <i>de</i> qui sera le mot d’avis, et il
+devra te dire: <i>Madame, je viens de la part de monsieur le
+procureur général pour ce que vous savez.</i> Stationne devant
+la porte de la Rousse en regardant ce qui se passe sur le marché
+aux Fleurs, afin de ne pas exciter l’attention de Prélard. Dès que
+tu auras lâché les lettres, tu peux faire agir Paccard et Prudence.</p>
+
+<p>—Je te devine, dit Jacqueline, tu veux remplacer Bibi-Lupin.
+La mort de ce garçon t’a tourné la cervelle!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_108">108</span>
+—Et Théodore, à qui l’on allait couper les cheveux pour le
+<i>faucher</i> à quatre heures ce soir, s’écria Jacques Collin?</p>
+
+<p>—Enfin, c’est une idée! nous finirons honnêtes gens et bourgeois,
+dans une belle propriété, sous un beau climat en Touraine.</p>
+
+<p>—Que pouvais-je devenir? Lucien a emporté mon âme, toute
+ma vie heureuse; je me vois encore trente ans à m’ennuyer, et je
+n’ai plus de cœur. Au lieu d’être le <i>dab</i> du bagne, je serai le Figaro
+de la justice, et je vengerai Lucien. Ce n’est que dans la peau
+de la <i>raille</i> (police) que je puis en sûreté démolir Corentin. Ce
+sera vivre encore que d’avoir à manger un homme. Les états
+qu’on fait dans le monde ne sont que des apparences; la réalité,
+c’est l’idée! ajouta-t-il en se frappant le front. Qu’as-tu maintenant
+dans notre trésor?</p>
+
+<p>—Rien, dit la tante épouvantée de l’accent et des manières de
+son neveu. Je t’ai tout donné pour ton petit. La Romette n’a pas
+plus de vingt mille francs pour son commerce. J’ai tout pris à madame
+Nourrisson, elle avait environ soixante mille francs à elle...
+Ah! nous sommes dans des draps qui ne sont pas blanchis depuis
+un an. Le petit a dévoré <i>les fades</i> des <i>Fanandels</i>, notre trésor et
+tout ce que possédait la Nourrisson.</p>
+
+<p>—Ça faisait?</p>
+
+<p>—Cinq cent soixante mille...</p>
+
+<p>—Nous en avons cent cinquante en or, que Paccard et Prudence
+nous devront. Je vais te dire où en prendre deux cents autres...
+Le reste viendra de la succession d’Esther. Il faut récompenser
+la Nourrisson. Avec Théodore, Paccard, Prudence, la
+Nourrisson et toi, j’aurai bientôt formé le bataillon sacré qu’il me
+faut... Écoute, nous approchons...</p>
+
+<p>—Voici les trois lettres, dit Jacqueline qui venait de donner le
+dernier coup de ciseaux à la doublure de sa robe.</p>
+
+<p>—Bien, répondit Jacques Collin, en recevant les trois précieux
+autographes, trois papiers vélins encore parfumés. Théodore a fait
+le coup de Nanterre.</p>
+
+<p>—Ah! c’est lui!...</p>
+
+<p>—Tais-toi, le temps est précieux, il a voulu donner la becquée
+à un petit oiseau de Corse nommé Ginetta... Tu vas employer la
+Nourrisson à la trouver, je te ferai passer les renseignements nécessaires
+par une lettre que Gault te remettra. Tu viendras au
+guichet de la Conciergerie dans deux heures d’ici. Il s’agit de
+<span class="pagenum" id="page_109">109</span>
+lâcher cette petite fille chez une blanchisseuse, la sœur à Godet, et
+qu’elle s’y impatronise... Godet et Ruffard sont des complices à
+La Pourraille dans le vol et l’assassinat commis chez les Crottat.
+Les quatre cent cinquante mille francs sont intacts, un tiers dans la
+cave de la Gonore, c’est la part de La Pourraille; le second tiers
+dans la chambre à la Gonore, c’est celle de Ruffard; le troisième
+est caché chez la sœur à Godet.</p>
+
+<p>»Nous commencerons par prendre cent cinquante mille francs
+sur <i>le fade</i> de La Pourraille, puis cent sur celui de Godet, et cent
+sur celui de Ruffard. Une fois Ruffard et Godet <i>serrés</i>, c’est eux
+qui auront mis à part ce qui manquera de leur <i>fade</i>. Je leur ferai
+accroire, à Godet, que nous avons mis cent mille francs de côté
+pour lui, et à Ruffard et à La Pourraille, que la Gonore leur a
+sauvé cela!... Prudence et Paccard vont travailler chez la Gonore.
+Toi et Ginetta, qui me paraît être une fine mouche, vous manœuvrerez
+chez la sœur à Godet. Pour mon début dans le comique, je
+fais retrouver à la <i>Cigogne</i> quatre cent mille francs du vol Crottat,
+et les coupables. J’ai l’air d’éclaircir l’assassinat de Nanterre.
+Nous retrouvons notre <i>aubert</i> et nous sommes au cœur de la
+<i>raille</i>! Nous étions le gibier, et nous devenons les chasseurs,
+voilà tout. Donne trois francs au cocher.»</p>
+
+<p>Le fiacre était au Palais. Jacqueline stupéfaite paya. Trompe-la-Mort
+monta l’escalier pour aller chez le procureur général.</p>
+
+<p>Un changement total de vie est une crise si violente que, malgré
+sa décision, Jacques Collin gravissait lentement les marches de l’escalier
+qui, de la rue de la Barillerie, mène à la galerie Marchande
+où se trouve, sous le péristyle de la cour d’assises, la sombre entrée
+du parquet. Une affaire politique occasionnait une sorte d’attroupement
+au pied du double escalier qui mène à la cour d’assises, en
+sorte que le forçat, absorbé dans ses réflexions, resta pendant
+quelque temps arrêté par la foule. A gauche de ce double escalier,
+il se trouve, comme un énorme pilier, un des contreforts du Palais,
+et dans cette masse on aperçoit une petite porte. Cette petite
+porte donne sur un escalier en colimaçon qui sert de communication
+à la Conciergerie. C’est par là que le procureur général, le directeur
+de la Conciergerie, les présidents de cour d’assises, les
+avocats généraux et le chef de la police de sûreté peuvent aller et
+venir. C’est par un embranchement de cet escalier, aujourd’hui
+condamné, que Marie-Antoinette, la reine de France, était amenée
+<span class="pagenum" id="page_110">110</span>
+devant le tribunal révolutionnaire, qui siégeait, comme on le sait,
+dans la grande salle des audiences solennelles de la cour de cassation.</p>
+
+<p>A l’aspect de cet épouvantable escalier le cœur se serre quand
+on pense que la fille de Marie-Thérèse, dont la suite, la coiffure et
+les paniers remplissaient le grand escalier de Versailles, passait par
+là!... Peut-être expiait-elle le crime de sa mère, la Pologne hideusement
+partagée. Les souverains qui commettent de pareils
+crimes ne songent pas évidemment à la rançon qu’en demande la
+Providence.</p>
+
+<p>Au moment où Jacques Collin entrait sous la voûte de l’escalier,
+pour se rendre chez le procureur général, Bibi-Lupin sortit par
+cette porte cachée dans le mur.</p>
+
+<p>Le chef de la police de sûreté venait de la Conciergerie et se
+rendait aussi chez monsieur de Grandville. On peut comprendre
+quel fut l’étonnement de Bibi-Lupin en reconnaissant devant lui la
+redingote de Carlos Herrera, qu’il avait tant étudié le matin; il
+courut pour le dépasser. Jacques Collin se retourna. Les deux ennemis
+se trouvèrent en présence. De part et d’autre, chacun resta
+sur ses pieds, et le même regard partit de ces deux yeux, si différents,
+comme deux pistolets qui, dans un duel, partent en même
+temps.</p>
+
+<p>—Cette fois, je te tiens, brigand! dit le chef de la police de
+sûreté.</p>
+
+<p>—Ah! ah!... répondit Jacques Collin, d’un air ironique. Il
+pensa rapidement que monsieur de Grandville l’avait fait suivre;
+et, chose étrange! il fut peiné de savoir cet homme moins grand
+qu’il l’imaginait.</p>
+
+<p>Bibi-Lupin sauta courageusement à la gorge de Jacques Collin,
+qui, l’œil à son adversaire, lui donna un coup sec et l’envoya les
+quatre fers en l’air à trois pas de là; puis Trompe-la-Mort alla posément
+à Bibi-Lupin, et lui tendit la main pour l’aider à se relever,
+absolument comme un boxeur anglais qui, sûr de sa force, ne
+demande pas mieux que de recommencer. Bibi-Lupin était beaucoup
+trop fort pour se mettre à crier; mais il se redressa, courut
+à l’entrée du couloir, et fit signe à un gendarme de s’y placer.
+Puis, avec la rapidité de l’éclair, il revint à son ennemi, qui le regardait
+faire tranquillement. Jacques Collin avait pris son parti:
+Ou le procureur général m’a manqué de parole, ou il n’a pas mis
+<span class="pagenum" id="page_111">111</span>
+Bibi-Lupin dans sa confidence, et alors il faut éclaircir ma situation.</p>
+
+<p>—Veux-tu m’arrêter? demanda Jacques Collin à son ennemi.
+Dis-le sans y mettre d’accompagnement. Ne sais-je pas qu’au cœur
+de la <i>Cigogne</i> tu es plus fort que moi? Je te tuerais à la savate,
+mais je ne mangerais pas les gendarmes et la ligne. Ne faisons pas
+de bruit; où veux-tu me mener?</p>
+
+<p>—Chez monsieur Camusot.</p>
+
+<p>—Allons chez monsieur Camusot, répondit Jacques Collin.
+Pourquoi n’irions-nous pas au parquet du procureur général?...
+c’est plus près, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Bibi-Lupin, qui se savait en défaveur dans les hautes régions du
+pouvoir judiciaire et soupçonné d’avoir fait fortune aux dépens des
+criminels et de leurs victimes, ne fut pas fâché de se présenter au
+parquet avec une pareille capture.</p>
+
+<p>—Allons-y, dit-il, ça me va! Mais, puisque tu te rends, laisse-moi
+t’accommoder, je crains tes giffles! Et il tira des poucettes de
+sa poche.</p>
+
+<p>Jacques Collin tendit ses mains, et Bibi-Lupin lui serra les pouces.</p>
+
+<p>—Ah! ça, puisque tu es si bon enfant, reprit-il, dis-moi comment
+tu es sorti de la Conciergerie?</p>
+
+<p>—Mais par où tu es sorti, par le petit escalier.</p>
+
+<p>—Tu as donc fait voir un nouveau tour aux gendarmes?</p>
+
+<p>—Non. Monsieur Grandville m’a laissé libre sur parole.</p>
+
+<p>—<i>Planches-tu?</i> (Plaisantes-tu.)</p>
+
+<p>—Tu vas voir!... C’est toi peut-être à qui l’on va mettre les
+poucettes.</p>
+
+<p>En ce moment, Corentin disait au procureur général:</p>
+
+<p>—Eh bien! Monsieur, voilà juste une heure que notre homme
+est sorti, ne craignez-vous pas qu’il ne se soit moqué de vous?... Il
+est peut-être sur la route d’Espagne, où nous ne le trouverons
+plus, car l’Espagne est un pays tout de fantaisie.</p>
+
+<p>—Ou je ne me connais pas en hommes, ou il reviendra; tous
+ses intérêts l’y obligent; il a plus à recevoir de moi qu’il ne me
+donne...</p>
+
+<p>En ce moment Bibi-Lupin se montra.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous
+donner: Jacques Collin, qui s’était sauvé, est repris.</p>
+
+<p>—Voilà, s’écria Jacques Collin, comment vous avez tenu votre
+parole! Demandez à votre agent à double face où il m’a trouvé?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_112">112</span>
+—Où? dit le procureur général.</p>
+
+<p>—A deux pas du parquet, sous la voûte, répondit Bibi-Lupin.</p>
+
+<p>—Débarrassez cet homme de vos ficelles, dit sévèrement monsieur
+de Grandville à Bibi-Lupin. Sachez que, jusqu’à ce qu’on
+vous ordonne de l’arrêter de nouveau, vous devez laisser cet
+homme libre... Et sortez!... Vous êtes habitué à marcher et agir
+comme si vous étiez à vous seul la justice et la police.</p>
+
+<p>Et le procureur général tourna le dos au chef de la police de
+sûreté, qui devint blême, surtout en recevant un regard de Jacques
+Collin, où il devina sa chute.</p>
+
+<p>—Je ne suis pas sorti de mon cabinet, je vous attendais, et vous
+ne doutez pas que j’aie tenu ma parole comme vous teniez la vôtre,
+dit monsieur de Grandville à Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Dans le premier moment, j’ai douté de vous, monsieur, et
+peut-être à ma place eussiez-vous pensé comme moi; mais la réflexion
+m’a montré que j’étais injuste. Je vous apporte plus que
+vous ne me donnez; vous n’aviez pas intérêt à me tromper...</p>
+
+<p>Le magistrat échangea soudain un regard avec Corentin. Ce regard,
+qui ne put échapper à Trompe-la-Mort, dont l’attention
+était portée sur monsieur de Grandville, lui fit apercevoir le petit
+vieux étrange, assis sur un fauteuil, dans un coin. Sur-le-champ,
+averti par cet instinct si vif et si rapide qui dénonce la présence
+d’un ennemi, Jacques Collin examina ce personnage; il vit du premier
+coup d’œil que les yeux n’avaient pas l’âge accusé par le costume,
+et il reconnut un déguisement. Ce fut en une seconde la revanche
+prise par Jacques Collin sur Corentin, de la rapidité d’observation
+avec laquelle Corentin l’avait démasqué chez Peyrade.
+(Voir <span class="smcap">Splendeurs et Misères</span>, II<sup>e</sup> <small>PARTIE</small>.)</p>
+
+<p>—Nous ne sommes pas seuls!... dit Jacques Collin à monsieur
+de Grandville.</p>
+
+<p>—Non, répliqua sèchement le procureur général.</p>
+
+<p>—Et monsieur, reprit le forçat, est une de mes meilleures connaissances...
+je crois?...</p>
+
+<p>Il fit un pas et reconnut Corentin, l’auteur réel, avoué de la
+chute de Lucien. Jacques Collin, dont le visage était d’un rouge
+de brique, devint, pour un rapide et imperceptible instant, pâle et
+presque blanc; tout son sang se porta au cœur, tant fut ardente et
+frénétique son envie de sauter sur cette bête dangereuse et de
+l’écraser; mais il refoula ce désir brutal et le comprima par la
+<span class="pagenum" id="page_113">113</span>
+force qui le rendait si terrible. Il prit un air aimable, un ton de
+politesse obséquieuse, dont il avait l’habitude depuis qu’il jouait le
+rôle d’un ecclésiastique de l’ordre supérieur, et il salua le petit
+vieillard.</p>
+
+<p>—Monsieur Corentin, dit-il, est-ce au hasard que je dois le
+plaisir de vous rencontrer, ou serais-je assez heureux pour être
+l’objet de votre visite au parquet?</p>
+
+<p>L’étonnement du procureur général fut au comble, et il ne put
+<ins title="original: l’empêcher">s'empêcher</ins> d’examiner ces deux hommes en présence. Les mouvements
+de Jacques Collin et l’accent qu’il mit à ces paroles dénotaient
+une crise, et il fut curieux d’en pénétrer les causes. A cette
+subite et miraculeuse reconnaissance de sa personne, Corentin se
+dressa comme un serpent sur la queue duquel on a marché.</p>
+
+<p>—Oui, c’est moi, mon cher abbé Carlos Herrera.</p>
+
+<p>—Venez-vous, lui dit Trompe-la-Mort, vous interposer entre
+monsieur le procureur général et moi?... Aurais-je le bonheur
+d’être le sujet d’une de ces négociations dans lesquelles brillent
+vos talents? Tenez, monsieur, dit le forçat en se retournant vers le
+procureur général, pour ne pas vous faire perdre des moments
+aussi précieux que les vôtres, lisez, voici l’échantillon de mes marchandises...
+Et il tendit à monsieur de Grandville les trois lettres,
+qu’il tira de la poche de côté de sa redingote. «Pendant que vous
+en prendrez connaissance, je causerai, si vous le permettez, avec
+monsieur.»</p>
+
+<p>—C’est beaucoup d’honneur pour moi, répondit Corentin, qui
+ne put s’empêcher de frissonner.</p>
+
+<p>—Vous avez obtenu, monsieur, un succès complet dans notre
+affaire, dit Jacques Collin. J’ai été battu..., ajouta-t-il légèrement
+et à la manière d’un joueur qui a perdu son argent; mais vous
+avez laissé quelques hommes sur le carreau... C’est une victoire
+coûteuse...</p>
+
+<p>—Oui, répondit Corentin, en acceptant la plaisanterie; si vous
+avez perdu votre reine, moi j’ai perdu mes deux tours...</p>
+
+<p>—Oh! Contenson n’est qu’un pion, répliqua railleusement Jacques
+Collin. Ça se remplace. Vous êtes, permettez-moi de vous
+donner cet éloge en face, vous êtes, <i>ma parole d’honneur</i>, un
+homme prodigieux.</p>
+
+<p>—Non, non, je m’incline devant votre supériorité, répliqua
+Corentin, qui eut l’air d’un plaisant de profession, disant: «Tu
+<span class="pagenum" id="page_114">114</span>
+veux <i>blaguer</i>, <i>blaguons</i>!» Comment, moi, je dispose de tout,
+et vous, vous êtes pour ainsi dire tout seul...</p>
+
+<p>—Oh! oh! fit Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Et vous avez failli l’emporter, dit Corentin en remarquant
+l’exclamation. Vous êtes l’homme le plus extraordinaire que j’aie
+rencontré dans ma vie, et j’en ai vu beaucoup d’extraordinaires,
+car les gens avec qui je me bats sont tous remarquables par leur
+audace, par leurs conceptions hardies. J’ai, par malheur, été très-intime
+avec feu monseigneur le duc d’Otrante; j’ai travaillé pour
+Louis XVIII, quand il régnait, et quand il était exilé, pour l’Empereur,
+et pour le directoire... Vous avez la trempe de Louvel, le
+plus bel instrument politique que j’aie vu; mais vous avez la souplesse
+du prince des diplomates. Et quels auxiliaires!... Je donnerais
+bien des têtes à couper pour avoir à mon service la cuisinière
+de cette pauvre petite Esther... Où trouvez-vous des créatures
+belles comme la fille qui a doublé cette juive pendant quelque
+temps pour monsieur de Nucingen?... Je ne sais où les prendre
+quand j’en ai besoin...</p>
+
+<p>—Monsieur, monsieur, dit Jacques Collin, vous m’accablez...
+De votre part, ces éloges feraient perdre la tête...</p>
+
+<p>—Ils sont mérités! Comment, vous avez trompé Peyrade, il
+vous a pris pour un officier de paix, lui!... Tenez, si vous n’aviez
+pas eu ce petit imbécile à défendre, vous nous auriez rossés...</p>
+
+<p>—Ah! monsieur, vous oubliez Contenson déguisé en mulâtre...
+et Peyrade en Anglais. Les acteurs ont les ressources du théâtre;
+mais être ainsi parfait au grand jour, à tout heure, il n’y a que
+vous et les vôtres...</p>
+
+<p>—Eh bien! voyons, dit Corentin, nous sommes persuadés, l’un
+et l’autre, de notre valeur, de nos mérites. Nous voilà, tous deux
+là, bien seuls; moi je suis sans mon vieil ami, vous sans votre
+jeune protégé. Je suis le plus fort pour le moment, pourquoi ne
+ferions-nous pas comme dans <i>l’Auberge des Adrets</i>? Je vous
+tends la main, en vous disant: <i>Embrassons-nous et que cela
+finisse.</i> Je vous offre, en présence de monsieur le procureur général,
+des lettres de grâce pleine et entière, et vous serez un des
+miens, le premier, après moi, peut-être mon successeur.</p>
+
+<p>—Ainsi, c’est une position que vous m’offrez?... dit Jacques
+Collin. Une jolie position! Je passe de la brune à la blonde...</p>
+
+<p>—Vous serez dans une sphère où vos talents seront bien appréciés,
+<span class="pagenum" id="page_115">115</span>
+bien récompensés, et vous agirez à votre aise. La police politique
+et gouvernementale a ses périls. J’ai déjà, tel que vous me
+voyez, été deux fois emprisonné... je ne m’en porte pas plus mal.
+Mais, on voyage! on est tout ce qu’on veut être... On est le machiniste
+des drames politiques, on est traité poliment par les grands
+seigneurs... Voyez, mon cher Jacques Collin, cela vous va-t-il?...</p>
+
+<p>—Avez-vous des ordres à cet égard? lui dit le forçat.</p>
+
+<p>—J’ai plein pouvoir... répliqua Corentin, tout heureux de cette
+inspiration.</p>
+
+<p>—Vous badinez, vous êtes un homme très-fort, vous pouvez
+bien admettre qu’on se puisse défier de vous... Vous avez vendu
+plus d’un homme en le liant dans un sac et l’y faisant entrer de
+lui-même... Je connais vos belles batailles, l’affaire Montauran,
+l’affaire Simeuse... Ah! c’est les batailles de Marengo de l’espionnage.</p>
+
+<p>—Eh bien! dit Corentin, vous avez de l’estime pour monsieur
+le procureur général?</p>
+
+<p>—Oui, dit Jacques Collin en s’inclinant avec respect; je suis en
+admiration devant son beau caractère, sa fermeté, sa noblesse, et je
+donnerais ma vie pour qu’il fût heureux. Aussi, commencerai-je
+par faire cesser l’état dangereux dans lequel est madame de Sérizy.</p>
+
+<p>Le procureur général laissa échapper un mouvement de bonheur.</p>
+
+<p>—Eh bien! demandez-lui, reprit Corentin, si je n’ai pas plein
+pouvoir pour vous arracher à l’état honteux dans lequel vous êtes,
+et vous attacher à ma personne.</p>
+
+<p>—C’est vrai, dit monsieur de Grandville en observant le forçat.</p>
+
+<p>—Bien vrai! j’aurais l’absolution de mon passé et la promesse
+de vous succéder en vous donnant des preuves de mon savoir-faire?</p>
+
+<p>—Entre deux hommes comme nous, il ne peut y avoir aucun
+malentendu, reprit Corentin avec une grandeur d’âme à laquelle
+tout le monde eût été pris.</p>
+
+<p>—Et le prix de cette transaction est sans doute la remise des
+trois correspondances?... dit Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Je ne croyais pas avoir besoin de vous le dire...</p>
+
+<p>—Mon cher monsieur Corentin, dit Trompe-la-Mort avec une
+ironie digne de celle qui fit le triomphe de Talma dans le rôle de
+Nicomède, je vous remercie, je vous ai l’obligation de savoir tout
+ce que je vaux et quelle est l’importance qu’on attache à me priver
+de ces armes... Je ne l’oublierai jamais... Je serai toujours et
+<span class="pagenum" id="page_116">116</span>
+en tout temps à votre service, et au lieu de dire, comme Robert
+Macaire: Embrassons-nous!... moi, je vous embrasse.</p>
+
+<p>Il saisit avec tant de rapidité Corentin par le milieu du corps,
+que celui-ci ne put se défendre de cette embrassade; il le serra
+comme une poupée sur son cœur, le baisa sur les deux joues,
+l’enleva comme une plume, ouvrit la porte du cabinet, et le posa
+dehors, tout meurtri de cette rude étreinte.</p>
+
+<p>»Adieu, mon cher, lui dit-il à voix basse et à l’oreille. Nous sommes
+séparés l’un de l’autre par trois longueurs de cadavres; nous
+avons mesuré nos épées, elles sont de la même trempe, de la même
+dimension... Ayons du respect l’un pour l’autre; mais je veux être
+votre égal, non votre subordonné... Armé comme vous le seriez, vous
+me <ins title="original: paraisses">paraissez</ins> un trop dangereux général pour votre lieutenant. Nous
+mettrons un fossé entre nous. Malheur à vous si vous venez sur mon
+terrain!... Vous vous appelez l’État, de même que les laquais s’appellent
+du même nom que leurs maîtres; moi, je veux me nommer
+la Justice; nous nous verrons souvent; continuons à nous traiter
+avec d’autant plus de dignité, de convenance, que nous serons
+toujours... d’atroces canailles, lui dit-il à l’oreille. Je vous ai donné
+l’exemple en vous embrassant...</p>
+
+<p>Corentin resta sot pour la première fois de sa vie, et il se laissa
+secouer la main par son terrible adversaire...</p>
+
+<p>—S’il en est ainsi, dit-il, je crois que nous avons intérêt l’un
+et l’autre à rester <i>amis</i>...</p>
+
+<p>—Nous en serons plus forts chacun de notre côté, mais aussi plus
+dangereux, ajouta Jacques Collin à voix basse. Aussi me permettrez-vous
+de vous demander demain des arrhes sur notre marché...</p>
+
+<p>—Eh bien! dit Corentin avec bonhomie, vous m’ôtez votre affaire
+pour la donner au procureur général; vous serez la cause de
+son avancement; mais je ne puis m’empêcher de vous le dire, vous
+prenez un bon parti... Bibi-Lupin est trop connu, il a fait son temps;
+si vous le remplacez, vous vivrez dans la seule condition qui vous
+convienne; je suis charmé de vous y voir... parole d’honneur...</p>
+
+<p>—Au revoir, à bientôt, dit Jacques Collin.</p>
+
+<p>En se retournant, Trompe-la-Mort trouva le procureur général
+assis à son secrétaire, la tête dans les mains.</p>
+
+<p>—Comment, vous pourriez empêcher la comtesse de Sérizy de
+devenir folle?... demanda monsieur de Grandville.</p>
+
+<p>—En cinq minutes, répliqua Jacques Collin.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_117">117</span>
+—Et vous pouvez me remettre toutes les lettres de ces dames?</p>
+
+<p>—Avez-vous lu les trois?...</p>
+
+<p>—Oui, dit vivement le procureur général; j’en suis honteux
+pour celles qui les ont écrites...</p>
+
+<p>—Eh bien! nous sommes seuls: défendez votre porte, et traitons,
+dit Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Permettez... la justice doit avant tout faire son métier, et
+monsieur Camusot a l’ordre d’arrêter votre tante...</p>
+
+<p>—Il ne la trouvera jamais, dit Jacques Collin.</p>
+
+<p>—On va faire une perquisition au Temple, chez une demoiselle
+Paccard qui tient son établissement...</p>
+
+<p>—On n’y verra que des haillons, des costumes, des diamants,
+des uniformes. Néanmoins, il faut mettre un terme au zèle de
+monsieur Camusot.</p>
+
+<p>Monsieur de Grandville sonna un garçon de bureau, et lui dit
+d’aller dire à monsieur Camusot de venir lui parler.</p>
+
+<p>—Voyons, dit-il à Jacques Collin, finissons! Il me tarde de
+connaître votre recette pour guérir la comtesse...</p>
+
+<p>—Monsieur le procureur général, dit Jacques Collin en devenant
+grave, j’ai été, comme vous le savez, condamné à cinq ans
+de travaux forcés pour crime de faux. J’aime ma liberté!... Cet
+amour, comme tous les amours, est allé directement contre son
+but; car, en voulant trop s’adorer, les amants se brouillent. En
+m’évadant, en étant repris tour à tour, j’ai fait sept ans de bagne.
+Vous n’avez donc à me gracier que pour les aggravations de peine
+que j’ai empoignées au <i>pré</i>... (pardon!) au bagne. En réalité, j’ai
+subi ma peine, et jusqu’à ce qu’on me trouve une mauvaise affaire,
+ce dont je défie la justice et même Corentin, je devrais être
+rétabli dans mes droits de citoyen français. Exclu de Paris, et soumis
+à la surveillance de la police, est-ce une vie? où puis-je aller?
+que puis-je faire? Vous connaissez mes capacités... Vous avez vu
+Corentin, ce magasin de ruses et de trahisons, blême de peur devant
+moi, rendant justice à mes talents... Cet homme m’a tout
+ravi! car c’est lui, lui seul qui, par je ne sais quels moyens et
+dans quel intérêt, a renversé l’édifice de la fortune de Lucien...
+Corentin et Camusot ont tout fait...</p>
+
+<p>—Ne récriminez pas, dit monsieur de Grandville, et allez au
+fait.</p>
+
+<p>—Eh bien! le fait, le voici. Cette nuit, en tenant dans ma main
+<span class="pagenum" id="page_118">118</span>
+la main glacée de ce jeune mort, je me suis promis à moi-même
+de renoncer à la lutte insensée que je soutiens depuis vingt ans
+contre la société tout entière. Vous ne me croyez pas susceptible
+de faire des capucinades, après ce que je vous ai dit de mes opinions
+religieuses... Eh bien! j’ai vu, depuis vingt ans, le monde
+par son envers, dans ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la
+marche des choses une force que vous nommez la <i>Providence</i>,
+que j’appelais le <i>hasard</i>, que mes compagnons appellent la <i>chance</i>.
+Toute mauvaise action est rattrapée par une vengeance quelconque,
+avec quelque rapidité qu’elle s’y dérobe. Dans ce métier de lutteur,
+quand on a beau jeu, quinte et quatorze en main avec la
+primauté, la bougie tombe, les cartes brûlent, ou le joueur est
+frappé d’apoplexie!... C’est l’histoire de Lucien. Ce garçon, cet
+ange, n’a pas commis l’ombre d’un crime; il s’est laissé faire, il a
+laissé faire! Il allait épouser mademoiselle de Grandlieu, être
+nommé marquis, il avait une fortune; eh bien! une fille s’empoisonne,
+elle cache le produit d’une inscription de rentes, et l’édifice
+si péniblement élevé de cette belle fortune s’écroule en un instant.
+Et qui nous adresse le premier coup d’épée? un homme couvert
+d’infamies secrètes, un monstre qui a commis dans le monde des
+intérêts, de tels crimes (voir la <i>Maison Nucingen</i>), que chaque
+écu de sa fortune est trempé des larmes d’une famille, par un Nucingen
+qui a été Jacques Collin légalement et dans le monde des
+écus. Enfin vous connaissez tout aussi bien que moi les liquidations,
+les tours pendables de cet homme. Mes fers estampilleront
+toujours toutes mes actions, même les plus vertueuses. Être un
+volant entre deux raquettes, dont l’une s’appelle le bagne, et l’autre
+la police, c’est une vie où le triomphe est un labeur sans fin, où la
+tranquillité me semble impossible. Jacques Collin est en ce moment
+enterré, monsieur de Granville, avec Lucien, sur qui l’on
+jette actuellement de l’eau bénite et qui part pour le Père-Lachaise.
+Mais il me faut une place où aller, non pas y vivre, mais
+y mourir... Dans l’état actuel des choses, vous n’avez pas voulu,
+vous, la justice, vous occuper de l’état civil et social du forçat libéré.
+Quand la loi est satisfaite, la société ne l’est pas, elle conserve
+ses défiances, et elle fait tout pour se les justifier à elle-même;
+elle rend le forçat libéré un être impossible; elle doit lui rendre
+tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre dans une certaine
+zone. La société dit à ce misérable: Paris, le seul endroit où tu
+<span class="pagenum" id="page_119">119</span>
+peux te cacher, et sa banlieue sur telle étendue, tu ne l’habiteras
+pas!... Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance de la police.
+Et vous croyez qu’il est possible dans ces conditions de vivre?
+Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des rentes <ins title="original: de">du</ins>
+bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement désigné,
+reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront
+confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l’entoure
+n’en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime.
+Il ne trouve pas d’ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer
+son ancien métier qui l’envoie à l’échafaud. Ainsi, tout en voulant
+renoncer à une lutte avec la loi, je n’ai point trouvé de place au
+soleil pour moi. Une seule me convient, c’est de me faire le serviteur
+de cette puissance qui pèse sur nous, et quand cette pensée
+m’est venue, la force dont je vous parlais s’est manifestée clairement
+autour de moi.</p>
+
+<p>»Trois grandes familles sont à ma disposition. Ne croyez pas que
+je veuille les faire <i>chanter</i>... Le <i>chantage</i> est un des plus lâches
+assassinats. C’est à mes yeux un crime d’une plus profonde scélératesse
+que le meurtre. L’assassin a besoin d’un atroce courage.
+Je signe mes opinions; car les lettres qui font ma sécurité, qui
+me permettent de vous parler ainsi, qui me mettent de plain-pied
+en ce moment avec vous, moi le crime et vous la justice, ces lettres
+sont à votre disposition...</p>
+
+<p>»Votre garçon de bureau peut les aller chercher de votre part,
+elles lui seront remises... je n’en demande pas de rançon, je ne
+les vends pas! Hélas! monsieur le procureur général, en les mettant
+de côté, je ne pensais pas à moi, je songeais au péril où pourrait
+se trouver un jour Lucien! Si vous n’obtempérez pas à ma
+demande, j’ai plus de courage, j’ai plus de dégoût de la vie qu’il
+n’en faut pour me brûler la cervelle moi-même et vous <ins title="original: débarasser">débarrasser</ins>
+de moi... Je puis, avec un passe-port, aller en Amérique et vivre
+dans la solitude; j’ai toutes les conditions qui font le sauvage...
+Telles sont les pensées dans lesquelles j’étais cette nuit. Votre secrétaire
+a dû vous répéter un mot que je l’ai chargé de vous dire...
+En voyant quelles précautions vous prenez pour sauver la mémoire
+de Lucien de toute infamie, je vous ai donné ma vie, pauvre présent!
+Je n’y tenais plus, je la voyais impossible sans la lumière
+qui l’éclairait, sans le bonheur qui l’animait, sans cette pensée
+qui en était le sens, sans la prospérité de ce jeune poëte qui en
+<span class="pagenum" id="page_120">120</span>
+était le soleil, et je voulais vous faire donner ces trois paquets de
+lettres...»</p>
+
+<p>Monsieur de Grandville inclina la tête.</p>
+
+<p>—En descendant au préau, j’ai trouvé les auteurs du crime
+commis à Nanterre et mon petit compagnon de chaîne sous le couperet
+pour une participation involontaire à ce crime, reprit Jacques
+Collin. J’ai appris que Bibi-Lupin trompe la justice, que l’un
+de ses agents est l’assassin des Crottat; n’était-ce pas, comme vous
+le dites, providentiel?... J’ai donc entrevu la possibilité de faire le
+bien, d’employer les qualités dont je suis doué, les tristes connaissances
+que j’ai acquises, au service de la société; d’être utile au
+lieu d’être nuisible, et j’ai osé compter sur votre intelligence, sur
+votre bonté.</p>
+
+<p>L’air de bonté, de naïveté, la simplesse de cet homme, se confessant
+en termes sans âcreté, sans cette philosophie du vice qui
+jusqu’alors le rendait terrible à entendre, eussent fait croire à une
+transformation. Ce n’était plus lui.</p>
+
+<p>—Je crois tellement en vous que je veux être entièrement à votre
+disposition, reprit-il avec l’humilité d’un pénitent. Vous me voyez
+entre trois chemins: le suicide, l’Amérique et la rue de Jérusalem.
+Bibi-Lupin est riche, il a fait son temps; c’est un factionnaire
+à double face, et si vous vouliez me laisser agir contre lui, <i>je le
+paumerais marron</i> (je le prendrais en flagrant délit) en huit
+jours. Si vous me donnez la place de ce gredin, vous aurez rendu
+le plus grand service à la société. <i>Je n’ai plus besoin de rien.</i> (Je
+serai probe.) J’ai toutes les qualités voulues pour l’emploi. J’ai
+plus que Bibi-Lupin de l’instruction; on m’a fait suivre mes
+classes jusqu’en rhétorique; je ne serai pas si bête que lui, j’ai des
+manières quand j’en veux avoir. Je n’ai pas d’autre ambition que
+d’être un élément d’ordre et de répression, au lieu d’être la corruption
+même. Je n’embaucherai plus personne dans la grande
+armée du vice. Quand on prend à la guerre un général ennemi,
+voyons, monsieur, on ne le fusille pas, on lui rend son épée, et on
+lui donne une ville pour prison; eh bien! je suis le général du bagne,
+et je me rends... Ce n’est pas la justice, c’est la mort qui
+m’a abattu... La sphère où je veux agir et vivre est la seule qui
+me convienne, et j’y développerai la puissance que je me sens...
+Décidez...</p>
+
+<p>Et Jacques Collin se tint dans une attitude soumise et modeste.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_121">121</span>
+—Vous avez mis ces lettres à ma disposition?... dit le procureur
+général.</p>
+
+<p>—Vous pouvez les envoyer prendre, elles seront remises à la
+personne que vous enverrez...</p>
+
+<p>—Et comment?</p>
+
+<p>Jacques Collin lut dans le cœur du procureur général et continua
+le même jeu.</p>
+
+<p>—Vous m’avez promis la commutation de la peine de mort de
+Calvi en celle de vingt ans de travaux forcés. Oh! je ne vous rappelle
+pas ceci pour faire un traité, dit-il vivement, en voyant faire
+un geste au procureur général; mais cette vie doit être sauvée par
+d’autres motifs: ce garçon est innocent...</p>
+
+<p>—Comment puis-je avoir les lettres? demanda le procureur
+général. J’ai le droit et l’obligation de savoir si vous êtes l’homme
+que vous dites être. Je vous veux sans condition...</p>
+
+<p>—Envoyez un homme de confiance sur le quai aux Fleurs; il
+verra sur les marches de la boutique d’un quincaillier, à l’enseigne
+du <i>Bouclier d’Achille</i>.</p>
+
+<p>—La maison du <i>Bouclier</i>?...</p>
+
+<p>—C’est là, dit Jacques Collin avec un sourire amer, qu’est
+mon bouclier. Votre homme trouvera là une vieille femme mise,
+comme je vous le disais, en marchande de marée qui a des rentes,
+avec des pendeloques aux oreilles, et sous le costume d’une riche
+dame de la halle; il demandera madame <i>de</i> Sainte-Estève. N’oubliez
+pas le <i>de</i>... Et il dira: Je viens de la <i>part du procureur
+général chercher ce que vous savez</i>... A l’instant vous aurez trois
+paquets cachetés...</p>
+
+<p>—Les lettres y sont toutes? dit monsieur de Grandville.</p>
+
+<p>—Allons, vous êtes fort! Vous n’avez pas volé votre place, dit
+Jacques Collin en souriant. Je vois que vous me croyez capable
+de vous tâter et de vous livrer du papier blanc... Vous ne me
+connaissez pas! ajouta-t-il. Je me fie à vous comme un fils à son
+père...</p>
+
+<p>—Vous allez être reconduit à la Conciergerie, dit le procureur
+général, et vous y attendrez la décision qu’on prendra sur votre
+sort. Le procureur général sonna, son garçon de bureau vint, et il
+lui dit: Priez monsieur Garnery de venir, s’il est chez lui.</p>
+
+<p>Outre les quarante-huit commissaires de police qui veillent sur
+Paris comme quarante-huit providences au petit pied, sans compter
+<span class="pagenum" id="page_122">122</span>
+la police de sûreté, et de là vient le nom de <i>quart-d’œil</i> que
+les voleurs leur ont donné dans leur argot, puisqu’ils sont quatre
+par arrondissement; il y a deux commissaires attachés à la fois à
+la police et à la justice pour exécuter les missions délicates, pour
+remplacer les juges d’instruction dans beaucoup de cas. Le bureau
+de ces deux magistrats, car les commissaires de police sont des
+magistrats, se nomme le bureau des délégations, car ils sont en
+effet délégués chaque fois et régulièrement saisis pour exécuter
+soit des perquisitions, soit des arrestations. Ces places exigent des
+hommes mûrs, d’une capacité éprouvée, d’une grande moralité,
+d’une discrétion absolue, et c’est un des miracles que la Providence
+fait en faveur de Paris que la possibilité de toujours avoir des natures
+de cette espèce. La description du Palais serait inexacte sans
+la mention de ces magistratures <i>préventives</i>, pour ainsi dire, qui
+sont les plus puissants auxiliaires de la justice; car si la justice a,
+par la force des choses, perdu de son ancienne pompe, de sa vieille
+richesse, il faut reconnaître qu’elle a gagné matériellement. A Paris
+surtout, le mécanisme s’est admirablement perfectionné.</p>
+
+<p>Monsieur de Grandville avait envoyé monsieur de Chargebeuf,
+son secrétaire, au convoi de Lucien; il fallait le remplacer, pour
+cette mission, par un homme sûr; et monsieur Garnery était l’un
+des deux commissaires aux délégations. —Monsieur le procureur
+général, reprit Jacques Collin, je vous ai déjà donné la preuve que
+j’ai mon point d’honneur... Vous m’avez laissé libre et je suis revenu...
+Voici bientôt onze heures... on achève la messe mortuaire
+de Lucien, il va partir pour le cimetière... Au lieu de
+m’envoyer à la Conciergerie, permettez-moi d’accompagner le
+corps de cet enfant jusqu’au Père-Lachaise; je reviendrai me constituer
+prisonnier...</p>
+
+<p>—Allez, dit monsieur de Granville avec une inflexion de voix
+pleine de bonté.</p>
+
+<p>—Un dernier mot, monsieur le procureur général. L’argent de
+cette fille, de la maîtresse de Lucien, n’a pas été volé... Dans le
+peu de moments de liberté que vous m’avez donnés, j’ai pu interroger
+les gens... Je suis sûr d’eux comme vous êtes sûr de vos
+deux commissaires aux délégations. Donc on trouvera le prix de
+l’inscription de rente vendue par mademoiselle Esther Gobseck
+dans sa chambre à la levée des scellés. La femme de chambre m’a
+fait observer que la défunte était, comme on dit, cachottière et
+<span class="pagenum" id="page_123">123</span>
+très défiante, elle doit avoir mis les billets de banque dans son lit.
+Qu’on fouille le lit avec attention, qu’on le démonte, qu’on ouvre
+les matelas, le sommier, on trouvera l’argent...</p>
+
+<p>—Vous en êtes sûr?...</p>
+
+<p>—Je suis certain de la probité relative de mes coquins, ils ne
+se jouent jamais de moi... J’ai droit de vie et de mort sur eux, je
+juge et je condamne, et j’exécute mes arrêts sans toutes vos formalités.
+Vous voyez bien les effets de mes pouvoirs. Je vous retrouverai
+les sommes volées chez monsieur et madame Crottat; je
+vous <i>serre marron</i> un des agents de Bibi-Lupin, son bras droit,
+et je vous donnerai le secret du crime commis à Nanterre... C’est
+des arrhes!... Maintenant, si vous me mettez au service de la justice
+et de la police, au bout d’un an vous vous applaudirez de ma
+révélation, je serai franchement ce que je dois être, et je saurai
+réussir dans toutes les affaires qui me seront confiées.</p>
+
+<p>—Je ne puis vous rien promettre, que ma bienveillance. Ce
+que vous me demandez ne dépend pas de moi seul. Au roi seul,
+sur le rapport du garde des sceaux, appartient le droit de faire
+grâce, et la position que vous voulez prendre est à la nomination
+de monsieur le préfet de police.</p>
+
+<p>—Monsieur Garnery, dit le garçon de bureau.</p>
+
+<p>Sur un geste du procureur général, le commissaire des délégations
+entra, jeta sur Jacques Collin un air de connaisseur, et il réprima
+son étonnement sur ce mot:</p>
+
+<p>—<i>Allez!</i> dit par monsieur de Grandville à Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Voulez-vous me permettre, répondit Jacques Collin, de ne
+pas sortir avant que monsieur Garnery vous ait rapporté ce qui
+fait toute ma force, afin que j’emporte de vous un témoignage de
+satisfaction? Cette humilité, cette bonne foi complète touchèrent
+le procureur général.</p>
+
+<p>—Allez! dit le magistrat. Je suis sûr de vous.</p>
+
+<p>Jacques Collin salua profondément et avec l’entière soumission
+de l’inférieur devant le supérieur. Dix minutes après, monsieur de
+Grandville avait en sa possession les lettres contenues en trois paquets
+cachetés et intacts. Mais l’importance de cette affaire, l’espèce
+de confession de Jacques Collin lui avait fait oublier la promesse
+de guérison de madame de Sérizy.</p>
+
+<p>Jacques Collin éprouva, quand il fut dehors, un sentiment incroyable
+de bien-être. Il se sentit libre et né pour une vie
+<span class="pagenum" id="page_124">124</span>
+nouvelle; il marcha rapidement du Palais à l’église Saint-Germain-des-Prés,
+où la messe était finie. On jetait l’eau bénite sur la bière,
+et il put arriver assez à temps pour faire cet adieu chrétien à la
+dépouille mortelle de cet enfant si tendrement chéri; puis il monta
+dans une voiture, et accompagna le corps jusqu’au cimetière.</p>
+
+<p>Dans les enterrements, à Paris, à moins de circonstances extraordinaires,
+ou dans les cas assez rares de quelque célébrité décédée
+naturellement, la foule venue à l’église diminue à mesure
+qu’on s’avance vers le Père-Lachaise. On a du temps pour une
+démonstration à l’église, mais chacun a ses affaires et y retourne
+au plus tôt. Aussi, des dix voitures de deuil, n’y en eut-il pas quatre
+de pleines. Quand le convoi atteignit au Père-Lachaise, la suite
+ne se composait que d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles
+se trouvait Rastignac.</p>
+
+<p>—C’est bien de <i>lui</i> être fidèle, dit Jacques Collin à son ancienne
+connaissance.</p>
+
+<p>Rastignac fit un mouvement de surprise en trouvant là Vautrin.</p>
+
+<p>—Soyez calme, lui dit l’ancien pensionnaire de madame Vauquer,
+vous avez en moi un esclave, par cela seul que je vous trouve
+ici. Mon appui n’est pas à dédaigner, je suis ou je serai plus puissant
+que jamais. Vous avez filé votre câble, vous avez été très-adroit;
+mais vous aurez peut-être besoin de moi, je vous servirai
+toujours.</p>
+
+<p>—Mais qu’allez-vous donc être?</p>
+
+<p>—Le pourvoyeur du bagne au lieu d’en être locataire, répondit
+Jacques Collin.</p>
+
+<p>Rastignac fit un mouvement de dégoût.</p>
+
+<p>—Ah! si l’on vous volait!...</p>
+
+<p>Rastignac marcha vivement pour se séparer de Jacques Collin.</p>
+
+<p>—Vous ne savez pas dans quelles circonstances vous pouvez
+vous trouver.</p>
+
+<p>On était arrivé sur la fosse creusée à côté de celle d’Esther.</p>
+
+<p>—Deux créatures qui se sont aimées et qui étaient heureuses!
+dit Jacques Collin; elles sont réunies. C’est encore un bonheur de
+pourrir ensemble. Je me ferai mettre là.</p>
+
+<p>Quand on descendit le corps de Lucien dans la fosse, Jacques
+Collin tomba raide, évanoui. Cet homme si fort ne soutint pas ce
+léger bruit des pelletées de terre que les fossoyeurs jettent sur le
+corps pour venir demander leur pourboire. En ce moment, deux
+<span class="pagenum" id="page_125">125</span>
+agents de la brigade de sûreté se présentèrent, reconnurent Jacques
+Collin, le prirent et le portèrent dans un fiacre.</p>
+
+<p>—De quoi s’agit-il encore?... demanda Jacques Collin, quand
+il eut repris connaissance et qu’il eut regardé dans le fiacre. Il se
+voyait entre deux agents de police, dont l’un était précisément
+Ruffard; aussi lui jeta-t-il un regard qui sonda l’âme de l’assassin
+jusqu’au secret de la Gonore.</p>
+
+<p>—Il y a que le procureur général vous a demandé, répondit
+Ruffard, qu’on est allé partout, et qu’on ne vous a trouvé que
+dans le cimetière, où vous avez failli piquer une tête dans la fosse
+de ce jeune homme.</p>
+
+<p>Jacques Collin garda le silence.</p>
+
+<p>—Est-ce Bibi-Lupin qui me fait chercher? demanda-t-il à l’autre
+agent.</p>
+
+<p>—Non, c’est monsieur Garnery qui nous a mis en réquisition.</p>
+
+<p>—Il ne vous a rien dit?</p>
+
+<p>Les deux agents se regardèrent en se consultant par une mimique
+expressive.</p>
+
+<p>—Voyons! comment vous a-t-il donné l’ordre?</p>
+
+<p>—Il nous a, répondit Ruffard, ordonné de vous trouver sur-le-champ,
+en nous disant que vous étiez à l’église Saint-Germain-des-Prés;
+que, si le convoi avait quitté l’église, vous seriez au cimetière.</p>
+
+<p>—Le procureur général me demandait?...</p>
+
+<p>—Peut-être.</p>
+
+<p>—C’est cela, répliqua Jacques Collin, il a besoin de moi!...</p>
+
+<p>Et il retomba dans son silence, dont s’inquiétèrent beaucoup les
+deux agents. A deux heures et demie environ, Jacques Collin entra
+dans le cabinet de monsieur de Grandville et y vit un nouveau
+personnage, le prédécesseur de monsieur de Grandville,
+le comte Octave de Bauvan, l’un des présidents de la cour de cassation.</p>
+
+<p>—Vous avez oublié le danger dans lequel se trouve madame de
+Sérizy, que vous m’avez promis de sauver.</p>
+
+<p>—Demandez, monsieur le procureur général, dit Jacques Collin,
+en faisant signe aux deux agents d’entrer, dans quel état ces
+drôles m’ont trouvé?</p>
+
+<p>—Sans connaissance, monsieur le procureur général, au bord
+de la fosse du jeune homme qu’on enterrait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_126">126</span>
+—Sauvez madame de Sérizy, dit monsieur de Bauvan, et vous
+aurez tout ce que vous demandez!</p>
+
+<p>—Je ne demande rien, reprit Jacques Collin, je me suis rendu
+à discrétion, et monsieur le procureur général a dû recevoir...</p>
+
+<p>—Toutes les lettres! dit monsieur de Grandville; mais vous
+avez promis de sauver la raison de madame de Sérizy, le pouvez-vous?
+n’est-ce pas une bravade?</p>
+
+<p>—Je l’espère, répondit Jacques Collin avec modestie.</p>
+
+<p>—Eh bien! venez avec moi, dit le comte Octave.</p>
+
+<p>—Non, monsieur, dit Jacques Collin, je ne me trouverai pas
+dans la même voiture à vos côtés... Je suis encore un forçat. Si
+j’ai le désir de servir la justice, je ne commencerai pas par la déshonorer...
+Allez chez madame la comtesse, j’y serai quelque
+temps après vous... Annoncez-lui le meilleur ami de Lucien,
+l’abbé Carlos Herrera... Le pressentiment de ma visite fera nécessairement
+une impression sur elle et favorisera la crise. Vous me
+pardonnerez de prendre encore une fois le caractère mensonger
+du chanoine espagnol; c’est pour rendre un si grand service!</p>
+
+<p>—Je vous verrai là sur les quatre heures, dit monsieur de
+Grandville, car je dois aller avec le garde des sceaux chez le roi.</p>
+
+<p>Jacques Collin alla retrouver sa tante, qui l’attendait sur le quai
+aux Fleurs.</p>
+
+<p>—Eh bien! dit-elle, tu t’es donc livré à la Cigogne?</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—C’est chanceux!</p>
+
+<p>—Non, je devais la vie à ce pauvre Théodore, et il aura sa
+grâce.</p>
+
+<p>—Et toi?</p>
+
+<p>—Moi, je serai ce que je dois être! Je ferai toujours trembler
+tout notre monde! Mais il faut se mettre à l’ouvrage! Va dire à
+Paccard de se lancer à fond de train, et à Europe d’exécuter mes
+ordres.</p>
+
+<p>—Ce n’est rien, je sais déjà comment faire avec la Gonore!...
+dit la terrible Jacqueline. Je n’ai pas perdu mon temps à rester là
+dans les giroflées!</p>
+
+<p>—Que la Ginetta, cette fille corse, soit trouvée pour demain,
+reprit Jacques Collin en souriant à sa tante.</p>
+
+<p>—Il faudrait avoir sa trace?</p>
+
+<p>—Tu l’auras par Manon-la-Blonde, répondit Jacques.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_127">127</span>
+—C’est à nous, ce soir! répliqua la tante. Tu es plus pressé
+qu’un coq! <i>Il y a donc gras?</i></p>
+
+<p>—Je veux surpasser par mes premiers coups tout ce qu’a fait
+de mieux Bibi-Lupin. J’ai eu mon petit bout de conversation avec
+le monstre qui m’a tué Lucien, et je ne vis que pour me venger
+de lui! Nous serons, grâce à nos deux positions, également armés,
+également protégés! Il me faudra plusieurs années pour atteindre
+ce misérable; mais il recevra le coup en pleine poitrine.</p>
+
+<p>—Il a dû te promettre le même chien de sa chienne, dit la
+tante, car il a recueilli chez lui la fille de Peyrade, tu sais, cette
+petite qu’on a vendue à madame Nourrisson.</p>
+
+<p>—Notre premier point, c’est de lui donner un domestique.</p>
+
+<p>—Ce sera difficile, il doit s’y connaître! fit Jacqueline.</p>
+
+<p>—Allons, la haine fait vivre! qu’on travaille!</p>
+
+<p>Jacques Collin prit un fiacre et alla sur-le-champ au quai Malaquais,
+dans la petite chambre où il logeait, et qui ne dépendait pas
+de l’appartement de Lucien. Le portier, très-étonné de le revoir,
+voulut lui parler des événements qui s’étaient accomplis.</p>
+
+<p>—Je sais tout, lui dit l’abbé. J’ai été compromis, malgré la
+sainteté de mon caractère; mais grâce à l’intervention de l’ambassadeur
+d’Espagne, j’ai été mis en liberté.</p>
+
+<p>Et il monta vivement à sa chambre, où il prit, dans la couverture
+d’un bréviaire, une lettre que Lucien avait adressée à madame
+de Sérizy, quand madame de Sérizy l’avait mis en disgrâce,
+en le voyant aux Italiens avec Esther.</p>
+
+<p>Dans son désespoir, Lucien s’était dispensé d’envoyer cette
+lettre, en se croyant à jamais perdu; mais Jacques Collin avait lu
+ce chef-d’œuvre, et comme tout ce qu’écrivait Lucien était sacré
+pour lui, il avait serré la lettre dans son bréviaire, à cause des
+expressions poétiques de cet amour de vanité. Lorsque monsieur
+de Grandville lui avait parlé de l’état où se trouvait madame de Sérizy,
+cet homme si profond avait justement pensé que le désespoir
+et la folie de cette grande dame devait venir de la brouille qu’elle
+avait laissée subsister entre elle et Lucien. Il <ins title="original: connaisait">connaissait</ins> les femmes,
+comme les magistrats connaissent les criminels, il devinait les plus
+secrets mouvements de leur cœur, et il pensa sur-le-champ que la
+comtesse devait attribuer en partie la mort de Lucien à sa rigueur,
+et se la reprochait amèrement. Évidemment, un homme comblé
+d’amour par elle n’eût pas quitté la vie. Savoir qu’elle était
+<span class="pagenum" id="page_128">128</span>
+toujours aimée, malgré ses rigueurs, pouvait lui rendre la raison.</p>
+
+<p>Si Jacques Collin était un grand général pour les forçats, il faut
+avouer qu’il n’était pas moins un grand médecin des âmes. Ce fut
+une honte à la fois et une espérance que l’arrivée de cet homme
+dans les appartements de l’hôtel de Sérizy. Plusieurs personnes, le
+comte, les médecins étaient dans le petit salon qui précédait la
+chambre à coucher de la comtesse; mais, pour éviter toute tache
+à l’honneur de son âme, le comte de Bauvan renvoya tout le monde
+et resta seul avec son ami. Ce fut un coup sensible déjà pour le
+vice-président du conseil d’État, pour un membre du conseil
+privé, que de voir entrer ce sombre et sinistre personnage.</p>
+
+<p>Jacques Collin avait changé d’habits. Il était mis en pantalon
+et en redingote de drap noir, et sa démarche, ses regards, ses
+gestes, tout fut d’une convenance parfaite. Il salua les deux hommes
+d’État, et demanda s’il pouvait entrer dans la chambre de la
+comtesse.</p>
+
+<p>—Elle vous attend avec impatience, dit monsieur de Bauvan.</p>
+
+<p>—Avec impatience?... Elle est sauvée, dit ce terrible fascinateur.
+En effet, après une conférence d’une demi-heure, Jacques
+Collin ouvrit la porte et dit: «Venez, monsieur le comte, vous
+n’avez plus aucun événement fatal à redouter.»</p>
+
+<p>La comtesse tenait la lettre sur son cœur; elle était calme, et
+paraissait réconciliée avec elle-même. A cet aspect, le comte laissa
+échapper un geste de bonheur.</p>
+
+<p>—Les voilà donc, ces gens qui décident de nos destinées et de
+celles des peuples! pensa Jacques Collin, qui haussa les épaules
+quand les deux amis furent entrés. Un soupir poussé de travers
+par une femelle leur retourne l’intelligence comme un gant! Ils
+perdent la tête pour une œillade! Une jupe mise un peu plus haut,
+un peu plus bas, et ils courent par tout Paris au désespoir. Les
+fantaisies d’une femme réagissent sur tout l’État! Oh! combien
+de force acquiert un homme quand il s’est soustrait, comme moi,
+à cette tyrannie d’enfant, à ces probités renversées par la passion,
+à ces méchancetés candides, à ces ruses de sauvage! La femme,
+avec son génie de bourreau, ses talents pour la torture, est et sera
+toujours la perte de l’homme. Procureur général, ministre, les
+voilà tous aveuglés, tordant tout pour des lettres de duchesse ou
+de petites filles, ou pour la raison d’une femme qui sera plus folle
+avec son bon sens qu’elle ne l’était sans sa raison. Il se mit à
+<span class="pagenum" id="page_129">129</span>
+sourire superbement. Et, se dit-il, ils me croient, ils obéissent à mes
+révélations, et ils me laisseront à ma place. Je régnerai toujours
+sur ce monde, qui, depuis vingt-cinq ans, m’obéit...</p>
+
+<p>Jacques Collin avait usé de cette suprême puissance qu’il exerça
+jadis sur la pauvre Esther; car il possédait, comme on l’a vu
+maintes fois, cette parole, ces regards, ces gestes qui domptent les
+fous, et il avait montré Lucien comme ayant emporté l’image de la
+comtesse avec lui.</p>
+
+<p>Aucune femme ne résiste à l’idée d’être aimée uniquement.</p>
+
+<p>—Vous n’avez plus de rivale! fut le dernier mot de ce froid
+railleur.</p>
+
+<p>Il resta pendant une heure entière, oublié, là, dans ce salon.
+Monsieur de Grandville vint et le trouva sombre, debout, perdu
+dans une rêverie comme en doivent avoir ceux qui font un dix-huit
+brumaire dans leur vie.</p>
+
+<p>Le procureur général alla jusqu’au seuil de la chambre de la
+comtesse, il y passa quelques instants; puis il vint à Jacques Collin
+et lui dit:</p>
+
+<p>—Persistez-vous dans vos intentions?</p>
+
+<p>—Oui, monsieur.</p>
+
+<p>—Eh bien! vous remplacerez Bibi-Lupin, et le condamné
+Calvi aura sa peine commuée.</p>
+
+<p>—Il n’ira pas à Rochefort?</p>
+
+<p class="sepb2">—Pas même à Toulon, vous pourrez l’employer dans votre
+service; mais ces grâces et votre nomination dépendent de votre
+conduite pendant six mois que vous serez adjoint à Bibi-Lupin.</p>
+
+<hr class="small3">
+
+<p class="sep2">En huit jours, l’adjoint de Bibi-Lupin fit recouvrer quatre
+cent mille francs à la famille Crottat, livra <ins title="original: Ruffart">Ruffard</ins> et Godet.</p>
+
+<p>Le produit de l’inscription de rentes vendues par Esther Gobseck
+fut trouvé dans le lit de la courtisane, et monsieur de Sérizy
+fit attribuer à Jacques Collin les trois cent mille francs qui lui
+étaient légués par le testament de Lucien de Rubempré.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_130">130</span>
+Le monument ordonné par Lucien, pour Esther et pour lui,
+passe pour être un des plus beaux du Père-Lachaise, et le terrain
+au-dessous appartient à Jacques Collin.</p>
+
+<p>Après avoir exercé ses fonctions pendant environ quinze ans,
+Jacques Collin s’est retiré vers 1845.</p>
+
+<div class="npage"></div>
+
+<h2 id="page_131">QUATRIÈME LIVRE<br>
+<span class="cs7">SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.</span></h2>
+
+<hr class="small2">
+
+<h3><span class="cs7">L’ENVERS</span><br>
+<span class="cs5">DE</span><br>
+L’HISTOIRE CONTEMPORAINE</h3>
+
+<hr class="small3">
+
+<h4>DEUXIÈME ÉPISODE.<br>
+<span class="cs7">L’INITIÉ.</span></h4>
+
+<p class="nbreak">De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque
+le pensionnaire de madame de La Chanterie eut habité cette vieille
+et silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière
+confidence du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond
+respect pour les quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il
+ce bien-être de l’âme que donnent une vie réglée, des habitudes
+douces et l’harmonie des caractères chez ceux qui nous entourent.
+En quatre mois, Godefroid, qui n’entendit pas un éclat de
+voix, ni une discussion, finit par s’avouer à lui-même que, depuis
+l’âge de raison, il ne se souvenait point d’avoir été si complétement
+non pas heureux, mais tranquille. Il jugeait sainement du
+monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir qu’il nourrissait depuis
+trois mois de participer aux œuvres de ces mystérieux personnages
+devint une passion; et, sans être un grand philosophe,
+chacun peut soupçonner la force que prennent les passions dans
+la solitude.</p>
+
+<p>Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de
+<span class="pagenum" id="page_132">132</span>
+l’esprit, après s’être sondé le cœur, avoir consulté ses forces, Godefroid
+monta chez le bon vieil Alain, celui que madame de La
+Chanterie nommait <i>son agneau</i>, celui qui, de tous les commensaux
+du logis, lui semblait le moins imposant, le plus abordable,
+dans l’intention d’obtenir du bonhomme quelques lumières sur les
+conditions du sacerdoce que ces espèces de frères en Dieu exerçaient
+dans Paris. Les allusions déjà faites à un temps d’épreuves
+lui pronostiquaient une initiation à laquelle il s’attendait. Sa curiosité
+n’avait pas été contentée par ce que lui avait dit le vénérable
+vieillard sur les motifs de son agrégation à l’œuvre de madame de
+La Chanterie; il voulait en savoir davantage.</p>
+
+<p>Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme
+Alain, à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard
+allait faire sa lecture de l’<i>Imitation</i>. Cette fois, le doux initiateur
+ne put retenir un sourire, et voyant le jeune homme, il lui dit,
+sans le laisser parler: —Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon
+cher garçon, au lieu de vous adresser à Madame? Je suis le plus
+ignorant, le moins spirituel, le plus imparfait de la maison. Voici
+trois jours que Madame et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il
+d’un petit air fin.</p>
+
+<p>—Et qu’ont-ils vu?... demanda Godefroid.</p>
+
+<p>—Ah! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné
+chez vous une envie assez naïve d’appartenir à notre petit
+troupeau. Mais ce sentiment n’est pas encore chez vous une bien
+ardente vocation. Oui, reprit-il vivement à un geste de Godefroid,
+vous avez plus de curiosité que de ferveur. Enfin, vous n’êtes pas
+tellement détaché de vos anciennes idées, que vous n’ayez entrevu
+je ne sais quoi d’aventureux, de romanesque, comme on dit, dans
+les incidents de notre vie...</p>
+
+<p>Godefroid ne put s’empêcher de rougir.</p>
+
+<p>—Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles
+des califes des <i>Mille et une Nuits</i>, et vous éprouvez par avance
+une sorte de satisfaction à jouer le rôle d’un bon génie dans les
+romans de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer!... Allons
+mon fils, votre rire de confusion me prouve que nous ne nous
+sommes pas trompés. Comment croyez-vous pouvoir dérober un
+sentiment à des gens dont le métier est de deviner les mouvements
+les plus cachés des âmes, les ruses de la pauvreté, les calculs de
+l’indigence, et qui sont des espions honnêtes, chargés de la police
+<span class="pagenum" id="page_133">133</span>
+du bon Dieu, de vieux juges dont le code ne contient que des absolutions,
+des docteurs en toute souffrance dont l’unique remède
+est l’argent sagement employé. Mais, voyez-vous, mon enfant, nous
+ne querellons pas les motifs qui nous amènent un néophyte, pourvu
+qu’il nous reste et qu’il devienne un frère de notre ordre. Nous
+vous jugerons à l’œuvre. Il y a deux curiosités, celle du bien et
+celle du mal; vous avez en ce moment la bonne. Si vous devez
+être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera la
+soif perpétuelle du fruit divin. L’initiation est, comme en toute
+science naturelle, facile en apparence et difficile en réalité. C’est en
+bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d’attraper
+l’apparence. Mais ici, comme au Parnasse, nous ne nous contentons
+que de la perfection. Pour devenir un des nôtres, vous devez
+acquérir une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu!
+la vie parisienne qui défie la sagacité de monsieur le préfet de police
+et de ses messieurs. N’avons-nous pas à déjouer la conspiration
+permanente du mal? à la saisir dans ses formes si changeantes
+qu’on les croirait infinies? La Charité, dans Paris, doit être aussi
+savante que le vice, de même que l’agent de police doit être aussi
+rusé que le voleur. Chacun de nous doit être candide et défiant;
+avoir le jugement sûr et rapide autant que le coup d’œil. Aussi,
+mon enfant, sommes-nous tous vieux et vieillis; mais nous sommes
+si contents des résultats que nous avons obtenus, que nous ne
+voulons pas mourir sans laisser de successeurs; et vous nous êtes
+d’autant plus cher à tous, que vous serez, si vous persistez, notre
+premier élève. Il n’y a pas de hasard pour nous, nous vous devons
+à Dieu! Vous êtes une bonne nature aigrie; et depuis que vous
+demeurez ici, les mauvais levains se sont affaiblis. La nature divine
+de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu conseil;
+et, puisque j’ai votre confiance, mes bons frères ont décidé de
+me donner à vous comme tuteur et instituteur... Êtes-vous content?</p>
+
+<p>—Ah! mon bon monsieur Alain! vous avez éveillé par votre
+éloquence une...</p>
+
+<p>—Ce n’est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c’est les choses
+qui sont éloquentes... On est toujours sûr d’être grandiose en
+obéissant à Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes
+le peuvent, aidés par la foi...</p>
+
+<p>—Eh bien! ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la
+<span class="pagenum" id="page_134">134</span>
+ferveur! s’écria Godefroid. Moi aussi, je veux passer ma vie à bien
+faire...</p>
+
+<p>—C’est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme.
+Avez-vous étudié cette devise: <i lang="la">Transire benefaciendo</i>? <i>Transire</i>
+veut dire aller au delà de ce monde, en y laissant une longue
+traînée de bienfaits.</p>
+
+<p>—J’ai bien compris, et j’ai mis de moi-même la devise de
+l’ordre devant mon lit.</p>
+
+<p>—C’est bien! Cette action, si légère en elle-même, est beaucoup
+à mes yeux! Donc, mon enfant, j’ai votre première affaire,
+votre premier duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied
+à l’étrier... Nous allons nous quitter... Oui, moi-même, je suis
+détaché du couvent pour prendre place au cœur d’un volcan. Je
+vais devenir contre-maître dans une grande fabrique dont tous les
+ouvriers sont infectés des doctrines communistes, et qui rêvent
+une destruction sociale, l’égorgement des maîtres, sans savoir que
+ce serait la mort de l’industrie, du commerce, des fabriques... Je
+resterai là, qui sait? peut-être un an, à tenir la caisse, les livres,
+et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de pauvres gens
+égarés sans doute par la misère, avant de l’être par de mauvais livres.
+Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et les
+jours de fête... Comme nous habiterons le même quartier, je vous
+indique l’église Saint-Jacques du Haut-Pas comme lieu de rendez-vous;
+j’y entendrai la messe tous les jours, à sept heures et demie
+du matin. Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez
+jamais, à moins que vous ne me voyiez me frotter les mains
+à la façon des gens satisfaits. C’est un de nos signes. Nous avons,
+comme les sourds-muets, un langage par gestes, dont la nécessité
+vous sera bientôt et surabondamment démontrée.</p>
+
+<p>Godefroid fit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car
+il sourit et reprit aussitôt la parole.</p>
+
+<p>—Maintenant, voici votre affaire. Nous n’exerçons ni la bienfaisance,
+ni la philanthropie que vous connaissez, et qui se divisent en
+plusieurs branches exploitées par des filous de probité comme autant
+de commerces; mais nous pratiquons la charité telle que l’a définie
+notre grand et sublime saint Paul; car, mon enfant, nous pensons
+que la charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour nous,
+le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal, de quelque
+cause qu’ils procèdent, dans quelque classe sociale qu’ils se manifestent,
+<span class="pagenum" id="page_135">135</span>
+ont les mêmes droits à nos yeux. Quelle que soit surtout
+sa croyance ou ses opinions, un malheureux est avant tout un
+malheureux; et nous ne devons lui faire tourner la face vers notre
+sainte mère l’Église qu’après l’avoir sauvé du désespoir ou de la
+faim. Et, encore, devons-nous le convertir plus par l’exemple et
+par la douceur qu’autrement; car nous croyons que Dieu nous
+aide en ceci. Toute contrainte est donc mauvaise. De toutes les
+misères parisiennes, les plus difficiles à découvrir et les plus âpres
+sont celles des gens honnêtes, celles des hautes classes de la bourgeoisie
+dont les familles viennent à tomber dans l’indigence, car
+elles mettent leur honneur à la cacher. Ces malheurs-là, mon
+cher Godefroid, sont l’objet d’une sollicitude particulière. En
+effet, les personnes secourues ont de l’intelligence et du cœur,
+elles nous rendent avec usure les sommes que nous leur avons
+prêtées; et, dans un temps donné, ces restitutions couvrent les
+pertes que nous faisons avec les infirmes, les fripons, ou ceux que
+le malheur a rendus stupides. Nous obtenons bien quelquefois des
+renseignements par nos propres obligés; mais notre œuvre est devenue
+si vaste, les détails en sont si multipliés, que nous n’y suffisions
+plus. Aussi, depuis sept à huit mois, avons-nous un médecin
+à nous dans chaque arrondissement de Paris. Chacun de nous
+est chargé de quatre arrondissements. Nous donnons à chaque médecin
+une indemnité de trois mille francs par an, pour s’occuper
+de nos pauvres. Il nous doit son temps et ses soins préférablement
+à tout; mais nous ne l’empêchons pas de soigner d’autres malades.
+Savez-vous que nous n’avons pas pu trouver douze hommes
+si précieux, douze braves gens, en huit mois, malgré les ressources
+que nous offraient nos amis et nos propres connaissances?
+Ne nous fallait-il pas des personnes d’une discrétion absolue, de
+mœurs pures, de science éprouvée, actives, aimant à faire le
+bien? Or, quoiqu’il y ait dans Paris dix mille individus plus ou
+moins aptes à nous servir, ces douze élus ne se rencontrent pas
+en un an.</p>
+
+<p>—Notre Sauveur a eu de la peine à rassembler ses apôtres,
+et encore, s’y était-il fourré un traître et un incrédule! dit
+Godefroid.</p>
+
+<p>—Enfin, depuis quinze jours, nos arrondissements sont tous
+pourvus d’un visiteur, reprit le bonhomme en souriant, c’est un
+nom que nous donnons à nos médecins; aussi, depuis une
+<span class="pagenum" id="page_136">136</span>
+quinzaine, avons-nous un surcroît de besogne; mais nous redoublons
+d’activité. —Si je vous confie ce secret de notre Ordre naissant,
+c’est que vous devez connaître le médecin de l’arrondissement où
+vous allez, d’autant plus que les renseignements viennent de lui.
+Ce visiteur se nomme Berton, le docteur Berton, il demeure rue
+d’Enfer. Et maintenant voici le fait. Le docteur Berton soigne une
+dame dont la maladie défie en quelque sorte la science. Ceci ne
+nous regarde pas, mais bien la Faculté; notre affaire à nous est de
+découvrir la misère de la famille de cette malade, que le docteur
+soupçonne être effroyable, et surtout cachée avec une énergie,
+avec une fierté qui veulent tous nos soins. Autrefois, j’aurais suffi,
+mon enfant, à cette tâche; aujourd’hui, l’œuvre à laquelle je me
+dévoue exige un aide pour mes quatre arrondissements, et vous
+serez cet aide. Notre famille demeure rue Notre-Dame des
+Champs, dans une maison qui donne sur le boulevard du Mont-Parnasse.
+Vous y trouverez bien une chambre à louer, et vous tâcherez
+de savoir la vérité pendant le temps que vous habiterez ce
+logis. Soyez d’une avarice sordide pour vous; mais, quant à l’argent
+à donner, ne vous en inquiétez point, je vous remettrai les
+sommes que nous jugerons nécessaires, tout examen fait des circonstances,
+entre nous. Mais étudiez bien le moral de ces malheureux.
+Le cœur, la noblesse des sentiments, voilà nos hypothèques!
+Avares pour nous, généreux avec les souffrants, nous devons
+être prudents et même calculateurs, car nous puisons dans
+le trésor des pauvres. Ainsi, demain matin, partez et songez à
+toute la puissance dont vous disposez. Les Frères sont avec
+vous!...</p>
+
+<p>—Ah! s’écria Godefroid, vous me donnez un tel plaisir de
+bien faire et d’être digne de vous appartenir un jour, que, vraiment,
+je n’en dormirai pas...</p>
+
+<p>—Ah! mon enfant! une dernière recommandation! La défense
+de me reconnaître, sans le signal, concerne également ces messieurs,
+Madame, et même les gens de la maison. C’est une nécessité
+de l’incognito absolu qui nous est nécessaire dans nos entreprises,
+et nous sommes si souvent obligés de le garder, que nous
+en avons fait une loi. D’ailleurs, nous devons rester ignorés,
+perdus dans Paris... Songez aussi, cher Godefroid, à l’esprit de
+notre ordre, qui consiste à ne jamais paraître des bienfaiteurs, à
+garder un rôle obscur, celui d’intermédiaires. Nous nous présentons
+<span class="pagenum" id="page_137">137</span>
+toujours comme les agents d’une personne pieuse, sainte
+(ne travaillons-nous pas pour Dieu?), afin qu’on ne se croie pas
+obligé à de la reconnaissance envers nous ou qu’on ne nous
+prenne point pour des personnages riches. L’humilité vraie, sincère,
+et non la fausse humilité des gens qui s’effacent pour être
+mis en lumière, doit vous inspirer et régir toutes vos pensées...
+Vous pouvez être content d’avoir réussi; mais tant que vous sentirez
+en vous un mouvement de vanité, d’orgueil, vous ne serez
+pas digne d’entrer dans l’Ordre. Nous avons connu deux hommes
+parfaits, l’un, qui fut un de nos fondateurs, le juge Popinot;
+quant à l’autre, qui s’est révélé par ses œuvres, c’est un médecin
+de campagne qui a laissé son nom écrit dans un canton. Celui-ci,
+mon cher Godefroid, est un des plus grands hommes de notre
+temps; il a fait passer toute une contrée de l’état sauvage à l’état
+prospère, de l’état irréligieux à l’état catholique, de la barbarie à
+la civilisation. Le nom de ces deux hommes sont gravés dans nos
+cœurs, et nous nous les proposons comme modèles. Nous serions
+bien heureux si nous pouvions avoir un jour sur Paris l’influence
+que ce médecin de campagne a eue sur son canton. Mais ici, la
+plaie est immense, au-dessus de nos forces, quant à présent. Que
+Dieu nous conserve longtemps Madame, qu’il nous envoie quelques
+aides comme vous, et peut-être laisserons-nous une institution
+qui fera bénir sa sainte religion. Allons, adieu... Votre initiation
+commence... Ah! je suis bavard comme un professeur, et
+j’oublie l’essentiel. Tenez, voici l’adresse de cette famille, dit-il en
+remettant à Godefroid un carré de papier; j’y ai ajouté le numéro
+de la maison où demeure monsieur Berton, rue d’Enfer...
+Maintenant allez prier Dieu qu’il vous vienne en aide.</p>
+
+<p>Godefroid prit les mains du bon vieillard, et les lui serra tendrement
+en lui souhaitant le bonsoir et lui protestant de ne manquer
+à aucune de ses recommandations.</p>
+
+<p>—Tout ce que vous m’avez dit, ajouta-t-il, est gravé dans ma
+mémoire pour toute ma vie...</p>
+
+<p>Le vieillard sourit, sans exprimer aucun doute, et se leva pour
+aller s’agenouiller à son prie-Dieu. Godefroid rentra dans sa
+chambre, joyeux de participer enfin aux mystères de cette maison,
+et d’avoir une occupation qui, dans la disposition d’âme où
+il se trouvait, devenait un plaisir.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, au déjeuner, le bonhomme <ins title="original: Allain">Alain</ins>
+<span class="pagenum" id="page_138">138</span>
+manquait, mais Godefroid ne fit aucune allusion à la cause de son absence;
+il ne fut pas questionné non plus sur la mission que le
+vieillard lui avait confiée, il prit ainsi sa première leçon de discrétion.
+Néanmoins, après le déjeuner, il prit à part madame de
+La Chanterie, et lui dit qu’il allait être absent pour quelques jours.</p>
+
+<p>—Bien, mon enfant! lui répondit madame de La Chanterie,
+tâchez de faire honneur à votre parrain, car monsieur Alain a répondu
+de vous à ses frères.</p>
+
+<p>Godefroid dit adieu aux trois autres frères, qui lui firent un
+salut affectueux, par lequel ils semblaient bénir son début dans
+<ins title="original: cettte">cette</ins> pénible carrière.</p>
+
+<p>L’association, une des plus grandes forces sociales et qui a fait
+l’Europe du Moyen Age, repose sur des sentiments qui, depuis
+1792, n’existent plus en France, où l’Individu a triomphé de l’État.
+L’association exige d’abord une nature de dévouement qui n’y est
+pas comprise, puis une foi candide contraire à l’esprit de la nation,
+enfin, une discipline contre laquelle tout regimbe, et que la
+Religion catholique peut seule obtenir. Dès qu’une association se
+forme dans notre pays, chaque membre, en rentrant chez soi d’une
+assemblée où les plus beaux sentiments ont éclaté, pense à faire litière
+de ce dévouement collectif, de cette réunion de forces, et il
+s’ingénie à traire à son profit la vache commune, qui, ne pouvant
+suffire à tant d’adresse individuelle, meurt étique.</p>
+
+<p>On ne sait pas combien de sentiments généreux ont été flétris,
+combien de germes ardents ont péri, combien de ressorts ont été
+brisés, perdus pour le pays, par les infâmes déceptions de la charbonnerie
+française, par les souscriptions patriotiques du Champ-d’Asile,
+et autres tromperies politiques qui devaient être de grands,
+de nobles drames, et qui ne furent que des vaudevilles de police
+correctionnelle. Il en fut des associations industrielles comme des
+associations politiques. L’amour de soi s’est substitué à l’amour du
+Corps collectif. Les corporations et les Hanses du Moyen Age, auxquelles
+on reviendra, sont impossibles encore; aussi les seules <span class="smcap">Sociétés</span>
+qui subsistent sont-elles des institutions religieuses auxquelles
+on fait la plus rude guerre en ce moment, car la tendance
+naturelle des malades est de s’attaquer aux remèdes et souvent aux
+médecins. La France ignore l’abnégation. Aussi, toute association
+ne peut-elle vivre que par le sentiment religieux, le seul qui
+dompte les rébellions de l’esprit, les calculs de l’ambition et les
+<span class="pagenum" id="page_139">139</span>
+avidités de tout genre. Les chercheurs de mondes ignorent que
+l’association a des mondes à donner.</p>
+
+<p>En marchant dans les rues, Godefroid se sentait un tout autre
+homme. Qui l’eût pu pénétrer, aurait admiré le phénomène curieux
+de la communication du pouvoir collectif. Ce n’était plus un homme,
+mais bien un être décuplé, se sachant le représentant de cinq personnes
+dont les forces réunies appuyaient ses actions, et qui marchaient
+avec lui. Portant ce pouvoir dans son cœur, il éprouvait
+une plénitude de vie, une puissance noble qui l’exaltait. Ce fut,
+comme il le dit plus tard, l’un des plus beaux moments de son
+existence; car il jouissait d’un sens nouveau, celui d’une omnipotence
+plus certaine que celle des despotes. Le pouvoir moral est
+comme la pensée, sans limites.</p>
+
+<p>—Vivre pour autrui, se dit-il, agir en commun comme un seul
+homme, et agir à soi seul comme tous ensemble! avoir pour chef
+la Charité, la plus belle, la plus vivante des figures idéales que nous
+avons faite des vertus catholiques, voilà vivre! Allons, réprimons
+cette joie puérile, et dont rirait le père Alain. N’est-ce pas singulier,
+cependant, se dit-il, que ce soit en voulant m’annuler, que
+j’aie trouvé ce pouvoir tant désiré depuis si longtemps? Le monde
+des malheureux va m’appartenir!</p>
+
+<p>Il fit le trajet du cloître Notre-Dame à l’avenue de l’Observatoire
+dans une telle exaltation, qu’il ne s’aperçut point de la longueur
+du chemin.</p>
+
+<p>Arrivé rue Notre-Dame des Champs, dans la partie aboutissant
+à la rue de l’Ouest, qui, ni l’une ni l’autre, n’étaient encore pavées
+à cette époque, il fut surpris de trouver de tels bourbiers dans un
+endroit si magnifique. On ne marchait alors que le long des enceintes
+en planches qui bordaient des jardins marécageux, ou le
+long des maisons, par d’étroits sentiers bientôt gagnés par des eaux
+stagnantes, qui les convertissaient en ruisseaux.</p>
+
+<p>A force de chercher, il finit par trouver la maison indiquée, et
+il y arriva non sans peine. C’était évidemment une ancienne fabrique
+abandonnée. Le bâtiment, assez étroit, se présentait comme
+une longue muraille percée de fenêtres, sans aucun ornement;
+mais ces ouvertures carrées n’existaient pas au rez-de-chaussée,
+où l’on ne voyait qu’une misérable porte bâtarde.</p>
+
+<p>Godefroid supposa que le propriétaire avait ménagé de petits logements
+dans ce local, pour en tirer parti; car il y avait au-dessus
+<span class="pagenum" id="page_140">140</span>
+de la porte une affiche faite à la main, et ainsi conçue: <i>Plusieurs
+chambres à louer</i>. Godefroid sonna, mais personne ne
+vint; et comme il attendait, une personne qui passait lui fit observer
+que la maison avait une autre entrée sur le boulevard où il
+trouverait à qui parler.</p>
+
+<p>Godefroid suivit ce conseil, et vit au fond d’un jardinet qui longeait
+le boulevard la façade de cette construction, quoique cachée
+par les arbres. Le jardinet, assez mal tenu, se trouvait en pente,
+car il existe entre le boulevard et la rue Notre-Dame des Champs
+une assez forte différence de hauteur qui faisait de ce petit jardin
+une espèce de fossé. Godefroid descendit alors dans une allée, au
+bout de laquelle il vit une vieille femme dont les vêtements délabrés
+étaient en parfaite harmonie avec la maison.</p>
+
+<p>—N’est-ce pas vous qui avez sonné rue Notre-Dame? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>—Oui, madame... Êtes-vous chargée de faire voir les logements?</p>
+
+<p>Sur la réponse de cette portière d’un âge douteux, Godefroid
+s’enquit si la maison était habitée par des gens tranquilles; il se livrait
+à des occupations qui exigeaient le silence et le repos; il était
+garçon, et voulait s’arranger avec la concierge pour qu’elle fît son
+ménage.</p>
+
+<p>A cette insinuation, la portière prit un air gracieux et dit:</p>
+
+<p>—Monsieur est bien tombé en venant ici; car, excepté les jours
+de Chaumière, le boulevard est désert comme les marais Pontins...</p>
+
+<p>—Vous connaissez les marais Pontins? dit Godefroid.</p>
+
+<p>—Non, monsieur; mais j’ai là-haut un vieux monsieur dont la
+fille a pour état d’être à l’agonie, et qui dit cela; je le répète. Ce
+pauvre vieillard sera bien content de savoir que monsieur aime et
+veuille du repos; car un locataire qui serait un général Tempête
+lui avancerait sa fille... Nous avons, au second, deux espèces
+d’écrivains; mais ils rentrent, le jour, à minuit; et la nuit, ils s’en
+vont à huit heures du matin. Ils se disent auteurs; mais je ne sais
+pas où ni quand ils travaillent.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, la portière avait conduit Godefroid par un de
+ces affreux escaliers de briques et de bois, si mal mariés qu’on ne
+sait si c’est le bois qui veut quitter la brique ou les briques qui
+s’ennuient d’être prises dans le bois, et alors ces deux matériaux
+se fortifient l’un contre l’autre par des provisions de poussière en
+été, de boue en hiver. Les murs en plâtre fendillé offraient aux
+<span class="pagenum" id="page_141">141</span>
+regards plus d’inscriptions que l’Académie des Belles-Lettres n’en a
+inventées. La portière s’arrêta sur le premier <ins title="original: pallier">palier</ins>.</p>
+
+<p>—Voici, monsieur, deux chambres contiguës et très-propres
+qui donnent sur le carré de monsieur Bernard. C’est le vieux monsieur
+en question, un homme bien comme il faut. C’est un monsieur
+décoré, mais qui a eu des malheurs, à ce qu’il paraît, car
+il ne porte jamais son décor... Ils ont d’abord été servis par un
+domestique qui était de la province, et ils l’ont renvoyé il y a de
+ça trois ans... Le jeune fils de la dame suffit pour lors à tout: il
+fait le ménage...</p>
+
+<p>Godefroid fit un geste.</p>
+
+<p>—Oh! s’écria la portière, soyez tranquille, ils ne vous diront
+rien, ils ne parlent à personne. Ce monsieur est là depuis la révolution
+de juillet, il est venu en 1831... C’est des gens de province
+qui auront été ruinés par le changement de gouvernement; ils sont
+fiers, ils sont taciturnes comme des poissons... Depuis quatre ans,
+monsieur, ils n’ont pas accepté de moi le plus petit service, de
+peur d’avoir à le payer... Cent sous au jour de l’an, voilà tout ce
+que je gagne avec eux... Parlez-moi des auteurs! j’ai dix francs
+par mois rien que pour dire qu’ils sont déménagés du dernier
+terme à tous ceux qui viennent les demander.</p>
+
+<p>Ce bavardage fit espérer à Godefroid un allié dans cette portière,
+qui lui dit, tout en lui vantant la salubrité des deux chambres et
+des deux cabinets, qu’elle n’était pas portière, mais bien la femme
+de confiance du propriétaire, pour qui elle gérait en quelque sorte
+la maison.</p>
+
+<p>—On peut avoir confiance en moi, monsieur, allez! car madame
+Vauthier aimerait mieux ne rien avoir que d’avoir un sou à
+autrui!</p>
+
+<p>Madame Vauthier fut bientôt d’accord avec Godefroid, qui ne
+voulut louer ce logement qu’au mois et meublé. Ces misérables
+chambres d’étudiants ou d’auteurs malheureux se louaient meublées
+ou non meublées. Les vastes greniers qui s’étendaient sur
+tout le bâtiment contenaient les meubles. Mais monsieur Bernard
+avait meublé lui-même le logement qu’il occupait.</p>
+
+<p>En faisant causer la dame Vauthier, Godefroid devina que son
+ambition était de tenir une pension bourgeoise; mais, depuis cinq
+ans, elle n’avait pu rencontrer dans ses locataires un seul commensal.
+Elle demeurait au rez-de-chaussée sur le boulevard, et
+<span class="pagenum" id="page_142">142</span>
+gardait ainsi elle-même la maison, à l’aide d’un gros chien, d’une
+grosse servante et d’un petit domestique qui faisait les bottes, les
+chambres et les commissions, deux pauvres gens comme elle, en
+harmonie avec la misère de la maison, avec celle des locataires,
+avec l’air sauvage et désolé du jardin qui précédait la maison.</p>
+
+<p>Tous deux étaient des enfants abandonnés de leurs familles, et
+à qui la veuve Vauthier donnait la nourriture pour tous gages,
+et quelle nourriture! Le garçon, que Godefroid entrevit, portait
+une blouse déguenillée pour livrée, des chaussons au lieu de souliers,
+et dehors il allait en sabots. Ébouriffé comme un moineau qui
+sort de prendre un bain, les mains noires, il allait travailler à mesurer
+du bois dans un des chantiers du boulevard, après avoir fait
+le service du matin; et, après sa journée qui, chez les marchands
+de bois, est finie à quatre heures et demie, il reprenait ses occupations
+domestiques. Il allait chercher à la fontaine de l’Observatoire
+l’eau nécessaire à la maison, et que la veuve fournissait
+aux locataires, ainsi que de petites falourdes sciées et fabriquées
+par lui.</p>
+
+<p>Népomucène, ainsi s’appelait cet esclave de la veuve Vauthier,
+apportait sa journée à sa maîtresse. En été, ce pauvre abandonné
+devenait garçon chez les marchands de vin de la barrière, les
+lundis et les dimanches. La veuve l’habillait alors convenablement.</p>
+
+<p>Quant à la grosse fille, elle faisait la cuisine sous la direction de
+la veuve Vauthier, qu’elle aidait dans son industrie le reste du
+temps; car cette veuve avait un état, elle faisait des chaussons de
+lisière pour les vendeurs ambulants.</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-03.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-03.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p>
+ <p class="caption2">MADAME DESCHARS.</p>
+ <p class="caption3">Avoir, comme cette grosse madame&nbsp;Deschars,
+des&nbsp;cascades&nbsp;de&nbsp;chairs à&nbsp;la&nbsp;Rubens!</p>
+ <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p>
+</div>
+
+<p>Godefroid apprit tous ces détails en une heure de temps, car la
+veuve le promena partout, lui montra la maison en lui en expliquant
+la transformation. Jusqu’en 1828, une magnanerie avait été
+établie là, moins pour faire de la soie que pour obtenir ce qu’on
+nomme de la graine. Onze arpents plantés en mûriers dans la plaine
+de Montrouge, et trois arpents rue de l’Ouest, convertis plus tard en
+maisons, avaient alimenté cette fabrique d’œufs de vers à soie. Au
+moment où la veuve expliquait à Godefroid que monsieur Barbet,
+qui prêtait de l’argent à un Italien nommé Fresconi, l’<ins title="original: entrepre-preneur">entrepreneur</ins>
+de cette fabrique, n’avait recouvré ses fonds hypothéqués
+sur les constructions et les terrains que par la vente de ces trois
+arpents, qu’elle lui montrait de l’autre côté de la rue Notre-Dame
+des Champs, un grand vieillard sec, dont les cheveux étaient
+<span class="pagenum" id="page_143">143</span>
+entièrement blancs, se montra dans le bout de la rue qui aboutit au
+carrefour de la rue de l’Ouest.</p>
+
+<p>—Ah! bien! il arrive à propos! s’écria la Vauthier; tenez,
+voilà votre voisin, monsieur Bernard... —Monsieur Bernard, lui
+dit-elle dès que le vieillard fut à portée de l’entendre, vous ne serez
+plus seul, voici monsieur qui vient de louer le logement en face du
+vôtre...</p>
+
+<p>Monsieur Bernard leva les yeux sur Godefroid dans une appréhension
+qu’il était facile de pénétrer, il avait l’air de se dire:</p>
+
+<p>—Le malheur que je craignais est donc enfin arrivé...</p>
+
+<p>—Monsieur, dit-il à haute voix, vous comptez demeurer ici?</p>
+
+<p>—Oui, monsieur, répondit honnêtement Godefroid. Ce n’est
+pas l’asile des gens qui font partie des heureux du monde, et c’est
+ce que j’ai trouvé de moins cher dans le quartier. Madame Vauthier
+n’a pas la prétention de loger des millionnaires... Adieu, ma
+bonne madame Vauthier, disposez tout de manière à ce que je
+puisse m’installer ce soir à six heures; je reviendrai très-exactement
+à cette heure-là.</p>
+
+<p>Et Godefroid se dirigea vers le carrefour de la rue de l’Ouest,
+en allant avec lenteur, car l’anxiété peinte sur la physionomie du
+grand vieillard sec lui fit croire qu’ils allaient avoir ensemble une
+explication. En effet, après quelque hésitation, monsieur Bernard
+retourna sur ses pas et marcha de manière à rejoindre Godefroid. —Le
+vieux mouchard! il va l’empêcher de revenir... se dit la
+dame Vauthier, voilà deux fois qu’il me joue ce tour-là... Mais
+patience! dans cinq jours, il doit payer son loyer, et s’il ne le
+solde pas <i>recta</i>, je le flanque à la porte. M. Barbet est une espèce
+de tigre qu’on n’a pas besoin d’exciter, et... Mais je voudrais bien
+savoir ce qu’il leur dit... Félicité!... Félicité! grosse gaupe! arriveras-tu?...
+cria la veuve de sa voix rêche et formidable, car
+elle avait pris sa petite voix flûtée pour parler avec Godefroid.</p>
+
+<p>La servante, grosse fille rousse et louche, accourut.</p>
+
+<p>—Veille bien à tout ici pour quelques instants, m’entends-tu?
+je reviens dans cinq minutes.</p>
+
+<p>Et la dame Vauthier, ancienne cuisinière du libraire Barbet, un
+des plus durs prêteurs à la petite semaine, se glissa sur les pas de
+ses deux locataires, de manière à les épier de loin, et à pouvoir
+retrouver Godefroid lorsque la conversation entre monsieur Bernard
+et lui serait finie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_144">144</span>
+Monsieur Bernard allait lentement, comme un homme indécis
+ou comme un débiteur qui cherche des raisons à donner à
+un créancier qui vient de le quitter dans de mauvaises dispositions.</p>
+
+<p>Godefroid, quoiqu’en avant de cet inconnu, le regardait en feignant
+d’examiner le quartier. Aussi, ne fut-ce qu’au milieu de la
+grande allée du jardin du Luxembourg que monsieur Bernard
+aborda Godefroid.</p>
+
+<p>—Pardon, monsieur, dit monsieur Bernard en saluant Godefroid
+qui lui rendit son salut; mille pardons de vous arrêter, sans
+avoir l’honneur d’être connu de vous; mais votre dessein de loger
+dans l’affreuse maison où je me trouve est-il bien arrêté?</p>
+
+<p>—Mais, monsieur...</p>
+
+<p>—Oui, reprit le vieillard en interrompant Godefroid par un geste
+d’autorité, je sais que vous pouvez me demander à quel titre je me
+mêle de vos affaires, de quel droit je vous interroge... Écoutez,
+monsieur, vous êtes jeune, et je suis bien vieux, j’ai plus que mon
+âge, et je suis âgé déjà de soixante-sept ans, on m’en donnerait
+quatre-vingts... L’âge et les malheurs autorisent bien des choses,
+puisque la loi exempte les septuagénaires de certains services publics;
+mais je ne vous parle pas des droits qu’ont les têtes blanchies;
+il s’agit de vous. Savez-vous que le quartier où vous voulez
+demeurer est désert à huit heures du soir, et que l’on y court
+des dangers, dont le moindre est d’être volé?... Avez-vous fait attention
+à ces espaces sans habitations, à ces cultures, à ces jardins?...
+Vous pouvez me dire que j’y demeure: mais moi, monsieur,
+je ne sors plus de chez moi passé six heures du soir... Vous
+me ferez observer qu’il y a deux jeunes gens logés au second étage,
+au-dessus de l’appartement que vous allez prendre... Mais, monsieur,
+ces deux pauvres gens de lettres sont sous le coup de lettres
+de change, poursuivis par des créanciers; ils se cachent, et, partis
+au jour, ils reviennent à minuit, ne craignant ni les voleurs, ni
+les assassins; d’ailleurs ils vont toujours ensemble et sont armés...
+C’est moi qui leur ai obtenu de la préfecture de police l’autorisation
+de porter des armes...</p>
+
+<p>—Hé! monsieur, dit Godefroid, je ne crains pas les voleurs, par
+des raisons semblables à celles qui rendent ces messieurs invulnérables,
+et j’ai pour la vie un si grand mépris, que si l’on m’assassinait
+par erreur, je bénirais le meurtrier...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_145">145</span>
+—Vous n’avez cependant pas l’air très-malheureux, répliqua
+le vieillard qui avait examiné Godefroid.</p>
+
+<p>—J’ai tout au plus de quoi vivre, de quoi manger du pain, et
+je suis venu là, monsieur, à cause du silence qui y règne. Mais,
+puis-je vous demander quel intérêt vous avez à m’éloigner de cette
+maison?</p>
+
+<p>Le grand vieillard hésitait à répondre; il voyait venir madame
+Vauthier; mais Godefroid, qui l’examinait attentivement, fut surpris
+du degré de maigreur auquel les chagrins, la faim peut-être,
+peut-être le travail, l’avaient fait arriver; il y avait trace de toutes
+ces causes d’affaiblissement sur cette figure où la peau desséchée
+se collait avec ardeur sur les os, comme si elle avait été exposée
+aux feux de l’Afrique. Le front haut et d’un aspect menaçant,
+abritait sous sa coupole deux yeux d’un bleu d’acier, deux yeux
+froids, durs, sagaces et perspicaces comme ceux des sauvages,
+mais meurtris par un profond cercle noir très-ridé. Le nez grand,
+long et mince, et le menton très-relevé, donnaient à ce vieillard
+une ressemblance avec le masque si connu, si populaire attribué à
+don Quichotte; mais c’était don Quichotte méchant, sans illusions,
+un don Quichotte terrible.</p>
+
+<p>Ce vieillard, malgré cette sévérité générale, laissait percer la
+crainte et la faiblesse que prête l’indigence à tous les malheureux.
+Ces deux sentiments produisaient comme des lézardes dans cette
+face construite si solidement que le pic dévastateur de la misère
+semblait s’y ébrécher. La bouche était éloquente et sérieuse. Don
+Quichotte se compliquait du président de Montesquieu.</p>
+
+<p>Tout le vêtement était de drap noir, mais de drap qui montrait
+la corde. L’habit, de coupe ancienne, le pantalon, montraient
+quelques reprises maladroitement travaillées. Les boutons venaient
+d’être renouvelés. L’habit boutonné jusqu’au menton, ne laissait
+pas voir la couleur du linge, et la cravate d’un noir rougi cachait
+l’<ins title="original: idustrie">industrie</ins> d’un faux col.
+Ce noir, porté depuis <ins title="inséré «de»">de</ins> longues années, puait
+la misère. Mais le grand air de ce vieillard mystérieux, sa démarche,
+la pensée qui habitait son front et se manifestait dans ses
+yeux, excluaient l’idée de pauvreté. L’observateur eût hésité à
+classer ce Parisien.</p>
+
+<p>M. Bernard paraissait tellement absorbé qu’il pouvait être pris
+pour un professeur du quartier, pour un savant plongé dans des
+méditations jalouses et tyranniques; aussi Godefroid fut-il pris d’un
+<span class="pagenum" id="page_146">146</span>
+violent intérêt et d’une curiosité que sa mission de bienfaisance aiguillonnait
+encore.</p>
+
+<p>—Monsieur, si j’étais sûr que vous cherchiez le silence et la
+retraite, je vous dirais: Logez-vous près de moi, reprit le vieillard
+en continuant. —Louez cet appartement, dit-il en élevant la voix
+de manière à se faire entendre de la Vauthier qui passait et qui
+l’écoutait en effet. Je suis père, monsieur, et je n’ai plus au monde
+que ma fille et son fils pour m’aider à supporter les misères de la
+vie; or, ma fille a besoin de silence et d’une absolue tranquillité...
+Tous ceux qui sont venus jusqu’à présent pour se loger dans l’appartement
+que vous voulez prendre, se sont rendus aux raisons et
+à la prière d’un père au désespoir; il leur était indifférent de se loger
+dans telle ou telle rue d’un quartier vraiment désert, et où les
+logements à bon marché ne manquent pas plus que les pensions à
+des prix modérés. Mais je vois en vous une volonté bien arrêtée,
+et je vous en supplie, monsieur, ne me trompez pas; car, autrement,
+je serais forcé de partir, et d’aller hors barrière... D’abord,
+un déménagement peut me coûter la vie de ma fille, dit-il d’une
+voix altérée; puis, ô qui sait si les médecins qui déjà viennent voir
+ma fille pour l’amour de Dieu, voudront passer les barrières!...</p>
+
+<p>Si cet homme avait pu pleurer, il aurait eu les joues couvertes
+de larmes en disant ces dernières paroles; mais, selon une expression
+devenue aujourd’hui vulgaire, il eut des larmes dans la voix,
+et se couvrit le front de sa main, qui ne laissait voir que des os et
+des muscles.</p>
+
+<p>—Quelle maladie a donc madame votre fille? demanda Godefroid
+d’un air insinuant et sympathique.</p>
+
+<p>—Une maladie terrible à laquelle les médecins donnent tous les
+noms, ou, pour mieux dire, qui n’a pas de nom... Ma fortune a
+passé... Il se reprit pour dire avec un de ces gestes qui n’appartiennent
+qu’aux malheureux: Le peu d’argent que j’avais, car je
+me suis trouvé sans fortune en 1830, renversé d’une haute position,
+enfin tout ce que je possédais a été dévoré promptement par
+ma fille, qui déjà, monsieur, avait ruiné sa mère et la famille de son
+mari... Aujourd’hui, la pension que je touche suffit à peine à payer
+les nécessités de l’état où se trouve ma pauvre sainte fille... Elle a
+usé chez moi la faculté de pleurer ... J’ai subi mille tortures. Monsieur,
+je suis de granit pour n’être pas mort, ou, plutôt, Dieu conserve
+le père à l’enfant pour qu’elle ait une garde, une providence,
+<span class="pagenum" id="page_147">147</span>
+car sa mère est morte à la peine... Ah! vous êtes venu, jeune
+homme, dans le moment où le vieil arbre qui n’a jamais plié sent
+la hache de la misère, aiguisée par la douleur, entamer le cœur...
+Et moi, qui n’ai jamais proféré de plaintes, je vais vous parler de
+cette maladie, afin de vous empêcher de venir dans cette maison,
+ou, si vous persistez, pour vous montrer la nécessité de ne pas
+troubler notre repos... En ce moment, monsieur, ma fille aboie
+comme un chien, jour et nuit!...</p>
+
+<p>—Elle est folle! dit Godefroid.</p>
+
+<p>—Elle a toute sa raison, et c’est une sainte, répondit le vieillard.
+Vous allez tout à l’heure croire que je suis fou, quand je vous
+aurai tout dit. Monsieur, ma fille unique est née d’une mère qui
+jouissait d’une excellente santé. Je n’ai dans ma vie aimé qu’une
+seule femme, c’était la mienne; je l’ai choisie. J’ai fait un mariage
+d’inclination en épousant la fille d’un des plus braves colonels de
+la garde impériale, un Polonais, ancien officier d’ordonnance de
+l’empereur, le brave général Tarlowski. Les fonctions que j’exerçais
+exigent une grande pureté de mœurs; mais je n’ai pas le cœur
+fait à loger beaucoup de sentiments, et j’ai fidèlement aimé ma
+femme, qui méritait un pareil amour. Je suis père comme j’ai été
+mari, c’est tout vous dire en un mot. Ma fille n’a jamais quitté sa
+mère, et jamais enfant n’a vécu plus chastement, plus chrétiennement
+que cette chère fille. Elle est née plus que jolie, belle; et
+son mari, jeune homme de mœurs duquel j’étais sûr, car il était
+le fils d’un de mes amis, un président de cour royale, n’a pu,
+certes, contribuer en rien à la maladie de ma fille.</p>
+
+<p>Godefroid et monsieur Bernard firent une pause involontaire en
+se regardant tous deux.</p>
+
+<p>—Le mariage, vous le savez, change quelquefois beaucoup les
+jeunes personnes, reprit le vieillard. La première grossesse s’est
+bien passée, et a produit un fils, mon petit-fils, qui demeure avec
+moi maintenant, seul rejeton de deux familles qui se sont alliées.
+La seconde grossesse fut accompagnée de symptômes si extraordinaires,
+que les médecins, étonnés tous, les ont attribués à la bizarrerie
+des phénomènes qui se manifestent quelquefois dans cet
+état, et qu’ils consignent aux fastes de la science. Ma fille accoucha
+d’un enfant mort, et, à la lettre, tordu, étouffé par des mouvements
+intérieurs. La maladie commençait, la grossesse n’y était pour rien...
+Peut-être êtes-vous étudiant en médecine?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_148">148</span>
+Godefroid fit un geste qui pouvait s’interpréter par une affirmation,
+tout aussi bien que par une négation.</p>
+
+<p>—Après cet accouchement terrible, laborieux, reprit monsieur
+Bernard, un accouchement, monsieur, qui fit une impression si
+violente sur mon gendre, qu’il a commencé la mélancolie dont il
+est mort, ma fille, deux ou trois mois après, se plaignit d’une faiblesse
+générale qui affectait particulièrement les pieds, lesquels,
+selon son expression, lui paraissaient être comme du coton. Cette
+atonie s’est changée en paralysie; mais quelle paralysie, monsieur!
+On peut plier les pieds à ma fille sous elle, les tordre sans qu’elle
+le sente. Le membre existe et n’a en apparence ni sang, ni muscles,
+ni os. Cette affection, qui ne se rapporte à rien de connu, a
+gagné les bras, les mains, et nous avons cru à quelque maladie
+de l’épine dorsale. Médecins et remèdes n’ont fait qu’empirer cet
+état, et ma pauvre fille ne pouvait plus bouger sans se démettre,
+soit les reins, soit les épaules ou les bras. Nous avons eu pendant
+longtemps, chez nous, un excellent chirurgien, presque à demeure,
+occupé, de concert avec le médecin ou les médecins (car
+il nous en est venu par curiosité), à remettre les membres à leur
+place... le croiriez-vous, monsieur? trois ou quatre fois par
+jour!... Ah!... Cette maladie a tant de formes, que j’oubliais de
+vous dire que, durant la période de faiblesse, avant la paralysie
+des membres, il s’est manifesté chez ma fille les cas de catalepsie
+les plus bizarres... Vous savez ce qu’est la catalepsie. Ainsi, elle
+restait les yeux ouverts, immobiles, quelques jours, dans la position
+où cet état la prenait. Elle a subi les faits les plus monstrueux
+de cette affection, et elle a eu jusqu’à des attaques de tétanos.
+Cette phase de la maladie m’a suggéré l’idée d’employer le magnétisme
+à sa guérison, lorsque je la vis paralysée si singulièrement.
+Ma fille, monsieur, fut d’une clairvoyance miraculeuse;
+son âme a été le théâtre de tous les prodiges du somnambulisme,
+comme son corps est le théâtre de toutes les maladies...</p>
+
+<p>Godefroid se demanda en lui-même si le vieillard avait toute sa
+raison.</p>
+
+<p>—Vraiment, moi qui, nourri de Voltaire, de Diderot et d’Helvétius,
+suis un enfant du dix-huitième siècle, dit-il en continuant,
+sans faire attention à l’expression des yeux de Godefroid, qui suis
+un fils de la Révolution, je me moquais de tout ce que l’Antiquité
+et le Moyen Age racontent des possédés; eh bien, monsieur, la
+<span class="pagenum" id="page_149">149</span>
+possession peut seule expliquer l’état dans lequel est mon enfant.
+Somnambule, elle n’a jamais pu nous dire la cause de ses souffrances;
+elle ne les voyait point, et toutes les méthodes de traitement
+qu’elle nous a dictées, quoique scrupuleusement suivies, <ins title="original: ne ne">ne</ins>
+lui firent aucun bien. Par exemple, elle voulut être enveloppée
+dans un porc fraîchement égorgé; puis elle ordonna de lui plonger
+dans les jambes des pointes de fer aimanté fortement et
+rougi au feu... de faire fondre le long de son dos de la cire à
+cacheter...</p>
+
+<p>Et quels désastres, monsieur! Les dents sont tombées! Elle devient
+sourde, puis muette; et puis, après six mois de mutisme
+absolu, de surdité complète, tout à coup l’ouïe et la parole lui reviennent.
+Elle a recouvré capricieusement, comme elle le perd,
+l’usage de ses mains; mais les pieds sont, depuis sept ans, demeurés
+perdus. Elle a subi des symptômes et des attaques d’hydrophobie
+bien prononcés, bien caractérisés. Non-seulement la vue
+de l’eau, le bruit de l’eau, l’aspect d’un verre, d’une tasse, la
+mettaient en fureur, mais encore elle a contracté l’aboiement des
+chiens, un aboiement mélancolique, les hurlements qu’ils font entendre
+lorsqu’on joue de l’orgue. Elle a été plusieurs fois à l’agonie
+et administrée, et elle revenait à la vie pour souffrir avec
+toute sa raison, avec toute sa clarté d’esprit; car les facultés de
+l’âme et du cœur sont encore inattaquées... Si elle a vécu, monsieur,
+elle a causé la mort de son mari, de sa mère, qui n’ont pas
+pu supporter de pareilles crises... Hélas! monsieur... ce que je
+vous dis là n’est rien! Toutes les fonctions naturelles sont perverties,
+et la médecine peut seule vous expliquer les étranges aberrations
+des organes... Et c’est dans cet état que j’ai dû l’amener de
+province à Paris, en 1829; car les deux ou trois médecins célèbres
+de Paris à qui je me suis adressé, Desplein, Bianchon et
+Haudry, tous ont cru qu’on voulait les mystifier. Le magnétisme
+était alors très-énergiquement nié par les académies; et sans
+mettre la bonne foi des médecins de la province et la mienne en
+doute, ils supposaient une inobservation, ou si vous voulez, une
+exagération assez commune dans les familles ou chez les malades.
+Mais ils ont été forcés de changer d’avis, et c’est à ces phénomènes
+que sont dues les recherches faites dans ces derniers temps
+sur les maladies nerveuses, car ils ont classé cet état bizarre dans
+les <i>névroses</i>. La dernière consultation que ces messieurs ont faite
+<span class="pagenum" id="page_150">150</span>
+a eu pour résultat de supprimer la médecine; ils ont décidé qu’il
+fallait suivre la nature, l’étudier; et, depuis, je n’ai plus eu qu’un
+médecin, le dernier est le médecin des pauvres de ce quartier. Il
+suffit, en effet, de faciliter les douleurs, de les pallier, puisqu’on
+n’en connaît pas les causes.</p>
+
+<p>Ici le vieillard s’arrêta comme oppressé de cette épouvantable
+confidence.</p>
+
+<p>—Depuis cinq ans, reprit-il, ma fille vit dans des alternatives
+de mieux et de rechutes continuelles; mais aucun phénomène
+nouveau ne s’est produit. Elle souffre plus ou moins par le fait de
+ces attaques nerveuses si variées que je vous ai brièvement indiquées;
+mais les jambes et la perturbation des fonctions naturelles
+sont constantes. La gêne où nous sommes, et qui n’a fait que
+s’accroître, nous a forcés de quitter l’appartement que j’avais pris,
+en 1829, dans le quartier du faubourg du Roule; et comme ma
+fille ne peut supporter le changement, que deux fois déjà j’ai failli
+la perdre en l’emmenant à Paris et en la transportant du quartier
+Beaujon ici, j’ai sur-le-champ pris le logement où je suis, en prévision
+des malheurs qui n’ont pas tardé longtemps à fondre sur
+moi; car, après trente ans de service, l’on m’a fait attendre le règlement
+de ma pension jusqu’en 1833. Ce n’est que depuis six
+mois que je la touche, et le nouveau gouvernement a joint à tant
+de rigueurs celle de ne m’accorder que le minimum.</p>
+
+<p>Godefroid fit un geste d’étonnement qui demandait une confidence
+totale, et le vieillard le comprit ainsi, car il répondit sur-le-champ,
+non sans laisser échapper un regard accusateur vers
+le ciel:</p>
+
+<p>—Je suis une des mille victimes des réactions politiques. Je
+cache un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de
+l’expérience ne doivent pas toujours être perdues d’une génération
+à l’autre, souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter
+aux rigueurs d’aucune politique... Non que je me repente d’avoir
+fait mon devoir, ma conscience est parfaitement en repos, mais les
+pouvoirs aujourd’hui n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements
+entre eux, quoique différents; et si l’on récompense le
+zèle, c’est l’effet d’une peur passagère. L’instrument dont on s’est
+servi, quelque fidèle qu’il soit, est tôt ou tard entièrement oublié.
+Vous voyez en moi l’un des plus fermes soutiens du gouvernement
+des Bourbons de la branche aînée, comme je le fus du pouvoir
+<span class="pagenum" id="page_151">151</span>
+impérial, et je suis dans la misère! Trop fier pour tendre la main,
+jamais on ne songera que je souffre des maux inouïs. Il y a cinq
+jours, monsieur, le médecin du quartier qui soigne ma fille, ou,
+si vous voulez, qui l’observe, m’a dit qu’il était hors d’état de
+guérir une maladie dont les formes variaient tous les quinze jours.
+Selon lui, les névroses sont le désespoir de la médecine, car les
+causes s’en trouvent dans un système inexplorable. Il m’a dit d’avoir
+recours à un médecin juif qui passe pour un empirique; mais
+il m’a fait observer que c’était un étranger, un Polonais réfugié,
+que les médecins sont très-jaloux de quelques cures extraordinaires
+dont on parle beaucoup, et que certaines personnes le
+croient très-savant, très-habile. Seulement il est exigeant, défiant,
+il choisit ses malades, il ne perd pas son temps; enfin, il
+est... communiste... il se nomme Halpersohn. Mon petit-fils est
+allé déjà voir ce médecin deux fois inutilement, car nous n’avons
+pas encore eu sa visite, je comprends pourquoi!...</p>
+
+<p>—Pourquoi? dit Godefroid.</p>
+
+<p>—Oh! mon petit-fils, qui a seize ans, est encore plus mal vêtu
+que je ne le suis; et, le croiriez-vous, monsieur, je n’ose pas me
+présenter chez ce médecin: ma mise est trop peu d’accord avec
+ce qu’on attend d’un homme de mon âge, sérieux comme je le
+suis. S’il voit le grand-père dénué comme le voilà, lorsque le petit-fils
+s’est montré tout aussi mal, le médecin donnera-t-il à ma
+fille les soins nécessaires? Il agira comme on agit avec les pauvres...
+Et pensez, mon cher monsieur, que j’aime ma fille pour
+toutes les douleurs qu’<ins title="original: elles">elle</ins> m’a faites, de même que je l’aimais
+jadis pour toutes les félicités qu’elle me prodiguait. Elle est devenue
+angélique. Hélas! ce n’est plus qu’une âme, une âme qui
+rayonne sur son fils et sur moi; le corps n’existe plus, car elle a
+vaincu la douleur... Jugez quel spectacle pour un père! Le monde
+pour ma fille, c’est sa chambre! il y faut des fleurs qu’elle aime;
+elle lit beaucoup; et, quand elle a l’usage de ses mains, elle travaille
+comme une fée... Elle ignore la profonde misère dans laquelle
+nous sommes plongés... Aussi notre existence est-elle si
+bizarre que nous ne pouvons admettre personne chez nous... Me
+comprenez-vous bien, monsieur? Devinez-vous qu’un voisin est
+impossible? Je lui demanderais tant de choses que je lui aurais
+trop d’obligations, et il me serait impossible de m’acquitter. D’abord
+le temps me manque pour tout: je fais l’éducation de mon
+<span class="pagenum" id="page_152">152</span>
+petit-fils, et je travaille tant, tant, monsieur, que je ne dors pas
+plus de trois ou quatre heures par nuit.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit Godefroid en interrompant le vieillard qu’il
+avait écouté patiemment, en l’observant avec une douloureuse attention,
+je serai votre voisin, et je vous aiderai...</p>
+
+<p>Le <ins title="original: veillard">vieillard</ins> laissa échapper un geste de fierté, d’impatience
+même, car il ne croyait à rien de bon des hommes.</p>
+
+<p>—Je vous aiderai, reprit Godefroid en prenant les mains au
+vieillard et les lui serrant avec une pieuse affection; mais comme je
+puis vous aider... Écoutez-moi. Que comptez-vous faire de votre
+petit-fils?</p>
+
+<p>—Il va bientôt entrer à l’Ecole de droit, car il prendra la carrière
+du Palais.</p>
+
+<p>—Votre petit-fils vous coûtera six cents francs par an alors...</p>
+
+<p>Le vieillard garda le silence.</p>
+
+<p>—Moi, dit Godefroid en continuant après une pause, je n’ai
+rien, mais je puis beaucoup; je vous aurai le médecin juif! Et si
+votre fille est guérissable, elle sera guérie. Nous trouverons le
+moyen de récompenser cet Halpersohn.</p>
+
+<p>—Oh! si ma fille était guérie, je ferais un sacrifice que je ne
+puis faire qu’une fois! s’écria le vieillard. Je vendrai la poire conservée
+pour la soif!</p>
+
+<p>—Vous garderez la poire...</p>
+
+<p>—Oh! la jeunesse! la jeunesse!... s’écria le vieillard en branlant
+la tête... Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir. Voici l’heure
+de la bibliothèque, et comme j’ai vendu tous mes livres, je suis
+forcé d’y aller tous les jours pour mes travaux... Je vous tiens
+compte de ce bon mouvement que vous venez d’avoir; mais nous
+verrons si vous m’accordez les ménagements que je dois demander
+à mon voisin. Voilà tout ce que j’attends de vous...</p>
+
+<p>—Oui, laissez-moi, monsieur, être votre voisin; car, voyez-vous,
+Barbet n’est pas homme à subir des non-valeurs pendant
+longtemps, et vous pourriez rencontrer un plus mauvais compagnon
+de misère que moi... Maintenant je ne vous demande pas
+de croire en moi, mais de me permettre de vous être utile...</p>
+
+<p>—Et dans quel intérêt? s’écria le vieillard qui se disposait à
+descendre les marches du cloître des Chartreux par où l’on passait
+alors de la grande allée du Luxembourg dans la rue d’Enfer.</p>
+
+<p>—N’avez-vous donc dans vos fonctions obligé personne?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_153">153</span>
+Le vieillard regarda Godefroid les sourcils contractés, les yeux
+pleins de souvenirs, comme un homme qui compulse le livre de
+sa vie en y cherchant l’action à laquelle il pourrait devoir une si
+rare reconnaissance, et il se retourna froidement, après un salut
+empreint de doute.</p>
+
+<p>—Allons, pour une première entrevue, il ne s’est pas extrêmement
+effarouché, se dit l’Initié.</p>
+
+<p>Godefroid se rendit aussitôt rue d’Enfer, à l’adresse indiquée
+par monsieur Alain, et y trouva le docteur Berton, homme froid
+et sévère, qui l’étonna beaucoup en lui assurant l’exactitude de
+tous les détails donnés par monsieur Bernard sur la maladie de sa
+fille; et il obtint l’adresse d’Halpersohn.</p>
+
+<p>Ce médecin polonais, devenu depuis si célèbre, demeurait alors
+à Chaillot, rue Marbœuf, dans une petite maison isolée, où il occupait
+le premier étage. Le général Roman Tarnowicki logeait au
+rez-de-chaussée, et les domestiques de ces deux réfugiés habitaient
+les combles de ce petit hôtel, qui n’avait qu’un étage. Godefroid
+ne vit pas cette fois le docteur, il apprit qu’il était allé assez loin
+en province, appelé par un riche malade; mais il fut presque content
+de ne pas le rencontrer; car dans sa précipitation, il avait oublié
+de se munir d’argent et fut obligé de retourner à l’hôtel de La
+Chanterie pour en prendre chez lui.</p>
+
+<p>Ces courses et le temps de dîner à un restaurant de la rue de
+l’Odéon firent atteindre à Godefroid l’heure où il devait entrer en
+possession de son logement, au boulevard du Mont-Parnasse. Rien
+n’était plus misérable que le mobilier avec lequel madame Vauthier
+avait garni les deux chambres. Il semblait que cette femme
+eût pour habitude de louer des logements qu’on n’habitait pas.
+Évidemment, le lit, les chaises, les tables, la commode, le secrétaire,
+les rideaux provenaient de ventes faites par autorité de justice,
+où l’usurier les avait gardés pour son compte, en n’en trouvant
+pas la valeur intrinsèque, cas assez fréquent.</p>
+
+<p>Madame Vauthier, les poings sur les hanches, attendait des remercîments;
+elle prit donc le sourire de Godefroid pour un sourire
+de surprise.</p>
+
+<p>—Ah! je vous ai choisi tout ce que nous avons de plus beau,
+mon cher monsieur Godefroid, dit-elle d’un air triomphant...
+Voilà de jolis rideaux de soie et un lit en acajou <i>qui n’est pas
+piqué des vers</i>!... il a appartenu au prince de Wissembourg, et
+<span class="pagenum" id="page_154">154</span>
+vient de son hôtel. Quand il a quitté la rue Louis-le-Grand,
+en 1809, j’étais fille de cuisine chez lui... De là, je suis entrée
+pour lors chez mon propriétaire.</p>
+
+<p>Godefroid arrêta le flux des confidences en payant son mois
+d’avance et donna, d’avance aussi, les six francs qu’il devait à madame
+Vauthier pour qu’elle fît son ménage. En ce moment il entendit
+aboyer, et s’il n’avait pas été prévenu par monsieur Bernard,
+il aurait pu croire que son voisin gardait un chien chez lui.</p>
+
+<p>—Est-ce que ce chien-là jappe la nuit?...</p>
+
+<p>—Oh! soyez tranquille, monsieur, prenez patience, il n’y a plus
+que cette semaine à souffrir. Monsieur Bernard ne pourra pas payer
+son terme et il sera mis dehors... Mais c’est des gens bien singuliers,
+allez! Je n’ai jamais vu leur chien. Ce chien est des mois,
+qu’est-ce que je dis des mois? des six mois sans qu’on l’entende!
+c’est à croire qu’ils n’ont pas de chien. Cet animal ne quitte pas
+la chambre de la dame... Il y a une dame bien malade, allez! Elle
+n’est pas sortie de sa chambre depuis qu’elle est entrée... Le vieux
+monsieur Bernard travaille beaucoup, et son fils aussi, qui est externe
+au collége Louis-le-Grand, où il achève sa philosophie, à
+seize ans! C’est crâne, çà! mais aussi ce petit môme travaille
+comme un enragé!..... Vous allez les entendre déménager les fleurs
+qui sont chez la dame, car ils ne mangent que du pain, le grand-père
+et le petit-fils, mais ils achètent des fleurs et des friandises
+pour la dame... Il faut que cette dame soit bien mal, pour ne pas
+être sortie d’ici depuis qu’elle y est entrée; et, à entendre monsieur
+Berton, le médecin qui vient la voir, elle n’en sortira que
+les pieds en avant.</p>
+
+<p>—Et que fait-il, ce monsieur Bernard?</p>
+
+<p>—C’est un savant, à ce qu’il paraît; car il écrit, il va travailler
+aux bibliothèques, et monsieur lui prête de l’argent sur ce qu’il
+compose.</p>
+
+<p>—Qui! monsieur?</p>
+
+<p>—Mon propriétaire, monsieur Barbet, l’ancien libraire, il était
+établi depuis seize ans. C’est un Normand qui vendait de la salade
+dans les rues et qui s’est mis bouquiniste, en 1818, sur les quais,
+puis il a eu une petite boutique, et il est maintenant bien riche...
+C’est une manière de juif qui fait trente-six métiers, puisqu’il était
+comme associé avec l’Italien qui a bâti cette baraque pour loger
+des vers à soie...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_155">155</span>
+—Ainsi cette maison est le refuge des auteurs malheureux? dit
+Godefroid.</p>
+
+<p>—Est-ce que monsieur aurait le malheur d’en être un? demanda
+la veuve Vauthier.</p>
+
+<p>—Je n’en suis qu’au début, répondit Godefroid.</p>
+
+<p>—Oh! mon cher monsieur, pour le mal que je vous veux, restez-en
+là... Journaliste, par exemple, je ne dis pas...</p>
+
+<p>Godefroid ne put s’empêcher de rire, et il souhaita le bonsoir
+à cette cuisinière qui, sans le savoir, représentait la bourgeoisie.
+En se couchant dans cette affreuse chambre carrelée en briques
+rouges qui n’avaient pas seulement été mises en couleur, et tendue
+d’un papier à sept sous le rouleau, Godefroid regretta non-seulement
+son petit appartement de la rue Chanoinesse, mais encore
+la société de madame de La Chanterie. Il sentit en son âme
+un grand vide. Il avait déjà pris des habitudes d’esprit, et il ne se
+souvint pas d’avoir éprouvé de pareils regrets pour quoi que ce
+soit de sa vie antérieure. Cette comparaison si courte fut d’un effet
+prodigieux sur son âme; il comprit que nulle vie ne pouvait valoir
+celle qu’il voulait embrasser, et sa résolution de devenir un émule
+du bon père Alain fut inébranlable. Sans avoir la vocation, il eut
+la volonté.</p>
+
+<p>Le lendemain, Godefroid, habitué par sa nouvelle vie à se lever
+de très-grand matin, vit par sa fenêtre un jeune homme d’environ
+dix-sept ans, vêtu d’une blouse, qui revenait sans doute d’une
+fontaine publique en tenant une cruche pleine d’eau dans chaque
+main. La figure de ce jeune homme, qui ne se savait pas vu, laissait
+paraître ses sentiments, et jamais Godefroid n’avait rien observé
+de si naïf, mais aussi rien de si triste. Les grâces de la jeunesse
+étaient comprimées par la misère, par l’étude et par de grandes
+fatigues physiques. Le petit-fils de monsieur Bernard était remarquable
+par un teint d’une excessive blancheur, que rehaussaient
+encore des cheveux très-bruns. Il fit trois voyages; au dernier, il
+vit décharger une voie de bois neuf que Godefroid avait demandée
+la veille, car l’hiver tardif de 1838 commençait à se faire sentir,
+et il avait neigé légèrement pendant la nuit.</p>
+
+<p>Népomucène, qui venait de commencer sa journée en allant
+chercher ce bois, sur lequel madame Vauthier avait prélevé largement
+sa redevance, causait avec le jeune homme, en attendant
+que le scieur lui eût fourni la charge qu’il allait monter. Il était
+<span class="pagenum" id="page_156">156</span>
+facile de deviner que le froid venu subitement causait des inquiétudes
+au petit-fils de monsieur Bernard, et que la vue de ce bois,
+autant que le ciel grisâtre, lui rappelait la nécessité de faire sa provision.
+Mais tout à coup le jeune homme, comme s’il se fût reproché
+de perdre un temps précieux, reprit ses deux cruches et rentra
+précipitamment dans la maison. Il était en effet sept heures et
+demie, et en les entendant sonner à la cloche du couvent de la Visitation,
+il songea qu’il fallait être au collége Louis-le-Grand à huit
+heures et demie.</p>
+
+<p>Au moment où le jeune homme rentra, Godefroid allait ouvrir
+à madame Vauthier qui venait apporter du feu à son nouveau locataire,
+en sorte que Godefroid fut témoin d’une scène qui eut
+lieu sur le palier. Un jardinier du voisinage, après avoir sonné plusieurs
+fois à la porte de monsieur Bernard, sans avoir fait venir
+personne, car sa sonnette était enveloppée de papier, eut une dispute
+assez grossière avec le jeune homme en lui demandant de l’argent
+dû pour la location des fleurs qu’il fournissait. Comme ce
+créancier élevait la voix, monsieur Bernard parut.</p>
+
+<p>—Auguste, dit-il à son petit-fils, habille-toi, l’heure d’aller au
+collége est venue.</p>
+
+<p>Il prit les deux cruches et les rentra dans la première pièce de
+son appartement où se voyaient des fleurs dans des jardinières,
+puis il ferma la porte et revint parler au jardinier. La porte de Godefroid
+était ouverte, car Népomucène avait commencé ses voyages
+et entassait le bois dans la première pièce. Le jardinier s’était
+tu devant monsieur Bernard qui, vêtu d’une robe de chambre en
+soie couleur violette, boutonnée jusqu’au menton, avait un air imposant.</p>
+
+<p>—Vous pouvez bien nous demander ce que nous vous devons
+sans crier, dit monsieur Bernard.</p>
+
+<p>—Soyez juste, mon cher monsieur, dit le jardinier; vous deviez
+me payer toutes les semaines, et voilà trois mois, dix semaines,
+que je n’ai rien reçu, et vous me devez cent vingt francs.
+Nous sommes habitués à louer nos fleurs à des gens riches qui nous
+donnent notre argent dès que nous le demandons, et voilà cinq
+fois que je viens. Nous avons nos loyers à payer, nos ouvriers, et
+je ne suis guère plus riche que vous. Ma femme, qui vous donnait
+du lait et des œufs, ne viendra pas non plus ce matin: vous lui
+devez trente francs, et elle aime mieux ne pas venir que de vous
+<span class="pagenum" id="page_157">157</span>
+tourmenter, car elle est bonne, ma femme! si on l’écoutait, le
+commerce ne serait pas possible. C’est pour cela que moi qui
+n’entends pas de cette oreille-là, vous comprenez...</p>
+
+<p>En ce moment, Auguste sortit, vêtu d’un méchant petit habit vert
+et d’un pantalon en drap de même couleur, d’une cravate noire et
+de bottes usées. Ces vêtements, quoique soigneusement brossés, accusaient
+une détresse arrivée au dernier degré, car ils étaient trop
+courts et trop étroits; en sorte que l’étudiant semblait devoir les
+faire craquer au moindre mouvement. Les coutures devenues
+blanches, les contours recroquevillés, les boutonnières crevées,
+malgré les raccommodages, y montraient aux yeux les moins exercés
+les ignobles stigmates de l’indigence. Cette livrée contrastait
+avec la jeunesse d’Auguste, qui s’en alla, mordant un morceau de
+pain rassis, où ses belles et fortes dents laissaient leur empreinte.
+Il déjeunait ainsi pendant le trajet du boulevard Mont-Parnasse à
+la rue Saint-Jacques, tout en tenant ses livres et ses papiers sous le
+bras, et coiffé d’une casquette aussi trop petite pour sa forte tête,
+d’où s’échappait sa magnifique chevelure noire.</p>
+
+<p>En passant devant son grand-père, il échangea, mais rapidement,
+un regard d’une effroyable tristesse; car il le voyait aux
+prises avec une difficulté presque insurmontable, et dont les conséquences
+étaient terribles. Pour laisser place à l’élève de philosophie,
+le jardinier se recula jusqu’à la porte de Godefroid; et au
+moment où cet homme se trouvait sur la porte, Népomucène,
+chargé de bois, embarrassa le palier, en sorte que le créancier recula
+jusqu’à la fenêtre.</p>
+
+<p>—Monsieur Bernard, cria la veuve Vauthier, croyez-vous que
+monsieur Godefroid ait loué son logement pour que vous y teniez
+vos séances?</p>
+
+<p>—Pardon, madame, répondit le jardinier, le carré s’est trouvé
+plein...</p>
+
+<p>—Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Cartier, dit la veuve.</p>
+
+<p>—Restez! s’écria Godefroid, en s’adressant au jardinier. Et
+vous, mon cher voisin, ajouta-t-il en regardant monsieur Bernard,
+que cette injure atroce trouvait insensible, s’il vous convient de
+vous expliquer dans cette chambre avec votre jardinier, venez-y.</p>
+
+<p>Le grand vieillard, hébété de douleur, jeta sur Godefroid un
+coup d’œil qui contenait mille remercîments.</p>
+
+<p>—Quant à vous, ma chère madame Vauthier, ne soyez pas si
+<span class="pagenum" id="page_158">158</span>
+rude pour monsieur, qui d’abord est un vieillard et à qui vous avez
+l’obligation de me voir loger ici.</p>
+
+<p>—Ah bah! s’écria la veuve.</p>
+
+<p>—Puis, si les gens qui ne sont pas riches ne s’aident pas
+entre eux, qui donc les aidera? Laissez-nous, madame Vauthier,
+je soufflerai mon feu moi-même. Voyez à faire mettre mon bois
+dans votre cave, je crois que vous en aurez bien soin.</p>
+
+<p>Madame Vauthier disparut; car Godefroid, en lui donnant le
+bois à serrer, venait de donner pâture à son avidité.</p>
+
+<p>—Entrez par ici, messieurs, dit Godefroid, qui fit un signe
+au jardinier en présentant deux chaises au débiteur et au créancier.</p>
+
+<p>Le vieillard conversa debout, mais le jardinier s’assit.</p>
+
+<p>—Voyons, mon cher, les riches ne payent pas aussi régulièrement
+que vous le dites, et il ne faut pas tourmenter un digne
+homme pour quelques louis. Monsieur touche sa pension tous les
+six mois, et il ne peut pas vous faire une délégation pour une si
+misérable somme; mais moi j’avancerai l’argent, si vous le voulez
+absolument.</p>
+
+<p>—Monsieur Bernard a touché l’argent de sa pension, il y a
+vingt jours environ, et il ne m’a pas payé... Je serais fâché de lui
+faire de la peine...</p>
+
+<p>—Comment, vous lui fournissez des fleurs depuis...</p>
+
+<p>—Oui, monsieur, depuis six ans, et il m’a toujours bien payé.</p>
+
+<p>Monsieur Bernard, qui prêtait l’oreille à tout ce qui se passait
+chez lui, sans écouter cette discussion, entendit des cris à travers
+les cloisons, et il s’en alla tout effrayé, sans dire mot.</p>
+
+<p>—Allons! allons, mon brave homme, apportez de belles fleurs,
+vos plus belles fleurs, ce matin même, à monsieur Bernard, et que
+votre femme envoie de bons œufs et du lait; je vous payerai ce
+soir, monsieur.</p>
+
+<p>Cartier regarda singulièrement Godefroid.</p>
+
+<p>—Vous en savez sans doute plus que madame Vauthier, qui m’a
+fait prévenir de me dépêcher, si je voulais être payé, dit-il. Ni
+elle, ni moi, monsieur, nous ne pouvons nous expliquer pourquoi
+des gens qui mangent du pain, qui ramassent des épluchures de
+légumes, des restes de carottes, de navets et de pommes de terre
+au coin des portes des restaurateurs... oui, monsieur, j’ai surpris
+le petit avec un vieux cabas qu’il emplissait... eh bien! pourquoi
+<span class="pagenum" id="page_159">159</span>
+ces gens-là dépensent près de cent francs par mois de fleurs... On
+dit que le vieux n’a que trois mille francs de pension.</p>
+
+<p>—En tout cas, répliqua Godefroid, ce n’est pas à vous à trouver
+mauvais qu’ils se ruinent en fleurs.</p>
+
+<p>—Oui, monsieur, pourvu que je sois payé.</p>
+
+<p>—Apportez-moi votre mémoire.</p>
+
+<p>—Très-bien, monsieur... dit le jardinier avec une teinte de
+respect. Monsieur veut sans doute voir la dame cachée...</p>
+
+<p>—Allons! mon cher ami, vous vous oubliez! répliqua sèchement
+Godefroid. Retournez chez vous, choisissez vos plus belles
+fleurs pour remplacer celles que vous devez reprendre. Si vous
+pouvez me donner à moi de bonne crème et des œufs frais, vous
+aurez ma pratique et j’irai voir ce matin votre établissement.</p>
+
+<p>—C’est un des plus beaux de Paris, monsieur, et j’expose au
+Luxembourg. Mon jardin, qui a trois arpents, est situé sur le boulevard,
+derrière le jardin de la Grande-Chaumière.</p>
+
+<p>—Bien, monsieur Cartier. Vous êtes, à ce que je vois, plus
+riche que je ne le suis... Ayez donc des égards pour nous, car qui
+sait si nous n’aurons pas quelque besoin les uns des autres?</p>
+
+<p>Le jardinier sortit, fort inquiet de ce que pouvait être Godefroid.</p>
+
+<p>—J’ai pourtant été comme cela! se dit Godefroid en soufflant son
+feu. Quel admirable représentant du bourgeois d’aujourd’hui: commère,
+curieux, dévoré d’égalité, jaloux de la pratique, furieux de
+ne pas savoir pourquoi un pauvre malade reste dans sa chambre sans
+se montrer, et cachant sa fortune, vaniteux au point de la découvrir
+pour pouvoir se mettre au-dessus de son voisin. Cet homme doit
+être au moins lieutenant dans sa compagnie. Avec quelle facilité
+se joue à toutes les époques la scène de monsieur Dimanche! Encore
+un instant et je me faisais un ami du sieur Cartier.</p>
+
+<p>Le grand vieillard interrompit ce soliloque de Godefroid qui
+prouve combien ses idées étaient changées depuis quatre mois.</p>
+
+<p>—Pardon, mon voisin, dit-il d’une voix troublée, je vois que
+vous venez de renvoyer le jardinier satisfait, car il m’a salué poliment.
+En vérité, jeune homme, la Providence semble vous avoir
+envoyé exprès ici, pour nous, au moment même où nous succombions.
+Hélas! une indiscrétion de cet homme vous a fait deviner
+bien des choses. Il est vrai que j’ai touché le semestre de ma pension
+il y a quinze jours, mais j’avais des dettes plus pressantes que
+<span class="pagenum" id="page_160">160</span>
+celles-là, et il a fallu réserver la somme de notre loyer, sous peine
+d’être chassés d’ici. Vous à qui j’ai confié l’état dans lequel est
+ma fille et qui l’avez entendue...</p>
+
+<p>Il regarda d’un air inquiet Godefroid, qui fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>—Eh bien! jugez si ce ne serait pas le coup de la mort... car
+il faudrait la mettre dans un hôpital... Mon petit-fils et moi, nous
+redoutions cette matinée, et ce n’était pas Cartier que nous craignions
+le plus, mais le froid...</p>
+
+<p>—Mon cher monsieur Bernard, j’ai du bois, prenez-en, reprit
+Godefroid.</p>
+
+<p>—Comment, s’écria le vieillard, reconnaître jamais de tels services?...</p>
+
+<p>—En les acceptant sans façon, répliqua vivement Godefroid, et
+en m’accordant toute confiance.</p>
+
+<p>—Mais quels sont mes droits à tant de générosité? demanda
+monsieur Bernard redevenant défiant. Ma fierté, celle de mon petit-fils,
+sont vaincues! s’écria-t-il, car nous sommes déjà descendus
+à des explications avec les deux ou trois créanciers que nous avons.
+Les malheureux n’ont pas de créanciers; il faut, pour en avoir,
+une certaine splendeur extérieure que nous avons perdue... Mais
+je n’ai pas encore abdiqué mon bon sens, ma raison... ajouta-t-il
+comme s’il se fût parlé à lui-même.</p>
+
+<p>—Monsieur, répondit sérieusement Godefroid, le récit que
+vous m’avez fait hier tirerait des larmes à un usurier.</p>
+
+<p>—Non, non, car Barbet, ce libraire, notre propriétaire, spécule
+sur ma misère et la fait espionner par cette Vauthier, son ancienne
+servante...</p>
+
+<p>—Comment peut-il spéculer sur vous? demanda Godefroid.</p>
+
+<p>—Je vous dirai cela plus tard, répondit le vieillard. Ma fille
+peut avoir froid, et puisque vous le permettez, je suis dans une
+situation à recevoir l’aumône de mon plus cruel ennemi...</p>
+
+<p>—Je vais vous porter du bois, dit Godefroid qui traversa le
+palier en tenant une dizaine de bûches qu’il déposa dans la première
+pièce de l’appartement du vieillard.</p>
+
+<p>Monsieur Bernard en avait pris autant, et quand il vit cette petite
+provision de bois, il ne put réprimer le sourire niais et quasiment
+imbécile par lequel les gens sauvés d’un danger mortel, et
+qui leur semble inévitable, expriment leur joie, car il y a de la
+terreur encore dans cette joie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_161">161</span>
+—Acceptez tout de moi, mon cher monsieur Bernard, sans
+aucune défiance, et quand votre fille sera sauvée, quand vous <ins title="original: e-rez">serez</ins>
+heureux, je vous expliquerai tout; mais jusque-là laissez-moi
+faire... Je suis allé chez le médecin juif, et malheureusement <ins title="original: Hupersohn">Halpersohn</ins>
+est absent; il ne revient que dans deux jours...</p>
+
+<p>En ce moment une voix qui parut être à Godefroid et qui réellement
+était d’un timbre frais et mélodieux, cria: —Papa! papa!
+sur deux notes expressives.</p>
+
+<p>En parlant au vieillard, Godefroid avait déjà remarqué, dans
+les rainures de la porte qui faisait face à la porte d’entrée, les
+lignes blanches d’une peinture soignée qui révélaient de grandes
+différences entre la chambre de la malade et les autres pièces de
+ce logement; mais sa curiosité si vivement excitée fut alors portée
+au plus haut degré, sa mission de bienfaisance n’était plus qu’un
+prétexte, le but fut de voir la malade. Il se refusait à croire qu’une
+créature douée d’une semblable voix pût être un objet de dégoût.</p>
+
+<p>—Vous vous donnez vraiment trop de peine, papa!... disait la
+voix. Pourquoi ne pas avoir plus de domestiques que vous n’en
+avez... à votre âge!... Mon Dieu!...</p>
+
+<p>—Tu sais bien, ma chère Vanda, que je ne veux pas que
+d’autres que ton fils et moi te servent.</p>
+
+<p>Ces deux phrases que Godefroid entendit à travers la porte, ou
+plutôt devina, car une portière étouffait les sons, lui fit pressentir
+la vérité. La malade, entourée de luxe, devait ignorer la situation
+réelle de son père et de son fils. La douillette de soie de monsieur
+Bernard, les fleurs et sa conversation avec Cartier avaient déjà
+donné quelques soupçons à Godefroid qui restait là, presque hébété
+de ce prodige d’amour paternel. Le contraste entre la chambre
+de la malade telle qu’il se la figurait et le reste, était d’ailleurs
+étourdissant. Qu’on en juge!</p>
+
+<p>Par la porte de la troisième chambre, que le vieillard avait laissée
+entr’ouverte, Godefroid aperçut deux couchettes jumelles en
+bois peint comme les couchettes des pensions infimes, et garnies
+d’une paillasse et d’un petit matelas mince, sur lesquels il n’y avait
+qu’une couverture. Un petit poêle en fonte, pareil à ceux sur le
+couvercle desquels les portiers font leur cuisine, et au bas duquel
+se voyait une dizaine de mottes, eût expliqué le dénûment de monsieur
+Bernard sans les autres détails tout à fait en harmonie avec
+cet horrible poêle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_162">162</span>
+En avançant d’un pas, Godefroid vit la poterie des plus pauvres
+ménages: des jattes en terre vernie où nageaient des pommes de
+terre dans de l’eau sale. Deux tables en bois noirci, chargées de
+papiers, de livres, et placées devant la croisée qui donnait rue
+Notre-Dame des Champs, indiquaient les occupations nocturnes
+du père et du fils. Il y avait sur les deux tables deux chandeliers
+en fer battu comme en ont les pauvres, et dans lesquels Godefroid
+aperçut des chandelles du moindre prix, c’est-à-dire de celles dont
+la livre se compose de huit chandelles.</p>
+
+<p>Sur une troisième table, qui servait de table de cuisine, brillaient
+deux couverts et une petite cuiller en vermeil, des assiettes,
+un bol, des tasses en porcelaine de Sèvres, un double couteau de
+vermeil et d’acier dans son écrin, enfin la vaisselle de la malade.</p>
+
+<p>Le poêle était allumé, l’eau contenue dans le fourneau fumait
+faiblement. Une armoire en bois peint contenait sans doute le linge
+et les effets de la fille de monsieur Bernard; car sur le lit du père,
+il vit l’habillement qu’il lui avait vu la veille posé en travers en façon
+de couvre-pied.</p>
+
+<p>D’autres hardes, placées de la même manière sur le lit du petit-fils,
+faisaient présumer que toute leur garde-robe était là; car,
+sous le lit, Godefroid aperçut des chaussures. Le carreau, balayé
+sans doute rarement, ressemblait à celui des classes dans les pensionnats.
+Un pain de six livres entamé se voyait sur une planche
+au-dessus de la table. Enfin c’était la misère à son dernier période,
+la misère parfaitement organisée, avec la froide décence du parti
+pris de la supporter; la misère hâtée qui veut, qui doit et qui ne
+peut pas tout faire chez elle, et qui alors intervertit les usages de
+tous ses pauvres meubles. Aussi une odeur forte et nauséabonde
+s’exhalait-elle de cette pièce, rarement nettoyée.</p>
+
+<p>L’antichambre, où se trouvait Godefroid, était au moins convenable,
+et il devina qu’elle servait à cacher les horreurs de celle où
+demeuraient le petit-fils et le grand-père. Cette antichambre, tendue
+d’un papier quadrillé dans le genre écossais, était garnie de
+quatre chaises en noyer, d’une petite table, et ornée de la gravure
+en couleur du portrait de l’Empereur, fait par Horace Vernet; du
+portrait de Louis XVIII, de celui de Charles X et du prince Poniatowski,
+sans doute l’ami du beau-père de monsieur Bernard.
+La fenêtre était décorée de rideaux en calicot bordés de bandes
+rouges et à franges.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_163">163</span>
+Godefroid, qui surveillait Népomucène, l’entendant monter une
+charge de bois, lui fit signe de la décharger tout doucement dans
+l’antichambre de monsieur Bernard, et, par une attention qui
+prouvait quelques progrès chez l’Initié, il ferma la porte du taudis
+pour que le garçon de la veuve Vauthier ne sût rien de la misère
+du vieillard.</p>
+
+<p>L’antichambre était alors encombrée de trois jardinières pleines
+des plus magnifiques fleurs, deux oblongues et une ronde, toutes
+trois en bois de palissandre, et d’une grande élégance; aussi Népomucène
+ne put-il s’empêcher de dire, après avoir posé son bois
+sur le carreau:</p>
+
+<p>—Est-ce gentil!... Ça doit-il coûter cher!...</p>
+
+<p>—Jean! ne faites donc pas tant de bruit!... cria monsieur Bernard.</p>
+
+<p>—Entendez-vous? dit Népomucène à Godefroid. Il est <i>toqué</i>
+pour sûr, le vieux bonhomme!...</p>
+
+<p>—Sais-tu comment tu seras à son âge?...</p>
+
+<p>—Oh! que oui! je le sais! répondit Népomucène. Je serai
+dans un sucrier.</p>
+
+<p>—Dans un sucrier?...</p>
+
+<p>—Oui, l’on aura sans doute fait du noir avec mes os. J’ai vu
+les charretiers des raffineurs assez souvent à Montsouris venir chercher
+du noir pour leurs fabriques; et ils m’ont dit qu’ils en employaient
+à faire le sucre.</p>
+
+<p>Et il alla chercher une autre charge de bois, après cette réponse
+philosophique.</p>
+
+<p>Godefroid tira discrètement la porte de monsieur Bernard et le
+laissa seul avec sa fille. Madame Vauthier, qui pendant ce temps
+avait fait le déjeuner de son nouveau locataire, vint le servir, aidée
+de Félicité. Godefroid, plongé dans ses réflexions, regardait le feu
+de sa cheminée. Il était absorbé par la contemplation de cette misère
+qui contenait tant de misères différentes, mais où il entrevoyait
+aussi les joies ineffables des mille triomphes remportés par
+l’amour filial et paternel. C’était comme des perles semées sur de
+la bure.</p>
+
+<p>—Quels romans, parmi les plus célèbres, valent ces réalités! se
+disait-il. Quelle belle vie que celle où l’on épouse de pareilles
+existences?... où l’âme en pénètre les causes et les effets en y remédiant,
+en calmant les douleurs, en aidant au bien?... Aller ainsi
+<span class="pagenum" id="page_164">164</span>
+s’incarner au malheur, s’initier à de tels intérieurs! Agir perpétuellement
+dans les drames renaissants dont la peinture nous
+charme chez les auteurs célèbres... Je ne croyais pas que le Bien
+fût plus piquant que le Vice.</p>
+
+<p>—Monsieur est-il content?... demanda madame Vauthier qui,
+aidée de Félicité, venait <ins title="original: d’aporter">d’apporter</ins> la table près de Godefroid.</p>
+
+<p>Godefroid aperçut alors une excellente tasse de café au lait, accompagnée
+d’une omelette fumante, de beurre frais et de petits
+radis roses.</p>
+
+<p>—Où diable avez-vous pêché des radis?... demanda Godefroid.</p>
+
+<p>—Ils m’ont été donnés par monsieur Cartier, répondit-elle,
+j’en ai fait hommage à monsieur.</p>
+
+<p>—Et que me demandez-vous pour un déjeuner pareil, tous les
+jours? dit Godefroid.</p>
+
+<p>—Dame! monsieur, soyez juste; il est bien difficile de vous le
+fournir pour moins de trente sous.</p>
+
+<p>—Va pour trente sous! dit Godefroid; mais d’où vient qu’on
+ne demande que quarante-cinq francs par mois pour le dîner,
+à côté d’ici, chez madame Machillot, ce qui fait trente sous par
+jour?...</p>
+
+<p>—Oh! quelle différence, monsieur, de préparer à dîner pour
+quinze personnes, ou de vous aller chercher tout ce qu’il faut pour
+un déjeuner! Voyez! un petit pain, des œufs, du beurre, allumer
+le feu, du sucre, du lait, du café... Songez qu’on vous demande
+seize sous pour une simple tasse de café au lait sur la place de
+l’Odéon, et vous donnez un ou deux sous au garçon!... Ici, vous
+n’avez aucun embarras; vous déjeunez chez vous en pantoufles.</p>
+
+<p>—Allons, c’est bien, répondit Godefroid.</p>
+
+<p>—Sans madame Cartier, qui me fournit le lait et les œufs, les
+herbes, je ne m’en tirerais pas. Faut aller voir leur établissement,
+monsieur. Ah! c’est une belle chose! Ils occupent cinq garçons
+jardiniers, et Népomucène y va tirer de l’eau tout l’été; on me le
+loue pour arroser... Ils font beaucoup d’argent avec les melons et
+les fraises... Il paraît que monsieur s’intéresse beaucoup à monsieur
+Bernard?... demanda d’une voix douce la veuve Vauthier,
+car pour répondre comme cela de leurs dettes... Monsieur ne sait
+peut-être pas tout ce qu’ils doivent... Il y a la dame du cabinet de
+lecture de la place Saint-Michel qui vient tous les trois ou quatre
+jours pour trente francs, et elle en a bien besoin. Dieu de Dieu!
+<span class="pagenum" id="page_165">165</span>
+lit-elle, cette pauvre dame malade! Elle lit, elle lit! Enfin, à deux
+sous le volume, trente francs en trois mois...</p>
+
+<p>—C’est cent volumes par mois! dit Godefroid...</p>
+
+<p>—Ah! voilà le vieux qui va chercher la crème et le petit pain
+de madame!... reprit la veuve Vauthier. C’est pour le thé, car
+elle ne vit que de thé cette dame! elle en prend deux fois par
+jour, et deux fois par semaine il lui faut des douceurs... Elle est
+friande! Le vieux lui achète des gâteaux, des pâtés de chez le pâtissier
+de la rue de Bussy. Oh! quand il s’agit d’elle, il ne regarde
+à rien. Il dit que c’est sa fille!... Plus souvent qu’on fait tout ce
+qu’il fait, à son âge, pour sa fille!... Il s’extermine, lui et son
+Auguste, pour elle... Monsieur est-il comme moi? Je donnerais
+bien vingt francs pour la voir. Monsieur Berton dit que c’est un
+monstre, une chose à montrer pour de l’argent. Ils ont bien fait
+de venir dans un quartier comme le nôtre, où il n’y a point de
+monde... Comme ça, monsieur compte dîner chez madame Machillot?...</p>
+
+<p>—Oui, je compte aller m’arranger là...</p>
+
+<p>—Monsieur, ce n’est pas pour vous détourner de cette intention;
+mais, gargote pour gargote, vous feriez mieux d’aller dîner
+rue de Tournon; vous ne seriez point engagé pour un mois et
+vous auriez un meilleur ordinaire...</p>
+
+<p>—Où, rue de Tournon?</p>
+
+<p>—Chez le successeur de la mère Girard... C’est là que vont
+souvent ces messieurs d’en haut, et ils sont contents, mais contents
+comme il n’est pas possible.</p>
+
+<p>—Eh bien, mère Vauthier, je suivrai votre conseil et j’irai
+dîner là...</p>
+
+<p>—Mon cher monsieur, dit la concierge enhardie par l’air de
+bonhomie que Godefroid prenait avec intention, là, sérieusement,
+est-ce que vous seriez assez <i>jobard</i> pour vouloir payer les dettes
+de monsieur Bernard!... Ça me ferait bien du chagrin; car, songez,
+mon brave monsieur Godefroid, qu’il a bien près de soixante-dix
+ans, qu’après lui, bernique! plus de pension. Et avec quoi
+serez-vous remboursé?... Les jeunes gens sont bien imprudents!
+Savez-vous qu’il doit plus de mille écus?</p>
+
+<p>—Et à qui? demanda Godefroid.</p>
+
+<p>—Oh! à qui? ce n’est pas mes affaires, répondit mystérieusement
+la Vauthier; suffit qu’il les doit, et, entre nous, il n’est pas
+<span class="pagenum" id="page_166">166</span>
+à la noce, il ne trouvera pas un liard de crédit dans le quartier, à
+cause de cela...</p>
+
+<p>—Mille écus! répéta Godefroid; ah! soyez bien tranquille, si
+j’avais mille écus, je ne serais pas votre locataire. Moi, voyez-vous,
+je ne puis pas voir la souffrance des autres, et pour quelques
+cents francs que ça me coûtera, je saurai que mon voisin, un
+homme en cheveux blancs! a du pain et du bois... Que voulez vous!
+on perd cela souvent aux cartes... Mais trois mille francs...
+y pensez-vous, bon Dieu!...</p>
+
+<p>La mère Vauthier, trompée par la feinte franchise de Godefroid,
+laissa paraître sur son visage douceâtre un rire de satisfaction qui
+confirma les soupçons du locataire. Godefroid fut persuadé que
+cette vieille était le complice d’une trame ourdie contre le pauvre
+monsieur Bernard.</p>
+
+<p>—C’est singulier, monsieur, quelles imaginations on se fourre
+dans la tête! Vous allez me dire que je suis bien curieuse! mais
+en vous voyant hier causant avec monsieur Bernard, je me suis
+figuré que vous étiez commis de librairie, car c’est ici le quartier.
+J’ai logé un prote d’imprimerie, que son imprimerie était rue de
+Vaugirard, et il avait le même nom que vous...</p>
+
+<p>—Qu’est-ce que cela vous fait, mon état? dit Godefroid.</p>
+
+<p>—Bah! que vous me le disiez, que vous ne me le disiez pas,
+reprit la Vauthier, je le saurai toujours... Voilà monsieur Bernard,
+par exemple, eh bien! pendant dix-huit mois je n’ai rien su de ce
+qu’il était; mais le dix-neuvième mois j’ai fini par découvrir qu’il
+avait été magistrat, juge ou n’importe quoi dans la justice, et qu’il
+écrit là-dessus... Qu’y gagne-t-il? Je le dis! Et s’il me l’avait
+confié, je me tairais. Voilà!</p>
+
+<p>—Je ne suis pas encore commis libraire, mais je le serai peut-être
+bientôt.</p>
+
+<p>—Là, je m’en doutais, dit vivement la veuve Vauthier en se
+retournant et quittant le lit qu’elle faisait pour avoir un prétexte
+de rester avec son locataire. Vous êtes venu pour couper l’herbe
+sous le pied à... Bon! un <i>homme</i> averti en vaut deux...</p>
+
+<p>—Halte-là, s’écria Godefroid en se mettant entre la Vauthier
+et la porte. Voyons, quel intérêt vous donne-t-on là-dedans?</p>
+
+<p>—Tiens! tiens! reprit la vieille en guignant Godefroid, vous
+êtes fièrement malin, tout de même!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_167">167</span>
+Elle alla fermer la porte de la première pièce au verrou, puis
+elle revint s’asseoir sur une chaise devant le feu.</p>
+
+<p>—Ma parole d’honneur, comme je m’appelle Vauthier, je vous
+ai pris pour un étudiant, jusqu’à ce que je vous ai vu donnant
+votre bois au père Bernard. Ah! vous êtes un finaud! Nom d’une
+pipe, êtes-vous comédien?... je vous prenais pour un <i>jobard</i>!
+Voyons, m’assurez-vous mille francs? Aussi vrai que le jour nous
+éclaire, mon vieux Barbet et monsieur Métivier m’ont promis cinq
+cents francs pour veiller au grain.</p>
+
+<p>—Eux! cinq cents francs!... Allons donc! s’écria Godefroid,
+deux cents tout au plus, la mère, et encore <i>promis</i>... et vous ne
+les assignerez pas!... Si vous me mettiez à même d’avoir l’affaire
+qu’ils veulent faire avec monsieur Bernard, moi je donnerais quatre
+cents francs!... Voyons, où en sont-ils?</p>
+
+<p>—Mais ils ont donné quinze cents francs sur l’ouvrage, et le
+vieux a reconnu devoir mille écus... Ils lui ont lâché cela cent
+francs à cent francs... en s’arrangeant pour le laisser dans la misère...
+C’est eux qui lui déchaînent les créanciers, ils ont envoyé
+pour sûr Cartier...</p>
+
+<p>Là, Godefroid, par un regard plein d’une ironique perspicacité
+jeté sur la Vauthier, lui fit voir qu’il comprenait le rôle qu’elle
+jouait au profit de son propriétaire.</p>
+
+<p>Cette phrase fut un double trait de lumière pour lui, car la scène
+assez singulière qui s’était passée entre le jardinier et lui s’expliquait
+aussi.</p>
+
+<p>—Oh! reprit-elle, ils le tiennent; car où trouvera-t-il jamais
+mille écus! Ils comptent lui offrir cinq cents francs le jour où il
+leur remettra l’ouvrage, et cinq cents francs par chaque volume
+mis en vente... L’affaire est faite au nom d’un libraire que ces
+deux messieurs ont établi sur le quai des Augustins...</p>
+
+<p>—Ah! le petit chose?</p>
+
+<p>—Oui, c’est cela, Morand, l’ancien commis de monsieur... Il
+paraît qu’il y a bien de l’argent à gagner?</p>
+
+<p>—Oh! il y a bien de l’argent à y mettre, répondit Godefroid
+en faisant une moue significative.</p>
+
+<p>On frappa doucement à la porte, et Godefroid, très-heureux de
+l’interruption, se leva pour aller ouvrir.</p>
+
+<p>—Ce qui est dit, est dit, mère Vauthier, fit Godefroid en
+voyant monsieur Bernard.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_168">168</span>
+—Monsieur Bernard, s’écria-t-elle, j’ai une lettre pour vous...</p>
+
+<p>Le vieillard redescendit quelques marches.</p>
+
+<p>—Eh! non, je n’ai pas de lettre, monsieur Bernard. Je voulais
+seulement vous dire de vous méfier de ce petit jeune homme, c’est
+un libraire.</p>
+
+<p>—Ah! tout s’explique, se dit en lui-même le vieillard.</p>
+
+<p>Et il revint chez son voisin la physionomie entièrement changée.</p>
+
+<p>L’expression de froideur calme avec laquelle monsieur Bernard
+se montra, contrastait tellement avec l’air affable et ouvert produit
+par l’expression de la reconnaissance, que Godefroid fut frappé
+d’un si subit changement.</p>
+
+<p>—Monsieur, pardonnez-moi de venir troubler votre repos; mais
+depuis hier vous me comblez, et le bienfaiteur crée des droits à
+l’obligé.</p>
+
+<p>Godefroid s’inclina.</p>
+
+<p>—Moi qui, depuis cinq ans, ai souffert la passion de Jésus-Christ,
+tous les quinze jours! Moi qui, pendant trente-six ans, ai
+représenté la Société, le Gouvernement, qui étais alors la Vengeance
+publique, et qui, vous le devinez, n’avais plus d’illusions...
+non je n’ai plus que des douleurs. Eh! bien, monsieur, l’attention
+que vous avez eue de fermer la porte du chenil où mon petit-fils
+et moi nous couchons, cette petite chose a été pour moi le verre
+d’eau dont parle Bossuet... Oui, j’ai retrouvé dans mon cœur...
+dans ce cœur épuisé, qui ne fournit plus de larmes, comme mon
+corps ne fournit plus de sueur, j’ai retrouvé la dernière goutte de
+cet élixir qui, dans la jeunesse, nous fait voir en beau toutes les
+actions humaines, et je venais vous tendre cette main, que je ne
+tends qu’à ma fille; je venais vous apporter cette rose céleste de la
+croyance au bien...</p>
+
+<p>—Monsieur Bernard, dit Godefroid en se souvenant des leçons
+du bonhomme Alain, je n’ai rien fait dans le but de me voir l’objet
+de votre reconnaissance... Vous vous trompez en ceci...</p>
+
+<p>—Ah! voilà de la franchise! reprit l’ancien magistrat. Eh bien!
+cela me plaît. J’allais vous réprimer... pardon! je vous estime.
+Ainsi, vous êtes libraire, et vous êtes venu pour enlever mon ouvrage
+à la compagnie Barbet, Métivier et Morand... Tout est expliqué.
+Vous me faites des avances comme ils m’en ont fait; seulement
+vous y mettez de la grâce.</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-04.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-04.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2"><span class="pl1">LA MÈRE VAUTHIER.</span>
+ <span class="pl3">LE&nbsp;BARON&nbsp;<ins title="original: BOUPLAC">BOURLAC</ins>.</span></p>
+ <p class="caption3">Je voulais seulement vous&nbsp;dire de vous&nbsp;méfier de ce&nbsp;jeune&nbsp;homme.</p>
+ <p class="caption4">(L’INITIÉ.)</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_169">169</span>
+—C’est la Vauthier qui vient de vous dire que je suis un commis
+libraire? demanda Godefroid au vieillard.</p>
+
+<p>—Oui, répondit-il.</p>
+
+<p>—Eh bien, monsieur Bernard, pour savoir ce que je puis vous
+<i>donner</i> au-dessus de ce que vous <i>offrent</i> ces messieurs, il faudrait
+me dire les conditions que vous avez faites avec eux.</p>
+
+<p>—C’est juste, reprit l’ancien magistrat, qui parut heureux de
+se voir l’objet de cette concurrence à laquelle il ne pouvait que gagner.
+Savez-vous quel est l’ouvrage?</p>
+
+<p>—Non, je sais seulement qu’il y a une bonne affaire.</p>
+
+<p>—Il n’est que neuf heures et demie, ma fille a déjeuné, mon
+petit-fils Auguste ne revient qu’à dix heures trois quarts, Cartier
+n’apportera les fleurs que dans une heure; nous pouvons causer...
+Monsieur... monsieur qui?</p>
+
+<p>—Godefroid.</p>
+
+<p>—Monsieur Godefroid, l’œuvre dont il s’agit a été conçue par
+moi en 1825, à l’époque où, frappé de la destruction persistante
+de la propriété immobilière, le ministère proposa cette loi sur le
+droit d’aînesse qui fut rejetée. J’avais remarqué certaines imperfections
+dans nos codes et dans les institutions fondamentales de la
+France. Nos codes ont été l’objet de travaux importants; mais tous
+ces traités n’étaient que de la jurisprudence; personne n’avait osé
+contempler l’œuvre de la Révolution, ou de Napoléon, si vous voulez,
+dans son ensemble, étudier l’esprit de ces lois, les juger dans
+leur application. C’est là mon ouvrage en gros; il est intitulé provisoirement:
+<i>Esprit des lois nouvelles</i>; il embrasse les lois organiques
+aussi bien que les codes, tous les codes; car nous avons
+bien plus de cinq codes: aussi mon livre a-t-il cinq volumes et un
+volume de citations, de notes, de renvois. J’ai pour trois mois encore
+de travaux. Le propriétaire de cette maison, ancien libraire,
+sur quelques questions que je lui ai faites, a deviné, flairé, si vous
+voulez, la spéculation. Moi, primitivement, je ne pensais qu’au
+bien de mon pays. Ce Barbet m’a circonvenu... Vous allez vous
+demander comment un libraire a pu entortiller un vieux magistrat;
+mais, monsieur, vous connaissez mon histoire, et cet homme
+est un usurier; il a le coup d’œil et le savoir-faire de ces gens-là...
+Son argent a toujours talonné mes besoins... Il s’est toujours
+trouvé le jour où le désespoir me livrait sans défense.</p>
+
+<p>—Eh! non, mon cher monsieur, dit Godefroid. Il a tout
+<span class="pagenum" id="page_170">170</span>
+bonnement un espion dans la mère Vauthier; mais les conditions,
+voyons?... dites-les nettement.</p>
+
+<p>—On m’a prêté quinze cents francs, représentés aujourd’hui
+par trois lettres de change de mille francs, et ces trois mille francs
+sont hypothéqués par un traité sur la propriété de mon ouvrage,
+dont je ne peux disposer qu’en remboursant les lettres de change,
+et les lettres de change sont protestées, il y a jugement <ins title="original: contraditoire">contradictoire</ins>...
+Voilà, monsieur, les complications de la misère... Dans la
+plus modeste évaluation, la première édition de cette œuvre immense,
+l’œuvre de dix ans de travaux et de trente-six ans d’expérience,
+vaudrait bien dix mille francs... Eh bien, il y a cinq jours,
+Morand me proposait mille écus et mes lettres de change acquittées
+pour la toute propriété... Comme je ne saurais trouver trois
+mille deux cent quarante francs, il faudra, si vous ne vous interposez
+entre eux et moi, leur céder... Ils ne se sont pas contentés
+de mon honneur; ils ont voulu, pour plus de garantie, des lettres
+de change protestées, et arrivées à l’exercice de la contrainte par
+corps. Si je rembourse, ces usuriers auront doublé leurs fonds; si
+je traite, ils auront une fortune, car l’un d’eux est un ancien marchand
+de papier, et Dieu sait combien ils peuvent restreindre les
+frais de la fabrication. Et comme ils ont mon nom, ils savent que
+le placement de dix mille exemplaires est assuré.</p>
+
+<p>—Comment, monsieur, vous, ancien magistrat!...</p>
+
+<p>—Que voulez-vous? pas un ami! pas un souvenir!... Et j’ai
+sauvé bien des têtes, si j’en ai fait tomber!... Enfin! ma fille, ma
+fille, de qui je suis la garde-malade! à qui je tiens compagnie, car
+je ne travaille que pendant la nuit... Ah! jeune homme, il n’y a
+que les malheureux qui puissent être les juges de la misère... Aujourd’hui
+je trouve que jadis j’étais trop sévère.</p>
+
+<p>—Monsieur, je ne vous demande pas votre nom. Je ne puis pas
+disposer de mille écus, surtout en payant Halpersohn et vos petites
+dettes; mais je vous sauverai si vous jurez de ne pas disposer
+de votre ouvrage sans que j’en sois averti; car il est impossible de
+faire une affaire aussi importante que celle-là sans consulter les
+gens du métier. Mes patrons sont puissants, et je puis vous promettre
+le succès si vous pouvez me promettre le plus profond secret,
+même avec vos enfants, et me tenir votre promesse...</p>
+
+<p>—Le seul succès que je veuille obtenir, c’est la santé de ma
+pauvre Vanda; car, monsieur, de telles souffrances, dans le cœur
+<span class="pagenum" id="page_171">171</span>
+d’un père, éteignent tout autre sentiment, et l’amour de la gloire
+n’est plus rien pour qui voit la tombe entr’ouverte.</p>
+
+<p>—Je viendrai vous voir ce soir; l’on attend Halpersohn de moment
+en moment, et je me suis promis d’aller voir tous les jours
+s’il arrive... Je vais employer pour vous toute cette journée.</p>
+
+<p>—Ah! si vous étiez la cause de la guérison de ma fille, monsieur...
+monsieur, je voudrais vous donner mon ouvrage!...</p>
+
+<p>—Monsieur, dit Godefroid, je ne suis pas libraire!...</p>
+
+<p>Le vieillard fit un geste de surprise.</p>
+
+<p>—Que voulez-vous, je l’ai laissé croire à la vieille Vauthier pour
+bien connaître les piéges qui vous étaient tendus...</p>
+
+<p>—Qui donc êtes-vous?...</p>
+
+<p>—Godefroid! répondit l’Initié. Et comme vous me permettrez
+de vous offrir de quoi mieux vivre, vous pouvez, ajouta-t-il en souriant,
+me nommer Godefroid de Bouillon.</p>
+
+<p>L’ancien magistrat était trop ému pour rire de cette plaisanterie.
+Il tendit la main à Godefroid, et lui serra la main que son voisin
+lui présentait.</p>
+
+<p>—Vous voulez garder l’incognito?... dit l’ancien magistrat en
+regardant Godefroid avec une tristesse mélangée d’inquiétude.</p>
+
+<p>—Permettez-le moi?...</p>
+
+<p>—Eh bien, faites comme vous voudrez!... Et venez ce soir;
+vous verrez ma fille, si son état le permet...</p>
+
+<p>C’était évidemment la plus grande concession que le pauvre père
+pût faire; et, au regard de remercîment que lui jeta Godefroid, le
+vieillard eut la satisfaction de se voir compris.</p>
+
+<p>Une heure après, Cartier vint avec d’admirables fleurs, renouvela
+lui-même les jardinières, y mit de la mousse fraîche, et Godefroid
+paya la facture, de même qu’il paya la note du cabinet de
+lecture qui fut envoyée quelques instants après. Les livres et les
+fleurs, c’était le pain de cette pauvre femme malade ou plutôt torturée,
+qui se contentait de si peu d’aliments.</p>
+
+<p>En pensant à cette famille entortillée par le malheur comme
+celle de Laocoon (image sublime de tant d’existences!) Godefroid,
+qui s’en alla vers la rue Marbœuf en se promenant, se sentait au
+cœur encore plus de curiosité que de bienfaisance. Cette malade
+entourée de luxe dans une affreuse misère lui faisait oublier les
+détails horribles de la plus bizarre de toutes les affections nerveuses,
+et qui fort heureusement est une violente exception
+<span class="pagenum" id="page_172">172</span>
+constatée par quelques historiens; un de nos plus babillards chroniqueurs,
+Tallemant des Réaux, en cite un exemple. On aime à se
+figurer les femmes, élégantes jusque dans leurs plus terribles souffrances;
+aussi Godefroid se promettait-il comme un plaisir de pénétrer
+dans cette chambre, où le médecin, le père et le fils étaient
+seuls entrés depuis six ans. Néanmoins il finit par se gourmander
+de sa curiosité. Le néophyte comprit même que ce sentiment si
+naturel finirait par s’éteindre à mesure qu’il exercerait son bienfaisant
+ministère, à force de voir de nouveaux intérieurs, de nouvelles
+plaies.</p>
+
+<p>On arrive en effet à la divine mansuétude que rien n’étonne et
+ne surprend, de même qu’en amour, on arrive à la quiétude sublime
+du sentiment, sûr de sa force et de sa durée, par une constante
+pratique des peines et des douceurs.</p>
+
+<p>Godefroid apprit qu’Halpersohn était arrivé dans la nuit; mais,
+dès le matin, il avait été forcé de monter en voiture et d’aller voir
+ses malades qui l’attendaient. La portière dit à Godefroid de venir
+le lendemain avant neuf heures.</p>
+
+<p>En se souvenant de la recommandation de monsieur Alain sur
+la parcimonie qu’il fallait apporter dans ses dépenses personnelles,
+Godefroid alla dîner pour vingt-cinq sous rue de Tournon, et fut
+récompensé de son abnégation en s’y trouvant au milieu de compositeurs
+et de correcteurs d’imprimerie. Il entendit une discussion
+sur les prix de fabrication, à laquelle il prit part, et il apprit
+qu’un volume in-octavo, composé de quarante feuilles, tiré à mille
+exemplaires, ne coûtait pas plus de trente sous l’exemplaire dans
+les meilleures conditions de fabrication. Il se proposa d’aller s’informer
+des prix auxquels les libraires de jurisprudence vendaient
+leurs volumes, afin d’être dans le cas de soutenir une discussion
+avec les libraires qui tenaient monsieur Bernard dans leurs mains,
+s’il se rencontrait avec eux.</p>
+
+<p>Vers sept heures du soir il revint au boulevard du Montparnasse
+par les rues de Vaugirard, Madame et de l’Ouest, et il reconnut
+combien ce quartier était désert, car il n’y vit personne. Il
+est vrai que le froid sévissait, la neige tombait à gros flocons, et
+les voitures ne faisaient aucun bruit sur les pavés.</p>
+
+<p>—Ah! vous voilà, monsieur! dit la veuve Vauthier en voyant
+Godefroid; si j’avais su que vous viendriez de si bonne heure,
+j’aurais fait du feu.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_173">173</span>
+—C’est inutile, répondit Godefroid en voyant que la Vauthier
+le suivait; je passerai la soirée chez monsieur Bernard...</p>
+
+<p>—Ah! bien, vous êtes donc son cousin, que vous voilà dès le
+second jour à pot et à rôt avec lui... Je croyais que monsieur
+achèverait la conversation que nous avions commencée.</p>
+
+<p>—Ah! les quatre cents francs! dit Godefroid tout bas à la
+veuve. Écoutez, maman Vauthier, vous les auriez touchés ce soir
+si vous n’aviez rien dit à monsieur Bernard... Vous ménagez la
+chèvre et le chou, vous n’aurez ni chèvre ni chou; car, pour ce
+qui me regarde, vous m’avez trahi... mon affaire est tout à fait
+manquée...</p>
+
+<p>—Ne croyez pas cela, mon cher monsieur... Demain, pendant
+votre déjeuner...</p>
+
+<p>—Oh! demain, je pars d’ici, comme vos auteurs, au petit
+jour...</p>
+
+<p>Les antécédents de Godefroid, sa vie de dandy, de journaliste,
+le servit en ceci, qu’il avait assez d’acquis pour deviner que, s’il
+n’agissait pas ainsi, le complice de Barbet irait avertir le libraire
+de quelque danger, et que les poursuites commenceraient, de manière
+à compromettre en peu de temps la liberté de monsieur Bernard;
+tandis qu’en laissant croire à ce trio de négociants avides
+que leur combinaison ne courait aucun risque, ils resteraient
+tranquilles. Mais Godefroid ne connaissait pas encore la nature
+parisienne quand elle se déguise en veuve Vauthier. Cette femme
+voulait avoir l’argent de Godefroid et l’argent de son propriétaire.
+Elle courut aussitôt chez son monsieur Barbet, pendant que Godefroid
+changeait de vêtements pour se présenter chez la fille de
+monsieur Bernard.</p>
+
+<p>Huit heures sonnaient au couvent de la Visitation, l’horloge du
+quartier, lorsque le curieux Godefroid frappa doucement à la
+porte de son voisin. Auguste vint ouvrir, et, comme ce jour était
+un samedi, le jeune homme avait sa soirée à lui; Godefroid le vit
+habillé d’une petite redingote en velours noir, d’une cravate en
+soie bleue, d’un pantalon noir assez propre; mais son étonnement
+de trouver le jeune homme si différent de lui-même, cessa tout à
+coup lorsqu’il fut dans la chambre de la malade: il comprit la nécessité
+pour le père et pour le fils d’être bien vêtus.</p>
+
+<p>En effet, l’opposition entre la misère du logement qu’il avait vu
+le matin, et le luxe de cette pièce, était trop forte pour que Godefroid
+<span class="pagenum" id="page_174">174</span>
+n’en fût pas comme ébloui, quoiqu’il fût habitué à ce qui
+sert aux recherches et aux élégances de la richesse.</p>
+
+<p>Les murs tendus de soie jaune relevée par des torsades en soie
+verte d’un ton vif, donnaient une grande gaieté pour ainsi dire à
+la chambre, dont le carreau froid était caché par un tapis de moquette
+à fond blanc semé de fleurs. Les deux croisées, drapées de
+beaux rideaux doublés en soie blanche, formaient comme deux jolis
+bosquets, tant les jardinières étaient abondamment garnies. Des
+stores empêchaient de voir du dehors cette richesse, si rare dans
+ce quartier. La boiserie, peinte à la colle en blanc pur, était rehaussée
+par quelques filets d’or.</p>
+
+<p>A la porte, une lourde portière en tapisserie au petit point à
+fond jaune et à feuillages extravagants, étouffait tout bruit du dehors.
+Cette portière magnifique était l’ouvrage de la malade, qui
+travaillait comme une fée lorsqu’elle avait l’usage de ses mains.</p>
+
+<p>Au fond de la pièce et en face de la porte, la cheminée, à manteau
+de velours vert, offrait aux regards une garniture d’une excessive
+recherche, les seules reliques de l’opulence de ces deux familles,
+et composée d’une pendule curieuse; un éléphant soutenant
+une tour en porcelaine, d’où sortaient des fleurs à profusion, de
+deux candélabres dans le même style et des chinoiseries précieuses.
+Le garde-cendre, les chenets, les pelles, les pincettes, tout était du
+plus grand prix.</p>
+
+<p>La plus grande des jardinières occupait le milieu de cette chambre,
+d’où tombait d’une rosace un lustre en porcelaine à fleurs.</p>
+
+<p>Le lit où gisait la fille du magistrat était un de ces beaux lits
+<ins title="blancs">blanc</ins> et or, en bois sculpté, comme on les faisait sous Louis XV.
+Il y avait au chevet de la malade une jolie table en marqueterie,
+où se trouvaient toutes ces choses nécessaires à cette vie qui se passait
+au lit. A la muraille tenait un flambeau à deux branches, qui
+se repliait ou s’avançait au moindre mouvement de main. Une petite
+table excessivement commode et appropriée aux besoins de la
+malade était devant elle. Le lit, couvert d’une superbe courtepointe
+et drapé de rideaux retroussés par des embrasses, était embarrassé
+de livres, d’une corbeille à ouvrage; et, sous toutes ces
+choses, Godefroid aurait difficilement vu la <ins title="original: madame">malade</ins> sans les deux
+bougies du flambeau mobile.</p>
+
+<p>Ce n’était plus qu’un visage d’un teint très-blanc bruni par la
+souffrance autour des yeux, où brillaient des yeux de feu, et qui,
+<span class="pagenum" id="page_175">175</span>
+pour principal ornement, offrait une magnifique chevelure noire,
+dont les boucles nombreuses, énormes, disposées par mèches, annonçaient
+que l’arrangement et le soin de ces cheveux occupaient
+la malade une partie de la matinée, ainsi qu’on pouvait le supposer
+en voyant un miroir portatif au pied du lit.</p>
+
+<p>Aucune des recherches modernes ne manquait là. Quelques colifichets,
+amusements de la pauvre Vanda, prouvaient que cet
+amour paternel allait jusqu’au délire.</p>
+
+<p>Le vieillard se leva de dessus une <ins title="original: magnique">magnifique</ins> bergère Louis XV,
+blanc et or, garnie en tapisserie, et fit quelques pas au-devant de
+Godefroid, qui ne l’eût certes pas reconnu, car cette froide et sévère
+figure avait cette expression de gaieté particulière aux vieillards
+qui ont conservé la noblesse de manières et l’apparente légèreté
+des gens de cour. Sa douillette puce était en harmonie avec
+ce luxe, et il prisait dans une tabatière d’or enrichie de diamants!...</p>
+
+<p>—Voici, ma chère enfant, dit monsieur Bernard à sa fille, en
+prenant Godefroid par la main, voici le voisin de qui je t’ai parlé.</p>
+
+<p>Et il fit signe à son petit-fils d’avancer un des deux fauteuils
+semblables à la bergère, qui se trouvaient de chaque côté de la
+cheminée.</p>
+
+<p>—Monsieur se nomme monsieur Godefroid, et il est plein
+d’indulgence pour nous...</p>
+
+<p>Vanda fit un mouvement de tête pour répondre au salut profond
+de Godefroid; et, à la manière dont le cou se plia, se replia, Godefroid
+vit bien que toute la vie de la malade résidait dans la tête.
+Les bras amaigris, les mains molles, reposaient sur le drap blanc et
+fin, comme deux choses étrangères à ce corps, qui paraissait ne
+point tenir de place dans le lit. Les objets nécessaires à la malade
+étaient placés derrière le dossier du lit, dans une étagère fermée
+par un rideau de soie.</p>
+
+<p>—Vous êtes, monsieur, la première personne, à l’exception des
+médecins, qui ne sont plus des hommes pour moi, que j’aurai vue
+depuis six ans; aussi ne vous doutez-vous pas de la passion que
+vous avez excitée en moi depuis le moment où mon père m’a annoncé
+votre visite... Non, c’était une curiosité pareille à celle de
+notre mère Ève... Mon père, si bon pour moi, mon fils que j’aime
+tant, suffisent bien certainement à remplir le désert d’une âme
+maintenant à peu près sans corps; mais cette âme est restée
+<span class="pagenum" id="page_176">176</span>
+femme, après tout, et vous ne serez pas étonné de l’intérêt que
+j’ai pris à votre visite... Vous me ferez le plaisir de prendre une
+tasse de thé avec nous...</p>
+
+<p>—Monsieur m’a promis la soirée, répondit le vieillard avec la
+grâce d’un millionnaire qui fait les honneurs chez lui.</p>
+
+<p>Auguste, assis sur une chaise de tapisserie, à une petite table en
+marqueterie ornée de cuivres, lisait un livre à la clarté des candélabres
+de la cheminée.</p>
+
+<p>—Auguste, mon enfant, dis à Jean de venir nous servir le thé
+dans une heure.</p>
+
+<p>Elle accompagna cette phrase d’un regard expressif, auquel Auguste
+répondit par un signe.</p>
+
+<p>—Croiriez-vous, monsieur, que depuis six ans, je n’ai pas
+d’autres serviteurs que mon père et mon fils, et je n’en pourrais
+plus supporter d’autres. S’ils me manquaient, je mourrais... Mon
+père ne veut pas que Jean, un pauvre Normand qui nous sert depuis
+trente ans, vienne dans ma chambre.</p>
+
+<p>—Je crois bien, dit finement le vieillard, monsieur l’a vu, il
+scie le bois, il le rentre; il fait la cuisine; il fait les commissions;
+il porte un tablier sale; il aurait fricassé toute cette élégance, si
+nécessaire aux yeux d’une pauvre fille, pour qui cette chambre est
+toute la nature...</p>
+
+<p>—Ah! madame, monsieur votre père a bien raison...</p>
+
+<p>—Et pourquoi? dit-elle. Si Jean avait gâté ma chambre, mon
+père l’aurait renouvelée.</p>
+
+<p>—Oui, mon enfant; mais ce qui m’en empêche, c’est que tu
+ne peux pas la quitter; et tu ne connais pas les tapissiers de Paris!...
+Il leur faudrait plus de trois mois pour refaire ta chambre.
+Songe à la poussière qui s’élèverait de ton tapis, si on l’ôtait. Faire
+faire ta chambre par Jean? y penses-tu?... En prenant les précautions
+minutieuses dont sont capables un père et un fils, nous
+t’avons évité le balayage, la poussière... Si seulement Jean entrait
+pour nous servir, ce serait fini dans un mois...</p>
+
+<p>—Ce n’est pas par économie, dit Godefroid, c’est pour votre
+santé. Monsieur votre père a raison.</p>
+
+<p>—Je ne me plains pas, répliqua Vanda d’une voix pleine de coquetterie.</p>
+
+<p>Cette voix faisait l’effet d’un concert. L’âme, le mouvement et la
+vie s’étaient concentrés dans le regard et dans la voix; car Vanda,
+<span class="pagenum" id="page_177">177</span>
+par des études auxquelles le temps n’avait certes pas manqué,
+était arrivée à vaincre les difficultés provenues de la perte de ses
+dents.</p>
+
+<p>—Je suis encore heureuse, monsieur, dans l’effroyable malheur
+qui m’assiége; car, au moins, la fortune est d’un grand secours
+pour supporter mes souffrances... Si nous avions été dans l’indigence,
+il y a dix-huit ans que je n’existerais plus, et je vis!... J’ai
+des jouissances, elles sont d’autant plus vives que c’est de perpétuelles
+conquêtes sur la mort... Vous allez me trouver bien bavarde...
+reprit-elle en souriant.</p>
+
+<p>—Madame, répondit Godefroid, je vous prierais de parler toujours,
+car je n’ai jamais entendu de voix comparable à la vôtre...
+c’est une musique: Rubini n’est pas plus enchanteur...</p>
+
+<p>—Ne parlez pas de Rubini, des Italiens, dit le vieillard avec
+une teinte de tristesse. Quelque <ins title="original: riche">riches</ins> que nous soyons, il m’est
+impossible de donner à ma fille, qui était une grande musicienne,
+ce plaisir dont elle est folle.</p>
+
+<p>—Pardon, fit Godefroid.</p>
+
+<p>—Vous vous ferez à nous, dit le vieillard.</p>
+
+<p>—Voici le procédé, dit la malade en souriant. Quand on vous
+aura crié <i>casse-cou</i> plusieurs fois, vous serez au fait du colin-maillard
+de notre conversation...</p>
+
+<p>Godefroid échangea rapidement un regard avec monsieur Bernard,
+qui, voyant des larmes dans les yeux de son voisin, se mit
+un doigt sur la bouche pour lui recommander de ne pas faillir à
+l’héroïsme qu’il partageait avec son fils depuis sept ans.</p>
+
+<p>Cette sublime et perpétuelle imposture, accusée par la complète
+illusion de la malade, produisait en ce moment sur Godefroid l’effet
+de la contemplation d’un précipice à pic, où deux chasseurs de
+chamois descendraient avec facilité. La magnifique boîte d’or, enrichie
+de diamants, avec laquelle jouait insouciamment le vieillard
+sur le pied du lit de sa fille, était comme le trait de génie qui, dans
+l’œuvre d’un homme supérieur, enlève le cri d’admiration. Godefroid
+regardait cette tabatière, se demandant pourquoi elle n’était
+pas vendue ou au Mont-de-Piété; mais il se réserva d’en parler au
+vieillard.</p>
+
+<p>—Ce soir, monsieur Godefroid, ma fille a reçu de l’annonce de
+votre visite une telle excitation, que tous les phénomènes bizarres
+de sa maladie qui, depuis douze jours, faisaient notre désespoir,
+<span class="pagenum" id="page_178">178</span>
+ont complétement disparu... Jugez si je vous ai de la reconnaissance.</p>
+
+<p>—Et moi donc?... s’écria la malade d’un son de voix câlin et
+en penchant la tête par un mouvement plein de coquetterie. Monsieur
+est pour moi le député du monde... Depuis l’âge de vingt
+ans, monsieur, je n’ai plus su ce que c’était qu’un salon, une soirée,
+un bal... Et notez que j’aime la danse, que je raffole du spectacle,
+et surtout de musique. Je devine tout par la pensée! Je lis
+beaucoup. Puis mon père me raconte les choses du monde...</p>
+
+<p>En entendant ce mot, Godefroid fit un mouvement comme pour
+plier un genou devant ce pauvre vieillard.</p>
+
+<p>—Oui, quand il va aux Italiens, et il y va souvent, il me dépeint
+les toilettes, il me décrit les effets du chant. Oh! je voudrais
+être guérie, d’abord pour mon père, qui vit uniquement pour moi,
+comme je vis par lui, pour lui; pour mon fils, à qui je voudrais
+donner une autre mère! Ah! monsieur, quels êtres accomplis que
+mon vieux père... que mon excellent fils... mais aussi pour entendre
+Lablache, Rubini, Tamburini, la Grisi et <i lang="it">I Puritani</i>...
+Mais...</p>
+
+<p>—Allons, mon enfant, du calme!... Si nous parlons musique,
+nous sommes perdus! dit le vieillard en souriant.</p>
+
+<p>Il souriait, et ce sourire qui rajeunissait cette figure trompait
+toujours évidemment la malade.</p>
+
+<p>—Tiens, je serai bien sage, dit Vanda d’un air mutin; mais
+donne-moi l’accordéon...</p>
+
+<p>On avait inventé dès ce temps cet instrument portatif qui pouvait,
+à la rigueur, se poser au bord du lit de la malade, et qui,
+pour donner les sons de l’orgue, n’exigeait que la pression du pied.
+Cet instrument, dans son plus grand développement, équivalait à
+un piano; mais il coûtait alors trois cents francs. La malade, qui
+lisait les journaux, les revues, connaissait l’existence de cet instrument
+et en souhaitait un depuis deux mois.</p>
+
+<p>—Oui, madame, vous en aurez un, reprit Godefroid à un regard
+que lui lança le vieillard. Un de mes amis, qui part pour Alger,
+en a un superbe que je lui emprunterai; car, avant de vous
+en acheter un, vous essayerez celui-là. Il est possible que les sons
+si vibrants, si puissants, ne vous conviennent pas...</p>
+
+<p>—Puis-je l’avoir demain?... dit-elle avec la vivacité d’une
+créole.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_179">179</span>
+—Demain, reprit monsieur Bernard, c’est bientôt, et demain,
+c’est dimanche.</p>
+
+<p>—Ah!... fit-elle en regardant Godefroid qui croyait voir voltiger
+une âme en admirant l’ubiquité des regards de Vanda.</p>
+
+<p>Jusqu’alors, Godefroid avait ignoré la puissance de la voix et des
+yeux, lorsqu’ils sont devenus toute la vie. Le regard n’était plus un
+regard, mais une flamme, ou mieux, un flamboiement divin, un
+rayonnement communicatif de vie et d’intelligence, la pensée visible!
+Cette voix aux mille intonations remplaçait les mouvements,
+les gestes et les poses de la tête. Les variations du teint, qui changeait
+de couleur comme le fabuleux caméléon, rendaient l’illusion,
+ou, si vous voulez, ce mirage complet. Cette tête souffrante, plongée
+dans cet oreiller de batiste garni de dentelles, était toute une
+personne.</p>
+
+<p>Jamais, dans sa vie, Godefroid, n’avait contemplé de si grand
+spectacle, il suffisait à peine à ses émotions. Autre sublimité, car
+tout était étrange dans cette situation, pleine de poésie et d’horreur:
+l’âme seule vivait chez les spectateurs. Cette atmosphère,
+uniquement remplie de sentiment, avait une influence céleste. On
+ne s’y sentait pas plus de corps que n’en avait la malade. On
+s’y trouvait tout esprit. A force de contempler ce mince débris
+d’une jolie femme, Godefroid oubliait les mille détails élégants de
+cette chambre, il se croyait en plein ciel. Ce ne fut qu’au bout
+d’une demi-heure qu’il aperçut une étagère pleine de curiosités,
+placée sous un portrait magnifique de madame Bernard que la malade
+le pria d’aller voir, car il était de Géricault.</p>
+
+<p>—Géricault, dit-elle, était de Rouen, et sa famille ayant eu
+quelques obligations à mon père, le premier président, il nous remercia
+par ce chef-d’œuvre, où vous me voyez à l’âge de seize ans.</p>
+
+<p>—Vous avez un fort beau tableau, dit Godefroid, il est tout à fait
+inconnu de ceux qui se sont occupés des œuvres si rares de ce génie.</p>
+
+<p>—Ce n’est plus pour moi, dit-elle, qu’une chose d’affection,
+car je ne vis que par le cœur, et j’ai la plus belle vie, ajouta-t-elle
+en regardant son père et lui jetant toute son âme dans ce regard.
+Ah! monsieur, si vous saviez ce qu’est mon père. Qui jamais pourrait
+croire que ce grand et sévère magistrat, à qui l’empereur a
+eu tant d’obligations qu’il lui a donné cette tabatière, et que
+Charles X a cru le récompenser par ce cabaret de Sèvres, là, dit-elle,
+en montrant la console, que ce ferme soutien du pouvoir et
+<span class="pagenum" id="page_180">180</span>
+des lois, ce savant publiciste, a, dans un cœur de rocher, les délicatesses
+d’un cœur de mère. Oh! papa! papa! embrasse-moi,...
+viens! je le veux, si tu m’aimes.</p>
+
+<p>Le vieillard se leva, se pencha sur le lit, et prit un baiser sur le
+front blanc, vaste, poétique de sa fille, de qui les fureurs ne ressemblaient
+pas toujours à cette tempête d’affection.</p>
+
+<p>Le vieillard se promena par la chambre, il avait aux pieds des
+pantoufles brodées par sa fille, et il ne faisait aucun bruit.</p>
+
+<p>—Et quelles sont vos occupations? demanda-t-elle à Godefroid
+après une pause.</p>
+
+<p>—Madame, je suis employé par des personnes pieuses à secourir
+les gens très-malheureux.</p>
+
+<p>—Ah! la belle mission, monsieur! dit-elle. Croyez-vous que
+l’idée de me vouer à cette occupation m’est venue?... Mais quelles
+sont les idées que je n’ai pas eues? reprit-elle en faisant un mouvement
+de tête. La douleur est comme un flambeau qui nous
+éclaire la vie... Si donc je recouvrais la santé!...</p>
+
+<p>—Tu t’amuserais, mon enfant, dit le vieillard.</p>
+
+<p>—Certainement répondit-elle, j’en ai le désir, mais en aurai-je
+la faculté? Mon fils sera, je l’espère, un magistrat digne de ses
+deux grands-pères, il me quittera. Que faire?... Si Dieu me rend
+la vie, je la lui consacrerai! Oh! après vous avoir donné tout ce
+que vous en voudrez! s’écria-t-elle en regardant son père et son
+fils. Il y a des moments, mon père, où les idées de monsieur de
+Maistre me travaillent, et je crois que j’expie quelque chose.</p>
+
+<p>—Voilà ce que c’est que de tant lire, s’écria le vieillard évidemment
+chagriné.</p>
+
+<p>—Ce brave général polonais, mon grand-père, a trempé fort
+innocemment dans le partage de la Pologne.</p>
+
+<p>—Allons, voilà la Pologne! reprit Bernard.</p>
+
+<p>—Que veux-tu, papa! mes souffrances sont infernales, elles
+donnent horreur de la vie, elles me dégoûtent de moi-même. Eh
+bien! en quoi les ai-je méritées? De telles maladies ne sont pas un
+simple dérangement de santé, c’est l’organisation tout entière pervertie,
+et...</p>
+
+<p>—Chante l’air national que chantait ta pauvre mère, tu feras
+plaisir à monsieur, à qui j’ai parlé de ta voix, dit le vieillard qui
+voulait évidemment distraire sa fille des idées dans lesquelles elle
+s’engageait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_181">181</span>
+Vanda se mit à chanter d’un ton bas et doux une chanson en
+langue polonaise qui fit rester Godefroid stupide d’admiration et
+saisi de tristesse. Cette mélodie, assez semblable aux airs traînants
+et mélancoliques de la Bretagne, est une de ces poésies qui vibrent
+dans le cœur longtemps après qu’on les a entendues. En écoutant
+Vanda, Godefroid la regardait, mais il ne put soutenir les regards
+extatiques de ce reste de femme, quasi-folle, et il arrêta sa vue sur
+des glands qui pendaient de chaque côté du ciel de lit.</p>
+
+<p>—Ah! ah! fit Vanda qui se mit à rire de l’attention de Godefroid,
+vous vous demandez à quoi cela sert?</p>
+
+<p>—Vanda! dit le père, allons, calme-toi, ma fille! tiens, voici le
+thé. Ceci, monsieur, est une bien coûteuse machine, dit-il à Godefroid.
+Ma fille ne peut pas se lever, et elle ne peut pas non plus
+rester dans son lit, sans qu’on le fasse ou qu’on en change les draps.
+Ces cordons répondent à des poulies, et, en passant sous elle un
+carré de peau maintenu aux quatre coins par des anneaux qui s’accrochent
+à quatre cordes, nous pouvons l’enlever sans fatigue pour
+elle, ni pour nous.</p>
+
+<p>—On m’enlève, répéta follement Vanda.</p>
+
+<p>Heureusement Auguste parut apportant une théière qu’il mit
+sur une petite table, où il déposa le cabaret de porcelaine de Sèvres
+et qu’il couvrit de pâtisseries, de sandwichs. Il apporta la
+crème et le beurre. Cette vue changea tout à fait les dispositions de
+la malade qui tournaient à une crise.</p>
+
+<p>—Tiens, Vanda, voilà le nouveau roman de Nathan. Si tu t’éveilles
+cette nuit, tu auras de quoi lire.</p>
+
+<p>—<i>La Perle de Dol!</i> Ah! cela doit être une histoire d’amour.
+Auguste! dis donc, j’aurai un accordéon.</p>
+
+<p>Auguste leva la tête brusquement et regarda son grand-père
+d’un air singulier.</p>
+
+<p>—Voyez, comme il aime sa mère! reprit Vanda. Viens m’embrasser,
+mon petit chat. Non, ce n’est pas ton grand-père, c’est
+monsieur que tu dois remercier, car notre voisin doit m’en prêter
+un demain matin. —Comment est-ce fait, monsieur?</p>
+
+<p>Godefroid, sur un signe du vieillard, expliqua longuement l’accordéon,
+tout en savourant le thé fait par Auguste, et qui, d’une
+qualité supérieure, était exquis.</p>
+
+<p>Vers dix heures et demie, l’Initié se retira, lassé du spectacle de
+cette lutte insensée du grand-père et du fils, admirant leur
+<span class="pagenum" id="page_182">182</span>
+héroïsme et cette patience de tous les jours à jouer un double rôle,
+également accablant.</p>
+
+<p>—Eh bien! lui dit monsieur Bernard, qui le suivit chez lui,
+vous comprenez, monsieur, la vie que je mène! C’est à toute heure
+les émotions du voleur, attentif à tout. Un mot, un geste tuerait
+ma fille! Une babiole de moins parmi celles qu’elle a l’habitude de
+voir révélerait tout à cet esprit qui voit à travers les murs.</p>
+
+<p>—Monsieur, répondit Godefroid, lundi Halpersohn prononcera
+sur votre fille; car il est arrivé. Je doute que la science puisse rétablir
+ce corps...</p>
+
+<p>—Oh! je n’y compte pas, reprit l’ancien magistrat; mais qu’on
+lui rende la vie supportable... Je comptais, monsieur, sur votre
+intelligence, et je voulais vous remercier, car vous avez tout compris...
+Ah! voilà l’accès! s’écria-t-il en entendant un cri à travers
+les murs; elle a excédé ses forces!</p>
+
+<p>Et, serrant la main de Godefroid, le vieillard courut chez lui.</p>
+
+<p>A huit heures du matin, le lendemain, Godefroid frappait à la
+porte du célèbre médecin polonais. Il fut conduit par un valet de
+chambre au premier étage du petit hôtel qu’il avait pu examiner
+pendant le temps que le portier mit à trouver et à prévenir le domestique.</p>
+
+<p>Heureusement, comme il s’en doutait, l’exactitude de Godefroid
+lui sauva l’ennui d’attendre; il était, sans doute, le premier venu.
+D’une antichambre fort simple, il passa dans un grand cabinet où
+il aperçut un vieillard en robe de chambre, qui fumait une longue
+pipe. La robe de chambre, en alépine noire, devenue luisante,
+portait la date de l’émigration polonaise.</p>
+
+<p>—Qu’y a-t-il pour votre service? lui dit le médecin juif, car
+vous n’êtes pas malade!</p>
+
+<p>Et il arrêta sur Godefroid un regard qui avait l’expression curieuse
+et piquante des yeux du juif polonais, ces yeux qui semblent
+avoir des oreilles.</p>
+
+<p>Halpersohn était, au grand étonnement de Godefroid, un homme
+de cinquante-six ans, à petites jambes turques et dont le buste
+était large, puissant. Il y avait en cet homme quelque chose
+d’oriental, car sa figure avait dû, dans la jeunesse, être fort belle; il
+en restait un nez hébraïque, long et recourbé comme un sabre de
+Damas. Le front vraiment polonais, large et noble, mais ridé
+comme un papier froissé, rappelait celui de saint Joseph des vieux
+<span class="pagenum" id="page_183">183</span>
+maîtres italiens. Les yeux, vert de mer et enchâssés comme ceux
+des perroquets, par des membranes grisâtres et froncées, exprimaient
+la ruse et l’avarice à un degré supérieur. Enfin, la bouche,
+fendue comme une blessure, ajoutait à cette physionomie sinistre
+tout le mordant de la défiance.</p>
+
+<p>Cette face pâle et maigre, car Halpersohn était d’une remarquable
+maigreur, surmontée de cheveux gris mal peignés, avait,
+pour ornement, une longue barbe très-fournie, noire, mélangée de
+blanc, qui cachait la moitié du visage, en sorte qu’on n’en voyait
+que le front, les yeux, le nez, les pommettes et la bouche.</p>
+
+<p>Cet ami du révolutionnaire Lelewel portait une calotte en velours
+noir qui, mordant par une pointe sur le front, en faisait ressortir
+la couleur blonde, digne des pinceaux de Rembrandt.</p>
+
+<p>La question que fit ce médecin devenu si célèbre, autant par
+ses talents que par son avarice, causa quelque surprise à Godefroid,
+qui se dit en lui-même:</p>
+
+<p>—Me prendrait-il pour un voleur?</p>
+
+<p>La réponse à cette question se trouvait sur la table et sur la
+cheminée du docteur. Godefroid croyait arriver le premier, il arrivait
+le dernier. Les consultants avaient déposé sur la cheminée
+et sur le bord de la table d’assez grosses offrandes, car Godefroid
+aperçut des piles de pièces de 20 francs, de 40 francs et deux billets
+de mille francs. Était-ce là le produit d’une matinée? Il en
+douta beaucoup, et il crut à quelque savante invention d’esprit.
+Peut-être l’avare mais infaillible docteur tenait-il à forcer ainsi ses
+recettes en laissant croire à ses clients, choisis parmi les riches,
+qu’on lui donnait des rouleaux au lieu de papillottes.</p>
+
+<p>Moïse Halpersohn devait d’ailleurs être payé largement, car il
+guérissait, et guérissait précisément les maladies désespérées auxquelles
+la médecine renonçait. On ignore en Europe que les
+peuples slaves possèdent beaucoup de secrets; ils ont une collection
+de remèdes souverains, fruits de leurs relations avec les Chinois,
+les Persans, les Cosaques, les Turcs et les Tartares. Certaines
+paysannes, qui passent pour sorcières, guérissent radicalement
+la rage en Pologne, avec des sucs d’herbe. Il existe dans ce
+pays un corps d’observations sans code, sur les effets de certaines
+plantes, de quelques écorces d’arbres réduites en poudre, que
+l’on se transmet de famille en famille, et il s’y fait des cures miraculeuses.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_184">184</span>
+Halpersohn, qui passa, pendant cinq ou six ans, pour un médicastre,
+à cause de ses poudres, de ses médecines, possédait la
+science innée des grands médecins. Non-seulement il était savant
+et avait beaucoup observé, mais encore il avait parcouru l’Allemagne,
+la Russie, la Perse, la Turquie, où il avait recueilli bien
+des traditions; et comme il connaissait la chimie, il devint la bibliothèque
+vivante de ces secrets épars chez <i>les bonnes femmes</i>,
+comme on dit en France, de tous les pays où il avait porté ses pas,
+à la suite de son père, marchand ambulant de son état.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que la scène où, dans <i>Richard en Palestine</i>,
+Saladin guérit le roi d’Angleterre, soit une fiction. Halpersohn
+possède une bourse de soie qu’il trempe dans l’eau pour
+la colorer légèrement, et certaines fièvres cèdent à cette eau bue
+par le malade. La vertu des plantes, selon cet homme, est infinie,
+et les guérisons des plus affreuses maladies sont possibles. Cependant,
+lui, comme ses confrères, s’arrête quelquefois devant des
+incompréhensibilités. Halpersohn aime l’invention de l’homœopathie,
+plus à cause de sa thérapeutique que pour son système médical;
+il correspondait alors avec Hédenius de Dresde, Chelius
+d’Heidelberg et les célèbres médecins allemands, tout en tenant la
+main fermée, quoique pleine de découvertes. Il ne voulait pas
+faire d’élèves.</p>
+
+<p>Le cadre était d’ailleurs en harmonie avec ce portrait échappé
+d’une toile de Rembrandt. Le cabinet, tendu d’un papier qui simulait
+du velours vert, était mesquinement meublé d’un divan
+vert. Le tapis vert mélangé montrait la corde. Un grand fauteuil
+en cuir noir, pour les consultants, se trouvait devant la fenêtre,
+drapée de rideaux verts. Un fauteuil de bureau, de forme romaine,
+en acajou, et couvert d’un maroquin vert, était le siége du docteur.</p>
+
+<p>Entre la cheminée et la table longue sur laquelle il écrivait, une
+caisse commune en fer, placée en face de la cheminée, au milieu
+de la paroi opposée, supportait une pendule en granit de Vienne
+sur laquelle s’élevait un groupe en bronze, représentant l’Amour
+jouant avec la Mort, le présent d’un grand sculpteur allemand
+qu’Halpersohn avait sans doute guéri. Le chambranle de la cheminée
+avait une coupe entre deux flambeaux pour tout ornement.
+De chaque côté du divan, deux encoignures en ébène servaient à
+mettre des plateaux, où Godefroid vit des cuvettes d’argent, des
+carafes et des serviettes.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_185">185</span>
+Cette simplicité, qui tenait presque de la nudité, frappa beaucoup
+Godefroid, pour qui tout voir fut l’affaire d’un coup d’œil, et
+il recouvra son sang-froid.</p>
+
+<p>—Monsieur, je me porte parfaitement bien: aussi ne viens-je
+pas pour moi, mais pour une femme à qui vous auriez dû, depuis
+longtemps, faire une visite. Il s’agit d’une dame qui demeure sur
+le boulevard du Mont-Parnasse...</p>
+
+<p>—Ah! oui, cette dame m’a déjà plusieurs fois envoyé son fils.
+Eh! bien, monsieur, qu’elle vienne à ma consultation.</p>
+
+<p>—Qu’elle vienne! répéta Godefroid indigné; mais, monsieur, elle
+n’est pas transportable de son lit sur un fauteuil; il faut la soulever
+avec des sangles.</p>
+
+<p>—Vous n’êtes pas médecin, monsieur! demanda le docteur juif
+avec une singulière grimace qui rendit son masque encore plus
+méchant qu’il ne l’était.</p>
+
+<p>—Si le baron de Nucingen vous faisait dire qu’il souffre <ins title="original: et et">et</ins>
+veut vous visiter, répondriez-vous: Qu’il vienne!</p>
+
+<p>—J’irais, répliqua froidement le juif en lançant un jet de salive
+dans un crachoir hollandais en acajou plein de sable.</p>
+
+<p>—Vous iriez, reprit doucement Godefroid, parce que le baron
+de Nucingen a deux millions de rentes, et...</p>
+
+<p>—Le reste ne fait rien à l’affaire, j’irais.</p>
+
+<p>—Eh bien! monsieur, vous viendrez voir la malade du boulevard
+Mont-Parnasse, par la même raison. Sans avoir la fortune du
+baron de Nucingen, je suis ici pour vous dire que vous mettrez
+vous-même le prix à la guérison, ou à vos soins si vous échouez...
+Je suis prêt à vous payer d’avance; mais comment, monsieur,
+vous qui êtes un émigré polonais, un communiste, je crois, ne feriez-vous
+pas un sacrifice à la Pologne? car cette dame est la petite-fille
+du général Tarlowski, l’ami du prince Poniatowski.</p>
+
+<p>—Monsieur, vous êtes venu pour me demander de guérir cette
+dame, et non pour me donner des conseils. En Pologne, je suis
+Polonais; à Paris, je suis Parisien. Chacun fait le bien à sa manière,
+et croyez que l’avidité qu’on me prête a sa raison. Le trésor
+que j’amasse a sa destination; elle est sainte. Je vends la
+santé: les riches peuvent la payer, je la leur fais acheter... Les
+pauvres ont leurs médecins... Si je n’avais pas un but je n’exercerais
+pas la médecine... Je vis sobrement et je passe mon temps
+à courir; je suis paresseux et j’étais joueur... Concluez, jeune
+<span class="pagenum" id="page_186">186</span>
+homme!... Vous n’avez pas l’âge où l’on peut juger les vieillards.</p>
+
+<p>Godefroid garda le silence.</p>
+
+<p>—Vous demeurez avec la petite-fille de cet imbécile qui n’avait
+de courage que pour se battre, et qui a livré son pays à Catherine
+II?</p>
+
+<p>—Oui monsieur.</p>
+
+<p>—Soyez chez vous lundi, à trois heures, dit-il en quittant sa
+pipe et en prenant son agenda sur lequel il traça quelques mots.
+Vous me remettrez, à mon arrivée, deux cents francs; et si je
+vous promets la guérison, vous me donnerez mille écus... Il m’a
+été dit, reprit-il, que cette dame est rapetissée comme si elle était
+tombée au feu.</p>
+
+<p>—Monsieur, c’est, croyez-en les plus célèbres médecins de Paris,
+une névrose dont les désordres sont tels, qu’ils les ont niés
+tant qu’ils ne les ont pas vus.</p>
+
+<p>—Ah! je me rappelle maintenant les détails que ce petit bonhomme
+m’en a donnés... A demain, monsieur.</p>
+
+<p>Godefroid sortit après avoir salué cet homme aussi singulier
+qu’extraordinaire. Rien en lui ne sentait, n’indiquait un médecin,
+pas même ce cabinet nu, et dont le seul meuble qui frappât la vue
+était cette formidable caisse de Huret ou de Fichet.</p>
+
+<p>Godefroid put arriver assez à temps au passage Vivienne pour
+acheter, avant que la boutique ne fermât, un magnifique accordéon
+qu’il fit partir devant lui pour monsieur Bernard, en en indiquant
+l’adresse.</p>
+
+<p>Puis il alla rue Chanoinesse, en passant par le quai des
+Augustins, où il espérait trouver encore ouvert un des magasins
+des commissionnaires en librairie; il en vit effectivement un où il
+eut une longue conversation avec un jeune commis sur les livres
+de jurisprudence.</p>
+
+<p>Il trouva madame de La Chanterie et ses amis au retour de la
+grand’messe; et, au premier regard qu’elle lui jeta, Godefroid répondit
+par un hochement de tête significatif.</p>
+
+<p>—Eh bien! lui dit-il, notre cher père Alain n’est pas avec
+vous?</p>
+
+<p>—Il ne viendra pas ce dimanche-ci, répondit madame de La
+Chanterie; vous ne le verrez que d’aujourd’hui en huit... A moins
+que vous n’alliez où il vous a donné rendez-vous.</p>
+
+<p>—Madame, dit tout bas Godefroid, vous savez qu’il ne m’intimide
+<span class="pagenum" id="page_187">187</span>
+pas comme ces messieurs, et je comptais lui faire ma confession.</p>
+
+<p>—Et moi?</p>
+
+<p>—Oh! vous, je vous dirai tout, car j’ai bien des choses à raconter.
+Pour mon début, j’ai trouvé la plus extraordinaire de
+toutes les infortunes, un sauvage accouplement de la misère et du
+luxe; puis des figures d’une sublimité qui dépasse toutes les inventions
+de nos romanciers les plus en vogue.</p>
+
+<p>—La nature, et surtout la nature morale, est toujours au-dessus
+de l’art, autant que Dieu est au-dessus de ses créatures. Mais,
+voyons, dit madame de La Chanterie, venez me raconter votre
+expédition dans les terres inconnues où vous avez fait votre premier
+voyage.</p>
+
+<p>Monsieur Nicolas et monsieur Joseph, car l’abbé de Vèze était
+resté pour quelques moments à Notre-Dame, laissèrent madame de
+La Chanterie seule avec Godefroid, qui, sous le coup des émotions
+qu’il venait de ressentir la veille, raconta tout dans les plus petits
+détails avec la force, avec l’action et la verve que donne la première
+impression d’un pareil spectacle et de son cadre d’homme
+et de choses. Il eut un grand succès, car la douce et calme madame
+de La Chanterie pleura, quelque accoutumée qu’elle fût à
+descendre dans l’abîme des douleurs.</p>
+
+<p>—Vous avez bien fait, dit-elle, d’envoyer l’accordéon.</p>
+
+<p>—Je voudrais faire bien plus, répondit Godefroid, puisque
+cette famille est la première qui m’ait fait connaître les plaisirs de
+la charité; je désire procurer à ce sublime vieillard la plus grande
+partie des bénéfices de son grand ouvrage. Je ne sais si vous avez
+assez de confiance dans ma capacité pour me mettre à même d’entreprendre
+une pareille affaire. D’après les renseignements que je
+viens de prendre, il faudrait environ neuf mille francs pour fabriquer
+ce livre à quinze cents exemplaires, et leur moindre valeur
+serait alors de vingt-quatre mille francs. Comme nous devons préalablement
+payer les trois mille et quelques cents francs qui grèvent
+le manuscrit, c’est donc douze mille francs à risquer. Oh! madame,
+si vous saviez quels regrets amers j’ai eus en venant du quai
+des Augustins ici d’avoir dissipé si follement ma petite fortune!
+car l’esprit de la charité m’est comme apparu. J’ai l’ardeur de
+l’Initié, je veux embrasser la vie de ces messieurs, et je serai digne
+de vous. J’ai béni plusieurs fois depuis deux jours le hasard
+<span class="pagenum" id="page_188">188</span>
+qui m’a conduit ici. Je vous obéirai en tout, jusqu’à ce que vous
+me trouviez capable d’être un des vôtres.</p>
+
+<p>—Eh bien! répondit gravement madame de La Chanterie
+après avoir réfléchi, écoutez-moi, car j’ai des choses importantes
+à vous révéler. Vous avez été séduit, mon enfant, par la poésie du
+malheur. Oui, souvent le malheur a de la poésie; car, pour moi,
+la poésie est un certain excès dans le sentiment, et la douleur est
+un sentiment. On vit tant par la douleur!...</p>
+
+<p>—Oui, madame, j’ai été pris du démon de la curiosité... Que
+voulez-vous? Je n’ai pas encore l’habitude de pénétrer au cœur
+des existences malheureuses, et je n’y vais pas avec la tranquillité
+de vos trois pieux soldats du Seigneur. Mais, sachez-le bien, c’est
+après l’épuisement de cette irritation que je me suis voué à votre
+œuvre!...</p>
+
+<p>—Écoutez, mon cher ange, dit madame de La Chanterie, qui
+prononça ces trois mots avec une douce sainteté dont fut singulièrement
+touché Godefroid, nous nous sommes interdit, mais absolument,
+nous ne forçons point les mots ici... Ce qui est interdit
+n’occupe pas même notre pensée... Donc nous nous sommes interdit
+d’entrer dans des spéculations. Imprimer un livre pour le vendre,
+en attendre des bénéfices, c’est une affaire, et les opérations de ce
+genre nous jetteraient dans les embarras du commerce. Certes,
+ceci me semble assez faisable, nécessaire même. Croyez-vous que
+ce soit le premier cas qui se présente? Nous avons vingt fois, cent
+fois aperçu le moyen de sauver ainsi des familles, des maisons!
+Or, que serions-nous devenus avec des affaires de ce genre? Nous
+aurions été négociants... Commanditer le malheur, ce n’est pas
+travailler soi-même, c’est mettre le malheur à même de travailler.
+Dans quelques jours vous rencontrerez des misères plus âpres que
+celle-ci; ferez-vous la même chose? Vous seriez accablé! Songez,
+mon enfant, que messieurs Mongenod ne peuvent plus, depuis un
+an, se charger de notre comptabilité. Vous aurez la moitié de
+votre temps pris par la tenue de nos livres. Nous avons aujourd’hui
+près de deux mille débiteurs dans Paris; et au moins faut-il que,
+pour ceux qui peuvent nous rendre, nous sachions le chiffre de
+leur dette... Nous ne demandons jamais, nous attendons. Nous
+calculons que la moitié de l’argent donné se perd. L’autre moitié
+nous revient quelquefois doublée... Ainsi, supposez que ce magistrat
+meure, voilà douze mille francs bien aventurés. Mais que sa
+<span class="pagenum" id="page_189">189</span>
+fille soit guérie, que son petit-fils réussisse, et qu’il devienne un
+bon magistrat... Eh bien! s’il a de l’honneur, il se souviendra de
+sa dette, et il nous rendra l’argent des pauvres avec usure. Savez-vous
+que plus d’une famille, tirée de la misère et mise par nous
+sur le chemin de la fortune par des prêts sans intérêts, a fait la
+part des pauvres, et nous a rendu les sommes doublées et quelquefois
+triplées?... Voilà nos seules spéculations! D’abord, songez,
+quant à ce qui vous préoccupe (et vous devez vous en préoccuper),
+que la vente de l’ouvrage de ce magistrat dépend de la bonté de
+cette œuvre; l’avez-vous lue? Puis, si le livre est excellent, combien
+d’excellents livres sont restés un, deux ou trois ans sans avoir
+le succès qu’ils méritent! Combien de couronnes mises sur des
+tombeaux! Et je sais que les libraires ont des façons de traiter, de
+réaliser, qui font de leur commerce le plus chanceux et le plus
+difficile à débrouiller de tous les commerces parisiens. Monsieur
+Nicolas vous parlera de ces difficultés, inhérentes à la nature des
+livres. Ainsi, vous le voyez, nous sommes raisonnables, nous avons
+l’expérience de toutes les misères, comme celle de tous les commerces,
+car nous étudions Paris depuis longtemps... Les Mongenod
+nous aident; nous avons en eux des flambeaux; et c’est par
+eux que nous savons que la Banque de France a le commerce de la
+librairie en suspicion constante, quoique ce soit un des plus beaux
+commerces, mais il est mal fait... Quant aux quatre mille francs
+nécessaires pour sauver cette noble famille des horreurs de l’indigence,
+car il faut que ce pauvre enfant et son grand-père se nourrissent
+et puissent s’habiller convenablement, je vais vous les donner...
+Il est des souffrances, des misères, des plaies que nous pansons
+immédiatement, sans hésitation, sans chercher à savoir qui
+nous secourons: religion, honneur, caractère, tout est indifférent;
+mais dès qu’il s’agit de prêter l’argent des pauvres pour aider le
+malheur sous la forme agissante de l’industrie, du commerce...
+oh! alors nous cherchons des garanties, avec la rigidité des usuriers.
+Aussi, pour le surplus, bornez votre enthousiasme à trouver
+à ce vieillard le plus honnête libraire possible. Ceci regarde
+monsieur Nicolas. Il connaît des avocats, des professeurs, auteurs
+de livres sur la jurisprudence; et, dimanche prochain,
+il aura bien certainement un bon conseil à vous donner...
+Soyez tranquille, si c’est possible, cette difficulté sera résolue.
+Cependant, peut-être serait-il bon que monsieur Nicolas lût
+<span class="pagenum" id="page_190">190</span>
+l’ouvrage de ce magistrat... Si cela se peut, obtenez-en la communication...</p>
+
+<p>Godefroid restait stupéfait du bon sens de cette femme, qu’il
+croyait uniquement animée par l’esprit de charité. L’Initié plia le
+genou, baisa l’une des belles mains de madame de La Chanterie
+en lui disant:</p>
+
+<p>—Vous êtes donc aussi la raison?</p>
+
+<p>—Il faut être tout dans notre état, reprit-elle avec la gaieté
+douce particulière aux vraies saintes.</p>
+
+<p>—Comment, deux mille comptes! s’écria-t-il, mais c’est immense!</p>
+
+<p>—Oh! deux mille comptes et qui peuvent donner lieu, répondit-elle,
+à des restitutions basées, comme je viens de vous le dire,
+sur la délicatesse de nos obligés; car nous avons bien trois mille
+autres familles qui ne nous rendront jamais que des actions de
+grâce. Aussi, sentons-nous, je vous le répète, la nécessité d’avoir
+des livres. Et si vous avez une discrétion à toute épreuve, vous serez
+notre oracle financier. Nous sommes obligés de tenir un journal,
+le grand-livre des comptes-courants et un livre de caisse.
+Nous avons bien des notes, mais nous perdons trop de temps à
+chercher... Voilà ces messieurs, reprit-elle.</p>
+
+<p>Godefroid, grave et pensif, prit peu de part d’abord à la conversation,
+il était abasourdi par la révélation que madame de La Chanterie
+venait de lui faire d’un ton qui prouvait qu’elle voulait le récompenser
+de son ardeur.</p>
+
+<p>—Deux mille familles obligées! se disait-il; mais, si elles coûtent
+autant que va nous coûter monsieur Bernard, nous avons donc
+des millions semés dans Paris?</p>
+
+<p>Ce sentiment fut un des derniers mouvements de l’esprit du
+monde qui s’éteignait insensiblement chez Godefroid. En réfléchissant,
+il comprit que les fortunes réunies de madame de La Chanterie,
+de messieurs Alain, Nicolas, Joseph et celle du juge Popinot,
+les dons recueillis par l’abbé de Vèse et les secours prêtés par
+la maison Mongenod avaient dû produire un capital considérable;
+et que, depuis douze ou quinze ans, ce capital, accru par ceux
+d’entre les obligés qui se montraient reconnaissants, avait dû
+grossir à la façon des boules de neige, puisque ces charitables personnes
+n’en distrayaient rien. Il voyait clair peu à peu dans cette
+œuvre immense, et son désir d’y coopérer s’en accrut.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_191">191</span>
+Il voulut sur les neuf heures retourner à pied au boulevard du
+Mont-Parnasse; mais madame de La Chanterie, craignant la solitude
+du quartier, le contraignit à prendre un cabriolet. En descendant
+de voiture, quoique les volets fussent si soigneusement fermés
+qu’il ne passait pas une ligne de lueur, Godefroid entendit
+les sons de l’instrument; et, quand il fut sur le palier, Auguste,
+qui sans doute guettait l’arrivée de Godefroid, entr’ouvrit la porte
+de l’appartement et dit:</p>
+
+<p>—Maman voudrait bien vous voir, et mon grand-père vous
+offre une tasse de thé.</p>
+
+<p>En entrant, Godefroid trouva la malade transfigurée par le plaisir
+de faire de la musique; le visage étincelait et les yeux brillaient
+comme deux diamants.</p>
+
+<p>—J’aurais dû vous attendre pour vous donner les premiers accords;
+mais je me suis jetée sur ce petit orgue comme un affamé
+se jette sur un festin. Vous avez une âme à me comprendre, et
+alors je suis pardonnée.</p>
+
+<p>Et Vanda fit un signe à son fils, qui vint se placer de manière à
+presser la pédale par laquelle respira le soufflet intérieur de l’instrument;
+et, les yeux au ciel, comme sainte Cécile, la malade,
+dont les doigts avaient retrouvé momentanément de la force et de
+l’agilité, répéta des variations sur la Prière de Moïse que son fils
+était allé lui acheter, et qu’elle avait composées dans quelques
+heures. Godefroid reconnut un talent identique avec celui de Chopin.
+C’était une âme qui se manifestait par des sons divins où dominait
+une douceur mélancolique. Monsieur Bernard avait salué
+Godefroid par un regard où se peignait un sentiment inexprimé
+depuis longtemps. Si les larmes n’eussent pas été à jamais taries
+chez ce vieillard desséché par tant de douleurs cuisantes, ce regard
+aurait été mouillé. Cela se devinait.</p>
+
+<p>Monsieur Bernard jouait avec sa tabatière, en contemplant sa
+fille dans une indicible extase.</p>
+
+<p>—Demain, madame, reprit Godefroid lorsque la musique eut
+cessé, demain votre sort sera fixé, car je vous apporte une bonne
+nouvelle. Le célèbre Halpersohn viendra demain à trois heures. —Et
+il m’a promis, ajouta-t-il à l’oreille de monsieur Bernard, de
+me dire la vérité.</p>
+
+<p>Le vieillard se leva, prit Godefroid par la main, l’entraîna dans
+un coin de la chambre, du côté de la cheminée, il tremblait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_192">192</span>
+—Ah! quelle nuit vais-je passer! C’est un arrêt définitif! lui
+dit-il à l’oreille. Ma fille sera guérie ou condamnée!</p>
+
+<p>—Prenez courage, répondit Godefroid, et, après le thé, venez
+chez moi.</p>
+
+<p>—Cesse, cesse, ma fille, dit le vieillard, tu te donneras des crises.
+A ce développement de forces succédera l’abattement.</p>
+
+<p>Il fit enlever l’instrument par Auguste et présenta la tasse de
+thé destinée à sa fille avec toute la câlinerie d’une nourrice qui veut
+prévenir l’impatience d’un petit enfant.</p>
+
+<p>—Comment est-il, ce médecin? demanda-t-elle déjà distraite
+par la perspective de voir un être nouveau.</p>
+
+<p>Vanda, comme tous les prisonniers, était dévorée de curiosité.
+Quand les autres phénomènes physiques de sa maladie cessaient,
+ils semblaient se reporter dans le moral, et alors elle concevait des
+caprices étranges, des fantaisies violentes. Elle voulait voir Rossini;
+elle pleurait de ce que son père, qu’elle croyait tout-puissant,
+refusait de le lui amener.</p>
+
+<p>Godefroid fit alors une description minutieuse du médecin juif
+et de son cabinet, car elle ignorait les démarches de son père.
+Monsieur Bernard avait recommandé le silence à son petit-fils sur
+ses visites chez Halpersohn, tant il avait craint d’exciter chez sa
+fille des espérances qui ne se seraient pas réalisées. Vanda restait
+comme attachée aux paroles qui sortaient de la bouche de Godefroid,
+elle était charmée, et elle tomba dans une espèce de folie,
+tant son désir de voir cet étrange Polonais devint ardent.</p>
+
+<p>—La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux,
+dit l’ancien magistrat. Aujourd’hui, par exemple, outre ce
+médecin, nous avons Hoëné Wronski, le mathématicien illuminé,
+le poëte Mickievicz, Towianski l’inspiré, Chopin au talent surnaturel.
+Les grandes commotions nationales produisent toujours des
+espèces de géants tronqués.</p>
+
+<p>—Oh! cher papa! quel homme vous êtes! Si vous mettiez par
+écrit tout ce que nous vous entendons dire, seulement pour
+m’amuser, vous feriez une fortune... car, figurez-vous, monsieur,
+que mon bon vieux père invente pour moi des histoires admirables
+lorsque je n’ai plus de romans à lire, et il m’endort ainsi. Sa voix
+me berce, et il calme souvent mes douleurs par son esprit... Qui
+jamais le récompensera!... Auguste, mon enfant, tu devrais baiser
+pour moi les marques des pas de ton grand-père.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_193">193</span>
+Le jeune homme leva sur sa mère ses beaux yeux humides, et un
+regard, où débordait une compassion longtemps comprimée, fut tout
+un poëme. Godefroid se leva, prit la main d’Auguste et la lui serra.</p>
+
+<p>—Dieu, madame, a mis deux anges près de vous!... s’écria-t-il.</p>
+
+<p>—Oui, je le sais. Aussi me reproché-je souvent de les faire
+enrager. Viens, cher Augustin, embrasse ta mère. C’est un enfant,
+monsieur, dont seraient fières toutes les mères. C’est pur comme
+l’or, c’est franc, c’est une âme sans péché; mais une âme un peu
+trop passionnée, comme celle de la maman. Dieu m’a peut-être
+clouée dans un lit pour me préserver des sottises que commettent
+les femmes... qui ont trop de cœur... ajouta-t-elle en souriant.</p>
+
+<p>Godefroid répondit par un sourire et par un salut.</p>
+
+<p>—Adieu, monsieur, et surtout remerciez votre ami, car il fait
+le bonheur d’une pauvre infirme.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit Godefroid quand il fut chez lui seul avec monsieur
+Bernard qui l’avait suivi, je crois pouvoir vous assurer que
+vous ne serez point dépouillé par ce trio de braves gens. J’aurai
+la somme nécessaire, mais il faudra me confier votre traité relatif
+au réméré... Pour faire plus pour vous, vous devriez me confier
+votre ouvrage à lire... non pas à moi, je n’aurais pas assez de
+connaissances pour en juger, mais à un ancien magistrat d’une
+intégrité parfaite, qui se chargera, d’après le mérite de l’œuvre,
+de trouver une honorable maison avec laquelle vous contracterez
+équitablement... Je n’insiste pas là-dessus. En attendant, voici
+cinq cents francs, ajouta-il en tendant un billet de banque à l’ancien
+magistrat stupéfait, pour subvenir à vos besoins les plus pressants.
+Je ne vous en demande point de reçu, vous ne serez obligé
+que par votre conscience, et votre conscience ne doit parler qu’au
+cas où vous retrouveriez quelque aisance... Je me charge de satisfaire
+Halpersohn...</p>
+
+<p>—Qui donc êtes-vous? dit le vieillard qui tomba sur une chaise.</p>
+
+<p>—Moi, répondit Godefroid, rien; mais je sers des personnes
+puissantes à qui votre détresse est maintenant connue et qui s’intéressent
+à vous... Ne m’en demandez pas davantage.</p>
+
+<p>—Quel est donc le mobile de ces gens?... dit le vieillard.</p>
+
+<p>—La religion, monsieur, répliqua Godefroid.</p>
+
+<p>—Serait-ce possible!... la religion...</p>
+
+<p>—Oui, la religion catholique, apostolique et romaine...</p>
+
+<p>—Eh! vous appartenez à l’ordre de Jésus?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_194">194</span>
+—Non, monsieur, répondit Godefroid. Soyez sans inquiétude:
+ces personnes n’ont aucun dessein sur vous, hors celui de vous
+secourir, et de rendre votre famille au bonheur.</p>
+
+<p>—La philanthropie deviendrait-elle donc autre chose qu’une
+vanité?...</p>
+
+<p>—Eh! monsieur, ne déshonorez pas, dit vivement Godefroid,
+la sainte charité catholique, la vertu définie par saint Paul!...</p>
+
+<p>Monsieur Bernard, en entendant cette réponse, se mit à marcher
+à grands pas dans la chambre.</p>
+
+<p>—J’accepte, dit-il tout à coup, et je n’ai qu’une façon de vous
+remercier, c’est de vous confier mon ouvrage. Les notes, les citations
+sont inutiles à un ancien magistrat; et j’ai pour deux mois de
+travaux encore à copier mes citations, comme je vous l’ai dit... A
+demain, ajouta-t-il en donnant une poignée de main à Godefroid.</p>
+
+<p>—Aurais-je fait une conversion?... se dit Godefroid, qui fut
+frappé de l’expression nouvelle que la physionomie de ce grand
+vieillard avait prise à sa dernière réponse.</p>
+
+<p>Le surlendemain, à trois heures, un cabriolet de place s’arrêta
+devant la maison, et Godefroid en vit sortir Halpersohn, enseveli
+dans une énorme pelisse d’ours. Pendant la nuit, le froid avait redoublé,
+le thermomètre marquait dix degrés.</p>
+
+<p>Le médecin juif examina curieusement, quoique à la dérobée,
+la chambre où son client de la veille le recevait, et Godefroid
+aperçut une pensée de défiance qui rayonna dans ses yeux, comme
+une pointe de poignard. Ce rapide pointillement du soupçon fit
+éprouver un froid intérieur à Godefroid, qui pensa que cet homme
+devait être impitoyable dans les affaires; et il est si naturel de
+supposer le génie uni à la bonté, qu’il eut un nouveau mouvement
+de dégoût.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit-il, je vois que la simplicité de mon appartement
+vous inquiète; aussi ne serez-vous pas étonné de ma manière
+d’agir. Voici vos cent francs, et voici trois billets de mille francs,
+ajouta-t-il en tirant de son portefeuille les billets que madame de La
+Chanterie lui avait remis pour dégager l’ouvrage de monsieur Bernard;
+mais, dans le cas où vous auriez des craintes sur ma solvabilité,
+je vous offrirais, pour garants de l’exécution de nos conventions,
+messieurs Mongenod, banquiers, rue de la Victoire.</p>
+
+<p>—Je les connais, répondit Halpersohn en serrant les dix
+pièces d’or dans sa poche.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_195">195</span>
+—Il ira chez eux, pensa Godefroid.</p>
+
+<p>—Et où demeure la malade? demanda le médecin en se levant
+comme un homme qui connaît le prix du temps.</p>
+
+<p>—Venez par ici, monsieur, dit Godefroid en passant le premier
+pour montrer le chemin.</p>
+
+<p>Le juif examina d’un œil soupçonneux et sagace les lieux par
+lesquels il passa, car il avait le coup d’œil de l’espion; aussi vit-il
+fort bien les horreurs de l’indigence par la porte de la pièce où
+couchaient le magistrat et son petit-fils; par malheur, monsieur Bernard
+était allé prendre le costume avec lequel il paraissait chez sa
+fille, et, dans son empressement à venir ouvrir la porte, il ferma
+mal celle de son chenil.</p>
+
+<p>Il salua noblement Halpersohn, et ouvrit avec précaution la
+chambre de sa fille. —Vanda, mon enfant, voici le médecin, dit-il.</p>
+
+<p>Et il se rangea pour laisser passer Halpersohn qui conservait sa
+pelisse. Le juif fut surpris du contraste de cette pièce, qui, dans
+ce quartier, dans cette maison surtout, était une anomalie; mais
+l’étonnement d’Halpersohn dura peu, car il avait vu souvent, chez
+les juifs d’Allemagne et de Russie, de semblables oppositions entre
+une excessive misère apparente et des richesses cachées. En marchant
+de la porte au lit de la malade, il ne cessa de la regarder,
+et, en arrivant à son chevet, il lui dit en polonais:</p>
+
+<p>—Vous êtes Polonaise?</p>
+
+<p>—Non pas moi, mais ma mère.</p>
+
+<p>—Qui votre grand-père, le général Tarlowski, avait-il épousé?</p>
+
+<p>—Une Polonaise.</p>
+
+<p>—De quelle province?</p>
+
+<p>—Une Sobolewska de Pinska.</p>
+
+<p>—Bien. Monsieur est votre père?</p>
+
+<p>—Oui, monsieur.</p>
+
+<p>—Monsieur, demanda-t-il, madame votre femme...</p>
+
+<p>—Elle est morte, répondit monsieur Bernard.</p>
+
+<p>—Était-elle très-blanche? dit Halpersohn avec un léger mouvement
+d’impatience d’être interrompu.</p>
+
+<p>—Voici son portrait, répondit monsieur Bernard en allant décrocher
+un magnifique cadre où se trouvaient plusieurs belles miniatures.
+Halpersohn tâtait la tête et maniait la chevelure de la
+malade, tout en regardant le portrait de Vanda Tarlowska, née
+comtesse Sobolewska.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_196">196</span>
+—Racontez-moi les désordres causés par la maladie. Et il se mit
+dans la bergère en regardant Vanda fixement pendant les vingt minutes
+que dura le récit alternatif du père et de la fille.</p>
+
+<p>—Quel âge a madame?</p>
+
+<p>—Trente-huit ans.</p>
+
+<p>—Ah! bon, s’écria-t-il en se levant, je réponds de la guérir.
+Je n’assure pas de lui rendre l’exercice de ses jambes, mais pour
+guérie, elle le sera. Seulement il faut la mettre dans une maison
+de santé de mon quartier.</p>
+
+<p>—Mais, monsieur, ma fille n’est pas transportable.</p>
+
+<p>—Je vous réponds d’elle, dit sentencieusement Halpersohn;
+mais je ne vous réponds de votre fille qu’à ces conditions... Savez-vous
+qu’elle va troquer sa maladie actuelle contre une autre maladie
+épouvantable, et qui durera peut-être un an, ou tout au moins
+six mois?... Vous pouvez venir voir madame, puisque vous êtes
+son père.</p>
+
+<p>—Est-ce sûr? demanda monsieur Bernard.</p>
+
+<p>—Sûr! répéta le juif. Madame a dans le corps un principe,
+une humeur nationale, il faut l’en délivrer. Quand vous viendrez,
+vous me l’amènerez, rue Basse-Saint-Pierre, à Chaillot, maison
+de santé du docteur Halpersohn.</p>
+
+<p>—Mais comment?</p>
+
+<p>—Sur un brancard, comme on transporte tous les malades aux
+hôpitaux.</p>
+
+<p>—Mais le trajet la tuera.</p>
+
+<p>—Non. Et Halpersohn, en disant ce non sec, était à la porte,
+où Godefroid le rejoignit dans l’escalier. Le juif, qui étouffait de
+chaud, lui dit à l’oreille: —Outre les mille écus, ce sera quinze francs
+par jour; on paie trois mois d’avance.</p>
+
+<p>—Bien monsieur. Et, demanda Godefroid en montant sur le
+marchepied du cabriolet où le docteur s’était élancé, vous répondez
+de la guérison.</p>
+
+<p>—J’en réponds, répéta le Polonais. Vous aimez cette dame?</p>
+
+<p>—Non, dit Godefroid.</p>
+
+<p>—Vous ne répéterez pas ce que je vais vous confier, car je ne
+vous le dis que pour vous prouver que je suis sûr de la guérison,
+et si vous faisiez une indiscrétion, vous tueriez cette dame...</p>
+
+<p>Godefroid lui répondit par un seul geste.</p>
+
+<p>—Elle est depuis dix-sept ans victime du principe de la plique
+<span class="pagenum" id="page_197">197</span>
+polonaise qui produit tous ces ravages, j’en ai vu de plus terribles
+exemples. Or, moi seul aujourd’hui sais comment faire sortir la
+plique de manière à pouvoir la guérir, car on n’en guérit pas toujours.
+Vous voyez, monsieur, que je suis bien désintéressé. Si cette
+dame était une grande dame, une baronne de Nucingen ou toute
+autre femme ou fille des Crésus modernes, cette cure me serait
+payée cent, deux cent mille francs, enfin tout ce que je demanderais!...
+Mais c’est un petit malheur.</p>
+
+<p>—Et le trajet!...</p>
+
+<p>—Bah! elle aura l’air de mourir, mais elle ne mourra pas!...
+Elle a de la vie pour cent ans, une fois guérie. Allons, Jacques?...
+vite, rue de Monsieur!... et vite!... dit-il au cocher. Et il laissa
+Godefroid sur le boulevard, où Godefroid resta stupide à regarder
+s’enfuir le cabriolet.</p>
+
+<p>—Qu’est-ce donc que ce drôle d’homme vêtu de peau d’ours?
+demanda la mère Vauthier à qui rien n’échappait. Est-ce vrai, ce
+que m’a dit le cocher du cabriolet, que c’est le plus fameux médecin
+de Paris?</p>
+
+<p>—Et qu’est-ce que cela vous fait, mère Vauthier?</p>
+
+<p>—Ah, rien du tout! reprit-elle en grimaçant.</p>
+
+<p>—Vous avez eu bien tort de ne pas vous mettre de mon côté,
+dit Godefroid en revenant à pas lents vers la maison; vous auriez
+plus gagné qu’avec messieurs Barbet et Métivier, de qui vous n’aurez
+rien.</p>
+
+<p>—Est-ce que je suis pour ces messieurs? reprit-elle en haussant
+les épaules. Monsieur Barbet est mon propriétaire, voilà tout!</p>
+
+<p>Il fallut deux jours pour décider monsieur Bernard à se séparer
+de sa fille et la transporter à Chaillot. Godefroid et l’ancien magistrat
+firent la route chacun d’un côté du brancard couvert en coutil
+rayé de blanc et de bleu, sur lequel était la chère malade, quasi
+liée au matelas, tant le père craignait les soubresauts d’une attaque
+de nerfs. Enfin, parti à trois heures, le convoi parvint à la maison
+de santé vers cinq heures, à la chute du jour. Godefroid paya sur
+quittance les quatre cent cinquante francs du trimestre exigé; puis,
+quand il descendit pour donner le pourboire des deux porteurs, il
+fut rejoint par monsieur Bernard, qui prit sous le matelas un paquet
+cacheté très-volumineux, et qui le tendit à Godefroid.</p>
+
+<p>—L’un de ces gens va vous aller chercher un cabriolet, dit le
+vieillard, car vous ne pourriez pas porter longtemps ces quatre
+<span class="pagenum" id="page_198">198</span>
+<ins title="original: votumes">volumes</ins>. Voici mon ouvrage, remettez-le à mon censeur, je le lui
+confie pour toute cette semaine. Je vais rester au moins huit jours
+dans ce quartier, car je ne veux pas laisser ainsi ma fille à l’abandon.
+Je connais mon petit-fils, il peut garder la maison, surtout
+aidé par vous; d’ailleurs, je vous le recommande. Si j’étais encore
+ce que je fus, je vous demanderais le nom de mon critique, de cet
+ancien magistrat, car il en est peu que je ne connaisse...</p>
+
+<p>—Oh! ce n’est pas un mystère, dit Godefroid en interrompant
+monsieur Bernard. Du moment où vous avez en moi cette entière
+confiance, je puis vous dire que votre censeur est l’ancien président
+Lecamus de Tresnes.</p>
+
+<p>—Oh! de la cour royale de Paris! Prenez!... allez! c’est l’un
+des plus beaux caractères de ce temps-ci... Lui, et feu Popinot, le
+juge au tribunal de première instance, ont été des magistrats dignes
+des plus beaux jours des anciens parlements. Toutes mes craintes,
+si j’en avais conservé, seraient dissipées... Et où demeure-t-il?
+Je voudrais l’aller remercier de la peine qu’il aura prise.</p>
+
+<p>—Vous le trouverez rue Chanoinesse, sous le nom de monsieur
+Nicolas... J’y vais à l’instant. Et votre compromis avec vos coquins?...</p>
+
+<p>—Auguste vous le remettra, dit le vieillard qui rentra dans la
+cour de la maison de santé.</p>
+
+<p>Un cabriolet trouvé sur le quai de Billy, et ramené par un des
+commissionnaires, arrivait; Godefroid y monta et stimula le cocher
+par la promesse d’un bon pourboire, s’il arrivait rue Chanoinesse
+à temps, car Godefroid voulait y dîner.</p>
+
+<p>Une demi-heure après le départ de Vanda, trois hommes vêtus
+de drap noir, que la Vauthier introduisit par la rue Notre-Dame
+des Champs, où ils attendaient sans doute le moment favorable,
+montèrent l’escalier, accompagnés de ce Judas femelle, et frappèrent
+doucement à la porte du logement de monsieur Bernard.
+Comme ce jour était précisément un jeudi, le collégien avait pu
+garder la maison. Il ouvrit, et trois hommes se glissèrent comme
+des ombres dans la première pièce.</p>
+
+<p>—Que voulez-vous, messieurs? demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>—Nous sommes bien ici chez monsieur Bernard... c’est-à-dire
+chez monsieur le baron?...</p>
+
+<p>—Mais que voulez-vous?</p>
+
+<p>—Ah! vous le savez bien, jeune homme, car on nous a dit
+<span class="pagenum" id="page_199">199</span>
+que votre grand-père vient de partir avec un brancard couvert...
+ça ne nous étonne pas! mais il est dans son droit. Je suis huissier,
+je viens tout saisir ici... Lundi, vous avez eu sommation de payer
+trois mille francs de principal, plus les frais, à monsieur Métivier,
+sous peine de la contrainte par corps que nous avons dénoncée;
+et comme un ancien marchand d’oignons se connaît en ciboules, le
+débiteur a pris la clef des champs pour éviter celle de Clichy. Mais
+si nous ne l’avons pas, nous aurons pied ou aile de son riche mobilier,
+car nous savons tout, jeune homme, et nous allons verbaliser.</p>
+
+<p>—Voilà des papiers timbrés que votre grand-papa n’a jamais
+voulu prendre, dit alors la Vauthier en fourrant dans la main d’Auguste
+trois exploits.</p>
+
+<p>—Restez, madame, nous allons vous constituer gardienne judiciaire.
+La loi vous accorde quarante sous par jour; ce n’est pas à
+dédaigner.</p>
+
+<p>—Ah! je verrai donc ce qu’il y a dans la belle chambre!.....
+s’écria la Vauthier.</p>
+
+<p>—Vous n’entrerez pas dans la chambre de ma mère! s’écria
+d’une voix formidable le jeune homme en s’élançant entre la porte
+et les trois hommes noirs.</p>
+
+<p>Sur un signe de l’huissier, les deux praticiens et le premier
+clerc qui survint saisirent Auguste.</p>
+
+<p>—Pas de rébellion, jeune homme; vous n’êtes pas le maître ici;
+nous dresserions procès-verbal, et vous iriez coucher à la Préfecture...
+En entendant ce mot redoutable, Auguste fondit en larmes.</p>
+
+<p>—Ah! quel bonheur, disait-il, que maman soit partie! cela
+l’aurait tuée!</p>
+
+<p>Une espèce de conférence se tenait entre les praticiens, l’huissier
+et la Vauthier. Auguste comprit, quoiqu’ils parlassent à voix
+basse, qu’on voulait surtout saisir les manuscrits de son grand-père;
+et il ouvrit alors la porte de la chambre.</p>
+
+<p>—Entrez, messieurs, et ne gâtez rien, dit-il. On vous payera
+demain matin. Puis il s’en alla tout pleurant dans le taudis, où,
+saisissant les notes de son grand-père, il les mit dans le poële,
+qu’il savait être sans une étincelle de feu.</p>
+
+<p>Cette action fut faite si rapidement que l’huissier, gaillard fin,
+rusé, digne de ses clients Barbet et Métivier, trouva le jeune
+homme en pleurs sur sa chaise, lorsqu’il se précipita dans le taudis,
+<span class="pagenum" id="page_200">200</span>
+après avoir jugé que les manuscrits ne se trouvaient point dans
+l’antichambre. Quoiqu’on ne puisse point saisir les livres ni les
+manuscrits, le réméré souscrit par l’ancien magistrat eût justifié
+cette manière de procéder. Mais il était facile d’opposer des moyens
+dilatoires à cette saisie; ce que monsieur Bernard n’eût pas manqué
+de faire. De là, la nécessité d’agir avec sournoiserie. Aussi, la
+veuve Vauthier avait-elle merveilleusement servi son propriétaire
+en ne remettant pas ses significations aux locataires; elle comptait
+les jeter dans l’appartement en y entrant à la suite des gens de justice,
+ou dire, au besoin, à monsieur Bernard qu’elle croyait ces
+actes faits contre les deux auteurs qui depuis deux jours étaient
+absents.</p>
+
+<p>Le procès-verbal de saisie prit environ une heure; car l’huissier
+n’omit rien et regarda la valeur des objets saisis comme suffisante
+à payer la dette. Une fois l’huissier parti, le pauvre jeune
+homme prit les exploits et courut pour retrouver son grand-père
+à la maison de santé; car l’huissier lui dit que, sous des peines
+graves, la Vauthier devenait responsable des objets saisis. Il put
+donc quitter le logis sans avoir rien à redouter.</p>
+
+<p>L’idée de savoir son grand-père traîné en prison pour dettes
+rendit le pauvre enfant exactement fou, mais fou comme les jeunes
+gens sont fous, c’est-à-dire qu’il était en proie à l’une de ces exaltations
+dangereuses et funestes, où toutes les puissances de la jeunesse
+fermentent à la fois et peuvent faire commettre de mauvaises
+actions aussi bien que des traits d’héroïsme. Arrivé rue Basse-Saint-Pierre,
+le concierge dit au pauvre Auguste qu’il ignorait ce
+qu’était devenu le père de la malade amenée à quatre heures et
+demie, mais que l’ordre de monsieur Halpersohn était de ne laisser
+personne, pas même le père, voir cette dame d’ici à huit jours,
+sous peine de mettre sa vie en danger.</p>
+
+<p>Cette réponse acheva de porter au comble l’exaspération d’Auguste.
+Il reprit le chemin du boulevard Mont-Parnasse en marchant
+dans son désespoir et en roulant les desseins les plus extravagants.
+Il arriva vers huit heures et demie du soir, presque à jeun, et tellement
+épuisé par la faim et par la douleur, qu’il écouta la Vauthier
+lorsqu’elle lui proposa de prendre part à son souper qui consistait
+en un ragoût de mouton aux pommes de terre. Le pauvre enfant
+tomba quasi mort sur une chaise, chez cette atroce femme. Encouragé
+par le patelinage et les paroles mielleuses de cette vieille, il
+<span class="pagenum" id="page_201">201</span>
+répondit à quelques questions adroitement faites sur Godefroid, et
+il fit entendre que c’était le locataire qui, demain, allait payer les
+dettes de son grand-père, car on lui devait les changements heureux
+survenus dans leur position depuis une semaine. La veuve
+écoutait ces propos d’un air dubitatif, en forçant Auguste à boire
+quelques verres de vin.</p>
+
+<p>Vers dix heures, on entendit le roulement d’un cabriolet qui arrêta
+devant la maison, et la veuve s’écria:</p>
+
+<p>—Oh! c’est monsieur Godefroid.</p>
+
+<p>Aussitôt Auguste prit la clef de l’appartement et monta pour
+rencontrer le protecteur de sa famille; mais il trouva la figure de
+Godefroid tellement changée, qu’il hésitait à lui parler, lorsque le
+danger de son grand-père décida ce généreux enfant. Voici ce qui
+s’était passé rue Chanoinesse et la cause de la sévérité répandue
+sur la figure de Godefroid.</p>
+
+<p>Arrivé à temps, le néophyte avait trouvé madame de La Chanterie
+et ses fidèles au salon, et il y avait pris à part monsieur Nicolas
+pour lui remettre les quatre volumes de l’<i>Esprit des lois
+modernes</i>. Monsieur Nicolas porta sur-le-champ ce volume manuscrit
+dans sa chambre et descendit pour dîner; puis, après avoir
+causé pendant la première partie de la soirée, il remonta dans l’intention
+de commencer la lecture de cet ouvrage.</p>
+
+<p>Godefroid fut très-étonné lorsque, quelques instants après la
+disparition de monsieur Nicolas il fut prié par Manon, de la part
+de l’ancien président, de venir lui parler. Il monta chez monsieur
+Nicolas, conduit par Manon, et il ne put faire aucune attention à
+l’intérieur de ce logement, tant il fut saisi par la figure bouleversée
+de cet homme si placide et si ferme.</p>
+
+<p>—Saviez-vous, demanda monsieur Nicolas redevenu président,
+saviez-vous le nom de l’auteur de cet ouvrage?</p>
+
+<p>—Monsieur Bernard, répondit Godefroid, je ne le connais que
+sous ce nom. Je n’ai pas ouvert le paquet...</p>
+
+<p>—Ah! c’est vrai, se dit monsieur Nicolas, je l’ai décacheté moi-même.
+Vous n’avez pas cherché, reprit-il, à connaître ses antécédents?</p>
+
+<p>—Non. Je sais qu’il a épousé par amour la fille du général Tarlowski;
+que sa fille se nomme comme la mère, Vanda, le petit-fils
+Auguste, et le portrait que j’ai vu de monsieur Bernard est, je
+crois, celui d’un président de cour royale en robe rouge.</p>
+
+<p>—Tenez, lisez! dit monsieur Nicolas qui montra le titre de
+<span class="pagenum" id="page_202">202</span>
+l’ouvrage écrit en caractères dus à la calligraphie d’Auguste, et disposés
+ainsi:</p>
+
+<div class="sep1 sepb1">
+<p class="cent cs16 lh2"><span class="cs8">ESPRIT</span><br>
+<span class="cs12 wesp">DES LOIS MODERNES</span></p>
+
+<p class="cent cs8 wesp sepb1">PAR M. BERNARD-JEAN-BAPTISTE-MACLOD,</p>
+
+<p class="cent cs12 gesp">BARON BOURLAC,</p>
+
+<p class="cent cs9">ancien procureur général près la cour royale de Rouen,<br>
+grand officier de la Légion d’honneur.</p>
+</div>
+
+<p class="sep1">—Ah! le bourreau de madame, de sa fille, du chevalier du
+Vissard! dit d’une voix faible Godefroid. Et ses jambes s’affaiblissant,
+le néophyte se laissa aller sur un fauteuil. —Joli début!
+dit-il en murmurant.</p>
+
+<p>—Ceci, mon cher Godefroid, reprit monsieur Nicolas, est une
+affaire qui nous regarde tous: vous en avez fait votre part, à nous
+le reste! Je vous en prie, ne vous mêlez plus de rien, allez chercher
+ce que vous pouvez avoir laissé là-bas! Pas un mot! Enfin,
+une discrétion absolue! Et dites au baron Bourlac de s’adresser à
+moi. D’ici là, nous aurons décidé comment il nous convient d’agir
+en cette circonstance.</p>
+
+<p>Godefroid descendit, sortit, prit un cabriolet et arriva rapidement
+au boulevard du Mont-Parnasse, plein d’horreur au souvenir du réquisitoire
+du parquet de Caen, du drame sanglant terminé sur
+l’échafaud, et du séjour de madame de La Chanterie à Bicêtre. Il
+comprit l’abandon dans lequel cet ancien procureur général, assimilé
+presque à Fouquier-Tinville, achevait ses jours, et les raisons
+de son incognito si soigneusement gardé.</p>
+
+<p>—Puisse monsieur Nicolas venger terriblement cette pauvre
+madame de La Chanterie! Il achevait en lui-même ce vœu peu catholique,
+lorsqu’il aperçut Auguste.</p>
+
+<p>—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.</p>
+
+<p>—Mon bon monsieur, il vient de nous arriver un malheur qui
+me rend fou! Des scélérats sont venus saisir tout chez ma mère,
+et l’on cherche mon grand-père pour le mettre en prison. Mais ce
+<span class="pagenum" id="page_203">203</span>
+n’est pas à cause de ces malheurs que je vous implore, dit ce garçon,
+avec une fierté romaine, c’est pour vous prier de me rendre
+un service que l’on rend à des condamnés à mort...</p>
+
+<p>—Parlez, dit Godefroid.</p>
+
+<p>—On est venu pour s’emparer des manuscrits de mon grand-père;
+et, comme je crois qu’il vous a remis l’ouvrage, je viens vous
+prier de prendre les notes, car la portière ne me laissera rien emporter
+d’ici... Joignez-les aux volumes, et...</p>
+
+<p>—Bien, bien, répondit Godefroid, allez vite les chercher.</p>
+
+<p>Pendant que le jeune homme entrait chez lui pour en revenir
+aussitôt, Godefroid pensa que cet enfant n’était coupable d’aucun
+crime, et qu’il ne fallait pas le désespérer en lui parlant de son grand-père,
+de l’abandon qui punissait cette triste vieillesse des fureurs de
+la vie politique, et il prit le paquet avec une sorte de bonne grâce.</p>
+
+<p>—Quel est le nom de votre mère? demanda-t-il.</p>
+
+<p>—Ma mère, monsieur, est la baronne de Mergi; mon père est
+le fils du premier président de la cour royale de Rouen.</p>
+
+<p>—Ah! dit Godefroid, votre grand-père a marié sa fille au fils
+du fameux président Mergi.</p>
+
+<p>—Oui, monsieur.</p>
+
+<p>—Mon petit ami, laissez-moi, dit Godefroid. Il conduisit le
+jeune baron de Mergi jusque sur le palier, et appela la Vauthier.</p>
+
+<p>—Mère Vauthier, lui dit-il, vous pouvez disposer de mon logement,
+je ne reviendrai jamais ici.</p>
+
+<p>Et il descendit pour remonter en voiture.</p>
+
+<p>—Avez-vous remis quelque chose à ce monsieur-là? demanda
+la Vauthier à Auguste.</p>
+
+<p>—Oui, dit le jeune homme.</p>
+
+<p>—Vous êtes propre! c’est un agent de vos ennemis! Il a tout
+conduit, c’est sûr. A preuve que le tour est fait, c’est qu’il ne reviendra
+jamais ici... Il m’a dit que je pouvais mettre son logement
+à louer. Auguste se précipita sur le boulevard, courut après le cabriolet,
+et finit par le faire arrêter tant il criait.</p>
+
+<p>—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.</p>
+
+<p>—Les manuscrits de mon grand-père?...</p>
+
+<p>—Dites-lui de les réclamer à monsieur Nicolas.</p>
+
+<p>Le jeune homme prit ce mot pour l’atroce plaisanterie d’un voleur
+qui a bu toute honte, et il s’assit dans la neige en voyant le
+cabriolet reprendre sa course au grand trot. Il se releva dans un
+<span class="pagenum" id="page_204">204</span>
+accès de sauvage énergie, revint se coucher, harassé de ses courses
+rapides, et le cœur brisé. Le lendemain matin, Auguste de
+Mergi s’éveilla seul dans ce logement, habité la veille par sa mère
+et par son grand-père, et il fut en proie aux émotions pénibles de
+sa situation, dans laquelle il se retrouva pleinement. La solitude
+profonde d’un appartement si rempli naguère, où chaque moment
+apportait un devoir, une occupation, lui fit tant de mal à voir, qu’il
+descendit demander à la mère Vauthier si son grand-père était venu
+pendant la nuit ou de grand matin; car il s’était éveillé fort tard, et
+il supposait que, dans le cas où le baron Bourlac serait retourné, la
+portière l’aurait instruit des poursuites. La portière répondit en ricanant
+qu’il savait bien où devait se trouver son grand-père; et que
+s’il n’était pas rentré ce matin, c’est qu’il habitait le château de
+Clichy. Cette raillerie chez une femme qui, la veille, l’avait si bien
+cajolé, rendit à ce pauvre jeune homme toute sa frénésie, et il courut
+à la maison de santé de la rue Basse-Saint-Pierre, en proie au
+désespoir de supposer son grand-père en prison.</p>
+
+<p>Le baron Bourlac avait rôdé pendant toute la nuit autour de la
+maison de santé dont l’entrée lui avait été interdite, et autour de
+la maison du docteur Halpersohn, à qui naturellement il voulait
+demander compte d’une pareille conduite. Le docteur n’était rentré
+chez lui qu’à deux heures du matin. Le vieillard, venu à une
+heure et demie à la porte du docteur, était retourné se promener
+dans la grande allée des Champs-Élysées; lorsqu’il revint, à deux
+heures et demie, le portier lui dit que monsieur Halpersohn était
+rentré, couché, qu’il dormait et qu’il ne pouvait pas le réveiller.</p>
+
+<p>En se trouvant à deux heures et demie du matin dans ce quartier,
+le pauvre père, au désespoir, erra sur le quai, sous les arbres
+chargés de givre des contre-allées du Cours-la-Reine, et attendit
+le jour. A neuf heures du matin, il se présenta chez le médecin, et
+lui demanda pourquoi il tenait ainsi sa fille en charte privée.</p>
+
+<p>—Monsieur, lui répondit le docteur, hier, je vous ai répondu
+de la santé de votre fille; mais en ce moment je vous réponds de
+sa vie, et vous comprenez que je dois être souverain dans un pareil
+cas. Apprenez que votre fille a pris hier un remède qui doit
+lui donner <i>la plique</i>, et que, tant que cette horrible maladie ne
+sera pas sortie, elle ne sera pas visible. Je ne veux pas qu’une émotion
+vive, une erreur de régime, m’enlèvent ma malade et vous
+enlèvent à vous votre fille; si vous la voulez voir absolument, je
+<span class="pagenum" id="page_205">205</span>
+demanderai une consultation de trois médecins, afin de mettre à couvert
+ma responsabilité, car la malade pourrait mourir.</p>
+
+<p>Le vieillard, accablé de fatigue, tomba sur une chaise et se releva
+promptement en disant: —Pardonnez-moi, monsieur. J’ai passé la
+nuit à vous attendre dans des angoisses affreuses; car vous ne savez
+pas à quel point j’aime ma fille, que je garde depuis quinze ans entre
+la vie et la mort, et c’est un supplice que ces huit jours d’attente!</p>
+
+<p>Le baron sortit du cabinet d’Halpersohn en chancelant comme
+un homme ivre. Environ une heure après la sortie de ce vieillard,
+que le médecin juif avait conduit en le soutenant par le bras jusqu’à
+la rampe de son escalier, il vit entrer Auguste de Mergi. En
+questionnant la portière de la maison de santé, ce pauvre jeune
+homme venait d’apprendre que le père de la dame amenée la veille
+était revenu dans la soirée, qu’il l’y avait demandée, et avait parlé
+d’aller ce matin chez le docteur Halpersohn, et que là sans doute
+on lui donnerait de ses nouvelles. Au moment où Auguste de Mergi
+se présenta dans le cabinet d’Halpersohn, le docteur déjeunait d’une
+tasse de chocolat, accompagnée d’un verre d’eau, le tout servi sur
+un petit guéridon; il ne se dérangea pas pour le jeune homme, et
+continua de tremper sa mouillette dans le chocolat; car il ne mangeait
+pas autre chose qu’une flûte coupée en quatre avec une précision
+qui prouvait une certaine habileté d’opérateur. Halpersohn
+avait, en effet, pratiqué la chirurgie dans ses voyages.</p>
+
+<p>—Hé bien! jeune homme, dit-il, en voyant entrer le fils de
+Vanda, vous venez aussi me demander compte de votre mère...</p>
+
+<p>—Oui, monsieur, répondit Auguste de Mergi.</p>
+
+<p>Auguste s’était avancé jusqu’à la table où brillèrent tout d’abord
+à ses yeux plusieurs billets de banque parmi quelques piles de pièces
+d’or. Dans les circonstances où se trouvait ce malheureux enfant,
+la tentation fut plus forte que ses principes, quelque solides
+qu’ils pussent être. Il vit le moyen de sauver son grand-père et les
+fruits de vingt années de travail menacés par d’avides spéculateurs.
+Il succomba. Cette fascination fut rapide comme la pensée et justifiée
+par une idée de dévouement qui sourit à cet enfant. Il se dit:
+«Je me perds, mais je sauve ma mère et mon grand-père!...»</p>
+
+<p>Dans cette étreinte de sa raison aux prises avec le crime, il acquit,
+comme les fous, une singulière et passagère habileté; car au
+lieu de donner des nouvelles de son grand-père, il abonda dans le
+sens du médecin. Halpersohn, comme tous les grands observateurs,
+<span class="pagenum" id="page_206">206</span>
+avait deviné rétrospectivement la vie du vieillard, de cet enfant et
+de la mère. Il pressentit ou entrevit la vérité, que les discours de
+la baronne de Mergi lui dévoilèrent, et il en résultait chez lui
+comme une sorte de bienveillance pour ses nouveaux clients; car,
+du respect ou de l’admiration, il en était incapable.</p>
+
+<p>—Hé bien! mon cher garçon, répondit-il familièrement au
+jeune baron, je vous garde votre mère, et je vous la rendrai jeune,
+belle et bien portante. C’est une de ces malades rares auxquelles
+les médecins s’intéressent; d’ailleurs, c’est, par sa mère, une compatriote
+à moi. Vous et votre grand-père, ayez le courage de rester
+deux semaines sans voir madame...</p>
+
+<p>—La baronne Mergi...</p>
+
+<p>—Si elle est baronne, vous êtes baron? demanda Halpersohn.</p>
+
+<p>En ce moment le vol était accompli. Pendant que le médecin
+regardait sa mouillette alourdie par le chocolat, Auguste avait saisi
+quatre billets pliés et les avait mis dans la poche de son pantalon,
+en ayant l’air d’y fourrer la main par contenance.</p>
+
+<p>—Oui, monsieur, je suis baron. Mon grand-père est baron
+aussi; il était procureur général sous la Restauration.</p>
+
+<p>—Vous rougissez, jeune homme, il ne faut pas rougir d’être
+pauvre et baron, c’est fort commun.</p>
+
+<p>—Qui vous a dit, monsieur, que nous sommes pauvres?</p>
+
+<p>—Mais votre grand-père m’a dit avoir passé la nuit dans les
+Champs-Élysées; et, quoique je ne connaisse pas de palais où il se
+trouve d’aussi belle voûte que celle qui brillait à deux heures du
+matin, je vous assure qu’il faisait froid dans le palais où se promenait
+votre grand-père. On ne choisit pas par goût l’hôtel de la
+Belle-Étoile...</p>
+
+<p>—Mon grand père sort d’ici? reprit Auguste, qui saisit cette
+occasion de faire retraite; je vous remercie, monsieur, et je
+viendrai, si vous le permettez, savoir des nouvelles de ma mère.</p>
+
+<p>Aussitôt sorti, le jeune baron alla chez l’huissier en prenant un
+cabriolet pour s’y rendre plus promptement, et il paya la dette de
+son grand-père. L’huissier remit les pièces et le mémoire des frais
+acquittés, puis il dit au jeune homme de prendre un de ses clercs
+avec lui pour qu’il relevât le gardien judiciaire de ses fonctions.</p>
+
+<p>—D’autant plus que messieurs Barbet et Métivier demeurent
+dans votre quartier, ajouta-t-il; mon jeune homme ira leur porter
+les fonds, et leur dire de vous rendre l’acte de réméré...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_207">207</span>
+Auguste, qui ne comprenait rien à ces termes et à ces formalités,
+se laissa faire. Il reçut sept cents francs en argent qui lui revenaient
+sur les quatre mille francs, et sortit accompagné d’un clerc.
+Il monta dans le cabriolet dans un état de stupeur indicible; car,
+le résultat obtenu, les remords commencèrent, et il se vit déshonoré,
+maudit par son grand-père, dont l’inflexibilité lui était
+connue, et il pensa que sa mère mourrait de douleur de le savoir
+coupable. La nature entière changeait pour lui d’aspect. Il avait
+chaud, il ne voyait plus la neige, les maisons lui semblaient être des
+spectres. Arrivé chez lui, le jeune baron prit son parti, qui certes
+était celui d’un honnête jeune homme. Il alla dans la chambre de
+sa mère y prendre la tabatière garnie de diamants que l’empereur
+avait donnée à son grand-père, pour l’envoyer avec les sept cents
+francs au docteur Halpersohn, en y joignant la lettre suivante qui
+nécessita plusieurs brouillons.</p>
+
+<div class="manuscr">
+<p class="addr">«<span class="smcap">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>»Les fruits d’un travail de vingt années, fait par mon grand-père,
+allaient être dévorés par des usuriers, qui menacent sa
+liberté. Trois mille trois cents francs le sauvaient, et en voyant
+tant d’or sur votre table, je n’ai pu résister au bonheur de rendre
+mon aïeul libre, en lui rendant aussi le salaire de ses veilles.
+Je vous ai emprunté sans votre consentement, quatre mille francs;
+mais comme trois mille trois cents francs seulement sont nécessaires,
+je vous envoie les sept cents francs restant, et j’y joins
+une tabatière enrichie de diamants, donnée par l’empereur à
+mon grand-père, et dont la valeur peut vous répondre de la
+somme.</p>
+
+<p>»Dans le cas où vous ne croiriez pas à l’honneur de celui qui
+verra toute sa vie en vous un bienfaiteur, si vous daignez garder
+le silence sur une action injustifiable en toute autre circonstance,
+vous sauverez mon grand-père comme vous sauverez ma mère,
+et je serai toute la vie votre esclave dévoué.</p>
+
+<p class="rsign">»<span class="smcap">Auguste de Mergi.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>Vers deux heures et demie, Auguste, qui était allé jusqu’aux
+Champs-Élysées, fit remettre par un commissionnaire, à la porte
+du docteur Halpersohn, une boîte cachetée où se trouvaient dix
+louis, un billet de cinq cents francs et la tabatière; puis il revint
+<span class="pagenum" id="page_208">208</span>
+lentement à pied chez lui, par le pont d’Iéna, les Invalides et les
+boulevards, comptant sur la générosité du docteur Halpersohn. Le
+médecin, qui s’était aperçu du vol, avait aussitôt changé d’opinion
+sur ses clients. Il pensa que le vieillard était venu pour le voler,
+et que, n’ayant pas réussi, il avait envoyé ce petit garçon. Il se
+mit en doute les qualités qu’ils se donnaient, et il alla droit <ins title="original: ua">au</ins>
+parquet du procureur du roi, rendre sa plainte, en ordonnant
+qu’on fît aussitôt des poursuites.</p>
+
+<p>La prudence avec laquelle procède la justice permet rarement
+d’aller aussi vite que les parties plaignantes le veulent; mais vers
+trois heures, un commissaire de police, accompagné d’agents qui
+se tenaient en flâneurs sur les boulevards, faisait des questions à
+la mère Vauthier sur ses locataires, et la veuve augmentait, sans
+le savoir, les soupçons du commissaire de police.</p>
+
+<p>Népomucène, qui flaira des agents de police, crut qu’on allait
+arrêter le vieillard; et, comme il aimait monsieur Auguste, il courut
+au-devant de monsieur Bernard; et l’apercevant dans l’avenue
+de l’Observatoire:</p>
+
+<p>—Sauvez-vous, monsieur! cria-t-il, on vient vous arrêter. Les
+huissiers sont venus hier chez vous; ils ont tout saisi. La mère
+Vauthier, qui vous a caché des papiers timbrés, disait que vous
+coucheriez à Clichy ce soir ou demain. Tenez, voyez-vous ces argousins?</p>
+
+<p>Un regard suffit à l’ancien procureur général pour reconnaître
+des recors dans les agents de police, et il devina tout.</p>
+
+<p>—Et monsieur Godefroid?</p>
+
+<p>—Parti pour ne plus revenir. La mère Vauthier dit que c’était
+une mouche à vos ennemis...</p>
+
+<p>Aussitôt le baron Bourlac prit le parti d’aller chez Barbet, et il
+y fut en un quart d’heure, l’ancien libraire demeurait dans la rue
+Sainte-Catherine-d’Enfer.</p>
+
+<p>—Ah! vous venez chercher votre acte de réméré? dit l’ancien
+libraire en répondant au salut de sa victime; le voici.</p>
+
+<p>Et, au grand étonnement du baron Bourlac, il lui tendit l’acte
+que l’ancien procureur général prit, en disant:</p>
+
+<p>—Je ne comprends pas...</p>
+
+<p>—Ce n’est donc pas vous qui m’avez payé? répliqua le libraire.</p>
+
+<p>—Vous êtes payé!</p>
+
+<p>—Mon petit-fils a porté les fonds chez l’huissier ce matin.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_209">209</span>
+—Est-il vrai que vous m’ayez fait saisir hier?...</p>
+
+<p>—Vous n’étiez donc pas rentré chez vous depuis deux jours?
+demanda Barbet; mais un procureur général sait bien ce que c’est
+que la dénonciation de la contrainte par corps...</p>
+
+<p>En entendant cette phrase, le baron salua froidement Barbet,
+et revint vers sa maison en pensant que le garde du commerce
+était là sans doute pour les auteurs cachés au deuxième étage. Il
+allait lentement, perdu dans de vagues appréhensions; car à mesure
+qu’il marchait, les paroles de Népomucène lui apparaissaient
+de plus en plus obscures, inexplicables. Godefroid pouvait-il bien
+l’avoir trahi! Il prit machinalement par la rue Notre-Dame des
+Champs et rentra par la petite porte, qu’il trouva par hasard ouverte,
+et heurta Népomucène.</p>
+
+<p>—Ah! monsieur, arrivez donc! On emmène monsieur Auguste
+en prison! Il a été pris sur le boulevard; c’est lui qu’on cherchait;
+il a été interrogé...</p>
+
+<p>Le vieillard bondit comme un tigre, passa l’allée sur le boulevard
+en traversant la maison, et le jardin, comme une flèche, et il
+put arriver assez à temps pour voir son petit-fils montant en fiacre
+entre trois hommes.</p>
+
+<p>—Auguste, dit-il, qu’est-ce que cela veut dire?</p>
+
+<p>Le jeune homme fondit en larmes et s’évanouit.</p>
+
+<p>—Monsieur, je suis le baron Bourlac, ancien procureur général,
+dit-il au commissaire de police dont l’écharpe frappa son regard;
+de grâce, expliquez-moi ceci...</p>
+
+<p>—Monsieur, si vous êtes le baron Bourlac, vous comprendrez
+tout en deux mots: je viens d’interroger ce jeune homme, et il a
+malheureusement avoué...</p>
+
+<p>—Quoi?...</p>
+
+<p>—Un vol de quatre mille francs fait chez le docteur Halpersohn.</p>
+
+<p>—Est-il possible! Auguste?</p>
+
+<p>—Grand-papa, je lui ai envoyé en nantissement votre tabatière
+de diamants, je voulais vous sauver de l’infamie d’aller en
+prison.</p>
+
+<p>—Ah! malheureux, qu’as-tu fait! s’écria le baron. Les diamants
+sont faux, car j’ai vendu les vrais depuis trois ans.</p>
+
+<p>Le commissaire de police et son greffier se regardèrent d’une
+singulière façon. Ce regard, plein de choses, surpris par le baron
+Bourlac, le foudroya.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_210">210</span>
+—Monsieur le commissaire, reprit l’ancien procureur général,
+soyez tranquille, je vais aller voir monsieur le procureur du roi;
+mais vous pouvez attester l’erreur dans laquelle j’ai maintenu mon
+petit-fils et ma fille. Vous devez faire votre devoir; mais, au nom
+de l’humanité, mettez mon petit-fils à la pistole... Je passerai à la
+prison... Où le menez-vous?</p>
+
+<p>—Êtes-vous le baron de Bourlac? dit le commissaire de police.</p>
+
+<p>—Oh! monsieur.</p>
+
+<p>—C’est que monsieur le procureur du roi, le juge d’instruction
+et moi, nous doutions que des gens comme vous et votre petit-fils
+pussent être coupables, et comme le docteur, nous avons cru
+que des fripons avaient pris vos noms.</p>
+
+<p>Il prit le baron Bourlac à part et lui dit:</p>
+
+<p>—Vous êtes allé ce matin chez le docteur Halpersohn?...</p>
+
+<p>—Oui, monsieur.</p>
+
+<p>—Votre petit-fils s’y est présenté une demi-heure après vous?</p>
+
+<p>—Je n’en sais rien, monsieur, car je rentre, et je n’ai pas vu
+mon petit-fils depuis hier.</p>
+
+<p>—Les exploits qu’il nous a montrés et le dossier m’ont tout
+expliqué, reprit le commissaire de police, je connais la cause du
+crime. Monsieur, je devrais vous arrêter comme complice de votre
+petit-fils, car vos réponses confirment les faits allégués dans la
+plainte; mais les actes qui vous ont été signifiés et que je vous
+rends, dit-il en tendant un volume de papier timbré qu’il tenait à
+la main, prouvent que vous êtes bien le baron Bourlac. Néanmoins,
+soyez prêt à comparaître devant M. Marest, juge d’instruction
+commis à cette affaire. Je crois devoir me relâcher des rigueurs
+ordinaires devant votre ancienne qualité. Quant à votre petit-fils,
+je vais parler à monsieur le procureur du roi en rentrant, et nous
+aurons tous les égards possibles pour le petit-fils d’un ancien premier
+président, victime d’une erreur de jeunesse. Mais il y a
+plainte: le délinquant avoue, j’ai dressé procès-verbal, il y a mandat
+de dépôt; je ne puis rien. Quant à l’incarcération, nous mettrons
+votre petit-fils à la Conciergerie.</p>
+
+<p>—Merci! monsieur, dit le malheureux Bourlac.</p>
+
+<p>Il tomba roide dans la neige, et roula dans une des cuvettes qui
+séparaient alors les arbres du boulevard.</p>
+
+<p>Le commissaire de police appela du secours, et Népomucène
+accourut avec la mère Vauthier. On porta le vieillard chez lui, et
+<span class="pagenum" id="page_211">211</span>
+la Vauthier pria le commissaire de police, en passant par la rue
+d’Enfer, d’envoyer au plus vite le docteur Berton.</p>
+
+<p>—Qu’a donc mon grand-père? demanda le pauvre Auguste.</p>
+
+<p>—Il est fou! monsieur!... Voilà ce que c’est que de voler!...</p>
+
+<p>Auguste fit un mouvement pour se briser la tête; mais les deux
+agents le <ins title="original: continre">continrent</ins>.</p>
+
+<p>—Allons, jeune homme, du calme! dit le commissaire, du
+calme. Vous avez des torts, mais ils ne sont pas irréparables!...</p>
+
+<p>—Mais, monsieur, dites donc à cette femme que vraisemblablement
+mon grand-père est à jeun depuis vingt-quatre heures!...</p>
+
+<p>—Oh! les pauvres gens! s’écria tout bas le commissaire.</p>
+
+<p>Il fit arrêter le fiacre qui marchait, dit un mot à l’oreille de son
+secrétaire, qui courut parler à la Vauthier et qui revint aussitôt.</p>
+
+<p>Monsieur Berton jugea que la maladie de monsieur Bernard,
+car il le connaissait sous ce seul nom, était une fièvre chaude
+d’une grande intensité; mais comme la veuve Vauthier lui raconta
+les événements qui motivaient cet état, à la façon dont racontent
+les portières, il jugea nécessaire d’informer le lendemain matin, à
+Saint-Jacques du Haut-Pas, monsieur Alain de cette aventure, et
+monsieur Alain fit parvenir par un commissionnaire un mot qu’il
+écrivit au crayon à monsieur Nicolas, rue Chanoinesse.</p>
+
+<p>Godefroid, en arrivant, avait remis la veille au soir les notes de
+l’ouvrage à monsieur Nicolas, qui passa la plus grande partie de la
+nuit à lire le premier volume de l’ouvrage du baron Bourlac.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, madame de La Chanterie dit au néophyte
+qu’il allait, si sa résolution tenait toujours, se mettre immédiatement
+à l’ouvrage. Godefroid, initié par elle aux secrets financiers
+de la société, travailla sept ou huit heures par jour, pendant plusieurs
+mois, sous l’inspection de Frédéric Mongenod, qui venait
+tous les dimanches examiner la besogne, et il reçut de lui des
+éloges sur ses travaux.</p>
+
+<p>—Vous êtes, lui dit-il, quand tous les comptes furent à jour et
+clairement établis, une acquisition précieuse pour les saints au
+milieu de qui vous vivez. Maintenant, deux ou trois heures par
+jour vous suffiront à maintenir cette comptabilité au courant, et
+vous pourrez, le surplus du temps, les aider, si vous avez encore
+la vocation que vous manifestiez il y a six mois...</p>
+
+<p>On était alors au mois de juillet 1838. Pendant tout le temps
+qui s’était écoulé depuis l’aventure du boulevard Mont-Parnasse,
+<span class="pagenum" id="page_212">212</span>
+Godefroid, jaloux de se montrer digne de ses amis, n’avait pas fait
+une seule question relative au baron Bourlac; car, n’en entendant
+pas dire un mot, ne trouvant rien dans les écritures qui concernât
+cette affaire, il regarda le silence gardé sur la famille des deux
+bourreaux de madame La Chanterie ou comme une épreuve à
+laquelle on le soumettait, ou comme une preuve que les amis de
+cette sublime femme l’avaient vengée.</p>
+
+<p>En effet, il était allé, deux mois après, en se promenant, jusqu’au
+boulevard Mont-Parnasse; il avait su rencontrer la veuve Vauthier,
+et il lui avait demandé des nouvelles de la famille Bernard.</p>
+
+<p>—Est-ce qu’on sait, mon cher monsieur Godefroid, où ces
+gens-là sont passés!... Deux jours après votre expédition, car c’est
+vous, finaud, qui avez soufflé l’affaire à mon propriétaire, il est
+venu du monde qui nous a débarrassé de ce vieux fiérot-là. Bah!
+l’on a tout déménagé en vingt-quatre heures, et, ni vu, ni connu!
+Personne ne m’a voulu dire un mot. Je crois qu’il est parti pour
+Alger avec son brigand de petit-fils; car Népomucène, qui avait
+un faible pour ce voleur, et qui ne vaut pas mieux que lui, ne l’a
+pas trouvé à la Conciergerie, et lui seul sait où ils sont, le gredin
+m’ayant plantée là... Élevez donc des enfants trouvés! Voilà comme
+ils vous récompensent, ils vous mettent dans l’embarras. Je n’ai
+pas encore pu le remplacer; et, comme le quartier gagne beaucoup,
+la maison est toute louée, je suis écrasée de travail.</p>
+
+<p>Jamais Godefroid n’aurait rien su de plus sur le baron Bourlac,
+sans le dénoûment qui se fit de cette aventure, par suite d’une de
+ces rencontres comme il s’en fait à Paris.</p>
+
+<p>Au mois de septembre, Godefroid descendait la grande avenue
+des Champs-Élysées, et il pensait au docteur Halpersohn, en passant
+devant la rue <ins title="original: Marbeuf">Marbœuf</ins>.</p>
+
+<p>—Je devrais, se dit-il, aller le voir pour savoir s’il a guéri la
+fille de Bourlac!... Quelle voix! quel talent elle avait!... Elle voulait
+se consacrer à Dieu!</p>
+
+<p>Parvenu au rond-point, Godefroid le traversa promptement à
+cause des voitures qui descendaient avec rapidité, et il heurta
+dans l’allée un jeune homme qui donnait le bras à une jeune dame.</p>
+
+<p>—Prenez donc garde! s’écria le jeune homme, êtes-vous donc
+aveugle?</p>
+
+<p>—Hé! c’est vous! répondit Godefroid en reconnaissant Auguste
+de Mergi dans ce jeune homme.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_213">213</span>
+Auguste était si bien mis, si joli, si coquet, si fier de donner le
+bras à cette femme, que, sans les souvenirs auxquels il s’abandonnait,
+il ne l’aurait pas reconnu.</p>
+
+<p>—Hé! c’est ce cher monsieur Godefroid, dit la dame.</p>
+
+<p>En entendant les notes célestes de l’organe enchanteur de <ins title="original: Vande">Vanda</ins>
+qui marchait, Godefroid resta cloué par les pieds à la place où il
+était.</p>
+
+<p>—Guérie!... dit-il.</p>
+
+<p>—Depuis dix jours, il m’a permis de marcher!... répondit-elle.</p>
+
+<p>—Halpersohn?...</p>
+
+<p>—Oui! dit-elle. Hé, comment n’êtes-vous pas venu nous voir?
+reprit-elle... Oh! vous avez bien fait! Mes cheveux n’ont été coupés
+qu’il y a huit jours! ceux que vous me voyez, sont une perruque;
+mais le docteur m’a juré qu’ils repousseraient!... Mais
+combien n’avons-nous pas de choses à nous dire!... Venez donc
+dîner avec nous!... Oh! votre accordéon!... oh! monsieur...</p>
+
+<p>Et elle porta son mouchoir à ses yeux.</p>
+
+<p>—Je le garderai toute ma vie! mon fils le conservera comme
+une relique! Mon père vous a cherché dans tout Paris; il est,
+d’ailleurs, à la recherche de ses bienfaiteurs inconnus; il mourra
+de chagrin si vous ne l’aidez pas à les retrouver... Il est rongé par
+une mélancolie noire dont je ne triomphe pas tous les jours.</p>
+
+<p>Autant séduit par la voix de cette délicieuse femme rappelée de
+la tombe que par la voix d’une fascinante curiosité, Godefroid prit
+le bras que lui tendit la baronne de Mergi, qui laissa son fils aller
+en avant, chargé par elle d’une commission par un signe de tête,
+que le jeune homme avait compris.</p>
+
+<p>—Je ne vous emmène pas bien loin, nous demeurons allée
+d’Antin, dans une jolie maison bâtie à l’anglaise; nous l’occupons
+tout entière; chacun de nous a tout un étage. Oh! nous sommes
+très-bien. Mon père croit que vous êtes pour beaucoup dans les félicités
+qui nous accablent!...</p>
+
+<p>—Moi!...</p>
+
+<p>—Ne savez-vous pas que l’on a créé pour lui, sur un rapport du
+ministre de l’Instruction publique, une chaire de législation comparée
+à la Sorbonne? Mon père commencera son <ins title="original: premiers">premier</ins> cours au
+mois de novembre prochain. Le grand ouvrage auquel il travaillait
+paraîtra dans un mois, car la maison Cavalier le publie en partageant
+les bénéfices avec mon père, et elle lui a remis trente mille francs
+<span class="pagenum" id="page_214">214</span>
+à-compte sur sa part; aussi mon père achète-t-il la maison où nous
+sommes. Le ministère de la justice me fait une pension de douze
+cents francs, à titre de secours annuels à la fille d’un ancien magistrat;
+mon père a sa pension de mille écus; il a cinq mille francs
+comme professeur. Nous sommes si économes, que nous serons
+presque riches. Mon Auguste va commencer son droit dans deux
+mois; mais il est employé au parquet du procureur général, et
+gagne douze cents francs... Ah! monsieur Godefroid, ne parlez
+pas de la malheureuse affaire de mon Auguste. Moi, je le bénis
+tous les matins pour cette action, que son grand-père ne lui pardonne
+pas encore! sa mère le bénit, Halpersohn l’adore, et l’ancien
+procureur général est implacable.</p>
+
+<p>—Quelle affaire? dit Godefroid.</p>
+
+<p>—Ah! je reconnais bien là votre générosité! s’écria Vanda.
+Quel noble cœur vous avez!... Votre mère doit être fière de vous.</p>
+
+<p>Elle s’arrêta comme si elle avait ressenti des douleurs dans le
+cœur.</p>
+
+<p>—Je vous jure que je ne sais rien de l’affaire dont vous me
+parlez, dit Godefroid.</p>
+
+<p>—Ah! vous ne la connaissez pas!</p>
+
+<p>Et elle raconta naïvement, en admirant son fils, l’emprunt fait
+par Auguste au docteur.</p>
+
+<p>—Si nous ne pouvons rien dire de cela devant monsieur le baron
+Bourlac, fit observer Godefroid, racontez-moi comment votre
+fils s’en est tiré...</p>
+
+<p>—Mais, répondit Vanda, je vous ai dit, je crois, qu’il est employé
+chez le procureur général, qui lui témoigne la plus grande
+bienveillance. Il n’est pas resté plus de quarante-huit heures à la
+Conciergerie, où il avait été mis chez le directeur. Le bon docteur,
+qui n’a trouvé la belle, la sublime lettre d’Auguste que le
+soir, a retiré sa plainte; et, par l’intervention d’un ancien président
+de la cour royale que mon père n’a jamais vu, le procureur
+général a fait anéantir le procès-verbal du commissaire de police
+et le mandat de dépôt. Enfin il n’existe aucune trace de cette affaire
+que dans mon cœur, dans la conscience de mon fils et dans
+la tête de son grand-père, qui, depuis ce jour, dit <i>vous</i> à Auguste
+et le traite comme un étranger. Hier encore, Halpersohn demandait
+grâce pour lui; mais mon père, qui me refuse, moi qu’il
+aime tant, a répondu: —Vous êtes le volé; vous pouvez, vous
+<span class="pagenum" id="page_215">215</span>
+devez pardonner; mais moi, je suis responsable du voleur... et
+quand j’étais procureur général, je ne pardonnais jamais!... —Vous
+tuerez votre fille! a dit <ins title="original: Halpershon">Halpersohn</ins> que j’écoutais. Mon père
+a gardé le silence.</p>
+
+<p>—Mais qui donc vous a secourus?</p>
+
+<p>—Un monsieur que nous croyons chargé de répandre les bienfaits
+de la reine.</p>
+
+<p>—Comment est-il? demanda Godefroid.</p>
+
+<p>—C’est un homme solennel et sec, triste dans le genre de mon
+père... C’est lui qui fit transporter mon père dans la maison où
+nous sommes, lorsqu’il fut atteint de sa fièvre chaude. Figurez-vous
+que, dès que mon père fut rétabli, l’on m’a retirée de la
+maison de santé et installée là, où je me suis retrouvée dans ma
+chambre, comme si je ne l’avais pas quittée. Halpersohn, que ce
+grand monsieur a séduit, je ne sais comment, m’a donc alors appris
+toutes les souffrances endurées par mon père! Et les diamants
+vendus de sa tabatière! mon fils et mon père la plupart du temps
+sans pain, et faisant les riches en ma présence... Oh! monsieur
+Godefroid!... Ces deux êtres-là sont des martyrs... Que puis-je
+dire à mon père?... Entre mon fils et lui, je ne peux que leur
+rendre la pareille en souffrant pour eux, comme eux.</p>
+
+<p>—Et ce grand monsieur n’a-t-il pas un peu l’air militaire?...</p>
+
+<p>—Ah! vous le connaissez! lui cria Vanda sur la porte de sa
+maison.</p>
+
+<p>Elle saisit Godefroid par la main avec la vigueur d’une femme
+lorsqu’elle éprouve une attaque de nerfs, elle le traîna dans un salon
+dont la porte s’ouvrit et cria:</p>
+
+<p>—Mon père! monsieur Godefroid connaît ton bienfaiteur.</p>
+
+<p>Le baron Bourlac, que Godefroid aperçut vêtu comme devait
+l’être un ancien magistrat d’un rang si éminent, se leva, tendit la
+main à Godefroid, et dit: —Je m’en doutais!</p>
+
+<p>Godefroid fit un geste de dénégation, quant aux effets de cette
+noble vengeance; mais le procureur général ne lui laissa pas le
+temps de parler.</p>
+
+<p>—Ah! monsieur, dit-il en continuant, il n’y a que la Providence
+de plus puissante, que l’amour de plus ingénieux, que la maternité
+de plus clairvoyante que vos amis qui tiennent de ces trois
+grandes divinités... Je bénis le hasard à qui nous devons notre
+rencontre; car monsieur Joseph a disparu pour toujours, et
+<span class="pagenum" id="page_216">216</span>
+comme il a su se soustraire à tous les piéges que j’ai tendus pour
+savoir son vrai nom, sa demeure, je serais mort de chagrin.....
+Tenez, lisez sa lettre. Mais vous le connaissez?</p>
+
+<p>Godefroid lut ce qui suit:</p>
+
+<div class="manuscr">
+<p>«Monsieur le baron Bourlac, les sommes que, par ordre d’une
+dame charitable, nous avons dépensées pour vous, montent à
+quinze mille francs. Prenez-en note, pour les faire rendre, soit
+par vous-même, soit par vos descendants, lorsque la prospérité
+de votre famille le permettra; car c’est le bien des pauvres.
+Quand cette restitution sera possible, versez les sommes dont
+vous serez débiteur chez les frères Mongenod, banquiers. Que
+Dieu vous pardonne vos fautes!»</p>
+</div>
+
+<p>Cinq croix formaient la mystérieuse signature de cette lettre,
+que Godefroid rendit.</p>
+
+<p>—Les cinq croix y sont... dit-il en se parlant à lui-même.</p>
+
+<p>—Ah! monsieur, dit le vieillard, vous qui savez tout, qui avez
+été l’envoyé de cette dame mystérieuse... dites-moi son nom!</p>
+
+<p>—Son nom! cria Godefroid, son nom! Mais malheureux ne le
+demandez jamais! ne cherchez jamais à le savoir! Ah! madame,
+dit Godefroid en prenant dans ses mains tremblantes la main de
+madame de Mergi, si vous tenez à la raison de votre père, faites
+qu’il reste dans son ignorance, qu’il ne se permette pas la moindre
+démarche!</p>
+
+<p>Un étonnement profond glaça le père, la fille et Auguste.</p>
+
+<p>—C’est? demanda Vanda.</p>
+
+<p>—Eh bien, celle qui vous a sauvé votre fille, reprit Godefroid
+en regardant le vieillard, qui vous l’a rendue jeune, belle, fraîche,
+ranimée, qui l’a retirée du cercueil; celle qui vous a épargné l’infamie
+de votre petit-fils! celle qui vous a rendu la vieillesse heureuse,
+honorée, qui vous a sauvé tous trois...</p>
+
+<p>Il s’arrêta.</p>
+
+<p>—C’est une femme que vous avez envoyée innocente au bagne
+pour vingt ans! s’écria Godefroid en s’adressant au baron Bourlac;
+à qui vous avez prodigué, dans votre ministère, les plus cruelles
+injures, à la sainteté de laquelle vous avez insulté, et à qui vous
+avez arraché une fille délicieuse pour l’envoyer à la plus affreuse
+des morts, car elle a été guillotinée!...</p>
+
+<p>Godefroid, voyant Vanda tombée sur un fauteuil, évanouie,
+<span class="pagenum" id="page_217">217</span>
+sauta dans le corridor; de là, dans l’allée d’Antin, et se mit à
+courir à toutes jambes.</p>
+
+<p>—Si tu veux ton pardon, dit le baron Bourlac à son petit-fils,
+suis-moi cet homme et sache où il demeure!...</p>
+
+<p>Auguste partit comme une flèche.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le baron Bourlac frappait, à huit heures et
+demie, à la vieille porte jaune de l’hôtel de La Chanterie, rue
+Chanoinesse, et demanda madame La Chanterie au concierge, qui
+lui montra le perron. C’était heureusement à l’heure du déjeuner,
+et Godefroid reconnut le baron dans la cour, par un des croisillons
+qui donnaient du jour à l’escalier; il n’eut que le temps de descendre,
+de se jeter dans le salon, où tout le monde se trouvait, et de crier:</p>
+
+<p>—Le baron de Bourlac!...</p>
+
+<p>En entendant ce nom, madame de La Chanterie, soutenue par
+l’abbé de Véze, rentra dans sa chambre.</p>
+
+<p>—Tu n’entreras pas, suppôt de Satan! s’écriait Manon qui
+reconnut le procureur général et qui se mit devant la porte du
+salon. Viens-tu pour tuer madame?</p>
+
+<p>—Allons, Manon, laissez passer monsieur, dit monsieur Alain.</p>
+
+<p>Manon s’assit sur une chaise comme si les deux jambes lui
+eussent manqué à la fois.</p>
+
+<p>—Messieurs, dit le baron d’une voix excessivement émue en
+reconnaissant Godefroid et monsieur Joseph, et en saluant les
+deux autres, la bienfaisance donne des droits à l’obligé!</p>
+
+<p>—Vous ne nous devez rien, monsieur, dit le bon Alain, vous
+devez tout à Dieu...</p>
+
+<p>—Vous êtes des saints et vous avez le calme des saints, dit
+l’ancien magistrat. Vous m’écouterez!... Je sais que les bienfaits
+surhumains qui m’accablent depuis dix-huit mois sont l’œuvre
+d’une personne que j’ai gravement offensée en faisant mon devoir;
+il a fallu quinze ans pour que je reconnusse son innocence, et
+c’est là, messieurs, le seul remords que je doive à l’exercice de
+mes fonctions. —Écoutez! j’ai peu de vie à vivre, mais je vais
+perdre ce peu de vie, encore si nécessaire à mes enfants, sauvés par
+madame de La Chanterie, si je ne puis obtenir d’elle mon pardon.
+Messieurs, je resterai sur le parvis Notre-Dame, à genoux, jusqu’à
+ce qu’elle m’ait dit un mot... Je l’attendrai là... Je baiserai la
+trace de ses pas, je trouverai des larmes pour l’attendrir, moi que
+les tortures de mon enfant ont desséché comme une paille...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_218">218</span>
+La porte de la chambre de madame de La Chanterie s’ouvrit,
+l’abbé de Vèse se glissa comme une ombre, et dit à monsieur
+Joseph: —Cette voix tue madame.</p>
+
+<p>—Ah! elle est là! Elle passe par là! dit le baron Bourlac.</p>
+
+<p>Il tomba sur ses genoux, baisa le parquet, fondit en larmes, et
+d’une voix déchirante, il cria: —Au nom de Jésus, mort sur la
+croix, pardonnez! pardonnez! car ma fille a souffert mille morts!</p>
+
+<p>Le vieillard s’affaissa si bien que les spectateurs émus le crurent
+mort. En ce moment, madame de La Chanterie apparut comme
+un spectre à la porte de sa chambre, sur laquelle elle s’appuyait
+défaillante.</p>
+
+<p>—Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur
+échafaud, par madame Elisabeth, par ma fille, par la vôtre, par
+Jésus, je vous pardonne...</p>
+
+<p>En entendant ce dernier mot, l’ancien procureur leva les yeux
+et dit: —Les anges se vengent ainsi.</p>
+
+<p>Monsieur Joseph et monsieur Nicolas relevèrent le baron
+Bourlac et le conduisirent dans la cour; Godefroid alla chercher
+une voiture, et quand on entendit le roulement, monsieur Nicolas
+dit en y mettant le vieillard:</p>
+
+<p>—Ne revenez plus, monsieur, autrement vous tueriez aussi la
+mère, car la puissance de Dieu est infinie, mais la nature humaine
+a ses limites.</p>
+
+<p>Ce jour-là Godefroid fut acquis à l’Ordre des Frères de la
+Consolation.</p>
+
+<p class="addr">Août 1848.</p>
+
+<p class="fin">FIN DE L’INITIÉ.</p>
+
+<div class="npage"></div>
+
+<h2 class="nbreak" id="page_219">SIXIÈME LIVRE<br>
+<span class="cs7">SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE</span></h2>
+
+<hr class="small2">
+
+<h3>LES PAYSANS</h3>
+
+<hr class="small3">
+
+<p class="sep2 cent sepb2"><span class="wesp">A M.</span> P. S. B. GAVAULT.</p>
+
+<p class="cs9"><i>J. J. Rousseau mit en tête de la Nouvelle Héloïse</i>: J’ai vu les mœurs de mon temps
+et j’ai publié ces lettres. <i>Ne puis-je pas vous dire, à l’imitation de ce grand écrivain:
+J’étudie la marche de mon époque et je publie cet ouvrage</i>?</p>
+
+<p><i>Le but de cette étude, d’une effrayante vérité, tant que la société voudra faire de la
+philanthropie un principe, au lieu de la prendre pour un accident, est de mettre en
+relief les principales figures d’un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de
+sujets nouveaux. Cet oubli n’est peut-être que de la prudence, par un temps où le
+peuple hérite de tous les courtisans de la royauté. On a fait de la poésie avec les criminels,
+on s’est apitoyé sur les bourreaux, on a presque déifié le prolétaire! Des sectes
+se sont émues et crient par toutes leurs plumes: Levez-vous, travailleurs, comme on
+a dit au tiers état: Lève-toi! On voit bien qu’aucun de ces Erostrates n’a eu le courage
+d’aller au fond des campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous
+appelons encore les faibles, contre ceux qui se croient les forts, du paysan contre le
+riche... Il s’agit ici d’éclairer, non pas le législateur d’aujourd’hui, mais celui de demain.
+Au milieu du vertige démocratique auquel s’adonnent tant d’écrivains aveugles,
+n’est-il pas urgent de peindre enfin ce paysan qui rend le Code inapplicable, en faisant
+arriver la propriété à quelque chose qui est et qui n’est pas? Vous allez voir cet infatigable
+sapeur, ce rongeur qui morcelle et divise le sol, le partage, et coupe un arpent
+de terre en cent morceaux, convié toujours à ce festin par une petite bourgeoisie qui
+fait de lui, tout à la fois, son auxiliaire et sa proie. Cet élément insocial créé par la
+révolution absorbera quelque jour la bourgeoisie comme la bourgeoisie a dévoré la
+noblesse. S’élevant au-dessus de la loi par sa propre petitesse, ce Robespierre à une tête
+et à vingt millions de bras, travaille sans jamais s’arrêter, tapi dans toutes les communes,
+intronisé au conseil municipal, armé en garde national dans tous les cantons
+<span class="pagenum" id="page_220">220</span>
+de France, par l’an 1830, qui ne s’est pas souvenu que Napoléon a préféré les chances
+de son malheur à l’armement des masses.</i></p>
+
+<p><i>Si j’ai, pendant huit ans, cent fois quitté, cent fois repris ce livre, le plus considérable
+de ceux que j’ai résolu d’écrire, c’est que tous mes amis, comme vous-même, ont
+compris que le courage pouvait chanceler devant tant de difficultés, tant de détails
+mêlés à ce drame doublement terrible et si cruellement ensanglanté; mais, au nombre
+des raisons qui me rendent aujourd’hui presque téméraire, comptez le désir d’achever
+une œuvre destinée à vous donner un témoignage de ma vive et durable reconnaissance
+pour un dévouement qui fut une de mes plus grandes consolations dans l’infortune.</i></p>
+
+<p class="rsign">DE BALZAC.</p>
+
+<hr class="small3">
+
+<h4>PREMIÈRE PARTIE<br>
+<span class="cs8">QUI TERRE A, GUERRE A.</span></h4>
+
+<hr class="small4">
+
+<h5 class="sepb2">I.—LE CHATEAU.</h5>
+
+<p class="nbreak sep2 cs8 cent gesp">A MONSIEUR NATHAN.</p>
+
+<div class="manuscr">
+<p class="nbreak rdate">«Aux Aigues, le 6 août 1823.</p>
+
+<p class="nbreak">»Toi qui procures de délicieux rêves au public avec tes fantaisies,
+mon cher Nathan, je vais te faire rêver avec du vrai. Tu
+me diras si jamais le siècle actuel pourra léguer de pareils songes
+aux Nathan et aux Blondet de l’an 1923! Tu mesureras la distance
+à laquelle nous sommes du temps où les Florine du dix-huitième
+siècle trouvaient, à leur réveil, un château comme les
+Aigues, dans un contrat.</p>
+
+<p>»Mon très-cher, si tu reçois ma lettre dans la matinée, vois-tu,
+de ton lit, à cinquante lieues de Paris environ, au commencement
+de la Bourgogne, sur une grande route royale, deux petits
+pavillons en brique rouge, réunis ou séparés par une barrière
+peinte en vert?... Ce fut là que la diligence déposa ton ami.</p>
+
+<p>»De chaque côté du pavillon serpente une haie vive, d’où
+s’échappent des ronces semblables à des cheveux follets. Çà et là,
+une pousse d’arbres s’élève insolemment. Sur le talus du fossé,
+<span class="pagenum" id="page_221">221</span>
+de belles fleurs baignent leurs pieds dans une eau dormante et
+verte. A droite et à gauche, cette haie rejoint deux lisières de
+bois, et la double prairie à laquelle elle sert d’enceinte, a sans
+doute été conquise par quelque défrichement.</p>
+
+<p>»A ces pavillons déserts et poudreux commence une magnifique
+avenue d’ormes centenaires, dont les têtes en parasol se penchent
+les unes sur les autres et forment un long, un majestueux berceau.
+L’herbe croît dans l’avenue; à peine y remarque-t-on les
+sillons tracés par les doubles roues des voitures. L’âge des ormes,
+la largeur des deux contre-allées, la tournure vénérable des pavillons,
+la couleur brune des chaînes de pierre, tout indique les
+abords d’un château quasi royal.</p>
+
+<p>»Avant d’arriver à cette barrière, du haut d’une de ces éminences
+que, nous autres Français, nous nommons assez vaniteusement
+une montagne, et au bas de laquelle se trouve le village de
+Conches, le dernier relais, j’avais aperçu la longue vallée des
+Aigues, au bout de laquelle la grande route tourne pour aller
+droit à la petite sous-préfecture de la Ville-aux-Fayes, où trône
+le neveu de notre ami des Lupeaulx. D’immenses forêts posées
+à l’horizon, sur une vaste colline côtoyée par une rivière, dominent
+cette riche vallée encadrée au loin par les monts d’une petite
+Suisse, appelée le Morvan. Ces épaisses forêts appartiennent
+aux Aigues, au marquis de Ronquerolles et au comte de Soulanges,
+dont les châteaux et les parcs, dont les villages vus de
+loin et de haut donnent de la vraisemblance aux fantastiques paysages
+de Breughel-de-Velours.</p>
+
+<p>»Si ces détails ne te remettent pas en mémoire tous les châteaux
+en Espagne que tu as désiré posséder en France, tu ne serais
+pas digne de cette narration d’un Parisien stupéfait. J’ai enfin
+joui d’une campagne où l’art se trouve mêlé à la nature, sans
+que l’un soit gâté par l’autre, où l’art semble naturel, où la nature
+est artiste. J’ai rencontré l’oasis que nous avons si souvent
+rêvée d’après quelques romans: une nature luxuriante et parée,
+des accidents sans confusion, quelque chose de sauvage et
+d’ébouriffé, de secret, de pas commun. Enjambe la barrière et
+marchons.</p>
+
+<p>»Quand mon œil curieux a voulu embrasser l’avenue où le
+soleil ne pénètre qu’à son lever ou à son coucher, en la zébrant
+de ses rayons obliques, ma vue a été barrée par le contour que
+<span class="pagenum" id="page_222">222</span>
+produit une élévation du terrain; mais, après ce détour, la longue
+avenue est coupée par un petit bois, et nous sommes dans un
+carrefour, au centre duquel se dresse un obélisque en pierre,
+absolument comme un éternel point d’admiration. Entre les assises
+de ce monument, terminé par une boule à piquants (quelle
+idée!), pendent quelques fleurs purpurines ou jaunes, selon la
+saison. Certes, les Aigues ont été bâtis par une femme, ou pour
+une femme; un homme n’a pas d’idées si coquettes; l’architecte
+a eu quelque mot d’ordre.</p>
+
+<p>»Après avoir franchi ce bois posé comme en sentinelle, je suis
+arrivé dans un délicieux pli de terrain, au fond duquel bouillonne
+un ruisseau que j’ai passé sur une arche en pierres moussues,
+d’une superbe couleur, la plus jolie des mosaïques entreprises
+par le temps. L’avenue remonte le cours d’eau par une
+pente douce. Au loin, se voit le premier tableau; un moulin et
+son barrage, sa chaussée et ses arbres, ses canards, son linge
+étendu, sa maison couverte en chaume, ses filets et sa boutique
+à poisson, sans compter un garçon meunier qui déjà m’examinait.
+En quelque endroit que vous soyez à la campagne, et quand
+vous vous y croyez seul, vous êtes le point de mire de deux yeux
+couverts d’un bonnet de coton; un ouvrier quitte sa houe, un
+vigneron relève son dos voûté, une petite gardeuse de chèvres,
+de vaches ou de moutons, grimpe dans un saule pour vous espionner.</p>
+
+<p>»Bientôt l’avenue se transforme en une allée d’acacias qui
+mène à une grille du temps où la serrurerie faisait de ces filigranes
+aériens qui ne ressemblent pas mal aux traits enroulés
+dans l’exemple d’un maître d’écriture. De chaque côté de la
+grille s’étend un saut de loup, dont la double crête est garnie des
+lances et des dards les plus menaçants, de véritables hérissons
+en fer. Cette grille est d’ailleurs encadrée par deux pavillons de
+concierge semblables à ceux du palais de Versailles, et couronnés
+par des vases de proportions colossales. L’or des arabesques a
+rougi, la rouille y a mêlé ses teintes; mais cette porte, dite de
+l’Avenue, et qui révèle la main du grand Dauphin, à qui les
+Aigues la doivent, ne m’en a paru que plus belle. Au bout de
+chaque saut de loup commencent des murailles non crépies, où
+les pierres, enchâssées dans un mortier de terre rougeâtre, montrent
+leurs teintes multipliées: le jaune ardent du silex, le blanc
+<span class="pagenum" id="page_223">223</span>
+de la craie, le brun rouge de la meulière, et les formes les plus
+capricieuses. Au premier abord, le parc est sombre, ses murs
+sont cachés par des plantes grimpantes, par des arbres qui, depuis
+cinquante ans, n’ont pas entendu la hache. On dirait d’une
+forêt redevenue vierge par un phénomène exclusivement réservé
+aux forêts. Les troncs sont enveloppés de lianes qui vont de l’un
+à l’autre. Des guis d’un vert luisant pendent à toutes les bifurcations
+des branches où il a pu séjourner de l’humidité. J’ai
+retrouvé les lierres gigantesques, les arabesques sauvages qui ne
+fleurissent qu’à cinquante lieues de Paris, là, où le terrain ne
+coûte pas assez cher pour qu’on l’épargne. Le paysage, ainsi
+compris, veut beaucoup de terrain. Là, donc, rien de peigné,
+le râteau ne se sent pas, l’ornière est pleine d’eau, la grenouille
+y fait tranquillement ses têtards, les fines fleurs de forêt y poussent,
+et la bruyère y est aussi belle que celle que j’ai vue en
+janvier sur ta cheminée, dans le riche cachepot apporté par
+Florine. Ce mystère enivre, il inspire de vagues désirs. Les
+odeurs forestières, senteurs adorées par les âmes friandes de
+poésie, à qui plaisent les mousses les plus innocentes, les cryptogames
+les plus vénéneux, les terres mouillées, les saules, les
+baumes, le serpolet, les eaux vertes d’une mare, l’étoile arrondie
+des nénuphars jaunes; toutes ces vigoureuses fécondations se
+livraient au flair de mes narines, en me livrant toutes une pensée,
+leur âme peut-être. Je pensais alors à une robe rose, ondoyant
+à travers cette allée tournante.</p>
+
+<p>»L’allée finit brusquement par un dernier bouquet où tremblent
+les bouleaux, les peupliers et tous les arbres frémissants, famille
+intelligente, à tiges gracieuses, d’un port élégant, les arbres de
+l’amour libre! De là j’ai vu, mon cher, un étang couvert de
+nymphéas, de plantes aux larges feuilles étalées ou aux petites
+feuilles menues, et sur lequel pourrit un bateau peint en blanc
+et noir, coquet comme la chaloupe d’un canotier de la Seine,
+léger comme une coquille de noix. Au delà s’élève un château
+signé 1560, en briques d’un beau rouge, avec des chaînes en
+pierre et des encadrements aux encoignures et aux croisées qui
+sont encore à petits carreaux (ô Versailles!). La pierre est taillée
+en pointes de diamant, mais en creux, comme au palais ducal
+de Venise dans la façade du pont des Soupirs. Ce château n’a de
+régulier que le corps du milieu, d’où descend un perron orgueilleux
+<span class="pagenum" id="page_224">224</span>
+à double escalier tournant, à balustres arrondis, fins à leur
+naissance et à mollets épatés. Ce corps de logis principal est
+accompagné de tourelles à clochetons où le plomb dessine ses
+fleurs, de pavillons modernes à galeries et à vases plus ou moins
+grecs. Là, mon cher, point de symétrie. Ces nids assemblés au
+hasard sont comme empaillés par quelques arbres verts dont le
+feuillage secoue sur les toits ses mille dards bruns, entretient
+les mousses et vivifie de bonnes lézardes où le regard s’amuse.
+Il y a le pin d’Italie à écorce rouge avec son majestueux parasol;
+il y a un cèdre âgé de deux cents ans, des saules pleureurs,
+un sapin du Nord, un hêtre qui le dépasse; puis, en avant de la
+tourelle principale, les arbustes les plus singuliers: un if taillé
+qui rappelle quelque ancien jardin français détruit, des magnolias
+et des hortensias à leurs pieds; enfin, c’est les Invalides des
+héros de l’horticulture, tour à tour à la mode, et oubliés comme
+tous les héros.</p>
+
+<p>»Une cheminée à sculptures originales et qui fumait à grands
+bouillons dans un angle, m’a certifié que ce délicieux spectacle
+n’était pas une décoration d’opéra. La cuisine y révélait des êtres
+vivants. Me vois-tu, moi Blondet, qui crois être en des régions
+polaires quand je suis à Saint-Cloud, au milieu de cet ardent
+paysage bourguignon? Le soleil verse sa plus piquante chaleur,
+le martin-pêcheur est au bord de l’étang, les cigales chantent,
+le grillon crie, les capsules de quelques graines craquent, les
+pavots laissent aller leur morphine en larmes liquoreuses, tout
+se découpe nettement sur le bleu foncé de l’éther. Au-dessus
+des terres rougeâtres de la terrasse s’échappent les joyeuses flamberies
+de ce punch naturel qui grise les insectes et les fleurs, qui
+nous brûle les yeux et qui brunit nos visages. Le raisin se perle,
+son pampre montre un voile de fils blancs dont la délicatesse
+fait honte aux fabriques de dentelle. Enfin, le long de la maison
+brillent des pieds d’alouette bleus, des capucines aurore, des
+<ins title="original: poids">pois</ins> de senteur. Quelques tubéreuses éloignées, des orangers
+parfument l’air. Après la poétique exhalation des bois qui m’y
+avait préparé, venaient les irritantes pastilles de ce sérail botanique.
+Au sommet du perron, comme la reine des fleurs, vois
+enfin une femme en blanc et en cheveux, sous une ombrelle
+doublée de soie blanche, mais plus blanche que la soie, plus
+blanche que les lis qui sont à ses pieds, plus blanche que les
+<span class="pagenum" id="page_225">225</span>
+jasmins étoilés qui se fourrent effrontément dans les balustrades,
+une Française née en Russie qui m’a dit: «—Je ne vous
+espérais plus!» Elle m’avait vu dès le tournant. Avec quelle
+perfection toutes les femmes, même les plus naïves, entendent la
+mise en scène? Le bruit des gens occupés à servir m’annonçait
+qu’on avait retardé le déjeuner jusqu’à l’arrivée de la diligence.
+Elle n’avait pas osé venir au-devant de moi.</p>
+
+<p>»N’est-ce pas là notre rêve, n’est-ce pas là celui de tous les
+amants du beau sous toutes ses formes, du beau séraphique que
+Luini a mis dans le mariage de la Vierge, sa belle fresque de
+Sarono, du beau que Rubens a trouvé pour sa mêlée de la bataille
+du Thermodon, du beau que cinq siècles élaborent aux cathédrales
+de Séville et de Milan, du beau des Sarrasins à Grenade,
+du beau de Louis XIV à Versailles, du beau des Alpes et du
+beau de la Limagne?</p>
+
+<p>»De cette propriété qui n’a rien de trop princier ni rien de trop
+financier, mais où le prince et le fermier général ont demeuré,
+ce qui sert à l’expliquer, dépendent deux mille hectares de bois,
+un parc de neuf cents arpents, le moulin, trois métairies, une
+immense ferme à Conches et des vignes, ce qui devrait produire
+un revenu de soixante-douze mille francs. Voilà les Aigues, mon
+cher, où l’on m’attendait depuis deux ans, et où je suis en ce
+moment, <i>dans la chambre perse</i> destinée aux amis du cœur.</p>
+
+<p>»En haut du parc, vers Conches, sortent une douzaine de
+sources claires, limpides, venues du Morvan, qui se versent toutes
+dans l’étang, après avoir orné de leurs rubans liquides et les
+vallées du parc et ses magnifiques jardins. Le nom des Aigues
+vient de ces charmants cours d’eau. On a supprimé le mot <i>Vives</i>,
+car dans les vieux titres, la terre s’appelle Aigues-Vives, contrepartie
+d’Aigues-Mortes. L’étang se décharge dans le cours d’eau
+de l’avenue, par un large canal droit, bordé de saules pleureurs
+dans toute sa longueur. Ce canal, ainsi décoré, produit un effet
+délicieux. En y voguant assis sur un banc de la chaloupe, on se
+croit sous la nef d’une immense cathédrale, dont le chœur est
+figuré par les corps de logis qui se trouvent au bout. Si le soleil
+couchant jette sur le château ses tons orangés entrecoupés
+d’ombres et allume le verre des croisées, il vous semble alors
+voir des vitraux flamboyants. Au bout du canal, on aperçoit
+Blangy, chef-lieu de la commune, contenant soixante maisons
+<span class="pagenum" id="page_226">226</span>
+environ, avec une église de village, c’est-à-dire une maison mal
+entretenue, ornée d’un clocher de bois soutenant un toit de
+tuiles cassées. On y distingue une maison bourgeoise et un presbytère.
+La commune est d’ailleurs assez vaste; elle se compose
+de deux cents autres feux épars auxquels cette bourgade sert de
+chef-lieu. Cette commune est, çà et là, coupée en petits jardins;
+les chemins sont marqués par des arbres à fruits. Les jardins, en
+vrais jardins de paysan, ont de tout: des fleurs, des oignons,
+des choux et des treilles, des groseilles et beaucoup de fumier.
+Le village paraît naïf; il est rustique; il a cette simplicité parée
+que cherchent tant les peintres. Enfin, dans le lointain, on aperçoit
+la petite ville de Soulanges posée au bord d’un vaste étang
+comme une fabrique du lac de Thoune.</p>
+
+<p>»Quand vous vous promenez dans ce parc, qui a quatre portes,
+chacune d’un superbe style, l’Arcadie mythologique devient
+pour vous plate comme la Beauce. L’Arcadie est en Bourgogne
+et non en Grèce; l’Arcadie est aux Aigues et non ailleurs. Une
+rivière, faite à coups de ruisseaux, traverse le parc, dans sa
+partie basse, par un mouvement serpentin, et y imprime une
+tranquillité fraîche, un air de solitude qui rappelle d’autant mieux
+les Chartreuses, que, dans une île factice, il se trouve une chartreuse
+sérieusement ruinée, et d’une élégance intérieure digne
+du voluptueux financier qui l’ordonna. Les Aigues, mon cher,
+ont appartenu à ce Bouret, qui dépensa deux millions pour recevoir
+une fois Louis XV. Combien de passions fougueuses, d’esprits
+distingués, d’heureuses circonstances n’a-t-il pas fallu pour
+créer ce beau lieu? Une maîtresse d’Henri IV a rebâti le château
+là où il est et y a joint la forêt. La favorite du grand Dauphin,
+mademoiselle Choin, à qui les Aigues furent donnés, les a
+augmentés de quelques fermes. Bouret a mis dans le château
+toutes les recherches des petites maisons de Paris, pour une des
+célébrités de l’Opéra. Les Aigues doivent à Bouret la restauration
+du rez-de-chaussée dans le style Louis XV.</p>
+
+<p>»Je suis resté stupéfait en admirant la salle à manger. Les yeux
+sont d’abord attirés par un plafond peint à fresque dans le goût
+italien, et où volent les plus folles arabesques. Des femmes en
+stuc, finissant en feuillages, soutiennent de distance en distance
+des paniers de fruits, sur lesquels portent les rinceaux du plafond.
+Dans les panneaux qui séparent chaque femme, d’admirables
+<span class="pagenum" id="page_227">227</span>
+peintures, dues à quelques artistes inconnus, représentent
+les gloires de la table: les saumons, les hures de sanglier, les
+coquillages; enfin tout le monde mangeable qui, par de fantastiques
+ressemblances, rappelle l’homme, les femmes, les enfants,
+et qui lutte avec les plus bizarres imaginations de la Chine, le
+pays où, selon moi, l’on comprend le mieux le décor. Sous son
+pied, la maîtresse de la maison trouve un ressort de sonnette
+pour appeler les gens, afin qu’ils n’entrent qu’au moment voulu,
+sans jamais rompre un entretien ou déranger une attitude. Les
+dessus de porte représentent des scènes voluptueuses. Toutes les
+embrasures sont en mosaïque de marbre. La salle est chauffée
+en dessous. De chaque fenêtre, on aperçoit des vues délicieuses.</p>
+
+<p>»Cette salle communique à une salle de bain d’un côté, de
+l’autre à un boudoir qui donne dans le salon. La salle de bain est
+revêtue en briques de Sèvres peintes en camaïeu, le sol est en
+mosaïque, la baignoire est en marbre. Une alcôve, cachée par un
+tableau peint sur cuivre, et qui s’enlève au moyen d’un contrepoids,
+contient un lit de repos en bois doré du style le plus
+Pompadour. Le plafond est en lapis-lazuli, étoilé d’or. Les camaïeux
+sont faits d’après les dessins de Boucher. Ainsi, le bain,
+la table et l’amour sont réunis.</p>
+
+<p>»Après le salon qui, mon cher, offre toutes les magnificences
+du style Louis XIV, vient une magnifique salle de billard, à laquelle
+je ne connais pas de rivale à Paris. L’entrée de ce rez-de-chaussée
+est une antichambre demi-circulaire, au fond de laquelle
+on a disposé le plus coquet des escaliers, éclairé par en
+haut, et qui mène à des logements bâtis tous à différentes époques!
+Et l’on a coupé le cou, mon cher, à des fermiers généraux
+en 1793! Mon Dieu, comment ne comprend-on pas que
+les merveilles de l’art sont impossibles dans un pays sans grandes
+fortunes, sans grandes existences assurées? Si la gauche veut
+absolument tuer les rois, qu’elle nous laisse quelques petits
+princes, grands comme rien du tout!</p>
+
+<p>»Aujourd’hui, ces richesses accumulées appartiennent à une
+petite femme artiste qui, non contente de les avoir magnifiquement
+restaurées, les entretient avec amour. De prétendus philosophes,
+qui s’occupent d’eux en ayant l’air de s’occuper de l’humanité,
+nomment ces belles choses des extravagances. Ils se
+pâment devant les fabriques de calicot et les plates inventions de
+<span class="pagenum" id="page_228">228</span>
+l’industrie moderne, comme si nous étions plus grands et plus
+heureux aujourd’hui que du temps de Henri IV, de Louis XIV
+et de Louis XVI, qui tous ont imprimé le cachet de leur règne
+aux Aigues. Quel palais, quel château royal, quelles habitations,
+quels beaux ouvrages d’art, quelles étoffes brochées d’or laissons-nous?
+Les jupes de nos grand’mères sont aujourd’hui recherchées
+pour couvrir nos fauteuils. Usufruitiers égoïstes et
+ladres, nous rasons tout et nous plantons des choux là où s’élevaient
+des merveilles. Hier, la charrue a passé sur Persan, magnifique
+domaine qui donnait un titre à l’une des plus opulentes
+familles du parlement de Paris; le marteau a démoli Montmorency,
+qui coûta des sommes folles à l’un des Italiens groupés
+autour de Napoléon; enfin, le Val, création de Regnault-Saint-Jean
+d’Angely; Cassan, bâti par une maîtresse du prince de
+Conti; en tout, quatre habitations royales viennent de <ins title="original: dis raître">disparaître</ins>
+dans la seule vallée de l’Oise. Nous préparons autour de Paris
+la campagne de Rome, pour le lendemain d’un saccage dont la
+tempête soufflera du nord sur nos châteaux de plâtre et nos ornements
+en carton-pierre.</p>
+
+<p>»Vois, mon très-cher, où vous conduit l’habitude de <i>tartiner</i>
+dans un journal, voilà que je fais une espèce d’article. L’esprit
+aurait-il donc, comme les chemins, ses ornières? Je m’arrête,
+car je vole mon gouvernement, je me vole moi-même, et vous
+pourriez bâiller. La suite à demain. J’entends le second coup de
+cloche qui m’annonce un de ces plantureux déjeuners dont
+l’habitude est depuis longtemps perdue, à l’ordinaire s’entend,
+par les salles à manger de Paris.</p>
+
+<p>»Voici l’histoire de mon Arcadie. En 1815 est morte, aux
+Aigues, l’une des <i>impures</i> les plus célèbres du dernier siècle,
+une cantatrice oubliée par la guillotine et par l’aristocratie,
+par la littérature et par la finance, après avoir tenu à la finance,
+à la littérature, à l’aristocratie et avoir frôlé la guillotine; oubliée
+comme beaucoup de charmantes vieilles femmes qui s’en vont
+expier à la campagne leur jeunesse adorée, et qui remplacent
+leur amour perdu par un autre, l’homme par la nature. Ces
+femmes vivent avec les fleurs, avec la senteur du bois, avec le
+ciel, avec les effets du soleil, avec tout ce qui chante, frétille,
+brille et pousse, les oiseaux, les lézards, les fleurs et les herbes;
+elles n’en savent rien, elles ne se l’expliquent pas, mais elles
+<span class="pagenum" id="page_229">229</span>
+aiment encore; elles aiment si bien, qu’elles oublient les ducs,
+les maréchaux, les rivalités, les fermiers généraux, leurs folies
+et leur luxe effréné, leurs strass et leurs diamants, leurs mules
+à talons et leur rouge, pour les suavités de la campagne.</p>
+
+<p>»J’ai recueilli, mon cher, de précieux renseignements sur la
+vieillesse de mademoiselle Laguerre, car la vieillesse des filles
+qui ressemblent à Florine, à Mariette, à Suzanne du Val-Noble,
+à Tullia, m’inquiétait de temps en temps, absolument comme
+je ne sais quel enfant s’inquiétait de ce que devenaient les
+vieilles lunes.</p>
+
+<p>»En 1790, épouvantée par la marche des affaires publiques,
+mademoiselle Laguerre vint s’établir aux Aigues, acquis pour
+elle par Bouret, et où il avait passé plusieurs saisons avec elle;
+le sort de la Dubarry la fit tellement trembler, qu’elle enterra
+ses diamants. Elle n’avait alors que cinquante-trois ans; et selon
+sa femme de chambre, devenue la femme d’un gendarme, une
+madame Soudry, à qui l’on dit madame la mairesse gros comme
+le bras: «Madame était plus belle que jamais.» Mon cher, la
+nature a sans doute ses raisons pour traiter ses sortes de créatures
+en enfants gâtés; les excès, au lieu de les tuer, les engraissent,
+les conservent, les rajeunissent; elles ont, sous une
+apparence lymphatique, des nerfs qui soutiennent leur merveilleuse
+charpente; elles sont toujours belles par la raison qui enlaidirait
+une femme vertueuse. Décidément le hasard n’est pas
+moral.</p>
+
+<p>»Mademoiselle Laguerre a vécu là d’une manière irréprochable,
+et ne peut-on pas dire comme une sainte? après sa fameuse
+aventure. Un soir, par un désespoir d’amour, elle se sauve de
+l’Opéra dans son costume de théâtre, va dans les champs, et
+passe la nuit à pleurer au bord d’un chemin. (A-t-on calomnié
+l’amour au temps de Louis XV!) Elle était si déshabituée de
+voir l’aurore, qu’elle la salue en chantant un de ses plus beaux
+airs. Par sa pose, autant que par ses oripeaux, elle attire des
+paysans qui, tout étonnés de ses gestes, de sa voix, de sa beauté
+la prennent pour un ange et se mettent à genoux autour d’elle.
+Sans Voltaire, on aurait eu, sous Bagnolet, un miracle de plus.
+Je ne sais si le bon Dieu tiendra compte à cette fille de sa vertu
+tardive, car l’amour est bien nauséabond à une femme aussi
+lassée d’amour que devait l’être une <i>impure</i> de l’ancien Opéra.
+<span class="pagenum" id="page_230">230</span>
+Mademoiselle Laguerre était née en 1740, son beau temps fut
+en 1760, quand on nommait monsieur de... (le nom m’échappe)
+<i>le premier commis de la guerre</i>, à cause de sa liaison avec
+elle. Elle quitta ce nom tout à fait inconnu dans le pays, et s’y
+nomma madame des Aigues, pour mieux se blottir dans sa
+terre qu’elle se plut à entretenir dans un goût profondément artiste.
+Quand Bonaparte devint premier consul, elle acheva d’arrondir
+sa propriété par des biens d’Église, en y consacrant le
+produit de ses diamants. Comme une fille d’Opéra ne s’entend
+guère à gérer ses biens, elle avait abandonné la gestion de sa
+terre à un intendant, en ne s’occupant que du parc, de ses
+fleurs et de ses fruits.</p>
+
+<p>»Mademoiselle, morte et enterrée à Blangy, le notaire de Soulanges,
+cette petite ville située entre la Ville-aux-Fayes et Blangy,
+le chef-lieu du canton, fit un copieux inventaire, et finit par découvrir
+les héritiers de la chanteuse, qui ne se connaissait point
+d’héritiers. Onze familles de pauvres cultivateurs aux environs
+d’Amiens, couchés dans des torchons, se réveillèrent un beau
+matin dans des draps d’or. Il fallut liciter. Les Aigues furent
+alors achetés par Montcornet, qui, dans ses commandements en
+Espagne et en Poméranie, se trouvait avoir économisé la somme
+nécessaire à cette acquisition, quelque chose comme onze cent
+mille francs, y compris le mobilier. Ce beau lieu devait toujours
+appartenir au ministère de la guerre. Le général a sans doute
+ressenti les influences de ce voluptueux rez-de-chaussée, et je
+soutenais hier à la comtesse que son mariage avait été déterminé
+par les Aigues.</p>
+
+<p>»Mon cher, pour apprécier la comtesse, il faut savoir que le
+général est un homme violent, haut en couleur, de cinq pieds
+neuf pouces, rond comme une tour, un gros cou, des épaules de
+serrurier qui devaient mouler fièrement une cuirasse. Montcornet
+a commandé les cuirassiers au combat d’Essling, que les Autrichiens
+appellent Gross-Aspern, et n’y a pas péri quand cette
+belle cavalerie a été refoulée vers le Danube. Il a pu traverser
+le fleuve à cheval sur une énorme pièce de bois. Les cuirassiers,
+en trouvant le pont rompu, prirent, à la voix de Montcornet, la
+résolution sublime de faire volte-face et de résister à toute l’armée
+autrichienne, qui, le lendemain, emmena trente et quelques
+voitures pleines de cuirasses. Les Allemands ont créé, pour ces
+<span class="pagenum" id="page_231">231</span>
+cuirassiers, un seul mot qui signifie hommes de fer<a id="fnanchor_2" href="#footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Montcornet
+a les dehors d’un héros de l’antiquité. Ses bras sont gros
+et nerveux, sa poitrine est large et sonore, sa tête se recommande
+par un caractère léonin, sa voix est de celles qui peuvent commander
+la charge au fort des batailles; mais il n’a que le courage
+de l’homme sanguin, il manque d’esprit et de portée. Comme
+<span class="pagenum" id="page_232">232</span>
+beaucoup de généraux à qui le bon sens militaire, la défiance
+naturelle à l’homme sans cesse en péril, les habitudes du commandement
+donnent les apparences de la supériorité, Montcornet
+impose au premier abord; on le croit un Titan, mais il recèle un
+nain, comme le géant de carton qui salue Elisabeth à l’entrée du
+château de Kenilworth. Colère et bon, plein d’orgueil impérial,
+il a la causticité du soldat, la répartie prompte et la main plus
+prompte encore. S’il a été superbe sur un champ de bataille, il
+est insupportable dans un ménage; il ne connaît que l’amour de
+garnison, l’amour du militaire, à qui les anciens, ces ingénieux
+faiseurs de mythes, avaient donné pour patron le fils de Mars et
+de Vénus, <i>Eros</i>. Ces délicieux chroniqueurs de religions s’étaient
+approvisionnés d’une dizaine d’amours différents. En étudiant les
+pères et les attributs de ces amours, vous découvrez la nomenclature
+sociale la plus complète, et nous croyons inventer quelque
+chose! Quand le globe se retournera comme un malade qui
+rêve, et que les mers deviendront des continents, les Français
+de ce temps-là trouveront au fond de notre Océan actuel une
+machine à vapeur, un canon, un journal et une charte, enveloppés
+dans des plantes marines.</p>
+
+<p>»Or, mon cher, la comtesse de Montcornet est une petite femme
+frêle, délicate et timide. Que dis-tu de ce mariage? Pour qui
+connaît le monde, ces hasards sont si communs, que les mariages
+bien assortis sont l’exception. Je suis venu voir comment cette
+petite femme fluette arrange ses ficelles pour mener ce gros,
+grand, carré, général, précisément comme il menait, lui, ses cuirassiers.</p>
+
+<p>»Si Montcornet parle haut devant sa Virginie, Madame lève un
+doigt sur ses lèvres, et il se tait. Le soldat va fumer sa pipe et
+ses cigares dans un kiosque à cinquante pas du château, et il en
+revient parfumé. Fier de sa sujétion, il se tourne vers elle comme
+un ours enivré de raisins, pour dire, quand on lui propose quelque
+chose: «Si Madame le veut.» Quand il arrive chez sa
+femme de ce pas lourd qui fait craquer les dalles comme des
+planches, si elle lui crie de sa voix effarouchée: «N’entrez pas!»
+il accomplit militairement demi-tour par flanc droit en jetant ces
+humbles paroles: «Vous me ferez dire quand je pourrai vous
+parler...» de la voix qu’il eut sur les bords du Danube, quand
+il cria à ses cuirassiers: «Mes enfants, il faut mourir, et très-bien,
+<span class="pagenum" id="page_233">233</span>
+bien, quand on ne peut pas faire autrement!» J’ai entendu ce
+mot touchant dit par lui en parlant de sa femme: «Non-seulement
+je l’aime, mais je la vénère.» Quand il lui prend une de
+ces colères qui brisent toutes les bondes et s’échappent en cascades
+indomptables, la petite femme va chez elle et le laisse crier.
+Seulement, quatre ou cinq jours après: «Ne vous mettez pas
+en colère, lui dit-elle, vous pouvez vous briser un vaisseau dans
+la poitrine, sans compter le mal que vous me faites.» Et alors
+le lion d’Essling se sauve pour aller essuyer une larme. Quand
+il se présente au salon, et que nous y sommes occupés à causer:
+«Laissez-nous, il me lit quelque chose,» dit-elle, et il nous laisse.</p>
+
+<p>»Il n’y a que les hommes forts, grands et colères, de ces foudres
+de guerre, de ces diplomates à tête olympienne, de ces
+hommes de génie, pour avoir ces partis pris de confiance, cette
+générosité pour la faiblesse, cette constante protection, cet amour
+sans jalousie, cette bonhomie avec la femme. Ma foi! je mets la
+science de la comtesse autant au-dessus des vertus sèches et hargneuses,
+que le satin d’une causeuse est préférable au velours
+d’Utrecht d’un sale canapé bourgeois.</p>
+
+<p>»Mon cher, je suis dans cette admirable campagne depuis six
+jours, et je ne me lasse pas d’admirer les merveilles de ce parc,
+dominé par de sombres forêts, et où se trouvent de jolis sentiers
+le long des eaux. La nature et son silence, les tranquilles jouissances,
+la vie facile à laquelle elle invite, tout m’a séduit. Oh! voilà
+la vraie littérature, il n’y a jamais de faute de style dans une prairie.
+Le bonheur serait de tout oublier ici, même les <i>Débats</i>. Tu
+dois deviner qu’il a plu pendant deux matinées. Pendant que la
+comtesse dormait, pendant que Montcornet courait dans ses propriétés,
+j’ai tenu par force la promesse si imprudemment donnée
+de vous écrire.</p>
+
+<p>»Jusqu’alors, quoique né dans Alençon, d’un vieux juge et d’un
+préfet, à ce qu’on dit, quoique connaissant les herbages, je regardais
+comme une fable l’existence de ces terres au moyen desquelles
+on touche par mois quatre à cinq mille francs. L’argent,
+pour moi, se traduisait par deux horribles mots: le travail et le
+libraire, le journal et la politique... Quand aurons-nous une
+terre où l’argent poussera dans quelque joli paysage? C’est ce
+que je vous souhaite au nom du théâtre, de la presse et du livre.
+Ainsi soit-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_234">234</span>
+»Florine va-t-elle être jalouse de feu mademoiselle Laguerre?
+Nos Bourets modernes n’ont plus de noblesse française qui leur
+apprenne à vivre, ils se mettent trois pour payer une loge à
+l’Opéra, se cotisent pour un plaisir, et ne coupent plus d’in-quarto
+magnifiquement reliés pour les rendre pareils aux in-octavo
+de leur bibliothèque, à peine achète-t-on les livres brochés!
+Où allons-nous? Adieu, mes enfants! aimez toujours</p>
+
+<p class="rsign sepb2">»Votre doux <span class="smcap">Blondet</span>.»</p>
+</div>
+
+<div class="fnotes" style="margin-top: 1.5em">
+<p><a id="footnote_2" href="#fnanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
+En principe, je n’aime pas les notes, voici la première que je me permets;
+son intérêt historique me servira d’excuse; elle prouvera, d’ailleurs,
+que la description des batailles est à faire autrement que par les sèches définitions
+des écrivains techniques qui, depuis trois mille ans, ne nous parlent
+que de l’aile droite ou gauche, du centre, plus ou moins enfoncé, mais qui, du
+soldat, de ses héroïsmes, de ses souffrances, ne disent pas un mot. La conscience
+avec laquelle je prépare les <i>Scènes de la vie militaire</i>, me conduit sur
+tous les champs de bataille arrosés par le sang de la France et par celui de
+l’étranger; j’ai donc voulu visiter la plaine de Wagram. En arrivant sur les
+bords du Danube, en face de la Lobau, je remarquai sur la rive, où croît une
+herbe fine, des ondulations semblables aux grands sillons des champs de luzerne.
+Je demandai d’où provenait cette disposition du terrain, pensant à
+quelque méthode d’agriculture: «—Là, me dit le paysan qui nous servait de
+guide, dorment les cuirassiers de la garde impériale; ce que vous voyez, c’est
+leurs tombes!» Ces paroles me causèrent un frisson, le prince Frédéric
+Schwartzenberg, qui les traduisit, ajouta que ce paysan avait conduit le convoi
+des charrettes chargées de cuirasses. Par une de ces bizarreries fréquentes à
+la guerre, notre guide avait fourni le déjeuner de Napoléon le matin de la bataille
+de Wagram. Quoique pauvre, il gardait le double napoléon que l’empereur
+lui avait donné de son lait et de ses œufs. Le curé de Gross-Aspern nous
+introduisit dans ce fameux cimetière où Français et Autrichiens se battirent,
+ayant du sang jusqu’à mi-jambe, avec un courage et une persistance également
+glorieuses de part et d’autre. C’est là que, nous expliquant qu’une tablette de
+marbre sur laquelle se porta toute notre attention, et où se lisaient les noms
+du propriétaire de Gross-Aspern, tué dans la troisième journée, était la seule
+récompense accordée à la famille, il nous dit avec une profonde mélancolie:
+«—Ce fut le temps des grandes misères, et ce fut le temps des grandes promesses;
+mais aujourd’hui, c’est le temps de l’oubli...» Je trouvai ces paroles
+d’une magnifique simplicité; mais, en y réfléchissant, je donnai raison
+à l’apparente ingratitude de la maison d’Autriche. Ni les peuples, ni les rois
+ne sont assez riches pour récompenser tous les dévouements auxquels donnent
+lieu les luttes suprêmes. Que ceux qui servent une cause avec l’arrière-pensée
+de la récompense, estiment leur sang et se fassent <i>condottieri</i>!... Ceux qui
+manient ou l’épée ou la plume pour leur pays, ne doivent penser qu’à <i>bien
+faire</i>, comme disaient nos pères, et ne rien accepter, pas même la gloire, que
+comme un heureux accident.</p>
+
+<p>Ce fut en allant reprendre ce fameux cimetière pour la troisième fois que
+Masséna, blessé, porté dans une caisse de cabriolet, fit à ses soldats cette sublime
+allocution: «—<i>Comment</i>, s..... mâtins, vous n’avez que cinq sous par
+jour, j’ai quarante millions, et vous me laissez en avant?...» On sait l’ordre
+du jour de l’empereur à son lieutenant, et apporté par monsieur de Sainte-Croix,
+qui passa trois fois le Danube à la nage. «Mourir ou reprendre le village;
+il s’agit de sauver l’armée! les ponts sont rompus.»</p>
+
+<p class="rsign">(L’AUTEUR.)</p>
+</div>
+
+<p class="sep2">Si, par un hasard miraculeux, cette lettre, échappée à la plus
+paresseuse plume de notre époque, n’avait pas été conservée, il
+eût été presque impossible de peindre les Aigues. Sans cette description,
+l’histoire doublement horrible qui s’y est passée serait
+peut-être moins intéressante.</p>
+
+<p>Beaucoup de gens s’attendent sans doute à voir la cuirasse de
+l’ancien colonel de la garde impériale éclairée par un jet de lumière,
+à voir sa colère allumée, tombant comme une trombe sur cette
+petite femme, de manière à rencontrer vers la fin de cette histoire
+ce qui se trouve à la fin de tant de drames modernes, un drame
+de chambre à coucher. Ce drame moderne pourrait-il éclore dans
+ce joli salon à dessus de portes en camaïeu bleuâtre, où babillaient
+les amoureuses scènes de la Mythologie, où de beaux oiseaux fantastiques
+étaient peints au plafond et sur les volets, où sur la cheminée
+riaient à gorge déployée les monstres de porcelaine chinoise,
+où sur les plus riches vases, des dragons bleu et or tournaient leur
+queue en volute autour du bord que la fantaisie japonaise avait
+émaillé de ses dentelles de couleurs, où les duchesses, les chaises
+longues, les sofas, les consoles, les étagères inspiraient cette
+paresse contemplative qui détend toute énergie? Non, le drame ici
+n’est pas restreint à la vie privée, il s’agite ou plus haut ou plus
+bas. Ne vous attendez pas à de la passion, le vrai ne sera que trop
+dramatique. D’ailleurs l’historien ne doit jamais oublier que sa
+mission est de faire à chacun sa part; le malheureux et le riche
+sont égaux devant sa plume; pour lui, le paysan a la grandeur de
+ses misères, comme le riche a la petitesse de ses ridicules; enfin,
+le riche a des passions, le paysan n’a que des besoins, le paysan
+est donc doublement pauvre; et si, politiquement, ses agressions
+doivent être impitoyablement réprimées, humainement et religieusement,
+il est sacré.</p>
+
+<h5><span class="pagenum" id="page_235">235</span>
+II.—UNE BUCOLIQUE OUBLIÉE PAR VIRGILE.</h5>
+
+<p class="nbreak">Quand un Parisien tombe à la campagne, il s’y trouve sevré de
+toutes ses habitudes, et sent bientôt le poids des heures, malgré
+les soins les plus ingénieux de ses amis. Aussi, dans l’impossibilité
+de perpétuer les causeries du tête-à-tête, si promptement épuisées,
+les châtelains et les châtelaines vous disent-ils naïvement: Vous
+vous ennuierez bien ici. En effet, pour goûter les délices de la campagne,
+il faut y avoir des intérêts, en connaître les travaux, et le
+concert alternatif de la peine et du plaisir, symbole éternel de la
+vie humaine.</p>
+
+<p>Une fois que le sommeil a repris son équilibre, quand on a réparé
+les fatigues du voyage et qu’on s’est mis à l’unisson des habitudes
+champêtres, le moment de la vie de château le plus difficile à passer
+pour un Parisien qui n’est ni chasseur ni agriculteur, et qui porte
+des bottes fines, est la première matinée. Entre l’instant du réveil
+et celui du déjeuner, les femmes dorment ou font leur toilette et
+sont inabordables; le maître du logis est parti de bonne heure à
+ses affaires: un Parisien se voit donc seul de huit à onze heures,
+l’instant choisi dans presque tous les châteaux pour déjeuner. Or,
+après avoir demandé des amusements aux minuties de la toilette,
+il a perdu bientôt cette ressource, s’il n’a pas apporté quelque travail
+impossible à réaliser, et qu’il remporte vierge en en connaissant
+seulement les difficultés; un écrivain est donc obligé alors de
+tourner dans les allées du parc, de bayer aux corneilles, de
+compter les gros arbres. Or, plus la vie est facile, plus ces
+occupations sont fastidieuses, à moins d’appartenir à la secte des
+quakers-tourneurs, à l’honorable corps des charpentiers ou des
+empailleurs d’oiseaux. Si l’on devait, comme les propriétaires,
+rester à la campagne, on meublerait son ennui de quelque passion
+géologique, minéralogique, entomologique ou botanique; mais un
+homme raisonnable ne se donne pas un vice pour tuer une quinzaine
+de jours. La plus magnifique terre, les plus beaux châteaux
+deviennent donc assez promptement insipides pour ceux qui n’en
+possèdent que la vue. Les beautés de la nature semblent bien mesquines,
+comparées à leur représentation au théâtre. Paris scintille
+alors par toutes ses facettes. Sans l’intérêt particulier qui nous
+attache, comme Blondet, <i>aux lieux honorés par les pas, éclairés
+<span class="pagenum" id="page_236">236</span>
+par les yeux</i> d’une certaine personne, on envierait aux
+oiseaux leurs ailes, pour retourner aux perpétuels, aux émouvants
+spectacles de Paris et à ses déchirantes luttes.</p>
+
+<p>La longue lettre écrite par le journaliste doit faire supposer aux
+esprits pénétrants qu’il avait atteint moralement et physiquement
+à cette phase particulière aux passions satisfaites, aux bonheurs
+assouvis, et que tous les volatiles engraissés par force représentent
+parfaitement quand, la tête enfoncée dans leur gésier qui bombe,
+ils restent sur leurs pattes, sans pouvoir ni vouloir regarder le plus
+appétissant manger. Aussi, quand sa formidable lettre fut achevée,
+Blondet éprouva-t-il le besoin de sortir des jardins d’Armide et
+d’animer la mortelle lacune des trois premières heures de la journée;
+car, entre le déjeuner et le dîner, le temps appartenait à la
+châtelaine qui savait le rendre court. Garder, comme le fit madame
+de Montcornet, un homme d’esprit pendant un mois à la campagne,
+sans avoir vu sur son visage le rire faux de la satiété, sans
+avoir surpris le bâillement caché d’un ennui qui se devine toujours,
+est un des plus beaux triomphes d’une femme. Une affection
+qui résiste à ces sortes d’essais doit être éternelle. On ne comprend
+point que les femmes ne se servent pas de cette épreuve pour juger
+leurs amants; il est impossible à un sot, à un égoïste, à un petit
+esprit d’y résister. Philippe II lui-même, l’Alexandre de la dissimulation,
+aurait dit son secret durant un mois de tête-à-tête à la
+campagne. Aussi les rois vivent-ils dans une agitation perpétuelle,
+et ne donnent-ils à personne le droit de les voir pendant plus
+d’un quart d’heure.</p>
+
+<p>Nonobstant les délicates attentions d’une des plus charmantes
+femmes de Paris, Émile Blondet retrouva donc le plaisir oublié
+depuis longtemps de l’école buissonnière, quand, le lendemain du
+jour où sa lettre fut finie, il se fit éveiller par François, le premier
+valet de chambre attaché spécialement à sa personne, avec l’intention
+d’explorer la vallée de l’Avonne.</p>
+
+<p>L’Avonne est la petite rivière qui, grossie au-dessus de Conches
+par de nombreux ruisseaux, dont quelques-uns sourdent aux
+Aigues, va se jeter à la Ville-aux-Fayes dans un des plus considérables
+affluents de la Seine. La disposition géographique de l’Avonne,
+flottable pendant environ quatre lieues, avait, depuis
+l’invention de Jean Rouvet, donné toute leur valeur aux forêts des
+Aigues, de Soulanges et de Ronquerolles, situées sur la crête des
+<span class="pagenum" id="page_237">237</span>
+collines au bas desquelles coule cette charmante rivière. Le parc
+des Aigues occupait la partie la plus large de la vallée, entre la
+rivière que la forêt, dite des Aigues, borde des deux côtés, et la
+grande route royale que de vieux ormes tortillards indiquent à
+l’horizon sur une côte parallèle à celle des monts dits de l’Avonne,
+ce premier gradin du magnifique amphithéâtre appelé le Morvan.</p>
+
+<p>Quelque vulgaire que soit cette comparaison, le parc ressemblait,
+ainsi posé au fond de la vallée, à un immense poisson dont la
+tête touchait au village de Conches et la queue au bourg de
+Blangy; car, plus long que large, il s’étalait au milieu par une
+largeur d’environ deux cents arpents, tandis qu’il en comptait à
+peine trente vers Conches, et quarante vers Blangy. La situation
+de cette terre, entre trois villages, à une lieue de la petite ville de
+Soulanges, d’où l’on plongeait sur cet Eden, a peut-être fomenté
+la guerre et conseillé les excès qui forment le principal intérêt de
+cette scène. Si, vu de la grande route, vu de la partie haute de
+la Ville-aux-Fayes, le paradis des Aigues fait commettre le péché
+d’envie aux voyageurs, comment les riches bourgeois de Soulanges
+et de la Ville-aux-Fayes auraient-ils été plus sages, eux qui l’admiraient
+à toute heure?</p>
+
+<p>Ce dernier détail topographique était nécessaire pour faire comprendre
+la situation, l’utilité des quatre portes par lesquelles on
+entrait dans le parc des Aigues, entièrement clos de murs, excepté
+les endroits où la nature avait disposé des points de vue et où l’on
+avait creusé des sauts-de-loup. Ces quatre portes, dites la porte
+de Conches, la porte d’Avonne, la porte de Blangy et la porte de
+l’Avenue, révélaient si bien le génie des diverses époques où elles
+furent construites, que, dans l’intérêt des archéologues, elles seront
+décrites, mais aussi succinctement que Blondet a déjà décrit
+celle de l’Avenue.</p>
+
+<p>Après huit jours de promenades avec la comtesse, l’illustre rédacteur
+du journal des <i>Débats</i> connaissait à fond le pavillon chinois,
+les ponts, les îles, la chartreuse, le châlet, les ruines du
+temple, la glacière babylonienne, les kiosques, enfin tous les détours
+inventés par les architectes de jardins, et auxquels neuf cents
+arpents peuvent se prêter; il voulait donc s’ébattre aux sources de
+l’Avonne, que le général et la comtesse lui vantaient tous les jours,
+en formant chaque soir le projet oublié chaque matin d’aller les
+visiter. En effet, au-dessus du parc des Aigues, l’Avonne a l’apparence
+<span class="pagenum" id="page_238">238</span>
+d’un torrent alpestre. Tantôt elle se creuse un lit entre les
+roches, tantôt elle s’enterre comme dans une cuve profonde; là,
+des ruisseaux y tombent brusquement en cascade; ici, elle s’étale
+à la façon de la Loire, en effleurant des sables et rendant le flottage
+impraticable, par le changement perpétuel de son chenal.
+Blondet prit le chemin le plus court à travers les labyrinthes du
+parc pour gagner la porte de Conches. Cette porte exige quelques
+mots, pleins d’ailleurs de détails historiques sur la propriété.</p>
+
+<p>Le fondateur des Aigues fut un cadet de la maison de Soulanges,
+enrichi par un mariage, qui voulut narguer son aîné. Ce sentiment
+nous a valu les féeries de l’Isola-Bella, sur le lac Majeur.
+Au moyen âge, le château des Aigues était situé sur l’Avonne. De
+ce castel, la porte seule subsistait, composée d’un porche semblable
+à celui des villes fortifiées, et flanqué de deux tourelles à poivrières.
+Au-dessus de la voûte du porche s’élevaient de puissantes
+assises ornées de végétations et percées de trois larges croisées à
+croisillons. Un escalier en colimaçon, ménagé dans une des tourelles,
+menait à deux chambres, et la cuisine occupait la seconde
+tourelle. Le toit du porche, à forme aiguë, comme toute vieille
+charpente, se distinguait par deux girouettes, perchées aux deux
+bouts d’une cime ornée de serrureries bizarres. Beaucoup de localités
+n’ont pas d’hôtel de ville si magnifique. Au dehors, le claveau
+du cintre offrait encore l’écusson des Soulanges, conservé par la
+dureté de la pierre de choix, où le ciseau du tailleur d’images
+l’avait gravé: <i>d’azur à trois bourdons en pal d’argent, à la
+farce brochante de gueules, chargée de cinq croisettes d’or
+au pied aiguisé</i>, et il portait la déchiqueture héraldique imposée
+aux cadets. Blondet déchiffra la devise: <i>Je soule agir</i>, un de
+ces calembours que les croisés se plaisaient à faire avec leurs noms,
+et qui rappelle une belle maxime de politique, malheureusement
+oubliée par Montcornet, comme on le verra. La porte, qu’une
+jolie fille avait ouverte à Blondet, était en vieux bois alourdi par
+des quinconces de ferraille. Le garde, réveillé par le grincement
+des gonds, mit le nez à sa fenêtre et se laissa voir en chemise.</p>
+
+<p>—Comment! nos gardes dorment encore à cette heure-ci, se
+dit le Parisien en se croyant très-fort sur la coutume forestière.</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-05.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-05.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">FOURCHON.</p>
+ <p class="caption3">Un de ces vieillards affectionnés par le&nbsp;crayon de&nbsp;Charlet.</p>
+ <p class="caption4">(LES PAYSANS.)</p>
+</div>
+
+<p>En un quart d’heure de marche, il atteignit aux sources de la
+rivière, à la hauteur des Conches, et ses yeux furent alors ravis
+par un de ces paysages dont la description devrait être faite comme
+<span class="pagenum" id="page_239">239</span>
+l’histoire de France, en mille volumes ou en un seul. Contentons-nous
+de deux phrases.</p>
+
+<p>Une roche ventrue et veloutée d’arbres nains, rongée au pied
+par l’Avonne, disposition à laquelle elle doit un peu de ressemblance
+avec une énorme tortue mise en travers de l’eau, figure
+une arche, par laquelle le regard embrasse une petite nappe claire
+comme un miroir, où l’Avonne semble endormie, et que terminent
+au loin des cascades à grosses roches, où de petits saules,
+pareils à des ressorts, vont et viennent constamment sous l’effort
+des eaux.</p>
+
+<p>Au delà de ces cascades, les flancs de la colline, coupés roide
+comme une roche du Rhin vêtue de mousses et de bruyères, mais
+troués comme elle par des arêtes schisteuses, versant çà et là de
+blancs ruisseaux bouillonnants, auxquels une petite prairie, toujours
+arrosée et toujours verte, sert de coupe; puis, comme contraste
+à cette nature sauvage et solitaire, les derniers jardins de
+Conches se voient de l’autre côté de ce chaos pittoresque, au bout
+des prés, avec la masse du village et son clocher.</p>
+
+<p>Voilà les deux phrases, mais le soleil levant, mais la pureté de
+l’air, mais l’âcre rosée, mais le concert des eaux et des bois?...
+devinez-les!</p>
+
+<p>—Ma foi! c’est presque aussi beau qu’à l’Opéra! se dit Blondet
+en remontant l’Avonne innavigable, dont les caprices faisaient
+ressortir le canal droit, profond et silencieux de la basse Avonne,
+encaissée par les grands arbres de la forêt des Aigues.</p>
+
+<p>Blondet ne poussa pas très-loin sa promenade matinale, il fut
+bientôt arrêté par un des paysans qui sont, dans ce drame, des
+comparses si nécessaires à l’action, qu’on hésitera peut-être entre
+eux et les premiers rôles.</p>
+
+<p>En arrivant à un groupe de rochers où la source principale est
+serrée comme entre deux portes, le spirituel écrivain aperçut un
+homme qui se tenait dans une immobilité capable de piquer la
+curiosité d’un journaliste, si déjà la tournure et l’habillement de
+cette statue animée ne l’avaient profondément intrigué.</p>
+
+<p>Il reconnut dans cet humble personnage un de ces vieillards
+affectionnés par le crayon de Charlet, qui tenait aux troupiers de
+cet Homère des soldats, par la solidité d’une charpente habile à
+porter le malheur, et à ses immortels balayeurs, par une figure
+rougie, violacée, rugueuse, inhabile à la résignation. Un chapeau
+<span class="pagenum" id="page_240">240</span>
+de feutre grossier, dont les bords tenaient à la calotte par des reprises,
+garantissait des intempéries cette tête presque chauve; il
+s’en échappait deux flocons de cheveux, qu’un peintre aurait payé
+quatre francs à l’heure pour pouvoir copier cette neige éblouissante,
+et disposée comme celle de tous les Pères éternels classiques.
+A la manière dont les joues rentraient en continuant la bouche,
+on devinait que le vieillard édenté s’adressait plus souvent au
+tonneau qu’à la huche. Sa barbe blanche, clair-semée, donnait
+quelque chose de menaçant à son profil par la roideur des poils coupés
+courts. Ses yeux, trop petits pour son énorme visage, inclinés
+comme ceux du cochon, exprimaient à la fois la ruse et la paresse;
+mais en ce moment ils jetaient comme une lueur, tant le regard
+jaillissait droit sur la rivière. Pour tout vêtement, ce pauvre
+homme portait une vieille blouse, autrefois bleue, et un pantalon
+de cette toile grossière qui sert à Paris à faire des emballages. Tout
+citadin aurait frémi de lui voir aux pieds des sabots cassés, sans
+même un peu de paille pour en adoucir les crevasses. Assurément,
+la blouse et le pantalon n’avaient de valeur que pour la cuve d’une
+papeterie.</p>
+
+<p>En examinant ce Diogène campagnard, Blondet admit la possibilité
+du type de ces paysans qui se voient dans les vieilles tapisseries,
+les vieux tableaux, les vieilles sculptures, et qui lui paraissait
+jusqu’alors fantastique. Il ne condamna plus absolument
+l’école du laid, en comprenant que, chez l’homme, le beau n’est
+qu’une flatteuse exception, une chimère à laquelle il s’efforce de
+croire.</p>
+
+<p>—Quelles peuvent être les idées, les mœurs d’un pareil être,
+à quoi pense-t-il? se disait Blondet pris de curiosité. Est-ce là
+mon semblable? Nous n’avons de commun que la forme, et
+encore?...</p>
+
+<p>Il étudiait cette rigidité particulière au tissu des gens qui vivent
+en plein air, habitués aux intempéries de l’atmosphère, à supporter
+les excès du froid et du chaud, à tout souffrir enfin, qui font de
+leur peau des cuirs presque tannés, et de leurs nerfs un appareil
+contre la douleur physique, aussi puissant que celui des Arabes ou
+des Russes.</p>
+
+<p>—Voilà des Peaux-Rouges de Cooper, se dit-il, il n’y a pas
+besoin d’aller en Amérique pour observer des sauvages.</p>
+
+<p>Quoique le Parisien ne fût qu’à deux pas, le vieillard ne tourna
+<span class="pagenum" id="page_241">241</span>
+pas la tête, et regarda toujours la rive opposée avec cette fixité que
+les fakirs de l’Inde donnent à leurs yeux vitrifiés et à leurs membres
+ankilosés. Vaincu par cette espèce de magnétisme, plus communicatif
+qu’on ne le croit, Blondet finit par regarder l’eau.</p>
+
+<p>—Eh bien! mon bonhomme, qu’y a-t-il donc là? demanda
+Blondet, après un gros quart d’heure, pendant lequel il n’aperçut
+rien qui motivât cette profonde attention.</p>
+
+<p>—Chut!... dit tout bas le vieillard en faisant signe à Blondet de
+ne pas agiter l’air par sa voix. Vous allez l’effrayer...</p>
+
+<p>—Qui?...</p>
+
+<p>—Une <i>loute</i>, mon cher monsieur. Si <i>alle</i> nous entend, <i>alle</i>
+est <i>capabe ed</i> filer sous l’eau! Et, <i>gnia</i> pas à dire, elle a sauté là,
+tenez!... Voyez-vous où l’eau <i>bouille</i>... Oh! elle guette un poisson;
+mais quand elle va vouloir rentrer, mon petit l’empoignera.
+C’est que, voyez-vous, la <i>loute</i> est ce qu’il y a de plus rare. C’est
+un gibier scientifique, <i>ben</i> délicat, tout de même; on me la payerait
+dix francs aux Aigues, vu que leur dame fait maigre, et c’est
+maigre demain. Dans les temps, défunt madame m’en a payé jusqu’à
+vingt francs et <i>a</i> me rendait la peau!... Mouche, appela-t-il
+à voix basse, regarde bien...</p>
+
+<p>De l’autre côté de ce bras de l’Avonne, Blondet vit deux yeux
+brillants, comme des yeux de chat, sous une touffe d’aunes; puis
+il aperçut le front brun, les cheveux ébouriffés d’un enfant d’environ
+douze ans, couché sur le ventre, qui fit un signe pour indiquer
+la loutre et avertir le vieillard qu’il ne la perdait pas de vue.
+Blondet, subjugué par le dévorant espoir du vieillard et de l’enfant,
+se laissa mordre par le démon de la chasse.</p>
+
+<p>Ce démon à deux griffes, l’espérance et la curiosité, vous mène
+où il veut.</p>
+
+<p>—La peau se vend aux chapeliers, reprit le vieillard. C’est si
+beau, si doux! Ça se met aux casquettes...</p>
+
+<p>—Vous croyez, vieillard? dit Blondet en souriant.</p>
+
+<p>—Certainement, monsieur, vous devez en savoir plus long que
+moi, quoique j’aie soixante-dix ans, répondit humblement et respectueusement
+le vieillard en prenant une pose de donneur d’eau
+bénite, et vous pourriez peut-être <i>ben</i> me dire pourquoi ça plaît
+tant aux conducteurs et aux marchands de vin.</p>
+
+<p>Blondet, ce maître en ironie, déjà mis en défiance par le mot
+<i>scientifique</i>, en souvenir du maréchal de Richelieu, soupçonna
+<span class="pagenum" id="page_242">242</span>
+quelque raillerie chez ce vieux paysan; mais il fut détrompé
+par la naïveté de la pose et par la bêtise de l’expression.</p>
+
+<p>—Dans ma jeunesse, on en voyait beaucoup <i>eu</i> d’<i>loutes</i>, le
+pays leur est si favorable, reprit le bonhomme; mais on les a tant
+chassées, que c’est tout au plus si nous en apercevons la queue
+<i>d’eune</i> par sept ans... Aussi <i>el’souparfait</i> de la Ville-aux-Fayes...
+Monsieur le connaît-il? Quoique Parisien, c’est un brave jeune
+homme comme vous, il aime les curiosités. Pour lors, sachant
+mon talent pour prendre les <i>loutes</i>, car je les connais comme vous
+pouvez connaître votre alphabet, il m’a donc dit comme ça: —Père
+Fourchon, quand vous trouverez une <i>loute</i>, apportez-la-moi,
+<i>qui</i> me dit, je vous la payerai bien, et si elle était tachetée de blanc
+<i>sul’dos</i>, <i>qui</i> me dit, je vous en donnerais trente francs. V’là ce
+<i>qui</i> me dit sur le port de la Ville-aux-Fayes, aussi vrai que je
+<i>crais</i> en Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Il y a <i>core</i> un
+savant, à Soulanges, M. Gourdon, <i>nout</i> médecin, qui fait comme
+ils disent, un cabinet d’histoire naturelle, qu’il n’y a pas son pareil
+à Dijon, enfin le premier savant de ces pays-ci qui me la payerait
+bien cher!... Il sait empailler <i>les houmes</i> et les bêtes! Et dont
+que mon garçon me soutient que c’te <i>loute</i> a des poils blancs...
+Si c’est ça, que je lui ai dit, <i>el</i> bon Dieu nous veut du bien, à ce
+matin! Voyez-vous l’eau qui bouille?... Oh! elle est là... Quoique
+ça vive dans une manière de terrier, ça reste des jours entiers
+sous l’eau. Ah! elle vous a entendu, mon cher monsieur, <i>alle</i> se
+défie, car <i>gn’y</i> a pas <i>d’animau</i> plus fin que celui-là; c’est pire
+qu’une femme.</p>
+
+<p>—C’est peut-être pour cela qu’on les appelle au féminin des
+loutres? dit Blondet.</p>
+
+<p>—Dame, monsieur, vous qu’êtes de Paris, vous savez cela mieux
+que nous; mais vous auriez ben mieux fait pour nous, <i>ed’dormi</i>
+la grasse matinée, car, voyez-vous c’te manière de flot? elle s’en
+va par en dessous... Va, Mouche! elle a <ins title="original: entendn">entendu</ins> monsieur, la
+<i>loute</i>, et elle est capable de nous faire droguer jusqu’à <i>ménuit</i>,
+allons-nous-en... V’là nos trente francs qui nagent!...</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-06.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-06.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">MOUCHE.</p>
+ <p class="caption3">Son costume l’emportait&nbsp;encore en&nbsp;simplicité sur celui
+du&nbsp;père&nbsp;Fourchon.</p>
+ <p class="caption4">(LES PAYSANS.)</p>
+</div>
+
+<p>Mouche se leva, mais à regret; il regardait l’endroit où bouillonnait
+l’eau, le montrant du doigt et ne perdant pas tout espoir.
+Cet enfant, à cheveux crépus, la figure brunie comme celle des
+anges dans les tableaux du quinzième siècle, paraissait être en
+culotte, car son pantalon finissait au genou par des déchiquetures
+<span class="pagenum" id="page_243">243</span>
+ornées d’épines et de feuilles mortes. Ce vêtement nécessaire tenait
+par deux cordes d’étoupes en guise de bretelles. Une chemise de
+toile de la même qualité que celle du pantalon du vieillard, mais
+épaissie par des raccommodages barbus, laissait voir une poitrine
+hâlée. Ainsi, le costume de Mouche l’emportait encore en simplicité
+sur celui du père Fourchon.</p>
+
+<p>—Ils sont bien bons enfants ici, se dit en lui-même Blondet;
+les gens de la banlieue de Paris vous apostropheraient drôlement
+un bourgeois qui ferait envoler leur gibier!</p>
+
+<p>Et comme il n’avait jamais vu de loutres, pas même au Muséum,
+il fut enchanté de cet épisode de sa promenade.</p>
+
+<p>—Allons, reprit-il, touché de voir le vieillard s’en allant sans
+rien demander, vous vous dites un chasseur de loutres fini... Si
+vous êtes sûr que la loutre soit là... De l’autre côté, Mouche leva
+le doigt et fit voir des bulles d’air montées du fond de l’Avonne,
+qui vinrent expirer en cloches au milieu du bassin.</p>
+
+<p>—Elle est revenue là, dit le père Fourchon, elle a respiré, la
+gueuse, c’est <i>alle qu’a fait ces boutifes-là</i>. Comment s’arrangent-elles
+pour respirer au fond de l’eau? Mais c’est si malin, que ça se
+moque de la science.</p>
+
+<p>—Eh bien! reprit Blondet, à qui ce dernier mot parut être une
+plaisanterie plutôt due à l’esprit paysan qu’à l’individu, attendez
+et prenez la loutre.</p>
+
+<p>—Et notre journée à Mouche et à moi?</p>
+
+<p>—Que vaut-elle, votre journée?</p>
+
+<p>—A nous deux, mon apprenti et moi?... cinq francs... dit le
+vieillard en regardant Blondet dans les yeux, avec une hésitation
+qui révélait un surfaix énorme.</p>
+
+<p>Le journaliste tira dix francs de sa poche en disant:</p>
+
+<p>—En voilà dix, et je vous en donnerai tout autant pour la
+loutre.</p>
+
+<p>—Elle ne vous coûtera pas cher, si elle a du blanc sur le dos,
+car <i>el’souparfait</i> m’disait <i>c’que nout Muséon</i> n’en a qu’une de
+ce genre-là. —Mais c’est qu’il est instruit <i>tout de même</i>, <i>nout
+souparfait</i>! et pas bête. Si je chasse à la <i>loute</i>, M. des Lupeaulx
+chasse à la fille de <i>môsieu</i> Gaubertin, <i>qu’a eune fiare dot blanche
+sul’dos</i>. —Tenez, mon cher môsieur, sans vous commander,
+allez vous <i>bouter au mitant</i> de l’Avonne, à <i>c’te piarre</i>, là bas...
+Quand nous aurons forcé la loute, elle descendra le fil de l’eau,
+<span class="pagenum" id="page_244">244</span>
+car voilà leur ruse à ces bêtes, elles remontent plus haut que leur
+trou pour pêcher, et une fois chargées de poisson, elles savent
+qu’elles iront mieux à la dérive. Quand je vous dis que c’est fin...
+Si j’avais appris la finesse à leur école, je vivrais à c’te heure de
+mes rentes... J’ai su trop tard qu’il fallait <i>eurmonter</i> le courant
+<i>ed’ grand</i> matin pour trouver le butin avant les autres. Enfin, on
+m’a jeté un sort à ma naissance. A nous trois, nous serons peut-être
+plus fins que <i>c’te loute</i>.</p>
+
+<p>—Et comment, mon vieux nécromancien?</p>
+
+<p>—Ah! dame! nous sommes si bêtes, nous aut’ <i>pésans</i>, que nous
+finissons par entendre les bêtes. V’là comme nous ferons. Quand
+la <i>loute</i> voudra s’en revenir chez elle, nous l’effrayerons ici, vous
+l’effrayerez là-bas; effrayée par nous, effrayée par vous, elle se
+jettera sur le bord; si elle prend la voie de <i>tarre</i>, elle est perdue.
+Ça ne peut pas marcher; c’est fait pour la nage avec leurs pattes
+d’oie. Oh! ça va-t-il vous amuser, car c’est un vrai carambolage:
+on pêche et l’on chasse à la fois!... Le général, chez qui vous
+êtes aux Aigues, y est revenu trois jours de suite, tant il s’y
+entêtait!</p>
+
+<p>Blondet, muni d’une branche coupée par le vieillard, qui lui dit
+de s’en servir pour fouetter la rivière à son commandement, alla
+se poster au milieu de l’Avonne en sautant de pierre en pierre.</p>
+
+<p>—Là, bien! mon cher monsieur.</p>
+
+<p>Blondet resta là, sans s’apercevoir de la fuite du temps; car de
+moment en moment un geste du vieillard lui faisait espérer un
+heureux dénoûment; mais d’ailleurs rien ne dépêche mieux le
+temps que l’attente de l’action vive qui va succéder au profond
+silence de l’affût.</p>
+
+<p>—Père Fourchon, dit tout bas l’enfant en se voyant seul avec
+le vieillard, <i>gnia</i> tout de même une <i>loute</i>...</p>
+
+<p>—Tu la vois!...</p>
+
+<p>—La v’là!</p>
+
+<p>Le vieillard fut stupéfait en apercevant entre deux eaux le pelage
+brun-rouge d’une loutre.</p>
+
+<p>—<i>A va su me!</i> dit le petit.</p>
+
+<p>—Fiche-l’y un petit coup sec sur la tête et jette-toi dans l’eau
+pour la tenir au fin fond sans la lâcher...</p>
+
+<p>Mouche fondit dans l’Avonne comme une grenouille effrayée.</p>
+
+<p>—Allez! allez! mon cher monsieur, dit le père Fourchon à
+<span class="pagenum" id="page_245">245</span>
+Blondet, en se jetant aussi dans l’Avonne et en laissant ses sabots
+sur le bord, effrayez-la donc! la voyez-vous... <i>a</i> nage <i>su</i> vous.</p>
+
+<p>Le vieillard courut sur Blondet en fendant les eaux et lui criant
+avec le sérieux que les gens de la campagne gardent dans leurs
+plus grandes vivacités: —La voyez-vous là, <i>el</i>’ long des roches!</p>
+
+<p>Blondet, placé par le vieillard de manière à recevoir les rayons
+du ciel dans les yeux, frappait sur l’eau de confiance.</p>
+
+<p>—Allez! allez! du côté des roches! cria le père Fourchon, le
+trou est là-bas, à <i>vout</i> gauche.</p>
+
+<p>Emporté par son dépit, qu’une longue attente avait stimulé,
+Blondet prit un bain de pieds en glissant de dessus les pierres.</p>
+
+<p>—Hardi! mon cher monsieur, hardi! vous y êtes. Ah! vingt
+bon Dieu! la voilà qui passe entre vos jambes! Ah! <i>alle</i> passe...
+<i>all</i>’ passe! dit le vieillard au désespoir.</p>
+
+<p>Et comme pris à l’ardeur de cette chasse, le vieux paysan
+s’avança dans les profondeurs de la rivière jusque devant Blondet.</p>
+
+<p>—Nous l’avons manquée par <i>vout</i> faute! dit le père Fourchon,
+à qui Blondet donna la main et qui sortit de l’eau comme un
+triton, mais comme un triton vaincu. La <i>garse</i>, elle est là, sous
+les rochers!... Elle a lâché son poisson, dit le bonhomme en
+regardant au loin et montrant quelque chose qui flottait... Nous
+aurons toujours la tanche, car c’est une vraie tanche!...</p>
+
+<p>En ce moment, un valet en livrée et à cheval qui menait un
+autre cheval par la bride se montra galopant sur le chemin de
+Conches.</p>
+
+<p>—Tenez, v’là les gens du château qui font mine de vous chercher,
+dit le bonhomme. Si vous voulez repasser la rivière, je <i>vas</i>
+vous donner la main... Ah! ça m’est égal de me mouiller, ça
+m’évite du blanchissage!...</p>
+
+<p>—Et les rhumes? dit Blondet.</p>
+
+<p>—Ah! <i>ouin!</i> Ne voyez-vous pas que le soleil nous a culottés,
+Mouche et moi, comme des pipes <i>ed’ major</i>! Appuyez-vous sur
+moi, mon cher monsieur... Vous êtes de Paris, vous ne savez pas
+vous tenir sur <i>nous</i> roches, vous qui savez tant de choses... Si
+vous restez longtemps ici, vous apprendrez <i>ben</i> des choses dans
+<i>el’ livre ed’</i> la nature, vous qui, dit-on, <i>escrivez</i> dans les <i>papiers
+nouvelles</i>.</p>
+
+<p>Blondet était arrivé sur l’autre bord de l’Avonne, quand Charles,
+le valet de pied, l’aperçut.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_246">246</span>
+—Ah! monsieur, s’écria-t-il, vous ne vous figurez pas l’inquiétude
+dans laquelle est madame, depuis qu’on lui a dit que vous
+étiez sorti par la porte de Conches: elle vous croit noyé. Voilà
+trois fois qu’on sonne le second coup du déjeuner à grandes volées,
+après vous avoir appelé partout dans le parc, où monsieur le curé
+vous cherche encore.</p>
+
+<p>—Quelle heure est-il donc, Charles?...</p>
+
+<p>—Onze heures trois quarts!...</p>
+
+<p>—Aide-moi à monter à cheval...</p>
+
+<p>—Est-ce que par hasard monsieur aurait donné dans la loutre
+du père Fourchon? dit le valet, en remarquant l’eau qui s’égouttait
+des bottes et du pantalon de Blondet.</p>
+
+<p>Cette seule question éclaira le journaliste.</p>
+
+<p>—Ne dis pas un mot de cela, Charles, et j’aurai soin de toi,
+s’écria-t-il.</p>
+
+<p>—Oh! pardi! monsieur le comte lui-même a été pris à la loutre
+du père Fourchon, répondit le valet. Dès qu’il arrive un étranger
+à Aigues, le père Fourchon se met aux aguets, et si le bourgeois
+va voir les sources de l’Avonne, il lui vend sa loutre... Il joue ça
+si bien que monsieur le comte y est revenu trois fois, et lui a payé
+six journées pendant lesquelles ils ont regardé l’eau couler.</p>
+
+<p>—Et moi qui croyais avoir vu dans Potier, dans Baptiste cadet,
+dans Michot et dans Monrose, les plus grands comédiens de ce
+temps-ci!... se dit Blondet, que sont-ils auprès de ce mendiant?</p>
+
+<p>—Oh! il connaît très-bien cet exercice-là, le père Fourchon,
+dit Charles. Il a en outre une autre corde à son arc, car il se dit
+cordier de son état. Il a sa fabrique le long du mur de la porte de
+Blangy. Si vous vous avisiez de toucher à sa corde, il vous entortille
+si bien qu’il vous prend l’envie de tourner la roue et de faire
+un peu de corde; il vous demande alors la gratification due au
+maître par l’apprenti. Madame y a été prise, et lui a donné vingt
+francs. C’est le roi des finauds, dit Charles en se servant d’un mot
+honnête.</p>
+
+<p>Ce bavardage de laquais permit à Blondet de se livrer à quelques
+réflexions sur la profonde astuce des paysans, en se rappelant tout
+ce qu’il avait entendu dire par son père, le juge d’Alençon. Puis
+toutes les plaisanteries cachées sous la malicieuse rondeur du père
+Fourchon lui revenant à la mémoire, éclairées par les confidences
+de Charles, il s’avoua <i>gaussé</i> par le vieux mendiant bourguignon.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_247">247</span>
+—Vous ne sauriez croire, monsieur, disait Charles en arrivant
+au perron des Aigues, combien il faut se défier de tout dans la
+campagne, et surtout ici, que le général n’est pas très-aimé...</p>
+
+<p>—Pourquoi donc?</p>
+
+<p>—Ah! dame! je ne sais pas, répondit Charles en prenant l’air
+bête sous lequel les domestiques savent abriter leurs refus à des
+supérieurs, et qui donna beaucoup à penser à Blondet.</p>
+
+<p>—Vous voilà donc, coureur? dit le général, que le pas des chevaux
+amena sur le perron. Le voilà! soyez calme! cria-t-il à sa
+femme, dont le petit pas se faisait entendre, il ne nous manque
+plus maintenant que l’abbé Brossette; va le chercher, Charles!
+dit-il au domestique.</p>
+
+<h5>III.—LE CABARET.</h5>
+
+<p class="nbreak">La porte dite de Blangy, due à Bouret, se composait de deux
+larges pilastres à bossages vermiculés, surmontés chacun d’un chien
+dressé sur ses pattes de derrière, et tenant un écusson entre ses
+pattes de devant. Le voisinage du pavillon où logeait le régisseur
+avait dispensé le financier de bâtir une loge de concierge. Entre
+ces deux pilastres, une grille somptueuse, dans le genre de celle
+forgée au temps de Buffon pour le Jardin des Plantes, s’ouvrait sur
+un bout de pavé conduisant à la route cantonale, jadis entretenue
+soigneusement par les Aigues, par la maison de Soulanges, et qui
+relie Conches, Cerneux, Blangy, Soulanges à la Ville-aux-Fayes,
+comme par une guirlande, tant cette route est fleurie d’héritages
+entourés de haies et parsemée de maisonnettes à rosiers, chèvrefeuilles
+et plantes grimpantes.</p>
+
+<p>Là, le long d’une coquette muraille qui s’étendait jusqu’à un
+saut-de-loup par lequel le château plongeait sur la vallée jusqu’au
+delà de Soulanges, se trouvaient le poteau pourri, la vieille roue et
+les piquets à râteaux qui constituent la fabrique d’un cordier de
+village.</p>
+
+<p>Vers midi et demi, au moment où Blondet s’asseyait à un bout
+de la table, en face de l’abbé Brossette, en recevant les caressants
+reproches de la comtesse, le père Fourchon et Mouche arrivaient
+à leur établissement. De là, le père Fourchon, sous prétexte de
+fabriquer des cordes, surveillait les Aigues, et pouvait y voir les
+maîtres entrant ou sortant. Aussi, les persiennes ouvertes, les
+<span class="pagenum" id="page_248">248</span>
+promenades à deux, le plus petit incident de la vie au château, rien
+n’échappait à l’espionnage du vieillard, qui ne s’était établi cordier
+que depuis trois ans, circonstance minime que ni les gardes des
+Aigues, ni les domestiques, ni les maîtres n’avaient encore remarquée.</p>
+
+<p>—Fais le tour par la porte de l’Avonne pendant que je vas
+serrer nos agrès, dit le père Fourchon, et quand tu leur auras dégoisé
+la chose, on viendra sans doute me chercher au Grand-I-Vert,
+où je vas me rafraîchir, car ça donne soif d’être sur l’eau
+comme ça! Si tu t’y prends comme je viens de te le dire, tu leur
+accrocheras un bon déjeuner; tâche de parler à la comtesse, et
+<i>tape su</i> moi, de manière à ce qu’ils aient l’idée de me chanter un
+air de leur morale, quoi!... Y aura quelques verres de bon vin à
+<i>siffler</i>.</p>
+
+<p>Après ces dernières instructions, que l’air narquois de Mouche
+rendait presque superflues, le vieux cordier, tenant sa loutre sous
+le bras, disparut dans le chemin cantonal.</p>
+
+<p>A mi-chemin de cette jolie porte de village, se trouvait, au moment
+où Émile Blondet vint aux Aigues, une de ces maisons qui
+ne se voient qu’en France, partout où la pierre est rare. Les morceaux
+de briques ramassés de tous côtés, les gros <ins title="original: caillous">cailloux</ins> sertis
+comme des diamants dans une terre argileuse qui formaient des
+murs solides, quoique rongés, le toit soutenu par de grosses branches
+et couvert en jonc et en paille, les grossiers volets, la porte,
+tout de cette chaumière provenait de trouvailles heureuses ou de
+dons arrachés par l’importunité.</p>
+
+<p>Le paysan a pour sa demeure l’instinct qu’a l’animal pour son
+nid ou pour son terrier, et cet instinct éclatait dans toutes les dispositions
+de cette chaumière. D’abord la fenêtre et la porte regardaient
+au nord. La maison, assise sur une petite éminence dans
+l’endroit le plus caillouteux d’un terrain à vignes, devait être salubre.
+On y montait par trois marches industrieusement faites avec
+des piquets, avec des planches et remplies de pierrailles. Les eaux
+s’écoulaient donc rapidement. Puis, comme en Bourgogne la pluie
+vient rarement du nord, aucune humidité ne pouvait pourrir les
+fondations, quelque légères qu’elles fussent. Au bas, le long du
+sentier, régnait un rustique palis, perdu dans une haie d’aubépine
+et de ronces. Une treille, sous laquelle de méchantes tables, accompagnées
+de bancs grossiers, invitaient les passants à s’asseoir,
+<span class="pagenum" id="page_249">249</span>
+couvrait de son berceau l’espace qui séparait cette chaumière du chemin.
+A l’intérieur, le haut du talus offrait pour décor des roses,
+des giroflées, des violettes, toutes les fleurs qui ne coûtent rien.
+Un chèvrefeuille et un jasmin attachaient leurs brindilles sur le
+toit déjà chargé de mousses, malgré son peu d’ancienneté.</p>
+
+<p>A droite de sa maison, le possesseur avait adossé une étable pour
+deux vaches. Devant cette construction en mauvaises planches, un
+terrain battu servait de cour; et, dans un coin, se voyait un
+énorme tas de fumier. De l’autre côté de la maison et de la treille,
+s’élevait un hangar en chaume soutenu par deux troncs d’arbres,
+sous lequel se mettaient les ustensiles des vignerons, leurs futailles
+vides, des fagots de bois empilés autour de la bosse que formait
+le four, dont la bouche s’ouvre presque toujours, dans les maisons
+de paysans, sous le manteau de la cheminée.</p>
+
+<p>A la maison attenait environ un arpent enclos d’une haie vive
+et plein de vignes, soignées comme le sont celles des paysans,
+toutes si bien fumées, provignées et bêchées, que leurs pampres
+verdoient les premiers à trois lieues à la ronde. Quelques arbres,
+des amandiers, des pruniers et des abricotiers montraient leurs
+têtes grêles, çà et là, dans cet enclos. Entre les ceps, le plus souvent
+on cultivait des pommes de terre ou des haricots. En hache,
+vers le village, et derrière la cour, dépendait encore de cette habitation
+un petit terrain humide et bas, favorable à la culture des
+choux, des oignons, légumes favoris de la classe ouvrière, et fermé
+d’une porte à claire-voie par où passaient les vaches, en pétrissant
+le sol et y laissant leurs bouses étalées.</p>
+
+<p>Cette maison, composée de deux pièces au rez-de-chaussée,
+avait sa sortie sur le vignoble. Du côté des vignes, une rampe en
+bois, appuyée au mur de la maison et couverte d’une toiture en
+chaume, montait jusqu’au grenier, éclairé par un œil-de-bœuf.
+Sous cet escalier rustique, un caveau, tout en briques de Bourgogne,
+contenait quelques pièces de vin.</p>
+
+<p>Quoique la batterie de cuisine du paysan consiste ordinairement
+en deux ustensiles avec lesquels on fait tout, une poêle et un chaudron
+de fer, par exception, il se trouvait dans cette chaumière deux
+casseroles énormes, accrochées sous le manteau de la cheminée,
+au-dessus d’un petit fourneau portatif. Malgré ce symptôme d’aisance,
+le mobilier était en harmonie avec les dehors de la maison.
+Ainsi, pour contenir l’eau, une jarre; pour argenterie, des cuillers
+<span class="pagenum" id="page_250">250</span>
+de bois ou d’étain, des plats en terre brune au dehors et blanche
+en dedans, mais écaillés et raccommodés avec des attaches; enfin,
+autour d’une table solide, des chaises en bois blanc, et pour plancher
+de la terre battue. Tous les cinq ans les murs recevaient une
+couche d’eau de chaux, ainsi que les maigres solives du plafond,
+auxquelles pendent du lard, des bottes d’oignons, des paquets de
+chandelles et les sacs où le paysan met ses graines; auprès de la
+huche, une antique armoire en vieux noyer garde le peu de linge,
+les vêtements de rechange et les habits de fête de la famille.</p>
+
+<p>Sur le manteau de la cheminée brillait un vieux fusil de braconnier;
+vous n’en donneriez pas cinq francs, le bois est quasi brûlé,
+le canon, sans aucune apparence, ne semble pas nettoyé. Vous
+pensez que la défense d’une cabane à loquet, dont la porte extérieure,
+pratiquée dans le palis, n’est jamais fermée, n’exige pas
+mieux, et vous vous demandez à quoi peut servir une pareille
+arme. D’abord, si le bois est d’une simplicité commune, le canon,
+choisi avec soin, provient d’un fusil de prix, donné sans doute à
+quelque garde-chasse. Aussi le propriétaire de ce fusil ne manque-t-il
+jamais son coup; il existe entre son arme et lui l’intime connaissance
+que l’ouvrier a de son outil. S’il faut abaisser le canon
+d’un millimètre au-dessous ou au-dessus du but, parce qu’il relève
+ou tombe de cette faible estime, le braconnier le sait, il obéit
+à cette loi sans se tromper. Puis, un officier d’artillerie trouverait
+les parties essentielles de l’arme en bon état: rien de moins, rien
+de plus. Dans tout ce qu’il s’approprie, dans tout ce qui doit lui
+servir, le paysan déploie la force convenable, il y met le nécessaire
+et rien au delà. La perfection extérieure, il ne la comprend jamais.
+Juge infaillible des nécessités en toutes choses, il connaît tous les
+degrés de force, et sait, en travaillant pour le bourgeois, donner
+le moins possible pour le plus possible. Enfin, ce fusil méprisable
+entre pour beaucoup dans l’existence de la famille, et vous saurez
+tout à l’heure comment.</p>
+
+<p>Avez-vous bien saisi les mille détails de cette hutte assise à cinq
+cents pas de la jolie porte des Aigues? La voyez-vous accroupie là
+comme un mendiant devant un palais? Eh bien! son toit chargé
+de mousses veloutées, ses poules caquetant, son cochon qui se
+vautre, sa génisse qui vague, toutes ces poésies champêtres avaient
+un horrible sens. A la porte du palis, une grande perche élevait à
+une certaine hauteur un bouquet flétri, composé de trois branches
+<span class="pagenum" id="page_251">251</span>
+de pin et d’un feuillage de chêne réuni par un chiffon. Au-dessus
+de la porte, un peintre forain avait, pour un déjeuner, peint dans
+un tableau de deux pieds carrés, sur un champ blanc, un <i>I</i> majuscule
+en vert, et pour ceux qui savent lire, ce calembour en douze
+lettres: Au Grand-I-Vert (hiver). A gauche de la porte éclataient
+les vives couleurs de cette vulgaire affiche: Bonne bière de mars,
+où de chaque côté d’un cruchon qui lance un jet de mousse se
+carrent une femme en robe excessivement décolletée et un hussard,
+tous deux <ins title="original: grosièrement">grossièrement</ins> coloriés. Aussi, malgré les fleurs et
+l’air de la campagne s’exhalait-il de cette chaumière la forte et
+nauséabonde odeur de vin et de mangeaille qui vous saisit à Paris
+en passant devant les gargotes de faubourg.</p>
+
+<p>Vous connaissez les lieux. Voici les êtres et leur histoire qui
+contient plus d’une leçon pour les philanthropes.</p>
+
+<p>Le propriétaire du Grand-I-Vert, nommé François Tonsard,
+se recommande à l’attention des philosophes par la manière dont
+il avait résolu le problème de la vie fainéante et de la vie occupée,
+de manière à rendre la fainéantise profitable et l’occupation
+nulle.</p>
+
+<p>Ouvrier en toutes choses, il savait travailler à la terre, mais pour
+lui seul. Pour les autres, il creusait des fossés, fagottait, écorçait
+des arbres ou les abattait. Dans ces travaux, le bourgeois est à la
+discrétion de l’ouvrier. Tonsard avait dû son coin de terre à la
+générosité de mademoiselle Laguerre. Dès sa première jeunesse,
+Tonsard faisait des journées pour le jardinier du château, car il
+n’y avait pas son pareil pour tailler les arbres d’allée, les charmilles,
+les haies, les marronniers de l’Inde. Son nom indique assez
+un talent héréditaire. Au fond des campagnes, il existe des priviléges
+obtenus et maintenus avec autant d’art qu’en déploient les
+commerçants pour s’attribuer les leurs. Un jour, en se promenant,
+Madame entendit Tonsard, garçon bien découplé, disant: «Il me
+suffirait pourtant d’un arpent de terre pour vivre, et pour vivre
+heureusement!» Cette bonne fille, habituée à faire des heureux,
+lui donna cet arpent de vignes en avant de la porte de Blangy,
+contre cent journées (délicatesse peu comprise!), en lui permettant
+de rester aux Aigues, où il vécut avec les gens du château auxquels
+il parut être le meilleur garçon de la Bourgogne.</p>
+
+<p>Ce pauvre Tonsard (ce fut le mot de tout le monde) travailla
+pendant environ trente journées sur les cent qu’il devait; le reste
+<span class="pagenum" id="page_252">252</span>
+du temps il baguenauda, riant avec les femmes de Madame, et
+surtout avec mademoiselle Cochet, la femme de chambre, quoiqu’elle
+fût laide comme toutes les femmes de chambre des belles
+actrices. Rire avec mademoiselle Cochet signifiait tant de choses
+que Soudry, l’heureux gendarme dont il est question dans la lettre
+de Blondet, regardait encore Tonsard de travers, après vingt-cinq
+ans. L’armoire en noyer, le lit à colonnes et à bonnes grâces,
+ornements de la chambre à coucher, furent sans doute le fruit de
+quelque <i>risette</i>.</p>
+
+<p>Une fois en possession de son champ, au premier qui lui dit que
+madame le lui avait donné, Tonsard répondit: «Je l’ai parguienne
+bien acheté et bien payé. Est-ce que les bourgeois nous donnent
+jamais quelque chose? Est-ce donc rien que cent journées? Ça me
+coûte trois cents francs et c’est tout cailloux!» Le propos ne dépassa
+point la région populaire.</p>
+
+<p>Tonsard se bâtit alors cette maison lui-même, en prenant les
+matériaux de ci et de là, se faisant donner un coup de main par
+l’un et l’autre, grapillant au château les choses de rebut, ou les
+demandant et les obtenant toujours. Une mauvaise porte de montreuil,
+démolie pour être reportée plus loin, devint celle de l’étable.
+La fenêtre venait d’une vieille serre abattue. Les débris du
+château servirent donc à élever cette fatale chaumière.</p>
+
+<p>Sauvé de la réquisition par Gaubertin, le régisseur des Aigues,
+dont le père était accusateur public au département, et qui d’ailleurs
+ne pouvait rien refuser à mademoiselle Cochet, Tonsard se
+maria dès que sa maison fut terminée et sa vigne en rapport. Garçon
+de vingt-trois ans, familier aux Aigues, ce drôle, à qui madame
+venait de donner un arpent de terre et qui paraissait travailleur,
+eut l’art de faire sonner haut toutes ses valeurs négatives,
+et il obtint la fille d’un fermier de la terre de Ronquerolles, située
+au delà de la forêt des Aigues.</p>
+
+<p>Ce fermier tenait une ferme à moitié qui dépérissait entre ses
+mains, faute d’une fermière. Veuf et inconsolable, il tâchait, à la
+manière anglaise, de noyer ses soucis dans le vin; mais quand il
+ne pensa plus à sa pauvre chère défunte, il se trouva marié, selon
+une plaisanterie de village, avec la Boisson. En peu de temps, de
+fermier le beau-père redevint ouvrier, mais ouvrier buveur et
+paresseux, méchant et hargneux, capable de tout comme les gens
+du peuple qui, d’une sorte d’aisance, retombent dans la misère.
+<span class="pagenum" id="page_253">253</span>
+Cet homme, que ses connaissances pratiques, la lecture et la
+science de l’écriture mettaient au-dessus des autres ouvriers, mais que
+ses vices tenaient au niveau des mendiants, venait de se mesurer,
+comme on l’a vu, sur les bords de l’Avonne, avec un des hommes
+les plus spirituels de Paris, dans une bucolique oubliée par Virgile.</p>
+
+<p>Le père Fourchon, d’abord maître d’école à Blangy, perdit sa
+place à cause de son inconduite et de ses idées sur l’instruction
+publique. Il aidait beaucoup plus les enfants à faire des petits
+bateaux et des cocottes avec leurs abécédaires qu’il ne leur apprenait
+à lire; il les grondait si curieusement, quand ils avaient
+<i>chippé</i> des fruits, que ses semonces pouvaient passer pour des
+leçons sur la manière d’escalader les murs. On cite encore à Soulanges
+sa réponse à un petit garçon venu trop tard, et qui s’excusait
+ainsi: Dame m’sieur, j’ai mené boire notre <i>chevau</i>! —On
+dit cheval, <i>animau</i>!</p>
+
+<p>D’instituteur, il fut nommé piéton. Dans ce poste, qui sert de
+retraite à tant de vieux soldats, le père Fourchon fut réprimandé
+tous les jours. Tantôt il oubliait les lettres dans les cabarets, tantôt
+il les gardait sur lui. Quand il était gris, il remettait les paquets
+d’une commune dans une autre, et quand il était à jeun, il lisait
+les lettres. Il fut donc promptement destitué. Ne pouvant être rien
+dans l’État, le père Fourchon avait fini par devenir fabricant. Dans
+la campagne, les indigents exercent une industrie quelconque, ils
+ont tous un prétexte d’existence honnête. A l’âge de soixante-huit
+ans, le vieillard entreprit la corderie en petit, un des commerces
+qui demandent le moins de mise de fonds. L’atelier est, comme
+on l’a vu, le premier mur venu, les machines valent à peine dix
+francs, l’apprenti couche comme son maître dans une grange, et
+vit de ce qu’il ramasse. La rapacité de la loi sur les portes et
+fenêtres expire <i lang="la">sub dio</i>. On emprunte la matière première pour la
+rendre fabriquée. Mais le principal revenu du père Fourchon et
+de son apprenti Mouche, fils naturel d’une de ses filles naturelles,
+leur venait de sa chasse aux loutres, puis des déjeuners ou dîners
+que leur donnaient les gens qui, ne sachant ni lire ni écrire,
+usaient des talents du père Fourchon dans le cas d’une lettre à
+répondre ou d’un compte à présenter. Enfin il savait jouer de la
+clarinette, et tenait compagnie à l’un de ses amis appelé Vermichel,
+le ménétrier de Soulanges, dans les noces des villages, ou les
+jours de grand bal au Tivoli de Soulanges.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_254">254</span>
+Vermichel s’appelait Michel Vert, mais le calembour fait avec
+le nom vrai devint d’un usage si général, que dans ses actes,
+Brunet, huissier audiencier de la justice de paix de Soulanges,
+mettait Michel-Jean-Jérôme Vert, <i>dit Vermichel</i>, praticien.
+Vermichel, violon très-distingué de l’ancien régiment de Bourgogne,
+par reconnaissance des services que lui rendait le papa
+Fourchon, lui avait procuré cette place de praticien dévolue à ceux
+qui, dans les campagnes, savent signer leur nom. Le père Fourchon
+servait donc de témoin ou de praticien pour les actes judiciaires,
+quand le sieur Brunet venait instrumenter dans les communes de
+Cerneux, Conches et Blangy. Vermichel et Fourchon, liés par une
+amitié qui comptait vingt ans de bouteille, constituaient presque
+une raison sociale.</p>
+
+<p>Mouche et Fourchon, unis par le vice comme Mentor et Télémaque
+le furent jadis par la vertu, voyageaient comme eux, à la
+recherche de leur père, <i lang="la">panis angelorum</i>, seuls mots latins qui
+restassent dans la mémoire du vieux villageois. Ils allaient haricotant
+les restes du Grand-I-Vert, et ceux des châteaux circonvoisins;
+car, à eux deux, dans les années les plus occupées, les plus
+prospères, ils n’avaient jamais pu fabriquer en moyenne trois cent
+soixante brasses de corde. D’abord, aucun marchand, dans un
+rayon de vingt lieues, n’aurait confié d’étoupe ni à Fourchon ni à
+Mouche. Le vieillard, devançant les miracles de la chimie moderne,
+savait trop bien changer l’étoupe en benoît jus de treille. Puis,
+ses triples fonctions d’écrivain public de trois communes, de praticien
+de la justice de paix, de joueur de clarinette, nuisaient,
+disait-il, aux développements de son commerce.</p>
+
+<p>Ainsi Tonsard fut déçu tout d’abord dans l’espérance assez joliment
+caressée, de conquérir une espèce de bien-être par l’augmentation
+de ses propriétés. Le gendre paresseux rencontra, par un
+accident assez ordinaire, un beau-père fainéant. Les affaires devaient
+aller d’autant plus mal que la Tonsard, douée d’une espèce de
+beauté champêtre, grande et bien faite, n’aimait point à travailler
+en plein air. Tonsard s’en prit à sa femme de la faillite paternelle,
+et la maltraita par suite de cette vengeance familière au peuple,
+dont les yeux, uniquement occupés de l’effet, remontent rarement
+jusqu’à la cause.</p>
+
+<p>En trouvant sa chaîne pesante, cette femme voulut l’alléger.
+Elle se servit des vices de Tonsard pour se rendre maîtresse de lui.
+<span class="pagenum" id="page_255">255</span>
+Gourmande, aimant ses aises, elle encouragea la paresse et la
+gourmandise de cet homme. D’abord, elle sut se procurer la faveur
+des gens du château, sans que Tonsard lui reprochât les moyens,
+en voyant les résultats. Il s’inquiéta fort peu de ce que faisait sa
+femme, pourvu qu’elle fît tout ce qu’il voulait. C’est la secrète
+transaction de la moitié des ménages. La Tonsard créa donc la
+buvette du Grand-I-Vert, dont les premiers consommateurs furent
+les gens des Aigues, les gardes et les chasseurs.</p>
+
+<p>Gaubertin, l’intendant de mademoiselle Laguerre, un des premiers
+chalands de la belle Tonsard, lui donna quelques pièces
+d’excellent vin pour allécher la pratique. L’effet de ces présents,
+périodiques, tant que le régisseur resta garçon, et la renommée de
+beauté peu sauvage qui signala cette femme aux dons Juans de la
+vallée, achalandèrent le Grand-I-Vert. En sa qualité de gourmande,
+la Tonsard devint excellente cuisinière, et quoique ses talents
+ne s’exerçassent que sur les plats en usage dans la campagne,
+le civet, la sauce de gibier, la matelotte, l’<ins title="original: omelete">omelette</ins>, elle passa dans
+le pays pour savoir admirablement cuisiner un de ces repas qui se
+mangent sur le bout de la table, et dont les épices, prodiguées
+outre mesure, excitent à boire. En deux ans, elle se rendit ainsi
+maîtresse de Tonsard et le poussa sur une pente mauvaise, à laquelle
+il ne demandait pas mieux que de s’abandonner.</p>
+
+<p>Ce drôle braconna constamment sans avoir rien à craindre. Les
+liaisons de sa femme avec Gaubertin l’intendant, avec les gardes
+particuliers, et les autorités champêtres, le relâchement du
+temps, lui assurèrent l’impunité. Dès que ses enfants furent assez
+grands, il en fit les instruments de son bien-être, sans se montrer
+plus scrupuleux pour leurs mœurs que pour celles de sa femme. Il
+eut <ins title="original: des">deux</ins> filles et deux garçons. Tonsard, qui vivait, ainsi que sa
+femme, au jour le jour, aurait vu finir sa joyeuse vie, s’il n’eût pas
+maintenu constamment chez lui la loi quasi martiale de travailler à
+la conservation de son bien-être, auquel sa famille participait d’ailleurs.
+Quand sa famille fut élevée aux dépens de ceux à qui sa
+femme savait arracher des présents, voici quels furent la charte et
+le budget du Grand-I-Vert.</p>
+
+<p>La vieille mère de Tonsard et ses deux filles, Catherine et Marie,
+allaient continuellement au bois, et revenaient deux fois par jour
+chargées à plier sous le poids d’un fagot qui tombait à leurs chevilles
+et dépassait leurs têtes de deux pieds. Quoique fait en dessus
+<span class="pagenum" id="page_256">256</span>
+avec du bois mort, l’intérieur se composait de bois vert, coupé
+souvent parmi les jeunes arbres. A la lettre, Tonsard prenait son
+bois pour l’hiver dans la forêt des Aigues. Le père et les deux fils
+braconnaient continuellement. De septembre en mars, les lièvres,
+les lapins, les perdrix, les grives, les chevreuils, tout le gibier qui
+ne se consommait pas au logis, se vendait à Blangy, dans la petite
+ville de Soulanges, chef-lieu du canton, où les deux filles de Tonsard
+fournissaient du lait, et d’où elles rapportaient chaque jour
+des nouvelles, en y colportant celles des Aigues, de Cerneux et de
+Conches. Quand on ne pouvait plus chasser, les trois Tonsard
+tendaient des collets. Si les collets rendaient trop, la Tonsard faisait
+des pâtés expédiés à la Ville-aux-Fayes. Au temps de la moisson,
+sept Tonsard, la vieille mère, les deux garçons, tant qu’ils
+n’eurent pas dix-sept ans, les deux filles, le vieux Fourchon et
+Mouche glanaient, ramassaient près de seize boisseaux par jour,
+glanant seigle, orge, blé, tout grain bon à moudre.</p>
+
+<p>Les deux vaches, menées d’abord par la plus jeune des filles, le
+long des routes, s’échappaient la plupart du temps dans les prés
+des Aigues; mais comme au moindre délit trop flagrant pour que
+le garde se dispensât de le constater, les enfants étaient ou battus
+ou privés de quelques friandises, ils avaient acquis une habileté
+singulière pour entendre les pas ennemis, et presque jamais le
+garde champêtre ou le garde des Aigues ne les surprenaient en
+faute. D’ailleurs, les liaisons de ces dignes fonctionnaires avec
+Tonsard et sa femme leur mettaient une taie sur les yeux. Les
+bêtes, conduites par de longues cordes, obéissaient d’autant mieux
+à un seul coup de rappel, à un cri particulier qui les ramenaient
+sur le terrain commun, qu’elles savaient, le péril passé, pouvoir
+achever leur lippée chez le voisin. La vieille Tonsard, de plus en
+plus débile, avait succédé à Mouche, depuis que Fourchon gardait
+son petit-fils naturel avec lui, sous prétexte de soigner son éducation.
+Marie et Catherine faisaient de l’herbe dans le bois. Elles y
+avaient reconnu des places où vient ce foin forestier si joli, si fin,
+qu’elles coupaient, fanaient, bottelaient et engrangeaient; elles y
+trouvaient les deux tiers de la nourriture des vaches en hiver,
+qu’on menait d’ailleurs paître pendant les plus belles journées
+aux endroits bien connus où l’herbe verdoie. Il y a, dans certains
+endroits de la vallée des Aigues, comme dans tous les pays dominés
+par des chaînes de montagnes, des terrains qui donnent, comme
+<span class="pagenum" id="page_257">257</span>
+en Piémont et en Lombardie, de l’herbe en hiver. Ces prairies,
+nommées en Italie <i>marciti</i>, ont une grande valeur; mais en
+France, il ne leur faut ni trop grandes glaces, ni trop de neige.
+Ce phénomène est dû sans doute à une exposition particulière, à
+des infiltrations d’eaux qui conservent une température chaude.</p>
+
+<p>Les deux veaux produisaient environ 80 francs. Le lait, déduction
+faite du temps où les vaches nourrissaient ou vêlaient, rapportait
+environ 160 francs, et elles pourvoyaient en outre aux
+besoins du logis en fait de laitage. Tonsard gagnait une cinquantaine
+d’écus en journées faites de côté et d’autre.</p>
+
+<p>La cuisine et le vin vendu donnaient, tous les frais déduits, une
+centaine d’écus, car les régalades, essentiellement passagères, venaient
+en certains temps et pendant certaines saisons; d’ailleurs,
+les gens à régalades prévenaient la Tonsard et son mari, qui prenaient
+alors à la ville le peu de viande et de provisions nécessaires.
+Le vin du clos de Tonsard était vendu, année commune, 20 francs
+le tonneau, sans fût, à un cabaretier de Soulanges avec lequel
+Tonsard entretenait des relations. Par certaines années plantureuses,
+Tonsard récoltait douze pièces dans son arpent; mais la
+moyenne était de huit pièces, et Tonsard en gardait moitié pour
+son débit. Dans les pays vignobles, le glanage des vignes constitue
+le <i>hallebotage</i>. Par le hallebotage, la famille Tonsard recueillait
+trois pièces de vin environ. Mais à l’abri sous les usages, elle mettait
+peu de conscience dans ses procédés; elle entrait dans les
+vignes avant que les vendangeurs n’en fussent sortis; de même
+qu’elle se ruait sur les champs de blé quand les gerbes amoncelées
+attendaient les charrettes. Ainsi, les sept ou huit pièces de
+vin, tant halleboté que récolté, se vendaient à un bon prix. Mais
+sur cette somme, le Grand-I-Vert réalisait des pertes provenant
+de la consommation de Tonsard et de sa femme, habitués tous deux
+à manger les meilleurs morceaux, à boire du vin meilleur que
+celui qu’ils vendaient et fourni par leur correspondant de Soulanges,
+en payement du leur. L’argent gagné par cette famille
+allait donc à environ 900 francs, car ils engraissaient deux cochons
+par an, un pour eux, un autre pour le vendre.</p>
+
+<p>Les ouvriers, les mauvais garnements du pays prirent, à la longue,
+en affection le cabaret du Grand-I-Vert, autant à cause des
+talents de la Tonsard que de la camaraderie existant entre cette
+famille et le menu peuple de la vallée. Les deux filles, toutes deux
+<span class="pagenum" id="page_258">258</span>
+remarquablement belles, continuaient les mœurs de leur mère.
+Enfin, l’ancienneté du Grand-I-Vert, qui datait de 1795, en faisait
+une chose consacrée dans la campagne. Depuis Conches jusqu’à
+la Ville-aux-Fayes, les ouvriers y venaient conclure leurs
+marchés, y apprendre les nouvelles pompées par les filles à Tonsard,
+par Mouche, par Fourchon, dites par Vermichel, par Brunet,
+l’huissier le plus en renom à Soulanges, quand il y venait chercher
+son praticien. Là s’établissaient les prix des foins, des vins,
+celui des journées et celui des ouvrages à tâche. Tonsard, juge
+souverain en ces matières, y donnait des consultations, tout en
+trinquant avec les buveurs. Soulanges, selon le mot du pays, passait
+pour être uniquement une ville de société, d’amusement, et
+Blangy était le bourg commercial, écrasé néanmoins par le grand
+centre de la Ville-aux-Fayes, devenue en vingt-cinq ans la capitale
+de cette magnifique vallée. Le marché des bestiaux, de grains,
+se tenait à Blangy, sur la place, et ses prix servaient de mercuriale
+à l’arrondissement.</p>
+
+<p>En restant au logis, la Tonsard était restée fraîche, blanche,
+potelée, par exception aux femmes des champs, qui passent aussi
+rapidement que les fleurs, et qui sont déjà vieilles à trente ans.
+Aussi la Tonsard aimait-elle à être bien mise. Elle n’était que propre;
+mais au village, cette propreté vaut le luxe. Les filles, mieux
+vêtues que ne le comportait leur pauvreté, suivaient l’exemple de
+leur mère. Sous leur corps de jupe, presque élégant relativement,
+elles portaient du linge plus fin que celui des paysannes les plus
+riches. Aux jours de fête, elles se montraient en jolies robes, gagnées
+Dieu sait comme! La livrée des Aigues leur vendait, à des
+prix facilement payés, la défroque des femmes de chambre, qui
+avait balayé les rues de Paris, et qui, refaite à l’usage de Marie et
+de Catherine, s’étalait triomphante sous l’enseigne du Grand-I-Vert.
+Ces deux filles, les bohémiennes de la vallée, ne recevaient
+pas un liard de leurs parents, qui leur donnaient uniquement la
+nourriture et les couchaient sur d’affreux grabats, avec leur grand’mère,
+dans le grenier où leurs frères couchaient, blottis à même le
+foin comme des animaux. Ni le père ni la mère ne songeaient à
+cette promiscuité.</p>
+
+<p>L’âge de fer et l’âge d’or se ressemblent plus qu’on ne le pense.
+Dans l’un, l’on ne prend garde à rien; dans l’autre, on prend
+garde à tout; pour la société, le résultat est peut-être le même.
+<span class="pagenum" id="page_259">259</span>
+La présence de la vieille Tonsard, qui ressemblait bien plus à une
+nécessité qu’à une garantie, était une immoralité de plus.</p>
+
+<p>Aussi l’abbé Brossette, après avoir étudié les mœurs de ses paroissiens,
+disait-il à un évêque ce mot profond: —«Monseigneur,
+à voir comment ils s’appuient de leur misère, on devine
+que ces paysans tremblent de perdre le prétexte de leurs débordements.»</p>
+
+<p>Quoique tout le monde sût combien cette famille avait peu de principes
+et peu de scrupules, personne ne trouvait à redire aux mœurs
+du Grand-I-Vert. Au commencement de cette scène, il est nécessaire
+d’expliquer une fois pour toutes aux gens habitués à la moralité des
+familles bourgeoises, que les paysans n’ont, en fait de mœurs domestiques,
+aucune délicatesse. Ils n’invoquent la <ins title="original: morales">morale</ins>, à propos
+d’une de leurs filles séduites, que si le séducteur est riche et
+craintif. Les enfants, jusqu’à ce que l’État les leur arrache, sont
+des capitaux ou des instruments de bien-être. L’intérêt est devenu,
+surtout depuis 1789, le seul mobile de leurs idées; il ne s’agit jamais
+pour eux de savoir si une action est légale ou immorale,
+mais si elle est profitable. La moralité, qu’il ne faut pas confondre
+avec la religion, commence à l’aisance; comme on voit, dans la
+sphère supérieure, la délicatesse fleurir dans l’âme quand la Fortune
+a doré le mobilier. L’homme absolument probe et moral est,
+dans la classe des paysans, une exception. Les curieux demanderont
+pourquoi? De toutes les raisons qu’on peut donner de cet
+état de choses, voici la principale: Par la nature de leurs fonctions
+sociales, les paysans vivent d’une vie purement matérielle,
+qui se rapproche de l’état sauvage auquel les invite leur union
+constante avec la Nature. Le travail, quand il écrase le corps, ôte
+à la pensée son action purifiante, surtout chez des gens ignorants.
+Enfin, pour les paysans, la misère est leur <i>raison d’État</i>, comme
+le disait l’abbé Brossette.</p>
+
+<p>Mêlé à tous les intérêts, Tonsard écoutait les plaintes de chacun
+et dirigeait les fraudes utiles aux nécessiteux. La femme, bonne
+personne en apparence, favorisait par des coups de langue les malfaiteurs
+du pays, ne refusait jamais ni son approbation, ni même
+un coup de main à ses pratiques, quoi qu’elles fissent, contre <i>le
+bourgeois</i>. Dans ce cabaret, vrai nid de vipères, s’entretenait
+donc, vivace et venimeuse, chaude et agissante, la haine du prolétaire
+et du paysan contre le maître et le riche.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_260">260</span>
+La vie heureuse des Tonsard fut alors d’un très-mauvais
+exemple. Chacun se demanda pourquoi ne pas prendre, comme
+Tonsard, dans la forêt des Aigues, son bois pour le four, pour la
+cuisine et pour se chauffer l’hiver? Pourquoi ne pas avoir la nourriture
+d’une vache et trouver comme eux du gibier à manger ou à
+vendre? Pourquoi, comme eux, ne pas récolter sans semer, à la
+moisson et aux vendanges? Aussi, le vol sournois qui ravage les
+bois, qui dîme les guérets, les prés et les vignes, devenu général
+dans cette vallée, dégénéra-t-il promptement en droit dans les
+communes de Blangy, de Conches et de Cerneux, sur lesquelles
+s’étendait le domaine des Aigues. Cette plaie, par des raisons qui
+seront dites en temps et lieu, frappa beaucoup plus la terre des
+Aigues que les biens de Ronquerolles et de Soulanges. Ne croyez
+pas, d’ailleurs, que jamais Tonsard, sa femme, ses enfants et sa
+vieille mère se fussent dit, de propos délibéré: Nous vivrons de
+vols, et nous les commettrons avec habileté! Ces habitudes avaient
+grandi lentement. Au bois mort, la famille mêla quelque peu de
+bois vert; puis, enhardie par l’habitude et par une impunité calculée,
+nécessaire à des plans que ce récit va développer, en vingt
+ans, elle en était arrivée à faire <i>son bois</i>, à voler presque toute
+sa vie. Le pâturage des vaches, les abus du glanage et du hallebotage
+s’établirent ainsi par degrés. Une fois que la famille et les
+fainéants de la vallée eurent goûté les bénéfices de ces quatre
+droits conquis par les pauvres de la campagne, et qui vont jusqu’au
+pillage, on conçoit que les paysans ne pouvaient y renoncer que
+contraints par une force supérieure à leur audace.</p>
+
+<p>Au moment où cette histoire commence, Tonsard, âgé d’environ
+cinquante ans, homme fort et grand, plus gras que maigre,
+les cheveux crépus et noirs, le teint violemment coloré, jaspé
+comme une brique de tons violâtres, l’œil orangé, les oreilles rabattues
+et largement ourlées, d’une constitution musculeuse, mais
+enveloppée d’une chair molle et trompeuse, le front écrasé, la
+lèvre inférieure pendante, cachait son vrai caractère sous une stupidité
+entremêlée des éclairs d’une expérience qui ressemblait
+d’autant plus à de l’esprit, qu’il avait acquis dans la société de son
+beau-père un parler <i>gouailleur</i>, pour employer une expression
+du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Son nez, aplati du bout
+comme si le doigt de Dieu avait voulu le marquer, lui donnait une
+voix qui partait du palais, comme chez tous ceux que la maladie a
+<span class="pagenum" id="page_261">261</span>
+défigurés en tronquant la communication des fosses nasales, où
+l’air passe alors péniblement. Ses dents supérieures, entrecroisées,
+laissaient d’autant mieux voir ce défaut, terrible au dire de Lavater,
+que ses dents offraient la blancheur de celle d’un chien. Sans
+la fauve bonhomie du fainéant et le laisser-aller du gobelotteur
+de campagne, cet homme eût effrayé les gens les moins perspicaces.</p>
+
+<p>Si le portrait de Tonsard, si la description de son cabaret, celle
+de son beau-père apparaissent en première ligne, croyez bien
+que cette place est due à l’homme, au cabaret et à la famille.
+D’abord, cette existence, si minutieusement expliquée, est le type
+de celle que menaient cent autres ménages dans la vallée des
+Aigues. Puis, Tonsard, sans être autre chose que l’instrument
+de haines actives et profondes, eut une influence énorme dans
+la bataille qui devait se livrer, car il fut le conseil de tous
+les plaignants de la basse classe. Son cabaret servit constamment,
+comme on va le voir, de rendez-vous aux assaillants, de
+même qu’il devint leur chef, par suite de la terreur qu’il inspirait
+à cette vallée, moins par ses actions que par ce qu’on attendait
+toujours de lui. La menace de ce braconnier étant aussi redoutée
+que le fait, il n’avait jamais eu besoin d’en exécuter aucune.</p>
+
+<p>Toute révolte, ouverte ou cachée, a son drapeau. Le drapeau
+des maraudeurs, des fainéants, des buveurs, était donc la terrible
+perche du Grand-I-Vert. On s’y amusait, chose aussi recherchée
+et aussi rare à la campagne qu’à la ville. Il n’existait d’ailleurs pas
+d’auberges sur une route cantonale de quatre lieues, que les voitures
+chargées faisaient facilement en trois heures; aussi, tous
+ceux qui allaient de Conches à la Ville-aux-Fayes, s’arrêtaient-ils
+au Grand-I-Vert, ne fût-ce que pour se rafraîchir. Enfin, le meunier
+des Aigues, adjoint du maire, et ses garçons y venaient. Les
+domestiques du général eux-mêmes ne dédaignaient pas ce bouchon,
+que les filles à Tonsard rendaient attrayant, en sorte que le
+Grand-I-Vert communiquait souterrainement avec le château par
+les gens, et pouvait en savoir tout ce qu’ils en savaient. Il est impossible,
+ni par le bienfait, ni par l’intérêt, de rompre l’accord
+éternel du domestique avec le peuple. La livrée sort du peuple,
+elle lui reste attachée. Cette funeste camaraderie explique déjà la
+réticence que contenait le dernier mot dit au perron par Charles,
+le valet de pied, à Blondet.</p>
+
+<h5><span class="pagenum" id="page_262">262</span>
+IV.—AUTRE IDYLLE.</h5>
+
+<p class="nbreak">—Ah! nom d’un nom! papa, dit Tonsard en voyant entrer
+son beau-père et le soupçonnant d’être à jeun, vous avez la gueule
+hâtive, ce matin. Nous n’avons rien à vous donner... Et <i>s’te</i> corde,
+<i>s’te</i> corde que nous devions faire? C’est étonnant comme vous en
+fabriquez la veille, et comme vous en trouvez peu de faite au lendemain.
+Il y a longtemps que vous auriez dû tortiller celle qui
+mettra fin à votre existence, car vous nous devenez beaucoup trop
+cher...</p>
+
+<p>La plaisanterie du paysan et de l’ouvrier est très-attique, elle
+consiste à dire toute sa pensée, en la grossissant par une expression
+grotesque. On n’agit pas autrement dans les salons. La finesse de
+l’esprit y remplace le pittoresque de la grossièreté, voilà toute la
+différence.</p>
+
+<p>—Y a pas de beau-père! dit le vieillard, parle-moi en pratique,
+je veux une bouteille du meilleur.</p>
+
+<p>Ce disant, Fourchon frappa d’une pièce de cent sous, qui dans
+sa main brillait comme un soleil, la méchante table à laquelle il
+s’était assis, et que son tapis de graisse rendait aussi curieuse à
+voir que ses brûlures noires, ses marques vineuses et ses entailles.
+Au son de l’argent, Marie Tonsard, taillée comme une corvette
+pour la course, jeta sur son grand-père un regard fauve qui jaillit
+de ses yeux bleus comme une étincelle. La Tonsard sortit de sa
+chambre, attirée par la musique du métal.</p>
+
+<p>—Tu brutalises toujours mon pauvre père, dit-elle à Tonsard,
+il gagne pourtant bien de l’argent depuis un an; Dieu veuille que
+ce soit honnêtement. Voyons ça?... dit-elle en sautant sur la
+pièce et l’arrachant des mains de Fourchon.</p>
+
+<p>—Va, Marie, dit gravement Tonsard, au-dessus de la planche,
+y a encore <i>du vin bouché</i>.</p>
+
+<p>Dans la campagne, le vin n’est que d’une seule qualité, mais
+il se vend sous deux espèces; le vin au tonneau, le vin bouché.</p>
+
+<p>—D’où ça vous vient-il? demanda la Tonsard à son père en
+coulant la pièce dans sa poche.</p>
+
+<p>—Philippine! tu finiras mal, dit le vieillard en hochant la tête
+et sans essayer de reprendre son argent.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_263">263</span>
+Déjà, sans doute, Fourchon avait reconnu l’inutilité d’une lutte
+entre son terrible gendre, sa fille et lui.</p>
+
+<p>—V’là une bouteille de vin que vous me vendez encore cent
+sous, ajouta-t-il d’un ton amer; mais aussi sera-ce la dernière. Je
+donnerai ma pratique au café de la Paix.</p>
+
+<p>—Tais-toi! papa, reprit la blanche et grasse cabaretière, qui
+ressemblait assez à une matrone romaine; il te faut une chemise,
+un pantalon propre, un autre chapeau, je veux te voir enfin un gilet.</p>
+
+<p>—Je t’ai déjà dit que ce serait me ruiner, s’écria le vieillard.
+Quand on me croira riche, personne ne me donnera plus rien.</p>
+
+<p>La bouteille apportée par la blonde Marie arrêta l’éloquence du
+vieillard, qui ne manquait pas de ce trait particulier à ceux dont la
+langue se permet de tout dire, et dont l’expression ne recule devant
+aucune pensée, fût-elle atroce.</p>
+
+<p>—Vous ne voulez donc pas nous dire où vous <i>pigez</i> tant de
+monnaie? demanda Tonsard; nous irions aussi, nous autres!...</p>
+
+<p>Tout en finissant un collet, le féroce cabaretier espionnait le
+pantalon de son beau-père, et il y vit bientôt la rondeur dessinée
+en saillie par la seconde pièce de cinq francs.</p>
+
+<p>—A votre santé, je deviens capitaliste, dit le père Fourchon.</p>
+
+<p>—Si vous vouliez, vous le seriez, dit Tonsard, vous avez des
+moyens, vous!... Mais le diable vous a percé au bas de la tête un
+trou par où tout s’en va!</p>
+
+<p>—Hé! j’ai fait le tour de la <i>loute</i> à ce petit bourgeois des
+Aigues qui est venu de Paris, voilà tout!</p>
+
+<p>—S’il venait beaucoup de monde voir les sources d’Avonne,
+dit Marie, vous seriez riche, papa Fourchon.</p>
+
+<p>—Oui, reprit-il en buvant le dernier verre de sa bouteille;
+mais à force de jouer avec les <i>loutes</i>, les <i>loutes</i> se sont mises en
+colère, et il s’en est jeté une entre mes jambes, qui va me rapporter
+<i>pus</i> de vingt francs.</p>
+
+<p>—Gageons, papa, que t’as fait une loutre en filasse?... dit la
+Tonsard en regardant son père d’un air finaud.</p>
+
+<p>—Si tu me donnes un pantalon, un gilet, des bretelles en lisière
+pour ne pas trop faire honte à Vermichel, sur notre estrade
+à Tivoli, car le père Socquard grogne toujours après moi, je te
+laisse la pièce, ma fille, ton idée la vaut bien. Je pourrai repincer
+le bourgeois des Aigues, qui, du coup, va peut-être s’adonner aux
+<i>loutes</i>!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_264">264</span>
+—Va nous quérir une autre bouteille, dit Tonsard à sa fille.
+S’il avait une <i>loute</i>, ton père nous la montrerait, répondit-il en
+s’adressant à sa femme et tâchant de réveiller la susceptibilité de
+Fourchon.</p>
+
+<p>—J’ai trop peur de la voir dans votre poêle à frire! dit le vieillard,
+qui cligna de l’un de ses petits yeux verdâtres en regardant sa fille.
+Philippine m’a déjà <i>esbigné</i> ma pièce; et combien donc que vous
+m’en avez effarouché <i>ed’</i> mes pièces, sous couleur de me vêtir, de
+me nourrir?... Et vous me dites que ma gueule est hâtive, et je vas
+toujours tout nu.</p>
+
+<p>—Vous avez vendu votre dernier habillement pour boire du
+vin cuit au café de la Paix, papa!... dit la Tonsard, à preuve que
+Vermichel a voulu vous en empêcher...</p>
+
+<p>—Vermichel!... lui que j’ai régalé! Vermichel est incapable
+d’avoir trahi l’amitié. Ce sera ce quintal de vieux lard à deux
+pattes qu’il n’a pas honte d’appeler sa femme!</p>
+
+<p>—Lui ou elle, répondit Tonsard, ou Bonnébault...</p>
+
+<p>—Si c’était Bonnébault, reprit Fourchon, lui <i>qu’est</i> un des
+piliers du café... je... le... suffit.</p>
+
+<p>—Mais, licheur, <i>quéque</i> ça fait que vous ayez vendu vos
+effets? Vous les avez vendus parce que vous les avez vendus; vous
+êtes majeur! reprit Tonsard en frappant sur le genou du vieillard.
+Allez, faites concurrence à mes futailles, rougissez-vous le gosier!
+Le père à <i>mame</i> Tonsard en a le droit, et vaut mieux ça que de
+porter votre argent blanc à Socquard!</p>
+
+<p>—Dire que voilà quinze ans que vous faites danser le monde à
+Tivoli, sans avoir pu deviner le secret du vin cuit de Socquard,
+vous qui êtes si fin! dit la fille à son père. Vous savez pourtant
+bien qu’avec ce secret-là nous deviendrions aussi riches que Rigou!</p>
+
+<p>Dans le Morvan et dans la partie de la Bourgogne qui s’étale à
+ses pieds du côté de Paris, ce vin cuit, reproché par la Tonsard
+au père Fourchon, est un breuvage assez cher, qui joue un grand
+rôle dans la vie des paysans, et que savent faire plus ou moins
+bien les épiciers ou les limonadiers, là où il existe des cafés. Cette
+benoîte liqueur, composée de vin choisi, de sucre, de cannelle et
+autres épices, est préférable à tous les déguisements ou mélanges
+de l’eau-de-vie appelée ratafia, cent-sept-ans, eau des braves,
+cassis, vespétro, esprit de soleil, etc. On retrouve le vin cuit jusque
+sur les frontières de la France et de la Suisse. Dans le Jura,
+<span class="pagenum" id="page_265">265</span>
+dans les lieux sauvages où pénètrent quelques touristes sérieux,
+les aubergistes donnent, sur la foi des commis-voyageurs, le nom
+de vin de Syracuse à ce produit industriel, excellent d’ailleurs, et
+qu’on est enchanté de payer trois ou quatre francs la bouteille,
+par la faim canine qui se gagne à l’ascension des pics. Or, dans
+les ménages morvandiaux et bourguignons, la plus légère douleur,
+le plus petit tressaillement de nerfs est un prétexte à vin cuit. Les
+femmes, pendant, avant et après l’accouchement, y joignent des
+rôties au sucre. Le vin cuit a dévoré des fortunes de paysan. Aussi
+plus d’une fois ce séduisant liquide a-t-il nécessité des corrections
+maritales.</p>
+
+<p>—Et y a pas mèche! répondit Fourchon. Socquard s’est toujours
+enfermé pour fabriquer son vin cuit! Il n’en a pas dit le
+secret à défunt sa femme. Il tire tout de Paris pour <i>s’te</i> fabrique-là!</p>
+
+<p>—Ne tourmentes donc pas ton père! s’écria Tonsard; il ne
+sait pas, eh bien! il ne sait pas! On ne peut pas tout savoir!</p>
+
+<p>Fourchon fut saisi d’inquiétude en voyant la physionomie de
+son gendre s’adoucir aussi bien que sa parole.</p>
+
+<p>—<i>Quèque</i> tu veux me voler? dit naïvement le vieillard.</p>
+
+<p>—Moi, dit Tonsard, je n’ai rien que de légitime dans ma fortune,
+et quand je vous prends quelque chose, je me paye de la
+dot que vous m’aviez promise.</p>
+
+<p>Fourchon, rassuré par cette brutalité, baissa la tête en homme
+vaincu et convaincu.</p>
+
+<p>—V’là un joli collet, reprit Tonsard en se rapprochant de son
+beau-père et lui posant le collet sur les genoux, ils auront besoin
+de gibier aux Aigues, et nous arriverons bien à leur vendre le
+leur, ou y aurait pas de bon Dieu pour nous autres pauvres gens.</p>
+
+<p>—Un solide travail, dit le vieillard en examinant cet engin malfaisant.</p>
+
+<p>—Laissez-nous ramasser des sous, allez, papa, dit la Tonsard,
+nous aurons notre part au gâteau des Aigues!...</p>
+
+<p>—Oh! les bavardes! dit Tonsard. Si je suis pendu, ce ne sera
+pas pour un coup de fusil, ce sera pour un coup de langue de
+votre fille.</p>
+
+<p>—Vous croyez donc que les Aigues seront vendus en détail
+pour votre fichu nez? répondit Fourchon. Comment! depuis
+trente ans que le père Rigou vous suce la moelle de vos os, vous
+n’avez pas <i>core</i> vu que les bourgeois seront pires que les
+<span class="pagenum" id="page_266">266</span>
+<ins title="original: sergneurs">seigneurs</ins>? Dans cette affaire-là, mes petits, les Soudry, les Gaubertin,
+les Rigou vous feront danser sur l’air: <i>J’ai du bon tabac,
+tu n’en auras pas!</i> l’air national des riches, quoi!... Le paysan
+sera toujours le paysan! Ne voyez-vous pas (mais vous ne connaissez
+rien à la politique!...) que le gouvernement n’a tant mis
+de droits sur le vin que pour nous repincer notre <i>quibus</i> et nous
+maintenir dans la misère! Les bourgeois et le gouvernement, c’est
+tout un. <i>Qué</i> qu’ils deviendraient si nous étions tous riches? Laboureraient-ils
+leurs champs, feraient-ils la moisson? Il leur faut
+des malheureux! J’ai été riche pendant dix ans, et je sais bien ce
+que je pensais des gueux!...</p>
+
+<p>—Faut tout de même chasser avec eux, répondit Tonsard,
+puisqu’ils veulent <i>allotir</i> les grandes terres, et après nous nous
+retournerons contre les Rigou. A la place de Courte-Cuisse qu’il
+dévore, il y a longtemps que je lui aurais soldé son compte avec
+d’autres balles que celles que ce pauvre homme lui donne...</p>
+
+<p>—Vous avez raison, répondit Fourchon. Comme dit le père
+Nizeron, qu’est resté républicain après tout le monde: le peuple
+a la vie dure, il ne meurt pas, il a le temps pour lui!...</p>
+
+<p>Fourchon tomba dans une sorte de rêverie, et Tonsard en
+profita pour reprendre son collet; mais en le reprenant, il coupa
+d’un coup de ciseaux le pantalon, pendant que le père Fourchon
+levait son verre pour boire, et il mit le pied sur la pièce de cent
+sous, qui alla tomber sur la partie du sol toujours humide là, où
+les buveurs égouttaient leurs verres. Quoique lestement faite, cette
+soustraction aurait peut-être été sentie par le vieillard, sans l’arrivée
+de Vermichel.</p>
+
+<p>—Tonsard, savez-vous où se trouve le papa? demanda le fonctionnaire
+au pied du palier.</p>
+
+<p>Le cri de Vermichel, le vol de la pièce et l’épuisement du verre
+eurent lieu simultanément.</p>
+
+<p>—Présent! mon officier, dit le père Fourchon en tendant la
+main à Vermichel pour l’aider à monter les marches du cabaret.</p>
+
+<p>De toutes les figures bourguignonnes, Vermichel vous eût semblé
+la plus bourguignonne. Le praticien n’était pas rouge, mais
+écarlate. Sa face, comme certaines parties tropicales du globe,
+éclatait sur plusieurs points par de petits volcans desséchés qui
+dessinaient de ces mousses plates et vertes appelées assez poétiquement
+par Fourchon <i>des fleurs de vin</i>. Cette tête ardente, dont
+<span class="pagenum" id="page_267">267</span>
+les traits avaient été démesurément grossis par de continuelles
+ivresses, paraissait cyclopéenne, allumée du côté droit par une
+prunelle vive, éteinte de l’autre côté par un œil couvert d’une
+taie jaunâtre. Des cheveux roux toujours ébouriffés, une barbe
+semblable à celle de Judas, rendaient Vermichel aussi formidable
+en apparence qu’il était doux en réalité. Le nez en trompette ressemblait
+à un point d’interrogation auquel la bouche, excessivement
+fendue, paraissait toujours répondre, même quand elle ne
+s’ouvrait pas. Vermichel, homme de petite taille, portait des souliers
+ferrés, un pantalon de velours vert bouteille, un vieux gilet
+rapetassé d’étoffes diverses qui paraissait avoir été fait avec une
+courte-pointe, une veste en gros drap bleu et un chapeau gris à
+larges bords. Ce luxe imposé par la ville de Soulanges, où Vermichel
+cumulait les fonctions de concierge de l’hôtel de ville, de tambour,
+de geôlier, de ménétrier et de praticien, était entretenu par
+madame Vermichel, une terrible antagoniste de la philosophie
+rabelaisienne. Cette virago à moustaches, large d’un mètre, d’un
+poids de cent vingt kilogrammes, et néanmoins agile, avait établi
+sa domination sur Vermichel, qui, battu par elle pendant ses
+ivresses, la laissait encore faire quand il était à jeun. Aussi le père
+Fourchon disait-il en méprisant la tenue de Vermichel: C’est la
+livrée d’un esclave.</p>
+
+<p>—Quand on parle du soleil, on en voit les rayons, reprit Fourchon
+en répétant une plaisanterie inspirée par la rutilante figure
+de Vermichel, qui ressemblait en effet à ces soleils d’or peints sur
+les enseignes d’auberges en province. <i>Mame</i> Vermichel a-t-elle
+aperçu trop de poussière sur ton dos, que tu fuis tes quatre cinquièmes,
+car on ne peut pas l’appeler ta moitié, <i>c’te</i> femme? Qui
+t’amène de si bonne heure ici, tambour battu?</p>
+
+<p>—Toujours la politique! répondit Vermichel, évidemment accoutumé
+à ces plaisanteries.</p>
+
+<p>—Ah! le commerce de Blangy va mal, nous allons protester des
+billets, dit le père Fourchon en versant un verre de vin à son ami.</p>
+
+<p>—Mais notre <i>singe</i> est sur mes talons, répondit Vermichel en
+haussant le coude.</p>
+
+<p>Dans l’argot des ouvriers, le <i>singe</i> c’est le maître. Cette locution
+faisait partie du dictionnaire Vermichel et Fourchon.</p>
+
+<p>—<i>Quéque m’sieur</i> Brunet vient donc tracasser par ici? demanda
+la Tonsard.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_268">268</span>
+—Hé! pardi, vous autres, dit Vermichel, vous lui rapportez
+depuis trois ans <i>pus</i> que vous ne valez... Ah! il vous travaille joliment
+les côtes, le bourgeois des Aigues! Il va bien, le Tapissier...
+Comme dit le père Brunet: «S’il y avait trois propriétaires comme
+lui dans la vallée, ma fortune serait faite!...»</p>
+
+<p>—<i>Qué</i> qu’ils ont donc inventé de nouveau contre le pauvre
+monde? dit Marie.</p>
+
+<p>—Ma foi! reprit Vermichel, ça n’est pas bête, allez! et vous
+finirez par mettre les pouces... Que voulez-vous? les voilà bien
+en force, depuis bientôt deux ans, avec trois gardes, un garde à
+cheval, tous actifs comme des fourmis, et un garde champêtre
+qu’est un dévorant. Enfin la gendarmerie se botte maintenant à
+tout propos pour eux... Ils vous écraseront...</p>
+
+<p>—Ah! <i>ouin!</i> dit Tonsard, nous sommes trop plats... Ce qu’il
+y a de plus résistant, c’est pas l’arbre, c’est l’herbe.</p>
+
+<p>—Ne t’y fies pas, répondit le père Fourchon à son gendre, t’as
+des propriétés...</p>
+
+<p>—Enfin, reprit Vermichel, ils vous aiment, ces gens, car ils
+ne pensent qu’à vous du matin au soir! Ils se sont dit comme ça:
+«Les bestiaux de ces gens nous mangent nos prés; nous allons
+les leur prendre, leurs bestiaux; ils ne pourront pas manger eux-mêmes
+l’herbe de nos prés.» Comme vous avez tous des condamnations
+sur le dos, ils ont dit à notre <i>singe</i> de saisir vos vaches.
+Nous commencerons ce matin par Conches, nous allons y saisir la
+vache à la mère Bonnébault, la vache à la Godain, la vache à la
+Mitant...</p>
+
+<p>Dès qu’elle eut entendu le nom de Bonnébault, Marie, l’amoureuse
+de Bonnébault, le petit-fils de la vieille à la vache, sauta
+dans le clos de vigne, après avoir guigné son père et sa mère. Elle
+passa comme une anguille à travers un trou de la haie, et s’élança
+vers Conches avec la rapidité d’un lièvre poursuivi.</p>
+
+<p>—Ils en feront tant, dit tranquillement Tonsard, qu’ils se feront
+casser les os, et ce sera dommage, leurs mères ne leur en
+feront pas d’autres.</p>
+
+<p>—Ça se pourrait bien tout de même, ajouta le père Fourchon.
+Mais vois-tu, Vermichel, je ne peux pas être à vous avant une
+heure d’ici, j’ai des affaires importantes au château.</p>
+
+<p>—Plus importantes que trois vacations à cinq sous? Faut pas
+cracher sur la vendange, a dit papa Noé.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_269">269</span>
+—Je te dis, Vermichel, que mon commerce m’appelle au château
+des Aigues, répéta le vieux Fourchon en prenant un air de
+risible importance.</p>
+
+<p>—D’ailleurs, ça ne serait pas, dit la Tonsard, que mon père
+ferait bien de s’évanouir. Est-ce que, par hasard, vous voudriez
+trouver les vaches?</p>
+
+<p>—Monsieur Brunet, qui est un bonhomme, ne demande pas
+mieux que de n’en trouver que les bouses, répondit Vermichel.
+Un homme obligé comme lui de trotter par les chemins à la nuit
+doit être prudent.</p>
+
+<p>—S’il l’est, il a raison, dit sèchement Tonsard.</p>
+
+<p>—Donc, reprit Vermichel, il a dit comme ça à monsieur Michaud:
+«J’irai dès que l’audience sera terminée.» S’il voulait
+trouver les vaches, il y serait allé demain à sept heures. Mais il
+faudra qu’il marche, allez, monsieur Brunet. On n’<ins title="original: attrappe">attrape</ins> pas deux
+fois le Michaud, c’est un chien de chasse fini. Ah! <i>qué</i> brigand!</p>
+
+<p>—Ça devrait rester à l’armée, des sacripants comme ça, dit
+Tonsard, ça n’est bon qu’à lâcher sur les ennemis... Je voudrais
+bien qu’il me demandât mon nom; il a beau se dire un vieux de
+la Jeune Garde, je suis sûr qu’après avoir mesuré nos ergots, il
+m’en resterait plus long qu’à lui dans les pattes.</p>
+
+<p>—Ah ça! dit la Tonsard à Vermichel, et les affiches de la fête
+de Soulanges, quand les verra-t-on? Nous voici le 8 août.</p>
+
+<p>—Je les ai portées à imprimer chez monsieur Bournier, hier,
+à la Ville-aux-Fayes, répondit Vermichel. On a parlé chez <i>mame</i>
+Soudry d’un feu d’artifice sur le lac.</p>
+
+<p>—Quel monde nous aurons! s’écria Fourchon.</p>
+
+<p>—En v’là des journées pour Socquard, dit le cabaretier d’un
+air envieux.</p>
+
+<p>—Oh! s’il ne pleut pas, ajouta sa femme comme pour se rassurer
+elle-même.</p>
+
+<p>On entendit le trot d’un cheval venant de Soulanges, et cinq
+minutes après, l’huissier attachait son cheval à un poteau mis
+exprès à la clairevoie par où passaient les vaches. Puis il montra sa
+tête à la porte du Grand-I-Vert.</p>
+
+<p>—Allons, allons, mes enfants, ne perdons pas de temps, dit-il
+en affectant d’être pressé.</p>
+
+<p>—Ah! dit Vermichel, vous avez un réfractaire, monsieur Brunet.
+Le père Fourchon a la goutte.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_270">270</span>
+—Il a plusieurs gouttes, répliqua l’huissier, mais la loi ne lui
+demande pas d’être à jeun.</p>
+
+<p>—Pardon, monsieur Brunet, dit Fourchon, je suis attendu
+pour affaire aux Aigues, nous sommes en marché pour une <i>loute</i>...</p>
+
+<p>Brunet, petit homme sec, au teint bilieux, vêtu tout en drap
+noir, l’œil fauve, les cheveux crépus, la bouche serrée, le nez
+pincé, l’air inquiet, la parole enrouée, offrait le phénomène d’une
+physionomie, d’un maintien et d’un caractère en harmonie avec sa
+profession. Il connaissait si bien le Droit, ou pour mieux dire, la
+chicane, qu’il était à la fois la terreur et le conseiller du canton;
+aussi ne manquait-il pas d’une certaine popularité parmi les paysans
+auxquels il demandait la plupart du temps son payement en
+denrées. Toutes ses qualités actives et négatives et ce savoir faire
+lui valaient la clientèle du canton, à l’exclusion de son confrère
+maître Plissoud, dont il sera question plus tard. Ce hasard d’un
+huissier qui fait tout et d’un huissier qui ne fait rien est fréquent
+dans les justices de paix, au fond des campagnes.</p>
+
+<p>—Ça chauffe donc? dit Tonsard au petit père Brunet.</p>
+
+<p>—Que voulez-vous, vous le pillez aussi par trop, cet homme!
+Il se défend! répondit l’huissier; ça finira mal, toutes vos affaires,
+le gouvernement s’en mêlera.</p>
+
+<p>—Il faudra donc que nous autres malheureux nous crevions?
+dit la Tonsard en offrant un petit verre sur une soucoupe à
+l’huissier.</p>
+
+<p>—Les malheureux peuvent crever, on n’en manquera jamais,
+dit sentencieusement Fourchon.</p>
+
+<p>—Vous dévastez aussi par trop les bois, répliqua l’huissier.</p>
+
+<p>—Ne croyez pas ça, monsieur Brunet, on fait bien du bruit,
+allez! pour quelques misérables fagots, dit la Tonsard.</p>
+
+<p>—On n’a pas assez rasé de riches pendant la révolution, voilà
+tout, dit Tonsard.</p>
+
+<p>En ce moment, l’on entendit un bruit horrible en ce qu’il était
+inexplicable. Le galop de deux pieds enragés, mêlé à un cliquetis
+d’armes, dominait un bruissement de feuillages et de branches entraînées
+par des pas encore plus précipités. Deux voix aussi différentes
+que les deux galops lançaient des interjections braillardes.
+Tous les gens du cabaret devinèrent la poursuite d’un homme et
+la fuite d’une femme; mais à quel propos?... L’incertitude ne
+dura pas.</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-07.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-07.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">LA MÈRE TONSARD.</p>
+ <p class="caption3">Un bruit inexplicable... un&nbsp;cliquetis&nbsp;d’armes dominait
+un&nbsp;bruissement de&nbsp;feuillage et de&nbsp;branches&nbsp;entraînées.</p>
+ <p class="caption4">(LES PAYSANS.) </p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_271">271</span>
+—C’est la mère, dit Tonsard en se dressant, je reconnais sa
+<i>grelotte</i>!</p>
+
+<p>Et soudain, après avoir gravi les méchantes marches du Grand-I-Vert,
+par un dernier effort dont l’énergie ne se trouve qu’aux
+jarrets des contrebandiers, la vieille Tonsard tomba, les quatre
+fers en l’air, au milieu du cabaret. L’immense lit de bois de son
+fagot fit un fracas terrible en se brisant contre le haut de la porte
+et sur le plancher. Tout le monde s’était écarté. Les tables, les
+bouteilles, les chaises atteintes par les branches s’éparpillèrent.
+Le tapage n’eût pas été si grand si la chaumière se fût écroulée.</p>
+
+<p>—Je suis morte du coup! Le gredin m’a tuée!...</p>
+
+<p>Le cri, l’action et la course de la vieille femme s’expliquèrent
+par l’apparition sur le seuil d’un garde habillé tout en drap vert,
+le chapeau bordé d’une ganse d’argent, le sabre au côté, la bandoulière
+de cuir aux armes de Montcornet avec celles des Troisvilles
+en abîme, le gilet rouge d’ordonnance, les guêtres de peau
+montant jusqu’au-dessus du genou.</p>
+
+<p>Après un moment d’hésitation, le garde dit, en voyant Brunet
+et Vermichel:</p>
+
+<p>—J’ai des témoins.</p>
+
+<p>—De quoi!... dit Tonsard.</p>
+
+<p>—Cette femme a dans son fagot un chêne de dix ans coupé en
+rondins, un vrai crime!...</p>
+
+<p>Vermichel, dès que le mot <i>témoins</i> eut été prononcé, jugea
+très à propos d’aller dans le clos prendre l’air.</p>
+
+<p>—De quoi!... de quoi!... dit Tonsard en se plaçant devant le
+garde pendant que la Tonsard relevait sa belle-mère, veux-tu bien
+me montrer tes talons, Vatel?... Verbalise et saisis sur le chemin,
+tu es là chez toi, brigand, mais sors d’ici. Ma maison est à moi,
+peut-être? Charbonnier est maître chez lui...</p>
+
+<p>—Il y a flagrant délit, ta mère va me suivre.</p>
+
+<p>—Arrêter ma mère chez moi? tu n’en <ins title="original: a">as</ins> pas le droit. Mon domicile
+est inviolable, on sait ça, du moins. As-tu un mandat de
+monsieur Guerbet, notre juge d’instruction? Ah! c’est qu’il faut
+la justice pour entrer ici. Tu n’es pas la justice, quoique tu aies
+prêté serment au tribunal de nous faire crever de faim, méchant
+gabelou de forêt!</p>
+
+<p>La fureur du garde était arrivée à un tel paroxisme qu’il voulut
+s’emparer du fagot; mais la vieille, un affreux parchemin noir
+<span class="pagenum" id="page_272">272</span>
+doué de mouvement et dont le pareil ne se voit que dans le tableau
+des <i>Sabines</i> de David, lui cria:</p>
+
+<p>—N’y touche pas, ou je te saute aux yeux!</p>
+
+<p>—Eh bien! osez défaire votre fagot en présence de monsieur
+Brunet, dit le garde.</p>
+
+<p>Quoique l’huissier affectât cet air d’indifférence que l’habitude
+des affaires donne aux officiers ministériels, il fit à la cabaretière et
+à son mari ce clignement d’yeux qui signifie: mauvaise affaire!...
+Le vieux Fourchon, lui! montra du doigt à sa fille le tas de cendres
+amoncelées dans la cheminée. La Tonsard, qui comprit à la
+fois par ce geste significatif le danger de sa belle-mère et le conseil
+de son père, prit une poignée de cendres et la jeta dans les yeux
+du garde. Vatel se prit à hurler; Tonsard, éclairé de toute la lumière
+que perdait le garde, le poussa rudement sur les méchantes
+marches extérieures où les pieds d’un aveugle devaient si facilement
+trébucher, que Vatel roula jusque dans le chemin en lâchant
+son fusil. En un moment le fagot fut défait, les bûches en furent
+extraites et cachées avec une prestesse qu’aucune parole ne peut
+rendre. Brunet, ne voulant pas être témoin de cette opération
+prévue par lui, se précipita sur le garde pour le relever, il l’assit
+sur le talus et alla mouiller son mouchoir dans l’eau pour laver les
+yeux au patient, qui, malgré ses souffrances, essayait de se traîner
+vers le ruisseau.</p>
+
+<p>—Vatel, vous avez tort, lui dit l’huissier, vous n’avez pas le
+droit d’entrer dans les maisons, voyez-vous...</p>
+
+<p>La vieille, petite femme presque bossue, lançait autant d’éclairs
+par ses yeux que d’injures par sa bouche démeublée et couverte
+d’écume, en se tenant sur le seuil de la porte, les poings sur ses
+hanches et criant à se faire entendre de Blangy:</p>
+
+<p>—Ah! gredin, c’est bien fait, va! Que l’enfer le confonde!...
+me soupçonner de couper des <i>âbres</i>! moi, la <i>pus</i> honnête femme
+du village, et me chasser comme une bête malfaisante! Je voudrais
+te voir perdre tes maudits yeux, le pays y gagnerait sa tranquillité.
+Vous êtes tous des porte-malheurs, toi et tes compagnons
+qui supposez des infamies pour animer la guerre entre votre
+maître et nous!...</p>
+
+<p>Le garde se laissait nettoyer les yeux par l’huissier, qui, tout
+en le pansant, lui démontrait toujours qu’en Droit il était répréhensible.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_273">273</span>
+—La gueuse! elle nous a mis sur les dents, dit enfin Vatel,
+elle est dans le bois depuis cette nuit...</p>
+
+<p>Tout le monde ayant prêté main-vive au recel de l’arbre coupé,
+les choses furent promptement remises en état dans le cabaret;
+Tonsard vint alors sur la porte d’un air rogue:</p>
+
+<p>—Vatel, mon fiston, si tu t’avises une autre fois de violer mon
+domicile, c’est mon fusil qui te répondra, dit-il; aujourd’hui tu
+as eu la cendre, tu pourrais bien voir le feu un autre jour. Tu ne
+sais pas ton métier... Après cela, tu as chaud, si tu veux un verre
+de vin, on te l’offre, tu pourras voir que le fagot de ma mère n’a
+pas un brin de bois suspect, c’est tout broussailles.</p>
+
+<p>—Canaille!... dit tout bas à l’huissier le garde plus vivement
+atteint au cœur par cette ironie qu’il n’avait été atteint aux yeux
+par la cendre.</p>
+
+<p>En ce moment, Charles, le valet de pied, naguère envoyé à la
+recherche de Blondet, parut à la porte du Grand-I-Vert.</p>
+
+<p>—Qu’avez-vous donc, Vatel? dit le valet au garde.</p>
+
+<p>—Ah! répondit le garde-chasse en s’essuyant les yeux, qu’il
+avait plongés tout ouverts dans le ruisseau pour achever de les
+nettoyer, j’ai là des débiteurs à qui je ferai maudire le jour où ils
+ont vu la lumière.</p>
+
+<p>—Si vous l’entendez ainsi, monsieur Vatel, dit froidement
+Tonsard, vous vous apercevrez que nous n’avons pas froid aux
+yeux en Bourgogne!</p>
+
+<p>Vatel disparut. Peu curieux d’avoir le mot de cette énigme,
+Charles regarda dans le cabaret.</p>
+
+<p>—Venez au château, vous et votre loutre, si vous en avez une,
+dit-il au père Fourchon.</p>
+
+<p>Le vieillard se leva précipitamment et suivit Charles.</p>
+
+<p>—Eh bien! où donc est-elle, cette loutre? dit Charles en souriant
+d’un air de doute.</p>
+
+<p>—Par ici, dit le vieux cordier en allant vers la Thune.</p>
+
+<p>Ce nom est celui du ruisseau fourni par le trop plein des eaux
+du moulin et du parc des Aigues. La Thune court tout le long du
+chemin cantonal jusqu’au petit lac de Soulanges qu’elle traverse,
+et d’où elle regagne l’Avonne, après avoir alimenté les moulins et
+les eaux du château de Soulanges.</p>
+
+<p>—La voilà, je l’ai cachée dans le <i>ru</i> des Aigues avec une pierre
+à son cou.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_274">274</span>
+En se baissant et se relevant, le vieillard ne sentit plus la pièce
+de cent sous dans sa poche, où le métal habitait si peu, qu’il devait
+s’apercevoir aussi bien du vide que du plein.</p>
+
+<p>—Ah! les <i>guerdins</i>! s’écria-t-il, si je chasse aux <i>loutes</i>, ils
+chassent au beau-père, eux!... Ils me prennent tout ce que je
+gagne, et ils disent que c’est pour mon bien. Ah! je le crois, qu’il
+s’agit de mon bien! Sans mon pauvre Mouche, qu’est la consolation
+de mes vieux jours, je me noyerais. Les enfants, c’est la ruine
+des pères. Vous n’êtes pas marié, vous, monsieur Charles, ne vous
+mariez jamais! vous n’aurez pas à vous reprocher d’avoir semé
+de mauvaises graines. Moi qui croyais pouvoir acheter de la filasse,
+la v’là filée, ma filasse! Ce monsieur, qui est gentil, m’avait
+donné dix francs, eh ben! la v’là ben renchérie, ma <i>loute, â s’te</i>
+heure!</p>
+
+<p>Charles se défiait tellement du père Fourchon, qu’il prit ses
+doléances, cette fois bien sincères, pour la préparation de ce
+qu’en style d’office il appelait <i>une couleur</i>, et il commit la faute
+de laisser percer son opinion dans un sourire que surprit le malicieux
+vieillard.</p>
+
+<p>—Ah çà! père Fourchon, de la tenue, hein! vous allez parler
+à madame, dit Charles en remarquant une assez grande quantité
+de rubis flamboyant sur le nez et les joues du vieillard.</p>
+
+<p>—Je suis à mon affaire, Charles, à preuve que si tu veux me
+régaler à l’office des restes du déjeuner et d’une bouteille ou deux
+de vin d’Espagne, je te dirai trois mots qui t’éviteront de recevoir
+une <i>danse</i>...</p>
+
+<p>—Dites, et François aura l’ordre de monsieur de vous donner
+un verre de vin, répondit le valet de pied.</p>
+
+<p>—C’est dit?</p>
+
+<p>—C’est dit.</p>
+
+<p>—Eh bien! tu vas causer avec ma petite fille Catherine sous
+l’arche du pont d’Avonne; Godain l’aime; il vous a vus, et il a la
+bêtise d’être jaloux... Je dis une bêtise, car un paysan ne doit pas
+avoir de sentiments qui ne sont permis qu’aux riches. Si donc tu
+vas le jour de la fête de Soulanges à Tivoli pour danser avec elle,
+tu danseras plus que tu ne voudras!... Godain est avare et méchant,
+il est <i>capabe</i> de te casser le bras sans que tu puisses l’assigner.</p>
+
+<p>—C’est trop cher; Catherine est une belle fille, mais elle ne
+<span class="pagenum" id="page_275">275</span>
+vaut pas ça, dit Charles. Et pourquoi donc qu’il se fâche, Godain?
+Les autres ne se fâchent pas?</p>
+
+<p>—Ah! il l’aime pour l’épouser...</p>
+
+<p>—En voilà une qui sera battue!... dit Charles.</p>
+
+<p>—C’est selon, dit le vieillard; elle tient de sa mère, sur qui
+Tonsard n’a pas levé la main, tant il a eu peur de lui voir lever le
+pied. Une femme qui sait se remuer, c’est bien profitant... Et
+d’ailleurs, à la main chaude avec Catherine, quoiqu’il soit fort,
+Godain n’aurait pas le dernier.</p>
+
+<p>—Tenez, père Fourchon, v’là quarante sous pour boire à ma
+santé, dans le cas où nous ne pourrions pas siroter du vin d’Alicante.</p>
+
+<p>Le père Fourchon détourna la tête en empochant la pièce pour
+que Charles ne pût pas voir une expression de plaisir et d’ironie
+qu’il lui fut impossible de réprimer.</p>
+
+<p>—Catherine, reprit le vieillard, c’est une fière ribaude, elle
+aime le malaga, il faut lui dire de venir en chercher aux Aigues,
+imbécile!</p>
+
+<p>Charles regarda le père Fourchon avec une naïve admiration,
+sans pouvoir deviner l’immense intérêt que les ennemis du général
+avaient à glisser un espion de plus dans le château.</p>
+
+<p>—Le général doit être heureux, demanda le vieillard, les paysans
+sont bien tranquilles maintenant. Qu’en dit-il? est-il toujours
+content de Sibilet?</p>
+
+<p>—Il n’y a que monsieur Michaud qui tracasse monsieur Sibilet;
+on dit qu’il le fera renvoyer.</p>
+
+<p>—Jalousie de métier! reprit Fourchon. Je gage que tu voudrais
+bien voir congédier François, et devenir premier valet de
+chambre à sa place?</p>
+
+<p>—Dame! il a douze cents francs, dit Charles; mais on ne peut
+pas le renvoyer, il a les secrets du général...</p>
+
+<p>—Comme madame Michaud avait ceux de madame la comtesse,
+répliqua Fourchon en espionnant Charles jusque dans les yeux.
+Voyons, mon gars, sais-tu si monsieur et madame ont chacun leur
+chambre?</p>
+
+<p>—Parbleu, sans cela monsieur n’aimerait pas tant madame, dit
+Charles.</p>
+
+<p>—Tu n’en sais pas plus? demanda Fourchon.</p>
+
+<p>Il fallut se taire, Charles et Fourchon se trouvaient devant
+les croisées des cuisines.</p>
+
+<h5><span class="pagenum" id="page_276">276</span>
+V.—LES ENNEMIS EN PRÉSENCE.</h5>
+
+<p class="nbreak">Au début du déjeuner, François, le premier valet de chambre,
+vint dire tout bas à Blondet, mais assez haut pour que le comte
+l’entendît: —Monsieur, le petit au père Fourchon prétend qu’ils
+ont fini par prendre une loutre, et demande si vous la voulez,
+avant qu’ils ne la portent au sous-préfet de la Ville-aux-Fayes.</p>
+
+<p>Émile Blondet, quoique professeur en mystification, ne put
+s’empêcher de rougir comme une vierge à qui l’on dit une histoire
+un peu leste, dont le mot lui est connu.</p>
+
+<p>—Ah! vous avez chassé la loutre ce matin avec le père Fourchon?
+s’écria le général pris d’un fou rire.</p>
+
+<p>—Qu’est-ce? demanda la comtesse inquiétée par ce rire de son
+mari.</p>
+
+<p>—Du moment où un homme d’esprit comme lui, reprit le
+général, s’est laissé enfoncer par le père Fourchon, un cuirassier
+retiré n’a pas à rougir d’avoir chassé cette loutre, qui ressemble
+énormément au troisième cheval que la poste vous fait toujours
+payer et qu’on ne voit jamais. A travers de nouvelles explosions
+de fou rire, le général put encore dire: —Je ne m’étonne plus si
+vous avez changé de bottes et de pantalon, vous vous serez mis à
+la nage. Moi, je ne suis pas allé si loin que vous dans la mystification,
+je suis resté à fleur d’eau; mais aussi, avez-vous beaucoup
+plus d’intelligence que moi...</p>
+
+<p>—Vous oubliez, mon ami, reprit madame de Montcornet, que
+je ne sais de quoi vous parlez.</p>
+
+<p>A ces mots, dits d’un air piqué que la confusion de Blondet
+inspirait à la comtesse, le général devint sérieux, et Blondet raconta
+lui-même sa pêche à la loutre.</p>
+
+<p>—Mais, dit la comtesse, s’ils ont une loutre, ces pauvres gens
+ne sont pas si coupables.</p>
+
+<p>—Oui, mais il y a dix ans qu’on n’a pas vu la loutre, reprit
+l’impitoyable général.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, dit François, le petit jure tous ses serments,
+qu’il en tient une...</p>
+
+<p>—S’ils en ont une, je la leur paye, dit le général.</p>
+
+<p>—Dieu, fit observer l’abbé Brossette, n’aura pas condamné les
+Aigues à n’avoir jamais de loutres...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_277">277</span>
+—Ah! monsieur le curé, s’écria Blondet, si vous déchaînez Dieu
+contre moi...</p>
+
+<p>—Qui donc est venu? demanda vivement la comtesse.</p>
+
+<p>—Mouche, madame, ce petit qui va toujours avec le père
+Fourchon, répondit le valet de chambre.</p>
+
+<p>—Faites-le venir... si madame le permet, dit le général, il
+vous amusera peut-être.</p>
+
+<p>—Mais au moins faut-il savoir à quoi s’en tenir, dit la comtesse.</p>
+
+<p>Mouche comparut quelques instants après dans sa presque nudité.
+En voyant cette personnification de l’indigence au milieu de cette
+salle à manger, dont un trumeau seul aurait donné, par son prix,
+presque une fortune à cet enfant, pieds nus, jambes nues, poitrine
+nue, tête nue, il était impossible de ne pas se laisser aller aux inspirations
+de la charité. Les yeux de Mouche, comme deux charbons
+ardents, regardaient tour à tour les richesses de cette salle et
+celles de la table.</p>
+
+<p>—Tu n’as donc pas de mère? demanda madame de Montcornet,
+qui ne pouvait pas autrement expliquer un <ins title="original: pareille">pareil</ins> dénûment.</p>
+
+<p>—Non, <i>ma’me</i>, <i>m’man</i> est morte <i>d’chagrin</i> de n’avoir pas
+revu <i>p’pa</i> qui est parti pour l’armée, en 1812, sans l’avoir épousée
+<i>avec les papiers</i>, et qu’a sous vot’ respect été gelé... Mais j’ai
+mon grand-<i>p’pa</i> Fourchon qu’est un <i>ben</i> bon homme, quoiqu’y
+me batte <i>quéquefois</i>, comme un Jésus.</p>
+
+<p>—Comment se fait-il, mon ami, qu’il y ait sur votre terre des
+gens si malheureux? dit la comtesse en regardant le général.</p>
+
+<p>—Madame la comtesse, dit le curé, nous n’avons dans cette
+commune que des malheurs volontaires. Monsieur le comte a de
+bonnes intentions; mais nous avons affaire à des gens sans religion,
+qui n’ont qu’une seule pensée, celle de vivre à vos dépens.</p>
+
+<p>—Mais, dit Blondet, mon cher curé, vous êtes ici pour leur
+faire de la morale.</p>
+
+<p>—Monsieur, répondit l’abbé Brossette à Blondet, monseigneur
+m’a envoyé ici comme en mission chez des sauvages; mais, ainsi
+que j’ai eu l’honneur de le lui dire, les sauvages de France sont
+inabordables; ils ont pour loi de ne pas nous écouter, tandis qu’on
+peut intéresser les sauvages de l’Amérique.</p>
+
+<p>—<i>M’sieu</i> le curé, on m’aide encore un peu; mais si
+j’allais à <i>vout</i>’ église, on ne m’aiderait <i>pus</i> du tout et on me ficherait
+des calottes.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_278">278</span>
+—La religion devrait commencer par lui donner des pantalons,
+mon cher abbé, dit Blondet. Dans vos missions, ne débutez-vous
+pas par amadouer les sauvages?</p>
+
+<p>—Il aurait bientôt vendu ses habits, répondit l’abbé Brossette
+à voix basse, et je n’ai pas un traitement qui me permette de faire
+un pareil commerce.</p>
+
+<p>—Monsieur le curé a raison, dit le général en regardant Mouche.</p>
+
+<p>La politique du petit gars consistait à paraître ne rien comprendre
+à ce qu’on disait quand on avait raison contre lui.</p>
+
+<p>—L’intelligence du petit drôle vous prouve qu’il sait discerner
+le bien du mal, reprit le comte. Il est en âge de travailler, et il ne
+songe qu’à commettre des délits impunément. Il est bien connu
+des gardes... Avant que je ne fusse maire, il savait déjà qu’un propriétaire,
+témoin d’un délit sur ses terres, ne peut pas faire de
+procès-verbal, il restait effrontément dans mes prés avec ses vaches,
+sans en sortir quand il m’apercevait, tandis que maintenant il se
+sauve.</p>
+
+<p>—Ah! c’est bien mal, dit la comtesse, il ne faut pas prendre le
+bien d’autrui, mon petit ami.</p>
+
+<p>—Madame, faut manger; mon grand-père me donne pus de
+coups que de miches, et ça creuse l’estomac, les giffles! Quand les
+vaches ont du lait, j’en trais un peu, ça me soutient. Monseigneur
+est-il donc si pauvre qu’il ne puisse me laisser boire un peu de
+son herbe!</p>
+
+<p>—Mais il n’a peut-être rien mangé d’aujourd’hui, dit la comtesse,
+émue par cette profonde misère. Donnez-lui donc du pain
+et ce reste de volaille; enfin qu’il déjeune!... ajouta-t-elle en regardant
+le valet de chambre. —Où couches-tu?</p>
+
+<p>—Partout, madame, où l’on veut bien nous souffrir l’hiver, et
+à la belle étoile quand il fait beau.</p>
+
+<p>—Quel âge as-tu?</p>
+
+<p>—Douze ans.</p>
+
+<p>—Mais il est encore temps de le mettre en bon chemin, dit la
+comtesse à son mari.</p>
+
+<p>—Ça fera un soldat, dit rudement le général, il est bien préparé.
+J’ai souffert tout autant que lui, moi, et me voilà.</p>
+
+<p>—Pardon, général, je ne suis pas déclaré, dit l’enfant, je ne
+tirerai pas au sort. Ma pauvre mère, qu’était fille, est accouchée
+aux champs. Je suis fils de la <i>tarre</i>, comme dit mon grand-papa.
+<span class="pagenum" id="page_279">279</span>
+<i>M’man</i> m’a sauvé de la milice. Je ne m’appelle pas plus Mouche
+que rien du tout. Grand-papa m’a ben appris <i>m’s’avantaiges</i>; je
+ne suis pas mis sur les <i>papiers</i> du gouvernement, et quand j’aurai
+l’âge de la conscription, je ferai mon tour de France!
+on ne m’<ins title="original: attrappera">attrapera</ins> pas.</p>
+
+<p>—Tu l’aimes, ton grand-père? dit la comtesse en essayant de
+lire dans ce cœur de douze ans.</p>
+
+<p>—Dame! <i>y me fiche</i> des giffles quand il est dans le train; mais
+que voulez-vous? il est si amusant! si bon enfant! Et puis, il dit
+qu’il se paye de m’avoir enseigné à lire et à écrire.</p>
+
+<p>—Tu sais lire?... dit le comte.</p>
+
+<p>—<i>Eh dà, voui</i>, monsieur le comte, et dans la fine écriture
+encore, vrai comme nous avons une loutre.</p>
+
+<p>—Qu’y a-t-il? dit le comte en lui présentant le journal.</p>
+
+<p>—La <i>Cu-o-tidienne</i>, répliqua Mouche en n’hésitant que trois fois.</p>
+
+<p>Tout le monde, même l’abbé Brossette, se mit à rire.</p>
+
+<p>—Eh! dame! vous me faites lire <i>el’ journiau</i>, s’écria Mouche
+exaspéré. Mon grand-papa dit que c’est fait pour les riches, et qu’on
+sait toujours, plus tard, ce qu’il y a là dedans.</p>
+
+<p>—Il a raison, cet enfant, général, il me donne envie de revoir
+mon vainqueur de ce matin, dit Blondet; je vois que sa mystification
+était mouchetée...</p>
+
+<p>Mouche comprenait admirablement qu’il posait pour les menus
+plaisirs des bourgeois; l’élève du père Fourchon fut alors digne
+de son maître, il se mit à pleurer...</p>
+
+<p>—Comment pouvez-vous plaisanter un enfant qui va pieds nus?
+dit la comtesse.</p>
+
+<p>—Et qui trouve tout simple que son grand-père se rembourse
+en tapes des frais de son éducation? dit Blondet.</p>
+
+<p>—Voyons, mon pauvre petit, avez-vous pris une loutre? dit la
+comtesse.</p>
+
+<p>—Oui, madame, aussi vrai que vous êtes la plus belle femme
+que j’aie vue et que je verrai jamais, dit l’enfant en essuyant ses
+larmes.</p>
+
+<p>—Montre donc cette loutre, dit le général.</p>
+
+<p>—Oh! <i>m’sieu</i> le comte, mon grand-papa l’a cachée; mais elle
+gigotait <i>core</i> quand nous étions à notre corderie... Vous pouvez
+faire venir mon grand-<i>p’pa</i>, car il veut la vendre lui-même.</p>
+
+<p>—Emmenez-le à l’office, dit la comtesse à François, qu’il y
+<span class="pagenum" id="page_280">280</span>
+déjeune en attendant le père Fourchon, que vous enverrez chercher
+par Charles. Voyez à trouver des souliers, un pantalon et
+une veste pour cet enfant. Ceux qui viennent ici tout nus, doivent
+en sortir habillés...</p>
+
+<p>—Que Dieu vous bénisse, ma chère dame, dit Mouche en s’en
+allant. <i>M’sieu</i> le curé peut être certain que venant de vous, je
+garderai ces hardes pour les jours de fête.</p>
+
+<p>Émile et madame de Montcornet se regardèrent étonnés de cet
+à-propos, et parurent dire au curé par un coup d’œil: Il n’est
+pas si sot!...</p>
+
+<p>—Certes, madame, dit le curé quand l’enfant ne fut plus là,
+l’on ne doit pas compter avec la Misère; je pense qu’elle a des
+raisons cachées dont le jugement n’appartient qu’à Dieu, des raisons
+physiques souvent fatales, et des raisons morales nées du
+caractère, produites par des dispositions que nous accusons et qui
+parfois sont le résultat de qualités, malheureusement pour la société,
+sans issue. Les miracles accomplis sur les champs de bataille
+nous ont appris que les plus mauvais drôles pouvaient s’y
+transformer en héros... Mais ici, vous êtes dans des circonstances
+exceptionnelles, et si votre bienfaisance ne marche pas accompagnée
+de la réflexion, vous courrez risque de solder vos ennemis...</p>
+
+<p>—Nos ennemis? s’écria la comtesse.</p>
+
+<p>—De cruels ennemis, répéta gravement le général.</p>
+
+<p>—Le père Fourchon est avec son gendre Tonsard, reprit le
+curé, toute l’intelligence du menu peuple de la vallée, on les consulte
+pour les moindres choses. Ces gens-là sont d’un machiavélisme
+incroyable. Sachez-le, dix paysans réunis dans un cabaret
+sont la monnaie d’un grand politique...</p>
+
+<p>En ce moment, François annonça monsieur Sibilet.</p>
+
+<p>—C’est le ministre des finances, dit le général en souriant,
+faites-le entrer, il vous expliquera la gravité de la question, ajouta-t-il
+en regardant sa femme et Blondet.</p>
+
+<p>—D’autant plus qu’il ne vous la dissimule guère, dit tout bas
+le curé.</p>
+
+<p>Blondet aperçut alors le personnage dont il entendait parler depuis
+son arrivée, et qu’il désirait connaître, le régisseur des Aigues.
+Il vit un homme de moyenne taille, d’environ trente ans, doué
+d’un air boudeur, d’une figure disgracieuse, à qui le rire allait
+mal. Sous un front soucieux, des yeux d’un vert changeant se
+<span class="pagenum" id="page_281">281</span>
+fuyaient l’un l’autre en déguisant ainsi la pensée. Sibilet, vêtu
+d’une redingote brune, d’un pantalon et d’un gilet noirs, portait
+les cheveux longs et plats, ce qui lui donnait une tournure cléricale.
+Le pantalon cachait très-imparfaitement des genoux cagneux.
+Quoique son teint blafard et ses chairs molles pussent
+faire croire à une constitution maladive, Sibilet était robuste. Le
+son de sa voix, un peu sourde, s’accordait avec cet ensemble peu
+flatteur.</p>
+
+<p>Blondet échangea secrètement un regard avec l’abbé Brossette,
+et le coup d’œil par lequel le jeune prêtre lui répondit, apprit au
+journaliste que ses soupçons sur le régisseur <ins title="original: était">étaient</ins> une certitude
+chez le curé.</p>
+
+<p>—N’avez-vous pas, mon cher Sibilet, dit le général, évalué ce
+que nous volent les paysans, au quart des revenus?</p>
+
+<p>—A beaucoup plus, monsieur le comte, répondit le régisseur.
+Vos pauvres touchent de vous plus que l’État ne vous demande.
+Un petit drôle comme Mouche glane ses deux boisseaux par jour.
+Et les vieilles femmes, que vous diriez à l’agonie, se trouvent à
+l’époque du glanage de l’agilité, de la santé, de la jeunesse. Vous
+pouvez être témoin de ce phénomène, dit Sibilet en s’adressant à
+Blondet; car, dans six jours, la moisson, retardée par les pluies
+du mois de juillet, commencera... Les seigles vont se couper la
+semaine prochaine. On ne devrait glaner qu’avec un certificat
+d’indigence donné par le maire de la commune, et surtout les
+communes ne devraient laisser glaner sur leurs territoires que les
+indigents; mais les communes d’un canton glanent les unes chez
+les autres, sans certificat. Si nous avons soixante pauvres dans la
+commune, il s’y joint quarante fainéants. Enfin les gens établis,
+eux-mêmes, quittent leurs occupations pour glaner et pour halleboter.
+Ici, tous ces gens-là récoltent trois cents boisseaux par
+jour, la moisson dure quinze jours, c’est quatre mille cinq cents
+boisseaux qui s’enlèvent dans le canton. Aussi le glanage représente-t-il
+plus que la dîme. Quant au pâturage abusif, il gâche environ
+le sixième du produit de nos prés. Quant aux bois, c’est incalculable;
+on est arrivé à couper des arbres de six ans... Les
+dommages que vous souffrez, monsieur le comte, vont à vingt et
+quelques mille francs par an.</p>
+
+<p>—Eh bien! madame! dit le général à la comtesse, vous l’entendez.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_282">282</span>
+—N’est-ce pas exagéré? demanda madame de Montcornet.</p>
+
+<p>—Non, madame, malheureusement, répondit le curé. Le pauvre
+père Niseron, ce vieillard à tête blanche, qui cumule les fonctions
+de sonneur, de bedeau, de fossoyeur, de sacristain et de chantre,
+malgré ses opinions républicaines, enfin le grand-père de cette petite
+Geneviève que vous avez placée chez madame Michaud...</p>
+
+<p>—La Péchina! dit Sibilet en interrompant l’abbé.</p>
+
+<p>—Quoi! la Péchina, demanda la comtesse, que voulez-vous
+dire?</p>
+
+<p>—Madame la comtesse, quand vous avez rencontré Geneviève
+sur le chemin dans une si misérable situation, vous vous êtes
+écriée en italien: <i lang="it">Piccina!</i> Ce mot là, devenu son sobriquet, s’est
+si bien corrompu, qu’aujourd’hui toute la commune appelle votre
+protégée la Péchina, dit le curé. La pauvre enfant est la seule qui
+vienne à l’église, avec madame Michaud et madame Sibilet.</p>
+
+<p>—Et elle ne s’en trouve guère bien! dit le régisseur, on la
+maltraite en lui reprochant sa religion.</p>
+
+<p>—Eh bien! ce pauvre vieillard de soixante-douze ans ramasse,
+honnêtement d’ailleurs, près d’un boisseau et demi par jour, reprit
+le curé; mais la rectitude de ses opinions lui défend de vendre
+ses glanes comme les vendent tous les autres, il les garde pour sa
+consommation. En ma faveur, monsieur Langlumé, votre adjoint,
+lui moud son grain gratis, et ma domestique lui cuit son pain avec
+le mien.</p>
+
+<p>—J’avais oublié ma petite protégée, dit la comtesse, que le
+mot de Sibilet avait épouvantée. Votre arrivée ici, reprit-elle en
+regardant Blondet, m’a fait tourner la tête. Mais après déjeuner,
+nous irons ensemble à la porte d’Avonne, je vous montrerai vivante
+une de ces figures de femme comme en inventaient les peintres
+du quinzième siècle.</p>
+
+<p>En ce moment le père Fourchon, amené par François, fit entendre
+le bruit de ses sabots cassés, qu’il déposait à la porte de
+l’office. Sur une inclination de tête de la comtesse à François qui
+l’annonça, le père Fourchon, suivi de Mouche, la bouche pleine,
+se montra tenant sa loutre à la main, pendue par une ficelle nouée
+à des pattes jaunes, étoilées comme celles des palmipèdes. Il jeta
+sur les quatre maîtres assis à table et sur Sibilet ce regard empreint
+de défiance et de servilité qui sert de voile aux paysans, puis il
+brandit l’amphibie d’un air de triomphe.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_283">283</span>
+—La voilà, dit-il en s’adressant à Blondet.</p>
+
+<p>—Ma loutre, reprit le Parisien, car je l’ai bien payée.</p>
+
+<p>—Oh! mon cher monsieur, répondit le père Fourchon, la
+vôtre s’est enfuie, elle est à cette heure dans son trou d’où elle
+n’a pas voulu sortir, car c’est la femelle, <i>au lieur</i> que celle-là,
+c’est le mâle!... Mouche l’a vu venir de loin quand vous vous êtes
+en allé. Aussi vrai que monsieur le comte s’est couvert de gloire
+avec ses cuirassiers à Vaterloo, la <i>loute</i> est à moi, comme les Aigues
+sont à monseigneur le général... Mais pour vingt francs la <i>loute</i>
+est à vous, ou je la porte à notre <i>sou parfait</i>. Si monsieur Gourdon
+la trouve trop chère, comme nous avons chassé ce matin ensemble,
+je vous donne la <i>parférence</i>, ça vous est dû.</p>
+
+<p>—Vingt francs? dit Blondet, en bon français, ça ne peut pas
+s’appeler <i>donner</i> la préférence.</p>
+
+<p>—Eh! mon cher monsieur... s’écria le vieillard, je sais si peu
+le français, que je vous les demanderai, si vous voulez, en Bourguignon,
+pourvu que je les aie, ça m’est égal, je parlerai latin:
+<i>latinus</i>, <i>latina</i>, <i>latinum</i>! Après tout, c’est ce que vous m’avez
+promis ce matin. D’ailleurs, mes enfants m’ont déjà pris votre argent,
+que j’en ai pleuré dans le chemin en venant. Demandez à
+Charles?... Je ne peux pas les assiner pour dix francs et publier
+leurs méfaits <i>au Tribunau</i>. Dès que j’ai quelques sous, ils me
+les volent en me faisant boire... C’est dur d’en être réduit à aller
+prendre un verre de vin ailleurs que chez ma fille! Mais voilà les
+enfants aujourd’hui!... C’est ce que nous avons gagné à la Révolution;
+il n’y a plus que pour les enfants, on a supprimé les pères!
+Ah! j’éduque Mouche tout autrement; il m’aime, le petit <i>guerdin</i>,
+dit-il en donnant une tape à son petit-fils.</p>
+
+<p>—Il me semble que vous en faites un petit voleur tout comme
+les autres, dit Sibilet, car il ne se couche jamais sans avoir un
+délit sur la conscience.</p>
+
+<p>—Ah! monsieur Sibilet, il a la conscience <i>pu</i> tranquille que
+la vôtre... Pauvre enfant! <i>qué</i> qu’il prend donc? Un peu <i>d’harbe</i>;
+ça vaut mieux que d’étrangler un homme! Dame! il ne sait pas,
+comme vous, les mathématiques, il ne connaît pas <i>core</i> la soustraction,
+l’addition, la multiplication... Vous nous faites bien du
+mal, allez! Vous dites que nous sommes des tas de brigands, et
+vous êtes cause <i>ed’</i> la division entre notre seigneur que voilà,
+qu’est un brave homme, et nous autres, qui sommes de braves
+<span class="pagenum" id="page_284">284</span>
+gens... Et <i>gnia</i> pas un <i>pus</i> brave pays que celui-ci. Voyons? est
+que nous avons des rentes? est-ce qu’on ne va pas quasiment nu,
+et Mouche aussi! Nous couchons dans de beaux draps, lavés tous
+les matins par la rosée, et à moins qu’on nous envie l’air que nous
+respirons et les rayons du soleil <i>eq’</i> nous buvons, je ne vois pas ce
+qu’on peut nous vouloir ôter?... Les bourgeois volent au coin du
+feu, c’est plus profitant que de ramasser ce qui traîne au coin des
+bois. Il n’y a ni gardes champêtres, ni garde à cheval pour <i>m’sieu</i>
+Gaubertin qu’est entré ici nu comme <i>un var</i>, et <i>qu’a</i> deux millions!
+C’est bientôt dit: Voleurs! <i>V’là</i> quinze ans que le père
+Guerbel, <i>el parcepteur</i> de Soulanges, s’en va <i>ed’</i> nos villages à
+la nuit avec sa recette, et qu’on ne lui a pas <i>core</i> demandé deux
+liards. Ce n’est pas le fait d’un pays <i>ed’</i> voleurs? Le vol ne nous
+enrichit guère. Montrez-moi donc qui de nous ou de vous <i>aut’</i>
+bourgeois ont <i>d’ quoi viv’</i> à rien faire?</p>
+
+<p>—Si vous aviez travaillé, vous auriez des rentes, dit le curé.
+Dieu bénit le travail.</p>
+
+<p>—Je ne veux pas vous démentir, <i>m’sieu</i> l’abbé, car vous
+êtes plus savant que moi, et vous saurez peut-être m’expliquer
+<i>c’te</i> chose-ci. Me voilà, n’est-ce pas? Moi le paresseux, le fainéant,
+l’ivrogne, le propre à rien de <i>pare</i> Fourchon, qui a eu de l’éducation,
+<i>qu’a</i> été <i>farmier</i>, <i>qu’a</i> tombé dans le malheur et ne s’en
+est pas <i>erlevé</i>!... Eh bien! <i>qué</i> différence y a-t-il donc entre moi
+et ce brave, <i>c’t’honnête</i> père Niseron, un vigneron de soixante-dix
+ans, car il a mon âge, qui, pendant soixante ans a pioché la
+terre, qui s’est levé tous les matins avant le jour pour aller au labour,
+qui s’est fait un corps <i>ed’</i> fer, et <i>eune</i> belle âme! Je le
+vois tout aussi pauvre que moi. La Péchina, sa petite-fille, est en
+service chez madame Michaud, tandis que mon petit Mouche est
+libre comme l’air. Ce pauvre bonhomme est donc récompensé de
+ses <i>vartus</i> de la même manière que je suis puni de mes vices?
+Il ne sait pas ce qu’est un verre de vin, il est sobre comme un
+apôtre, il enterre les morts, et moi je fais danser les vivants. Il a
+mangé de la vache enragée, et moi je me suis rigolé comme une
+joyeuse créature du diable. Nous sommes aussi avancés l’un que
+l’autre, nous avons la même neige sur la tête, le même avoir dans
+nos poches, et je lui fournis la corde pour sonner la cloche. Il est
+républicain, et je ne suis pas même publicain. <i>V’là</i> tout. Que le
+<i>pésan</i> vive de bien et de mal faire, à <i>vout’</i> idée, il s’en va comme
+<span class="pagenum" id="page_285">285</span>
+il est venu, dans des haillons, et vous dans de beaux linges!...</p>
+
+<p>Personne n’interrompit le père Fourchon, qui paraissait devoir
+son éloquence au vin bouché; d’abord, Sibilet voulut lui couper
+la parole, mais un geste de Blondet rendit le régisseur muet. Le
+curé, le général et la comtesse comprirent, aux regards jetés par
+l’écrivain, qu’il voulait étudier la question du paupérisme sur le
+vif, et peut-être prendre sa revanche avec le père Fourchon.</p>
+
+<p>—Et comment entendez-vous l’éducation de Mouche? Comment
+vous y prenez-vous pour le rendre meilleur que vos filles?...
+demanda Blondet.</p>
+
+<p>—Lui parle-t-il seulement de Dieu! dit le curé.</p>
+
+<p>—Oh! non, non, <i>m’sieu</i> le curé, je ne lui <i>disons</i> pas de
+craindre Dieu, mais <i>l’zhoumes</i>! Dieu est bon, et nous a promis,
+selon <i>vous aut’</i>, le royaume du ciel, puisque les riches gardent
+celui de la terre. Je lui dis: Mouche! crains la prison, c’est par
+là qu’on sort pour aller à l’échafaud. Ne vole rien, fais-toi donner!
+Le vol mène à l’assassinat, et l’assassinat appelle la justice <i>ed’
+z’houmes</i>. <i>E’l’</i> rasoir de la justice, <i>v’là</i> ce qu’il faut craindre, il
+garantit le sommeil des riches contre les insomnies des pauvres.
+Apprends à lire. Avec de l’instruction, tu trouveras des moyens
+d’amasser de l’argent à couvert de la loi, comme ce beau monsieur
+Gaubertin; tu seras régisseur, quoi! comme M. Sibilet, à qui
+monsieur le comte laisse prendre ses rations... Le fin est d’être à
+côté des riches, il y a des miettes sous leurs tables... <i>V’là</i> ce que
+j’appelle <i>eune fiarre</i> éducation et solide. Aussi le petit mâtin
+est-il toujours du <i>coûté</i> de la loi... Ce sera <i>ein</i> bon sujet, il aura
+soin de moi.</p>
+
+<p>—Et qu’en ferez-vous? demanda Blondet.</p>
+
+<p>—Un domestique pour commencer, reprit Fourchon, parce
+qu’en voyant les maîtres <i>ed’</i> près, il s’achèvera <i>ben</i>, allez! Le bon
+exemple lui fera faire fortune la loi en main, comme vous <i>aut’</i>!...
+Si <i>m’sieu</i> le comte le mettait dans ses écuries, pour apprendre à
+panser les chevaux, le petit garçon serait bien content... vu que
+s’il craint <i>l’ z’houmes</i>, il ne craint pas les bêtes.</p>
+
+<p>—Vous avez de l’esprit, père Fourchon, reprit Blondet, vous
+savez bien ce que vous dites, et vous ne parlez pas sans raison.</p>
+
+<p>—Oh! <i>ma fine!</i> si, car elle est au Grand-I-Vert, ma raison,
+avec mes deux pièces <i>ed’</i> cent sous.</p>
+
+<p>—Comment un homme comme vous s’est-il laissé tomber dans
+<span class="pagenum" id="page_286">286</span>
+la misère? Car, dans l’état actuel des choses, un paysan n’a qu’à
+s’en prendre à lui-même de son malheur; il est libre, il peut devenir
+riche. Ce n’est plus comme autrefois. Si le paysan sait amasser
+un pécule, il trouve de la terre à vendre, il peut l’acheter, il
+est son maître!</p>
+
+<p>—J’ai vu l’ancien temps et je vois le nouveau, mon cher savant
+monsieur, répondit Fourchon; l’enseigne est changée, c’est
+vrai, mais le vin est toujours le même! <i>Aujourd’hui</i> n’est que le
+cadet d’<i>hier</i>. Allez! mettez ça dans <i>vout’ journiau</i>! Est-ce que
+nous sommes affranchis? Nous appartenons toujours au même village,
+et le seigneur est toujours là, je l’appelle travail. La houe,
+qui est toute notre chevance, n’a pas quitté nos mains. Que ce
+soit pour un seigneur ou pour l’impôt, qui prend le plus clair de
+notre avoir, faut toujours dépenser notre vie en sueurs...</p>
+
+<p>—Mais vous pouvez choisir un état, tenter ailleurs la fortune
+dit Blondet.</p>
+
+<p>—Vous me parlez d’aller quérir la fortune?... Où donc irais-je?
+Pour franchir mon département, il me faut un passe-port, qui coûte
+quarante sous! V’là quarante ans que je n’ai pu me voir une gueuse
+<i>ed’</i> pièce de quarante sous sonnant dans ma poche avec une voisine.
+Pour aller devant soi, faut autant d’écus que l’on trouve de
+villages, et il n’y a pas beaucoup de Fourchon qui aient de quoi
+visiter six villages! Il n’y a que la conscription qui nous tire <i>ed’</i>
+nos communes. Et à quoi nous sert l’armée? A faire vivre le colonel
+par le soldat, comme le bourgeois vit par le paysan. Compte-t-on,
+sur cent, un colonel sorti de nos flancs? C’est là, comme dans
+le monde, un enrichi sur cent <i>aut’</i> qui tombent. Faute de quoi
+tombent-ils?... Dieu le sait et <i>l’ z’usuriers</i> aussi! Ce que nous
+avons de mieux à faire est donc de rester dans nos communes, où
+nous sommes parqués comme des moutons par la force des choses,
+comme nous l’étions par les seigneurs. Et je me moque bien de
+ce qui m’y cloue! Cloué par la loi de la nécessité, cloué par celle
+de la seigneurie, on est toujours condamné à perpétuité à remuer
+la <i>tarre</i>. Là, où nous sommes, nous la creusons la <i>tarre</i> et nous
+la bêchons, nous la fumons et nous la travaillons pour vous autres
+<i>qu’</i>êtes nés riches, comme nous sommes nés pauvres. La masse
+sera toujours la même, elle reste ce qu’elle est... Les gens de <i>cheux</i>
+nous qui s’élèvent ne sont pas si nombreux que ceux de <i>cheux</i>
+vous qui dégringolent!... Nous savons <i>ben</i> ça, si nous ne sommes
+<span class="pagenum" id="page_287">287</span>
+pas savants; faut pas nous faire <i>nout’</i> procès à tout moment. Nous
+vous laissons tranquilles, laissez-nous vivre... Autrement si ça continue,
+vous serez forcés de nous nourrir dans vos prisons où l’on
+est <i>ben</i> mieux que <i>su nout’</i> paille... Vous voulez rester les maîtres,
+nous serons toujours ennemis, aujourd’hui comme il y a trente
+ans. Vous avez tout, nous n’avons rien, vous ne pouvez pas encore
+prétendre à notre amitié.</p>
+
+<p>—Voilà ce qui s’appelle une déclaration de guerre, dit le général.</p>
+
+<p>—Monseigneur, répliqua Fourchon, quand les Aigues appartenaient
+à <i>s’te</i> pauvre Madame que Dieu veuille prendre soin de son
+âme, puisqu’elle a chanté l’iniquité dans sa jeunesse, nous étions
+heureux. <i>Alle</i> nous laissait ramasser notre vie dans ses champs,
+et notre bois dans ses forêts, <i>alle</i> n’en était pas plus pauvre pour
+cela! Et vous au moins aussi riche qu’elle, vous nous pourchassez,
+ni plus ni moins que des bêtes féroces, et vous traînez le petit
+monde au <i>tribunau</i>!... Eh bien! ça finira mal! vous serez cause
+de quelque mauvais coup! Je viens de voir votre garde, ce gringalet
+de Vatel, qui a failli tuer une pauvre vieille femme pour un
+brin de bois. On fera de vous un ennemi du peuple, et l’on s’aigrira
+contre vous dans les veillées; l’on vous maudira tout aussi
+dru qu’on maudissait feu Madame!... La malédiction des pauvres,
+monseigneur, ça pousse! et ça devient <i>pus</i> grand que le <i>pus</i> grand
+<i>ed’</i> vos chênes, et le chêne fournit la potence... Personne ici ne
+vous dit la vérité; la <i>v’là</i>, la <i>varité</i>. J’attends tous les matins la
+mort, je ne risque pas grand’chose à vous la donner par-dessus le
+marché, la <i>varité</i>!... Moi qui fais danser les <i>pésans</i> aux grandes
+fêtes, en accompagnant Vermichel au café de la Paix, à Soulanges,
+j’entends leurs discours; eh bien! ils sont mal disposés, et ils vous
+rendront le pays difficile à habiter. Si votre damné Michaud ne
+change pas, on vous forcera <i>ed’ l’</i> changer... <i>St’</i>avis-là et la <i>loute</i>,
+ça vaut <i>ben</i> vingt francs, allez!...</p>
+
+<p>Pendant que le vieillard disait cette dernière phrase, un pas
+d’homme se fit entendre, et celui que Fourchon menaçait ainsi se
+montra sans être annoncé. Au regard que Michaud lança sur l’orateur
+des pauvres, il fut facile de voir que la menace était arrivée à
+son oreille, et toute l’audace de Fourchon tomba. Ce regard produisit
+sur le pêcheur de loutre l’effet du gendarme sur le voleur.
+Fourchon se savait en faute, Michaud semblait avoir le droit de lui
+<span class="pagenum" id="page_288">288</span>
+demander compte de discours évidemment destinés à effrayer les
+habitants des Aigues.</p>
+
+<p>—Voilà le ministre de la guerre, dit le général en s’adressant à
+Blondet et lui montrant Michaud.</p>
+
+<p>—Pardonnez-moi, madame, dit ce ministre à la comtesse, d’être
+entré par le salon sans vous avoir demandé si vous vouliez me recevoir;
+mais l’urgence des affaires exige que je parle à mon général.</p>
+
+<p>Michaud, tout en s’excusant, observait Sibilet, à qui les hardis
+propos de Fourchon causaient une joie intime dont la révélation
+n’existait, sur son visage, pour aucune des personnes assises à table,
+car Fourchon les préoccupait étrangement, tandis que Michaud,
+qui par des raisons secrètes observait constamment Sibilet,
+fut frappé de son air et de sa contenance.</p>
+
+<p>—Il a bien, comme il le dit, gagné ses vingt francs, monsieur
+le comte, s’écria Sibilet; la loutre n’est pas chère...</p>
+
+<p>—Donne-lui vingt francs, dit le général à son valet de chambre.</p>
+
+<p>—Vous me la prenez donc? demanda Blondet au général.</p>
+
+<p>—Je veux la faire empailler! s’écria le comte.</p>
+
+<p>—Ah! ce cher monsieur m’avait laissé la peau, monseigneur!...
+dit le père Fourchon.</p>
+
+<p>—Eh bien! s’écria la comtesse, vous aurez cent sous pour la
+peau; mais laissez-nous...</p>
+
+<p>La forte et sauvage odeur des deux habitués du grand chemin
+empestait si bien la salle à manger, que madame de Montcornet,
+dont les sens délicats en étaient offensés, eût été forcée de sortir,
+si Mouche et Fourchon fussent restés plus longtemps. Ce fut à cet
+inconvénient que le vieillard dut ses vingt-cinq francs; il sortit en
+regardant toujours monsieur Michaud d’un air craintif, et en lui
+faisant d’interminables salutations.</p>
+
+<p>—Ce que <i>j’ons</i> dit à monseigneur, monsieur Michaud, ajouta-t-il,
+c’est pour votre bien.</p>
+
+<p>—Ou pour celui des gens qui vous payent, répliqua Michaud
+en lui lançant un regard profond.</p>
+
+<p>—Une fois le café servi, laissez-nous, dit le général à ses gens,
+et surtout fermez les portes.</p>
+
+<p>Blondet, qui n’avait pas encore vu le garde général des Aigues,
+éprouvait, en le regardant, des impressions bien différentes de celles
+que Sibilet venait de lui donner. Autant le régisseur inspirait de
+répulsion, autant Michaud commandait l’estime et la confiance.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_289">289</span>
+Le garde général attirait tout d’abord l’attention par une figure
+heureuse, d’un ovale parfait, fine de contours, que le nez partageait
+également, régularité qui manque à la plupart des figures françaises.
+Tous les traits, bien que d’un dessin correct, ne manquaient cependant
+pas d’expression, peut-être à cause d’un teint harmonieux
+où dominaient ces tons d’ocre et de rouge, indices du courage
+physique. Les yeux brun clair, vifs et perçants, ne marchandaient
+pas l’expression de la pensée, ils regardaient toujours en face. Le
+front large et pur était encore mis en relief par des cheveux noirs
+abondants. La probité, la décision, une sainte confiance animaient
+cette belle figure, où le métier des armes avait laissé quelques rides
+sur le front. Le soupçon et la défiance s’y lisaient aussitôt formés.
+Comme tous les hommes triés pour la cavalerie d’élite, sa taille
+belle et svelte encore, pouvait faire dire du garde qu’il était bien
+découplé. Michaud, qui gardait ses moustaches, ses favoris et un
+collier de barbe, rappelait le type de cette figure martiale que le
+déluge de peintures et de gravures patriotiques a failli ridiculiser.
+Ce type a eu le défaut d’être commun dans l’armée française;
+mais peut-être aussi la continuité des mêmes émotions, les souffrances
+du bivouac, dont ne furent exempts ni les grands ni les
+petits, enfin les efforts semblables chez les chefs et les soldats sur
+le champ de bataille, ont-ils contribué à rendre cette physionomie
+uniforme. Michaud, entièrement vêtu de drap bleu de roi, conservait
+le col de satin noir et les bottes du militaire, comme il en offrait
+l’attitude un peu roide. Les épaules s’effaçaient, le buste était
+tendu, comme si Michaud se trouvait encore sous les armes. Le
+ruban rouge de la Légion d’honneur florissait sa boutonnière. Enfin,
+pour achever en un seul mot au moral cette esquisse purement
+physique, si le régisseur, depuis son entrée en fonctions, n’avait
+jamais manqué de dire monsieur le comte à son patron, jamais
+Michaud n’avait nommé son maître autrement que mon général.</p>
+
+<p>Blondet échangea derechef avec l’abbé Brossette un regard qui
+voulait dire: Quel contraste! en lui montrant le régisseur et le
+garde général; puis, pour savoir si le caractère, la pensée, la parole
+s’harmonisaient avec cette stature, cette physionomie et cette
+contenance, il regarda Michaud en lui disant: —Mon Dieu! je
+suis sorti ce matin de bonne heure, et j’ai trouvé vos gardes dormant
+encore.</p>
+
+<p>—A quelle heure? demanda l’ancien militaire avec inquiétude.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_290">290</span>
+—A sept heures et demie.</p>
+
+<p>Michaud lança un regard presque malicieux à son général.</p>
+
+<p>—Et par quelle porte monsieur est-il sorti? dit Michaud.</p>
+
+<p>—Par la porte de Conches. Le garde en chemise, à sa fenêtre,
+me regardait, répondit Blondet.</p>
+
+<p>—Gaillard venait sans doute de se coucher, répliqua Michaud.
+Quand vous m’avez dit que vous étiez sorti de bonne heure, j’ai
+cru que vous vous étiez levé au jour, et alors il eût fallu, pour
+que mon garde fût déjà rentré, qu’il eût été malade; mais à sept
+heures et demie, il allait se mettre au lit. Nous passons les nuits,
+reprit Michaud après une pause, en répondant ainsi à un regard
+étonné de la comtesse, mais cette vigilance est toujours en défaut!
+Vous venez de faire donner vingt-cinq francs à un homme qui
+tout à l’heure aidait tranquillement à cacher les traces d’un vol
+commis ce matin chez vous. Enfin, nous en causerons quand vous
+aurez fini, mon général, car il faut prendre un parti.</p>
+
+<p>—Vous êtes toujours plein de votre droit, mon cher Michaud,
+et, <i lang="la">summum jus, summa injuria</i>. Si vous n’usez pas de tolérance,
+vous vous ferez de mauvaises affaires, dit Sibilet. J’aurais
+voulu que vous entendissiez le père Fourchon, tout à l’heure, le
+vin l’ayant fait parler un peu plus franchement que de coutume.</p>
+
+<p>—Il m’a effrayée, dit la comtesse.</p>
+
+<p>—Il n’a rien dit que je ne sache depuis longtemps, répondit le
+général.</p>
+
+<p>—Oh! le coquin n’était pas gris; il a joué son rôle, au profit
+de qui?... Vous le savez peut-être? reprit Michaud en faisant rougir
+Sibilet par le regard fixe qu’il lui jeta.</p>
+
+<p>—<i>O Rus!</i>... s’écria Blondet en guignant l’abbé Brossette.</p>
+
+<p>—Ces pauvres gens souffrent, dit la comtesse, et il y a du vrai
+dans ce que vient de nous <i>crier</i> Fourchon, car on ne peut pas
+dire qu’il nous <i>ait parlé</i>.</p>
+
+<p>—Madame, répondit Michaud, croyez-vous que pendant quatorze
+ans les soldats de l’empereur aient été sur des roses?... Mon
+général est comte, il est grand officier de la Légion d’honneur, il
+a eu des dotations; me voyez-vous jaloux de lui, qui me suis
+battu comme lui? Ai-je envie de lui chicaner sa gloire, de lui voler
+sa dotation, de lui refuser les honneurs dus à son grade? Le
+paysan doit obéir, comme les soldats obéissent, il doit avoir la probité
+du soldat, son respect pour les droits acquis, et tâcher de
+<span class="pagenum" id="page_291">291</span>
+devenir officier, loyalement, par son travail et non par le vol. Le soc
+et le briquet sont deux jumeaux. Le soldat a de plus que le paysan,
+à toute heure, la mort à fleur de tête.</p>
+
+<p>—Voilà ce que je voudrais leur dire en chaire! s’écria l’abbé
+Brossette.</p>
+
+<p>—De la tolérance? reprit le garde général, en répondant à l’invitation
+de Sibilet, je tolérerais bien dix pour cent de perte sur les
+revenus bruts des Aigues; mais à la façon dont vont les choses,
+c’est trente pour cent que vous perdez, mon général; et si monsieur
+Sibilet a tant pour cent sur la recette, je ne comprends pas
+sa tolérance, car il renonce assez bénévolement à mille ou douze
+cents francs par an.</p>
+
+<p>—Mon cher monsieur Michaud, répliqua Sibilet d’un ton
+bourru, je l’ai dit à monsieur le comte, j’aime mieux perdre douze
+cents francs que la vie. Réfléchissez-y sérieusement; je ne vous
+épargne pas les conseils à cet égard!...</p>
+
+<p>—La vie? s’écria la comtesse, il s’agirait dans ceci de la vie de
+quelqu’un?</p>
+
+<p>—Nous ne devrions pas discuter ici les affaires de l’État, reprit
+le général en riant. Tout ceci, madame, signifie que Sibilet,
+en sa qualité de financier, est timide et poltron, tandis que mon
+ministre de la guerre est brave, et, de même que son général, ne
+redoute rien.</p>
+
+<p>—Dites prudent! monsieur le comte, s’écria Sibilet.</p>
+
+<p>—Ah çà! nous sommes donc ici comme les héros de Cooper
+dans les forêts de l’Amérique, entourés de piéges par les sauvages?
+demanda railleusement Blondet.</p>
+
+<p>—Allons! votre état, messieurs, est de savoir administrer sans
+nous effrayer par le bruit des rouages de l’administration, dit madame
+de Montcornet.</p>
+
+<p>—Ah! peut-être est-il nécessaire, madame la comtesse, que
+vous sachiez tout ce qu’un de ces jolis bonnets que vous portez
+coûte de sueurs ici, dit le curé.</p>
+
+<p>—Non, car je pourrais bien alors m’en passer, devenir respectueuse
+devant une pièce de vingt francs, être avare comme tous
+les campagnards, et j’y perdrais trop, répliqua la comtesse en riant.</p>
+
+<p>—Tenez, mon cher abbé, donnez-moi le bras, laissons le général
+entre ses deux ministres, et allons à la porte d’Avonne
+voir madame Michaud, à qui, depuis mon arrivée, je n’ai pas
+<span class="pagenum" id="page_292">292</span>
+fait de visite; il est temps de m’occuper de ma petite protégée.</p>
+
+<p>Et la jolie femme, oubliant déjà les haillons de Mouche et de
+Fourchon, leurs regards haineux et les terreurs de Sibilet, alla se
+faire chausser et mettre un chapeau.</p>
+
+<p>L’abbé Brossette et Blondet obéirent à l’appel de la maîtresse
+de la maison en la suivant, et l’attendirent sur la terrasse devant
+la façade.</p>
+
+<p>—Que pensez-vous de tout cela? dit Blondet à l’abbé.</p>
+
+<p>—Je suis un paria, l’on m’espionne comme l’ennemi commun;
+je suis forcé d’ouvrir à tous moments les yeux et les oreilles de la
+prudence, pour éviter les piéges qu’on me tend, afin de se débarrasser
+de moi, répondit le desservant. J’en suis, entre nous, à me
+demander s’ils ne me tireront pas un coup de fusil...</p>
+
+<p>—Et vous restez? dit Blondet.</p>
+
+<p>—On ne déserte pas plus la cause de Dieu que celle d’un empereur!
+répondit le prêtre avec une simplicité qui frappa Blondet.</p>
+
+<p>L’écrivain prit la main du prêtre et la lui serra cordialement.</p>
+
+<p>—Vous devez comprendre alors, reprit l’abbé Brossette, comment
+je ne puis rien savoir de ce qui se trame. Néanmoins, il me
+semble que le général est ici sous le coup de ce qu’en Artois et en
+Belgique on appelle <i>le mauvais gré</i>.</p>
+
+<p>Quelques phrases sont ici nécessaires sur le curé Blangy.</p>
+
+<p>Cet abbé, quatrième fils d’une bonne famille bourgeoise d’Autun,
+était un homme d’esprit, portant le rabat très-haut. Petit et
+fluet, il rachetait sa piètre figure par cet air têtu qui sied aux
+Bourguignons. Il avait accepté ce poste secondaire par dévouement,
+car sa conviction religieuse était doublée d’une conviction
+politique. Il y avait en lui du prêtre des anciens temps; il tenait à
+l’Église et au clergé passionnément; il voyait l’ensemble des choses,
+et l’égoïsme ne gâtait pas son ambition: <i>servir</i> était sa devise,
+servir l’Église et la monarchie sur le point le plus menacé, servir
+au dernier rang, comme un soldat qui se sent destiné, tôt ou tard,
+au généralat, par son désir de bien faire et par son courage. Il ne
+transigeait avec aucun de ses vœux de chasteté, de pauvreté,
+d’obéissance, il les accomplissait comme tous les autres devoirs de
+sa position, avec cette simplicité et cette bonhomie, indices certains
+d’une âme honnête, vouée au bien par l’élan de l’instinct naturel
+autant que par la puissance et la solidité des convictions religieuses.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_293">293</span>
+Du premier coup d’œil, ce prêtre éminent devina l’attachement
+de Blondet pour la comtesse, il comprit qu’avec une Troisville et un
+écrivain monarchique, il devait se montrer homme d’esprit, parce que
+sa robe serait toujours respectée. Presque tous les soirs, il venait
+faire le quatrième au whist. L’écrivain, qui sut reconnaître la valeur
+de l’abbé Brossette, avait eu pour lui tant de déférence, qu’ils
+s’étaient pris de sympathie l’un pour l’autre, comme il arrive à tout
+homme d’esprit enchanté de trouver un compère, ou, si vous voulez,
+un écouteur. Toute épée aime son fourreau.</p>
+
+<p>—Mais à quoi, monsieur l’abbé, vous qui vous trouvez par
+votre dévouement au-dessus de votre position, attribuez-vous cet
+état de choses?</p>
+
+<p>—Je ne veux pas vous dire de banalités après une si flatteuse
+parenthèse, reprit en souriant l’abbé Brossette. Ce qui se passe
+dans cette vallée a lieu partout en France, et tient aux espérances
+que le mouvement de 1789 a infiltré pour ainsi dire dans l’esprit
+des paysans. La révolution a plus profondément affecté certains
+pays que d’autres, et cette lisière de la Bourgogne, si voisine de
+Paris, est un de ceux où le sens de ce mouvement a été pris
+comme le triomphe du Gaulois sur le Franc.</p>
+
+<p>Historiquement, les paysans sont encore au lendemain de la Jacquerie,
+leur défaite est restée inscrite dans leur cervelle. Ils ne se
+souviennent plus du fait, il est passé à l’état d’idée instinctive.
+Cette idée est dans le sang paysan, comme l’idée de la supériorité
+fut jadis dans le sang noble. La révolution de 1789 a été la revanche
+des vaincus. Les paysans ont mis le pied dans la possession
+du sol que la loi féodale leur interdisait depuis douze cents ans. De
+là leur amour pour la terre qu’ils partagent entre eux jusqu’à couper
+un sillon en deux parts, ce qui souvent annule la perception
+de l’impôt, car la valeur de la propriété ne suffirait pas à couvrir
+les frais de poursuite pour le recouvrement...</p>
+
+<p>—Leur entêtement, leur défiance, si vous voulez, est telle à
+cet égard, que dans mille cantons sur les trois mille dont se compose
+le territoire français, il est impossible à un riche d’acheter du
+bien de paysan, dit Blondet en interrompant l’abbé. Les paysans,
+qui se cèdent leurs lopins de terre entre eux, ne s’en dessaisissent
+à aucun prix ni à aucune condition pour le bourgeois. Plus le grand
+propriétaire offre d’argent, plus la vague inquiétude du paysan
+augmente. L’expropriation seule fait rentrer le bien du paysan sous
+<span class="pagenum" id="page_294">294</span>
+la loi commune des transactions. Beaucoup de gens ont observé
+ce fait et n’y trouvent point de cause.</p>
+
+<p>—Cette cause, la voici, reprit l’abbé Brossette, en croyant avec
+raison que chez Blondet une pause équivalait à une interrogation.
+Douze siècles ne sont rien pour une caste que le spectacle historique
+de la civilisation n’a jamais divertie de sa pensée principale,
+et qui conserve encore orgueilleusement le chapeau à grands rebords
+et à tour en soie de ses maîtres, depuis le jour où la mode
+abandonnée le lui a laissé prendre. L’amour, dont la racine plongeait
+jusqu’aux entrailles du peuple, et qui s’attacha violemment
+à Napoléon, dans le secret duquel il ne fut même pas autant qu’il
+le croyait, et qui peut expliquer le prodige de son retour en 1815,
+procédait uniquement de cette idée. Aux yeux du peuple, Napoléon,
+sans cesse uni au peuple par son million de soldats, est encore
+le roi sorti des flancs de la révolution, l’homme qui lui assurait
+la possession des biens nationaux. Son sacre fut trempé dans
+cette idée...</p>
+
+<p>—Une idée à laquelle 1814 a touché malheureusement, et que
+la monarchie doit regarder comme sacrée, dit vivement Blondet,
+car le peuple peut trouver auprès du trône, un prince à qui son
+père a laissé la tête de Louis XVI comme une valeur d’hoirie.</p>
+
+<p>—Voici madame, taisons-nous, dit tout bas l’abbé Brossette,
+Fourchon lui a fait peur; et il faut la conserver ici, dans l’intérêt
+de la religion, du trône et de ce pays même.</p>
+
+<p>Michaud, le garde général des Aigues, était sans doute amené
+par l’attentat perpétré sur les yeux de Vatel. Mais avant de rapporter
+la délibération qui allait avoir lieu dans le conseil de l’État,
+l’enchaînement des faits exige la narration succincte des circonstances
+dans lesquelles le général avait acheté les Aigues, des causes
+graves qui firent de Sibilet le régisseur de cette magnifique propriété,
+des raisons qui rendirent Michaud garde général; enfin des
+antécédents auxquels étaient dues et la situation des esprits et les
+craintes exprimées par Sibilet.</p>
+
+<p>Ce précis rapide aura le mérite d’introduire quelques-uns des
+principaux acteurs du drame, de dessiner leurs intérêts et de faire
+comprendre les dangers de la situation où se trouvait alors le général
+comte de Montcornet.</p>
+
+<h5><span class="pagenum" id="page_295">295</span>
+VI.—UNE HISTOIRE DE VOLEURS.</h5>
+
+<p class="nbreak">Vers 1791, en visitant sa terre, mademoiselle Laguerre accepta
+pour intendant le fils de l’ex-bailli de Soulanges, appelé Gaubertin.
+La petite ville de Soulanges, aujourd’hui simple chef-lieu du canton,
+fut la capitale d’une comté considérable au temps où la maison
+de Bourgogne guerroyait contre la maison de France. La Ville-aux-Fayes,
+aujourd’hui siége de la sous-préfecture, simple petit
+fief, relevait alors de Soulanges, comme les Aigues, Ronquerolles,
+Cerneux, Conches, et quinze autres clochers. Les Soulanges sont
+restés comtes, tandis que les Ronquerolles sont aujourd’hui marquis
+par le jeu de cette puissance, appelée la cour, qui fit le fils
+du capitaine du Plessis duc avant les premières familles de la conquête.
+Ceci prouve que les villes ont, comme les familles, de très-changeantes
+destinées.</p>
+
+<p>Le fils du bailli, garçon sans aucune espèce de fortune, succédait
+à un intendant enrichi par une gestion de trente années, et
+qui préféra la troisième part dans la fameuse compagnie Minoret à
+la gestion des Aigues. Dans son propre intérêt, le futur vivrier
+avait présenté pour régisseur François Gaubertin, alors majeur,
+son comptable depuis cinq ans, chargé de protéger sa retraite, et
+qui, par reconnaissance pour les instructions qu’il reçut de son
+maître en intendance, lui promit d’obtenir un <i>quitus</i> de mademoiselle
+Laguerre, en la voyant très-effrayée de la révolution. L’ancien
+bailli, devenu accusateur public au département, fut le protecteur
+de la peureuse cantatrice. Ce Fouquier-Tinville de province
+arrangea contre une reine de théâtre, évidemment suspecte à raison
+de ses liaisons avec l’aristocratie, une fausse émeute pour donner
+à son fils le mérite d’un sauvetage postiche, à l’aide duquel on eut
+le <i>quitus</i> du prédécesseur. La citoyenne Laguerre fit alors de
+François Gaubertin son premier ministre, autant par politique que
+par reconnaissance.</p>
+
+<p>Le futur fournisseur des vivres de la république n’avait pas gâté
+mademoiselle; il lui faisait passer à Paris environ trente mille livres
+par an, quoique les Aigues en dussent dès ce temps rapporter quarante
+au moins; l’ignorante fille d’Opéra fut donc émerveillée quand
+Gaubertin lui en promit trente-six.</p>
+
+<p>Pour justifier de la fortune actuelle du régisseur des Aigues au
+<span class="pagenum" id="page_296">296</span>
+tribunal des probabilités, il est nécessaire d’en expliquer les commencements.
+Protégé par son père, le jeune Gaubertin fut nommé
+maire de Blangy. Il put donc faire payer en argent, malgré les lois,
+<i>en terrorisant</i> (un mot du temps) les débiteurs qui pouvaient, à
+sa guise, être ou non frappés par les écrasantes réquisitions de la
+république. Le régisseur, lui, donna des assignats à sa bourgeoise,
+tant que dura le cours de ce papier-monnaie, qui, s’il ne fit pas
+la fortune publique, fit du moins beaucoup de fortunes particulières.
+De 1792 à 1795, pendant trois ans, le jeune Gaubertin récolta
+cent cinquante mille livres aux Aigues, avec lesquelles il
+opéra sur la place de Paris. Bourrée d’assignats, mademoiselle Laguerre
+fut obligée de battre monnaie avec ses diamants désormais
+inutiles; elle les remit à Gaubertin, qui les vendit et lui en rapporta
+fidèlement le prix en argent. Ce trait de probité toucha
+beaucoup mademoiselle, elle crut dès lors en Gaubertin comme en
+Piccini.</p>
+
+<p>En 1796, époque de son mariage avec la citoyenne Isaure Mouchon,
+fille d’un ancien conventionnel, ami de son père, Gaubertin
+possédait trois cent cinquante mille francs en argent; et comme
+le Directoire lui parut devoir durer, il voulut, avant de se marier,
+faire approuver ses cinq ans de gestion par mademoiselle, en prétextant
+d’une nouvelle ère.</p>
+
+<p>—Je serai père de famille, dit-il; vous savez quelle est la réputation
+des intendants; mon beau-père est un républicain d’une
+probité romaine, un homme influent d’ailleurs; je veux lui prouver
+que je suis digne de lui.</p>
+
+<p>Mademoiselle Laguerre arrêta les comptes de Gaubertin dans
+les termes les plus flatteurs.</p>
+
+<p>Pour inspirer de la confiance à madame des Aigues, le régisseur
+essaya, dans les premiers temps, de réprimer les paysans en
+craignant, avec raison, que les revenus ne souffrissent de leurs dévastations,
+et que les prochains pots-de-vin du marchand de bois
+fussent moindres; mais alors le peuple souverain se regardait partout
+comme chez lui; madame eut peur de ses rois en les voyant
+de si près, et dit à son Richelieu qu’elle voulait, avant tout, mourir
+en paix. Les revenus de l’ancien Premier Sujet du Chant étaient
+si fort au-dessus de ses dépenses, qu’elle laissa s’établir les plus funestes
+précédents. Ainsi, pour ne pas plaider, elle souffrit les empiétements
+de terrain de ses voisins. En voyant son parc entouré
+<span class="pagenum" id="page_297">297</span>
+de murs infranchissables, elle ne craignit point d’être troublée
+dans ses jouissances immédiates, et ne souhaitait pas autre chose
+que la paix, en vraie philosophe qu’elle fut. Quelques mille livres
+de rentes de plus ou de moins, des indemnités demandées sur le
+prix du bail par le marchand de bois pour les dégâts commis par
+les paysans, qu’était-ce aux yeux d’une ancienne fille d’Opéra,
+prodigue, insouciante, à qui ses cent mille livres de revenu n’avaient
+coûté que du plaisir, et qui venait de subir, sans se plaindre,
+la réduction des deux tiers sur soixante mille francs de rente.</p>
+
+<p>—Eh! disait-elle avec la facilité des impures de l’ancien régime,
+il faut que tout le monde vive, même la république!</p>
+
+<p>La terrible mademoiselle Cochet, sa femme de chambre, et son
+visir femelle, avait essayé de l’éclairer en voyant l’empire que Gaubertin
+prit sur celle qu’il appela tout d’abord madame, malgré les
+lois révolutionnaires sur l’égalité; mais Gaubertin éclaira de son
+côté mademoiselle Cochet, en lui montrant une dénonciation soi-disant
+envoyée à son père, l’accusateur public, et où elle était véhémentement
+accusée de correspondre avec Pitt et Cobourg. Dès
+lors, ces deux puissances partagèrent, mais à la Montgommery. La
+Cochet vanta Gaubertin à mademoiselle Laguerre, comme Gaubertin
+lui vanta la Cochet. Le lit de la femme de chambre était d’ailleurs
+tout fait, elle se savait couchée sur le testament de madame
+pour soixante mille francs. Madame ne pouvait plus se passer de la
+Cochet, tant elle y était habituée. Cette fille connaissait tous les
+secrets de la toilette de chère maîtresse; elle avait le talent d’endormir
+chère maîtresse, le soir, par mille contes, et de la réveiller
+le lendemain par des paroles flatteuses; enfin jusqu’au jour de la
+mort, elle ne trouva jamais chère maîtresse changée, et quand
+chère maîtresse fut dans son cercueil, elle la trouva sans doute
+encore bien mieux qu’elle ne l’avait jamais vue.</p>
+
+<p>Les gains annuels de Gaubertin et ceux de mademoiselle Cochet,
+leurs appointements, leurs intérêts devinrent si considérables,
+que les parents les plus affectueux n’eussent pas été plus attachés
+qu’eux à cette excellente créature. On ne sait pas encore combien
+le fripon dorlote sa dupe. Une mère n’est pas si caressante ni <ins title="original: sa">si</ins>
+prévoyante pour une fille adorée, que l’est tout commerçant en
+tartuferie pour sa vache à lait. Aussi quel succès n’ont pas les représentations
+de <i>Tartufe</i> jouées à huis-clos? Ça vaut l’amitié.
+Molière est mort trop tôt, il nous aurait montré le désespoir d’Orgon
+<span class="pagenum" id="page_298">298</span>
+ennuyé par sa famille, tracassé par ses enfants, regrettant les
+flatteries de Tartufe, et disant: —C’était le bon temps!</p>
+
+<p>Dans les huit dernières années de sa vie, mademoiselle Laguerre
+ne toucha pas plus de trente mille francs sur les cinquante que
+rapportait en réalité la terre des Aigues. Gaubertin en était arrivé,
+comme on voit, au même résultat administratif que son prédécesseur,
+quoique les fermages et les produits territoriaux eussent notablement
+augmenté de 1791 à 1815, sans compter les continuelles
+acquisitions de mademoiselle Laguerre. Mais le plan formé
+par Gaubertin pour hériter des Aigues à la mort prochaine de madame,
+l’obligeait à maintenir cette magnifique terre dans un état
+patent de dépréciation, quant aux revenus ostensibles. <ins title="original: Initié">Initiée</ins> à
+cette combinaison, la Cochet devait en partager les profits. Comme
+au déclin de ses jours, l’ex-reine de théâtre, riche de vingt mille
+livres de rente dans les fonds appelés les consolidés (tant la langue
+politique se prête à la plaisanterie), dépensait à peine lesdits vingt
+mille francs par an; elle s’étonnait des acquisitions annuelles faites
+par son régisseur pour employer les fonds disponibles, elle qui jadis
+anticipait toujours sur ses revenus. L’effet du peu de besoins
+de sa vieillesse, lui semblait un résultat de la probité de Gaubertin
+et de mademoiselle Cochet.</p>
+
+<p>—Deux perles! disait-elle aux personnes qui la venaient voir.</p>
+
+<p>Gaubertin gardait d’ailleurs dans ses comptes les apparences de
+la probité. Il portait exactement en recette les fermages. Tout ce
+qui devait frapper la faible intelligence de la cantatrice en fait
+d’arithmétique, était clair, net, précis. Le régisseur demandait ses
+bénéfices à la dépense, aux frais d’exploitation, aux marchés à conclure,
+aux ouvrages, aux procès qu’il inventait, aux réparations,
+détails que jamais madame ne vérifiait et qu’il lui arrivait quelquefois
+de doubler, d’accord avec les entrepreneurs, dont le silence
+s’achetait par des prix avantageux. Cette facilité conciliait l’estime
+publique à Gaubertin, et les louanges de madame sortaient de
+toutes les bouches; car, outre ses arrosages en travaux, elle faisait
+beaucoup d’aumônes en argent.</p>
+
+<p>—Que Dieu la conserve, la chère dame! était le mot de tout
+le monde.</p>
+
+<p>Chacun obtenait en effet quelque chose d’elle, en pur don ou
+indirectement. En représailles de sa jeunesse, la vieille artiste était
+exactement pillée, et si bien pillée que chacun y mettait une
+<span class="pagenum" id="page_299">299</span>
+certaine mesure, afin que les choses n’allassent pas si loin qu’elle
+n’ouvrît les yeux, ne vendît les Aigues et ne retournât à Paris.</p>
+
+<p>Cet intérêt de grappillage fut, hélas! la raison de l’assassinat de
+Paul-Louis <ins title="original: Courrier">Courier</ins>, qui fit la faute d’annoncer la vente de sa
+terre et son projet d’emmener sa femme, dont vivaient plusieurs
+Tonsards de Touraine. Dans cette crainte, les maraudeurs des
+Aigues ne coupaient un jeune arbre qu’à la dernière extrémité,
+quand ils ne voyaient plus de branches à la hauteur des faucilles
+mises au bout d’une perche. On faisait le moins de tort possible,
+dans l’intérêt même du vol. Néanmoins, pendant les dernières années
+de la vie de mademoiselle Laguerre, l’usage d’aller ramasser
+du bois était devenu l’abus le plus effronté. Par certaines nuits
+claires, il ne se liait pas moins de deux cents fagots. Quant au glanage
+et au hallebotage, les Aigues y perdaient, comme l’a démontré
+Sibilet, le quart des produits.</p>
+
+<p>Mademoiselle Laguerre avait interdit à la Cochet de se marier
+de son vivant, par une sorte d’égoïsme de maîtresse à femme de
+chambre dont beaucoup d’exemples peuvent avoir été remarqués
+en tout pays, et qui n’est pas plus absurde que la manie de garder
+jusqu’au dernier soupir des biens parfaitement inutiles au bonheur
+matériel, au risque de se faire empoisonner par d’impatients héritiers.
+Aussi, vingt jours après l’enterrement de mademoiselle Laguerre,
+mademoiselle Cochet épousa-t-elle le brigadier de la gendarmerie
+de Soulanges, nommé Soudry, très-bel homme de quarante-deux
+ans, qui depuis 1800, époque de la création de la
+gendarmerie, la venait voir presque tous les jours aux Aigues, et
+qui, par semaine, dînait au moins quatre fois avec elle et les Gaubertin.</p>
+
+<p>Madame, pendant toute sa vie, eut une table servie pour elle
+seule ou pour sa compagnie. Malgré leur familiarité, jamais ni la
+Cochet ni les Gaubertin ne furent admis à la table du Premier Sujet
+de l’Académie Royale de Musique et de Danse, qui conserva
+jusqu’à sa dernière heure son étiquette, ses habitudes de toilette,
+son rouge et ses mules, sa voiture, ses gens et sa majesté de
+Déesse. Déesse au théâtre, Déesse à la ville, elle resta Déesse jusqu’au
+fond de la campagne, où sa mémoire est encore adorée et
+balance bien certainement la cour de Louis XVI dans l’esprit de
+la <i>première société</i> de Soulanges.</p>
+
+<p>Ce Soudry, qui dès son arrivée dans le pays fit la cour à la
+<span class="pagenum" id="page_300">300</span>
+Cochet, possédait la plus belle maison de Soulanges, six mille francs
+environ, et l’espérance de quatre cents francs de retraite le jour
+où il quitterait le service. <ins title="original: Devenu">Devenue</ins> madame Soudry, la Cochet obtint
+dans Soulanges une grande considération. Quoiqu’elle gardât
+un secret absolu sur le montant de ses économies, placées comme
+les fonds de Gaubertin, à Paris, chez le commissionnaire des marchands
+de vin du département, un certain Leclercq, enfant du
+pays, que le régisseur commandita, l’opinion générale fit de l’ancienne
+femme de chambre une des premières fortunes de cette petite
+ville d’environ douze cents âmes.</p>
+
+<p>Au grand étonnement du pays, monsieur et madame Soudry
+reconnurent pour légitime, par leur acte de mariage, un fils naturel
+du gendarme, à qui dès lors la fortune de madame Soudry
+devait appartenir. Le jour où ce fils acquit officiellement une
+mère, il venait d’achever son droit à Paris, et se proposait d’y
+faire son stage, afin d’entrer dans la magistrature.</p>
+
+<p>Il est presque inutile de faire observer qu’une mutuelle intelligence
+de vingt années engendra l’amitié la plus solide entre les
+Gaubertin et les Soudry. Les uns et les autres devaient, jusqu’à la
+fin de leurs jours, se donner réciproquement, <i>ubi et orbi</i>, pour
+<i>les plus honnêtes gens</i> de France. Cet intérêt, basé sur une connaissance
+réciproque des taches secrètes que portait la blanche tunique
+de leur conscience, est un des liens les moins dénoués ici-bas.
+Vous en avez, vous qui lisez ce drame social, une telle certitude,
+que pour expliquer la continuité de certains dévouements
+qui font rougir votre égoïsme, vous dites de deux personnes:
+«Elles ont, pour sûr, commis quelque crime ensemble!»</p>
+
+<p>Après vingt-cinq ans de gestion, l’intendant se voyait alors à la
+tête de six cent mille francs en argent, et la Cochet possédait environ
+deux cent cinquante mille francs. Le revirement agile et perpétuel
+de ces fonds, confiés à la maison Leclercq et compagnie,
+du quai de Béthune, à l’île Saint-Louis, antagoniste de la fameuse
+maison Grandet, aida beaucoup à la fortune de ce commissionnaire
+en vins et à celle de Gaubertin. A la mort de mademoiselle
+Laguerre, Jenny, fille aînée du régisseur, fut demandée en mariage
+par Leclercq, chef de la maison du quai de Béthune. Gaubertin
+se flattait alors de devenir le maître des Aigues par un complot
+ourdi dans l’étude de maître Lupin, notaire, établi par lui
+depuis onze ans à Soulanges.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_301">301</span>
+Lupin, fils du dernier intendant de la maison de Soulanges,
+s’était prêté à de faibles expertises, à une mise à prix de cinquante
+pour cent au-dessous de la valeur, à des affichages inédits, à toutes
+les manœuvres, malheureusement si communes au fond des provinces,
+pour adjuger, sous le manteau, selon le proverbe, d’importants
+immeubles. Dernièrement il s’est formé, dit-on, à Paris,
+une compagnie dont le but est de rançonner les auteurs de ces
+trames, en les menaçant d’enchérir. Mais, en 1816, la France
+n’était pas, comme aujourd’hui, brûlée par une flamboyante publicité;
+les complices pouvaient donc compter sur le partage des
+Aigues fait secrètement entre la Cochet, le notaire et Gaubertin,
+qui se réservait <i>in petto</i> de leur offrir une somme pour les désintéresser
+de leurs lots, une fois la terre en son nom. L’avoué chargé
+de poursuivre la licitation au tribunal par Lupin avait vendu sa
+charge sur parole à Gaubertin pour son fils, en sorte qu’il favorisa
+cette spoliation, si tant est que les onze cultivateurs picards à qui
+cette succession tomba des nues se regardèrent comme spoliés.</p>
+
+<p>Au moment où tous les intéressés croyaient leur fortune doublée,
+un avoué de Paris vint, la veille de l’adjudication définitive,
+charger l’un des avoués de la Ville-aux-Fayes, qui se trouvait être
+un de ses anciens clercs, d’acquérir les Aigues, et il les eut pour
+onze cent mille cinquante francs. A onze cent mille francs, aucun
+des conspirateurs n’osa continuer d’enchérir. Gaubertin crut à
+quelque trahison de Soudry, comme Lupin et Soudry se crurent
+joués par Gaubertin; mais la déclaration de <i>command</i> les réconcilia.
+Quoique soupçonnant le plan formé par Gaubertin, Lupin et
+Soudry, l’avoué de province se garda bien d’éclairer son ancien
+patron. Voici pourquoi: en cas d’indiscrétion des nouveaux propriétaires,
+cet officier ministériel aurait eu trop de monde à dos
+pour pouvoir rester dans le pays. Ce mutisme, particulier à l’homme
+de province, sera d’ailleurs parfaitement justifié par les événements
+de cette étude. Si l’homme de province est sournois, il est obligé
+de l’être; sa justification se trouve dans son péril, admirablement
+exprimé par ce proverbe: <i>Il faut hurler avec les loups!</i> le sens
+du personnage de Philinte.</p>
+
+<p>Quand le général Montcornet prit possession des Aigues, Gaubertin
+ne se trouva plus assez riche pour quitter sa place. Afin de
+marier sa fille aînée au riche banquier de l’Entrepôt, il était obligé
+de la doter de deux cent mille francs; il devait payer trente mille
+<span class="pagenum" id="page_302">302</span>
+francs la charge achetée à son fils; il ne lui restait donc plus que
+trois cent soixante-dix mille francs, sur lesquels il lui faudrait tôt
+ou tard prendre la dot de sa dernière fille Élisa, à laquelle il se
+flattait de moyenner un mariage au moins aussi beau que celui de
+l’aînée. Le régisseur voulut étudier le comte de Montcornet, afin
+de savoir s’il pourrait le dégoûter des Aigues, en comptant alors
+réaliser pour lui seul la conception avortée.</p>
+
+<p>Avec la finesse particulière aux gens qui font leur fortune par
+la cautèle, Gaubertin crut à la ressemblance, assez probable d’ailleurs,
+du caractère d’un vieux militaire et d’une vieille cantatrice.
+Une fille d’Opéra, un vieux général de Napoléon, n’étaient-ce pas
+les mêmes habitudes de prodigalité, la même insouciance? A la fille
+comme au soldat, le bien ne vient-il pas capricieusement et au feu?
+S’il se rencontre des militaires rusés, astucieux, politiques, n’est-ce
+pas l’exception? Et le plus souvent, le soldat, surtout un sabreur
+fini comme Montcornet, doit être simple, confiant, novice en affaires,
+et peu propre aux mille détails de la gestion d’une terre. Gaubertin
+se flatta de prendre et de tenir le général dans la nasse où
+mademoiselle Laguerre avait fini ses jours. Or, l’empereur avait
+jadis permis, par calcul, à Montcornet d’être en Poméranie ce que
+Gaubertin était aux Aigues; le général se connaissait donc en fourrages
+d’intendance.</p>
+
+<p>En venant planter <ins title="original: ces">ses</ins> choux, suivant l’expression du premier
+duc de Biron, le vieux cuirassier voulut s’occuper de ses affaires
+pour se distraire de sa chute. Quoiqu’il eût livré son corps d’armée
+aux Bourbons, ce service commis par plusieurs généraux et nommé
+licenciement de l’armée de la Loire ne put racheter le crime d’avoir
+suivi l’homme des Cent-Jours sur son dernier champ de bataille.
+En présence des étrangers, il fut impossible au pair de 1815 de se
+maintenir sur les cadres de l’armée, à plus forte raison de rester
+au Luxembourg. Montcornet alla donc, selon le conseil d’un maréchal
+en disgrâce, cultiver les carottes en nature. Le général ne
+manquait pas de cette ruse particulière aux vieux loups de guérite;
+et, dès les premiers jours consacrés à l’examen de ses propriétés,
+il vit dans Gaubertin un véritable intendant de l’ancien régime, un
+fripon, comme les maréchaux et les ducs de Napoléon, ces champignons
+nés sur la couche populaire, en avaient presque tous rencontré.</p>
+
+<p>En s’apercevant de la profonde expérience de Gaubertin en
+<span class="pagenum" id="page_303">303</span>
+administration rurale, le sournois cuirassier sentit combien il était
+utile de le conserver pour se mettre au courant de cette agriculture
+correctionnelle; aussi se donna-t-il l’air de continuer mademoiselle
+Laguerre, fausse insouciance qui trompa le régisseur. Cette
+apparente niaiserie dura pendant tout le temps nécessaire au général
+pour connaître le fort et le faible des Aigues, les détails des
+revenus, la manière de les percevoir, comment et où l’on volait,
+les améliorations et les économies à réaliser. Puis, un beau jour,
+ayant surpris Gaubertin la main dans le sac, suivant l’expression
+consacrée, le général entra dans une de ces colères particulières à
+ces dompteurs de pays. Il fit alors une de ces fautes capitales, susceptibles
+d’agiter toute la vie d’un homme qui n’aurait pas eu sa
+grande fortune ou sa consistance, et d’où sourdirent d’ailleurs les
+malheurs, grands et petits, dont fourmille cette histoire. Élève de
+l’Ecole impériale, habitué à tout sabrer, plein de dédain pour les
+<i>péquins</i>, Montcornet ne crut pas devoir prendre des gants pour
+mettre à la porte un coquin d’intendant. La vie civile et ses mille
+précautions étaient inconnues à ce général aigri déjà par sa disgrâce,
+il humilia donc profondément Gaubertin, qui s’attira d’ailleurs
+ce traitement cavalier par une réponse dont le cynisme excita
+la fureur de Montcornet.</p>
+
+<p>—Vous vivez de ma terre? lui avait dit le comte avec une railleuse
+sévérité.</p>
+
+<p>—Croyez-vous donc que j’aie pu vivre du ciel? répliqua Gaubertin
+en riant.</p>
+
+<p>—Sortez, canaille; je vous chasse! cria le général en lui donnant
+des coups de cravache que le régisseur a toujours niés, les
+ayant reçus à huis-clos.</p>
+
+<p>—Je ne sortirai pas sans mon <i>quitus</i>, dit froidement Gaubertin
+après s’être éloigné du violent cuirassier.</p>
+
+<p>—Nous verrons ce que pensera de vous la police correctionnelle,
+répondit Montcornet en haussant les épaules.</p>
+
+<p>En s’entendant menacer d’un procès en police correctionnelle,
+Gaubertin regarda le comte en souriant. Ce sourire eut la vertu de
+détendre le bras du général, comme si les nerfs en eussent été
+coupés. Expliquons ce sourire.</p>
+
+<p>Depuis deux ans, le beau-frère de Gaubertin, un nommé Gendrin,
+longtemps juge au tribunal de première instance de la Ville-aux-Fayes,
+en était devenu le président par la protection du comte
+<span class="pagenum" id="page_304">304</span>
+de Soulanges. Nommé pair de France en 1814, et resté fidèle aux
+Bourbons pendant les Cent-Jours, monsieur de Soulanges avait
+demandé cette nomination au garde des sceaux. Cette parenté donnait
+à Gaubertin une certaine importance dans le pays. Relativement,
+d’ailleurs, un président de tribunal est, dans une petite
+ville, un plus grand personnage qu’un premier président de cour
+royale qui trouve au chef-lieu des égaux dans le général, l’évêque,
+le préfet, le receveur général, tandis qu’un simple président de
+tribunal n’en a pas, le procureur du roi, le sous-préfet étant amovibles
+ou destituables. Le jeune Soudry, le camarade à Paris comme
+aux Aigues de Gaubertin fils, venait alors d’être nommé substitut
+du procureur du roi dans le chef-lieu du département. Avant de
+devenir brigadier de gendarmerie, Soudry père, fourrier dans
+l’artillerie, avait été blessé dans une affaire en défendant monsieur
+de Soulanges, alors adjudant général. Lors de la création de la
+gendarmerie, le comte de Soulanges, devenu colonel, avait demandé
+pour son sauveur la brigade de Soulanges; et, plus tard, il
+sollicita le poste où Soudry fils avait débuté. Enfin, le mariage de
+mademoiselle Gaubertin étant chose conclue au quai de Béthune,
+le comptable infidèle se sentait plus fort dans le pays qu’un lieutenant
+général mis en disponibilité.</p>
+
+<p>Si cette histoire ne devait offrir d’autre enseignement que celui
+qui ressort de la brouille du général et de son régisseur, elle serait
+déjà profitable à bien des gens pour leur conduite dans la vie. A
+qui sait lire fructueusement Machiavel, il est démontré que la prudence
+humaine consiste à ne jamais menacer, à faire sans dire, à
+favoriser la retraite de son ennemi en ne marchant pas, selon le
+proverbe, sur la queue du serpent, et à se garder comme d’un
+meurtre de blesser l’amour-propre de plus petit que soi. Le Fait,
+quelque dommageable qu’il soit aux intérêts, se pardonne à la
+longue, il s’explique de mille manières; mais l’amour-propre, qui
+saigne toujours du coup qu’il a reçu, ne pardonne jamais à l’Idée.
+La personnalité morale est plus sensible, plus vivante en quelque
+sorte que la personnalité physique. Le cœur et le sang sont moins
+impressibles que les nerfs. Enfin notre être intérieur nous domine,
+quoi que nous fassions. On réconcilie deux familles qui se sont
+entretuées, comme en Bretagne ou en Vendée, lors des guerres
+civiles; mais on ne réconciliera pas plus les spoliés et les spoliateurs
+que les calomniés et les calomniateurs. On ne doit s’injurier que
+<span class="pagenum" id="page_305">305</span>
+dans les poëmes épiques avant de se donner la mort. Le Sauvage,
+le Paysan, qui tient beaucoup du Sauvage, ne parlent jamais que
+pour tendre des piéges à leurs adversaires. Depuis 1789, la France
+essaye de faire croire, contre toute évidence, aux hommes qu’ils
+sont égaux; or, dire à un homme: Vous êtes un fripon! est une
+plaisanterie sans conséquence; mais le lui prouver en le prenant
+sur le fait et le cravachant; mais le menacer d’un procès correctionnel
+sans le poursuivre, c’est le ramener à l’inégalité des conditions.
+Si la masse ne pardonne à aucune supériorité, comment un
+fripon pardonnerait-il à l’honnête homme?</p>
+
+<p>Montcornet aurait renvoyé son intendant sous prétexte d’acquitter
+d’anciennes obligations en mettant à sa place quelque ancien
+militaire; certes, ni Gaubertin, ni le général ne se seraient trompés,
+l’un aurait compris l’autre; mais l’autre, en ménageant l’amour-propre
+du premier, lui eût ouvert une porte pour se retirer,
+Gaubertin eût alors laissé le grand propriétaire tranquille, il eût
+oublié sa défaite à l’audience des criées; et peut-être eût-il cherché
+l’emploi de ses capitaux à Paris. Ignominieusement chassé, le régisseur
+garda contre son maître une de ces rancunes qui sont un
+élément de l’existence en province, et dont la durée, la persistance,
+les trames étonneraient les diplomates habitués à ne s’étonner de
+rien. Un cuisant désir de vengeance lui conseilla de se retirer à
+la Ville-aux-Fayes, d’y occuper une position d’où il pût nuire à
+Montcornet, et lui susciter assez d’ennemis pour le forcer à remettre
+les Aigues en vente.</p>
+
+<p>Tout trompa le général, car les dehors de Gaubertin n’étaient
+pas de nature à l’avertir ni à l’effrayer. Par tradition, le régisseur
+affecta toujours, non pas la pauvreté, mais la gêne. Il tenait cette
+règle de conduite de son prédécesseur. Aussi, depuis douze ans,
+mettait-il à tout propos en avant ses trois enfants, sa femme et les
+énormes dépenses causées par sa nombreuse famille. Mademoiselle
+Laguerre, à qui Gaubertin se disait trop pauvre pour payer l’éducation
+de son fils à Paris, en avait fait tous les frais, elle donnait
+cent louis par an à son cher filleul, car elle était la marraine de
+Claude Gaubertin.</p>
+
+<p>Le lendemain, Gaubertin vint, accompagné d’un garde nommé
+Courtecuisse, demander très-fièrement au général son <i>quitus</i>, en
+lui montrant les décharges données par feu mademoiselle, en termes
+flatteurs, et il le pria très-ironiquement de chercher où se
+<span class="pagenum" id="page_306">306</span>
+trouvaient ses immeubles et propriétés. S’il recevait des gratifications
+des marchands de bois et des fermiers au renouvellement
+des baux, mademoiselle Laguerre les avait, dit-il, toujours autorisées,
+et non-seulement elle y gagnait en les lui laissant prendre,
+mais encore elle y trouvait sa tranquillité. On se serait fait tuer
+dans le pays pour mademoiselle, tandis qu’en continuant ainsi, le
+général se préparait bien des difficultés.</p>
+
+<p>Gaubertin, et ce dernier trait est fréquent dans la plupart des professions
+où l’on s’approprie le bien d’autrui par des moyens non
+prévus par le Code, se croyait un parfait honnête homme. D’abord,
+il possédait depuis si longtemps l’argent extirpé par la terreur aux
+fermiers de mademoiselle Laguerre, payée en assignats, qu’il le
+considérait comme légitimement acquis. Ce fut une affaire de
+change. A la longue, il pensait même avoir couru des dangers en
+acceptant des écus. Puis, légalement, madame ne devait recevoir
+que des assignats. <i>Légalement</i> est un adverbe robuste, il supporte
+bien des fortunes! Enfin, depuis qu’il existe des grands propriétaires
+et des intendants, c’est-à-dire depuis l’origine des sociétés,
+l’intendant a forgé, pour son usage, un raisonnement que
+pratiquent aujourd’hui les cuisinières, et que voici dans sa simplicité:</p>
+
+<p>—Si ma bourgeoise, se dit chaque cuisinière, allait elle-même
+au marché, peut-être payerait-elle ses provisions plus que je ne les
+<ins title="original: qui">lui</ins> compte; elle y gagne, et le bénéfice que j’y trouve est mieux
+placé dans mes poches que dans celles des marchands.</p>
+
+<p>—Si mademoiselle exploitait elle-même les Aigues, elle n’en
+tirerait pas trente mille francs; les paysans, les marchands, les
+ouvriers lui voleraient la différence: il est plus naturel que je la
+garde, et je lui épargne bien des soucis, se disait Gaubertin.</p>
+
+<p>La religion catholique a seule le pouvoir d’empêcher de semblables
+capitulations de conscience; mais depuis 1789, la religion
+est sans force sur les deux tiers de la population en France. Aussi,
+les paysans, dont l’intelligence est très-éveillée, et que la misère
+pousse à l’imitation, étaient-ils dans la vallée des Aigues, arrivés à
+un état effrayant de démoralisation. Ils allaient à la messe le dimanche,
+mais en dehors de l’église, car ils s’y donnaient toujours,
+par habitude, rendez-vous pour leurs marchés et leurs affaires.</p>
+
+<p>On doit maintenant mesurer tout le mal produit par l’incurie et
+par le laisser-aller de l’ancien Premier Sujet du Chant de
+<span class="pagenum" id="page_307">307</span>
+l’Académie royale de Musique. Mademoiselle Laguerre avait, par
+égoïsme, trahi la cause de ceux qui possèdent, tous en <ins title="original: but">butte</ins> à la
+haine de ceux qui ne possèdent pas. Depuis 1792, tous les propriétaires
+de France sont devenus solidaires. Hélas! si les familles
+féodales, moins nombreuses que les familles bourgeoises, n’ont
+compris leur solidarité ni en 1400 sous Louis XI, ni en 1600
+sous Richelieu, peut-on croire que, malgré les prétentions du dix-neuvième
+siècle au Progrès, la Bourgeoisie sera plus unie que ne
+le fut la Noblesse? Une oligarchie de cent mille riches a tous les
+inconvénients de la démocratie sans en avoir les avantages. Le
+<i>chacun chez soi, chacun pour soi</i>, l’égoïsme de famille tuera
+l’égoïsme oligarchique, si nécessaire à la société moderne, et que
+l’Angleterre pratique admirablement depuis trois siècles. Quoi
+qu’on fasse, les propriétaires ne comprendront la nécessité de la
+discipline qui rendit l’Église un admirable modèle de gouvernement,
+qu’au moment où ils se sentiront menacés chez eux, et il
+sera trop tard. L’audace avec laquelle le communisme, cette logique
+vivante et agissante de la Démocratie, attaque la Société
+dans l’ordre moral, annonce que dès aujourd’hui, le Samson populaire,
+devenu prudent, sape les colonnes sociales dans la cave,
+au lieu de les secouer dans la salle de festin.</p>
+
+<h5>VII.—ESPÈCES SOCIALES DISPARUES.</h5>
+
+<p class="nbreak">La terre des Aigues ne pouvait se passer d’un régisseur, car le
+général n’entendait pas renoncer aux plaisirs de l’hiver à Paris, où
+il possédait un magnifique hôtel, rue Neuve-des-Mathurins. Il
+chercha donc un successeur à Gaubertin; mais il ne chercha certes
+pas avec plus de soin que Gaubertin en mit à lui en donner un
+de sa main.</p>
+
+<p>De toutes les places de confiance, il n’en est pas qui demande
+à la fois plus de connaissances acquises ni plus d’activité que celle
+de régisseur d’une grande terre. Cette difficulté n’est connue que
+des riches propriétaires dont les biens sont situés au delà d’une
+certaine zone autour de la capitale, et qui commence à une distance
+d’environ quarante lieues. Là, cessent les exploitations agricoles,
+dont les produits trouvent à Paris des débouchés certains,
+et qui donnent des revenus assurés par de longs baux, pour lesquels
+il existe de nombreux preneurs, riches eux-mêmes. Ces
+<span class="pagenum" id="page_308">308</span>
+fermiers viennent en cabriolet apporter leurs termes en billets de
+banque, si toutefois leurs facteurs à la halle ne se chargent pas de
+leurs payements. Aussi, les fermes en Seine-et-Oise, en Seine-et-Marne,
+dans l’Oise, dans <ins title="original: l’ manquant">l’Eure-et-Loir</ins>, dans la Seine-Inférieure
+et dans le Loiret, sont-elles si recherchées, que les capitaux ne s’y
+placent pas toujours à un et demi pour cent. Comparé au revenu
+des terres en Hollande, en Angleterre et en Belgique, ce produit
+est encore énorme. Mais, à cinquante lieues de Paris, une terre
+considérable implique tant d’exploitations diverses, tant de produits
+de différentes natures, qu’elle constitue une industrie avec
+toutes les chances de la fabrique. Tel riche propriétaire n’est
+qu’un marchand obligé de placer ses productions, ni plus ni moins
+qu’un fabricant de fer ou de coton. Il n’évite même pas la concurrence;
+le paysan, la petite propriété la lui font acharnée en descendant
+à des transactions inabordables aux gens bien élevés.</p>
+
+<p>Un régisseur doit savoir l’arpentage, les usages du pays, ses
+modes de vente et d’exploitation, un peu de chicane pour défendre
+les intérêts qui lui sont confiés, la comptabilité commerciale, et
+se trouver doué d’une excellente santé, d’un goût particulier pour
+le mouvement et l’équitation. Chargé de représenter le maître, et
+toujours en relations avec lui, le régisseur ne saurait être un
+homme du peuple. Comme il est peu de régisseurs appointés à
+mille écus, ce problème paraît insoluble. Comment rencontrer
+tant de qualités pour un prix modique, dans un pays où les gens
+qui en sont pourvus sont admissibles à tous les emplois?... Faire
+venir un homme à qui le pays est inconnu, c’est payer cher l’expérience
+qu’il y acquerra. Former un jeune homme pris sur les
+lieux, c’est souvent nourrir une ingratitude à l’épinette. Il faut
+donc choisir entre quelque inepte Probité qui nuit par inertie ou
+par myopie, et l’Habileté qui songe à elle. De là cette nomenclature
+sociale et l’histoire naturelle des intendants, ainsi définis par
+un grand seigneur polonais: «—Nous avons, disait-il, deux sortes
+de régisseurs: celui qui ne pense qu’à lui et celui qui pense à
+nous et à lui; heureux le propriétaire qui met la main sur le second!
+Quant à celui qui ne penserait qu’à nous, il ne s’est jamais
+rencontré jusqu’ici.»</p>
+
+<p>On a pu voir ailleurs le personnage d’un régisseur songeant à
+ses intérêts et à ceux de son maître (voir <i>Un début dans la vie,
+scènes de la vie privée</i>); Gaubertin est l’intendant exclusivement
+<span class="pagenum" id="page_309">309</span>
+occupé de sa fortune. Présenter le troisième terme de ce problème,
+ce serait offrir à l’admiration publique un personnage invraisemblable
+que la vieille noblesse a néanmoins connu (voir <i>le Cabinet
+des Antiques, scène de la vie de province</i>), mais qui disparut
+avec elle. Par la division perpétuelle des fortunes, les mœurs aristocratiques
+seront inévitablement modifiées. S’il n’y a pas actuellement
+en France vingt fortunes gérées par des intendants, il n’existera
+pas dans cinquante ans cent grandes propriétés à régisseurs,
+à moins de changements dans la loi civile. Chaque riche propriétaire
+devra veiller par lui-même à ses intérêts.</p>
+
+<p>Cette transformation, déjà commencée, a suggéré cette réponse
+dite par une spirituelle vieille femme à qui l’on demandait pourquoi,
+depuis 1830, elle restait à Paris pendant l’été: —«Je ne
+vais plus dans les châteaux depuis qu’on en a fait des fermes.»
+Mais qu’arrivera-t-il de ce débat de plus en plus ardent, d’homme
+à homme, entre le riche et le pauvre? Cette étude n’est écrite que
+pour éclairer cette terrible question sociale.</p>
+
+<p>On peut comprendre les étranges perplexités auxquelles le général
+fut en proie après avoir congédié Gaubertin. Si, comme toutes
+les personnes libres de faire ou de ne pas faire, il s’était dit vaguement: —«Je
+chasserai ce drôle-là,» il avait négligé le hasard,
+oubliant les éclats de sa bouillante colère, la colère du sabreur sanguin,
+au moment où quelque méfait relèverait les paupières à sa
+cécité volontaire.</p>
+
+<p>Propriétaire pour la première fois, Montcornet, enfant de Paris,
+ne s’était pas muni d’un régisseur à l’avance; et, après avoir étudié
+le pays, il sentait combien un intermédiaire devenait indispensable
+à un homme comme lui, pour traiter avec tant de gens et de si bas
+étage.</p>
+
+<p>Gaubertin, à qui les vivacités d’une scène, qui dura deux heures,
+avaient révélé l’embarras où le général allait se trouver, enfourcha
+son bidet en quittant le salon où la dispute avait eu lieu, galopa
+jusqu’à Soulanges et y consulta les Soudry.</p>
+
+<p>Sur ce mot: —Nous nous quittons, le général et moi; qui
+pouvons-nous lui présenter pour régisseur, sans qu’il s’en doute?
+les Soudry comprirent la pensée de leur ami. N’oubliez pas que le
+brigadier Soudry, chef de la police depuis dix-sept ans dans le canton,
+est doublé par sa femme de la ruse particulière aux soubrettes
+des filles d’Opéra.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_310">310</span>
+—Il ferait bien du chemin, dit madame Soudry, avant de trouver
+quelqu’un qui valût notre pauvre petit Sibilet.</p>
+
+<p>—Il est cuit! s’écria Gaubertin encore rouge de ses humiliations.
+Lupin, dit-il au notaire qui assistait à cette conférence, allez
+donc à la Ville-aux-Fayes y seriner Maréchal, en cas que notre
+beau cuirassier lui demande des renseignements.</p>
+
+<p>Maréchal était cet avoué que son ancien patron, chargé à Paris
+des affaires du général, avait naturellement recommandé, comme
+conseil à monsieur de Montcornet, après l’heureuse acquisition des
+Aigues.</p>
+
+<p>Ce Sibilet, fils aîné du greffier du tribunal de la Ville-aux-Fayes,
+clerc de notaire, sans sou ni maille, âgé de vingt-cinq ans, s’était
+épris de la fille du juge de paix de Soulanges à en perdre la raison.</p>
+
+<p>Ce digne magistrat, à quinze cents francs d’appointements,
+nommé Sarcus, avait épousé une fille sans fortune, la sœur aînée
+de monsieur Vermut, l’apothicaire de Soulanges. Quoique fille unique,
+mademoiselle Sarcus, riche de sa beauté pour toute fortune,
+devait mourir et non vivre des appointements qu’on donne à un
+clerc de notaire en province. Le jeune Sibilet, parent de Gaubertin
+par une alliance assez difficile à reconnaître dans les croisements
+de famille qui rendent cousins presque tous les bourgeois des petites
+villes, dut aux soins de son père et de Gaubertin une maigre place
+au cadastre. Le malheureux eut l’affreux bonheur de se voir père
+de deux enfants en trois ans. Le greffier chargé, lui, de cinq autres
+enfants, ne pouvait venir au secours de son fils aîné. Le juge
+de paix ne possédait que sa maison à Soulanges et cent écus de
+rentes. La plupart du temps, madame Sibilet la jeune restait donc
+chez son père et y vivait avec ses deux enfants. Adolphe Sibilet,
+obligé de courir à travers le département, venait voir son Adeline
+de temps en temps. Peut-être le mariage, ainsi compris, explique-t-il
+la fécondité des femmes.</p>
+
+<p>L’exclamation de Gaubertin, quoique facile à comprendre par
+ce sommaire de l’existence du jeune Sibilet, exige encore quelques
+détails.</p>
+
+<p>Adolphe Sibilet, souverainement disgracieux, comme on a pu le
+voir d’après son esquisse, appartenait à ce genre d’hommes qui ne
+peuvent arriver au cœur d’une femme que par le chemin de la
+mairie et de l’autel. Doué d’une souplesse comparable à celle des
+ressorts, il cédait, sauf à reprendre sa pensée; cette disposition
+<span class="pagenum" id="page_311">311</span>
+trompeuse ressemble à de la lâcheté; mais l’apprentissage des affaires,
+chez un notaire de province, avait fait contracter à Sibilet l’habitude
+de cacher ce défaut sous un air bourru qui simulait une force
+absente. Beaucoup de gens faux abritent leur platitude sous la brusquerie;
+brusquez-les, vous produirez l’effet du coup d’épingle sur
+le ballon. Tel était le fils du greffier. Mais comme les hommes, pour
+la plupart, ne sont pas observateurs, et que, parmi les observateurs,
+les trois quarts observent après coup, l’air grognon d’Adolphe Sibilet
+passait pour l’effet d’une rude franchise, d’une capacité vantée
+par son patron, et d’une probité revêche qu’aucune éprouvette
+n’avait essayée. Il est des gens qui sont servis par leurs défauts
+comme d’autres par leurs qualités.</p>
+
+<p>Adeline Sarcus, jolie personne élevée par sa mère, morte trois
+ans avant ce mariage, aussi bien qu’une mère peut élever une fille
+unique au fond d’une petite ville, aimait le jeune et beau Lupin,
+fils unique du notaire de Soulanges. Dès les premiers chapitres de
+ce roman, le père Lupin, qui visait pour son fils mademoiselle Elise
+Gaubertin, envoya le jeune Amaury Lupin à Paris, chez son correspondant,
+maître Crottat, notaire, où, sous prétexte d’apprendre
+à faire des actes et des contrats, Amaury fit plusieurs actes de
+folie et contracta des dettes, entraîné par un certain Georges Marest,
+clerc de l’Étude, jeune homme riche, qui lui révéla les mystères
+de la vie parisienne. Quand maître Lupin alla chercher son
+fils à Paris, Adeline s’appelait déjà madame Sibilet. En effet, lorsque
+l’amoureux Adolphe se présenta, le vieux juge de paix, stimulé
+par Lupin le père, hâta le mariage auquel Adeline se livra par désespoir.</p>
+
+<p>Le Cadastre n’est pas une carrière. Il est comme beaucoup de
+ces sortes d’administrations sans avenir, une espèce de trou dans
+l’écumoire gouvernementale. Les gens qui se lancent par ces trous
+(la topographie, les ponts et chaussées, le professorat, etc.) s’aperçoivent
+toujours un peu tard que de plus habiles, assis à côté
+d’eux, s’humectent des sueurs du peuple, disent les écrivains de
+l’Opposition, toutes les fois que l’écumoire plonge dans l’Impôt, au
+moyen de cette machine appelée Budget. Adolphe, travaillant du
+matin au soir et gagnant peu de choses à travailler, reconnut bientôt
+l’infertile profondeur de son trou. Aussi songeait-il, en trottant de
+commune en commune et dépensant ses appointements en souliers
+et en frais de voyage, à chercher une place stable et bénéficieuse.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_312">312</span>
+On ne peut se figurer, à moins d’être louche et d’avoir deux
+enfants, en légitime mariage, ce que trois années de souffrances
+entremêlées d’amour avaient développé d’ambition chez ce garçon
+dont l’esprit et le regard louchaient également, dont le bonheur
+était mal assis, pour ne pas dire boiteux. Le plus grand élément
+des mauvaises actions secrètes, des lâchetés inconnues, est peut-être
+un bonheur incomplet. L’homme accepte peut-être mieux
+une misère sans espoir que ces alternatives de soleil et d’amour à
+travers des pluies continuelles. Si le corps y gagne des maladies,
+l’âme y gagne la lèpre de l’envie. Chez les petits esprits, cette
+lèpre tourne en cupidité lâche et brutale à la fois, à la fois audacieuse
+et cachée; chez les esprits cultivés, elle engendre des doctrines
+antisociales dont on se sert comme d’une escabelle pour dominer
+ses supérieurs. Ne pourrait-on pas faire un proverbe de
+ceci? «Dis-moi ce que tu as, je te dirai ce que tu penses.»</p>
+
+<p>Tout en aimant sa femme, Adolphe se disait à toute heure: «J’ai
+fait une sottise! j’ai trois boulets et je n’ai que deux jambes. Il fallait
+avoir gagné ma fortune avant de me marier. On trouve toujours une
+Adeline, et Adeline m’empêchera de trouver une fortune.»</p>
+
+<p>Adolphe, parent de Gaubertin, était venu lui faire trois visites
+en trois ans. A quelques paroles, Gaubertin reconnut dans le cœur
+de son allié cette boue qui veut se cuire aux brûlantes conceptions
+du vol légal. Il sonda malicieusement ce caractère propre à
+se courber aux exigences d’un plan, pourvu qu’il y trouvât sa pâture.
+A chaque visite, Sibilet grognait.</p>
+
+<p>—Employez-moi donc, mon cousin, disait-il; prenez-moi pour
+commis, et faites-moi votre successeur. Vous me verrez à l’œuvre!
+Je suis capable d’abattre des montagnes pour donner à mon Adeline,
+je ne dirai pas le luxe, mais une aisance modeste. Vous avez
+fait la fortune de monsieur Leclercq, pourquoi ne me placeriez-vous
+pas à Paris dans la banque?</p>
+
+<p>—Nous verrons plus tard, je te caserai, répondait le parent
+ambitieux; acquiers des connaissances, tout sert!</p>
+
+<p>En de telles dispositions, la lettre par laquelle madame Soudry
+écrivit à son protégé d’arriver en toute hâte, fit accourir Adolphe
+à Soulanges, à travers mille châteaux en Espagne.</p>
+
+<p>Sarcus père, à qui les Soudry démontrèrent la nécessité de
+faire une démarche dans l’intérêt de son gendre, était allé, le lendemain
+même, se présenter au général, et lui proposer Adolphe
+<span class="pagenum" id="page_313">313</span>
+pour régisseur. Par les conseils de madame Soudry, devenue l’oracle
+de la petite ville, le bonhomme avait emmené sa fille, dont
+en effet l’aspect disposa favorablement le comte de Montcornet.</p>
+
+<p>—Je ne me déciderai pas, répondit le général, sans prendre
+des renseignements; mais je ne chercherai personne jusqu’à ce
+que j’aie examiné si votre gendre remplit toutes les conditions
+nécessaires à sa place. Le désir de fixer aux Aigues une si charmante
+personne...</p>
+
+<p>—Mère de deux enfants, général, dit assez finement Adeline
+pour éviter la galanterie du cuirassier.</p>
+
+<p>Toutes les démarches du général furent admirablement prévues
+par les Soudry, par Gaubertin et Lupin, qui ménagèrent à leur
+candidat la protection, au chef-lieu du département où siége une
+cour royale, du conseiller Gendrin, parent éloigné du président
+de la Ville-aux-Fayes, celles du baron Bourlac, procureur général
+de qui relevait Soudry fils, le procureur du roi; puis celle d’un
+conseiller de préfecture appelé Sarcus, cousin au troisième degré
+du juge de paix. Depuis son avoué de la Ville-aux-Fayes jusqu’à
+la préfecture où le général alla lui-même, tout le monde fut donc
+favorable au pauvre employé du Cadastre, si intéressant, disait-on,
+d’ailleurs... Son mariage rendait Sibilet irréprochable comme un
+roman de miss Edgeworth, et le posait, de plus, comme un
+homme désintéressé.</p>
+
+<p>Le temps que le régisseur chassé passa nécessairement aux
+Aigues fut mis à profit par lui pour créer des embarras à son ancien
+maître, et qu’une seule des petites scènes jouées par lui fera
+deviner. Le matin de son départ, il fit en sorte de rencontrer
+Courtecuisse, le seul garde qu’il eût pour les Aigues, dont l’étendue
+en exigeait au moins trois.</p>
+
+<p>—Eh bien! monsieur Gaubertin, lui dit Courtecuisse, vous
+avez donc eu des raisons avec notre bourgeois?</p>
+
+<p>—On t’a déjà dit cela? répondit Gaubertin. Eh bien! oui, le
+général a la prétention de nous mener comme ses cuirassiers; il
+ne connaît pas les Bourguignons. Monsieur le comte n’est pas
+content de mes services, et comme je ne suis pas content de ses
+façons, nous nous sommes chassés tous deux, presque à coups de
+poing, car il est violent comme une tempête... Prends garde à
+toi, Courtecuisse! Ah! mon vieux, j’avais cru pouvoir te donner
+un meilleur maître...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_314">314</span>
+—Je le sais bien, répondit le garde, et je vous aurais bien servi.
+Dame! quand on se connaît depuis vingt ans? Vous m’avez mis
+ici, du temps de cette pauvre chère sainte madame! Ah! <i>qué</i>
+bonne femme! on n’en fait plus comme ça... Le pays a perdu sa
+mère...</p>
+
+<p>—Dis-donc, Courtecuisse, si tu veux, tu peux nous bâiller un
+fier coup de main?</p>
+
+<p>—Vous restez donc dans le pays? On nous disait que vous
+alliez à Paris!</p>
+
+<p>—Non, en attendant la fin des choses, je ferai des affaires à la
+Ville-aux-Fayes. Le général ne se doute pas de ce que c’est que le
+pays, et il y sera haï, vois-tu... Faut voir comment cela tournera.
+Fais mollement ton service, il te dira de mener les gens à la baguette,
+car il voit bien par où coule la vendange; mais tu ne seras
+pas si bête que de t’exposer à être rossé et peut-être pis encore,
+par les gens du pays, pour l’amour de son bois.</p>
+
+<p>—Il me renverra, mon cher monsieur Gaubertin, il me renverra!
+et vous savez comme je suis heureux à la porte d’Avonne...</p>
+
+<p>—Le général se dégoûtera bientôt de sa propriété, lui dit Gaubertin,
+et tu ne seras pas longtemps dehors, si par hasard il te
+renvoyait. D’ailleurs, tu vois bien ces bois-là... dit-il en montrant
+le paysage, j’y serai plus fort que les maîtres!...</p>
+
+<p>Cette conversation avait lieu dans un champ.</p>
+
+<p>—Ces <i>Arminacs</i> de Parisiens devraient bien rester dans leurs
+boues de Paris, dit le garde.</p>
+
+<p>Depuis les querelles du quinzième siècle, le mot <i>Arminac</i> (Armagnacs,
+les Parisiens, antagonistes des ducs de Bourgogne) est
+resté comme un terme injurieux sur la lisière de la haute Bourgogne,
+où, selon les localités, il s’est différemment corrompu.</p>
+
+<p>—Il y retournera, mais battu! dit Gaubertin, et nous cultiverons
+un jour le parc des Aigues, car c’est voler le peuple que de
+consacrer à l’agrément d’un homme neuf cents arpents des meilleures
+terres de la vallée!</p>
+
+<p>—Ah! dame! ça ferait vivre quatre cents familles,... dit Courtecuisse.</p>
+
+<p>—Si tu veux deux arpents, à toi, là-dedans, il faut nous aider
+à mettre ce mâtin-là hors la loi!...</p>
+
+<p>Au moment où Gaubertin fulminait cette sentence d’excommunication,
+le respectable juge de paix présentait au célèbre colonel
+<span class="pagenum" id="page_315">315</span>
+des cuirassiers son gendre Sibilet, accompagné d’Adeline et de ses
+deux enfants, venus tous dans une carriole d’osier prêtée par le
+greffier de la justice de paix, un monsieur Gourdon, frère du médecin
+de Soulanges, et plus riche que le magistrat. Ce spectacle,
+si contraire à la dignité de la magistrature, se voit dans toutes les
+justices de paix, dans tous les tribunaux de première instance, où
+la fortune du greffier éclipse celle du président, tandis qu’il serait
+si naturel d’appointer les greffiers et de diminuer d’autant les frais
+de procédure.</p>
+
+<p>Satisfait de la candeur et du caractère du digne magistrat, de la
+grâce et des dehors d’Adeline, qui furent l’un et l’autre de bonne
+foi dans leurs promesses, car le père et la fille ignorèrent toujours
+le caractère diplomatique imposé par Gaubertin à Sibilet, le comte
+accorda tout d’abord à ce jeune et touchant ménage des conditions
+qui rendirent la situation du régisseur égale à celle d’un sous-préfet
+de première classe.</p>
+
+<p>Un pavillon bâti par Bouret, pour faire point de vue et pour
+loger le régisseur, construction élégante que Gaubertin habitait,
+et dont l’architecture est suffisamment indiquée par la description
+de la porte de Blangy, fut maintenu aux Sibilet pour leur demeure.
+Le général ne supprima point le cheval que mademoiselle Laguerre
+accordait à Gaubertin, à cause de l’étendue de sa propriété,
+de l’éloignement des marchés où se concluaient les affaires et de la
+surveillance. Il alloua vingt-cinq setiers de blé, trois tonneaux de
+vin, le bois à discrétion, de l’avoine et du foin en abondance, et
+enfin trois pour cent sur la recette. Là où mademoiselle Laguerre
+devait toucher plus de quarante mille livres de rentes, en 1800,
+le général voulait avec raison en avoir soixante mille en 1818,
+après les nombreuses et importantes acquisitions faites par elle.
+Le nouveau régisseur pouvait donc se faire un jour près de deux
+mille francs en argent. Logé, nourri, chauffé, quitte d’impôts, son
+cheval et sa basse-cour défrayés, le comte lui permettait encore
+de cultiver un potager, promettant de ne pas le chicaner sur
+quelques journées de jardinier. Certes, de tels avantages représentaient
+plus de deux mille francs. Aussi, pour un homme qui
+gagnait douze cents francs au Cadastre, avoir les Aigues à régir,
+était-ce passer de la misère à l’opulence.</p>
+
+<p>—Dévouez-vous à mes intérêts, dit le général, et ce ne sera
+pas mon dernier mot. D’abord, je pourrai vous obtenir la perception
+<span class="pagenum" id="page_316">316</span>
+de Conches, de Blangy, de Cerneux, en les faisant distraire
+de la perception de Soulanges. Enfin, quand vous m’aurez porté
+mes revenus à soixante mille francs nets, vous serez encore récompensé.</p>
+
+<p>Malheureusement, le digne juge de paix et Adeline, dans l’épanouissement
+de leur joie, eurent l’imprudence de confier à madame
+Soudry la promesse du comte relative à cette perception,
+sans songer que le percepteur de Soulanges était un nommé Guerbet,
+frère du maître de poste de Conches et allié, comme on le
+verra plus tard, aux Gaubertin et aux Gendrin.</p>
+
+<p>—Ce ne sera pas facile, ma petite, dit madame Soudry; mais
+n’empêche pas monsieur le comte de faire des démarches; on ne
+sait pas comment les choses difficiles réussissent facilement à
+Paris. J’ai vu le chevalier Gluk aux pieds de feu madame, et elle
+a chanté son rôle, elle qui se serait fait hacher pour Piccini, l’un
+des hommes les plus aimables de ce temps-là. Jamais ce cher monsieur
+n’entrait chez madame sans me prendre la taille en m’appelant
+<i>sa belle friponne</i>.</p>
+
+<p>—Ah çà! croit-il, s’écria le brigadier, quand sa femme lui dit
+cette nouvelle, qu’il va mener notre pays, y tout déranger à sa façon,
+et qu’il fera faire des à-droite et des à-gauche aux gens de la
+vallée, comme aux cuirassiers de son régiment? Ces officiers ont
+des habitudes de domination!... Mais patience! nous avons messieurs
+de Soulanges et de Ronquerolles pour nous. Pauvre père
+Guerbet! il ne se doute guère qu’on veut lui voler les plus belles
+roses de son rosier!...</p>
+
+<p>Cette phrase du genre Dorat, la Cochet la tenait de mademoiselle,
+qui la tenait de Bouret, qui la tenait de quelque rédacteur
+du <i>Mercure</i>, et Soudry la répétait tant qu’elle est devenue proverbiale
+à Soulanges.</p>
+
+<p>Le père Guerbet, le percepteur de Soulanges, était l’homme
+d’esprit, c’est à dire le loustic de la petite ville, et l’un des héros
+du salon de madame Soudry. Cette sortie du brigadier peint parfaitement
+l’opinion qui se forma sur le <i>bourgeois</i> des Aigues, depuis
+Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, où partout elle fut profondément
+envenimée par les soins de Gaubertin.</p>
+
+<p>L’installation de Sibilet eut lieu vers la fin de l’automne de 1817.
+L’année 1818 se passa sans que le général mît le pied aux Aigues,
+car les soins de son mariage avec mademoiselle de Troisville, conclu
+<span class="pagenum" id="page_317">317</span>
+dans les premiers jours de l’année 1819, le retinrent la plus
+grande partie de l’été précédent auprès d’Alençon, au château de
+son beau-père, à faire la cour à sa prétendue. Outre les Aigues et
+son magnifique hôtel, le général Montcornet possédait soixante
+mille francs de rentes sur l’État et jouissait du traitement des lieutenants
+généraux en disponibilité. Quoique Napoléon eût nommé
+cet illustre sabreur comte de l’empire, en lui donnant pour armes
+un écusson <i>écartelé au un d’azur au désert d’or à trois pyramides
+d’argent; au deux, de sinople à trois cors de chasse
+d’argent; au trois, de gueules au canon d’or monté sur un
+affût de sable, au croissant d’or en chef; au quatre, d’or à la
+couronne de sinople</i>, avec cette devise digne du moyen âge:
+<small>SONNEZ LA CHARGE!</small> Montcornet se savait issu d’un ébéniste du
+faubourg Saint-Antoine, encore qu’il l’oubliât volontiers. Or, il
+se mourait du désir d’être nommé pair de France. Il ne comptait
+pour rien le grand cordon de la Légion d’honneur, sa croix de
+Saint-Louis et ses cent quarante mille francs de rente. Mordu par
+le démon de l’aristocratie, la vue d’un cordon bleu le mettait hors
+de lui. Le sublime cuirassier d’Essling eût lappé la boue du pont
+Royal pour être reçu chez les Navarrins, les Lenoncourt, les
+Grandlieu, les Maufrigneuse, les d’Espard, les Vandenesse, les
+Verneuil, les d’Hérouville, les Chaulieu, etc.</p>
+
+<p>Dès 1818, quand l’impossibilité d’un changement en faveur de
+la famille Bonaparte lui fut démontrée, Montcornet se fit tambouriner
+dans le faubourg Saint-Germain par quelques femmes de
+ses amies, offrant son cœur, sa main, son hôtel, sa fortune au
+prix d’une alliance quelconque avec une grande famille.</p>
+
+<p>Après des efforts inouïs, la duchesse de Carigliano découvrit
+chaussure au pied du général, dans une des trois branches de la
+famille de Troisville, celle du vicomte au service de la Russie depuis
+1789, revenu d’émigration en 1815. Le vicomte, pauvre
+comme un cadet, avait épousé une princesse Scherbellof, riche
+d’environ un million; mais il s’était appauvri par deux fils et trois
+filles. Sa famille, ancienne et puissante, comptait un pair de France,
+le marquis de Troisville, chef du nom et des armes; deux députés
+ayant tous nombreuse lignée et occupés pour leur compte au
+budget, au ministère, à la cour, comme des poissons autour d’une
+croûte. Aussi, dès que Montcornet fut présenté par la maréchale,
+une des duchesses napoléoniennes les plus dévouées aux Bourbons,
+<span class="pagenum" id="page_318">318</span>
+fut-il accueilli favorablement. Montcornet demanda, pour
+prix de sa fortune et d’une tendresse aveugle pour sa femme,
+d’être employé dans la garde royale, d’être nommé marquis et pair
+de France; mais les trois branches de la famille Troisville lui promirent
+seulement leur appui.</p>
+
+<p>—Vous savez ce que cela signifie, dit la maréchale à son ancien
+ami qui se plaignit du vague de cette promesse. On ne peut
+pas disposer du roi, nous ne pouvons que le faire vouloir.</p>
+
+<p>Montcornet institua Virginie de Troisville son héritière au contrat.
+Complétement subjugué par sa femme, comme la lettre de
+Blondet l’explique, il attendait encore un commencement de postérité;
+mais il avait été reçu par Louis XVIII, qui lui donna le
+cordon de Saint-Louis, lui permit d’écarteler son ridicule écusson
+avec les armes des Troisville, en lui promettant le titre de marquis
+quand il aurait su mériter la pairie par son dévouement.</p>
+
+<p>Quelques jours après cette audience, le duc de Berry fut assassiné;
+le pavillon Marsan l’emporta, le ministère Villèle prit le pouvoir,
+tous les fils tendus par les Troisville furent cassés, il fallut
+les rattacher à de nouveaux piquets ministériels.</p>
+
+<p>—Attendons, dirent les Troisville à Montcornet qui fut d’ailleurs
+abreuvé de politesse dans le faubourg Saint-Germain.</p>
+
+<p>Ceci peut expliquer comment le général ne revint aux Aigues
+qu’en mai 1820.</p>
+
+<p>Le bonheur, ineffable pour le fils d’un marchand du faubourg
+Saint-Antoine, de posséder une femme jeune, élégante, spirituelle,
+douce, une Troisville enfin, qui lui avait ouvert les portes de tous
+les salons du faubourg Saint-Germain, les plaisirs de Paris à lui
+prodiguer, ces diverses joies firent tellement oublier la scène avec
+le régisseur des Aigues, que le général avait oublié tout de Gaubertin
+jusqu’au nom. En 1820, il conduisit la comtesse à sa terre
+des Aigues pour la lui montrer; il approuva les comptes et les actes
+de Sibilet, sans y trop regarder: le bonheur n’est pas chicanier.
+La comtesse, très-heureuse de trouver une charmante personne
+dans la femme du régisseur, lui fit des cadeaux ainsi qu’aux enfants
+dont elle s’amusa un instant.</p>
+
+<p>Elle ordonna quelques changements aux Aigues, à un architecte
+venu de Paris, car elle se proposait, ce qui rendit le général
+fou de joie, de venir passer six mois de l’année dans ce magnifique
+séjour. Toutes les économies du général furent épuisées par
+<span class="pagenum" id="page_319">319</span>
+les changements que l’architecte eut ordre d’exécuter et par un
+délicieux mobilier envoyé de Paris. Les Aigues reçurent alors ce
+dernier cachet qui les rendit un monument unique des diverses
+élégances de quatre siècles.</p>
+
+<p>En 1821, le général fut presque sommé par Sibilet d’arriver
+avant le <ins title="original: moi">mois</ins> de mai. Il s’agissait d’affaires graves. Le bail de neuf
+ans et de trente mille francs, passé en 1812 par Gaubertin avec
+un marchand de bois, finissait au 15 mai de cette année.</p>
+
+<p>Ainsi, d’abord Sibilet, jaloux de sa probité, ne voulait pas se
+mêler du renouvellement du bail. «Vous savez, monsieur le comte,
+écrivait-il, que je ne bois pas de ce vin-là.» Puis le marchand de
+bois prétendait à l’indemnité partagée avec Gaubertin, et que mademoiselle
+Laguerre s’était laissée arracher en haine des procès.
+Cette indemnité se fondait sur la dévastation des bois par les paysans,
+qui traitaient la forêt des Aigues comme s’ils y avaient droit
+d’affouage. Messieurs Gravelot frères, marchands de bois à Paris,
+se refusaient à payer le dernier terme, en offrant de prouver, par
+experts, que les bois présentaient une diminution d’un cinquième,
+et ils arguaient du mauvais précédent établi par mademoiselle Laguerre.</p>
+
+<p>«J’ai déjà, disait Sibilet dans sa lettre, assigné ces messieurs au
+tribunal de la Ville-aux-Fayes, car ils ont élu domicile, à raison
+de ce bail, chez mon ancien patron, maître Corbinet. Je redoute
+une condamnation.»</p>
+
+<p>—Il s’agit de nos revenus, ma belle, dit le général en montrant
+la lettre à sa femme; voulez-vous venir plus tôt que l’année dernière
+aux Aigues?</p>
+
+<p>—Allez-y, je vous rejoindrai dès les premiers beaux jours, répondit
+la comtesse qui fut assez contente de rester seule à Paris.</p>
+
+<p>Le général, qui connaissait la plaie assassine par laquelle la fleur
+de ses revenus était dévorée, partit donc seul avec l’intention de
+prendre des mesures rigoureuses. Mais le général comptait, comme
+on va le voir, sans son Gaubertin.</p>
+
+<h5>VIII.—LES GRANDES RÉVOLUTIONS D’UNE PETITE VALLÉE.</h5>
+
+<p class="nbreak">—Eh bien! maître Sibilet, disait le général à son régisseur, le
+lendemain de son arrivée, en lui donnant un surnom familier qui
+prouvait combien il appréciait les connaissances de l’ancien clerc,
+<span class="pagenum" id="page_320">320</span>
+nous sommes donc, selon le mot ministériel, dans des circonstances
+graves?</p>
+
+<p>—Oui, monsieur le comte, répondit Sibilet, qui suivit le général.</p>
+
+<p>L’heureux propriétaire des Aigues se promenait devant la régie,
+le long d’un espace où madame Sibilet cultivait des fleurs, et au
+bout duquel commençait la vaste prairie arrosée par le magnifique
+canal que Blondet a décrit. De là, l’on apercevait dans le lointain
+le château des Aigues, de même que des Aigues on voyait le pavillon
+de la régie posé de profil.</p>
+
+<p>—Mais, reprit le général, où sont les difficultés? Je soutiendrai
+le procès avec les Gravelot, plaie d’argent n’est pas mortelle, et
+j’afficherai si bien le bail de ma forêt, que, par l’effet de la concurrence,
+j’en trouverai la véritable valeur.</p>
+
+<p>—Les affaires ne vont pas ainsi, monsieur le comte, reprit Sibilet.
+Si vous n’avez pas de preneurs, que ferez-vous?</p>
+
+<p>—J’abattrai mes coupes moi-même, et je vendrai mon bois...</p>
+
+<p>—Vous serez marchand de bois? dit Sibilet, qui vit faire un
+mouvement d’épaules au général, je le veux bien. Ne nous occupons
+point de vos affaires ici. Voyons Paris? Il vous y faudra louer
+un chantier, payer patente et des impositions, payer les droits de
+navigation, ceux d’octroi, faire les frais de débardage et de mise
+en pile; enfin avoir un agent comptable...</p>
+
+<p>—C’est impraticable, dit vivement le général épouvanté. Mais
+pourquoi n’aurais-je pas de preneurs?</p>
+
+<p>—Monsieur le comte a des ennemis dans le pays?...</p>
+
+<p>—Et qui?...</p>
+
+<p>—Monsieur Gaubertin d’abord...</p>
+
+<p>—Serait-ce le fripon que vous avez remplacé?</p>
+
+<p>—Pas si haut, monsieur le comte! dit Sibilet effaré; de grâce,
+pas si haut; ma cuisinière peut nous entendre...</p>
+
+<p>—Comment! je ne puis pas, chez moi, parler d’un misérable
+qui me volait? répondit le général.</p>
+
+<p>—Au nom de votre tranquillité, monsieur le comte, venez
+plus loin. Monsieur Gaubertin est maire de la Ville-aux-Fayes.</p>
+
+<p>—Ah! je lui en fais bien mes compliments à la Ville-aux-Fayes;
+voilà, mille tonnerres! une ville bien administrée!...</p>
+
+<p>—Faites moi l’honneur de m’écouter, monsieur le comte, et
+croyez qu’il s’agit des choses les plus sérieuses, de votre avenir ici.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_321">321</span>
+—J’écoute; allons nous asseoir sur ce banc.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, quand vous avez renvoyé monsieur Gaubertin,
+il a fallu qu’il se fît un état, car il n’était pas riche...</p>
+
+<p>—Il n’était pas riche! et il volait ici plus de vingt mille francs
+par an!</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, je n’ai pas la prétention de le justifier,
+reprit Sibilet, je voudrais voir prospérer les Aigues, ne fût-ce que
+pour démontrer l’improbité de Gaubertin; mais ne nous abusons
+pas, nous avons en lui le plus dangereux coquin qui soit dans toute
+la Bourgogne, et il s’est mis en état de vous nuire.</p>
+
+<p>—Comment? dit le général devenu soucieux.</p>
+
+<p>—Tel que vous le voyez, Gaubertin est à la tête du tiers environ
+de l’approvisionnement de Paris. Agent général du commerce
+des bois, il dirige les exploitations en forêt, l’abatage, la
+garde, le flottage, le repêchage et la mise en trains. En rapports
+constants avec les ouvriers, il est le maître des prix. Il a mis trois
+ans à se créer cette position; mais il y est comme dans une forteresse.
+Devenu l’homme de tous les marchands, il n’en favorise pas
+un plus que l’autre; il a régularisé tous les travaux à leur profit,
+et leurs affaires sont beaucoup mieux et moins coûteusement faites
+que si chacun d’eux avait, comme autrefois, son comptable. Ainsi,
+par exemple, il a si bien écarté toutes les concurrences, qu’il est
+le maître absolu des adjudications; la Couronne et l’État sont ses
+tributaires. Les coupes de la Couronne et de l’État, qui se vendent
+aux enchères, appartiennent aux marchands de Gaubertin; personne
+aujourd’hui n’est assez fort pour les leur disputer. L’année
+dernière, monsieur Mariotte, d’Auxerre, stimulé par le directeur
+des Domaines, a voulu faire concurrence à Gaubertin; d’abord,
+Gaubertin lui a fait payer l’ordinaire ce qu’il valait; puis, quand il
+s’est agi d’exploiter, les ouvriers avonnais ont demandé de tels
+prix, que monsieur Mariotte a été obligé d’en amener d’Auxerre,
+et ceux de la Ville-aux-Fayes les ont battus. Il y a eu procès correctionnel
+sur le chef de coalition, et sur le chef de rixe. Ce procès
+a coûté de l’argent à monsieur Mariotte, qui, sans compter
+l’odieux d’avoir fait condamner de pauvres gens, a payé tous les
+frais, puisque les perdants ne possédaient pas un rouge liard. Un
+procès contre des indigents ne rapporte que de la haine à qui vit
+près d’eux. Laissez-moi vous dire cette maxime en passant, car
+vous aurez à lutter contre tous les pauvres de ce canton-ci. Ce
+<span class="pagenum" id="page_322">322</span>
+n’est pas tout. Tous calculs faits, le pauvre père Mariotte, un
+brave homme, perd à cette adjudication. Forcé de payer tout au
+comptant, il vend à terme; Gaubertin livre des bois à des termes
+inouïs pour ruiner son concurrent; il donne son bois à cinq pour
+cent au-dessous du prix de revient; aussi le crédit du pauvre bonhomme
+Mariotte a-t-il reçu de fortes atteintes. Enfin, aujourd’hui
+Gaubertin poursuit encore et tracasse tant ce pauvre monsieur
+Mariotte, qu’il va quitter, dit-on, non seulement Auxerre,
+mais encore le département, et il fait bien. De ce coup-là, les
+propriétaires ont été pour longtemps immolés aux marchands qui,
+maintenant, font les prix, comme à Paris les marchands de meubles,
+à l’hôtel des commissaires-priseurs. Mais Gaubertin évite
+tant d’ennuis aux propriétaires, qu’ils y gagnent.</p>
+
+<p>—Et comment? dit le général.</p>
+
+<p>—D’abord, toute simplification profite tôt ou tard à tous les
+intéressés, répondit Sibilet. Puis, les propriétaires ont de la sécurité
+pour leurs revenus. En matière d’exploitation rurale, c’est le
+principal, vous le verrez! Enfin, monsieur Gaubertin est le père
+des ouvriers; il les paye bien et les fait toujours travailler; or,
+comme leurs familles habitent la campagne, les bois des marchands
+et ceux des propriétaires qui confient leurs intérêts à Gaubertin,
+comme font messieurs de Soulanges et de Ronquerolles, ne sont
+point dévastés. On y ramasse le bois mort, et voilà tout.</p>
+
+<p>—Ce drôle de Gaubertin n’a pas perdu son temps!... s’écria le
+général.</p>
+
+<p>—C’est un fier homme, reprit Sibilet. Il est, comme il le dit,
+le régisseur de la plus belle moitié du département, au lieu d’être
+le régisseur des Aigues. Il prend peu de chose à tout le monde, et
+ce peu de chose sur deux millions lui fait quarante ou cinquante
+mille francs par an. —«C’est, dit-il, les cheminées de Paris qui
+payent tout!» Voilà votre ennemi, monsieur le comte! Aussi, mon
+avis serait-il de capituler en vous réconciliant avec lui. Il est lié,
+vous le savez, avec Soudry, le brigadier de la gendarmerie à Soulanges;
+avec M. Rigou, notre maire de Blangy; les gardes champêtres
+sont ses créatures; la répression des délits qui vous grugent
+devient alors impossible. Depuis deux ans surtout, vos bois sont
+perdus. Aussi messieurs Gravelot ont-ils de la chance pour le gain
+de leur procès, car ils disent: «—Aux termes du bail, la garde
+du bois est à votre charge; vous ne les gardez pas, vous me faites
+<span class="pagenum" id="page_323">323</span>
+un tort; donnez-moi des dommages-intérêts.» C’est assez juste,
+mais ce n’est pas une raison pour gagner un procès.</p>
+
+<p>—Il faut savoir accepter un procès et y perdre de l’argent
+pour n’en plus avoir à l’avenir! dit le général.</p>
+
+<p>—Vous rendrez Gaubertin bien heureux, répondit Sibilet.</p>
+
+<p>—Comment?</p>
+
+<p>—Plaider contre les Gravelot, c’est vous battre corps à corps
+avec Gaubertin qui les représente, reprit Sibilet; aussi ne désire-t-il
+rien tant que ce procès. Il l’a dit, il se flatte de vous mener
+jusqu’en cour de cassation.</p>
+
+<p>—Ah! le coquin!... le...</p>
+
+<p>—Si vous voulez exploiter, continua Sibilet en retournant le
+poignard dans la plaie, vous serez dans les mains des ouvriers qui
+vous demanderont le <i>prix bourgeois</i> au lieu du <i>prix marchand</i>,
+et qui vous <i>couleront du plomb</i>, c’est-à-dire qui vous
+mettront, comme ce brave Mariotte, dans la situation de vendre à
+perte. Si vous cherchez un bail, vous ne trouverez pas de preneurs,
+car ne vous attendez pas à ce qu’on risque pour un particulier ce
+que le père Mariotte a risqué pour la Couronne et pour l’État. Et,
+encore, que le bonhomme aille donc parler de ses pertes à l’Administration?
+L’Administration est un monsieur qui ressemble à
+votre serviteur quand il était au Cadastre, un digne homme en
+redingote râpée qui lit le journal devant une table. Que le traitement
+soit de douze cents ou de douze mille francs, on n’en
+est pas plus tendre. Parlez donc de réductions, d’adoucissements
+au Fisc représenté par ce monsieur?... Il vous répond
+<i>turlututu</i> en taillant sa plume. Vous êtes <i>hors la loi</i>, monsieur
+le comte.</p>
+
+<p>—Que faire? s’écria le général dont le sang bouillonnait, et
+qui se mit à marcher à grands pas devant le banc.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, répondit Sibilet brutalement, ce que je
+vais vous dire n’est pas dans mes intérêts; il faut vendre les Aigues
+et quitter le pays!</p>
+
+<p>En entendant cette phrase, le général fit un bond sur lui-même,
+comme si quelque balle l’eût atteint, et il regarda Sibilet d’un air
+diplomatique.</p>
+
+<p>—Un général de la garde impériale lâcher pied devant de pareils
+drôles! et quand madame la comtesse se plaît aux Aigues!...
+dit-il. Enfin, j’irais plutôt souffleter Gaubertin sur la place de la
+<span class="pagenum" id="page_324">324</span>
+Ville-aux-Fayes, jusqu’à ce qu’il se batte avec moi, pour pouvoir
+le tuer comme un chien!</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, Gaubertin n’est pas si sot que de se
+commettre avec vous. D’ailleurs, on n’insulte pas impunément le
+maire d’une sous-préfecture aussi importante que celle de la Ville-aux-Fayes.</p>
+
+<p>—Je le ferai destituer; les Troisville me soutiendront, il s’agit
+de mes revenus.</p>
+
+<p>—Vous n’y réussirez pas, monsieur le comte, Gaubertin a les
+bras bien longs! et vous vous seriez créé des embarras d’où vous
+ne pourriez plus sortir...</p>
+
+<p>—Et le procès?... dit le général, il faut songer au présent.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, je vous le ferai gagner, dit Sibilet d’un
+petit air entendu.</p>
+
+<p>—Brave Sibilet, dit le général en donnant une poignée de main
+à son régisseur. Et comment?</p>
+
+<p>—Vous le gagnerez à la Cour de cassation, par la procédure.
+Selon moi, les Gravelot ont raison, mais il ne suffit pas d’être fondé
+en droit et en fait, il faut s’être mis en règle par la forme, et ils
+ont négligé la forme, qui toujours emporte le fond. Les Gravelot
+devaient vous mettre en demeure de mieux garder les bois. On ne
+demande pas une indemnité à fin de bail, relativement à des dommages
+reçus pendant une exploitation de neuf ans; il se trouve un
+article du bail dont on peut exciper à cet égard. Vous perdrez à la
+Ville-aux-Fayes, vous perdrez peut-être encore à la Cour, mais
+vous gagnerez à Paris. Vous aurez des expertises coûteuses, des
+frais ruineux. Tout en gagnant, vous dépenserez plus de douze à
+quinze mille francs; mais vous gagnerez, si vous tenez à gagner.
+Ce procès ne vous conciliera pas les Gravelot, car il sera plus ruineux
+pour eux que pour vous; vous deviendrez leur bête noire,
+vous passerez pour processif, on vous calomniera, mais vous gagnerez...</p>
+
+<p>—Que faire, répéta le général, sur qui les argumentations de
+Sibilet produisaient l’effet des plus violents topiques.</p>
+
+<p>Dans ce moment, en se souvenant des coups de cravache sanglés
+à Gaubertin, il aurait voulu se les être donnés à lui-même, et
+il montrait, sur son visage en feu, tous ses tourments à Sibilet.</p>
+
+<p>—Que faire? monsieur le comte... Il n’y a qu’un moyen,
+transiger; mais vous ne pouvez pas transiger par vous-même. Je
+<span class="pagenum" id="page_325">325</span>
+dois avoir l’air de vous voler! Or, quand toute notre fortune et
+notre consolation sont dans notre probité, nous ne pouvons guère,
+nous autres pauvres diables, accepter l’apparence de la friponnerie.
+On nous juge toujours sur les apparences. Gaubertin a, dans
+le temps, sauvé la vie à mademoiselle Laguerre, et il a eu l’air de
+la voler; aussi l’a-t-elle récompensé de son dévouement en le couchant
+sur son testament, pour un solitaire de dix mille francs que
+madame Gaubertin porte en ferronnière.</p>
+
+<p>Le général jeta sur Sibilet un second regard tout aussi diplomatique
+que le premier; mais le régisseur ne paraissait pas atteint par
+cette défiance enveloppée de bonhomie et de sourires.</p>
+
+<p>—Mon improbité réjouirait tant monsieur Gaubertin, que je
+m’en ferais un protecteur, reprit Sibilet. Aussi, m’écoutera-t-il de
+ses deux oreilles, quand je lui soumettrai cette proposition: «Je
+peux arracher à monsieur le comte vingt mille francs pour messieurs
+Gravelot, à la condition qu’ils les partageront avec moi.»
+Si vos adversaires consentent, je vous apporte dix mille francs;
+vous n’en perdez que dix mille, vous sauvez les apparences, et le
+procès est éteint.</p>
+
+<p>—Tu es un brave homme, Sibilet, dit le général en lui prenant
+la main et la lui serrant. Si tu peux arranger l’avenir aussi
+bien que le présent, je te tiens pour la perle des régisseurs?...</p>
+
+<p>—Quant à l’avenir, reprit le régisseur, vous ne mourrez pas de
+faim pour ne pas faire des coupes pendant deux ou trois ans. Commencez
+par bien garder vos bois. D’ici là, certes, il aura coulé de
+l’eau dans l’Avonne. Gaubertin peut mourir, il peut se trouver assez
+riche pour se retirer; enfin, vous avez le temps de lui susciter
+un concurrent; le gâteau est assez beau pour être partagé; vous
+chercherez un autre Gaubertin à lui opposer.</p>
+
+<p>—Sibilet, dit le vieux soldat émerveillé de ces diverses solutions,
+je te donne mille écus si tu termines ainsi; puis, pour le
+surplus, nous y réfléchirons.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, dit Sibilet, avant tout, gardez vos bois. Allez
+voir dans quel état les paysans les ont mis pendant vos deux ans
+d’absence... Que pouvais-je faire? Je suis régisseur, je ne suis pas
+garde. Pour garder les Aigues, il vous faut un garde général à cheval
+et trois gardes particuliers.</p>
+
+<p>—Nous nous défendrons. C’est la guerre, eh bien! nous la ferons
+Ça ne m’épouvante pas, dit Montcornet en se frottant les mains.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_326">326</span>
+—C’est la guerre des écus, dit Sibilet, et celle-là vous semblera
+plus difficile que l’autre. On tue les hommes, on ne tue pas les
+intérêts. Vous vous battrez avec votre ennemi sur le champ de bataille
+où combattent tous les propriétaires, <i>la réalisation</i>! Ce
+n’est rien que de produire, il faut vendre, et pour vendre, il faut
+être en bonnes relations avec tout le monde.</p>
+
+<p>—J’aurai les gens du pays pour moi.</p>
+
+<p>—Et comment? demanda Sibilet.</p>
+
+<p>—En leur faisant du bien.</p>
+
+<p>—Faire du bien aux paysans de la vallée, aux petits bourgeois
+de Soulanges? dit Sibilet en louchant horriblement par l’effet de
+l’ironie qui flamba plus dans un œil que dans l’autre. Monsieur le
+comte ne sait pas ce qu’il entreprend. Notre-Seigneur Jésus-Christ
+y périrait une seconde fois sur la croix! Si vous voulez votre
+tranquillité, monsieur le comte, imitez feu mademoiselle Laguerre,
+laissez-vous piller, ou faites peur aux gens. Le peuple, les femmes
+et les enfants se gouvernent de même, par la terreur. Ce fut là le
+grand secret de la Convention et de l’Empereur.</p>
+
+<p>—Ah çà! nous sommes donc dans la forêt de Bondy! s’écria
+Montcornet.</p>
+
+<p>—Mon ami, vint dire Adeline à Sibilet, ton déjeuner t’attend.
+Pardonnez-moi, monsieur le comte; mais il n’a rien pris depuis
+ce matin, et il est allé jusqu’à Ronquerolles pour y livrer du grain.</p>
+
+<p>—Allez! allez! Sibilet.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, levé bien avant le jour, l’ancien cuirassier
+revint par la porte d’Avonne, dans l’intention de causer avec son
+unique garde et d’en sonder les dispositions.</p>
+
+<p>Une portion de sept à huit cents arpents de la forêt des Aigues
+longeait l’Avonne, et pour conserver à la rivière sa majestueuse
+physionomie, on avait laissé de grands arbres en bordure, d’un
+côté comme de l’autre de ce canal, presque en droite ligne, pendant
+trois lieues. La maîtresse de Henri IV, à qui les Aigues avaient
+appartenu, folle de la chasse autant que le Béarnais, fit bâtir,
+en 1593, un pont d’une seule arche et en dos d’âne, pour passer
+de cette partie de la forêt à celle beaucoup plus considérable achetée
+pour elle, et située sur la colline. La porte d’Avonne fut alors
+construite pour servir de rendez-vous de chasse; et l’on sait quelle
+magnificence les architectes déployaient pour ces édifices consacrés
+au plus grand plaisir de la Noblesse et de la Couronne. De là
+<span class="pagenum" id="page_327">327</span>
+partaient six avenues, dont la réunion formait une demi-lune. Au
+centre de cette demi-lune, s’élevait un obélisque surmonté d’un
+soleil jadis doré, qui, d’un côté, présentait les armes de Navarre,
+et de l’autre celles de la comtesse de Moret. Une autre demi-lune,
+pratiquée au bord de l’Avonne, correspondait à celle du rendez-vous
+par une allée droite, au bout de laquelle se voyait la croupe
+anguleuse de ce pont à la vénitienne. Entre deux belles grilles, d’un
+caractère semblable à celui de la magnifique grille si malheureusement
+démolie à Paris, et qui entourait le jardin de la place
+Royale, s’élevait un pavillon en briques, à chaînes de pierre taillée,
+comme celle du château, en pointes de diamant, à toit très-aigu,
+dont les fenêtres offraient des encadrements en pierres taillées
+de la même manière. Ce vieux style, qui donnait au pavillon un
+caractère royal, ne va bien dans les villes qu’aux prisons; mais au
+milieu des bois, il reçoit de l’entourage une splendeur particulière.
+Un massif formait un rideau derrière lequel le chenil, une <ins title="original: anciene">ancienne</ins>
+fauconnerie, une faisanderie, et les logements des piqueurs tombaient
+en ruines, après avoir fait l’admiration de la Bourgogne.</p>
+
+<p>En 1595, de ce splendide pavillon partit une chasse royale, précédée
+de ces beaux chiens affectionnés par Paul Véronèse et par
+Rubens, où piaffaient les chevaux à grosse croupe bleuâtre et
+blanche et satinée, qui n’existent que dans l’œuvre prodigieuse de
+Wouwermans, suivie de ces valets en grande livrée, animée par
+ces piqueurs à bottes en chaudrons et en culottes de peau jaune,
+qui meublent les grandes toiles de Van der Meulen. L’obélisque
+élevé pour célébrer le séjour du Béarnais et sa chasse avec la belle
+comtesse de Moret, en donnait la date au-dessous des armes de
+Navarre. Cette jalouse maîtresse, dont le fils fut légitimé, ne voulut
+pas y voir figurer les armes de France, sa condamnation.</p>
+
+<p>Au moment où le général aperçut ce magnifique monument, la
+mousse verdissait les quatre pans du toit. Les pierres des chaînes,
+rongées par le temps, paraissaient crier à la profanation par mille
+bouches ouvertes. Les vitraux de plomb disjoints laissaient tomber
+les verres octogones des croisées, qui semblaient éborgnées. Des
+giroflées jaunes fleurissaient entre les balustres, des lierres glissaient
+leurs griffes blanches et poilues dans tous les trous.</p>
+
+<p>Tout accusait cette ignoble incurie, le cachet mis par les usufruitiers
+à tout ce qu’ils possèdent. Deux croisées au premier étage
+étaient bouchées par du foin. Par une fenêtre du rez-de-chaussée,
+<span class="pagenum" id="page_328">328</span>
+on apercevait une pièce pleine d’outils, de fagots; et par <ins title="original: un">une</ins> autre,
+une vache, en montrant son muffle, apprenait aux visiteurs que
+Courtecuisse, pour ne pas faire le chemin qui séparait le pavillon
+de la faisanderie, avait converti la grande salle du pavillon en
+étable, une salle plafonnée en caissons, au fond desquels étaient
+peintes les armoiries de tous les possesseurs des Aigues.</p>
+
+<p>De noirs et sales palis déshonoraient les abords du pavillon, en
+enfermant des cochons sous des toits en planches, des poules, des
+canards dans de petits carrés, dont le fumier s’enlevait tous les
+six mois. Des guenilles séchaient sur les ronces qui poussaient effrontément
+çà et là.</p>
+
+<p>Au moment où le général arriva par l’avenue du pont, madame
+Courtecuisse écurait un poêlon, dans lequel elle venait de faire du
+café au lait. Le garde, assis sur une chaise au soleil, regardait sa
+femme, comme un sauvage eût regardé la sienne. Quand il entendit
+le pas d’un cheval, il tourna la tête, reconnut monsieur le
+comte, et se trouva penaud.</p>
+
+<p>—Eh bien! Courtecuisse, mon garçon, dit le général au vieux
+garde, je ne m’étonnne pas que l’on coupe mes bois avant messieurs
+Gravelot, tu prends ta place pour un canonicat!</p>
+
+<p>—Ma foi, monsieur le comte, j’ai passé tant de nuits dans vos
+bois, que j’y ai attrapé une fraîcheur. Je souffre tant ce matin, que
+ma femme nettoye le poêlon dans lequel a chauffé mon cataplasme.</p>
+
+<p>—Mon cher, lui dit le général; je ne connais d’autre maladie
+que la faim à laquelle les cataplasmes de café au lait soient bons.
+Écoute, drôle! j’ai visité hier ma forêt et celles de messieurs de
+Ronquerolles et de Soulanges; les leurs sont parfaitement gardées
+et la mienne est dans un état pitoyable.</p>
+
+<p>—Ah! monsieur le comte, ils sont anciens dans le pays, eux!
+on respecte leurs biens. Comment voulez-vous que je me batte
+avec six communes! J’aime encore mieux ma vie que vos bois. Un
+homme qui voudrait garder vos bois comme il faut, <ins title="original: attrapperait">attraperait</ins>
+pour gages une balle dans la tête au coin de votre forêt...</p>
+
+<p>—Lâche! s’écria le général en domptant la fureur que cette
+insolente réplique de Courtecuisse allumait en lui. Cette nuit a été
+magnifique, mais elle me coûte cent écus pour le présent, et mille
+francs en dommages dans l’avenir. Vous vous en irez d’ici, mon
+cher, ou les choses vont changer. A tout péché miséricorde. Voici
+mes conditions: je vous abandonne le produit des amendes, et en
+<span class="pagenum" id="page_329">329</span>
+outre vous aurez trois francs par procès-verbal. Si je n’y trouve
+pas mon compte, vous aurez le vôtre et sans pension; tandis que
+si vous me servez bien, si vous parvenez à réprimer les dégâts,
+vous pouvez avoir cent écus de viager. Faites vos réflexions. Voilà
+six chemins, dit-il en montrant les six allées, il faut n’en prendre
+qu’un, comme moi qui n’ai pas craint les balles, tâchez de trouver
+le bon.</p>
+
+<p>Courtecuisse, petit homme de quarante-six ans, à figure de
+pleine lune, se plaisait beaucoup à ne rien faire. Il comptait vivre
+et mourir dans ce pavillon, devenu <i>son</i> pavillon. Ses deux vaches
+étaient nourries par la forêt, il avait son bois, il cultivait son jardin
+au lieu de courir après les délinquants. Cette incurie allait à
+Gaubertin, et Courtecuisse avait compris Gaubertin. Le garde ne
+faisait donc la chasse aux fagoteurs que pour satisfaire ses petites
+haines. Il poursuivait les filles rebelles à ses volontés et les gens
+qu’il n’aimait point; mais depuis longtemps il ne haïssait plus personne,
+aimé de tout le monde à cause de sa facilité.</p>
+
+<p>Le couvert de Courtecuisse était toujours mis au Grand-I-Vert,
+les fagoteurs ne lui résistaient plus, sa femme et lui recevaient des
+cadeaux en nature de tous les maraudeurs. On lui rentrait son
+bois, on façonnait sa vigne. Enfin il trouvait des serviteurs dans
+tous ses délinquants.</p>
+
+<p>Presque rassuré par Gaubertin sur son avenir, et comptant sur
+deux arpents quand les Aigues se vendraient, il fut donc réveillé
+comme en sursaut par la sèche parole du général qui dévoilait
+enfin, après quatre ans, sa nature de bourgeois résolu de n’être
+plus trompé. Courtecuisse prit sa casquette, sa carnassière, son
+fusil, mit ses guêtres, sa bandoulière aux armes récentes de Montcornet,
+et alla jusqu’à la Ville-aux-Fayes de ce pas insouciant sous
+lequel les gens de la campagne cachent leurs réflexions les plus
+profondes, regardant les bois et sifflotant ses chiens.</p>
+
+<p>—Tu te plains du Tapissier, dit Gaubertin à Courtecuisse, et ta
+fortune est faite. Comment, l’imbécile te donne trois francs par
+procès-verbal et les amendes! Sache t’entendre avec des amis, tu
+lui en dresseras tant que tu voudras des procès-verbaux! tu lui en
+auras par centaines! Avec mille francs, tu pourras acheter la bachelerie
+à Rigou, devenir bourgeois, travailler pour toi, chez toi,
+ou plutôt faire travailler les autres, et te reposer. Seulement, <ins title="original: écoutes moi">écoute-moi</ins>
+bien; arrange-toi pour ne poursuivre que des gens nus comme
+<span class="pagenum" id="page_330">330</span>
+des œufs. On ne tond rien sur ce qui n’a pas de laine. Prends ce
+que t’offre le Tapissier, et laisse-lui récolter des frais, s’il les aime.
+Tous les goûts sont dans la nature. Le père Mariotte, malgré mon
+avis, n’a-t-il pas mieux aimé réaliser des pertes que des bénéfices?</p>
+
+<p>Courtecuisse, pénétré d’admiration pour Gaubertin, revint tout
+brûlant du désir d’être enfin propriétaire et bourgeois comme les
+autres.</p>
+
+<p>En rentrant chez lui, le général Montcornet vint conter son expédition
+à Sibilet.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte a bien fait, reprit le régisseur en se frottant
+les mains, mais il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin. Le
+garde champêtre, qui laisse dévaster nos prés, nos champs, devrait
+être changé. Monsieur le comte pourrait facilement se faire nommer
+maire de la commune, et prendre, à la place de Vaudoyer, un
+ancien soldat qui eût le courage d’exécuter la consigne. Un grand
+propriétaire doit être maître chez lui. Voyez quelles difficultés nous
+avons avec le maire actuel.</p>
+
+<p>Le maire de la commune de Blangy, ancien bénédictin, nommé
+Rigou, s’était marié, l’an premier de la République, avec la servante
+de l’ancien curé de Blangy. Malgré la répugnance qu’un religieux
+marié devait inspirer à la Préfecture, on le maintenait maire
+depuis 1815, car lui seul, à Blangy, se trouvait capable d’occuper
+ce poste. Mais, en 1817, l’évêque ayant envoyé l’abbé Brossette
+pour desservant dans la paroisse de Blangy, privée de curé depuis
+vingt-cinq ans, une violente dissidence se manifesta naturellement
+entre un apostat et le jeune ecclésiastique, dont le caractère est
+déjà connu.</p>
+
+<p>La guerre, que depuis ce temps se faisaient la Mairie et le Presbytère,
+popularisa le magistrat, méprisé jusqu’alors. Rigou, que
+les paysans détestaient à cause de ses combinaisons usuraires, représenta
+tout à coup leurs intérêts politiques et financiers, soi-disant
+menacés par la Restauration, et surtout par le clergé.</p>
+
+<p>Après avoir roulé du café de la Paix chez tous les fonctionnaires,
+le <i>Constitutionnel</i>, principal organe du libéralisme, revenait à
+Rigou le septième jour, car l’abonnement, pris au nom du père
+Socquard le limonadier, était supporté par vingt personnes. Rigou
+passait la feuille à Langlumé le meunier, qui la donnait en lambeaux
+à tous ceux qui savaient lire. Les premiers-Paris et les canards
+antireligieux de la feuille libérale formèrent donc l’opinion
+<span class="pagenum" id="page_331">331</span>
+publique de la vallée des Aigues. Aussi Rigou, de même que le <i>vénérable</i>
+abbé Grégoire, devint-il un héros. Pour lui, comme pour
+certains banquiers à Paris, la politique couvrit de la pourpre populaire
+des déprédations honteuses.</p>
+
+<p>En ce moment, semblable à François Keller, le grand <ins title="original: oratenr">orateur</ins>,
+ce moine parjure était regardé comme un défenseur des droits du
+peuple, lui qui naguères ne se serait pas promené dans les champs,
+à la tombée de la nuit, de peur d’y trouver un piége où il serait
+mort d’accident. Persécuter un homme en politique, ce n’est pas
+seulement le grandir, c’est encore en innocenter le passé. Le parti
+libéral, sous ce rapport, fut un grand faiseur de miracles. Son funeste
+journal, qui eut alors l’esprit d’être aussi plat, aussi calomniateur,
+aussi crédule, aussi niaisement perfide que tous les publics
+qui composent la masse populaire, a peut-être commis autant de
+ravages dans les intérêts privés que dans l’Église.</p>
+
+<p>Rigou s’était flatté de trouver dans un général bonapartiste en
+disgrâce, dans un enfant du peuple élevé par la Révolution, un
+ennemi des Bourbons et des prêtres; mais le général, dans l’intérêt
+de ses ambitions secrètes, s’arrangea pour éviter la visite de monsieur
+et de madame Rigou pendant ses premiers séjours aux Aigues.</p>
+
+<p>Quand vous verrez de près la terrible figure de Rigou, le loup-cervier
+de la vallée, vous comprendrez l’étendue de la seconde
+faute capitale que ses idées aristocratiques firent commettre au général,
+et que la comtesse empira par une impertinence qui trouvera
+sa place dans l’histoire de Rigou.</p>
+
+<p>Si Montcornet eût capté la bienveillance du maire, s’il en eût
+recherché l’amitié, peut-être l’influence de ce renégat aurait-elle
+paralysé celle de Gaubertin. Loin de là, trois procès, dont un déjà
+gagné par Rigou, pendaient au tribunal de la Ville-aux-Fayes,
+entre le général et l’ex-moine. Jusqu’à ce jour, Montcornet avait
+été si fort occupé par ses intérêts de vanité, par son mariage, qu’il
+ne s’était plus souvenu de Rigou; mais aussitôt que le conseil de
+se substituer à Rigou lui fut donné par Sibilet, il demanda des
+chevaux de poste et alla faire une visite au préfet.</p>
+
+<p>Le préfet, le comte Martial de la Roche-Hugon, était l’ami du
+général depuis 1804; ce fut un mot dit à Montcornet par ce Conseiller
+d’État, dans une conversation à Paris, qui détermina l’acquisition
+des Aigues. Le comte Martial, préfet sous Napoléon, resté
+préfet sous les Bourbons, flattait l’évêque pour se maintenir en
+<span class="pagenum" id="page_332">332</span>
+place. Or, déjà monseigneur avait plusieurs fois demandé le changement
+de Rigou. Martial, à qui l’état de la commune était bien
+connu, fut enchanté de la demande du général, qui, dans l’espace
+d’un mois, eut sa nomination.</p>
+
+<p>Par un hasard assez naturel, le général rencontra, pendant son
+séjour à la Préfecture, où son ami le logeait, un sous-officier de
+l’ex-garde impériale, à qui l’on chicanait sa pension de retraite.
+Déjà, dans une circonstance, le général avait protégé ce brave <ins title="original: cas valier">cavalier</ins>,
+nommé Groison, qui s’en souvenait, et qui lui conta <ins title="original: se-douleurs">ses douleurs</ins>;
+il se trouvait sans ressources. Montcornet promit à Groison
+de lui obtenir la pension due, et lui proposa la place de garde
+champêtre à Blangy, comme un moyen de s’acquitter en se dévouant
+à ses intérêts. L’installation du nouveau maire et du nouveau garde
+champêtre eut lieu simultanément, et le général donna, comme
+on le pense, de solides instructions à son soldat.</p>
+
+<p>Vaudoyer, le garde champêtre destitué, paysan de Ronquerolles,
+n’était, comme la plupart des gardes champêtres, propre qu’à se
+promener, niaiser, se faire choyer par les pauvres qui ne demandent
+pas mieux que de corrompre cette autorité subalterne, la
+sentinelle avancée de la propriété. Il connaissait le brigadier de
+Soulanges, car les brigadiers de gendarmerie remplissant des
+fonctions quasi judiciaires dans l’instruction des procès criminels,
+ont des rapports avec les gardes champêtres, leurs espions naturels.
+Soudry l’envoya donc à Gaubertin, qui reçut très-bien Vaudoyer,
+son ancienne connaissance, et lui fit verser à boire, tout en écoutant
+le récit de ses malheurs.</p>
+
+<p>—Mon cher ami, lui dit le maire de la Ville-aux-Fayes, qui
+savait parler à chacun son langage, ce qui t’arrive nous attend tous.
+Les nobles sont revenus, les gens titrés par l’Empereur font cause
+commune avec eux; ils veulent tous écraser le peuple, rétablir les
+anciens droits, nous ôter nos biens; mais nous sommes Bourguignons,
+il faut nous défendre, il faut renvoyer les <i>Arminacs</i> à
+Paris. Retourne à Blangy, tu seras garde-vente pour le compte de
+monsieur Polissard, l’adjudicataire du bois de Ronquerolles. Va,
+mon gars, je trouverai bien à t’occuper toute l’année. Mais songes-y?
+C’est du bois à nous autres!... Pas un délit, ou sinon confonds
+tout. Envoie les <i>faiseurs de bois</i> aux Aigues. Enfin, s’il y a des
+fagots à vendre, qu’on achète les nôtres, et jamais ceux des Aigues.
+Tu redeviendras garde champêtre, ça ne durera pas! Le
+<span class="pagenum" id="page_333">333</span>
+général se dégoûtera de vivre au milieu des voleurs! Sais-tu que
+ce Tapissier-là m’a appelé voleur moi-même, moi! fils du plus
+probe des républicains, moi le gendre de Mouchon, le fameux représentant
+du Peuple, mort sans un centime pour se faire enterrer.</p>
+
+<p>Le général porta le traitement de <i>son</i> garde champêtre à trois
+cents francs, et fit bâtir une mairie où il le logea; puis, il le maria
+à la fille d’un de ses métayers qui venait de mourir, et qui restait
+orpheline avec trois arpents de vigne. Groison s’attacha donc au
+général comme un chien à son maître. Cette fidélité légitime fut
+admise par toute la commune. Le garde champêtre fut craint, respecté,
+mais, comme un capitaine sur son vaisseau, quand son équipage
+ne l’aime pas; aussi les paysans le traitèrent-ils en lépreux.
+Ce fonctionnaire, accueilli par le silence ou par une raillerie cachée
+sous la bonhomie, fut une sentinelle surveillée par d’autres sentinelles.
+Il ne pouvait rien contre le nombre. Les délinquants s’amusèrent
+à comploter des délits inconstatables, et la vieille moustache
+enragea de son impuissance. Groison trouva dans ses fonctions
+l’attrait d’une guerre de partisans et le plaisir d’une chasse, la
+chasse aux délits. Accoutumé par la guerre à cette loyauté qui
+consiste en quelque sorte à jouer franc jeu, cet ennemi de la trahison
+prit en haine des gens perfides dans leurs combinaisons,
+adroits dans leurs vols et qui faisaient souffrir son amour-propre.
+Il remarqua bientôt que toutes les autres propriétés étaient respectées;
+les délits se commettaient uniquement sur la terre des Aigues;
+il méprisa donc les paysans assez ingrats pour piller un général
+de l’empire, un homme essentiellement bon, généreux, et il
+joignit bientôt la haine au mépris. Mais il se multiplia vainement,
+il ne pouvait se montrer partout, et les ennemis <i>délinquaient</i>
+partout à la fois. Groison fit sentir à son général la nécessité d’organiser
+la défense au complet de guerre, en lui démontrant l’insuffisance
+de son dévouement, et lui révélant les mauvaises dispositions
+des habitants de la vallée.</p>
+
+<p>—Il y a quelque chose là-dessous, mon général, lui dit-il; ces
+gens-là sont trop hardis, ils ne craignent rien; ils ont l’air de
+compter sur le bon Dieu!</p>
+
+<p>—Nous verrons, répondit le comte.</p>
+
+<p>—Mot fatal! pour les grands politiques, le verbe <i>voir</i> n’a pas
+de futur.</p>
+
+<p>En ce moment Montcornet devait résoudre une difficulté qui
+<span class="pagenum" id="page_334">334</span>
+lui sembla plus pressante, il lui fallait un <i>alter ego</i> qui le remplaçât
+à la Mairie, pendant le temps de son séjour à Paris. Forcé
+de trouver pour adjoint un homme sachant lire et écrire, il ne vit
+dans toute la commune que Langlumé, le locataire de son moulin.
+Ce choix fut détestable. Non-seulement les intérêts du général
+maire et de l’adjoint meunier étaient diamétralement opposés,
+mais encore Langlumé brassait de louches affaires avec Rigou, qui
+lui prêtait l’argent nécessaire à son commerce ou à ses acquisitions.
+Le meunier achetait la tonte des prés du château pour nourrir ses
+chevaux, et, grâce à ses manœuvres, Sibilet ne pouvait les vendre
+qu’à lui. Tous les prix de la commune étaient livrés à de bons prix
+avant ceux des Aigues, et ceux des Aigues, restant les derniers,
+subissaient, quoique meilleurs, une dépréciation. Langlumé fut
+donc un adjoint provisoire; mais, en France, le provisoire est
+éternel, quoique le Français soit soupçonné d’aimer le changement.
+Langlumé, conseillé par Rigou, joua le dévouement auprès
+du général; il se trouvait donc adjoint au moment où, par la toute-puissance
+de l’historien, ce drame commence.</p>
+
+<p>En l’absence du maire, Rigou, nécessairement membre du conseil
+de la commune, y régna donc et fit prendre des résolutions
+contraires au général. Tantôt il y déterminait des dépenses profitables
+aux paysans seulement, et dont la plus forte part tombait à la
+charge des Aigues qui, par leur étendue, payaient les deux tiers de
+l’impôt; tantôt on y refusait des allocations utiles, comme un supplément
+de traitement à l’abbé, la reconstruction du presbytère ou
+les gages (<i>sic</i>) d’un maître d’école.</p>
+
+<p>—Si les paysans savaient lire et écrire, que deviendrions-nous?...
+dit Langlumé naïvement au général, pour justifier cette décision
+antilibérale prise contre un frère de la Doctrine chrétienne que
+l’abbé Brossette avait tenté d’introduire à Blangy.</p>
+
+<p>De retour à Paris, le général, enchanté de son vieux Groison,
+se mit à la recherche de quelques anciens militaires de la garde
+impériale avec lesquels il pût organiser sa défense aux Aigues sur
+un pied formidable. A force de chercher, de questionner ses amis
+et des officiers en demi-solde, il déterra Michaud, un ancien maréchal
+des logis chef aux cuirassiers de la garde, un homme de ceux
+que les troupiers appellent soldatesquement des <i>durs à cuire</i>, surnom
+fourni par la cuisine du bivouac, où il s’est plus d’une fois
+trouvé des haricots réfractaires. Michaud tria parmi ses connaissances
+<span class="pagenum" id="page_335">335</span>
+trois hommes capables d’être ses collaborateurs, et de faire
+des gardes sans peur et sans reproche.</p>
+
+<p>Le premier, nommé Steingel, Alsacien pur sang, était fils naturel
+du général de ce nom, qui succomba lors des premiers succès de
+Bonaparte, au début des campagnes d’Italie. Grand et fort, il appartenait
+à ce genre de soldats habitués comme les Russes à l’obéissance
+absolue et passive. Rien ne l’arrêtait dans l’exécution de
+ses devoirs; il eût empoigné froidement un empereur ou le pape,
+si tel avait été l’ordre. Il ignorait le péril. Légionnaire intrépide,
+il n’avait pas reçu la moindre égratignure en seize ans de guerre.
+Il couchait à la belle étoile ou dans son lit avec une indifférence
+stoïque. Il disait seulement à toute aggravation de peine: «Il paraît
+que c’est aujourd’hui comme ça!»</p>
+
+<p>Le second, nommé Vatel, enfant de troupe, caporal de voltigeurs,
+gai comme un pinson, d’une conduite un peu légère avec le
+beau sexe, sans aucun principe religieux, brave jusqu’à la témérité,
+vous aurait fusillé son camarade en riant. Sans avenir, ne sachant
+quel état prendre, il vit une petite guerre amusante à faire dans
+les fonctions qui lui furent proposées; et comme la Grande Armée
+et l’Empereur remplaçaient pour lui la Religion, il jura de servir
+envers et contre tous le brave Montcornet. C’était une de ces natures
+essentiellement chicanières à qui, sans ennemis, la vie semble
+fade, enfin la nature avoué, la nature agent de police. Aussi, sans
+la présence de l’huissier, aurait-il saisi la Tonsard et son fagot au
+milieu du Grand-I-Vert, en envoyant promener la loi sur l’inviolabilité
+du domicile.</p>
+
+<p>Le troisième, nommé Gaillard, vieux soldat devenu sous-lieutenant,
+criblé de blessures, appartenait à la classe des soldats laboureurs.
+En pensant au sort de l’Empereur, tout lui semblait indifférent;
+mais il allait aussi bien par insouciance que Vatel par passion.
+Chargé d’une fille naturelle, il trouva dans cette place un moyen
+d’existence, et il accepta, comme il eût accepté du service dans un
+régiment. En arrivant aux Aigues, où le général devança ses troupiers,
+afin de renvoyer Courtecuisse, il fut stupéfait de l’impudente
+audace de son garde. Il existe une manière d’obéir qui comporte,
+chez l’esclave, la raillerie la plus sanglante du commandement. Tout,
+dans les choses humaines, peut arriver à l’absurde, et Courtecuisse
+en avait dépassé les limites.</p>
+
+<p>Cent vingt-six procès-verbaux dressés contre des délinquants,
+<span class="pagenum" id="page_336">336</span>
+la plupart d’accord avec Courtecuisse, et déférés au tribunal de
+paix, jugeant correctionnellement à Soulanges, avaient donné lieu
+à soixante-neuf jugements en règle, levés, expédiés, en vertu desquels
+Brunet, enchanté d’une si bonne aubaine, avait fait les actes
+rigoureusement nécessaires pour arriver à ce qu’on nomme, en
+style judiciaire, des procès-verbaux de carence, extrémité misérable
+où cesse le pouvoir de la justice. C’est un acte par lequel l’huissier
+constate que la personne poursuivie ne possède rien, et se trouve
+dans la nudité de l’indigence. Or, là où il n’y a rien, le créancier,
+de même que le roi, perd ses droits... de poursuite. Ces indigents,
+choisis avec discernement, demeuraient dans cinq communes environnantes
+où l’huissier s’était transporté, dûment assisté de ses
+praticiens, Vermichel et Fourchon. Monsieur Brunet avait transmis
+les pièces à Sibilet, en les accompagnant d’un mémoire de
+frais de cinq mille francs, et le priant de demander de nouveaux
+ordres au comte de Montcornet.</p>
+
+<p>Au moment où Sibilet, muni des dossiers, avait expliqué tranquillement
+au patron le résultat des ordres trop sommairement
+donnés à Courtecuisse, et contemplait d’un air tranquille une des
+plus violentes colères qu’un général de cavalerie française ait jamais
+eue, Courtecuisse arriva pour rendre ses devoirs à son maître et
+lui demander environ onze cents francs, somme à laquelle montaient
+les gratifications promises. Le naturel prit alors le mors aux dents,
+et emporta le général, qui ne se souvint plus de sa couronne comtale
+ni de son grade; il redevint cuirassier et vomit des injures
+dont il devait être honteux plus tard.</p>
+
+<p>—Ah! onze cents francs! cria-t-il, onze cent mille giffles, onze
+cent mille coups de pieds au... Crois-tu que je ne connaisse pas
+les couleurs!... Tourne-moi les talons, ou je t’aplatis!</p>
+
+<p>A l’aspect du général devenu violet, et dès les premiers mots,
+Courtecuisse s’était enfui comme une hirondelle.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, disait Sibilet tout doucement, vous avez
+tort.</p>
+
+<p>—J’ai tort!... moi?</p>
+
+<p>—Mon Dieu! monsieur le comte, prenez garde, vous aurez un
+procès avec ce drôle...</p>
+
+<p>—Je me moque bien du procès... Allez, que le gredin sorte à
+l’instant même, veillez à ce qu’il laisse tout ce qui m’appartient, et
+faites le compte de ses gages.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_337">337</span>
+Quatre heures après, la contrée tout entière babillait à sa manière,
+en racontant cette scène. Le général avait, disait-on, assommé
+le malheureux Courtecuisse, il lui refusait son dû, il lui
+retenait deux mille francs.</p>
+
+<p>Les propos les plus singuliers coururent à nouveaux frais sur le
+compte du bourgeois des Aigues; on le disait fou. Le lendemain,
+Brunet, qui avait instrumenté pour le compte du général, lui apportait
+pour le compte de Courtecuisse une assignation devant le
+tribunal de paix. Ce lion devait être piqué par mille moucherons,
+son supplice ne faisait que commencer.</p>
+
+<p>L’installation d’un garde ne va pas sans quelques formalités; il
+doit prêter serment au tribunal de première instance; quelques
+jours se passèrent avant que les trois gardes fussent revêtus de leur
+caractère officiel. Quoique le général eût écrit à Michaud de venir
+avec sa femme sans attendre que le pavillon de la porte Saint-Avonne
+fût arrangé pour le recevoir, le futur garde général fut retenu
+par les soins de son mariage, par les parents de sa femme
+venus à Paris, et il ne put arriver qu’après une quinzaine de jours.
+Durant cette quinzaine, puis par l’accomplissement des formalités
+auxquelles on se prêta d’assez mauvaise grâce à la Ville-aux-Fayes,
+la forêt des Aigues fut dévastée par les maraudeurs, qui profitèrent
+du temps pendant lequel elle ne fut gardée par personne.</p>
+
+<p>Ce fut un grand événement dans la vallée, depuis Conches jusqu’à
+la Ville-aux-Fayes, que l’apparition de trois gardes habillés
+en drap vert, la couleur de l’Empereur, magnifiquement tenus, et
+dont les figures annonçaient un caractère solide, tous bien en
+jambes, agiles, capables de passer les nuits dans les bois.</p>
+
+<p>Dans tout le canton, Groison fut le seul qui fêta les vétérans.
+Enchanté d’un tel renfort, il lâcha quelques paroles menaçantes
+contre les voleurs qui, dans peu de temps, devaient se trouver
+serrés de près et mis dans l’impossibilité de nuire. Ainsi la proclamation
+d’usage ne manqua pas à cette guerre, vive et sourde à
+la fois.</p>
+
+<p>Sibilet signala la gendarmerie de Soulanges au général, et surtout
+le brigadier Soudry, comme entièrement et sournoisement
+hostile aux Aigues; il lui fit sentir de quelle utilité lui serait une
+brigade animée d’un bon esprit.</p>
+
+<p>—Avec un bon brigadier et des gendarmes dévoués à vos intérêts,
+vous tiendrez le pays! dit-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_338">338</span>
+Le comte courut à la Préfecture, où il obtint du général qui
+commandait la division, la mise à la retraite de Soudry et son
+remplacement par un nommé Viallet, excellent gendarme du chef-lieu,
+que vantèrent le général et le préfet. Les gendarmes de la
+brigade de Soulanges, tous dirigés sur d’autres points du département
+par le colonel de la gendarmerie, ancien camarade de Montcornet,
+eurent pour successeurs des hommes choisis, à qui l’ordre
+fut donné secrètement de veiller à ce que les propriétés du comte
+de Montcornet ne reçussent désormais aucune atteinte, et à qui
+l’on recommanda surtout de ne pas se laisser gagner par les habitants
+de Soulanges.</p>
+
+<p>Cette dernière révolution, accomplie avec une rapidité qui ne
+permit pas de la contrecarrer, jeta l’étonnement dans la Ville-aux-Fayes
+et dans Soulanges. Soudry, qui se regarda comme destitué,
+se plaignit, et Gaubertin trouva le moyen de le faire nommer maire,
+afin de mettre la gendarmerie à ses ordres. On cria beaucoup à la
+tyrannie. Montcornet devint un objet de haine. Non-seulement
+cinq ou six existences furent ainsi changées par lui, mais bien des
+vanités furent froissées. Les paysans, animés par des paroles échappées
+aux petits bourgeois de Soulanges, à ceux de la Ville-aux-Fayes,
+à Rigou, à Langlumé, à monsieur Guerbet, le maître de
+poste de Conches, se crurent à la veille de perdre ce qu’ils appelaient
+leurs droits.</p>
+
+<p>Le général éteignit le procès avec son ancien garde, en payant
+tout ce qu’il réclamait.</p>
+
+<p>Courtecuisse acheta, pour deux mille francs, un petit domaine
+enclavé sur les terres des Aigues, à un débouché des <i>remises</i> par
+où passait le gibier. Rigou n’avait jamais voulu céder la bâchelerie;
+mais il se fit un malicieux plaisir de la vendre à cinquante pour
+cent de bénéfice à Courtecuisse. Celui-ci devint ainsi une de ses
+nombreuses créatures, car il le tint par le surplus du prix, l’ex-garde
+n’ayant payé que mille francs.</p>
+
+<p>Les trois gardes, Michaud et le garde champêtre, menèrent alors
+une vie de guérillas. Couchant dans les bois, ils les parcouraient
+sans cesse; ils en prenaient cette connaissance approfondie qui
+constitue la science du garde forestier, qui lui évite les pertes de
+temps, étudiant les issues, se familiarisant avec les essences et leurs
+gisements, habituant leurs oreilles aux chocs, aux différents bruits,
+qui se font dans les bois. Enfin, ils observèrent les figures,
+<span class="pagenum" id="page_339">339</span>
+passèrent en revue les différentes familles des divers villages du canton,
+et les individus qui les composaient, leurs mœurs, leur caractère,
+leurs moyens d’existence. Chose plus difficile qu’on ne pense!
+En voyant prendre des mesures si bien combinées, les paysans qui
+vivaient des Aigues opposèrent un mutisme complet, une soumission
+narquoise à cette intelligente police.</p>
+
+<p>Dès l’abord, Michaud et Sibilet se déplurent mutuellement. Le
+franc et loyal militaire, l’honneur des sous-officiers de la Jeune
+Garde, haïssait la brutalité mielleuse, l’air mécontent du régisseur,
+qu’il nomma tout d’abord le <i>Chinois</i>. Il remarqua bientôt les objections
+par lesquelles Sibilet s’opposait aux mesures radicalement
+utiles et les raisons par lesquelles il justifiait les choses d’une douteuse
+réussite. Au lieu de calmer le général, Sibilet, ainsi qu’on a
+dû le voir par ce récit succinct, l’excitait sans cesse et le poussait
+aux mesures de rigueur, tout en essayant de l’intimider par la
+multiplicité des ennuis, par l’étendue des petitesses, par des difficultés
+renaissantes et invincibles. Sans deviner le rôle d’espion et
+d’agent provocateur accepté par Sibilet, qui, dès son installation,
+se promit à lui-même de choisir, selon ses intérêts, un maître entre
+le général et Gaubertin, Michaud reconnut dans le régisseur une
+nature avide, mauvaise; aussi ne s’en expliquait-il point la probité.
+La profonde inimitié qui sépara ces deux hauts fonctionnaires, plut
+d’ailleurs au général. La haine de Michaud le portait à surveiller le
+régisseur, espionnage auquel il ne serait pas descendu si le général
+le lui avait demandé. Sibilet caressa le garde général et le flatta
+bassement, sans pouvoir lui faire quitter une excessive politesse,
+que le loyal militaire mit entre eux comme une barrière.</p>
+
+<p>Maintenant, ces détails préliminaires étant connus, on comprendra
+parfaitement l’intérêt des ennemis du général et celui de
+la conversation qu’il eut avec ses deux ministres.</p>
+
+<h5>IX. —DE LA MÉDIOCRATIE.</h5>
+
+<p class="nbreak">—Eh bien! Michaud, qu’y a-t-il de nouveau? demanda le général
+quand la comtesse eut quitté la salle à manger.</p>
+
+<p>—Mon général, si vous m’en croyez, nous ne parlerons pas
+d’affaires ici; les murs ont des oreilles, et je veux avoir la certitude
+que ce que nous dirons ne tombera que dans les nôtres.</p>
+
+<p>—Eh bien! répondit le général, allons en nous promenant
+<span class="pagenum" id="page_340">340</span>
+jusqu’à la régie, par le sentier qui partage la prairie; nous serons
+certains de ne pas être écoutés...</p>
+
+<p>Quelques instants après, le général traversait la prairie, accompagné
+de Sibilet et de Michaud, pendant que la comtesse allait,
+entre l’abbé Brossette et Blondet, vers la porte d’Avonne. Michaud
+raconta la scène qui s’était passée au Grand-I-Vert.</p>
+
+<p>—Vatel a eu tort, dit Sibilet.</p>
+
+<p>—On le lui a bien prouvé, reprit Michaud, en l’aveuglant; mais
+ceci n’est rien. Vous savez, mon général, notre projet de saisir les
+bestiaux de tous nos délinquants condamnés; eh bien! nous ne
+pourrons jamais y arriver. Brunet, tout comme son confrère Plissoud,
+ne nous prêtera jamais un loyal concours; ils sauront toujours
+prévenir les gens de la saisie projetée. Vermichel, le praticien
+de Brunet, est venu chercher le père Fourchon au Grand-I-Vert,
+et Marie Tonsard, la bonne amie de Bonnébault, est allée donner
+l’alarme aux Conches. Enfin, les dégâts recommencent.</p>
+
+<p>—Un grand coup d’autorité devient de jour en jour plus nécessaire,
+dit Sibilet.</p>
+
+<p>—Que vous disais-je? s’écria le général. Il faut réclamer l’exécution
+des jugements qui portent des condamnations à la prison,
+qui prononcent la contrainte par corps pour les dommages-intérêts
+et pour les frais qui me sont dus.</p>
+
+<p>—Ces gens-là regardent la loi comme impuissante, et se disent
+les uns aux autres qu’on n’osera pas les arrêter, répliqua Sibilet.
+Ils s’imaginent vous faire peur! Ils ont des complices à la Ville-aux-Fayes,
+car le procureur du roi semble avoir oublié les condamnations.</p>
+
+<p>—Je crois, dit Michaud en voyant le général pensif, qu’en dépensant
+beaucoup d’argent, vous pouvez encore sauver vos propriétés.</p>
+
+<p>—Il vaut mieux dépenser de l’argent que de sévir, répondit
+Sibilet.</p>
+
+<p>—Quel est donc votre moyen? demanda le général à son garde
+général.</p>
+
+<p>—Il est bien simple, dit Michaud; il s’agit d’entourer votre
+forêt de murs comme votre parc, et nous serons tranquilles; le
+moindre délit devient un crime et mène en cour d’assises.</p>
+
+<p>—A neuf francs la toise superficielle, rien que pour les matériaux,
+monsieur le comte dépenserait le tiers du capital des Aigues...
+dit Sibilet en riant.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_341">341</span>
+—Allons! dit Montcornet, je pars à l’instant, je vais voir le procureur
+général.</p>
+
+<p>—Le procureur général, répliqua doucement Sibilet, sera
+peut-être de l’avis de son procureur du roi, car une pareille négligence
+annonce un accord entre eux.</p>
+
+<p>—Eh bien! il faut le savoir! s’écria Montcornet. S’il s’agit de
+faire sauter juges, ministère public, tout jusqu’au procureur général,
+j’irai trouver alors le garde des sceaux, et même le roi.</p>
+
+<p>Sur un signe énergique que lui fit Michaud, le général dit à
+Sibilet, en se retournant, un —«Adieu, mon cher,» que le
+régisseur comprit.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte est-il d’avis, comme maire, dit le régisseur
+en saluant, d’exécuter les mesures nécessaires pour réprimer
+les abus du glanage? La moisson va commencer, et s’il faut faire
+publier les arrêtés sur les certificats d’indigence, et sur l’interdiction
+du glanage aux indigents des communes voisines, nous
+n’avons pas de temps à perdre.</p>
+
+<p>—Faites, entendez-vous avec Groison! dit le comte. Avec de
+pareilles gens, ajouta-t-il, il faut exécuter strictement la loi.</p>
+
+<p>Ainsi, dans un moment, Montcornet donna gain de cause au
+système que lui proposait Sibilet depuis quinze jours, et auquel il
+se refusait, mais qu’il trouva bon dans le feu de la colère causée
+par l’accident de Vatel.</p>
+
+<p>Quand Sibilet fut à cent pas, le comte dit tout bas à son garde:</p>
+
+<p>—Eh bien! mon cher Michaud, qu’y a-t-il?</p>
+
+<p>—Vous avez un ennemi chez vous, général, et vous lui confiez
+des projets que vous ne devriez pas dire à votre bonnet de police.</p>
+
+<p>—Je partage tes soupçons, mon cher ami, répliqua Montcornet;
+mais je ne commettrai pas deux fois la même faute. Pour remplacer
+Sibilet, j’attends que tu sois au fait de la régie, et que Vatel
+puisse te succéder. Cependant, qu’ai-je à reprocher à Sibilet?
+Il est ponctuel, probe, il n’a pas détourné cent francs depuis cinq
+ans. Il a le plus détestable caractère du monde, et voilà tout;
+autrement, quel serait son plan?</p>
+
+<p>—Général, dit gravement Michaud, je le saurai, car il en a bien
+certainement un; et, si vous le permettez, un sac de mille francs
+le fera dire à ce drôle de Fourchon, quoique, depuis ce matin, je
+soupçonne le père Fourchon de manger à tous les râteliers. On
+veut vous forcer à vendre les Aigues; ce vieux fripon de cordier
+<span class="pagenum" id="page_342">342</span>
+me l’a dit. Sachez-le! depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, il
+n’est pas de paysan, de petit bourgeois, de fermier, de cabaretier
+qui n’ait son argent prêt pour le jour de la curée. Fourchon m’a
+confié que Tonsard, son gendre, a déjà jeté son dévolu... L’opinion
+que vous vendrez les Aigues règne dans la vallée, comme un
+poison dans l’air. Peut-être le pavillon de la régie et quelques
+terres à l’entour, est-il le prix dont est payé l’espionnage de
+Sibilet? Il ne se dit rien entre nous qui ne se sache à la Ville-aux-Fayes.
+Sibilet est parent à votre ennemi, Gaubertin. Ce qui vient
+de vous échapper sur le procureur général, sera rapporté peut-être
+à ce magistrat avant que vous ne soyez à la préfecture. Vous ne
+connaissez pas les gens de ce canton-ci!</p>
+
+<p>—Je ne les connais pas?... C’est de la canaille! Et lâcher pied
+devant de pareils gredins?... s’écria le général; ah! plutôt cent
+fois brûler moi-même les Aigues!...</p>
+
+<p>—Ne le brûlons pas, et adoptons un plan de conduite qui déjoue
+les ruses de ces Lilliputiens. A les entendre dans leurs menaces,
+on est décidé à tout contre vous; aussi, mon général, puisque
+vous parlez d’incendie, assurez tous vos bâtiments et toutes vos
+fermes.</p>
+
+<p>—Ah! sais-tu, Michaud, ce qu’ils veulent dire avec leur
+Tapissier? Hier, en allant le long de la Thune, j’entendais les petits
+gars disant: —«Voilà le Tapissier!» et ils se sauvaient.</p>
+
+<p>—Ce serait à Sibilet à vous répondre; il serait dans son rôle,
+car il aime à vous voir en colère, répondit Michaud d’un air
+navré, mais, puisque vous me le demandez... eh bien! c’est le
+surnom que ces brigands-là vous ont donné, mon général.</p>
+
+<p>—A cause de quoi?...</p>
+
+<p>—Mais, mon général, à cause de... votre père...</p>
+
+<p>—Ah! les mâtins!... s’écria le comte devenu blême. Oui,
+Michaud, mon père était marchand de meubles, ébéniste, la comtesse
+n’en sait rien... Oh! que jamais!... Et après tout, j’ai fait
+valser des reines et des impératrices!... Je lui dirai tout ce soir,
+s’écria-t-il après une <ins title="original: pose">pause</ins>.</p>
+
+<p>—Ils prétendent que vous êtes un lâche, reprit Michaud.</p>
+
+<p>—Ah!</p>
+
+<p>—Ils demandent comment vous avez pu vous sauver à Essling,
+là où presque tous les camarades ont péri...</p>
+
+<p>Cette accusation fit sourire le général.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_343">343</span>
+—Michaud, je vais à la Préfecture! s’écria t-il avec une sorte
+de rage, quand ce ne serait que pour y faire préparer les polices
+d’assurance. Annonce mon départ à madame la comtesse. Ah! ils
+veulent la guerre, ils l’auront, et je vais m’amuser à les tracasser,
+moi, les bourgeois de Soulanges et leurs paysans... Nous sommes en
+pays ennemi, de la prudence! Recommande aux gardes de se tenir
+dans les termes de la loi. Ce pauvre Vatel, aie soin de lui. La comtesse
+est effrayée, il faut lui tout cacher; autrement, elle ne
+reviendrait plus ici!...</p>
+
+<p>Le général, ni même Michaud, n’étaient dans le secret de leur
+péril. Michaud, trop nouvellement venu dans cette vallée de Bourgogne,
+ignorait la puissance de l’ennemi, tout en en voyant l’action.
+Le général, lui, croyait à la force de la loi.</p>
+
+<p>La loi, telle que le législateur la fabrique aujourd’hui, n’a pas
+toute la vertu qu’on lui suppose. Elle ne frappe pas également le
+pays, elle se modifie dans ses applications au point de démentir
+son principe. Ce fait se déclare plus ou moins patemment à toutes
+les époques. Quel serait l’historien assez ignorant pour prétendre
+que les arrêtés du pouvoir le plus énergique ont eu cours dans
+toute la France? que les réquisitions en hommes, en denrées, en
+argent, frappées par la Convention, ont été faites en Provence, au
+fond de la Normandie, sur la lisière de la Bretagne, comme elles
+se sont accomplies dans les grands centres de vie sociale! Quel
+philosophe oserait nier qu’une tête tombe aujourd’hui dans tel
+département, tandis que dans le département voisin une autre tête
+est conservée, quoique coupable d’un crime identiquement le
+même, et souvent plus horrible? On veut l’égalité dans la vie, et
+l’inégalité règne dans la loi, dans la peine de mort!...</p>
+
+<p>Dès qu’une ville se trouve au-dessous d’un certain chiffre de population,
+les moyens administratifs ne sont plus les mêmes. Il est
+environ cent villes en France où les lois jouent dans toute leur
+vigueur, où l’intelligence des citoyens s’élève jusqu’au problème
+d’intérêt général ou d’avenir que la loi veut résoudre; mais, dans
+le reste de la France, où l’on ne comprend que les jouissances immédiates,
+l’on s’y soustrait à tout ce qui peut les atteindre. Aussi,
+dans la moitié de la France environ, rencontre-t-on une force
+d’inertie qui déjoue toute action légale, administrative et gouvernementale.
+Entendons-nous, cette résistance ne regarde point les
+choses essentielles à la vie politique. La rentrée des impôts, le
+<span class="pagenum" id="page_344">344</span>
+recrutement, la punition des grands crimes ont lieu certainement;
+mais, en dehors de certaines nécessités reconnues, toutes les dispositions
+législatives qui touchent aux mœurs, aux intérêts, à certains
+abus, sont complétement abolies par un <i>mauvais gré</i> général.
+Et, au moment où cette scène se publie, il est facile de
+reconnaître cette résistance, contre laquelle s’est jadis heurté
+Louis XIV en Bretagne. En voyant les faits déplorables que cause
+la loi sur la chasse, on sacrifiera, par an, la vie de vingt ou trente
+hommes peut-être pour sauver celle de quelques bêtes.</p>
+
+<p>En France, pour vingt millions d’êtres, la loi n’est qu’un papier
+blanc affiché sur la porte de l’Église ou à la Mairie. De là le mot,
+<i>les papiers</i>, employé par Mouche comme expression de l’Autorité.
+Beaucoup de maires de canton (il ne s’agit pas encore des maires
+de simples communes) font des sacs à raisins ou à graines avec les
+numéros du <i>Bulletin des lois</i>. Quant aux simples maires de communes,
+on serait effrayé du nombre de ceux qui ne savent ni lire
+ni écrire, et de la manière dont sont tenus les actes de l’état civil.
+La gravité de cette situation, parfaitement connue des administrateurs
+sérieux, diminuera sans doute; mais ce que la centralisation
+contre laquelle on déclame tant, comme on déclame en France
+contre tout ce qui est grand, utile et fort, n’atteindra jamais; mais
+la puissance contre laquelle elle se brisera toujours, est celle contre
+laquelle allait se heurter le général, et qu’il faut nommer la
+<i>Médiocratie</i>.</p>
+
+<p>On a beaucoup crié contre la tyrannie des nobles; on crie aujourd’hui
+contre celle des financiers, contre les abus du pouvoir
+qui ne sont peut-être que les inévitables meurtrissures du joug
+social, appelé Contrat par Rousseau, Constitution par ceux-ci,
+Charte par ceux-là; ici Tsar, là Roi, Parlement en Angleterre;
+mais le nivellement commencé par 1789 et repris en 1830, a préparé
+la domination louche de la bourgeoisie et lui a livré la France.
+Un fait, malheureusement trop commun aujourd’hui, l’asservissement
+d’un canton, d’une petite ville, d’une sous-préfecture par
+une famille; enfin, le tableau de la puissance qu’avait su conquérir
+Gaubertin en pleine restauration, accusera mieux ce mal social
+que toutes les affirmations dogmatiques. Bien des localités opprimées
+s’y reconnaîtront, bien des gens sourdement écrasés trouveront
+ici ce petit <i>ci-gît</i> public qui parfois console d’un grand malheur
+privé.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_345">345</span>
+Au moment où le général s’imaginait recommencer une lutte
+qui n’avait jamais eu de trêve, son ancien régisseur avait complété
+les mailles du réseau dans lequel il tenait l’arrondissement de la
+Ville-aux-Fayes tout entier. Pour éviter des longueurs, il est nécessaire
+de présenter succinctement les rameaux généalogiques par
+lesquels Gaubertin embrassait le pays comme un boa tourné sur
+un arbre gigantesque avec tant d’art que le voyageur croit y voir
+un effet naturel de la végétation asiatique.</p>
+
+<p>En 1793, il existait trois frères du nom de Mouchon dans la
+vallée de l’Avonne. Depuis 1793, on commençait à substituer le
+nom de vallée de l’Avonne à celui de vallée des Aigues, en haine de
+l’ancienne seigneurie.</p>
+
+<p>L’aîné, régisseur des biens de la famille Ronquerolles, devint
+député du département à la Convention. A l’imitation de son ami
+Gaubertin, l’accusateur public qui sauva les Soulanges, il sauva les
+biens et la vie des Ronquerolles; il eut deux filles, l’une mariée à
+l’avocat Gendrin, l’autre à Gaubertin fils, et il mourut en 1804.</p>
+
+<p>Le second obtint gratis, par la protection de son aîné, la poste
+de Conches. Il eut pour seule et unique héritière une fille, mariée
+à un riche fermier du pays appelé Guerbet. Il mourut en 1817.</p>
+
+<p>Le dernier des Mouchon, s’étant fait prêtre, curé de la Ville-aux-Fayes
+avant la révolution, curé depuis le rétablissement du
+culte catholique, se trouvait encore curé de cette petite capitale.
+Il ne voulut pas prêter le serment, se cacha pendant longtemps
+aux Aigues, dans la Chartreuse, sous la protection secrète des Gaubertin
+père et fils. Alors âgé de soixante-sept ans, il jouissait de
+l’estime et de l’affection générales, à cause de la concordance de
+son caractère avec celui des habitants. Parcimonieux jusqu’à l’avarice,
+il passait pour être fort riche, et sa fortune présumée consolidait
+le respect dont il était environné. Monseigneur l’évêque
+faisait le plus grand cas de l’abbé Mouchon, qu’on appelait le vénérable
+curé de la Ville-aux-Fayes; et ce qui, non moins que sa
+fortune, rendait le curé Mouchon cher aux habitants, était la certitude
+qu’on eut, à plusieurs reprises, de son refus d’aller occuper
+une cure superbe à la préfecture, où Monseigneur le désirait.</p>
+
+<p>En ce moment, Gaubertin, maire de la Ville-aux-Fayes, rencontrait
+un appui solide en monsieur Gendrin, son beau-frère, le
+président du Tribunal de Première Instance. Gaubertin fils, l’avoué
+le plus occupé du tribunal et d’une renommée proverbiale dans
+<span class="pagenum" id="page_346">346</span>
+l’arrondissement, parlait déjà de vendre son étude après cinq ans
+d’exercice. Il voulait succéder à son oncle Gendrin dans sa profession
+d’avocat, quand celui-ci prendrait sa retraite. Le fils unique
+du président Gendrin était conservateur des hypothèques.</p>
+
+<p>Soudry fils, qui, depuis deux ans, occupait le principal siége au
+ministère public, était un séide de Gaubertin. La fine madame
+Soudry n’avait pas manqué de solidifier la position du fils de son
+mari par un immense avenir, en le mariant à la fille unique de Rigou.
+La double fortune de l’ancien moine et celle de Soudry, qui
+devait revenir au Procureur du Roi, faisaient de ce jeune homme
+l’un des personnages les plus riches et les plus considérables du
+département.</p>
+
+<p>Le sous-préfet de la Ville-aux-Fayes, monsieur des Lupeaulx,
+neveu du secrétaire général d’un des plus importants ministères,
+était le mari désigné de mademoiselle Elise Gaubertin, la plus jeune
+fille du maire, dont la dot, comme celle de l’aînée, se montait à
+deux cent mille francs <i>sans les espérances</i>! Ce fonctionnaire fit
+de l’esprit sans le savoir en tombant amoureux d’Elise, à son arrivée
+à la Ville-aux-Fayes, en 1819. Sans ses prétentions, qui parurent
+sortables, depuis longtemps on l’aurait contraint à demander
+son changement; mais il appartenait en espérance à la famille
+Gaubertin, dont le chef voyait en cette alliance beaucoup moins le
+neveu que l’oncle. Aussi l’oncle, dans l’intérêt de son neveu,
+mettait-il toute son influence au service de Gaubertin.</p>
+
+<p>Ainsi, l’Église, la Magistrature sous sa double forme, amovible et
+inamovible, la Municipalité, l’Administration, les quatre pieds du
+pouvoir marchaient au gré du maire.</p>
+
+<p>Voici comment cette puissance s’était fortifiée au-dessus et au-dessous
+de la sphère où elle agissait.</p>
+
+<p>Le département auquel appartient la Ville-aux-Fayes est un de
+ceux dont la population lui donne le droit de nommer six députés.
+L’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, depuis la création d’un
+Centre Gauche à la chambre, avait fait son député de Leclercq,
+banquier de l’entrepôt des vins, gendre de Gaubertin, devenu Régent
+de la Banque. Le nombre d’électeurs que cette riche vallée
+fournissait au Grand Collége était assez considérable pour que
+l’élection de monsieur de Ronquerolles, protecteur acquis à la famille
+Mouchon, fût toujours assurée, ne fût-ce que par transaction.
+Les électeurs de la Ville-aux-Fayes prêtaient leur appui au
+<span class="pagenum" id="page_347">347</span>
+préfet, à la condition de maintenir le marquis de Ronquerolles député
+du Grand Collége. Aussi Gaubertin, qui le premier eut l’idée
+de cet arrangement électoral, était-il vu de bon œil à la préfecture,
+à laquelle il sauvait bien des déboires. Le préfet faisait élire trois
+ministériels purs, avec deux députés Centre Gauche. Ces deux députés
+étant le marquis de Ronquerolles, beau-frère du comte de
+Sérizy, et un Régent de la Banque, effrayaient peu le Cabinet.
+Aussi les élections de ce département passaient-elles au ministère
+de l’Intérieur pour être excellentes.</p>
+
+<p>Le comte de Soulanges, pair de France, désigné pour être maréchal,
+fidèle aux Bourbons, savait ses bois et ses propriétés bien
+administrés et bien gardés par le notaire Lupin, par Soudry; il
+pouvait être regardé comme un protecteur par Gendrin, qu’il avait
+fait nommer successivement juge et président, aidé d’ailleurs, en
+ceci, par monsieur de Ronquerolles.</p>
+
+<p>Messieurs Leclercq et de Ronquerolles siégeaient au Centre
+Gauche, plus près de la Gauche que du Centre, situation politique
+pleine d’avantage pour eux qui regardent la conscience politique
+comme un vêtement.</p>
+
+<p>Le frère de monsieur Leclercq avait obtenu la recette particulière
+de la Ville-aux-Fayes.</p>
+
+<p>Au delà de cette capitale de la vallée d’Avonne, le banquier, député
+de l’arrondissement, venait d’acquérir une magnifique terre
+de trente mille francs de rente, avec parc et château, position qui
+lui permettait d’influencer tout un canton.</p>
+
+<p>Ainsi, dans les régions supérieures de l’État, dans les deux
+Chambres et au principal ministère, Gaubertin comptait sur une
+protection aussi puissante qu’active, et il ne l’avait encore ni sollicitée
+pour des riens, ni fatiguée par trop de demandes sérieuses.</p>
+
+<p>Le conseiller Gendrin, nommé Président de Chambre, était le
+grand faiseur de la Cour royale. Le Premier Président, l’un des
+trois députés ministériels, orateur nécessaire au Centre, laissait,
+pendant la moitié de l’année, la conduite de sa Cour au Président
+Gendrin. Enfin, le conseiller de préfecture, cousin de Sarcus,
+nommé Sarcus le Riche, était le bras droit du préfet, député lui-même.
+Sans les raisons de famille qui liaient Gaubertin et le jeune
+des Lupeaulx, un frère de madame Sarcus eût été <i>désiré</i> pour
+sous-préfet par l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes. Madame
+Sarcus, la femme du Conseiller de Préfecture, était une Vallat de
+<span class="pagenum" id="page_348">348</span>
+Soulanges, famille alliée aux Gaubertin; elle passait pour avoir
+<i>distingué</i> le notaire Lupin dans sa jeunesse. Quoiqu’elle eût quarante-cinq
+ans et un fils élève ingénieur, Lupin n’allait jamais à la
+préfecture sans lui présenter ses hommages ou dîner avec elle.</p>
+
+<p>Le neveu de <ins title="original: Guerbert">Guerbet</ins>, le maître de poste, dont le père était,
+comme on l’a vu, percepteur de Soulanges, occupait la place importante
+de juge d’instruction au tribunal de la Ville-aux-Fayes.
+Le troisième juge, fils de maître Corbinet, notaire, appartenait nécessairement
+corps et âme au tout-puissant maire; enfin, le jeune
+Vigor, fils du lieutenant de la gendarmerie, était le juge suppléant.</p>
+
+<p>Sibilet père, greffier du tribunal dès l’origine, avait marié sa
+sœur à monsieur Vigor, lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes.
+Ce bonhomme, père de six enfants, était le cousin du
+père de Gaubertin, par sa femme, une Gaubertin-Vallat.</p>
+
+<p>Depuis dix-huit mois les efforts réunis des deux députés, de
+monsieur de Soulanges, du président Gaubertin, avaient fait créer
+une place de commissaire de police à la Ville-aux-Fayes, en faveur
+du second fils du greffier.</p>
+
+<p>La fille aînée de Sibilet avait épousé monsieur Hervé, instituteur,
+dont l’établissement venait d’être transformé en collége, à
+raison de ce mariage, et depuis un an la Ville-aux-Fayes jouissait
+d’un proviseur.</p>
+
+<p>Le Sibilet, principal clerc de maître Corbinet, attendait des
+Gaubertin, des Soudry, des Leclercq, les garanties nécessaires à
+l’acquisition de l’étude de son patron.</p>
+
+<p>Le dernier fils du greffier était employé dans les domaines, avec
+promesse de succéder au receveur de l’enregistrement dès que ce
+fonctionnaire aurait atteint le temps du service voulu pour prendre
+sa retraite.</p>
+
+<p>Enfin, la dernière fille de Sibilet, âgée de seize ans, était fiancée
+au capitaine Corbinet, frère du notaire, à qui l’on avait obtenu la
+place de directeur de la poste aux lettres.</p>
+
+<p>La poste aux chevaux de la Ville-aux-Fayes appartenait à monsieur
+Vigor l’aîné, beau-frère du banquier Leclercq, et il commandait
+la garde nationale.</p>
+
+<p>Une vieille demoiselle Gaubertin-Vallat, sœur de la greffière,
+tenait le bureau de papier timbré.</p>
+
+<p>Ainsi, de quelque côté qu’on se tournât dans la Ville-aux-Fayes,
+on rencontrait un membre de cette coalition invisible, dont le
+<span class="pagenum" id="page_349">349</span>
+chef avoué, reconnu par tous, grands et petits, était le maire de la
+ville, l’agent général du commerce des bois, Gaubertin!...</p>
+
+<p>Si de la sous-préfecture on descendait dans la vallée de l’Avonne,
+Gaubertin y dominait à Soulanges par les Soudry, par Lupin, adjoint
+au maire, régisseur de la terre de Soulanges et toujours en
+correspondance avec le comte, par Sarcus le juge de paix, par
+Guerbet le percepteur, par Gourdon le médecin, qui avait épousé
+une Gendrin-<ins title="original: Vatebled">Vattebled</ins>. Il gouvernait Blangy par Rigou, Conches
+par le maître de poste, maire absolu dans sa commune. A la manière
+dont l’ambitieux maire de la Ville-aux-Fayes rayonnait dans
+la vallée de l’Avonne, on peut deviner comment il influait dans le
+reste de l’arrondissement.</p>
+
+<p>Le chef de la maison Leclercq était un chapeau mis sur la députation.
+Le banquier avait consenti, dès l’origine, à laisser nommer
+Gaubertin à sa place, dès qu’il aurait obtenu la recette générale
+du département. Soudry, le procureur du roi, devait passer
+avocat général à la Cour royale, et le riche juge d’instruction Guerbet
+attendait un siége de Conseiller. Ainsi, l’occupation de ces
+places, loin d’être oppressive, garantissait de l’avancement à Vigor
+le juge suppléant, à François Vallat le substitut, cousin de madame
+Sarcus le Riche, enfin aux jeunes ambitieux de la ville, et conciliait
+à la coalition l’amitié des familles postulantes.</p>
+
+<p>L’influence de Gaubertin était si sérieuse, si grande, que les
+fonds, les économies, l’argent caché des Rigou, des Soudry, des
+Gendrin, des Guerbet, des Lupin, de Sarcus le Riche lui-même,
+obéissaient à ses prescriptions. La Ville-aux-Fayes croyait d’ailleurs
+en son maire. La capacité de Gaubertin n’était pas moins prônée
+que sa probité, que son obligeance; il appartenait à ses parents, à
+ses administrés tout entier, mais à charge de revanche. Son conseil
+<ins title="original: mnnicipal">municipal</ins> l’adorait. Aussi tout le département blâmait-il monsieur
+Marion d’Auxerre d’avoir contrarié ce brave monsieur Gaubertin.</p>
+
+<p>Sans se douter de leur force, aucun cas de la montrer ne s’étant
+déclaré, les bourgeois de la Ville-aux-Fayes se vantaient seulement
+de ne pas avoir d’étrangers chez eux, et ils se croyaient
+excellents patriotes. Rien n’échappait donc à cette intelligente tyrannie,
+inaperçue d’ailleurs, et qui paraissait à chacun le triomphe
+de la localité. Ainsi, dès que l’opposition libérale déclara la guerre
+aux Bourbons de la branche aînée, Gaubertin, qui ne savait où
+<span class="pagenum" id="page_350">350</span>
+placer un fils naturel, ignoré de sa femme et nommé Bournier,
+tenu depuis longtemps à Paris, sous la surveillance de Leclercq,
+le voyant devenu prote d’une imprimerie, fit créer en sa faveur un
+brevet d’imprimeur à la résidence de la Ville-aux-Fayes. A l’instigation
+de son protecteur, ce garçon entreprit un journal appelé le
+<i>Courrier de l’Avonne</i>, paraissant trois fois par semaine, et qui
+commença par enlever le bénéfice des annonces légales au journal
+de la Préfecture. Cette feuille départementale, tout acquise au Ministère
+en général, mais appartenant au Centre gauche en particulier,
+et qui devint précieuse au commerce par la publication des
+mercuriales de la <ins title="original: Bourgogue">Bourgogne</ins>, fut entièrement dévouée aux intérêts
+du triumvirat Rigou, Gaubertin et Soudry. A la tête d’un assez
+bel établissement où il réalisait déjà des bénéfices, Bournier,
+<ins title="original: patroné">patronné</ins> par le maire, courtisait la fille de Maréchal l’avoué. Ce
+mariage paraissait probable.</p>
+
+<p>Le seul étranger à la grande famille avonnaise était l’ingénieur
+ordinaire des ponts et chaussées; aussi réclamait-on avec instance
+son changement en faveur de monsieur Sarcus, le fils de Sarcus le
+Riche, et tout annonçait que ce défaut dans le filet serait réparé
+sous peu de temps.</p>
+
+<p>Cette ligue formidable, qui monopolisait tous les services publics
+et particuliers, qui suçait le pays, qui s’attachait au pouvoir
+comme un <i>remora</i> sous un navire, échappait à tous les regards;
+le général Montcornet ne la soupçonnait pas. La préfecture s’applaudissait
+de la prospérité de l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes,
+dont on disait au ministère de l’intérieur: «Voilà une sous-préfecture
+modèle, tout y va comme sur des roulettes! Nous serions
+bien heureux si tous les arrondissements ressemblaient à celui-là!»
+L’esprit de famille s’y doublait si bien de l’esprit de localité, que
+là, comme dans beaucoup de petites villes, et même de préfectures,
+un fonctionnaire étranger au pays eût été forcé de quitter
+l’arrondissement dans l’année.</p>
+
+<p>Quand le despotique cousinage bourgeois fait une victime, elle
+est si bien entortillée et bâillonnée, qu’elle n’ose se plaindre; elle
+est enveloppée de glu, de cire, comme un colimaçon introduit dans
+une ruche. Cette tyrannie invisible, insaisissable, a pour auxiliaires
+des raisons puissantes; le désir d’être au milieu de sa famille, de
+surveiller ses propriétés, l’appui mutuel qu’on se prête, les garanties
+que trouve l’administration en voyant son agent sous les yeux
+<span class="pagenum" id="page_351">351</span>
+de ses concitoyens et de ses proches. Aussi le népotisme est-il pratiqué
+dans la sphère élevée du département comme dans la petite
+ville de province. Qu’arrive-t-il? le pays et la localité triomphent
+sur des questions d’intérêt général; la volonté de la centralisation
+parisienne est souvent écrasée, la vérité des faits est travestie, et
+la province se moque du pouvoir. Enfin, une fois les grandes utilités
+publiques satisfaites, il est clair que les lois, au lieu d’agir sur
+les masses, en reçoivent l’empreinte; les populations se les adaptent
+au lieu de s’y adapter.</p>
+
+<p>Quiconque a voyagé dans le midi, dans l’ouest de la France, en
+Alsace, autrement que pour y coucher à l’auberge, voir les monuments
+ou le paysage, doit reconnaître la vérité de ces observations.
+Ces effets du népotisme bourgeois sont aujourd’hui des faits
+isolés; mais l’esprit des lois actuelles tend à les augmenter. Cette
+plate domination peut causer de grand maux, comme le démontreront
+quelques événements du drame qui se jouait alors dans la
+vallée des Aigues.</p>
+
+<p>Le système, renversé plus imprudemment qu’on ne le croit, le
+système monarchique et le système impérial remédiaient à cet
+abus par des existences consacrées, par des classifications, par des
+contrepoids qu’on a si sottement définis <i>des priviléges</i>. Il n’existe
+pas de priviléges du moment où tout le monde est admis à grimper
+au mât de cocagne du pouvoir. Ne vaudrait-il pas mieux d’ailleurs
+des priviléges avoués, connus, que des priviléges ainsi surpris,
+établis par la ruse, en fraude de l’esprit qu’on veut faire public,
+qui reprennent l’œuvre du despotisme en sous-œuvre et un
+cran plus bas qu’autrefois? N’aurait-on pas renversé de nobles
+tyrans, dévoués à leur pays, que pour créer d’égoïstes tyranneaux?
+Le pouvoir sera-t-il dans les caves au lieu de rayonner à sa place
+naturelle? On doit y songer. L’esprit de localité, tel qu’il vient
+d’être dessiné, gagnera la Chambre.</p>
+
+<p>L’ami de Montcornet, le comte de la Roche-Hugon, avait été
+destitué peu de temps avant la dernière visite du général. Cette
+destitution jeta cet homme d’État dans l’opposition libérale, où il
+devint un des coryphées du côté gauche, qu’il déserta promptement
+pour une ambassade. Son successeur, heureusement pour Montcornet,
+était un gendre du marquis de Troisville, oncle de la comtesse,
+le comte de Castéran. Le préfet reçut Montcornet comme
+un parent, et lui dit gracieusement de conserver ses habitudes à
+<span class="pagenum" id="page_352">352</span>
+la préfecture. Après avoir écouté les plaintes du général, le comte
+de Castéran pria l’évêque, le procureur général, le colonel de la
+gendarmerie, le conseiller Sarcus et le général commandant la division,
+à déjeuner pour le lendemain.</p>
+
+<p>Le procureur général, le baron Bourlac, si célèbre par les procès
+La Chanterie et Rifaël, était un de ces hommes acquis à tous les
+gouvernements et que leur dévouement au pouvoir, quel qu’il soit,
+rend précieux. Après avoir dû son élévation à son fanatisme pour
+l’Empereur, il dut la conservation de son grade judiciaire à son
+caractère inflexible et à la conscience de métier qu’il portait dans
+l’accomplissement de ses devoirs. Le procureur général, qui jadis
+poursuivait avec acharnement les restes de la chouannerie,
+poursuivit les bonapartistes avec un acharnement égal. Mais les
+années, les tempêtes avaient adouci sa rudesse; il était devenu,
+comme tous les vieux diables, charmant de manières et de formes.</p>
+
+<p>Le comte de Montcornet expliqua sa position, les craintes de son
+garde général, parla de la nécessité de faire des exemples et de
+soutenir la cause de la propriété.</p>
+
+<p>Ces hauts fonctionnaires écoutèrent gravement, sans répondre
+autre chose que des banalités, comme: «Certainement, il faut que
+force reste à la loi. —Votre cause est celle de tous les propriétaires. —Nous
+y veillerons; mais la prudence est nécessaire dans
+les circonstances où nous nous trouvons. —Une monarchie doit
+faire plus pour le peuple, que le peuple ne ferait pour lui-même,
+s’il était, comme en 1793, le souverain. —Le peuple souffre,
+nous nous devons autant à lui qu’à vous!»</p>
+
+<p>L’implacable procureur général exposa tout doucement des considérations
+sérieuses et bienveillantes sur la situation des basses
+classes, qui eussent prouvé à nos futurs utopistes que les fonctionnaires
+de l’ordre élevé savaient déjà les difficultés du problème à
+résoudre par la société moderne.</p>
+
+<p>Il n’est pas inutile de dire ici qu’à cette époque de la Restauration,
+des collisions sanglantes avaient eu lieu sur plusieurs points
+du royaume, précisément à cause du pillage des bois et des droits
+abusifs que les paysans de quelques communes s’étaient arrogés.
+Le ministère, la cour n’aimaient ni ces sortes d’émeutes, ni le sang
+que faisaient couler la répression, heureuse ou malheureuse. Tout
+en sentant la nécessité de sévir, on traitait les administrateurs de
+maladroits quand ils avaient comprimé les paysans, et ils étaient
+<span class="pagenum" id="page_353">353</span>
+destitués s’ils faiblissaient. Aussi les préfets biaisaient-ils avec ces
+accidents déplorables.</p>
+
+<p>Dès le début de la conversation, Sarcus le Riche avait fait au
+Procureur général et au Préfet un signe que Montcornet ne vit
+pas, et qui détermina l’allure de la conversation. Le Procureur
+général connaissait la situation des esprits dans la vallée des Aigues
+par son subordonné Soudry.</p>
+
+<p>—Je prévois une lutte terrible, avait dit le Procureur du roi
+de la Ville-aux-Fayes à son chef, qu’il était venu voir exprès. On
+nous tuera des gendarmes, je le sais par mes espions. Nous aurons
+un méchant procès. Le jury ne nous soutiendra pas quand il se
+verra sous le coup de la haine des familles de vingt ou de trente
+accusés, il ne nous accordera pas la tête des meurtriers ni les
+années de bagne que nous demanderons pour les complices.
+A peine obtiendrez-vous, en plaidant vous-même, quelques années
+de prison pour les plus coupables. Il vaut mieux fermer les
+yeux que de les ouvrir, quand, en les ouvrant, nous sommes certains
+d’exciter une collision qui coûtera du sang, et peut-être six
+mille francs de frais à l’État, sans compter l’entretien de ces gens-là
+au bagne. C’est cher, pour un triomphe qui, certes, exposera
+la faiblesse de la justice à tous les regards.</p>
+
+<p>Incapable de soupçonner l’influence de la <i>médiocratie</i> de sa
+vallée, Montcornet ne parla donc pas de Gaubertin, dont la main
+attisait le foyer de ces renaissantes difficultés. Après le déjeuner,
+le Procureur général prit le comte de Montcornet par le bras et
+l’emmena dans le cabinet du Préfet. Au sortir de cette conférence,
+le général Montcornet écrivit à la comtesse qu’il partait pour Paris,
+et qu’il ne serait de retour que dans une semaine. On verra, par
+l’exécution des mesures que dicta le baron Bourlac, combien ses
+avis étaient sages, et si les Aigues pouvaient échapper <i>au mauvais
+gré</i>, ce devait être en se conformant à la politique que le magistrat
+venait de conseiller secrètement au comte de Montcornet.</p>
+
+<p>Quelques esprits, avides d’intérêt avant tout, accuseront ces
+explications de longueur; mais il est utile de faire observer ici
+que, d’abord, l’historien des mœurs obéit à des lois plus dures
+que celles qui régissent l’historien des faits; il doit rendre tout
+probable, même le vrai; tandis que dans le domaine de l’histoire
+proprement dite, l’impossible est justifié par la raison qu’il est
+advenu. Les vicissitudes de la vie sociale ou privée sont engendrées
+<span class="pagenum" id="page_354">354</span>
+par un monde de petites causes qui tiennent à tout. Le savant est
+obligé de déblayer les masses d’une avalanche sous laquelle ont
+péri des villages, pour vous montrer les cailloux détachés d’une
+cime qui ont déterminé la formation de cette montagne de neige.
+S’il ne s’agissait ici que d’un suicide, il y en a cinq cents par an
+dans Paris; ce mélodrame est devenu vulgaire, et chacun peut en
+accepter les plus brèves raisons; mais à qui ferait-on croire que le
+suicide de la propriété soit jamais arrivé par un temps où la fortune
+semble plus précieuse que la vie? <i lang="la">De re vestra agitur</i>,
+disait un fabuliste, il s’agit ici des affaires de tous ceux qui possèdent
+quelque chose.</p>
+
+<p>Songez que cette ligue de tout un canton et d’une petite ville
+contre un vieux général échappé, malgré son courage téméraire,
+aux dangers de mille combats, s’est dressée en plus d’un département
+contre des hommes qui voulaient y faire le bien. Cette coalition
+menace incessamment l’homme de génie, le grand politique, le
+grand agronome, tous les novateurs enfin!</p>
+
+<p>Cette dernière explication, politique pour ainsi dire, rend non-seulement
+aux personnages du drame leur vraie physionomie, au
+plus petit détail sa gravité, mais encore elle jettera de vives lumières
+sur cette scène, où sont en jeu tous les intérêts sociaux.</p>
+
+<h5>X.—MÉLANCOLIE D’UNE FEMME HEUREUSE.</h5>
+
+<p class="nbreak">Au moment où le général montait en calèche pour aller à la
+préfecture, la comtesse arrivait à la porte d’Avonne, où, depuis
+dix-huit mois, le ménage de Michaud et d’Olympe était installé.</p>
+
+<p>Quelqu’un qui se serait rappelé le pavillon, comme il est décrit
+plus haut, l’aurait cru rebâti. D’abord, les briques tombées ou
+mordues par le temps, le ciment qui manquait dans les joints,
+avaient été remplacés. L’ardoise nettoyée rendait sa gaieté à l’architecture
+par l’effet des balustres découpés en blanc sur ce fond
+bleuâtre. Les abords désobstrués et sablés étaient soignés par
+l’homme chargé d’entretenir les allées du parc. Les encadrements
+des croisées, les corniches, enfin toute la pierre travaillée ayant été
+restaurée, l’extérieur de ce monument avait repris son ancien
+lustre. La basse-cour, les écuries, l’étable, reportées dans les bâtiments
+de la Faisanderie et cachées par des massifs, au lieu d’attrister
+le regard par leurs sales détails, mêlaient au continuel
+<span class="pagenum" id="page_355">355</span>
+bruissement particulier aux forêts, ces murmures, ces roucoulements,
+ces battements d’ailes, l’un des plus délicieux accompagnements
+de la continuelle mélodie que chante la nature. Ce lieu tenait
+donc à la fois au genre inculte des forêts peu pratiquées et à
+l’élégance d’un parc anglais. L’entourage du pavillon, en accord
+avec son extérieur, offrait au regard je ne sais quoi de noble, de
+digne et d’aimable; de même que le bonheur et les soins d’une
+jeune femme donnaient à l’intérieur une physionomie bien différente
+de celle que la brutale insouciance de Courtecuisse y imprimait
+naguère.</p>
+
+<p>En ce moment, la saison faisait valoir toutes ces splendeurs
+naturelles. Les parfums de quelques corbeilles de fleurs se mariaient
+à la sauvage senteur des bois. Quelques prairies du parc,
+récemment fauchées à l’entour, répandaient l’odeur des foins
+coupés.</p>
+
+<p>Lorsque la comtesse et ses deux hôtes atteignirent au bout d’une
+des allées sinueuses qui débouchaient au pavillon, ils entrevirent
+madame Michaud assise en dehors, à sa porte, travaillant à une
+layette. Cette femme, ainsi posée, ainsi occupée, ajoutait au paysage
+un intérêt humain qui le complétait, et qui dans la réalité est si
+touchant, que certains peintres ont par erreur essayé de le transporter
+dans leurs tableaux.</p>
+
+<p>Ces artistes oublient que l’<i>esprit</i> d’un pays, quand il est bien
+rendu par eux, est si grandiose qu’il écrase l’homme, tandis qu’une
+semblable scène est dans la nature toujours en proportion avec le
+personnage par le cadre dans lequel l’œil du spectateur le circonscrit.
+Quand le Poussin, le Raphaël de la France, a fait du paysage
+un accessoire dans ses <i>Bergers d’Arcadie</i>, il avait bien deviné
+que l’homme devient petit et misérable, lorsque dans une toile la
+nature est le principal.</p>
+
+<p>Là, c’était août dans toute sa gloire, une moisson attendue, un
+tableau plein d’émotions simples et fortes. Là, se rencontrait réalisé
+le rêve de beaucoup d’hommes dont la vie inconstante et mélangée
+de bon et de mauvais par de violentes secousses, leur a fait
+désirer le repos.</p>
+
+<p>Disons en quelques phrases le roman de ce ménage. Justin Michaud
+n’avait pas répondu très-chaudement aux avances de l’illustre
+colonel des cuirassiers, quand Montcornet lui proposa la
+garde des Aigues: il pensait alors à reprendre du service; mais au
+<span class="pagenum" id="page_356">356</span>
+milieu des pourparlers et des propositions qui le conduisirent à
+l’hôtel Montcornet, il y vit la première femme de Madame. Cette
+jeune fille, confiée à la comtesse par d’honnêtes fermiers des environs
+d’Alençon, avait quelques espérances de fortune, vingt ou
+trente mille francs, une fois tous les héritages venus. Comme beaucoup
+de cultivateurs qui se sont mariés jeunes et dont les ancêtres
+vivent, le père et la mère se trouvant dans la gêne et ne pouvant
+donner aucune éducation à leur fille aînée, l’avaient placée auprès
+de la jeune comtesse. Madame de Montcornet fit apprendre la couture,
+les modes à mademoiselle Olympe Charel, ordonna de la servir
+à part, et fut récompensée de ces égards par un de ces attachements
+absolus, si nécessaires aux Parisiennes.</p>
+
+<p>Olympe Charel, jolie Normande, d’un blond à tons dorés, légèrement
+grasse, d’une figure animée par un œil spirituel et remarquable
+par un nez de marquise, fin et courbé, par un air virginal
+malgré sa taille cambrée à l’espagnole, offrait toutes les distinctions
+qu’une jeune fille née immédiatement au-dessus du peuple peut
+gagner dans le rapprochement que sa maîtresse daigne permettre.
+Convenablement mise, d’un maintien et d’une tournure décente,
+elle s’exprimait bien. Michaud fut donc facilement pris, surtout en
+apprenant que la fortune de sa belle serait assez considérable un
+jour. Les difficultés vinrent de la comtesse, qui ne voulait pas se
+séparer d’une fille si précieuse; mais lorsque Montcornet eut expliqué
+sa situation aux Aigues, le mariage n’éprouva plus de retards
+que par la nécessité de consulter les parents, dont le consentement
+fut promptement donné.</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-08.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-08.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">MICHAUD ET SA FEMME.</p>
+ <p class="caption3">Cet heureux ménage savourait les&nbsp;douceurs de sa lune&nbsp;de&nbsp;miel.</p>
+ <p class="caption4">(LES PAYSANS.) </p>
+</div>
+
+<p>Michaud, à l’exemple de son général, regarda sa jeune femme
+comme un être supérieur auquel il fallait obéir militairement, sans
+arrière-pensée. Il trouva dans cette quiétude et dans sa vie occupée
+au dehors, les éléments du bonheur que souhaitent les soldats
+en quittant leur métier: assez de travail pour ce que le corps en
+exige, assez de fatigues pour pouvoir goûter les charmes du repos.
+Malgré son intrépidité connue, Michaud n’avait jamais reçu de blessure
+grave, il n’éprouvait aucune de ces douleurs qui doivent aigrir
+l’humeur des vétérans; comme tous les êtres réellement forts,
+il avait l’humeur égale; sa femme l’aima donc absolument. Depuis
+leur arrivée au pavillon, cet heureux ménage savourait les
+douceurs de sa lune de miel, en harmonie avec la nature, avec l’art
+dont les créations l’entouraient, circonstance assez rare! Les choses
+<span class="pagenum" id="page_357">357</span>
+autour de nous ne concordent pas toujours à la situation de nos
+âmes.</p>
+
+<p>En ce moment, c’était si joli, que la comtesse arrêta Blondet et
+l’abbé Brossette, car ils pouvaient voir la jolie madame Michaud
+sans être vus par elle.</p>
+
+<p>—Quand je me promène, je viens toujours dans cette partie du
+parc, dit-elle tout bas. Je me plais à contempler le pavillon et ses
+deux tourtereaux, comme on aime à voir un beau site.</p>
+
+<p>Et elle s’appuya significativement sur le bras d’Émile Blondet
+pour lui faire partager des sentiments d’une finesse qu’on ne saurait
+exprimer, mais que les femmes devineront.</p>
+
+<p>—Je voudrais être portier aux Aigues, répondit Blondet en souriant.
+Eh bien! qu’avez-vous? reprit-il en voyant une expression
+de tristesse amenée par ces mots sur les traits de la comtesse.</p>
+
+<p>—Rien.</p>
+
+<p>C’est toujours quand les femmes ont quelque pensée importante
+qu’elles disent hypocritement: Je n’ai rien.</p>
+
+<p>—Mais nous pouvons être en proie à des idées qui vous semblent
+légères, et qui, pour nous, sont terribles. Moi aussi, j’envie
+le sort d’Olympe...</p>
+
+<p>—Dieu vous entende! dit l’abbé Brossette en souriant, pour
+ôter à ce mot toute sa gravité.</p>
+
+<p>Madame de Montcornet devint inquiète en apercevant dans la
+pose et sur le visage d’Olympe une expression de crainte et de
+tristesse. A la manière dont une femme tire son fil à chaque point,
+une autre femme en surprend les pensées. En effet, quoique vêtue
+d’une jolie robe rose, la tête nue et soigneusement coiffée en cheveux,
+la femme du garde général ne roulait pas des pensées en accord
+avec sa mise, avec cette belle journée, avec son ouvrage.
+Son beau front, son regard perdu par instant sur le sable ou dans
+les feuillages qu’elle ne voyait point, offraient d’autant plus naïvement
+l’expression d’une anxiété profonde, qu’elle ne se savait pas
+observée.</p>
+
+<p>—Et je l’enviais!... Qui peut assombrir ses idées?... dit la comtesse
+au curé.</p>
+
+<p>—Madame, répondit tout bas l’abbé Brossette, expliquez donc
+comment, au milieu des félicités parfaites, l’homme est toujours
+saisi de pressentiments vagues, mais sinistres?</p>
+
+<p>—Curé, répondit Blondet en souriant, vous vous permettez
+<span class="pagenum" id="page_358">358</span>
+des réponses d’évêque!... <i>Rien n’est volé, tout se paye!</i> a dit
+Napoléon.</p>
+
+<p>—Une telle maxime dite par cette bouche impériale prend des
+proportions égales à celles de la société, répliqua l’abbé.</p>
+
+<p>—Eh bien! Olympe, qu’as-tu, ma fille? dit la comtesse en
+s’avançant vers son ancienne domestique. Tu sembles rêveuse,
+triste. Y aurait-il une bouderie dans le ménage!...</p>
+
+<p>Madame Michaud, en se levant, avait déjà changé de visage.</p>
+
+<p>—Mon enfant, dit Émile Blondet avec un accent paternel, je
+voudrais bien savoir qui peut assombrir votre front, quand nous
+sommes dans ce pavillon, presque aussi bien logée que le comte
+d’Artois aux Tuileries. Vous avez ici l’air d’un nid de rossignols
+dans un fourré! N’avons-nous pas pour mari le plus brave garçon
+de la jeune garde, un bel homme, et qui nous aime à en perdre
+la tête? Si j’avais connu les avantages que Montcornet vous accorde
+ici, j’aurais quitté mon état de <i>tartinier</i> pour devenir garde
+général, moi!</p>
+
+<p>—Ce n’est pas la place d’un homme qui a votre talent, monsieur,
+répondit Olympe en souriant à Blondet comme à une personne
+de connaissance.</p>
+
+<p>—Qu’as-tu donc, ma chère petite? dit la comtesse.</p>
+
+<p>—Mais, madame, j’ai peur...</p>
+
+<p>—Peur! de quoi? demanda vivement la comtesse à qui ce mot
+rappela Mouche et Fourchon.</p>
+
+<p>—Peur des loups? dit Émile en faisant à madame Michaud un
+signe qu’elle ne comprit pas.</p>
+
+<p>—Non, monsieur, des paysans. Moi, qui suis née dans le Perche,
+où il y a bien quelques méchantes gens, je ne crois pas qu’il
+y en ait autant et de si méchants que dans ce pays-ci. Je n’ai pas
+l’air de me mêler des affaires de Michaud, mais il se défie assez
+des paysans pour s’armer, même en plein jour, s’il traverse la forêt.
+Il dit à ses hommes d’être toujours sur le qui-vive. Il passe de
+temps en temps par ici des figures qui n’annoncent rien de bon.
+L’autre jour, j’étais le long du mur, à la source du petit ruisseau
+sablé qui vient du bois, et qui passe, à cinq cents pas d’ici, dans le
+parc, par une grille, et qu’on nomme la source d’argent, à cause
+des paillettes qu’on dit y avoir été semées par Bouret... Vous savez,
+madame!... Eh bien! j’ai entendu deux femmes qui lavaient
+leur linge, à l’endroit où le ruisseau traverse l’allée de Conches,
+<span class="pagenum" id="page_359">359</span>
+elles ne me savaient pas là. De là l’on voit notre pavillon, ces deux
+vieilles se le sont montré. «En a-t-on dépensé de l’argent, disait
+l’une, pour celui qui a remplacé le bonhomme Courtecuisse! —Ne
+faut-il pas bien payer un homme qui se charge de tourmenter
+le pauvre monde comme ça? répondit l’autre. —Il ne le tourmentera
+pas longtemps, a répondu la première, il faudra que ça finisse.
+Après tout, nous avons le droit de faire du bois. Défunt madame
+des Aigues nous laissait fagoter. Il y a de ça trente ans, ainsi c’est
+établi. —Nous verrons comment les choses se passeront l’hiver
+prochain, reprit la seconde. Mon homme a bien juré par ses grands
+dieux que toute la gendarmerie de la terre ne nous empêcherait
+pas d’aller au bois, qu’il irait lui-même, et que tant pis!... —Pardi!
+faut bien que nous ne mourions pas de froid et que nous
+cuisions notre pain, a dit la première. Ils ne manquent de rien,
+eux autres! La petite femme de ce gueux de Michaud sera soignée,
+allez!...» Enfin, madame, elles ont dit des horreurs de moi, de
+vous, de monsieur le comte... Elles ont fini par dire qu’on brûlerait
+d’abord les fermes, et puis le château...</p>
+
+<p>—Bah! dit Émile, propos de laveuses! On volait le général, et
+on ne le volera plus. Ces gens-là sont furieux, voilà tout! Songez
+donc que le gouvernement est toujours le plus fort partout, même
+en Bourgogne. En cas de mutinerie on ferait venir, s’il le fallait,
+tout un régiment de cavalerie.</p>
+
+<p>Le curé fit en arrière de la comtesse des signes à madame Michaud
+pour lui dire de taire ses craintes, qui sans doute étaient un
+effet de la seconde vue que donne la passion vraie. Exclusivement
+occupée d’un seul être, l’âme finit par embrasser le monde moral
+qui l’entoure et y voit les éléments de l’avenir. Dans son amour,
+une femme éprouve les pressentiments qui, plus tard, éclairent sa
+maternité. De là certaines mélancolies, certaines tristesses inexplicables
+qui surprennent les hommes, tous, distraits d’une pareille
+concentration par les grands soins de la vie, par leur activité continuelle.
+Tout amour vrai devient, chez la femme, une contemplation
+active plus ou moins lucide, plus ou moins profonde, selon les
+caractères.</p>
+
+<p>—Allons, mon enfant, montre ton pavillon à monsieur Émile,
+dit la comtesse devenue si pensive qu’elle oublia la Péchina, pour
+qui cependant elle était venue.</p>
+
+<p>L’intérieur du pavillon restauré se trouvait en harmonie avec
+<span class="pagenum" id="page_360">360</span>
+son splendide extérieur. Au rez-de-chaussée, en y rétablissant les
+divisions primitives, l’architecte envoyé de Paris avec des ouvriers,
+grief vivement reproché par les gens de la Ville-aux-Fayes au bourgeois
+des Aigues, avait ménagé quatre pièces. D’abord, une antichambre
+au fond de laquelle tournait un vieil escalier de bois à balustre
+et derrière laquelle s’étendait une cuisine; puis, de chaque
+côté de l’antichambre, une salle à manger et le salon plafonné d’armoiries,
+boisé tout en chêne devenu noir. Cet artiste, choisi par
+madame de Montcornet pour la restauration des Aigues, eut soin de
+mettre en harmonie le mobilier de ce salon avec les décors anciens.</p>
+
+<p>A cette époque, la mode ne donnait pas encore des valeurs exagérées
+aux débris des siècles passés. Les fauteuils en noyer sculpté,
+les chaires à dos élevés et garnies en tapisserie, les consoles, les
+horloges, les hautes-lices, les tables, les lustres enfouis chez les
+revendeurs d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes, étaient de cinquante
+pour cent meilleur marché que les meubles de pacotille du
+faubourg Saint-Antoine. L’architecte avait donc acheté deux <ins title="original: on">ou</ins>
+trois charretées de vieilleries bien choisies qui, réunies à ce qui
+fut mis hors de service au château, fit du salon de la porte d’Avonne
+une espèce de création artistique. Quant à la salle à manger, il la
+peignit en couleur de bois, il y tendit des papiers dits écossais, et
+madame Michaud y mit aux croisées des rideaux de percale blanche
+à bordure verte, des chaises en acajou garnies en drap vert, deux
+énormes buffets et une table en acajou. Cette pièce, ornée de gravures
+militaires, était chauffée par un poêle en faïence de chaque
+côté duquel se voyaient des fusils de chasse. Ces magnificences, si
+peu coûteuses, avaient été présentées dans toute la vallée comme le
+dernier mot du luxe asiatique. Chose étrange! elles excitèrent la convoitise
+de Gaubertin, qui, tout en se promettant de mettre les Aigues
+en pièces, se réserva dès lors, <i lang="la">in petto</i>, ce pavillon splendide.</p>
+
+<p>Au premier étage, trois chambres composaient l’habitation du
+ménage. On apercevait aux fenêtres des rideaux de mousseline qui
+rappelaient à un Parisien les dispositions et les fantaisies particulières
+aux existences bourgeoises. Là, madame Michaud, livrée à
+elle-même, avait voulu des papiers satinés. Sur la cheminée de sa
+chambre, meublée de ce meuble vulgaire en acajou et en velours
+d’<ins title="original: Utrech">Utrecht</ins> qu’on retrouve partout, du lit à bateau et à colonnes
+avec la couronne d’où descendaient des rideaux de mousseline
+brodée, se voyait une pendule en albâtre entre deux flambeaux
+<span class="pagenum" id="page_361">361</span>
+couverts d’une gaze et accompagnés de deux vases de fleurs artificielles
+sous leur cage de verre, le présent conjugal du maréchal
+des logis. Au-dessus, sous le toit, les chambres de la cuisinière,
+du domestique et de la Péchina s’étaient ressenties de cette restauration.</p>
+
+<p>—Olympe, ma fille, tu ne me dis pas tout? demanda la comtesse
+en entrant dans la chambre de madame Michaud et laissant
+sur l’escalier Émile et le curé qui descendirent en entendant la
+porte se fermer.</p>
+
+<p>Madame Michaud, que l’abbé Brossette avait interloquée, livra,
+pour se dispenser de parler de ses craintes, beaucoup plus vives
+qu’elle ne le disait, un secret qui rappela l’objet de sa visite à la
+comtesse.</p>
+
+<p>—J’aime Michaud, madame, vous le savez; eh bien! seriez-vous
+contente de voir près de vous, chez vous, une rivale?...</p>
+
+<p>—Une rivale!...</p>
+
+<p>—Oui, madame, cette moricaude que vous m’avez donnée à
+garder, aime Michaud sans le savoir, pauvre petite!... La conduite
+de cette enfant, longtemps un mystère pour moi, s’est éclaircie
+depuis quelques jours.</p>
+
+<p>—A treize ans!...</p>
+
+<p>—Oui, madame... Et vous avouerez qu’une femme grosse de
+trois mois, qui nourrira son enfant elle-même, peut avoir des
+craintes; mais pour ne pas vous les dire devant ces messieurs, je
+vous ai parlé de sottises sans importance, ajouta finement la généreuse
+femme du garde général.</p>
+
+<p>Madame Michaud ne redoutait guère Geneviève Niseron, et depuis
+quelques jours elle éprouvait des frayeurs mortelles que par
+méchanceté les paysans se plaisaient à nourrir, après les avoir inspirées.</p>
+
+<p>—Et à quoi t’es-tu aperçue de...</p>
+
+<p>—A rien et à tout! répondit Olympe en regardant la comtesse.
+Cette pauvre petite est, à m’obéir, d’une lenteur de tortue, et
+d’une vivacité de lézard à la moindre chose que demande Justin.
+Elle tremble comme une feuille au son de la voix de mon mari;
+elle a le visage d’une sainte qui monte au ciel quand elle le regarde;
+mais elle ne se doute pas de l’amour, elle ne sait pas qu’elle aime.</p>
+
+<p>—Pauvre enfant! dit la comtesse avec un sourire et un accent
+pleins de naïveté.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_362">362</span>
+—Ainsi, reprit madame Michaud, après avoir répondu par un
+sourire au sourire de son ancienne maîtresse, Geneviève est sombre
+quand Justin est dehors, et si je lui demande à quoi elle pense,
+elle me répond en me disant qu’elle a peur de monsieur Rigou,
+des bêtises!... Elle croit que tout le monde a envie d’elle, et elle
+ressemble à l’intérieur d’un tuyau de cheminée. Lorsque Justin
+bat les bois la nuit, l’enfant est inquiète autant que moi. Si j’ouvre
+la fenêtre en écoutant le trot du cheval de mon mari, je vois une
+lueur chez la Péchina, comme on la nomme, qui me prouve qu’elle
+veille, qu’elle l’attend; enfin, elle ne se couche, comme moi, que
+lorsqu’il est rentré.</p>
+
+<p>—Treize ans! dit la comtesse, la malheureuse!...</p>
+
+<p>—Malheureuse?... reprit Olympe, non. Cette passion d’enfant
+la sauvera.</p>
+
+<p>—De quoi? demanda madame de Montcornet.</p>
+
+<p>—Du sort qui attend ici presque toutes les filles de son âge.
+Depuis que je l’ai décrassée, elle est devenue moins laide, elle a
+quelque chose de bizarre, de sauvage qui saisit les hommes... Elle
+est si changée que madame ne la reconnaîtrait pas. Le fils de cet
+infâme cabaretier du Grand-I-Vert, Nicolas, le plus mauvais drôle
+de la commune, en veut à cette petite, il la poursuit comme un
+gibier. S’il n’est guère croyable qu’un homme, riche comme l’est
+monsieur Rigou, et qui change de servante tous les trois ans, ait pu
+persécuter dès l’âge de douze ans un laideron, il paraît certain que
+Nicolas Tonsard court après la Péchina, Justin me l’a dit. Ce
+serait affreux, car les gens de ce pays-ci vivent vraiment comme
+des bêtes; mais Justin, nos deux domestiques et moi, nous veillons
+sur la petite, ainsi soyez tranquille, madame; elle ne sort jamais
+seule qu’en plein jour, et encore pour aller d’ici à la porte de
+Conches. Si, par hasard, elle tombait dans une embûche, son sentiment
+pour Justin lui donnerait la force et l’esprit de résister,
+comme les femmes qui ont une préférence savent résister à un
+homme haï.</p>
+
+<p>—C’est pour elle que je suis venue ici, reprit la comtesse; je
+ne savais pas combien il était utile pour toi que j’y vinsse; car cette
+enfant n’aura pas toujours treize ans... elle embellira, cette fille!...</p>
+
+<p>—Oh! madame, reprit Olympe en souriant, je suis sûre de
+Justin. Quel homme! quel cœur!... Si vous saviez quelle reconnaissance
+profonde il a pour son général, à qui, dit-il, il doit son
+<span class="pagenum" id="page_363">363</span>
+bonheur. Il n’a que trop de dévouement, il risquerait sa vie comme
+à la guerre, et il oublie que maintenant il peut se trouver père de
+famille.</p>
+
+<p>—Allons! je te regrettais, dit la comtesse en jetant à Olympe
+un regard qui la fit rougir; mais je ne regrette plus rien, je te
+vois heureuse. Quelle sublime et noble chose que l’amour dans le
+mariage! ajouta-t-elle en disant tout haut la pensée qu’elle n’avait
+pas osé naguère exprimer devant l’abbé Brossette.</p>
+
+<p>Virginie de Troisville resta songeuse, et madame Michaud respecta
+ce silence.</p>
+
+<p>—Voyons! cette petite est probe? demanda la comtesse en se
+réveillant comme d’un rêve.</p>
+
+<p>—Autant que moi, madame, répondit madame Michaud.</p>
+
+<p>—Discrète?...</p>
+
+<p>—Comme une tombe.</p>
+
+<p>—Reconnaissante?...</p>
+
+<p>—Ah! madame, elle a des retours d’humilité pour moi qui dénotent
+une nature angélique; elle vient me baiser les mains, elle
+me dit des mots à renverser. —Peut-on mourir d’amour? me demandait-elle
+avant-hier. —Pourquoi me fais-tu cette question?
+lui ai-je dit. —C’est pour savoir si c’est une maladie!</p>
+
+<p>—Elle a dit cela?... s’écria la comtesse.</p>
+
+<p>—Si je me rappelais tous ses mots, je vous en dirais bien d’autres,
+répondit Olympe, elle a l’air d’en savoir plus que moi...</p>
+
+<p>—Crois-tu, mon enfant, qu’elle puisse te remplacer près de
+moi? car je ne puis me passer d’une Olympe, dit la comtesse en
+souriant avec une sorte de tristesse.</p>
+
+<p>—Pas encore, madame, elle est trop jeune; mais, dans deux
+ans, oui... Puis, s’il était nécessaire qu’elle s’en allât d’ici, je vous
+en préviendrais. Son éducation est à faire, elle ne sait rien du
+monde. Le grand-père de Geneviève, le père Niseron, est un des
+hommes qui se laisseraient couper le cou plutôt que de mentir;
+il mourrait de faim auprès d’un dépôt; cela tient à ses opinions, et
+sa petite-fille est élevée dans ces sentiments-là. La Péchina se croirait
+votre égale, car le bonhomme a fait d’elle, comme il le dit,
+une républicaine; de même que le père Fourchon fait de Mouche
+un bohémien. Moi, je ris de ces écarts; mais vous, vous pourriez
+vous en fâcher; elle ne vous révère que comme sa bienfaitrice et
+non comme une supérieure. Que voulez-vous? c’est sauvage à la
+<span class="pagenum" id="page_364">364</span>
+façon des hirondelles... Le sang de la mère est aussi pour quelque
+chose dans tout cela...</p>
+
+<p>—Qu’était donc sa mère?</p>
+
+<p>—Madame ne connaît pas cette histoire-là, dit Olympe. Eh
+bien! le fils du vieux sacristain de Blangy, un garçon superbe, à
+ce que m’ont dit les gens du pays, a été pris par la grande réquisition.
+Ce Niseron ne se trouvait encore que simple canonnier
+en 1809, dans un corps d’armée qui, du fond de l’Illyrie et de la
+Dalmatie, a eu l’ordre d’accourir par la Hongrie pour couper la
+retraite à l’armée autrichienne, dans le cas où l’empereur gagnerait
+la bataille de Wagram. C’est Michaud qui m’a raconté la Dalmatie,
+il y est allé. Niseron, en sa qualité de bel homme, avait
+conquis à Zara le cœur d’une Monténégrine, une fille de la montagne,
+à qui la garnison française ne déplaisait pas. Perdue dans
+l’esprit de ses compatriotes, l’habitation de la ville était impossible
+à cette fille après le départ des Français. Zèna Kropoli, dite injurieusement
+la Française, a donc suivi le régiment d’artillerie; elle
+est revenue en France après la paix. Auguste Niseron sollicitait la
+permission d’épouser la Monténégrine, alors grosse de Geneviève;
+mais la pauvre femme est morte à Vincennes des suites de l’accouchement,
+en janvier 1810. Les papiers indispensables pour
+qu’un mariage soit bon sont arrivés quelques jours après; Auguste
+Niseron a donc écrit à son père de venir chercher l’enfant avec
+une nourrice du pays et de s’en charger; il a eu bien raison, car
+il a été tué d’un éclat d’obus à Montereau. Inscrite sous le nom
+de Geneviève et baptisée à Soulanges, cette petite Dalmate a été
+l’objet de la protection de mademoiselle Laguerre, que cette histoire
+a touchée beaucoup, car il semble que ce soit dans le destin
+de cette petite d’être adoptée par les maîtres des Aigues. Dans le
+temps, le père Niseron a reçu du château la layette et des secours
+en argent.</p>
+
+<p>En ce moment, de la fenêtre devant laquelle la comtesse et
+Olympe se tenaient, ils virent Michaud abordant l’abbé Brossette
+et Blondet, qui se promenaient en causant, dans le vaste
+espace circulaire sablé qui répétait dans le parc la demi-lune extérieure.</p>
+
+<p>—Où donc est-elle? dit la comtesse, tu me donnes une furieuse
+envie de la voir...</p>
+
+<p>—Elle est allée porter du lait à mademoiselle Gaillard, à la
+<span class="pagenum" id="page_365">365</span>
+porte de Conches; elle doit être à deux pas d’ici, car voilà plus
+d’une heure qu’elle est partie...</p>
+
+<p>—Eh bien! je vais avec ces messieurs au-devant d’elle, dit madame
+de Montcornet en descendant.</p>
+
+<p>Au moment où la comtesse dépliait son ombrelle, Michaud s’avança
+pour lui dire que le général la laissait veuve probablement
+pour deux jours.</p>
+
+<p>—Monsieur Michaud, dit vivement la comtesse, ne me trompez
+pas, il se passe quelque chose de grave ici. Votre femme a peur,
+et s’il y a beaucoup de gens qui ressemblent au père Fourchon,
+ce pays doit être inhabitable...</p>
+
+<p>—Si c’était cela, madame, répondit Michaud en riant, nous ne
+serions pas sur nos jambes, car il est bien facile de se défaire de
+nous autres. Les paysans piaillent, voilà tout. Mais quant à passer
+de la criaillerie au fait, du délit au crime, ils tiennent trop à la vie,
+à l’air des champs... Olympe vous aura rapporté des propos qui
+l’ont effrayée; mais elle est dans un état à s’effrayer d’un rêve,
+ajouta-t-il en prenant le bras de sa femme, et le posant sur le
+sien de manière à lui dire de se taire désormais.</p>
+
+<p>—Cornevin! Juliette! cria madame Michaud qui vit bientôt la
+tête de sa vieille cuisinière à la croisée, je vais à deux pas, veillez
+au pavillon.</p>
+
+<p>Deux chiens énormes, qui se mirent à hurler, montrèrent que
+l’effectif de la garnison de la porte d’Avonne était assez considérable.
+En entendant les chiens, Cornevin, un vieux Percheron, le
+père nourricier d’Olympe, sortit du massif et fit voir une de ces
+têtes comme il ne s’en fabrique que dans le Perche. Cornevin
+avait dû chouanner en 1794 et 1799.</p>
+
+<p>Tout le monde accompagna la comtesse dans celle des six allées
+de la forêt qui menait directement à la porte de Conches, et que
+traversait la source d’Argent. Madame de Montcornet allait en avant,
+avec Blondet. Le curé, Michaud et sa femme se parlaient à voix basse
+de la révélation qui venait d’être faite à madame de l’état du pays.</p>
+
+<p>—Peut-être est-ce providentiel, disait le curé, car si madame
+le veut, nous arriverons, à force de bienfaits et de douceur, à
+changer ces gens-là...</p>
+
+<p>A six cents pas environ du pavillon, au-dessous du ruisseau, la
+comtesse aperçut dans l’allée une cruche rouge cassée et du lait
+répandu.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_366">366</span>
+—Qu’est-il arrivé à la petite?... dit-elle en appelant Michaud et
+sa femme qui retournaient au pavillon.</p>
+
+<p>—Un malheur comme à Perrette, lui répondit Émile Blondet.</p>
+
+<p>—Non, la pauvre enfant a été surprise et poursuivie, car la
+cruche a été jetée sur le côté, dit l’abbé Brossette en examinant le
+terrain.</p>
+
+<p>—Oh! c’est bien là le pied de la Péchina, dit Michaud. L’empreinte
+des pieds tournés vivement, révèle une sorte de terreur
+subite. La petite s’est élancée violemment du côté du pavillon en
+voulant y retourner.</p>
+
+<p>Tout le monde suivait les traces montrées du doigt par le garde
+général qui marchait en les observant, et qui s’arrêta dans le milieu
+de l’allée, à cent pas de la cruche cassée, à l’endroit où cessaient
+les marques des pieds de la Péchina.</p>
+
+<p>—Là, reprit-il, elle s’est dirigée vers l’Avonne, peut-être était-elle
+cernée du côté du pavillon.</p>
+
+<p>—Mais, s’écria madame Michaud, il y a plus d’une heure qu’elle
+est absente.</p>
+
+<p>Une même terreur se peignit sur toutes les figures. Le curé courut
+vers le pavillon en examinant l’état du chemin, pendant que
+Michaud, mû par la même pensée, remonta l’allée vers Conches.</p>
+
+<p>—Oh! mon Dieu, elle est tombée là, dit Michaud en revenant
+de l’endroit où cessaient les empreintes vers le Ruisseau-d’Argent,
+à celui où elles cessaient également au milieu de l’allée en montrant
+une place... Tenez!...</p>
+
+<p>Tout le monde vit en effet sur le sable de l’allée la trace d’un
+corps étendu.</p>
+
+<p>—Les empreintes qui vont vers le bois sont celles de pieds
+chaussés de semelles en tricot... dit le curé.</p>
+
+<p>—C’est des pieds de femme, dit la comtesse.</p>
+
+<p>—Et là bas, à l’endroit de la cruche cassée, les empreintes sont
+celles des pieds d’un homme, ajouta Michaud.</p>
+
+<p>—Je ne vois pas trace de deux pieds différents, dit le curé, qui
+suivit jusqu’au bois la trace des chaussures de femme.</p>
+
+<p>—Elle aura, certes, été prise et emportée dans le bois, s’écria
+Michaud.</p>
+
+<p>—Si c’est un pied de femme, ce serait inexplicable, s’écria
+Blondet.</p>
+
+<p>—Ce sera quelque plaisanterie de ce monstre de Nicolas, dit
+<span class="pagenum" id="page_367">367</span>
+Michaud; depuis quelques jours il guette la Péchina. Ce matin, je
+me suis tenu pendant deux heures sous le pont d’Avonne pour surprendre
+mon drôle, qu’une femme aura peut-être aidé dans son
+entreprise.</p>
+
+<p>—C’est affreux! dit la comtesse.</p>
+
+<p>—Ils croient plaisanter, ajouta le curé d’un ton amer et triste.</p>
+
+<p>—Oh! la Péchina ne se laissera pas arrêter, dit le garde général,
+elle est capable d’avoir traversé l’Avonne à la nage... Je vais
+visiter les bords de la rivière. Toi, ma chère Olympe, retourne au
+pavillon, et vous, messieurs, ainsi que madame, promenez-vous
+dans l’allée vers Conches.</p>
+
+<p>—Quel pays! dit la comtesse.</p>
+
+<p>—Il y a des mauvais garnements partout, reprit Blondet.</p>
+
+<p>—Est-il vrai, monsieur le curé, demanda madame de Montcornet,
+que j’aie sauvé cette petite des griffes de Rigou?</p>
+
+<p>—Toutes les jeunes filles au-dessous de quinze ans que vous
+voudrez recueillir au château seront arrachées à ce monstre, répondit
+l’abbé Brossette. En essayant d’attirer cette enfant chez lui,
+dès l’âge de douze ans, madame, l’apostat voulait satisfaire à la fois
+et son libertinage et sa vengeance. En prenant le père Niseron pour
+sacristain, j’ai pu faire comprendre à ce bonhomme les intentions
+de Rigou, qui lui parlait de réparer les torts de son oncle, mon
+prédécesseur à la cure. C’est un des griefs de l’ancien maire contre
+moi, sa haine en est accrue... Le père Niseron a déclaré solennellement
+à Rigou qu’il le tuerait, s’il arrivait malheur à Geneviève,
+et il l’a rendu responsable de toute atteinte à l’honneur de cette enfant.
+Je ne serais pas éloigné de voir dans la poursuite de Nicolas
+Tonsard quelque infernale combinaison de cet homme, qui se croit
+tout permis ici.</p>
+
+<p>—Il ne craint donc pas la justice?... dit Blondet.</p>
+
+<p>—D’abord, il est le beau-père du Procureur du roi, répondit
+le curé qui fit une pause. Puis, vous ne soupçonnez pas, reprit-il,
+l’insouciance profonde de la police cantonale et du parquet à l’égard
+de ces gens-là. Pourvu que les paysans ne brûlent pas les fermes,
+qu’ils n’assassinent pas, qu’ils n’empoisonnent pas et qu’ils payent
+leurs contributions, on les laisse faire ce qu’ils veulent entre
+eux; et, comme ils sont sans principes religieux, il se passe des
+choses affreuses. De l’autre côté du bassin de l’Avonne, les vieillards
+impotents tremblent de rester à la maison, car alors on ne
+<span class="pagenum" id="page_368">368</span>
+leur donne plus à manger; aussi vont-ils aux champs tant que
+leurs jambes peuvent les porter; s’ils se couchent, ils savent très-bien
+que c’est pour mourir, faute de nourriture. Monsieur Sarcus,
+le juge de paix, dit que si l’on faisait le procès à tous les criminels,
+l’État se ruinerait en frais de justice.</p>
+
+<p>—Mais il y voit clair, ce magistrat-là, s’écria Blondet.</p>
+
+<p>—Ah! Monseigneur connaissait bien la situation de cette vallée
+et surtout l’état de cette commune, dit en continuant le curé. La
+religion peut seule réparer tant de maux, la loi me semble impuissante,
+modifiée comme elle l’est...</p>
+
+<p>Le curé fut interrompu par des cris partant du bois, et la comtesse,
+précédée d’Émile et de l’abbé, s’y enfonça courageusement
+en courant dans la direction indiquée par les cris.</p>
+
+<h5>XI.—L’OARISTYS, XVIII<sup>e</sup>&nbsp;ÉGLOGUE DE&nbsp;THÉOCRITE PEU&nbsp;GOUTÉE
+EN&nbsp;COUR&nbsp;D’ASSISES.</h5>
+
+<p class="nbreak">La sagacité de sauvage, que son nouveau métier avait développée
+chez Michaud, jointe à la connaissance des passions et des intérêts
+de la commune de Blangy, venait d’expliquer en partie une
+troisième idylle dans le genre grec, que les villageois pauvres comme
+les Tonsard, et les quadragénaires riches comme Rigou, traduisent
+selon le mot classique, <i>librement</i>, au fond des campagnes.</p>
+
+<p>Nicolas, second fils de Tonsard, avait amené, lors du tirage, un
+fort mauvais numéro. Deux ans auparavant, grâce à l’intervention
+de Soudry, de Gaubertin, de Sarcus le Riche, le frère aîné de Nicolas
+Tonsard fut réformé comme impropre au service militaire,
+à cause d’une prétendue maladie dans les muscles du bras droit;
+mais comme depuis Jean-Louis avait manié les instruments les
+plus aratoires avec une facilité très-remarquée, il se fit une sorte
+de rumeur à cet égard dans le canton.</p>
+
+<p>Soudry, Rigou, Gaubertin, les protecteurs de cette famille, avertirent
+alors le cabaretier qu’il ne fallait pas essayer de soustraire le
+grand et fort Nicolas à la loi du recrutement. Néanmoins, le maire
+de la Ville-aux-Fayes et Rigou sentaient si vivement la nécessité
+d’obliger les hommes hardis et capables de mal faire, habilement
+dirigés par eux contre les Aigues, que Rigou donna quelque espérance
+à Tonsard et à son fils.</p>
+
+<p>Ce moine défroqué, chez qui Catherine, excessivement dévouée
+<span class="pagenum" id="page_369">369</span>
+à son frère, allait de temps en temps, conseilla de s’adresser à la
+comtesse et au général.</p>
+
+<p>—Il ne sera peut-être pas fâché de vous rendre ce service pour
+vous amadouer, et ce sera tout autant de pris sur l’ennemi, dit à
+Catherine le terrible beau-père du Procureur du roi. Si le Tapissier
+vous refuse, eh bien! nous verrons.</p>
+
+<p>Dans les prévisions de Rigou, le refus du général devait augmenter
+par un fait nouveau les torts du grand propriétaire envers les
+paysans, et valoir à la coalition un nouveau motif de reconnaissance
+de la part de Tonsard, dans le cas où son esprit retors fournirait
+à l’ancien maire un moyen de libérer Nicolas.</p>
+
+<p>Nicolas, qui devait passer sous peu de jours au conseil de révision,
+fondait peu d’espoir sur la protection du général, à raison
+des griefs des Aigues contre la famille Tonsard. Sa passion, ou
+pour mieux dire son entêtement, son caprice pour la Péchina
+furent tellement excités à l’idée de ce départ, qui ne lui laissait
+plus le temps de la séduire, qu’il voulut essayer de la violence.</p>
+
+<p>Le mépris que cette enfant témoignait à son persécuteur, outre
+une résistance pleine d’énergie, avait allumé chez le lovelace du
+Grand-I-Vert une haine dont la fureur égalait celle de son désir.
+Depuis trois jours il guettait la Péchina; de son côté, la pauvre
+enfant se savait guettée. Il existait entre Nicolas et sa proie la même
+entente qu’entre le chasseur et le gibier. Quand la Péchina s’avançait
+de quelques pas au delà de la grille, elle apercevait la tête de
+Nicolas dans une des allées parallèles aux murs du parc, ou sur le
+pont d’Avonne. Elle aurait bien pu se soustraire à cette odieuse
+poursuite en s’adressant à son grand-père; mais toutes les filles,
+même les plus naïves, par une étrange peur, instinctive peut-être,
+tremblent en ces sortes d’aventures, de se confier à leurs protecteurs
+naturels.</p>
+
+<p>Geneviève avait entendu le père Niseron faisant le serment de
+tuer un homme, quel qu’il fût, qui <i>toucherait</i> à sa petite-fille,
+tel fut son mot. Le vieillard croyait cette enfant gardée par l’auréole
+blanche que soixante-dix ans de probité lui valaient. La
+perspective de drames terribles épouvante assez les imaginations
+ardentes des jeunes filles, sans qu’il soit besoin de plonger au fond
+de leurs cœurs pour en rapporter les nombreuses et curieuses raisons
+qui leur mettent alors le cachet du silence sur les lèvres.</p>
+
+<p>Au moment d’aller porter le lait que madame Michaud envoyait
+<span class="pagenum" id="page_370">370</span>
+à la fille de Gaillard, le garde de la porte de Conches, dont la vache
+avait fait un veau, la Péchina ne se hasarda point, sans procéder à
+une enquête, comme une chatte qui s’aventure hors de sa maison.
+Elle ne vit pas trace de Nicolas; elle écouta le silence, comme
+dit le poëte, et n’entendant rien, elle pensa qu’à cette heure le
+drôle était à l’ouvrage. Les paysans commençaient à couper leurs
+seigles, car ils moissonnent les premiers leurs parcelles, afin de
+pouvoir gagner les fortes journées données aux moissonneurs.
+Mais Nicolas n’était pas homme à pleurer la paye de deux jours,
+d’autant plus qu’il quittait le pays après la foire de Soulanges, et
+que, devenir soldat, c’est pour le paysan entrer dans une nouvelle
+vie.</p>
+
+<p>Quand la Péchina, sa cruche sur la tête, parvint à la moitié de
+son chemin, Nicolas dégringola comme un chat sauvage du haut
+d’un orme où il s’était caché dans le feuillage, et tomba comme la
+foudre aux pieds de la Péchina, qui jeta sa cruche et se fia, pour
+gagner le pavillon, à son agilité. A cent pas de là, Catherine Tonsard,
+qui faisait le guet, déboucha du bois et heurta si violemment
+la Péchina qu’elle la jeta par terre. La violence du coup étourdit
+l’enfant; Catherine la releva, la prit dans ses bras et l’emmena dans
+le bois, au milieu d’une petite prairie où bouillonne la source du
+Ruisseau-d’Argent.</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-09.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-09.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">CATHERINE TONSARD.</p>
+ <p class="caption3">Vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune clair, pénétrants
+et d’une insolence&nbsp;soldatesque.</p>
+ <p class="caption4">(LES PAYSANS.) </p>
+</div>
+
+<p>Catherine, grande et forte, en tout point semblable aux filles
+que les sculpteurs et les peintres prennent, comme jadis la République,
+pour modèle de la Liberté, charmait la jeunesse de la vallée
+d’Avonne par ce même sein volumineux, ces mêmes jambes musculeuses,
+cette même taille à la fois robuste et flexible; ces bras
+charnus, cet œil allumé d’une paillette de feu, par l’air fier, les
+cheveux tordus à grosses poignées, le front masculin, la bouche
+rouge, aux lèvres retroussées par un sourire quasi féroce qu’Eugène
+Delacroix et David d’Angers ont tous deux admirablement
+saisi et représenté. Image du peuple, l’ardente et brune Catherine
+vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune clair, pénétrants
+et d’une insolence soldatesque. Elle tenait de son père une
+violence telle que toute la famille, excepté Tonsard, la craignait
+dans le cabaret.</p>
+
+<p>—Eh bien! comment te trouves-tu, ma vieille? dit Catherine
+à la Péchina.</p>
+
+<p>Catherine avait assis à dessein sa victime sur un tertre d’une
+<span class="pagenum" id="page_371">371</span>
+faible élévation, auprès de la source où elle lui fit reprendre ses
+sens avec une affusion d’eau froide.</p>
+
+<p>—Où suis-je?... demanda-t-elle en levant ses beaux yeux noirs,
+par où vous eussiez dit qu’il passait un rayon de soleil.</p>
+
+<p>—Ah! sans moi, reprit Catherine, tu serais morte...</p>
+
+<p>—Merci, dit la petite encore tout étourdie. Que m’est-il donc
+arrivé?</p>
+
+<p>—Tu as buté contre une racine et tu t’es étalée à quatre pas,
+jetée comme une balle... Ah! courais-tu!... Tu te lançais comme
+une perdue.</p>
+
+<p>—C’est ton frère qui est la cause de cet accident, dit la petite
+en se rappelant d’avoir vu Nicolas.</p>
+
+<p>—Mon frère? je ne l’ai pas aperçu, dit Catherine. Et qu’est-ce
+qu’il t’a donc fait, mon pauvre Nicolas, pour que tu en aies peur
+comme d’un loup-garou? N’est-il pas plus beau que ton monsieur
+Michaud?</p>
+
+<p>—Oh! dit superbement la Péchina.</p>
+
+<p>—Va, ma petite, tu te prépares des malheurs en aimant ceux
+qui nous persécutent! Pourquoi n’es-tu donc pas de notre côté?</p>
+
+<p>—Pourquoi ne mettez-vous jamais les pieds à l’église? et pourquoi
+volez-vous nuit et jour? demanda l’enfant.</p>
+
+<p>—Te laisserais-tu donc prendre aux raisons des bourgeois?...
+répondit Catherine dédaigneusement et sans soupçonner l’attachement
+de la Péchina. Les bourgeois nous aiment, eux, comme ils
+aiment la cuisine, il leur faut de nouvelles platées tous les jours.
+Où donc as-tu vu des bourgeois qui nous épousent, nous autres
+paysannes? Vois donc si Sarcus le Riche laisse son fils libre de se
+marier avec la belle Gatienne Giboulard d’Auxerre, qui pourtant
+est la fille d’un riche menuisier!... Tu n’es jamais allée au Tivoli
+de Soulanges, chez Socquard, viens-y? tu les verras là, les bourgeois!
+tu concevras alors qu’ils valent à peine l’argent qu’on leur
+soutire quand nous les attrapons! Viens donc cette année à la foire?</p>
+
+<p>—On dit que c’est bien beau la foire à Soulanges? s’écria naïvement
+la Péchina.</p>
+
+<p>—Je vas te dire ce que c’est, en deux mots, reprit Catherine. On
+y est reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il donc d’être jolie
+comme tu l’es, si ce n’est pas pour être admirée par les hommes?</p>
+
+<p>Ah! quand j’ai entendu dire pour la première fois: —«Quel
+beau brin de fille!» tout mon sang est devenu du feu. C’était chez
+<span class="pagenum" id="page_372">372</span>
+Socquard, en pleine danse; mon grand’père, qui jouait de la clarinette,
+en a souri. Tivoli m’a paru grand et beau comme le ciel
+mais c’est que, ma fille, c’est éclairé tout en quinquets en glaces,
+on peut se croire en paradis. Les messieurs de Soulanges, d’Auxerre
+et de la Ville-aux-Fayes sont tous là. Depuis cette soirée, j’ai toujours
+aimé l’endroit où cette phrase a sonné dans mes oreilles
+comme une musique militaire. On donnerait son éternité pour entendre
+dire cela de soi, mon enfant, par l’homme qu’on aime?...</p>
+
+<p>—Mais oui, peut-être, répondit la Péchina d’un air pensif.</p>
+
+<p>—Viens-y donc, écouter cette bénédiction de l’homme, elle ne
+te manquera pas! s’écria Catherine. Dame! il y a de la chance,
+quand on est brave comme toi, de rencontrer un beau sort!... Le
+fils à monsieur Lupin, Amaury, qu’a des habits à boutons d’or,
+serait capable de te demander en mariage! Ce n’est pas tout, va!
+si tu savais ce qu’on trouve là contre le chagrin. Tiens, le vin cuit
+de Socquard vous ferait oublier le plus grand des malheurs. Figure-toi
+que ça vous donne des rêves! on se sent plus légère... Tu
+n’as jamais bu de vin cuit!... Eh bien! tu ne connais pas la vie!</p>
+
+<p>Ce privilége acquis aux grandes personnes de se gargariser de
+temps en temps avec un verre de vin cuit, excite à un si haut degré
+la curiosité des enfants au-dessous de douze ans, que Geneviève
+avait une fois trempé ses lèvres dans un petit verre de vin
+cuit ordonné par le médecin à son grand-père malade. Cette
+épreuve avait laissé dans le souvenir de la pauvre enfant une sorte
+de magie qui peut expliquer l’attention que Catherine obtint, et
+sur laquelle comptait cette atroce fille pour réaliser le plan dont
+une partie avait déjà réussi. Sans doute elle voulait faire arriver la
+victime, étourdie par sa chute, à cette ivresse morale, si dangereuse
+pour des filles qui vivent aux champs et dont l’imagination,
+privée de pâture, n’en est que plus ardente aussitôt qu’elle trouve
+à s’exercer. Le vin cuit, qu’elle tenait en réserve, devait achever
+de faire perdre la tête à sa victime.</p>
+
+<p>—Qu’y a-t-il donc là dedans? demanda la Péchina.</p>
+
+<p>—Toutes sortes de choses!... répondit Catherine en regardant
+de côté pour voir si son frère arrivait, d’abord des <i>machins</i> qui
+viennent des Indes, de la cannelle, des herbes qui vous changent
+par enchantement. Enfin, vous croyez tenir ce que vous aimez! ça
+vous rend heureuse! on se voit riche, on se moque de tout.</p>
+
+<p>—J’aurais peur de boire du vin cuit à la danse! dit la Péchina.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_373">373</span>
+—De quoi? reprit Catherine, il n’y a pas le moindre danger:
+songe donc à tout ce monde qui est là. Tous les bourgeois nous
+regardent! Ah! c’est de ces jours qui font supporter bien des misères!
+Voir ça et mourir, on serait contente!</p>
+
+<p>—Si monsieur et madame Michaud voulaient y venir!... répondit
+la Péchina l’œil en feu.</p>
+
+<p>—Mais ton grand-père Niseron, tu ne l’as pas abandonné, ce
+pauvre cher homme, et il serait bien flatté de te voir adorée comme
+une reine... Est-ce que tu préfères ces Arminacs de Michaud et
+autres à ton grand-père et aux Bourguignons? Ça n’est pas bien
+de renier son pays. Et puis, après, qu’est-ce que les Michaud auraient
+donc à dire si ton grand-père t’emmenait à la fête de Soulanges?...
+Oh! si tu savais ce que c’est que de régner sur un
+homme, d’être sa folie et de pouvoir lui dire: —Va là, comme
+je le dis à Godain, et qu’il y va! —Fais cela! et il le fait! Et tu
+es <i>atournée</i>, vois-tu, ma petite, à démonter la tête à un bourgeois
+comme le fils à monsieur Lupin. Dire que monsieur Amaury
+s’est amouraché de ma sœur Marie parce qu’elle est blonde, et
+qu’il a quasiment peur de moi... Mais toi, depuis que ces gens du
+pavillon t’ont requinquée, tu as l’air d’une impératrice.</p>
+
+<p>Tout en faisant oublier adroitement Nicolas, pour dissiper la défiance
+dans cette âme naïve, Catherine y distillait superfinement
+l’ambroisie des compliments. Sans le savoir, elle avait attaqué la
+plaie secrète de ce cœur. La Péchina, sans être autre chose qu’une
+pauvre paysanne, offrait le spectacle d’une effrayante précocité,
+comme beaucoup de créatures destinées à finir prématurément,
+ainsi qu’elles ont fleuri. Produit bizarre du sang monténégrin et
+du sang bourguignon, conçue et portée à travers les fatigues de la
+guerre, elle s’était sans doute ressentie de ces circonstances. Mince,
+fluette, brune comme une feuille de tabac, petite, elle possédait
+une force incroyable, mais cachée aux yeux des paysans, à qui les
+mystères des organisations nerveuses sont inconnus. On n’admet
+pas les nerfs dans le système médical des campagnes.</p>
+
+<p>A treize ans, Geneviève avait achevé sa croissance, quoiqu’elle
+eût à peine la taille d’un enfant de son âge. Sa figure devait-elle à
+son origine ou au soleil de la Bourgogne ce teint de topaze à la
+fois sombre et brillant, sombre par la couleur, brillant par le grain
+du tissu, qui prête à une petite fille un air vieux, la science médicale
+nous blâmerait peut-être de l’affirmer. Cette vieillesse anticipée
+<span class="pagenum" id="page_374">374</span>
+du masque était rachetée par la vivacité, par l’éclat, par la
+richesse de lumière qui faisaient des yeux de la Péchina deux
+étoiles. Comme à tous ces yeux pleins de soleil, et qui veulent
+peut-être des abris puissants, les paupières étaient armées de cils
+d’une longueur presque démesurée. Les cheveux, d’un noir
+bleuâtre, fins et longs, abondants, couronnaient de leurs grosses
+nattes un front coupé comme celui de la Junon antique. Ce magnifique
+diadème de cheveux, ces grands yeux arméniens, ce front
+céleste écrasaient la figure. Le nez, quoique d’une forme pure à sa
+naissance et d’une courbe élégante, se terminait par des espèces
+de nasaux chevalins et aplatis. La passion retroussait parfois ces
+narines, et la physionomie contractait alors une expression furieuse.
+De même que le nez, tout le bas de la figure semblait inachevé,
+comme si la glaise eût manqué dans les doigts du divin
+sculpteur. Entre la lèvre inférieure et le menton, l’espace était si
+court, qu’en prenant la Péchina par le menton, on devait lui froisser
+les lèvres; mais les dents ne permettaient pas de faire attention
+à ce défaut. Vous eussiez prêté des âmes à ces petits os, brillants,
+vernis, bien coupés, transparents, et que laissaient facilement
+voir une bouche trop fendue, accentuée par des sinuosités qui
+donnaient aux lèvres de la ressemblance avec les bizarres torsions
+du corail. La lumière passait si facilement à travers la conque des
+oreilles, qu’elle semblait rose en plein soleil. Le teint, quoique
+roussi, révélait une merveilleuse finesse de chair. Si, comme l’a
+dit Buffon, l’amour est dans le toucher, la douceur de cette peau
+devait être active et pénétrante comme la senteur des daturas. La
+poitrine, de même que le corps, effrayait par sa maigreur; mais les
+pieds et les mains, d’une petitesse provocante, accusaient une puissance
+nerveuse supérieure, une organisation vivace.</p>
+
+<p>Ce mélange d’imperfections diaboliques et de beautés divines,
+harmonieux malgré tant de discordances, car il tendait à l’unité
+par une fierté sauvage; puis ce défi d’une âme puissante à un faible
+corps écrit dans les yeux, tout rendait cette enfant inoubliable. La
+nature avait voulu faire de ce petit être une femme, les circonstances
+de la conception lui prêtèrent la figure et le corps d’un
+garçon. A voir cette fille étrange, un poëte lui aurait donné l’Yémen
+pour patrie, elle tenait de l’Afrite et du Génie des contes
+arabes. La physionomie de la Péchina ne mentait pas. Elle avait
+l’âme de son regard de feu, l’esprit de ses lèvres brillantées par ses
+<span class="pagenum" id="page_375">375</span>
+dents prestigieuses, la pensée de son front sublime, la fureur de
+ses narines toujours prêtes à hennir. Aussi l’amour, comme on le
+conçoit dans les sables brûlants, dans les déserts, agitait-il ce cœur
+âgé de vingt ans, en dépit des treize ans de l’enfant du Monténégro,
+qui, semblable à cette cime neigeuse, ne devait jamais se
+parer des fleurs du printemps.</p>
+
+<p>Les observateurs comprendront alors que la Péchina, chez qui
+la passion sortait par tous les pores, réveillât en des natures perverses
+la fantaisie endormie par l’abus; de même qu’à table, l’eau
+vient à la bouche à l’aspect de ces fruits contournés, troués, tachés
+de noir, que les gourmands connaissent par expérience, et
+sous la peau desquels la nature se plaît à mettre des saveurs et des
+parfums de choix. Pourquoi Nicolas, ce manouvrier vulgaire,
+pourchassait-il cette créature digne d’un poëte, quand tous les
+yeux de cette vallée en avaient pitié comme d’une difformité maladive?
+Pourquoi Rigou, le vieillard, éprouvait-il pour elle une passion
+de jeune homme? Qui des deux était jeune ou vieillard? Le
+jeune paysan était-il aussi blasé que le vieil usurier? Comment les
+deux extrêmes de la vie se réunissaient-ils dans un commun et sinistre
+caprice? La force qui finit ressemble-t-elle à la force qui
+commence? Les déréglements de l’homme sont des abîmes gardés
+par des sphinx, ils commencent et se terminent presque tous par
+des questions sans réponse.</p>
+
+<p>On doit concevoir maintenant cette exclamation: —Piccina!...
+échappée à la comtesse, quand sur le chemin elle vit Geneviève,
+l’année précédente, ébahie à l’aspect d’une calèche et d’une femme
+mise comme madame de Montcornet. Cette fille presque avortée,
+d’une énergie monténégrine, aimait le grand, le beau, le noble
+garde général, mais comme les enfants de cet âge savent aimer
+quand elles aiment, c’est-à-dire avec la rage d’un désir enfantin,
+avec les forces de la jeunesse, avec le dévouement qui, chez les
+vraies vierges, enfantent de divines poésies. Catherine venait donc
+de passer ses grossières mains sur les cordes les plus sensibles de
+cette harpe, toutes montées à casser. Danser sous les yeux de Michaud,
+aller à la fête de Soulanges, y briller, s’inscrire dans le
+souvenir de ce maître adoré?... Quelles idées! Les lancer dans
+cette tête volcanique, n’était-ce pas jeter des charbons allumés sur
+de la paille exposée au soleil d’août?</p>
+
+<p>—Non, Catherine, répondit la Péchina, je suis laide, chétive;
+<span class="pagenum" id="page_376">376</span>
+mon lot est de vivre dans un coin, de rester fille, seule au monde.</p>
+
+<p>—Les hommes aiment les <i>chétiotes</i>, reprit Catherine. Tu me
+vois bien, moi? dit-elle en montrant ses beaux bras, je plais à
+Godain qui est une vraie <i>guernouille</i>, je plais à ce petit Charles
+qui accompagne le comte; mais le fils Lupin a peur de moi. Je te
+le répète, c’est les petits hommes qui m’aiment et qui disent à la
+Ville-aux-Fayes ou à Soulanges: Le beau brin de fille! en me
+voyant passer. Eh bien! toi, tu plairas aux beaux hommes...</p>
+
+<p>—Ah! Catherine, si c’est vrai, cela!... s’écria la Péchina ravie.</p>
+
+<p>—Mais enfin, c’est si vrai que Nicolas, le plus bel homme du
+canton, est fou de toi; il en rêve, il en perd l’esprit, et il est aimé
+de toutes les filles... C’est un fier gars! Si tu mets une robe blanche
+et des rubans jaunes, tu seras la plus belle chez Socquard, le jour
+de Notre-Dame, à la face de tout le beau monde de la Ville-aux-Fayes.
+Voyons, veux-tu? Tiens, je coupais de l’herbe, là, pour
+nos vaches; j’ai dans ma gourde un peu de vin cuit que m’a donné
+Socquard ce matin, dit-elle en voyant dans les yeux de la Péchina
+cette expression délirante que connaissent toutes les femmes, je
+suis bonne enfant, nous allons le partager... tu te croiras aimée...</p>
+
+<p>Pendant cette conversation, en choisissant les touffes d’herbe
+pour poser ses pieds, Nicolas s’était glissé sans bruit jusqu’au tronc
+d’un gros chêne peu distant du tertre où sa sœur avait assis la Péchina.
+Catherine, qui, de moment en moment, jetait les yeux autour
+d’elle, finit par apercevoir son frère en allant prendre la gourde
+au vin cuit.</p>
+
+<p>—Tiens, commence, dit-elle à la petite.</p>
+
+<p>—Ça me brûle, s’écria Geneviève en rendant la gourde à Catherine
+après en avoir bu deux gorgées.</p>
+
+<p>—Bête! tiens, répondit Catherine en vidant d’un trait ce flacon
+rustique, v’là comme ça passe! c’est un rayon de soleil qui vous
+luit dans l’estomac!</p>
+
+<p>—Et moi qui devrais avoir porté mon lait à mademoiselle Gailard?...
+s’écria la Péchina. Nicolas m’a fait une peur...</p>
+
+<p>—Tu n’aimes donc pas Nicolas?</p>
+
+<p>—Non, répondit la Péchina; qu’a-t-il à me poursuivre? il ne
+manque pourtant pas de créatures de bonne volonté.</p>
+
+<p>—Mais s’il te préfère à toutes les filles de la vallée, ma petite...</p>
+
+<p>—J’en suis fâchée pour lui, dit-elle.</p>
+
+<p>—On voit bien que tu ne le connais pas, reprit Catherine.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_377">377</span>
+Avec une rapidité foudroyante, Catherine Tonsard, en disant
+cette horrible phrase, saisit la Péchina par la taille, la renversa
+sur l’herbe, la priva de toute sa force en la mettant à plat, et la
+maintint dans cette dangereuse position. En apercevant son odieux
+persécuteur, l’enfant se mit à crier à pleins poumons, et envoya
+Nicolas à cinq pas de là d’un coup de pied donné dans le ventre;
+puis elle se renversa sur elle-même comme un acrobate avec une
+dextérité qui trompa les calculs de Catherine, et se releva pour
+fuir. Catherine, restée à terre, étendit la main, prit la Péchina
+par le pied, la fit tomber tout de son long, la face contre terre.
+Cette chute affreuse arrêta les cris incessants de la courageuse Monténégrine.
+Nicolas, qui, malgré la violence du coup, s’était remis,
+revint furieux et voulut saisir sa victime. Dans ce danger, quoique
+étourdie par le vin, l’enfant saisit Nicolas à la gorge et la lui serra
+par une étreinte de fer.</p>
+
+<p>—Elle m’étrangle! au secours, Catherine! cria Nicolas d’une
+voix qui passait péniblement par le larynx.</p>
+
+<p>La Péchina jetait aussi des cris perçants. Catherine essaya de les
+étouffer en mettant une main sur la bouche de l’enfant, qui la
+mordit au sang. Ce fut alors que Blondet, la comtesse et le curé
+se montrèrent sur la lisière du bois.</p>
+
+<p>—Voilà les bourgeois des Aigues, dit Catherine en aidant Geneviève
+à se relever.</p>
+
+<p>—Veux-tu vivre? dit Nicolas Tonsard à l’enfant d’une voix
+rauque.</p>
+
+<p>—Après? dit la Péchina.</p>
+
+<p>—Dis-leur que nous jouions, et je te pardonne, reprit Nicolas
+d’un air sombre.</p>
+
+<p>—Mâtine! le diras-tu?... répéta Catherine dont le regard fut
+encore plus terrible que la menace meurtrière de Nicolas.</p>
+
+<p>—Oui, si vous me laissez tranquille, répliqua l’enfant. D’ailleurs,
+je ne sortirai plus sans mes ciseaux!</p>
+
+<p>—Tu te tairas, ou je te flanquerai dans l’Avonne, dit la féroce
+Catherine.</p>
+
+<p>—Vous êtes des monstres!... cria le curé, vous mériteriez
+d’être arrêtés et envoyés en cour d’assises...</p>
+
+<p>—Ah çà! que faites-vous dans vos salons, vous autres? demanda
+Nicolas en regardant la comtesse et Blondet qui frémirent.
+Vous jouez, n’est-ce pas? Eh bien! les champs sont à nous, on ne
+<span class="pagenum" id="page_378">378</span>
+peut pas toujours travailler, nous jouions!... Demandez à ma sœur
+et à la Péchina?</p>
+
+<p>—Comment vous battez-vous donc, si c’est comme cela que
+vous jouez! s’écria Blondet.</p>
+
+<p>Nicolas jeta sur Blondet un regard d’assassin.</p>
+
+<p>—Parle donc, dit Catherine en prenant la Péchina par l’avant-bras
+et en le lui serrant à y laisser un bracelet bleu, n’est-ce pas
+que nous nous amusions?...</p>
+
+<p>—Oui, madame, nous nous amusions, dit l’enfant épuisée par
+le déploiement de ses forces, et qui s’affaissa sur elle-même comme
+si elle allait s’évanouir.</p>
+
+<p>—Vous l’entendez, madame, dit effrontément Catherine en
+lançant à la comtesse un de ces regards de femme à femme qui
+valent des coups de poignard.</p>
+
+<p>Elle prit le bras de son frère, et tous deux ils s’en allèrent, sans
+s’abuser sur les idées qu’ils avaient inspirées à ces trois personnages.
+Nicolas se retourna deux fois, et deux fois il rencontra le
+regard de Blondet qui toisait ce grand drôle, haut de cinq pieds
+huit pouces, d’une coloration vigoureuse, à cheveux noirs, crépus,
+large des épaules, et dont la physionomie assez douce offrait sur
+les lèvres et autour de la bouche des traits où se devinait la cruauté
+particulière aux voluptueux et aux fainéants. Catherine balançait
+sa jupe blanche à raies bleues avec une sorte de coquetterie perverse.</p>
+
+<p>—Caïn et sa femme! dit Blondet au curé.</p>
+
+<p>—Vous ne savez pas à quel point vous rencontrez juste, répliqua
+l’abbé Brossette.</p>
+
+<p>—Ah! monsieur le curé, que feront-ils de moi? dit la Péchina
+quand le frère et la sœur furent à une distance où sa voix ne pouvait
+être entendue.</p>
+
+<p>La comtesse, devenue blanche comme son mouchoir, éprouvait
+un saisissement tel, qu’elle n’entendait ni Blondet, ni le curé, ni
+la Péchina.</p>
+
+<p>—C’est à faire fuir un paradis terrestre... dit-elle enfin. Mais,
+avant tout, sauvons cette enfant de leurs griffes.</p>
+
+<p>—Vous aviez raison, cette enfant est tout un poëme, un poëme
+vivant! dit tout bas Blondet à la comtesse.</p>
+
+<p>En ce moment, la Monténégrine se trouvait dans l’état où le
+corps et l’âme fument, pour ainsi dire, après l’incendie d’une
+<span class="pagenum" id="page_379">379</span>
+colère qui a fait lancer à toutes les forces intellectuelles et physiques
+leur somme de force. C’est une splendeur, inouïe, suprême, qui
+ne jaillit que sous la pression d’un fanatisme, la résistance ou la
+victoire, celle de l’amour ou du martyre. Partie avec une robe à
+filets alternativement bruns et jaunes, avec une collerette qu’elle
+plissait elle-même en se levant de bonne heure, l’enfant ne s’était
+pas encore aperçue du désordre de sa robe souillée de terre, de sa
+collerette chiffonnée. En sentant ses cheveux déroulés, elle chercha
+son peigne. Ce fut dans ce premier mouvement de trouble que
+Michaud, également attiré par les cris, se rendit sur le lieu de la
+scène. En voyant son Dieu, la Péchina retrouva toute son énergie.</p>
+
+<p>—Il ne m’a seulement pas touchée, monsieur Michaud! s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>Ce cri, le regard et le mouvement qui en furent un éloquent
+commentaire, en apprirent en un instant à Blondet et au curé plus
+que madame Michaud n’en avait dit à la comtesse sur la passion
+de cette étrange fille pour le garde général qui ne s’en apercevait pas.</p>
+
+<p>—Le misérable! s’écria Michaud.</p>
+
+<p>Et par ce geste involontaire, impuissant, qui échappe aux fous
+comme aux sages, il menaça du poing Nicolas, dont la haute stature
+faisait ombre dans le bois où il s’engageait avec sa sœur.</p>
+
+<p>—Vous ne jouiez donc pas? dit l’abbé Brossette en jetant un fin
+regard à la Péchina.</p>
+
+<p>—Ne la tourmentez pas, dit la comtesse, et rentrons.</p>
+
+<p>La Péchina, quoique brisée, puisa dans sa passion assez de force
+pour marcher, son maître adoré la regardait! La comtesse suivait
+Michaud dans un de ces sentiers connus seulement des braconniers
+et des gardes, où l’on ne peut aller deux de front, mais qui menait
+droit à la porte d’Avonne.</p>
+
+<p>—Michaud, dit-elle au milieu du bois, il faut trouver un moyen
+de débarrasser le pays de ce méchant garnement, car cette enfant
+est peut-être menacée de mort.</p>
+
+<p>—D’abord, répondit Michaud, Geneviève ne quittera pas le pavillon,
+ma femme prendra chez elle le neveu de Vatel, qui fait les
+allées du parc; nous le remplacerons par un garçon du pays de ma
+femme, car il ne faut plus mettre aux Aigues que des gens de qui
+nous soyons sûrs. Avec Gounod chez nous et Cornevin le vieux
+père nourricier, les vaches seront bien gardées, et la Péchina ne
+sortira plus qu’accompagnée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_380">380</span>
+—Je dirai à Monsieur de vous indemniser de ce surcroît de dépense,
+reprit la comtesse; mais ceci ne nous défait pas de Nicolas?
+Comment y arriverons-nous?</p>
+
+<p>—Le moyen est tout simple et tout trouvé, répondit Michaud.
+Nicolas doit passer dans quelques jours au conseil de révision; au
+lieu de solliciter sa réforme, mon général, sur la protection de qui
+les Tonsard comptent, n’a qu’à bien le recommander au prône.</p>
+
+<p>—J’irai, s’il le faut, dit la comtesse, voir moi-même mon cousin
+de Castéran, notre préfet; mais d’ici là, je tremble...</p>
+
+<p>Ces paroles furent échangées au bout du sentier qui débouchait
+au rond-point. En arrivant à la crête du fossé, la comtesse ne put
+s’empêcher de jeter un cri; Michaud s’avança pour la soutenir,
+croyant qu’elle s’était blessée à quelque épine sèche; mais il tressaillit
+du spectacle qui s’offrit à ses regards.</p>
+
+<p>Marie et Bonnébault, assis sur le talus du fossé, paraissaient
+causer, et s’étaient sans doute cachés là pour écouter. Évidemment,
+ils avaient quitté leur place dans le bois en entendant venir
+du monde et reconnaissant des voix bourgeoises.</p>
+
+<p>Après six ans de service dans la cavalerie, Bonnébault, grand
+garçon sec, était revenu depuis quelques mois à Conches, avec un
+congé définitif qu’il dut à sa mauvaise conduite; il aurait gâté les
+meilleurs soldats par son exemple. Il portait des moustaches et une
+virgule, particularité qui, jointe au prestige de la tenue que les
+soldats contractent au régime de la caserne, avait rendu Bonnébault
+la coqueluche des filles de la vallée. Il tenait, comme les militaires,
+ses cheveux de derrière très-courts, frisait ceux du dessus
+de la tête, retroussait les faces d’un air coquet, et mettait crânement
+de côté son bonnet de police. Enfin, comparé aux paysans
+presque tous en guenilles comme Mouche et Fourchon, il paraissait
+superbe en pantalon de toile, en bottes et en petite veste courte.
+Ces effets, achetés lors de sa libération, se ressentaient de la réforme
+et de la vie des champs; mais le coq de la vallée en possédait
+de meilleurs pour les jours de fête. Il vivait, disons-le, des
+libéralités de ses bonnes amies, qui suffisaient à peine aux dissipations,
+aux libations, aux perditions de tout genre qu’entraînait la
+fréquentation du café de la Paix.</p>
+
+<p>Malgré sa figure ronde, plate, assez gracieuse au premier aspect,
+ce drôle offrait je ne sais quoi de sinistre. Il était bigle, c’est-à-dire
+qu’un de ses yeux ne suivait pas le mouvement de l’autre; il ne
+<span class="pagenum" id="page_381">381</span>
+louchait pas, mais ses yeux n’étaient pas toujours ensemble, pour
+emprunter à la peinture un de ses termes. Ce défaut, quoique léger,
+donnait à son regard une expression ténébreuse, inquiétante,
+en ce qu’elle s’accordait avec un mouvement dans le front et dans
+les sourcils, qui révélait une sorte de lâcheté de caractère, une disposition
+à l’avilissement.</p>
+
+<p>Il en est de la lâcheté comme du courage: il y en a de plusieurs
+sortes. Bonnébault, qui se serait battu comme le plus brave soldat,
+était faible devant ses vices et ses fantaisies. Paresseux comme un
+lézard, actif seulement pour ce qui lui plaisait, sans délicatesse aucune,
+à la fois fier et bas, capable de tout et nonchalant, le bonheur
+de ce casseur d’<i>assiettes et de cœurs</i>, pour se servir d’une
+expression soldatesque, consistait à mal faire ou à faire du dégât.
+Au sein des campagnes, ce caractère est d’un aussi mauvais exemple
+qu’au régiment. Bonnébault voulait, comme Tonsard et comme
+Fourchon, bien vivre et ne rien faire. Aussi, avait-il <i>tiré son
+plan</i>, pour employer un mot du dictionnaire Vermichel et Fourchon.
+Tout en exploitant sa tournure avec un croissant succès, et
+son talent au billard avec des chances diverses, il se flattait, en sa
+qualité d’habitué du café de la Paix, d’épouser un jour mademoiselle
+Aglaé Socquard, fille unique du père Socquard, propriétaire
+de cet établissement, qui, toute proportion gardée, était à Soulanges
+ce qu’est le Ranelagh au bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Embrasser la carrière de limonadier, devenir entrepreneur de
+bal public, ce beau sort paraissait être en effet le bâton de maréchal
+d’un fainéant. Ces mœurs, cette vie et ce caractère étaient si
+salement écrits sur la physionomie de ce <i>viveur</i> de bas étage, que
+la comtesse laissa échapper une exclamation à l’aspect de ce couple,
+qui lui fit une impression aussi vive que si elle eût vu deux
+serpents.</p>
+
+<p>Marie, folle de Bonnébault, eût volé pour lui. Cette moustache,
+cette <i>désinvolture</i> de trompette, cet air faraud lui allaient au
+cœur, comme l’allure, les façons, les manières d’un de Marsay
+plaisent à une jolie Parisienne. Chaque sphère sociale a sa distinction!
+La jalouse Marie rebutait Amaury, cet autre fat de petite
+ville, elle voulait être madame Bonnébault!</p>
+
+<p>—Ohé! les autres! ohé! venez-vous?... crièrent de loin Catherine
+et Nicolas en apercevant Marie et Bonnébault.</p>
+
+<p>Ce cri suraigu retentit dans les bois comme un appel de sauvages.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_382">382</span>
+En voyant ces deux êtres, Michaud frémit, car il se repentit vivement
+d’avoir parlé. Si Bonnébault et Marie Tonsard avaient
+écouté la conversation, il ne pouvait en résulter que des malheurs.
+Ce fait, minime en apparence, dans la situation irritante où se trouvaient
+les Aigues vis-à-vis des paysans, devait avoir une influence
+décisive, comme dans les batailles la victoire ou la défaite dépendent
+d’un ruisseau qu’un pâtre saute à pieds joints et où s’arrête
+l’artillerie.</p>
+
+<p>Après avoir salué galamment la comtesse, Bonnébault prit le bras
+de Marie d’un air conquérant et s’en alla triomphalement.</p>
+
+<p>—C’est le La-clé-des-cœurs de la vallée, dit Michaud tout bas
+à la comtesse en se servant du mot de bivouac qui veut dire don
+Juan. C’est un homme bien dangereux. Quand il a perdu vingt francs
+au billard, on lui ferait assassiner Rigou!... L’œil lui tourne aussi
+bien à un crime qu’à une joie.</p>
+
+<p>—J’en ai trop vu pour aujourd’hui, répliqua la comtesse en
+prenant le bras d’Émile, revenons, messieurs.</p>
+
+<p>Elle salua mélancoliquement madame Michaud en voyant la Péchina
+rentrée au pavillon. La tristesse d’Olympe avait gagné la
+comtesse.</p>
+
+<p>—Comment, madame, dit l’abbé Brossette, est-ce que la difficulté
+de faire le bien ici vous détournerait de le tenter? Voici cinq
+ans que je couche sur un grabat, que j’habite un presbytère sans
+meubles, que je dis la messe sans fidèles pour l’entendre, que je
+prêche sans auditeurs, que je suis desservant sans casuel ni supplément
+de traitement, que je vis avec les six cents francs de l’État,
+sans rien demander à Monseigneur, et j’en donne le tiers en charités.
+Enfin, je ne désespère pas! Si vous saviez ce que sont mes
+hivers, ici, vous comprendriez toute la valeur de ce mot! Je ne
+me chauffe qu’à l’idée de sauver cette vallée, de la reconquérir à
+Dieu! Il ne s’agit pas de nous, madame, mais de l’avenir. Si nous
+sommes institués pour dire aux pauvres: —«Sachez être pauvres!»
+c’est-à-dire, «souffrez, résignez-vous et travaillez!» nous
+devons dire aux riches: —«Sachez être riches!» c’est-à-dire,
+«soyez intelligents dans la bienfaisance, pieux et dignes de la place
+que Dieu vous assigne!» Eh bien! madame, vous n’êtes que les
+dépositaires du pouvoir que donne la fortune, et, si vous n’obéissez
+pas à ses charges, vous ne la transmettrez pas à vos enfants
+comme vous l’avez reçue! Vous dépouillez votre postérité. Si vous
+<span class="pagenum" id="page_383">383</span>
+continuez l’égoïsme de la cantatrice qui, certes, a causé par sa
+nonchalance le mal dont l’étendue vous effraye, vous reverrez les
+échafauds où sont morts vos prédécesseurs pour les fautes de leurs
+pères. Faire le bien obscurément, dans un coin de terre, comme
+Rigou, par exemple, y fait le mal!... ah! voilà des prières en action
+qui plaisent à Dieu!... Si, dans chaque commune, trois êtres
+voulaient le bien, la France, notre beau pays, serait sauvée de
+l’abîme où nous courons, et où nous entraîne une religieuse indifférence
+à tout ce qui n’est pas nous!... Changez d’abord, changez
+vos mœurs, et vous changerez alors vos lois...</p>
+
+<p>Quoique profondément émue en entendant cet élan de charité
+vraiment catholique, la comtesse répondit par le fatal: <i>Nous verrons!</i>
+des riches, qui contient assez de promesses pour qu’ils puissent
+se débarrasser d’un appel à leur bourse, et qui leur permet
+plus tard de rester les bras croisés devant tout malheur, sous prétexte
+qu’il est accompli.</p>
+
+<p>En entendant ce mot, l’abbé Brossette salua madame de Montcornet
+et prit une allée qui menait directement à la porte de
+Blangy.</p>
+
+<p>—Le festin de Balthasar sera donc le symbole éternel des derniers
+jours d’une caste, d’une oligarchie, d’une domination!... se
+dit-il quand il fut à dix pas. Mon Dieu! si votre volonté sainte est
+de déchaîner les pauvres comme un torrent pour transformer les
+sociétés, je comprends alors que vous abandonniez les riches à
+leur aveuglement!</p>
+
+<h5>XII.—COMME QUOI LE CABARET EST LE PARLEMENT DU PEUPLE.</h5>
+
+<p class="nbreak">En criant à tue-tête, la vieille Tonsard avait attiré quelques personnes
+de Blangy, curieuses de savoir ce qui se passait au Grand-I-Vert,
+car la distance entre le village et le cabaret n’est pas plus
+considérable qu’entre le cabaret et la porte de Blangy. L’un des
+curieux fut précisément le bonhomme Niseron, le grand-père de la
+Péchina, qui, après avoir sonné le second <i>Angelus</i>, retournait façonner
+quelques chaînées de vigne, son dernier morceau de terre.</p>
+
+<p>Voûté par le travail, le visage blanc, les cheveux d’argent, ce
+vieux vigneron, à lui seul toute la probité de la commune, avait
+été, pendant la révolution, président du club des Jacobins à la
+Ville-aux-Fayes, et juré près du tribunal révolutionnaire au
+<span class="pagenum" id="page_384">384</span>
+District. Jean-François Niseron, fabriqué du même bois dont furent
+faits les Apôtres, offrait jadis le portrait, toujours pareil sous tous
+les pinceaux, de ce saint Pierre en qui les peintres ont tous figuré
+le front quadrangulaire du Peuple, la forte chevelure naturellement
+frisée du Travailleur, les muscles du Prolétaire, le teint du
+Pêcheur, ce nez puissant, cette bouche à demi railleuse qui nargue
+le malheur, enfin l’encolure du Fort qui coupe des fagots dans le
+bois voisin pour faire le dîner, pendant que les doctrinaires de la
+chose discourent.</p>
+
+<p>Tel fut, à quarante ans, au début de la Révolution, cet homme
+dur comme le fer, pur comme l’or. Avocat du peuple, il crut à
+une république en entendant gronder ce nom, encore plus formidable
+peut-être que l’idée. Il crut à la république de Jean-Jacques
+Rousseau, à la fraternité des hommes, à l’échange des beaux sentiments,
+à la proclamation du mérite, au choix sans brigues, enfin
+à tout ce que la médiocre étendue d’un arrondissement, comme
+Sparte, rend possible, et que les proportions d’un empire rendent
+chimérique. Il signa ses idées de son sang, son fils unique partit
+pour la frontière; il fit plus, il les signa de ses intérêts, dernier
+sacrifice de l’égoïsme. Neveu, seul héritier du curé de Blangy, ce
+tout-puissant tribun de la campagne pouvait en reprendre l’héritage
+à la belle Arsène, la jolie servante du défunt; il respecta les
+volontés du testateur et accepta la misère, qui, pour lui, vint aussi
+promptement que la décadence pour sa république.</p>
+
+<p>Jamais un denier, une branche d’arbre appartenant à autrui ne
+passa dans les mains de ce sublime républicain, qui rendrait la république
+acceptable s’il pouvait faire école. Il refusa d’acheter des
+biens nationaux, il déniait à la république le droit de confiscation.
+En réponse aux demandes du comité du salut public, il voulait que
+la vertu des citoyens fît pour la sainte patrie les miracles que les
+tripoteurs de pouvoir voulaient opérer à prix d’or. Cet homme antique
+reprocha publiquement à Gaubertin père ses trahisons secrètes,
+ses complaisances et ses <ins title="original: dépradations">déprédations</ins>. Il gourmanda le vertueux
+Mouchon, ce représentant du peuple dont la vertu fut tout
+bonnement de l’incapacité, comme chez tant d’autres qui, gorgés
+des ressources politiques les plus immenses que jamais nation ait
+livrées, armés de toute la force d’un peuple enfin, n’en tirèrent
+pas tant de grandeur que Richelieu sut en trouver dans la faiblesse
+d’un roi. Aussi le citoyen Niseron devint-il un reproche vivant
+<span class="pagenum" id="page_385">385</span>
+pour trop de monde. On accabla bientôt le bonhomme sous l’avalanche
+de l’oubli, avec ce mot terrible: Il n’est content de rien!
+Le mot de ceux qui se sont repus pendant la sédition.</p>
+
+<p>Cet autre paysan du Danube regagna son toit à Blangy, regarda
+choir une à une ses illusions, vit sa république finir en queue
+d’empereur, et tomba dans une complète misère, sous les yeux de
+Rigou, qui sut hypocritement l’y réduire. Savez-vous pourquoi?
+Jamais Jean-François Niseron ne voulut rien accepter de Rigou.
+Des refus réitérés apprirent au détenteur de la succession en
+quelle mésestime profonde le tenait le neveu du curé. Enfin, ce
+mépris glacial venait d’être couronné par la menace terrible au
+sujet de sa petite-fille, dont avait parlé l’abbé Brossette à la comtesse.</p>
+
+<p>Des douze années de la République française, le vieillard s’était
+écrit une histoire à lui, pleine uniquement des traits grandioses
+qui donneront à ce temps héroïque l’immortalité. Les infamies,
+les massacres, les spoliations, ce bonhomme voulait les ignorer: il
+admirait toujours les dévouements, le <i>Vengeur</i>, les dons à la patrie,
+l’élan du peuple aux frontières, et il continuait son rêve pour
+s’y endormir.</p>
+
+<p>La Révolution a eu beaucoup de poëtes semblables au père Niseron,
+qui chantèrent leurs poëmes à l’intérieur ou aux armées,
+secrètement ou au grand jour, par des actes ensevelis sous les vapeurs
+de cet ouragan, et de même que sous l’Empire, des blessés
+oubliés criaient: vive l’empereur! avant de mourir. Ce sublime
+appartient en propre à la France. L’abbé Brossette avait respecté
+cette inoffensive conviction. Le vieillard s’était attaché naïvement
+au curé pour ce seul mot dit par le prêtre: «La vraie république
+est dans l’Évangile.» Et le vieux républicain portait la croix, et il
+revêtait la robe mi-parti de rouge et de noir, et il était digne, sérieux
+à l’église, et il vivait des triples fonctions dont l’avait investi
+l’abbé Brossette, qui voulut donner à ce brave homme, non pas de
+quoi vivre, mais de quoi ne pas mourir de faim.</p>
+
+<p>Ce vieillard, l’Aristide de Blangy, parlait peu, comme toutes les
+nobles dupes qui s’enveloppent dans le manteau de la résignation;
+mais il ne manquait jamais à blâmer le mal; aussi les paysans le
+craignaient-ils comme les voleurs craignent la police. Il ne venait
+pas six fois dans l’année au Grand-I-Vert, quoiqu’on l’y fêtât toujours.
+Le vieillard maudissait le peu de charité des riches, leur
+<span class="pagenum" id="page_386">386</span>
+égoïsme le révoltait, et par cette fibre il paraissait toujours tenir
+aux paysans. Aussi disait-on: «Le père Niseron n’aime pas les
+riches, il est des nôtres.»</p>
+
+<p>Pour couronne civique, cette belle vie obtenait dans toute la
+vallée ces mots: «Le brave père Niseron! il n’y a pas de plus honnête
+homme!» Pris souvent pour arbitre souverain dans certaines
+contestations, il réalisait ce mot magnifique: <i>l’ancien du village</i>.</p>
+
+<p>Ce vieillard, extrêmement propre quoique dénué, portait toujours
+des culottes, de gros bas drapés, des souliers ferrés, l’habit
+quasi français à grands boutons, conservé par les vieux paysans,
+et le chapeau de feutre à larges bords; mais les jours ordinaires il
+avait une veste de drap bleu si rapetassée qu’elle ressemblait à une
+tapisserie. La fierté de l’homme qui se sent libre et digne de la liberté,
+donnait à sa physionomie, à sa démarche, le <i>je ne sais quoi</i>
+du noble; il portait enfin un vêtement et non des haillons!</p>
+
+<p>—Eh! que se passe-t-il d’extraordinaire, la vieille, je vous entendais
+du clocher? demanda-t-il.</p>
+
+<p>On raconta l’attentat de Vatel au vieillard, mais en parlant tous
+ensemble, selon l’habitude des gens de la campagne.</p>
+
+<p>—Si vous n’avez pas coupé d’arbre, Vatel a tort; mais si vous
+avez coupé l’arbre, vous avez commis deux méchantes actions, dit
+le père Niseron.</p>
+
+<p>—Prenez donc un verre de vin, dit Tonsard en offrant un verre
+plein au bonhomme.</p>
+
+<p>—Partons-nous? demanda Vermichel à l’huissier.</p>
+
+<p>—Oui; nous nous passerons du père Fourchon en prenant
+l’adjoint de Conches, répondit Brunet. Va devant, j’ai un acte à
+remettre au château; le père Rigou a gagné son second procès, je
+lui signifie le jugement.</p>
+
+<p>Et monsieur Brunet, lesté de deux petits verres d’eau-de-vie,
+remonta sur sa jument grise, après avoir dit bonjour au père Niseron,
+car tout le monde dans la vallée tenait à l’estime de ce vieillard.</p>
+
+<p>Aucune science, pas même la statistique, ne peut rendre compte
+de la rapidité plus que télégraphique avec laquelle les nouvelles se
+propagent dans les campagnes, ni comment elles franchissent les
+espèces de steppes incultes qui sont en France une accusation contre
+les administrateurs et les capitaux. Il est acquis à l’histoire contemporaine
+que le plus célèbre des banquiers, après avoir crevé les
+<span class="pagenum" id="page_387">387</span>
+chevaux entre Waterloo et Paris (on sait pourquoi! il gagna tout
+ce que perdit l’empereur: une royauté), ne devança la fatale nouvelle
+que de quelques heures. Donc, une heure après la lutte
+entre la vieille Tonsard et Vatel, plusieurs autres habitués du
+Grand-I-Vert s’y trouvaient réunis.</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-10.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-10.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">NISERON.</p>
+ <p class="caption3">Il n’y a pas de plus honnête homme.</p>
+ <p class="caption4">(LES PAYSANS.)</p>
+</div>
+
+<p>Le premier venu fut Courtecuisse, en qui vous eussiez difficilement
+reconnu le jovial garde-chasse, le chanoine rubicond, à qui
+sa femme faisait son café au lait le matin, comme on l’a vu dans
+le récit des événements antérieurs. Vieilli, maigri, hâve, il offrait
+à tous les yeux une leçon terrible qui n’éclairait personne.</p>
+
+<p>Il a voulu monter plus haut que l’échelle, disait-on à ceux qui
+plaignaient l’ex-garde-chasse en accusant Rigou. Il a voulu devenir
+bourgeois.</p>
+
+<p>En effet, Courtecuisse, en achetant le domaine de la Bâchelerie,
+avait voulu <i>passer</i> bourgeois, il s’en était vanté. Sa femme allait
+ramassant des fumiers! Elle et Courtecuisse se levaient avant le
+jour, piochaient leur jardin richement fumé, lui faisaient rapporter
+plusieurs moissons, sans parvenir à payer autre chose que les
+intérêts dus à Rigou pour le restant du prix. Leur fille, en service
+à Auxerre, leur envoyait ses gages; mais, malgré tant d’efforts,
+malgré ce secours, ils se voyaient au terme du remboursement
+sans un rouge liard. Madame Courtecuisse, qui, jadis, se permettait
+de temps en temps une bouteille de vin cuit et des rôties, ne
+buvait plus que de l’eau. Courtecuisse n’osait pas entrer la plupart
+du temps au Grand-I-Vert, de peur d’y laisser trois sous. Destitué
+de son pouvoir, il avait perdu ses franches lippées au cabaret, et il
+criait, comme tous les niais, à l’ingratitude. Enfin, à l’instar de
+presque tous les paysans mordus par le démon de la propriété, devant
+des fatigues croissantes, la nourriture décroissait.</p>
+
+<p>—Courtecuisse a bâti trop de murs, disait-on en enviant sa
+position; pour faire des espaliers, il fallait attendre qu’il fût le
+maître.</p>
+
+<p>Le bonhomme avait amendé, fertilisé les trois arpents de terre
+vendus par Rigou, le jardin attenant à la maison commençait à produire,
+et il craignait d’être exproprié! Vêtu comme Fourchon, lui
+qui jadis portait des souliers et des guêtres de chasseur, allait les
+pieds dans des sabots, et il accusait les bourgeois des Aigues
+d’avoir causé sa misère! Ce souci rongeur donnait à ce gros petit
+homme, à sa figure, autrefois rieuse, un air sombre et abruti qui
+<span class="pagenum" id="page_388">388</span>
+le faisait ressembler à un malade dévoré par un poison ou par
+une affection chronique.</p>
+
+<p>—Qu’avez-vous donc, monsieur Courtecuisse? Vous a-t-on
+coupé la langue? demanda Tonsard en trouvant le bonhomme silencieux
+après lui avoir conté la bataille qui venait d’avoir lieu.</p>
+
+<p>—Ce serait dommage, reprit la Tonsard, il n’a pas à se plaindre
+de la sage-femme qui lui a tranché le filet; elle a fait là une belle
+opération.</p>
+
+<p>—Ça gèle la <i>grelotte</i> que de chercher des idées pour finir
+avec monsieur Rigou, répondit mélancoliquement ce vieillard
+vieilli.</p>
+
+<p>—Bah! dit la vieille Tonsard, vous avez une jolie fille, elle a
+dix-sept ans; si elle est sage, vous vous arrangerez facilement avec
+ce vieux fagoteur-là...</p>
+
+<p>—Nous l’avons envoyée à Auxerre, chez madame Mariotte la
+mère, il y a deux ans, pour la préserver de tout malheur, dit-il;
+j’aime mieux crever que de...</p>
+
+<p>—Est-il bête! dit Tonsard; voyez mes filles, sont-elles mortes?
+Celui qui ne dirait pas qu’elles sont sages comme des images, aurait
+à répondre à mon fusil.</p>
+
+<p>—Ce serait dur d’en venir là! s’écria Courtecuisse en hochant
+la tête; j’aimerais mieux qu’on me payât pour tirer sur un de ces
+<i>Arminacs</i>!</p>
+
+<p>—Ah! il vaut mieux sauver son père que de laisser moisir sa
+vertu! répliqua le cabaretier.</p>
+
+<p>Tonsard sentit un coup sec que le père Niseron lui frappa sur
+l’épaule.</p>
+
+<p>—Ce n’est pas bien, ce que tu dis là! fit le vieillard. Un père
+est le gardien de l’honneur dans sa famille. C’est en vous conduisant
+comme vous faites que vous attirez le mépris sur nous et
+qu’on accuse le peuple de ne pas être digne de la liberté! Le peuple
+doit donner aux riches l’exemple des vertus civiques et de
+l’honneur. Vous vous vendez à Rigou pour de l’or, tous tant que
+vous êtes! Quand vous ne lui livrez pas vos filles, vous lui livrez
+vos vertus! C’est mal!</p>
+
+<p>—Voyez donc où en est Courtebotte? dit Tonsard.</p>
+
+<p>—Vois où j’en suis! répondit le père Niseron, je dors tranquille;
+il n’y a pas d’épines dans mon oreiller.</p>
+
+<p>—Laisse-le dire, Tonsard, cria la femme dans l’oreille de son
+<span class="pagenum" id="page_389">389</span>
+mari; tu sais bien <i>que c’est son idée</i>, à ce pauvre cher homme...</p>
+
+<p>Bonnébault et Marie, Catherine et son frère arrivèrent en ce moment
+dans une exaspération commencée par l’insuccès de Nicolas,
+et que la confidence du projet conçu par Michaud avait portée à
+son comble. Aussi lorsque Nicolas entra dans le cabaret de son
+père, lâcha-t-il une effrayante apostrophe contre le ménage Michaud
+et les Aigues.</p>
+
+<p>—Voilà la moisson, eh bien! je ne partirai pas sans avoir allumé
+ma pipe à leurs meules! s’écria-t-il en frappant un grand
+coup de poing sur la table devant laquelle il s’assit.</p>
+
+<p>—Faut pas <i>japper</i> comme ça devant le monde, lui dit Godain
+en lui montrant le père Niseron.</p>
+
+<p>—S’il parlait, je lui tordrais le cou comme à un poulet, répondit
+Catherine; il a fait son temps, ce vieil halleboteur de mauvaises
+raisons! On le dit vertueux; c’est son tempérament, voilà tout.</p>
+
+<p>Étrange et curieux spectacle que celui de toutes les têtes levées,
+de ces gens groupés dans ce taudis à la porte duquel se tenait en
+sentinelle la vieille Tonsard, pour assurer aux buveurs le secret sur
+leurs paroles.</p>
+
+<p>De toutes ces figures, Godain, le poursuivant de Catherine, offrait
+peut-être la plus effrayante, quoique la moins accentuée. Godain,
+l’avare sans or, le plus cruel de tous les avares, car avant
+celui qui couve son argent, ne faut-il pas mettre celui qui en
+cherche? l’un regarde en dedans de lui-même, l’autre regarde en
+avant avec une fixité terrible; ce Godain vous eût représenté le
+type des plus nombreuses physionomies paysannes.</p>
+
+<p>Ce manouvrier, petit homme, réformé comme n’ayant pas la
+taille exigée pour le service militaire, naturellement sec, encore
+desséché par le travail et par la stupide sobriété sous laquelle expirent
+dans la campagne les travailleurs acharnés comme Courtecuisse,
+montrait une figure grosse comme le poing, qui tirait son
+jour de deux yeux jaunes tigrés de filets verts à points bruns, par
+lesquels la soif du bien à tout prix s’abreuvait de concupiscence,
+mais sans chaleur, car le désir d’abord bouillant s’était figé comme
+une lave. Aussi sa peau se collait-elle aux tempes brunes comme
+celles d’une momie. Sa barbe grêle piquait à travers ses rides
+comme le chaume dans les sillons. Godain ne suait jamais, il résorbait
+sa substance. Ses mains velues et crochues, nerveuses, infatigables,
+semblaient être en vieux bois. Quoique âgé de vingt-sept
+<span class="pagenum" id="page_390">390</span>
+ans à peine, <ins title="original: ou">on</ins> lui voyait déjà des cheveux blancs dans une
+chevelure d’un noir rouge. Il portait une blouse à travers la fente
+de laquelle se dessinait en noir une chemise de forte toile qu’il devait
+garder plus d’un mois et blanchir lui-même dans la Thune.
+Ses sabots étaient raccommodés avec du vieux fer. L’étoffe de son
+pantalon ne se reconnaissait plus sous le nombre infini des <ins title="original: racommodages">raccommodages</ins>
+et des pièces. Enfin, il gardait sur la tête une effroyable
+casquette, évidemment ramassée à la Ville-aux-Fayes, au seuil de
+quelque maison bourgeoise.</p>
+
+<p>Assez clairvoyant pour évaluer les éléments de fortune enfouis
+dans Catherine, il voulait succéder à Tonsard au Grand-I-Vert; il
+employait donc toute sa ruse, toute sa puissance à la capturer, il
+lui promettait la richesse, il lui promettait la licence dont avait
+joui la Tonsard; enfin il promettait à son futur beau-père une
+rente énorme, cinq cents francs par an de son cabaret, jusqu’au
+payement, en se fiant sur un entretien qu’il avait eu avec monsieur
+Brunet pour payer en papiers timbrés. Garçon taillandier à
+l’ordinaire, ce gnome travaillait chez le charron tant que l’ouvrage
+abondait; mais il se louait pour les corvées chèrement rétribuées.
+Quoiqu’il possédât environ dix-huit cents francs placés chez Gaubertin
+à l’insu de toute la contrée, il vivait comme un malheureux,
+logeant dans un grenier chez son maître et glanant à la moisson. Il
+portait, cousu dans le haut de son pantalon des dimanches, le billet
+de Gaubertin, renouvelé chaque année et grossi des intérêts et
+de ses économies.</p>
+
+<p>—Eh! qué que ça me fait! s’écria Nicolas en répondant à la
+prudente observation de Godain, s’il faut que je sois soldat, j’aime
+mieux que le son du panier boive mon sang tout d’un coup que de
+le donner goutte à goutte... Et je délivrerai le pays d’un de ces <i>Arminacs</i>
+que le diable a lâchés sur nous...</p>
+
+<p>Et il raconta le prétendu complot ourdi par Michaud contre lui.</p>
+
+<p>—Où veux-tu que la France prenne des soldats?... dit gravement
+le blanc vieillard en se levant et se plaçant devant Nicolas
+pendant le silence profond qui accueillit cette horrible menace.</p>
+
+<p>—On fait son temps et l’on revient! dit Bonnébault en refrisant
+sa moustache.</p>
+
+<p>En voyant les plus mauvais sujets du pays réunis, le vieux Niseron
+secoua la tête et quitta le cabaret, après avoir offert un liard à
+madame Tonsard pour son verre de vin. Quand le bonhomme eut
+<span class="pagenum" id="page_391">391</span>
+mis le pied sur les marches, le mouvement de satisfaction qui se fit
+dans cette assemblée de buveurs aurait dit à quelqu’un qui les eût
+vus, que tous ces gens étaient débarrassés de la vivante image de
+leur conscience.</p>
+
+<p>—Eh bien! qué que tu dis de tout ça?... Hé! Courtebotte?...
+demanda Vaudoyer, entré tout à coup, et à qui Tonsard avait raconté
+la tentative de Vatel.</p>
+
+<p>Courtecuisse, à qui presque tout le monde donnait ce sobriquet,
+fit claquer sa langue contre son palais en reposant son verre sur la
+table.</p>
+
+<p>—Vatel est en faute, répondit-il. A la place de la mère, je me
+meurtrirais les côtes, je me mettrais au lit, je me dirais malade, et
+j’<i>assinerais</i> le Tapissier et son garde pour leur demander vingt écus
+de réparation, monsieur Sarcus les accorderait...</p>
+
+<p>—Dans tous les cas, le Tapissier les donnerait pour éviter le
+tapage que ça peut faire, dit Godain.</p>
+
+<p>Vaudoyer, l’ancien garde champêtre, homme de cinq pieds six
+pouces, à figure grêlée par la petite vérole, et creusée en casse-noisette,
+gardait le silence d’un air dubitatif.</p>
+
+<p>—Eh bien! demanda Tonsard alléché par les soixante francs,
+qu’est-ce qui te chiffonne, grand serin? On m’aura cassé pour
+vingt écus de ma mère, une manière d’en tirer parti! Nous ferons
+du tapage pour trois cents francs, et monsieur Gourdon pourra
+bien leur aller dire aux Aigues que la mère a la cuisse déhanchée.</p>
+
+<p>—Et on la lui déhancherait... reprit la cabaretière, ça se fait à
+Paris.</p>
+
+<p>—Ça coûterait trop cher, lui répondit Godain.</p>
+
+<p>—J’ai trop entendu parler les gens du roi pour croire que les
+choses iraient à votre gré, dit enfin Vaudoyer, qui souvent avait
+assisté la justice et l’ex-brigadier Soudry. Tant qu’à Soulanges, ça
+irait encore; monsieur Soudry représente le gouvernement, et il
+ne veut pas de bien au Tapissier; mais le Tapissier et Vatel, si
+vous les attaquez, auront la malice de se défendre, et ils diront:
+la femme était en faute, elle avait un arbre, autrement elle aurait
+laissé visiter son fagot sur le chemin, elle n’aurait pas fui; s’il lui
+est arrivé malheur, elle ne peut s’en prendre qu’à son délit. Non,
+ce n’est pas une affaire sûre...</p>
+
+<p>—Le bourgeois s’est-il défendu quand je l’ai fait <i>assiner</i>? dit
+Courtecuisse, il m’a payé.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_392">392</span>
+—Si vous voulez, je vas aller à Soulanges, dit Bonnébault, je
+consulterai monsieur Gourdon, le greffier, et vous saurez ce soir
+<i>s’il y a gras</i>.</p>
+
+<p>—Tu ne demandes que des prétextes pour virer autour de cette
+grosse dinde de fille à Socquard, lui répondit Marie Tonsard en lui
+donnant une tape sur l’épaule à lui faire sonner les poumons.</p>
+
+<p>En ce moment on entendit ce passage d’un vieux Noël bourguignon:</p>
+
+<div class="poetry">
+ <div class="poem">
+ <div class="vers7">Ein bel androi de sai vie</div>
+ <div class="vers5">Ça quai toule ein jour</div>
+ <div class="vers7">Ai changé l’ea de bréehie</div>
+ <div class="vers5">Au vin de Mador<a id="fnanchor_3" href="#footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Chacun reconnut la voix du père Fourchon à qui ce passage
+devait particulièrement plaire, et que Mouche accompagnait en
+fausset.</p>
+
+<div class="fnotes">
+<p><a id="footnote_3" href="#fnanchor_3"><span class="label">[3]</span></a></p>
+
+<div class="poetry">
+ <div class="poem">
+ <div class="vers7">Un bel endroit de sa vie</div>
+ <div class="vers5">Fut qu’à table un jour</div>
+ <div class="vers7">Il changea l’eau du pot</div>
+ <div class="vers5">En vin de Madère.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>—Ah! ils se sont pansés! cria la vieille Tonsard à sa belle-fille,
+ton père est rouge comme un gril, et le petit <i>bresille</i> comme un
+sarment.</p>
+
+<p>—Salut! cria le vieillard, vous êtes beaucoup de gredins ici!...
+Salut! dit-il à sa petite-fille qu’il surprit embrassant Bonnébault;
+salut, Marie, pleine de vices, que Satan soit avec toi, sois maudite
+entre toutes les femmes, etc. Salut la compagnie! Vous êtes pincés!
+vous pouvez dire adieu à vos gerbes! Il y a des nouvelles! Je
+vous l’ai dit que le bourgeois vous materait, eh bien! il va vous
+fouetter avec la loi!... Ah! v’là ce que c’est que de lutter contre
+les bourgeois! les bourgeois ont fait tant de lois, qu’ils en ont
+pour toutes les finesses...</p>
+
+<p>Un hoquet terrible donna soudain un autre cours aux idées de
+l’honorable orateur.</p>
+
+<p>—Si Vermichel était là, je lui soufflerais dans la gueule, il
+aurait une idée de ce que c’est que le vin d’Alicante! Qué vin! si
+j’étais pas Bourguignon, je voudrais être Espagnol! un vin de Dieu!
+je crois bien que le pape dit sa messe avec! Cré vin!... Je suis
+<span class="pagenum" id="page_393">393</span>
+jeune!... Dis donc, Courtebotte, si ta femme était là... je la trouverais
+jeune! Décidément le vin d’Espagne enfonce le vin cuit!...
+Faut faire une révolution, rien que pour vider les caves!...</p>
+
+<p>—Mais quelle nouvelle, papa? dit Tonsard.</p>
+
+<p>—Y aura pas de moisson pour vous autres, le Tapissier va vous
+interdire le glanage.</p>
+
+<p>—Interdire le glanage!... cria tout le cabaret d’une seule voix
+dominée par les notes aiguës des quatre femmes.</p>
+
+<p>—Oui, dit Mouche, il va prendre un arrêté, le faire publier par
+Groison, le faire afficher dans le canton, et il n’y aura que ceux
+qui auront des certificats d’indigence qui glaneront.</p>
+
+<p>—Et, saisissez bien ceci!... dit Fourchon, les fricoteurs des
+autres communes ne seront pas reçus.</p>
+
+<p>—De quoi! de quoi! dit Bonnébault. Ma grand’mère, ni moi,
+ni ta mère à toi, Godain, nous ne pourrons pas glaner par ici? En
+voilà des farces d’autorités! je les embête! Ah çà! c’est donc un
+déchaîné des enfers, que ce général de maire?...</p>
+
+<p>—Glaneras-tu tout de même, toi, Godain? dit Tonsard au garçon
+charron qui parlait d’un peu près à Catherine.</p>
+
+<p>—Moi, je n’ai rien, je suis indigent, répondit-il, je demanderai
+un certificat.</p>
+
+<p>—Qu’est-ce qu’on a donc donné à mon père pour sa loutre,
+mon bibi? disait la belle cabaretière à Mouche.</p>
+
+<p>Quoique succombant sous une digestion pénible et l’œil troublé
+par deux bouteilles de vin, Mouche, assis sur les genoux de la Tonsard,
+pencha la tête sur le cou de sa tante et lui répondit finement
+à l’oreille: —Je ne sais pas, mais il a de l’or!... Si vous voulez
+me crânement nourrir pendant un mois, peut-être que je découvrirai
+sa cachette; il en a <i>eune</i>.</p>
+
+<p>—Le père a de l’or!... dit la Tonsard à l’oreille de son mari qui
+dominait de sa voix le tumulte occasionné par la vive discussion à
+laquelle participaient tous les buveurs.</p>
+
+<p>—Chut! v’là Groison! cria la vieille.</p>
+
+<p>Un silence profond régna dans le cabaret. Lorsque Groison fut
+à une distance convenable, la vieille Tonsard fit un signe, et la
+discussion recommença sur la question de savoir si l’on glanerait,
+comme par le passé, sans certificat d’indigence.</p>
+
+<p>—Faudra bien que vous obéissiez, dit le père Fourchon, car le
+Tapissier est allé voir <i>el parfait</i> et lui demander des troupes pour
+<span class="pagenum" id="page_394">394</span>
+maintenir l’ordre. On vous tuera comme des chiens... que nous
+sommes! s’écria le vieillard qui essayait de vaincre l’engourdissement
+produit sur sa langue par le vin d’Espagne.</p>
+
+<p>Cette autre annonce de Fourchon, quoique folle qu’elle fût,
+rendit tous les buveurs pensifs; ils croyaient le gouvernement capable
+de les massacrer sans pitié.</p>
+
+<p>—Il y a eu des troubles comme ça aux environs de Toulouse,
+où j’étais en garnison, dit Bonnébault; nous avons marché, les
+paysans ont été sabrés, arrêtés... ça faisait rire de les voir voulant
+résister à la troupe. Il y en a eu dix envoyés aux fers par la justice,
+onze en prison; tout a été confondu, quoi!... Le soldat est
+le soldat, vous êtes des <i>péquins</i>, on a le droit de vous sabrer, et
+hue!...</p>
+
+<p>—Eh bien! dit Tonsard, qu’avez-vous donc, vous autres, à vous
+effrayer comme des cabris? Peut-on prendre quelque chose à ma
+mère, à mes filles?... On aura de la prison?... Eh bien! on en
+mangera, le Tapissier n’y mettra pas tout le pays. D’ailleurs, ils
+sont mieux nourris chez le roi que chez eux, les prisonniers, et
+on les chauffe en hiver.</p>
+
+<p>—Vous êtes des godiches! beugla le père Fourchon. Vaut mieux
+gruger le bourgeois que de l’attaquer en face, allez! Autrement
+vous serez éreintés. Si vous aimez le bagne, c’est autre chose! On
+ne travaille pas tant que dans les champs, c’est vrai; mais on n’y
+a pas sa liberté.</p>
+
+<p>—Peut-être bien, dit Vaudoyer qui se montrait un des plus
+hardis pour le conseil, vaudrait-il mieux que quelques-uns d’entre
+nous risquassent leur peau pour délivrer le pays de cette bête de
+Gévaudan qui s’est terrée à la porte d’Avonne.</p>
+
+<p>—Faire l’affaire à Michaud?... dit Nicolas, j’en suis.</p>
+
+<p>—Ça n’est pas mûr, dit Fourchon, nous y perdrions trop, mes
+enfants. Faut nous <i>enmalheurer</i>, crier la faim, le bourgeois des
+Aigues et sa femme voudront nous faire du bien, et vous en tirerez
+mieux que des glanes...</p>
+
+<p>—Vous êtes des <i>halle-taupiers</i>, s’écria Tonsard, mettez qu’il y
+ait noise avec la justice et les troupes, on ne fourre pas tout un
+pays aux fers, et nous aurons à la Ville-aux-Fayes et dans les anciens
+seigneurs, des gens bien disposés à nous soutenir.</p>
+
+<p>—C’est vrai, dit Courtecuisse, il n’y a que le Tapissier qui se
+plaint; messieurs de Soulanges, de Ronquerolles et autres sont
+<span class="pagenum" id="page_395">395</span>
+contents! Quand on pense que si ce cuirassier avait eu le courage
+de se faire tuer comme les autres, je serais encore heureux à ma
+porte d’Avonne qu’il m’a mise sens dessus dessous, qu’on ne s’y
+reconnaît plus.</p>
+
+<p>—On ne fera pas marcher les troupes pour un guerdin de bourgeois
+qui se met mal avec tout un pays! dit Godain... C’est sa
+faute! il veut tout confondre ici, renverser tout le monde, le gouvernement
+lui dira: <i>Zut!</i></p>
+
+<p>—Le gouvernement ne parle pas autrement, il y est obligé, ce
+pauvre gouvernement, dit Fourchon pris d’une tendresse subite
+pour le gouvernement; je le plains, ce bon gouvernement... il est
+malheureux, il est sans le sou, comme nous... et c’est bête pour
+un gouvernement qui fait lui-même la monnaie... Ah! si j’étais
+gouvernement...</p>
+
+<p>—Mais, s’écria Courtecuisse, l’on m’a dit à la Ville-aux-Fayes
+que monsieur de Ronquerolles avait parlé dans l’Assemblée de nos
+droits.</p>
+
+<p>—C’est sur le <i>journiau</i> de m’sieu Rigou, dit Vaudoyer qui savait
+lire et écrire, en sa qualité d’ex-garde champêtre, je l’ai lu...</p>
+
+<p>Malgré ses fausses tendresses, le vieux Fourchon, comme beaucoup
+de gens du peuple dont les facultés sont stimulées par l’ivresse,
+suivait d’un œil intelligent et d’une oreille attentive cette discussion,
+que bien des <i>à parte</i> rendaient furieuse. Tout à coup, il prit
+position au milieu du cabaret, en se levant.</p>
+
+<p>—Écoutez le vieux, il est soûl! dit Tonsard, il a deux fois plus
+de malice, il a la sienne et celle du vin...</p>
+
+<p>—D’Espagne!... ça fait trois, reprit Fourchon en riant d’un
+rire de faune. Mes enfants, faut pas heurter la chose de front,
+vous êtes trop faibles, prenez-moi ça de biais!... Faites les morts,
+les chiens couchants, la petite femme est déjà bien effrayée, allez!
+on en viendra bientôt à bout; elle quittera le pays, et si elle le
+quitte, le Tapissier la suivra, c’est sa passion. Voilà le plan. Mais
+pour avancer leur départ, mon avis est de leur ôter leur conseil,
+leur force, notre espion, notre singe.</p>
+
+<p>—Qui ça?</p>
+
+<p>—Eh! c’est le damné curé! dit Tonsard, un chercheur de péchés
+qui veut nous nourrir d’hosties.</p>
+
+<p>—Ça, c’est vrai, s’écria Vaudoyer, nous étions heureux sans le
+curé, faut se défaire de ce <i>mangeux</i> de bon Dieu, v’là l’ennemi.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_396">396</span>
+—Le Gringalet, reprit Fourchon en désignant l’abbé Brossette
+par le surnom qu’il devait à son air piètre, succomberait peut-être
+à quelque matoise, puisqu’il observe tous les carêmes. Et, en le
+tambourinant par un bon charivari s’il était pris en <i>riolle</i>, son
+évêque serait forcé de l’envoyer ailleurs. Voilà qui plairait diablement
+à ce brave père Rigou... Si la fille à Courtecuisse voulait
+quitter sa bourgeoise d’Auxerre, elle est si jolie, qu’en faisant la
+dévote, elle sauverait la patrie. Et <i>ran tan plan</i>!</p>
+
+<p>—Et pourquoi ne serait-ce pas toi, dit Godain tout bas à Catherine,
+il y aurait une pannerée d’écus à vendanger pour éviter
+le tapage, et du coup, tu serais la maîtresse ici...</p>
+
+<p>—Glanerons-nous, ne glanerons-nous pas? dit Bonnébault. Je
+me soucie bien de votre abbé, moi, je suis de Conches, et nous n’y
+avons pas de curé qui nous trifouille la conscience avec sa <i>grelotte</i>.</p>
+
+<p>—Tenez, reprit Vaudoyer, il faut aller savoir du bonhomme
+Rigou, qui connaît les lois, si le Tapissier peut nous interdire le
+glanage, et il nous dira si nous avons raison. Si le Tapissier est
+dans son droit, nous verrons alors, comme dit l’ancien, à prendre
+les choses en biais...</p>
+
+<p>—Il y aura du sang répandu!... dit Nicolas d’un air sombre
+en se levant, après avoir bu toute une bouteille de vin que Catherine
+lui avait entonnée, afin de l’empêcher de parler. Si vous voulez
+m’écouter, on descendra Michaud! mais vous êtes des <i>veules</i>
+et des <i>drogues</i>!</p>
+
+<p>—Pas moi! dit Bonnébault, si vous êtes des amis à taire vos
+becs, je me charge d’ajuster le Tapissier, moi!... Qué plaisir de
+loger un pruneau dans son bocal, ça me vengerait de tous mes
+puants d’officiers!...</p>
+
+<p>—Là, là, s’écria Jean-Louis Tonsard, qui passait pour être un
+peu fils de Gaubertin, et qui venait d’entrer à la suite de Fourchon.</p>
+
+<p>Ce garçon, qui courtisait depuis quelques mois la jolie servante
+de Rigou, succédait à son père dans l’état de tondeur de haies, de
+charmilles et autres facultés <i>tonsardes</i>. En allant dans les maisons
+bourgeoises, il y causait avec les maîtres et les gens, il récoltait
+ainsi des idées qui faisaient de lui l’homme à moyens de la famille,
+le finaud. En effet, on verra tout à l’heure qu’en s’adressant à la
+servante de Rigou, Jean-Louis justifiait la bonne opinion qu’on
+avait de sa finesse.</p>
+
+<p>—Eh bien! qu’as-tu, prophète? dit le cabaretier à son fils.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_397">397</span>
+—Je dis que vous jouez le jeu des bourgeois, répliqua Jean-Louis.
+Effrayer les gens des Aigues pour maintenir vos droits, bien!
+mais les pousser hors du pays et faire vendre les Aigues, comme le
+veulent les bourgeois de la vallée, c’est contre nos intérêts. Si vous
+aidez à partager les grandes terres, où donc qu’on prendra des
+biens à vendre, à la prochaine révolution?... Vous aurez alors les
+terres pour rien, comme les a eues Rigou; tandis que si vous les
+mettez dans la gueule des bourgeois, les bourgeois vous les recracheront
+bien amaigries et renchéries, vous travaillerez pour eux,
+comme tous ceux qui travaillent pour Rigou. Voyez Courtecuisse...</p>
+
+<p>Cette allocution était d’une politique trop profonde pour être
+saisie par des gens ivres, qui tous, excepté Courtecuisse, amassaient
+de l’argent pour avoir leur part dans le gâteau des Aigues.
+Aussi laissa-t-on parler Jean-Louis en continuant, comme à la
+chambre des députés, les conversations particulières.</p>
+
+<p>—Eh bien! allez, vous serez des machines à Rigou! s’écria
+Fourchon, qui seul avait compris son petit-fils.</p>
+
+<p>En ce moment, Langlumé, le meunier des Aigues, vint à passer;
+la belle Tonsard le héla.</p>
+
+<p>—C’est-y vrai, dit-elle, monsieur l’adjoint, qu’on défendra le
+glanage?</p>
+
+<p>Langlumé, petit homme réjoui, à face blanche de farine, habillé
+de drap gris blanc, monta les marches, et aussitôt les paysans
+prirent leurs mines sérieuses.</p>
+
+<p>—Dame! mes enfants, oui et non; les nécessiteux glaneront;
+mais les mesures qu’on prendra vous seront bien profitables...</p>
+
+<p>—Et comment? dit Godain.</p>
+
+<p>—Mais si l’on empêche tous les malheureux de fondre ici, répondit
+le meunier en clignant les yeux à la façon normande, vous
+ne serez pas empêchés, vous autres, d’aller ailleurs, à moins que
+tous les maires ne fassent comme celui de Blangy.</p>
+
+<p>—Ainsi, c’est vrai?... dit Tonsard d’un air menaçant.</p>
+
+<p>—Moi, dit Bonnébault en mettant son bonnet de police sur
+l’oreille et faisant siffler sa baguette de coudrier, je retourne à
+Conches y prévenir les amis...</p>
+
+<p>Et le lovelace de la vallée s’en alla, tout en sifflant l’air de cette
+chanson soldatesque:</p>
+
+<div class="poetry">
+ <div class="poem">
+ <div class="vers">Toi qui connais les hussards de la garde,</div>
+ <div class="vers">Connais-tu pas l’ trombon du régiment?</div>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_398">398</span>
+—Dis donc, Marie, il prend un drôle de chemin pour aller à
+Conches, ton bon ami, cria la vieille Tonsard à sa petite-fille.</p>
+
+<p>—Il va voir Aglaé! dit Marie qui bondit à la porte, il faut que
+je la rosse une bonne foi c’te cane-là.</p>
+
+<p>—Tiens, Vaudoyer, dit Tonsard à l’ancien garde champêtre,
+va voir le père Rigou, nous saurons quoi faire, il est notre oracle,
+et ça ne coûte rien, sa salive.</p>
+
+<p>—Encore une bêtise, s’écria tout bas Jean-Louis, il vend tout,
+Annette me l’a bien dit, il est plus dangereux qu’une colère à
+écouter.</p>
+
+<p>—Je vous conseille d’être sages, reprit Langlumé, car le général
+est parti pour la préfecture à cause de vos méfaits, et Sibilet
+me disait qu’il avait juré son honneur d’aller jusqu’à Paris parler
+au chancelier de France, au roi, à toute la boutique, s’il le fallait,
+pour avoir raison de <i>ses</i> paysans.</p>
+
+<p>—Ses paysans!... cria-t-on.</p>
+
+<p>—Ah çà! nous ne nous appartenons donc plus?</p>
+
+<p>Sur cette question de Tonsard, Vaudoyer sortit pour aller chez
+l’ancien maire.</p>
+
+<p>Langlumé, déjà sorti, se retourna sur les marches et répondit:</p>
+
+<p>—Tas de fainéants, avez-vous des rentes pour vouloir être vos
+maîtres?...</p>
+
+<p>Quoique dit en riant, ce mot profond fut compris à peu près de
+la même manière que les chevaux comprennent un coup de fouet.</p>
+
+<p>—Ran tan plan! vos maîtres!... Dis donc, mon fiston, après ton
+coup de ce matin, ce n’est pas ma clarinette qu’on te mettra entre
+les quatre doigts et le pouce, dit Fourchon à Nicolas.</p>
+
+<p>—Ne l’asticote pas, il est capable de te faire rendre ton vin en
+te frottant le ventre, répliqua brutalement Catherine à son grand-père.</p>
+
+<h5>XIII.—L’USURIER DES CAMPAGNES.</h5>
+
+<p class="nbreak">Stratégiquement, Rigou se trouvait à Blangy ce qu’est à la
+guerre une sentinelle avancée. Il surveillait les Aigues, et bien.
+Jamais la police n’aura d’espions comparables à ceux qui se mettent
+au service de la haine.</p>
+
+<p>A l’arrivée du général aux Aigues, Rigou forma sans doute sur
+lui quelque projet que le mariage de Montcornet avec une Troisville
+<span class="pagenum" id="page_399">399</span>
+fit évanouir, car il avait paru vouloir protéger ce grand propriétaire.
+Ses intentions furent alors si patentes, que Gaubertin jugea
+nécessaire de lui faire une part en l’initiant à la conspiration
+ourdie contre les Aigues. Avant d’accepter cette part et un rôle,
+Rigou voulut mettre, selon son expression, le général au pied du
+mur.</p>
+
+<p>Quand la comtesse fut installée, un jour, une petite carriole en
+osier, peinte en vert, entra dans la cour d’honneur des Aigues.
+Monsieur le maire, flanqué de sa mairesse, en descendit et vint par
+le perron du jardin. Rigou remarqua la comtesse à une croisée.
+Tout acquise à l’évêque, à la religion et à l’abbé Brossette, qui
+s’était hâté de prévenir son ennemi, la comtesse fit dire par François
+que <i>madame était sortie</i>.</p>
+
+<p>Cette impertinence, digne d’une femme née en Russie, fit jaunir
+le visage du bénédictin. Si la comtesse avait eu la curiosité de
+voir l’homme de qui le curé disait: «C’est un damné qui, pour
+se rafraîchir, se plonge dans l’iniquité comme dans un bain,»
+peut-être eût-elle évité de mettre entre le maire et le château la
+haine froide et réfléchie que portaient les libéraux aux royalistes,
+augmentée des excitants du voisinage de la campagne, où le souvenir
+d’une blessure d’amour-propre est toujours ravivé.</p>
+
+<p>Quelques détails sur cet homme et sur ses mœurs auront le
+mérite, tout en éclairant sa participation au complot nommé <i>la
+grande affaire</i> par ses deux associés, de peindre un type excessivement
+curieux, celui d’existences campagnardes particulières à
+la France, et qu’aucun pinceau n’est encore allé chercher. D’ailleurs,
+de cet homme, rien n’est indifférent, ni sa maison, ni sa
+manière de souffler le feu, ni sa façon de manger; ses mœurs, ses
+opinions, tout servira puissamment à l’histoire de cette vallée. Ce
+renégat explique enfin l’utilité de la médiocratie, il en est à la fois
+la théorie et la pratique, l’alpha et l’oméga, le <i>summum</i>.</p>
+
+<p>Vous vous rappelez peut-être certains maîtres en avarice déjà
+peints dans quelques scènes antérieures? D’abord l’avare de province,
+le père Grandet de Saumur, avare comme le tigre est cruel;
+puis Gobseck l’escompteur, le jésuite de l’or, n’en savourant que
+la puissance et dégustant les larmes du malheur, à savoir quel est
+leur crû; puis le baron de Nucingen, élevant les fraudes de l’argent
+à la hauteur de la politique. Enfin, vous avez sans doute souvenir
+de ce portrait de la parcimonie domestique, le vieil Hochon
+<span class="pagenum" id="page_400">400</span>
+d’Issoudun, et de cet autre avare par esprit de famille, le petit la Baudraye
+de Sancerre. Eh bien! les sentiments humains, et surtout
+l’avarice, ont des nuances si diverses dans les divers milieux de
+notre société, qu’il restait encore un avare sur la planche de l’amphithéâtre
+des études de mœurs. Il restait Rigou! l’avare égoïste,
+c’est-à-dire plein de tendresse pour ses jouissances, sec et froid
+pour autrui, enfin l’avarice ecclésiastique, le moine demeuré moine
+pour exprimer le jus du citron appelé le bien-vivre, et devenu séculier
+pour happer la monnaie publique. Expliquons d’abord le
+bonheur continu qu’il trouvait à dormir sous son toit.</p>
+
+<p>Blangy, c’est-à-dire les soixante maisons décrites par Blondet
+dans sa lettre à Nathan, est posé sur une bosse de terrain, à gauche
+de la Thune. Comme toutes les maisons y sont accompagnées de
+jardins, ce village est d’un aspect charmant. Quelques maisons
+sont assises le long du cours d’eau. Au sommet de cette vaste
+motte de terre se trouve l’église, jadis flanquée de son presbytère,
+et dont le cimetière enveloppe, comme dans beaucoup de villages,
+le chevet de l’église.</p>
+
+<p>Le sacrilége Rigou n’avait pas manqué d’acheter ce presbytère,
+jadis construit par la bonne catholique mademoiselle Choin, sur
+un terrain acheté par elle exprès. Un jardin en terrasse, d’où la
+vue plongeait sur les terres de Blangy, de Soulanges et de Cerneux,
+situées entre les deux parcs seigneuriaux, séparait cet ancien presbytère
+de l’église. Du côté opposé, s’étendait une prairie, acquise
+par le dernier curé, peu de temps avant sa mort, et entourée de
+murs par le défiant Rigou.</p>
+
+<p>Le maire ayant refusé de rendre le presbytère à sa primitive
+destination, la commune fut obligée d’acheter une maison de paysan
+située auprès de l’église; il fallut dépenser cinq mille francs pour
+l’agrandir, la restaurer et y joindre un jardinet, dont le mur était
+mitoyen avec la sacristie, en sorte que la communication fut établie
+comme autrefois entre la maison curiale et l’église.</p>
+
+<p>Ces deux maisons, bâties sur l’alignement de l’église à laquelle
+elles paraissaient tenir par leurs jardins, avaient vue sur un espace
+de terrain planté d’arbres, qui formait d’autant mieux la place
+de Blangy, qu’en face de la nouvelle cure, le comte fit construire
+une maison commune destinée à recevoir la mairie, le logement du
+garde champêtre, et cette école de frères de la Doctrine chrétienne
+si vainement sollicitée par l’abbé Brossette. Ainsi, non-seulement
+<span class="pagenum" id="page_401">401</span>
+les maisons de l’ancien bénédictin et du jeune prêtre adhéraient à
+l’église aussi bien divisées que réunies par elle, mais encore ils se
+surveillaient l’un l’autre. Le village entier espionnait d’ailleurs
+l’abbé Brossette. La grande rue, qui commençait à la Thune, montait
+tortueusement jusqu’à l’église. Des vignobles et des jardins de
+paysan, un petit bois, couronnaient la butte de Blangy.</p>
+
+<p>La maison de Rigou, la plus belle du village, était bâtie en gros
+cailloux particuliers à la Bourgogne, pris dans un mortier jaune
+lissé carrément dans toute la largeur de la truelle, ce qui produit
+les ondes percées çà et là par les faces assez généralement noires
+de ce caillou. Une bande de mortier où pas un silex ne faisait tache,
+dessinait, à chaque fenêtre, un encadrement que le temps
+avait rayé par des fissures fines et capricieuses, comme on en voit
+dans les vieux plafonds. Les volets, grossièrement faits, se recommandaient
+par une solide peinture vert-dragon. Quelques mousses
+plates soudaient les ardoises sur le toit. C’est le type des maisons
+<ins title="original: bourguignones">bourguignonnes</ins>; les voyageurs en aperçoivent par milliers de semblables
+en traversant cette portion de la France.</p>
+
+<p>Une porte bâtarde ouvrait sur un corridor à moitié duquel se
+trouvait la cage d’un escalier de bois. A l’entrée, on voyait la porte
+d’une vaste salle à trois croisées donnant sur la place. La cuisine,
+pratiquée sous l’escalier, tirait son jour de la cour, cailloutée avec
+soin, et où l’on entrait par une porte cochère. Tel était le rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>Le premier étage contenait trois chambres, et au-dessus une
+petite chambre en mansarde.</p>
+
+<p>Un bûcher, une remise, une écurie attenaient à la cuisine et faisaient
+un retour d’équerre. Au-dessus de ces constructions légères,
+on avait ménagé des greniers, un fruitier et une chambre de domestique.</p>
+
+<p>Une basse-cour, une étable, des toits à porc faisaient face à la
+maison.</p>
+
+<p>Le jardin, d’environ un arpent et clos de murs, était un jardin
+de curé, c’est-à-dire plein d’espaliers, d’arbres à fruits, de treilles,
+aux allées sablées et bordées de quenouilles, à carrés de légumes
+fumés avec le fumier provenant de l’écurie.</p>
+
+<p>Au-dessus de la maison, attenait un second clos, planté d’arbres,
+enclos de haies, et assez considérable pour que deux vaches y trouvassent
+leur pâture en tout temps.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_402">402</span>
+A l’intérieur, la salle, boisée à hauteur d’appui, était tendue de
+vieilles tapisseries. Les meubles en noyer, bruns de vieillesse et
+garnis en tapisserie à l’aiguille, s’harmoniaient avec la boiserie,
+avec le plancher également en bois. Le plafond montrait trois poutres
+en saillie, mais peintes, et dont les entre-deux étaient plafonnés.
+La cheminée, en bois de noyer, surmontée d’une glace
+dans un trumeau grotesque, n’offrait d’autre ornement que deux
+œufs en cuivre montés sur un pied de marbre, et qui se partageaient
+en deux; la partie supérieure retournée donnait une bobèche.</p>
+
+<p>Ces chandeliers à deux fins, embellis de chaînettes, une invention
+du règne de Louis XV, commencent à devenir rares. Sur la
+paroi opposée aux fenêtres, et posée sur un socle vert et or, s’élevait
+une horloge commune, mais excellente. Des rideaux criant
+sur leurs tringles en fer, dataient de cinquante ans; leur étoffe en
+coton à carreaux, semblable à ceux des matelas, alternés de rose
+et de blanc, venait des Indes. Un buffet et une table à manger
+complétaient cet ameublement, tenu, d’ailleurs, avec une excessive
+propreté.</p>
+
+<p>Au coin de la cheminée, on apercevait une immense bergère,
+le siége spécial de Rigou. Dans l’angle, au-dessus du petit bonheur
+du jour qui lui servait de secrétaire, on voyait accroché à la plus
+vulgaire patère, un soufflet, origine de la fortune de Rigou.</p>
+
+<p>Sur cette succincte description, dont le style rivalise celui des
+affiches de vente, il est facile de deviner que les deux chambres
+respectives de monsieur et madame Rigou devaient être réduites
+au strict nécessaire; mais on se tromperait en pensant que cette
+parcimonie pût exclure la bonté matérielle des choses. Ainsi la petite
+maîtresse la plus exigeante se serait trouvée admirablement
+couchée dans le lit de Rigou, composé d’excellents matelas, de
+draps en toile fine, grossi d’un lit de plume acheté jadis pour quelque
+abbé par une dévote, garanti des bises par de bons rideaux. Ainsi
+de tout, comme on va le voir.</p>
+
+<p>D’abord, cet avare avait réduit sa femme, qui ne savait ni lire,
+ni écrire, ni compter, à une obéissance absolue. Après avoir gouverné
+le défunt, la pauvre créature finissait servante de son mari,
+faisant la cuisine, la lessive, à peine aidée par une très-jolie fille
+appelée Annette, âgée de dix-neuf ans, aussi soumise à Rigou que
+sa maîtresse, et qui gagnait trente francs par an.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_403">403</span>
+Grande, sèche et maigre, madame Rigou, femme à figure jaune,
+colorée aux pommettes, la tête toujours enveloppée d’un foulard
+et portant le même jupon pendant toute l’année, ne quittait pas sa
+maison deux heures par mois et nourrissait son activité par tous
+les soins qu’une servante dévouée donne à une maison. Le plus
+habile observateur n’aurait pas trouvé trace de la magnifique taille,
+de la fraîcheur à la Rubens, de l’embonpoint splendide, des dents
+superbes, des yeux de vierge qui jadis recommandèrent la jeune
+fille à l’attention du curé Niseron. La seule et unique couche de
+sa fille, madame Soudry la jeune, avait décimé les dents, fait tomber
+les cils, terni les yeux, flétri le teint. Il semblait que le doigt
+de Dieu se fût appesanti sur l’épouse du prêtre. Comme toutes les
+riches ménagères de la campagne, elle jouissait de voir ses armoires
+pleines de robes de soie, ou en pièce ou faites et neuves, de dentelles,
+de bijoux qui ne lui servaient jamais qu’à faire commettre
+le péché d’envie, à faire souhaiter sa mort aux jeunes servantes de
+Rigou. C’était un de ces êtres moitié femme, moitié bestiaux, nés
+pour vivre instinctivement. Cette ex-belle Arsène étant désintéressée,
+le legs du feu curé Niseron serait inexplicable sans le curieux
+événement qui l’inspira, et qu’il faut rapporter pour l’instruction
+de l’immense tribu des héritiers.</p>
+
+<p>Madame Niseron, la femme du vieux sacristain, comblait d’attentions
+l’oncle de son mari; car l’imminente succession d’un
+vieillard de soixante-douze ans, estimée à quarante et quelques
+mille livres, devait mettre la famille de l’unique héritier dans une
+aisance assez impatiemment attendue par feu madame Niseron,
+laquelle, outre son fils, jouissait d’une charmante petite fille, espiègle,
+innocente, une de ces créatures qui ne sont peut-être accomplies
+que parce qu’elles doivent disparaître, car elle mourut à
+quatorze ans des <i>pâles couleurs</i>, le nom populaire de la <i>chlorose</i>.
+Feu follet du presbytère, cette enfant allait chez son grand-oncle
+le curé comme chez elle, elle y faisait la pluie et le beau temps,
+elle aimait mademoiselle Arsène, la jolie servante que son oncle
+put prendre en 1789, à la faveur de la licence introduite dans la
+discipline par les premiers orages révolutionnaires. Arsène, nièce
+de la vieille gouvernante du curé, fut appelée pour la suppléer,
+car en se sentant mourir, la vieille mademoiselle Pichard voulait
+sans doute faire transporter ses droits à la belle Arsène.</p>
+
+<p>En 1791, au moment où le curé Niseron offrit un asile à dom
+<span class="pagenum" id="page_404">404</span>
+Rigou et au frère Jean, la petite Niseron se permit une espièglerie
+fort innocente. En jouant avec Arsène et d’autres enfants à ce jeu
+qui consiste à cacher chacun à son tour un objet que les autres
+cherchent et qui fait crier: «Tu brûles ou tu gèles,» selon que
+les chercheurs s’en éloignent ou s’en approchent, la petite Geneviève
+eut l’idée de fourrer le soufflet de la salle dans le lit d’Arsène.
+Le soufflet fut introuvable, le jeu cessa; Geneviève, emmenée
+par sa mère, oublia de remettre le soufflet à son clou. Arsène
+et sa tante cherchèrent le soufflet pendant une semaine, puis on ne
+le chercha plus, on pouvait s’en passer; le vieux curé soufflait son
+feu avec une sarbacane faite au temps où les sarbacanes furent à
+la mode, et qui sans doute provenait de quelque courtisan d’Henri
+III. Enfin, un soir, un mois avant sa mort, la gouvernante,
+après un dîner auquel avaient assisté l’abbé Mouchon, la famille
+Niseron et le curé de Soulanges, refit des lamentations de Jérémie
+à propos du soufflet, sans pouvoir en expliquer la disparition.</p>
+
+<p>—Eh! mais il est depuis quinze jours dans le lit d’Arsène, dit
+la petite Niseron en éclatant de rire; si cette grande paresseuse
+faisait son lit, elle l’aurait trouvé...</p>
+
+<p>En 1791, tout le monde put éclater de rire; mais à ce rire succéda
+le plus profond silence.</p>
+
+<p>—Il n’y a rien de risible à cela, dit la gouvernante, depuis que
+je suis malade, Arsène me veille.</p>
+
+<p>Malgré cette explication, le curé Niseron jeta sur madame Niseron
+et sur son mari le regard foudroyant d’un prêtre qui croit à
+un complot. La gouvernante mourut. Dom Rigou sut si bien exploiter
+la haine du curé, que l’abbé Niseron déshérita Jean-François
+Niseron au profit d’Arsène Pichard.</p>
+
+<p>En 1823, Rigou se servait toujours par reconnaissance de la
+sarbacane pour attiser le feu, et laissait le soufflet au clou.</p>
+
+<p>Madame Niseron, folle de sa fille, ne lui survécut pas. La mère
+et l’enfant moururent en 1794. Le curé mort, le citoyen Rigou s’occupa
+lui-même des affaires d’Arsène en la prenant pour sa femme.</p>
+
+<p>L’ancien frère convers de l’Abbaye, attaché à Rigou comme un
+chien à son maître, devint à la fois le palefrenier, le jardinier, le
+vacher, le valet de chambre et le régisseur de ce sensuel Harpagon.</p>
+
+<p>Arsène Rigou, mariée en 1821, au procureur du roi, sans dot,
+rappelait un peu la beauté commune de sa mère et possédait l’esprit
+sournois de son père.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_405">405</span>
+Alors âgé de soixante-sept ans, Rigou n’avait pas fait une seule
+maladie en trente ans, et rien ne paraissait devoir atteindre cette
+santé vraiment insolente. Grand, sec, les yeux bordés d’un cercle
+brun, les paupières presque noires, quand le matin il laissait voir
+son cou ridé, rouge et grenu, vous l’eussiez d’autant mieux comparé
+à un condor que son nez très-long, pincé du bout, aidait encore
+à cette ressemblance par une coloration sanguinolente. Sa
+tête, quasi chauve, eût effrayé les connaisseurs par un occiput en
+dos d’âne, indice d’une volonté despotique. Ses yeux grisâtres,
+presque voilés par ses paupières à membranes filandreuses, étaient
+prédestinés à jouer l’hypocrisie. Deux mèches de couleur indécise,
+à cheveux si clair-semés qu’ils ne cachaient pas la peau, flottaient
+au-dessus des oreilles larges, hautes et sans ourlet, trait qui
+révèle la cruauté, mais, dans l’ordre moral seulement, quand il
+n’annonce pas la folie. La bouche, très-fendue et à lèvres minces,
+annonçait un mangeur intrépide, un buveur déterminé, par la
+tombée des coins qui dessinait deux espèces de virgules où coulaient
+les jus, où pétillait sa salive quand il mangeait ou qu’il parlait.
+Héliogabale devait être ainsi.</p>
+
+<p>Son costume invariable consistait en une longue redingote bleue
+à collet militaire, en une cravate noire, un pantalon et un vaste
+gilet de drap noir. Ses souliers à fortes semelles étaient garnis de
+clous à l’extérieur, et à l’intérieur d’un chausson tricoté par sa
+femme durant les soirées d’hiver. Annette et sa maîtresse tricotaient
+aussi les bas de Monsieur.</p>
+
+<p>Rigou s’appelait Grégoire. Aussi ses amis ne renonçaient-ils
+point aux divers calembours que le G du prénom autorisait, malgré
+l’usage immodéré qu’on en faisait depuis trente ans. On le
+saluait toujours de ces phrases: J’ai Rigou! —Je Ris, goutte!
+Ris, goûte! Rigoulard, etc., mais surtout de Grigou (G. Rigou).</p>
+
+<p>Quoique cette esquisse peigne le caractère, personne n’imaginerait
+jamais jusqu’où, sans opposition et dans la solitude, l’ancien
+bénédictin avait poussé la science de l’égoïsme, celle du bien-vivre
+et la volupté sous toutes les formes. D’abord, il mangeait seul,
+servi par sa femme et par Annette qui se mettaient à table avec
+Jean, après lui, dans la cuisine, pendant qu’il digérait son dîner,
+qu’il cuvait son vin en lisant <i>les nouvelles</i>.</p>
+
+<p>A la campagne, on ne connaît pas les noms propres des journaux,
+ils s’appellent tous <i>les nouvelles</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_406">406</span>
+Le dîner, de même que le déjeuner et le souper, toujours composés
+de choses exquises, étaient cuisinés avec cette science qui
+distingue les gouvernantes de curé entre toutes les cuisinières.
+Ainsi, madame Rigou battait elle-même le beurre deux fois par
+semaine. La crème entrait comme élément dans toutes les sauces.
+Les légumes étaient cueillis de manière à sauter de leurs planches
+dans la casserole. Les Parisiens, habitués à manger de la verdure,
+des légumes qui accomplissent une seconde végétation exposés au
+soleil, à l’infection des rues, à la fermentation des boutiques, arrosés
+par les fruitières qui leur donnent ainsi la plus trompeuse
+fraîcheur, ignorent les saveurs exquises que contiennent ces produits
+auxquels la nature a confié des vertus fugitives, mais puissantes,
+quand ils sont mangés en quelque sorte tout vifs.</p>
+
+<p>Le boucher de Soulanges apportait sa meilleure viande, sous
+peine de perdre la pratique du redoutable Rigou. Les volailles,
+élevées à la maison, devaient être d’une excessive finesse.</p>
+
+<p>Ce soin de papelardise embrassait toutes les choses destinées à
+Rigou. Si les pantoufles de ce savant Thélémiste étaient de cuir
+grossier, une bonne peau d’agneau en formait la doublure. S’il
+portait une redingote de gros drap, c’est qu’elle ne touchait pas
+sa peau, car sa chemise, blanchie et repassée au logis, avait été filée
+par les plus habiles doigts de la Frise. Sa femme, Annette et
+Jean buvaient le vin du pays, le vin que Rigou se réservait sur sa
+récolte; mais dans sa cave particulière, pleine comme une cave
+de Belgique, les vins de Bourgogne les plus fins côtoyaient ceux
+de Bordeaux, de Champagne, de Roussillon, du Rhône, d’Espagne,
+tous achetés dix ans à l’avance, et toujours mis en bouteille
+par frère Jean. Les liqueurs provenues des îles procédaient de madame
+Amphoux, l’usurier en avait acquis une provision pour le
+reste de ses jours, au dépeçage d’un château de Bourgogne.</p>
+
+<p>Rigou mangeait et buvait comme Louis XIV, un des plus grands
+consommateurs connus, ce qui trahit les dépenses d’une vie plus
+que voluptueuse. Discret et habile dans sa prodigalité secrète, il
+disputait ses moindres marchés comme savent disputer les gens
+d’église. Au lieu de prendre des précautions infinies pour ne pas
+être trompé dans ses acquisitions, le rusé moine gardait un échantillon
+et se laissait écrire les conventions; mais, quand son vin ou
+ses provisions voyageaient, il prévenait qu’au plus léger vice des
+choses il refuserait d’en prendre livraison.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_407">407</span>
+Jean, directeur du fruitier, était dressé à savoir conserver les
+produits du plus beau <i>fruitage</i> connu dans le département. Rigou
+mangeait des poires, des pommes et quelquefois du raisin à
+Pâques.</p>
+
+<p>Jamais prophète, susceptible de passer Dieu, ne fut plus aveuglément
+obéi que ne l’était Rigou chez lui dans ses moindres caprices.
+Le mouvement de ses gros sourcils noirs plongeait sa
+femme, Annette et Jean dans des inquiétudes mortelles. Il retenait
+ses trois esclaves par la multiplicité minutieuse de leurs devoirs
+qui leur faisait comme une chaîne. A tout moment, ces pauvres
+gens se voyaient sous le coup d’un travail obligé, d’une surveillance,
+mais ils avaient fini par trouver une sorte de plaisir dans
+l’accomplissement de ces travaux constants, ils ne s’ennuyaient
+point. Tous trois, ils avaient le bien-être de cet homme pour seul
+et unique texte de leurs préoccupations.</p>
+
+<p>Annette était, depuis 1795, la dixième jolie bonne prise par
+Rigou, qui se flattait d’arriver à la tombe avec ces relais de jeunes
+filles. Venue à seize ans, à dix-neuf ans Annette devait être renvoyée.
+Chacune de ces bonnes, choisie à Auxerre, à Clamecy,
+dans le Morvan, avec des soins méticuleux, était attirée par la promesse
+d’un beau sort, mais madame Rigou s’entêtait à vivre! Et
+toujours au bout de trois ans, une querelle amenée par l’insolence
+de la servante envers sa pauvre maîtresse en nécessitait le renvoi.</p>
+
+<p>Annette, vrai chef-d’œuvre de beauté fine, ingénieuse, piquante,
+méritait une couronne de duchesse. Elle ne manquait pas d’esprit,
+Rigou ne savait rien de l’intelligence d’Annette et de Jean-Louis
+Tonsard, ce qui prouvait qu’il se laissait prendre par cette jolie
+fille, la seule à qui l’ambition ait suggéré la flatterie, comme moyen
+d’aveugler ce lynx.</p>
+
+<p>Ce Louis XV, sans trône, ne s’en tenait pas uniquement à la jolie
+Annette. Oppresseur hypothécaire des terres achetées par les
+paysans au delà de leurs moyens, il faisait son sérail de la vallée,
+depuis Soulanges jusqu’à cinq lieues au delà de Conches vers la
+Brie, sans y dépenser autre chose que des <i>retardements de poursuites</i>
+pour obtenir ces fugitifs trésors qui dévorent la fortune de
+tant de vieillards.</p>
+
+<p>Cette vie exquise, cette vie comparable à celle de Bouret, ne
+coûtait donc presque rien. Grâce à ses nègres blancs, Rigou faisait
+abattre, façonner, rentrer ses fagots, ses bois, ses foins, ses blés.
+<span class="pagenum" id="page_408">408</span>
+Pour le paysan, la main-d’œuvre est peu de chose, surtout en considération
+d’un ajournement d’intérêts à payer. Ainsi Rigou, tout
+en demandant de petites primes pour des retards de quelques
+mois, pressurait ses débiteurs en exigeant d’eux des services manuels,
+véritables corvées auxquelles ils se prêtaient, croyant ne
+rien donner parce qu’ils ne sortaient rien de leurs poches. On payait
+ainsi parfois à Rigou plus que le capital de la dette.</p>
+
+<p>Profond comme un moine, silencieux comme un bénédictin en
+travail d’histoire, rusé comme un prêtre, dissimulé comme tout
+avare, se tenant toujours dans les limites du droit, cet homme eût
+été Tibère à Rome, Richelieu sous Louis XIII, Fouché, s’il avait
+eu l’ambition d’aller à la Convention; mais il eut la sagesse d’être
+un Lucullus sans faste, un voluptueux avare. Pour occuper son
+esprit, il jouissait d’une haine taillée en plein drap. Il tracassait le
+général comte de Montcornet. Il faisait mouvoir les paysans par
+le jeu de fils cachés dont le maniement l’amusait comme une partie
+d’échecs où les pions vivaient, où les cavaliers couraient à cheval,
+où les fous comme Fourchon babillaient, où les tours féodales
+brillaient au soleil, où la reine faisait malicieusement échec au roi.
+Tous les jours en se levant, de sa fenêtre, cet homme voyait les
+faîtes orgueilleux des Aigues, les cheminées des pavillons, les superbes
+portes, et il se disait: —Tout cela tombera! je sécherai
+ces ruisseaux, j’abattrai ces ombrages. Enfin il avait sa grande et
+sa petite victime. S’il méditait la ruine du château, le renégat se
+flattait de tuer l’abbé Brossette à coups d’épingle.</p>
+
+<p>Pour achever de peindre cet ex-religieux, il suffira de dire qu’il
+allait à la messe en regrettant que sa femme vécût, et manifestait
+le désir de se réconcilier avec l’Église aussitôt son veuvage venu.
+Il saluait avec déférence l’abbé Brossette en le rencontrant, et lui
+parlait doucement sans jamais s’emporter. En général, tous les
+gens qui tiennent à l’Église, ou qui en sont sortis, ont une patience
+d’insecte: ils la doivent à l’obligation de garder un décorum, éducation
+qui manque depuis vingt ans à l’immense majorité des
+Français, même à ceux qui se croient bien élevés. Tous les Conventuels
+que la Révolution a fait sortir de leurs monastères et qui
+sont entrés dans les affaires ont montré, par leur froideur et par
+leur réserve, la supériorité que donne la discipline ecclésiastique
+à tous les enfants de l’Église, même à ceux qui la désertent.</p>
+
+<p>Éclairé dès 1792 par l’affaire du testament, Gaubertin avait su
+<span class="pagenum" id="page_409">409</span>
+sonder la ruse que contenait la figure enfiellée de cet habile hypocrite;
+aussi s’en était-il fait un compère en communiant avec lui
+devant le Veau d’or. Dès la fondation de la maison Leclercq, il dit
+à Rigou d’y mettre cinquante mille francs en les lui garantissant.
+Rigou devint un commanditaire d’autant plus important qu’il laissa
+ce fonds se grossir des intérêts accumulés. En ce moment l’intérêt
+de Rigou dans cette maison était encore de cent mille francs,
+quoiqu’en 1816 il eût repris une somme de cent quatre-vingt
+mille francs environ pour la placer sur le Grand-Livre, en y trouvant
+dix-sept mille francs de rente. Lupin connaissait à Rigou
+pour cent cinquante mille francs d’hypothèques en petites sommes
+sur de grands biens. Ostensiblement, Rigou possédait en terres
+environ quatorze mille francs de revenus bien nets. On apercevait
+donc environ quarante mille francs de rente à Rigou. Mais quant
+à son trésor, c’était un X qu’aucune règle de proportion ne pouvait
+dégager, de même que le diable seul connaissait les affaires
+qu’il tripotait avec Langlumé.</p>
+
+<p>Ce terrible usurier, qui comptait vivre encore vingt ans, avait
+inventé des règles fixes pour opérer. Il ne prêtait rien à un paysan
+qui n’achetait pas au moins trois hectares et qui ne payait pas la
+moitié du prix comptant. On voit que Rigou connaissait bien le
+vice de la loi sur les expropriations appliquées aux parcelles et le
+danger que fait courir au Trésor et à la Propriété l’excessive division
+des biens. Poursuivez donc un paysan qui vous prend un
+sillon quand il n’en possède que cinq! Le coup d’œil de l’intérêt
+privé <i>distancera</i> toujours de vingt-cinq ans celui d’une assemblée
+de législateurs. Quelle leçon pour un pays! La loi émanera toujours
+d’un vaste cerveau, d’un homme de génie, et non de neuf cents
+intelligences qui, si grandes qu’elles puissent être, se rapetissent
+en se faisant foule. La loi de Rigou ne contient-elle pas en effet le
+principe de celle à chercher, pour arrêter le non-sens que présente
+la propriété réduite à des moitiés, des tiers, des quarts, des
+dixièmes de centiares, comme dans la commune d’Argenteuil où
+l’on compte trente mille parcelles?</p>
+
+<p>De telles opérations voulaient un compérage étendu comme celui
+qui pesait sur cet arrondissement. D’ailleurs, comme Rigou
+faisait faire à Lupin environ le tiers des actes qui se passaient annuellement
+dans l’Étude, il trouvait dans le notaire de Soulanges
+un compère dévoué. Ce forban pouvait ainsi comprendre dans le
+<span class="pagenum" id="page_410">410</span>
+contrat de prêt, auquel assistait toujours la femme de l’emprunteur
+quand il était marié, la somme à laquelle se montaient les
+intérêts illégaux. Le paysan, ravi de n’avoir que les cinq pour
+cent à payer annuellement pendant la durée du prêt, espérait toujours
+s’en tirer par un travail enragé, par des engrais qui bonifiaient
+le gage de Rigou.</p>
+
+<p>De là les trompeuses merveilles enfantées par ce que d’imbéciles
+économistes nomment <i>la petite culture</i>, le résultat d’une faute politique
+à laquelle nous devons de porter l’argent français en Allemagne
+pour y acheter des chevaux que le pays ne fournit plus,
+une faute qui diminuera tellement la production des bêtes à cornes
+que la viande sera bientôt inabordable, non pas seulement au peuple,
+mais encore à la petite bourgeoisie. (Voir le <i>Curé de village</i>.)</p>
+
+<p>Donc, bien des sueurs, entre Conches et la Ville-aux-Fayes,
+coulaient pour Rigou, que chacun respectait, tandis que le travail
+chèrement payé par le général, le seul qui jetât de l’argent dans le
+pays, lui valait des malédictions et la haine vouée aux riches. De
+tels faits ne seraient-ils pas inexplicables sans le coup d’œil jeté
+sur la Médiocratie? Fourchon avait raison, les bourgeois remplaçaient
+les seigneurs. Ces petits propriétaires, dont le type est représenté
+par Courtecuisse, étaient les mains-mortables du Tibère
+de la vallée d’Avonne, de même qu’à Paris les industriels sans argent
+sont les paysans de la haute Banque.</p>
+
+<p>Soudry suivait l’exemple de Rigou depuis Soulanges jusqu’à
+cinq lieues au delà de la Ville-aux-Fayes. Ces deux usuriers s’étaient
+partagé l’arrondissement.</p>
+
+<p>Gaubertin, dont la rapacité s’exerçait dans une sphère supérieure,
+non-seulement ne faisait pas concurrence à ses associés,
+mais il empêchait les capitaux de la Ville-aux-Fayes de prendre
+cette fructueuse route. On peut deviner maintenant quelle influence
+ce triumvirat de Rigou, de Soudry, de Gaubertin, obtenait
+aux élections par des électeurs dont la fortune dépendait de
+leur mansuétude.</p>
+
+<p>Haine, intelligence et fortune, tel était le triangle terrible par
+lequel s’expliquait l’ennemi le plus proche des Aigues, le surveillant
+du général, en relations constantes avec soixante ou quatre-vingts
+petits propriétaires, parents ou alliés des paysans, et qui le
+redoutaient comme on redoute un créancier.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_411">411</span>
+Rigou se superposait à Tonsard; l’un vivait de vols en nature,
+l’autre s’engraissait de rapines légales. Tous deux aimaient à bien
+vivre, c’était la même nature sous deux espèces, l’une naturelle,
+l’autre aiguisée par l’éducation du cloître.</p>
+
+<p>Lorsque Vaudoyer quitta le cabaret du Grand-I-Vert pour consulter
+l’ancien maire, il était environ quatre heures. A cette heure
+Rigou dînait.</p>
+
+<p>En trouvant la porte bâtarde fermée, Vaudoyer regarda par-dessus
+les rideaux en criant: —Monsieur Rigou, c’est moi, Vaudoyer...</p>
+
+<p>Jean sortit par la porte cochère, et fit entrer Vaudoyer un instant
+après en lui disant: —Viens au jardin, Monsieur a du monde.</p>
+
+<p>Ce monde était Sibilet, qui, sous le prétexte de s’entendre relativement
+à la signification du jugement que venait de faire Brunet,
+s’entretenait avec Rigou de toute autre chose. Il avait trouvé
+l’usurier achevant son dessert.</p>
+
+<p>Sur une table carrée éblouissante de linge, car, peu soucieux
+de la peine de sa femme et d’Annette, Rigou voulait du linge blanc
+tous les jours, le régisseur vit apporter une jatte de fraises, des
+abricots, des pêches, des figues, des amandes, tous les fruits de la
+saison à profusion, servis dans des assiettes de porcelaine blanche
+et sur des feuilles de vigne, presque aussi coquettement qu’aux
+Aigues.</p>
+
+<p>En voyant Sibilet, Rigou lui dit de pousser les verroux aux
+portes battantes intérieures qui se trouvaient adaptées à chaque
+porte, autant pour garantir du froid que pour étouffer les sons, et
+il lui demanda quelle affaire si pressante l’obligeait à venir le voir
+en plein jour, tandis qu’il pouvait conférer si sûrement pendant
+la nuit.</p>
+
+<p>—C’est que le Tapissier a parlé d’aller à Paris y voir le Garde
+des sceaux; il est capable de vous faire bien du mal, de demander
+le déplacement de votre gendre, des juges de la Ville-aux-Fayes,
+et du président, surtout quand il lira le jugement qu’on vient de
+rendre en votre faveur. Il se cabre, il est fin, il a dans l’abbé Brossette
+un conseil capable de jouter avec vous et avec Gaubertin...
+Les prêtres sont puissants. Monseigneur l’évêque aime bien l’abbé
+Brossette. Madame la comtesse a parlé d’aller voir son cousin le
+préfet, le comte de Castéran, à propos de Nicolas. Michaud commence
+à lire couramment dans notre jeu.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_412">412</span>
+—Tu as peur, dit l’usurier tout doucement en jetant sur Sibilet
+un regard que le soupçon rendit moins terne qu’à l’ordinaire
+et qui fut terrible. Tu calcules s’il ne vaut pas mieux te mettre
+du côté de monsieur le comte de Montcornet?</p>
+
+<p>—Je ne vois pas trop où je prendrais, quand vous aurez dépecé
+les Aigues, quatre mille francs à placer tous les ans, honnêtement,
+comme je le fais depuis cinq ans, répondit crûment Sibilet. Monsieur
+Gaubertin m’a, dans le temps, débité les plus belles promesses;
+mais la crise approche, on va se battre certainement; promettre
+et tenir sont deux après la victoire.</p>
+
+<p>—Je lui parlerai, répondit Rigou tranquillement. En attendant
+voici, moi, ce que je répondrais, si cela me regardait: «Depuis
+cinq ans, tu portes à M. Rigou quatre mille francs par an, et ce
+brave homme t’en donne sept et demi pour cent, ce qui te fait en
+ce moment un compte de vingt-sept mille francs, à cause de l’accumulation
+des intérêts; mais comme il existe un acte sous signature
+privée, double entre toi et Rigou, le régisseur des Aigues serait
+renvoyé le jour où l’abbé Brossette apporterait cet acte sous
+les yeux du Tapissier, surtout après une lettre anonyme qui l’instruirait
+de ton double rôle. Tu ferais donc mieux de chasser avec
+nous, sans demander tes os par avance, d’autant plus que monsieur
+Rigou n’étant pas tenu de te donner légalement sept et demi
+pour cent et les intérêts des intérêts, te ferait des <i>offres réelles</i>
+de tes vingt mille francs; et en attendant que tu puisses les palper,
+ton procès, allongé par la chicane, serait jugé par le tribunal
+de la Ville-aux-Fayes. En te conduisant sagement, quand monsieur
+Rigou sera propriétaire de ton pavillon aux Aigues, tu pourras
+continuer avec trente mille francs environ et trente mille
+autres francs que pourrait te confier Rigou, ce qui sera d’autant
+plus avantageux que les paysans se jetteront sur les terres des
+Aigues divisées en petits lots, comme la pauvreté sur le monde.»
+Voilà ce que pourrait te dire monsieur Gaubertin; mais moi je
+n’ai rien à te répondre, cela ne me regarde pas... Gaubertin et
+moi nous avons à nous plaindre de cet enfant du peuple qui
+bat son père, et nous poursuivons notre idée. Si l’ami Gaubertin
+a besoin de toi, moi je n’ai besoin de personne, car tout le
+monde est à ma dévotion. Quant au Garde des sceaux, on en
+change assez souvent; tandis que, nous autres, nous sommes
+toujours là.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_413">413</span>
+—Enfin, vous êtes prévenu, reprit Sibilet qui se sentit bâté
+comme un âne.</p>
+
+<p>—Prévenu de quoi? demanda finement Rigou.</p>
+
+<p>—De ce que fera le Tapissier, répondit humblement le régisseur,
+il est allé furieux à la préfecture.</p>
+
+<p>—Qu’il aille! si les Montcornet n’usaient pas de roues, que deviendraient
+les carrossiers?</p>
+
+<p>—Je vous apporterai mille écus ce soir à onze heures...
+dit Sibilet; mais vous devriez avancer mes affaires en me
+cédant quelques-unes de vos hypothèques arrivées à terme...,
+une de celles qui pourraient me valoir quelques bons lots de
+terres...</p>
+
+<p>—J’ai celle de Courtecuisse, et je veux le ménager, car c’est
+le meilleur tireur du département; en te la transportant tu aurais
+l’air de tracasser ce drôle-là pour le compte du Tapissier, et ça
+ferait d’une pierre deux coups, il serait capable de tout en se
+<ins title="original: vovant">voyant</ins> plus bas que Fourchon. Courtecuisse s’est exterminé sur
+la Bâchelerie, il a bien amendé le terrain, il a mis des espaliers aux
+murs du jardin. Ce petit domaine vaut quatre mille francs, le
+comte te les donnerait pour les trois arpents qui jouxtent ses remises.
+Si Courtecuisse n’était pas un licheur, il aurait pu payer
+ses intérêts avec ce qu’on y tue de gibier.</p>
+
+<p>—Eh bien! transportez-moi cette créance, j’y ferai mon beurre,
+j’aurai la maison et le jardin pour rien, le comte achètera les trois
+arpents.</p>
+
+<p>—Quelle part me donneras-tu?</p>
+
+<p>—Mon Dieu! vous sauriez traire du lait à un bœuf! s’écria Sibilet.
+Et moi, qui viens d’arracher au Tapissier l’ordre de réglementer
+le glanage d’après la loi...</p>
+
+<p>—Tu as obtenu cela, mon gars? dit Rigou, qui plusieurs jours
+auparavant avait suggéré l’idée de ces vexations à Sibilet en lui disant
+de les conseiller au général. Nous le tenons, il est perdu;
+mais ce n’est pas assez de le tenir par un bout, il faut le ficeler
+comme une carotte de tabac! Tire les verroux, mon gars, dis à
+ma femme de m’apporter le café, les liqueurs, et dis à Jean d’atteler,
+je vais à Soulanges. A ce soir! —Bonjour Vaudoyer, dit
+l’ancien maire en voyant entrer son ancien garde champêtre. Eh
+bien! qu’y a-t-il?...</p>
+
+<p>Vaudoyer raconta tout ce qui venait de se passer au cabaret et
+<span class="pagenum" id="page_414">414</span>
+demanda l’avis de Rigou sur la légalité des règlements médités par
+le général.</p>
+
+<p>—Il en a le droit, répliqua nettement Rigou. Nous avons un
+rude seigneur; l’abbé Brossette est un malin, votre curé suggère
+toutes ces mesures-là, parce que vous n’allez pas à la messe, tas
+de parpaillots! J’y vais bien, moi! Il y a un Dieu, voyez-vous!...
+Vous endurez tout, le Tapissier ira toujours de l’avant!...</p>
+
+<p>—Eh bien! nous glanerons!... dit Vaudoyer avec cet accent
+résolu qui distingue les Bourguignons.</p>
+
+<p>—Sans certificat d’indigence? reprit l’usurier. On dit qu’il est
+allé demander des troupes à la préfecture, afin de vous faire rentrer
+dans le devoir.</p>
+
+<p>—Nous glanerons comme par le passé, répéta Vaudoyer.</p>
+
+<p>—Glanez!... monsieur Sarcus jugera si vous avez raison, dit
+l’usurier en ayant l’air de promettre aux glaneurs la protection de
+la justice de paix.</p>
+
+<p>—Nous glanerons et nous serons en force!... ou la Bourgogne
+ne serait plus la Bourgogne! dit Vaudoyer. Si les gendarmes ont
+des sabres, nous avons des faux, et nous verrons!</p>
+
+<p>A quatre heures et demie, la grande porte verte de l’ancien
+presbytère tourna sur ses gonds, et le cheval bai-brun, mené à la
+bride par Jean, tourna vers la place. Madame Rigou et Annette,
+venues sur le pas de la porte bâtarde, regardaient la petite carriole
+d’osier, peinte en vert, à capote de cuir, où se trouvait leur maître
+établi sur de bons coussins.</p>
+
+<p>—Ne vous attardez pas, monsieur, dit Annette en faisant une
+petite moue.</p>
+
+<p>Tous les gens du village, instruits déjà des menaçants arrêtés
+que le maire voulait prendre, se mirent tous sur leurs portes ou
+s’arrêtèrent dans la grande rue en voyant passer Rigou, pensant
+tous qu’il allait à Soulanges pour les défendre.</p>
+
+<p>—Eh bien! madame Courtecuisse, notre ancien maire va sans
+doute aller nous défendre, dit une vieille fileuse que la question
+des délits forestiers intéressait beaucoup, car son mari vendait des
+fagots volés à Soulanges.</p>
+
+<p>—Mon Dieu! le cœur lui saigne de voir ce qui se passe, il en
+est malheureux autant que vous autres, répondit la pauvre femme
+qui tremblait au nom seul de son créancier, et qui par peur en
+faisait l’éloge.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_415">415</span>
+—Ah! c’est pas pour dire, mais on l’a bien maltraité, lui! —Bonjour,
+monsieur Rigou, dit la fileuse, que Rigou salua ainsi que
+sa débitrice.</p>
+
+<p>Quand l’usurier traversa la Thune, guéable en tout temps, Tonsard,
+sorti de son cabaret, dit à Rigou sur la route cantonale:
+Eh bien! père Rigou, le Tapissier veut donc que nous soyons ses
+chiens?</p>
+
+<p>—Nous verrons ça! répondit l’usurier en fouettant son cheval.</p>
+
+<p>—Il saura bien nous défendre, dit Tonsard à un groupe de
+femmes et d’enfants attroupés autour de lui.</p>
+
+<p>—Il pense à vous, comme un aubergiste pense aux goujons en
+nettoyant sa poêle à frire, répliqua Fourchon.</p>
+
+<p>—Ote donc le battant à ta <i>grelotte</i> quand tu <ins title="original: est">es</ins> soûl!..., dit
+Mouche en tirant son grand-père par sa blouse et le faisant tomber
+sur le talus au rez d’un peuplier. Si ce mâtin de moine entendait
+ça, tu ne lui vendrais plus tes paroles si cher...</p>
+
+<p class="sepb2">En effet, si Rigou courait à Soulanges, il était emporté par la
+nouvelle si grave donnée par le régisseur des Aigues, et qui lui
+parut menaçante pour la coalition secrète de la <ins title="original: bougeoisie">bourgeoisie</ins> avonnaise.</p>
+
+<hr class="small3">
+
+<h4>DEUXIÈME PARTIE</h4>
+
+<hr class="small4">
+
+<h5>I.—LA PREMIÈRE SOCIÉTÉ DE SOULANGES.</h5>
+
+<p class="nbreak">A six kilomètres environ de Blangy, pour parler légalement, et
+à une distance égale de la Ville-aux-Fayes, s’élève en amphithéâtre
+sur un monticule, ramification de la longue côte parallèle à celle
+au bas de laquelle coule l’Avonne, la petite ville de Soulanges,
+surnommée <i>la Jolie</i>, peut-être à plus juste titre que Mantes.</p>
+
+<p>Au bas de cette colline, la Thune s’étale sur un fond d’argile
+<span class="pagenum" id="page_416">416</span>
+d’une étendue d’environ trente hectares, au bout duquel les moulins
+de Soulanges, établis sur de nombreux îlots, dessinent une
+fabrique aussi gracieuse que pourrait l’inventer un architecte de
+jardins. Après avoir arrosé le parc de Soulanges, où elle alimente
+de belles rivières et des lacs artificiels, la Thune se jette dans
+l’Avonne par un canal magnifique.</p>
+
+<p>Le château de Soulanges, rebâti sous Louis XIV, sur les dessins
+de <ins title="original: Mansard">Mansart</ins>, et l’un des plus beaux de Bourgogne,
+fait face à <ins title="inséré «la»">la</ins>
+ville. Ainsi Soulanges et le château se présentent respectivement
+un point de vue aussi splendide qu’élégant. La route cantonale
+tourne entre la ville et l’étang, un peu trop pompeusement nommé
+le lac de Soulanges par les gens du pays.</p>
+
+<p>Cette petite ville est une de ces compositions naturelles excessivement
+rares en France, où le joli, dans ce genre, manque absolument.
+Là, vous retrouverez en effet, le joli de la Suisse, comme
+le disait Blondet dans sa lettre, le joli des environs de Neufchâtel.
+Les gais vignobles qui forment une ceinture à Soulanges complètent
+cette ressemblance, <ins title="original: hormi">hormis</ins> le Jura et les Alpes, toutefois;
+les rues, superposées les unes aux autres sur la colline, ont peu
+de maisons, car elles sont toutes accompagnées de jardins, qui
+produisent ces masses de verdure si rares dans les capitales. Les
+toitures bleues ou rouges, mélangées de fleurs, d’arbres, de terrasses
+à treillages, offrent des aspects variés et pleins d’harmonie.</p>
+
+<p>L’église, une vieille église du moyen âge, bâtie en pierres,
+grâce à la <ins title="original: munificeuce">munificence</ins> des seigneurs de Soulanges, qui s’y sont
+réservé d’abord une chapelle près du chœur, puis une chapelle
+souterraine, leur nécropole, offre, comme celle de Longjumeau,
+pour portail, une immense arcade, frangée de cercles fleuris et
+garnis de statuettes, flanquée de deux piliers à niches terminés en
+aiguilles. Cette porte, assez souvent répétée dans les petites églises
+du Moyen Age que le hasard a préservées des ravages du calvinisme,
+est couronnée par un triglyphe au-dessus duquel s’élève
+une Vierge sculptée tenant l’Enfant-Jésus. Les bas-côtés se composent
+à l’extérieur de cinq arcades pleines dessinées par des nervures,
+éclairées par des fenêtres à vitraux. Le chevet s’appuie sur
+des arcs-boutants dignes d’une cathédrale. Le clocher, qui se
+trouve dans une branche de la croix, est une tour carrée surmontée
+d’une campanille. Cette église s’aperçoit de loin, car elle est en
+haut de la grande place au bas de laquelle passe la route.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_417">417</span>
+La place, d’une assez grande largeur, est bordée de constructions
+originales, toutes de diverses époques. Beaucoup, moitié
+bois, moitié briques, et dont les solives ont un gilet d’ardoises,
+remontent au moyen âge. D’autres en pierres et à balcon,
+montrent ce pignon si cher à nos aïeux, et qui date du douzième
+siècle. Plusieurs attirent le regard par ces vieilles poutres saillantes
+à figures grotesques, dont la saillie forme un auvent, et qui rappelle
+le temps où la bourgeoisie était uniquement commerçante.
+La plus magnifique est l’ancien bailliage, maison à façade sculptée,
+en alignement avec l’église qu’elle accompagne admirablement.
+Vendue nationalement, elle fut achetée par la commune, qui en
+fit la mairie et y mit le tribunal de paix, où siégeait alors monsieur
+Sarcus, depuis l’institution du juge de paix.</p>
+
+<p>Ce léger croquis permet d’entrevoir la place de Soulanges,
+ornée au milieu d’une charmante fontaine rapportée d’Italie, en
+1520, par le maréchal de Soulanges, et qui ne déshonorerait pas
+une grande capitale. Un jet d’eau perpétuel, provenant d’une source
+située en haut de la colline, est distribué par quatre Amours en
+marbre blanc tenant des conques et couronnés d’un panier plein
+de raisins.</p>
+
+<p>Les voyageurs lettrés qui passeront par là, si jamais il en passe
+après Blondet, pourront y reconnaître cette place illustrée par
+Molière et par le théâtre espagnol, qui régna si longtemps sur la
+scène française, et qui démontrera toujours que la comédie est née
+en de chauds pays, où la vie se passait sur la place publique. La
+place de <ins title="original: Soulages">Soulanges</ins> rappelle d’autant mieux cette place classique,
+et toujours semblable à elle-même sur tous les théâtres, que les
+deux premières rues la coupant précisément à la hauteur de la
+fontaine, figurent ces coulisses si nécessaires aux maîtres et aux
+valets pour se rencontrer ou pour se fuir. Au coin d’une de ces
+rues, qui se nomme la rue de la Fontaine, brillent les panonceaux
+de maître Lupin. La maison Sarcus, la maison du percepteur
+Guerbet, celle de <ins title="original: Brunel">Brunet</ins>, celle du greffier Gourdon et de son frère
+le médecin, celle du vieux monsieur Gendrin-Vattebled, le garde
+général des eaux et forêts. Ces maisons, tenues très-proprement
+par leurs propriétaires, qui prennent au sérieux le surnom de leur
+ville, sont sises aux alentours de la place, le quartier aristocratique
+de Soulanges.</p>
+
+<p>La maison de madame Soudry, car la puissante individualité
+<span class="pagenum" id="page_418">418</span>
+de l’ancienne femme de chambre de mademoiselle Laguerre avait
+absorbé le chef de la communauté; cette maison entièrement moderne
+avait été bâtie par un riche marchand de vin, né à Soulanges,
+qui, après avoir fait sa fortune à Paris, revint en 1793
+acheter du blé pour sa ville natale. Il y fut massacré comme accapareur
+par la populace, ameutée au cri d’un misérable maçon,
+l’oncle de Godain, avec lequel il avait des difficultés à propos de
+son ambitieuse bâtisse.</p>
+
+<p>La liquidation de cette succession, vivement discutée entre collatéraux,
+traîna si bien, qu’en 1798, Soudry, de retour à Soulanges,
+put acheter pour mille écus en espèces le palais du marchand
+de vin, et il le loua d’abord au département pour y loger la
+gendarmerie. En 1811, mademoiselle Cochet, que Soudry consultait
+en toute chose, s’opposa vivement à ce que le bail fût
+continué, trouvant cette maison inhabitable, en concubinage,
+disait-elle, avec une caserne. La ville de Soulanges, aidée par le
+département, bâtit alors un hôtel à la gendarmerie, dans une rue
+latérale à la mairie. Le brigadier nettoya sa maison, y restitua
+le lustre primitif souillé par l’écurie et par l’habitation des gendarmes.</p>
+
+<p>Cette maison, élevée d’un étage et coiffée d’un toit percé de
+mansardes, voit le paysage par trois façades, une sur la place,
+l’autre sur le lac, et la troisième sur un jardin. Le quatrième côté
+donne sur une cour qui sépare les Soudry de la maison voisine,
+occupée par un épicier nommé <ins title="original: Wattebled">Vattebled</ins>, un homme de la <i>seconde
+société</i>, père de la belle madame Plissoud, de laquelle il
+sera bientôt question.</p>
+
+<p>Toutes les petites villes ont <i>une belle madame</i>, comme elles
+ont un Socquard et un café de la Paix.</p>
+
+<p>Chacun devine que la façade sur le lac est bordée d’une terrasse
+à jardinet d’une médiocre élévation, terminée par une balustrade
+en pierre et qui longe la route cantonale. On descend de
+cette terrasse dans le jardin par un escalier sur chaque marche
+duquel se trouve un oranger, un grenadier, un myrte et autres
+arbres d’ornement, qui nécessitent au bout du jardin une serre
+que madame Soudry s’obstine à nommer une <i>resserre</i>. Sur la
+place, on entre dans la maison par un perron élevé de plusieurs
+marches. Selon l’habitude des petites villes, la porte cochère, réservée
+au service de la cour, au cheval du maître et aux arrivages
+<span class="pagenum" id="page_419">419</span>
+extraordinaires, s’ouvre assez rarement. Les habitués, venant tous
+à pied, montaient par le perron.</p>
+
+<p>Le style de l’hôtel Soudry est sec; les assises sont indiquées par
+des filets dits à gouttière; les fenêtres sont encadrées de moulures
+alternativement grêles et fortes, dans le genre de celles des pavillons
+Gabriel et Perronnet de la place Louis XV. Ces ornements
+donnent, dans une si petite ville, un aspect monumental à cette
+maison devenue célèbre.</p>
+
+<p>En face, à l’autre angle de la place, se trouve le fameux café de
+la Paix, dont les particularités et le prestigieux Tivoli surtout exigeront
+plus tard des descriptions moins succinctes que celle de la
+maison Soudry.</p>
+
+<p>Rigou venait très-rarement à Soulanges, car chacun se rendait
+chez lui: le notaire Lupin comme Gaubertin, Soudry comme
+Gendrin, tant on le craignait. Mais on va voir que tout homme
+instruit, comme l’était l’ex-bénédictin, eût imité la réserve de
+Rigou, par l’esquisse, nécessaire ici, des personnes de qui l’on
+disait dans le pays: —C’est la <i>première société</i> de Soulanges.</p>
+
+<p>De toutes ces figures, la plus originale, vous le pressentez, était
+madame Soudry, dont le personnage, pour être bien rendu, exige
+toutes les minuties du pinceau.</p>
+
+<p>Madame Soudry se permettait un <i>soupçon de rouge</i> à l’imitation
+de mademoiselle Laguerre; mais cette légère teinte avait
+changé, par la force de l’habitude, en plaques de vermillon si pittoresquement
+appelées des roues de carrosses par nos ancêtres. Les
+rides du visage, devenant de plus en plus profondes et multipliées,
+la mairesse avait imaginé pouvoir les combler de fard. Son front
+jaunissait aussi par trop, et ses tempes miroitant, elle se <i>posait</i>
+du blanc, et figurait les veines de la jeunesse par de légers réseaux
+de bleu. Cette peinture donnait une excessive vivacité à ses
+yeux déjà fripons, en sorte que son masque eût paru plus que
+bizarre à des étrangers; mais, habituée à cet éclat postiche, sa société
+trouvait madame Soudry très-belle.</p>
+
+<p>Cette haquenée, toujours décolletée, montrait son dos et sa
+poitrine blanchis et vernis l’un et l’autre par les mêmes procédés
+employés pour le visage; mais heureusement, sous prétexte de
+faire badiner de magnifiques dentelles, elle voilait à demi ses produits
+chimiques. Elle portait toujours un corps de jupe à baleines
+dont la pointe descendait très-bas, garni de nœuds partout, même
+<span class="pagenum" id="page_420">420</span>
+à la pointe!... sa jupe rendait des sons criards tant la soie et les
+falbalas y foisonnaient.</p>
+
+<p>Cet attirail, qui justifie le mot <i>atours</i>, bientôt inexplicable,
+était en damas de grand prix ce soir-là, car madame Soudry possédait
+cent habillements plus riches les uns que les autres, provenant
+tous de l’immense et splendide garde-robe de mademoiselle
+Laguerre, et toutes retaillées par elle dans le dernier genre de
+1808. Les cheveux de sa perruque blonde, crêpés et poudrés,
+semblaient soulever son superbe bonnet à coques de satin rouge
+cerise, pareil aux rubans de ses garnitures.</p>
+
+<p>Si vous voulez vous figurer sous ce bonnet toujours ultra-coquet
+un visage de macaque d’une laideur monstrueuse, où le nez
+camus, dénudé comme celui de la Mort, est séparé par une forte
+marge de chair barbue d’une bouche à râtelier mécanique, où les
+sons s’engagent comme en des cors de chasse, vous comprendrez
+difficilement pourquoi la première société de la ville et tout Soulanges,
+en un mot, trouvait belle cette quasi-reine, à moins de
+vous rappeler le traité succinct <i>ex professo</i> qu’une des femmes
+les plus spirituelles de notre temps a récemment écrit sur l’art de
+se faire belle à Paris par les accessoires dont on s’y entoure.</p>
+
+<p>En effet, d’abord madame Soudry vivait au milieu des dons magnifiques
+amassés chez sa maîtresse, et que l’ex-bénédictin appelait
+<i lang="la">fructus belli</i>. Puis elle tirait parti de sa laideur en l’exagérant,
+en se donnant cet air, cette tournure qui ne se prennent qu’à
+Paris, et dont le secret reste à la Parisienne la plus vulgaire, toujours
+plus ou moins singe. Elle se serrait beaucoup, elle mettait
+une énorme tournure, elle portait des boucles de diamants aux
+oreilles, ses doigts <ins title="original: était">étaient</ins> surchargés de bagues. Enfin, en haut de
+son corset, entre deux masses arrosées de blanc de perle, brillait
+un hanneton composé de deux topazes et à tête en diamant, un
+présent de chère maîtresse, dont on parlait dans tout le département.
+De même que feu sa maîtresse, elle allait toujours les bras
+nus et agitait un éventail d’ivoire à peinture de Boucher, et auquel
+deux petites roses servaient de boutons.</p>
+
+<p>Quand elle sortait, madame Soudry tenait sur sa tête le vrai parasol
+du dix-huitième siècle, c’est-à-dire une canne au haut de
+laquelle se déployait une ombrelle verte à franges vertes. De dessus
+la terrasse, quand elle s’y promenait, un passant, en la regardant
+de très-loin, aurait cru voir marcher une figure de Watteau.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_421">421</span>
+Dans ce salon, tendu de damas rouge, à rideaux de damas doublés
+en soie blanche, et dont la cheminée était garnie de chinoiseries
+du bon temps de Louis XV, avec feu, galeries, branches de lis
+élevées en l’air par des Amours, dans ce salon plein de meubles
+en bois doré à pied de biche, on concevait que des gens de Soulanges
+pussent dire de la maîtresse de la maison: La belle madame
+Soudry! Aussi l’hôtel Soudry était-il devenu le préjugé national
+de ce chef-lieu de canton.</p>
+
+<p>Si la première société de cette petite ville croyait en sa reine,
+sa reine croyait également en elle-même. Par un phénomène qui
+n’est pas rare, et que la vanité de mère, que la vanité d’auteur
+accomplissent à tous moments sous nos yeux pour les œuvres littéraires
+comme pour les filles à marier, en sept ans, la Cochet
+s’était si bien enterrée dans madame la mairesse, que non-seulement
+la Soudry ne se souvenait plus de sa première condition,
+mais encore elle croyait être une femme comme il faut. Elle s’était
+si bien rappelé les airs de tête, les tons de fausset, les gestes, les
+façons de sa maîtresse, qu’en en retrouvant l’opulente existence,
+elle en avait retrouvé l’impertinence. Elle savait son dix-huitième
+siècle, les anecdotes des grands seigneurs et leurs parentés sur le
+bout du doigt. Cette érudition d’antichambre lui composait une
+conversation qui sentait son Œil-de-Bœuf. Là donc, son esprit de
+soubrette passait pour de l’esprit de bon aloi. Au moral, la mairesse
+était, si vous voulez, du strass; mais, pour les sauvages, le
+strass ne vaut-il pas le diamant?</p>
+
+<p>Cette femme s’entendait aduler, diviniser, comme jadis on divinisait
+sa maîtresse par les gens de sa société qui trouvaient chez
+elle un dîner tous les huit jours, et du café, des liqueurs quand ils
+arrivaient au moment du dessert, hasard assez fréquent. Aucune
+tête de femme n’eût pu résister à la puissance exhilarante de cet
+encensement continu. L’hiver, ce salon bien chauffé, bien éclairé
+en bougies, se remplissait des bourgeois les plus riches, qui remboursaient
+en éloges les fines liqueurs et les vins exquis provenant
+de la cave de chère maîtresse. Les habitués et leurs femmes, véritables
+usufruitiers de ce luxe, économisaient ainsi chauffage et lumière.
+Aussi, savez-vous ce qui se proclamait à cinq lieues à la
+ronde, et même à la Ville-aux-Fayes?</p>
+
+<p>—Madame Soudry fait à merveille les honneurs de chez elle,
+se disait-on en passant en revue les notabilités départementales;
+<span class="pagenum" id="page_422">422</span>
+elle tient maison ouverte; on est admirablement chez elle. Elle
+sait faire les honneurs de sa fortune. Elle a le petit mot pour
+rire. Et quelle belle argenterie! C’est une maison comme il n’y
+en a qu’à Paris!...</p>
+
+<p>L’argenterie donnée par Bouret à mademoiselle Laguerre, une
+magnifique argenterie du fameux Germain, avait été littéralement
+volée par la Soudry. A la mort de mademoiselle Laguerre, elle la
+mit tout simplement dans sa chambre, et elle ne put être réclamée
+par des héritiers qui ne savaient rien des valeurs de la succession.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, les douze ou quinze personnes qui représentaient
+la première société de Soulanges parlaient de madame
+Soudry comme de l’amie intime de mademoiselle Laguerre, en se
+cabrant au mot de <i>femme de chambre</i>, et prétendant qu’elle s’était
+immolée à la cantatrice en se faisant la compagne de cette
+grande actrice.</p>
+
+<p>Chose étrange et vraie! toutes ces illusions, devenues des réalités,
+se propageaient chez madame Soudry jusque dans les régions
+positives du cœur; elle régnait tyranniquement sur son mari.</p>
+
+<p>Le gendarme, obligé d’aimer une femme plus âgée que lui de
+dix ans, et qui gardait le maniement de sa fortune, l’entretenait
+dans les idées qu’elle avait fini par concevoir de sa beauté. Néanmoins,
+quand on l’enviait, quand on lui parlait de son bonheur, le
+gendarme souhaitait quelquefois qu’on fût à sa place; car, pour cacher
+ses peccadilles, il prenait des précautions comme on en prend
+avec une jeune femme adorée, et il n’avait pu introduire que depuis
+quelques jours une jolie servante au logis.</p>
+
+<p>Le portrait de cette reine, un peu grotesque, mais dont plusieurs
+exemplaires se rencontraient encore à cette époque en province,
+les uns plus ou moins nobles, les autres tenant à la haute
+finance, témoin une veuve de fermier général qui se mettait encore
+des rouelles de veau sur les joues, en Touraine; ce portrait,
+peint d’après nature, serait incomplet sans les brillants dans lesquels
+il était enchâssé, sans les principaux courtisans dont l’esquisse
+est nécessaire, ne fût-ce que pour expliquer combien sont
+redoutables de pareils lilliputiens, et quels sont au fond des petites
+villes les organes de l’opinion publique. Qu’on ne s’y trompe
+pas! il est des localités qui, pareilles à Soulanges, sans être un
+bourg, un village, ni une petite ville, tiennent de la ville, du
+village et du bourg. Les physionomies des habitants sont tout
+<span class="pagenum" id="page_423">423</span>
+autres qu’au sein des bonnes, grosses, méchantes villes de province;
+la vie de campagne y influe sur les mœurs, et ce mélange
+de teintes produit des figures vraiment originales.</p>
+
+<p>Après madame Soudry, le personnage le plus important était le
+notaire Lupin, le chargé d’affaires de la maison Soulanges; car il
+est inutile de parler du vieux Gendrin-<ins title="original: Wattebled">Vattebled</ins>, le garde général,
+un nonagénaire en train de mourir, et qui, depuis l’avénement
+de madame Soudry, restait chez lui; mais, après avoir régné
+sur Soulanges en homme qui jouissait de sa place depuis le
+règne de Louis XV, il parlait encore dans ses moments lucides, de
+la juridiction de la Table de marbre.</p>
+
+<p>Quoique comptant quarante-cinq printemps, Lupin, frais et
+rose, grâce à l’embonpoint qui sature inévitablement les gens de
+cabinet, chantait encore la romance. Aussi conservait-il le costume
+élégant des chanteurs de salon. Il paraissait presque Parisien avec
+ses bottes soigneusement cirées, ses gilets jaune-soufre, ses redingotes
+justes, ses riches cravates de soie, ses pantalons à la mode.
+Il faisait friser ses cheveux par le coiffeur de Soulanges, la gazette
+de la ville, et se maintenait à l’état d’homme à bonnes fortunes, à
+cause de sa liaison avec madame Sarcus, la femme de Sarcus le
+Riche, qui, sans comparaison, était dans sa vie ce que les campagnes
+d’Italie furent pour Napoléon. Lui seul allait à Paris, où il
+était reçu chez les Soulanges. Aussi eussiez-vous deviné la suprématie
+qu’il exerçait en sa qualité de fat et de juge en fait d’élégance,
+rien qu’à l’entendre parler. Il se prononçait sur toute chose
+par un seul mot à trois modificatifs, le mot artistique <i>croûte</i>.</p>
+
+<p>Un homme, un meuble, une femme pouvaient être <i>croûte</i>;
+puis, dans un degré supérieur de <ins title="original: mal façon">malfaçon</ins>, <i>croûton</i>; enfin, pour
+dernier terme, <i>croûte-au-pot</i>! <i>Croûte-au-pot</i>, c’était le: <i>ça
+n’existe pas</i> des artistes, l’omnium du mépris. Croûte, on pouvait
+se désencroûter; croûton était sans ressources; mais croûte-au-pot!
+Oh! mieux valait n’être jamais sorti du néant. Quant à
+l’éloge, il se réduisait au redoublement du mot charmant!... —C’est
+charmant! était le positif de son admiration. —Charmant!
+charmant!... —Vous pouviez être tranquille. —Mais: Charmant!
+charmant! charmant! il fallait retirer l’échelle, on atteignait au
+ciel de la perfection.</p>
+
+<p>Le tabellion, car il se nommait lui-même le tabellion, garde-notes,
+petit notaire, en se mettant par la raillerie au-dessus de son
+<span class="pagenum" id="page_424">424</span>
+état; le tabellion restait dans les termes d’une galanterie parlée
+avec madame la mairesse, qui se sentait un faible pour Lupin,
+quoiqu’il fût blond et qu’il portât lunettes. La Cochet n’avait jamais
+aimé que les hommes bruns, moustachés, à bosquets sur les
+phalanges des doigts, des alcides enfin. Mais elle faisait une exception
+pour Lupin, à cause de son élégance, et d’ailleurs, elle pensait
+que son triomphe à Soulanges ne serait complet qu’avec un adorateur;
+mais, au grand désespoir de Soudry, les adorateurs de la
+reine n’osaient pas donner à leur admiration une forme adultère.</p>
+
+<p>La voix du tabellion était une haute-contre; il en donnait parfois
+l’échantillon dans les coins, ou sur la terrasse, une façon de
+rappeler son <i>talent d’agrément</i>, écueil contre lequel se brisent
+tous les hommes à talent d’agrément, même les hommes de génie,
+hélas!</p>
+
+<p>Lupin avait épousé une héritière en sabots et en bas bleus, la
+fille unique d’un marchand de sel, enrichi pendant la révolution,
+époque à laquelle les faux-sauniers firent d’énormes gains, à la faveur
+de la réaction qui eut lieu contre les gabelles. Il laissait prudemment
+sa femme à la maison, où Bébelle était maintenue par
+une passion platonique pour un très-beau premier clerc, sans autre
+fortune que ses appointements, un nommé Bonnac, qui, dans la
+seconde société, jouait le même rôle que son patron dans la première.</p>
+
+<p>Madame Lupin, femme sans aucune espèce d’éducation, apparaissait
+aux grands jours <ins title="original: seulemeut">seulement</ins>, sous la forme d’une énorme
+pipe de Bourgogne habillée de velours et surmontée d’une petite
+tête enfoncée dans des épaules d’un ton douteux. Aucun procédé
+ne pouvait maintenir le cercle de la ceinture à sa place naturelle.
+Bébelle avouait naïvement que la prudence lui défendait de porter
+des corsets. Enfin l’imagination d’un poëte ou mieux celle d’un inventeur
+n’aurait pas trouvé dans le dos de Bébelle trace de la séduisante
+sinuosité qu’y produisent les vertèbres chez toutes les
+femmes qui sont femmes.</p>
+
+<p>Bébelle, ronde comme une tortue, appartenait aux femelles invertébrées.
+Ce développement effrayant du tissu cellulaire rassurait
+sans doute beaucoup Lupin sur la petite passion de la grosse
+Bébelle, qu’il nommait Bébelle effrontément, sans faire rire personne.</p>
+
+<p>—Votre femme, qu’est-elle? lui demanda Sarcus le Riche, qui
+<span class="pagenum" id="page_425">425</span>
+ne digéra pas un jour le mot <i>croûte-au-pot</i>, dit pour un meuble
+acheté d’occasion. —Ma femme n’est pas comme la vôtre, elle
+n’est pas encore définie, répondit-il.</p>
+
+<p>Lupin cachait sous sa grosse enveloppe un esprit subtil; il avait
+le bon sens de taire sa fortune, au moins aussi considérable que
+celle de Rigou.</p>
+
+<p><i>Le fils à monsieur Lupin</i>, Amaury, désolait son père. Ce fils
+unique, un des dons Juans de la vallée, se refusait à suivre la carrière
+paternelle; il abusait de son avantage de fils unique en faisant
+d’énormes saignées à la caisse, sans jamais épuiser l’indulgence
+de son père, qui disait à chaque escapade: «J’ai pourtant
+été comme cela!» Amaury ne venait jamais chez madame Soudry
+qui <i>t’embêtait</i> (<i>sic</i>), car elle avait, par un souvenir de femme de
+chambre, tenté de faire l’éducation de ce jeune homme, que ses
+plaisirs conduisaient au billard du café de la Paix. Il y hantait la
+mauvaise compagnie de Soulanges, et même les Bonnébault. Il jetait
+sa <i>gourne</i> (un mot de madame Soudry), et répondait aux remontrances
+de son père par ce refrain perpétuel: «Renvoyez-moi
+à Paris, je m’ennuie ici!...»</p>
+
+<p>Lupin finissait, hélas! comme tous les <i>beaux</i>, par un attachement
+quasi conjugal. Sa passion connue était la femme du second
+huissier, audiencier de la justice de paix, madame Euphémie Plissoud,
+pour laquelle il n’avait pas de secrets. La belle madame Plissoud,
+fille de Vattebled l’épicier, régnait dans la seconde société
+comme madame Soudry dans la première. Ce Plissoud, le concurrent
+malheureux de <ins title="original: Brunel">Brunet</ins>, appartenait donc à la seconde société
+de Soulanges; car la conduite de sa femme, qu’il autorisait, disait-on,
+lui valait le mépris public de la première.</p>
+
+<p>Si Lupin était le musicien de la première société, monsieur
+Gourdon, le médecin, en était le savant. On disait de lui: «Nous
+avons ici un savant du premier mérite.» De même que madame
+Soudry (qui s’y connaissait pour avoir introduit le matin chez sa
+maîtresse Piccini et Glück, et pour avoir habillé mademoiselle Laguerre
+à l’Opéra) persuadait à tout le monde, même à Lupin,
+qu’il aurait fait fortune avec sa voix; de même elle regrettait que
+le médecin ne publiât rien de ses idées.</p>
+
+<p>Monsieur Gourdon répétait tout bonnement les idées de Buffon
+et de Cuvier sur le globe, ce qui pouvait difficilement le poser
+comme savant aux yeux des Soulangeois; mais il faisait une
+<span class="pagenum" id="page_426">426</span>
+<ins title="original: colfection">collection</ins> de coquilles et un herbier, mais il savait empailler les oiseaux.
+Enfin il poursuivait la gloire de léguer un cabinet d’histoire
+naturelle à la ville de Soulanges; dès lors, il passait dans tout le
+département pour un grand naturaliste, pour le successeur de
+Buffon.</p>
+
+<p>Ce médecin, semblable à un banquier génevois, car il en avait
+le pédantisme, l’air froid, la propreté puritaine, sans en avoir l’argent
+ni l’esprit calculateur, montrait avec une excessive complaisance
+ce fameux cabinet composé: d’un ours et d’une marmotte
+décédés en passage à Soulanges; de tous les rongeurs du département,
+les mulots, les musaraignes, les souris, les rats, etc.; de
+tous les oiseaux curieux tués en Bourgogne, parmi lesquels brillait
+un aigle des Alpes, pris dans le Jura. Gourdon possédait une collection
+de lépidoptères, mot qui faisait espérer des monstruosités
+et qui faisait dire en les voyant: Mais c’est des papillons! Puis un
+bel amas de coquilles fossiles provenant des collections de plusieurs
+de ses amis, qui lui léguèrent leurs coquilles en mourant,
+et enfin les minéraux de la Bourgogne et ceux du Jura.</p>
+
+<p>Ces richesses, établies dans des armoires vitrées dont les buffets
+à tiroirs contenaient une collection d’insectes, occupaient tout le
+premier étage de la maison Gourdon, et produisaient un certain effet
+par la bizarrerie des étiquettes, par la magie des couleurs et par
+la réunion de tant d’objets, auxquels on ne fait pas la moindre
+attention en les rencontrant dans la nature et qu’on admire sous
+verre. On prenait jour pour aller voir le cabinet de monsieur
+Gourdon.</p>
+
+<p>—J’ai, disait-il aux curieux, cinq cents sujets d’ornithologie,
+deux cents mammifères, cinq mille insectes, trois mille coquilles
+et sept cents échantillons de minéralogie.</p>
+
+<p>—Quelle patience vous avez eue! lui disaient les dames.</p>
+
+<p>—Il faut bien faire quelque chose pour son pays, répondait-il.</p>
+
+<p>Et il tirait un énorme intérêt de ses carcasses par cette phrase:
+«J’ai légué tout par testament à la ville.» Et les visiteurs d’admirer
+sa <i>philanthropie</i>! On parlait de consacrer tout le deuxième
+étage de la mairie, <i>après la mort</i> du médecin, à loger le <i>Museum
+Gourdon</i>.</p>
+
+<p>—Je compte sur la reconnaissance de mes concitoyens pour
+que mon nom y soit attaché, répondait-il à cette proposition, car
+je n’ose pas espérer qu’on y mette mon buste en marbre...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_427">427</span>
+—Comment donc! mais ce sera bien le moins qu’on puisse
+faire pour vous, lui répondait-on, n’êtes-vous pas la gloire de
+Soulanges?</p>
+
+<p>Et cet homme avait fini par se regarder comme une des célébrités
+de la Bourgogne; les rentes les plus solides ne sont pas les
+rentes sur l’État, mais celles qu’on se fait en amour-propre. Ce
+savant, pour employer le système grammatical de Lupin, était
+heureux, heureux, heureux.</p>
+
+<p>Gourdon le greffier, petit homme chafouin, dont tous les traits
+se ramassaient autour du nez, en sorte que le nez semblait être le
+point de départ du front, des joues, de la bouche, qui s’y rattachaient
+comme les ravins d’une montagne naissent tous du sommet,
+était regardé comme un des grands poëtes de la Bourgogne,
+un Piron, disait-on. Le double mérite des deux frères faisait dire
+d’eux au chef-lieu du département: «Nous avons à Soulanges les
+deux frères Gourdon, deux hommes très-distingués, deux hommes
+qui tiendraient bien leur place à Paris.»</p>
+
+<p>Joueur excessivement fort au bilboquet, la manie d’en jouer
+engendra chez le greffier une autre manie, celle de chanter ce
+jeu, qui fit fureur au dix-huitième siècle. Les manies chez les
+médiocrates sont souvent deux à deux. Gourdon jeune accoucha
+de son poëme sous le règne de Napoléon. N’est-ce pas vous dire à
+quelle école saine et prudente il appartenait? Luce de Lancival,
+Parny, Saint-Lambert, Rouché, Vigée, Andrieux, Berchoux étaient
+ses héros. Delille fut son dieu jusqu’au jour où la première société
+de Soulanges agita la question de savoir si Gourdon ne l’emportait
+pas sur Delille, que dès lors le greffier nomma toujours
+<i>monsieur l’abbé</i> <ins title="original: Delile">Delille</ins>, avec une politesse exagérée.</p>
+
+<p>Les poëmes accomplis de 1780 à 1814 furent taillés sur le
+même patron, et celui sur le bilboquet les expliquera tous. Ils tenaient
+un peu du tour de force. Le <i>Lutrin</i> est le Saturne de cette
+abortive génération de poëmes badins, tous en quatre chants à peu
+près, car, d’aller jusqu’à six, il était reconnu qu’on fatiguait le
+sujet.</p>
+
+<p>Ce poëme de Gourdon, nommé la Bilboquéide, obéissait à la
+poétique de ces œuvres départementales, invariables dans leurs
+règles identiques; elles contenaient dans le premier chant la description
+de la chose chantée, en débutant, comme chez Gourdon,
+par une invocation dont voici le modèle:</p>
+
+<div class="poetry pfix cs9"><span class="pagenum" id="page_428">428</span>
+ <div class="poem">
+ <div class="vers">Je chante ce doux jeu qui sied à tous les âges,</div>
+ <div class="vers">Aux petits comme aux grands, aux fous ainsi qu’aux sages;</div>
+ <div class="vers">Où notre agile main, au front d’un buis pointu,</div>
+ <div class="vers">Lance un globe à deux trous dans les airs suspendu.</div>
+ <div class="vers">Jeu charmant, des ennuis infaillible remède</div>
+ <div class="vers">Que nous eût envié l’inventeur Palamède!</div>
+ <div class="vers">O Muse des Amours et des Jeux et des Ris,</div>
+ <div class="vers">Descends jusqu’à mon toit, où, fidèle à Thémis,</div>
+ <div class="vers">Sur le papier du fisc, j’espace des syllabes.</div>
+ <div class="vers">Viens charmer...</div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Après avoir défini le jeu, décrit les plus beaux bilboquets connus,
+avoir fait comprendre de quel secours il fut jadis au commerce
+du Singe-Vert et autres tabletiers; enfin, après avoir démontré
+comment le jeu touchait à la statique, Gourdon finissait
+son premier chant par cette conclusion qui vous rappellera celle
+du premier chant de tous ces poëmes:</p>
+
+<div class="poetry pfix cs9">
+ <div class="poem">
+ <div class="vers">C’est ainsi que les Arts et la Science même</div>
+ <div class="vers">A leur profit enfin font tourner un objet</div>
+ <div class="vers">Qui n’était de plaisir qu’un frivole sujet.</div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Le second chant, destiné comme toujours à dépeindre la manière
+de se servir de <i>l’objet</i>, le parti qu’on en pouvait tirer, auprès
+des femmes et dans le monde, sera tout entier deviné par les
+amis de cette sage littérature, grâce à cette citation, qui peint le
+joueur faisant ses exercices sous les yeux de <i>l’objet aimé</i>.</p>
+
+<div class="poetry pfix cs9">
+ <div class="poem">
+ <div class="vers">Regardez ce joueur, au sein de l’auditoire,</div>
+ <div class="vers">L’œil fixé tendrement sur le globe d’ivoire,</div>
+ <div class="vers">Comme il épie et guette avec attention</div>
+ <div class="vers">Ses moindres mouvements dans leur précision!</div>
+ <div class="vers">La boule a, par trois fois, décrit sa parabole,</div>
+ <div class="vers">D’un factice encensoir il flatte son idole;</div>
+ <div class="vers">Mais le disque est tombé sur son poing maladroit,</div>
+ <div class="vers">Et d’un baiser rapide il console son doigt.</div>
+ <div class="vers">Ingrat! ne te plains pas de ce léger martyre,</div>
+ <div class="vers">Bienheureux accident, trop payé d’un sourire!</div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Ce fut cette peinture, digne de Virgile, qui fit mettre en question
+la prééminence de Delille sur Gourdon. Le mot <i>disque</i>, contesté
+par le positif <ins title="original: Brunel">Brunet</ins>, <i>donna matière</i> à des discussions qui
+durèrent onze mois; mais Gourdon le savant, dans une soirée où
+l’on fut sur le point de part et d’autre de se fâcher <i>tout rouge</i>,
+écrasa le parti des <i>anti-disquaires</i>, par cette observation: La
+lune, appelée disque par les poëtes, est un globe!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_429">429</span>
+—Qu’en savez-vous? répondit <ins title="original: Brunel">Brunet</ins>, nous n’en avons jamais
+vu qu’un côté.</p>
+
+<p>Le troisième chant renfermait le conte obligé, l’anecdote célèbre
+qui concernait le bilboquet. Cette anecdote, tout le monde
+la sait par cœur, elle regarde un fameux ministre de Louis XVI;
+mais, selon la formule consacrée dans les <i>Débats</i> de 1810 à 1814,
+pour louer ces sortes de travaux publics, <i>elle empruntait des
+grâces nouvelles à la poésie et aux agréments que l’auteur
+avait su y répandre</i>.</p>
+
+<p>Le quatrième chant, où se résumait l’œuvre, était terminé par
+cette hardiesse inédite de 1810 à 1814, mais qui vit le jour en 1824,
+après la mort de Napoléon.</p>
+
+<div class="poetry pfix cs9">
+ <div class="poem">
+ <div class="vers">Ainsi j’osais chanter en des temps pleins d’alarmes.</div>
+ <div class="vers">Ah! si les rois jamais ne portaient d’autres armes,</div>
+ <div class="vers">Si les peuples jamais, pour charmer leurs loisirs,</div>
+ <div class="vers">N’avaient imaginé que de pareils plaisirs;</div>
+ <div class="vers">Notre Bourgogne, hélas, trop longtemps éplorée,</div>
+ <div class="vers">Eût retrouvé les jours de Saturne et de Rhée!</div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Ces beaux vers ont été copiés dans l’édition <i>princeps</i> et unique,
+sortie des presses de Bournier, imprimeur de la Ville-aux-Fayes.</p>
+
+<p>Cent souscripteurs, par une offrande de trois francs, assurèrent
+à ce poëme une immortalité d’un dangereux exemple, et ce fut
+d’autant plus beau que ces cent personnes l’avaient entendu près
+de cent fois, chacune en détail.</p>
+
+<p>Madame Soudry venait de supprimer le bilboquet qui se trouvait
+sur la console de son salon, et qui, depuis sept ans, était un prétexte
+à citations; elle découvrit enfin que ce bilboquet lui faisait
+concurrence.</p>
+
+<p>Quant à l’auteur, qui se vantait de posséder un portefeuille bien
+garni, il suffira pour le peindre de dire en quels termes il annonça
+un de ses rivaux à la première société de Soulanges.</p>
+
+<p>—Savez-vous une singulière nouvelle? avait-il dit deux ans auparavant,
+il y a un <i>autre poëte</i> en Bourgogne!... Oui, reprit-il en
+voyant l’étonnement général peint sur les figures, il est de Mâcon.
+Mais, vous n’imagineriez jamais <i>à quoi il s’occupe</i>? Il met les
+nuages en vers...</p>
+
+<p>—Ils sont pourtant déjà très-bien en <i>blanc</i>, répondit le spirituel
+père Guerbet.</p>
+
+<p>—C’est <i>un embrouillamini</i> de tous les diables! Des lacs, des
+<span class="pagenum" id="page_430">430</span>
+étoiles, des vagues!... Pas une seule image raisonnable, pas une
+intention didactique; il ignore les sources de la poésie. Il appelle
+le ciel par son nom. Il dit la lune bonacement, au lieu de l’<i>astre
+des nuits</i>. Voilà pourtant jusqu’où peut nous entraîner le désir
+d’être original! s’écria douloureusement Gourdon. Pauvre jeune
+homme! être Bourguignon et chanter l’eau, cela fait de la peine!
+S’il était venu me consulter, je lui aurais indiqué le plus beau sujet
+du monde, un poëme sur le vin, la Bacchéide! pour lequel je
+me sens maintenant trop vieux.</p>
+
+<p>Ce grand poëte ignore encore le plus beau de ses triomphes
+(encore le dut-il à sa qualité de Bourguignon). Avoir occupé la
+ville de Soulanges, qui de la pléiade moderne ignore tout, même
+les noms.</p>
+
+<p>Une centaine de Gourdons chantaient sous l’empire, et l’on accuse
+ce temps d’avoir négligé les lettres!... Consultez le <i>Journal
+de la Librairie</i>, et vous y verrez des poëmes sur le Tour, sur le
+jeu de Dames, sur le Tric-trac, sur la Géographie, sur la Typographie,
+la Comédie, etc.; sans compter les chefs-d’œuvre tant
+prônés de Delille sur la Pitié, l’Imagination, la Conversation; et
+ceux de Berchoux sur la Gastronomie, la Dansomanie, etc. Peut-être
+dans cinquante ans se moquera-t-on des mille poëmes à la
+suite des Méditations, des Orientales, etc. Qui peut prévoir les
+mutations du goût, les bizarreries de la vogue et les transformations
+de l’esprit humain! Les générations balayent en passant jusqu’au
+vestige des idoles qu’elles trouvent sur leur chemin, et elles
+se forgent de nouveaux dieux qui seront renversés à leur tour.</p>
+
+<p>Sarcus, beau petit vieillard gris-pommelé, s’occupait à la fois de
+Thémis et de Flore, c’est-à dire de législation et d’une serre-chaude.
+Il méditait depuis douze ans un livre sur l’<i>Histoire de
+l’institution des juges de paix</i>, «dont le rôle politique et judiciaire
+avait eu déjà plusieurs phases, disait-il, car ils étaient tout
+par le Code de brumaire an <small>IV</small>, et aujourd’hui cette institution si
+précieuse au pays avait perdu sa valeur, faute d’appointements en
+harmonie avec l’importance des fonctions qui devraient être inamovibles.»</p>
+
+<p>Taxé d’être une tête forte, Sarcus était accepté comme l’homme
+politique de ce salon; vous devinez qu’il en était tout bonnement
+le plus ennuyeux. On disait de lui qu’il parlait comme un
+livre, Gaubertin lui promettait la croix de la Légion d’honneur;
+<span class="pagenum" id="page_431">431</span>
+mais il l’ajournait au jour où, successeur de <ins title="original: Leclere">Leclerc</ins>, il serait assis
+sur les bancs du centre gauche.</p>
+
+<p>Guerbet, le percepteur, l’homme d’esprit, gros bonhomme lourd,
+à figure de beurre, à faux toupet, à boucles d’or aux oreilles, qui
+se disputaient sans cesse avec ses cols de chemises, donnait dans
+la pomologie. Fier de posséder le plus beau jardin fruitier de l’arrondissement,
+il obtenait des primeurs en retard d’un mois sur
+celles de Paris; il cultivait dans ses bâches les choses les plus tropicales,
+voire des ananas, des brugnons et des petits pois. Il apportait
+avec orgueil un bouquet de fraises à madame Soudry,
+quand elles valaient dix sous le panier à Paris.</p>
+
+<p>Soulanges possédait enfin dans monsieur Vermut, le pharmacien,
+un chimiste un peu plus chimiste que Sarcus n’était homme
+d’État, que Lupin n’était chanteur, Gourdon l’aîné savant et son
+frère poëte. Néanmoins, la première société de la ville faisait peu
+de cas de Vermut, et pour la seconde, il n’existait même pas.
+L’instinct des uns leur signalait peut-être une supériorité réelle
+dans ce penseur qui ne disait mot, et qui souriait aux niaiseries
+d’un air si narquois, qu’on se défiait de sa science, mise <i lang="it">sotto voce</i>
+en question; quant aux autres, ils ne prenaient pas la peine de
+s’en occuper.</p>
+
+<p>Vermut était le <i>pâtiras</i> du salon de madame Soudry. Aucune
+société n’est complète sans une victime, sans un être à plaindre, à
+railler, à mépriser, à protéger. D’abord Vermut, occupé de problèmes
+scientifiques, venait la cravate lâche, le gilet ouvert, avec
+une petite redingote verte, toujours tachée. Enfin, il prêtait à la
+plaisanterie par une figure si poupine, que le père Guerbet prétendait
+qu’il avait fini par prendre le visage de ses pratiques.</p>
+
+<p>En province, dans les endroits arriérés comme Soulanges, on
+emploie encore les apothicaires dans le sens de la plaisanterie de
+Pourceaugnac. Ces honorables industriels s’y prêtent d’autant
+mieux qu’ils demandent une indemnité de déplacement.</p>
+
+<p>Ce petit homme, doué d’une patience de chimiste, <i>ne pouvait
+jouir</i> (selon le mot dont on se sert en province pour exprimer
+l’abolition du pouvoir domestique) de madame Vermut, femme
+charmante, femme gaie, belle joueuse (elle savait perdre quarante
+sous sans rien dire), qui déblatérait contre son mari, le poursuivait
+de ses épigrammes et le peignait comme un imbécile, ne sachant
+distiller que de l’ennui. Madame Vermut, une de ces femmes
+<span class="pagenum" id="page_432">432</span>
+qui jouent dans les petites villes le rôle de boute-entrain, apportait
+dans ce petit monde le sel, du sel de cuisine, il est vrai, mais
+quel sel! Elle se permettait des plaisanteries un peu fortes, mais
+on les lui passait; elle disait très-bien au curé Taupin, homme de
+soixante-dix ans, à cheveux blancs: «Tais-toi gamin!»</p>
+
+<p>Le meunier de Soulanges, riche de cinquante mille francs de
+rente, avait une fille unique à qui Lupin pensait pour Amaury,
+depuis qu’il avait perdu l’espoir de le marier à mademoiselle Gaubertin,
+et le président Gaubertin y pensait pour son fils, le conservateur
+des hypothèques, autre antagonisme.</p>
+
+<p>Ce meunier, un Sarcus-Taupin, était le Nucingen de la ville;
+il passait pour être trois fois millionnaire; mais il ne voulait entrer
+dans aucune combinaison; il ne pensait qu’à moudre du blé,
+à le monopoliser, et il se recommandait par un défaut absolu de
+politesse ou de belles manières.</p>
+
+<p>Le père Guerbet, frère du maître de poste de Conches, possédait
+environ dix mille francs de rente, outre sa perception. Les
+Gourdon étaient riches, le médecin avait épousé la fille unique du
+vieux monsieur Gendrin-Vattebled, le garde général des eaux et
+forêts, <i>qu’on attendait à mourir</i>, et le greffier avait épousé la
+nièce et unique héritière de l’abbé Taupin, curé de Soulanges, un
+gros prêtre retiré dans sa cure, comme le rat dans son fromage.</p>
+
+<p>Cet habile ecclésiastique, tout acquis à la première société, bon
+et complaisant avec la seconde, apostolique avec les malheureux,
+s’était fait aimer à Soulanges; cousin du meunier et cousin des
+Sarcus, il appartenait au pays et à la médiocratie avonnaise. Il dînait
+toujours en ville, il économisait, il allait aux noces et s’en retirait
+avant le bal; il ne parlait jamais politique; il faisait passer
+les nécessités du culte en disant: «C’est mon métier!» Et on le
+laissait faire en disant de lui: «Nous avons un bon curé!» L’évêque,
+qui connaissait les gens de Soulanges, sans s’abuser sur la
+valeur de ce curé, se trouvait heureux d’avoir dans une pareille
+ville un homme qui faisait accepter la religion, qui savait remplir
+son église et y prêcher devant des bonnets endormis.</p>
+
+<p>Les deux <i>dames</i> Gourdon, —car à Soulanges, comme à Dresde
+et dans quelques autres capitales allemandes, les gens de la première
+société s’abordent en disant: «Comment va votre dame?»
+On dit: «Il n’était pas avec sa dame, j’ai vu sa dame et sa demoiselle,
+etc.»—Un Parisien y produirait du scandale, et serait
+<span class="pagenum" id="page_433">433</span>
+accusé d’avoir mauvais ton s’il disait: «Les femmes, cette
+femme, etc.» A Soulanges, comme à Genève, à Dresde, à Bruxelles,
+il n’existe que des épouses; on n’y met pas, comme à Bruxelles,
+sur les enseignes: <i>l’Épouse une telle</i>, mais <i>madame votre
+épouse</i> est de rigueur. —Les deux <i>dames</i> Gourdon ne peuvent
+se comparer qu’à ces infortunés comparses de théâtres secondaires,
+que connaissent les Parisiens pour s’être souvent moqués de ces
+<i>artistes</i>; et, pour achever de peindre ces <i>dames</i>, il suffira de
+dire qu’elles appartenaient au genre des <i>bonnes petites femmes</i>,
+les bourgeois les moins lettrés trouveront alors autour d’eux les
+modèles de ces créatures essentielles.</p>
+
+<p>Il est inutile de faire observer que le père Guerbet connaissait
+admirablement les finances, et que Soudry pouvait être ministre
+de la guerre. Ainsi, non-seulement chacun de ces braves bourgeois
+offrait une de ces spécialités de caprice si nécessaire à l’homme de
+province pour exister, mais encore chacun d’eux cultivait sans rival
+son champ dans le domaine de la vanité.</p>
+
+<p>Si Cuvier fût passé par là sans se nommer, la première société
+de Soulanges l’eût convaincu de savoir peu de chose en comparaison
+de monsieur Gourdon le médecin. Nourrit et son <i>joli filet de
+voix</i>, disait le notaire avec une indulgence protectrice, eussent été
+trouvés à peine dignes d’accompagner ce rossignol de Soulanges.
+Quant à l’auteur de la Bilboquéide, qui s’imprimait en ce moment
+chez Bournier, on ne croyait pas qu’il pût se rencontrer à Paris
+un poëte de cette force, car Delille était mort!</p>
+
+<p>Cette bourgeoisie de province, si grassement satisfaite d’elle-même,
+pouvait donc primer toutes les supériorités sociales. Aussi
+l’imagination de ceux qui, dans leur vie, ont habité pendant quelque
+temps une petite ville de ce genre, peut elle seule entrevoir
+l’air de satisfaction profonde répandu sur les physionomies de ces
+gens qui se croyaient le plexus solaire de la France, tous armés
+d’une incroyable finesse pour mal faire, et qui, dans leur sagesse,
+avaient décrété que l’un des héros d’Essling était un lâche, que
+madame de Montcornet était une intrigante qui avait de gros boutons
+dans le dos, que l’abbé Brossette était un petit ambitieux, et
+qui découvrirent, quinze jours après l’adjudication des Aigues,
+l’origine faubourienne du général, surnommé par eux le Tapissier.</p>
+
+<p>Si Rigou, Soudry, Gaubertin eussent habité la Ville-aux-Fayes,
+ils se seraient brouillés; leurs prétentions se seraient inévitablement
+<span class="pagenum" id="page_434">434</span>
+heurtées; mais la fatalité voulait que le Lucullus de Blangy
+sentît la nécessité de sa solitude pour se rouler à son aise dans
+l’usure et dans la volupté; que madame Soudry fût assez intelligente
+pour comprendre qu’elle ne pouvait régner qu’à Soulanges, et
+que la Ville-aux-Fayes fût le siége des affaires de Gaubertin.
+Ceux qui s’amusent à étudier la nature sociale avoueront que le
+général de Montcornet jouait de malheur en trouvant de tels ennemis
+séparés et accomplissant les évolutions de leur pouvoir et de
+leur vanité, chacun à des distances qui ne permettaient pas à ces
+astres de se contrarier et qui décuplaient le pouvoir de mal faire.</p>
+
+<p>Néanmoins, si tous ces dignes bourgeois, fiers de leur aisance,
+regardaient leur société comme bien supérieure en agrément à
+celle de la Ville-aux-Fayes, et répétaient avec une comique importance
+ce dicton de la vallée: «Soulanges est une ville de plaisir et
+de société,» il serait peu prudent de penser que la capitale avonnaise
+acceptât cette suprématie. Le salon Gaubertin se moquait,
+<i lang="it">in petto</i>, du salon Soudry. A la manière dont Gaubertin disait:
+«Nous autres, nous sommes une ville de haut commerce, une ville
+d’affaires, nous avons la sottise de nous ennuyer à faire fortune!»
+il était facile de reconnaître un léger antagonisme entre la terre et
+la lune. La lune se croyait utile à la terre et la terre régentait la
+lune. La terre et la lune vivaient d’ailleurs dans la plus étroite
+intelligence. Au carnaval, la première société de Soulanges allait
+toujours en masse aux quatre bals donnés par Gaubertin, par
+Gendrin, par Leclercq, le receveur des finances, et par Soudry
+jeune, le procureur du roi. Tous les dimanches, le procureur du
+roi, sa femme, monsieur, madame et mademoiselle Elise Gaubertin,
+venaient dîner chez les Soudry de Soulanges. Quand le sous-préfet
+était prié, quand le maître de poste, M. Guerbet de Conches,
+arrivait manger la fortune du pot, Soulanges avait le spectacle de
+quatre équipages départementaux à la porte de la maison Soudry.</p>
+
+<h5>II.—LES CONSPIRATEURS CHEZ LA REINE.</h5>
+
+<p class="nbreak">En débouchant là, vers cinq heures et demie, Rigou savait
+trouver les habitués du salon de Soudry tous à leur poste. Chez le
+maire, comme dans toute la ville, on dînait à trois heures, selon
+l’usage du dernier siècle. De cinq heures à neuf heures, les
+notables de Soulanges venaient échanger les nouvelles, faire leurs
+<span class="pagenum" id="page_435">435</span>
+<i>speech</i> politiques, commenter les événements de la vie privée de
+toute la vallée, et parler des Aigues, qui défrayaient la conversation
+pendant une heure tous les jours. C’était la préoccupation
+de chacun d’apprendre quelque chose sur ce qui s’y passait, et
+l’on savait d’ailleurs faire ainsi sa cour aux maîtres du logis.</p>
+
+<p>Après cette revue obligée, on se mettait à jouer au boston, seul
+jeu que sût la reine. Quand le gros père Guerbet avait singé
+madame Isaure, la femme de Gaubertin, en se moquant de ses
+airs penchés, en imitant sa petite voix, sa petite bouche et ses
+façons jeunettes; quand le curé Taupin avait raconté l’une des
+historiettes de son répertoire; quand Lupin avait rapporté quelque
+événement de la Ville-aux-Fayes, et que madame Soudry avait été
+criblée de compliments nauséabonds, l’on disait: Nous avons fait
+un charmant boston.</p>
+
+<p>Trop égoïste pour se donner la peine de faire douze kilomètres,
+au bout desquels il devait entendre les niaiseries dites par les
+habitués de cette maison, et voir un singe déguisé en vieille
+femme, Rigou, bien supérieur, comme esprit et comme instruction,
+à cette petite bourgeoisie, ne se montrait jamais que si ses
+affaires l’amenaient chez le notaire. Il s’était exempté de voisiner,
+en prétextant de ses occupations, de ses habitudes et de sa santé,
+qui ne lui permettaient pas, disait-il, de revenir la nuit par une
+route le long de laquelle brouillassait la Thune.</p>
+
+<p>Ce grand usurier sec imposait d’ailleurs beaucoup à la société
+de madame Soudry, qui flairait en lui ce tigre à griffes d’acier,
+cette malice de sauvage, cette sagesse née dans le cloître, mûrie au
+soleil de l’or, et avec lesquels Gaubertin n’avait jamais voulu se
+commettre.</p>
+
+<p>Aussitôt que la carriole d’osier et le cheval dépassèrent le café
+de la Paix, Urbain, le domestique de Soudry, qui causait avec le
+limonadier, assis sur un banc placé sous les fenêtres de la salle à
+manger, se fit un auvent de sa main pour bien voir quel était cet
+équipage.</p>
+
+<p>—V’là le père Rigou!... Faut ouvrir la porte. Tenez son cheval,
+Socquard, dit-il sans façon au limonadier.</p>
+
+<p>Et Urbain, ancien cavalier qui, n’ayant pu passer gendarme,
+avait pris le service Soudry comme retraite, rentra dans la
+maison pour aller manœuvrer la porte de la cour.</p>
+
+<p>Socquard, ce personnage si célèbre dans la vallée, était là,
+<span class="pagenum" id="page_436">436</span>
+comme vous voyez, sans façon; mais il en est ainsi de bien des
+gens illustres qui ont la complaisance de marcher, d’éternuer, de
+dormir, de manger absolument comme de simples mortels.</p>
+
+<p>Socquard, alcide de naissance, pouvait porter onze cents pesant;
+son coup de poing, appliqué dans le dos d’un homme, lui cassait
+net la colonne vertébrale; il tordait une barre de fer, il arrêtait
+une voiture attelée d’un cheval. Milon de Crotone de la vallée, sa
+réputation embrassait tout le département, où l’on faisait sur lui
+des contes ridicules comme sur toutes les célébrités. Ainsi, l’on
+racontait dans le Morvan, qu’un jour il avait porté sur son dos une
+pauvre femme, son âne et son sac au marché, qu’il avait mangé
+tout un bœuf et bu tout un quartaud de vin dans une journée, etc.
+Doux comme une fille à marier, Socquard, gros petit homme, à
+figure placide, large des épaules, large de poitrine, où ses poumons
+jouaient comme des soufflets de forge, possédait un filet de
+voix dont la limpidité surprenait ceux qui l’entendaient parler pour
+la première fois.</p>
+
+<p>Comme Tonsard, que son renom dispensait de toute preuve de
+férocité, comme tous ceux qui sont gardés par une opinion publique
+quelconque, Socquard ne déployait jamais sa triomphante
+force musculaire, à moins que des amis ne l’en priassent. Il prit
+donc la bride du cheval quand le beau-père du procureur du roi
+tourna pour se ranger au perron.</p>
+
+<p>—Vous allez bien par chez vous, monsieur Rigou?... dit
+l’illustre Socquard.</p>
+
+<p>—Comme ça, mon vieux, répondit Rigou. Plissoud et Bonnébault,
+Viallet et Amaury, soutiennent-ils toujours ton établissement?</p>
+
+<p>Cette demande, faite sur un ton de bonhomie et d’intérêt, n’était
+pas une de ces questions banales jetées au hasard par les supérieurs
+à leurs inférieurs. A son temps perdu, Rigou songeait aux
+moindres détails, et déjà l’accointance de Bonnébault, de Plissoud
+et du brigadier Viallet avait été signalée par Fourchon à Rigou
+comme suspecte.</p>
+
+<p>Bonnébault, pour quelques écus perdus au jeu, pouvait livrer
+au brigadier les secrets des paysans, ou parler sans savoir l’importance
+de ses bavardages après avoir bu quelques bols de punch de
+trop. Mais les délations du chasseur à la loutre pouvaient être conseillées
+par la soif, et Rigou n’y fit attention que par rapport à
+Plissoud, à qui sa situation devait inspirer un certain désir de
+<span class="pagenum" id="page_437">437</span>
+contrecarrer les <ins title="n.d.t.: il faut peut-être lire «conspirations»">inspirations</ins> dirigées contre les Aigues, ne fût-ce
+que pour se faire graisser la patte par l’un ou l’autre des deux
+partis.</p>
+
+<p>Correspondant des assurances, qui commençaient à se montrer
+en France, agent d’une société contre les chances du recrutement,
+l’huissier cumulait des occupations peu rétribuées qui lui <ins title="original: rendaien,">rendaient</ins>
+la fortune d’autant plus difficile à faire, qu’il avait le vice d’aimer
+le billard et le vin cuit. De même que Fourchon, il cultivait avec
+soin l’art de s’occuper à rien, et il attendait sa fortune d’un hasard
+problématique; il haïssait profondément la première société, mais
+il en avait mesuré la puissance. Lui seul connaissait à fond la
+tyrannie bourgeoise organisée par Gaubertin; il poursuivait de ses
+railleries les richards de Soulanges et de la Ville-aux-Fayes, en représentant
+à lui seul l’opposition. Sans crédit, sans fortune, il ne
+paraissait pas à craindre; aussi <ins title="original: Brunel">Brunet</ins>, enchanté d’avoir un concurrent
+méprisé, le protégeait-il pour ne pas lui voir vendre son
+étude à quelque jeune homme ardent, comme Bonnac, par
+exemple, avec lequel il aurait fallu partager la clientèle du canton.</p>
+
+<p>—Grâce à ces gens-là, ça boulotte, répondit Socquard; mais
+on contrefait mon vin cuit!</p>
+
+<p>—Faut poursuivre? dit <ins title="original: sententieusement">sentencieusement</ins> Rigou.</p>
+
+<p>—Ça me mènerait trop loin, répondit le limonadier en jouant
+sur les mots sans le savoir.</p>
+
+<p>—Et vivent-ils bien ensemble, tes chalands?</p>
+
+<p>—Ils ont toujours quelques castilles; mais des joueurs, ça se
+pardonne tout.</p>
+
+<p>Toutes les têtes étaient à celle des croisées du salon qui donnait
+sur la place. En reconnaissant le père de sa belle-fille, Soudry
+vint le recevoir sur le perron.</p>
+
+<p>—Eh bien! mon compère, dit l’ex-gendarme en se servant de
+ce mot selon sa primitive acception, Annette est-elle malade pour
+que vous nous accordiez votre présence pendant une soirée?...</p>
+
+<p>Par un reste d’esprit-gendarme, le maire allait toujours droit au fait.</p>
+
+<p>—Non, il y a du grabuge, répondit Rigou en touchant de
+son index droit la main que lui tendit Soudry; nous en causerons,
+car cela regarde un peu nos enfants...</p>
+
+<p>Soudry, bel homme vêtu de bleu, comme s’il appartenait toujours
+à la gendarmerie, le col noir, les bottes à éperons, amena
+Rigou par le bras à son imposante moitié. La porte-fenêtre était
+<span class="pagenum" id="page_438">438</span>
+ouverte sur la terrasse, où les habitués se promenaient en jouissant
+de cette soirée d’été qui faisait resplendir le magnifique paysage
+que, sur l’esquisse qu’on a lue, les gens d’imagination
+peuvent apercevoir.</p>
+
+<p>—Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, mon cher
+Rigou, dit madame Soudry en prenant le bras de l’ex-bénédictin
+en l’emmenant sur la terrasse.</p>
+
+<p>—Mes digestions sont si pénibles!... répondit le vieil usurier.
+Voyez! mes couleurs sont presque aussi vives que les vôtres.</p>
+
+<p>L’entrée de Rigou sur la terrasse détermina, comme on le
+pense, une explosion de salutations joviales parmi tous ces personnages.</p>
+
+<p>—Ris, goulu!... j’ai découvert celui-là de plus, s’écria monsieur
+Guerbet le percepteur, en offrant la main à Rigou, qui y mit
+l’index de sa main droite.</p>
+
+<p>—Pas mal! pas mal! dit le petit juge de paix Sarcus, il est
+assez gourmand, notre seigneur de Blangy.</p>
+
+<p>—Seigneur, répondit amèrement Rigou, depuis bien longtemps
+je ne suis plus le coq de mon village.</p>
+
+<p>—Ce n’est pas ce que disent les poules, grand scélérat! fit la
+Soudry en donnant un petit coup d’éventail badin à Rigou.</p>
+
+<p>—Nous allons bien, mon cher maître! dit le notaire en saluant
+son principal client.</p>
+
+<p>—Comme ça, répondit Rigou, qui prêta de rechef son index à
+la main du notaire.</p>
+
+<p>Ce geste, par lequel Rigou restreignait la poignée de main à la
+plus froide des démonstrations, aurait peint l’homme tout entier
+à qui ne l’eût pas connu.</p>
+
+<p>—Trouvons un coin où nous puissions parler tranquillement,
+dit l’ancien moine en regardant Lupin et madame Soudry.</p>
+
+<p>—Revenons au salon, répondit la reine. Ces messieurs, ajouta-t-elle
+en montrant monsieur Gourdon, le médecin, et Guerbet,
+sont aux prises sur un <i>point de côté</i>...</p>
+
+<p>Madame Soudry s’étant enquis du point en discussion, Guerbet,
+toujours si spirituel, lui avait dit: —«C’est un point de côté.»
+La reine crut à un terme scientifique, et Rigou sourit en l’entendant
+répéter ce mot d’un air prétentieux.</p>
+
+<p>—Qu’est-ce que le Tapissier a donc fait de nouveau? demanda
+Soudry qui s’assit à côté de sa femme, en la prenant par la taille.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_439">439</span>
+Comme toutes les vieilles femmes, la Soudry pardonnait bien
+des choses en faveur d’un témoignage public de tendresse.</p>
+
+<p>—Mais, répondit Rigou à voix basse pour donner l’exemple de
+la prudence, il est parti pour la préfecture, y réclamer l’exécution
+des jugements et demander main-forte.</p>
+
+<p>—C’est sa perte, dit Lupin en se frottant les mains. On se
+bûchera.</p>
+
+<p>—On se bûchera! reprit Soudry, c’est selon. Si le préfet et le
+général, qui sont ses amis, envoient un escadron de cavalerie, les
+paysans ne bûcheront rien... On peut, à la rigueur, avoir raison
+des gendarmes de Soulanges; mais essayez donc de résister à une
+charge de cavalerie!</p>
+
+<p>—Sibilet lui a entendu dire quelque chose de plus dangereux
+que ça, et c’est ce qui m’amène, reprit Rigou.</p>
+
+<p>—Oh! ma pauvre Sophie! s’écria sentimentalement madame
+Soudry, dans quelles mains les Aigues sont-ils tombés! Voilà ce
+que nous a valu la révolution! des sacripans à graines d’épinards.
+On aurait bien dû s’apercevoir que quand on renverse une bouteille,
+la lie monte et gâte le vin!...</p>
+
+<p>—Il a l’intention d’aller à Paris, et d’intriguer auprès du garde
+des sceaux pour tout changer au tribunal.</p>
+
+<p>—Ah! dit Lupin, il a reconnu son danger.</p>
+
+<p>—Si l’on nomme mon gendre avocat général, il n’y a rien à
+dire, et il le remplacera par quelque Parisien à sa dévotion, reprit
+Rigou. S’il demande un siége à la cour pour monsieur Gendrin,
+s’il fait nommer monsieur Guerbet, notre juge d’instruction,
+président à Auxerre, il renversera nos quilles!... Il a déjà la gendarmerie
+pour lui; s’il a encore le tribunal, et s’il conserve près de
+lui des conseillers comme l’abbé Brossette et Michaud, nous ne serons
+pas à la noce; il pourrait nous susciter de bien méchantes affaires.</p>
+
+<p>—Comment, depuis cinq ans, vous n’avez pas su vous défaire
+de l’abbé Brossette? dit Lupin.</p>
+
+<p>—Vous ne le connaissez pas; il est défiant comme un merle,
+répondit Rigou. Ce n’est pas un homme, ce prêtre-là, il ne fait
+pas attention aux femmes; je ne lui vois aucune passion; il est
+inattaquable. Le général, lui, prête le flanc à tout par sa colère.
+Un homme qui a un vice est toujours le valet de ses ennemis,
+quand ils savent se servir de cette ficelle. Il n’y a de fort que ceux
+qui mènent leurs vices au lieu de se laisser mener par eux. Les
+<span class="pagenum" id="page_440">440</span>
+paysans vont bien, on tient notre monde en haleine contre l’abbé,
+mais on ne peut encore rien contre lui. C’est comme Michaud;
+des hommes comme ceux-là, c’est trop parfait, il faut que le bon
+Dieu les rappelle à lui...</p>
+
+<p>—Il faut leur procurer des servantes qui savonnent bien leurs
+escaliers, dit madame Soudry, qui fit faire à Rigou le léger bond
+que font les gens très-fins en apprenant une finesse.</p>
+
+<p>—Le Tapissier a un autre vice; il aime sa femme, et l’on peut
+encore le prendre par là...</p>
+
+<p>—Voyons, il faut savoir s’il donne suite à ses idées, dit madame
+Soudry.</p>
+
+<p>—Comment! demanda Lupin, mais c’est là le <i>hic</i>!</p>
+
+<p>—Vous Lupin, reprit Rigou d’un ton d’autorité, vous allez
+filer à la Préfecture y voir la belle madame Sarcus, et dès ce soir!
+Vous vous arrangerez pour obtenir d’elle de faire répéter à son
+mari tout ce que le Tapissier a dit et fait à la préfecture.</p>
+
+<p>—Je serai forcé d’y coucher, répondit Lupin.</p>
+
+<p>—Tant mieux pour Sarcus le Riche, il y gagnera, répondit
+Rigou. Elle n’est pas encore trop <i>croûte</i>, madame Sarcus...</p>
+
+<p>—Oh! monsieur Rigou, fit madame Soudry en minaudant, les
+femmes sont-elles jamais croûtes?</p>
+
+<p>—Vous avez raison pour celle-là! Elle ne se peint rien au miroir,
+répliqua Rigou, que l’exhibition des vieux trésors de la
+Cochet révoltait toujours.</p>
+
+<p>Madame Soudry, qui croyait ne mettre qu’un soupçon de rouge,
+ne comprit pas cet à-propos épigrammique et demanda: Est-ce
+que les femmes peuvent donc se peindre?</p>
+
+<p>—Quant à vous, Lupin, dit Rigou sans répondre à cette
+naïveté, demain matin revenez chez le papa Gaubertin; vous lui
+direz que le compère et moi, dit-il en frappant sur la cuisse de
+Soudry, nous viendrons casser une croûte chez lui, lui demander
+à déjeuner sur le midi. Dites-lui les choses, afin que chacun de
+nous ait ruminé ses idées, car il s’agit d’en finir avec ce damné
+Tapissier. En venant vous trouver, je me suis dit qu’il faudrait
+brouiller le Tapissier avec le Tribunal, de manière à ce que le
+garde des sceaux lui rie au nez quand il viendra lui demander des
+changements dans le personnel de la Ville-aux-Fayes...</p>
+
+<p>—Vivent les gens d’église!... s’écria Lupin en frappant sur l’épaule
+de Rigou.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_441">441</span>
+Madame Soudry fut aussitôt frappée d’une idée qui ne pouvait
+venir qu’à l’ancienne femme de chambre d’une fille d’Opéra.</p>
+
+<p>—Si, dit-elle, nous pouvions attirer le Tapissier à la fête de
+Soulanges, et lui lâcher une fille de beauté à lui faire perdre la
+tête, il s’arrangerait peut-être de cette fille, et nous le brouillerions
+avec sa femme, à qui l’on apprendrait que le fils d’un ébéniste
+en revient toujours à ses premières amours...</p>
+
+<p>—Ah! ma belle, s’écria Soudry, tu as plus d’esprit à toi seule
+que la préfecture de police à Paris!</p>
+
+<p>—C’est une idée qui prouve que madame est aussi bien notre
+reine par l’intelligence que par la beauté, dit Lupin.</p>
+
+<p>Lupin fut récompensé par une grimace qui s’acceptait sans protêt
+comme un sourire, dans la première société de Soulanges.</p>
+
+<p>—Il y aurait mieux, reprit Rigou, qui resta pendant longtemps
+pensif. Si ça pouvait tourner au scandale...</p>
+
+<p>—Procès-verbal et plainte, une affaire en police correctionnelle,
+s’écria Lupin. Oh! ce serait trop beau!</p>
+
+<p>—Quel plaisir, dit Soudry naïvement, de voir le comte de
+Montcornet, grand-croix de la Légion d’honneur, commandeur
+de Saint-Louis, lieutenant général, accusé d’avoir attenté, dans
+un lieu public, à la pudeur, par exemple...</p>
+
+<p>—Il aime trop sa femme!... dit judicieusement Lupin; on ne
+l’amènera jamais là.</p>
+
+<p>—Ce n’est pas un obstacle; mais je ne vois dans tout l’arrondissement
+aucune fille capable de faire pécher un saint, je la
+cherche pour mon abbé, s’écria Rigou.</p>
+
+<p>—Que dites-vous de la belle Gatienne Giboulard d’Auxerre,
+dont est fou le fils Sarcus?... s’écria Lupin.</p>
+
+<p>—Ce serait la seule, répondit Rigou; mais elle n’est pas capable
+de nous servir; elle croit qu’elle n’a qu’à se montrer pour
+être admirée; elle n’est pas assez accorte, et il faut un lutin, une
+finaude... C’est égal, elle viendra.</p>
+
+<p>—Oui, dit Lupin, plus il verra de jolies filles, plus il y aura de
+chances.</p>
+
+<p>—Il sera bien difficile de faire venir le Tapissier à la foire! Et
+s’il vient à la fête, irait-il à notre bastringue de Tivoli? dit l’ex-gendarme.</p>
+
+<p>—La raison qui l’empêcherait de venir n’existe plus cette année,
+mon cœur, répondit madame Soudry.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_442">442</span>
+—Quelle raison donc, ma belle?... demanda Soudry.</p>
+
+<p>—Le Tapissier a tâché d’épouser mademoiselle de Soulanges,
+dit le notaire, il lui fut répondu qu’elle était trop jeune, et il s’est
+piqué. Voilà pourquoi messieurs de Soulanges et Montcornet, ces
+deux anciens amis, car ils ont servi tous deux dans la garde impériale,
+se sont refroidis au point de ne plus se voir. Le Tapissier
+n’a plus voulu rencontrer les Soulanges à la foire; mais cette année
+ils n’y viendront pas.</p>
+
+<p>Ordinairement la famille Soulanges séjournait au château en
+juillet, août, septembre et octobre; mais le général commandait
+alors l’artillerie en Espagne, sous le duc d’Angoulême, et la comtesse
+l’avait accompagné. Au siége de Cadix, le comte de Soulanges
+gagna, comme on le sait, le bâton de maréchal qu’il eut en 1826.
+Les ennemis de Montcornet pouvaient donc croire que les habitants
+des Aigues ne dédaigneraient pas toujours les fêtes de Notre-Dame
+d’août, et qu’il serait facile de les attirer à Tivoli.</p>
+
+<p>—C’est juste, s’écria Lupin. Eh bien! c’est à vous, papa, dit-il
+en s’adressant à Rigou, de manœuvrer de manière à le faire venir
+à la foire, nous saurons bien l’<i>enclauder</i>...</p>
+
+<p>La foire de Soulanges, qui se célèbre au 15 août, est une des
+particularités de cette ville, et l’emporte sur toutes les foires à
+trente lieues à la ronde, même sur celles du chef-lieu de département.
+La Ville-aux-Fayes n’a pas de foire, car sa fête, la saint
+Sylvestre, tombe en hiver.</p>
+
+<p>Du 12 au 15 août, les marchands abondaient à Soulanges et
+dressaient sur deux lignes parallèles ces baraques en bois, ces maisons
+en toile grise qui donnent alors une physionomie animée à
+cette place, ordinairement déserte. Les quinze jours que durent la
+foire et la fête produisent une espèce de moisson à la petite ville de
+Soulanges. Cette fête a l’autorité, le prestige d’une tradition. Les
+paysans, comme disait le père Fourchon, quittent peu leurs communes
+où les clouent leurs travaux. Par toute la France, les étalages
+fantastiques des magasins improvisés sur les champs de foire,
+la réunion de toutes les marchandises, objets des besoins ou de la
+vanité des paysans, qui d’ailleurs n’ont pas d’autres spectacles,
+exercent des séductions périodiques sur l’imagination des femmes
+et des enfants. Aussi, dès le 12 août, la mairie de Soulanges faisait-elle
+apposer dans toute l’étendue de l’arrondissement de la
+Ville-aux-Fayes, des affiches signées Soudry qui promettaient
+<span class="pagenum" id="page_443">443</span>
+protection aux marchands, aux saltimbanques, aux prodiges en tout
+genre, en annonçant la durée de la foire, et les spectacles les plus
+attrayants.</p>
+
+<p>Sur ces affiches, que l’on a vu réclamées par la Tonsard à Vermichel,
+on lisait toujours cette ligne finale:</p>
+
+<p>Tivoli sera illuminé en verres de couleur.</p>
+
+<p>La Ville avait en effet adopté pour salle de bal public, le Tivoli
+créé par Socquard dans un jardin caillouteux comme la butte sur
+laquelle est bâtie Soulanges, où presque tous les jardins sont composés
+de terres rapportées.</p>
+
+<p>Cette nature de terroir explique le goût particulier du vin de
+Soulanges, vin blanc, sec, liquoreux, presque semblable à du vin
+de Madère, au vin de Vouvray, à celui de Johannisberg, trois crûs
+quasi semblables, et consommé tout entier dans le département.</p>
+
+<p>Les prodigieux effets produits par le bal Socquard sur l’imagination
+des habitants de cette vallée, les rendaient tous fiers de leur
+Tivoli. Ceux du pays qui s’étaient aventurés jusqu’à Paris, disaient
+que le Tivoli de Paris ne l’emportait sur celui de Soulanges que
+par l’étendue. Gaubertin, lui, préférait hardiment le bal Socquard
+au bal de Tivoli.</p>
+
+<p>—Pensons tous à cela, reprit Rigou, le Parisien, ce rédacteur
+de journaux, finira bien par s’ennuyer de son plaisir, et, par les
+domestiques, on pourra les attirer tous à la foire. J’y songerai. Sibilet,
+quoique son crédit baisse diablement, pourrait insinuer à
+son bourgeois que c’est une manière de se populariser.</p>
+
+<p>—Sachez donc si la belle comtesse est cruelle avec monsieur,
+tout est là, pour la farce à lui jouer à Tivoli, dit Lupin à Rigou.</p>
+
+<p>—Cette petite femme, s’écria madame Soudry, est trop Parisienne
+pour ne pas savoir ménager la chèvre et le chou.</p>
+
+<p>—Fourchon a lâché sa petite-fille Catherine Tonsard à Charles,
+le second valet de chambre du Tapissier, nous aurons bientôt une
+oreille dans les appartements des Aigues, répondit Rigou. Êtes-vous
+sûr de l’abbé Taupin?... dit-il en voyant entrer le curé.</p>
+
+<p>—L’abbé Moucheron et lui, nous les tenons comme je tiens
+Soudry!... dit madame Soudry en caressant le menton de son
+mari, à qui elle dit: —Pauvre chat! tu n’es pas malheureux!</p>
+
+<p>—Si je puis organiser un scandale contre ce tartufe de Brossette,
+je compte sur eux!... dit tout bas Rigou qui se leva; mais
+je ne sais pas si l’esprit du pays l’emportera sur l’esprit prêtre.
+<span class="pagenum" id="page_444">444</span>
+Vous ne savez pas ce que c’est. Moi-même, qui ne suis pas un imbécile,
+je ne répondrai pas de moi, quand je me verrai malade. Je
+me réconcilierai sans doute avec l’Église.</p>
+
+<p>—Permettez-nous de l’espérer, dit le curé pour qui Rigou venait
+à dessein d’élever la voix.</p>
+
+<p>—Hélas! la faute que j’ai faite en me mariant empêche cette
+réconciliation, répondit Rigou; je ne peux pas tuer madame Rigou.</p>
+
+<p>—En attendant, pensons aux Aigues, dit madame Soudry.</p>
+
+<p>—Oui, répondit l’ex-bénédictin. Savez-vous que je trouve
+notre compère de la Ville-aux-Fayes plus fort que nous? J’ai dans
+l’idée que Gaubertin veut les Aigues à lui seul, et qu’il nous mettra
+dedans, répondit Rigou. Pendant le chemin, l’usurier des campagnes
+avait frappé avec le bâton de la prudence aux endroits obscurs
+qui, chez Gaubertin, sonnaient le creux.</p>
+
+<p>—Mais les Aigues ne seront à personne de nous trois, il faut
+les démolir de fond en comble, répondit Soudry.</p>
+
+<p>—D’autant plus, que je ne serais pas étonné qu’il s’y trouvât
+de l’or caché, dit finement Rigou.</p>
+
+<p>—Bah!</p>
+
+<p>—Oui, durant les guerres d’autrefois, les seigneurs, souvent
+assiégés, surpris, enterraient leurs écus pour pouvoir les retrouver,
+et vous savez que le marquis de Soulanges-Hautemer, en qui
+la branche cadette a fini, a été l’une des victimes de la conspiration
+Biron. La comtesse de Moret a eu la terre par confiscation...</p>
+
+<p>—Ce que c’est que de savoir l’histoire de France! dit le gendarme.
+Vous avez raison, il est temps de convenir de nos faits avec
+Gaubertin.</p>
+
+<p>—Et s’il biaise, dit Rigou, nous verrons à le <i>fumer</i>.</p>
+
+<p>—Il est maintenant assez riche, dit Lupin, pour être honnête
+homme.</p>
+
+<p>—Je répondrais de lui comme de moi, répondit madame Soudry,
+c’est le plus honnête homme du royaume.</p>
+
+<p>—Nous croyons à son honnêteté, reprit Rigou: mais il ne faut
+rien négliger entre amis... A propos, je soupçonne quelqu’un à
+Soulanges de vouloir se mettre en travers...</p>
+
+<p>—Et qui? demanda Soudry.</p>
+
+<p>—Plissoud, répondit Rigou.</p>
+
+<p>—Plissoud! reprit Landry, la pauvre rosse! <ins title="original: Brunel">Brunet</ins> le tient par
+la longe, et sa femme par la mangeoire; demandez à Lupin?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_445">445</span>
+—Que peut-il faire? dit Lupin.</p>
+
+<p>—Il veut, reprit Rigou, éclairer le Montcornet, avoir sa protection
+et se faire placer...</p>
+
+<p>—Ça ne lui rapportera jamais autant que sa femme à Soulanges,
+dit madame Soudry.</p>
+
+<p>—Il dit tout à sa femme, quand il est gris, fit observer Lupin:
+nous le saurions à temps.</p>
+
+<p>—La belle madame Plissoud n’a pas de secrets pour vous, lui
+répondit Rigou; allons, nous pouvons être tranquilles.</p>
+
+<p>—Elle est d’ailleurs aussi bête qu’elle est belle, reprit madame
+Soudry; je ne changerais pas avec elle, car si j’étais homme, j’aimerais
+mieux une femme laide et spirituelle, qu’une belle qui ne
+sait pas dire deux.</p>
+
+<p>—Ah! répondit le notaire en se mordant les lèvres, elle sait
+faire dire trois.</p>
+
+<p>—Fat! s’écria Rigou en se dirigeant vers la porte.</p>
+
+<p>—Eh bien! dit Soudry en reconduisant son compère, à demain,
+de bonne heure.</p>
+
+<p>—Je viendrai vous prendre... Ah çà! Lupin, dit-il au notaire
+qui sortit avec lui pour aller faire seller son cheval, tâchez que
+madame Sarcus sache tout ce que notre Tapissier fera contre nous
+à la Préfecture...</p>
+
+<p>—Si elle ne peut pas le savoir, qui le saura?... répondit Lupin.</p>
+
+<p>—Pardon, dit Rigou qui sourit avec finesse en regardant Lupin,
+je vois là tant de niais, que j’oubliais qu’il s’y trouve un
+homme d’esprit.</p>
+
+<p>—Le fait est, que je ne sais pas comment je ne m’y suis pas
+encore rouillé, répondit naïvement Lupin.</p>
+
+<p>—Est-il vrai que Soudry ait pris une femme de chambre...</p>
+
+<p>—Mais, oui! répondit Lupin; depuis huit jours, monsieur le
+maire a voulu faire ressortir le mérite de sa femme, en la comparant
+à une petite bourguignotte de l’âge d’un vieux bœuf, et nous
+ne devinerons pas encore comment il s’arrange avec madame Soudry,
+car il a l’audace de se coucher de très-bonne heure...</p>
+
+<p>—Je verrai cela demain, dit le Sardanapale villageois en essayant
+de sourire.</p>
+
+<p>Les deux profonds politiques se donnèrent une poignée de main
+en se quittant.</p>
+
+<p>Rigou, qui ne voulait pas se trouver à la nuit sur le chemin,
+<span class="pagenum" id="page_446">446</span>
+car, malgré sa popularité récente, il était toujours prudent, dit à
+son cheval: —Allez, citoyen! Une plaisanterie que cet enfant de
+1793 décochait toujours contre la révolution. Les révolutions populaires
+n’ont pas d’ennemis plus cruels que ceux qu’elles ont élevés.</p>
+
+<p>—Il ne fait pas de longues visites, le père Rigou, dit Gourdon
+le greffier à madame Soudry.</p>
+
+<p>—Il les fait bonnes, s’il les fait courtes, répondit-elle.</p>
+
+<p>—Comme sa vie, répondit le médecin; il abuse de tout, cet
+homme-là.</p>
+
+<p>—Tant mieux, répliqua Soudry, mon fils jouira plutôt du bien...</p>
+
+<p>—Il vous a donné des nouvelles des Aigues? demanda le curé.</p>
+
+<p>—Oui, mon cher abbé, dit madame Soudry. Ces gens-là sont
+le fléau de ce pays-ci. Je ne comprends pas que madame de Montcornet,
+qui cependant est une femme comme il faut, n’entende
+pas mieux ses intérêts.</p>
+
+<p>—Ils ont cependant un modèle sous les yeux, répliqua le curé.</p>
+
+<p>—Qui donc? demanda madame Soudry en minaudant.</p>
+
+<p>—Les Soulanges...</p>
+
+<p>—Ah! oui, répondit la reine après une pause.</p>
+
+<p>—Tant pire! me voilà! cria madame Vermut en entrant, et
+sans mon réactif, car Vermut est trop inactif à mon égard, pour
+que je l’appelle un actif quelconque.</p>
+
+<p>—Que diable fait donc ce sacré père Rigou? dit alors Soudry
+à Guerbet en voyant la carriole arrêtée à la porte de Tivoli. C’est
+un de ces chats-tigres dont tous les pas ont un but.</p>
+
+<p>—<i>Sacré</i> lui va! répondit le gros petit <ins title="original: précepteur">percepteur</ins>.</p>
+
+<p>—Il entre au café de la Paix!... dit Gourdon le médecin.</p>
+
+<p>—Soyez paisibles, reprit Gourdon le greffier, il s’y donne des
+bénédictions à poings fermés, car on entend japper d’ici.</p>
+
+<p>—Ce café-là, reprit le curé, c’est comme le temple de Janus;
+il s’appelait le café de la Guerre du temps de l’empire, et on y vivait
+dans un calme parfait; les plus honorables bourgeois s’y réunissaient
+pour causer amicalement...</p>
+
+<p>—Il appelle cela <i>causer</i>! dit le juge de paix. Tudieu! quelles
+conversations que celles dont il reste des petits Bourniers.</p>
+
+<p>—Mais depuis qu’en l’honneur des Bourbons, on l’a nommé le
+café de la Paix, on s’y bat tous les jours... dit l’abbé Taupin en
+achevant sa phrase que le juge de paix avait pris la liberté d’interrompre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_447">447</span>
+Il en était de cette idée du curé comme des citations de la
+Bilboquéide, elle revenait souvent.</p>
+
+<p>—Cela veut dire, répondit le père Guerbet, que la Bourgogne
+sera toujours le pays des coups de poing.</p>
+
+<p>—Ce n’est pas si mal, dit le curé, ce que vous dites-là! c’est
+presque l’histoire de notre pays.</p>
+
+<p>—Je ne sais pas l’histoire de France, s’écria Soudry, mais
+avant de l’apprendre, je voudrais bien savoir pourquoi mon compère
+entre avec Socquard dans le café?</p>
+
+<p>—Oh! reprit le curé, s’il y entre et s’y arrête, vous pouvez
+être certain que ce n’est pas pour des actes de charité.</p>
+
+<p>—C’est un homme qui me donne la chair de poule quand je
+le vois, dit madame Vermut.</p>
+
+<p>—Il est tellement à craindre, reprit le médecin, que s’il m’en
+voulait, je ne serais pas encore rassuré par sa mort; il est homme
+à se relever de son cercueil pour vous jouer quelque mauvais
+tour.</p>
+
+<p>—Si quelqu’un peut nous envoyer le Tapissier ici, le 15 août,
+et le prendre dans quelque traquenard, c’est Rigou, dit le maire
+à l’oreille de sa femme.</p>
+
+<p>—Surtout, répondit-elle à haute voix, si Gaubertin et toi, mon
+cœur, vous vous en mêlez...</p>
+
+<p>—Tiens, quand je le disais! s’écria monsieur Guerbet en poussant
+le coude à monsieur Sarcus, il a trouvé quelque jolie fille
+chez Socquard, et il la fait monter dans sa voiture...</p>
+
+<p>—En attendant que... répondit le greffier.</p>
+
+<p>—En voilà un de dit sans malice, s’écria monsieur Guerbet en
+interrompant le chantre de la Bilboquéide.</p>
+
+<p>—Vous êtes dans l’erreur, messieurs, dit madame Soudry,
+monsieur Rigou ne pense qu’à nos intérêts, car, si je ne me
+trompe, cette fille est une fille à Tonsard.</p>
+
+<p>—Il est comme le pharmacien qui s’approvisionne de vipères,
+s’écria le père Guerbet.</p>
+
+<p>—On dirait, répondit monsieur Gourdon le médecin, que vous
+avez vu venir monsieur Vermut, notre pharmacien, à la manière
+dont vous parlez.</p>
+
+<p>Et il montra le petit apothicaire de Soulanges qui traversait la
+place.</p>
+
+<p>—Le pauvre bonhomme, dit le greffier, soupçonné de faire
+<span class="pagenum" id="page_448">448</span>
+souvent de l’esprit avec madame Vermut, voyez quelle <i>dégaine</i>
+il a?... et on le croit savant!</p>
+
+<p>—Sans lui, répondit le juge de paix, on serait bien embarrassé
+pour les autopsies; il a si bien retrouvé le poison dans le corps de
+ce pauvre Pigeron, que les chimistes de Paris ont dit à la Cour
+d’Assises, à Auxerre, qu’ils n’auraient pas mieux fait...</p>
+
+<p>—Il n’a rien trouvé du tout, répondit Soudry; mais, comme
+dit le président Gendrin, il est bon qu’on croie que le poison se
+retrouve toujours...</p>
+
+<p>—Madame Pigeron a bien fait de quitter Auxerre, dit madame
+Vermut. C’est un petit esprit et une grande scélérate que cette
+femme-là, reprit-elle. Est-ce qu’on doit recourir à des drogues
+pour annuler un mari? Est-ce que nous n’avons pas des moyens
+sûrs, mais innocents, pour nous débarrasser de cette engeance-là?
+Je voudrais bien qu’un homme trouvât à redire à ma conduite! Le
+bon monsieur Vermut ne me gêne guère, et il n’en est pas plus
+malade pour cela; et madame de Montcornet, voyez comme elle
+se promène dans ses chalets, dans ses chartreuses avec ce journaliste
+qu’elle a fait venir de Paris à ses frais, et qu’elle dorlote sous
+les yeux du général!</p>
+
+<p>—A ses frais?... s’écria madame Soudry, est-ce sûr? Si nous
+pouvions en avoir une preuve, quel joli sujet pour une lettre
+anonyme au général...</p>
+
+<p>—Le général, reprit madame Vermut... Mais vous ne l’empêcherez
+de rien, le Tapissier fait son état.</p>
+
+<p>—Quel état, ma belle? demanda madame Soudry.</p>
+
+<p>—Eh bien! il fournit le coucher.</p>
+
+<p>—Si le pauvre petit Pigeron, au lieu de tracasser sa femme,
+avait eu cette sagesse, il vivrait encore, dit le greffier.</p>
+
+<p>Madame Soudry se pencha du côté de son voisin, monsieur
+Guerbet de Conches, elle lui fit une de ces grimaces de singe dont
+elle croyait avoir hérité de son ancienne maîtresse comme de son
+argenterie, par droit de conquête, et redoublant sa dose de grimaces
+et désignant au maître de poste madame Vermut, qui
+coquetait avec l’auteur de <i>la Bilboquéide</i>, elle lui dit:</p>
+
+<p>—Que cette femme a mauvais ton! quels propos et quelles
+manières! je ne sais pas si je pourrai l’admettre plus longtemps
+<i>dans notre société</i>, surtout quand monsieur Gourdon, le poëte,
+<ins title="original: inséré d'après d'autres éditions:«y sera»">y sera.</ins></p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_449">449</span>
+—En voilà de la morale sociale! dit le curé qui avait tout observé
+et tout entendu sans dire mot.</p>
+
+<p>Sur cette épigramme ou plutôt cette satire de la société, si concise
+et si vraie qu’elle atteignait chacun, on proposa de faire la
+partie de boston.</p>
+
+<p>N’est-ce pas la vie comme elle est à tous les étages de ce qu’on
+est convenu d’appeler le monde! Changez les termes, il ne se dit
+rien de moins, rien de plus dans les salons les plus dorés de Paris.</p>
+
+<h5>III.—LE CAFÉ DE LA PAIX.</h5>
+
+<p class="nbreak">Il était environ sept heures quand Rigou passa devant le café de
+la Paix. Le soleil couchant, qui prenait en écharpe la jolie ville, y
+répandait alors ses belles teintes rouges, et le clair miroir des eaux
+du lac formait une opposition avec le fracas des vitres flamboyantes
+d’où naissaient les couleurs les plus étranges et les plus improbables.</p>
+
+<p>Devenu pensif, le profond politique, tout à ses trames, laissait
+aller son cheval si lentement, qu’en longeant le café de la Paix, il
+put entendre son nom jeté à travers une de ces disputes qui, selon
+l’observation du curé Taupin, faisaient du nom de cet établissement
+avec sa physionomie habituelle la plus violente antinomie.</p>
+
+<p>Pour l’intelligence de cette scène, il est nécessaire d’expliquer
+la topographie de ce pays de Cocagne bordé par le café sur la
+place, et terminé sur le chemin cantonal par le fameux Tivoli, que
+les meneurs destinaient à servir de théâtre à l’une des scènes de
+la conspiration ourdie depuis longtemps contre le général Montcornet.</p>
+
+<p>Par sa situation à l’angle de la place et du chemin, le rez-de-chaussée
+de cette maison, bâtie dans le genre de celle de Rigou, à
+trois fenêtres sur le chemin, a sur la place deux fenêtres entre
+lesquelles se trouve la porte vitrée, par où l’on y entre. Le café de
+la Paix a de plus une porte bâtarde, ouvrant sur une allée qui le
+sépare de la maison voisine, celle de Vallet, le mercier de Soulanges,
+et par où l’on va dans une cour intérieure.</p>
+
+<p>Cette maison, entièrement peinte en jaune d’or, excepté les volets
+qui sont en vert, est une des rares maisons de cette petite ville
+qui ont deux étages et des mansardes. Voici pourquoi.</p>
+
+<p>Avant l’étonnante prospérité de la Ville-aux-Fayes, le premier
+<span class="pagenum" id="page_450">450</span>
+étage de cette maison, qui contient quatre chambres pourvues
+chacune d’un lit et du maigre mobilier nécessaire à justifier le mot
+<i>garni</i>, se louait aux gens obligés de venir à Soulanges par la juridiction
+du Baillage, ou aux visiteurs qu’on ne logeait pas au château;
+mais, depuis vingt-cinq ans, ces chambres garnies n’avaient
+plus pour locataires que des saltimbanques, des marchands forains,
+des vendeurs de remèdes ou des commis-voyageurs. Au
+moment de la fête de Soulanges, les chambres se louaient à raison
+de quatre francs par jour. Les quatre chambres de Socquard lui
+rapportaient une centaine d’écus, sans compter le produit de la
+consommation extraordinaire que ses locataires faisaient alors dans
+son café.</p>
+
+<p>La façade du côté de la place était ornée de peintures spéciales.
+Dans le tableau qui séparait chaque croisée de la porte, se voyaient
+des queues de billard amoureusement nouées par des rubans; et,
+au-dessus des nœuds s’élevaient des bols de punch fumant dans des
+coupes grecques. Ces mots, <i>Café de la Paix</i>, brillaient peints en
+jaune sur un champ vert à chaque extrémité duquel étaient des
+pyramides de billes tricolores. Les fenêtres, peintes en vert, avaient
+des petites vitres de verre commun.</p>
+
+<p>Une dizaine de tuyas, plantés à droite et à gauche dans des
+caisses, et qu’on devrait nommer les arbres à café, offraient leur végétation
+aussi maladive que prétentieuse. Les bannes, par lesquelles
+les marchands de Paris et de quelques cités opulentes
+protégent leurs boutiques contre les ardeurs du soleil, étaient
+alors un luxe inconnu dans Soulanges. Les fioles exposées sur des
+planches derrière les vitrages méritaient d’autant plus leur nom,
+que la benoîte liqueur subissait là des cuissons périodiques. En
+concentrant ses rayons par les bosses lenticulaires des vitres, le
+soleil faisait bouillonner les bouteilles de Madère, les sirops, les
+vins de liqueur, les bocaux de prunes et de cerises à l’eau-de-vie
+mis en étalage, car la chaleur était si grande qu’elle forçait Aglaé,
+son père et leur garçon à se tenir sur deux banquettes placées de
+chaque côté de la porte et mal abritées par les pauvres arbustes
+que mademoiselle Socquard arrosait avec de l’eau presque chaude.
+Par certains jours, on les voyait tous trois, le père, la fille et le
+garçon, étalés là comme des animaux domestiques, et dormant.</p>
+
+<p>En 1804, époque de la vogue de <i>Paul et Virginie</i>, l’intérieur
+<ins title="original: et">fut</ins> garni d’un papier verni représentant les principales scènes de
+<span class="pagenum" id="page_451">451</span>
+ce roman. On y voyait des nègres récoltant le café, qui se trouvait
+au moins quelque part dans cet établissement, où l’on ne buvait
+pas vingt tasses de café par mois. Les denrées coloniales étaient si
+peu dans les habitudes soulangeoises, qu’un étranger qui serait
+venu demander une tasse de chocolat aurait mis le père Socquard
+dans un étrange embarras; néanmoins, il aurait obtenu la nauséabonde
+bouillie brune que produisent ces tablettes où il entre plus
+de farine, d’amandes pilées et de cassonnade que de sucre et
+de cacao, vendues à deux sous par les épiciers de village, et
+fabriquées dans le but de ruiner le commerce de cette denrée
+espagnole.</p>
+
+<p>Quant au café, le père Socquard le faisait tout uniment
+bouillir dans un ustensile connu de tous les ménages sous le nom
+de <i>grand pot brun</i>; il laissait tomber au fond la poudre mêlée de
+chicorée, et il servait la décoction avec un sang-froid digne d’un
+garçon de café de Paris, dans une tasse de porcelaine qui, jetée
+par terre, ne se serait pas fêlée.</p>
+
+<p>En ce moment, le saint respect que causait le sucre, sous
+l’Empereur, ne s’était pas encore dissipé dans la ville de Soulanges,
+et Aglaé Socquard apportait bravement quatre morceaux
+de sucre gros comme des noisettes, en addition à une tasse de café
+au marchand forain qui s’avisait de demander ce breuvage littéraire.</p>
+
+<p>La décoration intérieure, relevée de glaces à cadres dorés et de
+patères pour accrocher les chapeaux, n’avait pas été changée depuis
+l’époque où tout Soulanges vint admirer cette tenture prestigieuse
+et un comptoir peint en bois d’acajou, à dessus de marbre Saint-Anne,
+sur lequel brillaient des vases en plaqué, des lampes à
+double courant d’air, qui furent, dit-on, données par Gaubertin
+à la belle madame Socquard. Une couche gluante ternissait tout,
+et ne pouvait se comparer qu’à celle dont sont couverts les vieux
+tableaux oubliés dans les greniers.</p>
+
+<p>Les tables peintes en marbre, les tabourets en velours d’Utrecht
+rouge, le quinquet à globe plein d’huile alimentant deux becs,
+attaché par une chaîne au plafond et enjolivé de cristaux, commencèrent
+la célébrité du café de la Guerre.</p>
+
+<p>Là, de 1802 à 1804, tous les bourgeois de Soulanges allaient
+jouer aux dominos et au brelan, en buvant des petits verres de
+liqueur, du vin cuit, en y prenant des fruits à l’eau de-vie, des
+biscuits; car la cherté des denrées coloniales avait banni le café,
+<span class="pagenum" id="page_452">452</span>
+le chocolat et le sucre. Le punch était la grande friandise, ainsi
+que les bavaroises. Ces préparations se faisaient avec une matière
+sucrée, siropeuse, semblable à la mélasse, dont le nom s’est perdu,
+mais qui fit alors la fortune de l’inventeur.</p>
+
+<p>Ces détails succincts rappelleront ses analogues à la mémoire
+des voyageurs; et ceux qui n’ont jamais quitté Paris, entreverront
+le plafond noirci par la fumée du café de la Paix et ses glaces ternies
+par des milliards de points bruns qui prouvaient en quelle
+indépendance y vivait la classe des diptères.</p>
+
+<p>La belle madame Socquard, dont les aventures galantes surpassèrent
+celles de la Tonsard du Grand-I-Vert, avait trôné là, vêtue
+à la dernière mode; elle affectionna le turban des sultanes. La
+<i>sultane</i> a joui, sous l’empire, de la vogue qu’obtient l’<i>ange</i>
+aujourd’hui.</p>
+
+<p>Toute la vallée venait jadis y prendre modèle sur les turbans,
+les chapeaux à visière, les bonnets en fourrures, les coiffures chinoises
+de la belle <i>cafetière</i>, au luxe de laquelle contribuaient les
+gros bonnets de Soulanges. Tout en portant sa ceinture au plexus
+solaire, comme l’ont portée nos mères, si fières de leurs grâces
+impériales, Junie (elle s’appelait Junie!) fit la maison Socquard;
+son mari lui devait la propriété d’un clos de vignes, de la maison
+qu’il habitait et du Tivoli. Le père de monsieur Lupin avait fait,
+disait-on, des folies pour la belle Junie Socquard; Gaubertin, qui
+la lui avait enlevée, lui devait certainement le petit Bournier.</p>
+
+<p>Ces détails et la science secrète avec laquelle Socquard fabriquait
+le <i>vin cuit</i> expliqueraient déjà pourquoi son nom et le café
+de la Paix étaient devenus populaires; mais bien d’autres raisons
+augmentaient cette renommée. On ne trouvait que du vin
+chez Tonsard et dans tous les autres cabarets de la vallée;
+tandis que depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, dans
+une circonférence de six lieues, le café de Socquard était le seul
+où l’on pût jouer au billard, et boire ce punch que préparait admirablement
+le bourgeois du lieu. Là seulement se voyaient en étalage
+des vins étrangers, des liqueurs fines, des fruits à l’eau-de-vie.</p>
+
+<p>Ce nom retentissait donc dans la vallée presque tous les jours,
+accompagné des idées de volupté superfine que rêvent les gens
+dont l’estomac est plus sensible que le cœur. A ces causes se
+joignait encore le privilége d’être partie intégrante de la fête de
+Soulanges. Dans l’ordre immédiatement supérieur, le café de la
+<span class="pagenum" id="page_453">453</span>
+Paix était enfin pour la ville ce que le cabaret du Grand-I-Vert
+était pour la campagne, un entrepôt de venin; il servait de transit
+aux commérages entre la Ville-aux-Fayes et la vallée. Le Grand-I-Vert
+fournissait le lait et la crème au café de la Paix, et les
+deux filles à Tonsard étaient en rapports journaliers avec cet établissement.</p>
+
+<p>Pour Socquard, la place de Soulanges était un appendice de
+son café. L’alcide allait de porte en porte causant avec chacun,
+n’ayant en été qu’un pantalon pour tout vêtement et un gilet à
+peine boutonné, selon l’usage des cafetiers des petites villes. Il
+était averti par les gens avec lesquels il causait s’il entrait quelqu’un
+dans son établissement, où il se rendait pesamment et comme
+à regret.</p>
+
+<p>Ces détails doivent convaincre les Parisiens qui n’ont jamais
+quitté leur quartier, de la difficulté, disons mieux, de l’impossibilité
+de cacher la moindre chose dans la vallée de l’Avonne, depuis
+Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes. Il n’existe dans les campagnes
+aucune solution de continuité; il s’y trouve de place en place des
+cabarets du Grand-I-Vert, des cafés de la Paix, qui font l’office
+d’échos, et où les actes les plus indifférents, accomplis dans le
+plus grand secret, sont répercutés par une sorte de magie. Le
+bavardage social remplit l’office de la télégraphie électrique; c’est
+ainsi que s’accomplissent ces miracles de nouvelles apprises dans
+un clin d’œil de désastres survenus à d’énormes distances.</p>
+
+<p>Après avoir arrêté son cheval, Rigou descendit de sa carriole et
+attacha la bride à un des poteaux de la porte de Tivoli. Puis il
+trouva le plus naturel des prétextes pour écouter la discussion
+sans en avoir l’air, en se plaçant entre deux fenêtres par l’une
+desquelles il pouvait, en avançant la tête, voir les personnes,
+étudier les gestes, tout en saisissant les grosses paroles qui retentissaient
+aux vitres et que le calme extérieur permettait d’entendre.</p>
+
+<p>—Et si je disais au père Rigou que ton frère Nicolas en veut à
+la Péchina, s’écriait une voix aigre, qu’il la guette à toute heure,
+qu’elle passera dessous le nez à votre seigneur, il saurait bien vous
+tripoter les entrailles, à tous tant que vous êtes, tas de gueux du
+Grand-I-Vert.</p>
+
+<p>—Si tu nous faisais une pareille farce, Aglaé, répondit la voix
+glapissante de Marie Tonsard, tu ne conterais celle que je te ferais
+<span class="pagenum" id="page_454">454</span>
+qu’aux vers de ton cercueil!... Ne te mêle pas plus des affaires
+de Nicolas que des miennes avec Bonnébault.</p>
+
+<p>Marie, stimulée par sa grand’mère, avait, comme on le voit,
+suivi Bonnébault; en l’épiant, elle l’avait vu, par la fenêtre où
+stationnait en ce moment Rigou, déployant ses grâces et disant des
+flatteries assez agréables à mademoiselle Socquard, pour qu’elle se
+crût obligée de lui sourire. Ce sourire avait déterminé la scène au
+milieu de laquelle éclata cette révélation assez précieuse pour Rigou.</p>
+
+<p>—Eh bien! père Rigou, vous dégradez mes propriétés?... dit
+Socquard en frappant sur l’épaule de l’usurier.</p>
+
+<p>Le cafetier, venu d’une grange située au bout de son jardin et
+d’où l’on retirait plusieurs jeux publics, tels que machines à peser,
+chevaux à courir la bague, balançoires périlleuses, etc., pour les
+monter aux places qu’ils occupaient dans son Tivoli, avait marché
+sans faire de bruit, car il portait ces pantoufles en cuir jaune dont
+le bas prix en fait vendre des quantités considérables en province.</p>
+
+<p>—Si vous aviez des citrons frais, je me ferais une limonade,
+répondit Rigou, la soirée est chaude.</p>
+
+<p>—Mais qui piaille ainsi? dit Socquard en regardant par la fenêtre
+et voyant sa fille aux prises avec Marie.</p>
+
+<p>—On se dispute Bonnébault, répliqua Rigou d’un air sardonique.</p>
+
+<p>Le courroux du père fut alors comprimé chez Socquard par
+l’intérêt du cafetier. Le cafetier jugea prudent d’écouter du dehors
+comme faisait Rigou; tandis que le père voulait entrer et
+déclarer que Bonnébault, plein de qualités estimables aux yeux
+d’un cafetier, n’en avait aucune de bonne comme gendre d’un des
+notables de Soulanges. Et cependant le père Socquard recevait
+peu de propositions de mariage. A vingt-deux ans, sa fille faisait
+comme largeur, épaisseur et poids, concurrence à madame Vermichel,
+dont l’agilité paraissait un phénomène. L’habitude de
+tenir un comptoir augmentait encore la tendance à l’embonpoint
+qu’Aglaé devait au sang paternel.</p>
+
+<p>—Quel diable ces filles ont-elles au corps? demanda le père
+Socquard à Rigou.</p>
+
+<p>—Ah! répondit l’ancien bénédictin, c’est de tous les diables
+celui que l’Église a saisi le plus souvent.</p>
+
+<p>Socquard, pour toute réponse, se mit à examiner sur les tableaux
+qui séparent les fenêtres les queues de billard dont la
+<span class="pagenum" id="page_455">455</span>
+réunion s’expliquait difficilement à cause des places où manquait
+le mortier écaillé par la main du temps.</p>
+
+<p>En ce moment, Bonnébault sortit du billard, une queue à la
+main, et en frappa rudement Marie, en lui disant:</p>
+
+<p>—Tu m’as fait manquer de touche; mais je ne te manquerai
+point, et je continuerai tant que tu n’auras pas mis une sourdine
+à ta <i>grelotte</i>.</p>
+
+<p>Socquard et Rigou, qui jugèrent à propos d’intervenir, entrèrent
+au café par la place, et firent lever une si grande quantité
+de mouches, que le jour en fut obscurci. Le bruit fut semblable
+à celui des lointains exercices de l’école des tambours.
+Après leur premier saisissement, ces grosses mouches à ventre
+bleuâtre, accompagnées de petites mouches assassines et de quelques
+mouches à chevaux, revinrent prendre leur place au vitrage,
+où, sur trois rangs de planches, dont la peinture avait disparu sous
+leurs points noirs, se voyaient des bouteilles visqueuses, rangées
+comme des soldats.</p>
+
+<p>Marie pleurait. Être battue devant sa rivale par l’homme aimé
+est une de ces humiliations qu’aucune femme ne supporte, à quelque
+degré qu’elle soit de l’échelle sociale, et plus bas elle est, plus
+violente est l’expression de sa haine; aussi la fille Tonsard ne vit-elle
+ni Rigou ni Socquard; elle tomba sur un tabouret, dans un
+morne et farouche silence, que l’ancien religieux épia.</p>
+
+<p>—Cherche un citron frais, Aglaé, dit le père Socquard, et
+rince toi-même un verre à patte.</p>
+
+<p>—Vous avez sagement fait de renvoyer votre fille, dit tout bas
+Rigou à Socquard, elle allait être blessée à mort peut-être.</p>
+
+<p>Et il montra d’un coup d’œil la main par laquelle Marie tenait
+un tabouret qu’elle avait empoigné pour le jeter à la tête d’Aglaé,
+qu’elle visait.</p>
+
+<p>—Allons, Marie, dit le père Socquard en se plaçant devant
+elle, on ne vient pas ici pour prendre des tabourets... et si tu
+cassais mes glaces, ce n’est pas avec le lait de tes vaches que tu
+me les payerais...</p>
+
+<p>—Père Socquard, votre fille est une vermine, et je la vaux
+bien, entendez-vous? Si vous ne voulez pas de Bonnébault pour
+gendre, il est temps que vous lui disiez d’aller jouer ailleurs que
+chez vous au billard!... qu’il y perd des cent sous à tout moment.</p>
+
+<p>Au début de ce flux de paroles criées plutôt que dites,
+<span class="pagenum" id="page_456">456</span>
+Socquard prit Marie par la taille et la jeta dehors, malgré ses cris et
+sa résistance. Il était temps pour elle, Bonnébault sortait de nouveau
+du billard, l’œil en feu.</p>
+
+<p>—Ça ne finira pas comme ça! s’écria Marie Tonsard.</p>
+
+<p>—Tire-nous ta révérence, hurla Bonnébault que Viollet tenait
+à bras le corps pour l’empêcher de se livrer à quelques brutalités,
+va-t’en au diable, ou jamais je ne te parle ni ne te regarde.</p>
+
+<p>—Toi? dit Marie en jetant à Bonnébault un regard furibond,
+rends-moi mon argent auparavant, et je te laisse à mademoiselle
+Socquard, si elle est assez riche pour te garder...</p>
+
+<p>Là-dessus, Marie, effrayée de voir Alcide Socquard maître à
+peine de Bonnébault qui fit un bond de tigre, se sauva sur la route.</p>
+
+<p>Rigou fit monter Marie dans sa carriole, afin de la soustraire à
+la colère de Bonnébault, dont la voix retentissait jusqu’à l’hôtel
+Soudry; puis après avoir caché Marie, il revint boire sa limonade
+en examinant le groupe formé par Plissoud, par Amaury, par
+Viollet et par le garçon de café qui tâchait de calmer Bonnébault.</p>
+
+<p>—Allons, c’est à vous à jouer, hussard, dit Amaury, petit
+jeune homme blond à l’œil trouble.</p>
+
+<p>—D’ailleurs elle a filé, dit Viollet.</p>
+
+<p>Si quelqu’un a jamais exprimé la surprise, ce fut Plissoud, au
+moment où il aperçut l’usurier de Blangy assis à l’une des tables
+et plus occupé de lui, Plissoud, que de la dispute des deux filles.
+Malgré lui, l’huissier laissa voir sur son visage l’espèce d’étonnement
+que cause la rencontre d’un homme à qui l’on en veut, ou
+contre qui l’on complote, et il rentra soudain dans le billard.</p>
+
+<p>—Adieu, père Socquard, dit l’usurier.</p>
+
+<p>—Je vais vous amener votre voiture, reprit le limonadier,
+donnez-vous le temps.</p>
+
+<p>—Comment faire pour savoir ce que ces gens-là se disent en
+jouant la poule, se demandait à lui-même Rigou, qui vit dans la
+glace la figure du garçon.</p>
+
+<p>Ce garçon était un homme à deux fins, il faisait les vignes de
+Socquard, il balayait le café, le billard, il tenait le jardin propre
+et arrosait le Tivoli, le tout pour vingt écus par an. Il était toujours
+sans veste, hormis les grandes occasions, et il avait pour tout
+costume un pantalon de toile bleue, de gros souliers, un gilet de
+velours rayé devant lequel il portait un tablier de toile de ménage
+quand il était de service au billard ou dans le café. Ce tablier à
+<span class="pagenum" id="page_457">457</span>
+cordons était l’insigne de ses fonctions. Ce gars avait été loué par
+le limonadier à la dernière foire, car dans cette vallée comme dans
+toute la Bourgogne, les gens se prennent sur la place pour l’année,
+absolument comme on y achète des chevaux.</p>
+
+<p>—Comment te nomme-t-on? lui dit Rigou.</p>
+
+<p>—Michel, pour vous servir, répondit le garçon.</p>
+
+<p>—Ne vois-tu pas ici quelquefois le père Fourchon?</p>
+
+<p>—Deux ou trois fois par semaine avec monsieur Vermichel,
+qui me donne quelques sous pour l’avertir quand sa femme <i>déboule</i>
+sur eux.</p>
+
+<p>—C’est un brave homme, le père Fourchon, instruit et plein
+de sens, dit Rigou, qui paya sa limonade et quitta ce café nauséabond
+en voyant sa carriole que le père Socquard avait amenée
+devant le café.</p>
+
+<p>En montant dans sa voiture, le père Rigou aperçut le pharmacien,
+et le héla par un: «Ohé, monsieur Vermut!» En reconnaissant
+le richard, Vermut hâta le pas, Rigou le rejoignit et lui
+dit à l’oreille:</p>
+
+<p>—Croyez-vous qu’il y ait des réactifs qui puissent désorganiser
+le tissu de la peau jusqu’au point de produire un mal réel, comme
+un panaris au doigt?</p>
+
+<p>—Si monsieur Gourdon veut s’en mêler, oui, répondit le petit
+savant.</p>
+
+<p>—Vermut, pas un mot là-dessus, ou sinon nous serions brouillés;
+mais parlez-en à monsieur Gourdon, et dites-lui de venir me
+voir après demain; je lui procurerai l’opération assez délicate de
+couper un index.</p>
+
+<p>Puis, l’ancien maire, laissant le petit pharmacien ébahi, monta
+dans sa carriole à côté de Marie Tonsard.</p>
+
+<p>—Eh bien! petite vipère, lui dit-il en lui prenant le bras quand
+il eut attaché les guides de sa bête à un anneau sur le devant du
+tablier de cuir qui fermait sa carriole, et que le cheval eut pris
+son allure, tu crois donc que tu garderas Bonnébault en te livrant
+à des violences pareilles?... Si tu étais sage, tu favoriserais son mariage
+avec cette grosse tonne de bêtise, et alors tu pourrais te
+venger.</p>
+
+<p>Marie ne put s’empêcher de sourire en répondant:</p>
+
+<p>—Ah! que vous êtes mauvais! vous êtes bien notre maître à
+tous!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_458">458</span>
+—Écoute, Marie, j’aime les paysans, mais il ne faut pas qu’un
+de vous se mette entre mes dents et une bouchée de gibier... Ton
+frère Nicolas, comme l’a dit Aglaé, poursuit la Péchina. Ce n’est
+pas bien, car je la protége, cette enfant; elle sera mon héritière
+pour trente mille francs, et je veux la bien marier. J’ai su que
+Nicolas, aidé par ta sœur Catherine, avait failli tuer cette pauvre
+petite, ce matin; tu verras ton frère et ta sœur, dis-leur ceci: —Si
+vous laissez la Péchina tranquille, le père Rigou sauvera
+Nicolas de la conscription...</p>
+
+<p>—Vous êtes le diable en personne, s’écria Marie; on dit que
+vous avez signé un pacte avec lui... c’est-il possible?</p>
+
+<p>—Oui, dit gravement Rigou.</p>
+
+<p>—On nous le disait aux veillées, mais je ne le croyais pas.</p>
+
+<p>—Il m’a garanti qu’aucun attentat dirigé contre moi ne m’atteindrait,
+que je ne serai jamais volé, que je vivrai cent ans sans
+maladie, que je réussirai en tout, et que jusqu’à l’heure de ma
+mort je serai jeune comme un coq de deux ans...</p>
+
+<p>—Ça se voit bien, dit Marie. Eh bien! il vous est <i>diablement</i>
+facile de sauver mon frère de la conscription...</p>
+
+<p>—S’il le veut, car il faut qu’il y laisse un doigt, voilà tout,
+reprit Rigou, je lui dirai comment!</p>
+
+<p>—Tiens! vous prenez le chemin du haut? dit Marie.</p>
+
+<p>—A la nuit, je ne passe plus par ici, répondit l’ancien moine.</p>
+
+<p>—A cause de la croix? dit naïvement Marie.</p>
+
+<p>—C’est bien cela, rusée! répondit le diabolique personnage.</p>
+
+<p>Ils étaient arrivés à un endroit où la route cantonale est creusée
+à travers une faible élévation du terrain. Cette tranchée offre deux
+talus assez roides, comme on en voit tant sur les routes de France.</p>
+
+<p>Au bout de cette gorge, d’une centaine de pas de longueur, les
+routes de Ronquerolles et de Cerneux forment un carrefour planté
+d’une croix. De l’un ou de l’autre talus, un homme peut ajuster
+un passant et le tuer presque à bout portant, avec d’autant plus
+de facilité que cette éminence étant couverte de vignes, un malfaiteur
+trouve toute facilité pour s’embusquer dans des buissons
+de ronces venus au hasard. On devine pourquoi l’usurier, toujours
+prudent, ne passait jamais par là de nuit; la Thune tourne
+ce monticule appelé les Clos de la Croix. Jamais place plus favorable
+ne s’est rencontrée pour une vengeance ou pour un assassinat,
+car le chemin de Ronquerolles va rejoindre le pont fait sur
+<span class="pagenum" id="page_459">459</span>
+l’Avonne, devant le pavillon du rendez-vous de chasse, et le chemin
+de Cerneux mène au delà de la route royale, en sorte qu’entre
+les quatre chemins des Aigues, de la Ville-aux-Fayes, de Ronquerolles
+et de Cerneux, le meurtrier peut se choisir une retraite et
+laisser dans l’incertitude ceux qui se mettraient à sa poursuite.</p>
+
+<p>—Je vais te laisser à l’entrée du village, dit Rigou quand il
+aperçut les premières maisons de Blangy.</p>
+
+<p>—A cause d’Annette, vieux lâche! s’écria Marie. La renverrez-vous
+bientôt, celle-là, v’là trois ans que vous l’avez!... Ce qui
+m’amuse, c’est que votre vieille se porte bien... le bon Dieu se
+venge...</p>
+
+<h5>IV.—LE TRIUMVIRAT DE LA VILLE-AUX-FAYES.</h5>
+
+<p class="nbreak">Le prudent usurier avait contraint sa femme et Jean de se coucher
+et de se lever au jour, en leur prouvant que la maison ne
+serait jamais attaquée s’il veillait, lui, jusqu’à minuit, et s’il se levait
+tard. Non-seulement il avait ainsi conquis sa tranquillité de
+sept heures du soir jusqu’à cinq heures du matin, mais encore il
+avait habitué sa femme et Jean à respecter son sommeil et celui de
+l’Agar, dont la chambre était située derrière la sienne.</p>
+
+<p>Aussi, le lendemain matin, vers six heures et demie, madame
+Rigou, qui veillait elle-même aux soins de la basse-cour, conjointement
+avec Jean, vint-elle frapper timidement à la porte de la
+chambre de son mari.</p>
+
+<p>—Monsieur Rigou, dit-elle, tu m’as recommandé de t’éveiller.</p>
+
+<p>Le son de cette voix, l’attitude de la femme, son air craintif en
+obéissant à un ordre dont l’exécution pouvait être mal reçue, peignaient
+l’abnégation profonde dans laquelle vivait cette pauvre
+créature, et l’affection qu’elle portait à cet habile tyranneau.</p>
+
+<p>—C’est bien! cria Rigou.</p>
+
+<p>—Faut-il éveiller Annette? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>—Non, laissez-la dormir!... Elle a été sur pied toute la nuit!
+dit-il sérieusement.</p>
+
+<p>Cet homme était toujours sérieux, même quand il se permettait
+une plaisanterie. Annette avait en effet ouvert mystérieusement
+la porte à Sibilet, à Fourchon, à Catherine Tonsard, venus
+tous à des heures différentes, entre onze heures et une heure.</p>
+
+<p>Dix minutes après, Rigou, vêtu plus soigneusement qu’à
+<span class="pagenum" id="page_460">460</span>
+l’ordinaire, descendit, et dit à sa femme un: Bonjour, ma vieille! qui
+la rendit plus heureuse que si elle avait vu le général Montcornet
+à ses pieds.</p>
+
+<p>—Jean, dit-il à l’ex-convers, ne quitte pas la maison, ne me
+laisse pas voler, tu y perdrais plus que moi!...</p>
+
+<p>C’était en mélangeant les douceurs et les rebuffades, les espérances
+et les bourrades, que ce savant égoïste avait rendu ses trois
+esclaves aussi fidèles, aussi attachés que des chiens.</p>
+
+<p>Rigou, toujours en prenant le chemin dit du haut, pour éviter les
+Clos de la Croix, arriva sur la place de Soulanges vers huit heures.</p>
+
+<p>Au moment où il attachait les guides au tourniquet le plus proche
+de la petite porte à trois marches, le volet s’ouvrit, Soudry
+montra sa figure marquée de petite vérole, que l’expression de deux
+petits yeux noirs rendait finaude.</p>
+
+<p>—Commençons par casser une croûte, car nous ne déjeunerons
+pas à la Ville-aux-Fayes avant une heure.</p>
+
+<p>Il appela tout doucement une servante, jeune et jolie autant que
+celle de Rigou, qui descendit sans bruit, et à laquelle il dit de
+servir un morceau de jambon et du pain; puis il alla chercher lui-même
+du vin à la cave.</p>
+
+<p>Rigou contempla, pour la millième fois, cette salle à manger,
+planchéyée en chêne, plafonnée à moulures, garnie de belles armoires
+bien peintes, boisée à hauteur d’appui, ornée d’un beau
+poêle et d’un cartel magnifique, provenus de mademoiselle Laguerre.
+Le dos des chaises était en forme de lyre, les bois peints
+et vernis en blanc, le siége en maroquin vert, à clous dorés. La
+table d’acajou massif était couverte en toile cirée verte à grandes
+hachures foncées, et bordée d’un liseré vert. Le parquet en point
+de Hongrie, minutieusement frotté par Urbain, accusait le soin
+avec lequel les anciennes femmes de chambre se font servir.</p>
+
+<p>—Bah! ça coûte trop cher, se dit encore Rigou...; l’on mange
+aussi bien dans ma salle qu’ici, et j’ai la rente de l’argent qu’il
+faudrait pour m’arranger avec cette splendeur inutile. Où donc
+est madame Soudry? demanda-t-il au maire de Soulanges, qui
+parut armé d’une bouteille vénérable.</p>
+
+<p>—Elle dort.</p>
+
+<p>—Et vous ne troublez plus guère son sommeil, dit Rigou.</p>
+
+<p>L’ex-gendarme cligna d’un air goguenard, et montra le jambon
+que Jeannette, sa jolie servante, apportait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_461">461</span>
+—Ça vous réveille, un joli morceau comme celui-là! dit le
+maire; c’est fait à la maison! il est entamé d’hier...</p>
+
+<p>—Mon compère, je ne vous connaissais pas celle-là! Où l’avez-vous
+pêchée? dit l’ancien bénédictin à l’oreille de Soudry.</p>
+
+<p>—Elle est comme le jambon, répondit le gendarme en recommençant
+à cligner; je l’ai depuis huit jours.</p>
+
+<p>Jeannette, encore en bonnet de nuit, en jupe courte, pieds nus
+dans des pantoufles, ayant passé ce corps de jupe fait comme une
+brassière, à la mode dans la classe paysanne, et sur lequel elle
+ajustait un foulard croisé qui ne cachait pas entièrement de jeunes
+et frais appas, ne paraissait pas moins appétissante que le jambon
+vanté par Soudry. Petite, rondelette, elle laissait voir ses bras nus
+pendants, marbrés de rouge, au bout desquels de grosses mains à
+fossettes, à doigts courts et bien façonnés du bout, annonçaient
+une riche santé. C’était la vraie figure bourguignotte, rougeaude,
+mais blanche aux tempes, au col, aux oreilles; les cheveux châtains,
+le coin de l’œil retroussé vers le haut de l’oreille, les narines
+ouvertes, la bouche sensuelle, un peu de duvet le long des
+joues; puis, une expression vive tempérée par une attitude
+modeste et menteuse qui faisait d’elle un modèle de servante friponne.</p>
+
+<p>—En honneur, Jeannette ressemble au jambon, dit Rigou. Si
+je n’avais pas une Annette, je voudrais une Jeannette.</p>
+
+<p>—L’une vaut l’autre, dit l’ex-gendarme, car votre Annette est
+douce, blonde, mignarde... Comment va madame Rigou?... dort-elle?...
+reprit brusquement Soudry pour faire voir à Rigou qu’il
+comprenait la plaisanterie.</p>
+
+<p>—Elle est éveillée avec notre coq, répondit Rigou, mais elle
+se couche comme les poules. Moi, je reste à lire le <i>Constitutionnel</i>.
+Le soir et le matin, ma femme me laisse dormir, elle n’entrerait
+pas chez moi pour un monde...</p>
+
+<p>—Ici c’est tout le contraire, répondit Jeannette. Madame reste
+avec les bourgeois de la ville à jouer; ils sont quelquefois quinze
+au salon; Monsieur se couche à huit heures, et nous nous levons
+au jour...</p>
+
+<p>—Ça vous paraît différent, dit Rigou, mais au fond c’est la
+même chose. Eh bien! ma belle enfant, venez chez moi, j’enverrai
+Annette ici, ce sera la même chose, et ce sera différent.</p>
+
+<p>—Vieux coquin, dit Soudry, tu la rends honteuse.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_462">462</span>
+—Comment, gendarme! tu ne veux qu’un cheval dans ton
+écurie?... Enfin chacun prend son bonheur où il le trouve.</p>
+
+<p>Jeannette, sur l’ordre de son maître, alla lui préparer sa toilette.</p>
+
+<p>—Tu lui auras promis de l’épouser à la mort de ta femme?
+demanda Rigou.</p>
+
+<p>—A nos âges, répondit le gendarme, il ne nous reste plus que
+ce moyen-là!</p>
+
+<p>—Avec des filles ambitieuses, ce serait une manière de devenir
+promptement veuf... répliqua Rigou, surtout si madame Soudry
+parlait devant Jeannette de sa manière de savonner les escaliers.</p>
+
+<p>Ce mot rendit les deux époux songeurs. Quand Jeannette vint
+annoncer que tout était prêt, Soudry lui dit un: —Viens m’aider!
+qui fit sourire l’ancien bénédictin.</p>
+
+<p>—Voilà encore une différence, dit-il, moi je te laisserais sans
+crainte avec Annette, mon compère.</p>
+
+<p>Un quart d’heure après, Soudry, en grande tenue, monta dans
+le cabriolet d’osier, et les deux amis tournèrent le lac de Soulanges
+pour aller à la Ville-aux-Fayes.</p>
+
+<p>—Et ce château-là?... dit Rigou quand il atteignit à l’endroit
+d’où le château se voyait en profil.</p>
+
+<p>Le vieux révolutionnaire mit à ce mot un accent où se révélait
+la haine que nourrissent les bourgeois campagnards contre les
+grands châteaux et les grandes terres.</p>
+
+<p>—Mais tant que je vivrai, j’espère bien le voir debout, répliqua
+l’ancien gendarme; le comte de Soulanges a été mon général; il
+m’a rendu service; il m’a très-bien fait régler ma pension, et
+puis il laisse gérer sa terre à Lupin, dont le père y a fait sa fortune.
+Après Lupin ce sera un autre, et tant qu’il y aura des Soulanges,
+on respectera cela!... Ces gens-là sont bons enfants, ils laissent à
+chacun sa récolte, et ils s’en trouvent bien...</p>
+
+<p>—Ah! le général a trois enfants qui peut-être à sa mort ne
+s’accorderont pas, un jour ou l’autre le mari de sa fille et les fils
+liciteront et gagneront à vendre cette mine de plomb et de fer à
+des marchands de biens que nous saurons repincer.</p>
+
+<p>Le château de Soulanges apparut de profil comme pour défier
+le moine défroqué.</p>
+
+<p>—Ah! oui, dans ce temps-là, l’on bâtissait bien... s’écria Soudry.
+Mais monsieur le comte économise en ce moment ses revenus
+pour pouvoir faire de Soulanges le majorat de sa pairie!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_463">463</span>
+—Compère, répondit Rigou, les majorats tomberont.</p>
+
+<p>Une fois le chapitre des intérêts épuisé, les deux bourgeois se
+mirent à causer des mérites respectifs de leurs chambrières en patois
+un peu trop bourguignon pour être imprimé. Ce sujet inépuisable
+les mena si loin qu’ils aperçurent le chef-lieu d’arrondissement
+où régnait Gaubertin, et qui peut-être excite assez la curiosité
+pour faire admettre par les gens les plus pressés une petite
+digression.</p>
+
+<p>Le nom de la Ville-aux-Fayes, quoique bizarre, s’explique facilement
+par la corruption de ce nom (en basse latinité, <i lang="la">Villa in
+Fago</i>, le manoir dans les bois). Ce nom dit assez que jadis une
+forêt couvrait le delta formé par l’Avonne à son confluent dans la
+rivière qui se joint cinq lieues plus loin à l’Yonne. Un Franc bâtit
+sans doute une forteresse sur la colline qui, là, se détourne en
+allant mourir par des pentes douces dans la longue plaine où Leclercq,
+le député, avait acheté sa terre. En séparant par un grand
+et long fossé ce delta, le conquérant se fit une position formidable,
+une place essentiellement seigneuriale, commode pour percevoir
+des droits de péage sur les ponts nécessaires aux routes, et
+pour veiller aux droits de mouture frappés sur les moulins.</p>
+
+<p>Telle est l’histoire des commencements de la Ville-aux-Fayes.
+Partout où s’est établie une domination féodale ou religieuse, elle
+a engendré des intérêts, des habitants et plus tard des villes, quand
+les localités se trouvaient en position d’attirer, de développer ou de
+fonder des industries. Le procédé trouvé par Jean Rouvet pour
+flotter les bois, et qui exigeait des places favorables pour les intercepter,
+créa la Ville-aux-Fayes, qui, jusque-là, comparée à
+Soulanges, ne fut qu’un village. La Ville-aux-Fayes devint l’entrepôt
+des bois qui, sur une étendue de douze lieues, bordent les
+deux rivières. Les travaux que demandent le repêchage, la reconnaissance
+des bûches <i>perdues</i>, la façon des trains que l’Yonne
+porte dans la Seine, produisit un grand concours d’ouvriers. La
+population excita la consommation et fit naître le commerce.
+Ainsi, la Ville-aux-Fayes, qui ne comptait pas six cents habitants à
+la fin du seizième siècle, en comptait deux mille en 1790, et Gaubertin
+l’avait portée à quatre mille. Voici comment.</p>
+
+<p>Quand l’Assemblée législative décréta la nouvelle circonscription
+du territoire, la Ville-aux-Fayes, qui se trouva située à la distance
+où, géographiquement, il fallait une sous-préfecture, fut
+<span class="pagenum" id="page_464">464</span>
+choisie préférablement à Soulanges pour chef-lieu d’arrondissement.
+La sous-préfecture entraîna le tribunal de première instance
+et tous les employés d’un chef-lieu d’arrondissement. L’augmentation
+de la population parisienne, en augmentant la valeur et la
+quantité voulue des bois de chauffage, augmenta nécessairement
+l’importance du commerce de la Ville-aux-Fayes. Gaubertin avait
+assis sa nouvelle fortune sur cette nouvelle prévision, en devinant
+l’influence de la paix sur la population parisienne, qui, de 1815
+à 1825, s’est accrue en effet de plus d’un tiers.</p>
+
+<p>La configuration de la Ville-aux-Fayes est indiquée par celle du
+terrain. Les deux lignes du promontoire étaient bordées par des
+ports. Le barrage pour arrêter les bois était au bas de la colline
+occupée par la forêt de Soulanges. Entre ce barrage et la ville, il
+y avait un faubourg. La basse ville, située dans la partie la plus
+large du delta, plongeait sur la nappe d’eau du lac d’Avonne.</p>
+
+<p>Au-dessus de la basse ville, cinq cents maisons à jardins, assises
+sur la hauteur défrichée depuis trois cents ans, entourent ce
+promontoire de trois côtés, en jouissant toutes des aspects multipliés
+que fournit la nappe diamantée du lac d’Avonne, encombrée
+par des trains en construction sur ses bords, par des piles de bois.
+Les eaux chargées de bois de la rivière et les jolies cascades de
+l’Avonne, qui, plus haute que la rivière où elle se décharge, alimentent
+les vannes des moulins et les écluses de quelques fabriques,
+forment un tableau très-animé, d’autant plus curieux qu’il
+est encadré par les masses vertes des forêts, et que la longue vallée
+des Aigues produit une magnifique opposition aux sombres repoussoirs
+qui dominent la Ville-aux-Fayes.</p>
+
+<p>En face de ce vaste rideau, la route royale qui passe l’eau sur
+un pont, à un quart de lieue de la Ville-aux-Fayes, vient mordre
+au commencement d’une allée de peupliers où se trouve un petit
+faubourg groupé autour de la poste aux chevaux, attenant à une
+grande ferme. La route cantonale fait également un détour pour
+gagner ce pont, où elle rejoint le grand chemin.</p>
+
+<p>Gaubertin s’était bâti une maison sur un terrain du delta, avec
+le projet d’y faire une place qui rendrait la basse ville aussi belle
+que la ville haute. Ce fut la maison moderne en pierre, à balcon
+en fonte, à persiennes, à fenêtres bien peintes, sans autre ornement
+qu’une grecque sous la corniche, un toit d’ardoises, un seul
+étage et des greniers, une belle cour, et derrière, un jardin à
+<span class="pagenum" id="page_465">465</span>
+l’anglaise, baigné par les eaux de l’Avonne. L’élégance de cette maison
+força la sous-préfecture, logée provisoirement dans un chenil,
+à venir en face dans un hôtel, que le département fut obligé de
+bâtir, sur les instances des députés Leclerq et Ronquerolles. La
+ville y bâtit aussi sa mairie. Le tribunal, également à loyer, eut
+un palais de justice achevé récemment, en sorte que la Ville-aux-Fayes
+dut au génie remuant de son maire une ligne de bâtiments
+modernes fort imposante. La gendarmerie se bâtissait une caserne
+pour achever le carré formé par la place.</p>
+
+<p>Ces changements, dont les habitants s’enorgueillissaient, étaient
+dus à l’influence de Gaubertin, qui, depuis quelques jours, avait
+reçu la croix de la Légion d’honneur, à l’occasion de la prochaine
+fête du roi. Dans une ville ainsi constituée, et de création moderne,
+il ne se trouvait ni aristocratie ni noblesse. Aussi les bourgeois
+de la Ville-aux-Fayes, fiers de leur indépendance, épousaient-ils
+tous la querelle survenue entre les paysans et un comte
+de l’empire qui prenait le parti de la restauration. Pour eux, les
+oppresseurs étaient les opprimés. L’esprit de cette ville commerçante
+était si bien connu du gouvernement, que l’on y avait mis
+pour sous-préfet un homme d’un esprit conciliant, l’élève de son
+oncle, le fameux des Lupeaulx, un de ces gens habitués aux transactions,
+familiarisés avec les exigences de tous les gouvernements,
+et que les puritains politiques, qui font pis, appellent des gens
+corrompus.</p>
+
+<p>L’intérieur de la maison de Gaubertin avait été décoré par les
+inventions assez plates du luxe moderne. C’était de riches papiers
+de tenture à bordures dorées, des lustres de bronze, des meubles
+en acajou, des lampes astrales, des tables rondes à dessus de marbre,
+de la porcelaine blanche à filets d’or pour le dessert, des
+chaises à fond de maroquin rouge et des gravures à l’aquatinta
+dans la salle à manger, un meuble de casimir bleu dans le salon,
+tous détails froids et d’une excessive platitude, mais qui parurent
+être à la Ville-aux-Fayes les derniers efforts d’un luxe sardanapalesque.
+Madame Gaubertin y jouait le rôle d’une élégante à grands
+effets, elle faisait de petites façons, elle minaudait à quarante-cinq
+ans en mairesse sûre de son fait, et qui avait sa cour.</p>
+
+<p>La maison de Rigou, celle de Soudry et celle de Gaubertin, ne
+sont-elles pas, pour qui connaît la France, la parfaite représentation
+du village, de la petite ville et de la sous-préfecture?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_466">466</span>
+Sans être ni un homme d’esprit ni un homme de talent, Gaubertin
+en avait l’apparence; il devait la justesse de son coup d’œil
+et sa malice à une excessive âpreté pour le gain. Il ne voulait sa
+fortune ni pour sa femme, ni pour ses deux filles, ni pour son fils,
+ni pour lui-même, ni par esprit de famille, ni pour la considération
+que donne l’argent; outre sa vengeance, qui le faisait vivre, il
+aimait le jeu de l’argent comme Nucingen, qui manie toujours,
+dit-on, de l’or dans ses deux poches à la fois. Le train des affaires
+était la vie de cet homme; et, quoiqu’il eût le ventre plein, il déployait
+l’activité d’un homme à ventre creux. Semblable aux valets
+de théâtre, les intrigues, les tours à jouer, les coups à organiser,
+les tromperies, les finasseries commerciales, les comptes à rendre,
+à recevoir, les scènes, les brouilles d’intérêt l’émoustillaient, lui
+maintenaient le sang en circulation, lui répandaient également
+la bile dans le corps. Et il allait, il venait à cheval, en voiture,
+par eau, dans les ventes aux adjudications, à Paris, toujours pensant
+à tout, tenant mille fils entre ses mains, et ne les brouillant
+pas.</p>
+
+<p>Vif, décidé dans ses mouvements comme dans ses idées, petit,
+court, ramassé, le nez fin, l’œil allumé, l’oreille dressée, il tenait
+du chien de chasse. Sa figure hâlée, brune et toute ronde, de laquelle
+se détachaient des oreilles brûlées, car il portait habituellement
+une casquette, était en harmonie avec ce caractère. Son nez
+était retroussé, ses lèvres serrées ne devaient jamais s’ouvrir pour
+une parole bienveillante. Ses favoris touffus formaient deux buissons
+noirs et luisants au-dessous de deux pommettes violentes de
+couleur et se perdaient dans sa cravate. Des cheveux frisottants, naturellement
+étagés comme ceux d’une perruque de vieux magistrat,
+blancs et noirs, tordus comme par la violence du feu qui
+chauffait son crâne brun, qui pétillait dans ses yeux gris enveloppés
+de rides circulaires, sans doute par l’habitude de toujours cligner en
+regardant à travers la campagne en plein soleil, complétaient bien
+sa physionomie. Sec, maigre, nerveux, il avait les mains velues,
+crochues, bossuées, des gens qui payent de leur personne. Cette
+allure plaisait aux gens avec lesquels il traitait, car il s’enveloppait
+d’une gaieté trompeuse; il savait beaucoup parler sans rien dire
+de ce qu’il voulait taire; il écrivait peu, pour pouvoir nier ce qui
+lui était défavorable dans ce qu’il laissait échapper. Ses écritures
+étaient tenues par un caissier, un homme probe que les gens du
+<span class="pagenum" id="page_467">467</span>
+caractère de Gaubertin savent toujours dénicher, et de qui, dans
+leur intérêt, ils font leur première dupe.</p>
+
+<p>Quand le petit cabriolet d’osier de Rigou se montra, vers les
+huit heures, dans l’avenue qui, depuis la poste, longe la rivière,
+Gaubertin, en casquette, en bottes, en veste, revenait déjà des
+ports; il hâta le pas en devinant bien que Rigou ne se déplaçait
+que pour <i>la grande affaire</i>.</p>
+
+<p>—Bonjour, père l’empoigneur, bonjour bonne panse pleine de
+fiel et de sagesse, dit-il en donnant tour à tour une petite tape sur
+le ventre des deux visiteurs, nous avons à parler d’affaires, et nous
+en parlerons le verre en main, nom d’un petit bonhomme! voilà la
+vraie manière.</p>
+
+<p>—A ce métier-là, vous devriez être gras, dit Rigou.</p>
+
+<p>—Je me donne trop de mal; je ne suis pas comme vous autres,
+confiné dans ma maison, acoquiné là, comme un vieux roquentin...
+Ah! vous faites bien, ma foi! vous pouvez agir le dos au feu, le
+ventre à table, assis sur un fauteuil... la pratique vient vous trouver.
+Mais, entrez donc, nom d’un petit bonhomme! la maison est
+bien à vous pour le temps que vous y resterez.</p>
+
+<p>Un domestique à livrée bleue, bordée d’un liseré rouge, vint
+prendre le cheval par la bride et l’emmena dans la cour où se trouvaient
+les communs et les écuries.</p>
+
+<p>Gaubertin laissa ses deux hôtes se promener dans le jardin, et
+revint les trouver après un instant nécessaire pour donner ses
+ordres et organiser le déjeuner.</p>
+
+<p>—Eh bien! mes petits loups, dit-il en se frottant les mains, on
+a vu la gendarmerie de Soulanges se dirigeant au point du jour
+vers Conches; ils vont sans doute arrêter les condamnés pour délits
+forestiers... nom d’un petit bonhomme! ça chauffe! ça chauffe!...
+A cette heure, reprit-il en regardant à sa montre, les gars doivent
+être bien et dûment arrêtés.</p>
+
+<p>—Probablement, dit Rigou.</p>
+
+<p>—Eh bien! que dit-on dans les villages? Qu’a-t-on résolu?</p>
+
+<p>—Mais qu’y a-t-il à résoudre? demanda Rigou, nous ne sommes
+pour rien là dedans, ajouta-t-il en regardant Soudry.</p>
+
+<p>—Comment! pour rien? Et si l’on vend les Aigues par suite
+de nos combinaisons, qui gagnera à cela cinq ou six cent mille
+francs? Est-ce moi tout seul? Je n’ai pas les reins assez forts pour
+cracher deux millions, avec trois enfants à établir et une femme
+<span class="pagenum" id="page_468">468</span>
+qui n’entend pas raison sur l’article dépense; il me faut des associés.
+Le père l’empoigneur n’a-t-il pas ses fonds prêts? Il n’a pas
+une hypothèque qui ne soit à terme, et il ne prête plus que sur
+billets au jeu, dont je réponds. Je m’y mets pour huit cent mille
+francs; mon fils, le juge, deux cent mille; nous comptons sur
+l’empoigneur pour deux cent mille; pour combien voulez-vous
+y être, père la calotte?</p>
+
+<p>—Pour le reste, dit froidement Rigou.</p>
+
+<p>—Tudieu, je voudrais avoir la main où vous avez le cœur! dit
+Gaubertin. Et que ferez-vous?</p>
+
+<p>—Mais je ferai comme vous; dites votre plan.</p>
+
+<p>—Mon plan à moi, reprit Gaubertin, est de prendre double
+pour vendre moitié à ceux qui en voudront dans Conches, Cerneux
+et Blangy. Le père Soudry aura ses pratiques à Soulanges,
+et vous, les vôtres ici. Ce n’est pas l’embarras; mais comment
+nous entendrons-nous, entre-nous? comment partagerons-nous
+les grands lots?...</p>
+
+<p>—Mon Dieu! rien n’est plus simple, dit Rigou. Chacun prendra
+ce qui lui conviendra le mieux. Moi d’abord je ne gênerai personne,
+je prendrai les bois avec mon gendre et le père Soudry;
+ces bois sont assez dévastés pour ne pas vous tenter; nous vous laisserons
+votre part dans le reste, ça vaut bien votre argent, ma foi.</p>
+
+<p>—Nous signerez-vous ça, dit Soudry.</p>
+
+<p>—L’acte ne vaudrait rien, répondit Gaubertin. D’ailleurs, vous
+voyez que je joue franc jeu; je me fie entièrement à Rigou, c’est
+lui qui sera l’acquéreur.</p>
+
+<p>—Ça me suffit, dit Rigou.</p>
+
+<p>—Je n’y mets qu’une condition, j’aurai le pavillon du Rendez-vous,
+ses dépendances et cinquante arpents autour; je vous payerai
+les arpents. Je ferai du pavillon ma maison de campagne, elle
+sera près de mes bois. Madame Gaubertin, madame Isaure, comme
+elle veut qu’on la nomme, en fera sa villa, dit-elle.</p>
+
+<p>—Je le veux bien, dit Rigou.</p>
+
+<p>—Eh! entre nous, reprit Gaubertin à voix basse, après avoir regardé
+de tous les côtés, et s’être bien assuré que personne ne
+pouvait l’entendre, les croyez-vous <ins title="original: capable">capables</ins> de faire quelque mauvais
+coup?</p>
+
+<p>—Comme quoi? demanda Rigou, qui ne voulait jamais rien
+comprendre à demi-mot.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_469">469</span>
+—Mais si le plus enragé de la bande, une main adroite avec
+cela, faisait siffler une balle aux oreilles du comte... simplement
+pour le braver?...</p>
+
+<p>—Il est homme à courir sus et à l’empoigner.</p>
+
+<p>—Alors Michaud?...</p>
+
+<p>—Michaud ne s’en vanterait pas, il politiquerait, espionnerait
+et finirait par découvrir l’homme et ceux qui l’ont armé.</p>
+
+<p>—Vous avez raison, reprit Gaubertin. Il faudra qu’ils se révoltent
+une trentaine ensemble, on en jettera quelques-uns aux
+galères... enfin on prendra les gueux, dont nous voudrons nous défaire
+après nous en être servis. Vous avez là deux ou trois chenapans,
+comme les Tonsard et Bonnébault...</p>
+
+<p>—Tonsard fera quelque drôle de coup, dit Soudry, je le connais...
+et nous le ferons encore chauffer par Vaudoyer et Courtecuisse.</p>
+
+<p>—J’ai Courtecuisse, dit Rigou.</p>
+
+<p>—Et moi je tiens Vaudoyer dans ma main.</p>
+
+<p>—De la prudence, dit Rigou, avant tout de la prudence.</p>
+
+<p>—Tiens, papa la calotte, croyez-vous donc par hasard qu’il y
+aurait du mal à causer sur les choses comme elles vont... Est-ce
+nous qui verbalisons, qui empoignons, qui fagotons, qui glanons?...
+Si monsieur le comte s’y prend bien, s’il s’abonne avec un fermier
+général pour l’exploitation des Aigues, dans ce cas, adieu
+paniers, vendanges sont faites, vous y perdrez peut-être plus que
+moi... Ce que nous disons, c’est entre nous, et pour nous, car je
+ne dirai certes pas un mot à Vaudoyer que je ne puisse répéter devant
+Dieu et les hommes... Mais il n’est pas défendu de prévoir
+les événements et d’en profiter quand ils arrivent... Les paysans
+de ce canton-là ont la tête bien près du bonnet; les exigences du
+général, sa sévérité, les persécutions de Michaud et de ses inférieurs
+les ont poussés à bout; aujourd’hui les affaires sont gâtées,
+et je parierais qu’il y aura eu du grabuge avec la gendarmerie...
+Là-dessus, allons déjeuner.</p>
+
+<p>Madame Gaubertin vint retrouver ses convives au jardin. C’était
+une femme assez blanche, à longues boucles à l’anglaise tombant
+le long de ses joues, qui jouait le genre passionné-vertueux, qui
+feignait de ne jamais avoir connu l’amour, qui mettait tous les
+fonctionnaires sur la question platonique, et qui avait pour attentif
+le Procureur du roi, son <i>patito</i>, disait-elle. Elle donnait dans
+<span class="pagenum" id="page_470">470</span>
+les bonnets à pompons, mais elle se coiffait volontiers en cheveux,
+et elle abusait du bleu et du rose tendre. Elle dansait, elle avait
+de petites manières jeunes à quarante-cinq ans; mais elle avait de
+gros pieds et des mains affreuses. Elle voulait qu’on l’appelât
+Isaure, car elle avait, au milieu de ses travers et de ses ridicules,
+le bon goût de trouver ignoble le nom de Gaubertin; elle avait les
+yeux pâles et les cheveux d’une couleur indécise, une espèce de
+nankin sale. Enfin elle était prise pour modèle par beaucoup de
+jeunes personnes qui assassinaient le ciel de leurs regards et faisaient
+les anges.</p>
+
+<p>—Eh bien! messieurs, dit-elle en les saluant, j’ai d’étranges
+nouvelles à vous apprendre, la gendarmerie est revenue...</p>
+
+<p>—A-t-elle fait des prisonniers?</p>
+
+<p>—Pas du tout; le général d’avance avait demandé leur grâce...
+elle est accordée en faveur de l’heureux anniversaire du retour du
+roi parmi nous.</p>
+
+<p>Les trois associés se regardèrent.</p>
+
+<p>—Il est plus fin que je ne le croyais, ce gros cuirassier! dit
+Gaubertin. Allons nous mettre à table, il faut se consoler; après
+tout, ce n’est pas une partie perdue, ce n’est qu’une partie remise;
+ça vous regarde maintenant, Rigou...</p>
+
+<p>Soudry et Rigou revinrent désappointés, n’ayant rien pu imaginer
+pour amener une catastrophe qui leur profitât, et se fiant,
+ainsi que le leur avait dit Gaubertin, au hasard. Comme quelques
+jacobins aux premiers jours de la révolution, furieux, déroutés
+par la bonté de Louis XVI, et provoquant les rigueurs de la cour
+dans le but d’amener l’anarchie qui pour eux était la fortune et le
+pouvoir, les redoutables adversaires du comte de Montcornet mirent
+leur dernier espoir dans la rigueur que Michaud et ses gardes déploieraient
+contre de nouvelles dévastations; Gaubertin leur promit
+son concours sans s’expliquer sur ses coopérateurs, car il ne
+voulait pas qu’on connût ses relations avec Sibilet. Rien n’égale
+la discrétion d’un homme de la trempe de Gaubertin, si ce n’est
+celle d’un ex-gendarme ou d’un prêtre défroqué. Ce complot ne
+pouvait être mené à bien, ou pour mieux dire à mal, que par
+trois hommes de ce genre, trempés par la haine et l’intérêt.</p>
+
+<h5><span class="pagenum" id="page_471">471</span>
+V.—LA VICTOIRE SANS COMBAT.</h5>
+
+<p class="nbreak">Les craintes de madame Michaud étaient un effet de la seconde
+vue que donne la passion vraie. Exclusivement occupée d’un seul
+être, l’âme finit par embrasser le monde moral qui l’entoure, elle
+y voit clair. Dans son amour, une femme éprouve les pressentiments
+qui l’agitent plus tard dans la maternité.</p>
+
+<p>Pendant que la pauvre jeune femme se laissait aller à écouter
+ces voix confuses qui viennent à travers des espaces inconnus, il
+se passait en effet dans le cabaret du Grand-I-Vert une scène où
+l’existence de son mari était menacée.</p>
+
+<p>Vers cinq heures du matin, les premiers levés dans la campagne
+avaient vu passer la gendarmerie de Soulanges, qui se dirigeait
+vers Conches. Cette nouvelle circula rapidement, et ceux que cette
+question intéressait furent assez surpris d’apprendre, par ceux
+du haut pays, qu’un détachement de gendarmerie, commandé par
+le lieutenant de la Ville-aux-Fayes, avait passé par la forêt des
+Aigues. Comme c’était un lundi, il y avait déjà des raisons pour
+que les ouvriers allassent au cabaret; mais c’était la veille de l’anniversaire
+de la rentrée des Bourbons, et quoique les habitués du
+repaire des Tonsard n’eussent pas besoin de cette <i>auguste cause</i>
+(comme on disait alors) pour justifier leur présence au Grand-I-Vert,
+ils ne laissaient pas de s’en prévaloir très-haut dès qu’ils
+croyaient avoir aperçu l’ombre d’un fonctionnaire quelconque.</p>
+
+<p>Il se trouva là Vaudoyer, Tonsard et sa famille, Godain qui en
+faisait en quelque sorte partie, et un vieil ouvrier vigneron nommé
+Laroche. Cet homme vivait au jour le jour, il était un des délinquants
+fournis par Blangy dans l’espèce de conscription que l’on
+avait inventée pour dégoûter le général de sa manie de procès-verbaux.
+Blangy avait donné trois autres hommes, douze femmes,
+huit filles et cinq garçons, dont les maris et les pères devaient répondre,
+et qui étaient dans une entière indigence; mais aussi
+c’étaient les seuls qui ne possédassent rien. L’année 1823 avait
+enrichi les vignerons, et 1826 devait, par la grande quantité du
+vin, leur jeter encore beaucoup d’argent; les travaux exécutés par
+le général avaient également répandu de l’argent dans les trois
+communes qui environnaient ses propriétés, et l’on avait eu de la
+peine à trouver à Blangy, à Conches et à Cerneux cent vingt
+<span class="pagenum" id="page_472">472</span>
+prolétaires; on n’y était parvenu qu’en prenant les vieilles femmes,
+les mères et les grand’mères de ceux qui possédaient quelque
+chose, mais qui n’avaient rien à elles, comme la mère de Tonsard.
+Ce Laroche, le vieil ouvrier délinquant, ne valait absolument rien;
+il n’avait pas, comme Tonsard, un sang chaud et vicieux, il était
+animé d’une haine sourde et froide, il travaillait en silence, il gardait
+un air farouche; le travail lui était insupportable, et il ne
+pouvait vivre qu’en travaillant; ses traits étaient durs, leur expression
+repoussante. Malgré ses soixante ans, il ne manquait pas
+de force, mais son dos avait faibli, il était voûté, il se voyait sans
+avenir, sans un bout de champ à lui, et il enviait ceux qui possédaient
+de la terre; aussi dans la forêt des Aigues était-il sans pitié.
+Il y faisait avec plaisir des dévastations inutiles.</p>
+
+<p>—Les laisserons-nous emmener? disait Laroche. Après Conches,
+on viendra à Blangy; je suis en récidive; j’en ai pour trois mois
+de prison.</p>
+
+<p>—Et que faire contre la gendarmerie? vieil ivrogne? lui dit
+Vaudoyer.</p>
+
+<p>—Tiens! est-ce qu’avec nos faux nous ne couperons pas bien
+les jambes à leurs chevaux? ils seront bientôt par terre, leurs fusils
+ne sont pas chargés, et quand ils se verront un contre dix, il
+faudra bien qu’ils déguerpissent. Si les trois villages se soulevaient
+et qu’on tuât deux ou trois gendarmes, guillotinerait-on tout le
+monde? Faudrait bien plier comme au fond de la Bourgogne où,
+pour une affaire semblable, on a envoyé un régiment. Ah bah! le
+régiment s’est en allé; les <i>pésans</i> ont continué d’aller au bois où
+ils allaient depuis des années comme ici.</p>
+
+<p>—Tuer pour tuer, dit Vaudoyer, il vaudrait mieux n’en tuer
+qu’un; mais là, sans danger, et de manière à dégoûter tous les
+<i>Arminacs</i> du pays.</p>
+
+<p>—Lequel de ces brigands? demanda Laroche.</p>
+
+<p>—Michaud, dit Courtecuisse, il a raison Vaudoyer, il a grandement
+raison. Vous verrez que quand un garde aura été mis à
+l’ombre, on n’en trouvera pas facilement d’autres qui resteront au
+soleil à surveiller. Ils y sont le jour, mais c’est qu’ils y sont encore
+la nuit. C’est des démons, quoi?...</p>
+
+<p>—Partout où vous allez, dit la vieille Tonsard, qui avait
+soixante-dix-huit ans et qui montra sa figure de parchemin, percée
+de mille trous et de deux yeux verts, ornée de ses cheveux d’un
+<span class="pagenum" id="page_473">473</span>
+blanc sale qui sortaient par mèches de dessous un mouchoir rouge,
+partout où vous allez vous les trouvez, et ils vous arrêtent; ils
+regardent votre fagot, et s’il y avait une seule branche coupée, une
+seule baguette de méchant coudrier, ils prendraient le fagot et
+vous feraient le <i>verbal</i>; ils l’ont bien dit. Ah! les gueux! il n’y a
+pas à les <ins title="original: attrapper">attraper</ins>, et s’ils se défient de vous, ils vous ont bientôt
+fait délier votre bois... Ils sont là trois chiens qui ne valent pas
+deux liards; on les tuerait, ça ne ruinerait pas la France, allez.</p>
+
+<p>—Le petit Vatel n’est pas encore si méchant! dit madame
+Tonsard la belle-fille.</p>
+
+<p>—Lui! dit Laroche, il fait sa besogne comme les autres; l’histoire
+de rire, c’est bon, il rit avec vous; vous n’en êtes pas mieux
+avec lui pour cela; c’est le plus malicieux des trois, c’est un sans-cœur
+pour le pauvre peuple comme M. Michaud.</p>
+
+<p>—Il a une jolie femme tout de même, monsieur Michaud, dit
+Nicolas Tonsard...</p>
+
+<p>—Elle est pleine, dit la vieille mère; mais si ça continue, on
+fera un drôle de baptême à son petit quand elle vêlera.</p>
+
+<p>—Oh! tous ces <i>Arminacs</i> de Parisiens, dit Marie Tonsard,
+il est impossible de rire avec eux... et si cela arrivait, ils vous feraient
+un <i>verbal</i> sans plus se soucier de vous que s’ils n’avaient pas ri.</p>
+
+<p>—Tu as donc essayé de les entortiller? dit Courtecuisse.</p>
+
+<p>—Pardi!</p>
+
+<p>—Eh bien! dit Tonsard d’un air déterminé, c’est des hommes
+comme les autres, on peut en venir à bout.</p>
+
+<p>—Ma foi, non, reprit Marie en continuant sa pensée, ils ne
+rient point; je ne sais pas ce qu’on leur donne, car après tout, le
+crâne du pavillon, il est marié; mais Vatel, Gaillard et Steingel ne
+le sont pas; ils n’ont personne dans le pays, il n’y a pas une femme
+qui voudrait d’eux...</p>
+
+<p>—Nous allons voir comment les choses vont se passer à la moisson
+et à la vendange, dit Tonsard.</p>
+
+<p>—Ils n’empêcheront pas de glaner, dit la vieille.</p>
+
+<p>—Mais je ne sais trop, répondit la bru Tonsard... leur Groison
+dit comme ça que monsieur le maire va publier un ban où il sera
+dit que personne ne pourra glaner sans un certificat d’indigence;
+et qui est-ce qui le donnera? Ce sera lui! Il n’en donnera pas
+beaucoup. Il publiera aussi des défenses d’entrer dans les champs
+avant que la dernière gerbe ne soit dans la charrette!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_474">474</span>
+—Ah çà! mais c’est donc la grêle, que ce cuirassier! cria
+Tonsard hors de lui.</p>
+
+<p>—Je ne le sais que d’hier, répondit sa femme, que j’ai offert
+un petit verre à Groison pour en tirer quelque nouvelle.</p>
+
+<p>—En voilà un d’heureux! dit Vaudoyer, on lui a bâti une
+maison, on lui a donné une bonne femme, il a des rentes, il est
+mis comme un roi... Moi, j’ai été vingt ans garde champêtre, je
+n’y ai gagné que des rhumes.</p>
+
+<p>—Oui, il est heureux, dit Godain, et il a du bien...</p>
+
+<p>—Nous restons là comme des imbéciles que nous sommes,
+s’écria Vaudoyer; allons donc au moins voir comment ça se passe
+à Conches, ils ne sont pas plus endurants que nous autres.</p>
+
+<p>—Allons, dit Laroche qui ne se tenait pas trop ferme sur ses
+jambes, si je n’en extermine pas un ou deux, je veux perdre
+mon nom.</p>
+
+<p>—Toi, dit Tonsard, tu laisserais bien emmener toute la commune;
+mais moi, si l’on touchait à la vieille, voilà mon fusil, il
+ne manquerait pas son coup.</p>
+
+<p>—Eh bien! dit Laroche à Vaudoyer, si l’on emmène un des
+Conches, il y aura un gendarme par terre.</p>
+
+<p>—Il l’a dit! le père Laroche, s’écria Courtecuisse.</p>
+
+<p>—Il l’a dit, reprit Vaudoyer, mais il ne l’a pas fait, et il ne le
+fera pas... A quoi ça te servirait-il si tu veux te faire rosser?.....
+Tuer pour tuer, il vaut mieux tuer Michaud...</p>
+
+<p>Pendant cette scène, Catherine Tonsard était en sentinelle à la
+porte du cabaret, afin d’être en mesure de prévenir les buveurs
+de se taire s’il passait quelqu’un. Malgré leurs jambes avinées, ils
+s’élancèrent plutôt qu’ils ne sortirent du cabaret, et leur ardeur
+belliqueuse les dirigea vers Conches en suivant la route qui, pendant
+un quart de lieue, longeait les murs des Aigues.</p>
+
+<p>Conches était un vrai village de Bourgogne, à une seule rue,
+dans laquelle passait le grand chemin. Les maisons étaient construites
+les unes en briques, les autres en pisé; mais elles étaient
+d’un aspect misérable. En y arrivant par la route départementale de
+la Ville-aux-Fayes, on prenait le village à revers, et il faisait alors
+assez d’effet. Entre la grande route et les bois de Ronquerolles, qui
+continuaient ceux des Aigues et couronnaient les hauteurs, coulait
+une petite rivière, et plusieurs maisons assez bien groupées animaient
+le paysage. L’église et le presbytère formaient une fabrique
+<span class="pagenum" id="page_475">475</span>
+séparée, et donnaient un point de vue à la grille du parc des Aigues
+qui venait jusque-là. Devant l’église se trouvait une place entourée
+d’arbres, où les conspirateurs du Grand-I-Vert aperçurent la gendarmerie,
+et ils doublèrent alors leurs pas précipités. En ce moment,
+trois hommes à cheval sortirent par la grille de Conches,
+et les paysans reconnurent le général et son domestique avec
+Michaud, le garde général, qui s’élancèrent au galop vers la place;
+Tonsard et les siens y arrivèrent quelques minutes après eux. Les
+délinquants, hommes et femmes, n’avaient fait aucune résistance;
+ils étaient tous entre les cinq gendarmes de Soulanges et les quinze
+autres venus de la Ville-aux-Fayes. Tout le village était rassemblé
+là. Les enfants, les pères et les mères des prisonniers allaient et
+venaient et leur apportaient ce dont ils avaient besoin pour passer
+le temps de leur prison. C’était un coup d’œil assez curieux que
+celui de cette population campagnarde, exaspérée, mais à peu près
+silencieuse, comme si elle avait pris un parti. Les vieilles et les
+jeunes femmes étaient les seules qui parlassent. Les enfants,
+les petites filles étaient juchés sur des bois et des tas de pierres
+pour mieux voir.</p>
+
+<p>—Ils ont bien pris leur temps, ces hussards de la guillotine,
+ils sont venus un jour de fête...</p>
+
+<p>—Ah çà! vous laissez donc emmener comme ça votre homme!
+Qu’allez-vous donc devenir pendant trois mois, les meilleurs de
+l’année, où les journées sont bien payées...</p>
+
+<p>—C’est eux qui sont les voleurs!... répondit la femme en regardant
+les gendarmes d’un air menaçant.</p>
+
+<p>—Qu’avez-vous donc, la vieille, à loucher comme ça! dit le maréchal
+des logis, sachez que votre affaire ne sera pas longue à
+bâcler si vous vous permettez de nous injurier.</p>
+
+<p>—Je n’ai rien dit, s’empressa de dire la femme d’un air
+humble et piteux.</p>
+
+<p>—J’ai entendu tout à l’heure un propos dont je pourrais vous
+faire repentir...</p>
+
+<p>—Allons, mes enfants, du calme! dit le maire de Conches, qui
+était le maître de poste. Que diable! ces hommes, on les commande,
+il faut bien qu’ils obéissent.</p>
+
+<p>—C’est vrai! c’est le bourgeois des Aigues qui fait tout cela...
+Mais, patience.</p>
+
+<p>En ce moment, le général déboucha sur la place, et son arrivée
+<span class="pagenum" id="page_476">476</span>
+excita quelques murmures, dont il s’inquiéta fort peu; il alla droit
+au lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes, et après lui
+avoir dit quelques mots et lui avoir remis un papier, l’officier se
+tourna vers ses hommes et leur dit:</p>
+
+<p>—Laissez aller vos prisonniers, le général a obtenu leur grâce
+du roi.</p>
+
+<p>En ce moment, le général Montcornet causait avec le maire de
+Conches; mais, après quelques moments de conversation échangée
+à voix basse, celui-ci, s’adressant aux délinquants qui devaient
+coucher en prison et qui se trouvaient tout étonnés d’être libres,
+leur dit:</p>
+
+<p>—Mes amis, remerciez monsieur le comte, c’est à lui que
+vous devez la remise de vos condamnations; il a demandé votre
+grâce à Paris et l’a obtenue pour l’anniversaire de la rentrée du
+roi... J’espère qu’à l’avenir vous vous conduirez mieux envers un
+homme qui se conduit si bien envers vous, et que vous respecterez
+dorénavant ses propriétés. Vive le roi!</p>
+
+<p>Et les paysans crièrent vive le roi! avec enthousiasme, pour ne
+pas crier vive le comte de Montcornet.</p>
+
+<p>Cette scène <ins title="original: avec">avait</ins> été politiquement méditée par le général, d’accord
+avec le préfet et le procureur général, car on avait voulu,
+tout en montrant de la fermeté pour stimuler les autorités locales
+et frapper l’esprit des campagnes, user de douceur, tant ces questions
+paraissent délicates. En effet, la résistance, au cas où elle
+aurait eu lieu, jetait le gouvernement dans de grands embarras.
+Comme l’avait dit Laroche, on ne pouvait pas guillotiner toute une
+commune.</p>
+
+<p>Le général avait invité à déjeuner le maire de Conches, le lieutenant
+et le maréchal des logis. Les conspirateurs de Blangy restèrent
+dans le cabaret de Conches, où les délinquants délivrés employaient
+à boire l’argent qu’ils emportaient pour vivre en prison,
+et les gens de Blangy furent naturellement de la noce, car les gens
+de la campagne appliquent le mot de noce à <ins title="original: toute">toutes</ins> les réjouissances.
+Boire, se quereller, se battre, manger et rentrer ivre et
+malade, c’est faire la noce.</p>
+
+<p>Sortis par la grille de Conches, le comte ramena ses trois convives
+par la forêt, afin de leur montrer les traces des dégâts et leur
+faire juger l’importance de cette question.</p>
+
+<p>Au moment où, vers midi, Rigou rentrait à Blangy, le comte,
+<span class="pagenum" id="page_477">477</span>
+la comtesse, Émile Blondet, le lieutenant de gendarmerie, le maréchal
+des logis et le maire de Conches achevaient de déjeuner
+dans cette salle splendide et fastueuse où le luxe de Bouret
+avait passé, et qui a été décrite par Blondet dans sa lettre à
+Nathan.</p>
+
+<p>—Ce serait bien dommage d’abandonner un pareil séjour, dit
+le lieutenant de gendarmerie, qui n’était jamais venu aux Aigues,
+à qui l’on avait tout montré, et qui, en lorgnant à travers un
+verre de Champagne, avait remarqué l’admirable entrain des
+nymphes nues qui soutenaient le voile du plafond.</p>
+
+<p>—Aussi nous y défendrons-nous jusqu’à la mort, dit Blondet.</p>
+
+<p>—Si je dis ce mot, reprit le lieutenant en regardant son maréchal
+des logis, comme pour lui recommander le silence, c’est que
+les ennemis du général ne sont pas tous dans la campagne...</p>
+
+<p>Le brave lieutenant était attendri par l’éclat du déjeuner, par
+ce service magnifique, par ce luxe impérial qui remplaçait le luxe
+de la fille d’Opéra, et Blondet avait poussé des paroles spirituelles
+qui le stimulaient autant que les santés chevaleresques
+qu’il avait vidées.</p>
+
+<p>—Comment puis-je avoir des ennemis? dit le général étonné.</p>
+
+<p>—Lui si bon! ajouta la comtesse.</p>
+
+<p>—Il s’est mal quitté avec notre maire, M. Gaubertin, et pour
+demeurer tranquille il devrait se réconcilier avec lui.</p>
+
+<p>—Avec lui!... s’écria le comte; vous ne savez donc pas que
+c’est mon ancien intendant, un fripon!</p>
+
+<p>—Ce n’est plus un fripon, dit le lieutenant, c’est le maire de
+la Ville-aux-Fayes.</p>
+
+<p>—Il a de l’esprit, notre lieutenant, dit Blondet; il est clair qu’un
+maire est essentiellement honnête homme.</p>
+
+<p>Le lieutenant voyant, d’après le mot du comte, qu’il était
+impossible de l’éclairer, ne continua plus la conversation sur ce
+sujet.</p>
+
+<h5>VI.—LA FORÊT ET LA MOISSON.</h5>
+
+<p class="nbreak">La scène de Conches avait produit un bon effet, et, de leur côté,
+les fidèles gardes du comte veillaient à ce qu’on n’emportât que le
+bois mort de la forêt des Aigues; mais, depuis vingt ans, cette
+forêt avait été si bien exploitée par les habitants, qu’il n’y avait
+<span class="pagenum" id="page_478">478</span>
+plus que du bois vivant, qu’ils s’occupaient à faire mourir pour
+l’hiver, par des procédés fort simples et qui ne pouvaient être découverts
+que longtemps après. Tonsard envoyait sa mère dans la forêt;
+le garde la voyait entrer; il savait par où elle devait sortir, et il la
+guettait pour voir le fagot; il la trouvait chargée en effet de brindilles
+sèches, de branches tombées, de rameaux cassés et flétris;
+et elle geignait, elle se plaignait d’avoir à courir bien loin, à son
+âge, pour obtenir ce misérable fagot. Mais ce qu’elle ne disait pas,
+c’est qu’elle avait été dans les fourrés les plus épais, qu’elle avait
+dégagé la tige d’un jeune arbre et en avait enlevé l’écorce à l’endroit
+où il sortait du tronc, tout autour, en anneau; puis elle
+avait remis la mousse, les feuilles, tout en état; il était impossible
+de découvrir cette incision annulaire faite, non pas à la serpe,
+mais par une déchirure qui ressemblait à celle produite par ces animaux
+rongeurs et destructeurs nommés, selon les pays, des
+thons, des turcs, des vers blancs, et qui sont le premier état du
+hanneton. Ce ver est friand des écorces d’arbres; il se loge entre
+l’écorce et l’aubier et mange en tournant. Si l’arbre est assez gros pour
+qu’il ait passé à sa seconde métamorphose, à sa larve, où il reste endormi
+jusqu’à sa seconde résurrection, l’arbre est sauvé; car tant
+qu’il reste à la séve un endroit couvert d’écorce dans l’arbre, l’arbre
+croîtra. Pour savoir à quel point l’entomologie se lie à l’agriculture, à
+l’horticulture et à tous les produits de la terre, il suffit d’expliquer
+que les grands naturalistes comme Latreille, le comte Dejean, Klugg,
+de Berlin, Gené, de Turin, etc., sont arrivés à trouver que la plus
+grande partie d’insectes connus se nourrit aux dépens de la végétation;
+que les coléoptères, dont le catalogue a été publié par
+M. Dejean, y sont pour vingt-sept mille espèces, et que, malgré
+les plus ardentes recherches des entomologistes de tous les pays,
+il y a une immense quantité d’espèces dont on ne connaît pas les
+triples transformations qui distinguent tout insecte; qu’enfin, non-seulement
+toute plante a son insecte particulier, mais que tout
+produit terrestre, quelque détourné qu’il soit par l’industrie
+humaine, a le sien. Ainsi, le chanvre, le lin, après avoir servi soit
+à couvrir, soit à pendre les hommes, après avoir roulé sur le dos
+d’une armée, devient papier à écrire, et ceux qui écrivent ou lisent
+beaucoup sont familiarisés avec les mœurs d’un insecte nommé le
+<i>pou du papier</i>, d’une allure et d’une tournure merveilleuses; il
+subit ses transformations inconnues dans une rame de papier blanc
+<span class="pagenum" id="page_479">479</span>
+soigneusement gardée, et vous le voyez courir, sautiller dans sa
+magnifique robe luisante comme du talc ou du spath: c’est une
+ablette qui vole.</p>
+
+<p>Le turc est le désespoir du propriétaire; il échappe sous terre à
+la circulaire administrative, qui ne peut en ordonner les vêpres
+siciliennes que quand il est devenu hanneton, et si les populations
+savaient de quels désastres elles sont menacées au cas où elles
+n’extermineraient pas les hannetons et les chenilles, elles obéiraient
+un peu plus aux injonctions préfectorales!</p>
+
+<p>La Hollande a manqué périr; ses digues ont été rongées par les
+tarets, et la science ignore à quel insecte aboutit le taret, comme
+elle ignore les métamorphoses antérieures de la cochenille. L’ergot
+du seigle est vraisemblablement une peuplade d’insectes où le
+génie de la science n’a encore découvert qu’un léger mouvement.
+Ainsi, en attendant la moisson et le glanage, une cinquantaine de
+vieilles femmes imitèrent le travail du turc au pied de cinq ou six
+cents arbres qui devaient être des cadavres au printemps et ne
+plus se couvrir de feuilles; et ils étaient choisis au milieu des endroits
+les moins accessibles, en sorte que le branchage leur appartiendrait.
+Ce secret, qui l’avait donné? Personne. Courtecuisse
+s’était plaint au cabaret de Tonsard d’avoir surpris, dans son
+jardin, un orme à pâlir; cet orme commençait une maladie, et il
+avait soupçonné le turc; car lui, Courtecuisse, il connaissait bien
+les turcs, et quand un turc était au pied d’un arbre, l’arbre était
+perdu!... Et il initia son public du cabaret au travail du turc, en
+l’imitant. Les vieilles femmes se mirent à cette œuvre de destruction
+avec un mystère et une habileté de fée, et elles y furent poussées
+par les mesures désespérantes que prit le maire de Blangy et
+qu’il fut ordonné de prendre aux maires des communes adjacentes.
+Les gardes champêtres tambourinèrent une proclamation où il était
+dit que personne ne serait admis à glaner et à halleboter sans un
+certificat d’indigence donné par les maires de chaque commune,
+et dont le modèle fut envoyé par le préfet au sous-préfet, et par
+celui-ci à chaque maire. Les grands propriétaires du département
+admiraient beaucoup la conduite du général Montcornet, et le
+préfet, dans ses salons, disait que si, au lieu de demeurer à Paris,
+les sommités sociales venaient sur leurs terres et s’entendaient, on
+finirait par obtenir quelque résultat heureux; car ces mesures-là,
+ajoutait le préfet, devraient se prendre partout, être appliquées
+<span class="pagenum" id="page_480">480</span>
+avec ensemble et modifiées par des bienfaits, par une philanthropie
+éclairée, comme fait le général Montcornet.</p>
+
+<p>En effet, le général et sa femme, assistés de l’abbé Brossette,
+essayaient de la bienfaisance. Ils l’avaient raisonnée; ils voulaient
+démontrer par des résultats incontestables, à ceux qui les pillaient,
+qu’ils gagneraient davantage en s’occupant à des travaux licites.
+Ils donnaient du chanvre à filer et payaient la façon; la comtesse
+faisait ensuite fabriquer de la toile avec ce fil, pour faire des torchons,
+des tabliers, des grosses serviettes pour la cuisine et des
+chemises pour les indigents. Le comte entreprenait des améliorations
+qui voulaient des ouvriers, et il n’employait que ceux des
+communes environnantes. Sibilet était chargé de ces détails,
+tandis que l’abbé Brossette indiquait les vrais nécessiteux à la comtesse
+et les lui amenait souvent. Madame de Montcornet tenait ses
+assises de bienfaisance dans la grande antichambre qui donnait sur
+le perron. C’était une belle salle d’attente, dallée en marbre blanc
+et rouge, ornée d’un beau poêle en faïence, garnie de longues
+banquettes couvertes en velours rouge.</p>
+
+<p>Ce fut là qu’un matin, avant la moisson, la vieille Tonsard
+amena sa petite-fille Catherine, qui avait à faire, disait-elle, une
+confession terrible pour l’honneur d’une famille pauvre, mais honnête.
+Pendant qu’elle parlait, Catherine se tenait dans une attitude
+de criminelle, elle raconta à son tour <i>l’embarras</i> dans lequel
+elle se trouvait et qu’elle n’avait confié qu’à sa grand’mère, sa
+mère la chasserait; son père, un homme d’honneur, la tuerait. Si
+elle avait seulement mille francs, elle serait épousée par un pauvre
+ouvrier nommé Godain, qui savait tout, et qui l’aimait comme un
+frère; il achèterait un mauvais terrain et s’y bâtirait une chaumière.
+C’était attendrissant. La comtesse promit de consacrer à ce
+mariage la somme nécessaire à satisfaire quelque fantaisie. Le mariage
+heureux de Michaud, celui de Groison, étaient faits pour
+l’encourager. Puis cette noce, ce mariage serait d’un bon exemple
+pour les gens du pays et les stimulerait à se bien conduire. Le mariage
+de Catherine Tonsard et de Godain fut donc arrangé au
+moyen des mille francs donnés par la comtesse.</p>
+
+<p>Une autre fois, une vieille horrible femme, la mère de Bonnébault,
+qui demeurait dans une masure entre la porte de Conches
+et le village, rapportait une charge de gros écheveaux de fil.</p>
+
+<p>—Madame la comtesse a fait des merveilles, disait l’abbé plein
+<span class="pagenum" id="page_481">481</span>
+d’espoir dans le progrès moral de ces sauvages. Cette femme-là
+vous causait bien du dégât dans vos bois; mais aujourd’hui, comment
+et pourquoi irait-elle? Elle file du matin au soir, son temps
+est employé et lui rapporte.</p>
+
+<p>Le pays était calme; Groison faisait des rapports satisfaisants,
+les délits semblaient vouloir cesser, et peut-être qu’en effet l’état
+du pays et de ses habitants aurait complétement changé de face,
+sans l’avidité rancunière de Gaubertin, sans les cabales bourgeoises
+de la première société de Soulanges et sans les intrigues de Rigou,
+qui soufflaient comme un feu de forge la haine et le crime au
+cœur des paysans de la vallée des Aigues.</p>
+
+<p>Les gardes se plaignaient toujours de trouver beaucoup de
+branches coupées à la serpette au fond des taillis, dans l’intention
+évidente de préparer du bois pour l’hiver, et ils guettaient les auteurs
+de ces délits sans avoir pu les prendre. Le comte, aidé par
+Groison, n’avait donné les certificats d’indigence qu’aux trente ou
+quarante pauvres réels de la commune; mais les maires des communes
+environnantes avaient été moins difficiles. Plus le comte
+s’était montré clément dans l’affaire de Conches, plus il avait
+résolu d’être sévère à l’occasion du glanage, qui avait dégénéré
+en volerie. Il ne s’occupait point de ses trois fermes affermées; il
+ne s’agissait que de ses métairies à moitié, qui étaient assez nombreuses:
+il en avait six, chacune de deux cents arpents. Il avait
+publié que, sous peine de procès-verbal et des amendes que prononcerait
+le tribunal de paix, il était défendu d’entrer dans les
+champs avant l’enlèvement des gerbes; son ordonnance, au reste,
+ne concernait que lui dans la commune. Rigou connaissait le
+pays; il avait loué ses terres labourables par portions à des gens
+qui savaient enlever leurs récoltes, et par petits baux, il se faisait
+payer en grain. Le glanage ne l’atteignait point. Les autres propriétaires
+étaient paysans, et entre eux ils ne se mangeaient point.
+Le comte avait ordonné à Sibilet de s’arranger avec ses métayers
+pour couper sur les terres de chaque ferme, l’une après l’autre,
+en faisant repasser tous les moissonneurs à chacun de ses fermiers,
+au lieu de les disséminer, ce qui empêchait la surveillance. Le
+comte alla lui-même avec Michaud examiner comment se passeraient
+les choses. Groison, qui avait suggéré cette mesure, devait
+assister à toutes les prises de possession des champs du riche propriétaire
+par les indigents. Les habitants des villes n’imagineraient
+<span class="pagenum" id="page_482">482</span>
+jamais ce qu’est le glanage pour les habitants de la campagne;
+leur passion est inexplicable, car il y a des femmes qui abandonnent
+des travaux bien rétribués pour aller glaner. Le blé qu’elles
+trouvent ainsi leur semble meilleur; il y a dans cette provision
+ainsi faite, et qui tient à leur nourriture la plus substantielle, un
+attrait immense. Les mères <ins title="original: enmènent">emmènent</ins> leurs petits enfants, leurs
+filles, leurs garçons; les vieillards les plus cassés s’y traînent, et
+naturellement ceux qui ont du bien affectent la misère! On met,
+pour glaner, ses haillons. Le comte et Michaud, à cheval, assistèrent
+à la première entrée de ce monde déguenillé dans les premiers
+champs de la première métairie. Il était dix heures du matin,
+le mois d’août était chaud, le ciel était sans nuages, bleu
+comme une pervenche; la terre brûlait, les blés flambaient, les
+moissonneurs travaillaient la face cuite par la réverbération des
+rayons sur une terre endurcie et sonore, tous muets, la chemise
+mouillée, buvant de l’eau contenue dans ces cruches de grès
+rondes comme un pain, garnies de deux anses et d’un entonnoir
+grossier bouché avec un bout de saule.</p>
+
+<p>Au bout des champs moissonnés, sur lesquels étaient les charrettes
+où s’empilaient les gerbes, il y avait une centaine de créatures
+qui, certes, laissaient bien loin les plus hideuses conceptions
+que les pinceaux de Murillo, de Téniers, les plus hardis en ce
+genre, et les figures de Callot, ce poëte de la fantaisie des misères,
+aient réalisées; leurs jambes de bronze, leurs têtes pelées, leurs
+haillons déchiquetés, leurs couleurs, si curieusement dégradées,
+leurs déchirures humides de graisse, leurs reprises, leurs taches,
+les décolorations des étoffes, les trames mises à jour, enfin leur
+idéal du matériel des misères était dépassé, de même que les expressions
+avides, inquiètes, hébétées, idiotes, sauvages de ces
+figures avaient, sur les immortelles compositions de ces princes
+de la couleur, l’avantage éternel que conserve la nature sur l’art.
+Il y avait des vieilles au cou de dindon, à la paupière pelée et
+rouge, qui tendaient la tête comme des chiens d’arrêt devant la
+perdrix, des enfants silencieux comme des soldats sous les armes,
+de petites filles qui trépignaient comme des animaux attendant
+leur pâture; les caractères de l’enfance et de la vieillesse étaient
+opprimés sous une féroce convoitise: celle du bien d’autrui, qui
+devenait leur bien par abus. Tous les yeux étaient ardents, les
+gestes menaçants; mais tous gardaient le silence en présence du
+<span class="pagenum" id="page_483">483</span>
+comte, du garde champêtre et du garde général. La grande propriété,
+les fermiers, les travailleurs et les pauvres s’y trouvaient
+représentés; la question sociale se dessinait nettement, car la faim
+avait convoqué ces figures provoquantes... Le soleil mettait en relief
+tous ces traits durs et les creux des visages; il brûlait les pieds
+nus et salis de poussière; il y avait des enfants sans chemise, à
+peine couverts d’une blouse déchirée, les cheveux blonds bouclés
+pleins de paille, de foin et de brins de bois; quelques femmes en
+tenaient par la main de tout petits qui marchaient de la veille et
+qu’on allait laisser rouler dans quelques sillons.</p>
+
+<p>Ce tableau sombre était déchirant pour un vieux soldat qui
+avait le cœur bon; le général dit à Michaud: —Ça me fait mal
+à voir. Il faut connaître l’importance de ces mesures pour y persister.</p>
+
+<p>—Si chaque propriétaire vous imitait, demeurait sur ses terres
+et y faisait le bien que vous faites sur les vôtres, mon général, il
+n’y aurait plus, je ne dis pas de pauvres, car il y en aura toujours;
+mais il n’existerait pas un être qui ne pût vivre de son travail.</p>
+
+<p>—Les maires de Conches, de Cerneux et de Soulanges nous
+ont envoyé leurs pauvres, dit Groison, qui avait vérifié les certificats,
+ça ne se devait pas...</p>
+
+<p>—Non, mais nos pauvres iront sur ces communes-là, dit le
+comte; c’est assez pour cette fois d’obtenir que l’on ne prenne
+pas à même les gerbes, il faut aller pas à pas, dit-il en partant.</p>
+
+<p>—L’avez-vous entendu? dit la vieille Tonsard à la vieille Bonnébault,
+car le dernier mot du comte avait été prononcé d’un ton
+moins bas que le reste, et il tomba dans l’oreille d’une de ces
+deux vieilles qui étaient postées dans le chemin qui longeait le
+champ.</p>
+
+<p>—Oui, ça n’est pas tout; aujourd’hui une dent, demain une
+oreille; s’ils pouvaient trouver une sauce pour manger nos fressures
+comme celles des veaux, ils mangeraient du chrétien! dit la
+vieille Bonnébault, qui montra au comte quand il passa son profil
+menaçant, mais auquel elle donna en un clin d’œil une expression
+hypocrite par un regard <ins title="original: mieilleux">mielleux</ins> et une grimace douceâtre; elle
+s’empressa en même temps de faire une profonde révérence.</p>
+
+<p>—Vous glanez donc aussi, vous à qui ma femme fait cependant
+gagner bien de l’argent?</p>
+
+<p>—Eh! mon cher monsieur, que Dieu vous conserve en bonne
+<span class="pagenum" id="page_484">484</span>
+santé, mais, voyez-vous, mon gars me mange tout, et je sommes
+forcée de cacher ce peu de blé pour avoir du pain l’hiver,... j’en
+ramassons encore quelque peu,... ça aide!</p>
+
+<p>Le glanage donna peu de chose aux glaneurs. En se sentant appuyés,
+les fermiers et les métayers firent bien scier leurs récoltes,
+veillèrent à la mise en gerbe et à l’enlèvement, en sorte qu’il n’y
+eut plus au moins l’abus et le pillage des années précédentes.</p>
+
+<p>Habitués à trouver dans leurs glanes une certaine quantité de
+blé et l’y cherchant vainement cette fois, les faux comme les vrais
+indigents, qui avaient oublié le pardon de Conches, éprouvèrent
+un mécontentement sourd qui fut envenimé par les Tonsard, par
+Courtecuisse, par Bonnébault, Laroche, Vaudoyer, Godain et leurs
+adhérents, dans les scènes de cabaret. Ce fut pis encore après la
+vendange, car le hallebotage ne commença qu’après les vignes vendangées
+et visitées par Sibilet avec une rigueur remarquable. Cette
+exécution exaspéra les esprits au dernier point; mais quand il
+existe un si grand espace entre la classe qui se soulève et se courrouce
+et celle qui est menacée, les paroles y meurent; on ne
+s’aperçoit de ce qui s’y passe que par les faits; les mécontents se
+livrant à un travail souterrain à la manière des taupes.</p>
+
+<p>La foire de Soulanges s’était passée d’une manière assez calme,
+à l’exception de quelques tracasseries entre la première et la seconde
+société de la ville, suscitées par l’inquiet despotisme de la
+reine, qui ne voulait pas tolérer l’empire qu’avait établi et fondé
+la belle Euphémie Plissoud au cœur du brillant Lupin, dont elle
+paraissait avoir fixé pour toujours les volages ardeurs.</p>
+
+<p>Le comte et la comtesse n’avaient paru ni à la foire de Soulanges,
+ni à la fête de Tivoli, et cela leur fut compté pour un
+crime par les Soudry, les Gaubertin et leurs adhérents; c’était de
+l’orgueil, c’était du dédain, disait-on chez madame Soudry. Pendant
+ce temps, la comtesse tâchait de combler le vide que lui causait
+l’absence d’Émile, par l’immense intérêt qui attache les belles
+âmes au bien qu’elles font, ou qu’elles croient faire, et le comte,
+de son côté, s’appliquait avec non moins de zèle aux améliorations
+matérielles dans la régie de sa terre, qui devaient selon lui modifier
+aussi d’une manière favorable la position, et de là, le caractère
+des habitants de cette contrée. Aidée des conseils et de l’expérience
+de l’abbé Brossette, madame de Montcornet prenait peu à
+peu une connaissance statistiquement exacte des familles pauvres
+<span class="pagenum" id="page_485">485</span>
+de la commune, de leurs positions respectives, de leurs besoins,
+de leurs moyens d’existence et de l’intelligence avec laquelle il
+fallait venir en aide à leur travail, sans les rendre eux-mêmes oisifs
+et paresseux.</p>
+
+<p>La comtesse avait placé Geneviève Niseron, la <i>Péchina</i>, dans
+un couvent d’Auxerre, sous prétexte de lui faire apprendre assez
+de couture pour pouvoir l’employer chez elle, mais en réalité pour
+la soustraire aux infâmes tentatives de Nicolas Tonsard, que Rigou
+était parvenu à exempter du service militaire; la comtesse pensait
+aussi qu’une éducation religieuse, la clôture et une surveillance
+monastique, sauraient dompter à la longue les passions ardentes
+de cette précoce petite fille dont le sang monténégrin lui apparaissait
+parfois comme une flamme menaçante, s’apprêtant de loin à
+incendier le bonheur domestique de sa fidèle Olympe Michaud.</p>
+
+<p>Donc, on était tranquille au château des Aigues. Le comte, endormi
+par Sibilet, rassuré par Michaud, s’applaudissait de sa fermeté,
+remerciait sa femme d’avoir contribué par sa bienfaisance à
+l’immense résultat de leur tranquillité. La question de la vente du
+bois, le général se réservait de la résoudre à Paris en s’entendant
+avec des marchands. Il n’avait aucune idée de la manière dont se
+fait le commerce, et il ignorait complétement l’influence de Gaubertin
+sur le cours de l’Yonne, qui approvisionnait Paris en grande
+partie.</p>
+
+<h5>VII.—LE LÉVRIER.</h5>
+
+<p class="nbreak">Vers le milieu du mois de septembre, Émile Blondet, qui était
+allé publier un livre à Paris, revint se délasser aux Aigues et y
+penser aux travaux qu’il <ins title="original: projettait">projetait</ins> pour l’hiver. Aux Aigues, le
+jeune homme aimant et candide des premiers jours qui succèdent
+à l’adolescence, reparaissait chez ce journaliste usé.</p>
+
+<p>Quelle belle âme! C’était le mot du comte et de la comtesse.</p>
+
+<p>Les hommes habitués à rouler dans les abîmes de la nature sociale,
+à tout comprendre, à ne rien réprimer, se font une oasis
+dans le cœur; ils oublient leurs perversités et celles d’autrui; ils
+deviennent dans un cercle étroit et réservé de petits saints; ils ont
+des délicatesses féminines, et se livrent à une réalisation momentanée
+de leur idéal, ils se font angéliques pour une seule personne
+qui les adore, et ils ne jouent pas la comédie; ils mettent leur âme
+<span class="pagenum" id="page_486">486</span>
+au vert pour ainsi dire; ils ont besoin de se brosser leurs taches
+de boue, de guérir leurs plaies, de panser leurs blessures. Aux
+Aigues, Émile Blondet était sans venin et presque sans esprit, il
+ne disait pas une épigramme, il avait une douceur d’agneau, il
+était d’un platonique suave.</p>
+
+<p>—C’est un si bon jeune homme, qu’il me manque quand il
+n’est pas là, disait le général. Je voudrais bien qu’il fît fortune et
+ne menât pas sa vie de Paris...</p>
+
+<p>Jamais le magnifique paysage et le parc des Aigues n’avait été
+plus voluptueusement beau qu’il l’était alors. Aux premiers jours
+de l’automne, au moment où la terre, lasse de ses enfantements,
+débarrassée de ses productions, exhale d’admirables senteurs végétales,
+les bois surtout sont délicieux; ils commencent à prendre
+ces teintes de vert bronzé, chaudes couleurs de terre de Sienne,
+qui composent les belles tapisseries sous lesquelles ils se cachent
+comme pour défier le froid de l’hiver.</p>
+
+<p>La nature, après s’être montrée pimpante et joyeuse au printemps
+comme une brune qui espère, devient alors mélancolique
+et douce comme une blonde qui se souvient; les gazons se dorent,
+les fleurs d’automne montrent leurs pâles corolles, les marguerites
+percent plus rarement les pelouses de leurs yeux blancs, on ne
+voit plus que calices violâtres. Le jaune abonde, les ombrages deviennent
+plus clairs de feuillage et plus foncés de teintes, le soleil,
+plus oblique déjà, y glisse des lueurs orangées et furtives, de
+longues traces lumineuses qui s’en vont vite comme les robes
+traînantes des femmes qui disent adieu.</p>
+
+<p>Le second jour après son arrivée, un matin, Émile était à la
+fenêtre de sa chambre qui donnait sur une de ces terrasses à
+balcon moderne, d’où l’on découvrait une belle vue. Ce balcon
+régnait le long des appartements de la comtesse, sur la face qui
+regardait les forêts et les paysages de Blangy. L’étang, qu’on eût
+nommé un lac si les Aigues avaient été plus près de Paris, se
+voyait un peu, ainsi que son long canal; la source, venue du
+pavillon du Rendez-vous, traversait une pelouse de son ruban
+moiré et pailleté par le sable.</p>
+
+<p>Au dehors du parc, on apercevait contre les villages et les murs,
+les cultures de Blangy, quelques prairies en pente où paissaient
+des vaches, des propriétés entourées de haies, avec leurs arbres
+fruitiers, des noyers, des pommiers, puis comme cadre les
+<span class="pagenum" id="page_487">487</span>
+hauteurs, où s’étalaient par étages les beaux arbres de la forêt. La
+comtesse était sortie en pantoufles pour regarder les fleurs de son
+balcon qui versaient leurs parfums du matin; elle avait un peignoir
+de batiste sous lequel paraissait le rose de ses belles épaules; un
+joli bonnet coquet était posé d’une façon mutine sur ses cheveux
+qui s’en échappaient follement, ses petits pieds brillaient en couleur
+de chair sous son bas transparent, son peignoir flottait sans
+ceinture, et laissait voir un jupon de batiste brodé, mal attaché sur
+sa paresseuse, qui se voyait aussi, quand le vent entr’ouvrait le
+léger peignoir.</p>
+
+<p>—Ah! vous êtes-là! dit-elle.</p>
+
+<p>—Oui...</p>
+
+<p>—Que regardez-vous?</p>
+
+<p>—Belle question! Vous m’avez arraché à la nature. Dites donc,
+comtesse, voulez-vous faire ce matin, avant de déjeuner, une promenade
+dans les bois?...</p>
+
+<p>—Quelle idée? Vous savez que j’ai la marche en horreur.</p>
+
+<p>—Nous ne marcherons que très-peu; je vous conduirai en tilbury,
+nous emmènerons Joseph pour le garder... Vous ne mettez
+jamais le pied dans votre forêt; et j’y remarque un singulier phénomène...
+il y a par place une certaine quantité de têtes d’arbres
+qui ont la couleur du bronze florentin, les feuilles sont sèches...</p>
+
+<p>—Eh bien! je vais m’habiller...</p>
+
+<p>—Nous ne serons pas partis dans deux heures!... Prenez un
+châle, mettez un chapeau... des brodequins... c’est tout ce qu’il
+faut... Je vais dire d’atteler.</p>
+
+<p>—Il faut toujours faire ce que vous voulez..... Je viens dans
+l’instant.</p>
+
+<p>—Général, nous allons promener... Voulez-vous venir? dit
+Blondet en allant réveiller le comte qui fit entendre le grognement
+d’un homme que le sommeil du matin tient encore.</p>
+
+<p>Un quart d’heure après, le tilbury roulait lentement sur les
+allées du parc, suivi à distance par un grand domestique en livrée.</p>
+
+<p>La matinée était une matinée de septembre. Le bleu foncé du
+ciel éclatait par places au milieu des nuages pommelés qui semblaient
+le fond, et l’éther ne paraissait que l’accident; il y avait de
+longues lignes d’outre-mer à l’horizon, mais par couches qui alternaient
+avec d’autres nuages à grains de sable; ces tons changeaient
+et verdissaient au-dessus des forêts. La terre, sous cette couverture,
+<span class="pagenum" id="page_488">488</span>
+était tiède comme une femme à son lever, elle exhalait des
+odeurs suaves et chaudes, mais sauvages; l’odeur des cultures était
+mêlée à l’odeur des forêts. L’<i>Angelus</i> sonnait à Blangy, et les
+sons de la cloche, se mêlant au bizarre concert des bois, donnaient
+de l’harmonie au silence. Il y avait par places des vapeurs montantes,
+blanches et diaphanes. En voyant ces beaux apprêts, il avait
+pris fantaisie à Olympe d’accompagner son mari qui devait aller
+donner un ordre à un des gardes dont la maison n’était pas
+éloignée; le médecin de Soulanges lui avait recommandé de marcher
+sans se fatiguer, elle craignait la chaleur de midi, et ne voulait
+pas se promener le soir; Michaud emmena sa femme et fut
+suivi par celui de ses chiens qu’il aimait le plus, un joli lévrier gris
+de souris marqué de taches blanches, gourmand comme tous les
+lévriers, plein de défauts comme un animal qui sait qu’on l’aime et
+qu’il plaît.</p>
+
+<p>Ainsi, quand le tilbury vint à la grille du Rendez-vous, la comtesse,
+qui demanda comment allait madame Michaud, sut qu’elle
+était allée dans la forêt avec son mari.</p>
+
+<p>—Ce temps-là inspire tout le monde, dit Blondet en lançant
+son cheval dans une des six avenues de la forêt, au hasard.</p>
+
+<p>—Ah çà! Joseph, tu connais les bois!</p>
+
+<p>—Oui, monsieur.</p>
+
+<p>Et d’aller! Cette avenue était une des plus délicieuses de la
+forêt; elle tourna bientôt en se rétrécissant et devint un sentier
+sinueux où le soleil descendait par les déchiquetures du toit de
+feuillage qui l’embrassait comme un berceau et où la brise apportait
+les senteurs du serpolet, des lavandes et des menthes sauvages,
+des rameaux flétris et des feuilles qui tombent en rendant
+un soupir; les gouttes de rosée, semées dans l’herbe et sur les
+feuilles, s’égrenaient tout autour, au passage de la légère voiture,
+et à mesure qu’elle allait, les promeneurs entrevoyaient les fantaisies
+mystérieuses du bois: ces fonds frais, où la verdure est humide et
+sombre, où la lumière se veloute en s’y perdant; ces clairières à bouleaux
+élégants, dominés par un arbre centenaire, l’hercule de la
+forêt; ces magnifiques assemblages de troncs noueux, moussus, blanchâtres,
+à sillons creux, qui estampent des maculatures gigantesques,
+et cette bordure d’herbes fines, de fleurs grêles qui
+viennent sur les berges des ornières. Les ruisseaux chantaient.
+Certes, il y a des voluptés inouïes à conduire une femme qui,
+<span class="pagenum" id="page_489">489</span>
+dans les hauts et bas des allées glissantes, où la terre est tapissée
+de mousse, fait semblant d’avoir peur ou réellement a peur, et se
+colle à vous, et vous fait sentir une pression involontaire ou calculée
+de la fraîche moiteur de son bras, du poids de sa grave et
+blanche épaule, et qui se met à sourire si l’on vient à lui dire
+qu’elle empêche de conduire. Le cheval semble être dans le secret
+de ces interruptions, il regarde à droite et à gauche.</p>
+
+<p>Ce spectacle nouveau pour la comtesse, cette nature si vigoureuse
+en ses effets, si peu connue et si grande, la plongea dans
+une rêverie molle; elle s’accota sur le tilbury et se laissa aller au
+plaisir d’être auprès d’Émile; ses yeux étaient occupés, son cœur
+parlait, elle répondait à cette voix intérieure en harmonie avec la
+sienne; lui aussi il la regardait à la dérobée, et il jouissait de cette
+méditation rêveuse, pendant laquelle les rubans de la capote
+s’étaient dénoués et livraient au vent du matin les boucles soyeuses
+de la chevelure blonde avec un abandon voluptueux. Comme ils
+allaient au hasard, ils arrivèrent à une barrière fermée, ils n’en
+avaient pas la clef; on appela Joseph, chez lui, pas de clef non plus.</p>
+
+<p>—Eh bien! promenons-nous, Joseph gardera le tilbury, nous
+le retrouverons bien...</p>
+
+<p>Émile et la comtesse s’enfoncèrent dans la forêt, et ils parvinrent
+à un petit paysage intérieur, comme il s’en rencontre souvent dans
+les bois. Vingt ans auparavant, les charbonniers ont fait là leur
+charbonnière, et la place est restée battue; tout y a été brûlé
+dans une circonférence assez vaste. En vingt ans la nature a pu
+faire là le jardin de ses fleurs, un parterre pour elle, comme un
+jour un artiste se donne le plaisir de peindre pour soi un tableau.
+Cette délicieuse corbeille est entourée de beaux arbres, dont les
+couronnes retombent en vastes franges; ils dessinent un immense
+baldaquin à cette couche où repose la déesse. Les charbonniers
+ont été par un sentier chercher de l’eau dans une fondrière, une
+mare toujours pleine, où l’eau est pure. Ce sentier subsiste, il
+vous invite à descendre par un tournant plein de coquetterie, et
+tout à coup il est déchiré; il vous montre un pan coupé où mille
+racines descendent à l’air en formant comme un canevas à tapisserie.
+Cet étang inconnu est bordé d’un gazon plat, serré; il y a là
+quelques peupliers, quelques saules protégeant de leur léger ombrage
+le banc de gazon que s’y est construit un charbonnier méditatif
+ou paresseux. Les grenouilles sautent chez elles, les sarcelles
+<span class="pagenum" id="page_490">490</span>
+s’y baignent, les oiseaux aquatiques arrivent et partent, un lièvre
+s’en va; vous êtes maître de cette adorable baignoire parée des
+joncs vivants les plus magnifiques. Sur vos têtes les arbres se
+posent dans des attitudes diverses; ici, des troncs qui descendent
+en forme de boa constrictor, là, des fûts de hêtres droits comme
+des colonnes grecques. Les limaçons ou les limaces se promènent
+en paix. Une tanche vous montre son museau, l’écureuil vous regarde.
+Enfin, quand Émile et la comtesse, fatigués, se furent assis,
+un oiseau, je ne sais lequel, fit entendre un chant d’automne,
+un chant d’adieu que tous les oiseaux écoutèrent, un de ces chants
+fêtés avec amour, et qui s’entendent par tous les organes à la fois.</p>
+
+<p>—Quel silence! dit la comtesse émue et à voix basse, comme
+pour ne pas troubler cette paix.</p>
+
+<p>Ils regardèrent les taches vertes de l’eau qui sont des mondes
+où la vie s’organise, ils se montraient le lézard jouant au soleil et
+s’enfuyant à leur approche, conduite par laquelle il a mérité le
+nom d’ami de l’homme; il prouve ainsi combien il le connaît, dit
+Émile. Ils se montraient les grenouilles, qui, plus confiantes, revenaient
+à fleur d’eau sur des lits de cresson, en faisant étinceler
+leurs yeux d’escarboucles. La poésie simple et suave de la nature
+s’infiltrait dans ces deux âmes blasées sur les choses factices du
+monde et les pénétrait d’une émotion contemplative... Quand tout
+à coup Blondet tressaillit, et se penchant à l’oreille de la comtesse: —Entendez-vous?...
+lui dit-il.</p>
+
+<p>—Quoi?</p>
+
+<p>—Un bruit singulier...</p>
+
+<p>—Voilà bien les gens littéraires et de cabinet, qui ne savent
+rien de la campagne; c’est un pivert qui fait son trou... Je gage
+que vous ne savez même pas le trait le plus curieux de l’histoire
+de cet oiseau; dès qu’il a donné un coup de bec, et il en donne
+des milliers pour creuser un chêne deux fois plus gros que votre
+corps, il va voir derrière s’il a percé l’arbre, et il y va à chaque
+instant.</p>
+
+<p>—Ce bruit, chère institutrice d’histoire naturelle, n’est pas le
+bruit fait par un animal; il y a là je ne sais quoi d’intelligent qui
+annonce l’homme.</p>
+
+<p>La comtesse fut saisie d’une peur panique; elle se sauva dans
+la corbeille de fleurs en reprenant son chemin, et voulut quitter
+la forêt.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_491">491</span>
+—Qu’avez-vous?..... lui cria Blondet, inquiet, en courant
+après elle.</p>
+
+<p>—Il m’a semblé voir des yeux... dit-elle quand elle eut regagné
+un des sentiers par lesquels ils étaient venus à la charbonnière.
+En ce moment, ils entendirent la sourde agonie d’un être égorgé
+subitement, et la comtesse, dont la peur redoubla, se sauva si
+vivement, que Blondet put à peine la suivre. Elle courait, elle
+courait comme un feu follet; elle n’entendit pas Émile qui lui
+criait: «Vous vous trompez...» Elle courait toujours. Blondet
+put arriver sur ses pas, et ils continuèrent ainsi à courir de plus
+en plus en avant. Enfin, ils furent arrêtés par Michaud et sa
+femme qui venaient bras dessus bras dessous. Émile essoufflé, la
+comtesse hors d’haleine, furent quelque temps sans pouvoir parler,
+puis ils s’expliquèrent. Michaud se joignit à Blondet pour se
+moquer des terreurs de la comtesse, et le garde remit les deux
+promeneurs égarés dans le chemin pour regagner le tilbury. En
+arrivant à la barrière, madame Michaud appela:</p>
+
+<p>—Prince!</p>
+
+<p>—Prince! Prince! cria le garde; et il siffla, resiffla, point de
+lévrier.</p>
+
+<p>Émile parla des singuliers bruits qui avaient commencé l’aventure.</p>
+
+<p>—Ma femme a entendu ce bruit, dit Michaud, et je me suis
+moqué d’elle.</p>
+
+<p>—On a tué Prince! s’écria la comtesse, j’en suis sûre maintenant,
+et on l’a tué en lui coupant la gorge d’un seul coup; car
+ce que j’ai entendu était le dernier gémissement d’une bête expirante.</p>
+
+<p>—Diable! dit Michaud, la chose vaut la peine d’être éclaircie.</p>
+
+<p>Émile et le garde laissèrent les deux dames avec Joseph et les
+chevaux, et retournèrent au bosquet naturel établi sur l’ancienne
+charbonnière. Ils descendirent à la mare; ils en fouillèrent les
+talus, et ne trouvèrent aucun indice. Blondet était remonté le premier;
+il vit dans une des touffes d’arbres de l’étage supérieur un
+de ces arbres à feuillage desséché; il le montra à Michaud, et il
+voulut aller le voir. Tous deux s’élancèrent en droite ligne à travers
+la forêt, évitant les troncs, tournant les buissons de ronces et
+de houx impénétrables, et trouvèrent l’arbre.</p>
+
+<p>—C’est un bel orme! dit Michaud; mais c’est un ver, un ver
+<span class="pagenum" id="page_492">492</span>
+qui a fait le tour de l’écorce au pied, et il se baissa, prit l’écorce
+et la leva: «Tenez, voyez quel travail!»</p>
+
+<p>—Il y a beaucoup de vers dans votre forêt, dit Blondet.</p>
+
+<p>En ce moment, Michaud aperçut à quelques pas une tache
+rouge, et plus loin la tête de son lévrier. Il poussa un soupir:
+«Les gredins! Madame avait raison.»</p>
+
+<p>Blondet et Michaud allèrent voir le corps, et trouvèrent que,
+selon les observations de la comtesse, on avait tranché le cou à
+Prince, et, pour l’empêcher d’aboyer, on l’avait amorcé avec un
+peu de petit salé qu’il tenait entre sa langue et le voile du palais.</p>
+
+<p>—Pauvre bête, elle a péri par où elle péchait!</p>
+
+<p>—Absolument comme un prince, répliqua Blondet.</p>
+
+<p>—Il y avait là quelqu’un qui a filé, ne voulant pas être surpris
+par nous, dit Michaud, et qui conséquemment faisait un délit
+grave; mais je ne vois point de branches ni d’arbres coupés.</p>
+
+<p>Blondet et le garde se mirent à fureter avec précaution, regardant
+la place où ils posaient un pied avant de le poser. A quelques
+pas, Blondet montra un arbre devant lequel l’herbe était foulée,
+abattue, et deux creux marqués.</p>
+
+<p>—Il y avait là quelqu’un d’agenouillé, et c’était une femme;
+car les jambes d’un homme ne laisseraient pas, à partir des deux
+genoux, une aussi ample quantité d’herbe couchée; voici le dessin
+de la jupe...</p>
+
+<p>Le garde, après avoir examiné le pied de l’arbre, rencontra le
+travail d’un trou commencé; mais sans trouver ce <ins title="original: vert">ver</ins> de peau
+forte, luisante, <ins title="original: squammeuse">squameuse</ins>, formée de points bruns, terminé par
+une extrémité déjà semblable à celle des hannetons, et dont il a
+la tête, les antennes, et deux crocs nerveux avec lesquels il coupe
+les racines.</p>
+
+<p>—Mon cher, je comprends maintenant la grande quantité
+d’arbres <i>morts</i> que j’ai remarqués ce matin de la terrasse du château
+et qui m’a fait venir ici pour chercher la cause de ce phénomène.
+Les vers se remuent; mais ce sont vos paysans qui sortent
+du bois...</p>
+
+<p>Le garde laissa échapper un juron, et il courut, suivi de Blondet,
+rejoindre la comtesse en la priant d’emmener sa femme avec
+elle. Il prit le cheval de Joseph, qu’il laissa regagner le château à
+pied, et il disparut avec une excessive rapidité pour couper le chemin
+à la femme qui venait de tuer son chien, et la surprendre
+<span class="pagenum" id="page_493">493</span>
+avec la serpe ensanglantée et l’outil à faire les incisions au tronc.
+Blondet s’assit entre la comtesse et madame Michaud, et leur
+raconta la fin de Prince et la triste découverte qu’il avait occasionnée.</p>
+
+<p>—Mon Dieu! disons-le au général avant qu’il ne déjeune!
+s’écria la comtesse; il pourrait mourir de colère.</p>
+
+<p>—Je le préparerai, dit Blondet.</p>
+
+<p>—Ils ont tué le chien, dit Olympe en essuyant ses larmes.</p>
+
+<p>—Vous aimiez donc bien ce pauvre lévrier, ma chère, dit la
+comtesse, pour le pleurer ainsi?...</p>
+
+<p>—Je ne pense à Prince que comme un funeste présage; je
+tremble qu’il n’arrive malheur à mon mari!</p>
+
+<p>—Comme <ins title="original: il">ils</ins> nous ont gâté cette matinée! dit la comtesse avec
+une petite moue adorable.</p>
+
+<p>—Comme ils gâtent le pays! répondit tristement la jeune femme.</p>
+
+<p>Ils trouvèrent le général à la grille.</p>
+
+<p>—D’où venez-vous donc? dit-il.</p>
+
+<p>—Vous allez le savoir, répondit Blondet d’un air mystérieux en
+faisant descendre madame Michaud, dont la tristesse frappa le comte.</p>
+
+<p>Un instant après, le général et Blondet étaient sur la terrasse des
+appartements.</p>
+
+<p>—Vous êtes bien suffisamment muni de courage moral, vous
+ne vous mettrez pas en colère... n’est-ce pas?</p>
+
+<p>—Non, dit le général; mais finissez-en, ou je croirais que vous
+voulez vous moquer de moi...</p>
+
+<p>—Voyez-vous ces arbres à feuillages morts?</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Voyez-vous ceux qui sont pâles?</p>
+
+<p>—Eh bien! autant d’arbres morts, autant de tués par ces
+paysans que vous croyez avoir gagnés par vos bienfaits. Et Blondet
+raconta les aventures de la matinée.</p>
+
+<p>Le général était si pâle qu’il effraya Blondet.</p>
+
+<p>—Eh bien! jurez, sacrez, emportez-vous, votre contraction
+peut vous faire encore plus de mal que la colère.</p>
+
+<p>—Je vais fumer, dit le comte, qui alla à son kiosque.</p>
+
+<p>Pendant le déjeuner, Michaud revint; il n’avait pu rencontrer
+personne. Sibilet, mandé par le comte, vint aussi.</p>
+
+<p>—Monsieur Sibilet, et vous, monsieur Michaud, faites savoir,
+<span class="pagenum" id="page_494">494</span>
+avec prudence, dans le pays, que je donne mille francs à celui qui
+me fera saisir en flagrant délit ceux qui tuent ainsi mes arbres; il
+faut connaître l’outil dont ils se servent, où ils l’ont acheté, et j’ai
+mon plan.</p>
+
+<p>—Ces gens-là ne se vendent jamais, dit Sibilet, quand il y a des
+crimes commis à leur profit et prémédités; car on ne peut nier
+que cette invention diabolique n’ait été réfléchie, combinée...</p>
+
+<p>—Oui, mais mille francs pour eux, c’est un ou deux arpents
+de terre.</p>
+
+<p>—Nous essayerons, dit Sibilet; à quinze cents je réponds de
+trouver un traître, surtout si on lui garde le secret.</p>
+
+<p>—Mais faisons comme si nous ne savions rien, moi surtout; il
+faut plutôt que ce soit vous qui vous soyez aperçu de cela à mon
+insu, sans quoi nous serions victimes de quelque combinaison; il
+faut plus se défier de ces brigands-là que de l’ennemi en temps de
+guerre.</p>
+
+<p>—Mais c’est l’ennemi, dit Blondet.</p>
+
+<p>Sibilet lui jeta le regard en dessous de l’homme qui comprenait
+la portée du mot, et il se retira.</p>
+
+<p>—Votre Sibilet, je ne l’aime pas, reprit Blondet quand il l’eut
+entendu quitter la maison, c’est un homme faux.</p>
+
+<p>—Jusqu’à présent, il n’y a rien à en dire, répondit le général.</p>
+
+<p>Blondet se retira pour aller écrire des lettres. Il avait perdu
+l’insouciante gaieté de son premier séjour, il était inquiet et préoccupé;
+ce n’était pas en lui des pressentiments comme chez madame
+Michaud, c’était plutôt une attente de malheurs prévus et
+certains. Il se disait: Tout cela finira mal; et si le général ne
+prend pas un parti décisif et n’abandonne pas un champ de bataille
+où il est écrasé par le nombre, il y aura bien des victimes; qui
+sait même s’il pourra s’en tirer sain et sauf, lui et sa femme? Mon
+Dieu! cette créature si adorable, si dévouée, si parfaite, l’exposer
+ainsi!... Et il croit l’aimer! Eh bien! je partagerai leurs périls, et
+si je ne puis les sauver, je périrai avec eux!</p>
+
+<h5>VIII.—VERTUS CHAMPÊTRES.</h5>
+
+<p class="nbreak">A la nuit, Marie Tonsard était sur la route de Soulanges, assise
+sur la marge d’un ponceau de la route, attendant Bonnébault, qui
+avait passé, suivant son habitude, la journée au café. Elle l’entendit
+<span class="pagenum" id="page_495">495</span>
+de loin, et son pas lui indiqua qu’il était ivre et qu’il avait perdu,
+car il chantait quand il avait gagné.</p>
+
+<p>—Est-ce toi Bonnébault?</p>
+
+<p>—Oui, petite...</p>
+
+<p>—Qu’as-tu?</p>
+
+<p>—Je dois vingt-cinq francs, et l’on me <i>torderait</i> bien vingt-cinq
+fois le cou avant que je les trouve.</p>
+
+<p>—Eh bien! nous pourrons en avoir cinq cents, lui dit-elle à
+l’oreille.</p>
+
+<p>—Oh! il s’agit de tuer quelqu’un; mais je veux vivre...</p>
+
+<p>—Tais-toi donc, Vaudoyer nous les donne, si tu lui fais prendre
+ta mère à un arbre.</p>
+
+<p>—J’aime mieux tuer un homme que de vendre ma mère. Toi,
+tu as ta grand’mère, la Tonsard, pourquoi ne la livres-tu pas?</p>
+
+<p>—Si je le tentais, mon père se fâcherait et il empêcherait les
+farces.</p>
+
+<p>—C’est vrai; c’est égal; ma mère n’ira pas en prison; pauvre
+vieille! elle me cuit mon pain, elle me trouve des hardes, je ne
+sais comment... Aller en prison... et cela par moi! je n’aurai ni
+cœur ni entrailles, non, non. Et de peur qu’on ne la vende, je vas
+lui dire ce soir de ne plus cercler les arbres...</p>
+
+<p>—Eh bien! mon père fera ce qu’il voudra, je lui dirai qu’il y a
+cinq cents francs à gagner, et il demandera à ma grand’mère si
+elle le veut. C’est qu’on ne mettra jamais une femme de soixante-dix
+ans en prison. D’ailleurs, elle y serait mieux, au fond, que
+dans son grenier...</p>
+
+<p>—Cinq cents francs!... J’en parlerai à ma mère, dit Bonnébault;
+au fait, si ça l’arrange de me les donner, je lui en laisserai
+quelque chose pour vivre en prison; elle filera, elle s’amusera, elle
+y sera bien nourrie, bien abritée, elle aura bien moins de soucis qu’à
+Conches. A demain, petite... je n’ai pas le temps de causer avec toi.</p>
+
+<p>Le lendemain, à cinq heures du matin, au petit jour, Bonnébault
+et sa mère frappaient à la porte du Grand-I-Vert, où la
+vieille mère Tonsard seule était levée.</p>
+
+<p>—Marie! cria Bonnébault, l’affaire est faite.</p>
+
+<p>—Est-ce l’affaire d’hier pour les arbres? dit la vieille Tonsard;
+tout est arrangé, c’est moi qui la prends.</p>
+
+<p>—Par exemple! mon garçon a promesse d’un arpent pour ce prix-là,
+de M. Rigou...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_496">496</span>
+Les deux vieilles se disputèrent à qui serait vendue par ses enfants.
+Au bruit de la querelle, la maison s’éveilla. Tonsard et Bonnébault
+prirent chacun parti pour leurs mères.</p>
+
+<p>—Tirez à la courte paille, dit madame Tonsard la bru.</p>
+
+<p>La courte paille décida pour le cabaret. Trois jours après, au
+point du jour, les gendarmes emmenèrent, du fond de la forêt à
+la Ville-aux-Fayes, la vieille Tonsard surprise en flagrant délit, par
+le garde général et ses adjoints, et par le garde champêtre, avec
+une mauvaise lime qui servait à déchirer l’arbre, et un chasse-clou
+avec lequel les délinquants lissaient cette hachure annulaire, comme
+l’insecte lisse son chemin. On constata, dans le procès-verbal,
+l’existence de cette perfide opération sur soixante arbres, dans
+un rayon de cinq cents pas. La vieille Tonsard fut transférée à
+Auxerre; le cas était de la juridiction de la cour d’assises.</p>
+
+<p>Quand Michaud vit au pied de l’arbre la vieille Tonsard, il ne
+put s’empêcher de dire: «Voilà les gens sur qui monsieur et
+madame la comtesse versent leurs bienfaits!... Ma foi! si madame
+m’écoutait, elle ne donnerait pas de dot à la petite Tonsard, elle
+vaut encore moins que sa grand’mère...»</p>
+
+<p>La vieille leva vers Michaud ses yeux gris et lui lança un regard
+venimeux. En effet, en apprenant quel était l’auteur de ce
+crime, le comte défendit à sa femme de rien donner à Catherine
+Tonsard.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte fera d’autant mieux, dit Sibilet, que j’ai
+su que le champ que Godain a acheté, c’était trois jours avant que
+Catherine vînt parler à madame. Ainsi ces deux gens-là avaient
+compté sur l’effet de cette scène et sur la compassion de madame.
+Elle est bien capable, Catherine, de s’être mise dans le cas où elle
+était, pour avoir un motif d’avoir la somme, car Godain n’est pour
+rien dans l’affaire...</p>
+
+<p>—Quelles gens! dit Blondet, les mauvais sujets de Paris sont
+des saints...</p>
+
+<p>—Ah! monsieur, dit Sibilet, l’intérêt fait commettre des horreurs
+partout. Savez-vous qui a trahi la Tonsard?</p>
+
+<p>—Non!</p>
+
+<p>—Sa petite-fille Marie; elle était jalouse du mariage de sa
+sœur, et pour s’établir...</p>
+
+<p>—C’est épouvantable! dit le comte; mais ils assassineraient donc?</p>
+
+<p>—Oh! dit Sibilet, pour peu de chose; ils tiennent si peu à la
+<span class="pagenum" id="page_497">497</span>
+vie, ces gens-là; ils s’ennuient de toujours travailler. Oh! monsieur,
+il ne se passe pas, au fond des campagnes, des choses plus
+régulières que dans Paris; mais vous ne le croiriez pas.</p>
+
+<p>—Soyez donc bon et bienfaisant! dit la comtesse.</p>
+
+<p>—Le soir de l’arrestation, Bonnébault vint au cabaret du Grand-I-Vert,
+où toute la famille Tonsard était en grande jubilation.</p>
+
+<p>—Oui, oui, réjouissez-vous, je viens d’apprendre par Vaudoyer
+que, pour vous punir, la comtesse retire les mille francs promis à
+la Godain; son mari ne veut pas qu’elle les donne.</p>
+
+<p>—C’est ce gredin de Michaud qui le lui a conseillé, dit Tonsard,
+ma mère l’a entendu, elle me l’a dit à la Ville-aux-Fayes où
+je suis allé lui porter de l’argent et toutes ses affaires. Eh bien!
+qu’elle ne les donne pas; nos cinq cents francs aideront la Godain
+à payer le terrain, et nous nous vengerons de ça, nous deux Godain...
+Ah! Michaud se mêle de nos petites affaires! ça lui rapportera
+plus de mal que de bien... <i>Qué</i> que cela lui fait, je vous le
+demande? ça passe-t-il dans ses bois? C’est lui pourtant qu’est
+l’auteur de tout ce tapage-là... aussi vrai que c’est lui qu’a découvert
+la mèche le jour où ma mère a coupé le sifflet à son
+chien. Et si je me mêlais des affaires du château, moi! si je disais
+au général que sa femme se promène le matin dans les bois avec un
+jeune homme, sans craindre la rosée; faut avoir les pieds chauds
+pour ça...</p>
+
+<p>—Le général, le général, dit Courtecuisse, on en ferait tout ce
+qu’on voudrait, mais c’est Michaud qui lui monte la tête... un
+faiseur d’embarras... quoi! qui ne sait rien de son métier; de mon
+temps, ça allait tout autrement.</p>
+
+<p>—Oh! dit Tonsard, c’était alors le bon temps pour tous... dis
+donc, Vaudoyer?</p>
+
+<p>—Le fait est, répondit celui-ci, que si Michaud n’y était plus,
+nous serions <ins title="original: tranqailles">tranquilles</ins>.</p>
+
+<p>—Assez causé, dit Tonsard, nous parlerons de cela plus tard,
+au clair de lune, en plein champ.</p>
+
+<p>Vers la fin d’octobre, la comtesse partit et laissa le général aux
+Aigues; il ne devait la rejoindre que beaucoup plus tard; elle ne
+voulait pas perdre la première représentation au Théâtre-Italien;
+elle se trouvait d’ailleurs seule et ennuyée, elle n’avait plus la société
+d’Émile qui l’aidait à passer les moments où le général courait
+la campagne et allait à ses affaires.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_498">498</span>
+Novembre fut un vrai mois d’hiver, sombre et gris, entrecoupé
+de froid et de dégel, de neige et de pluie. L’affaire de la vieille
+Tonsard avait nécessité le voyage des témoins, et Michaud était
+allé déposer. Monsieur Rigou s’était intéressé à cette vieille femme,
+il lui avait donné un avocat qui s’appuya, dans sa défense, de la
+seule déposition des témoins intéressés et de l’absence de tout témoin
+à décharge; mais les témoignages de Michaud et de ses
+gardes, corroborés de ceux du garde champêtre et de deux des
+gendarmes, décidèrent la question; la mère de Tonsard fut condamnée
+à cinq ans de prison, et l’avocat dit à Tonsard fils:</p>
+
+<p>—C’est la déposition de Michaud qui vous vaut cela.</p>
+
+<h5>IX. —LA CATASTROPHE.</h5>
+
+<p class="nbreak">Un samedi soir, Courtecuisse, Bonnébault, Godain, Tonsard,
+ses filles, sa femme, le père Fourchon, Vaudoyer et plusieurs manouvriers
+étaient à souper dans le cabaret, il faisait un demi-clair
+de lune, et une de ces gelées qui rendent le terrain sec; la première
+neige était fondue; ainsi les pas d’un homme dans la campagne
+ne laissaient point de ces traces au moyen desquelles on finit,
+dans les cas graves, par avoir des indices sur les délits. Ils mangeaient
+un ragoût fait avec des lièvres pris au collet; on riait, on
+buvait, c’était le lendemain des noces de la Godain, que l’on devait
+reconduire chez elle. Sa maison n’était pas loin de celle de Courtecuisse.
+Quand Rigou vendait un arpent de terre, c’est qu’il était
+isolé et près des bois. Courtecuisse et Vaudoyer avaient leurs fusils
+pour reconduire la mariée; tout le pays était endormi, pas une
+lumière ne se voyait. Il n’y avait que cette noce d’éveillée et qui
+tapageait de son mieux. A cette heure la vieille Bonnébault entra:
+chacun la regarda.</p>
+
+<p>—La femme, dit-elle à l’oreille de Tonsard et de son fils, a l’air
+de vouloir accoucher. Il vient de faire seller son cheval et il va
+quérir le docteur Gourdon à Soulanges.</p>
+
+<p>—Asseyez-vous, la mère, lui dit Tonsard, qui lui donna sa
+place à table et alla se coucher sur un banc.</p>
+
+<p>En ce moment on entendit le bruit d’un cheval au galop qui
+passa rapidement sur le chemin. Tonsard, Courtecuisse et Vaudoyer
+sortirent brusquement et virent Michaud qui allait par le
+village.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_499">499</span>
+—Comme il entend son affaire! dit Courtecuisse, il a descendu le
+long du perron, il prend par Blangy et la route, c’est le plus sûr...</p>
+
+<p>—Oui, dit Tonsard, mais il amènera monsieur Gourdon.</p>
+
+<p>—Il ne le trouvera peut-être pas, dit Courtecuisse, on l’attendait
+à Conches, pour la bourgeoise de la poste, qui fait déranger le
+monde à cette heure.</p>
+
+<p>—Mais alors il ira par la grande route de Soulanges à Conches,
+et c’est le plus court.</p>
+
+<p>—Et c’est le plus sûr pour nous, dit Courtecuisse; il fait en ce
+moment un joli clair de lune, sur la grande route il n’y a pas de
+gardes comme dans les bois, on entend de loin; et des pavillons,
+là, derrière les haies, à l’endroit où elles joignent le petit bois,
+on peut tirer sur un homme par derrière comme sur un lapin, à
+cinq pas...</p>
+
+<p>—Il sera onze heures et demie quand il passera là, dit Tonsard,
+il va mettre une demi-heure pour aller à Soulanges, et autant pour
+revenir là... Ah çà! mes enfants, si monsieur Gourdon était sur la
+route...</p>
+
+<p>—Ne t’inquiètes donc pas, dit Courtecuisse, moi je serai à dix
+minutes de toi, sur la route à droite de Blangy, tirant sur Soulanges,
+Vaudoyer sera à dix minutes de toi, tirant sur Conches, et
+s’il vient quelqu’un, une voiture de poste, la malle, les gendarmes,
+enfin qui que ce soit, nous tirerons un coup en terre, un coup
+étouffé.</p>
+
+<p>—Et si je le manque?</p>
+
+<p>—Il a raison, dit Courtecuisse; je suis meilleur tireur que toi,
+Vaudoyer, j’irai avec toi, Bonnébault me remplacera, il jettera un
+cri, ça se fait mieux entendre et c’est moins suspect.</p>
+
+<p>Tous trois rentrèrent, la noce continua; seulement, à onze
+heures, Vaudoyer, Courtecuisse, Tonsard et Bonnébault sortirent
+avec leurs fusils sans qu’aucune des femmes y fît attention. Ils revinrent
+d’ailleurs trois quarts d’heure après, et se mirent à boire
+jusqu’à une heure du matin. Les deux filles Tonsard, leur mère
+et la Bonnébault avaient tant fait boire le meunier, les manouvriers
+et les deux paysans, ainsi que Fourchon, père de la Tonsard, qu’ils
+étaient couchés par terre, et ronflaient quand les quatre convives
+partirent; à leur retour, on secoua les dormeurs, qu’ils retrouvèrent
+chacun à sa place.</p>
+
+<p>Pendant que cette orgie allait son train, le ménage de Michaud
+<span class="pagenum" id="page_500">500</span>
+était dans les plus mortelles angoisses. Olympe avait eu de fausses
+douleurs, et son mari, pensant qu’elle allait accoucher, était parti
+en toute hâte et sur-le-champ pour aller chercher le médecin.
+Mais les douleurs de la pauvre femme se calmèrent aussitôt que Michaud
+fut dehors, car son esprit se préoccupa tellement des dangers
+que pouvait courir son mari à cette heure avancée dans un pays
+ennemi et rempli de vauriens déterminés, que cette angoisse de
+l’âme fut assez puissante pour amortir et dominer momentanément
+les souffrances physiques. Sa servante avait beau lui répéter que
+ces craintes étaient imaginaires, elle n’avait pas l’air de la comprendre
+et restait dans sa chambre au coin de son feu, prêtant
+l’oreille à tous les bruits du dehors; et dans sa terreur, qui s’accroissait
+de seconde en seconde, elle avait fait lever le domestique
+dans l’intention de lui donner un ordre qu’elle ne donnait pas. La
+pauvre petite femme allait et venait dans une agitation fébrile; elle
+regardait à ses croisées, elle les ouvrait malgré le froid; elle descendait,
+elle ouvrait la porte de la cour, elle regardait au loin, elle
+écoutait... rien... toujours rien, disait-elle, et elle remontait
+désespérée.</p>
+
+<p>A minuit un quart environ, elle s’écria: —Le voici, j’entends
+son cheval! et elle descendit suivie du domestique, qui se mit en
+devoir d’ouvrir la grille. C’est singulier, dit-elle, il revient par les
+bois de Conches. Puis, elle resta comme frappée d’horreur, immobile,
+sans voix. Le domestique partagea cet effroi, car il y avait
+dans le galop furieux du cheval et dans le claquement des étriers
+vides qui sonnaient, je ne sais quoi de désordonné, accompagné
+de ces hennissements significatifs que les chevaux poussent quand
+ils vont seuls. Bientôt, trop tôt pour la malheureuse femme, le
+cheval arriva à la grille, haletant et trempé de sueur, mais seul;
+il avait cassé ses brides, dans lesquelles il s’était sans doute empêtré.
+Olympe regarda d’un air hagard le domestique ouvrir la grille:
+elle vit le cheval, et sans dire un mot, elle se mit à courir au
+château comme une folle; elle y arriva, elle tomba sous les fenêtres
+du général en criant: Monsieur, ils l’ont assassiné!...</p>
+
+<p>Ce cri fut si terrible, qu’il réveilla le comte; il sonna, mit toute
+la maison sur pied, et les gémissements de madame Michaud, qui
+accouchait par terre d’un enfant mort en naissant, attirèrent le
+général et ses gens. On releva la pauvre femme mourante, elle
+expira en disant au général: Ils l’ont tué!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_501">501</span>
+—Joseph! cria le comte à son valet de chambre, courez chercher
+le médecin, peut-être y aurait-il encore quelque ressource...
+Non, demandez plutôt à monsieur le curé de venir, car cette
+pauvre femme est bien morte et son enfant aussi... Mon Dieu!
+mon Dieu! quel bonheur que ma femme ne soit pas ici!... Et
+vous, dit-il au jardinier, allez voir ce qui s’est passé.</p>
+
+<p>—Il s’est passé, dit le domestique du pavillon, que le cheval
+de monsieur Michaud vient de rentrer tout seul, les brides cassées,
+les jambes en sang... Il y a une tache de sang sur la selle, comme
+une coulure.</p>
+
+<p>—Que faire la nuit? dit le comte. Allez éveiller Groison, allez
+chercher les gardes, sellez les chevaux, et nous battrons la campagne.</p>
+
+<p>Au petit jour, huit personnes, le comte, Groison, les trois gardes
+et deux gendarmes venus de Soulanges avec le maréchal des logis,
+explorèrent le pays. On finit par trouver, au milieu de la journée,
+le corps du garde général dans un bouquet de bois, entre la grande
+route et la route de la Ville-aux-Fayes, au bout du parc des Aigues,
+à cinq cents pas de la grille de Conches. Deux gendarmes
+partirent, l’un par la Ville-aux-Fayes, chercher le procureur du
+roi, et l’autre par Soulanges, chercher le juge de paix. En attendant,
+le général fit un procès-verbal, aidé par le maréchal des logis.
+On trouva sur la route l’empreinte du piétinement d’un cheval
+qui s’était cabré, à la hauteur du second pavillon, et les traces
+vigoureuses du galop d’un cheval effrayé jusqu’au premier sentier
+du bois au-dessous de la haie. Le cheval n’étant plus guidé avait
+pris par là; le chapeau de Michaud fut trouvé dans ce sentier. Pour
+revenir à son écurie, le cheval avait pris le chemin le plus court.
+Michaud avait une balle dans le dos, la colonne vertébrale était
+brisée.</p>
+
+<p>Groison et le maréchal des logis étudièrent avec une sagacité
+remarquable le terrain autour du piétinement qui indiquait ce
+qu’en style judiciaire on nomme le théâtre du crime, et ils ne purent
+découvrir aucun indice. La terre était trop gelée pour garder
+l’empreinte des pieds de celui qui avait tué Michaud; ils trouvèrent
+seulement le papier d’une cartouche. Quand le procureur du
+roi, le juge d’instruction et monsieur Gourdon vinrent pour relever
+le corps et en faire l’autopsie, il fut constaté que la balle, qui
+s’accordait avec les débris de la bourre, était une balle de fusil de
+<span class="pagenum" id="page_502">502</span>
+munition, tirée avec un fusil de munition, et il n’existait pas un
+seul fusil de munition dans la commune de Blangy. Le juge d’instruction
+et monsieur Soudry, le procureur du roi, le soir, au château,
+furent d’avis de réunir les éléments de l’instruction et d’attendre.
+Ce fut aussi l’avis du maréchal des logis et du lieutenant
+de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes.</p>
+
+<p>—Il est impossible que ce ne soit pas un coup monté entre les
+gens du pays, dit le maréchal des logis; mais il y a deux communes,
+Conches et Blangy, et il y a dans chacune cinq à six gens
+capables d’avoir fait le coup. Celui que je soupçonnerais le plus,
+Tonsard, a passé la nuit à godailler; mais votre adjoint, mon général,
+était de la noce; Langlumé, votre meunier, il ne les a pas
+quittés; ils étaient gris à ne pas se tenir; ils ont reconduit la mariée
+à une heure et demie, et l’arrivée du cheval annonce que Michaud
+a été assassiné entre onze heures et minuit. A dix heures et
+un quart, Groison a vu toute la noce attablée, et monsieur Michaud
+a passé par là pour aller à Soulanges, où il est venu à onze heures.
+Son cheval s’est cabré entre les pavillons de la route; mais il peut
+avoir reçu le coup avant Blangy, et s’être tenu pendant quelque
+temps. Il faut décerner des mandats contre vingt personnes au
+moins, arrêter tous les suspects; mais ces messieurs connaissent
+les paysans comme je les connais; vous les tiendrez pendant un an
+en prison, vous n’en aurez rien que des dénégations. Que voulez-vous
+faire à tous ceux qui étaient chez Tonsard?</p>
+
+<p>On fit venir Langlumé, le meunier et l’adjoint du général Montcornet,
+et il raconta sa soirée: ils étaient tous dans le cabaret; on
+n’en était sorti que pour quelques instants, dans la cour... Il y
+était allé avec Tonsard sur les onze heures; ils avaient parlé de la
+lune et du temps; ils n’avaient rien entendu. Il nomma tous les
+convives; aucun d’eux n’avait quitté le cabaret. A deux heures,
+ils avaient tous reconduit les mariés chez eux.</p>
+
+<p>Le général convint avec le maréchal des logis, le lieutenant de
+la gendarmerie et le procureur du roi, d’envoyer de Paris un
+habile de la police de sûreté, qui viendrait au château comme
+ouvrier, et qui se conduirait assez mal pour être renvoyé; il boirait,
+deviendrait assidu au Grand-I-Vert, et resterait dans le pays
+mécontent du général. C’était le meilleur plan à suivre pour
+guetter une indiscrétion et la saisir au vol.</p>
+
+<p>—Quand je devrais y dépenser vingt mille francs, je finirai par
+<span class="pagenum" id="page_503">503</span>
+découvrir le meurtrier de mon pauvre Michaud... répétait sans se
+lasser le général Montcornet. Il partit avec cette idée et revint de
+Paris, au mois de janvier, avec un des plus rusés acolytes du chef
+de la police de sûreté, qui s’installa pour diriger soi-disant les travaux
+d’intérieur du château, et qui braconna. On fit des procès-verbaux
+contre lui, le général le mit à la porte et revint à Paris au
+mois de février.</p>
+
+<h5>X.—LE TRIOMPHE DES VAINCUS.</h5>
+
+<p class="nbreak">Au mois de mai, quand la belle saison fut venue, et que les
+Parisiens furent arrivés aux Aigues, un soir, monsieur de Troisville,
+que sa fille avait amené, Blondet, l’abbé Brossette, le général,
+le sous-préfet de la Ville-aux-Fayes qui était au château, en
+visite, jouaient les uns au whist, les autres aux échecs; il était onze
+heures et demie. Joseph vint dire à son maître que ce mauvais
+ouvrier renvoyé voulait lui parler; il disait que le général lui redevait
+de l’argent sur son mémoire. Il était, disait le valet de
+chambre, complétement gris.</p>
+
+<p>—C’est bien, j’y vais. Et le général alla sur la pelouse, à
+quelque distance du château.</p>
+
+<p>—Monsieur le comte, dit l’agent de police, on ne tirera jamais
+rien de ces gens; tout ce que j’ai deviné c’est que, si vous continuez
+à rester dans le pays et à vouloir que les habitants renoncent
+aux habitudes que mademoiselle Laguerre leur a laissé prendre,
+on vous tirera quelque coup de fusil aussi... D’ailleurs je n’ai
+plus rien à faire ici; ils se défient plus de moi que de vos gardes.</p>
+
+<p>Le comte paya l’espion, qui partit, et dont le départ justifia les
+soupçons des complices de la mort de Michaud. Mais quand il vint
+dans le salon, rejoindre sa famille et ses hôtes, il y eut sur sa figure
+trace d’une si vive et si profonde émotion, que sa femme, inquiète,
+vint lui demander ce qu’il venait d’apprendre.</p>
+
+<p>—Chère amie, je ne voudrais pas t’effrayer, et cependant il est
+bon que tu saches que la mort de Michaud est un avis indirect
+qu’on nous donne de quitter le pays.</p>
+
+<p>—Moi, dit monsieur de Troisville, je ne quitterais point; j’ai
+eu de ces difficultés-là en Normandie, mais sous une autre forme,
+et j’ai persisté; maintenant tout va bien.</p>
+
+<p>—Monsieur le marquis, dit le sous-préfet, la Normandie et la
+<span class="pagenum" id="page_504">504</span>
+Bourgogne sont deux pays bien différents. Les fruits de la vigne
+rendent le sang plus chaud que ceux du pommier. Nous ne connaissons
+pas si bien les lois et la procédure, et nous sommes entourés
+de forêts; l’industrie ne nous a pas encore gagné; nous
+sommes sauvages... Si j’ai un conseil à donner à monsieur le
+comte, c’est de vendre sa terre et de la placer en rentes; il doublera
+son revenu et n’aura pas le moindre souci; s’il aime la campagne,
+il aura, dans les environs de Paris, un château avec un
+parc entouré de murs, aussi beau que celui des Aigues, où personne
+n’entrera, et qui n’aura que des fermes louées à des gens
+qui viendront en cabriolet le payer en billets de banque, et il ne
+nous fera pas faire dans l’année un seul procès-verbal... Il ira et
+viendra en trois ou quatre heures, et monsieur Blondet et monsieur
+le marquis ne nous manqueront pas si souvent, madame la
+comtesse...</p>
+
+<p>—Moi, reculer devant des paysans, quand je n’ai pas reculé
+même sur le Danube!</p>
+
+<p>—Oui, mais où sont vos cuirassiers? demanda Blondet.</p>
+
+<p>—Une si belle terre!...</p>
+
+<p>—Vous en aurez aujourd’hui plus de deux millions!</p>
+
+<p>—Le château seul a dû coûter cela, dit monsieur de Troisville.</p>
+
+<p>—Une des plus belles propriétés qu’il y ait à vingt lieues à la
+ronde! dit le sous-préfet; mais vous retrouverez mieux aux environs
+de Paris.</p>
+
+<p>—Qu’a-t-on de rentes avec deux millions? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>—Aujourd’hui, environ quatre-vingt mille francs, répondit
+Blondet.</p>
+
+<p>—Les Aigues ne rapportent pas en sac plus de trente mille
+francs, dit la comtesse; encore, ces années-ci, vous avez fait d’immenses
+dépenses, vous avez entouré les bois de fossés...</p>
+
+<p>—On a, dit Blondet, un château royal aujourd’hui, pour quatre
+cent mille francs, aux environs de Paris. On achète les folies des
+autres.</p>
+
+<p>—Je croyais que vous teniez aux Aigues? dit le comte à sa
+femme.</p>
+
+<p>—Ne sentez-vous donc pas que je tiens mille fois plus à votre
+existence? dit-elle. D’ailleurs, depuis la mort de ma pauvre
+Olympe, depuis l’assassinat de Michaud, ce pays m’est devenu
+<span class="pagenum" id="page_505">505</span>
+odieux; tous les visages que j’y rencontre me semblent armés
+d’une expression sinistre ou <ins title="original: menançante">menaçante</ins>.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, dans le salon de M. Gaubertin, à la Ville-aux-Fayes,
+le sous-préfet fut accueilli par cette phrase que lui
+dit le maire:</p>
+
+<p>—Eh bien! monsieur des Lupeaulx, vous venez des Aigues?...</p>
+
+<p>—Oui, répondit le sous-préfet avec un petit air triomphant, et
+en lançant un tendre regard à M<sup>lle</sup> Elise, j’ai bien peur que nous
+ne perdions le général; il va vendre sa terre...</p>
+
+<p>—Monsieur Gaubertin, je vous recommande mon pavillon...
+je n’en peux plus de ce bruit, de cette poussière de la Ville-aux-Fayes;
+comme un pauvre oiseau emprisonné j’aspire de loin l’air
+des champs, l’air des bois, dit madame Isaure de sa voix langoureuse,
+les yeux fermés à demi en penchant la tête sur son épaule
+gauche, et en tortillant nonchalamment les longs anneaux de sa
+chevelure blonde.</p>
+
+<p>—Soyez donc prudente, madame..., lui dit à voix basse Gaubertin,
+ce n’est pas avec vos indiscrétions que j’achèterai le pavillon...;
+puis, se tournant vers le sous-préfet: On ne peut donc
+toujours pas découvrir les auteurs de l’assassinat commis sur la
+personne du garde? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>—Il paraît que non, répondit le sous-préfet.</p>
+
+<p>—Ça nuira beaucoup à la vente des Aigues, dit <ins title="original: Aubertin">Gaubertin</ins> devant
+tout son monde; je sais bien, moi, que je ne les achèterais
+pas... Les gens du pays sont trop mauvais; même du temps de
+mademoiselle Laguerre, je me disputais avec eux, et cependant
+Dieu sait comme elle les laissait faire.</p>
+
+<p>Sur la fin du mois de mai, rien n’annonçait que le général eût
+l’intention de mettre en vente les Aigues; il était indécis. Un soir,
+sur les dix heures, il rentrait de la forêt par une des six avenues
+qui conduisaient au pavillon du Rendez-vous, et il avait renvoyé
+son garde, en se voyant assez près du château. Au retour de l’allée,
+un homme armé d’un fusil sortit d’un buisson.</p>
+
+<p>—Général, dit-il, voilà la troisième fois que vous vous trouvez
+au bout de mon canon, et voilà la troisième fois que je vous donne
+la vie...</p>
+
+<p>—Et pourquoi veux-tu donc me tuer, Bonnébault? dit le comte
+sans témoigner la moindre émotion.</p>
+
+<p>—Ma foi! si ce n’était par moi, ce serait par un autre; et moi,
+<span class="pagenum" id="page_506">506</span>
+voyez-vous, j’aime les gens qui ont servi l’Empereur, je ne peux
+pas me décider à vous tuer comme une perdrix. —Ne me questionnez
+pas, je ne veux rien dire... Mais vous avez des ennemis plus
+puissants, plus rusés que vous, et qui finiront par vous écraser;
+j’aurai mille écus si je vous tue, et j’épouserai Marie Tonsard. Eh
+bien! donnez-moi quelques méchants arpents de terre et une mauvaise
+baraque, je continuerai à dire ce que j’ai dit, qu’il ne s’est
+pas trouvé d’occasion... Vous aurez encore le temps de vendre
+votre terre et de vous en aller; mais, dépêchez-vous. Je suis encore
+un brave garçon, tout mauvais sujet que je suis; un autre
+pourrait vous faire plus de mal...</p>
+
+<p>—Et si je te donne ce que tu demandes, me diras-tu qui t’a
+promis trois mille francs? demanda le général.</p>
+
+<p>—Je ne le sais pas; et la personne qui me pousse à cela, je
+l’aime trop pour vous la nommer. Et puis, quand vous sauriez
+que c’est Marie Tonsard, cela ne vous avancerait pas de beaucoup;
+Marie Tonsard sera muette comme un mur, et moi, je nierai vous
+l’avoir dit.</p>
+
+<p>—Viens me voir demain, dit le général.</p>
+
+<p>—Ça suffit, dit Bonnébault; si l’on me trouvait maladroit, je
+vous préviendrai.</p>
+
+<p class="sepb2">Huit jours après cette conversation singulière, tout l’arrondissement,
+tout le département de Paris étaient farcis d’énormes affiches
+annonçant la vente des Aigues par lots, en l’étude de maître
+Corbineau, notaire à Soulanges. Tous les lots furent adjugés à Rigou
+et montèrent à la somme totale de deux millions cent cinquante
+mille francs. Le lendemain Rigou fit changer les noms;
+monsieur Gaubertin avait les bois, et Rigou et les Soudry les
+vignes et les autres lots. Le château et le parc furent revendus à
+la bande noire, sauf le pavillon et ses dépendances, que se réserva
+monsieur Gaubertin pour en faire hommage à sa poétique et sentimentale
+compagne.</p>
+
+<hr class="small3">
+
+<p class="sep2">Bien des années après ces événements, pendant l’hiver de 1837,
+l’un des plus remarquables écrivains politiques de ce temps, Émile
+Blondet, arrivait au dernier degré de la misère, qu’il avait cachée
+jusque-là sous les dehors d’une vie d’éclat et d’élégance. Il hésitait
+<span class="pagenum" id="page_507">507</span>
+à prendre un parti désespéré en voyant que ses travaux, son
+esprit, son savoir, sa science des affaires, ne l’avaient amené à rien
+qu’à fonctionner comme une mécanique au profit des autres, en
+voyant toutes les places prises, en se sentant arrivé aux abords de
+l’âge mûr, sans considération et sans fortune, en apercevant de
+sots et de niais bourgeois remplacer les gens de cour et les incapables
+de la Restauration, et le gouvernement se reconstituer comme
+il était avant 1830. Un soir où il était bien près du suicide, qu’il
+avait tant poursuivi de ses plaisanteries, et qu’en jetant un dernier
+regard sur sa déplorable existence, calomniée et surchargée de
+travaux bien plus que de ces orgies qu’on lui reprochait, il voyait
+une noble et belle figure de femme, comme on voit une statue
+restée entière et pure au milieu des plus tristes ruines, son portier
+lui remit une lettre cachetée en noir, où la comtesse de Montcornet
+lui annonçait la mort du général, qui avait repris du service
+et commandait une division. Elle était son héritière; elle n’avait
+pas d’enfants. La lettre, quoique digne, indiquait à Blondet que la
+femme de quarante ans, qu’il avait aimée jeune, lui tendait une
+main fraternelle et une fortune considérable. Il y a quelques jours,
+le mariage de la comtesse de Montcornet et de monsieur Blondet,
+nommé préfet, a eu lieu. Pour se rendre à sa préfecture, il prit
+par la route où se trouvaient autrefois les Aigues, et il fit arrêter
+dans l’endroit où étaient jadis les deux pavillons, voulant
+visiter la commune de Blangy, peuplée de si doux souvenirs pour
+les deux voyageurs. Le pays n’était plus reconnaissable. Les bois
+mystérieux, les avenues du parc, tout avait été défriché; la campagne
+ressemblait à la carte d’échantillons d’un tailleur. Le paysan
+avait pris possession de la terre en vainqueur et en conquérant.
+Elle était déjà divisée en plus de mille lots, et la population avait
+triplé entre Conches et Blangy. La mise en culture de ce beau
+parc, si soigné, si voluptueux naguère, avait dégagé le pavillon
+du Rendez-vous, devenu la villa <i lang="es">il Buen-Retiro</i> de dame Isaure
+Gaubertin; c’était le seul bâtiment resté debout, et qui dominait
+le paysage, ou, pour mieux dire, la petite culture remplaçant le
+paysage. Cette construction ressemblait à un château, tant étaient
+misérables les maisonnettes bâties tout autour, comme bâtissent
+les paysans.</p>
+
+<p class="sep2">—Voilà le progrès! s’écria Émile. C’est une page du <i>Contrat
+social</i> de Jean-Jacques! Et moi, je suis attelé à la machine
+<span class="pagenum" id="page_508">508</span>
+sociale qui fonctionne ainsi!... Mon Dieu! que deviendront les rois
+dans peu! Mais que deviendront, avec cet état de choses, les nations
+elles-mêmes dans cinquante ans?...</p>
+
+<p>—Tu m’aimes, tu es à côté de moi; je trouve le présent bien
+beau, et <ins title="original: en">ne</ins> me soucie guère d’un avenir si lointain, lui répondit
+sa femme.</p>
+
+<p>—Auprès de toi, vive le présent! dit gaiement l’amoureux
+Blondet, et au diable l’avenir! Puis il fit signe au cocher de partir,
+et tandis que les chevaux s’élançaient au galop, les nouveaux mariés
+reprirent le cours de leur lune de miel.</p>
+
+<p class="rsign">1845.</p>
+
+<hr class="small3">
+
+<div class="fnotes" style="margin-top: 2em">
+<p>On doit croire l’auteur des <i>Paysans</i> assez instruit des choses de son temps pour
+savoir qu’il n’y avait point de cuirassiers dans la garde impériale. Il prend ici la liberté
+de faire observer qu’il a dans son cabinet les uniformes de la République, de
+l’Empire, de la Restauration, la collection de tous les costumes militaires des pays
+que la France a eus pour alliés ou pour adversaires, et plus d’ouvrages sur les
+guerres de 1792 à 1815 que n’en possède tel maréchal de France. Il se sert de la
+voie du journal pour remercier les personnes qui lui ont fait l’honneur d’assez s’intéresser
+à ses travaux pour lui envoyer des notes rectificatives et des renseignements.</p>
+
+<p>Une fois pour toutes, il répond ici que ses inexactitudes sont volontaires et calculées.
+Ceci n’est pas une Scène de la Vie Militaire, où il serait tenu de ne pas mettre
+des sabretaches à des fantassins. Toucher à l’histoire contemporaine, ne fût-ce que
+par des types, comporte des dangers. C’est en se servant, pour des fictions, d’un
+cadre dont les détails sont minutieusement vrais, en dénaturant tour à tour les faits
+par des couleurs qui leur sont étrangères, qu’on évite le petit malheur des <i>personnalités</i>.
+Déjà, pour <small>UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE</small>, quoique le fait eût été changé dans
+ses détails et appartienne à l’histoire, l’auteur a dû répondre à d’absurdes observations
+basées sur cette objection qu’il n’y avait eu qu’<i>un</i> sénateur d’enlevé, de séquestré,
+sous le règne de l’Empereur. Je le crois bien! on aurait peut-être couronné de
+fleurs celui qui en aurait enlevé un second!</p>
+
+<p>Si l’inexactitude relative aux cuirassiers est trop choquante, il est facile de ne pas
+parler de la Garde. Mais la famille de l’illustre général qui commandait la cavalerie
+refoulée sur le Danube nous demanderait alors compte des onze cent mille francs
+que l’Empereur a laissé prendre à Montcornet en Poméranie.</p>
+
+<p>On viendra bientôt nous prier de dire dans quelle géographie se trouve la Ville-aux-Fayes,
+l’Avonne et Soulanges. Tous ces pays et ces cuirassiers vivent sur le
+golfe immense où sont la tour de Ravensvood, les Eaux de Saint-Ronan, la terre de
+Tillietudlem, Gander-Cleug, Lilliput, l’abbaye de Thélème, les conseillers privés
+d’Hoffmann, l’île de Robinson Crusoé, les terres de la famille Shandy, dans un monde
+exempt de contributions, et où la poste se paye par ceux qui y voyagent à raison de
+20 centimes le volume.</p>
+
+<p class="rsign">(<i>Note de l’auteur.</i>)</p>
+</div>
+
+<p class="fin">FIN DES PAYSANS.</p>
+
+<div class="npage">
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-11.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-11.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">ADOLPHE ET CAROLINE.</p>
+ <p class="caption3">Caroline, votre ex-biche, votre&nbsp;ex-trésor,
+s’appuie beaucoup&nbsp;trop sur votre&nbsp;bras.</p>
+ <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p>
+</div>
+
+</div>
+
+<div class="npage"></div>
+
+<h2 class="nbreak" id="page_509">ÉTUDES ANALYTIQUES</h2>
+
+<hr class="small2">
+
+<h3><span class="cs8">PETITES MISÈRES</span><br>
+DE LA VIE CONJUGALE</h3>
+
+<hr class="small3">
+
+<h4>PRÉFACE<br>
+<span class="cs8">OU CHACUN RETROUVERA SES&nbsp;IMPRESSIONS DE&nbsp;MARIAGE</span></h4>
+
+<p class="nbreak">Un ami vous parle d’une jeune personne:</p>
+
+<p>—Bonne famille, bien élevée, jolie, et trois cent mille francs
+comptant. Vous avez désiré rencontrer cet objet charmant.</p>
+
+<p>Généralement, toutes les entrevues fortuites sont préméditées.
+Et vous parlez à cet objet devenu très-timide.</p>
+
+<p><small>VOUS.</small> —Une soirée charmante?...</p>
+
+<p><small>ELLE.</small> —Oh! oui, Monsieur.</p>
+
+<p>Vous êtes admis à courtiser la jeune personne.</p>
+
+<p><small>LA BELLE-MÈRE</small> (<i>au futur</i>). —Vous ne sauriez croire combien
+cette chère petite fille est susceptible d’attachement.</p>
+
+<p>Cependant les deux familles sont en délicatesse à propos des
+questions d’intérêt.</p>
+
+<p><small>VOTRE PÈRE</small> (<i>à la belle-mère</i>). —Ma ferme vaut cinq cent
+mille francs, ma chère dame!...</p>
+
+<p><small>VOTRE FUTURE BELLE-MÈRE.</small> —Et notre maison, mon cher
+monsieur, est à un coin de rue.</p>
+
+<p>Un contrat s’ensuit, discuté par deux affreux notaires: un
+petit, un grand.</p>
+
+<p>Puis les deux familles jugent nécessaire de vous faire passer à
+<span class="pagenum" id="page_510">510</span>
+la mairie, à l’église, avant de procéder au coucher de la mariée,
+qui fait des façons.</p>
+
+<p>Et après!... il vous arrive une foule de petites misères imprévues,
+comme ceci:</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LE COUP DE JARNAC.</h4>
+
+<p class="nbreak">Est-ce une petite, est-ce une grande misère? je ne sais; elle est
+grande pour les gendres ou pour vos belles-filles, elle est excessivement
+petite pour vous.</p>
+
+<p>—Petite, cela vous plaît à dire; mais un enfant coûte énormément!
+s’écrie un époux dix fois trop heureux qui fait baptiser son
+onzième, nommé <i>le petit dernier</i>, —un mot avec lequel les
+femmes abusent leurs familles.</p>
+
+<p>Quelle est cette misère? me direz-vous. Eh bien! cette misère
+est, comme beaucoup de petites misères conjugales, un bonheur
+pour quelqu’un.</p>
+
+<p>Vous avez, il y a quatre mois, marié votre fille, que nous appellerons
+du doux nom de <span class="smcap">Caroline</span>, pour en faire le type de toutes
+les épouses. Caroline est, comme toujours, une charmante jeune
+personne, et vous lui avez trouvé pour mari:</p>
+
+<p>Soit un avoué de première instance, soit un capitaine en second,
+peut-être un ingénieur de troisième classe; ou un juge suppléant,
+ou encore un jeune vicomte. Mais plus certainement, ce que recherchent
+le plus les familles sensées, l’idéal de leurs désirs: le
+fils unique d’un riche propriétaire!... (Voyez la <i>Préface</i>.)</p>
+
+<p>Ce phénix, nous le nommerons <span class="smcap">Adolphe</span>, quels que soient son
+état dans le monde, son âge, et la couleur de ses cheveux.</p>
+
+<p>L’avoué, le capitaine, l’ingénieur, le juge, enfin le gendre,
+Adolphe et sa famille ont vu dans mademoiselle Caroline:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Mademoiselle Caroline;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Fille unique de votre femme et de vous.</p>
+
+<p>Ici, nous sommes forcé de demander, comme à la Chambre, la
+division:</p>
+
+<h5>I.—DE VOTRE FEMME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Votre femme doit recueillir l’héritage d’un oncle maternel, vieux
+podagre qu’elle mitonne, soigne, caresse et emmitoufle; sans compter
+<span class="pagenum" id="page_511">511</span>
+la fortune de son père à elle. Caroline a toujours adoré son
+oncle, son oncle qui la faisait sauter sur ses genoux, son oncle
+qui... son oncle que... son oncle enfin... dont la succession est
+estimée deux cent mille francs.</p>
+
+<p>De votre femme... personne bien conservée, mais dont l’âge a
+été l’objet de mûres réflexions et d’un long examen de la part des
+aves et ataves de votre gendre. Après bien des escarmouches respectives
+entre les belles-mères, elles se sont confié leurs petits secrets
+de femmes mûres.</p>
+
+<p>—Et vous, ma chère dame?</p>
+
+<p>—Moi, Dieu merci! j’en suis quitte, et vous?</p>
+
+<p>—Moi, je l’espère bien! a dit votre femme.</p>
+
+<p>—Tu peux épouser Caroline, a dit la mère d’Adolphe à votre
+futur gendre, Caroline héritera seule de sa mère, de son oncle et
+de son grand-père.</p>
+
+<h5>II.—DE VOUS,</h5>
+
+<p class="nbreak">Qui jouissez encore de votre grand-père maternel, un bon vieillard
+dont la succession ne vous sera pas disputée: il est en enfance,
+et dès lors incapable de tester.</p>
+
+<p>De vous, homme aimable, mais qui avez mené une vie assez libertine
+dans votre jeunesse. Vous avez d’ailleurs cinquante-neuf
+ans, votre tête est couronnée, on dirait d’un genou qui passe au
+travers d’une perruque grise.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Une dot de trois cent mille francs!...</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> La sœur unique de Caroline, une petite niaise de douze ans,
+souffreteuse et qui promet de ne pas laisser vieillir ses os;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Votre fortune à vous, beau-père (dans un certain monde, on
+dit le <i>papa beau-père</i>), vingt mille livres de rente, qui s’augmenteront
+d’une succession sous peu de temps;</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> La fortune de votre femme, qui doit se grossir de deux successions:
+l’oncle et le grand-père.</p>
+
+<table>
+<tr>
+ <td class="tdl">Trois successions et les économies, ci</td>
+ <td class="tdr">750,000</td>
+ <td class="tdl">fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Votre fortune</td>
+ <td class="tdr">250,000</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Celle de votre femme</td>
+ <td class="tdr bb">250,000</td>
+ <td class="bb">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">Total</td>
+ <td class="tdr">1,250,000</td>
+ <td class="tdl">fr.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="noind">qui ne peuvent s’envoler!...</p>
+
+<p>Voilà l’autopsie de tous ces brillants hyménées qui conduisent
+<span class="pagenum" id="page_512">512</span>
+leurs chœurs dansants et mangeants, en gants blancs, fleuris à la
+boutonnière, bouquets de fleurs d’oranger, cannetilles, voiles, remises
+et cochers allant de la mairie à l’église, de l’église au banquet,
+du banquet à la danse, et de la danse dans la chambre nuptiale,
+aux accents de l’orchestre et aux plaisanteries consacrées
+que disent les restes de dandies; car n’y a-t-il pas, de par le monde
+des restes de dandies, comme il y a des restes de chevaux anglais.
+Oui, voilà l’ostéologie des plus amoureux désirs.</p>
+
+<p>La plupart des parents ont dit leur mot sur ce mariage.</p>
+
+<p>Ceux du côté du marié:</p>
+
+<p>—Adolphe a fait une bonne affaire:</p>
+
+<p>Ceux du côté de la mariée:</p>
+
+<p>—Caroline a fait un excellent mariage. Adolphe est fils unique,
+et il aura soixante mille francs de rente, <i>un jour ou l’autre</i>!...</p>
+
+<p>Un jour, l’heureux juge, l’ingénieur heureux, l’heureux capitaine
+ou l’heureux avoué, l’heureux fils unique d’un riche propriétaire,
+Adolphe enfin, vient dîner chez vous, accompagné de sa famille.</p>
+
+<p>Votre fille Caroline est excessivement orgueilleuse de la forme
+un peu bombée de sa taille. Toutes les femmes déploient une innocente
+coquetterie pour leur première grossesse. Semblables au
+soldat qui se pomponne pour sa première bataille, elles aiment à
+faire la pâle, la souffrante; elles se lèvent d’une certaine manière,
+et marchent avec les plus jolies affectations. Encore fleurs, elles
+ont un fruit: elles anticipent alors sur la maternité. Toutes ces façons
+sont excessivement charmantes... la première fois.</p>
+
+<p>Votre femme, devenue la belle-mère d’Adolphe, se soumet à
+des corsets de haute pression. Quand sa fille rit, elle pleure; quand
+sa Caroline étale son bonheur, elle rentre le sien. Après dîner,
+l’œil clairvoyant de la co-belle-mère a deviné l’œuvre de ténèbres.</p>
+
+<p>Votre femme est grosse! la nouvelle éclate, et votre plus vieil
+ami de collége vous dit en riant: Ah! vous avez fait des nôtres?</p>
+
+<p>Vous espérez dans une consultation qui doit avoir lieu le lendemain.
+Vous, homme de cœur, vous rougissez, vous espérez une
+hydropisie; mais les médecins ont confirmé l’arrivée d’un <i>petit
+dernier</i>!</p>
+
+<p>Quelques maris timorés vont alors à la campagne ou mettent à
+exécution un voyage en Italie. Enfin une étrange confusion règne
+<span class="pagenum" id="page_513">513</span>
+dans votre ménage. Vous et votre femme, vous êtes dans une
+fausse position.</p>
+
+<p>—Comment! toi, vieux coquin, tu n’as pas eu honte de?...
+vous dit un ami sur le boulevard.</p>
+
+<p>—Eh bien! oui! fais-en autant, répliquez-vous enragé.</p>
+
+<p>—Comment, le jour où ta fille!... mais c’est immoral. Et une
+vieille femme? mais c’est une infirmité!</p>
+
+<p>—Nous avons été volés comme dans un bois, dit la famille de
+votre gendre.</p>
+
+<p>Comme dans un bois! est une gracieuse expression pour la
+belle-mère.</p>
+
+<p>Cette famille espère que l’enfant qui coupe en trois les espérances
+de fortune sera, comme tous les enfants des vieillards, un
+scrofuleux, un infirme, un avorton. Naîtra-t-il viable?</p>
+
+<p>Cette famille attend l’accouchement de votre femme avec
+l’anxiété qui agita la maison d’Orléans pendant la grossesse de la
+duchesse de Berri: une seconde fille procurait le trône à la branche
+cadette, sans les conditions onéreuses de Juillet; Henri V raflait
+la couronne. Dès lors, la maison d’Orléans a été forcée de jouer
+quitte ou double: les événements lui ont donné la partie.</p>
+
+<p>La mère et la fille accouchent à neuf jours de distance.</p>
+
+<p>Le premier enfant de Caroline est une pâle et maigrichonne petite
+fille qui ne vivra pas.</p>
+
+<p>Le dernier enfant de sa mère est un superbe garçon, pesant
+douze livres, qui a deux dents, et des cheveux superbes.</p>
+
+<p>Vous avez désiré pendant seize ans un fils. Cette misère conjugale
+est la seule qui vous rende fou de joie. Car votre femme rajeunie
+rencontre dans cette grossesse, ce qu’il faut appeler <i>l’été de
+la Saint-Martin</i> des femmes: elle nourrit, elle a du lait! son
+teint est frais, elle est blanche et rose.</p>
+
+<p>A quarante-deux ans, elle fait la jeune femme, achète des petits
+bas, se promène suivie d’une bonne, brode des bonnets, garnit
+des béguins. Alexandrine a pris son parti, elle instruit sa fille par
+l’exemple; elle est ravissante, elle est heureuse. Et cependant
+c’est une misère, petite pour vous, grande pour votre gendre.
+Cette misère est des deux genres, elle vous est commune à vous
+et à votre femme. Enfin, dans ces cas-là, votre paternité vous rend
+d’autant plus fier qu’elle est incontestable, mon cher monsieur!</p>
+
+<h5><span class="pagenum" id="page_514">514</span>
+LES DÉCOUVERTES.</h5>
+
+<p class="nbreak">Généralement, une jeune personne ne découvre son vrai caractère
+qu’après deux ou trois années de mariage. Elle dissimule,
+sans le vouloir, ses défauts au milieu des premières joies, des premières
+fêtes. Elle va dans le monde pour y danser, elle va chez
+des parents pour vous y faire triompher, elle voyage escortée par
+les premières malices de l’amour, elle se fait femme. Puis elle devient
+mère et nourrice, et dans cette situation pleine de jolies
+souffrances, qui ne laisse à l’observation ni une parole ni une minute,
+tant les soins y sont multipliés, il est impossible de juger
+d’une femme. Il vous a donc fallu trois ou quatre ans de vie intime
+avant que vous ayez pu découvrir une chose horriblement
+triste, un sujet de perpétuelles terreurs.</p>
+
+<p>Votre femme, cette jeune fille à qui les premiers plaisirs de la
+vie et de l’amour tenaient lieu de grâce et d’esprit, si coquette, si
+animée, si vive, dont les moindres mouvements avaient une délicieuse
+éloquence, a dépouillé lentement, un à un, ses artifices naturels.
+Enfin, vous avez aperçu la vérité! Vous vous y êtes refusé,
+vous avez cru vous tromper; mais non: Caroline manque d’esprit,
+elle est lourde, elle ne sait ni plaisanter, ni discuter, elle a
+parfois peu de tact. Vous êtes effrayé. Vous vous voyez pour toujours
+obligé de conduire <i>cette chère Minette</i> à travers des chemins
+épineux où vous laisserez votre amour-propre en lambeaux.</p>
+
+<p>Vous avez été déjà souvent atteint par des réponses qui, dans
+le monde, ont été poliment accueillies: on a gardé le silence au
+lieu de sourire; mais vous aviez la certitude qu’après votre départ
+les femmes s’étaient regardées en se disant: Avez-vous entendu
+madame Adolphe?...</p>
+
+<p>—Pauvre petite femme, elle est...</p>
+
+<p>—Bête comme un chou.</p>
+
+<p>—Comment, lui, qui certes est un homme d’esprit, a-t-il pu
+choisir?...</p>
+
+<p>—Il devrait former sa femme, l’instruire, ou lui apprendre à
+se taire.</p>
+
+<h5><span class="pagenum" id="page_515">515</span>
+AXIOMES.</h5>
+
+<p class="nbreak">Un homme est, dans notre civilisation, responsable de toute sa
+femme.</p>
+
+<p>Ce n’est pas le mari qui forme la femme.</p>
+
+<p class="sep1">Un jour, Caroline aura soutenu <i>mordicus</i> chez madame de
+Fischtaminel, une femme très-distinguée, que le petit dernier ne
+ressemblait ni à son père ni à sa mère, mais à l’ami de la maison.
+Elle aura peut-être éclairé monsieur de Fischtaminel, et inutilisé
+les travaux de trois années, en renversant l’échafaudage des assertions
+de madame de Fischtaminel, qui, depuis cette visite, vous
+marque de la froideur, car elle soupçonne chez vous une indiscrétion
+faite à votre femme.</p>
+
+<p>Un soir, Caroline, après avoir fait causer un auteur sur ses ouvrages,
+aura terminé en donnant le conseil à ce poëte, déjà fécond,
+de travailler enfin pour la postérité. Tantôt elle se plaint de la
+lenteur du service à table chez des gens qui n’ont qu’un domestique
+et qui se sont mis en quatre pour la recevoir. Tantôt elle
+médit des veuves qui se remarient, devant madame Deschars, mariée
+en troisièmes noces à un ancien notaire, à Nicolas-Jean-Jérôme-Népomucène-Ange-Marie-Victor-Joseph
+Deschars, l’ami de
+votre père.</p>
+
+<p>Enfin vous n’êtes plus vous-même dans le monde avec votre
+femme. Comme un homme qui monte un cheval ombrageux et
+qui le regarde sans cesse entre les deux oreilles, vous êtes absorbé
+par l’attention avec laquelle vous écoutez votre Caroline.</p>
+
+<p>Pour se dédommager du silence auquel sont condamnées les
+demoiselles, Caroline parle, ou mieux, elle babille; elle veut faire
+de l’effet, et elle en fait: rien ne l’arrête; elle s’adresse aux hommes
+les plus éminents, aux femmes les plus considérables; elle se
+fait présenter, elle vous met au supplice. Pour vous, aller dans le
+monde, c’est aller au martyre.</p>
+
+<p>Elle commence à vous trouver maussade: vous êtes attentif,
+voilà tout! Enfin, vous la maintenez dans un petit cercle d’amis,
+car elle vous a déjà brouillé avec des gens de qui dépendaient vos
+intérêts.</p>
+
+<p>Combien de fois n’avez-vous pas reculé devant la nécessité
+d’une remontrance, le matin, au réveil, quand vous l’aviez bien
+<span class="pagenum" id="page_516">516</span>
+disposée à vous écouter! Une femme écoute très-rarement. Combien
+de fois n’avez-vous pas reculé devant le fardeau de vos obligations
+magistrales.</p>
+
+<p>La conclusion de votre communication ministérielle ne devrait
+elle pas être: —Tu n’as pas d’esprit. Vous pressentez l’effet de
+votre première leçon, Caroline se dira: —Ah! je n’ai pas d’esprit!</p>
+
+<p>Aucune femme ne prend jamais ceci en bonne part. Chacun de
+vous tirera son épée et jettera le fourreau. Six semaines après,
+Caroline peut vous prouver qu’elle a précisément assez d’esprit
+pour vous <i>minotauriser</i> sans que vous vous en aperceviez.</p>
+
+<p>Effrayé de cette perspective, vous épuisez alors les formules
+oratoires, vous les interrogez, vous cherchez la manière de dorer
+cette pilule. Enfin, vous trouvez le moyen de flatter tous les
+amours-propres de Caroline, car:</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Une femme mariée a plusieurs amours-propres.</p>
+
+<p class="sep1">Vous dites être son meilleur ami, le seul bien placé pour l’éclairer;
+plus vous y mettez de préparation, plus elle est attentive
+et intriguée. En ce moment, elle a de l’esprit.</p>
+
+<p>Vous demandez à votre chère Caroline, que vous tenez par la
+taille, comment, elle, si spirituelle avec vous, qui a des réponses
+charmantes (vous lui rappelez des mots qu’elle n’a jamais eus, que
+vous lui prêtez, qu’elle accepte en souriant), comment elle peut
+dire ceci, cela, dans le monde. Elle est sans doute, comme beaucoup
+de femmes, intimidée dans les salons.</p>
+
+<p>—Je connais, dites-vous, bien des hommes fort distingués qui
+sont ainsi.</p>
+
+<p>Vous citez d’admirables orateurs de petit comité auxquels il est
+impossible de prononcer trois phrases à la tribune. Caroline devait
+veiller sur elle; vous lui vantez le silence comme la plus sûre
+méthode d’avoir de l’esprit. Dans le monde, on aime qui nous
+écoute.</p>
+
+<p>Ah! vous avez rompu la glace, vous avez patiné sur ce miroir
+sans le rayer; vous avez pu passer la main sur la croupe de la
+Chimère la plus féroce et la plus sauvage, la plus éveillée, la plus
+clairvoyante, la plus inquiète, la plus rapide, la plus jalouse, la
+plus ardente, la plus violente, la plus simple, la plus élégante, la
+<span class="pagenum" id="page_517">517</span>
+plus déraisonnable, la plus attentive du monde moral: <small>LA VANITÉ
+D’UNE FEMME!</small>...</p>
+
+<p>Caroline vous a saintement serré dans ses bras, elle vous a remercié
+de vos avis, elle vous en aime davantage; elle veut tout
+tenir de vous, même l’esprit; elle peut être sotte, mais ce qui vaut
+mieux que de dire de jolies choses, elle sait en faire!... elle vous
+aime. Mais elle désire être aussi votre orgueil! Il ne s’agit pas de
+savoir se bien mettre, d’être élégante et belle; elle veut vous
+rendre fier de son intelligence. Vous êtes l’homme le plus heureux
+du monde d’avoir su sortir de ce premier mauvais pas conjugal.</p>
+
+<p>—Nous allons ce soir chez madame Deschars, où l’on ne sait
+que faire pour s’amuser; on y joue à toutes sortes de jeux innocents
+à cause du troupeau de jeunes femmes et de jeunes filles qui
+y sont; tu verras!... dit-elle.</p>
+
+<p>Vous êtes si heureux que vous fredonnez des airs en rangeant
+toutes sortes de choses chez vous, en caleçon et en chemise. Vous
+ressemblez à un lièvre faisant ses cent mille tours sur un gazon
+fleuri, parfumé de rosée. Vous ne passez votre robe de chambre
+qu’à la dernière extrémité, quand le déjeuner est sur la table.
+Pendant la journée, si vous rencontrez des amis, et si l’on vient à
+parler femmes, vous les défendez; vous trouvez les femmes charmantes,
+douces; elles ont quelque chose de divin.</p>
+
+<p>Combien de fois nos opinions nous sont-elles dictées par les événements
+inconnus de notre vie?</p>
+
+<p>Vous menez votre femme chez madame Deschars. Madame Deschars
+est une mère de famille excessivement dévote, et chez qui
+l’on ne trouve pas de journaux à lire; elle surveille ses filles, qui
+sont de trois lits différents, et les tient d’autant plus sévèrement
+qu’elle a eu, dit-on, <i>quelques petites choses</i> à se reprocher pendant
+ses deux précédents mariages. Chez elle, personne n’ose hasarder
+une plaisanterie. Tout y est blanc et rose, parfumé de sainteté,
+comme chez les veuves qui atteignent aux confins de la
+troisième jeunesse. Il semble que ce soit la Fête-Dieu tous les
+jours.</p>
+
+<p>Vous, jeune mari, vous vous unissez à la société juvénile des
+jeunes femmes, des petites filles, des demoiselles et des jeunes
+gens qui sont dans la chambre à coucher de madame Deschars.
+Les gens graves, les hommes politiques, les têtes à whist et à thé
+sont dans le grand salon.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_518">518</span>
+On joue à deviner des mots à plusieurs sens, d’après les réponses
+que chacun doit faire à ces questions.</p>
+
+<p>—Comment l’aimez-vous?</p>
+
+<p>—Qu’en faites-vous?</p>
+
+<p>—Où le mettez-vous?</p>
+
+<p>Votre tour arrive de deviner un mot, vous allez dans le salon,
+vous vous mêlez à une discussion, et vous revenez appelé par une
+rieuse petite fille. On vous a cherché quelque mot qui puisse prêter
+aux réponses les plus énigmatiques. Chacun sait que, pour embarrasser
+les fortes têtes, le meilleur moyen est de choisir un mot
+très-vulgaire, et de comploter des phrases qui jettent l’Œdipe de
+salon à mille lieues de chacune de ses pensées.</p>
+
+<p>Ce jeu remplace difficilement le lansquenet ou le creps, mais il
+est peu dispendieux.</p>
+
+<p>Le mot <small>MAL</small> a été promu à l’état de Sphinx. Chacun s’est promis
+de vous dérouter. Le mot, entre autres acceptions, a celle de <i>mal</i>,
+substantif qui signifie, en esthétique, le contraire du bien; de <i>mal</i>,
+substantif qui prend mille expressions pathologiques; puis <i>malle</i>,
+la voiture du gouvernement; et enfin <i>malle</i>, ce coffre, varié de
+forme, à tous crins, à toutes peaux, à oreilles, qui marche rapidement,
+car il sert à emporter les effets de voyage, dirait un homme
+de l’école de Delille.</p>
+
+<p>Pour vous, homme d’esprit, le Sphinx déploie ses coquetteries,
+il étend ses ailes, les replie; il vous montre ses pattes de lion, sa
+gorge de femme, ses reins de cheval, sa tête intelligente; il agite
+ses bandelettes sacrées, il se pose et s’envole, revient et s’en va,
+balaye la place de sa queue redoutable; il fait briller ses griffes, il
+les rentre; il sourit, il frétille, il murmure; il a des regards d’enfant
+joyeux, de matrone; il est surtout moqueur.</p>
+
+<p>—Je l’aime d’amour.</p>
+
+<p>—Je l’aime chronique.</p>
+
+<p>—Je l’aime à crinière fournie.</p>
+
+<p>—Je l’aime à secret.</p>
+
+<p>—Je l’aime dévoilé.</p>
+
+<p>—Je l’aime à cheval.</p>
+
+<p>—Je l’aime comme venant de Dieu, a dit madame Deschars.</p>
+
+<p>—Comment l’aimes-tu? dites-vous à votre femme.</p>
+
+<p>—Je l’aime légitime.</p>
+
+<p>La réponse de votre femme est incomprise, et vous envoie
+<span class="pagenum" id="page_519">519</span>
+promener dans les champs constellés de l’infini, où l’esprit, ébloui par
+la multitude des créations, ne peut rien choisir. On le place</p>
+
+<p>—Dans une remise.</p>
+
+<p>—Au grenier.</p>
+
+<p>—Dans un bateau à vapeur.</p>
+
+<p>—Dans la presse.</p>
+
+<p>—Dans une charrette.</p>
+
+<p>—Dans les bagnes.</p>
+
+<p>—Aux oreilles.</p>
+
+<p>—En boutique.</p>
+
+<p>Votre femme vous dit en dernier: —Dans mon lit.</p>
+
+<p>Vous y étiez, mais ne savez aucun mot qui aille à cette réponse,
+madame Deschars n’ayant pu rien permettre d’indécent.</p>
+
+<p>—Qu’en fais-tu?</p>
+
+<p>—Mon seul bonheur, dit votre femme après les réponses de
+chacun, qui toutes vous ont fait parcourir le monde entier des
+suppositions linguistiques.</p>
+
+<p>Cette réponse frappe tout le monde, et vous particulièrement;
+aussi vous obstinez-vous à chercher le sens de cette réponse. Vous
+pensez à la bouteille d’eau chaude enveloppée de linge que votre
+femme fait mettre à ses pieds dans les grands froids, —à la bassinoire,
+surtout!... —à son bonnet, —à son mouchoir, —au papier de
+ses papillotes, —à l’ourlet de sa chemise, —à sa broderie, —à
+sa camisole, —à votre foulard, —à l’oreiller, —à la table de nuit,
+où vous ne trouvez rien de convenable.</p>
+
+<p>Enfin, comme le plus grand bonheur des répondants est de voir
+leur Œdipe mystifié, que chaque mot donné pour le vrai les jette
+en des accès de rire, les hommes supérieurs aiment mieux, en ne
+voyant cadrer aucun mot à toutes les explications, s’avouer vaincus
+que de dire inutilement trois substantifs. D’après la loi de ce jeu
+innocent, vous êtes condamné à retourner dans le salon après avoir
+donné un gage; mais vous êtes si excessivement intrigué par les réponses
+de votre femme, que vous demandez le mot.</p>
+
+<p>—Mal, vous crie une petite fille.</p>
+
+<p>Vous comprenez tout, moins les réponses de votre femme: elle
+n’a pas joué le jeu. Madame Deschars, ni aucune des jeunes femmes,
+n’a compris. On a triché. Vous vous révoltez, il y a émeute de
+petites filles, de jeunes femmes. On cherche, on s’intrigue. Vous
+voulez une explication, et chacun partage votre désir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_520">520</span>
+—Dans quelle acception as-tu donc pris ce mot, ma chère? demandez-vous
+à Caroline.</p>
+
+<p>—Eh bien, mâle!</p>
+
+<p>Madame Deschars se pince les lèvres et manifeste le plus grand
+mécontentement; les jeunes femmes rougissent et baissent les
+yeux; les petites filles agrandissent les leurs, se poussent les coudes
+et ouvrent les oreilles. Vous restez les pieds cloués sur le tapis, et
+vous avez tant de sel dans la gorge, que vous croyez à une répétition
+qui délivre Loth de sa femme.</p>
+
+<p>Vous apercevez une vie infernale: le monde est impossible.</p>
+
+<p>Rester chez vous avec cette triomphante bêtise, autant aller au
+bagne.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Les supplices moraux surpassent les douleurs physiques de toute
+la hauteur qui existe entre l’âme et le corps.</p>
+
+<p class="sep1">Vous renoncez à éclairer votre femme.</p>
+
+<p>Caroline est une seconde édition de Nabuchodonosor, car un
+jour, de même que la chrysalide royale, elle passera du velu de la
+bête à la férocité de la pourpre impériale.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LES ATTENTIONS D’UNE JEUNE FEMME.</h4>
+
+<p class="nbreak">Au nombre des délicieuses joyeusetés de la vie de garçon, tout
+homme compte l’indépendance de son lever. Les fantaisies du réveil
+compensent les tristesses du coucher. Un garçon se tourne et
+se retourne dans son lit; il peut bâiller à faire croire qu’il se commet
+des meurtres, crier à faire croire qu’il se commet des joies
+excessives. Il peut manquer à ses serments de la veille, laisser
+brûler son feu allumé dans sa cheminée et sa bougie dans les bobèches,
+enfin, se rendormir malgré des travaux pressés. Il peut
+maudire ses bottes prêtes qui lui tendent leurs bouches noires et
+qui hérissent leurs oreilles, ne pas voir les crochets d’acier qui
+brillent éclairés par un rayon de soleil filtré à travers les rideaux,
+se refuser aux réquisitions sonores de la pendule obstinée, s’enfoncer
+dans sa ruelle en se disant: —Hier, oui, hier c’était bien pressé,
+mais aujourd’hui, ce ne l’est plus. <span class="smcap">Hier</span> est un fou, <small>AUJOURD’HUI</small>
+est le sage; il existe entre eux deux la nuit qui porte conseil, la
+<span class="pagenum" id="page_521">521</span>
+nuit qui éclaire... Je devrais y aller, je devrais faire, j’ai promis... Je
+suis un lâche... mais comment résister aux ouates de mon lit? J’ai
+les pieds mous, je dois être malade, je suis trop heureux... Je veux
+revoir les horizons impossibles de mon rêve, et mes femmes sans
+talons, et ces figures ailées et ces natures complaisantes. Enfin, j’ai
+trouvé le grain de sel à mettre sur la queue de cet oiseau qui s’envolait
+toujours. Cette coquette a les pieds pris dans la glu, je la tiens...</p>
+
+<p>Votre domestique lit vos journaux, il entr’ouvre vos lettres, il
+vous laisse tranquille. Et vous vous rendormez bercé par le bruit
+vague des premières voitures. Ces terribles, ces pétulantes, ces
+vives voitures chargées de viande, ces charrettes à mamelles de
+fer-blanc pleines de lait, et qui font des tapages infernaux, qui brisent
+les pavés, elles roulent sur du coton, elles vous rappellent vaguement
+l’orchestre de Napoléon Musard. Quand votre maison
+tremble dans ses membres et s’agite sur sa quille, vous vous croyez
+comme un marin bercé par le zéphyr.</p>
+
+<p>Toutes ces joies, vous seul les faites finir en jetant votre foulard
+comme on tortille sa serviette après le dîner, en vous dressant sur
+votre... ah! cela s’appelle <i>votre séant</i>. Et vous vous grondez vous-même
+en vous disant quelque dureté, comme: —Ah! ventrebleu!
+il faut se lever. —Chasseur diligent, —mon ami, qui veut faire
+fortune doit se lever matin, —tu es un drôle, un paresseux.</p>
+
+<p>Vous restez sur ce temps. Vous regardez votre chambre, vous
+rassemblez vos idées. Enfin, vous sortez hors du lit, —spontanément! —avec
+courage! —par votre propre vouloir! —Vous allez
+au feu, vous consultez la plus complaisante de toutes les pendules,
+vous interjetez des espérances ainsi conçues: —Chose est
+paresseux, je le trouverai bien encore! —Je vais courir. —Je le
+rattraperai, s’il est sorti. —On m’aura bien attendu. —Il y a un
+quart d’heure de grâce dans tous les rendez-vous, même entre débiteur
+et créancier.</p>
+
+<p>Vous mettez vos bottes avec fureur, vous vous habillez comme
+quand vous avez peur d’être surpris peu vêtu, vous avez les plaisirs
+de la hâte, vous interpellez vos boutons; enfin, vous sortez
+comme un vainqueur, sifflotant, brandissant votre canne, secouant
+les oreilles, galopant.</p>
+
+<p>—Après tout, dites-vous, vous n’avez de compte à rendre à
+personne, vous êtes votre maître!</p>
+
+<p>Toi, pauvre homme marié, tu as fait la sottise de dire à ta
+<span class="pagenum" id="page_522">522</span>
+femme: —Ma bonne, demain... (quelquefois elle le sait deux
+jours à l’avance), je dois me lever de grand matin. Malheureux
+Adolphe, vous avez surtout prouvé la gravité de ce rendez-vous: —Il
+s’agit de... et de... et encore de..., enfin de...</p>
+
+<p>Deux heures avant le jour, Caroline vous réveille tout doucement,
+et vous dit tout doucement:</p>
+
+<p>—Mon ami, mon ami!...</p>
+
+<p>—Quoi? le feu, le...</p>
+
+<p>—Non, dors, je me suis trompée, l’aiguille était là, tiens! il
+n’est que quatre heures, tu as encore deux heures à dormir.</p>
+
+<p>Dire à un homme: Vous n’avez plus que deux heures à dormir,
+n’est-ce pas, en petit, comme quand on dit à un criminel: Il est
+cinq heures du matin, ce sera pour sept heures et demie? Ce
+sommeil est troublé par une pensée grise, ailée qui vient se cogner
+aux vitres de votre cervelle, à la façon des chauves-souris.</p>
+
+<p>Une femme est alors exacte comme un démon venant réclamer
+une âme qui lui a été vendue. Quand cinq heures sonnent, la
+voix de votre femme, hélas! trop connue, résonne dans votre
+oreille; elle accompagne le timbre, et vous dit avec une atroce
+douceur: —Adolphe, voilà cinq heures, lève-toi, mon ami.</p>
+
+<p>—Ouhouhi... ououhoin...</p>
+
+<p>—Adolphe, tu manqueras ton affaire, c’est toi-même qui l’as dit.</p>
+
+<p>—Ououhouin, ouhouhi... Vous vous roulez la tête avec désespoir.</p>
+
+<p>—Allons, mon ami, je t’ai tout apprêté hier... Mon chat, tu
+dois partir; veux-tu manquer le rendez-vous? Allons donc, lève-toi
+donc, Adolphe! va-t’en. Voilà le jour.</p>
+
+<p>Caroline se lève en rejetant les couvertures: elle tient à vous
+montrer qu’elle peut se lever, sans barguigner. Elle va ouvrir les
+volets, elle introduit le soleil, l’air du matin, le bruit de la rue.
+Elle revient.</p>
+
+<p>—Mais, mon ami, lève-toi donc! Qui jamais aurait pu te croire
+sans caractère? Oh! les hommes!... Moi, je ne suis qu’une femme,
+mais ce que je dis est fait.</p>
+
+<p>Vous vous levez en grommelant, en maudissant le sacrement du
+mariage. Vous n’avez pas le moindre mérite dans votre héroïsme;
+ce n’est pas vous, mais votre femme qui s’est levée. Caroline vous
+trouve tout ce qu’il vous faut avec une promptitude désespérante;
+elle prévoit tout, elle vous donne un cache-nez en hiver, une
+<span class="pagenum" id="page_523">523</span>
+chemise de batiste à raies bleues en été, vous êtes traité comme un
+enfant; vous dormez encore, elle vous habille, elle se donne tout
+le mal; vous êtes jeté hors de chez vous. Sans elle tout irait mal!
+Elle vous rappelle pour vous faire prendre un papier, un portefeuille.
+Vous ne songez à rien, elle songe à tout!</p>
+
+<p>Vous revenez cinq heures après, pour le déjeuner, entre onze
+heures et midi. La femme de chambre est sur la porte, dans l’escalier,
+sur le carré, causant avec quelque valet de chambre; elle
+se sauve en vous entendant ou vous apercevant. Votre domestique
+met le couvert sans se presser, il regarde par la croisée, il flâne, il
+va et vient en homme qui sait avoir son temps à lui. Vous demandez
+où est votre femme, vous la croyez sur pied.</p>
+
+<p>—Madame est encore au lit, dit la femme de chambre.</p>
+
+<p>Vous trouvez votre femme languissante, paresseuse, fatiguée,
+endormie. Elle avait veillé toute la nuit pour vous éveiller, elle
+s’est recouchée, elle a faim.</p>
+
+<p>Vous êtes cause de tous les dérangements. Si le déjeuner n’est
+pas prêt, elle en accuse votre départ. Si elle n’est pas habillée, si
+tout est en désordre, c’est votre faute. A tout ce qui ne va pas,
+elle répond: —Il a fallu te faire lever si matin! Monsieur s’est
+levé si matin! est la raison universelle. Elle vous fait coucher de
+bonne heure, parce que vous vous êtes levé matin. Elle ne peut
+rien faire de la journée, parce que vous vous êtes levé matin.</p>
+
+<p>Dix-huit mois après, elle vous dit encore: —Sans moi, tu ne
+te lèverais jamais. A ses amies, elle dit: —Monsieur se lever!...
+Oh! sans moi, si je n’étais pas là, jamais il ne se lèverait.</p>
+
+<p>Un homme dont la tête grisonne lui dit: —Cela fait votre
+éloge, Madame. Cette critique, un peu leste, met un terme à ses
+vanteries.</p>
+
+<p>Cette petite misère, répétée deux ou trois fois, vous apprend à
+vivre seul au sein de votre ménage, à n’y pas tout dire, à ne
+vous confier qu’à vous-même; il vous paraît souvent douteux que
+les avantages du lit nuptial en surpassent les inconvénients.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LES TAQUINAGES.</h4>
+
+<p class="nbreak">Vous avez passé de l’allégro sautillant du célibataire au grave
+andante du père de famille.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_524">524</span>
+Au lieu de ce joli cheval anglais cabriolant, piaffant entre les
+brancards vernis d’un tilbury léger comme votre cœur, et mouvant
+sa croupe luisante sous le quadruple lacis des rênes et des guides
+que vous savez manier, avec quelle grâce et quelle élégance, les
+Champs-Élysées le savent! vous conduisez un bon gros cheval normand
+à l’allure douce.</p>
+
+<p>Vous avez appris la patience paternelle, et vous ne manquez pas
+d’<ins title="original: occasion">occasions</ins> de le prouver. Aussi votre figure est-elle sérieuse.</p>
+
+<p>A côté de vous, se trouve un domestique évidemment à deux
+fins, comme est la voiture. Cette voiture à quatre roues, et montée
+sur des ressorts anglais, a du ventre, et ressemble à un bateau
+rouennais; elle a des vitrages, une infinité de mécanismes économiques.
+Calèche dans les beaux jours, elle doit être un coupé les
+jours de pluie. Légère en apparence, elle est alourdie par six personnes
+et fatigue votre unique cheval.</p>
+
+<p>Au fond, se trouvent étalées comme des fleurs votre jeune
+femme épanouie, et sa mère, grosse rose trémière à beaucoup de
+feuilles. Ces deux fleurs de la gent femelle gazouillent et parlent de
+vous, tandis que le bruit des roues et votre attention de cocher,
+mêlés à votre défiance paternelle, vous empêchent d’entendre le
+discours.</p>
+
+<p>Sur le devant, il y a une jolie bonne proprette qui tient sur ses
+genoux une petite fille; à côté brille un garçon en chemise rouge
+plissée qui se penche hors de la voiture, veut grimper sur les coussins,
+et s’est attiré mille fois des paroles qu’il sait être purement
+comminatoires, le: —Sois donc sage, Adolphe, ou: —Je ne vous
+emmène plus, Monsieur! —de toutes les mamans.</p>
+
+<p>La maman est en secret superlativement ennuyée de ce garçon
+tapageur; elle s’est irritée vingt fois, et vingt fois le visage de la
+petite fille endormie l’a calmée.</p>
+
+<p>—Je suis mère, s’est-elle dit. Et elle a fini par maintenir son
+petit Adolphe.</p>
+
+<p>Vous avez exécuté la triomphante idée de promener votre famille.
+Vous êtes parti le matin de votre maison, où les ménages
+mitoyens se sont mis aux fenêtres en enviant le privilége que vous
+donne votre fortune d’aller aux champs et d’en revenir sans subir
+les voitures publiques. Or, vous avez traîné l’infortuné cheval normand
+à Vincennes à travers tout Paris, de Vincennes à Saint-Maur,
+de Saint-Maur à Charenton, de Charenton en face de je ne
+<span class="pagenum" id="page_525">525</span>
+sais quelle île qui a semblé plus jolie à votre femme et à votre
+belle-mère que tous les paysages au sein desquels vous les avez
+menées.</p>
+
+<p>—Allons à Maisons!... s’est-on écrié.</p>
+
+<p>Vous êtes allé à Maisons, près d’Alfort. Vous revenez par la rive
+gauche de la Seine, au milieu d’un nuage de poussière olympique
+très-noirâtre. Le cheval tire péniblement votre famille; hélas!
+vous n’avez plus aucun amour-propre, en lui voyant les flancs
+rentrés, et deux os saillants aux deux côtés du ventre; son poil est
+moutonné par la sueur sortie et séchée à plusieurs reprises, qui,
+non moins que la poussière, a gommé, collé, hirsuté le poil de sa
+robe. Le cheval ressemble à un hérisson en colère, vous avez peur
+qu’il ne soit fourbu, vous le caressez du fouet avec une espèce de
+mélancolie qu’il comprend, car il agite la tête comme un cheval de
+coucou, fatigué de sa déplorable existence.</p>
+
+<p>Vous y tenez, à ce cheval, il est excellent; il a coûté douze cents
+francs. Quand on a l’honneur d’être père de famille, on tient à
+douze cents francs autant que vous tenez à ce cheval. Vous apercevez
+le chiffre effrayant des dépenses extraordinaires dans le cas
+où il faudrait faire reposer Coco. Vous prendrez pendant deux
+jours des cabriolets de place pour vos affaires. Votre femme fera
+la moue de ne pouvoir sortir; elle sortira, et prendra un remise.
+Le cheval donnera lieu à des extra que vous trouverez sur le mémoire
+de votre unique palefrenier, un palefrenier unique, et que
+vous surveillez comme toutes les choses uniques.</p>
+
+<p>Ces pensées, vous les exprimez dans le mouvement doux par
+lequel vous laissez tomber le fouet le long des côtes de l’animal
+engagé dans la poudre noire qui sable la route devant la Verrerie.</p>
+
+<p>En ce moment, le petit Adolphe, qui ne sait que faire dans cette
+boîte roulante, s’est tortillé, s’est attristé dans son coin, et sa
+grand’mère inquiète lui a demandé:</p>
+
+<p>—Qu’as-tu?</p>
+
+<p>—J’ai faim, a répondu l’enfant.</p>
+
+<p>—Il a faim, a dit la mère à sa fille.</p>
+
+<p>—Et comment n’aurait-il pas faim? il est cinq heures et demie,
+nous ne sommes seulement pas à la barrière, et nous sommes
+partis depuis deux heures!</p>
+
+<p>—Ton mari aurait pu nous faire dîner à la campagne.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_526">526</span>
+Il aime mieux faire faire deux lieues de plus à son cheval et revenir
+à la maison.</p>
+
+<p>—La cuisinière aurait eu son dimanche. Mais Adolphe a raison,
+après tout. C’est une économie que de dîner chez soi, répond la
+belle-mère.</p>
+
+<p>—Adolphe, s’écrie votre femme, stimulée par le mot économie,
+nous allons si lentement que je vais avoir le mal de mer, et
+vous nous menez ainsi précisément dans cette poussière noire. A
+quoi pensez-vous? ma robe et mon chapeau seront perdus.</p>
+
+<p>—Aimes-tu mieux que nous perdions le cheval? demandez-vous
+en croyant avoir répondu péremptoirement.</p>
+
+<p>—Il ne s’agit pas de ton cheval, mais de ton enfant qui se
+meurt de faim: voilà sept heures qu’il n’a rien pris. Fouette donc
+ton cheval! En vérité, ne dirait-on pas que tu tiens plus à ta rosse
+qu’à ton enfant?</p>
+
+<p>Vous n’osez pas donner un seul coup de fouet au cheval, il aurait
+peut-être encore assez de vigueur pour s’emporter et prendre
+le galop.</p>
+
+<p>—Non, Adolphe tient à me contrarier, il va plus lentement,
+dit la jeune femme à sa mère. Va, mon ami, va comme tu voudras.
+Et puis, tu diras que je suis dépensière en me voyant acheter
+un autre chapeau.</p>
+
+<p>Vous dites alors des paroles perdues dans le bruit des roues.</p>
+
+<p>—Mais quand tu me répondras par des raisons qui n’ont pas le
+sens commun, crie Caroline.</p>
+
+<p>Vous parlez toujours en tournant la tête vers la voiture et la retournant
+vers le cheval, afin de ne pas faire de malheur.</p>
+
+<p>—Bon! accroche! verse-nous, tu seras débarrassé de nous.
+Enfin, Adolphe, ton fils meurt de faim, il est tout pâle!...</p>
+
+<p>—Cependant, Caroline, dit la belle-mère, il fait ce qu’il peut...</p>
+
+<p>Rien ne vous impatiente comme d’être protégé par votre belle-mère.
+Elle est hypocrite, elle est enchantée de vous voir aux prises
+avec sa fille; elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies,
+de l’huile sur le feu.</p>
+
+<p>Quand vous arrivez à la barrière, votre femme est muette, elle
+ne dit plus rien, elle tient ses bras croisés, elle ne veut pas vous
+regarder. Vous n’avez ni âme, ni cœur, ni sentiment. Il n’y a que
+vous pour inventer de pareilles parties de plaisir. Si vous avez le
+malheur de rappeler à Caroline que c’est elle qui, le matin, a exigé
+<span class="pagenum" id="page_527">527</span>
+cette partie au nom de ses enfants et de sa nourriture (elle nourrit
+sa petite), vous serez accablé sous une avalanche de phrases froides
+et piquantes.</p>
+
+<p>Aussi acceptez-vous tout <i>pour ne pas aigrir le lait d’une
+femme qui nourrit, et à laquelle il faut passer quelques petites
+choses</i>, vous dit à l’oreille votre atroce belle-mère.</p>
+
+<p>Vous avez au cœur toutes les furies d’Oreste.</p>
+
+<p>A ces mots sacramentels dits par l’Octroi: —<i>Vous n’avez rien
+à déclarer?</i>...</p>
+
+<p>—Je déclare, dit votre femme, beaucoup de mauvaise humeur
+et de poussière.</p>
+
+<p>Elle rit, l’employé rit, il vous prend envie de verser votre famille
+dans la Seine.</p>
+
+<p>Pour votre malheur, vous vous souvenez de la joyeuse et perverse
+fille qui avait un petit chapeau rose et qui frétillait dans
+votre tilbury quand, six ans auparavant, vous aviez passé par là
+pour aller manger une matelote. Une idée! Madame Schontz s’inquiétait
+bien d’enfants, de son chapeau dont la dentelle a été mise en
+pièces dans les fourrés! elle ne s’inquiétait de rien, pas même
+de sa dignité, car elle indisposa le garde champêtre de Vincennes
+par la désinvolture de sa danse un peu risquée.</p>
+
+<p>Vous rentrez chez vous, vous avez hâté rageusement votre cheval
+normand, vous n’avez évité ni l’indisposition de votre animal,
+ni l’indisposition de votre femme.</p>
+
+<p>Le soir, Caroline a très-peu de lait. Si la petite crie à vous rompre
+la tête en suçant le sein de sa mère, toute la faute est à vous, qui
+préférez la santé de votre cheval à celle de votre fils qui mourait de
+faim, et de votre fille dont le souper a péri dans une discussion où
+votre femme a raison, <i>comme toujours</i>!</p>
+
+<p>—Après tout, dit-elle, les hommes ne sont pas mères.</p>
+
+<p>Vous quittez la chambre, et vous entendez votre belle-mère consolant
+sa fille par ces terribles paroles: —Ils sont tous égoïstes,
+calme-toi; ton père était absolument comme cela.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4><span class="pagenum" id="page_528">528</span>
+LE CONCLUSUM.</h4>
+
+<p class="nbreak">Il est huit heures, vous arrivez dans la chambre à coucher de
+votre femme. Il y a force lumières. La femme de chambre et la
+cuisinière voltigent. Les meubles sont encombrés de robes essayées,
+de fleurs rejetées.</p>
+
+<p>Le coiffeur est là, l’artiste par excellence, autorité souveraine,
+à la fois rien et tout. Vous avez entendu les autres domestiques allant
+et venant; il y a eu des ordres donnés et repris, des commissions
+bien ou mal faites. Le désordre est au comble. Cette chambre
+est un atelier d’où doit sortir une Vénus de salon.</p>
+
+<p>Votre femme veut être la plus belle du bal où vous allez. Est-ce
+encore pour vous, pour elle seulement, ou pour autrui? Questions
+graves!</p>
+
+<p>Vous n’y pensez seulement pas.</p>
+
+<p>Vous êtes serré, ficelé, harnaché dans vos habits de bal; vous
+allez à pas comptés, regardant, observant, songeant à parler d’affaires
+sur un terrain neutre avec un agent de change, un notaire
+ou un banquier à qui vous ne voudriez pas donner l’avantage d’aller
+les trouver chez eux.</p>
+
+<p>Un fait bizarre que chacun a pu observer, mais dont les causes
+sont presque indéterminables, est la répugnance particulière que
+les hommes habillés et près d’aller en soirée manifestent pour les
+discussions ou pour répondre à des questions. Au moment du départ,
+il est peu de maris qui ne soient silencieux et profondément
+enfoncés dans des réflexions variables selon les caractères. Ceux
+qui répondent ont des paroles brèves et péremptoires.</p>
+
+<p>En ce moment, les femmes, elles, deviennent excessivement agaçantes,
+elles vous consultent, elles veulent avoir votre avis sur la
+manière de dissimuler une queue de rose, de faire tomber une
+grappe de bruyère, de tourner une écharpe. Il ne s’agit jamais de
+ces brimborions, mais d’elles-mêmes. Suivant une jolie expression
+anglaise, elles pêchent les compliments à la ligne, et quelquefois
+mieux que des <ins title="original: complimene">compliments</ins>.</p>
+
+<p>Un enfant qui sort du collége apercevrait la raison cachée derrière
+les saules de ces prétextes; mais votre femme vous est si connue,
+et vous avez tant de fois agréablement badiné sur ses avantages
+<span class="pagenum" id="page_529">529</span>
+moraux et physiques, que vous avez la cruauté de dire votre avis
+brièvement, en conscience; et vous forcez alors Caroline d’arriver
+à ce mot décisif, cruel à dire pour toutes les femmes, même celles
+qui ont vingt ans de ménage:</p>
+
+<p>—Il paraît que je ne suis pas à ton goût?</p>
+
+<p>Attiré sur le vrai terrain par cette question, vous lui jetez des
+éloges qui sont pour vous la petite monnaie à laquelle vous tenez
+le moins, les sous, les liards de votre bourse.</p>
+
+<p>—Cette robe est délicieuse! —Je ne t’ai jamais vue si bien
+mise. —Le bleu, le rose, le jaune, le ponceau (choisissez) te va à
+ravir. —La coiffure est très-originale. —En entrant au bal, tout
+le monde t’admirera. —Non-seulement tu seras la plus belle, mais
+encore la mieux mise. —Elles enrageront toutes de ne pas avoir
+ton goût. —La beauté, nous ne la donnons pas; mais le goût est
+comme l’esprit, une chose dont nous pouvons être fiers...</p>
+
+<p>—Vous trouvez? est-ce sérieusement, Adolphe?</p>
+
+<p>Votre femme coquète avec vous. Elle choisit ce moment pour
+vous arracher votre prétendue pensée sur telle ou telle de ses amies,
+et pour vous glisser le prix des belles choses que vous louez. Rien
+n’est trop cher pour vous plaire. Elle renvoie sa cuisinière.</p>
+
+<p>—Partons, dites-vous.</p>
+
+<p>Elle renvoie la femme de chambre après avoir renvoyé le coiffeur,
+et se met à tourner devant sa psyché, en vous montrant ses
+plus glorieuses beautés.</p>
+
+<p>—Partons, dites-vous.</p>
+
+<p>—Vous êtes bien pressé, répond-elle.</p>
+
+<p>Et elle se montre en minaudant, en s’exposant comme un beau
+fruit magnifiquement dressé dans l’étalage d’un marchand de comestibles.
+Comme vous avez très-bien dîné, vous l’embrassez alors
+au front, vous ne vous sentez pas en mesure de contre-signer vos
+opinions. Caroline devient sérieuse.</p>
+
+<p>La voiture est avancée. Toute la maison regarde madame s’en
+allant; elle est le chef-d’œuvre auquel chacun a mis la main, et
+tous admirent l’œuvre commune.</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-12.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-12.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p>
+ <p class="caption2">LA BELLE-MÈRE.</p>
+ <p class="caption3">Elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies,
+de&nbsp;l’huile&nbsp;sur&nbsp;le&nbsp;feu.</p>
+ <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p>
+</div>
+
+<p>Votre femme part enivrée d’elle-même et peu contente de vous.
+Elle marche glorieusement au bal, comme un tableau chéri, pourléché
+dans l’atelier, caressé par le peintre, est envoyé dans le vaste
+bazar du Louvre, à l’Exposition. Votre femme trouve, hélas! cinquante
+femmes plus belles qu’elle; elles ont inventé des toilettes
+<span class="pagenum" id="page_530">530</span>
+d’un prix fou, plus ou moins originales; et il arrive pour l’œuvre
+féminine ce qui arrive au Louvre pour le chef-d’œuvre: la robe
+de votre femme pâlit auprès d’une autre presque semblable, dont
+la couleur <i>plus voyante</i> écrase la sienne. Caroline n’est rien,
+elle est à peine remarquée. Quand il y a soixante jolies femmes
+dans un salon, le sentiment de la beauté se perd, on ne sait plus
+rien de la beauté. Votre femme devient quelque chose de fort ordinaire.
+La petite ruse de son sourire perfectionné ne se comprend
+plus parmi les expressions grandioses, auprès de femmes à regards
+hautains et hardis. Elle est effacée, elle n’est pas invitée à danser.
+Elle essaye de se grimer pour jouer le contentement, et comme elle
+n’est pas contente, elle entend dire: «Madame Adolphe a bien
+mauvaise mine.» Les femmes lui demandent hypocritement si elle
+souffre; pourquoi ne pas danser. Elles ont un répertoire de malices
+couvertes de bonhomie, plaquées de bienveillance à faire damner
+un saint, à rendre un singe sérieux et à donner froid à un démon.</p>
+
+<p>Vous, innocent, qui jouez, allez et venez, et qui ne voyez pas
+une des mille piqûres d’épingle par lesquelles on a tatoué l’amour-propre
+de votre femme, vous arrivez à elle en lui disant à l’oreille: —Qu’as-tu?</p>
+
+<p>—Demandez <i>ma</i> voiture.</p>
+
+<p>Ce <i>ma</i> est l’accomplissement du mariage. Pendant deux ans on
+a dit <i>la</i> voiture de monsieur, <i>la</i> voiture, <i>notre</i> voiture, et enfin
+<i>ma</i> voiture.</p>
+
+<p>Vous avez une partie engagée, une revanche à donner, de l’argent
+à regagner.</p>
+
+<p>Ici l’on vous concède, Adolphe, que vous êtes assez fort pour
+dire oui, disparaître et ne pas demander la voiture.</p>
+
+<p>Vous avez un ami, vous l’envoyez danser avec votre femme, car
+vous en êtes à un système de concessions qui vous perdra: vous
+entrevoyez déjà l’utilité d’un ami.</p>
+
+<p>Mais vous finissez par demander la voiture. Votre femme y
+monte avec une rage sourde, elle se flanque dans son coin, s’emmitoufle
+dans son capuchon, se croise les bras dans sa pelisse, se
+met en boule comme une chatte, et ne dit mot.</p>
+
+<p>O maris! sachez-le, vous pouvez en ce moment tout réparer,
+tout raccommoder, et jamais l’impétuosité des amants qui se sont
+caressés par de flamboyants regards pendant toute la soirée n’y
+manque! Oui, vous pouvez la ramener triomphante, elle n’a plus
+<span class="pagenum" id="page_531">531</span>
+que vous, il vous reste une chance, celle de violer votre femme.
+Ah! bah! vous lui dites, vous, imbécile, niais et indifférent: —Qu’as-tu?</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Un mari doit toujours savoir ce qu’a sa femme, car elle sait toujours
+ce qu’elle n’a pas.</p>
+
+<p class="sep1">—Froid, dit-elle.</p>
+
+<p>—La soirée a été superbe.</p>
+
+<p>—Ouh! ouh! rien de distingué! l’on a la manie, aujourd’hui,
+d’inviter tout Paris dans un trou. Il y avait des femmes jusque
+sur l’escalier; les toilettes s’abîment horriblement, la mienne est
+perdue.</p>
+
+<p>—On s’est amusé.</p>
+
+<p>—Vous autres, vous jouez et tout est dit. Une fois mariés,
+vous vous occupez de vos femmes comme les lions s’occupent de
+peinture.</p>
+
+<p>—Je ne te reconnais plus, tu étais si gaie, si heureuse, si pimpante
+en arrivant!</p>
+
+<p>—Ah! vous ne nous comprenez jamais. Je vous ai prié de partir,
+et vous me laissez là, comme si les femmes faisaient jamais
+quelque chose sans raison. Vous avez de l’esprit, mais dans certains
+moments vous êtes vraiment singulier, je ne sais à quoi vous
+pensez...</p>
+
+<p>Une fois sur ce terrain, la querelle s’envenime. Quand vous donnez
+la main à votre femme pour descendre de voiture, vous tenez
+une femme de bois; elle vous dit un merci par lequel elle vous
+met sur la même ligne que son domestique. Vous n’avez pas plus
+compris votre femme avant qu’après le bal, vous la suivez avec
+peine, elle ne monte pas l’escalier, elle vole. Il y a brouille complète.</p>
+
+<p>La femme de chambre est enveloppée dans la disgrâce; elle est
+reçue à coups de <i>non</i> et <i>oui</i> secs comme des biscottes de Bruxelles,
+et qu’elle avale en vous regardant de travers. —Monsieur n’en fait
+jamais d’autres! dit-elle en grommelant.</p>
+
+<p>Vous seul avez pu changer l’humeur de madame. Madame se
+couche, elle a une revanche à prendre; vous ne l’avez pas comprise.
+Elle ne vous comprend point. Elle se range dans son coin
+de la façon la plus déplaisante et la plus hostile; elle est enveloppée
+<span class="pagenum" id="page_532">532</span>
+dans sa chemise, dans sa camisole, dans son bonnet de nuit, comme
+un ballot d’horlogerie qui part pour les Grandes-Indes. Elle ne
+vous dit ni bonsoir, ni bonjour, ni mon ami, ni Adolphe; vous
+n’existez pas, vous êtes un sac de farine.</p>
+
+<p>Votre Caroline, si agaçante cinq heures auparavant dans cette
+même chambre où elle frétillait comme une anguille, est du plomb
+en saumon. Vous seriez le Tropique en personne, à cheval sur
+l’Équateur, vous ne fondriez pas les glaciers de cette petite Suisse
+personnifiée qui paraît dormir, et qui vous glacerait de la tête aux
+pieds, au besoin. Vous lui demanderiez cent fois ce qu’elle a, la
+Suisse vous répond par un <i lang="la">conclusum</i>, comme le <i lang="de">vorort</i> ou
+comme la conférence de Londres.</p>
+
+<p>Elle n’a rien, elle est fatiguée, elle dort.</p>
+
+<p>Plus vous insistez, plus elle est bastionnée d’ignorance, garnie
+de chevaux de frise. Quand vous vous impatientez, Caroline a
+commencé des rêves! Vous grognez, vous êtes perdu.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Les femmes, sachant toujours bien expliquer leurs grandeurs,
+c’est leurs petitesses qu’elles nous laissent à deviner.</p>
+
+<p class="sep1">Caroline daignera vous dire peut-être aussi qu’elle se sent déjà
+très-indisposée; mais elle rit dans ses coiffes quand vous dormez,
+et profère des malédictions sur votre corps endormi.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LA LOGIQUE DES FEMMES.</h4>
+
+<p class="nbreak">Vous croyez avoir épousé une créature douée de raison, vous
+vous êtes lourdement trompé, mon ami.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Les êtres sensibles ne sont pas des êtres sensés.</p>
+
+<p class="sep1">Le sentiment n’est pas le raisonnement, la raison n’est pas le
+plaisir, et le plaisir n’est certes pas une raison.</p>
+
+<p>—Oh! monsieur!</p>
+
+<p>Dites: —Ah! Oui, ah! Vous lancerez ce ah! du plus profond
+de votre caverne thoracique en sortant furieux de chez vous, ou
+en rentrant dans votre cabinet, abasourdi.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_533">533</span>
+Pourquoi? comment? qui vous a vaincu, tué, renversé? La logique
+de votre femme, qui n’est pas la logique d’Aristote, ni celle
+de Ramus, ni celle de Kant, ni celle de Condillac, ni celle de Robespierre,
+ni celle de Napoléon; mais qui tient de toutes logiques,
+et qu’il faut appeler la logique de toutes les femmes, la logique des
+femmes anglaises comme celle des Italiennes, des Normandes et
+des Bretonnes (oh! celles-ci sont invaincues), des Parisiennes, enfin
+des femmes de la lune, s’il y a des femmes dans ce pays nocturne
+avec lequel les femmes de la terre s’entendent évidemment,
+anges qu’elles sont!</p>
+
+<p>La discussion s’est engagée après le déjeuner. Les discussions
+ne peuvent jamais avoir lieu qu’en ce moment dans les ménages.</p>
+
+<p>Un homme, quand il le voudrait, ne saurait discuter au lit avec
+sa femme: elle a trop d’avantages contre lui, et peut trop facilement
+le réduire au silence. En quittant le lit conjugal où il se
+trouve une jolie femme, on a faim, quand on est jeune. Le déjeuner
+est un repas assez gai, la gaîté n’est pas raisonneuse. Bref,
+vous n’entamez l’affaire qu’après avoir pris votre café à la crème
+ou votre thé.</p>
+
+<p>Vous avez mis dans votre tête d’envoyer, par exemple, votre
+enfant au collége. Les pères sont tous hypocrites, et ne veulent jamais
+avouer que leur sang les gêne beaucoup quand il court sur
+ses deux jambes, porte sur tout ses mains hardies, et frétille comme
+un têtard dans la maison. Votre enfant jappe, miaule et piaule; il
+casse, brise ou salit les meubles, et les meubles sont chers; il fait
+sabre de tout, il égare vos papiers, il emploie à ses cocottes le
+journal que vous n’avez pas encore lu.</p>
+
+<p>La mère lui dit: —Prends! à tout ce qui est à vous; mais elle
+dit: —Prends garde! à tout ce qui est à elle.</p>
+
+<p>La rusée bat monnaie avec vos affaires pour avoir sa tranquillité.
+Sa mauvaise foi de bonne mère est à l’abri derrière son enfant,
+l’enfant est son complice. Tous deux s’entendent contre vous
+comme Robert Macaire et Bertrand contre un actionnaire. L’enfant
+est une hache avec laquelle on fourrage tout chez vous. L’enfant
+va triomphalement ou sournoisement à la maraude dans votre
+garde-robe; il paraît caparaçonné de caleçons sales, il met au
+jour des choses condamnées aux gémonies de la toilette. Il apporte
+à une amie que vous cultivez, à l’élégante madame de Fischtaminel,
+des ceintures à comprimer le ventre, des bouts de bâtons à
+<span class="pagenum" id="page_534">534</span>
+cirer les moustaches, de vieux gilets déteints aux entournures,
+des chaussettes légèrement noircies aux talons et jaunies dans les
+bouts. Comment faire observer que ces maculatures sont un effet
+du cuir?</p>
+
+<p>Votre femme rit en regardant votre amie, et vous n’osez pas
+vous fâcher; vous riez aussi, mais quel rire! les malheureux le
+connaissent.</p>
+
+<p>Cet enfant vous cause, en outre, des peurs chaudes quand vos
+rasoirs ne sont plus à leur place. Si vous vous fâchez, le petit
+drôle sourit et vous montre deux rangées de perles; si vous le
+grondez, il pleure. Accourt la mère! et quelle mère! une mère
+qui va vous haïr si vous ne cédez pas. Il n’y a pas de <i lang="it">mezzo termine</i>
+avec les femmes: on est un monstre, ou le meilleur des
+pères.</p>
+
+<p>Dans certains moments, vous concevez Hérode et ses fameuses
+ordonnances sur le massacre des innocents, qui n’ont été surpassées
+que par celles du bon Charles X!</p>
+
+<p>Votre femme est revenue sur son sofa, vous vous promenez,
+vous vous arrêtez, et vous posez nettement la question par cette
+phrase interjective:</p>
+
+<p>—Décidément, Caroline, nous mettrons Charles en pension.</p>
+
+<p>—Charles ne peut pas aller en pension, dit-elle d’un petit ton
+doux.</p>
+
+<p>—Charles a six ans, l’âge auquel commence l’éducation des
+hommes.</p>
+
+<p>—A sept ans, d’abord, répond-elle. Les princes ne sont remis
+par leur gouvernante au gouverneur, qu’à sept ans. Voilà la
+loi et les prophètes. Je ne vois pas pourquoi l’on n’appliquerait pas
+aux enfants des bourgeois les lois suivies pour les enfants des
+princes. Ton enfant est-il plus avancé que les leurs? Le roi de
+Rome...</p>
+
+<p>—Le roi de Rome n’est pas une autorité.</p>
+
+<p>—Le roi de Rome n’est pas le fils de l’Empereur?... (Elle détourne
+la discussion.) En voilà bien d’une autre! Ne vas-tu pas
+accuser l’impératrice? elle a été accouchée par le docteur Dubois,
+en présence de...</p>
+
+<p>—Je ne te dis pas cela...</p>
+
+<p>—Tu ne me laisses jamais finir, Adolphe.</p>
+
+<p>—Je te dis que le roi de Rome... (ici vous commencez à élever
+<span class="pagenum" id="page_535">535</span>
+la voix), le roi de Rome, qui avait à peine quatre ans lorsqu’il
+a quitté la France, ne saurait servir d’exemple.</p>
+
+<p>—Cela n’empêche pas que le duc de Bordeaux n’ait été remis à
+sept ans à M. le duc de Rivière, son gouverneur. (Effet de logique.)</p>
+
+<p>—Pour le duc de Bordeaux, c’est différent...</p>
+
+<p>—Tu conviens donc alors qu’on ne peut pas mettre un enfant
+au collége avant l’âge de sept ans? dit-elle avec emphase. (Autre
+effet.)</p>
+
+<p>—Je ne dis pas cela du tout, ma chère amie. Il y a bien de la
+différence entre l’éducation publique et l’éducation particulière.</p>
+
+<p>—C’est bien pour cela que je ne veux pas mettre encore
+Charles au collége, il faut être encore plus fort qu’il ne l’est pour
+y entrer.</p>
+
+<p>—Charles est très-fort pour son âge.</p>
+
+<p>—Charles?... oh! les hommes! Mais Charles est d’une constitution
+très-faible, il tient de vous. (Le <i>vous</i> commence.) Si vous
+voulez vous défaire de votre fils, vous n’avez qu’à le mettre au
+collége... Mais il y a déjà quelque temps que je m’aperçois bien
+que cet enfant vous ennuie.</p>
+
+<p>—Allons! mon enfant m’ennuie, à présent; te voilà bien!
+Nous sommes responsables de nos enfants envers eux-mêmes! il
+faut enfin commencer l’éducation de Charles; il prend ici les plus
+mauvaises habitudes; il n’obéit à personne; il se croit le maître de
+tout; il donne des coups et personne ne lui en rend. Il doit se trouver
+avec des égaux, autrement il aura le plus détestable caractère.</p>
+
+<p>—Merci; j’élève donc mal mon enfant?</p>
+
+<p>—Je ne dis pas cela; mais vous aurez toujours d’excellentes
+raisons pour le garder.</p>
+
+<p>Ici le <i>vous</i> s’échange, et la discussion acquiert un ton aigre de
+part et d’autre. Votre femme veut bien vous affliger du <i>vous</i>, mais
+elle se blesse de la réciprocité.</p>
+
+<p>—Enfin, voilà votre mot! vous voulez m’ôter mon enfant, vous
+vous apercevez qu’il est entre nous, vous êtes jaloux de votre enfant,
+vous voulez me tyranniser à votre aise, et vous sacrifiez votre
+fils! Oh! j’ai bien assez d’esprit pour vous comprendre.</p>
+
+<p>—Mais vous faites de moi Abraham tenant son couteau! Ne
+dirait-on pas qu’il n’y a pas de colléges? Les colléges sont vides,
+personne ne met ses enfants au collége.</p>
+
+<p>—Vous voulez me rendre aussi par trop ridicule, reprend-elle.
+<span class="pagenum" id="page_536">536</span>
+Je sais bien qu’il y a des colléges, mais on ne met pas des
+garçons au collége à six ans, et Charles n’ira pas au collége.</p>
+
+<p>—Mais, ma chère amie, ne t’emporte pas.</p>
+
+<p>—Comme si je m’emportais jamais! Je suis femme et sais souffrir.</p>
+
+<p>—Raisonnons.</p>
+
+<p>—Oui, c’est assez déraisonner.</p>
+
+<p>—Il est temps d’apprendre à lire et à écrire à Charles; plus
+tard, il éprouverait des difficultés qui le rebuteraient.</p>
+
+<p>Ici, vous parlez pendant dix minutes sans aucune interruption,
+et vous finissez par un: —Eh bien? armé d’une accentuation
+qui figure un point <ins title="original: interrogant">interrogeant</ins> extrêmement crochu.</p>
+
+<p>—Eh bien! dit-elle, il n’est pas encore temps de mettre Charles
+au collége.</p>
+
+<p>Il n’y a rien de gagné.</p>
+
+<p>—Mais, ma chère, cependant M. Deschars a mis son petit
+Jules au collége à six ans. Viens voir des colléges, tu y trouveras
+énormément d’enfants de six ans.</p>
+
+<p>Vous parlez encore dix minutes sans aucune interruption, et
+quand vous jetez un autre:</p>
+
+<p>—Eh bien?</p>
+
+<p>—Le petit Deschars est revenu avec des engelures, répond-elle.</p>
+
+<p>—Mais Charles a des engelures ici.</p>
+
+<p>—Jamais, dit-elle d’un air superbe.</p>
+
+<p>La question se trouve, après un quart d’heure, arrêtée par une
+discussion accessoire sur: «Charles a-t-il eu ou n’a-t-il pas eu
+des engelures?»</p>
+
+<p>Vous vous renvoyez des allégations contradictoires, vous ne vous
+croyez plus l’un l’autre, il faut en appeler à des tiers.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Tout ménage a sa cour de cassation qui ne s’occupe jamais du
+fond et qui ne juge que la forme.</p>
+
+<p class="sep1">La bonne est mandée, elle vient, elle est pour votre femme. Il
+est acquis à la discussion que Charles n’a jamais eu d’engelures.</p>
+
+<p>Caroline vous regarde, elle triomphe et vous dit ces ébouriffantes
+paroles: —Tu vois bien qu’il est impossible de mettre
+Charles au collége.</p>
+
+<p>Vous sortez suffoqué de colère. Il n’y a aucun moyen de prouver
+à cette femme qu’il n’existe pas la moindre corrélation entre la
+<span class="pagenum" id="page_537">537</span>
+proposition de mettre son enfant au collége et la chance d’avoir
+ou de ne pas avoir des engelures.</p>
+
+<p>Le soir, devant vingt personnes, après le dîner vous entendez
+cette atroce créature finissant avec une femme sa longue conversation
+par ces mots: —Il voulait mettre Charles au collége, mais
+il a bien vu qu’il fallait encore attendre.</p>
+
+<p>Quelques maris, dans ces sortes de circonstances, éclatent devant
+tout le monde, ils se font minotauriser six semaines après;
+mais ils gagnent ceci, que Charles est mis au collége le jour où
+il lui échappe une indiscrétion. D’autres cassent des porcelaines
+en se livrant à une rage intérieure. Les gens habiles ne disent rien
+et attendent.</p>
+
+<p>La logique de la femme se déploie ainsi dans les moindres faits,
+à propos d’une promenade et d’un meuble à placer, d’un déménagement.
+Cette logique, d’une simplicité remarquable, consiste à
+ne jamais exprimer qu’une seule idée, celle qui formule leur volonté.
+Comme toutes les choses de la nature femelle, ce système
+peut se résoudre par ces deux termes algébriques: Oui. —Non.
+Il y a aussi quelques hochements de tête qui remplacent tout.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4 id="jesuitisme">JÉSUITISME DES FEMMES.</h4>
+
+<p class="nbreak">Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins
+jésuite que la femme la moins jésuite, jugez combien les femmes
+sont jésuites! Elles sont si jésuites, que le plus fin des jésuites
+lui-même ne devinerait pas à quel point une femme est jésuite,
+car il y a mille manières d’être jésuite, et la femme est si habile
+jésuite qu’elle a le talent d’être jésuite sans avoir l’air jésuite. On
+prouve à un jésuite, rarement, mais on lui prouve quelquefois
+qu’il est jésuite; essayez donc de démontrer à une femme qu’elle
+agit ou parle en jésuite; elle se ferait hacher avant d’avouer qu’elle
+est jésuite.</p>
+
+<p>Elle, jésuite! elle, la loyauté, la délicatesse même! Elle, jésuite!
+Mais qu’entend-on par: Être jésuite? Connaît-elle ce que
+c’est que d’être jésuite? Qu’est-ce que les jésuites? Elle n’a jamais
+vu ni entendu de jésuites. «C’est vous qui êtes un jésuite!...»
+et elle vous le démontre en expliquant jésuitiquement que vous
+êtes un subtil jésuite.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_538">538</span>
+Voici un des mille exemples du jésuitisme de la femme, et cet
+exemple constitue la plus horrible des petites misères de la vie
+conjugale, elle en est peut-être la plus grande.</p>
+
+<p>Poussé par les désirs mille fois exprimés, mille fois répétés de
+Caroline, qui se plaignait d’aller à pied; ou de ne pas pouvoir
+remplacer assez souvent son chapeau, son ombrelle, sa robe, quoi
+que ce soit de sa toilette;</p>
+
+<p>De ne pas pouvoir mettre son enfant en matelot, —en lancier, —en
+artilleur de la garde nationale, —en Écossais, les jambes
+nues, avec une toque à plumes, —en jaquette, —en redingote, —en
+sarrau de velours, —en bottes, —en pantalon; de ne pas
+pouvoir lui acheter assez de joujoux, des souris qui trottent toutes
+seules, —de petits ménages complets, etc.;</p>
+
+<p>Ou rendre à madame Deschars ni à madame de Fischtaminel
+leurs politesses: —un bal, —une soirée, —un dîner; ou prendre
+une loge au <ins title="original: spectable">spectacle</ins>, afin de ne plus se placer ignoblement
+aux galeries entre des hommes trop galants, ou grossiers à demi;
+d’avoir à chercher un fiacre à la sortie du spectacle:</p>
+
+<p>—Tu crois faire une économie, tu te trompes, vous dit-elle;
+les hommes sont tous les mêmes! Je gâte mes souliers, je gâte
+mon chapeau, mon châle se mouille, tout se fripe, mes bas de
+soie sont éclaboussés. Tu économises vingt francs de voiture, —non
+pas même vingt francs, car tu prends pour quatre francs
+de fiacre, —seize francs donc! et tu perds pour cinquante
+francs de toilette, puis tu souffres dans ton amour-propre en
+voyant sur ma tête un chapeau fané; tu ne t’expliques pas pourquoi:
+c’est tes damnés fiacres. Je ne te parle pas de l’ennui
+d’être prise et foulée entre les hommes, il paraît que cela t’est indifférent!»</p>
+
+<p>De ne pouvoir acheter un piano au lieu d’en louer un; ou
+suivre les modes. (Il y a des femmes qui ont toutes les nouveautés,
+mais à quel prix?... Elle aimerait mieux se jeter par la croisée
+que de les imiter, car elle vous aime, elle pleurniche. Elle ne comprend
+pas ces femmes-là!) De ne pouvoir s’aller promener aux
+Champs-Élysées, dans sa voiture, mollement couchée, comme
+madame de Fischtaminel. (En voilà une qui entend la vie! et qui
+a un bon mari, et bien appris, et bien discipliné, et heureux! sa
+femme passerait dans le feu pour lui!...)</p>
+
+<p>Enfin, battu dans mille scènes conjugales, battu par les raisonnements
+<span class="pagenum" id="page_539">539</span>
+les plus logiques (feu Tripier, feu Merlin ne sont que
+des enfants, la misère précédente vous l’a maintes fois prouvé),
+battu par les caresses les plus chattes, battu par des larmes, battu
+par vos propres paroles; car, dans ces circonstances, une femme
+est tapie entre les feuilles de sa maison comme un jaguar; elle n’a
+pas l’air de vous écouter, de faire attention à vous; mais s’il vous
+échappe un mot, un geste, un désir, une parole, elle s’en arme,
+elle l’affile, elle vous l’oppose cent et cent fois... battu par des
+singeries gracieuses: «Si tu fais cela, je ferai ceci.» Elles deviennent
+alors plus marchandes que les Juifs, les Grecs (de ceux
+qui vendent des parfums et des petites filles), les Arabes (de ceux
+qui vendent des petits garçons et des chevaux), plus marchandes
+que les Suisses, les Génevois, les banquiers, et, ce qui est pis que
+tout cela, que les Génois!</p>
+
+<p>Enfin, battu comme on est battu, vous vous déterminez à risquer,
+dans une entreprise, une certaine portion de votre capital.
+Un soir, entre chien et loup, côte à côte, ou un matin au réveil,
+pendant que Caroline est là, à moitié éveillée, rose dans ses linges
+blancs, le visage riant dans ses dentelles, vous lui dites: —Tu
+veux ceci! Tu veux cela! Tu m’as dit ceci! Tu m’as dit cela!...
+Enfin, vous énumérez, en un instant, les innombrables fantaisies
+par lesquelles elle vous a maintes et maintes fois crevé le cœur,
+car il n’y a rien de plus affreux que de ne pouvoir satisfaire le
+désir d’une femme aimée! et vous terminez en disant:</p>
+
+<p>—Eh bien! ma chère amie, il se présente une occasion de
+quintupler cent mille francs, et je suis décidé à faire cette affaire.</p>
+
+<p>Elle se réveille, elle se dresse sur ce qu’on est convenu d’appeler
+<i>son séant</i>, elle vous embrasse, oh! la... bien!</p>
+
+<p>—Tu es gentil, est son premier mot.</p>
+
+<p>Ne parlons pas du dernier: c’est une énorme et indicible onomatopée
+assez confuse.</p>
+
+<p>—Maintenant, dit-elle, explique-moi ton affaire!</p>
+
+<p>Et vous tâchez d’expliquer l’affaire. D’abord, les femmes ne
+comprennent aucune affaire, elles ne veulent pas paraître les comprendre;
+elles les comprennent, où, quand, comment? elles doivent
+les comprendre, à leur temps, —dans la saison, —à leur
+fantaisie. Votre chère créature, Caroline, ravie, dit que vous avez
+eu tort de prendre au sérieux ses désirs, ses gémissements, ses envies
+de toilettes. Elle a peur de cette affaire, elle s’effarouche des
+<span class="pagenum" id="page_540">540</span>
+gérants, des actions, et surtout du fonds de roulement, le dividende
+n’est pas clair...</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Les femmes ont toujours peur de ce qui se partage.</p>
+
+<p class="sep1">Enfin, Caroline craint des piéges; mais elle est enchantée de savoir
+qu’elle peut avoir sa voiture, sa loge, les habits variés de son
+enfant, etc. Tout en vous détournant de l’affaire, elle est visiblement
+heureuse de vous voir y mettant vos capitaux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Première époque.</span> —Oh! ma chère, je suis la plus heureuse
+femme de la terre; Adolphe vient de se lancer dans une magnifique
+affaire. Je vais avoir un équipage, oh! bien plus beau que celui de
+madame de Fischtaminel: le sien est passé de mode; le mien aura
+des rideaux à franges... Mes chevaux seront gris de souris, les siens
+sont des alezans, communs comme des pièces de six liards.</p>
+
+<p>—Madame, cette affaire est donc?...</p>
+
+<p>—Oh! superbe, les actions doivent monter; il me l’a expliquée
+avant de s’y jeter: car Adolphe! Adolphe ne fait rien sans prendre
+conseil de moi...</p>
+
+<p>—Vous êtes bien heureuse.</p>
+
+<p>—Le mariage n’est pas tolérable sans une confiance absolue,
+et Adolphe me dit tout.</p>
+
+<p>Vous êtes, vous ou toi, Adolphe, le meilleur mari de Paris, un
+homme adorable, un génie, un cœur, un ange. Aussi êtes-vous
+choyé à en être incommodé. Vous bénissez le mariage. Caroline
+vante les hommes, —ces rois de la création! —les femmes sont
+faites pour eux, —l’homme est généreux, —le mariage est la plus
+belle institution.</p>
+
+<p>Durant trois mois, six mois, Caroline exécute les concertos, les
+solos les plus brillants sur cette phrase adorable: —Je serai
+riche! —j’aurai mille francs par mois pour ma toilette. —Je
+vais avoir un équipage!...</p>
+
+<p>Il n’est plus question de l’enfant que pour savoir dans quel
+collége on le mettra.</p>
+
+<p><span class="smcap">Deuxième époque.</span> —Eh bien! mon cher ami, où donc en est
+cette affaire? —Que devient ton affaire? —Et cette affaire qui
+doit me donner une voiture, etc.?... —Il est bien temps que ton
+affaire finisse!... —Quand se terminera l’affaire? —Elle est bien
+<span class="pagenum" id="page_541">541</span>
+longtemps à se faire, cette affaire-là. —Quand l’affaire sera-t-elle
+finie? —Les actions montent-elles? —Il n’y a que toi pour trouver
+des affaires qui ne se terminent pas.</p>
+
+<p>Un jour, elle vous demande: —Y a-t-il une affaire?</p>
+
+<p>Si vous venez à parler de l’affaire, au bout de huit à dix mois,
+elle répond:</p>
+
+<p>—Ah! cette affaire!... Mais il y a donc vraiment une affaire!</p>
+
+<p>Cette femme, que vous avez crue sotte, commence à montrer
+incroyablement d’esprit quand il s’agit de se moquer de vous. Pendant
+cette période, Caroline garde un silence compromettant quand
+on parle de vous. Ou elle dit du mal des hommes en général: —Les
+hommes ne sont pas ce qu’ils paraissent être: on ne les connaît
+qu’à l’user. —Le mariage a du bon et du mauvais. —Les
+hommes ne savent rien finir.</p>
+
+<p><span class="smcap">Troisième époque.</span> —<i>Catastrophe.</i> —Cette magnifique entreprise
+qui devait donner cinq capitaux pour un, à laquelle ont
+participé les gens les plus défiants, les gens les plus instruits, des
+pairs et des députés, des banquiers, —tous chevaliers de la Légion
+d’honneur, —cette affaire est en liquidation! les plus hardis espèrent
+dix pour cent de leurs capitaux. Vous êtes triste.</p>
+
+<p>Caroline vous a souvent dit: —Adolphe, qu’as-tu? —Adolphe,
+tu as quelque chose.</p>
+
+<p>Enfin, vous apprenez à Caroline le fatal résultat; elle commence
+par vous consoler.</p>
+
+<p>—Cent mille francs de perdus! Il faudra maintenant la plus
+stricte économie, dites-vous imprudemment.</p>
+
+<p>Le jésuitisme de la femme éclate alors sur ce mot économie.
+Le mot économie met le feu aux poudres.</p>
+
+<p>—Ah! voilà ce que c’est que de faire des affaires! Pourquoi
+donc, <i>toi, si prudent</i>, es-tu donc allé compromettre cent mille
+francs? J’étais contre l’affaire, souviens-t’en! <i>Mais</i> <span class="smcap">tu ne m’as
+PAS ÉCOUTÉE</span>!...</p>
+
+<p>Sur ce thème, la discussion s’envenime.</p>
+
+<p>—Vous n’êtes bon à rien, —vous êtes incapable, —les femmes
+seules voient juste. —<ins title="original: Nous">Vous</ins> avez risqué le pain de vos enfants, —elle
+vous en a dissuadé. —Vous ne pouvez pas dire que ce soit
+pour elle. Elle n’a, Dieu merci, aucun reproche à se faire. Cent
+fois par mois elle fait allusion à votre désastre: —Si monsieur
+n’avait pas jeté ses fonds dans une telle entreprise, je pourrais
+<span class="pagenum" id="page_542">542</span>
+avoir ceci, cela. Quand tu voudras faire une affaire, une autre
+fois, tu m’écouteras! Adolphe est atteint et convaincu d’avoir
+perdu cent mille francs à l’étourdie, sans but, comme un sot, sans
+avoir consulté sa femme. Caroline dissuade ses amies de se marier.
+Elle se plaint de l’incapacité des hommes qui dissipent la fortune
+de leurs femmes. Caroline est vindicative! elle est sotte, elle est
+atroce! Plaignez Adolphe! Plaignez-vous, ô maris! O garçons,
+réjouissez-vous!</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>SOUVENIRS ET REGRETS.</h4>
+
+<p class="nbreak">Marié depuis quelques années, votre amour est devenu si placide,
+que Caroline essaye quelquefois le soir de vous réveiller par
+de petits mots piquants. Vous avez je ne sais quoi de calme et de
+tranquille qui impatiente toutes les femmes légitimes. Les femmes
+y trouvent une sorte d’insolence; elles prennent la nonchalance du
+bonheur pour la fatuité de la certitude, car elles ne pensent jamais
+au dédain de leurs inestimables valeurs: leur vertu est alors furieuse
+d’être prise au mot.</p>
+
+<p>Dans cette situation, qui est le fond de la langue de tout mariage,
+et sur laquelle homme et femme doivent compter, aucun
+mari n’ose dire que le pâté d’anguille l’ennuie; mais son appétit
+a certainement besoin des condiments de la toilette, des pensées
+de l’absence, des irritations d’une rivalité supposée.</p>
+
+<p>Enfin, vous vous promenez alors très-bien avec votre femme
+sous le bras, sans serrer le sien contre vos flancs avec la craintive
+et soigneuse cohésion de l’avare tenant son trésor. Vous regardez,
+à droite et à gauche, les curiosités sur les boulevards, en gardant
+votre femme d’un bras lâché et distrait, comme si vous étiez le remorqueur
+d’un gros bateau normand. Allons, soyez francs, mes
+amis! si, derrière votre femme, un admirateur la pressait par mégarde
+ou avec intention, vous n’avez aucune envie de vérifier les
+motifs du passant; d’ailleurs, nulle femme ne s’amuse à faire naître
+une querelle pour si peu de chose. Ce peu de chose, avouons-nous
+encore ceci, n’est-il pas excessivement flatteur pour l’un comme
+pour l’autre?</p>
+
+<p>Vous en êtes là, mais vous n’êtes pas allé plus loin. Cependant,
+<span class="pagenum" id="page_543">543</span>
+vous enterrez au fond de votre cœur et de votre conscience une
+horrible pensée: Caroline n’a pas répondu à votre attente. Caroline
+a des défauts qui, par la haute mer de la lune de miel, restaient
+sous l’eau, et que la marée basse de la lune rousse a découverts.
+Vous vous êtes heurté souvent à ces écueils, vos espérances
+y ont échoué plusieurs fois, plusieurs fois vos désirs de jeune
+homme à marier (où est ce temps!) y ont vu briser leurs embarcations
+pleines de richesses fantastiques: la fleur des marchandises
+a péri, le lest du mariage est resté. Enfin, pour se servir
+d’une locution de la langue parlée, en vous entretenant de votre mariage
+avec vous-même, vous vous dites, en regardant Caroline:
+<i>Ce n’est pas ce que je croyais!</i></p>
+
+<p>Un soir, au bal, dans le monde, chez un ami, n’importe où,
+vous rencontrerez une sublime jeune fille, belle, spirituelle et
+bonne; une âme, oh! une âme céleste! une beauté merveilleuse!
+Voilà bien cette coupe inaltérable de figure ovale, ces traits qui
+doivent résister longtemps à l’action de la vie, ce front gracieux et
+rêveur. L’inconnue est riche, elle est instruite, elle appartient à
+une grande famille; partout elle sera bien ce qu’elle doit être, elle
+saura briller ou s’éclipser; elle offre enfin, dans toute sa gloire et
+dans toute sa puissance, l’être rêvé, votre femme, celle que vous
+vous sentez le pouvoir d’aimer toujours; elle flattera toujours vos
+vanités, elle entendrait et servirait admirablement vos intérêts.
+Enfin, elle est tendre et gaie, cette jeune fille qui réveille toutes
+vos passions nobles! qui allume des désirs éteints!</p>
+
+<p>Vous regardez Caroline avec un sombre désespoir, et voici les
+fantômes de pensées qui frappent, de leurs ailes de chauve-souris,
+de leur bec de vautour, de leur corps de phalène, les parois du
+palais où, comme une lampe d’or, brille votre cervelle, allumée
+par le Désir.</p>
+
+<p class="sep1"><span class="smcap">Première strophe.</span> —Ah! pourquoi me suis-je marié? Ah!
+quelle fatale idée! je me suis laissé prendre à quelques écus! Comment?
+c’est fini, je ne puis avoir qu’une femme. Ah! les Turcs
+ont de l’esprit! On voit que l’auteur du Coran a vécu dans le désert!</p>
+
+<p class="sep1"><span class="smcap">Deuxième strophe.</span> —Ma femme est malade, elle tousse quelquefois
+le matin. Mon Dieu, s’il est dans les décrets de votre sagesse
+de retirer Caroline du monde, faites-le promptement pour
+son bonheur et pour le mien. Cet ange a fait son temps.</p>
+
+<p class="sep1 sepb1"><span class="pagenum" id="page_544">544</span>
+<span class="smcap">Troisième strophe.</span> —Mais je suis un <ins title="original: monsire">monstre</ins>! Caroline est la
+mère de mes enfants!</p>
+
+<p>Votre femme revient avec vous en voiture, et vous la trouvez
+horrible; elle vous parle, vous lui répondez par monosyllabes. Elle
+vous dit: «Qu’as-tu donc?» Vous lui répondez: «Rien.» Elle
+tousse, vous l’engagez à voir, dès demain, le docteur. La médecine
+a ses hasards.</p>
+
+<p class="sep1 sepb1"><span class="smcap">Quatrième strophe.</span> —On m’a dit qu’un médecin, maigrement
+payé par des héritiers, s’écria très-imprudemment: «Ils me rognent
+mille écus, et me doivent quarante mille livres de rente!»
+Oh! je ne regarderais pas aux honoraires, moi!</p>
+
+<p>—Caroline, lui dites-vous à haute voix, il faut prendre garde à
+toi; croise ton châle, soigne-toi, mon ange aimé.</p>
+
+<p>Votre femme est enchantée de vous, vous paraissez vous intéresser
+énormément à elle. Pendant le déshabiller de votre femme,
+vous restez étendu sur la causeuse.</p>
+
+<p>Quand tombe la robe, vous contemplez la divine apparition qui
+vous ouvre la porte d’ivoire des châteaux en Espagne. Extase ravissante!
+vous voyez la sublime jeune fille!... Elle est blanche
+comme la voile du galion qui entre à Cadix <ins title="original: chargée">chargé</ins> de trésors. Elle
+en a les merveilleux bossoirs qui fascinent le négociant avide.
+Votre femme, heureuse d’être admirée, s’explique alors votre air
+taciturne. Cette jeune fille sublime! vous la voyez les yeux fermés;
+elle domine votre pensée, et vous dites alors:</p>
+
+<p class="sep1 sepb1"><span class="smcap">Cinquième et dernière strophe.</span> —Divine! adorable! Existe-t-il
+deux femmes pareilles? Rose des nuits! Tour d’ivoire! Vierge
+céleste! Étoile du soir et du matin!</p>
+
+<p>Chacun a ses petites litanies, vous en avez dit quatre.</p>
+
+<p>Le lendemain, votre femme est ravissante, elle ne tousse plus,
+elle n’a pas besoin de docteur; si elle crève, elle crèvera de santé,
+vous l’avez maudite quatre fois au nom de la jeune fille, et quatre
+fois elle vous a béni. Caroline ne sait pas qu’il frétillait, au fond
+de votre cœur, un petit poisson rouge de la nature des crocodiles,
+enfermé dans l’amour conjugal comme l’autre dans un bocal,
+mais sans coquillages.</p>
+
+<p>Quelques jours auparavant, votre femme avait parlé de vous, en
+termes assez équivoques, à madame de Fischtaminel; votre belle
+amie vient la voir, et Caroline vous compromet alors par des
+<span class="pagenum" id="page_545">545</span>
+regards mouillés et longtemps arrêtés; elle vous vante, elle se
+trouve heureuse.</p>
+
+<p>Vous sortez furieux, vous enragez, et vous êtes heureux de rencontrer
+un ami sur le boulevard, pour y exhaler votre bile.</p>
+
+<p>—Mon ami, ne te marie jamais! Il vaut mieux voir tes héritiers
+emportant tes meubles pendant que tu râles, il vaut mieux rester
+deux heures sans boire, à l’agonie, assassiné de paroles testamentaires
+par une garde-malade comme celle que Henri Monnier met
+si cruellement en scène dans sa terrible peinture des derniers
+moments d’un célibataire! Ne te marie sous aucun prétexte!</p>
+
+<p>Heureusement vous ne revoyez plus la sublime jeune fille! Vous
+êtes sauvé de l’enfer où vous conduisaient de criminelles pensées,
+vous retombez dans le purgatoire de votre bonheur conjugal; mais
+vous commencez à faire attention à madame de Fischtaminel, que
+vous avez adorée sans pouvoir arriver jusqu’à elle quand vous étiez
+garçon.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>OBSERVATION.</h4>
+
+<p class="nbreak">Arrivé à cette hauteur dans la latitude ou la longitude de
+l’océan conjugal, il se déclare un petit mal chronique, intermittent,
+assez semblable à des rages de dents... Vous m’arrêtez, je le
+vois, pour me dire: —«Comment relève-t-on la hauteur dans
+cette mer? Quand un mari peut-il se savoir à ce point nautique;
+et peut-on en éviter les écueils?»</p>
+
+<p>On se trouve là, comprenez-vous? aussi bien après dix mois de
+mariage qu’après dix ans: c’est selon la marche du vaisseau,
+selon sa voilure, selon la mousson, la force des courants, et surtout
+selon la composition de l’équipage. Eh bien, il y a cet avantage
+que les marins n’ont qu’une manière de prendre le point, tandis
+que les maris en ont mille de trouver le leur.</p>
+
+<p><span class="smcap">Exemples.</span> Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, devenue
+tout bonnement votre femme, s’appuie beaucoup trop sur votre
+bras en se promenant sur le Boulevard, ou trouve beaucoup plus
+distingué de ne plus vous donner le bras;</p>
+
+<p>Ou elle voit des hommes plus ou moins jeunes, plus ou moins
+bien mis, quand autrefois elle ne voyait personne, même quand le
+<span class="pagenum" id="page_546">546</span>
+Boulevard était noir de chapeaux et battu par plus de bottes que
+de bottines;</p>
+
+<p>Ou, quand vous rentrez, elle dit: «—Ce n’est rien, c’est
+Monsieur!» au lieu de: «—Ah! c’est Adolphe!» qu’elle disait
+avec un geste, un regard, un accent qui faisaient penser à ceux qui
+l’admiraient: Enfin, en voilà une heureuse! (Cette exclamation
+d’une femme implique deux temps: celui pendant lequel elle est
+sincère, celui pendant lequel elle est hypocrite avec: «—Ah!
+c’est Adolphe.» Quand elle s’écrie: «—Ce n’est rien, c’est
+Monsieur!» elle ne daigne plus jouer la comédie.)</p>
+
+<p>Ou, si vous revenez un peu tard (onze heures, minuit), elle...
+ronfle!!! odieux indice!</p>
+
+<p>Ou, elle met ses bas devant vous... (Dans le mariage anglais,
+ceci n’arrive qu’une seule fois dans la vie conjugale d’une lady;
+le lendemain, elle part pour le continent avec un <i>captain</i> quelconque,
+et ne pense plus à mettre ses bas.)</p>
+
+<p>Ou... mais restons-en là.</p>
+
+<p>Ceci s’adresse à des marins ou maris familiarisés avec <small>LA
+CONNAISSANCE DES TEMPS</small>.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LE TAON CONJUGAL.</h4>
+
+<p class="nbreak">Eh bien! sous cette ligne voisine d’un signe tropical sur le nom
+duquel le bon goût interdit de faire une plaisanterie vulgaire et indigne
+de ce spirituel ouvrage, il se déclare une horrible petite misère
+ingénieusement appelée le Taon Conjugal, de tous les cousins,
+moustiques, taracanes, puces et scorpions, le plus impatientant, en
+ce qu’aucune moustiquaire n’a pu être inventée pour s’en préserver.
+Le Taon ne pique pas sur-le-champ: il commence à tintinnuler
+à vos oreilles, et <i>vous ne savez pas encore ce que c’est</i>.</p>
+
+<p>Ainsi, à propos de rien, de l’air le plus naturel du monde, Caroline
+dit: —Madame Deschars avait une bien belle robe, hier...</p>
+
+<p>—Elle a du goût, répond Adolphe sans en penser un mot.</p>
+
+<p>—C’est son mari qui la lui a donnée, réplique Caroline en haussant
+les épaules.</p>
+
+<p>—Ah!</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-13.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-13.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">M. DESCHARS.</p>
+ <p class="caption3">Ce n’est pas M. Deschars qui se conduirait&nbsp;ainsi.</p>
+ <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_547">547</span>
+—Oui, une robe de quatre cents francs! Elle a tout ce qui se
+fait de plus beau en velours...</p>
+
+<p>—Quatre cents francs! s’écrie Adolphe en prenant la pose de
+l’apôtre Thomas.</p>
+
+<p>—Mais il y a deux lés de rechange et un corsage...</p>
+
+<p>—Il fait bien les choses, monsieur Deschars! reprend Adolphe
+en se réfugiant dans la plaisanterie.</p>
+
+<p>—Tous les hommes n’ont pas de ces attentions-là, dit Caroline
+sèchement.</p>
+
+<p>—Quelles attentions?...</p>
+
+<p>—Mais, Adolphe... penser aux lés de rechange et à un corsage
+pour faire encore servir la robe quand elle ne sera plus de mise,
+décolletée...</p>
+
+<p>Adolphe se dit en lui-même: —Caroline veut une robe.</p>
+
+<p>Le pauvre homme!...</p>
+
+<p>Quelque temps après, monsieur Deschars a renouvelé la chambre
+de sa femme. Puis monsieur Deschars a fait remonter à la nouvelle
+mode les diamants de sa femme. Monsieur Deschars ne sort jamais
+sans sa femme, ou ne laisse sa femme aller nulle part sans lui donner
+le bras.</p>
+
+<p>Si vous apportez quoi que ce soit à Caroline, ce n’est jamais
+aussi bien que ce qu’a fait monsieur Deschars. Si vous vous permettez
+le moindre geste, la moindre parole un peu trop vifs; si
+vous parlez un peu haut, vous entendez cette phrase sibilante et
+vipérine:</p>
+
+<p>—Ce n’est pas monsieur Deschars qui se conduirait ainsi! Prends
+donc monsieur Deschars pour modèle.</p>
+
+<p>Enfin, l’imbécile monsieur Deschars apparaît dans votre ménage
+à tout moment et à propos de tout.</p>
+
+<p>Ce mot: «—Vois donc un peu si monsieur Deschars se permet
+jamais...» est une épée de Damoclès, ou ce qui est pis, une
+épingle; et votre amour-propre est la pelote où votre femme la
+fourre continuellement, la retire et la refourre, sous une foule de
+prétextes inattendus et variés, en se servant d’ailleurs des termes
+d’amitié les plus câlins ou avec des façons assez gentilles.</p>
+
+<p>Adolphe, taonné jusqu’à se voir tatoué de piqûres, finit par faire
+ce qui se fait en bonne police, en gouvernement, en stratégie.
+(<i>Voyez</i> l’ouvrage de Vauban sur l’attaque et la défense des places
+fortes.) Il avise madame de Fischtaminel, femme encore jeune,
+<span class="pagenum" id="page_548">548</span>
+élégante, un peu coquette, et il la pose (le scélérat se proposait
+ceci depuis longtemps) comme un moxa sur l’épiderme excessivement
+chatouilleux de Caroline.</p>
+
+<p>O vous qui vous écriez souvent: «—Je ne sais pas ce qu’a ma
+femme!...» vous baiserez cette page de philosophie transcendante,
+car vous allez y trouver <i>la clef du caractère de toutes les femmes</i>!...
+Mais les connaître aussi bien que je les connais, ce ne sera
+pas les connaître beaucoup: elles ne se connaissent pas elles-mêmes!
+Enfin, Dieu, vous le savez, s’est trompé sur le compte de
+la seule qu’il ait eue à gouverner et qu’il avait pris le soin de faire.</p>
+
+<p>Caroline veut bien piquer Adolphe à toute heure, mais cette faculté
+de lâcher de temps en temps une guêpe au conjoint (terme judiciaire)
+est un droit exclusivement réservé à l’épouse. Adolphe
+devient un monstre s’il détache sur sa femme une seule mouche.
+De Caroline, c’est de charmantes plaisanteries, un badinage pour
+égayer la vie à deux, et dicté surtout par les intentions les plus
+pures; tandis que, d’Adolphe, c’est une cruauté de Caraïbe, une
+méconnaissance du cœur de sa femme et un plan arrêté de lui causer
+du chagrin. Ceci n’est rien.</p>
+
+<p>—Vous aimez donc bien madame de Fischtaminel? demande
+Caroline. Qu’a-t-elle donc dans l’esprit ou dans les manières de si
+séduisant, cette araignée-là?</p>
+
+<p>—Mais, Caroline...</p>
+
+<p>—Oh! ne prenez pas la peine de nier ce goût bizarre, dit-elle
+en arrêtant une négation sur les lèvres d’Adolphe, il y a longtemps
+que je m’aperçois que vous me préférez cet échalas (madame de
+Fischtaminel est maigre). Eh bien! allez... vous aurez bientôt reconnu
+la différence.</p>
+
+<p>Comprenez-vous? Vous ne pouvez pas soupçonner Caroline d’avoir
+le moindre goût pour monsieur Deschars (un gros homme
+commun, rougeaud, un ancien notaire), tandis que vous aimez
+madame de Fischtaminel! Et alors Caroline, cette Caroline dont
+l’innocence vous a tant fait souffrir, Caroline qui s’est familiarisée
+avec le monde, Caroline devient spirituelle: vous avez deux Taons
+au lieu d’un.</p>
+
+<p>Le lendemain elle vous demande, en prenant un petit air bon
+enfant: —Où en êtes-vous avec madame de Fischtaminel?...</p>
+
+<p>Quand vous sortez, elle vous dit: —Va, mon ami, va prendre
+les eaux!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_549">549</span>
+Car, dans leur colère contre une rivale, toutes les femmes, même
+les duchesses, emploient l’invective, et s’avancent jusque dans les
+tropes de la Halle; elles font alors arme de tout.</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-14.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-14.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">MADAME FISCHTAMINEL.</p>
+ <p class="caption3">Qu’a-t-elle donc dans l’esprit et les&nbsp;manières,
+cette.....&nbsp;araignée-là?</p>
+ <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p>
+</div>
+
+<p>Vouloir convaincre Caroline d’erreur et lui prouver que madame
+de Fischtaminel vous est indifférente, vous coûterait trop
+cher. C’est une sottise qu’un homme d’esprit ne commet pas dans
+son ménage: il y perd son pouvoir et il s’y ébrèche.</p>
+
+<p>Oh! Adolphe, tu es arrivé malheureusement à cette saison si ingénieusement
+nommée l’<i>été de la Saint-Martin du mariage</i>.
+Hélas! il faut, chose délicieuse! reconquérir ta femme, ta Caroline,
+la reprendre par la taille, et devenir le meilleur des maris en
+tâchant de deviner ce qui lui plaît, afin de faire à son plaisir au lieu
+de faire à ta volonté! Toute la question est là désormais.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LES TRAVAUX FORCÉS.</h4>
+
+<p class="nbreak">Admettons ceci, qui, selon nous, est une vérité remise à neuf:</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">La plupart des hommes ont toujours un peu de l’esprit qu’exige
+une situation difficile, quand ils n’ont pas tout l’esprit de cette situation.</p>
+
+<p class="sep1">Quant aux maris qui sont au-dessous de leur position, il est impossible
+de s’en occuper: il n’y a pas de lutte, ils entrent dans la
+classe nombreuse des <i>Résignés</i>.</p>
+
+<p>Adolphe se dit donc: —Les femmes sont des enfants: présentez-leur
+un morceau de sucre, vous leur faites danser très-bien
+toutes les contredanses que dansent les enfants gourmands; mais
+il faut toujours avoir une dragée, la leur tenir haut, et... que le
+goût des dragées ne leur passe point. Les Parisiennes (Caroline est
+de Paris) sont excessivement vaines, elles sont gourmandes!... On
+ne gouverne les hommes, on ne se fait des amis, qu’en les prenant
+tous par leurs vices, en flattant leurs passions: ma femme
+est à moi!</p>
+
+<p>Quelques jours après, pendant lesquels Adolphe a redoublé
+d’attentions pour sa femme, il lui tient ce langage:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_550">550</span>
+—Tiens, Caroline, amusons-nous! il faut bien que tu mettes ta
+nouvelle robe (la pareille à celle de madame Deschars), et... ma
+foi, nous irons voir quelque bêtise aux Variétés.</p>
+
+<p>Ces sortes de propositions rendent toujours les femmes légitimes
+de la plus belle humeur. Et d’aller! Adolphe a commandé pour
+deux, chez Borrel, au Rocher de Cancale, un joli petit dîner fin.</p>
+
+<p>—Puisque nous allons aux Variétés, dînons au cabaret! s’écrie
+Adolphe sur les boulevards en ayant l’air de se livrer à une improvisation
+généreuse.</p>
+
+<p>Caroline, heureuse de cette apparence de bonne fortune, s’engage
+alors dans un petit salon où elle trouve la nappe mise et le
+petit service coquet offert par Borrel aux gens assez riches pour
+payer le local destiné aux grands de la terre qui se font petits pour
+un moment.</p>
+
+<p>Les femmes, dans un dîné <ins title="original: prié">privé</ins>, mangent peu: leur secret harnais
+les gêne, elles ont le corset de parade, elles sont en présence
+de femmes dont les yeux et la langue sont également redoutables.
+Elles aiment, non pas la bonne, mais la jolie chère: sucer des
+écrevisses, gober des cailles au gratin, tortiller l’aile d’un coq de
+bruyère, et commencer par un morceau de poisson bien frais, relevé
+par une de ces sauces qui font la gloire de la cuisine française.
+La France règne par le goût en tout: le dessin, les modes, etc. La
+sauce est le triomphe du goût, en cuisine. Donc, grisettes, bourgeoises
+et duchesses sont enchantées d’un bon petit dîner arrosé de
+vins exquis, pris en petite quantité, terminé par des fruits comme
+il n’en vient qu’à Paris, surtout quand on va digérer ce petit dîner
+au spectacle, dans une bonne loge, en écoutant des bêtises, celles
+de la scène, et celles qu’on leur dit à l’oreille pour expliquer celles
+de la scène. Seulement l’addition du restaurant est de cent francs,
+la loge en coûte trente, et les voitures, la toilette (gants frais, bouquet,
+etc.) autant. Cette galanterie monte à un total de cent
+soixante francs, quelque chose comme quatre mille francs par
+mois, si l’on va souvent à l’Opéra-Comique, aux Italiens et au
+grand Opéra. Quatre mille francs par mois valent aujourd’hui
+deux millions de capital. Mais tout <i>honneur conjugal</i> vaut cela.</p>
+
+<p>Caroline dit à ses amies des choses qu’elle croit excessivement
+flatteuses, mais qui font faire la moue à un mari spirituel.</p>
+
+<p>—Depuis quelque temps, Adolphe est charmant. Je ne sais
+pas ce que j’ai fait pour mériter tant de gracieusetés, mais il me
+<span class="pagenum" id="page_551">551</span>
+comble. Il ajoute du prix à tout par ces délicatesses qui nous <i>impressionnent</i>
+tant, nous autres femmes... Après m’avoir <ins title="original: mené">menée</ins>
+lundi au Rocher de Cancale, il m’a soutenu que Véry faisait aussi
+bien la cuisine que Borrel, et il a recommencé la partie dont je
+vous ai parlé, mais en m’offrant au dessert un coupon de loge à
+l’Opéra. L’on donnait <span class="smcap">Guillaume Tell</span>, qui, vous le savez, est
+ma passion.</p>
+
+<p>—Vous êtes bien heureuse, répond madame Deschars sèchement,
+et avec une évidente jalousie.</p>
+
+<p>—Mais une femme qui remplit bien ses devoirs mérite, il me
+semble, ce bonheur...</p>
+
+<p>Quand cette phrase atroce se promène sur les lèvres d’une
+femme mariée, il est clair qu’elle <i>fait son devoir</i>, à la façon des
+écoliers, pour la récompense qu’elle attend. Au collége, on veut
+gagner des exemptions; en mariage, on espère un châle, un bijou.
+Donc, plus d’amour!</p>
+
+<p>—Moi, ma chère (madame Deschars est piquée), moi, je suis
+raisonnable. Deschars faisait de ces folies-là...<a id="fnanchor_4" href="#footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, j’y ai mis bon
+ordre. Écoutez donc, ma petite, nous avons deux enfants, et j’avoue
+que cent ou deux cents francs sont une considération pour
+moi, mère de famille.</p>
+
+<div class="fnotes">
+<p><a id="footnote_4" href="#fnanchor_4"><span class="label">[4]</span></a>
+Mensonge à triple péché mortel (mensonge, orgueil, envie) que se permettent
+les dévotes, car madame Deschars est une dévote atrabilaire; elle ne
+manque pas un office à Saint-Roch <i>depuis qu’elle a quêté avec la reine</i>.</p>
+
+<p class="rsign">(NOTE DE L’AUTEUR.)</p>
+</div>
+
+<p>—Eh! madame, dit madame de Fischtaminel, il vaut mieux
+que nos maris aillent en partie fine avec nous que...</p>
+
+<p>—Deschars?... dit brusquement madame Deschars en se levant
+et saluant.</p>
+
+<p>Le sieur Deschars (homme annulé par sa femme) n’entend pas
+alors la fin de cette phrase, par laquelle il apprendrait qu’on peut
+manger son bien avec des femmes excentriques.</p>
+
+<p>Caroline, flattée dans toutes ses vanités, se rue alors dans toutes
+les douceurs de l’orgueil et de la gourmandise, deux délicieux péchés
+capitaux. Adolphe regagne du terrain; mais, hélas! (cette
+réflexion vaut un sermon de Petit Carême) le péché, comme toute
+volupté, contient son aiguillon. De même qu’un Autocrate, le
+Vice ne tient pas compte de mille délicieuses flatteries devant un
+<span class="pagenum" id="page_552">552</span>
+seul pli de rose qui l’irrite. Avec lui, l’homme doit aller <i lang="it">crescendo</i>!...
+et toujours.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Le Vice, le Courtisan, le Malheur et l’Amour ne connaissent
+que le <i>présent</i>.</p>
+
+<p class="sep1">Au bout d’un temps difficile à déterminer, Caroline se regarde
+dans la glace, au dessert, et voit des rubis fleurissant sur ses pommettes
+et sur les ailes si pures de son nez. Elle est de mauvaise
+humeur au spectacle, et vous ne savez pas pourquoi, vous,
+Adolphe, si fièrement posé dans votre cravate! vous qui tendez
+votre torse en homme satisfait.</p>
+
+<p>Quelques jours après, la couturière arrive, elle essaye une robe,
+elle rassemble ses forces, elle ne parvient pas à l’agrafer... On appelle
+la femme de chambre. Après un tirage de la force de deux
+chevaux, un vrai treizième travail d’Hercule, il se déclare un
+hiatus de deux pouces. L’inexorable couturière ne peut cacher
+à Caroline que sa taille a changé. Caroline, l’aérienne Caroline,
+menace d’être pareille à madame Deschars. En terme vulgaire,
+elle épaissit. On laisse Caroline atterrée.</p>
+
+<p>—Comment avoir, comme cette grosse madame Deschars, des
+cascades de chairs à la Rubens? Et c’est vrai... se dit-elle, Adolphe
+est un profond scélérat. Je le vois, il veut faire de moi une mère
+Gigogne! et m’ôter mes moyens de séduction!</p>
+
+<p>Caroline veut bien désormais aller aux Italiens, elle y accepte
+un tiers de loge, mais elle trouve <i>très-distingué</i> de peu manger,
+et refuse les parties fines de son mari.</p>
+
+<p>—Mon ami, dit-elle, une femme comme il faut ne saurait
+aller là si souvent... On entre une fois par plaisanterie dans ces
+boutiques; mais s’y montrer habituellement?... fi donc!</p>
+
+<p>Borrel et Véry, ces illustrations du Fourneau, perdent chaque
+jour mille francs de recette à ne pas avoir une entrée spéciale pour
+les voitures. Si une voiture pouvait se glisser sous une porte cochère,
+et sortir par une autre en jetant une femme au péristyle
+d’un escalier élégant, combien de clientes leur amèneraient de
+bons, gros, riches clients!</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">La coquetterie tue la gourmandise.</p>
+
+<p class="sep1"><span class="pagenum" id="page_553">553</span>
+Caroline en a bientôt assez du théâtre, et le diable seul peut
+savoir la cause de ce dégoût. Excusez Adolphe! un mari n’est pas
+le diable.</p>
+
+<p>Un bon tiers des Parisiennes s’ennuie au spectacle, à part quelques
+escapades, comment aller rire et mordre au fruit d’une indécence, —aller
+respirer le poivre long d’un gros mélodrame, —s’extasier
+à des décorations, etc. Beaucoup d’entre elles ont les
+oreilles rassasiées de musique, et ne vont aux Italiens que pour les
+chanteurs, ou, si vous voulez, pour remarquer les différences dans
+l’exécution. Voici ce qui soutient les théâtres: les femmes y sont
+un spectacle avant et après la pièce. La vanité seule paye du prix
+exorbitant de quarante francs trois heures de plaisir contestable,
+pris en mauvais air et à <ins title="original: grand">grands</ins> frais, sans compter les rhumes attrapés
+en sortant. Mais se montrer, se faire voir, recueillir les regards
+de cinq cents hommes!... quelle franche lippée! dirait Rabelais.</p>
+
+<p>Pour cette précieuse récolte, engrangée par l’amour-propre, il
+faut être remarqué. Or, une femme et son mari sont peu regardés.
+Caroline a le chagrin de voir la salle toujours préoccupée des
+femmes qui ne sont pas avec leurs maris, des femmes excentriques.
+Or, le faible loyer qu’elle touche de ses efforts, de ses toilettes
+et de ses poses, ne compensant guère à ses yeux la fatigue,
+la dépense et l’ennui, bientôt il en est du spectacle comme de la
+bonne chère: la bonne cuisine la faisait engraisser, le théâtre la
+fait jaunir.</p>
+
+<p>Ici Adolphe (ou tout homme à la place d’Adolphe) ressemble à
+ce paysan du Languedoc qui souffrait horriblement d’un <i>agacin</i>
+(en français, cor; mais le mot de la langue d’Oc n’est-il pas plus
+joli?). Ce paysan enfonçait son pied de deux pouces dans les cailloux
+les plus aigus du chemin, en disant à son agacin: —<i>Troun
+de Diou! de bagasse</i>! si tu mé fais souffrir, jé té lé rends bien.</p>
+
+<p>—En vérité, dit Adolphe profondément désappointé le jour où
+on reçoit de sa femme un refus motivé, je voudrais bien savoir ce
+qui peut vous plaire...</p>
+
+<p>Caroline regarde son mari du haut de sa grandeur, et lui dit,
+après un temps digne d’une actrice: —Je ne suis ni une oie de
+Strasbourg, ni une girafe.</p>
+
+<p>—On peut, en effet, mieux employer quatre mille francs par
+mois, répond Adolphe.</p>
+
+<p>—Que veux-tu dire?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_554">554</span>
+—Avec le quart de cette somme, offert à d’estimables forçats,
+à de jeunes libérés, à d’honnêtes criminels, on devient un personnage,
+un petit Manteau-Bleu! reprend Adolphe, et une jeune
+femme est alors fière de son mari.</p>
+
+<p>Cette phrase est le cercueil de l’amour! aussi Caroline la prend-elle
+en très-mauvaise part. Il s’ensuit une explication. Ceci rentre
+dans les milles facéties du chapitre suivant, dont le titre doit faire
+sourire les amants aussi bien que les époux. S’il y a des rayons
+jaunes, pourquoi n’y aurait-il pas des jours de cette couleur
+excessivement conjugale?</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LES RISETTES JAUNES.</h4>
+
+<p class="nbreak">Arrivé dans ces eaux, vous jouissez alors de ces petites scènes
+qui, dans le grand opéra du mariage, représentent des intermèdes,
+et dont voici le type.</p>
+
+<p>Vous êtes un soir seuls, après dîner, et vous vous êtes déjà tant
+de fois trouvés seuls que vous éprouvez le besoin de vous dire de
+petits mots piquants, comme ceci, donné pour exemple.</p>
+
+<p>—Prends garde à toi Caroline, dit Adolphe, qui a sur le cœur
+tant d’efforts inutiles, il me semble que ton nez a l’impertinence
+de rougir à domicile tout aussi bien qu’au restaurant.</p>
+
+<p>—Tu n’es pas dans tes jours d’amabilité!...</p>
+
+<h5>RÈGLE GÉNÉRALE.</h5>
+
+<p class="nbreak">Aucun homme n’a pu découvrir le moyen de donner un conseil
+d’ami à aucune femme, pas même à la sienne.</p>
+
+<p class="sep1">—Que veux-tu, ma chère, peut-être es-tu trop serrée dans ton
+corset, et l’on se donne ainsi des maladies...</p>
+
+<p>Aussitôt qu’un homme a dit cette phrase n’importe à quelle
+femme, cette femme (elle sait que les buscs sont souples) saisit son
+busc par le bout qui regarde en contre-bas, et le soulève en disant,
+comme Caroline:</p>
+
+<p>—Vois, on peut y mettre la main! jamais je ne me serre.</p>
+
+<p>—Ce sera donc l’estomac...</p>
+
+<p>—Qu’est-ce que l’estomac a de commun avec le nez?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_555">555</span>
+—L’estomac est un centre qui communique avec tous les
+organes.</p>
+
+<p>—Le nez est donc un organe?</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Ton organe te sert bien mal en ce moment... (Elle lève les
+yeux et hausse les épaules.) Voyons! que t’ai-je fait, Adolphe?</p>
+
+<p>—Mais rien, je plaisante, et j’ai le malheur de ne pas te plaire,
+répond Adolphe en souriant.</p>
+
+<p>—Mon malheur, à moi, c’est d’être ta femme. Oh! que ne
+suis-je celle d’un autre!</p>
+
+<p>—Nous sommes d’accord!</p>
+
+<p>—Si, me nommant autrement, j’avais la naïveté de dire, comme
+les coquettes qui veulent savoir où elles en sont avec un homme:
+«Mon nez est d’un rouge inquiétant!» en me regardant à la
+glace avec des minauderies de singe, tu me répondrais: «Oh!
+madame, vous vous calomniez! D’abord, cela ne se voit pas; puis
+c’est en harmonie avec la couleur de votre teint... Nous sommes
+d’ailleurs tous ainsi après dîner!» et tu partirais de là pour me
+faire des compliments... Est-ce que je dis, moi, que tu engraisses,
+que tu prends des couleurs de maçon, et que j’aime les hommes
+pâles et maigres?...</p>
+
+<p>On dit à Londres: <i>Ne touchez pas à la hache!</i> En France, il
+faut dire: Ne touchez pas au nez de la femme...</p>
+
+<p>—Et tout cela pour un peu trop de cinabre naturel! s’écrie
+Adolphe. Prends-t’en au bon Dieu, qui se mêle d’étendre de la
+couleur plus dans un endroit que dans un autre, non à moi... qui
+t’aime... qui te veux parfaite, et qui te crie: Gare!</p>
+
+<p>—Tu m’aimes trop, alors, car depuis quelque temps tu t’étudies
+à me dire des choses désagréables, tu cherches à me dénigrer
+sous prétexte de me perfectionner... J’ai été trouvée parfaite, il y
+a cinq ans...</p>
+
+<p>—Moi, je te trouve mieux que parfaite, tu es charmante!...</p>
+
+<p>—Avec trop de cinabre?</p>
+
+<p>Adolphe, qui voit sur la figure de sa femme un air hyperboréen,
+s’approche, se met sur une chaise à côté d’elle. Caroline, ne pouvant
+pas décemment s’en aller, donne un coup de côté sur sa
+robe comme pour opérer une séparation. Ce mouvement-là, certaines
+femmes l’accomplissent avec une impertinence provocante;
+mais il a deux significations: c’est, en terme de whist, ou <i>une
+<span class="pagenum" id="page_556">556</span>
+invite au roi</i>, ou <i>une renonce</i>. En ce moment, Caroline renonce.</p>
+
+<p>—Qu’as-tu? dit Adolphe.</p>
+
+<p>—Voulez-vous un verre d’eau et de sucre? demande Caroline en
+s’occupant de votre hygiène et prenant (en charge) son rôle de servante.</p>
+
+<p>—Pourquoi?</p>
+
+<p>—Mais vous n’avez pas la digestion aimable, vous devez souffrir
+beaucoup. Peut-être faut-il mettre une goutte d’eau-de-vie
+dans le verre d’eau sucrée? Le docteur a parlé de cela comme
+d’un remède excellent...</p>
+
+<p>—Comme tu t’occupes de mon estomac!</p>
+
+<p>—C’est un centre, il communique à tous les organes, il agira
+sur le cœur, et de là peut-être sur la langue.</p>
+
+<p>Adolphe se lève et se promène sans rien dire, mais il pense à
+tout l’esprit que sa femme acquiert; il la voit grandissant chaque
+jour en force, en acrimonie; elle devient d’une intelligence dans
+le taquinage et d’une puissance militaire dans la dispute qui lui
+<ins title="original: rappelle">rappellent</ins> Charles XII et les Russes. Caroline, en ce moment, se
+livre à une mimique inquiétante: elle a l’air de se trouver mal.</p>
+
+<p>—Souffrez-vous? dit Adolphe pris par où les femmes nous
+prennent toujours, par la générosité.</p>
+
+<p>—Ça fait mal au cœur, après le dîner, de voir un homme
+allant et venant comme un balancier de pendule. Mais vous voilà
+bien: il faut toujours que vous vous agitiez... Êtes-vous drôles...
+Les hommes sont plus ou moins fous...</p>
+
+<p>Adolphe s’assied au coin de la cheminée opposé à celui que sa
+femme occupe, et il y reste pensif: le mariage lui apparaît avec ses
+steppes meublés d’orties.</p>
+
+<p>—Eh bien! tu boudes?... dit Caroline après un demi-quart
+d’heure donné à l’observation de la figure maritale.</p>
+
+<p>—Non, j’étudie, répond Adolphe.</p>
+
+<p>—Oh! quel caractère infernal tu as!... dit-elle en haussant les
+épaules. Est-ce à cause de ce que je t’ai dit sur ton ventre, sur ta
+taille et sur ta digestion? Tu ne vois donc pas que je voulais te rendre
+la monnaie de ton cinabre? Tu prouves que les hommes sont aussi
+coquets que les femmes... (Adolphe reste froid.) Sais-tu que cela
+me semble très-gentil à vous de prendre nos qualités... (Profond
+silence.) On plaisante, et tu te fâches... (elle regarde Adolphe),
+car tu es fâché... Je ne suis pas comme toi, moi: je ne peux pas
+<span class="pagenum" id="page_557">557</span>
+supporter l’idée de t’avoir fait un peu de peine! Et c’est pourtant
+une idée qu’un homme n’aurait jamais eue, que d’attribuer ton
+impertinence à quelque embarras dans ta digestion. Ce n’est plus
+<i>mon Dodofe</i>! c’est son ventre qui s’est trouvé assez grand pour
+parler... Je ne te savais pas ventriloque, voilà tout...</p>
+
+<p>Caroline regarde Adolphe en souriant: Adolphe se tient comme
+gommé.</p>
+
+<p>—Non, il ne rira pas... Et vous appelez cela, dans votre jargon,
+avoir du caractère... Oh! comme nous sommes bien meilleures!</p>
+
+<p>Elle vient s’asseoir sur les genoux d’Adolphe, qui ne peut s’empêcher
+de sourire. Ce sourire, extrait à l’aide de la machine à vapeur,
+elle le guettait pour s’en faire une arme.</p>
+
+<p>—Allons, mon bon homme, avoue tes torts! dit-elle alors.
+Pourquoi bouder? Je t’aime, moi, comme tu es! Je te vois tout
+aussi mince que quand je t’ai épousé... plus mince même.</p>
+
+<p>—Caroline, quand on en arrive à se tromper sur ces petites
+choses-là... quand on se fait des concessions et qu’on ne reste pas
+fâché, tout rouge... sais-tu ce qui en est?...</p>
+
+<p>—Eh bien? dit Caroline inquiète de la pose dramatique que
+prend Adolphe.</p>
+
+<p>—On s’aime moins.</p>
+
+<p>—Oh! gros monstre, je te comprends: tu restes fâché pour
+me faire croire que tu m’aimes.</p>
+
+<p>Hélas! avouons-le! Adolphe dit la vérité de la seule manière de
+la dire: en riant.</p>
+
+<p>—Pourquoi m’as-tu fait de la peine? dit-elle. Ai-je un tort?
+ne vaut-il pas mieux me l’expliquer gentiment plutôt que de me
+dire grossièrement (elle enfle sa voix): «Votre nez rougit!» Non,
+ce n’est pas bien! Pour te plaire, je vais employer une expression
+de ta belle Fischtaminel: «<i>Ce n’est pas d’un gentleman!</i>»</p>
+
+<p>Adolphe se met à rire et paye les frais du raccommodement;
+mais au lieu d’y découvrir ce qui peut plaire à Caroline et le moyen
+de se l’attacher, il reconnaît par où Caroline l’attache à elle.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4><span class="pagenum" id="page_558">558</span>
+NOSOGRAPHIE DE LA VILLA.</h4>
+
+<p class="nbreak">Est-ce un agrément de ne pas savoir ce qui plaît à sa femme quand
+on est marié?... Certaines femmes (cela se rencontre encore en
+province) sont assez naïves pour dire assez promptement ce qu’elles
+veulent ou ce qui leur plaît. Mais à Paris, presque toutes les
+femmes éprouvent une certaine jouissance à voir un homme aux
+écoutes de leur cœur, de leurs caprices, de leurs désirs, trois
+expressions d’une même chose! et tournant, virant, allant, se
+démenant, se désespérant, comme un chien qui cherche un maître.</p>
+
+<p>Elles nomment cela <i>être aimées</i>, les malheureuses!... Et bon
+nombre se disent en elles-mêmes, comme Caroline: —Comment
+s’en tirera-t-il?</p>
+
+<p>Adolphe en est là. Dans ces circonstances, le digne et excellent
+Deschars, ce modèle du mari bourgeois, invite le ménage
+Adolphe et Caroline à inaugurer une charmante maison de campagne.
+C’est une occasion que les Deschars ont saisie par son feuillage,
+une folie d’hommes de lettres, une délicieuse villa où l’artiste
+a enfoui cent mille francs, et vendue à la criée onze mille francs.
+Caroline a quelque jolie toilette à essayer, un chapeau à plumes en
+saule pleureur: c’est ravissant à montrer en tilbury. On laisse le
+petit Charles à sa grand’mère. On donne congé aux domestiques.
+On part avec le sourire d’un ciel bleu, lacté de nuages, uniquement
+pour en rehausser l’effet. On respire le bon air, on le fend
+par le trot du gros cheval normand sur qui le printemps agit. Enfin
+l’on arrive à Marnes, au-dessus de Ville-d’Avray, où les Deschars
+se pavanent dans une villa copiée sur une villa de Florence et entourée
+de prairies suisses, sans tous les inconvénients des Alpes.</p>
+
+<p>—Mon Dieu! quelles délices qu’une semblable maison de campagne!
+s’écrie Caroline en se promenant dans les bois admirables
+qui bordent Marnes et Ville-d’Avray. On est heureux par les yeux
+comme si l’on y avait un cœur!</p>
+
+<p>Caroline, ne pouvant prendre qu’Adolphe, prend alors Adolphe,
+qui redevient son Adolphe. Et de courir comme une biche, et de
+redevenir la jolie, naïve, petite, adorable pensionnaire qu’elle
+était!... Ses nattes tombent! elle ôte son chapeau, le tient par
+ses brides. La voilà rejeune, blanche et rose. Ses yeux sourient,
+<span class="pagenum" id="page_559">559</span>
+sa bouche est une grenade douée de sensibilité, d’une sensibilité
+qui paraît neuve.</p>
+
+<p>—Ça te plairait donc bien, ma chérie, une campagne!... dit
+Adolphe en tenant Caroline par la taille, et la sentant qui s’appuie
+comme pour en montrer la flexibilité.</p>
+
+<p>—Oh! tu serais assez gentil pour m’en acheter une?... Mais,
+pas de folies!... Saisis une occasion comme celle des Deschars.</p>
+
+<p>—Te plaire, savoir bien ce qui peut te faire plaisir, voilà l’étude
+de ton Adolphe.</p>
+
+<p>Ils sont seuls, ils peuvent se dire leurs petits mots d’amitié, défiler
+le chapelet de leurs mignardises secrètes.</p>
+
+<p>—On veut donc plaire à sa petite fille?... dit Caroline en mettant
+sa tête sur l’épaule d’Adolphe, qui la baise au front en pensant: —Dieu
+merci, je la tiens!</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Quand un mari et une femme se tiennent, le diable seul sait
+celui qui tient l’autre.</p>
+
+<p class="sep1">Le jeune ménage est charmant, et la grosse dame Deschars se
+permet une remarque assez décolletée pour elle, si sévère, si
+prude, si dévote.</p>
+
+<p>—La campagne a la propriété de rendre les maris très-aimables.</p>
+
+<p>M. Deschars indique une occasion à saisir. On veut vendre une
+maison à Ville-d’Avray, toujours pour rien. Or, la maison de campagne
+est une maladie particulière à l’habitant de Paris. Cette maladie
+a sa durée et sa guérison. Adolphe est un mari, ce n’est pas
+un médecin. Il achète la campagne et s’y installe avec Caroline
+redevenue sa Caroline, sa Carola, sa biche blanche, son gros trésor,
+sa petite fille, etc.</p>
+
+<p>Voici quels symptômes alarmants se déclarent avec une effrayante
+rapidité: On paye une tasse de lait vingt-cinq centimes
+quand il est baptisé, cinquante centimes quand il est <i>anhydre</i>,
+disent les chimistes. La viande est moins chère à Paris qu’à
+Sèvres, expérience faite des qualités. Les fruits sont hors de prix.
+Une belle poire coûte plus prise à la campagne que dans le jardin
+(anhydre!) qui fleurit à l’étalage de Chevet.</p>
+
+<p>Avant de pouvoir récolter des fruits chez soi, où il n’y a qu’une
+prairie suisse de deux centiares, environnée de quelques arbres
+<span class="pagenum" id="page_560">560</span>
+verts qui ont l’air d’être empruntés à une décoration de vaudeville,
+les autorités les plus rurales consultées déclarent qu’il faudra
+dépenser beaucoup d’argent, et —attendre cinq années!... Les
+légumes s’élancent de chez les maraîchers pour rebondir à la Halle.
+Madame Deschars, qui jouit d’un jardinier-concierge, avoue que
+les légumes venus dans son terrain, sous ses bâches, à force de
+terreau, lui coûtent deux fois plus cher que ceux achetés à Paris
+chez une fruitière qui a boutique, qui paye patente, et dont l’époux
+est électeur. Malgré les efforts et les promesses du jardinier-concierge,
+les primeurs ont toujours à Paris une avance d’un mois
+sur celles de la campagne.</p>
+
+<p>De huit heures du soir à onze heures, les époux ne savent que
+faire, vu l’insipidité des voisins, leurs petitesses et les questions
+d’amour-propre soulevées à propos de rien.</p>
+
+<p>Monsieur Deschars remarque, avec la profonde science de calcul
+qui distingue un ancien notaire, que le prix de ses voyages à
+Paris cumulé avec les intérêts du prix de la campagne, avec les
+impositions, les <ins title="original: répartitions">réparations</ins>, les gages du concierge et de sa
+femme, etc., équivalent à un loyer de mille écus! Il ne sait pas
+comment lui, ancien notaire, s’est laissé prendre à cela!... Car il
+a maintes fois fait des baux de châteaux avec parcs et dépendances
+pour mille écus de loyer.</p>
+
+<p>On convient à la ronde, dans les salons de madame Deschars,
+qu’une maison de campagne, loin d’être un plaisir, est une plaie vive.</p>
+
+<p>—Je ne sais pas comment on ne vend que cinq centimes, à
+la Halle, un chou qui doit être arrosé tous les jours, depuis sa
+naissance jusqu’au jour où on le coupe, dit Caroline.</p>
+
+<p>—Mais, répond un petit épicier retiré, le moyen de se tirer
+de la campagne, c’est d’y rester, d’y demeurer, de se faire campagnard,
+et alors tout change...</p>
+
+<p>Caroline, en revenant, dit à son pauvre Adolphe: —Quelle
+idée as-tu donc eue là, d’avoir une maison de campagne? Ce qu’il
+y a de mieux en fait de campagne, est d’y aller chez les autres...</p>
+
+<p>Adolphe se rappelle un proverbe anglais qui dit: «N’ayez jamais
+de journal, de maîtresse, ni de campagne; il y a toujours
+des imbéciles qui se chargent d’en avoir pour vous...»</p>
+
+<p>—Bah! répond Adolphe, que le Taon Conjugal a définitivement
+éclairé sur la logique des femmes, tu as raison; mais aussi,
+que veux-tu? l’enfant s’y porte à ravir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_561">561</span>
+Quoique Adolphe soit devenu prudent, cette réponse éveille les
+susceptibilités de Caroline. Une mère veut bien penser exclusivement
+à son enfant, mais elle ne veut pas se le voir préférer. Madame
+se tait; le lendemain, elle s’ennuie à la mort. Adolphe étant
+parti pour ses affaires, elle l’attend depuis cinq heures jusqu’à
+sept, et va seule avec le petit Charles jusqu’à la voiture. Elle parle
+pendant trois quarts d’heure de ses inquiétudes. Elle a eu peur
+en allant de chez elle au bureau des voitures. Est-il convenable
+qu’une jeune femme soit là, <i>seule</i>? Elle ne supportera pas cette
+existence-là.</p>
+
+<p>La villa crée alors une phase assez singulière, et qui mérite un
+chapitre à part.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4 id="misere">LA MISÈRE DANS LA MISÈRE.</h4>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">La misère fait des parenthèses.</p>
+
+<h5>EXEMPLE.</h5>
+
+<p>On a diversement parlé, toujours en mal, du point de côté; mais
+ce mal n’est rien, comparé au point dont il s’agit ici, et que les
+plaisirs du regain conjugal font dresser à tout propos, comme le
+marteau de la touche d’un piano. Ceci constitue une misère picotante,
+qui ne fleurit qu’au moment où la timidité de la jeune épouse
+a fait place à cette fatale égalité de droits qui dévore également le
+ménage et la France. A chaque saison ses misères!...</p>
+
+<p>Caroline, après une semaine où elle a noté les absences de monsieur,
+s’aperçoit qu’il passe sept heures par jour loin d’elle. Un
+jour, Adolphe, qui revient gai comme un acteur applaudi, trouve
+sur le visage de Caroline une légère couche de gelée blanche. Après
+avoir vu que la froideur de sa mine est remarquée, Caroline prend
+un faux air amical dont l’expression bien connue a le don de faire
+intérieurement pester un homme, et dit: —Tu as donc eu beaucoup
+d’affaires, aujourd’hui, mon ami?</p>
+
+<p>—Oui, beaucoup!</p>
+
+<p>—Tu as pris des cabriolets?</p>
+
+<p>—J’en ai eu pour sept francs.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_562">562</span>
+—As-tu trouvé tout ton monde?...</p>
+
+<p>—Oui, ceux à qui j’avais donné rendez-vous...</p>
+
+<p>—Quand leur as-tu donc écrit? L’encre est desséchée dans ton
+encrier: c’est comme de la laque; j’ai eu à écrire, et j’ai passé une
+grande heure à l’humecter avant d’en faire une bourbe compacte
+avec laquelle on aurait pu marquer des paquets destinés aux Indes.</p>
+
+<p>Ici, tout mari jette sur sa moitié des regards sournois.</p>
+
+<p>—Je leur ai vraisemblablement écrit à Paris...</p>
+
+<p>—Quelles affaires donc, Adolphe?...</p>
+
+<p>—Ne les connais-tu pas?... Veux-tu que je te les dise?... Il y
+a d’abord l’affaire Chaumontel...</p>
+
+<p>—Je croyais monsieur Chaumontel en Suisse...</p>
+
+<p>—Mais, n’a-t-il pas ses représentants, son avoué?...</p>
+
+<p>—Tu n’as fait que des affaires?... dit Caroline en interrompant
+Adolphe.</p>
+
+<p>Elle jette alors un regard clair, direct, par lequel elle plonge à
+l’improviste dans les yeux de son mari: une épée dans un cœur.</p>
+
+<p>—Que veux-tu que j’aie fait?... de la fausse monnaie, des
+dettes, de la tapisserie?...</p>
+
+<p>—Mais, je ne sais pas. Je ne peux rien deviner d’abord! Tu
+me l’as dit cent fois; je suis trop bête.</p>
+
+<p>—Bon! voilà que tu prends en mauvaise part un mot caressant.
+Va, ceci est bien femme.</p>
+
+<p>—As-tu conclu quelque chose? dit-elle en prenant un air d’intérêt
+pour les affaires.</p>
+
+<p>—Non, rien...</p>
+
+<p>—Combien de personnes as-tu vues?</p>
+
+<p>—Onze, sans compter celles qui se promenaient sur les boulevards.</p>
+
+<p>—Comme tu me réponds!</p>
+
+<p>—Mais aussi tu m’interroges comme si tu avais fait pendant
+dix ans le métier de juge d’instruction...</p>
+
+<p>—Eh bien! raconte-moi toute ta journée, ça m’amusera. Tu
+devrais bien penser ici à mes plaisirs! Je m’ennuie assez quand tu
+me laisses là, seule, pendant des journées entières.</p>
+
+<p>—Tu veux que je t’amuse en te racontant des affaires?...</p>
+
+<p>—Autrefois, tu me disais tout...</p>
+
+<p>Ce petit reproche amical déguise une espèce de certitude que
+veut avoir Caroline touchant les choses graves dissimulées par
+<span class="pagenum" id="page_563">563</span>
+Adolphe. Adolphe entreprend alors de raconter sa journée. Caroline
+affecte une espèce de distraction assez bien jouée pour faire
+croire qu’elle n’écoute pas.</p>
+
+<p>—Mais tu me disais tout à l’heure, s’écrie-t-elle au moment où
+notre Adolphe s’entortille, que tu as pris pour sept francs de cabriolets,
+et tu parles maintenant d’un fiacre? Il était sans doute à
+l’heure? Tu as donc fait tes affaires en fiacre? dit-elle d’un petit
+ton goguenard.</p>
+
+<p>—Pourquoi les fiacres me seraient-ils interdits? demande Adolphe
+en reprenant son récit.</p>
+
+<p>—Tu n’es pas allé chez madame de Fischtaminel? dit-elle au
+milieu d’une explication excessivement embrouillée où elle vous
+coupe insolemment la parole.</p>
+
+<p>—Pourquoi y serais-je allé?...</p>
+
+<p>—Ça m’aurait fait plaisir; j’aurais voulu savoir si son salon est
+fini...</p>
+
+<p>—Il l’est!</p>
+
+<p>—Ah! tu y es donc allé?...</p>
+
+<p>—Non, son tapissier me l’a dit.</p>
+
+<p>—Tu connais son tapissier?...</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Qui est-ce?</p>
+
+<p>—Braschon.</p>
+
+<p>—Tu l’as donc rencontré, le tapissier?...</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Mais tu m’as dit n’être allé qu’en voiture?...</p>
+
+<p>—Mais, mon enfant, pour prendre des voitures, on va les
+cherc...</p>
+
+<p>—Bah! tu l’auras trouvé dans le fiacre...</p>
+
+<p>—Qui?</p>
+
+<p>—Mais le salon —ou —Braschon! Va, l’un comme l’autre est
+aussi probable.</p>
+
+<p>—Mais tu ne veux donc pas m’écouter? s’écrie Adolphe en pensant
+qu’avec une longue narration il endormira les soupçons de Caroline.</p>
+
+<p>—Je t’ai trop écouté. Tiens, tu mens depuis une heure, comme
+un commis voyageur.</p>
+
+<p>—Je ne dirai plus rien.</p>
+
+<p>—J’en sais assez, je sais tout ce que je voulais savoir. Oui, tu
+<span class="pagenum" id="page_564">564</span>
+me dis que tu as vu des avoués, des notaires, des banquiers: tu
+n’as vu personne de ces gens-là! Si j’allais faire une visite demain
+à madame de Fischtaminel, sais-tu ce qu’elle me dirait?</p>
+
+<p>Ici, Caroline observe Adolphe; mais Adolphe affecte un calme
+trompeur, au beau milieu duquel Caroline jette la ligne pour pêcher
+un indice.</p>
+
+<p>—Eh bien! elle me dirait qu’elle a eu le plaisir de te voir...
+Mon Dieu! sommes-nous malheureuses! Nous ne pouvons jamais
+savoir ce que vous faites... Nous sommes clouées là, dans nos ménages,
+pendant que vous êtes à vos affaires! Belles affaires!...
+Dans ce cas-là, je te raconterais, moi, des affaires un peu mieux
+machinées que les tiennes!... Ah! vous nous apprenez de belles
+choses!... On dit que les femmes sont perverses... Mais qui les a
+perverties?...</p>
+
+<p>Ici, Adolphe essaye, en arrêtant un regard fixe sur Caroline,
+d’arrêter ce flux de paroles. Caroline, comme un cheval qui reçoit
+un coup de fouet, reprend de plus belle et avec l’animation d’une
+<i>coda</i> rossinienne.</p>
+
+<p>—Ah! c’est une jolie combinaison! mettre sa femme à la campagne
+pour être libre de passer la journée à Paris comme on l’entend.
+Voilà donc la raison de votre passion pour une maison de
+campagne! Et moi, pauvre bécasse, qui donne dans le panneau!...
+Mais vous avez raison, monsieur, c’est très-commode, une campagne!
+elle peut avoir deux fins. Madame s’en arrangera tout aussi
+bien que monsieur. A vous Paris et ses fiacres!... à moi les bois et
+leurs ombrages!... Tiens, décidément, Adolphe, cela me va, ne
+nous fâchons plus...</p>
+
+<p>Adolphe s’entend dire des sarcasmes pendant une heure.</p>
+
+<p>—As-tu fini, ma chère?... demande-t-il en saisissant un moment
+où elle hoche la tête sur une interrogation à effet.</p>
+
+<p>Caroline termine alors en s’écriant: —J’en ai bien assez de la
+campagne, et je n’y remets plus les pieds!... Mais je sais ce qui
+m’arrivera: vous la garderez, sans doute, et vous me laisserez à
+Paris. Eh bien! à Paris, je pourrai du moins m’amuser pendant
+que vous mènerez madame de Fischtaminel dans les bois. Qu’est-ce
+qu’une <i>villa Adolphini</i> où l’on a mal au cœur quand on s’est
+promené six fois autour de la prairie? où l’on vous a planté des
+bâtons de chaise et des manches à balai, sous prétexte de vous procurer
+de l’ombrage? On y est comme dans un four: les murs ont
+<span class="pagenum" id="page_565">565</span>
+six pouces d’épaisseur! Et monsieur est absent sept heures sur les
+douze de la journée! Voilà le fin mot de la villa!</p>
+
+<p>—Écoute, Caroline!</p>
+
+<p>—Encore, dit-elle, si tu voulais m’avouer ce que tu as fait aujourd’hui?
+Tiens, tu ne me connais pas: je serai bonne enfant,
+dis-le-moi!... Je te pardonne à l’avance tout ce que tu auras fait.</p>
+
+<p>Adolphe <i>a eu des relations</i> avant son mariage; il connaît trop
+bien le résultat d’un aveu pour en faire à sa femme, et alors il répond: —Je
+vais tout te dire...</p>
+
+<p>—Eh bien! tu seras gentil... je t’en aimerai mieux!</p>
+
+<p>—Je suis resté trois heures...</p>
+
+<p>—J’en étais sûre..... chez madame de Fischtaminel?...</p>
+
+<p>—Non, chez notre notaire, qui m’avait trouvé un acquéreur;
+mais nous n’avons jamais pu nous entendre: il voulait notre maison
+de campagne toute meublée, et, en sortant, je suis allé chez
+Braschon pour savoir ce que nous lui devions...</p>
+
+<p>—Tu viens d’arranger ce roman-là pendant que je te parlais!...
+Voyons, regarde-moi!... J’irai voir Braschon demain.</p>
+
+<p>Adolphe ne peut retenir une contraction nerveuse.</p>
+
+<p>—Tu ne peux pas t’empêcher de rire, vois-tu, vieux monstre!</p>
+
+<p>—Je ris de ton entêtement.</p>
+
+<p>—J’irai demain chez madame de Fischtaminel.</p>
+
+<p>—Eh! va où tu voudras!...</p>
+
+<p>—Quelle brutalité! dit Caroline en se levant et s’en allant son
+mouchoir sur les yeux.</p>
+
+<p>La maison de campagne, si ardemment désirée par Caroline,
+est devenue une invention diabolique d’Adolphe, un piége où s’est
+prise la biche.</p>
+
+<p>Depuis qu’Adolphe a reconnu qu’il est impossible de raisonner
+avec Caroline, il lui laisse dire tout ce qu’elle veut.</p>
+
+<p>Deux mois après, il vend sept mille francs une villa qui lui
+coûte vingt-deux mille francs! Mais il y gagne de savoir que la
+campagne n’est pas encore ce qui plaît à Caroline.</p>
+
+<p>La question devient grave: orgueil, gourmandise, deux péchés
+de moins y ont passé! La nature avec ses bois, ses forêts, ses
+vallées, la Suisse des environs de Paris, les rivières factices ont à
+peine amusé Caroline pendant six mois. Adolphe est tenté d’abdiquer,
+et de prendre le rôle de Caroline.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4><span class="pagenum" id="page_566">566</span>
+LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES MÉNAGES.</h4>
+
+<p class="nbreak">Un matin, Adolphe est définitivement saisi par la triomphante
+idée de laisser Caroline maîtresse de trouver elle-même ce qui lui
+plaît. Il lui remet le gouvernement de la maison en lui disant:
+«Fais ce que tu voudras.» Il substitue le système constitutionnel
+au système autocratique, un ministère responsable au lieu d’un
+pouvoir conjugal absolu. Cette preuve de confiance, objet d’une
+secrète envie, est le bâton de maréchal des femmes. Les femmes
+sont alors, suivant l’expression vulgaire, maîtresses à la maison.</p>
+
+<p>Dès lors, rien, pas même les souvenirs de la lune de miel, ne
+peut se comparer au bonheur d’Adolphe pendant quelques jours.
+Une femme est alors tout sucre, elle est trop sucre! Elle inventerait
+les petits soins, les petits mots, les petites attentions, les chatteries
+et la tendresse, si toute cette confiturerie conjugale n’existait
+pas depuis le Paradis Terrestre. Au bout d’un mois, l’état
+d’Adolphe a quelque similitude avec celui des enfants vers la fin
+de la première semaine de l’année. Aussi Caroline commence-t-elle
+à dire, non pas en parole, mais en action, en mines, en
+expressions <ins title="original: miniques">mimiques</ins>: —On ne sait que faire pour plaire à un
+homme!...</p>
+
+<p>Laisser à sa femme le gouvernail de la barque est une idée
+excessivement ordinaire, qui mériterait peu l’expression de triomphante,
+décernée en tête de ce chapitre, si elle n’était pas doublée
+de l’idée de destituer Caroline. Adolphe a été séduit par cette pensée,
+qui s’empare et s’emparera de tous les gens en proie à un malheur
+quelconque, savoir jusqu’où peut aller le mal! expérimenter ce
+que le feu fait de dégât quand on le laisse à lui-même, en se sentant
+ou en se croyant le pouvoir de l’arrêter. Cette curiosité nous
+suit de l’enfance à la tombe. Or, après sa pléthore de félicité conjugale,
+Adolphe, qui se donne la comédie chez lui, passe par les
+phases suivantes:</p>
+
+<p><span class="smcap">Première époque.</span> —Tout va trop bien. Caroline achète de petits
+registres pour écrire ses dépenses, elle achète un joli petit meuble
+pour serrer l’argent, elle fait vivre admirablement bien Adolphe,
+elle est heureuse de son approbation, elle découvre une foule de
+choses qui manquent dans la maison, elle met sa gloire à être
+<span class="pagenum" id="page_567">567</span>
+une maîtresse de maison incomparable. Adolphe, qui s’érige lui-même
+en censeur, ne trouve pas la plus petite observation à formuler.</p>
+
+<p>S’il s’habille, il ne lui manque rien. On n’a jamais, même chez
+Armide, déployé de tendresse plus ingénieuse que celle de Caroline.
+On renouvelle, à ce phénix des maris, le caustique sur son
+cuir à repasser ses rasoirs. Des bretelles fraîches sont substituées
+aux vieilles. Une boutonnière n’est jamais veuve. Son linge est
+soigné comme celui du confesseur d’une dévote à péchés véniels.
+Les chaussettes sont sans trous. A table, tous ses goûts, ses caprices
+même sont étudiés, consultés: il engraisse! Il a de l’encre
+dans son écritoire, et l’éponge en est toujours humide. Il ne peut
+rien dire, pas même, comme Louis XIV: «J’ai failli attendre!»
+Enfin, il est à tout propos qualifié d’<i>un amour d’homme</i>. Il est
+obligé de gronder Caroline de ce qu’elle s’oublie: elle ne pense
+pas assez à elle. Caroline enregistre ce doux reproche.</p>
+
+<p><span class="smcap">Deuxième époque.</span> —La scène change, à table. Tout est bien
+cher. Les légumes sont hors de prix. Le bois se vend comme s’il
+venait de Campêche. Les fruits, oh! quant aux fruits, les princes,
+les banquiers, les grands seigneurs seuls peuvent en manger. Le
+dessert est une cause de ruine. Adolphe entend souvent Caroline
+disant à madame Deschars: «Mais comment faites-vous?...» On
+tient alors devant vous des conférences sur la manière de régir les
+cuisinières.</p>
+
+<p>Une cuisinière, entrée chez vous sans nippes, sans linge, sans
+talent, est venue demander son compte en robe de mérinos bleu,
+ornée d’un fichu brodé, les oreilles embellies d’une paire de boucles
+d’oreilles enrichies de petites perles, chaussée en bons souliers de
+peau qui laissent voir des bas de coton assez jolis. Elle a deux
+malles d’effets et son livret à la Caisse d’Épargne.</p>
+
+<p>Caroline se plaint alors du peu de moralité du peuple; elle se
+plaint de l’instruction et de la science de calcul qui distingue les
+domestiques. Elle lance de temps en temps de petits axiomes
+comme ceux-ci: —Il y a des écoles qu’il faut faire! Il n’y a que
+ceux qui ne font rien qui font tout bien. —Elle a les soucis du
+pouvoir. Ah! les hommes sont bien heureux de n’avoir pas à
+mener un ménage. —Les femmes ont le fardeau des détails.</p>
+
+<p>Caroline a des dettes. Mais, comme elle ne veut pas avoir tort,
+elle commence par établir que l’expérience est une si belle chose,
+<span class="pagenum" id="page_568">568</span>
+qu’on ne saurait l’acheter trop cher. Adolphe rit, dans sa barbe,
+en prévoyant une catastrophe qui lui rendra le pouvoir.</p>
+
+<p><span class="smcap">Troisième époque.</span> —Caroline, pénétrée de cette vérité qu’il
+faut manger uniquement pour vivre, fait jouir Adolphe des agréments
+d’une table cénobitique.</p>
+
+<p>Adolphe a des chaussettes lézardées ou grosses du lichen des
+raccommodages faits à la hâte, car sa femme n’a pas assez de la
+journée pour ce qu’elle veut faire. Il porte des bretelles noircies
+par l’usage. Le linge est vieux et bâille comme un portier ou
+comme la porte cochère. Au moment où Adolphe est pressé de
+conclure une affaire, il met une heure à s’habiller en cherchant
+ses affaires une à une, en dépliant beaucoup de choses avant d’en
+trouver une qui soit irréprochable. Mais Caroline est très-bien
+mise. Madame a de jolis chapeaux, des bottines en velours, des
+mantilles. Elle a pris son parti, elle administre en vertu de ce
+principe: Charité bien ordonnée commence par elle-même. Quand
+Adolphe se plaint du contraste entre son dénûment et la splendeur
+de Caroline, Caroline lui dit: —Mais tu m’as grondée de ne rien
+m’acheter!...</p>
+
+<p>Un échange de plaisanteries plus ou moins aigres commence à s’établir
+alors entre les époux. Caroline, un soir, se fait charmante, afin
+de glisser l’aveu d’un déficit assez considérable, absolument comme
+quand le Ministère se livre à l’éloge des contribuables, et se met à
+vanter la grandeur du pays en accouchant d’un petit projet de loi
+qui demande des crédits supplémentaires. Il y a cette similitude
+que tout cela se fait dans la Chambre, en gouvernement comme
+en ménage. Il en ressort cette vérité profonde que le système
+constitutionnel est infiniment plus coûteux que le système monarchique.
+Pour une nation comme pour un ménage, c’est le gouvernement
+du juste-milieu, de la médiocrité, des chipoteries, etc.</p>
+
+<p>Adolphe, éclairé par ses misères passées, attend une occasion
+d’éclater, et Caroline s’endort dans une trompeuse sécurité.</p>
+
+<p>Comment arrive la querelle? sait-on jamais quel courant électrique
+a décidé l’avalanche ou la révolution? elle arrive à propos
+de tout et à propos de rien. Mais enfin, Adolphe, après un certain
+temps qui reste à déterminer par le bilan de chaque ménage, au
+milieu d’une discussion, lâche ce mot fatal: —Quand j’étais
+garçon!...</p>
+
+<p>Le temps de garçon est, relativement à la femme, ce qu’est le:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_569">569</span>
+«Mon pauvre défunt!» relativement au nouveau mari d’une
+veuve. Ces deux coups de langue font des blessures qui ne se
+cicatrisent jamais complétement.</p>
+
+<p>Et alors Adolphe de continuer comme le général Bonaparte
+parlant aux Cinq-Cents: —Nous sommes sur un volcan! —Le
+ménage n’a plus de gouvernement, —l’heure de prendre un parti
+est arrivée. —Tu parles de bonheur, Caroline, tu l’as compromis, —tu
+l’as mis en question par tes exigences, tu as violé le
+Code civil t’immisçant dans la discussion des affaires, —tu as
+attenté au pouvoir conjugal. —Il faut réformer notre intérieur.</p>
+
+<p>Caroline ne crie pas, comme les Cinq-Cents: <i>A bas le dictateur!</i>
+car on ne crie jamais quand on est sûr de l’abattre.</p>
+
+<p>—Quand j’étais garçon, je n’avais que des chaussures neuves!
+je trouvais des serviettes blanches à mon couvert tous les jours!
+Je n’étais volé par le restaurateur que d’une somme déterminée!
+Je vous ai donné ma liberté chérie!... qu’en avez-vous fait?</p>
+
+<p>—Suis-je donc si coupable, Adolphe, d’avoir voulu t’éviter des
+soucis? dit Caroline en se posant devant son mari. Reprends la clef
+de la caisse... mais qu’arrivera-t-il?... j’en suis honteuse, tu me
+forceras à jouer la comédie pour avoir les choses les plus nécessaires.
+Est-ce là ce que tu veux? avilir ta femme, ou mettre en
+présence deux intérêts contraires, ennemis...</p>
+
+<p>Et voilà, pour les trois quarts des Français, le mariage parfaitement
+défini.</p>
+
+<p>—Sois tranquille, mon ami, reprend Caroline, en s’asseyant
+dans sa chauffeuse comme Marius sur les ruines de Carthage! je
+ne te demanderai jamais rien, je ne suis pas une mendiante!
+Je sais bien ce que je ferai... tu ne me connais pas.</p>
+
+<p>—Eh bien! quoi?... dit Adolphe, on ne peut donc, avec vous
+autres, ni plaisanter, ni s’expliquer? Que feras-tu?...</p>
+
+<p>—Cela ne vous regarde pas!...</p>
+
+<p>—Pardon, madame, au contraire. La dignité, l’honneur...</p>
+
+<p>—Oh!... soyez tranquille à cet égard, monsieur... Pour vous,
+plus que pour moi, je saurai garder le secret le plus profond.</p>
+
+<p>—Eh bien! dites? voyons, Caroline, ma Caroline, que feras-tu?...</p>
+
+<p>Caroline jette un regard de vipère à Adolphe, qui recule et va se
+promener.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_570">570</span>
+—Voyons, que comptes-tu faire? demande-t-il après un silence
+infiniment trop prolongé.</p>
+
+<p>—Je travaillerai, Monsieur!</p>
+
+<p>Sur ce mot sublime, Adolphe exécute un mouvement de retraite,
+en s’apercevant d’une exaspération enfiellée, en sentant un
+mistral dont l’âpreté n’avait pas encore soufflé dans la chambre
+conjugale.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>L’ART D’ÊTRE VICTIME.</h4>
+
+<p class="nbreak">A compter du Dix-Huit Brumaire, Caroline vaincue adopte un
+système infernal, et qui a pour effet de vous faire regretter à toute
+heure la victoire. Elle devient l’Opposition!... Encore un triomphe
+de ce genre, et Adolphe irait en cour d’assises, accusé d’avoir étouffé
+sa femme entre deux matelas, comme l’Othello de Shakspeare.
+Caroline se compose un air de martyr, elle est d’une soumission
+assommante. A tout propos elle assassine Adolphe par un: «Comme
+vous voudrez!» accompagné d’une épouvantable douceur. Aucun
+poëte élégiaque ne pourrait lutter avec Caroline, qui lance élégie
+sur élégie: élégie en actions, élégie en paroles, élégie à sourire,
+élégie muette, élégie à ressort, élégie en gestes, dont voici quelques
+exemples où tous les ménages retrouveront leurs impressions.</p>
+
+<p class="sep2"><span class="smcap">Après déjeuner.</span> —Caroline, nous allons ce soir chez les Deschars,
+une grande soirée, tu sais...</p>
+
+<p>—Oui, mon ami.</p>
+
+<p class="sep2"><span class="smcap">Après dîner.</span> —Eh bien! Caroline, tu n’es pas encore habillée?...
+dit Adolphe, qui sort de chez lui magnifiquement mis.</p>
+
+<p>Il aperçoit Caroline vêtue d’une robe de vieille plaideuse, une
+moire noire à corsage croisé. Des fleurs, plus artificieuses qu’artificielles,
+attristent une chevelure mal arrangée par la femme de
+chambre. Caroline a des gants déjà portés.</p>
+
+<p>—Je suis prête, mon ami...</p>
+
+<p>—Et voilà ta toilette?...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_571">571</span>
+—Je n’en ai pas d’autre. Une toilette fraîche aurait coûté
+cent écus.</p>
+
+<p>—Pourquoi ne pas me le dire?</p>
+
+<p>—Moi, vous tendre la main!... après ce qui s’est passé!...</p>
+
+<p>—J’irai seul, dit Adolphe, ne voulant pas être humilié dans sa
+femme.</p>
+
+<p>—Je sais bien que cela vous arrange, dit Caroline d’un petit ton
+aigre, et cela se voit assez à la manière dont vous êtes mis.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<p>Onze personnes sont dans le salon, toutes priées à dîner par
+Adolphe; Caroline est là comme si son mari l’avait invitée: elle
+attend que le dîner soit servi.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit le valet de chambre à voix basse à son maître,
+la cuisinière ne sait où donner de la tête.</p>
+
+<p>—Pourquoi?</p>
+
+<p>—Monsieur ne lui a rien dit; elle n’a que deux entrées, le
+bœuf, un poulet, une salade et des légumes.</p>
+
+<p>—Caroline, vous n’avez donc rien commandé?...</p>
+
+<p>—Savais-je que vous aviez du monde, et puis-je d’ailleurs
+prendre sur moi de commander ici?... Vous m’avez délivrée de
+tout souci à cet égard, et j’en remercie Dieu tous les jours.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<p>Madame Fischtaminel vient rendre une visite à madame Caroline!
+elle la trouve toussotant et travaillant le dos courbé sur un
+métier à tapisserie.</p>
+
+<p>—Vous brodez ces pantoufles-là pour votre cher Adolphe?</p>
+
+<p>Adolphe est posé devant la cheminée en homme qui fait la roue.</p>
+
+<p>—Non, madame, c’est pour un marchand qui me les paye; et,
+comme les forçats du bagne, mon travail me permet de me donner
+de petites douceurs.</p>
+
+<p>Adolphe rougit; il ne peut pas battre sa femme, et madame de
+Fischtaminel le regarde en ayant l’air de lui dire: —Qu’est-ce
+que cela signifie?...</p>
+
+<p>—Vous toussez beaucoup, ma chère petite!... dit madame de
+Fischtaminel.</p>
+
+<p>—Oh! répond Caroline, que me fait la vie!...</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<p><span class="pagenum" id="page_572">572</span>
+Caroline est là, sur sa causeuse, avec une femme de vos amies
+à la bonne opinion de laquelle vous tenez excessivement. Du fond
+de l’embrasure où vous causez entre hommes, vous entendez, au
+seul mouvement des lèvres, ces mots: <i>Monsieur l’a voulu!</i>...
+dits d’un air de jeune Romaine allant au cirque. Profondément
+humilié dans toutes vos vanités, vous voulez être à cette conversation
+tout en écoutant vos hôtes; vous faites alors des répliques qui
+vous valent des: «A quoi pensez-vous?» car vous perdez le fil
+de la conversation, et vous piétinez sur place en pensant: «Que
+lui dit-elle de moi?»</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<p>Adolphe est à table chez les Deschars, un dîner de douze personnes,
+et Caroline est placée à côté d’un joli jeune homme appelé
+Ferdinand, cousin d’Adolphe. Entre le premier et le second service,
+on parle du bonheur conjugal.</p>
+
+<p>—Il n’y a rien de plus facile à une femme que d’être heureuse,
+dit Caroline en répondant à une femme qui se plaint.</p>
+
+<p>—Donnez-nous votre secret, madame, dit agréablement monsieur
+de Fischtaminel.</p>
+
+<p>—Une femme n’a qu’à se mêler de rien, se regarder comme
+la première domestique de la maison ou comme une esclave dont
+le maître a soin, n’avoir aucune volonté, ne pas faire une observation:
+tout va bien.</p>
+
+<p>Ceci, lancé sur des tons amers et avec des larmes dans la voix,
+épouvante Adolphe, qui regarde fixement sa femme.</p>
+
+<p>—Vous oubliez, madame, le bonheur d’expliquer son bonheur,
+réplique-t-il en lançant un éclair digne d’un tyran de mélodrame.</p>
+
+<p>Satisfaite de s’être montrée assassinée ou sur le point de l’être,
+Caroline détourne la tête, essuie furtivement une larme, et dit: —On
+n’explique pas le bonheur.</p>
+
+<p>L’incident, comme on dit à la Chambre, n’a pas de suites, mais
+Ferdinand a regardé sa cousine comme un ange sacrifié.</p>
+
+<p class="sep2">On parle du nombre effrayant de gastrites, de maladies <ins title="original: inommées">innommées</ins>
+dont meurent les jeunes femmes.</p>
+
+<p>—Elles sont trop heureuses! dit Caroline en ayant l’air de
+donner le programme de sa mort.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<p><span class="pagenum" id="page_573">573</span>
+La belle-mère d’Adolphe vient voir sa fille. Caroline dit: «Le
+salon de monsieur! —La chambre de monsieur!» Tout, chez
+elle, est à monsieur.</p>
+
+<p>—Ah çà! qu’y a-t-il donc, mes enfants? demande la belle-mère;
+on dirait que vous êtes tous les deux à couteaux tirés?</p>
+
+<p>—Eh! mon Dieu, dit Adolphe, il y a que Caroline a eu le gouvernement
+de la maison et n’a pas su s’en tirer.</p>
+
+<p>—Elle a fait des dettes?...</p>
+
+<p>—Oui, ma chère maman.</p>
+
+<p>—Écoutez, Adolphe, dit la belle-mère après avoir attendu que
+sa fille l’ait laissée seule avec son gendre, aimeriez-vous mieux que
+ma fille fût admirablement bien mise, que tout allât à merveille
+chez vous, et qu’il ne vous en coûtât rien?...</p>
+
+<p>Essayez de vous représenter la physionomie d’Adolphe en entendant
+cette <i>déclaration des droits de la femme</i>!</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<p>Caroline passe d’une toilette misérable à une toilette splendide.
+Elle est chez les Deschars: tout le monde la félicite sur son goût,
+<ins title="original: cur">sur</ins> la richesse de ses étoffes, sur ses dentelles, sur ses bijoux.</p>
+
+<p>—Ah! vous avez un mari charmant!... dit madame Deschars.
+Adolphe se rengorge et regarde Caroline.</p>
+
+<p>—Mon mari, madame!... je ne coûte, Dieu merci, rien à monsieur!
+Tout cela me vient de ma mère.</p>
+
+<p>Adolphe se retourne brusquement, et va causer avec madame
+de Fischtaminel.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<p>Après un an de gouvernement absolu, Caroline adoucie dit un
+matin:</p>
+
+<p>—Mon ami, combien as-tu dépensé cette année?...</p>
+
+<p>—Je ne sais pas.</p>
+
+<p>—Fais tes comptes.</p>
+
+<p>Adolphe trouve un tiers de plus que dans la plus mauvaise année
+de Caroline.</p>
+
+<p>—Et je ne t’ai rien coûté pour ma toilette, dit-elle.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<p>Caroline joue les mélodies de Schubert. Adolphe éprouve une
+<span class="pagenum" id="page_574">574</span>
+jouissance en entendant cette musique admirablement exécutée;
+il se lève et va pour féliciter Caroline: elle fond en larmes.</p>
+
+<p>—Qu’as-tu?...</p>
+
+<p>—Rien; je suis nerveuse.</p>
+
+<p>—Mais je ne te connaissais pas ce vice-là.</p>
+
+<p>—Oh! Adolphe, tu ne veux rien voir... Tiens, regarde: mes
+bagues ne me tiennent plus aux doigts, tu ne m’aimes plus, je te
+suis à charge...</p>
+
+<p>Elle pleure, elle n’écoute rien, elle repleure à chaque mot
+d’Adolphe.</p>
+
+<p>—Veux-tu reprendre le gouvernement de la maison?</p>
+
+<p>—Ah! s’écrie-t-elle en se dressant en pieds comme <i>une surprise</i>,
+maintenant que tu as assez de tes expériences?... Merci!
+Est-ce de l’argent que je veux? Singulière manière de panser un
+cœur blessé... Non, laissez-moi...</p>
+
+<p>—Eh bien! comme tu voudras, Caroline.</p>
+
+<p>Ce: «Comme tu voudras!» est le premier mot de l’indifférence
+en matière de femme légitime; et Caroline aperçoit un
+abîme vers lequel elle a marché d’elle-même.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LA CAMPAGNE DE FRANCE</h4>
+
+<p class="nbreak">Les malheurs de 1814 affligent toutes les existences. Après les
+brillantes journées, les conquêtes, les jours où les obstacles se
+changeaient en triomphes, où le moindre achoppement devenait
+un honneur, il arrive un moment où les plus heureuses idées tournent
+en sottises, où le courage mène à la perte, où la fortification
+fait trébucher. L’amour conjugal, qui, selon les auteurs, est un cas
+particulier d’amour, a, plus que toute autre chose humaine, la
+Campagne de France, son funeste 1814. Le diable aime surtout à
+mettre sa queue dans les affaires des pauvres femmes délaissées, et
+Caroline en est là.</p>
+
+<p>Caroline en est à rêver aux moyens de ramener son mari! Caroline
+passe à la maison beaucoup d’heures solitaires, pendant lesquelles
+son imagination travaille. Elle va, vient, se lève, et souvent
+elle reste songeuse à sa fenêtre, regardant la rue sans y rien voir,
+la figure collée aux vitres, et se trouvant comme dans un désert au
+<span class="pagenum" id="page_575">575</span>
+milieu de ses Petits-Dunkerques, de ses appartements meublés
+avec luxe.</p>
+
+<p>Or, à Paris, à moins d’habiter un hôtel à soi, sis entre cour et
+jardin, toutes les existences sont accouplées. A chaque étage d’une
+maison, un ménage trouve dans la maison située en face un autre
+ménage. Chacun plonge à volonté ses regards chez le voisin. Il
+existe une servitude d’observation mutuelle, un droit de visite
+commun auxquels nul ne peut se soustraire. Dans un temps donné,
+le matin, vous vous levez de bonne heure, la servante du voisin
+fait l’appartement, laisse les fenêtres ouvertes et les tapis sur les
+appuis: vous devinez alors une infinité de choses, et réciproquement.
+Aussi, dans un temps donné, connaissez-vous les habitudes
+de la jolie, de la vieille, de la jeune, de la coquette, de la vertueuse
+femme d’en face, ou les caprices du fat, les inventions du
+vieux garçon, la couleur des meubles, le chat du second ou du
+troisième. Tout est indice et matière à divination. Au quatrième
+étage, une grisette surprise se voit, toujours trop tard, comme la
+chaste Suzanne, en proie aux jumelles ravies d’un vieil employé à
+dix-huit cents francs, qui devient criminel gratis. Par compensation,
+un beau surnuméraire, jeune de ses dix-neuf ans, apparaît à
+une dévote dans le simple appareil d’un homme qui se barbifie.
+L’observation ne s’endort jamais, tandis que la prudence a ses
+moments d’oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à
+temps. Une femme, avant la chute du jour, s’approche de la fenêtre
+pour enfiler une aiguille, et le mari d’en face admire alors
+une tête de Raphaël, qu’il trouve digne de lui, garde national imposant
+sous les armes. Passez place Saint-Georges, et vous pouvez
+y surprendre les secrets de trois jolies femmes, si vous avez de
+l’esprit dans le regard. Oh! la sainte vie privée, où est-elle? Paris
+est une ville qui se montre quasi nue à toute heure, une ville essentiellement
+courtisane et sans chasteté. Pour qu’une existence y
+ait de la pudeur, elle doit posséder cent mille francs de rente. Les
+vertus y sont plus chères que les vices.</p>
+
+<p>Caroline, dont le regard glisse parfois entre les mousselines protectrices
+qui cachent son intérieur aux cinq étages de la maison
+d’en face, finit par observer un jeune ménage plongé dans les
+joies de la lune de miel, et venu nouvellement au premier devant
+ses fenêtres. Elle se livre aux observations les plus irritantes. On
+ferme les persiennes de bonne heure, on les ouvre tard. Un jour
+<span class="pagenum" id="page_576">576</span>
+Caroline, levée à huit heures, toujours par hasard, voit la femme
+de chambre apprêtant un bain ou quelque toilette du matin, un
+délicieux déshabillé. Caroline soupire. Elle se met à l’affût comme
+un chasseur: elle surprend la jeune femme la figure illuminée par
+le bonheur. Enfin, à force d’épier ce charmant ménage, elle voit
+monsieur et madame ouvrant la fenêtre, et légèrement pressés l’un
+contre l’autre, accoudés au balcon, y respirant l’air du soir. Caroline
+se donne des maux de nerfs en étudiant sur les rideaux, un
+soir que l’on oublie de fermer les persiennes, les ombres de ces
+deux enfants se combattant, dessinant des fantasmagories explicables
+ou inexplicables. Souvent la jeune femme, assise, mélancolique
+et rêveuse, attend l’époux absent, elle entend le pas d’un
+cheval, le bruit d’un cabriolet au bout de la rue, elle s’élance de
+son divan, et, d’après son mouvement, il est facile de voir qu’elle
+s’écrie: —C’est lui!...</p>
+
+<p>—Comme ils s’aiment! se dit Caroline.</p>
+
+<p>A force de maux de nerfs, Caroline arrive à concevoir un plan
+excessivement ingénieux: elle invente de se servir de ce bonheur
+conjugal comme d’un topique pour stimuler Adolphe. C’est une
+idée assez dépravée, une idée de vieillard voulant séduire une petite
+fille avec des gravures ou des gravelures; mais l’intention de
+Caroline sanctifie tout!</p>
+
+<p>—Adolphe, dit-elle enfin, nous avons pour voisine en face une
+femme charmante, une petite brune...</p>
+
+<p>—Oui, réplique Adolphe, je la connais. C’est une amie de madame
+Fischtaminel; madame Foullepointe, la femme d’un agent
+de change, un homme charmant, un bon enfant, et qui aime sa
+femme: il en est fou! Tiens?... il a son cabinet, ses bureaux, sa
+caisse dans la cour, et l’appartement sur le devant est celui de
+madame. Je ne connais pas de ménage plus heureux. Foullepointe
+parle de son bonheur partout, même à la Bourse: il en est ennuyeux.</p>
+
+<p>—Eh bien! fais-moi donc le plaisir de me présenter monsieur
+et madame Foullepointe! Ma foi, je serais enchantée de savoir
+comment elle s’y prend pour se faire si bien aimer de son mari...
+Y a-t-il longtemps qu’ils sont mariés?</p>
+
+<p>—Absolument comme nous, depuis cinq ans...</p>
+
+<p>—Adolphe, mon ami, j’en meurs d’envie! Oh! lie-nous toutes
+les deux. Suis-je aussi bien qu’elle?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_577">577</span>
+—Ma foi!... je vous rencontrerais au bal de l’Opéra, tu ne serais
+pas ma femme, eh bien! j’hésiterais...</p>
+
+<p>—Tu es gentil aujourd’hui. N’oublie pas de les inviter à dîner
+pour samedi prochain.</p>
+
+<p>—Ce sera fait ce soir. Foullepointe et moi, nous nous voyons
+souvent à la Bourse.</p>
+
+<p>—Enfin, se dit Caroline, cette femme me dira sans doute quels
+sont ses moyens d’action.</p>
+
+<p>Caroline se remet en observation. A trois heures environ, à travers
+les fleurs d’une jardinière qui fait comme un bocage à la fenêtre,
+elle regarde et s’écrie: —Deux vrais tourtereaux!</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-15.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-15.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">MADAME <ins title="original: FOUILLEPOINTE">FOULLEPOINTE</ins>.</p>
+ <p class="caption3">Tu ne serais pas ma femme, eh bien, j’hésiterais...</p>
+ <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p>
+</div>
+
+<p>Pour ce samedi, Caroline invite monsieur et madame Deschars,
+le digne monsieur Fischtaminel, enfin les plus vertueux ménages
+de sa société. Tout est sous les armes chez Caroline: elle a commandé
+le plus délicat dîner, elle a sorti ses splendeurs des armoires;
+elle tient à fêter le modèle des femmes.</p>
+
+<p>—Vous allez voir, ma chère, dit-elle à madame Deschars au
+moment où toutes les femmes se regardent en silence, vous allez
+voir le plus adorable ménage du monde, nos voisins d’en face: un
+jeune homme blond d’une grâce infinie, et des manières... une
+tête à la lord Byron, et un vrai don Juan, mais fidèle! il est fou
+de sa femme. La femme est charmante et a trouvé des secrets
+pour perpétuer l’amour, aussi peut-être devrai-je un regain de
+bonheur à cet exemple; Adolphe, en les voyant, rougira de sa
+conduite, il...</p>
+
+<p>On annonce: —Monsieur et madame Foullepointe.</p>
+
+<p>Madame Foullepointe, jolie brune, la vraie Parisienne, une
+femme cambrée, mince, au regard brillant étouffé par de longs
+cils, mise délicieusement, s’assied sur le canapé. Caroline salue un
+gros monsieur à cheveux gris assez rares, qui suit cette Andalouse
+de Paris, et qui montre une figure et un ventre siléniques, un
+crâne beurre frais, un sourire papelard et libertin sur de bonnes
+grosses lèvres, un philosophe enfin! Caroline regarde ce monsieur
+d’un air étonné.</p>
+
+<p>—Monsieur Foullepointe, ma bonne, dit Adolphe en lui présentant
+ce digne quinquagénaire.</p>
+
+<p>—Je suis enchantée, madame, dit Caroline en prenant un air
+aimable, que vous soyez venue avec votre beau-père (profonde
+sensation); mais nous aurons, j’espère, votre mari...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_578">578</span>
+—Madame...</p>
+
+<p>Tout le monde écoute et se regarde. Adolphe devient le point
+de mire de tous les yeux; il est hébété d’étonnement; il voudrait
+faire disparaître Caroline par une trappe, comme au théâtre.</p>
+
+<p>—Voici monsieur Foullepointe, mon mari, dit madame Foullepointe.</p>
+
+<p>Caroline devient alors d’un rouge écarlate en comprenant <i>l’école</i>
+qu’elle a faite, et Adolphe la foudroie d’un regard à trente-six
+becs de gaz.</p>
+
+<p>—Vous le disiez jeune, blond... dit à voix basse madame Deschars.</p>
+
+<p>Madame Foullepointe, en femme spirituelle, regarde audacieusement
+la corniche.</p>
+
+<p>Un mois après, madame Foullepointe et Caroline deviennent intimes.
+Adolphe, très-occupé de madame Fischtaminel, ne fait aucune
+attention à cette dangereuse amitié, qui doit porter ses fruits;
+car, sachez-le!</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Les femmes ont corrompu plus de femmes que les hommes n’en
+ont aimé.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4 id="corbillard">LE SOLO DE CORBILLARD.</h4>
+
+<p>Après un temps dont la durée dépend de la solidité des principes
+de Caroline, elle paraît languissante; et quand, en la voyant
+étendue sur les divans comme un serpent au soleil, Adolphe, inquiet
+par décorum, lui dit: —Qu’as-tu, ma bonne? que
+veux-tu?</p>
+
+<p>—Je voudrais être morte!</p>
+
+<p>—Un souhait assez agréable et d’une gaieté folle...</p>
+
+<p>—Ce n’est pas la mort qui m’effraye, moi, c’est la souffrance...</p>
+
+<p>—Cela signifie que je ne te rends pas la vie heureuse!... Et
+voilà bien les femmes!</p>
+
+<p>Adolphe arpente le salon en déblatérant; mais il est arrêté net
+en voyant Caroline étanchant de son mouchoir brodé des larmes
+qui coulent assez artistement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_579">579</span>
+—Te sens-tu malade?</p>
+
+<p>—Je ne me sens pas bien. (Silence.) Tout ce que je désire, ce
+serait de savoir si je puis vivre assez pour voir ma petite mariée,
+car je sais maintenant ce que signifie ce mot si peu compris des
+jeunes personnes: <i>le choix d’un époux</i>! Va, cours à tes plaisirs:
+une femme qui songe à l’avenir, une femme qui souffre, n’est
+pas amusante; va te divertir...</p>
+
+<p>—Où souffres-tu?</p>
+
+<p>—Mon ami, je ne souffre pas; je me porte à merveille, et n’ai
+besoin de rien! Vraiment, je me sens mieux... —Allez, laissez-moi.</p>
+
+<p>Cette première fois, Adolphe s’en va presque triste.</p>
+
+<p>Huit jours se passent pendant lesquels Caroline ordonne à tous
+ses domestiques de cacher à monsieur l’état déplorable où elle se
+trouve: elle languit, elle sonne quand elle est près de défaillir,
+elle consomme beaucoup d’éther. Les gens apprennent enfin à
+monsieur l’héroïsme conjugal de madame, et Adolphe reste un
+soir après dîner et voit sa femme embrassant à outrance sa petite
+Marie.</p>
+
+<p>—Pauvre enfant! il n’y a que toi qui me fais regretter mon
+avenir! Oh! mon Dieu, qu’est-ce que la vie?</p>
+
+<p>—Allons, mon enfant, dit Adolphe, pourquoi se chagriner?</p>
+
+<p>—Oh! je ne me chagrine pas!... la mort n’a rien qui m’effraye...
+je voyais ce matin un enterrement, et je trouvais le mort
+bien heureux! Comment se fait-il que je ne pense qu’à mourir?...
+Est-ce une maladie?... Il me semble que je mourrai de ma main.</p>
+
+<p>Plus Adolphe tente d’égayer Caroline, plus Caroline s’enveloppe
+dans les crêpes d’un deuil à larmes continues. Cette seconde fois,
+Adolphe reste et s’ennuie. Puis à la troisième attaque à larmes
+forcées, il sort sans aucune tristesse. Enfin, il se blase sur ces
+plaintes éternelles, sur ces attitudes de mourant, sur ces larmes de
+crocodile. Et il finit par dire: —Si tu es malade, Caroline, il faut
+voir un médecin...</p>
+
+<p>—Comme tu voudras! cela finira plus promptement ainsi, cela
+me va... Mais alors, amène un fameux médecin.</p>
+
+<p>Au bout d’un mois, Adolphe, fatigué d’entendre l’air funèbre
+que Caroline lui joue sur tous les tons, amène un grand médecin.
+A Paris, les médecins sont tous des gens d’esprit, et ils se connaissent
+admirablement en Nosographie conjugale.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_580">580</span>
+—Eh bien! madame, dit le grand médecin, comment une si
+jolie femme s’avise-t-elle d’être malade?</p>
+
+<p>—Oui, monsieur, de même que le nez du père Aubry, j’aspire
+à la tombe...</p>
+
+<p>Caroline, par égard pour Adolphe, essaye de sourire.</p>
+
+<p>—Bon! cependant vous avez les yeux vifs: ils souhaitent peu
+nos infernales drogues...</p>
+
+<p>—Regardez-y bien, docteur, la fièvre me dévore, une petite
+fièvre imperceptible, lente...</p>
+
+<p>Et elle arrête le plus malicieux de ses regards sur l’illustre docteur,
+qui se dit en lui-même: —Quels yeux!...</p>
+
+<p>—Bien, voyons la langue? dit-il tout haut.</p>
+
+<p>Caroline montre sa langue de chat entre deux rangées de dents
+blanches comme celles d’un chien.</p>
+
+<p>—Elle est un peu chargée, au fond; mais vous avez déjeuné...
+fait observer le grand médecin, qui se tourne vers Adolphe.</p>
+
+<p>—Rien, répond Caroline, deux tasses de thé...</p>
+
+<p>Adolphe et l’illustre docteur se regardent, car le docteur se demande
+qui, de madame ou de monsieur, se moque de lui.</p>
+
+<p>—Que sentez-vous? demande gravement le docteur à Caroline.</p>
+
+<p>—Je ne dors pas.</p>
+
+<p>—Bon!</p>
+
+<p>—Je n’ai pas d’appétit...</p>
+
+<p>—Bien!</p>
+
+<p>—J’ai des douleurs, là...</p>
+
+<p>Le médecin regarde l’endroit indiqué par Caroline.</p>
+
+<p>—Très-bien, nous verrons cela tout à l’heure... Après?...</p>
+
+<p>—Il me passe des frissons par moments...</p>
+
+<p>—Bon!</p>
+
+<p>—J’ai des tristesses, je pense toujours à la mort, j’ai des idées
+de suicide.</p>
+
+<p>—Ah! vraiment?</p>
+
+<p>—Il me monte des feux à la figure, tenez, j’ai constamment
+des tressaillements dans la paupière...</p>
+
+<p>—Très-bien: nous nommons cela un <i>trismus</i>.</p>
+
+<p>Le docteur explique pendant un quart d’heure, en employant
+les termes les plus scientifiques, la nature du <i>trismus</i>, d’où il résulte
+que le <i>trismus</i> est le <i>trismus</i>; mais il fait observer avec la
+<span class="pagenum" id="page_581">581</span>
+plus grande modestie que, si la science sait que le <i>trismus</i> est le
+<i>trismus</i>, elle ignore entièrement la cause de ce mouvement nerveux,
+qui va, vient, passe, reparaît... —Et, dit-il, nous avons
+reconnu que c’était purement nerveux.</p>
+
+<p>—Est-ce bien dangereux? demanda Caroline inquiète.</p>
+
+<p>—Nullement. Comment vous couchez-vous?</p>
+
+<p>—En rond.</p>
+
+<p>—Bien; sur quel côté?</p>
+
+<p>—A gauche.</p>
+
+<p>—Bien; combien avez-vous de matelas à votre lit?</p>
+
+<p>—Trois.</p>
+
+<p>—Bien; y a-t-il un sommier?</p>
+
+<p>—Mais, oui...</p>
+
+<p>—Quelle est la substance du sommier?</p>
+
+<p>—Le crin.</p>
+
+<p>—Bon. Marchez un peu devant moi?... Oh! mais naturellement,
+et comme si nous ne vous regardions pas...</p>
+
+<p>Caroline marche à la Elssler, en agitant <i>sa tournure</i> de la façon
+la plus andalouse.</p>
+
+<p>—Vous ne sentez pas un peu de pesanteur dans les genoux?</p>
+
+<p>—Mais... non... (Elle revient à sa place.) Mon Dieu, quand
+on s’examine... il me semble maintenant que oui...</p>
+
+<p>—Bon. Vous êtes restée à la maison depuis quelque temps?</p>
+
+<p>—Oh! oui, monsieur, beaucoup trop... et seule.</p>
+
+<p>—Bien, c’est cela. Comment vous coiffez-vous pour la nuit?</p>
+
+<p>—Un bonnet brodé, puis quelquefois par-dessus un foulard...</p>
+
+<p>—Vous n’y sentez pas des chaleurs... une petite sueur?...</p>
+
+<p>—En dormant, cela me semble difficile.</p>
+
+<p>—Vous pourriez trouver votre linge humide à l’endroit du front
+en vous réveillant?</p>
+
+<p>—Quelquefois.</p>
+
+<p>—Bon. Donnez-moi votre main.</p>
+
+<p>Le docteur tire sa montre.</p>
+
+<p>—Vous ai-je dit que j’ai des vertiges? dit Caroline.</p>
+
+<p>—Chut!... fait le docteur qui compte les pulsations. Est-ce le
+soir?...</p>
+
+<p>—Non, le matin.</p>
+
+<p>—Ah! diantre, des vertiges le matin, dit-il en regardant
+Adolphe.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_582">582</span>
+—Eh bien! que dites-vous de l’état de madame? demande
+Adolphe.</p>
+
+<p>—Le duc de G. n’est pas allé à Londres, dit le grand médecin
+en étudiant la peau de Caroline, et l’on en cause beaucoup au faubourg
+Saint-Germain.</p>
+
+<p>—Vous avez des malades? demande Caroline.</p>
+
+<p>—Presque tous les miens y sont... Eh! mon Dieu! j’en ai sept
+à voir ce matin, dont quelques-uns sont en danger...</p>
+
+<p>Le docteur se lève.</p>
+
+<p>—Que pensez-vous de moi, monsieur? dit Caroline.</p>
+
+<p>—Madame, il faut des soins, beaucoup de soins, prendre des
+adoucissants, de l’eau de guimauve, un régime doux, viandes
+blanches, faire beaucoup d’exercice.</p>
+
+<p>—En voilà pour vingt francs, se dit en lui-même Adolphe en
+souriant.</p>
+
+<p>Le grand médecin prend Adolphe par le bras, et l’emmène en
+se faisant reconduire; Caroline les suit sur la pointe du pied.</p>
+
+<p>—Mon cher, dit le grand médecin, je viens de traiter fort légèrement
+madame, il ne fallait pas l’effrayer, ceci vous regarde
+plus que vous ne pensez... Ne négligez pas trop madame; elle est
+d’un tempérament puissant, d’une santé féroce. <i>Tout cela</i> réagit
+sur elle. La nature a ses lois, qui, méconnues, se font obéir. Madame
+peut arriver à un état morbide qui vous ferait cruellement
+repentir de l’avoir négligée... Si vous l’aimez, aimez-la; si vous ne
+l’aimez plus, et que vous teniez à conserver la mère de vos enfants,
+la décision à prendre est un cas d’hygiène, mais elle ne peut venir
+que de vous!...</p>
+
+<p>—Comme il m’a compris!... se dit Caroline. Elle ouvre la
+porte et dit: —Docteur, vous ne m’avez pas écrit les doses!...</p>
+
+<p>Le grand médecin sourit, salue et glisse dans sa poche une pièce
+de vingt francs en laissant Adolphe entre les mains de sa femme,
+qui le prend et lui dit: —Quelle est la vérité sur mon état?...
+faut-il me résigner à mourir?...</p>
+
+<p>—Eh! il m’a dit que tu as trop de santé! s’écrie Adolphe impatienté.</p>
+
+<p>Caroline s’en va pleurer sur son divan.</p>
+
+<p>—Qu’as-tu?</p>
+
+<p>—J’en ai pour longtemps... Je te gêne, tu ne m’aimes plus...
+Je ne veux plus consulter ce médecin-là... Je ne sais pas pourquoi
+<span class="pagenum" id="page_583">583</span>
+madame Foullepointe m’a conseillé de le voir, il ne m’a dit que
+des sottises!... et je sais mieux que lui ce qu’il me faut...</p>
+
+<p>—Que te faut-il?...</p>
+
+<p>—Ingrat, tu le demandes? dit-elle en posant sa tête sur l’épaule
+d’Adolphe.</p>
+
+<p>Adolphe, effrayé, se dit: —Il a raison, le docteur, elle peut
+devenir d’une exigence maladive, et que deviendrai-je, moi?... Me
+voilà forcé d’opter entre la folie physique de Caroline ou quelque
+petit cousin.</p>
+
+<p>Caroline chante alors une mélodie de Schubert avec l’exaltation
+d’une hypocondriaque.</p>
+
+<div class="npage"></div>
+
+<h3 id="page_584">
+DEUXIÈME PARTIE</h3>
+
+<hr class="small3">
+
+<h4>SECONDE PRÉFACE</h4>
+
+<p class="nbreak">Si vous avez pu comprendre ce livre... (et l’on vous fait un honneur
+infini par cette supposition: l’auteur le plus profond ne comprend
+pas toujours, l’on peut même dire ne comprend jamais les
+différents sens de son livre, ni sa portée, ni le bien ni le mal qu’il
+cause), si donc vous avez prêté quelque attention à ces petites
+scènes de la vie conjugale, vous aurez peut-être remarqué leur
+couleur...</p>
+
+<p>—Quelle couleur? demandera sans doute un épicier, les livres
+sont couverts en jaune, en bleu, revers de botte, vert-pâle, gris-perle,
+blanc.</p>
+
+<p>Hélas! les livres ont une autre couleur, ils sont teints par l’auteur,
+et quelques écrivains empruntent leur coloris. Certains livres
+déteignent sur d’autres. Il y a mieux. Les livres sont blonds ou
+bruns, châtain-clair ou roux. Enfin ils ont un sexe aussi! Nous
+connaissons des livres mâles et des livres femelles, des livres qui,
+chose déplorable, n’ont pas de sexe, ce qui, nous l’espérons, n’est
+pas le cas de celui-ci, en supposant que vous fassiez à cette collection
+de sujets nosographiques l’honneur de l’appeler un livre.</p>
+
+<p>Jusqu’ici, toutes ces misères sont des misères infligées uniquement
+par la femme à l’homme. Vous n’avez donc encore vu que le
+côté mâle du livre. Et, si l’auteur a réellement l’ouïe qu’on lui suppose,
+il a déjà surpris plus d’une exclamation ou d’une déclamation
+de femme furieuse:</p>
+
+<p>—On ne nous parle que des misères souffertes par ces messieurs,
+aura-t-elle dit, comme si nous n’avions pas nos petites misères
+aussi!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_585">585</span>
+O femmes! vous avez été entendues, car si vous n’êtes pas toujours
+comprises, vous vous faites toujours très-bien entendre!...</p>
+
+<p>Donc, il serait souverainement injuste de faire porter sur vous
+seules les reproches que tout être social mis sous le joug (<i>conjugium</i>)
+a le droit d’adresser à cette institution nécessaire, sacrée,
+utile, éminemment conservatrice, mais tant soit peu gênante, et
+d’un porter difficile aux entournures, ou quelquefois trop facile
+aussi.</p>
+
+<p>J’irai plus loin! Cette partialité serait évidemment du crétinisme.</p>
+
+<p>Un homme, non écrivain, car il y a bien des hommes dans un
+écrivain, un auteur donc, doit ressembler à Janus: voir en avant
+et en arrière, se faire rapporteur, découvrir toutes les faces d’une
+idée, passer alternativement dans l’âme d’Alceste et dans celle de
+Philinte, ne pas tout dire et néanmoins tout savoir, ne jamais ennuyer,
+et...</p>
+
+<p>N’achevons pas ce programme, autrement nous dirions tout, et
+ce serait effrayant pour tous ceux qui réfléchissent aux conditions
+de la littérature.</p>
+
+<p>D’ailleurs un auteur qui prend la parole au milieu de son livre
+fait l’effet du bonhomme dans <i>le Tableau parlant</i>, quand il met
+son visage à la place de la peinture. L’auteur n’oublie pas qu’à la
+Chambre on ne prend point la parole <i>entre deux épreuves</i>. Assez
+donc!</p>
+
+<p>Voici maintenant le côté femelle du livre; car, pour ressembler
+parfaitement au mariage, ce livre doit être plus ou moins
+androgyne.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LES MARIS DU SECOND MOIS.</h4>
+
+<p class="nbreak">Deux jeunes mariées, deux amies de pension, Caroline et Stéphanie,
+intimes au pensionnat de mademoiselle Mâchefer, une des plus
+célèbres maisons d’éducation du faubourg Saint-Honoré, se trouvaient
+au bal chez madame de Fischtaminel, et la conversation suivante
+eut lieu dans l’embrasure d’une croisée du boudoir.</p>
+
+<p>Il faisait si chaud, qu’un homme avait eu, bien avant les deux
+jeunes femmes, l’idée de venir respirer l’air de la nuit; il s’était
+placé dans l’angle même du balcon, et, comme il se trouvait beaucoup
+<span class="pagenum" id="page_586">586</span>
+de fleurs devant la fenêtre, les deux amies purent se croire
+seules. Cet homme était le meilleur ami de l’auteur.</p>
+
+<p>L’une des deux jeunes mariées, posée à l’angle de l’embrasure,
+faisait en quelque sorte le guet en regardant le boudoir et les salons.
+L’autre avait pris position dans l’embrasure en s’y serrant de
+manière à ne pas recevoir le courant d’air, tempéré d’ailleurs par
+des rideaux de mousseline et des rideaux de soie.</p>
+
+<p>Ce boudoir était désert, le bal commençait, les tables de jeu restaient
+ouvertes, offrant leurs tapis verts et montrant des cartes encore
+serrées dans le frêle étui que leur impose la Régie. On dansait
+la seconde contredanse.</p>
+
+<p>Tous ceux qui vont au bal connaissent cette phase des grandes
+soirées où tout le monde n’est pas arrivé, mais où les salons sont
+déjà pleins, et qui cause un moment de terreur à la maîtresse de
+la maison. C’est, toute comparaison gardée, un instant semblable à
+celui qui décide de la victoire ou de la perte d’une bataille.</p>
+
+<p>Vous comprenez alors comment ce qui devait être un secret bien
+gardé peut avoir aujourd’hui les honneurs de l’impression.</p>
+
+<p>—Eh bien! Caroline?</p>
+
+<p>—Eh bien! Stéphanie?</p>
+
+<p>—Eh bien?</p>
+
+<p>—Eh bien?</p>
+
+<p>Un double soupir.</p>
+
+<p>—Tu ne te souviens plus de nos conventions?</p>
+
+<p>—Si...</p>
+
+<p>—Pourquoi donc n’es-tu pas venue me voir?</p>
+
+<p>—On ne me laisse jamais seule, nous avons à peine le temps
+de causer ici...</p>
+
+<p>—Ah! si mon Adolphe prenait ces manières-là! s’écria Caroline.</p>
+
+<p>—Tu nous <ins title="original: a">as</ins> bien vus, Armand et moi, quand il me faisait ce
+qu’on nomme, je ne sais pourquoi, la cour...</p>
+
+<p>—Oui, je l’admirais, je te trouvais bien heureuse, tu trouvais
+ton idéal, toi! un bel homme, toujours si bien mis, en gants jaunes,
+la barbe faite, bottes vernies, linge blanc, la propreté la plus
+exquise, aux petits soins...</p>
+
+<p>—Va, va, toujours.</p>
+
+<p>—Enfin un homme comme il faut; son parler était d’une douceur
+féminine, pas la moindre brusquerie. Et des promesses de
+<span class="pagenum" id="page_587">587</span>
+bonheur, de liberté! Ses phrases étaient plaquées de palissandre.
+Il meublait ses paroles de châles et de dentelles. On entendait rouler
+dans les moindres mots, des chevaux et des voitures. Ta corbeille
+était d’une magnificence millionnaire. Armand me faisait
+l’effet d’un mari de velours, d’une fourrure de plumes d’oiseaux
+dans laquelle tu allais t’envelopper.</p>
+
+<p>—Caroline, mon mari prend du tabac.</p>
+
+<p>—Eh bien! le mien fume...</p>
+
+<p>—Mais le mien en prend, ma chère, comme en prenait, dit-on,
+Napoléon, et j’ai le tabac en horreur; il l’a su, le monstre, et s’en
+est passé pendant sept mois...</p>
+
+<p>—Tous les hommes ont de ces habitudes, il faut absolument
+qu’ils prennent quelque chose.</p>
+
+<p>—Tu n’as aucune idée des supplices que j’endure. La nuit, je
+suis réveillée en sursaut par un éternûment. En m’endormant, j’ai
+fait des mouvements qui m’ont mis le nez sur des grains de tabac
+semés sur l’oreiller, je les aspire, et je saute comme une mine. Il
+paraît que ce scélérat d’Armand est habitué à cette <i>surprise</i>, il
+ne s’éveille point. Je trouve du tabac partout, et je n’ai pas, après
+tout, épousé la Régie.</p>
+
+<p>—Qu’est-ce que c’est que ce petit inconvénient, ma chère enfant,
+si ton mari est un bon enfant et d’un bon naturel!</p>
+
+<p>—Ah bien! il est froid comme un marbre, compassé comme
+un vieillard, causeur comme une sentinelle, et c’est un de ces
+hommes qui disent oui à tout, mais qui ne font rien que ce qu’ils
+veulent.</p>
+
+<p>—Dis-lui non.</p>
+
+<p>—C’est essayé.</p>
+
+<p>—Eh bien?</p>
+
+<p>—Eh bien! il m’a menacée de réduire ma pension de ce qui
+lui serait nécessaire pour se passer de moi...</p>
+
+<p>—Pauvre Stéphanie! ce n’est pas un homme, c’est un monstre...</p>
+
+<p>—Un monstre calme et méthodique, à faux toupet, qui, tous
+les soirs...</p>
+
+<p>—Tous les soirs?...</p>
+
+<p>—Attends donc!... qui tous les soirs prend un verre d’eau
+pour y mettre sept fausses dents.</p>
+
+<p>—Quel piége que ton mariage! Enfin Armand est riche?</p>
+
+<p>—Qui sait?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_588">588</span>
+—Oh! mon Dieu! mais tu me fais l’effet de devenir avant peu
+très-malheureuse... ou très-heureuse.</p>
+
+<p>—Et toi, ma petite?</p>
+
+<p>—Moi, jusqu’à présent je n’ai qu’une épingle qui me pique
+dans mon corset; mais c’est insupportable.</p>
+
+<p>—Pauvre enfant! tu ne connais pas ton bonheur. Allons, dis.</p>
+
+<p>Ici la jeune femme parla si bien à l’oreille de l’autre, qu’il fut
+impossible d’entendre un seul mot. La conversation recommença
+ou plutôt finit par une sorte de conclusion.</p>
+
+<p>—Ton Adolphe est jaloux?</p>
+
+<p>—De qui? nous ne nous quittons pas, et c’est là, ma chère,
+une misère. On n’y tient pas. Je n’ose pas bâiller, je suis toujours
+en représentation de femme aimante. C’est fatigant.</p>
+
+<p>—Caroline?</p>
+
+<p>—Eh bien?</p>
+
+<p>—Ma petite, que vas-tu faire?</p>
+
+<p>—Me résigner. Et toi?</p>
+
+<p>—Combattre la Régie...</p>
+
+<p>Cette petite misère tend à prouver qu’en fait de déceptions personnelles,
+les deux sexes sont bien quittes l’un envers l’autre.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LES AMBITIONS TROMPÉES.</h4>
+
+<h5>§ I.—L’ILLUSTRE CHODOREILLE.</h5>
+
+<p class="nbreak">Un jeune homme a quitté sa ville natale au fond de quelque département
+marqué par monsieur Charles Dupin en couleur plus ou
+moins foncée. Il avait pour vocation la gloire, n’importe laquelle:
+supposez un peintre, un romancier, un journaliste, un poëte, un
+grand homme d’État.</p>
+
+<p>Pour être parfaitement compris, le jeune Adolphe de Chodoreille
+voulait faire parler de lui, devenir célèbre, être quelque
+chose. Ceci donc s’adresse à la masse des ambitieux amenés à Paris
+par tous les véhicules possibles, soit moraux, soit physiques, et
+qui s’y élancent un beau matin avec l’intention hydrophobique de
+renverser toutes les renommées, de se bâtir un piédestal avec des
+<span class="pagenum" id="page_589">589</span>
+ruines à faire, jusqu’à ce que désillusion s’ensuive. Comme il s’agit
+de formuler ce fait normal qui caractérise notre époque, prenons
+de tous ces personnages celui que l’auteur a nommé ailleurs
+<small>UN GRAND HOMME DE PROVINCE</small>.</p>
+
+<p>Adolphe a compris que le plus admirable commerce est celui
+qui consiste à payer chez un papetier une bouteille d’encre, un
+paquet de plumes et une rame de papier coquille douze francs
+cinquante centimes, et de revendre les deux mille feuillets que
+fournit la rame, en coupant chaque feuille en quatre, quelque
+chose comme cinquante mille francs, après toutefois y avoir écrit
+sur chaque feuillet cinquante lignes pleines de style et d’imagination.</p>
+
+<p>Ce problème, de douze francs cinquante centimes <ins title="original: métamarphosés">métamorphosés</ins>
+en cinquante mille francs, à raison de vingt-cinq centimes
+chaque ligne, stimule bien des familles qui pourraient
+employer leurs membres utilement au fond des provinces, à les
+lancer dans l’enfer de Paris.</p>
+
+<p>Le jeune homme, objet de cette exportation, semble toujours à
+toute sa ville avoir autant d’imagination que les plus fameux auteurs.
+Il a toujours fait d’excellentes études, il écrit d’assez jolis
+vers, il passe pour un garçon d’esprit; enfin il est souvent coupable
+d’une charmante nouvelle insérée dans le journal de l’endroit,
+laquelle a soulevé l’admiration du département.</p>
+
+<p>Comme ces pauvres parents ignoreront éternellement ce que
+leur fils vient apprendre à grand’peine à Paris, à savoir: Qu’il est
+difficile d’être un écrivain et de connaître la langue française avant
+une douzaine d’années de travaux herculéens; —Qu’il faut avoir
+fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le
+roman est l’histoire privée des nations; —Que les grands conteurs
+(Ésope, Lucien, Boccace, Rabelais, Cervantès, Swift, La Fontaine,
+Lesage, Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes inconnus des
+<i>Mille et une Nuits</i>) sont tous des hommes de génie autant que
+des colosses d’érudition.</p>
+
+<p>Leur Adolphe fait son apprentissage en littérature dans plusieurs
+cafés, devient membre de la société des Gens de lettres, attaque à
+tort et à travers des hommes à talent qui ne lisent pas ses articles,
+revient à des sentiments plus doux en voyant l’insuccès de sa critique,
+apporte des nouvelles aux journaux qui se les renvoient
+comme sur des raquettes; et, après cinq à six années d’exercices
+<span class="pagenum" id="page_590">590</span>
+plus ou moins fatigants, d’horribles privations très-coûteuses à ses
+parents, il <i>arrive à une certaine position</i>.</p>
+
+<p>Voici quelle est cette position. Grâce à une sorte d’assurance
+mutuelle des faibles entre eux, et qu’un écrivain assez ingénieux
+a nommée la <i>camaraderie</i>, Adolphe voit son nom souvent cité
+parmi les noms célèbres, soit dans les prospectus de la librairie,
+soit dans les annonces des journaux qui promettent de paraître.
+Les libraires impriment le titre d’un de ses ouvrages à cette menteuse
+rubrique: <small>SOUS PRESSE</small>, qu’on pourrait appeler la ménagerie
+typographique des ours<a id="fnanchor_5" href="#footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. On comprend quelquefois Chodoreille
+parmi les hommes d’espérance de la jeune littérature.</p>
+
+<div class="fnotes">
+<p><a id="footnote_5" href="#fnanchor_5"><span class="label">[5]</span></a>
+On appelle un <i>ours</i> une pièce refusée à beaucoup de théâtres, et qui
+finit par être représentée dans certains moments où quelque directeur éprouve
+le besoin d’un ours. Ce mot a nécessairement passé de la langue des coulisses
+dans l’argot du journalisme, et s’est appliqué aux romans qui se promènent.
+On devrait appeler ours blanc celui de la librairie, et les autres des ours
+noirs.</p>
+</div>
+
+<p>Adolphe de Chodoreille reste onze ans dans les rangs de la jeune
+littérature: il devient chauve en gardant sa distance dans la jeune
+littérature; mais il finit par obtenir ses entrées aux théâtres, grâce
+à d’obscurs travaux, à des critiques dramatiques; il essaye de se
+faire prendre pour un <i>bon enfant</i>; et à mesure qu’il perd des illusions
+sur la gloire, sur le monde de Paris, il gagne des dettes et
+des années.</p>
+
+<p>Un journal aux abois lui demande un de ses ours corrigé par
+des amis, léché, pourléché de lustre en lustre, et qui sent la pommade
+de chaque genre à la mode et oublié. Ce livre devient pour
+Adolphe ce qu’est pour le caporal Trim ce fameux bonnet qu’il
+met toujours en jeu, car pendant cinq ans <i>Tout pour une Femme</i>
+(titre définitif) sera l’un des plus charmants ouvrages de notre
+époque.</p>
+
+<p>En onze ans, Chodoreille passe pour avoir publié des travaux
+estimables, cinq ou six nouvelles dans des revues nécropoliques,
+dans des journaux de femmes, dans des ouvrages destinés à la plus
+tendre enfance.</p>
+
+<p>Enfin, comme il est garçon, qu’il possède un habit, un pantalon
+de casimir noir, qu’il peut se déguiser quand il le veut en diplomate
+élégant, qu’il ne manque pas d’un certain air intelligent,
+il est admis dans quelques salons plus ou moins littéraires; il salue
+les cinq ou six académiciens qui ont du génie, de l’influence ou
+<span class="pagenum" id="page_591">591</span>
+du talent, il peut aller chez deux ou trois de nos grands poëtes, il
+se permet dans les cafés d’appeler par leur petit nom les deux ou
+trois femmes célèbres à juste titre de notre époque; il est d’ailleurs
+au mieux avec les bas-bleus du second ordre, qui devraient
+être appelées <i>des chaussettes</i>, et il en est aux poignées de main
+et aux petits verres d’absinthe avec les astres des petits journaux.</p>
+
+<p>Ceci est l’histoire des médiocrités en tout genre, auxquelles il a
+manqué ce que les titulaires appellent le bonheur. Ce bonheur,
+c’est la volonté, le travail continu, le mépris de la renommée obtenue
+facilement, une immense instruction, et la patience qui, selon
+Buffon, serait tout le génie, mais qui certes en est la moitié.</p>
+
+<p>Vous n’apercevez pas encore trace de petite misère pour Caroline.
+Vous croyez que cette histoire de cinq cents jeunes gens occupés
+à polir en ce moment les pavés de Paris est écrite en façon
+d’avis aux familles des quatre-vingt-six départements; mais lisez
+ces deux lettres échangées entre deux amies différemment mariées,
+vous comprendrez qu’elle était nécessaire, autant que le récit
+par lequel jadis commençait tout bon mélodrame, et nommé
+l’avant-scène... Vous devinerez les savantes manœuvres du paon
+parisien faisant la roue au sein de sa ville natale et fourbissant dans
+des arrière-pensées matrimoniales les rayons d’une gloire qui, semblables
+à ceux du soleil, ne sont chauds et brillants qu’à de grandes
+distances.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<div class="manuscr">
+<p class="cent cs9">DE MADAME CLAIRE DE&nbsp;LA&nbsp;ROULANDIÈRE, NÉE&nbsp;JUGAULT, A MADAME
+ADOLPHE DE&nbsp;CHODOREILLE, NÉE&nbsp;HEURTAUT.</p>
+
+<p class="rsign">«Viviers.</p>
+
+<p>»Tu ne m’as pas encore écrit, ma chère Caroline, et c’est bien
+mal à toi. N’était-ce pas à la plus heureuse de commencer et de
+consoler celle qui restait en province!</p>
+
+<p>»Depuis ton départ pour Paris, j’ai donc épousé monsieur de La
+Roulandière, le président du tribunal. Tu le connais, et tu sais
+si je puis être satisfaite en ayant le cœur <i>saturé</i> de nos idées.
+Je n’ignorais pas mon sort: je vis entre l’ancien président,
+l’oncle de mon mari, et ma belle-mère, qui de l’ancienne société
+parlementaire d’Aix n’a gardé que la morgue, la sévérité
+de mœurs. Je suis rarement seule, je ne sors qu’accompagnée
+de ma belle-mère ou de mon mari. Nous recevons tous les gens
+<span class="pagenum" id="page_592">592</span>
+graves de la ville le soir. Ces messieurs font un whist à deux
+sous la fiche, et j’entends des conversations dans ce genre-ci:
+Monsieur Vitremont est mort, il laisse deux cent quatre-vingt
+mille francs de fortune... dit le substitut, un jeune homme de
+quarante-sept ans, amusant comme le mistral. —Êtes-vous bien
+certain de cela?...</p>
+
+<p>»—Cela, c’est les deux cent quatre-vingt mille francs. Un petit
+juge pérore, il raconte les placements, on discute les valeurs,
+et il est acquis à la discussion que, <i>s’il n’y a pas deux cent
+quatre-vingt mille francs, on en sera bien près</i>...</p>
+
+<p>»Là-dessus concert général d’éloges donnés à ce mort, pour
+avoir tenu le pain sous la clef, pour avoir <i>plaçoté</i> ses <ins title="original: écono-nomies">économies</ins>,
+mis sou sur sou, afin probablement que toute la ville et
+tous les gens qui ont des successions à espérer battissent ainsi
+des mains en s’écriant avec admiration: —Il laisse deux cent
+quatre-vingt mille francs!... Et chacun a des parents malades
+de qui l’on dit: —Laissera-t-il quelque chose d’approchant?
+et l’on discute le <i>vif</i> comme on a discuté le <i>mort</i>.</p>
+
+<p>»On ne s’occupe que des probabilités de fortune, ou des probabilités
+de vacance dans les places, et des probabilités de récolte.</p>
+
+<p>»Quand, dans notre enfance, nous regardions ces jolies petites
+souris blanches à la fenêtre du savetier de la rue Saint-Maclou,
+faisant tourner la cage ronde où elles étaient enfermées, pouvais-je
+savoir que ce serait une fidèle image de mon avenir?...</p>
+
+<p>»Être ainsi, moi qui de nous deux agitais le plus mes ailes,
+dont l’imagination était la plus vagabonde! j’ai péché plus que
+toi, je suis la plus punie. J’ai dit adieu à mes rêves: je suis madame
+la présidente <i>gros comme le bras</i>, et je me résigne à
+donner le bras à ce grand diable de monsieur de La Roulandière
+pendant quarante ans, à vivre menu de toute manière et à voir
+deux gros sourcils sur deux yeux vairons dans une figure jaune,
+laquelle ne saura jamais ce qu’est un sourire.</p>
+
+<p>»Mais toi, ma chère Caroline, toi qui, soit dit entre nous, étais
+dans les <i>grandes</i> quand je frétillais dans les <i>petites</i>, toi qui ne
+péchais que par orgueil, à vingt-sept ans, avec deux cent mille
+francs de fortune, tu captures et tu captives un grand homme,
+un des hommes les plus spirituels de Paris, un des deux hommes
+à talent que notre ville ait produits!... quelle chance!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_593">593</span>
+»Maintenant tu te trouves dans le milieu le plus brillant de
+Paris. Tu peux <ins title="original: grâces">grâce</ins> aux sublimes priviléges du génie, aller
+dans tous les salons du faubourg Saint-Germain, y être bien accueillie.
+Tu jouis des jouissances exquises de la société des deux
+ou trois femmes célèbres de notre temps, où il se fait tant d’esprit,
+dit-on, où se disent ces mots qui nous arrivent ici comme
+des fusées à la Congrève. Tu vas chez le baron Schinner, de qui
+nous parlait tant Adolphe, où vont tous les grands artistes, tous
+les illustres étrangers. Enfin, dans quelque temps tu seras une
+des reines de Paris, si tu le veux. Tu peux aussi recevoir, tu
+verras chez toi les lionnes, les lions de la littérature, du grand
+monde et de la finance, car Adolphe nous parlait de ses amitiés
+illustres et de ses liaisons avec les favoris de la mode en de tels
+termes, que je te vois fêtée en fêtant.</p>
+
+<p>»Avec tes dix mille francs de rente et la succession de ta tante
+Carabès, avec les vingt mille francs que gagne ton mari, vous
+devez avoir équipage; et, comme tu vas à tous les théâtres sans
+payer, comme les journalistes sont des héros de toutes les inaugurations
+ruineuses pour qui veut suivre le mouvement parisien,
+qu’on les invite tous les jours à dîner, tu vis comme si tu avais
+soixante mille francs de rente!... Ah! tu es heureuse, toi! aussi
+m’oublies-tu!</p>
+
+<p>»Eh bien, je comprends que tu n’as pas un instant à toi. Ton
+bonheur est la cause de ton silence, je te pardonne. Allons, un
+jour, si, fatiguée de tant de plaisirs, du haut de ta grandeur, tu
+penses encore à ta pauvre Claire, écris-moi, raconte-moi ce
+qu’est un mariage avec un grand homme... peins-moi ces grandes
+dames de Paris, surtout celles qui écrivent... oh! je voudrais
+bien savoir <i>en quoi elles sont faites</i>; enfin n’oublie rien,
+si tu n’oublies pas que tu es aimée <i>quand même</i> par ta pauvre</p>
+
+<p class="rsign">»CLAIRE JUGAULT.»</p>
+</div>
+
+<hr class="small3d">
+
+<div class="manuscr">
+<p class="cent cs9">MADAME ADOLPHE DE&nbsp;CHODOREILLE A MADAME LA&nbsp;PRÉSIDENTE
+DE LA&nbsp;ROULANDIÈRE, A&nbsp;VIVIERS.</p>
+
+<p class="rsign">«Paris.</p>
+
+<p>»Ah! ma pauvre Claire, si tu savais combien de petites douleurs
+ta lettre ingénue a réveillées, non, tu ne me l’aurais pas
+<span class="pagenum" id="page_594">594</span>
+écrite. Aucune amie, une ennemie même, en voyant à une
+femme un appareil sur mille piqûres de moustiques, ne l’arrache
+pas pour s’amuser à les compter...</p>
+
+<p>»Je commence par te dire que, pour une fille de vingt-sept
+ans, d’une figure encore passable, mais d’une taille un peu trop
+empereur Nicolas pour l’humble rôle que je joue, je suis heureuse!...
+Voici pourquoi: Adolphe, heureux des déceptions qui
+sont tombées sur moi comme une grêle, panse les plaies de mon
+amour-propre par tant d’affection, par tant de petits soins, tant
+de charmantes choses, qu’en vérité les femmes voudraient, en
+tant que femmes, trouver à l’homme qu’elles épousent des torts
+si profitables; mais tous les gens de lettres (Adolphe est, hélas!
+à peine un homme de lettres), qui sont des êtres non moins irritables,
+nerveux, changeants et bizarres que les femmes, ne
+possèdent pas des qualités aussi solides que celles d’Adolphe,
+et j’espère qu’ils n’ont pas été tous aussi malheureux que lui.</p>
+
+<p>»Hélas! nous nous aimons assez toutes les deux pour que je te
+dise la vérité. J’ai sauvé mon mari, ma chère, d’une profonde
+misère habilement cachée. Loin de toucher vingt mille francs
+par an, il ne les a pas gagnés dans les quinze années qu’il a passées
+à Paris. Nous sommes logés à un troisième étage de la rue
+Joubert, qui nous coûte douze cents francs, et il nous reste
+sur nos revenus environ huit mille cinq cents francs avec lesquels
+je tâche de nous faire vivre honorablement.</p>
+
+<p>»Je lui porte bonheur: Adolphe, depuis son mariage, a eu la
+direction d’un feuilleton et trouve quatre cents francs par mois
+dans cette occupation, qui d’ailleurs lui prend peu de temps.
+Il a dû cette place à un placement. Nous avons employé les
+soixante-dix mille francs de succession de ma tante Carabès au
+cautionnement du journal, on nous donne neuf pour cent, et
+nous avons en outre des actions. Depuis cette affaire, conclue
+depuis dix mois, nos revenus ont doublé, l’aisance est venue. Je
+n’ai pas plus à me plaindre de mon mariage comme affaire d’argent
+que comme affaire de cœur. Mon amour-propre a seul
+souffert, et mes ambitions ont sombré. Tu vas comprendre
+toutes les petites misères qui m’ont assaillie, par la première.</p>
+
+<p>»Adolphe nous avait paru très-bien avec la fameuse baronne
+Schinner, si célèbre par son esprit, par son influence, par sa
+fortune et par ses liaisons avec les hommes célèbres; j’ai cru
+<span class="pagenum" id="page_595">595</span>
+qu’il était reçu chez elle en qualité d’ami; mon mari m’y présente,
+je suis reçue assez froidement. J’aperçois des salons d’un
+luxe effrayant; et au lieu de voir madame Schinner me rendre
+ma visite, je reçois une carte, à vingt jours de date et à une
+heure insolemment indue.</p>
+
+<p>»A mon arrivée à Paris, je me promène sur les boulevards,
+fière de mon grand homme anonyme; il me donne un coup de
+coude et me dit en me désignant à l’avance un gros petit homme,
+assez mal vêtu: —«Voilà un tel!» Il me nomme une des sept
+ou huit illustrations européennes de la France. J’apprête mon
+air admiratif, et je vois Adolphe saluant avec une sorte de bonheur
+le vrai grand homme, qui lui répond par le petit salut
+écourté qu’on accorde à un homme avec lequel on a sans doute
+à peine échangé quatre paroles en dix ans. Adolphe avait quêté
+sans doute un regard à cause de moi. —Il ne te connaît pas?
+dis-je à mon mari. —Si, mais il m’aura pris pour un autre, me
+répond Adolphe.</p>
+
+<p>»Ainsi des poëtes, ainsi des musiciens célèbres, ainsi des
+hommes d’État. Mais, en revanche, nous causons pendant dix
+minutes devant quelque passage avec messieurs Armand du Cantal,
+Georges Beaunoir, Félix Verdoret, de qui tu n’as jamais
+entendu parler. Mesdames Constantine Ramachard, Anaïs Crottat
+et Lucienne Vouillon viennent nous voir et me menacent de
+leur amitié <i>bleue</i>. Nous recevons à dîner des directeurs de journaux
+inconnus dans notre province. Enfin, j’ai eu le douloureux
+bonheur de voir Adolphe refusant une invitation à une
+soirée de laquelle j’étais exclue.</p>
+
+<p>»Oh! ma chère, le talent est toujours la fleur rare, croissant
+spontanément, et qu’aucune horticulture de serre chaude ne
+peut obtenir. Je ne m’abuse point: Adolphe est une médiocrité
+connue, jaugée; il n’a pas d’autre chance, comme il le dit, que
+de se caser dans les <i>utilités</i> de la littérature. Il ne manquait pas
+d’esprit à Viviers; mais pour être un homme d’esprit à Paris,
+on doit posséder tous les genres d’esprit à des doses désespérantes.</p>
+
+<p>»J’ai pris de l’estime pour Adolphe; car après quelques petits
+mensonges, il a fini par m’avouer sa position, et, sans s’humilier
+outre mesure, il m’a promis le bonheur. Il espère arriver,
+comme tant de médiocrités, à une place quelconque, à un
+<span class="pagenum" id="page_596">596</span>
+emploi de sous-bibliothécaire, à une gérance de journal. Qui sait
+si nous ne le ferons pas nommer député plus tard à Viviers?</p>
+
+<p>»Nous vivons obscurément; nous avons cinq ou six amis et
+amies qui nous conviennent, et voilà cette brillante existence
+que tu dorais de toutes les splendeurs sociales.</p>
+
+<p>»De temps en temps j’essuie quelque bourrasque, j’attrape
+quelque coup de langue. Ainsi, hier, à l’Opéra, dans le foyer,
+où je me promenais, j’entends un des plus méchants hommes
+d’esprit, Léon de Lora, disant à l’un de nos plus célèbres critiques: —Avouez
+qu’il faut être bien Chodoreille pour aller
+découvrir au bord du Rhône le peuplier de la Caroline! —Bah,
+a répondu l’autre, il est bourgeonné. Ils avaient entendu mon
+mari me donnant mon petit nom. Et moi, qui passais pour belle
+à Viviers, qui suis grande, bien faite et encore assez grasse pour
+faire le bonheur d’Adolphe! Voilà comment j’apprends qu’il en
+est à Paris de la beauté des femmes comme de l’esprit des
+hommes de province.</p>
+
+<p>»Enfin, si c’est là ce que tu veux savoir, je ne suis rien; mais
+si tu veux apprendre jusqu’où va ma philosophie, eh bien! je
+suis assez heureuse d’avoir rencontré dans mon faux grand
+homme un homme ordinaire.</p>
+
+<p>»Adieu, chère amie, de nous deux, comme tu le vois, c’est
+encore moi qui, malgré mes déceptions et les petites misères de
+ma vie, suis la mieux partagée; Adolphe est jeune, et c’est un
+homme charmant.</p>
+
+<p class="rsign">»CAROLINE HEURTAUT.»</p>
+</div>
+
+<p>La réponse de Claire, entre autre phrases, contenait celle-ci:
+»J’espère que le bonheur anonyme dont tu jouis se continuera,
+grâce à ta philosophie.» Claire, comme toutes les amies intimes,
+se vengeait de son président sur l’avenir d’Adolphe.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h5>§ II.—UNE NUANCE DU MÊME SUJET.</h5>
+
+<div class="nbreak manuscr">
+<p class="nbreak">«(<i>Lettre trouvée dans un coffret, un jour qu’elle me fit longtemps
+attendre en son cabinet pendant qu’elle essayait de renvoyer une
+amie importune qui n’entendait pas le français sous-entendu dans le
+jeu de la physionomie et dans l’accent des paroles. J’attrapai un
+rhume, mais j’eus cette lettre.</i>)»</p>
+</div>
+
+<p>Cette note pleine de fatuité se trouvait sur un papier que les
+<span class="pagenum" id="page_597">597</span>
+clercs de notaire jugèrent sans importance lors de l’inventaire de feu
+M. Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts, les amours ont
+eu la douleur de pleurer récemment, et en qui la grande maison
+des Borgarelli de Provence a fini, car Bourgarel est, comme on
+sait, la corruption de Borgarelli, comme les Girardin français celle
+des Ghérardini de Florence.</p>
+
+<p>Un lecteur intelligent reconnaîtra sans peine à quelle époque de
+la vie d’Adolphe et de Caroline se rapporte cette lettre.</p>
+
+<div class="manuscr">
+<p class="addr">«Ma chère amie,</p>
+
+<p>»Je croyais me trouver heureuse en épousant un artiste aussi
+supérieur par ses talents que par ses moyens personnels, également
+grand et comme caractère et comme esprit, plein de connaissances,
+en voie de s’élever par la route publique sans être
+obligé d’aller dans les chemins tortueux de l’intrigue; enfin,
+tu connais Adolphe, tu l’as apprécié: je suis aimée, il est père,
+j’idolâtre nos enfants. Adolphe est excellent pour moi, je l’aime
+et je l’admire; mais, ma chère, dans ce complet bonheur, il se
+trouve une épine. Les roses sur lesquelles je suis couchée ont
+plus d’un pli. Dans le cœur des femmes, les plis deviennent
+promptement des blessures. Ces blessures saignent bientôt, le
+mal augmente, on souffre, la souffrance éveille des pensées, les
+pensées s’étalent et se changent en sentiment. Ah! ma chère, tu
+le sauras, et c’est cruel à se dire, mais nous vivons autant par la
+vanité que par l’amour. Pour ne vivre que d’amour, il ne faudrait
+pas habiter Paris. Que nous importerait de n’avoir qu’une
+robe de percale blanche, si l’homme que nous aimons ne voyait
+pas d’autres femmes mises autrement, plus élégamment que
+nous, et inspirant des idées par leurs manières, par un ensemble
+de petites choses qui font de grandes passions? La vanité,
+ma chère, est chez nous cousine-germaine de la jalousie, de
+cette belle et noble jalousie qui consiste à ne pas laisser envahir
+son empire, à être seule dans une âme, à passer notre vie tout
+heureuse dans un cœur. Eh bien! ma vanité de femme souffre.
+Quelque petites que soient ces misères, j’ai malheureusement
+appris qu’il n’y a pas de petites misères en ménage. Oui, tout
+s’y agrandit par le contact incessant des sensations, des désirs,
+des idées. Voilà le secret de cette tristesse où tu m’as surprise, et
+que je ne voulais pas expliquer. Ce point est un de ceux où la
+<span class="pagenum" id="page_598">598</span>
+parole va trop loin, et où l’écriture retient du moins la pensée
+en la fixant. Il y a des effets de perspective morale si différents
+entre ce qui se dit et ce qui s’écrit! Tout est si solennel et si
+grave sur le papier! On ne commet plus aucune imprudence.
+N’est-ce pas là ce qui fait un trésor d’une lettre où l’on s’abandonne
+à ses sentiments? Tu m’aurais crue malheureuse, je ne
+suis que blessée. Tu m’as trouvée seule, au coin de mon
+feu, sans Adolphe. Je venais de coucher mes enfants, ils dormaient.
+Adolphe, pour la dixième fois, était invité dans le monde
+où je ne vais pas, où l’on veut Adolphe sans sa femme. Il est
+des salons où il va sans moi, comme il est une foule de plaisirs
+auxquels on le convie sans moi. S’il se nommait monsieur de
+Navarreins et que je fusse une d’Espard, jamais le monde ne penserait
+à nous séparer, on nous voudrait toujours ensemble. Ses
+habitudes sont prises, il ne s’aperçoit pas de cette humiliation
+qui oppresse le cœur. D’ailleurs, s’il soupçonnait cette petite
+souffrance que j’ai honte de ressentir, il laisserait là le monde,
+il deviendrait plus impertinent que ne le sont envers moi ceux
+ou celles qui me séparent de lui. Mais il entraverait sa marche,
+il se ferait des ennemis, il se créerait des obstacles en m’imposant
+à des salons qui me feraient alors directement mille maux.
+Je préfère donc mes souffrances à ce qui nous adviendrait dans
+le cas contraire. Adolphe arrivera! il porte mes vengeances dans
+sa belle tête d’homme de génie. Un jour le monde me payera
+l’arriéré de tant d’injures. Mais quand? Peut-être aurais-je quarante-cinq
+ans. Ma belle jeunesse se sera passée au coin de mon feu,
+avec cette pensée: Adolphe rit, il s’amuse, il voit de belles femmes,
+il cherche à leur plaire, et tous ces plaisirs ne viennent pas de moi.</p>
+
+<p>»Peut-être à ce métier finira-t-il par se détacher de moi!</p>
+
+<p>»Personne ne souffre d’ailleurs impunément le mépris, et je
+me sens méprisée, quoique jeune, belle et vertueuse. D’ailleurs,
+puis-je empêcher ma pensée de courir? Puis-je réprimer mes
+rages en sachant Adolphe à dîner en ville sans moi? je ne jouis
+pas de ses triomphes, je n’entends pas ses mots spirituels ou
+profonds, dits pour d’autres! Je ne saurais me contenter des
+réunions bourgeoises d’où il m’a tirée en me trouvant distinguée,
+riche, jeune, belle et spirituelle. C’est là un malheur, il
+est irréparable.</p>
+
+<p>»Enfin, il suffit que, par une cause quelconque, je ne puis
+<span class="pagenum" id="page_599">599</span>
+entrer dans un salon, pour désirer y aller. Rien n’est plus conforme
+aux habitudes du cœur humain. Les anciens avaient bien
+raison avec leurs gynécées. La collision des amours-propres de
+femmes qu’a produite leur réunion, qui ne date pas plus de quatre
+siècles, a coûté bien des chagrins à notre temps et coûté de
+bien sanglants débats aux sociétés.</p>
+
+<p>»Enfin, ma chère, Adolphe est bien fêté quand il revient chez
+lui; mais aucune nature n’est assez forte pour attendre avec la
+même ardeur toutes les fois. Quel lendemain que celui de la soirée
+où il sera moins bien reçu!</p>
+
+<p>»Vois-tu ce qu’il y a dans le pli dont je te parlais? Un pli du
+cœur est un abîme comme un pli de terrain dans les Alpes: à
+distance, on ne s’en figurerait jamais la profondeur ni l’étendue.
+Il en est ainsi entre deux êtres, quelle que soit leur amitié. On
+ne soupçonne jamais la gravité du mal chez son amie. Ceci
+semble peu de chose, et néanmoins la vie en est atteinte dans
+toute sa profondeur et sur toute sa longueur. Je me suis raisonnée;
+mais plus je me faisais de raisonnements, plus je me prouvais
+à moi-même l’étendue de cette petite douleur. Je me laisse
+donc aller au courant de la souffrance.</p>
+
+<p>»Deux voix se disputent le terrain, quand, par un hasard encore
+rare heureusement, je suis seule dans mon fauteuil, attendant
+Adolphe. L’une, je le gagerais, sort du <i>Faust</i> d’Eugène
+Delacroix, que j’ai sur ma table. Méphistophélès parle, le terrible
+valet qui dirige si bien les épées, il a quitté la gravure et
+se pose diaboliquement devant moi, riant par la fente que ce
+grand peintre lui a mise sous le nez, et me regardant de cet œil
+d’où tombent des rubis, des diamants, des carrosses, des métaux,
+des toilettes, des soieries cramoisies et mille délices qui
+brûlent. —N’es-tu pas faite pour le monde? Tu vaux la plus
+belle des plus belles duchesses; ta voix est celle d’une sirène,
+tes mains commandent le respect et l’amour! Oh! comme ton
+bras chargé de bracelets se déploierait bien sur le velours de ta
+robe! Tes cheveux sont des chaînes qui enlaceraient tous les
+hommes; et tu pourrais mettre tous ces triomphes aux pieds
+d’Adolphe, lui montrer ta puissance et n’en jamais user! Il aurait
+des craintes là où il vit dans une certitude insultante. Allons!
+viens! avale quelques bouffées de mépris, tu respireras des nuages
+d’encens. Ose régner! N’es-tu pas vulgaire au coin de ton
+<span class="pagenum" id="page_600">600</span>
+feu? Tôt ou tard la jolie épouse, la femme aimée mourra, si tu
+continues ainsi, dans sa robe de chambre. Viens, et tu perpétueras
+ton empire par l’emploi de la coquetterie! Montre-toi
+dans les salons, et ton joli pied marchera sur l’amour de tes
+rivales.</p>
+
+<p>»L’autre Voix sort de mon chambranle de marbre blanc, qui
+s’agite comme une robe. Je crois voir une vierge divine couronnée
+de roses blanches, une palme verte à la main. Deux yeux
+bleus me sourient. Cette vertu si simple me dit: —Reste! sois
+toujours bonne, rends cet homme heureux, c’est là toute ta mission.
+La douceur des anges triomphe de toute douleur. La foi
+dans soi-même a fait recueillir aux martyrs du miel sur les
+brasiers de leurs supplices. Souffre un moment; tu seras heureuse.</p>
+
+<p>»Quelquefois, Adolphe revient en cet instant, et je suis heureuse.
+Mais, ma chère, je n’ai pas autant de patience que
+d’amour; il me prend des envies de mettre en pièces les femmes
+qui peuvent aller partout, et dont la présence est désirée autant
+par les hommes que par les femmes. Quelle profondeur dans ce
+vers de Molière:</p>
+
+<p class="verseul">Le monde, chère Agnès, est une étrange chose!</p>
+
+<p>Tu ne connais pas cette petite misère, heureuse Mathilde; tu es
+une femme bien née! Tu peux beaucoup pour moi. Songes-y!
+Je puis t’écrire là ce que je n’osais te dire. Tes visites me font
+grand bien, viens souvent voir ta pauvre</p>
+
+<p class="rsign">»CAROLINE.»</p>
+</div>
+
+<p>—Eh bien! dis-je au clerc, savez-vous ce qu’a été cette lettre
+pour feu Bourgarel?</p>
+
+<p>—Non.</p>
+
+<p>—Une lettre de change.</p>
+
+<p>Ni le clerc, ni le patron n’ont compris. Comprenez-vous, vous!</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>SOUFFRANCES INGÉNUES.</h4>
+
+<p class="nbreak">Oui, ma chère, il vous arrivera, dans l’état de mariage, des
+choses dont vous vous doutez très-peu; mais il vous en arrivera
+d’autres dont vous vous doutez encore moins. Ainsi...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_601">601</span>
+L’auteur (peut-on dire ingénieux?) <i lang="la">qui castigat ridendo mores</i>,
+et qui a entrepris <i>Les Petites Misères de la Vie conjugale</i>,
+n’a pas besoin de faire observer qu’ici, par prudence, il a laissé
+parler <i>une femme comme il faut</i>, et qu’il n’accepte pas la responsabilité
+de la rédaction, tout en professant la plus sincère admiration
+pour la charmante personne à laquelle il doit la connaissance
+de cette petite misère. —Ainsi... dit-elle.</p>
+
+<p>Cependant, il éprouve la nécessité d’avouer que cette personne
+n’est ni madame Foullepointe, ni madame de Fischtaminel, ni
+madame Deschars.</p>
+
+<p>Madame Deschars est trop collet-monté, madame Foullepointe
+est trop absolue dans son ménage, elle sait cela d’ailleurs, que ne
+sait-elle pas? elle est aimable, elle voit la bonne compagnie, elle
+tient à ce qu’il y a de mieux; on lui passe la vivacité de ses
+traits d’esprit, comme, sous Louis XIV, on passait à madame
+Cornuel ses mots. On lui passe bien des choses: il y a des femmes
+qui sont les enfants gâtés de l’opinion.</p>
+
+<p>Quant à madame de Fischtaminel, qui d’ailleurs est en cause,
+comme on va le voir, incapable de se livrer à la moindre récrimination,
+elle récrimine en <ins title="original: fait">faits</ins>, elle s’abstient de paroles.</p>
+
+<p>Nous laissons à chacun la liberté de penser que cette interlocutrice
+est Caroline, non pas la niaise Caroline des premières années,
+mais Caroline devenue femme de trente ans.</p>
+
+<p>—Ainsi vous aurez, s’il plaît à Dieu, des enfants...</p>
+
+<p>—Madame, lui dis-je, ne mettons point Dieu dans ceci, à
+moins que ce ne soit une allusion...</p>
+
+<p>—Vous êtes un impertinent, me dit-elle, on n’interrompt
+point une femme...</p>
+
+<p>—Quand elle s’occupe d’enfants, je le sais; mais il ne faut
+pas, madame, abuser de l’innocence des jeunes personnes. Mademoiselle
+va se marier, et, si elle comptait sur cette intervention
+de l’Être-Suprême, elle serait induite dans une profonde erreur.
+Nous ne devons pas tromper la jeunesse. Mademoiselle a passé
+l’âge où l’on dit aux jeunes <ins title="original: personnnes">personnes</ins> que le petit frère a été
+trouvé sous un chou.</p>
+
+<p>—Vous voulez me faire dire des sottises, reprit-elle en souriant
+et montrant les plus belles dents du monde, je ne suis pas
+assez forte pour lutter contre vous, je vous prie de me laisser continuer
+avec Joséphine. Que te disais-je?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_602">602</span>
+—Que si je me marie, j’aurai des enfants, dit la jeune personne.</p>
+
+<p>—Eh bien! je ne veux pas te peindre les choses en noir,
+mais il est extrêmement probable que chaque enfant te coûtera
+une dent. A chaque enfant, j’ai perdu une dent.</p>
+
+<p>—Heureusement, lui dis-je, que chez vous cette misère a été
+plus que petite, elle a été minime (les dents perdues étaient de
+côté). Mais remarquez, mademoiselle, que cette petite misère
+n’a pas un caractère normal. La misère dépend de l’état de
+situation de la dent. Si votre enfant détermine la chute d’une
+dent, d’une dent cariée, vous avez le bonheur d’avoir un enfant
+de plus et une mauvaise dent de moins. Ne confondons pas les
+bonheurs avec les misères. Ah! si vous perdiez une de vos belles
+<i>palettes</i>... Encore y a-t-il plus d’une femme qui échangerait la
+plus magnifique incisive contre un bon gros garçon?</p>
+
+<p>—Eh bien! reprit-elle en s’animant, au risque de te faire perdre
+tes illusions, pauvre enfant, je vais t’expliquer une petite misère,
+une grande! Oh! c’est atroce! Je ne sortirai pas des chiffons auxquels
+monsieur nous renvoie...</p>
+
+<p>Je proteste par un geste.</p>
+
+<p>—J’étais mariée depuis environ deux ans, dit-elle en continuant,
+et j’aimais mon mari; je suis revenue de mon erreur, je
+me suis conduite autrement pour son bonheur et pour le mien;
+je puis me vanter d’avoir un des plus heureux ménages de Paris.
+Enfin, ma chère, j’aimais le monstre, je ne voyais que lui dans le
+monde. Déjà, plusieurs fois, mon mari m’avait dit: —Ma petite,
+les jeunes personnes ne savent pas très-bien se mettre, ta mère
+aimait à te fagoter, elle avait ses raisons. Si tu veux me croire,
+prends modèle sur madame de Fischtaminel, elle a bon goût. Moi,
+bonne bête du bon Dieu, je n’y entendais point malice. Un jour,
+en revenant d’une soirée, il me dit: —As-tu vu comme madame
+de Fischtaminel était mise? —Oui, pas mal. En moi-même, je
+me dis: Il me parle toujours de madame de Fischtaminel, il faut
+que je me mette absolument comme elle. J’avais bien remarqué
+l’étoffe, la façon de la robe et l’ajustement des moindres accessoires.
+Me voilà tout heureuse, trottant, allant, mettant tout en
+mouvement pour me procurer les mêmes étoffes. Je fais venir la
+même couturière. —Vous habillez madame de Fischtaminel?
+lui dis-je. —Oui, madame. —Eh bien! je vous prends pour ma
+<span class="pagenum" id="page_603">603</span>
+couturière, mais à une condition: vous voyez que j’ai fini par
+trouver l’étoffe de sa robe, je veux que vous me fassiez la mienne
+absolument pareille à la sienne. J’avoue que je ne fis pas attention
+tout d’abord au sourire assez fin de la couturière, je le vis cependant,
+et plus tard, je me l’expliquai. Pareille, lui dis-je; mais à
+s’y méprendre!</p>
+
+<p>—Oh! dit l’interlocutrice en s’interrompant et me regardant,
+vous nous apprenez à être comme des araignées au centre de leur
+toile, à tout voir sans avoir l’air d’avoir vu, à chercher l’esprit de
+toute chose, à étudier les mots, les gestes, les regards! Vous
+dites: Les femmes sont bien fines! Dites donc: Les hommes sont
+bien faux!</p>
+
+<p>—Ce qu’il m’a fallu de soins, de pas et de démarches pour
+arriver à être le sosie de madame de Fischtaminel!... —Enfin,
+c’est nos batailles à nous, ma petite, dit-elle en continuant et revenant
+à mademoiselle Joséphine. Je ne trouvais pas un certain
+petit châle de cou, brodé: une merveille! enfin, je finis par découvrir
+qu’il a été fait exprès. Je déniche l’ouvrière, je lui demande
+un châle pareil à celui de madame de Fischtaminel. Une
+bagatelle! cent cinquante francs. Il avait été commandé par un
+monsieur qui l’avait offert à madame de <ins title="original: Fistchtaminel">Fischtaminel</ins>. Mes économies
+y passent. Nous sommes toutes, nous autres Parisiennes,
+extrêmement tenues en bride à l’article toilette. Il n’est pas un
+homme de cent mille <ins title="original: livre">livres</ins> de rente à qui le whist ne coûte dix
+mille francs par hiver, qui ne trouve sa femme dépensière et ne
+redoute ses chiffons! Mes économies, soit! me disais-je. J’avais
+une petite fierté de femme qui aime: je ne voulais pas lui parler
+de cette toilette, je voulais lui en faire une surprise, bécasse que
+j’étais! Oh! comme vous nous enlevez notre sainte niaiserie!...</p>
+
+<p>Ceci fut encore dit pour moi qui n’<ins title="original: avait">avais</ins> rien enlevé à cette
+dame, ni dent, ni quoi que ce soit des choses nommées et innomées
+qu’on peut enlever à une femme.</p>
+
+<p>—Ah! il faut te dire, ma chère, qu’il me menait chez madame
+de Fischtaminel, où je dînais même assez souvent. J’entendais
+cette femme disant: —Mais elle est bien, votre femme! Elle
+avait avec moi un petit ton de protection que je souffrais; mon
+mari me souhaitait d’avoir l’esprit de cette femme et sa prépondérance
+dans le monde. Enfin ce phénix des femmes était mon
+modèle, je l’étudiais, je me donnais un mal horrible à n’être pas
+<span class="pagenum" id="page_604">604</span>
+moi-même... Oh! mais c’est un poëme qui ne peut être compris
+que par nous autres femmes! Enfin, le jour de mon triomphe
+arrive. Vraiment le cœur me battait de joie, j’étais comme un enfant!
+tout ce qu’on est à vingt-deux ans. Mon mari m’allait venir
+prendre pour une promenade aux Tuileries; il entre, je le regarde
+toute joyeuse, il ne remarque rien... Eh bien! je puis
+l’avouer aujourd’hui, ce fut un de ses affreux désastres... Non,
+je n’en dirai rien, monsieur que voici se moquerait.</p>
+
+<p>Je protestai par un autre geste.</p>
+
+<p>Ce fut, dit-elle en continuant (une femme ne renonce jamais à
+ne pas tout dire), de voir s’écrouler un édifice bâti par une fée.
+Pas la moindre surprise. Nous montons en voiture. Adolphe me
+voit triste, il me demande ce que j’ai; je lui réponds comme nous
+répondons quand nous avons le cœur serré par ces petites misères: —Rien!
+Et il prend son lorgnon, et il lorgne les passants le
+long des Champs-Élysées, nous devions faire un tour de Champs-Élysées
+avant de <ins title="original: nons">nous</ins> promener aux Tuileries. Enfin, l’impatience
+me prend, j’avais un petit mouvement de fièvre, et quand je rentre,
+je me compose pour sourire. —Tu ne m’as rien dit de ma
+toilette? —Tiens, c’est vrai, tu as une robe à peu près pareille à
+celle de madame de Fischtaminel. Il tourne sur ses talons et s’en
+va. Le lendemain je boudais un peu, vous le pensez bien. Arrive,
+au moment où nous avions fini de déjeuner dans ma chambre au
+coin de mon feu, je m’en souviendrai toujours, arrive l’ouvrière
+qui venait chercher le prix du petit châle de cou, je la payai; elle
+salue mon mari comme si elle le connaissait. Je cours après elle
+sous prétexte de lui faire acquitter sa note, et je lui dis: —Vous
+lui avez fait payer moins cher le châle de madame de Fischtaminel. —Je
+vous jure, madame, que c’est le même prix, monsieur n’a
+pas marchandé. Je suis revenue dans ma chambre, et j’ai trouvé
+mon mari sot comme...</p>
+
+<p>Elle s’arrêta, reprit: —Comme un meunier qu’on vient de
+faire évêque. —Je comprends, mon ami, que je ne serai jamais
+qu’à peu près pareille à madame de Fischtaminel. —Je vois ce
+que tu veux me dire à propos de ce châle! Eh bien, oui, je le lui
+ai offert pour le jour de sa fête. Que veux-tu? nous avons été
+très-amis autrefois... —Ah! vous avez été jadis encore plus liés
+qu’aujourd’hui? Sans répondre à cela, il me dit: —<i>Mais c’est
+purement moral</i>. Il prit son chapeau, s’en alla, et me laissa seule
+<span class="pagenum" id="page_605">605</span>
+sur cette belle déclaration des droits de l’homme. Il ne revint pas
+pour dîner, et rentra fort tard. Je vous le jure, je restai dans ma
+chambre à pleurer comme une Madeleine, au coin de mon feu. Je
+vous permets de vous moquer de moi, dit-elle en me regardant,
+mais je pleurai sur mes illusions de jeune mariée, je pleurai de dépit
+d’avoir été prise pour une dupe. Je me rappelai le sourire de
+la couturière! Ah! ce sourire me remit en mémoire les sourires
+de bien des femmes qui riaient de me voir petite fille chez madame
+de Fischtaminel; je pleurai sincèrement. Jusque-là je pouvais
+croire à bien des choses qui n’existaient plus chez mon mari, mais
+que les jeunes femmes s’obstinent à supposer. Combien de grandes
+misères dans cette petite misère! Vous êtes de grossiers personnages!
+Il n’y a pas une femme qui ne pousse la délicatesse jusqu’à
+broder des plus jolis mensonges le voile avec lequel elle vous
+couvre son passé, tandis que vous autres... Mais je me suis
+vengée.</p>
+
+<p>—Madame, lui dis-je, vous allez trop instruire mademoiselle.</p>
+
+<p>—C’est vrai, dit-elle, je vous dirai la fin dans un autre moment.</p>
+
+<p>—Ainsi, mademoiselle, vous le voyez, dis-je, vous croyez acheter
+un châle, et vous vous trouvez une petite misère sur le cou; si
+vous vous le faites donner...</p>
+
+<p>—C’en est une grande, dit la femme comme il faut. Restons-en
+là.</p>
+
+<p>La morale de cette fable est qu’il faut porter son châle sans y
+trop réfléchir. Les anciens prophètes appelaient déjà ce monde
+une vallée de misère. Or, dans ce temps, les Orientaux avaient,
+avec la permission des autorités constituées, de jolies esclaves, outre
+leurs femmes! Comment appellerons-nous la vallée de la Seine
+entre le Calvaire et Charenton, où la loi ne permet qu’une seule
+femme légitime!</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>L’AMADIS-OMNIBUS.</h4>
+
+<p class="nbreak">Vous comprenez que je me mis à mâchonner le bout de ma
+canne, à consulter la corniche, à regarder le feu, à examiner le
+pied de Caroline, et je tins bon jusqu’à ce que la demoiselle à marier
+fût partie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_606">606</span>
+—Vous m’excuserez, lui dis-je, je suis resté chez vous, malgré
+vous peut-être; mais votre vengeance perdrait à être dite plus
+tard, et si elle a constitué pour votre mari quelque petite misère,
+il y a pour moi le plus grand intérêt à la connaître, et vous saurez
+pourquoi...</p>
+
+<p>—Ah! dit-elle, ce mot: <i>c’est purement moral</i>, donné comme
+excuse, m’avait choquée au dernier point. Belle consolation de savoir
+que j’étais dans son ménage un meuble, une chose; que je
+trônais entre les ustensiles de cuisine, de toilette et les ordonnances
+de médecin; que l’amour conjugal était assimilé aux pilules
+digestives, au sirop de mou de veau, à la moutarde blanche; que
+madame de Fischtaminel avait à elle l’âme de mon mari, ses admirations,
+et charmait son esprit, tandis que j’étais une sorte de nécessité
+purement physique! Que pensez-vous d’une femme ravalée
+jusqu’à devenir quelque chose comme la soupe et le bouilli, sans
+persil, bien entendu? Oh! dans cette soirée, je fis une catilinaire...</p>
+
+<p>—Dites une philippique.</p>
+
+<p>—Je dirai tout ce que voudrez, car j’étais furieuse, et je ne
+sais plus tout ce que j’ai crié dans le désert de ma chambre à coucher.
+Croyez-vous que cette opinion que les maris ont de leur
+femme, que le rôle qu’ils nous donnent, ne soient pas pour nous
+une étrange misère? Nos petites misères, à nous, sont toujours
+grosses d’une grande misère. Enfin il fallait une leçon à mon Adolphe.
+Vous connaissez le vicomte de Lustrac, un amateur effréné
+de femmes, de musique, un gourmet, un de ces ex-beaux de l’empire
+qui vivent sur leurs succès printaniers, et qui se cultivent
+eux-mêmes avec des soins excessifs, pour obtenir des regains.</p>
+
+<p>—Oui, lui dis-je, un de ces gens pincés, corsés, busqués à
+soixante ans, qui abusent de la finesse de leur taille, et sont capables
+d’en remontrer aux jeunes dandies.</p>
+
+<p>—Monsieur de Lustrac, reprit-elle, est égoïste comme un roi;
+mais galant, prétentieux, malgré sa perruque noire comme du
+jais.</p>
+
+<p>—Il se teint aussi les favoris.</p>
+
+<p>—Il va le soir dans dix salons; il papillonne.</p>
+
+<p>—Il donne d’excellents dîners, des concerts, et protége des
+cantatrices encore neuves...</p>
+
+<p>—Il prend le mouvement pour la joie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_607">607</span>
+—Oui, mais il s’enfuit à tire-d’aile dès que le chagrin point
+quelque part. Vous êtes en deuil, il vous fuit. Vous accouchez, il
+attend les relevailles pour venir vous voir: il est d’une franchise
+mondaine, d’une intrépidité sociale qui méritent l’admiration.</p>
+
+<p>—Mais n’y a-t-il pas du courage à être ce qu’on est? lui demandai-je.</p>
+
+<p>—Eh bien! reprit-elle après avoir échangé nos observations, ce
+jeune vieillard, cet Amadis-Omnibus, que nous avons nommé entre
+nous le chevalier <i>Petit-Bon-Homme-vit-encore</i>, devint l’objet
+de mes admirations.</p>
+
+<p>—Il y avait de quoi! un homme capable de faire à lui tout seul
+sa figure et ses succès!</p>
+
+<p>—Je lui fis quelques-unes de ces avances qui ne compromettent
+jamais une femme; je lui parlai du bon goût de ses derniers
+gilets, de ses cannes, et il me trouva de la dernière amabilité. Moi,
+je trouvai mon chevalier de la dernière jeunesse; il vint me voir;
+je minaudai, je feignis d’être malheureuse en ménage, d’avoir des
+chagrins. Vous savez ce que veut dire une femme en parlant de
+ses chagrins, en se prétendant peu comprise. Ce vieux singe me
+répondit beaucoup mieux qu’un jeune homme, j’eus mille peines
+à ne pas rire en l’écoutant. «Ah! voilà les maris, ils ont la plus
+mauvaise politique, ils respectent leur femme, et toute femme est,
+tôt ou tard, furieuse de se voir respectée, et sent l’éducation secrète
+à laquelle elle a droit. Vous ne devez pas vivre, une fois mariée,
+comme une petite pensionnaire, etc.» Il se tortillait, il se
+penchait, il était horrible; il avait l’air d’une figure de bois de Nuremberg,
+il avançait le menton, il avançait sa chaise, il avançait la
+main... Enfin, après bien des marches, des contre-marches, des
+déclarations angéliques...</p>
+
+<p>—Bah!</p>
+
+<p>—Oui, <i>Petit-Bon-Homme-vit-encore</i> avait abandonné le
+classique de sa jeunesse pour le romantisme à la mode; il parlait
+d’âme, d’ange, d’adoration, de soumission, il devenait d’un éthéré
+bleu-foncé. Il me conduisait à l’Opéra et me mettait en voiture.
+Ce vieux jeune homme allait là où j’allais, il redoublait de gilets,
+il se serrait le ventre, il mettait son cheval au grand galop pour
+rejoindre et accompagner ma voiture au bois; il me compromettait
+avec une grâce de lycéen, il passait pour fou de moi; je me
+posais en cruelle, mais j’acceptais son bras et ses bouquets. On
+<span class="pagenum" id="page_608">608</span>
+causait de nous. J’étais enchantée! J’arrivai bientôt à me faire
+surprendre par mon mari, le vicomte sur mon canapé, dans mon
+boudoir, me tenant les mains et moi l’écoutant avec une sorte de
+ravissement extérieur. C’est inouï ce que l’envie de nous venger
+nous fait dévorer! Je parus contrariée de voir entrer mon mari,
+qui, le vicomte parti, me fit une scène: —Je vous assure, Monsieur,
+lui dis-je après avoir écouté ses reproches, que c’est <i>purement
+moral</i>. Mon mari comprit, et n’alla plus chez madame de
+Fischtaminel. Moi, je ne reçus plus monsieur de Lustrac.</p>
+
+<p>—Mais, lui dis-je, Lustrac que vous prenez, comme beaucoup
+de personnes, pour un célibataire, est veuf et sans enfants.</p>
+
+<p>—Bah!</p>
+
+<p>—Aucun homme n’a plus profondément enterré sa femme;
+Dieu ne la retrouvera pas au jugement dernier. Il s’est marié avant
+la révolution, et votre <i>purement moral</i> me rappelle un mot de
+lui que je ne puis me dispenser de vous répéter. Napoléon nomma
+Lustrac à des fonctions importantes, dans un pays conquis: madame
+de Lustrac, abandonnée pour l’administration, prit, quoique
+ce fut purement moral, pour ses affaires particulières, un secrétaire
+intime; mais elle eut le tort de le choisir sans en prévenir son
+mari. Lustrac rencontra ce secrétaire à une heure excessivement
+matinale et fort ému, car il s’agissait d’une discussion assez vive,
+dans la chambre de sa femme. La ville ne demandait qu’à rire de
+son gouverneur, et cette aventure fit un tel tapage que Lustrac
+demanda lui-même son rappel à l’Empereur. Napoléon tenait à la
+moralité de ses représentants, et la sottise selon lui devait déconsidérer
+un homme. Vous savez que l’Empereur, entre toutes ses
+passions malheureuses, a eu celle de vouloir moraliser sa cour et
+son gouvernement. La demande de Lustrac fut donc admise, mais
+sans compensation. Quand il vint à Paris, il y reparut dans son
+hôtel, avec sa femme; il la conduisit dans le monde, ce qui, certes,
+est conforme aux coutumes aristocratiques les plus élevées; mais
+il y a toujours des curieux. On demanda raison de cette chevaleresque
+protection. —Vous êtes donc remis, vous et madame de
+Lustrac, lui dit-on au foyer du théâtre de l’Impératrice, vous lui
+avez tout pardonné. Vous avez bien fait. —Oh! dit-il d’un air
+satisfait, j’ai acquis la certitude... —Ah! bien, de son innocence,
+vous êtes dans les règles. —Non, je suis sûr que c’était purement
+physique.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_609">609</span>
+Caroline sourit.</p>
+
+<p>—L’opinion de votre adorateur réduit cette grande misère à
+n’en être, en ce cas, comme dans le vôtre, qu’une très-petite.</p>
+
+<p>—Une petite misère! s’écria-t-elle, et pour quoi prenez-vous
+les ennuis de coqueter avec un monsieur de Lustrac, de qui je me
+suis fait un ennemi! Allez! les femmes payent souvent bien cher
+les bouquets qu’on leur donne et les attentions qu’on leur prodigue.
+Monsieur de Lustrac a dit de moi à monsieur de Bourgarel<a id="fnanchor_6" href="#footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>: —Je
+ne te conseille pas de faire la cour à cette femme-là, elle est
+trop chère...</p>
+
+<div class="fnotes" style="margin-bottom: 1.5em">
+<p><a id="footnote_6" href="#fnanchor_6"><span class="label">[6]</span></a>
+Le même Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts et les
+amours ont eu la douleur de pleurer récemment, selon le discours prononcé
+sur sa tombe par Adolphe.</p>
+</div>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>SANS PROFESSION.</h4>
+
+<div class="manuscr">
+<p class="nbreak rsign">Paris, 183...</p>
+
+<p class="nbreak">«Vous me demandez, ma chère maman, si je suis heureuse avec
+mon mari. Assurément monsieur de Fischtaminel n’était pas
+l’être de mes rêves. Je me suis soumise à votre volonté, vous le
+savez. La fortune, cette raison suprême, parlait d’ailleurs assez
+haut. Ne pas déroger, épouser monsieur le comte de Fischtaminel
+doué de trente mille francs de rente, et rester à Paris, vous
+aviez bien des forces contre votre pauvre fille. Monsieur de Fischtaminel,
+enfin, est un joli homme pour un homme de trente-six
+ans; il est décoré par Napoléon sur le champ de bataille, il est
+ancien colonel, et sans la Restauration, qui l’a mis en demi-solde,
+il serait général: voilà des circonstances atténuantes.</p>
+
+<p>»Beaucoup de femmes trouvent que j’ai fait un bon mariage,
+et je dois convenir que toutes les apparences du bonheur y sont...
+pour la société. Mais avouez que, si vous aviez su le retour de
+mon oncle Cyrus et ses intentions de me laisser sa fortune, vous
+m’auriez donné le droit de choisir.</p>
+
+<p>»Je n’ai rien à dire contre monsieur de Fischtaminel: il n’est
+pas joueur, les femmes lui sont indifférentes, il n’aime point le
+vin, il n’a pas de fantaisies ruineuses; il possède, comme vous
+<span class="pagenum" id="page_610">610</span>
+le disiez, toutes les qualités négatives qui font les maris passables;
+mais qu’a-t-il? Eh bien, chère maman, il est inoccupé.
+Nous sommes ensemble pendant toute la sainte journée!...
+Croiriez-vous que c’est pendant la nuit, quand nous sommes le
+plus réunis, que je puis être le moins avec lui. Je n’ai que son
+sommeil pour asile, ma liberté commence quand il dort. Non,
+<ins title="original: sette">cette</ins> obsession me causera quelque maladie. Je ne suis jamais
+seule. Si monsieur de Fischtaminel était jaloux, il y aurait
+de la ressource. Ce serait alors une lutte, une petite comédie;
+mais comment l’aconit de la jalousie aurait-il poussé dans son
+âme? il ne m’a pas quittée depuis notre mariage. Il n’éprouve
+aucune honte à s’étaler sur un divan et il y reste des heures
+entières.</p>
+
+<p>»Deux forçats rivés à la même chaîne ne s’ennuient pas; ils
+ont à méditer leur évasion; mais nous n’avons aucun sujet de
+conversation, nous nous sommes tout dit. Enfin il en était, il y
+a quelque temps, réduit à parler politique. La politique est
+épuisée, Napoléon étant, pour mon malheur, décédé, comme on
+sait, à Sainte-Hélène.</p>
+
+<p>»Monsieur de Fischtaminel a la lecture en horreur. S’il me
+voit lisant, il arrive et me demande dix fois dans une demi-heure: —Nina,
+ma belle, as-tu fini?</p>
+
+<p>»J’ai voulu persuader à cet innocent persécuteur de monter
+à cheval tous les jours, et j’ai fait intervenir la suprême considération
+pour les hommes de quarante ans, sa santé! Mais il
+m’a dit qu’après avoir été pendant douze ans à cheval, il éprouvait
+le besoin du repos.</p>
+
+<p>»Mon mari, ma chère mère, est un homme qui vous absorbe,
+il consomme le fluide vital de son voisin, il a l’ennui gourmand;
+il aime à être amusé par ceux qui viennent nous voir, et après
+cinq ans de mariage nous n’avons plus personne: il ne vient
+ici que des gens dont les intentions sont évidemment contraires
+à son honneur, et qui tentent, sans succès, de l’amuser, afin
+de conquérir le droit d’ennuyer sa femme.</p>
+
+<p>»Monsieur de Fischtaminel, ma chère maman, ouvre cinq ou
+six fois par heure la porte de ma chambre, ou de la pièce où je
+me réfugie, et il vient à moi d’un air effaré, me demandant: —Eh
+bien! que fais-tu donc, ma belle? (le mot de l’Empire)
+sans s’apercevoir de la répétition de cette question, qui pour
+<span class="pagenum" id="page_611">611</span>
+moi devient comme la pinte que versait autrefois le bourreau
+dans la torture de l’eau.</p>
+
+<p>»Autre supplice! Nous ne pouvons plus nous promener. La
+promenade sans conversation, sans intérêt, est impossible. Mon
+mari se promène avec moi pour se promener, comme s’il était
+seul. On a la fatigue sans avoir le plaisir.</p>
+
+<p>»De notre lever à notre déjeuner, l’intervalle est rempli par
+ma toilette, par les soins du ménage, je puis encore supporter
+cette portion de la journée; mais du déjeuner au dîner, c’est
+une lande à labourer, un désert à traverser. L’inoccupation de
+mon mari ne me laisse pas un instant de repos, il m’assomme
+de son inutilité, son inoccupation me brise. Ses deux yeux ouverts
+à toute heure sur les miens me forcent à tenir mes yeux
+baissés. Enfin ses monotones interrogations:</p>
+
+<p>»—Quelle heure est-il, ma belle? —Que fais-tu donc là? —A
+quoi penses-tu? —Que comptes-tu faire? —Où irons-nous
+ce soir? —Quoi de nouveau? —Oh! quel temps! —Je ne
+vais pas bien, etc., etc. Toutes ces variations, de la même
+chose (le point d’interrogation), qui composent le répertoire
+Fischtaminel, me rendront folle.</p>
+
+<p>»Ajoutez à ces flèches de plomb incessamment décochées un
+dernier trait qui vous peindra mon bonheur, et vous comprendrez
+ma vie.</p>
+
+<p>»Monsieur de Fischtaminel, parti sous-lieutenant en 1809,
+dix-huit ans, n’a d’autre éducation que celle due à la discipline,
+à l’honneur du noble et du militaire; s’il a du tact, le sentiment
+du probe, de la subordination, il est d’une ignorance
+crasse, il ne sait absolument rien, et il a horreur d’apprendre
+quoi que ce soit. Oh! ma chère maman, quel concierge accompli
+ce colonel aurait fait s’il eût été dans l’indigence! je ne lui
+sais aucun gré de sa bravoure, il ne se battait pas contre les
+Russes, ni contre les Autrichiens, ni contre les Prussiens: il se
+battait contre l’ennui. En se précipitant sur l’ennemi, le capitaine
+Fischtaminel éprouvait le besoin de se fuir lui-même. Il
+s’est marié par désœuvrement.</p>
+
+<p>»Autre petit inconvénient: monsieur tracasse tellement les domestiques,
+que nous en changeons tous les six mois.</p>
+
+<p>»J’ai tant envie, chère maman, d’être une honnête femme,
+que je vais essayer de voyager six mois par année. Pendant
+<span class="pagenum" id="page_612">612</span>
+l’hiver, j’irai tous les soirs aux Italiens, à l’Opéra, dans le monde;
+mais notre fortune est-elle assez considérable pour fournir à de
+telles dépenses? Mon oncle de Cyrus devrait venir à Paris, j’en
+aurais soin comme d’une succession.</p>
+
+<p>»Si vous trouvez un remède à mes maux, indiquez-le à votre
+fille, qui vous aime autant qu’elle est malheureuse, et qui
+aurait bien voulu se nommer autrement que</p>
+
+<p class="rsign">»NINA FISCHTAMINEL.»</p>
+</div>
+
+<p>Outre la nécessité de peindre cette petite misère qui ne pouvait
+être bien peinte que de la main d’une femme, et <ins title="original: qu’elle">quelle</ins> femme!
+il était nécessaire de vous faire connaître la femme que vous n’avez
+encore vue que de profil dans la première partie de ce livre, la
+reine de la société particulière où vit Caroline, la femme enviée, la
+femme habile qui, de bonne heure, a su concilier ce qu’elle doit
+au monde avec les exigences du cœur. Cette lettre est son absolution.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LES INDISCRÉTIONS.</h4>
+
+<p class="nbreak">Les femmes sont, —ou chastes, —ou vaniteuses, —ou simplement
+orgueilleuses. —Toutes peuvent donc être atteintes par la
+petite misère que voici:</p>
+
+<p>Certains maris sont si ravis d’avoir une femme à eux, chance
+uniquement due à la légalité, qu’ils craignent une erreur chez le
+public, et ils se hâtent de marquer leur épouse, comme les marchands
+de bois marquent les bûches au flottage, ou les propriétaires
+de Berry leurs moutons. Devant tout le monde, ils prodiguent
+à la façon romaine (<i lang="it">columbella</i>) à leurs femmes des surnoms
+pris au règne animal, et ils les appellent: —ma poule, —ma
+chatte, —mon rat, —mon petit lapin; ou, passant au règne végétal,
+ils les nomment: —mon chou, —ma figue (en Provence
+seulement), —ma prune (en Alsace seulement),</p>
+
+<p>Et jamais: —Ma fleur! remarquez cette discrétion;</p>
+
+<p>Ou, ce qui devient plus grave! —Bobonne, —ma mère, —ma
+fille, —la bourgeoise, —ma vieille! (quand la femme est
+très-jeune.)</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_613">613</span>
+Quelques-uns hasardent des surnoms d’une décence douteuse,
+tels que: —Mon bichon, —ma niniche, —Tronquette!</p>
+
+<p>Nous avons entendu un de nos hommes politiques le plus remarquable
+par sa laideur appelant sa femme: —<i>Moumoutte</i>!...</p>
+
+<p>—J’aimerais mieux, disait à sa voisine cette infortunée, qu’il
+me donnât un soufflet.</p>
+
+<p>—Pauvre petite femme, elle est bien malheureuse! reprit la
+voisine en me regardant quand Moumoutte fut partie; lorsqu’elle
+est dans le monde avec son mari, elle est sur les épines, elle le
+fuit. Un soir, ne l’a-t-il pas prise par le cou en lui disant: —Allons,
+viens, ma grosse!</p>
+
+<p>On prétend que la cause d’un très-célèbre empoisonnement
+d’un mari par l’arsenic, provenait des indiscrétions continuelles
+que subissait la femme dans le monde. Ce mari donnait de légères
+tapes sur les épaules de cette femme conquise à la pointe du Code,
+il la surprenait par un baiser retentissant, il la déshonorait par
+une tendresse publique assaisonnée de ces fatuités grossières dont
+le secret appartient à ces sauvages de France, vivant au fond des
+campagnes, et dont les mœurs sont encore peu connues malgré
+les efforts des naturalistes du roman.</p>
+
+<p>Ce fut, dit-on, cette situation choquante qui, bien appréciée
+par des jurés pleins d’esprit, valut à l’accusée un verdict adouci
+par les circonstances atténuantes.</p>
+
+<p>Les jurés se dirent:</p>
+
+<p>—Punir de mort ces délits conjugaux, c’est aller un peu loin;
+mais une femme est très-excusable quand elle est si molestée!...</p>
+
+<p>Nous regrettons infiniment, dans l’intérêt des mœurs élégantes,
+que ces raisons ne soient pas généralement connues.
+Aussi Dieu veuille que notre livre ait un immense succès, les
+femmes y gagneront d’être traitées comme elles doivent l’être, en
+reines.</p>
+
+<p>En ceci, l’amour est bien supérieur au mariage, il est fier des
+indiscrétions, certaines femmes les quêtent, les préparent, et malheur
+à l’homme qui ne s’en permet pas quelques-unes!</p>
+
+<p>Combien de passion dans un <i>tu</i> égaré!</p>
+
+<p>J’ai entendu, c’était en province, un mari qui nommait sa
+femme: —Ma berline... Elle en était heureuse, elle n’y voyait
+rien de ridicule; elle l’appelait —son fiston!... Aussi ce délicieux
+couple ignorait-il qu’il existât des petites misères.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_614">614</span>
+Ce fut en observant cet heureux ménage que l’auteur trouva
+cet axiome.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Pour être heureux en ménage, il faut être ou homme de génie
+marié à une femme tendre et spirituelle, ou se <ins title="original: tronver">trouver</ins>, par l’effet
+d’un hasard qui n’est pas aussi commun qu’on pourrait le penser,
+tous les deux excessivement bêtes.</p>
+
+<p class="sep1">L’histoire un peu trop célèbre de la cure par l’arsenic d’un
+amour-propre blessé, prouve qu’à proprement parler, il n’y a pas
+de petites misères pour la femme dans la vie conjugale.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p>La femme vit par le sentiment, là où l’homme vit par l’action.</p>
+
+<p class="sep1">Or, le sentiment peut à tout moment faire d’une petite misère
+soit un grand malheur, soit une vie brisée, soit une éternelle infortune.</p>
+
+<p>Que Caroline commence, dans l’ignorance de la vie et du monde,
+par causer à son mari les petites misères de sa bêtise (relire <a href="#page_514"><small>LES
+DÉCOUVERTES</small></a>), Adolphe a, comme tous les hommes, des compensations
+dans le mouvement social: il va, vient, sort, fait des
+affaires. Mais pour Caroline, en toutes choses il s’agit d’aimer ou
+de ne pas aimer, d’être ou de ne pas être aimée.</p>
+
+<p>Les indiscrétions sont en harmonie avec les caractères, les temps
+et les lieux. Deux exemples suffiront.</p>
+
+<p>Voici le premier. Un homme est de sa nature sale et laid; il
+est mal fait, repoussant. Il y a des hommes, et souvent des gens
+riches, qui, par une sorte de constitution inobservée, salissent des
+habits neufs en vingt-quatre heures. Ils sont nés dégoûtants. Il
+est enfin si déshonorant pour une femme de ne pas être uniquement
+l’épouse de ces sortes d’Adolphe, qu’une Caroline avait depuis
+longtemps exigé la suppression des tutoiements modernes et
+tous les insignes de la dignité des épouses. Le monde était habitué
+depuis cinq ou six ans à cette tenue, et croyait madame et
+monsieur d’autant plus séparés qu’il avait remarqué l’avénement
+d’un Ferdinand II.</p>
+
+<p>Un soir, devant dix personnes, monsieur dit à sa femme: —Caroline,
+passe-moi les pincettes. Ce n’est rien, et c’est tout. Ce
+fut une révolution domestique.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_615">615</span>
+Monsieur de Lustrac, l’Amadis-Omnibus, courut chez madame
+de Fischtaminel, publia cette petite scène le plus spirituellement
+qu’il le put, et madame de Fischtaminel prit un petit air Célimène
+pour dire: —Pauvre femme, dans quelle extrémité se trouve-t-elle?</p>
+
+<p>—Bah! nous aurons le mot de cette énigme dans huit mois,
+répondit une vieille femme qui n’avait plus d’autre plaisir que celui
+de dire des méchancetés.</p>
+
+<p>On ne vous parle pas de la confusion de Caroline, vous l’avez
+devinée.</p>
+
+<p>Voici le second. Jugez de la situation affreuse dans laquelle s’est
+trouvée une femme délicate qui babillait agréablement à sa campagne,
+près de Paris, au milieu d’un cercle de douze ou quinze
+personnes, lorsque le valet de chambre de son mari vint lui dire
+à l’oreille: —Monsieur vient d’arriver, madame.</p>
+
+<p>—Bien, Benoît.</p>
+
+<p>Tout le monde avait entendu le roulement de la voiture. On
+savait que monsieur était à Paris depuis lundi, et ceci se passait le
+samedi à quatre heures.</p>
+
+<p>—Il a quelque chose de pressé à dire à madame, reprit Benoît.</p>
+
+<p>Quoique ce dialogue se fît à mi-voix, il fut d’autant plus compris
+que la maîtresse de la maison passa de la couleur des roses
+du Bengale au cramoisi des coquelicots. Elle fit un signe de tête,
+continua la conversation, et trouva moyen de quitter la compagnie
+sous prétexte d’aller voir si son mari avait réussi dans une
+entreprise importante; mais elle paraissait évidemment contrariée
+du manque d’égards de son Adolphe envers le monde qu’elle
+avait chez elle.</p>
+
+<p>Pendant leur jeunesse, les femmes veulent être traitées en divinités,
+elles adorent l’idéal: elles ne supportent pas l’idée d’être ce
+que la nature veut qu’elles soient.</p>
+
+<p>Quelques maris, de retour aux champs, font pis: ils saluent la
+compagnie, prennent leur femme par la taille, vont se promener
+avec elle, paraissent causer confidentiellement, disparaissent dans
+les bosquets, s’égarent et reparaissent une demi-heure après.</p>
+
+<p>Ceci, Mesdames, sont de vraies petites misères pour les jeunes
+femmes; mais pour celles d’entre vous qui ont passé quarante ans,
+ces indiscrétions sont si goûtées, que les plus prudes en sont flattées;
+car,</p>
+
+<p>Dans leur dernière jeunesse, les femmes veulent être traitées en
+<span class="pagenum" id="page_616">616</span>
+mortelles, elles aiment le positif: elles ne supportent pas l’idée de
+ne plus être ce que la nature a voulu qu’elles fussent.</p>
+
+<h5><ins title="original: AXIOMES">AXIOME</ins>.</h5>
+
+<p class="nbreak">La pudeur est une vertu relative: il y a celle de vingt ans, celle
+de trente ans, celle de quarante-cinq ans.</p>
+
+<p class="sep1">Aussi l’auteur disait-il à une femme qui lui demandait quel âge
+elle avait: —Vous avez, madame, l’âge des indiscrétions.</p>
+
+<p>Cette charmante jeune personne de trente-neuf ans affichait
+beaucoup trop un Ferdinand, tandis que sa fille essayait de cacher
+son Ferdinand I<sup>er</sup>.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LES RÉVÉLATIONS BRUTALES.</h4>
+
+<p class="nbreak"><span class="smcap">Premier genre.</span> —Caroline adore Adolphe; —elle le trouve
+bien, —elle le trouve superbe, surtout en garde national. —Elle
+tressaille quand une sentinelle lui porte les armes, —elle le trouve
+moulé comme un modèle, —elle lui trouve de l’esprit, —tout
+ce qu’il fait est bien fait, —personne n’a plus de goût qu’Adolphe, —enfin,
+elle est folle d’Adolphe.</p>
+
+<p>C’est le vieux mythe du bandeau de l’amour qui se blanchit tous
+les dix ans et que les mœurs rebrodent, mais qui depuis la Grèce
+est toujours le même.</p>
+
+<p>Caroline est au bal, elle cause avec une de ses amies. Un homme
+connu par sa rondeur, et qu’elle doit connaître plus tard, mais
+qu’elle voit alors pour la première fois, monsieur Foullepointe,
+est venu parler à l’amie de Caroline. Selon l’usage du monde, Caroline
+écoute cette conversation, sans y prendre part.</p>
+
+<p>—Dites-moi donc, madame, demande monsieur Foullepointe,
+quel est ce monsieur si drôle qui vient de parler cour d’assises
+devant monsieur un tel dont l’acquittement a fait tant de bruit; qui
+patauge, comme un bœuf dans un marais, à travers les situations
+critiques de chacun. Madame une telle a fondu en larmes parce qu’il
+a raconté la mort d’un petit enfant devant elle, qui vient d’en
+perdre un il y a deux mois.</p>
+
+<p>—Qui donc?</p>
+
+<p>—Ce gros monsieur, habillé comme un garçon de café, frisé
+<span class="pagenum" id="page_617">617</span>
+comme un apprenti coiffeur... tenez, celui qui tâche de faire l’aimable
+avec madame de Fischtaminel...</p>
+
+<p>—Taisez-vous donc, dit à voix basse la dame effrayée, c’est le
+mari de la petite dame à côté de moi!</p>
+
+<p>—C’est monsieur votre mari? dit monsieur Foullepointe, j’en
+suis ravi, madame, il est charmant, il a de l’entrain, de la gaieté,
+de l’esprit, je vais m’empresser de faire sa connaissance.</p>
+
+<p>Et Foullepointe exécute sa retraite en laissant dans l’âme de
+Caroline un soupçon envenimé sur la question de savoir <i>si son
+mari est aussi bien qu’elle le croit</i>.</p>
+
+<p class="sep1"><span class="smcap">Second genre.</span> —Caroline, ennuyée de la réputation de madame
+la baronne Schinner, à qui l’on prête des talents épistolaires,
+et qualifiée de <i>la Sévigné du billet</i>; de madame de Fischtaminel,
+qui s’est permis d’écrire un petit livre in-32 sur l’éducation des
+jeunes personnes, dans lequel elle a bravement réimprimé Fénelon,
+moins le style; Caroline travaille pendant six <ins title="original: mois mois">mois</ins> une nouvelle
+à dix piques au-dessous de Berquin, d’une moralité nauséabonde
+et d’un style épinglé.</p>
+
+<p>Après des intrigues, comme les femmes savent les ourdir dans un
+intérêt d’amour-propre, et dont la ténacité, la perfection feraient
+croire qu’elles ont un troisième sexe dans la tête, cette nouvelle,
+intitulée <span class="smcap">le Mélilot</span>, paraît en trois feuilletons dans un grand
+journal quotidien. Elle est signée: <span class="smcap">Samuel Crux</span>.</p>
+
+<p>Quand Adolphe prend son journal, à déjeuner, le cœur de Caroline
+lui bat jusque dans la gorge; elle rougit, pâlit, détourne les
+yeux, regarde la corniche. Dès que les yeux d’Adolphe s’abaissent
+sur le feuilleton, elle n’y tient plus: elle se lève, elle disparaît,
+elle revient, elle a puisé de l’audace on ne sait où.</p>
+
+<p>—Y a-t-il un feuilleton ce matin? demande-t-elle d’un air
+qu’elle croit indifférent et qui troublerait un mari encore jaloux de
+sa femme.</p>
+
+<p>—Oui! d’un débutant, Samuel Crux. Oh! c’est un pseudonyme;
+cette nouvelle est d’une platitude à <ins title="original: désepérer">désespérer</ins> les punaises,
+si elles pouvaient lire... et d’une vulgarité!... c’est pâteux; mais
+c’est...</p>
+
+<p>Caroline respire. —C’est?... dit-elle.</p>
+
+<p>—C’est incompréhensible, reprend Adolphe. On aura payé
+quelque chose comme cinq à six cents francs à Chodoreille pour
+insérer cela... ou c’est l’œuvre d’un bas-bleu du grand monde qui
+<span class="pagenum" id="page_618">618</span>
+a promis à madame Chodoreille de la recevoir, ou peut-être est-ce
+l’œuvre d’une femme à laquelle s’intéresse le gérant... une pareille
+stupidité ne peut s’expliquer que comme cela... Figure-toi, Caroline,
+qu’il s’agit d’une petite fleur cueillie au coin d’un bois dans
+une promenade sentimentale, et qu’un monsieur du genre Werther
+avait juré de garder, qu’il fait encadrer, et qu’on lui redemande
+onze ans après... (il aura sans doute déménagé trois fois, le
+malheureux). C’est d’un neuf qui date de Sterne, de Gessner. Ce qui
+me fait croire que c’est d’une femme, c’est que leur première idée
+littéraire à toutes consiste toujours à se venger de quelqu’un.</p>
+
+<p>Adolphe pourrait continuer à déchirer <span class="smcap">le Mélilot</span>, Caroline
+a des tintements de cloche dans les oreilles, elle est dans la situation
+d’une femme qui s’est jetée par-dessus le pont des Arts, et qui
+cherche son chemin à dix pieds au-dessous du niveau de la Seine.</p>
+
+<p class="sep1"><span class="smcap">Autre genre.</span> —Caroline a fini par découvrir, dans ses paroxismes
+de jalousie, une cachette d’Adolphe, qui, se défiant de
+sa femme et sachant qu’elle décachète ses lettres, qu’elle fouille
+ses tiroirs, a voulu pouvoir sauver des doigts crochus de la police
+conjugale sa correspondance avec Hector.</p>
+
+<p>Hector est un ami de collége, marié dans la Loire-Inférieure.</p>
+
+<p>Adolphe soulève le tapis de sa table à écrire, tapis dont la bordure
+est faite au petit point par Caroline, et dont le fond est en
+velours bleu, noir ou rouge, la couleur est, comme vous le verrez,
+parfaitement indifférente, et il glisse ses lettres à madame de Fischtaminel,
+à son camarade Hector, entre la table et le tapis.</p>
+
+<p>L’épaisseur d’une feuille de papier est peu de chose, le velours
+est une étoffe bien moelleuse, bien discrète... Eh bien, ces précautions
+sont inutiles. A diable mâle, diable femelle; l’enfer en a
+de tous les genres. Caroline a pour elle Méphistophélès, ce démon
+qui fait jaillir du feu de toutes les tables, qui, de son doigt plein
+d’ironie, indique le gisement des clefs, le secret des secrets!</p>
+
+<p>Caroline a reconnu l’épaisseur d’une feuille de papier à lettre
+entre ce velours et cette table: elle tombe sur une lettre à Hector
+au lieu de tomber sur une lettre à madame de Fischtaminel, qui
+prend les eaux de Plombières, et elle lit ceci:</p>
+
+<div class="manuscr">
+<p class="addr">«Mon cher Hector,</p>
+
+<p>»Je te plains, mais tu agis sagement en me confiant les difficultés
+dans lesquelles tu t’es mis à plaisir. Tu n’as pas su voir la
+<span class="pagenum" id="page_619">619</span>
+différence qui distingue la femme de province de la Parisienne.
+En province, mon cher, vous êtes toujours face à face
+avec votre femme, et par l’ennui qui vous talonne, vous vous
+jetez à corps perdu dans le bonheur. C’est une grande faute: le
+bonheur est un abîme, on n’en revient pas en ménage quand on
+a touché le fond.</p>
+
+<p>»Tu vas voir pourquoi; laisse-moi prendre, à cause de ta femme,
+la voie la plus courte, la parabole.</p>
+
+<p>»Je me souviens d’avoir fait un voyage en coucou de Paris à
+Ville-Parisis: distance, sept lieues; voiture très-lourde, cheval
+boiteux; cocher, enfant de onze ans. J’étais dans cette boîte mal
+close avec un vieux soldat. Rien ne m’amuse plus que de soutirer
+à chacun, à l’aide de ce foret nommé l’interrogation, et de
+recevoir au moyen d’un air attentif et jubilant la somme d’instruction,
+d’anecdotes, de savoir, dont tout le monde désire se
+débarrasser; et chacun a la sienne, le paysan comme le banquier,
+le caporal comme le maréchal de France.</p>
+
+<p>»J’ai remarqué combien ces tonneaux pleins d’esprit sont disposés
+à se vider quand ils sont charriés par des diligences ou
+des coucous, par tous les véhicules que traînent les chevaux, car
+personne ne cause en chemin de fer.</p>
+
+<p>»A la manière dont la sortie de Paris s’exécuta, nous allions
+être pendant sept heures en route: je fis donc causer ce caporal
+pour me divertir. Il ne savait ni lire ni écrire, tout était inédit.
+Eh bien! la route me sembla courte. Le caporal avait fait toutes
+les campagnes, il me raconta des faits inouïs dont ne s’occupent
+jamais les historiens.</p>
+
+<p>»Oh! mon cher Hector, combien la pratique l’emporte sur la
+théorie! Entre autres choses, et sur une de mes questions relatives
+à la pauvre infanterie, dont le courage consiste bien plus à
+marcher qu’à se battre, il me dit ceci, que je te dégage de toute
+circonlocution:</p>
+
+<p>»—Monsieur, quand on m’amenait des Parisiens à notre 45<sup>e</sup>,
+que Napoléon avait surnommé <i>le terrible</i> (je vous parle des
+premiers temps de l’Empereur, où l’infanterie avait des jambes
+d’acier, et il en fallait), j’avais une manière de connaître ceux
+qui resteraient dans le 45<sup>e</sup>... Ceux-là marchaient sans aucune
+hâte, ils vous faisaient leurs petites six lieues par jour, ni plus ni
+moins, et ils arrivaient à l’étape prêts à recommencer le lendemain.
+<span class="pagenum" id="page_620">620</span>
+Les crânes qui faisaient dix lieues, qui voulaient courir à
+la victoire, ils restaient à l’hôpital à mi-route.</p>
+
+<p>»Ce brave caporal parlait là mariage en croyant parler guerre,
+et tu te trouves à l’hôpital à mi-chemin, mon cher Hector.</p>
+
+<p>»Souviens-toi des doléances de madame de Sévigné comptant
+cent mille écus à monsieur de Grignan pour l’engager à épouser
+une des plus jolies personnes de France! —«Mais, se dit-elle,
+il devra l’épouser tous les jours, tant qu’elle vivra! Décidément,
+cent mille écus, ce n’est pas trop!» Eh bien! n’est-ce pas à
+faire trembler les plus courageux?</p>
+
+<p>»Mon cher camarade, le bonheur conjugal est fondé comme
+celui des peuples, sur l’ignorance. C’est une félicité pleine de
+conditions négatives.</p>
+
+<p>»Si je suis heureux avec ma petite Caroline, c’est par la plus
+stricte observance de ce principe salutaire sur lequel a tant insisté
+la <i>Physiologie du Mariage</i>. J’ai résolu de conduire ma
+femme par des chemins tracés dans la neige jusqu’au jour heureux
+où l’infidélité deviendra très-difficile.</p>
+
+<p>»Dans la situation où tu t’es mis, et qui ressemble à celle de
+Duprez quand, dès son début à Paris, il s’est avisé de chanter à
+pleins poumons, au lieu d’imiter Nourrit qui donnait de sa voix
+de tête juste ce qu’il en fallait pour charmer son public, voici je
+crois, la marche à tenir pour...»</p>
+</div>
+
+<p>La lettre en était restée là; Caroline la replace en songeant à
+faire expier à son cher Adolphe son obéissance aux exécrables préceptes
+de la <i>Physiologie du Mariage</i>.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>PARTIE REMISE.</h4>
+
+<p class="nbreak">Cette misère doit arriver assez souvent et assez diversement
+dans l’existence des femmes mariées pour que ce fait personnel
+devienne le type du genre.</p>
+
+<p>La Caroline dont il est ici question est fort pieuse, elle aime
+beaucoup son mari, le mari prétend même qu’il est beaucoup trop
+aimé d’elle; mais c’est une fatuité maritale, si toutefois ce n’est
+pas une provocation: il ne se plaint qu’aux jeunes amies de <ins title="original: se">sa</ins>
+femme.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_621">621</span>
+Quand la conscience catholique est en jeu, tout devient excessivement
+grave. Madame de *** a dit à sa jeune amie, madame de
+Fischtaminel, qu’elle avait été forcée de faire à son directeur une
+confession extraordinaire, et d’accomplir des pénitences, son confesseur
+ayant décidé qu’elle s’était trouvée en état de péché mortel.
+Cette dame, qui tous les matins entend une messe, est une femme
+de trente-six ans, maigre et légèrement couperosée. Elle a de
+grands yeux noirs veloutés, une lèvre supérieure bistrée; néanmoins,
+elle a la voix douce, des manières douces, la démarche noble,
+elle est femme de qualité.</p>
+
+<p>Madame de Fischtaminel, de qui madame de *** a fait son amie
+(presque toutes les femmes pieuses protégent une femme dite
+légère en donnant à cette amitié le prétexte d’une conversion à faire),
+madame de Fischtaminel prétend que ces avantages sont, chez cette
+Caroline du Genre Pieux, une conquête de la religion sur un caractère
+assez violent de naissance.</p>
+
+<p>Ces détails sont nécessaires pour poser la petite misère dans
+toute son horreur.</p>
+
+<p>L’Adolphe avait été forcé de quitter sa femme pour deux mois,
+en avril, précisément après les quarante jours de carême que Caroline
+observe rigoureusement. Dans les premiers jours de juin,
+madame attendait donc monsieur, elle l’attendait donc de jour en
+jour. Elle atteignit, d’espoirs en espoirs,</p>
+
+<p class="verseul">Conçus dès le matin et déçus tous les soirs.</p>
+
+<p class="noind">jusqu’au dimanche, jour où le pressentiment, monté au paroxisme,
+lui fit croire que le mari désiré viendrait de bonne heure.</p>
+
+<p>Quand une femme pieuse attend son mari, que ce mari manque
+au ménage depuis près de quatre mois, elle se livre à des toilettes
+infiniment plus minutieuses que celles d’une jeune fille attendant
+son premier promis.</p>
+
+<p>Cette vertueuse Caroline fut si complétement absorbée dans ces
+préparatifs entièrement personnels, qu’elle oublia d’aller à la messe
+de huit heures. Elle s’était proposé d’entendre une messe basse,
+mais elle trembla de perdre les délices du premier regard si son
+cher Adolphe arrivait de grand matin. Sa femme de chambre, qui
+laissait respectueusement madame dans le cabinet de toilette où les
+femmes pieuses et couperosées ne laissent entrer personne, pas
+même leur mari, surtout quand elles sont maigres, sa femme de
+<span class="pagenum" id="page_622">622</span>
+chambre l’entendit plus de trois fois s’écriant: —Si c’est monsieur,
+avertissez-moi.</p>
+
+<p>Un bruit de voiture ayant fait trembler les meubles, Caroline
+prit un ton doux pour cacher la violence de son émotion légitime.</p>
+
+<p>—Oh! c’est lui! Courez, Justine! dites-lui que je l’attends ici.
+Caroline se laissa tomber sur une bergère, elle tremblait trop sur
+ses jambes.</p>
+
+<p>Cette voiture était celle d’un boucher.</p>
+
+<p>Ce fut dans cette anxiété que coula, comme une anguille dans sa
+vase, la messe de huit heures. La toilette de madame fut reprise,
+car madame en était à se vêtir. La femme de chambre avait déjà
+reçu par le nez, lancée du cabinet de toilette, une chemise de
+simple batiste magnifique, à simple ourlet, semblable à celle qu’elle
+donnait depuis trois mois.</p>
+
+<p>—A quoi pensez-vous donc, Justine? Je vous ai dit de prendre
+dans les chemises sans numéro.</p>
+
+<p>Les chemises sans numéro n’étaient que sept ou huit, comme
+dans les trousseaux les plus magnifiques. C’est des chemises où
+brillent les recherches, les broderies; il faut être une reine, une
+jeune reine, pour avoir la douzaine. Chacune de celles de madame
+était bordée de valencienne par en bas, et encore plus coquettement
+garnie par le haut. Ce détail de nos mœurs servira peut-être
+à faire soupçonner dans le monde masculin le drame intime que
+révèle cette chemise exceptionnelle.</p>
+
+<p>Caroline avait mis des bas de fil d’Écosse et de petits souliers de
+prunelle à cothurne, et son corset le plus menteur. Elle se fit
+coiffer de la façon qui lui seyait le mieux, et mit un bonnet de la
+dernière élégance. Il est inutile de parler de la robe du matin. Une
+femme pieuse qui demeure à Paris et qui aime son mari, sait choisir,
+tout aussi bien qu’une coquette, ces <ins title="original: jolis">jolies</ins> petites étoffes rayées,
+coupées en redingote, attachées par des pattes à des boutons qui
+forcent une femme à les rattacher deux ou trois fois en une heure
+avec des façons plus ou moins charmantes.</p>
+
+<p>La messe de neuf heures, la messe de dix heures, toutes les
+messes passèrent dans ces préparatifs qui sont pour les femmes
+aimantes un de leurs douze travaux d’Hercule.</p>
+
+<p>Les femmes pieuses vont rarement en voiture à l’église, elles
+ont raison. Excepté le cas de pluie à verse, de mauvais temps
+intolérable, on ne doit pas se montrer orgueilleux là où l’on doit
+<span class="pagenum" id="page_623">623</span>
+s’humilier. Caroline craignit donc de compromettre la suavité de
+sa toilette, la fraîcheur de ses bas, de ses souliers. Hélas! ces prétextes
+cachaient une raison.</p>
+
+<p>—Si je suis à l’église quand Adolphe arrivera, je perdrai tous
+les bénéfices de son premier regard: il pensera que je lui préfère
+la grand’messe...</p>
+
+<p>Elle fit à son mari ce sacrifice en vue de lui plaire, intérêt horriblement
+mondain: préférer la créature au Créateur! un mari à
+Dieu! Allez écouter un sermon, et vous saurez ce que coûte un
+pareil péché.</p>
+
+<p>—Après tout, la société, se dit madame d’après son confesseur,
+est basée sur le mariage, que l’Église a mis au nombre des sacrements.</p>
+
+<p>Et voilà comment l’on détourne au profit d’un amour aveugle,
+bien que légitime, les enseignements religieux. Madame refusa de
+déjeuner, et ordonna de tenir le déjeuner toujours prêt, comme
+elle se tenait elle-même toujours prête à recevoir l’absent bien-aimé.</p>
+
+<p>Toutes ces petites choses peuvent faire rire: mais d’abord elles
+arrivent chez tous les gens qui s’adorent, ou dont l’un adore l’autre;
+puis, chez une femme aussi contenue, aussi réservée, aussi
+digne que cette dame, ces aveux de tendresse dépassaient toutes
+les bornes imposées à ses sentiments par le haut respect de soi-même
+que donne la vraie piété. Quand madame de Fischtaminel
+raconta cette petite scène de la vie dévote en l’ornant de détails
+comiques, mimés comme les femmes du monde savent mimer leurs
+anecdotes, je pris la liberté de lui dire que c’était le Cantique des
+cantiques mis en action.</p>
+
+<p>—Si monsieur n’arrive pas, dit Justine au cuisinier, que deviendrons-nous?...
+Madame m’a déjà jeté sa chemise à la figure.</p>
+
+<p>Enfin, Caroline entendit les claquements de fouet d’un postillon,
+le roulement si connu d’une voiture de voyage, le bruit produit
+par l’allure des chevaux de poste, les sonnettes!... Oh! elle
+ne douta plus de rien, les sonnettes la firent éclater.</p>
+
+<p>—La porte! ouvrez donc la porte! <ins title="original: voillà">voilà</ins> monsieur!... Ils n’ouvriront
+pas la porte!... Et la femme pieuse frappa du pied et cassa
+le cordon de sa sonnette.</p>
+
+<p>—Mais, madame, dit Justine avec la vivacité d’un serviteur qui
+fait son devoir, c’est des gens qui s’en vont.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_624">624</span>
+—Décidément, se dit Caroline honteuse, je ne laisserai jamais
+Adolphe voyager sans que je l’y accompagne...</p>
+
+<p>Un poète de Marseille (on ne sait qui de Méry ou de Barthélemy)
+avouait qu’à l’heure du dîner, si son meilleur ami ne venait
+pas exactement, il attendait patiemment cinq minutes; à la dixième
+minute, il se sentait l’envie de lui jeter la serviette au nez; à la
+douzième, il lui souhaitait un grand malheur; à la quinzième, il
+n’était plus le maître de ne pas le poignarder de plusieurs coups
+de couteau.</p>
+
+<p>Toutes les femmes qui attendent sont poètes de Marseille, si l’on
+peut comparer toutefois les tiraillements vulgaires de la faim au
+sublime Cantique des cantiques d’une épouse catholique espérant
+les délices du premier regard d’un mari absent depuis trois mois.
+Que tous ceux qui s’aiment et qui se sont revus après une absence
+mille fois maudite veuillent bien se souvenir de leur premier regard:
+il dit tant de choses que souvent, quand on se retrouve
+devant des importuns, on baisse les yeux!... On se craint de part
+et d’autre, tant les yeux jettent de flammes! Ce poëme, où tout
+homme est aussi grand qu’Homère, où il paraît un Dieu à la femme
+aimante, est pour une femme pieuse, maigre et couperosée, d’autant
+plus immense, qu’elle n’a pas, comme madame de Fischtaminel,
+la ressource de le tirer à plusieurs exemplaires. Son mari,
+pour elle c’est tout!</p>
+
+<p>Aussi, ne soyez pas étonnés d’apprendre que Caroline manqua
+toutes les messes et ne déjeuna point. Cette faim de revoir Adolphe,
+cette espérance contractait violemment son estomac. Elle ne pensa
+pas une seule fois à Dieu pendant le temps des messes, ni pendant
+celui des vêpres. Elle n’était pas bien assise, elle se trouvait fort
+mal sur ses jambes: Justine lui conseilla de se coucher. Caroline,
+vaincue, se coucha sur les cinq heures et demie du soir, après
+avoir pris un léger potage; mais elle recommanda de tenir un bon
+petit repas prêt à dix heures du soir.</p>
+
+<p>—Je souperai vraisemblablement avec monsieur, dit-elle.</p>
+
+<p>Cette phrase fut la conclusion de catilinaires terribles intérieurement
+fulminées: elle en était aux plusieurs coups de couteau du
+poëte marseillais; aussi cela fut dit d’un accent terrible. A trois
+heures du matin, Caroline dormait du plus profond sommeil quand
+Adolphe arriva, sans qu’elle eût entendu ni voiture, ni chevaux,
+ni sonnette, ni porte s’ouvrant!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_625">625</span>
+Adolphe, qui recommanda de ne point éveiller madame, alla se
+coucher dans la salle d’ami. Quand le matin Caroline apprit le retour
+de son Adolphe, deux larmes sortirent de ses yeux: elle courut
+à la chambre d’ami sans aucune toilette préparatoire; sur le
+seuil, un affreux domestique lui dit que monsieur, ayant fait deux
+cents lieues et passé deux nuits sans dormir, avait prié qu’on ne le
+réveillât point: il était excessivement fatigué.</p>
+
+<p>Caroline, en femme pieuse, ouvrit violemment la porte sans pouvoir
+éveiller l’unique époux que le Ciel lui avait donné, puis elle
+courut à l’église entendre une messe d’actions de grâces.</p>
+
+<p>Comme madame fut visiblement atrabilaire pendant trois jours,
+Justine répondit à propos d’un reproche injuste, et avec la finesse
+d’une femme de chambre: —Mais cependant, Madame, Monsieur
+est revenu!</p>
+
+<p>—Il n’est encore revenu qu’à Paris, dit la pieuse Caroline.</p>
+
+<hr class="small3">
+
+<h4>LES ATTENTIONS PERDUES.</h4>
+
+<p class="nbreak">Mettez-vous à la place d’une pauvre femme, de beauté contestable, —qui
+doit à la pesanteur de sa dot un mari longtemps attendu, —qui
+se donne des peines infinies et qui dépense beaucoup
+d’argent pour être à son avantage et suivre les modes, —qui
+se dévoue à tenir richement et avec économie une maison assez
+lourde à mener, —qui par religion, et par nécessité peut-être,
+n’aime que son mari, —qui n’a pas d’autre étude que le bonheur
+de ce précieux mari, —qui joint, pour tout exprimer, le sentiment
+maternel <i>au sentiment de ses devoirs</i>. Cette circonlocution soulignée
+est la paraphrase du mot amour dans le langage des prudes.</p>
+
+<p>Y êtes-vous? Eh bien! ce mari trop aimé a dit par hasard,
+en dînant chez son ami monsieur de Fischtaminel, qu’il aimait les
+champignons à l’italienne.</p>
+
+<p>Si vous avez observé quelque peu la nature féminine dans ce
+qu’elle a de bon, de beau, de grand, vous savez qu’il n’existe pas
+pour une femme aimante de plus grand petit plaisir que celui
+de voir l’être aimé gobant les mets préférés par lui. Cela tient à
+l’idée fondamentale sur laquelle repose l’affection des femmes:
+être la source de tous les plaisirs de l’être aimé, petits et grands.
+<span class="pagenum" id="page_626">626</span>
+L’amour anime tout dans la vie, et l’amour conjugal a plus particulièrement
+le droit de descendre dans les infiniment petits.</p>
+
+<p>Caroline a pour deux ou trois jours de recherches avant de savoir
+comment les Italiens accommodent les champignons. Elle
+découvre un abbé corse qui lui dit que chez Biffi, rue Richelieu,
+non-seulement elle saura comment s’arrangent les champignons à
+l’italienne, mais qu’elle aura même des champignons milanais.
+Notre Caroline pieuse remercie l’abbé Serpolini, et se promet de
+lui envoyer en remerciements un bréviaire.</p>
+
+<p>Le cuisinier de Caroline va chez Biffi, revient de chez Biffi,
+montre à madame la comtesse des champignons larges comme les
+oreilles du cocher.</p>
+
+<p>—Ah! bon! dit-elle, et il vous a bien expliqué comment on les
+accommode?</p>
+
+<p>—Ce n’est rien du tout pour nous autres! a répondu le cuisinier.</p>
+
+<p>Règle générale, les cuisiniers savent tout, en fait de cuisine,
+excepté comment un cuisinier peut voler.</p>
+
+<p>Le soir, au second service, toutes les fibres de Caroline tressaillent
+de plaisir en voyant une certaine timbale que sert le valet de
+chambre. Elle a véritablement attendu ce dîner, comme elle
+avait attendu monsieur.</p>
+
+<p>Mais entre attendre avec incertitude et s’attendre à un plaisir
+certain, il existe pour les âmes d’élite, et tous les physiologistes
+comprennent parmi les âmes d’élite une femme qui adore un mari,
+il existe entre ces deux modes de l’attente la différence qu’il y a
+entre une belle nuit et une belle journée.</p>
+
+<p>On présente au cher Adolphe la timbale, il y plonge insouciamment
+la cuiller, et il se sert, sans apercevoir l’excessive émotion de
+Caroline, quelques-unes de ces rouelles grasses, dadouillettes, que
+pendant longtemps les touristes qui viennent à Milan ne savent pas
+reconnaître, et qu’ils prennent pour un mollusque quelconque.</p>
+
+<p>—Eh bien! Adolphe?</p>
+
+<p>—Eh bien! ma chère?</p>
+
+<p>—Tu ne les reconnais pas?</p>
+
+<p>—Quoi?</p>
+
+<p>—Tes champignons à l’italienne.</p>
+
+<p>—Ça, des champignons? je croyais... Eh! oui, ma foi, c’est
+des champignons...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_627">627</span>
+—A l’italienne!</p>
+
+<p>—Ça! c’est de vieux champignons conservés, à la milanaise...
+je les exècre.</p>
+
+<p>—Qu’est-ce donc que tu aimes?</p>
+
+<p>—Des <i lang="it">fungi trifolati</i>.</p>
+
+<p>Remarquons, à la honte d’une époque qui numérote tout, qui
+met en bocal toute la création, qui classe en ce moment cent cinquante
+mille espèces d’insectes et les nomme en <i>us</i>, de façon à ce
+que, dans tous les pays, un <i>Silbermanus</i> soit le même individu
+pour tous les savants qui recroquevillent ou decroquevillent des
+pattes d’insectes avec des pinces, qu’il nous manque une nomenclature
+pour la chimie culinaire qui permette à tous les cuisiniers
+du globe de faire exactement leurs plats. On devrait convenir diplomatiquement
+que la langue française serait la langue de la cuisine,
+comme les savants ont adopté le latin pour la botanique et
+l’entomologie, à moins qu’on ne veuille absolument les imiter, et
+avoir réellement le latin de cuisine.</p>
+
+<p>—Hé! ma chère, reprend Adolphe en voyant jaunir et s’allonger
+le visage de sa chaste épouse, en France nous appelons ce
+plat, des champignons à l’italienne, à la provençale, à la bordelaise.
+Les champignons se coupent menu, sont frits dans l’huile
+avec quelques ingrédients dont le nom m’échappe. On y met une
+pointe d’ail, je crois...</p>
+
+<p>On parle de désastres, de petites misères!... ceci, voyez-vous,
+est au cœur d’une femme ce qu’est pour un enfant de huit ans la
+douleur d’une dent arrachée. <i lang="la">Ab uno disce omnes</i>, ce qui veut
+dire: Et d’une! cherchez les autres dans vos souvenirs; car nous
+avons pris cette description culinaire comme prototype de celles
+qui désolent les femmes aimantes et mal aimées.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LA FUMÉE SANS FEU.</h4>
+
+<p class="nbreak">La femme pleine de foi en celui qu’elle aime est une fantaisie
+de romancier. Ce personnage féminin n’existe pas plus qu’il
+n’existe de riche dot. La fiancée est restée; mais les dots ont fait
+comme les rois. La confiance de la femme brille peut-être pendant
+<span class="pagenum" id="page_628">628</span>
+quelques instants, à l’aurore de l’amour, et elle s’éteint aussitôt
+comme une étoile qui file.</p>
+
+<p>Pour toute femme qui n’est ni Hollandaise, ni Anglaise, ni
+Belge, ni d’aucun pays marécageux, l’amour est un prétexte à
+souffrance, un emploi des forces surabondantes de son imagination
+et de ses nerfs.</p>
+
+<p>Aussi, la seconde idée qui saisit une femme heureuse, une
+femme aimée, est-elle la crainte de perdre son bonheur; car il
+faut lui rendre justice de dire que la première, c’est d’en jouir.
+Tous ceux qui possèdent des trésors craignent les voleurs; mais
+ils ne prêtent pas comme la femme, des pieds et des ailes aux
+pièces d’or.</p>
+
+<p>La petite fleur bleue de la félicité parfaite n’est pas si commune,
+que l’homme béni de Dieu qui la tient, soit assez niais pour la
+lâcher.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Aucune femme n’est quittée sans raison.</p>
+
+<p class="sep1">Cet axiome est écrit au fond du cœur de toutes les femmes, et
+de là vient la fureur de la femme abandonnée.</p>
+
+<p>N’entreprenons pas sur les petites misères de l’amour; nous
+sommes dans une époque calculatrice où l’on quitte peu les
+femmes, quoi qu’elles fassent; car, de toutes les femmes, aujourd’hui,
+la légitime (sans calembour) est la moins chère. Or, chaque
+femme aimée a passé par la petite misère du soupçon. Ce soupçon,
+juste ou faux, engendre une foule d’ennuis domestiques, et voici
+le plus grand de tous.</p>
+
+<p>Un jour, Caroline finit par s’apercevoir que l’Adolphe chéri la
+quitte un peu trop souvent pour une affaire, l’éternelle affaire
+Chaumontel, qui ne se termine jamais.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Tous les ménages ont leur affaire Chaumontel. (Voir <a href="#misere"><small>LA MISÈRE
+DANS LA MISÈRE</small></a>.)</p>
+
+<p class="sep1">D’abord, la femme ne croit pas plus aux affaires que les directeurs
+de théâtre et les libraires ne croient à la maladie des actrices
+et des auteurs.</p>
+
+<p>Dès qu’un homme aimé s’absente, l’eût-elle rendu trop heureux,
+toute femme imagine qu’il court à quelque bonheur tout prêt.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_629">629</span>
+Sous ce rapport, les femmes dotent les hommes de facultés surhumaines.
+La peur agrandit tout, elle dilate les yeux, le cœur:
+elle rend une femme insensée.</p>
+
+<p>—Où va monsieur? —Que fait monsieur? —Pourquoi me
+quitte-t-il? —Pourquoi ne m’emmène-t-il pas?</p>
+
+<p>Ces quatre questions sont les quatre points cardinaux de la rose
+des soupçons, et régissent la mer orageuse des soliloques. De ces
+tempêtes affreuses qui ravagent les femmes, il résulte une résolution
+ignoble, indigne, que toute femme, la duchesse comme la
+bourgeoise, la baronne comme la femme d’agent de change,
+l’ange comme la mégère, l’insouciante comme la passionnée, exécute
+aussitôt. Toutes, elles imitent le gouvernement, elles espionnent.
+Ce que l’État invente dans l’intérêt de tous, elles le trouvent
+légitime, légal et permis dans l’intérêt de leur amour. Cette fatale
+curiosité de la femme la jette dans la nécessité d’avoir des agents,
+et l’agent de toute femme qui se respecte encore dans cette situation,
+où la jalousie ne lui laisse rien respecter,</p>
+
+<p>Ni vos cassettes, —ni vos habits, —ni vos tiroirs de caisse ou
+de bureau, de table ou de commode, —ni vos portefeuilles à
+secrets, —ni vos papiers, —ni vos nécessaires de voyage, —ni
+votre toilette (une femme découvre alors que son mari se teignait
+les moustaches quand il était garçon, qu’il conserve les lettres
+d’une ancienne maîtresse excessivement dangereuse, et qu’il la
+tient ainsi en respect, etc., etc.), —ni vos ceintures élastiques;</p>
+
+<p>Eh bien! son agent, le seul auquel une femme se fie, est sa
+femme de chambre, car sa femme de chambre la comprend,
+l’excuse et l’approuve.</p>
+
+<p>Dans le paroxisme de la curiosité, de la passion, de la jalousie
+excitée, une femme ne calcule rien, n’aperçoit rien, <small>ELLE VEUT
+TOUT SAVOIR</small>.</p>
+
+<p>Et Justine est enchantée; elle voit sa maîtresse se compromettant
+avec elle, elle en épouse la passion, les terreurs, les craintes
+et les soupçons avec une effrayante amitié. Justine et Caroline
+ont des conciliabules, des conversations secrètes. Tout espionnage
+implique ces rapports. Dans cette situation, une femme de
+chambre devient la maîtresse du sort des deux époux. Exemple:
+Lord Byron.</p>
+
+<p>—Madame, vient dire un jour Justine, monsieur sort effectivement
+pour aller voir une femme...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_630">630</span>
+Caroline devient pâle.</p>
+
+<p>—Mais que madame se rassure, c’est une vieille femme...</p>
+
+<p>—Ah! Justine, il n’y a pas de vieilles pour certains hommes,
+les hommes sont inexplicables.</p>
+
+<p>—Mais, madame, ce n’est pas une dame, c’est une femme,
+une femme du peuple.</p>
+
+<p>—Ah! Justine, lord Byron aimait à Venise une poissarde, c’est
+la petite madame Fischtaminel qui me l’a dit.</p>
+
+<p>Et Caroline fond en larmes.</p>
+
+<p>—J’ai fait causer Benoît.</p>
+
+<p>—Eh bien! que pense Benoît?...</p>
+
+<p>—Benoît croit que cette femme est une intermédiaire, car monsieur
+se cache de tout le monde, même de Benoît.</p>
+
+<p>Caroline vit pendant huit jours dans l’enfer, toutes ses économies
+passent à solder des espions, à payer des rapports.</p>
+
+<p>Enfin, Justine va voir cette femme appelée madame Mahuchet,
+elle la séduit, elle finit par apprendre que monsieur a gardé de ses
+folies de jeunesse un témoin, un fruit, un délicieux petit garçon qui
+lui ressemble, et que cette femme est la nourrice, la mère d’occasion
+qui surveille le petit Frédéric, qui paye les trimestres du collége,
+celle par les mains de qui passent les douze cents francs, les
+deux mille francs perdus annuellement au jeu par monsieur.</p>
+
+<p>Et la mère! s’écrie Caroline.</p>
+
+<p>Enfin, l’adroite Justine, la providence de madame, lui prouve
+que mademoiselle Suzanne Beauminet, une ancienne grisette devenue
+madame Sainte-Suzanne, est morte à la Salpêtrière, ou bien
+a fait fortune et s’est mariée en province, ou se trouve placée si
+bas dans la société qu’il n’est pas probable que madame puisse la
+rencontrer.</p>
+
+<p>Caroline respire, elle a le poignard hors du cœur, elle est heureuse;
+mais si elle n’a que des filles, elle souhaite un garçon. Ce
+petit drame du soupçon injuste, la comédie de toutes les suppositions
+auxquelles la mère Mahuchet donne lieu, ces phases de la
+jalousie tombant à faux sont posés ici comme étant le type de cette
+situation dont les variantes sont infinies comme les caractères,
+comme les rangs, comme les espèces.</p>
+
+<p>Cette source de petite misère est indiquée ici pour que toutes
+les femmes assises sur cette plage y contemplent le cours de leur
+vie conjugale, le remontent ou le descendent, y retrouvent leurs
+<span class="pagenum" id="page_631">631</span>
+aventures secrètes, leurs malheurs inédits, la bizarrerie qui causa
+leurs erreurs et les fatalités particulières auxquelles elles doivent
+un instant de rage, un désespoir inutile, des souffrances qu’elles
+pouvaient s’épargner, heureuses toutes de s’être trompées!...</p>
+
+<p>Cette petite misère a pour <ins title="original: corrollaire">corollaire</ins> la suivante, beaucoup plus
+grave et souvent sans remède, surtout lorsqu’elle a sa cause dans
+des vices d’un autre genre et qui ne sont pas de notre ressort,
+car, dans cet ouvrage, la femme est toujours <ins title="original: sensée">censée</ins> vertueuse...
+jusqu’au dénoûment.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LE TYRAN DOMESTIQUE.</h4>
+
+<p class="nbreak">—Ma chère Caroline, dit un jour Adolphe à sa femme, es-tu
+contente de Justine?</p>
+
+<p>—Mais, oui, mon ami.</p>
+
+<p>—Tu ne trouves pas qu’elle te parle d’une façon qui n’est
+point convenable?</p>
+
+<p>—Est-ce que je fais attention à une femme de chambre? il
+paraît que vous l’observez, vous?</p>
+
+<p>—Plaît-il?... demande Adolphe d’un air indigné qui ravit toujours
+les femmes.</p>
+
+<p>En effet, Justine est une vraie femme de chambre d’actrice,
+une fille de trente ans frappée par la petite vérole de mille fossettes
+où ne se jouent pas les amours, brune comme l’opium,
+beaucoup de jambes et peu de corps, les yeux chassieux et une
+tournure à l’avenant. Elle voudrait se faire épouser par Benoît,
+elle a dix mille francs; mais à cette attaque inopinée, Benoît a
+demandé son congé. Tel est le portrait du tyran domestique
+intronisé par la jalousie de Caroline.</p>
+
+<p>Justine prend son café, le matin, dans son lit, et s’arrange de
+manière à le prendre aussi bon, pour ne pas dire meilleur, que
+celui de madame. Justine sort quelquefois sans en demander la
+permission, elle sort mise comme la femme d’un banquier du second
+ordre. Elle a le bibi rose, une ancienne robe de madame
+refaite, un beau châle, des brodequins en peau bronzée et des bijoux
+apocryphes.</p>
+
+<p>Justine est quelquefois de mauvaise humeur et fait sentir à sa
+<span class="pagenum" id="page_632">632</span>
+maîtresse qu’elle est aussi femme qu’elle, sans être mariée. Elle a ses
+<i>papillons noirs</i>, ses caprices, ses tristesses. Enfin, elle ose avoir des
+nerfs!... Elle répond brusquement, elle est insupportable aux autres
+domestiques, enfin ses gages ont été considérablement augmentés.</p>
+
+<p>—Ma chère, cette fille devient de jour en jour plus insupportable,
+dit un jour Adolphe à sa femme en s’apercevant que Justine
+écoute aux portes; et, si vous ne la renvoyez pas, je la renverrai,
+moi!...</p>
+
+<p>Caroline, épouvantée, est obligée, pendant que monsieur est
+dehors, de chapitrer Justine.</p>
+
+<p>—Justine, vous abusez de mes bontés pour vous: vous avez ici
+d’excellents gages, vous avez des profits, des cadeaux: tâchez d’y
+rester, car monsieur veut vous renvoyer.</p>
+
+<p>La femme de chambre s’humilie, elle pleure; elle est si attachée
+à madame! Ah! elle passerait dans le feu pour elle, elle se ferait
+hacher; elle est prête à tout faire.</p>
+
+<p>—Vous auriez quelque chose à cacher, madame, je le prendrais
+sur mon compte.</p>
+
+<p>—C’est bien Justine, c’est bien ma fille, dit Caroline effrayée;
+il ne s’agit pas de cela; sachez seulement vous tenir à votre place.</p>
+
+<p>—Ah! se dit Justine, monsieur veut me renvoyer... Attends, je
+vais te rendre la vie dure, vieux pistolet!</p>
+
+<p>Huit jours après, en coiffant sa maîtresse, Justine regarde dans
+la glace pour s’assurer que madame peut voir toutes les grimaces
+de sa physionomie; aussi Caroline lui demande-t-elle bientôt: —Qu’as-tu
+donc Justine?</p>
+
+<p>—Ce que j’ai, je le dirais bien à madame, mais madame est si
+faible avec monsieur...</p>
+
+<p>—Allons, voyons, dis?</p>
+
+<p>—Je sais bien, Madame, pourquoi monsieur veut me mettre
+lui-même à la porte: monsieur n’a plus confiance qu’en Benoît, et
+Benoît fait le discret avec moi...</p>
+
+<p>—Eh bien! qu’y a-t-il? A-t-on surpris quelque chose?</p>
+
+<p>—Je suis sûre qu’à eux deux ils manigancent quelque chose
+contre madame, répond la femme de chambre avec autorité.</p>
+
+<p>Caroline, que Justine observe dans la glace, est devenue pâle;
+toutes les tortures de la petite misère précédente reviennent, et
+Justine se voit devenue nécessaire autant que les espions le sont
+au gouvernement quand on découvre une conspiration. Cependant
+<span class="pagenum" id="page_633">633</span>
+les amies de Caroline ne s’expliquent pas pourquoi elle tient à une
+fille si désagréable, qui prend des airs de maîtresse, qui porte chapeau,
+qui fait l’impertinente...</p>
+
+<p>On parle de cette domination stupide chez madame Deschars,
+chez madame de Fischtaminel, et l’on en plaisante. Quelques femmes
+entrevoient des raisons monstrueuses et qui mettent en cause
+l’honneur de Caroline.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Dans le monde, on sait mettre des paletots à toutes les vérités,
+même les plus jolies.</p>
+
+<p class="sep1">Enfin l’<i>aria della calumnia</i> s’exécute absolument comme si
+Bartholo le chantait.</p>
+
+<p>Il est avéré que Caroline ne peut pas renvoyer sa femme de
+chambre.</p>
+
+<p>Le monde s’acharne à trouver le secret de cette énigme. Madame
+de Fischtaminel se moque d’Adolphe, Adolphe revient chez
+lui furieux, fait une scène à Caroline et renvoie Justine.</p>
+
+<p>Ceci produit un tel effet sur Justine, que Justine tombe malade,
+elle se met au lit. Caroline fait observer à son mari qu’il est difficile
+de jeter dans la rue une fille dans l’état où se trouve Justine,
+une fille qui, d’ailleurs, leur est bien attachée et qui est chez eux
+depuis leur mariage.</p>
+
+<p>—Dès qu’elle sera rétablie, qu’elle s’en aille! dit Adolphe.</p>
+
+<p>Caroline, rassurée sur Adolphe et indignement grugée par Justine,
+en arrive à vouloir s’en débarrasser; elle applique sur cette
+plaie un remède violent, et elle se décide à passer par les fourches
+caudines d’une autre petite misère que voici:</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LES AVEUX.</h4>
+
+<p class="nbreak">Un matin, Adolphe est ultra-câliné. Le trop heureux mari cherche
+les raisons de ce redoublement de tendresse, et il entend Caroline,
+qui d’une voix caressante lui dit: —Adolphe?</p>
+
+<p>—Quoi! répond-il effrayé du tremblement intérieur accusé par
+la voix de Caroline.</p>
+
+<p>—Promets-moi de ne pas te fâcher.</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_634">634</span>
+—De ne pas m’en vouloir...</p>
+
+<p>—Jamais! Dis.</p>
+
+<p>—De me pardonner et de ne jamais me parler de cela...</p>
+
+<p>—Mais dis-donc!...</p>
+
+<p>—D’ailleurs, tous les torts sont à toi...</p>
+
+<p>—Voyons!... ou je m’en vais...</p>
+
+<p>—Il n’y a que toi qui puisses me faire sortir de l’embarras où je
+suis... et à cause de toi!...</p>
+
+<p>—Mais voyons...</p>
+
+<p>—Il s’agit de...</p>
+
+<p>—De?</p>
+
+<p>—De Justine.</p>
+
+<p>—Ne m’en parle pas, elle est renvoyée, je ne veux plus la voir,
+sa manière d’être expose votre réputation...</p>
+
+<p>—Et que peut-on dire? que t’a-t-on dit?</p>
+
+<p>La scène tourne, il en résulte une sous-explication qui fait rougir
+Caroline dès qu’elle aperçoit la portée des suppositions de ses
+meilleures amies, enchantées toutes de trouver des raisons bizarres
+à sa vertu.</p>
+
+<p>—Eh bien, Adolphe, c’est toi qui me vaux tout cela! Pourquoi
+ne m’as-tu rien dit de Frédéric...</p>
+
+<p>—Le Grand? le roi de Prusse?</p>
+
+<p>—Voilà bien les hommes!... Tartufe, voudrais-tu me faire
+croire que tu aies oublié, depuis si peu temps, ton fils, le fils de
+mademoiselle Suzanne Beauminet!</p>
+
+<p>—Tu sais...</p>
+
+<p>—Tout!... Et la mère Mahuchet, et tes sorties pour faire dîner
+le petit quand il a congé.</p>
+
+<p>Quelquefois, l’Affaire-Chaumontel est un enfant naturel, c’est
+l’espèce la moins dangereuse des Affaires-Chaumontel.</p>
+
+<p>—Quels chemins de taupe vous savez faire, vous autres dévotes!
+s’écrie Adolphe épouvanté.</p>
+
+<p>—C’est Justine qui a tout découvert.</p>
+
+<p>—Ah! je comprends maintenant la raison de ses insolences...</p>
+
+<p>—Ah! va, mon ami, ta Caroline a été bien malheureuse, et cet
+espionnage dont la cause est mon amour insensé pour toi, car je
+t’aime... à devenir folle... Non, si tu me trahissais, je m’enfuirais
+au bout du monde... Eh bien, cette jalousie à faux m’a mise sous
+la domination de Justine... Ainsi, mon chat, tire-moi de là!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_635">635</span>
+—Que cela t’apprenne, mon ange, à ne jamais te servir de tes
+domestiques si tu veux qu’ils te servent. C’est la plus basse des
+tyrannies. Être à la merci de ses gens.</p>
+
+<p>Adolphe profite de cette circonstance pour épouvanter Caroline,
+car il pense à ses futures Affaires-Chaumontel, et voudrait bien
+ne plus être espionné.</p>
+
+<p>Justine est mandée, Adolphe la renvoie immédiatement sans
+vouloir qu’elle s’explique. Caroline croit sa petite misère finie.
+Elle prend une autre femme de chambre.</p>
+
+<p>Justine, à qui ses douze ou quinze mille francs ont mérité les
+attentions d’un porteur d’eau à la voie, devient madame Chavagnac
+et <ins title="original: entrepend">entreprend</ins> le commerce de la fruiterie. Dix mois après
+Caroline reçoit par un commissionnaire, en l’absence d’Adolphe,
+une lettre écrite sur du papier écolier, en jambages qui voudraient
+trois mois d’orthopédie, et ainsi conçue:</p>
+
+<div class="manuscr">
+<p class="addr"><i>Madam!</i></p>
+
+<p><i>Vous êt hindigneuman trompai perre msieu poure mame
+deux Fischtaminelle, ile i vat tou lé soarres, ai vous ni
+voilliez queu du feux; vous n’avet queu ceu que vou mairitte
+j’ean sui contant, ai j’ai bien éloneure de vou saluair.</i></p>
+</div>
+
+<p>Caroline bondit comme une lionne piquée par un taon; elle se
+replace d’elle même sur le gril du soupçon, elle recommence sa
+lutte avec l’inconnu.</p>
+
+<p>Quand elle a reconnu l’injustice de ses soupçons, il arrive une
+autre lettre qui lui offre de lui donner des renseignements sur une
+Affaire-Chaumontel que Justine a éventée.</p>
+
+<p>La petite misère des Aveux, souvenez-vous-en, mesdames, est
+souvent plus grave que celle-ci.</p>
+
+<hr class="small3">
+
+<h4>HUMILIATIONS.</h4>
+
+<p class="nbreak">A la gloire des femmes, elles tiennent encore à leurs maris,
+quand leurs maris ne tiennent plus à elles, non-seulement parce
+qu’il existe, socialement parlant, plus de liens entre une femme
+mariée et un homme, qu’entre cet homme et sa femme; mais
+<span class="pagenum" id="page_636">636</span>
+encore, parce que la femme a plus de délicatesse et d’honneur que
+l’homme, la grande question conjugale mise à part, bien entendu.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p>Dans un mari, il n’y a qu’un homme; dans une femme mariée
+il y a un homme, un père, une mère et une femme.</p>
+
+<p class="sep1">Une femme mariée a de la sensibilité pour quatre, et pour cinq
+même, si l’on y regarde bien.</p>
+
+<p>Or, il n’est pas inutile de faire observer ici que, pour les femmes,
+l’amour est une absolution générale: l’homme qui aime bien
+peut commettre des crimes, il est toujours blanc comme neige aux
+yeux de celle qui aime, s’il l’aime bien. Quant à la femme mariée,
+aimée ou non, elle sent si bien que l’honneur, la considération de
+son mari sont la fortune de ses enfants, qu’elle agit comme la
+femme qui aime, tant l’intérêt social est violent.</p>
+
+<p>Ce sentiment profond engendre pour quelques Carolines des
+petites misères qui, par malheur pour ce livre, ont un côté triste.</p>
+
+<p>Adolphe s’est compromis. N’énumérons pas toutes les manières
+de se compromettre, ce serait tomber dans des personnalités. Ne
+prenons pour exemple que de toutes les fautes sociales, celle que
+notre époque excuse, admet, comprend et commet le plus souvent,
+<i>le vol</i> honnête, la concussion bien déguisée, une tromperie excusable
+quand elle a réussi, comme de s’entendre avec qui de droit
+pour vendre sa propriété le plus cher possible à une ville, à un département,
+etc.</p>
+
+<p>Ainsi, dans une faillite, pour se <i>couvrir</i> (ceci veut dire récupérer
+sa créance), Adolphe a trempé dans les actes illicites qui
+peuvent mener un homme à témoigner en cour d’assises. On ne
+sait même pas si le hardi créancier ne sera pas considéré comme
+complice.</p>
+
+<p>Remarquez que dans toutes les faillites, pour les maisons les
+plus honorables, <i>se couvrir</i> est regardé comme le plus saint des
+devoirs; mais il s’agit de ne pas laisser trop voir, comme dans la
+prude Angleterre, le mauvais côté de <i>la couverture</i>.</p>
+
+<p>Adolphe embarrassé, car son conseil lui a dit de ne paraître en
+rien, a recours à Caroline; il lui fait la leçon, il l’endoctrine, il
+lui apprend le Code, il veille à sa toilette, il l’équipe comme un
+brick envoyé en course, et il l’expédie chez un juge, chez un syndic.
+Le juge est un homme en apparence sévère, qui cache un
+<span class="pagenum" id="page_637">637</span>
+libertin; il garde son sérieux en voyant entrer une jolie femme,
+et il dit des choses excessivement amères sur Adolphe.</p>
+
+<p>—Je vous plains, madame, vous appartenez à un homme qui
+peut vous attirer bien des désagréments; encore quelques affaires
+de ce genre, et il sera tout à fait déconsidéré. Avez-vous des enfants?
+pardonnez-moi cette question; vous êtes si jeune, qu’il est
+bien naturel... Et le juge se met le plus près possible de Caroline.</p>
+
+<p>—Oui, monsieur.</p>
+
+<p>—Oh! bon Dieu! quel avenir! Ma première pensée était pour
+la femme; mais maintenant, je vous plains doublement, je songe
+à la mère... Ah! combien vous avez dû souffrir en venant ici...
+Pauvres, pauvres femmes!</p>
+
+<p>—Ah! monsieur, vous vous intéressez à moi, n’est-ce pas?...</p>
+
+<p>—Hélas! que puis-je? fait le juge en sondant Caroline par un
+regard oblique. Ce que vous me demandez est une forfaiture, je
+suis magistrat avant d’être homme...</p>
+
+<p>—Ah! monsieur, soyez homme seulement...</p>
+
+<p>—Savez-vous bien ce que vous dites-là... ma belle dame!...</p>
+
+<p>Là, le magistrat consulaire prend en tremblant la main de Caroline.</p>
+
+<p>Caroline, en songeant qu’il s’agit de l’honneur de son mari, de
+ses enfants, se dit en elle-même que ce n’est pas le cas de faire la
+prude, elle laisse prendre sa main, elle résiste assez pour que le
+galant vieillard (c’est heureusement un vieillard) y trouve une
+faveur.</p>
+
+<p>—Allons! allons! belle dame, ne pleurez pas, reprend le magistrat,
+je serais au désespoir de faire couler les larmes d’une si
+jolie personne, nous verrons, vous viendrez demain soir m’expliquer
+l’affaire, il faut voir toutes les pièces, nous les compulserons
+ensemble...</p>
+
+<p>—Monsieur...</p>
+
+<p>—Mais il le faut...</p>
+
+<p>—Monsieur...</p>
+
+<p>—N’ayez pas peur, belle dame, un juge peut savoir accorder
+ce qu’on doit à la justice, et... (il prend un petit air fin) à la
+beauté.</p>
+
+<p>—Mais, monsieur...</p>
+
+<p>—Soyez tranquille, dit-il en lui tenant les mains et les pressant,
+et ce grand délit, nous tâcherons de le changer en peccadille.
+<span class="pagenum" id="page_638">638</span>
+Et il reconduit Caroline atterrée d’un rendez-vous ainsi
+proposé.</p>
+
+<p>Le syndic est un jeune homme gaillard, qui reçoit madame
+Adolphe en souriant. Il sourit à tout, et il la prend par la taille
+en souriant avec une habileté de séducteur qui ne permet pas à
+Caroline de se révolter, d’autant plus qu’elle se dit: «Adolphe
+m’a bien recommandé de ne pas irriter le syndic.»</p>
+
+<p>Néanmoins Caroline, ne fût-ce que dans l’intérêt du syndic, se
+dégage et lui dit le: —«Monsieur!...» qu’elle a répété trois
+fois au juge.</p>
+
+<p>—Ne m’en voulez pas, vous êtes irrésistible, vous êtes un ange,
+et votre mari est un monstre; car dans quelle intention envoie-t-il
+une <ins title="original: syrène">sirène</ins> à un jeune homme qu’il sait inflammable?</p>
+
+<p>—Monsieur, mon mari n’a pu venir lui-même; il est au lit,
+bien souffrant, et vous l’avez menacé d’une si terrible façon, que
+l’urgence...</p>
+
+<p>—Il n’a donc pas d’avoué, d’agréé...</p>
+
+<p>Caroline est épouvantée de cette observation, qui dévoile une
+profonde scélératesse chez Adolphe.</p>
+
+<p>—Il a pensé, monsieur, que vous auriez des égards pour une
+mère de famille, pour des enfants...</p>
+
+<p>—Ta, ta, ta, répond le syndic. Vous êtes venue pour attenter
+à mon indépendance, à ma conscience, vous voulez que je vous
+livre les créanciers; eh bien! je fais plus, je vous livre mon cœur,
+ma fortune; il veut sauver son honneur, votre mari; moi je vous
+donne le mien...</p>
+
+<p>—Monsieur, dit-elle en essayant de relever le syndic qui
+s’est mis à ses pieds, vous m’épouvantez!</p>
+
+<p>Elle joue la femme effrayée et gagne la porte, en sortant de
+cette situation délicate, comme savent en sortir les femmes, c’est-à-dire
+en ne compromettant rien.</p>
+
+<p>—Je reviendrai, dit-elle en souriant, quand vous serez plus sage.</p>
+
+<p>—Vous me laissez ainsi... prenez garde! votre mari pourra
+bien s’asseoir sur les bancs de la Cour d’assises; il est le complice
+d’une banqueroute frauduleuse, et nous savons de lui bien des
+choses qui ne sont pas honorables. Ce n’est pas sa première incartade;
+il a fait des affaires un peu sales, des tripotages indignes,
+vous ménagez bien l’honneur d’un homme qui se moque de son
+honneur comme du vôtre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_639">639</span>
+Caroline, effrayée de ces paroles, lâche la porte, la ferme et revient.</p>
+
+<p>—Que voulez-vous dire, monsieur? dit-elle furieuse de cette
+brutale bordée.</p>
+
+<p>—Eh bien! l’affaire...</p>
+
+<p>—Chaumontel?</p>
+
+<p>—Non, cette spéculation sur les maisons qu’il faisait bâtir par
+des gens insolvables.</p>
+
+<p>Caroline se rappelle l’affaire entreprise par Adolphe (voyez <a href="#jesuitisme"><small>JÉSUITISME
+DES FEMMES</small></a>) pour doubler ses revenus; elle tremble.
+Le syndic a pour lui la curiosité.</p>
+
+<p>—Asseyez-vous donc là. Tenez, à cette distance je serai sage,
+mais je pourrai vous regarder...</p>
+
+<p>Et il raconte longuement cette conception due à Du Tillet le
+banquier, en s’interrompant pour dire: —Oh! quel joli pied,
+petit, menu... <span class="smcap">Madame</span> seule a le pied aussi petit que cela... <i>Du
+Tillet donc transigea</i>... —Et quelle oreille... vous a-t-on dit
+que vous aviez l’oreille délicieuse? —<i>Et Du Tillet eut raison,
+car il y avait déjà jugement.</i> —J’aime les petites oreilles...
+Laissez-moi faire mouler la vôtre, et je ferai tout ce que vous voudrez. —<i>Du
+Tillet profita de cela pour faire tout supporter
+à votre imbécile de mari</i>... —Oh! la jolie étoffe, vous êtes
+divinement mise...</p>
+
+<p>—Nous en étions, monsieur?...</p>
+
+<p>—Est-ce que je sais ce que je dis en admirant une tête raphaélesque
+comme la vôtre?</p>
+
+<p>Au vingt-septième éloge, Caroline trouve de l’esprit au syndic:
+elle lui fait un compliment et s’en va sans connaître à fond l’histoire
+de cette entreprise qui, dans le temps, a dévoré trois cent
+mille francs.</p>
+
+<p>Cette petite misère a d’énormes variantes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Exemple</span>: Adolphe est brave et susceptible; il est à la promenade
+aux Champs-Élysées, il y a foule, et dans cette foule certains
+jeunes gens sans délicatesse se permettent des plaisanteries à la
+Panurge: Caroline les souffre sans avoir l’air de s’en apercevoir
+pour éviter un duel à son mari.</p>
+
+<p><span class="smcap">Autre exemple</span>: Un enfant du genre Terrible, dit devant le
+monde:</p>
+
+<p>—Maman, est-ce que tu laisserais Justine me donner des giffles?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_640">640</span>
+—Non, certes...</p>
+
+<p>—Pourquoi demandes-tu cela, mon petit homme, dit madame
+Foullepointe.</p>
+
+<p>—C’est qu’elle vient de donner un fameux soufflet à papa, qui
+est bien plus fort que moi.</p>
+
+<p>Madame Foullepointe se met à rire, et Adolphe, qui pensait
+à faire la cour à madame Foullepointe, se voit plaisanté cruellement
+par elle après avoir eu (voir les <small>DERNIÈRES QUERELLES</small>) une
+première-dernière querelle avec Caroline.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LA DERNIÈRE QUERELLE.</h4>
+
+<p class="nbreak">Dans tous les ménages, maris et femmes entendent sonner une
+heure fatale. C’est un vrai glas, la mort de la jalousie, une grande,
+une noble, une charmante passion, le seul véritable symptôme de
+l’amour, s’il n’est pas toutefois <i>son double</i>. Quand une femme
+n’est plus jalouse de son mari, tout est dit, elle ne l’aime plus.
+Aussi, l’amour conjugal s’éteint-il dans la dernière querelle que
+fait une femme.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Dès qu’une femme ne querelle plus son mari, le minotaure est
+assis dans un fauteuil au coin de la cheminée de la chambre à
+coucher, et il tracasse avec le bout de sa canne ses bottes vernies.</p>
+
+<p class="sep1">Toutes les femmes doivent se rappeler leur dernière querelle,
+cette suprême petite misère qui souvent éclate à propos d’un rien,
+ou plus souvent encore à l’occasion d’un fait brutal, d’une preuve
+décisive. Ce cruel adieu à la croyance, aux enfantillages de l’amour,
+à la vertu même, est en quelque sorte capricieux comme la vie.
+Comme la vie, il n’est le même dans aucun ménage.</p>
+
+<p>Ici peut-être l’auteur doit-il chercher toutes les variétés de querelles,
+s’il veut être exact.</p>
+
+<p>Ainsi, Caroline aura découvert que la robe judiciaire du syndic
+de l’Affaire-Chaumontel cache une robe d’une étoffe infiniment
+moins rude, d’une couleur agréable, soyeuse; qu’enfin Chaumontel
+a des cheveux blonds et des yeux bleus.</p>
+
+<p>Ou bien Caroline, levée avant Adolphe, aura vu le paletot jeté
+sur un fauteuil à la renverse, et la ligne d’un petit papier parfumé,
+<span class="pagenum" id="page_641">641</span>
+sortant de la poche de côté, l’aura frappée de son blanc, comme
+un rayon de soleil entrant par une fente de la fenêtre dans une
+chambre bien close; —ou elle aura fait craquer ce petit billet en
+serrant Adolphe dans ses bras et lui tâtant cette poche d’habit; —ou
+elle aura été comme instruite par le parfum étranger qu’elle
+sentait depuis quelque temps sur Adolphe, et elle aura lu ces quelques
+lignes:</p>
+
+<p class="manuscr">«<i>Haingra, séjé ce que tu veu dire avaic Hipolite, vien, e
+tu vairas si jen thême.</i>»</p>
+
+<p>Ou ceci:</p>
+
+<p class="manuscr">«Hier, mon ami, vous vous êtes fait attendre, que sera-ce
+demain?»</p>
+
+<p>Ou ceci:</p>
+
+<p class="manuscr">«Les femmes qui vous aiment, mon cher monsieur, sont bien
+malheureuses de vous tant haïr quand vous n’êtes pas près d’<ins title="original: elle">elles</ins>;
+prenez garde, la haine qui dure pendant votre absence pourrait
+empiéter sur les moments où l’on vous voit.»</p>
+
+<p>Ou ceci:</p>
+
+<p class="manuscr">«Faquin de Chodoreille, que faisais-tu donc hier sur le boulevard
+avec une femme pendue à ton bras? Si c’est ta femme,
+reçois mes compliments de condoléance sur tous ses charmes qui
+sont absents, elle les a sans doute mis au Mont-de-Piété; mais
+la reconnaissance en est perdue.»</p>
+
+<p>Quatre billets émanés de la grisette, de la dame, de la bourgeoise
+prétentieuse ou de l’actrice parmi lesquelles Adolphe a
+choisi <i>sa belle</i> (selon le vocabulaire Fischtaminel).</p>
+
+<p>Ou bien Caroline, amenée voilée, par Ferdinand, au Ranelagh,
+a vu de ses yeux Adolphe se livrant avec fureur à la polka, tenant
+dans ses bras une des dames d’honneur de la reine Pomaré; —ou
+bien Adolphe se sera pour la septième fois trompé de nom et
+aura, le matin en s’éveillant, appelé sa femme Juliette, Charlotte
+ou Lisa; —ou bien un marchand de comestibles, un restaurateur,
+envoie en l’absence de monsieur des notes accusatrices qui
+tombent entre les mains de Caroline.</p>
+
+<p class="sep1 cent"><span class="pagenum" id="page_642">642</span>
+PIÈCES DE L’AFFAIRE-CHAUMONTEL</p>
+
+<hr class="small4">
+
+<p class="cent"><b>A LA PARTIE FINE.</b></p>
+
+<p class="sep1 cent cs8">DOIT A PERRAULT&nbsp;&nbsp; M. ADOLPHE.</p>
+
+<table class="cs9">
+<tr>
+ <td class="tdl"><i>Livré chez madame Schontz, le 6&nbsp;janvier&nbsp;18..</i>,
+ <ins title="original: an">un</ins> pâté de foie gras.</td>
+ <td class="tdr">22</td>
+ <td class="tdl">fr.</td>
+ <td class="tdc">50</td>
+ <td class="tdl">c.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Six bouteilles de divers vins.</td>
+ <td class="tdr">70</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdc">»</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><i>Fourni à l’Hôtel du Congrès, le 11&nbsp;février, n<sup>o</sup>&nbsp;21</i>,
+ un&nbsp;déjeuner&nbsp;fin, prix&nbsp;convenu.</td>
+ <td class="tdr bb">100</td>
+ <td class="bb">&nbsp;</td>
+ <td class="tdc bb">»</td>
+ <td class="bb">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdr">Total.</td>
+ <td class="tdr">192</td>
+ <td class="tdl">fr.</td>
+ <td class="tdc">50</td>
+ <td class="tdl">c.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Caroline étudie les dates et retrouve dans sa mémoire des rendez-vous
+relatifs à l’Affaire-Chaumontel. Adolphe avait désigné le
+jour des Rois pour une réunion où on devait enfin toucher la collocation
+de l’Affaire-Chaumontel. Le 11 février, il avait rendez-vous
+chez le notaire pour signer une quittance dans l’Affaire-Chaumontel.</p>
+
+<p>Ou bien... Mais vouloir formuler tous les hasards, c’est une entreprise
+de fou.</p>
+
+<p>Chaque femme se rappellera comment le bandeau qu’elle avait
+sur les yeux est tombé; comment, après bien des doutes, des déchirements
+de cœur, elle est arrivée à ne faire une querelle que
+pour clore le roman, pour mettre le signet au livre, stipuler son
+indépendance, ou commencer une nouvelle vie.</p>
+
+<p>Quelques femmes sont assez heureuses pour avoir pris les devants,
+elles font cette querelle en manière de justification.</p>
+
+<p>Les femmes nerveuses éclatent et se livrent à des violences.</p>
+
+<p>Les femmes douces prennent un petit ton décidé qui fait trembler
+les plus intrépides maris. Celles qui n’ont pas encore de vengeance
+prête pleurent beaucoup.</p>
+
+<p>Celles qui vous aiment pardonnent. Ah! elles conçoivent si bien,
+comme la femme appelée ma Berline, que leur Adolphe soit aimé
+des Françaises, qu’elles sont heureuses de posséder légalement
+un homme dont raffolent toutes les femmes.</p>
+
+<p>Certaines femmes à lèvres serrées comme des coffres-forts, à
+teint brouillé, à bras maigres, se font un malicieux plaisir de promener
+leur Adolphe dans les fanges du mensonge, dans les contradictions;
+elles le questionnent (<small>VOIR <a href="#misere">LA MISÈRE DANS LA
+MISÈRE</a></small>) comme un magistrat qui questionne le criminel, en se
+<span class="pagenum" id="page_643">643</span>
+réservant la jouissance fielleuse d’aplatir ses dénégations par des
+preuves directes à un moment décisif. Généralement, dans cette
+scène capitale de la vie conjugale, le beau sexe est bourreau là où,
+dans le cas contraire, l’homme est assassin.</p>
+
+<p>Voici comment: Cette dernière querelle (vous allez savoir pourquoi
+l’auteur l’a nommée <i>dernière</i>) se termine toujours par une
+promesse solennelle, sacrée, que font les femmes délicates, nobles,
+ou simplement spirituelles, c’est dire toutes les femmes, et que
+nous donnons sous sa plus belle forme.</p>
+
+<p>—Assez, Adolphe! nous ne nous aimons plus; tu m’as trahie,
+et je ne l’oublierai jamais. On peut pardonner, mais oublier, c’est
+impossible.</p>
+
+<p>Les femmes ne se font implacables que pour rendre leur pardon
+charmant: elles ont deviné Dieu.</p>
+
+<p>Nous avons à vivre en commun comme deux amis, dit Caroline
+en continuant. Eh bien! vivons comme deux frères, deux camarades.
+Je ne veux pas te rendre la vie insupportable, et je ne te
+parlerai jamais de ce qui vient de se passer...</p>
+
+<p>Adolphe tend la main à Caroline: celle-ci prend la main, la lui
+serre à l’anglaise. Adolphe remercie Caroline, entrevoit le bonheur:
+il s’est fait de sa femme une sœur, et il croit redevenir garçon.</p>
+
+<p>Le lendemain, Caroline se permet une allusion très-spirituelle
+(Adolphe ne peut pas s’empêcher d’en rire) à l’Affaire-Chaumontel.
+Dans le monde, elle lance des généralités qui deviennent des
+particularités sur cette dernière querelle.</p>
+
+<p>Au bout d’une quinzaine, il ne se passe pas de jour où Caroline
+n’ait rappelé la dernière querelle en disant: —C’était le jour où
+j’ai trouvé dans ta poche la facture Chaumontel; Ou: —C’est depuis
+notre dernière querelle...; ou: —C’est le jour où j’ai vu
+clair dans la vie, etc. Elle assassine Adolphe, elle le martyrise!
+Dans le monde, elle dit des choses terribles.</p>
+
+<p>—Nous sommes heureuses, ma chère, le jour où nous n’aimons
+plus: c’est alors que nous savons nous faire aimer... Et elle
+regarde Ferdinand.</p>
+
+<p>—Ah! vous avez aussi votre Affaire-Chaumontel, dit-elle à
+madame Foullepointe.</p>
+
+<p>Enfin, la dernière querelle ne finit jamais, d’où cet axiome:</p>
+
+<p>Se donner un tort vis-à-vis de sa femme légitime, c’est résoudre
+le problème du mouvement perpétuel.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4><span class="pagenum" id="page_644">644</span>
+FAIRE FOUR.</h4>
+
+<p class="nbreak">Les femmes, et surtout les femmes mariées, se fichent des idées
+dans leur <i>dure-mère</i> absolument comme elles plantent des épingles
+dans leur pelote; et le diable, entendez-vous? le diable ne les
+pourrait pas retirer; elles seules se réservent le droit de les y piquer,
+de les dépiquer et de les y repiquer.</p>
+
+<p>Caroline est revenue un soir de chez madame Foullepointe dans
+un état violent de jalousie et d’ambition.</p>
+
+<p>Madame Foullepointe, la <i>lionne</i>... Ce mot exige une explication.
+C’est le néologisme à la mode, il répond à quelques idées,
+fort pauvres d’ailleurs, de la société présente: il faut l’employer
+pour se faire comprendre, quand on veut dire une femme à la
+mode. Cette lionne donc monte à cheval tous les jours, et Caroline
+s’est mis en tête d’apprendre l’équitation.</p>
+
+<p>Remarquez que, dans cette phase conjugale, Adolphe et Caroline
+sont dans cette saison que nous avons nommée <span class="smcap">le Dix-Huit
+Brumaire des Ménages</span>, ou qu’ils se sont déjà fait deux ou trois
+<span class="smcap">Dernières Querelles</span>.</p>
+
+<p>—Adolphe, dit-elle, veux-tu me faire plaisir?</p>
+
+<p>—Toujours...</p>
+
+<p>—Tu me refuseras?</p>
+
+<p>—Mais, si ce que tu me demandes est possible, je suis prêt...</p>
+
+<p>—Ah! déjà... Voilà bien le mot d’un mari... si...</p>
+
+<p>—Voyons?</p>
+
+<p>—Je voudrais apprendre à monter à cheval.</p>
+
+<p>—Mais, Caroline, est-ce possible?</p>
+
+<p>Caroline regarde par la portière, et tente d’essuyer une larme
+sèche.</p>
+
+<p>—Écoute-moi! reprend Adolphe: puis-je te laisser aller seule
+au manége? puis-je t’y accompagner au milieu des tracas que me
+donnent en ce moment les affaires? Qu’as-tu donc? Je te donne,
+il me semble, des raisons péremptoires.</p>
+
+<p>Adolphe aperçoit une écurie à louer, l’achat d’un poney, l’introduction
+au logis d’un groom et d’un cheval de domestique,
+tous les ennuis de la <i>lionnerie</i> femelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_645">645</span>
+Quand on donne à une femme des raisons au lieu de lui donner
+ce qu’elle veut, peu d’hommes ont osé descendre au fond de ce
+petit gouffre appelé le cœur, pour y mesurer la force de la tempête
+qui s’y fait subitement.</p>
+
+<p>—Des raisons! Mais si vous en voulez, en voici, s’écrie Caroline.
+Je suis votre femme: vous ne vous souciez plus de me
+plaire. Et la dépense donc! Vous vous trompez bien en ceci, mon
+ami!</p>
+
+<p>Les femmes ont autant d’inflexions de voix pour prononcer ces
+mots: <i>Mon Ami</i>, que les Italiens en ont trouvé pour dire: <i lang="it">Amico</i>;
+j’en ai compté vingt-neuf qui n’expriment encore que les différents
+degrés de la haine.</p>
+
+<p>—Ah! tu verras, reprend Caroline. Je serai malade, et vous payerez
+à l’apothicaire et au médecin ce que vous aurait coûté le cheval.
+Je serai chez moi claquemurée, et c’est tout ce que vous voulez.
+Je m’y attendais. Je vous ai demandé cette permission, sûre d’un
+refus: je voulais uniquement savoir comment vous vous y prendriez
+pour le faire.</p>
+
+<p>—Mais... Caroline.</p>
+
+<p>—Me laisser seule au manége! dit-elle en continuant sans avoir
+entendu. Est-ce une raison? Ne puis-je y aller avec madame de
+Fischtaminel? Madame de Fischtaminel apprend à monter à cheval,
+et je ne crois pas que monsieur de Fischtaminel l’accompagne.</p>
+
+<p>—Mais... Caroline.</p>
+
+<p>—Je suis enchantée de votre sollicitude, vous tenez beaucoup
+trop à moi, vraiment. Monsieur de Fischtaminel a plus de confiance
+en sa femme que vous en la vôtre. Il ne l’y accompagne pas,
+lui! Peut-être est-ce à cause de cette confiance que vous ne voulez
+pas me voir au manége, où je puis être témoin du vôtre avec
+la Fischtaminel.</p>
+
+<p>Adolphe essaye de cacher l’ennui que lui donne ce torrent de
+paroles, qui commence à moitié chemin de son domicile et qui ne
+trouve pas de mer où se jeter. Quand Caroline est dans sa chambre,
+elle continue toujours:</p>
+
+<p>—Tu vois que si des raisons pouvaient me rendre la santé,
+m’empêcher de souhaiter un exercice que la nature m’indique, je
+ne manquerais pas de <ins title="original: raison">raisons</ins> à me donner, que je connais toutes
+les raisons à donner, et que je me les suis données avant de te
+parler.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_646">646</span>Ceci, mesdames, peut d’autant mieux s’appeler le prologue du
+drame conjugal, que c’est rudement débité, commenté de gestes,
+orné de regards et autres vignettes avec lesquels vous illustrez ces
+chefs-d’œuvre.</p>
+
+<p>Caroline, une fois qu’elle a semé dans le cœur d’Adolphe l’appréhension
+d’une scène à demande continue, a senti sa haine <i>de
+côté gauche</i> redoublée contre son gouvernement. Madame boude,
+et boude si sauvagement, qu’Adolphe est forcé de s’en apercevoir,
+sous peine d’être <i>minautorisé</i>, car tout est fini, sachez-le bien,
+entre deux êtres mariés par monsieur le maire, ou seulement à
+Gretna-Green, lorsqu’un d’eux ne s’aperçoit plus de la bouderie
+de l’autre.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Une bouderie rentrée est un poison mortel.</p>
+
+<p class="sep1">C’est pour éviter ce suicide de l’amour que notre ingénieuse
+France inventa les boudoirs. Les femmes ne pouvaient pas avoir
+les saules de Virgile dans le système de nos habitations modernes.
+A la chute des oratoires, ces petits endroits devinrent des boudoirs.</p>
+
+<p>Ce drame conjugal a trois actes. L’acte du prologue: il est
+joué. Vient l’acte de la fausse coquetterie: c’est un de ceux où les
+Françaises ont le plus de succès.</p>
+
+<p>Adolphe vague par la chambre en se déshabillant; et pour un
+homme, se déshabiller, c’est devenir excessivement faible.</p>
+
+<p>Certes, à tout homme de quarante ans, cet axiome paraîtra profondément
+juste:</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Les idées d’un homme qui n’a plus de bretelles ni de bottes ne
+sont plus celles d’un homme qui porte ces deux tyrans de notre
+esprit.</p>
+
+<p class="sep1">Remarquez que ceci n’est un axiome que dans la vie conjugale.
+En morale, c’est ce que nous appelons un théorème relatif.</p>
+
+<p>Caroline mesure, comme un jockey sur le terrain des courses,
+le moment où elle pourra distancer son adversaire. Elle s’arrange
+alors pour être d’une séduction irrésistible pour Adolphe.</p>
+
+<p>Les femmes possèdent une mimique de pudeur, une science de
+voltige, des secrets de colombe effarouchée, un registre particulier
+<span class="pagenum" id="page_647">647</span>
+pour chanter, comme Isabelle au quatrième acte de <i>Robert
+le Diable</i>: «<i>Grâce pour toi! grâce pour moi!</i>» qui laissent
+les entraîneurs de chevaux à mille piques au-dessous d’elles. Comme
+toujours, le Diable succombe. Que voulez-vous? C’est l’histoire
+éternelle, c’est le grand mystère catholique du serpent écrasé, de
+la femme délivrée qui devient la grande force sociale, disent les
+fouriéristes. C’est en ceci surtout que consiste la différence de l’esclave
+orientale à l’épouse de l’Occident.</p>
+
+<p>Sur l’oreiller conjugal, le second acte se termine par des onomatopées
+qui sont toutes à la paix. Adolphe, de même que les enfants
+devant une tarte, a promis tout ce que voulait Caroline.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<p class="hang"><small>TROISIÈME ACTE.</small> —(Au lever du rideau, la scène représente une
+chambre à coucher extrêmement en désordre. Adolphe, déjà
+vêtu de sa robe de chambre, essaye de sortir et sort furtivement
+sans éveiller Caroline, qui dort d’un profond sommeil.)</p>
+
+<p>Caroline, extrêmement heureuse, se lève, va consulter son miroir,
+et s’inquiète du déjeuner. Une heure après, quand elle est
+prête, elle apprend que le déjeuner est servi.</p>
+
+<p>—Avertissez monsieur!</p>
+
+<p>—Madame, monsieur est dans le petit salon.</p>
+
+<p>—Que tu n’es ben gentil, mon petit homme, dit-elle en allant
+au-devant d’Adolphe et reprenant le langage enfantin, câlin, de la
+lune de miel.</p>
+
+<p>—Et de quoi?</p>
+
+<p>—Eh bien! de n’avoir permis que ta Liline monte à dada...</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<p><small>OBSERVATION.</small> —Pendant la lune de miel, quelques époux,
+très-jeunes, ont pratiqué des langages que, dans l’antiquité, Aristote
+avait déjà classés et définis (voir sa Pédagogie). Ainsi donc on
+parle en <i>youyou</i>, on parle en <i>lala</i>, on parle en <i>nana</i>, comme
+les mères et les nourrices parlent aux enfants. C’est là une des raisons
+secrètes, discutées et reconnues dans de gros in-quarto par
+les Allemands, qui déterminèrent les Cabires, créateurs de la
+mythologie grecque, à représenter l’Amour en enfant. Il y a d’autres
+raisons que connaissent les femmes, et dont la principale
+<span class="pagenum" id="page_648">648</span>
+est, selon elles, que l’amour chez les hommes est toujours petit.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<p>—Où donc as-tu pris cela, ma belle? sous ton bonnet?</p>
+
+<p>—Comment?...</p>
+
+<p>Caroline reste plantée sur ses jambes; elle ouvre des yeux
+agrandis par la surprise. Épileptique en dedans, elle n’ajoute pas
+un mot: elle regarde Adolphe. Sous les feux sataniques de ce regard,
+Adolphe accomplit un quart de conversion vers la salle à
+manger; mais il se demande en lui-même s’il ne faut pas laisser
+Caroline prendre une leçon, en recommandant à l’écuyer de la
+dégoûter de l’équitation par la dureté de l’enseignement.</p>
+
+<p>Rien de terrible comme une comédienne qui compte sur un
+succès, et qui <i>fait four</i>.</p>
+
+<p>En argot de coulisses, faire four c’est ne voir personne dans la
+salle ni recueillir aucun applaudissement, c’est beaucoup de peine
+prise pour rien, c’est l’insuccès à son apogée.</p>
+
+<p>Cette petite misère (elle est très-petite) se reproduit de mille
+manières dans la vie conjugale, quand la lune de miel est finie, et
+que les femmes n’ont pas une fortune à elles.</p>
+
+<p>Malgré la répugnance de l’auteur à glisser des anecdotes dans
+un ouvrage tout aphoristique, dont le tissu ne comporte que des
+observations plus ou moins fines et très-délicates, par le sujet du
+moins, il lui semble nécessaire d’orner cette page d’un fait dû
+d’ailleurs à l’un de nos premiers médecins. Cette répétition du
+sujet renferme une règle de conduite à l’usage des docteurs
+parisiens.</p>
+
+<p>Un mari se trouvait dans le cas de notre Adolphe. Sa Caroline,
+ayant fait four une première fois, s’entêtait à triompher, car souvent
+Caroline triomphe! Celle-là jouait la comédie de la maladie
+nerveuse (voyez la <span class="smcap">Physiologie du Mariage</span>, Méditation XXVI,
+paragraphe <i>des Névroses</i>). Elle était depuis deux mois étendue
+sur son divan, se levant à midi, renonçant à toutes les jouissances
+de Paris. Pas de spectacles... Oh! l’air empesté, les lumières! les
+lumières surtout!... le tapage, la sortie, l’entrée, la musique...
+tout cela, funeste! d’une excitation terrible!</p>
+
+<p>Pas de parties de campagne... Oh! c’était son désir; mais il
+lui fallait (<i>desiderata</i>) une voiture à elle, des chevaux à elle...
+<span class="pagenum" id="page_649">649</span>
+Monsieur ne voulait pas lui donner un équipage. Et aller en <i>locati</i>,
+en fiacre... rien que d’y penser elle avait des nausées!</p>
+
+<p>Pas de cuisine... la fumée des viandes faisait soulever le cœur
+de madame. Madame buvait mille drogues que sa femme de chambre
+ne lui voyait jamais prendre.</p>
+
+<p>Enfin une dépense effrayante en effets, en privations, en poses,
+en blanc de perle pour se montrer d’une pâleur de morte, en machines,
+absolument comme quand une administration théâtrale
+répand le bruit d’une mise en scène fabuleuse.</p>
+
+<p>On en était à croire qu’un voyage aux eaux, à Ems, Hombourg,
+à Carlsbad, pourrait à peine guérir madame; mais elle ne voulait
+pas se mettre en route sans aller dans sa voiture. Toujours la voiture!</p>
+
+<p>Cet Adolphe tenait bon, et ne cédait pas.</p>
+
+<p>Cette Caroline, en femme excessivement spirituelle, donnait
+raison à son mari.</p>
+
+<p>—Adolphe a raison, disait-elle à ses amies, c’est moi qui suis
+folle; il ne peut pas, il ne doit pas encore prendre voiture; les
+hommes savent mieux que nous où en sont leurs affaires...</p>
+
+<p>Par moments cet Adolphe enrageait! les femmes ont des façons
+qui ne sont justiciables que de l’enfer. Enfin le troisième mois, il
+rencontre un de ses amis de collége, sous-lieutenant dans le corps
+des médecins, ingénu comme tout jeune docteur, n’ayant ses
+épaulettes que d’hier et pouvant commander feu!</p>
+
+<p>—Jeune femme, jeune docteur, se dit notre Adolphe.</p>
+
+<p>Et il propose au Bianchon futur de venir lui dire la vérité sur
+l’état de Caroline.</p>
+
+<p>—Ma chère, il est temps que je vous amène un médecin, dit le
+soir Adolphe à sa femme, et voici le meilleur pour une jolie femme.</p>
+
+<p>Le novice étudie en conscience, fait causer madame, la palpe
+avec discrétion, s’informe des plus légers diagnostics, et finit, tout
+en causant, par laisser fort involontairement errer sur ses lèvres,
+d’accord avec ses yeux, un sourire, une expression excessivement
+dubitatifs, pour ne pas dire ironiques. Il ordonne une médication
+insignifiante sur la gravité de laquelle il insiste, et il promet de
+revenir en voir l’effet. Dans l’antichambre, se croyant seul avec
+son ami de collége, il fait un haut-le-corps inexprimable.</p>
+
+<p>—Ta femme n’a rien, mon cher, dit-il; elle se moque de toi
+et de moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_650">650</span>
+—Je m’en doutais...</p>
+
+<p>—Mais, si elle continue à plaisanter, elle finira par se rendre
+malade: je suis trop ton ami pour faire cette spéculation, car je
+veux qu’il y ait chez moi, sous le médecin, un honnête homme...</p>
+
+<p>—Ma femme veut une voiture.</p>
+
+<p>Comme dans le <a href="#corbillard"><small>SOLO DE CORBILLARD</small></a>, cette Caroline avait
+écouté à la porte.</p>
+
+<p>Encore aujourd’hui, le jeune docteur est obligé d’épierrer son
+chemin des calomnies que cette charmante femme y jette à tout
+moment; et, pour avoir la paix, il a été forcé de s’accuser de cette
+petite faute de jeune homme en nommant son ennemie afin de la
+faire taire.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>LES MARRONS DU FEU.</h4>
+
+<p class="nbreak">On ne sait pas combien il y a de nuances dans le malheur, cela
+dépend des caractères, de la force des imaginations, de la puissance
+des nerfs. S’il est impossible de saisir ces nuances si variables, on
+peut du moins indiquer les couleurs tranchées, les principaux accidents.
+L’auteur a donc réservé cette petite misère pour la dernière,
+car c’est la seule qui soit comique dans le malheur.</p>
+
+<p>L’auteur se flatte d’avoir épuisé les principales. Aussi les femmes
+arrivées au port, à l’âge heureux de quarante ans, époque à laquelle
+elles échappent aux médisances, aux calomnies, aux soupçons,
+où leur liberté commence; ces femmes lui rendront-elles justice
+en disant que dans cet ouvrage toutes les situations critiques d’un
+ménage se trouvent indiquées ou représentées?</p>
+
+<p>Caroline a son Affaire-Chaumontel. Elle sait susciter à son mari
+des sorties imprévues, elle a fini par s’entendre avec madame de
+Fischtaminel.</p>
+
+<p>Dans tous les ménages, dans un temps donné, les madame de
+Fischtaminel deviennent la providence des Carolines.</p>
+
+<p>Caroline câline madame de Fischtaminel avec autant de soin que
+l’armée d’Afrique choie Abd-el-Kader, elle lui porte la sollicitude
+qu’un médecin met à ne pas guérir un riche malade imaginaire. A
+elles deux, Caroline et madame de Fischtaminel inventent des occupations
+au cher Adolphe quand ni madame de Fischtaminel ni
+<span class="pagenum" id="page_651">651</span>
+Caroline ne veulent de ce demi-dieu dans leurs pénates. Madame
+de Fischtaminel et Caroline, devenues par les soins de madame
+Foullepointe les <ins title="original: meilleurs">meilleures</ins> amies du monde, ont fini même par
+connaître et employer cette franc-maçonnerie féminine dont les
+rites ne s’apprennent dans aucune initiation.</p>
+
+<p>Si Caroline écrit la veille à madame de Fischtaminel ce petit
+billet:</p>
+
+<p class="manuscr">«Mon ange, vous verrez vraisemblablement demain Adolphe, ne
+me le gardez pas trop longtemps, car je compte aller au bois
+avec lui sur les quatre heures; mais, si vous teniez beaucoup à
+l’y conduire, je l’y reprendrai. Vous devriez bien m’apprendre
+vos secrets d’amuser ainsi les gens ennuyés.»</p>
+
+<p>Madame de Fischtaminel se dit: —Bien! j’aurai ce garçon-là
+sur les bras depuis midi jusqu’à cinq heures.</p>
+
+<h5>AXIOME.</h5>
+
+<p class="nbreak">Les hommes ne devinent pas toujours ce que signifie chez une
+femme une demande positive, mais une autre femme ne s’y trompe
+jamais: elle fait le contraire.</p>
+
+<p class="sep1">Ces petits êtres-là, surtout les Parisiennes, sont les plus jolis
+joujoux que l’industrie sociale ait inventés: il manque un sens
+à ceux qui ne les adorent pas, qui n’éprouvent pas une constante
+jubilation à les voir arrangeant leurs piéges comme elles arrangent
+leurs nattes, se créant des langues à part, construisant de leurs
+doigts frêles des machines à écraser les plus puissantes fortunes.</p>
+
+<p>Un jour, Caroline a pris les plus minutieuses précautions, elle
+écrit la veille à madame Foullepointe d’aller à Saint-Maur avec
+Adolphe pour examiner une propriété quelconque à vendre,
+Adolphe ira déjeuner chez elle. Elle habille Adolphe, elle le lutine
+sur le soin qu’il met à sa toilette, et lui fait des questions saugrenues
+sur madame Foullepointe.</p>
+
+<p>—Elle est gentille, et je la crois bien ennuyée de Charles: tu
+finiras par l’inscrire sur ton catalogue, vieux don Juan; mais tu
+n’auras plus besoin de l’Affaire-Chaumontel: je ne suis plus
+jalouse, tu as ton passe-port, aimes-tu mieux cela que d’être
+adoré?... Monstre! vois combien je suis gentille...</p>
+
+<p>Dès que monsieur est parti, Caroline, qui la veille a pris soin
+d’écrire à Ferdinand pour venir déjeuner, fait une toilette que
+<span class="pagenum" id="page_652">652</span>
+dans ce charmant <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, si calomnié par les républicains,
+les humanitaires et les sots, les femmes de qualité nommaient leur
+habit de combat.</p>
+
+<p>Caroline a tout prévu. L’Amour est le premier valet de chambre
+du monde: aussi la table est-elle mise avec une coquetterie diabolique.
+C’est du linge blanc damassé, le petit déjeuner bleu, le
+vermeil, le pot au lait sculpté, des fleurs partout!</p>
+
+<p>Si c’est en hiver, elle a trouvé des raisins, elle a fouillé la cave
+pour y découvrir des bouteilles de vieux vins exquis. Les petits
+pains viennent du boulanger le plus fameux. Les mets succulents,
+le pâté de foie gras, toute cette victuaille élégante aurait fait hennir
+Grimod de la Reynière, ferait sourire un escompteur, et dirait à
+un professeur de l’ancienne Université de quoi il s’agit.</p>
+
+<p>Tout est prêt. Caroline, elle, est prête de la veille: elle contemple
+son ouvrage. Justine soupire et arrange les meubles. Caroline
+ôte quelques feuilles jaunies aux fleurs des jardinières. Une femme
+déguise alors ce qu’il faut appeler les piaffements du cœur par ces
+occupations niaises où les doigts ont la puissance des tenailles, où
+les ongles roses brûlent, et où ce cri muet râpe le gosier: —Il ne
+vient pas!...</p>
+
+<p>Quel coup de poignard que ce mot de Justine: —Madame,
+une lettre!</p>
+
+<p>Une lettre au lieu d’un Ferdinand! comment se décachète-t-elle?
+que de siècles de vie épuisés en la dépliant! Les femmes
+savent cela! Quant aux hommes, quand ils ont de ces rages, ils
+assassinent leurs jabots.</p>
+
+<p>—Justine, monsieur Ferdinand est malade!..... crie Caroline,
+envoyez chercher une voiture.</p>
+
+<p>Au moment où Justine descend l’escalier, Adolphe monte.</p>
+
+<p>—Pauvre madame! se dit Justine, il n’y a sans doute plus
+besoin de voiture.</p>
+
+<p>—Ah çà! d’où viens-tu? s’écrie Caroline en voyant Adolphe en
+extase devant ce déjeuner quasi-voluptueux.</p>
+
+<p>Adolphe, à qui sa femme ne sert plus depuis longtemps de festins
+si coquets, ne répond rien. Il devine ce dont il s’agit en retrouvant
+écrites sur la nappe les charmantes idées que, soit madame
+de Fischtaminel, soit le syndic de l’Affaire-Chaumontel, lui dessinent
+sur d’autres tables non moins élégantes.</p>
+
+<p>—Qui donc attends-tu? dit-il en interrogeant à son tour.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_653">653</span>
+—Et qui donc? ce ne peut être que Ferdinand, répond Caroline.</p>
+
+<p>—Et il se fait attendre...</p>
+
+<p>—Il est malade, le pauvre garçon.</p>
+
+<p>Une idée drolatique passe par la tête d’Adolphe, et il répond en
+clignant d’un œil seulement: —Je viens de le voir.</p>
+
+<p>—Où?</p>
+
+<p>—Devant le Café de Paris, avec des amis...</p>
+
+<p>—Mais pourquoi reviens-tu? répond Caroline, qui veut déguiser
+une rage homicide.</p>
+
+<p>—Madame Foullepointe, que tu disais ennuyée de Charles, est
+depuis hier matin avec lui à Ville-d’Avray.</p>
+
+<p>—Et monsieur Foullepointe?</p>
+
+<p>—Il a fait un petit voyage d’agrément pour une nouvelle
+Affaire-Chaumontel, une jolie petite... difficulté qui lui est survenue;
+mais il en viendra sans doute à bout.</p>
+
+<p>Adolphe s’est assis en disant: —Ça se trouve bien, j’ai l’appétit
+de deux loups...</p>
+
+<p>Caroline s’attable en examinant Adolphe à la dérobée: elle pleure
+en dedans; mais elle ne tarde pas à demander d’un son de voix
+qu’elle a pu rendre indifférent: —Avec qui donc était Ferdinand?</p>
+
+<p>—Avec des drôles qui lui font voir mauvaise compagnie. Ce
+jeune homme-là se gâte: il va chez madame Schontz, chez les
+lorettes, tu devrais écrire à ton oncle. C’était sans doute quelque
+déjeuner provenu d’un pari fait chez mademoiselle Malaga..... Il
+regarde sournoisement Caroline, qui baisse les yeux pour cacher
+ses larmes. Comme tu t’es faite jolie ce matin, reprend Adolphe.
+Ah! tu es bien la femme de ton déjeuner... Ferdinand ne déjeunera
+certes pas si bien que moi... etc.</p>
+
+<p>Adolphe manie si bien la plaisanterie, qu’il inspire à sa femme
+l’idée de punir Ferdinand. Adolphe, qui se donne pour avoir
+l’appétit de deux loups, fait oublier à Caroline qu’il y a pour elle
+citadine à la porte.</p>
+
+<p>La portière de Ferdinand arrive sur les deux heures, au moment
+où Adolphe dort sur un divan. Cette Iris des garçons vient dire à
+Caroline que monsieur Ferdinand a bien besoin de quelqu’un.</p>
+
+<p>—Il est ivre? demande Caroline furieuse.</p>
+
+<p>—Il s’est battu ce matin, madame.</p>
+
+<p>Caroline tombe évanouie, se relève et court chez Ferdinand, en
+dévouant Adolphe aux dieux infernaux.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_654">654</span>
+Quand les femmes sont les victimes de ces petites combinaisons,
+aussi spirituelles que les leurs, elles s’écrient alors: —Les hommes
+sont d’affreux monstres!</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>ULTIMA RATIO.</h4>
+
+<p class="nbreak">Voici notre dernière observation. Aussi bien, cet ouvrage commence-t-il
+à vous paraître fatigant, autant que le sujet lui-même
+si vous êtes marié.</p>
+
+<p>Cette œuvre, qui, selon l’auteur, est à la <span class="smcap">Physiologie du Mariage</span>
+ce que l’Histoire est à la Philosophie, ce qu’est le Fait à la
+Théorie, a eu sa logique, comme la vie prise en grand a la sienne.</p>
+
+<p>Et voici quelle est cette logique fatale, terrible. Au moment où
+s’arrête la première partie de ce livre, plein de plaisanteries sérieuses,
+Adolphe est arrivé, vous avez dû vous en apercevoir, à
+une indifférence complète en matière matrimoniale.</p>
+
+<p>Il a lu des romans dont les auteurs conseillent aux maris gênants
+tantôt de s’embarquer pour l’autre monde, tantôt de bien vivre
+avec les pères de leurs enfants, de les choyer, de les adorer; car,
+si la littérature est l’image des mœurs, il faudrait admettre que les
+mœurs reconnaissent les défauts signalés par la <span class="smcap">Physiologie du
+Mariage</span> dans cette institution fondamentale. Plus d’un grand talent
+a porté des coups terribles à cette base sociale sans l’ébranler.</p>
+
+<p>Adolphe a surtout beaucoup trop lu sa femme, et il déguise son
+indifférence sous ce mot profond: l’indulgence. Il est indulgent
+pour Caroline, il ne voit plus en elle que la mère de ses enfants,
+un bon compagnon, un ami sûr, un frère.</p>
+
+<p>Au moment où finissent ici les petites misères de la femme, Caroline,
+beaucoup plus habile, est arrivée à pratiquer cette profitable
+indulgence; mais elle ne renonce pas à son cher Adolphe. Il
+est dans la nature de la femme de ne rien abandonner de ses
+droits. <span class="smcap">Dieu et mon droit... conjugal!</span> est, comme on sait,
+la devise de l’Angleterre, surtout aujourd’hui.</p>
+
+<p>Les femmes ont un si grand amour de domination, qu’à ce sujet
+nous raconterons une anecdote qui n’a pas dix ans. C’est une
+très-jeune anecdote.</p>
+
+<p>Un des grands dignitaires de la chambre des pairs avait une
+<span class="pagenum" id="page_655">655</span>
+Caroline, légère comme presque toutes les Carolines. Ce nom porte
+bonheur aux femmes. Ce dignitaire, alors très-vieillard, était d’un
+côté de la cheminée et Caroline de l’autre. Caroline atteignait à ce
+lustre pendant lequel les femmes ne disent plus leur âge. Un ami
+vint leur apprendre le mariage d’un général qui jadis avait été
+l’ami de leur maison.</p>
+
+<p>Caroline entre dans un désespoir à larmes vraies; elle jette les
+hauts cris, elle rompt si bien la tête au grand dignitaire, qu’il essaye
+de la consoler. Au milieu de ses phrases, le comte s’échappe
+jusqu’à dire à sa femme: —Enfin, que voulez-vous, ma chère,
+il ne pouvait cependant pas vous épouser!</p>
+
+<p>Et c’était un des plus hauts fonctionnaires de l’État, mais un
+ami de Louis XVIII, et nécessairement un peu Pompadour.</p>
+
+<p>Toute la différence de la situation d’Adolphe et de Caroline existe
+donc en ceci: que si monsieur ne se soucie plus de madame, elle
+conserve le droit de se soucier de monsieur.</p>
+
+<p>Maintenant, écoutons ce qu’on nomme le <i>qu’en dira-t-on</i>? objet
+de la conclusion de cet ouvrage.</p>
+
+<hr class="small3d">
+
+<h4>COMMENTAIRE<br>
+<span class="cs8">OU L’ON EXPLIQUE LA FELICHITTA DES FINALES.</span></h4>
+
+<p class="nbreak">Qui n’a pas entendu dans sa vie un opéra italien quelconque?...
+Vous avez dû, dès lors, remarquer l’abus musical du mot <i lang="it">felichitta</i>,
+prodigué par le poëte et par les chœurs à l’heure où tout
+le monde s’élance hors de sa loge ou quitte sa stalle.</p>
+
+<p>Affreuse image de la vie. On en sort au moment où l’on entend
+la <i lang="it">felichitta</i>.</p>
+
+<p>Avez-vous médité sur la profonde vérité qui règne dans ce <i>finale</i>,
+au moment où le musicien lance sa dernière note et l’auteur
+son dernier vers, où l’orchestre donne son dernier coup d’archet,
+sa dernière insufflation, où les chanteurs se disent: «Allons souper!»
+où les choristes se disent: «Quel bonheur, il ne pleut
+pas!...» Eh bien! dans tous les états de la vie on arrive à un
+moment où la plaisanterie est finie, où le tour est fait, où l’on peut
+prendre son parti, où chacun chante la <i>felichitta</i> de son côté.
+<span class="pagenum" id="page_656">656</span>
+Après avoir passé par tous les <i>duos</i>, les <i>solos</i>, les <i>strettes</i>, les
+<i>coda</i>, les morceaux d’ensemble, les <i>duettini</i>, les <i>nocturnes</i>, les
+phases que ces quelques scènes, prises dans l’océan de la vie conjugale,
+vous indiquent, et qui sont des thèmes dont les variations
+auront été devinées par les gens d’esprit tout aussi bien que par
+les niais (en fait de souffrances, nous sommes tous égaux!) la plupart
+des ménages parisiens arrivent, dans un temps donné, au
+chœur final que voici:</p>
+
+<p><small>L’ÉPOUSE</small>, <i>à une jeune femme qui en est à l’été de la Saint-Martin
+conjugale</i>. —Ma chère, je suis la femme la plus heureuse
+de la terre. Adolphe est bien le modèle des maris, bon, pas
+tracassier, complaisant. N’est-ce pas, Ferdinand?</p>
+
+<p>(Caroline s’adresse au cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie
+cravate, à cheveux luisants, à bottes vernies, habit de la coupe la
+plus élégante, chapeau à ressorts, gants de chevreau, gilet bien
+choisi, tout ce qu’il y a de mieux en moustaches, en favoris, en
+virgule à la Mazarin, et doué d’une admiration profonde, muette,
+attentive pour Caroline.)</p>
+
+<p><small>LE FERDINAND.</small> —Adolphe est si heureux d’avoir une femme
+comme vous! Que lui manque-t-il? Rien.</p>
+
+<p><small>L’ÉPOUSE.</small> —Dans les commencements, nous étions toujours à
+nous contrarier; mais maintenant nous nous entendons à merveille.
+Adolphe ne fait plus que ce qui lui plaît, il ne se gêne point;
+je ne lui demande plus ni où il va ni ce qu’il a vu. L’indulgence,
+ma chère amie, là est le grand secret du bonheur. Vous en êtes
+encore aux petits taquinages, aux jalousies à faux, aux brouilles,
+aux coups d’épingles. A quoi cela sert-il? Notre vie, à nous autres
+femmes, est bien courte! Qu’avons-nous? dix belles années! Pourquoi
+les meubler d’ennui? J’étais comme vous; mais un beau jour,
+j’ai connu madame Foullepointe, une femme charmante, qui m’a
+éclairée et m’a enseigné la manière de rendre un homme heureux...
+Depuis, Adolphe a changé du tout au tout: il est devenu ravissant.
+Il est le premier à me dire avec inquiétude, avec effroi même, quand
+<ins title="original: le">je</ins> vais au spectacle et que sept heures nous trouvent seuls ici: —Ferdinand
+va venir te prendre, n’est-ce pas? N’est-ce pas Ferdinand?</p>
+
+<p><small>LE FERDINAND.</small> —Nous sommes les meilleurs cousins du monde.</p>
+
+<p><small>LA JEUNE AFFLIGÉE.</small> —En viendrais-je donc là?</p>
+
+<p><small>LE FERDINAND.</small> —Ah! vous êtes bien jolie, madame, et rien ne
+vous sera plus facile.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_657">657</span>
+<small>L’ÉPOUSE</small>, <i>irritée</i>. —Eh bien, adieu, ma petite. (<i>La jeune
+affligée sort.</i>) Ferdinand, vous me payerez ce mot-là.</p>
+
+<div class="figcenter">
+ <a href="images/im-16.jpg" rel="nofollow">
+ <img class="bord" src="images/im-16.jpg" alt="" title="Agrandir"></a>
+ <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p>
+ <p class="caption2">FERDINAND.</p>
+ <p class="caption3">Cousin d’Adolphe, jeune homme à&nbsp;jolie&nbsp;cravate,
+à&nbsp;cheveux&nbsp;luisants, à&nbsp;bottes&nbsp;vernies.</p>
+ <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p>
+</div>
+
+<p><small>L’ÉPOUX</small>, <i>sur le boulevard Italien</i>. —Mon cher (<i>il tient
+monsieur de Fischtaminel par le bouton du paletot</i>), vous en
+êtes encore à croire que le mariage est basé sur la passion. Les
+femmes peuvent, à la rigueur, aimer un seul homme, mais nous
+autres!... Mon Dieu, la Société ne peut pas dompter la Nature.
+Tenez, le mieux, en ménage, est d’avoir l’un pour l’autre une indulgence
+plénière, à la condition de garder les apparences. Je suis
+le mari le plus heureux du monde. Caroline est une amie dévouée,
+elle me sacrifierait tout, jusqu’à mon cousin Ferdinand, s’il le fallait...
+oui, vous riez, elle est prête à tout faire pour moi. Vous
+vous entortillez encore dans les ébouriffantes idées de dignité,
+d’honneur, de vertu, d’ordre social. La vie ne se recommence pas,
+il faut la bourrer de plaisir. Voici deux ans qu’il ne s’est dit entre
+Caroline et moi le moindre petit mot aigre. J’ai dans Caroline un
+camarade avec qui je puis tout dire, et qui saurait me consoler
+dans les grandes circonstances. Il n’y a pas entre nous la moindre
+tromperie, et nous savons à quoi nous en tenir. Nos rapprochements
+sont des vengeances, comprenez-vous? Nous avons ainsi
+changé nos devoirs en plaisirs. Nous sommes souvent plus heureux
+alors que dans cette fadasse saison, appelée la lune de miel. Elle
+me dit quelquefois: —Je suis grognon, laisse-moi, va-t’en.
+L’orage tombe sur mon cousin. Caroline ne prend plus ses airs de
+victime, et dit du bien de moi à l’univers entier. Enfin! elle est
+heureuse de mes plaisirs. Et, comme c’est une très-honnête femme,
+elle est de la plus grande délicatesse dans l’emploi de notre fortune.
+Ma maison est bien tenue. Ma femme me laisse la disposition
+de ma réserve sans aucun contrôle. Et voilà. Nous avons mis
+de l’huile dans les rouages; vous, vous y mettez des cailloux, mon
+cher Fischtaminel. Il n’y a que deux partis à prendre: le couteau du
+More de Venise, ou la besaiguë de Joseph. Le costume d’Othello,
+mon cher, est très-mal porté; ce n’est plus qu’un turc de carnaval;
+moi, je suis charpentier, en bon catholique.</p>
+
+<p><small>CHŒUR</small>, <i>dans un salon au milieu d’un bal</i>. —Madame
+Caroline est une femme charmante!</p>
+
+<p><small>UNE FEMME A TURBAN.</small> —Oui, pleine de convenance, de dignité.</p>
+
+<p><small>UNE FEMME QUI A SEPT ENFANTS.</small> —Ah! elle a su prendre son
+mari.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_658">658</span>
+<small>UN AMI DE FERDINAND.</small> —Mais elle aime beaucoup son mari.
+Adolphe est, d’ailleurs, un homme très-distingué, plein d’expérience.</p>
+
+<p><small>UNE AMIE DE MADAME FISCHTAMINEL.</small> —Il adore sa femme.
+Chez eux, point de gêne, tout le monde s’y amuse.</p>
+
+<p><small>MONSIEUR FOULLEPOINTE.</small> —Oui, c’est une maison fort agréable.</p>
+
+<p><small>UNE FEMME DONT ON DIT BEAUCOUP DE MAL.</small> —Caroline est
+bonne, obligeante, elle ne dit de mal de personne.</p>
+
+<p><small>UNE DANSEUSE</small> <i>qui revient à sa place</i>. —Vous souvenez-vous
+comme elle était ennuyeuse dans le temps où elle connaissait les
+Deschars?</p>
+
+<p><small>MADAME FISCHTAMINEL.</small> —Oh! elle et son mari, deux fagots
+d’épines... des querelles continuelles. (<i>Madame Fischtaminel
+s’en va.</i>)</p>
+
+<p><small>UN ARTISTE.</small> —Mais le sieur Deschars se dissipe, il va dans
+les coulisses; il paraît que madame Deschars a fini par lui vendre
+sa vertu trop cher.</p>
+
+<p><small>UNE BOURGEOISE</small>, <i>effrayée pour sa fille de la tournure que
+prend la conversation</i>. —Madame de Fischtaminel est charmante
+ce soir.</p>
+
+<p><small>UNE FEMME DE QUARANTE ANS</small>, <i>sans emploi</i>. —Monsieur Adolphe
+a l’air aussi heureux que sa femme.</p>
+
+<p><small>LA JEUNE PERSONNE.</small> —Quel joli jeune homme que monsieur
+Ferdinand! (<i>Sa mère lui donne vivement un petit coup de
+pied.</i>) —Que me veux-tu maman?</p>
+
+<p><small>LA MÈRE.</small> (<i>Elle regarde fixement sa fille.</i>) —On ne dit cela,
+ma chère, que de son prétendu; monsieur Ferdinand n’est pas à
+marier.</p>
+
+<p><small>UNE DAME TRÈS-DÉCOLLETÉE</small> <i>à une autre non moins décolletée</i>.—(<i>Sotto
+voce.</i>) —Ma chère, tenez, la morale de tout cela,
+c’est qu’il n’y a d’heureux que les ménages à quatre.</p>
+
+<p><small>UN AMI</small>, <i>que l’auteur a eu l’imprudence de consulter</i>. —Ces
+derniers mots sont faux.</p>
+
+<p><small>L’AUTEUR.</small> —Ah! vous croyez?</p>
+
+<p><small>L’AMI</small>, <i>qui vient de se marier</i>. —Vous employez tous votre
+encre à nous déprécier la vie sociale, sous le prétexte de nous éclairer!...
+Eh! mon cher, il y a des ménages cent fois, mille fois
+plus heureux que ces prétendus ménages à quatre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="page_659">659</span>
+<small>L’AUTEUR.</small> —Eh bien! faut-il tromper les gens à marier, et
+rayer le mot?</p>
+
+<p><small>L’AMI.</small> —Non, il sera pris comme le trait d’un couplet de vaudeville!</p>
+
+<p><small>L’AUTEUR.</small> —Une manière de faire passer les vérités.</p>
+
+<p><small>L’AMI</small>, <i>qui tient à son opinion</i>. —Les vérités destinées à passer.</p>
+
+<p><small>L’AUTEUR</small>, <i>voulant avoir le dernier</i>. —Qui est-ce qui ne
+passe pas? Quand ta femme aura vingt ans de plus, nous reprendrons
+cette conversation. Vous ne serez peut-être heureux qu’à
+trois.</p>
+
+<p><small>L’AMI.</small> —Vous vous vengez bien durement de ne pas pouvoir
+écrire l’histoire de ménages heureux.</p>
+
+<p class="fin">FIN DES PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE</p>
+
+<div class="npage">
+
+<h2 class="nbreak" id="toc">TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+
+<hr class="small2">
+
+<p class="cent cs12 sepb1">SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.</p>
+
+<table class="tabmat"><tr>
+ <td class="tdl lh1"><span class="smcap">Splendeurs et Misères des Courtisanes</span> (4<sup>e</sup> partie).<br>
+ La dernière Incarnation de Vautrin</td>
+ <td class="tdr"><a href="#page_1">1</a></td>
+</tr></table>
+
+<hr class="small3">
+
+<p class="sep1 cent cs12 sepb1">SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.</p>
+
+<table class="tabmat"><tr>
+ <td class="tdl lh1"><span class="smcap">L’Envers de l’Histoire Contemporaine</span> (2<sup>e</sup> Épisode).<br>
+ L’Initié</td>
+ <td class="tdr"><a href="#page_131">131</a></td>
+</tr></table>
+
+<hr class="small3">
+
+<p class="sep1 cent cs12 sepb1">SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE.</p>
+
+<table class="tabmat"><tr>
+ <td class="tdl smcap">Les Paysans</td>
+ <td class="tdr"><a href="#page_219">219</a></td>
+</tr></table>
+
+<hr class="small3">
+
+<p class="sep1 cent cs12 sepb1">ÉTUDES ANALYTIQUES.</p>
+
+<table class="tabmat" style="margin-bottom: 3em"><tr>
+ <td class="tdl smcap">Petites Misères de la Vie conjugale</td>
+ <td class="tdr"><a href="#page_509"><ins title="original: 50">509</ins></a></td>
+</tr></table>
+
+<hr class="small3">
+
+<p class="cent cs8 gesp">PARIS. —IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.</p>
+
+</div>
+
+<div class="npage">
+
+ <div class="tnote" id="note">
+
+ <p class="cent cs12">Au lecteur.</p>
+
+ <p>Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la
+ version originale. Seules les corrections indiquées ci-dessous
+ ont été effectuées.</p>
+
+ <p>Les défauts d'impression en début et en fin de ligne ont été
+ tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée
+ par endroits.</p>
+
+ <p>De plus, les corrections indiquées dans le texte ont été
+ apportées. Elles sont soulignées par des <ins title="texte original">pointillés</ins>.
+ Positionnez le curseur sur le mot souligné pour voir le texte original.</p>
+
+ </div>
+
+</div>
+
+<hr class="full">
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77519 ***</div>
+</body>
+</html>
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