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MARTINET, RUE MIGNON, 2 + + + + + SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE + + SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE + SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE + ÉTUDES ANALYTIQUES + + + SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES (4e PARTIE) + DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN + L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE (2E ÉPISODE) — L’INITIÉ + LES PAYSANS — PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE + + [Logo: AH] + + PARIS + Vve A{DRE} HOUSSIAUX, ÉDITEUR + HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS + 7, RUE PERRONET, 7 + + 1877 + + + + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + AMÉLIE CAMUSOT. DIANE DE MAUFRIGNEUSE. + + La femme de chambre racheva l’œuvre en donnant une robe. + + (DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)] + + + + + TROISIÈME LIVRE + SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. + + + SPLENDEURS ET MISÈRES + DES COURTISANES. + + QUATRIÈME PARTIE. + LA DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN. + + +—Qu’y a-t-il, Madeleine? dit madame Camusot en voyant entrer chez elle +sa femme de chambre avec cet air que savent prendre les gens dans les +circonstances critiques. + +—Madame, répondit Madeleine, monsieur vient de rentrer du Palais; mais +il a la figure si bouleversée, et il se trouve dans un tel état, que +madame ferait peut-être mieux de l’aller voir dans son cabinet. + +—A-t-il dit quelque chose? demanda madame Camusot. + +—Non, madame; mais nous n’avons jamais vu pareille figure à monsieur, +on dirait qu’il va commencer une maladie; il est jaune, il paraît être +en décomposition, et... + +Sans attendre la fin de la phrase, madame Camusot s’élança hors de sa +chambre et courut chez son mari. Elle aperçut le juge d’instruction +assis dans un fauteuil, les jambes allongées, la tête appuyée au +dossier, les mains pendantes, le visage pâle, les yeux hébétés, +absolument comme s’il allait tomber en défaillance. + +—Qu’as-tu, mon ami? dit la jeune femme effrayée. + +—Ah! ma pauvre Amélie, il est arrivé le plus funeste événement... J’en +tremble encore. Figure-toi que le procureur général... Non, que madame +de Sérizy... que... Je ne sais par où commencer... + +—Commence par la fin!... dit madame Camusot. + +—Eh bien! au moment où, dans la Chambre du conseil de la Première, +monsieur Popinot avait mis la dernière signature nécessaire au bas +du jugement de non-lieu rendu sur mon rapport qui mettait en liberté +Lucien de Rubempré... Enfin, tout était fini! le greffier emportait le +plumitif; j’allais être quitte de cette affaire... Voilà le président +du tribunal qui entre et qui examine le jugement: + +—«Vous élargissez un mort, me dit-il d’un air froidement railleur; ce +jeune homme est allé, selon l’expression de M. de Bonald, devant son +juge naturel. Il a succombé à l’apoplexie foudroyante...» + +Je respirais en croyant à un accident. + +«Si je comprends, monsieur le président, a dit monsieur Popinot, il +s’agirait alors de l’apoplexie de Pichegru... + +—«Messieurs, a repris le président de son air grave, sachez que, pour +tout le monde, le jeune Lucien de Rubempré sera mort de la rupture d’un +anévrisme.» + +Nous nous sommes tous entre-regardés. + +—«De grands personnages sont mêlés à cette déplorable affaire, a dit +le président. Dieu veuille, dans votre intérêt, monsieur Camusot, +quoique vous n’ayez fait que votre devoir, que madame de Sérizy ne +reste pas folle du coup qu’elle a reçu! on l’emporte quasi morte. Je +viens de rencontrer notre procureur général dans un état de désespoir +qui m’a fait mal. Vous avez donné à gauche, mon cher Camusot!» a-t-il +ajouté en me parlant à l’oreille. + +Non, ma chère amie, en sortant, c’est à peine si je pouvais marcher. +Mes jambes tremblaient tant, que je n’ai pas osé me hasarder dans la +rue, et je suis allé me reposer dans mon cabinet. Coquart, qui rangeait +le dossier de cette malheureuse instruction, m’a raconté qu’une belle +dame avait pris la Conciergerie d’assaut, qu’elle avait voulu sauver la +vie à Lucien de qui elle est folle, et qu’elle s’était évanouie en le +trouvant pendu par sa cravate à la croisée de la Pistole. L’idée que la +manière dont j’ai interrogé ce malheureux jeune homme, qui, d’ailleurs, +entre nous, était parfaitement coupable, a pu causer son suicide, m’a +poursuivi depuis que j’ai quitté le Palais, et je suis toujours près de +m’évanouir... + +—Eh bien! ne vas-tu pas te croire un assassin, parce qu’un prévenu se +pend dans sa prison au moment où tu l’allais élargir?... s’écria madame +Camusot. Mais un juge d’instruction est alors comme un général qui a un +cheval tué sous lui!... Voilà tout. + +—Ces comparaisons, ma chère, sont tout au plus bonnes pour plaisanter, +et la plaisanterie est hors de saison ici. _Le mort saisit le vif_ dans +ce cas-là. Lucien emporte nos espérances dans son cercueil. + +—Vraiment?... dit madame Camusot d’un air profondément ironique. + +—Oui, ma carrière est finie. Je resterai toute ma vie simple juge +au tribunal de la Seine. Monsieur de Grandville était, avant ce +fatal événement, déjà fort mécontent de la tournure que prenait +l’instruction; mais son mot à notre président me prouve que, tant que +monsieur de Grandville sera procureur général, je n’avancerai jamais! + +Avancer! voilà le mot terrible, l’idée qui, de nos jours, change le +magistrat en fonctionnaire. + +Autrefois le magistrat était sur-le-champ tout ce qu’il devait être. +Les trois ou quatre mortiers des présidences de chambre suffisaient aux +ambitions dans chaque parlement. Une charge de conseiller contentait +un de Brosses comme un Molé, à Dijon comme à Paris. Cette charge, une +fortune déjà, voulait une grande fortune pour être bien portée. A +Paris, en dehors du parlement, les gens de robe ne pouvaient aspirer +qu’à trois existences supérieures: le contrôle général, les sceaux ou +la simare de chancelier. Au-dessous des parlements, dans la sphère +inférieure, un lieutenant de présidial se trouvait être un assez grand +personnage pour qu’il fût heureux de rester toute sa vie sur son siége. +Comparez la position d’un conseiller à la cour royale de Paris, qui +n’a pour toute fortune, en 1829, que son traitement, à celle d’un +conseiller au parlement en 1729. Grande est la différence! Aujourd’hui, +où l’on fait de l’argent la garantie sociale universelle, on a dispensé +les magistrats de posséder, comme autrefois, de grandes fortunes; +aussi les voit-on députés, pairs de France, entassant magistrature sur +magistrature, à la fois juges et législateurs, allant emprunter de +l’importance à des positions autres que celle d’où devrait venir tout +leur éclat. + +Enfin, les magistrats pensent à se distinguer pour avancer, comme on +avance dans l’armée ou dans l’administration. + +Cette pensée, si elle n’altère pas l’indépendance du magistrat, est +trop connue et trop naturelle, on en voit trop d’effets, pour que +la magistrature ne perde pas de sa majesté dans l’opinion publique. +Le traitement payé par l’État fait du prêtre et du magistrat, des +employés. Les grades à gagner développent l’ambition; l’ambition +engendre une complaisance envers le pouvoir; puis l’égalité moderne met +le justiciable et le juge sur la même feuille du parquet social. Ainsi +les deux colonnes de tout ordre social, la Religion et la Justice, se +sont amoindries au dix-neuvième siècle, où l’on se prétend en progrès +sur toute chose. + +—Et pourquoi n’avancerais-tu pas? dit Amélie Camusot. + +Elle regarda son mari d’un air railleur, en sentant la nécessité de +rendre de l’énergie à l’homme qui portait son ambition, et de qui elle +jouait comme d’un instrument. + +—Pourquoi désespérer? reprit-elle en faisant un geste qui peignit +bien son insouciance quant à la mort du prévenu. Ce suicide va rendre +heureuses les deux ennemies de Lucien, madame d’Espard et sa cousine, +la comtesse Châtelet. Madame d’Espard est au mieux avec le garde des +sceaux; et, par elle, tu peux obtenir une audience de Sa Grandeur, +où tu lui diras le secret de cette affaire. Or, si le ministre de la +justice est pour toi, qu’as-tu donc à craindre de ton président et du +procureur général? + +—Mais monsieur et madame de Sérizy!... s’écria le pauvre juge. Madame +de Sérizy, je te le répète, est folle! et folle par ma faute, dit-on! + +—Eh! si elle est folle, juge sans jugement, s’écria madame Camusot +en riant, elle ne pourra pas te nuire! Voyons, raconte-moi toutes les +circonstances de la journée. + +—Mon Dieu, répondit Camusot, au moment où j’avais confessé ce +malheureux jeune homme et où il venait de déclarer que ce soi-disant +prêtre espagnol est bien Jacques Collin, la duchesse de Maufrigneuse et +madame de Sérizy m’ont envoyé, par un valet de chambre, un petit mot où +elles me priaient de ne pas l’interroger. Tout était consommé... + +—Mais, tu as donc perdu la tête! dit Amélie; car, sûr comme tu l’es de +ton commis-greffier, tu pouvais alors faire revenir Lucien, le rassurer +adroitement, et corriger ton interrogatoire! + +—Mais tu es comme madame de Sérizy, tu te moques de la justice! dit +Camusot incapable de se jouer de sa profession. Madame de Sérizy a +pris mes procès-verbaux et les a jetés au feu! + +—En voilà une femme! bravo! s’écria madame Camusot. + +—Madame de Sérizy m’a dit qu’elle ferait sauter le Palais plutôt +que de laisser un jeune homme, qui avait eu les bonnes grâces de la +duchesse de Maufrigneuse et les siennes, aller sur les bancs de la cour +d’assises en compagnie d’un forçat!... + +—Mais, Camusot, dit Amélie, en ne pouvant pas retenir un sourire de +supériorité, ta position est superbe... + +—Ah! oui, superbe! + +—Tu as fait ton devoir... + +—Mais malheureusement, et malgré l’avis jésuitique de monsieur de +Grandville, qui m’a rencontré sur le quai Malaquais... + +—Ce matin? + +—Ce matin! + +—A quelle heure? + +—A neuf heures. + +—Oh! Camusot! dit Amélie en joignant ses mains et les tordant, moi qui +ne cesse de te répéter de prendre garde à tout... Mon Dieu, ce n’est +pas un homme, c’est une charrette de moellons que je traîne!... Mais, +Camusot, ton procureur général t’attendait au passage, il a dû te faire +des recommandations. + +—Mais oui... + +—Et tu ne l’as pas compris! Si tu es sourd, tu resteras toute ta vie +juge d’instruction sans aucune espèce d’instruction. Aie donc l’esprit +de m’écouter! dit-elle en faisant taire son mari qui voulut répondre. +Tu crois l’affaire finie? dit Amélie. + +Camusot regarda sa femme de l’air qu’ont les paysans devant un +charlatan. + +—Si la duchesse de Maufrigneuse et la comtesse de Sérizy sont +compromises, tu dois les avoir toutes deux pour protectrices, reprit +Amélie. Voyons? madame d’Espard obtiendra pour toi du garde des sceaux +une audience où tu lui donneras le secret de l’affaire, et il en +amusera le roi; car tous les souverains aiment à connaître l’envers +des tapisseries, et savoir les véritables motifs des événements que le +public regarde passer bouche béante. Dès lors, ni le procureur général, +ni monsieur de Sérizy ne seront plus à craindre... + +—Quel trésor qu’une femme comme toi! s’écria le juge en reprenant +courage. Après tout, j’ai débusqué Jacques Collin, je vais l’envoyer +rendre ses comptes en cour d’assises, je dévoilerai ses crimes. C’est +une victoire dans la carrière d’un juge d’instruction qu’un pareil +procès... + +—Camusot, reprit Amélie en voyant avec plaisir son mari revenu de la +prostration morale et physique où l’avait jeté le suicide de Lucien +de Rubempré, le président t’a dit tout à l’heure que tu avais donné à +gauche; mais ici tu donnes trop à droite... Tu te fourvoies encore, mon +ami! + +Le juge d’instruction resta debout, regardant sa femme avec une sorte +de stupéfaction. + +«Le roi, le garde des sceaux pourront être très-contents d’apprendre +le secret de cette affaire, et tout à la fois très-fâchés de voir des +avocats de l’opinion libérale traînant à la barre de l’opinion et de la +cour d’assises, par leurs plaidoiries, des personnages aussi importants +que les Sérizy, les Maufrigneuses et les Grandlieu, enfin tous ceux qui +sont mêlés directement ou indirectement à ce procès.» + +—Ils y sont fourrés tous!... je les tiens! s’écria Camusot. + +Le juge, qui se leva, marcha par son cabinet, à la façon de Sganarelle +sur le théâtre quand il cherche à sortir d’un mauvais pas. + +—Écoute, Amélie! reprit-il en se posant devant sa femme, il me revient +à l’esprit une circonstance, en apparence, minime, et qui, dans la +situation où je suis, est d’un intérêt capital. Figure-toi, ma chère +amie, que ce Jacques Collin est un colosse de ruse, de dissimulation, +de rouerie... un homme d’une profondeur... Oh! c’est... quoi?... le +Cromwell du bagne!... Je n’ai jamais rencontré pareil scélérat, il m’a +presque attrapé!... Mais, en instruction criminelle, un bout de fil qui +passe vous fait trouver un peloton avec lequel on se promène dans le +labyrinthe des consciences les plus ténébreuses, ou des faits les plus +obscurs. Lorsque Jacques Collin m’a vu feuilletant les lettres saisies +au domicile de Lucien de Rubempré, mon drôle y a jeté le coup d’œil +d’un homme qui voulait voir si quelque autre paquet ne s’y trouvait +pas, et il a laissé échapper un mouvement de satisfaction visible. Ce +regard de voleur évaluant un trésor, ce geste de prévenu qui se dit: +«j’ai mes armes,» m’ont fait comprendre un monde de choses. Il n’y +a que vous autres femmes qui puissiez, comme nous et les prévenus, +lancer, dans une œillade échangée, des scènes entières où se révèlent +des tromperies compliquées comme des serrures de sûreté. On se dit, +vois-tu, des volumes de soupçons en une seconde! C’est effrayant, +c’est la vie ou la mort, dans un clin d’œil. Le gaillard a d’autres +lettres entre les mains! ai-je pensé. Puis les mille autres détails de +l’affaire m’ont préoccupé. J’ai négligé cet incident, car je croyais +avoir à confronter mes prévenus et pouvoir éclaircir plus tard ce point +de l’instruction. Mais regardons comme certain que Jacques Collin a mis +en lieu sûr, selon l’habitude de ces misérables, les lettres les plus +compromettantes de la correspondance du beau jeune homme adoré de tant +de... + +—Et tu trembles, Camusot! Tu seras président de chambre à la cour +royale, bien plus tôt que je ne le croyais!... s’écria madame +Camusot, dont la figure rayonna. Voyons! il faut te conduire de +manière à contenter tout le monde, car l’affaire devient si grave +qu’elle pourrait bien nous être VOLÉE!... N’a-t-on pas ôté des mains +de Popinot, pour te la confier, la procédure, dans le procès en +interdiction intenté par madame à monsieur d’Espard? dit-elle pour +répondre à un geste d’étonnement que fit Camusot. Eh bien! le procureur +général qui prend un air si vif à l’honneur de monsieur et de madame +de Sérizy, ne peut-il pas évoquer l’affaire à la cour royale, et faire +commettre un conseiller à lui pour l’instruire à nouveau?... + +—Ah çà! ma chère, où donc as-tu fait ton droit criminel? s’écria +Camusot. Tu sais tout, tu es mon maître... + +—Comment! tu crois que demain matin monsieur de Grandville ne sera pas +effrayé de la plaidoierie probable d’un avocat libéral que ce Jacques +Collin saura bien trouver; car on viendra lui proposer de l’argent pour +être son défenseur!... Ces dames connaissent leur danger aussi bien, +pour ne pas dire mieux, que tu ne le connais; elles en instruiront le +procureur général, qui, déjà, voit ces familles traînées bien près du +banc des accusés, par suite du mariage de ce forçat avec Lucien de +Rubempré, fiancé de mademoiselle de Grandlieu, Lucien, amant d’Esther, +ancien amant de la duchesse de Maufrigneuse, le chéri de madame de +Sérizy. Tu dois donc manœuvrer de manière à te concilier l’affection de +ton procureur général, la reconnaissance de M. de Sérizy, celle de la +marquise d’Espard, de la comtesse Châtelet, à corroborer la protection +de madame de Maufrigneuse par celle de la maison de Grandlieu, et à te +faire adresser des compliments par ton président. Moi, je me charge de +mesdames d’Espard, de Maufrigneuse et de Grandlieu. Toi, tu dois aller +demain matin chez le procureur général. Monsieur de Grandville est un +homme qui ne vit pas avec sa femme, il a eu pour maîtresse, pendant une +dizaine d’années, une mademoiselle de Bellefeuille, qui lui a donné +des enfants adultérins, n’est-ce pas? Eh bien! ce magistrat-là n’est +pas un saint, c’est un homme tout comme un autre; on peut le séduire, +il donne prise sur lui par quelque endroit, il faut découvrir son +faible, le flatter; demande-lui des conseils, fais-lui voir le danger +de l’affaire; enfin, tâchez de vous compromettre de compagnie, et tu +seras... + +—Non; je devrais baiser la marque de tes pas, dit Camusot en +interrompant sa femme, la prenant par la taille et la serrant sur son +cœur. Amélie! tu me sauves! + +—C’est moi qui t’ai remorqué d’Alencon à Mantes, et de Mantes au +tribunal de la Seine, répondit Amélie. Eh bien! sois tranquille!... je +veux qu’on m’appelle madame la présidente dans cinq ans d’ici; mais, +mon chat, pense donc toujours pendant longtemps avant de prendre des +résolutions. Le métier de juge n’est pas celui d’un sapeur-pompier, le +feu n’est jamais à vos papiers, vous avez le temps de réfléchir; aussi, +dans vos places, les sottises sont-elles inexcusables... + +—La force de ma position est tout entière dans l’identité du faux +prêtre espagnol avec Jacques Collin, reprit le juge après une longue +pause. Une fois cette identité bien établie, quand même la cour +s’attribuerait la connaissance de ce procès, ce sera toujours un +fait acquis dont ne pourra se débarrasser aucun magistrat, juge ou +conseiller. J’aurai imité les enfants qui attachent une ferraille à +la queue d’un chat; la procédure, n’importe où elle s’instruise, fera +toujours sonner les fers de Jacques Collin. + +—Bravo! dit Amélie. + +—Et le procureur général aimera mieux s’entendre avec moi, qui +pourrais seul enlever cette épée de Damoclès suspendue sur le cœur +du faubourg Saint-Germain, qu’avec tout autre!... Mais tu ne sais +pas combien il est difficile d’obtenir ce magnifique résultat?... +Le procureur général et moi, tout à l’heure, dans son cabinet, nous +sommes convenus d’accepter Jacques Collin pour ce qu’il se donne, pour +un chanoine du chapitre de Tolède, pour Carlos Herrera; nous sommes +convenus d’admettre sa qualité d’envoyé diplomatique, et de le laisser +réclamer par l’ambassade d’Espagne. C’est par suite de ce plan que +j’ai fait le rapport qui met en liberté Lucien de Rubempré, que j’ai +recommencé les interrogatoires de mes prévenus, en les rendant blancs +comme neige. Demain, messieurs de Rastignac, Bianchon, et je ne sais +qui encore, doivent être confrontés avec le soi-disant chanoine du +chapitre royal de Tolède, ils ne reconnaîtront pas en lui Jacques +Collin, dont l’arrestation a eu lieu en leur présence, il y a dix ans, +dans une pension bourgeoise, où ils l’ont connu sous le nom de Vautrin. + +Un moment de silence régna pendant lequel madame Camusot réfléchissait. + +—Es-tu sûr que ton prévenu soit Jacques Collin, demanda-t-elle. + +—Sûr, répondit le juge, et le procureur général aussi. + +—Eh bien! tâche donc, sans laisser voir tes griffes de chat fourré +de susciter un éclat au Palais de Justice! Si ton homme est encore au +secret, va voir immédiatement le directeur de la Conciergerie et fais +en sorte que le forçat y soit publiquement reconnu. Au lieu d’imiter +les enfants, imite les ministres de la police dans les pays absolus, +qui inventent des conspirations contre le souverain pour se donner +le mérite de les avoir déjouées et se rendre nécessaires; mets trois +familles en danger pour avoir la gloire de les sauver. + +—Ah! quel bonheur! s’écria Camusot. J’ai la tête si troublée que je +ne me souvenais plus de cette circonstance. L’ordre de mettre Jacques +Collin à la pistole a été porté par Cocquart à monsieur Gault, le +directeur de la Conciergerie. Or, par les soins de Bibi-Lupin, l’ennemi +de Jacques Collin, on a transféré de la Force à la Conciergerie trois +criminels qui le connaissent; et, s’il descend demain matin au préau, +l’on s’attend à des scènes terribles... + +—Et pourquoi? + +—Jacques Collin, ma chère, est le dépositaire des fortunes que +possèdent les bagnes et qui se montent à des sommes considérables; or, +il les a, dit-on, dissipées pour entretenir le luxe de feu Lucien, et +on va lui demander des comptes. Ce sera, m’a dit Bibi-Lupin, une tuerie +qui nécessitera l’intervention des surveillants, et le secret sera +découvert. Il y va de la vie de Jacques Collin. Or, en me rendant au +Palais de bonne heure, je pourrai dresser procès-verbal de l’identité. + +—Ah! si ses commettants te débarrassaient de lui! tu serais regardé +comme un homme bien capable! Ne va pas chez monsieur de Grandville, +attends-le à son parquet avec cette arme formidable! C’est un canon +chargé sur les trois plus considérables familles de la cour et de +la pairie. Sois hardi, propose à monsieur de Grandville de vous +débarrasser de Jacques Collin en le transférant à la Force, où les +forçats savent se débarrasser de leurs dénonciateurs. J’irai, moi, +chez la duchesse de Maufrigneuse, qui me mènera chez les Grandlieu. +Peut-être verrai-je aussi monsieur de Sérizy. Fie-toi à moi pour sonner +l’alarme partout. Écris-moi surtout un petit mot convenu pour que +je sache si le prêtre espagnol est judiciairement reconnu pour être +Jacques Collin. Arrange-toi pour quitter le Palais à deux heures, je +t’aurai fait obtenir une audience particulière du garde des sceaux: +peut-être sera-t-il chez la marquise d’Espard. + +Camusot restait planté sur ses jambes dans une admiration qui fit +sourire la fine Amélie. + +—Allons, viens dîner, et sois gai, dit-elle en terminant. Vois! nous +ne sommes à Paris que depuis deux ans, et te voilà en passe de devenir +conseiller avant la fin de l’année... De là, mon chat, à la présidence +d’une chambre à la cour, il n’y aura pas d’autre distance qu’un service +rendu dans quelque affaire politique. + +Cette délibération secrète montre à quel point les actions et les +moindres paroles de Jacques Collin, dernier personnage de cette étude, +intéressaient l’honneur des familles au sein desquelles il avait placé +son défunt protégé. + +La mort de Lucien et l’invasion à la Conciergerie de la comtesse de +Sérizy venaient de produire un si grand trouble dans les rouages de la +machine, que le directeur avait oublié de lever le secret du prétendu +prêtre espagnol. + +Quoiqu’il y en ait plus d’un exemple dans les annales judiciaires, +la mort d’un prévenu pendant le cours de l’instruction d’un procès, +est un événement assez rare pour que les surveillants, le greffier et +le directeur fussent sortis du calme dans lequel ils fonctionnent. +Néanmoins, pour eux, le grand événement n’était pas ce beau jeune homme +devenu si promptement un cadavre, mais bien la rupture de la barre en +fer forgé de la première grille du guichet par les délicates mains +d’une femme du monde. Aussi, directeur, greffier et surveillants, dès +que le procureur général, le comte Octave de Bauvan, furent partis +dans la voiture du comte de Sérizy, en emmenant sa femme évanouie, se +groupèrent-ils au guichet en reconduisant M. Lebrun, le médecin de la +prison, appelé pour constater la mort de Lucien et s’en entendre avec +le _médecin des morts_ de l’arrondissement où demeurait cet infortuné +jeune homme. + +On nomme à Paris _médecin des morts_ le docteur chargé, dans chaque +mairie, d’aller vérifier le décès et d’en examiner les causes. + +Avec ce coup d’œil rapide qui le distinguait, monsieur de Grandville +avait jugé nécessaire, pour l’honneur des familles compromises, de +faire dresser l’acte de décès de Lucien, à la mairie dont dépend le +quai Malaquais, où demeurait le défunt, et de le conduire de son +domicile à l’église Saint-Germain-des-Prés, où le service funèbre +allait avoir lieu. Monsieur de Chargebœuf, secrétaire de monsieur de +Grandville, mandé par lui, reçut des ordres à cet égard. La translation +de Lucien devait être opérée pendant la nuit. Le jeune secrétaire était +chargé de s’entendre immédiatement avec la mairie, avec la paroisse +et l’administration des pompes funèbres. Ainsi, pour le monde, Lucien +serait mort libre et chez lui, son convoi partirait de chez lui, ses +amis seraient convoqués chez lui pour la cérémonie. + +Donc, au moment où Camusot, l’esprit en repos, se mettait à table avec +son ambitieuse moitié, le directeur de la Conciergerie et monsieur +Lebrun, médecin des prisons, étaient en dehors du guichet, déplorant la +fragilité des barres de fer et la force des femmes amoureuses. + +—On ne sait pas, disait le docteur à monsieur Gault en le quittant, +tout ce qu’il y a de puissance nerveuse dans l’homme surexcité par la +passion! La dynamique et les mathématiques sont sans signes ni calculs +pour constater cette force-là. Tenez, hier, j’ai été témoin d’une +expérience qui m’a fait frémir et qui rend compte du terrible pouvoir +physique déployé tout à l’heure par cette petite dame. + +—Contez-moi cela, dit monsieur Gault, car j’ai la faiblesse de +m’intéresser au magnétisme, sans y croire, mais il m’intrigue. + +—Un médecin magnétiseur, car il y a des gens parmi nous qui croient au +magnétisme, reprit le docteur Lebrun, m’a proposé d’expérimenter sur +moi-même un phénomène qu’il me décrivait et duquel je doutais. Curieux +de voir par moi-même une des étranges crises nerveuses par lesquelles +on prouve l’existence du magnétisme, je consentis! Voici le fait. Je +voudrais bien savoir ce que dirait notre Académie de médecine si l’on +soumettait, l’un après l’autre, ses membres à cette action qui ne +laisse aucun échappatoire à l’incrédulité. Mon vieil ami... + +—Ce médecin, dit le docteur Lebrun en ouvrant une parenthèse, est un +vieillard persécuté pour ses opinions par la Faculté, depuis Mesmer; il +a soixante-dix ou douze ans, et se nomme Bouvard. C’est aujourd’hui le +patriarche de la doctrine du magnétisme animal. Je suis un fils pour ce +bonhomme, je lui dois mon état. Donc le vieux et respectueux Bouvard +me proposait de me prouver que la force nerveuse mise en action par le +magnétiseur était non pas infinie, car l’homme est soumis à des lois +déterminées, mais qu’elle procédait comme les forces de la nature dont +les principes absolus échappent à nos calculs. + +—Ainsi, me dit-il, si tu veux abandonner ton poignet au poignet d’une +somnambule qui dans l’état de veille ne te le presserait pas au-delà +d’une certaine force appréciable, tu reconnaîtras que, dans l’état si +sottement nommé somnambulique, ses doigts auront la faculté d’agir +comme des cisailles manœuvrées par un serrurier! + +Eh bien, monsieur, lorsque j’ai eu livré mon poignet à celui de la +femme, non pas _endormie_, car Bouvard réprouve cette expression, mais +_isolée_, et que le vieillard eut ordonné à cette femme de me presser +indéfiniment et de toute sa force le poignet, j’ai prié d’arrêter au +moment où le sang allait jaillir du bout de mes doigts. Tenez! voyez le +bracelet que je porterai pendant plus de trois mois? + +—Diable! dit monsieur Gault en regardant une ecchymose circulaire qui +ressemblait à celle qu’eût produite une brûlure. + +—Mon cher Gault, reprit le médecin, j’aurais eu ma chair prise +dans un cercle de fer qu’un serrurier aurait vissé par un écrou, je +n’aurais pas senti ce collier de métal aussi durement que les doigts +de cette femme; son poignet était de l’acier inflexible, et j’ai la +conviction qu’elle aurait pu me briser les os et me séparer la main du +poignet. Cette pression, commencée d’abord d’une manière insensible, +a continué sans relâche en ajoutant toujours une force nouvelle à la +force de pression antérieure; enfin un tourniquet ne se serait pas +mieux comporté que cette main changée en un appareil de torture. Il +me paraît donc prouvé que, sous l’empire de la passion, qui est la +volonté ramassée sur un point et arrivée à des quantités de force +animale incalculables, comme le sont toutes les différentes espèces de +puissances électriques, l’homme peut apporter sa vitalité tout entière, +soit pour l’attaque, soit pour la résistance, dans tel ou tel de ses +organes... Cette petite dame avait, sous la pression de son désespoir, +envoyé sa puissance vitale dans ses poignets. + +—Il en faut diablement pour rompre une barre de fer forgé... dit le +chef des surveillants en hochant la tête. + +—Il y avait une paille! fit observer monsieur Gault. + +—Moi, reprit le médecin, je n’ose plus assigner de limites à la force +nerveuse. C’est d’ailleurs ainsi que les mères, pour sauver leurs +enfants, magnétisent des lions, descendent dans un incendie, le long +des corniches où les chats se tiendraient à peine, et supportent les +tortures de certains accouchements. Là est le secret des tentatives des +prisonniers et des forçats pour recouvrer la liberté... On ne connaît +pas encore la portée des forces vitales, elles tiennent à la puissance +même de la nature, et nous les puisons à des réservoirs inconnus! + +—Monsieur, vint dire tout bas un surveillant à l’oreille du directeur +qui reconduisait le docteur Lebrun à la grille extérieure de la +Conciergerie, le _Secret numéro deux_ se dit malade et réclame le +médecin; il se prétend à la mort, ajouta le surveillant. + +—Vraiment? dit le directeur. + +—Mais il râle! répliqua le surveillant. + +—Il est cinq heures, répondit le docteur, je n’ai pas dîné... Mais +après tout, me voilà tout porté, voyons, allons... + +—Le Secret numéro deux est précisément le prêtre espagnol soupçonné +d’être Jacques Collin, dit monsieur Gault au médecin, et l’un des +prévenus dans le procès où ce pauvre jeune homme était impliqué... + +—Je l’ai déjà vu ce matin, répondit le docteur. Monsieur Camusot m’a +mandé pour constater l’état sanitaire de ce gaillard-là, qui, soit dit +entre nous, se porte à merveille et qui de plus ferait fortune à poser +pour les Hercules dans les troupes de saltimbanques. + +—Il peut vouloir se tuer aussi, dit monsieur Gault. Donnons un coup de +pied aux secrets tous deux, car je dois être là, ne fût-ce que pour +le transférer à la pistole. Monsieur Camusot a levé le secret pour ce +singulier anonyme... + +Jacques Collin, surnommé Trompe-la-Mort dans le monde des bagnes, +et à qui maintenant il ne faut plus donner d’autre nom que le sien, +se trouvait depuis le moment de sa réintégration au secret, d’après +l’ordre de Camusot, en proie à une anxiété qu’il n’avait jamais connue +pendant sa vie marquée par tant de crimes, par trois évasions du bagne +et par deux condamnations en cour d’assises. Cet homme, en qui se +résument la vie, les forces, l’esprit, les passions du bagne, et qui +vous en présente la plus haute expression, n’est-il pas monstrueusement +beau par son attachement digne de la race canine envers celui dont il +fait son ami? Condamnable, infâme et horrible de tant de côtés, ce +dévouement absolu à son idole le rend si véritablement intéressant, +que cette étude, déjà si considérable, paraîtrait inachevée, écourtée, +si le dénoûment de cette vie criminelle n’accompagnait pas la fin +de Lucien de Rubempré. Le petit épagneul mort, on se demande si son +terrible compagnon, si le lion vivra! + +Dans la vie réelle, dans la société, les faits s’enchaînent si +fatalement à d’autres faits, qu’ils ne vont pas les uns sans les +autres. L’eau du fleuve forme une espèce de plancher liquide; il n’est +pas de flot, si mutiné qu’il soit, à quelque hauteur qu’il s’élève, +dont la puissante gerbe ne s’efface sous la masse des eaux, plus forte +par la rapidité de son cours que les rébellions des gouffres qui +marchent avec elle. De même qu’on regarde l’eau couler en y voyant de +confuses images, peut-être désirez-vous mesurer la pression du pouvoir +social sur ce tourbillon nommé Vautrin? voir à quelle distance ira +s’abîmer le flot rebelle, comment finira la destinée de cet homme +vraiment diabolique, mais rattaché par l’amour à l’humanité? tant ce +principe céleste périt difficilement dans les cœurs les plus gangrenés! + +L’ignoble forçat en matérialisant le poëme caressé par tant de poëtes, +par Moore, par lord Byron, par Mathurin, par Canalis (un démon +possédant un ange attiré dans son enfer pour le rafraîchir d’une +rosée dérobée au paradis), Jacques Collin, si l’on a bien pénétré +dans ce cœur de bronze, avait renoncé à lui-même depuis sept ans. Ses +puissantes facultés, absorbées en Lucien, ne jouaient que pour Lucien; +il jouissait de ses progrès, de ses amours, de son ambition. Pour lui, +Lucien était son âme visible. + +Trompe-la-Mort dînait chez les Grandlieu, se glissait dans le boudoir +des grandes dames, aimait Esther par procuration. Enfin, il voyait +en Lucien un Jacques Collin, beau, jeune, noble, arrivant au poste +d’ambassadeur. + +Trompe-la-Mort avait réalisé la superstition allemande du double par un +phénomène de paternité morale que concevront les femmes qui, dans leur +vie, ont aimé véritablement, qui ont senti leur âme passée dans celle +de l’homme aimé, qui ont vécu de sa vie, noble ou infâme, heureuse +ou malheureuse, obscure ou glorieuse, qui ont éprouvé, malgré les +distances, du mal à leur jambe, s’il s’y faisait une blessure, qui ont +senti qu’il se battait en duel, et qui, pour tout dire en un mot, n’ont +pas eu besoin d’apprendre une infidélité pour la savoir. + +Reconduit dans son cabanon, Jacques Collin se disait: —On interroge le +petit! + +Et il frissonnait, lui qui tuait comme un ouvrier boit. + +—A-t-il pu voir ses maîtresses? se demandait-il. Ma tante a-t-elle +trouvé ces damnées femelles? Ces duchesses, ces comtesses ont-elles +marché, ont-elles empêché l’interrogatoire?... Lucien a-t-il reçu mes +instructions?... Et si la fatalité veut qu’on l’interroge, comment _se +tiendra-t-il_? Pauvre petit, c’est moi qui l’ai conduit là! C’est ce +brigand de Paccard et cette fouine d’Europe qui cause tout ce grabuge, +en _chippant_ les sept cent cinquante mille francs de l’inscription +donnée par Nucingen à Esther. Ces deux drôles nous ont fait trébucher +au dernier pas; mais ils paieront cher cette farce-là! Un jour de plus, +et Lucien était riche! il épousait sa Clotilde de Grandlieu. Je n’avais +plus Esther sur les bras. Lucien aimait trop cette fille, tandis qu’il +n’eût jamais aimé cette planche de salut, cette Clotilde... Ah! le +petit aurait alors été tout à moi! Et dire que notre sort dépend d’un +regard, d’une rougeur de Lucien devant ce Camusot, qui voit tout, +qui ne manque pas de la finesse des juges! car nous avons échangé, +lorsqu’il m’a montré les lettres, un regard par lequel nous nous sommes +sondés mutuellement, et il a deviné que je puis _faire chanter_ les +maîtresses de Lucien!... + +Ce monologue dura trois heures. L’angoisse fut telle qu’elle eut +raison de cette organisation de fer et de vitriol. Jacques Collin, +dont le cerveau fut comme incendié par la folie, ressentit une soif +si dévorante, qu’il épuisa, sans s’en apercevoir, toute la provision +d’eau contenue dans un des deux baquets qui forment, avec le lit en +bois, tout le mobilier d’un Secret. + +—S’il perd la tête, que deviendra-t-il? car ce cher enfant n’a pas +la force de Théodore!... se demanda-t-il en se couchant sur le lit de +camp, semblable à celui d’un corps de garde. + +Un mot sur ce Théodore de qui se souvenait Jacques Collin en ce moment +suprême. Théodore Calvi, jeune Corse, condamné à perpétuité pour onze +meurtres, à l’âge de dix-huit ans, grâce à certaines protections +achetées à prix d’or, avait été le compagnon de chaîne de Jacques +Collin, de 1819 à 1820. La dernière évasion de Jacques Collin, une de +ses plus belles combinaisons (il était sorti déguisé en gendarme et +conduisant Théodore Calvi marchant à ses côtés en forçat, mené chez +le commissaire), cette superbe évasion avait eu lieu dans le port de +Rochefort, où les forçats meurent dru, et où l’on espérait voir finir +ces deux dangereux personnages. Évadés ensemble, ils avaient été +forcés de se séparer par les hasards de leur fuite. Théodore, repris, +avait été réintégré au bagne. Après avoir gagné l’Espagne et s’y être +transformé en Carlos Herrera, Jacques Collin venait chercher son Corse +à Rochefort, lorsqu’il rencontra Lucien sur les bords de la Charente. +Le héros des bandits et des _macchis_ à qui Trompe-la-Mort devait de +savoir l’italien, fut sacrifié naturellement à cette nouvelle idole. + +La vie avec Lucien, garçon pur de toute condamnation, et qui ne +se reprochait que des peccadilles, se levait d’ailleurs belle et +magnifique comme le soleil d’une journée d’été; tandis qu’avec +Théodore, Jacques Collin n’apercevait plus d’autre dénoûment que +l’échafaud, après une série de crimes indispensables. + +L’idée d’un malheur causé par la faiblesse de Lucien, à qui le régime +du secret devait faire perdre la tête, prit des proportions énormes +dans l’esprit de Jacques Collin; et, en supposant la possibilité d’une +catastrophe, ce malheureux se sentit les yeux mouillés de larmes, +phénomène qui, depuis son enfance, ne s’était pas produit une seule +fois en lui. + +—Je dois avoir une fièvre de cheval, se dit-il, et peut-être en +faisant venir le médecin et lui proposant une somme considérable me +mettrait-il en rapport avec Lucien. + +En ce moment le surveillant apporta le dîner au prévenu. + +—C’est inutile, mon garçon, je ne puis manger. Dites à monsieur le +directeur de cette prison de m’envoyer le médecin, je me trouve si mal +que je crois ma dernière heure arrivée. + +En entendant les sons gutturaux du râle par lesquels le forçat +accompagna sa phrase, le surveillant inclina la tête et partit. Jacques +Collin s’accrocha furieusement à cette espérance; mais, quand il vit +entrer dans son cabanon le docteur en compagnie du directeur, il +regarda sa tentative comme avortée, et il attendit froidement l’effet +de la visite, en tendant son pouls au médecin. + +—Monsieur a la fièvre, dit le docteur à monsieur Gault; mais c’est la +fièvre que nous reconnaissons chez tous les prévenus, et qui, dit-il +à l’oreille du faux Espagnol, est toujours pour moi la preuve d’une +criminalité quelconque. + +En ce moment, le directeur, à qui le procureur général avait donné la +lettre écrite par Lucien à Jacques Collin pour la lui remettre, laissa +le docteur et le prévenu sous la garde du surveillant, et alla chercher +cette lettre. + +—Monsieur, dit Jacques Collin au docteur en voyant le surveillant à la +porte, et ne s’expliquant pas l’absence du directeur, je ne regarderais +pas à trente mille francs pour pouvoir faire passer cinq lignes à +Lucien de Rubempré. + +—Je ne veux pas vous voler votre argent, dit le docteur Lebrun, +personne au monde ne peut plus communiquer avec lui... + +—Personne? dit Jacques Collin stupéfait, et pourquoi? + +—Mais il s’est pendu... + +Jamais tigre trouvant ses petits enlevés n’a frappé les jungles de +l’Inde d’un cri aussi épouvantable que le fut celui de Jacques Collin, +qui se dressa sur ses pieds comme le tigre sur ses pattes, qui lança +sur le docteur un regard brûlant, comme l’éclair de la foudre quand +elle tombe; puis il s’affaissa sur son lit de camp en disant: —Oh! mon +fils!... + +—Pauvre homme! s’écria le médecin ému de ce terrible effort de la +nature. + +En effet, cette explosion fut suivie d’une si complète faiblesse, que +ces mots: «Oh! mon fils!» furent comme un murmure. + +—Va-t-il aussi nous craquer dans les mains, celui-là? demanda le +surveillant. + +—Non, ce n’est pas possible! reprit Jacques Collin en se soulevant +et regardant les deux témoins de cette scène d’un œil sans flamme ni +chaleur. Vous vous trompez, ce n’est pas lui! Vous n’avez pas bien vu. +L’on ne peut pas se pendre au secret! Voyez comment pourrais-je me +pendre ici? Paris tout entier me répond de cette vie-là! Dieu me la +doit! + +Le surveillant et le médecin étaient à leur tour stupéfaits, eux que +rien depuis longtemps ne pouvait plus surprendre. Monsieur Gault entra, +tenant la lettre de Lucien à la main. A l’aspect du directeur, Jacques +Collin, abattu sous la violence même de cette explosion de douleur, +parut se calmer. + +—Voici une lettre que monsieur le procureur général m’a chargé de vous +donner, en permettant que vous l’eussiez non décachetée, fit observer +monsieur Gault. + +—C’est de Lucien... dit Jacques Collin. + +—Oui, monsieur. + +—N’est-ce pas, monsieur, que ce jeune homme?... + +—Est mort, reprit le directeur. Quand même monsieur le docteur se +serait trouvé ici, malheureusement il serait toujours arrivé trop +tard... Ce jeune homme est mort, là..., dans une des pistoles... + +—Puis-je le voir de mes yeux? demanda timidement Jacques Collin; +laisserez-vous un père libre d’aller pleurer son fils? + +—Vous pouvez, si vous le voulez, prendre sa chambre, car j’ai l’ordre +de vous transférer dans une des chambres de la pistole. Le secret est +levé pour vous, monsieur. + +Les yeux du prévenu, dénués de chaleur et de vie, allaient lentement +du directeur au médecin; Jacques Collin les interrogeait, croyant à +quelque piége, et il hésitait à sortir. + +—Si vous voulez voir le corps, lui dit le médecin, vous n’avez pas de +temps à perdre, on doit l’enlever cette nuit... + +—Si vous avez des enfants, messieurs, dit Jacques Collin, vous +comprendrez mon imbécillité, j’y vois à peine clair... Ce coup est pour +moi bien plus que la mort, mais vous ne pouvez pas savoir ce que je +dis... Vous n’êtes pères, si vous l’êtes, que d’une manière;... je suis +mère, aussi!... Je... je suis fou... je le sens. + +En franchissant des passages dont les portes inflexibles ne s’ouvrent +que devant le directeur, il est possible d’aller en peu de temps des +secrets aux pistoles. Ces deux rangées d’habitations sont séparées +par un corridor souterrain formé de deux gros murs qui soutiennent la +voûte sur laquelle repose la galerie du Palais de Justice, nommée la +galerie Marchande. Aussi, Jacques Collin, accompagné du surveillant +qui le prit par le bras, précédé du directeur et suivi par le médecin, +arriva-t-il en quelques minutes à la cellule où gisait Lucien, qu’on +avait mis sur le lit. + +A cet aspect, il tomba sur ce corps et s’y colla par une étreinte +désespérée, dont la force et le mouvement passionnés firent frémir les +trois spectateurs de cette scène. + +—Voilà, dit le docteur au directeur, un exemple de ce dont je vous +parlais. Voyez!... cet homme va pétrir ce corps, et vous ne savez pas +ce qu’est un cadavre, c’est de la pierre... + +—Laissez-moi là!... dit Jacques Collin d’une voix éteinte, je n’ai pas +longtemps à le voir, on va me l’enlever pour... + +Il s’arrêta devant le mot _enterrer_. + +—Vous me permettrez de garder quelque chose de mon cher enfant!... +Ayez la bonté de me couper vous-même, monsieur, dit-il au docteur +Lebrun, quelques mèches de ses cheveux, car je ne le puis pas... + +—C’est bien son fils! dit le médecin. + +—Vous croyez? répondit le directeur d’un air profond, qui jeta le +médecin dans une courte rêverie. + +Le directeur dit au surveillant de laisser le prévenu dans cette +cellule, et de couper quelques mèches de cheveux pour le prétendu père +sur la tête du fils, avant qu’on vînt enlever le corps. + +A cinq heures et demie, au mois de mai, l’on peut facilement lire +une lettre à la Conciergerie, malgré les barreaux des grilles et les +mailles du treillis en fil de fer qui en condamnent les fenêtres. +Jacques Collin épela donc cette terrible lettre en tenant la main de +Lucien. + +On ne connaît pas d’homme qui puisse garder pendant dix minutes un +morceau de glace, en le serrant avec force dans le creux de sa main. +La froideur se communique aux sources de la vie avec une rapidité +mortelle. Mais l’effet de ce froid terrible, et agissant comme un +poison, est à peine comparable à celui que produit sur l’âme la main +raide et glacée d’un mort tenue ainsi, serrée ainsi. La Mort parle +alors à la Vie, elle dit des secrets noirs et qui tuent bien des +sentiments; car, en fait de sentiment, changer, n’est-ce pas mourir? + +En relisant avec Jacques Collin la lettre de Lucien, cet écrit suprême +paraîtra ce qu’il fut pour cet homme, une coupe de poison. + + + A L’ABBÉ CARLOS HERRERA. + + «Mon cher abbé, je n’ai reçu que des bienfaits de vous, et je + vous ai trahi. Cette ingratitude involontaire me tue, et, quand + vous lirez ces lignes, je n’existerai plus; vous ne serez plus là + pour me sauver. + + »Vous m’aviez donné pleinement le droit, si j’y trouvais un + avantage, de vous perdre en vous jetant à terre comme un + bout de cigare, mais j’ai disposé de vous sottement. Pour + sortir d’embarras, séduit par une captieuse demande du juge + d’instruction, votre fils spirituel, celui que vous aviez + adopté, s’est rangé du côté de ceux qui veulent vous assassiner + à tout prix, en voulant faire croire à une identité que je sais + impossible entre vous et un scélérat français. Tout est dit. + + »Entre un homme de votre puissance et moi, de qui vous avez + voulu faire un personnage plus grand que je ne pouvais l’être, + il ne saurait y avoir de niaiseries échangées au moment d’une + séparation suprême. Vous m’avez voulu faire puissant et glorieux, + vous m’avez précipité dans les abîmes du suicide, voilà tout. Il + y a longtemps que je voyais venir le vertige pour moi. + + »Il y a la postérité de Caïn et celle d’Abel, comme vous + disiez quelquefois. Caïn, dans le grand drame de l’Humanité, + c’est l’opposition. Vous descendez d’Adam par cette ligne en + qui le diable a continué de souffler le feu dont la première + étincelle avait été jetée sur Ève. Parmi les démons de cette + filiation, il s’en trouve, de temps en temps, de terribles, à + organisations vastes, qui résument toutes les forces humaines, + et qui ressemblent à ces fiévreux animaux du désert dont la vie + exige les espaces immenses qu’ils y trouvent. Ces gens-là sont + dangereux dans la société comme les lions le seraient en pleine + Normandie: il leur faut une pâture, ils dévorent les hommes + vulgaires et broutent les écus des niais; leurs jeux sont si + périlleux qu’ils finissent par tuer l’humble chien dont ils + se sont fait un compagnon, une idole. Quand Dieu le veut, ces + êtres mystérieux sont Moïse, Attila, Charlemagne, Robespierre ou + Napoléon; mais quand ils laissent rouiller au fond de l’océan + d’une génération ces instruments gigantesques, ils ne sont plus + que Pugatcheff, Fouché, Louvel et l’abbé Carlos Herrera. Doués + d’un immense pouvoir sur les âmes tendres, ils les attirent et + les broient. C’est grand, c’est beau dans son genre. C’est la + plante vénéneuse aux riches couleurs qui fascine les enfants dans + les bois. C’est la poésie du mal. + + »Des hommes comme vous autres doivent habiter des antres et n’en + pas sortir. Tu m’as fait vivre de cette vie gigantesque, et + j’ai bien mon compte de l’existence. Ainsi, je puis retirer ma + tête des nœuds gordiens de ta politique, pour la donner au nœud + coulant de ma cravate. + + »Pour réparer ma faute, je transmets au procureur général une + rétractation de mon interrogatoire; vous verrez à tirer parti de + cette pièce. Par le vœu d’un testament en bonne forme, on vous + rendra, monsieur l’abbé, les sommes appartenant à votre Ordre, + desquelles vous avez disposé très-imprudemment pour moi, par + suite de la paternelle tendresse que vous m’avez portée. + + »Adieu donc, adieu, grandiose statue du mal et de la corruption, + adieu, vous qui, dans la bonne voie, eussiez été plus que + Ximénès, plus que Richelieu; vous avez tenu vos promesses: je + me retrouve au bord de la Charente, après vous avoir dû les + enchantements d’un rêve; mais, malheureusement, ce n’est plus + la rivière de mon pays où j’allais noyer les peccadilles de ma + jeunesse; c’est la Seine, et mon trou, c’est un cabanon de la + Conciergerie. + + »Ne me regrettez pas: mon mépris pour vous était égal à mon + admiration. + + »LUCIEN.» + + +Avant une heure du matin, lorsqu’on vint enlever le corps, on trouva +Jacques Collin agenouillé devant le lit, cette lettre à terre, lâchée +sans doute comme le suicidé lâche le pistolet qui l’a tué; mais le +malheureux tenait toujours la main de Lucien entre ses mains jointes et +priait Dieu. + +En voyant cet homme, les porteurs s’arrêtèrent un moment, car il +ressemblait à une de ces figures de pierre agenouillée pour l’éternité +sur les tombeaux du moyen âge, par le génie des tailleurs d’images. Ce +faux prêtre, aux yeux clairs comme ceux des tigres et raidi par une +immobilité surnaturelle, imposa tellement à ces gens, qu’ils lui dirent +avec douceur de se lever. + +—Pourquoi? demanda-t-il timidement. + +Cet audacieux Trompe-la-Mort était devenu faible comme un enfant. + +Le directeur montra ce spectacle à monsieur de Chargebœuf, qui, saisi +de respect pour une pareille douleur, et croyant à la qualité de père +que Jacques Collin se donnait, expliqua les ordres de monsieur de +Grandville relatifs au service et au convoi de Lucien, qu’il fallait +absolument transférer à son domicile du quai Malaquais, où le clergé +l’attendait pour le veiller pendant le reste de la nuit. + +—Je reconnais bien là la grande âme de ce magistrat, s’écria d’une +voix triste le forçat. Dites-lui, monsieur, qu’il peut compter sur +ma reconnaissance... Oui, je suis capable de lui rendre de grands +services... N’oubliez pas cette phrase; elle est, pour lui, de la +dernière importance. Ah! monsieur, il se fait d’étranges changements +dans le cœur d’un homme, quand il a pleuré pendant sept heures sur un +enfant comme celui-ci... Je ne le verrai donc plus!... + +Après avoir couvé Lucien par un regard de mère à qui l’on arrache le +corps de son fils, Jacques Collin s’affaissa sur lui-même. En regardant +prendre le corps de Lucien, il laissa échapper un gémissement qui fit +hâter les porteurs. + +Le secrétaire du procureur général et le directeur de la prison +s’étaient déjà soustraits à ce spectacle. + +Qu’était devenue cette nature de bronze, où la décision égalait le coup +d’œil en rapidité, chez laquelle la pensée et l’action jaillissaient +comme un même éclair, dont les nerfs aguerris par trois évasions, +par trois séjours au bagne avaient atteint à la solidité métallique +des nerfs du sauvage? Le fer cède à certains degrés de battage ou de +pression réitérée; ses impénétrables molécules, purifiées par l’homme +et rendues homogènes, se désagrègent; et, sans être en fusion, le métal +n’a plus la même vertu de résistance. Les maréchaux, les serruriers, +les taillandiers, tous les ouvriers qui travaillent constamment ce +métal en expriment alors l’état par un mot de leur technologie: +«_Le fer est roui!_» disent-ils en s’appropriant cette expression +exclusivement consacrée au chanvre, dont la désorganisation s’obtient +par le rouissage. Eh bien, l’âme humaine, ou, si vous voulez la triple +énergie du corps, du cœur et de l’esprit se trouve dans une situation +analogue à celle du fer par suite de certains chocs répétés. Il en +est alors des hommes comme du chanvre et du fer: ils sont rouis. La +science et la justice, le public cherchent mille causes aux terribles +catastrophes causées sur les chemins de fer, par la rupture d’une +barre de fer, et dont le plus affreux exemple est celui de Bellevue; +mais personne n’a consulté les vrais connaisseurs en ce genre, les +forgerons, qui ont tous dit le même mot: «Le fer était roui!» Ce danger +est imprévisible. Le métal devenu mou, le métal resté résistant, +offrent la même apparence. + +C’est dans cet état que les confesseurs et les juges d’instruction +trouvent souvent les grands criminels. Les sensations terribles de la +cour d’assises et celles de la _toilette_ déterminent presque toujours +chez les natures les plus fortes cette dislocation de l’appareil +nerveux. Les aveux s’échappent alors des bouches les plus violemment +serrées; les cœurs les plus durs se brisent alors; et, chose étrange! +au moment où les aveux sont inutiles, lorsque cette faiblesse suprême +arrache à l’homme le masque d’innocence sous lequel il inquiétait la +Justice, toujours inquiète lorsque le condamné meurt sans avouer son +crime. + +Napoléon a connu cette dissolution de toutes les forces humaines sur le +champ de bataille de Waterloo! + +A huit heures du matin, quand le surveillant des pistoles entra dans la +chambre où se trouvait Jacques Collin, il le vit pâle et calme, comme +un homme redevenu fort par un violent parti pris. + +—Voici l’heure d’aller au préau, dit le porte-clefs, vous êtes enfermé +depuis trois jours, si vous voulez prendre l’air et marcher, vous le +pouvez! + +Jacques Collin, tout à ses pensées absorbantes, ne prenant aucun +intérêt à lui-même, se regardant comme un vêtement sans corps, comme +un haillon, ne soupçonna pas le piége que lui tendait Bibi-Lupin, +ni l’importance de son entrée au préau. Le malheureux, sorti +machinalement, enfila le corridor qui longe les cabanons pratiqués dans +les corniches des magnifiques arcades du palais des rois de France, et +sur lesquelles s’appuie la galerie dite de Saint-Louis, par où l’on +va maintenant aux différentes dépendances de la cour de cassation. +Ce corridor rejoint celui des pistoles; et, circonstance digne de +remarque, la chambre où fut détenu Louvel, l’un des plus fameux +régicides, est celle située à l’angle droit formé par le coude des deux +corridors. Sous le joli cabinet qui occupe la tour Bonbec se trouve un +escalier en colimaçon auquel aboutit ce sombre corridor, et par où les +détenus logés, dans les pistoles ou dans les cabanons, vont et viennent +pour se rendre au préau. + +Tous les détenus, les accusés qui doivent comparaître en cour d’assises +et ceux qui y ont comparu, les prévenus qui ne sont plus au secret, +tous les prisonniers de la Conciergerie enfin se promènent dans cet +étroit espace entièrement pavé, pendant quelques heures de la journée, +et surtout le matin de bonne heure en été. Ce préau, l’antichambre de +l’échafaud ou du bagne, y aboutit d’un bout, et de l’autre il tient à +la société par le gendarme, par le cabinet du juge d’instruction ou par +la cour d’assises. Aussi est-ce plus glacial à voir que l’échafaud. +L’échafaud peut devenir un piédestal pour aller au ciel; mais le préau, +c’est toutes les infamies de la terre réunies et sans issue! + +Que ce soit le préau de la Force ou celui de Poissy, ceux de Melun +ou de Sainte-Pélagie, un préau est un préau. Les mêmes faits s’y +reproduisent identiquement, à la couleur près des murailles, à la +hauteur ou à l’espace. Aussi les ÉTUDES DE MŒURS mentiraient-elles +à leur titre, si la description la plus exacte de ce _pandémonium_ +parisien ne se trouvait ici. + +Sous les puissantes voûtes qui soutiennent la salle des audiences de +la cour de cassation, il existe à la quatrième arcade une pierre qui +servait, dit-on, à saint Louis pour distribuer ses aumônes, et qui, de +nos jours, sert de table pour vendre quelques comestibles aux détenus. +Aussi, dès que le préau s’ouvre pour les prisonniers, tous vont-ils se +grouper autour de cette pierre à friandises de détenus, l’eau-de-vie, +le rhum, etc. + +Les deux premières arcades de ce côté du préau, qui fait face à la +magnifique galerie byzantine, seul vestige de l’élégance du palais de +saint Louis, sont prises par un parloir où confèrent les avocats et +les accusés, et où les prisonniers parviennent au moyen d’un guichet +formidable, composé d’une double voie tracée par des barreaux énormes, +et comprise dans l’espace de la troisième arcade. Ce double chemin +ressemble à ces rues momentanément créées à la porte des théâtres +par des barrières pour contenir la queue, lors des grands succès. +Ce parloir, situé au bout de l’immense salle du guichet actuel de +la Conciergerie, éclairé sur le préau par des hottes, vient d’être +mis à jour par des châssis vitrés du côté du guichet, en sorte qu’on +y surveille les avocats en conférence avec leurs clients. Cette +innovation a été nécessitée par les trop fortes séductions que de +jolies femmes exerçaient sur leurs défenseurs. On ne sait plus où +s’arrêtera la morale?... Ces précautions ressemblent à ces examens +de conscience tout faits, où les imaginations pures se dépravent +en réfléchissant à des monstruosités ignorées. Dans ce parloir ont +également lieu les entrevues des parents et des amis à qui la police +permet de voir des prisonniers, accusés ou détenus. + +On doit maintenant comprendre ce qu’est le préau pour les deux +cents prisonniers de la Conciergerie; c’est leur jardin, un jardin +sans arbres, ni terre, ni fleurs, un préau enfin! Les annexes du +parloir et de la pierre de saint Louis, sur laquelle se distribuent +les comestibles et les liquides autorisés, constituent l’unique +communication possible avec le monde extérieur. + +Les moments passés au préau sont les seuls pendant lesquels le +prisonnier se trouve à l’air et en compagnie; néanmoins, dans les +autres prisons, les détenus sont réunis dans les ateliers du travail; +mais, à la Conciergerie, on ne peut se livrer à aucune occupation, à +moins d’être à la pistole. Là, le drame de la cour d’assises préoccupe +d’ailleurs tous les esprits, puisqu’on ne vient là que pour subir ou +l’instruction ou le jugement. Cette cour présente un affreux spectacle; +on ne peut se le figurer, il faut le voir, ou l’avoir vu. + +D’abord, la réunion, sur un espace de quarante mètres de long +sur trente de large, d’une centaine d’accusés ou de prévenus, ne +constitue pas l’élite de la société. Ces misérables, qui, pour la +plupart, appartiennent aux plus basses classes, sont mal vêtus; leurs +physionomies sont ignobles ou horribles; car un criminel venu des +sphères sociales supérieures est une exception heureusement assez rare. +La concussion, le faux ou la faillite frauduleuse, seuls crimes qui +peuvent amener là des gens comme il faut, ont d’ailleurs le privilége +de la pistole, et l’accusé ne quitte alors presque jamais sa cellule. + +Ce lieu de promenade, encadré par de beaux et formidables murs +noirâtres, par une colonnade partagée en cabanons, par une +fortification du côté du quai, par les cellules grillagées de la +pistole au nord, gardé par des surveillants attentifs, occupé par un +troupeau de criminels ignobles et se défiant tous les uns des autres, +attriste déjà par les dispositions locales; mais il effraie bientôt, +lorsque vous vous y voyez le centre de tous ces regards pleins de +haine, de curiosité, de désespoir, en face de ces êtres déshonorés. +Aucune joie! tout est sombre, les lieux et les hommes. Tout est muet, +les murs et les consciences. Tout est péril pour ces malheureux; ils +n’osent, à moins d’une amitié sinistre comme le bagne dont elle est +le produit, se fier les uns aux autres. La police, qui plane sur eux, +empoisonne pour eux l’atmosphère et corrompt tout, jusqu’au serrement +de main de deux coupables intimes. Un criminel qui rencontre là son +meilleur camarade ignore si ce dernier ne s’est pas repenti, s’il n’a +pas fait des aveux dans l’intérêt de sa vie. Ce défaut de sécurité, +cette crainte du _mouton_ gâte la liberté déjà si mensongère du préau. +En argot de prison, le _mouton_ est un mouchard, qui paraît être +sous le poids d’une méchante affaire, et dont l’habileté proverbiale +consiste à se faire prendre pour un _ami_. Le mot _ami_ signifie, en +argot, un voleur émérite, un voleur consommé, qui, depuis longtemps, +a rompu avec la société, qui veut rester voleur toute sa vie, et qui +demeure fidèle _quand même_ aux lois de la _haute pègre_. + +Le crime et la folie ont quelque similitude. Voir les prisonniers de +la Conciergerie au préau, ou voir des fous dans le jardin d’une maison +de santé, c’est une même chose. Les uns et les autres se promènent en +s’évitant, se jettent des regards au moins singuliers, atroces, selon +leurs pensées du moment, jamais gais ni sérieux; car ils se connaissent +ou ils se craignent. L’attente d’une condamnation, les remords, les +anxiétés donnent aux promeneurs du préau l’air inquiet et hagard des +fous. Les criminels consommés ont seuls une assurance qui ressemble à +la tranquillité d’une vie honnête, à la sincérité d’une conscience pure. + +L’homme des classes moyennes étant là l’exception, et la honte retenant +dans leurs cellules ceux que le crime y envoie, les habitués du préau +sont généralement mis comme les gens de la classe ouvrière. La blouse, +le bourgeron, la veste de velours dominent. Ces costumes grossiers +ou sales, en harmonie avec les physionomies communes ou sinistres, +avec les manières brutales, un peu domptées néanmoins par les pensées +tristes dont sont saisis les prisonniers, tout, jusqu’au silence du +lieu, contribue à frapper de terreur ou de dégoût le rare visiteur, à +qui de hautes protections ont valu le privilége peu prodigué d’étudier +la Conciergerie. + +De même que la vue d’un cabinet d’anatomie, où les maladies infâmes +sont figurées en cire, rend chaste et inspire de saintes et nobles +amours au jeune homme qu’on y mène; de même la vue de la Conciergerie +et l’aspect du préau, meublé de ces hôtes dévoués au bagne, à +l’échafaud, à une peine infamante quelconque, donne la crainte de +la justice humaine à ceux qui pourraient ne pas craindre la justice +divine, dont la voix parle si haut dans la conscience; et ils en +sortent honnêtes gens pour longtemps. + +Les promeneurs qui se trouvaient au préau quand Jacques Collin y +descendit devant être les acteurs d’une scène capitale dans la vie de +Trompe-la-Mort, il n’est pas indifférent de peindre quelques-unes des +principales figures de cette terrible assemblée. + +Là, comme partout où des hommes sont rassemblés; là, comme au collége, +règnent la force physique et la force morale. Là donc, comme dans les +bagnes, l’aristocratie est la criminalité. Celui dont la tête est en +jeu prime tous les autres. Le préau, comme on le pense, est une école +de Droit criminel; on l’y professe infiniment mieux qu’à la place du +Panthéon. La plaisanterie périodique consiste à répéter le drame de +la cour d’assises, à constituer un président, un jury, un ministère +public, un avocat, et à juger le procès. Cette horrible farce se joue +presque toujours à l’occasion des crimes célèbres. A cette époque, +une grande cause criminelle était à l’ordre du jour des assises, +l’affreux assassinat commis sur monsieur et madame Crottat, anciens +fermiers, père et mère du notaire, qui gardaient chez eux, comme cette +malheureuse affaire l’a prouvé, huit cent mille francs en or. L’un +des auteurs de ce double assassinat était le célèbre Dannepont, dit +La Pouraille, forçat libéré, qui, depuis cinq ans, avait échappé aux +recherches les plus actives de la police à la faveur de sept ou huit +noms différents. Les déguisements de ce scélérat étaient si parfaits, +qu’il avait subi deux ans de prison sous le nom de Delsouq, un de ses +élèves, voleur célèbre qui ne dépassait jamais, dans les affaires, la +compétence du tribunal correctionnel. La Pouraille en était, depuis +sa sortie du bagne, à son troisième assassinat. La certitude d’une +condamnation à mort rendait cet accusé, non moins que sa fortune +présumée, l’objet de la terreur et de l’admiration des prisonniers; car +pas un liard des fonds volés ne se retrouvait. On peut encore, malgré +les événements de juillet 1830, se rappeler l’effroi que causa dans +Paris ce coup hardi, comparable au vol des médailles de la Bibliothèque +pour son importance; car la malheureuse tendance de notre temps à tout +chiffrer rend un assassinat d’autant plus frappant que la somme volée +est plus considérable. + +La Pouraille, petit homme sec et maigre, à visage de fouine, âgé +de quarante-cinq ans, l’une des célébrités des trois bagnes qu’il +avait habités successivement dès l’âge de dix-neuf ans, connaissait +intimement Jacques Collin, et l’on va savoir comment et pourquoi. +Transférés de la Force à la Conciergerie depuis vingt-quatre heures +avec La Pouraille, deux autres forçats avaient reconnu sur-le-champ, +et fait reconnaître au préau cette royauté sinistre de _l’ami_ promis +à l’échafaud. L’un de ces forçats, un libéré nommé Sélérier, surnommé +l’Auvergnat, le père Ralleau, le Rouleur, et qui, dans la société que +le bagne appelle la _haute pègre_, avait nom Fil-de-Soie, sobriquet dû +à l’adresse avec laquelle il échappait aux périls du métier, était un +des anciens affidés de Trompe-la-Mort. + +Trompe-la-Mort soupçonnait tellement Fil-de-Soie de jouer un double +rôle, d’être à la fois dans les conseils de la haute pègre, et l’un +des entretenus de la police, qu’il lui avait (Voyez le _Père Goriot_.) +attribué son arrestation dans la maison Vauquer, en 1819. Sélérier, +qu’il faut appeler Fil-de-Soie, de même que Dannepont se nommera La +Pouraille, déjà sous le coup d’une rupture de ban, était impliqué +dans des vols qualifiés, mais sans une goutte de sang répandu, qui +devaient le faire réintégrer au moins pour vingt ans au bagne. L’autre +forçat, nommé Riganson, formait avec sa concubine, appelée la Biffe, +un des plus redoutables ménages de la haute pègre. Riganson, en +délicatesse avec la justice dès l’âge le plus tendre, avait pour surnom +_le Biffon_. Le Biffon était le mâle de la Biffe, car il n’y a rien +de sacré pour la haute pègre. Ces sauvages ne respectent ni la loi, +ni la religion, rien, pas même l’histoire naturelle, dont la sainte +nomenclature est, comme on le voit, parodiée par eux. + +Une digression est ici nécessaire; car l’entrée de Jacques Collin au +préau, son apparition au milieu de ses ennemis, si bien ménagée par +Bibi-Lupin et par le juge d’instruction, les scènes curieuses qui +devaient s’ensuivre, tout en serait inadmissible et incompréhensible, +sans quelques explications sur le monde des voleurs et des bagnes, sur +ses lois, sur ses mœurs, et surtout sur son langage, dont l’affreuse +poésie est indispensable dans cette partie du récit. Donc, avant +tout, un mot sur la langue des grecs, des filous, des voleurs et des +assassins, nommée l’_argot_, et que la littérature a, dans ces derniers +temps, employée avec tant de succès, que plus d’un mot de cet étrange +vocabulaire a passé sur les lèvres roses des jeunes femmes, a retenti +sous les lambris dorés, a réjoui les princes, dont plus d’un a pu +s’avouer _floué_! Disons-le, peut-être à l’étonnement de beaucoup de +gens, il n’est pas de langue plus énergique, plus colorée que celle +de ce monde souterrain qui, depuis l’origine des empires à capitale, +s’agite dans les caves, dans les sentines, dans le _troisième-dessous_ +des sociétés, pour emprunter à l’art dramatique une expression vive et +saisissante. Le monde n’est-il pas un théâtre? Le Troisième-Dessous +est la dernière cave pratiquée sous les planches de l’Opéra, pour en +recéler les machines, les machinistes, la rampe, les apparitions, les +diables bleus que vomit l’enfer, etc. + +Chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse ou terrible. +Une culotte est une _montante_; n’expliquons pas ceci. En argot on ne +dort pas, on _pionce_. Remarquez avec quelle énergie ce verbe exprime +le sommeil particulier à la bête traquée, fatiguée, défiante, appelée +Voleur, et qui, dès qu’elle est en sûreté, tombe et roule dans les +abîmes d’un sommeil profond et nécessaire sous les puissantes ailes +du Soupçon planant toujours sur elle. Affreux sommeil, semblable à +celui de l’animal sauvage qui dort, qui ronfle, et dont néanmoins les +oreilles veillent doublées de prudence! + +Tout est farouche dans cet idiome. Les syllabes qui commencent ou +qui finissent, les mots sont âpres et étonnent singulièrement. Une +femme est une _largue_. Et quelle poésie! la paille est _la plume de +Beauce_. Le mot minuit est rendu par cette périphrase: _douze plombes +crossent_! Ça ne donne-t-il pas le frisson? _Rincer une cabriole_, veut +dire dévaliser une chambre. Qu’est-ce que l’expression se coucher, +comparée à se _piausser_, revêtir une autre peau. Quelle vivacité +d’images! _Jouer des dominos_, signifie manger; comment mangent les +gens poursuivis? + +L’argot va toujours, d’ailleurs! il suit la civilisation, il la +talonne, il s’enrichit d’expressions nouvelles à chaque nouvelle +invention. La pomme de terre, créée et mise au jour par Louis XVI et +Parmentier, est aussitôt saluée par l’argot _d’orange à cochons_. +On invente les billets de banque, le bagne les appelle des _fafiots +garatés_, du nom de Garat, le caissier qui les signe. _Fafiot!_ +n’entendez-vous pas le bruissement du papier de soie? Le billet de +mille francs est un _fafiot mâle_, le billet de cinq cents un _fafiot +femelle_. Les forçats baptiseront, attendez-vous-y, les billets de +cent ou de deux cents francs de quelque nom bizarre. + +En 1790, Guillotin trouve, dans l’intérêt de l’humanité, la mécanique +expéditive qui résoud tous les problèmes soulevés par le supplice de la +peine de mort. Aussitôt les forçats, les ex-galériens, examinent cette +mécanique placée sur les confins monarchiques de l’ancien système, +et sur les frontières de la justice nouvelle, ils l’appellent tout à +coup _l’Abbaye de Monte-à-Regret_! Ils étudient l’angle décrit par +le couperet d’acier, et trouvent pour en peindre l’action, le verbe +_faucher_! Quand on songe que le bagne se nomme _le pré_, vraiment +ceux qui s’occupent de linguistique doivent admirer la création de ces +affreux _vocables_, eût dit Charles Nodier. + +Reconnaissons d’ailleurs la haute antiquité de l’argot! il contient un +dixième de mots de la langue romane, un autre dixième de la vieille +langue gauloise de Rabelais. _Effondrer_ (enfoncer), _otolondrer_ +(ennuyer), _cambrioler_ (tout ce qui se fait dans une chambre), +_aubert_ (argent), _gironde_ (belle, le nom d’un fleuve en langue +d’Oc), _fouillousse_ (poche), appartiennent à la langue du quatorzième +et du quinzième siècles. L’_affe_, pour la vie, est de la plus haute +antiquité. Troubler _l’affe_ a fait les _affres_, d’où vient le mot +_affreux_, dont la traduction est _ce qui trouble la vie_, etc. + +Cent mots au moins de l’argot appartiennent à la langue de PANURGE, +qui, dans l’œuvre rabelaisienne, symbolise le peuple, car ce nom est +composé de deux mots grecs qui veulent dire: _Celui qui fait tout_. La +science change la face de la civilisation par le chemin de fer, l’argot +l’a déjà nommé _le roulant vif_. + +Le nom de la tête, quand elle est encore sur leurs épaules, _la +sorbonne_, indique la source antique de cette langue dont il est +question dans les romanciers les plus anciens, comme Cervantes, comme +_les nouvelliers_ italiens et l’Arétin. De tout temps, en effet, +_la fille_, héroïne de tant de vieux romans, fut la protectrice, la +compagne, la consolation du grec, du voleur, du tire-laine, du filou, +de l’escroc. + +La prostitution et le vol sont deux protestations vivantes, mâle +et femelle, de _l’état naturel_ contre l’état social. Aussi les +philosophes, les novateurs actuels, les humanitaires, qui ont pour +queue les communistes et les fouriéristes, arrivent-ils, sans s’en +douter, à ces deux conclusions: la prostitution et le vol. Le voleur +ne met pas en question dans les livres sophistiques, la propriété, +l’hérédité, les garanties sociales; il les supprime net. Pour lui, +voler, c’est rentrer dans son bien. Il ne discute pas le mariage, il +ne l’accuse pas, il ne demande pas, dans des utopies imprimées, ce +consentement mutuel, cette alliance étroite des âmes impossible à +généraliser; il s’accouple avec une violence dont les chaînons sont +incessamment resserrés par le marteau de la nécessité. Les novateurs +modernes écrivent des théories pâteuses, filandreuses et nébuleuses, +ou des romans philanthropiques; mais le voleur pratique! il est clair +comme un fait, il est logique comme un coup de poing. Et quel style!... + +Autre observation! Le monde des filles, des voleurs et des assassins, +les bagnes et les prisons comportent une population d’environ soixante +à quatre-vingt mille individus, mâles et femelles. Ce monde ne saurait +être dédaigné dans la peinture de nos mœurs, dans la reproduction +littérale de notre état social. La justice, la gendarmerie et la +police offrent un nombre d’employés presque correspondant, n’est-ce +pas étrange? Cet antagonisme de gens qui se cherchent et qui s’évitent +réciproquement constitue un immense duel, éminemment dramatique, +esquissé dans cette étude. Il en est du vol et du commerce de fille +publique, comme du théâtre, de la police, de la prêtrise et de la +gendarmerie. Dans ces six conditions, l’individu prend un caractère +indélébile. Il ne peut plus être que ce qu’il est. Les stigmates du +divin sacerdoce sont immuables, tout aussi bien que ceux du militaire. +Il en est ainsi des autres états qui sont de fortes oppositions, des +_contraires_ dans la civilisation. Ces diagnostics violents, bizarres, +singuliers, _sui generis_, rendent la fille publique et le voleur, +l’assassin et le libéré, si faciles à reconnaître, qu’ils sont pour +leurs ennemis, l’espion et le gendarme, ce qu’est le gibier pour le +chasseur: ils ont des allures, des façons, un teint, des regards, une +couleur, une odeur, enfin des _propriétés_ infaillibles. De là, cette +science profonde du déguisement chez les célébrités du bagne. + +Encore un mot sur la constitution de ce monde, que l’abolition de la +marque, l’adoucissement des pénalités et la stupide indulgence du jury +rendent si menaçant. En effet, dans vingt ans, Paris sera cerné par +une armée de quarante mille libérés. Le département de la Seine et ses +quinze cent mille habitants étant le seul point de la France où ces +malheureux puissent se cacher. Paris est, pour eux, ce qu’est la forêt +vierge pour les animaux féroces. + +La haute pègre, qui est pour ce monde son faubourg Saint-Germain, +son aristocratie, s’était résumée, en 1816, à la suite d’une paix +qui mettait tant d’existences en question, dans une association dite +des _Grands Fanandels_, où se réunirent les plus célèbres chefs de +bande et quelques gens hardis, alors sans aucun moyen d’existence. +Ce mot de _fanandels_ veut dire à la fois frères, amis, camarades. +Tous les voleurs, les forçats, les prisonniers sont fanandels. Or, +les Grands Fanandels, fine fleur de la haute pègre, furent pendant +vingt et quelques années la cour de cassation, l’institut, la chambre +des pairs de ce peuple. Les Grands Fanandels eurent tous leur fortune +particulière, des capitaux en commun et des mœurs à part. Ils se +devaient aide et secours dans l’embarras, ils se connaissaient. +Tous d’ailleurs au-dessus des ruses et des séductions de la police, +ils eurent leur charte particulière, leurs mots de passe et de +reconnaissance. + +Ces ducs et pairs du bagne avaient formé, de 1815 à 1819, la fameuse +société des Dix-Mille (Voyez le _Père Goriot_.) ainsi nommée de la +convention en vertu de laquelle on ne pouvait jamais entreprendre +une affaire où il se trouvait moins de _dix mille_ francs à prendre. +En ce moment même, en 1829 et 1830, il se publiait des mémoires où +l’état des forces de cette société, les noms de ses membres, étaient +indiqués par une des célébrités de la police judiciaire. On y voyait +avec épouvante une armée de capacités, en hommes et en femmes; mais si +formidable, si habile, si souvent heureuse, que des voleurs comme les +Lévy, les Pastourel, les Collonge, les Chimaux, âgés de cinquante et de +soixante ans, y sont signalés comme étant en révolte contre la société +depuis leur enfance!... Quel aveu d’impuissance pour la justice que +l’existence de voleurs si vieux! + +Jacques Collin était le caissier, non-seulement de la Société des +Dix-Mille, mais encore des Grands Fanandels, les héros du bagne. De +l’aveu des autorités compétentes, les bagnes ont toujours eu des +capitaux. Cette bizarrerie se conçoit. Aucun vol ne se retrouve, +excepté dans des cas bizarres. Les condamnés, ne pouvant rien emporter +avec eux au bagne, sont forcés d’avoir recours à la confiance, à la +capacité, de confier leurs fonds, comme dans la société l’on se confie +à une maison de banque. + +Primitivement, Bibi-Lupin, chef de la police de sûreté depuis dix +ans, avait fait partie de l’aristocratie des Grands Fanandels. +Sa trahison venait d’une blessure d’amour-propre; il s’était vu +constamment préférer la haute intelligence et la force prodigieuse +de Trompe-la-Mort. De là l’acharnement constant de ce fameux chef de +la police de sûreté contre Jacques Collin. De là provenaient aussi +certains compromis entre Bibi-Lupin et ses anciens camarades, dont +commençaient à se préoccuper les magistrats. + +Donc, dans son désir de vengeance, auquel le juge d’instruction avait +donné pleine carrière par la nécessité d’établir l’identité de Jacques +Collin, le chef de la police de sûreté avait très-habilement choisi +ses aides en lançant sur le faux Espagnol, La Pouraille, Fil-de-Soie +et le Biffon, car La Pouraille appartenait aux Dix-Mille, ainsi que +Fil-de-Soie, et le Biffon était un Grand Fanandel. + +La Biffe, cette redoutable _largue_ du Biffon, qui se dérobe encore à +toutes les recherches de la police, à la faveur de ses déguisements en +femme comme il faut, était libre. Cette femme, qui sait admirablement +faire la marquise, la baronne, la comtesse, a voiture et des gens. +Cette espèce de Jacques Collin en jupon est la seule femme comparable à +cette Asie, le bras droit de Jacques Collin. Chacun des héros du bagne +est, en effet, doublé d’une femme dévouée. Les fastes judiciaires, la +chronique secrète du Palais vous le diront: aucune passion d’honnête +femme, pas même celle d’une dévote pour son directeur, rien ne surpasse +l’attachement de la maîtresse qui partage les périls des grands +criminels. + +La passion est presque toujours, chez ces gens, la raison primitive de +leurs audacieuses entreprises, de leurs assassinats. L’amour excessif +qui les entraîne, _constitutionnellement_, disent les médecins, vers +la femme, emploie toutes les forces morales et physiques de ces hommes +énergiques. De là, l’oisiveté qui dévore les journées; car les excès en +amour exigent et du repos et des repas réparateurs. De là, cette haine +de tout travail, qui force ces gens à recourir à des moyens rapides +pour se procurer de l’argent. Néanmoins, la nécessité de vivre, et +de bien vivre, déjà si violente, est peu de chose en comparaison des +prodigalités inspirées par la fille à qui ces généreux Médor veulent +donner des bijoux, des robes, et qui, toujours gourmande, aime la +bonne chère. La fille désire un châle, l’amant le vole, et la femme +y voit une preuve d’amour! C’est ainsi qu’on marche au vol, qui, si +l’on veut examiner le cœur humain à la loupe, sera reconnu pour un +sentiment presque naturel chez l’homme. Le vol mène à l’assassinat, et +l’assassinat conduit de degrés en degrés l’amant à l’échafaud. + +L’amour physique et déréglé de ces hommes serait donc, si l’on en +croit la Faculté de médecine, l’origine des sept dixièmes des crimes. +La preuve s’en trouve toujours, d’ailleurs, frappante, palpable, à +l’autopsie de l’homme exécuté. Aussi l’adoration de leurs maîtresses +est-elle acquise à ces monstrueux amants, épouvantails de la société. +C’est ce dévouement femelle accroupi fidèlement à la porte des prisons, +toujours occupé à déjouer les ruses de l’instruction, incorruptible +gardien des plus noirs secrets, qui rend tant de procès obscurs, +impénétrables. Là gît la force et aussi la faiblesse du criminel. Dans +le langage des filles, _avoir de la probité_, c’est ne manquer à aucune +des lois de cet attachement, c’est donner tout son argent à l’homme +_enflacqué_ (emprisonné), c’est veiller à son bien-être, lui garder +toute espèce de foi, tout entreprendre pour lui. La plus cruelle injure +qu’une fille puisse jeter au front déshonoré d’une autre fille, c’est +de l’accuser d’infidélité envers un amant _serré_ (mis en prison). Une +fille, dans ce cas, est regardée comme une femme sans cœur!... + +La Pouraille aimait passionnément une femme, comme on va le voir. +Fil-de-Soie, philosophe égoïste, qui volait pour se faire un sort, +ressemblait beaucoup à Paccard, le séide de Jacques Collin, qui s’était +enfui avec Prudence Servien, riches tous deux de sept cent cinquante +mille francs. Il n’avait aucun attachement, il méprisait les femmes +et n’aimait que Fil-de-Soie. Quant au Biffon, il tirait, comme on le +sait maintenant, son surnom de son attachement à la Biffe. Or, ces +trois illustrations de la haute pègre avaient des comptes à demander à +Jacques Collin, comptes assez difficiles à établir. + +Le caissier savait seul combien d’associés survivaient, quelle était +la fortune de chacun. La mortalité particulière à ses mandataires +était entrée dans les calculs de Trompe-la-Mort, au moment où il +résolut de _manger la grenouille_ au profit de Lucien. En se dérobant à +l’attention de ses camarades et de la police pendant neuf ans, Jacques +Collin avait une presque certitude d’hériter, aux termes de la charte +des Grands Fanandels, des deux tiers de ses commettants. Ne pouvait-il +pas d’ailleurs alléguer des payements faits aux fanandels _fauchés_? +Aucun contrôle n’atteignait enfin ce chef des Grands Fanandels. On se +fiait absolument à lui par nécessité, car la vie de bête fauve que +mènent les forçats, impliquait entre les gens comme il faut de ce monde +sauvage, la plus haute délicatesse. Sur les cent mille écus du délit, +Jacques Collin pouvait peut-être alors se libérer avec une centaine +de mille francs. En ce moment, comme on le voit, La Pouraille, un des +créanciers de Jacques Collin, n’avait que quatre-vingt-dix jours à +vivre. Nanti d’une somme sans doute bien supérieure à celle que lui +gardait son chef, La Pouraille devait d’ailleurs être assez accommodant. + +Un des diagnostics infaillibles auxquels les directeurs de prison +et leurs agents, la police et ses aides, et même les magistrats +instructeurs reconnaissent les _chevaux de retour_, c’est-à-dire ceux +qui ont déjà mangé les _gourganes_ (espèce de haricots destinés à la +nourriture des forçats de l’État), est leur habitude de la prison; les +récidivistes en connaissent naturellement les usages; ils sont chez +eux, ils ne s’étonnent de rien. + +Aussi Jacques Collin, en garde contre lui-même, avait-il jusqu’alors +admirablement bien joué son rôle d’innocent et d’étranger, soit à la +Force, soit à la Conciergerie. Mais, abattu par la douleur, écrasé par +sa double mort; car dans cette fatale nuit, il était mort deux fois, il +redevint Jacques Collin. Le surveillant fut stupéfait de n’avoir pas +à dire à ce prêtre espagnol par où l’on allait au préau. Cet acteur +si parfait oublia son rôle, il descendit la vis de la tour Bonbec en +habitué de la Conciergerie. + +—Bibi-Lupin a raison, se dit en lui-même le surveillant, c’est un +cheval de retour, c’est Jacques Collin. Au moment où Trompe-la-Mort se +montra dans l’espèce de cadre que lui fit la porte de la tourelle, les +prisonniers ayant tous fini leurs acquisitions à la table en pierre +dite de Saint-Louis, se dispersaient sur le préau, toujours trop étroit +pour eux: le nouveau détenu fut donc aperçu par tous à la fois, avec +d’autant plus de rapidité que rien n’égale la précision du coup d’œil +des prisonniers, qui sont tous dans un préau comme l’araignée au centre +de sa toile. Cette comparaison est d’une exactitude mathématique, car +l’œil étant borné de tous côtés par de hautes et noires murailles, le +détenu voit toujours, même sans regarder, la porte par laquelle entrent +les surveillants, les fenêtres du parloir et de l’escalier de la tour +Bonbec, seules issues du préau. Dans le profond isolement où il est, +tout est accident pour l’accusé, tout l’occupe; son ennui, comparable +à celui du tigre en cage au jardin des Plantes, décuple sa puissance +d’attention. Il n’est pas indifférent de faire observer que Jacques +Collin, vêtu comme un ecclésiastique qui ne s’astreint pas au costume, +portait un pantalon noir, des bas noirs, des souliers à boucles en +argent, un gilet noir, et une certaine redingote marron foncé, dont la +coupe trahit le prêtre quoi qu’il fasse, surtout quand ces indices sont +complétés par la taille caractéristique des cheveux. Jacques Collin +portait une perruque superlativement ecclésiastique, et d’un naturel +exquis. + +—Tiens! tiens! dit La Pouraille au Biffon, mauvais signe! un +_sanglier_! comment s’en trouve-t-il un ici? + +—C’est un de leurs _trucs_, un _cuisinier_ (espion) d’un nouveau +genre, répondit Fil-de-Soie. C’est _quelque marchand de lacets_ (la +maréchaussée d’autrefois) déguisé qui vient faire son commerce. + +Le gendarme a différents noms en argot: quand il poursuit le voleur, +c’est un _marchand de lacets_; quand il l’escorte, c’est _une +hirondelle de la grève_; quand il le mène à l’échafaud, c’est le +_hussard de la guillotine_. + +Pour achever la peinture du préau, peut-être est-il nécessaire de +peindre en peu de mots les deux autres fanandels. Sélérier, dit +l’Auvergnat, dit le père Ralleau, dit le Rouleur, enfin Fil-de-Soie +(il avait trente noms et autant de passe-ports), ne sera plus désigné +que par ce sobriquet, le seul qu’on lui donnât dans la _haute pègre_. +Ce profond philosophe, qui voyait un gendarme dans le faux prêtre, +était un gaillard de cinq pieds quatre pouces, dont tous les muscles +produisaient des saillies singulières. Il faisait flamboyer, sous une +tête énorme, de petits yeux couverts, comme ceux des oiseaux de proie, +d’une paupière grise, mate et dure. Au premier aspect, il ressemblait +à un loup par la largeur de ses mâchoires vigoureusement tracées et +prononcées; mais tout ce que cette ressemblance impliquait de cruauté, +de férocité même, était contrebalancé par la ruse, par la vivacité de +ses traits, quoique sillonnés de marques de petite vérole. Le rebord de +chaque couture, coupé net, était comme spirituel. On y lisait autant de +railleries. La vie des criminels, qui implique la faim et la soif, les +nuits passées au bivouac des quais, des berges, des ponts et des rues, +les orgies de liqueurs fortes par lesquelles on célèbre les triomphes, +avait mis sur ce visage comme une couche de vernis. A trente pas, si +Fil-de-Soie se fût montré au naturel, un agent de police, un gendarme +eût reconnu son gibier; mais il égalait Jacques Collin dans l’art de +se grimer et de se costumer. En ce moment, Fil-de-Soie, en négligé +comme les grands acteurs qui ne soignent leur mise qu’au théâtre, +portait une espèce de veste de chasse où manquaient les boutons, +et dont les boutonnières dégarnies laissaient voir le blanc de la +doublure, de mauvaises pantoufles vertes, un pantalon de nankin devenu +grisâtre, et sur la tête une casquette sans visière par où passaient +les coins d’un vieux madras à barbe, sillonné de déchirures et lavé. + +A côté de Fil-de-Soie, le Biffon formait un contraste parfait. Ce +célèbre voleur, de petite stature, gros et gras, agile, au teint +livide, à l’œil noir et enfoncé, vêtu comme un cuisinier, planté +sur deux jambes très-arquées, effrayait par une physionomie où +prédominaient tous les symptômes de l’organisation particulière aux +animaux carnassiers. + +Fil-de-Soie et le Biffon faisaient la cour à La Pouraille, qui ne +conservait aucune espérance. Cet assassin récidiviste savait qu’il +serait jugé, condamné, exécuté avant quatre mois. Aussi Fil-de-Soie +et le Biffon, _amis_ de La Pouraille, ne l’appelaient-ils pas +autrement que _le Chanoine_, c’est-à-dire _chanoine de l’Abbaye de +Monte-à-Regret_. On doit facilement concevoir pourquoi Fil-de-Soie et +le Biffon câlinaient La Pouraille. La Pouraille avait enterré deux cent +cinquante mille francs d’or, sa part du butin fait chez les _époux +Crottat_, en style d’acte d’accusation. Quel magnifique héritage à +laisser à deux fanandels, quoique ces deux anciens forçats dussent +retourner dans quelques jours au bagne. Le Biffon et Fil-de-Soie +allaient être condamnés pour des vols qualifiés (c’est-à-dire +réunissant des circonstances aggravantes) à quinze ans qui ne se +confondraient point avec dix années d’une condamnation précédente +qu’ils avaient pris la liberté d’interrompre. Ainsi, quoiqu’ils eussent +l’un vingt-deux et l’autre vingt-six années de travaux forcés à faire, +ils espéraient tous deux s’évader et venir chercher le tas d’or de La +Pouraille. Mais le Dix-Mille gardait son secret, il lui paraissait +inutile de le livrer tant qu’il ne serait pas condamné. Appartenant +à la haute aristocratie du bagne, il n’avait rien révélé sur ses +complices. Son caractère était connu; monsieur Popinot, l’instructeur +de cette épouvantable affaire, n’avait rien pu obtenir de lui. + +Ce terrible triumvirat stationnait en haut du préau, c’est-à-dire au +bas des pistoles. Fil-de-Soie achevait l’instruction d’un jeune homme +qui n’en était qu’à son premier coup, et qui, sûr d’une condamnation +à dix années de travaux forcés, prenait des renseignements sur les +différents _prés_. + +—Eh bien, mon petit, lui disait sentencieusement Fil-de-Soie, au +moment où Jacques Collin apparut, la différence qu’il y a entre Brest, +Toulon et Rochefort, la voici. + +—Voyons, mon ancien, dit le jeune homme avec la curiosité d’un novice. + +Cet accusé, fils de famille sous le poids d’une accusation de faux, +était descendu de la pistole voisine de celle où était Lucien. + +—Mon fiston, reprit Fil-de-Soie, à Brest on est sûr de trouver des +gourganes à la troisième cuillerée, en puisant au baquet; à Toulon, +vous n’en avez qu’à la cinquième; et à Rochefort, on n’en attrape +jamais, à moins d’être un _ancien_. + +Ayant dit, le profond philosophe rejoignit La Pouraille et le Biffon, +qui, très-intrigués par le _sanglier_, se mirent à descendre le +préau, tandis que Jacques Collin, abîmé de douleur, le remontait. +Trompe-la-Mort, tout à de terribles pensées, les pensées d’un empereur +déchu, ne se croyait pas le centre de tous les regards, l’objet de +l’attention générale, et il allait lentement, regardant la fatale +croisée à laquelle Lucien de Rubempré s’était pendu. Aucun des +prisonniers ne savait cet événement, car le voisin de Lucien, le jeune +faussaire, par des motifs qu’on va bientôt connaître, n’en avait rien +dit. Les trois fanandels s’arrangèrent pour barrer le chemin au prêtre. + +—Ce n’est pas un _sanglier_, dit La Pouraille à Fil-de-Soie, c’est un +_cheval de retour_. Vois comme il tire la droite! + +Il est nécessaire d’expliquer ici, car tous les lecteurs n’ont pas eu +la fantaisie de visiter un bagne, que chaque forçat est accouplé à +un autre (toujours un vieux et un jeune ensemble) par une chaîne. Le +poids de cette chaîne, rivée à un anneau au-dessus de la cheville, est +tel, qu’il donne, au bout d’une année, un vice de marche éternel au +forçat. Obligé d’envoyer dans une jambe plus de force que dans l’autre +pour tirer cette _manicle_, tel est le nom donné dans le bagne à ce +ferrement, le condamné contracte invinciblement l’habitude de cet +effort. Plus tard, quand il ne porte plus sa chaîne, il en est de cet +appareil comme des jambes coupées, dont l’amputé souffre toujours; +le forçat sent toujours sa manicle, il ne peut jamais se défaire +de ce tic de démarche. En termes de police, _il tire la droite_. Ce +diagnostic, connu des forçats entre eux, comme il l’est des agents de +police, s’il n’aide pas à la reconnaissance d’un camarade, du moins la +complète. + +Chez Trompe-la-Mort, évadé depuis huit ans, ce mouvement s’était bien +affaibli; mais, par l’effet de son absorbante méditation, il allait +d’un pas si lent et si solennel que, quelque faible que fût ce vice de +démarche, il devait frapper un œil exercé comme celui de La Pouraille. +On comprend très-bien d’ailleurs que les forçats, toujours en présence +les uns des autres au bagne, et n’ayant qu’eux-mêmes à observer, aient +étudié tellement leurs physionomies, qu’ils connaissent certaines +habitudes qui doivent échapper à leurs ennemis systématiques: les +mouchards, les gendarmes et les commissaires de police. Aussi fut-ce +à un certain tiraillement des muscles maxillaires de la joue gauche +reconnu par un forçat, qui fut envoyé à une revue de la légion de la +Seine, que le lieutenant-colonel de ce corps, le fameux Coignard, dut +son arrestation; car, malgré la certitude de Bibi-Lupin, la police +n’osait croire à l’identité du comte Pontis de Sainte-Hélène et de +Coignard. + +—C’est notre _dab_! (notre maître) dit Fil-de-Soie en ayant reçu de +Jacques Collin ce regard distrait que jette l’homme abîmé dans le +désespoir sur tout ce qui l’entoure. + +—Ma foi oui, c’est Trompe-la-Mort, dit en se frottant les mains le +Biffon. Oh! c’est sa taille, sa carrure; mais qu’a-t-il fait? il ne se +ressemble plus à lui-même. + +—Oh! j’y suis, dit Fil-de-Soie, il a un plan! il veut revoir _sa +tante_ qu’on doit exécuter bientôt. + +Pour donner une vague idée du personnage que les reclus, les argousins +et les surveillants appellent _une tante_, il suffira de rapporter ce +mot magnifique du directeur d’une des maisons centrales au feu lord +Durham, qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Ce +lord, curieux d’observer tous les détails de la justice française, +fit même dresser par feu Sanson, l’exécuteur des hautes œuvres, la +mécanique, et demanda l’exécution d’un veau vivant pour se rendre +compte du jeu de la machine que la révolution française a illustrée. + +Le directeur, après avoir montré toute la prison, les préaux, les +ateliers, les cachots, etc., désigna du doigt un local, en faisant un +geste de dégoût. + +—«Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier +des _tantes_... + +—«_Hao!_ fit lord Durham, et qu’est-ce? + +—«C’est le troisième sexe, milord.» + +—On va _terrer_ (guillotiner) Théodore! dit La Pouraille, un gentil +garçon! quelle main! quel toupet! quelle perte pour la société! + +—Oui, Théodore Calvi _morfile_ (mange) sa dernière bouchée, dit le +Biffon. Ah! ses largues doivent joliment _chigner des yeux_, car il +était aimé, le petit gueux! + +—Te voilà, mon vieux? dit La Pouraille à Jacques Collin. + +Et, de concert avec ses deux acolytes, avec lesquels il était bras +dessus bras dessous, il barra le chemin au nouveau venu. + +—Oh! _dab_, tu t’es donc fait _sanglier_? ajouta La Pouraille. + +—On dit que tu as _poissé nos philippes_ (filouté nos pièces d’or), +reprit le Biffon d’un air menaçant. + +—Tu vas nous _abouler du carle_? (tu vas nous donner de l’argent) +demanda Fil-de-Soie. + +Ces trois interrogations partirent comme trois coups de pistolet. + +—Ne plaisantez pas un pauvre prêtre mis ici par erreur, répondit +machinalement Jacques Collin, qui reconnut aussitôt ses trois camarades. + +—C’est bien le son du grelot, si ce n’est pas la _frimousse_ (figure), +dit La Pourraille en mettant sa main sur l’épaule de Jacques Collin. + +Ce geste, l’aspect de ses trois camarades, tirèrent violemment le _dab_ +de sa prostration, et le rendirent au sentiment de la vie réelle; car, +pendant cette fatale nuit, il avait roulé dans les mondes spirituels et +infinis des sentiments en y cherchant une voie nouvelle. + +—_Ne fais pas de ragoût sur ton dab!_ (n’éveille pas les soupçons sur +ton maître) dit tout bas Jacques Collin d’une voix creuse et menaçante +qui ressemblait assez au grognement sourd d’un lion. _La raille_ +(la police) est là, laisse-la _couper dans le pont_ (donner dans le +panneau). Je joue la _mislocq_ (la comédie) pour un _fanandel en fine +pegrène_ (un camarade à toute extrémité). + +Ceci fut dit avec l’onction d’un prêtre essayant de convertir des +malheureux, et accompagné d’un regard par lequel Jacques Collin +embrassa le préau, vit les surveillants sous les arcades, et les +montra railleusement à ses trois compagnons. + +N’y a-t-il pas ici des _cuisiniers_? _Allumez vos clairs, et +remouchez!_ (voyez et observez!) Ne me _conobrez pas, épargnons le +poitou_ et _engantez-moi en sanglier_ (ne me connaissez plus, prenons +nos précautions et traitez-moi en prêtre), ou je vous _effondre_, vous, +vos _largues_ et votre _aubert_ (je vous ruine, vous, vos femmes et +votre fortune). + +—_T’as donc tafe de nozigues?_ (tu te méfies donc de nous?) dit +Fil-de-Soie. Tu viens _cromper ta tante_ (sauver ton ami). + +—Madeleine est _paré_ pour la _placarde de vergne_ (est prêt pour la +place de Grève), dit La Pouraille. + +—Théodore! dit Jacques Collin en comprimant un bond et un cri. + +Ce fut le dernier coup de la torture de ce colosse détruit. + +—On va le _buter_, répéta La Pouraille, il est depuis deux mois _gerbé +à la passe_ (condamné à mort). + +Jacques Collin, saisi par une défaillance, les genoux presque coupés, +fut soutenu par ses trois compagnons, et il eut la présence d’esprit de +joindre ses mains en prenant un air de componction. La Pouraille et le +Biffon soutinrent respectueusement le sacrilége Trompe-la-Mort, pendant +que Fil-de-Soie courait vers le surveillant en faction à la porte du +guichet qui mène au parloir. + +—Ce vénérable prêtre voudrait s’asseoir, donnez une chaise pour lui. + +Ainsi, le coup monté par Bibi-Lupin manquait. Trompe-la-Mort, de même +que Napoléon reconnu par ses soldats, obtenait soumission et respect +des trois forçats. Deux mots avaient suffi. Ces deux mots étaient: vos +_largues_ et votre _aubert_, vos femmes et votre argent, le résumé de +toutes les affections vraies de l’homme. Cette menace fut pour les +trois forçats l’indice du suprême pouvoir, le _dab_ tenait toujours +leur fortune entre ses mains. Toujours tout-puissant au dehors, leur +_dab_ n’avait pas trahi, comme de faux frères le disaient. La colossale +renommée d’adresse et d’habileté de leur chef stimula, d’ailleurs, la +curiosité des trois forçats; car, en prison, la curiosité devient le +seul aiguillon de ces âmes flétries. La hardiesse du déguisement de +Jacques Collin, conservé jusque sous les verrous de la Conciergerie, +étourdissait d’ailleurs les trois criminels. + +—Au secret depuis quatre jours, je ne savais pas Théodore si près de +_l’abbaye_... dit Jacques Collin. J’étais venu pour sauver un pauvre +petit qui s’est pendu là, hier, à quatre heures, et me voici devant un +autre malheur. Je n’ai plus d’as dans mon jeu!... + +—Pauvre _dab_! dit Fil-de-Soie. + +—Ah! le _boulanger_ (le diable) m’abandonne! s’écria Jacques Collin +en s’arrachant des bras de ses deux camarades et se dressant d’un air +formidable. Il y a un moment où le monde est plus fort que nous autres! +_La Cigogne_ (le Palais de Justice) finit par nous gober. + +Le directeur de la Conciergerie, averti de la défaillance du prêtre +espagnol, vint lui-même au préau pour l’espionner, il le fit asseoir +sur une chaise, au soleil, en examinant tout avec cette perspicacité +redoutable qui s’augmente de jour en jour dans l’exercice de pareilles +fonctions, et qui se cache sous une apparente indifférence. + +—Ah! mon Dieu! dit Jacques Collin, être confondu parmi ces gens, +le rebut de la société, des criminels, des assassins!... Mais Dieu +n’abandonnera pas son serviteur. Mon cher monsieur le directeur, je +marquerai mon passage ici par des actes de charité dont le souvenir +restera! Je convertirai ces malheureux, ils apprendront qu’ils ont une +âme, que la vie éternelle les attend, et que, s’ils ont tout perdu +sur la terre, ils ont encore le ciel à conquérir, le ciel qui leur +appartient au prix d’un vrai, d’un sincère repentir. + +Vingt ou trente prisonniers, accourus et groupés en arrière des +trois terribles forçats, dont les farouches regards avaient maintenu +trois pieds de distance entre eux et les curieux, entendirent cette +allocution prononcée avec une onction évangélique. + +—Celui-là, monsieur Gault, dit le formidable La Pouraille, eh bien! +nous l’écouterions... + +—On m’a dit, reprit Jacques Collin, près de qui monsieur Gault se +tenait, qu’il y avait dans cette prison un condamné à mort. + +—On lui lit en ce moment le rejet de son pourvoi, dit monsieur Gault. + +—J’ignore ce que cela signifie, demanda naïvement Jacques Collin en +regardant autour de lui. + +—Dieu! est-il _sinve_ (simple), dit le petit jeune homme qui +consultait naguère Fil-de-Soie sur la fleur des _gourganes des prés_. + +—Eh bien! aujourd’hui ou demain on le _fauche_! dit un détenu. + +—Faucher? demanda Jacques Collin, dont l’air d’innocence et +d’ignorance frappa ses trois fanandels d’admiration. + +—Dans leur langage, répondit le directeur, cela veut dire l’exécution +de la peine de mort. Si le greffier lit le pourvoi, sans doute +l’exécuteur va recevoir l’ordre pour l’exécution. Le malheureux a +constamment refusé les secours de la religion... + +—Ah! monsieur le directeur, c’est une âme à sauver!... s’écria Jacques +Collin. + +Le sacrilége joignit les mains avec une expression d’amant au désespoir +qui parut être l’effet d’une divine ferveur au directeur attentif. + +—Ah! monsieur, reprit Trompe-la-Mort, laissez-moi vous prouver ce +que je suis et tout ce que je puis, en me permettant de faire éclore +le repentir dans ce cœur endurci! Dieu m’a donné la faculté de dire +certaines paroles qui produisent de grands changements. Je brise les +cœurs, je les ouvre... Que craignez-vous? faites-moi accompagner par +des gendarmes, par des gardiens, par qui vous voudrez. + +—Je verrai si l’aumônier de la maison veut vous permettre de le +remplacer, dit monsieur Gault. + +Et le directeur se retira, frappé de l’air parfaitement indifférent, +quoique curieux, avec lequel les forçats et les prisonniers regardaient +ce prêtre, dont la voix évangélique donnait du charme à son baragouin +mi-parti de français et d’espagnol. + +—Comment vous trouvez-vous ici, monsieur l’abbé? demanda le jeune +interlocuteur de Fil-de-Soie à Jacques Collin. + +—Oh! par erreur, répondit Jacques Collin en toisant le fils de +famille. On m’a trouvé chez une courtisane qui venait d’être volée +après sa mort. On a reconnu qu’elle s’était tuée; et les auteurs du +vol, qui sont probablement les domestiques, ne sont pas encore arrêtés. + +—Et c’est à cause de ce vol que ce jeune homme s’est pendu?... + +—Ce pauvre enfant n’a pas sans doute pu soutenir l’idée d’être flétri +par un emprisonnement injuste, répondit Trompe-la-Mort en levant les +yeux au ciel. + +—Oui, dit le jeune homme, on venait le mettre en liberté quand il +s’est suicidé. Quelle chance! + +—Il n’y a que les innocents qui se frappent ainsi l’imagination, dit +Jacques Collin. Remarquez que le vol a été commis à son préjudice. + +—Et de combien s’agit-il? demanda le profond et fin Fil-de-Soie. + +—De sept cent cinquante mille francs, répondit tout doucement Jacques +Collin. + +Les trois forçats se regardèrent entre eux, et ils se retirèrent +du groupe que tous les détenus formaient autour du soi-disant +ecclésiastique. + +—C’est lui qui a _rincé la profonde_ (la cave) de la fille! dit +Fil-de-Soie à l’oreille du Biffon. On voulait nous _coquer le taffe_ +(faire peur) pour nos _thunes de balles_ (nos pièces de cent sous). + +—Ce sera toujours le _dab_ des _grands_ fanandels, répondit La +Pouraille. Notre _carle_ n’est pas _décaré_ (envolé). + +La Pouraille, qui cherchait un homme à qui se fier, avait intérêt à +trouver Jacques Collin honnête homme. Or, c’est surtout en prison qu’on +croit à ce qu’on espère! + +—Je gage qu’il _esquinte_ le _dab_ de la _Cigogne_! (qu’il enfonce le +procureur général), et qu’il va _cromper sa tante_ (sauver son ami), +dit Fil-de-Soie. + +—S’il y arrive, dit le Biffon, je ne le crois pas tout à fait _Meg_ +(Dieu); mais il aura, comme on le prétend, _bouffardé_ avec le +_boulanger_ (fumé une pipe avec le diable). + +—L’as-tu entendu crier: _Le boulanger m’abandonne!_ fit observer +Fil-de-Soie. + +—Ah! s’écria La Pouraille, s’il voulait _cromper ma sorbonne_ (sauver +ma tête), quel _viocque_ (vie) je ferais avec mon _fade de carle_ (ma +part de fortune), et mes _rondins jaunes servis_ (et l’or volé que je +viens de cacher). + +—_Fais sa balle!_ (suis ses instructions) dit Fil-de-Soie. + +—_Planches-tu?_ (ris-tu?) reprit La Pouraille en regardant son +fanandel. + +—Es-tu _sinve_ (simple), tu seras roide _gerbé à la passe_ (condamné +à mort). Ainsi, tu n’as pas d’autre _lourde à pessigner_ (porte à +soulever) pour pouvoir rester sur tes _paturons_ (pieds), _morfiler_, +le _dessaler_ et _goupiner_ encore (manger, boire et voler), lui +répliqua le Biffon, que de lui prêter le dos! + +—V’là qu’est dit, reprit La Pouraille, pas un de nous _ne sera pour +le dab à la manque_ (pas un de nous ne le trahira), ou je me charge de +l’emmener où je vais... + +—Il le ferait comme il le dit! s’écria Fil-de-Soie. + +Les gens les moins susceptibles de sympathie pour ce monde étrange +peuvent se figurer la situation d’esprit de Jacques Collin, qui se +trouvait entre le cadavre de l’idole qu’il avait adorée pendant cinq +heures de nuit et la mort prochaine de son ancien compagnon de chaîne, +le futur cadavre du jeune Corse Théodore. Ne fût-ce que pour voir ce +malheureux, il avait besoin de déployer une habileté peu commune; mais +le sauver, c’était un miracle! Et il y pensait déjà. + +Pour l’intelligence de ce qu’allait tenter Jacques Collin, il est +nécessaire de faire observer ici que les assassins, les voleurs, que +tous ceux qui peuplent les bagnes ne sont pas aussi redoutables qu’on +le croit. A quelques exceptions très-rares, ces gens-là sont tous +lâches, sans doute à cause de la peur perpétuelle qui leur comprime le +cœur. Leurs facultés étant incessamment tendues à voler, et l’exécution +d’un coup exigeant l’emploi de toutes les forces de la vie, une agilité +d’esprit égale à l’aptitude du corps, une attention qui abuse de leur +moral, ils deviennent stupides, hors de ces violents exercices de leur +volonté, par la même raison qu’une cantatrice ou qu’un danseur tombent +épuisés après un pas fatigant ou après l’un de ces formidables duos +comme en infligent au public les compositeurs modernes. Les malfaiteurs +sont en effet si dénués de raison, ou tellement oppressés par la +crainte, qu’ils deviennent absolument enfants. Crédules au dernier +point, la plus simple ruse les prend dans sa glu. Après la réussite +d’une affaire, ils sont dans un tel état de prostration, que livrés +immédiatement à des débauches nécessaires, ils s’enivrent de vin, de +liqueurs, et se jettent dans les bras de leurs femmes avec rage, pour +retrouver du calme en perdant toutes leurs forces, et cherchent l’oubli +de leur crime dans l’oubli de leur raison. En cette situation, ils +sont à la merci de la police. Une fois arrêtés ils sont aveugles, ils +perdent la tête, et ils ont tant besoin d’espérance qu’ils croient à +tout; aussi n’est-il pas d’absurdité qu’on ne leur fasse admettre. +Un exemple expliquera jusqu’où va la bêtise du criminel _enflacqué_. +Bibi-Lupin avait récemment obtenu les aveux d’un assassin âgé de +dix-neuf ans, en lui persuadant qu’on n’exécutait jamais les mineurs. +Quand on transféra ce garçon à la Conciergerie pour subir son jugement, +après le rejet du pourvoi, ce terrible agent était venu le voir. + +—Es-tu sûr de ne pas avoir vingt ans?... lui demanda-t-il. + +—Oui, je n’ai que dix-neuf ans et demi, dit l’assassin parfaitement +calme. + +—Eh bien! répondit Bibi-Lupin, tu peux être tranquille, tu n’auras +jamais vingt ans... + +—Et pourquoi? + +—Eh! mais, tu seras fauché dans trois jours, répliqua le chef de la +sûreté. + +L’assassin, qui croyait toujours, même après son jugement, qu’on +n’exécutait pas les mineurs, s’affaissa comme une omelette soufflée. + +Ces hommes, si cruels par la nécessité de supprimer des témoignages, +car ils n’assassinent que pour se défaire de preuves (c’est une des +raisons alléguées par ceux qui demandent la suppression de la peine +de mort); ces colosses d’adresse, d’habileté, chez qui l’action de la +main, la rapidité du coup d’œil, les sens sont exercés comme chez les +sauvages, ne deviennent des héros de malfaisance que sur le théâtre +de leurs exploits. Non-seulement, le crime commis, leurs embarras +commencent, car ils sont aussi hébétés par la nécessité de cacher +les produits de leur vol qu’ils étaient oppressés par la misère; +mais encore ils sont affaiblis comme la femme qui vient d’accoucher. +Énergiques à effrayer dans leurs conceptions, ils sont comme des +enfants après la réussite. C’est, en un mot, le naturel des bêtes +sauvages, faciles à tuer quand elles sont repues. En prison, ces hommes +singuliers sont hommes par la dissimulation et par leur discrétion, qui +ne cède qu’au dernier moment, alors qu’on les a brisés, roués, par la +durée de la détention. + +On peut alors comprendre comment les trois forçats, au lieu de perdre +leur chef, voulurent le servir; ils l’admirèrent en le soupçonnant +d’être le maître des sept cent cinquante mille francs volés, en le +voyant calme sous les verrous de la Conciergerie, et le croyant capable +de les prendre sous sa protection. + +Lorsque monsieur Gault eut quitté le faux Espagnol, il revint par le +parloir à son greffe, et alla trouver Bibi-Lupin, qui, depuis vingt +minutes que Jacques Collin était descendu de sa cellule, observait +tout, tapi contre une des fenêtres donnant sur le préau, par un judas. + +—Aucun d’eux ne l’a reconnu, dit monsieur Gault, et Napolitas, qui +les surveille tous, n’a rien entendu. Le pauvre prêtre, dans son +accablement, cette nuit, n’a pas dit un mot qui puisse faire croire que +sa soutane cache Jacques Collin. + +—Ça prouve qu’il connaît bien les prisons, répondit le chef de la +police de sûreté. + +Napolitas, secrétaire de Bibi-Lupin, inconnu de tous les gens en ce +moment détenus à la Conciergerie, y jouait le rôle du fils de famille +accusé de faux. + +—Enfin, il demande à confesser le condamné à mort! reprit le directeur. + +—Voici notre dernière ressource! s’écria Bibi-Lupin, je n’y pensais +pas. Théodore Calvi, ce Corse, est le camarade de chaîne de Jacques +Collin; Jacques Collin lui faisait au _pré_, m’a-t-on dit, de bien +belles _patarasses_... + +Les forçats se fabriquent des espèces de tampons qu’ils glissent +entre leur anneau de fer et leur chair, afin d’amortir la pesanteur +de la _manicle_ sur leurs chevilles et leur cou-de-pied. Ces tampons, +composés d’étoupe et de linge, s’appellent, au bagne, des _patarasses_. + +—Qui veille le condamné? demanda Bibi-Lupin à monsieur Gault. + +—C’est Cœur-la-Virole! + +—Bien, je vais me _peausser_ en gendarme, j’y serai; je les entendrai, +je réponds de tout. + +—Ne craignez-vous pas, si c’est Jacques Collin, d’être reconnu et +qu’il ne vous étrangle? demanda le directeur de la Conciergerie à +Bibi-Lupin. + +—En gendarme, j’aurai mon sabre, répondit le chef; d’ailleurs si c’est +Jacques Collin, il ne fera jamais rien pour se faire _gerber à la +passe_; et, si c’est un prêtre, je suis en sûreté. + +—Il n’y a pas de temps à perdre, dit alors monsieur Gault; il est huit +heures et demie, le père Sauteloup vient de lire le rejet du pourvoi, +monsieur Sanson attend dans la salle l’ordre du parquet. + +—Oui, c’est pour aujourd’hui, les _hussards de la veuve_ (autre nom, +nom terrible de la mécanique!) sont commandés, répondit Bibi-Lupin. +Je comprends cependant que le procureur général hésite, ce garçon +s’est toujours dit innocent, et il n’y a pas eu, selon moi, de preuves +convaincantes contre lui. + +—C’est un vrai Corse, reprit monsieur Gault, il n’a pas dit un mot, et +il a résisté à tout. + +Le dernier mot du directeur de la Conciergerie au chef de la police de +sûreté contenait la sombre histoire des condamnés à mort. Un homme que +la justice a retranché du nombre des vivants appartient au Parquet. Le +Parquet est souverain; il ne dépend de personne, il ne relève que de +sa conscience. La prison appartient au Parquet, il en est le maître +absolu. La poésie s’est emparée de ce sujet social, éminemment propre +à frapper les imaginations, le _Condamné à mort_! La poésie a été +sublime, la prose n’a d’autre ressource que le réel, mais le réel est +assez terrible comme il est pour pouvoir lutter avec le lyrisme. La +vie du condamné à mort qui n’a pas avoué ses crimes ou ses complices +est livrée à d’affreuses tortures. Il ne s’agit ici ni de brodequins +qui brisent les pieds, ni d’eau ingurgitée dans l’estomac, ni de la +distension des membres au moyen d’affreuses machines; mais d’une +torture sournoise et pour ainsi dire négative. Le Parquet livre le +condamné tout à lui-même, il le laisse dans le silence et dans les +ténèbres, avec un compagnon (un mouton) dont il doit se défier. + +L’aimable philanthropie moderne croit avoir deviné l’atroce supplice +de l’isolement, elle se trompe. Depuis l’abolition de la torture, +le Parquet, dans le désir bien naturel de rassurer les consciences +déjà bien délicates des jurés, avait deviné les ressources terribles +que la solitude donne à la justice contre le remords. La solitude, +c’est le vide; et la nature morale en a tout autant d’horreur que la +nature physique. La solitude n’est habitable que pour l’homme de génie +qui la remplit de ses idées, filles du monde spirituel, ou pour le +contemplateur des œuvres divines qui la trouve illuminée par le jour +du ciel, animée par le souffle et par la voix de Dieu. Hormis ces deux +hommes, si voisins du paradis, la solitude est à la torture ce que le +moral est au physique. Entre la solitude et la torture il y a toute +la différence de la maladie nerveuse à la maladie chirurgicale. C’est +la souffrance multipliée par l’infini. Le corps touche à l’infini par +le système nerveux, comme l’esprit y pénètre par la pensée. Aussi, +dans les annales du Parquet de Paris, compte-t-on les criminels qui +n’avouent pas. + +Cette sinistre situation, qui prend des proportions énormes dans +certains cas, en politique par exemple, lorsqu’il s’agit d’une +dynastie ou de l’État, aura son histoire à sa place dans la COMÉDIE +HUMAINE. Mais, ici la description de la boîte en pierre, où, sous +la Restauration, le Parquet de Paris gardait le condamné à mort, +peut suffire à faire entrevoir l’horreur des derniers jours d’un +suppliciable. + +Avant la révolution de juillet, il existait à la Conciergerie, et il +y existe encore aujourd’hui, d’ailleurs, la _chambre du condamné à +mort_. Cette chambre, adossée au greffe, en est séparée par un gros +mur tout en pierre de taille, et elle est flanquée à l’opposite par le +gros mur de sept ou huit pieds d’épaisseur qui soutient une portion +de l’immense salle des Pas-Perdus. On y entre par la première porte +qui se trouve dans le long corridor sombre où le regard plonge quand +on est au milieu de la grande salle voûtée du guichet. Cette chambre +sinistre tire son jour d’un soupirail, armé d’une grille formidable, +et qu’on aperçoit à peine en entrant à la Conciergerie, car il est +pratiqué dans le petit espace qui reste entre la fenêtre du greffe, +à côté de la grille du guichet, et le logement du greffier de la +Conciergerie, que l’architecte a plaqué comme une armoire au fond de la +cour d’entrée. Cette situation explique comment cette pièce, encadrée +par quatre épaisses murailles, a été destinée, lors du remaniement +de la Conciergerie, à ce sinistre et funèbre usage. Toute évasion y +est impossible. Le corridor, qui mène aux secrets et au quartier des +femmes, débouche en face du poêle, où gendarmes et surveillants sont +toujours groupés. Le soupirail, seule issue extérieure, situé à neuf +pieds au-dessus des dalles, donne sur la première cour gardée par +les gendarmes en faction à la porte extérieure de la Conciergerie. +Aucune puissance humaine ne peut attaquer les gros murs. D’ailleurs, +un criminel condamné à mort est aussitôt revêtu de la camisole, +vêtement qui supprime, comme on le sait, l’action des mains; puis il +est enchaîné par un pied à son lit de camp; enfin il a pour le servir +et le garder un mouton. Le sol de cette chambre est dallé de pierres +épaisses, et le jour est si faible qu’on y voit à peine. + +Il est impossible de ne pas se sentir gelé jusqu’aux os en entrant +là, même aujourd’hui, quoique depuis seize ans cette chambre soit +sans destination, par suite des changements introduits à Paris dans +l’exécution des arrêts de la justice. Voyez-y le criminel en compagnie +de ses remords, dans le silence et les ténèbres, deux sources +d’horreur, et demandez-vous si ce n’est pas à devenir fou? Quelles +organisations que celles dont la trempe résiste à ce régime auquel la +camisole ajoute l’immobilité, l’inaction! + +Théodore Calvi, ce Corse alors âgé de vingt-sept ans, enveloppé dans +les voiles d’une discrétion absolue, résistait cependant depuis deux +mois à l’action de ce cachot et au bavardage captieux du mouton!... +Voici le singulier procès criminel où le Corse avait gagné sa +condamnation à mort. Quoiqu’elle soit excessivement curieuse, cette +analyse sera très-rapide. + +Il est impossible de faire une longue digression au dénoûment d’une +scène déjà si étendue et qui n’offre pas d’autre intérêt que celui +dont est entouré Jacques Collin, espèce de colonne vertébrale qui, +par son horrible influence, relie pour ainsi dire LE PÈRE GORIOT à +ILLUSIONS PERDUES, et ILLUSIONS PERDUES à cette ÉTUDE. L’imagination du +lecteur développera d’ailleurs ce thème obscur qui causait en ce moment +bien des inquiétudes aux jurés de la session où Théodore Calvi avait +comparu. Aussi, depuis huit jours que le pourvoi du criminel était +rejeté par la cour de Cassation, monsieur de Grandville s’occupait-il +de cette affaire et suspendait-il l’ordre d’exécution de jour en jour; +tant il tenait à rassurer les jurés en publiant que le condamné, sur le +seuil de la mort, avait avoué son crime. + +Une pauvre veuve de Nanterre, dont la maison était isolée dans cette +commune, située, comme on sait, au milieu de la plaine infertile +qui s’étale entre le Mont-Valérien, Saint-Germain, les collines de +Sartrouville et d’Argenteuil, avait été assassinée et volée quelques +jours après avoir reçu sa part d’un héritage inespéré. Cette part se +montait à trois mille francs, à une douzaine de couverts, une chaîne, +une montre en or et du linge. Au lieu de placer les trois mille francs +à Paris, comme le lui conseillait le notaire du marchand de vin décédé +de qui elle héritait, la vieille femme avait voulu tout garder. D’abord +elle ne s’était jamais vu tant d’argent à elle, puis elle se défiait de +tout le monde en toute espèce d’affaires, comme la plupart des gens du +peuple ou de la campagne. Après de mûres causeries avec un marchand de +vin de Nanterre, son parent et parent du marchand de vin décédé, cette +veuve s’était résolue à mettre la somme en viager, à vendre sa maison +de Nanterre et à aller vivre en bourgeoise à Saint-Germain. + +La maison où elle demeurait, accompagnée d’un assez grand jardin enclos +de mauvaises palissades, était l’ignoble maison que se bâtissent les +petits cultivateurs des environs de Paris. Le plâtre et les moellons +extrêmement abondants à Nanterre, dont le territoire est couvert de +carrières exploitées à ciel ouvert, avaient été, comme en le voit +communément autour de Paris, employés à la hâte et sans aucune idée +architecturale. C’est presque toujours la hutte du Sauvage civilisé. +Cette maison consistait en un rez-de-chaussée et un premier étage +au-dessus duquel s’étendaient des mansardes. + +Le carrier, mari de cette femme et constructeur de ce logis, avait mis +des barres de fer très-solides à toutes les fenêtres. La porte d’entrée +était d’une solidité remarquable. Le défunt se savait là, seul, en rase +campagne, et quelle campagne! Sa clientèle se composait des principaux +maîtres maçons de Paris, il avait donc rapporté les plus importants +matériaux de sa maison, bâtie à cinq cents pas de sa carrière, sur ses +voitures qui revenaient à vide. Il choisissait dans les démolitions +de Paris les choses à sa convenance et à très-bas prix. Ainsi, les +fenêtres, les grilles, les portes, les volets, la menuiserie, tout +était provenu de déprédations autorisées, de cadeaux à lui faits par +ses pratiques, de bons cadeaux bien choisis. De deux châssis à prendre +il emportait le meilleur. La maison, précédée d’une cour assez vaste, +où se trouvaient les écuries, était fermée de murs sur le chemin. +Une forte grille servait de porte. D’ailleurs, des chiens de garde +habitaient l’écurie, et un petit chien passait la nuit dans la maison. +Derrière la maison, il existait un jardin d’un hectare environ. + +Devenue veuve et sans enfants, la femme du carrier demeurait dans cette +maison avec une seule servante. Le prix de la carrière vendue avait +soldé les dettes du carrier, mort deux ans auparavant. Le seul avoir +de la veuve fut cette maison déserte, où elle nourrissait des poules +et des vaches en en vendant les œufs et le lait à Nanterre. N’ayant +plus de garçon d’écurie, de charretier, ni d’ouvriers carriers que le +défunt faisait travailler à tout, elle ne cultivait plus le jardin, +elle y coupait le peu d’herbes et de légumes que la nature de ce sol +caillouteux y laisse venir. + +Le prix de la maison et l’argent de la succession pouvant produire +sept à huit mille francs, cette femme se voyait très-heureuse à Saint +Germain avec sept ou huit cents francs de rentes viagères qu’elle +croyait pouvoir tirer de ses huit mille francs. Elle avait eu déjà +plusieurs conférences avec le notaire de Saint-Germain, car elle se +refusait à donner son argent en viager au marchand de vin de Nanterre +qui le lui demandait. Dans ces circonstances, un jour, on ne vit plus +reparaître la veuve Pigeau ni sa servante. La grille de la cour, la +porte d’entrée de la maison, les volets, tout était clos. Après trois +jours, la justice, informée de cet état de choses, fit une descente. +Monsieur Popinot, juge d’instruction, accompagné du procureur du roi, +vint de Paris, et voici ce qui fut constaté. + +Ni la grille de la cour, ni la porte d’entrée de la maison ne portaient +de traces d’effraction. La clef se trouvait dans la serrure de la porte +d’entrée, à l’intérieur. Pas un barreau de fer n’avait été forcé. Les +serrures, les volets, toutes les fermetures étaient intactes. + +Les murailles ne présentaient aucune trace qui pût dévoiler le passage +des malfaiteurs. Les cheminées en poterie n’offrant pas d’issue +praticable, n’avaient pu permettre de s’introduire par cette voie. Les +faîteaux, sains et entiers, n’accusaient d’ailleurs aucune violence. +En pénétrant dans les chambres au premier étage, les magistrats, les +gendarmes et Bibi-Lupin trouvèrent la veuve Pigeau étranglée dans +son lit et la servante étranglée dans le sien, au moyen de leurs +foulards de nuit. Les trois mille francs avaient été pris, ainsi que +les couverts et les bijoux. Les deux corps étaient en putréfaction, +ainsi que ceux du petit chien et d’un gros chien de basse-cour. Les +palissades d’enceinte du jardin furent examinées, rien n’y était brisé. +Dans le jardin, les allées n’offraient aucun vestige de passage. Il +parut probable au juge d’instruction que l’assassin avait marché sur +l’herbe pour ne pas laisser l’empreinte de ses pas, s’il s’était +introduit par là, mais comment avait-il pu pénétrer dans la maison? Du +côté du jardin, la porte avait une imposte garnie de trois barreaux de +fer intacts. De ce côté, la clef se trouvait également dans la serrure, +comme à la porte d’entrée du côté de la cour. + +Une fois ces impossibilités parfaitement constatées par M. Popinot, +par Bibi-Lupin, qui resta pendant une journée à tout observer, par le +procureur du roi lui-même et par le brigadier du poste de Nanterre, +cet assassinat devint un affreux problème où la politique et la justice +devaient avoir le dessous. + +Ce drame, publié par la _Gazette des Tribunaux_, avait eu lieu dans +l’hiver de 1828 à 1829. Dieu sait quel intérêt de curiosité cette +étrange aventure souleva dans Paris; mais Paris qui, tous les matins, +a de nouveaux drames à dévorer, oublie tout. La police, elle, n’oublie +rien. Trois mois après ces perquisitions infructueuses, une fille +publique, remarquée pour ses dépenses par des agents de Bibi-Lupin, et +surveillée à cause de ses accointances avec quelques voleurs, voulut +faire engager par une de ses amies douze couverts, une montre et une +chaîne d’or. L’amie refusa. Le fait parvint aux oreilles de Bibi-Lupin, +qui se souvint des douze couverts, de la montre et de la chaîne d’or +volés à Nanterre. Aussitôt les commissionnaires au Mont-de-Piété, +tous les recéleurs de Paris furent avertis, et Bibi-Lupin soumit +Manon-la-Blonde à un espionnage formidable. + +On apprit bientôt que Manon-la-Blonde était amoureuse folle d’un jeune +homme qu’on ne voyait guère, car il passait pour être sourd à toutes +les preuves d’amour de la blonde Manon. Mystère sur mystère. Ce jeune +homme, soumis à l’attention des espions, fut bientôt vu, puis reconnu +pour être un forçat évadé, le fameux héros des vendettes corses, le +beau Théodore Calvi, dit Madeleine. + +On lâcha sur Théodore un de ces recéleurs à double face, qui servent à +la fois les voleurs et la police, et il promit à Théodore d’acheter les +couverts, la montre et la chaîne d’or. Au moment où le ferrailleur de +la cour Saint-Guillaume comptait l’argent à Théodore, déguisé en femme, +à dix heures et demie du soir, la police fit une descente, arrêta +Théodore et saisit les objets. + +L’instruction commença sur-le-champ. Avec de si faibles éléments, il +était impossible, en style de parquet, d’en tirer une condamnation +à mort. Jamais Calvi ne se démentit. Il ne se coupa jamais: il dit +qu’une femme de la campagne lui avait vendu ces objets à Argenteuil, +et, qu’après les lui avoir achetés, le bruit de l’assassinat commis +à Nanterre l’avait éclairé sur le danger de posséder ces couverts, +cette montre et ces bijoux, qui, d’ailleurs, ayant été désignés dans +l’inventaire fait après le décès du marchand de vin de Paris, oncle de +la veuve Pigeau, se trouvaient être les objets volés. Enfin, forcé par +la misère de vendre ces objets, disait-il, il avait voulu s’en défaire +en employant une personne non compromise. + +On ne put rien obtenir de plus du forçat libéré, qui sut, par son +silence et par sa fermeté, faire croire à la justice que le marchand de +vin de Nanterre avait commis le crime, et que la femme de qui il tenait +les choses compromettantes était l’épouse de ce marchand. Le malheureux +parent de la veuve Pigeau et sa femme furent arrêtés; mais, après huit +jours de détention et une enquête scrupuleuse, il fut établi que ni +le mari ni la femme n’avaient quitté leur établissement à l’époque du +crime. D’ailleurs, Calvi ne reconnut pas, dans l’épouse du marchand +de vin, la femme qui, selon lui, lui aurait vendu l’argenterie et les +bijoux. + +Comme la concubine de Calvi, impliquée dans le procès, fut convaincue +d’avoir dépensé mille francs environ depuis l’époque du crime jusqu’au +moment où Calvi voulut engager l’argenterie et les bijoux, de telles +preuves parurent suffisantes pour faire envoyer aux assises le +forçat et sa concubine. Cet assassinat étant le dix-huitième commis +par Théodore, il fut condamné à mort, car il parut être l’auteur de +ce crime si habilement commis. S’il ne reconnut pas la marchande +de vin de Nanterre, il fut reconnu par la femme et par le mari. +L’instruction avait établi, par de nombreux témoignages, le séjour +de Théodore à Nanterre pendant environ un mois; il y avait servi les +maçons, la figure enfarinée de plâtre et mal vêtu. A Nanterre, chacun +donnait dix-huit ans à ce garçon, qui devait avoir _nourri ce poupon_ +(comploté, préparé ce crime) pendant un mois. + +Le parquet croyait à des complices. On mesura la largeur des tuyaux +pour l’adapter au corps de Manon-la-Blonde, afin de voir si elle avait +pu s’introduire par les cheminées; mais un enfant de six ans n’aurait +pu passer par les tuyaux en poterie, par lesquels l’architecture +moderne remplace aujourd’hui les vastes cheminées d’autrefois. Sans +ce singulier et irritant mystère, Théodore eût été exécuté depuis une +semaine. L’aumônier des prisons avait, comme on l’a vu, totalement +échoué. + +Cette affaire et le nom de Calvi dut échapper à l’attention de +Jacques Collin, alors préoccupé de son duel avec Contenson, Corentin +et Peyrade. Trompe-la-Mort essayait, d’ailleurs, d’oublier le plus +possible _les amis_, et tout ce qui regardait le Palais de Justice. +Il tremblait d’une rencontre qui l’aurait mis face à face avec +un _fanandel_ par qui le _dab_ se serait vu demander des comptes +impossibles à rendre. + +Le directeur de la Conciergerie alla sur-le-champ au parquet du +procureur général, et y trouva le premier avocat général causant avec +monsieur de Grandville, et tenant l’ordre d’exécution à la main. +Monsieur de Grandville, qui venait de passer toute la nuit à l’hôtel +de Sérizy, quoique accablé de fatigue et de douleurs, car les médecins +n’osaient encore affirmer que la comtesse conserverait sa raison, était +obligé, par cette exécution importante, de donner quelques heures à son +Parquet. Après avoir causé un instant avec le directeur, monsieur de +Grandville reprit l’ordre d’exécution à son avocat général et le remit +à Gault. + +—Que l’exécution ait lieu, dit-il, à moins de circonstances +extraordinaires que vous jugerez; je me fie à votre prudence. On peut +retarder le dressage de l’échafaud jusqu’à dix heures et demie, il vous +reste donc une heure. Dans une pareille matinée, les heures valent des +siècles, et il tient bien des événements dans un siècle! Ne laissez pas +croire à un sursis. Qu’on fasse la toilette, s’il le faut, et s’il n’y +a pas de révélation, remettez l’ordre à Sanson à neuf heures et demie. +Qu’il attende! + +Au moment où le directeur de la prison quittait le cabinet du +procureur général, il rencontra sous la voûte du passage qui débouche +dans la galerie, monsieur Camusot qui s’y rendait. Il eut donc une +rapide conversation avec le juge; et, après l’avoir instruit de ce +qui se passait à la Conciergerie, relativement à Jacques Collin, +il y descendit pour opérer cette confrontation de Trompe-la-Mort +et de Madeleine; mais il ne permit au soi-disant ecclésiastique de +communiquer avec le condamné à mort qu’au moment où Bibi-Lupin, +admirablement déguisé en gendarme, eut remplacé le mouton qui +surveillait le jeune Corse. + +On ne peut pas se figurer le profond étonnement des trois forçats en +voyant un surveillant venir chercher Jacques Collin, pour le mener dans +la chambre du condamné à mort. Ils se rapprochèrent de la chaise où +Jacques Collin était assis, par un bond simultané. + +—C’est pour aujourd’hui, n’est-ce pas, monsieur Julien? dit +Fil-de-Soie au surveillant. + +—Mais, oui, Charlot est là, répondit le surveillant avec une parfaite +indifférence. + +Le peuple et le monde des prisons appellent ainsi l’exécuteur des +hautes-œuvres de Paris. Ce sobriquet date de la révolution de 1789. +Ce nom produisit une profonde sensation. Tous les prisonniers se +regardèrent entre eux. + +—C’est fini! répondit le surveillant, l’ordre d’exécution est arrivé à +monsieur Gault, et l’arrêt vient d’être lu. + +—Ainsi, reprit La Pouraille, la belle Madeleine a reçu tous les +sacrements?... Il avala une dernière bouffée d’air. + +—Pauvre petit Théodore... s’écria le Biffon, il est bien gentil. C’est +dommage d’_éternuer dans le son_ à son âge... + +Le surveillant se dirigeait vers le guichet, en se croyant suivi de +Jacques Collin; mais l’Espagnol allait lentement, et, quand il se vit à +dix pas de Julien, il parut faiblir et demanda par un geste le bras de +La Pouraille. + +—C’est un assassin! dit Napolitas au prêtre en montrant La Pouraille +et offrant son bras. + +—Non, pour moi c’est un malheureux!... répondit Trompe-la-Mort avec la +présence d’esprit et l’onction de l’archevêque de Cambrai. + +Et il se sépara de Napolitas, qui du premier coup d’œil lui avait paru +très-suspect. + +—Il est sur la première marche de l’_Abbaye-de-Monte-à-Regret_; mais +j’en suis le prieur! Je vais vous montrer comment je sais _m’entifler_ +avec _la Cigogne_ (rouer le procureur général). Je veux _cromper_ cette +_sorbonne_ de ses pattes. + +—A cause de _sa montante_! dit Fil-de-Soie en souriant. + +—Je veux donner cette âme au ciel! répondit avec componction Jacques +Collin en se voyant entouré par quelques prisonniers. + +Et il rejoignit le surveillant au guichet. + +—Il est venu pour sauver Madeleine, dit Fil-de-Soie, nous avons bien +deviné la chose. Quel _dab_!... + +—Mais comment?... les _hussards de la guillotine_ sont là, il ne le +verra seulement pas, reprit le Biffon. + +—Il a _le boulanger_ pour lui! s’écria La Pouraille. Lui _poisser nos +philippes_!... Il aime trop _les amis_! il a trop besoin de nous! On +voulait nous _mettre à la manque pour lui_ (nous le faire livrer), nous +ne sommes pas des _gnioles_! S’il _crompe_ sa Madeleine, il aura _ma +balle_! (mon secret.) + +Ce dernier mot eut pour effet d’augmenter le dévouement des trois +forçats pour leur dieu; car en ce moment leur fameux _dab_ devint toute +leur espérance. + +Jacques Collin, malgré le danger de Madeleine, ne faillit pas à son +rôle. Cet homme, qui connaissait la Conciergerie aussi bien que les +trois bagnes, se trompa si naturellement, que le surveillant fut obligé +de lui dire à tout moment: —«Par ici, —par là!» jusqu’à ce qu’ils +fussent arrivés au greffe. Là Jacques Collin vit, du premier regard, +accoudé sur le poêle, un homme grand et gros, dont le visage rouge et +long ne manquait pas d’une certaine distinction, et il reconnut Sanson. + +—Monsieur est l’aumônier, dit-il en allant à lui d’un air plein de +bonhomie. + +Cette erreur fut si terrible qu’elle glaça les spectateurs. + +—Non, monsieur, répondit Sanson, j’ai d’autres fonctions. + +Sanson, le père du dernier exécuteur de ce nom, car il a été destitué +récemment, était le fils de celui qui exécuta Louis XVI. + +Après quatre cents ans d’exercice de cette charge, l’héritier de tant +de tortionnaires avait tenté de répudier ce fardeau héréditaire. Les +Sanson, bourreaux à Rouen pendant deux siècles, avant d’être revêtus de +la première charge du royaume, exécutaient de père en fils les arrêts +de la justice depuis le treizième siècle. Il est peu de familles qui +puissent offrir l’exemple d’un office ou d’une noblesse conservée de +père en fils pendant six siècles. Au moment où ce jeune homme, devenu +capitaine de cavalerie, se voyait sur le point de faire une belle +carrière dans les armes, son père exigea qu’il vînt l’assister pour +l’exécution du roi. Puis il fit de son fils son second, lorsqu’en +1793 il y eut deux échafauds en permanence: l’un à la barrière du +Trône, l’autre à la place de Grève. Alors âgé d’environ soixante ans, +ce terrible fonctionnaire se faisait remarquer par une excellente +tenue, par des manières douces et posées, par un grand mépris pour +Bibi-Lupin et ses acolytes, les pourvoyeurs de la machine. Le seul +indice qui, chez cet homme, trahissait le sang des vieux tortionnaires +du moyen âge, était une largeur et une épaisseur formidables dans +les mains. Assez instruit d’ailleurs, tenant fort à sa qualité de +citoyen et d’électeur, passionné, dit-on, pour le jardinage, ce grand +et gros homme, parlant bas, d’un maintien calme, très-silencieux, +au front large et chauve, ressemblait beaucoup plus à un membre de +l’aristocratie anglaise qu’à un exécuteur des hautes-œuvres. Aussi, +un chanoine espagnol devait-il commettre l’erreur que commettait +volontairement Jacques Collin. + +—Ce n’est pas un forçat, dit le chef des surveillants au directeur. + +Je commence à le croire, se dit monsieur Gault en faisant un mouvement +de tête à son subordonné. + +Jacques Collin fut introduit dans l’espèce de cave où le jeune +Théodore, en camisole de force, était assis au bord de l’affreux lit +de camp de cette chambre. Trompe-la-Mort, momentanément éclairé par le +jour du corridor, reconnut sur-le-champ Bibi-Lupin dans le gendarme qui +se tenait debout, appuyé sur son sabre. + +—_Io sono Gaba-Morto! Parla nostro italiano_, dit vivement Jacques +Collin. _Vengo ti salvar_ (je suis Trompe-la-Mort, parlons italien, je +viens te sauver). + +Tout ce qu’allaient se dire les deux amis devait être inintelligible +pour le faux gendarme, et, comme Bibi-Lupin était censé garder le +prisonnier, il ne pouvait quitter son poste. Aussi, la rage du chef de +la police de sûreté ne saurait-elle se décrire. + +Théodore Calvi, jeune homme au teint pâle et olivâtre, à cheveux +blonds, aux yeux caves et d’un bleu trouble, très-bien proportionné +d’ailleurs, d’une prodigieuse force musculaire cachée sous cette +apparence lymphatique que présentent parfois les méridionaux, aurait eu +la plus charmante physionomie sans des sourcils arqués, sans un front +déprimé, qui lui donnaient quelque chose de sinistre, sans des lèvres +rouges d’une cruauté sauvage, et sans un mouvement de muscles qui +dénote cette faculté d’irritation particulière aux Corses, et qui les +rend si prompts à l’assassinat dans une querelle soudaine. + +Saisi d’étonnement par les sons de cette voix, Théodore leva +brusquement la tête et crut à quelque hallucination; mais, comme il +était familiarisé par une habitation de deux mois avec la profonde +obscurité de cette boîte en pierre de taille, il regarda le faux +ecclésiastique et soupira profondément. Il ne reconnut pas Jacques +Collin, dont le visage couturé par l’action de l’acide sulfurique ne +lui sembla point être celui de son _dab_. + +—C’est bien moi, ton Jacques, je suis en prêtre et je viens te sauver. +Ne fais pas la bêtise de me reconnaître, et aie l’air de te confesser. + +Ceci fut dit rapidement. + +—Ce jeune homme est très-abattu, la mort l’effraie, il va tout avouer, +dit Jacques Collin en s’adressant au gendarme. + +—Dis-moi quelque chose qui me prouve que tu es _lui_, car tu n’as que +_sa_ voix. + +—Voyez-vous, il me dit, le pauvre malheureux, qu’il est innocent, +reprit Jacques Collin en s’adressant au gendarme. + +Bibi-Lupin n’osa point parler, de peur d’être reconnu. + +—_Sempremi!_ répondit Jacques en revenant à Théodore, et lui jetant ce +mot de convention dans l’oreille. + +—_Sempreti!_ dit le jeune homme en donnant la réplique de la passe. +C’est bien mon _dab_... + +—As-tu fait le coup? + +—Oui. + +—Raconte-moi tout, afin que je puisse voir comment je ferai pour te +sauver; il est temps, Charlot est là. + +Aussitôt le Corse se mit à genoux et parut vouloir se confesser. +Bibi-Lupin ne savait que faire, car cette conversation fut si rapide +qu’elle prit à peine le temps pendant lequel elle se lit. Théodore +raconta promptement les circonstances connues de son crime et que +Jacques Collin ignorait. + +—Les jurés m’ont condamné sans preuves, dit-il en terminant. + +—Enfant, tu discutes quand on va te couper les cheveux!... + +—Mais, je puis bien avoir été seulement chargé de mettre en plan les +bijoux. Et voilà comme on juge, et à Paris encore!... + +—Mais comment s’est fait le coup? demanda Trompe-la-Mort. + +—Ah! voilà! Depuis que je ne t’ai vu, j’ai fait la connaissance d’une +petite fille corse, que j’ai rencontrée en arrivant à _Pantin_ (Paris). + +—Les hommes assez bêtes pour aimer une femme, s’écria Jacques Collin, +périssent toujours par là!... C’est des tigres en liberté, des tigres +qui babillent et qui se regardent dans des miroirs... Tu n’as pas été +sage!... + +—Mais... + +—Voyons, à quoi t’a-t-elle servi cette sacrée _largue_?... + +—Cet amour de femme grande comme un fagot, mince comme une anguille, +adroite comme un singe, a passé par le haut du four et m’a ouvert la +porte de la maison. Les chiens, bourrés de boulettes, étaient morts. +J’ai _refroidi_ les deux femmes. Une fois l’argent pris, La Ginetta a +refermé la porte et est sortie par le haut du four. + +—Une si belle invention vaut la vie, dit Jacques Collin en admirant la +façon du crime, comme un ciseleur admire le modèle d’une figurine. + +—J’ai commis la sottise de déployer tout ce talent-là pour mille +écus!... + +—Non, pour une femme! reprit Jacques Collin. Quand je te disais +qu’elles nous ôtent notre intelligence!... + +Jacques Collin jeta sur Théodore un regard flamboyant de mépris. + +—Tu n’étais plus là! répondit le Corse, j’étais abandonné. + +—Et l’aimes-tu, cette petite? demanda Jacques Collin sensible au +reproche que contenait cette réponse. + +—Ah! si je veux vivre, c’est maintenant pour toi plus que pour elle. + +—Reste tranquille! Je ne me nomme pas pour rien Trompe-la-Mort! Je me +charge de toi! + +—Quoi! la vie!... s’écria le jeune Corse en levant ses bras +emmaillottés vers la voûte humide de ce cachot. + +—Ma petite Madeleine, apprête-toi à retourner au _pré à vioque_, +reprit Jacques Collin. Tu dois t’y attendre, on ne va pas te couronner +de roses, comme le bœuf gras!... S’ils nous ont déjà _ferrés_ pour +Rochefort, c’est qu’ils essaient à se débarrasser de nous! Mais je te +ferai diriger sur Toulon, tu t’évaderas, et tu reviendras à _Pantin_, +où je t’arrangerai quelque petite existence bien gentille... + +Un soupir comme il en avait peu retenti sous cette voûte inflexible, un +soupir exhalé par le bonheur de la délivrance, choqua la pierre, qui +renvoya cette note, sans égale en musique, dans l’oreille de Bibi-Lupin +stupéfait. + +—C’est l’effet de l’absolution que je viens de lui promettre à cause +de ses révélations, dit Jacques Collin au chef de la police de sûreté. +Ces Corses, voyez-vous, monsieur le gendarme, sont pleins de foi! Mais +il est innocent comme l’Enfant Jésus, et je vais essayer de le sauver... + +—Dieu soit avec vous! monsieur l’abbé!... dit en français Théodore. + +Trompe-la-Mort, plus Carlos Herrera, plus chanoine que jamais, sortit +de la chambre du condamné, se précipita dans le corridor, et joua +l’horreur en se présentant à monsieur Gault. + +—Monsieur le directeur, ce jeune homme est innocent, il m’a révélé le +coupable!... Il allait mourir pour un faux point d’honneur... C’est +un Corse! Allez demander pour moi, dit-il, cinq minutes d’audience à +monsieur le procureur général. Monsieur de Grandville ne refusera pas +d’écouter immédiatement un prêtre espagnol qui souffre tant des erreurs +de la justice française! + +—J’y vais! répondit monsieur Gault au grand étonnement de tous les +spectateurs de cette scène extraordinaire. + +—Mais, reprit Jacques Collin, faites-moi reconduire dans cette cour en +attendant, car j’y achèverai la conversion d’un criminel que j’ai déjà +frappé dans le cœur... Ils ont un cœur, ces gens-là! + +Cette allocution produisit un mouvement parmi toutes les personnes qui +se trouvaient là. Les gendarmes, le greffier des écrous, Sanson, les +surveillants, l’aide de l’exécuteur, qui attendaient l’ordre d’aller +faire dresser la mécanique, en style de prison; tout ce monde, sur qui +les émotions glissent, fut agité par une curiosité très-concevable. + +En ce moment, on entendit le fracas d’un équipage à chevaux fins qui +arrêtait à la grille de la Conciergerie, sur le quai, d’une manière +significative. La portière fut ouverte, le marchepied fut déplié si +vivement que toutes les personnes crurent à l’arrivée d’un grand +personnage. Bientôt une dame, agitant un papier bleu, se présenta, +suivie d’un valet de pied et d’un chasseur, à la grille du guichet. +Vêtue tout en noir, et magnifiquement, le chapeau couvert d’un voile, +elle essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé très-ample. + +Jacques Collin reconnut aussitôt Asie, ou, pour rendre son véritable +nom à cette femme, Jacqueline Collin, sa tante. Cette atroce vieille, +digne de son neveu, dont toutes les pensées étaient concentrées +sur le prisonnier, et qui le défendait avec une intelligence, une +perspicacité au moins égales en puissance à celles de la justice, avait +une permission, donnée la veille au nom de la femme de chambre de la +duchesse de Maufrigneuse, sur la recommandation de monsieur de Sérizy, +de communiquer avec Lucien et l’abbé Carlos Herrera, dès qu’il ne +serait plus au secret, et sur laquelle le chef de division, chargé des +prisons, avait écrit un mot. Le papier, par sa couleur, impliquait déjà +de puissantes recommandations; car ces permissions, comme les billets +de faveur au spectacle, diffèrent de forme et d’aspect. + +Aussi le porte-clefs ouvrit-il le guichet, surtout en apercevant ce +chasseur emplumé dont le costume vert et or, brillant comme celui d’un +général russe, annonçait une visiteuse aristocratique et un blason +quasi royal. + +—Ah! mon cher abbé! s’écria la fausse grande dame qui versa un torrent +de larmes en apercevant l’ecclésiastique, comment a-t-on pu mettre ici, +même pour un instant, un si saint homme! + +Le directeur prit la permission et lut: _A la recommandation de Son +Excellence le Comte de Sérizy_. + +—Ah! madame de San-Esteban, madame la marquise, dit Carlos Herrera, +quel beau dévouement! + +—Madame, on ne communique pas ainsi, dit le bon vieux Gault. + +Et il arrêta lui-même au passage cette tonne de moire noire et de +dentelles. + +—Mais à cette distance! reprit Jacques Collin, et devant vous?... +ajouta-t-il en jetant un regard circulaire à l’assemblée. + +La tante, dont la toilette devait étourdir le greffe, le directeur, les +surveillants et les gendarmes, puait le musc. Elle portait, outre des +dentelles pour mille écus, un cachemire noir de six mille francs. Enfin +le chasseur paradait dans la cour de la Conciergerie avec l’insolence +d’un laquais qui se sait indispensable à une princesse exigeante. Il +ne parlait pas au valet de pied, qui stationnait à la grille du quai, +toujours ouverte pendant le jour. + +—Que veux-tu? Que dois-je faire? dit madame de San-Esteban dans +l’argot convenu entre la tante et le neveu. + +Cet argot consistait à donner des terminaisons en _ar_ ou en _or_ en +_al_ ou en _i_, de façon à défigurer les mots, soit français soit +d’argot, en les agrandissant. C’était le chiffre diplomatique appliqué +au langage. + +—Mets toutes les lettres en lieu sûr, prends les plus compromettantes +pour chacune de ces dames, reviens mise en voleuse dans la salle des +Pas-Perdus, et attends-y mes ordres. + +Asie ou Jacqueline s’agenouilla comme pour recevoir la bénédiction, et +le faux abbé bénit sa tante avec une componction évangélique. + +—_Addio, marchesa!_ dit-il à haute voix. Et, ajouta-t-il en se servant +de leur langage de convention, retrouve Europe et Paccard avec les +sept cent cinquante mille francs qu’ils ont effarouchés, il nous les +faut. + +—Paccard est là, répondit la pieuse marquise en montrant le chasseur +les larmes aux yeux. + +Cette promptitude de compréhension arracha non-seulement un sourire, +mais encore un mouvement de surprise à cet homme, qui ne pouvait être +étonné que par sa tante. La fausse marquise se tourna vers les témoins +de cette scène en femme habituée à se poser. + +—Il est au désespoir de ne pouvoir aller aux obsèques de son enfant, +dit-elle en mauvais français, car cette affreuse méprise de la justice +a fait connaître le secret de ce saint homme!... Moi, je vais assister +à la messe mortuaire. Voici, monsieur, dit-elle à monsieur Gault, en +lui donnant une bourse pleine d’or, voici pour soulager les pauvres +prisonniers... + +—Quel _chique-mar_! lui dit à l’oreille son neveu satisfait. + +Jacques Collin suivit le surveillant qui le menait au préau. + +Bibi-Lupin, au désespoir, avait fini par se faire voir d’un vrai +gendarme, à qui, depuis le départ de Jacques Collin il adressait des +hem! hem! significatifs, et qui vint le remplacer dans la chambre +du condamné. Mais cet ennemi de Trompe-la-Mort ne put arriver assez +à temps pour voir la grande dame, qui disparut dans son brillant +équipage, et dont la voix, quoique déguisée, apportait à son oreille +des sons rogommeux. + +—Trois cents _balles_ pour les détenus!... disait le chef des +surveillants en montrant à Bibi-Lupin la bourse que monsieur Gault +avait remise à son greffier. + +—Montrez, monsieur Jacomety, dit Bibi-Lupin. + +Le chef de la police secrète prit la bourse, vida l’or dans sa main, +l’examina attentivement. + +—C’est bien de l’or!... dit-il, et la bourse est armoiriée! Ah! le +gredin, est-il fort! est-il complet! Il nous met tous dedans, et à +chaque instant!... On devrait tirer sur lui comme sur un chien! + +—Qu’y a-t-il donc? demanda le greffier en reprenant la bourse. + +—Il y a que cette femme doit être _une voleuse_!... s’écria Bibi-Lupin +en frappant du pied avec rage sur la dalle extérieure du guichet. + +Ces mots produisirent une vive sensation parmi les spectateurs, groupés +à une certaine distance de monsieur Sanson, qui restait toujours +debout, le dos appuyé contre le gros poêle, au centre de cette vaste +salle voûtée, en attendant un ordre pour faire la toilette au criminel +et dresser l’échafaud sur la place de Grève. + +En se retrouvant au préau, Jacques Collin se dirigea vers ses _amis_ du +pas que devait avoir un habitué du _pré_. + +—Qu’as-tu sur le casaquin? dit-il à La Pouraille. + +—Mon affaire est faite, reprit l’assassin que Jacques Collin avait +emmené dans un coin. J’ai besoin maintenant d’un _ami sûr_. + +—Et pourquoi? + +La Pouraille, après avoir raconté tous ses crimes à son chef, mais +en argot, lui détailla l’assassinat et le vol commis chez les époux +Crottat. + +—Tu as mon estime, lui dit Jacques Collin. C’est bien travaillé; mais +tu me parais coupable d’une faute. + +—Laquelle? + +—Une fois l’affaire faite, tu devais avoir un passe-port russe, +te déguiser en prince russe, acheter une belle voiture armoiriée, +aller déposer hardiment ton or chez un banquier, demander une lettre +de crédit pour Hambourg, prendre la poste, accompagné d’un valet +de chambre, d’une femme de chambre et de ta maîtresse habillée en +princesse; puis, à Hambourg, t’embarquer pour le Mexique. Avec deux +cent quatre-vingt mille francs en or, un gaillard d’esprit doit faire +ce qu’il veut, et aller où il veut, _sinve_! + +—Ah! tu as de ces idées-là, parce que tu es le _dab_!... Tu ne perds +jamais la _sorbonne_, toi! Mais moi. + +—Enfin, un bon conseil dans ta position, c’est du bouillon pour un +mort, reprit Jacques Collin en jetant un regard fascinateur à son +_fanandel_. + +—C’est vrai! dit avec un air de doute La Pouraille. Donne-le-moi +toujours, ton bouillon; s’il ne me nourrit pas, je m’en ferai un bain +de pieds... + +—Te voilà pris par _la Cigogne_, avec cinq vols qualifiés, trois +assassinats, dont le plus récent concerne deux riches bourgeois... Les +jurés n’aiment pas qu’on tue des bourgeois... Tu seras _gerbé à la +passe_, et tu n’as pas le moindre espoir!... + +—Ils m’ont tous dit cela, répondit piteusement La Pouraille. + +—Ma tante Jacqueline, avec qui je viens d’avoir un petit bout de +conversation en plein greffe, et qui est, tu le sais, _la mère aux +Fanandels_, m’a dit que _la Cigogne_ voulait se défaire de toi, tant +elle te craignait. + +—Mais, dit La Pouraille avec une naïveté qui prouve combien les +voleurs sont pénétrés du _droit naturel_ de voler, je suis riche à +présent, que craignent-ils? + +—Nous n’avons pas le temps de faire de la philosophie, dit Jacques +Collin. Revenons à ta situation... + +—Que veux-tu faire de moi? demanda La Pouraille en interrompant son +_dab_. + +—Tu vas voir! un chien mort vaut encore quelque chose. + +—Pour les autres! dit La Pouraille. + +—Je te prends dans mon jeu! répliqua Jacques Collin. + +—C’est déjà quelque chose!... dit l’assassin. Après? + +—Je ne demande pas où est ton argent, mais ce que tu veux en faire? + +La Pouraille espionna l’œil impénétrable du _dab_, qui continua +froidement. + +—As-tu quelque _largue_ que tu aimes, un enfant, un _fanandel_ à +protéger? Je serai dehors dans une heure, je pourrai tout pour ceux à +qui tu veux du bien. + +La Pouraille hésitait encore, il restait au port d’armes de +l’indécision. Jacques Collin fit alors avancer un dernier argument. + +—Ta part dans notre caisse est de trente mille francs, la laisses-tu +aux _fanandels_, la donnes-tu à quelqu’un? Ta part est en sûreté, je +puis la remettre ce soir à qui tu veux la léguer. + +L’assassin laissa échapper un mouvement de plaisir. + +—Je le tiens! se dit Jacques Collin. —Mais ne flânons pas, +réfléchis?... reprit-il en parlant à l’oreille de La Pouraille. Mon +vieux, nous n’avons pas dix minutes à nous... Le procureur général va +me demander et je vais avoir une conférence avec lui. Je le tiens, cet +homme, je puis tordre le cou à la _Cigogne_! je suis certain de sauver +Madeleine. + +—Si tu sauves Madeleine, mon bon _dab_, tu peux bien me... + +—Ne perdons pas notre salive, dit Jacques Collin d’une voix brève. +Fais ton testament. + +—Eh bien! je voudrais donner l’argent à la Gonore, répondit La +Pouraille d’un air piteux. + +—Tiens!... tu vis avec la veuve de Moïse, ce juif qui était à la piste +des _rouleurs_ du midi? demanda Jacques Collin. + +Semblable aux grands généraux, Trompe-la-Mort connaissait admirablement +bien le personnel de toutes les troupes. + +—C’est elle-même, dit La Pouraille excessivement flatté. + +—Jolie femme! dit Jacques Collin qui s’entendait admirablement à +manœuvrer ces machines terribles. La _largue_ est fine! elle a de +grandes connaissances et _beaucoup de probité_! c’est une _voleuse_ +finie. Ah! tu t’es retrempé dans la Gonore! c’est bête de se +fait _terrer_ quand on tient une pareille _largue_. Imbécile! il +fallait prendre un petit commerce honnête, et vivoter!... Et que +_goupine-t-elle_? + +—Elle est établie rue Sainte-Barbe, elle gère une maison... + +—Ainsi, tu l’institues ton héritière? Voilà, mon cher, où nous mènent +ces gueuses-là, quand on a la bêtise de les aimer... + +—Oui, mais ne lui donne rien qu’après ma culbute! + +—C’est sacré, dit Jacques Collin d’un ton sérieux. Rien aux +_fanandels_? + +—Rien, ils m’ont _servi_, répondit haineusement La Pouraille. + +—Qui t’a vendu? Veux-tu que je te venge, demanda vivement Jacques +Collin en essayant de réveiller le dernier sentiment qui fasse vibrer +ces cœurs au moment suprême. Qui sait, mon vieux _fanandel_, si je ne +pourrais pas, tout en te vengeant, faire ta paix avec la _Cigogne_? + +Là, l’assassin regarda son _dab_ d’un air hébété de bonheur. + +—Mais, répondit le _dab_ à cette expression de physionomie parlante, +je ne joue en ce moment _la mislocq_ que pour Théodore. Après le succès +de ce vaudeville, mon vieux, pour un de mes _amis_, car tu es des +miens, toi! je suis capable de bien des choses. + +—Si je te vois seulement faire ajourner la cérémonie pour ce pauvre +petit Théodore, tiens, je ferai tout ce que tu voudras. + +—Mais c’est fait, je suis sûr de _cromper sa sorbonne_ des griffes de +la _Cigogne_. Pour se _désenflacquer_, vois-tu, La Pouraille, il faut +se donner la main les uns aux autres... On ne peut rien tout seul... + +—C’est vrai! s’écria l’assassin. + +La confiance était si bien établie, et sa foi dans le _dab_ si +fanatique, que La Pouraille n’hésita plus. + +La Pouraille livra le secret de ses complices, ce secret si bien gardé +jusqu’à présent. C’était tout ce que Jacques Collin voulait savoir. + +—Voici _la balle_! Dans _le poupon_, Ruffard, l’agent de Bibi-Lupin, +était en tiers avec moi et Godet... + +—Arrachelaine?... s’écria Jacques Collin en donnant à Ruffard son nom +de voleur. + +—C’est cela. Les gueux m’ont vendu, parce que je connais leur cachette +et qu’ils ne connaissent pas la mienne. + +—_Tu graisses mes bottes!_ mon amour, dit Jacques Collin. + +—Quoi! + +—Eh bien! répondit le _dab_, vois ce qu’on gagne à mettre en moi toute +sa confiance!... Maintenant ta vengeance est un point de la partie +que je joue!... Je ne te demande pas de m’indiquer ta cachette, tu me +la diras au dernier moment; mais, dis-moi tout qui regarde Ruffard et +Godet. + +—Tu es et tu seras toujours notre _dab_, je n’aurai pas de secrets +pour toi, répliqua La Pouraille. Mon or est dans la _profonde_ (la +cave) de la maison à la Gonore. + +—Tu ne crains rien de ta _largue_? + +—Ah! ouiche! elle ne sait rien de mon tripotage! reprit La Pouraille. +J’ai soûlé la Gonore, quoique ce soit une femme à ne rien dire la tête +dans la lunette. Mais tant d’or! + +—Oui, ça fait tourner le lait de la conscience la plus pure! répliqua +Jacques Collin. + +—J’ai donc pu travailler sans _luisant_ sur moi! Toute la volaille +dormait dans le poulailler. L’or est à trois pieds sous terre, derrière +les bouteilles de vin. Et par-dessus j’ai mis une couche de cailloux et +de mortier. + +—Bon! fit Jacques Collin. Et les cachettes des autres? + +—Ruffard a _son fade_ chez la Gonore, dans la chambre de la pauvre +femme, qu’il tient par là, car elle peut devenir complice de recel et +finir ses jours à Saint-Lazare. + +—Ah! le gredin! comme la _raille_ (la police) vous forme un voleur! +dit Jacques. + +—Godet a mis _son fade_ chez sa sœur, blanchisseuse de fin, une +honnête fille qui peut attraper cinq ans de _lorcefé_ sans s’en douter. +Le _fanandel_ a levé les carreaux du plancher, les a remis, et a filé. + +—Sais-tu ce que je veux de toi? dit alors Jacques Collin en jetant sur +La Pouraille un regard magnétique. + +—Quoi? + +—Que tu prennes sur ton compte l’affaire de Madeleine... + +La Pouraille fit un singulier haut-le-corps; mais il se remit +promptement en posture d’obéissance sous le regard fixe du _dab_. + +—Eh bien! _tu renâcles déjà!_ tu te mêles de mon jeu! Voyons! quatre +assassinats ou trois, n’est-ce pas la même chose? + +—Peut-être! + +—Par le _meg des Fanandels_, tu es sans _raisiné_ dans le _vermichels_ +(sans sang dans les veines). Et moi qui pensais à te sauver!... + +—Et comment! + +—Imbécile; si l’on promet de rendre l’or à la famille, tu en seras +quitte pour aller à _vioque au pré_. Je ne donnerais pas une _face_ de +ta _sorbonne_ si l’on tenait l’argent; mais, en ce moment, tu vaux sept +cent mille francs, imbécile! + +—_Dab! dab!_ s’écria La Pouraille au comble du bonheur. + +—Et, reprit Jacques Collin, sans compter que nous rejetterons les +assassinats sur Ruffard... Du coup Bibi-Lupin est dégommé... Je le +tiens! + +La Pouraille resta stupéfait de cette idée, ses yeux s’agrandirent, il +fut comme une statue. Arrêté depuis trois mois, à la veille de passer +à la cour d’assises, conseillé par ses _amis_ de la Force, auxquels +il n’avait pas parlé de ses complices, il était si bien sans espoir +après l’examen de ses crimes, que ce plan avait échappé à toutes ces +intelligences _enflacquées_. Aussi ce semblant d’espoir le rendit-il +presque imbécile. + +—Ruffard et Godet ont-ils déjà fait la noce? ont-ils fait prendre +l’air à quelques-uns de leurs _jaunets_? demanda Jacques Collin. + +—Ils n’osent pas, répondit La Pouraille. Les gredins attendent que je +sois _fauché_. C’est ce que m’a fait dire ma _largue_ par la Biffe, +quand elle est venue voir le Biffon. + +—Eh bien! nous aurons leurs _fades_ dans vingt-quatre heures! s’écria +Jacques Collin. Les drôles ne pourront pas restituer comme toi, tu +seras blanc comme neige et eux rougis de tout le sang! Tu deviendras, +par mes soins, un honnête garçon entraîné par eux. J’aurai ta fortune +pour mettre des alibis dans tes autres procès, et une fois au _pré_, +car tu y retourneras, tu verras à t’évader... C’est une vilaine vie, +mais c’est encore la vie! + +Les yeux de La Pouraille annonçaient un délire intérieur. + +—Vieux! avec sept cent mille francs on a bien des _cocardes_! disait +Jacques Collin en grisant d’espoir son _fanandel_. + +—_Dab! dab!_ + +—J’éblouirai le ministre de la justice... Ah! Ruffard la dansera, +c’est une _raille_ à démolir. Bibi-Lupin est frit. + +—Eh bien! c’est dit, s’écria La Pouraille avec une joie sauvage. +Ordonne, j’obéis. + +Et il serra Jacques Collin dans ses bras, en laissant voir des larmes +de joie dans ses yeux tant il lui parut possible de sauver sa tête. + +—Ce n’est pas tout, dit Jacques Collin. La _Cigogne_ a la digestion +difficile, surtout en fait de _redoublement de fièvre_ (révélation d’un +nouveau fait à charge). Maintenant il s’agit de _servir de belle une +largue_ (de dénoncer à faux une femme). + +—Et comment? A quoi bon? demanda l’assassin. + +—Aide-moi! Tu vas voir!... répondit Trompe-la-Mort. + +Jacques Collin révéla brièvement à La Pouraille le secret du crime +commis à Nanterre et lui fit apercevoir la nécessité d’avoir une femme +qui consentirait à jouer le rôle qu’avait rempli la Ginetta. Puis il se +dirigea vers le Biffon avec La Pouraille devenu joyeux. + +—Je sais combien tu aimes la Biffe... dit Jacques Collin au Biffon. + +Le regard que jeta le Biffon fut tout un poème horrible. + +—Que fera-t-elle pendant que tu seras au _pré_? + +Une larme mouilla les yeux féroces du Biffon. + +—Eh bien! si je te la fourrais à la _lorcefé des largues_ (à la Force +des femmes, les Madelonnettes ou Saint-Lazare) pour un an, le temps de +ton _gerbement_ (jugement), de ton départ, de ton arrivée et de ton +évasion? + +—Tu ne peux faire ce miracle, elle est _nique de mèche_ (sans aucune +complicité), répondit l’amant de la Biffe. + +—Ah! mon Biffon, dit La Pouraille, notre _dab_ est plus puissant que +le _Meg_!... (Dieu). + +—Quel est ton mot de passe avec elle? demanda Jacques Collin au Biffon +avec l’assurance d’un maître qui ne doit pas essuyer de refus. + +—_Sorgue à Pantin_ (nuit à Paris). Avec ce mot, elle sait qu’on vient +de ma part, et si tu veux qu’elle t’obéisse, montre-lui une _thune de +cinq balles_ (pièce de cinq francs), et prononce ce mot-ci: _Tondif!_ + +—Elle sera condamnée dans le _gerbement_ de La Pouraille, et graciée +pour révélation après un an d’_ombre_! dit sentencieusement Jacques +Collin en regardant La Pouraille. + +La Pouraille comprit le plan de son _dab_, et lui promit, par un seul +regard, de décider le Biffon à y coopérer en obtenant de la Biffe cette +fausse complicité dans le crime dont il allait se charger. + +—Adieu, mes enfants. Vous apprendrez bientôt que j’ai sauvé mon petit +des mains de _Charlot_, dit Trompe-la-Mort. Oui, Charlot était au +greffe avec ses soubrettes pour faire la toilette à Madeleine! Tenez, +dit-il, on vient me chercher de la part du _dab de la Cigogne_ (du +procureur général). + +En effet, un surveillant sorti du guichet fit signe à cet homme +extraordinaire, à qui le danger du jeune Corse avait rendu cette +sauvage puissance avec laquelle il savait lutter contre la société. + +Il n’est pas sans intérêt de faire observer qu’au moment où le corps de +Lucien lui fut ravi, Jacques Collin s’était décidé, par une résolution +suprême, à tenter une dernière incarnation, non plus avec une créature, +mais avec une chose. Il avait enfin pris le parti fatal que prit +Napoléon sur la chaloupe qui le conduisit vers le _Bellérophon_. Par un +concours bizarre de circonstances, tout aida ce génie du mal et de la +corruption dans son entreprise. + +Aussi, quand même le dénoûment inattendu de cette vie criminelle +perdrait un peu de ce merveilleux, qui, de nos jours, ne s’obtient +que par des invraisemblances inacceptables, est-il nécessaire, avant +de pénétrer avec Jacques Collin dans le cabinet du procureur général, +de suivre madame Camusot chez les personnes où elle alla, pendant que +tous ces événements se passaient à la Conciergerie? Une des obligations +auxquelles ne doit jamais manquer l’historien des mœurs, c’est de ne +point gâter le vrai par des arrangements en apparence dramatiques, +surtout quand le vrai a pris la peine de devenir romanesque. La nature +sociale, à Paris surtout, comporte de tels hasards, des enchevêtrements +de conjectures si capricieuses, que l’imagination des inventeurs est à +tout moment dépassée. La hardiesse du vrai s’élève à des combinaisons +interdites à l’art, tant elles sont invraisemblables ou peu décentes, à +moins que l’écrivain ne les adoucisse, ne les émonde, ne les châtre. + +Madame Camusot essaya de se composer une toilette du matin presque +de bon goût, entreprise assez difficile pour la femme d’un juge qui, +depuis six ans, avait constamment habité la province. Il s’agissait de +ne donner prise à la critique ni chez la marquise d’Espard, ni chez la +duchesse de Maufrigneuse, en venant les trouver de huit à neuf heures +du matin. Amélie-Cécile Camusot, quoique née Thirion, hâtons-nous de le +dire, réussit à moitié. N’est-ce pas, en fait de toilette, se tromper +deux fois?... + +On ne se figure pas de quelle utilité sont les femmes de Paris pour les +ambitieux en tous genres; elles sont aussi nécessaires dans le grand +monde que dans le monde des voleurs, où, comme on vient de le voir, +elles jouent un rôle énorme. Ainsi, supposez un homme forcé de parler +dans un temps donné, sous peine de rester en arrière dans l’arène, à +ce personnage, immense sous la restauration, et qui s’appelle encore +aujourd’hui le garde des sceaux. Prenez un homme dans la condition +la plus favorable, un juge, c’est-à-dire un familier de la maison. +Le magistrat est obligé d’aller trouver soit un chef de division, +soit le secrétaire particulier, soit le secrétaire général, et de +leur prouver la nécessité d’obtenir une audience immédiate. Un garde +des sceaux est-il jamais visible à l’instant même? Au milieu de la +journée, s’il n’est pas à la Chambre, il est au conseil des ministres, +ou il signe, ou il donne audience. Le matin, il dort on ne sait où. +Le soir, il a ses obligations publiques et personnelles. Si tous +les juges pouvaient réclamer des moments d’audience, sous quelque +prétexte que ce soit, le chef de la justice serait assailli. L’objet de +l’audience, particulière, immédiate, est donc soumis à l’appréciation +d’une de ces puissances intermédiaires qui deviennent un obstacle, une +porte à ouvrir, quand elle n’est pas déjà tenue par un compétiteur. +Une femme, elle! va trouver une autre femme; elle peut entrer dans +la chambre à coucher immédiatement, en éveillant la curiosité de la +maîtresse ou de la femme de chambre, surtout lorsque la maîtresse est +sous le coup d’un grand intérêt ou d’une nécessité poignante. Nommez +la puissance femelle, madame la marquise d’Espard, avec qui devait +compter un ministre; cette femme écrit un petit billet ambré que son +valet de chambre porte au valet de chambre du ministre. Le ministre +est saisi par le poulet au moment de son réveil, il le lit aussitôt. +Si le ministre a des affaires, l’homme est enchanté d’avoir une visite +à rendre à l’une des reines de Paris, une des puissances du faubourg +Saint-Germain, une des favorites de Madame, de la dauphine ou du roi. +Casimir Périer, le seul premier ministre réel qu’ait eu la révolution +de juillet, quittait tout pour aller chez un ancien premier gentilhomme +de la chambre du roi Charles X. + +Cette théorie explique le pouvoir de ces mots: + +—«Madame, madame Camusot pour une affaire très-pressante, et que sait +madame!» dits à la marquise d’Espard par sa femme de chambre qui la +supposait éveillée. + +Aussi la marquise cria-t-elle d’introduire Amélie incontinent. La femme +du juge fut bien écoutée, quand elle commença par ces paroles: + +—Madame la marquise, nous sommes perdus pour vous avoir vengée... + +—Comment, ma petite belle?... répondit la marquise en regardant madame +Camusot dans la pénombre que produisit la porte entr’ouverte. Vous +êtes divine, ce matin, avec votre petit chapeau. Où trouvez-vous ces +formes-là?... + +—Madame, vous êtes bien bonne... Mais vous savez que la manière dont +Camusot a interrogé Lucien de Rubempré a réduit ce jeune homme au +désespoir, et qu’il s’est pendu dans sa prison... + +—Que va devenir madame de Sérizy? s’écria la marquise en jouant +l’ignorance pour se faire raconter tout à nouveau. + +—Hélas! on la tient pour folle... répondit Amélie. Ah! si vous pouvez +obtenir de Sa Grandeur qu’il mande aussitôt mon mari par une estafette +envoyée au Palais, le ministre saura d’étranges mystères, il en fera +bien certainement part au roi..... Dès lors, les ennemis de Camusot +seront réduits au silence. + +—Quels sont les ennemis de Camusot? demanda la marquise. + +—Mais, le procureur général, et maintenant monsieur de Sérizy... + +—C’est bon, ma petite, répliqua madame d’Espard, qui devait à +messieurs de Grandville et de Sérizy sa défaite dans le procès ignoble +qu’elle avait intenté pour faire interdire son mari, je vous défendrai. +Je n’oublie ni mes amis, ni mes ennemis. + +Elle sonna, fit ouvrir ses rideaux, le jour vint à flots; elle demanda +son pupitre, et la femme de chambre l’apporta. La marquise griffonna +rapidement un petit billet. + +—Que Godard monte à cheval, et porte ce mot à la chancellerie; il n’y +a pas de réponse, dit-elle à sa femme de chambre. + +La femme de chambre sortit vivement, et, malgré cet ordre, resta sur la +porte pendant quelques minutes. + +—Il y a donc de grands mystères? demanda madame d’Espard. Contez-moi +donc cela, chère petite. Clotilde de Grandlieu n’est-elle pas mêlée à +cette affaire? + +—Madame la marquise saura tout par Sa Grandeur, car mon mari ne m’a +rien dit, il m’a seulement avertie de son danger. Il vaudrait mieux +pour nous que madame de Sérizy mourût plutôt que de rester folle. + +—Pauvre femme! dit la marquise. Mais ne l’était-elle pas déjà? + +Les femmes du monde, par leurs cent manières de prononcer la même +phrase, démontrent aux observateurs attentifs l’étendue infinie des +modes de la musique. L’âme passe tout entière dans la voix aussi bien +que dans le regard, elle s’empreint dans la lumière comme dans l’air, +éléments que travaillent les yeux et le larynx. Par l’accentuation +de ces deux mots: «Pauvre femme!» la marquise laissa deviner le +contentement de la haine satisfaite, le bonheur du triomphe. Ah! +combien de malheurs ne souhaitait-elle pas à la protectrice de Lucien! +La vengeance qui survit à la mort de l’objet haï, qui n’est jamais +assouvie, cause une sombre épouvante. Aussi madame Camusot, quoique +d’une nature âpre, haineuse et tracassière, fut-elle abasourdie. Elle +ne trouva rien à répliquer, elle se tut. + +—Diane m’a dit, en effet, que Léontine était allée à la prison, reprit +madame d’Espard. Cette chère duchesse est au désespoir de cet éclat, +car elle a la faiblesse d’aimer beaucoup madame de Sérizy; mais cela +se conçoit, elles ont adoré ce petit imbécile de Lucien presqu’en même +temps, et rien ne lie ou ne désunit plus deux femmes que de faire +leurs dévotions au même autel. Aussi cette chère amie a-t-elle passé +deux heures hier dans la chambre de Léontine. Il paraît que la pauvre +comtesse dit des choses affreuses! On m’a dit que c’est dégoûtant!... +Une femme comme il faut ne devrait pas être sujette à de pareils +accès!... Fi! C’est une passion purement physique... La duchesse est +venue me voir pâle comme une morte, elle a eu bien du courage! Il y a +dans cette affaire des choses monstrueuses... + +—Mon mari dira tout au garde des sceaux pour sa justification, car +on voulait sauver Lucien, et lui, madame la marquise, il a fait son +devoir. Un juge d’instruction doit toujours interroger les gens au +secret, dans le temps voulu par la loi!... Il fallait bien lui demander +quelque chose à ce petit malheureux, qui n’a pas compris qu’on le +questionnait pour la forme, et il a fait tout de suite des aveux... + +—C’était un sot et un impertinent! dit sèchement madame d’Espard. + +La femme du juge garda le silence en entendant cet arrêt. + +—Si nous avons succombé dans l’interdiction de monsieur d’Espard, ce +n’est pas la faute de Camusot, je m’en souviendrai toujours! reprit la +marquise après une pause... C’est Lucien, messieurs de Sérizy, Bauvan +et de Grandville qui nous ont fait échouer. Avec le temps, Dieu sera +pour moi! Tous ces gens-là seront malheureux. Soyez tranquille, je vais +envoyer le chevalier d’Espard chez le garde des sceaux pour qu’il se +hâte de faire venir votre mari, si c’est utile... + +—Ah! madame... + +—Écoutez! dit la marquise, je vous promets la décoration de la +Légion-d’Honneur immédiatement, demain! Ce sera comme un éclatant +témoignage de satisfaction pour votre conduite dans cette affaire. Oui, +c’est un blâme de plus pour Lucien, ça le dira coupable! On se pend +rarement pour son plaisir... Allons, adieu, chère belle! + +Madame Camusot, dix minutes après, entrait dans la chambre à coucher de +la belle Diane de Maufrigneuse, qui, couchée à une heure du matin, ne +dormait pas encore à neuf heures. + +Quelque insensibles que soient les duchesses, ces femmes, dont le cœur +est en stuc, ne voient pas l’une de leurs amies en proie à la folie +sans que ce spectacle ne leur fasse une impression profonde. + +Puis, les liaisons de Diane et de Lucien, quoique rompues depuis +dix-huit mois, avaient laissé dans l’esprit de la duchesse assez de +souvenirs pour que la funeste mort de cet enfant lui portât à elle +aussi des coups terribles. Diane avait vu pendant toute la nuit ce +beau jeune homme, si charmant, si poétique, qui savait si bien aimer, +pendu comme le dépeignait Léontine dans les accès et avec les gestes +de la fièvre chaude. Elle gardait de Lucien d’éloquentes, d’enivrantes +lettres, comparables à celles écrites par Mirabeau à Sophie, mais plus +littéraires, plus soignées, car ces lettres avaient été dictées par la +plus violente des passions, la vanité! Posséder la plus ravissante des +duchesses, la voir faisant des folies pour lui, des folies secrètes, +bien entendu, ce bonheur avait tourné la tête à Lucien. L’orgueil de +l’amant avait bien inspiré le poëte. Aussi la duchesse avait-elle +conservé ces lettres émouvantes, comme certains vieillards ont des +gravures obscènes, à cause des éloges hyperboliques donnés à ce qu’elle +avait de moins duchesse en elle. + +—Et il est mort dans une ignoble prison! se disait-elle en serrant les +lettres avec effroi quand elle entendit frapper doucement à sa porte +par sa femme de chambre. + +—Madame Camusot, pour une affaire de la dernière gravité qui concerne +madame la duchesse, dit la femme de chambre. + +Diane se dressa sur ses jambes tout épouvantée. + +—Oh! dit-elle en regardant Amélie qui s’était composé une figure de +circonstance, je devine tout! Il s’agit de mes lettres... Ah! mes +lettres!... Ah! mes lettres!... Et elle tomba sur une causeuse. Elle se +souvint alors d’avoir, dans l’excès de sa passion, répondu sur le même +ton à Lucien, d’avoir célébré la poésie de l’homme comme il chantait +les gloires de la femme, et par quels dithyrambes! + +—Hélas! oui, madame, je viens vous sauver plus que la vie! il s’agit +de votre honneur... Reprenez vos sens, habillez-vous, allons chez la +duchesse de Grandlieu; car, heureusement pour vous, vous n’êtes pas la +seule de compromise. + +—Mais Léontine, hier, a brûlé, m’a-t-on dit, au Palais, toutes les +lettres saisies chez notre pauvre Lucien? + +—Mais, madame, Lucien était doublé de Jacques Collin! s’écria la +femme du juge. Vous oubliez toujours cet atroce compagnonnage, qui, +certes, est la seule cause de la mort de ce charmant et regrettable +jeune homme! Or, ce Machiavel du bagne n’a jamais perdu la tête, lui! +Monsieur Camusot a la certitude que ce monstre a mis en lieu sûr les +lettres les plus compromettantes des maîtresses de son... + +—Son ami, dit vivement la duchesse. Vous avez raison, ma petite belle, +il faut aller tenir conseil chez les Grandlieu. Nous sommes tous +intéressés dans cette affaire, et fort heureusement Sérizy nous donnera +la main... + +Le danger extrême a, comme on l’a vu par les scènes de la Conciergerie, +une vertu sur l’âme aussi terrible que celle des puissants réactifs sur +le corps. C’est une pile de Volta morale. Peut-être le jour n’est-il +pas loin où l’on saisira le mode par lequel le sentiment se condense +chimiquement en un fluide, peut-être pareil à celui de l’électricité. + +Ce fut chez le forçat et chez la duchesse le même phénomène. Cette +femme abattue, mourante, et qui n’avait pas dormi, cette duchesse, +si difficile à habiller, recouvra la force d’une lionne aux abois, +et la présence d’esprit d’un général au milieu du feu. Diane choisit +elle-même ses vêtements et improvisa sa toilette avec la célérité qu’y +eût mise une grisette qui se sert de femme de chambre à elle-même. Ce +fut si merveilleux, que la soubrette resta sur ses jambes, immobile +pendant un instant, tant elle fut surprise de voir sa maîtresse en +chemise, laissant peut-être avec plaisir apercevoir à la femme du juge, +à travers le brouillard clair du lin, un corps blanc, aussi parfait +que celui de la Vénus de Canova. C’était comme un bijou sous son +papier de soie. Diane avait deviné soudain où se trouvait son corset +de bonne fortune, ce corset qui s’accroche par devant, en évitant aux +femmes pressées la fatigue et le temps si mal employé du laçage. Elle +avait déjà fixé les dentelles de la chemise et massé convenablement +les beautés de son corsage, lorsque la femme de chambre apporta le +jupon, et acheva l’œuvre en donnant une robe. Pendant qu’Amélie, sur un +signe de la femme de chambre, agrafait la robe par derrière et aidait +la duchesse, la soubrette alla prendre des bas en fil d’Écosse, des +brodequins de velours, un châle et un chapeau. Amélie et la femme de +chambre chaussèrent chacune une jambe. + +—Vous êtes la plus belle femme que j’aie vue, dit habilement Amélie en +baisant le genou fin et poli de Diane par un mouvement passionné. + +—Madame n’a pas sa pareille, dit la femme de chambre. + +—Allons, Josette, taisez-vous, répliqua la duchesse. —Vous avez +une voiture? dit-elle à madame Camusot. Allons, ma petite belle, +nous causerons en route. Et la duchesse descendit le grand escalier +de l’hôtel de Cadignan en courant et en mettant ses gants, ce qui ne +s’était jamais vu. + +—A l’hôtel de Grandlieu, et promptement! dit-elle à l’un de ses +domestiques, en lui faisant signe de monter derrière la voiture. + +Le valet hésita, car cette voiture était un fiacre. + +—Ah! madame la duchesse, vous ne m’aviez pas dit que ce jeune homme +avait des lettres de vous! sans cela, Camusot aurait bien autrement +procédé... + +—La situation de Léontine m’a tellement occupée que je me suis +entièrement oubliée, dit-elle. La pauvre femme était déjà quasi folle +avant-hier, jugez de ce qu’a dû produire de désordre en elle le fatal +événement! Ah! si vous saviez, ma petite, quelle matinée nous avons +eue hier... Non, c’est à faire renoncer à l’amour. Hier, traînées +toutes les deux, Léontine et moi, par une atroce vieille, une marchande +à la toilette, une maîtresse femme, dans cette sentine puante et +sanglante qu’on nomme la Justice, je lui disais, en la conduisant au +Palais: «N’est-ce pas à tomber sur ses genoux et à crier, comme madame +de Nucingen, quand, en allant à Naples, elle a subi l’une de ces +tempêtes effrayantes de la Méditerranée: —«Mon Dieu! sauvez-moi, et +plus jamais!» Certes, voici deux journées qui compteront dans ma vie! +sommes-nous stupides d’écrire?... Mais on aime! on reçoit des pages qui +vous brûlent le cœur par les yeux, et tout flambe! et la prudence s’en +va! et l’on répond... + +—Pourquoi répondre, quand on peut agir! dit madame Camusot. + +—Il est si beau de se perdre!... reprit orgueilleusement la duchesse. +C’est la volupté de l’âme. + +—Les belles femmes, répliqua modestement madame Camusot, sont +excusables, elles ont bien plus d’occasions que nous autres de +succomber! + +La duchesse sourit. + +—Nous sommes toujours trop généreuses, reprit Diane de Maufrigneuse. +Je ferai comme cette atroce madame d’Espard. + +—Et que fait-elle? demanda curieusement la femme du juge. + +—Elle a écrit mille billets doux... + +—Tant que cela!... s’écria la Camusot en interrompant la duchesse. + +—Eh bien! ma chère, on n’y pourrait pas trouver une phrase qui la +compromette... + +—Vous seriez incapable de conserver cette froideur, cette attention, +répondit madame Camusot. Vous êtes femme, vous êtes de ces anges qui ne +savent pas résister au diable... + +—Je me suis juré de ne plus jamais écrire. Je n’ai, dans toute ma vie, +écrit qu’à ce malheureux Lucien... Je conserverai ses lettres jusqu’à +ma mort! Ma chère petite, c’est du feu, on a besoin quelquefois. + +—Si on les trouvait! fit la Camusot avec un petit geste pudique. + +—Oh! je dirais que c’est les lettres d’un roman commencé. Car j’ai +tout copié, ma chère, et j’ai brûlé les originaux! + +—Oh! madame pour ma récompense, laissez-moi les lire... + +—Peut-être, dit la duchesse. Vous verrez alors, ma chère, qu’on n’en a +pas écrit de pareilles à Léontine! + +Ce dernier mot fut toute la femme, la femme de tous les temps et de +tous les pays. + +Semblable à la grenouille de la fable de La Fontaine, madame Camusot +crevait dans sa peau du plaisir d’entrer chez les Grandlieu en +compagnie de la belle Diane de Maufrigneuse. Elle allait former, dans +cette matinée, un de ces liens si nécessaires à l’ambition. Aussi +s’entendait-elle appeler: —Madame la présidente. Elle éprouvait +la jouissance ineffable de triompher d’obstacles immenses, et dont +le principal était l’incapacité de son mari, secrète encore, mais +qu’elle connaissait bien. Faire arriver un homme médiocre! c’est pour +une femme, comme pour les rois, se donner le plaisir qui séduit tant +les grands acteurs, et qui consiste à jouer cent fois une mauvaise +pièce. C’est l’ivresse de l’égoïsme! Enfin c’est en quelque sorte les +saturnales du pouvoir. Le pouvoir ne se prouve sa force à lui-même +que par le singulier abus de couronner quelque absurdité des palmes +du succès, en insultant au génie, seule force que le pouvoir absolu +ne puisse atteindre. La promotion du cheval de Caligula, cette farce +impériale, a eu et aura toujours un grand nombre de représentations. + +En quelques minutes, Diane et Amélie passèrent de l’élégant désordre +dans lequel était la chambre à coucher de la belle Diane, à la +correction d’un luxe grandiose et sévère, chez la duchesse de Grandlieu. + +Cette Portugaise très-pieuse se levait toujours à huit heures pour +aller entendre la messe à la petite église de Sainte-Valère, succursale +de Saint-Thomas d’Aquin, alors située sur l’esplanade des Invalides. +Cette chapelle, aujourd’hui démolie, a été transportée rue de +Bourgogne, en attendant la construction de l’église gothique qui sera, +dit-on, dédiée à sainte Clotilde. + +Aux premiers mots dits à l’oreille de la duchesse de Grandlieu par +Diane de Maufrigneuse, la pieuse femme passa chez monsieur de Grandlieu +qu’elle ramena promptement. Le duc jeta sur madame Camusot un de ces +rapides regards par lesquels les grands seigneurs analysent toute une +existence, et souvent l’âme. La toilette d’Amélie aida puissamment le +duc à deviner cette vie bourgeoise depuis Alençon jusqu’à Mantes, et de +Mantes à Paris. + +Ah! si la femme du juge avait pu connaître ce don des ducs, elle +n’aurait pu soutenir gracieusement ce coup d’œil poliment ironique, +elle n’en vit que la politesse. L’ignorance partage les priviléges de +la finesse. + +—C’est madame Camusot, la fille de Thirion, un des huissiers du +cabinet, dit la duchesse à son mari. + +Le duc salua _très_-poliment la femme de robe, et sa figure perdit +quelque peu de sa gravité. Le valet de chambre du duc, que son maître +avait sonné, se présenta. + +—Allez rue Honoré-Chevalier, prenez une voiture. Arrivé là, vous +sonnerez à une petite porte, au numéro 10. Vous direz au domestique qui +viendra vous ouvrir la porte que je prie son maître de passer ici; vous +me le ramènerez si ce monsieur est chez lui. Servez-vous de mon nom, il +suffira pour aplanir toutes les difficultés. Tâchez de n’employer qu’un +quart d’heure à tout faire. + +Un autre valet de chambre, celui de la duchesse, parut aussitôt que +celui du duc fut parti. + +—Allez de ma part chez le duc de Chaulieu, faites-lui passer cette +carte. Le duc donna sa carte pliée d’une certaine manière. Quand +ces deux amis intimes éprouvaient le besoin de se voir à l’instant +pour quelque affaire pressée et mystérieuse qui ne permettait pas +l’écriture, ils s’avertissaient ainsi l’un l’autre. + +On voit qu’à tous les étages de la société, les usages se ressemblent, +et ne diffèrent que par les manières, les façons, les nuances. Le grand +monde a son argot. Mais cet argot s’appele _le style_. + +—Êtes-vous bien certaine, madame, de l’existence de ces prétendues +lettres écrites par mademoiselle Clotilde de Grandlieu à ce jeune +homme? dit le duc de Grandlieu. Et il jeta sur madame Camusot un +regard, comme un marin jette la sonde. + +—Je ne les ai pas vues, mais c’est à craindre, répondit-elle en +tremblant. + +—Ma fille n’a rien pu écrire qui ne soit avouable! s’écria la duchesse. + +—Pauvre duchesse! pensa Diane en jetant un regard au duc de Grandlieu +qui le fit trembler. + +—Que crois-tu, ma chère petite Diane? dit le duc à l’oreille de la +duchesse de Maufrigneuse en l’emmenant dans l’embrasure d’une fenêtre. + +—Clotilde est si folle de Lucien, mon cher, qu’elle lui avait donné un +rendez-vous avant son départ. Sans la petite Lenoncourt, elle se serait +peut-être enfuie avec lui dans la forêt de Fontainebleau! Je sais que +Lucien écrivait à Clotilde des lettres à faire partir la tête d’une +sainte! Nous sommes trois filles d’Ève enveloppées par le serpent de la +correspondance... + +Le duc et Diane revinrent de l’embrasure vers la duchesse et madame +Camusot, qui causaient à voix basse. Amélie, qui suivait en ceci les +avis de la duchesse de Maufrigneuse, se posait en dévote pour gagner le +cœur de la fière Portugaise. + +—Nous sommes à la merci d’un ignoble forçat évadé! dit le duc en +faisant un certain mouvement d’épaule. Voilà ce que c’est que de +recevoir chez soi des gens de qui l’on n’est pas parfaitement sûr! +On doit, avant d’admettre quelqu’un, bien connaître sa fortune, ses +parents, tous ses antécédents... + +Cette phrase est la morale de cette histoire, au point de vue +aristocratique. + +—C’est fait, dit la duchesse de Maufrigneuse. Pensons à sauver la +pauvre madame de Sérizy, Clotilde, et moi... + +—Nous ne pouvons qu’attendre Henri, je l’ai fait demander; mais tout +dépend du personnage que Gentil est allé chercher. Dieu veuille que cet +homme soit à Paris! Madame, dit-il en s’adressant à madame Camusot, je +vous remercie d’avoir pensé à nous... + +C’était le congé de madame Camusot. La fille de l’huissier du cabinet +avait assez d’esprit pour comprendre le duc, elle se leva; mais la +duchesse de Maufrigneuse, avec cette adorable grâce qui lui conquérait +tant de discrétions et d’amitiés, prit Amélie par la main et la montra +d’une certaine manière au duc et à la duchesse. + +—Pour mon propre compte, et comme si elle ne s’était pas levée dès +l’aurore pour nous sauver tous, je vous demande plus d’un souvenir pour +ma petite madame Camusot. D’abord elle m’a déjà rendu de ces services +qu’on n’oublie point; puis elle nous est tout acquise, elle et son +mari. J’ai promis de faire avancer son Camusot, et je vous prie de le +protéger avant tout, pour l’amour de moi. + +—Vous n’avez pas besoin de cette recommandation, dit le duc à madame +Camusot. Les Grandlieu se souviennent toujours des services qu’on leur +a rendus. Les gens du roi vont dans quelque temps avoir l’occasion de +se distinguer, on leur demandera du dévouement, votre mari sera mis sur +la brèche... + +Madame Camusot se retira fière, heureuse, gonflée à étouffer. Elle +revint chez elle triomphante, elle s’admirait, elle se moquait de +l’inimitié du procureur général. Elle se disait: Si nous faisions +sauter monsieur de Grandville! + +Il était temps que madame Camusot se retirât. Le duc de Chaulieu, l’un +des favoris du roi, se rencontra sur le perron avec cette bourgeoise. + +—Henri, s’écria le duc de Grandlieu quand il entendit annoncer son +ami, cours, je t’en prie, au château, tâche de parler au roi, voici de +quoi il s’agit. Et il emmena le duc dans l’embrasure de la fenêtre, où +il s’était entretenu déjà avec la légère et gracieuse Diane. + +De temps en temps le duc de Chaulieu regardait à la dérobée la folle +duchesse, qui, tout en causant avec la duchesse pieuse et se laissant +sermonner, répondait aux œillades du duc de Chaulieu. + +—Chère enfant, dit enfin le duc de Grandlieu dont l’aparté se termina, +soyez donc sage! Voyons! ajouta-t-il en prenant les mains de Diane, +gardez donc les convenances, ne vous compromettez plus, n’écrivez +jamais! Les lettres, ma chère, ont causé tout autant de malheurs +particuliers que de malheurs publics... Ce qui serait pardonnable à +une jeune fille comme Clotilde, aimant pour la première fois, est sans +excuse chez... + +—Un vieux grenadier qui a vu le feu! dit la duchesse en faisant la +moue au duc. Ce mouvement de physionomie et la plaisanterie amenèrent +le sourire sur les visages désolés des deux ducs et de la pieuse +duchesse elle-même. Voilà quatre ans que je n’ai écrit de billets +doux!... Sommes-nous sauvées? demanda Diane qui cachait ses anxiétés +sous ses enfantillages. + +—Pas encore! dit le duc de Chaulieu, car vous ne savez pas combien +les actes arbitraires sont difficiles à commettre. C’est, pour un roi +constitutionnel, comme une infidélité pour une femme mariée. C’est son +adultère. + +—Son péché mignon! dit le duc de Grandlieu. + +—Le fruit défendu! reprit Diane en souriant. Oh! comme je voudrais +être le gouvernement; car je n’en ai plus, moi, de ce fruit, j’ai tout +mangé. + +—Oh! chère! chère! dit la pieuse duchesse, vous allez trop loin. + +Les deux ducs, en entendant une voiture s’arrêter au perron avec le +fracas que font les chevaux lancés au galop, laissèrent les deux femmes +ensemble après les avoir saluées, et allèrent dans le cabinet du duc de +Grandlieu, où l’on introduisit l’habitant de la rue Honoré-Chevalier, +qui n’était autre que le chef de la contre-police du château, de la +police politique, l’obscur et puissant Corentin. + +—Passez, dit le duc de Grandlieu, passez, monsieur de Saint-Denis. + +Corentin, surpris de trouver tant de mémoire au duc, passa le premier, +après avoir salué profondément les deux ducs. + +—C’est toujours pour le même personnage, ou à cause de lui, mon cher +monsieur, dit le duc de Grandlieu. + +—Mais il est mort, dit Corentin. + +—Il reste un compagnon, fit observer le duc de Chaulieu, un rude +compagnon. + +—Le forçat, Jacques Collin! répliqua Corentin. + +—Parle, Ferdinand, dit le duc de Chaulieu à l’ancien ambassadeur. + +—Ce misérable est à craindre, reprit le duc de Grandlieu; car il s’est +emparé, pour pouvoir en faire une rançon, des lettres que mesdames de +Sérizy et de Maufrigneuse ont écrites à ce Lucien Chardon, sa créature. +Il paraît que c’était un système chez ce jeune homme d’arracher des +lettres passionnées en échange des siennes; car mademoiselle de +Grandlieu en a écrit, dit-on, quelques-unes; on le craint, du moins, et +nous ne pouvons rien savoir, elle est en voyage... + +—Le petit jeune homme, répondit Corentin, était incapable de se +faire de ces provisions-là!... C’est une précaution prise par l’abbé +Carlos Herrera! Corentin appuya son coude sur le bras du fauteuil où +il s’était assis, et se mit la tête dans la main en réfléchissant. De +l’argent!... cet homme en a plus que nous n’en avons, dit-il. Esther +Gobseck lui a servi d’asticot pour pêcher près de deux millions dans +cet étang à pièces d’or appelé Nucingen... Messieurs, faites-moi donner +plein pouvoir par qui de droit, je vous débarrasse de cet homme!... + +—Et... des lettres? demanda le duc de Grandlieu à Corentin. + +—Écoutez, messieurs, reprit Corentin en se levant et montrant sa +figure de fouine en état d’ébullition. Il enfonça ses mains dans les +goussets de son pantalon de molleton noir à pied. Ce grand acteur du +drame historique de notre temps avait passé seulement un gilet et une +redingote, il n’avait pas quitté son pantalon du matin, tant il savait +combien les grands sont reconnaissants de la promptitude en certaines +occurrences. Il se promena familièrement dans le cabinet en discutant à +haute voix, comme s’il était seul. —C’est un forçat! on peut le jeter, +sans procès, au secret, à Bicêtre, sans communications possibles, et +l’y laisser crever... Mais il peut avoir donné des instructions à ses +affidés, en prévoyant ce cas-là! + +—Mais il a été mis au secret, dit le duc de Grandlieu, sur-le-champ, +après avoir été saisi chez cette fille, à l’improviste. + +—Est-ce qu’il y a des secrets pour ce gaillard-là? répondit Corentin. +Il est aussi fort que... que moi! + +—Que faire? se dirent par un regard les deux ducs. + +—Nous pouvons réintégrer le drôle au bagne immédiatement... à +Rochefort, il y sera mort dans six mois! Oh! sans crimes! dit-il en +répondant à un geste du duc de Grandlieu. Que voulez-vous? un forçat +ne tient pas plus de six mois à un été chaud quand on l’oblige à +travailler réellement au milieu des miasmes de la Charente. Mais ceci +n’est bon que si notre homme n’a pas pris des précautions pour ces +lettres. Si le drôle s’est méfié de ses adversaires, et c’est probable, +il faut découvrir quelles sont ses précautions. Si le détenteur des +lettres est pauvre, il est corruptible... Il s’agit donc de faire +jaser Jacques Collin! Quel duel! j’y serai vaincu. Ce qui vaudrait +mieux, ce serait d’acheter ces lettres par d’autres lettres!... des +lettres de grâce, et me donner cet homme dans ma boutique. Jacques +Collin est le seul homme assez capable pour me succéder, ce pauvre +Contenson et ce cher Peyrade étant morts. Jacques Collin m’a tué ces +deux incomparables espions comme pour se faire une place. Il faut, vous +le voyez, messieurs, me donner carte blanche. Jacques Collin est à la +Conciergerie. Je vais aller voir monsieur de Grandville à son parquet. +Envoyez donc là quelque personne de confiance qui me rejoigne; car +il me faut, soit une lettre à montrer à monsieur de Grandville, qui +ne sait rien de moi, lettre que je rendrai d’ailleurs au président +du conseil, soit un introducteur très-imposant... Vous avez une +demi-heure, car il me faut une demi-heure environ pour m’habiller, +c’est-à-dire pour devenir ce que je dois être aux yeux de monsieur le +procureur général. + +—Monsieur, dit le duc de Chaulieu, je connais votre profonde habileté, +je ne vous demande qu’un oui ou un non. Répondez-vous du succès?... + +—Oui, avec l’omnipotence, et avec votre parole de ne jamais me voir +questionner à ce sujet. Mon plan est fait. + +Cette réponse sinistre occasionna chez les deux grands seigneurs un +léger frisson. + +—Allez! monsieur, dit le duc Chaulieu. Vous porterez cette affaire +dans les comptes de celles dont vous êtes habituellement chargé. + +Corentin salua les deux grands seigneurs et partit. + +Henri de Lenoncourt, pour qui Ferdinand de Grandlieu avait fait atteler +une voiture, se rendit aussitôt chez le roi, qu’il pouvait voir en tout +temps, par le privilége de sa charge. + +Ainsi, les divers intérêts noués ensemble, en bas et en haut de la +société, devaient se rencontrer tous dans le cabinet du procureur +général, amenés tous par la nécessité, représentés par trois hommes: la +justice par monsieur de Grandville, la famille par Corentin, devant ce +terrible adversaire, Jacques Collin, qui configurait le mal social dans +sa sauvage énergie. + +Quel duel que celui de la justice et de l’arbitraire, réunis contre +le bagne et sa ruse! Le bagne, ce symbole de l’audace qui supprime +le calcul et la réflexion, à qui tous les moyens sont bons, qui n’a +pas l’hypocrisie de l’arbitraire, qui symbolise hideusement l’intérêt +du ventre affamé, la sanglante, la rapide protestation de la faim! +N’était-ce pas l’attaque et la défense? le vol et la propriété? La +question terrible de l’état social et de l’état naturel vidée dans +le plus étroit espace possible? Enfin, c’était une terrible, une +vivante image de ces compromis antisociaux que font les trop faibles +représentants du pouvoir avec de sauvages émeutiers. + +Lorsqu’on annonça monsieur Camusot au procureur général, il fit un +signe pour qu’on le laissât entrer. Monsieur de Grandville, qui +pressentait cette visite, voulut s’entendre avec le juge sur la manière +de terminer l’affaire Lucien. La conclusion ne pouvait plus être celle +qu’il avait trouvée, de concert avec Camusot, la veille, avant la mort +du pauvre poëte. + +—Asseyez-vous, monsieur Camusot, dit monsieur de Grandville en tombant +sur son fauteuil. + +Le magistrat, seul avec le juge, laissa voir l’accablement dans lequel +il se trouvait. Camusot regarda monsieur de Grandville et aperçut sur +ce visage si ferme une pâleur presque livide, et une fatigue suprême, +une prostration complète qui dénotaient des souffrances plus cruelles +peut-être que celles du condamné à mort à qui le greffier avait annoncé +le rejet de son pourvoi en cassation. Et cependant cette lecture, dans +les usages de la justice, veut dire: Préparez-vous, voici vos derniers +moments. + +—Je reviendrai, monsieur le comte, dit Camusot, quoique l’affaire soit +urgente... + +—Restez, répondit le procureur général avec dignité. Les vrais +magistrats, monsieur, doivent accepter leurs angoisses et savoir les +cacher. J’ai eu tort, si vous vous êtes aperçu de quelque trouble en +moi... + +Camusot fit un geste. + +—Dieu veuille que vous ignoriez, monsieur Camusot, ces extrêmes +nécessités de notre vie! On succomberait à moins! Je viens de passer la +nuit auprès d’un de mes plus intimes amis, je n’ai que deux amis, c’est +le comte Octave de Bauvan et le comte de Sérizy. Nous sommes restés, +monsieur de Sérizy, le comte Octave et moi, depuis six heures hier au +soir jusqu’à six heures ce matin, allant à tour de rôle du salon au +lit de madame de Sérizy, en craignant chaque fois de la trouver morte +ou pour jamais folle! Desplein, Bianchon, Sinard n’ont pas quitté la +chambre avec deux garde-malade. Le comte adore sa femme. Pensez à la +nuit que je viens d’avoir entre une femme folle d’amour et mon ami fou +de désespoir. Un homme d’État n’est pas désespéré comme un imbécile! +Sérizy, calme comme sur son siége au conseil d’État, se tordait sur son +fauteuil pour nous offrir un visage tranquille. Et la sueur couronnait +ce front incliné par tant de travaux. J’ai dormi de cinq à sept heures +et demie, vaincu par le sommeil, et je devais être ici à huit heures +et demie pour ordonner une exécution. Croyez-moi, monsieur Camusot, +lorsqu’un magistrat a roulé durant toute une nuit dans les abîmes de la +douleur, en sentant la main de Dieu appesantie sur les choses humaines +et frappant en plein sur de nobles cœurs, il lui est bien difficile de +s’asseoir là, devant son bureau, et de dire froidement: Faites tomber +une tête à quatre heures! anéantissez une créature de Dieu pleine de +vie, de force, de santé. Et cependant tel est mon devoir!... Abîmé de +douleur, je dois donner l’ordre de dresser l’échafaud... + +»Le condamné ne sait pas que le magistrat éprouve des angoisses égales +aux siennes. En ce moment, liés l’un à l’autre par une feuille de +papier, moi la société qui se venge, lui le crime à expier, nous sommes +le même devoir à deux faces, deux existences cousues pour un instant +par le couteau de la loi. Ces douleurs si profondes du magistrat, qui +les plaint? qui les console?... notre gloire est de les enterrer au +fond de nos cœurs! Le prêtre, avec sa vie offerte à Dieu, le soldat +et ses mille morts données au pays, me semblent plus heureux que le +magistrat avec ses doutes, ses craintes, sa terrible responsabilité. + +»Vous savez qui l’on doit exécuter? continua le procureur général, un +jeune homme de vingt-sept ans, beau comme notre mort d’hier, blond +comme lui, dont nous avons obtenu la tête contre notre attente; car il +n’y avait à sa charge que les preuves du recel. Condamné, ce garçon n’a +pas avoué! Il résiste depuis soixante-dix jours à toutes les épreuves, +en se disant toujours innocent. Depuis deux mois j’ai deux têtes sur +les épaules! Oh! je payerais son aveu d’un an de ma vie, car il faut +rassurer les jurés!... Jugez quel coup porté à la justice si quelque +jour on découvrait que le crime pour lequel il va mourir a été commis +par un autre. + +»A Paris, tout prend une gravité terrible, les plus petits incidents +judiciaires deviennent politiques. + +»Le jury, cette institution que les législateurs révolutionnaires ont +crue si forte, est un élément de ruine sociale; car elle manque à sa +mission, elle ne protége pas suffisamment la société. Le jury joue avec +ses fonctions. Les jurés se divisent en deux camps, dont l’un ne veut +plus de la peine de mort, et il en résulte un renversement total de +l’égalité devant la loi. Tel crime horrible, le parricide, obtient +dans un département un verdict de non culpabilité[1], tandis que dans +tel autre un crime ordinaire, pour ainsi dire, est puni de mort! Que +serait-ce si, dans notre ressort, à Paris, on exécutait un innocent?» + + [1] Il existe dans les bagnes _vingt-trois_ PARRICIDES à qui + l’on a donné les bénéfices des _circonstances atténuantes_. + +—C’est un forçat évadé, fit observer timidement monsieur Camusot. + +—Il deviendrait entre les mains de l’opposition et de la presse un +agneau pascal! s’écria monsieur de Grandville, et l’opposition aurait +beau jeu pour le savonner, car c’est un Corse fanatique des idées +de son pays, ses assassinats sont les effets de la _vendetta_!... +Dans cette île, on tue son ennemi, et l’on se croit, et l’on est cru +très-honnête homme... + +»Ah! les vrais magistrats sont bien malheureux! Tenez! ils devraient +vivre séparés de toute société, comme jadis les pontifes. Le monde ne +les verrait que sortant de leurs cellules à des heures fixes, graves, +vieux, vénérables, jugeant à la manière des grands-prêtres dans les +sociétés antiques, qui réunissaient en eux le pouvoir judiciaire et le +pouvoir sacerdotal! On ne nous trouverait que sur nos siéges... On nous +voit aujourd’hui souffrants ou nous amusant comme les autres!... On +nous voit dans les salons, en famille, citoyens, ayant des passions, et +nous pouvons être grotesques au lieu d’être terribles...» + +Ce cri suprême, scandé par des repos et des interjections, accompagné +de gestes qui le rendaient d’une éloquence difficilement traduite sur +le papier, fit frissonner Camusot. + +—Moi, monsieur, dit Camusot, j’ai commencé hier aussi l’apprentissage +des souffrances de notre état!... J’ai failli mourir de la mort de ce +jeune homme, il n’avait pas compris ma partialité, le malheureux s’est +enferré lui-même... + +—Eh! il fallait ne pas l’interroger, s’écria monsieur de Grandville, +il est si facile de rendre service par une abstention!... + +—Et la loi! répondit Camusot, il était arrêté depuis deux jours!... + +—Le malheur est consommé, reprit le procureur général. J’ai réparé +de mon mieux ce qui, certes, est irréparable. Ma voiture et mes gens +sont au convoi de ce pauvre faible poëte. Sérizy a fait comme moi, bien +plus, il accepte la charge que lui a donnée ce malheureux jeune homme, +il sera son exécuteur testamentaire. Il a obtenu de sa femme, par cette +promesse, un regard où luisait le bon sens. Enfin, le comte Octave +assiste en personne à ses funérailles. + +—Eh bien! monsieur le comte, dit Camusot, achevons notre ouvrage. Il +nous reste un prévenu bien dangereux. C’est, vous le savez aussi bien +que moi, Jacques Collin. Ce misérable sera reconnu pour ce qu’il est... + +—Nous sommes perdus! s’écria monsieur de Grandville. + +—Il est en ce moment auprès de votre condamné à mort, qui fut jadis au +bagne pour lui ce que Lucien était à Paris... son protégé! Bibi-Lupin +s’est déguisé en gendarme pour assister à l’entrevue. + +—De quoi se mêle la police judiciaire? dit le procureur général, elle +ne doit agir que par mes ordres!... + +—Toute la Conciergerie saura que nous tenons Jacques Collin... Eh +bien! je viens vous dire que ce grand et audacieux criminel doit +posséder les lettres les plus dangereuses de la correspondance de +madame de Sérizy, de la duchesse de Maufrigneuse et de mademoiselle +Clotilde de Grandlieu. + +—Êtes-vous sûr de cela?... demanda monsieur de Grandville en laissant +voir sur sa figure une douloureuse surprise. + +—Jugez, monsieur le comte, si j’ai raison de craindre ce malheur. +Quand j’ai développé la liasse des lettres saisies chez cet infortuné +jeune homme, Jacques Collin y a jeté un coup d’œil incisif, et a +laissé échapper un sourire de satisfaction, à la signification duquel +un juge d’instruction ne pouvait pas se tromper. Un scélérat aussi +profond que Jacques Collin se garde bien de lâcher de pareilles armes. +Que dites-vous de ces documents entre les mains d’un défenseur que le +drôle choisira parmi les ennemis du gouvernement et de l’aristocratie? +Ma femme, pour laquelle la duchesse de Maufrigneuse a des bontés, est +allée la prévenir, et, dans ce moment, elles doivent être chez les +Grandlieu à tenir conseil... + +—Le procès de cet homme est impossible! s’écria le procureur général +en se levant et parcourant son cabinet à grands pas. Il aura mis les +pièces en lieu de sûreté... + +—Je sais où, dit Camusot. Par ce seul mot, le juge d’instruction +effaça toutes les préventions que le procureur général avait conçues +contre lui. + +—Voyons!... dit monsieur de Grandville en s’asseyant. + +—En venant de chez moi au Palais, j’ai bien profondément réfléchi +à cette désolante affaire. Jacques Collin a une tante, une tante +naturelle et non artificielle, une femme sur le compte de laquelle +la police politique a fait passer une note à la préfecture. Il est +l’élève et le dieu de cette femme, la sœur de son père, elle se nomme +Jacqueline Collin. Cette drôlesse a un établissement de marchande à +la toilette, et, à l’aide des relations qu’elle s’est créées par ce +commerce, elle pénètre bien des secrets de famille. Si Jacques Collin a +confié la garde de ses papiers sauveurs pour lui à quelqu’un, c’est à +cette créature; arrêtons-la... + +Le procureur général jeta sur Camusot un fin regard qui voulait dire: +Cet homme n’est pas si sot que je le croyais hier; seulement il est +jeune encore, il ne sait pas manœuvrer les guides de la justice. + +—Mais, dit Camusot en continuant, pour réussir, il faut changer toutes +les mesures que nous avons prises hier, et je venais vous demander vos +conseils, vos ordres... + +Le procureur général prit son couteau à papier et en frappa doucement +le bord de la table, par un de ces gestes, familiers à tous les +penseurs, quand ils s’abandonnent entièrement à la réflexion. + +—Trois grandes familles en péril! s’écria-t-il... Il ne faut pas faire +un seul pas de clerc!... Vous avez raison, avant tout, suivons l’axiome +de Fouché: _Arrêtons_! Il faut réintégrer au secret, à l’instant, +Jacques Collin. + +—Nous avouons ainsi le forçat! C’est perdre la mémoire de Lucien... + +—Quelle affreuse affaire! dit monsieur de Grandville, tout est danger. + +En ce moment le directeur de la Conciergerie entra, non sans avoir +frappé; mais un cabinet comme celui du procureur général est si bien +gardé, que les familiers du parquet peuvent seuls frapper à la porte. + +—Monsieur le comte, dit monsieur Gault, le prévenu qui porte le nom de +Carlos Herrera demande à vous parler. + +—A-t-il communiqué avec quelqu’un? demanda le procureur général. + +—Avec les détenus, car il est au préau depuis sept heures et demie +environ. Il a vu le condamné à mort, qui paraît avoir _causé_ avec lui. + +Monsieur de Grandville, sur un mot de monsieur Camusot qui lui revint +comme un trait de lumière, aperçut tout le parti qu’on pouvait tirer, +pour obtenir la remise des lettres, d’un aveu de l’intimité de Jacques +Collin avec Théodore Calvi. Heureux d’avoir une raison pour remettre +l’exécution, le procureur général appela par un geste monsieur Gault +près de lui. + +—Mon intention, lui dit-il, est de remettre à demain l’exécution; mais +qu’on ne soupçonne pas ce retard à la Conciergerie. Silence absolu. Que +l’exécuteur paraisse aller surveiller les apprêts. Envoyez ici, sous +bonne garde, ce prêtre espagnol, il nous est réclamé par l’ambassade +d’Espagne. Les gendarmes amèneront le sieur Carlos par votre escalier +de communication, pour qu’il ne puisse voir personne. Prévenez ces +hommes, afin qu’ils se mettent deux à le tenir, chacun par un bras, et +qu’on ne le quitte qu’à la porte de mon cabinet. —Êtes-vous bien sûr, +monsieur Gault, que ce dangereux étranger n’a pu communiquer qu’avec +les détenus? + +—Ah! au moment où il est sorti de la chambre du condamné à mort, il +s’est présenté pour le voir une dame... + +Ici les deux magistrats échangèrent un regard, et quel regard! + +—Quelle dame? dit Camusot. + +—Une de ses pénitentes... une marquise, répondit monsieur Gault. + +—De pis en pis! s’écria monsieur de Grandville en regardant Camusot. + +—Elle a donné la migraine aux gendarmes et aux surveillants, reprit +monsieur Gault interloqué. + +—Rien n’est indifférent dans vos fonctions, dit sévèrement le +procureur général. La Conciergerie n’est pas murée comme elle l’est +pour rien. Comment cette dame est-elle entrée? + +—Avec une permission en règle, monsieur, répliqua le directeur. +Cette dame, parfaitement bien mise, accompagnée d’un chasseur et d’un +valet de pied, en grand équipage, est venue voir son confesseur avant +d’aller à l’enterrement de ce malheureux jeune homme que vous avez fait +enlever... + +—Apportez-moi la permission de la préfecture, dit monsieur de +Grandville. + +—Elle est donnée à la recommandation de son Excellence le comte de +Sérizy. + +—Comment était cette femme? demanda le procureur général. + +—Ça nous a paru devoir être une femme comme il faut. + +—Avez-vous vu sa figure? + +—Elle portait un voile noir. + +—Qu’ont-ils dit? + +—Mais une dévote avec un livre de prières!... que pouvait-elle +dire?... Elle a demandé la bénédiction de l’abbé, s’est agenouillée... + +—Se sont-ils entretenus pendant longtemps? demanda le juge. + +—Pas cinq minutes; mais personne de nous n’a rien compris à leurs +discours, ils ont parlé vraisemblablement espagnol. + +—Dites-nous tout, monsieur, reprit le procureur général. Je vous le +répète, le plus petit détail est, pour nous, d’un intérêt capital. Que +ceci vous soit un exemple! + +—Elle pleurait, monsieur. + +—Pleurait-elle réellement? + +—Nous n’avons pas pu le voir, elle cachait sa figure dans son +mouchoir. Elle a laissé trois cents francs en or pour les détenus. + +—Ce n’est pas elle! s’écria Camusot. + +—Bibi-Lupin, reprit monsieur Gault, s’est écrié: —_C’est une voleuse_. + +—Il s’y connaît, dit monsieur de Grandville. Lancez votre mandat, +ajouta-t-il en regardant Camusot, et vivement les scellés chez elle, +partout! Mais comment a-t-elle obtenu la recommandation de monsieur +de Sérizy?... Apportez-moi la permission de la préfecture... allez, +monsieur Gault! Envoyez-moi promptement cet abbé. Tant que nous +l’aurons là, le danger ne saurait s’aggraver. Et, en deux heures de +conversation, on fait bien du chemin dans l’âme d’un homme. + +—Surtout un procureur général comme vous, dit finement Camusot. + +—Nous serons deux, répondit poliment le procureur général. Et il +retomba dans ses réflexions. + +—On devrait créer, dans tous les parloirs de prison, une place de +surveillant, qui serait donnée, avec de bons appointements, comme +retraite aux plus habiles et aux plus dévoués agents de police, dit-il +après une longue pause. Bibi-Lupin devrait finir là ses jours. Nous +aurions un œil et une oreille dans un endroit qui veut une surveillance +plus habile que celle qui s’y trouve. Monsieur Gault n’a rien pu nous +dire de décisif. + +—Il est si occupé, dit Camusot; mais entre les secrets et nous, +il existe une lacune, et il n’en faudrait pas. Pour venir de la +Conciergerie à nos cabinets, on passe par des corridors, par des +cours, par des escaliers. L’attention de nos agents n’est pas +perpétuelle, tandis que le détenu pense toujours à son affaire. + +—Il s’est trouvé, m’a-t-on dit, une dame déjà sur le passage de +Jacques Collin, quand il est sorti du secret pour être interrogé. +Cette femme est venue jusqu’au poste des gendarmes, en haut du petit +escalier de la Souricière, les huissiers me l’ont dit, et j’ai grondé +les gendarmes à ce sujet. + +—Oh! le palais est à reconstruire en entier, dit monsieur de +Grandville; mais c’est une dépense de vingt à trente millions!... Allez +donc demander trente millions aux Chambres pour les convenances de la +Justice. + +On entendit le pas de plusieurs personnes et le son des armes. Ce +devait être Jacques Collin. + +Le procureur général mit sur sa figure un masque de gravité sous lequel +l’homme disparut. Camusot imita le chef du parquet. + +En effet, le garçon de bureau du cabinet ouvrit la porte, et Jacques +Collin se montra, calme et sans aucun étonnement. + +—Vous avez voulu me parler, dit le magistrat, je vous écoute. + +—Monsieur le comte, je suis Jacques Collin, je me rends! + +Camusot tressaillit, le procureur général resta calme. + +—Vous devez penser que j’ai des motifs pour agir ainsi, reprit Jacques +Collin, en étreignant les deux magistrats par un regard railleur. Je +dois vous embarrasser énormément; car en restant prêtre espagnol, +vous me faites reconduire par la gendarmerie jusqu’à la frontière de +Bayonne, et là, des baïonnettes espagnoles vous débarasseraient de moi! + +Les deux magistrats demeurèrent impassibles et silencieux. + +—Monsieur le comte, reprit le forçat, les raisons qui me font agir +ainsi sont encore plus graves que celles-ci, quoiqu’elles me soient +diablement personnelles; mais je ne puis les dire qu’à vous... Si vous +aviez peur... + +—Peur de qui? de quoi? dit le comte de Grandville. L’attitude, la +physionomie, l’air de tête, le geste, le regard, firent en ce moment de +ce grand procureur général une vivante image de la Magistrature, qui +doit offrir les plus beaux exemples de courage civil. Dans ce moment si +rapide, il fut à la hauteur des vieux magistrats de l’ancien parlement, +au temps des guerres civiles où les présidents se trouvaient face à +face avec la mort et restaient alors de marbre comme les statues qu’on +leur a élevées. + +—Mais peur de rester seul avec un forçat évadé. + +—Laissez-nous, monsieur Camusot, dit vivement le procureur général. + +—Je voulais vous proposer de me faire attacher les mains et les pieds, +reprit froidement Jacques Collin en enveloppant les deux magistrats +d’un regard formidable. Il fit une pause et reprit gravement: Monsieur +le comte, vous n’aviez que mon estime, mais vous avez en ce moment mon +admiration... + +—Vous vous croyez donc redoutable? demanda le magistrat d’un air plein +de mépris. + +—_Me croire_ redoutable! dit le forçat, à quoi bon? je le suis et +je le sais. Jacques Collin prit une chaise et s’assit avec toute +l’aisance d’un homme qui se sait à la hauteur de son adversaire dans +une conférence où il traite de puissance à puissance. + +En ce moment, monsieur Camusot, qui se trouvait sur le seuil de +la porte qu’il allait fermer, rentra, revint jusqu’à monsieur de +Grandville, et lui remit, pliés, deux papiers... + +—Voyez, dit le juge au procureur général en lui montrant l’un des +papiers. + +—Rappelez monsieur Gault, cria le comte de Grandville aussitôt qu’il +eut lu le nom de la femme de chambre de madame de Maufrigneuse, qui lui +était connue. + +Le directeur de la Conciergerie entra. + +—Dépeignez-nous, lui dit à l’oreille le procureur général, la femme +qui est venue voir le prévenu. + +—Petite, forte, grasse, trapue, répondit monsieur Gault. + +—La personne pour qui le permis a été délivré est grande et mince, dit +monsieur de Grandville. Quel âge, maintenant? + +—Soixante ans. + +—Il s’agit de moi, messieurs? dit Jacques Collin. Voyons, reprit-il +avec bonhomie, ne cherchez pas. Cette personne est ma tante, une tante +vraisemblable, une femme, une vieille. Je puis vous éviter bien des +embarras... Vous ne trouverez ma tante que si je le veux... Si nous +pataugeons ainsi, nous n’avancerons guère. + +—Monsieur l’abbé ne parle plus le français en espagnol, dit monsieur +Gault, il ne bredouille plus. + +—Parce que les choses sont assez embrouillées, mon cher monsieur +Gault! répondit Jacques Collin avec un sourire amer et en appelant le +directeur par son nom. + +En ce moment monsieur Gault se précipita vers le procureur général et +lui dit à l’oreille: + +—Prenez garde à vous, monsieur le comte, cet homme est en fureur! + +Monsieur de Grandville regarda lentement Jacques Collin et le trouva +calme; mais il reconnut bientôt la vérité de ce que lui disait le +directeur. Cette trompeuse attitude cachait la froide et terrible +irritation des nerfs du sauvage. Les yeux de Jacques Collin couvaient +une éruption volcanique, ses poings étaient crispés. C’était bien le +tigre se ramassant pour bondir sur une proie. + +—Laissez-nous, reprit d’un air grave le procureur général en +s’adressant au directeur de la Conciergerie et au juge. + +—Vous avez bien fait de renvoyer l’assassin de Lucien!... dit Jacques +Collin sans s’inquiéter si Camusot pouvait ou non l’entendre, je n’y +tenais plus, j’allais l’étrangler... + +Et monsieur de Grandville frissonna. Jamais il n’avait vu tant de sang +dans les yeux d’un homme, tant de pâleur aux joues, tant de sueur au +front, et une pareille contraction de muscles. + +—A quoi ce meurtre vous eût-il servi? demanda tranquillement le +procureur général au criminel. + +—Vous vengez tous les jours ou vous croyez venger la Société, +monsieur, et vous me demandez raison d’une vengeance!... Vous n’avez +donc jamais senti dans vos veines la vengeance y roulant ses lames... +Ignorez-vous donc que c’est cet imbécile de juge qui nous l’a tué; car +vous l’aimiez, mon Lucien, et il vous aimait! Je vous sais par cœur, +monsieur. Ce cher enfant me disait tout, le soir, quand il rentrait; je +le couchais, comme une bonne couche son marmot, et je lui faisais tout +raconter... Il me confiait tout, jusqu’à ses moindres sensations... +Ah! jamais une bonne mère n’a tendrement aimé son fils unique comme +j’aimais cet ange. Si vous saviez! le bien naissait dans ce cœur comme +les fleurs se lèvent dans les prairies. Il était faible, voilà son +seul défaut, faible comme la corde de la lyre, si forte quand elle se +tend... C’est les plus belles natures, leur faiblesse est tout uniment +la tendresse, l’admiration, la faculté de s’épanouir au soleil de +l’art, de l’amour, du beau que Dieu a fait pour l’homme sous mille +formes!... Enfin, Lucien était une femme manquée. Ah! que n’ai-je pas +dit à la brute bête qui vient de sortir... Ah! monsieur, j’ai fait, +dans ma sphère de prévenu devant un juge, ce que Dieu aurait fait pour +sauver son fils, si, voulant le sauver, il l’eût accompagné devant +Pilate!... + +Un torrent de larmes sortit des yeux clairs et jaunes du forçat qui +naguère flamboyaient comme ceux d’un loup affamé par six mois de neige +en pleine Ukraine. Il continua: Cette buse n’a voulu rien écouter, +et il a perdu l’enfant!... Monsieur, j’ai lavé le cadavre du petit +de mes larmes, en implorant _celui que je ne connais pas_ et qui est +au-dessus de nous! Moi qui ne crois pas en Dieu!... (Si je n’étais +pas matérialiste, je ne serais pas moi!...) Je vous ai tout dit là +dans un mot! Vous ne savez pas, aucun homme ne sait ce que c’est que +la douleur; moi seul je la connais. Le feu de la douleur absorbait +si bien mes larmes, que cette nuit je n’ai pas pu pleurer. Je pleure +maintenant, parce que je sens que vous me comprenez. Je vous ai vu +là, tout à l’heure, posé en justice... Ah! monsieur, que Dieu... (je +commence à croire en lui!) que Dieu vous préserve d’être comme je +suis... Ce sacré juge m’a ôté mon âme. Monsieur! monsieur! on enterre +en ce moment ma vie, ma beauté, ma vertu, ma conscience, toute ma +force! Figurez-vous un chien à qui un chimiste soutire le sang... Me +voilà! je suis ce chien... Voilà pourquoi je suis venu vous dire: «Je +suis Jacques Collin, je me rends!...» J’avais résolu cela ce matin +quand on est venu m’arracher ce corps que je baisais comme un insensé, +comme une mère, comme la Vierge a dû baiser Jésus au tombeau... +Je voulais me mettre au service de la justice sans conditions... +Maintenant, je dois en faire, vous allez savoir pourquoi... + +—Parlez-vous à monsieur de Grandville ou au procureur général? dit le +magistrat. + +Ces deux hommes, le CRIME et la JUSTICE, se regardèrent. Le forçat +avait profondément ému le magistrat qui fut pris d’une pitié divine +pour ce malheureux, il devina sa vie et ses sentiments. Enfin, le +magistrat (un magistrat est toujours magistrat) à qui la conduite de +Jacques Collin depuis son évasion était inconnue, pensa qu’il pourrait +se rendre maître de ce criminel, uniquement coupable d’un faux après +tout. Et il voulut essayer de la générosité sur cette nature composée, +comme le bronze, de divers métaux, de bien et de mal. Puis monsieur +de Grandville, arrivé à cinquante-trois ans sans avoir pu jamais +inspirer l’amour, admirait les natures tendres, comme tous les hommes +qui n’ont pas été aimés. Peut-être ce désespoir, le lot de beaucoup +d’hommes à qui les femmes n’accordent que leur estime ou leur amitié, +était-il le lien secret de l’intimité profonde de messieurs de Bauvan, +de Grandville et de Sérizy; car un même malheur, tout aussi bien qu’un +bonheur mutuel, met les âmes au même diapason. + +—Vous avez un avenir!... dit le procureur général en jetant un regard +d’inquisiteur sur ce scélérat abattu. + +L’homme fit un geste par lequel il exprima la plus profonde +indifférence de lui-même. + +«Lucien laisse un testament par lequel il vous lègue trois cent mille +francs... + +—Pauvre! pauvre petit! pauvre petit! s’écria Jacques Collin, toujours +_trop_ honnête! J’étais, moi, tous les sentiments mauvais; il était, +lui, le bon, le noble, le beau, le sublime! On ne change pas de si +belles âmes! il n’avait pris de moi que mon argent, monsieur! + +Cet abandon profond, entier de la personnalité que le magistrat ne +pouvait ranimer, prouvait si bien les terribles paroles de cet homme +que monsieur de Grandville passa du côté du criminel. Restait le +procureur général! + +—Si rien ne vous intéresse plus, demanda monsieur de Grandville, +qu’êtes-vous donc venu me dire? + +—N’est-ce pas déjà beaucoup que de me livrer? Vous _brûliez_, mais +vous ne me teniez pas? vous seriez d’ailleurs trop embarrassé de moi!... + +—Quel adversaire! pensa le procureur général. + +«Vous allez, monsieur le procureur général, faire couper le cou à un +innocent, et j’ai trouvé le coupable, reprit gravement Jacques Collin +en séchant ses larmes. Je ne suis pas ici pour eux, mais pour vous. +Je venais vous ôter un remords, car j’aime tous ceux qui ont porté un +intérêt quelconque à Lucien, de même que je poursuivrai de ma haine +tous ceux ou celles qui l’ont empêché de vivre... Qu’est-ce que ça me +fait un forçat à moi? reprit-il après une légère pause. Un forçat, +à mes yeux, c’est à peine pour moi ce qu’est une fourmi pour vous. +Je suis comme les brigands de l’Italie, de fiers hommes! tant que le +voyageur leur rapporte quelque chose de plus que le prix du coup de +fusil, ils l’étendent mort! Je n’ai pensé qu’à vous. J’ai confessé ce +jeune homme, qui ne pouvait se fier qu’à moi, c’est mon camarade de +chaîne! Théodore est une bonne nature; il a cru rendre service à une +maîtresse en se chargeant de vendre ou d’engager des objets volés; +mais il n’est pas plus criminel dans l’affaire de Nanterre que vous ne +l’êtes. C’est un Corse, c’est dans leurs mœurs de se venger, de se tuer +les uns les autres comme des mouches. + +»En Italie et en Espagne, on n’a pas le respect de la vie de l’homme, +et c’est tout simple. On nous y croit pourvus d’une âme, d’un quelque +chose, une image de nous qui nous survit, qui vivrait éternellement. +Allez donc dire cette billevesée à nos annalistes! Ce sont les pays +athées ou philosophes qui font payer chèrement la vie humaine à ceux +qui la troublent, et ils ont raison, puisqu’ils ne croient qu’à la +matière, au présent! + +»Si Calvi vous avait indiqué la femme de qui viennent les objets +volés, vous auriez trouvé, non pas le vrai coupable, car il est dans +vos griffes, mais un complice que le pauvre Théodore ne veut pas +perdre, car c’est une femme... Que voulez-vous? chaque état a son +point d’honneur, le bagne et les filous ont les leurs! Maintenant je +connais l’assassin de ces deux femmes et les auteurs de ce coup hardi, +singulier, bizarre, on me l’a raconté dans tous ses détails. Suspendez +l’exécution de Calvi, vous saurez tout, mais donnez-moi votre parole de +le réintégrer au bagne, en faisant commuer sa peine... Dans la douleur +où je suis, on ne peut prendre la peine de mentir, vous savez cela. Ce +que je vous dis est la vérité... + +—Avec vous, Jacques Collin, quoique ce soit abaisser la justice, qui +ne saurait faire de semblables compromis, je crois pouvoir me relâcher +de la rigueur de mes fonctions, et en référer à qui de droit. + +—M’accordez-vous cette vie? + +—Cela se pourra... + +—Monsieur, je vous supplie de me donner votre parole, elle me suffira. + +Monsieur de Grandville fit un geste d’orgueil blessé. + +»Je tiens l’honneur de trois grandes familles, et vous ne tenez que la +vie de trois forçats, reprit Jacques Collin, je suis plus fort que vous. + +—Vous pouvez être remis au secret; que ferez-vous?... demanda le +procureur général. + +—Eh! nous jouons donc! dit Jacques Collin. Je parlais à la _bonne +franquette_, moi! je parlais à monsieur de Grandville; mais si le +procureur général est là, je reprends mes cartes et je poitrine. Et +moi qui, si vous m’aviez donné votre parole, allais vous rendre les +lettres écrites à Lucien par mademoiselle Clotilde de Grandlieu! Cela +fut dit avec un accent, un sang-froid et un regard qui révélèrent à M. +de Grandville un adversaire avec qui la moindre faute était dangereuse. + +—Est-ce là tout ce que vous demandez? dit le procureur général. + +—Je vais vous parler pour moi, dit Jacques Collin. L’honneur de la +famille Grandlieu paye la commutation de peine de Théodore: c’est +donner beaucoup et recevoir peu. Qu’est-ce qu’un forçat condamné à +perpétuité?... S’il s’évade, vous pouvez vous défaire si facilement de +lui! c’est une lettre de change sur la guillotine! Seulement, comme on +l’avait fourré dans des intentions peu charmantes à Rochefort, vous +me promettrez de le faire diriger sur Toulon, en recommandant qu’il y +soit bien traité. Maintenant, moi, je veux davantage; j’ai le dossier +de madame de Sérizy et celui de la duchesse de Maufrigneuse, et quelles +lettres!... Tenez, monsieur le comte: Les filles publiques en écrivant +font du style et de beaux sentiments, eh bien! les grandes dames qui +font du style et de grands sentiments toute la journée, écrivent +comme les filles agissent. Les philosophes trouveront la raison de ce +chassez-croisez, je ne tiens pas à la chercher. La femme est un être +inférieur, elle obéit trop à ses organes. Pour moi, la femme n’est +belle que quand elle ressemble à un homme! + +»Aussi ces petites duchesses qui sont viriles par la tête ont-elles +écrit des chefs-d’œuvre... Oh! c’est beau, d’un bout à l’autre, comme +la fameuse ode de Piron...» + +—Vraiment? + +—Vous voulez les voir?... dit Jacques Collin en souriant. + +Le magistrat devint honteux. + +—Je puis vous en faire lire; mais, là, pas de farce! Nous jouons franc +jeu?... Vous me rendrez les lettres, et vous défendrez qu’on moucharde, +qu’on suive et qu’on regarde la personne qui va les apporter. + +—Cela prendra du temps? dit le procureur général. + +—Non, il est neuf heures et demie... reprit Jacques Collin en +regardant la pendule; eh bien! en quatre minutes nous aurons une +lettre de chacune de ces deux dames; et, après les avoir lues, vous +contremanderez la guillotine! Si ça n’était pas ce que cela est, vous +ne me verriez pas si tranquille. Ces dames sont d’ailleurs averties... + +Monsieur de Grandville fit un geste de surprise. + +—Elles doivent se donner à cette heure bien du mouvement, elles vont +mettre en campagne le garde des sceaux, elles iront, qui sait, jusqu’au +roi... Voyons, me donnez-vous votre parole d’ignorer qui sera venu, de +ne pas suivre ni faire suivre pendant une heure cette personne? + +—Je vous le promets! + +—Bien, vous ne voudriez pas, vous, tromper un forçat évadé. Vous +êtes du bois dont sont faits les Turenne et vous tenez votre parole +à des voleurs... Eh bien! dans la salle des Pas-Perdus, il y a dans +ce moment une mendiante en haillons, une vieille femme, au milieu +même de la salle. Elle doit causer avec un des écrivains publics de +quelque procès de mur mitoyen; envoyez votre garçon de bureau la +chercher, en lui disant ceci: _Dabor ti mandana._ Elle viendra... Mais +ne soyez pas cruel inutilement!... Ou vous acceptez mes propositions, +ou vous ne voulez pas vous compromettre avec un forçat... Je ne suis +qu’un faussaire, remarquez!... Eh bien! ne laissez pas Calvi dans les +affreuses angoisses de la toilette... + +—L’exécution est déjà contremandée... Je ne veux pas, dit monsieur de +Grandville à Jacques Collin, que la justice soit au-dessous de vous! + +Jacques Collin regarda le procureur général avec une sorte d’étonnement +et lui vit tirer le cordon de sa sonnette. + +—Voulez-vous ne pas vous échapper? Donnez-moi votre parole, je m’en +contente. Allez chercher cette femme... + +Le garçon de bureau se montra. + +«Félix, renvoyez les gendarmes...» dit monsieur de Grandville. + +Jacques Collin fut vaincu. + +Dans ce duel avec le magistrat, il voulait être le plus grand, le +plus fort, le plus généreux, et le magistrat l’écrasait. Néanmoins, +le forçat se sentit bien supérieur en ce qu’il jouait la justice, qui +lui persuadait que le coupable était innocent, et qu’il disputait +victorieusement une tête; mais cette supériorité devait être sourde, +secrète, cachée, tandis que la _Gigogne_ l’accablait au grand jour, et +majestueusement. + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + CORENTIN. LE COMTE DES LUPEAUX. + + Vous pouvez vous entendre avec Monsieur... + c’est le fameux Corentin. + + (DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)] + +Au moment où Jacques Collin sortait du cabinet de monsieur de +Grandville, le secrétaire général de la présidence du conseil, un +député, le comte des Lupeaulx, se présentait accompagné d’un petit +vieillard souffreteux. Ce personnage, enveloppé d’une douillette puce, +comme si l’hiver régnait encore, à cheveux poudrés, le visage blême +et froid, marchait en goutteux, peu sûr de ses pieds grossis par des +souliers en veau d’Orléans, appuyé sur une canne à pomme d’or, tête +nue, son chapeau à la main, la boutonnière ornée d’une brochette à sept +croix. + +—Qu’y a-t-il, mon cher des Lupeaulx? demanda le procureur général. + +—Le prince m’envoie, dit-il à l’oreille de monsieur de Grandville. +Vous avez carte blanche pour retirer les lettres de mesdames de Sérizy +et de Maufrigneuse, et celles de mademoiselle Clotilde de Grandlieu. +Vous pouvez vous entendre avec ce monsieur... + +—Qui est-ce? demanda le procureur général à l’oreille de des Lupeaulx. + +—Je n’ai pas de secrets pour vous, mon cher procureur général, +c’est le fameux Corentin. Sa Majesté vous fait dire de lui rapporter +vous-même toutes les circonstances de cette affaire et les conditions +du succès. + +—Rendez-moi le service, répondit le procureur général à l’oreille de +des Lupeaulx, d’aller dire au prince que tout est terminé, que je n’ai +pas eu besoin de ce monsieur, ajouta-t-il en désignant Corentin. J’irai +prendre les ordres de Sa Majesté, quant à la conclusion de l’affaire +qui regardera le garde des sceaux, car il y a deux grâces à donner. + +—Vous avez sagement agi en allant de l’avant, dit des Lupeaulx en +donnant une poignée de main au procureur général. Le roi ne veut pas, +à la veille de tenter une grande chose, voir la pairie et les grandes +familles tympanisées, salies... Ce n’est plus un vil procès criminel, +c’est une affaire d’État... + +—Mais dites au prince que, lorsque vous êtes venu, tout était fini! + +—Vraiment? + +—Je le crois. + +—Vous serez alors garde des sceaux, quand le garde des sceaux actuel +sera chancelier, mon cher... + +—Je n’ai pas d’ambition!... répondit le procureur général. + +Des Lupeaulx sortit en riant. + +—Priez le prince de solliciter du roi dix minutes d’audience pour +moi, vers deux heures et demie, ajouta monsieur de Grandville, en +reconduisant le comte des Lupeaulx. + +—Et vous n’êtes pas ambitieux! dit des Lupeaulx en jetant un regard +à monsieur de Grandville. Allons, vous avez deux enfants, vous voulez +être fait au moins pair de France... + +—Si monsieur le procureur général a les lettres, mon intervention +devient inutile, fit observer Corentin, en se trouvant seul avec +monsieur de Grandville, qui le regardait avec une curiosité +très-compréhensible. + +—Un homme comme vous n’est jamais de trop dans une affaire si +délicate, répondit le procureur général en voyant que Corentin avait +tout compris ou tout entendu. + +Corentin salua par un petit signe de tête presque protecteur. + +—Connaissez-vous, monsieur, le personnage dont il s’agit? + +—Oui, monsieur le comte, c’est Jacques Collin, le chef de la société +des Dix-Mille, le banquier des trois bagnes, un forçat qui, depuis cinq +ans, a su se cacher sous la soutane de l’abbé Carlos Herrera. Comment +a-t-il été chargé d’une mission du roi d’Espagne pour le feu roi, nous +nous perdons tous à la recherche du vrai dans cette affaire? J’attends +une réponse de Madrid, où j’ai envoyé des notes et un homme. Ce forçat +a le secret de deux rois... + +—C’est un homme vigoureusement trempé! Nous n’avons que deux partis à +prendre: se l’attacher, ou se défaire de lui, dit le procureur général. + +—Nous avons eu la même idée, et c’est un grand honneur pour moi, +répliqua Corentin. Je suis forcé d’avoir tant d’idées et pour tant de +monde, que sur le nombre je dois me rencontrer avec un homme d’esprit. +Ce fut débité si sèchement et d’un ton si glacé, que le procureur +général garda le silence et se mit à expédier quelques affaires +pressantes. + +Lorsque Jacques Collin se montra dans la salle des Pas-Perdus, on ne +peut se figurer l’étonnement dont fut saisie mademoiselle Jacqueline +Collin. Elle resta plantée sur ses deux jambes, les mains sur ses +hanches, car elle était costumée en marchande des quatre saisons. +Quelque habituée qu’elle fût aux tours de force de son neveu, celui-là +dépassait tout. + +—Eh bien! si tu continues à me regarder comme un cabinet d’histoire +naturelle, dit Jacques Collin, en prenant le bras de sa tante et +l’emmenant hors de la salle des Pas-Perdus, ça nous fera prendre pour +deux curiosités, l’on nous arrêterait peut-être, et nous perdrions du +temps. Et il descendit l’escalier de la galerie Marchande, qui mène rue +de la Barillerie. —Où est Paccard? + +—Il m’attend chez la Rousse et se promène sur le quai aux Fleurs. + +—Et Prudence? + +—Elle est chez elle, comme ma filleule. + +—Allons-y... + +—Regarde si nous sommes suivis... + +La Rousse, quincaillière, établie quai aux Fleurs, était la veuve +d’un célèbre assassin, un _Dix-Mille_. En 1819, Jacques Collin avait +fidèlement remis vingt et quelques mille francs à cette fille, de la +part de son amant, après l’exécution. Trompe-la-Mort connaissait seul +l’intimité de cette jeune personne, alors modiste, avec son _fanandel_. + +—Je suis le _dab_ de ton homme, avait dit alors le pensionnaire de +madame Vauquer à la modiste, qu’il avait fait venir au Jardin des +Plantes. Il a dû te parler de moi, ma petite. Quiconque me trahit +meurt dans l’année! quiconque m’est fidèle n’a jamais rien à redouter +de moi. Je suis _ami_ à mourir sans dire un mot qui compromette ceux +à qui je veux du bien. Sois à moi comme une âme est au diable, et +tu en profiteras. J’ai promis que tu serais heureuse à ton pauvre +Auguste, qui voulait te mettre dans l’opulence; et il s’est fait +_faucher_ à cause de toi. Ne pleure pas. Écoute-moi: personne au monde +que moi ne sais que tu étais la maîtresse d’un forçat, d’un assassin +qu’on a _terré_ samedi; jamais je n’en dirai rien. Tu as vingt-deux +ans, tu es jolie, te voilà riche de vingt-six mille francs; oublie +Auguste, marie-toi, deviens une honnête femme si tu peux. En retour +de cette tranquillité, je te demande de me servir, moi et ceux que je +t’adresserai, mais sans hésiter. Jamais je ne te demanderai rien de +compromettant, ni pour toi, ni pour tes enfants, ni pour ton mari, si +tu en as un, ni pour ta famille. Souvent, dans le métier que je fais, +il me faut un lieu sûr pour causer, pour me cacher. J’ai besoin d’une +femme discrète pour porter une lettre, se charger d’une commission. Tu +seras une de mes boîtes à lettres, une de mes loges de portiers, un de +mes émissaires, rien de plus, rien de moins. Tu es trop blonde, Auguste +et moi nous te nommions _la Rousse_, tu garderas ce nom-là. Ma tante, +la marchande au Temple, avec qui je te lierai, sera la seule personne +au monde à qui tu devras obéir; dis-lui tout ce qui t’arrivera; elle te +mariera, elle te sera très-utile. + +Ce fut ainsi que se conclut un de ces pactes diaboliques dans le genre +de celui qui, pendant si longtemps, lui avait lié Prudence Servien, et +que cet homme ne manquait jamais à cimenter; car il avait, comme le +démon, la passion du recrutement. + +Jacqueline Collin avait marié la Rousse au premier commis d’un riche +quincaillier en gros, vers 1821. Ce premier commis, ayant traité de +la maison de commerce de son patron, se trouvait alors en voie de +prospérité, père de deux enfants, et adjoint au maire de son quartier. +Jamais la Rousse, devenue madame Prélard, n’avait eu le plus léger +motif de plainte, ni contre Jacques Collin, ni contre sa tante; mais, à +chaque service demandé, madame Prélard tremblait de tous ses membres. +Aussi devint-elle pâle et blême en voyant entrer dans sa boutique ces +deux terribles personnages. + +—Nous avons à vous parler d’affaires, Madame, dit Jacques Collin. + +—Mon mari est là, répondit-elle. + +—Eh bien! nous n’avons pas trop besoin de vous pour le moment; je ne +dérange jamais inutilement les gens. + +—Envoyez chercher un fiacre, ma petite, dit Jacqueline Collin, et +dites à ma filleule de descendre; j’espère la placer comme femme +de chambre chez une grande dame, et l’intendant de la maison veut +l’emmener. + +Paccard, qui ressemblait à un gendarme mis en bourgeois, causait en ce +moment avec monsieur Prélard d’une importante fourniture de fil de fer +pour un pont. + +Un commis alla chercher un fiacre, et quelques minutes après, Europe, +ou pour lui faire quitter le nom sous lequel elle avait servi Esther, +Prudence Servien, Paccard, Jacques Collin et sa tante étaient, à la +grande joie de la Rousse, réunis dans un fiacre, à qui Trompe-la-Mort +donna l’ordre d’aller à la barrière d’Ivry. + +Prudence Servien et Paccard, tremblant devant le _dab_, ressemblaient à +des âmes coupables en présence de Dieu. + +—Où sont les sept cent _cinquante_ mille francs? leur demanda le +_dab_, en plongeant sur eux un de ces regards fixes et clairs qui +troublaient si bien le sang de ces âmes damnées, quand elles étaient en +faute, qu’elles croyaient avoir autant d’épingles que de cheveux dans +la tête. + +—Les sept cent _trente_ mille francs, répondit Jacqueline Collin à son +neveu, sont en sûreté, je les ai remis ce matin à la Romette, dans un +paquet cacheté... + +—Si vous ne les aviez pas remis à Jacqueline, dit Trompe-la-Mort, +vous alliez droit-là... dit-il en montrant la place de Grève, devant +laquelle le fiacre se trouvait. + +Prudence Servien fit, à la mode de son pays, un signe de croix, comme +si elle avait vu tomber le tonnerre. + +—Je vous pardonne, reprit le _dab_, à condition que vous ne commettrez +plus de fautes semblables, et que désormais vous serez pour moi ce que +sont ces deux doigts de la main droite, dit-il en montrant l’index et +le doigt du milieu, car le pouce, c’est cette bonne _largue_-là! Et il +frappa sur l’épaule de sa tante. Écoutez-moi. Désormais, toi, Paccard, +tu n’auras plus rien à craindre, et tu peux suivre ton nez dans Pantin +à ton aise! Je te permets d’épouser Prudence. + +Paccard prit la main de Jacques Collin et la baisa respectueusement. + +—Qu’aurai-je à faire? demanda-t-il. + +—Rien, et tu auras des rentes et des femmes, sans compter la tienne, +car tu es très-Régence, mon vieux!... Voilà ce que c’est que d’être +trop bel homme! + +Paccard rougit de recevoir ce railleur éloge de son sultan. + +—Toi, Prudence, reprit Jacques, il te faut une carrière, un état, +un avenir, et rester à mon service. Écoute-moi bien. Il existe +rue Sainte-Barbe une très-bonne maison appartenant à cette madame +Saint-Estève, à qui ma tante emprunte quelquefois son nom... C’est +une bonne maison, bien achalandée, qui rapporte quinze ou vingt mille +francs par an. La Saint-Estève fait tenir cet établissement par... + +—La Gonore, dit Jacqueline. + +—La _largue_ à ce pauvre La Pouraille, dit Paccard. C’est là que j’ai +filé avec Europe le jour de la mort de cette pauvre madame Van Bogseck, +notre maîtresse... + +—On jase donc quand je parle? dit Jacques Collin. + +Le plus profond silence régna dans le fiacre, et Prudence ni Paccard +n’osèrent plus se regarder. + +—La maison est donc tenue par la Gonore, reprit Jacques Collin. Si tu +y es allé te cacher avec Prudence, je vois, Paccard, que tu as assez +d’esprit pour _esquinter la raille_ (enfoncer la police), mais que tu +n’es pas assez fin pour faire voir des couleurs à la _darbonne_..., +dit-il en caressant le menton de sa tante. Je devine maintenant comment +elle a pu te trouver... Ça se rencontre bien. Vous allez y retourner, +chez la Gonore... Je reprends: Jacqueline va négocier avec madame +Nourrisson l’affaire de l’acquisition de son établissement de la rue +Sainte-Barbe, et tu pourras y faire fortune avec de la conduite, ma +petite! dit-il en regardant Prudence. Abbesse à ton âge! c’est le fait +d’une fille de France, ajouta-t-il d’une voix mordante. + +Prudence sauta au cou de Trompe-la-Mort et l’embrassa, mais par un +coup sec qui dénotait sa force extraordinaire, le _dab_ la repoussa si +vivement, que, sans Paccard, la fille allait se cogner la tête dans la +vitre du fiacre et la casser. + +—A bas les pattes! Je n’aime pas ces manières! dit sèchement le _dab_, +c’est me manquer de respect. + +—Il a raison, ma petite, dit Paccard. Vois-tu, c’est comme si le _dab_ +te donnait cent mille francs. La boutique vaut cela. C’est sur le +boulevard, en face du Gymnase. Il y a la sortie du spectacle... + +—Je ferai mieux, j’achèterai aussi la maison, dit Trompe-la-Mort. + +—Et nous voilà riches à millions en six ans! s’écria Paccard. + +Fatigué d’être interrompu, Trompe-la-Mort envoya dans le tibia de +Paccard un coup de pied à le lui casser; mais Paccard avait des nerfs +en caoutchouc et des os en fer-blanc. + +—Suffit, _Dab_! on se taira, répondit-il. + +—Croyez-vous que je dis des sornettes? reprit Trompe-la-Mort qui +s’aperçut alors que Paccard avait bu quelques petits verres de trop. +Écoutez. Il y a dans la cave de la maison deux cent cinquante mille +francs en or... + +Le silence le plus profond régna de nouveau dans le fiacre. + +»Cet or est dans un massif très-dur... Il s’agit d’extraire cette +somme, et vous n’avez que trois nuits pour y arriver. Jacqueline +vous aidera... Cent mille francs serviront à payer l’établissement, +cinquante mille à l’achat de la maison, et vous laisserez le reste.» + +—Où? dit Paccard. + +—Dans la cave! répéta Prudence. + +—Silence! dit Jacqueline. + +—Oui, mais pour la transmission de cette charge, il faut l’agrément de +la _raille_ (la police), dit Paccard. + +—On l’aura, dit sèchement Trompe-la-Mort. De quoi te mêles-tu?... + +Jacqueline regarda son neveu et fut frappée de l’altération de ce +visage à travers le masque impassible sous lequel cet homme si fort +cachait habituellement ses émotions. + +—Ma fille, dit Jacques Collin à Prudence Servien, ma tante va te +remettre les sept cent cinquante mille francs. + +—Sept cent trente, dit Paccard. + +—Hé bien, soit! sept cent trente, reprit Jacques Collin. Cette nuit, +il faut que tu reviennes sous un prétexte quelconque à la maison de +madame Lucien. Tu monteras par la lucarne, sur le toit; tu descendras +par la cheminée dans la chambre à coucher de ta feue maîtresse, et tu +placeras dans le matelas de son lit le paquet qu’elle avait fait... + +—Et pourquoi pas par la porte? dit Prudence Servien. + +—Imbécile, les scellés y sont! répliqua Jacques Collin. L’inventaire +se fera dans quelques jours, et vous serez innocents du vol... + +—Vive le _dab_! s’écria Paccard. Ah! quelle bonté! + +—Cocher, arrêtez!... cria de sa voix puissante Jacques Collin. + +Le fiacre se trouvait devant la place des fiacres du Jardin des Plantes. + +—Détalez, mes enfants, dit Jacques Collin, et ne faites pas de +sottises! Trouvez-vous ce soir sur le pont des Arts, à cinq heures, +et là, ma tante vous dira s’il n’y a pas contre-ordre. Il faut +tout prévoir, ajouta-t-il à voix basse à sa tante. Jacqueline vous +expliquera demain, reprit-il, comment s’y prendre pour extraire sans +danger l’or de la _profonde_. C’est une opération très-délicate... + +Prudence et Paccard sautèrent sur le pavé du roi, heureux comme des +voleurs graciés. + +—Ah! quel brave homme que le _dab_! dit Paccard. + +—Ce serait le roi des hommes, s’il n’était pas si méprisant pour les +femmes! + +—Ah! il est bien aimable! s’écria Paccard. As-tu vu quels coups de +pieds il m’a donnés! Nous méritions d’être envoyés _ad patres_; car +enfin c’est nous qui l’avons mis dans l’embarras... + +—Pourvu, dit la spirituelle et fine Prudence, qu’il ne nous fourre pas +dans quelque crime pour nous envoyer au _pré_... + +—Lui! s’il en avait la fantaisie, il nous le dirait, tu ne le connais +pas! Quel joli sort il te fait! Nous voilà bourgeois. Quelle chance! +Oh! quand il vous aime, cet homme-là, il n’a pas son pareil pour la +bonté!... + +—Ma minette! dit Jacques Collin à sa tante, charge-toi de la Gonore, +il faut l’endormir; elle sera, dans cinq jours d’ici, arrêtée, et on +trouvera dans sa chambre cent cinquante mille francs d’or qui resteront +d’une autre part dans l’assassinat des vieux Crottat, père et mère du +notaire. + +—Elle en aura pour cinq ans de Madelonnettes, dit Jacqueline. + +—A peu près, répondit Jacques Collin. Donc, c’est une raison pour +la Nourrisson de se défaire de sa maison; elle ne peut pas la gérer +elle-même, et on ne trouve pas de gérantes comme on veut. Donc tu +pourras très-bien arranger cette affaire. Nous aurons là un _œil_... +Mais ces opérations sont toutes les trois subordonnées à la négociation +que je viens d’entamer relativement à nos lettres. Ainsi découds ta +robe et donne-moi les échantillons des marchandises. Où se trouvent les +trois paquets? + +—Parbleu! chez la Rousse. + +—Cocher! cria Jacques Collin, retournez au Palais de Justice, et du +train!... J’ai promis de la célérité, voici une demi-heure d’absence, +et c’est trop! Reste chez la Rousse, et donne les paquets cachetés au +garçon de bureau que tu verras venir demander madame _de_ Saint-Estève. +C’est le _de_ qui sera le mot d’avis, et il devra te dire: _Madame, +je viens de la part de monsieur le procureur général pour ce que vous +savez._ Stationne devant la porte de la Rousse en regardant ce qui se +passe sur le marché aux Fleurs, afin de ne pas exciter l’attention de +Prélard. Dès que tu auras lâché les lettres, tu peux faire agir Paccard +et Prudence. + +—Je te devine, dit Jacqueline, tu veux remplacer Bibi-Lupin. La mort +de ce garçon t’a tourné la cervelle! + +—Et Théodore, à qui l’on allait couper les cheveux pour le _faucher_ à +quatre heures ce soir, s’écria Jacques Collin? + +—Enfin, c’est une idée! nous finirons honnêtes gens et bourgeois, dans +une belle propriété, sous un beau climat en Touraine. + +—Que pouvais-je devenir? Lucien a emporté mon âme, toute ma vie +heureuse; je me vois encore trente ans à m’ennuyer, et je n’ai plus +de cœur. Au lieu d’être le _dab_ du bagne, je serai le Figaro de +la justice, et je vengerai Lucien. Ce n’est que dans la peau de la +_raille_ (police) que je puis en sûreté démolir Corentin. Ce sera vivre +encore que d’avoir à manger un homme. Les états qu’on fait dans le +monde ne sont que des apparences; la réalité, c’est l’idée! ajouta-t-il +en se frappant le front. Qu’as-tu maintenant dans notre trésor? + +—Rien, dit la tante épouvantée de l’accent et des manières de son +neveu. Je t’ai tout donné pour ton petit. La Romette n’a pas plus +de vingt mille francs pour son commerce. J’ai tout pris à madame +Nourrisson, elle avait environ soixante mille francs à elle... Ah! +nous sommes dans des draps qui ne sont pas blanchis depuis un an. Le +petit a dévoré _les fades_ des _Fanandels_, notre trésor et tout ce que +possédait la Nourrisson. + +—Ça faisait? + +—Cinq cent soixante mille... + +—Nous en avons cent cinquante en or, que Paccard et Prudence nous +devront. Je vais te dire où en prendre deux cents autres... Le reste +viendra de la succession d’Esther. Il faut récompenser la Nourrisson. +Avec Théodore, Paccard, Prudence, la Nourrisson et toi, j’aurai bientôt +formé le bataillon sacré qu’il me faut... Écoute, nous approchons... + +—Voici les trois lettres, dit Jacqueline qui venait de donner le +dernier coup de ciseaux à la doublure de sa robe. + +—Bien, répondit Jacques Collin, en recevant les trois précieux +autographes, trois papiers vélins encore parfumés. Théodore a fait le +coup de Nanterre. + +—Ah! c’est lui!... + +—Tais-toi, le temps est précieux, il a voulu donner la becquée à un +petit oiseau de Corse nommé Ginetta... Tu vas employer la Nourrisson à +la trouver, je te ferai passer les renseignements nécessaires par une +lettre que Gault te remettra. Tu viendras au guichet de la Conciergerie +dans deux heures d’ici. Il s’agit de lâcher cette petite fille chez +une blanchisseuse, la sœur à Godet, et qu’elle s’y impatronise... +Godet et Ruffard sont des complices à La Pourraille dans le vol et +l’assassinat commis chez les Crottat. Les quatre cent cinquante mille +francs sont intacts, un tiers dans la cave de la Gonore, c’est la part +de La Pourraille; le second tiers dans la chambre à la Gonore, c’est +celle de Ruffard; le troisième est caché chez la sœur à Godet. + +»Nous commencerons par prendre cent cinquante mille francs sur _le +fade_ de La Pourraille, puis cent sur celui de Godet, et cent sur celui +de Ruffard. Une fois Ruffard et Godet _serrés_, c’est eux qui auront +mis à part ce qui manquera de leur _fade_. Je leur ferai accroire, +à Godet, que nous avons mis cent mille francs de côté pour lui, et +à Ruffard et à La Pourraille, que la Gonore leur a sauvé cela!... +Prudence et Paccard vont travailler chez la Gonore. Toi et Ginetta, +qui me paraît être une fine mouche, vous manœuvrerez chez la sœur à +Godet. Pour mon début dans le comique, je fais retrouver à la _Cigogne_ +quatre cent mille francs du vol Crottat, et les coupables. J’ai l’air +d’éclaircir l’assassinat de Nanterre. Nous retrouvons notre _aubert_ +et nous sommes au cœur de la _raille_! Nous étions le gibier, et nous +devenons les chasseurs, voilà tout. Donne trois francs au cocher.» + +Le fiacre était au Palais. Jacqueline stupéfaite paya. Trompe-la-Mort +monta l’escalier pour aller chez le procureur général. + +Un changement total de vie est une crise si violente que, malgré sa +décision, Jacques Collin gravissait lentement les marches de l’escalier +qui, de la rue de la Barillerie, mène à la galerie Marchande où se +trouve, sous le péristyle de la cour d’assises, la sombre entrée du +parquet. Une affaire politique occasionnait une sorte d’attroupement +au pied du double escalier qui mène à la cour d’assises, en sorte que +le forçat, absorbé dans ses réflexions, resta pendant quelque temps +arrêté par la foule. A gauche de ce double escalier, il se trouve, +comme un énorme pilier, un des contreforts du Palais, et dans cette +masse on aperçoit une petite porte. Cette petite porte donne sur un +escalier en colimaçon qui sert de communication à la Conciergerie. +C’est par là que le procureur général, le directeur de la Conciergerie, +les présidents de cour d’assises, les avocats généraux et le chef de la +police de sûreté peuvent aller et venir. C’est par un embranchement de +cet escalier, aujourd’hui condamné, que Marie-Antoinette, la reine de +France, était amenée devant le tribunal révolutionnaire, qui siégeait, +comme on le sait, dans la grande salle des audiences solennelles de la +cour de cassation. + +A l’aspect de cet épouvantable escalier le cœur se serre quand on +pense que la fille de Marie-Thérèse, dont la suite, la coiffure et +les paniers remplissaient le grand escalier de Versailles, passait +par là!... Peut-être expiait-elle le crime de sa mère, la Pologne +hideusement partagée. Les souverains qui commettent de pareils crimes +ne songent pas évidemment à la rançon qu’en demande la Providence. + +Au moment où Jacques Collin entrait sous la voûte de l’escalier, pour +se rendre chez le procureur général, Bibi-Lupin sortit par cette porte +cachée dans le mur. + +Le chef de la police de sûreté venait de la Conciergerie et se rendait +aussi chez monsieur de Grandville. On peut comprendre quel fut +l’étonnement de Bibi-Lupin en reconnaissant devant lui la redingote de +Carlos Herrera, qu’il avait tant étudié le matin; il courut pour le +dépasser. Jacques Collin se retourna. Les deux ennemis se trouvèrent en +présence. De part et d’autre, chacun resta sur ses pieds, et le même +regard partit de ces deux yeux, si différents, comme deux pistolets +qui, dans un duel, partent en même temps. + +—Cette fois, je te tiens, brigand! dit le chef de la police de sûreté. + +—Ah! ah!... répondit Jacques Collin, d’un air ironique. Il pensa +rapidement que monsieur de Grandville l’avait fait suivre; et, chose +étrange! il fut peiné de savoir cet homme moins grand qu’il l’imaginait. + +Bibi-Lupin sauta courageusement à la gorge de Jacques Collin, qui, +l’œil à son adversaire, lui donna un coup sec et l’envoya les quatre +fers en l’air à trois pas de là; puis Trompe-la-Mort alla posément à +Bibi-Lupin, et lui tendit la main pour l’aider à se relever, absolument +comme un boxeur anglais qui, sûr de sa force, ne demande pas mieux que +de recommencer. Bibi-Lupin était beaucoup trop fort pour se mettre à +crier; mais il se redressa, courut à l’entrée du couloir, et fit signe +à un gendarme de s’y placer. Puis, avec la rapidité de l’éclair, il +revint à son ennemi, qui le regardait faire tranquillement. Jacques +Collin avait pris son parti: Ou le procureur général m’a manqué de +parole, ou il n’a pas mis Bibi-Lupin dans sa confidence, et alors il +faut éclaircir ma situation. + +—Veux-tu m’arrêter? demanda Jacques Collin à son ennemi. Dis-le sans y +mettre d’accompagnement. Ne sais-je pas qu’au cœur de la _Cigogne_ tu +es plus fort que moi? Je te tuerais à la savate, mais je ne mangerais +pas les gendarmes et la ligne. Ne faisons pas de bruit; où veux-tu me +mener? + +—Chez monsieur Camusot. + +—Allons chez monsieur Camusot, répondit Jacques Collin. Pourquoi +n’irions-nous pas au parquet du procureur général?... c’est plus près, +ajouta-t-il. + +Bibi-Lupin, qui se savait en défaveur dans les hautes régions du +pouvoir judiciaire et soupçonné d’avoir fait fortune aux dépens des +criminels et de leurs victimes, ne fut pas fâché de se présenter au +parquet avec une pareille capture. + +—Allons-y, dit-il, ça me va! Mais, puisque tu te rends, laisse-moi +t’accommoder, je crains tes giffles! Et il tira des poucettes de sa +poche. + +Jacques Collin tendit ses mains, et Bibi-Lupin lui serra les pouces. + +—Ah! ça, puisque tu es si bon enfant, reprit-il, dis-moi comment tu es +sorti de la Conciergerie? + +—Mais par où tu es sorti, par le petit escalier. + +—Tu as donc fait voir un nouveau tour aux gendarmes? + +—Non. Monsieur Grandville m’a laissé libre sur parole. + +—_Planches-tu?_ (Plaisantes-tu.) + +—Tu vas voir!... C’est toi peut-être à qui l’on va mettre les +poucettes. + +En ce moment, Corentin disait au procureur général: + +—Eh bien! Monsieur, voilà juste une heure que notre homme est sorti, +ne craignez-vous pas qu’il ne se soit moqué de vous?... Il est +peut-être sur la route d’Espagne, où nous ne le trouverons plus, car +l’Espagne est un pays tout de fantaisie. + +—Ou je ne me connais pas en hommes, ou il reviendra; tous ses intérêts +l’y obligent; il a plus à recevoir de moi qu’il ne me donne... + +En ce moment Bibi-Lupin se montra. + +—Monsieur le comte, dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous donner: +Jacques Collin, qui s’était sauvé, est repris. + +—Voilà, s’écria Jacques Collin, comment vous avez tenu votre parole! +Demandez à votre agent à double face où il m’a trouvé? + +—Où? dit le procureur général. + +—A deux pas du parquet, sous la voûte, répondit Bibi-Lupin. + +—Débarrassez cet homme de vos ficelles, dit sévèrement monsieur de +Grandville à Bibi-Lupin. Sachez que, jusqu’à ce qu’on vous ordonne +de l’arrêter de nouveau, vous devez laisser cet homme libre... Et +sortez!... Vous êtes habitué à marcher et agir comme si vous étiez à +vous seul la justice et la police. + +Et le procureur général tourna le dos au chef de la police de sûreté, +qui devint blême, surtout en recevant un regard de Jacques Collin, où +il devina sa chute. + +—Je ne suis pas sorti de mon cabinet, je vous attendais, et vous ne +doutez pas que j’aie tenu ma parole comme vous teniez la vôtre, dit +monsieur de Grandville à Jacques Collin. + +—Dans le premier moment, j’ai douté de vous, monsieur, et peut-être +à ma place eussiez-vous pensé comme moi; mais la réflexion m’a montré +que j’étais injuste. Je vous apporte plus que vous ne me donnez; vous +n’aviez pas intérêt à me tromper... + +Le magistrat échangea soudain un regard avec Corentin. Ce regard, qui +ne put échapper à Trompe-la-Mort, dont l’attention était portée sur +monsieur de Grandville, lui fit apercevoir le petit vieux étrange, +assis sur un fauteuil, dans un coin. Sur-le-champ, averti par cet +instinct si vif et si rapide qui dénonce la présence d’un ennemi, +Jacques Collin examina ce personnage; il vit du premier coup d’œil que +les yeux n’avaient pas l’âge accusé par le costume, et il reconnut un +déguisement. Ce fut en une seconde la revanche prise par Jacques Collin +sur Corentin, de la rapidité d’observation avec laquelle Corentin +l’avait démasqué chez Peyrade. (Voir SPLENDEURS ET MISÈRES, IIe PARTIE.) + +—Nous ne sommes pas seuls!... dit Jacques Collin à monsieur de +Grandville. + +—Non, répliqua sèchement le procureur général. + +—Et monsieur, reprit le forçat, est une de mes meilleures +connaissances... je crois?... + +Il fit un pas et reconnut Corentin, l’auteur réel, avoué de la chute +de Lucien. Jacques Collin, dont le visage était d’un rouge de brique, +devint, pour un rapide et imperceptible instant, pâle et presque blanc; +tout son sang se porta au cœur, tant fut ardente et frénétique son +envie de sauter sur cette bête dangereuse et de l’écraser; mais il +refoula ce désir brutal et le comprima par la force qui le rendait si +terrible. Il prit un air aimable, un ton de politesse obséquieuse, dont +il avait l’habitude depuis qu’il jouait le rôle d’un ecclésiastique de +l’ordre supérieur, et il salua le petit vieillard. + +—Monsieur Corentin, dit-il, est-ce au hasard que je dois le plaisir de +vous rencontrer, ou serais-je assez heureux pour être l’objet de votre +visite au parquet? + +L’étonnement du procureur général fut au comble, et il ne put +s’empêcher d’examiner ces deux hommes en présence. Les mouvements de +Jacques Collin et l’accent qu’il mit à ces paroles dénotaient une +crise, et il fut curieux d’en pénétrer les causes. A cette subite et +miraculeuse reconnaissance de sa personne, Corentin se dressa comme un +serpent sur la queue duquel on a marché. + +—Oui, c’est moi, mon cher abbé Carlos Herrera. + +—Venez-vous, lui dit Trompe-la-Mort, vous interposer entre monsieur +le procureur général et moi?... Aurais-je le bonheur d’être le sujet +d’une de ces négociations dans lesquelles brillent vos talents? Tenez, +monsieur, dit le forçat en se retournant vers le procureur général, +pour ne pas vous faire perdre des moments aussi précieux que les +vôtres, lisez, voici l’échantillon de mes marchandises... Et il tendit +à monsieur de Grandville les trois lettres, qu’il tira de la poche de +côté de sa redingote. «Pendant que vous en prendrez connaissance, je +causerai, si vous le permettez, avec monsieur.» + +—C’est beaucoup d’honneur pour moi, répondit Corentin, qui ne put +s’empêcher de frissonner. + +—Vous avez obtenu, monsieur, un succès complet dans notre affaire, +dit Jacques Collin. J’ai été battu..., ajouta-t-il légèrement et à +la manière d’un joueur qui a perdu son argent; mais vous avez laissé +quelques hommes sur le carreau... C’est une victoire coûteuse... + +—Oui, répondit Corentin, en acceptant la plaisanterie; si vous avez +perdu votre reine, moi j’ai perdu mes deux tours... + +—Oh! Contenson n’est qu’un pion, répliqua railleusement Jacques +Collin. Ça se remplace. Vous êtes, permettez-moi de vous donner cet +éloge en face, vous êtes, _ma parole d’honneur_, un homme prodigieux. + +—Non, non, je m’incline devant votre supériorité, répliqua Corentin, +qui eut l’air d’un plaisant de profession, disant: «Tu veux _blaguer_, +_blaguons_!» Comment, moi, je dispose de tout, et vous, vous êtes pour +ainsi dire tout seul... + +—Oh! oh! fit Jacques Collin. + +—Et vous avez failli l’emporter, dit Corentin en remarquant +l’exclamation. Vous êtes l’homme le plus extraordinaire que j’aie +rencontré dans ma vie, et j’en ai vu beaucoup d’extraordinaires, car +les gens avec qui je me bats sont tous remarquables par leur audace, +par leurs conceptions hardies. J’ai, par malheur, été très-intime avec +feu monseigneur le duc d’Otrante; j’ai travaillé pour Louis XVIII, +quand il régnait, et quand il était exilé, pour l’Empereur, et pour le +directoire... Vous avez la trempe de Louvel, le plus bel instrument +politique que j’aie vu; mais vous avez la souplesse du prince des +diplomates. Et quels auxiliaires!... Je donnerais bien des têtes à +couper pour avoir à mon service la cuisinière de cette pauvre petite +Esther... Où trouvez-vous des créatures belles comme la fille qui a +doublé cette juive pendant quelque temps pour monsieur de Nucingen?... +Je ne sais où les prendre quand j’en ai besoin... + +—Monsieur, monsieur, dit Jacques Collin, vous m’accablez... De votre +part, ces éloges feraient perdre la tête... + +—Ils sont mérités! Comment, vous avez trompé Peyrade, il vous a pris +pour un officier de paix, lui!... Tenez, si vous n’aviez pas eu ce +petit imbécile à défendre, vous nous auriez rossés... + +—Ah! monsieur, vous oubliez Contenson déguisé en mulâtre... et Peyrade +en Anglais. Les acteurs ont les ressources du théâtre; mais être ainsi +parfait au grand jour, à tout heure, il n’y a que vous et les vôtres... + +—Eh bien! voyons, dit Corentin, nous sommes persuadés, l’un et +l’autre, de notre valeur, de nos mérites. Nous voilà, tous deux là, +bien seuls; moi je suis sans mon vieil ami, vous sans votre jeune +protégé. Je suis le plus fort pour le moment, pourquoi ne ferions-nous +pas comme dans _l’Auberge des Adrets_? Je vous tends la main, en +vous disant: _Embrassons-nous et que cela finisse._ Je vous offre, +en présence de monsieur le procureur général, des lettres de grâce +pleine et entière, et vous serez un des miens, le premier, après moi, +peut-être mon successeur. + +—Ainsi, c’est une position que vous m’offrez?... dit Jacques Collin. +Une jolie position! Je passe de la brune à la blonde... + +—Vous serez dans une sphère où vos talents seront bien appréciés, +bien récompensés, et vous agirez à votre aise. La police politique et +gouvernementale a ses périls. J’ai déjà, tel que vous me voyez, été +deux fois emprisonné... je ne m’en porte pas plus mal. Mais, on voyage! +on est tout ce qu’on veut être... On est le machiniste des drames +politiques, on est traité poliment par les grands seigneurs... Voyez, +mon cher Jacques Collin, cela vous va-t-il?... + +—Avez-vous des ordres à cet égard? lui dit le forçat. + +—J’ai plein pouvoir... répliqua Corentin, tout heureux de cette +inspiration. + +—Vous badinez, vous êtes un homme très-fort, vous pouvez bien admettre +qu’on se puisse défier de vous... Vous avez vendu plus d’un homme en le +liant dans un sac et l’y faisant entrer de lui-même... Je connais vos +belles batailles, l’affaire Montauran, l’affaire Simeuse... Ah! c’est +les batailles de Marengo de l’espionnage. + +—Eh bien! dit Corentin, vous avez de l’estime pour monsieur le +procureur général? + +—Oui, dit Jacques Collin en s’inclinant avec respect; je suis en +admiration devant son beau caractère, sa fermeté, sa noblesse, et je +donnerais ma vie pour qu’il fût heureux. Aussi, commencerai-je par +faire cesser l’état dangereux dans lequel est madame de Sérizy. + +Le procureur général laissa échapper un mouvement de bonheur. + +—Eh bien! demandez-lui, reprit Corentin, si je n’ai pas plein pouvoir +pour vous arracher à l’état honteux dans lequel vous êtes, et vous +attacher à ma personne. + +—C’est vrai, dit monsieur de Grandville en observant le forçat. + +—Bien vrai! j’aurais l’absolution de mon passé et la promesse de vous +succéder en vous donnant des preuves de mon savoir-faire? + +—Entre deux hommes comme nous, il ne peut y avoir aucun malentendu, +reprit Corentin avec une grandeur d’âme à laquelle tout le monde eût +été pris. + +—Et le prix de cette transaction est sans doute la remise des trois +correspondances?... dit Jacques Collin. + +—Je ne croyais pas avoir besoin de vous le dire... + +—Mon cher monsieur Corentin, dit Trompe-la-Mort avec une ironie digne +de celle qui fit le triomphe de Talma dans le rôle de Nicomède, je vous +remercie, je vous ai l’obligation de savoir tout ce que je vaux et +quelle est l’importance qu’on attache à me priver de ces armes... Je +ne l’oublierai jamais... Je serai toujours et en tout temps à votre +service, et au lieu de dire, comme Robert Macaire: Embrassons-nous!... +moi, je vous embrasse. + +Il saisit avec tant de rapidité Corentin par le milieu du corps, que +celui-ci ne put se défendre de cette embrassade; il le serra comme une +poupée sur son cœur, le baisa sur les deux joues, l’enleva comme une +plume, ouvrit la porte du cabinet, et le posa dehors, tout meurtri de +cette rude étreinte. + +»Adieu, mon cher, lui dit-il à voix basse et à l’oreille. Nous sommes +séparés l’un de l’autre par trois longueurs de cadavres; nous avons +mesuré nos épées, elles sont de la même trempe, de la même dimension... +Ayons du respect l’un pour l’autre; mais je veux être votre égal, non +votre subordonné... Armé comme vous le seriez, vous me paraissez un +trop dangereux général pour votre lieutenant. Nous mettrons un fossé +entre nous. Malheur à vous si vous venez sur mon terrain!... Vous vous +appelez l’État, de même que les laquais s’appellent du même nom que +leurs maîtres; moi, je veux me nommer la Justice; nous nous verrons +souvent; continuons à nous traiter avec d’autant plus de dignité, de +convenance, que nous serons toujours... d’atroces canailles, lui dit-il +à l’oreille. Je vous ai donné l’exemple en vous embrassant... + +Corentin resta sot pour la première fois de sa vie, et il se laissa +secouer la main par son terrible adversaire... + +—S’il en est ainsi, dit-il, je crois que nous avons intérêt l’un et +l’autre à rester _amis_... + +—Nous en serons plus forts chacun de notre côté, mais aussi plus +dangereux, ajouta Jacques Collin à voix basse. Aussi me permettrez-vous +de vous demander demain des arrhes sur notre marché... + +—Eh bien! dit Corentin avec bonhomie, vous m’ôtez votre affaire pour +la donner au procureur général; vous serez la cause de son avancement; +mais je ne puis m’empêcher de vous le dire, vous prenez un bon parti... +Bibi-Lupin est trop connu, il a fait son temps; si vous le remplacez, +vous vivrez dans la seule condition qui vous convienne; je suis charmé +de vous y voir... parole d’honneur... + +—Au revoir, à bientôt, dit Jacques Collin. + +En se retournant, Trompe-la-Mort trouva le procureur général assis à +son secrétaire, la tête dans les mains. + +—Comment, vous pourriez empêcher la comtesse de Sérizy de devenir +folle?... demanda monsieur de Grandville. + +—En cinq minutes, répliqua Jacques Collin. + +—Et vous pouvez me remettre toutes les lettres de ces dames? + +—Avez-vous lu les trois?... + +—Oui, dit vivement le procureur général; j’en suis honteux pour celles +qui les ont écrites... + +—Eh bien! nous sommes seuls: défendez votre porte, et traitons, dit +Jacques Collin. + +—Permettez... la justice doit avant tout faire son métier, et monsieur +Camusot a l’ordre d’arrêter votre tante... + +—Il ne la trouvera jamais, dit Jacques Collin. + +—On va faire une perquisition au Temple, chez une demoiselle Paccard +qui tient son établissement... + +—On n’y verra que des haillons, des costumes, des diamants, des +uniformes. Néanmoins, il faut mettre un terme au zèle de monsieur +Camusot. + +Monsieur de Grandville sonna un garçon de bureau, et lui dit d’aller +dire à monsieur Camusot de venir lui parler. + +—Voyons, dit-il à Jacques Collin, finissons! Il me tarde de connaître +votre recette pour guérir la comtesse... + +—Monsieur le procureur général, dit Jacques Collin en devenant grave, +j’ai été, comme vous le savez, condamné à cinq ans de travaux forcés +pour crime de faux. J’aime ma liberté!... Cet amour, comme tous les +amours, est allé directement contre son but; car, en voulant trop +s’adorer, les amants se brouillent. En m’évadant, en étant repris tour +à tour, j’ai fait sept ans de bagne. Vous n’avez donc à me gracier +que pour les aggravations de peine que j’ai empoignées au _pré_... +(pardon!) au bagne. En réalité, j’ai subi ma peine, et jusqu’à ce +qu’on me trouve une mauvaise affaire, ce dont je défie la justice et +même Corentin, je devrais être rétabli dans mes droits de citoyen +français. Exclu de Paris, et soumis à la surveillance de la police, +est-ce une vie? où puis-je aller? que puis-je faire? Vous connaissez +mes capacités... Vous avez vu Corentin, ce magasin de ruses et de +trahisons, blême de peur devant moi, rendant justice à mes talents... +Cet homme m’a tout ravi! car c’est lui, lui seul qui, par je ne sais +quels moyens et dans quel intérêt, a renversé l’édifice de la fortune +de Lucien... Corentin et Camusot ont tout fait... + +—Ne récriminez pas, dit monsieur de Grandville, et allez au fait. + +—Eh bien! le fait, le voici. Cette nuit, en tenant dans ma main +la main glacée de ce jeune mort, je me suis promis à moi-même de +renoncer à la lutte insensée que je soutiens depuis vingt ans contre la +société tout entière. Vous ne me croyez pas susceptible de faire des +capucinades, après ce que je vous ai dit de mes opinions religieuses... +Eh bien! j’ai vu, depuis vingt ans, le monde par son envers, dans +ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la marche des choses une +force que vous nommez la _Providence_, que j’appelais le _hasard_, +que mes compagnons appellent la _chance_. Toute mauvaise action est +rattrapée par une vengeance quelconque, avec quelque rapidité qu’elle +s’y dérobe. Dans ce métier de lutteur, quand on a beau jeu, quinte +et quatorze en main avec la primauté, la bougie tombe, les cartes +brûlent, ou le joueur est frappé d’apoplexie!... C’est l’histoire de +Lucien. Ce garçon, cet ange, n’a pas commis l’ombre d’un crime; il +s’est laissé faire, il a laissé faire! Il allait épouser mademoiselle +de Grandlieu, être nommé marquis, il avait une fortune; eh bien! une +fille s’empoisonne, elle cache le produit d’une inscription de rentes, +et l’édifice si péniblement élevé de cette belle fortune s’écroule +en un instant. Et qui nous adresse le premier coup d’épée? un homme +couvert d’infamies secrètes, un monstre qui a commis dans le monde des +intérêts, de tels crimes (voir la _Maison Nucingen_), que chaque écu +de sa fortune est trempé des larmes d’une famille, par un Nucingen +qui a été Jacques Collin légalement et dans le monde des écus. Enfin +vous connaissez tout aussi bien que moi les liquidations, les tours +pendables de cet homme. Mes fers estampilleront toujours toutes mes +actions, même les plus vertueuses. Être un volant entre deux raquettes, +dont l’une s’appelle le bagne, et l’autre la police, c’est une vie +où le triomphe est un labeur sans fin, où la tranquillité me semble +impossible. Jacques Collin est en ce moment enterré, monsieur de +Grandville, avec Lucien, sur qui l’on jette actuellement de l’eau bénite +et qui part pour le Père-Lachaise. Mais il me faut une place où aller, +non pas y vivre, mais y mourir... Dans l’état actuel des choses, vous +n’avez pas voulu, vous, la justice, vous occuper de l’état civil et +social du forçat libéré. Quand la loi est satisfaite, la société ne +l’est pas, elle conserve ses défiances, et elle fait tout pour se les +justifier à elle-même; elle rend le forçat libéré un être impossible; +elle doit lui rendre tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre +dans une certaine zone. La société dit à ce misérable: Paris, le seul +endroit où tu peux te cacher, et sa banlieue sur telle étendue, tu ne +l’habiteras pas!... Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance +de la police. Et vous croyez qu’il est possible dans ces conditions +de vivre? Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des +rentes du bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement +désigné, reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront +confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l’entoure +n’en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime. Il ne trouve +pas d’ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer son ancien métier +qui l’envoie à l’échafaud. Ainsi, tout en voulant renoncer à une lutte +avec la loi, je n’ai point trouvé de place au soleil pour moi. Une +seule me convient, c’est de me faire le serviteur de cette puissance +qui pèse sur nous, et quand cette pensée m’est venue, la force dont je +vous parlais s’est manifestée clairement autour de moi. + +»Trois grandes familles sont à ma disposition. Ne croyez pas que je +veuille les faire _chanter_... Le _chantage_ est un des plus lâches +assassinats. C’est à mes yeux un crime d’une plus profonde scélératesse +que le meurtre. L’assassin a besoin d’un atroce courage. Je signe mes +opinions; car les lettres qui font ma sécurité, qui me permettent de +vous parler ainsi, qui me mettent de plain-pied en ce moment avec vous, +moi le crime et vous la justice, ces lettres sont à votre disposition... + +»Votre garçon de bureau peut les aller chercher de votre part, elles +lui seront remises... je n’en demande pas de rançon, je ne les vends +pas! Hélas! monsieur le procureur général, en les mettant de côté, +je ne pensais pas à moi, je songeais au péril où pourrait se trouver +un jour Lucien! Si vous n’obtempérez pas à ma demande, j’ai plus de +courage, j’ai plus de dégoût de la vie qu’il n’en faut pour me brûler +la cervelle moi-même et vous débarasser de moi... Je puis, avec un +passe-port, aller en Amérique et vivre dans la solitude; j’ai toutes +les conditions qui font le sauvage... Telles sont les pensées dans +lesquelles j’étais cette nuit. Votre secrétaire a dû vous répéter un +mot que je l’ai chargé de vous dire... En voyant quelles précautions +vous prenez pour sauver la mémoire de Lucien de toute infamie, je vous +ai donné ma vie, pauvre présent! Je n’y tenais plus, je la voyais +impossible sans la lumière qui l’éclairait, sans le bonheur qui +l’animait, sans cette pensée qui en était le sens, sans la prospérité +de ce jeune poëte qui en était le soleil, et je voulais vous faire +donner ces trois paquets de lettres...» + +Monsieur de Grandville inclina la tête. + +—En descendant au préau, j’ai trouvé les auteurs du crime commis +à Nanterre et mon petit compagnon de chaîne sous le couperet pour +une participation involontaire à ce crime, reprit Jacques Collin. +J’ai appris que Bibi-Lupin trompe la justice, que l’un de ses agents +est l’assassin des Crottat; n’était-ce pas, comme vous le dites, +providentiel?... J’ai donc entrevu la possibilité de faire le bien, +d’employer les qualités dont je suis doué, les tristes connaissances +que j’ai acquises, au service de la société; d’être utile au lieu +d’être nuisible, et j’ai osé compter sur votre intelligence, sur votre +bonté. + +L’air de bonté, de naïveté, la simplesse de cet homme, se confessant en +termes sans âcreté, sans cette philosophie du vice qui jusqu’alors le +rendait terrible à entendre, eussent fait croire à une transformation. +Ce n’était plus lui. + +—Je crois tellement en vous que je veux être entièrement à votre +disposition, reprit-il avec l’humilité d’un pénitent. Vous me voyez +entre trois chemins: le suicide, l’Amérique et la rue de Jérusalem. +Bibi-Lupin est riche, il a fait son temps; c’est un factionnaire à +double face, et si vous vouliez me laisser agir contre lui, _je le +paumerais marron_ (je le prendrais en flagrant délit) en huit jours. +Si vous me donnez la place de ce gredin, vous aurez rendu le plus +grand service à la société. _Je n’ai plus besoin de rien._ (Je serai +probe.) J’ai toutes les qualités voulues pour l’emploi. J’ai plus que +Bibi-Lupin de l’instruction; on m’a fait suivre mes classes jusqu’en +rhétorique; je ne serai pas si bête que lui, j’ai des manières quand +j’en veux avoir. Je n’ai pas d’autre ambition que d’être un élément +d’ordre et de répression, au lieu d’être la corruption même. Je +n’embaucherai plus personne dans la grande armée du vice. Quand on +prend à la guerre un général ennemi, voyons, monsieur, on ne le fusille +pas, on lui rend son épée, et on lui donne une ville pour prison; eh +bien! je suis le général du bagne, et je me rends... Ce n’est pas la +justice, c’est la mort qui m’a abattu... La sphère où je veux agir et +vivre est la seule qui me convienne, et j’y développerai la puissance +que je me sens... Décidez... + +Et Jacques Collin se tint dans une attitude soumise et modeste. + +—Vous avez mis ces lettres à ma disposition?... dit le procureur +général. + +—Vous pouvez les envoyer prendre, elles seront remises à la personne +que vous enverrez... + +—Et comment? + +Jacques Collin lut dans le cœur du procureur général et continua le +même jeu. + +—Vous m’avez promis la commutation de la peine de mort de Calvi en +celle de vingt ans de travaux forcés. Oh! je ne vous rappelle pas ceci +pour faire un traité, dit-il vivement, en voyant faire un geste au +procureur général; mais cette vie doit être sauvée par d’autres motifs: +ce garçon est innocent... + +—Comment puis-je avoir les lettres? demanda le procureur général. J’ai +le droit et l’obligation de savoir si vous êtes l’homme que vous dites +être. Je vous veux sans condition... + +—Envoyez un homme de confiance sur le quai aux Fleurs; il verra sur +les marches de la boutique d’un quincaillier, à l’enseigne du _Bouclier +d’Achille_. + +—La maison du _Bouclier_?... + +—C’est là, dit Jacques Collin avec un sourire amer, qu’est mon +bouclier. Votre homme trouvera là une vieille femme mise, comme je vous +le disais, en marchande de marée qui a des rentes, avec des pendeloques +aux oreilles, et sous le costume d’une riche dame de la halle; il +demandera madame _de_ Sainte-Estève. N’oubliez pas le _de_... Et il +dira: Je viens de la _part du procureur général chercher ce que vous +savez_... A l’instant vous aurez trois paquets cachetés... + +—Les lettres y sont toutes? dit monsieur de Grandville. + +—Allons, vous êtes fort! Vous n’avez pas volé votre place, dit +Jacques Collin en souriant. Je vois que vous me croyez capable de vous +tâter et de vous livrer du papier blanc... Vous ne me connaissez pas! +ajouta-t-il. Je me fie à vous comme un fils à son père... + +—Vous allez être reconduit à la Conciergerie, dit le procureur +général, et vous y attendrez la décision qu’on prendra sur votre sort. +Le procureur général sonna, son garçon de bureau vint, et il lui dit: +Priez monsieur Garnery de venir, s’il est chez lui. + +Outre les quarante-huit commissaires de police qui veillent sur +Paris comme quarante-huit providences au petit pied, sans compter +la police de sûreté, et de là vient le nom de _quart-d’œil_ que les +voleurs leur ont donné dans leur argot, puisqu’ils sont quatre par +arrondissement; il y a deux commissaires attachés à la fois à la +police et à la justice pour exécuter les missions délicates, pour +remplacer les juges d’instruction dans beaucoup de cas. Le bureau +de ces deux magistrats, car les commissaires de police sont des +magistrats, se nomme le bureau des délégations, car ils sont en effet +délégués chaque fois et régulièrement saisis pour exécuter soit des +perquisitions, soit des arrestations. Ces places exigent des hommes +mûrs, d’une capacité éprouvée, d’une grande moralité, d’une discrétion +absolue, et c’est un des miracles que la Providence fait en faveur +de Paris que la possibilité de toujours avoir des natures de cette +espèce. La description du Palais serait inexacte sans la mention de +ces magistratures _préventives_, pour ainsi dire, qui sont les plus +puissants auxiliaires de la justice; car si la justice a, par la force +des choses, perdu de son ancienne pompe, de sa vieille richesse, il +faut reconnaître qu’elle a gagné matériellement. A Paris surtout, le +mécanisme s’est admirablement perfectionné. + +Monsieur de Grandville avait envoyé monsieur de Chargebeuf, son +secrétaire, au convoi de Lucien; il fallait le remplacer, pour cette +mission, par un homme sûr; et monsieur Garnery était l’un des deux +commissaires aux délégations. —Monsieur le procureur général, reprit +Jacques Collin, je vous ai déjà donné la preuve que j’ai mon point +d’honneur... Vous m’avez laissé libre et je suis revenu... Voici +bientôt onze heures... on achève la messe mortuaire de Lucien, il va +partir pour le cimetière... Au lieu de m’envoyer à la Conciergerie, +permettez-moi d’accompagner le corps de cet enfant jusqu’au +Père-Lachaise; je reviendrai me constituer prisonnier... + +—Allez, dit monsieur de Grandville avec une inflexion de voix pleine de +bonté. + +—Un dernier mot, monsieur le procureur général. L’argent de cette +fille, de la maîtresse de Lucien, n’a pas été volé... Dans le peu de +moments de liberté que vous m’avez donnés, j’ai pu interroger les +gens... Je suis sûr d’eux comme vous êtes sûr de vos deux commissaires +aux délégations. Donc on trouvera le prix de l’inscription de rente +vendue par mademoiselle Esther Gobseck dans sa chambre à la levée des +scellés. La femme de chambre m’a fait observer que la défunte était, +comme on dit, cachottière et très défiante, elle doit avoir mis les +billets de banque dans son lit. Qu’on fouille le lit avec attention, +qu’on le démonte, qu’on ouvre les matelas, le sommier, on trouvera +l’argent... + +—Vous en êtes sûr?... + +—Je suis certain de la probité relative de mes coquins, ils ne se +jouent jamais de moi... J’ai droit de vie et de mort sur eux, je juge +et je condamne, et j’exécute mes arrêts sans toutes vos formalités. +Vous voyez bien les effets de mes pouvoirs. Je vous retrouverai les +sommes volées chez monsieur et madame Crottat; je vous _serre marron_ +un des agents de Bibi-Lupin, son bras droit, et je vous donnerai le +secret du crime commis à Nanterre... C’est des arrhes!... Maintenant, +si vous me mettez au service de la justice et de la police, au bout +d’un an vous vous applaudirez de ma révélation, je serai franchement ce +que je dois être, et je saurai réussir dans toutes les affaires qui me +seront confiées. + +—Je ne puis vous rien promettre, que ma bienveillance. Ce que vous +me demandez ne dépend pas de moi seul. Au roi seul, sur le rapport du +garde des sceaux, appartient le droit de faire grâce, et la position +que vous voulez prendre est à la nomination de monsieur le préfet de +police. + +—Monsieur Garnery, dit le garçon de bureau. + +Sur un geste du procureur général, le commissaire des délégations +entra, jeta sur Jacques Collin un air de connaisseur, et il réprima son +étonnement sur ce mot: + +—_Allez!_ dit par monsieur de Grandville à Jacques Collin. + +—Voulez-vous me permettre, répondit Jacques Collin, de ne pas sortir +avant que monsieur Garnery vous ait rapporté ce qui fait toute ma +force, afin que j’emporte de vous un témoignage de satisfaction? Cette +humilité, cette bonne foi complète touchèrent le procureur général. + +—Allez! dit le magistrat. Je suis sûr de vous. + +Jacques Collin salua profondément et avec l’entière soumission de +l’inférieur devant le supérieur. Dix minutes après, monsieur de +Grandville avait en sa possession les lettres contenues en trois +paquets cachetés et intacts. Mais l’importance de cette affaire, +l’espèce de confession de Jacques Collin lui avait fait oublier la +promesse de guérison de madame de Sérizy. + +Jacques Collin éprouva, quand il fut dehors, un sentiment incroyable de +bien-être. Il se sentit libre et né pour une vie nouvelle; il marcha +rapidement du Palais à l’église Saint-Germain-des-Prés, où la messe +était finie. On jetait l’eau bénite sur la bière, et il put arriver +assez à temps pour faire cet adieu chrétien à la dépouille mortelle +de cet enfant si tendrement chéri; puis il monta dans une voiture, et +accompagna le corps jusqu’au cimetière. + +Dans les enterrements, à Paris, à moins de circonstances +extraordinaires, ou dans les cas assez rares de quelque célébrité +décédée naturellement, la foule venue à l’église diminue à mesure qu’on +s’avance vers le Père-Lachaise. On a du temps pour une démonstration à +l’église, mais chacun a ses affaires et y retourne au plus tôt. Aussi, +des dix voitures de deuil, n’y en eut-il pas quatre de pleines. Quand +le convoi atteignit au Père-Lachaise, la suite ne se composait que +d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles se trouvait Rastignac. + +—C’est bien de _lui_ être fidèle, dit Jacques Collin à son ancienne +connaissance. + +Rastignac fit un mouvement de surprise en trouvant là Vautrin. + +—Soyez calme, lui dit l’ancien pensionnaire de madame Vauquer, vous +avez en moi un esclave, par cela seul que je vous trouve ici. Mon appui +n’est pas à dédaigner, je suis ou je serai plus puissant que jamais. +Vous avez filé votre câble, vous avez été très-adroit; mais vous aurez +peut-être besoin de moi, je vous servirai toujours. + +—Mais qu’allez-vous donc être? + +—Le pourvoyeur du bagne au lieu d’en être locataire, répondit Jacques +Collin. + +Rastignac fit un mouvement de dégoût. + +—Ah! si l’on vous volait!... + +Rastignac marcha vivement pour se séparer de Jacques Collin. + +—Vous ne savez pas dans quelles circonstances vous pouvez vous trouver. + +On était arrivé sur la fosse creusée à côté de celle d’Esther. + +—Deux créatures qui se sont aimées et qui étaient heureuses! dit +Jacques Collin; elles sont réunies. C’est encore un bonheur de pourrir +ensemble. Je me ferai mettre là. + +Quand on descendit le corps de Lucien dans la fosse, Jacques Collin +tomba raide, évanoui. Cet homme si fort ne soutint pas ce léger bruit +des pelletées de terre que les fossoyeurs jettent sur le corps pour +venir demander leur pourboire. En ce moment, deux agents de la brigade +de sûreté se présentèrent, reconnurent Jacques Collin, le prirent et le +portèrent dans un fiacre. + +—De quoi s’agit-il encore?... demanda Jacques Collin, quand il eut +repris connaissance et qu’il eut regardé dans le fiacre. Il se voyait +entre deux agents de police, dont l’un était précisément Ruffard; aussi +lui jeta-t-il un regard qui sonda l’âme de l’assassin jusqu’au secret +de la Gonore. + +—Il y a que le procureur général vous a demandé, répondit Ruffard, +qu’on est allé partout, et qu’on ne vous a trouvé que dans le +cimetière, où vous avez failli piquer une tête dans la fosse de ce +jeune homme. + +Jacques Collin garda le silence. + +—Est-ce Bibi-Lupin qui me fait chercher? demanda-t-il à l’autre agent. + +—Non, c’est monsieur Garnery qui nous a mis en réquisition. + +—Il ne vous a rien dit? + +Les deux agents se regardèrent en se consultant par une mimique +expressive. + +—Voyons! comment vous a-t-il donné l’ordre? + +—Il nous a, répondit Ruffard, ordonné de vous trouver sur-le-champ, en +nous disant que vous étiez à l’église Saint-Germain-des-Prés; que, si +le convoi avait quitté l’église, vous seriez au cimetière. + +—Le procureur général me demandait?... + +—Peut-être. + +—C’est cela, répliqua Jacques Collin, il a besoin de moi!... + +Et il retomba dans son silence, dont s’inquiétèrent beaucoup les deux +agents. A deux heures et demie environ, Jacques Collin entra dans le +cabinet de monsieur de Grandville et y vit un nouveau personnage, le +prédécesseur de monsieur de Grandville, le comte Octave de Bauvan, l’un +des présidents de la cour de cassation. + +—Vous avez oublié le danger dans lequel se trouve madame de Sérizy, +que vous m’avez promis de sauver. + +—Demandez, monsieur le procureur général, dit Jacques Collin, en +faisant signe aux deux agents d’entrer, dans quel état ces drôles m’ont +trouvé? + +—Sans connaissance, monsieur le procureur général, au bord de la fosse +du jeune homme qu’on enterrait. + +—Sauvez madame de Sérizy, dit monsieur de Bauvan, et vous aurez tout +ce que vous demandez! + +—Je ne demande rien, reprit Jacques Collin, je me suis rendu à +discrétion, et monsieur le procureur général a dû recevoir... + +—Toutes les lettres! dit monsieur de Grandville; mais vous avez promis +de sauver la raison de madame de Sérizy, le pouvez-vous? n’est-ce pas +une bravade? + +—Je l’espère, répondit Jacques Collin avec modestie. + +—Eh bien! venez avec moi, dit le comte Octave. + +—Non, monsieur, dit Jacques Collin, je ne me trouverai pas dans la +même voiture à vos côtés... Je suis encore un forçat. Si j’ai le désir +de servir la justice, je ne commencerai pas par la déshonorer... +Allez chez madame la comtesse, j’y serai quelque temps après vous... +Annoncez-lui le meilleur ami de Lucien, l’abbé Carlos Herrera... Le +pressentiment de ma visite fera nécessairement une impression sur elle +et favorisera la crise. Vous me pardonnerez de prendre encore une fois +le caractère mensonger du chanoine espagnol; c’est pour rendre un si +grand service! + +—Je vous verrai là sur les quatre heures, dit monsieur de Grandville, +car je dois aller avec le garde des sceaux chez le roi. + +Jacques Collin alla retrouver sa tante, qui l’attendait sur le quai aux +Fleurs. + +—Eh bien! dit-elle, tu t’es donc livré à la Cigogne? + +—Oui. + +—C’est chanceux! + +—Non, je devais la vie à ce pauvre Théodore, et il aura sa grâce. + +—Et toi? + +—Moi, je serai ce que je dois être! Je ferai toujours trembler tout +notre monde! Mais il faut se mettre à l’ouvrage! Va dire à Paccard de +se lancer à fond de train, et à Europe d’exécuter mes ordres. + +—Ce n’est rien, je sais déjà comment faire avec la Gonore!... dit la +terrible Jacqueline. Je n’ai pas perdu mon temps à rester là dans les +giroflées! + +—Que la Ginetta, cette fille corse, soit trouvée pour demain, reprit +Jacques Collin en souriant à sa tante. + +—Il faudrait avoir sa trace? + +—Tu l’auras par Manon-la-Blonde, répondit Jacques. + +—C’est à nous, ce soir! répliqua la tante. Tu es plus pressé qu’un +coq! _Il y a donc gras?_ + +—Je veux surpasser par mes premiers coups tout ce qu’a fait de mieux +Bibi-Lupin. J’ai eu mon petit bout de conversation avec le monstre qui +m’a tué Lucien, et je ne vis que pour me venger de lui! Nous serons, +grâce à nos deux positions, également armés, également protégés! Il me +faudra plusieurs années pour atteindre ce misérable; mais il recevra le +coup en pleine poitrine. + +—Il a dû te promettre le même chien de sa chienne, dit la tante, car +il a recueilli chez lui la fille de Peyrade, tu sais, cette petite +qu’on a vendue à madame Nourrisson. + +—Notre premier point, c’est de lui donner un domestique. + +—Ce sera difficile, il doit s’y connaître! fit Jacqueline. + +—Allons, la haine fait vivre! qu’on travaille! + +Jacques Collin prit un fiacre et alla sur-le-champ au quai Malaquais, +dans la petite chambre où il logeait, et qui ne dépendait pas de +l’appartement de Lucien. Le portier, très-étonné de le revoir, voulut +lui parler des événements qui s’étaient accomplis. + +—Je sais tout, lui dit l’abbé. J’ai été compromis, malgré la sainteté +de mon caractère; mais grâce à l’intervention de l’ambassadeur +d’Espagne, j’ai été mis en liberté. + +Et il monta vivement à sa chambre, où il prit, dans la couverture d’un +bréviaire, une lettre que Lucien avait adressée à madame de Sérizy, +quand madame de Sérizy l’avait mis en disgrâce, en le voyant aux +Italiens avec Esther. + +Dans son désespoir, Lucien s’était dispensé d’envoyer cette lettre, +en se croyant à jamais perdu; mais Jacques Collin avait lu ce +chef-d’œuvre, et comme tout ce qu’écrivait Lucien était sacré pour lui, +il avait serré la lettre dans son bréviaire, à cause des expressions +poétiques de cet amour de vanité. Lorsque monsieur de Grandville lui +avait parlé de l’état où se trouvait madame de Sérizy, cet homme si +profond avait justement pensé que le désespoir et la folie de cette +grande dame devait venir de la brouille qu’elle avait laissée subsister +entre elle et Lucien. Il connaissait les femmes, comme les magistrats +connaissent les criminels, il devinait les plus secrets mouvements de +leur cœur, et il pensa sur-le-champ que la comtesse devait attribuer en +partie la mort de Lucien à sa rigueur, et se la reprochait amèrement. +Évidemment, un homme comblé d’amour par elle n’eût pas quitté la vie. +Savoir qu’elle était toujours aimée, malgré ses rigueurs, pouvait lui +rendre la raison. + +Si Jacques Collin était un grand général pour les forçats, il faut +avouer qu’il n’était pas moins un grand médecin des âmes. Ce fut une +honte à la fois et une espérance que l’arrivée de cet homme dans les +appartements de l’hôtel de Sérizy. Plusieurs personnes, le comte, les +médecins étaient dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher +de la comtesse; mais, pour éviter toute tache à l’honneur de son âme, +le comte de Bauvan renvoya tout le monde et resta seul avec son ami. +Ce fut un coup sensible déjà pour le vice-président du conseil d’État, +pour un membre du conseil privé, que de voir entrer ce sombre et +sinistre personnage. + +Jacques Collin avait changé d’habits. Il était mis en pantalon et en +redingote de drap noir, et sa démarche, ses regards, ses gestes, tout +fut d’une convenance parfaite. Il salua les deux hommes d’État, et +demanda s’il pouvait entrer dans la chambre de la comtesse. + +—Elle vous attend avec impatience, dit monsieur de Bauvan. + +—Avec impatience?... Elle est sauvée, dit ce terrible fascinateur. En +effet, après une conférence d’une demi-heure, Jacques Collin ouvrit +la porte et dit: «Venez, monsieur le comte, vous n’avez plus aucun +événement fatal à redouter.» + +La comtesse tenait la lettre sur son cœur; elle était calme, et +paraissait réconciliée avec elle-même. A cet aspect, le comte laissa +échapper un geste de bonheur. + +—Les voilà donc, ces gens qui décident de nos destinées et de celles +des peuples! pensa Jacques Collin, qui haussa les épaules quand les +deux amis furent entrés. Un soupir poussé de travers par une femelle +leur retourne l’intelligence comme un gant! Ils perdent la tête pour +une œillade! Une jupe mise un peu plus haut, un peu plus bas, et +ils courent par tout Paris au désespoir. Les fantaisies d’une femme +réagissent sur tout l’État! Oh! combien de force acquiert un homme +quand il s’est soustrait, comme moi, à cette tyrannie d’enfant, à ces +probités renversées par la passion, à ces méchancetés candides, à ces +ruses de sauvage! La femme, avec son génie de bourreau, ses talents +pour la torture, est et sera toujours la perte de l’homme. Procureur +général, ministre, les voilà tous aveuglés, tordant tout pour des +lettres de duchesse ou de petites filles, ou pour la raison d’une +femme qui sera plus folle avec son bon sens qu’elle ne l’était sans +sa raison. Il se mit à sourire superbement. Et, se dit-il, ils me +croient, ils obéissent à mes révélations, et ils me laisseront à ma +place. Je régnerai toujours sur ce monde, qui, depuis vingt-cinq ans, +m’obéit... + +Jacques Collin avait usé de cette suprême puissance qu’il exerça jadis +sur la pauvre Esther; car il possédait, comme on l’a vu maintes fois, +cette parole, ces regards, ces gestes qui domptent les fous, et il +avait montré Lucien comme ayant emporté l’image de la comtesse avec lui. + +Aucune femme ne résiste à l’idée d’être aimée uniquement. + +—Vous n’avez plus de rivale! fut le dernier mot de ce froid railleur. + +Il resta pendant une heure entière, oublié, là, dans ce salon. Monsieur +de Grandville vint et le trouva sombre, debout, perdu dans une rêverie +comme en doivent avoir ceux qui font un dix-huit brumaire dans leur vie. + +Le procureur général alla jusqu’au seuil de la chambre de la comtesse, +il y passa quelques instants; puis il vint à Jacques Collin et lui dit: + +—Persistez-vous dans vos intentions? + +—Oui, monsieur. + +—Eh bien! vous remplacerez Bibi-Lupin, et le condamné Calvi aura sa +peine commuée. + +—Il n’ira pas à Rochefort? + +—Pas même à Toulon, vous pourrez l’employer dans votre service; mais +ces grâces et votre nomination dépendent de votre conduite pendant six +mois que vous serez adjoint à Bibi-Lupin. + + +En huit jours, l’adjoint de Bibi-Lupin fit recouvrer quatre cent mille +francs à la famille Crottat, livra Ruffard et Godet. + +Le produit de l’inscription de rentes vendues par Esther Gobseck +fut trouvé dans le lit de la courtisane, et monsieur de Sérizy fit +attribuer à Jacques Collin les trois cent mille francs qui lui étaient +légués par le testament de Lucien de Rubempré. + +Le monument ordonné par Lucien, pour Esther et pour lui, passe pour +être un des plus beaux du Père-Lachaise, et le terrain au-dessous +appartient à Jacques Collin. + +Après avoir exercé ses fonctions pendant environ quinze ans, Jacques +Collin s’est retiré vers 1845. + + + + + QUATRIÈME LIVRE + SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE. + + + L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE + + DEUXIÈME ÉPISODE. + L’INITIÉ. + + +De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque le +pensionnaire de madame de La Chanterie eut habité cette vieille et +silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière confidence +du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond respect pour les +quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il ce bien-être +de l’âme que donnent une vie réglée, des habitudes douces et l’harmonie +des caractères chez ceux qui nous entourent. En quatre mois, Godefroid, +qui n’entendit pas un éclat de voix, ni une discussion, finit par +s’avouer à lui-même que, depuis l’âge de raison, il ne se souvenait +point d’avoir été si complétement non pas heureux, mais tranquille. +Il jugeait sainement du monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir +qu’il nourrissait depuis trois mois de participer aux œuvres de ces +mystérieux personnages devint une passion; et, sans être un grand +philosophe, chacun peut soupçonner la force que prennent les passions +dans la solitude. + +Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de l’esprit, +après s’être sondé le cœur, avoir consulté ses forces, Godefroid monta +chez le bon vieil Alain, celui que madame de La Chanterie nommait _son +agneau_, celui qui, de tous les commensaux du logis, lui semblait +le moins imposant, le plus abordable, dans l’intention d’obtenir du +bonhomme quelques lumières sur les conditions du sacerdoce que ces +espèces de frères en Dieu exerçaient dans Paris. Les allusions déjà +faites à un temps d’épreuves lui pronostiquaient une initiation à +laquelle il s’attendait. Sa curiosité n’avait pas été contentée par +ce que lui avait dit le vénérable vieillard sur les motifs de son +agrégation à l’œuvre de madame de La Chanterie; il voulait en savoir +davantage. + +Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme Alain, +à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard allait faire +sa lecture de l’_Imitation_. Cette fois, le doux initiateur ne put +retenir un sourire, et voyant le jeune homme, il lui dit, sans le +laisser parler: —Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon cher garçon, +au lieu de vous adresser à Madame? Je suis le plus ignorant, le moins +spirituel, le plus imparfait de la maison. Voici trois jours que Madame +et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il d’un petit air fin. + +—Et qu’ont-ils vu?... demanda Godefroid. + +—Ah! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné chez vous +une envie assez naïve d’appartenir à notre petit troupeau. Mais ce +sentiment n’est pas encore chez vous une bien ardente vocation. Oui, +reprit-il vivement à un geste de Godefroid, vous avez plus de curiosité +que de ferveur. Enfin, vous n’êtes pas tellement détaché de vos +anciennes idées, que vous n’ayez entrevu je ne sais quoi d’aventureux, +de romanesque, comme on dit, dans les incidents de notre vie... + +Godefroid ne put s’empêcher de rougir. + +—Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles des +califes des _Mille et une Nuits_, et vous éprouvez par avance une +sorte de satisfaction à jouer le rôle d’un bon génie dans les romans +de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer!... Allons mon fils, +votre rire de confusion me prouve que nous ne nous sommes pas trompés. +Comment croyez-vous pouvoir dérober un sentiment à des gens dont le +métier est de deviner les mouvements les plus cachés des âmes, les +ruses de la pauvreté, les calculs de l’indigence, et qui sont des +espions honnêtes, chargés de la police du bon Dieu, de vieux juges +dont le code ne contient que des absolutions, des docteurs en toute +souffrance dont l’unique remède est l’argent sagement employé. Mais, +voyez-vous, mon enfant, nous ne querellons pas les motifs qui nous +amènent un néophyte, pourvu qu’il nous reste et qu’il devienne un frère +de notre ordre. Nous vous jugerons à l’œuvre. Il y a deux curiosités, +celle du bien et celle du mal; vous avez en ce moment la bonne. Si vous +devez être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera +la soif perpétuelle du fruit divin. L’initiation est, comme en toute +science naturelle, facile en apparence et difficile en réalité. C’est +en bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d’attraper +l’apparence. Mais ici, comme au Parnasse, nous ne nous contentons que +de la perfection. Pour devenir un des nôtres, vous devez acquérir +une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu! la vie +parisienne qui défie la sagacité de monsieur le préfet de police et de +ses messieurs. N’avons-nous pas à déjouer la conspiration permanente +du mal? à la saisir dans ses formes si changeantes qu’on les croirait +infinies? La Charité, dans Paris, doit être aussi savante que le vice, +de même que l’agent de police doit être aussi rusé que le voleur. +Chacun de nous doit être candide et défiant; avoir le jugement sûr +et rapide autant que le coup d’œil. Aussi, mon enfant, sommes-nous +tous vieux et vieillis; mais nous sommes si contents des résultats +que nous avons obtenus, que nous ne voulons pas mourir sans laisser +de successeurs; et vous nous êtes d’autant plus cher à tous, que vous +serez, si vous persistez, notre premier élève. Il n’y a pas de hasard +pour nous, nous vous devons à Dieu! Vous êtes une bonne nature aigrie; +et depuis que vous demeurez ici, les mauvais levains se sont affaiblis. +La nature divine de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu +conseil; et, puisque j’ai votre confiance, mes bons frères ont décidé +de me donner à vous comme tuteur et instituteur... Êtes-vous content? + +—Ah! mon bon monsieur Alain! vous avez éveillé par votre éloquence +une... + +—Ce n’est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c’est les choses qui +sont éloquentes... On est toujours sûr d’être grandiose en obéissant à +Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes le peuvent, aidés +par la foi... + +—Eh bien! ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la ferveur! +s’écria Godefroid. Moi aussi, je veux passer ma vie à bien faire... + +—C’est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme. Avez-vous +étudié cette devise: _Transire benefaciendo_? _Transire_ veut dire +aller au delà de ce monde, en y laissant une longue traînée de +bienfaits. + +—J’ai bien compris, et j’ai mis de moi-même la devise de l’ordre +devant mon lit. + +—C’est bien! Cette action, si légère en elle-même, est beaucoup à mes +yeux! Donc, mon enfant, j’ai votre première affaire, votre premier +duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied à l’étrier... Nous +allons nous quitter... Oui, moi-même, je suis détaché du couvent pour +prendre place au cœur d’un volcan. Je vais devenir contre-maître dans +une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infectés des doctrines +communistes, et qui rêvent une destruction sociale, l’égorgement des +maîtres, sans savoir que ce serait la mort de l’industrie, du commerce, +des fabriques... Je resterai là, qui sait? peut-être un an, à tenir la +caisse, les livres, et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de +pauvres gens égarés sans doute par la misère, avant de l’être par de +mauvais livres. Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et +les jours de fête... Comme nous habiterons le même quartier, je vous +indique l’église Saint-Jacques du Haut-Pas comme lieu de rendez-vous; +j’y entendrai la messe tous les jours, à sept heures et demie du matin. +Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez jamais, à +moins que vous ne me voyiez me frotter les mains à la façon des gens +satisfaits. C’est un de nos signes. Nous avons, comme les sourds-muets, +un langage par gestes, dont la nécessité vous sera bientôt et +surabondamment démontrée. + +Godefroid fit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car il sourit +et reprit aussitôt la parole. + +—Maintenant, voici votre affaire. Nous n’exerçons ni la bienfaisance, +ni la philanthropie que vous connaissez, et qui se divisent en +plusieurs branches exploitées par des filous de probité comme autant +de commerces; mais nous pratiquons la charité telle que l’a définie +notre grand et sublime saint Paul; car, mon enfant, nous pensons +que la charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour +nous, le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal, de +quelque cause qu’ils procèdent, dans quelque classe sociale qu’ils +se manifestent, ont les mêmes droits à nos yeux. Quelle que soit +surtout sa croyance ou ses opinions, un malheureux est avant tout un +malheureux; et nous ne devons lui faire tourner la face vers notre +sainte mère l’Église qu’après l’avoir sauvé du désespoir ou de la +faim. Et, encore, devons-nous le convertir plus par l’exemple et par +la douceur qu’autrement; car nous croyons que Dieu nous aide en ceci. +Toute contrainte est donc mauvaise. De toutes les misères parisiennes, +les plus difficiles à découvrir et les plus âpres sont celles des +gens honnêtes, celles des hautes classes de la bourgeoisie dont les +familles viennent à tomber dans l’indigence, car elles mettent leur +honneur à la cacher. Ces malheurs-là, mon cher Godefroid, sont l’objet +d’une sollicitude particulière. En effet, les personnes secourues +ont de l’intelligence et du cœur, elles nous rendent avec usure les +sommes que nous leur avons prêtées; et, dans un temps donné, ces +restitutions couvrent les pertes que nous faisons avec les infirmes, +les fripons, ou ceux que le malheur a rendus stupides. Nous obtenons +bien quelquefois des renseignements par nos propres obligés; mais notre +œuvre est devenue si vaste, les détails en sont si multipliés, que +nous n’y suffisions plus. Aussi, depuis sept à huit mois, avons-nous +un médecin à nous dans chaque arrondissement de Paris. Chacun de nous +est chargé de quatre arrondissements. Nous donnons à chaque médecin une +indemnité de trois mille francs par an, pour s’occuper de nos pauvres. +Il nous doit son temps et ses soins préférablement à tout; mais nous +ne l’empêchons pas de soigner d’autres malades. Savez-vous que nous +n’avons pas pu trouver douze hommes si précieux, douze braves gens, +en huit mois, malgré les ressources que nous offraient nos amis et +nos propres connaissances? Ne nous fallait-il pas des personnes d’une +discrétion absolue, de mœurs pures, de science éprouvée, actives, +aimant à faire le bien? Or, quoiqu’il y ait dans Paris dix mille +individus plus ou moins aptes à nous servir, ces douze élus ne se +rencontrent pas en un an. + +—Notre Sauveur a eu de la peine à rassembler ses apôtres, et encore, +s’y était-il fourré un traître et un incrédule! dit Godefroid. + +—Enfin, depuis quinze jours, nos arrondissements sont tous pourvus +d’un visiteur, reprit le bonhomme en souriant, c’est un nom que nous +donnons à nos médecins; aussi, depuis une quinzaine, avons-nous +un surcroît de besogne; mais nous redoublons d’activité. —Si je +vous confie ce secret de notre Ordre naissant, c’est que vous devez +connaître le médecin de l’arrondissement où vous allez, d’autant +plus que les renseignements viennent de lui. Ce visiteur se nomme +Berton, le docteur Berton, il demeure rue d’Enfer. Et maintenant +voici le fait. Le docteur Berton soigne une dame dont la maladie +défie en quelque sorte la science. Ceci ne nous regarde pas, mais +bien la Faculté; notre affaire à nous est de découvrir la misère de +la famille de cette malade, que le docteur soupçonne être effroyable, +et surtout cachée avec une énergie, avec une fierté qui veulent tous +nos soins. Autrefois, j’aurais suffi, mon enfant, à cette tâche; +aujourd’hui, l’œuvre à laquelle je me dévoue exige un aide pour mes +quatre arrondissements, et vous serez cet aide. Notre famille demeure +rue Notre-Dame des Champs, dans une maison qui donne sur le boulevard +du Mont-Parnasse. Vous y trouverez bien une chambre à louer, et vous +tâcherez de savoir la vérité pendant le temps que vous habiterez ce +logis. Soyez d’une avarice sordide pour vous; mais, quant à l’argent +à donner, ne vous en inquiétez point, je vous remettrai les sommes +que nous jugerons nécessaires, tout examen fait des circonstances, +entre nous. Mais étudiez bien le moral de ces malheureux. Le cœur, +la noblesse des sentiments, voilà nos hypothèques! Avares pour nous, +généreux avec les souffrants, nous devons être prudents et même +calculateurs, car nous puisons dans le trésor des pauvres. Ainsi, +demain matin, partez et songez à toute la puissance dont vous disposez. +Les Frères sont avec vous!... + +—Ah! s’écria Godefroid, vous me donnez un tel plaisir de bien faire +et d’être digne de vous appartenir un jour, que, vraiment, je n’en +dormirai pas... + +—Ah! mon enfant! une dernière recommandation! La défense de me +reconnaître, sans le signal, concerne également ces messieurs, Madame, +et même les gens de la maison. C’est une nécessité de l’incognito +absolu qui nous est nécessaire dans nos entreprises, et nous sommes +si souvent obligés de le garder, que nous en avons fait une loi. +D’ailleurs, nous devons rester ignorés, perdus dans Paris... Songez +aussi, cher Godefroid, à l’esprit de notre ordre, qui consiste à ne +jamais paraître des bienfaiteurs, à garder un rôle obscur, celui +d’intermédiaires. Nous nous présentons toujours comme les agents +d’une personne pieuse, sainte (ne travaillons-nous pas pour Dieu?), +afin qu’on ne se croie pas obligé à de la reconnaissance envers nous +ou qu’on ne nous prenne point pour des personnages riches. L’humilité +vraie, sincère, et non la fausse humilité des gens qui s’effacent pour +être mis en lumière, doit vous inspirer et régir toutes vos pensées... +Vous pouvez être content d’avoir réussi; mais tant que vous sentirez +en vous un mouvement de vanité, d’orgueil, vous ne serez pas digne +d’entrer dans l’Ordre. Nous avons connu deux hommes parfaits, l’un, +qui fut un de nos fondateurs, le juge Popinot; quant à l’autre, qui +s’est révélé par ses œuvres, c’est un médecin de campagne qui a laissé +son nom écrit dans un canton. Celui-ci, mon cher Godefroid, est un des +plus grands hommes de notre temps; il a fait passer toute une contrée +de l’état sauvage à l’état prospère, de l’état irréligieux à l’état +catholique, de la barbarie à la civilisation. Le nom de ces deux hommes +sont gravés dans nos cœurs, et nous nous les proposons comme modèles. +Nous serions bien heureux si nous pouvions avoir un jour sur Paris +l’influence que ce médecin de campagne a eue sur son canton. Mais ici, +la plaie est immense, au-dessus de nos forces, quant à présent. Que +Dieu nous conserve longtemps Madame, qu’il nous envoie quelques aides +comme vous, et peut-être laisserons-nous une institution qui fera bénir +sa sainte religion. Allons, adieu... Votre initiation commence... Ah! +je suis bavard comme un professeur, et j’oublie l’essentiel. Tenez, +voici l’adresse de cette famille, dit-il en remettant à Godefroid +un carré de papier; j’y ai ajouté le numéro de la maison où demeure +monsieur Berton, rue d’Enfer... Maintenant allez prier Dieu qu’il vous +vienne en aide. + +Godefroid prit les mains du bon vieillard, et les lui serra tendrement +en lui souhaitant le bonsoir et lui protestant de ne manquer à aucune +de ses recommandations. + +—Tout ce que vous m’avez dit, ajouta-t-il, est gravé dans ma mémoire +pour toute ma vie... + +Le vieillard sourit, sans exprimer aucun doute, et se leva pour aller +s’agenouiller à son prie-Dieu. Godefroid rentra dans sa chambre, joyeux +de participer enfin aux mystères de cette maison, et d’avoir une +occupation qui, dans la disposition d’âme où il se trouvait, devenait +un plaisir. + +Le lendemain matin, au déjeuner, le bonhomme Alain manquait, mais +Godefroid ne fit aucune allusion à la cause de son absence; il ne fut +pas questionné non plus sur la mission que le vieillard lui avait +confiée, il prit ainsi sa première leçon de discrétion. Néanmoins, +après le déjeuner, il prit à part madame de La Chanterie, et lui dit +qu’il allait être absent pour quelques jours. + +—Bien, mon enfant! lui répondit madame de La Chanterie, tâchez de +faire honneur à votre parrain, car monsieur Alain a répondu de vous à +ses frères. + +Godefroid dit adieu aux trois autres frères, qui lui firent un salut +affectueux, par lequel ils semblaient bénir son début dans cette +pénible carrière. + +L’association, une des plus grandes forces sociales et qui a fait +l’Europe du Moyen Age, repose sur des sentiments qui, depuis 1792, +n’existent plus en France, où l’Individu a triomphé de l’État. +L’association exige d’abord une nature de dévouement qui n’y est pas +comprise, puis une foi candide contraire à l’esprit de la nation, +enfin, une discipline contre laquelle tout regimbe, et que la Religion +catholique peut seule obtenir. Dès qu’une association se forme dans +notre pays, chaque membre, en rentrant chez soi d’une assemblée où +les plus beaux sentiments ont éclaté, pense à faire litière de ce +dévouement collectif, de cette réunion de forces, et il s’ingénie à +traire à son profit la vache commune, qui, ne pouvant suffire à tant +d’adresse individuelle, meurt étique. + +On ne sait pas combien de sentiments généreux ont été flétris, combien +de germes ardents ont péri, combien de ressorts ont été brisés, perdus +pour le pays, par les infâmes déceptions de la charbonnerie française, +par les souscriptions patriotiques du Champ-d’Asile, et autres +tromperies politiques qui devaient être de grands, de nobles drames, +et qui ne furent que des vaudevilles de police correctionnelle. Il en +fut des associations industrielles comme des associations politiques. +L’amour de soi s’est substitué à l’amour du Corps collectif. Les +corporations et les Hanses du Moyen Age, auxquelles on reviendra, sont +impossibles encore; aussi les seules SOCIÉTÉS qui subsistent sont-elles +des institutions religieuses auxquelles on fait la plus rude guerre en +ce moment, car la tendance naturelle des malades est de s’attaquer aux +remèdes et souvent aux médecins. La France ignore l’abnégation. Aussi, +toute association ne peut-elle vivre que par le sentiment religieux, le +seul qui dompte les rébellions de l’esprit, les calculs de l’ambition +et les avidités de tout genre. Les chercheurs de mondes ignorent que +l’association a des mondes à donner. + +En marchant dans les rues, Godefroid se sentait un tout autre homme. +Qui l’eût pu pénétrer, aurait admiré le phénomène curieux de la +communication du pouvoir collectif. Ce n’était plus un homme, mais +bien un être décuplé, se sachant le représentant de cinq personnes +dont les forces réunies appuyaient ses actions, et qui marchaient avec +lui. Portant ce pouvoir dans son cœur, il éprouvait une plénitude de +vie, une puissance noble qui l’exaltait. Ce fut, comme il le dit plus +tard, l’un des plus beaux moments de son existence; car il jouissait +d’un sens nouveau, celui d’une omnipotence plus certaine que celle des +despotes. Le pouvoir moral est comme la pensée, sans limites. + +—Vivre pour autrui, se dit-il, agir en commun comme un seul homme, +et agir à soi seul comme tous ensemble! avoir pour chef la Charité, +la plus belle, la plus vivante des figures idéales que nous avons +faite des vertus catholiques, voilà vivre! Allons, réprimons cette +joie puérile, et dont rirait le père Alain. N’est-ce pas singulier, +cependant, se dit-il, que ce soit en voulant m’annuler, que j’aie +trouvé ce pouvoir tant désiré depuis si longtemps? Le monde des +malheureux va m’appartenir! + +Il fit le trajet du cloître Notre-Dame à l’avenue de l’Observatoire +dans une telle exaltation, qu’il ne s’aperçut point de la longueur du +chemin. + +Arrivé rue Notre-Dame des Champs, dans la partie aboutissant à la rue +de l’Ouest, qui, ni l’une ni l’autre, n’étaient encore pavées à cette +époque, il fut surpris de trouver de tels bourbiers dans un endroit si +magnifique. On ne marchait alors que le long des enceintes en planches +qui bordaient des jardins marécageux, ou le long des maisons, par +d’étroits sentiers bientôt gagnés par des eaux stagnantes, qui les +convertissaient en ruisseaux. + +A force de chercher, il finit par trouver la maison indiquée, et il +y arriva non sans peine. C’était évidemment une ancienne fabrique +abandonnée. Le bâtiment, assez étroit, se présentait comme une longue +muraille percée de fenêtres, sans aucun ornement; mais ces ouvertures +carrées n’existaient pas au rez-de-chaussée, où l’on ne voyait qu’une +misérable porte bâtarde. + +Godefroid supposa que le propriétaire avait ménagé de petits logements +dans ce local, pour en tirer parti; car il y avait au-dessus de +la porte une affiche faite à la main, et ainsi conçue: _Plusieurs +chambres à louer_. Godefroid sonna, mais personne ne vint; et comme +il attendait, une personne qui passait lui fit observer que la maison +avait une autre entrée sur le boulevard où il trouverait à qui parler. + +Godefroid suivit ce conseil, et vit au fond d’un jardinet qui longeait +le boulevard la façade de cette construction, quoique cachée par les +arbres. Le jardinet, assez mal tenu, se trouvait en pente, car il +existe entre le boulevard et la rue Notre-Dame des Champs une assez +forte différence de hauteur qui faisait de ce petit jardin une espèce +de fossé. Godefroid descendit alors dans une allée, au bout de laquelle +il vit une vieille femme dont les vêtements délabrés étaient en +parfaite harmonie avec la maison. + +—N’est-ce pas vous qui avez sonné rue Notre-Dame? demanda-t-elle. + +—Oui, madame... Êtes-vous chargée de faire voir les logements? + +Sur la réponse de cette portière d’un âge douteux, Godefroid s’enquit +si la maison était habitée par des gens tranquilles; il se livrait à +des occupations qui exigeaient le silence et le repos; il était garçon, +et voulait s’arranger avec la concierge pour qu’elle fît son ménage. + +A cette insinuation, la portière prit un air gracieux et dit: + +—Monsieur est bien tombé en venant ici; car, excepté les jours de +Chaumière, le boulevard est désert comme les marais Pontins... + +—Vous connaissez les marais Pontins? dit Godefroid. + +—Non, monsieur; mais j’ai là-haut un vieux monsieur dont la fille a +pour état d’être à l’agonie, et qui dit cela; je le répète. Ce pauvre +vieillard sera bien content de savoir que monsieur aime et veuille du +repos; car un locataire qui serait un général Tempête lui avancerait +sa fille... Nous avons, au second, deux espèces d’écrivains; mais ils +rentrent, le jour, à minuit; et la nuit, ils s’en vont à huit heures +du matin. Ils se disent auteurs; mais je ne sais pas où ni quand ils +travaillent. + +En parlant ainsi, la portière avait conduit Godefroid par un de ces +affreux escaliers de briques et de bois, si mal mariés qu’on ne sait si +c’est le bois qui veut quitter la brique ou les briques qui s’ennuient +d’être prises dans le bois, et alors ces deux matériaux se fortifient +l’un contre l’autre par des provisions de poussière en été, de boue +en hiver. Les murs en plâtre fendillé offraient aux regards plus +d’inscriptions que l’Académie des Belles-Lettres n’en a inventées. La +portière s’arrêta sur le premier palier. + +—Voici, monsieur, deux chambres contiguës et très-propres qui donnent +sur le carré de monsieur Bernard. C’est le vieux monsieur en question, +un homme bien comme il faut. C’est un monsieur décoré, mais qui a eu +des malheurs, à ce qu’il paraît, car il ne porte jamais son décor... +Ils ont d’abord été servis par un domestique qui était de la province, +et ils l’ont renvoyé il y a de ça trois ans... Le jeune fils de la dame +suffit pour lors à tout: il fait le ménage... + +Godefroid fit un geste. + +—Oh! s’écria la portière, soyez tranquille, ils ne vous diront rien, +ils ne parlent à personne. Ce monsieur est là depuis la révolution de +juillet, il est venu en 1831... C’est des gens de province qui auront +été ruinés par le changement de gouvernement; ils sont fiers, ils sont +taciturnes comme des poissons... Depuis quatre ans, monsieur, ils n’ont +pas accepté de moi le plus petit service, de peur d’avoir à le payer... +Cent sous au jour de l’an, voilà tout ce que je gagne avec eux... +Parlez-moi des auteurs! j’ai dix francs par mois rien que pour dire +qu’ils sont déménagés du dernier terme à tous ceux qui viennent les +demander. + +Ce bavardage fit espérer à Godefroid un allié dans cette portière, qui +lui dit, tout en lui vantant la salubrité des deux chambres et des deux +cabinets, qu’elle n’était pas portière, mais bien la femme de confiance +du propriétaire, pour qui elle gérait en quelque sorte la maison. + +—On peut avoir confiance en moi, monsieur, allez! car madame Vauthier +aimerait mieux ne rien avoir que d’avoir un sou à autrui! + +Madame Vauthier fut bientôt d’accord avec Godefroid, qui ne voulut +louer ce logement qu’au mois et meublé. Ces misérables chambres +d’étudiants ou d’auteurs malheureux se louaient meublées ou non +meublées. Les vastes greniers qui s’étendaient sur tout le bâtiment +contenaient les meubles. Mais monsieur Bernard avait meublé lui-même le +logement qu’il occupait. + +En faisant causer la dame Vauthier, Godefroid devina que son ambition +était de tenir une pension bourgeoise; mais, depuis cinq ans, elle +n’avait pu rencontrer dans ses locataires un seul commensal. Elle +demeurait au rez-de-chaussée sur le boulevard, et gardait ainsi +elle-même la maison, à l’aide d’un gros chien, d’une grosse servante +et d’un petit domestique qui faisait les bottes, les chambres et les +commissions, deux pauvres gens comme elle, en harmonie avec la misère +de la maison, avec celle des locataires, avec l’air sauvage et désolé +du jardin qui précédait la maison. + +Tous deux étaient des enfants abandonnés de leurs familles, et à qui +la veuve Vauthier donnait la nourriture pour tous gages, et quelle +nourriture! Le garçon, que Godefroid entrevit, portait une blouse +déguenillée pour livrée, des chaussons au lieu de souliers, et dehors +il allait en sabots. Ébouriffé comme un moineau qui sort de prendre un +bain, les mains noires, il allait travailler à mesurer du bois dans un +des chantiers du boulevard, après avoir fait le service du matin; et, +après sa journée qui, chez les marchands de bois, est finie à quatre +heures et demie, il reprenait ses occupations domestiques. Il allait +chercher à la fontaine de l’Observatoire l’eau nécessaire à la maison, +et que la veuve fournissait aux locataires, ainsi que de petites +falourdes sciées et fabriquées par lui. + +Népomucène, ainsi s’appelait cet esclave de la veuve Vauthier, +apportait sa journée à sa maîtresse. En été, ce pauvre abandonné +devenait garçon chez les marchands de vin de la barrière, les lundis et +les dimanches. La veuve l’habillait alors convenablement. + +Quant à la grosse fille, elle faisait la cuisine sous la direction de +la veuve Vauthier, qu’elle aidait dans son industrie le reste du temps; +car cette veuve avait un état, elle faisait des chaussons de lisière +pour les vendeurs ambulants. + + [Illustration: IMP. S. RAÇON. + + MADAME DESCHARS. + + Avoir, comme cette grosse madame Deschars, + des cascades de chairs à la Rubens! + + (VIE CONJUGALE.)] + +Godefroid apprit tous ces détails en une heure de temps, car la veuve +le promena partout, lui montra la maison en lui en expliquant la +transformation. Jusqu’en 1828, une magnanerie avait été établie là, +moins pour faire de la soie que pour obtenir ce qu’on nomme de la +graine. Onze arpents plantés en mûriers dans la plaine de Montrouge, et +trois arpents rue de l’Ouest, convertis plus tard en maisons, avaient +alimenté cette fabrique d’œufs de vers à soie. Au moment où la veuve +expliquait à Godefroid que monsieur Barbet, qui prêtait de l’argent à +un Italien nommé Fresconi, l’entrepreneur de cette fabrique, n’avait +recouvré ses fonds hypothéqués sur les constructions et les terrains +que par la vente de ces trois arpents, qu’elle lui montrait de l’autre +côté de la rue Notre-Dame des Champs, un grand vieillard sec, dont les +cheveux étaient entièrement blancs, se montra dans le bout de la rue +qui aboutit au carrefour de la rue de l’Ouest. + +—Ah! bien! il arrive à propos! s’écria la Vauthier; tenez, voilà votre +voisin, monsieur Bernard... —Monsieur Bernard, lui dit-elle dès que le +vieillard fut à portée de l’entendre, vous ne serez plus seul, voici +monsieur qui vient de louer le logement en face du vôtre... + +Monsieur Bernard leva les yeux sur Godefroid dans une appréhension +qu’il était facile de pénétrer, il avait l’air de se dire: + +—Le malheur que je craignais est donc enfin arrivé... + +—Monsieur, dit-il à haute voix, vous comptez demeurer ici? + +—Oui, monsieur, répondit honnêtement Godefroid. Ce n’est pas l’asile +des gens qui font partie des heureux du monde, et c’est ce que j’ai +trouvé de moins cher dans le quartier. Madame Vauthier n’a pas la +prétention de loger des millionnaires... Adieu, ma bonne madame +Vauthier, disposez tout de manière à ce que je puisse m’installer ce +soir à six heures; je reviendrai très-exactement à cette heure-là. + +Et Godefroid se dirigea vers le carrefour de la rue de l’Ouest, en +allant avec lenteur, car l’anxiété peinte sur la physionomie du grand +vieillard sec lui fit croire qu’ils allaient avoir ensemble une +explication. En effet, après quelque hésitation, monsieur Bernard +retourna sur ses pas et marcha de manière à rejoindre Godefroid. —Le +vieux mouchard! il va l’empêcher de revenir... se dit la dame Vauthier, +voilà deux fois qu’il me joue ce tour-là... Mais patience! dans cinq +jours, il doit payer son loyer, et s’il ne le solde pas _recta_, je le +flanque à la porte. M. Barbet est une espèce de tigre qu’on n’a pas +besoin d’exciter, et... Mais je voudrais bien savoir ce qu’il leur +dit... Félicité!... Félicité! grosse gaupe! arriveras-tu?... cria la +veuve de sa voix rêche et formidable, car elle avait pris sa petite +voix flûtée pour parler avec Godefroid. + +La servante, grosse fille rousse et louche, accourut. + +—Veille bien à tout ici pour quelques instants, m’entends-tu? je +reviens dans cinq minutes. + +Et la dame Vauthier, ancienne cuisinière du libraire Barbet, un des +plus durs prêteurs à la petite semaine, se glissa sur les pas de ses +deux locataires, de manière à les épier de loin, et à pouvoir retrouver +Godefroid lorsque la conversation entre monsieur Bernard et lui serait +finie. + +Monsieur Bernard allait lentement, comme un homme indécis ou comme un +débiteur qui cherche des raisons à donner à un créancier qui vient de +le quitter dans de mauvaises dispositions. + +Godefroid, quoiqu’en avant de cet inconnu, le regardait en feignant +d’examiner le quartier. Aussi, ne fut-ce qu’au milieu de la grande +allée du jardin du Luxembourg que monsieur Bernard aborda Godefroid. + +—Pardon, monsieur, dit monsieur Bernard en saluant Godefroid qui lui +rendit son salut; mille pardons de vous arrêter, sans avoir l’honneur +d’être connu de vous; mais votre dessein de loger dans l’affreuse +maison où je me trouve est-il bien arrêté? + +—Mais, monsieur... + +—Oui, reprit le vieillard en interrompant Godefroid par un geste +d’autorité, je sais que vous pouvez me demander à quel titre je me +mêle de vos affaires, de quel droit je vous interroge... Écoutez, +monsieur, vous êtes jeune, et je suis bien vieux, j’ai plus que mon +âge, et je suis âgé déjà de soixante-sept ans, on m’en donnerait +quatre-vingts... L’âge et les malheurs autorisent bien des choses, +puisque la loi exempte les septuagénaires de certains services publics; +mais je ne vous parle pas des droits qu’ont les têtes blanchies; il +s’agit de vous. Savez-vous que le quartier où vous voulez demeurer est +désert à huit heures du soir, et que l’on y court des dangers, dont +le moindre est d’être volé?... Avez-vous fait attention à ces espaces +sans habitations, à ces cultures, à ces jardins?... Vous pouvez me dire +que j’y demeure: mais moi, monsieur, je ne sors plus de chez moi passé +six heures du soir... Vous me ferez observer qu’il y a deux jeunes +gens logés au second étage, au-dessus de l’appartement que vous allez +prendre... Mais, monsieur, ces deux pauvres gens de lettres sont sous +le coup de lettres de change, poursuivis par des créanciers; ils se +cachent, et, partis au jour, ils reviennent à minuit, ne craignant ni +les voleurs, ni les assassins; d’ailleurs ils vont toujours ensemble et +sont armés... C’est moi qui leur ai obtenu de la préfecture de police +l’autorisation de porter des armes... + +—Hé! monsieur, dit Godefroid, je ne crains pas les voleurs, par des +raisons semblables à celles qui rendent ces messieurs invulnérables, +et j’ai pour la vie un si grand mépris, que si l’on m’assassinait par +erreur, je bénirais le meurtrier... + +—Vous n’avez cependant pas l’air très-malheureux, répliqua le +vieillard qui avait examiné Godefroid. + +—J’ai tout au plus de quoi vivre, de quoi manger du pain, et je suis +venu là, monsieur, à cause du silence qui y règne. Mais, puis-je vous +demander quel intérêt vous avez à m’éloigner de cette maison? + +Le grand vieillard hésitait à répondre; il voyait venir madame +Vauthier; mais Godefroid, qui l’examinait attentivement, fut surpris du +degré de maigreur auquel les chagrins, la faim peut-être, peut-être le +travail, l’avaient fait arriver; il y avait trace de toutes ces causes +d’affaiblissement sur cette figure où la peau desséchée se collait +avec ardeur sur les os, comme si elle avait été exposée aux feux de +l’Afrique. Le front haut et d’un aspect menaçant, abritait sous sa +coupole deux yeux d’un bleu d’acier, deux yeux froids, durs, sagaces +et perspicaces comme ceux des sauvages, mais meurtris par un profond +cercle noir très-ridé. Le nez grand, long et mince, et le menton +très-relevé, donnaient à ce vieillard une ressemblance avec le masque +si connu, si populaire attribué à don Quichotte; mais c’était don +Quichotte méchant, sans illusions, un don Quichotte terrible. + +Ce vieillard, malgré cette sévérité générale, laissait percer la +crainte et la faiblesse que prête l’indigence à tous les malheureux. +Ces deux sentiments produisaient comme des lézardes dans cette face +construite si solidement que le pic dévastateur de la misère semblait +s’y ébrécher. La bouche était éloquente et sérieuse. Don Quichotte se +compliquait du président de Montesquieu. + +Tout le vêtement était de drap noir, mais de drap qui montrait la +corde. L’habit, de coupe ancienne, le pantalon, montraient quelques +reprises maladroitement travaillées. Les boutons venaient d’être +renouvelés. L’habit boutonné jusqu’au menton, ne laissait pas voir la +couleur du linge, et la cravate d’un noir rougi cachait l’industrie +d’un faux col. Ce noir, porté depuis de longues années, puait la misère. +Mais le grand air de ce vieillard mystérieux, sa démarche, la pensée +qui habitait son front et se manifestait dans ses yeux, excluaient +l’idée de pauvreté. L’observateur eût hésité à classer ce Parisien. + +M. Bernard paraissait tellement absorbé qu’il pouvait être pris pour +un professeur du quartier, pour un savant plongé dans des méditations +jalouses et tyranniques; aussi Godefroid fut-il pris d’un violent +intérêt et d’une curiosité que sa mission de bienfaisance aiguillonnait +encore. + +—Monsieur, si j’étais sûr que vous cherchiez le silence et la +retraite, je vous dirais: Logez-vous près de moi, reprit le vieillard +en continuant. —Louez cet appartement, dit-il en élevant la voix +de manière à se faire entendre de la Vauthier qui passait et qui +l’écoutait en effet. Je suis père, monsieur, et je n’ai plus au monde +que ma fille et son fils pour m’aider à supporter les misères de la +vie; or, ma fille a besoin de silence et d’une absolue tranquillité... +Tous ceux qui sont venus jusqu’à présent pour se loger dans +l’appartement que vous voulez prendre, se sont rendus aux raisons et +à la prière d’un père au désespoir; il leur était indifférent de se +loger dans telle ou telle rue d’un quartier vraiment désert, et où les +logements à bon marché ne manquent pas plus que les pensions à des prix +modérés. Mais je vois en vous une volonté bien arrêtée, et je vous en +supplie, monsieur, ne me trompez pas; car, autrement, je serais forcé +de partir, et d’aller hors barrière... D’abord, un déménagement peut me +coûter la vie de ma fille, dit-il d’une voix altérée; puis, ô qui sait +si les médecins qui déjà viennent voir ma fille pour l’amour de Dieu, +voudront passer les barrières!... + +Si cet homme avait pu pleurer, il aurait eu les joues couvertes de +larmes en disant ces dernières paroles; mais, selon une expression +devenue aujourd’hui vulgaire, il eut des larmes dans la voix, et se +couvrit le front de sa main, qui ne laissait voir que des os et des +muscles. + +—Quelle maladie a donc madame votre fille? demanda Godefroid d’un air +insinuant et sympathique. + +—Une maladie terrible à laquelle les médecins donnent tous les noms, +ou, pour mieux dire, qui n’a pas de nom... Ma fortune a passé... Il +se reprit pour dire avec un de ces gestes qui n’appartiennent qu’aux +malheureux: Le peu d’argent que j’avais, car je me suis trouvé sans +fortune en 1830, renversé d’une haute position, enfin tout ce que je +possédais a été dévoré promptement par ma fille, qui déjà, monsieur, +avait ruiné sa mère et la famille de son mari... Aujourd’hui, la +pension que je touche suffit à peine à payer les nécessités de l’état +où se trouve ma pauvre sainte fille... Elle a usé chez moi la faculté +de pleurer ... J’ai subi mille tortures. Monsieur, je suis de granit +pour n’être pas mort, ou, plutôt, Dieu conserve le père à l’enfant +pour qu’elle ait une garde, une providence, car sa mère est morte +à la peine... Ah! vous êtes venu, jeune homme, dans le moment où le +vieil arbre qui n’a jamais plié sent la hache de la misère, aiguisée +par la douleur, entamer le cœur... Et moi, qui n’ai jamais proféré de +plaintes, je vais vous parler de cette maladie, afin de vous empêcher +de venir dans cette maison, ou, si vous persistez, pour vous montrer la +nécessité de ne pas troubler notre repos... En ce moment, monsieur, ma +fille aboie comme un chien, jour et nuit!... + +—Elle est folle! dit Godefroid. + +—Elle a toute sa raison, et c’est une sainte, répondit le vieillard. +Vous allez tout à l’heure croire que je suis fou, quand je vous aurai +tout dit. Monsieur, ma fille unique est née d’une mère qui jouissait +d’une excellente santé. Je n’ai dans ma vie aimé qu’une seule femme, +c’était la mienne; je l’ai choisie. J’ai fait un mariage d’inclination +en épousant la fille d’un des plus braves colonels de la garde +impériale, un Polonais, ancien officier d’ordonnance de l’empereur, +le brave général Tarlowski. Les fonctions que j’exerçais exigent une +grande pureté de mœurs; mais je n’ai pas le cœur fait à loger beaucoup +de sentiments, et j’ai fidèlement aimé ma femme, qui méritait un pareil +amour. Je suis père comme j’ai été mari, c’est tout vous dire en un +mot. Ma fille n’a jamais quitté sa mère, et jamais enfant n’a vécu plus +chastement, plus chrétiennement que cette chère fille. Elle est née +plus que jolie, belle; et son mari, jeune homme de mœurs duquel j’étais +sûr, car il était le fils d’un de mes amis, un président de cour +royale, n’a pu, certes, contribuer en rien à la maladie de ma fille. + +Godefroid et monsieur Bernard firent une pause involontaire en se +regardant tous deux. + +—Le mariage, vous le savez, change quelquefois beaucoup les jeunes +personnes, reprit le vieillard. La première grossesse s’est bien +passée, et a produit un fils, mon petit-fils, qui demeure avec moi +maintenant, seul rejeton de deux familles qui se sont alliées. La +seconde grossesse fut accompagnée de symptômes si extraordinaires, +que les médecins, étonnés tous, les ont attribués à la bizarrerie des +phénomènes qui se manifestent quelquefois dans cet état, et qu’ils +consignent aux fastes de la science. Ma fille accoucha d’un enfant +mort, et, à la lettre, tordu, étouffé par des mouvements intérieurs. +La maladie commençait, la grossesse n’y était pour rien... Peut-être +êtes-vous étudiant en médecine? + +Godefroid fit un geste qui pouvait s’interpréter par une affirmation, +tout aussi bien que par une négation. + +—Après cet accouchement terrible, laborieux, reprit monsieur Bernard, +un accouchement, monsieur, qui fit une impression si violente sur mon +gendre, qu’il a commencé la mélancolie dont il est mort, ma fille, +deux ou trois mois après, se plaignit d’une faiblesse générale qui +affectait particulièrement les pieds, lesquels, selon son expression, +lui paraissaient être comme du coton. Cette atonie s’est changée en +paralysie; mais quelle paralysie, monsieur! On peut plier les pieds à +ma fille sous elle, les tordre sans qu’elle le sente. Le membre existe +et n’a en apparence ni sang, ni muscles, ni os. Cette affection, qui +ne se rapporte à rien de connu, a gagné les bras, les mains, et nous +avons cru à quelque maladie de l’épine dorsale. Médecins et remèdes +n’ont fait qu’empirer cet état, et ma pauvre fille ne pouvait plus +bouger sans se démettre, soit les reins, soit les épaules ou les bras. +Nous avons eu pendant longtemps, chez nous, un excellent chirurgien, +presque à demeure, occupé, de concert avec le médecin ou les médecins +(car il nous en est venu par curiosité), à remettre les membres à leur +place... le croiriez-vous, monsieur? trois ou quatre fois par jour!... +Ah!... Cette maladie a tant de formes, que j’oubliais de vous dire +que, durant la période de faiblesse, avant la paralysie des membres, +il s’est manifesté chez ma fille les cas de catalepsie les plus +bizarres... Vous savez ce qu’est la catalepsie. Ainsi, elle restait +les yeux ouverts, immobiles, quelques jours, dans la position où cet +état la prenait. Elle a subi les faits les plus monstrueux de cette +affection, et elle a eu jusqu’à des attaques de tétanos. Cette phase de +la maladie m’a suggéré l’idée d’employer le magnétisme à sa guérison, +lorsque je la vis paralysée si singulièrement. Ma fille, monsieur, fut +d’une clairvoyance miraculeuse; son âme a été le théâtre de tous les +prodiges du somnambulisme, comme son corps est le théâtre de toutes les +maladies... + +Godefroid se demanda en lui-même si le vieillard avait toute sa raison. + +—Vraiment, moi qui, nourri de Voltaire, de Diderot et d’Helvétius, +suis un enfant du dix-huitième siècle, dit-il en continuant, sans faire +attention à l’expression des yeux de Godefroid, qui suis un fils de la +Révolution, je me moquais de tout ce que l’Antiquité et le Moyen Age +racontent des possédés; eh bien, monsieur, la possession peut seule +expliquer l’état dans lequel est mon enfant. Somnambule, elle n’a +jamais pu nous dire la cause de ses souffrances; elle ne les voyait +point, et toutes les méthodes de traitement qu’elle nous a dictées, +quoique scrupuleusement suivies, ne lui firent aucun bien. Par exemple, +elle voulut être enveloppée dans un porc fraîchement égorgé; puis elle +ordonna de lui plonger dans les jambes des pointes de fer aimanté +fortement et rougi au feu... de faire fondre le long de son dos de la +cire à cacheter... + +Et quels désastres, monsieur! Les dents sont tombées! Elle devient +sourde, puis muette; et puis, après six mois de mutisme absolu, de +surdité complète, tout à coup l’ouïe et la parole lui reviennent. +Elle a recouvré capricieusement, comme elle le perd, l’usage de ses +mains; mais les pieds sont, depuis sept ans, demeurés perdus. Elle +a subi des symptômes et des attaques d’hydrophobie bien prononcés, +bien caractérisés. Non-seulement la vue de l’eau, le bruit de l’eau, +l’aspect d’un verre, d’une tasse, la mettaient en fureur, mais encore +elle a contracté l’aboiement des chiens, un aboiement mélancolique, +les hurlements qu’ils font entendre lorsqu’on joue de l’orgue. Elle a +été plusieurs fois à l’agonie et administrée, et elle revenait à la +vie pour souffrir avec toute sa raison, avec toute sa clarté d’esprit; +car les facultés de l’âme et du cœur sont encore inattaquées... Si +elle a vécu, monsieur, elle a causé la mort de son mari, de sa mère, +qui n’ont pas pu supporter de pareilles crises... Hélas! monsieur... +ce que je vous dis là n’est rien! Toutes les fonctions naturelles sont +perverties, et la médecine peut seule vous expliquer les étranges +aberrations des organes... Et c’est dans cet état que j’ai dû l’amener +de province à Paris, en 1829; car les deux ou trois médecins célèbres +de Paris à qui je me suis adressé, Desplein, Bianchon et Haudry, +tous ont cru qu’on voulait les mystifier. Le magnétisme était alors +très-énergiquement nié par les académies; et sans mettre la bonne foi +des médecins de la province et la mienne en doute, ils supposaient une +inobservation, ou si vous voulez, une exagération assez commune dans +les familles ou chez les malades. Mais ils ont été forcés de changer +d’avis, et c’est à ces phénomènes que sont dues les recherches faites +dans ces derniers temps sur les maladies nerveuses, car ils ont classé +cet état bizarre dans les _névroses_. La dernière consultation que ces +messieurs ont faite a eu pour résultat de supprimer la médecine; ils +ont décidé qu’il fallait suivre la nature, l’étudier; et, depuis, je +n’ai plus eu qu’un médecin, le dernier est le médecin des pauvres de +ce quartier. Il suffit, en effet, de faciliter les douleurs, de les +pallier, puisqu’on n’en connaît pas les causes. + +Ici le vieillard s’arrêta comme oppressé de cette épouvantable +confidence. + +—Depuis cinq ans, reprit-il, ma fille vit dans des alternatives de +mieux et de rechutes continuelles; mais aucun phénomène nouveau ne +s’est produit. Elle souffre plus ou moins par le fait de ces attaques +nerveuses si variées que je vous ai brièvement indiquées; mais les +jambes et la perturbation des fonctions naturelles sont constantes. La +gêne où nous sommes, et qui n’a fait que s’accroître, nous a forcés de +quitter l’appartement que j’avais pris, en 1829, dans le quartier du +faubourg du Roule; et comme ma fille ne peut supporter le changement, +que deux fois déjà j’ai failli la perdre en l’emmenant à Paris et en +la transportant du quartier Beaujon ici, j’ai sur-le-champ pris le +logement où je suis, en prévision des malheurs qui n’ont pas tardé +longtemps à fondre sur moi; car, après trente ans de service, l’on m’a +fait attendre le règlement de ma pension jusqu’en 1833. Ce n’est que +depuis six mois que je la touche, et le nouveau gouvernement a joint à +tant de rigueurs celle de ne m’accorder que le minimum. + +Godefroid fit un geste d’étonnement qui demandait une confidence +totale, et le vieillard le comprit ainsi, car il répondit sur-le-champ, +non sans laisser échapper un regard accusateur vers le ciel: + +—Je suis une des mille victimes des réactions politiques. Je cache +un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de l’expérience +ne doivent pas toujours être perdues d’une génération à l’autre, +souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter aux rigueurs +d’aucune politique... Non que je me repente d’avoir fait mon devoir, +ma conscience est parfaitement en repos, mais les pouvoirs aujourd’hui +n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements entre eux, +quoique différents; et si l’on récompense le zèle, c’est l’effet d’une +peur passagère. L’instrument dont on s’est servi, quelque fidèle qu’il +soit, est tôt ou tard entièrement oublié. Vous voyez en moi l’un des +plus fermes soutiens du gouvernement des Bourbons de la branche aînée, +comme je le fus du pouvoir impérial, et je suis dans la misère! Trop +fier pour tendre la main, jamais on ne songera que je souffre des maux +inouïs. Il y a cinq jours, monsieur, le médecin du quartier qui soigne +ma fille, ou, si vous voulez, qui l’observe, m’a dit qu’il était hors +d’état de guérir une maladie dont les formes variaient tous les quinze +jours. Selon lui, les névroses sont le désespoir de la médecine, car +les causes s’en trouvent dans un système inexplorable. Il m’a dit +d’avoir recours à un médecin juif qui passe pour un empirique; mais il +m’a fait observer que c’était un étranger, un Polonais réfugié, que +les médecins sont très-jaloux de quelques cures extraordinaires dont +on parle beaucoup, et que certaines personnes le croient très-savant, +très-habile. Seulement il est exigeant, défiant, il choisit ses +malades, il ne perd pas son temps; enfin, il est... communiste... il +se nomme Halpersohn. Mon petit-fils est allé déjà voir ce médecin +deux fois inutilement, car nous n’avons pas encore eu sa visite, je +comprends pourquoi!... + +—Pourquoi? dit Godefroid. + +—Oh! mon petit-fils, qui a seize ans, est encore plus mal vêtu +que je ne le suis; et, le croiriez-vous, monsieur, je n’ose pas me +présenter chez ce médecin: ma mise est trop peu d’accord avec ce +qu’on attend d’un homme de mon âge, sérieux comme je le suis. S’il +voit le grand-père dénué comme le voilà, lorsque le petit-fils s’est +montré tout aussi mal, le médecin donnera-t-il à ma fille les soins +nécessaires? Il agira comme on agit avec les pauvres... Et pensez, mon +cher monsieur, que j’aime ma fille pour toutes les douleurs qu’elle +m’a faites, de même que je l’aimais jadis pour toutes les félicités +qu’elle me prodiguait. Elle est devenue angélique. Hélas! ce n’est +plus qu’une âme, une âme qui rayonne sur son fils et sur moi; le corps +n’existe plus, car elle a vaincu la douleur... Jugez quel spectacle +pour un père! Le monde pour ma fille, c’est sa chambre! il y faut des +fleurs qu’elle aime; elle lit beaucoup; et, quand elle a l’usage de +ses mains, elle travaille comme une fée... Elle ignore la profonde +misère dans laquelle nous sommes plongés... Aussi notre existence +est-elle si bizarre que nous ne pouvons admettre personne chez nous... +Me comprenez-vous bien, monsieur? Devinez-vous qu’un voisin est +impossible? Je lui demanderais tant de choses que je lui aurais trop +d’obligations, et il me serait impossible de m’acquitter. D’abord le +temps me manque pour tout: je fais l’éducation de mon petit-fils, et +je travaille tant, tant, monsieur, que je ne dors pas plus de trois ou +quatre heures par nuit. + +—Monsieur, dit Godefroid en interrompant le vieillard qu’il avait +écouté patiemment, en l’observant avec une douloureuse attention, je +serai votre voisin, et je vous aiderai... + +Le vieillard laissa échapper un geste de fierté, d’impatience même, car +il ne croyait à rien de bon des hommes. + +—Je vous aiderai, reprit Godefroid en prenant les mains au vieillard +et les lui serrant avec une pieuse affection; mais comme je puis vous +aider... Écoutez-moi. Que comptez-vous faire de votre petit-fils? + +—Il va bientôt entrer à l’Ecole de droit, car il prendra la carrière +du Palais. + +—Votre petit-fils vous coûtera six cents francs par an alors... + +Le vieillard garda le silence. + +—Moi, dit Godefroid en continuant après une pause, je n’ai rien, mais +je puis beaucoup; je vous aurai le médecin juif! Et si votre fille est +guérissable, elle sera guérie. Nous trouverons le moyen de récompenser +cet Halpersohn. + +—Oh! si ma fille était guérie, je ferais un sacrifice que je ne puis +faire qu’une fois! s’écria le vieillard. Je vendrai la poire conservée +pour la soif! + +—Vous garderez la poire... + +—Oh! la jeunesse! la jeunesse!... s’écria le vieillard en branlant +la tête... Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir. Voici l’heure de la +bibliothèque, et comme j’ai vendu tous mes livres, je suis forcé d’y +aller tous les jours pour mes travaux... Je vous tiens compte de ce bon +mouvement que vous venez d’avoir; mais nous verrons si vous m’accordez +les ménagements que je dois demander à mon voisin. Voilà tout ce que +j’attends de vous... + +—Oui, laissez-moi, monsieur, être votre voisin; car, voyez-vous, +Barbet n’est pas homme à subir des non-valeurs pendant longtemps, +et vous pourriez rencontrer un plus mauvais compagnon de misère que +moi... Maintenant je ne vous demande pas de croire en moi, mais de me +permettre de vous être utile... + +—Et dans quel intérêt? s’écria le vieillard qui se disposait à +descendre les marches du cloître des Chartreux par où l’on passait +alors de la grande allée du Luxembourg dans la rue d’Enfer. + +—N’avez-vous donc dans vos fonctions obligé personne? + +Le vieillard regarda Godefroid les sourcils contractés, les yeux +pleins de souvenirs, comme un homme qui compulse le livre de sa vie +en y cherchant l’action à laquelle il pourrait devoir une si rare +reconnaissance, et il se retourna froidement, après un salut empreint +de doute. + +—Allons, pour une première entrevue, il ne s’est pas extrêmement +effarouché, se dit l’Initié. + +Godefroid se rendit aussitôt rue d’Enfer, à l’adresse indiquée par +monsieur Alain, et y trouva le docteur Berton, homme froid et sévère, +qui l’étonna beaucoup en lui assurant l’exactitude de tous les détails +donnés par monsieur Bernard sur la maladie de sa fille; et il obtint +l’adresse d’Halpersohn. + +Ce médecin polonais, devenu depuis si célèbre, demeurait alors à +Chaillot, rue Marbœuf, dans une petite maison isolée, où il occupait le +premier étage. Le général Roman Tarnowicki logeait au rez-de-chaussée, +et les domestiques de ces deux réfugiés habitaient les combles de +ce petit hôtel, qui n’avait qu’un étage. Godefroid ne vit pas cette +fois le docteur, il apprit qu’il était allé assez loin en province, +appelé par un riche malade; mais il fut presque content de ne pas le +rencontrer; car dans sa précipitation, il avait oublié de se munir +d’argent et fut obligé de retourner à l’hôtel de La Chanterie pour en +prendre chez lui. + +Ces courses et le temps de dîner à un restaurant de la rue de l’Odéon +firent atteindre à Godefroid l’heure où il devait entrer en possession +de son logement, au boulevard du Mont-Parnasse. Rien n’était plus +misérable que le mobilier avec lequel madame Vauthier avait garni les +deux chambres. Il semblait que cette femme eût pour habitude de louer +des logements qu’on n’habitait pas. Évidemment, le lit, les chaises, +les tables, la commode, le secrétaire, les rideaux provenaient de +ventes faites par autorité de justice, où l’usurier les avait gardés +pour son compte, en n’en trouvant pas la valeur intrinsèque, cas assez +fréquent. + +Madame Vauthier, les poings sur les hanches, attendait des +remercîments; elle prit donc le sourire de Godefroid pour un sourire de +surprise. + +—Ah! je vous ai choisi tout ce que nous avons de plus beau, mon cher +monsieur Godefroid, dit-elle d’un air triomphant... Voilà de jolis +rideaux de soie et un lit en acajou _qui n’est pas piqué des vers_!... +il a appartenu au prince de Wissembourg, et vient de son hôtel. Quand +il a quitté la rue Louis-le-Grand, en 1809, j’étais fille de cuisine +chez lui... De là, je suis entrée pour lors chez mon propriétaire. + +Godefroid arrêta le flux des confidences en payant son mois d’avance et +donna, d’avance aussi, les six francs qu’il devait à madame Vauthier +pour qu’elle fît son ménage. En ce moment il entendit aboyer, et s’il +n’avait pas été prévenu par monsieur Bernard, il aurait pu croire que +son voisin gardait un chien chez lui. + +—Est-ce que ce chien-là jappe la nuit?... + +—Oh! soyez tranquille, monsieur, prenez patience, il n’y a plus que +cette semaine à souffrir. Monsieur Bernard ne pourra pas payer son +terme et il sera mis dehors... Mais c’est des gens bien singuliers, +allez! Je n’ai jamais vu leur chien. Ce chien est des mois, qu’est-ce +que je dis des mois? des six mois sans qu’on l’entende! c’est à croire +qu’ils n’ont pas de chien. Cet animal ne quitte pas la chambre de la +dame... Il y a une dame bien malade, allez! Elle n’est pas sortie de +sa chambre depuis qu’elle est entrée... Le vieux monsieur Bernard +travaille beaucoup, et son fils aussi, qui est externe au collége +Louis-le-Grand, où il achève sa philosophie, à seize ans! C’est crâne, +çà! mais aussi ce petit môme travaille comme un enragé!..... Vous allez +les entendre déménager les fleurs qui sont chez la dame, car ils ne +mangent que du pain, le grand-père et le petit-fils, mais ils achètent +des fleurs et des friandises pour la dame... Il faut que cette dame +soit bien mal, pour ne pas être sortie d’ici depuis qu’elle y est +entrée; et, à entendre monsieur Berton, le médecin qui vient la voir, +elle n’en sortira que les pieds en avant. + +—Et que fait-il, ce monsieur Bernard? + +—C’est un savant, à ce qu’il paraît; car il écrit, il va travailler +aux bibliothèques, et monsieur lui prête de l’argent sur ce qu’il +compose. + +—Qui! monsieur? + +—Mon propriétaire, monsieur Barbet, l’ancien libraire, il était établi +depuis seize ans. C’est un Normand qui vendait de la salade dans les +rues et qui s’est mis bouquiniste, en 1818, sur les quais, puis il a +eu une petite boutique, et il est maintenant bien riche... C’est une +manière de juif qui fait trente-six métiers, puisqu’il était comme +associé avec l’Italien qui a bâti cette baraque pour loger des vers à +soie... + +—Ainsi cette maison est le refuge des auteurs malheureux? dit +Godefroid. + +—Est-ce que monsieur aurait le malheur d’en être un? demanda la veuve +Vauthier. + +—Je n’en suis qu’au début, répondit Godefroid. + +—Oh! mon cher monsieur, pour le mal que je vous veux, restez-en là... +Journaliste, par exemple, je ne dis pas... + +Godefroid ne put s’empêcher de rire, et il souhaita le bonsoir à cette +cuisinière qui, sans le savoir, représentait la bourgeoisie. En se +couchant dans cette affreuse chambre carrelée en briques rouges qui +n’avaient pas seulement été mises en couleur, et tendue d’un papier +à sept sous le rouleau, Godefroid regretta non-seulement son petit +appartement de la rue Chanoinesse, mais encore la société de madame +de La Chanterie. Il sentit en son âme un grand vide. Il avait déjà +pris des habitudes d’esprit, et il ne se souvint pas d’avoir éprouvé +de pareils regrets pour quoi que ce soit de sa vie antérieure. Cette +comparaison si courte fut d’un effet prodigieux sur son âme; il comprit +que nulle vie ne pouvait valoir celle qu’il voulait embrasser, et sa +résolution de devenir un émule du bon père Alain fut inébranlable. Sans +avoir la vocation, il eut la volonté. + +Le lendemain, Godefroid, habitué par sa nouvelle vie à se lever de +très-grand matin, vit par sa fenêtre un jeune homme d’environ dix-sept +ans, vêtu d’une blouse, qui revenait sans doute d’une fontaine publique +en tenant une cruche pleine d’eau dans chaque main. La figure de ce +jeune homme, qui ne se savait pas vu, laissait paraître ses sentiments, +et jamais Godefroid n’avait rien observé de si naïf, mais aussi rien +de si triste. Les grâces de la jeunesse étaient comprimées par la +misère, par l’étude et par de grandes fatigues physiques. Le petit-fils +de monsieur Bernard était remarquable par un teint d’une excessive +blancheur, que rehaussaient encore des cheveux très-bruns. Il fit +trois voyages; au dernier, il vit décharger une voie de bois neuf +que Godefroid avait demandée la veille, car l’hiver tardif de 1838 +commençait à se faire sentir, et il avait neigé légèrement pendant la +nuit. + +Népomucène, qui venait de commencer sa journée en allant chercher ce +bois, sur lequel madame Vauthier avait prélevé largement sa redevance, +causait avec le jeune homme, en attendant que le scieur lui eût fourni +la charge qu’il allait monter. Il était facile de deviner que le froid +venu subitement causait des inquiétudes au petit-fils de monsieur +Bernard, et que la vue de ce bois, autant que le ciel grisâtre, lui +rappelait la nécessité de faire sa provision. Mais tout à coup le jeune +homme, comme s’il se fût reproché de perdre un temps précieux, reprit +ses deux cruches et rentra précipitamment dans la maison. Il était en +effet sept heures et demie, et en les entendant sonner à la cloche +du couvent de la Visitation, il songea qu’il fallait être au collége +Louis-le-Grand à huit heures et demie. + +Au moment où le jeune homme rentra, Godefroid allait ouvrir à madame +Vauthier qui venait apporter du feu à son nouveau locataire, en sorte +que Godefroid fut témoin d’une scène qui eut lieu sur le palier. Un +jardinier du voisinage, après avoir sonné plusieurs fois à la porte de +monsieur Bernard, sans avoir fait venir personne, car sa sonnette était +enveloppée de papier, eut une dispute assez grossière avec le jeune +homme en lui demandant de l’argent dû pour la location des fleurs qu’il +fournissait. Comme ce créancier élevait la voix, monsieur Bernard parut. + +—Auguste, dit-il à son petit-fils, habille-toi, l’heure d’aller au +collége est venue. + +Il prit les deux cruches et les rentra dans la première pièce de son +appartement où se voyaient des fleurs dans des jardinières, puis il +ferma la porte et revint parler au jardinier. La porte de Godefroid +était ouverte, car Népomucène avait commencé ses voyages et entassait +le bois dans la première pièce. Le jardinier s’était tu devant monsieur +Bernard qui, vêtu d’une robe de chambre en soie couleur violette, +boutonnée jusqu’au menton, avait un air imposant. + +—Vous pouvez bien nous demander ce que nous vous devons sans crier, +dit monsieur Bernard. + +—Soyez juste, mon cher monsieur, dit le jardinier; vous deviez me +payer toutes les semaines, et voilà trois mois, dix semaines, que +je n’ai rien reçu, et vous me devez cent vingt francs. Nous sommes +habitués à louer nos fleurs à des gens riches qui nous donnent notre +argent dès que nous le demandons, et voilà cinq fois que je viens. Nous +avons nos loyers à payer, nos ouvriers, et je ne suis guère plus riche +que vous. Ma femme, qui vous donnait du lait et des œufs, ne viendra +pas non plus ce matin: vous lui devez trente francs, et elle aime mieux +ne pas venir que de vous tourmenter, car elle est bonne, ma femme! si +on l’écoutait, le commerce ne serait pas possible. C’est pour cela que +moi qui n’entends pas de cette oreille-là, vous comprenez... + +En ce moment, Auguste sortit, vêtu d’un méchant petit habit vert et +d’un pantalon en drap de même couleur, d’une cravate noire et de bottes +usées. Ces vêtements, quoique soigneusement brossés, accusaient une +détresse arrivée au dernier degré, car ils étaient trop courts et trop +étroits; en sorte que l’étudiant semblait devoir les faire craquer +au moindre mouvement. Les coutures devenues blanches, les contours +recroquevillés, les boutonnières crevées, malgré les raccommodages, +y montraient aux yeux les moins exercés les ignobles stigmates de +l’indigence. Cette livrée contrastait avec la jeunesse d’Auguste, qui +s’en alla, mordant un morceau de pain rassis, où ses belles et fortes +dents laissaient leur empreinte. Il déjeunait ainsi pendant le trajet +du boulevard Mont-Parnasse à la rue Saint-Jacques, tout en tenant +ses livres et ses papiers sous le bras, et coiffé d’une casquette +aussi trop petite pour sa forte tête, d’où s’échappait sa magnifique +chevelure noire. + +En passant devant son grand-père, il échangea, mais rapidement, un +regard d’une effroyable tristesse; car il le voyait aux prises avec +une difficulté presque insurmontable, et dont les conséquences étaient +terribles. Pour laisser place à l’élève de philosophie, le jardinier +se recula jusqu’à la porte de Godefroid; et au moment où cet homme +se trouvait sur la porte, Népomucène, chargé de bois, embarrassa le +palier, en sorte que le créancier recula jusqu’à la fenêtre. + +—Monsieur Bernard, cria la veuve Vauthier, croyez-vous que monsieur +Godefroid ait loué son logement pour que vous y teniez vos séances? + +—Pardon, madame, répondit le jardinier, le carré s’est trouvé plein... + +—Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Cartier, dit la veuve. + +—Restez! s’écria Godefroid, en s’adressant au jardinier. Et vous, +mon cher voisin, ajouta-t-il en regardant monsieur Bernard, que cette +injure atroce trouvait insensible, s’il vous convient de vous expliquer +dans cette chambre avec votre jardinier, venez-y. + +Le grand vieillard, hébété de douleur, jeta sur Godefroid un coup d’œil +qui contenait mille remercîments. + +—Quant à vous, ma chère madame Vauthier, ne soyez pas si rude pour +monsieur, qui d’abord est un vieillard et à qui vous avez l’obligation +de me voir loger ici. + +—Ah bah! s’écria la veuve. + +—Puis, si les gens qui ne sont pas riches ne s’aident pas entre eux, +qui donc les aidera? Laissez-nous, madame Vauthier, je soufflerai mon +feu moi-même. Voyez à faire mettre mon bois dans votre cave, je crois +que vous en aurez bien soin. + +Madame Vauthier disparut; car Godefroid, en lui donnant le bois à +serrer, venait de donner pâture à son avidité. + +—Entrez par ici, messieurs, dit Godefroid, qui fit un signe au +jardinier en présentant deux chaises au débiteur et au créancier. + +Le vieillard conversa debout, mais le jardinier s’assit. + +—Voyons, mon cher, les riches ne payent pas aussi régulièrement +que vous le dites, et il ne faut pas tourmenter un digne homme pour +quelques louis. Monsieur touche sa pension tous les six mois, et il ne +peut pas vous faire une délégation pour une si misérable somme; mais +moi j’avancerai l’argent, si vous le voulez absolument. + +—Monsieur Bernard a touché l’argent de sa pension, il y a vingt jours +environ, et il ne m’a pas payé... Je serais fâché de lui faire de la +peine... + +—Comment, vous lui fournissez des fleurs depuis... + +—Oui, monsieur, depuis six ans, et il m’a toujours bien payé. + +Monsieur Bernard, qui prêtait l’oreille à tout ce qui se passait chez +lui, sans écouter cette discussion, entendit des cris à travers les +cloisons, et il s’en alla tout effrayé, sans dire mot. + +—Allons! allons, mon brave homme, apportez de belles fleurs, vos plus +belles fleurs, ce matin même, à monsieur Bernard, et que votre femme +envoie de bons œufs et du lait; je vous payerai ce soir, monsieur. + +Cartier regarda singulièrement Godefroid. + +—Vous en savez sans doute plus que madame Vauthier, qui m’a fait +prévenir de me dépêcher, si je voulais être payé, dit-il. Ni elle, ni +moi, monsieur, nous ne pouvons nous expliquer pourquoi des gens qui +mangent du pain, qui ramassent des épluchures de légumes, des restes +de carottes, de navets et de pommes de terre au coin des portes des +restaurateurs... oui, monsieur, j’ai surpris le petit avec un vieux +cabas qu’il emplissait... eh bien! pourquoi ces gens-là dépensent près +de cent francs par mois de fleurs... On dit que le vieux n’a que trois +mille francs de pension. + +—En tout cas, répliqua Godefroid, ce n’est pas à vous à trouver +mauvais qu’ils se ruinent en fleurs. + +—Oui, monsieur, pourvu que je sois payé. + +—Apportez-moi votre mémoire. + +—Très-bien, monsieur... dit le jardinier avec une teinte de respect. +Monsieur veut sans doute voir la dame cachée... + +—Allons! mon cher ami, vous vous oubliez! répliqua sèchement +Godefroid. Retournez chez vous, choisissez vos plus belles fleurs pour +remplacer celles que vous devez reprendre. Si vous pouvez me donner à +moi de bonne crème et des œufs frais, vous aurez ma pratique et j’irai +voir ce matin votre établissement. + +—C’est un des plus beaux de Paris, monsieur, et j’expose au +Luxembourg. Mon jardin, qui a trois arpents, est situé sur le +boulevard, derrière le jardin de la Grande-Chaumière. + +—Bien, monsieur Cartier. Vous êtes, à ce que je vois, plus riche que +je ne le suis... Ayez donc des égards pour nous, car qui sait si nous +n’aurons pas quelque besoin les uns des autres? + +Le jardinier sortit, fort inquiet de ce que pouvait être Godefroid. + +—J’ai pourtant été comme cela! se dit Godefroid en soufflant son +feu. Quel admirable représentant du bourgeois d’aujourd’hui: commère, +curieux, dévoré d’égalité, jaloux de la pratique, furieux de ne pas +savoir pourquoi un pauvre malade reste dans sa chambre sans se montrer, +et cachant sa fortune, vaniteux au point de la découvrir pour pouvoir +se mettre au-dessus de son voisin. Cet homme doit être au moins +lieutenant dans sa compagnie. Avec quelle facilité se joue à toutes +les époques la scène de monsieur Dimanche! Encore un instant et je me +faisais un ami du sieur Cartier. + +Le grand vieillard interrompit ce soliloque de Godefroid qui prouve +combien ses idées étaient changées depuis quatre mois. + +—Pardon, mon voisin, dit-il d’une voix troublée, je vois que vous +venez de renvoyer le jardinier satisfait, car il m’a salué poliment. En +vérité, jeune homme, la Providence semble vous avoir envoyé exprès ici, +pour nous, au moment même où nous succombions. Hélas! une indiscrétion +de cet homme vous a fait deviner bien des choses. Il est vrai que j’ai +touché le semestre de ma pension il y a quinze jours, mais j’avais des +dettes plus pressantes que celles-là, et il a fallu réserver la somme +de notre loyer, sous peine d’être chassés d’ici. Vous à qui j’ai confié +l’état dans lequel est ma fille et qui l’avez entendue... + +Il regarda d’un air inquiet Godefroid, qui fit un signe affirmatif. + +—Eh bien! jugez si ce ne serait pas le coup de la mort... car il +faudrait la mettre dans un hôpital... Mon petit-fils et moi, nous +redoutions cette matinée, et ce n’était pas Cartier que nous craignions +le plus, mais le froid... + +—Mon cher monsieur Bernard, j’ai du bois, prenez-en, reprit Godefroid. + +—Comment, s’écria le vieillard, reconnaître jamais de tels services?... + +—En les acceptant sans façon, répliqua vivement Godefroid, et en +m’accordant toute confiance. + +—Mais quels sont mes droits à tant de générosité? demanda monsieur +Bernard redevenant défiant. Ma fierté, celle de mon petit-fils, +sont vaincues! s’écria-t-il, car nous sommes déjà descendus à des +explications avec les deux ou trois créanciers que nous avons. Les +malheureux n’ont pas de créanciers; il faut, pour en avoir, une +certaine splendeur extérieure que nous avons perdue... Mais je n’ai pas +encore abdiqué mon bon sens, ma raison... ajouta-t-il comme s’il se fût +parlé à lui-même. + +—Monsieur, répondit sérieusement Godefroid, le récit que vous m’avez +fait hier tirerait des larmes à un usurier. + +—Non, non, car Barbet, ce libraire, notre propriétaire, spécule sur ma +misère et la fait espionner par cette Vauthier, son ancienne servante... + +—Comment peut-il spéculer sur vous? demanda Godefroid. + +—Je vous dirai cela plus tard, répondit le vieillard. Ma fille peut +avoir froid, et puisque vous le permettez, je suis dans une situation à +recevoir l’aumône de mon plus cruel ennemi... + +—Je vais vous porter du bois, dit Godefroid qui traversa le palier en +tenant une dizaine de bûches qu’il déposa dans la première pièce de +l’appartement du vieillard. + +Monsieur Bernard en avait pris autant, et quand il vit cette petite +provision de bois, il ne put réprimer le sourire niais et quasiment +imbécile par lequel les gens sauvés d’un danger mortel, et qui leur +semble inévitable, expriment leur joie, car il y a de la terreur encore +dans cette joie. + +—Acceptez tout de moi, mon cher monsieur Bernard, sans aucune +défiance, et quand votre fille sera sauvée, quand vous serez heureux, +je vous expliquerai tout; mais jusque-là laissez-moi faire... Je suis +allé chez le médecin juif, et malheureusement Halpersohn est absent; il +ne revient que dans deux jours... + +En ce moment une voix qui parut être à Godefroid et qui réellement +était d’un timbre frais et mélodieux, cria: —Papa! papa! sur deux +notes expressives. + +En parlant au vieillard, Godefroid avait déjà remarqué, dans les +rainures de la porte qui faisait face à la porte d’entrée, les lignes +blanches d’une peinture soignée qui révélaient de grandes différences +entre la chambre de la malade et les autres pièces de ce logement; mais +sa curiosité si vivement excitée fut alors portée au plus haut degré, +sa mission de bienfaisance n’était plus qu’un prétexte, le but fut de +voir la malade. Il se refusait à croire qu’une créature douée d’une +semblable voix pût être un objet de dégoût. + +—Vous vous donnez vraiment trop de peine, papa!... disait la voix. +Pourquoi ne pas avoir plus de domestiques que vous n’en avez... à votre +âge!... Mon Dieu!... + +—Tu sais bien, ma chère Vanda, que je ne veux pas que d’autres que ton +fils et moi te servent. + +Ces deux phrases que Godefroid entendit à travers la porte, ou plutôt +devina, car une portière étouffait les sons, lui fit pressentir la +vérité. La malade, entourée de luxe, devait ignorer la situation réelle +de son père et de son fils. La douillette de soie de monsieur Bernard, +les fleurs et sa conversation avec Cartier avaient déjà donné quelques +soupçons à Godefroid qui restait là, presque hébété de ce prodige +d’amour paternel. Le contraste entre la chambre de la malade telle +qu’il se la figurait et le reste, était d’ailleurs étourdissant. Qu’on +en juge! + +Par la porte de la troisième chambre, que le vieillard avait laissée +entr’ouverte, Godefroid aperçut deux couchettes jumelles en bois +peint comme les couchettes des pensions infimes, et garnies d’une +paillasse et d’un petit matelas mince, sur lesquels il n’y avait qu’une +couverture. Un petit poêle en fonte, pareil à ceux sur le couvercle +desquels les portiers font leur cuisine, et au bas duquel se voyait une +dizaine de mottes, eût expliqué le dénûment de monsieur Bernard sans +les autres détails tout à fait en harmonie avec cet horrible poêle. + +En avançant d’un pas, Godefroid vit la poterie des plus pauvres +ménages: des jattes en terre vernie où nageaient des pommes de terre +dans de l’eau sale. Deux tables en bois noirci, chargées de papiers, +de livres, et placées devant la croisée qui donnait rue Notre-Dame +des Champs, indiquaient les occupations nocturnes du père et du fils. +Il y avait sur les deux tables deux chandeliers en fer battu comme en +ont les pauvres, et dans lesquels Godefroid aperçut des chandelles du +moindre prix, c’est-à-dire de celles dont la livre se compose de huit +chandelles. + +Sur une troisième table, qui servait de table de cuisine, brillaient +deux couverts et une petite cuiller en vermeil, des assiettes, un bol, +des tasses en porcelaine de Sèvres, un double couteau de vermeil et +d’acier dans son écrin, enfin la vaisselle de la malade. + +Le poêle était allumé, l’eau contenue dans le fourneau fumait +faiblement. Une armoire en bois peint contenait sans doute le linge et +les effets de la fille de monsieur Bernard; car sur le lit du père, il +vit l’habillement qu’il lui avait vu la veille posé en travers en façon +de couvre-pied. + +D’autres hardes, placées de la même manière sur le lit du petit-fils, +faisaient présumer que toute leur garde-robe était là; car, sous le +lit, Godefroid aperçut des chaussures. Le carreau, balayé sans doute +rarement, ressemblait à celui des classes dans les pensionnats. Un pain +de six livres entamé se voyait sur une planche au-dessus de la table. +Enfin c’était la misère à son dernier période, la misère parfaitement +organisée, avec la froide décence du parti pris de la supporter; la +misère hâtée qui veut, qui doit et qui ne peut pas tout faire chez +elle, et qui alors intervertit les usages de tous ses pauvres meubles. +Aussi une odeur forte et nauséabonde s’exhalait-elle de cette pièce, +rarement nettoyée. + +L’antichambre, où se trouvait Godefroid, était au moins convenable, et +il devina qu’elle servait à cacher les horreurs de celle où demeuraient +le petit-fils et le grand-père. Cette antichambre, tendue d’un papier +quadrillé dans le genre écossais, était garnie de quatre chaises +en noyer, d’une petite table, et ornée de la gravure en couleur du +portrait de l’Empereur, fait par Horace Vernet; du portrait de Louis +XVIII, de celui de Charles X et du prince Poniatowski, sans doute l’ami +du beau-père de monsieur Bernard. La fenêtre était décorée de rideaux +en calicot bordés de bandes rouges et à franges. + +Godefroid, qui surveillait Népomucène, l’entendant monter une charge de +bois, lui fit signe de la décharger tout doucement dans l’antichambre +de monsieur Bernard, et, par une attention qui prouvait quelques +progrès chez l’Initié, il ferma la porte du taudis pour que le garçon +de la veuve Vauthier ne sût rien de la misère du vieillard. + +L’antichambre était alors encombrée de trois jardinières pleines des +plus magnifiques fleurs, deux oblongues et une ronde, toutes trois en +bois de palissandre, et d’une grande élégance; aussi Népomucène ne +put-il s’empêcher de dire, après avoir posé son bois sur le carreau: + +—Est-ce gentil!... Ça doit-il coûter cher!... + +—Jean! ne faites donc pas tant de bruit!... cria monsieur Bernard. + +—Entendez-vous? dit Népomucène à Godefroid. Il est _toqué_ pour sûr, +le vieux bonhomme!... + +—Sais-tu comment tu seras à son âge?... + +—Oh! que oui! je le sais! répondit Népomucène. Je serai dans un +sucrier. + +—Dans un sucrier?... + +—Oui, l’on aura sans doute fait du noir avec mes os. J’ai vu les +charretiers des raffineurs assez souvent à Montsouris venir chercher +du noir pour leurs fabriques; et ils m’ont dit qu’ils en employaient à +faire le sucre. + +Et il alla chercher une autre charge de bois, après cette réponse +philosophique. + +Godefroid tira discrètement la porte de monsieur Bernard et le laissa +seul avec sa fille. Madame Vauthier, qui pendant ce temps avait +fait le déjeuner de son nouveau locataire, vint le servir, aidée de +Félicité. Godefroid, plongé dans ses réflexions, regardait le feu de +sa cheminée. Il était absorbé par la contemplation de cette misère qui +contenait tant de misères différentes, mais où il entrevoyait aussi les +joies ineffables des mille triomphes remportés par l’amour filial et +paternel. C’était comme des perles semées sur de la bure. + +—Quels romans, parmi les plus célèbres, valent ces réalités! se +disait-il. Quelle belle vie que celle où l’on épouse de pareilles +existences?... où l’âme en pénètre les causes et les effets en y +remédiant, en calmant les douleurs, en aidant au bien?... Aller +ainsi s’incarner au malheur, s’initier à de tels intérieurs! Agir +perpétuellement dans les drames renaissants dont la peinture nous +charme chez les auteurs célèbres... Je ne croyais pas que le Bien fût +plus piquant que le Vice. + +—Monsieur est-il content?... demanda madame Vauthier qui, aidée de +Félicité, venait d’apporter la table près de Godefroid. + +Godefroid aperçut alors une excellente tasse de café au lait, +accompagnée d’une omelette fumante, de beurre frais et de petits radis +roses. + +—Où diable avez-vous pêché des radis?... demanda Godefroid. + +—Ils m’ont été donnés par monsieur Cartier, répondit-elle, j’en ai +fait hommage à monsieur. + +—Et que me demandez-vous pour un déjeuner pareil, tous les jours? dit +Godefroid. + +—Dame! monsieur, soyez juste; il est bien difficile de vous le fournir +pour moins de trente sous. + +—Va pour trente sous! dit Godefroid; mais d’où vient qu’on ne demande +que quarante-cinq francs par mois pour le dîner, à côté d’ici, chez +madame Machillot, ce qui fait trente sous par jour?... + +—Oh! quelle différence, monsieur, de préparer à dîner pour quinze +personnes, ou de vous aller chercher tout ce qu’il faut pour un +déjeuner! Voyez! un petit pain, des œufs, du beurre, allumer le feu, +du sucre, du lait, du café... Songez qu’on vous demande seize sous +pour une simple tasse de café au lait sur la place de l’Odéon, et vous +donnez un ou deux sous au garçon!... Ici, vous n’avez aucun embarras; +vous déjeunez chez vous en pantoufles. + +—Allons, c’est bien, répondit Godefroid. + +—Sans madame Cartier, qui me fournit le lait et les œufs, les herbes, +je ne m’en tirerais pas. Faut aller voir leur établissement, monsieur. +Ah! c’est une belle chose! Ils occupent cinq garçons jardiniers, +et Népomucène y va tirer de l’eau tout l’été; on me le loue pour +arroser... Ils font beaucoup d’argent avec les melons et les fraises... +Il paraît que monsieur s’intéresse beaucoup à monsieur Bernard?... +demanda d’une voix douce la veuve Vauthier, car pour répondre comme +cela de leurs dettes... Monsieur ne sait peut-être pas tout ce +qu’ils doivent... Il y a la dame du cabinet de lecture de la place +Saint-Michel qui vient tous les trois ou quatre jours pour trente +francs, et elle en a bien besoin. Dieu de Dieu! lit-elle, cette pauvre +dame malade! Elle lit, elle lit! Enfin, à deux sous le volume, trente +francs en trois mois... + +—C’est cent volumes par mois! dit Godefroid... + +—Ah! voilà le vieux qui va chercher la crème et le petit pain de +madame!... reprit la veuve Vauthier. C’est pour le thé, car elle ne vit +que de thé cette dame! elle en prend deux fois par jour, et deux fois +par semaine il lui faut des douceurs... Elle est friande! Le vieux lui +achète des gâteaux, des pâtés de chez le pâtissier de la rue de Bussy. +Oh! quand il s’agit d’elle, il ne regarde à rien. Il dit que c’est sa +fille!... Plus souvent qu’on fait tout ce qu’il fait, à son âge, pour +sa fille!... Il s’extermine, lui et son Auguste, pour elle... Monsieur +est-il comme moi? Je donnerais bien vingt francs pour la voir. Monsieur +Berton dit que c’est un monstre, une chose à montrer pour de l’argent. +Ils ont bien fait de venir dans un quartier comme le nôtre, où il +n’y a point de monde... Comme ça, monsieur compte dîner chez madame +Machillot?... + +—Oui, je compte aller m’arranger là... + +—Monsieur, ce n’est pas pour vous détourner de cette intention; mais, +gargote pour gargote, vous feriez mieux d’aller dîner rue de Tournon; +vous ne seriez point engagé pour un mois et vous auriez un meilleur +ordinaire... + +—Où, rue de Tournon? + +—Chez le successeur de la mère Girard... C’est là que vont souvent ces +messieurs d’en haut, et ils sont contents, mais contents comme il n’est +pas possible. + +—Eh bien, mère Vauthier, je suivrai votre conseil et j’irai dîner là... + +—Mon cher monsieur, dit la concierge enhardie par l’air de bonhomie +que Godefroid prenait avec intention, là, sérieusement, est-ce que +vous seriez assez _jobard_ pour vouloir payer les dettes de monsieur +Bernard!... Ça me ferait bien du chagrin; car, songez, mon brave +monsieur Godefroid, qu’il a bien près de soixante-dix ans, qu’après +lui, bernique! plus de pension. Et avec quoi serez-vous remboursé?... +Les jeunes gens sont bien imprudents! Savez-vous qu’il doit plus de +mille écus? + +—Et à qui? demanda Godefroid. + +—Oh! à qui? ce n’est pas mes affaires, répondit mystérieusement la +Vauthier; suffit qu’il les doit, et, entre nous, il n’est pas à la +noce, il ne trouvera pas un liard de crédit dans le quartier, à cause +de cela... + +—Mille écus! répéta Godefroid; ah! soyez bien tranquille, si j’avais +mille écus, je ne serais pas votre locataire. Moi, voyez-vous, je ne +puis pas voir la souffrance des autres, et pour quelques cents francs +que ça me coûtera, je saurai que mon voisin, un homme en cheveux +blancs! a du pain et du bois... Que voulez vous! on perd cela souvent +aux cartes... Mais trois mille francs... y pensez-vous, bon Dieu!... + +La mère Vauthier, trompée par la feinte franchise de Godefroid, laissa +paraître sur son visage douceâtre un rire de satisfaction qui confirma +les soupçons du locataire. Godefroid fut persuadé que cette vieille +était le complice d’une trame ourdie contre le pauvre monsieur Bernard. + +—C’est singulier, monsieur, quelles imaginations on se fourre dans la +tête! Vous allez me dire que je suis bien curieuse! mais en vous voyant +hier causant avec monsieur Bernard, je me suis figuré que vous étiez +commis de librairie, car c’est ici le quartier. J’ai logé un prote +d’imprimerie, que son imprimerie était rue de Vaugirard, et il avait le +même nom que vous... + +—Qu’est-ce que cela vous fait, mon état? dit Godefroid. + +—Bah! que vous me le disiez, que vous ne me le disiez pas, reprit la +Vauthier, je le saurai toujours... Voilà monsieur Bernard, par exemple, +eh bien! pendant dix-huit mois je n’ai rien su de ce qu’il était; mais +le dix-neuvième mois j’ai fini par découvrir qu’il avait été magistrat, +juge ou n’importe quoi dans la justice, et qu’il écrit là-dessus... +Qu’y gagne-t-il? Je le dis! Et s’il me l’avait confié, je me tairais. +Voilà! + +—Je ne suis pas encore commis libraire, mais je le serai peut-être +bientôt. + +—Là, je m’en doutais, dit vivement la veuve Vauthier en se retournant +et quittant le lit qu’elle faisait pour avoir un prétexte de rester +avec son locataire. Vous êtes venu pour couper l’herbe sous le pied +à... Bon! un _homme_ averti en vaut deux... + +—Halte-là, s’écria Godefroid en se mettant entre la Vauthier et la +porte. Voyons, quel intérêt vous donne-t-on là-dedans? + +—Tiens! tiens! reprit la vieille en guignant Godefroid, vous êtes +fièrement malin, tout de même! + +Elle alla fermer la porte de la première pièce au verrou, puis elle +revint s’asseoir sur une chaise devant le feu. + +—Ma parole d’honneur, comme je m’appelle Vauthier, je vous ai pris +pour un étudiant, jusqu’à ce que je vous ai vu donnant votre bois +au père Bernard. Ah! vous êtes un finaud! Nom d’une pipe, êtes-vous +comédien?... je vous prenais pour un _jobard_! Voyons, m’assurez-vous +mille francs? Aussi vrai que le jour nous éclaire, mon vieux Barbet et +monsieur Métivier m’ont promis cinq cents francs pour veiller au grain. + +—Eux! cinq cents francs!... Allons donc! s’écria Godefroid, deux cents +tout au plus, la mère, et encore _promis_... et vous ne les assignerez +pas!... Si vous me mettiez à même d’avoir l’affaire qu’ils veulent +faire avec monsieur Bernard, moi je donnerais quatre cents francs!... +Voyons, où en sont-ils? + +—Mais ils ont donné quinze cents francs sur l’ouvrage, et le vieux a +reconnu devoir mille écus... Ils lui ont lâché cela cent francs à cent +francs... en s’arrangeant pour le laisser dans la misère... C’est eux +qui lui déchaînent les créanciers, ils ont envoyé pour sûr Cartier... + +Là, Godefroid, par un regard plein d’une ironique perspicacité jeté sur +la Vauthier, lui fit voir qu’il comprenait le rôle qu’elle jouait au +profit de son propriétaire. + +Cette phrase fut un double trait de lumière pour lui, car la scène +assez singulière qui s’était passée entre le jardinier et lui +s’expliquait aussi. + +—Oh! reprit-elle, ils le tiennent; car où trouvera-t-il jamais +mille écus! Ils comptent lui offrir cinq cents francs le jour où il +leur remettra l’ouvrage, et cinq cents francs par chaque volume mis +en vente... L’affaire est faite au nom d’un libraire que ces deux +messieurs ont établi sur le quai des Augustins... + +—Ah! le petit chose? + +—Oui, c’est cela, Morand, l’ancien commis de monsieur... Il paraît +qu’il y a bien de l’argent à gagner? + +—Oh! il y a bien de l’argent à y mettre, répondit Godefroid en faisant +une moue significative. + +On frappa doucement à la porte, et Godefroid, très-heureux de +l’interruption, se leva pour aller ouvrir. + +—Ce qui est dit, est dit, mère Vauthier, fit Godefroid en voyant +monsieur Bernard. + +—Monsieur Bernard, s’écria-t-elle, j’ai une lettre pour vous... + +Le vieillard redescendit quelques marches. + +—Eh! non, je n’ai pas de lettre, monsieur Bernard. Je voulais +seulement vous dire de vous méfier de ce petit jeune homme, c’est un +libraire. + +—Ah! tout s’explique, se dit en lui-même le vieillard. + +Et il revint chez son voisin la physionomie entièrement changée. + +L’expression de froideur calme avec laquelle monsieur Bernard se +montra, contrastait tellement avec l’air affable et ouvert produit par +l’expression de la reconnaissance, que Godefroid fut frappé d’un si +subit changement. + +—Monsieur, pardonnez-moi de venir troubler votre repos; mais depuis +hier vous me comblez, et le bienfaiteur crée des droits à l’obligé. + +Godefroid s’inclina. + +—Moi qui, depuis cinq ans, ai souffert la passion de Jésus-Christ, +tous les quinze jours! Moi qui, pendant trente-six ans, ai représenté +la Société, le Gouvernement, qui étais alors la Vengeance publique, +et qui, vous le devinez, n’avais plus d’illusions... non je n’ai plus +que des douleurs. Eh! bien, monsieur, l’attention que vous avez eue de +fermer la porte du chenil où mon petit-fils et moi nous couchons, cette +petite chose a été pour moi le verre d’eau dont parle Bossuet... Oui, +j’ai retrouvé dans mon cœur... dans ce cœur épuisé, qui ne fournit plus +de larmes, comme mon corps ne fournit plus de sueur, j’ai retrouvé la +dernière goutte de cet élixir qui, dans la jeunesse, nous fait voir +en beau toutes les actions humaines, et je venais vous tendre cette +main, que je ne tends qu’à ma fille; je venais vous apporter cette rose +céleste de la croyance au bien... + +—Monsieur Bernard, dit Godefroid en se souvenant des leçons du +bonhomme Alain, je n’ai rien fait dans le but de me voir l’objet de +votre reconnaissance... Vous vous trompez en ceci... + +—Ah! voilà de la franchise! reprit l’ancien magistrat. Eh bien! cela +me plaît. J’allais vous réprimer... pardon! je vous estime. Ainsi, +vous êtes libraire, et vous êtes venu pour enlever mon ouvrage à la +compagnie Barbet, Métivier et Morand... Tout est expliqué. Vous me +faites des avances comme ils m’en ont fait; seulement vous y mettez de +la grâce. + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + LA MÈRE VAUTHIER. LE BARON BOURLAC. + + Je voulais seulement vous dire de vous méfier de ce + jeune homme. + + (L’INITIÉ.)] + +—C’est la Vauthier qui vient de vous dire que je suis un commis +libraire? demanda Godefroid au vieillard. + +—Oui, répondit-il. + +—Eh bien, monsieur Bernard, pour savoir ce que je puis vous _donner_ +au-dessus de ce que vous _offrent_ ces messieurs, il faudrait me dire +les conditions que vous avez faites avec eux. + +—C’est juste, reprit l’ancien magistrat, qui parut heureux de se voir +l’objet de cette concurrence à laquelle il ne pouvait que gagner. +Savez-vous quel est l’ouvrage? + +—Non, je sais seulement qu’il y a une bonne affaire. + +—Il n’est que neuf heures et demie, ma fille a déjeuné, mon petit-fils +Auguste ne revient qu’à dix heures trois quarts, Cartier n’apportera +les fleurs que dans une heure; nous pouvons causer... Monsieur... +monsieur qui? + +—Godefroid. + +—Monsieur Godefroid, l’œuvre dont il s’agit a été conçue par moi +en 1825, à l’époque où, frappé de la destruction persistante de la +propriété immobilière, le ministère proposa cette loi sur le droit +d’aînesse qui fut rejetée. J’avais remarqué certaines imperfections +dans nos codes et dans les institutions fondamentales de la France. +Nos codes ont été l’objet de travaux importants; mais tous ces +traités n’étaient que de la jurisprudence; personne n’avait osé +contempler l’œuvre de la Révolution, ou de Napoléon, si vous voulez, +dans son ensemble, étudier l’esprit de ces lois, les juger dans +leur application. C’est là mon ouvrage en gros; il est intitulé +provisoirement: _Esprit des lois nouvelles_; il embrasse les lois +organiques aussi bien que les codes, tous les codes; car nous avons +bien plus de cinq codes: aussi mon livre a-t-il cinq volumes et un +volume de citations, de notes, de renvois. J’ai pour trois mois encore +de travaux. Le propriétaire de cette maison, ancien libraire, sur +quelques questions que je lui ai faites, a deviné, flairé, si vous +voulez, la spéculation. Moi, primitivement, je ne pensais qu’au bien de +mon pays. Ce Barbet m’a circonvenu... Vous allez vous demander comment +un libraire a pu entortiller un vieux magistrat; mais, monsieur, vous +connaissez mon histoire, et cet homme est un usurier; il a le coup +d’œil et le savoir-faire de ces gens-là... Son argent a toujours +talonné mes besoins... Il s’est toujours trouvé le jour où le désespoir +me livrait sans défense. + +—Eh! non, mon cher monsieur, dit Godefroid. Il a tout bonnement un +espion dans la mère Vauthier; mais les conditions, voyons?... dites-les +nettement. + +—On m’a prêté quinze cents francs, représentés aujourd’hui par trois +lettres de change de mille francs, et ces trois mille francs sont +hypothéqués par un traité sur la propriété de mon ouvrage, dont je ne +peux disposer qu’en remboursant les lettres de change, et les lettres +de change sont protestées, il y a jugement contradictoire... Voilà, +monsieur, les complications de la misère... Dans la plus modeste +évaluation, la première édition de cette œuvre immense, l’œuvre de dix +ans de travaux et de trente-six ans d’expérience, vaudrait bien dix +mille francs... Eh bien, il y a cinq jours, Morand me proposait mille +écus et mes lettres de change acquittées pour la toute propriété... +Comme je ne saurais trouver trois mille deux cent quarante francs, il +faudra, si vous ne vous interposez entre eux et moi, leur céder... Ils +ne se sont pas contentés de mon honneur; ils ont voulu, pour plus de +garantie, des lettres de change protestées, et arrivées à l’exercice de +la contrainte par corps. Si je rembourse, ces usuriers auront doublé +leurs fonds; si je traite, ils auront une fortune, car l’un d’eux +est un ancien marchand de papier, et Dieu sait combien ils peuvent +restreindre les frais de la fabrication. Et comme ils ont mon nom, ils +savent que le placement de dix mille exemplaires est assuré. + +—Comment, monsieur, vous, ancien magistrat!... + +—Que voulez-vous? pas un ami! pas un souvenir!... Et j’ai sauvé bien +des têtes, si j’en ai fait tomber!... Enfin! ma fille, ma fille, de qui +je suis la garde-malade! à qui je tiens compagnie, car je ne travaille +que pendant la nuit... Ah! jeune homme, il n’y a que les malheureux qui +puissent être les juges de la misère... Aujourd’hui je trouve que jadis +j’étais trop sévère. + +—Monsieur, je ne vous demande pas votre nom. Je ne puis pas disposer +de mille écus, surtout en payant Halpersohn et vos petites dettes; mais +je vous sauverai si vous jurez de ne pas disposer de votre ouvrage sans +que j’en sois averti; car il est impossible de faire une affaire aussi +importante que celle-là sans consulter les gens du métier. Mes patrons +sont puissants, et je puis vous promettre le succès si vous pouvez me +promettre le plus profond secret, même avec vos enfants, et me tenir +votre promesse... + +—Le seul succès que je veuille obtenir, c’est la santé de ma pauvre +Vanda; car, monsieur, de telles souffrances, dans le cœur d’un père, +éteignent tout autre sentiment, et l’amour de la gloire n’est plus rien +pour qui voit la tombe entr’ouverte. + +—Je viendrai vous voir ce soir; l’on attend Halpersohn de moment en +moment, et je me suis promis d’aller voir tous les jours s’il arrive... +Je vais employer pour vous toute cette journée. + +—Ah! si vous étiez la cause de la guérison de ma fille, monsieur... +monsieur, je voudrais vous donner mon ouvrage!... + +—Monsieur, dit Godefroid, je ne suis pas libraire!... + +Le vieillard fit un geste de surprise. + +—Que voulez-vous, je l’ai laissé croire à la vieille Vauthier pour +bien connaître les piéges qui vous étaient tendus... + +—Qui donc êtes-vous?... + +—Godefroid! répondit l’Initié. Et comme vous me permettrez de vous +offrir de quoi mieux vivre, vous pouvez, ajouta-t-il en souriant, me +nommer Godefroid de Bouillon. + +L’ancien magistrat était trop ému pour rire de cette plaisanterie. Il +tendit la main à Godefroid, et lui serra la main que son voisin lui +présentait. + +—Vous voulez garder l’incognito?... dit l’ancien magistrat en +regardant Godefroid avec une tristesse mélangée d’inquiétude. + +—Permettez-le moi?... + +—Eh bien, faites comme vous voudrez!... Et venez ce soir; vous verrez +ma fille, si son état le permet... + +C’était évidemment la plus grande concession que le pauvre père +pût faire; et, au regard de remercîment que lui jeta Godefroid, le +vieillard eut la satisfaction de se voir compris. + +Une heure après, Cartier vint avec d’admirables fleurs, renouvela +lui-même les jardinières, y mit de la mousse fraîche, et Godefroid paya +la facture, de même qu’il paya la note du cabinet de lecture qui fut +envoyée quelques instants après. Les livres et les fleurs, c’était le +pain de cette pauvre femme malade ou plutôt torturée, qui se contentait +de si peu d’aliments. + +En pensant à cette famille entortillée par le malheur comme celle de +Laocoon (image sublime de tant d’existences!) Godefroid, qui s’en alla +vers la rue Marbœuf en se promenant, se sentait au cœur encore plus de +curiosité que de bienfaisance. Cette malade entourée de luxe dans une +affreuse misère lui faisait oublier les détails horribles de la plus +bizarre de toutes les affections nerveuses, et qui fort heureusement +est une violente exception constatée par quelques historiens; un de +nos plus babillards chroniqueurs, Tallemant des Réaux, en cite un +exemple. On aime à se figurer les femmes, élégantes jusque dans leurs +plus terribles souffrances; aussi Godefroid se promettait-il comme +un plaisir de pénétrer dans cette chambre, où le médecin, le père +et le fils étaient seuls entrés depuis six ans. Néanmoins il finit +par se gourmander de sa curiosité. Le néophyte comprit même que ce +sentiment si naturel finirait par s’éteindre à mesure qu’il exercerait +son bienfaisant ministère, à force de voir de nouveaux intérieurs, de +nouvelles plaies. + +On arrive en effet à la divine mansuétude que rien n’étonne et ne +surprend, de même qu’en amour, on arrive à la quiétude sublime du +sentiment, sûr de sa force et de sa durée, par une constante pratique +des peines et des douceurs. + +Godefroid apprit qu’Halpersohn était arrivé dans la nuit; mais, dès +le matin, il avait été forcé de monter en voiture et d’aller voir ses +malades qui l’attendaient. La portière dit à Godefroid de venir le +lendemain avant neuf heures. + +En se souvenant de la recommandation de monsieur Alain sur la +parcimonie qu’il fallait apporter dans ses dépenses personnelles, +Godefroid alla dîner pour vingt-cinq sous rue de Tournon, et fut +récompensé de son abnégation en s’y trouvant au milieu de compositeurs +et de correcteurs d’imprimerie. Il entendit une discussion sur les prix +de fabrication, à laquelle il prit part, et il apprit qu’un volume +in-octavo, composé de quarante feuilles, tiré à mille exemplaires, +ne coûtait pas plus de trente sous l’exemplaire dans les meilleures +conditions de fabrication. Il se proposa d’aller s’informer des prix +auxquels les libraires de jurisprudence vendaient leurs volumes, afin +d’être dans le cas de soutenir une discussion avec les libraires qui +tenaient monsieur Bernard dans leurs mains, s’il se rencontrait avec +eux. + +Vers sept heures du soir il revint au boulevard du Montparnasse par +les rues de Vaugirard, Madame et de l’Ouest, et il reconnut combien +ce quartier était désert, car il n’y vit personne. Il est vrai que le +froid sévissait, la neige tombait à gros flocons, et les voitures ne +faisaient aucun bruit sur les pavés. + +—Ah! vous voilà, monsieur! dit la veuve Vauthier en voyant Godefroid; +si j’avais su que vous viendriez de si bonne heure, j’aurais fait du +feu. + +—C’est inutile, répondit Godefroid en voyant que la Vauthier le +suivait; je passerai la soirée chez monsieur Bernard... + +—Ah! bien, vous êtes donc son cousin, que vous voilà dès le second +jour à pot et à rôt avec lui... Je croyais que monsieur achèverait la +conversation que nous avions commencée. + +—Ah! les quatre cents francs! dit Godefroid tout bas à la veuve. +Écoutez, maman Vauthier, vous les auriez touchés ce soir si vous +n’aviez rien dit à monsieur Bernard... Vous ménagez la chèvre et le +chou, vous n’aurez ni chèvre ni chou; car, pour ce qui me regarde, vous +m’avez trahi... mon affaire est tout à fait manquée... + +—Ne croyez pas cela, mon cher monsieur... Demain, pendant votre +déjeuner... + +—Oh! demain, je pars d’ici, comme vos auteurs, au petit jour... + +Les antécédents de Godefroid, sa vie de dandy, de journaliste, le +servit en ceci, qu’il avait assez d’acquis pour deviner que, s’il +n’agissait pas ainsi, le complice de Barbet irait avertir le libraire +de quelque danger, et que les poursuites commenceraient, de manière +à compromettre en peu de temps la liberté de monsieur Bernard; +tandis qu’en laissant croire à ce trio de négociants avides que leur +combinaison ne courait aucun risque, ils resteraient tranquilles. Mais +Godefroid ne connaissait pas encore la nature parisienne quand elle +se déguise en veuve Vauthier. Cette femme voulait avoir l’argent de +Godefroid et l’argent de son propriétaire. Elle courut aussitôt chez +son monsieur Barbet, pendant que Godefroid changeait de vêtements pour +se présenter chez la fille de monsieur Bernard. + +Huit heures sonnaient au couvent de la Visitation, l’horloge du +quartier, lorsque le curieux Godefroid frappa doucement à la porte de +son voisin. Auguste vint ouvrir, et, comme ce jour était un samedi, +le jeune homme avait sa soirée à lui; Godefroid le vit habillé d’une +petite redingote en velours noir, d’une cravate en soie bleue, d’un +pantalon noir assez propre; mais son étonnement de trouver le jeune +homme si différent de lui-même, cessa tout à coup lorsqu’il fut dans la +chambre de la malade: il comprit la nécessité pour le père et pour le +fils d’être bien vêtus. + +En effet, l’opposition entre la misère du logement qu’il avait vu le +matin, et le luxe de cette pièce, était trop forte pour que Godefroid +n’en fût pas comme ébloui, quoiqu’il fût habitué à ce qui sert aux +recherches et aux élégances de la richesse. + +Les murs tendus de soie jaune relevée par des torsades en soie verte +d’un ton vif, donnaient une grande gaieté pour ainsi dire à la chambre, +dont le carreau froid était caché par un tapis de moquette à fond blanc +semé de fleurs. Les deux croisées, drapées de beaux rideaux doublés en +soie blanche, formaient comme deux jolis bosquets, tant les jardinières +étaient abondamment garnies. Des stores empêchaient de voir du dehors +cette richesse, si rare dans ce quartier. La boiserie, peinte à la +colle en blanc pur, était rehaussée par quelques filets d’or. + +A la porte, une lourde portière en tapisserie au petit point à fond +jaune et à feuillages extravagants, étouffait tout bruit du dehors. +Cette portière magnifique était l’ouvrage de la malade, qui travaillait +comme une fée lorsqu’elle avait l’usage de ses mains. + +Au fond de la pièce et en face de la porte, la cheminée, à manteau +de velours vert, offrait aux regards une garniture d’une excessive +recherche, les seules reliques de l’opulence de ces deux familles, et +composée d’une pendule curieuse; un éléphant soutenant une tour en +porcelaine, d’où sortaient des fleurs à profusion, de deux candélabres +dans le même style et des chinoiseries précieuses. Le garde-cendre, les +chenets, les pelles, les pincettes, tout était du plus grand prix. + +La plus grande des jardinières occupait le milieu de cette chambre, +d’où tombait d’une rosace un lustre en porcelaine à fleurs. + +Le lit où gisait la fille du magistrat était un de ces beaux lits +blanc et or, en bois sculpté, comme on les faisait sous Louis XV. Il +y avait au chevet de la malade une jolie table en marqueterie, où se +trouvaient toutes ces choses nécessaires à cette vie qui se passait +au lit. A la muraille tenait un flambeau à deux branches, qui se +repliait ou s’avançait au moindre mouvement de main. Une petite table +excessivement commode et appropriée aux besoins de la malade était +devant elle. Le lit, couvert d’une superbe courtepointe et drapé de +rideaux retroussés par des embrasses, était embarrassé de livres, d’une +corbeille à ouvrage; et, sous toutes ces choses, Godefroid aurait +difficilement vu la malade sans les deux bougies du flambeau mobile. + +Ce n’était plus qu’un visage d’un teint très-blanc bruni par la +souffrance autour des yeux, où brillaient des yeux de feu, et qui, +pour principal ornement, offrait une magnifique chevelure noire, dont +les boucles nombreuses, énormes, disposées par mèches, annonçaient que +l’arrangement et le soin de ces cheveux occupaient la malade une partie +de la matinée, ainsi qu’on pouvait le supposer en voyant un miroir +portatif au pied du lit. + +Aucune des recherches modernes ne manquait là. Quelques colifichets, +amusements de la pauvre Vanda, prouvaient que cet amour paternel allait +jusqu’au délire. + +Le vieillard se leva de dessus une magnifique bergère Louis XV, +blanc et or, garnie en tapisserie, et fit quelques pas au-devant de +Godefroid, qui ne l’eût certes pas reconnu, car cette froide et sévère +figure avait cette expression de gaieté particulière aux vieillards +qui ont conservé la noblesse de manières et l’apparente légèreté des +gens de cour. Sa douillette puce était en harmonie avec ce luxe, et il +prisait dans une tabatière d’or enrichie de diamants!... + +—Voici, ma chère enfant, dit monsieur Bernard à sa fille, en prenant +Godefroid par la main, voici le voisin de qui je t’ai parlé. + +Et il fit signe à son petit-fils d’avancer un des deux fauteuils +semblables à la bergère, qui se trouvaient de chaque côté de la +cheminée. + +—Monsieur se nomme monsieur Godefroid, et il est plein d’indulgence +pour nous... + +Vanda fit un mouvement de tête pour répondre au salut profond de +Godefroid; et, à la manière dont le cou se plia, se replia, Godefroid +vit bien que toute la vie de la malade résidait dans la tête. Les bras +amaigris, les mains molles, reposaient sur le drap blanc et fin, comme +deux choses étrangères à ce corps, qui paraissait ne point tenir de +place dans le lit. Les objets nécessaires à la malade étaient placés +derrière le dossier du lit, dans une étagère fermée par un rideau de +soie. + +—Vous êtes, monsieur, la première personne, à l’exception des +médecins, qui ne sont plus des hommes pour moi, que j’aurai vue depuis +six ans; aussi ne vous doutez-vous pas de la passion que vous avez +excitée en moi depuis le moment où mon père m’a annoncé votre visite... +Non, c’était une curiosité pareille à celle de notre mère Ève... +Mon père, si bon pour moi, mon fils que j’aime tant, suffisent bien +certainement à remplir le désert d’une âme maintenant à peu près sans +corps; mais cette âme est restée femme, après tout, et vous ne serez +pas étonné de l’intérêt que j’ai pris à votre visite... Vous me ferez +le plaisir de prendre une tasse de thé avec nous... + +—Monsieur m’a promis la soirée, répondit le vieillard avec la grâce +d’un millionnaire qui fait les honneurs chez lui. + +Auguste, assis sur une chaise de tapisserie, à une petite table +en marqueterie ornée de cuivres, lisait un livre à la clarté des +candélabres de la cheminée. + +—Auguste, mon enfant, dis à Jean de venir nous servir le thé dans une +heure. + +Elle accompagna cette phrase d’un regard expressif, auquel Auguste +répondit par un signe. + +—Croiriez-vous, monsieur, que depuis six ans, je n’ai pas d’autres +serviteurs que mon père et mon fils, et je n’en pourrais plus supporter +d’autres. S’ils me manquaient, je mourrais... Mon père ne veut pas que +Jean, un pauvre Normand qui nous sert depuis trente ans, vienne dans ma +chambre. + +—Je crois bien, dit finement le vieillard, monsieur l’a vu, il scie +le bois, il le rentre; il fait la cuisine; il fait les commissions; +il porte un tablier sale; il aurait fricassé toute cette élégance, si +nécessaire aux yeux d’une pauvre fille, pour qui cette chambre est +toute la nature... + +—Ah! madame, monsieur votre père a bien raison... + +—Et pourquoi? dit-elle. Si Jean avait gâté ma chambre, mon père +l’aurait renouvelée. + +—Oui, mon enfant; mais ce qui m’en empêche, c’est que tu ne peux +pas la quitter; et tu ne connais pas les tapissiers de Paris!... Il +leur faudrait plus de trois mois pour refaire ta chambre. Songe à la +poussière qui s’élèverait de ton tapis, si on l’ôtait. Faire faire +ta chambre par Jean? y penses-tu?... En prenant les précautions +minutieuses dont sont capables un père et un fils, nous t’avons évité +le balayage, la poussière... Si seulement Jean entrait pour nous +servir, ce serait fini dans un mois... + +—Ce n’est pas par économie, dit Godefroid, c’est pour votre santé. +Monsieur votre père a raison. + +—Je ne me plains pas, répliqua Vanda d’une voix pleine de coquetterie. + +Cette voix faisait l’effet d’un concert. L’âme, le mouvement et la vie +s’étaient concentrés dans le regard et dans la voix; car Vanda, par +des études auxquelles le temps n’avait certes pas manqué, était arrivée +à vaincre les difficultés provenues de la perte de ses dents. + +—Je suis encore heureuse, monsieur, dans l’effroyable malheur qui +m’assiége; car, au moins, la fortune est d’un grand secours pour +supporter mes souffrances... Si nous avions été dans l’indigence, il +y a dix-huit ans que je n’existerais plus, et je vis!... J’ai des +jouissances, elles sont d’autant plus vives que c’est de perpétuelles +conquêtes sur la mort... Vous allez me trouver bien bavarde... +reprit-elle en souriant. + +—Madame, répondit Godefroid, je vous prierais de parler toujours, +car je n’ai jamais entendu de voix comparable à la vôtre... c’est une +musique: Rubini n’est pas plus enchanteur... + +—Ne parlez pas de Rubini, des Italiens, dit le vieillard avec une +teinte de tristesse. Quelque riches que nous soyons, il m’est impossible +de donner à ma fille, qui était une grande musicienne, ce plaisir dont +elle est folle. + +—Pardon, fit Godefroid. + +—Vous vous ferez à nous, dit le vieillard. + +—Voici le procédé, dit la malade en souriant. Quand on vous aura crié +_casse-cou_ plusieurs fois, vous serez au fait du colin-maillard de +notre conversation... + +Godefroid échangea rapidement un regard avec monsieur Bernard, qui, +voyant des larmes dans les yeux de son voisin, se mit un doigt sur +la bouche pour lui recommander de ne pas faillir à l’héroïsme qu’il +partageait avec son fils depuis sept ans. + +Cette sublime et perpétuelle imposture, accusée par la complète +illusion de la malade, produisait en ce moment sur Godefroid l’effet +de la contemplation d’un précipice à pic, où deux chasseurs de chamois +descendraient avec facilité. La magnifique boîte d’or, enrichie de +diamants, avec laquelle jouait insouciamment le vieillard sur le pied +du lit de sa fille, était comme le trait de génie qui, dans l’œuvre +d’un homme supérieur, enlève le cri d’admiration. Godefroid regardait +cette tabatière, se demandant pourquoi elle n’était pas vendue ou au +Mont-de-Piété; mais il se réserva d’en parler au vieillard. + +—Ce soir, monsieur Godefroid, ma fille a reçu de l’annonce de votre +visite une telle excitation, que tous les phénomènes bizarres de sa +maladie qui, depuis douze jours, faisaient notre désespoir, ont +complétement disparu... Jugez si je vous ai de la reconnaissance. + +—Et moi donc?... s’écria la malade d’un son de voix câlin et en +penchant la tête par un mouvement plein de coquetterie. Monsieur est +pour moi le député du monde... Depuis l’âge de vingt ans, monsieur, +je n’ai plus su ce que c’était qu’un salon, une soirée, un bal... Et +notez que j’aime la danse, que je raffole du spectacle, et surtout de +musique. Je devine tout par la pensée! Je lis beaucoup. Puis mon père +me raconte les choses du monde... + +En entendant ce mot, Godefroid fit un mouvement comme pour plier un +genou devant ce pauvre vieillard. + +—Oui, quand il va aux Italiens, et il y va souvent, il me dépeint +les toilettes, il me décrit les effets du chant. Oh! je voudrais être +guérie, d’abord pour mon père, qui vit uniquement pour moi, comme je +vis par lui, pour lui; pour mon fils, à qui je voudrais donner une +autre mère! Ah! monsieur, quels êtres accomplis que mon vieux père... +que mon excellent fils... mais aussi pour entendre Lablache, Rubini, +Tamburini, la Grisi et _I Puritani_... Mais... + +—Allons, mon enfant, du calme!... Si nous parlons musique, nous sommes +perdus! dit le vieillard en souriant. + +Il souriait, et ce sourire qui rajeunissait cette figure trompait +toujours évidemment la malade. + +—Tiens, je serai bien sage, dit Vanda d’un air mutin; mais donne-moi +l’accordéon... + +On avait inventé dès ce temps cet instrument portatif qui pouvait, à la +rigueur, se poser au bord du lit de la malade, et qui, pour donner les +sons de l’orgue, n’exigeait que la pression du pied. Cet instrument, +dans son plus grand développement, équivalait à un piano; mais il +coûtait alors trois cents francs. La malade, qui lisait les journaux, +les revues, connaissait l’existence de cet instrument et en souhaitait +un depuis deux mois. + +—Oui, madame, vous en aurez un, reprit Godefroid à un regard que +lui lança le vieillard. Un de mes amis, qui part pour Alger, en a un +superbe que je lui emprunterai; car, avant de vous en acheter un, +vous essayerez celui-là. Il est possible que les sons si vibrants, si +puissants, ne vous conviennent pas... + +—Puis-je l’avoir demain?... dit-elle avec la vivacité d’une créole. + +—Demain, reprit monsieur Bernard, c’est bientôt, et demain, c’est +dimanche. + +—Ah!... fit-elle en regardant Godefroid qui croyait voir voltiger une +âme en admirant l’ubiquité des regards de Vanda. + +Jusqu’alors, Godefroid avait ignoré la puissance de la voix et des +yeux, lorsqu’ils sont devenus toute la vie. Le regard n’était plus +un regard, mais une flamme, ou mieux, un flamboiement divin, un +rayonnement communicatif de vie et d’intelligence, la pensée visible! +Cette voix aux mille intonations remplaçait les mouvements, les gestes +et les poses de la tête. Les variations du teint, qui changeait de +couleur comme le fabuleux caméléon, rendaient l’illusion, ou, si vous +voulez, ce mirage complet. Cette tête souffrante, plongée dans cet +oreiller de batiste garni de dentelles, était toute une personne. + +Jamais, dans sa vie, Godefroid, n’avait contemplé de si grand +spectacle, il suffisait à peine à ses émotions. Autre sublimité, car +tout était étrange dans cette situation, pleine de poésie et d’horreur: +l’âme seule vivait chez les spectateurs. Cette atmosphère, uniquement +remplie de sentiment, avait une influence céleste. On ne s’y sentait +pas plus de corps que n’en avait la malade. On s’y trouvait tout +esprit. A force de contempler ce mince débris d’une jolie femme, +Godefroid oubliait les mille détails élégants de cette chambre, il se +croyait en plein ciel. Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure qu’il +aperçut une étagère pleine de curiosités, placée sous un portrait +magnifique de madame Bernard que la malade le pria d’aller voir, car il +était de Géricault. + +—Géricault, dit-elle, était de Rouen, et sa famille ayant eu quelques +obligations à mon père, le premier président, il nous remercia par ce +chef-d’œuvre, où vous me voyez à l’âge de seize ans. + +—Vous avez un fort beau tableau, dit Godefroid, il est tout à fait +inconnu de ceux qui se sont occupés des œuvres si rares de ce génie. + +—Ce n’est plus pour moi, dit-elle, qu’une chose d’affection, car +je ne vis que par le cœur, et j’ai la plus belle vie, ajouta-t-elle +en regardant son père et lui jetant toute son âme dans ce regard. +Ah! monsieur, si vous saviez ce qu’est mon père. Qui jamais pourrait +croire que ce grand et sévère magistrat, à qui l’empereur a eu tant +d’obligations qu’il lui a donné cette tabatière, et que Charles X a +cru le récompenser par ce cabaret de Sèvres, là, dit-elle, en montrant +la console, que ce ferme soutien du pouvoir et des lois, ce savant +publiciste, a, dans un cœur de rocher, les délicatesses d’un cœur de +mère. Oh! papa! papa! embrasse-moi,... viens! je le veux, si tu m’aimes. + +Le vieillard se leva, se pencha sur le lit, et prit un baiser sur +le front blanc, vaste, poétique de sa fille, de qui les fureurs ne +ressemblaient pas toujours à cette tempête d’affection. + +Le vieillard se promena par la chambre, il avait aux pieds des +pantoufles brodées par sa fille, et il ne faisait aucun bruit. + +—Et quelles sont vos occupations? demanda-t-elle à Godefroid après une +pause. + +—Madame, je suis employé par des personnes pieuses à secourir les gens +très-malheureux. + +—Ah! la belle mission, monsieur! dit-elle. Croyez-vous que l’idée de +me vouer à cette occupation m’est venue?... Mais quelles sont les idées +que je n’ai pas eues? reprit-elle en faisant un mouvement de tête. La +douleur est comme un flambeau qui nous éclaire la vie... Si donc je +recouvrais la santé!... + +—Tu t’amuserais, mon enfant, dit le vieillard. + +—Certainement répondit-elle, j’en ai le désir, mais en aurai-je la +faculté? Mon fils sera, je l’espère, un magistrat digne de ses deux +grands-pères, il me quittera. Que faire?... Si Dieu me rend la vie, +je la lui consacrerai! Oh! après vous avoir donné tout ce que vous en +voudrez! s’écria-t-elle en regardant son père et son fils. Il y a des +moments, mon père, où les idées de monsieur de Maistre me travaillent, +et je crois que j’expie quelque chose. + +—Voilà ce que c’est que de tant lire, s’écria le vieillard évidemment +chagriné. + +—Ce brave général polonais, mon grand-père, a trempé fort innocemment +dans le partage de la Pologne. + +—Allons, voilà la Pologne! reprit Bernard. + +—Que veux-tu, papa! mes souffrances sont infernales, elles donnent +horreur de la vie, elles me dégoûtent de moi-même. Eh bien! en quoi les +ai-je méritées? De telles maladies ne sont pas un simple dérangement de +santé, c’est l’organisation tout entière pervertie, et... + +—Chante l’air national que chantait ta pauvre mère, tu feras plaisir +à monsieur, à qui j’ai parlé de ta voix, dit le vieillard qui +voulait évidemment distraire sa fille des idées dans lesquelles elle +s’engageait. + +Vanda se mit à chanter d’un ton bas et doux une chanson en langue +polonaise qui fit rester Godefroid stupide d’admiration et saisi +de tristesse. Cette mélodie, assez semblable aux airs traînants et +mélancoliques de la Bretagne, est une de ces poésies qui vibrent dans +le cœur longtemps après qu’on les a entendues. En écoutant Vanda, +Godefroid la regardait, mais il ne put soutenir les regards extatiques +de ce reste de femme, quasi-folle, et il arrêta sa vue sur des glands +qui pendaient de chaque côté du ciel de lit. + +—Ah! ah! fit Vanda qui se mit à rire de l’attention de Godefroid, vous +vous demandez à quoi cela sert? + +—Vanda! dit le père, allons, calme-toi, ma fille! tiens, voici le thé. +Ceci, monsieur, est une bien coûteuse machine, dit-il à Godefroid. Ma +fille ne peut pas se lever, et elle ne peut pas non plus rester dans +son lit, sans qu’on le fasse ou qu’on en change les draps. Ces cordons +répondent à des poulies, et, en passant sous elle un carré de peau +maintenu aux quatre coins par des anneaux qui s’accrochent à quatre +cordes, nous pouvons l’enlever sans fatigue pour elle, ni pour nous. + +—On m’enlève, répéta follement Vanda. + +Heureusement Auguste parut apportant une théière qu’il mit sur une +petite table, où il déposa le cabaret de porcelaine de Sèvres et +qu’il couvrit de pâtisseries, de sandwichs. Il apporta la crème et le +beurre. Cette vue changea tout à fait les dispositions de la malade qui +tournaient à une crise. + +—Tiens, Vanda, voilà le nouveau roman de Nathan. Si tu t’éveilles +cette nuit, tu auras de quoi lire. + +—_La Perle de Dol!_ Ah! cela doit être une histoire d’amour. Auguste! +dis donc, j’aurai un accordéon. + +Auguste leva la tête brusquement et regarda son grand-père d’un air +singulier. + +—Voyez, comme il aime sa mère! reprit Vanda. Viens m’embrasser, mon +petit chat. Non, ce n’est pas ton grand-père, c’est monsieur que tu +dois remercier, car notre voisin doit m’en prêter un demain matin. +—Comment est-ce fait, monsieur? + +Godefroid, sur un signe du vieillard, expliqua longuement l’accordéon, +tout en savourant le thé fait par Auguste, et qui, d’une qualité +supérieure, était exquis. + +Vers dix heures et demie, l’Initié se retira, lassé du spectacle de +cette lutte insensée du grand-père et du fils, admirant leur héroïsme +et cette patience de tous les jours à jouer un double rôle, également +accablant. + +—Eh bien! lui dit monsieur Bernard, qui le suivit chez lui, vous +comprenez, monsieur, la vie que je mène! C’est à toute heure les +émotions du voleur, attentif à tout. Un mot, un geste tuerait ma +fille! Une babiole de moins parmi celles qu’elle a l’habitude de voir +révélerait tout à cet esprit qui voit à travers les murs. + +—Monsieur, répondit Godefroid, lundi Halpersohn prononcera sur votre +fille; car il est arrivé. Je doute que la science puisse rétablir ce +corps... + +—Oh! je n’y compte pas, reprit l’ancien magistrat; mais qu’on +lui rende la vie supportable... Je comptais, monsieur, sur votre +intelligence, et je voulais vous remercier, car vous avez tout +compris... Ah! voilà l’accès! s’écria-t-il en entendant un cri à +travers les murs; elle a excédé ses forces! + +Et, serrant la main de Godefroid, le vieillard courut chez lui. + +A huit heures du matin, le lendemain, Godefroid frappait à la porte du +célèbre médecin polonais. Il fut conduit par un valet de chambre au +premier étage du petit hôtel qu’il avait pu examiner pendant le temps +que le portier mit à trouver et à prévenir le domestique. + +Heureusement, comme il s’en doutait, l’exactitude de Godefroid lui +sauva l’ennui d’attendre; il était, sans doute, le premier venu. D’une +antichambre fort simple, il passa dans un grand cabinet où il aperçut +un vieillard en robe de chambre, qui fumait une longue pipe. La robe +de chambre, en alépine noire, devenue luisante, portait la date de +l’émigration polonaise. + +—Qu’y a-t-il pour votre service? lui dit le médecin juif, car vous +n’êtes pas malade! + +Et il arrêta sur Godefroid un regard qui avait l’expression curieuse +et piquante des yeux du juif polonais, ces yeux qui semblent avoir des +oreilles. + +Halpersohn était, au grand étonnement de Godefroid, un homme de +cinquante-six ans, à petites jambes turques et dont le buste était +large, puissant. Il y avait en cet homme quelque chose d’oriental, car +sa figure avait dû, dans la jeunesse, être fort belle; il en restait +un nez hébraïque, long et recourbé comme un sabre de Damas. Le front +vraiment polonais, large et noble, mais ridé comme un papier froissé, +rappelait celui de saint Joseph des vieux maîtres italiens. Les yeux, +vert de mer et enchâssés comme ceux des perroquets, par des membranes +grisâtres et froncées, exprimaient la ruse et l’avarice à un degré +supérieur. Enfin, la bouche, fendue comme une blessure, ajoutait à +cette physionomie sinistre tout le mordant de la défiance. + +Cette face pâle et maigre, car Halpersohn était d’une remarquable +maigreur, surmontée de cheveux gris mal peignés, avait, pour ornement, +une longue barbe très-fournie, noire, mélangée de blanc, qui cachait la +moitié du visage, en sorte qu’on n’en voyait que le front, les yeux, le +nez, les pommettes et la bouche. + +Cet ami du révolutionnaire Lelewel portait une calotte en velours noir +qui, mordant par une pointe sur le front, en faisait ressortir la +couleur blonde, digne des pinceaux de Rembrandt. + +La question que fit ce médecin devenu si célèbre, autant par ses +talents que par son avarice, causa quelque surprise à Godefroid, qui se +dit en lui-même: + +—Me prendrait-il pour un voleur? + +La réponse à cette question se trouvait sur la table et sur la cheminée +du docteur. Godefroid croyait arriver le premier, il arrivait le +dernier. Les consultants avaient déposé sur la cheminée et sur le +bord de la table d’assez grosses offrandes, car Godefroid aperçut des +piles de pièces de 20 francs, de 40 francs et deux billets de mille +francs. Était-ce là le produit d’une matinée? Il en douta beaucoup, et +il crut à quelque savante invention d’esprit. Peut-être l’avare mais +infaillible docteur tenait-il à forcer ainsi ses recettes en laissant +croire à ses clients, choisis parmi les riches, qu’on lui donnait des +rouleaux au lieu de papillottes. + +Moïse Halpersohn devait d’ailleurs être payé largement, car il +guérissait, et guérissait précisément les maladies désespérées +auxquelles la médecine renonçait. On ignore en Europe que les peuples +slaves possèdent beaucoup de secrets; ils ont une collection de remèdes +souverains, fruits de leurs relations avec les Chinois, les Persans, +les Cosaques, les Turcs et les Tartares. Certaines paysannes, qui +passent pour sorcières, guérissent radicalement la rage en Pologne, +avec des sucs d’herbe. Il existe dans ce pays un corps d’observations +sans code, sur les effets de certaines plantes, de quelques écorces +d’arbres réduites en poudre, que l’on se transmet de famille en +famille, et il s’y fait des cures miraculeuses. + +Halpersohn, qui passa, pendant cinq ou six ans, pour un médicastre, +à cause de ses poudres, de ses médecines, possédait la science innée +des grands médecins. Non-seulement il était savant et avait beaucoup +observé, mais encore il avait parcouru l’Allemagne, la Russie, la +Perse, la Turquie, où il avait recueilli bien des traditions; et comme +il connaissait la chimie, il devint la bibliothèque vivante de ces +secrets épars chez _les bonnes femmes_, comme on dit en France, de tous +les pays où il avait porté ses pas, à la suite de son père, marchand +ambulant de son état. + +Il ne faut pas croire que la scène où, dans _Richard en Palestine_, +Saladin guérit le roi d’Angleterre, soit une fiction. Halpersohn +possède une bourse de soie qu’il trempe dans l’eau pour la colorer +légèrement, et certaines fièvres cèdent à cette eau bue par le malade. +La vertu des plantes, selon cet homme, est infinie, et les guérisons +des plus affreuses maladies sont possibles. Cependant, lui, comme +ses confrères, s’arrête quelquefois devant des incompréhensibilités. +Halpersohn aime l’invention de l’homœopathie, plus à cause de sa +thérapeutique que pour son système médical; il correspondait alors +avec Hédenius de Dresde, Chelius d’Heidelberg et les célèbres +médecins allemands, tout en tenant la main fermée, quoique pleine de +découvertes. Il ne voulait pas faire d’élèves. + +Le cadre était d’ailleurs en harmonie avec ce portrait échappé d’une +toile de Rembrandt. Le cabinet, tendu d’un papier qui simulait du +velours vert, était mesquinement meublé d’un divan vert. Le tapis vert +mélangé montrait la corde. Un grand fauteuil en cuir noir, pour les +consultants, se trouvait devant la fenêtre, drapée de rideaux verts. +Un fauteuil de bureau, de forme romaine, en acajou, et couvert d’un +maroquin vert, était le siége du docteur. + +Entre la cheminée et la table longue sur laquelle il écrivait, une +caisse commune en fer, placée en face de la cheminée, au milieu de la +paroi opposée, supportait une pendule en granit de Vienne sur laquelle +s’élevait un groupe en bronze, représentant l’Amour jouant avec la +Mort, le présent d’un grand sculpteur allemand qu’Halpersohn avait sans +doute guéri. Le chambranle de la cheminée avait une coupe entre deux +flambeaux pour tout ornement. De chaque côté du divan, deux encoignures +en ébène servaient à mettre des plateaux, où Godefroid vit des cuvettes +d’argent, des carafes et des serviettes. + +Cette simplicité, qui tenait presque de la nudité, frappa beaucoup +Godefroid, pour qui tout voir fut l’affaire d’un coup d’œil, et il +recouvra son sang-froid. + +—Monsieur, je me porte parfaitement bien: aussi ne viens-je pas pour +moi, mais pour une femme à qui vous auriez dû, depuis longtemps, faire +une visite. Il s’agit d’une dame qui demeure sur le boulevard du +Mont-Parnasse... + +—Ah! oui, cette dame m’a déjà plusieurs fois envoyé son fils. Eh! +bien, monsieur, qu’elle vienne à ma consultation. + +—Qu’elle vienne! répéta Godefroid indigné; mais, monsieur, elle n’est +pas transportable de son lit sur un fauteuil; il faut la soulever avec +des sangles. + +—Vous n’êtes pas médecin, monsieur! demanda le docteur juif avec une +singulière grimace qui rendit son masque encore plus méchant qu’il ne +l’était. + +—Si le baron de Nucingen vous faisait dire qu’il souffre et veut vous +visiter, répondriez-vous: Qu’il vienne! + +—J’irais, répliqua froidement le juif en lançant un jet de salive dans +un crachoir hollandais en acajou plein de sable. + +—Vous iriez, reprit doucement Godefroid, parce que le baron de +Nucingen a deux millions de rentes, et... + +—Le reste ne fait rien à l’affaire, j’irais. + +—Eh bien! monsieur, vous viendrez voir la malade du boulevard +Mont-Parnasse, par la même raison. Sans avoir la fortune du baron de +Nucingen, je suis ici pour vous dire que vous mettrez vous-même le +prix à la guérison, ou à vos soins si vous échouez... Je suis prêt à +vous payer d’avance; mais comment, monsieur, vous qui êtes un émigré +polonais, un communiste, je crois, ne feriez-vous pas un sacrifice à la +Pologne? car cette dame est la petite-fille du général Tarlowski, l’ami +du prince Poniatowski. + +—Monsieur, vous êtes venu pour me demander de guérir cette dame, +et non pour me donner des conseils. En Pologne, je suis Polonais; à +Paris, je suis Parisien. Chacun fait le bien à sa manière, et croyez +que l’avidité qu’on me prête a sa raison. Le trésor que j’amasse a sa +destination; elle est sainte. Je vends la santé: les riches peuvent la +payer, je la leur fais acheter... Les pauvres ont leurs médecins... +Si je n’avais pas un but je n’exercerais pas la médecine... Je vis +sobrement et je passe mon temps à courir; je suis paresseux et j’étais +joueur... Concluez, jeune homme!... Vous n’avez pas l’âge où l’on peut +juger les vieillards. + +Godefroid garda le silence. + +—Vous demeurez avec la petite-fille de cet imbécile qui n’avait de +courage que pour se battre, et qui a livré son pays à Catherine II? + +—Oui monsieur. + +—Soyez chez vous lundi, à trois heures, dit-il en quittant sa pipe +et en prenant son agenda sur lequel il traça quelques mots. Vous me +remettrez, à mon arrivée, deux cents francs; et si je vous promets la +guérison, vous me donnerez mille écus... Il m’a été dit, reprit-il, que +cette dame est rapetissée comme si elle était tombée au feu. + +—Monsieur, c’est, croyez-en les plus célèbres médecins de Paris, une +névrose dont les désordres sont tels, qu’ils les ont niés tant qu’ils +ne les ont pas vus. + +—Ah! je me rappelle maintenant les détails que ce petit bonhomme m’en +a donnés... A demain, monsieur. + +Godefroid sortit après avoir salué cet homme aussi singulier +qu’extraordinaire. Rien en lui ne sentait, n’indiquait un médecin, pas +même ce cabinet nu, et dont le seul meuble qui frappât la vue était +cette formidable caisse de Huret ou de Fichet. + +Godefroid put arriver assez à temps au passage Vivienne pour acheter, +avant que la boutique ne fermât, un magnifique accordéon qu’il fit +partir devant lui pour monsieur Bernard, en en indiquant l’adresse. + +Puis il alla rue Chanoinesse, en passant par le quai des Augustins, où +il espérait trouver encore ouvert un des magasins des commissionnaires +en librairie; il en vit effectivement un où il eut une longue +conversation avec un jeune commis sur les livres de jurisprudence. + +Il trouva madame de La Chanterie et ses amis au retour de la +grand’messe; et, au premier regard qu’elle lui jeta, Godefroid répondit +par un hochement de tête significatif. + +—Eh bien! lui dit-il, notre cher père Alain n’est pas avec vous? + +—Il ne viendra pas ce dimanche-ci, répondit madame de La Chanterie; +vous ne le verrez que d’aujourd’hui en huit... A moins que vous +n’alliez où il vous a donné rendez-vous. + +—Madame, dit tout bas Godefroid, vous savez qu’il ne m’intimide pas +comme ces messieurs, et je comptais lui faire ma confession. + +—Et moi? + +—Oh! vous, je vous dirai tout, car j’ai bien des choses à raconter. +Pour mon début, j’ai trouvé la plus extraordinaire de toutes les +infortunes, un sauvage accouplement de la misère et du luxe; puis +des figures d’une sublimité qui dépasse toutes les inventions de nos +romanciers les plus en vogue. + +—La nature, et surtout la nature morale, est toujours au-dessus de +l’art, autant que Dieu est au-dessus de ses créatures. Mais, voyons, +dit madame de La Chanterie, venez me raconter votre expédition dans les +terres inconnues où vous avez fait votre premier voyage. + +Monsieur Nicolas et monsieur Joseph, car l’abbé de Vèze était resté +pour quelques moments à Notre-Dame, laissèrent madame de La Chanterie +seule avec Godefroid, qui, sous le coup des émotions qu’il venait de +ressentir la veille, raconta tout dans les plus petits détails avec la +force, avec l’action et la verve que donne la première impression d’un +pareil spectacle et de son cadre d’homme et de choses. Il eut un grand +succès, car la douce et calme madame de La Chanterie pleura, quelque +accoutumée qu’elle fût à descendre dans l’abîme des douleurs. + +—Vous avez bien fait, dit-elle, d’envoyer l’accordéon. + +—Je voudrais faire bien plus, répondit Godefroid, puisque cette +famille est la première qui m’ait fait connaître les plaisirs de +la charité; je désire procurer à ce sublime vieillard la plus +grande partie des bénéfices de son grand ouvrage. Je ne sais si +vous avez assez de confiance dans ma capacité pour me mettre à même +d’entreprendre une pareille affaire. D’après les renseignements que je +viens de prendre, il faudrait environ neuf mille francs pour fabriquer +ce livre à quinze cents exemplaires, et leur moindre valeur serait +alors de vingt-quatre mille francs. Comme nous devons préalablement +payer les trois mille et quelques cents francs qui grèvent le +manuscrit, c’est donc douze mille francs à risquer. Oh! madame, si vous +saviez quels regrets amers j’ai eus en venant du quai des Augustins +ici d’avoir dissipé si follement ma petite fortune! car l’esprit de +la charité m’est comme apparu. J’ai l’ardeur de l’Initié, je veux +embrasser la vie de ces messieurs, et je serai digne de vous. J’ai béni +plusieurs fois depuis deux jours le hasard qui m’a conduit ici. Je +vous obéirai en tout, jusqu’à ce que vous me trouviez capable d’être un +des vôtres. + +—Eh bien! répondit gravement madame de La Chanterie après avoir +réfléchi, écoutez-moi, car j’ai des choses importantes à vous révéler. +Vous avez été séduit, mon enfant, par la poésie du malheur. Oui, +souvent le malheur a de la poésie; car, pour moi, la poésie est un +certain excès dans le sentiment, et la douleur est un sentiment. On vit +tant par la douleur!... + +—Oui, madame, j’ai été pris du démon de la curiosité... Que +voulez-vous? Je n’ai pas encore l’habitude de pénétrer au cœur des +existences malheureuses, et je n’y vais pas avec la tranquillité de +vos trois pieux soldats du Seigneur. Mais, sachez-le bien, c’est après +l’épuisement de cette irritation que je me suis voué à votre œuvre!... + +—Écoutez, mon cher ange, dit madame de La Chanterie, qui prononça +ces trois mots avec une douce sainteté dont fut singulièrement +touché Godefroid, nous nous sommes interdit, mais absolument, nous +ne forçons point les mots ici... Ce qui est interdit n’occupe pas +même notre pensée... Donc nous nous sommes interdit d’entrer dans +des spéculations. Imprimer un livre pour le vendre, en attendre des +bénéfices, c’est une affaire, et les opérations de ce genre nous +jetteraient dans les embarras du commerce. Certes, ceci me semble assez +faisable, nécessaire même. Croyez-vous que ce soit le premier cas qui +se présente? Nous avons vingt fois, cent fois aperçu le moyen de sauver +ainsi des familles, des maisons! Or, que serions-nous devenus avec des +affaires de ce genre? Nous aurions été négociants... Commanditer le +malheur, ce n’est pas travailler soi-même, c’est mettre le malheur à +même de travailler. Dans quelques jours vous rencontrerez des misères +plus âpres que celle-ci; ferez-vous la même chose? Vous seriez accablé! +Songez, mon enfant, que messieurs Mongenod ne peuvent plus, depuis un +an, se charger de notre comptabilité. Vous aurez la moitié de votre +temps pris par la tenue de nos livres. Nous avons aujourd’hui près de +deux mille débiteurs dans Paris; et au moins faut-il que, pour ceux +qui peuvent nous rendre, nous sachions le chiffre de leur dette... +Nous ne demandons jamais, nous attendons. Nous calculons que la moitié +de l’argent donné se perd. L’autre moitié nous revient quelquefois +doublée... Ainsi, supposez que ce magistrat meure, voilà douze mille +francs bien aventurés. Mais que sa fille soit guérie, que son +petit-fils réussisse, et qu’il devienne un bon magistrat... Eh bien! +s’il a de l’honneur, il se souviendra de sa dette, et il nous rendra +l’argent des pauvres avec usure. Savez-vous que plus d’une famille, +tirée de la misère et mise par nous sur le chemin de la fortune par +des prêts sans intérêts, a fait la part des pauvres, et nous a rendu +les sommes doublées et quelquefois triplées?... Voilà nos seules +spéculations! D’abord, songez, quant à ce qui vous préoccupe (et vous +devez vous en préoccuper), que la vente de l’ouvrage de ce magistrat +dépend de la bonté de cette œuvre; l’avez-vous lue? Puis, si le livre +est excellent, combien d’excellents livres sont restés un, deux ou +trois ans sans avoir le succès qu’ils méritent! Combien de couronnes +mises sur des tombeaux! Et je sais que les libraires ont des façons de +traiter, de réaliser, qui font de leur commerce le plus chanceux et le +plus difficile à débrouiller de tous les commerces parisiens. Monsieur +Nicolas vous parlera de ces difficultés, inhérentes à la nature des +livres. Ainsi, vous le voyez, nous sommes raisonnables, nous avons +l’expérience de toutes les misères, comme celle de tous les commerces, +car nous étudions Paris depuis longtemps... Les Mongenod nous aident; +nous avons en eux des flambeaux; et c’est par eux que nous savons +que la Banque de France a le commerce de la librairie en suspicion +constante, quoique ce soit un des plus beaux commerces, mais il est +mal fait... Quant aux quatre mille francs nécessaires pour sauver +cette noble famille des horreurs de l’indigence, car il faut que ce +pauvre enfant et son grand-père se nourrissent et puissent s’habiller +convenablement, je vais vous les donner... Il est des souffrances, des +misères, des plaies que nous pansons immédiatement, sans hésitation, +sans chercher à savoir qui nous secourons: religion, honneur, +caractère, tout est indifférent; mais dès qu’il s’agit de prêter +l’argent des pauvres pour aider le malheur sous la forme agissante de +l’industrie, du commerce... oh! alors nous cherchons des garanties, +avec la rigidité des usuriers. Aussi, pour le surplus, bornez votre +enthousiasme à trouver à ce vieillard le plus honnête libraire +possible. Ceci regarde monsieur Nicolas. Il connaît des avocats, des +professeurs, auteurs de livres sur la jurisprudence; et, dimanche +prochain, il aura bien certainement un bon conseil à vous donner... +Soyez tranquille, si c’est possible, cette difficulté sera résolue. +Cependant, peut-être serait-il bon que monsieur Nicolas lût l’ouvrage +de ce magistrat... Si cela se peut, obtenez-en la communication... + +Godefroid restait stupéfait du bon sens de cette femme, qu’il croyait +uniquement animée par l’esprit de charité. L’Initié plia le genou, +baisa l’une des belles mains de madame de La Chanterie en lui disant: + +—Vous êtes donc aussi la raison? + +—Il faut être tout dans notre état, reprit-elle avec la gaieté douce +particulière aux vraies saintes. + +—Comment, deux mille comptes! s’écria-t-il, mais c’est immense! + +—Oh! deux mille comptes et qui peuvent donner lieu, répondit-elle, +à des restitutions basées, comme je viens de vous le dire, sur la +délicatesse de nos obligés; car nous avons bien trois mille autres +familles qui ne nous rendront jamais que des actions de grâce. Aussi, +sentons-nous, je vous le répète, la nécessité d’avoir des livres. Et +si vous avez une discrétion à toute épreuve, vous serez notre oracle +financier. Nous sommes obligés de tenir un journal, le grand-livre des +comptes-courants et un livre de caisse. Nous avons bien des notes, +mais nous perdons trop de temps à chercher... Voilà ces messieurs, +reprit-elle. + +Godefroid, grave et pensif, prit peu de part d’abord à la conversation, +il était abasourdi par la révélation que madame de La Chanterie venait +de lui faire d’un ton qui prouvait qu’elle voulait le récompenser de +son ardeur. + +—Deux mille familles obligées! se disait-il; mais, si elles coûtent +autant que va nous coûter monsieur Bernard, nous avons donc des +millions semés dans Paris? + +Ce sentiment fut un des derniers mouvements de l’esprit du monde qui +s’éteignait insensiblement chez Godefroid. En réfléchissant, il comprit +que les fortunes réunies de madame de La Chanterie, de messieurs Alain, +Nicolas, Joseph et celle du juge Popinot, les dons recueillis par +l’abbé de Vèse et les secours prêtés par la maison Mongenod avaient +dû produire un capital considérable; et que, depuis douze ou quinze +ans, ce capital, accru par ceux d’entre les obligés qui se montraient +reconnaissants, avait dû grossir à la façon des boules de neige, +puisque ces charitables personnes n’en distrayaient rien. Il voyait +clair peu à peu dans cette œuvre immense, et son désir d’y coopérer +s’en accrut. + +Il voulut sur les neuf heures retourner à pied au boulevard du +Mont-Parnasse; mais madame de La Chanterie, craignant la solitude du +quartier, le contraignit à prendre un cabriolet. En descendant de +voiture, quoique les volets fussent si soigneusement fermés qu’il +ne passait pas une ligne de lueur, Godefroid entendit les sons de +l’instrument; et, quand il fut sur le palier, Auguste, qui sans doute +guettait l’arrivée de Godefroid, entr’ouvrit la porte de l’appartement +et dit: + +—Maman voudrait bien vous voir, et mon grand-père vous offre une tasse +de thé. + +En entrant, Godefroid trouva la malade transfigurée par le plaisir de +faire de la musique; le visage étincelait et les yeux brillaient comme +deux diamants. + +—J’aurais dû vous attendre pour vous donner les premiers accords; mais +je me suis jetée sur ce petit orgue comme un affamé se jette sur un +festin. Vous avez une âme à me comprendre, et alors je suis pardonnée. + +Et Vanda fit un signe à son fils, qui vint se placer de manière à +presser la pédale par laquelle respira le soufflet intérieur de +l’instrument; et, les yeux au ciel, comme sainte Cécile, la malade, +dont les doigts avaient retrouvé momentanément de la force et de +l’agilité, répéta des variations sur la Prière de Moïse que son fils +était allé lui acheter, et qu’elle avait composées dans quelques +heures. Godefroid reconnut un talent identique avec celui de Chopin. +C’était une âme qui se manifestait par des sons divins où dominait une +douceur mélancolique. Monsieur Bernard avait salué Godefroid par un +regard où se peignait un sentiment inexprimé depuis longtemps. Si les +larmes n’eussent pas été à jamais taries chez ce vieillard desséché +par tant de douleurs cuisantes, ce regard aurait été mouillé. Cela se +devinait. + +Monsieur Bernard jouait avec sa tabatière, en contemplant sa fille dans +une indicible extase. + +—Demain, madame, reprit Godefroid lorsque la musique eut cessé, demain +votre sort sera fixé, car je vous apporte une bonne nouvelle. Le +célèbre Halpersohn viendra demain à trois heures. —Et il m’a promis, +ajouta-t-il à l’oreille de monsieur Bernard, de me dire la vérité. + +Le vieillard se leva, prit Godefroid par la main, l’entraîna dans un +coin de la chambre, du côté de la cheminée, il tremblait. + +—Ah! quelle nuit vais-je passer! C’est un arrêt définitif! lui dit-il +à l’oreille. Ma fille sera guérie ou condamnée! + +—Prenez courage, répondit Godefroid, et, après le thé, venez chez moi. + +—Cesse, cesse, ma fille, dit le vieillard, tu te donneras des crises. +A ce développement de forces succédera l’abattement. + +Il fit enlever l’instrument par Auguste et présenta la tasse de thé +destinée à sa fille avec toute la câlinerie d’une nourrice qui veut +prévenir l’impatience d’un petit enfant. + +—Comment est-il, ce médecin? demanda-t-elle déjà distraite par la +perspective de voir un être nouveau. + +Vanda, comme tous les prisonniers, était dévorée de curiosité. Quand +les autres phénomènes physiques de sa maladie cessaient, ils semblaient +se reporter dans le moral, et alors elle concevait des caprices +étranges, des fantaisies violentes. Elle voulait voir Rossini; elle +pleurait de ce que son père, qu’elle croyait tout-puissant, refusait de +le lui amener. + +Godefroid fit alors une description minutieuse du médecin juif et de +son cabinet, car elle ignorait les démarches de son père. Monsieur +Bernard avait recommandé le silence à son petit-fils sur ses visites +chez Halpersohn, tant il avait craint d’exciter chez sa fille des +espérances qui ne se seraient pas réalisées. Vanda restait comme +attachée aux paroles qui sortaient de la bouche de Godefroid, elle +était charmée, et elle tomba dans une espèce de folie, tant son désir +de voir cet étrange Polonais devint ardent. + +—La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux, +dit l’ancien magistrat. Aujourd’hui, par exemple, outre ce médecin, +nous avons Hoëné Wronski, le mathématicien illuminé, le poëte +Mickievicz, Towianski l’inspiré, Chopin au talent surnaturel. Les +grandes commotions nationales produisent toujours des espèces de géants +tronqués. + +—Oh! cher papa! quel homme vous êtes! Si vous mettiez par écrit tout +ce que nous vous entendons dire, seulement pour m’amuser, vous feriez +une fortune... car, figurez-vous, monsieur, que mon bon vieux père +invente pour moi des histoires admirables lorsque je n’ai plus de +romans à lire, et il m’endort ainsi. Sa voix me berce, et il calme +souvent mes douleurs par son esprit... Qui jamais le récompensera!... +Auguste, mon enfant, tu devrais baiser pour moi les marques des pas de +ton grand-père. + +Le jeune homme leva sur sa mère ses beaux yeux humides, et un regard, +où débordait une compassion longtemps comprimée, fut tout un poëme. +Godefroid se leva, prit la main d’Auguste et la lui serra. + +—Dieu, madame, a mis deux anges près de vous!... s’écria-t-il. + +—Oui, je le sais. Aussi me reproché-je souvent de les faire enrager. +Viens, cher Augustin, embrasse ta mère. C’est un enfant, monsieur, +dont seraient fières toutes les mères. C’est pur comme l’or, c’est +franc, c’est une âme sans péché; mais une âme un peu trop passionnée, +comme celle de la maman. Dieu m’a peut-être clouée dans un lit pour me +préserver des sottises que commettent les femmes... qui ont trop de +cœur... ajouta-t-elle en souriant. + +Godefroid répondit par un sourire et par un salut. + +—Adieu, monsieur, et surtout remerciez votre ami, car il fait le +bonheur d’une pauvre infirme. + +—Monsieur, dit Godefroid quand il fut chez lui seul avec monsieur +Bernard qui l’avait suivi, je crois pouvoir vous assurer que vous ne +serez point dépouillé par ce trio de braves gens. J’aurai la somme +nécessaire, mais il faudra me confier votre traité relatif au réméré... +Pour faire plus pour vous, vous devriez me confier votre ouvrage à +lire... non pas à moi, je n’aurais pas assez de connaissances pour en +juger, mais à un ancien magistrat d’une intégrité parfaite, qui se +chargera, d’après le mérite de l’œuvre, de trouver une honorable maison +avec laquelle vous contracterez équitablement... Je n’insiste pas +là-dessus. En attendant, voici cinq cents francs, ajouta-il en tendant +un billet de banque à l’ancien magistrat stupéfait, pour subvenir à vos +besoins les plus pressants. Je ne vous en demande point de reçu, vous +ne serez obligé que par votre conscience, et votre conscience ne doit +parler qu’au cas où vous retrouveriez quelque aisance... Je me charge +de satisfaire Halpersohn... + +—Qui donc êtes-vous? dit le vieillard qui tomba sur une chaise. + +—Moi, répondit Godefroid, rien; mais je sers des personnes puissantes +à qui votre détresse est maintenant connue et qui s’intéressent à +vous... Ne m’en demandez pas davantage. + +—Quel est donc le mobile de ces gens?... dit le vieillard. + +—La religion, monsieur, répliqua Godefroid. + +—Serait-ce possible!... la religion... + +—Oui, la religion catholique, apostolique et romaine... + +—Eh! vous appartenez à l’ordre de Jésus? + +—Non, monsieur, répondit Godefroid. Soyez sans inquiétude: ces +personnes n’ont aucun dessein sur vous, hors celui de vous secourir, et +de rendre votre famille au bonheur. + +—La philanthropie deviendrait-elle donc autre chose qu’une vanité?... + +—Eh! monsieur, ne déshonorez pas, dit vivement Godefroid, la sainte +charité catholique, la vertu définie par saint Paul!... + +Monsieur Bernard, en entendant cette réponse, se mit à marcher à grands +pas dans la chambre. + +—J’accepte, dit-il tout à coup, et je n’ai qu’une façon de vous +remercier, c’est de vous confier mon ouvrage. Les notes, les citations +sont inutiles à un ancien magistrat; et j’ai pour deux mois de travaux +encore à copier mes citations, comme je vous l’ai dit... A demain, +ajouta-t-il en donnant une poignée de main à Godefroid. + +—Aurais-je fait une conversion?... se dit Godefroid, qui fut frappé de +l’expression nouvelle que la physionomie de ce grand vieillard avait +prise à sa dernière réponse. + +Le surlendemain, à trois heures, un cabriolet de place s’arrêta devant +la maison, et Godefroid en vit sortir Halpersohn, enseveli dans une +énorme pelisse d’ours. Pendant la nuit, le froid avait redoublé, le +thermomètre marquait dix degrés. + +Le médecin juif examina curieusement, quoique à la dérobée, la chambre +où son client de la veille le recevait, et Godefroid aperçut une pensée +de défiance qui rayonna dans ses yeux, comme une pointe de poignard. +Ce rapide pointillement du soupçon fit éprouver un froid intérieur à +Godefroid, qui pensa que cet homme devait être impitoyable dans les +affaires; et il est si naturel de supposer le génie uni à la bonté, +qu’il eut un nouveau mouvement de dégoût. + +—Monsieur, dit-il, je vois que la simplicité de mon appartement vous +inquiète; aussi ne serez-vous pas étonné de ma manière d’agir. Voici +vos cent francs, et voici trois billets de mille francs, ajouta-t-il en +tirant de son portefeuille les billets que madame de La Chanterie lui +avait remis pour dégager l’ouvrage de monsieur Bernard; mais, dans le +cas où vous auriez des craintes sur ma solvabilité, je vous offrirais, +pour garants de l’exécution de nos conventions, messieurs Mongenod, +banquiers, rue de la Victoire. + +—Je les connais, répondit Halpersohn en serrant les dix pièces d’or +dans sa poche. + +—Il ira chez eux, pensa Godefroid. + +—Et où demeure la malade? demanda le médecin en se levant comme un +homme qui connaît le prix du temps. + +—Venez par ici, monsieur, dit Godefroid en passant le premier pour +montrer le chemin. + +Le juif examina d’un œil soupçonneux et sagace les lieux par lesquels +il passa, car il avait le coup d’œil de l’espion; aussi vit-il fort +bien les horreurs de l’indigence par la porte de la pièce où couchaient +le magistrat et son petit-fils; par malheur, monsieur Bernard était +allé prendre le costume avec lequel il paraissait chez sa fille, et, +dans son empressement à venir ouvrir la porte, il ferma mal celle de +son chenil. + +Il salua noblement Halpersohn, et ouvrit avec précaution la chambre de +sa fille. —Vanda, mon enfant, voici le médecin, dit-il. + +Et il se rangea pour laisser passer Halpersohn qui conservait sa +pelisse. Le juif fut surpris du contraste de cette pièce, qui, dans +ce quartier, dans cette maison surtout, était une anomalie; mais +l’étonnement d’Halpersohn dura peu, car il avait vu souvent, chez les +juifs d’Allemagne et de Russie, de semblables oppositions entre une +excessive misère apparente et des richesses cachées. En marchant de la +porte au lit de la malade, il ne cessa de la regarder, et, en arrivant +à son chevet, il lui dit en polonais: + +—Vous êtes Polonaise? + +—Non pas moi, mais ma mère. + +—Qui votre grand-père, le général Tarlowski, avait-il épousé? + +—Une Polonaise. + +—De quelle province? + +—Une Sobolewska de Pinska. + +—Bien. Monsieur est votre père? + +—Oui, monsieur. + +—Monsieur, demanda-t-il, madame votre femme... + +—Elle est morte, répondit monsieur Bernard. + +—Était-elle très-blanche? dit Halpersohn avec un léger mouvement +d’impatience d’être interrompu. + +—Voici son portrait, répondit monsieur Bernard en allant décrocher +un magnifique cadre où se trouvaient plusieurs belles miniatures. +Halpersohn tâtait la tête et maniait la chevelure de la malade, tout en +regardant le portrait de Vanda Tarlowska, née comtesse Sobolewska. + +—Racontez-moi les désordres causés par la maladie. Et il se mit dans +la bergère en regardant Vanda fixement pendant les vingt minutes que +dura le récit alternatif du père et de la fille. + +—Quel âge a madame? + +—Trente-huit ans. + +—Ah! bon, s’écria-t-il en se levant, je réponds de la guérir. Je +n’assure pas de lui rendre l’exercice de ses jambes, mais pour guérie, +elle le sera. Seulement il faut la mettre dans une maison de santé de +mon quartier. + +—Mais, monsieur, ma fille n’est pas transportable. + +—Je vous réponds d’elle, dit sentencieusement Halpersohn; mais je ne +vous réponds de votre fille qu’à ces conditions... Savez-vous qu’elle +va troquer sa maladie actuelle contre une autre maladie épouvantable, +et qui durera peut-être un an, ou tout au moins six mois?... Vous +pouvez venir voir madame, puisque vous êtes son père. + +—Est-ce sûr? demanda monsieur Bernard. + +—Sûr! répéta le juif. Madame a dans le corps un principe, une humeur +nationale, il faut l’en délivrer. Quand vous viendrez, vous me +l’amènerez, rue Basse-Saint-Pierre, à Chaillot, maison de santé du +docteur Halpersohn. + +—Mais comment? + +—Sur un brancard, comme on transporte tous les malades aux hôpitaux. + +—Mais le trajet la tuera. + +—Non. Et Halpersohn, en disant ce non sec, était à la porte, où +Godefroid le rejoignit dans l’escalier. Le juif, qui étouffait de +chaud, lui dit à l’oreille: —Outre les mille écus, ce sera quinze +francs par jour; on paie trois mois d’avance. + +—Bien monsieur. Et, demanda Godefroid en montant sur le marchepied du +cabriolet où le docteur s’était élancé, vous répondez de la guérison. + +—J’en réponds, répéta le Polonais. Vous aimez cette dame? + +—Non, dit Godefroid. + +—Vous ne répéterez pas ce que je vais vous confier, car je ne vous le +dis que pour vous prouver que je suis sûr de la guérison, et si vous +faisiez une indiscrétion, vous tueriez cette dame... + +Godefroid lui répondit par un seul geste. + +—Elle est depuis dix-sept ans victime du principe de la plique +polonaise qui produit tous ces ravages, j’en ai vu de plus terribles +exemples. Or, moi seul aujourd’hui sais comment faire sortir la plique +de manière à pouvoir la guérir, car on n’en guérit pas toujours. Vous +voyez, monsieur, que je suis bien désintéressé. Si cette dame était +une grande dame, une baronne de Nucingen ou toute autre femme ou fille +des Crésus modernes, cette cure me serait payée cent, deux cent mille +francs, enfin tout ce que je demanderais!... Mais c’est un petit +malheur. + +—Et le trajet!... + +—Bah! elle aura l’air de mourir, mais elle ne mourra pas!... Elle a de +la vie pour cent ans, une fois guérie. Allons, Jacques?... vite, rue +de Monsieur!... et vite!... dit-il au cocher. Et il laissa Godefroid +sur le boulevard, où Godefroid resta stupide à regarder s’enfuir le +cabriolet. + +—Qu’est-ce donc que ce drôle d’homme vêtu de peau d’ours? demanda la +mère Vauthier à qui rien n’échappait. Est-ce vrai, ce que m’a dit le +cocher du cabriolet, que c’est le plus fameux médecin de Paris? + +—Et qu’est-ce que cela vous fait, mère Vauthier? + +—Ah, rien du tout! reprit-elle en grimaçant. + +—Vous avez eu bien tort de ne pas vous mettre de mon côté, dit +Godefroid en revenant à pas lents vers la maison; vous auriez plus +gagné qu’avec messieurs Barbet et Métivier, de qui vous n’aurez rien. + +—Est-ce que je suis pour ces messieurs? reprit-elle en haussant les +épaules. Monsieur Barbet est mon propriétaire, voilà tout! + +Il fallut deux jours pour décider monsieur Bernard à se séparer de sa +fille et la transporter à Chaillot. Godefroid et l’ancien magistrat +firent la route chacun d’un côté du brancard couvert en coutil rayé +de blanc et de bleu, sur lequel était la chère malade, quasi liée au +matelas, tant le père craignait les soubresauts d’une attaque de nerfs. +Enfin, parti à trois heures, le convoi parvint à la maison de santé +vers cinq heures, à la chute du jour. Godefroid paya sur quittance +les quatre cent cinquante francs du trimestre exigé; puis, quand il +descendit pour donner le pourboire des deux porteurs, il fut rejoint +par monsieur Bernard, qui prit sous le matelas un paquet cacheté +très-volumineux, et qui le tendit à Godefroid. + +—L’un de ces gens va vous aller chercher un cabriolet, dit le +vieillard, car vous ne pourriez pas porter longtemps ces quatre +volumes. Voici mon ouvrage, remettez-le à mon censeur, je le lui +confie pour toute cette semaine. Je vais rester au moins huit jours +dans ce quartier, car je ne veux pas laisser ainsi ma fille à +l’abandon. Je connais mon petit-fils, il peut garder la maison, surtout +aidé par vous; d’ailleurs, je vous le recommande. Si j’étais encore ce +que je fus, je vous demanderais le nom de mon critique, de cet ancien +magistrat, car il en est peu que je ne connaisse... + +—Oh! ce n’est pas un mystère, dit Godefroid en interrompant monsieur +Bernard. Du moment où vous avez en moi cette entière confiance, je puis +vous dire que votre censeur est l’ancien président Lecamus de Tresnes. + +—Oh! de la cour royale de Paris! Prenez!... allez! c’est l’un des plus +beaux caractères de ce temps-ci... Lui, et feu Popinot, le juge au +tribunal de première instance, ont été des magistrats dignes des plus +beaux jours des anciens parlements. Toutes mes craintes, si j’en avais +conservé, seraient dissipées... Et où demeure-t-il? Je voudrais l’aller +remercier de la peine qu’il aura prise. + +—Vous le trouverez rue Chanoinesse, sous le nom de monsieur Nicolas... +J’y vais à l’instant. Et votre compromis avec vos coquins?... + +—Auguste vous le remettra, dit le vieillard qui rentra dans la cour de +la maison de santé. + +Un cabriolet trouvé sur le quai de Billy, et ramené par un des +commissionnaires, arrivait; Godefroid y monta et stimula le cocher par +la promesse d’un bon pourboire, s’il arrivait rue Chanoinesse à temps, +car Godefroid voulait y dîner. + +Une demi-heure après le départ de Vanda, trois hommes vêtus de drap +noir, que la Vauthier introduisit par la rue Notre-Dame des Champs, où +ils attendaient sans doute le moment favorable, montèrent l’escalier, +accompagnés de ce Judas femelle, et frappèrent doucement à la porte du +logement de monsieur Bernard. Comme ce jour était précisément un jeudi, +le collégien avait pu garder la maison. Il ouvrit, et trois hommes se +glissèrent comme des ombres dans la première pièce. + +—Que voulez-vous, messieurs? demanda le jeune homme. + +—Nous sommes bien ici chez monsieur Bernard... c’est-à-dire chez +monsieur le baron?... + +—Mais que voulez-vous? + +—Ah! vous le savez bien, jeune homme, car on nous a dit que votre +grand-père vient de partir avec un brancard couvert... ça ne nous +étonne pas! mais il est dans son droit. Je suis huissier, je viens +tout saisir ici... Lundi, vous avez eu sommation de payer trois mille +francs de principal, plus les frais, à monsieur Métivier, sous peine +de la contrainte par corps que nous avons dénoncée; et comme un ancien +marchand d’oignons se connaît en ciboules, le débiteur a pris la clef +des champs pour éviter celle de Clichy. Mais si nous ne l’avons pas, +nous aurons pied ou aile de son riche mobilier, car nous savons tout, +jeune homme, et nous allons verbaliser. + +—Voilà des papiers timbrés que votre grand-papa n’a jamais voulu +prendre, dit alors la Vauthier en fourrant dans la main d’Auguste trois +exploits. + +—Restez, madame, nous allons vous constituer gardienne judiciaire. La +loi vous accorde quarante sous par jour; ce n’est pas à dédaigner. + +—Ah! je verrai donc ce qu’il y a dans la belle chambre!..... s’écria +la Vauthier. + +—Vous n’entrerez pas dans la chambre de ma mère! s’écria d’une voix +formidable le jeune homme en s’élançant entre la porte et les trois +hommes noirs. + +Sur un signe de l’huissier, les deux praticiens et le premier clerc qui +survint saisirent Auguste. + +—Pas de rébellion, jeune homme; vous n’êtes pas le maître ici; nous +dresserions procès-verbal, et vous iriez coucher à la Préfecture... En +entendant ce mot redoutable, Auguste fondit en larmes. + +—Ah! quel bonheur, disait-il, que maman soit partie! cela l’aurait +tuée! + +Une espèce de conférence se tenait entre les praticiens, l’huissier et +la Vauthier. Auguste comprit, quoiqu’ils parlassent à voix basse, qu’on +voulait surtout saisir les manuscrits de son grand-père; et il ouvrit +alors la porte de la chambre. + +—Entrez, messieurs, et ne gâtez rien, dit-il. On vous payera demain +matin. Puis il s’en alla tout pleurant dans le taudis, où, saisissant +les notes de son grand-père, il les mit dans le poële, qu’il savait +être sans une étincelle de feu. + +Cette action fut faite si rapidement que l’huissier, gaillard fin, +rusé, digne de ses clients Barbet et Métivier, trouva le jeune homme +en pleurs sur sa chaise, lorsqu’il se précipita dans le taudis, +après avoir jugé que les manuscrits ne se trouvaient point dans +l’antichambre. Quoiqu’on ne puisse point saisir les livres ni les +manuscrits, le réméré souscrit par l’ancien magistrat eût justifié +cette manière de procéder. Mais il était facile d’opposer des moyens +dilatoires à cette saisie; ce que monsieur Bernard n’eût pas manqué +de faire. De là, la nécessité d’agir avec sournoiserie. Aussi, la +veuve Vauthier avait-elle merveilleusement servi son propriétaire en +ne remettant pas ses significations aux locataires; elle comptait les +jeter dans l’appartement en y entrant à la suite des gens de justice, +ou dire, au besoin, à monsieur Bernard qu’elle croyait ces actes faits +contre les deux auteurs qui depuis deux jours étaient absents. + +Le procès-verbal de saisie prit environ une heure; car l’huissier +n’omit rien et regarda la valeur des objets saisis comme suffisante à +payer la dette. Une fois l’huissier parti, le pauvre jeune homme prit +les exploits et courut pour retrouver son grand-père à la maison de +santé; car l’huissier lui dit que, sous des peines graves, la Vauthier +devenait responsable des objets saisis. Il put donc quitter le logis +sans avoir rien à redouter. + +L’idée de savoir son grand-père traîné en prison pour dettes rendit +le pauvre enfant exactement fou, mais fou comme les jeunes gens sont +fous, c’est-à-dire qu’il était en proie à l’une de ces exaltations +dangereuses et funestes, où toutes les puissances de la jeunesse +fermentent à la fois et peuvent faire commettre de mauvaises actions +aussi bien que des traits d’héroïsme. Arrivé rue Basse-Saint-Pierre, +le concierge dit au pauvre Auguste qu’il ignorait ce qu’était devenu +le père de la malade amenée à quatre heures et demie, mais que l’ordre +de monsieur Halpersohn était de ne laisser personne, pas même le père, +voir cette dame d’ici à huit jours, sous peine de mettre sa vie en +danger. + +Cette réponse acheva de porter au comble l’exaspération d’Auguste. +Il reprit le chemin du boulevard Mont-Parnasse en marchant dans son +désespoir et en roulant les desseins les plus extravagants. Il arriva +vers huit heures et demie du soir, presque à jeun, et tellement épuisé +par la faim et par la douleur, qu’il écouta la Vauthier lorsqu’elle +lui proposa de prendre part à son souper qui consistait en un ragoût +de mouton aux pommes de terre. Le pauvre enfant tomba quasi mort sur +une chaise, chez cette atroce femme. Encouragé par le patelinage et les +paroles mielleuses de cette vieille, il répondit à quelques questions +adroitement faites sur Godefroid, et il fit entendre que c’était le +locataire qui, demain, allait payer les dettes de son grand-père, car +on lui devait les changements heureux survenus dans leur position +depuis une semaine. La veuve écoutait ces propos d’un air dubitatif, en +forçant Auguste à boire quelques verres de vin. + +Vers dix heures, on entendit le roulement d’un cabriolet qui arrêta +devant la maison, et la veuve s’écria: + +—Oh! c’est monsieur Godefroid. + +Aussitôt Auguste prit la clef de l’appartement et monta pour rencontrer +le protecteur de sa famille; mais il trouva la figure de Godefroid +tellement changée, qu’il hésitait à lui parler, lorsque le danger de +son grand-père décida ce généreux enfant. Voici ce qui s’était passé +rue Chanoinesse et la cause de la sévérité répandue sur la figure de +Godefroid. + +Arrivé à temps, le néophyte avait trouvé madame de La Chanterie et ses +fidèles au salon, et il y avait pris à part monsieur Nicolas pour lui +remettre les quatre volumes de l’_Esprit des lois modernes_. Monsieur +Nicolas porta sur-le-champ ce volume manuscrit dans sa chambre et +descendit pour dîner; puis, après avoir causé pendant la première +partie de la soirée, il remonta dans l’intention de commencer la +lecture de cet ouvrage. + +Godefroid fut très-étonné lorsque, quelques instants après la +disparition de monsieur Nicolas il fut prié par Manon, de la part +de l’ancien président, de venir lui parler. Il monta chez monsieur +Nicolas, conduit par Manon, et il ne put faire aucune attention à +l’intérieur de ce logement, tant il fut saisi par la figure bouleversée +de cet homme si placide et si ferme. + +—Saviez-vous, demanda monsieur Nicolas redevenu président, saviez-vous +le nom de l’auteur de cet ouvrage? + +—Monsieur Bernard, répondit Godefroid, je ne le connais que sous ce +nom. Je n’ai pas ouvert le paquet... + +—Ah! c’est vrai, se dit monsieur Nicolas, je l’ai décacheté moi-même. +Vous n’avez pas cherché, reprit-il, à connaître ses antécédents? + +—Non. Je sais qu’il a épousé par amour la fille du général Tarlowski; +que sa fille se nomme comme la mère, Vanda, le petit-fils Auguste, et +le portrait que j’ai vu de monsieur Bernard est, je crois, celui d’un +président de cour royale en robe rouge. + +—Tenez, lisez! dit monsieur Nicolas qui montra le titre de l’ouvrage +écrit en caractères dus à la calligraphie d’Auguste, et disposés ainsi: + + ESPRIT DES LOIS MODERNES + + PAR M. BERNARD-JEAN-BAPTISTE-MACLOD, BARON BOURLAC, + + ancien procureur général près la cour royale de Rouen, grand + officier de la Légion d’honneur. + +—Ah! le bourreau de madame, de sa fille, du chevalier du Vissard! dit +d’une voix faible Godefroid. Et ses jambes s’affaiblissant, le néophyte +se laissa aller sur un fauteuil. —Joli début! dit-il en murmurant. + +—Ceci, mon cher Godefroid, reprit monsieur Nicolas, est une affaire +qui nous regarde tous: vous en avez fait votre part, à nous le reste! +Je vous en prie, ne vous mêlez plus de rien, allez chercher ce que vous +pouvez avoir laissé là-bas! Pas un mot! Enfin, une discrétion absolue! +Et dites au baron Bourlac de s’adresser à moi. D’ici là, nous aurons +décidé comment il nous convient d’agir en cette circonstance. + +Godefroid descendit, sortit, prit un cabriolet et arriva rapidement au +boulevard du Mont-Parnasse, plein d’horreur au souvenir du réquisitoire +du parquet de Caen, du drame sanglant terminé sur l’échafaud, et du +séjour de madame de La Chanterie à Bicêtre. Il comprit l’abandon +dans lequel cet ancien procureur général, assimilé presque à +Fouquier-Tinville, achevait ses jours, et les raisons de son incognito +si soigneusement gardé. + +—Puisse monsieur Nicolas venger terriblement cette pauvre madame de +La Chanterie! Il achevait en lui-même ce vœu peu catholique, lorsqu’il +aperçut Auguste. + +—Que me voulez-vous? demanda Godefroid. + +—Mon bon monsieur, il vient de nous arriver un malheur qui me rend +fou! Des scélérats sont venus saisir tout chez ma mère, et l’on cherche +mon grand-père pour le mettre en prison. Mais ce n’est pas à cause +de ces malheurs que je vous implore, dit ce garçon, avec une fierté +romaine, c’est pour vous prier de me rendre un service que l’on rend à +des condamnés à mort... + +—Parlez, dit Godefroid. + +—On est venu pour s’emparer des manuscrits de mon grand-père; et, +comme je crois qu’il vous a remis l’ouvrage, je viens vous prier +de prendre les notes, car la portière ne me laissera rien emporter +d’ici... Joignez-les aux volumes, et... + +—Bien, bien, répondit Godefroid, allez vite les chercher. + +Pendant que le jeune homme entrait chez lui pour en revenir aussitôt, +Godefroid pensa que cet enfant n’était coupable d’aucun crime, et qu’il +ne fallait pas le désespérer en lui parlant de son grand-père, de +l’abandon qui punissait cette triste vieillesse des fureurs de la vie +politique, et il prit le paquet avec une sorte de bonne grâce. + +—Quel est le nom de votre mère? demanda-t-il. + +—Ma mère, monsieur, est la baronne de Mergi; mon père est le fils du +premier président de la cour royale de Rouen. + +—Ah! dit Godefroid, votre grand-père a marié sa fille au fils du +fameux président Mergi. + +—Oui, monsieur. + +—Mon petit ami, laissez-moi, dit Godefroid. Il conduisit le jeune +baron de Mergi jusque sur le palier, et appela la Vauthier. + +—Mère Vauthier, lui dit-il, vous pouvez disposer de mon logement, je +ne reviendrai jamais ici. + +Et il descendit pour remonter en voiture. + +—Avez-vous remis quelque chose à ce monsieur-là? demanda la Vauthier à +Auguste. + +—Oui, dit le jeune homme. + +—Vous êtes propre! c’est un agent de vos ennemis! Il a tout conduit, +c’est sûr. A preuve que le tour est fait, c’est qu’il ne reviendra +jamais ici... Il m’a dit que je pouvais mettre son logement à louer. +Auguste se précipita sur le boulevard, courut après le cabriolet, et +finit par le faire arrêter tant il criait. + +—Que me voulez-vous? demanda Godefroid. + +—Les manuscrits de mon grand-père?... + +—Dites-lui de les réclamer à monsieur Nicolas. + +Le jeune homme prit ce mot pour l’atroce plaisanterie d’un voleur qui +a bu toute honte, et il s’assit dans la neige en voyant le cabriolet +reprendre sa course au grand trot. Il se releva dans un accès de +sauvage énergie, revint se coucher, harassé de ses courses rapides, +et le cœur brisé. Le lendemain matin, Auguste de Mergi s’éveilla seul +dans ce logement, habité la veille par sa mère et par son grand-père, +et il fut en proie aux émotions pénibles de sa situation, dans laquelle +il se retrouva pleinement. La solitude profonde d’un appartement si +rempli naguère, où chaque moment apportait un devoir, une occupation, +lui fit tant de mal à voir, qu’il descendit demander à la mère Vauthier +si son grand-père était venu pendant la nuit ou de grand matin; car il +s’était éveillé fort tard, et il supposait que, dans le cas où le baron +Bourlac serait retourné, la portière l’aurait instruit des poursuites. +La portière répondit en ricanant qu’il savait bien où devait se +trouver son grand-père; et que s’il n’était pas rentré ce matin, c’est +qu’il habitait le château de Clichy. Cette raillerie chez une femme +qui, la veille, l’avait si bien cajolé, rendit à ce pauvre jeune +homme toute sa frénésie, et il courut à la maison de santé de la rue +Basse-Saint-Pierre, en proie au désespoir de supposer son grand-père en +prison. + +Le baron Bourlac avait rôdé pendant toute la nuit autour de la maison +de santé dont l’entrée lui avait été interdite, et autour de la maison +du docteur Halpersohn, à qui naturellement il voulait demander compte +d’une pareille conduite. Le docteur n’était rentré chez lui qu’à +deux heures du matin. Le vieillard, venu à une heure et demie à la +porte du docteur, était retourné se promener dans la grande allée des +Champs-Élysées; lorsqu’il revint, à deux heures et demie, le portier +lui dit que monsieur Halpersohn était rentré, couché, qu’il dormait et +qu’il ne pouvait pas le réveiller. + +En se trouvant à deux heures et demie du matin dans ce quartier, le +pauvre père, au désespoir, erra sur le quai, sous les arbres chargés +de givre des contre-allées du Cours-la-Reine, et attendit le jour. A +neuf heures du matin, il se présenta chez le médecin, et lui demanda +pourquoi il tenait ainsi sa fille en charte privée. + +—Monsieur, lui répondit le docteur, hier, je vous ai répondu de la +santé de votre fille; mais en ce moment je vous réponds de sa vie, et +vous comprenez que je dois être souverain dans un pareil cas. Apprenez +que votre fille a pris hier un remède qui doit lui donner _la plique_, +et que, tant que cette horrible maladie ne sera pas sortie, elle ne +sera pas visible. Je ne veux pas qu’une émotion vive, une erreur de +régime, m’enlèvent ma malade et vous enlèvent à vous votre fille; si +vous la voulez voir absolument, je demanderai une consultation de +trois médecins, afin de mettre à couvert ma responsabilité, car la +malade pourrait mourir. + +Le vieillard, accablé de fatigue, tomba sur une chaise et se releva +promptement en disant: —Pardonnez-moi, monsieur. J’ai passé la nuit +à vous attendre dans des angoisses affreuses; car vous ne savez pas à +quel point j’aime ma fille, que je garde depuis quinze ans entre la vie +et la mort, et c’est un supplice que ces huit jours d’attente! + +Le baron sortit du cabinet d’Halpersohn en chancelant comme un homme +ivre. Environ une heure après la sortie de ce vieillard, que le médecin +juif avait conduit en le soutenant par le bras jusqu’à la rampe de son +escalier, il vit entrer Auguste de Mergi. En questionnant la portière +de la maison de santé, ce pauvre jeune homme venait d’apprendre que le +père de la dame amenée la veille était revenu dans la soirée, qu’il +l’y avait demandée, et avait parlé d’aller ce matin chez le docteur +Halpersohn, et que là sans doute on lui donnerait de ses nouvelles. Au +moment où Auguste de Mergi se présenta dans le cabinet d’Halpersohn, +le docteur déjeunait d’une tasse de chocolat, accompagnée d’un verre +d’eau, le tout servi sur un petit guéridon; il ne se dérangea pas pour +le jeune homme, et continua de tremper sa mouillette dans le chocolat; +car il ne mangeait pas autre chose qu’une flûte coupée en quatre +avec une précision qui prouvait une certaine habileté d’opérateur. +Halpersohn avait, en effet, pratiqué la chirurgie dans ses voyages. + +—Hé bien! jeune homme, dit-il, en voyant entrer le fils de Vanda, vous +venez aussi me demander compte de votre mère... + +—Oui, monsieur, répondit Auguste de Mergi. + +Auguste s’était avancé jusqu’à la table où brillèrent tout d’abord à +ses yeux plusieurs billets de banque parmi quelques piles de pièces +d’or. Dans les circonstances où se trouvait ce malheureux enfant, la +tentation fut plus forte que ses principes, quelque solides qu’ils +pussent être. Il vit le moyen de sauver son grand-père et les fruits de +vingt années de travail menacés par d’avides spéculateurs. Il succomba. +Cette fascination fut rapide comme la pensée et justifiée par une idée +de dévouement qui sourit à cet enfant. Il se dit: «Je me perds, mais je +sauve ma mère et mon grand-père!...» + +Dans cette étreinte de sa raison aux prises avec le crime, il acquit, +comme les fous, une singulière et passagère habileté; car au lieu de +donner des nouvelles de son grand-père, il abonda dans le sens du +médecin. Halpersohn, comme tous les grands observateurs, avait deviné +rétrospectivement la vie du vieillard, de cet enfant et de la mère. +Il pressentit ou entrevit la vérité, que les discours de la baronne +de Mergi lui dévoilèrent, et il en résultait chez lui comme une sorte +de bienveillance pour ses nouveaux clients; car, du respect ou de +l’admiration, il en était incapable. + +—Hé bien! mon cher garçon, répondit-il familièrement au jeune baron, +je vous garde votre mère, et je vous la rendrai jeune, belle et bien +portante. C’est une de ces malades rares auxquelles les médecins +s’intéressent; d’ailleurs, c’est, par sa mère, une compatriote à moi. +Vous et votre grand-père, ayez le courage de rester deux semaines sans +voir madame... + +—La baronne Mergi... + +—Si elle est baronne, vous êtes baron? demanda Halpersohn. + +En ce moment le vol était accompli. Pendant que le médecin regardait sa +mouillette alourdie par le chocolat, Auguste avait saisi quatre billets +pliés et les avait mis dans la poche de son pantalon, en ayant l’air +d’y fourrer la main par contenance. + +—Oui, monsieur, je suis baron. Mon grand-père est baron aussi; il +était procureur général sous la Restauration. + +—Vous rougissez, jeune homme, il ne faut pas rougir d’être pauvre et +baron, c’est fort commun. + +—Qui vous a dit, monsieur, que nous sommes pauvres? + +—Mais votre grand-père m’a dit avoir passé la nuit dans les +Champs-Élysées; et, quoique je ne connaisse pas de palais où il se +trouve d’aussi belle voûte que celle qui brillait à deux heures +du matin, je vous assure qu’il faisait froid dans le palais où se +promenait votre grand-père. On ne choisit pas par goût l’hôtel de la +Belle-Étoile... + +—Mon grand père sort d’ici? reprit Auguste, qui saisit cette occasion +de faire retraite; je vous remercie, monsieur, et je viendrai, si vous +le permettez, savoir des nouvelles de ma mère. + +Aussitôt sorti, le jeune baron alla chez l’huissier en prenant un +cabriolet pour s’y rendre plus promptement, et il paya la dette de +son grand-père. L’huissier remit les pièces et le mémoire des frais +acquittés, puis il dit au jeune homme de prendre un de ses clercs avec +lui pour qu’il relevât le gardien judiciaire de ses fonctions. + +—D’autant plus que messieurs Barbet et Métivier demeurent dans votre +quartier, ajouta-t-il; mon jeune homme ira leur porter les fonds, et +leur dire de vous rendre l’acte de réméré... + +Auguste, qui ne comprenait rien à ces termes et à ces formalités, se +laissa faire. Il reçut sept cents francs en argent qui lui revenaient +sur les quatre mille francs, et sortit accompagné d’un clerc. Il monta +dans le cabriolet dans un état de stupeur indicible; car, le résultat +obtenu, les remords commencèrent, et il se vit déshonoré, maudit par +son grand-père, dont l’inflexibilité lui était connue, et il pensa que +sa mère mourrait de douleur de le savoir coupable. La nature entière +changeait pour lui d’aspect. Il avait chaud, il ne voyait plus la +neige, les maisons lui semblaient être des spectres. Arrivé chez lui, +le jeune baron prit son parti, qui certes était celui d’un honnête +jeune homme. Il alla dans la chambre de sa mère y prendre la tabatière +garnie de diamants que l’empereur avait donnée à son grand-père, pour +l’envoyer avec les sept cents francs au docteur Halpersohn, en y +joignant la lettre suivante qui nécessita plusieurs brouillons. + + + «MONSIEUR, + + »Les fruits d’un travail de vingt années, fait par mon grand-père, + allaient être dévorés par des usuriers, qui menacent sa liberté. + Trois mille trois cents francs le sauvaient, et en voyant tant d’or + sur votre table, je n’ai pu résister au bonheur de rendre mon aïeul + libre, en lui rendant aussi le salaire de ses veilles. Je vous ai + emprunté sans votre consentement, quatre mille francs; mais comme + trois mille trois cents francs seulement sont nécessaires, je vous + envoie les sept cents francs restant, et j’y joins une tabatière + enrichie de diamants, donnée par l’empereur à mon grand-père, et + dont la valeur peut vous répondre de la somme. + + »Dans le cas où vous ne croiriez pas à l’honneur de celui qui verra + toute sa vie en vous un bienfaiteur, si vous daignez garder le + silence sur une action injustifiable en toute autre circonstance, + vous sauverez mon grand-père comme vous sauverez ma mère, et je + serai toute la vie votre esclave dévoué. + + »AUGUSTE DE MERGI.» + + +Vers deux heures et demie, Auguste, qui était allé jusqu’aux +Champs-Élysées, fit remettre par un commissionnaire, à la porte du +docteur Halpersohn, une boîte cachetée où se trouvaient dix louis, un +billet de cinq cents francs et la tabatière; puis il revint lentement +à pied chez lui, par le pont d’Iéna, les Invalides et les boulevards, +comptant sur la générosité du docteur Halpersohn. Le médecin, qui +s’était aperçu du vol, avait aussitôt changé d’opinion sur ses clients. +Il pensa que le vieillard était venu pour le voler, et que, n’ayant +pas réussi, il avait envoyé ce petit garçon. Il se mit en doute les +qualités qu’ils se donnaient, et il alla droit au parquet du procureur +du roi, rendre sa plainte, en ordonnant qu’on fît aussitôt des +poursuites. + +La prudence avec laquelle procède la justice permet rarement d’aller +aussi vite que les parties plaignantes le veulent; mais vers trois +heures, un commissaire de police, accompagné d’agents qui se tenaient +en flâneurs sur les boulevards, faisait des questions à la mère +Vauthier sur ses locataires, et la veuve augmentait, sans le savoir, +les soupçons du commissaire de police. + +Népomucène, qui flaira des agents de police, crut qu’on allait arrêter +le vieillard; et, comme il aimait monsieur Auguste, il courut au-devant +de monsieur Bernard; et l’apercevant dans l’avenue de l’Observatoire: + +—Sauvez-vous, monsieur! cria-t-il, on vient vous arrêter. Les +huissiers sont venus hier chez vous; ils ont tout saisi. La mère +Vauthier, qui vous a caché des papiers timbrés, disait que vous +coucheriez à Clichy ce soir ou demain. Tenez, voyez-vous ces argousins? + +Un regard suffit à l’ancien procureur général pour reconnaître des +recors dans les agents de police, et il devina tout. + +—Et monsieur Godefroid? + +—Parti pour ne plus revenir. La mère Vauthier dit que c’était une +mouche à vos ennemis... + +Aussitôt le baron Bourlac prit le parti d’aller chez Barbet, et il +y fut en un quart d’heure, l’ancien libraire demeurait dans la rue +Sainte-Catherine-d’Enfer. + +—Ah! vous venez chercher votre acte de réméré? dit l’ancien libraire +en répondant au salut de sa victime; le voici. + +Et, au grand étonnement du baron Bourlac, il lui tendit l’acte que +l’ancien procureur général prit, en disant: + +—Je ne comprends pas... + +—Ce n’est donc pas vous qui m’avez payé? répliqua le libraire. + +—Vous êtes payé! + +—Mon petit-fils a porté les fonds chez l’huissier ce matin. + +—Est-il vrai que vous m’ayez fait saisir hier?... + +—Vous n’étiez donc pas rentré chez vous depuis deux jours? demanda +Barbet; mais un procureur général sait bien ce que c’est que la +dénonciation de la contrainte par corps... + +En entendant cette phrase, le baron salua froidement Barbet, et revint +vers sa maison en pensant que le garde du commerce était là sans +doute pour les auteurs cachés au deuxième étage. Il allait lentement, +perdu dans de vagues appréhensions; car à mesure qu’il marchait, les +paroles de Népomucène lui apparaissaient de plus en plus obscures, +inexplicables. Godefroid pouvait-il bien l’avoir trahi! Il prit +machinalement par la rue Notre-Dame des Champs et rentra par la petite +porte, qu’il trouva par hasard ouverte, et heurta Népomucène. + +—Ah! monsieur, arrivez donc! On emmène monsieur Auguste en prison! +Il a été pris sur le boulevard; c’est lui qu’on cherchait; il a été +interrogé... + +Le vieillard bondit comme un tigre, passa l’allée sur le boulevard en +traversant la maison, et le jardin, comme une flèche, et il put arriver +assez à temps pour voir son petit-fils montant en fiacre entre trois +hommes. + +—Auguste, dit-il, qu’est-ce que cela veut dire? + +Le jeune homme fondit en larmes et s’évanouit. + +—Monsieur, je suis le baron Bourlac, ancien procureur général, dit-il +au commissaire de police dont l’écharpe frappa son regard; de grâce, +expliquez-moi ceci... + +—Monsieur, si vous êtes le baron Bourlac, vous comprendrez tout +en deux mots: je viens d’interroger ce jeune homme, et il a +malheureusement avoué... + +—Quoi?... + +—Un vol de quatre mille francs fait chez le docteur Halpersohn. + +—Est-il possible! Auguste? + +—Grand-papa, je lui ai envoyé en nantissement votre tabatière de +diamants, je voulais vous sauver de l’infamie d’aller en prison. + +—Ah! malheureux, qu’as-tu fait! s’écria le baron. Les diamants sont +faux, car j’ai vendu les vrais depuis trois ans. + +Le commissaire de police et son greffier se regardèrent d’une +singulière façon. Ce regard, plein de choses, surpris par le baron +Bourlac, le foudroya. + +—Monsieur le commissaire, reprit l’ancien procureur général, soyez +tranquille, je vais aller voir monsieur le procureur du roi; mais vous +pouvez attester l’erreur dans laquelle j’ai maintenu mon petit-fils et +ma fille. Vous devez faire votre devoir; mais, au nom de l’humanité, +mettez mon petit-fils à la pistole... Je passerai à la prison... Où le +menez-vous? + +—Êtes-vous le baron de Bourlac? dit le commissaire de police. + +—Oh! monsieur. + +—C’est que monsieur le procureur du roi, le juge d’instruction et moi, +nous doutions que des gens comme vous et votre petit-fils pussent être +coupables, et comme le docteur, nous avons cru que des fripons avaient +pris vos noms. + +Il prit le baron Bourlac à part et lui dit: + +—Vous êtes allé ce matin chez le docteur Halpersohn?... + +—Oui, monsieur. + +—Votre petit-fils s’y est présenté une demi-heure après vous? + +—Je n’en sais rien, monsieur, car je rentre, et je n’ai pas vu mon +petit-fils depuis hier. + +—Les exploits qu’il nous a montrés et le dossier m’ont tout expliqué, +reprit le commissaire de police, je connais la cause du crime. +Monsieur, je devrais vous arrêter comme complice de votre petit-fils, +car vos réponses confirment les faits allégués dans la plainte; mais +les actes qui vous ont été signifiés et que je vous rends, dit-il en +tendant un volume de papier timbré qu’il tenait à la main, prouvent que +vous êtes bien le baron Bourlac. Néanmoins, soyez prêt à comparaître +devant M. Marest, juge d’instruction commis à cette affaire. Je crois +devoir me relâcher des rigueurs ordinaires devant votre ancienne +qualité. Quant à votre petit-fils, je vais parler à monsieur le +procureur du roi en rentrant, et nous aurons tous les égards possibles +pour le petit-fils d’un ancien premier président, victime d’une erreur +de jeunesse. Mais il y a plainte: le délinquant avoue, j’ai dressé +procès-verbal, il y a mandat de dépôt; je ne puis rien. Quant à +l’incarcération, nous mettrons votre petit-fils à la Conciergerie. + +—Merci! monsieur, dit le malheureux Bourlac. + +Il tomba roide dans la neige, et roula dans une des cuvettes qui +séparaient alors les arbres du boulevard. + +Le commissaire de police appela du secours, et Népomucène accourut avec +la mère Vauthier. On porta le vieillard chez lui, et la Vauthier pria +le commissaire de police, en passant par la rue d’Enfer, d’envoyer au +plus vite le docteur Berton. + +—Qu’a donc mon grand-père? demanda le pauvre Auguste. + +—Il est fou! monsieur!... Voilà ce que c’est que de voler!... + +Auguste fit un mouvement pour se briser la tête; mais les deux agents +le continrent. + +—Allons, jeune homme, du calme! dit le commissaire, du calme. Vous +avez des torts, mais ils ne sont pas irréparables!... + +—Mais, monsieur, dites donc à cette femme que vraisemblablement mon +grand-père est à jeun depuis vingt-quatre heures!... + +—Oh! les pauvres gens! s’écria tout bas le commissaire. + +Il fit arrêter le fiacre qui marchait, dit un mot à l’oreille de son +secrétaire, qui courut parler à la Vauthier et qui revint aussitôt. + +Monsieur Berton jugea que la maladie de monsieur Bernard, car il le +connaissait sous ce seul nom, était une fièvre chaude d’une grande +intensité; mais comme la veuve Vauthier lui raconta les événements qui +motivaient cet état, à la façon dont racontent les portières, il jugea +nécessaire d’informer le lendemain matin, à Saint-Jacques du Haut-Pas, +monsieur Alain de cette aventure, et monsieur Alain fit parvenir par un +commissionnaire un mot qu’il écrivit au crayon à monsieur Nicolas, rue +Chanoinesse. + +Godefroid, en arrivant, avait remis la veille au soir les notes de +l’ouvrage à monsieur Nicolas, qui passa la plus grande partie de la +nuit à lire le premier volume de l’ouvrage du baron Bourlac. + +Le lendemain matin, madame de La Chanterie dit au néophyte qu’il +allait, si sa résolution tenait toujours, se mettre immédiatement à +l’ouvrage. Godefroid, initié par elle aux secrets financiers de la +société, travailla sept ou huit heures par jour, pendant plusieurs +mois, sous l’inspection de Frédéric Mongenod, qui venait tous les +dimanches examiner la besogne, et il reçut de lui des éloges sur ses +travaux. + +—Vous êtes, lui dit-il, quand tous les comptes furent à jour et +clairement établis, une acquisition précieuse pour les saints au milieu +de qui vous vivez. Maintenant, deux ou trois heures par jour vous +suffiront à maintenir cette comptabilité au courant, et vous pourrez, +le surplus du temps, les aider, si vous avez encore la vocation que +vous manifestiez il y a six mois... + +On était alors au mois de juillet 1838. Pendant tout le temps +qui s’était écoulé depuis l’aventure du boulevard Mont-Parnasse, +Godefroid, jaloux de se montrer digne de ses amis, n’avait pas fait +une seule question relative au baron Bourlac; car, n’en entendant +pas dire un mot, ne trouvant rien dans les écritures qui concernât +cette affaire, il regarda le silence gardé sur la famille des deux +bourreaux de madame La Chanterie ou comme une épreuve à laquelle on le +soumettait, ou comme une preuve que les amis de cette sublime femme +l’avaient vengée. + +En effet, il était allé, deux mois après, en se promenant, jusqu’au +boulevard Mont-Parnasse; il avait su rencontrer la veuve Vauthier, et +il lui avait demandé des nouvelles de la famille Bernard. + +—Est-ce qu’on sait, mon cher monsieur Godefroid, où ces gens-là sont +passés!... Deux jours après votre expédition, car c’est vous, finaud, +qui avez soufflé l’affaire à mon propriétaire, il est venu du monde +qui nous a débarrassé de ce vieux fiérot-là. Bah! l’on a tout déménagé +en vingt-quatre heures, et, ni vu, ni connu! Personne ne m’a voulu +dire un mot. Je crois qu’il est parti pour Alger avec son brigand de +petit-fils; car Népomucène, qui avait un faible pour ce voleur, et qui +ne vaut pas mieux que lui, ne l’a pas trouvé à la Conciergerie, et lui +seul sait où ils sont, le gredin m’ayant plantée là... Élevez donc des +enfants trouvés! Voilà comme ils vous récompensent, ils vous mettent +dans l’embarras. Je n’ai pas encore pu le remplacer; et, comme le +quartier gagne beaucoup, la maison est toute louée, je suis écrasée de +travail. + +Jamais Godefroid n’aurait rien su de plus sur le baron Bourlac, sans +le dénoûment qui se fit de cette aventure, par suite d’une de ces +rencontres comme il s’en fait à Paris. + +Au mois de septembre, Godefroid descendait la grande avenue des +Champs-Élysées, et il pensait au docteur Halpersohn, en passant devant +la rue Marbœuf. + +—Je devrais, se dit-il, aller le voir pour savoir s’il a guéri la +fille de Bourlac!... Quelle voix! quel talent elle avait!... Elle +voulait se consacrer à Dieu! + +Parvenu au rond-point, Godefroid le traversa promptement à cause des +voitures qui descendaient avec rapidité, et il heurta dans l’allée un +jeune homme qui donnait le bras à une jeune dame. + +—Prenez donc garde! s’écria le jeune homme, êtes-vous donc aveugle? + +—Hé! c’est vous! répondit Godefroid en reconnaissant Auguste de Mergi +dans ce jeune homme. + +Auguste était si bien mis, si joli, si coquet, si fier de donner le +bras à cette femme, que, sans les souvenirs auxquels il s’abandonnait, +il ne l’aurait pas reconnu. + +—Hé! c’est ce cher monsieur Godefroid, dit la dame. + +En entendant les notes célestes de l’organe enchanteur de Vanda qui +marchait, Godefroid resta cloué par les pieds à la place où il était. + +—Guérie!... dit-il. + +—Depuis dix jours, il m’a permis de marcher!... répondit-elle. + +—Halpersohn?... + +—Oui! dit-elle. Hé, comment n’êtes-vous pas venu nous voir? +reprit-elle... Oh! vous avez bien fait! Mes cheveux n’ont été coupés +qu’il y a huit jours! ceux que vous me voyez, sont une perruque; mais +le docteur m’a juré qu’ils repousseraient!... Mais combien n’avons-nous +pas de choses à nous dire!... Venez donc dîner avec nous!... Oh! votre +accordéon!... oh! monsieur... + +Et elle porta son mouchoir à ses yeux. + +—Je le garderai toute ma vie! mon fils le conservera comme une +relique! Mon père vous a cherché dans tout Paris; il est, d’ailleurs, à +la recherche de ses bienfaiteurs inconnus; il mourra de chagrin si vous +ne l’aidez pas à les retrouver... Il est rongé par une mélancolie noire +dont je ne triomphe pas tous les jours. + +Autant séduit par la voix de cette délicieuse femme rappelée de la +tombe que par la voix d’une fascinante curiosité, Godefroid prit le +bras que lui tendit la baronne de Mergi, qui laissa son fils aller en +avant, chargé par elle d’une commission par un signe de tête, que le +jeune homme avait compris. + +—Je ne vous emmène pas bien loin, nous demeurons allée d’Antin, dans +une jolie maison bâtie à l’anglaise; nous l’occupons tout entière; +chacun de nous a tout un étage. Oh! nous sommes très-bien. Mon +père croit que vous êtes pour beaucoup dans les félicités qui nous +accablent!... + +—Moi!... + +—Ne savez-vous pas que l’on a créé pour lui, sur un rapport du +ministre de l’Instruction publique, une chaire de législation comparée +à la Sorbonne? Mon père commencera son premier cours au mois de +novembre prochain. Le grand ouvrage auquel il travaillait paraîtra dans +un mois, car la maison Cavalier le publie en partageant les bénéfices +avec mon père, et elle lui a remis trente mille francs à-compte sur sa +part; aussi mon père achète-t-il la maison où nous sommes. Le ministère +de la justice me fait une pension de douze cents francs, à titre de +secours annuels à la fille d’un ancien magistrat; mon père a sa pension +de mille écus; il a cinq mille francs comme professeur. Nous sommes +si économes, que nous serons presque riches. Mon Auguste va commencer +son droit dans deux mois; mais il est employé au parquet du procureur +général, et gagne douze cents francs... Ah! monsieur Godefroid, ne +parlez pas de la malheureuse affaire de mon Auguste. Moi, je le bénis +tous les matins pour cette action, que son grand-père ne lui pardonne +pas encore! sa mère le bénit, Halpersohn l’adore, et l’ancien procureur +général est implacable. + +—Quelle affaire? dit Godefroid. + +—Ah! je reconnais bien là votre générosité! s’écria Vanda. Quel noble +cœur vous avez!... Votre mère doit être fière de vous. + +Elle s’arrêta comme si elle avait ressenti des douleurs dans le cœur. + +—Je vous jure que je ne sais rien de l’affaire dont vous me parlez, +dit Godefroid. + +—Ah! vous ne la connaissez pas! + +Et elle raconta naïvement, en admirant son fils, l’emprunt fait par +Auguste au docteur. + +—Si nous ne pouvons rien dire de cela devant monsieur le baron +Bourlac, fit observer Godefroid, racontez-moi comment votre fils s’en +est tiré... + +—Mais, répondit Vanda, je vous ai dit, je crois, qu’il est +employé chez le procureur général, qui lui témoigne la plus grande +bienveillance. Il n’est pas resté plus de quarante-huit heures à la +Conciergerie, où il avait été mis chez le directeur. Le bon docteur, +qui n’a trouvé la belle, la sublime lettre d’Auguste que le soir, a +retiré sa plainte; et, par l’intervention d’un ancien président de la +cour royale que mon père n’a jamais vu, le procureur général a fait +anéantir le procès-verbal du commissaire de police et le mandat de +dépôt. Enfin il n’existe aucune trace de cette affaire que dans mon +cœur, dans la conscience de mon fils et dans la tête de son grand-père, +qui, depuis ce jour, dit _vous_ à Auguste et le traite comme un +étranger. Hier encore, Halpersohn demandait grâce pour lui; mais mon +père, qui me refuse, moi qu’il aime tant, a répondu: —Vous êtes le +volé; vous pouvez, vous devez pardonner; mais moi, je suis responsable +du voleur... et quand j’étais procureur général, je ne pardonnais +jamais!... —Vous tuerez votre fille! a dit Halpersohn que j’écoutais. +Mon père a gardé le silence. + +—Mais qui donc vous a secourus? + +—Un monsieur que nous croyons chargé de répandre les bienfaits de la +reine. + +—Comment est-il? demanda Godefroid. + +—C’est un homme solennel et sec, triste dans le genre de mon père... +C’est lui qui fit transporter mon père dans la maison où nous sommes, +lorsqu’il fut atteint de sa fièvre chaude. Figurez-vous que, dès +que mon père fut rétabli, l’on m’a retirée de la maison de santé et +installée là, où je me suis retrouvée dans ma chambre, comme si je ne +l’avais pas quittée. Halpersohn, que ce grand monsieur a séduit, je ne +sais comment, m’a donc alors appris toutes les souffrances endurées par +mon père! Et les diamants vendus de sa tabatière! mon fils et mon père +la plupart du temps sans pain, et faisant les riches en ma présence... +Oh! monsieur Godefroid!... Ces deux êtres-là sont des martyrs... Que +puis-je dire à mon père?... Entre mon fils et lui, je ne peux que leur +rendre la pareille en souffrant pour eux, comme eux. + +—Et ce grand monsieur n’a-t-il pas un peu l’air militaire?... + +—Ah! vous le connaissez! lui cria Vanda sur la porte de sa maison. + +Elle saisit Godefroid par la main avec la vigueur d’une femme +lorsqu’elle éprouve une attaque de nerfs, elle le traîna dans un salon +dont la porte s’ouvrit et cria: + +—Mon père! monsieur Godefroid connaît ton bienfaiteur. + +Le baron Bourlac, que Godefroid aperçut vêtu comme devait l’être un +ancien magistrat d’un rang si éminent, se leva, tendit la main à +Godefroid, et dit: —Je m’en doutais! + +Godefroid fit un geste de dénégation, quant aux effets de cette noble +vengeance; mais le procureur général ne lui laissa pas le temps de +parler. + +—Ah! monsieur, dit-il en continuant, il n’y a que la Providence de +plus puissante, que l’amour de plus ingénieux, que la maternité de +plus clairvoyante que vos amis qui tiennent de ces trois grandes +divinités... Je bénis le hasard à qui nous devons notre rencontre; +car monsieur Joseph a disparu pour toujours, et comme il a su se +soustraire à tous les piéges que j’ai tendus pour savoir son vrai nom, +sa demeure, je serais mort de chagrin..... Tenez, lisez sa lettre. Mais +vous le connaissez? + +Godefroid lut ce qui suit: + + + «Monsieur le baron Bourlac, les sommes que, par ordre d’une dame + charitable, nous avons dépensées pour vous, montent à quinze mille + francs. Prenez-en note, pour les faire rendre, soit par vous-même, + soit par vos descendants, lorsque la prospérité de votre famille le + permettra; car c’est le bien des pauvres. Quand cette restitution + sera possible, versez les sommes dont vous serez débiteur chez les + frères Mongenod, banquiers. Que Dieu vous pardonne vos fautes!» + + +Cinq croix formaient la mystérieuse signature de cette lettre, que +Godefroid rendit. + +—Les cinq croix y sont... dit-il en se parlant à lui-même. + +—Ah! monsieur, dit le vieillard, vous qui savez tout, qui avez été +l’envoyé de cette dame mystérieuse... dites-moi son nom! + +—Son nom! cria Godefroid, son nom! Mais malheureux ne le demandez +jamais! ne cherchez jamais à le savoir! Ah! madame, dit Godefroid en +prenant dans ses mains tremblantes la main de madame de Mergi, si vous +tenez à la raison de votre père, faites qu’il reste dans son ignorance, +qu’il ne se permette pas la moindre démarche! + +Un étonnement profond glaça le père, la fille et Auguste. + +—C’est? demanda Vanda. + +—Eh bien, celle qui vous a sauvé votre fille, reprit Godefroid en +regardant le vieillard, qui vous l’a rendue jeune, belle, fraîche, +ranimée, qui l’a retirée du cercueil; celle qui vous a épargné +l’infamie de votre petit-fils! celle qui vous a rendu la vieillesse +heureuse, honorée, qui vous a sauvé tous trois... + +Il s’arrêta. + +—C’est une femme que vous avez envoyée innocente au bagne pour vingt +ans! s’écria Godefroid en s’adressant au baron Bourlac; à qui vous +avez prodigué, dans votre ministère, les plus cruelles injures, à la +sainteté de laquelle vous avez insulté, et à qui vous avez arraché une +fille délicieuse pour l’envoyer à la plus affreuse des morts, car elle +a été guillotinée!... + +Godefroid, voyant Vanda tombée sur un fauteuil, évanouie, sauta dans +le corridor; de là, dans l’allée d’Antin, et se mit à courir à toutes +jambes. + +—Si tu veux ton pardon, dit le baron Bourlac à son petit-fils, +suis-moi cet homme et sache où il demeure!... + +Auguste partit comme une flèche. + +Le lendemain matin, le baron Bourlac frappait, à huit heures et demie, +à la vieille porte jaune de l’hôtel de La Chanterie, rue Chanoinesse, +et demanda madame La Chanterie au concierge, qui lui montra le perron. +C’était heureusement à l’heure du déjeuner, et Godefroid reconnut le +baron dans la cour, par un des croisillons qui donnaient du jour à +l’escalier; il n’eut que le temps de descendre, de se jeter dans le +salon, où tout le monde se trouvait, et de crier: + +—Le baron de Bourlac!... + +En entendant ce nom, madame de La Chanterie, soutenue par l’abbé de +Véze, rentra dans sa chambre. + +—Tu n’entreras pas, suppôt de Satan! s’écriait Manon qui reconnut le +procureur général et qui se mit devant la porte du salon. Viens-tu pour +tuer madame? + +—Allons, Manon, laissez passer monsieur, dit monsieur Alain. + +Manon s’assit sur une chaise comme si les deux jambes lui eussent +manqué à la fois. + +—Messieurs, dit le baron d’une voix excessivement émue en +reconnaissant Godefroid et monsieur Joseph, et en saluant les deux +autres, la bienfaisance donne des droits à l’obligé! + +—Vous ne nous devez rien, monsieur, dit le bon Alain, vous devez tout +à Dieu... + +—Vous êtes des saints et vous avez le calme des saints, dit l’ancien +magistrat. Vous m’écouterez!... Je sais que les bienfaits surhumains +qui m’accablent depuis dix-huit mois sont l’œuvre d’une personne que +j’ai gravement offensée en faisant mon devoir; il a fallu quinze ans +pour que je reconnusse son innocence, et c’est là, messieurs, le seul +remords que je doive à l’exercice de mes fonctions. —Écoutez! j’ai peu +de vie à vivre, mais je vais perdre ce peu de vie, encore si nécessaire +à mes enfants, sauvés par madame de La Chanterie, si je ne puis obtenir +d’elle mon pardon. Messieurs, je resterai sur le parvis Notre-Dame, à +genoux, jusqu’à ce qu’elle m’ait dit un mot... Je l’attendrai là... Je +baiserai la trace de ses pas, je trouverai des larmes pour l’attendrir, +moi que les tortures de mon enfant ont desséché comme une paille... + +La porte de la chambre de madame de La Chanterie s’ouvrit, l’abbé de +Vèse se glissa comme une ombre, et dit à monsieur Joseph: —Cette voix +tue madame. + +—Ah! elle est là! Elle passe par là! dit le baron Bourlac. + +Il tomba sur ses genoux, baisa le parquet, fondit en larmes, et d’une +voix déchirante, il cria: —Au nom de Jésus, mort sur la croix, +pardonnez! pardonnez! car ma fille a souffert mille morts! + +Le vieillard s’affaissa si bien que les spectateurs émus le crurent +mort. En ce moment, madame de La Chanterie apparut comme un spectre à +la porte de sa chambre, sur laquelle elle s’appuyait défaillante. + +—Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur échafaud, +par madame Elisabeth, par ma fille, par la vôtre, par Jésus, je vous +pardonne... + +En entendant ce dernier mot, l’ancien procureur leva les yeux et dit: +—Les anges se vengent ainsi. + +Monsieur Joseph et monsieur Nicolas relevèrent le baron Bourlac et le +conduisirent dans la cour; Godefroid alla chercher une voiture, et +quand on entendit le roulement, monsieur Nicolas dit en y mettant le +vieillard: + +—Ne revenez plus, monsieur, autrement vous tueriez aussi la mère, car +la puissance de Dieu est infinie, mais la nature humaine a ses limites. + +Ce jour-là Godefroid fut acquis à l’Ordre des Frères de la Consolation. + + Août 1848. + + + FIN DE L’INITIÉ. + + + + + SIXIÈME LIVRE + SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE + + LES PAYSANS + + A M. P. S. B. GAVAULT. + + + _J. J. Rousseau mit en tête de la Nouvelle Héloïse_: J’ai vu les + mœurs de mon temps et j’ai publié ces lettres. _Ne puis-je pas vous + dire, à l’imitation de ce grand écrivain: J’étudie la marche de mon + époque et je publie cet ouvrage_? + + _Le but de cette étude, d’une effrayante vérité, tant que la + société voudra faire de la philanthropie un principe, au lieu de la + prendre pour un accident, est de mettre en relief les principales + figures d’un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de + sujets nouveaux. Cet oubli n’est peut-être que de la prudence, + par un temps où le peuple hérite de tous les courtisans de la + royauté. On a fait de la poésie avec les criminels, on s’est + apitoyé sur les bourreaux, on a presque déifié le prolétaire! Des + sectes se sont émues et crient par toutes leurs plumes: Levez-vous, + travailleurs, comme on a dit au tiers état: Lève-toi! On voit + bien qu’aucun de ces Erostrates n’a eu le courage d’aller au fond + des campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous + appelons encore les faibles, contre ceux qui se croient les forts, + du paysan contre le riche... Il s’agit ici d’éclairer, non pas + le législateur d’aujourd’hui, mais celui de demain. Au milieu du + vertige démocratique auquel s’adonnent tant d’écrivains aveugles, + n’est-il pas urgent de peindre enfin ce paysan qui rend le Code + inapplicable, en faisant arriver la propriété à quelque chose qui + est et qui n’est pas? Vous allez voir cet infatigable sapeur, ce + rongeur qui morcelle et divise le sol, le partage, et coupe un + arpent de terre en cent morceaux, convié toujours à ce festin + par une petite bourgeoisie qui fait de lui, tout à la fois, son + auxiliaire et sa proie. Cet élément insocial créé par la révolution + absorbera quelque jour la bourgeoisie comme la bourgeoisie a dévoré + la noblesse. S’élevant au-dessus de la loi par sa propre petitesse, + ce Robespierre à une tête et à vingt millions de bras, travaille + sans jamais s’arrêter, tapi dans toutes les communes, intronisé au + conseil municipal, armé en garde national dans tous les cantons + de France, par l’an 1830, qui ne s’est pas souvenu que Napoléon a + préféré les chances de son malheur à l’armement des masses._ + + _Si j’ai, pendant huit ans, cent fois quitté, cent fois repris ce + livre, le plus considérable de ceux que j’ai résolu d’écrire, c’est + que tous mes amis, comme vous-même, ont compris que le courage + pouvait chanceler devant tant de difficultés, tant de détails mêlés + à ce drame doublement terrible et si cruellement ensanglanté; mais, + au nombre des raisons qui me rendent aujourd’hui presque téméraire, + comptez le désir d’achever une œuvre destinée à vous donner un + témoignage de ma vive et durable reconnaissance pour un dévouement + qui fut une de mes plus grandes consolations dans l’infortune._ + + DE BALZAC. + + + PREMIÈRE PARTIE + QUI TERRE A, GUERRE A. + + + I.—LE CHATEAU. + + + A MONSIEUR NATHAN. + + «Aux Aigues, le 6 août 1823. + + »Toi qui procures de délicieux rêves au public avec tes fantaisies, + mon cher Nathan, je vais te faire rêver avec du vrai. Tu me diras + si jamais le siècle actuel pourra léguer de pareils songes aux + Nathan et aux Blondet de l’an 1923! Tu mesureras la distance à + laquelle nous sommes du temps où les Florine du dix-huitième siècle + trouvaient, à leur réveil, un château comme les Aigues, dans un + contrat. + + »Mon très-cher, si tu reçois ma lettre dans la matinée, vois-tu, de + ton lit, à cinquante lieues de Paris environ, au commencement de la + Bourgogne, sur une grande route royale, deux petits pavillons en + brique rouge, réunis ou séparés par une barrière peinte en vert?... + Ce fut là que la diligence déposa ton ami. + + »De chaque côté du pavillon serpente une haie vive, d’où + s’échappent des ronces semblables à des cheveux follets. Çà et là, + une pousse d’arbres s’élève insolemment. Sur le talus du fossé, de + belles fleurs baignent leurs pieds dans une eau dormante et verte. + A droite et à gauche, cette haie rejoint deux lisières de bois, et + la double prairie à laquelle elle sert d’enceinte, a sans doute été + conquise par quelque défrichement. + + »A ces pavillons déserts et poudreux commence une magnifique avenue + d’ormes centenaires, dont les têtes en parasol se penchent les unes + sur les autres et forment un long, un majestueux berceau. L’herbe + croît dans l’avenue; à peine y remarque-t-on les sillons tracés par + les doubles roues des voitures. L’âge des ormes, la largeur des + deux contre-allées, la tournure vénérable des pavillons, la couleur + brune des chaînes de pierre, tout indique les abords d’un château + quasi royal. + + »Avant d’arriver à cette barrière, du haut d’une de ces éminences + que, nous autres Français, nous nommons assez vaniteusement une + montagne, et au bas de laquelle se trouve le village de Conches, + le dernier relais, j’avais aperçu la longue vallée des Aigues, + au bout de laquelle la grande route tourne pour aller droit à la + petite sous-préfecture de la Ville-aux-Fayes, où trône le neveu de + notre ami des Lupeaulx. D’immenses forêts posées à l’horizon, sur + une vaste colline côtoyée par une rivière, dominent cette riche + vallée encadrée au loin par les monts d’une petite Suisse, appelée + le Morvan. Ces épaisses forêts appartiennent aux Aigues, au marquis + de Ronquerolles et au comte de Soulanges, dont les châteaux et + les parcs, dont les villages vus de loin et de haut donnent de la + vraisemblance aux fantastiques paysages de Breughel-de-Velours. + + »Si ces détails ne te remettent pas en mémoire tous les châteaux + en Espagne que tu as désiré posséder en France, tu ne serais pas + digne de cette narration d’un Parisien stupéfait. J’ai enfin joui + d’une campagne où l’art se trouve mêlé à la nature, sans que l’un + soit gâté par l’autre, où l’art semble naturel, où la nature est + artiste. J’ai rencontré l’oasis que nous avons si souvent rêvée + d’après quelques romans: une nature luxuriante et parée, des + accidents sans confusion, quelque chose de sauvage et d’ébouriffé, + de secret, de pas commun. Enjambe la barrière et marchons. + + »Quand mon œil curieux a voulu embrasser l’avenue où le soleil + ne pénètre qu’à son lever ou à son coucher, en la zébrant de ses + rayons obliques, ma vue a été barrée par le contour que produit + une élévation du terrain; mais, après ce détour, la longue avenue + est coupée par un petit bois, et nous sommes dans un carrefour, au + centre duquel se dresse un obélisque en pierre, absolument comme + un éternel point d’admiration. Entre les assises de ce monument, + terminé par une boule à piquants (quelle idée!), pendent quelques + fleurs purpurines ou jaunes, selon la saison. Certes, les Aigues + ont été bâtis par une femme, ou pour une femme; un homme n’a pas + d’idées si coquettes; l’architecte a eu quelque mot d’ordre. + + »Après avoir franchi ce bois posé comme en sentinelle, je suis + arrivé dans un délicieux pli de terrain, au fond duquel bouillonne + un ruisseau que j’ai passé sur une arche en pierres moussues, d’une + superbe couleur, la plus jolie des mosaïques entreprises par le + temps. L’avenue remonte le cours d’eau par une pente douce. Au + loin, se voit le premier tableau; un moulin et son barrage, sa + chaussée et ses arbres, ses canards, son linge étendu, sa maison + couverte en chaume, ses filets et sa boutique à poisson, sans + compter un garçon meunier qui déjà m’examinait. En quelque endroit + que vous soyez à la campagne, et quand vous vous y croyez seul, + vous êtes le point de mire de deux yeux couverts d’un bonnet de + coton; un ouvrier quitte sa houe, un vigneron relève son dos voûté, + une petite gardeuse de chèvres, de vaches ou de moutons, grimpe + dans un saule pour vous espionner. + + »Bientôt l’avenue se transforme en une allée d’acacias qui mène + à une grille du temps où la serrurerie faisait de ces filigranes + aériens qui ne ressemblent pas mal aux traits enroulés dans + l’exemple d’un maître d’écriture. De chaque côté de la grille + s’étend un saut de loup, dont la double crête est garnie des + lances et des dards les plus menaçants, de véritables hérissons en + fer. Cette grille est d’ailleurs encadrée par deux pavillons de + concierge semblables à ceux du palais de Versailles, et couronnés + par des vases de proportions colossales. L’or des arabesques a + rougi, la rouille y a mêlé ses teintes; mais cette porte, dite + de l’Avenue, et qui révèle la main du grand Dauphin, à qui les + Aigues la doivent, ne m’en a paru que plus belle. Au bout de + chaque saut de loup commencent des murailles non crépies, où les + pierres, enchâssées dans un mortier de terre rougeâtre, montrent + leurs teintes multipliées: le jaune ardent du silex, le blanc + de la craie, le brun rouge de la meulière, et les formes les + plus capricieuses. Au premier abord, le parc est sombre, ses + murs sont cachés par des plantes grimpantes, par des arbres qui, + depuis cinquante ans, n’ont pas entendu la hache. On dirait d’une + forêt redevenue vierge par un phénomène exclusivement réservé + aux forêts. Les troncs sont enveloppés de lianes qui vont de + l’un à l’autre. Des guis d’un vert luisant pendent à toutes les + bifurcations des branches où il a pu séjourner de l’humidité. J’ai + retrouvé les lierres gigantesques, les arabesques sauvages qui + ne fleurissent qu’à cinquante lieues de Paris, là, où le terrain + ne coûte pas assez cher pour qu’on l’épargne. Le paysage, ainsi + compris, veut beaucoup de terrain. Là, donc, rien de peigné, le + râteau ne se sent pas, l’ornière est pleine d’eau, la grenouille + y fait tranquillement ses têtards, les fines fleurs de forêt y + poussent, et la bruyère y est aussi belle que celle que j’ai vue + en janvier sur ta cheminée, dans le riche cachepot apporté par + Florine. Ce mystère enivre, il inspire de vagues désirs. Les odeurs + forestières, senteurs adorées par les âmes friandes de poésie, + à qui plaisent les mousses les plus innocentes, les cryptogames + les plus vénéneux, les terres mouillées, les saules, les baumes, + le serpolet, les eaux vertes d’une mare, l’étoile arrondie des + nénuphars jaunes; toutes ces vigoureuses fécondations se livraient + au flair de mes narines, en me livrant toutes une pensée, leur âme + peut-être. Je pensais alors à une robe rose, ondoyant à travers + cette allée tournante. + + »L’allée finit brusquement par un dernier bouquet où tremblent les + bouleaux, les peupliers et tous les arbres frémissants, famille + intelligente, à tiges gracieuses, d’un port élégant, les arbres + de l’amour libre! De là j’ai vu, mon cher, un étang couvert de + nymphéas, de plantes aux larges feuilles étalées ou aux petites + feuilles menues, et sur lequel pourrit un bateau peint en blanc et + noir, coquet comme la chaloupe d’un canotier de la Seine, léger + comme une coquille de noix. Au delà s’élève un château signé 1560, + en briques d’un beau rouge, avec des chaînes en pierre et des + encadrements aux encoignures et aux croisées qui sont encore à + petits carreaux (ô Versailles!). La pierre est taillée en pointes + de diamant, mais en creux, comme au palais ducal de Venise dans la + façade du pont des Soupirs. Ce château n’a de régulier que le corps + du milieu, d’où descend un perron orgueilleux à double escalier + tournant, à balustres arrondis, fins à leur naissance et à mollets + épatés. Ce corps de logis principal est accompagné de tourelles à + clochetons où le plomb dessine ses fleurs, de pavillons modernes + à galeries et à vases plus ou moins grecs. Là, mon cher, point de + symétrie. Ces nids assemblés au hasard sont comme empaillés par + quelques arbres verts dont le feuillage secoue sur les toits ses + mille dards bruns, entretient les mousses et vivifie de bonnes + lézardes où le regard s’amuse. Il y a le pin d’Italie à écorce + rouge avec son majestueux parasol; il y a un cèdre âgé de deux + cents ans, des saules pleureurs, un sapin du Nord, un hêtre qui le + dépasse; puis, en avant de la tourelle principale, les arbustes les + plus singuliers: un if taillé qui rappelle quelque ancien jardin + français détruit, des magnolias et des hortensias à leurs pieds; + enfin, c’est les Invalides des héros de l’horticulture, tour à tour + à la mode, et oubliés comme tous les héros. + + »Une cheminée à sculptures originales et qui fumait à grands + bouillons dans un angle, m’a certifié que ce délicieux spectacle + n’était pas une décoration d’opéra. La cuisine y révélait des êtres + vivants. Me vois-tu, moi Blondet, qui crois être en des régions + polaires quand je suis à Saint-Cloud, au milieu de cet ardent + paysage bourguignon? Le soleil verse sa plus piquante chaleur, le + martin-pêcheur est au bord de l’étang, les cigales chantent, le + grillon crie, les capsules de quelques graines craquent, les pavots + laissent aller leur morphine en larmes liquoreuses, tout se découpe + nettement sur le bleu foncé de l’éther. Au-dessus des terres + rougeâtres de la terrasse s’échappent les joyeuses flamberies de ce + punch naturel qui grise les insectes et les fleurs, qui nous brûle + les yeux et qui brunit nos visages. Le raisin se perle, son pampre + montre un voile de fils blancs dont la délicatesse fait honte aux + fabriques de dentelle. Enfin, le long de la maison brillent des + pieds d’alouette bleus, des capucines aurore, des pois de senteur. + Quelques tubéreuses éloignées, des orangers parfument l’air. Après + la poétique exhalation des bois qui m’y avait préparé, venaient + les irritantes pastilles de ce sérail botanique. Au sommet du + perron, comme la reine des fleurs, vois enfin une femme en blanc et + en cheveux, sous une ombrelle doublée de soie blanche, mais plus + blanche que la soie, plus blanche que les lis qui sont à ses pieds, + plus blanche que les jasmins étoilés qui se fourrent effrontément + dans les balustrades, une Française née en Russie qui m’a dit: + « —Je ne vous espérais plus!» Elle m’avait vu dès le tournant. + Avec quelle perfection toutes les femmes, même les plus naïves, + entendent la mise en scène? Le bruit des gens occupés à servir + m’annonçait qu’on avait retardé le déjeuner jusqu’à l’arrivée de la + diligence. Elle n’avait pas osé venir au-devant de moi. + + »N’est-ce pas là notre rêve, n’est-ce pas là celui de tous les + amants du beau sous toutes ses formes, du beau séraphique que Luini + a mis dans le mariage de la Vierge, sa belle fresque de Sarono, du + beau que Rubens a trouvé pour sa mêlée de la bataille du Thermodon, + du beau que cinq siècles élaborent aux cathédrales de Séville et + de Milan, du beau des Sarrasins à Grenade, du beau de Louis XIV à + Versailles, du beau des Alpes et du beau de la Limagne? + + »De cette propriété qui n’a rien de trop princier ni rien de trop + financier, mais où le prince et le fermier général ont demeuré, ce + qui sert à l’expliquer, dépendent deux mille hectares de bois, un + parc de neuf cents arpents, le moulin, trois métairies, une immense + ferme à Conches et des vignes, ce qui devrait produire un revenu de + soixante-douze mille francs. Voilà les Aigues, mon cher, où l’on + m’attendait depuis deux ans, et où je suis en ce moment, _dans la + chambre perse_ destinée aux amis du cœur. + + »En haut du parc, vers Conches, sortent une douzaine de sources + claires, limpides, venues du Morvan, qui se versent toutes dans + l’étang, après avoir orné de leurs rubans liquides et les vallées + du parc et ses magnifiques jardins. Le nom des Aigues vient de + ces charmants cours d’eau. On a supprimé le mot _Vives_, car dans + les vieux titres, la terre s’appelle Aigues-Vives, contrepartie + d’Aigues-Mortes. L’étang se décharge dans le cours d’eau de + l’avenue, par un large canal droit, bordé de saules pleureurs + dans toute sa longueur. Ce canal, ainsi décoré, produit un effet + délicieux. En y voguant assis sur un banc de la chaloupe, on se + croit sous la nef d’une immense cathédrale, dont le chœur est + figuré par les corps de logis qui se trouvent au bout. Si le + soleil couchant jette sur le château ses tons orangés entrecoupés + d’ombres et allume le verre des croisées, il vous semble alors voir + des vitraux flamboyants. Au bout du canal, on aperçoit Blangy, + chef-lieu de la commune, contenant soixante maisons environ, avec + une église de village, c’est-à-dire une maison mal entretenue, + ornée d’un clocher de bois soutenant un toit de tuiles cassées. + On y distingue une maison bourgeoise et un presbytère. La commune + est d’ailleurs assez vaste; elle se compose de deux cents autres + feux épars auxquels cette bourgade sert de chef-lieu. Cette commune + est, çà et là, coupée en petits jardins; les chemins sont marqués + par des arbres à fruits. Les jardins, en vrais jardins de paysan, + ont de tout: des fleurs, des oignons, des choux et des treilles, + des groseilles et beaucoup de fumier. Le village paraît naïf; il + est rustique; il a cette simplicité parée que cherchent tant les + peintres. Enfin, dans le lointain, on aperçoit la petite ville de + Soulanges posée au bord d’un vaste étang comme une fabrique du lac + de Thoune. + + »Quand vous vous promenez dans ce parc, qui a quatre portes, + chacune d’un superbe style, l’Arcadie mythologique devient pour + vous plate comme la Beauce. L’Arcadie est en Bourgogne et non en + Grèce; l’Arcadie est aux Aigues et non ailleurs. Une rivière, faite + à coups de ruisseaux, traverse le parc, dans sa partie basse, par + un mouvement serpentin, et y imprime une tranquillité fraîche, un + air de solitude qui rappelle d’autant mieux les Chartreuses, que, + dans une île factice, il se trouve une chartreuse sérieusement + ruinée, et d’une élégance intérieure digne du voluptueux financier + qui l’ordonna. Les Aigues, mon cher, ont appartenu à ce Bouret, + qui dépensa deux millions pour recevoir une fois Louis XV. + Combien de passions fougueuses, d’esprits distingués, d’heureuses + circonstances n’a-t-il pas fallu pour créer ce beau lieu? Une + maîtresse d’Henri IV a rebâti le château là où il est et y a joint + la forêt. La favorite du grand Dauphin, mademoiselle Choin, à qui + les Aigues furent donnés, les a augmentés de quelques fermes. + Bouret a mis dans le château toutes les recherches des petites + maisons de Paris, pour une des célébrités de l’Opéra. Les Aigues + doivent à Bouret la restauration du rez-de-chaussée dans le style + Louis XV. + + »Je suis resté stupéfait en admirant la salle à manger. Les yeux + sont d’abord attirés par un plafond peint à fresque dans le goût + italien, et où volent les plus folles arabesques. Des femmes en + stuc, finissant en feuillages, soutiennent de distance en distance + des paniers de fruits, sur lesquels portent les rinceaux du + plafond. Dans les panneaux qui séparent chaque femme, d’admirables + peintures, dues à quelques artistes inconnus, représentent les + gloires de la table: les saumons, les hures de sanglier, les + coquillages; enfin tout le monde mangeable qui, par de fantastiques + ressemblances, rappelle l’homme, les femmes, les enfants, et qui + lutte avec les plus bizarres imaginations de la Chine, le pays + où, selon moi, l’on comprend le mieux le décor. Sous son pied, la + maîtresse de la maison trouve un ressort de sonnette pour appeler + les gens, afin qu’ils n’entrent qu’au moment voulu, sans jamais + rompre un entretien ou déranger une attitude. Les dessus de porte + représentent des scènes voluptueuses. Toutes les embrasures sont + en mosaïque de marbre. La salle est chauffée en dessous. De chaque + fenêtre, on aperçoit des vues délicieuses. + + »Cette salle communique à une salle de bain d’un côté, de l’autre + à un boudoir qui donne dans le salon. La salle de bain est revêtue + en briques de Sèvres peintes en camaïeu, le sol est en mosaïque, la + baignoire est en marbre. Une alcôve, cachée par un tableau peint + sur cuivre, et qui s’enlève au moyen d’un contrepoids, contient un + lit de repos en bois doré du style le plus Pompadour. Le plafond + est en lapis-lazuli, étoilé d’or. Les camaïeux sont faits d’après + les dessins de Boucher. Ainsi, le bain, la table et l’amour sont + réunis. + + »Après le salon qui, mon cher, offre toutes les magnificences du + style Louis XIV, vient une magnifique salle de billard, à laquelle + je ne connais pas de rivale à Paris. L’entrée de ce rez-de-chaussée + est une antichambre demi-circulaire, au fond de laquelle on a + disposé le plus coquet des escaliers, éclairé par en haut, et + qui mène à des logements bâtis tous à différentes époques! Et + l’on a coupé le cou, mon cher, à des fermiers généraux en 1793! + Mon Dieu, comment ne comprend-on pas que les merveilles de l’art + sont impossibles dans un pays sans grandes fortunes, sans grandes + existences assurées? Si la gauche veut absolument tuer les rois, + qu’elle nous laisse quelques petits princes, grands comme rien du + tout! + + »Aujourd’hui, ces richesses accumulées appartiennent à une petite + femme artiste qui, non contente de les avoir magnifiquement + restaurées, les entretient avec amour. De prétendus philosophes, + qui s’occupent d’eux en ayant l’air de s’occuper de l’humanité, + nomment ces belles choses des extravagances. Ils se pâment devant + les fabriques de calicot et les plates inventions de l’industrie + moderne, comme si nous étions plus grands et plus heureux + aujourd’hui que du temps de Henri IV, de Louis XIV et de Louis + XVI, qui tous ont imprimé le cachet de leur règne aux Aigues. + Quel palais, quel château royal, quelles habitations, quels beaux + ouvrages d’art, quelles étoffes brochées d’or laissons-nous? Les + jupes de nos grand’mères sont aujourd’hui recherchées pour couvrir + nos fauteuils. Usufruitiers égoïstes et ladres, nous rasons tout + et nous plantons des choux là où s’élevaient des merveilles. Hier, + la charrue a passé sur Persan, magnifique domaine qui donnait un + titre à l’une des plus opulentes familles du parlement de Paris; le + marteau a démoli Montmorency, qui coûta des sommes folles à l’un + des Italiens groupés autour de Napoléon; enfin, le Val, création + de Regnault-Saint-Jean d’Angely; Cassan, bâti par une maîtresse du + prince de Conti; en tout, quatre habitations royales viennent de + disparaître dans la seule vallée de l’Oise. Nous préparons autour + de Paris la campagne de Rome, pour le lendemain d’un saccage dont + la tempête soufflera du nord sur nos châteaux de plâtre et nos + ornements en carton-pierre. + + »Vois, mon très-cher, où vous conduit l’habitude de _tartiner_ + dans un journal, voilà que je fais une espèce d’article. L’esprit + aurait-il donc, comme les chemins, ses ornières? Je m’arrête, car + je vole mon gouvernement, je me vole moi-même, et vous pourriez + bâiller. La suite à demain. J’entends le second coup de cloche qui + m’annonce un de ces plantureux déjeuners dont l’habitude est depuis + longtemps perdue, à l’ordinaire s’entend, par les salles à manger + de Paris. + + »Voici l’histoire de mon Arcadie. En 1815 est morte, aux Aigues, + l’une des _impures_ les plus célèbres du dernier siècle, une + cantatrice oubliée par la guillotine et par l’aristocratie, par la + littérature et par la finance, après avoir tenu à la finance, à la + littérature, à l’aristocratie et avoir frôlé la guillotine; oubliée + comme beaucoup de charmantes vieilles femmes qui s’en vont expier + à la campagne leur jeunesse adorée, et qui remplacent leur amour + perdu par un autre, l’homme par la nature. Ces femmes vivent avec + les fleurs, avec la senteur du bois, avec le ciel, avec les effets + du soleil, avec tout ce qui chante, frétille, brille et pousse, les + oiseaux, les lézards, les fleurs et les herbes; elles n’en savent + rien, elles ne se l’expliquent pas, mais elles aiment encore; + elles aiment si bien, qu’elles oublient les ducs, les maréchaux, + les rivalités, les fermiers généraux, leurs folies et leur luxe + effréné, leurs strass et leurs diamants, leurs mules à talons et + leur rouge, pour les suavités de la campagne. + + »J’ai recueilli, mon cher, de précieux renseignements sur la + vieillesse de mademoiselle Laguerre, car la vieillesse des filles + qui ressemblent à Florine, à Mariette, à Suzanne du Val-Noble, à + Tullia, m’inquiétait de temps en temps, absolument comme je ne sais + quel enfant s’inquiétait de ce que devenaient les vieilles lunes. + + »En 1790, épouvantée par la marche des affaires publiques, + mademoiselle Laguerre vint s’établir aux Aigues, acquis pour elle + par Bouret, et où il avait passé plusieurs saisons avec elle; le + sort de la Dubarry la fit tellement trembler, qu’elle enterra + ses diamants. Elle n’avait alors que cinquante-trois ans; et + selon sa femme de chambre, devenue la femme d’un gendarme, une + madame Soudry, à qui l’on dit madame la mairesse gros comme le + bras: «Madame était plus belle que jamais.» Mon cher, la nature + a sans doute ses raisons pour traiter ses sortes de créatures en + enfants gâtés; les excès, au lieu de les tuer, les engraissent, + les conservent, les rajeunissent; elles ont, sous une apparence + lymphatique, des nerfs qui soutiennent leur merveilleuse charpente; + elles sont toujours belles par la raison qui enlaidirait une femme + vertueuse. Décidément le hasard n’est pas moral. + + »Mademoiselle Laguerre a vécu là d’une manière irréprochable, et + ne peut-on pas dire comme une sainte? après sa fameuse aventure. + Un soir, par un désespoir d’amour, elle se sauve de l’Opéra dans + son costume de théâtre, va dans les champs, et passe la nuit à + pleurer au bord d’un chemin. (A-t-on calomnié l’amour au temps de + Louis XV!) Elle était si déshabituée de voir l’aurore, qu’elle la + salue en chantant un de ses plus beaux airs. Par sa pose, autant + que par ses oripeaux, elle attire des paysans qui, tout étonnés + de ses gestes, de sa voix, de sa beauté la prennent pour un ange + et se mettent à genoux autour d’elle. Sans Voltaire, on aurait + eu, sous Bagnolet, un miracle de plus. Je ne sais si le bon Dieu + tiendra compte à cette fille de sa vertu tardive, car l’amour est + bien nauséabond à une femme aussi lassée d’amour que devait l’être + une _impure_ de l’ancien Opéra. Mademoiselle Laguerre était née en + 1740, son beau temps fut en 1760, quand on nommait monsieur de... + (le nom m’échappe) _le premier commis de la guerre_, à cause de sa + liaison avec elle. Elle quitta ce nom tout à fait inconnu dans le + pays, et s’y nomma madame des Aigues, pour mieux se blottir dans + sa terre qu’elle se plut à entretenir dans un goût profondément + artiste. Quand Bonaparte devint premier consul, elle acheva + d’arrondir sa propriété par des biens d’Église, en y consacrant le + produit de ses diamants. Comme une fille d’Opéra ne s’entend guère + à gérer ses biens, elle avait abandonné la gestion de sa terre à un + intendant, en ne s’occupant que du parc, de ses fleurs et de ses + fruits. + + »Mademoiselle, morte et enterrée à Blangy, le notaire de Soulanges, + cette petite ville située entre la Ville-aux-Fayes et Blangy, + le chef-lieu du canton, fit un copieux inventaire, et finit par + découvrir les héritiers de la chanteuse, qui ne se connaissait + point d’héritiers. Onze familles de pauvres cultivateurs aux + environs d’Amiens, couchés dans des torchons, se réveillèrent un + beau matin dans des draps d’or. Il fallut liciter. Les Aigues + furent alors achetés par Montcornet, qui, dans ses commandements + en Espagne et en Poméranie, se trouvait avoir économisé la somme + nécessaire à cette acquisition, quelque chose comme onze cent + mille francs, y compris le mobilier. Ce beau lieu devait toujours + appartenir au ministère de la guerre. Le général a sans doute + ressenti les influences de ce voluptueux rez-de-chaussée, et je + soutenais hier à la comtesse que son mariage avait été déterminé + par les Aigues. + + »Mon cher, pour apprécier la comtesse, il faut savoir que le + général est un homme violent, haut en couleur, de cinq pieds neuf + pouces, rond comme une tour, un gros cou, des épaules de serrurier + qui devaient mouler fièrement une cuirasse. Montcornet a commandé + les cuirassiers au combat d’Essling, que les Autrichiens appellent + Gross-Aspern, et n’y a pas péri quand cette belle cavalerie a été + refoulée vers le Danube. Il a pu traverser le fleuve à cheval sur + une énorme pièce de bois. Les cuirassiers, en trouvant le pont + rompu, prirent, à la voix de Montcornet, la résolution sublime + de faire volte-face et de résister à toute l’armée autrichienne, + qui, le lendemain, emmena trente et quelques voitures pleines de + cuirasses. Les Allemands ont créé, pour ces cuirassiers, un seul + mot qui signifie hommes de fer[2]. Montcornet a les dehors d’un + héros de l’antiquité. Ses bras sont gros et nerveux, sa poitrine + est large et sonore, sa tête se recommande par un caractère léonin, + sa voix est de celles qui peuvent commander la charge au fort + des batailles; mais il n’a que le courage de l’homme sanguin, il + manque d’esprit et de portée. Comme beaucoup de généraux à qui + le bon sens militaire, la défiance naturelle à l’homme sans cesse + en péril, les habitudes du commandement donnent les apparences de + la supériorité, Montcornet impose au premier abord; on le croit + un Titan, mais il recèle un nain, comme le géant de carton qui + salue Elisabeth à l’entrée du château de Kenilworth. Colère et + bon, plein d’orgueil impérial, il a la causticité du soldat, la + répartie prompte et la main plus prompte encore. S’il a été superbe + sur un champ de bataille, il est insupportable dans un ménage; + il ne connaît que l’amour de garnison, l’amour du militaire, à + qui les anciens, ces ingénieux faiseurs de mythes, avaient donné + pour patron le fils de Mars et de Vénus, _Eros_. Ces délicieux + chroniqueurs de religions s’étaient approvisionnés d’une dizaine + d’amours différents. En étudiant les pères et les attributs + de ces amours, vous découvrez la nomenclature sociale la plus + complète, et nous croyons inventer quelque chose! Quand le globe se + retournera comme un malade qui rêve, et que les mers deviendront + des continents, les Français de ce temps-là trouveront au fond de + notre Océan actuel une machine à vapeur, un canon, un journal et + une charte, enveloppés dans des plantes marines. + + [2] En principe, je n’aime pas les notes, voici la première que + je me permets; son intérêt historique me servira d’excuse; elle + prouvera, d’ailleurs, que la description des batailles est à + faire autrement que par les sèches définitions des écrivains + techniques qui, depuis trois mille ans, ne nous parlent que + de l’aile droite ou gauche, du centre, plus ou moins enfoncé, + mais qui, du soldat, de ses héroïsmes, de ses souffrances, ne + disent pas un mot. La conscience avec laquelle je prépare les + _Scènes de la vie militaire_, me conduit sur tous les champs + de bataille arrosés par le sang de la France et par celui de + l’étranger; j’ai donc voulu visiter la plaine de Wagram. En + arrivant sur les bords du Danube, en face de la Lobau, je + remarquai sur la rive, où croît une herbe fine, des ondulations + semblables aux grands sillons des champs de luzerne. Je + demandai d’où provenait cette disposition du terrain, pensant + à quelque méthode d’agriculture: « —Là, me dit le paysan qui + nous servait de guide, dorment les cuirassiers de la garde + impériale; ce que vous voyez, c’est leurs tombes!» Ces paroles + me causèrent un frisson, le prince Frédéric Schwartzenberg, + qui les traduisit, ajouta que ce paysan avait conduit le + convoi des charrettes chargées de cuirasses. Par une de ces + bizarreries fréquentes à la guerre, notre guide avait fourni le + déjeuner de Napoléon le matin de la bataille de Wagram. Quoique + pauvre, il gardait le double napoléon que l’empereur lui avait + donné de son lait et de ses œufs. Le curé de Gross-Aspern + nous introduisit dans ce fameux cimetière où Français et + Autrichiens se battirent, ayant du sang jusqu’à mi-jambe, avec + un courage et une persistance également glorieuses de part + et d’autre. C’est là que, nous expliquant qu’une tablette de + marbre sur laquelle se porta toute notre attention, et où se + lisaient les noms du propriétaire de Gross-Aspern, tué dans + la troisième journée, était la seule récompense accordée à la + famille, il nous dit avec une profonde mélancolie: « —Ce fut + le temps des grandes misères, et ce fut le temps des grandes + promesses; mais aujourd’hui, c’est le temps de l’oubli...» Je + trouvai ces paroles d’une magnifique simplicité; mais, en y + réfléchissant, je donnai raison à l’apparente ingratitude de la + maison d’Autriche. Ni les peuples, ni les rois ne sont assez + riches pour récompenser tous les dévouements auxquels donnent + lieu les luttes suprêmes. Que ceux qui servent une cause avec + l’arrière-pensée de la récompense, estiment leur sang et se + fassent _condottieri_!... Ceux qui manient ou l’épée ou la + plume pour leur pays, ne doivent penser qu’à _bien faire_, + comme disaient nos pères, et ne rien accepter, pas même la + gloire, que comme un heureux accident. + + Ce fut en allant reprendre ce fameux cimetière pour la + troisième fois que Masséna, blessé, porté dans une caisse + de cabriolet, fit à ses soldats cette sublime allocution: « + —_Comment_, s..... mâtins, vous n’avez que cinq sous par jour, + j’ai quarante millions, et vous me laissez en avant?...» On + sait l’ordre du jour de l’empereur à son lieutenant, et apporté + par monsieur de Sainte-Croix, qui passa trois fois le Danube à + la nage. «Mourir ou reprendre le village; il s’agit de sauver + l’armée! les ponts sont rompus.» + + (L’AUTEUR.) + + »Or, mon cher, la comtesse de Montcornet est une petite femme + frêle, délicate et timide. Que dis-tu de ce mariage? Pour qui + connaît le monde, ces hasards sont si communs, que les mariages + bien assortis sont l’exception. Je suis venu voir comment cette + petite femme fluette arrange ses ficelles pour mener ce gros, + grand, carré, général, précisément comme il menait, lui, ses + cuirassiers. + + »Si Montcornet parle haut devant sa Virginie, Madame lève un + doigt sur ses lèvres, et il se tait. Le soldat va fumer sa pipe + et ses cigares dans un kiosque à cinquante pas du château, et il + en revient parfumé. Fier de sa sujétion, il se tourne vers elle + comme un ours enivré de raisins, pour dire, quand on lui propose + quelque chose: «Si Madame le veut.» Quand il arrive chez sa femme + de ce pas lourd qui fait craquer les dalles comme des planches, si + elle lui crie de sa voix effarouchée: «N’entrez pas!» il accomplit + militairement demi-tour par flanc droit en jetant ces humbles + paroles: «Vous me ferez dire quand je pourrai vous parler...» de + la voix qu’il eut sur les bords du Danube, quand il cria à ses + cuirassiers: «Mes enfants, il faut mourir, et très-bien, bien, + quand on ne peut pas faire autrement!» J’ai entendu ce mot touchant + dit par lui en parlant de sa femme: «Non-seulement je l’aime, mais + je la vénère.» Quand il lui prend une de ces colères qui brisent + toutes les bondes et s’échappent en cascades indomptables, la + petite femme va chez elle et le laisse crier. Seulement, quatre ou + cinq jours après: «Ne vous mettez pas en colère, lui dit-elle, vous + pouvez vous briser un vaisseau dans la poitrine, sans compter le + mal que vous me faites.» Et alors le lion d’Essling se sauve pour + aller essuyer une larme. Quand il se présente au salon, et que nous + y sommes occupés à causer: «Laissez-nous, il me lit quelque chose,» + dit-elle, et il nous laisse. + + »Il n’y a que les hommes forts, grands et colères, de ces foudres + de guerre, de ces diplomates à tête olympienne, de ces hommes de + génie, pour avoir ces partis pris de confiance, cette générosité + pour la faiblesse, cette constante protection, cet amour sans + jalousie, cette bonhomie avec la femme. Ma foi! je mets la science + de la comtesse autant au-dessus des vertus sèches et hargneuses, + que le satin d’une causeuse est préférable au velours d’Utrecht + d’un sale canapé bourgeois. + + »Mon cher, je suis dans cette admirable campagne depuis six jours, + et je ne me lasse pas d’admirer les merveilles de ce parc, dominé + par de sombres forêts, et où se trouvent de jolis sentiers le long + des eaux. La nature et son silence, les tranquilles jouissances, + la vie facile à laquelle elle invite, tout m’a séduit. Oh! voilà + la vraie littérature, il n’y a jamais de faute de style dans une + prairie. Le bonheur serait de tout oublier ici, même les _Débats_. + Tu dois deviner qu’il a plu pendant deux matinées. Pendant que + la comtesse dormait, pendant que Montcornet courait dans ses + propriétés, j’ai tenu par force la promesse si imprudemment donnée + de vous écrire. + + »Jusqu’alors, quoique né dans Alençon, d’un vieux juge et d’un + préfet, à ce qu’on dit, quoique connaissant les herbages, je + regardais comme une fable l’existence de ces terres au moyen + desquelles on touche par mois quatre à cinq mille francs. L’argent, + pour moi, se traduisait par deux horribles mots: le travail et le + libraire, le journal et la politique... Quand aurons-nous une terre + où l’argent poussera dans quelque joli paysage? C’est ce que je + vous souhaite au nom du théâtre, de la presse et du livre. Ainsi + soit-il. + + »Florine va-t-elle être jalouse de feu mademoiselle Laguerre? Nos + Bourets modernes n’ont plus de noblesse française qui leur apprenne + à vivre, ils se mettent trois pour payer une loge à l’Opéra, + se cotisent pour un plaisir, et ne coupent plus d’in-quarto + magnifiquement reliés pour les rendre pareils aux in-octavo de + leur bibliothèque, à peine achète-t-on les livres brochés! Où + allons-nous? Adieu, mes enfants! aimez toujours + + »Votre doux BLONDET.» + + +Si, par un hasard miraculeux, cette lettre, échappée à la plus +paresseuse plume de notre époque, n’avait pas été conservée, il eût +été presque impossible de peindre les Aigues. Sans cette description, +l’histoire doublement horrible qui s’y est passée serait peut-être +moins intéressante. + +Beaucoup de gens s’attendent sans doute à voir la cuirasse de l’ancien +colonel de la garde impériale éclairée par un jet de lumière, à voir +sa colère allumée, tombant comme une trombe sur cette petite femme, de +manière à rencontrer vers la fin de cette histoire ce qui se trouve +à la fin de tant de drames modernes, un drame de chambre à coucher. +Ce drame moderne pourrait-il éclore dans ce joli salon à dessus de +portes en camaïeu bleuâtre, où babillaient les amoureuses scènes de la +Mythologie, où de beaux oiseaux fantastiques étaient peints au plafond +et sur les volets, où sur la cheminée riaient à gorge déployée les +monstres de porcelaine chinoise, où sur les plus riches vases, des +dragons bleu et or tournaient leur queue en volute autour du bord que +la fantaisie japonaise avait émaillé de ses dentelles de couleurs, +où les duchesses, les chaises longues, les sofas, les consoles, les +étagères inspiraient cette paresse contemplative qui détend toute +énergie? Non, le drame ici n’est pas restreint à la vie privée, +il s’agite ou plus haut ou plus bas. Ne vous attendez pas à de la +passion, le vrai ne sera que trop dramatique. D’ailleurs l’historien +ne doit jamais oublier que sa mission est de faire à chacun sa part; +le malheureux et le riche sont égaux devant sa plume; pour lui, le +paysan a la grandeur de ses misères, comme le riche a la petitesse de +ses ridicules; enfin, le riche a des passions, le paysan n’a que des +besoins, le paysan est donc doublement pauvre; et si, politiquement, +ses agressions doivent être impitoyablement réprimées, humainement et +religieusement, il est sacré. + + + II.—UNE BUCOLIQUE OUBLIÉE PAR VIRGILE. + +Quand un Parisien tombe à la campagne, il s’y trouve sevré de toutes +ses habitudes, et sent bientôt le poids des heures, malgré les soins +les plus ingénieux de ses amis. Aussi, dans l’impossibilité de +perpétuer les causeries du tête-à-tête, si promptement épuisées, les +châtelains et les châtelaines vous disent-ils naïvement: Vous vous +ennuierez bien ici. En effet, pour goûter les délices de la campagne, +il faut y avoir des intérêts, en connaître les travaux, et le concert +alternatif de la peine et du plaisir, symbole éternel de la vie humaine. + +Une fois que le sommeil a repris son équilibre, quand on a réparé +les fatigues du voyage et qu’on s’est mis à l’unisson des habitudes +champêtres, le moment de la vie de château le plus difficile à passer +pour un Parisien qui n’est ni chasseur ni agriculteur, et qui porte +des bottes fines, est la première matinée. Entre l’instant du réveil +et celui du déjeuner, les femmes dorment ou font leur toilette et +sont inabordables; le maître du logis est parti de bonne heure à +ses affaires: un Parisien se voit donc seul de huit à onze heures, +l’instant choisi dans presque tous les châteaux pour déjeuner. Or, +après avoir demandé des amusements aux minuties de la toilette, il a +perdu bientôt cette ressource, s’il n’a pas apporté quelque travail +impossible à réaliser, et qu’il remporte vierge en en connaissant +seulement les difficultés; un écrivain est donc obligé alors de tourner +dans les allées du parc, de bayer aux corneilles, de compter les +gros arbres. Or, plus la vie est facile, plus ces occupations sont +fastidieuses, à moins d’appartenir à la secte des quakers-tourneurs, +à l’honorable corps des charpentiers ou des empailleurs d’oiseaux. +Si l’on devait, comme les propriétaires, rester à la campagne, on +meublerait son ennui de quelque passion géologique, minéralogique, +entomologique ou botanique; mais un homme raisonnable ne se donne pas +un vice pour tuer une quinzaine de jours. La plus magnifique terre, les +plus beaux châteaux deviennent donc assez promptement insipides pour +ceux qui n’en possèdent que la vue. Les beautés de la nature semblent +bien mesquines, comparées à leur représentation au théâtre. Paris +scintille alors par toutes ses facettes. Sans l’intérêt particulier qui +nous attache, comme Blondet, _aux lieux honorés par les pas, éclairés +par les yeux_ d’une certaine personne, on envierait aux oiseaux leurs +ailes, pour retourner aux perpétuels, aux émouvants spectacles de Paris +et à ses déchirantes luttes. + +La longue lettre écrite par le journaliste doit faire supposer aux +esprits pénétrants qu’il avait atteint moralement et physiquement +à cette phase particulière aux passions satisfaites, aux bonheurs +assouvis, et que tous les volatiles engraissés par force représentent +parfaitement quand, la tête enfoncée dans leur gésier qui bombe, ils +restent sur leurs pattes, sans pouvoir ni vouloir regarder le plus +appétissant manger. Aussi, quand sa formidable lettre fut achevée, +Blondet éprouva-t-il le besoin de sortir des jardins d’Armide et +d’animer la mortelle lacune des trois premières heures de la journée; +car, entre le déjeuner et le dîner, le temps appartenait à la +châtelaine qui savait le rendre court. Garder, comme le fit madame de +Montcornet, un homme d’esprit pendant un mois à la campagne, sans avoir +vu sur son visage le rire faux de la satiété, sans avoir surpris le +bâillement caché d’un ennui qui se devine toujours, est un des plus +beaux triomphes d’une femme. Une affection qui résiste à ces sortes +d’essais doit être éternelle. On ne comprend point que les femmes ne se +servent pas de cette épreuve pour juger leurs amants; il est impossible +à un sot, à un égoïste, à un petit esprit d’y résister. Philippe II +lui-même, l’Alexandre de la dissimulation, aurait dit son secret durant +un mois de tête-à-tête à la campagne. Aussi les rois vivent-ils dans +une agitation perpétuelle, et ne donnent-ils à personne le droit de les +voir pendant plus d’un quart d’heure. + +Nonobstant les délicates attentions d’une des plus charmantes femmes de +Paris, Émile Blondet retrouva donc le plaisir oublié depuis longtemps +de l’école buissonnière, quand, le lendemain du jour où sa lettre fut +finie, il se fit éveiller par François, le premier valet de chambre +attaché spécialement à sa personne, avec l’intention d’explorer la +vallée de l’Avonne. + +L’Avonne est la petite rivière qui, grossie au-dessus de Conches par +de nombreux ruisseaux, dont quelques-uns sourdent aux Aigues, va se +jeter à la Ville-aux-Fayes dans un des plus considérables affluents de +la Seine. La disposition géographique de l’Avonne, flottable pendant +environ quatre lieues, avait, depuis l’invention de Jean Rouvet, +donné toute leur valeur aux forêts des Aigues, de Soulanges et de +Ronquerolles, situées sur la crête des collines au bas desquelles +coule cette charmante rivière. Le parc des Aigues occupait la partie +la plus large de la vallée, entre la rivière que la forêt, dite des +Aigues, borde des deux côtés, et la grande route royale que de vieux +ormes tortillards indiquent à l’horizon sur une côte parallèle à +celle des monts dits de l’Avonne, ce premier gradin du magnifique +amphithéâtre appelé le Morvan. + +Quelque vulgaire que soit cette comparaison, le parc ressemblait, +ainsi posé au fond de la vallée, à un immense poisson dont la tête +touchait au village de Conches et la queue au bourg de Blangy; car, +plus long que large, il s’étalait au milieu par une largeur d’environ +deux cents arpents, tandis qu’il en comptait à peine trente vers +Conches, et quarante vers Blangy. La situation de cette terre, entre +trois villages, à une lieue de la petite ville de Soulanges, d’où l’on +plongeait sur cet Eden, a peut-être fomenté la guerre et conseillé les +excès qui forment le principal intérêt de cette scène. Si, vu de la +grande route, vu de la partie haute de la Ville-aux-Fayes, le paradis +des Aigues fait commettre le péché d’envie aux voyageurs, comment les +riches bourgeois de Soulanges et de la Ville-aux-Fayes auraient-ils été +plus sages, eux qui l’admiraient à toute heure? + +Ce dernier détail topographique était nécessaire pour faire comprendre +la situation, l’utilité des quatre portes par lesquelles on entrait +dans le parc des Aigues, entièrement clos de murs, excepté les endroits +où la nature avait disposé des points de vue et où l’on avait creusé +des sauts-de-loup. Ces quatre portes, dites la porte de Conches, la +porte d’Avonne, la porte de Blangy et la porte de l’Avenue, révélaient +si bien le génie des diverses époques où elles furent construites, que, +dans l’intérêt des archéologues, elles seront décrites, mais aussi +succinctement que Blondet a déjà décrit celle de l’Avenue. + +Après huit jours de promenades avec la comtesse, l’illustre rédacteur +du journal des _Débats_ connaissait à fond le pavillon chinois, les +ponts, les îles, la chartreuse, le châlet, les ruines du temple, la +glacière babylonienne, les kiosques, enfin tous les détours inventés +par les architectes de jardins, et auxquels neuf cents arpents peuvent +se prêter; il voulait donc s’ébattre aux sources de l’Avonne, que +le général et la comtesse lui vantaient tous les jours, en formant +chaque soir le projet oublié chaque matin d’aller les visiter. En +effet, au-dessus du parc des Aigues, l’Avonne a l’apparence d’un +torrent alpestre. Tantôt elle se creuse un lit entre les roches, +tantôt elle s’enterre comme dans une cuve profonde; là, des ruisseaux +y tombent brusquement en cascade; ici, elle s’étale à la façon de la +Loire, en effleurant des sables et rendant le flottage impraticable, +par le changement perpétuel de son chenal. Blondet prit le chemin le +plus court à travers les labyrinthes du parc pour gagner la porte de +Conches. Cette porte exige quelques mots, pleins d’ailleurs de détails +historiques sur la propriété. + +Le fondateur des Aigues fut un cadet de la maison de Soulanges, enrichi +par un mariage, qui voulut narguer son aîné. Ce sentiment nous a valu +les féeries de l’Isola-Bella, sur le lac Majeur. Au moyen âge, le +château des Aigues était situé sur l’Avonne. De ce castel, la porte +seule subsistait, composée d’un porche semblable à celui des villes +fortifiées, et flanqué de deux tourelles à poivrières. Au-dessus de la +voûte du porche s’élevaient de puissantes assises ornées de végétations +et percées de trois larges croisées à croisillons. Un escalier en +colimaçon, ménagé dans une des tourelles, menait à deux chambres, et la +cuisine occupait la seconde tourelle. Le toit du porche, à forme aiguë, +comme toute vieille charpente, se distinguait par deux girouettes, +perchées aux deux bouts d’une cime ornée de serrureries bizarres. +Beaucoup de localités n’ont pas d’hôtel de ville si magnifique. Au +dehors, le claveau du cintre offrait encore l’écusson des Soulanges, +conservé par la dureté de la pierre de choix, où le ciseau du tailleur +d’images l’avait gravé: _d’azur à trois bourdons en pal d’argent, à la +farce brochante de gueules, chargée de cinq croisettes d’or au pied +aiguisé_, et il portait la déchiqueture héraldique imposée aux cadets. +Blondet déchiffra la devise: _Je soule agir_, un de ces calembours que +les croisés se plaisaient à faire avec leurs noms, et qui rappelle une +belle maxime de politique, malheureusement oubliée par Montcornet, +comme on le verra. La porte, qu’une jolie fille avait ouverte à +Blondet, était en vieux bois alourdi par des quinconces de ferraille. +Le garde, réveillé par le grincement des gonds, mit le nez à sa fenêtre +et se laissa voir en chemise. + +—Comment! nos gardes dorment encore à cette heure-ci, se dit le +Parisien en se croyant très-fort sur la coutume forestière. + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + FOURCHON. + + Un de ces vieillards affectionnés par le crayon + de Charlet. + + (LES PAYSANS.)] + +En un quart d’heure de marche, il atteignit aux sources de la rivière, +à la hauteur des Conches, et ses yeux furent alors ravis par un de ces +paysages dont la description devrait être faite comme l’histoire de +France, en mille volumes ou en un seul. Contentons-nous de deux phrases. + +Une roche ventrue et veloutée d’arbres nains, rongée au pied par +l’Avonne, disposition à laquelle elle doit un peu de ressemblance avec +une énorme tortue mise en travers de l’eau, figure une arche, par +laquelle le regard embrasse une petite nappe claire comme un miroir, +où l’Avonne semble endormie, et que terminent au loin des cascades à +grosses roches, où de petits saules, pareils à des ressorts, vont et +viennent constamment sous l’effort des eaux. + +Au delà de ces cascades, les flancs de la colline, coupés roide comme +une roche du Rhin vêtue de mousses et de bruyères, mais troués comme +elle par des arêtes schisteuses, versant çà et là de blancs ruisseaux +bouillonnants, auxquels une petite prairie, toujours arrosée et +toujours verte, sert de coupe; puis, comme contraste à cette nature +sauvage et solitaire, les derniers jardins de Conches se voient de +l’autre côté de ce chaos pittoresque, au bout des prés, avec la masse +du village et son clocher. + +Voilà les deux phrases, mais le soleil levant, mais la pureté de l’air, +mais l’âcre rosée, mais le concert des eaux et des bois?... devinez-les! + +—Ma foi! c’est presque aussi beau qu’à l’Opéra! se dit Blondet en +remontant l’Avonne innavigable, dont les caprices faisaient ressortir +le canal droit, profond et silencieux de la basse Avonne, encaissée par +les grands arbres de la forêt des Aigues. + +Blondet ne poussa pas très-loin sa promenade matinale, il fut bientôt +arrêté par un des paysans qui sont, dans ce drame, des comparses si +nécessaires à l’action, qu’on hésitera peut-être entre eux et les +premiers rôles. + +En arrivant à un groupe de rochers où la source principale est serrée +comme entre deux portes, le spirituel écrivain aperçut un homme qui +se tenait dans une immobilité capable de piquer la curiosité d’un +journaliste, si déjà la tournure et l’habillement de cette statue +animée ne l’avaient profondément intrigué. + +Il reconnut dans cet humble personnage un de ces vieillards +affectionnés par le crayon de Charlet, qui tenait aux troupiers de cet +Homère des soldats, par la solidité d’une charpente habile à porter le +malheur, et à ses immortels balayeurs, par une figure rougie, violacée, +rugueuse, inhabile à la résignation. Un chapeau de feutre grossier, +dont les bords tenaient à la calotte par des reprises, garantissait +des intempéries cette tête presque chauve; il s’en échappait deux +flocons de cheveux, qu’un peintre aurait payé quatre francs à l’heure +pour pouvoir copier cette neige éblouissante, et disposée comme celle +de tous les Pères éternels classiques. A la manière dont les joues +rentraient en continuant la bouche, on devinait que le vieillard édenté +s’adressait plus souvent au tonneau qu’à la huche. Sa barbe blanche, +clair-semée, donnait quelque chose de menaçant à son profil par la +roideur des poils coupés courts. Ses yeux, trop petits pour son énorme +visage, inclinés comme ceux du cochon, exprimaient à la fois la ruse +et la paresse; mais en ce moment ils jetaient comme une lueur, tant le +regard jaillissait droit sur la rivière. Pour tout vêtement, ce pauvre +homme portait une vieille blouse, autrefois bleue, et un pantalon de +cette toile grossière qui sert à Paris à faire des emballages. Tout +citadin aurait frémi de lui voir aux pieds des sabots cassés, sans même +un peu de paille pour en adoucir les crevasses. Assurément, la blouse +et le pantalon n’avaient de valeur que pour la cuve d’une papeterie. + +En examinant ce Diogène campagnard, Blondet admit la possibilité du +type de ces paysans qui se voient dans les vieilles tapisseries, +les vieux tableaux, les vieilles sculptures, et qui lui paraissait +jusqu’alors fantastique. Il ne condamna plus absolument l’école du +laid, en comprenant que, chez l’homme, le beau n’est qu’une flatteuse +exception, une chimère à laquelle il s’efforce de croire. + +—Quelles peuvent être les idées, les mœurs d’un pareil être, à +quoi pense-t-il? se disait Blondet pris de curiosité. Est-ce là mon +semblable? Nous n’avons de commun que la forme, et encore?... + +Il étudiait cette rigidité particulière au tissu des gens qui vivent en +plein air, habitués aux intempéries de l’atmosphère, à supporter les +excès du froid et du chaud, à tout souffrir enfin, qui font de leur +peau des cuirs presque tannés, et de leurs nerfs un appareil contre la +douleur physique, aussi puissant que celui des Arabes ou des Russes. + +—Voilà des Peaux-Rouges de Cooper, se dit-il, il n’y a pas besoin +d’aller en Amérique pour observer des sauvages. + +Quoique le Parisien ne fût qu’à deux pas, le vieillard ne tourna pas +la tête, et regarda toujours la rive opposée avec cette fixité que les +fakirs de l’Inde donnent à leurs yeux vitrifiés et à leurs membres +ankilosés. Vaincu par cette espèce de magnétisme, plus communicatif +qu’on ne le croit, Blondet finit par regarder l’eau. + +—Eh bien! mon bonhomme, qu’y a-t-il donc là? demanda Blondet, après un +gros quart d’heure, pendant lequel il n’aperçut rien qui motivât cette +profonde attention. + +—Chut!... dit tout bas le vieillard en faisant signe à Blondet de ne +pas agiter l’air par sa voix. Vous allez l’effrayer... + +—Qui?... + +—Une _loute_, mon cher monsieur. Si _alle_ nous entend, _alle_ est +_capabe ed_ filer sous l’eau! Et, _gnia_ pas à dire, elle a sauté là, +tenez!... Voyez-vous où l’eau _bouille_... Oh! elle guette un poisson; +mais quand elle va vouloir rentrer, mon petit l’empoignera. C’est que, +voyez-vous, la _loute_ est ce qu’il y a de plus rare. C’est un gibier +scientifique, _ben_ délicat, tout de même; on me la payerait dix francs +aux Aigues, vu que leur dame fait maigre, et c’est maigre demain. Dans +les temps, défunt madame m’en a payé jusqu’à vingt francs et _a_ me +rendait la peau!... Mouche, appela-t-il à voix basse, regarde bien... + +De l’autre côté de ce bras de l’Avonne, Blondet vit deux yeux +brillants, comme des yeux de chat, sous une touffe d’aunes; puis il +aperçut le front brun, les cheveux ébouriffés d’un enfant d’environ +douze ans, couché sur le ventre, qui fit un signe pour indiquer la +loutre et avertir le vieillard qu’il ne la perdait pas de vue. Blondet, +subjugué par le dévorant espoir du vieillard et de l’enfant, se laissa +mordre par le démon de la chasse. + +Ce démon à deux griffes, l’espérance et la curiosité, vous mène où il +veut. + +—La peau se vend aux chapeliers, reprit le vieillard. C’est si beau, +si doux! Ça se met aux casquettes... + +—Vous croyez, vieillard? dit Blondet en souriant. + +—Certainement, monsieur, vous devez en savoir plus long que moi, +quoique j’aie soixante-dix ans, répondit humblement et respectueusement +le vieillard en prenant une pose de donneur d’eau bénite, et vous +pourriez peut-être _ben_ me dire pourquoi ça plaît tant aux conducteurs +et aux marchands de vin. + +Blondet, ce maître en ironie, déjà mis en défiance par le mot +_scientifique_, en souvenir du maréchal de Richelieu, soupçonna +quelque raillerie chez ce vieux paysan; mais il fut détrompé par la +naïveté de la pose et par la bêtise de l’expression. + +—Dans ma jeunesse, on en voyait beaucoup _eu_ d’_loutes_, le pays leur +est si favorable, reprit le bonhomme; mais on les a tant chassées, +que c’est tout au plus si nous en apercevons la queue _d’eune_ par +sept ans... Aussi _el’souparfait_ de la Ville-aux-Fayes... Monsieur +le connaît-il? Quoique Parisien, c’est un brave jeune homme comme +vous, il aime les curiosités. Pour lors, sachant mon talent pour +prendre les _loutes_, car je les connais comme vous pouvez connaître +votre alphabet, il m’a donc dit comme ça: —Père Fourchon, quand vous +trouverez une _loute_, apportez-la-moi, _qui_ me dit, je vous la +payerai bien, et si elle était tachetée de blanc _sul’dos_, _qui_ me +dit, je vous en donnerais trente francs. V’là ce _qui_ me dit sur le +port de la Ville-aux-Fayes, aussi vrai que je _crais_ en Dieu le Père, +le Fils et le Saint-Esprit. Il y a _core_ un savant, à Soulanges, +M. Gourdon, _nout_ médecin, qui fait comme ils disent, un cabinet +d’histoire naturelle, qu’il n’y a pas son pareil à Dijon, enfin le +premier savant de ces pays-ci qui me la payerait bien cher!... Il +sait empailler _les houmes_ et les bêtes! Et dont que mon garçon me +soutient que c’te _loute_ a des poils blancs... Si c’est ça, que je +lui ai dit, _el_ bon Dieu nous veut du bien, à ce matin! Voyez-vous +l’eau qui bouille?... Oh! elle est là... Quoique ça vive dans une +manière de terrier, ça reste des jours entiers sous l’eau. Ah! elle +vous a entendu, mon cher monsieur, _alle_ se défie, car _gn’y_ a pas +_d’animau_ plus fin que celui-là; c’est pire qu’une femme. + +—C’est peut-être pour cela qu’on les appelle au féminin des loutres? +dit Blondet. + +—Dame, monsieur, vous qu’êtes de Paris, vous savez cela mieux que +nous; mais vous auriez ben mieux fait pour nous, _ed’dormi_ la grasse +matinée, car, voyez-vous c’te manière de flot? elle s’en va par en +dessous... Va, Mouche! elle a entendu monsieur, la _loute_, et elle est +capable de nous faire droguer jusqu’à _ménuit_, allons-nous-en... V’là +nos trente francs qui nagent!... + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + MOUCHE. + + Son costume l’emportait encore en simplicité + sur celui du père Fourchon. + + (LES PAYSANS.)] + +Mouche se leva, mais à regret; il regardait l’endroit où bouillonnait +l’eau, le montrant du doigt et ne perdant pas tout espoir. Cet enfant, +à cheveux crépus, la figure brunie comme celle des anges dans les +tableaux du quinzième siècle, paraissait être en culotte, car son +pantalon finissait au genou par des déchiquetures ornées d’épines +et de feuilles mortes. Ce vêtement nécessaire tenait par deux cordes +d’étoupes en guise de bretelles. Une chemise de toile de la même +qualité que celle du pantalon du vieillard, mais épaissie par des +raccommodages barbus, laissait voir une poitrine hâlée. Ainsi, le +costume de Mouche l’emportait encore en simplicité sur celui du père +Fourchon. + +—Ils sont bien bons enfants ici, se dit en lui-même Blondet; les gens +de la banlieue de Paris vous apostropheraient drôlement un bourgeois +qui ferait envoler leur gibier! + +Et comme il n’avait jamais vu de loutres, pas même au Muséum, il fut +enchanté de cet épisode de sa promenade. + +—Allons, reprit-il, touché de voir le vieillard s’en allant sans rien +demander, vous vous dites un chasseur de loutres fini... Si vous êtes +sûr que la loutre soit là... De l’autre côté, Mouche leva le doigt et +fit voir des bulles d’air montées du fond de l’Avonne, qui vinrent +expirer en cloches au milieu du bassin. + +—Elle est revenue là, dit le père Fourchon, elle a respiré, la gueuse, +c’est _alle qu’a fait ces boutifes-là_. Comment s’arrangent-elles pour +respirer au fond de l’eau? Mais c’est si malin, que ça se moque de la +science. + +—Eh bien! reprit Blondet, à qui ce dernier mot parut être une +plaisanterie plutôt due à l’esprit paysan qu’à l’individu, attendez et +prenez la loutre. + +—Et notre journée à Mouche et à moi? + +—Que vaut-elle, votre journée? + +—A nous deux, mon apprenti et moi?... cinq francs... dit le vieillard +en regardant Blondet dans les yeux, avec une hésitation qui révélait un +surfaix énorme. + +Le journaliste tira dix francs de sa poche en disant: + +—En voilà dix, et je vous en donnerai tout autant pour la loutre. + +—Elle ne vous coûtera pas cher, si elle a du blanc sur le dos, +car _el’souparfait_ m’disait _c’que nout Muséon_ n’en a qu’une de +ce genre-là. —Mais c’est qu’il est instruit _tout de même_, _nout +souparfait_! et pas bête. Si je chasse à la _loute_, M. des Lupeaulx +chasse à la fille de _môsieu_ Gaubertin, _qu’a eune fiare dot blanche +sul’dos_. —Tenez, mon cher môsieur, sans vous commander, allez vous +_bouter au mitant_ de l’Avonne, à _c’te piarre_, là bas... Quand nous +aurons forcé la loute, elle descendra le fil de l’eau, car voilà leur +ruse à ces bêtes, elles remontent plus haut que leur trou pour pêcher, +et une fois chargées de poisson, elles savent qu’elles iront mieux à +la dérive. Quand je vous dis que c’est fin... Si j’avais appris la +finesse à leur école, je vivrais à c’te heure de mes rentes... J’ai +su trop tard qu’il fallait _eurmonter_ le courant _ed’ grand_ matin +pour trouver le butin avant les autres. Enfin, on m’a jeté un sort à +ma naissance. A nous trois, nous serons peut-être plus fins que _c’te +loute_. + +—Et comment, mon vieux nécromancien? + +—Ah! dame! nous sommes si bêtes, nous aut’ _pésans_, que nous +finissons par entendre les bêtes. V’là comme nous ferons. Quand la +_loute_ voudra s’en revenir chez elle, nous l’effrayerons ici, vous +l’effrayerez là-bas; effrayée par nous, effrayée par vous, elle se +jettera sur le bord; si elle prend la voie de _tarre_, elle est perdue. +Ça ne peut pas marcher; c’est fait pour la nage avec leurs pattes +d’oie. Oh! ça va-t-il vous amuser, car c’est un vrai carambolage: on +pêche et l’on chasse à la fois!... Le général, chez qui vous êtes aux +Aigues, y est revenu trois jours de suite, tant il s’y entêtait! + +Blondet, muni d’une branche coupée par le vieillard, qui lui dit de +s’en servir pour fouetter la rivière à son commandement, alla se poster +au milieu de l’Avonne en sautant de pierre en pierre. + +—Là, bien! mon cher monsieur. + +Blondet resta là, sans s’apercevoir de la fuite du temps; car de +moment en moment un geste du vieillard lui faisait espérer un heureux +dénoûment; mais d’ailleurs rien ne dépêche mieux le temps que l’attente +de l’action vive qui va succéder au profond silence de l’affût. + +—Père Fourchon, dit tout bas l’enfant en se voyant seul avec le +vieillard, _gnia_ tout de même une _loute_... + +—Tu la vois!... + +—La v’là! + +Le vieillard fut stupéfait en apercevant entre deux eaux le pelage +brun-rouge d’une loutre. + +—_A va su me!_ dit le petit. + +—Fiche-l’y un petit coup sec sur la tête et jette-toi dans l’eau pour +la tenir au fin fond sans la lâcher... + +Mouche fondit dans l’Avonne comme une grenouille effrayée. + +—Allez! allez! mon cher monsieur, dit le père Fourchon à Blondet, en +se jetant aussi dans l’Avonne et en laissant ses sabots sur le bord, +effrayez-la donc! la voyez-vous... _a_ nage _su_ vous. + +Le vieillard courut sur Blondet en fendant les eaux et lui criant avec +le sérieux que les gens de la campagne gardent dans leurs plus grandes +vivacités: —La voyez-vous là, _el_’ long des roches! + +Blondet, placé par le vieillard de manière à recevoir les rayons du +ciel dans les yeux, frappait sur l’eau de confiance. + +—Allez! allez! du côté des roches! cria le père Fourchon, le trou est +là-bas, à _vout_ gauche. + +Emporté par son dépit, qu’une longue attente avait stimulé, Blondet +prit un bain de pieds en glissant de dessus les pierres. + +—Hardi! mon cher monsieur, hardi! vous y êtes. Ah! vingt bon Dieu! la +voilà qui passe entre vos jambes! Ah! _alle_ passe... _all_’ passe! dit +le vieillard au désespoir. + +Et comme pris à l’ardeur de cette chasse, le vieux paysan s’avança dans +les profondeurs de la rivière jusque devant Blondet. + +—Nous l’avons manquée par _vout_ faute! dit le père Fourchon, à qui +Blondet donna la main et qui sortit de l’eau comme un triton, mais +comme un triton vaincu. La _garse_, elle est là, sous les rochers!... +Elle a lâché son poisson, dit le bonhomme en regardant au loin et +montrant quelque chose qui flottait... Nous aurons toujours la tanche, +car c’est une vraie tanche!... + +En ce moment, un valet en livrée et à cheval qui menait un autre cheval +par la bride se montra galopant sur le chemin de Conches. + +—Tenez, v’là les gens du château qui font mine de vous chercher, +dit le bonhomme. Si vous voulez repasser la rivière, je _vas_ vous +donner la main... Ah! ça m’est égal de me mouiller, ça m’évite du +blanchissage!... + +—Et les rhumes? dit Blondet. + +—Ah! _ouin!_ Ne voyez-vous pas que le soleil nous a culottés, Mouche +et moi, comme des pipes _ed’ major_! Appuyez-vous sur moi, mon cher +monsieur... Vous êtes de Paris, vous ne savez pas vous tenir sur _nous_ +roches, vous qui savez tant de choses... Si vous restez longtemps ici, +vous apprendrez _ben_ des choses dans _el’ livre ed’_ la nature, vous +qui, dit-on, _escrivez_ dans les _papiers nouvelles_. + +Blondet était arrivé sur l’autre bord de l’Avonne, quand Charles, le +valet de pied, l’aperçut. + +—Ah! monsieur, s’écria-t-il, vous ne vous figurez pas l’inquiétude +dans laquelle est madame, depuis qu’on lui a dit que vous étiez sorti +par la porte de Conches: elle vous croit noyé. Voilà trois fois qu’on +sonne le second coup du déjeuner à grandes volées, après vous avoir +appelé partout dans le parc, où monsieur le curé vous cherche encore. + +—Quelle heure est-il donc, Charles?... + +—Onze heures trois quarts!... + +—Aide-moi à monter à cheval... + +—Est-ce que par hasard monsieur aurait donné dans la loutre du père +Fourchon? dit le valet, en remarquant l’eau qui s’égouttait des bottes +et du pantalon de Blondet. + +Cette seule question éclaira le journaliste. + +—Ne dis pas un mot de cela, Charles, et j’aurai soin de toi, +s’écria-t-il. + +—Oh! pardi! monsieur le comte lui-même a été pris à la loutre du père +Fourchon, répondit le valet. Dès qu’il arrive un étranger à Aigues, le +père Fourchon se met aux aguets, et si le bourgeois va voir les sources +de l’Avonne, il lui vend sa loutre... Il joue ça si bien que monsieur +le comte y est revenu trois fois, et lui a payé six journées pendant +lesquelles ils ont regardé l’eau couler. + +—Et moi qui croyais avoir vu dans Potier, dans Baptiste cadet, dans +Michot et dans Monrose, les plus grands comédiens de ce temps-ci!... se +dit Blondet, que sont-ils auprès de ce mendiant? + +—Oh! il connaît très-bien cet exercice-là, le père Fourchon, dit +Charles. Il a en outre une autre corde à son arc, car il se dit cordier +de son état. Il a sa fabrique le long du mur de la porte de Blangy. +Si vous vous avisiez de toucher à sa corde, il vous entortille si +bien qu’il vous prend l’envie de tourner la roue et de faire un peu +de corde; il vous demande alors la gratification due au maître par +l’apprenti. Madame y a été prise, et lui a donné vingt francs. C’est le +roi des finauds, dit Charles en se servant d’un mot honnête. + +Ce bavardage de laquais permit à Blondet de se livrer à quelques +réflexions sur la profonde astuce des paysans, en se rappelant tout ce +qu’il avait entendu dire par son père, le juge d’Alençon. Puis toutes +les plaisanteries cachées sous la malicieuse rondeur du père Fourchon +lui revenant à la mémoire, éclairées par les confidences de Charles, il +s’avoua _gaussé_ par le vieux mendiant bourguignon. + +—Vous ne sauriez croire, monsieur, disait Charles en arrivant au +perron des Aigues, combien il faut se défier de tout dans la campagne, +et surtout ici, que le général n’est pas très-aimé... + +—Pourquoi donc? + +—Ah! dame! je ne sais pas, répondit Charles en prenant l’air bête sous +lequel les domestiques savent abriter leurs refus à des supérieurs, et +qui donna beaucoup à penser à Blondet. + +—Vous voilà donc, coureur? dit le général, que le pas des chevaux +amena sur le perron. Le voilà! soyez calme! cria-t-il à sa femme, dont +le petit pas se faisait entendre, il ne nous manque plus maintenant que +l’abbé Brossette; va le chercher, Charles! dit-il au domestique. + + + III.—LE CABARET. + +La porte dite de Blangy, due à Bouret, se composait de deux larges +pilastres à bossages vermiculés, surmontés chacun d’un chien dressé +sur ses pattes de derrière, et tenant un écusson entre ses pattes de +devant. Le voisinage du pavillon où logeait le régisseur avait dispensé +le financier de bâtir une loge de concierge. Entre ces deux pilastres, +une grille somptueuse, dans le genre de celle forgée au temps de +Buffon pour le Jardin des Plantes, s’ouvrait sur un bout de pavé +conduisant à la route cantonale, jadis entretenue soigneusement par +les Aigues, par la maison de Soulanges, et qui relie Conches, Cerneux, +Blangy, Soulanges à la Ville-aux-Fayes, comme par une guirlande, tant +cette route est fleurie d’héritages entourés de haies et parsemée de +maisonnettes à rosiers, chèvrefeuilles et plantes grimpantes. + +Là, le long d’une coquette muraille qui s’étendait jusqu’à un +saut-de-loup par lequel le château plongeait sur la vallée jusqu’au +delà de Soulanges, se trouvaient le poteau pourri, la vieille roue +et les piquets à râteaux qui constituent la fabrique d’un cordier de +village. + +Vers midi et demi, au moment où Blondet s’asseyait à un bout de +la table, en face de l’abbé Brossette, en recevant les caressants +reproches de la comtesse, le père Fourchon et Mouche arrivaient à leur +établissement. De là, le père Fourchon, sous prétexte de fabriquer +des cordes, surveillait les Aigues, et pouvait y voir les maîtres +entrant ou sortant. Aussi, les persiennes ouvertes, les promenades à +deux, le plus petit incident de la vie au château, rien n’échappait à +l’espionnage du vieillard, qui ne s’était établi cordier que depuis +trois ans, circonstance minime que ni les gardes des Aigues, ni les +domestiques, ni les maîtres n’avaient encore remarquée. + +—Fais le tour par la porte de l’Avonne pendant que je vas serrer +nos agrès, dit le père Fourchon, et quand tu leur auras dégoisé la +chose, on viendra sans doute me chercher au Grand-I-Vert, où je vas +me rafraîchir, car ça donne soif d’être sur l’eau comme ça! Si tu +t’y prends comme je viens de te le dire, tu leur accrocheras un bon +déjeuner; tâche de parler à la comtesse, et _tape su_ moi, de manière à +ce qu’ils aient l’idée de me chanter un air de leur morale, quoi!... Y +aura quelques verres de bon vin à _siffler_. + +Après ces dernières instructions, que l’air narquois de Mouche rendait +presque superflues, le vieux cordier, tenant sa loutre sous le bras, +disparut dans le chemin cantonal. + +A mi-chemin de cette jolie porte de village, se trouvait, au moment +où Émile Blondet vint aux Aigues, une de ces maisons qui ne se +voient qu’en France, partout où la pierre est rare. Les morceaux de +briques ramassés de tous côtés, les gros cailloux sertis comme des +diamants dans une terre argileuse qui formaient des murs solides, +quoique rongés, le toit soutenu par de grosses branches et couvert +en jonc et en paille, les grossiers volets, la porte, tout de cette +chaumière provenait de trouvailles heureuses ou de dons arrachés par +l’importunité. + +Le paysan a pour sa demeure l’instinct qu’a l’animal pour son nid ou +pour son terrier, et cet instinct éclatait dans toutes les dispositions +de cette chaumière. D’abord la fenêtre et la porte regardaient au +nord. La maison, assise sur une petite éminence dans l’endroit le plus +caillouteux d’un terrain à vignes, devait être salubre. On y montait +par trois marches industrieusement faites avec des piquets, avec +des planches et remplies de pierrailles. Les eaux s’écoulaient donc +rapidement. Puis, comme en Bourgogne la pluie vient rarement du nord, +aucune humidité ne pouvait pourrir les fondations, quelque légères +qu’elles fussent. Au bas, le long du sentier, régnait un rustique +palis, perdu dans une haie d’aubépine et de ronces. Une treille, +sous laquelle de méchantes tables, accompagnées de bancs grossiers, +invitaient les passants à s’asseoir, couvrait de son berceau l’espace +qui séparait cette chaumière du chemin. A l’intérieur, le haut du talus +offrait pour décor des roses, des giroflées, des violettes, toutes les +fleurs qui ne coûtent rien. Un chèvrefeuille et un jasmin attachaient +leurs brindilles sur le toit déjà chargé de mousses, malgré son peu +d’ancienneté. + +A droite de sa maison, le possesseur avait adossé une étable pour deux +vaches. Devant cette construction en mauvaises planches, un terrain +battu servait de cour; et, dans un coin, se voyait un énorme tas de +fumier. De l’autre côté de la maison et de la treille, s’élevait un +hangar en chaume soutenu par deux troncs d’arbres, sous lequel se +mettaient les ustensiles des vignerons, leurs futailles vides, des +fagots de bois empilés autour de la bosse que formait le four, dont la +bouche s’ouvre presque toujours, dans les maisons de paysans, sous le +manteau de la cheminée. + +A la maison attenait environ un arpent enclos d’une haie vive et plein +de vignes, soignées comme le sont celles des paysans, toutes si bien +fumées, provignées et bêchées, que leurs pampres verdoient les premiers +à trois lieues à la ronde. Quelques arbres, des amandiers, des pruniers +et des abricotiers montraient leurs têtes grêles, çà et là, dans cet +enclos. Entre les ceps, le plus souvent on cultivait des pommes de +terre ou des haricots. En hache, vers le village, et derrière la cour, +dépendait encore de cette habitation un petit terrain humide et bas, +favorable à la culture des choux, des oignons, légumes favoris de la +classe ouvrière, et fermé d’une porte à claire-voie par où passaient +les vaches, en pétrissant le sol et y laissant leurs bouses étalées. + +Cette maison, composée de deux pièces au rez-de-chaussée, avait sa +sortie sur le vignoble. Du côté des vignes, une rampe en bois, appuyée +au mur de la maison et couverte d’une toiture en chaume, montait +jusqu’au grenier, éclairé par un œil-de-bœuf. Sous cet escalier +rustique, un caveau, tout en briques de Bourgogne, contenait quelques +pièces de vin. + +Quoique la batterie de cuisine du paysan consiste ordinairement en deux +ustensiles avec lesquels on fait tout, une poêle et un chaudron de fer, +par exception, il se trouvait dans cette chaumière deux casseroles +énormes, accrochées sous le manteau de la cheminée, au-dessus d’un +petit fourneau portatif. Malgré ce symptôme d’aisance, le mobilier +était en harmonie avec les dehors de la maison. Ainsi, pour contenir +l’eau, une jarre; pour argenterie, des cuillers de bois ou d’étain, +des plats en terre brune au dehors et blanche en dedans, mais écaillés +et raccommodés avec des attaches; enfin, autour d’une table solide, +des chaises en bois blanc, et pour plancher de la terre battue. Tous +les cinq ans les murs recevaient une couche d’eau de chaux, ainsi que +les maigres solives du plafond, auxquelles pendent du lard, des bottes +d’oignons, des paquets de chandelles et les sacs où le paysan met ses +graines; auprès de la huche, une antique armoire en vieux noyer garde +le peu de linge, les vêtements de rechange et les habits de fête de la +famille. + +Sur le manteau de la cheminée brillait un vieux fusil de braconnier; +vous n’en donneriez pas cinq francs, le bois est quasi brûlé, le canon, +sans aucune apparence, ne semble pas nettoyé. Vous pensez que la +défense d’une cabane à loquet, dont la porte extérieure, pratiquée dans +le palis, n’est jamais fermée, n’exige pas mieux, et vous vous demandez +à quoi peut servir une pareille arme. D’abord, si le bois est d’une +simplicité commune, le canon, choisi avec soin, provient d’un fusil de +prix, donné sans doute à quelque garde-chasse. Aussi le propriétaire +de ce fusil ne manque-t-il jamais son coup; il existe entre son arme +et lui l’intime connaissance que l’ouvrier a de son outil. S’il faut +abaisser le canon d’un millimètre au-dessous ou au-dessus du but, parce +qu’il relève ou tombe de cette faible estime, le braconnier le sait, +il obéit à cette loi sans se tromper. Puis, un officier d’artillerie +trouverait les parties essentielles de l’arme en bon état: rien de +moins, rien de plus. Dans tout ce qu’il s’approprie, dans tout ce qui +doit lui servir, le paysan déploie la force convenable, il y met le +nécessaire et rien au delà. La perfection extérieure, il ne la comprend +jamais. Juge infaillible des nécessités en toutes choses, il connaît +tous les degrés de force, et sait, en travaillant pour le bourgeois, +donner le moins possible pour le plus possible. Enfin, ce fusil +méprisable entre pour beaucoup dans l’existence de la famille, et vous +saurez tout à l’heure comment. + +Avez-vous bien saisi les mille détails de cette hutte assise à cinq +cents pas de la jolie porte des Aigues? La voyez-vous accroupie là +comme un mendiant devant un palais? Eh bien! son toit chargé de mousses +veloutées, ses poules caquetant, son cochon qui se vautre, sa génisse +qui vague, toutes ces poésies champêtres avaient un horrible sens. A +la porte du palis, une grande perche élevait à une certaine hauteur un +bouquet flétri, composé de trois branches de pin et d’un feuillage de +chêne réuni par un chiffon. Au-dessus de la porte, un peintre forain +avait, pour un déjeuner, peint dans un tableau de deux pieds carrés, +sur un champ blanc, un _I_ majuscule en vert, et pour ceux qui savent +lire, ce calembour en douze lettres: Au Grand-I-Vert (hiver). A gauche +de la porte éclataient les vives couleurs de cette vulgaire affiche: +Bonne bière de mars, où de chaque côté d’un cruchon qui lance un jet +de mousse se carrent une femme en robe excessivement décolletée et un +hussard, tous deux grossièrement coloriés. Aussi, malgré les fleurs +et l’air de la campagne s’exhalait-il de cette chaumière la forte et +nauséabonde odeur de vin et de mangeaille qui vous saisit à Paris en +passant devant les gargotes de faubourg. + +Vous connaissez les lieux. Voici les êtres et leur histoire qui +contient plus d’une leçon pour les philanthropes. + +Le propriétaire du Grand-I-Vert, nommé François Tonsard, se recommande +à l’attention des philosophes par la manière dont il avait résolu le +problème de la vie fainéante et de la vie occupée, de manière à rendre +la fainéantise profitable et l’occupation nulle. + +Ouvrier en toutes choses, il savait travailler à la terre, mais pour +lui seul. Pour les autres, il creusait des fossés, fagottait, écorçait +des arbres ou les abattait. Dans ces travaux, le bourgeois est à la +discrétion de l’ouvrier. Tonsard avait dû son coin de terre à la +générosité de mademoiselle Laguerre. Dès sa première jeunesse, Tonsard +faisait des journées pour le jardinier du château, car il n’y avait pas +son pareil pour tailler les arbres d’allée, les charmilles, les haies, +les marronniers de l’Inde. Son nom indique assez un talent héréditaire. +Au fond des campagnes, il existe des priviléges obtenus et maintenus +avec autant d’art qu’en déploient les commerçants pour s’attribuer +les leurs. Un jour, en se promenant, Madame entendit Tonsard, garçon +bien découplé, disant: «Il me suffirait pourtant d’un arpent de terre +pour vivre, et pour vivre heureusement!» Cette bonne fille, habituée à +faire des heureux, lui donna cet arpent de vignes en avant de la porte +de Blangy, contre cent journées (délicatesse peu comprise!), en lui +permettant de rester aux Aigues, où il vécut avec les gens du château +auxquels il parut être le meilleur garçon de la Bourgogne. + +Ce pauvre Tonsard (ce fut le mot de tout le monde) travailla pendant +environ trente journées sur les cent qu’il devait; le reste du +temps il baguenauda, riant avec les femmes de Madame, et surtout +avec mademoiselle Cochet, la femme de chambre, quoiqu’elle fût laide +comme toutes les femmes de chambre des belles actrices. Rire avec +mademoiselle Cochet signifiait tant de choses que Soudry, l’heureux +gendarme dont il est question dans la lettre de Blondet, regardait +encore Tonsard de travers, après vingt-cinq ans. L’armoire en noyer, le +lit à colonnes et à bonnes grâces, ornements de la chambre à coucher, +furent sans doute le fruit de quelque _risette_. + +Une fois en possession de son champ, au premier qui lui dit que madame +le lui avait donné, Tonsard répondit: «Je l’ai parguienne bien acheté +et bien payé. Est-ce que les bourgeois nous donnent jamais quelque +chose? Est-ce donc rien que cent journées? Ça me coûte trois cents +francs et c’est tout cailloux!» Le propos ne dépassa point la région +populaire. + +Tonsard se bâtit alors cette maison lui-même, en prenant les matériaux +de ci et de là, se faisant donner un coup de main par l’un et l’autre, +grapillant au château les choses de rebut, ou les demandant et les +obtenant toujours. Une mauvaise porte de montreuil, démolie pour être +reportée plus loin, devint celle de l’étable. La fenêtre venait d’une +vieille serre abattue. Les débris du château servirent donc à élever +cette fatale chaumière. + +Sauvé de la réquisition par Gaubertin, le régisseur des Aigues, dont +le père était accusateur public au département, et qui d’ailleurs ne +pouvait rien refuser à mademoiselle Cochet, Tonsard se maria dès que sa +maison fut terminée et sa vigne en rapport. Garçon de vingt-trois ans, +familier aux Aigues, ce drôle, à qui madame venait de donner un arpent +de terre et qui paraissait travailleur, eut l’art de faire sonner haut +toutes ses valeurs négatives, et il obtint la fille d’un fermier de la +terre de Ronquerolles, située au delà de la forêt des Aigues. + +Ce fermier tenait une ferme à moitié qui dépérissait entre ses mains, +faute d’une fermière. Veuf et inconsolable, il tâchait, à la manière +anglaise, de noyer ses soucis dans le vin; mais quand il ne pensa plus +à sa pauvre chère défunte, il se trouva marié, selon une plaisanterie +de village, avec la Boisson. En peu de temps, de fermier le beau-père +redevint ouvrier, mais ouvrier buveur et paresseux, méchant et +hargneux, capable de tout comme les gens du peuple qui, d’une sorte +d’aisance, retombent dans la misère. Cet homme, que ses connaissances +pratiques, la lecture et la science de l’écriture mettaient au-dessus +des autres ouvriers, mais que ses vices tenaient au niveau des +mendiants, venait de se mesurer, comme on l’a vu, sur les bords de +l’Avonne, avec un des hommes les plus spirituels de Paris, dans une +bucolique oubliée par Virgile. + +Le père Fourchon, d’abord maître d’école à Blangy, perdit sa place à +cause de son inconduite et de ses idées sur l’instruction publique. +Il aidait beaucoup plus les enfants à faire des petits bateaux et des +cocottes avec leurs abécédaires qu’il ne leur apprenait à lire; il +les grondait si curieusement, quand ils avaient _chippé_ des fruits, +que ses semonces pouvaient passer pour des leçons sur la manière +d’escalader les murs. On cite encore à Soulanges sa réponse à un petit +garçon venu trop tard, et qui s’excusait ainsi: Dame m’sieur, j’ai mené +boire notre _chevau_! —On dit cheval, _animau_! + +D’instituteur, il fut nommé piéton. Dans ce poste, qui sert de retraite +à tant de vieux soldats, le père Fourchon fut réprimandé tous les +jours. Tantôt il oubliait les lettres dans les cabarets, tantôt il +les gardait sur lui. Quand il était gris, il remettait les paquets +d’une commune dans une autre, et quand il était à jeun, il lisait +les lettres. Il fut donc promptement destitué. Ne pouvant être rien +dans l’État, le père Fourchon avait fini par devenir fabricant. Dans +la campagne, les indigents exercent une industrie quelconque, ils +ont tous un prétexte d’existence honnête. A l’âge de soixante-huit +ans, le vieillard entreprit la corderie en petit, un des commerces +qui demandent le moins de mise de fonds. L’atelier est, comme on l’a +vu, le premier mur venu, les machines valent à peine dix francs, +l’apprenti couche comme son maître dans une grange, et vit de ce qu’il +ramasse. La rapacité de la loi sur les portes et fenêtres expire _sub +dio_. On emprunte la matière première pour la rendre fabriquée. Mais +le principal revenu du père Fourchon et de son apprenti Mouche, fils +naturel d’une de ses filles naturelles, leur venait de sa chasse aux +loutres, puis des déjeuners ou dîners que leur donnaient les gens qui, +ne sachant ni lire ni écrire, usaient des talents du père Fourchon +dans le cas d’une lettre à répondre ou d’un compte à présenter. Enfin +il savait jouer de la clarinette, et tenait compagnie à l’un de ses +amis appelé Vermichel, le ménétrier de Soulanges, dans les noces des +villages, ou les jours de grand bal au Tivoli de Soulanges. + +Vermichel s’appelait Michel Vert, mais le calembour fait avec le +nom vrai devint d’un usage si général, que dans ses actes, Brunet, +huissier audiencier de la justice de paix de Soulanges, mettait +Michel-Jean-Jérôme Vert, _dit Vermichel_, praticien. Vermichel, violon +très-distingué de l’ancien régiment de Bourgogne, par reconnaissance +des services que lui rendait le papa Fourchon, lui avait procuré +cette place de praticien dévolue à ceux qui, dans les campagnes, +savent signer leur nom. Le père Fourchon servait donc de témoin ou de +praticien pour les actes judiciaires, quand le sieur Brunet venait +instrumenter dans les communes de Cerneux, Conches et Blangy. Vermichel +et Fourchon, liés par une amitié qui comptait vingt ans de bouteille, +constituaient presque une raison sociale. + +Mouche et Fourchon, unis par le vice comme Mentor et Télémaque le +furent jadis par la vertu, voyageaient comme eux, à la recherche de +leur père, _panis angelorum_, seuls mots latins qui restassent dans +la mémoire du vieux villageois. Ils allaient haricotant les restes du +Grand-I-Vert, et ceux des châteaux circonvoisins; car, à eux deux, dans +les années les plus occupées, les plus prospères, ils n’avaient jamais +pu fabriquer en moyenne trois cent soixante brasses de corde. D’abord, +aucun marchand, dans un rayon de vingt lieues, n’aurait confié d’étoupe +ni à Fourchon ni à Mouche. Le vieillard, devançant les miracles de +la chimie moderne, savait trop bien changer l’étoupe en benoît jus +de treille. Puis, ses triples fonctions d’écrivain public de trois +communes, de praticien de la justice de paix, de joueur de clarinette, +nuisaient, disait-il, aux développements de son commerce. + +Ainsi Tonsard fut déçu tout d’abord dans l’espérance assez joliment +caressée, de conquérir une espèce de bien-être par l’augmentation de +ses propriétés. Le gendre paresseux rencontra, par un accident assez +ordinaire, un beau-père fainéant. Les affaires devaient aller d’autant +plus mal que la Tonsard, douée d’une espèce de beauté champêtre, grande +et bien faite, n’aimait point à travailler en plein air. Tonsard s’en +prit à sa femme de la faillite paternelle, et la maltraita par suite de +cette vengeance familière au peuple, dont les yeux, uniquement occupés +de l’effet, remontent rarement jusqu’à la cause. + +En trouvant sa chaîne pesante, cette femme voulut l’alléger. Elle +se servit des vices de Tonsard pour se rendre maîtresse de lui. +Gourmande, aimant ses aises, elle encouragea la paresse et la +gourmandise de cet homme. D’abord, elle sut se procurer la faveur +des gens du château, sans que Tonsard lui reprochât les moyens, en +voyant les résultats. Il s’inquiéta fort peu de ce que faisait sa +femme, pourvu qu’elle fît tout ce qu’il voulait. C’est la secrète +transaction de la moitié des ménages. La Tonsard créa donc la buvette +du Grand-I-Vert, dont les premiers consommateurs furent les gens des +Aigues, les gardes et les chasseurs. + +Gaubertin, l’intendant de mademoiselle Laguerre, un des premiers +chalands de la belle Tonsard, lui donna quelques pièces d’excellent vin +pour allécher la pratique. L’effet de ces présents, périodiques, tant +que le régisseur resta garçon, et la renommée de beauté peu sauvage +qui signala cette femme aux dons Juans de la vallée, achalandèrent le +Grand-I-Vert. En sa qualité de gourmande, la Tonsard devint excellente +cuisinière, et quoique ses talents ne s’exerçassent que sur les plats +en usage dans la campagne, le civet, la sauce de gibier, la matelotte, +l’l’omelette, elle passa dans le pays pour savoir admirablement +cuisiner un de ces repas qui se mangent sur le bout de la table, +et dont les épices, prodiguées outre mesure, excitent à boire. En +deux ans, elle se rendit ainsi maîtresse de Tonsard et le poussa +sur une pente mauvaise, à laquelle il ne demandait pas mieux que de +s’abandonner. + +Ce drôle braconna constamment sans avoir rien à craindre. Les liaisons +de sa femme avec Gaubertin l’intendant, avec les gardes particuliers, +et les autorités champêtres, le relâchement du temps, lui assurèrent +l’impunité. Dès que ses enfants furent assez grands, il en fit les +instruments de son bien-être, sans se montrer plus scrupuleux pour +leurs mœurs que pour celles de sa femme. Il eut deux filles et deux +garçons. Tonsard, qui vivait, ainsi que sa femme, au jour le jour, +aurait vu finir sa joyeuse vie, s’il n’eût pas maintenu constamment +chez lui la loi quasi martiale de travailler à la conservation de son +bien-être, auquel sa famille participait d’ailleurs. Quand sa famille +fut élevée aux dépens de ceux à qui sa femme savait arracher des +présents, voici quels furent la charte et le budget du Grand-I-Vert. + +La vieille mère de Tonsard et ses deux filles, Catherine et Marie, +allaient continuellement au bois, et revenaient deux fois par jour +chargées à plier sous le poids d’un fagot qui tombait à leurs chevilles +et dépassait leurs têtes de deux pieds. Quoique fait en dessus avec +du bois mort, l’intérieur se composait de bois vert, coupé souvent +parmi les jeunes arbres. A la lettre, Tonsard prenait son bois pour +l’hiver dans la forêt des Aigues. Le père et les deux fils braconnaient +continuellement. De septembre en mars, les lièvres, les lapins, +les perdrix, les grives, les chevreuils, tout le gibier qui ne se +consommait pas au logis, se vendait à Blangy, dans la petite ville +de Soulanges, chef-lieu du canton, où les deux filles de Tonsard +fournissaient du lait, et d’où elles rapportaient chaque jour des +nouvelles, en y colportant celles des Aigues, de Cerneux et de Conches. +Quand on ne pouvait plus chasser, les trois Tonsard tendaient des +collets. Si les collets rendaient trop, la Tonsard faisait des pâtés +expédiés à la Ville-aux-Fayes. Au temps de la moisson, sept Tonsard, la +vieille mère, les deux garçons, tant qu’ils n’eurent pas dix-sept ans, +les deux filles, le vieux Fourchon et Mouche glanaient, ramassaient +près de seize boisseaux par jour, glanant seigle, orge, blé, tout grain +bon à moudre. + +Les deux vaches, menées d’abord par la plus jeune des filles, le +long des routes, s’échappaient la plupart du temps dans les prés des +Aigues; mais comme au moindre délit trop flagrant pour que le garde +se dispensât de le constater, les enfants étaient ou battus ou privés +de quelques friandises, ils avaient acquis une habileté singulière +pour entendre les pas ennemis, et presque jamais le garde champêtre +ou le garde des Aigues ne les surprenaient en faute. D’ailleurs, les +liaisons de ces dignes fonctionnaires avec Tonsard et sa femme leur +mettaient une taie sur les yeux. Les bêtes, conduites par de longues +cordes, obéissaient d’autant mieux à un seul coup de rappel, à un +cri particulier qui les ramenaient sur le terrain commun, qu’elles +savaient, le péril passé, pouvoir achever leur lippée chez le voisin. +La vieille Tonsard, de plus en plus débile, avait succédé à Mouche, +depuis que Fourchon gardait son petit-fils naturel avec lui, sous +prétexte de soigner son éducation. Marie et Catherine faisaient de +l’herbe dans le bois. Elles y avaient reconnu des places où vient +ce foin forestier si joli, si fin, qu’elles coupaient, fanaient, +bottelaient et engrangeaient; elles y trouvaient les deux tiers de la +nourriture des vaches en hiver, qu’on menait d’ailleurs paître pendant +les plus belles journées aux endroits bien connus où l’herbe verdoie. +Il y a, dans certains endroits de la vallée des Aigues, comme dans +tous les pays dominés par des chaînes de montagnes, des terrains qui +donnent, comme en Piémont et en Lombardie, de l’herbe en hiver. Ces +prairies, nommées en Italie _marciti_, ont une grande valeur; mais +en France, il ne leur faut ni trop grandes glaces, ni trop de neige. +Ce phénomène est dû sans doute à une exposition particulière, à des +infiltrations d’eaux qui conservent une température chaude. + +Les deux veaux produisaient environ 80 francs. Le lait, déduction faite +du temps où les vaches nourrissaient ou vêlaient, rapportait environ +160 francs, et elles pourvoyaient en outre aux besoins du logis en fait +de laitage. Tonsard gagnait une cinquantaine d’écus en journées faites +de côté et d’autre. + +La cuisine et le vin vendu donnaient, tous les frais déduits, une +centaine d’écus, car les régalades, essentiellement passagères, +venaient en certains temps et pendant certaines saisons; d’ailleurs, +les gens à régalades prévenaient la Tonsard et son mari, qui prenaient +alors à la ville le peu de viande et de provisions nécessaires. Le vin +du clos de Tonsard était vendu, année commune, 20 francs le tonneau, +sans fût, à un cabaretier de Soulanges avec lequel Tonsard entretenait +des relations. Par certaines années plantureuses, Tonsard récoltait +douze pièces dans son arpent; mais la moyenne était de huit pièces, et +Tonsard en gardait moitié pour son débit. Dans les pays vignobles, le +glanage des vignes constitue le _hallebotage_. Par le hallebotage, la +famille Tonsard recueillait trois pièces de vin environ. Mais à l’abri +sous les usages, elle mettait peu de conscience dans ses procédés; +elle entrait dans les vignes avant que les vendangeurs n’en fussent +sortis; de même qu’elle se ruait sur les champs de blé quand les gerbes +amoncelées attendaient les charrettes. Ainsi, les sept ou huit pièces +de vin, tant halleboté que récolté, se vendaient à un bon prix. Mais +sur cette somme, le Grand-I-Vert réalisait des pertes provenant de la +consommation de Tonsard et de sa femme, habitués tous deux à manger les +meilleurs morceaux, à boire du vin meilleur que celui qu’ils vendaient +et fourni par leur correspondant de Soulanges, en payement du leur. +L’argent gagné par cette famille allait donc à environ 900 francs, car +ils engraissaient deux cochons par an, un pour eux, un autre pour le +vendre. + +Les ouvriers, les mauvais garnements du pays prirent, à la longue, en +affection le cabaret du Grand-I-Vert, autant à cause des talents de la +Tonsard que de la camaraderie existant entre cette famille et le menu +peuple de la vallée. Les deux filles, toutes deux remarquablement +belles, continuaient les mœurs de leur mère. Enfin, l’ancienneté du +Grand-I-Vert, qui datait de 1795, en faisait une chose consacrée +dans la campagne. Depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, les +ouvriers y venaient conclure leurs marchés, y apprendre les nouvelles +pompées par les filles à Tonsard, par Mouche, par Fourchon, dites par +Vermichel, par Brunet, l’huissier le plus en renom à Soulanges, quand +il y venait chercher son praticien. Là s’établissaient les prix des +foins, des vins, celui des journées et celui des ouvrages à tâche. +Tonsard, juge souverain en ces matières, y donnait des consultations, +tout en trinquant avec les buveurs. Soulanges, selon le mot du pays, +passait pour être uniquement une ville de société, d’amusement, et +Blangy était le bourg commercial, écrasé néanmoins par le grand +centre de la Ville-aux-Fayes, devenue en vingt-cinq ans la capitale +de cette magnifique vallée. Le marché des bestiaux, de grains, se +tenait à Blangy, sur la place, et ses prix servaient de mercuriale à +l’arrondissement. + +En restant au logis, la Tonsard était restée fraîche, blanche, potelée, +par exception aux femmes des champs, qui passent aussi rapidement +que les fleurs, et qui sont déjà vieilles à trente ans. Aussi la +Tonsard aimait-elle à être bien mise. Elle n’était que propre; mais au +village, cette propreté vaut le luxe. Les filles, mieux vêtues que ne +le comportait leur pauvreté, suivaient l’exemple de leur mère. Sous +leur corps de jupe, presque élégant relativement, elles portaient du +linge plus fin que celui des paysannes les plus riches. Aux jours de +fête, elles se montraient en jolies robes, gagnées Dieu sait comme! +La livrée des Aigues leur vendait, à des prix facilement payés, la +défroque des femmes de chambre, qui avait balayé les rues de Paris, et +qui, refaite à l’usage de Marie et de Catherine, s’étalait triomphante +sous l’enseigne du Grand-I-Vert. Ces deux filles, les bohémiennes de la +vallée, ne recevaient pas un liard de leurs parents, qui leur donnaient +uniquement la nourriture et les couchaient sur d’affreux grabats, avec +leur grand’mère, dans le grenier où leurs frères couchaient, blottis à +même le foin comme des animaux. Ni le père ni la mère ne songeaient à +cette promiscuité. + +L’âge de fer et l’âge d’or se ressemblent plus qu’on ne le pense. Dans +l’un, l’on ne prend garde à rien; dans l’autre, on prend garde à tout; +pour la société, le résultat est peut-être le même. La présence de la +vieille Tonsard, qui ressemblait bien plus à une nécessité qu’à une +garantie, était une immoralité de plus. + +Aussi l’abbé Brossette, après avoir étudié les mœurs de ses +paroissiens, disait-il à un évêque ce mot profond: —«Monseigneur, à +voir comment ils s’appuient de leur misère, on devine que ces paysans +tremblent de perdre le prétexte de leurs débordements.» + +Quoique tout le monde sût combien cette famille avait peu de principes +et peu de scrupules, personne ne trouvait à redire aux mœurs du +Grand-I-Vert. Au commencement de cette scène, il est nécessaire +d’expliquer une fois pour toutes aux gens habitués à la moralité +des familles bourgeoises, que les paysans n’ont, en fait de mœurs +domestiques, aucune délicatesse. Ils n’invoquent la morale, à propos +d’une de leurs filles séduites, que si le séducteur est riche et +craintif. Les enfants, jusqu’à ce que l’État les leur arrache, sont des +capitaux ou des instruments de bien-être. L’intérêt est devenu, surtout +depuis 1789, le seul mobile de leurs idées; il ne s’agit jamais pour +eux de savoir si une action est légale ou immorale, mais si elle est +profitable. La moralité, qu’il ne faut pas confondre avec la religion, +commence à l’aisance; comme on voit, dans la sphère supérieure, la +délicatesse fleurir dans l’âme quand la Fortune a doré le mobilier. +L’homme absolument probe et moral est, dans la classe des paysans, une +exception. Les curieux demanderont pourquoi? De toutes les raisons +qu’on peut donner de cet état de choses, voici la principale: Par +la nature de leurs fonctions sociales, les paysans vivent d’une vie +purement matérielle, qui se rapproche de l’état sauvage auquel les +invite leur union constante avec la Nature. Le travail, quand il écrase +le corps, ôte à la pensée son action purifiante, surtout chez des gens +ignorants. Enfin, pour les paysans, la misère est leur _raison d’État_, +comme le disait l’abbé Brossette. + +Mêlé à tous les intérêts, Tonsard écoutait les plaintes de chacun et +dirigeait les fraudes utiles aux nécessiteux. La femme, bonne personne +en apparence, favorisait par des coups de langue les malfaiteurs du +pays, ne refusait jamais ni son approbation, ni même un coup de main à +ses pratiques, quoi qu’elles fissent, contre _le bourgeois_. Dans ce +cabaret, vrai nid de vipères, s’entretenait donc, vivace et venimeuse, +chaude et agissante, la haine du prolétaire et du paysan contre le +maître et le riche. + +La vie heureuse des Tonsard fut alors d’un très-mauvais exemple. Chacun +se demanda pourquoi ne pas prendre, comme Tonsard, dans la forêt des +Aigues, son bois pour le four, pour la cuisine et pour se chauffer +l’hiver? Pourquoi ne pas avoir la nourriture d’une vache et trouver +comme eux du gibier à manger ou à vendre? Pourquoi, comme eux, ne pas +récolter sans semer, à la moisson et aux vendanges? Aussi, le vol +sournois qui ravage les bois, qui dîme les guérets, les prés et les +vignes, devenu général dans cette vallée, dégénéra-t-il promptement +en droit dans les communes de Blangy, de Conches et de Cerneux, sur +lesquelles s’étendait le domaine des Aigues. Cette plaie, par des +raisons qui seront dites en temps et lieu, frappa beaucoup plus la +terre des Aigues que les biens de Ronquerolles et de Soulanges. Ne +croyez pas, d’ailleurs, que jamais Tonsard, sa femme, ses enfants et sa +vieille mère se fussent dit, de propos délibéré: Nous vivrons de vols, +et nous les commettrons avec habileté! Ces habitudes avaient grandi +lentement. Au bois mort, la famille mêla quelque peu de bois vert; +puis, enhardie par l’habitude et par une impunité calculée, nécessaire +à des plans que ce récit va développer, en vingt ans, elle en était +arrivée à faire _son bois_, à voler presque toute sa vie. Le pâturage +des vaches, les abus du glanage et du hallebotage s’établirent ainsi +par degrés. Une fois que la famille et les fainéants de la vallée +eurent goûté les bénéfices de ces quatre droits conquis par les pauvres +de la campagne, et qui vont jusqu’au pillage, on conçoit que les +paysans ne pouvaient y renoncer que contraints par une force supérieure +à leur audace. + +Au moment où cette histoire commence, Tonsard, âgé d’environ cinquante +ans, homme fort et grand, plus gras que maigre, les cheveux crépus +et noirs, le teint violemment coloré, jaspé comme une brique de tons +violâtres, l’œil orangé, les oreilles rabattues et largement ourlées, +d’une constitution musculeuse, mais enveloppée d’une chair molle et +trompeuse, le front écrasé, la lèvre inférieure pendante, cachait +son vrai caractère sous une stupidité entremêlée des éclairs d’une +expérience qui ressemblait d’autant plus à de l’esprit, qu’il avait +acquis dans la société de son beau-père un parler _gouailleur_, pour +employer une expression du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Son nez, +aplati du bout comme si le doigt de Dieu avait voulu le marquer, lui +donnait une voix qui partait du palais, comme chez tous ceux que la +maladie a défigurés en tronquant la communication des fosses nasales, +où l’air passe alors péniblement. Ses dents supérieures, entrecroisées, +laissaient d’autant mieux voir ce défaut, terrible au dire de Lavater, +que ses dents offraient la blancheur de celle d’un chien. Sans la fauve +bonhomie du fainéant et le laisser-aller du gobelotteur de campagne, +cet homme eût effrayé les gens les moins perspicaces. + +Si le portrait de Tonsard, si la description de son cabaret, celle de +son beau-père apparaissent en première ligne, croyez bien que cette +place est due à l’homme, au cabaret et à la famille. D’abord, cette +existence, si minutieusement expliquée, est le type de celle que +menaient cent autres ménages dans la vallée des Aigues. Puis, Tonsard, +sans être autre chose que l’instrument de haines actives et profondes, +eut une influence énorme dans la bataille qui devait se livrer, car +il fut le conseil de tous les plaignants de la basse classe. Son +cabaret servit constamment, comme on va le voir, de rendez-vous aux +assaillants, de même qu’il devint leur chef, par suite de la terreur +qu’il inspirait à cette vallée, moins par ses actions que par ce qu’on +attendait toujours de lui. La menace de ce braconnier étant aussi +redoutée que le fait, il n’avait jamais eu besoin d’en exécuter aucune. + +Toute révolte, ouverte ou cachée, a son drapeau. Le drapeau des +maraudeurs, des fainéants, des buveurs, était donc la terrible perche +du Grand-I-Vert. On s’y amusait, chose aussi recherchée et aussi rare +à la campagne qu’à la ville. Il n’existait d’ailleurs pas d’auberges +sur une route cantonale de quatre lieues, que les voitures chargées +faisaient facilement en trois heures; aussi, tous ceux qui allaient +de Conches à la Ville-aux-Fayes, s’arrêtaient-ils au Grand-I-Vert, ne +fût-ce que pour se rafraîchir. Enfin, le meunier des Aigues, adjoint du +maire, et ses garçons y venaient. Les domestiques du général eux-mêmes +ne dédaignaient pas ce bouchon, que les filles à Tonsard rendaient +attrayant, en sorte que le Grand-I-Vert communiquait souterrainement +avec le château par les gens, et pouvait en savoir tout ce qu’ils en +savaient. Il est impossible, ni par le bienfait, ni par l’intérêt, de +rompre l’accord éternel du domestique avec le peuple. La livrée sort +du peuple, elle lui reste attachée. Cette funeste camaraderie explique +déjà la réticence que contenait le dernier mot dit au perron par +Charles, le valet de pied, à Blondet. + + + IV.—AUTRE IDYLLE. + +—Ah! nom d’un nom! papa, dit Tonsard en voyant entrer son beau-père +et le soupçonnant d’être à jeun, vous avez la gueule hâtive, ce matin. +Nous n’avons rien à vous donner... Et _s’te_ corde, _s’te_ corde que +nous devions faire? C’est étonnant comme vous en fabriquez la veille, +et comme vous en trouvez peu de faite au lendemain. Il y a longtemps +que vous auriez dû tortiller celle qui mettra fin à votre existence, +car vous nous devenez beaucoup trop cher... + +La plaisanterie du paysan et de l’ouvrier est très-attique, elle +consiste à dire toute sa pensée, en la grossissant par une expression +grotesque. On n’agit pas autrement dans les salons. La finesse de +l’esprit y remplace le pittoresque de la grossièreté, voilà toute la +différence. + +—Y a pas de beau-père! dit le vieillard, parle-moi en pratique, je +veux une bouteille du meilleur. + +Ce disant, Fourchon frappa d’une pièce de cent sous, qui dans sa main +brillait comme un soleil, la méchante table à laquelle il s’était +assis, et que son tapis de graisse rendait aussi curieuse à voir que +ses brûlures noires, ses marques vineuses et ses entailles. Au son de +l’argent, Marie Tonsard, taillée comme une corvette pour la course, +jeta sur son grand-père un regard fauve qui jaillit de ses yeux bleus +comme une étincelle. La Tonsard sortit de sa chambre, attirée par la +musique du métal. + +—Tu brutalises toujours mon pauvre père, dit-elle à Tonsard, il +gagne pourtant bien de l’argent depuis un an; Dieu veuille que ce +soit honnêtement. Voyons ça?... dit-elle en sautant sur la pièce et +l’arrachant des mains de Fourchon. + +—Va, Marie, dit gravement Tonsard, au-dessus de la planche, y a encore +_du vin bouché_. + +Dans la campagne, le vin n’est que d’une seule qualité, mais il se vend +sous deux espèces; le vin au tonneau, le vin bouché. + +—D’où ça vous vient-il? demanda la Tonsard à son père en coulant la +pièce dans sa poche. + +—Philippine! tu finiras mal, dit le vieillard en hochant la tête et +sans essayer de reprendre son argent. + +Déjà, sans doute, Fourchon avait reconnu l’inutilité d’une lutte entre +son terrible gendre, sa fille et lui. + +—V’là une bouteille de vin que vous me vendez encore cent sous, +ajouta-t-il d’un ton amer; mais aussi sera-ce la dernière. Je donnerai +ma pratique au café de la Paix. + +—Tais-toi! papa, reprit la blanche et grasse cabaretière, qui +ressemblait assez à une matrone romaine; il te faut une chemise, un +pantalon propre, un autre chapeau, je veux te voir enfin un gilet. + +—Je t’ai déjà dit que ce serait me ruiner, s’écria le vieillard. Quand +on me croira riche, personne ne me donnera plus rien. + +La bouteille apportée par la blonde Marie arrêta l’éloquence du +vieillard, qui ne manquait pas de ce trait particulier à ceux dont la +langue se permet de tout dire, et dont l’expression ne recule devant +aucune pensée, fût-elle atroce. + +—Vous ne voulez donc pas nous dire où vous _pigez_ tant de monnaie? +demanda Tonsard; nous irions aussi, nous autres!... + +Tout en finissant un collet, le féroce cabaretier espionnait le +pantalon de son beau-père, et il y vit bientôt la rondeur dessinée en +saillie par la seconde pièce de cinq francs. + +—A votre santé, je deviens capitaliste, dit le père Fourchon. + +—Si vous vouliez, vous le seriez, dit Tonsard, vous avez des moyens, +vous!... Mais le diable vous a percé au bas de la tête un trou par où +tout s’en va! + +—Hé! j’ai fait le tour de la _loute_ à ce petit bourgeois des Aigues +qui est venu de Paris, voilà tout! + +—S’il venait beaucoup de monde voir les sources d’Avonne, dit Marie, +vous seriez riche, papa Fourchon. + +—Oui, reprit-il en buvant le dernier verre de sa bouteille; mais à +force de jouer avec les _loutes_, les _loutes_ se sont mises en colère, +et il s’en est jeté une entre mes jambes, qui va me rapporter _pus_ de +vingt francs. + +—Gageons, papa, que t’as fait une loutre en filasse?... dit la Tonsard +en regardant son père d’un air finaud. + +—Si tu me donnes un pantalon, un gilet, des bretelles en lisière pour +ne pas trop faire honte à Vermichel, sur notre estrade à Tivoli, car +le père Socquard grogne toujours après moi, je te laisse la pièce, ma +fille, ton idée la vaut bien. Je pourrai repincer le bourgeois des +Aigues, qui, du coup, va peut-être s’adonner aux _loutes_! + +—Va nous quérir une autre bouteille, dit Tonsard à sa fille. S’il +avait une _loute_, ton père nous la montrerait, répondit-il en +s’adressant à sa femme et tâchant de réveiller la susceptibilité de +Fourchon. + +—J’ai trop peur de la voir dans votre poêle à frire! dit le vieillard, +qui cligna de l’un de ses petits yeux verdâtres en regardant sa fille. +Philippine m’a déjà _esbigné_ ma pièce; et combien donc que vous +m’en avez effarouché _ed’_ mes pièces, sous couleur de me vêtir, de +me nourrir?... Et vous me dites que ma gueule est hâtive, et je vas +toujours tout nu. + +—Vous avez vendu votre dernier habillement pour boire du vin cuit au +café de la Paix, papa!... dit la Tonsard, à preuve que Vermichel a +voulu vous en empêcher... + +—Vermichel!... lui que j’ai régalé! Vermichel est incapable d’avoir +trahi l’amitié. Ce sera ce quintal de vieux lard à deux pattes qu’il +n’a pas honte d’appeler sa femme! + +—Lui ou elle, répondit Tonsard, ou Bonnébault... + +—Si c’était Bonnébault, reprit Fourchon, lui _qu’est_ un des piliers +du café... je... le... suffit. + +—Mais, licheur, _quéque_ ça fait que vous ayez vendu vos effets? Vous +les avez vendus parce que vous les avez vendus; vous êtes majeur! +reprit Tonsard en frappant sur le genou du vieillard. Allez, faites +concurrence à mes futailles, rougissez-vous le gosier! Le père à _mame_ +Tonsard en a le droit, et vaut mieux ça que de porter votre argent +blanc à Socquard! + +—Dire que voilà quinze ans que vous faites danser le monde à Tivoli, +sans avoir pu deviner le secret du vin cuit de Socquard, vous qui êtes +si fin! dit la fille à son père. Vous savez pourtant bien qu’avec ce +secret-là nous deviendrions aussi riches que Rigou! + +Dans le Morvan et dans la partie de la Bourgogne qui s’étale à ses +pieds du côté de Paris, ce vin cuit, reproché par la Tonsard au père +Fourchon, est un breuvage assez cher, qui joue un grand rôle dans la +vie des paysans, et que savent faire plus ou moins bien les épiciers +ou les limonadiers, là où il existe des cafés. Cette benoîte liqueur, +composée de vin choisi, de sucre, de cannelle et autres épices, est +préférable à tous les déguisements ou mélanges de l’eau-de-vie appelée +ratafia, cent-sept-ans, eau des braves, cassis, vespétro, esprit de +soleil, etc. On retrouve le vin cuit jusque sur les frontières de +la France et de la Suisse. Dans le Jura, dans les lieux sauvages +où pénètrent quelques touristes sérieux, les aubergistes donnent, +sur la foi des commis-voyageurs, le nom de vin de Syracuse à ce +produit industriel, excellent d’ailleurs, et qu’on est enchanté de +payer trois ou quatre francs la bouteille, par la faim canine qui se +gagne à l’ascension des pics. Or, dans les ménages morvandiaux et +bourguignons, la plus légère douleur, le plus petit tressaillement de +nerfs est un prétexte à vin cuit. Les femmes, pendant, avant et après +l’accouchement, y joignent des rôties au sucre. Le vin cuit a dévoré +des fortunes de paysan. Aussi plus d’une fois ce séduisant liquide +a-t-il nécessité des corrections maritales. + +—Et y a pas mèche! répondit Fourchon. Socquard s’est toujours enfermé +pour fabriquer son vin cuit! Il n’en a pas dit le secret à défunt sa +femme. Il tire tout de Paris pour _s’te_ fabrique-là! + +—Ne tourmentes donc pas ton père! s’écria Tonsard; il ne sait pas, eh +bien! il ne sait pas! On ne peut pas tout savoir! + +Fourchon fut saisi d’inquiétude en voyant la physionomie de son gendre +s’adoucir aussi bien que sa parole. + +—_Quèque_ tu veux me voler? dit naïvement le vieillard. + +—Moi, dit Tonsard, je n’ai rien que de légitime dans ma fortune, et +quand je vous prends quelque chose, je me paye de la dot que vous +m’aviez promise. + +Fourchon, rassuré par cette brutalité, baissa la tête en homme vaincu +et convaincu. + +—V’là un joli collet, reprit Tonsard en se rapprochant de son +beau-père et lui posant le collet sur les genoux, ils auront besoin de +gibier aux Aigues, et nous arriverons bien à leur vendre le leur, ou y +aurait pas de bon Dieu pour nous autres pauvres gens. + +—Un solide travail, dit le vieillard en examinant cet engin malfaisant. + +—Laissez-nous ramasser des sous, allez, papa, dit la Tonsard, nous +aurons notre part au gâteau des Aigues!... + +—Oh! les bavardes! dit Tonsard. Si je suis pendu, ce ne sera pas pour +un coup de fusil, ce sera pour un coup de langue de votre fille. + +—Vous croyez donc que les Aigues seront vendus en détail pour votre +fichu nez? répondit Fourchon. Comment! depuis trente ans que le père +Rigou vous suce la moelle de vos os, vous n’avez pas _core_ vu que +les bourgeois seront pires que les seigneurs? Dans cette affaire-là, +mes petits, les Soudry, les Gaubertin, les Rigou vous feront danser +sur l’air: _J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas!_ l’air national des +riches, quoi!... Le paysan sera toujours le paysan! Ne voyez-vous pas +(mais vous ne connaissez rien à la politique!...) que le gouvernement +n’a tant mis de droits sur le vin que pour nous repincer notre _quibus_ +et nous maintenir dans la misère! Les bourgeois et le gouvernement, +c’est tout un. _Qué_ qu’ils deviendraient si nous étions tous riches? +Laboureraient-ils leurs champs, feraient-ils la moisson? Il leur faut +des malheureux! J’ai été riche pendant dix ans, et je sais bien ce que +je pensais des gueux!... + +—Faut tout de même chasser avec eux, répondit Tonsard, puisqu’ils +veulent _allotir_ les grandes terres, et après nous nous retournerons +contre les Rigou. A la place de Courte-Cuisse qu’il dévore, il y a +longtemps que je lui aurais soldé son compte avec d’autres balles que +celles que ce pauvre homme lui donne... + +—Vous avez raison, répondit Fourchon. Comme dit le père Nizeron, +qu’est resté républicain après tout le monde: le peuple a la vie dure, +il ne meurt pas, il a le temps pour lui!... + +Fourchon tomba dans une sorte de rêverie, et Tonsard en profita pour +reprendre son collet; mais en le reprenant, il coupa d’un coup de +ciseaux le pantalon, pendant que le père Fourchon levait son verre pour +boire, et il mit le pied sur la pièce de cent sous, qui alla tomber sur +la partie du sol toujours humide là, où les buveurs égouttaient leurs +verres. Quoique lestement faite, cette soustraction aurait peut-être +été sentie par le vieillard, sans l’arrivée de Vermichel. + +—Tonsard, savez-vous où se trouve le papa? demanda le fonctionnaire au +pied du palier. + +Le cri de Vermichel, le vol de la pièce et l’épuisement du verre eurent +lieu simultanément. + +—Présent! mon officier, dit le père Fourchon en tendant la main à +Vermichel pour l’aider à monter les marches du cabaret. + +De toutes les figures bourguignonnes, Vermichel vous eût semblé la plus +bourguignonne. Le praticien n’était pas rouge, mais écarlate. Sa face, +comme certaines parties tropicales du globe, éclatait sur plusieurs +points par de petits volcans desséchés qui dessinaient de ces mousses +plates et vertes appelées assez poétiquement par Fourchon _des fleurs +de vin_. Cette tête ardente, dont les traits avaient été démesurément +grossis par de continuelles ivresses, paraissait cyclopéenne, allumée +du côté droit par une prunelle vive, éteinte de l’autre côté par un œil +couvert d’une taie jaunâtre. Des cheveux roux toujours ébouriffés, une +barbe semblable à celle de Judas, rendaient Vermichel aussi formidable +en apparence qu’il était doux en réalité. Le nez en trompette +ressemblait à un point d’interrogation auquel la bouche, excessivement +fendue, paraissait toujours répondre, même quand elle ne s’ouvrait pas. +Vermichel, homme de petite taille, portait des souliers ferrés, un +pantalon de velours vert bouteille, un vieux gilet rapetassé d’étoffes +diverses qui paraissait avoir été fait avec une courte-pointe, une +veste en gros drap bleu et un chapeau gris à larges bords. Ce luxe +imposé par la ville de Soulanges, où Vermichel cumulait les fonctions +de concierge de l’hôtel de ville, de tambour, de geôlier, de ménétrier +et de praticien, était entretenu par madame Vermichel, une terrible +antagoniste de la philosophie rabelaisienne. Cette virago à moustaches, +large d’un mètre, d’un poids de cent vingt kilogrammes, et néanmoins +agile, avait établi sa domination sur Vermichel, qui, battu par elle +pendant ses ivresses, la laissait encore faire quand il était à jeun. +Aussi le père Fourchon disait-il en méprisant la tenue de Vermichel: +C’est la livrée d’un esclave. + +—Quand on parle du soleil, on en voit les rayons, reprit Fourchon +en répétant une plaisanterie inspirée par la rutilante figure de +Vermichel, qui ressemblait en effet à ces soleils d’or peints sur les +enseignes d’auberges en province. _Mame_ Vermichel a-t-elle aperçu trop +de poussière sur ton dos, que tu fuis tes quatre cinquièmes, car on ne +peut pas l’appeler ta moitié, _c’te_ femme? Qui t’amène de si bonne +heure ici, tambour battu? + +—Toujours la politique! répondit Vermichel, évidemment accoutumé à ces +plaisanteries. + +—Ah! le commerce de Blangy va mal, nous allons protester des billets, +dit le père Fourchon en versant un verre de vin à son ami. + +—Mais notre _singe_ est sur mes talons, répondit Vermichel en haussant +le coude. + +Dans l’argot des ouvriers, le _singe_ c’est le maître. Cette locution +faisait partie du dictionnaire Vermichel et Fourchon. + +—_Quéque m’sieur_ Brunet vient donc tracasser par ici? demanda la +Tonsard. + +—Hé! pardi, vous autres, dit Vermichel, vous lui rapportez depuis +trois ans _pus_ que vous ne valez... Ah! il vous travaille joliment les +côtes, le bourgeois des Aigues! Il va bien, le Tapissier... Comme dit +le père Brunet: «S’il y avait trois propriétaires comme lui dans la +vallée, ma fortune serait faite!...» + +—_Qué_ qu’ils ont donc inventé de nouveau contre le pauvre monde? dit +Marie. + +—Ma foi! reprit Vermichel, ça n’est pas bête, allez! et vous finirez +par mettre les pouces... Que voulez-vous? les voilà bien en force, +depuis bientôt deux ans, avec trois gardes, un garde à cheval, tous +actifs comme des fourmis, et un garde champêtre qu’est un dévorant. +Enfin la gendarmerie se botte maintenant à tout propos pour eux... Ils +vous écraseront... + +—Ah! _ouin!_ dit Tonsard, nous sommes trop plats... Ce qu’il y a de +plus résistant, c’est pas l’arbre, c’est l’herbe. + +—Ne t’y fies pas, répondit le père Fourchon à son gendre, t’as des +propriétés... + +—Enfin, reprit Vermichel, ils vous aiment, ces gens, car ils ne +pensent qu’à vous du matin au soir! Ils se sont dit comme ça: «Les +bestiaux de ces gens nous mangent nos prés; nous allons les leur +prendre, leurs bestiaux; ils ne pourront pas manger eux-mêmes l’herbe +de nos prés.» Comme vous avez tous des condamnations sur le dos, ils +ont dit à notre _singe_ de saisir vos vaches. Nous commencerons ce +matin par Conches, nous allons y saisir la vache à la mère Bonnébault, +la vache à la Godain, la vache à la Mitant... + +Dès qu’elle eut entendu le nom de Bonnébault, Marie, l’amoureuse de +Bonnébault, le petit-fils de la vieille à la vache, sauta dans le clos +de vigne, après avoir guigné son père et sa mère. Elle passa comme une +anguille à travers un trou de la haie, et s’élança vers Conches avec la +rapidité d’un lièvre poursuivi. + +—Ils en feront tant, dit tranquillement Tonsard, qu’ils se feront +casser les os, et ce sera dommage, leurs mères ne leur en feront pas +d’autres. + +—Ça se pourrait bien tout de même, ajouta le père Fourchon. Mais +vois-tu, Vermichel, je ne peux pas être à vous avant une heure d’ici, +j’ai des affaires importantes au château. + +—Plus importantes que trois vacations à cinq sous? Faut pas cracher +sur la vendange, a dit papa Noé. + +—Je te dis, Vermichel, que mon commerce m’appelle au château des +Aigues, répéta le vieux Fourchon en prenant un air de risible +importance. + +—D’ailleurs, ça ne serait pas, dit la Tonsard, que mon père ferait +bien de s’évanouir. Est-ce que, par hasard, vous voudriez trouver les +vaches? + +—Monsieur Brunet, qui est un bonhomme, ne demande pas mieux que de +n’en trouver que les bouses, répondit Vermichel. Un homme obligé comme +lui de trotter par les chemins à la nuit doit être prudent. + +—S’il l’est, il a raison, dit sèchement Tonsard. + +—Donc, reprit Vermichel, il a dit comme ça à monsieur Michaud: «J’irai +dès que l’audience sera terminée.» S’il voulait trouver les vaches, il +y serait allé demain à sept heures. Mais il faudra qu’il marche, allez, +monsieur Brunet. On n’attrape pas deux fois le Michaud, c’est un chien +de chasse fini. Ah! _qué_ brigand! + +—Ça devrait rester à l’armée, des sacripants comme ça, dit Tonsard, +ça n’est bon qu’à lâcher sur les ennemis... Je voudrais bien qu’il me +demandât mon nom; il a beau se dire un vieux de la Jeune Garde, je suis +sûr qu’après avoir mesuré nos ergots, il m’en resterait plus long qu’à +lui dans les pattes. + +—Ah ça! dit la Tonsard à Vermichel, et les affiches de la fête de +Soulanges, quand les verra-t-on? Nous voici le 8 août. + +—Je les ai portées à imprimer chez monsieur Bournier, hier, à la +Ville-aux-Fayes, répondit Vermichel. On a parlé chez _mame_ Soudry d’un +feu d’artifice sur le lac. + +—Quel monde nous aurons! s’écria Fourchon. + +—En v’là des journées pour Socquard, dit le cabaretier d’un air +envieux. + +—Oh! s’il ne pleut pas, ajouta sa femme comme pour se rassurer +elle-même. + +On entendit le trot d’un cheval venant de Soulanges, et cinq minutes +après, l’huissier attachait son cheval à un poteau mis exprès à la +clairevoie par où passaient les vaches. Puis il montra sa tête à la +porte du Grand-I-Vert. + +—Allons, allons, mes enfants, ne perdons pas de temps, dit-il en +affectant d’être pressé. + +—Ah! dit Vermichel, vous avez un réfractaire, monsieur Brunet. Le père +Fourchon a la goutte. + +—Il a plusieurs gouttes, répliqua l’huissier, mais la loi ne lui +demande pas d’être à jeun. + +—Pardon, monsieur Brunet, dit Fourchon, je suis attendu pour affaire +aux Aigues, nous sommes en marché pour une _loute_... + +Brunet, petit homme sec, au teint bilieux, vêtu tout en drap noir, +l’œil fauve, les cheveux crépus, la bouche serrée, le nez pincé, l’air +inquiet, la parole enrouée, offrait le phénomène d’une physionomie, +d’un maintien et d’un caractère en harmonie avec sa profession. Il +connaissait si bien le Droit, ou pour mieux dire, la chicane, qu’il +était à la fois la terreur et le conseiller du canton; aussi ne +manquait-il pas d’une certaine popularité parmi les paysans auxquels +il demandait la plupart du temps son payement en denrées. Toutes ses +qualités actives et négatives et ce savoir faire lui valaient la +clientèle du canton, à l’exclusion de son confrère maître Plissoud, +dont il sera question plus tard. Ce hasard d’un huissier qui fait tout +et d’un huissier qui ne fait rien est fréquent dans les justices de +paix, au fond des campagnes. + +—Ça chauffe donc? dit Tonsard au petit père Brunet. + +—Que voulez-vous, vous le pillez aussi par trop, cet homme! Il se +défend! répondit l’huissier; ça finira mal, toutes vos affaires, le +gouvernement s’en mêlera. + +—Il faudra donc que nous autres malheureux nous crevions? dit la +Tonsard en offrant un petit verre sur une soucoupe à l’huissier. + +—Les malheureux peuvent crever, on n’en manquera jamais, dit +sentencieusement Fourchon. + +—Vous dévastez aussi par trop les bois, répliqua l’huissier. + +—Ne croyez pas ça, monsieur Brunet, on fait bien du bruit, allez! pour +quelques misérables fagots, dit la Tonsard. + +—On n’a pas assez rasé de riches pendant la révolution, voilà tout, +dit Tonsard. + +En ce moment, l’on entendit un bruit horrible en ce qu’il était +inexplicable. Le galop de deux pieds enragés, mêlé à un cliquetis +d’armes, dominait un bruissement de feuillages et de branches +entraînées par des pas encore plus précipités. Deux voix aussi +différentes que les deux galops lançaient des interjections +braillardes. Tous les gens du cabaret devinèrent la poursuite d’un +homme et la fuite d’une femme; mais à quel propos?... L’incertitude +ne dura pas. + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + LA MÈRE TONSARD + + Un bruit inexplicable... un cliquetis d’armes dominait + un bruissement de feuillage et de branches entraînées. + + (LES PAYSANS.)] + +—C’est la mère, dit Tonsard en se dressant, je reconnais sa _grelotte_! + +Et soudain, après avoir gravi les méchantes marches du Grand-I-Vert, +par un dernier effort dont l’énergie ne se trouve qu’aux jarrets des +contrebandiers, la vieille Tonsard tomba, les quatre fers en l’air, au +milieu du cabaret. L’immense lit de bois de son fagot fit un fracas +terrible en se brisant contre le haut de la porte et sur le plancher. +Tout le monde s’était écarté. Les tables, les bouteilles, les chaises +atteintes par les branches s’éparpillèrent. Le tapage n’eût pas été si +grand si la chaumière se fût écroulée. + +—Je suis morte du coup! Le gredin m’a tuée!... + +Le cri, l’action et la course de la vieille femme s’expliquèrent par +l’apparition sur le seuil d’un garde habillé tout en drap vert, le +chapeau bordé d’une ganse d’argent, le sabre au côté, la bandoulière de +cuir aux armes de Montcornet avec celles des Troisvilles en abîme, le +gilet rouge d’ordonnance, les guêtres de peau montant jusqu’au-dessus +du genou. + +Après un moment d’hésitation, le garde dit, en voyant Brunet et +Vermichel: + +—J’ai des témoins. + +—De quoi!... dit Tonsard. + +—Cette femme a dans son fagot un chêne de dix ans coupé en rondins, un +vrai crime!... + +Vermichel, dès que le mot _témoins_ eut été prononcé, jugea très à +propos d’aller dans le clos prendre l’air. + +—De quoi!... de quoi!... dit Tonsard en se plaçant devant le garde +pendant que la Tonsard relevait sa belle-mère, veux-tu bien me montrer +tes talons, Vatel?... Verbalise et saisis sur le chemin, tu es là +chez toi, brigand, mais sors d’ici. Ma maison est à moi, peut-être? +Charbonnier est maître chez lui... + +—Il y a flagrant délit, ta mère va me suivre. + +—Arrêter ma mère chez moi? tu n’en as pas le droit. Mon domicile est +inviolable, on sait ça, du moins. As-tu un mandat de monsieur Guerbet, +notre juge d’instruction? Ah! c’est qu’il faut la justice pour entrer +ici. Tu n’es pas la justice, quoique tu aies prêté serment au tribunal +de nous faire crever de faim, méchant gabelou de forêt! + +La fureur du garde était arrivée à un tel paroxisme qu’il voulut +s’emparer du fagot; mais la vieille, un affreux parchemin noir doué +de mouvement et dont le pareil ne se voit que dans le tableau des +_Sabines_ de David, lui cria: + +—N’y touche pas, ou je te saute aux yeux! + +—Eh bien! osez défaire votre fagot en présence de monsieur Brunet, dit +le garde. + +Quoique l’huissier affectât cet air d’indifférence que l’habitude des +affaires donne aux officiers ministériels, il fit à la cabaretière et +à son mari ce clignement d’yeux qui signifie: mauvaise affaire!... +Le vieux Fourchon, lui! montra du doigt à sa fille le tas de cendres +amoncelées dans la cheminée. La Tonsard, qui comprit à la fois par +ce geste significatif le danger de sa belle-mère et le conseil de +son père, prit une poignée de cendres et la jeta dans les yeux du +garde. Vatel se prit à hurler; Tonsard, éclairé de toute la lumière +que perdait le garde, le poussa rudement sur les méchantes marches +extérieures où les pieds d’un aveugle devaient si facilement trébucher, +que Vatel roula jusque dans le chemin en lâchant son fusil. En un +moment le fagot fut défait, les bûches en furent extraites et cachées +avec une prestesse qu’aucune parole ne peut rendre. Brunet, ne voulant +pas être témoin de cette opération prévue par lui, se précipita sur le +garde pour le relever, il l’assit sur le talus et alla mouiller son +mouchoir dans l’eau pour laver les yeux au patient, qui, malgré ses +souffrances, essayait de se traîner vers le ruisseau. + +—Vatel, vous avez tort, lui dit l’huissier, vous n’avez pas le droit +d’entrer dans les maisons, voyez-vous... + +La vieille, petite femme presque bossue, lançait autant d’éclairs par +ses yeux que d’injures par sa bouche démeublée et couverte d’écume, +en se tenant sur le seuil de la porte, les poings sur ses hanches et +criant à se faire entendre de Blangy: + +—Ah! gredin, c’est bien fait, va! Que l’enfer le confonde!... me +soupçonner de couper des _âbres_! moi, la _pus_ honnête femme du +village, et me chasser comme une bête malfaisante! Je voudrais te voir +perdre tes maudits yeux, le pays y gagnerait sa tranquillité. Vous +êtes tous des porte-malheurs, toi et tes compagnons qui supposez des +infamies pour animer la guerre entre votre maître et nous!... + +Le garde se laissait nettoyer les yeux par l’huissier, qui, tout en le +pansant, lui démontrait toujours qu’en Droit il était répréhensible. + +—La gueuse! elle nous a mis sur les dents, dit enfin Vatel, elle est +dans le bois depuis cette nuit... + +Tout le monde ayant prêté main-vive au recel de l’arbre coupé, les +choses furent promptement remises en état dans le cabaret; Tonsard vint +alors sur la porte d’un air rogue: + +—Vatel, mon fiston, si tu t’avises une autre fois de violer mon +domicile, c’est mon fusil qui te répondra, dit-il; aujourd’hui tu as eu +la cendre, tu pourrais bien voir le feu un autre jour. Tu ne sais pas +ton métier... Après cela, tu as chaud, si tu veux un verre de vin, on +te l’offre, tu pourras voir que le fagot de ma mère n’a pas un brin de +bois suspect, c’est tout broussailles. + +—Canaille!... dit tout bas à l’huissier le garde plus vivement atteint +au cœur par cette ironie qu’il n’avait été atteint aux yeux par la +cendre. + +En ce moment, Charles, le valet de pied, naguère envoyé à la recherche +de Blondet, parut à la porte du Grand-I-Vert. + +—Qu’avez-vous donc, Vatel? dit le valet au garde. + +—Ah! répondit le garde-chasse en s’essuyant les yeux, qu’il avait +plongés tout ouverts dans le ruisseau pour achever de les nettoyer, +j’ai là des débiteurs à qui je ferai maudire le jour où ils ont vu la +lumière. + +—Si vous l’entendez ainsi, monsieur Vatel, dit froidement Tonsard, +vous vous apercevrez que nous n’avons pas froid aux yeux en Bourgogne! + +Vatel disparut. Peu curieux d’avoir le mot de cette énigme, Charles +regarda dans le cabaret. + +—Venez au château, vous et votre loutre, si vous en avez une, dit-il +au père Fourchon. + +Le vieillard se leva précipitamment et suivit Charles. + +—Eh bien! où donc est-elle, cette loutre? dit Charles en souriant d’un +air de doute. + +—Par ici, dit le vieux cordier en allant vers la Thune. + +Ce nom est celui du ruisseau fourni par le trop plein des eaux du +moulin et du parc des Aigues. La Thune court tout le long du chemin +cantonal jusqu’au petit lac de Soulanges qu’elle traverse, et d’où +elle regagne l’Avonne, après avoir alimenté les moulins et les eaux du +château de Soulanges. + +—La voilà, je l’ai cachée dans le _ru_ des Aigues avec une pierre à +son cou. + +En se baissant et se relevant, le vieillard ne sentit plus la pièce +de cent sous dans sa poche, où le métal habitait si peu, qu’il devait +s’apercevoir aussi bien du vide que du plein. + +—Ah! les _guerdins_! s’écria-t-il, si je chasse aux _loutes_, ils +chassent au beau-père, eux!... Ils me prennent tout ce que je gagne, et +ils disent que c’est pour mon bien. Ah! je le crois, qu’il s’agit de +mon bien! Sans mon pauvre Mouche, qu’est la consolation de mes vieux +jours, je me noyerais. Les enfants, c’est la ruine des pères. Vous +n’êtes pas marié, vous, monsieur Charles, ne vous mariez jamais! vous +n’aurez pas à vous reprocher d’avoir semé de mauvaises graines. Moi qui +croyais pouvoir acheter de la filasse, la v’là filée, ma filasse! Ce +monsieur, qui est gentil, m’avait donné dix francs, eh ben! la v’là ben +renchérie, ma _loute, â s’te_ heure! + +Charles se défiait tellement du père Fourchon, qu’il prit ses +doléances, cette fois bien sincères, pour la préparation de ce qu’en +style d’office il appelait _une couleur_, et il commit la faute de +laisser percer son opinion dans un sourire que surprit le malicieux +vieillard. + +—Ah çà! père Fourchon, de la tenue, hein! vous allez parler à madame, +dit Charles en remarquant une assez grande quantité de rubis flamboyant +sur le nez et les joues du vieillard. + +—Je suis à mon affaire, Charles, à preuve que si tu veux me régaler +à l’office des restes du déjeuner et d’une bouteille ou deux de vin +d’Espagne, je te dirai trois mots qui t’éviteront de recevoir une +_danse_... + +—Dites, et François aura l’ordre de monsieur de vous donner un verre +de vin, répondit le valet de pied. + +—C’est dit? + +—C’est dit. + +—Eh bien! tu vas causer avec ma petite fille Catherine sous l’arche +du pont d’Avonne; Godain l’aime; il vous a vus, et il a la bêtise +d’être jaloux... Je dis une bêtise, car un paysan ne doit pas avoir de +sentiments qui ne sont permis qu’aux riches. Si donc tu vas le jour de +la fête de Soulanges à Tivoli pour danser avec elle, tu danseras plus +que tu ne voudras!... Godain est avare et méchant, il est _capabe_ de +te casser le bras sans que tu puisses l’assigner. + +—C’est trop cher; Catherine est une belle fille, mais elle ne vaut +pas ça, dit Charles. Et pourquoi donc qu’il se fâche, Godain? Les +autres ne se fâchent pas? + +—Ah! il l’aime pour l’épouser... + +—En voilà une qui sera battue!... dit Charles. + +—C’est selon, dit le vieillard; elle tient de sa mère, sur qui Tonsard +n’a pas levé la main, tant il a eu peur de lui voir lever le pied. Une +femme qui sait se remuer, c’est bien profitant... Et d’ailleurs, à la +main chaude avec Catherine, quoiqu’il soit fort, Godain n’aurait pas le +dernier. + +—Tenez, père Fourchon, v’là quarante sous pour boire à ma santé, dans +le cas où nous ne pourrions pas siroter du vin d’Alicante. + +Le père Fourchon détourna la tête en empochant la pièce pour que +Charles ne pût pas voir une expression de plaisir et d’ironie qu’il lui +fut impossible de réprimer. + +—Catherine, reprit le vieillard, c’est une fière ribaude, elle aime le +malaga, il faut lui dire de venir en chercher aux Aigues, imbécile! + +Charles regarda le père Fourchon avec une naïve admiration, sans +pouvoir deviner l’immense intérêt que les ennemis du général avaient à +glisser un espion de plus dans le château. + +—Le général doit être heureux, demanda le vieillard, les paysans sont +bien tranquilles maintenant. Qu’en dit-il? est-il toujours content de +Sibilet? + +—Il n’y a que monsieur Michaud qui tracasse monsieur Sibilet; on dit +qu’il le fera renvoyer. + +—Jalousie de métier! reprit Fourchon. Je gage que tu voudrais bien +voir congédier François, et devenir premier valet de chambre à sa place? + +—Dame! il a douze cents francs, dit Charles; mais on ne peut pas le +renvoyer, il a les secrets du général... + +—Comme madame Michaud avait ceux de madame la comtesse, répliqua +Fourchon en espionnant Charles jusque dans les yeux. Voyons, mon gars, +sais-tu si monsieur et madame ont chacun leur chambre? + +—Parbleu, sans cela monsieur n’aimerait pas tant madame, dit Charles. + +—Tu n’en sais pas plus? demanda Fourchon. + +Il fallut se taire, Charles et Fourchon se trouvaient devant les +croisées des cuisines. + + + V.—LES ENNEMIS EN PRÉSENCE. + +Au début du déjeuner, François, le premier valet de chambre, vint dire +tout bas à Blondet, mais assez haut pour que le comte l’entendît: +—Monsieur, le petit au père Fourchon prétend qu’ils ont fini par +prendre une loutre, et demande si vous la voulez, avant qu’ils ne la +portent au sous-préfet de la Ville-aux-Fayes. + +Émile Blondet, quoique professeur en mystification, ne put s’empêcher +de rougir comme une vierge à qui l’on dit une histoire un peu leste, +dont le mot lui est connu. + +—Ah! vous avez chassé la loutre ce matin avec le père Fourchon? +s’écria le général pris d’un fou rire. + +—Qu’est-ce? demanda la comtesse inquiétée par ce rire de son mari. + +—Du moment où un homme d’esprit comme lui, reprit le général, s’est +laissé enfoncer par le père Fourchon, un cuirassier retiré n’a pas +à rougir d’avoir chassé cette loutre, qui ressemble énormément au +troisième cheval que la poste vous fait toujours payer et qu’on ne voit +jamais. A travers de nouvelles explosions de fou rire, le général put +encore dire: —Je ne m’étonne plus si vous avez changé de bottes et de +pantalon, vous vous serez mis à la nage. Moi, je ne suis pas allé si +loin que vous dans la mystification, je suis resté à fleur d’eau; mais +aussi, avez-vous beaucoup plus d’intelligence que moi... + +—Vous oubliez, mon ami, reprit madame de Montcornet, que je ne sais de +quoi vous parlez. + +A ces mots, dits d’un air piqué que la confusion de Blondet inspirait à +la comtesse, le général devint sérieux, et Blondet raconta lui-même sa +pêche à la loutre. + +—Mais, dit la comtesse, s’ils ont une loutre, ces pauvres gens ne sont +pas si coupables. + +—Oui, mais il y a dix ans qu’on n’a pas vu la loutre, reprit +l’impitoyable général. + +—Monsieur le comte, dit François, le petit jure tous ses serments, +qu’il en tient une... + +—S’ils en ont une, je la leur paye, dit le général. + +—Dieu, fit observer l’abbé Brossette, n’aura pas condamné les Aigues à +n’avoir jamais de loutres... + +—Ah! monsieur le curé, s’écria Blondet, si vous déchaînez Dieu contre +moi... + +—Qui donc est venu? demanda vivement la comtesse. + +—Mouche, madame, ce petit qui va toujours avec le père Fourchon, +répondit le valet de chambre. + +—Faites-le venir... si madame le permet, dit le général, il vous +amusera peut-être. + +—Mais au moins faut-il savoir à quoi s’en tenir, dit la comtesse. + +Mouche comparut quelques instants après dans sa presque nudité. En +voyant cette personnification de l’indigence au milieu de cette salle +à manger, dont un trumeau seul aurait donné, par son prix, presque une +fortune à cet enfant, pieds nus, jambes nues, poitrine nue, tête nue, +il était impossible de ne pas se laisser aller aux inspirations de la +charité. Les yeux de Mouche, comme deux charbons ardents, regardaient +tour à tour les richesses de cette salle et celles de la table. + +—Tu n’as donc pas de mère? demanda madame de Montcornet, qui ne +pouvait pas autrement expliquer un pareil dénûment. + +—Non, _ma’me_, _m’man_ est morte _d’chagrin_ de n’avoir pas revu +_p’pa_ qui est parti pour l’armée, en 1812, sans l’avoir épousée _avec +les papiers_, et qu’a sous vot’ respect été gelé... Mais j’ai mon +grand-_p’pa_ Fourchon qu’est un _ben_ bon homme, quoiqu’y me batte +_quéquefois_, comme un Jésus. + +—Comment se fait-il, mon ami, qu’il y ait sur votre terre des gens si +malheureux? dit la comtesse en regardant le général. + +—Madame la comtesse, dit le curé, nous n’avons dans cette commune que +des malheurs volontaires. Monsieur le comte a de bonnes intentions; +mais nous avons affaire à des gens sans religion, qui n’ont qu’une +seule pensée, celle de vivre à vos dépens. + +—Mais, dit Blondet, mon cher curé, vous êtes ici pour leur faire de la +morale. + +—Monsieur, répondit l’abbé Brossette à Blondet, monseigneur m’a +envoyé ici comme en mission chez des sauvages; mais, ainsi que j’ai eu +l’honneur de le lui dire, les sauvages de France sont inabordables; ils +ont pour loi de ne pas nous écouter, tandis qu’on peut intéresser les +sauvages de l’Amérique. + +—_M’sieu_ le curé, on m’aide encore un peu; mais si j’allais à _vout_’ +église, on ne m’aiderait _pus_ du tout et on me ficherait des calottes. + +—La religion devrait commencer par lui donner des pantalons, mon cher +abbé, dit Blondet. Dans vos missions, ne débutez-vous pas par amadouer +les sauvages? + +—Il aurait bientôt vendu ses habits, répondit l’abbé Brossette à voix +basse, et je n’ai pas un traitement qui me permette de faire un pareil +commerce. + +—Monsieur le curé a raison, dit le général en regardant Mouche. + +La politique du petit gars consistait à paraître ne rien comprendre à +ce qu’on disait quand on avait raison contre lui. + +—L’intelligence du petit drôle vous prouve qu’il sait discerner le +bien du mal, reprit le comte. Il est en âge de travailler, et il +ne songe qu’à commettre des délits impunément. Il est bien connu +des gardes... Avant que je ne fusse maire, il savait déjà qu’un +propriétaire, témoin d’un délit sur ses terres, ne peut pas faire de +procès-verbal, il restait effrontément dans mes prés avec ses vaches, +sans en sortir quand il m’apercevait, tandis que maintenant il se sauve. + +—Ah! c’est bien mal, dit la comtesse, il ne faut pas prendre le bien +d’autrui, mon petit ami. + +—Madame, faut manger; mon grand-père me donne pus de coups que de +miches, et ça creuse l’estomac, les giffles! Quand les vaches ont du +lait, j’en trais un peu, ça me soutient. Monseigneur est-il donc si +pauvre qu’il ne puisse me laisser boire un peu de son herbe! + +—Mais il n’a peut-être rien mangé d’aujourd’hui, dit la comtesse, +émue par cette profonde misère. Donnez-lui donc du pain et ce reste de +volaille; enfin qu’il déjeune!... ajouta-t-elle en regardant le valet +de chambre. —Où couches-tu? + +—Partout, madame, où l’on veut bien nous souffrir l’hiver, et à la +belle étoile quand il fait beau. + +—Quel âge as-tu? + +—Douze ans. + +—Mais il est encore temps de le mettre en bon chemin, dit la comtesse +à son mari. + +—Ça fera un soldat, dit rudement le général, il est bien préparé. J’ai +souffert tout autant que lui, moi, et me voilà. + +—Pardon, général, je ne suis pas déclaré, dit l’enfant, je ne tirerai +pas au sort. Ma pauvre mère, qu’était fille, est accouchée aux champs. +Je suis fils de la _tarre_, comme dit mon grand-papa. _M’man_ m’a +sauvé de la milice. Je ne m’appelle pas plus Mouche que rien du tout. +Grand-papa m’a ben appris _m’s’avantaiges_; je ne suis pas mis sur les +_papiers_ du gouvernement, et quand j’aurai l’âge de la conscription, +je ferai mon tour de France! on ne m’attrapera pas. + +—Tu l’aimes, ton grand-père? dit la comtesse en essayant de lire dans +ce cœur de douze ans. + +—Dame! _y me fiche_ des giffles quand il est dans le train; mais que +voulez-vous? il est si amusant! si bon enfant! Et puis, il dit qu’il se +paye de m’avoir enseigné à lire et à écrire. + +—Tu sais lire?... dit le comte. + +—_Eh dà, voui_, monsieur le comte, et dans la fine écriture encore, +vrai comme nous avons une loutre. + +—Qu’y a-t-il? dit le comte en lui présentant le journal. + +—La _Cu-o-tidienne_, répliqua Mouche en n’hésitant que trois fois. + +Tout le monde, même l’abbé Brossette, se mit à rire. + +—Eh! dame! vous me faites lire _el’ journiau_, s’écria Mouche +exaspéré. Mon grand-papa dit que c’est fait pour les riches, et qu’on +sait toujours, plus tard, ce qu’il y a là dedans. + +—Il a raison, cet enfant, général, il me donne envie de revoir mon +vainqueur de ce matin, dit Blondet; je vois que sa mystification était +mouchetée... + +Mouche comprenait admirablement qu’il posait pour les menus plaisirs +des bourgeois; l’élève du père Fourchon fut alors digne de son maître, +il se mit à pleurer... + +—Comment pouvez-vous plaisanter un enfant qui va pieds nus? dit la +comtesse. + +—Et qui trouve tout simple que son grand-père se rembourse en tapes +des frais de son éducation? dit Blondet. + +—Voyons, mon pauvre petit, avez-vous pris une loutre? dit la comtesse. + +—Oui, madame, aussi vrai que vous êtes la plus belle femme que j’aie +vue et que je verrai jamais, dit l’enfant en essuyant ses larmes. + +—Montre donc cette loutre, dit le général. + +—Oh! _m’sieu_ le comte, mon grand-papa l’a cachée; mais elle gigotait +_core_ quand nous étions à notre corderie... Vous pouvez faire venir +mon grand-_p’pa_, car il veut la vendre lui-même. + +—Emmenez-le à l’office, dit la comtesse à François, qu’il y déjeune +en attendant le père Fourchon, que vous enverrez chercher par Charles. +Voyez à trouver des souliers, un pantalon et une veste pour cet enfant. +Ceux qui viennent ici tout nus, doivent en sortir habillés... + +—Que Dieu vous bénisse, ma chère dame, dit Mouche en s’en allant. +_M’sieu_ le curé peut être certain que venant de vous, je garderai ces +hardes pour les jours de fête. + +Émile et madame de Montcornet se regardèrent étonnés de cet à-propos, +et parurent dire au curé par un coup d’œil: Il n’est pas si sot!... + +—Certes, madame, dit le curé quand l’enfant ne fut plus là, l’on ne +doit pas compter avec la Misère; je pense qu’elle a des raisons cachées +dont le jugement n’appartient qu’à Dieu, des raisons physiques souvent +fatales, et des raisons morales nées du caractère, produites par des +dispositions que nous accusons et qui parfois sont le résultat de +qualités, malheureusement pour la société, sans issue. Les miracles +accomplis sur les champs de bataille nous ont appris que les plus +mauvais drôles pouvaient s’y transformer en héros... Mais ici, vous +êtes dans des circonstances exceptionnelles, et si votre bienfaisance +ne marche pas accompagnée de la réflexion, vous courrez risque de +solder vos ennemis... + +—Nos ennemis? s’écria la comtesse. + +—De cruels ennemis, répéta gravement le général. + +—Le père Fourchon est avec son gendre Tonsard, reprit le curé, toute +l’intelligence du menu peuple de la vallée, on les consulte pour les +moindres choses. Ces gens-là sont d’un machiavélisme incroyable. +Sachez-le, dix paysans réunis dans un cabaret sont la monnaie d’un +grand politique... + +En ce moment, François annonça monsieur Sibilet. + +—C’est le ministre des finances, dit le général en souriant, faites-le +entrer, il vous expliquera la gravité de la question, ajouta-t-il en +regardant sa femme et Blondet. + +—D’autant plus qu’il ne vous la dissimule guère, dit tout bas le curé. + +Blondet aperçut alors le personnage dont il entendait parler depuis +son arrivée, et qu’il désirait connaître, le régisseur des Aigues. Il +vit un homme de moyenne taille, d’environ trente ans, doué d’un air +boudeur, d’une figure disgracieuse, à qui le rire allait mal. Sous +un front soucieux, des yeux d’un vert changeant se fuyaient l’un +l’autre en déguisant ainsi la pensée. Sibilet, vêtu d’une redingote +brune, d’un pantalon et d’un gilet noirs, portait les cheveux longs et +plats, ce qui lui donnait une tournure cléricale. Le pantalon cachait +très-imparfaitement des genoux cagneux. Quoique son teint blafard et +ses chairs molles pussent faire croire à une constitution maladive, +Sibilet était robuste. Le son de sa voix, un peu sourde, s’accordait +avec cet ensemble peu flatteur. + +Blondet échangea secrètement un regard avec l’abbé Brossette, et +le coup d’œil par lequel le jeune prêtre lui répondit, apprit au +journaliste que ses soupçons sur le régisseur étaient une certitude chez +le curé. + +—N’avez-vous pas, mon cher Sibilet, dit le général, évalué ce que nous +volent les paysans, au quart des revenus? + +—A beaucoup plus, monsieur le comte, répondit le régisseur. Vos +pauvres touchent de vous plus que l’État ne vous demande. Un petit +drôle comme Mouche glane ses deux boisseaux par jour. Et les vieilles +femmes, que vous diriez à l’agonie, se trouvent à l’époque du glanage +de l’agilité, de la santé, de la jeunesse. Vous pouvez être témoin +de ce phénomène, dit Sibilet en s’adressant à Blondet; car, dans +six jours, la moisson, retardée par les pluies du mois de juillet, +commencera... Les seigles vont se couper la semaine prochaine. On ne +devrait glaner qu’avec un certificat d’indigence donné par le maire de +la commune, et surtout les communes ne devraient laisser glaner sur +leurs territoires que les indigents; mais les communes d’un canton +glanent les unes chez les autres, sans certificat. Si nous avons +soixante pauvres dans la commune, il s’y joint quarante fainéants. +Enfin les gens établis, eux-mêmes, quittent leurs occupations pour +glaner et pour halleboter. Ici, tous ces gens-là récoltent trois cents +boisseaux par jour, la moisson dure quinze jours, c’est quatre mille +cinq cents boisseaux qui s’enlèvent dans le canton. Aussi le glanage +représente-t-il plus que la dîme. Quant au pâturage abusif, il gâche +environ le sixième du produit de nos prés. Quant aux bois, c’est +incalculable; on est arrivé à couper des arbres de six ans... Les +dommages que vous souffrez, monsieur le comte, vont à vingt et quelques +mille francs par an. + +—Eh bien! madame! dit le général à la comtesse, vous l’entendez. + +—N’est-ce pas exagéré? demanda madame de Montcornet. + +—Non, madame, malheureusement, répondit le curé. Le pauvre père +Niseron, ce vieillard à tête blanche, qui cumule les fonctions de +sonneur, de bedeau, de fossoyeur, de sacristain et de chantre, malgré +ses opinions républicaines, enfin le grand-père de cette petite +Geneviève que vous avez placée chez madame Michaud... + +—La Péchina! dit Sibilet en interrompant l’abbé. + +—Quoi! la Péchina, demanda la comtesse, que voulez-vous dire? + +—Madame la comtesse, quand vous avez rencontré Geneviève sur le chemin +dans une si misérable situation, vous vous êtes écriée en italien: +_Piccina!_ Ce mot là, devenu son sobriquet, s’est si bien corrompu, +qu’aujourd’hui toute la commune appelle votre protégée la Péchina, dit +le curé. La pauvre enfant est la seule qui vienne à l’église, avec +madame Michaud et madame Sibilet. + +—Et elle ne s’en trouve guère bien! dit le régisseur, on la maltraite +en lui reprochant sa religion. + +—Eh bien! ce pauvre vieillard de soixante-douze ans ramasse, +honnêtement d’ailleurs, près d’un boisseau et demi par jour, reprit le +curé; mais la rectitude de ses opinions lui défend de vendre ses glanes +comme les vendent tous les autres, il les garde pour sa consommation. +En ma faveur, monsieur Langlumé, votre adjoint, lui moud son grain +gratis, et ma domestique lui cuit son pain avec le mien. + +—J’avais oublié ma petite protégée, dit la comtesse, que le mot de +Sibilet avait épouvantée. Votre arrivée ici, reprit-elle en regardant +Blondet, m’a fait tourner la tête. Mais après déjeuner, nous irons +ensemble à la porte d’Avonne, je vous montrerai vivante une de ces +figures de femme comme en inventaient les peintres du quinzième siècle. + +En ce moment le père Fourchon, amené par François, fit entendre le +bruit de ses sabots cassés, qu’il déposait à la porte de l’office. Sur +une inclination de tête de la comtesse à François qui l’annonça, le +père Fourchon, suivi de Mouche, la bouche pleine, se montra tenant sa +loutre à la main, pendue par une ficelle nouée à des pattes jaunes, +étoilées comme celles des palmipèdes. Il jeta sur les quatre maîtres +assis à table et sur Sibilet ce regard empreint de défiance et de +servilité qui sert de voile aux paysans, puis il brandit l’amphibie +d’un air de triomphe. + +—La voilà, dit-il en s’adressant à Blondet. + +—Ma loutre, reprit le Parisien, car je l’ai bien payée. + +—Oh! mon cher monsieur, répondit le père Fourchon, la vôtre s’est +enfuie, elle est à cette heure dans son trou d’où elle n’a pas voulu +sortir, car c’est la femelle, _au lieur_ que celle-là, c’est le +mâle!... Mouche l’a vu venir de loin quand vous vous êtes en allé. +Aussi vrai que monsieur le comte s’est couvert de gloire avec ses +cuirassiers à Vaterloo, la _loute_ est à moi, comme les Aigues sont à +monseigneur le général... Mais pour vingt francs la _loute_ est à vous, +ou je la porte à notre _sou parfait_. Si monsieur Gourdon la trouve +trop chère, comme nous avons chassé ce matin ensemble, je vous donne la +_parférence_, ça vous est dû. + +—Vingt francs? dit Blondet, en bon français, ça ne peut pas s’appeler +_donner_ la préférence. + +—Eh! mon cher monsieur... s’écria le vieillard, je sais si peu le +français, que je vous les demanderai, si vous voulez, en Bourguignon, +pourvu que je les aie, ça m’est égal, je parlerai latin: _latinus_, +_latina_, _latinum_! Après tout, c’est ce que vous m’avez promis ce +matin. D’ailleurs, mes enfants m’ont déjà pris votre argent, que j’en +ai pleuré dans le chemin en venant. Demandez à Charles?... Je ne peux +pas les assiner pour dix francs et publier leurs méfaits _au Tribunau_. +Dès que j’ai quelques sous, ils me les volent en me faisant boire... +C’est dur d’en être réduit à aller prendre un verre de vin ailleurs que +chez ma fille! Mais voilà les enfants aujourd’hui!... C’est ce que nous +avons gagné à la Révolution; il n’y a plus que pour les enfants, on a +supprimé les pères! Ah! j’éduque Mouche tout autrement; il m’aime, le +petit _guerdin_, dit-il en donnant une tape à son petit-fils. + +—Il me semble que vous en faites un petit voleur tout comme les +autres, dit Sibilet, car il ne se couche jamais sans avoir un délit sur +la conscience. + +—Ah! monsieur Sibilet, il a la conscience _pu_ tranquille que la +vôtre... Pauvre enfant! _qué_ qu’il prend donc? Un peu _d’harbe_; +ça vaut mieux que d’étrangler un homme! Dame! il ne sait pas, comme +vous, les mathématiques, il ne connaît pas _core_ la soustraction, +l’addition, la multiplication... Vous nous faites bien du mal, allez! +Vous dites que nous sommes des tas de brigands, et vous êtes cause +_ed’_ la division entre notre seigneur que voilà, qu’est un brave +homme, et nous autres, qui sommes de braves gens... Et _gnia_ pas un +_pus_ brave pays que celui-ci. Voyons? est que nous avons des rentes? +est-ce qu’on ne va pas quasiment nu, et Mouche aussi! Nous couchons +dans de beaux draps, lavés tous les matins par la rosée, et à moins +qu’on nous envie l’air que nous respirons et les rayons du soleil _eq’_ +nous buvons, je ne vois pas ce qu’on peut nous vouloir ôter?... Les +bourgeois volent au coin du feu, c’est plus profitant que de ramasser +ce qui traîne au coin des bois. Il n’y a ni gardes champêtres, ni garde +à cheval pour _m’sieu_ Gaubertin qu’est entré ici nu comme _un var_, +et _qu’a_ deux millions! C’est bientôt dit: Voleurs! _V’là_ quinze +ans que le père Guerbel, _el parcepteur_ de Soulanges, s’en va _ed’_ +nos villages à la nuit avec sa recette, et qu’on ne lui a pas _core_ +demandé deux liards. Ce n’est pas le fait d’un pays _ed’_ voleurs? Le +vol ne nous enrichit guère. Montrez-moi donc qui de nous ou de vous +_aut’_ bourgeois ont _d’ quoi viv’_ à rien faire? + +—Si vous aviez travaillé, vous auriez des rentes, dit le curé. Dieu +bénit le travail. + +—Je ne veux pas vous démentir, _m’sieu_ l’abbé, car vous êtes plus +savant que moi, et vous saurez peut-être m’expliquer _c’te_ chose-ci. +Me voilà, n’est-ce pas? Moi le paresseux, le fainéant, l’ivrogne, le +propre à rien de _pare_ Fourchon, qui a eu de l’éducation, _qu’a_ été +_farmier_, _qu’a_ tombé dans le malheur et ne s’en est pas _erlevé_!... +Eh bien! _qué_ différence y a-t-il donc entre moi et ce brave, +_c’t’honnête_ père Niseron, un vigneron de soixante-dix ans, car il a +mon âge, qui, pendant soixante ans a pioché la terre, qui s’est levé +tous les matins avant le jour pour aller au labour, qui s’est fait un +corps _ed’_ fer, et _eune_ belle âme! Je le vois tout aussi pauvre que +moi. La Péchina, sa petite-fille, est en service chez madame Michaud, +tandis que mon petit Mouche est libre comme l’air. Ce pauvre bonhomme +est donc récompensé de ses _vartus_ de la même manière que je suis +puni de mes vices? Il ne sait pas ce qu’est un verre de vin, il est +sobre comme un apôtre, il enterre les morts, et moi je fais danser +les vivants. Il a mangé de la vache enragée, et moi je me suis rigolé +comme une joyeuse créature du diable. Nous sommes aussi avancés l’un +que l’autre, nous avons la même neige sur la tête, le même avoir dans +nos poches, et je lui fournis la corde pour sonner la cloche. Il est +républicain, et je ne suis pas même publicain. _V’là_ tout. Que le +_pésan_ vive de bien et de mal faire, à _vout’_ idée, il s’en va comme +il est venu, dans des haillons, et vous dans de beaux linges!... + +Personne n’interrompit le père Fourchon, qui paraissait devoir son +éloquence au vin bouché; d’abord, Sibilet voulut lui couper la parole, +mais un geste de Blondet rendit le régisseur muet. Le curé, le général +et la comtesse comprirent, aux regards jetés par l’écrivain, qu’il +voulait étudier la question du paupérisme sur le vif, et peut-être +prendre sa revanche avec le père Fourchon. + +—Et comment entendez-vous l’éducation de Mouche? Comment vous y +prenez-vous pour le rendre meilleur que vos filles?... demanda Blondet. + +—Lui parle-t-il seulement de Dieu! dit le curé. + +—Oh! non, non, _m’sieu_ le curé, je ne lui _disons_ pas de craindre +Dieu, mais _l’zhoumes_! Dieu est bon, et nous a promis, selon _vous +aut’_, le royaume du ciel, puisque les riches gardent celui de la +terre. Je lui dis: Mouche! crains la prison, c’est par là qu’on sort +pour aller à l’échafaud. Ne vole rien, fais-toi donner! Le vol mène +à l’assassinat, et l’assassinat appelle la justice _ed’ z’houmes_. +_E’l’_ rasoir de la justice, _v’là_ ce qu’il faut craindre, il garantit +le sommeil des riches contre les insomnies des pauvres. Apprends à +lire. Avec de l’instruction, tu trouveras des moyens d’amasser de +l’argent à couvert de la loi, comme ce beau monsieur Gaubertin; tu +seras régisseur, quoi! comme M. Sibilet, à qui monsieur le comte laisse +prendre ses rations... Le fin est d’être à côté des riches, il y a des +miettes sous leurs tables... _V’là_ ce que j’appelle _eune fiarre_ +éducation et solide. Aussi le petit mâtin est-il toujours du _coûté_ de +la loi... Ce sera _ein_ bon sujet, il aura soin de moi. + +—Et qu’en ferez-vous? demanda Blondet. + +—Un domestique pour commencer, reprit Fourchon, parce qu’en voyant +les maîtres _ed’_ près, il s’achèvera _ben_, allez! Le bon exemple lui +fera faire fortune la loi en main, comme vous _aut’_!... Si _m’sieu_ +le comte le mettait dans ses écuries, pour apprendre à panser les +chevaux, le petit garçon serait bien content... vu que s’il craint _l’ +z’houmes_, il ne craint pas les bêtes. + +—Vous avez de l’esprit, père Fourchon, reprit Blondet, vous savez bien +ce que vous dites, et vous ne parlez pas sans raison. + +—Oh! _ma fine!_ si, car elle est au Grand-I-Vert, ma raison, avec mes +deux pièces _ed’_ cent sous. + +—Comment un homme comme vous s’est-il laissé tomber dans la misère? +Car, dans l’état actuel des choses, un paysan n’a qu’à s’en prendre à +lui-même de son malheur; il est libre, il peut devenir riche. Ce n’est +plus comme autrefois. Si le paysan sait amasser un pécule, il trouve de +la terre à vendre, il peut l’acheter, il est son maître! + +—J’ai vu l’ancien temps et je vois le nouveau, mon cher savant +monsieur, répondit Fourchon; l’enseigne est changée, c’est vrai, +mais le vin est toujours le même! _Aujourd’hui_ n’est que le cadet +d’_hier_. Allez! mettez ça dans _vout’ journiau_! Est-ce que nous +sommes affranchis? Nous appartenons toujours au même village, et le +seigneur est toujours là, je l’appelle travail. La houe, qui est toute +notre chevance, n’a pas quitté nos mains. Que ce soit pour un seigneur +ou pour l’impôt, qui prend le plus clair de notre avoir, faut toujours +dépenser notre vie en sueurs... + +—Mais vous pouvez choisir un état, tenter ailleurs la fortune dit +Blondet. + +—Vous me parlez d’aller quérir la fortune?... Où donc irais-je? Pour +franchir mon département, il me faut un passe-port, qui coûte quarante +sous! V’là quarante ans que je n’ai pu me voir une gueuse _ed’_ pièce +de quarante sous sonnant dans ma poche avec une voisine. Pour aller +devant soi, faut autant d’écus que l’on trouve de villages, et il n’y +a pas beaucoup de Fourchon qui aient de quoi visiter six villages! +Il n’y a que la conscription qui nous tire _ed’_ nos communes. Et à +quoi nous sert l’armée? A faire vivre le colonel par le soldat, comme +le bourgeois vit par le paysan. Compte-t-on, sur cent, un colonel +sorti de nos flancs? C’est là, comme dans le monde, un enrichi sur +cent _aut’_ qui tombent. Faute de quoi tombent-ils?... Dieu le sait +et _l’ z’usuriers_ aussi! Ce que nous avons de mieux à faire est donc +de rester dans nos communes, où nous sommes parqués comme des moutons +par la force des choses, comme nous l’étions par les seigneurs. Et je +me moque bien de ce qui m’y cloue! Cloué par la loi de la nécessité, +cloué par celle de la seigneurie, on est toujours condamné à perpétuité +à remuer la _tarre_. Là, où nous sommes, nous la creusons la _tarre_ +et nous la bêchons, nous la fumons et nous la travaillons pour vous +autres _qu’_êtes nés riches, comme nous sommes nés pauvres. La masse +sera toujours la même, elle reste ce qu’elle est... Les gens de _cheux_ +nous qui s’élèvent ne sont pas si nombreux que ceux de _cheux_ vous qui +dégringolent!... Nous savons _ben_ ça, si nous ne sommes pas savants; +faut pas nous faire _nout’_ procès à tout moment. Nous vous laissons +tranquilles, laissez-nous vivre... Autrement si ça continue, vous serez +forcés de nous nourrir dans vos prisons où l’on est _ben_ mieux que _su +nout’_ paille... Vous voulez rester les maîtres, nous serons toujours +ennemis, aujourd’hui comme il y a trente ans. Vous avez tout, nous +n’avons rien, vous ne pouvez pas encore prétendre à notre amitié. + +—Voilà ce qui s’appelle une déclaration de guerre, dit le général. + +—Monseigneur, répliqua Fourchon, quand les Aigues appartenaient +à _s’te_ pauvre Madame que Dieu veuille prendre soin de son âme, +puisqu’elle a chanté l’iniquité dans sa jeunesse, nous étions heureux. +_Alle_ nous laissait ramasser notre vie dans ses champs, et notre bois +dans ses forêts, _alle_ n’en était pas plus pauvre pour cela! Et vous +au moins aussi riche qu’elle, vous nous pourchassez, ni plus ni moins +que des bêtes féroces, et vous traînez le petit monde au _tribunau_!... +Eh bien! ça finira mal! vous serez cause de quelque mauvais coup! Je +viens de voir votre garde, ce gringalet de Vatel, qui a failli tuer une +pauvre vieille femme pour un brin de bois. On fera de vous un ennemi +du peuple, et l’on s’aigrira contre vous dans les veillées; l’on vous +maudira tout aussi dru qu’on maudissait feu Madame!... La malédiction +des pauvres, monseigneur, ça pousse! et ça devient _pus_ grand que +le _pus_ grand _ed’_ vos chênes, et le chêne fournit la potence... +Personne ici ne vous dit la vérité; la _v’là_, la _varité_. J’attends +tous les matins la mort, je ne risque pas grand’chose à vous la donner +par-dessus le marché, la _varité_!... Moi qui fais danser les _pésans_ +aux grandes fêtes, en accompagnant Vermichel au café de la Paix, à +Soulanges, j’entends leurs discours; eh bien! ils sont mal disposés, et +ils vous rendront le pays difficile à habiter. Si votre damné Michaud +ne change pas, on vous forcera _ed’ l’_ changer... _St’_avis-là et la +_loute_, ça vaut _ben_ vingt francs, allez!... + +Pendant que le vieillard disait cette dernière phrase, un pas d’homme +se fit entendre, et celui que Fourchon menaçait ainsi se montra sans +être annoncé. Au regard que Michaud lança sur l’orateur des pauvres, +il fut facile de voir que la menace était arrivée à son oreille, et +toute l’audace de Fourchon tomba. Ce regard produisit sur le pêcheur de +loutre l’effet du gendarme sur le voleur. Fourchon se savait en faute, +Michaud semblait avoir le droit de lui demander compte de discours +évidemment destinés à effrayer les habitants des Aigues. + +—Voilà le ministre de la guerre, dit le général en s’adressant à +Blondet et lui montrant Michaud. + +—Pardonnez-moi, madame, dit ce ministre à la comtesse, d’être entré +par le salon sans vous avoir demandé si vous vouliez me recevoir; mais +l’urgence des affaires exige que je parle à mon général. + +Michaud, tout en s’excusant, observait Sibilet, à qui les hardis propos +de Fourchon causaient une joie intime dont la révélation n’existait, +sur son visage, pour aucune des personnes assises à table, car Fourchon +les préoccupait étrangement, tandis que Michaud, qui par des raisons +secrètes observait constamment Sibilet, fut frappé de son air et de sa +contenance. + +—Il a bien, comme il le dit, gagné ses vingt francs, monsieur le +comte, s’écria Sibilet; la loutre n’est pas chère... + +—Donne-lui vingt francs, dit le général à son valet de chambre. + +—Vous me la prenez donc? demanda Blondet au général. + +—Je veux la faire empailler! s’écria le comte. + +—Ah! ce cher monsieur m’avait laissé la peau, monseigneur!... dit le +père Fourchon. + +—Eh bien! s’écria la comtesse, vous aurez cent sous pour la peau; mais +laissez-nous... + +La forte et sauvage odeur des deux habitués du grand chemin empestait +si bien la salle à manger, que madame de Montcornet, dont les sens +délicats en étaient offensés, eût été forcée de sortir, si Mouche et +Fourchon fussent restés plus longtemps. Ce fut à cet inconvénient que +le vieillard dut ses vingt-cinq francs; il sortit en regardant toujours +monsieur Michaud d’un air craintif, et en lui faisant d’interminables +salutations. + +—Ce que _j’ons_ dit à monseigneur, monsieur Michaud, ajouta-t-il, +c’est pour votre bien. + +—Ou pour celui des gens qui vous payent, répliqua Michaud en lui +lançant un regard profond. + +—Une fois le café servi, laissez-nous, dit le général à ses gens, et +surtout fermez les portes. + +Blondet, qui n’avait pas encore vu le garde général des Aigues, +éprouvait, en le regardant, des impressions bien différentes de celles +que Sibilet venait de lui donner. Autant le régisseur inspirait de +répulsion, autant Michaud commandait l’estime et la confiance. + +Le garde général attirait tout d’abord l’attention par une figure +heureuse, d’un ovale parfait, fine de contours, que le nez partageait +également, régularité qui manque à la plupart des figures françaises. +Tous les traits, bien que d’un dessin correct, ne manquaient cependant +pas d’expression, peut-être à cause d’un teint harmonieux où dominaient +ces tons d’ocre et de rouge, indices du courage physique. Les yeux +brun clair, vifs et perçants, ne marchandaient pas l’expression +de la pensée, ils regardaient toujours en face. Le front large et +pur était encore mis en relief par des cheveux noirs abondants. La +probité, la décision, une sainte confiance animaient cette belle +figure, où le métier des armes avait laissé quelques rides sur le +front. Le soupçon et la défiance s’y lisaient aussitôt formés. Comme +tous les hommes triés pour la cavalerie d’élite, sa taille belle et +svelte encore, pouvait faire dire du garde qu’il était bien découplé. +Michaud, qui gardait ses moustaches, ses favoris et un collier de +barbe, rappelait le type de cette figure martiale que le déluge de +peintures et de gravures patriotiques a failli ridiculiser. Ce type +a eu le défaut d’être commun dans l’armée française; mais peut-être +aussi la continuité des mêmes émotions, les souffrances du bivouac, +dont ne furent exempts ni les grands ni les petits, enfin les efforts +semblables chez les chefs et les soldats sur le champ de bataille, +ont-ils contribué à rendre cette physionomie uniforme. Michaud, +entièrement vêtu de drap bleu de roi, conservait le col de satin +noir et les bottes du militaire, comme il en offrait l’attitude un +peu roide. Les épaules s’effaçaient, le buste était tendu, comme si +Michaud se trouvait encore sous les armes. Le ruban rouge de la Légion +d’honneur florissait sa boutonnière. Enfin, pour achever en un seul mot +au moral cette esquisse purement physique, si le régisseur, depuis son +entrée en fonctions, n’avait jamais manqué de dire monsieur le comte à +son patron, jamais Michaud n’avait nommé son maître autrement que mon +général. + +Blondet échangea derechef avec l’abbé Brossette un regard qui voulait +dire: Quel contraste! en lui montrant le régisseur et le garde général; +puis, pour savoir si le caractère, la pensée, la parole s’harmonisaient +avec cette stature, cette physionomie et cette contenance, il regarda +Michaud en lui disant: —Mon Dieu! je suis sorti ce matin de bonne +heure, et j’ai trouvé vos gardes dormant encore. + +—A quelle heure? demanda l’ancien militaire avec inquiétude. + +—A sept heures et demie. + +Michaud lança un regard presque malicieux à son général. + +—Et par quelle porte monsieur est-il sorti? dit Michaud. + +—Par la porte de Conches. Le garde en chemise, à sa fenêtre, me +regardait, répondit Blondet. + +—Gaillard venait sans doute de se coucher, répliqua Michaud. Quand +vous m’avez dit que vous étiez sorti de bonne heure, j’ai cru que vous +vous étiez levé au jour, et alors il eût fallu, pour que mon garde fût +déjà rentré, qu’il eût été malade; mais à sept heures et demie, il +allait se mettre au lit. Nous passons les nuits, reprit Michaud après +une pause, en répondant ainsi à un regard étonné de la comtesse, mais +cette vigilance est toujours en défaut! Vous venez de faire donner +vingt-cinq francs à un homme qui tout à l’heure aidait tranquillement +à cacher les traces d’un vol commis ce matin chez vous. Enfin, nous en +causerons quand vous aurez fini, mon général, car il faut prendre un +parti. + +—Vous êtes toujours plein de votre droit, mon cher Michaud, et, +_summum jus, summa injuria_. Si vous n’usez pas de tolérance, vous +vous ferez de mauvaises affaires, dit Sibilet. J’aurais voulu que vous +entendissiez le père Fourchon, tout à l’heure, le vin l’ayant fait +parler un peu plus franchement que de coutume. + +—Il m’a effrayée, dit la comtesse. + +—Il n’a rien dit que je ne sache depuis longtemps, répondit le général. + +—Oh! le coquin n’était pas gris; il a joué son rôle, au profit de +qui?... Vous le savez peut-être? reprit Michaud en faisant rougir +Sibilet par le regard fixe qu’il lui jeta. + +—_O Rus!_... s’écria Blondet en guignant l’abbé Brossette. + +—Ces pauvres gens souffrent, dit la comtesse, et il y a du vrai dans +ce que vient de nous _crier_ Fourchon, car on ne peut pas dire qu’il +nous _ait parlé_. + +—Madame, répondit Michaud, croyez-vous que pendant quatorze ans les +soldats de l’empereur aient été sur des roses?... Mon général est +comte, il est grand officier de la Légion d’honneur, il a eu des +dotations; me voyez-vous jaloux de lui, qui me suis battu comme lui? +Ai-je envie de lui chicaner sa gloire, de lui voler sa dotation, de lui +refuser les honneurs dus à son grade? Le paysan doit obéir, comme les +soldats obéissent, il doit avoir la probité du soldat, son respect pour +les droits acquis, et tâcher de devenir officier, loyalement, par son +travail et non par le vol. Le soc et le briquet sont deux jumeaux. Le +soldat a de plus que le paysan, à toute heure, la mort à fleur de tête. + +—Voilà ce que je voudrais leur dire en chaire! s’écria l’abbé +Brossette. + +—De la tolérance? reprit le garde général, en répondant à l’invitation +de Sibilet, je tolérerais bien dix pour cent de perte sur les revenus +bruts des Aigues; mais à la façon dont vont les choses, c’est trente +pour cent que vous perdez, mon général; et si monsieur Sibilet a tant +pour cent sur la recette, je ne comprends pas sa tolérance, car il +renonce assez bénévolement à mille ou douze cents francs par an. + +—Mon cher monsieur Michaud, répliqua Sibilet d’un ton bourru, je l’ai +dit à monsieur le comte, j’aime mieux perdre douze cents francs que la +vie. Réfléchissez-y sérieusement; je ne vous épargne pas les conseils à +cet égard!... + +—La vie? s’écria la comtesse, il s’agirait dans ceci de la vie de +quelqu’un? + +—Nous ne devrions pas discuter ici les affaires de l’État, reprit +le général en riant. Tout ceci, madame, signifie que Sibilet, en sa +qualité de financier, est timide et poltron, tandis que mon ministre de +la guerre est brave, et, de même que son général, ne redoute rien. + +—Dites prudent! monsieur le comte, s’écria Sibilet. + +—Ah çà! nous sommes donc ici comme les héros de Cooper dans les +forêts de l’Amérique, entourés de piéges par les sauvages? demanda +railleusement Blondet. + +—Allons! votre état, messieurs, est de savoir administrer sans nous +effrayer par le bruit des rouages de l’administration, dit madame de +Montcornet. + +—Ah! peut-être est-il nécessaire, madame la comtesse, que vous sachiez +tout ce qu’un de ces jolis bonnets que vous portez coûte de sueurs ici, +dit le curé. + +—Non, car je pourrais bien alors m’en passer, devenir respectueuse +devant une pièce de vingt francs, être avare comme tous les +campagnards, et j’y perdrais trop, répliqua la comtesse en riant. + +—Tenez, mon cher abbé, donnez-moi le bras, laissons le général entre +ses deux ministres, et allons à la porte d’Avonne voir madame Michaud, +à qui, depuis mon arrivée, je n’ai pas fait de visite; il est temps de +m’occuper de ma petite protégée. + +Et la jolie femme, oubliant déjà les haillons de Mouche et de Fourchon, +leurs regards haineux et les terreurs de Sibilet, alla se faire +chausser et mettre un chapeau. + +L’abbé Brossette et Blondet obéirent à l’appel de la maîtresse de la +maison en la suivant, et l’attendirent sur la terrasse devant la façade. + +—Que pensez-vous de tout cela? dit Blondet à l’abbé. + +—Je suis un paria, l’on m’espionne comme l’ennemi commun; je suis +forcé d’ouvrir à tous moments les yeux et les oreilles de la prudence, +pour éviter les piéges qu’on me tend, afin de se débarrasser de moi, +répondit le desservant. J’en suis, entre nous, à me demander s’ils ne +me tireront pas un coup de fusil... + +—Et vous restez? dit Blondet. + +—On ne déserte pas plus la cause de Dieu que celle d’un empereur! +répondit le prêtre avec une simplicité qui frappa Blondet. + +L’écrivain prit la main du prêtre et la lui serra cordialement. + +—Vous devez comprendre alors, reprit l’abbé Brossette, comment je +ne puis rien savoir de ce qui se trame. Néanmoins, il me semble que +le général est ici sous le coup de ce qu’en Artois et en Belgique on +appelle _le mauvais gré_. + +Quelques phrases sont ici nécessaires sur le curé Blangy. + +Cet abbé, quatrième fils d’une bonne famille bourgeoise d’Autun, était +un homme d’esprit, portant le rabat très-haut. Petit et fluet, il +rachetait sa piètre figure par cet air têtu qui sied aux Bourguignons. +Il avait accepté ce poste secondaire par dévouement, car sa conviction +religieuse était doublée d’une conviction politique. Il y avait en +lui du prêtre des anciens temps; il tenait à l’Église et au clergé +passionnément; il voyait l’ensemble des choses, et l’égoïsme ne gâtait +pas son ambition: _servir_ était sa devise, servir l’Église et la +monarchie sur le point le plus menacé, servir au dernier rang, comme un +soldat qui se sent destiné, tôt ou tard, au généralat, par son désir +de bien faire et par son courage. Il ne transigeait avec aucun de ses +vœux de chasteté, de pauvreté, d’obéissance, il les accomplissait comme +tous les autres devoirs de sa position, avec cette simplicité et cette +bonhomie, indices certains d’une âme honnête, vouée au bien par l’élan +de l’instinct naturel autant que par la puissance et la solidité des +convictions religieuses. + +Du premier coup d’œil, ce prêtre éminent devina l’attachement de +Blondet pour la comtesse, il comprit qu’avec une Troisville et un +écrivain monarchique, il devait se montrer homme d’esprit, parce que +sa robe serait toujours respectée. Presque tous les soirs, il venait +faire le quatrième au whist. L’écrivain, qui sut reconnaître la valeur +de l’abbé Brossette, avait eu pour lui tant de déférence, qu’ils +s’étaient pris de sympathie l’un pour l’autre, comme il arrive à tout +homme d’esprit enchanté de trouver un compère, ou, si vous voulez, un +écouteur. Toute épée aime son fourreau. + +—Mais à quoi, monsieur l’abbé, vous qui vous trouvez par votre +dévouement au-dessus de votre position, attribuez-vous cet état de +choses? + +—Je ne veux pas vous dire de banalités après une si flatteuse +parenthèse, reprit en souriant l’abbé Brossette. Ce qui se passe dans +cette vallée a lieu partout en France, et tient aux espérances que le +mouvement de 1789 a infiltré pour ainsi dire dans l’esprit des paysans. +La révolution a plus profondément affecté certains pays que d’autres, +et cette lisière de la Bourgogne, si voisine de Paris, est un de ceux +où le sens de ce mouvement a été pris comme le triomphe du Gaulois sur +le Franc. + +Historiquement, les paysans sont encore au lendemain de la Jacquerie, +leur défaite est restée inscrite dans leur cervelle. Ils ne se +souviennent plus du fait, il est passé à l’état d’idée instinctive. +Cette idée est dans le sang paysan, comme l’idée de la supériorité +fut jadis dans le sang noble. La révolution de 1789 a été la revanche +des vaincus. Les paysans ont mis le pied dans la possession du sol +que la loi féodale leur interdisait depuis douze cents ans. De là +leur amour pour la terre qu’ils partagent entre eux jusqu’à couper un +sillon en deux parts, ce qui souvent annule la perception de l’impôt, +car la valeur de la propriété ne suffirait pas à couvrir les frais de +poursuite pour le recouvrement... + +—Leur entêtement, leur défiance, si vous voulez, est telle à cet +égard, que dans mille cantons sur les trois mille dont se compose le +territoire français, il est impossible à un riche d’acheter du bien de +paysan, dit Blondet en interrompant l’abbé. Les paysans, qui se cèdent +leurs lopins de terre entre eux, ne s’en dessaisissent à aucun prix ni +à aucune condition pour le bourgeois. Plus le grand propriétaire offre +d’argent, plus la vague inquiétude du paysan augmente. L’expropriation +seule fait rentrer le bien du paysan sous la loi commune des +transactions. Beaucoup de gens ont observé ce fait et n’y trouvent +point de cause. + +—Cette cause, la voici, reprit l’abbé Brossette, en croyant avec +raison que chez Blondet une pause équivalait à une interrogation. +Douze siècles ne sont rien pour une caste que le spectacle historique +de la civilisation n’a jamais divertie de sa pensée principale, et +qui conserve encore orgueilleusement le chapeau à grands rebords et +à tour en soie de ses maîtres, depuis le jour où la mode abandonnée +le lui a laissé prendre. L’amour, dont la racine plongeait jusqu’aux +entrailles du peuple, et qui s’attacha violemment à Napoléon, dans le +secret duquel il ne fut même pas autant qu’il le croyait, et qui peut +expliquer le prodige de son retour en 1815, procédait uniquement de +cette idée. Aux yeux du peuple, Napoléon, sans cesse uni au peuple +par son million de soldats, est encore le roi sorti des flancs de la +révolution, l’homme qui lui assurait la possession des biens nationaux. +Son sacre fut trempé dans cette idée... + +—Une idée à laquelle 1814 a touché malheureusement, et que la +monarchie doit regarder comme sacrée, dit vivement Blondet, car le +peuple peut trouver auprès du trône, un prince à qui son père a laissé +la tête de Louis XVI comme une valeur d’hoirie. + +—Voici madame, taisons-nous, dit tout bas l’abbé Brossette, Fourchon +lui a fait peur; et il faut la conserver ici, dans l’intérêt de la +religion, du trône et de ce pays même. + +Michaud, le garde général des Aigues, était sans doute amené par +l’attentat perpétré sur les yeux de Vatel. Mais avant de rapporter +la délibération qui allait avoir lieu dans le conseil de l’État, +l’enchaînement des faits exige la narration succincte des circonstances +dans lesquelles le général avait acheté les Aigues, des causes graves +qui firent de Sibilet le régisseur de cette magnifique propriété, des +raisons qui rendirent Michaud garde général; enfin des antécédents +auxquels étaient dues et la situation des esprits et les craintes +exprimées par Sibilet. + +Ce précis rapide aura le mérite d’introduire quelques-uns des +principaux acteurs du drame, de dessiner leurs intérêts et de faire +comprendre les dangers de la situation où se trouvait alors le général +comte de Montcornet. + + + VI.—UNE HISTOIRE DE VOLEURS. + +Vers 1791, en visitant sa terre, mademoiselle Laguerre accepta pour +intendant le fils de l’ex-bailli de Soulanges, appelé Gaubertin. La +petite ville de Soulanges, aujourd’hui simple chef-lieu du canton, fut +la capitale d’une comté considérable au temps où la maison de Bourgogne +guerroyait contre la maison de France. La Ville-aux-Fayes, aujourd’hui +siége de la sous-préfecture, simple petit fief, relevait alors de +Soulanges, comme les Aigues, Ronquerolles, Cerneux, Conches, et quinze +autres clochers. Les Soulanges sont restés comtes, tandis que les +Ronquerolles sont aujourd’hui marquis par le jeu de cette puissance, +appelée la cour, qui fit le fils du capitaine du Plessis duc avant les +premières familles de la conquête. Ceci prouve que les villes ont, +comme les familles, de très-changeantes destinées. + +Le fils du bailli, garçon sans aucune espèce de fortune, succédait à +un intendant enrichi par une gestion de trente années, et qui préféra +la troisième part dans la fameuse compagnie Minoret à la gestion des +Aigues. Dans son propre intérêt, le futur vivrier avait présenté pour +régisseur François Gaubertin, alors majeur, son comptable depuis +cinq ans, chargé de protéger sa retraite, et qui, par reconnaissance +pour les instructions qu’il reçut de son maître en intendance, lui +promit d’obtenir un _quitus_ de mademoiselle Laguerre, en la voyant +très-effrayée de la révolution. L’ancien bailli, devenu accusateur +public au département, fut le protecteur de la peureuse cantatrice. Ce +Fouquier-Tinville de province arrangea contre une reine de théâtre, +évidemment suspecte à raison de ses liaisons avec l’aristocratie, une +fausse émeute pour donner à son fils le mérite d’un sauvetage postiche, +à l’aide duquel on eut le _quitus_ du prédécesseur. La citoyenne +Laguerre fit alors de François Gaubertin son premier ministre, autant +par politique que par reconnaissance. + +Le futur fournisseur des vivres de la république n’avait pas gâté +mademoiselle; il lui faisait passer à Paris environ trente mille +livres par an, quoique les Aigues en dussent dès ce temps rapporter +quarante au moins; l’ignorante fille d’Opéra fut donc émerveillée quand +Gaubertin lui en promit trente-six. + +Pour justifier de la fortune actuelle du régisseur des Aigues au +tribunal des probabilités, il est nécessaire d’en expliquer les +commencements. Protégé par son père, le jeune Gaubertin fut nommé +maire de Blangy. Il put donc faire payer en argent, malgré les lois, +_en terrorisant_ (un mot du temps) les débiteurs qui pouvaient, à +sa guise, être ou non frappés par les écrasantes réquisitions de la +république. Le régisseur, lui, donna des assignats à sa bourgeoise, +tant que dura le cours de ce papier-monnaie, qui, s’il ne fit pas la +fortune publique, fit du moins beaucoup de fortunes particulières. +De 1792 à 1795, pendant trois ans, le jeune Gaubertin récolta cent +cinquante mille livres aux Aigues, avec lesquelles il opéra sur la +place de Paris. Bourrée d’assignats, mademoiselle Laguerre fut obligée +de battre monnaie avec ses diamants désormais inutiles; elle les remit +à Gaubertin, qui les vendit et lui en rapporta fidèlement le prix en +argent. Ce trait de probité toucha beaucoup mademoiselle, elle crut dès +lors en Gaubertin comme en Piccini. + +En 1796, époque de son mariage avec la citoyenne Isaure Mouchon, fille +d’un ancien conventionnel, ami de son père, Gaubertin possédait trois +cent cinquante mille francs en argent; et comme le Directoire lui parut +devoir durer, il voulut, avant de se marier, faire approuver ses cinq +ans de gestion par mademoiselle, en prétextant d’une nouvelle ère. + +—Je serai père de famille, dit-il; vous savez quelle est la réputation +des intendants; mon beau-père est un républicain d’une probité romaine, +un homme influent d’ailleurs; je veux lui prouver que je suis digne de +lui. + +Mademoiselle Laguerre arrêta les comptes de Gaubertin dans les termes +les plus flatteurs. + +Pour inspirer de la confiance à madame des Aigues, le régisseur essaya, +dans les premiers temps, de réprimer les paysans en craignant, avec +raison, que les revenus ne souffrissent de leurs dévastations, et que +les prochains pots-de-vin du marchand de bois fussent moindres; mais +alors le peuple souverain se regardait partout comme chez lui; madame +eut peur de ses rois en les voyant de si près, et dit à son Richelieu +qu’elle voulait, avant tout, mourir en paix. Les revenus de l’ancien +Premier Sujet du Chant étaient si fort au-dessus de ses dépenses, +qu’elle laissa s’établir les plus funestes précédents. Ainsi, pour ne +pas plaider, elle souffrit les empiétements de terrain de ses voisins. +En voyant son parc entouré de murs infranchissables, elle ne craignit +point d’être troublée dans ses jouissances immédiates, et ne souhaitait +pas autre chose que la paix, en vraie philosophe qu’elle fut. Quelques +mille livres de rentes de plus ou de moins, des indemnités demandées +sur le prix du bail par le marchand de bois pour les dégâts commis +par les paysans, qu’était-ce aux yeux d’une ancienne fille d’Opéra, +prodigue, insouciante, à qui ses cent mille livres de revenu n’avaient +coûté que du plaisir, et qui venait de subir, sans se plaindre, la +réduction des deux tiers sur soixante mille francs de rente. + +—Eh! disait-elle avec la facilité des impures de l’ancien régime, il +faut que tout le monde vive, même la république! + +La terrible mademoiselle Cochet, sa femme de chambre, et son visir +femelle, avait essayé de l’éclairer en voyant l’empire que Gaubertin +prit sur celle qu’il appela tout d’abord madame, malgré les lois +révolutionnaires sur l’égalité; mais Gaubertin éclaira de son côté +mademoiselle Cochet, en lui montrant une dénonciation soi-disant +envoyée à son père, l’accusateur public, et où elle était véhémentement +accusée de correspondre avec Pitt et Cobourg. Dès lors, ces deux +puissances partagèrent, mais à la Montgommery. La Cochet vanta +Gaubertin à mademoiselle Laguerre, comme Gaubertin lui vanta la Cochet. +Le lit de la femme de chambre était d’ailleurs tout fait, elle se +savait couchée sur le testament de madame pour soixante mille francs. +Madame ne pouvait plus se passer de la Cochet, tant elle y était +habituée. Cette fille connaissait tous les secrets de la toilette de +chère maîtresse; elle avait le talent d’endormir chère maîtresse, le +soir, par mille contes, et de la réveiller le lendemain par des paroles +flatteuses; enfin jusqu’au jour de la mort, elle ne trouva jamais chère +maîtresse changée, et quand chère maîtresse fut dans son cercueil, elle +la trouva sans doute encore bien mieux qu’elle ne l’avait jamais vue. + +Les gains annuels de Gaubertin et ceux de mademoiselle Cochet, leurs +appointements, leurs intérêts devinrent si considérables, que les +parents les plus affectueux n’eussent pas été plus attachés qu’eux à +cette excellente créature. On ne sait pas encore combien le fripon +dorlote sa dupe. Une mère n’est pas si caressante ni si prévoyante +pour une fille adorée, que l’est tout commerçant en tartuferie pour +sa vache à lait. Aussi quel succès n’ont pas les représentations de +_Tartufe_ jouées à huis-clos? Ça vaut l’amitié. Molière est mort trop +tôt, il nous aurait montré le désespoir d’Orgon ennuyé par sa famille, +tracassé par ses enfants, regrettant les flatteries de Tartufe, et +disant: —C’était le bon temps! + +Dans les huit dernières années de sa vie, mademoiselle Laguerre +ne toucha pas plus de trente mille francs sur les cinquante que +rapportait en réalité la terre des Aigues. Gaubertin en était arrivé, +comme on voit, au même résultat administratif que son prédécesseur, +quoique les fermages et les produits territoriaux eussent notablement +augmenté de 1791 à 1815, sans compter les continuelles acquisitions de +mademoiselle Laguerre. Mais le plan formé par Gaubertin pour hériter +des Aigues à la mort prochaine de madame, l’obligeait à maintenir +cette magnifique terre dans un état patent de dépréciation, quant aux +revenus ostensibles. Initiée à cette combinaison, la Cochet devait +en partager les profits. Comme au déclin de ses jours, l’ex-reine de +théâtre, riche de vingt mille livres de rente dans les fonds appelés +les consolidés (tant la langue politique se prête à la plaisanterie), +dépensait à peine lesdits vingt mille francs par an; elle s’étonnait +des acquisitions annuelles faites par son régisseur pour employer les +fonds disponibles, elle qui jadis anticipait toujours sur ses revenus. +L’effet du peu de besoins de sa vieillesse, lui semblait un résultat de +la probité de Gaubertin et de mademoiselle Cochet. + +—Deux perles! disait-elle aux personnes qui la venaient voir. + +Gaubertin gardait d’ailleurs dans ses comptes les apparences de la +probité. Il portait exactement en recette les fermages. Tout ce +qui devait frapper la faible intelligence de la cantatrice en fait +d’arithmétique, était clair, net, précis. Le régisseur demandait +ses bénéfices à la dépense, aux frais d’exploitation, aux marchés à +conclure, aux ouvrages, aux procès qu’il inventait, aux réparations, +détails que jamais madame ne vérifiait et qu’il lui arrivait +quelquefois de doubler, d’accord avec les entrepreneurs, dont le +silence s’achetait par des prix avantageux. Cette facilité conciliait +l’estime publique à Gaubertin, et les louanges de madame sortaient de +toutes les bouches; car, outre ses arrosages en travaux, elle faisait +beaucoup d’aumônes en argent. + +—Que Dieu la conserve, la chère dame! était le mot de tout le monde. + +Chacun obtenait en effet quelque chose d’elle, en pur don ou +indirectement. En représailles de sa jeunesse, la vieille artiste était +exactement pillée, et si bien pillée que chacun y mettait une certaine +mesure, afin que les choses n’allassent pas si loin qu’elle n’ouvrît +les yeux, ne vendît les Aigues et ne retournât à Paris. + +Cet intérêt de grappillage fut, hélas! la raison de l’assassinat de +Paul-Louis Courier, qui fit la faute d’annoncer la vente de sa terre +et son projet d’emmener sa femme, dont vivaient plusieurs Tonsards de +Touraine. Dans cette crainte, les maraudeurs des Aigues ne coupaient +un jeune arbre qu’à la dernière extrémité, quand ils ne voyaient plus +de branches à la hauteur des faucilles mises au bout d’une perche. +On faisait le moins de tort possible, dans l’intérêt même du vol. +Néanmoins, pendant les dernières années de la vie de mademoiselle +Laguerre, l’usage d’aller ramasser du bois était devenu l’abus le plus +effronté. Par certaines nuits claires, il ne se liait pas moins de +deux cents fagots. Quant au glanage et au hallebotage, les Aigues y +perdaient, comme l’a démontré Sibilet, le quart des produits. + +Mademoiselle Laguerre avait interdit à la Cochet de se marier de son +vivant, par une sorte d’égoïsme de maîtresse à femme de chambre dont +beaucoup d’exemples peuvent avoir été remarqués en tout pays, et qui +n’est pas plus absurde que la manie de garder jusqu’au dernier soupir +des biens parfaitement inutiles au bonheur matériel, au risque de +se faire empoisonner par d’impatients héritiers. Aussi, vingt jours +après l’enterrement de mademoiselle Laguerre, mademoiselle Cochet +épousa-t-elle le brigadier de la gendarmerie de Soulanges, nommé +Soudry, très-bel homme de quarante-deux ans, qui depuis 1800, époque de +la création de la gendarmerie, la venait voir presque tous les jours +aux Aigues, et qui, par semaine, dînait au moins quatre fois avec elle +et les Gaubertin. + +Madame, pendant toute sa vie, eut une table servie pour elle seule ou +pour sa compagnie. Malgré leur familiarité, jamais ni la Cochet ni les +Gaubertin ne furent admis à la table du Premier Sujet de l’Académie +Royale de Musique et de Danse, qui conserva jusqu’à sa dernière heure +son étiquette, ses habitudes de toilette, son rouge et ses mules, sa +voiture, ses gens et sa majesté de Déesse. Déesse au théâtre, Déesse à +la ville, elle resta Déesse jusqu’au fond de la campagne, où sa mémoire +est encore adorée et balance bien certainement la cour de Louis XVI +dans l’esprit de la _première société_ de Soulanges. + +Ce Soudry, qui dès son arrivée dans le pays fit la cour à la Cochet, +possédait la plus belle maison de Soulanges, six mille francs environ, +et l’espérance de quatre cents francs de retraite le jour où il +quitterait le service. Devenue madame Soudry, la Cochet obtint dans +Soulanges une grande considération. Quoiqu’elle gardât un secret absolu +sur le montant de ses économies, placées comme les fonds de Gaubertin, +à Paris, chez le commissionnaire des marchands de vin du département, +un certain Leclercq, enfant du pays, que le régisseur commandita, +l’opinion générale fit de l’ancienne femme de chambre une des premières +fortunes de cette petite ville d’environ douze cents âmes. + +Au grand étonnement du pays, monsieur et madame Soudry reconnurent pour +légitime, par leur acte de mariage, un fils naturel du gendarme, à qui +dès lors la fortune de madame Soudry devait appartenir. Le jour où ce +fils acquit officiellement une mère, il venait d’achever son droit +à Paris, et se proposait d’y faire son stage, afin d’entrer dans la +magistrature. + +Il est presque inutile de faire observer qu’une mutuelle intelligence +de vingt années engendra l’amitié la plus solide entre les Gaubertin +et les Soudry. Les uns et les autres devaient, jusqu’à la fin de leurs +jours, se donner réciproquement, _ubi et orbi_, pour _les plus honnêtes +gens_ de France. Cet intérêt, basé sur une connaissance réciproque des +taches secrètes que portait la blanche tunique de leur conscience, est +un des liens les moins dénoués ici-bas. Vous en avez, vous qui lisez ce +drame social, une telle certitude, que pour expliquer la continuité de +certains dévouements qui font rougir votre égoïsme, vous dites de deux +personnes: «Elles ont, pour sûr, commis quelque crime ensemble!» + +Après vingt-cinq ans de gestion, l’intendant se voyait alors à la tête +de six cent mille francs en argent, et la Cochet possédait environ +deux cent cinquante mille francs. Le revirement agile et perpétuel +de ces fonds, confiés à la maison Leclercq et compagnie, du quai de +Béthune, à l’île Saint-Louis, antagoniste de la fameuse maison Grandet, +aida beaucoup à la fortune de ce commissionnaire en vins et à celle +de Gaubertin. A la mort de mademoiselle Laguerre, Jenny, fille aînée +du régisseur, fut demandée en mariage par Leclercq, chef de la maison +du quai de Béthune. Gaubertin se flattait alors de devenir le maître +des Aigues par un complot ourdi dans l’étude de maître Lupin, notaire, +établi par lui depuis onze ans à Soulanges. + +Lupin, fils du dernier intendant de la maison de Soulanges, s’était +prêté à de faibles expertises, à une mise à prix de cinquante pour +cent au-dessous de la valeur, à des affichages inédits, à toutes les +manœuvres, malheureusement si communes au fond des provinces, pour +adjuger, sous le manteau, selon le proverbe, d’importants immeubles. +Dernièrement il s’est formé, dit-on, à Paris, une compagnie dont le but +est de rançonner les auteurs de ces trames, en les menaçant d’enchérir. +Mais, en 1816, la France n’était pas, comme aujourd’hui, brûlée par +une flamboyante publicité; les complices pouvaient donc compter sur +le partage des Aigues fait secrètement entre la Cochet, le notaire et +Gaubertin, qui se réservait _in petto_ de leur offrir une somme pour +les désintéresser de leurs lots, une fois la terre en son nom. L’avoué +chargé de poursuivre la licitation au tribunal par Lupin avait vendu sa +charge sur parole à Gaubertin pour son fils, en sorte qu’il favorisa +cette spoliation, si tant est que les onze cultivateurs picards à qui +cette succession tomba des nues se regardèrent comme spoliés. + +Au moment où tous les intéressés croyaient leur fortune doublée, un +avoué de Paris vint, la veille de l’adjudication définitive, charger +l’un des avoués de la Ville-aux-Fayes, qui se trouvait être un de +ses anciens clercs, d’acquérir les Aigues, et il les eut pour onze +cent mille cinquante francs. A onze cent mille francs, aucun des +conspirateurs n’osa continuer d’enchérir. Gaubertin crut à quelque +trahison de Soudry, comme Lupin et Soudry se crurent joués par +Gaubertin; mais la déclaration de _command_ les réconcilia. Quoique +soupçonnant le plan formé par Gaubertin, Lupin et Soudry, l’avoué de +province se garda bien d’éclairer son ancien patron. Voici pourquoi: +en cas d’indiscrétion des nouveaux propriétaires, cet officier +ministériel aurait eu trop de monde à dos pour pouvoir rester dans le +pays. Ce mutisme, particulier à l’homme de province, sera d’ailleurs +parfaitement justifié par les événements de cette étude. Si l’homme de +province est sournois, il est obligé de l’être; sa justification se +trouve dans son péril, admirablement exprimé par ce proverbe: _Il faut +hurler avec les loups!_ le sens du personnage de Philinte. + +Quand le général Montcornet prit possession des Aigues, Gaubertin ne se +trouva plus assez riche pour quitter sa place. Afin de marier sa fille +aînée au riche banquier de l’Entrepôt, il était obligé de la doter +de deux cent mille francs; il devait payer trente mille francs la +charge achetée à son fils; il ne lui restait donc plus que trois cent +soixante-dix mille francs, sur lesquels il lui faudrait tôt ou tard +prendre la dot de sa dernière fille Élisa, à laquelle il se flattait +de moyenner un mariage au moins aussi beau que celui de l’aînée. Le +régisseur voulut étudier le comte de Montcornet, afin de savoir s’il +pourrait le dégoûter des Aigues, en comptant alors réaliser pour lui +seul la conception avortée. + +Avec la finesse particulière aux gens qui font leur fortune par la +cautèle, Gaubertin crut à la ressemblance, assez probable d’ailleurs, +du caractère d’un vieux militaire et d’une vieille cantatrice. Une +fille d’Opéra, un vieux général de Napoléon, n’étaient-ce pas les +mêmes habitudes de prodigalité, la même insouciance? A la fille comme +au soldat, le bien ne vient-il pas capricieusement et au feu? S’il se +rencontre des militaires rusés, astucieux, politiques, n’est-ce pas +l’exception? Et le plus souvent, le soldat, surtout un sabreur fini +comme Montcornet, doit être simple, confiant, novice en affaires, et +peu propre aux mille détails de la gestion d’une terre. Gaubertin se +flatta de prendre et de tenir le général dans la nasse où mademoiselle +Laguerre avait fini ses jours. Or, l’empereur avait jadis permis, par +calcul, à Montcornet d’être en Poméranie ce que Gaubertin était aux +Aigues; le général se connaissait donc en fourrages d’intendance. + +En venant planter ses choux, suivant l’expression du premier duc de +Biron, le vieux cuirassier voulut s’occuper de ses affaires pour +se distraire de sa chute. Quoiqu’il eût livré son corps d’armée +aux Bourbons, ce service commis par plusieurs généraux et nommé +licenciement de l’armée de la Loire ne put racheter le crime d’avoir +suivi l’homme des Cent-Jours sur son dernier champ de bataille. En +présence des étrangers, il fut impossible au pair de 1815 de se +maintenir sur les cadres de l’armée, à plus forte raison de rester au +Luxembourg. Montcornet alla donc, selon le conseil d’un maréchal en +disgrâce, cultiver les carottes en nature. Le général ne manquait pas +de cette ruse particulière aux vieux loups de guérite; et, dès les +premiers jours consacrés à l’examen de ses propriétés, il vit dans +Gaubertin un véritable intendant de l’ancien régime, un fripon, comme +les maréchaux et les ducs de Napoléon, ces champignons nés sur la +couche populaire, en avaient presque tous rencontré. + +En s’apercevant de la profonde expérience de Gaubertin en +administration rurale, le sournois cuirassier sentit combien il était +utile de le conserver pour se mettre au courant de cette agriculture +correctionnelle; aussi se donna-t-il l’air de continuer mademoiselle +Laguerre, fausse insouciance qui trompa le régisseur. Cette apparente +niaiserie dura pendant tout le temps nécessaire au général pour +connaître le fort et le faible des Aigues, les détails des revenus, la +manière de les percevoir, comment et où l’on volait, les améliorations +et les économies à réaliser. Puis, un beau jour, ayant surpris +Gaubertin la main dans le sac, suivant l’expression consacrée, le +général entra dans une de ces colères particulières à ces dompteurs de +pays. Il fit alors une de ces fautes capitales, susceptibles d’agiter +toute la vie d’un homme qui n’aurait pas eu sa grande fortune ou sa +consistance, et d’où sourdirent d’ailleurs les malheurs, grands et +petits, dont fourmille cette histoire. Élève de l’Ecole impériale, +habitué à tout sabrer, plein de dédain pour les _péquins_, Montcornet +ne crut pas devoir prendre des gants pour mettre à la porte un coquin +d’intendant. La vie civile et ses mille précautions étaient inconnues +à ce général aigri déjà par sa disgrâce, il humilia donc profondément +Gaubertin, qui s’attira d’ailleurs ce traitement cavalier par une +réponse dont le cynisme excita la fureur de Montcornet. + +—Vous vivez de ma terre? lui avait dit le comte avec une railleuse +sévérité. + +—Croyez-vous donc que j’aie pu vivre du ciel? répliqua Gaubertin en +riant. + +—Sortez, canaille; je vous chasse! cria le général en lui donnant des +coups de cravache que le régisseur a toujours niés, les ayant reçus à +huis-clos. + +—Je ne sortirai pas sans mon _quitus_, dit froidement Gaubertin après +s’être éloigné du violent cuirassier. + +—Nous verrons ce que pensera de vous la police correctionnelle, +répondit Montcornet en haussant les épaules. + +En s’entendant menacer d’un procès en police correctionnelle, Gaubertin +regarda le comte en souriant. Ce sourire eut la vertu de détendre le +bras du général, comme si les nerfs en eussent été coupés. Expliquons +ce sourire. + +Depuis deux ans, le beau-frère de Gaubertin, un nommé Gendrin, +longtemps juge au tribunal de première instance de la Ville-aux-Fayes, +en était devenu le président par la protection du comte de Soulanges. +Nommé pair de France en 1814, et resté fidèle aux Bourbons pendant +les Cent-Jours, monsieur de Soulanges avait demandé cette nomination +au garde des sceaux. Cette parenté donnait à Gaubertin une certaine +importance dans le pays. Relativement, d’ailleurs, un président de +tribunal est, dans une petite ville, un plus grand personnage qu’un +premier président de cour royale qui trouve au chef-lieu des égaux +dans le général, l’évêque, le préfet, le receveur général, tandis +qu’un simple président de tribunal n’en a pas, le procureur du roi, +le sous-préfet étant amovibles ou destituables. Le jeune Soudry, le +camarade à Paris comme aux Aigues de Gaubertin fils, venait alors +d’être nommé substitut du procureur du roi dans le chef-lieu du +département. Avant de devenir brigadier de gendarmerie, Soudry père, +fourrier dans l’artillerie, avait été blessé dans une affaire en +défendant monsieur de Soulanges, alors adjudant général. Lors de la +création de la gendarmerie, le comte de Soulanges, devenu colonel, +avait demandé pour son sauveur la brigade de Soulanges; et, plus tard, +il sollicita le poste où Soudry fils avait débuté. Enfin, le mariage +de mademoiselle Gaubertin étant chose conclue au quai de Béthune, le +comptable infidèle se sentait plus fort dans le pays qu’un lieutenant +général mis en disponibilité. + +Si cette histoire ne devait offrir d’autre enseignement que celui qui +ressort de la brouille du général et de son régisseur, elle serait +déjà profitable à bien des gens pour leur conduite dans la vie. A qui +sait lire fructueusement Machiavel, il est démontré que la prudence +humaine consiste à ne jamais menacer, à faire sans dire, à favoriser +la retraite de son ennemi en ne marchant pas, selon le proverbe, sur +la queue du serpent, et à se garder comme d’un meurtre de blesser +l’amour-propre de plus petit que soi. Le Fait, quelque dommageable +qu’il soit aux intérêts, se pardonne à la longue, il s’explique de +mille manières; mais l’amour-propre, qui saigne toujours du coup qu’il +a reçu, ne pardonne jamais à l’Idée. La personnalité morale est plus +sensible, plus vivante en quelque sorte que la personnalité physique. +Le cœur et le sang sont moins impressibles que les nerfs. Enfin notre +être intérieur nous domine, quoi que nous fassions. On réconcilie deux +familles qui se sont entretuées, comme en Bretagne ou en Vendée, lors +des guerres civiles; mais on ne réconciliera pas plus les spoliés et +les spoliateurs que les calomniés et les calomniateurs. On ne doit +s’injurier que dans les poëmes épiques avant de se donner la mort. Le +Sauvage, le Paysan, qui tient beaucoup du Sauvage, ne parlent jamais +que pour tendre des piéges à leurs adversaires. Depuis 1789, la France +essaye de faire croire, contre toute évidence, aux hommes qu’ils sont +égaux; or, dire à un homme: Vous êtes un fripon! est une plaisanterie +sans conséquence; mais le lui prouver en le prenant sur le fait et +le cravachant; mais le menacer d’un procès correctionnel sans le +poursuivre, c’est le ramener à l’inégalité des conditions. Si la masse +ne pardonne à aucune supériorité, comment un fripon pardonnerait-il à +l’honnête homme? + +Montcornet aurait renvoyé son intendant sous prétexte d’acquitter +d’anciennes obligations en mettant à sa place quelque ancien militaire; +certes, ni Gaubertin, ni le général ne se seraient trompés, l’un aurait +compris l’autre; mais l’autre, en ménageant l’amour-propre du premier, +lui eût ouvert une porte pour se retirer, Gaubertin eût alors laissé le +grand propriétaire tranquille, il eût oublié sa défaite à l’audience +des criées; et peut-être eût-il cherché l’emploi de ses capitaux à +Paris. Ignominieusement chassé, le régisseur garda contre son maître +une de ces rancunes qui sont un élément de l’existence en province, et +dont la durée, la persistance, les trames étonneraient les diplomates +habitués à ne s’étonner de rien. Un cuisant désir de vengeance lui +conseilla de se retirer à la Ville-aux-Fayes, d’y occuper une position +d’où il pût nuire à Montcornet, et lui susciter assez d’ennemis pour le +forcer à remettre les Aigues en vente. + +Tout trompa le général, car les dehors de Gaubertin n’étaient pas de +nature à l’avertir ni à l’effrayer. Par tradition, le régisseur affecta +toujours, non pas la pauvreté, mais la gêne. Il tenait cette règle +de conduite de son prédécesseur. Aussi, depuis douze ans, mettait-il +à tout propos en avant ses trois enfants, sa femme et les énormes +dépenses causées par sa nombreuse famille. Mademoiselle Laguerre, à qui +Gaubertin se disait trop pauvre pour payer l’éducation de son fils à +Paris, en avait fait tous les frais, elle donnait cent louis par an à +son cher filleul, car elle était la marraine de Claude Gaubertin. + +Le lendemain, Gaubertin vint, accompagné d’un garde nommé Courtecuisse, +demander très-fièrement au général son _quitus_, en lui montrant les +décharges données par feu mademoiselle, en termes flatteurs, et il le +pria très-ironiquement de chercher où se trouvaient ses immeubles et +propriétés. S’il recevait des gratifications des marchands de bois et +des fermiers au renouvellement des baux, mademoiselle Laguerre les +avait, dit-il, toujours autorisées, et non-seulement elle y gagnait en +les lui laissant prendre, mais encore elle y trouvait sa tranquillité. +On se serait fait tuer dans le pays pour mademoiselle, tandis qu’en +continuant ainsi, le général se préparait bien des difficultés. + +Gaubertin, et ce dernier trait est fréquent dans la plupart des +professions où l’on s’approprie le bien d’autrui par des moyens non +prévus par le Code, se croyait un parfait honnête homme. D’abord, +il possédait depuis si longtemps l’argent extirpé par la terreur +aux fermiers de mademoiselle Laguerre, payée en assignats, qu’il le +considérait comme légitimement acquis. Ce fut une affaire de change. +A la longue, il pensait même avoir couru des dangers en acceptant des +écus. Puis, légalement, madame ne devait recevoir que des assignats. +_Légalement_ est un adverbe robuste, il supporte bien des fortunes! +Enfin, depuis qu’il existe des grands propriétaires et des intendants, +c’est-à-dire depuis l’origine des sociétés, l’intendant a forgé, pour +son usage, un raisonnement que pratiquent aujourd’hui les cuisinières, +et que voici dans sa simplicité: + +—Si ma bourgeoise, se dit chaque cuisinière, allait elle-même au +marché, peut-être payerait-elle ses provisions plus que je ne les lui +compte; elle y gagne, et le bénéfice que j’y trouve est mieux placé +dans mes poches que dans celles des marchands. + +—Si mademoiselle exploitait elle-même les Aigues, elle n’en tirerait +pas trente mille francs; les paysans, les marchands, les ouvriers lui +voleraient la différence: il est plus naturel que je la garde, et je +lui épargne bien des soucis, se disait Gaubertin. + +La religion catholique a seule le pouvoir d’empêcher de semblables +capitulations de conscience; mais depuis 1789, la religion est sans +force sur les deux tiers de la population en France. Aussi, les +paysans, dont l’intelligence est très-éveillée, et que la misère pousse +à l’imitation, étaient-ils dans la vallée des Aigues, arrivés à un état +effrayant de démoralisation. Ils allaient à la messe le dimanche, mais +en dehors de l’église, car ils s’y donnaient toujours, par habitude, +rendez-vous pour leurs marchés et leurs affaires. + +On doit maintenant mesurer tout le mal produit par l’incurie et par le +laisser-aller de l’ancien Premier Sujet du Chant de l’Académie royale +de Musique. Mademoiselle Laguerre avait, par égoïsme, trahi la cause +de ceux qui possèdent, tous en butte à la haine de ceux qui ne possèdent +pas. Depuis 1792, tous les propriétaires de France sont devenus +solidaires. Hélas! si les familles féodales, moins nombreuses que les +familles bourgeoises, n’ont compris leur solidarité ni en 1400 sous +Louis XI, ni en 1600 sous Richelieu, peut-on croire que, malgré les +prétentions du dix-neuvième siècle au Progrès, la Bourgeoisie sera plus +unie que ne le fut la Noblesse? Une oligarchie de cent mille riches a +tous les inconvénients de la démocratie sans en avoir les avantages. +Le _chacun chez soi, chacun pour soi_, l’égoïsme de famille tuera +l’égoïsme oligarchique, si nécessaire à la société moderne, et que +l’Angleterre pratique admirablement depuis trois siècles. Quoi qu’on +fasse, les propriétaires ne comprendront la nécessité de la discipline +qui rendit l’Église un admirable modèle de gouvernement, qu’au moment +où ils se sentiront menacés chez eux, et il sera trop tard. L’audace +avec laquelle le communisme, cette logique vivante et agissante de la +Démocratie, attaque la Société dans l’ordre moral, annonce que dès +aujourd’hui, le Samson populaire, devenu prudent, sape les colonnes +sociales dans la cave, au lieu de les secouer dans la salle de festin. + + + VII.—ESPÈCES SOCIALES DISPARUES. + +La terre des Aigues ne pouvait se passer d’un régisseur, car le général +n’entendait pas renoncer aux plaisirs de l’hiver à Paris, où il +possédait un magnifique hôtel, rue Neuve-des-Mathurins. Il chercha donc +un successeur à Gaubertin; mais il ne chercha certes pas avec plus de +soin que Gaubertin en mit à lui en donner un de sa main. + +De toutes les places de confiance, il n’en est pas qui demande à la +fois plus de connaissances acquises ni plus d’activité que celle de +régisseur d’une grande terre. Cette difficulté n’est connue que des +riches propriétaires dont les biens sont situés au delà d’une certaine +zone autour de la capitale, et qui commence à une distance d’environ +quarante lieues. Là, cessent les exploitations agricoles, dont les +produits trouvent à Paris des débouchés certains, et qui donnent des +revenus assurés par de longs baux, pour lesquels il existe de nombreux +preneurs, riches eux-mêmes. Ces fermiers viennent en cabriolet +apporter leurs termes en billets de banque, si toutefois leurs facteurs +à la halle ne se chargent pas de leurs payements. Aussi, les fermes +en Seine-et-Oise, en Seine-et-Marne, dans l’Oise, dans Eure-et-Loir, +dans la Seine-Inférieure et dans le Loiret, sont-elles si recherchées, +que les capitaux ne s’y placent pas toujours à un et demi pour cent. +Comparé au revenu des terres en Hollande, en Angleterre et en Belgique, +ce produit est encore énorme. Mais, à cinquante lieues de Paris, une +terre considérable implique tant d’exploitations diverses, tant de +produits de différentes natures, qu’elle constitue une industrie avec +toutes les chances de la fabrique. Tel riche propriétaire n’est qu’un +marchand obligé de placer ses productions, ni plus ni moins qu’un +fabricant de fer ou de coton. Il n’évite même pas la concurrence; le +paysan, la petite propriété la lui font acharnée en descendant à des +transactions inabordables aux gens bien élevés. + +Un régisseur doit savoir l’arpentage, les usages du pays, ses modes de +vente et d’exploitation, un peu de chicane pour défendre les intérêts +qui lui sont confiés, la comptabilité commerciale, et se trouver doué +d’une excellente santé, d’un goût particulier pour le mouvement et +l’équitation. Chargé de représenter le maître, et toujours en relations +avec lui, le régisseur ne saurait être un homme du peuple. Comme il +est peu de régisseurs appointés à mille écus, ce problème paraît +insoluble. Comment rencontrer tant de qualités pour un prix modique, +dans un pays où les gens qui en sont pourvus sont admissibles à tous +les emplois?... Faire venir un homme à qui le pays est inconnu, c’est +payer cher l’expérience qu’il y acquerra. Former un jeune homme pris +sur les lieux, c’est souvent nourrir une ingratitude à l’épinette. Il +faut donc choisir entre quelque inepte Probité qui nuit par inertie ou +par myopie, et l’Habileté qui songe à elle. De là cette nomenclature +sociale et l’histoire naturelle des intendants, ainsi définis par un +grand seigneur polonais: « —Nous avons, disait-il, deux sortes de +régisseurs: celui qui ne pense qu’à lui et celui qui pense à nous et +à lui; heureux le propriétaire qui met la main sur le second! Quant +à celui qui ne penserait qu’à nous, il ne s’est jamais rencontré +jusqu’ici.» + +On a pu voir ailleurs le personnage d’un régisseur songeant à ses +intérêts et à ceux de son maître (voir _Un début dans la vie, scènes +de la vie privée_); Gaubertin est l’intendant exclusivement occupé +de sa fortune. Présenter le troisième terme de ce problème, ce serait +offrir à l’admiration publique un personnage invraisemblable que la +vieille noblesse a néanmoins connu (voir _le Cabinet des Antiques, +scène de la vie de province_), mais qui disparut avec elle. Par la +division perpétuelle des fortunes, les mœurs aristocratiques seront +inévitablement modifiées. S’il n’y a pas actuellement en France vingt +fortunes gérées par des intendants, il n’existera pas dans cinquante +ans cent grandes propriétés à régisseurs, à moins de changements dans +la loi civile. Chaque riche propriétaire devra veiller par lui-même à +ses intérêts. + +Cette transformation, déjà commencée, a suggéré cette réponse dite par +une spirituelle vieille femme à qui l’on demandait pourquoi, depuis +1830, elle restait à Paris pendant l’été: —«Je ne vais plus dans les +châteaux depuis qu’on en a fait des fermes.» Mais qu’arrivera-t-il de +ce débat de plus en plus ardent, d’homme à homme, entre le riche et +le pauvre? Cette étude n’est écrite que pour éclairer cette terrible +question sociale. + +On peut comprendre les étranges perplexités auxquelles le général fut +en proie après avoir congédié Gaubertin. Si, comme toutes les personnes +libres de faire ou de ne pas faire, il s’était dit vaguement: —«Je +chasserai ce drôle-là,» il avait négligé le hasard, oubliant les éclats +de sa bouillante colère, la colère du sabreur sanguin, au moment où +quelque méfait relèverait les paupières à sa cécité volontaire. + +Propriétaire pour la première fois, Montcornet, enfant de Paris, ne +s’était pas muni d’un régisseur à l’avance; et, après avoir étudié le +pays, il sentait combien un intermédiaire devenait indispensable à un +homme comme lui, pour traiter avec tant de gens et de si bas étage. + +Gaubertin, à qui les vivacités d’une scène, qui dura deux heures, +avaient révélé l’embarras où le général allait se trouver, enfourcha +son bidet en quittant le salon où la dispute avait eu lieu, galopa +jusqu’à Soulanges et y consulta les Soudry. + +Sur ce mot: —Nous nous quittons, le général et moi; qui pouvons-nous +lui présenter pour régisseur, sans qu’il s’en doute? les Soudry +comprirent la pensée de leur ami. N’oubliez pas que le brigadier +Soudry, chef de la police depuis dix-sept ans dans le canton, est +doublé par sa femme de la ruse particulière aux soubrettes des filles +d’Opéra. + +—Il ferait bien du chemin, dit madame Soudry, avant de trouver +quelqu’un qui valût notre pauvre petit Sibilet. + +—Il est cuit! s’écria Gaubertin encore rouge de ses humiliations. +Lupin, dit-il au notaire qui assistait à cette conférence, allez donc à +la Ville-aux-Fayes y seriner Maréchal, en cas que notre beau cuirassier +lui demande des renseignements. + +Maréchal était cet avoué que son ancien patron, chargé à Paris des +affaires du général, avait naturellement recommandé, comme conseil à +monsieur de Montcornet, après l’heureuse acquisition des Aigues. + +Ce Sibilet, fils aîné du greffier du tribunal de la Ville-aux-Fayes, +clerc de notaire, sans sou ni maille, âgé de vingt-cinq ans, s’était +épris de la fille du juge de paix de Soulanges à en perdre la raison. + +Ce digne magistrat, à quinze cents francs d’appointements, nommé +Sarcus, avait épousé une fille sans fortune, la sœur aînée de monsieur +Vermut, l’apothicaire de Soulanges. Quoique fille unique, mademoiselle +Sarcus, riche de sa beauté pour toute fortune, devait mourir et non +vivre des appointements qu’on donne à un clerc de notaire en province. +Le jeune Sibilet, parent de Gaubertin par une alliance assez difficile +à reconnaître dans les croisements de famille qui rendent cousins +presque tous les bourgeois des petites villes, dut aux soins de son +père et de Gaubertin une maigre place au cadastre. Le malheureux eut +l’affreux bonheur de se voir père de deux enfants en trois ans. Le +greffier chargé, lui, de cinq autres enfants, ne pouvait venir au +secours de son fils aîné. Le juge de paix ne possédait que sa maison à +Soulanges et cent écus de rentes. La plupart du temps, madame Sibilet +la jeune restait donc chez son père et y vivait avec ses deux enfants. +Adolphe Sibilet, obligé de courir à travers le département, venait voir +son Adeline de temps en temps. Peut-être le mariage, ainsi compris, +explique-t-il la fécondité des femmes. + +L’exclamation de Gaubertin, quoique facile à comprendre par ce sommaire +de l’existence du jeune Sibilet, exige encore quelques détails. + +Adolphe Sibilet, souverainement disgracieux, comme on a pu le voir +d’après son esquisse, appartenait à ce genre d’hommes qui ne peuvent +arriver au cœur d’une femme que par le chemin de la mairie et de +l’autel. Doué d’une souplesse comparable à celle des ressorts, il +cédait, sauf à reprendre sa pensée; cette disposition trompeuse +ressemble à de la lâcheté; mais l’apprentissage des affaires, chez un +notaire de province, avait fait contracter à Sibilet l’habitude de +cacher ce défaut sous un air bourru qui simulait une force absente. +Beaucoup de gens faux abritent leur platitude sous la brusquerie; +brusquez-les, vous produirez l’effet du coup d’épingle sur le ballon. +Tel était le fils du greffier. Mais comme les hommes, pour la plupart, +ne sont pas observateurs, et que, parmi les observateurs, les trois +quarts observent après coup, l’air grognon d’Adolphe Sibilet passait +pour l’effet d’une rude franchise, d’une capacité vantée par son +patron, et d’une probité revêche qu’aucune éprouvette n’avait essayée. +Il est des gens qui sont servis par leurs défauts comme d’autres par +leurs qualités. + +Adeline Sarcus, jolie personne élevée par sa mère, morte trois ans +avant ce mariage, aussi bien qu’une mère peut élever une fille unique +au fond d’une petite ville, aimait le jeune et beau Lupin, fils unique +du notaire de Soulanges. Dès les premiers chapitres de ce roman, le +père Lupin, qui visait pour son fils mademoiselle Elise Gaubertin, +envoya le jeune Amaury Lupin à Paris, chez son correspondant, maître +Crottat, notaire, où, sous prétexte d’apprendre à faire des actes et +des contrats, Amaury fit plusieurs actes de folie et contracta des +dettes, entraîné par un certain Georges Marest, clerc de l’Étude, jeune +homme riche, qui lui révéla les mystères de la vie parisienne. Quand +maître Lupin alla chercher son fils à Paris, Adeline s’appelait déjà +madame Sibilet. En effet, lorsque l’amoureux Adolphe se présenta, le +vieux juge de paix, stimulé par Lupin le père, hâta le mariage auquel +Adeline se livra par désespoir. + +Le Cadastre n’est pas une carrière. Il est comme beaucoup de ces sortes +d’administrations sans avenir, une espèce de trou dans l’écumoire +gouvernementale. Les gens qui se lancent par ces trous (la topographie, +les ponts et chaussées, le professorat, etc.) s’aperçoivent toujours +un peu tard que de plus habiles, assis à côté d’eux, s’humectent des +sueurs du peuple, disent les écrivains de l’Opposition, toutes les fois +que l’écumoire plonge dans l’Impôt, au moyen de cette machine appelée +Budget. Adolphe, travaillant du matin au soir et gagnant peu de choses +à travailler, reconnut bientôt l’infertile profondeur de son trou. +Aussi songeait-il, en trottant de commune en commune et dépensant ses +appointements en souliers et en frais de voyage, à chercher une place +stable et bénéficieuse. + +On ne peut se figurer, à moins d’être louche et d’avoir deux enfants, +en légitime mariage, ce que trois années de souffrances entremêlées +d’amour avaient développé d’ambition chez ce garçon dont l’esprit et le +regard louchaient également, dont le bonheur était mal assis, pour ne +pas dire boiteux. Le plus grand élément des mauvaises actions secrètes, +des lâchetés inconnues, est peut-être un bonheur incomplet. L’homme +accepte peut-être mieux une misère sans espoir que ces alternatives +de soleil et d’amour à travers des pluies continuelles. Si le corps y +gagne des maladies, l’âme y gagne la lèpre de l’envie. Chez les petits +esprits, cette lèpre tourne en cupidité lâche et brutale à la fois, à +la fois audacieuse et cachée; chez les esprits cultivés, elle engendre +des doctrines antisociales dont on se sert comme d’une escabelle pour +dominer ses supérieurs. Ne pourrait-on pas faire un proverbe de ceci? +«Dis-moi ce que tu as, je te dirai ce que tu penses.» + +Tout en aimant sa femme, Adolphe se disait à toute heure: «J’ai fait +une sottise! j’ai trois boulets et je n’ai que deux jambes. Il fallait +avoir gagné ma fortune avant de me marier. On trouve toujours une +Adeline, et Adeline m’empêchera de trouver une fortune.» + +Adolphe, parent de Gaubertin, était venu lui faire trois visites en +trois ans. A quelques paroles, Gaubertin reconnut dans le cœur de son +allié cette boue qui veut se cuire aux brûlantes conceptions du vol +légal. Il sonda malicieusement ce caractère propre à se courber aux +exigences d’un plan, pourvu qu’il y trouvât sa pâture. A chaque visite, +Sibilet grognait. + +—Employez-moi donc, mon cousin, disait-il; prenez-moi pour commis, et +faites-moi votre successeur. Vous me verrez à l’œuvre! Je suis capable +d’abattre des montagnes pour donner à mon Adeline, je ne dirai pas le +luxe, mais une aisance modeste. Vous avez fait la fortune de monsieur +Leclercq, pourquoi ne me placeriez-vous pas à Paris dans la banque? + +—Nous verrons plus tard, je te caserai, répondait le parent ambitieux; +acquiers des connaissances, tout sert! + +En de telles dispositions, la lettre par laquelle madame Soudry +écrivit à son protégé d’arriver en toute hâte, fit accourir Adolphe à +Soulanges, à travers mille châteaux en Espagne. + +Sarcus père, à qui les Soudry démontrèrent la nécessité de faire une +démarche dans l’intérêt de son gendre, était allé, le lendemain même, +se présenter au général, et lui proposer Adolphe pour régisseur. Par +les conseils de madame Soudry, devenue l’oracle de la petite ville, +le bonhomme avait emmené sa fille, dont en effet l’aspect disposa +favorablement le comte de Montcornet. + +—Je ne me déciderai pas, répondit le général, sans prendre des +renseignements; mais je ne chercherai personne jusqu’à ce que j’aie +examiné si votre gendre remplit toutes les conditions nécessaires à sa +place. Le désir de fixer aux Aigues une si charmante personne... + +—Mère de deux enfants, général, dit assez finement Adeline pour éviter +la galanterie du cuirassier. + +Toutes les démarches du général furent admirablement prévues par les +Soudry, par Gaubertin et Lupin, qui ménagèrent à leur candidat la +protection, au chef-lieu du département où siége une cour royale, du +conseiller Gendrin, parent éloigné du président de la Ville-aux-Fayes, +celles du baron Bourlac, procureur général de qui relevait Soudry fils, +le procureur du roi; puis celle d’un conseiller de préfecture appelé +Sarcus, cousin au troisième degré du juge de paix. Depuis son avoué de +la Ville-aux-Fayes jusqu’à la préfecture où le général alla lui-même, +tout le monde fut donc favorable au pauvre employé du Cadastre, si +intéressant, disait-on, d’ailleurs... Son mariage rendait Sibilet +irréprochable comme un roman de miss Edgeworth, et le posait, de plus, +comme un homme désintéressé. + +Le temps que le régisseur chassé passa nécessairement aux Aigues fut +mis à profit par lui pour créer des embarras à son ancien maître, et +qu’une seule des petites scènes jouées par lui fera deviner. Le matin +de son départ, il fit en sorte de rencontrer Courtecuisse, le seul +garde qu’il eût pour les Aigues, dont l’étendue en exigeait au moins +trois. + +—Eh bien! monsieur Gaubertin, lui dit Courtecuisse, vous avez donc eu +des raisons avec notre bourgeois? + +—On t’a déjà dit cela? répondit Gaubertin. Eh bien! oui, le général a +la prétention de nous mener comme ses cuirassiers; il ne connaît pas +les Bourguignons. Monsieur le comte n’est pas content de mes services, +et comme je ne suis pas content de ses façons, nous nous sommes chassés +tous deux, presque à coups de poing, car il est violent comme une +tempête... Prends garde à toi, Courtecuisse! Ah! mon vieux, j’avais cru +pouvoir te donner un meilleur maître... + +—Je le sais bien, répondit le garde, et je vous aurais bien servi. +Dame! quand on se connaît depuis vingt ans? Vous m’avez mis ici, du +temps de cette pauvre chère sainte madame! Ah! _qué_ bonne femme! on +n’en fait plus comme ça... Le pays a perdu sa mère... + +—Dis-donc, Courtecuisse, si tu veux, tu peux nous bâiller un fier coup +de main? + +—Vous restez donc dans le pays? On nous disait que vous alliez à Paris! + +—Non, en attendant la fin des choses, je ferai des affaires à la +Ville-aux-Fayes. Le général ne se doute pas de ce que c’est que le +pays, et il y sera haï, vois-tu... Faut voir comment cela tournera. +Fais mollement ton service, il te dira de mener les gens à la baguette, +car il voit bien par où coule la vendange; mais tu ne seras pas si bête +que de t’exposer à être rossé et peut-être pis encore, par les gens du +pays, pour l’amour de son bois. + +—Il me renverra, mon cher monsieur Gaubertin, il me renverra! et vous +savez comme je suis heureux à la porte d’Avonne... + +—Le général se dégoûtera bientôt de sa propriété, lui dit Gaubertin, +et tu ne seras pas longtemps dehors, si par hasard il te renvoyait. +D’ailleurs, tu vois bien ces bois-là... dit-il en montrant le paysage, +j’y serai plus fort que les maîtres!... + +Cette conversation avait lieu dans un champ. + +—Ces _Arminacs_ de Parisiens devraient bien rester dans leurs boues de +Paris, dit le garde. + +Depuis les querelles du quinzième siècle, le mot _Arminac_ (Armagnacs, +les Parisiens, antagonistes des ducs de Bourgogne) est resté comme un +terme injurieux sur la lisière de la haute Bourgogne, où, selon les +localités, il s’est différemment corrompu. + +—Il y retournera, mais battu! dit Gaubertin, et nous cultiverons un +jour le parc des Aigues, car c’est voler le peuple que de consacrer à +l’agrément d’un homme neuf cents arpents des meilleures terres de la +vallée! + +—Ah! dame! ça ferait vivre quatre cents familles,... dit Courtecuisse. + +—Si tu veux deux arpents, à toi, là-dedans, il faut nous aider à +mettre ce mâtin-là hors la loi!... + +Au moment où Gaubertin fulminait cette sentence d’excommunication, le +respectable juge de paix présentait au célèbre colonel des cuirassiers +son gendre Sibilet, accompagné d’Adeline et de ses deux enfants, venus +tous dans une carriole d’osier prêtée par le greffier de la justice +de paix, un monsieur Gourdon, frère du médecin de Soulanges, et plus +riche que le magistrat. Ce spectacle, si contraire à la dignité de la +magistrature, se voit dans toutes les justices de paix, dans tous les +tribunaux de première instance, où la fortune du greffier éclipse celle +du président, tandis qu’il serait si naturel d’appointer les greffiers +et de diminuer d’autant les frais de procédure. + +Satisfait de la candeur et du caractère du digne magistrat, de la +grâce et des dehors d’Adeline, qui furent l’un et l’autre de bonne foi +dans leurs promesses, car le père et la fille ignorèrent toujours le +caractère diplomatique imposé par Gaubertin à Sibilet, le comte accorda +tout d’abord à ce jeune et touchant ménage des conditions qui rendirent +la situation du régisseur égale à celle d’un sous-préfet de première +classe. + +Un pavillon bâti par Bouret, pour faire point de vue et pour loger +le régisseur, construction élégante que Gaubertin habitait, et dont +l’architecture est suffisamment indiquée par la description de la porte +de Blangy, fut maintenu aux Sibilet pour leur demeure. Le général +ne supprima point le cheval que mademoiselle Laguerre accordait à +Gaubertin, à cause de l’étendue de sa propriété, de l’éloignement des +marchés où se concluaient les affaires et de la surveillance. Il alloua +vingt-cinq setiers de blé, trois tonneaux de vin, le bois à discrétion, +de l’avoine et du foin en abondance, et enfin trois pour cent sur la +recette. Là où mademoiselle Laguerre devait toucher plus de quarante +mille livres de rentes, en 1800, le général voulait avec raison en +avoir soixante mille en 1818, après les nombreuses et importantes +acquisitions faites par elle. Le nouveau régisseur pouvait donc se +faire un jour près de deux mille francs en argent. Logé, nourri, +chauffé, quitte d’impôts, son cheval et sa basse-cour défrayés, le +comte lui permettait encore de cultiver un potager, promettant de ne +pas le chicaner sur quelques journées de jardinier. Certes, de tels +avantages représentaient plus de deux mille francs. Aussi, pour un +homme qui gagnait douze cents francs au Cadastre, avoir les Aigues à +régir, était-ce passer de la misère à l’opulence. + +—Dévouez-vous à mes intérêts, dit le général, et ce ne sera pas +mon dernier mot. D’abord, je pourrai vous obtenir la perception +de Conches, de Blangy, de Cerneux, en les faisant distraire de la +perception de Soulanges. Enfin, quand vous m’aurez porté mes revenus à +soixante mille francs nets, vous serez encore récompensé. + +Malheureusement, le digne juge de paix et Adeline, dans +l’épanouissement de leur joie, eurent l’imprudence de confier à madame +Soudry la promesse du comte relative à cette perception, sans songer +que le percepteur de Soulanges était un nommé Guerbet, frère du +maître de poste de Conches et allié, comme on le verra plus tard, aux +Gaubertin et aux Gendrin. + +—Ce ne sera pas facile, ma petite, dit madame Soudry; mais n’empêche +pas monsieur le comte de faire des démarches; on ne sait pas comment +les choses difficiles réussissent facilement à Paris. J’ai vu le +chevalier Gluk aux pieds de feu madame, et elle a chanté son rôle, +elle qui se serait fait hacher pour Piccini, l’un des hommes les plus +aimables de ce temps-là. Jamais ce cher monsieur n’entrait chez madame +sans me prendre la taille en m’appelant _sa belle friponne_. + +—Ah çà! croit-il, s’écria le brigadier, quand sa femme lui dit cette +nouvelle, qu’il va mener notre pays, y tout déranger à sa façon, et +qu’il fera faire des à-droite et des à-gauche aux gens de la vallée, +comme aux cuirassiers de son régiment? Ces officiers ont des habitudes +de domination!... Mais patience! nous avons messieurs de Soulanges et +de Ronquerolles pour nous. Pauvre père Guerbet! il ne se doute guère +qu’on veut lui voler les plus belles roses de son rosier!... + +Cette phrase du genre Dorat, la Cochet la tenait de mademoiselle, qui +la tenait de Bouret, qui la tenait de quelque rédacteur du _Mercure_, +et Soudry la répétait tant qu’elle est devenue proverbiale à Soulanges. + +Le père Guerbet, le percepteur de Soulanges, était l’homme d’esprit, +c’est à dire le loustic de la petite ville, et l’un des héros du +salon de madame Soudry. Cette sortie du brigadier peint parfaitement +l’opinion qui se forma sur le _bourgeois_ des Aigues, depuis Conches +jusqu’à la Ville-aux-Fayes, où partout elle fut profondément envenimée +par les soins de Gaubertin. + +L’installation de Sibilet eut lieu vers la fin de l’automne de 1817. +L’année 1818 se passa sans que le général mît le pied aux Aigues, car +les soins de son mariage avec mademoiselle de Troisville, conclu dans +les premiers jours de l’année 1819, le retinrent la plus grande partie +de l’été précédent auprès d’Alençon, au château de son beau-père, +à faire la cour à sa prétendue. Outre les Aigues et son magnifique +hôtel, le général Montcornet possédait soixante mille francs de rentes +sur l’État et jouissait du traitement des lieutenants généraux en +disponibilité. Quoique Napoléon eût nommé cet illustre sabreur comte +de l’empire, en lui donnant pour armes un écusson _écartelé au un +d’azur au désert d’or à trois pyramides d’argent; au deux, de sinople +à trois cors de chasse d’argent; au trois, de gueules au canon d’or +monté sur un affût de sable, au croissant d’or en chef; au quatre, +d’or à la couronne de sinople_, avec cette devise digne du moyen âge: +SONNEZ LA CHARGE! Montcornet se savait issu d’un ébéniste du faubourg +Saint-Antoine, encore qu’il l’oubliât volontiers. Or, il se mourait du +désir d’être nommé pair de France. Il ne comptait pour rien le grand +cordon de la Légion d’honneur, sa croix de Saint-Louis et ses cent +quarante mille francs de rente. Mordu par le démon de l’aristocratie, +la vue d’un cordon bleu le mettait hors de lui. Le sublime cuirassier +d’Essling eût lappé la boue du pont Royal pour être reçu chez les +Navarrins, les Lenoncourt, les Grandlieu, les Maufrigneuse, les +d’Espard, les Vandenesse, les Verneuil, les d’Hérouville, les Chaulieu, +etc. + +Dès 1818, quand l’impossibilité d’un changement en faveur de la famille +Bonaparte lui fut démontrée, Montcornet se fit tambouriner dans le +faubourg Saint-Germain par quelques femmes de ses amies, offrant son +cœur, sa main, son hôtel, sa fortune au prix d’une alliance quelconque +avec une grande famille. + +Après des efforts inouïs, la duchesse de Carigliano découvrit chaussure +au pied du général, dans une des trois branches de la famille de +Troisville, celle du vicomte au service de la Russie depuis 1789, +revenu d’émigration en 1815. Le vicomte, pauvre comme un cadet, avait +épousé une princesse Scherbellof, riche d’environ un million; mais il +s’était appauvri par deux fils et trois filles. Sa famille, ancienne +et puissante, comptait un pair de France, le marquis de Troisville, +chef du nom et des armes; deux députés ayant tous nombreuse lignée et +occupés pour leur compte au budget, au ministère, à la cour, comme des +poissons autour d’une croûte. Aussi, dès que Montcornet fut présenté +par la maréchale, une des duchesses napoléoniennes les plus dévouées +aux Bourbons, fut-il accueilli favorablement. Montcornet demanda, +pour prix de sa fortune et d’une tendresse aveugle pour sa femme, +d’être employé dans la garde royale, d’être nommé marquis et pair de +France; mais les trois branches de la famille Troisville lui promirent +seulement leur appui. + +—Vous savez ce que cela signifie, dit la maréchale à son ancien ami +qui se plaignit du vague de cette promesse. On ne peut pas disposer du +roi, nous ne pouvons que le faire vouloir. + +Montcornet institua Virginie de Troisville son héritière au contrat. +Complétement subjugué par sa femme, comme la lettre de Blondet +l’explique, il attendait encore un commencement de postérité; mais il +avait été reçu par Louis XVIII, qui lui donna le cordon de Saint-Louis, +lui permit d’écarteler son ridicule écusson avec les armes des +Troisville, en lui promettant le titre de marquis quand il aurait su +mériter la pairie par son dévouement. + +Quelques jours après cette audience, le duc de Berry fut assassiné; +le pavillon Marsan l’emporta, le ministère Villèle prit le pouvoir, +tous les fils tendus par les Troisville furent cassés, il fallut les +rattacher à de nouveaux piquets ministériels. + +—Attendons, dirent les Troisville à Montcornet qui fut d’ailleurs +abreuvé de politesse dans le faubourg Saint-Germain. + +Ceci peut expliquer comment le général ne revint aux Aigues qu’en mai +1820. + +Le bonheur, ineffable pour le fils d’un marchand du faubourg +Saint-Antoine, de posséder une femme jeune, élégante, spirituelle, +douce, une Troisville enfin, qui lui avait ouvert les portes de tous +les salons du faubourg Saint-Germain, les plaisirs de Paris à lui +prodiguer, ces diverses joies firent tellement oublier la scène avec +le régisseur des Aigues, que le général avait oublié tout de Gaubertin +jusqu’au nom. En 1820, il conduisit la comtesse à sa terre des Aigues +pour la lui montrer; il approuva les comptes et les actes de Sibilet, +sans y trop regarder: le bonheur n’est pas chicanier. La comtesse, +très-heureuse de trouver une charmante personne dans la femme du +régisseur, lui fit des cadeaux ainsi qu’aux enfants dont elle s’amusa +un instant. + +Elle ordonna quelques changements aux Aigues, à un architecte venu de +Paris, car elle se proposait, ce qui rendit le général fou de joie, +de venir passer six mois de l’année dans ce magnifique séjour. Toutes +les économies du général furent épuisées par les changements que +l’architecte eut ordre d’exécuter et par un délicieux mobilier envoyé +de Paris. Les Aigues reçurent alors ce dernier cachet qui les rendit un +monument unique des diverses élégances de quatre siècles. + +En 1821, le général fut presque sommé par Sibilet d’arriver avant le +mois de mai. Il s’agissait d’affaires graves. Le bail de neuf ans et de +trente mille francs, passé en 1812 par Gaubertin avec un marchand de +bois, finissait au 15 mai de cette année. + +Ainsi, d’abord Sibilet, jaloux de sa probité, ne voulait pas se mêler +du renouvellement du bail. «Vous savez, monsieur le comte, écrivait-il, +que je ne bois pas de ce vin-là.» Puis le marchand de bois prétendait +à l’indemnité partagée avec Gaubertin, et que mademoiselle Laguerre +s’était laissée arracher en haine des procès. Cette indemnité se +fondait sur la dévastation des bois par les paysans, qui traitaient +la forêt des Aigues comme s’ils y avaient droit d’affouage. Messieurs +Gravelot frères, marchands de bois à Paris, se refusaient à payer +le dernier terme, en offrant de prouver, par experts, que les bois +présentaient une diminution d’un cinquième, et ils arguaient du mauvais +précédent établi par mademoiselle Laguerre. + +«J’ai déjà, disait Sibilet dans sa lettre, assigné ces messieurs au +tribunal de la Ville-aux-Fayes, car ils ont élu domicile, à raison +de ce bail, chez mon ancien patron, maître Corbinet. Je redoute une +condamnation.» + +—Il s’agit de nos revenus, ma belle, dit le général en montrant la +lettre à sa femme; voulez-vous venir plus tôt que l’année dernière aux +Aigues? + +—Allez-y, je vous rejoindrai dès les premiers beaux jours, répondit la +comtesse qui fut assez contente de rester seule à Paris. + +Le général, qui connaissait la plaie assassine par laquelle la fleur de +ses revenus était dévorée, partit donc seul avec l’intention de prendre +des mesures rigoureuses. Mais le général comptait, comme on va le voir, +sans son Gaubertin. + + + VIII. —LES GRANDES RÉVOLUTIONS D’UNE PETITE VALLÉE. + +—Eh bien! maître Sibilet, disait le général à son régisseur, le +lendemain de son arrivée, en lui donnant un surnom familier qui +prouvait combien il appréciait les connaissances de l’ancien clerc, +nous sommes donc, selon le mot ministériel, dans des circonstances +graves? + +—Oui, monsieur le comte, répondit Sibilet, qui suivit le général. + +L’heureux propriétaire des Aigues se promenait devant la régie, le long +d’un espace où madame Sibilet cultivait des fleurs, et au bout duquel +commençait la vaste prairie arrosée par le magnifique canal que Blondet +a décrit. De là, l’on apercevait dans le lointain le château des +Aigues, de même que des Aigues on voyait le pavillon de la régie posé +de profil. + +—Mais, reprit le général, où sont les difficultés? Je soutiendrai +le procès avec les Gravelot, plaie d’argent n’est pas mortelle, et +j’afficherai si bien le bail de ma forêt, que, par l’effet de la +concurrence, j’en trouverai la véritable valeur. + +—Les affaires ne vont pas ainsi, monsieur le comte, reprit Sibilet. Si +vous n’avez pas de preneurs, que ferez-vous? + +—J’abattrai mes coupes moi-même, et je vendrai mon bois... + +—Vous serez marchand de bois? dit Sibilet, qui vit faire un mouvement +d’épaules au général, je le veux bien. Ne nous occupons point de vos +affaires ici. Voyons Paris? Il vous y faudra louer un chantier, payer +patente et des impositions, payer les droits de navigation, ceux +d’octroi, faire les frais de débardage et de mise en pile; enfin avoir +un agent comptable... + +—C’est impraticable, dit vivement le général épouvanté. Mais pourquoi +n’aurais-je pas de preneurs? + +—Monsieur le comte a des ennemis dans le pays?... + +—Et qui?... + +—Monsieur Gaubertin d’abord... + +—Serait-ce le fripon que vous avez remplacé? + +—Pas si haut, monsieur le comte! dit Sibilet effaré; de grâce, pas si +haut; ma cuisinière peut nous entendre... + +—Comment! je ne puis pas, chez moi, parler d’un misérable qui me +volait? répondit le général. + +—Au nom de votre tranquillité, monsieur le comte, venez plus loin. +Monsieur Gaubertin est maire de la Ville-aux-Fayes. + +—Ah! je lui en fais bien mes compliments à la Ville-aux-Fayes; voilà, +mille tonnerres! une ville bien administrée!... + +—Faites moi l’honneur de m’écouter, monsieur le comte, et croyez qu’il +s’agit des choses les plus sérieuses, de votre avenir ici. + +—J’écoute; allons nous asseoir sur ce banc. + +—Monsieur le comte, quand vous avez renvoyé monsieur Gaubertin, il a +fallu qu’il se fît un état, car il n’était pas riche... + +—Il n’était pas riche! et il volait ici plus de vingt mille francs par +an! + +—Monsieur le comte, je n’ai pas la prétention de le justifier, reprit +Sibilet, je voudrais voir prospérer les Aigues, ne fût-ce que pour +démontrer l’improbité de Gaubertin; mais ne nous abusons pas, nous +avons en lui le plus dangereux coquin qui soit dans toute la Bourgogne, +et il s’est mis en état de vous nuire. + +—Comment? dit le général devenu soucieux. + +—Tel que vous le voyez, Gaubertin est à la tête du tiers environ de +l’approvisionnement de Paris. Agent général du commerce des bois, il +dirige les exploitations en forêt, l’abatage, la garde, le flottage, +le repêchage et la mise en trains. En rapports constants avec les +ouvriers, il est le maître des prix. Il a mis trois ans à se créer +cette position; mais il y est comme dans une forteresse. Devenu l’homme +de tous les marchands, il n’en favorise pas un plus que l’autre; +il a régularisé tous les travaux à leur profit, et leurs affaires +sont beaucoup mieux et moins coûteusement faites que si chacun d’eux +avait, comme autrefois, son comptable. Ainsi, par exemple, il a si +bien écarté toutes les concurrences, qu’il est le maître absolu des +adjudications; la Couronne et l’État sont ses tributaires. Les coupes +de la Couronne et de l’État, qui se vendent aux enchères, appartiennent +aux marchands de Gaubertin; personne aujourd’hui n’est assez fort pour +les leur disputer. L’année dernière, monsieur Mariotte, d’Auxerre, +stimulé par le directeur des Domaines, a voulu faire concurrence à +Gaubertin; d’abord, Gaubertin lui a fait payer l’ordinaire ce qu’il +valait; puis, quand il s’est agi d’exploiter, les ouvriers avonnais +ont demandé de tels prix, que monsieur Mariotte a été obligé d’en +amener d’Auxerre, et ceux de la Ville-aux-Fayes les ont battus. Il y +a eu procès correctionnel sur le chef de coalition, et sur le chef de +rixe. Ce procès a coûté de l’argent à monsieur Mariotte, qui, sans +compter l’odieux d’avoir fait condamner de pauvres gens, a payé tous +les frais, puisque les perdants ne possédaient pas un rouge liard. +Un procès contre des indigents ne rapporte que de la haine à qui vit +près d’eux. Laissez-moi vous dire cette maxime en passant, car vous +aurez à lutter contre tous les pauvres de ce canton-ci. Ce n’est pas +tout. Tous calculs faits, le pauvre père Mariotte, un brave homme, +perd à cette adjudication. Forcé de payer tout au comptant, il vend à +terme; Gaubertin livre des bois à des termes inouïs pour ruiner son +concurrent; il donne son bois à cinq pour cent au-dessous du prix de +revient; aussi le crédit du pauvre bonhomme Mariotte a-t-il reçu de +fortes atteintes. Enfin, aujourd’hui Gaubertin poursuit encore et +tracasse tant ce pauvre monsieur Mariotte, qu’il va quitter, dit-on, +non seulement Auxerre, mais encore le département, et il fait bien. +De ce coup-là, les propriétaires ont été pour longtemps immolés aux +marchands qui, maintenant, font les prix, comme à Paris les marchands +de meubles, à l’hôtel des commissaires-priseurs. Mais Gaubertin évite +tant d’ennuis aux propriétaires, qu’ils y gagnent. + +—Et comment? dit le général. + +—D’abord, toute simplification profite tôt ou tard à tous les +intéressés, répondit Sibilet. Puis, les propriétaires ont de la +sécurité pour leurs revenus. En matière d’exploitation rurale, c’est le +principal, vous le verrez! Enfin, monsieur Gaubertin est le père des +ouvriers; il les paye bien et les fait toujours travailler; or, comme +leurs familles habitent la campagne, les bois des marchands et ceux +des propriétaires qui confient leurs intérêts à Gaubertin, comme font +messieurs de Soulanges et de Ronquerolles, ne sont point dévastés. On y +ramasse le bois mort, et voilà tout. + +—Ce drôle de Gaubertin n’a pas perdu son temps!... s’écria le général. + +—C’est un fier homme, reprit Sibilet. Il est, comme il le dit, le +régisseur de la plus belle moitié du département, au lieu d’être le +régisseur des Aigues. Il prend peu de chose à tout le monde, et ce peu +de chose sur deux millions lui fait quarante ou cinquante mille francs +par an. —«C’est, dit-il, les cheminées de Paris qui payent tout!» +Voilà votre ennemi, monsieur le comte! Aussi, mon avis serait-il de +capituler en vous réconciliant avec lui. Il est lié, vous le savez, +avec Soudry, le brigadier de la gendarmerie à Soulanges; avec M. Rigou, +notre maire de Blangy; les gardes champêtres sont ses créatures; la +répression des délits qui vous grugent devient alors impossible. Depuis +deux ans surtout, vos bois sont perdus. Aussi messieurs Gravelot +ont-ils de la chance pour le gain de leur procès, car ils disent: « +—Aux termes du bail, la garde du bois est à votre charge; vous ne les +gardez pas, vous me faites un tort; donnez-moi des dommages-intérêts.» +C’est assez juste, mais ce n’est pas une raison pour gagner un procès. + +—Il faut savoir accepter un procès et y perdre de l’argent pour n’en +plus avoir à l’avenir! dit le général. + +—Vous rendrez Gaubertin bien heureux, répondit Sibilet. + +—Comment? + +—Plaider contre les Gravelot, c’est vous battre corps à corps avec +Gaubertin qui les représente, reprit Sibilet; aussi ne désire-t-il rien +tant que ce procès. Il l’a dit, il se flatte de vous mener jusqu’en +cour de cassation. + +—Ah! le coquin!... le... + +—Si vous voulez exploiter, continua Sibilet en retournant le poignard +dans la plaie, vous serez dans les mains des ouvriers qui vous +demanderont le _prix bourgeois_ au lieu du _prix marchand_, et qui +vous _couleront du plomb_, c’est-à-dire qui vous mettront, comme ce +brave Mariotte, dans la situation de vendre à perte. Si vous cherchez +un bail, vous ne trouverez pas de preneurs, car ne vous attendez pas à +ce qu’on risque pour un particulier ce que le père Mariotte a risqué +pour la Couronne et pour l’État. Et, encore, que le bonhomme aille +donc parler de ses pertes à l’Administration? L’Administration est un +monsieur qui ressemble à votre serviteur quand il était au Cadastre, un +digne homme en redingote râpée qui lit le journal devant une table. Que +le traitement soit de douze cents ou de douze mille francs, on n’en est +pas plus tendre. Parlez donc de réductions, d’adoucissements au Fisc +représenté par ce monsieur?... Il vous répond _turlututu_ en taillant +sa plume. Vous êtes _hors la loi_, monsieur le comte. + +—Que faire? s’écria le général dont le sang bouillonnait, et qui se +mit à marcher à grands pas devant le banc. + +—Monsieur le comte, répondit Sibilet brutalement, ce que je vais vous +dire n’est pas dans mes intérêts; il faut vendre les Aigues et quitter +le pays! + +En entendant cette phrase, le général fit un bond sur lui-même, +comme si quelque balle l’eût atteint, et il regarda Sibilet d’un air +diplomatique. + +—Un général de la garde impériale lâcher pied devant de pareils +drôles! et quand madame la comtesse se plaît aux Aigues!... dit-il. +Enfin, j’irais plutôt souffleter Gaubertin sur la place de la +Ville-aux-Fayes, jusqu’à ce qu’il se batte avec moi, pour pouvoir le +tuer comme un chien! + +—Monsieur le comte, Gaubertin n’est pas si sot que de se commettre +avec vous. D’ailleurs, on n’insulte pas impunément le maire d’une +sous-préfecture aussi importante que celle de la Ville-aux-Fayes. + +—Je le ferai destituer; les Troisville me soutiendront, il s’agit de +mes revenus. + +—Vous n’y réussirez pas, monsieur le comte, Gaubertin a les bras bien +longs! et vous vous seriez créé des embarras d’où vous ne pourriez plus +sortir... + +—Et le procès?... dit le général, il faut songer au présent. + +—Monsieur le comte, je vous le ferai gagner, dit Sibilet d’un petit +air entendu. + +—Brave Sibilet, dit le général en donnant une poignée de main à son +régisseur. Et comment? + +—Vous le gagnerez à la Cour de cassation, par la procédure. Selon +moi, les Gravelot ont raison, mais il ne suffit pas d’être fondé en +droit et en fait, il faut s’être mis en règle par la forme, et ils ont +négligé la forme, qui toujours emporte le fond. Les Gravelot devaient +vous mettre en demeure de mieux garder les bois. On ne demande pas une +indemnité à fin de bail, relativement à des dommages reçus pendant une +exploitation de neuf ans; il se trouve un article du bail dont on peut +exciper à cet égard. Vous perdrez à la Ville-aux-Fayes, vous perdrez +peut-être encore à la Cour, mais vous gagnerez à Paris. Vous aurez +des expertises coûteuses, des frais ruineux. Tout en gagnant, vous +dépenserez plus de douze à quinze mille francs; mais vous gagnerez, si +vous tenez à gagner. Ce procès ne vous conciliera pas les Gravelot, +car il sera plus ruineux pour eux que pour vous; vous deviendrez leur +bête noire, vous passerez pour processif, on vous calomniera, mais vous +gagnerez... + +—Que faire, répéta le général, sur qui les argumentations de Sibilet +produisaient l’effet des plus violents topiques. + +Dans ce moment, en se souvenant des coups de cravache sanglés à +Gaubertin, il aurait voulu se les être donnés à lui-même, et il +montrait, sur son visage en feu, tous ses tourments à Sibilet. + +—Que faire? monsieur le comte... Il n’y a qu’un moyen, transiger; +mais vous ne pouvez pas transiger par vous-même. Je dois avoir l’air +de vous voler! Or, quand toute notre fortune et notre consolation sont +dans notre probité, nous ne pouvons guère, nous autres pauvres diables, +accepter l’apparence de la friponnerie. On nous juge toujours sur les +apparences. Gaubertin a, dans le temps, sauvé la vie à mademoiselle +Laguerre, et il a eu l’air de la voler; aussi l’a-t-elle récompensé de +son dévouement en le couchant sur son testament, pour un solitaire de +dix mille francs que madame Gaubertin porte en ferronnière. + +Le général jeta sur Sibilet un second regard tout aussi diplomatique +que le premier; mais le régisseur ne paraissait pas atteint par cette +défiance enveloppée de bonhomie et de sourires. + +—Mon improbité réjouirait tant monsieur Gaubertin, que je m’en ferais +un protecteur, reprit Sibilet. Aussi, m’écoutera-t-il de ses deux +oreilles, quand je lui soumettrai cette proposition: «Je peux arracher +à monsieur le comte vingt mille francs pour messieurs Gravelot, à +la condition qu’ils les partageront avec moi.» Si vos adversaires +consentent, je vous apporte dix mille francs; vous n’en perdez que dix +mille, vous sauvez les apparences, et le procès est éteint. + +—Tu es un brave homme, Sibilet, dit le général en lui prenant la main +et la lui serrant. Si tu peux arranger l’avenir aussi bien que le +présent, je te tiens pour la perle des régisseurs?... + +—Quant à l’avenir, reprit le régisseur, vous ne mourrez pas de faim +pour ne pas faire des coupes pendant deux ou trois ans. Commencez par +bien garder vos bois. D’ici là, certes, il aura coulé de l’eau dans +l’Avonne. Gaubertin peut mourir, il peut se trouver assez riche pour +se retirer; enfin, vous avez le temps de lui susciter un concurrent; +le gâteau est assez beau pour être partagé; vous chercherez un autre +Gaubertin à lui opposer. + +—Sibilet, dit le vieux soldat émerveillé de ces diverses solutions, je +te donne mille écus si tu termines ainsi; puis, pour le surplus, nous y +réfléchirons. + +—Monsieur le comte, dit Sibilet, avant tout, gardez vos bois. Allez +voir dans quel état les paysans les ont mis pendant vos deux ans +d’absence... Que pouvais-je faire? Je suis régisseur, je ne suis pas +garde. Pour garder les Aigues, il vous faut un garde général à cheval +et trois gardes particuliers. + +—Nous nous défendrons. C’est la guerre, eh bien! nous la ferons Ça ne +m’épouvante pas, dit Montcornet en se frottant les mains. + +—C’est la guerre des écus, dit Sibilet, et celle-là vous semblera +plus difficile que l’autre. On tue les hommes, on ne tue pas les +intérêts. Vous vous battrez avec votre ennemi sur le champ de bataille +où combattent tous les propriétaires, _la réalisation_! Ce n’est rien +que de produire, il faut vendre, et pour vendre, il faut être en bonnes +relations avec tout le monde. + +—J’aurai les gens du pays pour moi. + +—Et comment? demanda Sibilet. + +—En leur faisant du bien. + +—Faire du bien aux paysans de la vallée, aux petits bourgeois de +Soulanges? dit Sibilet en louchant horriblement par l’effet de l’ironie +qui flamba plus dans un œil que dans l’autre. Monsieur le comte ne +sait pas ce qu’il entreprend. Notre-Seigneur Jésus-Christ y périrait +une seconde fois sur la croix! Si vous voulez votre tranquillité, +monsieur le comte, imitez feu mademoiselle Laguerre, laissez-vous +piller, ou faites peur aux gens. Le peuple, les femmes et les enfants +se gouvernent de même, par la terreur. Ce fut là le grand secret de la +Convention et de l’Empereur. + +—Ah çà! nous sommes donc dans la forêt de Bondy! s’écria Montcornet. + +—Mon ami, vint dire Adeline à Sibilet, ton déjeuner t’attend. +Pardonnez-moi, monsieur le comte; mais il n’a rien pris depuis ce +matin, et il est allé jusqu’à Ronquerolles pour y livrer du grain. + +—Allez! allez! Sibilet. + +Le lendemain matin, levé bien avant le jour, l’ancien cuirassier revint +par la porte d’Avonne, dans l’intention de causer avec son unique garde +et d’en sonder les dispositions. + +Une portion de sept à huit cents arpents de la forêt des Aigues +longeait l’Avonne, et pour conserver à la rivière sa majestueuse +physionomie, on avait laissé de grands arbres en bordure, d’un côté +comme de l’autre de ce canal, presque en droite ligne, pendant trois +lieues. La maîtresse de Henri IV, à qui les Aigues avaient appartenu, +folle de la chasse autant que le Béarnais, fit bâtir, en 1593, un +pont d’une seule arche et en dos d’âne, pour passer de cette partie +de la forêt à celle beaucoup plus considérable achetée pour elle, et +située sur la colline. La porte d’Avonne fut alors construite pour +servir de rendez-vous de chasse; et l’on sait quelle magnificence +les architectes déployaient pour ces édifices consacrés au plus +grand plaisir de la Noblesse et de la Couronne. De là partaient six +avenues, dont la réunion formait une demi-lune. Au centre de cette +demi-lune, s’élevait un obélisque surmonté d’un soleil jadis doré, +qui, d’un côté, présentait les armes de Navarre, et de l’autre celles +de la comtesse de Moret. Une autre demi-lune, pratiquée au bord de +l’Avonne, correspondait à celle du rendez-vous par une allée droite, +au bout de laquelle se voyait la croupe anguleuse de ce pont à la +vénitienne. Entre deux belles grilles, d’un caractère semblable à +celui de la magnifique grille si malheureusement démolie à Paris, et +qui entourait le jardin de la place Royale, s’élevait un pavillon +en briques, à chaînes de pierre taillée, comme celle du château, en +pointes de diamant, à toit très-aigu, dont les fenêtres offraient des +encadrements en pierres taillées de la même manière. Ce vieux style, +qui donnait au pavillon un caractère royal, ne va bien dans les villes +qu’aux prisons; mais au milieu des bois, il reçoit de l’entourage une +splendeur particulière. Un massif formait un rideau derrière lequel le +chenil, une ancienne fauconnerie, une faisanderie, et les logements +des piqueurs tombaient en ruines, après avoir fait l’admiration de la +Bourgogne. + +En 1595, de ce splendide pavillon partit une chasse royale, précédée +de ces beaux chiens affectionnés par Paul Véronèse et par Rubens, où +piaffaient les chevaux à grosse croupe bleuâtre et blanche et satinée, +qui n’existent que dans l’œuvre prodigieuse de Wouwermans, suivie +de ces valets en grande livrée, animée par ces piqueurs à bottes en +chaudrons et en culottes de peau jaune, qui meublent les grandes +toiles de Van der Meulen. L’obélisque élevé pour célébrer le séjour du +Béarnais et sa chasse avec la belle comtesse de Moret, en donnait la +date au-dessous des armes de Navarre. Cette jalouse maîtresse, dont le +fils fut légitimé, ne voulut pas y voir figurer les armes de France, sa +condamnation. + +Au moment où le général aperçut ce magnifique monument, la mousse +verdissait les quatre pans du toit. Les pierres des chaînes, rongées +par le temps, paraissaient crier à la profanation par mille bouches +ouvertes. Les vitraux de plomb disjoints laissaient tomber les verres +octogones des croisées, qui semblaient éborgnées. Des giroflées jaunes +fleurissaient entre les balustres, des lierres glissaient leurs griffes +blanches et poilues dans tous les trous. + +Tout accusait cette ignoble incurie, le cachet mis par les usufruitiers +à tout ce qu’ils possèdent. Deux croisées au premier étage étaient +bouchées par du foin. Par une fenêtre du rez-de-chaussée, on +apercevait une pièce pleine d’outils, de fagots; et par une autre, +une vache, en montrant son muffle, apprenait aux visiteurs que +Courtecuisse, pour ne pas faire le chemin qui séparait le pavillon de +la faisanderie, avait converti la grande salle du pavillon en étable, +une salle plafonnée en caissons, au fond desquels étaient peintes les +armoiries de tous les possesseurs des Aigues. + +De noirs et sales palis déshonoraient les abords du pavillon, en +enfermant des cochons sous des toits en planches, des poules, des +canards dans de petits carrés, dont le fumier s’enlevait tous les +six mois. Des guenilles séchaient sur les ronces qui poussaient +effrontément çà et là. + +Au moment où le général arriva par l’avenue du pont, madame +Courtecuisse écurait un poêlon, dans lequel elle venait de faire du +café au lait. Le garde, assis sur une chaise au soleil, regardait sa +femme, comme un sauvage eût regardé la sienne. Quand il entendit le +pas d’un cheval, il tourna la tête, reconnut monsieur le comte, et se +trouva penaud. + +—Eh bien! Courtecuisse, mon garçon, dit le général au vieux garde, je +ne m’étonnne pas que l’on coupe mes bois avant messieurs Gravelot, tu +prends ta place pour un canonicat! + +—Ma foi, monsieur le comte, j’ai passé tant de nuits dans vos bois, +que j’y ai attrapé une fraîcheur. Je souffre tant ce matin, que ma +femme nettoye le poêlon dans lequel a chauffé mon cataplasme. + +—Mon cher, lui dit le général; je ne connais d’autre maladie que la +faim à laquelle les cataplasmes de café au lait soient bons. Écoute, +drôle! j’ai visité hier ma forêt et celles de messieurs de Ronquerolles +et de Soulanges; les leurs sont parfaitement gardées et la mienne est +dans un état pitoyable. + +—Ah! monsieur le comte, ils sont anciens dans le pays, eux! on +respecte leurs biens. Comment voulez-vous que je me batte avec six +communes! J’aime encore mieux ma vie que vos bois. Un homme qui +voudrait garder vos bois comme il faut, attraperait pour gages une +balle dans la tête au coin de votre forêt... + +—Lâche! s’écria le général en domptant la fureur que cette insolente +réplique de Courtecuisse allumait en lui. Cette nuit a été magnifique, +mais elle me coûte cent écus pour le présent, et mille francs en +dommages dans l’avenir. Vous vous en irez d’ici, mon cher, ou les +choses vont changer. A tout péché miséricorde. Voici mes conditions: je +vous abandonne le produit des amendes, et en outre vous aurez trois +francs par procès-verbal. Si je n’y trouve pas mon compte, vous aurez +le vôtre et sans pension; tandis que si vous me servez bien, si vous +parvenez à réprimer les dégâts, vous pouvez avoir cent écus de viager. +Faites vos réflexions. Voilà six chemins, dit-il en montrant les six +allées, il faut n’en prendre qu’un, comme moi qui n’ai pas craint les +balles, tâchez de trouver le bon. + +Courtecuisse, petit homme de quarante-six ans, à figure de pleine lune, +se plaisait beaucoup à ne rien faire. Il comptait vivre et mourir dans +ce pavillon, devenu _son_ pavillon. Ses deux vaches étaient nourries +par la forêt, il avait son bois, il cultivait son jardin au lieu +de courir après les délinquants. Cette incurie allait à Gaubertin, +et Courtecuisse avait compris Gaubertin. Le garde ne faisait donc +la chasse aux fagoteurs que pour satisfaire ses petites haines. Il +poursuivait les filles rebelles à ses volontés et les gens qu’il +n’aimait point; mais depuis longtemps il ne haïssait plus personne, +aimé de tout le monde à cause de sa facilité. + +Le couvert de Courtecuisse était toujours mis au Grand-I-Vert, les +fagoteurs ne lui résistaient plus, sa femme et lui recevaient des +cadeaux en nature de tous les maraudeurs. On lui rentrait son bois, +on façonnait sa vigne. Enfin il trouvait des serviteurs dans tous ses +délinquants. + +Presque rassuré par Gaubertin sur son avenir, et comptant sur deux +arpents quand les Aigues se vendraient, il fut donc réveillé comme +en sursaut par la sèche parole du général qui dévoilait enfin, après +quatre ans, sa nature de bourgeois résolu de n’être plus trompé. +Courtecuisse prit sa casquette, sa carnassière, son fusil, mit ses +guêtres, sa bandoulière aux armes récentes de Montcornet, et alla +jusqu’à la Ville-aux-Fayes de ce pas insouciant sous lequel les gens de +la campagne cachent leurs réflexions les plus profondes, regardant les +bois et sifflotant ses chiens. + +—Tu te plains du Tapissier, dit Gaubertin à Courtecuisse, et ta +fortune est faite. Comment, l’imbécile te donne trois francs par +procès-verbal et les amendes! Sache t’entendre avec des amis, tu lui +en dresseras tant que tu voudras des procès-verbaux! tu lui en auras +par centaines! Avec mille francs, tu pourras acheter la bachelerie à +Rigou, devenir bourgeois, travailler pour toi, chez toi, ou plutôt +faire travailler les autres, et te reposer. Seulement, écoute-moi bien; +arrange-toi pour ne poursuivre que des gens nus comme des œufs. On +ne tond rien sur ce qui n’a pas de laine. Prends ce que t’offre le +Tapissier, et laisse-lui récolter des frais, s’il les aime. Tous les +goûts sont dans la nature. Le père Mariotte, malgré mon avis, n’a-t-il +pas mieux aimé réaliser des pertes que des bénéfices? + +Courtecuisse, pénétré d’admiration pour Gaubertin, revint tout brûlant +du désir d’être enfin propriétaire et bourgeois comme les autres. + +En rentrant chez lui, le général Montcornet vint conter son expédition +à Sibilet. + +—Monsieur le comte a bien fait, reprit le régisseur en se frottant +les mains, mais il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin. Le garde +champêtre, qui laisse dévaster nos prés, nos champs, devrait être +changé. Monsieur le comte pourrait facilement se faire nommer maire de +la commune, et prendre, à la place de Vaudoyer, un ancien soldat qui +eût le courage d’exécuter la consigne. Un grand propriétaire doit être +maître chez lui. Voyez quelles difficultés nous avons avec le maire +actuel. + +Le maire de la commune de Blangy, ancien bénédictin, nommé Rigou, +s’était marié, l’an premier de la République, avec la servante de +l’ancien curé de Blangy. Malgré la répugnance qu’un religieux marié +devait inspirer à la Préfecture, on le maintenait maire depuis 1815, +car lui seul, à Blangy, se trouvait capable d’occuper ce poste. Mais, +en 1817, l’évêque ayant envoyé l’abbé Brossette pour desservant dans la +paroisse de Blangy, privée de curé depuis vingt-cinq ans, une violente +dissidence se manifesta naturellement entre un apostat et le jeune +ecclésiastique, dont le caractère est déjà connu. + +La guerre, que depuis ce temps se faisaient la Mairie et le Presbytère, +popularisa le magistrat, méprisé jusqu’alors. Rigou, que les paysans +détestaient à cause de ses combinaisons usuraires, représenta tout à +coup leurs intérêts politiques et financiers, soi-disant menacés par la +Restauration, et surtout par le clergé. + +Après avoir roulé du café de la Paix chez tous les fonctionnaires, le +_Constitutionnel_, principal organe du libéralisme, revenait à Rigou +le septième jour, car l’abonnement, pris au nom du père Socquard le +limonadier, était supporté par vingt personnes. Rigou passait la +feuille à Langlumé le meunier, qui la donnait en lambeaux à tous ceux +qui savaient lire. Les premiers-Paris et les canards antireligieux de +la feuille libérale formèrent donc l’opinion publique de la vallée +des Aigues. Aussi Rigou, de même que le _vénérable_ abbé Grégoire, +devint-il un héros. Pour lui, comme pour certains banquiers à Paris, la +politique couvrit de la pourpre populaire des déprédations honteuses. + +En ce moment, semblable à François Keller, le grand orateur, ce moine +parjure était regardé comme un défenseur des droits du peuple, lui +qui naguères ne se serait pas promené dans les champs, à la tombée de +la nuit, de peur d’y trouver un piége où il serait mort d’accident. +Persécuter un homme en politique, ce n’est pas seulement le grandir, +c’est encore en innocenter le passé. Le parti libéral, sous ce rapport, +fut un grand faiseur de miracles. Son funeste journal, qui eut alors +l’esprit d’être aussi plat, aussi calomniateur, aussi crédule, aussi +niaisement perfide que tous les publics qui composent la masse +populaire, a peut-être commis autant de ravages dans les intérêts +privés que dans l’Église. + +Rigou s’était flatté de trouver dans un général bonapartiste en +disgrâce, dans un enfant du peuple élevé par la Révolution, un ennemi +des Bourbons et des prêtres; mais le général, dans l’intérêt de ses +ambitions secrètes, s’arrangea pour éviter la visite de monsieur et de +madame Rigou pendant ses premiers séjours aux Aigues. + +Quand vous verrez de près la terrible figure de Rigou, le loup-cervier +de la vallée, vous comprendrez l’étendue de la seconde faute capitale +que ses idées aristocratiques firent commettre au général, et que +la comtesse empira par une impertinence qui trouvera sa place dans +l’histoire de Rigou. + +Si Montcornet eût capté la bienveillance du maire, s’il en eût +recherché l’amitié, peut-être l’influence de ce renégat aurait-elle +paralysé celle de Gaubertin. Loin de là, trois procès, dont un déjà +gagné par Rigou, pendaient au tribunal de la Ville-aux-Fayes, entre le +général et l’ex-moine. Jusqu’à ce jour, Montcornet avait été si fort +occupé par ses intérêts de vanité, par son mariage, qu’il ne s’était +plus souvenu de Rigou; mais aussitôt que le conseil de se substituer +à Rigou lui fut donné par Sibilet, il demanda des chevaux de poste et +alla faire une visite au préfet. + +Le préfet, le comte Martial de la Roche-Hugon, était l’ami du général +depuis 1804; ce fut un mot dit à Montcornet par ce Conseiller d’État, +dans une conversation à Paris, qui détermina l’acquisition des Aigues. +Le comte Martial, préfet sous Napoléon, resté préfet sous les Bourbons, +flattait l’évêque pour se maintenir en place. Or, déjà monseigneur +avait plusieurs fois demandé le changement de Rigou. Martial, à qui +l’état de la commune était bien connu, fut enchanté de la demande du +général, qui, dans l’espace d’un mois, eut sa nomination. + +Par un hasard assez naturel, le général rencontra, pendant son séjour +à la Préfecture, où son ami le logeait, un sous-officier de l’ex-garde +impériale, à qui l’on chicanait sa pension de retraite. Déjà, dans +une circonstance, le général avait protégé ce brave cavalier, nommé +Groison, qui s’en souvenait, et qui lui conta ses douleurs; il se +trouvait sans ressources. Montcornet promit à Groison de lui obtenir la +pension due, et lui proposa la place de garde champêtre à Blangy, comme +un moyen de s’acquitter en se dévouant à ses intérêts. L’installation +du nouveau maire et du nouveau garde champêtre eut lieu simultanément, +et le général donna, comme on le pense, de solides instructions à son +soldat. + +Vaudoyer, le garde champêtre destitué, paysan de Ronquerolles, n’était, +comme la plupart des gardes champêtres, propre qu’à se promener, +niaiser, se faire choyer par les pauvres qui ne demandent pas mieux que +de corrompre cette autorité subalterne, la sentinelle avancée de la +propriété. Il connaissait le brigadier de Soulanges, car les brigadiers +de gendarmerie remplissant des fonctions quasi judiciaires dans +l’instruction des procès criminels, ont des rapports avec les gardes +champêtres, leurs espions naturels. Soudry l’envoya donc à Gaubertin, +qui reçut très-bien Vaudoyer, son ancienne connaissance, et lui fit +verser à boire, tout en écoutant le récit de ses malheurs. + +—Mon cher ami, lui dit le maire de la Ville-aux-Fayes, qui savait +parler à chacun son langage, ce qui t’arrive nous attend tous. Les +nobles sont revenus, les gens titrés par l’Empereur font cause commune +avec eux; ils veulent tous écraser le peuple, rétablir les anciens +droits, nous ôter nos biens; mais nous sommes Bourguignons, il faut +nous défendre, il faut renvoyer les _Arminacs_ à Paris. Retourne à +Blangy, tu seras garde-vente pour le compte de monsieur Polissard, +l’adjudicataire du bois de Ronquerolles. Va, mon gars, je trouverai +bien à t’occuper toute l’année. Mais songes-y? C’est du bois à nous +autres!... Pas un délit, ou sinon confonds tout. Envoie les _faiseurs +de bois_ aux Aigues. Enfin, s’il y a des fagots à vendre, qu’on achète +les nôtres, et jamais ceux des Aigues. Tu redeviendras garde champêtre, +ça ne durera pas! Le général se dégoûtera de vivre au milieu des +voleurs! Sais-tu que ce Tapissier-là m’a appelé voleur moi-même, +moi! fils du plus probe des républicains, moi le gendre de Mouchon, +le fameux représentant du Peuple, mort sans un centime pour se faire +enterrer. + +Le général porta le traitement de _son_ garde champêtre à trois cents +francs, et fit bâtir une mairie où il le logea; puis, il le maria à +la fille d’un de ses métayers qui venait de mourir, et qui restait +orpheline avec trois arpents de vigne. Groison s’attacha donc au +général comme un chien à son maître. Cette fidélité légitime fut admise +par toute la commune. Le garde champêtre fut craint, respecté, mais, +comme un capitaine sur son vaisseau, quand son équipage ne l’aime pas; +aussi les paysans le traitèrent-ils en lépreux. Ce fonctionnaire, +accueilli par le silence ou par une raillerie cachée sous la +bonhomie, fut une sentinelle surveillée par d’autres sentinelles. +Il ne pouvait rien contre le nombre. Les délinquants s’amusèrent à +comploter des délits inconstatables, et la vieille moustache enragea +de son impuissance. Groison trouva dans ses fonctions l’attrait d’une +guerre de partisans et le plaisir d’une chasse, la chasse aux délits. +Accoutumé par la guerre à cette loyauté qui consiste en quelque sorte +à jouer franc jeu, cet ennemi de la trahison prit en haine des gens +perfides dans leurs combinaisons, adroits dans leurs vols et qui +faisaient souffrir son amour-propre. Il remarqua bientôt que toutes +les autres propriétés étaient respectées; les délits se commettaient +uniquement sur la terre des Aigues; il méprisa donc les paysans assez +ingrats pour piller un général de l’empire, un homme essentiellement +bon, généreux, et il joignit bientôt la haine au mépris. Mais il +se multiplia vainement, il ne pouvait se montrer partout, et les +ennemis _délinquaient_ partout à la fois. Groison fit sentir à son +général la nécessité d’organiser la défense au complet de guerre, en +lui démontrant l’insuffisance de son dévouement, et lui révélant les +mauvaises dispositions des habitants de la vallée. + +—Il y a quelque chose là-dessous, mon général, lui dit-il; ces gens-là +sont trop hardis, ils ne craignent rien; ils ont l’air de compter sur +le bon Dieu! + +—Nous verrons, répondit le comte. + +—Mot fatal! pour les grands politiques, le verbe _voir_ n’a pas de +futur. + +En ce moment Montcornet devait résoudre une difficulté qui lui sembla +plus pressante, il lui fallait un _alter ego_ qui le remplaçât à la +Mairie, pendant le temps de son séjour à Paris. Forcé de trouver +pour adjoint un homme sachant lire et écrire, il ne vit dans toute +la commune que Langlumé, le locataire de son moulin. Ce choix fut +détestable. Non-seulement les intérêts du général maire et de l’adjoint +meunier étaient diamétralement opposés, mais encore Langlumé brassait +de louches affaires avec Rigou, qui lui prêtait l’argent nécessaire à +son commerce ou à ses acquisitions. Le meunier achetait la tonte des +prés du château pour nourrir ses chevaux, et, grâce à ses manœuvres, +Sibilet ne pouvait les vendre qu’à lui. Tous les prix de la commune +étaient livrés à de bons prix avant ceux des Aigues, et ceux des +Aigues, restant les derniers, subissaient, quoique meilleurs, une +dépréciation. Langlumé fut donc un adjoint provisoire; mais, en France, +le provisoire est éternel, quoique le Français soit soupçonné d’aimer +le changement. Langlumé, conseillé par Rigou, joua le dévouement +auprès du général; il se trouvait donc adjoint au moment où, par la +toute-puissance de l’historien, ce drame commence. + +En l’absence du maire, Rigou, nécessairement membre du conseil de la +commune, y régna donc et fit prendre des résolutions contraires au +général. Tantôt il y déterminait des dépenses profitables aux paysans +seulement, et dont la plus forte part tombait à la charge des Aigues +qui, par leur étendue, payaient les deux tiers de l’impôt; tantôt on +y refusait des allocations utiles, comme un supplément de traitement +à l’abbé, la reconstruction du presbytère ou les gages (_sic_) d’un +maître d’école. + +—Si les paysans savaient lire et écrire, que deviendrions-nous?... +dit Langlumé naïvement au général, pour justifier cette décision +antilibérale prise contre un frère de la Doctrine chrétienne que l’abbé +Brossette avait tenté d’introduire à Blangy. + +De retour à Paris, le général, enchanté de son vieux Groison, se mit à +la recherche de quelques anciens militaires de la garde impériale avec +lesquels il pût organiser sa défense aux Aigues sur un pied formidable. +A force de chercher, de questionner ses amis et des officiers en +demi-solde, il déterra Michaud, un ancien maréchal des logis chef aux +cuirassiers de la garde, un homme de ceux que les troupiers appellent +soldatesquement des _durs à cuire_, surnom fourni par la cuisine du +bivouac, où il s’est plus d’une fois trouvé des haricots réfractaires. +Michaud tria parmi ses connaissances trois hommes capables d’être ses +collaborateurs, et de faire des gardes sans peur et sans reproche. + +Le premier, nommé Steingel, Alsacien pur sang, était fils naturel du +général de ce nom, qui succomba lors des premiers succès de Bonaparte, +au début des campagnes d’Italie. Grand et fort, il appartenait à ce +genre de soldats habitués comme les Russes à l’obéissance absolue +et passive. Rien ne l’arrêtait dans l’exécution de ses devoirs; il +eût empoigné froidement un empereur ou le pape, si tel avait été +l’ordre. Il ignorait le péril. Légionnaire intrépide, il n’avait pas +reçu la moindre égratignure en seize ans de guerre. Il couchait à +la belle étoile ou dans son lit avec une indifférence stoïque. Il +disait seulement à toute aggravation de peine: «Il paraît que c’est +aujourd’hui comme ça!» + +Le second, nommé Vatel, enfant de troupe, caporal de voltigeurs, gai +comme un pinson, d’une conduite un peu légère avec le beau sexe, sans +aucun principe religieux, brave jusqu’à la témérité, vous aurait +fusillé son camarade en riant. Sans avenir, ne sachant quel état +prendre, il vit une petite guerre amusante à faire dans les fonctions +qui lui furent proposées; et comme la Grande Armée et l’Empereur +remplaçaient pour lui la Religion, il jura de servir envers et contre +tous le brave Montcornet. C’était une de ces natures essentiellement +chicanières à qui, sans ennemis, la vie semble fade, enfin la +nature avoué, la nature agent de police. Aussi, sans la présence de +l’huissier, aurait-il saisi la Tonsard et son fagot au milieu du +Grand-I-Vert, en envoyant promener la loi sur l’inviolabilité du +domicile. + +Le troisième, nommé Gaillard, vieux soldat devenu sous-lieutenant, +criblé de blessures, appartenait à la classe des soldats laboureurs. En +pensant au sort de l’Empereur, tout lui semblait indifférent; mais il +allait aussi bien par insouciance que Vatel par passion. Chargé d’une +fille naturelle, il trouva dans cette place un moyen d’existence, et il +accepta, comme il eût accepté du service dans un régiment. En arrivant +aux Aigues, où le général devança ses troupiers, afin de renvoyer +Courtecuisse, il fut stupéfait de l’impudente audace de son garde. Il +existe une manière d’obéir qui comporte, chez l’esclave, la raillerie +la plus sanglante du commandement. Tout, dans les choses humaines, peut +arriver à l’absurde, et Courtecuisse en avait dépassé les limites. + +Cent vingt-six procès-verbaux dressés contre des délinquants, la +plupart d’accord avec Courtecuisse, et déférés au tribunal de paix, +jugeant correctionnellement à Soulanges, avaient donné lieu à +soixante-neuf jugements en règle, levés, expédiés, en vertu desquels +Brunet, enchanté d’une si bonne aubaine, avait fait les actes +rigoureusement nécessaires pour arriver à ce qu’on nomme, en style +judiciaire, des procès-verbaux de carence, extrémité misérable où +cesse le pouvoir de la justice. C’est un acte par lequel l’huissier +constate que la personne poursuivie ne possède rien, et se trouve +dans la nudité de l’indigence. Or, là où il n’y a rien, le créancier, +de même que le roi, perd ses droits... de poursuite. Ces indigents, +choisis avec discernement, demeuraient dans cinq communes environnantes +où l’huissier s’était transporté, dûment assisté de ses praticiens, +Vermichel et Fourchon. Monsieur Brunet avait transmis les pièces à +Sibilet, en les accompagnant d’un mémoire de frais de cinq mille +francs, et le priant de demander de nouveaux ordres au comte de +Montcornet. + +Au moment où Sibilet, muni des dossiers, avait expliqué tranquillement +au patron le résultat des ordres trop sommairement donnés à +Courtecuisse, et contemplait d’un air tranquille une des plus +violentes colères qu’un général de cavalerie française ait jamais +eue, Courtecuisse arriva pour rendre ses devoirs à son maître et lui +demander environ onze cents francs, somme à laquelle montaient les +gratifications promises. Le naturel prit alors le mors aux dents, et +emporta le général, qui ne se souvint plus de sa couronne comtale ni de +son grade; il redevint cuirassier et vomit des injures dont il devait +être honteux plus tard. + +—Ah! onze cents francs! cria-t-il, onze cent mille giffles, onze +cent mille coups de pieds au... Crois-tu que je ne connaisse pas les +couleurs!... Tourne-moi les talons, ou je t’aplatis! + +A l’aspect du général devenu violet, et dès les premiers mots, +Courtecuisse s’était enfui comme une hirondelle. + +—Monsieur le comte, disait Sibilet tout doucement, vous avez tort. + +—J’ai tort!... moi? + +—Mon Dieu! monsieur le comte, prenez garde, vous aurez un procès avec +ce drôle... + +—Je me moque bien du procès... Allez, que le gredin sorte à l’instant +même, veillez à ce qu’il laisse tout ce qui m’appartient, et faites le +compte de ses gages. + +Quatre heures après, la contrée tout entière babillait à sa manière, +en racontant cette scène. Le général avait, disait-on, assommé le +malheureux Courtecuisse, il lui refusait son dû, il lui retenait deux +mille francs. + +Les propos les plus singuliers coururent à nouveaux frais sur le compte +du bourgeois des Aigues; on le disait fou. Le lendemain, Brunet, qui +avait instrumenté pour le compte du général, lui apportait pour le +compte de Courtecuisse une assignation devant le tribunal de paix. Ce +lion devait être piqué par mille moucherons, son supplice ne faisait +que commencer. + +L’installation d’un garde ne va pas sans quelques formalités; il doit +prêter serment au tribunal de première instance; quelques jours se +passèrent avant que les trois gardes fussent revêtus de leur caractère +officiel. Quoique le général eût écrit à Michaud de venir avec sa femme +sans attendre que le pavillon de la porte Saint-Avonne fût arrangé +pour le recevoir, le futur garde général fut retenu par les soins de +son mariage, par les parents de sa femme venus à Paris, et il ne put +arriver qu’après une quinzaine de jours. Durant cette quinzaine, puis +par l’accomplissement des formalités auxquelles on se prêta d’assez +mauvaise grâce à la Ville-aux-Fayes, la forêt des Aigues fut dévastée +par les maraudeurs, qui profitèrent du temps pendant lequel elle ne fut +gardée par personne. + +Ce fut un grand événement dans la vallée, depuis Conches jusqu’à la +Ville-aux-Fayes, que l’apparition de trois gardes habillés en drap +vert, la couleur de l’Empereur, magnifiquement tenus, et dont les +figures annonçaient un caractère solide, tous bien en jambes, agiles, +capables de passer les nuits dans les bois. + +Dans tout le canton, Groison fut le seul qui fêta les vétérans. +Enchanté d’un tel renfort, il lâcha quelques paroles menaçantes contre +les voleurs qui, dans peu de temps, devaient se trouver serrés de près +et mis dans l’impossibilité de nuire. Ainsi la proclamation d’usage ne +manqua pas à cette guerre, vive et sourde à la fois. + +Sibilet signala la gendarmerie de Soulanges au général, et surtout +le brigadier Soudry, comme entièrement et sournoisement hostile aux +Aigues; il lui fit sentir de quelle utilité lui serait une brigade +animée d’un bon esprit. + +—Avec un bon brigadier et des gendarmes dévoués à vos intérêts, vous +tiendrez le pays! dit-il. + +Le comte courut à la Préfecture, où il obtint du général qui commandait +la division, la mise à la retraite de Soudry et son remplacement par +un nommé Viallet, excellent gendarme du chef-lieu, que vantèrent +le général et le préfet. Les gendarmes de la brigade de Soulanges, +tous dirigés sur d’autres points du département par le colonel de la +gendarmerie, ancien camarade de Montcornet, eurent pour successeurs des +hommes choisis, à qui l’ordre fut donné secrètement de veiller à ce que +les propriétés du comte de Montcornet ne reçussent désormais aucune +atteinte, et à qui l’on recommanda surtout de ne pas se laisser gagner +par les habitants de Soulanges. + +Cette dernière révolution, accomplie avec une rapidité qui ne permit +pas de la contrecarrer, jeta l’étonnement dans la Ville-aux-Fayes et +dans Soulanges. Soudry, qui se regarda comme destitué, se plaignit, et +Gaubertin trouva le moyen de le faire nommer maire, afin de mettre la +gendarmerie à ses ordres. On cria beaucoup à la tyrannie. Montcornet +devint un objet de haine. Non-seulement cinq ou six existences furent +ainsi changées par lui, mais bien des vanités furent froissées. +Les paysans, animés par des paroles échappées aux petits bourgeois +de Soulanges, à ceux de la Ville-aux-Fayes, à Rigou, à Langlumé, à +monsieur Guerbet, le maître de poste de Conches, se crurent à la veille +de perdre ce qu’ils appelaient leurs droits. + +Le général éteignit le procès avec son ancien garde, en payant tout ce +qu’il réclamait. + +Courtecuisse acheta, pour deux mille francs, un petit domaine enclavé +sur les terres des Aigues, à un débouché des _remises_ par où passait +le gibier. Rigou n’avait jamais voulu céder la bâchelerie; mais il se +fit un malicieux plaisir de la vendre à cinquante pour cent de bénéfice +à Courtecuisse. Celui-ci devint ainsi une de ses nombreuses créatures, +car il le tint par le surplus du prix, l’ex-garde n’ayant payé que +mille francs. + +Les trois gardes, Michaud et le garde champêtre, menèrent alors une +vie de guérillas. Couchant dans les bois, ils les parcouraient sans +cesse; ils en prenaient cette connaissance approfondie qui constitue la +science du garde forestier, qui lui évite les pertes de temps, étudiant +les issues, se familiarisant avec les essences et leurs gisements, +habituant leurs oreilles aux chocs, aux différents bruits, qui se +font dans les bois. Enfin, ils observèrent les figures, passèrent +en revue les différentes familles des divers villages du canton, et +les individus qui les composaient, leurs mœurs, leur caractère, leurs +moyens d’existence. Chose plus difficile qu’on ne pense! En voyant +prendre des mesures si bien combinées, les paysans qui vivaient des +Aigues opposèrent un mutisme complet, une soumission narquoise à cette +intelligente police. + +Dès l’abord, Michaud et Sibilet se déplurent mutuellement. Le franc +et loyal militaire, l’honneur des sous-officiers de la Jeune Garde, +haïssait la brutalité mielleuse, l’air mécontent du régisseur, qu’il +nomma tout d’abord le _Chinois_. Il remarqua bientôt les objections +par lesquelles Sibilet s’opposait aux mesures radicalement utiles et +les raisons par lesquelles il justifiait les choses d’une douteuse +réussite. Au lieu de calmer le général, Sibilet, ainsi qu’on a dû le +voir par ce récit succinct, l’excitait sans cesse et le poussait aux +mesures de rigueur, tout en essayant de l’intimider par la multiplicité +des ennuis, par l’étendue des petitesses, par des difficultés +renaissantes et invincibles. Sans deviner le rôle d’espion et d’agent +provocateur accepté par Sibilet, qui, dès son installation, se promit +à lui-même de choisir, selon ses intérêts, un maître entre le général +et Gaubertin, Michaud reconnut dans le régisseur une nature avide, +mauvaise; aussi ne s’en expliquait-il point la probité. La profonde +inimitié qui sépara ces deux hauts fonctionnaires, plut d’ailleurs au +général. La haine de Michaud le portait à surveiller le régisseur, +espionnage auquel il ne serait pas descendu si le général le lui avait +demandé. Sibilet caressa le garde général et le flatta bassement, +sans pouvoir lui faire quitter une excessive politesse, que le loyal +militaire mit entre eux comme une barrière. + +Maintenant, ces détails préliminaires étant connus, on comprendra +parfaitement l’intérêt des ennemis du général et celui de la +conversation qu’il eut avec ses deux ministres. + + + IX.—DE LA MÉDIOCRATIE. + +—Eh bien! Michaud, qu’y a-t-il de nouveau? demanda le général quand la +comtesse eut quitté la salle à manger. + +—Mon général, si vous m’en croyez, nous ne parlerons pas d’affaires +ici; les murs ont des oreilles, et je veux avoir la certitude que ce +que nous dirons ne tombera que dans les nôtres. + +—Eh bien! répondit le général, allons en nous promenant jusqu’à la +régie, par le sentier qui partage la prairie; nous serons certains de +ne pas être écoutés... + +Quelques instants après, le général traversait la prairie, accompagné +de Sibilet et de Michaud, pendant que la comtesse allait, entre l’abbé +Brossette et Blondet, vers la porte d’Avonne. Michaud raconta la scène +qui s’était passée au Grand-I-Vert. + +—Vatel a eu tort, dit Sibilet. + +—On le lui a bien prouvé, reprit Michaud, en l’aveuglant; mais ceci +n’est rien. Vous savez, mon général, notre projet de saisir les +bestiaux de tous nos délinquants condamnés; eh bien! nous ne pourrons +jamais y arriver. Brunet, tout comme son confrère Plissoud, ne nous +prêtera jamais un loyal concours; ils sauront toujours prévenir les +gens de la saisie projetée. Vermichel, le praticien de Brunet, est venu +chercher le père Fourchon au Grand-I-Vert, et Marie Tonsard, la bonne +amie de Bonnébault, est allée donner l’alarme aux Conches. Enfin, les +dégâts recommencent. + +—Un grand coup d’autorité devient de jour en jour plus nécessaire, dit +Sibilet. + +—Que vous disais-je? s’écria le général. Il faut réclamer l’exécution +des jugements qui portent des condamnations à la prison, qui prononcent +la contrainte par corps pour les dommages-intérêts et pour les frais +qui me sont dus. + +—Ces gens-là regardent la loi comme impuissante, et se disent les +uns aux autres qu’on n’osera pas les arrêter, répliqua Sibilet. +Ils s’imaginent vous faire peur! Ils ont des complices à la +Ville-aux-Fayes, car le procureur du roi semble avoir oublié les +condamnations. + +—Je crois, dit Michaud en voyant le général pensif, qu’en dépensant +beaucoup d’argent, vous pouvez encore sauver vos propriétés. + +—Il vaut mieux dépenser de l’argent que de sévir, répondit Sibilet. + +—Quel est donc votre moyen? demanda le général à son garde général. + +—Il est bien simple, dit Michaud; il s’agit d’entourer votre forêt de +murs comme votre parc, et nous serons tranquilles; le moindre délit +devient un crime et mène en cour d’assises. + +—A neuf francs la toise superficielle, rien que pour les matériaux, +monsieur le comte dépenserait le tiers du capital des Aigues... dit +Sibilet en riant. + +—Allons! dit Montcornet, je pars à l’instant, je vais voir le +procureur général. + +—Le procureur général, répliqua doucement Sibilet, sera peut-être de +l’avis de son procureur du roi, car une pareille négligence annonce un +accord entre eux. + +—Eh bien! il faut le savoir! s’écria Montcornet. S’il s’agit de faire +sauter juges, ministère public, tout jusqu’au procureur général, j’irai +trouver alors le garde des sceaux, et même le roi. + +Sur un signe énergique que lui fit Michaud, le général dit à Sibilet, +en se retournant, un —«Adieu, mon cher,» que le régisseur comprit. + +—Monsieur le comte est-il d’avis, comme maire, dit le régisseur en +saluant, d’exécuter les mesures nécessaires pour réprimer les abus +du glanage? La moisson va commencer, et s’il faut faire publier les +arrêtés sur les certificats d’indigence, et sur l’interdiction du +glanage aux indigents des communes voisines, nous n’avons pas de temps +à perdre. + +—Faites, entendez-vous avec Groison! dit le comte. Avec de pareilles +gens, ajouta-t-il, il faut exécuter strictement la loi. + +Ainsi, dans un moment, Montcornet donna gain de cause au système que +lui proposait Sibilet depuis quinze jours, et auquel il se refusait, +mais qu’il trouva bon dans le feu de la colère causée par l’accident de +Vatel. + +Quand Sibilet fut à cent pas, le comte dit tout bas à son garde: + +—Eh bien! mon cher Michaud, qu’y a-t-il? + +—Vous avez un ennemi chez vous, général, et vous lui confiez des +projets que vous ne devriez pas dire à votre bonnet de police. + +—Je partage tes soupçons, mon cher ami, répliqua Montcornet; mais je +ne commettrai pas deux fois la même faute. Pour remplacer Sibilet, +j’attends que tu sois au fait de la régie, et que Vatel puisse te +succéder. Cependant, qu’ai-je à reprocher à Sibilet? Il est ponctuel, +probe, il n’a pas détourné cent francs depuis cinq ans. Il a le plus +détestable caractère du monde, et voilà tout; autrement, quel serait +son plan? + +—Général, dit gravement Michaud, je le saurai, car il en a bien +certainement un; et, si vous le permettez, un sac de mille francs +le fera dire à ce drôle de Fourchon, quoique, depuis ce matin, je +soupçonne le père Fourchon de manger à tous les râteliers. On veut vous +forcer à vendre les Aigues; ce vieux fripon de cordier me l’a dit. +Sachez-le! depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, il n’est pas de +paysan, de petit bourgeois, de fermier, de cabaretier qui n’ait son +argent prêt pour le jour de la curée. Fourchon m’a confié que Tonsard, +son gendre, a déjà jeté son dévolu... L’opinion que vous vendrez les +Aigues règne dans la vallée, comme un poison dans l’air. Peut-être le +pavillon de la régie et quelques terres à l’entour, est-il le prix dont +est payé l’espionnage de Sibilet? Il ne se dit rien entre nous qui +ne se sache à la Ville-aux-Fayes. Sibilet est parent à votre ennemi, +Gaubertin. Ce qui vient de vous échapper sur le procureur général, +sera rapporté peut-être à ce magistrat avant que vous ne soyez à la +préfecture. Vous ne connaissez pas les gens de ce canton-ci! + +—Je ne les connais pas?... C’est de la canaille! Et lâcher pied devant +de pareils gredins?... s’écria le général; ah! plutôt cent fois brûler +moi-même les Aigues!... + +—Ne le brûlons pas, et adoptons un plan de conduite qui déjoue les +ruses de ces Lilliputiens. A les entendre dans leurs menaces, on est +décidé à tout contre vous; aussi, mon général, puisque vous parlez +d’incendie, assurez tous vos bâtiments et toutes vos fermes. + +—Ah! sais-tu, Michaud, ce qu’ils veulent dire avec leur Tapissier? +Hier, en allant le long de la Thune, j’entendais les petits gars +disant: —«Voilà le Tapissier!» et ils se sauvaient. + +—Ce serait à Sibilet à vous répondre; il serait dans son rôle, car +il aime à vous voir en colère, répondit Michaud d’un air navré, mais, +puisque vous me le demandez... eh bien! c’est le surnom que ces +brigands-là vous ont donné, mon général. + +—A cause de quoi?... + +—Mais, mon général, à cause de... votre père... + +—Ah! les mâtins!... s’écria le comte devenu blême. Oui, Michaud, mon +père était marchand de meubles, ébéniste, la comtesse n’en sait rien... +Oh! que jamais!... Et après tout, j’ai fait valser des reines et des +impératrices!... Je lui dirai tout ce soir, s’écria-t-il après une pause. + +—Ils prétendent que vous êtes un lâche, reprit Michaud. + +—Ah! + +—Ils demandent comment vous avez pu vous sauver à Essling, là où +presque tous les camarades ont péri... + +Cette accusation fit sourire le général. + +—Michaud, je vais à la Préfecture! s’écria t-il avec une sorte +de rage, quand ce ne serait que pour y faire préparer les polices +d’assurance. Annonce mon départ à madame la comtesse. Ah! ils veulent +la guerre, ils l’auront, et je vais m’amuser à les tracasser, moi, les +bourgeois de Soulanges et leurs paysans... Nous sommes en pays ennemi, +de la prudence! Recommande aux gardes de se tenir dans les termes de +la loi. Ce pauvre Vatel, aie soin de lui. La comtesse est effrayée, il +faut lui tout cacher; autrement, elle ne reviendrait plus ici!... + +Le général, ni même Michaud, n’étaient dans le secret de leur péril. +Michaud, trop nouvellement venu dans cette vallée de Bourgogne, +ignorait la puissance de l’ennemi, tout en en voyant l’action. Le +général, lui, croyait à la force de la loi. + +La loi, telle que le législateur la fabrique aujourd’hui, n’a pas toute +la vertu qu’on lui suppose. Elle ne frappe pas également le pays, elle +se modifie dans ses applications au point de démentir son principe. +Ce fait se déclare plus ou moins patemment à toutes les époques. Quel +serait l’historien assez ignorant pour prétendre que les arrêtés du +pouvoir le plus énergique ont eu cours dans toute la France? que +les réquisitions en hommes, en denrées, en argent, frappées par la +Convention, ont été faites en Provence, au fond de la Normandie, sur la +lisière de la Bretagne, comme elles se sont accomplies dans les grands +centres de vie sociale! Quel philosophe oserait nier qu’une tête tombe +aujourd’hui dans tel département, tandis que dans le département voisin +une autre tête est conservée, quoique coupable d’un crime identiquement +le même, et souvent plus horrible? On veut l’égalité dans la vie, et +l’inégalité règne dans la loi, dans la peine de mort!... + +Dès qu’une ville se trouve au-dessous d’un certain chiffre de +population, les moyens administratifs ne sont plus les mêmes. Il est +environ cent villes en France où les lois jouent dans toute leur +vigueur, où l’intelligence des citoyens s’élève jusqu’au problème +d’intérêt général ou d’avenir que la loi veut résoudre; mais, dans +le reste de la France, où l’on ne comprend que les jouissances +immédiates, l’on s’y soustrait à tout ce qui peut les atteindre. +Aussi, dans la moitié de la France environ, rencontre-t-on une +force d’inertie qui déjoue toute action légale, administrative et +gouvernementale. Entendons-nous, cette résistance ne regarde point +les choses essentielles à la vie politique. La rentrée des impôts, le +recrutement, la punition des grands crimes ont lieu certainement; +mais, en dehors de certaines nécessités reconnues, toutes les +dispositions législatives qui touchent aux mœurs, aux intérêts, à +certains abus, sont complétement abolies par un _mauvais gré_ général. +Et, au moment où cette scène se publie, il est facile de reconnaître +cette résistance, contre laquelle s’est jadis heurté Louis XIV en +Bretagne. En voyant les faits déplorables que cause la loi sur la +chasse, on sacrifiera, par an, la vie de vingt ou trente hommes +peut-être pour sauver celle de quelques bêtes. + +En France, pour vingt millions d’êtres, la loi n’est qu’un papier blanc +affiché sur la porte de l’Église ou à la Mairie. De là le mot, _les +papiers_, employé par Mouche comme expression de l’Autorité. Beaucoup +de maires de canton (il ne s’agit pas encore des maires de simples +communes) font des sacs à raisins ou à graines avec les numéros du +_Bulletin des lois_. Quant aux simples maires de communes, on serait +effrayé du nombre de ceux qui ne savent ni lire ni écrire, et de la +manière dont sont tenus les actes de l’état civil. La gravité de cette +situation, parfaitement connue des administrateurs sérieux, diminuera +sans doute; mais ce que la centralisation contre laquelle on déclame +tant, comme on déclame en France contre tout ce qui est grand, utile +et fort, n’atteindra jamais; mais la puissance contre laquelle elle +se brisera toujours, est celle contre laquelle allait se heurter le +général, et qu’il faut nommer la _Médiocratie_. + +On a beaucoup crié contre la tyrannie des nobles; on crie aujourd’hui +contre celle des financiers, contre les abus du pouvoir qui ne sont +peut-être que les inévitables meurtrissures du joug social, appelé +Contrat par Rousseau, Constitution par ceux-ci, Charte par ceux-là; +ici Tsar, là Roi, Parlement en Angleterre; mais le nivellement +commencé par 1789 et repris en 1830, a préparé la domination louche +de la bourgeoisie et lui a livré la France. Un fait, malheureusement +trop commun aujourd’hui, l’asservissement d’un canton, d’une petite +ville, d’une sous-préfecture par une famille; enfin, le tableau de +la puissance qu’avait su conquérir Gaubertin en pleine restauration, +accusera mieux ce mal social que toutes les affirmations dogmatiques. +Bien des localités opprimées s’y reconnaîtront, bien des gens +sourdement écrasés trouveront ici ce petit _ci-gît_ public qui parfois +console d’un grand malheur privé. + +Au moment où le général s’imaginait recommencer une lutte qui n’avait +jamais eu de trêve, son ancien régisseur avait complété les mailles du +réseau dans lequel il tenait l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes +tout entier. Pour éviter des longueurs, il est nécessaire de présenter +succinctement les rameaux généalogiques par lesquels Gaubertin +embrassait le pays comme un boa tourné sur un arbre gigantesque +avec tant d’art que le voyageur croit y voir un effet naturel de la +végétation asiatique. + +En 1793, il existait trois frères du nom de Mouchon dans la vallée de +l’Avonne. Depuis 1793, on commençait à substituer le nom de vallée +de l’Avonne à celui de vallée des Aigues, en haine de l’ancienne +seigneurie. + +L’aîné, régisseur des biens de la famille Ronquerolles, devint député +du département à la Convention. A l’imitation de son ami Gaubertin, +l’accusateur public qui sauva les Soulanges, il sauva les biens et +la vie des Ronquerolles; il eut deux filles, l’une mariée à l’avocat +Gendrin, l’autre à Gaubertin fils, et il mourut en 1804. + +Le second obtint gratis, par la protection de son aîné, la poste de +Conches. Il eut pour seule et unique héritière une fille, mariée à un +riche fermier du pays appelé Guerbet. Il mourut en 1817. + +Le dernier des Mouchon, s’étant fait prêtre, curé de la Ville-aux-Fayes +avant la révolution, curé depuis le rétablissement du culte catholique, +se trouvait encore curé de cette petite capitale. Il ne voulut pas +prêter le serment, se cacha pendant longtemps aux Aigues, dans la +Chartreuse, sous la protection secrète des Gaubertin père et fils. +Alors âgé de soixante-sept ans, il jouissait de l’estime et de +l’affection générales, à cause de la concordance de son caractère avec +celui des habitants. Parcimonieux jusqu’à l’avarice, il passait pour +être fort riche, et sa fortune présumée consolidait le respect dont +il était environné. Monseigneur l’évêque faisait le plus grand cas de +l’abbé Mouchon, qu’on appelait le vénérable curé de la Ville-aux-Fayes; +et ce qui, non moins que sa fortune, rendait le curé Mouchon cher aux +habitants, était la certitude qu’on eut, à plusieurs reprises, de son +refus d’aller occuper une cure superbe à la préfecture, où Monseigneur +le désirait. + +En ce moment, Gaubertin, maire de la Ville-aux-Fayes, rencontrait un +appui solide en monsieur Gendrin, son beau-frère, le président du +Tribunal de Première Instance. Gaubertin fils, l’avoué le plus occupé +du tribunal et d’une renommée proverbiale dans l’arrondissement, +parlait déjà de vendre son étude après cinq ans d’exercice. Il voulait +succéder à son oncle Gendrin dans sa profession d’avocat, quand +celui-ci prendrait sa retraite. Le fils unique du président Gendrin +était conservateur des hypothèques. + +Soudry fils, qui, depuis deux ans, occupait le principal siége au +ministère public, était un séide de Gaubertin. La fine madame Soudry +n’avait pas manqué de solidifier la position du fils de son mari par +un immense avenir, en le mariant à la fille unique de Rigou. La double +fortune de l’ancien moine et celle de Soudry, qui devait revenir au +Procureur du Roi, faisaient de ce jeune homme l’un des personnages les +plus riches et les plus considérables du département. + +Le sous-préfet de la Ville-aux-Fayes, monsieur des Lupeaulx, neveu du +secrétaire général d’un des plus importants ministères, était le mari +désigné de mademoiselle Elise Gaubertin, la plus jeune fille du maire, +dont la dot, comme celle de l’aînée, se montait à deux cent mille +francs _sans les espérances_! Ce fonctionnaire fit de l’esprit sans le +savoir en tombant amoureux d’Elise, à son arrivée à la Ville-aux-Fayes, +en 1819. Sans ses prétentions, qui parurent sortables, depuis longtemps +on l’aurait contraint à demander son changement; mais il appartenait en +espérance à la famille Gaubertin, dont le chef voyait en cette alliance +beaucoup moins le neveu que l’oncle. Aussi l’oncle, dans l’intérêt de +son neveu, mettait-il toute son influence au service de Gaubertin. + +Ainsi, l’Église, la Magistrature sous sa double forme, amovible et +inamovible, la Municipalité, l’Administration, les quatre pieds du +pouvoir marchaient au gré du maire. + +Voici comment cette puissance s’était fortifiée au-dessus et au-dessous +de la sphère où elle agissait. + +Le département auquel appartient la Ville-aux-Fayes est un de +ceux dont la population lui donne le droit de nommer six députés. +L’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, depuis la création d’un Centre +Gauche à la chambre, avait fait son député de Leclercq, banquier +de l’entrepôt des vins, gendre de Gaubertin, devenu Régent de la +Banque. Le nombre d’électeurs que cette riche vallée fournissait +au Grand Collége était assez considérable pour que l’élection de +monsieur de Ronquerolles, protecteur acquis à la famille Mouchon, fût +toujours assurée, ne fût-ce que par transaction. Les électeurs de la +Ville-aux-Fayes prêtaient leur appui au préfet, à la condition de +maintenir le marquis de Ronquerolles député du Grand Collége. Aussi +Gaubertin, qui le premier eut l’idée de cet arrangement électoral, +était-il vu de bon œil à la préfecture, à laquelle il sauvait bien +des déboires. Le préfet faisait élire trois ministériels purs, avec +deux députés Centre Gauche. Ces deux députés étant le marquis de +Ronquerolles, beau-frère du comte de Sérizy, et un Régent de la Banque, +effrayaient peu le Cabinet. Aussi les élections de ce département +passaient-elles au ministère de l’Intérieur pour être excellentes. + +Le comte de Soulanges, pair de France, désigné pour être maréchal, +fidèle aux Bourbons, savait ses bois et ses propriétés bien administrés +et bien gardés par le notaire Lupin, par Soudry; il pouvait être +regardé comme un protecteur par Gendrin, qu’il avait fait nommer +successivement juge et président, aidé d’ailleurs, en ceci, par +monsieur de Ronquerolles. + +Messieurs Leclercq et de Ronquerolles siégeaient au Centre Gauche, plus +près de la Gauche que du Centre, situation politique pleine d’avantage +pour eux qui regardent la conscience politique comme un vêtement. + +Le frère de monsieur Leclercq avait obtenu la recette particulière de +la Ville-aux-Fayes. + +Au delà de cette capitale de la vallée d’Avonne, le banquier, député +de l’arrondissement, venait d’acquérir une magnifique terre de +trente mille francs de rente, avec parc et château, position qui lui +permettait d’influencer tout un canton. + +Ainsi, dans les régions supérieures de l’État, dans les deux Chambres +et au principal ministère, Gaubertin comptait sur une protection aussi +puissante qu’active, et il ne l’avait encore ni sollicitée pour des +riens, ni fatiguée par trop de demandes sérieuses. + +Le conseiller Gendrin, nommé Président de Chambre, était le grand +faiseur de la Cour royale. Le Premier Président, l’un des trois députés +ministériels, orateur nécessaire au Centre, laissait, pendant la moitié +de l’année, la conduite de sa Cour au Président Gendrin. Enfin, le +conseiller de préfecture, cousin de Sarcus, nommé Sarcus le Riche, +était le bras droit du préfet, député lui-même. Sans les raisons de +famille qui liaient Gaubertin et le jeune des Lupeaulx, un frère de +madame Sarcus eût été _désiré_ pour sous-préfet par l’arrondissement +de la Ville-aux-Fayes. Madame Sarcus, la femme du Conseiller de +Préfecture, était une Vallat de Soulanges, famille alliée aux +Gaubertin; elle passait pour avoir _distingué_ le notaire Lupin dans sa +jeunesse. Quoiqu’elle eût quarante-cinq ans et un fils élève ingénieur, +Lupin n’allait jamais à la préfecture sans lui présenter ses hommages +ou dîner avec elle. + +Le neveu de Guerbet, le maître de poste, dont le père était, comme on +l’a vu, percepteur de Soulanges, occupait la place importante de juge +d’instruction au tribunal de la Ville-aux-Fayes. Le troisième juge, +fils de maître Corbinet, notaire, appartenait nécessairement corps et +âme au tout-puissant maire; enfin, le jeune Vigor, fils du lieutenant +de la gendarmerie, était le juge suppléant. + +Sibilet père, greffier du tribunal dès l’origine, avait marié sa sœur +à monsieur Vigor, lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes. +Ce bonhomme, père de six enfants, était le cousin du père de Gaubertin, +par sa femme, une Gaubertin-Vallat. + +Depuis dix-huit mois les efforts réunis des deux députés, de monsieur +de Soulanges, du président Gaubertin, avaient fait créer une place de +commissaire de police à la Ville-aux-Fayes, en faveur du second fils du +greffier. + +La fille aînée de Sibilet avait épousé monsieur Hervé, instituteur, +dont l’établissement venait d’être transformé en collége, à raison de +ce mariage, et depuis un an la Ville-aux-Fayes jouissait d’un proviseur. + +Le Sibilet, principal clerc de maître Corbinet, attendait des +Gaubertin, des Soudry, des Leclercq, les garanties nécessaires à +l’acquisition de l’étude de son patron. + +Le dernier fils du greffier était employé dans les domaines, avec +promesse de succéder au receveur de l’enregistrement dès que ce +fonctionnaire aurait atteint le temps du service voulu pour prendre sa +retraite. + +Enfin, la dernière fille de Sibilet, âgée de seize ans, était fiancée +au capitaine Corbinet, frère du notaire, à qui l’on avait obtenu la +place de directeur de la poste aux lettres. + +La poste aux chevaux de la Ville-aux-Fayes appartenait à monsieur Vigor +l’aîné, beau-frère du banquier Leclercq, et il commandait la garde +nationale. + +Une vieille demoiselle Gaubertin-Vallat, sœur de la greffière, tenait +le bureau de papier timbré. + +Ainsi, de quelque côté qu’on se tournât dans la Ville-aux-Fayes, on +rencontrait un membre de cette coalition invisible, dont le chef +avoué, reconnu par tous, grands et petits, était le maire de la ville, +l’agent général du commerce des bois, Gaubertin!... + +Si de la sous-préfecture on descendait dans la vallée de l’Avonne, +Gaubertin y dominait à Soulanges par les Soudry, par Lupin, adjoint au +maire, régisseur de la terre de Soulanges et toujours en correspondance +avec le comte, par Sarcus le juge de paix, par Guerbet le percepteur, +par Gourdon le médecin, qui avait épousé une Gendrin-Vatebled. Il +gouvernait Blangy par Rigou, Conches par le maître de poste, maire +absolu dans sa commune. A la manière dont l’ambitieux maire de la +Ville-aux-Fayes rayonnait dans la vallée de l’Avonne, on peut deviner +comment il influait dans le reste de l’arrondissement. + +Le chef de la maison Leclercq était un chapeau mis sur la députation. +Le banquier avait consenti, dès l’origine, à laisser nommer Gaubertin à +sa place, dès qu’il aurait obtenu la recette générale du département. +Soudry, le procureur du roi, devait passer avocat général à la Cour +royale, et le riche juge d’instruction Guerbet attendait un siége de +Conseiller. Ainsi, l’occupation de ces places, loin d’être oppressive, +garantissait de l’avancement à Vigor le juge suppléant, à François +Vallat le substitut, cousin de madame Sarcus le Riche, enfin aux jeunes +ambitieux de la ville, et conciliait à la coalition l’amitié des +familles postulantes. + +L’influence de Gaubertin était si sérieuse, si grande, que les fonds, +les économies, l’argent caché des Rigou, des Soudry, des Gendrin, des +Guerbet, des Lupin, de Sarcus le Riche lui-même, obéissaient à ses +prescriptions. La Ville-aux-Fayes croyait d’ailleurs en son maire. La +capacité de Gaubertin n’était pas moins prônée que sa probité, que +son obligeance; il appartenait à ses parents, à ses administrés tout +entier, mais à charge de revanche. Son conseil municipal l’adorait. +Aussi tout le département blâmait-il monsieur Marion d’Auxerre d’avoir +contrarié ce brave monsieur Gaubertin. + +Sans se douter de leur force, aucun cas de la montrer ne s’étant +déclaré, les bourgeois de la Ville-aux-Fayes se vantaient seulement +de ne pas avoir d’étrangers chez eux, et ils se croyaient excellents +patriotes. Rien n’échappait donc à cette intelligente tyrannie, +inaperçue d’ailleurs, et qui paraissait à chacun le triomphe de la +localité. Ainsi, dès que l’opposition libérale déclara la guerre aux +Bourbons de la branche aînée, Gaubertin, qui ne savait où placer +un fils naturel, ignoré de sa femme et nommé Bournier, tenu depuis +longtemps à Paris, sous la surveillance de Leclercq, le voyant devenu +prote d’une imprimerie, fit créer en sa faveur un brevet d’imprimeur à +la résidence de la Ville-aux-Fayes. A l’instigation de son protecteur, +ce garçon entreprit un journal appelé le _Courrier de l’Avonne_, +paraissant trois fois par semaine, et qui commença par enlever le +bénéfice des annonces légales au journal de la Préfecture. Cette +feuille départementale, tout acquise au Ministère en général, mais +appartenant au Centre gauche en particulier, et qui devint précieuse +au commerce par la publication des mercuriales de la Bourgogne, fut +entièrement dévouée aux intérêts du triumvirat Rigou, Gaubertin et +Soudry. A la tête d’un assez bel établissement où il réalisait déjà +des bénéfices, Bournier, patronné par le maire, courtisait la fille de +Maréchal l’avoué. Ce mariage paraissait probable. + +Le seul étranger à la grande famille avonnaise était l’ingénieur +ordinaire des ponts et chaussées; aussi réclamait-on avec instance son +changement en faveur de monsieur Sarcus, le fils de Sarcus le Riche, et +tout annonçait que ce défaut dans le filet serait réparé sous peu de +temps. + +Cette ligue formidable, qui monopolisait tous les services publics et +particuliers, qui suçait le pays, qui s’attachait au pouvoir comme +un _remora_ sous un navire, échappait à tous les regards; le général +Montcornet ne la soupçonnait pas. La préfecture s’applaudissait de la +prospérité de l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, dont on disait +au ministère de l’intérieur: «Voilà une sous-préfecture modèle, tout +y va comme sur des roulettes! Nous serions bien heureux si tous les +arrondissements ressemblaient à celui-là!» L’esprit de famille s’y +doublait si bien de l’esprit de localité, que là, comme dans beaucoup +de petites villes, et même de préfectures, un fonctionnaire étranger au +pays eût été forcé de quitter l’arrondissement dans l’année. + +Quand le despotique cousinage bourgeois fait une victime, elle est +si bien entortillée et bâillonnée, qu’elle n’ose se plaindre; elle +est enveloppée de glu, de cire, comme un colimaçon introduit dans une +ruche. Cette tyrannie invisible, insaisissable, a pour auxiliaires +des raisons puissantes; le désir d’être au milieu de sa famille, de +surveiller ses propriétés, l’appui mutuel qu’on se prête, les garanties +que trouve l’administration en voyant son agent sous les yeux de ses +concitoyens et de ses proches. Aussi le népotisme est-il pratiqué dans +la sphère élevée du département comme dans la petite ville de province. +Qu’arrive-t-il? le pays et la localité triomphent sur des questions +d’intérêt général; la volonté de la centralisation parisienne est +souvent écrasée, la vérité des faits est travestie, et la province +se moque du pouvoir. Enfin, une fois les grandes utilités publiques +satisfaites, il est clair que les lois, au lieu d’agir sur les masses, +en reçoivent l’empreinte; les populations se les adaptent au lieu de +s’y adapter. + +Quiconque a voyagé dans le midi, dans l’ouest de la France, en Alsace, +autrement que pour y coucher à l’auberge, voir les monuments ou le +paysage, doit reconnaître la vérité de ces observations. Ces effets du +népotisme bourgeois sont aujourd’hui des faits isolés; mais l’esprit +des lois actuelles tend à les augmenter. Cette plate domination peut +causer de grand maux, comme le démontreront quelques événements du +drame qui se jouait alors dans la vallée des Aigues. + +Le système, renversé plus imprudemment qu’on ne le croit, le système +monarchique et le système impérial remédiaient à cet abus par des +existences consacrées, par des classifications, par des contrepoids +qu’on a si sottement définis _des priviléges_. Il n’existe pas de +priviléges du moment où tout le monde est admis à grimper au mât de +cocagne du pouvoir. Ne vaudrait-il pas mieux d’ailleurs des priviléges +avoués, connus, que des priviléges ainsi surpris, établis par la +ruse, en fraude de l’esprit qu’on veut faire public, qui reprennent +l’œuvre du despotisme en sous-œuvre et un cran plus bas qu’autrefois? +N’aurait-on pas renversé de nobles tyrans, dévoués à leur pays, que +pour créer d’égoïstes tyranneaux? Le pouvoir sera-t-il dans les caves +au lieu de rayonner à sa place naturelle? On doit y songer. L’esprit de +localité, tel qu’il vient d’être dessiné, gagnera la Chambre. + +L’ami de Montcornet, le comte de la Roche-Hugon, avait été destitué +peu de temps avant la dernière visite du général. Cette destitution +jeta cet homme d’État dans l’opposition libérale, où il devint un des +coryphées du côté gauche, qu’il déserta promptement pour une ambassade. +Son successeur, heureusement pour Montcornet, était un gendre du +marquis de Troisville, oncle de la comtesse, le comte de Castéran. +Le préfet reçut Montcornet comme un parent, et lui dit gracieusement +de conserver ses habitudes à la préfecture. Après avoir écouté les +plaintes du général, le comte de Castéran pria l’évêque, le procureur +général, le colonel de la gendarmerie, le conseiller Sarcus et le +général commandant la division, à déjeuner pour le lendemain. + +Le procureur général, le baron Bourlac, si célèbre par les procès +La Chanterie et Rifaël, était un de ces hommes acquis à tous les +gouvernements et que leur dévouement au pouvoir, quel qu’il soit, +rend précieux. Après avoir dû son élévation à son fanatisme pour +l’Empereur, il dut la conservation de son grade judiciaire à son +caractère inflexible et à la conscience de métier qu’il portait dans +l’accomplissement de ses devoirs. Le procureur général, qui jadis +poursuivait avec acharnement les restes de la chouannerie, poursuivit +les bonapartistes avec un acharnement égal. Mais les années, les +tempêtes avaient adouci sa rudesse; il était devenu, comme tous les +vieux diables, charmant de manières et de formes. + +Le comte de Montcornet expliqua sa position, les craintes de son garde +général, parla de la nécessité de faire des exemples et de soutenir la +cause de la propriété. + +Ces hauts fonctionnaires écoutèrent gravement, sans répondre autre +chose que des banalités, comme: «Certainement, il faut que force reste +à la loi. —Votre cause est celle de tous les propriétaires. —Nous y +veillerons; mais la prudence est nécessaire dans les circonstances où +nous nous trouvons. —Une monarchie doit faire plus pour le peuple, +que le peuple ne ferait pour lui-même, s’il était, comme en 1793, le +souverain. —Le peuple souffre, nous nous devons autant à lui qu’à +vous!» + +L’implacable procureur général exposa tout doucement des considérations +sérieuses et bienveillantes sur la situation des basses classes, qui +eussent prouvé à nos futurs utopistes que les fonctionnaires de l’ordre +élevé savaient déjà les difficultés du problème à résoudre par la +société moderne. + +Il n’est pas inutile de dire ici qu’à cette époque de la Restauration, +des collisions sanglantes avaient eu lieu sur plusieurs points du +royaume, précisément à cause du pillage des bois et des droits abusifs +que les paysans de quelques communes s’étaient arrogés. Le ministère, +la cour n’aimaient ni ces sortes d’émeutes, ni le sang que faisaient +couler la répression, heureuse ou malheureuse. Tout en sentant la +nécessité de sévir, on traitait les administrateurs de maladroits quand +ils avaient comprimé les paysans, et ils étaient destitués s’ils +faiblissaient. Aussi les préfets biaisaient-ils avec ces accidents +déplorables. + +Dès le début de la conversation, Sarcus le Riche avait fait au +Procureur général et au Préfet un signe que Montcornet ne vit pas, +et qui détermina l’allure de la conversation. Le Procureur général +connaissait la situation des esprits dans la vallée des Aigues par son +subordonné Soudry. + +—Je prévois une lutte terrible, avait dit le Procureur du roi de la +Ville-aux-Fayes à son chef, qu’il était venu voir exprès. On nous tuera +des gendarmes, je le sais par mes espions. Nous aurons un méchant +procès. Le jury ne nous soutiendra pas quand il se verra sous le coup +de la haine des familles de vingt ou de trente accusés, il ne nous +accordera pas la tête des meurtriers ni les années de bagne que nous +demanderons pour les complices. A peine obtiendrez-vous, en plaidant +vous-même, quelques années de prison pour les plus coupables. Il +vaut mieux fermer les yeux que de les ouvrir, quand, en les ouvrant, +nous sommes certains d’exciter une collision qui coûtera du sang, et +peut-être six mille francs de frais à l’État, sans compter l’entretien +de ces gens-là au bagne. C’est cher, pour un triomphe qui, certes, +exposera la faiblesse de la justice à tous les regards. + +Incapable de soupçonner l’influence de la _médiocratie_ de sa vallée, +Montcornet ne parla donc pas de Gaubertin, dont la main attisait le +foyer de ces renaissantes difficultés. Après le déjeuner, le Procureur +général prit le comte de Montcornet par le bras et l’emmena dans le +cabinet du Préfet. Au sortir de cette conférence, le général Montcornet +écrivit à la comtesse qu’il partait pour Paris, et qu’il ne serait de +retour que dans une semaine. On verra, par l’exécution des mesures +que dicta le baron Bourlac, combien ses avis étaient sages, et si +les Aigues pouvaient échapper _au mauvais gré_, ce devait être en +se conformant à la politique que le magistrat venait de conseiller +secrètement au comte de Montcornet. + +Quelques esprits, avides d’intérêt avant tout, accuseront ces +explications de longueur; mais il est utile de faire observer ici que, +d’abord, l’historien des mœurs obéit à des lois plus dures que celles +qui régissent l’historien des faits; il doit rendre tout probable, +même le vrai; tandis que dans le domaine de l’histoire proprement +dite, l’impossible est justifié par la raison qu’il est advenu. Les +vicissitudes de la vie sociale ou privée sont engendrées par un monde +de petites causes qui tiennent à tout. Le savant est obligé de déblayer +les masses d’une avalanche sous laquelle ont péri des villages, pour +vous montrer les cailloux détachés d’une cime qui ont déterminé la +formation de cette montagne de neige. S’il ne s’agissait ici que d’un +suicide, il y en a cinq cents par an dans Paris; ce mélodrame est +devenu vulgaire, et chacun peut en accepter les plus brèves raisons; +mais à qui ferait-on croire que le suicide de la propriété soit jamais +arrivé par un temps où la fortune semble plus précieuse que la vie? _De +re vestra agitur_, disait un fabuliste, il s’agit ici des affaires de +tous ceux qui possèdent quelque chose. + +Songez que cette ligue de tout un canton et d’une petite ville contre +un vieux général échappé, malgré son courage téméraire, aux dangers de +mille combats, s’est dressée en plus d’un département contre des hommes +qui voulaient y faire le bien. Cette coalition menace incessamment +l’homme de génie, le grand politique, le grand agronome, tous les +novateurs enfin! + +Cette dernière explication, politique pour ainsi dire, rend +non-seulement aux personnages du drame leur vraie physionomie, au plus +petit détail sa gravité, mais encore elle jettera de vives lumières sur +cette scène, où sont en jeu tous les intérêts sociaux. + + + X.—MÉLANCOLIE D’UNE FEMME HEUREUSE. + +Au moment où le général montait en calèche pour aller à la préfecture, +la comtesse arrivait à la porte d’Avonne, où, depuis dix-huit mois, le +ménage de Michaud et d’Olympe était installé. + +Quelqu’un qui se serait rappelé le pavillon, comme il est décrit plus +haut, l’aurait cru rebâti. D’abord, les briques tombées ou mordues +par le temps, le ciment qui manquait dans les joints, avaient été +remplacés. L’ardoise nettoyée rendait sa gaieté à l’architecture +par l’effet des balustres découpés en blanc sur ce fond bleuâtre. +Les abords désobstrués et sablés étaient soignés par l’homme chargé +d’entretenir les allées du parc. Les encadrements des croisées, les +corniches, enfin toute la pierre travaillée ayant été restaurée, +l’extérieur de ce monument avait repris son ancien lustre. La +basse-cour, les écuries, l’étable, reportées dans les bâtiments de la +Faisanderie et cachées par des massifs, au lieu d’attrister le regard +par leurs sales détails, mêlaient au continuel bruissement particulier +aux forêts, ces murmures, ces roucoulements, ces battements d’ailes, +l’un des plus délicieux accompagnements de la continuelle mélodie que +chante la nature. Ce lieu tenait donc à la fois au genre inculte des +forêts peu pratiquées et à l’élégance d’un parc anglais. L’entourage +du pavillon, en accord avec son extérieur, offrait au regard je ne +sais quoi de noble, de digne et d’aimable; de même que le bonheur et +les soins d’une jeune femme donnaient à l’intérieur une physionomie +bien différente de celle que la brutale insouciance de Courtecuisse y +imprimait naguère. + +En ce moment, la saison faisait valoir toutes ces splendeurs +naturelles. Les parfums de quelques corbeilles de fleurs se mariaient +à la sauvage senteur des bois. Quelques prairies du parc, récemment +fauchées à l’entour, répandaient l’odeur des foins coupés. + +Lorsque la comtesse et ses deux hôtes atteignirent au bout d’une des +allées sinueuses qui débouchaient au pavillon, ils entrevirent madame +Michaud assise en dehors, à sa porte, travaillant à une layette. Cette +femme, ainsi posée, ainsi occupée, ajoutait au paysage un intérêt +humain qui le complétait, et qui dans la réalité est si touchant, que +certains peintres ont par erreur essayé de le transporter dans leurs +tableaux. + +Ces artistes oublient que l’_esprit_ d’un pays, quand il est bien rendu +par eux, est si grandiose qu’il écrase l’homme, tandis qu’une semblable +scène est dans la nature toujours en proportion avec le personnage +par le cadre dans lequel l’œil du spectateur le circonscrit. Quand le +Poussin, le Raphaël de la France, a fait du paysage un accessoire dans +ses _Bergers d’Arcadie_, il avait bien deviné que l’homme devient petit +et misérable, lorsque dans une toile la nature est le principal. + +Là, c’était août dans toute sa gloire, une moisson attendue, un tableau +plein d’émotions simples et fortes. Là, se rencontrait réalisé le rêve +de beaucoup d’hommes dont la vie inconstante et mélangée de bon et de +mauvais par de violentes secousses, leur a fait désirer le repos. + +Disons en quelques phrases le roman de ce ménage. Justin Michaud +n’avait pas répondu très-chaudement aux avances de l’illustre colonel +des cuirassiers, quand Montcornet lui proposa la garde des Aigues: il +pensait alors à reprendre du service; mais au milieu des pourparlers +et des propositions qui le conduisirent à l’hôtel Montcornet, il y +vit la première femme de Madame. Cette jeune fille, confiée à la +comtesse par d’honnêtes fermiers des environs d’Alençon, avait quelques +espérances de fortune, vingt ou trente mille francs, une fois tous les +héritages venus. Comme beaucoup de cultivateurs qui se sont mariés +jeunes et dont les ancêtres vivent, le père et la mère se trouvant +dans la gêne et ne pouvant donner aucune éducation à leur fille aînée, +l’avaient placée auprès de la jeune comtesse. Madame de Montcornet fit +apprendre la couture, les modes à mademoiselle Olympe Charel, ordonna +de la servir à part, et fut récompensée de ces égards par un de ces +attachements absolus, si nécessaires aux Parisiennes. + +Olympe Charel, jolie Normande, d’un blond à tons dorés, légèrement +grasse, d’une figure animée par un œil spirituel et remarquable par +un nez de marquise, fin et courbé, par un air virginal malgré sa +taille cambrée à l’espagnole, offrait toutes les distinctions qu’une +jeune fille née immédiatement au-dessus du peuple peut gagner dans le +rapprochement que sa maîtresse daigne permettre. Convenablement mise, +d’un maintien et d’une tournure décente, elle s’exprimait bien. Michaud +fut donc facilement pris, surtout en apprenant que la fortune de sa +belle serait assez considérable un jour. Les difficultés vinrent de +la comtesse, qui ne voulait pas se séparer d’une fille si précieuse; +mais lorsque Montcornet eut expliqué sa situation aux Aigues, le +mariage n’éprouva plus de retards que par la nécessité de consulter les +parents, dont le consentement fut promptement donné. + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + MICHAUD ET SA FEMME. + + Cet heureux ménage savourait les douceurs de sa lune de miel. + + (LES PAYSANS.)] + +Michaud, à l’exemple de son général, regarda sa jeune femme comme +un être supérieur auquel il fallait obéir militairement, sans +arrière-pensée. Il trouva dans cette quiétude et dans sa vie occupée +au dehors, les éléments du bonheur que souhaitent les soldats en +quittant leur métier: assez de travail pour ce que le corps en exige, +assez de fatigues pour pouvoir goûter les charmes du repos. Malgré +son intrépidité connue, Michaud n’avait jamais reçu de blessure +grave, il n’éprouvait aucune de ces douleurs qui doivent aigrir +l’humeur des vétérans; comme tous les êtres réellement forts, il avait +l’humeur égale; sa femme l’aima donc absolument. Depuis leur arrivée +au pavillon, cet heureux ménage savourait les douceurs de sa lune +de miel, en harmonie avec la nature, avec l’art dont les créations +l’entouraient, circonstance assez rare! Les choses autour de nous ne +concordent pas toujours à la situation de nos âmes. + +En ce moment, c’était si joli, que la comtesse arrêta Blondet et l’abbé +Brossette, car ils pouvaient voir la jolie madame Michaud sans être vus +par elle. + +—Quand je me promène, je viens toujours dans cette partie du parc, +dit-elle tout bas. Je me plais à contempler le pavillon et ses deux +tourtereaux, comme on aime à voir un beau site. + +Et elle s’appuya significativement sur le bras d’Émile Blondet pour lui +faire partager des sentiments d’une finesse qu’on ne saurait exprimer, +mais que les femmes devineront. + +—Je voudrais être portier aux Aigues, répondit Blondet en souriant. +Eh bien! qu’avez-vous? reprit-il en voyant une expression de tristesse +amenée par ces mots sur les traits de la comtesse. + +—Rien. + +C’est toujours quand les femmes ont quelque pensée importante qu’elles +disent hypocritement: Je n’ai rien. + +—Mais nous pouvons être en proie à des idées qui vous semblent +légères, et qui, pour nous, sont terribles. Moi aussi, j’envie le sort +d’Olympe... + +—Dieu vous entende! dit l’abbé Brossette en souriant, pour ôter à ce +mot toute sa gravité. + +Madame de Montcornet devint inquiète en apercevant dans la pose et sur +le visage d’Olympe une expression de crainte et de tristesse. A la +manière dont une femme tire son fil à chaque point, une autre femme en +surprend les pensées. En effet, quoique vêtue d’une jolie robe rose, la +tête nue et soigneusement coiffée en cheveux, la femme du garde général +ne roulait pas des pensées en accord avec sa mise, avec cette belle +journée, avec son ouvrage. Son beau front, son regard perdu par instant +sur le sable ou dans les feuillages qu’elle ne voyait point, offraient +d’autant plus naïvement l’expression d’une anxiété profonde, qu’elle ne +se savait pas observée. + +—Et je l’enviais!... Qui peut assombrir ses idées?... dit la comtesse +au curé. + +—Madame, répondit tout bas l’abbé Brossette, expliquez donc comment, +au milieu des félicités parfaites, l’homme est toujours saisi de +pressentiments vagues, mais sinistres? + +—Curé, répondit Blondet en souriant, vous vous permettez des réponses +d’évêque!... _Rien n’est volé, tout se paye!_ a dit Napoléon. + +—Une telle maxime dite par cette bouche impériale prend des +proportions égales à celles de la société, répliqua l’abbé. + +—Eh bien! Olympe, qu’as-tu, ma fille? dit la comtesse en s’avançant +vers son ancienne domestique. Tu sembles rêveuse, triste. Y aurait-il +une bouderie dans le ménage!... + +Madame Michaud, en se levant, avait déjà changé de visage. + +—Mon enfant, dit Émile Blondet avec un accent paternel, je voudrais +bien savoir qui peut assombrir votre front, quand nous sommes dans ce +pavillon, presque aussi bien logée que le comte d’Artois aux Tuileries. +Vous avez ici l’air d’un nid de rossignols dans un fourré! N’avons-nous +pas pour mari le plus brave garçon de la jeune garde, un bel homme, et +qui nous aime à en perdre la tête? Si j’avais connu les avantages que +Montcornet vous accorde ici, j’aurais quitté mon état de _tartinier_ +pour devenir garde général, moi! + +—Ce n’est pas la place d’un homme qui a votre talent, monsieur, +répondit Olympe en souriant à Blondet comme à une personne de +connaissance. + +—Qu’as-tu donc, ma chère petite? dit la comtesse. + +—Mais, madame, j’ai peur... + +—Peur! de quoi? demanda vivement la comtesse à qui ce mot rappela +Mouche et Fourchon. + +—Peur des loups? dit Émile en faisant à madame Michaud un signe +qu’elle ne comprit pas. + +—Non, monsieur, des paysans. Moi, qui suis née dans le Perche, où +il y a bien quelques méchantes gens, je ne crois pas qu’il y en ait +autant et de si méchants que dans ce pays-ci. Je n’ai pas l’air de +me mêler des affaires de Michaud, mais il se défie assez des paysans +pour s’armer, même en plein jour, s’il traverse la forêt. Il dit à ses +hommes d’être toujours sur le qui-vive. Il passe de temps en temps par +ici des figures qui n’annoncent rien de bon. L’autre jour, j’étais le +long du mur, à la source du petit ruisseau sablé qui vient du bois, +et qui passe, à cinq cents pas d’ici, dans le parc, par une grille, +et qu’on nomme la source d’argent, à cause des paillettes qu’on dit +y avoir été semées par Bouret... Vous savez, madame!... Eh bien! +j’ai entendu deux femmes qui lavaient leur linge, à l’endroit où le +ruisseau traverse l’allée de Conches, elles ne me savaient pas là. De +là l’on voit notre pavillon, ces deux vieilles se le sont montré. «En +a-t-on dépensé de l’argent, disait l’une, pour celui qui a remplacé +le bonhomme Courtecuisse! —Ne faut-il pas bien payer un homme qui se +charge de tourmenter le pauvre monde comme ça? répondit l’autre. —Il +ne le tourmentera pas longtemps, a répondu la première, il faudra que +ça finisse. Après tout, nous avons le droit de faire du bois. Défunt +madame des Aigues nous laissait fagoter. Il y a de ça trente ans, ainsi +c’est établi. —Nous verrons comment les choses se passeront l’hiver +prochain, reprit la seconde. Mon homme a bien juré par ses grands dieux +que toute la gendarmerie de la terre ne nous empêcherait pas d’aller au +bois, qu’il irait lui-même, et que tant pis!... —Pardi! faut bien que +nous ne mourions pas de froid et que nous cuisions notre pain, a dit la +première. Ils ne manquent de rien, eux autres! La petite femme de ce +gueux de Michaud sera soignée, allez!...» Enfin, madame, elles ont dit +des horreurs de moi, de vous, de monsieur le comte... Elles ont fini +par dire qu’on brûlerait d’abord les fermes, et puis le château... + +—Bah! dit Émile, propos de laveuses! On volait le général, et on ne le +volera plus. Ces gens-là sont furieux, voilà tout! Songez donc que le +gouvernement est toujours le plus fort partout, même en Bourgogne. En +cas de mutinerie on ferait venir, s’il le fallait, tout un régiment de +cavalerie. + +Le curé fit en arrière de la comtesse des signes à madame Michaud pour +lui dire de taire ses craintes, qui sans doute étaient un effet de la +seconde vue que donne la passion vraie. Exclusivement occupée d’un +seul être, l’âme finit par embrasser le monde moral qui l’entoure et y +voit les éléments de l’avenir. Dans son amour, une femme éprouve les +pressentiments qui, plus tard, éclairent sa maternité. De là certaines +mélancolies, certaines tristesses inexplicables qui surprennent les +hommes, tous, distraits d’une pareille concentration par les grands +soins de la vie, par leur activité continuelle. Tout amour vrai +devient, chez la femme, une contemplation active plus ou moins lucide, +plus ou moins profonde, selon les caractères. + +—Allons, mon enfant, montre ton pavillon à monsieur Émile, dit la +comtesse devenue si pensive qu’elle oublia la Péchina, pour qui +cependant elle était venue. + +L’intérieur du pavillon restauré se trouvait en harmonie avec son +splendide extérieur. Au rez-de-chaussée, en y rétablissant les +divisions primitives, l’architecte envoyé de Paris avec des ouvriers, +grief vivement reproché par les gens de la Ville-aux-Fayes au bourgeois +des Aigues, avait ménagé quatre pièces. D’abord, une antichambre au +fond de laquelle tournait un vieil escalier de bois à balustre et +derrière laquelle s’étendait une cuisine; puis, de chaque côté de +l’antichambre, une salle à manger et le salon plafonné d’armoiries, +boisé tout en chêne devenu noir. Cet artiste, choisi par madame de +Montcornet pour la restauration des Aigues, eut soin de mettre en +harmonie le mobilier de ce salon avec les décors anciens. + +A cette époque, la mode ne donnait pas encore des valeurs exagérées aux +débris des siècles passés. Les fauteuils en noyer sculpté, les chaires +à dos élevés et garnies en tapisserie, les consoles, les horloges, +les hautes-lices, les tables, les lustres enfouis chez les revendeurs +d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes, étaient de cinquante pour cent +meilleur marché que les meubles de pacotille du faubourg Saint-Antoine. +L’architecte avait donc acheté deux ou trois charretées de vieilleries +bien choisies qui, réunies à ce qui fut mis hors de service au château, +fit du salon de la porte d’Avonne une espèce de création artistique. +Quant à la salle à manger, il la peignit en couleur de bois, il y +tendit des papiers dits écossais, et madame Michaud y mit aux croisées +des rideaux de percale blanche à bordure verte, des chaises en acajou +garnies en drap vert, deux énormes buffets et une table en acajou. +Cette pièce, ornée de gravures militaires, était chauffée par un poêle +en faïence de chaque côté duquel se voyaient des fusils de chasse. Ces +magnificences, si peu coûteuses, avaient été présentées dans toute la +vallée comme le dernier mot du luxe asiatique. Chose étrange! elles +excitèrent la convoitise de Gaubertin, qui, tout en se promettant +de mettre les Aigues en pièces, se réserva dès lors, _in petto_, ce +pavillon splendide. + +Au premier étage, trois chambres composaient l’habitation du ménage. +On apercevait aux fenêtres des rideaux de mousseline qui rappelaient +à un Parisien les dispositions et les fantaisies particulières aux +existences bourgeoises. Là, madame Michaud, livrée à elle-même, +avait voulu des papiers satinés. Sur la cheminée de sa chambre, +meublée de ce meuble vulgaire en acajou et en velours d’Utrecht qu’on +retrouve partout, du lit à bateau et à colonnes avec la couronne d’où +descendaient des rideaux de mousseline brodée, se voyait une pendule +en albâtre entre deux flambeaux couverts d’une gaze et accompagnés de +deux vases de fleurs artificielles sous leur cage de verre, le présent +conjugal du maréchal des logis. Au-dessus, sous le toit, les chambres +de la cuisinière, du domestique et de la Péchina s’étaient ressenties +de cette restauration. + +—Olympe, ma fille, tu ne me dis pas tout? demanda la comtesse en +entrant dans la chambre de madame Michaud et laissant sur l’escalier +Émile et le curé qui descendirent en entendant la porte se fermer. + +Madame Michaud, que l’abbé Brossette avait interloquée, livra, pour se +dispenser de parler de ses craintes, beaucoup plus vives qu’elle ne le +disait, un secret qui rappela l’objet de sa visite à la comtesse. + +—J’aime Michaud, madame, vous le savez; eh bien! seriez-vous contente +de voir près de vous, chez vous, une rivale?... + +—Une rivale!... + +—Oui, madame, cette moricaude que vous m’avez donnée à garder, aime +Michaud sans le savoir, pauvre petite!... La conduite de cette enfant, +longtemps un mystère pour moi, s’est éclaircie depuis quelques jours. + +—A treize ans!... + +—Oui, madame... Et vous avouerez qu’une femme grosse de trois mois, +qui nourrira son enfant elle-même, peut avoir des craintes; mais pour +ne pas vous les dire devant ces messieurs, je vous ai parlé de sottises +sans importance, ajouta finement la généreuse femme du garde général. + +Madame Michaud ne redoutait guère Geneviève Niseron, et depuis quelques +jours elle éprouvait des frayeurs mortelles que par méchanceté les +paysans se plaisaient à nourrir, après les avoir inspirées. + +—Et à quoi t’es-tu aperçue de... + +—A rien et à tout! répondit Olympe en regardant la comtesse. Cette +pauvre petite est, à m’obéir, d’une lenteur de tortue, et d’une +vivacité de lézard à la moindre chose que demande Justin. Elle tremble +comme une feuille au son de la voix de mon mari; elle a le visage d’une +sainte qui monte au ciel quand elle le regarde; mais elle ne se doute +pas de l’amour, elle ne sait pas qu’elle aime. + +—Pauvre enfant! dit la comtesse avec un sourire et un accent pleins de +naïveté. + +—Ainsi, reprit madame Michaud, après avoir répondu par un sourire au +sourire de son ancienne maîtresse, Geneviève est sombre quand Justin +est dehors, et si je lui demande à quoi elle pense, elle me répond en +me disant qu’elle a peur de monsieur Rigou, des bêtises!... Elle croit +que tout le monde a envie d’elle, et elle ressemble à l’intérieur d’un +tuyau de cheminée. Lorsque Justin bat les bois la nuit, l’enfant est +inquiète autant que moi. Si j’ouvre la fenêtre en écoutant le trot du +cheval de mon mari, je vois une lueur chez la Péchina, comme on la +nomme, qui me prouve qu’elle veille, qu’elle l’attend; enfin, elle ne +se couche, comme moi, que lorsqu’il est rentré. + +—Treize ans! dit la comtesse, la malheureuse!... + +—Malheureuse?... reprit Olympe, non. Cette passion d’enfant la sauvera. + +—De quoi? demanda madame de Montcornet. + +—Du sort qui attend ici presque toutes les filles de son âge. Depuis +que je l’ai décrassée, elle est devenue moins laide, elle a quelque +chose de bizarre, de sauvage qui saisit les hommes... Elle est si +changée que madame ne la reconnaîtrait pas. Le fils de cet infâme +cabaretier du Grand-I-Vert, Nicolas, le plus mauvais drôle de la +commune, en veut à cette petite, il la poursuit comme un gibier. S’il +n’est guère croyable qu’un homme, riche comme l’est monsieur Rigou, +et qui change de servante tous les trois ans, ait pu persécuter dès +l’âge de douze ans un laideron, il paraît certain que Nicolas Tonsard +court après la Péchina, Justin me l’a dit. Ce serait affreux, car les +gens de ce pays-ci vivent vraiment comme des bêtes; mais Justin, nos +deux domestiques et moi, nous veillons sur la petite, ainsi soyez +tranquille, madame; elle ne sort jamais seule qu’en plein jour, et +encore pour aller d’ici à la porte de Conches. Si, par hasard, elle +tombait dans une embûche, son sentiment pour Justin lui donnerait la +force et l’esprit de résister, comme les femmes qui ont une préférence +savent résister à un homme haï. + +—C’est pour elle que je suis venue ici, reprit la comtesse; je ne +savais pas combien il était utile pour toi que j’y vinsse; car cette +enfant n’aura pas toujours treize ans... elle embellira, cette fille!... + +—Oh! madame, reprit Olympe en souriant, je suis sûre de Justin. Quel +homme! quel cœur!... Si vous saviez quelle reconnaissance profonde il a +pour son général, à qui, dit-il, il doit son bonheur. Il n’a que trop +de dévouement, il risquerait sa vie comme à la guerre, et il oublie que +maintenant il peut se trouver père de famille. + +—Allons! je te regrettais, dit la comtesse en jetant à Olympe un +regard qui la fit rougir; mais je ne regrette plus rien, je te vois +heureuse. Quelle sublime et noble chose que l’amour dans le mariage! +ajouta-t-elle en disant tout haut la pensée qu’elle n’avait pas osé +naguère exprimer devant l’abbé Brossette. + +Virginie de Troisville resta songeuse, et madame Michaud respecta ce +silence. + +—Voyons! cette petite est probe? demanda la comtesse en se réveillant +comme d’un rêve. + +—Autant que moi, madame, répondit madame Michaud. + +—Discrète?... + +—Comme une tombe. + +—Reconnaissante?... + +—Ah! madame, elle a des retours d’humilité pour moi qui dénotent une +nature angélique; elle vient me baiser les mains, elle me dit des mots +à renverser. —Peut-on mourir d’amour? me demandait-elle avant-hier. +—Pourquoi me fais-tu cette question? lui ai-je dit. —C’est pour +savoir si c’est une maladie! + +—Elle a dit cela?... s’écria la comtesse. + +—Si je me rappelais tous ses mots, je vous en dirais bien d’autres, +répondit Olympe, elle a l’air d’en savoir plus que moi... + +—Crois-tu, mon enfant, qu’elle puisse te remplacer près de moi? car je +ne puis me passer d’une Olympe, dit la comtesse en souriant avec une +sorte de tristesse. + +—Pas encore, madame, elle est trop jeune; mais, dans deux ans, oui... +Puis, s’il était nécessaire qu’elle s’en allât d’ici, je vous en +préviendrais. Son éducation est à faire, elle ne sait rien du monde. +Le grand-père de Geneviève, le père Niseron, est un des hommes qui se +laisseraient couper le cou plutôt que de mentir; il mourrait de faim +auprès d’un dépôt; cela tient à ses opinions, et sa petite-fille est +élevée dans ces sentiments-là. La Péchina se croirait votre égale, car +le bonhomme a fait d’elle, comme il le dit, une républicaine; de même +que le père Fourchon fait de Mouche un bohémien. Moi, je ris de ces +écarts; mais vous, vous pourriez vous en fâcher; elle ne vous révère +que comme sa bienfaitrice et non comme une supérieure. Que voulez-vous? +c’est sauvage à la façon des hirondelles... Le sang de la mère est +aussi pour quelque chose dans tout cela... + +—Qu’était donc sa mère? + +—Madame ne connaît pas cette histoire-là, dit Olympe. Eh bien! le fils +du vieux sacristain de Blangy, un garçon superbe, à ce que m’ont dit +les gens du pays, a été pris par la grande réquisition. Ce Niseron ne +se trouvait encore que simple canonnier en 1809, dans un corps d’armée +qui, du fond de l’Illyrie et de la Dalmatie, a eu l’ordre d’accourir +par la Hongrie pour couper la retraite à l’armée autrichienne, dans +le cas où l’empereur gagnerait la bataille de Wagram. C’est Michaud +qui m’a raconté la Dalmatie, il y est allé. Niseron, en sa qualité +de bel homme, avait conquis à Zara le cœur d’une Monténégrine, une +fille de la montagne, à qui la garnison française ne déplaisait pas. +Perdue dans l’esprit de ses compatriotes, l’habitation de la ville +était impossible à cette fille après le départ des Français. Zèna +Kropoli, dite injurieusement la Française, a donc suivi le régiment +d’artillerie; elle est revenue en France après la paix. Auguste Niseron +sollicitait la permission d’épouser la Monténégrine, alors grosse de +Geneviève; mais la pauvre femme est morte à Vincennes des suites de +l’accouchement, en janvier 1810. Les papiers indispensables pour qu’un +mariage soit bon sont arrivés quelques jours après; Auguste Niseron a +donc écrit à son père de venir chercher l’enfant avec une nourrice du +pays et de s’en charger; il a eu bien raison, car il a été tué d’un +éclat d’obus à Montereau. Inscrite sous le nom de Geneviève et baptisée +à Soulanges, cette petite Dalmate a été l’objet de la protection de +mademoiselle Laguerre, que cette histoire a touchée beaucoup, car +il semble que ce soit dans le destin de cette petite d’être adoptée +par les maîtres des Aigues. Dans le temps, le père Niseron a reçu du +château la layette et des secours en argent. + +En ce moment, de la fenêtre devant laquelle la comtesse et Olympe se +tenaient, ils virent Michaud abordant l’abbé Brossette et Blondet, qui +se promenaient en causant, dans le vaste espace circulaire sablé qui +répétait dans le parc la demi-lune extérieure. + +—Où donc est-elle? dit la comtesse, tu me donnes une furieuse envie de +la voir... + +—Elle est allée porter du lait à mademoiselle Gaillard, à la porte de +Conches; elle doit être à deux pas d’ici, car voilà plus d’une heure +qu’elle est partie... + +—Eh bien! je vais avec ces messieurs au-devant d’elle, dit madame de +Montcornet en descendant. + +Au moment où la comtesse dépliait son ombrelle, Michaud s’avança pour +lui dire que le général la laissait veuve probablement pour deux jours. + +—Monsieur Michaud, dit vivement la comtesse, ne me trompez pas, il +se passe quelque chose de grave ici. Votre femme a peur, et s’il y a +beaucoup de gens qui ressemblent au père Fourchon, ce pays doit être +inhabitable... + +—Si c’était cela, madame, répondit Michaud en riant, nous ne serions +pas sur nos jambes, car il est bien facile de se défaire de nous +autres. Les paysans piaillent, voilà tout. Mais quant à passer de +la criaillerie au fait, du délit au crime, ils tiennent trop à la +vie, à l’air des champs... Olympe vous aura rapporté des propos qui +l’ont effrayée; mais elle est dans un état à s’effrayer d’un rêve, +ajouta-t-il en prenant le bras de sa femme, et le posant sur le sien de +manière à lui dire de se taire désormais. + +—Cornevin! Juliette! cria madame Michaud qui vit bientôt la tête de +sa vieille cuisinière à la croisée, je vais à deux pas, veillez au +pavillon. + +Deux chiens énormes, qui se mirent à hurler, montrèrent que l’effectif +de la garnison de la porte d’Avonne était assez considérable. En +entendant les chiens, Cornevin, un vieux Percheron, le père nourricier +d’Olympe, sortit du massif et fit voir une de ces têtes comme il ne +s’en fabrique que dans le Perche. Cornevin avait dû chouanner en 1794 +et 1799. + +Tout le monde accompagna la comtesse dans celle des six allées de la +forêt qui menait directement à la porte de Conches, et que traversait +la source d’Argent. Madame de Montcornet allait en avant, avec Blondet. +Le curé, Michaud et sa femme se parlaient à voix basse de la révélation +qui venait d’être faite à madame de l’état du pays. + +—Peut-être est-ce providentiel, disait le curé, car si madame le veut, +nous arriverons, à force de bienfaits et de douceur, à changer ces +gens-là... + +A six cents pas environ du pavillon, au-dessous du ruisseau, la +comtesse aperçut dans l’allée une cruche rouge cassée et du lait +répandu. + +—Qu’est-il arrivé à la petite?... dit-elle en appelant Michaud et sa +femme qui retournaient au pavillon. + +—Un malheur comme à Perrette, lui répondit Émile Blondet. + +—Non, la pauvre enfant a été surprise et poursuivie, car la cruche a +été jetée sur le côté, dit l’abbé Brossette en examinant le terrain. + +—Oh! c’est bien là le pied de la Péchina, dit Michaud. L’empreinte des +pieds tournés vivement, révèle une sorte de terreur subite. La petite +s’est élancée violemment du côté du pavillon en voulant y retourner. + +Tout le monde suivait les traces montrées du doigt par le garde général +qui marchait en les observant, et qui s’arrêta dans le milieu de +l’allée, à cent pas de la cruche cassée, à l’endroit où cessaient les +marques des pieds de la Péchina. + +—Là, reprit-il, elle s’est dirigée vers l’Avonne, peut-être était-elle +cernée du côté du pavillon. + +—Mais, s’écria madame Michaud, il y a plus d’une heure qu’elle est +absente. + +Une même terreur se peignit sur toutes les figures. Le curé courut vers +le pavillon en examinant l’état du chemin, pendant que Michaud, mû par +la même pensée, remonta l’allée vers Conches. + +—Oh! mon Dieu, elle est tombée là, dit Michaud en revenant de +l’endroit où cessaient les empreintes vers le Ruisseau-d’Argent, à +celui où elles cessaient également au milieu de l’allée en montrant une +place... Tenez!... + +Tout le monde vit en effet sur le sable de l’allée la trace d’un corps +étendu. + +—Les empreintes qui vont vers le bois sont celles de pieds chaussés de +semelles en tricot... dit le curé. + +—C’est des pieds de femme, dit la comtesse. + +—Et là bas, à l’endroit de la cruche cassée, les empreintes sont +celles des pieds d’un homme, ajouta Michaud. + +—Je ne vois pas trace de deux pieds différents, dit le curé, qui +suivit jusqu’au bois la trace des chaussures de femme. + +—Elle aura, certes, été prise et emportée dans le bois, s’écria +Michaud. + +—Si c’est un pied de femme, ce serait inexplicable, s’écria Blondet. + +—Ce sera quelque plaisanterie de ce monstre de Nicolas, dit Michaud; +depuis quelques jours il guette la Péchina. Ce matin, je me suis tenu +pendant deux heures sous le pont d’Avonne pour surprendre mon drôle, +qu’une femme aura peut-être aidé dans son entreprise. + +—C’est affreux! dit la comtesse. + +—Ils croient plaisanter, ajouta le curé d’un ton amer et triste. + +—Oh! la Péchina ne se laissera pas arrêter, dit le garde général, elle +est capable d’avoir traversé l’Avonne à la nage... Je vais visiter +les bords de la rivière. Toi, ma chère Olympe, retourne au pavillon, +et vous, messieurs, ainsi que madame, promenez-vous dans l’allée vers +Conches. + +—Quel pays! dit la comtesse. + +—Il y a des mauvais garnements partout, reprit Blondet. + +—Est-il vrai, monsieur le curé, demanda madame de Montcornet, que +j’aie sauvé cette petite des griffes de Rigou? + +—Toutes les jeunes filles au-dessous de quinze ans que vous voudrez +recueillir au château seront arrachées à ce monstre, répondit l’abbé +Brossette. En essayant d’attirer cette enfant chez lui, dès l’âge +de douze ans, madame, l’apostat voulait satisfaire à la fois et +son libertinage et sa vengeance. En prenant le père Niseron pour +sacristain, j’ai pu faire comprendre à ce bonhomme les intentions +de Rigou, qui lui parlait de réparer les torts de son oncle, mon +prédécesseur à la cure. C’est un des griefs de l’ancien maire contre +moi, sa haine en est accrue... Le père Niseron a déclaré solennellement +à Rigou qu’il le tuerait, s’il arrivait malheur à Geneviève, et il l’a +rendu responsable de toute atteinte à l’honneur de cette enfant. Je ne +serais pas éloigné de voir dans la poursuite de Nicolas Tonsard quelque +infernale combinaison de cet homme, qui se croit tout permis ici. + +—Il ne craint donc pas la justice?... dit Blondet. + +—D’abord, il est le beau-père du Procureur du roi, répondit le +curé qui fit une pause. Puis, vous ne soupçonnez pas, reprit-il, +l’insouciance profonde de la police cantonale et du parquet à l’égard +de ces gens-là. Pourvu que les paysans ne brûlent pas les fermes, +qu’ils n’assassinent pas, qu’ils n’empoisonnent pas et qu’ils payent +leurs contributions, on les laisse faire ce qu’ils veulent entre eux; +et, comme ils sont sans principes religieux, il se passe des choses +affreuses. De l’autre côté du bassin de l’Avonne, les vieillards +impotents tremblent de rester à la maison, car alors on ne leur donne +plus à manger; aussi vont-ils aux champs tant que leurs jambes peuvent +les porter; s’ils se couchent, ils savent très-bien que c’est pour +mourir, faute de nourriture. Monsieur Sarcus, le juge de paix, dit que +si l’on faisait le procès à tous les criminels, l’État se ruinerait en +frais de justice. + +—Mais il y voit clair, ce magistrat-là, s’écria Blondet. + +—Ah! Monseigneur connaissait bien la situation de cette vallée et +surtout l’état de cette commune, dit en continuant le curé. La religion +peut seule réparer tant de maux, la loi me semble impuissante, modifiée +comme elle l’est... + +Le curé fut interrompu par des cris partant du bois, et la comtesse, +précédée d’Émile et de l’abbé, s’y enfonça courageusement en courant +dans la direction indiquée par les cris. + + + XI. —L’OARISTYS, XVIIIe ÉGLOGUE DE THÉOCRITE PEU GOUTÉE EN COUR + D’ASSISES. + +La sagacité de sauvage, que son nouveau métier avait développée chez +Michaud, jointe à la connaissance des passions et des intérêts de la +commune de Blangy, venait d’expliquer en partie une troisième idylle +dans le genre grec, que les villageois pauvres comme les Tonsard, +et les quadragénaires riches comme Rigou, traduisent selon le mot +classique, _librement_, au fond des campagnes. + +Nicolas, second fils de Tonsard, avait amené, lors du tirage, un fort +mauvais numéro. Deux ans auparavant, grâce à l’intervention de Soudry, +de Gaubertin, de Sarcus le Riche, le frère aîné de Nicolas Tonsard fut +réformé comme impropre au service militaire, à cause d’une prétendue +maladie dans les muscles du bras droit; mais comme depuis Jean-Louis +avait manié les instruments les plus aratoires avec une facilité +très-remarquée, il se fit une sorte de rumeur à cet égard dans le +canton. + +Soudry, Rigou, Gaubertin, les protecteurs de cette famille, avertirent +alors le cabaretier qu’il ne fallait pas essayer de soustraire le grand +et fort Nicolas à la loi du recrutement. Néanmoins, le maire de la +Ville-aux-Fayes et Rigou sentaient si vivement la nécessité d’obliger +les hommes hardis et capables de mal faire, habilement dirigés par eux +contre les Aigues, que Rigou donna quelque espérance à Tonsard et à son +fils. + +Ce moine défroqué, chez qui Catherine, excessivement dévouée à son +frère, allait de temps en temps, conseilla de s’adresser à la comtesse +et au général. + +—Il ne sera peut-être pas fâché de vous rendre ce service pour vous +amadouer, et ce sera tout autant de pris sur l’ennemi, dit à Catherine +le terrible beau-père du Procureur du roi. Si le Tapissier vous refuse, +eh bien! nous verrons. + +Dans les prévisions de Rigou, le refus du général devait augmenter par +un fait nouveau les torts du grand propriétaire envers les paysans, et +valoir à la coalition un nouveau motif de reconnaissance de la part de +Tonsard, dans le cas où son esprit retors fournirait à l’ancien maire +un moyen de libérer Nicolas. + +Nicolas, qui devait passer sous peu de jours au conseil de révision, +fondait peu d’espoir sur la protection du général, à raison des griefs +des Aigues contre la famille Tonsard. Sa passion, ou pour mieux dire +son entêtement, son caprice pour la Péchina furent tellement excités à +l’idée de ce départ, qui ne lui laissait plus le temps de la séduire, +qu’il voulut essayer de la violence. + +Le mépris que cette enfant témoignait à son persécuteur, outre +une résistance pleine d’énergie, avait allumé chez le lovelace du +Grand-I-Vert une haine dont la fureur égalait celle de son désir. +Depuis trois jours il guettait la Péchina; de son côté, la pauvre +enfant se savait guettée. Il existait entre Nicolas et sa proie la même +entente qu’entre le chasseur et le gibier. Quand la Péchina s’avançait +de quelques pas au delà de la grille, elle apercevait la tête de +Nicolas dans une des allées parallèles aux murs du parc, ou sur le pont +d’Avonne. Elle aurait bien pu se soustraire à cette odieuse poursuite +en s’adressant à son grand-père; mais toutes les filles, même les plus +naïves, par une étrange peur, instinctive peut-être, tremblent en ces +sortes d’aventures, de se confier à leurs protecteurs naturels. + +Geneviève avait entendu le père Niseron faisant le serment de tuer un +homme, quel qu’il fût, qui _toucherait_ à sa petite-fille, tel fut son +mot. Le vieillard croyait cette enfant gardée par l’auréole blanche +que soixante-dix ans de probité lui valaient. La perspective de drames +terribles épouvante assez les imaginations ardentes des jeunes filles, +sans qu’il soit besoin de plonger au fond de leurs cœurs pour en +rapporter les nombreuses et curieuses raisons qui leur mettent alors le +cachet du silence sur les lèvres. + +Au moment d’aller porter le lait que madame Michaud envoyait à la +fille de Gaillard, le garde de la porte de Conches, dont la vache +avait fait un veau, la Péchina ne se hasarda point, sans procéder à +une enquête, comme une chatte qui s’aventure hors de sa maison. Elle +ne vit pas trace de Nicolas; elle écouta le silence, comme dit le +poëte, et n’entendant rien, elle pensa qu’à cette heure le drôle était +à l’ouvrage. Les paysans commençaient à couper leurs seigles, car ils +moissonnent les premiers leurs parcelles, afin de pouvoir gagner les +fortes journées données aux moissonneurs. Mais Nicolas n’était pas +homme à pleurer la paye de deux jours, d’autant plus qu’il quittait le +pays après la foire de Soulanges, et que, devenir soldat, c’est pour le +paysan entrer dans une nouvelle vie. + +Quand la Péchina, sa cruche sur la tête, parvint à la moitié de son +chemin, Nicolas dégringola comme un chat sauvage du haut d’un orme où +il s’était caché dans le feuillage, et tomba comme la foudre aux pieds +de la Péchina, qui jeta sa cruche et se fia, pour gagner le pavillon, à +son agilité. A cent pas de là, Catherine Tonsard, qui faisait le guet, +déboucha du bois et heurta si violemment la Péchina qu’elle la jeta +par terre. La violence du coup étourdit l’enfant; Catherine la releva, +la prit dans ses bras et l’emmena dans le bois, au milieu d’une petite +prairie où bouillonne la source du Ruisseau-d’Argent. + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + CATHERINE TONSARD. + + Vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune clair, + pénétrants et d’une insolence soldatesque. + + (LES PAYSANS.)] + +Catherine, grande et forte, en tout point semblable aux filles que +les sculpteurs et les peintres prennent, comme jadis la République, +pour modèle de la Liberté, charmait la jeunesse de la vallée d’Avonne +par ce même sein volumineux, ces mêmes jambes musculeuses, cette même +taille à la fois robuste et flexible; ces bras charnus, cet œil allumé +d’une paillette de feu, par l’air fier, les cheveux tordus à grosses +poignées, le front masculin, la bouche rouge, aux lèvres retroussées +par un sourire quasi féroce qu’Eugène Delacroix et David d’Angers ont +tous deux admirablement saisi et représenté. Image du peuple, l’ardente +et brune Catherine vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune +clair, pénétrants et d’une insolence soldatesque. Elle tenait de son +père une violence telle que toute la famille, excepté Tonsard, la +craignait dans le cabaret. + +—Eh bien! comment te trouves-tu, ma vieille? dit Catherine à la +Péchina. + +Catherine avait assis à dessein sa victime sur un tertre d’une +faible élévation, auprès de la source où elle lui fit reprendre ses +sens avec une affusion d’eau froide. + +—Où suis-je?... demanda-t-elle en levant ses beaux yeux noirs, par où +vous eussiez dit qu’il passait un rayon de soleil. + +—Ah! sans moi, reprit Catherine, tu serais morte... + +—Merci, dit la petite encore tout étourdie. Que m’est-il donc arrivé? + +—Tu as buté contre une racine et tu t’es étalée à quatre pas, jetée +comme une balle... Ah! courais-tu!... Tu te lançais comme une perdue. + +—C’est ton frère qui est la cause de cet accident, dit la petite en se +rappelant d’avoir vu Nicolas. + +—Mon frère? je ne l’ai pas aperçu, dit Catherine. Et qu’est-ce qu’il +t’a donc fait, mon pauvre Nicolas, pour que tu en aies peur comme d’un +loup-garou? N’est-il pas plus beau que ton monsieur Michaud? + +—Oh! dit superbement la Péchina. + +—Va, ma petite, tu te prépares des malheurs en aimant ceux qui nous +persécutent! Pourquoi n’es-tu donc pas de notre côté? + +—Pourquoi ne mettez-vous jamais les pieds à l’église? et pourquoi +volez-vous nuit et jour? demanda l’enfant. + +—Te laisserais-tu donc prendre aux raisons des bourgeois?... répondit +Catherine dédaigneusement et sans soupçonner l’attachement de la +Péchina. Les bourgeois nous aiment, eux, comme ils aiment la cuisine, +il leur faut de nouvelles platées tous les jours. Où donc as-tu vu des +bourgeois qui nous épousent, nous autres paysannes? Vois donc si Sarcus +le Riche laisse son fils libre de se marier avec la belle Gatienne +Giboulard d’Auxerre, qui pourtant est la fille d’un riche menuisier!... +Tu n’es jamais allée au Tivoli de Soulanges, chez Socquard, viens-y? tu +les verras là, les bourgeois! tu concevras alors qu’ils valent à peine +l’argent qu’on leur soutire quand nous les attrapons! Viens donc cette +année à la foire? + +—On dit que c’est bien beau la foire à Soulanges? s’écria naïvement la +Péchina. + +—Je vas te dire ce que c’est, en deux mots, reprit Catherine. On y +est reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il donc d’être jolie +comme tu l’es, si ce n’est pas pour être admirée par les hommes? + +Ah! quand j’ai entendu dire pour la première fois: —«Quel beau brin +de fille!» tout mon sang est devenu du feu. C’était chez Socquard, +en pleine danse; mon grand’père, qui jouait de la clarinette, en a +souri. Tivoli m’a paru grand et beau comme le ciel mais c’est que, ma +fille, c’est éclairé tout en quinquets en glaces, on peut se croire en +paradis. Les messieurs de Soulanges, d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes +sont tous là. Depuis cette soirée, j’ai toujours aimé l’endroit où +cette phrase a sonné dans mes oreilles comme une musique militaire. On +donnerait son éternité pour entendre dire cela de soi, mon enfant, par +l’homme qu’on aime?... + +—Mais oui, peut-être, répondit la Péchina d’un air pensif. + +—Viens-y donc, écouter cette bénédiction de l’homme, elle ne te +manquera pas! s’écria Catherine. Dame! il y a de la chance, quand on +est brave comme toi, de rencontrer un beau sort!... Le fils à monsieur +Lupin, Amaury, qu’a des habits à boutons d’or, serait capable de te +demander en mariage! Ce n’est pas tout, va! si tu savais ce qu’on +trouve là contre le chagrin. Tiens, le vin cuit de Socquard vous ferait +oublier le plus grand des malheurs. Figure-toi que ça vous donne des +rêves! on se sent plus légère... Tu n’as jamais bu de vin cuit!... Eh +bien! tu ne connais pas la vie! + +Ce privilége acquis aux grandes personnes de se gargariser de temps +en temps avec un verre de vin cuit, excite à un si haut degré la +curiosité des enfants au-dessous de douze ans, que Geneviève avait une +fois trempé ses lèvres dans un petit verre de vin cuit ordonné par le +médecin à son grand-père malade. Cette épreuve avait laissé dans le +souvenir de la pauvre enfant une sorte de magie qui peut expliquer +l’attention que Catherine obtint, et sur laquelle comptait cette atroce +fille pour réaliser le plan dont une partie avait déjà réussi. Sans +doute elle voulait faire arriver la victime, étourdie par sa chute, +à cette ivresse morale, si dangereuse pour des filles qui vivent aux +champs et dont l’imagination, privée de pâture, n’en est que plus +ardente aussitôt qu’elle trouve à s’exercer. Le vin cuit, qu’elle +tenait en réserve, devait achever de faire perdre la tête à sa victime. + +—Qu’y a-t-il donc là dedans? demanda la Péchina. + +—Toutes sortes de choses!... répondit Catherine en regardant de côté +pour voir si son frère arrivait, d’abord des _machins_ qui viennent des +Indes, de la cannelle, des herbes qui vous changent par enchantement. +Enfin, vous croyez tenir ce que vous aimez! ça vous rend heureuse! on +se voit riche, on se moque de tout. + +—J’aurais peur de boire du vin cuit à la danse! dit la Péchina. + +—De quoi? reprit Catherine, il n’y a pas le moindre danger: songe +donc à tout ce monde qui est là. Tous les bourgeois nous regardent! +Ah! c’est de ces jours qui font supporter bien des misères! Voir ça et +mourir, on serait contente! + +—Si monsieur et madame Michaud voulaient y venir!... répondit la +Péchina l’œil en feu. + +—Mais ton grand-père Niseron, tu ne l’as pas abandonné, ce pauvre +cher homme, et il serait bien flatté de te voir adorée comme une +reine... Est-ce que tu préfères ces Arminacs de Michaud et autres à ton +grand-père et aux Bourguignons? Ça n’est pas bien de renier son pays. +Et puis, après, qu’est-ce que les Michaud auraient donc à dire si ton +grand-père t’emmenait à la fête de Soulanges?... Oh! si tu savais ce +que c’est que de régner sur un homme, d’être sa folie et de pouvoir lui +dire: —Va là, comme je le dis à Godain, et qu’il y va! —Fais cela! et +il le fait! Et tu es _atournée_, vois-tu, ma petite, à démonter la tête +à un bourgeois comme le fils à monsieur Lupin. Dire que monsieur Amaury +s’est amouraché de ma sœur Marie parce qu’elle est blonde, et qu’il +a quasiment peur de moi... Mais toi, depuis que ces gens du pavillon +t’ont requinquée, tu as l’air d’une impératrice. + +Tout en faisant oublier adroitement Nicolas, pour dissiper la défiance +dans cette âme naïve, Catherine y distillait superfinement l’ambroisie +des compliments. Sans le savoir, elle avait attaqué la plaie secrète +de ce cœur. La Péchina, sans être autre chose qu’une pauvre paysanne, +offrait le spectacle d’une effrayante précocité, comme beaucoup de +créatures destinées à finir prématurément, ainsi qu’elles ont fleuri. +Produit bizarre du sang monténégrin et du sang bourguignon, conçue et +portée à travers les fatigues de la guerre, elle s’était sans doute +ressentie de ces circonstances. Mince, fluette, brune comme une feuille +de tabac, petite, elle possédait une force incroyable, mais cachée +aux yeux des paysans, à qui les mystères des organisations nerveuses +sont inconnus. On n’admet pas les nerfs dans le système médical des +campagnes. + +A treize ans, Geneviève avait achevé sa croissance, quoiqu’elle eût à +peine la taille d’un enfant de son âge. Sa figure devait-elle à son +origine ou au soleil de la Bourgogne ce teint de topaze à la fois +sombre et brillant, sombre par la couleur, brillant par le grain du +tissu, qui prête à une petite fille un air vieux, la science médicale +nous blâmerait peut-être de l’affirmer. Cette vieillesse anticipée du +masque était rachetée par la vivacité, par l’éclat, par la richesse +de lumière qui faisaient des yeux de la Péchina deux étoiles. Comme +à tous ces yeux pleins de soleil, et qui veulent peut-être des abris +puissants, les paupières étaient armées de cils d’une longueur presque +démesurée. Les cheveux, d’un noir bleuâtre, fins et longs, abondants, +couronnaient de leurs grosses nattes un front coupé comme celui de +la Junon antique. Ce magnifique diadème de cheveux, ces grands yeux +arméniens, ce front céleste écrasaient la figure. Le nez, quoique d’une +forme pure à sa naissance et d’une courbe élégante, se terminait par +des espèces de nasaux chevalins et aplatis. La passion retroussait +parfois ces narines, et la physionomie contractait alors une expression +furieuse. De même que le nez, tout le bas de la figure semblait +inachevé, comme si la glaise eût manqué dans les doigts du divin +sculpteur. Entre la lèvre inférieure et le menton, l’espace était si +court, qu’en prenant la Péchina par le menton, on devait lui froisser +les lèvres; mais les dents ne permettaient pas de faire attention à +ce défaut. Vous eussiez prêté des âmes à ces petits os, brillants, +vernis, bien coupés, transparents, et que laissaient facilement voir +une bouche trop fendue, accentuée par des sinuosités qui donnaient aux +lèvres de la ressemblance avec les bizarres torsions du corail. La +lumière passait si facilement à travers la conque des oreilles, qu’elle +semblait rose en plein soleil. Le teint, quoique roussi, révélait +une merveilleuse finesse de chair. Si, comme l’a dit Buffon, l’amour +est dans le toucher, la douceur de cette peau devait être active et +pénétrante comme la senteur des daturas. La poitrine, de même que le +corps, effrayait par sa maigreur; mais les pieds et les mains, d’une +petitesse provocante, accusaient une puissance nerveuse supérieure, une +organisation vivace. + +Ce mélange d’imperfections diaboliques et de beautés divines, +harmonieux malgré tant de discordances, car il tendait à l’unité par +une fierté sauvage; puis ce défi d’une âme puissante à un faible corps +écrit dans les yeux, tout rendait cette enfant inoubliable. La nature +avait voulu faire de ce petit être une femme, les circonstances de la +conception lui prêtèrent la figure et le corps d’un garçon. A voir +cette fille étrange, un poëte lui aurait donné l’Yémen pour patrie, +elle tenait de l’Afrite et du Génie des contes arabes. La physionomie +de la Péchina ne mentait pas. Elle avait l’âme de son regard de feu, +l’esprit de ses lèvres brillantées par ses dents prestigieuses, la +pensée de son front sublime, la fureur de ses narines toujours prêtes +à hennir. Aussi l’amour, comme on le conçoit dans les sables brûlants, +dans les déserts, agitait-il ce cœur âgé de vingt ans, en dépit des +treize ans de l’enfant du Monténégro, qui, semblable à cette cime +neigeuse, ne devait jamais se parer des fleurs du printemps. + +Les observateurs comprendront alors que la Péchina, chez qui la passion +sortait par tous les pores, réveillât en des natures perverses la +fantaisie endormie par l’abus; de même qu’à table, l’eau vient à la +bouche à l’aspect de ces fruits contournés, troués, tachés de noir, que +les gourmands connaissent par expérience, et sous la peau desquels la +nature se plaît à mettre des saveurs et des parfums de choix. Pourquoi +Nicolas, ce manouvrier vulgaire, pourchassait-il cette créature digne +d’un poëte, quand tous les yeux de cette vallée en avaient pitié comme +d’une difformité maladive? Pourquoi Rigou, le vieillard, éprouvait-il +pour elle une passion de jeune homme? Qui des deux était jeune ou +vieillard? Le jeune paysan était-il aussi blasé que le vieil usurier? +Comment les deux extrêmes de la vie se réunissaient-ils dans un commun +et sinistre caprice? La force qui finit ressemble-t-elle à la force qui +commence? Les déréglements de l’homme sont des abîmes gardés par des +sphinx, ils commencent et se terminent presque tous par des questions +sans réponse. + +On doit concevoir maintenant cette exclamation: —Piccina!... échappée +à la comtesse, quand sur le chemin elle vit Geneviève, l’année +précédente, ébahie à l’aspect d’une calèche et d’une femme mise comme +madame de Montcornet. Cette fille presque avortée, d’une énergie +monténégrine, aimait le grand, le beau, le noble garde général, +mais comme les enfants de cet âge savent aimer quand elles aiment, +c’est-à-dire avec la rage d’un désir enfantin, avec les forces de la +jeunesse, avec le dévouement qui, chez les vraies vierges, enfantent de +divines poésies. Catherine venait donc de passer ses grossières mains +sur les cordes les plus sensibles de cette harpe, toutes montées à +casser. Danser sous les yeux de Michaud, aller à la fête de Soulanges, +y briller, s’inscrire dans le souvenir de ce maître adoré?... Quelles +idées! Les lancer dans cette tête volcanique, n’était-ce pas jeter des +charbons allumés sur de la paille exposée au soleil d’août? + +—Non, Catherine, répondit la Péchina, je suis laide, chétive; mon lot +est de vivre dans un coin, de rester fille, seule au monde. + +—Les hommes aiment les _chétiotes_, reprit Catherine. Tu me vois bien, +moi? dit-elle en montrant ses beaux bras, je plais à Godain qui est +une vraie _guernouille_, je plais à ce petit Charles qui accompagne le +comte; mais le fils Lupin a peur de moi. Je te le répète, c’est les +petits hommes qui m’aiment et qui disent à la Ville-aux-Fayes ou à +Soulanges: Le beau brin de fille! en me voyant passer. Eh bien! toi, tu +plairas aux beaux hommes... + +—Ah! Catherine, si c’est vrai, cela!... s’écria la Péchina ravie. + +—Mais enfin, c’est si vrai que Nicolas, le plus bel homme du canton, +est fou de toi; il en rêve, il en perd l’esprit, et il est aimé de +toutes les filles... C’est un fier gars! Si tu mets une robe blanche +et des rubans jaunes, tu seras la plus belle chez Socquard, le jour +de Notre-Dame, à la face de tout le beau monde de la Ville-aux-Fayes. +Voyons, veux-tu? Tiens, je coupais de l’herbe, là, pour nos vaches; +j’ai dans ma gourde un peu de vin cuit que m’a donné Socquard ce +matin, dit-elle en voyant dans les yeux de la Péchina cette expression +délirante que connaissent toutes les femmes, je suis bonne enfant, nous +allons le partager... tu te croiras aimée... + +Pendant cette conversation, en choisissant les touffes d’herbe pour +poser ses pieds, Nicolas s’était glissé sans bruit jusqu’au tronc d’un +gros chêne peu distant du tertre où sa sœur avait assis la Péchina. +Catherine, qui, de moment en moment, jetait les yeux autour d’elle, +finit par apercevoir son frère en allant prendre la gourde au vin cuit. + +—Tiens, commence, dit-elle à la petite. + +—Ça me brûle, s’écria Geneviève en rendant la gourde à Catherine après +en avoir bu deux gorgées. + +—Bête! tiens, répondit Catherine en vidant d’un trait ce flacon +rustique, v’là comme ça passe! c’est un rayon de soleil qui vous luit +dans l’estomac! + +—Et moi qui devrais avoir porté mon lait à mademoiselle Gailard?... +s’écria la Péchina. Nicolas m’a fait une peur... + +—Tu n’aimes donc pas Nicolas? + +—Non, répondit la Péchina; qu’a-t-il à me poursuivre? il ne manque +pourtant pas de créatures de bonne volonté. + +—Mais s’il te préfère à toutes les filles de la vallée, ma petite... + +—J’en suis fâchée pour lui, dit-elle. + +—On voit bien que tu ne le connais pas, reprit Catherine. + +Avec une rapidité foudroyante, Catherine Tonsard, en disant cette +horrible phrase, saisit la Péchina par la taille, la renversa sur +l’herbe, la priva de toute sa force en la mettant à plat, et la +maintint dans cette dangereuse position. En apercevant son odieux +persécuteur, l’enfant se mit à crier à pleins poumons, et envoya +Nicolas à cinq pas de là d’un coup de pied donné dans le ventre; puis +elle se renversa sur elle-même comme un acrobate avec une dextérité qui +trompa les calculs de Catherine, et se releva pour fuir. Catherine, +restée à terre, étendit la main, prit la Péchina par le pied, la fit +tomber tout de son long, la face contre terre. Cette chute affreuse +arrêta les cris incessants de la courageuse Monténégrine. Nicolas, +qui, malgré la violence du coup, s’était remis, revint furieux et +voulut saisir sa victime. Dans ce danger, quoique étourdie par le vin, +l’enfant saisit Nicolas à la gorge et la lui serra par une étreinte de +fer. + +—Elle m’étrangle! au secours, Catherine! cria Nicolas d’une voix qui +passait péniblement par le larynx. + +La Péchina jetait aussi des cris perçants. Catherine essaya de les +étouffer en mettant une main sur la bouche de l’enfant, qui la mordit +au sang. Ce fut alors que Blondet, la comtesse et le curé se montrèrent +sur la lisière du bois. + +—Voilà les bourgeois des Aigues, dit Catherine en aidant Geneviève à +se relever. + +—Veux-tu vivre? dit Nicolas Tonsard à l’enfant d’une voix rauque. + +—Après? dit la Péchina. + +—Dis-leur que nous jouions, et je te pardonne, reprit Nicolas d’un air +sombre. + +—Mâtine! le diras-tu?... répéta Catherine dont le regard fut encore +plus terrible que la menace meurtrière de Nicolas. + +—Oui, si vous me laissez tranquille, répliqua l’enfant. D’ailleurs, je +ne sortirai plus sans mes ciseaux! + +—Tu te tairas, ou je te flanquerai dans l’Avonne, dit la féroce +Catherine. + +—Vous êtes des monstres!... cria le curé, vous mériteriez d’être +arrêtés et envoyés en cour d’assises... + +—Ah çà! que faites-vous dans vos salons, vous autres? demanda Nicolas +en regardant la comtesse et Blondet qui frémirent. Vous jouez, n’est-ce +pas? Eh bien! les champs sont à nous, on ne peut pas toujours +travailler, nous jouions!... Demandez à ma sœur et à la Péchina? + +—Comment vous battez-vous donc, si c’est comme cela que vous jouez! +s’écria Blondet. + +Nicolas jeta sur Blondet un regard d’assassin. + +—Parle donc, dit Catherine en prenant la Péchina par l’avant-bras et +en le lui serrant à y laisser un bracelet bleu, n’est-ce pas que nous +nous amusions?... + +—Oui, madame, nous nous amusions, dit l’enfant épuisée par le +déploiement de ses forces, et qui s’affaissa sur elle-même comme si +elle allait s’évanouir. + +—Vous l’entendez, madame, dit effrontément Catherine en lançant à la +comtesse un de ces regards de femme à femme qui valent des coups de +poignard. + +Elle prit le bras de son frère, et tous deux ils s’en allèrent, +sans s’abuser sur les idées qu’ils avaient inspirées à ces trois +personnages. Nicolas se retourna deux fois, et deux fois il rencontra +le regard de Blondet qui toisait ce grand drôle, haut de cinq pieds +huit pouces, d’une coloration vigoureuse, à cheveux noirs, crépus, +large des épaules, et dont la physionomie assez douce offrait sur les +lèvres et autour de la bouche des traits où se devinait la cruauté +particulière aux voluptueux et aux fainéants. Catherine balançait sa +jupe blanche à raies bleues avec une sorte de coquetterie perverse. + +—Caïn et sa femme! dit Blondet au curé. + +—Vous ne savez pas à quel point vous rencontrez juste, répliqua l’abbé +Brossette. + +—Ah! monsieur le curé, que feront-ils de moi? dit la Péchina quand +le frère et la sœur furent à une distance où sa voix ne pouvait être +entendue. + +La comtesse, devenue blanche comme son mouchoir, éprouvait un +saisissement tel, qu’elle n’entendait ni Blondet, ni le curé, ni la +Péchina. + +—C’est à faire fuir un paradis terrestre... dit-elle enfin. Mais, +avant tout, sauvons cette enfant de leurs griffes. + +—Vous aviez raison, cette enfant est tout un poëme, un poëme vivant! +dit tout bas Blondet à la comtesse. + +En ce moment, la Monténégrine se trouvait dans l’état où le corps et +l’âme fument, pour ainsi dire, après l’incendie d’une colère qui a +fait lancer à toutes les forces intellectuelles et physiques leur somme +de force. C’est une splendeur, inouïe, suprême, qui ne jaillit que sous +la pression d’un fanatisme, la résistance ou la victoire, celle de +l’amour ou du martyre. Partie avec une robe à filets alternativement +bruns et jaunes, avec une collerette qu’elle plissait elle-même en +se levant de bonne heure, l’enfant ne s’était pas encore aperçue du +désordre de sa robe souillée de terre, de sa collerette chiffonnée. +En sentant ses cheveux déroulés, elle chercha son peigne. Ce fut dans +ce premier mouvement de trouble que Michaud, également attiré par les +cris, se rendit sur le lieu de la scène. En voyant son Dieu, la Péchina +retrouva toute son énergie. + +—Il ne m’a seulement pas touchée, monsieur Michaud! s’écria-t-elle. + +Ce cri, le regard et le mouvement qui en furent un éloquent +commentaire, en apprirent en un instant à Blondet et au curé plus que +madame Michaud n’en avait dit à la comtesse sur la passion de cette +étrange fille pour le garde général qui ne s’en apercevait pas. + +—Le misérable! s’écria Michaud. + +Et par ce geste involontaire, impuissant, qui échappe aux fous comme +aux sages, il menaça du poing Nicolas, dont la haute stature faisait +ombre dans le bois où il s’engageait avec sa sœur. + +—Vous ne jouiez donc pas? dit l’abbé Brossette en jetant un fin regard +à la Péchina. + +—Ne la tourmentez pas, dit la comtesse, et rentrons. + +La Péchina, quoique brisée, puisa dans sa passion assez de force pour +marcher, son maître adoré la regardait! La comtesse suivait Michaud +dans un de ces sentiers connus seulement des braconniers et des gardes, +où l’on ne peut aller deux de front, mais qui menait droit à la porte +d’Avonne. + +—Michaud, dit-elle au milieu du bois, il faut trouver un moyen de +débarrasser le pays de ce méchant garnement, car cette enfant est +peut-être menacée de mort. + +—D’abord, répondit Michaud, Geneviève ne quittera pas le pavillon, +ma femme prendra chez elle le neveu de Vatel, qui fait les allées du +parc; nous le remplacerons par un garçon du pays de ma femme, car il +ne faut plus mettre aux Aigues que des gens de qui nous soyons sûrs. +Avec Gounod chez nous et Cornevin le vieux père nourricier, les vaches +seront bien gardées, et la Péchina ne sortira plus qu’accompagnée. + +—Je dirai à Monsieur de vous indemniser de ce surcroît de dépense, +reprit la comtesse; mais ceci ne nous défait pas de Nicolas? Comment y +arriverons-nous? + +—Le moyen est tout simple et tout trouvé, répondit Michaud. Nicolas +doit passer dans quelques jours au conseil de révision; au lieu de +solliciter sa réforme, mon général, sur la protection de qui les +Tonsard comptent, n’a qu’à bien le recommander au prône. + +—J’irai, s’il le faut, dit la comtesse, voir moi-même mon cousin de +Castéran, notre préfet; mais d’ici là, je tremble... + +Ces paroles furent échangées au bout du sentier qui débouchait au +rond-point. En arrivant à la crête du fossé, la comtesse ne put +s’empêcher de jeter un cri; Michaud s’avança pour la soutenir, croyant +qu’elle s’était blessée à quelque épine sèche; mais il tressaillit du +spectacle qui s’offrit à ses regards. + +Marie et Bonnébault, assis sur le talus du fossé, paraissaient causer, +et s’étaient sans doute cachés là pour écouter. Évidemment, ils +avaient quitté leur place dans le bois en entendant venir du monde et +reconnaissant des voix bourgeoises. + +Après six ans de service dans la cavalerie, Bonnébault, grand garçon +sec, était revenu depuis quelques mois à Conches, avec un congé +définitif qu’il dut à sa mauvaise conduite; il aurait gâté les +meilleurs soldats par son exemple. Il portait des moustaches et une +virgule, particularité qui, jointe au prestige de la tenue que les +soldats contractent au régime de la caserne, avait rendu Bonnébault la +coqueluche des filles de la vallée. Il tenait, comme les militaires, +ses cheveux de derrière très-courts, frisait ceux du dessus de la tête, +retroussait les faces d’un air coquet, et mettait crânement de côté son +bonnet de police. Enfin, comparé aux paysans presque tous en guenilles +comme Mouche et Fourchon, il paraissait superbe en pantalon de toile, +en bottes et en petite veste courte. Ces effets, achetés lors de sa +libération, se ressentaient de la réforme et de la vie des champs; +mais le coq de la vallée en possédait de meilleurs pour les jours de +fête. Il vivait, disons-le, des libéralités de ses bonnes amies, qui +suffisaient à peine aux dissipations, aux libations, aux perditions de +tout genre qu’entraînait la fréquentation du café de la Paix. + +Malgré sa figure ronde, plate, assez gracieuse au premier aspect, +ce drôle offrait je ne sais quoi de sinistre. Il était bigle, +c’est-à-dire qu’un de ses yeux ne suivait pas le mouvement de l’autre; +il ne louchait pas, mais ses yeux n’étaient pas toujours ensemble, +pour emprunter à la peinture un de ses termes. Ce défaut, quoique +léger, donnait à son regard une expression ténébreuse, inquiétante, +en ce qu’elle s’accordait avec un mouvement dans le front et dans +les sourcils, qui révélait une sorte de lâcheté de caractère, une +disposition à l’avilissement. + +Il en est de la lâcheté comme du courage: il y en a de plusieurs +sortes. Bonnébault, qui se serait battu comme le plus brave soldat, +était faible devant ses vices et ses fantaisies. Paresseux comme un +lézard, actif seulement pour ce qui lui plaisait, sans délicatesse +aucune, à la fois fier et bas, capable de tout et nonchalant, le +bonheur de ce casseur d’_assiettes et de cœurs_, pour se servir d’une +expression soldatesque, consistait à mal faire ou à faire du dégât. Au +sein des campagnes, ce caractère est d’un aussi mauvais exemple qu’au +régiment. Bonnébault voulait, comme Tonsard et comme Fourchon, bien +vivre et ne rien faire. Aussi, avait-il _tiré son plan_, pour employer +un mot du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Tout en exploitant sa +tournure avec un croissant succès, et son talent au billard avec des +chances diverses, il se flattait, en sa qualité d’habitué du café de la +Paix, d’épouser un jour mademoiselle Aglaé Socquard, fille unique du +père Socquard, propriétaire de cet établissement, qui, toute proportion +gardée, était à Soulanges ce qu’est le Ranelagh au bois de Boulogne. + +Embrasser la carrière de limonadier, devenir entrepreneur de bal +public, ce beau sort paraissait être en effet le bâton de maréchal d’un +fainéant. Ces mœurs, cette vie et ce caractère étaient si salement +écrits sur la physionomie de ce _viveur_ de bas étage, que la comtesse +laissa échapper une exclamation à l’aspect de ce couple, qui lui fit +une impression aussi vive que si elle eût vu deux serpents. + +Marie, folle de Bonnébault, eût volé pour lui. Cette moustache, cette +_désinvolture_ de trompette, cet air faraud lui allaient au cœur, comme +l’allure, les façons, les manières d’un de Marsay plaisent à une jolie +Parisienne. Chaque sphère sociale a sa distinction! La jalouse Marie +rebutait Amaury, cet autre fat de petite ville, elle voulait être +madame Bonnébault! + +—Ohé! les autres! ohé! venez-vous?... crièrent de loin Catherine et +Nicolas en apercevant Marie et Bonnébault. + +Ce cri suraigu retentit dans les bois comme un appel de sauvages. + +En voyant ces deux êtres, Michaud frémit, car il se repentit vivement +d’avoir parlé. Si Bonnébault et Marie Tonsard avaient écouté la +conversation, il ne pouvait en résulter que des malheurs. Ce fait, +minime en apparence, dans la situation irritante où se trouvaient les +Aigues vis-à-vis des paysans, devait avoir une influence décisive, +comme dans les batailles la victoire ou la défaite dépendent d’un +ruisseau qu’un pâtre saute à pieds joints et où s’arrête l’artillerie. + +Après avoir salué galamment la comtesse, Bonnébault prit le bras de +Marie d’un air conquérant et s’en alla triomphalement. + +—C’est le La-clé-des-cœurs de la vallée, dit Michaud tout bas à la +comtesse en se servant du mot de bivouac qui veut dire don Juan. C’est +un homme bien dangereux. Quand il a perdu vingt francs au billard, on +lui ferait assassiner Rigou!... L’œil lui tourne aussi bien à un crime +qu’à une joie. + +—J’en ai trop vu pour aujourd’hui, répliqua la comtesse en prenant le +bras d’Émile, revenons, messieurs. + +Elle salua mélancoliquement madame Michaud en voyant la Péchina rentrée +au pavillon. La tristesse d’Olympe avait gagné la comtesse. + +—Comment, madame, dit l’abbé Brossette, est-ce que la difficulté de +faire le bien ici vous détournerait de le tenter? Voici cinq ans que +je couche sur un grabat, que j’habite un presbytère sans meubles, +que je dis la messe sans fidèles pour l’entendre, que je prêche +sans auditeurs, que je suis desservant sans casuel ni supplément de +traitement, que je vis avec les six cents francs de l’État, sans rien +demander à Monseigneur, et j’en donne le tiers en charités. Enfin, je +ne désespère pas! Si vous saviez ce que sont mes hivers, ici, vous +comprendriez toute la valeur de ce mot! Je ne me chauffe qu’à l’idée +de sauver cette vallée, de la reconquérir à Dieu! Il ne s’agit pas +de nous, madame, mais de l’avenir. Si nous sommes institués pour +dire aux pauvres: —«Sachez être pauvres!» c’est-à-dire, «souffrez, +résignez-vous et travaillez!» nous devons dire aux riches: —«Sachez +être riches!» c’est-à-dire, «soyez intelligents dans la bienfaisance, +pieux et dignes de la place que Dieu vous assigne!» Eh bien! madame, +vous n’êtes que les dépositaires du pouvoir que donne la fortune, et, +si vous n’obéissez pas à ses charges, vous ne la transmettrez pas à +vos enfants comme vous l’avez reçue! Vous dépouillez votre postérité. +Si vous continuez l’égoïsme de la cantatrice qui, certes, a causé par +sa nonchalance le mal dont l’étendue vous effraye, vous reverrez les +échafauds où sont morts vos prédécesseurs pour les fautes de leurs +pères. Faire le bien obscurément, dans un coin de terre, comme Rigou, +par exemple, y fait le mal!... ah! voilà des prières en action qui +plaisent à Dieu!... Si, dans chaque commune, trois êtres voulaient le +bien, la France, notre beau pays, serait sauvée de l’abîme où nous +courons, et où nous entraîne une religieuse indifférence à tout ce +qui n’est pas nous!... Changez d’abord, changez vos mœurs, et vous +changerez alors vos lois... + +Quoique profondément émue en entendant cet élan de charité vraiment +catholique, la comtesse répondit par le fatal: _Nous verrons!_ des +riches, qui contient assez de promesses pour qu’ils puissent se +débarrasser d’un appel à leur bourse, et qui leur permet plus tard de +rester les bras croisés devant tout malheur, sous prétexte qu’il est +accompli. + +En entendant ce mot, l’abbé Brossette salua madame de Montcornet et +prit une allée qui menait directement à la porte de Blangy. + +—Le festin de Balthasar sera donc le symbole éternel des derniers +jours d’une caste, d’une oligarchie, d’une domination!... se dit-il +quand il fut à dix pas. Mon Dieu! si votre volonté sainte est de +déchaîner les pauvres comme un torrent pour transformer les sociétés, +je comprends alors que vous abandonniez les riches à leur aveuglement! + + + XII. —COMME QUOI LE CABARET EST LE PARLEMENT DU PEUPLE. + +En criant à tue-tête, la vieille Tonsard avait attiré quelques +personnes de Blangy, curieuses de savoir ce qui se passait au +Grand-I-Vert, car la distance entre le village et le cabaret n’est +pas plus considérable qu’entre le cabaret et la porte de Blangy. L’un +des curieux fut précisément le bonhomme Niseron, le grand-père de +la Péchina, qui, après avoir sonné le second _Angelus_, retournait +façonner quelques chaînées de vigne, son dernier morceau de terre. + +Voûté par le travail, le visage blanc, les cheveux d’argent, ce vieux +vigneron, à lui seul toute la probité de la commune, avait été, pendant +la révolution, président du club des Jacobins à la Ville-aux-Fayes, +et juré près du tribunal révolutionnaire au District. Jean-François +Niseron, fabriqué du même bois dont furent faits les Apôtres, offrait +jadis le portrait, toujours pareil sous tous les pinceaux, de ce saint +Pierre en qui les peintres ont tous figuré le front quadrangulaire du +Peuple, la forte chevelure naturellement frisée du Travailleur, les +muscles du Prolétaire, le teint du Pêcheur, ce nez puissant, cette +bouche à demi railleuse qui nargue le malheur, enfin l’encolure du Fort +qui coupe des fagots dans le bois voisin pour faire le dîner, pendant +que les doctrinaires de la chose discourent. + +Tel fut, à quarante ans, au début de la Révolution, cet homme dur comme +le fer, pur comme l’or. Avocat du peuple, il crut à une république en +entendant gronder ce nom, encore plus formidable peut-être que l’idée. +Il crut à la république de Jean-Jacques Rousseau, à la fraternité des +hommes, à l’échange des beaux sentiments, à la proclamation du mérite, +au choix sans brigues, enfin à tout ce que la médiocre étendue d’un +arrondissement, comme Sparte, rend possible, et que les proportions +d’un empire rendent chimérique. Il signa ses idées de son sang, son +fils unique partit pour la frontière; il fit plus, il les signa de ses +intérêts, dernier sacrifice de l’égoïsme. Neveu, seul héritier du curé +de Blangy, ce tout-puissant tribun de la campagne pouvait en reprendre +l’héritage à la belle Arsène, la jolie servante du défunt; il respecta +les volontés du testateur et accepta la misère, qui, pour lui, vint +aussi promptement que la décadence pour sa république. + +Jamais un denier, une branche d’arbre appartenant à autrui ne passa +dans les mains de ce sublime républicain, qui rendrait la république +acceptable s’il pouvait faire école. Il refusa d’acheter des biens +nationaux, il déniait à la république le droit de confiscation. En +réponse aux demandes du comité du salut public, il voulait que la vertu +des citoyens fît pour la sainte patrie les miracles que les tripoteurs +de pouvoir voulaient opérer à prix d’or. Cet homme antique reprocha +publiquement à Gaubertin père ses trahisons secrètes, ses complaisances +et ses déprédations. Il gourmanda le vertueux Mouchon, ce représentant +du peuple dont la vertu fut tout bonnement de l’incapacité, comme chez +tant d’autres qui, gorgés des ressources politiques les plus immenses +que jamais nation ait livrées, armés de toute la force d’un peuple +enfin, n’en tirèrent pas tant de grandeur que Richelieu sut en trouver +dans la faiblesse d’un roi. Aussi le citoyen Niseron devint-il un +reproche vivant pour trop de monde. On accabla bientôt le bonhomme +sous l’avalanche de l’oubli, avec ce mot terrible: Il n’est content de +rien! Le mot de ceux qui se sont repus pendant la sédition. + +Cet autre paysan du Danube regagna son toit à Blangy, regarda choir +une à une ses illusions, vit sa république finir en queue d’empereur, +et tomba dans une complète misère, sous les yeux de Rigou, qui sut +hypocritement l’y réduire. Savez-vous pourquoi? Jamais Jean-François +Niseron ne voulut rien accepter de Rigou. Des refus réitérés apprirent +au détenteur de la succession en quelle mésestime profonde le tenait le +neveu du curé. Enfin, ce mépris glacial venait d’être couronné par la +menace terrible au sujet de sa petite-fille, dont avait parlé l’abbé +Brossette à la comtesse. + +Des douze années de la République française, le vieillard s’était +écrit une histoire à lui, pleine uniquement des traits grandioses +qui donneront à ce temps héroïque l’immortalité. Les infamies, les +massacres, les spoliations, ce bonhomme voulait les ignorer: il +admirait toujours les dévouements, le _Vengeur_, les dons à la patrie, +l’élan du peuple aux frontières, et il continuait son rêve pour s’y +endormir. + +La Révolution a eu beaucoup de poëtes semblables au père Niseron, +qui chantèrent leurs poëmes à l’intérieur ou aux armées, secrètement +ou au grand jour, par des actes ensevelis sous les vapeurs de cet +ouragan, et de même que sous l’Empire, des blessés oubliés criaient: +vive l’empereur! avant de mourir. Ce sublime appartient en propre à la +France. L’abbé Brossette avait respecté cette inoffensive conviction. +Le vieillard s’était attaché naïvement au curé pour ce seul mot dit +par le prêtre: «La vraie république est dans l’Évangile.» Et le vieux +républicain portait la croix, et il revêtait la robe mi-parti de rouge +et de noir, et il était digne, sérieux à l’église, et il vivait des +triples fonctions dont l’avait investi l’abbé Brossette, qui voulut +donner à ce brave homme, non pas de quoi vivre, mais de quoi ne pas +mourir de faim. + +Ce vieillard, l’Aristide de Blangy, parlait peu, comme toutes les +nobles dupes qui s’enveloppent dans le manteau de la résignation; +mais il ne manquait jamais à blâmer le mal; aussi les paysans le +craignaient-ils comme les voleurs craignent la police. Il ne venait pas +six fois dans l’année au Grand-I-Vert, quoiqu’on l’y fêtât toujours. +Le vieillard maudissait le peu de charité des riches, leur égoïsme le +révoltait, et par cette fibre il paraissait toujours tenir aux paysans. +Aussi disait-on: «Le père Niseron n’aime pas les riches, il est des +nôtres.» + +Pour couronne civique, cette belle vie obtenait dans toute la vallée +ces mots: «Le brave père Niseron! il n’y a pas de plus honnête homme!» +Pris souvent pour arbitre souverain dans certaines contestations, il +réalisait ce mot magnifique: _l’ancien du village_. + +Ce vieillard, extrêmement propre quoique dénué, portait toujours +des culottes, de gros bas drapés, des souliers ferrés, l’habit +quasi français à grands boutons, conservé par les vieux paysans, et +le chapeau de feutre à larges bords; mais les jours ordinaires il +avait une veste de drap bleu si rapetassée qu’elle ressemblait à une +tapisserie. La fierté de l’homme qui se sent libre et digne de la +liberté, donnait à sa physionomie, à sa démarche, le _je ne sais quoi_ +du noble; il portait enfin un vêtement et non des haillons! + +—Eh! que se passe-t-il d’extraordinaire, la vieille, je vous entendais +du clocher? demanda-t-il. + +On raconta l’attentat de Vatel au vieillard, mais en parlant tous +ensemble, selon l’habitude des gens de la campagne. + +—Si vous n’avez pas coupé d’arbre, Vatel a tort; mais si vous avez +coupé l’arbre, vous avez commis deux méchantes actions, dit le père +Niseron. + +—Prenez donc un verre de vin, dit Tonsard en offrant un verre plein au +bonhomme. + +—Partons-nous? demanda Vermichel à l’huissier. + +—Oui; nous nous passerons du père Fourchon en prenant l’adjoint +de Conches, répondit Brunet. Va devant, j’ai un acte à remettre au +château; le père Rigou a gagné son second procès, je lui signifie le +jugement. + +Et monsieur Brunet, lesté de deux petits verres d’eau-de-vie, remonta +sur sa jument grise, après avoir dit bonjour au père Niseron, car tout +le monde dans la vallée tenait à l’estime de ce vieillard. + +Aucune science, pas même la statistique, ne peut rendre compte de +la rapidité plus que télégraphique avec laquelle les nouvelles se +propagent dans les campagnes, ni comment elles franchissent les +espèces de steppes incultes qui sont en France une accusation contre +les administrateurs et les capitaux. Il est acquis à l’histoire +contemporaine que le plus célèbre des banquiers, après avoir crevé les +chevaux entre Waterloo et Paris (on sait pourquoi! il gagna tout ce +que perdit l’empereur: une royauté), ne devança la fatale nouvelle que +de quelques heures. Donc, une heure après la lutte entre la vieille +Tonsard et Vatel, plusieurs autres habitués du Grand-I-Vert s’y +trouvaient réunis. + + [Illustration: IMP. F. MARTINET. + + NISERON. + + Il n’y a pas de plus honnête homme. + + (LES PAYSANS.)] + +Le premier venu fut Courtecuisse, en qui vous eussiez difficilement +reconnu le jovial garde-chasse, le chanoine rubicond, à qui sa femme +faisait son café au lait le matin, comme on l’a vu dans le récit des +événements antérieurs. Vieilli, maigri, hâve, il offrait à tous les +yeux une leçon terrible qui n’éclairait personne. + +Il a voulu monter plus haut que l’échelle, disait-on à ceux qui +plaignaient l’ex-garde-chasse en accusant Rigou. Il a voulu devenir +bourgeois. + +En effet, Courtecuisse, en achetant le domaine de la Bâchelerie, +avait voulu _passer_ bourgeois, il s’en était vanté. Sa femme allait +ramassant des fumiers! Elle et Courtecuisse se levaient avant le +jour, piochaient leur jardin richement fumé, lui faisaient rapporter +plusieurs moissons, sans parvenir à payer autre chose que les intérêts +dus à Rigou pour le restant du prix. Leur fille, en service à Auxerre, +leur envoyait ses gages; mais, malgré tant d’efforts, malgré ce +secours, ils se voyaient au terme du remboursement sans un rouge liard. +Madame Courtecuisse, qui, jadis, se permettait de temps en temps une +bouteille de vin cuit et des rôties, ne buvait plus que de l’eau. +Courtecuisse n’osait pas entrer la plupart du temps au Grand-I-Vert, de +peur d’y laisser trois sous. Destitué de son pouvoir, il avait perdu +ses franches lippées au cabaret, et il criait, comme tous les niais, +à l’ingratitude. Enfin, à l’instar de presque tous les paysans mordus +par le démon de la propriété, devant des fatigues croissantes, la +nourriture décroissait. + +—Courtecuisse a bâti trop de murs, disait-on en enviant sa position; +pour faire des espaliers, il fallait attendre qu’il fût le maître. + +Le bonhomme avait amendé, fertilisé les trois arpents de terre vendus +par Rigou, le jardin attenant à la maison commençait à produire, et +il craignait d’être exproprié! Vêtu comme Fourchon, lui qui jadis +portait des souliers et des guêtres de chasseur, allait les pieds dans +des sabots, et il accusait les bourgeois des Aigues d’avoir causé sa +misère! Ce souci rongeur donnait à ce gros petit homme, à sa figure, +autrefois rieuse, un air sombre et abruti qui le faisait ressembler à +un malade dévoré par un poison ou par une affection chronique. + +—Qu’avez-vous donc, monsieur Courtecuisse? Vous a-t-on coupé la +langue? demanda Tonsard en trouvant le bonhomme silencieux après lui +avoir conté la bataille qui venait d’avoir lieu. + +—Ce serait dommage, reprit la Tonsard, il n’a pas à se plaindre de +la sage-femme qui lui a tranché le filet; elle a fait là une belle +opération. + +—Ça gèle la _grelotte_ que de chercher des idées pour finir avec +monsieur Rigou, répondit mélancoliquement ce vieillard vieilli. + +—Bah! dit la vieille Tonsard, vous avez une jolie fille, elle a +dix-sept ans; si elle est sage, vous vous arrangerez facilement avec ce +vieux fagoteur-là... + +—Nous l’avons envoyée à Auxerre, chez madame Mariotte la mère, il y +a deux ans, pour la préserver de tout malheur, dit-il; j’aime mieux +crever que de... + +—Est-il bête! dit Tonsard; voyez mes filles, sont-elles mortes? Celui +qui ne dirait pas qu’elles sont sages comme des images, aurait à +répondre à mon fusil. + +—Ce serait dur d’en venir là! s’écria Courtecuisse en hochant la tête; +j’aimerais mieux qu’on me payât pour tirer sur un de ces _Arminacs_! + +—Ah! il vaut mieux sauver son père que de laisser moisir sa vertu! +répliqua le cabaretier. + +Tonsard sentit un coup sec que le père Niseron lui frappa sur l’épaule. + +—Ce n’est pas bien, ce que tu dis là! fit le vieillard. Un père est le +gardien de l’honneur dans sa famille. C’est en vous conduisant comme +vous faites que vous attirez le mépris sur nous et qu’on accuse le +peuple de ne pas être digne de la liberté! Le peuple doit donner aux +riches l’exemple des vertus civiques et de l’honneur. Vous vous vendez +à Rigou pour de l’or, tous tant que vous êtes! Quand vous ne lui livrez +pas vos filles, vous lui livrez vos vertus! C’est mal! + +—Voyez donc où en est Courtebotte? dit Tonsard. + +—Vois où j’en suis! répondit le père Niseron, je dors tranquille; il +n’y a pas d’épines dans mon oreiller. + +—Laisse-le dire, Tonsard, cria la femme dans l’oreille de son mari; +tu sais bien _que c’est son idée_, à ce pauvre cher homme... + +Bonnébault et Marie, Catherine et son frère arrivèrent en ce moment +dans une exaspération commencée par l’insuccès de Nicolas, et que la +confidence du projet conçu par Michaud avait portée à son comble. Aussi +lorsque Nicolas entra dans le cabaret de son père, lâcha-t-il une +effrayante apostrophe contre le ménage Michaud et les Aigues. + +—Voilà la moisson, eh bien! je ne partirai pas sans avoir allumé ma +pipe à leurs meules! s’écria-t-il en frappant un grand coup de poing +sur la table devant laquelle il s’assit. + +—Faut pas _japper_ comme ça devant le monde, lui dit Godain en lui +montrant le père Niseron. + +—S’il parlait, je lui tordrais le cou comme à un poulet, répondit +Catherine; il a fait son temps, ce vieil halleboteur de mauvaises +raisons! On le dit vertueux; c’est son tempérament, voilà tout. + +Étrange et curieux spectacle que celui de toutes les têtes levées, +de ces gens groupés dans ce taudis à la porte duquel se tenait en +sentinelle la vieille Tonsard, pour assurer aux buveurs le secret sur +leurs paroles. + +De toutes ces figures, Godain, le poursuivant de Catherine, offrait +peut-être la plus effrayante, quoique la moins accentuée. Godain, +l’avare sans or, le plus cruel de tous les avares, car avant celui qui +couve son argent, ne faut-il pas mettre celui qui en cherche? l’un +regarde en dedans de lui-même, l’autre regarde en avant avec une fixité +terrible; ce Godain vous eût représenté le type des plus nombreuses +physionomies paysannes. + +Ce manouvrier, petit homme, réformé comme n’ayant pas la taille exigée +pour le service militaire, naturellement sec, encore desséché par le +travail et par la stupide sobriété sous laquelle expirent dans la +campagne les travailleurs acharnés comme Courtecuisse, montrait une +figure grosse comme le poing, qui tirait son jour de deux yeux jaunes +tigrés de filets verts à points bruns, par lesquels la soif du bien +à tout prix s’abreuvait de concupiscence, mais sans chaleur, car le +désir d’abord bouillant s’était figé comme une lave. Aussi sa peau se +collait-elle aux tempes brunes comme celles d’une momie. Sa barbe grêle +piquait à travers ses rides comme le chaume dans les sillons. Godain ne +suait jamais, il résorbait sa substance. Ses mains velues et crochues, +nerveuses, infatigables, semblaient être en vieux bois. Quoique âgé de +vingt-sept ans à peine, on lui voyait déjà des cheveux blancs dans une +chevelure d’un noir rouge. Il portait une blouse à travers la fente +de laquelle se dessinait en noir une chemise de forte toile qu’il +devait garder plus d’un mois et blanchir lui-même dans la Thune. Ses +sabots étaient raccommodés avec du vieux fer. L’étoffe de son pantalon +ne se reconnaissait plus sous le nombre infini des raccommodages et +des pièces. Enfin, il gardait sur la tête une effroyable casquette, +évidemment ramassée à la Ville-aux-Fayes, au seuil de quelque maison +bourgeoise. + +Assez clairvoyant pour évaluer les éléments de fortune enfouis dans +Catherine, il voulait succéder à Tonsard au Grand-I-Vert; il employait +donc toute sa ruse, toute sa puissance à la capturer, il lui promettait +la richesse, il lui promettait la licence dont avait joui la Tonsard; +enfin il promettait à son futur beau-père une rente énorme, cinq cents +francs par an de son cabaret, jusqu’au payement, en se fiant sur un +entretien qu’il avait eu avec monsieur Brunet pour payer en papiers +timbrés. Garçon taillandier à l’ordinaire, ce gnome travaillait chez le +charron tant que l’ouvrage abondait; mais il se louait pour les corvées +chèrement rétribuées. Quoiqu’il possédât environ dix-huit cents francs +placés chez Gaubertin à l’insu de toute la contrée, il vivait comme un +malheureux, logeant dans un grenier chez son maître et glanant à la +moisson. Il portait, cousu dans le haut de son pantalon des dimanches, +le billet de Gaubertin, renouvelé chaque année et grossi des intérêts +et de ses économies. + +—Eh! qué que ça me fait! s’écria Nicolas en répondant à la prudente +observation de Godain, s’il faut que je sois soldat, j’aime mieux que +le son du panier boive mon sang tout d’un coup que de le donner goutte +à goutte... Et je délivrerai le pays d’un de ces _Arminacs_ que le +diable a lâchés sur nous... + +Et il raconta le prétendu complot ourdi par Michaud contre lui. + +—Où veux-tu que la France prenne des soldats?... dit gravement le +blanc vieillard en se levant et se plaçant devant Nicolas pendant le +silence profond qui accueillit cette horrible menace. + +—On fait son temps et l’on revient! dit Bonnébault en refrisant sa +moustache. + +En voyant les plus mauvais sujets du pays réunis, le vieux Niseron +secoua la tête et quitta le cabaret, après avoir offert un liard à +madame Tonsard pour son verre de vin. Quand le bonhomme eut mis le +pied sur les marches, le mouvement de satisfaction qui se fit dans +cette assemblée de buveurs aurait dit à quelqu’un qui les eût vus, +que tous ces gens étaient débarrassés de la vivante image de leur +conscience. + +—Eh bien! qué que tu dis de tout ça?... Hé! Courtebotte?... demanda +Vaudoyer, entré tout à coup, et à qui Tonsard avait raconté la +tentative de Vatel. + +Courtecuisse, à qui presque tout le monde donnait ce sobriquet, fit +claquer sa langue contre son palais en reposant son verre sur la table. + +—Vatel est en faute, répondit-il. A la place de la mère, je me +meurtrirais les côtes, je me mettrais au lit, je me dirais malade, et +j’_assinerais_ le Tapissier et son garde pour leur demander vingt écus +de réparation, monsieur Sarcus les accorderait... + +—Dans tous les cas, le Tapissier les donnerait pour éviter le tapage +que ça peut faire, dit Godain. + +Vaudoyer, l’ancien garde champêtre, homme de cinq pieds six pouces, +à figure grêlée par la petite vérole, et creusée en casse-noisette, +gardait le silence d’un air dubitatif. + +—Eh bien! demanda Tonsard alléché par les soixante francs, qu’est-ce +qui te chiffonne, grand serin? On m’aura cassé pour vingt écus de ma +mère, une manière d’en tirer parti! Nous ferons du tapage pour trois +cents francs, et monsieur Gourdon pourra bien leur aller dire aux +Aigues que la mère a la cuisse déhanchée. + +—Et on la lui déhancherait... reprit la cabaretière, ça se fait à +Paris. + +—Ça coûterait trop cher, lui répondit Godain. + +—J’ai trop entendu parler les gens du roi pour croire que les choses +iraient à votre gré, dit enfin Vaudoyer, qui souvent avait assisté la +justice et l’ex-brigadier Soudry. Tant qu’à Soulanges, ça irait encore; +monsieur Soudry représente le gouvernement, et il ne veut pas de bien +au Tapissier; mais le Tapissier et Vatel, si vous les attaquez, auront +la malice de se défendre, et ils diront: la femme était en faute, elle +avait un arbre, autrement elle aurait laissé visiter son fagot sur le +chemin, elle n’aurait pas fui; s’il lui est arrivé malheur, elle ne +peut s’en prendre qu’à son délit. Non, ce n’est pas une affaire sûre... + +—Le bourgeois s’est-il défendu quand je l’ai fait _assiner_? dit +Courtecuisse, il m’a payé. + +—Si vous voulez, je vas aller à Soulanges, dit Bonnébault, je +consulterai monsieur Gourdon, le greffier, et vous saurez ce soir _s’il +y a gras_. + +—Tu ne demandes que des prétextes pour virer autour de cette grosse +dinde de fille à Socquard, lui répondit Marie Tonsard en lui donnant +une tape sur l’épaule à lui faire sonner les poumons. + +En ce moment on entendit ce passage d’un vieux Noël bourguignon: + + Ein bel androi de sai vie + Ça quai toule ein jour + Ai changé l’ea de bréehie + Au vin de Mador[3]. + + [3] Un bel endroit de sa vie + Fut qu’à table un jour + Il changea l’eau du pot + En vin de Madère. + +Chacun reconnut la voix du père Fourchon à qui ce passage devait +particulièrement plaire, et que Mouche accompagnait en fausset. + +—Ah! ils se sont pansés! cria la vieille Tonsard à sa belle-fille, ton +père est rouge comme un gril, et le petit _bresille_ comme un sarment. + +—Salut! cria le vieillard, vous êtes beaucoup de gredins ici!... +Salut! dit-il à sa petite-fille qu’il surprit embrassant Bonnébault; +salut, Marie, pleine de vices, que Satan soit avec toi, sois maudite +entre toutes les femmes, etc. Salut la compagnie! Vous êtes pincés! +vous pouvez dire adieu à vos gerbes! Il y a des nouvelles! Je vous l’ai +dit que le bourgeois vous materait, eh bien! il va vous fouetter avec +la loi!... Ah! v’là ce que c’est que de lutter contre les bourgeois! +les bourgeois ont fait tant de lois, qu’ils en ont pour toutes les +finesses... + +Un hoquet terrible donna soudain un autre cours aux idées de +l’honorable orateur. + +—Si Vermichel était là, je lui soufflerais dans la gueule, il aurait +une idée de ce que c’est que le vin d’Alicante! Qué vin! si j’étais pas +Bourguignon, je voudrais être Espagnol! un vin de Dieu! je crois bien +que le pape dit sa messe avec! Cré vin!... Je suis jeune!... Dis donc, +Courtebotte, si ta femme était là... je la trouverais jeune! Décidément +le vin d’Espagne enfonce le vin cuit!... Faut faire une révolution, +rien que pour vider les caves!... + +—Mais quelle nouvelle, papa? dit Tonsard. + +—Y aura pas de moisson pour vous autres, le Tapissier va vous +interdire le glanage. + +—Interdire le glanage!... cria tout le cabaret d’une seule voix +dominée par les notes aiguës des quatre femmes. + +—Oui, dit Mouche, il va prendre un arrêté, le faire publier par +Groison, le faire afficher dans le canton, et il n’y aura que ceux qui +auront des certificats d’indigence qui glaneront. + +—Et, saisissez bien ceci!... dit Fourchon, les fricoteurs des autres +communes ne seront pas reçus. + +—De quoi! de quoi! dit Bonnébault. Ma grand’mère, ni moi, ni ta mère à +toi, Godain, nous ne pourrons pas glaner par ici? En voilà des farces +d’autorités! je les embête! Ah çà! c’est donc un déchaîné des enfers, +que ce général de maire?... + +—Glaneras-tu tout de même, toi, Godain? dit Tonsard au garçon charron +qui parlait d’un peu près à Catherine. + +—Moi, je n’ai rien, je suis indigent, répondit-il, je demanderai un +certificat. + +—Qu’est-ce qu’on a donc donné à mon père pour sa loutre, mon bibi? +disait la belle cabaretière à Mouche. + +Quoique succombant sous une digestion pénible et l’œil troublé par deux +bouteilles de vin, Mouche, assis sur les genoux de la Tonsard, pencha +la tête sur le cou de sa tante et lui répondit finement à l’oreille: +—Je ne sais pas, mais il a de l’or!... Si vous voulez me crânement +nourrir pendant un mois, peut-être que je découvrirai sa cachette; il +en a _eune_. + +—Le père a de l’or!... dit la Tonsard à l’oreille de son mari qui +dominait de sa voix le tumulte occasionné par la vive discussion à +laquelle participaient tous les buveurs. + +—Chut! v’là Groison! cria la vieille. + +Un silence profond régna dans le cabaret. Lorsque Groison fut à une +distance convenable, la vieille Tonsard fit un signe, et la discussion +recommença sur la question de savoir si l’on glanerait, comme par le +passé, sans certificat d’indigence. + +—Faudra bien que vous obéissiez, dit le père Fourchon, car le +Tapissier est allé voir _el parfait_ et lui demander des troupes pour +maintenir l’ordre. On vous tuera comme des chiens... que nous sommes! +s’écria le vieillard qui essayait de vaincre l’engourdissement produit +sur sa langue par le vin d’Espagne. + +Cette autre annonce de Fourchon, quoique folle qu’elle fût, rendit +tous les buveurs pensifs; ils croyaient le gouvernement capable de les +massacrer sans pitié. + +—Il y a eu des troubles comme ça aux environs de Toulouse, où j’étais +en garnison, dit Bonnébault; nous avons marché, les paysans ont été +sabrés, arrêtés... ça faisait rire de les voir voulant résister à la +troupe. Il y en a eu dix envoyés aux fers par la justice, onze en +prison; tout a été confondu, quoi!... Le soldat est le soldat, vous +êtes des _péquins_, on a le droit de vous sabrer, et hue!... + +—Eh bien! dit Tonsard, qu’avez-vous donc, vous autres, à vous +effrayer comme des cabris? Peut-on prendre quelque chose à ma mère, +à mes filles?... On aura de la prison?... Eh bien! on en mangera, le +Tapissier n’y mettra pas tout le pays. D’ailleurs, ils sont mieux +nourris chez le roi que chez eux, les prisonniers, et on les chauffe en +hiver. + +—Vous êtes des godiches! beugla le père Fourchon. Vaut mieux gruger +le bourgeois que de l’attaquer en face, allez! Autrement vous serez +éreintés. Si vous aimez le bagne, c’est autre chose! On ne travaille +pas tant que dans les champs, c’est vrai; mais on n’y a pas sa liberté. + +—Peut-être bien, dit Vaudoyer qui se montrait un des plus hardis pour +le conseil, vaudrait-il mieux que quelques-uns d’entre nous risquassent +leur peau pour délivrer le pays de cette bête de Gévaudan qui s’est +terrée à la porte d’Avonne. + +—Faire l’affaire à Michaud?... dit Nicolas, j’en suis. + +—Ça n’est pas mûr, dit Fourchon, nous y perdrions trop, mes enfants. +Faut nous _enmalheurer_, crier la faim, le bourgeois des Aigues et sa +femme voudront nous faire du bien, et vous en tirerez mieux que des +glanes... + +—Vous êtes des _halle-taupiers_, s’écria Tonsard, mettez qu’il y ait +noise avec la justice et les troupes, on ne fourre pas tout un pays +aux fers, et nous aurons à la Ville-aux-Fayes et dans les anciens +seigneurs, des gens bien disposés à nous soutenir. + +—C’est vrai, dit Courtecuisse, il n’y a que le Tapissier qui se +plaint; messieurs de Soulanges, de Ronquerolles et autres sont +contents! Quand on pense que si ce cuirassier avait eu le courage de +se faire tuer comme les autres, je serais encore heureux à ma porte +d’Avonne qu’il m’a mise sens dessus dessous, qu’on ne s’y reconnaît +plus. + +—On ne fera pas marcher les troupes pour un guerdin de bourgeois qui +se met mal avec tout un pays! dit Godain... C’est sa faute! il veut +tout confondre ici, renverser tout le monde, le gouvernement lui dira: +_Zut!_ + +—Le gouvernement ne parle pas autrement, il y est obligé, ce pauvre +gouvernement, dit Fourchon pris d’une tendresse subite pour le +gouvernement; je le plains, ce bon gouvernement... il est malheureux, +il est sans le sou, comme nous... et c’est bête pour un gouvernement +qui fait lui-même la monnaie... Ah! si j’étais gouvernement... + +—Mais, s’écria Courtecuisse, l’on m’a dit à la Ville-aux-Fayes que +monsieur de Ronquerolles avait parlé dans l’Assemblée de nos droits. + +—C’est sur le _journiau_ de m’sieu Rigou, dit Vaudoyer qui savait lire +et écrire, en sa qualité d’ex-garde champêtre, je l’ai lu... + +Malgré ses fausses tendresses, le vieux Fourchon, comme beaucoup de +gens du peuple dont les facultés sont stimulées par l’ivresse, suivait +d’un œil intelligent et d’une oreille attentive cette discussion, que +bien des _à parte_ rendaient furieuse. Tout à coup, il prit position au +milieu du cabaret, en se levant. + +—Écoutez le vieux, il est soûl! dit Tonsard, il a deux fois plus de +malice, il a la sienne et celle du vin... + +—D’Espagne!... ça fait trois, reprit Fourchon en riant d’un rire de +faune. Mes enfants, faut pas heurter la chose de front, vous êtes +trop faibles, prenez-moi ça de biais!... Faites les morts, les chiens +couchants, la petite femme est déjà bien effrayée, allez! on en viendra +bientôt à bout; elle quittera le pays, et si elle le quitte, le +Tapissier la suivra, c’est sa passion. Voilà le plan. Mais pour avancer +leur départ, mon avis est de leur ôter leur conseil, leur force, notre +espion, notre singe. + +—Qui ça? + +—Eh! c’est le damné curé! dit Tonsard, un chercheur de péchés qui veut +nous nourrir d’hosties. + +—Ça, c’est vrai, s’écria Vaudoyer, nous étions heureux sans le curé, +faut se défaire de ce _mangeux_ de bon Dieu, v’là l’ennemi. + +—Le Gringalet, reprit Fourchon en désignant l’abbé Brossette par le +surnom qu’il devait à son air piètre, succomberait peut-être à quelque +matoise, puisqu’il observe tous les carêmes. Et, en le tambourinant +par un bon charivari s’il était pris en _riolle_, son évêque serait +forcé de l’envoyer ailleurs. Voilà qui plairait diablement à ce brave +père Rigou... Si la fille à Courtecuisse voulait quitter sa bourgeoise +d’Auxerre, elle est si jolie, qu’en faisant la dévote, elle sauverait +la patrie. Et _ran tan plan_! + +—Et pourquoi ne serait-ce pas toi, dit Godain tout bas à Catherine, il +y aurait une pannerée d’écus à vendanger pour éviter le tapage, et du +coup, tu serais la maîtresse ici... + +—Glanerons-nous, ne glanerons-nous pas? dit Bonnébault. Je me soucie +bien de votre abbé, moi, je suis de Conches, et nous n’y avons pas de +curé qui nous trifouille la conscience avec sa _grelotte_. + +—Tenez, reprit Vaudoyer, il faut aller savoir du bonhomme Rigou, qui +connaît les lois, si le Tapissier peut nous interdire le glanage, et +il nous dira si nous avons raison. Si le Tapissier est dans son droit, +nous verrons alors, comme dit l’ancien, à prendre les choses en biais... + +—Il y aura du sang répandu!... dit Nicolas d’un air sombre en se +levant, après avoir bu toute une bouteille de vin que Catherine lui +avait entonnée, afin de l’empêcher de parler. Si vous voulez m’écouter, +on descendra Michaud! mais vous êtes des _veules_ et des _drogues_! + +—Pas moi! dit Bonnébault, si vous êtes des amis à taire vos becs, +je me charge d’ajuster le Tapissier, moi!... Qué plaisir de loger +un pruneau dans son bocal, ça me vengerait de tous mes puants +d’officiers!... + +—Là, là, s’écria Jean-Louis Tonsard, qui passait pour être un peu fils +de Gaubertin, et qui venait d’entrer à la suite de Fourchon. + +Ce garçon, qui courtisait depuis quelques mois la jolie servante +de Rigou, succédait à son père dans l’état de tondeur de haies, de +charmilles et autres facultés _tonsardes_. En allant dans les maisons +bourgeoises, il y causait avec les maîtres et les gens, il récoltait +ainsi des idées qui faisaient de lui l’homme à moyens de la famille, +le finaud. En effet, on verra tout à l’heure qu’en s’adressant à la +servante de Rigou, Jean-Louis justifiait la bonne opinion qu’on avait +de sa finesse. + +—Eh bien! qu’as-tu, prophète? dit le cabaretier à son fils. + +—Je dis que vous jouez le jeu des bourgeois, répliqua Jean-Louis. +Effrayer les gens des Aigues pour maintenir vos droits, bien! mais les +pousser hors du pays et faire vendre les Aigues, comme le veulent les +bourgeois de la vallée, c’est contre nos intérêts. Si vous aidez à +partager les grandes terres, où donc qu’on prendra des biens à vendre, +à la prochaine révolution?... Vous aurez alors les terres pour rien, +comme les a eues Rigou; tandis que si vous les mettez dans la gueule +des bourgeois, les bourgeois vous les recracheront bien amaigries et +renchéries, vous travaillerez pour eux, comme tous ceux qui travaillent +pour Rigou. Voyez Courtecuisse... + +Cette allocution était d’une politique trop profonde pour être saisie +par des gens ivres, qui tous, excepté Courtecuisse, amassaient de +l’argent pour avoir leur part dans le gâteau des Aigues. Aussi +laissa-t-on parler Jean-Louis en continuant, comme à la chambre des +députés, les conversations particulières. + +—Eh bien! allez, vous serez des machines à Rigou! s’écria Fourchon, +qui seul avait compris son petit-fils. + +En ce moment, Langlumé, le meunier des Aigues, vint à passer; la belle +Tonsard le héla. + +—C’est-y vrai, dit-elle, monsieur l’adjoint, qu’on défendra le glanage? + +Langlumé, petit homme réjoui, à face blanche de farine, habillé de drap +gris blanc, monta les marches, et aussitôt les paysans prirent leurs +mines sérieuses. + +—Dame! mes enfants, oui et non; les nécessiteux glaneront; mais les +mesures qu’on prendra vous seront bien profitables... + +—Et comment? dit Godain. + +—Mais si l’on empêche tous les malheureux de fondre ici, répondit le +meunier en clignant les yeux à la façon normande, vous ne serez pas +empêchés, vous autres, d’aller ailleurs, à moins que tous les maires ne +fassent comme celui de Blangy. + +—Ainsi, c’est vrai?... dit Tonsard d’un air menaçant. + +—Moi, dit Bonnébault en mettant son bonnet de police sur l’oreille +et faisant siffler sa baguette de coudrier, je retourne à Conches y +prévenir les amis... + +Et le lovelace de la vallée s’en alla, tout en sifflant l’air de cette +chanson soldatesque: + + Toi qui connais les hussards de la garde, + Connais-tu pas l’ trombon du régiment? + +—Dis donc, Marie, il prend un drôle de chemin pour aller à Conches, +ton bon ami, cria la vieille Tonsard à sa petite-fille. + +—Il va voir Aglaé! dit Marie qui bondit à la porte, il faut que je la +rosse une bonne foi c’te cane-là. + +—Tiens, Vaudoyer, dit Tonsard à l’ancien garde champêtre, va voir le +père Rigou, nous saurons quoi faire, il est notre oracle, et ça ne +coûte rien, sa salive. + +—Encore une bêtise, s’écria tout bas Jean-Louis, il vend tout, Annette +me l’a bien dit, il est plus dangereux qu’une colère à écouter. + +—Je vous conseille d’être sages, reprit Langlumé, car le général est +parti pour la préfecture à cause de vos méfaits, et Sibilet me disait +qu’il avait juré son honneur d’aller jusqu’à Paris parler au chancelier +de France, au roi, à toute la boutique, s’il le fallait, pour avoir +raison de _ses_ paysans. + +—Ses paysans!... cria-t-on. + +—Ah çà! nous ne nous appartenons donc plus? + +Sur cette question de Tonsard, Vaudoyer sortit pour aller chez l’ancien +maire. + +Langlumé, déjà sorti, se retourna sur les marches et répondit: + +—Tas de fainéants, avez-vous des rentes pour vouloir être vos +maîtres?... + +Quoique dit en riant, ce mot profond fut compris à peu près de la même +manière que les chevaux comprennent un coup de fouet. + +—Ran tan plan! vos maîtres!... Dis donc, mon fiston, après ton coup de +ce matin, ce n’est pas ma clarinette qu’on te mettra entre les quatre +doigts et le pouce, dit Fourchon à Nicolas. + +—Ne l’asticote pas, il est capable de te faire rendre ton vin en te +frottant le ventre, répliqua brutalement Catherine à son grand-père. + + + XIII.—L’USURIER DES CAMPAGNES. + +Stratégiquement, Rigou se trouvait à Blangy ce qu’est à la guerre une +sentinelle avancée. Il surveillait les Aigues, et bien. Jamais la +police n’aura d’espions comparables à ceux qui se mettent au service de +la haine. + +A l’arrivée du général aux Aigues, Rigou forma sans doute sur lui +quelque projet que le mariage de Montcornet avec une Troisville fit +évanouir, car il avait paru vouloir protéger ce grand propriétaire. Ses +intentions furent alors si patentes, que Gaubertin jugea nécessaire de +lui faire une part en l’initiant à la conspiration ourdie contre les +Aigues. Avant d’accepter cette part et un rôle, Rigou voulut mettre, +selon son expression, le général au pied du mur. + +Quand la comtesse fut installée, un jour, une petite carriole en osier, +peinte en vert, entra dans la cour d’honneur des Aigues. Monsieur le +maire, flanqué de sa mairesse, en descendit et vint par le perron +du jardin. Rigou remarqua la comtesse à une croisée. Tout acquise à +l’évêque, à la religion et à l’abbé Brossette, qui s’était hâté de +prévenir son ennemi, la comtesse fit dire par François que _madame +était sortie_. + +Cette impertinence, digne d’une femme née en Russie, fit jaunir le +visage du bénédictin. Si la comtesse avait eu la curiosité de voir +l’homme de qui le curé disait: «C’est un damné qui, pour se rafraîchir, +se plonge dans l’iniquité comme dans un bain,» peut-être eût-elle évité +de mettre entre le maire et le château la haine froide et réfléchie +que portaient les libéraux aux royalistes, augmentée des excitants du +voisinage de la campagne, où le souvenir d’une blessure d’amour-propre +est toujours ravivé. + +Quelques détails sur cet homme et sur ses mœurs auront le mérite, tout +en éclairant sa participation au complot nommé _la grande affaire_ par +ses deux associés, de peindre un type excessivement curieux, celui +d’existences campagnardes particulières à la France, et qu’aucun +pinceau n’est encore allé chercher. D’ailleurs, de cet homme, rien +n’est indifférent, ni sa maison, ni sa manière de souffler le feu, ni +sa façon de manger; ses mœurs, ses opinions, tout servira puissamment à +l’histoire de cette vallée. Ce renégat explique enfin l’utilité de la +médiocratie, il en est à la fois la théorie et la pratique, l’alpha et +l’oméga, le _summum_. + +Vous vous rappelez peut-être certains maîtres en avarice déjà peints +dans quelques scènes antérieures? D’abord l’avare de province, le +père Grandet de Saumur, avare comme le tigre est cruel; puis Gobseck +l’escompteur, le jésuite de l’or, n’en savourant que la puissance et +dégustant les larmes du malheur, à savoir quel est leur crû; puis le +baron de Nucingen, élevant les fraudes de l’argent à la hauteur de la +politique. Enfin, vous avez sans doute souvenir de ce portrait de la +parcimonie domestique, le vieil Hochon d’Issoudun, et de cet autre +avare par esprit de famille, le petit la Baudraye de Sancerre. Eh +bien! les sentiments humains, et surtout l’avarice, ont des nuances +si diverses dans les divers milieux de notre société, qu’il restait +encore un avare sur la planche de l’amphithéâtre des études de mœurs. +Il restait Rigou! l’avare égoïste, c’est-à-dire plein de tendresse +pour ses jouissances, sec et froid pour autrui, enfin l’avarice +ecclésiastique, le moine demeuré moine pour exprimer le jus du citron +appelé le bien-vivre, et devenu séculier pour happer la monnaie +publique. Expliquons d’abord le bonheur continu qu’il trouvait à dormir +sous son toit. + +Blangy, c’est-à-dire les soixante maisons décrites par Blondet dans +sa lettre à Nathan, est posé sur une bosse de terrain, à gauche de +la Thune. Comme toutes les maisons y sont accompagnées de jardins, +ce village est d’un aspect charmant. Quelques maisons sont assises +le long du cours d’eau. Au sommet de cette vaste motte de terre se +trouve l’église, jadis flanquée de son presbytère, et dont le cimetière +enveloppe, comme dans beaucoup de villages, le chevet de l’église. + +Le sacrilége Rigou n’avait pas manqué d’acheter ce presbytère, jadis +construit par la bonne catholique mademoiselle Choin, sur un terrain +acheté par elle exprès. Un jardin en terrasse, d’où la vue plongeait +sur les terres de Blangy, de Soulanges et de Cerneux, situées entre les +deux parcs seigneuriaux, séparait cet ancien presbytère de l’église. Du +côté opposé, s’étendait une prairie, acquise par le dernier curé, peu +de temps avant sa mort, et entourée de murs par le défiant Rigou. + +Le maire ayant refusé de rendre le presbytère à sa primitive +destination, la commune fut obligée d’acheter une maison de paysan +située auprès de l’église; il fallut dépenser cinq mille francs pour +l’agrandir, la restaurer et y joindre un jardinet, dont le mur était +mitoyen avec la sacristie, en sorte que la communication fut établie +comme autrefois entre la maison curiale et l’église. + +Ces deux maisons, bâties sur l’alignement de l’église à laquelle elles +paraissaient tenir par leurs jardins, avaient vue sur un espace de +terrain planté d’arbres, qui formait d’autant mieux la place de Blangy, +qu’en face de la nouvelle cure, le comte fit construire une maison +commune destinée à recevoir la mairie, le logement du garde champêtre, +et cette école de frères de la Doctrine chrétienne si vainement +sollicitée par l’abbé Brossette. Ainsi, non-seulement les maisons de +l’ancien bénédictin et du jeune prêtre adhéraient à l’église aussi bien +divisées que réunies par elle, mais encore ils se surveillaient l’un +l’autre. Le village entier espionnait d’ailleurs l’abbé Brossette. La +grande rue, qui commençait à la Thune, montait tortueusement jusqu’à +l’église. Des vignobles et des jardins de paysan, un petit bois, +couronnaient la butte de Blangy. + +La maison de Rigou, la plus belle du village, était bâtie en gros +cailloux particuliers à la Bourgogne, pris dans un mortier jaune lissé +carrément dans toute la largeur de la truelle, ce qui produit les ondes +percées çà et là par les faces assez généralement noires de ce caillou. +Une bande de mortier où pas un silex ne faisait tache, dessinait, à +chaque fenêtre, un encadrement que le temps avait rayé par des fissures +fines et capricieuses, comme on en voit dans les vieux plafonds. Les +volets, grossièrement faits, se recommandaient par une solide peinture +vert-dragon. Quelques mousses plates soudaient les ardoises sur le +toit. C’est le type des maisons bourguignonnes; les voyageurs en +aperçoivent par milliers de semblables en traversant cette portion de +la France. + +Une porte bâtarde ouvrait sur un corridor à moitié duquel se trouvait +la cage d’un escalier de bois. A l’entrée, on voyait la porte d’une +vaste salle à trois croisées donnant sur la place. La cuisine, +pratiquée sous l’escalier, tirait son jour de la cour, cailloutée +avec soin, et où l’on entrait par une porte cochère. Tel était le +rez-de-chaussée. + +Le premier étage contenait trois chambres, et au-dessus une petite +chambre en mansarde. + +Un bûcher, une remise, une écurie attenaient à la cuisine et faisaient +un retour d’équerre. Au-dessus de ces constructions légères, on avait +ménagé des greniers, un fruitier et une chambre de domestique. + +Une basse-cour, une étable, des toits à porc faisaient face à la maison. + +Le jardin, d’environ un arpent et clos de murs, était un jardin de +curé, c’est-à-dire plein d’espaliers, d’arbres à fruits, de treilles, +aux allées sablées et bordées de quenouilles, à carrés de légumes fumés +avec le fumier provenant de l’écurie. + +Au-dessus de la maison, attenait un second clos, planté d’arbres, +enclos de haies, et assez considérable pour que deux vaches y +trouvassent leur pâture en tout temps. + +A l’intérieur, la salle, boisée à hauteur d’appui, était tendue de +vieilles tapisseries. Les meubles en noyer, bruns de vieillesse et +garnis en tapisserie à l’aiguille, s’harmoniaient avec la boiserie, +avec le plancher également en bois. Le plafond montrait trois poutres +en saillie, mais peintes, et dont les entre-deux étaient plafonnés. +La cheminée, en bois de noyer, surmontée d’une glace dans un trumeau +grotesque, n’offrait d’autre ornement que deux œufs en cuivre montés +sur un pied de marbre, et qui se partageaient en deux; la partie +supérieure retournée donnait une bobèche. + +Ces chandeliers à deux fins, embellis de chaînettes, une invention du +règne de Louis XV, commencent à devenir rares. Sur la paroi opposée +aux fenêtres, et posée sur un socle vert et or, s’élevait une horloge +commune, mais excellente. Des rideaux criant sur leurs tringles en fer, +dataient de cinquante ans; leur étoffe en coton à carreaux, semblable +à ceux des matelas, alternés de rose et de blanc, venait des Indes. +Un buffet et une table à manger complétaient cet ameublement, tenu, +d’ailleurs, avec une excessive propreté. + +Au coin de la cheminée, on apercevait une immense bergère, le siége +spécial de Rigou. Dans l’angle, au-dessus du petit bonheur du jour +qui lui servait de secrétaire, on voyait accroché à la plus vulgaire +patère, un soufflet, origine de la fortune de Rigou. + +Sur cette succincte description, dont le style rivalise celui des +affiches de vente, il est facile de deviner que les deux chambres +respectives de monsieur et madame Rigou devaient être réduites +au strict nécessaire; mais on se tromperait en pensant que cette +parcimonie pût exclure la bonté matérielle des choses. Ainsi la petite +maîtresse la plus exigeante se serait trouvée admirablement couchée +dans le lit de Rigou, composé d’excellents matelas, de draps en toile +fine, grossi d’un lit de plume acheté jadis pour quelque abbé par une +dévote, garanti des bises par de bons rideaux. Ainsi de tout, comme on +va le voir. + +D’abord, cet avare avait réduit sa femme, qui ne savait ni lire, ni +écrire, ni compter, à une obéissance absolue. Après avoir gouverné le +défunt, la pauvre créature finissait servante de son mari, faisant la +cuisine, la lessive, à peine aidée par une très-jolie fille appelée +Annette, âgée de dix-neuf ans, aussi soumise à Rigou que sa maîtresse, +et qui gagnait trente francs par an. + +Grande, sèche et maigre, madame Rigou, femme à figure jaune, colorée +aux pommettes, la tête toujours enveloppée d’un foulard et portant +le même jupon pendant toute l’année, ne quittait pas sa maison deux +heures par mois et nourrissait son activité par tous les soins qu’une +servante dévouée donne à une maison. Le plus habile observateur +n’aurait pas trouvé trace de la magnifique taille, de la fraîcheur à +la Rubens, de l’embonpoint splendide, des dents superbes, des yeux +de vierge qui jadis recommandèrent la jeune fille à l’attention du +curé Niseron. La seule et unique couche de sa fille, madame Soudry la +jeune, avait décimé les dents, fait tomber les cils, terni les yeux, +flétri le teint. Il semblait que le doigt de Dieu se fût appesanti sur +l’épouse du prêtre. Comme toutes les riches ménagères de la campagne, +elle jouissait de voir ses armoires pleines de robes de soie, ou en +pièce ou faites et neuves, de dentelles, de bijoux qui ne lui servaient +jamais qu’à faire commettre le péché d’envie, à faire souhaiter sa mort +aux jeunes servantes de Rigou. C’était un de ces êtres moitié femme, +moitié bestiaux, nés pour vivre instinctivement. Cette ex-belle Arsène +étant désintéressée, le legs du feu curé Niseron serait inexplicable +sans le curieux événement qui l’inspira, et qu’il faut rapporter pour +l’instruction de l’immense tribu des héritiers. + +Madame Niseron, la femme du vieux sacristain, comblait d’attentions +l’oncle de son mari; car l’imminente succession d’un vieillard de +soixante-douze ans, estimée à quarante et quelques mille livres, +devait mettre la famille de l’unique héritier dans une aisance assez +impatiemment attendue par feu madame Niseron, laquelle, outre son fils, +jouissait d’une charmante petite fille, espiègle, innocente, une de ces +créatures qui ne sont peut-être accomplies que parce qu’elles doivent +disparaître, car elle mourut à quatorze ans des _pâles couleurs_, le +nom populaire de la _chlorose_. Feu follet du presbytère, cette enfant +allait chez son grand-oncle le curé comme chez elle, elle y faisait +la pluie et le beau temps, elle aimait mademoiselle Arsène, la jolie +servante que son oncle put prendre en 1789, à la faveur de la licence +introduite dans la discipline par les premiers orages révolutionnaires. +Arsène, nièce de la vieille gouvernante du curé, fut appelée pour la +suppléer, car en se sentant mourir, la vieille mademoiselle Pichard +voulait sans doute faire transporter ses droits à la belle Arsène. + +En 1791, au moment où le curé Niseron offrit un asile à dom Rigou +et au frère Jean, la petite Niseron se permit une espièglerie fort +innocente. En jouant avec Arsène et d’autres enfants à ce jeu qui +consiste à cacher chacun à son tour un objet que les autres cherchent +et qui fait crier: «Tu brûles ou tu gèles,» selon que les chercheurs +s’en éloignent ou s’en approchent, la petite Geneviève eut l’idée de +fourrer le soufflet de la salle dans le lit d’Arsène. Le soufflet fut +introuvable, le jeu cessa; Geneviève, emmenée par sa mère, oublia de +remettre le soufflet à son clou. Arsène et sa tante cherchèrent le +soufflet pendant une semaine, puis on ne le chercha plus, on pouvait +s’en passer; le vieux curé soufflait son feu avec une sarbacane +faite au temps où les sarbacanes furent à la mode, et qui sans doute +provenait de quelque courtisan d’Henri III. Enfin, un soir, un mois +avant sa mort, la gouvernante, après un dîner auquel avaient assisté +l’abbé Mouchon, la famille Niseron et le curé de Soulanges, refit des +lamentations de Jérémie à propos du soufflet, sans pouvoir en expliquer +la disparition. + +—Eh! mais il est depuis quinze jours dans le lit d’Arsène, dit la +petite Niseron en éclatant de rire; si cette grande paresseuse faisait +son lit, elle l’aurait trouvé... + +En 1791, tout le monde put éclater de rire; mais à ce rire succéda le +plus profond silence. + +—Il n’y a rien de risible à cela, dit la gouvernante, depuis que je +suis malade, Arsène me veille. + +Malgré cette explication, le curé Niseron jeta sur madame Niseron et +sur son mari le regard foudroyant d’un prêtre qui croit à un complot. +La gouvernante mourut. Dom Rigou sut si bien exploiter la haine du +curé, que l’abbé Niseron déshérita Jean-François Niseron au profit +d’Arsène Pichard. + +En 1823, Rigou se servait toujours par reconnaissance de la sarbacane +pour attiser le feu, et laissait le soufflet au clou. + +Madame Niseron, folle de sa fille, ne lui survécut pas. La mère et +l’enfant moururent en 1794. Le curé mort, le citoyen Rigou s’occupa +lui-même des affaires d’Arsène en la prenant pour sa femme. + +L’ancien frère convers de l’Abbaye, attaché à Rigou comme un chien à +son maître, devint à la fois le palefrenier, le jardinier, le vacher, +le valet de chambre et le régisseur de ce sensuel Harpagon. + +Arsène Rigou, mariée en 1821, au procureur du roi, sans dot, rappelait +un peu la beauté commune de sa mère et possédait l’esprit sournois de +son père. + +Alors âgé de soixante-sept ans, Rigou n’avait pas fait une seule +maladie en trente ans, et rien ne paraissait devoir atteindre cette +santé vraiment insolente. Grand, sec, les yeux bordés d’un cercle +brun, les paupières presque noires, quand le matin il laissait voir +son cou ridé, rouge et grenu, vous l’eussiez d’autant mieux comparé +à un condor que son nez très-long, pincé du bout, aidait encore à +cette ressemblance par une coloration sanguinolente. Sa tête, quasi +chauve, eût effrayé les connaisseurs par un occiput en dos d’âne, +indice d’une volonté despotique. Ses yeux grisâtres, presque voilés par +ses paupières à membranes filandreuses, étaient prédestinés à jouer +l’hypocrisie. Deux mèches de couleur indécise, à cheveux si clair-semés +qu’ils ne cachaient pas la peau, flottaient au-dessus des oreilles +larges, hautes et sans ourlet, trait qui révèle la cruauté, mais, dans +l’ordre moral seulement, quand il n’annonce pas la folie. La bouche, +très-fendue et à lèvres minces, annonçait un mangeur intrépide, un +buveur déterminé, par la tombée des coins qui dessinait deux espèces de +virgules où coulaient les jus, où pétillait sa salive quand il mangeait +ou qu’il parlait. Héliogabale devait être ainsi. + +Son costume invariable consistait en une longue redingote bleue à +collet militaire, en une cravate noire, un pantalon et un vaste gilet +de drap noir. Ses souliers à fortes semelles étaient garnis de clous à +l’extérieur, et à l’intérieur d’un chausson tricoté par sa femme durant +les soirées d’hiver. Annette et sa maîtresse tricotaient aussi les bas +de Monsieur. + +Rigou s’appelait Grégoire. Aussi ses amis ne renonçaient-ils point +aux divers calembours que le G du prénom autorisait, malgré l’usage +immodéré qu’on en faisait depuis trente ans. On le saluait toujours de +ces phrases: J’ai Rigou! —Je Ris, goutte! Ris, goûte! Rigoulard, etc., +mais surtout de Grigou (G. Rigou). + +Quoique cette esquisse peigne le caractère, personne n’imaginerait +jamais jusqu’où, sans opposition et dans la solitude, l’ancien +bénédictin avait poussé la science de l’égoïsme, celle du bien-vivre et +la volupté sous toutes les formes. D’abord, il mangeait seul, servi par +sa femme et par Annette qui se mettaient à table avec Jean, après lui, +dans la cuisine, pendant qu’il digérait son dîner, qu’il cuvait son vin +en lisant _les nouvelles_. + +A la campagne, on ne connaît pas les noms propres des journaux, ils +s’appellent tous _les nouvelles_. + +Le dîner, de même que le déjeuner et le souper, toujours composés de +choses exquises, étaient cuisinés avec cette science qui distingue les +gouvernantes de curé entre toutes les cuisinières. Ainsi, madame Rigou +battait elle-même le beurre deux fois par semaine. La crème entrait +comme élément dans toutes les sauces. Les légumes étaient cueillis de +manière à sauter de leurs planches dans la casserole. Les Parisiens, +habitués à manger de la verdure, des légumes qui accomplissent une +seconde végétation exposés au soleil, à l’infection des rues, à la +fermentation des boutiques, arrosés par les fruitières qui leur donnent +ainsi la plus trompeuse fraîcheur, ignorent les saveurs exquises +que contiennent ces produits auxquels la nature a confié des vertus +fugitives, mais puissantes, quand ils sont mangés en quelque sorte tout +vifs. + +Le boucher de Soulanges apportait sa meilleure viande, sous peine de +perdre la pratique du redoutable Rigou. Les volailles, élevées à la +maison, devaient être d’une excessive finesse. + +Ce soin de papelardise embrassait toutes les choses destinées à Rigou. +Si les pantoufles de ce savant Thélémiste étaient de cuir grossier, une +bonne peau d’agneau en formait la doublure. S’il portait une redingote +de gros drap, c’est qu’elle ne touchait pas sa peau, car sa chemise, +blanchie et repassée au logis, avait été filée par les plus habiles +doigts de la Frise. Sa femme, Annette et Jean buvaient le vin du +pays, le vin que Rigou se réservait sur sa récolte; mais dans sa cave +particulière, pleine comme une cave de Belgique, les vins de Bourgogne +les plus fins côtoyaient ceux de Bordeaux, de Champagne, de Roussillon, +du Rhône, d’Espagne, tous achetés dix ans à l’avance, et toujours +mis en bouteille par frère Jean. Les liqueurs provenues des îles +procédaient de madame Amphoux, l’usurier en avait acquis une provision +pour le reste de ses jours, au dépeçage d’un château de Bourgogne. + +Rigou mangeait et buvait comme Louis XIV, un des plus grands +consommateurs connus, ce qui trahit les dépenses d’une vie plus +que voluptueuse. Discret et habile dans sa prodigalité secrète, il +disputait ses moindres marchés comme savent disputer les gens d’église. +Au lieu de prendre des précautions infinies pour ne pas être trompé +dans ses acquisitions, le rusé moine gardait un échantillon et se +laissait écrire les conventions; mais, quand son vin ou ses provisions +voyageaient, il prévenait qu’au plus léger vice des choses il +refuserait d’en prendre livraison. + +Jean, directeur du fruitier, était dressé à savoir conserver les +produits du plus beau _fruitage_ connu dans le département. Rigou +mangeait des poires, des pommes et quelquefois du raisin à Pâques. + +Jamais prophète, susceptible de passer Dieu, ne fut plus aveuglément +obéi que ne l’était Rigou chez lui dans ses moindres caprices. Le +mouvement de ses gros sourcils noirs plongeait sa femme, Annette et +Jean dans des inquiétudes mortelles. Il retenait ses trois esclaves par +la multiplicité minutieuse de leurs devoirs qui leur faisait comme une +chaîne. A tout moment, ces pauvres gens se voyaient sous le coup d’un +travail obligé, d’une surveillance, mais ils avaient fini par trouver +une sorte de plaisir dans l’accomplissement de ces travaux constants, +ils ne s’ennuyaient point. Tous trois, ils avaient le bien-être de cet +homme pour seul et unique texte de leurs préoccupations. + +Annette était, depuis 1795, la dixième jolie bonne prise par Rigou, +qui se flattait d’arriver à la tombe avec ces relais de jeunes filles. +Venue à seize ans, à dix-neuf ans Annette devait être renvoyée. Chacune +de ces bonnes, choisie à Auxerre, à Clamecy, dans le Morvan, avec des +soins méticuleux, était attirée par la promesse d’un beau sort, mais +madame Rigou s’entêtait à vivre! Et toujours au bout de trois ans, +une querelle amenée par l’insolence de la servante envers sa pauvre +maîtresse en nécessitait le renvoi. + +Annette, vrai chef-d’œuvre de beauté fine, ingénieuse, piquante, +méritait une couronne de duchesse. Elle ne manquait pas d’esprit, Rigou +ne savait rien de l’intelligence d’Annette et de Jean-Louis Tonsard, ce +qui prouvait qu’il se laissait prendre par cette jolie fille, la seule +à qui l’ambition ait suggéré la flatterie, comme moyen d’aveugler ce +lynx. + +Ce Louis XV, sans trône, ne s’en tenait pas uniquement à la jolie +Annette. Oppresseur hypothécaire des terres achetées par les paysans +au delà de leurs moyens, il faisait son sérail de la vallée, depuis +Soulanges jusqu’à cinq lieues au delà de Conches vers la Brie, sans y +dépenser autre chose que des _retardements de poursuites_ pour obtenir +ces fugitifs trésors qui dévorent la fortune de tant de vieillards. + +Cette vie exquise, cette vie comparable à celle de Bouret, ne coûtait +donc presque rien. Grâce à ses nègres blancs, Rigou faisait abattre, +façonner, rentrer ses fagots, ses bois, ses foins, ses blés. Pour le +paysan, la main-d’œuvre est peu de chose, surtout en considération +d’un ajournement d’intérêts à payer. Ainsi Rigou, tout en demandant +de petites primes pour des retards de quelques mois, pressurait ses +débiteurs en exigeant d’eux des services manuels, véritables corvées +auxquelles ils se prêtaient, croyant ne rien donner parce qu’ils ne +sortaient rien de leurs poches. On payait ainsi parfois à Rigou plus +que le capital de la dette. + +Profond comme un moine, silencieux comme un bénédictin en travail +d’histoire, rusé comme un prêtre, dissimulé comme tout avare, se tenant +toujours dans les limites du droit, cet homme eût été Tibère à Rome, +Richelieu sous Louis XIII, Fouché, s’il avait eu l’ambition d’aller à +la Convention; mais il eut la sagesse d’être un Lucullus sans faste, +un voluptueux avare. Pour occuper son esprit, il jouissait d’une haine +taillée en plein drap. Il tracassait le général comte de Montcornet. +Il faisait mouvoir les paysans par le jeu de fils cachés dont le +maniement l’amusait comme une partie d’échecs où les pions vivaient, +où les cavaliers couraient à cheval, où les fous comme Fourchon +babillaient, où les tours féodales brillaient au soleil, où la reine +faisait malicieusement échec au roi. Tous les jours en se levant, de +sa fenêtre, cet homme voyait les faîtes orgueilleux des Aigues, les +cheminées des pavillons, les superbes portes, et il se disait: —Tout +cela tombera! je sécherai ces ruisseaux, j’abattrai ces ombrages. +Enfin il avait sa grande et sa petite victime. S’il méditait la ruine +du château, le renégat se flattait de tuer l’abbé Brossette à coups +d’épingle. + +Pour achever de peindre cet ex-religieux, il suffira de dire qu’il +allait à la messe en regrettant que sa femme vécût, et manifestait +le désir de se réconcilier avec l’Église aussitôt son veuvage venu. +Il saluait avec déférence l’abbé Brossette en le rencontrant, et lui +parlait doucement sans jamais s’emporter. En général, tous les gens qui +tiennent à l’Église, ou qui en sont sortis, ont une patience d’insecte: +ils la doivent à l’obligation de garder un décorum, éducation qui +manque depuis vingt ans à l’immense majorité des Français, même à ceux +qui se croient bien élevés. Tous les Conventuels que la Révolution a +fait sortir de leurs monastères et qui sont entrés dans les affaires +ont montré, par leur froideur et par leur réserve, la supériorité que +donne la discipline ecclésiastique à tous les enfants de l’Église, même +à ceux qui la désertent. + +Éclairé dès 1792 par l’affaire du testament, Gaubertin avait su sonder +la ruse que contenait la figure enfiellée de cet habile hypocrite; +aussi s’en était-il fait un compère en communiant avec lui devant le +Veau d’or. Dès la fondation de la maison Leclercq, il dit à Rigou d’y +mettre cinquante mille francs en les lui garantissant. Rigou devint un +commanditaire d’autant plus important qu’il laissa ce fonds se grossir +des intérêts accumulés. En ce moment l’intérêt de Rigou dans cette +maison était encore de cent mille francs, quoiqu’en 1816 il eût repris +une somme de cent quatre-vingt mille francs environ pour la placer sur +le Grand-Livre, en y trouvant dix-sept mille francs de rente. Lupin +connaissait à Rigou pour cent cinquante mille francs d’hypothèques en +petites sommes sur de grands biens. Ostensiblement, Rigou possédait +en terres environ quatorze mille francs de revenus bien nets. On +apercevait donc environ quarante mille francs de rente à Rigou. Mais +quant à son trésor, c’était un X qu’aucune règle de proportion ne +pouvait dégager, de même que le diable seul connaissait les affaires +qu’il tripotait avec Langlumé. + +Ce terrible usurier, qui comptait vivre encore vingt ans, avait +inventé des règles fixes pour opérer. Il ne prêtait rien à un paysan +qui n’achetait pas au moins trois hectares et qui ne payait pas la +moitié du prix comptant. On voit que Rigou connaissait bien le vice de +la loi sur les expropriations appliquées aux parcelles et le danger +que fait courir au Trésor et à la Propriété l’excessive division des +biens. Poursuivez donc un paysan qui vous prend un sillon quand il +n’en possède que cinq! Le coup d’œil de l’intérêt privé _distancera_ +toujours de vingt-cinq ans celui d’une assemblée de législateurs. +Quelle leçon pour un pays! La loi émanera toujours d’un vaste cerveau, +d’un homme de génie, et non de neuf cents intelligences qui, si grandes +qu’elles puissent être, se rapetissent en se faisant foule. La loi de +Rigou ne contient-elle pas en effet le principe de celle à chercher, +pour arrêter le non-sens que présente la propriété réduite à des +moitiés, des tiers, des quarts, des dixièmes de centiares, comme dans +la commune d’Argenteuil où l’on compte trente mille parcelles? + +De telles opérations voulaient un compérage étendu comme celui qui +pesait sur cet arrondissement. D’ailleurs, comme Rigou faisait faire +à Lupin environ le tiers des actes qui se passaient annuellement dans +l’Étude, il trouvait dans le notaire de Soulanges un compère dévoué. +Ce forban pouvait ainsi comprendre dans le contrat de prêt, auquel +assistait toujours la femme de l’emprunteur quand il était marié, la +somme à laquelle se montaient les intérêts illégaux. Le paysan, ravi de +n’avoir que les cinq pour cent à payer annuellement pendant la durée +du prêt, espérait toujours s’en tirer par un travail enragé, par des +engrais qui bonifiaient le gage de Rigou. + +De là les trompeuses merveilles enfantées par ce que d’imbéciles +économistes nomment _la petite culture_, le résultat d’une faute +politique à laquelle nous devons de porter l’argent français en +Allemagne pour y acheter des chevaux que le pays ne fournit plus, une +faute qui diminuera tellement la production des bêtes à cornes que la +viande sera bientôt inabordable, non pas seulement au peuple, mais +encore à la petite bourgeoisie. (Voir le _Curé de village_.) + +Donc, bien des sueurs, entre Conches et la Ville-aux-Fayes, coulaient +pour Rigou, que chacun respectait, tandis que le travail chèrement +payé par le général, le seul qui jetât de l’argent dans le pays, +lui valait des malédictions et la haine vouée aux riches. De tels +faits ne seraient-ils pas inexplicables sans le coup d’œil jeté sur +la Médiocratie? Fourchon avait raison, les bourgeois remplaçaient +les seigneurs. Ces petits propriétaires, dont le type est représenté +par Courtecuisse, étaient les mains-mortables du Tibère de la vallée +d’Avonne, de même qu’à Paris les industriels sans argent sont les +paysans de la haute Banque. + +Soudry suivait l’exemple de Rigou depuis Soulanges jusqu’à cinq lieues +au delà de la Ville-aux-Fayes. Ces deux usuriers s’étaient partagé +l’arrondissement. + +Gaubertin, dont la rapacité s’exerçait dans une sphère supérieure, +non-seulement ne faisait pas concurrence à ses associés, mais il +empêchait les capitaux de la Ville-aux-Fayes de prendre cette +fructueuse route. On peut deviner maintenant quelle influence ce +triumvirat de Rigou, de Soudry, de Gaubertin, obtenait aux élections +par des électeurs dont la fortune dépendait de leur mansuétude. + +Haine, intelligence et fortune, tel était le triangle terrible par +lequel s’expliquait l’ennemi le plus proche des Aigues, le surveillant +du général, en relations constantes avec soixante ou quatre-vingts +petits propriétaires, parents ou alliés des paysans, et qui le +redoutaient comme on redoute un créancier. + +Rigou se superposait à Tonsard; l’un vivait de vols en nature, l’autre +s’engraissait de rapines légales. Tous deux aimaient à bien vivre, +c’était la même nature sous deux espèces, l’une naturelle, l’autre +aiguisée par l’éducation du cloître. + +Lorsque Vaudoyer quitta le cabaret du Grand-I-Vert pour consulter +l’ancien maire, il était environ quatre heures. A cette heure Rigou +dînait. + +En trouvant la porte bâtarde fermée, Vaudoyer regarda par-dessus les +rideaux en criant: —Monsieur Rigou, c’est moi, Vaudoyer... + +Jean sortit par la porte cochère, et fit entrer Vaudoyer un instant +après en lui disant: —Viens au jardin, Monsieur a du monde. + +Ce monde était Sibilet, qui, sous le prétexte de s’entendre +relativement à la signification du jugement que venait de faire +Brunet, s’entretenait avec Rigou de toute autre chose. Il avait trouvé +l’usurier achevant son dessert. + +Sur une table carrée éblouissante de linge, car, peu soucieux de la +peine de sa femme et d’Annette, Rigou voulait du linge blanc tous les +jours, le régisseur vit apporter une jatte de fraises, des abricots, +des pêches, des figues, des amandes, tous les fruits de la saison à +profusion, servis dans des assiettes de porcelaine blanche et sur des +feuilles de vigne, presque aussi coquettement qu’aux Aigues. + +En voyant Sibilet, Rigou lui dit de pousser les verroux aux portes +battantes intérieures qui se trouvaient adaptées à chaque porte, autant +pour garantir du froid que pour étouffer les sons, et il lui demanda +quelle affaire si pressante l’obligeait à venir le voir en plein jour, +tandis qu’il pouvait conférer si sûrement pendant la nuit. + +—C’est que le Tapissier a parlé d’aller à Paris y voir le Garde des +sceaux; il est capable de vous faire bien du mal, de demander le +déplacement de votre gendre, des juges de la Ville-aux-Fayes, et du +président, surtout quand il lira le jugement qu’on vient de rendre en +votre faveur. Il se cabre, il est fin, il a dans l’abbé Brossette un +conseil capable de jouter avec vous et avec Gaubertin... Les prêtres +sont puissants. Monseigneur l’évêque aime bien l’abbé Brossette. Madame +la comtesse a parlé d’aller voir son cousin le préfet, le comte de +Castéran, à propos de Nicolas. Michaud commence à lire couramment dans +notre jeu. + +—Tu as peur, dit l’usurier tout doucement en jetant sur Sibilet un +regard que le soupçon rendit moins terne qu’à l’ordinaire et qui fut +terrible. Tu calcules s’il ne vaut pas mieux te mettre du côté de +monsieur le comte de Montcornet? + +—Je ne vois pas trop où je prendrais, quand vous aurez dépecé les +Aigues, quatre mille francs à placer tous les ans, honnêtement, +comme je le fais depuis cinq ans, répondit crûment Sibilet. Monsieur +Gaubertin m’a, dans le temps, débité les plus belles promesses; mais la +crise approche, on va se battre certainement; promettre et tenir sont +deux après la victoire. + +—Je lui parlerai, répondit Rigou tranquillement. En attendant voici, +moi, ce que je répondrais, si cela me regardait: «Depuis cinq ans, tu +portes à M. Rigou quatre mille francs par an, et ce brave homme t’en +donne sept et demi pour cent, ce qui te fait en ce moment un compte +de vingt-sept mille francs, à cause de l’accumulation des intérêts; +mais comme il existe un acte sous signature privée, double entre toi +et Rigou, le régisseur des Aigues serait renvoyé le jour où l’abbé +Brossette apporterait cet acte sous les yeux du Tapissier, surtout +après une lettre anonyme qui l’instruirait de ton double rôle. Tu +ferais donc mieux de chasser avec nous, sans demander tes os par +avance, d’autant plus que monsieur Rigou n’étant pas tenu de te donner +légalement sept et demi pour cent et les intérêts des intérêts, te +ferait des _offres réelles_ de tes vingt mille francs; et en attendant +que tu puisses les palper, ton procès, allongé par la chicane, serait +jugé par le tribunal de la Ville-aux-Fayes. En te conduisant sagement, +quand monsieur Rigou sera propriétaire de ton pavillon aux Aigues, tu +pourras continuer avec trente mille francs environ et trente mille +autres francs que pourrait te confier Rigou, ce qui sera d’autant plus +avantageux que les paysans se jetteront sur les terres des Aigues +divisées en petits lots, comme la pauvreté sur le monde.» Voilà ce +que pourrait te dire monsieur Gaubertin; mais moi je n’ai rien à te +répondre, cela ne me regarde pas... Gaubertin et moi nous avons à nous +plaindre de cet enfant du peuple qui bat son père, et nous poursuivons +notre idée. Si l’ami Gaubertin a besoin de toi, moi je n’ai besoin +de personne, car tout le monde est à ma dévotion. Quant au Garde des +sceaux, on en change assez souvent; tandis que, nous autres, nous +sommes toujours là. + +—Enfin, vous êtes prévenu, reprit Sibilet qui se sentit bâté comme un +âne. + +—Prévenu de quoi? demanda finement Rigou. + +—De ce que fera le Tapissier, répondit humblement le régisseur, il est +allé furieux à la préfecture. + +—Qu’il aille! si les Montcornet n’usaient pas de roues, que +deviendraient les carrossiers? + +—Je vous apporterai mille écus ce soir à onze heures... dit Sibilet; +mais vous devriez avancer mes affaires en me cédant quelques-unes de +vos hypothèques arrivées à terme..., une de celles qui pourraient me +valoir quelques bons lots de terres... + +—J’ai celle de Courtecuisse, et je veux le ménager, car c’est le +meilleur tireur du département; en te la transportant tu aurais l’air +de tracasser ce drôle-là pour le compte du Tapissier, et ça ferait +d’une pierre deux coups, il serait capable de tout en se voyant plus +bas que Fourchon. Courtecuisse s’est exterminé sur la Bâchelerie, il a +bien amendé le terrain, il a mis des espaliers aux murs du jardin. Ce +petit domaine vaut quatre mille francs, le comte te les donnerait pour +les trois arpents qui jouxtent ses remises. Si Courtecuisse n’était +pas un licheur, il aurait pu payer ses intérêts avec ce qu’on y tue de +gibier. + +—Eh bien! transportez-moi cette créance, j’y ferai mon beurre, j’aurai +la maison et le jardin pour rien, le comte achètera les trois arpents. + +—Quelle part me donneras-tu? + +—Mon Dieu! vous sauriez traire du lait à un bœuf! s’écria Sibilet. +Et moi, qui viens d’arracher au Tapissier l’ordre de réglementer le +glanage d’après la loi... + +—Tu as obtenu cela, mon gars? dit Rigou, qui plusieurs jours +auparavant avait suggéré l’idée de ces vexations à Sibilet en lui +disant de les conseiller au général. Nous le tenons, il est perdu; mais +ce n’est pas assez de le tenir par un bout, il faut le ficeler comme +une carotte de tabac! Tire les verroux, mon gars, dis à ma femme de +m’apporter le café, les liqueurs, et dis à Jean d’atteler, je vais à +Soulanges. A ce soir! —Bonjour Vaudoyer, dit l’ancien maire en voyant +entrer son ancien garde champêtre. Eh bien! qu’y a-t-il?... + +Vaudoyer raconta tout ce qui venait de se passer au cabaret et demanda +l’avis de Rigou sur la légalité des règlements médités par le général. + +—Il en a le droit, répliqua nettement Rigou. Nous avons un rude +seigneur; l’abbé Brossette est un malin, votre curé suggère toutes ces +mesures-là, parce que vous n’allez pas à la messe, tas de parpaillots! +J’y vais bien, moi! Il y a un Dieu, voyez-vous!... Vous endurez tout, +le Tapissier ira toujours de l’avant!... + +—Eh bien! nous glanerons!... dit Vaudoyer avec cet accent résolu qui +distingue les Bourguignons. + +—Sans certificat d’indigence? reprit l’usurier. On dit qu’il est allé +demander des troupes à la préfecture, afin de vous faire rentrer dans +le devoir. + +—Nous glanerons comme par le passé, répéta Vaudoyer. + +—Glanez!... monsieur Sarcus jugera si vous avez raison, dit l’usurier +en ayant l’air de promettre aux glaneurs la protection de la justice de +paix. + +—Nous glanerons et nous serons en force!... ou la Bourgogne ne serait +plus la Bourgogne! dit Vaudoyer. Si les gendarmes ont des sabres, nous +avons des faux, et nous verrons! + +A quatre heures et demie, la grande porte verte de l’ancien presbytère +tourna sur ses gonds, et le cheval bai-brun, mené à la bride par Jean, +tourna vers la place. Madame Rigou et Annette, venues sur le pas de +la porte bâtarde, regardaient la petite carriole d’osier, peinte en +vert, à capote de cuir, où se trouvait leur maître établi sur de bons +coussins. + +—Ne vous attardez pas, monsieur, dit Annette en faisant une petite +moue. + +Tous les gens du village, instruits déjà des menaçants arrêtés que le +maire voulait prendre, se mirent tous sur leurs portes ou s’arrêtèrent +dans la grande rue en voyant passer Rigou, pensant tous qu’il allait à +Soulanges pour les défendre. + +—Eh bien! madame Courtecuisse, notre ancien maire va sans doute aller +nous défendre, dit une vieille fileuse que la question des délits +forestiers intéressait beaucoup, car son mari vendait des fagots volés +à Soulanges. + +—Mon Dieu! le cœur lui saigne de voir ce qui se passe, il en est +malheureux autant que vous autres, répondit la pauvre femme qui +tremblait au nom seul de son créancier, et qui par peur en faisait +l’éloge. + +—Ah! c’est pas pour dire, mais on l’a bien maltraité, lui! —Bonjour, +monsieur Rigou, dit la fileuse, que Rigou salua ainsi que sa débitrice. + +Quand l’usurier traversa la Thune, guéable en tout temps, Tonsard, +sorti de son cabaret, dit à Rigou sur la route cantonale: Eh bien! père +Rigou, le Tapissier veut donc que nous soyons ses chiens? + +—Nous verrons ça! répondit l’usurier en fouettant son cheval. + +—Il saura bien nous défendre, dit Tonsard à un groupe de femmes et +d’enfants attroupés autour de lui. + +—Il pense à vous, comme un aubergiste pense aux goujons en nettoyant +sa poêle à frire, répliqua Fourchon. + +—Ote donc le battant à ta _grelotte_ quand tu es soûl!..., dit Mouche +en tirant son grand-père par sa blouse et le faisant tomber sur le +talus au rez d’un peuplier. Si ce mâtin de moine entendait ça, tu ne +lui vendrais plus tes paroles si cher... + +En effet, si Rigou courait à Soulanges, il était emporté par la +nouvelle si grave donnée par le régisseur des Aigues, et qui lui parut +menaçante pour la coalition secrète de la bourgeoisie avonnaise. + + + DEUXIÈME PARTIE + + I. —LA PREMIÈRE SOCIÉTÉ DE SOULANGES. + +A six kilomètres environ de Blangy, pour parler légalement, et à une +distance égale de la Ville-aux-Fayes, s’élève en amphithéâtre sur un +monticule, ramification de la longue côte parallèle à celle au bas de +laquelle coule l’Avonne, la petite ville de Soulanges, surnommée _la +Jolie_, peut-être à plus juste titre que Mantes. + +Au bas de cette colline, la Thune s’étale sur un fond d’argile d’une +étendue d’environ trente hectares, au bout duquel les moulins de +Soulanges, établis sur de nombreux îlots, dessinent une fabrique aussi +gracieuse que pourrait l’inventer un architecte de jardins. Après avoir +arrosé le parc de Soulanges, où elle alimente de belles rivières et +des lacs artificiels, la Thune se jette dans l’Avonne par un canal +magnifique. + +Le château de Soulanges, rebâti sous Louis XIV, sur les dessins de +Mansart, et l’un des plus beaux de Bourgogne, fait face à la ville. +Ainsi Soulanges et le château se présentent respectivement un point +de vue aussi splendide qu’élégant. La route cantonale tourne entre la +ville et l’étang, un peu trop pompeusement nommé le lac de Soulanges +par les gens du pays. + +Cette petite ville est une de ces compositions naturelles excessivement +rares en France, où le joli, dans ce genre, manque absolument. Là, vous +retrouverez en effet, le joli de la Suisse, comme le disait Blondet +dans sa lettre, le joli des environs de Neufchâtel. Les gais vignobles +qui forment une ceinture à Soulanges complètent cette ressemblance, +hormis le Jura et les Alpes, toutefois; les rues, superposées les unes +aux autres sur la colline, ont peu de maisons, car elles sont toutes +accompagnées de jardins, qui produisent ces masses de verdure si rares +dans les capitales. Les toitures bleues ou rouges, mélangées de fleurs, +d’arbres, de terrasses à treillages, offrent des aspects variés et +pleins d’harmonie. + +L’église, une vieille église du moyen âge, bâtie en pierres, grâce +à la munificence des seigneurs de Soulanges, qui s’y sont réservé +d’abord une chapelle près du chœur, puis une chapelle souterraine, leur +nécropole, offre, comme celle de Longjumeau, pour portail, une immense +arcade, frangée de cercles fleuris et garnis de statuettes, flanquée +de deux piliers à niches terminés en aiguilles. Cette porte, assez +souvent répétée dans les petites églises du Moyen Age que le hasard a +préservées des ravages du calvinisme, est couronnée par un triglyphe +au-dessus duquel s’élève une Vierge sculptée tenant l’Enfant-Jésus. Les +bas-côtés se composent à l’extérieur de cinq arcades pleines dessinées +par des nervures, éclairées par des fenêtres à vitraux. Le chevet +s’appuie sur des arcs-boutants dignes d’une cathédrale. Le clocher, qui +se trouve dans une branche de la croix, est une tour carrée surmontée +d’une campanille. Cette église s’aperçoit de loin, car elle est en haut +de la grande place au bas de laquelle passe la route. + +La place, d’une assez grande largeur, est bordée de constructions +originales, toutes de diverses époques. Beaucoup, moitié bois, moitié +briques, et dont les solives ont un gilet d’ardoises, remontent au +moyen âge. D’autres en pierres et à balcon, montrent ce pignon si cher +à nos aïeux, et qui date du douzième siècle. Plusieurs attirent le +regard par ces vieilles poutres saillantes à figures grotesques, dont +la saillie forme un auvent, et qui rappelle le temps où la bourgeoisie +était uniquement commerçante. La plus magnifique est l’ancien +bailliage, maison à façade sculptée, en alignement avec l’église +qu’elle accompagne admirablement. Vendue nationalement, elle fut +achetée par la commune, qui en fit la mairie et y mit le tribunal de +paix, où siégeait alors monsieur Sarcus, depuis l’institution du juge +de paix. + +Ce léger croquis permet d’entrevoir la place de Soulanges, ornée au +milieu d’une charmante fontaine rapportée d’Italie, en 1520, par le +maréchal de Soulanges, et qui ne déshonorerait pas une grande capitale. +Un jet d’eau perpétuel, provenant d’une source située en haut de la +colline, est distribué par quatre Amours en marbre blanc tenant des +conques et couronnés d’un panier plein de raisins. + +Les voyageurs lettrés qui passeront par là, si jamais il en passe après +Blondet, pourront y reconnaître cette place illustrée par Molière et +par le théâtre espagnol, qui régna si longtemps sur la scène française, +et qui démontrera toujours que la comédie est née en de chauds pays, +où la vie se passait sur la place publique. La place de Soulanges +rappelle d’autant mieux cette place classique, et toujours semblable à +elle-même sur tous les théâtres, que les deux premières rues la coupant +précisément à la hauteur de la fontaine, figurent ces coulisses si +nécessaires aux maîtres et aux valets pour se rencontrer ou pour se +fuir. Au coin d’une de ces rues, qui se nomme la rue de la Fontaine, +brillent les panonceaux de maître Lupin. La maison Sarcus, la maison +du percepteur Guerbet, celle de Brunet, celle du greffier Gourdon et +de son frère le médecin, celle du vieux monsieur Gendrin-Vattebled, le +garde général des eaux et forêts. Ces maisons, tenues très-proprement +par leurs propriétaires, qui prennent au sérieux le surnom de leur +ville, sont sises aux alentours de la place, le quartier aristocratique +de Soulanges. + +La maison de madame Soudry, car la puissante individualité de +l’ancienne femme de chambre de mademoiselle Laguerre avait absorbé +le chef de la communauté; cette maison entièrement moderne avait été +bâtie par un riche marchand de vin, né à Soulanges, qui, après avoir +fait sa fortune à Paris, revint en 1793 acheter du blé pour sa ville +natale. Il y fut massacré comme accapareur par la populace, ameutée au +cri d’un misérable maçon, l’oncle de Godain, avec lequel il avait des +difficultés à propos de son ambitieuse bâtisse. + +La liquidation de cette succession, vivement discutée entre +collatéraux, traîna si bien, qu’en 1798, Soudry, de retour à Soulanges, +put acheter pour mille écus en espèces le palais du marchand de vin, +et il le loua d’abord au département pour y loger la gendarmerie. +En 1811, mademoiselle Cochet, que Soudry consultait en toute chose, +s’opposa vivement à ce que le bail fût continué, trouvant cette maison +inhabitable, en concubinage, disait-elle, avec une caserne. La ville +de Soulanges, aidée par le département, bâtit alors un hôtel à la +gendarmerie, dans une rue latérale à la mairie. Le brigadier nettoya +sa maison, y restitua le lustre primitif souillé par l’écurie et par +l’habitation des gendarmes. + +Cette maison, élevée d’un étage et coiffée d’un toit percé de +mansardes, voit le paysage par trois façades, une sur la place, l’autre +sur le lac, et la troisième sur un jardin. Le quatrième côté donne sur +une cour qui sépare les Soudry de la maison voisine, occupée par un +épicier nommé Wattebled, un homme de la _seconde société_, père de la +belle madame Plissoud, de laquelle il sera bientôt question. + +Toutes les petites villes ont _une belle madame_, comme elles ont un +Socquard et un café de la Paix. + +Chacun devine que la façade sur le lac est bordée d’une terrasse à +jardinet d’une médiocre élévation, terminée par une balustrade en +pierre et qui longe la route cantonale. On descend de cette terrasse +dans le jardin par un escalier sur chaque marche duquel se trouve +un oranger, un grenadier, un myrte et autres arbres d’ornement, qui +nécessitent au bout du jardin une serre que madame Soudry s’obstine +à nommer une _resserre_. Sur la place, on entre dans la maison par +un perron élevé de plusieurs marches. Selon l’habitude des petites +villes, la porte cochère, réservée au service de la cour, au cheval du +maître et aux arrivages extraordinaires, s’ouvre assez rarement. Les +habitués, venant tous à pied, montaient par le perron. + +Le style de l’hôtel Soudry est sec; les assises sont indiquées par +des filets dits à gouttière; les fenêtres sont encadrées de moulures +alternativement grêles et fortes, dans le genre de celles des pavillons +Gabriel et Perronnet de la place Louis XV. Ces ornements donnent, +dans une si petite ville, un aspect monumental à cette maison devenue +célèbre. + +En face, à l’autre angle de la place, se trouve le fameux café de +la Paix, dont les particularités et le prestigieux Tivoli surtout +exigeront plus tard des descriptions moins succinctes que celle de la +maison Soudry. + +Rigou venait très-rarement à Soulanges, car chacun se rendait chez +lui: le notaire Lupin comme Gaubertin, Soudry comme Gendrin, tant on +le craignait. Mais on va voir que tout homme instruit, comme l’était +l’ex-bénédictin, eût imité la réserve de Rigou, par l’esquisse, +nécessaire ici, des personnes de qui l’on disait dans le pays: —C’est +la _première société_ de Soulanges. + +De toutes ces figures, la plus originale, vous le pressentez, était +madame Soudry, dont le personnage, pour être bien rendu, exige toutes +les minuties du pinceau. + +Madame Soudry se permettait un _soupçon de rouge_ à l’imitation de +mademoiselle Laguerre; mais cette légère teinte avait changé, par +la force de l’habitude, en plaques de vermillon si pittoresquement +appelées des roues de carrosses par nos ancêtres. Les rides du visage, +devenant de plus en plus profondes et multipliées, la mairesse avait +imaginé pouvoir les combler de fard. Son front jaunissait aussi par +trop, et ses tempes miroitant, elle se _posait_ du blanc, et figurait +les veines de la jeunesse par de légers réseaux de bleu. Cette peinture +donnait une excessive vivacité à ses yeux déjà fripons, en sorte que +son masque eût paru plus que bizarre à des étrangers; mais, habituée à +cet éclat postiche, sa société trouvait madame Soudry très-belle. + +Cette haquenée, toujours décolletée, montrait son dos et sa poitrine +blanchis et vernis l’un et l’autre par les mêmes procédés employés +pour le visage; mais heureusement, sous prétexte de faire badiner de +magnifiques dentelles, elle voilait à demi ses produits chimiques. Elle +portait toujours un corps de jupe à baleines dont la pointe descendait +très-bas, garni de nœuds partout, même à la pointe!... sa jupe rendait +des sons criards tant la soie et les falbalas y foisonnaient. + +Cet attirail, qui justifie le mot _atours_, bientôt inexplicable, +était en damas de grand prix ce soir-là, car madame Soudry possédait +cent habillements plus riches les uns que les autres, provenant tous +de l’immense et splendide garde-robe de mademoiselle Laguerre, et +toutes retaillées par elle dans le dernier genre de 1808. Les cheveux +de sa perruque blonde, crêpés et poudrés, semblaient soulever son +superbe bonnet à coques de satin rouge cerise, pareil aux rubans de ses +garnitures. + +Si vous voulez vous figurer sous ce bonnet toujours ultra-coquet un +visage de macaque d’une laideur monstrueuse, où le nez camus, dénudé +comme celui de la Mort, est séparé par une forte marge de chair barbue +d’une bouche à râtelier mécanique, où les sons s’engagent comme en des +cors de chasse, vous comprendrez difficilement pourquoi la première +société de la ville et tout Soulanges, en un mot, trouvait belle cette +quasi-reine, à moins de vous rappeler le traité succinct _ex professo_ +qu’une des femmes les plus spirituelles de notre temps a récemment +écrit sur l’art de se faire belle à Paris par les accessoires dont on +s’y entoure. + +En effet, d’abord madame Soudry vivait au milieu des dons magnifiques +amassés chez sa maîtresse, et que l’ex-bénédictin appelait _fructus +belli_. Puis elle tirait parti de sa laideur en l’exagérant, en se +donnant cet air, cette tournure qui ne se prennent qu’à Paris, et +dont le secret reste à la Parisienne la plus vulgaire, toujours plus +ou moins singe. Elle se serrait beaucoup, elle mettait une énorme +tournure, elle portait des boucles de diamants aux oreilles, ses doigts +étaient surchargés de bagues. Enfin, en haut de son corset, entre deux +masses arrosées de blanc de perle, brillait un hanneton composé de deux +topazes et à tête en diamant, un présent de chère maîtresse, dont on +parlait dans tout le département. De même que feu sa maîtresse, elle +allait toujours les bras nus et agitait un éventail d’ivoire à peinture +de Boucher, et auquel deux petites roses servaient de boutons. + +Quand elle sortait, madame Soudry tenait sur sa tête le vrai parasol +du dix-huitième siècle, c’est-à-dire une canne au haut de laquelle se +déployait une ombrelle verte à franges vertes. De dessus la terrasse, +quand elle s’y promenait, un passant, en la regardant de très-loin, +aurait cru voir marcher une figure de Watteau. + +Dans ce salon, tendu de damas rouge, à rideaux de damas doublés en +soie blanche, et dont la cheminée était garnie de chinoiseries du bon +temps de Louis XV, avec feu, galeries, branches de lis élevées en l’air +par des Amours, dans ce salon plein de meubles en bois doré à pied +de biche, on concevait que des gens de Soulanges pussent dire de la +maîtresse de la maison: La belle madame Soudry! Aussi l’hôtel Soudry +était-il devenu le préjugé national de ce chef-lieu de canton. + +Si la première société de cette petite ville croyait en sa reine, sa +reine croyait également en elle-même. Par un phénomène qui n’est pas +rare, et que la vanité de mère, que la vanité d’auteur accomplissent à +tous moments sous nos yeux pour les œuvres littéraires comme pour les +filles à marier, en sept ans, la Cochet s’était si bien enterrée dans +madame la mairesse, que non-seulement la Soudry ne se souvenait plus de +sa première condition, mais encore elle croyait être une femme comme +il faut. Elle s’était si bien rappelé les airs de tête, les tons de +fausset, les gestes, les façons de sa maîtresse, qu’en en retrouvant +l’opulente existence, elle en avait retrouvé l’impertinence. Elle +savait son dix-huitième siècle, les anecdotes des grands seigneurs et +leurs parentés sur le bout du doigt. Cette érudition d’antichambre lui +composait une conversation qui sentait son Œil-de-Bœuf. Là donc, son +esprit de soubrette passait pour de l’esprit de bon aloi. Au moral, la +mairesse était, si vous voulez, du strass; mais, pour les sauvages, le +strass ne vaut-il pas le diamant? + +Cette femme s’entendait aduler, diviniser, comme jadis on divinisait sa +maîtresse par les gens de sa société qui trouvaient chez elle un dîner +tous les huit jours, et du café, des liqueurs quand ils arrivaient au +moment du dessert, hasard assez fréquent. Aucune tête de femme n’eût +pu résister à la puissance exhilarante de cet encensement continu. +L’hiver, ce salon bien chauffé, bien éclairé en bougies, se remplissait +des bourgeois les plus riches, qui remboursaient en éloges les fines +liqueurs et les vins exquis provenant de la cave de chère maîtresse. +Les habitués et leurs femmes, véritables usufruitiers de ce luxe, +économisaient ainsi chauffage et lumière. Aussi, savez-vous ce qui se +proclamait à cinq lieues à la ronde, et même à la Ville-aux-Fayes? + +—Madame Soudry fait à merveille les honneurs de chez elle, se +disait-on en passant en revue les notabilités départementales; elle +tient maison ouverte; on est admirablement chez elle. Elle sait faire +les honneurs de sa fortune. Elle a le petit mot pour rire. Et quelle +belle argenterie! C’est une maison comme il n’y en a qu’à Paris!... + +L’argenterie donnée par Bouret à mademoiselle Laguerre, une magnifique +argenterie du fameux Germain, avait été littéralement volée par la +Soudry. A la mort de mademoiselle Laguerre, elle la mit tout simplement +dans sa chambre, et elle ne put être réclamée par des héritiers qui ne +savaient rien des valeurs de la succession. + +Depuis quelque temps, les douze ou quinze personnes qui représentaient +la première société de Soulanges parlaient de madame Soudry comme de +l’amie intime de mademoiselle Laguerre, en se cabrant au mot de _femme +de chambre_, et prétendant qu’elle s’était immolée à la cantatrice en +se faisant la compagne de cette grande actrice. + +Chose étrange et vraie! toutes ces illusions, devenues des réalités, se +propageaient chez madame Soudry jusque dans les régions positives du +cœur; elle régnait tyranniquement sur son mari. + +Le gendarme, obligé d’aimer une femme plus âgée que lui de dix ans, et +qui gardait le maniement de sa fortune, l’entretenait dans les idées +qu’elle avait fini par concevoir de sa beauté. Néanmoins, quand on +l’enviait, quand on lui parlait de son bonheur, le gendarme souhaitait +quelquefois qu’on fût à sa place; car, pour cacher ses peccadilles, +il prenait des précautions comme on en prend avec une jeune femme +adorée, et il n’avait pu introduire que depuis quelques jours une jolie +servante au logis. + +Le portrait de cette reine, un peu grotesque, mais dont plusieurs +exemplaires se rencontraient encore à cette époque en province, les uns +plus ou moins nobles, les autres tenant à la haute finance, témoin une +veuve de fermier général qui se mettait encore des rouelles de veau +sur les joues, en Touraine; ce portrait, peint d’après nature, serait +incomplet sans les brillants dans lesquels il était enchâssé, sans +les principaux courtisans dont l’esquisse est nécessaire, ne fût-ce +que pour expliquer combien sont redoutables de pareils lilliputiens, +et quels sont au fond des petites villes les organes de l’opinion +publique. Qu’on ne s’y trompe pas! il est des localités qui, pareilles +à Soulanges, sans être un bourg, un village, ni une petite ville, +tiennent de la ville, du village et du bourg. Les physionomies des +habitants sont tout autres qu’au sein des bonnes, grosses, méchantes +villes de province; la vie de campagne y influe sur les mœurs, et ce +mélange de teintes produit des figures vraiment originales. + +Après madame Soudry, le personnage le plus important était le notaire +Lupin, le chargé d’affaires de la maison Soulanges; car il est inutile +de parler du vieux Gendrin-Wattebled, le garde général, un nonagénaire +en train de mourir, et qui, depuis l’avénement de madame Soudry, +restait chez lui; mais, après avoir régné sur Soulanges en homme qui +jouissait de sa place depuis le règne de Louis XV, il parlait encore +dans ses moments lucides, de la juridiction de la Table de marbre. + +Quoique comptant quarante-cinq printemps, Lupin, frais et rose, grâce +à l’embonpoint qui sature inévitablement les gens de cabinet, chantait +encore la romance. Aussi conservait-il le costume élégant des chanteurs +de salon. Il paraissait presque Parisien avec ses bottes soigneusement +cirées, ses gilets jaune-soufre, ses redingotes justes, ses riches +cravates de soie, ses pantalons à la mode. Il faisait friser ses +cheveux par le coiffeur de Soulanges, la gazette de la ville, et se +maintenait à l’état d’homme à bonnes fortunes, à cause de sa liaison +avec madame Sarcus, la femme de Sarcus le Riche, qui, sans comparaison, +était dans sa vie ce que les campagnes d’Italie furent pour Napoléon. +Lui seul allait à Paris, où il était reçu chez les Soulanges. Aussi +eussiez-vous deviné la suprématie qu’il exerçait en sa qualité de fat +et de juge en fait d’élégance, rien qu’à l’entendre parler. Il se +prononçait sur toute chose par un seul mot à trois modificatifs, le mot +artistique _croûte_. + +Un homme, un meuble, une femme pouvaient être _croûte_; puis, dans un +degré supérieur de malfaçon, _croûton_; enfin, pour dernier terme, +_croûte-au-pot_! _Croûte-au-pot_, c’était le: _ça n’existe pas_ des +artistes, l’omnium du mépris. Croûte, on pouvait se désencroûter; +croûton était sans ressources; mais croûte-au-pot! Oh! mieux valait +n’être jamais sorti du néant. Quant à l’éloge, il se réduisait au +redoublement du mot charmant!... —C’est charmant! était le positif +de son admiration. —Charmant! charmant!... —Vous pouviez être +tranquille. —Mais: Charmant! charmant! charmant! il fallait retirer +l’échelle, on atteignait au ciel de la perfection. + +Le tabellion, car il se nommait lui-même le tabellion, garde-notes, +petit notaire, en se mettant par la raillerie au-dessus de son état; +le tabellion restait dans les termes d’une galanterie parlée avec +madame la mairesse, qui se sentait un faible pour Lupin, quoiqu’il fût +blond et qu’il portât lunettes. La Cochet n’avait jamais aimé que les +hommes bruns, moustachés, à bosquets sur les phalanges des doigts, des +alcides enfin. Mais elle faisait une exception pour Lupin, à cause de +son élégance, et d’ailleurs, elle pensait que son triomphe à Soulanges +ne serait complet qu’avec un adorateur; mais, au grand désespoir +de Soudry, les adorateurs de la reine n’osaient pas donner à leur +admiration une forme adultère. + +La voix du tabellion était une haute-contre; il en donnait parfois +l’échantillon dans les coins, ou sur la terrasse, une façon de rappeler +son _talent d’agrément_, écueil contre lequel se brisent tous les +hommes à talent d’agrément, même les hommes de génie, hélas! + +Lupin avait épousé une héritière en sabots et en bas bleus, la fille +unique d’un marchand de sel, enrichi pendant la révolution, époque +à laquelle les faux-sauniers firent d’énormes gains, à la faveur de +la réaction qui eut lieu contre les gabelles. Il laissait prudemment +sa femme à la maison, où Bébelle était maintenue par une passion +platonique pour un très-beau premier clerc, sans autre fortune que ses +appointements, un nommé Bonnac, qui, dans la seconde société, jouait le +même rôle que son patron dans la première. + +Madame Lupin, femme sans aucune espèce d’éducation, apparaissait aux +grands jours seulement, sous la forme d’une énorme pipe de Bourgogne +habillée de velours et surmontée d’une petite tête enfoncée dans des +épaules d’un ton douteux. Aucun procédé ne pouvait maintenir le cercle +de la ceinture à sa place naturelle. Bébelle avouait naïvement que la +prudence lui défendait de porter des corsets. Enfin l’imagination d’un +poëte ou mieux celle d’un inventeur n’aurait pas trouvé dans le dos de +Bébelle trace de la séduisante sinuosité qu’y produisent les vertèbres +chez toutes les femmes qui sont femmes. + +Bébelle, ronde comme une tortue, appartenait aux femelles invertébrées. +Ce développement effrayant du tissu cellulaire rassurait sans doute +beaucoup Lupin sur la petite passion de la grosse Bébelle, qu’il +nommait Bébelle effrontément, sans faire rire personne. + +—Votre femme, qu’est-elle? lui demanda Sarcus le Riche, qui ne +digéra pas un jour le mot _croûte-au-pot_, dit pour un meuble acheté +d’occasion. —Ma femme n’est pas comme la vôtre, elle n’est pas encore +définie, répondit-il. + +Lupin cachait sous sa grosse enveloppe un esprit subtil; il avait le +bon sens de taire sa fortune, au moins aussi considérable que celle de +Rigou. + +_Le fils à monsieur Lupin_, Amaury, désolait son père. Ce fils unique, +un des dons Juans de la vallée, se refusait à suivre la carrière +paternelle; il abusait de son avantage de fils unique en faisant +d’énormes saignées à la caisse, sans jamais épuiser l’indulgence de son +père, qui disait à chaque escapade: «J’ai pourtant été comme cela!» +Amaury ne venait jamais chez madame Soudry qui _t’embêtait_ (_sic_), +car elle avait, par un souvenir de femme de chambre, tenté de faire +l’éducation de ce jeune homme, que ses plaisirs conduisaient au billard +du café de la Paix. Il y hantait la mauvaise compagnie de Soulanges, et +même les Bonnébault. Il jetait sa _gourne_ (un mot de madame Soudry), +et répondait aux remontrances de son père par ce refrain perpétuel: +«Renvoyez-moi à Paris, je m’ennuie ici!...» + +Lupin finissait, hélas! comme tous les _beaux_, par un attachement +quasi conjugal. Sa passion connue était la femme du second huissier, +audiencier de la justice de paix, madame Euphémie Plissoud, pour +laquelle il n’avait pas de secrets. La belle madame Plissoud, fille +de Vattebled l’épicier, régnait dans la seconde société comme madame +Soudry dans la première. Ce Plissoud, le concurrent malheureux de +Brunet, appartenait donc à la seconde société de Soulanges; car la +conduite de sa femme, qu’il autorisait, disait-on, lui valait le mépris +public de la première. + +Si Lupin était le musicien de la première société, monsieur Gourdon, +le médecin, en était le savant. On disait de lui: «Nous avons ici +un savant du premier mérite.» De même que madame Soudry (qui s’y +connaissait pour avoir introduit le matin chez sa maîtresse Piccini +et Glück, et pour avoir habillé mademoiselle Laguerre à l’Opéra) +persuadait à tout le monde, même à Lupin, qu’il aurait fait fortune +avec sa voix; de même elle regrettait que le médecin ne publiât rien de +ses idées. + +Monsieur Gourdon répétait tout bonnement les idées de Buffon et de +Cuvier sur le globe, ce qui pouvait difficilement le poser comme +savant aux yeux des Soulangeois; mais il faisait une collection de +coquilles et un herbier, mais il savait empailler les oiseaux. Enfin il +poursuivait la gloire de léguer un cabinet d’histoire naturelle à la +ville de Soulanges; dès lors, il passait dans tout le département pour +un grand naturaliste, pour le successeur de Buffon. + +Ce médecin, semblable à un banquier génevois, car il en avait le +pédantisme, l’air froid, la propreté puritaine, sans en avoir l’argent +ni l’esprit calculateur, montrait avec une excessive complaisance ce +fameux cabinet composé: d’un ours et d’une marmotte décédés en passage +à Soulanges; de tous les rongeurs du département, les mulots, les +musaraignes, les souris, les rats, etc.; de tous les oiseaux curieux +tués en Bourgogne, parmi lesquels brillait un aigle des Alpes, pris +dans le Jura. Gourdon possédait une collection de lépidoptères, mot qui +faisait espérer des monstruosités et qui faisait dire en les voyant: +Mais c’est des papillons! Puis un bel amas de coquilles fossiles +provenant des collections de plusieurs de ses amis, qui lui léguèrent +leurs coquilles en mourant, et enfin les minéraux de la Bourgogne et +ceux du Jura. + +Ces richesses, établies dans des armoires vitrées dont les buffets +à tiroirs contenaient une collection d’insectes, occupaient tout le +premier étage de la maison Gourdon, et produisaient un certain effet +par la bizarrerie des étiquettes, par la magie des couleurs et par la +réunion de tant d’objets, auxquels on ne fait pas la moindre attention +en les rencontrant dans la nature et qu’on admire sous verre. On +prenait jour pour aller voir le cabinet de monsieur Gourdon. + +—J’ai, disait-il aux curieux, cinq cents sujets d’ornithologie, deux +cents mammifères, cinq mille insectes, trois mille coquilles et sept +cents échantillons de minéralogie. + +—Quelle patience vous avez eue! lui disaient les dames. + +—Il faut bien faire quelque chose pour son pays, répondait-il. + +Et il tirait un énorme intérêt de ses carcasses par cette phrase: «J’ai +légué tout par testament à la ville.» Et les visiteurs d’admirer sa +_philanthropie_! On parlait de consacrer tout le deuxième étage de la +mairie, _après la mort_ du médecin, à loger le _Museum Gourdon_. + +—Je compte sur la reconnaissance de mes concitoyens pour que mon nom +y soit attaché, répondait-il à cette proposition, car je n’ose pas +espérer qu’on y mette mon buste en marbre... + +—Comment donc! mais ce sera bien le moins qu’on puisse faire pour +vous, lui répondait-on, n’êtes-vous pas la gloire de Soulanges? + +Et cet homme avait fini par se regarder comme une des célébrités de +la Bourgogne; les rentes les plus solides ne sont pas les rentes sur +l’État, mais celles qu’on se fait en amour-propre. Ce savant, pour +employer le système grammatical de Lupin, était heureux, heureux, +heureux. + +Gourdon le greffier, petit homme chafouin, dont tous les traits se +ramassaient autour du nez, en sorte que le nez semblait être le point +de départ du front, des joues, de la bouche, qui s’y rattachaient +comme les ravins d’une montagne naissent tous du sommet, était regardé +comme un des grands poëtes de la Bourgogne, un Piron, disait-on. Le +double mérite des deux frères faisait dire d’eux au chef-lieu du +département: «Nous avons à Soulanges les deux frères Gourdon, deux +hommes très-distingués, deux hommes qui tiendraient bien leur place à +Paris.» + +Joueur excessivement fort au bilboquet, la manie d’en jouer engendra +chez le greffier une autre manie, celle de chanter ce jeu, qui fit +fureur au dix-huitième siècle. Les manies chez les médiocrates sont +souvent deux à deux. Gourdon jeune accoucha de son poëme sous le règne +de Napoléon. N’est-ce pas vous dire à quelle école saine et prudente +il appartenait? Luce de Lancival, Parny, Saint-Lambert, Rouché, Vigée, +Andrieux, Berchoux étaient ses héros. Delille fut son dieu jusqu’au +jour où la première société de Soulanges agita la question de savoir si +Gourdon ne l’emportait pas sur Delille, que dès lors le greffier nomma +toujours _monsieur l’abbé_ Delille, avec une politesse exagérée. + +Les poëmes accomplis de 1780 à 1814 furent taillés sur le même patron, +et celui sur le bilboquet les expliquera tous. Ils tenaient un peu du +tour de force. Le _Lutrin_ est le Saturne de cette abortive génération +de poëmes badins, tous en quatre chants à peu près, car, d’aller +jusqu’à six, il était reconnu qu’on fatiguait le sujet. + +Ce poëme de Gourdon, nommé la Bilboquéide, obéissait à la poétique de +ces œuvres départementales, invariables dans leurs règles identiques; +elles contenaient dans le premier chant la description de la chose +chantée, en débutant, comme chez Gourdon, par une invocation dont voici +le modèle: + + Je chante ce doux jeu qui sied à tous les âges, + Aux petits comme aux grands, aux fous ainsi qu’aux sages; + Où notre agile main, au front d’un buis pointu, + Lance un globe à deux trous dans les airs suspendu. + Jeu charmant, des ennuis infaillible remède + Que nous eût envié l’inventeur Palamède! + O Muse des Amours et des Jeux et des Ris, + Descends jusqu’à mon toit, où, fidèle à Thémis, + Sur le papier du fisc, j’espace des syllabes. + Viens charmer... + +Après avoir défini le jeu, décrit les plus beaux bilboquets connus, +avoir fait comprendre de quel secours il fut jadis au commerce du +Singe-Vert et autres tabletiers; enfin, après avoir démontré comment +le jeu touchait à la statique, Gourdon finissait son premier chant par +cette conclusion qui vous rappellera celle du premier chant de tous ces +poëmes: + + C’est ainsi que les Arts et la Science même + A leur profit enfin font tourner un objet + Qui n’était de plaisir qu’un frivole sujet. + +Le second chant, destiné comme toujours à dépeindre la manière de se +servir de _l’objet_, le parti qu’on en pouvait tirer, auprès des femmes +et dans le monde, sera tout entier deviné par les amis de cette sage +littérature, grâce à cette citation, qui peint le joueur faisant ses +exercices sous les yeux de _l’objet aimé_. + + Regardez ce joueur, au sein de l’auditoire, + L’œil fixé tendrement sur le globe d’ivoire, + Comme il épie et guette avec attention + Ses moindres mouvements dans leur précision! + La boule a, par trois fois, décrit sa parabole, + D’un factice encensoir il flatte son idole; + Mais le disque est tombé sur son poing maladroit, + Et d’un baiser rapide il console son doigt. + Ingrat! ne te plains pas de ce léger martyre, + Bienheureux accident, trop payé d’un sourire! + +Ce fut cette peinture, digne de Virgile, qui fit mettre en question la +prééminence de Delille sur Gourdon. Le mot _disque_, contesté par le +positif Brunet, _donna matière_ à des discussions qui durèrent onze +mois; mais Gourdon le savant, dans une soirée où l’on fut sur le point +de part et d’autre de se fâcher _tout rouge_, écrasa le parti des +_anti-disquaires_, par cette observation: La lune, appelée disque par +les poëtes, est un globe! + +—Qu’en savez-vous? répondit Brunet, nous n’en avons jamais vu qu’un +côté. + +Le troisième chant renfermait le conte obligé, l’anecdote célèbre qui +concernait le bilboquet. Cette anecdote, tout le monde la sait par +cœur, elle regarde un fameux ministre de Louis XVI; mais, selon la +formule consacrée dans les _Débats_ de 1810 à 1814, pour louer ces +sortes de travaux publics, _elle empruntait des grâces nouvelles à la +poésie et aux agréments que l’auteur avait su y répandre_. + +Le quatrième chant, où se résumait l’œuvre, était terminé par cette +hardiesse inédite de 1810 à 1814, mais qui vit le jour en 1824, après +la mort de Napoléon. + + Ainsi j’osais chanter en des temps pleins d’alarmes. + Ah! si les rois jamais ne portaient d’autres armes, + Si les peuples jamais, pour charmer leurs loisirs, + N’avaient imaginé que de pareils plaisirs; + Notre Bourgogne, hélas, trop longtemps éplorée, + Eût retrouvé les jours de Saturne et de Rhée! + +Ces beaux vers ont été copiés dans l’édition _princeps_ et unique, +sortie des presses de Bournier, imprimeur de la Ville-aux-Fayes. + +Cent souscripteurs, par une offrande de trois francs, assurèrent à +ce poëme une immortalité d’un dangereux exemple, et ce fut d’autant +plus beau que ces cent personnes l’avaient entendu près de cent fois, +chacune en détail. + +Madame Soudry venait de supprimer le bilboquet qui se trouvait sur +la console de son salon, et qui, depuis sept ans, était un prétexte +à citations; elle découvrit enfin que ce bilboquet lui faisait +concurrence. + +Quant à l’auteur, qui se vantait de posséder un portefeuille bien +garni, il suffira pour le peindre de dire en quels termes il annonça un +de ses rivaux à la première société de Soulanges. + +—Savez-vous une singulière nouvelle? avait-il dit deux ans auparavant, +il y a un _autre poëte_ en Bourgogne!... Oui, reprit-il en voyant +l’étonnement général peint sur les figures, il est de Mâcon. Mais, vous +n’imagineriez jamais _à quoi il s’occupe_? Il met les nuages en vers... + +—Ils sont pourtant déjà très-bien en _blanc_, répondit le spirituel +père Guerbet. + +—C’est _un embrouillamini_ de tous les diables! Des lacs, des +étoiles, des vagues!... Pas une seule image raisonnable, pas une +intention didactique; il ignore les sources de la poésie. Il appelle le +ciel par son nom. Il dit la lune bonacement, au lieu de l’_astre des +nuits_. Voilà pourtant jusqu’où peut nous entraîner le désir d’être +original! s’écria douloureusement Gourdon. Pauvre jeune homme! être +Bourguignon et chanter l’eau, cela fait de la peine! S’il était venu me +consulter, je lui aurais indiqué le plus beau sujet du monde, un poëme +sur le vin, la Bacchéide! pour lequel je me sens maintenant trop vieux. + +Ce grand poëte ignore encore le plus beau de ses triomphes (encore +le dut-il à sa qualité de Bourguignon). Avoir occupé la ville de +Soulanges, qui de la pléiade moderne ignore tout, même les noms. + +Une centaine de Gourdons chantaient sous l’empire, et l’on accuse ce +temps d’avoir négligé les lettres!... Consultez le _Journal de la +Librairie_, et vous y verrez des poëmes sur le Tour, sur le jeu de +Dames, sur le Tric-trac, sur la Géographie, sur la Typographie, la +Comédie, etc.; sans compter les chefs-d’œuvre tant prônés de Delille +sur la Pitié, l’Imagination, la Conversation; et ceux de Berchoux +sur la Gastronomie, la Dansomanie, etc. Peut-être dans cinquante +ans se moquera-t-on des mille poëmes à la suite des Méditations, +des Orientales, etc. Qui peut prévoir les mutations du goût, les +bizarreries de la vogue et les transformations de l’esprit humain! Les +générations balayent en passant jusqu’au vestige des idoles qu’elles +trouvent sur leur chemin, et elles se forgent de nouveaux dieux qui +seront renversés à leur tour. + +Sarcus, beau petit vieillard gris-pommelé, s’occupait à la fois de +Thémis et de Flore, c’est-à dire de législation et d’une serre-chaude. +Il méditait depuis douze ans un livre sur l’_Histoire de l’institution +des juges de paix_, «dont le rôle politique et judiciaire avait eu +déjà plusieurs phases, disait-il, car ils étaient tout par le Code +de brumaire an IV, et aujourd’hui cette institution si précieuse au +pays avait perdu sa valeur, faute d’appointements en harmonie avec +l’importance des fonctions qui devraient être inamovibles.» + +Taxé d’être une tête forte, Sarcus était accepté comme l’homme +politique de ce salon; vous devinez qu’il en était tout bonnement le +plus ennuyeux. On disait de lui qu’il parlait comme un livre, Gaubertin +lui promettait la croix de la Légion d’honneur; mais il l’ajournait au +jour où, successeur de Leclerc, il serait assis sur les bancs du centre +gauche. + +Guerbet, le percepteur, l’homme d’esprit, gros bonhomme lourd, à +figure de beurre, à faux toupet, à boucles d’or aux oreilles, qui +se disputaient sans cesse avec ses cols de chemises, donnait dans +la pomologie. Fier de posséder le plus beau jardin fruitier de +l’arrondissement, il obtenait des primeurs en retard d’un mois sur +celles de Paris; il cultivait dans ses bâches les choses les plus +tropicales, voire des ananas, des brugnons et des petits pois. Il +apportait avec orgueil un bouquet de fraises à madame Soudry, quand +elles valaient dix sous le panier à Paris. + +Soulanges possédait enfin dans monsieur Vermut, le pharmacien, un +chimiste un peu plus chimiste que Sarcus n’était homme d’État, que +Lupin n’était chanteur, Gourdon l’aîné savant et son frère poëte. +Néanmoins, la première société de la ville faisait peu de cas de +Vermut, et pour la seconde, il n’existait même pas. L’instinct des uns +leur signalait peut-être une supériorité réelle dans ce penseur qui ne +disait mot, et qui souriait aux niaiseries d’un air si narquois, qu’on +se défiait de sa science, mise _sotto voce_ en question; quant aux +autres, ils ne prenaient pas la peine de s’en occuper. + +Vermut était le _pâtiras_ du salon de madame Soudry. Aucune société +n’est complète sans une victime, sans un être à plaindre, à railler, +à mépriser, à protéger. D’abord Vermut, occupé de problèmes +scientifiques, venait la cravate lâche, le gilet ouvert, avec une +petite redingote verte, toujours tachée. Enfin, il prêtait à la +plaisanterie par une figure si poupine, que le père Guerbet prétendait +qu’il avait fini par prendre le visage de ses pratiques. + +En province, dans les endroits arriérés comme Soulanges, on +emploie encore les apothicaires dans le sens de la plaisanterie de +Pourceaugnac. Ces honorables industriels s’y prêtent d’autant mieux +qu’ils demandent une indemnité de déplacement. + +Ce petit homme, doué d’une patience de chimiste, _ne pouvait jouir_ +(selon le mot dont on se sert en province pour exprimer l’abolition +du pouvoir domestique) de madame Vermut, femme charmante, femme gaie, +belle joueuse (elle savait perdre quarante sous sans rien dire), qui +déblatérait contre son mari, le poursuivait de ses épigrammes et le +peignait comme un imbécile, ne sachant distiller que de l’ennui. +Madame Vermut, une de ces femmes qui jouent dans les petites villes +le rôle de boute-entrain, apportait dans ce petit monde le sel, du +sel de cuisine, il est vrai, mais quel sel! Elle se permettait des +plaisanteries un peu fortes, mais on les lui passait; elle disait +très-bien au curé Taupin, homme de soixante-dix ans, à cheveux blancs: +«Tais-toi gamin!» + +Le meunier de Soulanges, riche de cinquante mille francs de rente, +avait une fille unique à qui Lupin pensait pour Amaury, depuis qu’il +avait perdu l’espoir de le marier à mademoiselle Gaubertin, et le +président Gaubertin y pensait pour son fils, le conservateur des +hypothèques, autre antagonisme. + +Ce meunier, un Sarcus-Taupin, était le Nucingen de la ville; il passait +pour être trois fois millionnaire; mais il ne voulait entrer dans +aucune combinaison; il ne pensait qu’à moudre du blé, à le monopoliser, +et il se recommandait par un défaut absolu de politesse ou de belles +manières. + +Le père Guerbet, frère du maître de poste de Conches, possédait +environ dix mille francs de rente, outre sa perception. Les Gourdon +étaient riches, le médecin avait épousé la fille unique du vieux +monsieur Gendrin-Vattebled, le garde général des eaux et forêts, _qu’on +attendait à mourir_, et le greffier avait épousé la nièce et unique +héritière de l’abbé Taupin, curé de Soulanges, un gros prêtre retiré +dans sa cure, comme le rat dans son fromage. + +Cet habile ecclésiastique, tout acquis à la première société, bon et +complaisant avec la seconde, apostolique avec les malheureux, s’était +fait aimer à Soulanges; cousin du meunier et cousin des Sarcus, il +appartenait au pays et à la médiocratie avonnaise. Il dînait toujours +en ville, il économisait, il allait aux noces et s’en retirait avant le +bal; il ne parlait jamais politique; il faisait passer les nécessités +du culte en disant: «C’est mon métier!» Et on le laissait faire en +disant de lui: «Nous avons un bon curé!» L’évêque, qui connaissait les +gens de Soulanges, sans s’abuser sur la valeur de ce curé, se trouvait +heureux d’avoir dans une pareille ville un homme qui faisait accepter +la religion, qui savait remplir son église et y prêcher devant des +bonnets endormis. + +Les deux _dames_ Gourdon, —car à Soulanges, comme à Dresde et dans +quelques autres capitales allemandes, les gens de la première société +s’abordent en disant: «Comment va votre dame?» On dit: «Il n’était pas +avec sa dame, j’ai vu sa dame et sa demoiselle, etc.» —Un Parisien +y produirait du scandale, et serait accusé d’avoir mauvais ton s’il +disait: «Les femmes, cette femme, etc.» A Soulanges, comme à Genève, à +Dresde, à Bruxelles, il n’existe que des épouses; on n’y met pas, comme +à Bruxelles, sur les enseignes: _l’Épouse une telle_, mais _madame +votre épouse_ est de rigueur. —Les deux _dames_ Gourdon ne peuvent se +comparer qu’à ces infortunés comparses de théâtres secondaires, que +connaissent les Parisiens pour s’être souvent moqués de ces _artistes_; +et, pour achever de peindre ces _dames_, il suffira de dire qu’elles +appartenaient au genre des _bonnes petites femmes_, les bourgeois +les moins lettrés trouveront alors autour d’eux les modèles de ces +créatures essentielles. + +Il est inutile de faire observer que le père Guerbet connaissait +admirablement les finances, et que Soudry pouvait être ministre de la +guerre. Ainsi, non-seulement chacun de ces braves bourgeois offrait une +de ces spécialités de caprice si nécessaire à l’homme de province pour +exister, mais encore chacun d’eux cultivait sans rival son champ dans +le domaine de la vanité. + +Si Cuvier fût passé par là sans se nommer, la première société de +Soulanges l’eût convaincu de savoir peu de chose en comparaison de +monsieur Gourdon le médecin. Nourrit et son _joli filet de voix_, +disait le notaire avec une indulgence protectrice, eussent été trouvés +à peine dignes d’accompagner ce rossignol de Soulanges. Quant à +l’auteur de la Bilboquéide, qui s’imprimait en ce moment chez Bournier, +on ne croyait pas qu’il pût se rencontrer à Paris un poëte de cette +force, car Delille était mort! + +Cette bourgeoisie de province, si grassement satisfaite d’elle-même, +pouvait donc primer toutes les supériorités sociales. Aussi +l’imagination de ceux qui, dans leur vie, ont habité pendant quelque +temps une petite ville de ce genre, peut elle seule entrevoir l’air de +satisfaction profonde répandu sur les physionomies de ces gens qui se +croyaient le plexus solaire de la France, tous armés d’une incroyable +finesse pour mal faire, et qui, dans leur sagesse, avaient décrété +que l’un des héros d’Essling était un lâche, que madame de Montcornet +était une intrigante qui avait de gros boutons dans le dos, que l’abbé +Brossette était un petit ambitieux, et qui découvrirent, quinze jours +après l’adjudication des Aigues, l’origine faubourienne du général, +surnommé par eux le Tapissier. + +Si Rigou, Soudry, Gaubertin eussent habité la Ville-aux-Fayes, ils +se seraient brouillés; leurs prétentions se seraient inévitablement +heurtées; mais la fatalité voulait que le Lucullus de Blangy sentît la +nécessité de sa solitude pour se rouler à son aise dans l’usure et dans +la volupté; que madame Soudry fût assez intelligente pour comprendre +qu’elle ne pouvait régner qu’à Soulanges, et que la Ville-aux-Fayes fût +le siége des affaires de Gaubertin. Ceux qui s’amusent à étudier la +nature sociale avoueront que le général de Montcornet jouait de malheur +en trouvant de tels ennemis séparés et accomplissant les évolutions +de leur pouvoir et de leur vanité, chacun à des distances qui ne +permettaient pas à ces astres de se contrarier et qui décuplaient le +pouvoir de mal faire. + +Néanmoins, si tous ces dignes bourgeois, fiers de leur aisance, +regardaient leur société comme bien supérieure en agrément à celle de +la Ville-aux-Fayes, et répétaient avec une comique importance ce dicton +de la vallée: «Soulanges est une ville de plaisir et de société,» il +serait peu prudent de penser que la capitale avonnaise acceptât cette +suprématie. Le salon Gaubertin se moquait, _in petto_, du salon Soudry. +A la manière dont Gaubertin disait: «Nous autres, nous sommes une +ville de haut commerce, une ville d’affaires, nous avons la sottise +de nous ennuyer à faire fortune!» il était facile de reconnaître un +léger antagonisme entre la terre et la lune. La lune se croyait utile +à la terre et la terre régentait la lune. La terre et la lune vivaient +d’ailleurs dans la plus étroite intelligence. Au carnaval, la première +société de Soulanges allait toujours en masse aux quatre bals donnés +par Gaubertin, par Gendrin, par Leclercq, le receveur des finances, et +par Soudry jeune, le procureur du roi. Tous les dimanches, le procureur +du roi, sa femme, monsieur, madame et mademoiselle Elise Gaubertin, +venaient dîner chez les Soudry de Soulanges. Quand le sous-préfet était +prié, quand le maître de poste, M. Guerbet de Conches, arrivait manger +la fortune du pot, Soulanges avait le spectacle de quatre équipages +départementaux à la porte de la maison Soudry. + + + II.—LES CONSPIRATEURS CHEZ LA REINE. + +En débouchant là, vers cinq heures et demie, Rigou savait trouver +les habitués du salon de Soudry tous à leur poste. Chez le maire, +comme dans toute la ville, on dînait à trois heures, selon l’usage du +dernier siècle. De cinq heures à neuf heures, les notables de Soulanges +venaient échanger les nouvelles, faire leurs _speech_ politiques, +commenter les événements de la vie privée de toute la vallée, et parler +des Aigues, qui défrayaient la conversation pendant une heure tous les +jours. C’était la préoccupation de chacun d’apprendre quelque chose sur +ce qui s’y passait, et l’on savait d’ailleurs faire ainsi sa cour aux +maîtres du logis. + +Après cette revue obligée, on se mettait à jouer au boston, seul jeu +que sût la reine. Quand le gros père Guerbet avait singé madame Isaure, +la femme de Gaubertin, en se moquant de ses airs penchés, en imitant +sa petite voix, sa petite bouche et ses façons jeunettes; quand le +curé Taupin avait raconté l’une des historiettes de son répertoire; +quand Lupin avait rapporté quelque événement de la Ville-aux-Fayes, et +que madame Soudry avait été criblée de compliments nauséabonds, l’on +disait: Nous avons fait un charmant boston. + +Trop égoïste pour se donner la peine de faire douze kilomètres, au +bout desquels il devait entendre les niaiseries dites par les habitués +de cette maison, et voir un singe déguisé en vieille femme, Rigou, +bien supérieur, comme esprit et comme instruction, à cette petite +bourgeoisie, ne se montrait jamais que si ses affaires l’amenaient +chez le notaire. Il s’était exempté de voisiner, en prétextant de ses +occupations, de ses habitudes et de sa santé, qui ne lui permettaient +pas, disait-il, de revenir la nuit par une route le long de laquelle +brouillassait la Thune. + +Ce grand usurier sec imposait d’ailleurs beaucoup à la société de +madame Soudry, qui flairait en lui ce tigre à griffes d’acier, cette +malice de sauvage, cette sagesse née dans le cloître, mûrie au soleil +de l’or, et avec lesquels Gaubertin n’avait jamais voulu se commettre. + +Aussitôt que la carriole d’osier et le cheval dépassèrent le café de la +Paix, Urbain, le domestique de Soudry, qui causait avec le limonadier, +assis sur un banc placé sous les fenêtres de la salle à manger, se fit +un auvent de sa main pour bien voir quel était cet équipage. + +—V’là le père Rigou!... Faut ouvrir la porte. Tenez son cheval, +Socquard, dit-il sans façon au limonadier. + +Et Urbain, ancien cavalier qui, n’ayant pu passer gendarme, avait pris +le service Soudry comme retraite, rentra dans la maison pour aller +manœuvrer la porte de la cour. + +Socquard, ce personnage si célèbre dans la vallée, était là, comme +vous voyez, sans façon; mais il en est ainsi de bien des gens illustres +qui ont la complaisance de marcher, d’éternuer, de dormir, de manger +absolument comme de simples mortels. + +Socquard, alcide de naissance, pouvait porter onze cents pesant; +son coup de poing, appliqué dans le dos d’un homme, lui cassait net +la colonne vertébrale; il tordait une barre de fer, il arrêtait +une voiture attelée d’un cheval. Milon de Crotone de la vallée, sa +réputation embrassait tout le département, où l’on faisait sur lui des +contes ridicules comme sur toutes les célébrités. Ainsi, l’on racontait +dans le Morvan, qu’un jour il avait porté sur son dos une pauvre femme, +son âne et son sac au marché, qu’il avait mangé tout un bœuf et bu +tout un quartaud de vin dans une journée, etc. Doux comme une fille +à marier, Socquard, gros petit homme, à figure placide, large des +épaules, large de poitrine, où ses poumons jouaient comme des soufflets +de forge, possédait un filet de voix dont la limpidité surprenait ceux +qui l’entendaient parler pour la première fois. + +Comme Tonsard, que son renom dispensait de toute preuve de férocité, +comme tous ceux qui sont gardés par une opinion publique quelconque, +Socquard ne déployait jamais sa triomphante force musculaire, à moins +que des amis ne l’en priassent. Il prit donc la bride du cheval quand +le beau-père du procureur du roi tourna pour se ranger au perron. + +—Vous allez bien par chez vous, monsieur Rigou?... dit l’illustre +Socquard. + +—Comme ça, mon vieux, répondit Rigou. Plissoud et Bonnébault, Viallet +et Amaury, soutiennent-ils toujours ton établissement? + +Cette demande, faite sur un ton de bonhomie et d’intérêt, n’était +pas une de ces questions banales jetées au hasard par les supérieurs +à leurs inférieurs. A son temps perdu, Rigou songeait aux moindres +détails, et déjà l’accointance de Bonnébault, de Plissoud et du +brigadier Viallet avait été signalée par Fourchon à Rigou comme +suspecte. + +Bonnébault, pour quelques écus perdus au jeu, pouvait livrer au +brigadier les secrets des paysans, ou parler sans savoir l’importance +de ses bavardages après avoir bu quelques bols de punch de trop. Mais +les délations du chasseur à la loutre pouvaient être conseillées par +la soif, et Rigou n’y fit attention que par rapport à Plissoud, à qui +sa situation devait inspirer un certain désir de contrecarrer les +inspirations dirigées contre les Aigues, ne fût-ce que pour se faire +graisser la patte par l’un ou l’autre des deux partis. + +Correspondant des assurances, qui commençaient à se montrer en France, +agent d’une société contre les chances du recrutement, l’huissier +cumulait des occupations peu rétribuées qui lui rendaient la fortune +d’autant plus difficile à faire, qu’il avait le vice d’aimer le +billard et le vin cuit. De même que Fourchon, il cultivait avec soin +l’art de s’occuper à rien, et il attendait sa fortune d’un hasard +problématique; il haïssait profondément la première société, mais il +en avait mesuré la puissance. Lui seul connaissait à fond la tyrannie +bourgeoise organisée par Gaubertin; il poursuivait de ses railleries +les richards de Soulanges et de la Ville-aux-Fayes, en représentant à +lui seul l’opposition. Sans crédit, sans fortune, il ne paraissait pas +à craindre; aussi Brunet, enchanté d’avoir un concurrent méprisé, le +protégeait-il pour ne pas lui voir vendre son étude à quelque jeune +homme ardent, comme Bonnac, par exemple, avec lequel il aurait fallu +partager la clientèle du canton. + +—Grâce à ces gens-là, ça boulotte, répondit Socquard; mais on +contrefait mon vin cuit! + +—Faut poursuivre? dit sentencieusement Rigou. + +—Ça me mènerait trop loin, répondit le limonadier en jouant sur les +mots sans le savoir. + +—Et vivent-ils bien ensemble, tes chalands? + +—Ils ont toujours quelques castilles; mais des joueurs, ça se pardonne +tout. + +Toutes les têtes étaient à celle des croisées du salon qui donnait sur +la place. En reconnaissant le père de sa belle-fille, Soudry vint le +recevoir sur le perron. + +—Eh bien! mon compère, dit l’ex-gendarme en se servant de ce mot selon +sa primitive acception, Annette est-elle malade pour que vous nous +accordiez votre présence pendant une soirée?... + +Par un reste d’esprit-gendarme, le maire allait toujours droit au fait. + +—Non, il y a du grabuge, répondit Rigou en touchant de son index droit +la main que lui tendit Soudry; nous en causerons, car cela regarde un +peu nos enfants... + +Soudry, bel homme vêtu de bleu, comme s’il appartenait toujours à la +gendarmerie, le col noir, les bottes à éperons, amena Rigou par le +bras à son imposante moitié. La porte-fenêtre était ouverte sur la +terrasse, où les habitués se promenaient en jouissant de cette soirée +d’été qui faisait resplendir le magnifique paysage que, sur l’esquisse +qu’on a lue, les gens d’imagination peuvent apercevoir. + +—Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, mon cher Rigou, dit +madame Soudry en prenant le bras de l’ex-bénédictin en l’emmenant sur +la terrasse. + +—Mes digestions sont si pénibles!... répondit le vieil usurier. Voyez! +mes couleurs sont presque aussi vives que les vôtres. + +L’entrée de Rigou sur la terrasse détermina, comme on le pense, une +explosion de salutations joviales parmi tous ces personnages. + +—Ris, goulu!... j’ai découvert celui-là de plus, s’écria monsieur +Guerbet le percepteur, en offrant la main à Rigou, qui y mit l’index de +sa main droite. + +—Pas mal! pas mal! dit le petit juge de paix Sarcus, il est assez +gourmand, notre seigneur de Blangy. + +—Seigneur, répondit amèrement Rigou, depuis bien longtemps je ne suis +plus le coq de mon village. + +—Ce n’est pas ce que disent les poules, grand scélérat! fit la Soudry +en donnant un petit coup d’éventail badin à Rigou. + +—Nous allons bien, mon cher maître! dit le notaire en saluant son +principal client. + +—Comme ça, répondit Rigou, qui prêta de rechef son index à la main du +notaire. + +Ce geste, par lequel Rigou restreignait la poignée de main à la plus +froide des démonstrations, aurait peint l’homme tout entier à qui ne +l’eût pas connu. + +—Trouvons un coin où nous puissions parler tranquillement, dit +l’ancien moine en regardant Lupin et madame Soudry. + +—Revenons au salon, répondit la reine. Ces messieurs, ajouta-t-elle en +montrant monsieur Gourdon, le médecin, et Guerbet, sont aux prises sur +un _point de côté_... + +Madame Soudry s’étant enquis du point en discussion, Guerbet, toujours +si spirituel, lui avait dit: —«C’est un point de côté.» La reine crut +à un terme scientifique, et Rigou sourit en l’entendant répéter ce mot +d’un air prétentieux. + +—Qu’est-ce que le Tapissier a donc fait de nouveau? demanda Soudry qui +s’assit à côté de sa femme, en la prenant par la taille. + +Comme toutes les vieilles femmes, la Soudry pardonnait bien des choses +en faveur d’un témoignage public de tendresse. + +—Mais, répondit Rigou à voix basse pour donner l’exemple de la +prudence, il est parti pour la préfecture, y réclamer l’exécution des +jugements et demander main-forte. + +—C’est sa perte, dit Lupin en se frottant les mains. On se bûchera. + +—On se bûchera! reprit Soudry, c’est selon. Si le préfet et le +général, qui sont ses amis, envoient un escadron de cavalerie, les +paysans ne bûcheront rien... On peut, à la rigueur, avoir raison des +gendarmes de Soulanges; mais essayez donc de résister à une charge de +cavalerie! + +—Sibilet lui a entendu dire quelque chose de plus dangereux que ça, et +c’est ce qui m’amène, reprit Rigou. + +—Oh! ma pauvre Sophie! s’écria sentimentalement madame Soudry, dans +quelles mains les Aigues sont-ils tombés! Voilà ce que nous a valu +la révolution! des sacripans à graines d’épinards. On aurait bien dû +s’apercevoir que quand on renverse une bouteille, la lie monte et gâte +le vin!... + +—Il a l’intention d’aller à Paris, et d’intriguer auprès du garde des +sceaux pour tout changer au tribunal. + +—Ah! dit Lupin, il a reconnu son danger. + +—Si l’on nomme mon gendre avocat général, il n’y a rien à dire, et il +le remplacera par quelque Parisien à sa dévotion, reprit Rigou. S’il +demande un siége à la cour pour monsieur Gendrin, s’il fait nommer +monsieur Guerbet, notre juge d’instruction, président à Auxerre, il +renversera nos quilles!... Il a déjà la gendarmerie pour lui; s’il a +encore le tribunal, et s’il conserve près de lui des conseillers comme +l’abbé Brossette et Michaud, nous ne serons pas à la noce; il pourrait +nous susciter de bien méchantes affaires. + +—Comment, depuis cinq ans, vous n’avez pas su vous défaire de l’abbé +Brossette? dit Lupin. + +—Vous ne le connaissez pas; il est défiant comme un merle, répondit +Rigou. Ce n’est pas un homme, ce prêtre-là, il ne fait pas attention +aux femmes; je ne lui vois aucune passion; il est inattaquable. Le +général, lui, prête le flanc à tout par sa colère. Un homme qui a un +vice est toujours le valet de ses ennemis, quand ils savent se servir +de cette ficelle. Il n’y a de fort que ceux qui mènent leurs vices au +lieu de se laisser mener par eux. Les paysans vont bien, on tient +notre monde en haleine contre l’abbé, mais on ne peut encore rien +contre lui. C’est comme Michaud; des hommes comme ceux-là, c’est trop +parfait, il faut que le bon Dieu les rappelle à lui... + +—Il faut leur procurer des servantes qui savonnent bien leurs +escaliers, dit madame Soudry, qui fit faire à Rigou le léger bond que +font les gens très-fins en apprenant une finesse. + +—Le Tapissier a un autre vice; il aime sa femme, et l’on peut encore +le prendre par là... + +—Voyons, il faut savoir s’il donne suite à ses idées, dit madame +Soudry. + +—Comment! demanda Lupin, mais c’est là le _hic_! + +—Vous Lupin, reprit Rigou d’un ton d’autorité, vous allez filer à la +Préfecture y voir la belle madame Sarcus, et dès ce soir! Vous vous +arrangerez pour obtenir d’elle de faire répéter à son mari tout ce que +le Tapissier a dit et fait à la préfecture. + +—Je serai forcé d’y coucher, répondit Lupin. + +—Tant mieux pour Sarcus le Riche, il y gagnera, répondit Rigou. Elle +n’est pas encore trop _croûte_, madame Sarcus... + +—Oh! monsieur Rigou, fit madame Soudry en minaudant, les femmes +sont-elles jamais croûtes? + +—Vous avez raison pour celle-là! Elle ne se peint rien au miroir, +répliqua Rigou, que l’exhibition des vieux trésors de la Cochet +révoltait toujours. + +Madame Soudry, qui croyait ne mettre qu’un soupçon de rouge, ne comprit +pas cet à-propos épigrammique et demanda: Est-ce que les femmes peuvent +donc se peindre? + +—Quant à vous, Lupin, dit Rigou sans répondre à cette naïveté, demain +matin revenez chez le papa Gaubertin; vous lui direz que le compère et +moi, dit-il en frappant sur la cuisse de Soudry, nous viendrons casser +une croûte chez lui, lui demander à déjeuner sur le midi. Dites-lui les +choses, afin que chacun de nous ait ruminé ses idées, car il s’agit +d’en finir avec ce damné Tapissier. En venant vous trouver, je me suis +dit qu’il faudrait brouiller le Tapissier avec le Tribunal, de manière +à ce que le garde des sceaux lui rie au nez quand il viendra lui +demander des changements dans le personnel de la Ville-aux-Fayes... + +—Vivent les gens d’église!... s’écria Lupin en frappant sur l’épaule +de Rigou. + +Madame Soudry fut aussitôt frappée d’une idée qui ne pouvait venir qu’à +l’ancienne femme de chambre d’une fille d’Opéra. + +—Si, dit-elle, nous pouvions attirer le Tapissier à la fête de +Soulanges, et lui lâcher une fille de beauté à lui faire perdre +la tête, il s’arrangerait peut-être de cette fille, et nous le +brouillerions avec sa femme, à qui l’on apprendrait que le fils d’un +ébéniste en revient toujours à ses premières amours... + +—Ah! ma belle, s’écria Soudry, tu as plus d’esprit à toi seule que la +préfecture de police à Paris! + +—C’est une idée qui prouve que madame est aussi bien notre reine par +l’intelligence que par la beauté, dit Lupin. + +Lupin fut récompensé par une grimace qui s’acceptait sans protêt comme +un sourire, dans la première société de Soulanges. + +—Il y aurait mieux, reprit Rigou, qui resta pendant longtemps pensif. +Si ça pouvait tourner au scandale... + +—Procès-verbal et plainte, une affaire en police correctionnelle, +s’écria Lupin. Oh! ce serait trop beau! + +—Quel plaisir, dit Soudry naïvement, de voir le comte de Montcornet, +grand-croix de la Légion d’honneur, commandeur de Saint-Louis, +lieutenant général, accusé d’avoir attenté, dans un lieu public, à la +pudeur, par exemple... + +—Il aime trop sa femme!... dit judicieusement Lupin; on ne l’amènera +jamais là. + +—Ce n’est pas un obstacle; mais je ne vois dans tout l’arrondissement +aucune fille capable de faire pécher un saint, je la cherche pour mon +abbé, s’écria Rigou. + +—Que dites-vous de la belle Gatienne Giboulard d’Auxerre, dont est fou +le fils Sarcus?... s’écria Lupin. + +—Ce serait la seule, répondit Rigou; mais elle n’est pas capable de +nous servir; elle croit qu’elle n’a qu’à se montrer pour être admirée; +elle n’est pas assez accorte, et il faut un lutin, une finaude... C’est +égal, elle viendra. + +—Oui, dit Lupin, plus il verra de jolies filles, plus il y aura de +chances. + +—Il sera bien difficile de faire venir le Tapissier à la foire! Et +s’il vient à la fête, irait-il à notre bastringue de Tivoli? dit +l’ex-gendarme. + +—La raison qui l’empêcherait de venir n’existe plus cette année, mon +cœur, répondit madame Soudry. + +—Quelle raison donc, ma belle?... demanda Soudry. + +—Le Tapissier a tâché d’épouser mademoiselle de Soulanges, dit le +notaire, il lui fut répondu qu’elle était trop jeune, et il s’est +piqué. Voilà pourquoi messieurs de Soulanges et Montcornet, ces deux +anciens amis, car ils ont servi tous deux dans la garde impériale, se +sont refroidis au point de ne plus se voir. Le Tapissier n’a plus voulu +rencontrer les Soulanges à la foire; mais cette année ils n’y viendront +pas. + +Ordinairement la famille Soulanges séjournait au château en juillet, +août, septembre et octobre; mais le général commandait alors +l’artillerie en Espagne, sous le duc d’Angoulême, et la comtesse +l’avait accompagné. Au siége de Cadix, le comte de Soulanges gagna, +comme on le sait, le bâton de maréchal qu’il eut en 1826. Les ennemis +de Montcornet pouvaient donc croire que les habitants des Aigues ne +dédaigneraient pas toujours les fêtes de Notre-Dame d’août, et qu’il +serait facile de les attirer à Tivoli. + +—C’est juste, s’écria Lupin. Eh bien! c’est à vous, papa, dit-il en +s’adressant à Rigou, de manœuvrer de manière à le faire venir à la +foire, nous saurons bien l’_enclauder_... + +La foire de Soulanges, qui se célèbre au 15 août, est une des +particularités de cette ville, et l’emporte sur toutes les foires à +trente lieues à la ronde, même sur celles du chef-lieu de département. +La Ville-aux-Fayes n’a pas de foire, car sa fête, la saint Sylvestre, +tombe en hiver. + +Du 12 au 15 août, les marchands abondaient à Soulanges et dressaient +sur deux lignes parallèles ces baraques en bois, ces maisons en +toile grise qui donnent alors une physionomie animée à cette place, +ordinairement déserte. Les quinze jours que durent la foire et la +fête produisent une espèce de moisson à la petite ville de Soulanges. +Cette fête a l’autorité, le prestige d’une tradition. Les paysans, +comme disait le père Fourchon, quittent peu leurs communes où les +clouent leurs travaux. Par toute la France, les étalages fantastiques +des magasins improvisés sur les champs de foire, la réunion de toutes +les marchandises, objets des besoins ou de la vanité des paysans, qui +d’ailleurs n’ont pas d’autres spectacles, exercent des séductions +périodiques sur l’imagination des femmes et des enfants. Aussi, dès +le 12 août, la mairie de Soulanges faisait-elle apposer dans toute +l’étendue de l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, des affiches +signées Soudry qui promettaient protection aux marchands, aux +saltimbanques, aux prodiges en tout genre, en annonçant la durée de la +foire, et les spectacles les plus attrayants. + +Sur ces affiches, que l’on a vu réclamées par la Tonsard à Vermichel, +on lisait toujours cette ligne finale: + +Tivoli sera illuminé en verres de couleur. + +La Ville avait en effet adopté pour salle de bal public, le Tivoli créé +par Socquard dans un jardin caillouteux comme la butte sur laquelle est +bâtie Soulanges, où presque tous les jardins sont composés de terres +rapportées. + +Cette nature de terroir explique le goût particulier du vin de +Soulanges, vin blanc, sec, liquoreux, presque semblable à du vin de +Madère, au vin de Vouvray, à celui de Johannisberg, trois crûs quasi +semblables, et consommé tout entier dans le département. + +Les prodigieux effets produits par le bal Socquard sur l’imagination +des habitants de cette vallée, les rendaient tous fiers de leur +Tivoli. Ceux du pays qui s’étaient aventurés jusqu’à Paris, disaient +que le Tivoli de Paris ne l’emportait sur celui de Soulanges que par +l’étendue. Gaubertin, lui, préférait hardiment le bal Socquard au bal +de Tivoli. + +—Pensons tous à cela, reprit Rigou, le Parisien, ce rédacteur de +journaux, finira bien par s’ennuyer de son plaisir, et, par les +domestiques, on pourra les attirer tous à la foire. J’y songerai. +Sibilet, quoique son crédit baisse diablement, pourrait insinuer à son +bourgeois que c’est une manière de se populariser. + +—Sachez donc si la belle comtesse est cruelle avec monsieur, tout est +là, pour la farce à lui jouer à Tivoli, dit Lupin à Rigou. + +—Cette petite femme, s’écria madame Soudry, est trop Parisienne pour +ne pas savoir ménager la chèvre et le chou. + +—Fourchon a lâché sa petite-fille Catherine Tonsard à Charles, le +second valet de chambre du Tapissier, nous aurons bientôt une oreille +dans les appartements des Aigues, répondit Rigou. Êtes-vous sûr de +l’abbé Taupin?... dit-il en voyant entrer le curé. + +—L’abbé Moucheron et lui, nous les tenons comme je tiens Soudry!... +dit madame Soudry en caressant le menton de son mari, à qui elle dit: +—Pauvre chat! tu n’es pas malheureux! + +—Si je puis organiser un scandale contre ce tartufe de Brossette, je +compte sur eux!... dit tout bas Rigou qui se leva; mais je ne sais pas +si l’esprit du pays l’emportera sur l’esprit prêtre. Vous ne savez pas +ce que c’est. Moi-même, qui ne suis pas un imbécile, je ne répondrai +pas de moi, quand je me verrai malade. Je me réconcilierai sans doute +avec l’Église. + +—Permettez-nous de l’espérer, dit le curé pour qui Rigou venait à +dessein d’élever la voix. + +—Hélas! la faute que j’ai faite en me mariant empêche cette +réconciliation, répondit Rigou; je ne peux pas tuer madame Rigou. + +—En attendant, pensons aux Aigues, dit madame Soudry. + +—Oui, répondit l’ex-bénédictin. Savez-vous que je trouve notre +compère de la Ville-aux-Fayes plus fort que nous? J’ai dans l’idée que +Gaubertin veut les Aigues à lui seul, et qu’il nous mettra dedans, +répondit Rigou. Pendant le chemin, l’usurier des campagnes avait frappé +avec le bâton de la prudence aux endroits obscurs qui, chez Gaubertin, +sonnaient le creux. + +—Mais les Aigues ne seront à personne de nous trois, il faut les +démolir de fond en comble, répondit Soudry. + +—D’autant plus, que je ne serais pas étonné qu’il s’y trouvât de l’or +caché, dit finement Rigou. + +—Bah! + +—Oui, durant les guerres d’autrefois, les seigneurs, souvent assiégés, +surpris, enterraient leurs écus pour pouvoir les retrouver, et vous +savez que le marquis de Soulanges-Hautemer, en qui la branche cadette a +fini, a été l’une des victimes de la conspiration Biron. La comtesse de +Moret a eu la terre par confiscation... + +—Ce que c’est que de savoir l’histoire de France! dit le gendarme. +Vous avez raison, il est temps de convenir de nos faits avec Gaubertin. + +—Et s’il biaise, dit Rigou, nous verrons à le _fumer_. + +—Il est maintenant assez riche, dit Lupin, pour être honnête homme. + +—Je répondrais de lui comme de moi, répondit madame Soudry, c’est le +plus honnête homme du royaume. + +—Nous croyons à son honnêteté, reprit Rigou: mais il ne faut rien +négliger entre amis... A propos, je soupçonne quelqu’un à Soulanges de +vouloir se mettre en travers... + +—Et qui? demanda Soudry. + +—Plissoud, répondit Rigou. + +—Plissoud! reprit Landry, la pauvre rosse! Brunet le tient par la +longe, et sa femme par la mangeoire; demandez à Lupin? + +—Que peut-il faire? dit Lupin. + +—Il veut, reprit Rigou, éclairer le Montcornet, avoir sa protection et +se faire placer... + +—Ça ne lui rapportera jamais autant que sa femme à Soulanges, dit +madame Soudry. + +—Il dit tout à sa femme, quand il est gris, fit observer Lupin: nous +le saurions à temps. + +—La belle madame Plissoud n’a pas de secrets pour vous, lui répondit +Rigou; allons, nous pouvons être tranquilles. + +—Elle est d’ailleurs aussi bête qu’elle est belle, reprit madame +Soudry; je ne changerais pas avec elle, car si j’étais homme, +j’aimerais mieux une femme laide et spirituelle, qu’une belle qui ne +sait pas dire deux. + +—Ah! répondit le notaire en se mordant les lèvres, elle sait faire +dire trois. + +—Fat! s’écria Rigou en se dirigeant vers la porte. + +—Eh bien! dit Soudry en reconduisant son compère, à demain, de bonne +heure. + +—Je viendrai vous prendre... Ah çà! Lupin, dit-il au notaire qui +sortit avec lui pour aller faire seller son cheval, tâchez que madame +Sarcus sache tout ce que notre Tapissier fera contre nous à la +Préfecture... + +—Si elle ne peut pas le savoir, qui le saura?... répondit Lupin. + +—Pardon, dit Rigou qui sourit avec finesse en regardant Lupin, je vois +là tant de niais, que j’oubliais qu’il s’y trouve un homme d’esprit. + +—Le fait est, que je ne sais pas comment je ne m’y suis pas encore +rouillé, répondit naïvement Lupin. + +—Est-il vrai que Soudry ait pris une femme de chambre... + +—Mais, oui! répondit Lupin; depuis huit jours, monsieur le maire a +voulu faire ressortir le mérite de sa femme, en la comparant à une +petite bourguignotte de l’âge d’un vieux bœuf, et nous ne devinerons +pas encore comment il s’arrange avec madame Soudry, car il a l’audace +de se coucher de très-bonne heure... + +—Je verrai cela demain, dit le Sardanapale villageois en essayant de +sourire. + +Les deux profonds politiques se donnèrent une poignée de main en se +quittant. + +Rigou, qui ne voulait pas se trouver à la nuit sur le chemin, car, +malgré sa popularité récente, il était toujours prudent, dit à son +cheval: —Allez, citoyen! Une plaisanterie que cet enfant de 1793 +décochait toujours contre la révolution. Les révolutions populaires +n’ont pas d’ennemis plus cruels que ceux qu’elles ont élevés. + +—Il ne fait pas de longues visites, le père Rigou, dit Gourdon le +greffier à madame Soudry. + +—Il les fait bonnes, s’il les fait courtes, répondit-elle. + +—Comme sa vie, répondit le médecin; il abuse de tout, cet homme-là. + +—Tant mieux, répliqua Soudry, mon fils jouira plutôt du bien... + +—Il vous a donné des nouvelles des Aigues? demanda le curé. + +—Oui, mon cher abbé, dit madame Soudry. Ces gens-là sont le fléau de +ce pays-ci. Je ne comprends pas que madame de Montcornet, qui cependant +est une femme comme il faut, n’entende pas mieux ses intérêts. + +—Ils ont cependant un modèle sous les yeux, répliqua le curé. + +—Qui donc? demanda madame Soudry en minaudant. + +—Les Soulanges... + +—Ah! oui, répondit la reine après une pause. + +—Tant pire! me voilà! cria madame Vermut en entrant, et sans mon +réactif, car Vermut est trop inactif à mon égard, pour que je l’appelle +un actif quelconque. + +—Que diable fait donc ce sacré père Rigou? dit alors Soudry à Guerbet +en voyant la carriole arrêtée à la porte de Tivoli. C’est un de ces +chats-tigres dont tous les pas ont un but. + +—_Sacré_ lui va! répondit le gros petit percepteur. + +—Il entre au café de la Paix!... dit Gourdon le médecin. + +—Soyez paisibles, reprit Gourdon le greffier, il s’y donne des +bénédictions à poings fermés, car on entend japper d’ici. + +—Ce café-là, reprit le curé, c’est comme le temple de Janus; il +s’appelait le café de la Guerre du temps de l’empire, et on y vivait +dans un calme parfait; les plus honorables bourgeois s’y réunissaient +pour causer amicalement... + +—Il appelle cela _causer_! dit le juge de paix. Tudieu! quelles +conversations que celles dont il reste des petits Bourniers. + +—Mais depuis qu’en l’honneur des Bourbons, on l’a nommé le café de la +Paix, on s’y bat tous les jours... dit l’abbé Taupin en achevant sa +phrase que le juge de paix avait pris la liberté d’interrompre. + +Il en était de cette idée du curé comme des citations de la +Bilboquéide, elle revenait souvent. + +—Cela veut dire, répondit le père Guerbet, que la Bourgogne sera +toujours le pays des coups de poing. + +—Ce n’est pas si mal, dit le curé, ce que vous dites-là! c’est presque +l’histoire de notre pays. + +—Je ne sais pas l’histoire de France, s’écria Soudry, mais avant de +l’apprendre, je voudrais bien savoir pourquoi mon compère entre avec +Socquard dans le café? + +—Oh! reprit le curé, s’il y entre et s’y arrête, vous pouvez être +certain que ce n’est pas pour des actes de charité. + +—C’est un homme qui me donne la chair de poule quand je le vois, dit +madame Vermut. + +—Il est tellement à craindre, reprit le médecin, que s’il m’en +voulait, je ne serais pas encore rassuré par sa mort; il est homme à se +relever de son cercueil pour vous jouer quelque mauvais tour. + +—Si quelqu’un peut nous envoyer le Tapissier ici, le 15 août, et le +prendre dans quelque traquenard, c’est Rigou, dit le maire à l’oreille +de sa femme. + +—Surtout, répondit-elle à haute voix, si Gaubertin et toi, mon cœur, +vous vous en mêlez... + +—Tiens, quand je le disais! s’écria monsieur Guerbet en poussant le +coude à monsieur Sarcus, il a trouvé quelque jolie fille chez Socquard, +et il la fait monter dans sa voiture... + +—En attendant que... répondit le greffier. + +—En voilà un de dit sans malice, s’écria monsieur Guerbet en +interrompant le chantre de la Bilboquéide. + +—Vous êtes dans l’erreur, messieurs, dit madame Soudry, monsieur Rigou +ne pense qu’à nos intérêts, car, si je ne me trompe, cette fille est +une fille à Tonsard. + +—Il est comme le pharmacien qui s’approvisionne de vipères, s’écria le +père Guerbet. + +—On dirait, répondit monsieur Gourdon le médecin, que vous avez vu +venir monsieur Vermut, notre pharmacien, à la manière dont vous parlez. + +Et il montra le petit apothicaire de Soulanges qui traversait la place. + +—Le pauvre bonhomme, dit le greffier, soupçonné de faire souvent de +l’esprit avec madame Vermut, voyez quelle _dégaine_ il a?... et on le +croit savant! + +—Sans lui, répondit le juge de paix, on serait bien embarrassé pour +les autopsies; il a si bien retrouvé le poison dans le corps de ce +pauvre Pigeron, que les chimistes de Paris ont dit à la Cour d’Assises, +à Auxerre, qu’ils n’auraient pas mieux fait... + +—Il n’a rien trouvé du tout, répondit Soudry; mais, comme dit le +président Gendrin, il est bon qu’on croie que le poison se retrouve +toujours... + +—Madame Pigeron a bien fait de quitter Auxerre, dit madame Vermut. +C’est un petit esprit et une grande scélérate que cette femme-là, +reprit-elle. Est-ce qu’on doit recourir à des drogues pour annuler un +mari? Est-ce que nous n’avons pas des moyens sûrs, mais innocents, +pour nous débarrasser de cette engeance-là? Je voudrais bien qu’un +homme trouvât à redire à ma conduite! Le bon monsieur Vermut ne me +gêne guère, et il n’en est pas plus malade pour cela; et madame de +Montcornet, voyez comme elle se promène dans ses chalets, dans ses +chartreuses avec ce journaliste qu’elle a fait venir de Paris à ses +frais, et qu’elle dorlote sous les yeux du général! + +—A ses frais?... s’écria madame Soudry, est-ce sûr? Si nous pouvions +en avoir une preuve, quel joli sujet pour une lettre anonyme au +général... + +—Le général, reprit madame Vermut... Mais vous ne l’empêcherez de +rien, le Tapissier fait son état. + +—Quel état, ma belle? demanda madame Soudry. + +—Eh bien! il fournit le coucher. + +—Si le pauvre petit Pigeron, au lieu de tracasser sa femme, avait eu +cette sagesse, il vivrait encore, dit le greffier. + +Madame Soudry se pencha du côté de son voisin, monsieur Guerbet de +Conches, elle lui fit une de ces grimaces de singe dont elle croyait +avoir hérité de son ancienne maîtresse comme de son argenterie, par +droit de conquête, et redoublant sa dose de grimaces et désignant au +maître de poste madame Vermut, qui coquetait avec l’auteur de _la +Bilboquéide_, elle lui dit: + +—Que cette femme a mauvais ton! quels propos et quelles manières! +je ne sais pas si je pourrai l’admettre plus longtemps _dans notre +société_, surtout quand monsieur Gourdon, le poëte, y sera. + +—En voilà de la morale sociale! dit le curé qui avait tout observé et +tout entendu sans dire mot. + +Sur cette épigramme ou plutôt cette satire de la société, si concise et +si vraie qu’elle atteignait chacun, on proposa de faire la partie de +boston. + +N’est-ce pas la vie comme elle est à tous les étages de ce qu’on est +convenu d’appeler le monde! Changez les termes, il ne se dit rien de +moins, rien de plus dans les salons les plus dorés de Paris. + + + III.—LE CAFÉ DE LA PAIX. + +Il était environ sept heures quand Rigou passa devant le café de la +Paix. Le soleil couchant, qui prenait en écharpe la jolie ville, y +répandait alors ses belles teintes rouges, et le clair miroir des eaux +du lac formait une opposition avec le fracas des vitres flamboyantes +d’où naissaient les couleurs les plus étranges et les plus improbables. + +Devenu pensif, le profond politique, tout à ses trames, laissait +aller son cheval si lentement, qu’en longeant le café de la Paix, il +put entendre son nom jeté à travers une de ces disputes qui, selon +l’observation du curé Taupin, faisaient du nom de cet établissement +avec sa physionomie habituelle la plus violente antinomie. + +Pour l’intelligence de cette scène, il est nécessaire d’expliquer la +topographie de ce pays de Cocagne bordé par le café sur la place, et +terminé sur le chemin cantonal par le fameux Tivoli, que les meneurs +destinaient à servir de théâtre à l’une des scènes de la conspiration +ourdie depuis longtemps contre le général Montcornet. + +Par sa situation à l’angle de la place et du chemin, le rez-de-chaussée +de cette maison, bâtie dans le genre de celle de Rigou, à trois +fenêtres sur le chemin, a sur la place deux fenêtres entre lesquelles +se trouve la porte vitrée, par où l’on y entre. Le café de la Paix a +de plus une porte bâtarde, ouvrant sur une allée qui le sépare de la +maison voisine, celle de Vallet, le mercier de Soulanges, et par où +l’on va dans une cour intérieure. + +Cette maison, entièrement peinte en jaune d’or, excepté les volets qui +sont en vert, est une des rares maisons de cette petite ville qui ont +deux étages et des mansardes. Voici pourquoi. + +Avant l’étonnante prospérité de la Ville-aux-Fayes, le premier étage +de cette maison, qui contient quatre chambres pourvues chacune d’un lit +et du maigre mobilier nécessaire à justifier le mot _garni_, se louait +aux gens obligés de venir à Soulanges par la juridiction du Baillage, +ou aux visiteurs qu’on ne logeait pas au château; mais, depuis +vingt-cinq ans, ces chambres garnies n’avaient plus pour locataires que +des saltimbanques, des marchands forains, des vendeurs de remèdes ou +des commis-voyageurs. Au moment de la fête de Soulanges, les chambres +se louaient à raison de quatre francs par jour. Les quatre chambres de +Socquard lui rapportaient une centaine d’écus, sans compter le produit +de la consommation extraordinaire que ses locataires faisaient alors +dans son café. + +La façade du côté de la place était ornée de peintures spéciales. Dans +le tableau qui séparait chaque croisée de la porte, se voyaient des +queues de billard amoureusement nouées par des rubans; et, au-dessus +des nœuds s’élevaient des bols de punch fumant dans des coupes +grecques. Ces mots, _Café de la Paix_, brillaient peints en jaune sur +un champ vert à chaque extrémité duquel étaient des pyramides de billes +tricolores. Les fenêtres, peintes en vert, avaient des petites vitres +de verre commun. + +Une dizaine de tuyas, plantés à droite et à gauche dans des caisses, et +qu’on devrait nommer les arbres à café, offraient leur végétation aussi +maladive que prétentieuse. Les bannes, par lesquelles les marchands +de Paris et de quelques cités opulentes protégent leurs boutiques +contre les ardeurs du soleil, étaient alors un luxe inconnu dans +Soulanges. Les fioles exposées sur des planches derrière les vitrages +méritaient d’autant plus leur nom, que la benoîte liqueur subissait +là des cuissons périodiques. En concentrant ses rayons par les bosses +lenticulaires des vitres, le soleil faisait bouillonner les bouteilles +de Madère, les sirops, les vins de liqueur, les bocaux de prunes et +de cerises à l’eau-de-vie mis en étalage, car la chaleur était si +grande qu’elle forçait Aglaé, son père et leur garçon à se tenir sur +deux banquettes placées de chaque côté de la porte et mal abritées par +les pauvres arbustes que mademoiselle Socquard arrosait avec de l’eau +presque chaude. Par certains jours, on les voyait tous trois, le père, +la fille et le garçon, étalés là comme des animaux domestiques, et +dormant. + +En 1804, époque de la vogue de _Paul et Virginie_, l’intérieur fut +garni d’un papier verni représentant les principales scènes de ce +roman. On y voyait des nègres récoltant le café, qui se trouvait au +moins quelque part dans cet établissement, où l’on ne buvait pas vingt +tasses de café par mois. Les denrées coloniales étaient si peu dans +les habitudes soulangeoises, qu’un étranger qui serait venu demander +une tasse de chocolat aurait mis le père Socquard dans un étrange +embarras; néanmoins, il aurait obtenu la nauséabonde bouillie brune que +produisent ces tablettes où il entre plus de farine, d’amandes pilées +et de cassonnade que de sucre et de cacao, vendues à deux sous par les +épiciers de village, et fabriquées dans le but de ruiner le commerce de +cette denrée espagnole. + +Quant au café, le père Socquard le faisait tout uniment bouillir dans +un ustensile connu de tous les ménages sous le nom de _grand pot brun_; +il laissait tomber au fond la poudre mêlée de chicorée, et il servait +la décoction avec un sang-froid digne d’un garçon de café de Paris, +dans une tasse de porcelaine qui, jetée par terre, ne se serait pas +fêlée. + +En ce moment, le saint respect que causait le sucre, sous l’Empereur, +ne s’était pas encore dissipé dans la ville de Soulanges, et Aglaé +Socquard apportait bravement quatre morceaux de sucre gros comme des +noisettes, en addition à une tasse de café au marchand forain qui +s’avisait de demander ce breuvage littéraire. + +La décoration intérieure, relevée de glaces à cadres dorés et de +patères pour accrocher les chapeaux, n’avait pas été changée depuis +l’époque où tout Soulanges vint admirer cette tenture prestigieuse et +un comptoir peint en bois d’acajou, à dessus de marbre Saint-Anne, sur +lequel brillaient des vases en plaqué, des lampes à double courant +d’air, qui furent, dit-on, données par Gaubertin à la belle madame +Socquard. Une couche gluante ternissait tout, et ne pouvait se comparer +qu’à celle dont sont couverts les vieux tableaux oubliés dans les +greniers. + +Les tables peintes en marbre, les tabourets en velours d’Utrecht rouge, +le quinquet à globe plein d’huile alimentant deux becs, attaché par une +chaîne au plafond et enjolivé de cristaux, commencèrent la célébrité du +café de la Guerre. + +Là, de 1802 à 1804, tous les bourgeois de Soulanges allaient jouer aux +dominos et au brelan, en buvant des petits verres de liqueur, du vin +cuit, en y prenant des fruits à l’eau de-vie, des biscuits; car la +cherté des denrées coloniales avait banni le café, le chocolat et le +sucre. Le punch était la grande friandise, ainsi que les bavaroises. +Ces préparations se faisaient avec une matière sucrée, siropeuse, +semblable à la mélasse, dont le nom s’est perdu, mais qui fit alors la +fortune de l’inventeur. + +Ces détails succincts rappelleront ses analogues à la mémoire des +voyageurs; et ceux qui n’ont jamais quitté Paris, entreverront le +plafond noirci par la fumée du café de la Paix et ses glaces ternies +par des milliards de points bruns qui prouvaient en quelle indépendance +y vivait la classe des diptères. + +La belle madame Socquard, dont les aventures galantes surpassèrent +celles de la Tonsard du Grand-I-Vert, avait trôné là, vêtue à la +dernière mode; elle affectionna le turban des sultanes. La _sultane_ a +joui, sous l’empire, de la vogue qu’obtient l’_ange_ aujourd’hui. + +Toute la vallée venait jadis y prendre modèle sur les turbans, les +chapeaux à visière, les bonnets en fourrures, les coiffures chinoises +de la belle _cafetière_, au luxe de laquelle contribuaient les gros +bonnets de Soulanges. Tout en portant sa ceinture au plexus solaire, +comme l’ont portée nos mères, si fières de leurs grâces impériales, +Junie (elle s’appelait Junie!) fit la maison Socquard; son mari lui +devait la propriété d’un clos de vignes, de la maison qu’il habitait et +du Tivoli. Le père de monsieur Lupin avait fait, disait-on, des folies +pour la belle Junie Socquard; Gaubertin, qui la lui avait enlevée, lui +devait certainement le petit Bournier. + +Ces détails et la science secrète avec laquelle Socquard fabriquait le +_vin cuit_ expliqueraient déjà pourquoi son nom et le café de la Paix +étaient devenus populaires; mais bien d’autres raisons augmentaient +cette renommée. On ne trouvait que du vin chez Tonsard et dans tous +les autres cabarets de la vallée; tandis que depuis Conches jusqu’à +la Ville-aux-Fayes, dans une circonférence de six lieues, le café de +Socquard était le seul où l’on pût jouer au billard, et boire ce punch +que préparait admirablement le bourgeois du lieu. Là seulement se +voyaient en étalage des vins étrangers, des liqueurs fines, des fruits +à l’eau-de-vie. + +Ce nom retentissait donc dans la vallée presque tous les jours, +accompagné des idées de volupté superfine que rêvent les gens dont +l’estomac est plus sensible que le cœur. A ces causes se joignait +encore le privilége d’être partie intégrante de la fête de Soulanges. +Dans l’ordre immédiatement supérieur, le café de la Paix était enfin +pour la ville ce que le cabaret du Grand-I-Vert était pour la campagne, +un entrepôt de venin; il servait de transit aux commérages entre la +Ville-aux-Fayes et la vallée. Le Grand-I-Vert fournissait le lait et +la crème au café de la Paix, et les deux filles à Tonsard étaient en +rapports journaliers avec cet établissement. + +Pour Socquard, la place de Soulanges était un appendice de son café. +L’alcide allait de porte en porte causant avec chacun, n’ayant en été +qu’un pantalon pour tout vêtement et un gilet à peine boutonné, selon +l’usage des cafetiers des petites villes. Il était averti par les gens +avec lesquels il causait s’il entrait quelqu’un dans son établissement, +où il se rendait pesamment et comme à regret. + +Ces détails doivent convaincre les Parisiens qui n’ont jamais quitté +leur quartier, de la difficulté, disons mieux, de l’impossibilité de +cacher la moindre chose dans la vallée de l’Avonne, depuis Conches +jusqu’à la Ville-aux-Fayes. Il n’existe dans les campagnes aucune +solution de continuité; il s’y trouve de place en place des cabarets du +Grand-I-Vert, des cafés de la Paix, qui font l’office d’échos, et où +les actes les plus indifférents, accomplis dans le plus grand secret, +sont répercutés par une sorte de magie. Le bavardage social remplit +l’office de la télégraphie électrique; c’est ainsi que s’accomplissent +ces miracles de nouvelles apprises dans un clin d’œil de désastres +survenus à d’énormes distances. + +Après avoir arrêté son cheval, Rigou descendit de sa carriole et +attacha la bride à un des poteaux de la porte de Tivoli. Puis il trouva +le plus naturel des prétextes pour écouter la discussion sans en avoir +l’air, en se plaçant entre deux fenêtres par l’une desquelles il +pouvait, en avançant la tête, voir les personnes, étudier les gestes, +tout en saisissant les grosses paroles qui retentissaient aux vitres et +que le calme extérieur permettait d’entendre. + +—Et si je disais au père Rigou que ton frère Nicolas en veut à la +Péchina, s’écriait une voix aigre, qu’il la guette à toute heure, +qu’elle passera dessous le nez à votre seigneur, il saurait bien vous +tripoter les entrailles, à tous tant que vous êtes, tas de gueux du +Grand-I-Vert. + +—Si tu nous faisais une pareille farce, Aglaé, répondit la voix +glapissante de Marie Tonsard, tu ne conterais celle que je te ferais +qu’aux vers de ton cercueil!... Ne te mêle pas plus des affaires de +Nicolas que des miennes avec Bonnébault. + +Marie, stimulée par sa grand’mère, avait, comme on le voit, suivi +Bonnébault; en l’épiant, elle l’avait vu, par la fenêtre où stationnait +en ce moment Rigou, déployant ses grâces et disant des flatteries assez +agréables à mademoiselle Socquard, pour qu’elle se crût obligée de lui +sourire. Ce sourire avait déterminé la scène au milieu de laquelle +éclata cette révélation assez précieuse pour Rigou. + +—Eh bien! père Rigou, vous dégradez mes propriétés?... dit Socquard en +frappant sur l’épaule de l’usurier. + +Le cafetier, venu d’une grange située au bout de son jardin et d’où +l’on retirait plusieurs jeux publics, tels que machines à peser, +chevaux à courir la bague, balançoires périlleuses, etc., pour les +monter aux places qu’ils occupaient dans son Tivoli, avait marché sans +faire de bruit, car il portait ces pantoufles en cuir jaune dont le bas +prix en fait vendre des quantités considérables en province. + +—Si vous aviez des citrons frais, je me ferais une limonade, répondit +Rigou, la soirée est chaude. + +—Mais qui piaille ainsi? dit Socquard en regardant par la fenêtre et +voyant sa fille aux prises avec Marie. + +—On se dispute Bonnébault, répliqua Rigou d’un air sardonique. + +Le courroux du père fut alors comprimé chez Socquard par l’intérêt du +cafetier. Le cafetier jugea prudent d’écouter du dehors comme faisait +Rigou; tandis que le père voulait entrer et déclarer que Bonnébault, +plein de qualités estimables aux yeux d’un cafetier, n’en avait aucune +de bonne comme gendre d’un des notables de Soulanges. Et cependant le +père Socquard recevait peu de propositions de mariage. A vingt-deux +ans, sa fille faisait comme largeur, épaisseur et poids, concurrence à +madame Vermichel, dont l’agilité paraissait un phénomène. L’habitude de +tenir un comptoir augmentait encore la tendance à l’embonpoint qu’Aglaé +devait au sang paternel. + +—Quel diable ces filles ont-elles au corps? demanda le père Socquard à +Rigou. + +—Ah! répondit l’ancien bénédictin, c’est de tous les diables celui que +l’Église a saisi le plus souvent. + +Socquard, pour toute réponse, se mit à examiner sur les tableaux +qui séparent les fenêtres les queues de billard dont la réunion +s’expliquait difficilement à cause des places où manquait le mortier +écaillé par la main du temps. + +En ce moment, Bonnébault sortit du billard, une queue à la main, et en +frappa rudement Marie, en lui disant: + +—Tu m’as fait manquer de touche; mais je ne te manquerai point, et je +continuerai tant que tu n’auras pas mis une sourdine à ta _grelotte_. + +Socquard et Rigou, qui jugèrent à propos d’intervenir, entrèrent +au café par la place, et firent lever une si grande quantité de +mouches, que le jour en fut obscurci. Le bruit fut semblable à celui +des lointains exercices de l’école des tambours. Après leur premier +saisissement, ces grosses mouches à ventre bleuâtre, accompagnées de +petites mouches assassines et de quelques mouches à chevaux, revinrent +prendre leur place au vitrage, où, sur trois rangs de planches, dont +la peinture avait disparu sous leurs points noirs, se voyaient des +bouteilles visqueuses, rangées comme des soldats. + +Marie pleurait. Être battue devant sa rivale par l’homme aimé est +une de ces humiliations qu’aucune femme ne supporte, à quelque degré +qu’elle soit de l’échelle sociale, et plus bas elle est, plus violente +est l’expression de sa haine; aussi la fille Tonsard ne vit-elle +ni Rigou ni Socquard; elle tomba sur un tabouret, dans un morne et +farouche silence, que l’ancien religieux épia. + +—Cherche un citron frais, Aglaé, dit le père Socquard, et rince +toi-même un verre à patte. + +—Vous avez sagement fait de renvoyer votre fille, dit tout bas Rigou à +Socquard, elle allait être blessée à mort peut-être. + +Et il montra d’un coup d’œil la main par laquelle Marie tenait un +tabouret qu’elle avait empoigné pour le jeter à la tête d’Aglaé, +qu’elle visait. + +—Allons, Marie, dit le père Socquard en se plaçant devant elle, +on ne vient pas ici pour prendre des tabourets... et si tu cassais +mes glaces, ce n’est pas avec le lait de tes vaches que tu me les +payerais... + +—Père Socquard, votre fille est une vermine, et je la vaux bien, +entendez-vous? Si vous ne voulez pas de Bonnébault pour gendre, il +est temps que vous lui disiez d’aller jouer ailleurs que chez vous au +billard!... qu’il y perd des cent sous à tout moment. + +Au début de ce flux de paroles criées plutôt que dites, Socquard +prit Marie par la taille et la jeta dehors, malgré ses cris et sa +résistance. Il était temps pour elle, Bonnébault sortait de nouveau du +billard, l’œil en feu. + +—Ça ne finira pas comme ça! s’écria Marie Tonsard. + +—Tire-nous ta révérence, hurla Bonnébault que Viollet tenait à bras le +corps pour l’empêcher de se livrer à quelques brutalités, va-t’en au +diable, ou jamais je ne te parle ni ne te regarde. + +—Toi? dit Marie en jetant à Bonnébault un regard furibond, rends-moi +mon argent auparavant, et je te laisse à mademoiselle Socquard, si elle +est assez riche pour te garder... + +Là-dessus, Marie, effrayée de voir Alcide Socquard maître à peine de +Bonnébault qui fit un bond de tigre, se sauva sur la route. + +Rigou fit monter Marie dans sa carriole, afin de la soustraire à la +colère de Bonnébault, dont la voix retentissait jusqu’à l’hôtel Soudry; +puis après avoir caché Marie, il revint boire sa limonade en examinant +le groupe formé par Plissoud, par Amaury, par Viollet et par le garçon +de café qui tâchait de calmer Bonnébault. + +—Allons, c’est à vous à jouer, hussard, dit Amaury, petit jeune homme +blond à l’œil trouble. + +—D’ailleurs elle a filé, dit Viollet. + +Si quelqu’un a jamais exprimé la surprise, ce fut Plissoud, au moment +où il aperçut l’usurier de Blangy assis à l’une des tables et plus +occupé de lui, Plissoud, que de la dispute des deux filles. Malgré +lui, l’huissier laissa voir sur son visage l’espèce d’étonnement que +cause la rencontre d’un homme à qui l’on en veut, ou contre qui l’on +complote, et il rentra soudain dans le billard. + +—Adieu, père Socquard, dit l’usurier. + +—Je vais vous amener votre voiture, reprit le limonadier, donnez-vous +le temps. + +—Comment faire pour savoir ce que ces gens-là se disent en jouant la +poule, se demandait à lui-même Rigou, qui vit dans la glace la figure +du garçon. + +Ce garçon était un homme à deux fins, il faisait les vignes de +Socquard, il balayait le café, le billard, il tenait le jardin propre +et arrosait le Tivoli, le tout pour vingt écus par an. Il était +toujours sans veste, hormis les grandes occasions, et il avait pour +tout costume un pantalon de toile bleue, de gros souliers, un gilet de +velours rayé devant lequel il portait un tablier de toile de ménage +quand il était de service au billard ou dans le café. Ce tablier à +cordons était l’insigne de ses fonctions. Ce gars avait été loué par +le limonadier à la dernière foire, car dans cette vallée comme dans +toute la Bourgogne, les gens se prennent sur la place pour l’année, +absolument comme on y achète des chevaux. + +—Comment te nomme-t-on? lui dit Rigou. + +—Michel, pour vous servir, répondit le garçon. + +—Ne vois-tu pas ici quelquefois le père Fourchon? + +—Deux ou trois fois par semaine avec monsieur Vermichel, qui me donne +quelques sous pour l’avertir quand sa femme _déboule_ sur eux. + +—C’est un brave homme, le père Fourchon, instruit et plein de sens, +dit Rigou, qui paya sa limonade et quitta ce café nauséabond en voyant +sa carriole que le père Socquard avait amenée devant le café. + +En montant dans sa voiture, le père Rigou aperçut le pharmacien, et +le héla par un: «Ohé, monsieur Vermut!» En reconnaissant le richard, +Vermut hâta le pas, Rigou le rejoignit et lui dit à l’oreille: + +—Croyez-vous qu’il y ait des réactifs qui puissent désorganiser le +tissu de la peau jusqu’au point de produire un mal réel, comme un +panaris au doigt? + +—Si monsieur Gourdon veut s’en mêler, oui, répondit le petit savant. + +—Vermut, pas un mot là-dessus, ou sinon nous serions brouillés; mais +parlez-en à monsieur Gourdon, et dites-lui de venir me voir après +demain; je lui procurerai l’opération assez délicate de couper un index. + +Puis, l’ancien maire, laissant le petit pharmacien ébahi, monta dans sa +carriole à côté de Marie Tonsard. + +—Eh bien! petite vipère, lui dit-il en lui prenant le bras quand il +eut attaché les guides de sa bête à un anneau sur le devant du tablier +de cuir qui fermait sa carriole, et que le cheval eut pris son allure, +tu crois donc que tu garderas Bonnébault en te livrant à des violences +pareilles?... Si tu étais sage, tu favoriserais son mariage avec cette +grosse tonne de bêtise, et alors tu pourrais te venger. + +Marie ne put s’empêcher de sourire en répondant: + +—Ah! que vous êtes mauvais! vous êtes bien notre maître à tous! + +—Écoute, Marie, j’aime les paysans, mais il ne faut pas qu’un de +vous se mette entre mes dents et une bouchée de gibier... Ton frère +Nicolas, comme l’a dit Aglaé, poursuit la Péchina. Ce n’est pas bien, +car je la protége, cette enfant; elle sera mon héritière pour trente +mille francs, et je veux la bien marier. J’ai su que Nicolas, aidé par +ta sœur Catherine, avait failli tuer cette pauvre petite, ce matin; +tu verras ton frère et ta sœur, dis-leur ceci: —Si vous laissez la +Péchina tranquille, le père Rigou sauvera Nicolas de la conscription... + +—Vous êtes le diable en personne, s’écria Marie; on dit que vous avez +signé un pacte avec lui... c’est-il possible? + +—Oui, dit gravement Rigou. + +—On nous le disait aux veillées, mais je ne le croyais pas. + +—Il m’a garanti qu’aucun attentat dirigé contre moi ne m’atteindrait, +que je ne serai jamais volé, que je vivrai cent ans sans maladie, que +je réussirai en tout, et que jusqu’à l’heure de ma mort je serai jeune +comme un coq de deux ans... + +—Ça se voit bien, dit Marie. Eh bien! il vous est _diablement_ facile +de sauver mon frère de la conscription... + +—S’il le veut, car il faut qu’il y laisse un doigt, voilà tout, reprit +Rigou, je lui dirai comment! + +—Tiens! vous prenez le chemin du haut? dit Marie. + +—A la nuit, je ne passe plus par ici, répondit l’ancien moine. + +—A cause de la croix? dit naïvement Marie. + +—C’est bien cela, rusée! répondit le diabolique personnage. + +Ils étaient arrivés à un endroit où la route cantonale est creusée à +travers une faible élévation du terrain. Cette tranchée offre deux +talus assez roides, comme on en voit tant sur les routes de France. + +Au bout de cette gorge, d’une centaine de pas de longueur, les routes +de Ronquerolles et de Cerneux forment un carrefour planté d’une croix. +De l’un ou de l’autre talus, un homme peut ajuster un passant et le +tuer presque à bout portant, avec d’autant plus de facilité que cette +éminence étant couverte de vignes, un malfaiteur trouve toute facilité +pour s’embusquer dans des buissons de ronces venus au hasard. On devine +pourquoi l’usurier, toujours prudent, ne passait jamais par là de +nuit; la Thune tourne ce monticule appelé les Clos de la Croix. Jamais +place plus favorable ne s’est rencontrée pour une vengeance ou pour un +assassinat, car le chemin de Ronquerolles va rejoindre le pont fait sur +l’Avonne, devant le pavillon du rendez-vous de chasse, et le chemin +de Cerneux mène au delà de la route royale, en sorte qu’entre les +quatre chemins des Aigues, de la Ville-aux-Fayes, de Ronquerolles et +de Cerneux, le meurtrier peut se choisir une retraite et laisser dans +l’incertitude ceux qui se mettraient à sa poursuite. + +—Je vais te laisser à l’entrée du village, dit Rigou quand il aperçut +les premières maisons de Blangy. + +—A cause d’Annette, vieux lâche! s’écria Marie. La renverrez-vous +bientôt, celle-là, v’là trois ans que vous l’avez!... Ce qui m’amuse, +c’est que votre vieille se porte bien... le bon Dieu se venge... + + + IV.—LE TRIUMVIRAT DE LA VILLE-AUX-FAYES. + +Le prudent usurier avait contraint sa femme et Jean de se coucher et +de se lever au jour, en leur prouvant que la maison ne serait jamais +attaquée s’il veillait, lui, jusqu’à minuit, et s’il se levait tard. +Non-seulement il avait ainsi conquis sa tranquillité de sept heures +du soir jusqu’à cinq heures du matin, mais encore il avait habitué +sa femme et Jean à respecter son sommeil et celui de l’Agar, dont la +chambre était située derrière la sienne. + +Aussi, le lendemain matin, vers six heures et demie, madame Rigou, qui +veillait elle-même aux soins de la basse-cour, conjointement avec Jean, +vint-elle frapper timidement à la porte de la chambre de son mari. + +—Monsieur Rigou, dit-elle, tu m’as recommandé de t’éveiller. + +Le son de cette voix, l’attitude de la femme, son air craintif +en obéissant à un ordre dont l’exécution pouvait être mal reçue, +peignaient l’abnégation profonde dans laquelle vivait cette pauvre +créature, et l’affection qu’elle portait à cet habile tyranneau. + +—C’est bien! cria Rigou. + +—Faut-il éveiller Annette? demanda-t-elle. + +—Non, laissez-la dormir!... Elle a été sur pied toute la nuit! dit-il +sérieusement. + +Cet homme était toujours sérieux, même quand il se permettait une +plaisanterie. Annette avait en effet ouvert mystérieusement la porte +à Sibilet, à Fourchon, à Catherine Tonsard, venus tous à des heures +différentes, entre onze heures et une heure. + +Dix minutes après, Rigou, vêtu plus soigneusement qu’à l’ordinaire, +descendit, et dit à sa femme un: Bonjour, ma vieille! qui la rendit +plus heureuse que si elle avait vu le général Montcornet à ses pieds. + +—Jean, dit-il à l’ex-convers, ne quitte pas la maison, ne me laisse +pas voler, tu y perdrais plus que moi!... + +C’était en mélangeant les douceurs et les rebuffades, les espérances +et les bourrades, que ce savant égoïste avait rendu ses trois esclaves +aussi fidèles, aussi attachés que des chiens. + +Rigou, toujours en prenant le chemin dit du haut, pour éviter les Clos +de la Croix, arriva sur la place de Soulanges vers huit heures. + +Au moment où il attachait les guides au tourniquet le plus proche de +la petite porte à trois marches, le volet s’ouvrit, Soudry montra sa +figure marquée de petite vérole, que l’expression de deux petits yeux +noirs rendait finaude. + +—Commençons par casser une croûte, car nous ne déjeunerons pas à la +Ville-aux-Fayes avant une heure. + +Il appela tout doucement une servante, jeune et jolie autant que celle +de Rigou, qui descendit sans bruit, et à laquelle il dit de servir un +morceau de jambon et du pain; puis il alla chercher lui-même du vin à +la cave. + +Rigou contempla, pour la millième fois, cette salle à manger, +planchéyée en chêne, plafonnée à moulures, garnie de belles armoires +bien peintes, boisée à hauteur d’appui, ornée d’un beau poêle et d’un +cartel magnifique, provenus de mademoiselle Laguerre. Le dos des +chaises était en forme de lyre, les bois peints et vernis en blanc, +le siége en maroquin vert, à clous dorés. La table d’acajou massif +était couverte en toile cirée verte à grandes hachures foncées, et +bordée d’un liseré vert. Le parquet en point de Hongrie, minutieusement +frotté par Urbain, accusait le soin avec lequel les anciennes femmes de +chambre se font servir. + +—Bah! ça coûte trop cher, se dit encore Rigou...; l’on mange aussi +bien dans ma salle qu’ici, et j’ai la rente de l’argent qu’il faudrait +pour m’arranger avec cette splendeur inutile. Où donc est madame +Soudry? demanda-t-il au maire de Soulanges, qui parut armé d’une +bouteille vénérable. + +—Elle dort. + +—Et vous ne troublez plus guère son sommeil, dit Rigou. + +L’ex-gendarme cligna d’un air goguenard, et montra le jambon que +Jeannette, sa jolie servante, apportait. + +—Ça vous réveille, un joli morceau comme celui-là! dit le maire; c’est +fait à la maison! il est entamé d’hier... + +—Mon compère, je ne vous connaissais pas celle-là! Où l’avez-vous +pêchée? dit l’ancien bénédictin à l’oreille de Soudry. + +—Elle est comme le jambon, répondit le gendarme en recommençant à +cligner; je l’ai depuis huit jours. + +Jeannette, encore en bonnet de nuit, en jupe courte, pieds nus dans +des pantoufles, ayant passé ce corps de jupe fait comme une brassière, +à la mode dans la classe paysanne, et sur lequel elle ajustait un +foulard croisé qui ne cachait pas entièrement de jeunes et frais appas, +ne paraissait pas moins appétissante que le jambon vanté par Soudry. +Petite, rondelette, elle laissait voir ses bras nus pendants, marbrés +de rouge, au bout desquels de grosses mains à fossettes, à doigts +courts et bien façonnés du bout, annonçaient une riche santé. C’était +la vraie figure bourguignotte, rougeaude, mais blanche aux tempes, au +col, aux oreilles; les cheveux châtains, le coin de l’œil retroussé +vers le haut de l’oreille, les narines ouvertes, la bouche sensuelle, +un peu de duvet le long des joues; puis, une expression vive tempérée +par une attitude modeste et menteuse qui faisait d’elle un modèle de +servante friponne. + +—En honneur, Jeannette ressemble au jambon, dit Rigou. Si je n’avais +pas une Annette, je voudrais une Jeannette. + +—L’une vaut l’autre, dit l’ex-gendarme, car votre Annette est douce, +blonde, mignarde... Comment va madame Rigou?... dort-elle?... reprit +brusquement Soudry pour faire voir à Rigou qu’il comprenait la +plaisanterie. + +—Elle est éveillée avec notre coq, répondit Rigou, mais elle se couche +comme les poules. Moi, je reste à lire le _Constitutionnel_. Le soir et +le matin, ma femme me laisse dormir, elle n’entrerait pas chez moi pour +un monde... + +—Ici c’est tout le contraire, répondit Jeannette. Madame reste avec +les bourgeois de la ville à jouer; ils sont quelquefois quinze au +salon; Monsieur se couche à huit heures, et nous nous levons au jour... + +—Ça vous paraît différent, dit Rigou, mais au fond c’est la même +chose. Eh bien! ma belle enfant, venez chez moi, j’enverrai Annette +ici, ce sera la même chose, et ce sera différent. + +—Vieux coquin, dit Soudry, tu la rends honteuse. + +—Comment, gendarme! tu ne veux qu’un cheval dans ton écurie?... Enfin +chacun prend son bonheur où il le trouve. + +Jeannette, sur l’ordre de son maître, alla lui préparer sa toilette. + +—Tu lui auras promis de l’épouser à la mort de ta femme? demanda Rigou. + +—A nos âges, répondit le gendarme, il ne nous reste plus que ce +moyen-là! + +—Avec des filles ambitieuses, ce serait une manière de devenir +promptement veuf... répliqua Rigou, surtout si madame Soudry parlait +devant Jeannette de sa manière de savonner les escaliers. + +Ce mot rendit les deux époux songeurs. Quand Jeannette vint annoncer +que tout était prêt, Soudry lui dit un: —Viens m’aider! qui fit +sourire l’ancien bénédictin. + +—Voilà encore une différence, dit-il, moi je te laisserais sans +crainte avec Annette, mon compère. + +Un quart d’heure après, Soudry, en grande tenue, monta dans le +cabriolet d’osier, et les deux amis tournèrent le lac de Soulanges pour +aller à la Ville-aux-Fayes. + +—Et ce château-là?... dit Rigou quand il atteignit à l’endroit d’où le +château se voyait en profil. + +Le vieux révolutionnaire mit à ce mot un accent où se révélait la haine +que nourrissent les bourgeois campagnards contre les grands châteaux et +les grandes terres. + +—Mais tant que je vivrai, j’espère bien le voir debout, répliqua +l’ancien gendarme; le comte de Soulanges a été mon général; il m’a +rendu service; il m’a très-bien fait régler ma pension, et puis il +laisse gérer sa terre à Lupin, dont le père y a fait sa fortune. +Après Lupin ce sera un autre, et tant qu’il y aura des Soulanges, on +respectera cela!... Ces gens-là sont bons enfants, ils laissent à +chacun sa récolte, et ils s’en trouvent bien... + +—Ah! le général a trois enfants qui peut-être à sa mort ne +s’accorderont pas, un jour ou l’autre le mari de sa fille et les fils +liciteront et gagneront à vendre cette mine de plomb et de fer à des +marchands de biens que nous saurons repincer. + +Le château de Soulanges apparut de profil comme pour défier le moine +défroqué. + +—Ah! oui, dans ce temps-là, l’on bâtissait bien... s’écria Soudry. +Mais monsieur le comte économise en ce moment ses revenus pour pouvoir +faire de Soulanges le majorat de sa pairie!... + +—Compère, répondit Rigou, les majorats tomberont. + +Une fois le chapitre des intérêts épuisé, les deux bourgeois se mirent +à causer des mérites respectifs de leurs chambrières en patois un peu +trop bourguignon pour être imprimé. Ce sujet inépuisable les mena +si loin qu’ils aperçurent le chef-lieu d’arrondissement où régnait +Gaubertin, et qui peut-être excite assez la curiosité pour faire +admettre par les gens les plus pressés une petite digression. + +Le nom de la Ville-aux-Fayes, quoique bizarre, s’explique facilement +par la corruption de ce nom (en basse latinité, _Villa in Fago_, le +manoir dans les bois). Ce nom dit assez que jadis une forêt couvrait +le delta formé par l’Avonne à son confluent dans la rivière qui se +joint cinq lieues plus loin à l’Yonne. Un Franc bâtit sans doute une +forteresse sur la colline qui, là, se détourne en allant mourir par +des pentes douces dans la longue plaine où Leclercq, le député, avait +acheté sa terre. En séparant par un grand et long fossé ce delta, le +conquérant se fit une position formidable, une place essentiellement +seigneuriale, commode pour percevoir des droits de péage sur les ponts +nécessaires aux routes, et pour veiller aux droits de mouture frappés +sur les moulins. + +Telle est l’histoire des commencements de la Ville-aux-Fayes. Partout +où s’est établie une domination féodale ou religieuse, elle a engendré +des intérêts, des habitants et plus tard des villes, quand les +localités se trouvaient en position d’attirer, de développer ou de +fonder des industries. Le procédé trouvé par Jean Rouvet pour flotter +les bois, et qui exigeait des places favorables pour les intercepter, +créa la Ville-aux-Fayes, qui, jusque-là, comparée à Soulanges, ne fut +qu’un village. La Ville-aux-Fayes devint l’entrepôt des bois qui, sur +une étendue de douze lieues, bordent les deux rivières. Les travaux +que demandent le repêchage, la reconnaissance des bûches _perdues_, la +façon des trains que l’Yonne porte dans la Seine, produisit un grand +concours d’ouvriers. La population excita la consommation et fit naître +le commerce. Ainsi, la Ville-aux-Fayes, qui ne comptait pas six cents +habitants à la fin du seizième siècle, en comptait deux mille en 1790, +et Gaubertin l’avait portée à quatre mille. Voici comment. + +Quand l’Assemblée législative décréta la nouvelle circonscription du +territoire, la Ville-aux-Fayes, qui se trouva située à la distance +où, géographiquement, il fallait une sous-préfecture, fut choisie +préférablement à Soulanges pour chef-lieu d’arrondissement. La +sous-préfecture entraîna le tribunal de première instance et tous +les employés d’un chef-lieu d’arrondissement. L’augmentation de la +population parisienne, en augmentant la valeur et la quantité voulue +des bois de chauffage, augmenta nécessairement l’importance du commerce +de la Ville-aux-Fayes. Gaubertin avait assis sa nouvelle fortune sur +cette nouvelle prévision, en devinant l’influence de la paix sur la +population parisienne, qui, de 1815 à 1825, s’est accrue en effet de +plus d’un tiers. + +La configuration de la Ville-aux-Fayes est indiquée par celle du +terrain. Les deux lignes du promontoire étaient bordées par des ports. +Le barrage pour arrêter les bois était au bas de la colline occupée +par la forêt de Soulanges. Entre ce barrage et la ville, il y avait un +faubourg. La basse ville, située dans la partie la plus large du delta, +plongeait sur la nappe d’eau du lac d’Avonne. + +Au-dessus de la basse ville, cinq cents maisons à jardins, assises sur +la hauteur défrichée depuis trois cents ans, entourent ce promontoire +de trois côtés, en jouissant toutes des aspects multipliés que fournit +la nappe diamantée du lac d’Avonne, encombrée par des trains en +construction sur ses bords, par des piles de bois. Les eaux chargées de +bois de la rivière et les jolies cascades de l’Avonne, qui, plus haute +que la rivière où elle se décharge, alimentent les vannes des moulins +et les écluses de quelques fabriques, forment un tableau très-animé, +d’autant plus curieux qu’il est encadré par les masses vertes des +forêts, et que la longue vallée des Aigues produit une magnifique +opposition aux sombres repoussoirs qui dominent la Ville-aux-Fayes. + +En face de ce vaste rideau, la route royale qui passe l’eau sur un +pont, à un quart de lieue de la Ville-aux-Fayes, vient mordre au +commencement d’une allée de peupliers où se trouve un petit faubourg +groupé autour de la poste aux chevaux, attenant à une grande ferme. La +route cantonale fait également un détour pour gagner ce pont, où elle +rejoint le grand chemin. + +Gaubertin s’était bâti une maison sur un terrain du delta, avec le +projet d’y faire une place qui rendrait la basse ville aussi belle +que la ville haute. Ce fut la maison moderne en pierre, à balcon en +fonte, à persiennes, à fenêtres bien peintes, sans autre ornement +qu’une grecque sous la corniche, un toit d’ardoises, un seul étage et +des greniers, une belle cour, et derrière, un jardin à l’anglaise, +baigné par les eaux de l’Avonne. L’élégance de cette maison força +la sous-préfecture, logée provisoirement dans un chenil, à venir en +face dans un hôtel, que le département fut obligé de bâtir, sur les +instances des députés Leclerq et Ronquerolles. La ville y bâtit aussi +sa mairie. Le tribunal, également à loyer, eut un palais de justice +achevé récemment, en sorte que la Ville-aux-Fayes dut au génie remuant +de son maire une ligne de bâtiments modernes fort imposante. La +gendarmerie se bâtissait une caserne pour achever le carré formé par la +place. + +Ces changements, dont les habitants s’enorgueillissaient, étaient dus +à l’influence de Gaubertin, qui, depuis quelques jours, avait reçu +la croix de la Légion d’honneur, à l’occasion de la prochaine fête +du roi. Dans une ville ainsi constituée, et de création moderne, il +ne se trouvait ni aristocratie ni noblesse. Aussi les bourgeois de +la Ville-aux-Fayes, fiers de leur indépendance, épousaient-ils tous +la querelle survenue entre les paysans et un comte de l’empire qui +prenait le parti de la restauration. Pour eux, les oppresseurs étaient +les opprimés. L’esprit de cette ville commerçante était si bien connu +du gouvernement, que l’on y avait mis pour sous-préfet un homme d’un +esprit conciliant, l’élève de son oncle, le fameux des Lupeaulx, un de +ces gens habitués aux transactions, familiarisés avec les exigences de +tous les gouvernements, et que les puritains politiques, qui font pis, +appellent des gens corrompus. + +L’intérieur de la maison de Gaubertin avait été décoré par les +inventions assez plates du luxe moderne. C’était de riches papiers +de tenture à bordures dorées, des lustres de bronze, des meubles en +acajou, des lampes astrales, des tables rondes à dessus de marbre, de +la porcelaine blanche à filets d’or pour le dessert, des chaises à fond +de maroquin rouge et des gravures à l’aquatinta dans la salle à manger, +un meuble de casimir bleu dans le salon, tous détails froids et d’une +excessive platitude, mais qui parurent être à la Ville-aux-Fayes les +derniers efforts d’un luxe sardanapalesque. Madame Gaubertin y jouait +le rôle d’une élégante à grands effets, elle faisait de petites façons, +elle minaudait à quarante-cinq ans en mairesse sûre de son fait, et qui +avait sa cour. + +La maison de Rigou, celle de Soudry et celle de Gaubertin, ne +sont-elles pas, pour qui connaît la France, la parfaite représentation +du village, de la petite ville et de la sous-préfecture? + +Sans être ni un homme d’esprit ni un homme de talent, Gaubertin en +avait l’apparence; il devait la justesse de son coup d’œil et sa +malice à une excessive âpreté pour le gain. Il ne voulait sa fortune +ni pour sa femme, ni pour ses deux filles, ni pour son fils, ni pour +lui-même, ni par esprit de famille, ni pour la considération que donne +l’argent; outre sa vengeance, qui le faisait vivre, il aimait le jeu +de l’argent comme Nucingen, qui manie toujours, dit-on, de l’or dans +ses deux poches à la fois. Le train des affaires était la vie de cet +homme; et, quoiqu’il eût le ventre plein, il déployait l’activité +d’un homme à ventre creux. Semblable aux valets de théâtre, les +intrigues, les tours à jouer, les coups à organiser, les tromperies, +les finasseries commerciales, les comptes à rendre, à recevoir, les +scènes, les brouilles d’intérêt l’émoustillaient, lui maintenaient le +sang en circulation, lui répandaient également la bile dans le corps. +Et il allait, il venait à cheval, en voiture, par eau, dans les ventes +aux adjudications, à Paris, toujours pensant à tout, tenant mille fils +entre ses mains, et ne les brouillant pas. + +Vif, décidé dans ses mouvements comme dans ses idées, petit, court, +ramassé, le nez fin, l’œil allumé, l’oreille dressée, il tenait du +chien de chasse. Sa figure hâlée, brune et toute ronde, de laquelle +se détachaient des oreilles brûlées, car il portait habituellement +une casquette, était en harmonie avec ce caractère. Son nez était +retroussé, ses lèvres serrées ne devaient jamais s’ouvrir pour une +parole bienveillante. Ses favoris touffus formaient deux buissons +noirs et luisants au-dessous de deux pommettes violentes de couleur et +se perdaient dans sa cravate. Des cheveux frisottants, naturellement +étagés comme ceux d’une perruque de vieux magistrat, blancs et noirs, +tordus comme par la violence du feu qui chauffait son crâne brun, +qui pétillait dans ses yeux gris enveloppés de rides circulaires, +sans doute par l’habitude de toujours cligner en regardant à travers +la campagne en plein soleil, complétaient bien sa physionomie. Sec, +maigre, nerveux, il avait les mains velues, crochues, bossuées, des +gens qui payent de leur personne. Cette allure plaisait aux gens avec +lesquels il traitait, car il s’enveloppait d’une gaieté trompeuse; il +savait beaucoup parler sans rien dire de ce qu’il voulait taire; il +écrivait peu, pour pouvoir nier ce qui lui était défavorable dans ce +qu’il laissait échapper. Ses écritures étaient tenues par un caissier, +un homme probe que les gens du caractère de Gaubertin savent toujours +dénicher, et de qui, dans leur intérêt, ils font leur première dupe. + +Quand le petit cabriolet d’osier de Rigou se montra, vers les huit +heures, dans l’avenue qui, depuis la poste, longe la rivière, +Gaubertin, en casquette, en bottes, en veste, revenait déjà des ports; +il hâta le pas en devinant bien que Rigou ne se déplaçait que pour _la +grande affaire_. + +—Bonjour, père l’empoigneur, bonjour bonne panse pleine de fiel et +de sagesse, dit-il en donnant tour à tour une petite tape sur le +ventre des deux visiteurs, nous avons à parler d’affaires, et nous en +parlerons le verre en main, nom d’un petit bonhomme! voilà la vraie +manière. + +—A ce métier-là, vous devriez être gras, dit Rigou. + +—Je me donne trop de mal; je ne suis pas comme vous autres, confiné +dans ma maison, acoquiné là, comme un vieux roquentin... Ah! vous +faites bien, ma foi! vous pouvez agir le dos au feu, le ventre à table, +assis sur un fauteuil... la pratique vient vous trouver. Mais, entrez +donc, nom d’un petit bonhomme! la maison est bien à vous pour le temps +que vous y resterez. + +Un domestique à livrée bleue, bordée d’un liseré rouge, vint prendre +le cheval par la bride et l’emmena dans la cour où se trouvaient les +communs et les écuries. + +Gaubertin laissa ses deux hôtes se promener dans le jardin, et revint +les trouver après un instant nécessaire pour donner ses ordres et +organiser le déjeuner. + +—Eh bien! mes petits loups, dit-il en se frottant les mains, on a vu +la gendarmerie de Soulanges se dirigeant au point du jour vers Conches; +ils vont sans doute arrêter les condamnés pour délits forestiers... +nom d’un petit bonhomme! ça chauffe! ça chauffe!... A cette heure, +reprit-il en regardant à sa montre, les gars doivent être bien et +dûment arrêtés. + +—Probablement, dit Rigou. + +—Eh bien! que dit-on dans les villages? Qu’a-t-on résolu? + +—Mais qu’y a-t-il à résoudre? demanda Rigou, nous ne sommes pour rien +là dedans, ajouta-t-il en regardant Soudry. + +—Comment! pour rien? Et si l’on vend les Aigues par suite de nos +combinaisons, qui gagnera à cela cinq ou six cent mille francs? Est-ce +moi tout seul? Je n’ai pas les reins assez forts pour cracher deux +millions, avec trois enfants à établir et une femme qui n’entend +pas raison sur l’article dépense; il me faut des associés. Le père +l’empoigneur n’a-t-il pas ses fonds prêts? Il n’a pas une hypothèque +qui ne soit à terme, et il ne prête plus que sur billets au jeu, dont +je réponds. Je m’y mets pour huit cent mille francs; mon fils, le juge, +deux cent mille; nous comptons sur l’empoigneur pour deux cent mille; +pour combien voulez-vous y être, père la calotte? + +—Pour le reste, dit froidement Rigou. + +—Tudieu, je voudrais avoir la main où vous avez le cœur! dit +Gaubertin. Et que ferez-vous? + +—Mais je ferai comme vous; dites votre plan. + +—Mon plan à moi, reprit Gaubertin, est de prendre double pour vendre +moitié à ceux qui en voudront dans Conches, Cerneux et Blangy. Le père +Soudry aura ses pratiques à Soulanges, et vous, les vôtres ici. Ce +n’est pas l’embarras; mais comment nous entendrons-nous, entre-nous? +comment partagerons-nous les grands lots?... + +—Mon Dieu! rien n’est plus simple, dit Rigou. Chacun prendra ce +qui lui conviendra le mieux. Moi d’abord je ne gênerai personne, je +prendrai les bois avec mon gendre et le père Soudry; ces bois sont +assez dévastés pour ne pas vous tenter; nous vous laisserons votre part +dans le reste, ça vaut bien votre argent, ma foi. + +—Nous signerez-vous ça, dit Soudry. + +—L’acte ne vaudrait rien, répondit Gaubertin. D’ailleurs, vous voyez +que je joue franc jeu; je me fie entièrement à Rigou, c’est lui qui +sera l’acquéreur. + +—Ça me suffit, dit Rigou. + +—Je n’y mets qu’une condition, j’aurai le pavillon du Rendez-vous, ses +dépendances et cinquante arpents autour; je vous payerai les arpents. +Je ferai du pavillon ma maison de campagne, elle sera près de mes bois. +Madame Gaubertin, madame Isaure, comme elle veut qu’on la nomme, en +fera sa villa, dit-elle. + +—Je le veux bien, dit Rigou. + +—Eh! entre nous, reprit Gaubertin à voix basse, après avoir regardé +de tous les côtés, et s’être bien assuré que personne ne pouvait +l’entendre, les croyez-vous capables de faire quelque mauvais coup? + +—Comme quoi? demanda Rigou, qui ne voulait jamais rien comprendre à +demi-mot. + +—Mais si le plus enragé de la bande, une main adroite avec cela, +faisait siffler une balle aux oreilles du comte... simplement pour le +braver?... + +—Il est homme à courir sus et à l’empoigner. + +—Alors Michaud?... + +—Michaud ne s’en vanterait pas, il politiquerait, espionnerait et +finirait par découvrir l’homme et ceux qui l’ont armé. + +—Vous avez raison, reprit Gaubertin. Il faudra qu’ils se révoltent une +trentaine ensemble, on en jettera quelques-uns aux galères... enfin on +prendra les gueux, dont nous voudrons nous défaire après nous en être +servis. Vous avez là deux ou trois chenapans, comme les Tonsard et +Bonnébault... + +—Tonsard fera quelque drôle de coup, dit Soudry, je le connais... et +nous le ferons encore chauffer par Vaudoyer et Courtecuisse. + +—J’ai Courtecuisse, dit Rigou. + +—Et moi je tiens Vaudoyer dans ma main. + +—De la prudence, dit Rigou, avant tout de la prudence. + +—Tiens, papa la calotte, croyez-vous donc par hasard qu’il y aurait +du mal à causer sur les choses comme elles vont... Est-ce nous qui +verbalisons, qui empoignons, qui fagotons, qui glanons?... Si monsieur +le comte s’y prend bien, s’il s’abonne avec un fermier général pour +l’exploitation des Aigues, dans ce cas, adieu paniers, vendanges sont +faites, vous y perdrez peut-être plus que moi... Ce que nous disons, +c’est entre nous, et pour nous, car je ne dirai certes pas un mot à +Vaudoyer que je ne puisse répéter devant Dieu et les hommes... Mais +il n’est pas défendu de prévoir les événements et d’en profiter quand +ils arrivent... Les paysans de ce canton-là ont la tête bien près du +bonnet; les exigences du général, sa sévérité, les persécutions de +Michaud et de ses inférieurs les ont poussés à bout; aujourd’hui les +affaires sont gâtées, et je parierais qu’il y aura eu du grabuge avec +la gendarmerie... Là-dessus, allons déjeuner. + +Madame Gaubertin vint retrouver ses convives au jardin. C’était une +femme assez blanche, à longues boucles à l’anglaise tombant le long +de ses joues, qui jouait le genre passionné-vertueux, qui feignait de +ne jamais avoir connu l’amour, qui mettait tous les fonctionnaires +sur la question platonique, et qui avait pour attentif le Procureur +du roi, son _patito_, disait-elle. Elle donnait dans les bonnets à +pompons, mais elle se coiffait volontiers en cheveux, et elle abusait +du bleu et du rose tendre. Elle dansait, elle avait de petites manières +jeunes à quarante-cinq ans; mais elle avait de gros pieds et des mains +affreuses. Elle voulait qu’on l’appelât Isaure, car elle avait, au +milieu de ses travers et de ses ridicules, le bon goût de trouver +ignoble le nom de Gaubertin; elle avait les yeux pâles et les cheveux +d’une couleur indécise, une espèce de nankin sale. Enfin elle était +prise pour modèle par beaucoup de jeunes personnes qui assassinaient le +ciel de leurs regards et faisaient les anges. + +—Eh bien! messieurs, dit-elle en les saluant, j’ai d’étranges +nouvelles à vous apprendre, la gendarmerie est revenue... + +—A-t-elle fait des prisonniers? + +—Pas du tout; le général d’avance avait demandé leur grâce... elle est +accordée en faveur de l’heureux anniversaire du retour du roi parmi +nous. + +Les trois associés se regardèrent. + +—Il est plus fin que je ne le croyais, ce gros cuirassier! dit +Gaubertin. Allons nous mettre à table, il faut se consoler; après tout, +ce n’est pas une partie perdue, ce n’est qu’une partie remise; ça vous +regarde maintenant, Rigou... + +Soudry et Rigou revinrent désappointés, n’ayant rien pu imaginer pour +amener une catastrophe qui leur profitât, et se fiant, ainsi que le +leur avait dit Gaubertin, au hasard. Comme quelques jacobins aux +premiers jours de la révolution, furieux, déroutés par la bonté de +Louis XVI, et provoquant les rigueurs de la cour dans le but d’amener +l’anarchie qui pour eux était la fortune et le pouvoir, les redoutables +adversaires du comte de Montcornet mirent leur dernier espoir dans la +rigueur que Michaud et ses gardes déploieraient contre de nouvelles +dévastations; Gaubertin leur promit son concours sans s’expliquer sur +ses coopérateurs, car il ne voulait pas qu’on connût ses relations +avec Sibilet. Rien n’égale la discrétion d’un homme de la trempe de +Gaubertin, si ce n’est celle d’un ex-gendarme ou d’un prêtre défroqué. +Ce complot ne pouvait être mené à bien, ou pour mieux dire à mal, que +par trois hommes de ce genre, trempés par la haine et l’intérêt. + + + V.—LA VICTOIRE SANS COMBAT. + +Les craintes de madame Michaud étaient un effet de la seconde vue que +donne la passion vraie. Exclusivement occupée d’un seul être, l’âme +finit par embrasser le monde moral qui l’entoure, elle y voit clair. +Dans son amour, une femme éprouve les pressentiments qui l’agitent plus +tard dans la maternité. + +Pendant que la pauvre jeune femme se laissait aller à écouter ces voix +confuses qui viennent à travers des espaces inconnus, il se passait en +effet dans le cabaret du Grand-I-Vert une scène où l’existence de son +mari était menacée. + +Vers cinq heures du matin, les premiers levés dans la campagne +avaient vu passer la gendarmerie de Soulanges, qui se dirigeait vers +Conches. Cette nouvelle circula rapidement, et ceux que cette question +intéressait furent assez surpris d’apprendre, par ceux du haut pays, +qu’un détachement de gendarmerie, commandé par le lieutenant de la +Ville-aux-Fayes, avait passé par la forêt des Aigues. Comme c’était un +lundi, il y avait déjà des raisons pour que les ouvriers allassent au +cabaret; mais c’était la veille de l’anniversaire de la rentrée des +Bourbons, et quoique les habitués du repaire des Tonsard n’eussent pas +besoin de cette _auguste cause_ (comme on disait alors) pour justifier +leur présence au Grand-I-Vert, ils ne laissaient pas de s’en prévaloir +très-haut dès qu’ils croyaient avoir aperçu l’ombre d’un fonctionnaire +quelconque. + +Il se trouva là Vaudoyer, Tonsard et sa famille, Godain qui en faisait +en quelque sorte partie, et un vieil ouvrier vigneron nommé Laroche. +Cet homme vivait au jour le jour, il était un des délinquants fournis +par Blangy dans l’espèce de conscription que l’on avait inventée pour +dégoûter le général de sa manie de procès-verbaux. Blangy avait donné +trois autres hommes, douze femmes, huit filles et cinq garçons, dont +les maris et les pères devaient répondre, et qui étaient dans une +entière indigence; mais aussi c’étaient les seuls qui ne possédassent +rien. L’année 1823 avait enrichi les vignerons, et 1826 devait, par +la grande quantité du vin, leur jeter encore beaucoup d’argent; les +travaux exécutés par le général avaient également répandu de l’argent +dans les trois communes qui environnaient ses propriétés, et l’on +avait eu de la peine à trouver à Blangy, à Conches et à Cerneux cent +vingt prolétaires; on n’y était parvenu qu’en prenant les vieilles +femmes, les mères et les grand’mères de ceux qui possédaient quelque +chose, mais qui n’avaient rien à elles, comme la mère de Tonsard. Ce +Laroche, le vieil ouvrier délinquant, ne valait absolument rien; il +n’avait pas, comme Tonsard, un sang chaud et vicieux, il était animé +d’une haine sourde et froide, il travaillait en silence, il gardait +un air farouche; le travail lui était insupportable, et il ne pouvait +vivre qu’en travaillant; ses traits étaient durs, leur expression +repoussante. Malgré ses soixante ans, il ne manquait pas de force, mais +son dos avait faibli, il était voûté, il se voyait sans avenir, sans un +bout de champ à lui, et il enviait ceux qui possédaient de la terre; +aussi dans la forêt des Aigues était-il sans pitié. Il y faisait avec +plaisir des dévastations inutiles. + +—Les laisserons-nous emmener? disait Laroche. Après Conches, on +viendra à Blangy; je suis en récidive; j’en ai pour trois mois de +prison. + +—Et que faire contre la gendarmerie? vieil ivrogne? lui dit Vaudoyer. + +—Tiens! est-ce qu’avec nos faux nous ne couperons pas bien les jambes +à leurs chevaux? ils seront bientôt par terre, leurs fusils ne sont pas +chargés, et quand ils se verront un contre dix, il faudra bien qu’ils +déguerpissent. Si les trois villages se soulevaient et qu’on tuât deux +ou trois gendarmes, guillotinerait-on tout le monde? Faudrait bien +plier comme au fond de la Bourgogne où, pour une affaire semblable, on +a envoyé un régiment. Ah bah! le régiment s’est en allé; les _pésans_ +ont continué d’aller au bois où ils allaient depuis des années comme +ici. + +—Tuer pour tuer, dit Vaudoyer, il vaudrait mieux n’en tuer qu’un; mais +là, sans danger, et de manière à dégoûter tous les _Arminacs_ du pays. + +—Lequel de ces brigands? demanda Laroche. + +—Michaud, dit Courtecuisse, il a raison Vaudoyer, il a grandement +raison. Vous verrez que quand un garde aura été mis à l’ombre, on n’en +trouvera pas facilement d’autres qui resteront au soleil à surveiller. +Ils y sont le jour, mais c’est qu’ils y sont encore la nuit. C’est des +démons, quoi?... + +—Partout où vous allez, dit la vieille Tonsard, qui avait +soixante-dix-huit ans et qui montra sa figure de parchemin, percée de +mille trous et de deux yeux verts, ornée de ses cheveux d’un blanc +sale qui sortaient par mèches de dessous un mouchoir rouge, partout +où vous allez vous les trouvez, et ils vous arrêtent; ils regardent +votre fagot, et s’il y avait une seule branche coupée, une seule +baguette de méchant coudrier, ils prendraient le fagot et vous feraient +le _verbal_; ils l’ont bien dit. Ah! les gueux! il n’y a pas à les +attraper, et s’ils se défient de vous, ils vous ont bientôt fait délier +votre bois... Ils sont là trois chiens qui ne valent pas deux liards; +on les tuerait, ça ne ruinerait pas la France, allez. + +—Le petit Vatel n’est pas encore si méchant! dit madame Tonsard la +belle-fille. + +—Lui! dit Laroche, il fait sa besogne comme les autres; l’histoire de +rire, c’est bon, il rit avec vous; vous n’en êtes pas mieux avec lui +pour cela; c’est le plus malicieux des trois, c’est un sans-cœur pour +le pauvre peuple comme M. Michaud. + +—Il a une jolie femme tout de même, monsieur Michaud, dit Nicolas +Tonsard... + +—Elle est pleine, dit la vieille mère; mais si ça continue, on fera un +drôle de baptême à son petit quand elle vêlera. + +—Oh! tous ces _Arminacs_ de Parisiens, dit Marie Tonsard, il est +impossible de rire avec eux... et si cela arrivait, ils vous feraient +un _verbal_ sans plus se soucier de vous que s’ils n’avaient pas ri. + +—Tu as donc essayé de les entortiller? dit Courtecuisse. + +—Pardi! + +—Eh bien! dit Tonsard d’un air déterminé, c’est des hommes comme les +autres, on peut en venir à bout. + +—Ma foi, non, reprit Marie en continuant sa pensée, ils ne rient +point; je ne sais pas ce qu’on leur donne, car après tout, le crâne +du pavillon, il est marié; mais Vatel, Gaillard et Steingel ne le +sont pas; ils n’ont personne dans le pays, il n’y a pas une femme qui +voudrait d’eux... + +—Nous allons voir comment les choses vont se passer à la moisson et à +la vendange, dit Tonsard. + +—Ils n’empêcheront pas de glaner, dit la vieille. + +—Mais je ne sais trop, répondit la bru Tonsard... leur Groison dit +comme ça que monsieur le maire va publier un ban où il sera dit que +personne ne pourra glaner sans un certificat d’indigence; et qui est-ce +qui le donnera? Ce sera lui! Il n’en donnera pas beaucoup. Il publiera +aussi des défenses d’entrer dans les champs avant que la dernière gerbe +ne soit dans la charrette!... + +—Ah çà! mais c’est donc la grêle, que ce cuirassier! cria Tonsard hors +de lui. + +—Je ne le sais que d’hier, répondit sa femme, que j’ai offert un petit +verre à Groison pour en tirer quelque nouvelle. + +—En voilà un d’heureux! dit Vaudoyer, on lui a bâti une maison, on lui +a donné une bonne femme, il a des rentes, il est mis comme un roi... +Moi, j’ai été vingt ans garde champêtre, je n’y ai gagné que des rhumes. + +—Oui, il est heureux, dit Godain, et il a du bien... + +—Nous restons là comme des imbéciles que nous sommes, s’écria +Vaudoyer; allons donc au moins voir comment ça se passe à Conches, ils +ne sont pas plus endurants que nous autres. + +—Allons, dit Laroche qui ne se tenait pas trop ferme sur ses jambes, +si je n’en extermine pas un ou deux, je veux perdre mon nom. + +—Toi, dit Tonsard, tu laisserais bien emmener toute la commune; mais +moi, si l’on touchait à la vieille, voilà mon fusil, il ne manquerait +pas son coup. + +—Eh bien! dit Laroche à Vaudoyer, si l’on emmène un des Conches, il y +aura un gendarme par terre. + +—Il l’a dit! le père Laroche, s’écria Courtecuisse. + +—Il l’a dit, reprit Vaudoyer, mais il ne l’a pas fait, et il ne le +fera pas... A quoi ça te servirait-il si tu veux te faire rosser?..... +Tuer pour tuer, il vaut mieux tuer Michaud... + +Pendant cette scène, Catherine Tonsard était en sentinelle à la porte +du cabaret, afin d’être en mesure de prévenir les buveurs de se taire +s’il passait quelqu’un. Malgré leurs jambes avinées, ils s’élancèrent +plutôt qu’ils ne sortirent du cabaret, et leur ardeur belliqueuse les +dirigea vers Conches en suivant la route qui, pendant un quart de +lieue, longeait les murs des Aigues. + +Conches était un vrai village de Bourgogne, à une seule rue, dans +laquelle passait le grand chemin. Les maisons étaient construites +les unes en briques, les autres en pisé; mais elles étaient d’un +aspect misérable. En y arrivant par la route départementale de la +Ville-aux-Fayes, on prenait le village à revers, et il faisait alors +assez d’effet. Entre la grande route et les bois de Ronquerolles, +qui continuaient ceux des Aigues et couronnaient les hauteurs, +coulait une petite rivière, et plusieurs maisons assez bien groupées +animaient le paysage. L’église et le presbytère formaient une fabrique +séparée, et donnaient un point de vue à la grille du parc des +Aigues qui venait jusque-là. Devant l’église se trouvait une place +entourée d’arbres, où les conspirateurs du Grand-I-Vert aperçurent +la gendarmerie, et ils doublèrent alors leurs pas précipités. En ce +moment, trois hommes à cheval sortirent par la grille de Conches, et +les paysans reconnurent le général et son domestique avec Michaud, le +garde général, qui s’élancèrent au galop vers la place; Tonsard et +les siens y arrivèrent quelques minutes après eux. Les délinquants, +hommes et femmes, n’avaient fait aucune résistance; ils étaient tous +entre les cinq gendarmes de Soulanges et les quinze autres venus de +la Ville-aux-Fayes. Tout le village était rassemblé là. Les enfants, +les pères et les mères des prisonniers allaient et venaient et leur +apportaient ce dont ils avaient besoin pour passer le temps de leur +prison. C’était un coup d’œil assez curieux que celui de cette +population campagnarde, exaspérée, mais à peu près silencieuse, comme +si elle avait pris un parti. Les vieilles et les jeunes femmes étaient +les seules qui parlassent. Les enfants, les petites filles étaient +juchés sur des bois et des tas de pierres pour mieux voir. + +—Ils ont bien pris leur temps, ces hussards de la guillotine, ils sont +venus un jour de fête... + +—Ah çà! vous laissez donc emmener comme ça votre homme! Qu’allez-vous +donc devenir pendant trois mois, les meilleurs de l’année, où les +journées sont bien payées... + +—C’est eux qui sont les voleurs!... répondit la femme en regardant les +gendarmes d’un air menaçant. + +—Qu’avez-vous donc, la vieille, à loucher comme ça! dit le maréchal +des logis, sachez que votre affaire ne sera pas longue à bâcler si vous +vous permettez de nous injurier. + +—Je n’ai rien dit, s’empressa de dire la femme d’un air humble et +piteux. + +—J’ai entendu tout à l’heure un propos dont je pourrais vous faire +repentir... + +—Allons, mes enfants, du calme! dit le maire de Conches, qui était le +maître de poste. Que diable! ces hommes, on les commande, il faut bien +qu’ils obéissent. + +—C’est vrai! c’est le bourgeois des Aigues qui fait tout cela... Mais, +patience. + +En ce moment, le général déboucha sur la place, et son arrivée excita +quelques murmures, dont il s’inquiéta fort peu; il alla droit au +lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes, et après lui avoir +dit quelques mots et lui avoir remis un papier, l’officier se tourna +vers ses hommes et leur dit: + +—Laissez aller vos prisonniers, le général a obtenu leur grâce du roi. + +En ce moment, le général Montcornet causait avec le maire de Conches; +mais, après quelques moments de conversation échangée à voix basse, +celui-ci, s’adressant aux délinquants qui devaient coucher en prison et +qui se trouvaient tout étonnés d’être libres, leur dit: + +—Mes amis, remerciez monsieur le comte, c’est à lui que vous devez +la remise de vos condamnations; il a demandé votre grâce à Paris et +l’a obtenue pour l’anniversaire de la rentrée du roi... J’espère qu’à +l’avenir vous vous conduirez mieux envers un homme qui se conduit si +bien envers vous, et que vous respecterez dorénavant ses propriétés. +Vive le roi! + +Et les paysans crièrent vive le roi! avec enthousiasme, pour ne pas +crier vive le comte de Montcornet. + +Cette scène avait été politiquement méditée par le général, d’accord +avec le préfet et le procureur général, car on avait voulu, tout en +montrant de la fermeté pour stimuler les autorités locales et frapper +l’esprit des campagnes, user de douceur, tant ces questions paraissent +délicates. En effet, la résistance, au cas où elle aurait eu lieu, +jetait le gouvernement dans de grands embarras. Comme l’avait dit +Laroche, on ne pouvait pas guillotiner toute une commune. + +Le général avait invité à déjeuner le maire de Conches, le lieutenant +et le maréchal des logis. Les conspirateurs de Blangy restèrent dans +le cabaret de Conches, où les délinquants délivrés employaient à boire +l’argent qu’ils emportaient pour vivre en prison, et les gens de Blangy +furent naturellement de la noce, car les gens de la campagne appliquent +le mot de noce à toutes les réjouissances. Boire, se quereller, se +battre, manger et rentrer ivre et malade, c’est faire la noce. + +Sortis par la grille de Conches, le comte ramena ses trois convives +par la forêt, afin de leur montrer les traces des dégâts et leur faire +juger l’importance de cette question. + +Au moment où, vers midi, Rigou rentrait à Blangy, le comte, la +comtesse, Émile Blondet, le lieutenant de gendarmerie, le maréchal des +logis et le maire de Conches achevaient de déjeuner dans cette salle +splendide et fastueuse où le luxe de Bouret avait passé, et qui a été +décrite par Blondet dans sa lettre à Nathan. + +—Ce serait bien dommage d’abandonner un pareil séjour, dit le +lieutenant de gendarmerie, qui n’était jamais venu aux Aigues, à qui +l’on avait tout montré, et qui, en lorgnant à travers un verre de +Champagne, avait remarqué l’admirable entrain des nymphes nues qui +soutenaient le voile du plafond. + +—Aussi nous y défendrons-nous jusqu’à la mort, dit Blondet. + +—Si je dis ce mot, reprit le lieutenant en regardant son maréchal des +logis, comme pour lui recommander le silence, c’est que les ennemis du +général ne sont pas tous dans la campagne... + +Le brave lieutenant était attendri par l’éclat du déjeuner, par ce +service magnifique, par ce luxe impérial qui remplaçait le luxe de la +fille d’Opéra, et Blondet avait poussé des paroles spirituelles qui le +stimulaient autant que les santés chevaleresques qu’il avait vidées. + +—Comment puis-je avoir des ennemis? dit le général étonné. + +—Lui si bon! ajouta la comtesse. + +—Il s’est mal quitté avec notre maire, M. Gaubertin, et pour demeurer +tranquille il devrait se réconcilier avec lui. + +—Avec lui!... s’écria le comte; vous ne savez donc pas que c’est mon +ancien intendant, un fripon! + +—Ce n’est plus un fripon, dit le lieutenant, c’est le maire de la +Ville-aux-Fayes. + +—Il a de l’esprit, notre lieutenant, dit Blondet; il est clair qu’un +maire est essentiellement honnête homme. + +Le lieutenant voyant, d’après le mot du comte, qu’il était impossible +de l’éclairer, ne continua plus la conversation sur ce sujet. + + + VI.—LA FORÊT ET LA MOISSON. + +La scène de Conches avait produit un bon effet, et, de leur côté, +les fidèles gardes du comte veillaient à ce qu’on n’emportât que le +bois mort de la forêt des Aigues; mais, depuis vingt ans, cette forêt +avait été si bien exploitée par les habitants, qu’il n’y avait plus +que du bois vivant, qu’ils s’occupaient à faire mourir pour l’hiver, +par des procédés fort simples et qui ne pouvaient être découverts que +longtemps après. Tonsard envoyait sa mère dans la forêt; le garde la +voyait entrer; il savait par où elle devait sortir, et il la guettait +pour voir le fagot; il la trouvait chargée en effet de brindilles +sèches, de branches tombées, de rameaux cassés et flétris; et elle +geignait, elle se plaignait d’avoir à courir bien loin, à son âge, +pour obtenir ce misérable fagot. Mais ce qu’elle ne disait pas, c’est +qu’elle avait été dans les fourrés les plus épais, qu’elle avait dégagé +la tige d’un jeune arbre et en avait enlevé l’écorce à l’endroit où +il sortait du tronc, tout autour, en anneau; puis elle avait remis la +mousse, les feuilles, tout en état; il était impossible de découvrir +cette incision annulaire faite, non pas à la serpe, mais par une +déchirure qui ressemblait à celle produite par ces animaux rongeurs et +destructeurs nommés, selon les pays, des thons, des turcs, des vers +blancs, et qui sont le premier état du hanneton. Ce ver est friand des +écorces d’arbres; il se loge entre l’écorce et l’aubier et mange en +tournant. Si l’arbre est assez gros pour qu’il ait passé à sa seconde +métamorphose, à sa larve, où il reste endormi jusqu’à sa seconde +résurrection, l’arbre est sauvé; car tant qu’il reste à la séve un +endroit couvert d’écorce dans l’arbre, l’arbre croîtra. Pour savoir à +quel point l’entomologie se lie à l’agriculture, à l’horticulture et +à tous les produits de la terre, il suffit d’expliquer que les grands +naturalistes comme Latreille, le comte Dejean, Klugg, de Berlin, Gené, +de Turin, etc., sont arrivés à trouver que la plus grande partie +d’insectes connus se nourrit aux dépens de la végétation; que les +coléoptères, dont le catalogue a été publié par M. Dejean, y sont pour +vingt-sept mille espèces, et que, malgré les plus ardentes recherches +des entomologistes de tous les pays, il y a une immense quantité +d’espèces dont on ne connaît pas les triples transformations qui +distinguent tout insecte; qu’enfin, non-seulement toute plante a son +insecte particulier, mais que tout produit terrestre, quelque détourné +qu’il soit par l’industrie humaine, a le sien. Ainsi, le chanvre, +le lin, après avoir servi soit à couvrir, soit à pendre les hommes, +après avoir roulé sur le dos d’une armée, devient papier à écrire, et +ceux qui écrivent ou lisent beaucoup sont familiarisés avec les mœurs +d’un insecte nommé le _pou du papier_, d’une allure et d’une tournure +merveilleuses; il subit ses transformations inconnues dans une rame de +papier blanc soigneusement gardée, et vous le voyez courir, sautiller +dans sa magnifique robe luisante comme du talc ou du spath: c’est une +ablette qui vole. + +Le turc est le désespoir du propriétaire; il échappe sous terre à +la circulaire administrative, qui ne peut en ordonner les vêpres +siciliennes que quand il est devenu hanneton, et si les populations +savaient de quels désastres elles sont menacées au cas où elles +n’extermineraient pas les hannetons et les chenilles, elles obéiraient +un peu plus aux injonctions préfectorales! + +La Hollande a manqué périr; ses digues ont été rongées par les tarets, +et la science ignore à quel insecte aboutit le taret, comme elle ignore +les métamorphoses antérieures de la cochenille. L’ergot du seigle est +vraisemblablement une peuplade d’insectes où le génie de la science +n’a encore découvert qu’un léger mouvement. Ainsi, en attendant la +moisson et le glanage, une cinquantaine de vieilles femmes imitèrent +le travail du turc au pied de cinq ou six cents arbres qui devaient +être des cadavres au printemps et ne plus se couvrir de feuilles; et +ils étaient choisis au milieu des endroits les moins accessibles, en +sorte que le branchage leur appartiendrait. Ce secret, qui l’avait +donné? Personne. Courtecuisse s’était plaint au cabaret de Tonsard +d’avoir surpris, dans son jardin, un orme à pâlir; cet orme commençait +une maladie, et il avait soupçonné le turc; car lui, Courtecuisse, il +connaissait bien les turcs, et quand un turc était au pied d’un arbre, +l’arbre était perdu!... Et il initia son public du cabaret au travail +du turc, en l’imitant. Les vieilles femmes se mirent à cette œuvre de +destruction avec un mystère et une habileté de fée, et elles y furent +poussées par les mesures désespérantes que prit le maire de Blangy et +qu’il fut ordonné de prendre aux maires des communes adjacentes. Les +gardes champêtres tambourinèrent une proclamation où il était dit que +personne ne serait admis à glaner et à halleboter sans un certificat +d’indigence donné par les maires de chaque commune, et dont le modèle +fut envoyé par le préfet au sous-préfet, et par celui-ci à chaque +maire. Les grands propriétaires du département admiraient beaucoup la +conduite du général Montcornet, et le préfet, dans ses salons, disait +que si, au lieu de demeurer à Paris, les sommités sociales venaient sur +leurs terres et s’entendaient, on finirait par obtenir quelque résultat +heureux; car ces mesures-là, ajoutait le préfet, devraient se prendre +partout, être appliquées avec ensemble et modifiées par des bienfaits, +par une philanthropie éclairée, comme fait le général Montcornet. + +En effet, le général et sa femme, assistés de l’abbé Brossette, +essayaient de la bienfaisance. Ils l’avaient raisonnée; ils voulaient +démontrer par des résultats incontestables, à ceux qui les pillaient, +qu’ils gagneraient davantage en s’occupant à des travaux licites. Ils +donnaient du chanvre à filer et payaient la façon; la comtesse faisait +ensuite fabriquer de la toile avec ce fil, pour faire des torchons, des +tabliers, des grosses serviettes pour la cuisine et des chemises pour +les indigents. Le comte entreprenait des améliorations qui voulaient +des ouvriers, et il n’employait que ceux des communes environnantes. +Sibilet était chargé de ces détails, tandis que l’abbé Brossette +indiquait les vrais nécessiteux à la comtesse et les lui amenait +souvent. Madame de Montcornet tenait ses assises de bienfaisance dans +la grande antichambre qui donnait sur le perron. C’était une belle +salle d’attente, dallée en marbre blanc et rouge, ornée d’un beau poêle +en faïence, garnie de longues banquettes couvertes en velours rouge. + +Ce fut là qu’un matin, avant la moisson, la vieille Tonsard amena sa +petite-fille Catherine, qui avait à faire, disait-elle, une confession +terrible pour l’honneur d’une famille pauvre, mais honnête. Pendant +qu’elle parlait, Catherine se tenait dans une attitude de criminelle, +elle raconta à son tour _l’embarras_ dans lequel elle se trouvait et +qu’elle n’avait confié qu’à sa grand’mère, sa mère la chasserait; +son père, un homme d’honneur, la tuerait. Si elle avait seulement +mille francs, elle serait épousée par un pauvre ouvrier nommé Godain, +qui savait tout, et qui l’aimait comme un frère; il achèterait un +mauvais terrain et s’y bâtirait une chaumière. C’était attendrissant. +La comtesse promit de consacrer à ce mariage la somme nécessaire à +satisfaire quelque fantaisie. Le mariage heureux de Michaud, celui de +Groison, étaient faits pour l’encourager. Puis cette noce, ce mariage +serait d’un bon exemple pour les gens du pays et les stimulerait à se +bien conduire. Le mariage de Catherine Tonsard et de Godain fut donc +arrangé au moyen des mille francs donnés par la comtesse. + +Une autre fois, une vieille horrible femme, la mère de Bonnébault, qui +demeurait dans une masure entre la porte de Conches et le village, +rapportait une charge de gros écheveaux de fil. + +—Madame la comtesse a fait des merveilles, disait l’abbé plein +d’espoir dans le progrès moral de ces sauvages. Cette femme-là vous +causait bien du dégât dans vos bois; mais aujourd’hui, comment et +pourquoi irait-elle? Elle file du matin au soir, son temps est employé +et lui rapporte. + +Le pays était calme; Groison faisait des rapports satisfaisants, les +délits semblaient vouloir cesser, et peut-être qu’en effet l’état du +pays et de ses habitants aurait complétement changé de face, sans +l’avidité rancunière de Gaubertin, sans les cabales bourgeoises de +la première société de Soulanges et sans les intrigues de Rigou, qui +soufflaient comme un feu de forge la haine et le crime au cœur des +paysans de la vallée des Aigues. + +Les gardes se plaignaient toujours de trouver beaucoup de branches +coupées à la serpette au fond des taillis, dans l’intention évidente +de préparer du bois pour l’hiver, et ils guettaient les auteurs de +ces délits sans avoir pu les prendre. Le comte, aidé par Groison, +n’avait donné les certificats d’indigence qu’aux trente ou quarante +pauvres réels de la commune; mais les maires des communes environnantes +avaient été moins difficiles. Plus le comte s’était montré clément dans +l’affaire de Conches, plus il avait résolu d’être sévère à l’occasion +du glanage, qui avait dégénéré en volerie. Il ne s’occupait point de +ses trois fermes affermées; il ne s’agissait que de ses métairies à +moitié, qui étaient assez nombreuses: il en avait six, chacune de +deux cents arpents. Il avait publié que, sous peine de procès-verbal +et des amendes que prononcerait le tribunal de paix, il était défendu +d’entrer dans les champs avant l’enlèvement des gerbes; son ordonnance, +au reste, ne concernait que lui dans la commune. Rigou connaissait +le pays; il avait loué ses terres labourables par portions à des +gens qui savaient enlever leurs récoltes, et par petits baux, il se +faisait payer en grain. Le glanage ne l’atteignait point. Les autres +propriétaires étaient paysans, et entre eux ils ne se mangeaient point. +Le comte avait ordonné à Sibilet de s’arranger avec ses métayers pour +couper sur les terres de chaque ferme, l’une après l’autre, en faisant +repasser tous les moissonneurs à chacun de ses fermiers, au lieu de les +disséminer, ce qui empêchait la surveillance. Le comte alla lui-même +avec Michaud examiner comment se passeraient les choses. Groison, qui +avait suggéré cette mesure, devait assister à toutes les prises de +possession des champs du riche propriétaire par les indigents. Les +habitants des villes n’imagineraient jamais ce qu’est le glanage pour +les habitants de la campagne; leur passion est inexplicable, car il +y a des femmes qui abandonnent des travaux bien rétribués pour aller +glaner. Le blé qu’elles trouvent ainsi leur semble meilleur; il y +a dans cette provision ainsi faite, et qui tient à leur nourriture +la plus substantielle, un attrait immense. Les mères emmènent leurs +petits enfants, leurs filles, leurs garçons; les vieillards les plus +cassés s’y traînent, et naturellement ceux qui ont du bien affectent +la misère! On met, pour glaner, ses haillons. Le comte et Michaud, +à cheval, assistèrent à la première entrée de ce monde déguenillé +dans les premiers champs de la première métairie. Il était dix heures +du matin, le mois d’août était chaud, le ciel était sans nuages, +bleu comme une pervenche; la terre brûlait, les blés flambaient, +les moissonneurs travaillaient la face cuite par la réverbération +des rayons sur une terre endurcie et sonore, tous muets, la chemise +mouillée, buvant de l’eau contenue dans ces cruches de grès rondes +comme un pain, garnies de deux anses et d’un entonnoir grossier bouché +avec un bout de saule. + +Au bout des champs moissonnés, sur lesquels étaient les charrettes +où s’empilaient les gerbes, il y avait une centaine de créatures +qui, certes, laissaient bien loin les plus hideuses conceptions que +les pinceaux de Murillo, de Téniers, les plus hardis en ce genre, +et les figures de Callot, ce poëte de la fantaisie des misères, +aient réalisées; leurs jambes de bronze, leurs têtes pelées, leurs +haillons déchiquetés, leurs couleurs, si curieusement dégradées, leurs +déchirures humides de graisse, leurs reprises, leurs taches, les +décolorations des étoffes, les trames mises à jour, enfin leur idéal du +matériel des misères était dépassé, de même que les expressions avides, +inquiètes, hébétées, idiotes, sauvages de ces figures avaient, sur +les immortelles compositions de ces princes de la couleur, l’avantage +éternel que conserve la nature sur l’art. Il y avait des vieilles au +cou de dindon, à la paupière pelée et rouge, qui tendaient la tête +comme des chiens d’arrêt devant la perdrix, des enfants silencieux +comme des soldats sous les armes, de petites filles qui trépignaient +comme des animaux attendant leur pâture; les caractères de l’enfance et +de la vieillesse étaient opprimés sous une féroce convoitise: celle du +bien d’autrui, qui devenait leur bien par abus. Tous les yeux étaient +ardents, les gestes menaçants; mais tous gardaient le silence en +présence du comte, du garde champêtre et du garde général. La grande +propriété, les fermiers, les travailleurs et les pauvres s’y trouvaient +représentés; la question sociale se dessinait nettement, car la faim +avait convoqué ces figures provoquantes... Le soleil mettait en relief +tous ces traits durs et les creux des visages; il brûlait les pieds nus +et salis de poussière; il y avait des enfants sans chemise, à peine +couverts d’une blouse déchirée, les cheveux blonds bouclés pleins de +paille, de foin et de brins de bois; quelques femmes en tenaient par la +main de tout petits qui marchaient de la veille et qu’on allait laisser +rouler dans quelques sillons. + +Ce tableau sombre était déchirant pour un vieux soldat qui avait le +cœur bon; le général dit à Michaud: —Ça me fait mal à voir. Il faut +connaître l’importance de ces mesures pour y persister. + +—Si chaque propriétaire vous imitait, demeurait sur ses terres et y +faisait le bien que vous faites sur les vôtres, mon général, il n’y +aurait plus, je ne dis pas de pauvres, car il y en aura toujours; mais +il n’existerait pas un être qui ne pût vivre de son travail. + +—Les maires de Conches, de Cerneux et de Soulanges nous ont envoyé +leurs pauvres, dit Groison, qui avait vérifié les certificats, ça ne se +devait pas... + +—Non, mais nos pauvres iront sur ces communes-là, dit le comte; c’est +assez pour cette fois d’obtenir que l’on ne prenne pas à même les +gerbes, il faut aller pas à pas, dit-il en partant. + +—L’avez-vous entendu? dit la vieille Tonsard à la vieille Bonnébault, +car le dernier mot du comte avait été prononcé d’un ton moins bas que +le reste, et il tomba dans l’oreille d’une de ces deux vieilles qui +étaient postées dans le chemin qui longeait le champ. + +—Oui, ça n’est pas tout; aujourd’hui une dent, demain une oreille; +s’ils pouvaient trouver une sauce pour manger nos fressures comme +celles des veaux, ils mangeraient du chrétien! dit la vieille +Bonnébault, qui montra au comte quand il passa son profil menaçant, +mais auquel elle donna en un clin d’œil une expression hypocrite par un +regard mielleux et une grimace douceâtre; elle s’empressa en même temps +de faire une profonde révérence. + +—Vous glanez donc aussi, vous à qui ma femme fait cependant gagner +bien de l’argent? + +—Eh! mon cher monsieur, que Dieu vous conserve en bonne santé, mais, +voyez-vous, mon gars me mange tout, et je sommes forcée de cacher ce +peu de blé pour avoir du pain l’hiver,... j’en ramassons encore quelque +peu,... ça aide! + +Le glanage donna peu de chose aux glaneurs. En se sentant appuyés, les +fermiers et les métayers firent bien scier leurs récoltes, veillèrent +à la mise en gerbe et à l’enlèvement, en sorte qu’il n’y eut plus au +moins l’abus et le pillage des années précédentes. + +Habitués à trouver dans leurs glanes une certaine quantité de blé et +l’y cherchant vainement cette fois, les faux comme les vrais indigents, +qui avaient oublié le pardon de Conches, éprouvèrent un mécontentement +sourd qui fut envenimé par les Tonsard, par Courtecuisse, par +Bonnébault, Laroche, Vaudoyer, Godain et leurs adhérents, dans les +scènes de cabaret. Ce fut pis encore après la vendange, car le +hallebotage ne commença qu’après les vignes vendangées et visitées par +Sibilet avec une rigueur remarquable. Cette exécution exaspéra les +esprits au dernier point; mais quand il existe un si grand espace entre +la classe qui se soulève et se courrouce et celle qui est menacée, les +paroles y meurent; on ne s’aperçoit de ce qui s’y passe que par les +faits; les mécontents se livrant à un travail souterrain à la manière +des taupes. + +La foire de Soulanges s’était passée d’une manière assez calme, à +l’exception de quelques tracasseries entre la première et la seconde +société de la ville, suscitées par l’inquiet despotisme de la reine, +qui ne voulait pas tolérer l’empire qu’avait établi et fondé la belle +Euphémie Plissoud au cœur du brillant Lupin, dont elle paraissait avoir +fixé pour toujours les volages ardeurs. + +Le comte et la comtesse n’avaient paru ni à la foire de Soulanges, ni +à la fête de Tivoli, et cela leur fut compté pour un crime par les +Soudry, les Gaubertin et leurs adhérents; c’était de l’orgueil, c’était +du dédain, disait-on chez madame Soudry. Pendant ce temps, la comtesse +tâchait de combler le vide que lui causait l’absence d’Émile, par +l’immense intérêt qui attache les belles âmes au bien qu’elles font, +ou qu’elles croient faire, et le comte, de son côté, s’appliquait avec +non moins de zèle aux améliorations matérielles dans la régie de sa +terre, qui devaient selon lui modifier aussi d’une manière favorable +la position, et de là, le caractère des habitants de cette contrée. +Aidée des conseils et de l’expérience de l’abbé Brossette, madame de +Montcornet prenait peu à peu une connaissance statistiquement exacte +des familles pauvres de la commune, de leurs positions respectives, +de leurs besoins, de leurs moyens d’existence et de l’intelligence +avec laquelle il fallait venir en aide à leur travail, sans les rendre +eux-mêmes oisifs et paresseux. + +La comtesse avait placé Geneviève Niseron, la _Péchina_, dans un +couvent d’Auxerre, sous prétexte de lui faire apprendre assez de +couture pour pouvoir l’employer chez elle, mais en réalité pour la +soustraire aux infâmes tentatives de Nicolas Tonsard, que Rigou était +parvenu à exempter du service militaire; la comtesse pensait aussi +qu’une éducation religieuse, la clôture et une surveillance monastique, +sauraient dompter à la longue les passions ardentes de cette précoce +petite fille dont le sang monténégrin lui apparaissait parfois comme +une flamme menaçante, s’apprêtant de loin à incendier le bonheur +domestique de sa fidèle Olympe Michaud. + +Donc, on était tranquille au château des Aigues. Le comte, endormi par +Sibilet, rassuré par Michaud, s’applaudissait de sa fermeté, remerciait +sa femme d’avoir contribué par sa bienfaisance à l’immense résultat +de leur tranquillité. La question de la vente du bois, le général se +réservait de la résoudre à Paris en s’entendant avec des marchands. +Il n’avait aucune idée de la manière dont se fait le commerce, et il +ignorait complétement l’influence de Gaubertin sur le cours de l’Yonne, +qui approvisionnait Paris en grande partie. + + + VII.—LE LÉVRIER. + +Vers le milieu du mois de septembre, Émile Blondet, qui était allé +publier un livre à Paris, revint se délasser aux Aigues et y penser +aux travaux qu’il projetait pour l’hiver. Aux Aigues, le jeune homme +aimant et candide des premiers jours qui succèdent à l’adolescence, +reparaissait chez ce journaliste usé. + +Quelle belle âme! C’était le mot du comte et de la comtesse. + +Les hommes habitués à rouler dans les abîmes de la nature sociale, à +tout comprendre, à ne rien réprimer, se font une oasis dans le cœur; +ils oublient leurs perversités et celles d’autrui; ils deviennent dans +un cercle étroit et réservé de petits saints; ils ont des délicatesses +féminines, et se livrent à une réalisation momentanée de leur idéal, +ils se font angéliques pour une seule personne qui les adore, et ils ne +jouent pas la comédie; ils mettent leur âme au vert pour ainsi dire; +ils ont besoin de se brosser leurs taches de boue, de guérir leurs +plaies, de panser leurs blessures. Aux Aigues, Émile Blondet était sans +venin et presque sans esprit, il ne disait pas une épigramme, il avait +une douceur d’agneau, il était d’un platonique suave. + +—C’est un si bon jeune homme, qu’il me manque quand il n’est pas là, +disait le général. Je voudrais bien qu’il fît fortune et ne menât pas +sa vie de Paris... + +Jamais le magnifique paysage et le parc des Aigues n’avait été +plus voluptueusement beau qu’il l’était alors. Aux premiers jours +de l’automne, au moment où la terre, lasse de ses enfantements, +débarrassée de ses productions, exhale d’admirables senteurs végétales, +les bois surtout sont délicieux; ils commencent à prendre ces teintes +de vert bronzé, chaudes couleurs de terre de Sienne, qui composent les +belles tapisseries sous lesquelles ils se cachent comme pour défier le +froid de l’hiver. + +La nature, après s’être montrée pimpante et joyeuse au printemps comme +une brune qui espère, devient alors mélancolique et douce comme une +blonde qui se souvient; les gazons se dorent, les fleurs d’automne +montrent leurs pâles corolles, les marguerites percent plus rarement +les pelouses de leurs yeux blancs, on ne voit plus que calices +violâtres. Le jaune abonde, les ombrages deviennent plus clairs de +feuillage et plus foncés de teintes, le soleil, plus oblique déjà, y +glisse des lueurs orangées et furtives, de longues traces lumineuses +qui s’en vont vite comme les robes traînantes des femmes qui disent +adieu. + +Le second jour après son arrivée, un matin, Émile était à la fenêtre +de sa chambre qui donnait sur une de ces terrasses à balcon moderne, +d’où l’on découvrait une belle vue. Ce balcon régnait le long des +appartements de la comtesse, sur la face qui regardait les forêts et +les paysages de Blangy. L’étang, qu’on eût nommé un lac si les Aigues +avaient été plus près de Paris, se voyait un peu, ainsi que son long +canal; la source, venue du pavillon du Rendez-vous, traversait une +pelouse de son ruban moiré et pailleté par le sable. + +Au dehors du parc, on apercevait contre les villages et les murs, +les cultures de Blangy, quelques prairies en pente où paissaient +des vaches, des propriétés entourées de haies, avec leurs arbres +fruitiers, des noyers, des pommiers, puis comme cadre les hauteurs, +où s’étalaient par étages les beaux arbres de la forêt. La comtesse +était sortie en pantoufles pour regarder les fleurs de son balcon +qui versaient leurs parfums du matin; elle avait un peignoir de +batiste sous lequel paraissait le rose de ses belles épaules; un joli +bonnet coquet était posé d’une façon mutine sur ses cheveux qui s’en +échappaient follement, ses petits pieds brillaient en couleur de chair +sous son bas transparent, son peignoir flottait sans ceinture, et +laissait voir un jupon de batiste brodé, mal attaché sur sa paresseuse, +qui se voyait aussi, quand le vent entr’ouvrait le léger peignoir. + +—Ah! vous êtes-là! dit-elle. + +—Oui... + +—Que regardez-vous? + +—Belle question! Vous m’avez arraché à la nature. Dites donc, +comtesse, voulez-vous faire ce matin, avant de déjeuner, une promenade +dans les bois?... + +—Quelle idée? Vous savez que j’ai la marche en horreur. + +—Nous ne marcherons que très-peu; je vous conduirai en tilbury, nous +emmènerons Joseph pour le garder... Vous ne mettez jamais le pied dans +votre forêt; et j’y remarque un singulier phénomène... il y a par place +une certaine quantité de têtes d’arbres qui ont la couleur du bronze +florentin, les feuilles sont sèches... + +—Eh bien! je vais m’habiller... + +—Nous ne serons pas partis dans deux heures!... Prenez un châle, +mettez un chapeau... des brodequins... c’est tout ce qu’il faut... Je +vais dire d’atteler. + +—Il faut toujours faire ce que vous voulez..... Je viens dans +l’instant. + +—Général, nous allons promener... Voulez-vous venir? dit Blondet en +allant réveiller le comte qui fit entendre le grognement d’un homme que +le sommeil du matin tient encore. + +Un quart d’heure après, le tilbury roulait lentement sur les allées du +parc, suivi à distance par un grand domestique en livrée. + +La matinée était une matinée de septembre. Le bleu foncé du ciel +éclatait par places au milieu des nuages pommelés qui semblaient le +fond, et l’éther ne paraissait que l’accident; il y avait de longues +lignes d’outre-mer à l’horizon, mais par couches qui alternaient +avec d’autres nuages à grains de sable; ces tons changeaient et +verdissaient au-dessus des forêts. La terre, sous cette couverture, +était tiède comme une femme à son lever, elle exhalait des odeurs +suaves et chaudes, mais sauvages; l’odeur des cultures était mêlée à +l’odeur des forêts. L’_Angelus_ sonnait à Blangy, et les sons de la +cloche, se mêlant au bizarre concert des bois, donnaient de l’harmonie +au silence. Il y avait par places des vapeurs montantes, blanches et +diaphanes. En voyant ces beaux apprêts, il avait pris fantaisie à +Olympe d’accompagner son mari qui devait aller donner un ordre à un des +gardes dont la maison n’était pas éloignée; le médecin de Soulanges lui +avait recommandé de marcher sans se fatiguer, elle craignait la chaleur +de midi, et ne voulait pas se promener le soir; Michaud emmena sa femme +et fut suivi par celui de ses chiens qu’il aimait le plus, un joli +lévrier gris de souris marqué de taches blanches, gourmand comme tous +les lévriers, plein de défauts comme un animal qui sait qu’on l’aime et +qu’il plaît. + +Ainsi, quand le tilbury vint à la grille du Rendez-vous, la comtesse, +qui demanda comment allait madame Michaud, sut qu’elle était allée dans +la forêt avec son mari. + +—Ce temps-là inspire tout le monde, dit Blondet en lançant son cheval +dans une des six avenues de la forêt, au hasard. + +—Ah çà! Joseph, tu connais les bois! + +—Oui, monsieur. + +Et d’aller! Cette avenue était une des plus délicieuses de la forêt; +elle tourna bientôt en se rétrécissant et devint un sentier sinueux où +le soleil descendait par les déchiquetures du toit de feuillage qui +l’embrassait comme un berceau et où la brise apportait les senteurs du +serpolet, des lavandes et des menthes sauvages, des rameaux flétris et +des feuilles qui tombent en rendant un soupir; les gouttes de rosée, +semées dans l’herbe et sur les feuilles, s’égrenaient tout autour, +au passage de la légère voiture, et à mesure qu’elle allait, les +promeneurs entrevoyaient les fantaisies mystérieuses du bois: ces fonds +frais, où la verdure est humide et sombre, où la lumière se veloute +en s’y perdant; ces clairières à bouleaux élégants, dominés par un +arbre centenaire, l’hercule de la forêt; ces magnifiques assemblages +de troncs noueux, moussus, blanchâtres, à sillons creux, qui estampent +des maculatures gigantesques, et cette bordure d’herbes fines, de +fleurs grêles qui viennent sur les berges des ornières. Les ruisseaux +chantaient. Certes, il y a des voluptés inouïes à conduire une femme +qui, dans les hauts et bas des allées glissantes, où la terre est +tapissée de mousse, fait semblant d’avoir peur ou réellement a peur, +et se colle à vous, et vous fait sentir une pression involontaire +ou calculée de la fraîche moiteur de son bras, du poids de sa grave +et blanche épaule, et qui se met à sourire si l’on vient à lui dire +qu’elle empêche de conduire. Le cheval semble être dans le secret de +ces interruptions, il regarde à droite et à gauche. + +Ce spectacle nouveau pour la comtesse, cette nature si vigoureuse en +ses effets, si peu connue et si grande, la plongea dans une rêverie +molle; elle s’accota sur le tilbury et se laissa aller au plaisir +d’être auprès d’Émile; ses yeux étaient occupés, son cœur parlait, +elle répondait à cette voix intérieure en harmonie avec la sienne; lui +aussi il la regardait à la dérobée, et il jouissait de cette méditation +rêveuse, pendant laquelle les rubans de la capote s’étaient dénoués +et livraient au vent du matin les boucles soyeuses de la chevelure +blonde avec un abandon voluptueux. Comme ils allaient au hasard, ils +arrivèrent à une barrière fermée, ils n’en avaient pas la clef; on +appela Joseph, chez lui, pas de clef non plus. + +—Eh bien! promenons-nous, Joseph gardera le tilbury, nous le +retrouverons bien... + +Émile et la comtesse s’enfoncèrent dans la forêt, et ils parvinrent +à un petit paysage intérieur, comme il s’en rencontre souvent dans +les bois. Vingt ans auparavant, les charbonniers ont fait là leur +charbonnière, et la place est restée battue; tout y a été brûlé dans +une circonférence assez vaste. En vingt ans la nature a pu faire là le +jardin de ses fleurs, un parterre pour elle, comme un jour un artiste +se donne le plaisir de peindre pour soi un tableau. Cette délicieuse +corbeille est entourée de beaux arbres, dont les couronnes retombent en +vastes franges; ils dessinent un immense baldaquin à cette couche où +repose la déesse. Les charbonniers ont été par un sentier chercher de +l’eau dans une fondrière, une mare toujours pleine, où l’eau est pure. +Ce sentier subsiste, il vous invite à descendre par un tournant plein +de coquetterie, et tout à coup il est déchiré; il vous montre un pan +coupé où mille racines descendent à l’air en formant comme un canevas +à tapisserie. Cet étang inconnu est bordé d’un gazon plat, serré; il +y a là quelques peupliers, quelques saules protégeant de leur léger +ombrage le banc de gazon que s’y est construit un charbonnier méditatif +ou paresseux. Les grenouilles sautent chez elles, les sarcelles s’y +baignent, les oiseaux aquatiques arrivent et partent, un lièvre s’en +va; vous êtes maître de cette adorable baignoire parée des joncs +vivants les plus magnifiques. Sur vos têtes les arbres se posent dans +des attitudes diverses; ici, des troncs qui descendent en forme de +boa constrictor, là, des fûts de hêtres droits comme des colonnes +grecques. Les limaçons ou les limaces se promènent en paix. Une tanche +vous montre son museau, l’écureuil vous regarde. Enfin, quand Émile et +la comtesse, fatigués, se furent assis, un oiseau, je ne sais lequel, +fit entendre un chant d’automne, un chant d’adieu que tous les oiseaux +écoutèrent, un de ces chants fêtés avec amour, et qui s’entendent par +tous les organes à la fois. + +—Quel silence! dit la comtesse émue et à voix basse, comme pour ne pas +troubler cette paix. + +Ils regardèrent les taches vertes de l’eau qui sont des mondes où +la vie s’organise, ils se montraient le lézard jouant au soleil et +s’enfuyant à leur approche, conduite par laquelle il a mérité le +nom d’ami de l’homme; il prouve ainsi combien il le connaît, dit +Émile. Ils se montraient les grenouilles, qui, plus confiantes, +revenaient à fleur d’eau sur des lits de cresson, en faisant étinceler +leurs yeux d’escarboucles. La poésie simple et suave de la nature +s’infiltrait dans ces deux âmes blasées sur les choses factices du +monde et les pénétrait d’une émotion contemplative... Quand tout à +coup Blondet tressaillit, et se penchant à l’oreille de la comtesse: +—Entendez-vous?... lui dit-il. + +—Quoi? + +—Un bruit singulier... + +—Voilà bien les gens littéraires et de cabinet, qui ne savent rien +de la campagne; c’est un pivert qui fait son trou... Je gage que +vous ne savez même pas le trait le plus curieux de l’histoire de cet +oiseau; dès qu’il a donné un coup de bec, et il en donne des milliers +pour creuser un chêne deux fois plus gros que votre corps, il va voir +derrière s’il a percé l’arbre, et il y va à chaque instant. + +—Ce bruit, chère institutrice d’histoire naturelle, n’est pas le bruit +fait par un animal; il y a là je ne sais quoi d’intelligent qui annonce +l’homme. + +La comtesse fut saisie d’une peur panique; elle se sauva dans la +corbeille de fleurs en reprenant son chemin, et voulut quitter la +forêt. + +—Qu’avez-vous?..... lui cria Blondet, inquiet, en courant après elle. + +—Il m’a semblé voir des yeux... dit-elle quand elle eut regagné un +des sentiers par lesquels ils étaient venus à la charbonnière. En ce +moment, ils entendirent la sourde agonie d’un être égorgé subitement, +et la comtesse, dont la peur redoubla, se sauva si vivement, que +Blondet put à peine la suivre. Elle courait, elle courait comme un +feu follet; elle n’entendit pas Émile qui lui criait: «Vous vous +trompez...» Elle courait toujours. Blondet put arriver sur ses pas, et +ils continuèrent ainsi à courir de plus en plus en avant. Enfin, ils +furent arrêtés par Michaud et sa femme qui venaient bras dessus bras +dessous. Émile essoufflé, la comtesse hors d’haleine, furent quelque +temps sans pouvoir parler, puis ils s’expliquèrent. Michaud se joignit +à Blondet pour se moquer des terreurs de la comtesse, et le garde remit +les deux promeneurs égarés dans le chemin pour regagner le tilbury. En +arrivant à la barrière, madame Michaud appela: + +—Prince! + +—Prince! Prince! cria le garde; et il siffla, resiffla, point de +lévrier. + +Émile parla des singuliers bruits qui avaient commencé l’aventure. + +—Ma femme a entendu ce bruit, dit Michaud, et je me suis moqué d’elle. + +—On a tué Prince! s’écria la comtesse, j’en suis sûre maintenant, et +on l’a tué en lui coupant la gorge d’un seul coup; car ce que j’ai +entendu était le dernier gémissement d’une bête expirante. + +—Diable! dit Michaud, la chose vaut la peine d’être éclaircie. + +Émile et le garde laissèrent les deux dames avec Joseph et les chevaux, +et retournèrent au bosquet naturel établi sur l’ancienne charbonnière. +Ils descendirent à la mare; ils en fouillèrent les talus, et ne +trouvèrent aucun indice. Blondet était remonté le premier; il vit +dans une des touffes d’arbres de l’étage supérieur un de ces arbres à +feuillage desséché; il le montra à Michaud, et il voulut aller le voir. +Tous deux s’élancèrent en droite ligne à travers la forêt, évitant les +troncs, tournant les buissons de ronces et de houx impénétrables, et +trouvèrent l’arbre. + +—C’est un bel orme! dit Michaud; mais c’est un ver, un ver qui a fait +le tour de l’écorce au pied, et il se baissa, prit l’écorce et la leva: +«Tenez, voyez quel travail!» + +—Il y a beaucoup de vers dans votre forêt, dit Blondet. + +En ce moment, Michaud aperçut à quelques pas une tache rouge, et plus +loin la tête de son lévrier. Il poussa un soupir: «Les gredins! Madame +avait raison.» + +Blondet et Michaud allèrent voir le corps, et trouvèrent que, selon les +observations de la comtesse, on avait tranché le cou à Prince, et, pour +l’empêcher d’aboyer, on l’avait amorcé avec un peu de petit salé qu’il +tenait entre sa langue et le voile du palais. + +—Pauvre bête, elle a péri par où elle péchait! + +—Absolument comme un prince, répliqua Blondet. + +—Il y avait là quelqu’un qui a filé, ne voulant pas être surpris par +nous, dit Michaud, et qui conséquemment faisait un délit grave; mais je +ne vois point de branches ni d’arbres coupés. + +Blondet et le garde se mirent à fureter avec précaution, regardant +la place où ils posaient un pied avant de le poser. A quelques pas, +Blondet montra un arbre devant lequel l’herbe était foulée, abattue, et +deux creux marqués. + +—Il y avait là quelqu’un d’agenouillé, et c’était une femme; car les +jambes d’un homme ne laisseraient pas, à partir des deux genoux, une +aussi ample quantité d’herbe couchée; voici le dessin de la jupe... + +Le garde, après avoir examiné le pied de l’arbre, rencontra le travail +d’un trou commencé; mais sans trouver ce ver de peau forte, luisante, +squameuse, formée de points bruns, terminé par une extrémité déjà +semblable à celle des hannetons, et dont il a la tête, les antennes, et +deux crocs nerveux avec lesquels il coupe les racines. + +—Mon cher, je comprends maintenant la grande quantité d’arbres _morts_ +que j’ai remarqués ce matin de la terrasse du château et qui m’a fait +venir ici pour chercher la cause de ce phénomène. Les vers se remuent; +mais ce sont vos paysans qui sortent du bois... + +Le garde laissa échapper un juron, et il courut, suivi de Blondet, +rejoindre la comtesse en la priant d’emmener sa femme avec elle. Il +prit le cheval de Joseph, qu’il laissa regagner le château à pied, et +il disparut avec une excessive rapidité pour couper le chemin à la +femme qui venait de tuer son chien, et la surprendre avec la serpe +ensanglantée et l’outil à faire les incisions au tronc. Blondet s’assit +entre la comtesse et madame Michaud, et leur raconta la fin de Prince +et la triste découverte qu’il avait occasionnée. + +—Mon Dieu! disons-le au général avant qu’il ne déjeune! s’écria la +comtesse; il pourrait mourir de colère. + +—Je le préparerai, dit Blondet. + +—Ils ont tué le chien, dit Olympe en essuyant ses larmes. + +—Vous aimiez donc bien ce pauvre lévrier, ma chère, dit la comtesse, +pour le pleurer ainsi?... + +—Je ne pense à Prince que comme un funeste présage; je tremble qu’il +n’arrive malheur à mon mari! + +—Comme ils nous ont gâté cette matinée! dit la comtesse avec une petite +moue adorable. + +—Comme ils gâtent le pays! répondit tristement la jeune femme. + +Ils trouvèrent le général à la grille. + +—D’où venez-vous donc? dit-il. + +—Vous allez le savoir, répondit Blondet d’un air mystérieux en faisant +descendre madame Michaud, dont la tristesse frappa le comte. + +Un instant après, le général et Blondet étaient sur la terrasse des +appartements. + +—Vous êtes bien suffisamment muni de courage moral, vous ne vous +mettrez pas en colère... n’est-ce pas? + +—Non, dit le général; mais finissez-en, ou je croirais que vous voulez +vous moquer de moi... + +—Voyez-vous ces arbres à feuillages morts? + +—Oui. + +—Voyez-vous ceux qui sont pâles? + +—Eh bien! autant d’arbres morts, autant de tués par ces paysans que +vous croyez avoir gagnés par vos bienfaits. Et Blondet raconta les +aventures de la matinée. + +Le général était si pâle qu’il effraya Blondet. + +—Eh bien! jurez, sacrez, emportez-vous, votre contraction peut vous +faire encore plus de mal que la colère. + +—Je vais fumer, dit le comte, qui alla à son kiosque. + +Pendant le déjeuner, Michaud revint; il n’avait pu rencontrer personne. +Sibilet, mandé par le comte, vint aussi. + +—Monsieur Sibilet, et vous, monsieur Michaud, faites savoir, avec +prudence, dans le pays, que je donne mille francs à celui qui me fera +saisir en flagrant délit ceux qui tuent ainsi mes arbres; il faut +connaître l’outil dont ils se servent, où ils l’ont acheté, et j’ai mon +plan. + +—Ces gens-là ne se vendent jamais, dit Sibilet, quand il y a des +crimes commis à leur profit et prémédités; car on ne peut nier que +cette invention diabolique n’ait été réfléchie, combinée... + +—Oui, mais mille francs pour eux, c’est un ou deux arpents de terre. + +—Nous essayerons, dit Sibilet; à quinze cents je réponds de trouver un +traître, surtout si on lui garde le secret. + +—Mais faisons comme si nous ne savions rien, moi surtout; il faut +plutôt que ce soit vous qui vous soyez aperçu de cela à mon insu, sans +quoi nous serions victimes de quelque combinaison; il faut plus se +défier de ces brigands-là que de l’ennemi en temps de guerre. + +—Mais c’est l’ennemi, dit Blondet. + +Sibilet lui jeta le regard en dessous de l’homme qui comprenait la +portée du mot, et il se retira. + +—Votre Sibilet, je ne l’aime pas, reprit Blondet quand il l’eut +entendu quitter la maison, c’est un homme faux. + +—Jusqu’à présent, il n’y a rien à en dire, répondit le général. + +Blondet se retira pour aller écrire des lettres. Il avait perdu +l’insouciante gaieté de son premier séjour, il était inquiet et +préoccupé; ce n’était pas en lui des pressentiments comme chez madame +Michaud, c’était plutôt une attente de malheurs prévus et certains. +Il se disait: Tout cela finira mal; et si le général ne prend pas un +parti décisif et n’abandonne pas un champ de bataille où il est écrasé +par le nombre, il y aura bien des victimes; qui sait même s’il pourra +s’en tirer sain et sauf, lui et sa femme? Mon Dieu! cette créature si +adorable, si dévouée, si parfaite, l’exposer ainsi!... Et il croit +l’aimer! Eh bien! je partagerai leurs périls, et si je ne puis les +sauver, je périrai avec eux! + + + VIII.—VERTUS CHAMPÊTRES. + +A la nuit, Marie Tonsard était sur la route de Soulanges, assise sur la +marge d’un ponceau de la route, attendant Bonnébault, qui avait passé, +suivant son habitude, la journée au café. Elle l’entendit de loin, +et son pas lui indiqua qu’il était ivre et qu’il avait perdu, car il +chantait quand il avait gagné. + +—Est-ce toi Bonnébault? + +—Oui, petite... + +—Qu’as-tu? + +—Je dois vingt-cinq francs, et l’on me _torderait_ bien vingt-cinq +fois le cou avant que je les trouve. + +—Eh bien! nous pourrons en avoir cinq cents, lui dit-elle à l’oreille. + +—Oh! il s’agit de tuer quelqu’un; mais je veux vivre... + +—Tais-toi donc, Vaudoyer nous les donne, si tu lui fais prendre ta +mère à un arbre. + +—J’aime mieux tuer un homme que de vendre ma mère. Toi, tu as ta +grand’mère, la Tonsard, pourquoi ne la livres-tu pas? + +—Si je le tentais, mon père se fâcherait et il empêcherait les farces. + +—C’est vrai; c’est égal; ma mère n’ira pas en prison; pauvre vieille! +elle me cuit mon pain, elle me trouve des hardes, je ne sais comment... +Aller en prison... et cela par moi! je n’aurai ni cœur ni entrailles, +non, non. Et de peur qu’on ne la vende, je vas lui dire ce soir de ne +plus cercler les arbres... + +—Eh bien! mon père fera ce qu’il voudra, je lui dirai qu’il y a cinq +cents francs à gagner, et il demandera à ma grand’mère si elle le veut. +C’est qu’on ne mettra jamais une femme de soixante-dix ans en prison. +D’ailleurs, elle y serait mieux, au fond, que dans son grenier... + +—Cinq cents francs!... J’en parlerai à ma mère, dit Bonnébault; au +fait, si ça l’arrange de me les donner, je lui en laisserai quelque +chose pour vivre en prison; elle filera, elle s’amusera, elle y sera +bien nourrie, bien abritée, elle aura bien moins de soucis qu’à +Conches. A demain, petite... je n’ai pas le temps de causer avec toi. + +Le lendemain, à cinq heures du matin, au petit jour, Bonnébault et sa +mère frappaient à la porte du Grand-I-Vert, où la vieille mère Tonsard +seule était levée. + +—Marie! cria Bonnébault, l’affaire est faite. + +—Est-ce l’affaire d’hier pour les arbres? dit la vieille Tonsard; tout +est arrangé, c’est moi qui la prends. + +—Par exemple! mon garçon a promesse d’un arpent pour ce prix-là, de M. +Rigou... + +Les deux vieilles se disputèrent à qui serait vendue par ses enfants. +Au bruit de la querelle, la maison s’éveilla. Tonsard et Bonnébault +prirent chacun parti pour leurs mères. + +—Tirez à la courte paille, dit madame Tonsard la bru. + +La courte paille décida pour le cabaret. Trois jours après, au +point du jour, les gendarmes emmenèrent, du fond de la forêt à la +Ville-aux-Fayes, la vieille Tonsard surprise en flagrant délit, par +le garde général et ses adjoints, et par le garde champêtre, avec +une mauvaise lime qui servait à déchirer l’arbre, et un chasse-clou +avec lequel les délinquants lissaient cette hachure annulaire, comme +l’insecte lisse son chemin. On constata, dans le procès-verbal, +l’existence de cette perfide opération sur soixante arbres, dans un +rayon de cinq cents pas. La vieille Tonsard fut transférée à Auxerre; +le cas était de la juridiction de la cour d’assises. + +Quand Michaud vit au pied de l’arbre la vieille Tonsard, il ne put +s’empêcher de dire: «Voilà les gens sur qui monsieur et madame la +comtesse versent leurs bienfaits!... Ma foi! si madame m’écoutait, elle +ne donnerait pas de dot à la petite Tonsard, elle vaut encore moins que +sa grand’mère...» + +La vieille leva vers Michaud ses yeux gris et lui lança un regard +venimeux. En effet, en apprenant quel était l’auteur de ce crime, le +comte défendit à sa femme de rien donner à Catherine Tonsard. + +—Monsieur le comte fera d’autant mieux, dit Sibilet, que j’ai su que +le champ que Godain a acheté, c’était trois jours avant que Catherine +vînt parler à madame. Ainsi ces deux gens-là avaient compté sur l’effet +de cette scène et sur la compassion de madame. Elle est bien capable, +Catherine, de s’être mise dans le cas où elle était, pour avoir un +motif d’avoir la somme, car Godain n’est pour rien dans l’affaire... + +—Quelles gens! dit Blondet, les mauvais sujets de Paris sont des +saints... + +—Ah! monsieur, dit Sibilet, l’intérêt fait commettre des horreurs +partout. Savez-vous qui a trahi la Tonsard? + +—Non! + +—Sa petite-fille Marie; elle était jalouse du mariage de sa sœur, et +pour s’établir... + +—C’est épouvantable! dit le comte; mais ils assassineraient donc? + +—Oh! dit Sibilet, pour peu de chose; ils tiennent si peu à la vie, +ces gens-là; ils s’ennuient de toujours travailler. Oh! monsieur, il +ne se passe pas, au fond des campagnes, des choses plus régulières que +dans Paris; mais vous ne le croiriez pas. + +—Soyez donc bon et bienfaisant! dit la comtesse. + +—Le soir de l’arrestation, Bonnébault vint au cabaret du Grand-I-Vert, +où toute la famille Tonsard était en grande jubilation. + +—Oui, oui, réjouissez-vous, je viens d’apprendre par Vaudoyer que, +pour vous punir, la comtesse retire les mille francs promis à la +Godain; son mari ne veut pas qu’elle les donne. + +—C’est ce gredin de Michaud qui le lui a conseillé, dit Tonsard, ma +mère l’a entendu, elle me l’a dit à la Ville-aux-Fayes où je suis allé +lui porter de l’argent et toutes ses affaires. Eh bien! qu’elle ne les +donne pas; nos cinq cents francs aideront la Godain à payer le terrain, +et nous nous vengerons de ça, nous deux Godain... Ah! Michaud se mêle +de nos petites affaires! ça lui rapportera plus de mal que de bien... +_Qué_ que cela lui fait, je vous le demande? ça passe-t-il dans ses +bois? C’est lui pourtant qu’est l’auteur de tout ce tapage-là... aussi +vrai que c’est lui qu’a découvert la mèche le jour où ma mère a coupé +le sifflet à son chien. Et si je me mêlais des affaires du château, +moi! si je disais au général que sa femme se promène le matin dans les +bois avec un jeune homme, sans craindre la rosée; faut avoir les pieds +chauds pour ça... + +—Le général, le général, dit Courtecuisse, on en ferait tout ce qu’on +voudrait, mais c’est Michaud qui lui monte la tête... un faiseur +d’embarras... quoi! qui ne sait rien de son métier; de mon temps, ça +allait tout autrement. + +—Oh! dit Tonsard, c’était alors le bon temps pour tous... dis donc, +Vaudoyer? + +—Le fait est, répondit celui-ci, que si Michaud n’y était plus, nous +serions tranquilles. + +—Assez causé, dit Tonsard, nous parlerons de cela plus tard, au clair +de lune, en plein champ. + +Vers la fin d’octobre, la comtesse partit et laissa le général aux +Aigues; il ne devait la rejoindre que beaucoup plus tard; elle ne +voulait pas perdre la première représentation au Théâtre-Italien; elle +se trouvait d’ailleurs seule et ennuyée, elle n’avait plus la société +d’Émile qui l’aidait à passer les moments où le général courait la +campagne et allait à ses affaires. + +Novembre fut un vrai mois d’hiver, sombre et gris, entrecoupé de froid +et de dégel, de neige et de pluie. L’affaire de la vieille Tonsard +avait nécessité le voyage des témoins, et Michaud était allé déposer. +Monsieur Rigou s’était intéressé à cette vieille femme, il lui avait +donné un avocat qui s’appuya, dans sa défense, de la seule déposition +des témoins intéressés et de l’absence de tout témoin à décharge; mais +les témoignages de Michaud et de ses gardes, corroborés de ceux du +garde champêtre et de deux des gendarmes, décidèrent la question; la +mère de Tonsard fut condamnée à cinq ans de prison, et l’avocat dit à +Tonsard fils: + +—C’est la déposition de Michaud qui vous vaut cela. + + + IX.—LA CATASTROPHE. + +Un samedi soir, Courtecuisse, Bonnébault, Godain, Tonsard, ses filles, +sa femme, le père Fourchon, Vaudoyer et plusieurs manouvriers étaient +à souper dans le cabaret, il faisait un demi-clair de lune, et une de +ces gelées qui rendent le terrain sec; la première neige était fondue; +ainsi les pas d’un homme dans la campagne ne laissaient point de ces +traces au moyen desquelles on finit, dans les cas graves, par avoir des +indices sur les délits. Ils mangeaient un ragoût fait avec des lièvres +pris au collet; on riait, on buvait, c’était le lendemain des noces de +la Godain, que l’on devait reconduire chez elle. Sa maison n’était pas +loin de celle de Courtecuisse. Quand Rigou vendait un arpent de terre, +c’est qu’il était isolé et près des bois. Courtecuisse et Vaudoyer +avaient leurs fusils pour reconduire la mariée; tout le pays était +endormi, pas une lumière ne se voyait. Il n’y avait que cette noce +d’éveillée et qui tapageait de son mieux. A cette heure la vieille +Bonnébault entra: chacun la regarda. + +—La femme, dit-elle à l’oreille de Tonsard et de son fils, a l’air de +vouloir accoucher. Il vient de faire seller son cheval et il va quérir +le docteur Gourdon à Soulanges. + +—Asseyez-vous, la mère, lui dit Tonsard, qui lui donna sa place à +table et alla se coucher sur un banc. + +En ce moment on entendit le bruit d’un cheval au galop qui passa +rapidement sur le chemin. Tonsard, Courtecuisse et Vaudoyer sortirent +brusquement et virent Michaud qui allait par le village. + +—Comme il entend son affaire! dit Courtecuisse, il a descendu le long +du perron, il prend par Blangy et la route, c’est le plus sûr... + +—Oui, dit Tonsard, mais il amènera monsieur Gourdon. + +—Il ne le trouvera peut-être pas, dit Courtecuisse, on l’attendait à +Conches, pour la bourgeoise de la poste, qui fait déranger le monde à +cette heure. + +—Mais alors il ira par la grande route de Soulanges à Conches, et +c’est le plus court. + +—Et c’est le plus sûr pour nous, dit Courtecuisse; il fait en ce +moment un joli clair de lune, sur la grande route il n’y a pas de +gardes comme dans les bois, on entend de loin; et des pavillons, là, +derrière les haies, à l’endroit où elles joignent le petit bois, on +peut tirer sur un homme par derrière comme sur un lapin, à cinq pas... + +—Il sera onze heures et demie quand il passera là, dit Tonsard, il va +mettre une demi-heure pour aller à Soulanges, et autant pour revenir +là... Ah çà! mes enfants, si monsieur Gourdon était sur la route... + +—Ne t’inquiètes donc pas, dit Courtecuisse, moi je serai à dix minutes +de toi, sur la route à droite de Blangy, tirant sur Soulanges, Vaudoyer +sera à dix minutes de toi, tirant sur Conches, et s’il vient quelqu’un, +une voiture de poste, la malle, les gendarmes, enfin qui que ce soit, +nous tirerons un coup en terre, un coup étouffé. + +—Et si je le manque? + +—Il a raison, dit Courtecuisse; je suis meilleur tireur que toi, +Vaudoyer, j’irai avec toi, Bonnébault me remplacera, il jettera un cri, +ça se fait mieux entendre et c’est moins suspect. + +Tous trois rentrèrent, la noce continua; seulement, à onze heures, +Vaudoyer, Courtecuisse, Tonsard et Bonnébault sortirent avec leurs +fusils sans qu’aucune des femmes y fît attention. Ils revinrent +d’ailleurs trois quarts d’heure après, et se mirent à boire jusqu’à une +heure du matin. Les deux filles Tonsard, leur mère et la Bonnébault +avaient tant fait boire le meunier, les manouvriers et les deux +paysans, ainsi que Fourchon, père de la Tonsard, qu’ils étaient couchés +par terre, et ronflaient quand les quatre convives partirent; à leur +retour, on secoua les dormeurs, qu’ils retrouvèrent chacun à sa place. + +Pendant que cette orgie allait son train, le ménage de Michaud était +dans les plus mortelles angoisses. Olympe avait eu de fausses douleurs, +et son mari, pensant qu’elle allait accoucher, était parti en toute +hâte et sur-le-champ pour aller chercher le médecin. Mais les douleurs +de la pauvre femme se calmèrent aussitôt que Michaud fut dehors, car +son esprit se préoccupa tellement des dangers que pouvait courir son +mari à cette heure avancée dans un pays ennemi et rempli de vauriens +déterminés, que cette angoisse de l’âme fut assez puissante pour +amortir et dominer momentanément les souffrances physiques. Sa servante +avait beau lui répéter que ces craintes étaient imaginaires, elle +n’avait pas l’air de la comprendre et restait dans sa chambre au coin +de son feu, prêtant l’oreille à tous les bruits du dehors; et dans +sa terreur, qui s’accroissait de seconde en seconde, elle avait fait +lever le domestique dans l’intention de lui donner un ordre qu’elle ne +donnait pas. La pauvre petite femme allait et venait dans une agitation +fébrile; elle regardait à ses croisées, elle les ouvrait malgré +le froid; elle descendait, elle ouvrait la porte de la cour, elle +regardait au loin, elle écoutait... rien... toujours rien, disait-elle, +et elle remontait désespérée. + +A minuit un quart environ, elle s’écria: —Le voici, j’entends son +cheval! et elle descendit suivie du domestique, qui se mit en devoir +d’ouvrir la grille. C’est singulier, dit-elle, il revient par les +bois de Conches. Puis, elle resta comme frappée d’horreur, immobile, +sans voix. Le domestique partagea cet effroi, car il y avait dans +le galop furieux du cheval et dans le claquement des étriers vides +qui sonnaient, je ne sais quoi de désordonné, accompagné de ces +hennissements significatifs que les chevaux poussent quand ils vont +seuls. Bientôt, trop tôt pour la malheureuse femme, le cheval arriva à +la grille, haletant et trempé de sueur, mais seul; il avait cassé ses +brides, dans lesquelles il s’était sans doute empêtré. Olympe regarda +d’un air hagard le domestique ouvrir la grille: elle vit le cheval, et +sans dire un mot, elle se mit à courir au château comme une folle; elle +y arriva, elle tomba sous les fenêtres du général en criant: Monsieur, +ils l’ont assassiné!... + +Ce cri fut si terrible, qu’il réveilla le comte; il sonna, mit toute la +maison sur pied, et les gémissements de madame Michaud, qui accouchait +par terre d’un enfant mort en naissant, attirèrent le général et ses +gens. On releva la pauvre femme mourante, elle expira en disant au +général: Ils l’ont tué! + +—Joseph! cria le comte à son valet de chambre, courez chercher le +médecin, peut-être y aurait-il encore quelque ressource... Non, +demandez plutôt à monsieur le curé de venir, car cette pauvre femme est +bien morte et son enfant aussi... Mon Dieu! mon Dieu! quel bonheur que +ma femme ne soit pas ici!... Et vous, dit-il au jardinier, allez voir +ce qui s’est passé. + +—Il s’est passé, dit le domestique du pavillon, que le cheval de +monsieur Michaud vient de rentrer tout seul, les brides cassées, les +jambes en sang... Il y a une tache de sang sur la selle, comme une +coulure. + +—Que faire la nuit? dit le comte. Allez éveiller Groison, allez +chercher les gardes, sellez les chevaux, et nous battrons la campagne. + +Au petit jour, huit personnes, le comte, Groison, les trois gardes +et deux gendarmes venus de Soulanges avec le maréchal des logis, +explorèrent le pays. On finit par trouver, au milieu de la journée, +le corps du garde général dans un bouquet de bois, entre la grande +route et la route de la Ville-aux-Fayes, au bout du parc des Aigues, +à cinq cents pas de la grille de Conches. Deux gendarmes partirent, +l’un par la Ville-aux-Fayes, chercher le procureur du roi, et l’autre +par Soulanges, chercher le juge de paix. En attendant, le général fit +un procès-verbal, aidé par le maréchal des logis. On trouva sur la +route l’empreinte du piétinement d’un cheval qui s’était cabré, à la +hauteur du second pavillon, et les traces vigoureuses du galop d’un +cheval effrayé jusqu’au premier sentier du bois au-dessous de la haie. +Le cheval n’étant plus guidé avait pris par là; le chapeau de Michaud +fut trouvé dans ce sentier. Pour revenir à son écurie, le cheval avait +pris le chemin le plus court. Michaud avait une balle dans le dos, la +colonne vertébrale était brisée. + +Groison et le maréchal des logis étudièrent avec une sagacité +remarquable le terrain autour du piétinement qui indiquait ce qu’en +style judiciaire on nomme le théâtre du crime, et ils ne purent +découvrir aucun indice. La terre était trop gelée pour garder +l’empreinte des pieds de celui qui avait tué Michaud; ils trouvèrent +seulement le papier d’une cartouche. Quand le procureur du roi, le +juge d’instruction et monsieur Gourdon vinrent pour relever le corps +et en faire l’autopsie, il fut constaté que la balle, qui s’accordait +avec les débris de la bourre, était une balle de fusil de munition, +tirée avec un fusil de munition, et il n’existait pas un seul fusil de +munition dans la commune de Blangy. Le juge d’instruction et monsieur +Soudry, le procureur du roi, le soir, au château, furent d’avis de +réunir les éléments de l’instruction et d’attendre. Ce fut aussi +l’avis du maréchal des logis et du lieutenant de la gendarmerie de la +Ville-aux-Fayes. + +—Il est impossible que ce ne soit pas un coup monté entre les gens du +pays, dit le maréchal des logis; mais il y a deux communes, Conches +et Blangy, et il y a dans chacune cinq à six gens capables d’avoir +fait le coup. Celui que je soupçonnerais le plus, Tonsard, a passé la +nuit à godailler; mais votre adjoint, mon général, était de la noce; +Langlumé, votre meunier, il ne les a pas quittés; ils étaient gris à +ne pas se tenir; ils ont reconduit la mariée à une heure et demie, et +l’arrivée du cheval annonce que Michaud a été assassiné entre onze +heures et minuit. A dix heures et un quart, Groison a vu toute la noce +attablée, et monsieur Michaud a passé par là pour aller à Soulanges, où +il est venu à onze heures. Son cheval s’est cabré entre les pavillons +de la route; mais il peut avoir reçu le coup avant Blangy, et s’être +tenu pendant quelque temps. Il faut décerner des mandats contre vingt +personnes au moins, arrêter tous les suspects; mais ces messieurs +connaissent les paysans comme je les connais; vous les tiendrez +pendant un an en prison, vous n’en aurez rien que des dénégations. Que +voulez-vous faire à tous ceux qui étaient chez Tonsard? + +On fit venir Langlumé, le meunier et l’adjoint du général Montcornet, +et il raconta sa soirée: ils étaient tous dans le cabaret; on n’en +était sorti que pour quelques instants, dans la cour... Il y était +allé avec Tonsard sur les onze heures; ils avaient parlé de la lune +et du temps; ils n’avaient rien entendu. Il nomma tous les convives; +aucun d’eux n’avait quitté le cabaret. A deux heures, ils avaient tous +reconduit les mariés chez eux. + +Le général convint avec le maréchal des logis, le lieutenant de la +gendarmerie et le procureur du roi, d’envoyer de Paris un habile de +la police de sûreté, qui viendrait au château comme ouvrier, et qui +se conduirait assez mal pour être renvoyé; il boirait, deviendrait +assidu au Grand-I-Vert, et resterait dans le pays mécontent du général. +C’était le meilleur plan à suivre pour guetter une indiscrétion et la +saisir au vol. + +—Quand je devrais y dépenser vingt mille francs, je finirai par +découvrir le meurtrier de mon pauvre Michaud... répétait sans se +lasser le général Montcornet. Il partit avec cette idée et revint de +Paris, au mois de janvier, avec un des plus rusés acolytes du chef de +la police de sûreté, qui s’installa pour diriger soi-disant les travaux +d’intérieur du château, et qui braconna. On fit des procès-verbaux +contre lui, le général le mit à la porte et revint à Paris au mois de +février. + + + X.—LE TRIOMPHE DES VAINCUS. + +Au mois de mai, quand la belle saison fut venue, et que les Parisiens +furent arrivés aux Aigues, un soir, monsieur de Troisville, que +sa fille avait amené, Blondet, l’abbé Brossette, le général, le +sous-préfet de la Ville-aux-Fayes qui était au château, en visite, +jouaient les uns au whist, les autres aux échecs; il était onze heures +et demie. Joseph vint dire à son maître que ce mauvais ouvrier renvoyé +voulait lui parler; il disait que le général lui redevait de l’argent +sur son mémoire. Il était, disait le valet de chambre, complétement +gris. + +—C’est bien, j’y vais. Et le général alla sur la pelouse, à quelque +distance du château. + +—Monsieur le comte, dit l’agent de police, on ne tirera jamais rien de +ces gens; tout ce que j’ai deviné c’est que, si vous continuez à rester +dans le pays et à vouloir que les habitants renoncent aux habitudes que +mademoiselle Laguerre leur a laissé prendre, on vous tirera quelque +coup de fusil aussi... D’ailleurs je n’ai plus rien à faire ici; ils se +défient plus de moi que de vos gardes. + +Le comte paya l’espion, qui partit, et dont le départ justifia les +soupçons des complices de la mort de Michaud. Mais quand il vint dans +le salon, rejoindre sa famille et ses hôtes, il y eut sur sa figure +trace d’une si vive et si profonde émotion, que sa femme, inquiète, +vint lui demander ce qu’il venait d’apprendre. + +—Chère amie, je ne voudrais pas t’effrayer, et cependant il est bon +que tu saches que la mort de Michaud est un avis indirect qu’on nous +donne de quitter le pays. + +—Moi, dit monsieur de Troisville, je ne quitterais point; j’ai eu de +ces difficultés-là en Normandie, mais sous une autre forme, et j’ai +persisté; maintenant tout va bien. + +—Monsieur le marquis, dit le sous-préfet, la Normandie et la +Bourgogne sont deux pays bien différents. Les fruits de la vigne +rendent le sang plus chaud que ceux du pommier. Nous ne connaissons pas +si bien les lois et la procédure, et nous sommes entourés de forêts; +l’industrie ne nous a pas encore gagné; nous sommes sauvages... Si j’ai +un conseil à donner à monsieur le comte, c’est de vendre sa terre et de +la placer en rentes; il doublera son revenu et n’aura pas le moindre +souci; s’il aime la campagne, il aura, dans les environs de Paris, un +château avec un parc entouré de murs, aussi beau que celui des Aigues, +où personne n’entrera, et qui n’aura que des fermes louées à des gens +qui viendront en cabriolet le payer en billets de banque, et il ne nous +fera pas faire dans l’année un seul procès-verbal... Il ira et viendra +en trois ou quatre heures, et monsieur Blondet et monsieur le marquis +ne nous manqueront pas si souvent, madame la comtesse... + +—Moi, reculer devant des paysans, quand je n’ai pas reculé même sur le +Danube! + +—Oui, mais où sont vos cuirassiers? demanda Blondet. + +—Une si belle terre!... + +—Vous en aurez aujourd’hui plus de deux millions! + +—Le château seul a dû coûter cela, dit monsieur de Troisville. + +—Une des plus belles propriétés qu’il y ait à vingt lieues à la ronde! +dit le sous-préfet; mais vous retrouverez mieux aux environs de Paris. + +—Qu’a-t-on de rentes avec deux millions? demanda la comtesse. + +—Aujourd’hui, environ quatre-vingt mille francs, répondit Blondet. + +—Les Aigues ne rapportent pas en sac plus de trente mille francs, dit +la comtesse; encore, ces années-ci, vous avez fait d’immenses dépenses, +vous avez entouré les bois de fossés... + +—On a, dit Blondet, un château royal aujourd’hui, pour quatre cent +mille francs, aux environs de Paris. On achète les folies des autres. + +—Je croyais que vous teniez aux Aigues? dit le comte à sa femme. + +—Ne sentez-vous donc pas que je tiens mille fois plus à votre +existence? dit-elle. D’ailleurs, depuis la mort de ma pauvre Olympe, +depuis l’assassinat de Michaud, ce pays m’est devenu odieux; tous les +visages que j’y rencontre me semblent armés d’une expression sinistre +ou menaçante. + +Le lendemain soir, dans le salon de M. Gaubertin, à la Ville-aux-Fayes, +le sous-préfet fut accueilli par cette phrase que lui dit le maire: + +—Eh bien! monsieur des Lupeaulx, vous venez des Aigues?... + +—Oui, répondit le sous-préfet avec un petit air triomphant, et en +lançant un tendre regard à Mlle Elise, j’ai bien peur que nous ne +perdions le général; il va vendre sa terre... + +—Monsieur Gaubertin, je vous recommande mon pavillon... je n’en peux +plus de ce bruit, de cette poussière de la Ville-aux-Fayes; comme un +pauvre oiseau emprisonné j’aspire de loin l’air des champs, l’air +des bois, dit madame Isaure de sa voix langoureuse, les yeux fermés +à demi en penchant la tête sur son épaule gauche, et en tortillant +nonchalamment les longs anneaux de sa chevelure blonde. + +—Soyez donc prudente, madame..., lui dit à voix basse Gaubertin, ce +n’est pas avec vos indiscrétions que j’achèterai le pavillon...; puis, +se tournant vers le sous-préfet: On ne peut donc toujours pas découvrir +les auteurs de l’assassinat commis sur la personne du garde? lui +demanda-t-il. + +—Il paraît que non, répondit le sous-préfet. + +—Ça nuira beaucoup à la vente des Aigues, dit Gaubertin devant tout +son monde; je sais bien, moi, que je ne les achèterais pas... Les gens +du pays sont trop mauvais; même du temps de mademoiselle Laguerre, je +me disputais avec eux, et cependant Dieu sait comme elle les laissait +faire. + +Sur la fin du mois de mai, rien n’annonçait que le général eût +l’intention de mettre en vente les Aigues; il était indécis. Un soir, +sur les dix heures, il rentrait de la forêt par une des six avenues qui +conduisaient au pavillon du Rendez-vous, et il avait renvoyé son garde, +en se voyant assez près du château. Au retour de l’allée, un homme armé +d’un fusil sortit d’un buisson. + +—Général, dit-il, voilà la troisième fois que vous vous trouvez au +bout de mon canon, et voilà la troisième fois que je vous donne la +vie... + +—Et pourquoi veux-tu donc me tuer, Bonnébault? dit le comte sans +témoigner la moindre émotion. + +—Ma foi! si ce n’était par moi, ce serait par un autre; et moi, +voyez-vous, j’aime les gens qui ont servi l’Empereur, je ne peux pas +me décider à vous tuer comme une perdrix. —Ne me questionnez pas, je +ne veux rien dire... Mais vous avez des ennemis plus puissants, plus +rusés que vous, et qui finiront par vous écraser; j’aurai mille écus si +je vous tue, et j’épouserai Marie Tonsard. Eh bien! donnez-moi quelques +méchants arpents de terre et une mauvaise baraque, je continuerai à +dire ce que j’ai dit, qu’il ne s’est pas trouvé d’occasion... Vous +aurez encore le temps de vendre votre terre et de vous en aller; mais, +dépêchez-vous. Je suis encore un brave garçon, tout mauvais sujet que +je suis; un autre pourrait vous faire plus de mal... + +—Et si je te donne ce que tu demandes, me diras-tu qui t’a promis +trois mille francs? demanda le général. + +—Je ne le sais pas; et la personne qui me pousse à cela, je l’aime +trop pour vous la nommer. Et puis, quand vous sauriez que c’est Marie +Tonsard, cela ne vous avancerait pas de beaucoup; Marie Tonsard sera +muette comme un mur, et moi, je nierai vous l’avoir dit. + +—Viens me voir demain, dit le général. + +—Ça suffit, dit Bonnébault; si l’on me trouvait maladroit, je vous +préviendrai. + +Huit jours après cette conversation singulière, tout l’arrondissement, +tout le département de Paris étaient farcis d’énormes affiches +annonçant la vente des Aigues par lots, en l’étude de maître Corbineau, +notaire à Soulanges. Tous les lots furent adjugés à Rigou et montèrent +à la somme totale de deux millions cent cinquante mille francs. Le +lendemain Rigou fit changer les noms; monsieur Gaubertin avait les +bois, et Rigou et les Soudry les vignes et les autres lots. Le château +et le parc furent revendus à la bande noire, sauf le pavillon et ses +dépendances, que se réserva monsieur Gaubertin pour en faire hommage à +sa poétique et sentimentale compagne. + + +Bien des années après ces événements, pendant l’hiver de 1837, l’un +des plus remarquables écrivains politiques de ce temps, Émile Blondet, +arrivait au dernier degré de la misère, qu’il avait cachée jusque-là +sous les dehors d’une vie d’éclat et d’élégance. Il hésitait à +prendre un parti désespéré en voyant que ses travaux, son esprit, +son savoir, sa science des affaires, ne l’avaient amené à rien qu’à +fonctionner comme une mécanique au profit des autres, en voyant +toutes les places prises, en se sentant arrivé aux abords de l’âge +mûr, sans considération et sans fortune, en apercevant de sots et de +niais bourgeois remplacer les gens de cour et les incapables de la +Restauration, et le gouvernement se reconstituer comme il était avant +1830. Un soir où il était bien près du suicide, qu’il avait tant +poursuivi de ses plaisanteries, et qu’en jetant un dernier regard +sur sa déplorable existence, calomniée et surchargée de travaux bien +plus que de ces orgies qu’on lui reprochait, il voyait une noble et +belle figure de femme, comme on voit une statue restée entière et pure +au milieu des plus tristes ruines, son portier lui remit une lettre +cachetée en noir, où la comtesse de Montcornet lui annonçait la mort +du général, qui avait repris du service et commandait une division. +Elle était son héritière; elle n’avait pas d’enfants. La lettre, +quoique digne, indiquait à Blondet que la femme de quarante ans, qu’il +avait aimée jeune, lui tendait une main fraternelle et une fortune +considérable. Il y a quelques jours, le mariage de la comtesse de +Montcornet et de monsieur Blondet, nommé préfet, a eu lieu. Pour se +rendre à sa préfecture, il prit par la route où se trouvaient autrefois +les Aigues, et il fit arrêter dans l’endroit où étaient jadis les deux +pavillons, voulant visiter la commune de Blangy, peuplée de si doux +souvenirs pour les deux voyageurs. Le pays n’était plus reconnaissable. +Les bois mystérieux, les avenues du parc, tout avait été défriché; la +campagne ressemblait à la carte d’échantillons d’un tailleur. Le paysan +avait pris possession de la terre en vainqueur et en conquérant. Elle +était déjà divisée en plus de mille lots, et la population avait triplé +entre Conches et Blangy. La mise en culture de ce beau parc, si soigné, +si voluptueux naguère, avait dégagé le pavillon du Rendez-vous, devenu +la villa _il Buen-Retiro_ de dame Isaure Gaubertin; c’était le seul +bâtiment resté debout, et qui dominait le paysage, ou, pour mieux dire, +la petite culture remplaçant le paysage. Cette construction ressemblait +à un château, tant étaient misérables les maisonnettes bâties tout +autour, comme bâtissent les paysans. + + +—Voilà le progrès! s’écria Émile. C’est une page du _Contrat social_ +de Jean-Jacques! Et moi, je suis attelé à la machine sociale qui +fonctionne ainsi!... Mon Dieu! que deviendront les rois dans peu! Mais +que deviendront, avec cet état de choses, les nations elles-mêmes dans +cinquante ans?... + +—Tu m’aimes, tu es à côté de moi; je trouve le présent bien beau, et +ne me soucie guère d’un avenir si lointain, lui répondit sa femme. + +—Auprès de toi, vive le présent! dit gaiement l’amoureux Blondet, et +au diable l’avenir! Puis il fit signe au cocher de partir, et tandis +que les chevaux s’élançaient au galop, les nouveaux mariés reprirent le +cours de leur lune de miel. + + 1845. + + * * * * * + + On doit croire l’auteur des _Paysans_ assez instruit des + choses de son temps pour savoir qu’il n’y avait point de + cuirassiers dans la garde impériale. Il prend ici la liberté + de faire observer qu’il a dans son cabinet les uniformes de la + République, de l’Empire, de la Restauration, la collection de + tous les costumes militaires des pays que la France a eus pour + alliés ou pour adversaires, et plus d’ouvrages sur les guerres + de 1792 à 1815 que n’en possède tel maréchal de France. Il se + sert de la voie du journal pour remercier les personnes qui lui + ont fait l’honneur d’assez s’intéresser à ses travaux pour lui + envoyer des notes rectificatives et des renseignements. + + Une fois pour toutes, il répond ici que ses inexactitudes sont + volontaires et calculées. Ceci n’est pas une Scène de la Vie + Militaire, où il serait tenu de ne pas mettre des sabretaches + à des fantassins. Toucher à l’histoire contemporaine, ne + fût-ce que par des types, comporte des dangers. C’est en se + servant, pour des fictions, d’un cadre dont les détails sont + minutieusement vrais, en dénaturant tour à tour les faits par + des couleurs qui leur sont étrangères, qu’on évite le petit + malheur des _personnalités_. Déjà, pour UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE, + quoique le fait eût été changé dans ses détails et appartienne + à l’histoire, l’auteur a dû répondre à d’absurdes observations + basées sur cette objection qu’il n’y avait eu qu’_un_ sénateur + d’enlevé, de séquestré, sous le règne de l’Empereur. Je le + crois bien! on aurait peut-être couronné de fleurs celui qui en + aurait enlevé un second! + + Si l’inexactitude relative aux cuirassiers est trop choquante, + il est facile de ne pas parler de la Garde. Mais la famille de + l’illustre général qui commandait la cavalerie refoulée sur le + Danube nous demanderait alors compte des onze cent mille francs + que l’Empereur a laissé prendre à Montcornet en Poméranie. + + On viendra bientôt nous prier de dire dans quelle géographie + se trouve la Ville-aux-Fayes, l’Avonne et Soulanges. Tous ces + pays et ces cuirassiers vivent sur le golfe immense où sont + la tour de Ravensvood, les Eaux de Saint-Ronan, la terre de + Tillietudlem, Gander-Cleug, Lilliput, l’abbaye de Thélème, + les conseillers privés d’Hoffmann, l’île de Robinson Crusoé, + les terres de la famille Shandy, dans un monde exempt de + contributions, et où la poste se paye par ceux qui y voyagent à + raison de 20 centimes le volume. + + (_Note de l’auteur._) + + + FIN DES PAYSANS. + + + + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + ADOLPHE ET CAROLINE. + + Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, s’appuie + beaucoup trop sur votre bras. + + (VIE CONJUGALE.)] + + + ÉTUDES ANALYTIQUES + + + PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE + + PRÉFACE + OU CHACUN RETROUVERA SES IMPRESSIONS DE MARIAGE + + +Un ami vous parle d’une jeune personne: + +—Bonne famille, bien élevée, jolie, et trois cent mille francs +comptant. Vous avez désiré rencontrer cet objet charmant. + +Généralement, toutes les entrevues fortuites sont préméditées. Et vous +parlez à cet objet devenu très-timide. + +VOUS. —Une soirée charmante?... + +ELLE. —Oh! oui, Monsieur. + +Vous êtes admis à courtiser la jeune personne. + +LA BELLE-MÈRE (_au futur_). —Vous ne sauriez croire combien cette +chère petite fille est susceptible d’attachement. + +Cependant les deux familles sont en délicatesse à propos des questions +d’intérêt. + +VOTRE PÈRE (_à la belle-mère_). —Ma ferme vaut cinq cent mille francs, +ma chère dame!... + +VOTRE FUTURE BELLE-MÈRE. —Et notre maison, mon cher monsieur, est à un +coin de rue. + +Un contrat s’ensuit, discuté par deux affreux notaires: un petit, un +grand. + +Puis les deux familles jugent nécessaire de vous faire passer à la +mairie, à l’église, avant de procéder au coucher de la mariée, qui fait +des façons. + +Et après!... il vous arrive une foule de petites misères imprévues, +comme ceci: + + + LE COUP DE JARNAC. + +Est-ce une petite, est-ce une grande misère? je ne sais; elle +est grande pour les gendres ou pour vos belles-filles, elle est +excessivement petite pour vous. + +—Petite, cela vous plaît à dire; mais un enfant coûte énormément! +s’écrie un époux dix fois trop heureux qui fait baptiser son onzième, +nommé _le petit dernier_, —un mot avec lequel les femmes abusent leurs +familles. + +Quelle est cette misère? me direz-vous. Eh bien! cette misère est, +comme beaucoup de petites misères conjugales, un bonheur pour quelqu’un. + +Vous avez, il y a quatre mois, marié votre fille, que nous appellerons +du doux nom de CAROLINE, pour en faire le type de toutes les épouses. +Caroline est, comme toujours, une charmante jeune personne, et vous lui +avez trouvé pour mari: + +Soit un avoué de première instance, soit un capitaine en second, +peut-être un ingénieur de troisième classe; ou un juge suppléant, ou +encore un jeune vicomte. Mais plus certainement, ce que recherchent le +plus les familles sensées, l’idéal de leurs désirs: le fils unique d’un +riche propriétaire!... (Voyez la _Préface_.) + +Ce phénix, nous le nommerons ADOLPHE, quels que soient son état dans le +monde, son âge, et la couleur de ses cheveux. + +L’avoué, le capitaine, l’ingénieur, le juge, enfin le gendre, Adolphe +et sa famille ont vu dans mademoiselle Caroline: + +1º Mademoiselle Caroline; + +2º Fille unique de votre femme et de vous. + +Ici, nous sommes forcé de demander, comme à la Chambre, la division: + + + I.—DE VOTRE FEMME. + +Votre femme doit recueillir l’héritage d’un oncle maternel, vieux +podagre qu’elle mitonne, soigne, caresse et emmitoufle; sans compter +la fortune de son père à elle. Caroline a toujours adoré son oncle, +son oncle qui la faisait sauter sur ses genoux, son oncle qui... son +oncle que... son oncle enfin... dont la succession est estimée deux +cent mille francs. + +De votre femme... personne bien conservée, mais dont l’âge a été +l’objet de mûres réflexions et d’un long examen de la part des aves et +ataves de votre gendre. Après bien des escarmouches respectives entre +les belles-mères, elles se sont confié leurs petits secrets de femmes +mûres. + +—Et vous, ma chère dame? + +—Moi, Dieu merci! j’en suis quitte, et vous? + +—Moi, je l’espère bien! a dit votre femme. + +—Tu peux épouser Caroline, a dit la mère d’Adolphe à votre futur +gendre, Caroline héritera seule de sa mère, de son oncle et de son +grand-père. + + + II. —DE VOUS, + +Qui jouissez encore de votre grand-père maternel, un bon vieillard dont +la succession ne vous sera pas disputée: il est en enfance, et dès lors +incapable de tester. + +De vous, homme aimable, mais qui avez mené une vie assez libertine dans +votre jeunesse. Vous avez d’ailleurs cinquante-neuf ans, votre tête est +couronnée, on dirait d’un genou qui passe au travers d’une perruque +grise. + +3º Une dot de trois cent mille francs!... + +4º La sœur unique de Caroline, une petite niaise de douze ans, +souffreteuse et qui promet de ne pas laisser vieillir ses os; + +5º Votre fortune à vous, beau-père (dans un certain monde, on dit le +_papa beau-père_), vingt mille livres de rente, qui s’augmenteront +d’une succession sous peu de temps; + +6º La fortune de votre femme, qui doit se grossir de deux successions: +l’oncle et le grand-père. + + Trois successions et les économies, ci 750,000 fr. + Votre fortune 250,000 + Celle de votre femme 250,000 + ————————— + Total 1,250,000 fr. + +qui ne peuvent s’envoler!... + +Voilà l’autopsie de tous ces brillants hyménées qui conduisent +leurs chœurs dansants et mangeants, en gants blancs, fleuris à la +boutonnière, bouquets de fleurs d’oranger, cannetilles, voiles, remises +et cochers allant de la mairie à l’église, de l’église au banquet, +du banquet à la danse, et de la danse dans la chambre nuptiale, aux +accents de l’orchestre et aux plaisanteries consacrées que disent les +restes de dandies; car n’y a-t-il pas, de par le monde des restes +de dandies, comme il y a des restes de chevaux anglais. Oui, voilà +l’ostéologie des plus amoureux désirs. + +La plupart des parents ont dit leur mot sur ce mariage. + +Ceux du côté du marié: + +—Adolphe a fait une bonne affaire: + +Ceux du côté de la mariée: + +—Caroline a fait un excellent mariage. Adolphe est fils unique, et il +aura soixante mille francs de rente, _un jour ou l’autre_!... + +Un jour, l’heureux juge, l’ingénieur heureux, l’heureux capitaine ou +l’heureux avoué, l’heureux fils unique d’un riche propriétaire, Adolphe +enfin, vient dîner chez vous, accompagné de sa famille. + +Votre fille Caroline est excessivement orgueilleuse de la forme un +peu bombée de sa taille. Toutes les femmes déploient une innocente +coquetterie pour leur première grossesse. Semblables au soldat qui se +pomponne pour sa première bataille, elles aiment à faire la pâle, la +souffrante; elles se lèvent d’une certaine manière, et marchent avec +les plus jolies affectations. Encore fleurs, elles ont un fruit: elles +anticipent alors sur la maternité. Toutes ces façons sont excessivement +charmantes... la première fois. + +Votre femme, devenue la belle-mère d’Adolphe, se soumet à des corsets +de haute pression. Quand sa fille rit, elle pleure; quand sa Caroline +étale son bonheur, elle rentre le sien. Après dîner, l’œil clairvoyant +de la co-belle-mère a deviné l’œuvre de ténèbres. + +Votre femme est grosse! la nouvelle éclate, et votre plus vieil ami de +collége vous dit en riant: Ah! vous avez fait des nôtres? + +Vous espérez dans une consultation qui doit avoir lieu le lendemain. +Vous, homme de cœur, vous rougissez, vous espérez une hydropisie; mais +les médecins ont confirmé l’arrivée d’un _petit dernier_! + +Quelques maris timorés vont alors à la campagne ou mettent à exécution +un voyage en Italie. Enfin une étrange confusion règne dans votre +ménage. Vous et votre femme, vous êtes dans une fausse position. + +—Comment! toi, vieux coquin, tu n’as pas eu honte de?... vous dit un +ami sur le boulevard. + +—Eh bien! oui! fais-en autant, répliquez-vous enragé. + +—Comment, le jour où ta fille!... mais c’est immoral. Et une vieille +femme? mais c’est une infirmité! + +—Nous avons été volés comme dans un bois, dit la famille de votre +gendre. + +Comme dans un bois! est une gracieuse expression pour la belle-mère. + +Cette famille espère que l’enfant qui coupe en trois les espérances de +fortune sera, comme tous les enfants des vieillards, un scrofuleux, un +infirme, un avorton. Naîtra-t-il viable? + +Cette famille attend l’accouchement de votre femme avec l’anxiété +qui agita la maison d’Orléans pendant la grossesse de la duchesse de +Berri: une seconde fille procurait le trône à la branche cadette, sans +les conditions onéreuses de Juillet; Henri V raflait la couronne. Dès +lors, la maison d’Orléans a été forcée de jouer quitte ou double: les +événements lui ont donné la partie. + +La mère et la fille accouchent à neuf jours de distance. + +Le premier enfant de Caroline est une pâle et maigrichonne petite fille +qui ne vivra pas. + +Le dernier enfant de sa mère est un superbe garçon, pesant douze +livres, qui a deux dents, et des cheveux superbes. + +Vous avez désiré pendant seize ans un fils. Cette misère conjugale est +la seule qui vous rende fou de joie. Car votre femme rajeunie rencontre +dans cette grossesse, ce qu’il faut appeler _l’été de la Saint-Martin_ +des femmes: elle nourrit, elle a du lait! son teint est frais, elle est +blanche et rose. + +A quarante-deux ans, elle fait la jeune femme, achète des petits bas, +se promène suivie d’une bonne, brode des bonnets, garnit des béguins. +Alexandrine a pris son parti, elle instruit sa fille par l’exemple; +elle est ravissante, elle est heureuse. Et cependant c’est une misère, +petite pour vous, grande pour votre gendre. Cette misère est des deux +genres, elle vous est commune à vous et à votre femme. Enfin, dans +ces cas-là, votre paternité vous rend d’autant plus fier qu’elle est +incontestable, mon cher monsieur! + + + LES DÉCOUVERTES. + +Généralement, une jeune personne ne découvre son vrai caractère +qu’après deux ou trois années de mariage. Elle dissimule, sans le +vouloir, ses défauts au milieu des premières joies, des premières +fêtes. Elle va dans le monde pour y danser, elle va chez des parents +pour vous y faire triompher, elle voyage escortée par les premières +malices de l’amour, elle se fait femme. Puis elle devient mère et +nourrice, et dans cette situation pleine de jolies souffrances, qui +ne laisse à l’observation ni une parole ni une minute, tant les soins +y sont multipliés, il est impossible de juger d’une femme. Il vous +a donc fallu trois ou quatre ans de vie intime avant que vous ayez +pu découvrir une chose horriblement triste, un sujet de perpétuelles +terreurs. + +Votre femme, cette jeune fille à qui les premiers plaisirs de la vie et +de l’amour tenaient lieu de grâce et d’esprit, si coquette, si animée, +si vive, dont les moindres mouvements avaient une délicieuse éloquence, +a dépouillé lentement, un à un, ses artifices naturels. Enfin, vous +avez aperçu la vérité! Vous vous y êtes refusé, vous avez cru vous +tromper; mais non: Caroline manque d’esprit, elle est lourde, elle +ne sait ni plaisanter, ni discuter, elle a parfois peu de tact. Vous +êtes effrayé. Vous vous voyez pour toujours obligé de conduire _cette +chère Minette_ à travers des chemins épineux où vous laisserez votre +amour-propre en lambeaux. + +Vous avez été déjà souvent atteint par des réponses qui, dans le monde, +ont été poliment accueillies: on a gardé le silence au lieu de sourire; +mais vous aviez la certitude qu’après votre départ les femmes s’étaient +regardées en se disant: Avez-vous entendu madame Adolphe?... + +—Pauvre petite femme, elle est... + +—Bête comme un chou. + +—Comment, lui, qui certes est un homme d’esprit, a-t-il pu choisir?... + +—Il devrait former sa femme, l’instruire, ou lui apprendre à se taire. + + AXIOMES. + +Un homme est, dans notre civilisation, responsable de toute sa femme. + +Ce n’est pas le mari qui forme la femme. + + +Un jour, Caroline aura soutenu _mordicus_ chez madame de Fischtaminel, +une femme très-distinguée, que le petit dernier ne ressemblait ni à +son père ni à sa mère, mais à l’ami de la maison. Elle aura peut-être +éclairé monsieur de Fischtaminel, et inutilisé les travaux de trois +années, en renversant l’échafaudage des assertions de madame de +Fischtaminel, qui, depuis cette visite, vous marque de la froideur, car +elle soupçonne chez vous une indiscrétion faite à votre femme. + +Un soir, Caroline, après avoir fait causer un auteur sur ses +ouvrages, aura terminé en donnant le conseil à ce poëte, déjà +fécond, de travailler enfin pour la postérité. Tantôt elle se +plaint de la lenteur du service à table chez des gens qui n’ont +qu’un domestique et qui se sont mis en quatre pour la recevoir. +Tantôt elle médit des veuves qui se remarient, devant madame +Deschars, mariée en troisièmes noces à un ancien notaire, à +Nicolas-Jean-Jérôme-Népomucène-Ange-Marie-Victor-Joseph Deschars, l’ami +de votre père. + +Enfin vous n’êtes plus vous-même dans le monde avec votre femme. +Comme un homme qui monte un cheval ombrageux et qui le regarde sans +cesse entre les deux oreilles, vous êtes absorbé par l’attention avec +laquelle vous écoutez votre Caroline. + +Pour se dédommager du silence auquel sont condamnées les demoiselles, +Caroline parle, ou mieux, elle babille; elle veut faire de l’effet, +et elle en fait: rien ne l’arrête; elle s’adresse aux hommes les plus +éminents, aux femmes les plus considérables; elle se fait présenter, +elle vous met au supplice. Pour vous, aller dans le monde, c’est aller +au martyre. + +Elle commence à vous trouver maussade: vous êtes attentif, voilà tout! +Enfin, vous la maintenez dans un petit cercle d’amis, car elle vous a +déjà brouillé avec des gens de qui dépendaient vos intérêts. + +Combien de fois n’avez-vous pas reculé devant la nécessité d’une +remontrance, le matin, au réveil, quand vous l’aviez bien disposée +à vous écouter! Une femme écoute très-rarement. Combien de fois +n’avez-vous pas reculé devant le fardeau de vos obligations magistrales. + +La conclusion de votre communication ministérielle ne devrait elle pas +être: —Tu n’as pas d’esprit. Vous pressentez l’effet de votre première +leçon, Caroline se dira: —Ah! je n’ai pas d’esprit! + +Aucune femme ne prend jamais ceci en bonne part. Chacun de vous tirera +son épée et jettera le fourreau. Six semaines après, Caroline peut vous +prouver qu’elle a précisément assez d’esprit pour vous _minotauriser_ +sans que vous vous en aperceviez. + +Effrayé de cette perspective, vous épuisez alors les formules +oratoires, vous les interrogez, vous cherchez la manière de dorer cette +pilule. Enfin, vous trouvez le moyen de flatter tous les amours-propres +de Caroline, car: + + AXIOME. + +Une femme mariée a plusieurs amours-propres. + + +Vous dites être son meilleur ami, le seul bien placé pour l’éclairer; +plus vous y mettez de préparation, plus elle est attentive et +intriguée. En ce moment, elle a de l’esprit. + +Vous demandez à votre chère Caroline, que vous tenez par la taille, +comment, elle, si spirituelle avec vous, qui a des réponses charmantes +(vous lui rappelez des mots qu’elle n’a jamais eus, que vous lui +prêtez, qu’elle accepte en souriant), comment elle peut dire ceci, +cela, dans le monde. Elle est sans doute, comme beaucoup de femmes, +intimidée dans les salons. + +—Je connais, dites-vous, bien des hommes fort distingués qui sont +ainsi. + +Vous citez d’admirables orateurs de petit comité auxquels il est +impossible de prononcer trois phrases à la tribune. Caroline devait +veiller sur elle; vous lui vantez le silence comme la plus sûre méthode +d’avoir de l’esprit. Dans le monde, on aime qui nous écoute. + +Ah! vous avez rompu la glace, vous avez patiné sur ce miroir sans +le rayer; vous avez pu passer la main sur la croupe de la Chimère +la plus féroce et la plus sauvage, la plus éveillée, la plus +clairvoyante, la plus inquiète, la plus rapide, la plus jalouse, la +plus ardente, la plus violente, la plus simple, la plus élégante, la +plus déraisonnable, la plus attentive du monde moral: LA VANITÉ D’UNE +FEMME!... + +Caroline vous a saintement serré dans ses bras, elle vous a remercié +de vos avis, elle vous en aime davantage; elle veut tout tenir de +vous, même l’esprit; elle peut être sotte, mais ce qui vaut mieux que +de dire de jolies choses, elle sait en faire!... elle vous aime. Mais +elle désire être aussi votre orgueil! Il ne s’agit pas de savoir se +bien mettre, d’être élégante et belle; elle veut vous rendre fier de +son intelligence. Vous êtes l’homme le plus heureux du monde d’avoir su +sortir de ce premier mauvais pas conjugal. + +—Nous allons ce soir chez madame Deschars, où l’on ne sait que faire +pour s’amuser; on y joue à toutes sortes de jeux innocents à cause du +troupeau de jeunes femmes et de jeunes filles qui y sont; tu verras!... +dit-elle. + +Vous êtes si heureux que vous fredonnez des airs en rangeant toutes +sortes de choses chez vous, en caleçon et en chemise. Vous ressemblez +à un lièvre faisant ses cent mille tours sur un gazon fleuri, parfumé +de rosée. Vous ne passez votre robe de chambre qu’à la dernière +extrémité, quand le déjeuner est sur la table. Pendant la journée, si +vous rencontrez des amis, et si l’on vient à parler femmes, vous les +défendez; vous trouvez les femmes charmantes, douces; elles ont quelque +chose de divin. + +Combien de fois nos opinions nous sont-elles dictées par les événements +inconnus de notre vie? + +Vous menez votre femme chez madame Deschars. Madame Deschars est une +mère de famille excessivement dévote, et chez qui l’on ne trouve pas +de journaux à lire; elle surveille ses filles, qui sont de trois lits +différents, et les tient d’autant plus sévèrement qu’elle a eu, dit-on, +_quelques petites choses_ à se reprocher pendant ses deux précédents +mariages. Chez elle, personne n’ose hasarder une plaisanterie. Tout +y est blanc et rose, parfumé de sainteté, comme chez les veuves qui +atteignent aux confins de la troisième jeunesse. Il semble que ce soit +la Fête-Dieu tous les jours. + +Vous, jeune mari, vous vous unissez à la société juvénile des jeunes +femmes, des petites filles, des demoiselles et des jeunes gens qui sont +dans la chambre à coucher de madame Deschars. Les gens graves, les +hommes politiques, les têtes à whist et à thé sont dans le grand salon. + +On joue à deviner des mots à plusieurs sens, d’après les réponses que +chacun doit faire à ces questions. + +—Comment l’aimez-vous? + +—Qu’en faites-vous? + +—Où le mettez-vous? + +Votre tour arrive de deviner un mot, vous allez dans le salon, vous +vous mêlez à une discussion, et vous revenez appelé par une rieuse +petite fille. On vous a cherché quelque mot qui puisse prêter aux +réponses les plus énigmatiques. Chacun sait que, pour embarrasser les +fortes têtes, le meilleur moyen est de choisir un mot très-vulgaire, et +de comploter des phrases qui jettent l’Œdipe de salon à mille lieues de +chacune de ses pensées. + +Ce jeu remplace difficilement le lansquenet ou le creps, mais il est +peu dispendieux. + +Le mot MAL a été promu à l’état de Sphinx. Chacun s’est promis de vous +dérouter. Le mot, entre autres acceptions, a celle de _mal_, substantif +qui signifie, en esthétique, le contraire du bien; de _mal_, substantif +qui prend mille expressions pathologiques; puis _malle_, la voiture +du gouvernement; et enfin _malle_, ce coffre, varié de forme, à tous +crins, à toutes peaux, à oreilles, qui marche rapidement, car il sert à +emporter les effets de voyage, dirait un homme de l’école de Delille. + +Pour vous, homme d’esprit, le Sphinx déploie ses coquetteries, il étend +ses ailes, les replie; il vous montre ses pattes de lion, sa gorge +de femme, ses reins de cheval, sa tête intelligente; il agite ses +bandelettes sacrées, il se pose et s’envole, revient et s’en va, balaye +la place de sa queue redoutable; il fait briller ses griffes, il les +rentre; il sourit, il frétille, il murmure; il a des regards d’enfant +joyeux, de matrone; il est surtout moqueur. + +—Je l’aime d’amour. + +—Je l’aime chronique. + +—Je l’aime à crinière fournie. + +—Je l’aime à secret. + +—Je l’aime dévoilé. + +—Je l’aime à cheval. + +—Je l’aime comme venant de Dieu, a dit madame Deschars. + +—Comment l’aimes-tu? dites-vous à votre femme. + +—Je l’aime légitime. + +La réponse de votre femme est incomprise, et vous envoie promener dans +les champs constellés de l’infini, où l’esprit, ébloui par la multitude +des créations, ne peut rien choisir. On le place + +—Dans une remise. + +—Au grenier. + +—Dans un bateau à vapeur. + +—Dans la presse. + +—Dans une charrette. + +—Dans les bagnes. + +—Aux oreilles. + +—En boutique. + +Votre femme vous dit en dernier: —Dans mon lit. + +Vous y étiez, mais ne savez aucun mot qui aille à cette réponse, madame +Deschars n’ayant pu rien permettre d’indécent. + +—Qu’en fais-tu? + +—Mon seul bonheur, dit votre femme après les réponses de chacun, +qui toutes vous ont fait parcourir le monde entier des suppositions +linguistiques. + +Cette réponse frappe tout le monde, et vous particulièrement; aussi +vous obstinez-vous à chercher le sens de cette réponse. Vous pensez +à la bouteille d’eau chaude enveloppée de linge que votre femme +fait mettre à ses pieds dans les grands froids, —à la bassinoire, +surtout!... —à son bonnet, —à son mouchoir, —au papier de ses +papillotes, —à l’ourlet de sa chemise, —à sa broderie, —à sa +camisole, —à votre foulard, —à l’oreiller, —à la table de nuit, où +vous ne trouvez rien de convenable. + +Enfin, comme le plus grand bonheur des répondants est de voir leur +Œdipe mystifié, que chaque mot donné pour le vrai les jette en des +accès de rire, les hommes supérieurs aiment mieux, en ne voyant cadrer +aucun mot à toutes les explications, s’avouer vaincus que de dire +inutilement trois substantifs. D’après la loi de ce jeu innocent, vous +êtes condamné à retourner dans le salon après avoir donné un gage; mais +vous êtes si excessivement intrigué par les réponses de votre femme, +que vous demandez le mot. + +—Mal, vous crie une petite fille. + +Vous comprenez tout, moins les réponses de votre femme: elle n’a pas +joué le jeu. Madame Deschars, ni aucune des jeunes femmes, n’a compris. +On a triché. Vous vous révoltez, il y a émeute de petites filles, de +jeunes femmes. On cherche, on s’intrigue. Vous voulez une explication, +et chacun partage votre désir. + +—Dans quelle acception as-tu donc pris ce mot, ma chère? demandez-vous +à Caroline. + +—Eh bien, mâle! + +Madame Deschars se pince les lèvres et manifeste le plus grand +mécontentement; les jeunes femmes rougissent et baissent les yeux; +les petites filles agrandissent les leurs, se poussent les coudes et +ouvrent les oreilles. Vous restez les pieds cloués sur le tapis, et +vous avez tant de sel dans la gorge, que vous croyez à une répétition +qui délivre Loth de sa femme. + +Vous apercevez une vie infernale: le monde est impossible. + +Rester chez vous avec cette triomphante bêtise, autant aller au bagne. + + AXIOME. + +Les supplices moraux surpassent les douleurs physiques de toute la +hauteur qui existe entre l’âme et le corps. + + +Vous renoncez à éclairer votre femme. + +Caroline est une seconde édition de Nabuchodonosor, car un jour, de +même que la chrysalide royale, elle passera du velu de la bête à la +férocité de la pourpre impériale. + + + LES ATTENTIONS D’UNE JEUNE FEMME. + +Au nombre des délicieuses joyeusetés de la vie de garçon, tout homme +compte l’indépendance de son lever. Les fantaisies du réveil compensent +les tristesses du coucher. Un garçon se tourne et se retourne dans +son lit; il peut bâiller à faire croire qu’il se commet des meurtres, +crier à faire croire qu’il se commet des joies excessives. Il peut +manquer à ses serments de la veille, laisser brûler son feu allumé +dans sa cheminée et sa bougie dans les bobèches, enfin, se rendormir +malgré des travaux pressés. Il peut maudire ses bottes prêtes qui lui +tendent leurs bouches noires et qui hérissent leurs oreilles, ne pas +voir les crochets d’acier qui brillent éclairés par un rayon de soleil +filtré à travers les rideaux, se refuser aux réquisitions sonores de +la pendule obstinée, s’enfoncer dans sa ruelle en se disant: —Hier, +oui, hier c’était bien pressé, mais aujourd’hui, ce ne l’est plus. +HIER est un fou, AUJOURD’HUI est le sage; il existe entre eux deux la +nuit qui porte conseil, la nuit qui éclaire... Je devrais y aller, je +devrais faire, j’ai promis... Je suis un lâche... mais comment résister +aux ouates de mon lit? J’ai les pieds mous, je dois être malade, je +suis trop heureux... Je veux revoir les horizons impossibles de mon +rêve, et mes femmes sans talons, et ces figures ailées et ces natures +complaisantes. Enfin, j’ai trouvé le grain de sel à mettre sur la queue +de cet oiseau qui s’envolait toujours. Cette coquette a les pieds pris +dans la glu, je la tiens... + +Votre domestique lit vos journaux, il entr’ouvre vos lettres, il vous +laisse tranquille. Et vous vous rendormez bercé par le bruit vague des +premières voitures. Ces terribles, ces pétulantes, ces vives voitures +chargées de viande, ces charrettes à mamelles de fer-blanc pleines de +lait, et qui font des tapages infernaux, qui brisent les pavés, elles +roulent sur du coton, elles vous rappellent vaguement l’orchestre de +Napoléon Musard. Quand votre maison tremble dans ses membres et s’agite +sur sa quille, vous vous croyez comme un marin bercé par le zéphyr. + +Toutes ces joies, vous seul les faites finir en jetant votre foulard +comme on tortille sa serviette après le dîner, en vous dressant sur +votre... ah! cela s’appelle _votre séant_. Et vous vous grondez +vous-même en vous disant quelque dureté, comme: —Ah! ventrebleu! il +faut se lever. —Chasseur diligent, —mon ami, qui veut faire fortune +doit se lever matin, —tu es un drôle, un paresseux. + +Vous restez sur ce temps. Vous regardez votre chambre, vous rassemblez +vos idées. Enfin, vous sortez hors du lit, —spontanément! —avec +courage! —par votre propre vouloir! —Vous allez au feu, vous +consultez la plus complaisante de toutes les pendules, vous interjetez +des espérances ainsi conçues: —Chose est paresseux, je le trouverai +bien encore! —Je vais courir. —Je le rattraperai, s’il est sorti. +—On m’aura bien attendu. —Il y a un quart d’heure de grâce dans tous +les rendez-vous, même entre débiteur et créancier. + +Vous mettez vos bottes avec fureur, vous vous habillez comme quand vous +avez peur d’être surpris peu vêtu, vous avez les plaisirs de la hâte, +vous interpellez vos boutons; enfin, vous sortez comme un vainqueur, +sifflotant, brandissant votre canne, secouant les oreilles, galopant. + +—Après tout, dites-vous, vous n’avez de compte à rendre à personne, +vous êtes votre maître! + +Toi, pauvre homme marié, tu as fait la sottise de dire à ta femme: +—Ma bonne, demain... (quelquefois elle le sait deux jours à l’avance), +je dois me lever de grand matin. Malheureux Adolphe, vous avez surtout +prouvé la gravité de ce rendez-vous: —Il s’agit de... et de... et +encore de..., enfin de... + +Deux heures avant le jour, Caroline vous réveille tout doucement, et +vous dit tout doucement: + +—Mon ami, mon ami!... + +—Quoi? le feu, le... + +—Non, dors, je me suis trompée, l’aiguille était là, tiens! il n’est +que quatre heures, tu as encore deux heures à dormir. + +Dire à un homme: Vous n’avez plus que deux heures à dormir, n’est-ce +pas, en petit, comme quand on dit à un criminel: Il est cinq heures +du matin, ce sera pour sept heures et demie? Ce sommeil est troublé +par une pensée grise, ailée qui vient se cogner aux vitres de votre +cervelle, à la façon des chauves-souris. + +Une femme est alors exacte comme un démon venant réclamer une âme qui +lui a été vendue. Quand cinq heures sonnent, la voix de votre femme, +hélas! trop connue, résonne dans votre oreille; elle accompagne le +timbre, et vous dit avec une atroce douceur: —Adolphe, voilà cinq +heures, lève-toi, mon ami. + +—Ouhouhi... ououhoin... + +—Adolphe, tu manqueras ton affaire, c’est toi-même qui l’as dit. + +—Ououhouin, ouhouhi... Vous vous roulez la tête avec désespoir. + +—Allons, mon ami, je t’ai tout apprêté hier... Mon chat, tu dois +partir; veux-tu manquer le rendez-vous? Allons donc, lève-toi donc, +Adolphe! va-t’en. Voilà le jour. + +Caroline se lève en rejetant les couvertures: elle tient à vous montrer +qu’elle peut se lever, sans barguigner. Elle va ouvrir les volets, elle +introduit le soleil, l’air du matin, le bruit de la rue. Elle revient. + +—Mais, mon ami, lève-toi donc! Qui jamais aurait pu te croire sans +caractère? Oh! les hommes!... Moi, je ne suis qu’une femme, mais ce que +je dis est fait. + +Vous vous levez en grommelant, en maudissant le sacrement du mariage. +Vous n’avez pas le moindre mérite dans votre héroïsme; ce n’est pas +vous, mais votre femme qui s’est levée. Caroline vous trouve tout ce +qu’il vous faut avec une promptitude désespérante; elle prévoit tout, +elle vous donne un cache-nez en hiver, une chemise de batiste à raies +bleues en été, vous êtes traité comme un enfant; vous dormez encore, +elle vous habille, elle se donne tout le mal; vous êtes jeté hors de +chez vous. Sans elle tout irait mal! Elle vous rappelle pour vous faire +prendre un papier, un portefeuille. Vous ne songez à rien, elle songe à +tout! + +Vous revenez cinq heures après, pour le déjeuner, entre onze heures et +midi. La femme de chambre est sur la porte, dans l’escalier, sur le +carré, causant avec quelque valet de chambre; elle se sauve en vous +entendant ou vous apercevant. Votre domestique met le couvert sans se +presser, il regarde par la croisée, il flâne, il va et vient en homme +qui sait avoir son temps à lui. Vous demandez où est votre femme, vous +la croyez sur pied. + +—Madame est encore au lit, dit la femme de chambre. + +Vous trouvez votre femme languissante, paresseuse, fatiguée, endormie. +Elle avait veillé toute la nuit pour vous éveiller, elle s’est +recouchée, elle a faim. + +Vous êtes cause de tous les dérangements. Si le déjeuner n’est pas +prêt, elle en accuse votre départ. Si elle n’est pas habillée, si tout +est en désordre, c’est votre faute. A tout ce qui ne va pas, elle +répond: —Il a fallu te faire lever si matin! Monsieur s’est levé si +matin! est la raison universelle. Elle vous fait coucher de bonne +heure, parce que vous vous êtes levé matin. Elle ne peut rien faire de +la journée, parce que vous vous êtes levé matin. + +Dix-huit mois après, elle vous dit encore: —Sans moi, tu ne te +lèverais jamais. A ses amies, elle dit: —Monsieur se lever!... Oh! +sans moi, si je n’étais pas là, jamais il ne se lèverait. + +Un homme dont la tête grisonne lui dit: —Cela fait votre éloge, +Madame. Cette critique, un peu leste, met un terme à ses vanteries. + +Cette petite misère, répétée deux ou trois fois, vous apprend à vivre +seul au sein de votre ménage, à n’y pas tout dire, à ne vous confier +qu’à vous-même; il vous paraît souvent douteux que les avantages du lit +nuptial en surpassent les inconvénients. + + + LES TAQUINAGES. + +Vous avez passé de l’allégro sautillant du célibataire au grave andante +du père de famille. + +Au lieu de ce joli cheval anglais cabriolant, piaffant entre les +brancards vernis d’un tilbury léger comme votre cœur, et mouvant +sa croupe luisante sous le quadruple lacis des rênes et des guides +que vous savez manier, avec quelle grâce et quelle élégance, les +Champs-Élysées le savent! vous conduisez un bon gros cheval normand à +l’allure douce. + +Vous avez appris la patience paternelle, et vous ne manquez pas +d’occasions de le prouver. Aussi votre figure est-elle sérieuse. + +A côté de vous, se trouve un domestique évidemment à deux fins, comme +est la voiture. Cette voiture à quatre roues, et montée sur des +ressorts anglais, a du ventre, et ressemble à un bateau rouennais; elle +a des vitrages, une infinité de mécanismes économiques. Calèche dans +les beaux jours, elle doit être un coupé les jours de pluie. Légère en +apparence, elle est alourdie par six personnes et fatigue votre unique +cheval. + +Au fond, se trouvent étalées comme des fleurs votre jeune femme +épanouie, et sa mère, grosse rose trémière à beaucoup de feuilles. Ces +deux fleurs de la gent femelle gazouillent et parlent de vous, tandis +que le bruit des roues et votre attention de cocher, mêlés à votre +défiance paternelle, vous empêchent d’entendre le discours. + +Sur le devant, il y a une jolie bonne proprette qui tient sur ses +genoux une petite fille; à côté brille un garçon en chemise rouge +plissée qui se penche hors de la voiture, veut grimper sur les +coussins, et s’est attiré mille fois des paroles qu’il sait être +purement comminatoires, le: —Sois donc sage, Adolphe, ou: —Je ne vous +emmène plus, Monsieur! —de toutes les mamans. + +La maman est en secret superlativement ennuyée de ce garçon tapageur; +elle s’est irritée vingt fois, et vingt fois le visage de la petite +fille endormie l’a calmée. + +—Je suis mère, s’est-elle dit. Et elle a fini par maintenir son petit +Adolphe. + +Vous avez exécuté la triomphante idée de promener votre famille. Vous +êtes parti le matin de votre maison, où les ménages mitoyens se sont +mis aux fenêtres en enviant le privilége que vous donne votre fortune +d’aller aux champs et d’en revenir sans subir les voitures publiques. +Or, vous avez traîné l’infortuné cheval normand à Vincennes à travers +tout Paris, de Vincennes à Saint-Maur, de Saint-Maur à Charenton, de +Charenton en face de je ne sais quelle île qui a semblé plus jolie +à votre femme et à votre belle-mère que tous les paysages au sein +desquels vous les avez menées. + +—Allons à Maisons!... s’est-on écrié. + +Vous êtes allé à Maisons, près d’Alfort. Vous revenez par la rive +gauche de la Seine, au milieu d’un nuage de poussière olympique +très-noirâtre. Le cheval tire péniblement votre famille; hélas! vous +n’avez plus aucun amour-propre, en lui voyant les flancs rentrés, et +deux os saillants aux deux côtés du ventre; son poil est moutonné par +la sueur sortie et séchée à plusieurs reprises, qui, non moins que +la poussière, a gommé, collé, hirsuté le poil de sa robe. Le cheval +ressemble à un hérisson en colère, vous avez peur qu’il ne soit +fourbu, vous le caressez du fouet avec une espèce de mélancolie qu’il +comprend, car il agite la tête comme un cheval de coucou, fatigué de sa +déplorable existence. + +Vous y tenez, à ce cheval, il est excellent; il a coûté douze cents +francs. Quand on a l’honneur d’être père de famille, on tient à douze +cents francs autant que vous tenez à ce cheval. Vous apercevez le +chiffre effrayant des dépenses extraordinaires dans le cas où il +faudrait faire reposer Coco. Vous prendrez pendant deux jours des +cabriolets de place pour vos affaires. Votre femme fera la moue de ne +pouvoir sortir; elle sortira, et prendra un remise. Le cheval donnera +lieu à des extra que vous trouverez sur le mémoire de votre unique +palefrenier, un palefrenier unique, et que vous surveillez comme toutes +les choses uniques. + +Ces pensées, vous les exprimez dans le mouvement doux par lequel vous +laissez tomber le fouet le long des côtes de l’animal engagé dans la +poudre noire qui sable la route devant la Verrerie. + +En ce moment, le petit Adolphe, qui ne sait que faire dans cette +boîte roulante, s’est tortillé, s’est attristé dans son coin, et sa +grand’mère inquiète lui a demandé: + +—Qu’as-tu? + +—J’ai faim, a répondu l’enfant. + +—Il a faim, a dit la mère à sa fille. + +—Et comment n’aurait-il pas faim? il est cinq heures et demie, nous ne +sommes seulement pas à la barrière, et nous sommes partis depuis deux +heures! + +—Ton mari aurait pu nous faire dîner à la campagne. + +Il aime mieux faire faire deux lieues de plus à son cheval et revenir à +la maison. + +—La cuisinière aurait eu son dimanche. Mais Adolphe a raison, après +tout. C’est une économie que de dîner chez soi, répond la belle-mère. + +—Adolphe, s’écrie votre femme, stimulée par le mot économie, nous +allons si lentement que je vais avoir le mal de mer, et vous nous menez +ainsi précisément dans cette poussière noire. A quoi pensez-vous? ma +robe et mon chapeau seront perdus. + +—Aimes-tu mieux que nous perdions le cheval? demandez-vous en croyant +avoir répondu péremptoirement. + +—Il ne s’agit pas de ton cheval, mais de ton enfant qui se meurt de +faim: voilà sept heures qu’il n’a rien pris. Fouette donc ton cheval! +En vérité, ne dirait-on pas que tu tiens plus à ta rosse qu’à ton +enfant? + +Vous n’osez pas donner un seul coup de fouet au cheval, il aurait +peut-être encore assez de vigueur pour s’emporter et prendre le galop. + +—Non, Adolphe tient à me contrarier, il va plus lentement, dit la +jeune femme à sa mère. Va, mon ami, va comme tu voudras. Et puis, tu +diras que je suis dépensière en me voyant acheter un autre chapeau. + +Vous dites alors des paroles perdues dans le bruit des roues. + +—Mais quand tu me répondras par des raisons qui n’ont pas le sens +commun, crie Caroline. + +Vous parlez toujours en tournant la tête vers la voiture et la +retournant vers le cheval, afin de ne pas faire de malheur. + +—Bon! accroche! verse-nous, tu seras débarrassé de nous. Enfin, +Adolphe, ton fils meurt de faim, il est tout pâle!... + +—Cependant, Caroline, dit la belle-mère, il fait ce qu’il peut... + +Rien ne vous impatiente comme d’être protégé par votre belle-mère. +Elle est hypocrite, elle est enchantée de vous voir aux prises avec sa +fille; elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies, de +l’huile sur le feu. + +Quand vous arrivez à la barrière, votre femme est muette, elle ne dit +plus rien, elle tient ses bras croisés, elle ne veut pas vous regarder. +Vous n’avez ni âme, ni cœur, ni sentiment. Il n’y a que vous pour +inventer de pareilles parties de plaisir. Si vous avez le malheur de +rappeler à Caroline que c’est elle qui, le matin, a exigé cette partie +au nom de ses enfants et de sa nourriture (elle nourrit sa petite), +vous serez accablé sous une avalanche de phrases froides et piquantes. + +Aussi acceptez-vous tout _pour ne pas aigrir le lait d’une femme qui +nourrit, et à laquelle il faut passer quelques petites choses_, vous +dit à l’oreille votre atroce belle-mère. + +Vous avez au cœur toutes les furies d’Oreste. + +A ces mots sacramentels dits par l’Octroi: —_Vous n’avez rien à +déclarer?_... + +—Je déclare, dit votre femme, beaucoup de mauvaise humeur et de +poussière. + +Elle rit, l’employé rit, il vous prend envie de verser votre famille +dans la Seine. + +Pour votre malheur, vous vous souvenez de la joyeuse et perverse fille +qui avait un petit chapeau rose et qui frétillait dans votre tilbury +quand, six ans auparavant, vous aviez passé par là pour aller manger +une matelote. Une idée! Madame Schontz s’inquiétait bien d’enfants, de +son chapeau dont la dentelle a été mise en pièces dans les fourrés! +elle ne s’inquiétait de rien, pas même de sa dignité, car elle +indisposa le garde champêtre de Vincennes par la désinvolture de sa +danse un peu risquée. + +Vous rentrez chez vous, vous avez hâté rageusement votre cheval +normand, vous n’avez évité ni l’indisposition de votre animal, ni +l’indisposition de votre femme. + +Le soir, Caroline a très-peu de lait. Si la petite crie à vous rompre +la tête en suçant le sein de sa mère, toute la faute est à vous, qui +préférez la santé de votre cheval à celle de votre fils qui mourait de +faim, et de votre fille dont le souper a péri dans une discussion où +votre femme a raison, _comme toujours_! + +—Après tout, dit-elle, les hommes ne sont pas mères. + +Vous quittez la chambre, et vous entendez votre belle-mère consolant sa +fille par ces terribles paroles: —Ils sont tous égoïstes, calme-toi; +ton père était absolument comme cela. + + + LE CONCLUSUM. + +Il est huit heures, vous arrivez dans la chambre à coucher de votre +femme. Il y a force lumières. La femme de chambre et la cuisinière +voltigent. Les meubles sont encombrés de robes essayées, de fleurs +rejetées. + +Le coiffeur est là, l’artiste par excellence, autorité souveraine, à +la fois rien et tout. Vous avez entendu les autres domestiques allant +et venant; il y a eu des ordres donnés et repris, des commissions bien +ou mal faites. Le désordre est au comble. Cette chambre est un atelier +d’où doit sortir une Vénus de salon. + +Votre femme veut être la plus belle du bal où vous allez. Est-ce encore +pour vous, pour elle seulement, ou pour autrui? Questions graves! + +Vous n’y pensez seulement pas. + +Vous êtes serré, ficelé, harnaché dans vos habits de bal; vous allez à +pas comptés, regardant, observant, songeant à parler d’affaires sur un +terrain neutre avec un agent de change, un notaire ou un banquier à qui +vous ne voudriez pas donner l’avantage d’aller les trouver chez eux. + +Un fait bizarre que chacun a pu observer, mais dont les causes sont +presque indéterminables, est la répugnance particulière que les hommes +habillés et près d’aller en soirée manifestent pour les discussions ou +pour répondre à des questions. Au moment du départ, il est peu de maris +qui ne soient silencieux et profondément enfoncés dans des réflexions +variables selon les caractères. Ceux qui répondent ont des paroles +brèves et péremptoires. + +En ce moment, les femmes, elles, deviennent excessivement agaçantes, +elles vous consultent, elles veulent avoir votre avis sur la manière de +dissimuler une queue de rose, de faire tomber une grappe de bruyère, +de tourner une écharpe. Il ne s’agit jamais de ces brimborions, mais +d’elles-mêmes. Suivant une jolie expression anglaise, elles pêchent les +compliments à la ligne, et quelquefois mieux que des compliments. + +Un enfant qui sort du collége apercevrait la raison cachée derrière les +saules de ces prétextes; mais votre femme vous est si connue, et vous +avez tant de fois agréablement badiné sur ses avantages moraux et +physiques, que vous avez la cruauté de dire votre avis brièvement, en +conscience; et vous forcez alors Caroline d’arriver à ce mot décisif, +cruel à dire pour toutes les femmes, même celles qui ont vingt ans de +ménage: + +—Il paraît que je ne suis pas à ton goût? + +Attiré sur le vrai terrain par cette question, vous lui jetez des +éloges qui sont pour vous la petite monnaie à laquelle vous tenez le +moins, les sous, les liards de votre bourse. + +—Cette robe est délicieuse! —Je ne t’ai jamais vue si bien mise. +—Le bleu, le rose, le jaune, le ponceau (choisissez) te va à ravir. +—La coiffure est très-originale. —En entrant au bal, tout le monde +t’admirera. —Non-seulement tu seras la plus belle, mais encore la +mieux mise. —Elles enrageront toutes de ne pas avoir ton goût. —La +beauté, nous ne la donnons pas; mais le goût est comme l’esprit, une +chose dont nous pouvons être fiers... + +—Vous trouvez? est-ce sérieusement, Adolphe? + +Votre femme coquète avec vous. Elle choisit ce moment pour vous +arracher votre prétendue pensée sur telle ou telle de ses amies, et +pour vous glisser le prix des belles choses que vous louez. Rien n’est +trop cher pour vous plaire. Elle renvoie sa cuisinière. + +—Partons, dites-vous. + +Elle renvoie la femme de chambre après avoir renvoyé le coiffeur, et se +met à tourner devant sa psyché, en vous montrant ses plus glorieuses +beautés. + +—Partons, dites-vous. + +—Vous êtes bien pressé, répond-elle. + +Et elle se montre en minaudant, en s’exposant comme un beau fruit +magnifiquement dressé dans l’étalage d’un marchand de comestibles. +Comme vous avez très-bien dîné, vous l’embrassez alors au front, vous +ne vous sentez pas en mesure de contre-signer vos opinions. Caroline +devient sérieuse. + +La voiture est avancée. Toute la maison regarde madame s’en allant; +elle est le chef-d’œuvre auquel chacun a mis la main, et tous admirent +l’œuvre commune. + + [Illustration: IMP. S. RAÇON. + + LA BELLE-MÈRE. + + Elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies, + de l’huile sur le feu. + + (VIE CONJUGALE.)] + +Votre femme part enivrée d’elle-même et peu contente de vous. Elle +marche glorieusement au bal, comme un tableau chéri, pourléché dans +l’atelier, caressé par le peintre, est envoyé dans le vaste bazar du +Louvre, à l’Exposition. Votre femme trouve, hélas! cinquante femmes +plus belles qu’elle; elles ont inventé des toilettes d’un prix fou, +plus ou moins originales; et il arrive pour l’œuvre féminine ce qui +arrive au Louvre pour le chef-d’œuvre: la robe de votre femme pâlit +auprès d’une autre presque semblable, dont la couleur _plus voyante_ +écrase la sienne. Caroline n’est rien, elle est à peine remarquée. +Quand il y a soixante jolies femmes dans un salon, le sentiment de +la beauté se perd, on ne sait plus rien de la beauté. Votre femme +devient quelque chose de fort ordinaire. La petite ruse de son sourire +perfectionné ne se comprend plus parmi les expressions grandioses, +auprès de femmes à regards hautains et hardis. Elle est effacée, elle +n’est pas invitée à danser. Elle essaye de se grimer pour jouer le +contentement, et comme elle n’est pas contente, elle entend dire: +«Madame Adolphe a bien mauvaise mine.» Les femmes lui demandent +hypocritement si elle souffre; pourquoi ne pas danser. Elles ont un +répertoire de malices couvertes de bonhomie, plaquées de bienveillance +à faire damner un saint, à rendre un singe sérieux et à donner froid à +un démon. + +Vous, innocent, qui jouez, allez et venez, et qui ne voyez pas une des +mille piqûres d’épingle par lesquelles on a tatoué l’amour-propre de +votre femme, vous arrivez à elle en lui disant à l’oreille: —Qu’as-tu? + +—Demandez _ma_ voiture. + +Ce _ma_ est l’accomplissement du mariage. Pendant deux ans on a dit +_la_ voiture de monsieur, _la_ voiture, _notre_ voiture, et enfin _ma_ +voiture. + +Vous avez une partie engagée, une revanche à donner, de l’argent à +regagner. + +Ici l’on vous concède, Adolphe, que vous êtes assez fort pour dire oui, +disparaître et ne pas demander la voiture. + +Vous avez un ami, vous l’envoyez danser avec votre femme, car vous en +êtes à un système de concessions qui vous perdra: vous entrevoyez déjà +l’utilité d’un ami. + +Mais vous finissez par demander la voiture. Votre femme y monte avec +une rage sourde, elle se flanque dans son coin, s’emmitoufle dans son +capuchon, se croise les bras dans sa pelisse, se met en boule comme une +chatte, et ne dit mot. + +O maris! sachez-le, vous pouvez en ce moment tout réparer, tout +raccommoder, et jamais l’impétuosité des amants qui se sont caressés +par de flamboyants regards pendant toute la soirée n’y manque! Oui, +vous pouvez la ramener triomphante, elle n’a plus que vous, il vous +reste une chance, celle de violer votre femme. Ah! bah! vous lui dites, +vous, imbécile, niais et indifférent: —Qu’as-tu? + + AXIOME. + +Un mari doit toujours savoir ce qu’a sa femme, car elle sait toujours +ce qu’elle n’a pas. + +—Froid, dit-elle. + +—La soirée a été superbe. + +—Ouh! ouh! rien de distingué! l’on a la manie, aujourd’hui, d’inviter +tout Paris dans un trou. Il y avait des femmes jusque sur l’escalier; +les toilettes s’abîment horriblement, la mienne est perdue. + +—On s’est amusé. + +—Vous autres, vous jouez et tout est dit. Une fois mariés, vous vous +occupez de vos femmes comme les lions s’occupent de peinture. + +—Je ne te reconnais plus, tu étais si gaie, si heureuse, si pimpante +en arrivant! + +—Ah! vous ne nous comprenez jamais. Je vous ai prié de partir, et vous +me laissez là, comme si les femmes faisaient jamais quelque chose sans +raison. Vous avez de l’esprit, mais dans certains moments vous êtes +vraiment singulier, je ne sais à quoi vous pensez... + +Une fois sur ce terrain, la querelle s’envenime. Quand vous donnez la +main à votre femme pour descendre de voiture, vous tenez une femme +de bois; elle vous dit un merci par lequel elle vous met sur la même +ligne que son domestique. Vous n’avez pas plus compris votre femme +avant qu’après le bal, vous la suivez avec peine, elle ne monte pas +l’escalier, elle vole. Il y a brouille complète. + +La femme de chambre est enveloppée dans la disgrâce; elle est reçue +à coups de _non_ et _oui_ secs comme des biscottes de Bruxelles, et +qu’elle avale en vous regardant de travers. —Monsieur n’en fait jamais +d’autres! dit-elle en grommelant. + +Vous seul avez pu changer l’humeur de madame. Madame se couche, elle +a une revanche à prendre; vous ne l’avez pas comprise. Elle ne vous +comprend point. Elle se range dans son coin de la façon la plus +déplaisante et la plus hostile; elle est enveloppée dans sa chemise, +dans sa camisole, dans son bonnet de nuit, comme un ballot d’horlogerie +qui part pour les Grandes-Indes. Elle ne vous dit ni bonsoir, ni +bonjour, ni mon ami, ni Adolphe; vous n’existez pas, vous êtes un sac +de farine. + +Votre Caroline, si agaçante cinq heures auparavant dans cette même +chambre où elle frétillait comme une anguille, est du plomb en saumon. +Vous seriez le Tropique en personne, à cheval sur l’Équateur, vous +ne fondriez pas les glaciers de cette petite Suisse personnifiée qui +paraît dormir, et qui vous glacerait de la tête aux pieds, au besoin. +Vous lui demanderiez cent fois ce qu’elle a, la Suisse vous répond par +un _conclusum_, comme le _vorort_ ou comme la conférence de Londres. + +Elle n’a rien, elle est fatiguée, elle dort. + +Plus vous insistez, plus elle est bastionnée d’ignorance, garnie de +chevaux de frise. Quand vous vous impatientez, Caroline a commencé des +rêves! Vous grognez, vous êtes perdu. + + AXIOME. + +Les femmes, sachant toujours bien expliquer leurs grandeurs, c’est +leurs petitesses qu’elles nous laissent à deviner. + +Caroline daignera vous dire peut-être aussi qu’elle se sent déjà +très-indisposée; mais elle rit dans ses coiffes quand vous dormez, et +profère des malédictions sur votre corps endormi. + + + LA LOGIQUE DES FEMMES. + +Vous croyez avoir épousé une créature douée de raison, vous vous êtes +lourdement trompé, mon ami. + + AXIOME. + +Les êtres sensibles ne sont pas des êtres sensés. + +Le sentiment n’est pas le raisonnement, la raison n’est pas le plaisir, +et le plaisir n’est certes pas une raison. + +—Oh! monsieur! + +Dites: —Ah! Oui, ah! Vous lancerez ce ah! du plus profond de votre +caverne thoracique en sortant furieux de chez vous, ou en rentrant dans +votre cabinet, abasourdi. + +Pourquoi? comment? qui vous a vaincu, tué, renversé? La logique de +votre femme, qui n’est pas la logique d’Aristote, ni celle de Ramus, ni +celle de Kant, ni celle de Condillac, ni celle de Robespierre, ni celle +de Napoléon; mais qui tient de toutes logiques, et qu’il faut appeler +la logique de toutes les femmes, la logique des femmes anglaises comme +celle des Italiennes, des Normandes et des Bretonnes (oh! celles-ci +sont invaincues), des Parisiennes, enfin des femmes de la lune, s’il y +a des femmes dans ce pays nocturne avec lequel les femmes de la terre +s’entendent évidemment, anges qu’elles sont! + +La discussion s’est engagée après le déjeuner. Les discussions ne +peuvent jamais avoir lieu qu’en ce moment dans les ménages. + +Un homme, quand il le voudrait, ne saurait discuter au lit avec sa +femme: elle a trop d’avantages contre lui, et peut trop facilement +le réduire au silence. En quittant le lit conjugal où il se trouve +une jolie femme, on a faim, quand on est jeune. Le déjeuner est un +repas assez gai, la gaîté n’est pas raisonneuse. Bref, vous n’entamez +l’affaire qu’après avoir pris votre café à la crème ou votre thé. + +Vous avez mis dans votre tête d’envoyer, par exemple, votre enfant au +collége. Les pères sont tous hypocrites, et ne veulent jamais avouer +que leur sang les gêne beaucoup quand il court sur ses deux jambes, +porte sur tout ses mains hardies, et frétille comme un têtard dans la +maison. Votre enfant jappe, miaule et piaule; il casse, brise ou salit +les meubles, et les meubles sont chers; il fait sabre de tout, il égare +vos papiers, il emploie à ses cocottes le journal que vous n’avez pas +encore lu. + +La mère lui dit: —Prends! à tout ce qui est à vous; mais elle dit: +—Prends garde! à tout ce qui est à elle. + +La rusée bat monnaie avec vos affaires pour avoir sa tranquillité. Sa +mauvaise foi de bonne mère est à l’abri derrière son enfant, l’enfant +est son complice. Tous deux s’entendent contre vous comme Robert +Macaire et Bertrand contre un actionnaire. L’enfant est une hache avec +laquelle on fourrage tout chez vous. L’enfant va triomphalement ou +sournoisement à la maraude dans votre garde-robe; il paraît caparaçonné +de caleçons sales, il met au jour des choses condamnées aux gémonies +de la toilette. Il apporte à une amie que vous cultivez, à l’élégante +madame de Fischtaminel, des ceintures à comprimer le ventre, des +bouts de bâtons à cirer les moustaches, de vieux gilets déteints aux +entournures, des chaussettes légèrement noircies aux talons et jaunies +dans les bouts. Comment faire observer que ces maculatures sont un +effet du cuir? + +Votre femme rit en regardant votre amie, et vous n’osez pas vous +fâcher; vous riez aussi, mais quel rire! les malheureux le connaissent. + +Cet enfant vous cause, en outre, des peurs chaudes quand vos rasoirs +ne sont plus à leur place. Si vous vous fâchez, le petit drôle sourit +et vous montre deux rangées de perles; si vous le grondez, il pleure. +Accourt la mère! et quelle mère! une mère qui va vous haïr si vous ne +cédez pas. Il n’y a pas de _mezzo termine_ avec les femmes: on est un +monstre, ou le meilleur des pères. + +Dans certains moments, vous concevez Hérode et ses fameuses ordonnances +sur le massacre des innocents, qui n’ont été surpassées que par celles +du bon Charles X! + +Votre femme est revenue sur son sofa, vous vous promenez, vous +vous arrêtez, et vous posez nettement la question par cette phrase +interjective: + +—Décidément, Caroline, nous mettrons Charles en pension. + +—Charles ne peut pas aller en pension, dit-elle d’un petit ton doux. + +—Charles a six ans, l’âge auquel commence l’éducation des hommes. + +—A sept ans, d’abord, répond-elle. Les princes ne sont remis par +leur gouvernante au gouverneur, qu’à sept ans. Voilà la loi et les +prophètes. Je ne vois pas pourquoi l’on n’appliquerait pas aux enfants +des bourgeois les lois suivies pour les enfants des princes. Ton enfant +est-il plus avancé que les leurs? Le roi de Rome... + +—Le roi de Rome n’est pas une autorité. + +—Le roi de Rome n’est pas le fils de l’Empereur?... (Elle détourne +la discussion.) En voilà bien d’une autre! Ne vas-tu pas accuser +l’impératrice? elle a été accouchée par le docteur Dubois, en présence +de... + +—Je ne te dis pas cela... + +—Tu ne me laisses jamais finir, Adolphe. + +—Je te dis que le roi de Rome... (ici vous commencez à élever la +voix), le roi de Rome, qui avait à peine quatre ans lorsqu’il a quitté +la France, ne saurait servir d’exemple. + +—Cela n’empêche pas que le duc de Bordeaux n’ait été remis à sept ans +à M. le duc de Rivière, son gouverneur. (Effet de logique.) + +—Pour le duc de Bordeaux, c’est différent... + +—Tu conviens donc alors qu’on ne peut pas mettre un enfant au collége +avant l’âge de sept ans? dit-elle avec emphase. (Autre effet.) + +—Je ne dis pas cela du tout, ma chère amie. Il y a bien de la +différence entre l’éducation publique et l’éducation particulière. + +—C’est bien pour cela que je ne veux pas mettre encore Charles au +collége, il faut être encore plus fort qu’il ne l’est pour y entrer. + +—Charles est très-fort pour son âge. + +—Charles?... oh! les hommes! Mais Charles est d’une constitution +très-faible, il tient de vous. (Le _vous_ commence.) Si vous voulez +vous défaire de votre fils, vous n’avez qu’à le mettre au collége... +Mais il y a déjà quelque temps que je m’aperçois bien que cet enfant +vous ennuie. + +—Allons! mon enfant m’ennuie, à présent; te voilà bien! Nous sommes +responsables de nos enfants envers eux-mêmes! il faut enfin commencer +l’éducation de Charles; il prend ici les plus mauvaises habitudes; +il n’obéit à personne; il se croit le maître de tout; il donne des +coups et personne ne lui en rend. Il doit se trouver avec des égaux, +autrement il aura le plus détestable caractère. + +—Merci; j’élève donc mal mon enfant? + +—Je ne dis pas cela; mais vous aurez toujours d’excellentes raisons +pour le garder. + +Ici le _vous_ s’échange, et la discussion acquiert un ton aigre de part +et d’autre. Votre femme veut bien vous affliger du _vous_, mais elle se +blesse de la réciprocité. + +—Enfin, voilà votre mot! vous voulez m’ôter mon enfant, vous vous +apercevez qu’il est entre nous, vous êtes jaloux de votre enfant, vous +voulez me tyranniser à votre aise, et vous sacrifiez votre fils! Oh! +j’ai bien assez d’esprit pour vous comprendre. + +—Mais vous faites de moi Abraham tenant son couteau! Ne dirait-on pas +qu’il n’y a pas de colléges? Les colléges sont vides, personne ne met +ses enfants au collége. + +—Vous voulez me rendre aussi par trop ridicule, reprend-elle. Je sais +bien qu’il y a des colléges, mais on ne met pas des garçons au collége +à six ans, et Charles n’ira pas au collége. + +—Mais, ma chère amie, ne t’emporte pas. + +—Comme si je m’emportais jamais! Je suis femme et sais souffrir. + +—Raisonnons. + +—Oui, c’est assez déraisonner. + +—Il est temps d’apprendre à lire et à écrire à Charles; plus tard, il +éprouverait des difficultés qui le rebuteraient. + +Ici, vous parlez pendant dix minutes sans aucune interruption, et vous +finissez par un: —Eh bien? armé d’une accentuation qui figure un point +interrogeant extrêmement crochu. + +—Eh bien! dit-elle, il n’est pas encore temps de mettre Charles au +collége. + +Il n’y a rien de gagné. + +—Mais, ma chère, cependant M. Deschars a mis son petit Jules au +collége à six ans. Viens voir des colléges, tu y trouveras énormément +d’enfants de six ans. + +Vous parlez encore dix minutes sans aucune interruption, et quand vous +jetez un autre: + +—Eh bien? + +—Le petit Deschars est revenu avec des engelures, répond-elle. + +—Mais Charles a des engelures ici. + +—Jamais, dit-elle d’un air superbe. + +La question se trouve, après un quart d’heure, arrêtée par une +discussion accessoire sur: «Charles a-t-il eu ou n’a-t-il pas eu des +engelures?» + +Vous vous renvoyez des allégations contradictoires, vous ne vous croyez +plus l’un l’autre, il faut en appeler à des tiers. + + AXIOME. + +Tout ménage a sa cour de cassation qui ne s’occupe jamais du fond et +qui ne juge que la forme. + +La bonne est mandée, elle vient, elle est pour votre femme. Il est +acquis à la discussion que Charles n’a jamais eu d’engelures. + +Caroline vous regarde, elle triomphe et vous dit ces ébouriffantes +paroles: —Tu vois bien qu’il est impossible de mettre Charles au +collége. + +Vous sortez suffoqué de colère. Il n’y a aucun moyen de prouver à cette +femme qu’il n’existe pas la moindre corrélation entre la proposition +de mettre son enfant au collége et la chance d’avoir ou de ne pas avoir +des engelures. + +Le soir, devant vingt personnes, après le dîner vous entendez cette +atroce créature finissant avec une femme sa longue conversation par ces +mots: —Il voulait mettre Charles au collége, mais il a bien vu qu’il +fallait encore attendre. + +Quelques maris, dans ces sortes de circonstances, éclatent devant tout +le monde, ils se font minotauriser six semaines après; mais ils gagnent +ceci, que Charles est mis au collége le jour où il lui échappe une +indiscrétion. D’autres cassent des porcelaines en se livrant à une rage +intérieure. Les gens habiles ne disent rien et attendent. + +La logique de la femme se déploie ainsi dans les moindres faits, à +propos d’une promenade et d’un meuble à placer, d’un déménagement. +Cette logique, d’une simplicité remarquable, consiste à ne jamais +exprimer qu’une seule idée, celle qui formule leur volonté. Comme +toutes les choses de la nature femelle, ce système peut se résoudre +par ces deux termes algébriques: Oui. —Non. Il y a aussi quelques +hochements de tête qui remplacent tout. + + + JÉSUITISME DES FEMMES. + +Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins +jésuite que la femme la moins jésuite, jugez combien les femmes sont +jésuites! Elles sont si jésuites, que le plus fin des jésuites lui-même +ne devinerait pas à quel point une femme est jésuite, car il y a mille +manières d’être jésuite, et la femme est si habile jésuite qu’elle a le +talent d’être jésuite sans avoir l’air jésuite. On prouve à un jésuite, +rarement, mais on lui prouve quelquefois qu’il est jésuite; essayez +donc de démontrer à une femme qu’elle agit ou parle en jésuite; elle se +ferait hacher avant d’avouer qu’elle est jésuite. + +Elle, jésuite! elle, la loyauté, la délicatesse même! Elle, jésuite! +Mais qu’entend-on par: Être jésuite? Connaît-elle ce que c’est que +d’être jésuite? Qu’est-ce que les jésuites? Elle n’a jamais vu ni +entendu de jésuites. «C’est vous qui êtes un jésuite!...» et elle +vous le démontre en expliquant jésuitiquement que vous êtes un subtil +jésuite. + +Voici un des mille exemples du jésuitisme de la femme, et cet exemple +constitue la plus horrible des petites misères de la vie conjugale, +elle en est peut-être la plus grande. + +Poussé par les désirs mille fois exprimés, mille fois répétés de +Caroline, qui se plaignait d’aller à pied; ou de ne pas pouvoir +remplacer assez souvent son chapeau, son ombrelle, sa robe, quoi que ce +soit de sa toilette; + +De ne pas pouvoir mettre son enfant en matelot, —en lancier, —en +artilleur de la garde nationale, —en Écossais, les jambes nues, avec +une toque à plumes, —en jaquette, —en redingote, —en sarrau de +velours, —en bottes, —en pantalon; de ne pas pouvoir lui acheter +assez de joujoux, des souris qui trottent toutes seules, —de petits +ménages complets, etc.; + +Ou rendre à madame Deschars ni à madame de Fischtaminel leurs +politesses: —un bal, —une soirée, —un dîner; ou prendre une loge au +spectacle, afin de ne plus se placer ignoblement aux galeries entre des +hommes trop galants, ou grossiers à demi; d’avoir à chercher un fiacre +à la sortie du spectacle: + +—Tu crois faire une économie, tu te trompes, vous dit-elle; les hommes +sont tous les mêmes! Je gâte mes souliers, je gâte mon chapeau, mon +châle se mouille, tout se fripe, mes bas de soie sont éclaboussés. +Tu économises vingt francs de voiture, —non pas même vingt francs, +car tu prends pour quatre francs de fiacre, —seize francs donc! et +tu perds pour cinquante francs de toilette, puis tu souffres dans ton +amour-propre en voyant sur ma tête un chapeau fané; tu ne t’expliques +pas pourquoi: c’est tes damnés fiacres. Je ne te parle pas de l’ennui +d’être prise et foulée entre les hommes, il paraît que cela t’est +indifférent!» + +De ne pouvoir acheter un piano au lieu d’en louer un; ou suivre les +modes. (Il y a des femmes qui ont toutes les nouveautés, mais à quel +prix?... Elle aimerait mieux se jeter par la croisée que de les +imiter, car elle vous aime, elle pleurniche. Elle ne comprend pas ces +femmes-là!) De ne pouvoir s’aller promener aux Champs-Élysées, dans sa +voiture, mollement couchée, comme madame de Fischtaminel. (En voilà +une qui entend la vie! et qui a un bon mari, et bien appris, et bien +discipliné, et heureux! sa femme passerait dans le feu pour lui!...) + +Enfin, battu dans mille scènes conjugales, battu par les raisonnements +les plus logiques (feu Tripier, feu Merlin ne sont que des enfants, la +misère précédente vous l’a maintes fois prouvé), battu par les caresses +les plus chattes, battu par des larmes, battu par vos propres paroles; +car, dans ces circonstances, une femme est tapie entre les feuilles de +sa maison comme un jaguar; elle n’a pas l’air de vous écouter, de faire +attention à vous; mais s’il vous échappe un mot, un geste, un désir, +une parole, elle s’en arme, elle l’affile, elle vous l’oppose cent et +cent fois... battu par des singeries gracieuses: «Si tu fais cela, je +ferai ceci.» Elles deviennent alors plus marchandes que les Juifs, les +Grecs (de ceux qui vendent des parfums et des petites filles), les +Arabes (de ceux qui vendent des petits garçons et des chevaux), plus +marchandes que les Suisses, les Génevois, les banquiers, et, ce qui est +pis que tout cela, que les Génois! + +Enfin, battu comme on est battu, vous vous déterminez à risquer, dans +une entreprise, une certaine portion de votre capital. Un soir, entre +chien et loup, côte à côte, ou un matin au réveil, pendant que Caroline +est là, à moitié éveillée, rose dans ses linges blancs, le visage riant +dans ses dentelles, vous lui dites: —Tu veux ceci! Tu veux cela! +Tu m’as dit ceci! Tu m’as dit cela!... Enfin, vous énumérez, en un +instant, les innombrables fantaisies par lesquelles elle vous a maintes +et maintes fois crevé le cœur, car il n’y a rien de plus affreux que de +ne pouvoir satisfaire le désir d’une femme aimée! et vous terminez en +disant: + +—Eh bien! ma chère amie, il se présente une occasion de quintupler +cent mille francs, et je suis décidé à faire cette affaire. + +Elle se réveille, elle se dresse sur ce qu’on est convenu d’appeler +_son séant_, elle vous embrasse, oh! la... bien! + +—Tu es gentil, est son premier mot. + +Ne parlons pas du dernier: c’est une énorme et indicible onomatopée +assez confuse. + +—Maintenant, dit-elle, explique-moi ton affaire! + +Et vous tâchez d’expliquer l’affaire. D’abord, les femmes ne +comprennent aucune affaire, elles ne veulent pas paraître les +comprendre; elles les comprennent, où, quand, comment? elles doivent +les comprendre, à leur temps, —dans la saison, —à leur fantaisie. +Votre chère créature, Caroline, ravie, dit que vous avez eu tort +de prendre au sérieux ses désirs, ses gémissements, ses envies de +toilettes. Elle a peur de cette affaire, elle s’effarouche des +gérants, des actions, et surtout du fonds de roulement, le dividende +n’est pas clair... + + AXIOME. + +Les femmes ont toujours peur de ce qui se partage. + + +Enfin, Caroline craint des piéges; mais elle est enchantée de savoir +qu’elle peut avoir sa voiture, sa loge, les habits variés de son +enfant, etc. Tout en vous détournant de l’affaire, elle est visiblement +heureuse de vous voir y mettant vos capitaux. + +PREMIÈRE ÉPOQUE. —Oh! ma chère, je suis la plus heureuse femme de +la terre; Adolphe vient de se lancer dans une magnifique affaire. Je +vais avoir un équipage, oh! bien plus beau que celui de madame de +Fischtaminel: le sien est passé de mode; le mien aura des rideaux +à franges... Mes chevaux seront gris de souris, les siens sont des +alezans, communs comme des pièces de six liards. + +—Madame, cette affaire est donc?... + +—Oh! superbe, les actions doivent monter; il me l’a expliquée avant de +s’y jeter: car Adolphe! Adolphe ne fait rien sans prendre conseil de +moi... + +—Vous êtes bien heureuse. + +—Le mariage n’est pas tolérable sans une confiance absolue, et Adolphe +me dit tout. + +Vous êtes, vous ou toi, Adolphe, le meilleur mari de Paris, un homme +adorable, un génie, un cœur, un ange. Aussi êtes-vous choyé à en être +incommodé. Vous bénissez le mariage. Caroline vante les hommes, —ces +rois de la création! —les femmes sont faites pour eux, —l’homme est +généreux, —le mariage est la plus belle institution. + +Durant trois mois, six mois, Caroline exécute les concertos, les +solos les plus brillants sur cette phrase adorable: —Je serai riche! +—j’aurai mille francs par mois pour ma toilette. —Je vais avoir un +équipage!... + +Il n’est plus question de l’enfant que pour savoir dans quel collége on +le mettra. + +DEUXIÈME ÉPOQUE. —Eh bien! mon cher ami, où donc en est cette affaire? +—Que devient ton affaire? —Et cette affaire qui doit me donner une +voiture, etc.?... —Il est bien temps que ton affaire finisse!... +—Quand se terminera l’affaire? —Elle est bien longtemps à se faire, +cette affaire-là. —Quand l’affaire sera-t-elle finie? —Les actions +montent-elles? —Il n’y a que toi pour trouver des affaires qui ne se +terminent pas. + +Un jour, elle vous demande: —Y a-t-il une affaire? + +Si vous venez à parler de l’affaire, au bout de huit à dix mois, elle +répond: + +—Ah! cette affaire!... Mais il y a donc vraiment une affaire! + +Cette femme, que vous avez crue sotte, commence à montrer +incroyablement d’esprit quand il s’agit de se moquer de vous. Pendant +cette période, Caroline garde un silence compromettant quand on parle +de vous. Ou elle dit du mal des hommes en général: —Les hommes ne sont +pas ce qu’ils paraissent être: on ne les connaît qu’à l’user. —Le +mariage a du bon et du mauvais. —Les hommes ne savent rien finir. + +TROISIÈME ÉPOQUE. —_Catastrophe._ —Cette magnifique entreprise qui +devait donner cinq capitaux pour un, à laquelle ont participé les +gens les plus défiants, les gens les plus instruits, des pairs et des +députés, des banquiers, —tous chevaliers de la Légion d’honneur, +—cette affaire est en liquidation! les plus hardis espèrent dix pour +cent de leurs capitaux. Vous êtes triste. + +Caroline vous a souvent dit: —Adolphe, qu’as-tu? —Adolphe, tu as +quelque chose. + +Enfin, vous apprenez à Caroline le fatal résultat; elle commence par +vous consoler. + +—Cent mille francs de perdus! Il faudra maintenant la plus stricte +économie, dites-vous imprudemment. + +Le jésuitisme de la femme éclate alors sur ce mot économie. Le mot +économie met le feu aux poudres. + +—Ah! voilà ce que c’est que de faire des affaires! Pourquoi donc, +_toi, si prudent_, es-tu donc allé compromettre cent mille francs? +J’étais contre l’affaire, souviens-t’en! _Mais_ TU NE M’AS PAS +ÉCOUTÉE!... + +Sur ce thème, la discussion s’envenime. + +—Vous n’êtes bon à rien, —vous êtes incapable, —les femmes seules +voient juste. —Vous avez risqué le pain de vos enfants, —elle vous +en a dissuadé. —Vous ne pouvez pas dire que ce soit pour elle. Elle +n’a, Dieu merci, aucun reproche à se faire. Cent fois par mois elle +fait allusion à votre désastre: —Si monsieur n’avait pas jeté ses +fonds dans une telle entreprise, je pourrais avoir ceci, cela. Quand +tu voudras faire une affaire, une autre fois, tu m’écouteras! Adolphe +est atteint et convaincu d’avoir perdu cent mille francs à l’étourdie, +sans but, comme un sot, sans avoir consulté sa femme. Caroline dissuade +ses amies de se marier. Elle se plaint de l’incapacité des hommes qui +dissipent la fortune de leurs femmes. Caroline est vindicative! elle +est sotte, elle est atroce! Plaignez Adolphe! Plaignez-vous, ô maris! O +garçons, réjouissez-vous! + + + SOUVENIRS ET REGRETS. + +Marié depuis quelques années, votre amour est devenu si placide, que +Caroline essaye quelquefois le soir de vous réveiller par de petits +mots piquants. Vous avez je ne sais quoi de calme et de tranquille +qui impatiente toutes les femmes légitimes. Les femmes y trouvent une +sorte d’insolence; elles prennent la nonchalance du bonheur pour la +fatuité de la certitude, car elles ne pensent jamais au dédain de leurs +inestimables valeurs: leur vertu est alors furieuse d’être prise au mot. + +Dans cette situation, qui est le fond de la langue de tout mariage, et +sur laquelle homme et femme doivent compter, aucun mari n’ose dire que +le pâté d’anguille l’ennuie; mais son appétit a certainement besoin des +condiments de la toilette, des pensées de l’absence, des irritations +d’une rivalité supposée. + +Enfin, vous vous promenez alors très-bien avec votre femme sous le +bras, sans serrer le sien contre vos flancs avec la craintive et +soigneuse cohésion de l’avare tenant son trésor. Vous regardez, à +droite et à gauche, les curiosités sur les boulevards, en gardant +votre femme d’un bras lâché et distrait, comme si vous étiez le +remorqueur d’un gros bateau normand. Allons, soyez francs, mes amis! +si, derrière votre femme, un admirateur la pressait par mégarde ou avec +intention, vous n’avez aucune envie de vérifier les motifs du passant; +d’ailleurs, nulle femme ne s’amuse à faire naître une querelle pour si +peu de chose. Ce peu de chose, avouons-nous encore ceci, n’est-il pas +excessivement flatteur pour l’un comme pour l’autre? + +Vous en êtes là, mais vous n’êtes pas allé plus loin. Cependant, vous +enterrez au fond de votre cœur et de votre conscience une horrible +pensée: Caroline n’a pas répondu à votre attente. Caroline a des +défauts qui, par la haute mer de la lune de miel, restaient sous +l’eau, et que la marée basse de la lune rousse a découverts. Vous +vous êtes heurté souvent à ces écueils, vos espérances y ont échoué +plusieurs fois, plusieurs fois vos désirs de jeune homme à marier (où +est ce temps!) y ont vu briser leurs embarcations pleines de richesses +fantastiques: la fleur des marchandises a péri, le lest du mariage est +resté. Enfin, pour se servir d’une locution de la langue parlée, en +vous entretenant de votre mariage avec vous-même, vous vous dites, en +regardant Caroline: _Ce n’est pas ce que je croyais!_ + +Un soir, au bal, dans le monde, chez un ami, n’importe où, vous +rencontrerez une sublime jeune fille, belle, spirituelle et bonne; une +âme, oh! une âme céleste! une beauté merveilleuse! Voilà bien cette +coupe inaltérable de figure ovale, ces traits qui doivent résister +longtemps à l’action de la vie, ce front gracieux et rêveur. L’inconnue +est riche, elle est instruite, elle appartient à une grande famille; +partout elle sera bien ce qu’elle doit être, elle saura briller ou +s’éclipser; elle offre enfin, dans toute sa gloire et dans toute sa +puissance, l’être rêvé, votre femme, celle que vous vous sentez le +pouvoir d’aimer toujours; elle flattera toujours vos vanités, elle +entendrait et servirait admirablement vos intérêts. Enfin, elle est +tendre et gaie, cette jeune fille qui réveille toutes vos passions +nobles! qui allume des désirs éteints! + +Vous regardez Caroline avec un sombre désespoir, et voici les fantômes +de pensées qui frappent, de leurs ailes de chauve-souris, de leur bec +de vautour, de leur corps de phalène, les parois du palais où, comme +une lampe d’or, brille votre cervelle, allumée par le Désir. + + PREMIÈRE STROPHE. —Ah! pourquoi me suis-je marié? Ah! quelle fatale + idée! je me suis laissé prendre à quelques écus! Comment? c’est + fini, je ne puis avoir qu’une femme. Ah! les Turcs ont de l’esprit! + On voit que l’auteur du Coran a vécu dans le désert! + + DEUXIÈME STROPHE. —Ma femme est malade, elle tousse quelquefois + le matin. Mon Dieu, s’il est dans les décrets de votre sagesse de + retirer Caroline du monde, faites-le promptement pour son bonheur + et pour le mien. Cet ange a fait son temps. + + TROISIÈME STROPHE. —Mais je suis un monstre! Caroline est la mère + de mes enfants! + +Votre femme revient avec vous en voiture, et vous la trouvez horrible; +elle vous parle, vous lui répondez par monosyllabes. Elle vous dit: +«Qu’as-tu donc?» Vous lui répondez: «Rien.» Elle tousse, vous l’engagez +à voir, dès demain, le docteur. La médecine a ses hasards. + + QUATRIÈME STROPHE. —On m’a dit qu’un médecin, maigrement payé par + des héritiers, s’écria très-imprudemment: «Ils me rognent mille + écus, et me doivent quarante mille livres de rente!» Oh! je ne + regarderais pas aux honoraires, moi! + +—Caroline, lui dites-vous à haute voix, il faut prendre garde à toi; +croise ton châle, soigne-toi, mon ange aimé. + +Votre femme est enchantée de vous, vous paraissez vous intéresser +énormément à elle. Pendant le déshabiller de votre femme, vous restez +étendu sur la causeuse. + +Quand tombe la robe, vous contemplez la divine apparition qui vous +ouvre la porte d’ivoire des châteaux en Espagne. Extase ravissante! +vous voyez la sublime jeune fille!... Elle est blanche comme la +voile du galion qui entre à Cadix chargé de trésors. Elle en a les +merveilleux bossoirs qui fascinent le négociant avide. Votre femme, +heureuse d’être admirée, s’explique alors votre air taciturne. Cette +jeune fille sublime! vous la voyez les yeux fermés; elle domine votre +pensée, et vous dites alors: + + CINQUIÈME ET DERNIÈRE STROPHE. —Divine! adorable! Existe-t-il deux + femmes pareilles? Rose des nuits! Tour d’ivoire! Vierge céleste! + Étoile du soir et du matin! + +Chacun a ses petites litanies, vous en avez dit quatre. + +Le lendemain, votre femme est ravissante, elle ne tousse plus, elle +n’a pas besoin de docteur; si elle crève, elle crèvera de santé, vous +l’avez maudite quatre fois au nom de la jeune fille, et quatre fois +elle vous a béni. Caroline ne sait pas qu’il frétillait, au fond +de votre cœur, un petit poisson rouge de la nature des crocodiles, +enfermé dans l’amour conjugal comme l’autre dans un bocal, mais sans +coquillages. + +Quelques jours auparavant, votre femme avait parlé de vous, en termes +assez équivoques, à madame de Fischtaminel; votre belle amie vient la +voir, et Caroline vous compromet alors par des regards mouillés et +longtemps arrêtés; elle vous vante, elle se trouve heureuse. + +Vous sortez furieux, vous enragez, et vous êtes heureux de rencontrer +un ami sur le boulevard, pour y exhaler votre bile. + +—Mon ami, ne te marie jamais! Il vaut mieux voir tes héritiers +emportant tes meubles pendant que tu râles, il vaut mieux rester deux +heures sans boire, à l’agonie, assassiné de paroles testamentaires par +une garde-malade comme celle que Henri Monnier met si cruellement en +scène dans sa terrible peinture des derniers moments d’un célibataire! +Ne te marie sous aucun prétexte! + +Heureusement vous ne revoyez plus la sublime jeune fille! Vous êtes +sauvé de l’enfer où vous conduisaient de criminelles pensées, vous +retombez dans le purgatoire de votre bonheur conjugal; mais vous +commencez à faire attention à madame de Fischtaminel, que vous avez +adorée sans pouvoir arriver jusqu’à elle quand vous étiez garçon. + + + OBSERVATION. + +Arrivé à cette hauteur dans la latitude ou la longitude de l’océan +conjugal, il se déclare un petit mal chronique, intermittent, assez +semblable à des rages de dents... Vous m’arrêtez, je le vois, pour +me dire: —«Comment relève-t-on la hauteur dans cette mer? Quand un +mari peut-il se savoir à ce point nautique; et peut-on en éviter les +écueils?» + +On se trouve là, comprenez-vous? aussi bien après dix mois de mariage +qu’après dix ans: c’est selon la marche du vaisseau, selon sa +voilure, selon la mousson, la force des courants, et surtout selon la +composition de l’équipage. Eh bien, il y a cet avantage que les marins +n’ont qu’une manière de prendre le point, tandis que les maris en ont +mille de trouver le leur. + +EXEMPLES. Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, devenue tout +bonnement votre femme, s’appuie beaucoup trop sur votre bras en se +promenant sur le Boulevard, ou trouve beaucoup plus distingué de ne +plus vous donner le bras; + +Ou elle voit des hommes plus ou moins jeunes, plus ou moins bien mis, +quand autrefois elle ne voyait personne, même quand le Boulevard était +noir de chapeaux et battu par plus de bottes que de bottines; + +Ou, quand vous rentrez, elle dit: « —Ce n’est rien, c’est Monsieur!» +au lieu de: « —Ah! c’est Adolphe!» qu’elle disait avec un geste, un +regard, un accent qui faisaient penser à ceux qui l’admiraient: Enfin, +en voilà une heureuse! (Cette exclamation d’une femme implique deux +temps: celui pendant lequel elle est sincère, celui pendant lequel elle +est hypocrite avec: « —Ah! c’est Adolphe.» Quand elle s’écrie: « —Ce +n’est rien, c’est Monsieur!» elle ne daigne plus jouer la comédie.) + +Ou, si vous revenez un peu tard (onze heures, minuit), elle... +ronfle!!! odieux indice! + +Ou, elle met ses bas devant vous... (Dans le mariage anglais, ceci +n’arrive qu’une seule fois dans la vie conjugale d’une lady; le +lendemain, elle part pour le continent avec un _captain_ quelconque, et +ne pense plus à mettre ses bas.) + +Ou... mais restons-en là. + +Ceci s’adresse à des marins ou maris familiarisés avec LA CONNAISSANCE +DES TEMPS. + + + LE TAON CONJUGAL. + +Eh bien! sous cette ligne voisine d’un signe tropical sur le nom +duquel le bon goût interdit de faire une plaisanterie vulgaire et +indigne de ce spirituel ouvrage, il se déclare une horrible petite +misère ingénieusement appelée le Taon Conjugal, de tous les cousins, +moustiques, taracanes, puces et scorpions, le plus impatientant, en +ce qu’aucune moustiquaire n’a pu être inventée pour s’en préserver. +Le Taon ne pique pas sur-le-champ: il commence à tintinnuler à vos +oreilles, et _vous ne savez pas encore ce que c’est_. + +Ainsi, à propos de rien, de l’air le plus naturel du monde, Caroline +dit: —Madame Deschars avait une bien belle robe, hier... + +—Elle a du goût, répond Adolphe sans en penser un mot. + +—C’est son mari qui la lui a donnée, réplique Caroline en haussant les +épaules. + +—Ah! + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + M. DESCHARS. + + Ce n’est pas M. Deschars qui se conduirait ainsi. + + (VIE CONJUGALE.)] + +—Oui, une robe de quatre cents francs! Elle a tout ce qui se fait de +plus beau en velours... + +—Quatre cents francs! s’écrie Adolphe en prenant la pose de l’apôtre +Thomas. + +—Mais il y a deux lés de rechange et un corsage... + +—Il fait bien les choses, monsieur Deschars! reprend Adolphe en se +réfugiant dans la plaisanterie. + +—Tous les hommes n’ont pas de ces attentions-là, dit Caroline +sèchement. + +—Quelles attentions?... + +—Mais, Adolphe... penser aux lés de rechange et à un corsage +pour faire encore servir la robe quand elle ne sera plus de mise, +décolletée... + +Adolphe se dit en lui-même: —Caroline veut une robe. + +Le pauvre homme!... + +Quelque temps après, monsieur Deschars a renouvelé la chambre de sa +femme. Puis monsieur Deschars a fait remonter à la nouvelle mode les +diamants de sa femme. Monsieur Deschars ne sort jamais sans sa femme, +ou ne laisse sa femme aller nulle part sans lui donner le bras. + +Si vous apportez quoi que ce soit à Caroline, ce n’est jamais aussi +bien que ce qu’a fait monsieur Deschars. Si vous vous permettez le +moindre geste, la moindre parole un peu trop vifs; si vous parlez un +peu haut, vous entendez cette phrase sibilante et vipérine: + +—Ce n’est pas monsieur Deschars qui se conduirait ainsi! Prends donc +monsieur Deschars pour modèle. + +Enfin, l’imbécile monsieur Deschars apparaît dans votre ménage à tout +moment et à propos de tout. + +Ce mot: « —Vois donc un peu si monsieur Deschars se permet jamais...» +est une épée de Damoclès, ou ce qui est pis, une épingle; et votre +amour-propre est la pelote où votre femme la fourre continuellement, +la retire et la refourre, sous une foule de prétextes inattendus et +variés, en se servant d’ailleurs des termes d’amitié les plus câlins ou +avec des façons assez gentilles. + +Adolphe, taonné jusqu’à se voir tatoué de piqûres, finit par faire ce +qui se fait en bonne police, en gouvernement, en stratégie. (_Voyez_ +l’ouvrage de Vauban sur l’attaque et la défense des places fortes.) +Il avise madame de Fischtaminel, femme encore jeune, élégante, un +peu coquette, et il la pose (le scélérat se proposait ceci depuis +longtemps) comme un moxa sur l’épiderme excessivement chatouilleux de +Caroline. + +O vous qui vous écriez souvent: « —Je ne sais pas ce qu’a ma +femme!...» vous baiserez cette page de philosophie transcendante, car +vous allez y trouver _la clef du caractère de toutes les femmes_!... +Mais les connaître aussi bien que je les connais, ce ne sera pas les +connaître beaucoup: elles ne se connaissent pas elles-mêmes! Enfin, +Dieu, vous le savez, s’est trompé sur le compte de la seule qu’il ait +eue à gouverner et qu’il avait pris le soin de faire. + +Caroline veut bien piquer Adolphe à toute heure, mais cette faculté de +lâcher de temps en temps une guêpe au conjoint (terme judiciaire) est +un droit exclusivement réservé à l’épouse. Adolphe devient un monstre +s’il détache sur sa femme une seule mouche. De Caroline, c’est de +charmantes plaisanteries, un badinage pour égayer la vie à deux, et +dicté surtout par les intentions les plus pures; tandis que, d’Adolphe, +c’est une cruauté de Caraïbe, une méconnaissance du cœur de sa femme et +un plan arrêté de lui causer du chagrin. Ceci n’est rien. + +—Vous aimez donc bien madame de Fischtaminel? demande Caroline. +Qu’a-t-elle donc dans l’esprit ou dans les manières de si séduisant, +cette araignée-là? + +—Mais, Caroline... + +—Oh! ne prenez pas la peine de nier ce goût bizarre, dit-elle en +arrêtant une négation sur les lèvres d’Adolphe, il y a longtemps que je +m’aperçois que vous me préférez cet échalas (madame de Fischtaminel est +maigre). Eh bien! allez... vous aurez bientôt reconnu la différence. + +Comprenez-vous? Vous ne pouvez pas soupçonner Caroline d’avoir le +moindre goût pour monsieur Deschars (un gros homme commun, rougeaud, un +ancien notaire), tandis que vous aimez madame de Fischtaminel! Et alors +Caroline, cette Caroline dont l’innocence vous a tant fait souffrir, +Caroline qui s’est familiarisée avec le monde, Caroline devient +spirituelle: vous avez deux Taons au lieu d’un. + +Le lendemain elle vous demande, en prenant un petit air bon enfant: +—Où en êtes-vous avec madame de Fischtaminel?... + +Quand vous sortez, elle vous dit: —Va, mon ami, va prendre les eaux! + +Car, dans leur colère contre une rivale, toutes les femmes, même les +duchesses, emploient l’invective, et s’avancent jusque dans les tropes +de la Halle; elles font alors arme de tout. + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + MADAME FISCHTAMINEL. + + Qu’a-t-elle donc dans l’esprit et les manières, + cette..... araignée-là? + + (VIE CONJUGALE.)] + +Vouloir convaincre Caroline d’erreur et lui prouver que madame de +Fischtaminel vous est indifférente, vous coûterait trop cher. C’est une +sottise qu’un homme d’esprit ne commet pas dans son ménage: il y perd +son pouvoir et il s’y ébrèche. + +Oh! Adolphe, tu es arrivé malheureusement à cette saison si +ingénieusement nommée l’_été de la Saint-Martin du mariage_. Hélas! il +faut, chose délicieuse! reconquérir ta femme, ta Caroline, la reprendre +par la taille, et devenir le meilleur des maris en tâchant de deviner +ce qui lui plaît, afin de faire à son plaisir au lieu de faire à ta +volonté! Toute la question est là désormais. + + + LES TRAVAUX FORCÉS. + +Admettons ceci, qui, selon nous, est une vérité remise à neuf: + + AXIOME. + +La plupart des hommes ont toujours un peu de l’esprit qu’exige une +situation difficile, quand ils n’ont pas tout l’esprit de cette +situation. + + +Quant aux maris qui sont au-dessous de leur position, il est impossible +de s’en occuper: il n’y a pas de lutte, ils entrent dans la classe +nombreuse des _Résignés_. + +Adolphe se dit donc: —Les femmes sont des enfants: présentez-leur +un morceau de sucre, vous leur faites danser très-bien toutes les +contredanses que dansent les enfants gourmands; mais il faut toujours +avoir une dragée, la leur tenir haut, et... que le goût des dragées +ne leur passe point. Les Parisiennes (Caroline est de Paris) sont +excessivement vaines, elles sont gourmandes!... On ne gouverne les +hommes, on ne se fait des amis, qu’en les prenant tous par leurs vices, +en flattant leurs passions: ma femme est à moi! + +Quelques jours après, pendant lesquels Adolphe a redoublé d’attentions +pour sa femme, il lui tient ce langage: + +—Tiens, Caroline, amusons-nous! il faut bien que tu mettes ta nouvelle +robe (la pareille à celle de madame Deschars), et... ma foi, nous irons +voir quelque bêtise aux Variétés. + +Ces sortes de propositions rendent toujours les femmes légitimes de +la plus belle humeur. Et d’aller! Adolphe a commandé pour deux, chez +Borrel, au Rocher de Cancale, un joli petit dîner fin. + +—Puisque nous allons aux Variétés, dînons au cabaret! s’écrie Adolphe +sur les boulevards en ayant l’air de se livrer à une improvisation +généreuse. + +Caroline, heureuse de cette apparence de bonne fortune, s’engage alors +dans un petit salon où elle trouve la nappe mise et le petit service +coquet offert par Borrel aux gens assez riches pour payer le local +destiné aux grands de la terre qui se font petits pour un moment. + +Les femmes, dans un dîné privé, mangent peu: leur secret harnais les +gêne, elles ont le corset de parade, elles sont en présence de femmes +dont les yeux et la langue sont également redoutables. Elles aiment, +non pas la bonne, mais la jolie chère: sucer des écrevisses, gober des +cailles au gratin, tortiller l’aile d’un coq de bruyère, et commencer +par un morceau de poisson bien frais, relevé par une de ces sauces qui +font la gloire de la cuisine française. La France règne par le goût en +tout: le dessin, les modes, etc. La sauce est le triomphe du goût, en +cuisine. Donc, grisettes, bourgeoises et duchesses sont enchantées d’un +bon petit dîner arrosé de vins exquis, pris en petite quantité, terminé +par des fruits comme il n’en vient qu’à Paris, surtout quand on va +digérer ce petit dîner au spectacle, dans une bonne loge, en écoutant +des bêtises, celles de la scène, et celles qu’on leur dit à l’oreille +pour expliquer celles de la scène. Seulement l’addition du restaurant +est de cent francs, la loge en coûte trente, et les voitures, la +toilette (gants frais, bouquet, etc.) autant. Cette galanterie monte +à un total de cent soixante francs, quelque chose comme quatre mille +francs par mois, si l’on va souvent à l’Opéra-Comique, aux Italiens et +au grand Opéra. Quatre mille francs par mois valent aujourd’hui deux +millions de capital. Mais tout _honneur conjugal_ vaut cela. + +Caroline dit à ses amies des choses qu’elle croit excessivement +flatteuses, mais qui font faire la moue à un mari spirituel. + +—Depuis quelque temps, Adolphe est charmant. Je ne sais pas ce que +j’ai fait pour mériter tant de gracieusetés, mais il me comble. Il +ajoute du prix à tout par ces délicatesses qui nous _impressionnent_ +tant, nous autres femmes... Après m’avoir mené lundi au Rocher de +Cancale, il m’a soutenu que Véry faisait aussi bien la cuisine que +Borrel, et il a recommencé la partie dont je vous ai parlé, mais +en m’offrant au dessert un coupon de loge à l’Opéra. L’on donnait +GUILLAUME TELL, qui, vous le savez, est ma passion. + +—Vous êtes bien heureuse, répond madame Deschars sèchement, et avec +une évidente jalousie. + +—Mais une femme qui remplit bien ses devoirs mérite, il me semble, ce +bonheur... + +Quand cette phrase atroce se promène sur les lèvres d’une femme mariée, +il est clair qu’elle _fait son devoir_, à la façon des écoliers, +pour la récompense qu’elle attend. Au collége, on veut gagner des +exemptions; en mariage, on espère un châle, un bijou. Donc, plus +d’amour! + +—Moi, ma chère (madame Deschars est piquée), moi, je suis raisonnable. +Deschars faisait de ces folies-là...[4], j’y ai mis bon ordre. Écoutez +donc, ma petite, nous avons deux enfants, et j’avoue que cent ou deux +cents francs sont une considération pour moi, mère de famille. + + [4] Mensonge à triple péché mortel (mensonge, orgueil, envie) + que se permettent les dévotes, car madame Deschars est une + dévote atrabilaire; elle ne manque pas un office à Saint-Roch + _depuis qu’elle a quêté avec la reine_. + + (NOTE DE L’AUTEUR.) + +—Eh! madame, dit madame de Fischtaminel, il vaut mieux que nos maris +aillent en partie fine avec nous que... + +—Deschars?... dit brusquement madame Deschars en se levant et saluant. + +Le sieur Deschars (homme annulé par sa femme) n’entend pas alors la fin +de cette phrase, par laquelle il apprendrait qu’on peut manger son bien +avec des femmes excentriques. + +Caroline, flattée dans toutes ses vanités, se rue alors dans toutes +les douceurs de l’orgueil et de la gourmandise, deux délicieux péchés +capitaux. Adolphe regagne du terrain; mais, hélas! (cette réflexion +vaut un sermon de Petit Carême) le péché, comme toute volupté, contient +son aiguillon. De même qu’un Autocrate, le Vice ne tient pas compte de +mille délicieuses flatteries devant un seul pli de rose qui l’irrite. +Avec lui, l’homme doit aller _crescendo_!... et toujours. + + AXIOME. + +Le Vice, le Courtisan, le Malheur et l’Amour ne connaissent que le +_présent_. + + +Au bout d’un temps difficile à déterminer, Caroline se regarde dans +la glace, au dessert, et voit des rubis fleurissant sur ses pommettes +et sur les ailes si pures de son nez. Elle est de mauvaise humeur au +spectacle, et vous ne savez pas pourquoi, vous, Adolphe, si fièrement +posé dans votre cravate! vous qui tendez votre torse en homme satisfait. + +Quelques jours après, la couturière arrive, elle essaye une robe, elle +rassemble ses forces, elle ne parvient pas à l’agrafer... On appelle la +femme de chambre. Après un tirage de la force de deux chevaux, un vrai +treizième travail d’Hercule, il se déclare un hiatus de deux pouces. +L’inexorable couturière ne peut cacher à Caroline que sa taille a +changé. Caroline, l’aérienne Caroline, menace d’être pareille à madame +Deschars. En terme vulgaire, elle épaissit. On laisse Caroline atterrée. + +—Comment avoir, comme cette grosse madame Deschars, des cascades +de chairs à la Rubens? Et c’est vrai... se dit-elle, Adolphe est un +profond scélérat. Je le vois, il veut faire de moi une mère Gigogne! et +m’ôter mes moyens de séduction! + +Caroline veut bien désormais aller aux Italiens, elle y accepte un +tiers de loge, mais elle trouve _très-distingué_ de peu manger, et +refuse les parties fines de son mari. + +—Mon ami, dit-elle, une femme comme il faut ne saurait aller là si +souvent... On entre une fois par plaisanterie dans ces boutiques; mais +s’y montrer habituellement?... fi donc! + +Borrel et Véry, ces illustrations du Fourneau, perdent chaque jour +mille francs de recette à ne pas avoir une entrée spéciale pour les +voitures. Si une voiture pouvait se glisser sous une porte cochère, et +sortir par une autre en jetant une femme au péristyle d’un escalier +élégant, combien de clientes leur amèneraient de bons, gros, riches +clients! + + AXIOME. + +La coquetterie tue la gourmandise. + + +Caroline en a bientôt assez du théâtre, et le diable seul peut savoir +la cause de ce dégoût. Excusez Adolphe! un mari n’est pas le diable. + +Un bon tiers des Parisiennes s’ennuie au spectacle, à part quelques +escapades, comment aller rire et mordre au fruit d’une indécence, +—aller respirer le poivre long d’un gros mélodrame, —s’extasier à des +décorations, etc. Beaucoup d’entre elles ont les oreilles rassasiées de +musique, et ne vont aux Italiens que pour les chanteurs, ou, si vous +voulez, pour remarquer les différences dans l’exécution. Voici ce qui +soutient les théâtres: les femmes y sont un spectacle avant et après la +pièce. La vanité seule paye du prix exorbitant de quarante francs trois +heures de plaisir contestable, pris en mauvais air et à grands frais, +sans compter les rhumes attrapés en sortant. Mais se montrer, se faire +voir, recueillir les regards de cinq cents hommes!... quelle franche +lippée! dirait Rabelais. + +Pour cette précieuse récolte, engrangée par l’amour-propre, il faut +être remarqué. Or, une femme et son mari sont peu regardés. Caroline +a le chagrin de voir la salle toujours préoccupée des femmes qui ne +sont pas avec leurs maris, des femmes excentriques. Or, le faible loyer +qu’elle touche de ses efforts, de ses toilettes et de ses poses, ne +compensant guère à ses yeux la fatigue, la dépense et l’ennui, bientôt +il en est du spectacle comme de la bonne chère: la bonne cuisine la +faisait engraisser, le théâtre la fait jaunir. + +Ici Adolphe (ou tout homme à la place d’Adolphe) ressemble à ce paysan +du Languedoc qui souffrait horriblement d’un _agacin_ (en français, +cor; mais le mot de la langue d’Oc n’est-il pas plus joli?). Ce paysan +enfonçait son pied de deux pouces dans les cailloux les plus aigus du +chemin, en disant à son agacin: —_Troun de Diou! de bagasse_! si tu mé +fais souffrir, jé té lé rends bien. + +—En vérité, dit Adolphe profondément désappointé le jour où on reçoit +de sa femme un refus motivé, je voudrais bien savoir ce qui peut vous +plaire... + +Caroline regarde son mari du haut de sa grandeur, et lui dit, après un +temps digne d’une actrice: —Je ne suis ni une oie de Strasbourg, ni +une girafe. + +—On peut, en effet, mieux employer quatre mille francs par mois, +répond Adolphe. + +—Que veux-tu dire? + +—Avec le quart de cette somme, offert à d’estimables forçats, à de +jeunes libérés, à d’honnêtes criminels, on devient un personnage, un +petit Manteau-Bleu! reprend Adolphe, et une jeune femme est alors fière +de son mari. + +Cette phrase est le cercueil de l’amour! aussi Caroline la prend-elle +en très-mauvaise part. Il s’ensuit une explication. Ceci rentre +dans les milles facéties du chapitre suivant, dont le titre doit +faire sourire les amants aussi bien que les époux. S’il y a des +rayons jaunes, pourquoi n’y aurait-il pas des jours de cette couleur +excessivement conjugale? + + + LES RISETTES JAUNES. + +Arrivé dans ces eaux, vous jouissez alors de ces petites scènes qui, +dans le grand opéra du mariage, représentent des intermèdes, et dont +voici le type. + +Vous êtes un soir seuls, après dîner, et vous vous êtes déjà tant de +fois trouvés seuls que vous éprouvez le besoin de vous dire de petits +mots piquants, comme ceci, donné pour exemple. + +—Prends garde à toi Caroline, dit Adolphe, qui a sur le cœur tant +d’efforts inutiles, il me semble que ton nez a l’impertinence de rougir +à domicile tout aussi bien qu’au restaurant. + +—Tu n’es pas dans tes jours d’amabilité!... + + +RÈGLE GÉNÉRALE. + +Aucun homme n’a pu découvrir le moyen de donner un conseil d’ami à +aucune femme, pas même à la sienne. + + +—Que veux-tu, ma chère, peut-être es-tu trop serrée dans ton corset, +et l’on se donne ainsi des maladies... + +Aussitôt qu’un homme a dit cette phrase n’importe à quelle femme, cette +femme (elle sait que les buscs sont souples) saisit son busc par le +bout qui regarde en contre-bas, et le soulève en disant, comme Caroline: + +—Vois, on peut y mettre la main! jamais je ne me serre. + +—Ce sera donc l’estomac... + +—Qu’est-ce que l’estomac a de commun avec le nez? + +—L’estomac est un centre qui communique avec tous les organes. + +—Le nez est donc un organe? + +—Oui. + +—Ton organe te sert bien mal en ce moment... (Elle lève les yeux et +hausse les épaules.) Voyons! que t’ai-je fait, Adolphe? + +—Mais rien, je plaisante, et j’ai le malheur de ne pas te plaire, +répond Adolphe en souriant. + +—Mon malheur, à moi, c’est d’être ta femme. Oh! que ne suis-je celle +d’un autre! + +—Nous sommes d’accord! + +—Si, me nommant autrement, j’avais la naïveté de dire, comme les +coquettes qui veulent savoir où elles en sont avec un homme: «Mon +nez est d’un rouge inquiétant!» en me regardant à la glace avec +des minauderies de singe, tu me répondrais: «Oh! madame, vous vous +calomniez! D’abord, cela ne se voit pas; puis c’est en harmonie avec +la couleur de votre teint... Nous sommes d’ailleurs tous ainsi après +dîner!» et tu partirais de là pour me faire des compliments... Est-ce +que je dis, moi, que tu engraisses, que tu prends des couleurs de +maçon, et que j’aime les hommes pâles et maigres?... + +On dit à Londres: _Ne touchez pas à la hache!_ En France, il faut dire: +Ne touchez pas au nez de la femme... + +—Et tout cela pour un peu trop de cinabre naturel! s’écrie Adolphe. +Prends-t’en au bon Dieu, qui se mêle d’étendre de la couleur plus dans +un endroit que dans un autre, non à moi... qui t’aime... qui te veux +parfaite, et qui te crie: Gare! + +—Tu m’aimes trop, alors, car depuis quelque temps tu t’étudies à me +dire des choses désagréables, tu cherches à me dénigrer sous prétexte +de me perfectionner... J’ai été trouvée parfaite, il y a cinq ans... + +—Moi, je te trouve mieux que parfaite, tu es charmante!... + +—Avec trop de cinabre? + +Adolphe, qui voit sur la figure de sa femme un air hyperboréen, +s’approche, se met sur une chaise à côté d’elle. Caroline, ne +pouvant pas décemment s’en aller, donne un coup de côté sur sa robe +comme pour opérer une séparation. Ce mouvement-là, certaines femmes +l’accomplissent avec une impertinence provocante; mais il a deux +significations: c’est, en terme de whist, ou _une invite au roi_, ou +_une renonce_. En ce moment, Caroline renonce. + +—Qu’as-tu? dit Adolphe. + +—Voulez-vous un verre d’eau et de sucre? demande Caroline en +s’occupant de votre hygiène et prenant (en charge) son rôle de servante. + +—Pourquoi? + +—Mais vous n’avez pas la digestion aimable, vous devez souffrir +beaucoup. Peut-être faut-il mettre une goutte d’eau-de-vie dans le +verre d’eau sucrée? Le docteur a parlé de cela comme d’un remède +excellent... + +—Comme tu t’occupes de mon estomac! + +—C’est un centre, il communique à tous les organes, il agira sur le +cœur, et de là peut-être sur la langue. + +Adolphe se lève et se promène sans rien dire, mais il pense à tout +l’esprit que sa femme acquiert; il la voit grandissant chaque jour en +force, en acrimonie; elle devient d’une intelligence dans le taquinage +et d’une puissance militaire dans la dispute qui lui rappellent Charles +XII et les Russes. Caroline, en ce moment, se livre à une mimique +inquiétante: elle a l’air de se trouver mal. + +—Souffrez-vous? dit Adolphe pris par où les femmes nous prennent +toujours, par la générosité. + +—Ça fait mal au cœur, après le dîner, de voir un homme allant et +venant comme un balancier de pendule. Mais vous voilà bien: il faut +toujours que vous vous agitiez... Êtes-vous drôles... Les hommes sont +plus ou moins fous... + +Adolphe s’assied au coin de la cheminée opposé à celui que sa femme +occupe, et il y reste pensif: le mariage lui apparaît avec ses steppes +meublés d’orties. + +—Eh bien! tu boudes?... dit Caroline après un demi-quart d’heure donné +à l’observation de la figure maritale. + +—Non, j’étudie, répond Adolphe. + +—Oh! quel caractère infernal tu as!... dit-elle en haussant les +épaules. Est-ce à cause de ce que je t’ai dit sur ton ventre, sur ta +taille et sur ta digestion? Tu ne vois donc pas que je voulais te +rendre la monnaie de ton cinabre? Tu prouves que les hommes sont aussi +coquets que les femmes... (Adolphe reste froid.) Sais-tu que cela me +semble très-gentil à vous de prendre nos qualités... (Profond silence.) +On plaisante, et tu te fâches... (elle regarde Adolphe), car tu es +fâché... Je ne suis pas comme toi, moi: je ne peux pas supporter +l’idée de t’avoir fait un peu de peine! Et c’est pourtant une idée +qu’un homme n’aurait jamais eue, que d’attribuer ton impertinence à +quelque embarras dans ta digestion. Ce n’est plus _mon Dodofe_! c’est +son ventre qui s’est trouvé assez grand pour parler... Je ne te savais +pas ventriloque, voilà tout... + +Caroline regarde Adolphe en souriant: Adolphe se tient comme gommé. + +—Non, il ne rira pas... Et vous appelez cela, dans votre jargon, avoir +du caractère... Oh! comme nous sommes bien meilleures! + +Elle vient s’asseoir sur les genoux d’Adolphe, qui ne peut s’empêcher +de sourire. Ce sourire, extrait à l’aide de la machine à vapeur, elle +le guettait pour s’en faire une arme. + +—Allons, mon bon homme, avoue tes torts! dit-elle alors. Pourquoi +bouder? Je t’aime, moi, comme tu es! Je te vois tout aussi mince que +quand je t’ai épousé... plus mince même. + +—Caroline, quand on en arrive à se tromper sur ces petites +choses-là... quand on se fait des concessions et qu’on ne reste pas +fâché, tout rouge... sais-tu ce qui en est?... + +—Eh bien? dit Caroline inquiète de la pose dramatique que prend +Adolphe. + +—On s’aime moins. + +—Oh! gros monstre, je te comprends: tu restes fâché pour me faire +croire que tu m’aimes. + +Hélas! avouons-le! Adolphe dit la vérité de la seule manière de la +dire: en riant. + +—Pourquoi m’as-tu fait de la peine? dit-elle. Ai-je un tort? ne +vaut-il pas mieux me l’expliquer gentiment plutôt que de me dire +grossièrement (elle enfle sa voix): «Votre nez rougit!» Non, ce n’est +pas bien! Pour te plaire, je vais employer une expression de ta belle +Fischtaminel: «_Ce n’est pas d’un gentleman!_» + +Adolphe se met à rire et paye les frais du raccommodement; mais au +lieu d’y découvrir ce qui peut plaire à Caroline et le moyen de se +l’attacher, il reconnaît par où Caroline l’attache à elle. + + + NOSOGRAPHIE DE LA VILLA. + +Est-ce un agrément de ne pas savoir ce qui plaît à sa femme quand on +est marié?... Certaines femmes (cela se rencontre encore en province) +sont assez naïves pour dire assez promptement ce qu’elles veulent ou +ce qui leur plaît. Mais à Paris, presque toutes les femmes éprouvent +une certaine jouissance à voir un homme aux écoutes de leur cœur, de +leurs caprices, de leurs désirs, trois expressions d’une même chose! et +tournant, virant, allant, se démenant, se désespérant, comme un chien +qui cherche un maître. + +Elles nomment cela _être aimées_, les malheureuses!... Et bon nombre se +disent en elles-mêmes, comme Caroline: —Comment s’en tirera-t-il? + +Adolphe en est là. Dans ces circonstances, le digne et excellent +Deschars, ce modèle du mari bourgeois, invite le ménage Adolphe et +Caroline à inaugurer une charmante maison de campagne. C’est une +occasion que les Deschars ont saisie par son feuillage, une folie +d’hommes de lettres, une délicieuse villa où l’artiste a enfoui +cent mille francs, et vendue à la criée onze mille francs. Caroline +a quelque jolie toilette à essayer, un chapeau à plumes en saule +pleureur: c’est ravissant à montrer en tilbury. On laisse le petit +Charles à sa grand’mère. On donne congé aux domestiques. On part +avec le sourire d’un ciel bleu, lacté de nuages, uniquement pour en +rehausser l’effet. On respire le bon air, on le fend par le trot du +gros cheval normand sur qui le printemps agit. Enfin l’on arrive à +Marnes, au-dessus de Ville-d’Avray, où les Deschars se pavanent dans +une villa copiée sur une villa de Florence et entourée de prairies +suisses, sans tous les inconvénients des Alpes. + +—Mon Dieu! quelles délices qu’une semblable maison de campagne! +s’écrie Caroline en se promenant dans les bois admirables qui bordent +Marnes et Ville-d’Avray. On est heureux par les yeux comme si l’on y +avait un cœur! + +Caroline, ne pouvant prendre qu’Adolphe, prend alors Adolphe, qui +redevient son Adolphe. Et de courir comme une biche, et de redevenir +la jolie, naïve, petite, adorable pensionnaire qu’elle était!... Ses +nattes tombent! elle ôte son chapeau, le tient par ses brides. La voilà +rejeune, blanche et rose. Ses yeux sourient, sa bouche est une grenade +douée de sensibilité, d’une sensibilité qui paraît neuve. + +—Ça te plairait donc bien, ma chérie, une campagne!... dit Adolphe en +tenant Caroline par la taille, et la sentant qui s’appuie comme pour en +montrer la flexibilité. + +—Oh! tu serais assez gentil pour m’en acheter une?... Mais, pas de +folies!... Saisis une occasion comme celle des Deschars. + +—Te plaire, savoir bien ce qui peut te faire plaisir, voilà l’étude de +ton Adolphe. + +Ils sont seuls, ils peuvent se dire leurs petits mots d’amitié, défiler +le chapelet de leurs mignardises secrètes. + +—On veut donc plaire à sa petite fille?... dit Caroline en mettant sa +tête sur l’épaule d’Adolphe, qui la baise au front en pensant: —Dieu +merci, je la tiens! + + AXIOME. + +Quand un mari et une femme se tiennent, le diable seul sait celui qui +tient l’autre. + + +Le jeune ménage est charmant, et la grosse dame Deschars se permet une +remarque assez décolletée pour elle, si sévère, si prude, si dévote. + +—La campagne a la propriété de rendre les maris très-aimables. + +M. Deschars indique une occasion à saisir. On veut vendre une maison à +Ville-d’Avray, toujours pour rien. Or, la maison de campagne est une +maladie particulière à l’habitant de Paris. Cette maladie a sa durée et +sa guérison. Adolphe est un mari, ce n’est pas un médecin. Il achète +la campagne et s’y installe avec Caroline redevenue sa Caroline, sa +Carola, sa biche blanche, son gros trésor, sa petite fille, etc. + +Voici quels symptômes alarmants se déclarent avec une effrayante +rapidité: On paye une tasse de lait vingt-cinq centimes quand il +est baptisé, cinquante centimes quand il est _anhydre_, disent les +chimistes. La viande est moins chère à Paris qu’à Sèvres, expérience +faite des qualités. Les fruits sont hors de prix. Une belle poire coûte +plus prise à la campagne que dans le jardin (anhydre!) qui fleurit à +l’étalage de Chevet. + +Avant de pouvoir récolter des fruits chez soi, où il n’y a qu’une +prairie suisse de deux centiares, environnée de quelques arbres verts +qui ont l’air d’être empruntés à une décoration de vaudeville, les +autorités les plus rurales consultées déclarent qu’il faudra dépenser +beaucoup d’argent, et —attendre cinq années!... Les légumes s’élancent +de chez les maraîchers pour rebondir à la Halle. Madame Deschars, qui +jouit d’un jardinier-concierge, avoue que les légumes venus dans son +terrain, sous ses bâches, à force de terreau, lui coûtent deux fois +plus cher que ceux achetés à Paris chez une fruitière qui a boutique, +qui paye patente, et dont l’époux est électeur. Malgré les efforts et +les promesses du jardinier-concierge, les primeurs ont toujours à Paris +une avance d’un mois sur celles de la campagne. + +De huit heures du soir à onze heures, les époux ne savent que faire, +vu l’insipidité des voisins, leurs petitesses et les questions +d’amour-propre soulevées à propos de rien. + +Monsieur Deschars remarque, avec la profonde science de calcul qui +distingue un ancien notaire, que le prix de ses voyages à Paris cumulé +avec les intérêts du prix de la campagne, avec les impositions, les +réparations, les gages du concierge et de sa femme, etc., équivalent +à un loyer de mille écus! Il ne sait pas comment lui, ancien notaire, +s’est laissé prendre à cela!... Car il a maintes fois fait des baux de +châteaux avec parcs et dépendances pour mille écus de loyer. + +On convient à la ronde, dans les salons de madame Deschars, qu’une +maison de campagne, loin d’être un plaisir, est une plaie vive. + +—Je ne sais pas comment on ne vend que cinq centimes, à la Halle, un +chou qui doit être arrosé tous les jours, depuis sa naissance jusqu’au +jour où on le coupe, dit Caroline. + +—Mais, répond un petit épicier retiré, le moyen de se tirer de la +campagne, c’est d’y rester, d’y demeurer, de se faire campagnard, et +alors tout change... + +Caroline, en revenant, dit à son pauvre Adolphe: —Quelle idée as-tu +donc eue là, d’avoir une maison de campagne? Ce qu’il y a de mieux en +fait de campagne, est d’y aller chez les autres... + +Adolphe se rappelle un proverbe anglais qui dit: «N’ayez jamais de +journal, de maîtresse, ni de campagne; il y a toujours des imbéciles +qui se chargent d’en avoir pour vous...» + +—Bah! répond Adolphe, que le Taon Conjugal a définitivement éclairé +sur la logique des femmes, tu as raison; mais aussi, que veux-tu? +l’enfant s’y porte à ravir. + +Quoique Adolphe soit devenu prudent, cette réponse éveille les +susceptibilités de Caroline. Une mère veut bien penser exclusivement à +son enfant, mais elle ne veut pas se le voir préférer. Madame se tait; +le lendemain, elle s’ennuie à la mort. Adolphe étant parti pour ses +affaires, elle l’attend depuis cinq heures jusqu’à sept, et va seule +avec le petit Charles jusqu’à la voiture. Elle parle pendant trois +quarts d’heure de ses inquiétudes. Elle a eu peur en allant de chez +elle au bureau des voitures. Est-il convenable qu’une jeune femme soit +là, _seule_? Elle ne supportera pas cette existence-là. + +La villa crée alors une phase assez singulière, et qui mérite un +chapitre à part. + + + LA MISÈRE DANS LA MISÈRE. + + AXIOME. + +La misère fait des parenthèses. + + EXEMPLE. + +On a diversement parlé, toujours en mal, du point de côté; mais ce mal +n’est rien, comparé au point dont il s’agit ici, et que les plaisirs +du regain conjugal font dresser à tout propos, comme le marteau de la +touche d’un piano. Ceci constitue une misère picotante, qui ne fleurit +qu’au moment où la timidité de la jeune épouse a fait place à cette +fatale égalité de droits qui dévore également le ménage et la France. A +chaque saison ses misères!... + +Caroline, après une semaine où elle a noté les absences de monsieur, +s’aperçoit qu’il passe sept heures par jour loin d’elle. Un jour, +Adolphe, qui revient gai comme un acteur applaudi, trouve sur le visage +de Caroline une légère couche de gelée blanche. Après avoir vu que la +froideur de sa mine est remarquée, Caroline prend un faux air amical +dont l’expression bien connue a le don de faire intérieurement pester +un homme, et dit: —Tu as donc eu beaucoup d’affaires, aujourd’hui, mon +ami? + +—Oui, beaucoup! + +—Tu as pris des cabriolets? + +—J’en ai eu pour sept francs. + +—As-tu trouvé tout ton monde?... + +—Oui, ceux à qui j’avais donné rendez-vous... + +—Quand leur as-tu donc écrit? L’encre est desséchée dans ton encrier: +c’est comme de la laque; j’ai eu à écrire, et j’ai passé une grande +heure à l’humecter avant d’en faire une bourbe compacte avec laquelle +on aurait pu marquer des paquets destinés aux Indes. + +Ici, tout mari jette sur sa moitié des regards sournois. + +—Je leur ai vraisemblablement écrit à Paris... + +—Quelles affaires donc, Adolphe?... + +—Ne les connais-tu pas?... Veux-tu que je te les dise?... Il y a +d’abord l’affaire Chaumontel... + +—Je croyais monsieur Chaumontel en Suisse... + +—Mais, n’a-t-il pas ses représentants, son avoué?... + +—Tu n’as fait que des affaires?... dit Caroline en interrompant +Adolphe. + +Elle jette alors un regard clair, direct, par lequel elle plonge à +l’improviste dans les yeux de son mari: une épée dans un cœur. + +—Que veux-tu que j’aie fait?... de la fausse monnaie, des dettes, de +la tapisserie?... + +—Mais, je ne sais pas. Je ne peux rien deviner d’abord! Tu me l’as dit +cent fois; je suis trop bête. + +—Bon! voilà que tu prends en mauvaise part un mot caressant. Va, ceci +est bien femme. + +—As-tu conclu quelque chose? dit-elle en prenant un air d’intérêt pour +les affaires. + +—Non, rien... + +—Combien de personnes as-tu vues? + +—Onze, sans compter celles qui se promenaient sur les boulevards. + +—Comme tu me réponds! + +—Mais aussi tu m’interroges comme si tu avais fait pendant dix ans le +métier de juge d’instruction... + +—Eh bien! raconte-moi toute ta journée, ça m’amusera. Tu devrais bien +penser ici à mes plaisirs! Je m’ennuie assez quand tu me laisses là, +seule, pendant des journées entières. + +—Tu veux que je t’amuse en te racontant des affaires?... + +—Autrefois, tu me disais tout... + +Ce petit reproche amical déguise une espèce de certitude que veut avoir +Caroline touchant les choses graves dissimulées par Adolphe. Adolphe +entreprend alors de raconter sa journée. Caroline affecte une espèce de +distraction assez bien jouée pour faire croire qu’elle n’écoute pas. + +—Mais tu me disais tout à l’heure, s’écrie-t-elle au moment où notre +Adolphe s’entortille, que tu as pris pour sept francs de cabriolets, et +tu parles maintenant d’un fiacre? Il était sans doute à l’heure? Tu as +donc fait tes affaires en fiacre? dit-elle d’un petit ton goguenard. + +—Pourquoi les fiacres me seraient-ils interdits? demande Adolphe en +reprenant son récit. + +—Tu n’es pas allé chez madame de Fischtaminel? dit-elle au milieu +d’une explication excessivement embrouillée où elle vous coupe +insolemment la parole. + +—Pourquoi y serais-je allé?... + +—Ça m’aurait fait plaisir; j’aurais voulu savoir si son salon est +fini... + +—Il l’est! + +—Ah! tu y es donc allé?... + +—Non, son tapissier me l’a dit. + +—Tu connais son tapissier?... + +—Oui. + +—Qui est-ce? + +—Braschon. + +—Tu l’as donc rencontré, le tapissier?... + +—Oui. + +—Mais tu m’as dit n’être allé qu’en voiture?... + +—Mais, mon enfant, pour prendre des voitures, on va les cherc... + +—Bah! tu l’auras trouvé dans le fiacre... + +—Qui? + +—Mais le salon —ou —Braschon! Va, l’un comme l’autre est aussi +probable. + +—Mais tu ne veux donc pas m’écouter? s’écrie Adolphe en pensant +qu’avec une longue narration il endormira les soupçons de Caroline. + +—Je t’ai trop écouté. Tiens, tu mens depuis une heure, comme un commis +voyageur. + +—Je ne dirai plus rien. + +—J’en sais assez, je sais tout ce que je voulais savoir. Oui, tu me +dis que tu as vu des avoués, des notaires, des banquiers: tu n’as vu +personne de ces gens-là! Si j’allais faire une visite demain à madame +de Fischtaminel, sais-tu ce qu’elle me dirait? + +Ici, Caroline observe Adolphe; mais Adolphe affecte un calme trompeur, +au beau milieu duquel Caroline jette la ligne pour pêcher un indice. + +—Eh bien! elle me dirait qu’elle a eu le plaisir de te voir... Mon +Dieu! sommes-nous malheureuses! Nous ne pouvons jamais savoir ce que +vous faites... Nous sommes clouées là, dans nos ménages, pendant +que vous êtes à vos affaires! Belles affaires!... Dans ce cas-là, +je te raconterais, moi, des affaires un peu mieux machinées que les +tiennes!... Ah! vous nous apprenez de belles choses!... On dit que les +femmes sont perverses... Mais qui les a perverties?... + +Ici, Adolphe essaye, en arrêtant un regard fixe sur Caroline, d’arrêter +ce flux de paroles. Caroline, comme un cheval qui reçoit un coup +de fouet, reprend de plus belle et avec l’animation d’une _coda_ +rossinienne. + +—Ah! c’est une jolie combinaison! mettre sa femme à la campagne pour +être libre de passer la journée à Paris comme on l’entend. Voilà +donc la raison de votre passion pour une maison de campagne! Et moi, +pauvre bécasse, qui donne dans le panneau!... Mais vous avez raison, +monsieur, c’est très-commode, une campagne! elle peut avoir deux fins. +Madame s’en arrangera tout aussi bien que monsieur. A vous Paris et ses +fiacres!... à moi les bois et leurs ombrages!... Tiens, décidément, +Adolphe, cela me va, ne nous fâchons plus... + +Adolphe s’entend dire des sarcasmes pendant une heure. + +—As-tu fini, ma chère?... demande-t-il en saisissant un moment où elle +hoche la tête sur une interrogation à effet. + +Caroline termine alors en s’écriant: —J’en ai bien assez de la +campagne, et je n’y remets plus les pieds!... Mais je sais ce qui +m’arrivera: vous la garderez, sans doute, et vous me laisserez à +Paris. Eh bien! à Paris, je pourrai du moins m’amuser pendant que +vous mènerez madame de Fischtaminel dans les bois. Qu’est-ce qu’une +_villa Adolphini_ où l’on a mal au cœur quand on s’est promené six fois +autour de la prairie? où l’on vous a planté des bâtons de chaise et des +manches à balai, sous prétexte de vous procurer de l’ombrage? On y est +comme dans un four: les murs ont six pouces d’épaisseur! Et monsieur +est absent sept heures sur les douze de la journée! Voilà le fin mot de +la villa! + +—Écoute, Caroline! + +—Encore, dit-elle, si tu voulais m’avouer ce que tu as fait +aujourd’hui? Tiens, tu ne me connais pas: je serai bonne enfant, +dis-le-moi!... Je te pardonne à l’avance tout ce que tu auras fait. + +Adolphe _a eu des relations_ avant son mariage; il connaît trop bien le +résultat d’un aveu pour en faire à sa femme, et alors il répond: —Je +vais tout te dire... + +—Eh bien! tu seras gentil... je t’en aimerai mieux! + +—Je suis resté trois heures... + +—J’en étais sûre..... chez madame de Fischtaminel?... + +—Non, chez notre notaire, qui m’avait trouvé un acquéreur; mais nous +n’avons jamais pu nous entendre: il voulait notre maison de campagne +toute meublée, et, en sortant, je suis allé chez Braschon pour savoir +ce que nous lui devions... + +—Tu viens d’arranger ce roman-là pendant que je te parlais!... Voyons, +regarde-moi!... J’irai voir Braschon demain. + +Adolphe ne peut retenir une contraction nerveuse. + +—Tu ne peux pas t’empêcher de rire, vois-tu, vieux monstre! + +—Je ris de ton entêtement. + +—J’irai demain chez madame de Fischtaminel. + +—Eh! va où tu voudras!... + +—Quelle brutalité! dit Caroline en se levant et s’en allant son +mouchoir sur les yeux. + +La maison de campagne, si ardemment désirée par Caroline, est devenue +une invention diabolique d’Adolphe, un piége où s’est prise la biche. + +Depuis qu’Adolphe a reconnu qu’il est impossible de raisonner avec +Caroline, il lui laisse dire tout ce qu’elle veut. + +Deux mois après, il vend sept mille francs une villa qui lui coûte +vingt-deux mille francs! Mais il y gagne de savoir que la campagne +n’est pas encore ce qui plaît à Caroline. + +La question devient grave: orgueil, gourmandise, deux péchés de moins y +ont passé! La nature avec ses bois, ses forêts, ses vallées, la Suisse +des environs de Paris, les rivières factices ont à peine amusé Caroline +pendant six mois. Adolphe est tenté d’abdiquer, et de prendre le rôle +de Caroline. + + + LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES MÉNAGES. + +Un matin, Adolphe est définitivement saisi par la triomphante idée +de laisser Caroline maîtresse de trouver elle-même ce qui lui plaît. +Il lui remet le gouvernement de la maison en lui disant: «Fais ce +que tu voudras.» Il substitue le système constitutionnel au système +autocratique, un ministère responsable au lieu d’un pouvoir conjugal +absolu. Cette preuve de confiance, objet d’une secrète envie, est +le bâton de maréchal des femmes. Les femmes sont alors, suivant +l’expression vulgaire, maîtresses à la maison. + +Dès lors, rien, pas même les souvenirs de la lune de miel, ne peut se +comparer au bonheur d’Adolphe pendant quelques jours. Une femme est +alors tout sucre, elle est trop sucre! Elle inventerait les petits +soins, les petits mots, les petites attentions, les chatteries et la +tendresse, si toute cette confiturerie conjugale n’existait pas depuis +le Paradis Terrestre. Au bout d’un mois, l’état d’Adolphe a quelque +similitude avec celui des enfants vers la fin de la première semaine de +l’année. Aussi Caroline commence-t-elle à dire, non pas en parole, mais +en action, en mines, en expressions mimiques: —On ne sait que faire +pour plaire à un homme!... + +Laisser à sa femme le gouvernail de la barque est une idée +excessivement ordinaire, qui mériterait peu l’expression de +triomphante, décernée en tête de ce chapitre, si elle n’était pas +doublée de l’idée de destituer Caroline. Adolphe a été séduit par cette +pensée, qui s’empare et s’emparera de tous les gens en proie à un +malheur quelconque, savoir jusqu’où peut aller le mal! expérimenter ce +que le feu fait de dégât quand on le laisse à lui-même, en se sentant +ou en se croyant le pouvoir de l’arrêter. Cette curiosité nous suit +de l’enfance à la tombe. Or, après sa pléthore de félicité conjugale, +Adolphe, qui se donne la comédie chez lui, passe par les phases +suivantes: + +PREMIÈRE ÉPOQUE. —Tout va trop bien. Caroline achète de petits +registres pour écrire ses dépenses, elle achète un joli petit meuble +pour serrer l’argent, elle fait vivre admirablement bien Adolphe, elle +est heureuse de son approbation, elle découvre une foule de choses +qui manquent dans la maison, elle met sa gloire à être une maîtresse +de maison incomparable. Adolphe, qui s’érige lui-même en censeur, ne +trouve pas la plus petite observation à formuler. + +S’il s’habille, il ne lui manque rien. On n’a jamais, même chez +Armide, déployé de tendresse plus ingénieuse que celle de Caroline. On +renouvelle, à ce phénix des maris, le caustique sur son cuir à repasser +ses rasoirs. Des bretelles fraîches sont substituées aux vieilles. +Une boutonnière n’est jamais veuve. Son linge est soigné comme celui +du confesseur d’une dévote à péchés véniels. Les chaussettes sont +sans trous. A table, tous ses goûts, ses caprices même sont étudiés, +consultés: il engraisse! Il a de l’encre dans son écritoire, et +l’éponge en est toujours humide. Il ne peut rien dire, pas même, comme +Louis XIV: «J’ai failli attendre!» Enfin, il est à tout propos qualifié +d’_un amour d’homme_. Il est obligé de gronder Caroline de ce qu’elle +s’oublie: elle ne pense pas assez à elle. Caroline enregistre ce doux +reproche. + +DEUXIÈME ÉPOQUE. —La scène change, à table. Tout est bien cher. +Les légumes sont hors de prix. Le bois se vend comme s’il venait de +Campêche. Les fruits, oh! quant aux fruits, les princes, les banquiers, +les grands seigneurs seuls peuvent en manger. Le dessert est une +cause de ruine. Adolphe entend souvent Caroline disant à madame +Deschars: «Mais comment faites-vous?...» On tient alors devant vous des +conférences sur la manière de régir les cuisinières. + +Une cuisinière, entrée chez vous sans nippes, sans linge, sans talent, +est venue demander son compte en robe de mérinos bleu, ornée d’un +fichu brodé, les oreilles embellies d’une paire de boucles d’oreilles +enrichies de petites perles, chaussée en bons souliers de peau qui +laissent voir des bas de coton assez jolis. Elle a deux malles d’effets +et son livret à la Caisse d’Épargne. + +Caroline se plaint alors du peu de moralité du peuple; elle se +plaint de l’instruction et de la science de calcul qui distingue les +domestiques. Elle lance de temps en temps de petits axiomes comme +ceux-ci: —Il y a des écoles qu’il faut faire! Il n’y a que ceux qui ne +font rien qui font tout bien. —Elle a les soucis du pouvoir. Ah! les +hommes sont bien heureux de n’avoir pas à mener un ménage. —Les femmes +ont le fardeau des détails. + +Caroline a des dettes. Mais, comme elle ne veut pas avoir tort, elle +commence par établir que l’expérience est une si belle chose, qu’on ne +saurait l’acheter trop cher. Adolphe rit, dans sa barbe, en prévoyant +une catastrophe qui lui rendra le pouvoir. + +TROISIÈME ÉPOQUE. —Caroline, pénétrée de cette vérité qu’il faut +manger uniquement pour vivre, fait jouir Adolphe des agréments d’une +table cénobitique. + +Adolphe a des chaussettes lézardées ou grosses du lichen des +raccommodages faits à la hâte, car sa femme n’a pas assez de la +journée pour ce qu’elle veut faire. Il porte des bretelles noircies +par l’usage. Le linge est vieux et bâille comme un portier ou comme +la porte cochère. Au moment où Adolphe est pressé de conclure une +affaire, il met une heure à s’habiller en cherchant ses affaires une +à une, en dépliant beaucoup de choses avant d’en trouver une qui soit +irréprochable. Mais Caroline est très-bien mise. Madame a de jolis +chapeaux, des bottines en velours, des mantilles. Elle a pris son +parti, elle administre en vertu de ce principe: Charité bien ordonnée +commence par elle-même. Quand Adolphe se plaint du contraste entre son +dénûment et la splendeur de Caroline, Caroline lui dit: —Mais tu m’as +grondée de ne rien m’acheter!... + +Un échange de plaisanteries plus ou moins aigres commence à s’établir +alors entre les époux. Caroline, un soir, se fait charmante, afin de +glisser l’aveu d’un déficit assez considérable, absolument comme quand +le Ministère se livre à l’éloge des contribuables, et se met à vanter +la grandeur du pays en accouchant d’un petit projet de loi qui demande +des crédits supplémentaires. Il y a cette similitude que tout cela se +fait dans la Chambre, en gouvernement comme en ménage. Il en ressort +cette vérité profonde que le système constitutionnel est infiniment +plus coûteux que le système monarchique. Pour une nation comme pour un +ménage, c’est le gouvernement du juste-milieu, de la médiocrité, des +chipoteries, etc. + +Adolphe, éclairé par ses misères passées, attend une occasion +d’éclater, et Caroline s’endort dans une trompeuse sécurité. + +Comment arrive la querelle? sait-on jamais quel courant électrique a +décidé l’avalanche ou la révolution? elle arrive à propos de tout et à +propos de rien. Mais enfin, Adolphe, après un certain temps qui reste à +déterminer par le bilan de chaque ménage, au milieu d’une discussion, +lâche ce mot fatal: —Quand j’étais garçon!... + +Le temps de garçon est, relativement à la femme, ce qu’est le: + +«Mon pauvre défunt!» relativement au nouveau mari d’une veuve. Ces +deux coups de langue font des blessures qui ne se cicatrisent jamais +complétement. + +Et alors Adolphe de continuer comme le général Bonaparte parlant aux +Cinq-Cents: —Nous sommes sur un volcan! —Le ménage n’a plus de +gouvernement, —l’heure de prendre un parti est arrivée. —Tu parles de +bonheur, Caroline, tu l’as compromis, —tu l’as mis en question par tes +exigences, tu as violé le Code civil t’immisçant dans la discussion des +affaires, —tu as attenté au pouvoir conjugal. —Il faut réformer notre +intérieur. + +Caroline ne crie pas, comme les Cinq-Cents: _A bas le dictateur!_ car +on ne crie jamais quand on est sûr de l’abattre. + +—Quand j’étais garçon, je n’avais que des chaussures neuves! je +trouvais des serviettes blanches à mon couvert tous les jours! Je +n’étais volé par le restaurateur que d’une somme déterminée! Je vous ai +donné ma liberté chérie!... qu’en avez-vous fait? + +—Suis-je donc si coupable, Adolphe, d’avoir voulu t’éviter des soucis? +dit Caroline en se posant devant son mari. Reprends la clef de la +caisse... mais qu’arrivera-t-il?... j’en suis honteuse, tu me forceras +à jouer la comédie pour avoir les choses les plus nécessaires. Est-ce +là ce que tu veux? avilir ta femme, ou mettre en présence deux intérêts +contraires, ennemis... + +Et voilà, pour les trois quarts des Français, le mariage parfaitement +défini. + +—Sois tranquille, mon ami, reprend Caroline, en s’asseyant dans sa +chauffeuse comme Marius sur les ruines de Carthage! je ne te demanderai +jamais rien, je ne suis pas une mendiante! Je sais bien ce que je +ferai... tu ne me connais pas. + +—Eh bien! quoi?... dit Adolphe, on ne peut donc, avec vous autres, ni +plaisanter, ni s’expliquer? Que feras-tu?... + +—Cela ne vous regarde pas!... + +—Pardon, madame, au contraire. La dignité, l’honneur... + +—Oh!... soyez tranquille à cet égard, monsieur... Pour vous, plus que +pour moi, je saurai garder le secret le plus profond. + +—Eh bien! dites? voyons, Caroline, ma Caroline, que feras-tu?... + +Caroline jette un regard de vipère à Adolphe, qui recule et va se +promener. + +—Voyons, que comptes-tu faire? demande-t-il après un silence +infiniment trop prolongé. + +—Je travaillerai, Monsieur! + +Sur ce mot sublime, Adolphe exécute un mouvement de retraite, en +s’apercevant d’une exaspération enfiellée, en sentant un mistral dont +l’âpreté n’avait pas encore soufflé dans la chambre conjugale. + + + L’ART D’ÊTRE VICTIME. + +A compter du Dix-Huit Brumaire, Caroline vaincue adopte un système +infernal, et qui a pour effet de vous faire regretter à toute heure la +victoire. Elle devient l’Opposition!... Encore un triomphe de ce genre, +et Adolphe irait en cour d’assises, accusé d’avoir étouffé sa femme +entre deux matelas, comme l’Othello de Shakspeare. Caroline se compose +un air de martyr, elle est d’une soumission assommante. A tout propos +elle assassine Adolphe par un: «Comme vous voudrez!» accompagné d’une +épouvantable douceur. Aucun poëte élégiaque ne pourrait lutter avec +Caroline, qui lance élégie sur élégie: élégie en actions, élégie en +paroles, élégie à sourire, élégie muette, élégie à ressort, élégie en +gestes, dont voici quelques exemples où tous les ménages retrouveront +leurs impressions. + + +APRÈS DÉJEUNER. —Caroline, nous allons ce soir chez les Deschars, une +grande soirée, tu sais... + +—Oui, mon ami. + + +APRÈS DÎNER. —Eh bien! Caroline, tu n’es pas encore habillée?... dit +Adolphe, qui sort de chez lui magnifiquement mis. + +Il aperçoit Caroline vêtue d’une robe de vieille plaideuse, une +moire noire à corsage croisé. Des fleurs, plus artificieuses +qu’artificielles, attristent une chevelure mal arrangée par la femme de +chambre. Caroline a des gants déjà portés. + +—Je suis prête, mon ami... + +—Et voilà ta toilette?... + +—Je n’en ai pas d’autre. Une toilette fraîche aurait coûté cent écus. + +—Pourquoi ne pas me le dire? + +—Moi, vous tendre la main!... après ce qui s’est passé!... + +—J’irai seul, dit Adolphe, ne voulant pas être humilié dans sa femme. + +—Je sais bien que cela vous arrange, dit Caroline d’un petit ton +aigre, et cela se voit assez à la manière dont vous êtes mis. + + +Onze personnes sont dans le salon, toutes priées à dîner par Adolphe; +Caroline est là comme si son mari l’avait invitée: elle attend que le +dîner soit servi. + +—Monsieur, dit le valet de chambre à voix basse à son maître, la +cuisinière ne sait où donner de la tête. + +—Pourquoi? + +—Monsieur ne lui a rien dit; elle n’a que deux entrées, le bœuf, un +poulet, une salade et des légumes. + +—Caroline, vous n’avez donc rien commandé?... + +—Savais-je que vous aviez du monde, et puis-je d’ailleurs prendre +sur moi de commander ici?... Vous m’avez délivrée de tout souci à cet +égard, et j’en remercie Dieu tous les jours. + + +Madame Fischtaminel vient rendre une visite à madame Caroline! elle +la trouve toussotant et travaillant le dos courbé sur un métier à +tapisserie. + +—Vous brodez ces pantoufles-là pour votre cher Adolphe? + +Adolphe est posé devant la cheminée en homme qui fait la roue. + +—Non, madame, c’est pour un marchand qui me les paye; et, comme +les forçats du bagne, mon travail me permet de me donner de petites +douceurs. + +Adolphe rougit; il ne peut pas battre sa femme, et madame de +Fischtaminel le regarde en ayant l’air de lui dire: —Qu’est-ce que +cela signifie?... + +—Vous toussez beaucoup, ma chère petite!... dit madame de Fischtaminel. + +—Oh! répond Caroline, que me fait la vie!... + + +Caroline est là, sur sa causeuse, avec une femme de vos amies à +la bonne opinion de laquelle vous tenez excessivement. Du fond de +l’embrasure où vous causez entre hommes, vous entendez, au seul +mouvement des lèvres, ces mots: _Monsieur l’a voulu!_... dits d’un air +de jeune Romaine allant au cirque. Profondément humilié dans toutes +vos vanités, vous voulez être à cette conversation tout en écoutant +vos hôtes; vous faites alors des répliques qui vous valent des: «A +quoi pensez-vous?» car vous perdez le fil de la conversation, et vous +piétinez sur place en pensant: «Que lui dit-elle de moi?» + + +Adolphe est à table chez les Deschars, un dîner de douze personnes, +et Caroline est placée à côté d’un joli jeune homme appelé Ferdinand, +cousin d’Adolphe. Entre le premier et le second service, on parle du +bonheur conjugal. + +—Il n’y a rien de plus facile à une femme que d’être heureuse, dit +Caroline en répondant à une femme qui se plaint. + +—Donnez-nous votre secret, madame, dit agréablement monsieur de +Fischtaminel. + +—Une femme n’a qu’à se mêler de rien, se regarder comme la première +domestique de la maison ou comme une esclave dont le maître a soin, +n’avoir aucune volonté, ne pas faire une observation: tout va bien. + +Ceci, lancé sur des tons amers et avec des larmes dans la voix, +épouvante Adolphe, qui regarde fixement sa femme. + +—Vous oubliez, madame, le bonheur d’expliquer son bonheur, +réplique-t-il en lançant un éclair digne d’un tyran de mélodrame. + +Satisfaite de s’être montrée assassinée ou sur le point de l’être, +Caroline détourne la tête, essuie furtivement une larme, et dit: —On +n’explique pas le bonheur. + +L’incident, comme on dit à la Chambre, n’a pas de suites, mais +Ferdinand a regardé sa cousine comme un ange sacrifié. + + +On parle du nombre effrayant de gastrites, de maladies innommées dont +meurent les jeunes femmes. + +—Elles sont trop heureuses! dit Caroline en ayant l’air de donner le +programme de sa mort. + + +La belle-mère d’Adolphe vient voir sa fille. Caroline dit: «Le salon de +monsieur! —La chambre de monsieur!» Tout, chez elle, est à monsieur. + +—Ah çà! qu’y a-t-il donc, mes enfants? demande la belle-mère; on +dirait que vous êtes tous les deux à couteaux tirés? + +—Eh! mon Dieu, dit Adolphe, il y a que Caroline a eu le gouvernement +de la maison et n’a pas su s’en tirer. + +—Elle a fait des dettes?... + +—Oui, ma chère maman. + +—Écoutez, Adolphe, dit la belle-mère après avoir attendu que sa fille +l’ait laissée seule avec son gendre, aimeriez-vous mieux que ma fille +fût admirablement bien mise, que tout allât à merveille chez vous, et +qu’il ne vous en coûtât rien?... + +Essayez de vous représenter la physionomie d’Adolphe en entendant cette +_déclaration des droits de la femme_! + + +Caroline passe d’une toilette misérable à une toilette splendide. Elle +est chez les Deschars: tout le monde la félicite sur son goût, sur la +richesse de ses étoffes, sur ses dentelles, sur ses bijoux. + +—Ah! vous avez un mari charmant!... dit madame Deschars. Adolphe se +rengorge et regarde Caroline. + +—Mon mari, madame!... je ne coûte, Dieu merci, rien à monsieur! Tout +cela me vient de ma mère. + +Adolphe se retourne brusquement, et va causer avec madame de +Fischtaminel. + + +Après un an de gouvernement absolu, Caroline adoucie dit un matin: + +—Mon ami, combien as-tu dépensé cette année?... + +—Je ne sais pas. + +—Fais tes comptes. + +Adolphe trouve un tiers de plus que dans la plus mauvaise année de +Caroline. + +—Et je ne t’ai rien coûté pour ma toilette, dit-elle. + + +Caroline joue les mélodies de Schubert. Adolphe éprouve une jouissance +en entendant cette musique admirablement exécutée; il se lève et va +pour féliciter Caroline: elle fond en larmes. + +—Qu’as-tu?... + +—Rien; je suis nerveuse. + +—Mais je ne te connaissais pas ce vice-là. + +—Oh! Adolphe, tu ne veux rien voir... Tiens, regarde: mes bagues ne me +tiennent plus aux doigts, tu ne m’aimes plus, je te suis à charge... + +Elle pleure, elle n’écoute rien, elle repleure à chaque mot d’Adolphe. + +—Veux-tu reprendre le gouvernement de la maison? + +—Ah! s’écrie-t-elle en se dressant en pieds comme _une surprise_, +maintenant que tu as assez de tes expériences?... Merci! Est-ce de +l’argent que je veux? Singulière manière de panser un cœur blessé... +Non, laissez-moi... + +—Eh bien! comme tu voudras, Caroline. + +Ce: «Comme tu voudras!» est le premier mot de l’indifférence en matière +de femme légitime; et Caroline aperçoit un abîme vers lequel elle a +marché d’elle-même. + + + LA CAMPAGNE DE FRANCE + +Les malheurs de 1814 affligent toutes les existences. Après les +brillantes journées, les conquêtes, les jours où les obstacles se +changeaient en triomphes, où le moindre achoppement devenait un +honneur, il arrive un moment où les plus heureuses idées tournent en +sottises, où le courage mène à la perte, où la fortification fait +trébucher. L’amour conjugal, qui, selon les auteurs, est un cas +particulier d’amour, a, plus que toute autre chose humaine, la Campagne +de France, son funeste 1814. Le diable aime surtout à mettre sa queue +dans les affaires des pauvres femmes délaissées, et Caroline en est là. + +Caroline en est à rêver aux moyens de ramener son mari! Caroline passe +à la maison beaucoup d’heures solitaires, pendant lesquelles son +imagination travaille. Elle va, vient, se lève, et souvent elle reste +songeuse à sa fenêtre, regardant la rue sans y rien voir, la figure +collée aux vitres, et se trouvant comme dans un désert au milieu de +ses Petits-Dunkerques, de ses appartements meublés avec luxe. + +Or, à Paris, à moins d’habiter un hôtel à soi, sis entre cour et +jardin, toutes les existences sont accouplées. A chaque étage d’une +maison, un ménage trouve dans la maison située en face un autre ménage. +Chacun plonge à volonté ses regards chez le voisin. Il existe une +servitude d’observation mutuelle, un droit de visite commun auxquels +nul ne peut se soustraire. Dans un temps donné, le matin, vous vous +levez de bonne heure, la servante du voisin fait l’appartement, laisse +les fenêtres ouvertes et les tapis sur les appuis: vous devinez alors +une infinité de choses, et réciproquement. Aussi, dans un temps donné, +connaissez-vous les habitudes de la jolie, de la vieille, de la jeune, +de la coquette, de la vertueuse femme d’en face, ou les caprices du +fat, les inventions du vieux garçon, la couleur des meubles, le chat +du second ou du troisième. Tout est indice et matière à divination. Au +quatrième étage, une grisette surprise se voit, toujours trop tard, +comme la chaste Suzanne, en proie aux jumelles ravies d’un vieil +employé à dix-huit cents francs, qui devient criminel gratis. Par +compensation, un beau surnuméraire, jeune de ses dix-neuf ans, apparaît +à une dévote dans le simple appareil d’un homme qui se barbifie. +L’observation ne s’endort jamais, tandis que la prudence a ses moments +d’oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à temps. Une femme, +avant la chute du jour, s’approche de la fenêtre pour enfiler une +aiguille, et le mari d’en face admire alors une tête de Raphaël, qu’il +trouve digne de lui, garde national imposant sous les armes. Passez +place Saint-Georges, et vous pouvez y surprendre les secrets de trois +jolies femmes, si vous avez de l’esprit dans le regard. Oh! la sainte +vie privée, où est-elle? Paris est une ville qui se montre quasi nue +à toute heure, une ville essentiellement courtisane et sans chasteté. +Pour qu’une existence y ait de la pudeur, elle doit posséder cent mille +francs de rente. Les vertus y sont plus chères que les vices. + +Caroline, dont le regard glisse parfois entre les mousselines +protectrices qui cachent son intérieur aux cinq étages de la maison +d’en face, finit par observer un jeune ménage plongé dans les joies de +la lune de miel, et venu nouvellement au premier devant ses fenêtres. +Elle se livre aux observations les plus irritantes. On ferme les +persiennes de bonne heure, on les ouvre tard. Un jour Caroline, levée +à huit heures, toujours par hasard, voit la femme de chambre apprêtant +un bain ou quelque toilette du matin, un délicieux déshabillé. Caroline +soupire. Elle se met à l’affût comme un chasseur: elle surprend la +jeune femme la figure illuminée par le bonheur. Enfin, à force d’épier +ce charmant ménage, elle voit monsieur et madame ouvrant la fenêtre, et +légèrement pressés l’un contre l’autre, accoudés au balcon, y respirant +l’air du soir. Caroline se donne des maux de nerfs en étudiant sur +les rideaux, un soir que l’on oublie de fermer les persiennes, les +ombres de ces deux enfants se combattant, dessinant des fantasmagories +explicables ou inexplicables. Souvent la jeune femme, assise, +mélancolique et rêveuse, attend l’époux absent, elle entend le pas +d’un cheval, le bruit d’un cabriolet au bout de la rue, elle s’élance +de son divan, et, d’après son mouvement, il est facile de voir qu’elle +s’écrie: —C’est lui!... + +—Comme ils s’aiment! se dit Caroline. + +A force de maux de nerfs, Caroline arrive à concevoir un plan +excessivement ingénieux: elle invente de se servir de ce bonheur +conjugal comme d’un topique pour stimuler Adolphe. C’est une idée assez +dépravée, une idée de vieillard voulant séduire une petite fille avec +des gravures ou des gravelures; mais l’intention de Caroline sanctifie +tout! + +—Adolphe, dit-elle enfin, nous avons pour voisine en face une femme +charmante, une petite brune... + +—Oui, réplique Adolphe, je la connais. C’est une amie de madame +Fischtaminel; madame Foullepointe, la femme d’un agent de change, un +homme charmant, un bon enfant, et qui aime sa femme: il en est fou! +Tiens?... il a son cabinet, ses bureaux, sa caisse dans la cour, et +l’appartement sur le devant est celui de madame. Je ne connais pas de +ménage plus heureux. Foullepointe parle de son bonheur partout, même à +la Bourse: il en est ennuyeux. + +—Eh bien! fais-moi donc le plaisir de me présenter monsieur et madame +Foullepointe! Ma foi, je serais enchantée de savoir comment elle s’y +prend pour se faire si bien aimer de son mari... Y a-t-il longtemps +qu’ils sont mariés? + +—Absolument comme nous, depuis cinq ans... + +—Adolphe, mon ami, j’en meurs d’envie! Oh! lie-nous toutes les deux. +Suis-je aussi bien qu’elle? + +—Ma foi!... je vous rencontrerais au bal de l’Opéra, tu ne serais pas +ma femme, eh bien! j’hésiterais... + +—Tu es gentil aujourd’hui. N’oublie pas de les inviter à dîner pour +samedi prochain. + +—Ce sera fait ce soir. Foullepointe et moi, nous nous voyons souvent à +la Bourse. + +—Enfin, se dit Caroline, cette femme me dira sans doute quels sont ses +moyens d’action. + +Caroline se remet en observation. A trois heures environ, à travers les +fleurs d’une jardinière qui fait comme un bocage à la fenêtre, elle +regarde et s’écrie: —Deux vrais tourtereaux! + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + MADAME FOULLEPOINTE. + + Tu ne serais pas ma femme, eh bien, j’hésiterais... + + (VIE CONJUGALE.)] + +Pour ce samedi, Caroline invite monsieur et madame Deschars, le digne +monsieur Fischtaminel, enfin les plus vertueux ménages de sa société. +Tout est sous les armes chez Caroline: elle a commandé le plus délicat +dîner, elle a sorti ses splendeurs des armoires; elle tient à fêter le +modèle des femmes. + +—Vous allez voir, ma chère, dit-elle à madame Deschars au moment où +toutes les femmes se regardent en silence, vous allez voir le plus +adorable ménage du monde, nos voisins d’en face: un jeune homme blond +d’une grâce infinie, et des manières... une tête à la lord Byron, +et un vrai don Juan, mais fidèle! il est fou de sa femme. La femme +est charmante et a trouvé des secrets pour perpétuer l’amour, aussi +peut-être devrai-je un regain de bonheur à cet exemple; Adolphe, en les +voyant, rougira de sa conduite, il... + +On annonce: —Monsieur et madame Foullepointe. + +Madame Foullepointe, jolie brune, la vraie Parisienne, une femme +cambrée, mince, au regard brillant étouffé par de longs cils, mise +délicieusement, s’assied sur le canapé. Caroline salue un gros monsieur +à cheveux gris assez rares, qui suit cette Andalouse de Paris, et qui +montre une figure et un ventre siléniques, un crâne beurre frais, +un sourire papelard et libertin sur de bonnes grosses lèvres, un +philosophe enfin! Caroline regarde ce monsieur d’un air étonné. + +—Monsieur Foullepointe, ma bonne, dit Adolphe en lui présentant ce +digne quinquagénaire. + +—Je suis enchantée, madame, dit Caroline en prenant un air aimable, +que vous soyez venue avec votre beau-père (profonde sensation); mais +nous aurons, j’espère, votre mari... + +—Madame... + +Tout le monde écoute et se regarde. Adolphe devient le point de mire +de tous les yeux; il est hébété d’étonnement; il voudrait faire +disparaître Caroline par une trappe, comme au théâtre. + +—Voici monsieur Foullepointe, mon mari, dit madame Foullepointe. + +Caroline devient alors d’un rouge écarlate en comprenant _l’école_ +qu’elle a faite, et Adolphe la foudroie d’un regard à trente-six becs +de gaz. + +—Vous le disiez jeune, blond... dit à voix basse madame Deschars. + +Madame Foullepointe, en femme spirituelle, regarde audacieusement la +corniche. + +Un mois après, madame Foullepointe et Caroline deviennent intimes. +Adolphe, très-occupé de madame Fischtaminel, ne fait aucune attention à +cette dangereuse amitié, qui doit porter ses fruits; car, sachez-le! + + AXIOME. + +Les femmes ont corrompu plus de femmes que les hommes n’en ont aimé. + + + LE SOLO DE CORBILLARD. + +Après un temps dont la durée dépend de la solidité des principes de +Caroline, elle paraît languissante; et quand, en la voyant étendue sur +les divans comme un serpent au soleil, Adolphe, inquiet par décorum, +lui dit: —Qu’as-tu, ma bonne? que veux-tu? + +—Je voudrais être morte! + +—Un souhait assez agréable et d’une gaieté folle... + +—Ce n’est pas la mort qui m’effraye, moi, c’est la souffrance... + +—Cela signifie que je ne te rends pas la vie heureuse!... Et voilà +bien les femmes! + +Adolphe arpente le salon en déblatérant; mais il est arrêté net en +voyant Caroline étanchant de son mouchoir brodé des larmes qui coulent +assez artistement. + +—Te sens-tu malade? + +—Je ne me sens pas bien. (Silence.) Tout ce que je désire, ce serait +de savoir si je puis vivre assez pour voir ma petite mariée, car je +sais maintenant ce que signifie ce mot si peu compris des jeunes +personnes: _le choix d’un époux_! Va, cours à tes plaisirs: une femme +qui songe à l’avenir, une femme qui souffre, n’est pas amusante; va te +divertir... + +—Où souffres-tu? + +—Mon ami, je ne souffre pas; je me porte à merveille, et n’ai besoin +de rien! Vraiment, je me sens mieux... —Allez, laissez-moi. + +Cette première fois, Adolphe s’en va presque triste. + +Huit jours se passent pendant lesquels Caroline ordonne à tous +ses domestiques de cacher à monsieur l’état déplorable où elle se +trouve: elle languit, elle sonne quand elle est près de défaillir, +elle consomme beaucoup d’éther. Les gens apprennent enfin à monsieur +l’héroïsme conjugal de madame, et Adolphe reste un soir après dîner et +voit sa femme embrassant à outrance sa petite Marie. + +—Pauvre enfant! il n’y a que toi qui me fais regretter mon avenir! Oh! +mon Dieu, qu’est-ce que la vie? + +—Allons, mon enfant, dit Adolphe, pourquoi se chagriner? + +—Oh! je ne me chagrine pas!... la mort n’a rien qui m’effraye... je +voyais ce matin un enterrement, et je trouvais le mort bien heureux! +Comment se fait-il que je ne pense qu’à mourir?... Est-ce une +maladie?... Il me semble que je mourrai de ma main. + +Plus Adolphe tente d’égayer Caroline, plus Caroline s’enveloppe dans +les crêpes d’un deuil à larmes continues. Cette seconde fois, Adolphe +reste et s’ennuie. Puis à la troisième attaque à larmes forcées, +il sort sans aucune tristesse. Enfin, il se blase sur ces plaintes +éternelles, sur ces attitudes de mourant, sur ces larmes de crocodile. +Et il finit par dire: —Si tu es malade, Caroline, il faut voir un +médecin... + +—Comme tu voudras! cela finira plus promptement ainsi, cela me va... +Mais alors, amène un fameux médecin. + +Au bout d’un mois, Adolphe, fatigué d’entendre l’air funèbre que +Caroline lui joue sur tous les tons, amène un grand médecin. A Paris, +les médecins sont tous des gens d’esprit, et ils se connaissent +admirablement en Nosographie conjugale. + +—Eh bien! madame, dit le grand médecin, comment une si jolie femme +s’avise-t-elle d’être malade? + +—Oui, monsieur, de même que le nez du père Aubry, j’aspire à la +tombe... + +Caroline, par égard pour Adolphe, essaye de sourire. + +—Bon! cependant vous avez les yeux vifs: ils souhaitent peu nos +infernales drogues... + +—Regardez-y bien, docteur, la fièvre me dévore, une petite fièvre +imperceptible, lente... + +Et elle arrête le plus malicieux de ses regards sur l’illustre docteur, +qui se dit en lui-même: —Quels yeux!... + +—Bien, voyons la langue? dit-il tout haut. + +Caroline montre sa langue de chat entre deux rangées de dents blanches +comme celles d’un chien. + +—Elle est un peu chargée, au fond; mais vous avez déjeuné... fait +observer le grand médecin, qui se tourne vers Adolphe. + +—Rien, répond Caroline, deux tasses de thé... + +Adolphe et l’illustre docteur se regardent, car le docteur se demande +qui, de madame ou de monsieur, se moque de lui. + +—Que sentez-vous? demande gravement le docteur à Caroline. + +—Je ne dors pas. + +—Bon! + +—Je n’ai pas d’appétit... + +—Bien! + +—J’ai des douleurs, là... + +Le médecin regarde l’endroit indiqué par Caroline. + +—Très-bien, nous verrons cela tout à l’heure... Après?... + +—Il me passe des frissons par moments... + +—Bon! + +—J’ai des tristesses, je pense toujours à la mort, j’ai des idées de +suicide. + +—Ah! vraiment? + +—Il me monte des feux à la figure, tenez, j’ai constamment des +tressaillements dans la paupière... + +—Très-bien: nous nommons cela un _trismus_. + +Le docteur explique pendant un quart d’heure, en employant les termes +les plus scientifiques, la nature du _trismus_, d’où il résulte que le +_trismus_ est le _trismus_; mais il fait observer avec la plus grande +modestie que, si la science sait que le _trismus_ est le _trismus_, +elle ignore entièrement la cause de ce mouvement nerveux, qui va, +vient, passe, reparaît... —Et, dit-il, nous avons reconnu que c’était +purement nerveux. + +—Est-ce bien dangereux? demanda Caroline inquiète. + +—Nullement. Comment vous couchez-vous? + +—En rond. + +—Bien; sur quel côté? + +—A gauche. + +—Bien; combien avez-vous de matelas à votre lit? + +—Trois. + +—Bien; y a-t-il un sommier? + +—Mais, oui... + +—Quelle est la substance du sommier? + +—Le crin. + +—Bon. Marchez un peu devant moi?... Oh! mais naturellement, et comme +si nous ne vous regardions pas... + +Caroline marche à la Elssler, en agitant _sa tournure_ de la façon la +plus andalouse. + +—Vous ne sentez pas un peu de pesanteur dans les genoux? + +—Mais... non... (Elle revient à sa place.) Mon Dieu, quand on +s’examine... il me semble maintenant que oui... + +—Bon. Vous êtes restée à la maison depuis quelque temps? + +—Oh! oui, monsieur, beaucoup trop... et seule. + +—Bien, c’est cela. Comment vous coiffez-vous pour la nuit? + +—Un bonnet brodé, puis quelquefois par-dessus un foulard... + +—Vous n’y sentez pas des chaleurs... une petite sueur?... + +—En dormant, cela me semble difficile. + +—Vous pourriez trouver votre linge humide à l’endroit du front en vous +réveillant? + +—Quelquefois. + +—Bon. Donnez-moi votre main. + +Le docteur tire sa montre. + +—Vous ai-je dit que j’ai des vertiges? dit Caroline. + +—Chut!... fait le docteur qui compte les pulsations. Est-ce le soir?... + +—Non, le matin. + +—Ah! diantre, des vertiges le matin, dit-il en regardant Adolphe. + +—Eh bien! que dites-vous de l’état de madame? demande Adolphe. + +—Le duc de G. n’est pas allé à Londres, dit le grand médecin en +étudiant la peau de Caroline, et l’on en cause beaucoup au faubourg +Saint-Germain. + +—Vous avez des malades? demande Caroline. + +—Presque tous les miens y sont... Eh! mon Dieu! j’en ai sept à voir ce +matin, dont quelques-uns sont en danger... + +Le docteur se lève. + +—Que pensez-vous de moi, monsieur? dit Caroline. + +—Madame, il faut des soins, beaucoup de soins, prendre des +adoucissants, de l’eau de guimauve, un régime doux, viandes blanches, +faire beaucoup d’exercice. + +—En voilà pour vingt francs, se dit en lui-même Adolphe en souriant. + +Le grand médecin prend Adolphe par le bras, et l’emmène en se faisant +reconduire; Caroline les suit sur la pointe du pied. + +—Mon cher, dit le grand médecin, je viens de traiter fort légèrement +madame, il ne fallait pas l’effrayer, ceci vous regarde plus que vous +ne pensez... Ne négligez pas trop madame; elle est d’un tempérament +puissant, d’une santé féroce. _Tout cela_ réagit sur elle. La nature a +ses lois, qui, méconnues, se font obéir. Madame peut arriver à un état +morbide qui vous ferait cruellement repentir de l’avoir négligée... Si +vous l’aimez, aimez-la; si vous ne l’aimez plus, et que vous teniez +à conserver la mère de vos enfants, la décision à prendre est un cas +d’hygiène, mais elle ne peut venir que de vous!... + +—Comme il m’a compris!... se dit Caroline. Elle ouvre la porte et dit: +—Docteur, vous ne m’avez pas écrit les doses!... + +Le grand médecin sourit, salue et glisse dans sa poche une pièce de +vingt francs en laissant Adolphe entre les mains de sa femme, qui le +prend et lui dit: —Quelle est la vérité sur mon état?... faut-il me +résigner à mourir?... + +—Eh! il m’a dit que tu as trop de santé! s’écrie Adolphe impatienté. + +Caroline s’en va pleurer sur son divan. + +—Qu’as-tu? + +—J’en ai pour longtemps... Je te gêne, tu ne m’aimes plus... Je +ne veux plus consulter ce médecin-là... Je ne sais pas pourquoi +madame Foullepointe m’a conseillé de le voir, il ne m’a dit que des +sottises!... et je sais mieux que lui ce qu’il me faut... + +—Que te faut-il?... + +—Ingrat, tu le demandes? dit-elle en posant sa tête sur l’épaule +d’Adolphe. + +Adolphe, effrayé, se dit: —Il a raison, le docteur, elle peut devenir +d’une exigence maladive, et que deviendrai-je, moi?... Me voilà forcé +d’opter entre la folie physique de Caroline ou quelque petit cousin. + +Caroline chante alors une mélodie de Schubert avec l’exaltation d’une +hypocondriaque. + + + DEUXIÈME PARTIE + + SECONDE PRÉFACE + +Si vous avez pu comprendre ce livre... (et l’on vous fait un honneur +infini par cette supposition: l’auteur le plus profond ne comprend +pas toujours, l’on peut même dire ne comprend jamais les différents +sens de son livre, ni sa portée, ni le bien ni le mal qu’il cause), si +donc vous avez prêté quelque attention à ces petites scènes de la vie +conjugale, vous aurez peut-être remarqué leur couleur... + +—Quelle couleur? demandera sans doute un épicier, les livres sont +couverts en jaune, en bleu, revers de botte, vert-pâle, gris-perle, +blanc. + +Hélas! les livres ont une autre couleur, ils sont teints par l’auteur, +et quelques écrivains empruntent leur coloris. Certains livres +déteignent sur d’autres. Il y a mieux. Les livres sont blonds ou bruns, +châtain-clair ou roux. Enfin ils ont un sexe aussi! Nous connaissons +des livres mâles et des livres femelles, des livres qui, chose +déplorable, n’ont pas de sexe, ce qui, nous l’espérons, n’est pas le +cas de celui-ci, en supposant que vous fassiez à cette collection de +sujets nosographiques l’honneur de l’appeler un livre. + +Jusqu’ici, toutes ces misères sont des misères infligées uniquement +par la femme à l’homme. Vous n’avez donc encore vu que le côté mâle du +livre. Et, si l’auteur a réellement l’ouïe qu’on lui suppose, il a déjà +surpris plus d’une exclamation ou d’une déclamation de femme furieuse: + +—On ne nous parle que des misères souffertes par ces messieurs, +aura-t-elle dit, comme si nous n’avions pas nos petites misères +aussi!... + +O femmes! vous avez été entendues, car si vous n’êtes pas toujours +comprises, vous vous faites toujours très-bien entendre!... + +Donc, il serait souverainement injuste de faire porter sur vous seules +les reproches que tout être social mis sous le joug (_conjugium_) a +le droit d’adresser à cette institution nécessaire, sacrée, utile, +éminemment conservatrice, mais tant soit peu gênante, et d’un porter +difficile aux entournures, ou quelquefois trop facile aussi. + +J’irai plus loin! Cette partialité serait évidemment du crétinisme. + +Un homme, non écrivain, car il y a bien des hommes dans un écrivain, +un auteur donc, doit ressembler à Janus: voir en avant et en arrière, +se faire rapporteur, découvrir toutes les faces d’une idée, passer +alternativement dans l’âme d’Alceste et dans celle de Philinte, ne pas +tout dire et néanmoins tout savoir, ne jamais ennuyer, et... + +N’achevons pas ce programme, autrement nous dirions tout, et ce serait +effrayant pour tous ceux qui réfléchissent aux conditions de la +littérature. + +D’ailleurs un auteur qui prend la parole au milieu de son livre fait +l’effet du bonhomme dans _le Tableau parlant_, quand il met son visage +à la place de la peinture. L’auteur n’oublie pas qu’à la Chambre on ne +prend point la parole _entre deux épreuves_. Assez donc! + +Voici maintenant le côté femelle du livre; car, pour ressembler +parfaitement au mariage, ce livre doit être plus ou moins androgyne. + + + LES MARIS DU SECOND MOIS. + +Deux jeunes mariées, deux amies de pension, Caroline et Stéphanie, +intimes au pensionnat de mademoiselle Mâchefer, une des plus célèbres +maisons d’éducation du faubourg Saint-Honoré, se trouvaient au bal +chez madame de Fischtaminel, et la conversation suivante eut lieu dans +l’embrasure d’une croisée du boudoir. + +Il faisait si chaud, qu’un homme avait eu, bien avant les deux jeunes +femmes, l’idée de venir respirer l’air de la nuit; il s’était placé +dans l’angle même du balcon, et, comme il se trouvait beaucoup de +fleurs devant la fenêtre, les deux amies purent se croire seules. Cet +homme était le meilleur ami de l’auteur. + +L’une des deux jeunes mariées, posée à l’angle de l’embrasure, faisait +en quelque sorte le guet en regardant le boudoir et les salons. L’autre +avait pris position dans l’embrasure en s’y serrant de manière à ne +pas recevoir le courant d’air, tempéré d’ailleurs par des rideaux de +mousseline et des rideaux de soie. + +Ce boudoir était désert, le bal commençait, les tables de jeu restaient +ouvertes, offrant leurs tapis verts et montrant des cartes encore +serrées dans le frêle étui que leur impose la Régie. On dansait la +seconde contredanse. + +Tous ceux qui vont au bal connaissent cette phase des grandes soirées +où tout le monde n’est pas arrivé, mais où les salons sont déjà pleins, +et qui cause un moment de terreur à la maîtresse de la maison. C’est, +toute comparaison gardée, un instant semblable à celui qui décide de la +victoire ou de la perte d’une bataille. + +Vous comprenez alors comment ce qui devait être un secret bien gardé +peut avoir aujourd’hui les honneurs de l’impression. + +—Eh bien! Caroline? + +—Eh bien! Stéphanie? + +—Eh bien? + +—Eh bien? + +Un double soupir. + +—Tu ne te souviens plus de nos conventions? + +—Si... + +—Pourquoi donc n’es-tu pas venue me voir? + +—On ne me laisse jamais seule, nous avons à peine le temps de causer +ici... + +—Ah! si mon Adolphe prenait ces manières-là! s’écria Caroline. + +—Tu nous as bien vus, Armand et moi, quand il me faisait ce qu’on +nomme, je ne sais pourquoi, la cour... + +—Oui, je l’admirais, je te trouvais bien heureuse, tu trouvais ton +idéal, toi! un bel homme, toujours si bien mis, en gants jaunes, la +barbe faite, bottes vernies, linge blanc, la propreté la plus exquise, +aux petits soins... + +—Va, va, toujours. + +—Enfin un homme comme il faut; son parler était d’une douceur +féminine, pas la moindre brusquerie. Et des promesses de bonheur, +de liberté! Ses phrases étaient plaquées de palissandre. Il meublait +ses paroles de châles et de dentelles. On entendait rouler dans les +moindres mots, des chevaux et des voitures. Ta corbeille était d’une +magnificence millionnaire. Armand me faisait l’effet d’un mari de +velours, d’une fourrure de plumes d’oiseaux dans laquelle tu allais +t’envelopper. + +—Caroline, mon mari prend du tabac. + +—Eh bien! le mien fume... + +—Mais le mien en prend, ma chère, comme en prenait, dit-on, Napoléon, +et j’ai le tabac en horreur; il l’a su, le monstre, et s’en est passé +pendant sept mois... + +—Tous les hommes ont de ces habitudes, il faut absolument qu’ils +prennent quelque chose. + +—Tu n’as aucune idée des supplices que j’endure. La nuit, je suis +réveillée en sursaut par un éternûment. En m’endormant, j’ai fait des +mouvements qui m’ont mis le nez sur des grains de tabac semés sur +l’oreiller, je les aspire, et je saute comme une mine. Il paraît que +ce scélérat d’Armand est habitué à cette _surprise_, il ne s’éveille +point. Je trouve du tabac partout, et je n’ai pas, après tout, épousé +la Régie. + +—Qu’est-ce que c’est que ce petit inconvénient, ma chère enfant, si +ton mari est un bon enfant et d’un bon naturel! + +—Ah bien! il est froid comme un marbre, compassé comme un vieillard, +causeur comme une sentinelle, et c’est un de ces hommes qui disent oui +à tout, mais qui ne font rien que ce qu’ils veulent. + +—Dis-lui non. + +—C’est essayé. + +—Eh bien? + +—Eh bien! il m’a menacée de réduire ma pension de ce qui lui serait +nécessaire pour se passer de moi... + +—Pauvre Stéphanie! ce n’est pas un homme, c’est un monstre... + +—Un monstre calme et méthodique, à faux toupet, qui, tous les soirs... + +—Tous les soirs?... + +—Attends donc!... qui tous les soirs prend un verre d’eau pour y +mettre sept fausses dents. + +—Quel piége que ton mariage! Enfin Armand est riche? + +—Qui sait? + +—Oh! mon Dieu! mais tu me fais l’effet de devenir avant peu +très-malheureuse... ou très-heureuse. + +—Et toi, ma petite? + +—Moi, jusqu’à présent je n’ai qu’une épingle qui me pique dans mon +corset; mais c’est insupportable. + +—Pauvre enfant! tu ne connais pas ton bonheur. Allons, dis. + +Ici la jeune femme parla si bien à l’oreille de l’autre, qu’il fut +impossible d’entendre un seul mot. La conversation recommença ou plutôt +finit par une sorte de conclusion. + +—Ton Adolphe est jaloux? + +—De qui? nous ne nous quittons pas, et c’est là, ma chère, une +misère. On n’y tient pas. Je n’ose pas bâiller, je suis toujours en +représentation de femme aimante. C’est fatigant. + +—Caroline? + +—Eh bien? + +—Ma petite, que vas-tu faire? + +—Me résigner. Et toi? + +—Combattre la Régie... + +Cette petite misère tend à prouver qu’en fait de déceptions +personnelles, les deux sexes sont bien quittes l’un envers l’autre. + + + LES AMBITIONS TROMPÉES. + +§ I. —L’ILLUSTRE CHODOREILLE. + +Un jeune homme a quitté sa ville natale au fond de quelque département +marqué par monsieur Charles Dupin en couleur plus ou moins foncée. Il +avait pour vocation la gloire, n’importe laquelle: supposez un peintre, +un romancier, un journaliste, un poëte, un grand homme d’État. + +Pour être parfaitement compris, le jeune Adolphe de Chodoreille +voulait faire parler de lui, devenir célèbre, être quelque chose. Ceci +donc s’adresse à la masse des ambitieux amenés à Paris par tous les +véhicules possibles, soit moraux, soit physiques, et qui s’y élancent +un beau matin avec l’intention hydrophobique de renverser toutes les +renommées, de se bâtir un piédestal avec des ruines à faire, jusqu’à +ce que désillusion s’ensuive. Comme il s’agit de formuler ce fait +normal qui caractérise notre époque, prenons de tous ces personnages +celui que l’auteur a nommé ailleurs UN GRAND HOMME DE PROVINCE. + +Adolphe a compris que le plus admirable commerce est celui qui consiste +à payer chez un papetier une bouteille d’encre, un paquet de plumes +et une rame de papier coquille douze francs cinquante centimes, et +de revendre les deux mille feuillets que fournit la rame, en coupant +chaque feuille en quatre, quelque chose comme cinquante mille francs, +après toutefois y avoir écrit sur chaque feuillet cinquante lignes +pleines de style et d’imagination. + +Ce problème, de douze francs cinquante centimes métamorphosés en +cinquante mille francs, à raison de vingt-cinq centimes chaque ligne, +stimule bien des familles qui pourraient employer leurs membres +utilement au fond des provinces, à les lancer dans l’enfer de Paris. + +Le jeune homme, objet de cette exportation, semble toujours à toute +sa ville avoir autant d’imagination que les plus fameux auteurs. Il a +toujours fait d’excellentes études, il écrit d’assez jolis vers, il +passe pour un garçon d’esprit; enfin il est souvent coupable d’une +charmante nouvelle insérée dans le journal de l’endroit, laquelle a +soulevé l’admiration du département. + +Comme ces pauvres parents ignoreront éternellement ce que leur fils +vient apprendre à grand’peine à Paris, à savoir: Qu’il est difficile +d’être un écrivain et de connaître la langue française avant une +douzaine d’années de travaux herculéens; —Qu’il faut avoir fouillé +toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman +est l’histoire privée des nations; —Que les grands conteurs (Ésope, +Lucien, Boccace, Rabelais, Cervantès, Swift, La Fontaine, Lesage, +Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes inconnus des _Mille et +une Nuits_) sont tous des hommes de génie autant que des colosses +d’érudition. + +Leur Adolphe fait son apprentissage en littérature dans plusieurs +cafés, devient membre de la société des Gens de lettres, attaque à +tort et à travers des hommes à talent qui ne lisent pas ses articles, +revient à des sentiments plus doux en voyant l’insuccès de sa critique, +apporte des nouvelles aux journaux qui se les renvoient comme sur des +raquettes; et, après cinq à six années d’exercices plus ou moins +fatigants, d’horribles privations très-coûteuses à ses parents, il +_arrive à une certaine position_. + +Voici quelle est cette position. Grâce à une sorte d’assurance +mutuelle des faibles entre eux, et qu’un écrivain assez ingénieux a +nommée la _camaraderie_, Adolphe voit son nom souvent cité parmi les +noms célèbres, soit dans les prospectus de la librairie, soit dans +les annonces des journaux qui promettent de paraître. Les libraires +impriment le titre d’un de ses ouvrages à cette menteuse rubrique: SOUS +PRESSE, qu’on pourrait appeler la ménagerie typographique des ours[5]. +On comprend quelquefois Chodoreille parmi les hommes d’espérance de la +jeune littérature. + + [5] On appelle un _ours_ une pièce refusée à beaucoup de + théâtres, et qui finit par être représentée dans certains + moments où quelque directeur éprouve le besoin d’un ours. Ce + mot a nécessairement passé de la langue des coulisses dans + l’argot du journalisme, et s’est appliqué aux romans qui se + promènent. On devrait appeler ours blanc celui de la librairie, + et les autres des ours noirs. + +Adolphe de Chodoreille reste onze ans dans les rangs de la jeune +littérature: il devient chauve en gardant sa distance dans la jeune +littérature; mais il finit par obtenir ses entrées aux théâtres, grâce +à d’obscurs travaux, à des critiques dramatiques; il essaye de se faire +prendre pour un _bon enfant_; et à mesure qu’il perd des illusions sur +la gloire, sur le monde de Paris, il gagne des dettes et des années. + +Un journal aux abois lui demande un de ses ours corrigé par des amis, +léché, pourléché de lustre en lustre, et qui sent la pommade de chaque +genre à la mode et oublié. Ce livre devient pour Adolphe ce qu’est pour +le caporal Trim ce fameux bonnet qu’il met toujours en jeu, car pendant +cinq ans _Tout pour une Femme_ (titre définitif) sera l’un des plus +charmants ouvrages de notre époque. + +En onze ans, Chodoreille passe pour avoir publié des travaux +estimables, cinq ou six nouvelles dans des revues nécropoliques, dans +des journaux de femmes, dans des ouvrages destinés à la plus tendre +enfance. + +Enfin, comme il est garçon, qu’il possède un habit, un pantalon de +casimir noir, qu’il peut se déguiser quand il le veut en diplomate +élégant, qu’il ne manque pas d’un certain air intelligent, il est admis +dans quelques salons plus ou moins littéraires; il salue les cinq +ou six académiciens qui ont du génie, de l’influence ou du talent, +il peut aller chez deux ou trois de nos grands poëtes, il se permet +dans les cafés d’appeler par leur petit nom les deux ou trois femmes +célèbres à juste titre de notre époque; il est d’ailleurs au mieux +avec les bas-bleus du second ordre, qui devraient être appelées _des +chaussettes_, et il en est aux poignées de main et aux petits verres +d’absinthe avec les astres des petits journaux. + +Ceci est l’histoire des médiocrités en tout genre, auxquelles il a +manqué ce que les titulaires appellent le bonheur. Ce bonheur, c’est +la volonté, le travail continu, le mépris de la renommée obtenue +facilement, une immense instruction, et la patience qui, selon Buffon, +serait tout le génie, mais qui certes en est la moitié. + +Vous n’apercevez pas encore trace de petite misère pour Caroline. +Vous croyez que cette histoire de cinq cents jeunes gens occupés à +polir en ce moment les pavés de Paris est écrite en façon d’avis aux +familles des quatre-vingt-six départements; mais lisez ces deux lettres +échangées entre deux amies différemment mariées, vous comprendrez +qu’elle était nécessaire, autant que le récit par lequel jadis +commençait tout bon mélodrame, et nommé l’avant-scène... Vous devinerez +les savantes manœuvres du paon parisien faisant la roue au sein de sa +ville natale et fourbissant dans des arrière-pensées matrimoniales les +rayons d’une gloire qui, semblables à ceux du soleil, ne sont chauds et +brillants qu’à de grandes distances. + + + DE MADAME CLAIRE DE LA ROULANDIÈRE, NÉE JUGAULT, A MADAME ADOLPHE DE + CHODOREILLE, NÉE HEURTAUT. + + «Viviers. + + »Tu ne m’as pas encore écrit, ma chère Caroline, et c’est bien + mal à toi. N’était-ce pas à la plus heureuse de commencer et de + consoler celle qui restait en province! + + »Depuis ton départ pour Paris, j’ai donc épousé monsieur de La + Roulandière, le président du tribunal. Tu le connais, et tu sais + si je puis être satisfaite en ayant le cœur _saturé_ de nos idées. + Je n’ignorais pas mon sort: je vis entre l’ancien président, + l’oncle de mon mari, et ma belle-mère, qui de l’ancienne société + parlementaire d’Aix n’a gardé que la morgue, la sévérité de mœurs. + Je suis rarement seule, je ne sors qu’accompagnée de ma belle-mère + ou de mon mari. Nous recevons tous les gens graves de la ville + le soir. Ces messieurs font un whist à deux sous la fiche, et + j’entends des conversations dans ce genre-ci: Monsieur Vitremont + est mort, il laisse deux cent quatre-vingt mille francs de + fortune... dit le substitut, un jeune homme de quarante-sept ans, + amusant comme le mistral. —Êtes-vous bien certain de cela?... + + » —Cela, c’est les deux cent quatre-vingt mille francs. Un petit + juge pérore, il raconte les placements, on discute les valeurs, + et il est acquis à la discussion que, _s’il n’y a pas deux cent + quatre-vingt mille francs, on en sera bien près_... + + »Là-dessus concert général d’éloges donnés à ce mort, pour avoir + tenu le pain sous la clef, pour avoir _plaçoté_ ses économies, + mis sou sur sou, afin probablement que toute la ville et tous les + gens qui ont des successions à espérer battissent ainsi des mains + en s’écriant avec admiration: —Il laisse deux cent quatre-vingt + mille francs!... Et chacun a des parents malades de qui l’on dit: + —Laissera-t-il quelque chose d’approchant? et l’on discute le _vif_ + comme on a discuté le _mort_. + + »On ne s’occupe que des probabilités de fortune, ou des + probabilités de vacance dans les places, et des probabilités de + récolte. + + »Quand, dans notre enfance, nous regardions ces jolies petites + souris blanches à la fenêtre du savetier de la rue Saint-Maclou, + faisant tourner la cage ronde où elles étaient enfermées, + pouvais-je savoir que ce serait une fidèle image de mon avenir?... + + »Être ainsi, moi qui de nous deux agitais le plus mes ailes, dont + l’imagination était la plus vagabonde! j’ai péché plus que toi, je + suis la plus punie. J’ai dit adieu à mes rêves: je suis madame la + présidente _gros comme le bras_, et je me résigne à donner le bras + à ce grand diable de monsieur de La Roulandière pendant quarante + ans, à vivre menu de toute manière et à voir deux gros sourcils sur + deux yeux vairons dans une figure jaune, laquelle ne saura jamais + ce qu’est un sourire. + + »Mais toi, ma chère Caroline, toi qui, soit dit entre nous, étais + dans les _grandes_ quand je frétillais dans les _petites_, toi + qui ne péchais que par orgueil, à vingt-sept ans, avec deux cent + mille francs de fortune, tu captures et tu captives un grand homme, + un des hommes les plus spirituels de Paris, un des deux hommes à + talent que notre ville ait produits!... quelle chance! + + »Maintenant tu te trouves dans le milieu le plus brillant de Paris. + Tu peux grâce aux sublimes priviléges du génie, aller dans tous les + salons du faubourg Saint-Germain, y être bien accueillie. Tu jouis + des jouissances exquises de la société des deux ou trois femmes + célèbres de notre temps, où il se fait tant d’esprit, dit-on, où + se disent ces mots qui nous arrivent ici comme des fusées à la + Congrève. Tu vas chez le baron Schinner, de qui nous parlait tant + Adolphe, où vont tous les grands artistes, tous les illustres + étrangers. Enfin, dans quelque temps tu seras une des reines de + Paris, si tu le veux. Tu peux aussi recevoir, tu verras chez toi + les lionnes, les lions de la littérature, du grand monde et de la + finance, car Adolphe nous parlait de ses amitiés illustres et de + ses liaisons avec les favoris de la mode en de tels termes, que je + te vois fêtée en fêtant. + + »Avec tes dix mille francs de rente et la succession de ta + tante Carabès, avec les vingt mille francs que gagne ton mari, + vous devez avoir équipage; et, comme tu vas à tous les théâtres + sans payer, comme les journalistes sont des héros de toutes les + inaugurations ruineuses pour qui veut suivre le mouvement parisien, + qu’on les invite tous les jours à dîner, tu vis comme si tu avais + soixante mille francs de rente!... Ah! tu es heureuse, toi! aussi + m’oublies-tu! + + »Eh bien, je comprends que tu n’as pas un instant à toi. Ton + bonheur est la cause de ton silence, je te pardonne. Allons, un + jour, si, fatiguée de tant de plaisirs, du haut de ta grandeur, tu + penses encore à ta pauvre Claire, écris-moi, raconte-moi ce qu’est + un mariage avec un grand homme... peins-moi ces grandes dames de + Paris, surtout celles qui écrivent... oh! je voudrais bien savoir + _en quoi elles sont faites_; enfin n’oublie rien, si tu n’oublies + pas que tu es aimée _quand même_ par ta pauvre + + »CLAIRE JUGAULT.» + + + MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE A MADAME LA PRÉSIDENTE DE LA + ROULANDIÈRE, A VIVIERS. + + «Paris. + + »Ah! ma pauvre Claire, si tu savais combien de petites douleurs ta + lettre ingénue a réveillées, non, tu ne me l’aurais pas écrite. + Aucune amie, une ennemie même, en voyant à une femme un appareil + sur mille piqûres de moustiques, ne l’arrache pas pour s’amuser à + les compter... + + »Je commence par te dire que, pour une fille de vingt-sept + ans, d’une figure encore passable, mais d’une taille un peu + trop empereur Nicolas pour l’humble rôle que je joue, je suis + heureuse!... Voici pourquoi: Adolphe, heureux des déceptions qui + sont tombées sur moi comme une grêle, panse les plaies de mon + amour-propre par tant d’affection, par tant de petits soins, tant + de charmantes choses, qu’en vérité les femmes voudraient, en + tant que femmes, trouver à l’homme qu’elles épousent des torts + si profitables; mais tous les gens de lettres (Adolphe est, + hélas! à peine un homme de lettres), qui sont des êtres non moins + irritables, nerveux, changeants et bizarres que les femmes, ne + possèdent pas des qualités aussi solides que celles d’Adolphe, et + j’espère qu’ils n’ont pas été tous aussi malheureux que lui. + + »Hélas! nous nous aimons assez toutes les deux pour que je te dise + la vérité. J’ai sauvé mon mari, ma chère, d’une profonde misère + habilement cachée. Loin de toucher vingt mille francs par an, il ne + les a pas gagnés dans les quinze années qu’il a passées à Paris. + Nous sommes logés à un troisième étage de la rue Joubert, qui nous + coûte douze cents francs, et il nous reste sur nos revenus environ + huit mille cinq cents francs avec lesquels je tâche de nous faire + vivre honorablement. + + »Je lui porte bonheur: Adolphe, depuis son mariage, a eu la + direction d’un feuilleton et trouve quatre cents francs par mois + dans cette occupation, qui d’ailleurs lui prend peu de temps. Il a + dû cette place à un placement. Nous avons employé les soixante-dix + mille francs de succession de ma tante Carabès au cautionnement du + journal, on nous donne neuf pour cent, et nous avons en outre des + actions. Depuis cette affaire, conclue depuis dix mois, nos revenus + ont doublé, l’aisance est venue. Je n’ai pas plus à me plaindre de + mon mariage comme affaire d’argent que comme affaire de cœur. Mon + amour-propre a seul souffert, et mes ambitions ont sombré. Tu vas + comprendre toutes les petites misères qui m’ont assaillie, par la + première. + + »Adolphe nous avait paru très-bien avec la fameuse baronne + Schinner, si célèbre par son esprit, par son influence, par sa + fortune et par ses liaisons avec les hommes célèbres; j’ai cru + qu’il était reçu chez elle en qualité d’ami; mon mari m’y présente, + je suis reçue assez froidement. J’aperçois des salons d’un luxe + effrayant; et au lieu de voir madame Schinner me rendre ma + visite, je reçois une carte, à vingt jours de date et à une heure + insolemment indue. + + »A mon arrivée à Paris, je me promène sur les boulevards, fière de + mon grand homme anonyme; il me donne un coup de coude et me dit + en me désignant à l’avance un gros petit homme, assez mal vêtu: + —«Voilà un tel!» Il me nomme une des sept ou huit illustrations + européennes de la France. J’apprête mon air admiratif, et je vois + Adolphe saluant avec une sorte de bonheur le vrai grand homme, qui + lui répond par le petit salut écourté qu’on accorde à un homme avec + lequel on a sans doute à peine échangé quatre paroles en dix ans. + Adolphe avait quêté sans doute un regard à cause de moi. —Il ne te + connaît pas? dis-je à mon mari. —Si, mais il m’aura pris pour un + autre, me répond Adolphe. + + »Ainsi des poëtes, ainsi des musiciens célèbres, ainsi des hommes + d’État. Mais, en revanche, nous causons pendant dix minutes devant + quelque passage avec messieurs Armand du Cantal, Georges Beaunoir, + Félix Verdoret, de qui tu n’as jamais entendu parler. Mesdames + Constantine Ramachard, Anaïs Crottat et Lucienne Vouillon viennent + nous voir et me menacent de leur amitié _bleue_. Nous recevons à + dîner des directeurs de journaux inconnus dans notre province. + Enfin, j’ai eu le douloureux bonheur de voir Adolphe refusant une + invitation à une soirée de laquelle j’étais exclue. + + »Oh! ma chère, le talent est toujours la fleur rare, croissant + spontanément, et qu’aucune horticulture de serre chaude ne peut + obtenir. Je ne m’abuse point: Adolphe est une médiocrité connue, + jaugée; il n’a pas d’autre chance, comme il le dit, que de se caser + dans les _utilités_ de la littérature. Il ne manquait pas d’esprit + à Viviers; mais pour être un homme d’esprit à Paris, on doit + posséder tous les genres d’esprit à des doses désespérantes. + + »J’ai pris de l’estime pour Adolphe; car après quelques petits + mensonges, il a fini par m’avouer sa position, et, sans s’humilier + outre mesure, il m’a promis le bonheur. Il espère arriver, comme + tant de médiocrités, à une place quelconque, à un emploi de + sous-bibliothécaire, à une gérance de journal. Qui sait si nous ne + le ferons pas nommer député plus tard à Viviers? + + »Nous vivons obscurément; nous avons cinq ou six amis et amies qui + nous conviennent, et voilà cette brillante existence que tu dorais + de toutes les splendeurs sociales. + + »De temps en temps j’essuie quelque bourrasque, j’attrape quelque + coup de langue. Ainsi, hier, à l’Opéra, dans le foyer, où je me + promenais, j’entends un des plus méchants hommes d’esprit, Léon + de Lora, disant à l’un de nos plus célèbres critiques: —Avouez + qu’il faut être bien Chodoreille pour aller découvrir au bord du + Rhône le peuplier de la Caroline! —Bah, a répondu l’autre, il est + bourgeonné. Ils avaient entendu mon mari me donnant mon petit nom. + Et moi, qui passais pour belle à Viviers, qui suis grande, bien + faite et encore assez grasse pour faire le bonheur d’Adolphe! Voilà + comment j’apprends qu’il en est à Paris de la beauté des femmes + comme de l’esprit des hommes de province. + + »Enfin, si c’est là ce que tu veux savoir, je ne suis rien; mais + si tu veux apprendre jusqu’où va ma philosophie, eh bien! je suis + assez heureuse d’avoir rencontré dans mon faux grand homme un homme + ordinaire. + + »Adieu, chère amie, de nous deux, comme tu le vois, c’est encore + moi qui, malgré mes déceptions et les petites misères de ma vie, + suis la mieux partagée; Adolphe est jeune, et c’est un homme + charmant. + + »CAROLINE HEURTAUT.» + + +La réponse de Claire, entre autre phrases, contenait celle-ci: +»J’espère que le bonheur anonyme dont tu jouis se continuera, grâce à +ta philosophie.» Claire, comme toutes les amies intimes, se vengeait de +son président sur l’avenir d’Adolphe. + + +§ II. —UNE NUANCE DU MÊME SUJET. + + «(_Lettre trouvée dans un coffret, un jour qu’elle me fit longtemps + attendre en son cabinet pendant qu’elle essayait de renvoyer une + amie importune qui n’entendait pas le français sous-entendu dans le + jeu de la physionomie et dans l’accent des paroles. J’attrapai un + rhume, mais j’eus cette lettre._)» + +Cette note pleine de fatuité se trouvait sur un papier que les clercs +de notaire jugèrent sans importance lors de l’inventaire de feu M. +Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts, les amours ont +eu la douleur de pleurer récemment, et en qui la grande maison des +Borgarelli de Provence a fini, car Bourgarel est, comme on sait, +la corruption de Borgarelli, comme les Girardin français celle des +Ghérardini de Florence. + +Un lecteur intelligent reconnaîtra sans peine à quelle époque de la vie +d’Adolphe et de Caroline se rapporte cette lettre. + + + «Ma chère amie, + + »Je croyais me trouver heureuse en épousant un artiste aussi + supérieur par ses talents que par ses moyens personnels, + également grand et comme caractère et comme esprit, plein de + connaissances, en voie de s’élever par la route publique sans + être obligé d’aller dans les chemins tortueux de l’intrigue; + enfin, tu connais Adolphe, tu l’as apprécié: je suis aimée, il est + père, j’idolâtre nos enfants. Adolphe est excellent pour moi, je + l’aime et je l’admire; mais, ma chère, dans ce complet bonheur, + il se trouve une épine. Les roses sur lesquelles je suis couchée + ont plus d’un pli. Dans le cœur des femmes, les plis deviennent + promptement des blessures. Ces blessures saignent bientôt, le + mal augmente, on souffre, la souffrance éveille des pensées, les + pensées s’étalent et se changent en sentiment. Ah! ma chère, tu + le sauras, et c’est cruel à se dire, mais nous vivons autant + par la vanité que par l’amour. Pour ne vivre que d’amour, il ne + faudrait pas habiter Paris. Que nous importerait de n’avoir qu’une + robe de percale blanche, si l’homme que nous aimons ne voyait + pas d’autres femmes mises autrement, plus élégamment que nous, + et inspirant des idées par leurs manières, par un ensemble de + petites choses qui font de grandes passions? La vanité, ma chère, + est chez nous cousine-germaine de la jalousie, de cette belle et + noble jalousie qui consiste à ne pas laisser envahir son empire, + à être seule dans une âme, à passer notre vie tout heureuse dans + un cœur. Eh bien! ma vanité de femme souffre. Quelque petites que + soient ces misères, j’ai malheureusement appris qu’il n’y a pas de + petites misères en ménage. Oui, tout s’y agrandit par le contact + incessant des sensations, des désirs, des idées. Voilà le secret + de cette tristesse où tu m’as surprise, et que je ne voulais pas + expliquer. Ce point est un de ceux où la parole va trop loin, et + où l’écriture retient du moins la pensée en la fixant. Il y a des + effets de perspective morale si différents entre ce qui se dit et + ce qui s’écrit! Tout est si solennel et si grave sur le papier! + On ne commet plus aucune imprudence. N’est-ce pas là ce qui fait + un trésor d’une lettre où l’on s’abandonne à ses sentiments? Tu + m’aurais crue malheureuse, je ne suis que blessée. Tu m’as trouvée + seule, au coin de mon feu, sans Adolphe. Je venais de coucher + mes enfants, ils dormaient. Adolphe, pour la dixième fois, était + invité dans le monde où je ne vais pas, où l’on veut Adolphe sans + sa femme. Il est des salons où il va sans moi, comme il est une + foule de plaisirs auxquels on le convie sans moi. S’il se nommait + monsieur de Navarreins et que je fusse une d’Espard, jamais le + monde ne penserait à nous séparer, on nous voudrait toujours + ensemble. Ses habitudes sont prises, il ne s’aperçoit pas de cette + humiliation qui oppresse le cœur. D’ailleurs, s’il soupçonnait + cette petite souffrance que j’ai honte de ressentir, il laisserait + là le monde, il deviendrait plus impertinent que ne le sont envers + moi ceux ou celles qui me séparent de lui. Mais il entraverait sa + marche, il se ferait des ennemis, il se créerait des obstacles en + m’imposant à des salons qui me feraient alors directement mille + maux. Je préfère donc mes souffrances à ce qui nous adviendrait + dans le cas contraire. Adolphe arrivera! il porte mes vengeances + dans sa belle tête d’homme de génie. Un jour le monde me payera + l’arriéré de tant d’injures. Mais quand? Peut-être aurais-je + quarante-cinq ans. Ma belle jeunesse se sera passée au coin de mon + feu, avec cette pensée: Adolphe rit, il s’amuse, il voit de belles + femmes, il cherche à leur plaire, et tous ces plaisirs ne viennent + pas de moi. + + »Peut-être à ce métier finira-t-il par se détacher de moi! + + »Personne ne souffre d’ailleurs impunément le mépris, et je me + sens méprisée, quoique jeune, belle et vertueuse. D’ailleurs, + puis-je empêcher ma pensée de courir? Puis-je réprimer mes rages en + sachant Adolphe à dîner en ville sans moi? je ne jouis pas de ses + triomphes, je n’entends pas ses mots spirituels ou profonds, dits + pour d’autres! Je ne saurais me contenter des réunions bourgeoises + d’où il m’a tirée en me trouvant distinguée, riche, jeune, belle et + spirituelle. C’est là un malheur, il est irréparable. + + »Enfin, il suffit que, par une cause quelconque, je ne puis + entrer dans un salon, pour désirer y aller. Rien n’est plus + conforme aux habitudes du cœur humain. Les anciens avaient bien + raison avec leurs gynécées. La collision des amours-propres de + femmes qu’a produite leur réunion, qui ne date pas plus de quatre + siècles, a coûté bien des chagrins à notre temps et coûté de bien + sanglants débats aux sociétés. + + »Enfin, ma chère, Adolphe est bien fêté quand il revient chez lui; + mais aucune nature n’est assez forte pour attendre avec la même + ardeur toutes les fois. Quel lendemain que celui de la soirée où il + sera moins bien reçu! + + »Vois-tu ce qu’il y a dans le pli dont je te parlais? Un pli + du cœur est un abîme comme un pli de terrain dans les Alpes: à + distance, on ne s’en figurerait jamais la profondeur ni l’étendue. + Il en est ainsi entre deux êtres, quelle que soit leur amitié. On + ne soupçonne jamais la gravité du mal chez son amie. Ceci semble + peu de chose, et néanmoins la vie en est atteinte dans toute sa + profondeur et sur toute sa longueur. Je me suis raisonnée; mais + plus je me faisais de raisonnements, plus je me prouvais à moi-même + l’étendue de cette petite douleur. Je me laisse donc aller au + courant de la souffrance. + + »Deux voix se disputent le terrain, quand, par un hasard encore + rare heureusement, je suis seule dans mon fauteuil, attendant + Adolphe. L’une, je le gagerais, sort du _Faust_ d’Eugène Delacroix, + que j’ai sur ma table. Méphistophélès parle, le terrible valet + qui dirige si bien les épées, il a quitté la gravure et se pose + diaboliquement devant moi, riant par la fente que ce grand peintre + lui a mise sous le nez, et me regardant de cet œil d’où tombent + des rubis, des diamants, des carrosses, des métaux, des toilettes, + des soieries cramoisies et mille délices qui brûlent. —N’es-tu + pas faite pour le monde? Tu vaux la plus belle des plus belles + duchesses; ta voix est celle d’une sirène, tes mains commandent + le respect et l’amour! Oh! comme ton bras chargé de bracelets se + déploierait bien sur le velours de ta robe! Tes cheveux sont des + chaînes qui enlaceraient tous les hommes; et tu pourrais mettre + tous ces triomphes aux pieds d’Adolphe, lui montrer ta puissance + et n’en jamais user! Il aurait des craintes là où il vit dans une + certitude insultante. Allons! viens! avale quelques bouffées de + mépris, tu respireras des nuages d’encens. Ose régner! N’es-tu pas + vulgaire au coin de ton feu? Tôt ou tard la jolie épouse, la + femme aimée mourra, si tu continues ainsi, dans sa robe de chambre. + Viens, et tu perpétueras ton empire par l’emploi de la coquetterie! + Montre-toi dans les salons, et ton joli pied marchera sur l’amour + de tes rivales. + + »L’autre Voix sort de mon chambranle de marbre blanc, qui s’agite + comme une robe. Je crois voir une vierge divine couronnée de roses + blanches, une palme verte à la main. Deux yeux bleus me sourient. + Cette vertu si simple me dit: —Reste! sois toujours bonne, rends + cet homme heureux, c’est là toute ta mission. La douceur des anges + triomphe de toute douleur. La foi dans soi-même a fait recueillir + aux martyrs du miel sur les brasiers de leurs supplices. Souffre un + moment; tu seras heureuse. + + »Quelquefois, Adolphe revient en cet instant, et je suis heureuse. + Mais, ma chère, je n’ai pas autant de patience que d’amour; il me + prend des envies de mettre en pièces les femmes qui peuvent aller + partout, et dont la présence est désirée autant par les hommes que + par les femmes. Quelle profondeur dans ce vers de Molière: + + Le monde, chère Agnès, est une étrange chose! + + Tu ne connais pas cette petite misère, heureuse Mathilde; tu es + une femme bien née! Tu peux beaucoup pour moi. Songes-y! Je puis + t’écrire là ce que je n’osais te dire. Tes visites me font grand + bien, viens souvent voir ta pauvre + + »CAROLINE.» + + +—Eh bien! dis-je au clerc, savez-vous ce qu’a été cette lettre pour +feu Bourgarel? + +—Non. + +—Une lettre de change. + +Ni le clerc, ni le patron n’ont compris. Comprenez-vous, vous? + + + SOUFFRANCES INGÉNUES. + +Oui, ma chère, il vous arrivera, dans l’état de mariage, des choses +dont vous vous doutez très-peu; mais il vous en arrivera d’autres dont +vous vous doutez encore moins. Ainsi... + +L’auteur (peut-on dire ingénieux?) _qui castigat ridendo mores_, et +qui a entrepris _Les Petites Misères de la Vie conjugale_, n’a pas +besoin de faire observer qu’ici, par prudence, il a laissé parler _une +femme comme il faut_, et qu’il n’accepte pas la responsabilité de +la rédaction, tout en professant la plus sincère admiration pour la +charmante personne à laquelle il doit la connaissance de cette petite +misère. —Ainsi... dit-elle. + +Cependant, il éprouve la nécessité d’avouer que cette personne n’est ni +madame Foullepointe, ni madame de Fischtaminel, ni madame Deschars. + +Madame Deschars est trop collet-monté, madame Foullepointe est trop +absolue dans son ménage, elle sait cela d’ailleurs, que ne sait-elle +pas? elle est aimable, elle voit la bonne compagnie, elle tient à ce +qu’il y a de mieux; on lui passe la vivacité de ses traits d’esprit, +comme, sous Louis XIV, on passait à madame Cornuel ses mots. On lui +passe bien des choses: il y a des femmes qui sont les enfants gâtés de +l’opinion. + +Quant à madame de Fischtaminel, qui d’ailleurs est en cause, comme on +va le voir, incapable de se livrer à la moindre récrimination, elle +récrimine en faits, elle s’abstient de paroles. + +Nous laissons à chacun la liberté de penser que cette interlocutrice +est Caroline, non pas la niaise Caroline des premières années, mais +Caroline devenue femme de trente ans. + +—Ainsi vous aurez, s’il plaît à Dieu, des enfants... + +—Madame, lui dis-je, ne mettons point Dieu dans ceci, à moins que ce +ne soit une allusion... + +—Vous êtes un impertinent, me dit-elle, on n’interrompt point une +femme... + +—Quand elle s’occupe d’enfants, je le sais; mais il ne faut pas, +madame, abuser de l’innocence des jeunes personnes. Mademoiselle va se +marier, et, si elle comptait sur cette intervention de l’Être-Suprême, +elle serait induite dans une profonde erreur. Nous ne devons pas +tromper la jeunesse. Mademoiselle a passé l’âge où l’on dit aux jeunes +personnes que le petit frère a été trouvé sous un chou. + +—Vous voulez me faire dire des sottises, reprit-elle en souriant et +montrant les plus belles dents du monde, je ne suis pas assez forte +pour lutter contre vous, je vous prie de me laisser continuer avec +Joséphine. Que te disais-je? + +—Que si je me marie, j’aurai des enfants, dit la jeune personne. + +—Eh bien! je ne veux pas te peindre les choses en noir, mais il est +extrêmement probable que chaque enfant te coûtera une dent. A chaque +enfant, j’ai perdu une dent. + +—Heureusement, lui dis-je, que chez vous cette misère a été plus que +petite, elle a été minime (les dents perdues étaient de côté). Mais +remarquez, mademoiselle, que cette petite misère n’a pas un caractère +normal. La misère dépend de l’état de situation de la dent. Si votre +enfant détermine la chute d’une dent, d’une dent cariée, vous avez +le bonheur d’avoir un enfant de plus et une mauvaise dent de moins. +Ne confondons pas les bonheurs avec les misères. Ah! si vous perdiez +une de vos belles _palettes_... Encore y a-t-il plus d’une femme qui +échangerait la plus magnifique incisive contre un bon gros garçon? + +—Eh bien! reprit-elle en s’animant, au risque de te faire perdre tes +illusions, pauvre enfant, je vais t’expliquer une petite misère, une +grande! Oh! c’est atroce! Je ne sortirai pas des chiffons auxquels +monsieur nous renvoie... + +Je proteste par un geste. + +—J’étais mariée depuis environ deux ans, dit-elle en continuant, et +j’aimais mon mari; je suis revenue de mon erreur, je me suis conduite +autrement pour son bonheur et pour le mien; je puis me vanter d’avoir +un des plus heureux ménages de Paris. Enfin, ma chère, j’aimais le +monstre, je ne voyais que lui dans le monde. Déjà, plusieurs fois, +mon mari m’avait dit: —Ma petite, les jeunes personnes ne savent +pas très-bien se mettre, ta mère aimait à te fagoter, elle avait +ses raisons. Si tu veux me croire, prends modèle sur madame de +Fischtaminel, elle a bon goût. Moi, bonne bête du bon Dieu, je n’y +entendais point malice. Un jour, en revenant d’une soirée, il me dit: +—As-tu vu comme madame de Fischtaminel était mise? —Oui, pas mal. En +moi-même, je me dis: Il me parle toujours de madame de Fischtaminel, +il faut que je me mette absolument comme elle. J’avais bien remarqué +l’étoffe, la façon de la robe et l’ajustement des moindres accessoires. +Me voilà tout heureuse, trottant, allant, mettant tout en mouvement +pour me procurer les mêmes étoffes. Je fais venir la même couturière. +—Vous habillez madame de Fischtaminel? lui dis-je. —Oui, madame. —Eh +bien! je vous prends pour ma couturière, mais à une condition: vous +voyez que j’ai fini par trouver l’étoffe de sa robe, je veux que vous +me fassiez la mienne absolument pareille à la sienne. J’avoue que je ne +fis pas attention tout d’abord au sourire assez fin de la couturière, +je le vis cependant, et plus tard, je me l’expliquai. Pareille, lui +dis-je; mais à s’y méprendre! + +—Oh! dit l’interlocutrice en s’interrompant et me regardant, vous nous +apprenez à être comme des araignées au centre de leur toile, à tout +voir sans avoir l’air d’avoir vu, à chercher l’esprit de toute chose, à +étudier les mots, les gestes, les regards! Vous dites: Les femmes sont +bien fines! Dites donc: Les hommes sont bien faux! + +—Ce qu’il m’a fallu de soins, de pas et de démarches pour arriver +à être le sosie de madame de Fischtaminel!... —Enfin, c’est nos +batailles à nous, ma petite, dit-elle en continuant et revenant à +mademoiselle Joséphine. Je ne trouvais pas un certain petit châle de +cou, brodé: une merveille! enfin, je finis par découvrir qu’il a été +fait exprès. Je déniche l’ouvrière, je lui demande un châle pareil à +celui de madame de Fischtaminel. Une bagatelle! cent cinquante francs. +Il avait été commandé par un monsieur qui l’avait offert à madame de +Fischtaminel. Mes économies y passent. Nous sommes toutes, nous autres +Parisiennes, extrêmement tenues en bride à l’article toilette. Il n’est +pas un homme de cent mille livres de rente à qui le whist ne coûte +dix mille francs par hiver, qui ne trouve sa femme dépensière et ne +redoute ses chiffons! Mes économies, soit! me disais-je. J’avais une +petite fierté de femme qui aime: je ne voulais pas lui parler de cette +toilette, je voulais lui en faire une surprise, bécasse que j’étais! +Oh! comme vous nous enlevez notre sainte niaiserie!... + +Ceci fut encore dit pour moi qui n’avais rien enlevé à cette dame, ni +dent, ni quoi que ce soit des choses nommées et innomées qu’on peut +enlever à une femme. + +—Ah! il faut te dire, ma chère, qu’il me menait chez madame de +Fischtaminel, où je dînais même assez souvent. J’entendais cette femme +disant: —Mais elle est bien, votre femme! Elle avait avec moi un petit +ton de protection que je souffrais; mon mari me souhaitait d’avoir +l’esprit de cette femme et sa prépondérance dans le monde. Enfin ce +phénix des femmes était mon modèle, je l’étudiais, je me donnais un +mal horrible à n’être pas moi-même... Oh! mais c’est un poëme qui ne +peut être compris que par nous autres femmes! Enfin, le jour de mon +triomphe arrive. Vraiment le cœur me battait de joie, j’étais comme un +enfant! tout ce qu’on est à vingt-deux ans. Mon mari m’allait venir +prendre pour une promenade aux Tuileries; il entre, je le regarde toute +joyeuse, il ne remarque rien... Eh bien! je puis l’avouer aujourd’hui, +ce fut un de ses affreux désastres... Non, je n’en dirai rien, monsieur +que voici se moquerait. + +Je protestai par un autre geste. + +Ce fut, dit-elle en continuant (une femme ne renonce jamais à ne pas +tout dire), de voir s’écrouler un édifice bâti par une fée. Pas la +moindre surprise. Nous montons en voiture. Adolphe me voit triste, il +me demande ce que j’ai; je lui réponds comme nous répondons quand nous +avons le cœur serré par ces petites misères: —Rien! Et il prend son +lorgnon, et il lorgne les passants le long des Champs-Élysées, nous +devions faire un tour de Champs-Élysées avant de nous promener aux +Tuileries. Enfin, l’impatience me prend, j’avais un petit mouvement de +fièvre, et quand je rentre, je me compose pour sourire. —Tu ne m’as +rien dit de ma toilette? —Tiens, c’est vrai, tu as une robe à peu près +pareille à celle de madame de Fischtaminel. Il tourne sur ses talons et +s’en va. Le lendemain je boudais un peu, vous le pensez bien. Arrive, +au moment où nous avions fini de déjeuner dans ma chambre au coin de +mon feu, je m’en souviendrai toujours, arrive l’ouvrière qui venait +chercher le prix du petit châle de cou, je la payai; elle salue mon +mari comme si elle le connaissait. Je cours après elle sous prétexte de +lui faire acquitter sa note, et je lui dis: —Vous lui avez fait payer +moins cher le châle de madame de Fischtaminel. —Je vous jure, madame, +que c’est le même prix, monsieur n’a pas marchandé. Je suis revenue +dans ma chambre, et j’ai trouvé mon mari sot comme... + +Elle s’arrêta, reprit: —Comme un meunier qu’on vient de faire évêque. +—Je comprends, mon ami, que je ne serai jamais qu’à peu près pareille +à madame de Fischtaminel. —Je vois ce que tu veux me dire à propos de +ce châle! Eh bien, oui, je le lui ai offert pour le jour de sa fête. +Que veux-tu? nous avons été très-amis autrefois... —Ah! vous avez été +jadis encore plus liés qu’aujourd’hui? Sans répondre à cela, il me dit: +—_Mais c’est purement moral_. Il prit son chapeau, s’en alla, et me +laissa seule sur cette belle déclaration des droits de l’homme. Il ne +revint pas pour dîner, et rentra fort tard. Je vous le jure, je restai +dans ma chambre à pleurer comme une Madeleine, au coin de mon feu. Je +vous permets de vous moquer de moi, dit-elle en me regardant, mais je +pleurai sur mes illusions de jeune mariée, je pleurai de dépit d’avoir +été prise pour une dupe. Je me rappelai le sourire de la couturière! +Ah! ce sourire me remit en mémoire les sourires de bien des femmes +qui riaient de me voir petite fille chez madame de Fischtaminel; je +pleurai sincèrement. Jusque-là je pouvais croire à bien des choses qui +n’existaient plus chez mon mari, mais que les jeunes femmes s’obstinent +à supposer. Combien de grandes misères dans cette petite misère! Vous +êtes de grossiers personnages! Il n’y a pas une femme qui ne pousse +la délicatesse jusqu’à broder des plus jolis mensonges le voile avec +lequel elle vous couvre son passé, tandis que vous autres... Mais je me +suis vengée. + +—Madame, lui dis-je, vous allez trop instruire mademoiselle. + +—C’est vrai, dit-elle, je vous dirai la fin dans un autre moment. + +—Ainsi, mademoiselle, vous le voyez, dis-je, vous croyez acheter un +châle, et vous vous trouvez une petite misère sur le cou; si vous vous +le faites donner... + +—C’en est une grande, dit la femme comme il faut. Restons-en là. + +La morale de cette fable est qu’il faut porter son châle sans y trop +réfléchir. Les anciens prophètes appelaient déjà ce monde une vallée de +misère. Or, dans ce temps, les Orientaux avaient, avec la permission +des autorités constituées, de jolies esclaves, outre leurs femmes! +Comment appellerons-nous la vallée de la Seine entre le Calvaire et +Charenton, où la loi ne permet qu’une seule femme légitime! + + + L’AMADIS-OMNIBUS. + +Vous comprenez que je me mis à mâchonner le bout de ma canne, à +consulter la corniche, à regarder le feu, à examiner le pied de +Caroline, et je tins bon jusqu’à ce que la demoiselle à marier fût +partie. + +—Vous m’excuserez, lui dis-je, je suis resté chez vous, malgré vous +peut-être; mais votre vengeance perdrait à être dite plus tard, et si +elle a constitué pour votre mari quelque petite misère, il y a pour moi +le plus grand intérêt à la connaître, et vous saurez pourquoi... + +—Ah! dit-elle, ce mot: _c’est purement moral_, donné comme excuse, +m’avait choquée au dernier point. Belle consolation de savoir que +j’étais dans son ménage un meuble, une chose; que je trônais entre les +ustensiles de cuisine, de toilette et les ordonnances de médecin; que +l’amour conjugal était assimilé aux pilules digestives, au sirop de +mou de veau, à la moutarde blanche; que madame de Fischtaminel avait à +elle l’âme de mon mari, ses admirations, et charmait son esprit, tandis +que j’étais une sorte de nécessité purement physique! Que pensez-vous +d’une femme ravalée jusqu’à devenir quelque chose comme la soupe et le +bouilli, sans persil, bien entendu? Oh! dans cette soirée, je fis une +catilinaire... + +—Dites une philippique. + +—Je dirai tout ce que voudrez, car j’étais furieuse, et je ne sais +plus tout ce que j’ai crié dans le désert de ma chambre à coucher. +Croyez-vous que cette opinion que les maris ont de leur femme, que le +rôle qu’ils nous donnent, ne soient pas pour nous une étrange misère? +Nos petites misères, à nous, sont toujours grosses d’une grande misère. +Enfin il fallait une leçon à mon Adolphe. Vous connaissez le vicomte de +Lustrac, un amateur effréné de femmes, de musique, un gourmet, un de +ces ex-beaux de l’empire qui vivent sur leurs succès printaniers, et +qui se cultivent eux-mêmes avec des soins excessifs, pour obtenir des +regains. + +—Oui, lui dis-je, un de ces gens pincés, corsés, busqués à soixante +ans, qui abusent de la finesse de leur taille, et sont capables d’en +remontrer aux jeunes dandies. + +—Monsieur de Lustrac, reprit-elle, est égoïste comme un roi; mais +galant, prétentieux, malgré sa perruque noire comme du jais. + +—Il se teint aussi les favoris. + +—Il va le soir dans dix salons; il papillonne. + +—Il donne d’excellents dîners, des concerts, et protége des +cantatrices encore neuves... + +—Il prend le mouvement pour la joie. + +—Oui, mais il s’enfuit à tire-d’aile dès que le chagrin point quelque +part. Vous êtes en deuil, il vous fuit. Vous accouchez, il attend les +relevailles pour venir vous voir: il est d’une franchise mondaine, +d’une intrépidité sociale qui méritent l’admiration. + +—Mais n’y a-t-il pas du courage à être ce qu’on est? lui demandai-je. + +—Eh bien! reprit-elle après avoir échangé nos observations, ce +jeune vieillard, cet Amadis-Omnibus, que nous avons nommé entre nous +le chevalier _Petit-Bon-Homme-vit-encore_, devint l’objet de mes +admirations. + +—Il y avait de quoi! un homme capable de faire à lui tout seul sa +figure et ses succès! + +—Je lui fis quelques-unes de ces avances qui ne compromettent jamais +une femme; je lui parlai du bon goût de ses derniers gilets, de ses +cannes, et il me trouva de la dernière amabilité. Moi, je trouvai mon +chevalier de la dernière jeunesse; il vint me voir; je minaudai, je +feignis d’être malheureuse en ménage, d’avoir des chagrins. Vous savez +ce que veut dire une femme en parlant de ses chagrins, en se prétendant +peu comprise. Ce vieux singe me répondit beaucoup mieux qu’un jeune +homme, j’eus mille peines à ne pas rire en l’écoutant. «Ah! voilà les +maris, ils ont la plus mauvaise politique, ils respectent leur femme, +et toute femme est, tôt ou tard, furieuse de se voir respectée, et sent +l’éducation secrète à laquelle elle a droit. Vous ne devez pas vivre, +une fois mariée, comme une petite pensionnaire, etc.» Il se tortillait, +il se penchait, il était horrible; il avait l’air d’une figure de bois +de Nuremberg, il avançait le menton, il avançait sa chaise, il avançait +la main... Enfin, après bien des marches, des contre-marches, des +déclarations angéliques... + +—Bah! + +—Oui, _Petit-Bon-Homme-vit-encore_ avait abandonné le classique de +sa jeunesse pour le romantisme à la mode; il parlait d’âme, d’ange, +d’adoration, de soumission, il devenait d’un éthéré bleu-foncé. Il +me conduisait à l’Opéra et me mettait en voiture. Ce vieux jeune +homme allait là où j’allais, il redoublait de gilets, il se serrait +le ventre, il mettait son cheval au grand galop pour rejoindre et +accompagner ma voiture au bois; il me compromettait avec une grâce +de lycéen, il passait pour fou de moi; je me posais en cruelle, mais +j’acceptais son bras et ses bouquets. On causait de nous. J’étais +enchantée! J’arrivai bientôt à me faire surprendre par mon mari, le +vicomte sur mon canapé, dans mon boudoir, me tenant les mains et moi +l’écoutant avec une sorte de ravissement extérieur. C’est inouï ce que +l’envie de nous venger nous fait dévorer! Je parus contrariée de voir +entrer mon mari, qui, le vicomte parti, me fit une scène: —Je vous +assure, Monsieur, lui dis-je après avoir écouté ses reproches, que +c’est _purement moral_. Mon mari comprit, et n’alla plus chez madame de +Fischtaminel. Moi, je ne reçus plus monsieur de Lustrac. + +—Mais, lui dis-je, Lustrac que vous prenez, comme beaucoup de +personnes, pour un célibataire, est veuf et sans enfants. + +—Bah! + +—Aucun homme n’a plus profondément enterré sa femme; Dieu ne la +retrouvera pas au jugement dernier. Il s’est marié avant la révolution, +et votre _purement moral_ me rappelle un mot de lui que je ne puis +me dispenser de vous répéter. Napoléon nomma Lustrac à des fonctions +importantes, dans un pays conquis: madame de Lustrac, abandonnée +pour l’administration, prit, quoique ce fut purement moral, pour ses +affaires particulières, un secrétaire intime; mais elle eut le tort de +le choisir sans en prévenir son mari. Lustrac rencontra ce secrétaire +à une heure excessivement matinale et fort ému, car il s’agissait +d’une discussion assez vive, dans la chambre de sa femme. La ville ne +demandait qu’à rire de son gouverneur, et cette aventure fit un tel +tapage que Lustrac demanda lui-même son rappel à l’Empereur. Napoléon +tenait à la moralité de ses représentants, et la sottise selon lui +devait déconsidérer un homme. Vous savez que l’Empereur, entre toutes +ses passions malheureuses, a eu celle de vouloir moraliser sa cour et +son gouvernement. La demande de Lustrac fut donc admise, mais sans +compensation. Quand il vint à Paris, il y reparut dans son hôtel, avec +sa femme; il la conduisit dans le monde, ce qui, certes, est conforme +aux coutumes aristocratiques les plus élevées; mais il y a toujours des +curieux. On demanda raison de cette chevaleresque protection. —Vous +êtes donc remis, vous et madame de Lustrac, lui dit-on au foyer du +théâtre de l’Impératrice, vous lui avez tout pardonné. Vous avez bien +fait. —Oh! dit-il d’un air satisfait, j’ai acquis la certitude... +—Ah! bien, de son innocence, vous êtes dans les règles. —Non, je suis +sûr que c’était purement physique. + +Caroline sourit. + +—L’opinion de votre adorateur réduit cette grande misère à n’en être, +en ce cas, comme dans le vôtre, qu’une très-petite. + +—Une petite misère! s’écria-t-elle, et pour quoi prenez-vous les +ennuis de coqueter avec un monsieur de Lustrac, de qui je me suis fait +un ennemi! Allez! les femmes payent souvent bien cher les bouquets +qu’on leur donne et les attentions qu’on leur prodigue. Monsieur de +Lustrac a dit de moi à monsieur de Bourgarel[6]: —Je ne te conseille +pas de faire la cour à cette femme-là, elle est trop chère... + + [6] Le même Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts + et les amours ont eu la douleur de pleurer récemment, selon le + discours prononcé sur sa tombe par Adolphe. + + + SANS PROFESSION. + + Paris, 183... + + «Vous me demandez, ma chère maman, si je suis heureuse avec mon + mari. Assurément monsieur de Fischtaminel n’était pas l’être de + mes rêves. Je me suis soumise à votre volonté, vous le savez. La + fortune, cette raison suprême, parlait d’ailleurs assez haut. Ne + pas déroger, épouser monsieur le comte de Fischtaminel doué de + trente mille francs de rente, et rester à Paris, vous aviez bien + des forces contre votre pauvre fille. Monsieur de Fischtaminel, + enfin, est un joli homme pour un homme de trente-six ans; il + est décoré par Napoléon sur le champ de bataille, il est ancien + colonel, et sans la Restauration, qui l’a mis en demi-solde, il + serait général: voilà des circonstances atténuantes. + + »Beaucoup de femmes trouvent que j’ai fait un bon mariage, et + je dois convenir que toutes les apparences du bonheur y sont... + pour la société. Mais avouez que, si vous aviez su le retour de + mon oncle Cyrus et ses intentions de me laisser sa fortune, vous + m’auriez donné le droit de choisir. + + »Je n’ai rien à dire contre monsieur de Fischtaminel: il n’est pas + joueur, les femmes lui sont indifférentes, il n’aime point le vin, + il n’a pas de fantaisies ruineuses; il possède, comme vous le + disiez, toutes les qualités négatives qui font les maris passables; + mais qu’a-t-il? Eh bien, chère maman, il est inoccupé. Nous sommes + ensemble pendant toute la sainte journée!... Croiriez-vous que + c’est pendant la nuit, quand nous sommes le plus réunis, que + je puis être le moins avec lui. Je n’ai que son sommeil pour + asile, ma liberté commence quand il dort. Non, cette obsession me + causera quelque maladie. Je ne suis jamais seule. Si monsieur de + Fischtaminel était jaloux, il y aurait de la ressource. Ce serait + alors une lutte, une petite comédie; mais comment l’aconit de la + jalousie aurait-il poussé dans son âme? il ne m’a pas quittée + depuis notre mariage. Il n’éprouve aucune honte à s’étaler sur un + divan et il y reste des heures entières. + + »Deux forçats rivés à la même chaîne ne s’ennuient pas; ils + ont à méditer leur évasion; mais nous n’avons aucun sujet de + conversation, nous nous sommes tout dit. Enfin il en était, il + y a quelque temps, réduit à parler politique. La politique est + épuisée, Napoléon étant, pour mon malheur, décédé, comme on sait, à + Sainte-Hélène. + + »Monsieur de Fischtaminel a la lecture en horreur. S’il me voit + lisant, il arrive et me demande dix fois dans une demi-heure: + —Nina, ma belle, as-tu fini? + + »J’ai voulu persuader à cet innocent persécuteur de monter à cheval + tous les jours, et j’ai fait intervenir la suprême considération + pour les hommes de quarante ans, sa santé! Mais il m’a dit qu’après + avoir été pendant douze ans à cheval, il éprouvait le besoin du + repos. + + »Mon mari, ma chère mère, est un homme qui vous absorbe, il + consomme le fluide vital de son voisin, il a l’ennui gourmand; il + aime à être amusé par ceux qui viennent nous voir, et après cinq + ans de mariage nous n’avons plus personne: il ne vient ici que des + gens dont les intentions sont évidemment contraires à son honneur, + et qui tentent, sans succès, de l’amuser, afin de conquérir le + droit d’ennuyer sa femme. + + »Monsieur de Fischtaminel, ma chère maman, ouvre cinq ou six fois + par heure la porte de ma chambre, ou de la pièce où je me réfugie, + et il vient à moi d’un air effaré, me demandant: —Eh bien! que + fais-tu donc, ma belle? (le mot de l’Empire) sans s’apercevoir de + la répétition de cette question, qui pour moi devient comme la + pinte que versait autrefois le bourreau dans la torture de l’eau. + + »Autre supplice! Nous ne pouvons plus nous promener. La promenade + sans conversation, sans intérêt, est impossible. Mon mari se + promène avec moi pour se promener, comme s’il était seul. On a la + fatigue sans avoir le plaisir. + + »De notre lever à notre déjeuner, l’intervalle est rempli par ma + toilette, par les soins du ménage, je puis encore supporter cette + portion de la journée; mais du déjeuner au dîner, c’est une lande + à labourer, un désert à traverser. L’inoccupation de mon mari ne + me laisse pas un instant de repos, il m’assomme de son inutilité, + son inoccupation me brise. Ses deux yeux ouverts à toute heure sur + les miens me forcent à tenir mes yeux baissés. Enfin ses monotones + interrogations: + + » —Quelle heure est-il, ma belle? —Que fais-tu donc là? —A quoi + penses-tu? —Que comptes-tu faire? —Où irons-nous ce soir? —Quoi de + nouveau? —Oh! quel temps! —Je ne vais pas bien, etc., etc. Toutes + ces variations, de la même chose (le point d’interrogation), qui + composent le répertoire Fischtaminel, me rendront folle. + + »Ajoutez à ces flèches de plomb incessamment décochées un dernier + trait qui vous peindra mon bonheur, et vous comprendrez ma vie. + + »Monsieur de Fischtaminel, parti sous-lieutenant en 1809, dix-huit + ans, n’a d’autre éducation que celle due à la discipline, à + l’honneur du noble et du militaire; s’il a du tact, le sentiment + du probe, de la subordination, il est d’une ignorance crasse, il + ne sait absolument rien, et il a horreur d’apprendre quoi que ce + soit. Oh! ma chère maman, quel concierge accompli ce colonel aurait + fait s’il eût été dans l’indigence! je ne lui sais aucun gré de sa + bravoure, il ne se battait pas contre les Russes, ni contre les + Autrichiens, ni contre les Prussiens: il se battait contre l’ennui. + En se précipitant sur l’ennemi, le capitaine Fischtaminel éprouvait + le besoin de se fuir lui-même. Il s’est marié par désœuvrement. + + »Autre petit inconvénient: monsieur tracasse tellement les + domestiques, que nous en changeons tous les six mois. + + »J’ai tant envie, chère maman, d’être une honnête femme, que je + vais essayer de voyager six mois par année. Pendant l’hiver, + j’irai tous les soirs aux Italiens, à l’Opéra, dans le monde; mais + notre fortune est-elle assez considérable pour fournir à de telles + dépenses? Mon oncle de Cyrus devrait venir à Paris, j’en aurais + soin comme d’une succession. + + »Si vous trouvez un remède à mes maux, indiquez-le à votre fille, + qui vous aime autant qu’elle est malheureuse, et qui aurait bien + voulu se nommer autrement que + + »NINA FISCHTAMINEL.» + + +Outre la nécessité de peindre cette petite misère qui ne pouvait être +bien peinte que de la main d’une femme, et quelle femme! il était +nécessaire de vous faire connaître la femme que vous n’avez encore +vue que de profil dans la première partie de ce livre, la reine de la +société particulière où vit Caroline, la femme enviée, la femme habile +qui, de bonne heure, a su concilier ce qu’elle doit au monde avec les +exigences du cœur. Cette lettre est son absolution. + + + LES INDISCRÉTIONS. + +Les femmes sont, —ou chastes, —ou vaniteuses, —ou simplement +orgueilleuses. —Toutes peuvent donc être atteintes par la petite +misère que voici: + +Certains maris sont si ravis d’avoir une femme à eux, chance uniquement +due à la légalité, qu’ils craignent une erreur chez le public, et ils +se hâtent de marquer leur épouse, comme les marchands de bois marquent +les bûches au flottage, ou les propriétaires de Berry leurs moutons. +Devant tout le monde, ils prodiguent à la façon romaine (_columbella_) +à leurs femmes des surnoms pris au règne animal, et ils les appellent: +—ma poule, —ma chatte, —mon rat, —mon petit lapin; ou, passant au +règne végétal, ils les nomment: —mon chou, —ma figue (en Provence +seulement), —ma prune (en Alsace seulement), + +Et jamais: —Ma fleur! remarquez cette discrétion; + +Ou, ce qui devient plus grave! —Bobonne, —ma mère, —ma fille, —la +bourgeoise, —ma vieille! (quand la femme est très-jeune.) + +Quelques-uns hasardent des surnoms d’une décence douteuse, tels que: +—Mon bichon, —ma niniche, —Tronquette! + +Nous avons entendu un de nos hommes politiques le plus remarquable par +sa laideur appelant sa femme: —_Moumoutte_!... + +—J’aimerais mieux, disait à sa voisine cette infortunée, qu’il me +donnât un soufflet. + +—Pauvre petite femme, elle est bien malheureuse! reprit la voisine +en me regardant quand Moumoutte fut partie; lorsqu’elle est dans le +monde avec son mari, elle est sur les épines, elle le fuit. Un soir, ne +l’a-t-il pas prise par le cou en lui disant: —Allons, viens, ma grosse! + +On prétend que la cause d’un très-célèbre empoisonnement d’un mari par +l’arsenic, provenait des indiscrétions continuelles que subissait la +femme dans le monde. Ce mari donnait de légères tapes sur les épaules +de cette femme conquise à la pointe du Code, il la surprenait par un +baiser retentissant, il la déshonorait par une tendresse publique +assaisonnée de ces fatuités grossières dont le secret appartient à ces +sauvages de France, vivant au fond des campagnes, et dont les mœurs +sont encore peu connues malgré les efforts des naturalistes du roman. + +Ce fut, dit-on, cette situation choquante qui, bien appréciée par des +jurés pleins d’esprit, valut à l’accusée un verdict adouci par les +circonstances atténuantes. + +Les jurés se dirent: + +—Punir de mort ces délits conjugaux, c’est aller un peu loin; mais une +femme est très-excusable quand elle est si molestée!... + +Nous regrettons infiniment, dans l’intérêt des mœurs élégantes, que +ces raisons ne soient pas généralement connues. Aussi Dieu veuille +que notre livre ait un immense succès, les femmes y gagneront d’être +traitées comme elles doivent l’être, en reines. + +En ceci, l’amour est bien supérieur au mariage, il est fier des +indiscrétions, certaines femmes les quêtent, les préparent, et malheur +à l’homme qui ne s’en permet pas quelques-unes! + +Combien de passion dans un _tu_ égaré! + +J’ai entendu, c’était en province, un mari qui nommait sa femme: —Ma +berline... Elle en était heureuse, elle n’y voyait rien de ridicule; +elle l’appelait —son fiston!... Aussi ce délicieux couple ignorait-il +qu’il existât des petites misères. + +Ce fut en observant cet heureux ménage que l’auteur trouva cet axiome. + + AXIOME. + +Pour être heureux en ménage, il faut être ou homme de génie marié à une +femme tendre et spirituelle, ou se trouver, par l’effet d’un hasard +qui n’est pas aussi commun qu’on pourrait le penser, tous les deux +excessivement bêtes. + + +L’histoire un peu trop célèbre de la cure par l’arsenic d’un +amour-propre blessé, prouve qu’à proprement parler, il n’y a pas de +petites misères pour la femme dans la vie conjugale. + + AXIOME. + +La femme vit par le sentiment, là où l’homme vit par l’action. + + +Or, le sentiment peut à tout moment faire d’une petite misère soit un +grand malheur, soit une vie brisée, soit une éternelle infortune. + +Que Caroline commence, dans l’ignorance de la vie et du monde, par +causer à son mari les petites misères de sa bêtise (relire LES +DÉCOUVERTES), Adolphe a, comme tous les hommes, des compensations dans +le mouvement social: il va, vient, sort, fait des affaires. Mais pour +Caroline, en toutes choses il s’agit d’aimer ou de ne pas aimer, d’être +ou de ne pas être aimée. + +Les indiscrétions sont en harmonie avec les caractères, les temps et +les lieux. Deux exemples suffiront. + +Voici le premier. Un homme est de sa nature sale et laid; il est mal +fait, repoussant. Il y a des hommes, et souvent des gens riches, +qui, par une sorte de constitution inobservée, salissent des habits +neufs en vingt-quatre heures. Ils sont nés dégoûtants. Il est enfin +si déshonorant pour une femme de ne pas être uniquement l’épouse de +ces sortes d’Adolphe, qu’une Caroline avait depuis longtemps exigé la +suppression des tutoiements modernes et tous les insignes de la dignité +des épouses. Le monde était habitué depuis cinq ou six ans à cette +tenue, et croyait madame et monsieur d’autant plus séparés qu’il avait +remarqué l’avénement d’un Ferdinand II. + +Un soir, devant dix personnes, monsieur dit à sa femme: —Caroline, +passe-moi les pincettes. Ce n’est rien, et c’est tout. Ce fut une +révolution domestique. + +Monsieur de Lustrac, l’Amadis-Omnibus, courut chez madame de +Fischtaminel, publia cette petite scène le plus spirituellement qu’il +le put, et madame de Fischtaminel prit un petit air Célimène pour dire: +—Pauvre femme, dans quelle extrémité se trouve-t-elle? + +—Bah! nous aurons le mot de cette énigme dans huit mois, répondit une +vieille femme qui n’avait plus d’autre plaisir que celui de dire des +méchancetés. + +On ne vous parle pas de la confusion de Caroline, vous l’avez devinée. + +Voici le second. Jugez de la situation affreuse dans laquelle s’est +trouvée une femme délicate qui babillait agréablement à sa campagne, +près de Paris, au milieu d’un cercle de douze ou quinze personnes, +lorsque le valet de chambre de son mari vint lui dire à l’oreille: +—Monsieur vient d’arriver, madame. + +—Bien, Benoît. + +Tout le monde avait entendu le roulement de la voiture. On savait que +monsieur était à Paris depuis lundi, et ceci se passait le samedi à +quatre heures. + +—Il a quelque chose de pressé à dire à madame, reprit Benoît. + +Quoique ce dialogue se fît à mi-voix, il fut d’autant plus compris que +la maîtresse de la maison passa de la couleur des roses du Bengale +au cramoisi des coquelicots. Elle fit un signe de tête, continua la +conversation, et trouva moyen de quitter la compagnie sous prétexte +d’aller voir si son mari avait réussi dans une entreprise importante; +mais elle paraissait évidemment contrariée du manque d’égards de son +Adolphe envers le monde qu’elle avait chez elle. + +Pendant leur jeunesse, les femmes veulent être traitées en divinités, +elles adorent l’idéal: elles ne supportent pas l’idée d’être ce que la +nature veut qu’elles soient. + +Quelques maris, de retour aux champs, font pis: ils saluent la +compagnie, prennent leur femme par la taille, vont se promener avec +elle, paraissent causer confidentiellement, disparaissent dans les +bosquets, s’égarent et reparaissent une demi-heure après. + +Ceci, Mesdames, sont de vraies petites misères pour les jeunes +femmes; mais pour celles d’entre vous qui ont passé quarante ans, ces +indiscrétions sont si goûtées, que les plus prudes en sont flattées; +car, + +Dans leur dernière jeunesse, les femmes veulent être traitées en +mortelles, elles aiment le positif: elles ne supportent pas l’idée de +ne plus être ce que la nature a voulu qu’elles fussent. + + AXIOME. + +La pudeur est une vertu relative: il y a celle de vingt ans, celle de +trente ans, celle de quarante-cinq ans. + + +Aussi l’auteur disait-il à une femme qui lui demandait quel âge elle +avait: —Vous avez, madame, l’âge des indiscrétions. + +Cette charmante jeune personne de trente-neuf ans affichait beaucoup +trop un Ferdinand, tandis que sa fille essayait de cacher son Ferdinand +Ier. + + + LES RÉVÉLATIONS BRUTALES. + +PREMIER GENRE. —Caroline adore Adolphe; —elle le trouve bien, —elle +le trouve superbe, surtout en garde national. —Elle tressaille quand +une sentinelle lui porte les armes, —elle le trouve moulé comme un +modèle, —elle lui trouve de l’esprit, —tout ce qu’il fait est bien +fait, —personne n’a plus de goût qu’Adolphe, —enfin, elle est folle +d’Adolphe. + +C’est le vieux mythe du bandeau de l’amour qui se blanchit tous les dix +ans et que les mœurs rebrodent, mais qui depuis la Grèce est toujours +le même. + +Caroline est au bal, elle cause avec une de ses amies. Un homme connu +par sa rondeur, et qu’elle doit connaître plus tard, mais qu’elle voit +alors pour la première fois, monsieur Foullepointe, est venu parler +à l’amie de Caroline. Selon l’usage du monde, Caroline écoute cette +conversation, sans y prendre part. + +—Dites-moi donc, madame, demande monsieur Foullepointe, quel est ce +monsieur si drôle qui vient de parler cour d’assises devant monsieur +un tel dont l’acquittement a fait tant de bruit; qui patauge, comme +un bœuf dans un marais, à travers les situations critiques de chacun. +Madame une telle a fondu en larmes parce qu’il a raconté la mort d’un +petit enfant devant elle, qui vient d’en perdre un il y a deux mois. + +—Qui donc? + +—Ce gros monsieur, habillé comme un garçon de café, frisé comme un +apprenti coiffeur... tenez, celui qui tâche de faire l’aimable avec +madame de Fischtaminel... + +—Taisez-vous donc, dit à voix basse la dame effrayée, c’est le mari de +la petite dame à côté de moi! + +—C’est monsieur votre mari? dit monsieur Foullepointe, j’en suis ravi, +madame, il est charmant, il a de l’entrain, de la gaieté, de l’esprit, +je vais m’empresser de faire sa connaissance. + +Et Foullepointe exécute sa retraite en laissant dans l’âme de Caroline +un soupçon envenimé sur la question de savoir _si son mari est aussi +bien qu’elle le croit_. + +SECOND GENRE. —Caroline, ennuyée de la réputation de madame la +baronne Schinner, à qui l’on prête des talents épistolaires, et +qualifiée de _la Sévigné du billet_; de madame de Fischtaminel, qui +s’est permis d’écrire un petit livre in-32 sur l’éducation des jeunes +personnes, dans lequel elle a bravement réimprimé Fénelon, moins le +style; Caroline travaille pendant six mois une nouvelle à dix piques +au-dessous de Berquin, d’une moralité nauséabonde et d’un style épinglé. + +Après des intrigues, comme les femmes savent les ourdir dans un +intérêt d’amour-propre, et dont la ténacité, la perfection feraient +croire qu’elles ont un troisième sexe dans la tête, cette nouvelle, +intitulée LE MÉLILOT, paraît en trois feuilletons dans un grand journal +quotidien. Elle est signée: SAMUEL CRUX. + +Quand Adolphe prend son journal, à déjeuner, le cœur de Caroline lui +bat jusque dans la gorge; elle rougit, pâlit, détourne les yeux, +regarde la corniche. Dès que les yeux d’Adolphe s’abaissent sur le +feuilleton, elle n’y tient plus: elle se lève, elle disparaît, elle +revient, elle a puisé de l’audace on ne sait où. + +—Y a-t-il un feuilleton ce matin? demande-t-elle d’un air qu’elle +croit indifférent et qui troublerait un mari encore jaloux de sa femme. + +—Oui! d’un débutant, Samuel Crux. Oh! c’est un pseudonyme; cette +nouvelle est d’une platitude à désespérer les punaises, si elles +pouvaient lire... et d’une vulgarité!... c’est pâteux; mais c’est... + +Caroline respire. —C’est?... dit-elle. + +—C’est incompréhensible, reprend Adolphe. On aura payé quelque chose +comme cinq à six cents francs à Chodoreille pour insérer cela... ou +c’est l’œuvre d’un bas-bleu du grand monde qui a promis à madame +Chodoreille de la recevoir, ou peut-être est-ce l’œuvre d’une femme +à laquelle s’intéresse le gérant... une pareille stupidité ne peut +s’expliquer que comme cela... Figure-toi, Caroline, qu’il s’agit +d’une petite fleur cueillie au coin d’un bois dans une promenade +sentimentale, et qu’un monsieur du genre Werther avait juré de garder, +qu’il fait encadrer, et qu’on lui redemande onze ans après... (il +aura sans doute déménagé trois fois, le malheureux). C’est d’un neuf +qui date de Sterne, de Gessner. Ce qui me fait croire que c’est d’une +femme, c’est que leur première idée littéraire à toutes consiste +toujours à se venger de quelqu’un. + +Adolphe pourrait continuer à déchirer LE MÉLILOT, Caroline a des +tintements de cloche dans les oreilles, elle est dans la situation +d’une femme qui s’est jetée par-dessus le pont des Arts, et qui cherche +son chemin à dix pieds au-dessous du niveau de la Seine. + +AUTRE GENRE. —Caroline a fini par découvrir, dans ses paroxismes +de jalousie, une cachette d’Adolphe, qui, se défiant de sa femme et +sachant qu’elle décachète ses lettres, qu’elle fouille ses tiroirs, +a voulu pouvoir sauver des doigts crochus de la police conjugale sa +correspondance avec Hector. + +Hector est un ami de collége, marié dans la Loire-Inférieure. + +Adolphe soulève le tapis de sa table à écrire, tapis dont la bordure +est faite au petit point par Caroline, et dont le fond est en velours +bleu, noir ou rouge, la couleur est, comme vous le verrez, parfaitement +indifférente, et il glisse ses lettres à madame de Fischtaminel, à son +camarade Hector, entre la table et le tapis. + +L’épaisseur d’une feuille de papier est peu de chose, le velours est +une étoffe bien moelleuse, bien discrète... Eh bien, ces précautions +sont inutiles. A diable mâle, diable femelle; l’enfer en a de tous les +genres. Caroline a pour elle Méphistophélès, ce démon qui fait jaillir +du feu de toutes les tables, qui, de son doigt plein d’ironie, indique +le gisement des clefs, le secret des secrets! + +Caroline a reconnu l’épaisseur d’une feuille de papier à lettre entre +ce velours et cette table: elle tombe sur une lettre à Hector au lieu +de tomber sur une lettre à madame de Fischtaminel, qui prend les eaux +de Plombières, et elle lit ceci: + + + «Mon cher Hector, + + »Je te plains, mais tu agis sagement en me confiant les difficultés + dans lesquelles tu t’es mis à plaisir. Tu n’as pas su voir la + différence qui distingue la femme de province de la Parisienne. + En province, mon cher, vous êtes toujours face à face avec votre + femme, et par l’ennui qui vous talonne, vous vous jetez à corps + perdu dans le bonheur. C’est une grande faute: le bonheur est un + abîme, on n’en revient pas en ménage quand on a touché le fond. + + »Tu vas voir pourquoi; laisse-moi prendre, à cause de ta femme, la + voie la plus courte, la parabole. + + »Je me souviens d’avoir fait un voyage en coucou de Paris à + Ville-Parisis: distance, sept lieues; voiture très-lourde, cheval + boiteux; cocher, enfant de onze ans. J’étais dans cette boîte mal + close avec un vieux soldat. Rien ne m’amuse plus que de soutirer à + chacun, à l’aide de ce foret nommé l’interrogation, et de recevoir + au moyen d’un air attentif et jubilant la somme d’instruction, + d’anecdotes, de savoir, dont tout le monde désire se débarrasser; + et chacun a la sienne, le paysan comme le banquier, le caporal + comme le maréchal de France. + + »J’ai remarqué combien ces tonneaux pleins d’esprit sont disposés à + se vider quand ils sont charriés par des diligences ou des coucous, + par tous les véhicules que traînent les chevaux, car personne ne + cause en chemin de fer. + + »A la manière dont la sortie de Paris s’exécuta, nous allions être + pendant sept heures en route: je fis donc causer ce caporal pour + me divertir. Il ne savait ni lire ni écrire, tout était inédit. Eh + bien! la route me sembla courte. Le caporal avait fait toutes les + campagnes, il me raconta des faits inouïs dont ne s’occupent jamais + les historiens. + + »Oh! mon cher Hector, combien la pratique l’emporte sur la théorie! + Entre autres choses, et sur une de mes questions relatives à la + pauvre infanterie, dont le courage consiste bien plus à marcher + qu’à se battre, il me dit ceci, que je te dégage de toute + circonlocution: + + » —Monsieur, quand on m’amenait des Parisiens à notre 45e, que + Napoléon avait surnommé _le terrible_ (je vous parle des premiers + temps de l’Empereur, où l’infanterie avait des jambes d’acier, + et il en fallait), j’avais une manière de connaître ceux qui + resteraient dans le 45e... Ceux-là marchaient sans aucune hâte, ils + vous faisaient leurs petites six lieues par jour, ni plus ni moins, + et ils arrivaient à l’étape prêts à recommencer le lendemain. + Les crânes qui faisaient dix lieues, qui voulaient courir à la + victoire, ils restaient à l’hôpital à mi-route. + + »Ce brave caporal parlait là mariage en croyant parler guerre, et + tu te trouves à l’hôpital à mi-chemin, mon cher Hector. + + »Souviens-toi des doléances de madame de Sévigné comptant cent + mille écus à monsieur de Grignan pour l’engager à épouser une des + plus jolies personnes de France! —«Mais, se dit-elle, il devra + l’épouser tous les jours, tant qu’elle vivra! Décidément, cent + mille écus, ce n’est pas trop!» Eh bien! n’est-ce pas à faire + trembler les plus courageux? + + »Mon cher camarade, le bonheur conjugal est fondé comme celui des + peuples, sur l’ignorance. C’est une félicité pleine de conditions + négatives. + + »Si je suis heureux avec ma petite Caroline, c’est par la plus + stricte observance de ce principe salutaire sur lequel a tant + insisté la _Physiologie du Mariage_. J’ai résolu de conduire ma + femme par des chemins tracés dans la neige jusqu’au jour heureux où + l’infidélité deviendra très-difficile. + + »Dans la situation où tu t’es mis, et qui ressemble à celle de + Duprez quand, dès son début à Paris, il s’est avisé de chanter à + pleins poumons, au lieu d’imiter Nourrit qui donnait de sa voix de + tête juste ce qu’il en fallait pour charmer son public, voici je + crois, la marche à tenir pour...» + + +La lettre en était restée là; Caroline la replace en songeant à faire +expier à son cher Adolphe son obéissance aux exécrables préceptes de la +_Physiologie du Mariage_. + + + PARTIE REMISE. + +Cette misère doit arriver assez souvent et assez diversement dans +l’existence des femmes mariées pour que ce fait personnel devienne le +type du genre. + +La Caroline dont il est ici question est fort pieuse, elle aime +beaucoup son mari, le mari prétend même qu’il est beaucoup trop aimé +d’elle; mais c’est une fatuité maritale, si toutefois ce n’est pas une +provocation: il ne se plaint qu’aux jeunes amies de sa femme. + +Quand la conscience catholique est en jeu, tout devient excessivement +grave. Madame de *** a dit à sa jeune amie, madame de Fischtaminel, +qu’elle avait été forcée de faire à son directeur une confession +extraordinaire, et d’accomplir des pénitences, son confesseur ayant +décidé qu’elle s’était trouvée en état de péché mortel. Cette dame, +qui tous les matins entend une messe, est une femme de trente-six ans, +maigre et légèrement couperosée. Elle a de grands yeux noirs veloutés, +une lèvre supérieure bistrée; néanmoins, elle a la voix douce, des +manières douces, la démarche noble, elle est femme de qualité. + +Madame de Fischtaminel, de qui madame de *** a fait son amie (presque +toutes les femmes pieuses protégent une femme dite légère en donnant +à cette amitié le prétexte d’une conversion à faire), madame de +Fischtaminel prétend que ces avantages sont, chez cette Caroline du +Genre Pieux, une conquête de la religion sur un caractère assez violent +de naissance. + +Ces détails sont nécessaires pour poser la petite misère dans toute son +horreur. + +L’Adolphe avait été forcé de quitter sa femme pour deux mois, en avril, +précisément après les quarante jours de carême que Caroline observe +rigoureusement. Dans les premiers jours de juin, madame attendait +donc monsieur, elle l’attendait donc de jour en jour. Elle atteignit, +d’espoirs en espoirs, + + Conçus dès le matin et déçus tous les soirs. + +jusqu’au dimanche, jour où le pressentiment, monté au paroxisme, lui +fit croire que le mari désiré viendrait de bonne heure. + +Quand une femme pieuse attend son mari, que ce mari manque au ménage +depuis près de quatre mois, elle se livre à des toilettes infiniment +plus minutieuses que celles d’une jeune fille attendant son premier +promis. + +Cette vertueuse Caroline fut si complétement absorbée dans ces +préparatifs entièrement personnels, qu’elle oublia d’aller à la messe +de huit heures. Elle s’était proposé d’entendre une messe basse, mais +elle trembla de perdre les délices du premier regard si son cher +Adolphe arrivait de grand matin. Sa femme de chambre, qui laissait +respectueusement madame dans le cabinet de toilette où les femmes +pieuses et couperosées ne laissent entrer personne, pas même leur mari, +surtout quand elles sont maigres, sa femme de chambre l’entendit plus +de trois fois s’écriant: —Si c’est monsieur, avertissez-moi. + +Un bruit de voiture ayant fait trembler les meubles, Caroline prit un +ton doux pour cacher la violence de son émotion légitime. + +—Oh! c’est lui! Courez, Justine! dites-lui que je l’attends ici. +Caroline se laissa tomber sur une bergère, elle tremblait trop sur ses +jambes. + +Cette voiture était celle d’un boucher. + +Ce fut dans cette anxiété que coula, comme une anguille dans sa vase, +la messe de huit heures. La toilette de madame fut reprise, car +madame en était à se vêtir. La femme de chambre avait déjà reçu par +le nez, lancée du cabinet de toilette, une chemise de simple batiste +magnifique, à simple ourlet, semblable à celle qu’elle donnait depuis +trois mois. + +—A quoi pensez-vous donc, Justine? Je vous ai dit de prendre dans les +chemises sans numéro. + +Les chemises sans numéro n’étaient que sept ou huit, comme dans les +trousseaux les plus magnifiques. C’est des chemises où brillent les +recherches, les broderies; il faut être une reine, une jeune reine, +pour avoir la douzaine. Chacune de celles de madame était bordée de +valencienne par en bas, et encore plus coquettement garnie par le haut. +Ce détail de nos mœurs servira peut-être à faire soupçonner dans le +monde masculin le drame intime que révèle cette chemise exceptionnelle. + +Caroline avait mis des bas de fil d’Écosse et de petits souliers de +prunelle à cothurne, et son corset le plus menteur. Elle se fit coiffer +de la façon qui lui seyait le mieux, et mit un bonnet de la dernière +élégance. Il est inutile de parler de la robe du matin. Une femme +pieuse qui demeure à Paris et qui aime son mari, sait choisir, tout +aussi bien qu’une coquette, ces jolies petites étoffes rayées, coupées +en redingote, attachées par des pattes à des boutons qui forcent une +femme à les rattacher deux ou trois fois en une heure avec des façons +plus ou moins charmantes. + +La messe de neuf heures, la messe de dix heures, toutes les messes +passèrent dans ces préparatifs qui sont pour les femmes aimantes un de +leurs douze travaux d’Hercule. + +Les femmes pieuses vont rarement en voiture à l’église, elles ont +raison. Excepté le cas de pluie à verse, de mauvais temps intolérable, +on ne doit pas se montrer orgueilleux là où l’on doit s’humilier. +Caroline craignit donc de compromettre la suavité de sa toilette, la +fraîcheur de ses bas, de ses souliers. Hélas! ces prétextes cachaient +une raison. + +—Si je suis à l’église quand Adolphe arrivera, je perdrai tous les +bénéfices de son premier regard: il pensera que je lui préfère la +grand’messe... + +Elle fit à son mari ce sacrifice en vue de lui plaire, intérêt +horriblement mondain: préférer la créature au Créateur! un mari à Dieu! +Allez écouter un sermon, et vous saurez ce que coûte un pareil péché. + +—Après tout, la société, se dit madame d’après son confesseur, est +basée sur le mariage, que l’Église a mis au nombre des sacrements. + +Et voilà comment l’on détourne au profit d’un amour aveugle, bien que +légitime, les enseignements religieux. Madame refusa de déjeuner, +et ordonna de tenir le déjeuner toujours prêt, comme elle se tenait +elle-même toujours prête à recevoir l’absent bien-aimé. + +Toutes ces petites choses peuvent faire rire: mais d’abord elles +arrivent chez tous les gens qui s’adorent, ou dont l’un adore l’autre; +puis, chez une femme aussi contenue, aussi réservée, aussi digne que +cette dame, ces aveux de tendresse dépassaient toutes les bornes +imposées à ses sentiments par le haut respect de soi-même que donne la +vraie piété. Quand madame de Fischtaminel raconta cette petite scène de +la vie dévote en l’ornant de détails comiques, mimés comme les femmes +du monde savent mimer leurs anecdotes, je pris la liberté de lui dire +que c’était le Cantique des cantiques mis en action. + +—Si monsieur n’arrive pas, dit Justine au cuisinier, que +deviendrons-nous?... Madame m’a déjà jeté sa chemise à la figure. + +Enfin, Caroline entendit les claquements de fouet d’un postillon, +le roulement si connu d’une voiture de voyage, le bruit produit par +l’allure des chevaux de poste, les sonnettes!... Oh! elle ne douta plus +de rien, les sonnettes la firent éclater. + +—La porte! ouvrez donc la porte! voilà monsieur!... Ils n’ouvriront +pas la porte!... Et la femme pieuse frappa du pied et cassa le cordon +de sa sonnette. + +—Mais, madame, dit Justine avec la vivacité d’un serviteur qui fait +son devoir, c’est des gens qui s’en vont. + +—Décidément, se dit Caroline honteuse, je ne laisserai jamais Adolphe +voyager sans que je l’y accompagne... + +Un poète de Marseille (on ne sait qui de Méry ou de Barthélemy) avouait +qu’à l’heure du dîner, si son meilleur ami ne venait pas exactement, +il attendait patiemment cinq minutes; à la dixième minute, il se +sentait l’envie de lui jeter la serviette au nez; à la douzième, il lui +souhaitait un grand malheur; à la quinzième, il n’était plus le maître +de ne pas le poignarder de plusieurs coups de couteau. + +Toutes les femmes qui attendent sont poètes de Marseille, si l’on +peut comparer toutefois les tiraillements vulgaires de la faim au +sublime Cantique des cantiques d’une épouse catholique espérant les +délices du premier regard d’un mari absent depuis trois mois. Que +tous ceux qui s’aiment et qui se sont revus après une absence mille +fois maudite veuillent bien se souvenir de leur premier regard: il +dit tant de choses que souvent, quand on se retrouve devant des +importuns, on baisse les yeux!... On se craint de part et d’autre, tant +les yeux jettent de flammes! Ce poëme, où tout homme est aussi grand +qu’Homère, où il paraît un Dieu à la femme aimante, est pour une femme +pieuse, maigre et couperosée, d’autant plus immense, qu’elle n’a pas, +comme madame de Fischtaminel, la ressource de le tirer à plusieurs +exemplaires. Son mari, pour elle c’est tout! + +Aussi, ne soyez pas étonnés d’apprendre que Caroline manqua toutes +les messes et ne déjeuna point. Cette faim de revoir Adolphe, cette +espérance contractait violemment son estomac. Elle ne pensa pas une +seule fois à Dieu pendant le temps des messes, ni pendant celui des +vêpres. Elle n’était pas bien assise, elle se trouvait fort mal sur +ses jambes: Justine lui conseilla de se coucher. Caroline, vaincue, se +coucha sur les cinq heures et demie du soir, après avoir pris un léger +potage; mais elle recommanda de tenir un bon petit repas prêt à dix +heures du soir. + +—Je souperai vraisemblablement avec monsieur, dit-elle. + +Cette phrase fut la conclusion de catilinaires terribles intérieurement +fulminées: elle en était aux plusieurs coups de couteau du poëte +marseillais; aussi cela fut dit d’un accent terrible. A trois heures du +matin, Caroline dormait du plus profond sommeil quand Adolphe arriva, +sans qu’elle eût entendu ni voiture, ni chevaux, ni sonnette, ni porte +s’ouvrant!... + +Adolphe, qui recommanda de ne point éveiller madame, alla se coucher +dans la salle d’ami. Quand le matin Caroline apprit le retour de son +Adolphe, deux larmes sortirent de ses yeux: elle courut à la chambre +d’ami sans aucune toilette préparatoire; sur le seuil, un affreux +domestique lui dit que monsieur, ayant fait deux cents lieues et passé +deux nuits sans dormir, avait prié qu’on ne le réveillât point: il +était excessivement fatigué. + +Caroline, en femme pieuse, ouvrit violemment la porte sans pouvoir +éveiller l’unique époux que le Ciel lui avait donné, puis elle courut à +l’église entendre une messe d’actions de grâces. + +Comme madame fut visiblement atrabilaire pendant trois jours, Justine +répondit à propos d’un reproche injuste, et avec la finesse d’une femme +de chambre: —Mais cependant, Madame, Monsieur est revenu! + +—Il n’est encore revenu qu’à Paris, dit la pieuse Caroline. + + + LES ATTENTIONS PERDUES. + +Mettez-vous à la place d’une pauvre femme, de beauté contestable, —qui +doit à la pesanteur de sa dot un mari longtemps attendu, —qui se donne +des peines infinies et qui dépense beaucoup d’argent pour être à son +avantage et suivre les modes, —qui se dévoue à tenir richement et avec +économie une maison assez lourde à mener, —qui par religion, et par +nécessité peut-être, n’aime que son mari, —qui n’a pas d’autre étude +que le bonheur de ce précieux mari, —qui joint, pour tout exprimer, le +sentiment maternel _au sentiment de ses devoirs_. Cette circonlocution +soulignée est la paraphrase du mot amour dans le langage des prudes. + +Y êtes-vous? Eh bien! ce mari trop aimé a dit par hasard, en dînant +chez son ami monsieur de Fischtaminel, qu’il aimait les champignons à +l’italienne. + +Si vous avez observé quelque peu la nature féminine dans ce qu’elle +a de bon, de beau, de grand, vous savez qu’il n’existe pas pour une +femme aimante de plus grand petit plaisir que celui de voir l’être aimé +gobant les mets préférés par lui. Cela tient à l’idée fondamentale sur +laquelle repose l’affection des femmes: être la source de tous les +plaisirs de l’être aimé, petits et grands. L’amour anime tout dans la +vie, et l’amour conjugal a plus particulièrement le droit de descendre +dans les infiniment petits. + +Caroline a pour deux ou trois jours de recherches avant de savoir +comment les Italiens accommodent les champignons. Elle découvre un abbé +corse qui lui dit que chez Biffi, rue Richelieu, non-seulement elle +saura comment s’arrangent les champignons à l’italienne, mais qu’elle +aura même des champignons milanais. Notre Caroline pieuse remercie +l’abbé Serpolini, et se promet de lui envoyer en remerciements un +bréviaire. + +Le cuisinier de Caroline va chez Biffi, revient de chez Biffi, montre à +madame la comtesse des champignons larges comme les oreilles du cocher. + +—Ah! bon! dit-elle, et il vous a bien expliqué comment on les +accommode? + +—Ce n’est rien du tout pour nous autres! a répondu le cuisinier. + +Règle générale, les cuisiniers savent tout, en fait de cuisine, excepté +comment un cuisinier peut voler. + +Le soir, au second service, toutes les fibres de Caroline tressaillent +de plaisir en voyant une certaine timbale que sert le valet de chambre. +Elle a véritablement attendu ce dîner, comme elle avait attendu +monsieur. + +Mais entre attendre avec incertitude et s’attendre à un plaisir +certain, il existe pour les âmes d’élite, et tous les physiologistes +comprennent parmi les âmes d’élite une femme qui adore un mari, il +existe entre ces deux modes de l’attente la différence qu’il y a entre +une belle nuit et une belle journée. + +On présente au cher Adolphe la timbale, il y plonge insouciamment +la cuiller, et il se sert, sans apercevoir l’excessive émotion de +Caroline, quelques-unes de ces rouelles grasses, dadouillettes, que +pendant longtemps les touristes qui viennent à Milan ne savent pas +reconnaître, et qu’ils prennent pour un mollusque quelconque. + +—Eh bien! Adolphe? + +—Eh bien! ma chère? + +—Tu ne les reconnais pas? + +—Quoi? + +—Tes champignons à l’italienne. + +—Ça, des champignons? je croyais... Eh! oui, ma foi, c’est des +champignons... + +—A l’italienne! + +—Ça! c’est de vieux champignons conservés, à la milanaise... je les +exècre. + +—Qu’est-ce donc que tu aimes? + +—Des _fungi trifolati_. + +Remarquons, à la honte d’une époque qui numérote tout, qui met en +bocal toute la création, qui classe en ce moment cent cinquante mille +espèces d’insectes et les nomme en _us_, de façon à ce que, dans tous +les pays, un _Silbermanus_ soit le même individu pour tous les savants +qui recroquevillent ou decroquevillent des pattes d’insectes avec des +pinces, qu’il nous manque une nomenclature pour la chimie culinaire +qui permette à tous les cuisiniers du globe de faire exactement leurs +plats. On devrait convenir diplomatiquement que la langue française +serait la langue de la cuisine, comme les savants ont adopté le latin +pour la botanique et l’entomologie, à moins qu’on ne veuille absolument +les imiter, et avoir réellement le latin de cuisine. + +—Hé! ma chère, reprend Adolphe en voyant jaunir et s’allonger le +visage de sa chaste épouse, en France nous appelons ce plat, des +champignons à l’italienne, à la provençale, à la bordelaise. Les +champignons se coupent menu, sont frits dans l’huile avec quelques +ingrédients dont le nom m’échappe. On y met une pointe d’ail, je +crois... + +On parle de désastres, de petites misères!... ceci, voyez-vous, est +au cœur d’une femme ce qu’est pour un enfant de huit ans la douleur +d’une dent arrachée. _Ab uno disce omnes_, ce qui veut dire: Et d’une! +cherchez les autres dans vos souvenirs; car nous avons pris cette +description culinaire comme prototype de celles qui désolent les femmes +aimantes et mal aimées. + + + LA FUMÉE SANS FEU. + +La femme pleine de foi en celui qu’elle aime est une fantaisie de +romancier. Ce personnage féminin n’existe pas plus qu’il n’existe de +riche dot. La fiancée est restée; mais les dots ont fait comme les +rois. La confiance de la femme brille peut-être pendant quelques +instants, à l’aurore de l’amour, et elle s’éteint aussitôt comme une +étoile qui file. + +Pour toute femme qui n’est ni Hollandaise, ni Anglaise, ni Belge, ni +d’aucun pays marécageux, l’amour est un prétexte à souffrance, un +emploi des forces surabondantes de son imagination et de ses nerfs. + +Aussi, la seconde idée qui saisit une femme heureuse, une femme aimée, +est-elle la crainte de perdre son bonheur; car il faut lui rendre +justice de dire que la première, c’est d’en jouir. Tous ceux qui +possèdent des trésors craignent les voleurs; mais ils ne prêtent pas +comme la femme, des pieds et des ailes aux pièces d’or. + +La petite fleur bleue de la félicité parfaite n’est pas si commune, que +l’homme béni de Dieu qui la tient, soit assez niais pour la lâcher. + + AXIOME. + +Aucune femme n’est quittée sans raison. + + +Cet axiome est écrit au fond du cœur de toutes les femmes, et de là +vient la fureur de la femme abandonnée. + +N’entreprenons pas sur les petites misères de l’amour; nous sommes dans +une époque calculatrice où l’on quitte peu les femmes, quoi qu’elles +fassent; car, de toutes les femmes, aujourd’hui, la légitime (sans +calembour) est la moins chère. Or, chaque femme aimée a passé par la +petite misère du soupçon. Ce soupçon, juste ou faux, engendre une foule +d’ennuis domestiques, et voici le plus grand de tous. + +Un jour, Caroline finit par s’apercevoir que l’Adolphe chéri la quitte +un peu trop souvent pour une affaire, l’éternelle affaire Chaumontel, +qui ne se termine jamais. + + AXIOME. + +Tous les ménages ont leur affaire Chaumontel. (Voir LA MISÈRE DANS LA +MISÈRE.) + + +D’abord, la femme ne croit pas plus aux affaires que les directeurs de +théâtre et les libraires ne croient à la maladie des actrices et des +auteurs. + +Dès qu’un homme aimé s’absente, l’eût-elle rendu trop heureux, toute +femme imagine qu’il court à quelque bonheur tout prêt. + +Sous ce rapport, les femmes dotent les hommes de facultés surhumaines. +La peur agrandit tout, elle dilate les yeux, le cœur: elle rend une +femme insensée. + +—Où va monsieur? —Que fait monsieur? —Pourquoi me quitte-t-il? +—Pourquoi ne m’emmène-t-il pas? + +Ces quatre questions sont les quatre points cardinaux de la rose +des soupçons, et régissent la mer orageuse des soliloques. De ces +tempêtes affreuses qui ravagent les femmes, il résulte une résolution +ignoble, indigne, que toute femme, la duchesse comme la bourgeoise, +la baronne comme la femme d’agent de change, l’ange comme la mégère, +l’insouciante comme la passionnée, exécute aussitôt. Toutes, elles +imitent le gouvernement, elles espionnent. Ce que l’État invente dans +l’intérêt de tous, elles le trouvent légitime, légal et permis dans +l’intérêt de leur amour. Cette fatale curiosité de la femme la jette +dans la nécessité d’avoir des agents, et l’agent de toute femme qui se +respecte encore dans cette situation, où la jalousie ne lui laisse rien +respecter, + +Ni vos cassettes, —ni vos habits, —ni vos tiroirs de caisse ou de +bureau, de table ou de commode, —ni vos portefeuilles à secrets, —ni +vos papiers, —ni vos nécessaires de voyage, —ni votre toilette (une +femme découvre alors que son mari se teignait les moustaches quand +il était garçon, qu’il conserve les lettres d’une ancienne maîtresse +excessivement dangereuse, et qu’il la tient ainsi en respect, etc., +etc.), —ni vos ceintures élastiques; + +Eh bien! son agent, le seul auquel une femme se fie, est sa femme de +chambre, car sa femme de chambre la comprend, l’excuse et l’approuve. + +Dans le paroxisme de la curiosité, de la passion, de la jalousie +excitée, une femme ne calcule rien, n’aperçoit rien, ELLE VEUT TOUT +SAVOIR. + +Et Justine est enchantée; elle voit sa maîtresse se compromettant +avec elle, elle en épouse la passion, les terreurs, les craintes et +les soupçons avec une effrayante amitié. Justine et Caroline ont des +conciliabules, des conversations secrètes. Tout espionnage implique +ces rapports. Dans cette situation, une femme de chambre devient la +maîtresse du sort des deux époux. Exemple: Lord Byron. + +—Madame, vient dire un jour Justine, monsieur sort effectivement pour +aller voir une femme... + +Caroline devient pâle. + +—Mais que madame se rassure, c’est une vieille femme... + +—Ah! Justine, il n’y a pas de vieilles pour certains hommes, les +hommes sont inexplicables. + +—Mais, madame, ce n’est pas une dame, c’est une femme, une femme du +peuple. + +—Ah! Justine, lord Byron aimait à Venise une poissarde, c’est la +petite madame Fischtaminel qui me l’a dit. + +Et Caroline fond en larmes. + +—J’ai fait causer Benoît. + +—Eh bien! que pense Benoît?... + +—Benoît croit que cette femme est une intermédiaire, car monsieur se +cache de tout le monde, même de Benoît. + +Caroline vit pendant huit jours dans l’enfer, toutes ses économies +passent à solder des espions, à payer des rapports. + +Enfin, Justine va voir cette femme appelée madame Mahuchet, elle la +séduit, elle finit par apprendre que monsieur a gardé de ses folies +de jeunesse un témoin, un fruit, un délicieux petit garçon qui lui +ressemble, et que cette femme est la nourrice, la mère d’occasion qui +surveille le petit Frédéric, qui paye les trimestres du collége, celle +par les mains de qui passent les douze cents francs, les deux mille +francs perdus annuellement au jeu par monsieur. + +Et la mère! s’écrie Caroline. + +Enfin, l’adroite Justine, la providence de madame, lui prouve que +mademoiselle Suzanne Beauminet, une ancienne grisette devenue madame +Sainte-Suzanne, est morte à la Salpêtrière, ou bien a fait fortune et +s’est mariée en province, ou se trouve placée si bas dans la société +qu’il n’est pas probable que madame puisse la rencontrer. + +Caroline respire, elle a le poignard hors du cœur, elle est heureuse; +mais si elle n’a que des filles, elle souhaite un garçon. Ce petit +drame du soupçon injuste, la comédie de toutes les suppositions +auxquelles la mère Mahuchet donne lieu, ces phases de la jalousie +tombant à faux sont posés ici comme étant le type de cette situation +dont les variantes sont infinies comme les caractères, comme les rangs, +comme les espèces. + +Cette source de petite misère est indiquée ici pour que toutes les +femmes assises sur cette plage y contemplent le cours de leur vie +conjugale, le remontent ou le descendent, y retrouvent leurs aventures +secrètes, leurs malheurs inédits, la bizarrerie qui causa leurs erreurs +et les fatalités particulières auxquelles elles doivent un instant +de rage, un désespoir inutile, des souffrances qu’elles pouvaient +s’épargner, heureuses toutes de s’être trompées!... + +Cette petite misère a pour corollaire la suivante, beaucoup plus grave +et souvent sans remède, surtout lorsqu’elle a sa cause dans des vices +d’un autre genre et qui ne sont pas de notre ressort, car, dans cet +ouvrage, la femme est toujours censée vertueuse... jusqu’au dénoûment. + + + LE TYRAN DOMESTIQUE. + +—Ma chère Caroline, dit un jour Adolphe à sa femme, es-tu contente de +Justine? + +—Mais, oui, mon ami. + +—Tu ne trouves pas qu’elle te parle d’une façon qui n’est point +convenable? + +—Est-ce que je fais attention à une femme de chambre? il paraît que +vous l’observez, vous? + +—Plaît-il?... demande Adolphe d’un air indigné qui ravit toujours les +femmes. + +En effet, Justine est une vraie femme de chambre d’actrice, une fille +de trente ans frappée par la petite vérole de mille fossettes où ne se +jouent pas les amours, brune comme l’opium, beaucoup de jambes et peu +de corps, les yeux chassieux et une tournure à l’avenant. Elle voudrait +se faire épouser par Benoît, elle a dix mille francs; mais à cette +attaque inopinée, Benoît a demandé son congé. Tel est le portrait du +tyran domestique intronisé par la jalousie de Caroline. + +Justine prend son café, le matin, dans son lit, et s’arrange de manière +à le prendre aussi bon, pour ne pas dire meilleur, que celui de madame. +Justine sort quelquefois sans en demander la permission, elle sort mise +comme la femme d’un banquier du second ordre. Elle a le bibi rose, une +ancienne robe de madame refaite, un beau châle, des brodequins en peau +bronzée et des bijoux apocryphes. + +Justine est quelquefois de mauvaise humeur et fait sentir à sa +maîtresse qu’elle est aussi femme qu’elle, sans être mariée. Elle a +ses _papillons noirs_, ses caprices, ses tristesses. Enfin, elle ose +avoir des nerfs!... Elle répond brusquement, elle est insupportable aux +autres domestiques, enfin ses gages ont été considérablement augmentés. + +—Ma chère, cette fille devient de jour en jour plus insupportable, +dit un jour Adolphe à sa femme en s’apercevant que Justine écoute aux +portes; et, si vous ne la renvoyez pas, je la renverrai, moi!... + +Caroline, épouvantée, est obligée, pendant que monsieur est dehors, de +chapitrer Justine. + +—Justine, vous abusez de mes bontés pour vous: vous avez ici +d’excellents gages, vous avez des profits, des cadeaux: tâchez d’y +rester, car monsieur veut vous renvoyer. + +La femme de chambre s’humilie, elle pleure; elle est si attachée à +madame! Ah! elle passerait dans le feu pour elle, elle se ferait +hacher; elle est prête à tout faire. + +—Vous auriez quelque chose à cacher, madame, je le prendrais sur mon +compte. + +—C’est bien Justine, c’est bien ma fille, dit Caroline effrayée; il ne +s’agit pas de cela; sachez seulement vous tenir à votre place. + +—Ah! se dit Justine, monsieur veut me renvoyer... Attends, je vais te +rendre la vie dure, vieux pistolet! + +Huit jours après, en coiffant sa maîtresse, Justine regarde dans la +glace pour s’assurer que madame peut voir toutes les grimaces de sa +physionomie; aussi Caroline lui demande-t-elle bientôt: —Qu’as-tu donc +Justine? + +—Ce que j’ai, je le dirais bien à madame, mais madame est si faible +avec monsieur... + +—Allons, voyons, dis? + +—Je sais bien, Madame, pourquoi monsieur veut me mettre lui-même à +la porte: monsieur n’a plus confiance qu’en Benoît, et Benoît fait le +discret avec moi... + +—Eh bien! qu’y a-t-il? A-t-on surpris quelque chose? + +—Je suis sûre qu’à eux deux ils manigancent quelque chose contre +madame, répond la femme de chambre avec autorité. + +Caroline, que Justine observe dans la glace, est devenue pâle; toutes +les tortures de la petite misère précédente reviennent, et Justine se +voit devenue nécessaire autant que les espions le sont au gouvernement +quand on découvre une conspiration. Cependant les amies de Caroline +ne s’expliquent pas pourquoi elle tient à une fille si désagréable, +qui prend des airs de maîtresse, qui porte chapeau, qui fait +l’impertinente... + +On parle de cette domination stupide chez madame Deschars, chez madame +de Fischtaminel, et l’on en plaisante. Quelques femmes entrevoient des +raisons monstrueuses et qui mettent en cause l’honneur de Caroline. + + AXIOME. + +Dans le monde, on sait mettre des paletots à toutes les vérités, même +les plus jolies. + + +Enfin l’_aria della calumnia_ s’exécute absolument comme si Bartholo le +chantait. + +Il est avéré que Caroline ne peut pas renvoyer sa femme de chambre. + +Le monde s’acharne à trouver le secret de cette énigme. Madame de +Fischtaminel se moque d’Adolphe, Adolphe revient chez lui furieux, fait +une scène à Caroline et renvoie Justine. + +Ceci produit un tel effet sur Justine, que Justine tombe malade, elle +se met au lit. Caroline fait observer à son mari qu’il est difficile de +jeter dans la rue une fille dans l’état où se trouve Justine, une fille +qui, d’ailleurs, leur est bien attachée et qui est chez eux depuis leur +mariage. + +—Dès qu’elle sera rétablie, qu’elle s’en aille! dit Adolphe. + +Caroline, rassurée sur Adolphe et indignement grugée par Justine, en +arrive à vouloir s’en débarrasser; elle applique sur cette plaie un +remède violent, et elle se décide à passer par les fourches caudines +d’une autre petite misère que voici: + + + LES AVEUX. + +Un matin, Adolphe est ultra-câliné. Le trop heureux mari cherche les +raisons de ce redoublement de tendresse, et il entend Caroline, qui +d’une voix caressante lui dit: —Adolphe? + +—Quoi! répond-il effrayé du tremblement intérieur accusé par la voix +de Caroline. + +—Promets-moi de ne pas te fâcher. + +—Oui. + +—De ne pas m’en vouloir... + +—Jamais! Dis. + +—De me pardonner et de ne jamais me parler de cela... + +—Mais dis-donc!... + +—D’ailleurs, tous les torts sont à toi... + +—Voyons!... ou je m’en vais... + +—Il n’y a que toi qui puisses me faire sortir de l’embarras où je +suis... et à cause de toi!... + +—Mais voyons... + +—Il s’agit de... + +—De? + +—De Justine. + +—Ne m’en parle pas, elle est renvoyée, je ne veux plus la voir, sa +manière d’être expose votre réputation... + +—Et que peut-on dire? que t’a-t-on dit? + +La scène tourne, il en résulte une sous-explication qui fait rougir +Caroline dès qu’elle aperçoit la portée des suppositions de ses +meilleures amies, enchantées toutes de trouver des raisons bizarres à +sa vertu. + +—Eh bien, Adolphe, c’est toi qui me vaux tout cela! Pourquoi ne +m’as-tu rien dit de Frédéric... + +—Le Grand? le roi de Prusse? + +—Voilà bien les hommes!... Tartufe, voudrais-tu me faire croire que +tu aies oublié, depuis si peu temps, ton fils, le fils de mademoiselle +Suzanne Beauminet! + +—Tu sais... + +—Tout!... Et la mère Mahuchet, et tes sorties pour faire dîner le +petit quand il a congé. + +Quelquefois, l’Affaire-Chaumontel est un enfant naturel, c’est l’espèce +la moins dangereuse des Affaires-Chaumontel. + +—Quels chemins de taupe vous savez faire, vous autres dévotes! s’écrie +Adolphe épouvanté. + +—C’est Justine qui a tout découvert. + +—Ah! je comprends maintenant la raison de ses insolences... + +—Ah! va, mon ami, ta Caroline a été bien malheureuse, et cet +espionnage dont la cause est mon amour insensé pour toi, car je +t’aime... à devenir folle... Non, si tu me trahissais, je m’enfuirais +au bout du monde... Eh bien, cette jalousie à faux m’a mise sous la +domination de Justine... Ainsi, mon chat, tire-moi de là! + +—Que cela t’apprenne, mon ange, à ne jamais te servir de tes +domestiques si tu veux qu’ils te servent. C’est la plus basse des +tyrannies. Être à la merci de ses gens. + +Adolphe profite de cette circonstance pour épouvanter Caroline, car il +pense à ses futures Affaires-Chaumontel, et voudrait bien ne plus être +espionné. + +Justine est mandée, Adolphe la renvoie immédiatement sans vouloir +qu’elle s’explique. Caroline croit sa petite misère finie. Elle prend +une autre femme de chambre. + +Justine, à qui ses douze ou quinze mille francs ont mérité les +attentions d’un porteur d’eau à la voie, devient madame Chavagnac et +entreprend le commerce de la fruiterie. Dix mois après Caroline reçoit +par un commissionnaire, en l’absence d’Adolphe, une lettre écrite sur +du papier écolier, en jambages qui voudraient trois mois d’orthopédie, +et ainsi conçue: + + + _Madam!_ + + _Vous êt hindigneuman trompai perre msieu poure mame deux + Fischtaminelle, ile i vat tou lé soarres, ai vous ni voilliez + queu du feux; vous n’avet queu ceu que vou mairitte j’ean sui + contant, ai j’ai bien éloneure de vou saluair._ + + +Caroline bondit comme une lionne piquée par un taon; elle se replace +d’elle même sur le gril du soupçon, elle recommence sa lutte avec +l’inconnu. + +Quand elle a reconnu l’injustice de ses soupçons, il arrive une +autre lettre qui lui offre de lui donner des renseignements sur une +Affaire-Chaumontel que Justine a éventée. + +La petite misère des Aveux, souvenez-vous-en, mesdames, est souvent +plus grave que celle-ci. + + + HUMILIATIONS. + +A la gloire des femmes, elles tiennent encore à leurs maris, quand +leurs maris ne tiennent plus à elles, non-seulement parce qu’il existe, +socialement parlant, plus de liens entre une femme mariée et un homme, +qu’entre cet homme et sa femme; mais encore, parce que la femme a plus +de délicatesse et d’honneur que l’homme, la grande question conjugale +mise à part, bien entendu. + + AXIOME. + +Dans un mari, il n’y a qu’un homme; dans une femme mariée il y a un +homme, un père, une mère et une femme. + + +Une femme mariée a de la sensibilité pour quatre, et pour cinq même, si +l’on y regarde bien. + +Or, il n’est pas inutile de faire observer ici que, pour les femmes, +l’amour est une absolution générale: l’homme qui aime bien peut +commettre des crimes, il est toujours blanc comme neige aux yeux de +celle qui aime, s’il l’aime bien. Quant à la femme mariée, aimée ou +non, elle sent si bien que l’honneur, la considération de son mari sont +la fortune de ses enfants, qu’elle agit comme la femme qui aime, tant +l’intérêt social est violent. + +Ce sentiment profond engendre pour quelques Carolines des petites +misères qui, par malheur pour ce livre, ont un côté triste. + +Adolphe s’est compromis. N’énumérons pas toutes les manières de se +compromettre, ce serait tomber dans des personnalités. Ne prenons pour +exemple que de toutes les fautes sociales, celle que notre époque +excuse, admet, comprend et commet le plus souvent, _le vol_ honnête, la +concussion bien déguisée, une tromperie excusable quand elle a réussi, +comme de s’entendre avec qui de droit pour vendre sa propriété le plus +cher possible à une ville, à un département, etc. + +Ainsi, dans une faillite, pour se _couvrir_ (ceci veut dire récupérer +sa créance), Adolphe a trempé dans les actes illicites qui peuvent +mener un homme à témoigner en cour d’assises. On ne sait même pas si le +hardi créancier ne sera pas considéré comme complice. + +Remarquez que dans toutes les faillites, pour les maisons les plus +honorables, _se couvrir_ est regardé comme le plus saint des devoirs; +mais il s’agit de ne pas laisser trop voir, comme dans la prude +Angleterre, le mauvais côté de _la couverture_. + +Adolphe embarrassé, car son conseil lui a dit de ne paraître en rien, +a recours à Caroline; il lui fait la leçon, il l’endoctrine, il lui +apprend le Code, il veille à sa toilette, il l’équipe comme un brick +envoyé en course, et il l’expédie chez un juge, chez un syndic. Le juge +est un homme en apparence sévère, qui cache un libertin; il garde +son sérieux en voyant entrer une jolie femme, et il dit des choses +excessivement amères sur Adolphe. + +—Je vous plains, madame, vous appartenez à un homme qui peut vous +attirer bien des désagréments; encore quelques affaires de ce genre, et +il sera tout à fait déconsidéré. Avez-vous des enfants? pardonnez-moi +cette question; vous êtes si jeune, qu’il est bien naturel... Et le +juge se met le plus près possible de Caroline. + +—Oui, monsieur. + +—Oh! bon Dieu! quel avenir! Ma première pensée était pour la femme; +mais maintenant, je vous plains doublement, je songe à la mère... Ah! +combien vous avez dû souffrir en venant ici... Pauvres, pauvres femmes! + +—Ah! monsieur, vous vous intéressez à moi, n’est-ce pas?... + +—Hélas! que puis-je? fait le juge en sondant Caroline par un regard +oblique. Ce que vous me demandez est une forfaiture, je suis magistrat +avant d’être homme... + +—Ah! monsieur, soyez homme seulement... + +—Savez-vous bien ce que vous dites-là... ma belle dame!... + +Là, le magistrat consulaire prend en tremblant la main de Caroline. + +Caroline, en songeant qu’il s’agit de l’honneur de son mari, de ses +enfants, se dit en elle-même que ce n’est pas le cas de faire la prude, +elle laisse prendre sa main, elle résiste assez pour que le galant +vieillard (c’est heureusement un vieillard) y trouve une faveur. + +—Allons! allons! belle dame, ne pleurez pas, reprend le magistrat, je +serais au désespoir de faire couler les larmes d’une si jolie personne, +nous verrons, vous viendrez demain soir m’expliquer l’affaire, il faut +voir toutes les pièces, nous les compulserons ensemble... + +—Monsieur... + +—Mais il le faut... + +—Monsieur... + +—N’ayez pas peur, belle dame, un juge peut savoir accorder ce qu’on +doit à la justice, et... (il prend un petit air fin) à la beauté. + +—Mais, monsieur... + +—Soyez tranquille, dit-il en lui tenant les mains et les pressant, +et ce grand délit, nous tâcherons de le changer en peccadille. Et il +reconduit Caroline atterrée d’un rendez-vous ainsi proposé. + +Le syndic est un jeune homme gaillard, qui reçoit madame Adolphe en +souriant. Il sourit à tout, et il la prend par la taille en souriant +avec une habileté de séducteur qui ne permet pas à Caroline de se +révolter, d’autant plus qu’elle se dit: «Adolphe m’a bien recommandé de +ne pas irriter le syndic.» + +Néanmoins Caroline, ne fût-ce que dans l’intérêt du syndic, se dégage +et lui dit le: —«Monsieur!...» qu’elle a répété trois fois au juge. + +—Ne m’en voulez pas, vous êtes irrésistible, vous êtes un ange, et +votre mari est un monstre; car dans quelle intention envoie-t-il une +sirène à un jeune homme qu’il sait inflammable? + +—Monsieur, mon mari n’a pu venir lui-même; il est au lit, bien +souffrant, et vous l’avez menacé d’une si terrible façon, que +l’urgence... + +—Il n’a donc pas d’avoué, d’agréé... + +Caroline est épouvantée de cette observation, qui dévoile une profonde +scélératesse chez Adolphe. + +—Il a pensé, monsieur, que vous auriez des égards pour une mère de +famille, pour des enfants... + +—Ta, ta, ta, répond le syndic. Vous êtes venue pour attenter à mon +indépendance, à ma conscience, vous voulez que je vous livre les +créanciers; eh bien! je fais plus, je vous livre mon cœur, ma fortune; +il veut sauver son honneur, votre mari; moi je vous donne le mien... + +—Monsieur, dit-elle en essayant de relever le syndic qui s’est mis à +ses pieds, vous m’épouvantez! + +Elle joue la femme effrayée et gagne la porte, en sortant de cette +situation délicate, comme savent en sortir les femmes, c’est-à-dire en +ne compromettant rien. + +—Je reviendrai, dit-elle en souriant, quand vous serez plus sage. + +—Vous me laissez ainsi... prenez garde! votre mari pourra bien +s’asseoir sur les bancs de la Cour d’assises; il est le complice d’une +banqueroute frauduleuse, et nous savons de lui bien des choses qui ne +sont pas honorables. Ce n’est pas sa première incartade; il a fait +des affaires un peu sales, des tripotages indignes, vous ménagez bien +l’honneur d’un homme qui se moque de son honneur comme du vôtre. + +Caroline, effrayée de ces paroles, lâche la porte, la ferme et revient. + +—Que voulez-vous dire, monsieur? dit-elle furieuse de cette brutale +bordée. + +—Eh bien! l’affaire... + +—Chaumontel? + +—Non, cette spéculation sur les maisons qu’il faisait bâtir par des +gens insolvables. + +Caroline se rappelle l’affaire entreprise par Adolphe (voyez JÉSUITISME +DES FEMMES) pour doubler ses revenus; elle tremble. Le syndic a pour +lui la curiosité. + +—Asseyez-vous donc là. Tenez, à cette distance je serai sage, mais je +pourrai vous regarder... + +Et il raconte longuement cette conception due à Du Tillet le banquier, +en s’interrompant pour dire: —Oh! quel joli pied, petit, menu... +MADAME seule a le pied aussi petit que cela... _Du Tillet donc +transigea_... —Et quelle oreille... vous a-t-on dit que vous aviez +l’oreille délicieuse? —_Et Du Tillet eut raison, car il y avait déjà +jugement._ —J’aime les petites oreilles... Laissez-moi faire mouler la +vôtre, et je ferai tout ce que vous voudrez. —_Du Tillet profita de +cela pour faire tout supporter à votre imbécile de mari_... —Oh! la +jolie étoffe, vous êtes divinement mise... + +—Nous en étions, monsieur?... + +—Est-ce que je sais ce que je dis en admirant une tête raphaélesque +comme la vôtre? + +Au vingt-septième éloge, Caroline trouve de l’esprit au syndic: elle +lui fait un compliment et s’en va sans connaître à fond l’histoire de +cette entreprise qui, dans le temps, a dévoré trois cent mille francs. + +Cette petite misère a d’énormes variantes. + +EXEMPLE: Adolphe est brave et susceptible; il est à la promenade aux +Champs-Élysées, il y a foule, et dans cette foule certains jeunes gens +sans délicatesse se permettent des plaisanteries à la Panurge: Caroline +les souffre sans avoir l’air de s’en apercevoir pour éviter un duel à +son mari. + +AUTRE EXEMPLE: Un enfant du genre Terrible, dit devant le monde: + +—Maman, est-ce que tu laisserais Justine me donner des giffles? + +—Non, certes... + +—Pourquoi demandes-tu cela, mon petit homme, dit madame Foullepointe. + +—C’est qu’elle vient de donner un fameux soufflet à papa, qui est bien +plus fort que moi. + +Madame Foullepointe se met à rire, et Adolphe, qui pensait à faire la +cour à madame Foullepointe, se voit plaisanté cruellement par elle +après avoir eu (voir les DERNIÈRES QUERELLES) une première-dernière +querelle avec Caroline. + + + LA DERNIÈRE QUERELLE. + +Dans tous les ménages, maris et femmes entendent sonner une heure +fatale. C’est un vrai glas, la mort de la jalousie, une grande, une +noble, une charmante passion, le seul véritable symptôme de l’amour, +s’il n’est pas toutefois _son double_. Quand une femme n’est plus +jalouse de son mari, tout est dit, elle ne l’aime plus. Aussi, l’amour +conjugal s’éteint-il dans la dernière querelle que fait une femme. + + AXIOME. + +Dès qu’une femme ne querelle plus son mari, le minotaure est assis +dans un fauteuil au coin de la cheminée de la chambre à coucher, et il +tracasse avec le bout de sa canne ses bottes vernies. + +Toutes les femmes doivent se rappeler leur dernière querelle, cette +suprême petite misère qui souvent éclate à propos d’un rien, ou plus +souvent encore à l’occasion d’un fait brutal, d’une preuve décisive. +Ce cruel adieu à la croyance, aux enfantillages de l’amour, à la vertu +même, est en quelque sorte capricieux comme la vie. Comme la vie, il +n’est le même dans aucun ménage. + +Ici peut-être l’auteur doit-il chercher toutes les variétés de +querelles, s’il veut être exact. + +Ainsi, Caroline aura découvert que la robe judiciaire du syndic de +l’Affaire-Chaumontel cache une robe d’une étoffe infiniment moins rude, +d’une couleur agréable, soyeuse; qu’enfin Chaumontel a des cheveux +blonds et des yeux bleus. + +Ou bien Caroline, levée avant Adolphe, aura vu le paletot jeté sur un +fauteuil à la renverse, et la ligne d’un petit papier parfumé, sortant +de la poche de côté, l’aura frappée de son blanc, comme un rayon de +soleil entrant par une fente de la fenêtre dans une chambre bien close; +—ou elle aura fait craquer ce petit billet en serrant Adolphe dans +ses bras et lui tâtant cette poche d’habit; —ou elle aura été comme +instruite par le parfum étranger qu’elle sentait depuis quelque temps +sur Adolphe, et elle aura lu ces quelques lignes: + + «_Haingra, séjé ce que tu veu dire avaic Hipolite, vien, e tu + vairas si jen thême._» + +Ou ceci: + +«Hier, mon ami, vous vous êtes fait attendre, que sera-ce demain?» + +Ou ceci: + +«Les femmes qui vous aiment, mon cher monsieur, sont bien malheureuses +de vous tant haïr quand vous n’êtes pas près d’elles; prenez garde, la +haine qui dure pendant votre absence pourrait empiéter sur les moments +où l’on vous voit.» + +Ou ceci: + +«Faquin de Chodoreille, que faisais-tu donc hier sur le boulevard avec +une femme pendue à ton bras? Si c’est ta femme, reçois mes compliments +de condoléance sur tous ses charmes qui sont absents, elle les a sans +doute mis au Mont-de-Piété; mais la reconnaissance en est perdue.» + +Quatre billets émanés de la grisette, de la dame, de la bourgeoise +prétentieuse ou de l’actrice parmi lesquelles Adolphe a choisi _sa +belle_ (selon le vocabulaire Fischtaminel). + +Ou bien Caroline, amenée voilée, par Ferdinand, au Ranelagh, a vu de +ses yeux Adolphe se livrant avec fureur à la polka, tenant dans ses +bras une des dames d’honneur de la reine Pomaré; —ou bien Adolphe +se sera pour la septième fois trompé de nom et aura, le matin en +s’éveillant, appelé sa femme Juliette, Charlotte ou Lisa; —ou bien +un marchand de comestibles, un restaurateur, envoie en l’absence +de monsieur des notes accusatrices qui tombent entre les mains de +Caroline. + + + PIÈCES DE L’AFFAIRE-CHAUMONTEL + + =A LA PARTIE FINE.= + + DOIT A PERRAULT M. ADOLPHE. + + _Livré chez madame Schontz, le 6 janvier 18.._, + un pâté de foie gras. 22 fr. 50 c. + Six bouteilles de divers vins. 70 » + _Fourni à l’Hôtel du Congrès, le 11 février, nº 21_, + un déjeuner fin, prix convenu. 100 » + —————————— + Total. 192 fr. 50 c. + + +Caroline étudie les dates et retrouve dans sa mémoire des rendez-vous +relatifs à l’Affaire-Chaumontel. Adolphe avait désigné le jour des +Rois pour une réunion où on devait enfin toucher la collocation de +l’Affaire-Chaumontel. Le 11 février, il avait rendez-vous chez le +notaire pour signer une quittance dans l’Affaire-Chaumontel. + +Ou bien... Mais vouloir formuler tous les hasards, c’est une entreprise +de fou. + +Chaque femme se rappellera comment le bandeau qu’elle avait sur les +yeux est tombé; comment, après bien des doutes, des déchirements de +cœur, elle est arrivée à ne faire une querelle que pour clore le roman, +pour mettre le signet au livre, stipuler son indépendance, ou commencer +une nouvelle vie. + +Quelques femmes sont assez heureuses pour avoir pris les devants, elles +font cette querelle en manière de justification. + +Les femmes nerveuses éclatent et se livrent à des violences. + +Les femmes douces prennent un petit ton décidé qui fait trembler les +plus intrépides maris. Celles qui n’ont pas encore de vengeance prête +pleurent beaucoup. + +Celles qui vous aiment pardonnent. Ah! elles conçoivent si bien, comme +la femme appelée ma Berline, que leur Adolphe soit aimé des Françaises, +qu’elles sont heureuses de posséder légalement un homme dont raffolent +toutes les femmes. + +Certaines femmes à lèvres serrées comme des coffres-forts, à teint +brouillé, à bras maigres, se font un malicieux plaisir de promener leur +Adolphe dans les fanges du mensonge, dans les contradictions; elles +le questionnent (VOIR LA MISÈRE DANS LA MISÈRE) comme un magistrat +qui questionne le criminel, en se réservant la jouissance fielleuse +d’aplatir ses dénégations par des preuves directes à un moment décisif. +Généralement, dans cette scène capitale de la vie conjugale, le beau +sexe est bourreau là où, dans le cas contraire, l’homme est assassin. + +Voici comment: Cette dernière querelle (vous allez savoir pourquoi +l’auteur l’a nommée _dernière_) se termine toujours par une promesse +solennelle, sacrée, que font les femmes délicates, nobles, ou +simplement spirituelles, c’est dire toutes les femmes, et que nous +donnons sous sa plus belle forme. + +—Assez, Adolphe! nous ne nous aimons plus; tu m’as trahie, et je ne +l’oublierai jamais. On peut pardonner, mais oublier, c’est impossible. + +Les femmes ne se font implacables que pour rendre leur pardon charmant: +elles ont deviné Dieu. + +Nous avons à vivre en commun comme deux amis, dit Caroline en +continuant. Eh bien! vivons comme deux frères, deux camarades. Je ne +veux pas te rendre la vie insupportable, et je ne te parlerai jamais de +ce qui vient de se passer... + +Adolphe tend la main à Caroline: celle-ci prend la main, la lui serre à +l’anglaise. Adolphe remercie Caroline, entrevoit le bonheur: il s’est +fait de sa femme une sœur, et il croit redevenir garçon. + +Le lendemain, Caroline se permet une allusion très-spirituelle (Adolphe +ne peut pas s’empêcher d’en rire) à l’Affaire-Chaumontel. Dans le +monde, elle lance des généralités qui deviennent des particularités sur +cette dernière querelle. + +Au bout d’une quinzaine, il ne se passe pas de jour où Caroline n’ait +rappelé la dernière querelle en disant: —C’était le jour où j’ai +trouvé dans ta poche la facture Chaumontel; Ou: —C’est depuis notre +dernière querelle...; ou: —C’est le jour où j’ai vu clair dans la vie, +etc. Elle assassine Adolphe, elle le martyrise! Dans le monde, elle dit +des choses terribles. + +—Nous sommes heureuses, ma chère, le jour où nous n’aimons plus: c’est +alors que nous savons nous faire aimer... Et elle regarde Ferdinand. + +—Ah! vous avez aussi votre Affaire-Chaumontel, dit-elle à madame +Foullepointe. + +Enfin, la dernière querelle ne finit jamais, d’où cet axiome: + +Se donner un tort vis-à-vis de sa femme légitime, c’est résoudre le +problème du mouvement perpétuel. + + + FAIRE FOUR. + +Les femmes, et surtout les femmes mariées, se fichent des idées dans +leur _dure-mère_ absolument comme elles plantent des épingles dans leur +pelote; et le diable, entendez-vous? le diable ne les pourrait pas +retirer; elles seules se réservent le droit de les y piquer, de les +dépiquer et de les y repiquer. + +Caroline est revenue un soir de chez madame Foullepointe dans un état +violent de jalousie et d’ambition. + +Madame Foullepointe, la _lionne_... Ce mot exige une explication. C’est +le néologisme à la mode, il répond à quelques idées, fort pauvres +d’ailleurs, de la société présente: il faut l’employer pour se faire +comprendre, quand on veut dire une femme à la mode. Cette lionne +donc monte à cheval tous les jours, et Caroline s’est mis en tête +d’apprendre l’équitation. + +Remarquez que, dans cette phase conjugale, Adolphe et Caroline sont +dans cette saison que nous avons nommée LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES +MÉNAGES, ou qu’ils se sont déjà fait deux ou trois DERNIÈRES QUERELLES. + +—Adolphe, dit-elle, veux-tu me faire plaisir? + +—Toujours... + +—Tu me refuseras? + +—Mais, si ce que tu me demandes est possible, je suis prêt... + +—Ah! déjà... Voilà bien le mot d’un mari... si... + +—Voyons? + +—Je voudrais apprendre à monter à cheval. + +—Mais, Caroline, est-ce possible? + +Caroline regarde par la portière, et tente d’essuyer une larme sèche. + +—Écoute-moi! reprend Adolphe: puis-je te laisser aller seule au +manége? puis-je t’y accompagner au milieu des tracas que me donnent en +ce moment les affaires? Qu’as-tu donc? Je te donne, il me semble, des +raisons péremptoires. + +Adolphe aperçoit une écurie à louer, l’achat d’un poney, l’introduction +au logis d’un groom et d’un cheval de domestique, tous les ennuis de la +_lionnerie_ femelle. + +Quand on donne à une femme des raisons au lieu de lui donner ce qu’elle +veut, peu d’hommes ont osé descendre au fond de ce petit gouffre appelé +le cœur, pour y mesurer la force de la tempête qui s’y fait subitement. + +—Des raisons! Mais si vous en voulez, en voici, s’écrie Caroline. Je +suis votre femme: vous ne vous souciez plus de me plaire. Et la dépense +donc! Vous vous trompez bien en ceci, mon ami! + +Les femmes ont autant d’inflexions de voix pour prononcer ces mots: +_Mon Ami_, que les Italiens en ont trouvé pour dire: _Amico_; j’en ai +compté vingt-neuf qui n’expriment encore que les différents degrés de +la haine. + +—Ah! tu verras, reprend Caroline. Je serai malade, et vous payerez +à l’apothicaire et au médecin ce que vous aurait coûté le cheval. Je +serai chez moi claquemurée, et c’est tout ce que vous voulez. Je m’y +attendais. Je vous ai demandé cette permission, sûre d’un refus: je +voulais uniquement savoir comment vous vous y prendriez pour le faire. + +—Mais... Caroline. + +—Me laisser seule au manége! dit-elle en continuant sans avoir +entendu. Est-ce une raison? Ne puis-je y aller avec madame de +Fischtaminel? Madame de Fischtaminel apprend à monter à cheval, et je +ne crois pas que monsieur de Fischtaminel l’accompagne. + +—Mais... Caroline. + +—Je suis enchantée de votre sollicitude, vous tenez beaucoup trop à +moi, vraiment. Monsieur de Fischtaminel a plus de confiance en sa femme +que vous en la vôtre. Il ne l’y accompagne pas, lui! Peut-être est-ce à +cause de cette confiance que vous ne voulez pas me voir au manége, où +je puis être témoin du vôtre avec la Fischtaminel. + +Adolphe essaye de cacher l’ennui que lui donne ce torrent de paroles, +qui commence à moitié chemin de son domicile et qui ne trouve pas de +mer où se jeter. Quand Caroline est dans sa chambre, elle continue +toujours: + +—Tu vois que si des raisons pouvaient me rendre la santé, m’empêcher +de souhaiter un exercice que la nature m’indique, je ne manquerais pas +de raison à me donner, que je connais toutes les raisons à donner, et +que je me les suis données avant de te parler. + +Ceci, mesdames, peut d’autant mieux s’appeler le prologue du drame +conjugal, que c’est rudement débité, commenté de gestes, orné +de regards et autres vignettes avec lesquels vous illustrez ces +chefs-d’œuvre. + +Caroline, une fois qu’elle a semé dans le cœur d’Adolphe l’appréhension +d’une scène à demande continue, a senti sa haine _de côté gauche_ +redoublée contre son gouvernement. Madame boude, et boude si +sauvagement, qu’Adolphe est forcé de s’en apercevoir, sous peine d’être +_minautorisé_, car tout est fini, sachez-le bien, entre deux êtres +mariés par monsieur le maire, ou seulement à Gretna-Green, lorsqu’un +d’eux ne s’aperçoit plus de la bouderie de l’autre. + + AXIOME. + +Une bouderie rentrée est un poison mortel. + + +C’est pour éviter ce suicide de l’amour que notre ingénieuse France +inventa les boudoirs. Les femmes ne pouvaient pas avoir les saules de +Virgile dans le système de nos habitations modernes. A la chute des +oratoires, ces petits endroits devinrent des boudoirs. + +Ce drame conjugal a trois actes. L’acte du prologue: il est joué. Vient +l’acte de la fausse coquetterie: c’est un de ceux où les Françaises ont +le plus de succès. + +Adolphe vague par la chambre en se déshabillant; et pour un homme, se +déshabiller, c’est devenir excessivement faible. + +Certes, à tout homme de quarante ans, cet axiome paraîtra profondément +juste: + + AXIOME. + +Les idées d’un homme qui n’a plus de bretelles ni de bottes ne sont +plus celles d’un homme qui porte ces deux tyrans de notre esprit. + + +Remarquez que ceci n’est un axiome que dans la vie conjugale. En +morale, c’est ce que nous appelons un théorème relatif. + +Caroline mesure, comme un jockey sur le terrain des courses, le moment +où elle pourra distancer son adversaire. Elle s’arrange alors pour être +d’une séduction irrésistible pour Adolphe. + +Les femmes possèdent une mimique de pudeur, une science de voltige, des +secrets de colombe effarouchée, un registre particulier pour chanter, +comme Isabelle au quatrième acte de _Robert le Diable_: «_Grâce pour +toi! grâce pour moi!_» qui laissent les entraîneurs de chevaux à +mille piques au-dessous d’elles. Comme toujours, le Diable succombe. +Que voulez-vous? C’est l’histoire éternelle, c’est le grand mystère +catholique du serpent écrasé, de la femme délivrée qui devient la +grande force sociale, disent les fouriéristes. C’est en ceci surtout +que consiste la différence de l’esclave orientale à l’épouse de +l’Occident. + +Sur l’oreiller conjugal, le second acte se termine par des onomatopées +qui sont toutes à la paix. Adolphe, de même que les enfants devant une +tarte, a promis tout ce que voulait Caroline. + + + TROISIÈME ACTE. —(Au lever du rideau, la scène représente une + chambre à coucher extrêmement en désordre. Adolphe, déjà vêtu de sa + robe de chambre, essaye de sortir et sort furtivement sans éveiller + Caroline, qui dort d’un profond sommeil.) + +Caroline, extrêmement heureuse, se lève, va consulter son miroir, et +s’inquiète du déjeuner. Une heure après, quand elle est prête, elle +apprend que le déjeuner est servi. + +—Avertissez monsieur! + +—Madame, monsieur est dans le petit salon. + +—Que tu n’es ben gentil, mon petit homme, dit-elle en allant au-devant +d’Adolphe et reprenant le langage enfantin, câlin, de la lune de miel. + +—Et de quoi? + +—Eh bien! de n’avoir permis que ta Liline monte à dada... + + +OBSERVATION. —Pendant la lune de miel, quelques époux, très-jeunes, +ont pratiqué des langages que, dans l’antiquité, Aristote avait +déjà classés et définis (voir sa Pédagogie). Ainsi donc on parle en +_youyou_, on parle en _lala_, on parle en _nana_, comme les mères et +les nourrices parlent aux enfants. C’est là une des raisons secrètes, +discutées et reconnues dans de gros in-quarto par les Allemands, qui +déterminèrent les Cabires, créateurs de la mythologie grecque, à +représenter l’Amour en enfant. Il y a d’autres raisons que connaissent +les femmes, et dont la principale est, selon elles, que l’amour chez +les hommes est toujours petit. + + +—Où donc as-tu pris cela, ma belle? sous ton bonnet? + +—Comment?... + +Caroline reste plantée sur ses jambes; elle ouvre des yeux agrandis +par la surprise. Épileptique en dedans, elle n’ajoute pas un mot: +elle regarde Adolphe. Sous les feux sataniques de ce regard, Adolphe +accomplit un quart de conversion vers la salle à manger; mais il se +demande en lui-même s’il ne faut pas laisser Caroline prendre une +leçon, en recommandant à l’écuyer de la dégoûter de l’équitation par la +dureté de l’enseignement. + +Rien de terrible comme une comédienne qui compte sur un succès, et qui +_fait four_. + +En argot de coulisses, faire four c’est ne voir personne dans la salle +ni recueillir aucun applaudissement, c’est beaucoup de peine prise pour +rien, c’est l’insuccès à son apogée. + +Cette petite misère (elle est très-petite) se reproduit de mille +manières dans la vie conjugale, quand la lune de miel est finie, et que +les femmes n’ont pas une fortune à elles. + +Malgré la répugnance de l’auteur à glisser des anecdotes dans +un ouvrage tout aphoristique, dont le tissu ne comporte que des +observations plus ou moins fines et très-délicates, par le sujet +du moins, il lui semble nécessaire d’orner cette page d’un fait dû +d’ailleurs à l’un de nos premiers médecins. Cette répétition du sujet +renferme une règle de conduite à l’usage des docteurs parisiens. + +Un mari se trouvait dans le cas de notre Adolphe. Sa Caroline, ayant +fait four une première fois, s’entêtait à triompher, car souvent +Caroline triomphe! Celle-là jouait la comédie de la maladie nerveuse +(voyez la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE, Méditation XXVI, paragraphe _des +Névroses_). Elle était depuis deux mois étendue sur son divan, se +levant à midi, renonçant à toutes les jouissances de Paris. Pas de +spectacles... Oh! l’air empesté, les lumières! les lumières surtout!... +le tapage, la sortie, l’entrée, la musique... tout cela, funeste! d’une +excitation terrible! + +Pas de parties de campagne... Oh! c’était son désir; mais il lui +fallait (_desiderata_) une voiture à elle, des chevaux à elle... +Monsieur ne voulait pas lui donner un équipage. Et aller en _locati_, +en fiacre... rien que d’y penser elle avait des nausées! + +Pas de cuisine... la fumée des viandes faisait soulever le cœur de +madame. Madame buvait mille drogues que sa femme de chambre ne lui +voyait jamais prendre. + +Enfin une dépense effrayante en effets, en privations, en poses, en +blanc de perle pour se montrer d’une pâleur de morte, en machines, +absolument comme quand une administration théâtrale répand le bruit +d’une mise en scène fabuleuse. + +On en était à croire qu’un voyage aux eaux, à Ems, Hombourg, à +Carlsbad, pourrait à peine guérir madame; mais elle ne voulait pas se +mettre en route sans aller dans sa voiture. Toujours la voiture! + +Cet Adolphe tenait bon, et ne cédait pas. + +Cette Caroline, en femme excessivement spirituelle, donnait raison à +son mari. + +—Adolphe a raison, disait-elle à ses amies, c’est moi qui suis folle; +il ne peut pas, il ne doit pas encore prendre voiture; les hommes +savent mieux que nous où en sont leurs affaires... + +Par moments cet Adolphe enrageait! les femmes ont des façons qui ne +sont justiciables que de l’enfer. Enfin le troisième mois, il rencontre +un de ses amis de collége, sous-lieutenant dans le corps des médecins, +ingénu comme tout jeune docteur, n’ayant ses épaulettes que d’hier et +pouvant commander feu! + +—Jeune femme, jeune docteur, se dit notre Adolphe. + +Et il propose au Bianchon futur de venir lui dire la vérité sur l’état +de Caroline. + +—Ma chère, il est temps que je vous amène un médecin, dit le soir +Adolphe à sa femme, et voici le meilleur pour une jolie femme. + +Le novice étudie en conscience, fait causer madame, la palpe avec +discrétion, s’informe des plus légers diagnostics, et finit, tout +en causant, par laisser fort involontairement errer sur ses lèvres, +d’accord avec ses yeux, un sourire, une expression excessivement +dubitatifs, pour ne pas dire ironiques. Il ordonne une médication +insignifiante sur la gravité de laquelle il insiste, et il promet de +revenir en voir l’effet. Dans l’antichambre, se croyant seul avec son +ami de collége, il fait un haut-le-corps inexprimable. + +—Ta femme n’a rien, mon cher, dit-il; elle se moque de toi et de moi. + +—Je m’en doutais... + +—Mais, si elle continue à plaisanter, elle finira par se rendre +malade: je suis trop ton ami pour faire cette spéculation, car je veux +qu’il y ait chez moi, sous le médecin, un honnête homme... + +—Ma femme veut une voiture. + +Comme dans le SOLO DE CORBILLARD, cette Caroline avait écouté à la +porte. + +Encore aujourd’hui, le jeune docteur est obligé d’épierrer son chemin +des calomnies que cette charmante femme y jette à tout moment; et, pour +avoir la paix, il a été forcé de s’accuser de cette petite faute de +jeune homme en nommant son ennemie afin de la faire taire. + + + LES MARRONS DU FEU. + +On ne sait pas combien il y a de nuances dans le malheur, cela dépend +des caractères, de la force des imaginations, de la puissance des +nerfs. S’il est impossible de saisir ces nuances si variables, on peut +du moins indiquer les couleurs tranchées, les principaux accidents. +L’auteur a donc réservé cette petite misère pour la dernière, car c’est +la seule qui soit comique dans le malheur. + +L’auteur se flatte d’avoir épuisé les principales. Aussi les femmes +arrivées au port, à l’âge heureux de quarante ans, époque à laquelle +elles échappent aux médisances, aux calomnies, aux soupçons, où leur +liberté commence; ces femmes lui rendront-elles justice en disant +que dans cet ouvrage toutes les situations critiques d’un ménage se +trouvent indiquées ou représentées? + +Caroline a son Affaire-Chaumontel. Elle sait susciter à son mari +des sorties imprévues, elle a fini par s’entendre avec madame de +Fischtaminel. + +Dans tous les ménages, dans un temps donné, les madame de Fischtaminel +deviennent la providence des Carolines. + +Caroline câline madame de Fischtaminel avec autant de soin que l’armée +d’Afrique choie Abd-el-Kader, elle lui porte la sollicitude qu’un +médecin met à ne pas guérir un riche malade imaginaire. A elles deux, +Caroline et madame de Fischtaminel inventent des occupations au cher +Adolphe quand ni madame de Fischtaminel ni Caroline ne veulent de +ce demi-dieu dans leurs pénates. Madame de Fischtaminel et Caroline, +devenues par les soins de madame Foullepointe les meilleures amies du +monde, ont fini même par connaître et employer cette franc-maçonnerie +féminine dont les rites ne s’apprennent dans aucune initiation. + +Si Caroline écrit la veille à madame de Fischtaminel ce petit billet: + +«Mon ange, vous verrez vraisemblablement demain Adolphe, ne me le +gardez pas trop longtemps, car je compte aller au bois avec lui sur les +quatre heures; mais, si vous teniez beaucoup à l’y conduire, je l’y +reprendrai. Vous devriez bien m’apprendre vos secrets d’amuser ainsi +les gens ennuyés.» + +Madame de Fischtaminel se dit: —Bien! j’aurai ce garçon-là sur les +bras depuis midi jusqu’à cinq heures. + + AXIOME. + +Les hommes ne devinent pas toujours ce que signifie chez une femme une +demande positive, mais une autre femme ne s’y trompe jamais: elle fait +le contraire. + + +Ces petits êtres-là, surtout les Parisiennes, sont les plus jolis +joujoux que l’industrie sociale ait inventés: il manque un sens à ceux +qui ne les adorent pas, qui n’éprouvent pas une constante jubilation à +les voir arrangeant leurs piéges comme elles arrangent leurs nattes, +se créant des langues à part, construisant de leurs doigts frêles des +machines à écraser les plus puissantes fortunes. + +Un jour, Caroline a pris les plus minutieuses précautions, elle écrit +la veille à madame Foullepointe d’aller à Saint-Maur avec Adolphe pour +examiner une propriété quelconque à vendre, Adolphe ira déjeuner chez +elle. Elle habille Adolphe, elle le lutine sur le soin qu’il met à sa +toilette, et lui fait des questions saugrenues sur madame Foullepointe. + +—Elle est gentille, et je la crois bien ennuyée de Charles: tu finiras +par l’inscrire sur ton catalogue, vieux don Juan; mais tu n’auras plus +besoin de l’Affaire-Chaumontel: je ne suis plus jalouse, tu as ton +passe-port, aimes-tu mieux cela que d’être adoré?... Monstre! vois +combien je suis gentille... + +Dès que monsieur est parti, Caroline, qui la veille a pris soin +d’écrire à Ferdinand pour venir déjeuner, fait une toilette que dans +ce charmant XVIIIe siècle, si calomnié par les républicains, les +humanitaires et les sots, les femmes de qualité nommaient leur habit de +combat. + +Caroline a tout prévu. L’Amour est le premier valet de chambre du +monde: aussi la table est-elle mise avec une coquetterie diabolique. +C’est du linge blanc damassé, le petit déjeuner bleu, le vermeil, le +pot au lait sculpté, des fleurs partout! + +Si c’est en hiver, elle a trouvé des raisins, elle a fouillé la cave +pour y découvrir des bouteilles de vieux vins exquis. Les petits pains +viennent du boulanger le plus fameux. Les mets succulents, le pâté de +foie gras, toute cette victuaille élégante aurait fait hennir Grimod de +la Reynière, ferait sourire un escompteur, et dirait à un professeur de +l’ancienne Université de quoi il s’agit. + +Tout est prêt. Caroline, elle, est prête de la veille: elle contemple +son ouvrage. Justine soupire et arrange les meubles. Caroline ôte +quelques feuilles jaunies aux fleurs des jardinières. Une femme déguise +alors ce qu’il faut appeler les piaffements du cœur par ces occupations +niaises où les doigts ont la puissance des tenailles, où les ongles +roses brûlent, et où ce cri muet râpe le gosier: —Il ne vient pas!... + +Quel coup de poignard que ce mot de Justine: —Madame, une lettre! + +Une lettre au lieu d’un Ferdinand! comment se décachète-t-elle? que de +siècles de vie épuisés en la dépliant! Les femmes savent cela! Quant +aux hommes, quand ils ont de ces rages, ils assassinent leurs jabots. + +—Justine, monsieur Ferdinand est malade!..... crie Caroline, envoyez +chercher une voiture. + +Au moment où Justine descend l’escalier, Adolphe monte. + +—Pauvre madame! se dit Justine, il n’y a sans doute plus besoin de +voiture. + +—Ah çà! d’où viens-tu? s’écrie Caroline en voyant Adolphe en extase +devant ce déjeuner quasi-voluptueux. + +Adolphe, à qui sa femme ne sert plus depuis longtemps de festins si +coquets, ne répond rien. Il devine ce dont il s’agit en retrouvant +écrites sur la nappe les charmantes idées que, soit madame de +Fischtaminel, soit le syndic de l’Affaire-Chaumontel, lui dessinent sur +d’autres tables non moins élégantes. + +—Qui donc attends-tu? dit-il en interrogeant à son tour. + +—Et qui donc? ce ne peut être que Ferdinand, répond Caroline. + +—Et il se fait attendre... + +—Il est malade, le pauvre garçon. + +Une idée drolatique passe par la tête d’Adolphe, et il répond en +clignant d’un œil seulement: —Je viens de le voir. + +—Où? + +—Devant le Café de Paris, avec des amis... + +—Mais pourquoi reviens-tu? répond Caroline, qui veut déguiser une rage +homicide. + +—Madame Foullepointe, que tu disais ennuyée de Charles, est depuis +hier matin avec lui à Ville-d’Avray. + +—Et monsieur Foullepointe? + +—Il a fait un petit voyage d’agrément pour une nouvelle +Affaire-Chaumontel, une jolie petite... difficulté qui lui est +survenue; mais il en viendra sans doute à bout. + +Adolphe s’est assis en disant: —Ça se trouve bien, j’ai l’appétit de +deux loups... + +Caroline s’attable en examinant Adolphe à la dérobée: elle pleure en +dedans; mais elle ne tarde pas à demander d’un son de voix qu’elle a pu +rendre indifférent: —Avec qui donc était Ferdinand? + +—Avec des drôles qui lui font voir mauvaise compagnie. Ce jeune +homme-là se gâte: il va chez madame Schontz, chez les lorettes, tu +devrais écrire à ton oncle. C’était sans doute quelque déjeuner provenu +d’un pari fait chez mademoiselle Malaga..... Il regarde sournoisement +Caroline, qui baisse les yeux pour cacher ses larmes. Comme tu t’es +faite jolie ce matin, reprend Adolphe. Ah! tu es bien la femme de ton +déjeuner... Ferdinand ne déjeunera certes pas si bien que moi... etc. + +Adolphe manie si bien la plaisanterie, qu’il inspire à sa femme l’idée +de punir Ferdinand. Adolphe, qui se donne pour avoir l’appétit de deux +loups, fait oublier à Caroline qu’il y a pour elle citadine à la porte. + +La portière de Ferdinand arrive sur les deux heures, au moment où +Adolphe dort sur un divan. Cette Iris des garçons vient dire à Caroline +que monsieur Ferdinand a bien besoin de quelqu’un. + +—Il est ivre? demande Caroline furieuse. + +—Il s’est battu ce matin, madame. + +Caroline tombe évanouie, se relève et court chez Ferdinand, en dévouant +Adolphe aux dieux infernaux. + +Quand les femmes sont les victimes de ces petites combinaisons, aussi +spirituelles que les leurs, elles s’écrient alors: —Les hommes sont +d’affreux monstres! + + + ULTIMA RATIO. + +Voici notre dernière observation. Aussi bien, cet ouvrage commence-t-il +à vous paraître fatigant, autant que le sujet lui-même si vous êtes +marié. + +Cette œuvre, qui, selon l’auteur, est à la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE ce +que l’Histoire est à la Philosophie, ce qu’est le Fait à la Théorie, a +eu sa logique, comme la vie prise en grand a la sienne. + +Et voici quelle est cette logique fatale, terrible. Au moment où +s’arrête la première partie de ce livre, plein de plaisanteries +sérieuses, Adolphe est arrivé, vous avez dû vous en apercevoir, à une +indifférence complète en matière matrimoniale. + +Il a lu des romans dont les auteurs conseillent aux maris gênants +tantôt de s’embarquer pour l’autre monde, tantôt de bien vivre avec +les pères de leurs enfants, de les choyer, de les adorer; car, si la +littérature est l’image des mœurs, il faudrait admettre que les mœurs +reconnaissent les défauts signalés par la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE dans +cette institution fondamentale. Plus d’un grand talent a porté des +coups terribles à cette base sociale sans l’ébranler. + +Adolphe a surtout beaucoup trop lu sa femme, et il déguise son +indifférence sous ce mot profond: l’indulgence. Il est indulgent pour +Caroline, il ne voit plus en elle que la mère de ses enfants, un bon +compagnon, un ami sûr, un frère. + +Au moment où finissent ici les petites misères de la femme, Caroline, +beaucoup plus habile, est arrivée à pratiquer cette profitable +indulgence; mais elle ne renonce pas à son cher Adolphe. Il est dans +la nature de la femme de ne rien abandonner de ses droits. DIEU ET +MON DROIT... CONJUGAL! est, comme on sait, la devise de l’Angleterre, +surtout aujourd’hui. + +Les femmes ont un si grand amour de domination, qu’à ce sujet nous +raconterons une anecdote qui n’a pas dix ans. C’est une très-jeune +anecdote. + +Un des grands dignitaires de la chambre des pairs avait une Caroline, +légère comme presque toutes les Carolines. Ce nom porte bonheur aux +femmes. Ce dignitaire, alors très-vieillard, était d’un côté de la +cheminée et Caroline de l’autre. Caroline atteignait à ce lustre +pendant lequel les femmes ne disent plus leur âge. Un ami vint leur +apprendre le mariage d’un général qui jadis avait été l’ami de leur +maison. + +Caroline entre dans un désespoir à larmes vraies; elle jette les hauts +cris, elle rompt si bien la tête au grand dignitaire, qu’il essaye de +la consoler. Au milieu de ses phrases, le comte s’échappe jusqu’à dire +à sa femme: —Enfin, que voulez-vous, ma chère, il ne pouvait cependant +pas vous épouser! + +Et c’était un des plus hauts fonctionnaires de l’État, mais un ami de +Louis XVIII, et nécessairement un peu Pompadour. + +Toute la différence de la situation d’Adolphe et de Caroline existe +donc en ceci: que si monsieur ne se soucie plus de madame, elle +conserve le droit de se soucier de monsieur. + +Maintenant, écoutons ce qu’on nomme le _qu’en dira-t-on_? objet de la +conclusion de cet ouvrage. + + + COMMENTAIRE + OU L’ON EXPLIQUE LA FELICHITTA DES FINALES. + +Qui n’a pas entendu dans sa vie un opéra italien quelconque?... Vous +avez dû, dès lors, remarquer l’abus musical du mot _felichitta_, +prodigué par le poëte et par les chœurs à l’heure où tout le monde +s’élance hors de sa loge ou quitte sa stalle. + +Affreuse image de la vie. On en sort au moment où l’on entend la +_felichitta_. + +Avez-vous médité sur la profonde vérité qui règne dans ce _finale_, +au moment où le musicien lance sa dernière note et l’auteur son +dernier vers, où l’orchestre donne son dernier coup d’archet, sa +dernière insufflation, où les chanteurs se disent: «Allons souper!» +où les choristes se disent: «Quel bonheur, il ne pleut pas!...» Eh +bien! dans tous les états de la vie on arrive à un moment où la +plaisanterie est finie, où le tour est fait, où l’on peut prendre son +parti, où chacun chante la _felichitta_ de son côté. Après avoir +passé par tous les _duos_, les _solos_, les _strettes_, les _coda_, +les morceaux d’ensemble, les _duettini_, les _nocturnes_, les phases +que ces quelques scènes, prises dans l’océan de la vie conjugale, +vous indiquent, et qui sont des thèmes dont les variations auront été +devinées par les gens d’esprit tout aussi bien que par les niais (en +fait de souffrances, nous sommes tous égaux!) la plupart des ménages +parisiens arrivent, dans un temps donné, au chœur final que voici: + +L’ÉPOUSE, _à une jeune femme qui en est à l’été de la Saint-Martin +conjugale_. —Ma chère, je suis la femme la plus heureuse de la terre. +Adolphe est bien le modèle des maris, bon, pas tracassier, complaisant. +N’est-ce pas, Ferdinand? + +(Caroline s’adresse au cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate, à +cheveux luisants, à bottes vernies, habit de la coupe la plus élégante, +chapeau à ressorts, gants de chevreau, gilet bien choisi, tout ce qu’il +y a de mieux en moustaches, en favoris, en virgule à la Mazarin, et +doué d’une admiration profonde, muette, attentive pour Caroline.) + +LE FERDINAND. —Adolphe est si heureux d’avoir une femme comme vous! +Que lui manque-t-il? Rien. + +L’ÉPOUSE. —Dans les commencements, nous étions toujours à nous +contrarier; mais maintenant nous nous entendons à merveille. Adolphe +ne fait plus que ce qui lui plaît, il ne se gêne point; je ne lui +demande plus ni où il va ni ce qu’il a vu. L’indulgence, ma chère amie, +là est le grand secret du bonheur. Vous en êtes encore aux petits +taquinages, aux jalousies à faux, aux brouilles, aux coups d’épingles. +A quoi cela sert-il? Notre vie, à nous autres femmes, est bien courte! +Qu’avons-nous? dix belles années! Pourquoi les meubler d’ennui? +J’étais comme vous; mais un beau jour, j’ai connu madame Foullepointe, +une femme charmante, qui m’a éclairée et m’a enseigné la manière de +rendre un homme heureux... Depuis, Adolphe a changé du tout au tout: +il est devenu ravissant. Il est le premier à me dire avec inquiétude, +avec effroi même, quand je vais au spectacle et que sept heures nous +trouvent seuls ici: —Ferdinand va venir te prendre, n’est-ce pas? +N’est-ce pas Ferdinand? + +LE FERDINAND. —Nous sommes les meilleurs cousins du monde. + +LA JEUNE AFFLIGÉE. —En viendrais-je donc là? + +LE FERDINAND. —Ah! vous êtes bien jolie, madame, et rien ne vous sera +plus facile. + +L’ÉPOUSE, _irritée_. —Eh bien, adieu, ma petite. (_La jeune affligée +sort._) Ferdinand, vous me payerez ce mot-là. + + [Illustration: IMP. E. MARTINET. + + FERDINAND. + + Cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate, + à cheveux luisants, à bottes vernies. + + (VIE CONJUGALE.)] + +L’ÉPOUX, _sur le boulevard Italien_. —Mon cher (_il tient monsieur +de Fischtaminel par le bouton du paletot_), vous en êtes encore à +croire que le mariage est basé sur la passion. Les femmes peuvent, à la +rigueur, aimer un seul homme, mais nous autres!... Mon Dieu, la Société +ne peut pas dompter la Nature. Tenez, le mieux, en ménage, est d’avoir +l’un pour l’autre une indulgence plénière, à la condition de garder les +apparences. Je suis le mari le plus heureux du monde. Caroline est une +amie dévouée, elle me sacrifierait tout, jusqu’à mon cousin Ferdinand, +s’il le fallait... oui, vous riez, elle est prête à tout faire pour +moi. Vous vous entortillez encore dans les ébouriffantes idées de +dignité, d’honneur, de vertu, d’ordre social. La vie ne se recommence +pas, il faut la bourrer de plaisir. Voici deux ans qu’il ne s’est dit +entre Caroline et moi le moindre petit mot aigre. J’ai dans Caroline +un camarade avec qui je puis tout dire, et qui saurait me consoler +dans les grandes circonstances. Il n’y a pas entre nous la moindre +tromperie, et nous savons à quoi nous en tenir. Nos rapprochements sont +des vengeances, comprenez-vous? Nous avons ainsi changé nos devoirs en +plaisirs. Nous sommes souvent plus heureux alors que dans cette fadasse +saison, appelée la lune de miel. Elle me dit quelquefois: —Je suis +grognon, laisse-moi, va-t’en. L’orage tombe sur mon cousin. Caroline +ne prend plus ses airs de victime, et dit du bien de moi à l’univers +entier. Enfin! elle est heureuse de mes plaisirs. Et, comme c’est +une très-honnête femme, elle est de la plus grande délicatesse dans +l’emploi de notre fortune. Ma maison est bien tenue. Ma femme me laisse +la disposition de ma réserve sans aucun contrôle. Et voilà. Nous avons +mis de l’huile dans les rouages; vous, vous y mettez des cailloux, mon +cher Fischtaminel. Il n’y a que deux partis à prendre: le couteau du +More de Venise, ou la besaiguë de Joseph. Le costume d’Othello, mon +cher, est très-mal porté; ce n’est plus qu’un turc de carnaval; moi, je +suis charpentier, en bon catholique. + +CHŒUR, _dans un salon au milieu d’un bal_. —Madame Caroline est une +femme charmante! + +UNE FEMME A TURBAN. —Oui, pleine de convenance, de dignité. + +UNE FEMME QUI A SEPT ENFANTS. —Ah! elle a su prendre son mari. + +UN AMI DE FERDINAND. —Mais elle aime beaucoup son mari. Adolphe est, +d’ailleurs, un homme très-distingué, plein d’expérience. + +UNE AMIE DE MADAME FISCHTAMINEL. —Il adore sa femme. Chez eux, point +de gêne, tout le monde s’y amuse. + +MONSIEUR FOULLEPOINTE. —Oui, c’est une maison fort agréable. + +UNE FEMME DONT ON DIT BEAUCOUP DE MAL. —Caroline est bonne, +obligeante, elle ne dit de mal de personne. + +UNE DANSEUSE _qui revient à sa place_. —Vous souvenez-vous comme elle +était ennuyeuse dans le temps où elle connaissait les Deschars? + +MADAME FISCHTAMINEL. —Oh! elle et son mari, deux fagots d’épines... +des querelles continuelles. (_Madame Fischtaminel s’en va._) + +UN ARTISTE. —Mais le sieur Deschars se dissipe, il va dans les +coulisses; il paraît que madame Deschars a fini par lui vendre sa vertu +trop cher. + +UNE BOURGEOISE, _effrayée pour sa fille de la tournure que prend la +conversation_. —Madame de Fischtaminel est charmante ce soir. + +UNE FEMME DE QUARANTE ANS, _sans emploi_. —Monsieur Adolphe a l’air +aussi heureux que sa femme. + +LA JEUNE PERSONNE. —Quel joli jeune homme que monsieur Ferdinand! (_Sa +mère lui donne vivement un petit coup de pied._) —Que me veux-tu maman? + +LA MÈRE. (_Elle regarde fixement sa fille._) —On ne dit cela, ma +chère, que de son prétendu; monsieur Ferdinand n’est pas à marier. + +UNE DAME TRÈS-DÉCOLLETÉE _à une autre non moins décolletée_. —(_Sotto +voce._) —Ma chère, tenez, la morale de tout cela, c’est qu’il n’y a +d’heureux que les ménages à quatre. + +UN AMI, _que l’auteur a eu l’imprudence de consulter_. —Ces derniers +mots sont faux. + +L’AUTEUR. —Ah! vous croyez? + +L’AMI, _qui vient de se marier_. —Vous employez tous votre encre à +nous déprécier la vie sociale, sous le prétexte de nous éclairer!... +Eh! mon cher, il y a des ménages cent fois, mille fois plus heureux que +ces prétendus ménages à quatre. + +L’AUTEUR. —Eh bien! faut-il tromper les gens à marier, et rayer le mot? + +L’AMI. —Non, il sera pris comme le trait d’un couplet de vaudeville! + +L’AUTEUR. —Une manière de faire passer les vérités. + +L’AMI, _qui tient à son opinion_. —Les vérités destinées à passer. + +L’AUTEUR, _voulant avoir le dernier_. —Qui est-ce qui ne passe +pas? Quand ta femme aura vingt ans de plus, nous reprendrons cette +conversation. Vous ne serez peut-être heureux qu’à trois. + +L’AMI. —Vous vous vengez bien durement de ne pas pouvoir écrire +l’histoire de ménages heureux. + + + FIN DES PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE + + + + + TABLE DES MATIÈRES. + + + SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. + + SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES (4e partie). + + La dernière Incarnation de Vautrin 1 + + SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE. + + L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE (2e Épisode). + + L’Initié 131 + + SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE. + + LES PAYSANS 219 + + ÉTUDES ANALYTIQUES. + + PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE 509 + + + PARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2. + + + * * * * * + + + Corrections. + + Les défauts d’impression en début et en fin de ligne et les erreurs + typographiques évidentes ont été tacitement corrigés, et la + ponctuation a été tacitement corrigée par endroits. Également, les + variations dans les noms propres Brunet, Gaubertin, Grandville, + Guerbet, Leclerc, Ruffard et Vattebled ont été corrigées. + + De plus, les corrections suivantes ont été apportées. + + Page 11: «pas» remplacé par «par» (l’homme surexcité par la passion) + + Page 56: «Bidon» remplacé par «Biffon» (s’écria le Biffon) + + Page 113: «l’empêcher» remplacé par «s'empêcher» (et il ne put + s'empêcher d’examiner) + + Page 119: «de» remplacé par «du» (car on ne sort pas avec des + rentes du bagne) + + Page 145: inséré «de» (Ce noir, porté depuis de longues années) + + Page 174: «madame» remplacé par «malade» (Godefroid aurait + difficilement vu la malade) + + Page 177: «riche» remplacé par «riches» (Quelque riches que nous + soyons) + + Page 255: «des» remplacé par «deux» (Il eut deux filles) + + Page 297: «sa prévoyante» remplacé par «si prévoyante» (Une mère + n’est pas si caressante ni si prévoyante). + + Page 302: «ces» remplacé par «ses» (En venant planter ses choux) + + Page 307: «but» remplacé par «butte» (tous en butte à la haine) + + Page 378: «branche» remplacé par «blanche» (Catherine balançait sa + jupe blanche) + + Page 384: «dépradations» remplacé par «déprédations» (ses + complaisances et ses déprédations). + + Page 446: «précepteur» remplacé par «percepteur» (Sacré lui va! + répondit le gros petit percepteur) + + Page 476: «avec» remplacé par «avait» (Cette scène avait été + politiquement méditée) + + Page 492: «vert» remplacé par «ver» (mais sans trouver ce ver de + peau forte) + + Page 541: «Nous» remplacé par «Vous» (—Vous avez risqué le pain de + vos enfants). + + Page 544: «monsire» remplacé par «monstre» (—Mais je suis un + monstre!) + + Page 544: «chargée» remplacé par «chargé» (la voile du galion qui + entre à Cadix chargé de trésors) + + Page 560: «répartitions» remplacé par «réparations» (les + réparations, les gages du concierge) + + Page 566: «miniques» remplacé par «mimiques» (en mines, en + expressions mimiques). + + Page 593: «grâces» remplacé par «grâce» (Tu peux grâce aux sublimes + priviléges du génie). + + Page 601: «fait» remplacé par «faits» (elle récrimine en faits) + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77519 *** diff --git a/77519-h/77519-h.htm b/77519-h/77519-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8075bf8 --- /dev/null +++ b/77519-h/77519-h.htm @@ -0,0 +1,31908 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>La Comédie humaine volume XVIII — Études de mœurs | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.png" type="image/x-cover"> + +<style> + +/* Titres */ +h1, h2, h3, h4, h5 {text-align: center; 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DE BALZAC</span></p> + +<hr class="small3"> + +<h1>LA<br> +<span class="cs20">COMÉDIE HUMAINE</span><br> +DIX-HUITIÈME VOLUME</h1> + +<hr class="small3"> + +<p class="cent wesp lh2">PREMIÈRE PARTIE<br> +<span class="cs12 gesp">ÉTUDES DE MŒURS</span></p> + +<hr class="small3"> + +<p class="cent wesp lh2">TROISIÈME PARTIE<br> +<span class="cs12 gesp">ÉTUDES ANALYTIQUES</span></p> + +<div class="npage"> + +<hr class="small3"> + +<p class="cent lh2"><span class="gesp cs8">PARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2</span></p> + +<hr class="small3"> + +</div> + +<div class="npage"> + +<p class="cent cs20 lh5" style="margin-bottom: .2em"><span class="cs7">SCÈNES</span><br> +<span class="cs5">DE LA</span><br> +VIE PARISIENNE</p> + +<hr class="small4"> + +<p class="cent">SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE</p> + +<hr class="small4"> + +<p class="cent">SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE</p> + +<hr class="small4"> + +<p class="cent sepb1">ÉTUDES ANALYTIQUES</p> + +<hr class="small3"> + +<p class="sep2 cent cs8 lh1">SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES (4<sup>e</sup> PARTIE)<br> +DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN<br> +L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE (2<sup>e</sup> ÉPISODE) — L’INITIÉ<br> +LES PAYSANS — PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE</p> + +<div class="figcenterl"> + <img src="images/logo.png" alt="AH"> +</div> + +<p class="cent"><span class="cs12 gesp">PARIS</span><br> +<span class="gesp cs8"><b>V<sup>E</sup> A<sup>DRE</sup> HOUSSIAUX, ÉDITEUR</b><br> +HÉBERT ET C<sup>IE</sup>, SUCCESSEURS</span><br> +<span class="cs6 wesp">7, RUE PERRONET, 7</span></p> + +<hr class="small4"> + +<p class="cent" style="margin-top: 0">1877</p> + +</div> + +<div class="npage"> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-01.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-01.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">AMÉLIE CAMUSOT. <span class="pl1">DIANE DE MAUFRIGNEUSE.</span></p> + <p class="caption3">La femme de chambre racheva l’œuvre en donnant une robe.</p> + <p class="caption4">(DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)</p> +</div> + +</div> + +<div class="npage"></div> + +<h2 class="nbreak" id="page_1">TROISIÈME LIVRE.<br> +<span class="cs6">SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.</span></h2> + +<hr class="small2"> + +<h3>SPLENDEURS ET MISÈRES<br> +<span class="cs7">DES COURTISANES.</span></h3> + +<hr class="small3"> + +<h4>QUATRIÈME PARTIE.<br> +<span class="cs7">LA DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.</span></h4> + +<p class="nbreak">—Qu’y a-t-il, Madeleine? dit madame Camusot en voyant entrer +chez elle sa femme de chambre avec cet air que savent prendre +les gens dans les circonstances critiques.</p> + +<p>—Madame, répondit Madeleine, monsieur vient de rentrer du +Palais; mais il a la figure si bouleversée, et il se trouve dans un +tel état, que madame ferait peut-être mieux de l’aller voir dans son +cabinet.</p> + +<p>—A-t-il dit quelque chose? demanda madame Camusot.</p> + +<p>—Non, madame; mais nous n’avons jamais vu pareille figure à +monsieur, on dirait qu’il va commencer une maladie; il est jaune, +il paraît être en décomposition, et...</p> + +<p>Sans attendre la fin de la phrase, madame Camusot s’élança hors +de sa chambre et courut chez son mari. Elle aperçut le juge d’instruction +assis dans un fauteuil, les jambes allongées, la tête appuyée +au dossier, les mains pendantes, le visage pâle, les yeux +hébétés, absolument comme s’il allait tomber en défaillance.</p> + +<p>—Qu’as-tu, mon ami? dit la jeune femme effrayée.</p> + +<p>—Ah! ma pauvre Amélie, il est arrivé le plus funeste événement... +J’en tremble encore. Figure-toi que le procureur général... +<span class="pagenum" id="page_2">2</span> +Non, que madame de Sérizy... que... Je ne sais par où commencer...</p> + +<p>—Commence par la fin!... dit madame Camusot.</p> + +<p>—Eh bien! au moment où, dans la Chambre du conseil de la +Première, monsieur Popinot avait mis la dernière signature nécessaire +au bas du jugement de non-lieu rendu sur mon rapport qui +mettait en liberté Lucien de Rubempré... Enfin, tout était fini! le +greffier emportait le plumitif; j’allais être quitte de cette affaire... +Voilà le président du tribunal qui entre et qui examine le jugement:</p> + +<p>—«Vous élargissez un mort, me dit-il d’un air froidement +railleur; ce jeune homme est allé, selon l’expression de M. de Bonald, +devant son juge naturel. Il a succombé à l’apoplexie foudroyante...»</p> + +<p>Je respirais en croyant à un accident.</p> + +<p>«Si je comprends, monsieur le président, a dit monsieur Popinot, +il s’agirait alors de l’apoplexie de Pichegru...</p> + +<p>—«Messieurs, a repris le président de son air grave, sachez +que, pour tout le monde, le jeune Lucien de Rubempré sera mort +de la rupture d’un anévrisme.»</p> + +<p>Nous nous sommes tous entre-regardés.</p> + +<p>—«De grands personnages sont mêlés à cette déplorable affaire, +a dit le président. Dieu veuille, dans votre intérêt, monsieur Camusot, +quoique vous n’ayez fait que votre devoir, que madame de +Sérizy ne reste pas folle du coup qu’elle a reçu! on l’emporte quasi +morte. Je viens de rencontrer notre procureur général dans un +état de désespoir qui m’a fait mal. Vous avez donné à gauche, +mon cher Camusot!» a-t-il ajouté en me parlant à l’oreille.</p> + +<p>Non, ma chère amie, en sortant, c’est à peine si je pouvais marcher. +Mes jambes tremblaient tant, que je n’ai pas osé me hasarder +dans la rue, et je suis allé me reposer dans mon cabinet. +Coquart, qui rangeait le dossier de cette malheureuse instruction, +m’a raconté qu’une belle dame avait pris la Conciergerie d’assaut, +qu’elle avait voulu sauver la vie à Lucien de qui elle est folle, et +qu’elle s’était évanouie en le trouvant pendu par sa cravate à la +croisée de la Pistole. L’idée que la manière dont j’ai interrogé ce +malheureux jeune homme, qui, d’ailleurs, entre nous, était parfaitement +coupable, a pu causer son suicide, m’a poursuivi depuis +que j’ai quitté le Palais, et je suis toujours près de m’évanouir...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_3">3</span> +—Eh bien! ne vas-tu pas te croire un assassin, parce qu’un +prévenu se pend dans sa prison au moment où tu l’allais élargir?... +s’écria madame Camusot. Mais un juge d’instruction est alors +comme un général qui a un cheval tué sous lui!... Voilà tout.</p> + +<p>—Ces comparaisons, ma chère, sont tout au plus bonnes pour +plaisanter, et la plaisanterie est hors de saison ici. <i>Le mort saisit le +vif</i> dans ce cas-là. Lucien emporte nos espérances dans son cercueil.</p> + +<p>—Vraiment?... dit madame Camusot d’un air profondément +ironique.</p> + +<p>—Oui, ma carrière est finie. Je resterai toute ma vie simple +juge au tribunal de la Seine. Monsieur de Grandville était, avant +ce fatal événement, déjà fort mécontent de la tournure que prenait +l’instruction; mais son mot à notre président me prouve que, +tant que monsieur de Grandville sera procureur général, je n’avancerai +jamais!</p> + +<p>Avancer! voilà le mot terrible, l’idée qui, de nos jours, change +le magistrat en fonctionnaire.</p> + +<p>Autrefois le magistrat était sur-le-champ tout ce qu’il devait être. +Les trois ou quatre mortiers des présidences de chambre suffisaient +aux ambitions dans chaque parlement. Une charge de conseiller +contentait un de Brosses comme un Molé, à Dijon comme à Paris. +Cette charge, une fortune déjà, voulait une grande fortune pour +être bien portée. A Paris, en dehors du parlement, les gens de +robe ne pouvaient aspirer qu’à trois existences supérieures: le contrôle +général, les sceaux ou la simare de chancelier. Au-dessous +des parlements, dans la sphère inférieure, un lieutenant de présidial +se trouvait être un assez grand personnage pour qu’il fût heureux +de rester toute sa vie sur son siége. Comparez la position +d’un conseiller à la cour royale de Paris, qui n’a pour toute fortune, +en 1829, que son traitement, à celle d’un conseiller au parlement +en 1729. Grande est la différence! Aujourd’hui, où l’on +fait de l’argent la garantie sociale universelle, on a dispensé les magistrats +de posséder, comme autrefois, de grandes fortunes; aussi +les voit-on députés, pairs de France, entassant magistrature sur +magistrature, à la fois juges et législateurs, allant emprunter de +l’importance à des positions autres que celle d’où devrait venir +tout leur éclat.</p> + +<p>Enfin, les magistrats pensent à se distinguer pour avancer, +comme on avance dans l’armée ou dans l’administration.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_4">4</span> +Cette pensée, si elle n’altère pas l’indépendance du magistrat, +est trop connue et trop naturelle, on en voit trop d’effets, pour que +la magistrature ne perde pas de sa majesté dans l’opinion publique. +Le traitement payé par l’État fait du prêtre et du magistrat, des +employés. Les grades à gagner développent l’ambition; l’ambition +engendre une complaisance envers le pouvoir; puis l’égalité moderne +met le justiciable et le juge sur la même feuille du parquet +social. Ainsi les deux colonnes de tout ordre social, la Religion et +la Justice, se sont amoindries au dix-neuvième siècle, où l’on se +prétend en progrès sur toute chose.</p> + +<p>—Et pourquoi n’avancerais-tu pas? dit Amélie Camusot.</p> + +<p>Elle regarda son mari d’un air railleur, en sentant la nécessité +de rendre de l’énergie à l’homme qui portait son ambition, et de +qui elle jouait comme d’un instrument.</p> + +<p>—Pourquoi désespérer? reprit-elle en faisant un geste qui peignit +bien son insouciance quant à la mort du prévenu. Ce suicide +va rendre heureuses les deux ennemies de Lucien, madame d’Espard +et sa cousine, la comtesse Châtelet. Madame d’Espard est au +mieux avec le garde des sceaux; et, par elle, tu peux obtenir une +audience de Sa Grandeur, où tu lui diras le secret de cette affaire. +Or, si le ministre de la justice est pour toi, qu’as-tu donc à craindre +de ton président et du procureur général?</p> + +<p>—Mais monsieur et madame de Sérizy!... s’écria le pauvre +juge. Madame de Sérizy, je te le répète, est folle! et folle par ma +faute, dit-on!</p> + +<p>—Eh! si elle est folle, juge sans jugement, s’écria madame +Camusot en riant, elle ne pourra pas te nuire! Voyons, raconte-moi +toutes les circonstances de la journée.</p> + +<p>—Mon Dieu, répondit Camusot, au moment où j’avais confessé +ce malheureux jeune homme et où il venait de déclarer que +ce soi-disant prêtre espagnol est bien Jacques Collin, la duchesse +de Maufrigneuse et madame de Sérizy m’ont envoyé, par un valet +de chambre, un petit mot où elles me priaient de ne pas l’interroger. +Tout était consommé...</p> + +<p>—Mais, tu as donc perdu la tête! dit Amélie; car, sûr comme tu +l’es de ton commis-greffier, tu pouvais alors faire revenir Lucien, +le rassurer adroitement, et corriger ton interrogatoire!</p> + +<p>—Mais tu es comme madame de Sérizy, tu te moques de la +justice! dit Camusot incapable de se jouer de sa profession. +<span class="pagenum" id="page_5">5</span> +Madame de Sérizy a pris mes procès-verbaux et les a jetés au feu!</p> + +<p>—En voilà une femme! bravo! s’écria madame Camusot.</p> + +<p>—Madame de Sérizy m’a dit qu’elle ferait sauter le Palais plutôt +que de laisser un jeune homme, qui avait eu les bonnes grâces +de la duchesse de Maufrigneuse et les siennes, aller sur les bancs +de la cour d’assises en compagnie d’un forçat!...</p> + +<p>—Mais, Camusot, dit Amélie, en ne pouvant pas retenir un +sourire de supériorité, ta position est superbe...</p> + +<p>—Ah! oui, superbe!</p> + +<p>—Tu as fait ton devoir...</p> + +<p>—Mais malheureusement, et malgré l’avis jésuitique de monsieur +de Grandville, qui m’a rencontré sur le quai Malaquais...</p> + +<p>—Ce matin?</p> + +<p>—Ce matin!</p> + +<p>—A quelle heure?</p> + +<p>—A neuf heures.</p> + +<p>—Oh! Camusot! dit Amélie en joignant ses mains et les tordant, +moi qui ne cesse de te répéter de prendre garde à tout... +Mon Dieu, ce n’est pas un homme, c’est une charrette de moellons +que je traîne!... Mais, Camusot, ton procureur général t’attendait +au passage, il a dû te faire des recommandations.</p> + +<p>—Mais oui...</p> + +<p>—Et tu ne l’as pas compris! Si tu es sourd, tu resteras toute ta +vie juge d’instruction sans aucune espèce d’instruction. Aie donc +l’esprit de m’écouter! dit-elle en faisant taire son mari qui voulut +répondre. Tu crois l’affaire finie? dit Amélie.</p> + +<p>Camusot regarda sa femme de l’air qu’ont les paysans devant +un charlatan.</p> + +<p>—Si la duchesse de Maufrigneuse et la comtesse de Sérizy sont +compromises, tu dois les avoir toutes deux pour protectrices, reprit +Amélie. Voyons? madame d’Espard obtiendra pour toi du garde +des sceaux une audience où tu lui donneras le secret de l’affaire, +et il en amusera le roi; car tous les souverains aiment à connaître +l’envers des tapisseries, et savoir les véritables motifs des événements +que le public regarde passer bouche béante. Dès lors, ni le +procureur général, ni monsieur de Sérizy ne seront plus à craindre...</p> + +<p>—Quel trésor qu’une femme comme toi! s’écria le juge en reprenant +courage. Après tout, j’ai débusqué Jacques Collin, je vais +l’envoyer rendre ses comptes en cour d’assises, je dévoilerai ses +<span class="pagenum" id="page_6">6</span> +crimes. C’est une victoire dans la carrière d’un juge d’instruction +qu’un pareil procès...</p> + +<p>—Camusot, reprit Amélie en voyant avec plaisir son mari revenu +de la prostration morale et physique où l’avait jeté le suicide +de Lucien de Rubempré, le président t’a dit tout à l’heure +que tu avais donné à gauche; mais ici tu donnes trop à droite... +Tu te fourvoies encore, mon ami!</p> + +<p>Le juge d’instruction resta debout, regardant sa femme avec +une sorte de stupéfaction.</p> + +<p>«Le roi, le garde des sceaux pourront être très-contents d’apprendre +le secret de cette affaire, et tout à la fois très-fâchés de +voir des avocats de l’opinion libérale traînant à la barre de l’opinion +et de la cour d’assises, par leurs plaidoiries, des personnages +aussi importants que les Sérizy, les Maufrigneuses et les Grandlieu, +enfin tous ceux qui sont mêlés directement ou indirectement à +ce procès.»</p> + +<p>—Ils y sont fourrés tous!... je les tiens! s’écria Camusot.</p> + +<p>Le juge, qui se leva, marcha par son cabinet, à la façon de Sganarelle +sur le théâtre quand il cherche à sortir d’un mauvais pas.</p> + +<p>—Écoute, Amélie! reprit-il en se posant devant sa femme, il +me revient à l’esprit une circonstance, en apparence, minime, et +qui, dans la situation où je suis, est d’un intérêt capital. Figure-toi, +ma chère amie, que ce Jacques Collin est un colosse de ruse, +de dissimulation, de rouerie... un homme d’une profondeur... +Oh! c’est... quoi?... le Cromwell du bagne!... Je n’ai jamais rencontré +pareil scélérat, il m’a presque attrapé!... Mais, en instruction +criminelle, un bout de fil qui passe vous fait trouver un peloton +avec lequel on se promène dans le labyrinthe des consciences +les plus ténébreuses, ou des faits les plus obscurs. Lorsque Jacques +Collin m’a vu feuilletant les lettres saisies au domicile de Lucien +de Rubempré, mon drôle y a jeté le coup d’œil d’un homme qui +voulait voir si quelque autre paquet ne s’y trouvait pas, et il a +laissé échapper un mouvement de satisfaction visible. Ce regard de +voleur évaluant un trésor, ce geste de prévenu qui se dit: «j’ai +mes armes,» m’ont fait comprendre un monde de choses. Il n’y +a que vous autres femmes qui puissiez, comme nous et les prévenus, +lancer, dans une œillade échangée, des scènes entières où se +révèlent des tromperies compliquées comme des serrures de sûreté. +On se dit, vois-tu, des volumes de soupçons en une seconde! +<span class="pagenum" id="page_7">7</span> +C’est effrayant, c’est la vie ou la mort, dans un clin d’œil. Le +gaillard a d’autres lettres entre les mains! ai-je pensé. Puis les +mille autres détails de l’affaire m’ont préoccupé. J’ai négligé cet +incident, car je croyais avoir à confronter mes prévenus et pouvoir +éclaircir plus tard ce point de l’instruction. Mais regardons comme +certain que Jacques Collin a mis en lieu sûr, selon l’habitude de +ces misérables, les lettres les plus compromettantes de la correspondance +du beau jeune homme adoré de tant de...</p> + +<p>—Et tu trembles, Camusot! Tu seras président de chambre à +la cour royale, bien plus tôt que je ne le croyais!... s’écria madame +Camusot, dont la figure rayonna. Voyons! il faut te conduire +de manière à contenter tout le monde, car l’affaire devient si grave +qu’elle pourrait bien nous être <small>VOLÉE</small>!... N’a-t-on pas ôté des +mains de Popinot, pour te la confier, la procédure, dans le procès +en interdiction intenté par madame à monsieur d’Espard? dit-elle +pour répondre à un geste d’étonnement que fit Camusot. Eh bien! +le procureur général qui prend un air si vif à l’honneur de monsieur +et de madame de Sérizy, ne peut-il pas évoquer l’affaire à la +cour royale, et faire commettre un conseiller à lui pour l’instruire +à nouveau?...</p> + +<p>—Ah çà! ma chère, où donc as-tu fait ton droit criminel? +s’écria Camusot. Tu sais tout, tu es mon maître...</p> + +<p>—Comment! tu crois que demain matin monsieur de Grandville +ne sera pas effrayé de la plaidoierie probable d’un avocat libéral +que ce Jacques Collin saura bien trouver; car on viendra lui +proposer de l’argent pour être son défenseur!... Ces dames connaissent +leur danger aussi bien, pour ne pas dire mieux, que tu ne +le connais; elles en instruiront le procureur général, qui, déjà, +voit ces familles traînées bien près du banc des accusés, par suite +du mariage de ce forçat avec Lucien de Rubempré, fiancé de mademoiselle +de Grandlieu, Lucien, amant d’Esther, ancien amant +de la duchesse de Maufrigneuse, le chéri de madame de Sérizy. Tu +dois donc manœuvrer de manière à te concilier l’affection de ton +procureur général, la reconnaissance de M. de Sérizy, celle de la +marquise d’Espard, de la comtesse Châtelet, à corroborer la protection +de madame de Maufrigneuse par celle de la maison de +Grandlieu, et à te faire adresser des compliments par ton président. +Moi, je me charge de mesdames d’Espard, de Maufrigneuse +et de Grandlieu. Toi, tu dois aller demain matin chez le procureur +<span class="pagenum" id="page_8">8</span> +général. Monsieur de Grandville est un homme qui ne vit +pas avec sa femme, il a eu pour maîtresse, pendant une dizaine +d’années, une mademoiselle de Bellefeuille, qui lui a donné des +enfants adultérins, n’est-ce pas? Eh bien! ce magistrat-là n’est pas +un saint, c’est un homme tout comme un autre; on peut le séduire, +il donne prise sur lui par quelque endroit, il faut découvrir +son faible, le flatter; demande-lui des conseils, fais-lui voir +le danger de l’affaire; enfin, tâchez de vous compromettre de compagnie, +et tu seras...</p> + +<p>—Non; je devrais baiser la marque de tes pas, dit Camusot en +interrompant sa femme, la prenant par la taille et la serrant sur +son cœur. Amélie! tu me sauves!</p> + +<p>—C’est moi qui t’ai remorqué d’Alencon à Mantes, et de Mantes +au tribunal de la Seine, répondit Amélie. Eh bien! sois tranquille!... +je veux qu’on m’appelle madame la présidente dans cinq ans +d’ici; mais, mon chat, pense donc toujours pendant longtemps avant +de prendre des résolutions. Le métier de juge n’est pas celui d’un +sapeur-pompier, le feu n’est jamais à vos papiers, vous avez le +temps de réfléchir; aussi, dans vos places, les sottises sont-elles +inexcusables...</p> + +<p>—La force de ma position est tout entière dans l’identité du +faux prêtre espagnol avec Jacques Collin, reprit le juge après une +longue pause. Une fois cette identité bien établie, quand même +la cour s’attribuerait la connaissance de ce procès, ce sera toujours +un fait acquis dont ne pourra se débarrasser aucun magistrat, juge +ou conseiller. J’aurai imité les enfants qui attachent une ferraille à +la queue d’un chat; la procédure, n’importe où elle s’instruise, +fera toujours sonner les fers de Jacques Collin.</p> + +<p>—Bravo! dit Amélie.</p> + +<p>—Et le procureur général aimera mieux s’entendre avec moi, +qui pourrais seul enlever cette épée de Damoclès suspendue sur le +cœur du faubourg Saint-Germain, qu’avec tout autre!... Mais tu +ne sais pas combien il est difficile d’obtenir ce magnifique résultat?... +Le procureur général et moi, tout à l’heure, dans son cabinet, +nous sommes convenus d’accepter Jacques Collin pour ce +qu’il se donne, pour un chanoine du chapitre de Tolède, pour Carlos +Herrera; nous sommes convenus d’admettre sa qualité d’envoyé +diplomatique, et de le laisser réclamer par l’ambassade d’Espagne. +C’est par suite de ce plan que j’ai fait le rapport qui met en +<span class="pagenum" id="page_9">9</span> +liberté Lucien de Rubempré, que j’ai recommencé les interrogatoires +de mes prévenus, en les rendant blancs comme neige. Demain, +messieurs de Rastignac, Bianchon, et je ne sais qui encore, +doivent être confrontés avec le soi-disant chanoine du chapitre +royal de Tolède, ils ne reconnaîtront pas en lui Jacques Collin, +dont l’arrestation a eu lieu en leur présence, il y a dix ans, dans +une pension bourgeoise, où ils l’ont connu sous le nom de Vautrin.</p> + +<p>Un moment de silence régna pendant lequel madame Camusot +réfléchissait.</p> + +<p>—Es-tu sûr que ton prévenu <ins title="original: sois">soit</ins> Jacques Collin, demanda-t-elle.</p> + +<p>—Sûr, répondit le juge, et le procureur général aussi.</p> + +<p>—Eh bien! tâche donc, sans laisser voir tes griffes de chat +fourré de susciter un éclat au Palais de Justice! Si ton homme est +encore au secret, va voir immédiatement le directeur de la Conciergerie +et fais en sorte que le forçat y soit publiquement reconnu. +Au lieu d’imiter les enfants, imite les ministres de la police +dans les pays absolus, qui inventent des conspirations contre le +souverain pour se donner le mérite de les avoir déjouées et se rendre +nécessaires; mets trois familles en danger pour avoir la gloire de +les sauver.</p> + +<p>—Ah! quel bonheur! s’écria Camusot. J’ai la tête si troublée +que je ne me souvenais plus de cette circonstance. L’ordre de +mettre Jacques Collin à la pistole a été porté par Cocquart à monsieur +Gault, le directeur de la Conciergerie. Or, par les soins de +Bibi-Lupin, l’ennemi de Jacques Collin, on a transféré de la Force +à la Conciergerie trois criminels qui le connaissent; et, s’il descend +demain matin au préau, l’on s’attend à des scènes terribles...</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Jacques Collin, ma chère, est le dépositaire des fortunes que +possèdent les bagnes et qui se montent à des sommes considérables; +or, il les a, dit-on, dissipées pour entretenir le luxe de feu +Lucien, et on va lui demander des comptes. Ce sera, m’a dit Bibi-Lupin, +une tuerie qui nécessitera l’intervention des surveillants, et +le secret sera découvert. Il y va de la vie de Jacques Collin. Or, +en me rendant au Palais de bonne heure, je pourrai dresser procès-verbal +de l’identité.</p> + +<p>—Ah! si ses commettants te débarrassaient de lui! tu serais +<span class="pagenum" id="page_10">10</span> +regardé comme un homme bien capable! Ne va pas chez monsieur +de Grandville, attends-le à son parquet avec cette arme formidable! +C’est un canon chargé sur les trois plus considérables familles de +la cour et de la pairie. Sois hardi, propose à monsieur de Grandville +de vous débarrasser de Jacques Collin en le transférant à la +Force, où les forçats savent se débarrasser de leurs dénonciateurs. +J’irai, moi, chez la duchesse de Maufrigneuse, qui me mènera +chez les Grandlieu. Peut-être verrai-je aussi monsieur de Sérizy. +Fie-toi à moi pour sonner l’alarme partout. Écris-moi surtout un +petit mot convenu pour que je sache si le prêtre espagnol est judiciairement +reconnu pour être Jacques Collin. Arrange-toi pour +quitter le Palais à deux heures, je t’aurai fait obtenir une audience +particulière du garde des sceaux: peut-être sera-t-il chez la marquise +d’Espard.</p> + +<p>Camusot restait planté sur ses jambes dans une admiration qui +fit sourire la fine Amélie.</p> + +<p>—Allons, viens dîner, et sois gai, dit-elle en terminant. Vois! +nous ne sommes à Paris que depuis deux ans, et te voilà en passe +de devenir conseiller avant la fin de l’année... De là, mon chat, à +la présidence d’une chambre à la cour, il n’y aura pas d’autre distance +qu’un service rendu dans quelque affaire politique.</p> + +<p>Cette délibération secrète montre à quel point les actions et les +moindres paroles de Jacques Collin, dernier personnage de cette +étude, intéressaient l’honneur des familles au sein desquelles il +avait placé son défunt protégé.</p> + +<p>La mort de Lucien et l’invasion à la Conciergerie de la comtesse +de Sérizy venaient de produire un si grand trouble dans les rouages +de la machine, que le directeur avait oublié de lever le secret du +prétendu prêtre espagnol.</p> + +<p>Quoiqu’il y en ait plus d’un exemple dans les annales judiciaires, +la mort d’un prévenu pendant le cours de l’instruction d’un procès, +est un événement assez rare pour que les surveillants, le greffier et +le directeur fussent sortis du calme dans lequel ils fonctionnent. +Néanmoins, pour eux, le grand événement n’était pas ce beau +jeune homme devenu si promptement un cadavre, mais bien la +rupture de la barre en fer forgé de la première grille du guichet +par les délicates mains d’une femme du monde. Aussi, directeur, +greffier et surveillants, dès que le procureur général, le comte +Octave de Bauvan, furent partis dans la voiture du comte de +<span class="pagenum" id="page_11">11</span> +Sérizy, en emmenant sa femme évanouie, se groupèrent-ils au guichet +en reconduisant M. Lebrun, le médecin de la prison, appelé +pour constater la mort de Lucien et s’en entendre avec le <i>médecin +des morts</i> de l’arrondissement où demeurait cet infortuné jeune +homme.</p> + +<p>On nomme à Paris <i>médecin des morts</i> le docteur chargé, +dans chaque mairie, d’aller vérifier le décès et d’en examiner les +causes.</p> + +<p>Avec ce coup d’œil rapide qui le distinguait, monsieur de +Grandville avait jugé nécessaire, pour l’honneur des familles compromises, +de faire dresser l’acte de décès de Lucien, à la mairie +dont dépend le quai Malaquais, où demeurait le défunt, et de le +conduire de son domicile à l’église Saint-Germain-des-Prés, où le +service funèbre allait avoir lieu. Monsieur de Chargebœuf, secrétaire +de monsieur de Grandville, mandé par lui, reçut des ordres +à cet égard. La translation de Lucien devait être opérée pendant +la nuit. Le jeune secrétaire était chargé de s’entendre immédiatement +avec la mairie, avec la paroisse et l’administration des pompes +funèbres. Ainsi, pour le monde, Lucien serait mort libre et +chez lui, son convoi partirait de chez lui, ses amis seraient convoqués +chez lui pour la cérémonie.</p> + +<p>Donc, au moment où Camusot, l’esprit en repos, se mettait à +table avec son ambitieuse moitié, le directeur de la Conciergerie +et monsieur Lebrun, médecin des prisons, étaient en dehors du +guichet, déplorant la fragilité des barres de fer et la force des +femmes amoureuses.</p> + +<p>—On ne sait pas, disait le docteur à monsieur Gault en le +quittant, tout ce qu’il y a de puissance nerveuse dans l’homme +surexcité <ins title="original: pas">par</ins> la passion! La dynamique et les mathématiques sont +sans signes ni calculs pour constater cette force-là. Tenez, hier, +j’ai été témoin d’une expérience qui m’a fait frémir et qui rend +compte du terrible pouvoir physique déployé tout à l’heure par +cette petite dame.</p> + +<p>—Contez-moi cela, dit monsieur Gault, car j’ai la faiblesse de +m’intéresser au magnétisme, sans y croire, mais il m’intrigue.</p> + +<p>—Un médecin magnétiseur, car il y a des gens parmi nous qui +croient au magnétisme, reprit le docteur Lebrun, m’a proposé +d’expérimenter sur moi-même un phénomène qu’il me décrivait +et duquel je doutais. Curieux de voir par moi-même une des +<span class="pagenum" id="page_12">12</span> +étranges crises nerveuses par lesquelles on prouve l’existence du +magnétisme, je consentis! Voici le fait. Je voudrais bien savoir ce +que dirait notre Académie de médecine si l’on soumettait, l’un +après l’autre, ses membres à cette action qui ne laisse aucun échappatoire +à l’incrédulité. Mon <ins title="original: viel">vieil</ins> ami...</p> + +<p>—Ce médecin, dit le docteur Lebrun en ouvrant une parenthèse, +est un vieillard persécuté pour ses opinions par la Faculté, depuis +Mesmer; il a soixante-dix ou douze ans, et se nomme Bouvard. +C’est aujourd’hui le patriarche de la doctrine du magnétisme animal. +Je suis un fils pour ce bonhomme, je lui dois mon état. +Donc le vieux et respectueux Bouvard me proposait de me prouver +que la force nerveuse mise en action par le magnétiseur était +non pas infinie, car l’homme est soumis à des lois déterminées, +mais qu’elle procédait comme les forces de la nature dont les principes +absolus échappent à nos calculs.</p> + +<p>—Ainsi, me dit-il, si tu veux abandonner ton poignet au poignet +d’une somnambule qui dans l’état de veille ne te le presserait +pas au-delà d’une certaine force appréciable, tu reconnaîtras +que, dans l’état si sottement nommé somnambulique, ses doigts +auront la faculté d’agir comme des cisailles manœuvrées par un +serrurier!</p> + +<p>Eh bien, monsieur, lorsque j’ai eu livré mon poignet à celui +de la femme, non pas <i>endormie</i>, car Bouvard réprouve cette expression, +mais <i>isolée</i>, et que le vieillard eut ordonné à cette +femme de me presser indéfiniment et de toute sa force le poignet, +j’ai prié d’arrêter au moment où le sang allait jaillir du bout de +mes doigts. Tenez! voyez le bracelet que je porterai pendant plus +de trois mois?</p> + +<p>—Diable! dit monsieur Gault en regardant une ecchymose circulaire +qui ressemblait à celle qu’eût produite une brûlure.</p> + +<p>—Mon cher Gault, reprit le médecin, j’aurais eu ma chair +prise dans un cercle de fer qu’un serrurier aurait vissé par un +écrou, je n’aurais pas senti ce collier de métal aussi durement que +les doigts de cette femme; son poignet était de l’acier inflexible, +et j’ai la conviction qu’elle aurait pu me briser les os et me séparer +la main du poignet. Cette pression, commencée d’abord d’une +manière insensible, a continué sans relâche en ajoutant toujours +une force nouvelle à la force de pression antérieure; enfin un +tourniquet ne se serait pas mieux comporté que cette main changée +<span class="pagenum" id="page_13">13</span> +en un appareil de torture. Il me paraît donc prouvé que, sous +l’empire de la passion, qui est la volonté ramassée sur un point et +arrivée à des quantités de force animale incalculables, comme le +sont toutes les différentes espèces de puissances électriques, +l’homme peut apporter sa vitalité tout entière, soit pour l’attaque, +soit pour la résistance, dans tel ou tel de ses organes... Cette petite +dame avait, sous la pression de son désespoir, envoyé sa puissance +vitale dans ses poignets.</p> + +<p>—Il en faut diablement pour rompre une barre de fer forgé... +dit le chef des surveillants en hochant la tête.</p> + +<p>—Il y avait une paille! fit observer monsieur Gault.</p> + +<p>—Moi, reprit le médecin, je n’ose plus assigner de limites à la +force nerveuse. C’est d’ailleurs ainsi que les mères, pour sauver +leurs enfants, magnétisent des lions, descendent dans un incendie, +le long des corniches où les chats se tiendraient à peine, et supportent +les tortures de certains accouchements. Là est le secret +des tentatives des prisonniers et des forçats pour recouvrer la liberté... +On ne connaît pas encore la portée des forces vitales, elles +tiennent à la puissance même de la nature, et nous les puisons à +des réservoirs inconnus!</p> + +<p>—Monsieur, vint dire tout bas un surveillant à l’oreille du directeur +qui reconduisait le docteur Lebrun à la grille extérieure +de la Conciergerie, le <i>Secret numéro deux</i> se dit malade et réclame +le médecin; il se prétend à la mort, ajouta le surveillant.</p> + +<p>—Vraiment? dit le directeur.</p> + +<p>—Mais il râle! répliqua le surveillant.</p> + +<p>—Il est cinq heures, répondit le docteur, je n’ai pas dîné... +Mais après tout, me voilà tout porté, voyons, allons...</p> + +<p>—Le Secret numéro deux est précisément le prêtre espagnol +soupçonné d’être Jacques Collin, dit monsieur Gault au médecin, +et l’un des prévenus dans le procès où ce pauvre jeune homme +était impliqué...</p> + +<p>—Je l’ai déjà vu ce matin, répondit le docteur. Monsieur Camusot +m’a mandé pour constater l’état sanitaire de ce gaillard-là, +qui, soit dit entre nous, se porte à merveille et qui de plus ferait +fortune à poser pour les Hercules dans les troupes de saltimbanques.</p> + +<p>—Il peut vouloir se tuer aussi, dit monsieur Gault. Donnons +un coup de pied aux secrets tous deux, car je dois être là, ne fût-ce +<span class="pagenum" id="page_14">14</span> +que pour le transférer à la pistole. Monsieur Camusot a levé le +secret pour ce singulier anonyme...</p> + +<p>Jacques Collin, surnommé Trompe-la-Mort dans le monde des +bagnes, et à qui maintenant il ne faut plus donner d’autre nom +que le sien, se trouvait depuis le moment de sa réintégration au +secret, d’après l’ordre de Camusot, en proie à une anxiété qu’il +n’avait jamais connue pendant sa vie marquée par tant de crimes, +par trois évasions du bagne et par deux condamnations en cour +d’assises. Cet homme, en qui se résument la vie, les forces, l’esprit, +les passions du bagne, et qui vous en présente la plus haute +expression, n’est-il pas monstrueusement beau par son attachement +digne de la race canine envers celui dont il fait son ami? +Condamnable, infâme et horrible de tant de côtés, ce dévouement +absolu à son idole le rend si véritablement intéressant, que cette +étude, déjà si considérable, paraîtrait inachevée, écourtée, si le +dénoûment de cette vie criminelle n’accompagnait pas la fin de +Lucien de Rubempré. Le petit épagneul mort, on se demande si +son terrible compagnon, si le lion vivra!</p> + +<p>Dans la vie réelle, dans la société, les faits s’enchaînent si fatalement +à d’autres faits, qu’ils ne vont pas les uns sans les autres. +L’eau du fleuve forme une espèce de plancher liquide; il n’est pas +de flot, si mutiné qu’il soit, à quelque hauteur qu’il s’élève, dont +la puissante gerbe ne s’efface sous la masse des eaux, plus forte +par la rapidité de son cours que les rébellions des gouffres qui +marchent avec elle. De même qu’on regarde l’eau couler en y +voyant de confuses images, peut-être désirez-vous mesurer la +pression du pouvoir social sur ce tourbillon nommé Vautrin? voir +à quelle distance ira s’abîmer le flot rebelle, comment finira la +destinée de cet homme vraiment diabolique, mais rattaché par l’amour +à l’humanité? tant ce principe céleste périt difficilement +dans les cœurs les plus gangrenés!</p> + +<p>L’ignoble forçat en matérialisant le poëme caressé par tant de +poëtes, par Moore, par lord Byron, par Mathurin, par Canalis (un +démon possédant un ange attiré dans son enfer pour le rafraîchir +d’une rosée dérobée au paradis), Jacques Collin, si l’on a bien +pénétré dans ce cœur de bronze, avait renoncé à lui-même depuis +sept ans. Ses puissantes facultés, absorbées en Lucien, ne +jouaient que pour Lucien; il jouissait de ses progrès, de ses amours, +de son ambition. Pour lui, Lucien était son âme visible.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_15">15</span> +Trompe-la-Mort dînait chez les Grandlieu, se glissait dans le +boudoir des grandes dames, aimait Esther par procuration. Enfin, +il voyait en Lucien un Jacques Collin, beau, jeune, noble, arrivant +au poste d’ambassadeur.</p> + +<p>Trompe-la-Mort avait réalisé la superstition allemande du double +par un phénomène de paternité morale que concevront les femmes +qui, dans leur vie, ont aimé véritablement, qui ont senti leur âme +passée dans celle de l’homme aimé, qui ont vécu de sa vie, noble +ou infâme, heureuse ou malheureuse, obscure ou glorieuse, qui +ont éprouvé, malgré les distances, du mal à leur jambe, s’il s’y +faisait une blessure, qui ont senti qu’il se battait en duel, et qui, +pour tout dire en un mot, n’ont pas eu besoin d’apprendre une +infidélité pour la savoir.</p> + +<p>Reconduit dans son cabanon, Jacques Collin se disait: —On +interroge le petit!</p> + +<p>Et il frissonnait, lui qui tuait comme un ouvrier boit.</p> + +<p>—A-t-il pu voir ses maîtresses? se demandait-il. Ma tante +a-t-elle trouvé ces damnées femelles? Ces duchesses, ces comtesses +ont-elles marché, ont-elles empêché l’interrogatoire?... Lucien +a-t-il reçu mes instructions?... Et si la fatalité veut qu’on l’interroge, +comment <i>se tiendra-t-il</i>? Pauvre petit, c’est moi qui l’ai +conduit là! C’est ce brigand de Paccard et cette fouine d’Europe +qui cause tout ce grabuge, en <i>chippant</i> les sept cent cinquante +mille francs de l’inscription donnée par Nucingen à Esther. Ces +deux drôles nous ont fait trébucher au dernier pas; mais ils +paieront cher cette farce-là! Un jour de plus, et Lucien était riche! +il épousait sa Clotilde de Grandlieu. Je n’avais plus Esther sur +les bras. Lucien aimait trop cette fille, tandis qu’il n’eût jamais +aimé cette planche de salut, cette Clotilde... Ah! le petit aurait +alors été tout à moi! Et dire que notre sort dépend d’un regard, +d’une rougeur de Lucien devant ce Camusot, qui voit tout, qui +ne manque pas de la finesse des juges! car nous avons échangé, +lorsqu’il m’a montré les lettres, un regard par lequel nous nous +sommes sondés mutuellement, et il a deviné que je puis <i>faire +chanter</i> les maîtresses de Lucien!...</p> + +<p>Ce monologue dura trois heures. L’angoisse fut telle qu’elle eut +raison de cette organisation de fer et de vitriol. Jacques Collin, +dont le cerveau fut comme incendié par la folie, ressentit une soif +si dévorante, qu’il épuisa, sans s’en apercevoir, toute la provision +<span class="pagenum" id="page_16">16</span> +d’eau contenue dans un des deux baquets qui forment, avec le lit +en bois, tout le mobilier d’un Secret.</p> + +<p>—S’il perd la tête, que deviendra-t-il? car ce cher enfant n’a +pas la force de Théodore!... se demanda-t-il en se couchant sur +le lit de camp, semblable à celui d’un corps de garde.</p> + +<p>Un mot sur ce Théodore de qui se souvenait Jacques Collin en +ce moment suprême. Théodore Calvi, jeune Corse, condamné à +perpétuité pour onze meurtres, à l’âge de dix-huit ans, grâce à +certaines protections achetées à prix d’or, avait été le compagnon +de chaîne de Jacques Collin, de 1819 à 1820. La dernière évasion de +Jacques Collin, une de ses plus belles combinaisons (il était sorti +déguisé en gendarme et conduisant Théodore Calvi marchant à ses +côtés en forçat, mené chez le commissaire), cette superbe évasion +avait eu lieu dans le port de Rochefort, où les forçats meurent +dru, et où l’on espérait voir finir ces deux dangereux personnages. +Évadés ensemble, ils avaient été forcés de se séparer par les hasards +de leur fuite. Théodore, repris, avait été réintégré au bagne. +Après avoir gagné l’Espagne et s’y être transformé en Carlos Herrera, +Jacques Collin venait chercher son Corse à Rochefort, lorsqu’il +rencontra Lucien sur les bords de la Charente. Le héros des +bandits et des <i>macchis</i> à qui Trompe-la-Mort devait de savoir +l’italien, fut sacrifié naturellement à cette nouvelle idole.</p> + +<p>La vie avec Lucien, garçon pur de toute condamnation, et qui +ne se reprochait que des peccadilles, se levait d’ailleurs belle et +magnifique comme le soleil d’une journée d’été; tandis qu’avec +Théodore, Jacques Collin n’apercevait plus d’autre dénoûment que +l’échafaud, après une série de crimes indispensables.</p> + +<p>L’idée d’un malheur causé par la faiblesse de Lucien, à qui le +régime du secret devait faire perdre la tête, prit des proportions +énormes dans l’esprit de Jacques Collin; et, en supposant la possibilité +d’une catastrophe, ce malheureux se sentit les yeux mouillés +de larmes, phénomène qui, depuis son enfance, ne s’était pas +produit une seule fois en lui.</p> + +<p>—Je dois avoir une fièvre de cheval, se dit-il, et peut-être en +faisant venir le médecin et lui proposant une somme considérable +me mettrait-il en rapport avec Lucien.</p> + +<p>En ce moment le surveillant apporta le dîner au prévenu.</p> + +<p>—C’est inutile, mon garçon, je ne puis manger. Dites à +monsieur le directeur de cette prison de m’envoyer le médecin, +<span class="pagenum" id="page_17">17</span> +je me trouve si mal que je crois ma dernière heure arrivée.</p> + +<p>En entendant les sons gutturaux du râle par lesquels le forçat +accompagna sa phrase, le surveillant inclina la tête et partit. +Jacques Collin s’accrocha furieusement à cette espérance; mais, +quand il vit entrer dans son cabanon le docteur en compagnie +du directeur, il regarda sa tentative comme avortée, et il attendit +froidement l’effet de la visite, en tendant son pouls au médecin.</p> + +<p>—Monsieur a la fièvre, dit le docteur à monsieur Gault; mais +c’est la fièvre que nous reconnaissons chez tous les prévenus, et +qui, dit-il à l’oreille du faux Espagnol, est toujours pour moi la +preuve d’une criminalité quelconque.</p> + +<p>En ce moment, le directeur, à qui le procureur général avait +donné la lettre écrite par Lucien à Jacques Collin pour la lui remettre, +laissa le docteur et le prévenu sous la garde du surveillant, +et alla chercher cette lettre.</p> + +<p>—Monsieur, dit Jacques Collin au docteur en voyant le surveillant +à la porte, et ne s’expliquant pas l’absence du directeur, je ne +regarderais pas à trente mille francs pour pouvoir faire passer cinq +lignes à Lucien de Rubempré.</p> + +<p>—Je ne veux pas vous voler votre argent, dit le docteur Lebrun, +personne au monde ne peut plus communiquer avec lui...</p> + +<p>—Personne? dit Jacques Collin stupéfait, et pourquoi?</p> + +<p>—Mais il s’est pendu...</p> + +<p>Jamais tigre trouvant ses petits enlevés n’a frappé les jungles +de l’Inde d’un cri aussi épouvantable que le fut celui de Jacques +Collin, qui se dressa sur ses pieds comme le tigre sur ses pattes, +qui lança sur le docteur un regard brûlant, comme l’éclair de la +foudre quand elle tombe; puis il s’affaissa sur son lit de camp en +disant: —Oh! mon fils!...</p> + +<p>—Pauvre homme! s’écria le médecin ému de ce terrible effort +de la nature.</p> + +<p>En effet, cette explosion fut suivie d’une si complète faiblesse, +que ces mots: «Oh! mon fils!» furent comme un murmure.</p> + +<p>—Va-t-il aussi nous craquer dans les mains, celui-là? demanda +le surveillant.</p> + +<p>—Non, ce n’est pas possible! reprit Jacques Collin en se soulevant +et regardant les deux témoins de cette scène d’un œil sans +flamme ni chaleur. Vous vous trompez, ce n’est pas lui! Vous n’avez +pas bien vu. L’on ne peut pas se pendre au secret! Voyez comment +<span class="pagenum" id="page_18">18</span> +pourrais-je me pendre ici? Paris tout entier me répond de +cette vie-là! Dieu me la doit!</p> + +<p>Le surveillant et le médecin étaient à leur tour stupéfaits, eux +que rien depuis longtemps ne pouvait plus surprendre. Monsieur +Gault entra, tenant la lettre de Lucien à la main. A l’aspect du directeur, +Jacques Collin, abattu sous la violence même de cette explosion +de douleur, parut se calmer.</p> + +<p>—Voici une lettre que monsieur le procureur général m’a chargé +de vous donner, en permettant que vous l’eussiez non décachetée, +fit observer monsieur Gault.</p> + +<p>—C’est de Lucien... dit Jacques Collin.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—N’est-ce pas, monsieur, que ce jeune homme?...</p> + +<p>—Est mort, reprit le directeur. Quand même monsieur le docteur +se serait trouvé ici, malheureusement il serait toujours arrivé +trop tard... Ce jeune homme est mort, là..., dans une des +pistoles...</p> + +<p>—Puis-je le voir de mes yeux? demanda timidement Jacques +Collin; laisserez-vous un père libre d’aller pleurer son fils?</p> + +<p>—Vous pouvez, si vous le voulez, prendre sa chambre, car j’ai +l’ordre de vous transférer dans une des chambres de la pistole. Le +secret est levé pour vous, monsieur.</p> + +<p>Les yeux du prévenu, dénués de chaleur et de vie, allaient lentement +du directeur au médecin; Jacques Collin les interrogeait, +croyant à quelque piége, et il hésitait à sortir.</p> + +<p>—Si vous voulez voir le corps, lui dit le médecin, vous n’avez +pas de temps à perdre, on doit l’enlever cette nuit...</p> + +<p>—Si vous avez des enfants, messieurs, dit Jacques Collin, vous +comprendrez mon imbécillité, j’y vois à peine clair... Ce coup +est pour moi bien plus que la mort, mais vous ne pouvez pas +savoir ce que je dis... Vous n’êtes pères, si vous l’êtes, que +d’une manière;... je suis mère, aussi!... Je... je suis fou... je +le sens.</p> + +<p>En franchissant des passages dont les portes inflexibles ne s’ouvrent +que devant le directeur, il est possible d’aller en peu de +temps des secrets aux pistoles. Ces deux rangées d’habitations sont +séparées par un corridor souterrain formé de deux gros murs qui +soutiennent la voûte sur laquelle repose la galerie du Palais de Justice, +nommée la galerie Marchande. Aussi, Jacques Collin, +<span class="pagenum" id="page_19">19</span> +accompagné du surveillant qui le prit par le bras, précédé du directeur +et suivi par le médecin, arriva-t-il en quelques minutes à la +cellule où gisait Lucien, qu’on avait mis sur le lit.</p> + +<p>A cet aspect, il tomba sur ce corps et s’y colla par une étreinte +désespérée, dont la force et le mouvement passionnés firent frémir +les trois spectateurs de cette scène.</p> + +<p>—Voilà, dit le docteur au directeur, un exemple de ce dont je +vous parlais. Voyez!... cet homme va pétrir ce corps, et vous ne +savez pas ce qu’est un cadavre, c’est de la pierre...</p> + +<p>—Laissez-moi là!... dit Jacques Collin d’une voix éteinte, <ins title="original: je je">je</ins> +n’ai pas longtemps à le voir, on va me l’enlever pour...</p> + +<p>Il s’arrêta devant le mot <i>enterrer</i>.</p> + +<p>—Vous me permettrez de garder quelque chose de mon cher +enfant!... Ayez la bonté de me couper vous-même, monsieur, +dit-il au docteur Lebrun, quelques mèches de ses cheveux, car je +ne le puis pas...</p> + +<p>—C’est bien son fils! dit le médecin.</p> + +<p>—Vous croyez? répondit le directeur d’un air profond, qui jeta +le médecin dans une courte rêverie.</p> + +<p>Le directeur dit au surveillant de laisser le prévenu dans cette +cellule, et de couper quelques mèches de cheveux pour le prétendu +père sur la tête du fils, avant qu’on vînt enlever le corps.</p> + +<p>A cinq heures et demie, au mois de mai, l’on peut facilement +lire une lettre à la Conciergerie, malgré les barreaux des grilles et +les mailles du treillis en fil de fer qui en condamnent les fenêtres. +Jacques Collin épela donc cette terrible lettre en tenant la main de +Lucien.</p> + +<p>On ne connaît pas d’homme qui puisse garder pendant dix minutes +un morceau de glace, en le serrant avec force dans le creux +de sa main. La froideur se communique aux sources de la vie avec +une rapidité mortelle. Mais l’effet de ce froid terrible, et agissant +comme un poison, est à peine comparable à celui que produit sur +l’âme la main raide et glacée d’un mort tenue ainsi, serrée ainsi. +La Mort parle alors à la Vie, elle dit des secrets noirs et qui tuent +bien des sentiments; car, en fait de sentiment, changer, n’est-ce +pas mourir?</p> + +<p>En relisant avec Jacques Collin la lettre de Lucien, cet écrit +suprême paraîtra ce qu’il fut pour cet homme, une coupe de +poison.</p> + +<div class="manuscr"><span class="pagenum" id="page_20">20</span> + +<p class="addr">A L’ABBÉ CARLOS HERRERA.</p> + +<p>«Mon cher abbé, je n’ai reçu que des bienfaits de vous, et je +vous ai trahi. Cette ingratitude involontaire me tue, et, quand +vous lirez ces lignes, je n’existerai plus; vous ne serez plus là +pour me sauver.</p> + +<p>»Vous m’aviez donné pleinement le droit, si j’y trouvais un +avantage, de vous perdre en vous jetant à terre comme un bout +de cigare, mais j’ai disposé de vous sottement. Pour sortir d’embarras, +séduit par une captieuse demande du juge d’instruction, +votre fils spirituel, celui que vous aviez adopté, s’est rangé du +côté de ceux qui veulent vous assassiner à tout prix, en voulant +faire croire à une identité que je sais impossible entre vous et +un scélérat français. Tout est dit.</p> + +<p>»Entre un homme de votre puissance et moi, de qui vous avez +voulu faire un personnage plus grand que je ne pouvais l’être, +il ne saurait y avoir de niaiseries échangées au moment d’une +séparation suprême. Vous m’avez voulu faire puissant et glorieux, +vous m’avez précipité dans les abîmes du suicide, voilà +tout. Il y a longtemps que je voyais venir le vertige pour moi.</p> + +<p>»Il y a la postérité de Caïn et celle d’Abel, comme vous disiez +quelquefois. Caïn, dans le grand drame de l’Humanité, c’est +l’opposition. Vous descendez d’Adam par cette ligne en qui le +diable a continué de souffler le feu dont la première étincelle +avait été jetée sur Ève. Parmi les démons de cette filiation, il s’en +trouve, de temps en temps, de terribles, à organisations vastes, +qui résument toutes les forces humaines, et qui ressemblent à +ces fiévreux animaux du désert dont la vie exige les espaces immenses +qu’ils y trouvent. Ces gens-là sont dangereux dans la +société comme les lions le seraient en pleine Normandie: il leur +faut une pâture, ils dévorent les hommes vulgaires et broutent +les écus des niais; leurs jeux sont si périlleux qu’ils finissent par +tuer l’humble chien dont ils se sont fait un compagnon, une +idole. Quand Dieu le veut, ces êtres mystérieux sont Moïse, Attila, +Charlemagne, Robespierre ou Napoléon; mais quand ils +laissent rouiller au fond de l’océan d’une génération ces instruments +gigantesques, ils ne sont plus que Pugatcheff, Fouché, +Louvel et l’abbé Carlos Herrera. Doués d’un immense pouvoir +<span class="pagenum" id="page_21">21</span> +sur les âmes tendres, <ins title="original: il">ils</ins> les attirent et les broient. C’est grand, +c’est beau dans son genre. C’est la plante vénéneuse aux riches +couleurs qui fascine les enfants dans les bois. C’est la poésie du +mal.</p> + +<p>»Des hommes comme vous autres doivent habiter des antres et +n’en pas sortir. Tu m’as fait vivre de cette vie gigantesque, et +j’ai bien mon compte de l’existence. Ainsi, je puis retirer ma +tête des nœuds gordiens de ta politique, pour la donner au nœud +coulant de ma cravate.</p> + +<p>»Pour réparer ma faute, je transmets au procureur général une +rétractation de mon interrogatoire; vous verrez à tirer parti de +cette pièce. Par le vœu d’un testament en bonne forme, on vous +rendra, monsieur l’abbé, les sommes appartenant à votre Ordre, +desquelles vous avez disposé très-imprudemment pour moi, +par suite de la paternelle tendresse que vous m’avez portée.</p> + +<p>»Adieu donc, adieu, grandiose statue du mal et de la corruption, +adieu, vous qui, dans la bonne voie, eussiez été plus que +Ximénès, plus que Richelieu; vous avez tenu vos promesses: je +me retrouve au bord de la Charente, après vous avoir dû les +enchantements d’un rêve; mais, malheureusement, ce n’est plus +la rivière de mon pays où j’allais noyer les peccadilles de ma jeunesse; +c’est la Seine, et mon trou, c’est un cabanon de la Conciergerie.</p> + +<p>»Ne me regrettez pas: mon mépris pour vous était égal à mon +admiration.</p> + +<p class="rsign">»<span class="smcap">Lucien.</span>»</p> +</div> + +<p>Avant une heure du matin, lorsqu’on vint enlever le corps, on +trouva Jacques Collin agenouillé devant le lit, cette lettre à terre, +lâchée sans doute comme le suicidé lâche le pistolet qui l’a tué; +mais le malheureux tenait toujours la main de Lucien entre ses +mains jointes et priait Dieu.</p> + +<p>En voyant cet homme, les porteurs s’arrêtèrent un moment, +car il ressemblait à une de ces figures de pierre agenouillée pour +l’éternité sur les tombeaux du moyen âge, par le génie des tailleurs +d’images. Ce faux prêtre, aux yeux clairs comme ceux des tigres +et raidi par une immobilité surnaturelle, imposa tellement à ces +gens, qu’ils lui dirent avec douceur de se lever.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda-t-il timidement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_22">22</span> +Cet audacieux Trompe-la-Mort était devenu faible comme un +enfant.</p> + +<p>Le directeur montra ce spectacle à monsieur de Chargebœuf, +qui, saisi de respect pour une pareille douleur, et croyant à la +qualité de père que Jacques Collin se donnait, expliqua les ordres +de monsieur de Grandville relatifs au service et au convoi de Lucien, +qu’il fallait absolument transférer à son domicile du quai Malaquais, +où le clergé l’attendait pour le veiller pendant le reste de +la nuit.</p> + +<p>—Je reconnais bien là la grande âme de ce magistrat, s’écria +d’une voix triste le forçat. Dites-lui, monsieur, qu’il peut compter +sur ma reconnaissance... Oui, je suis capable de lui rendre de +grands services... N’oubliez pas cette phrase; elle est, pour lui, de +la dernière importance. Ah! monsieur, il se fait d’étranges changements +dans le cœur d’un homme, quand il a pleuré pendant +sept heures sur un enfant comme celui-ci... Je ne le verrai donc +plus!...</p> + +<p>Après avoir couvé Lucien par un regard de mère à qui l’on arrache +le corps de son fils, Jacques Collin s’affaissa sur lui-même. +En regardant prendre le corps de Lucien, il laissa échapper un gémissement +qui fit hâter les porteurs.</p> + +<p>Le secrétaire du procureur général et le directeur de la prison +s’étaient déjà soustraits à ce spectacle.</p> + +<p>Qu’était devenue cette nature de bronze, où la décision égalait +le coup d’œil en rapidité, chez laquelle la pensée et l’action jaillissaient +comme un même éclair, dont les nerfs aguerris par trois +évasions, par trois séjours au bagne avaient atteint à la solidité +métallique des nerfs du sauvage? Le fer cède à certains degrés de +battage ou de pression réitérée; ses impénétrables molécules, purifiées +par l’homme et rendues homogènes, se désagrègent; et, +sans être en fusion, le métal n’a plus la même vertu de résistance. +Les maréchaux, les serruriers, les taillandiers, tous les ouvriers +qui travaillent constamment ce métal en expriment alors l’état par +un mot de leur technologie: «<i>Le fer est roui!</i>» disent-ils en +s’appropriant cette expression exclusivement consacrée au chanvre, +dont la désorganisation s’obtient par le rouissage. Eh bien, l’âme +humaine, ou, si vous voulez la triple énergie du corps, du cœur +et de l’esprit se trouve dans une situation analogue à celle du fer +par suite de certains chocs répétés. Il en est alors des hommes +<span class="pagenum" id="page_23">23</span> +comme du chanvre et du fer: ils sont rouis. La science et la justice, +le public cherchent mille causes aux terribles catastrophes +causées sur les chemins de fer, par la rupture d’une barre de fer, +et dont le plus affreux exemple est celui de Bellevue; mais personne +n’a consulté les vrais connaisseurs en ce genre, les forgerons, +qui ont tous dit le même mot: «Le fer était roui!» Ce +danger est imprévisible. Le métal devenu mou, le métal resté résistant, +offrent la même apparence.</p> + +<p>C’est dans cet état que les confesseurs et les juges d’instruction +trouvent souvent les grands criminels. Les sensations terribles de +la cour d’assises et celles de la <i>toilette</i> déterminent presque toujours +chez les natures les plus fortes cette dislocation de l’appareil +nerveux. Les aveux s’échappent alors des bouches les plus violemment +serrées; les cœurs les plus durs se brisent alors; et, chose +étrange! au moment où les aveux sont inutiles, lorsque cette faiblesse +suprême arrache à l’homme le masque d’innocence sous lequel +il inquiétait la Justice, toujours inquiète lorsque le condamné +meurt sans avouer son crime.</p> + +<p>Napoléon a connu cette dissolution de toutes les forces humaines +sur le champ de bataille de Waterloo!</p> + +<p>A huit heures du matin, quand le surveillant des pistoles entra +dans la chambre où se trouvait Jacques Collin, il le vit pâle et +calme, comme un homme redevenu fort par un violent parti pris.</p> + +<p>—Voici l’heure d’aller au préau, dit le porte-clefs, vous êtes +enfermé depuis trois jours, si vous voulez prendre l’air et marcher, +vous le pouvez!</p> + +<p>Jacques Collin, tout à ses pensées absorbantes, ne prenant aucun +intérêt à lui-même, se regardant comme un vêtement sans corps, +comme un haillon, ne soupçonna pas le piége que lui tendait Bibi-Lupin, +ni l’importance de son entrée au préau. Le malheureux, +sorti machinalement, enfila le corridor qui longe les cabanons pratiqués +dans les corniches des magnifiques arcades du palais des +rois de France, et sur lesquelles s’appuie la galerie dite de Saint-Louis, +par où l’on va maintenant aux différentes dépendances de +la cour de cassation. Ce corridor rejoint celui des pistoles; et, circonstance +digne de remarque, la chambre où fut détenu Louvel, +l’un des plus fameux régicides, est celle située à l’angle droit formé +par le coude des deux corridors. Sous le joli cabinet qui occupe la +tour Bonbec se trouve un escalier en colimaçon auquel aboutit ce +<span class="pagenum" id="page_24">24</span> +sombre corridor, et par où les détenus logés, dans les pistoles ou +dans les cabanons, vont et viennent pour se rendre au préau.</p> + +<p>Tous les détenus, les accusés qui doivent comparaître en cour +d’assises et ceux qui y ont comparu, les prévenus qui ne sont plus au +secret, tous les prisonniers de la Conciergerie enfin se promènent +dans cet étroit espace entièrement pavé, pendant quelques heures +de la journée, et surtout le matin de bonne heure en été. Ce préau, +l’antichambre de l’échafaud ou du bagne, y aboutit d’un bout, et +de l’autre il tient à la société par le gendarme, par le cabinet du +juge d’instruction ou par la cour d’assises. Aussi est-ce plus glacial +à voir que l’échafaud. L’échafaud peut devenir un piédestal pour +aller au ciel; mais le préau, c’est toutes les infamies de la terre +réunies et sans issue!</p> + +<p>Que ce soit le préau de la Force ou celui de Poissy, ceux de +Melun ou de Sainte-Pélagie, un préau est un préau. Les mêmes +faits s’y reproduisent identiquement, à la couleur près des murailles, +à la hauteur ou à l’espace. Aussi les <span class="smcap">Études de mœurs</span> +mentiraient-elles à leur titre, si la description la plus exacte de ce +<i>pandémonium</i> parisien ne se trouvait ici.</p> + +<p>Sous les puissantes voûtes qui soutiennent la salle des audiences +de la cour de cassation, il existe à la quatrième arcade une pierre +qui servait, dit-on, à saint Louis pour distribuer ses aumônes, et +qui, de nos jours, sert de table pour vendre quelques comestibles +aux détenus. Aussi, dès que le préau s’ouvre pour les prisonniers, +tous vont-ils se grouper autour de cette pierre à friandises de détenus, +l’eau-de-vie, le rhum, etc.</p> + +<p>Les deux premières arcades de ce côté du préau, qui fait face à +la magnifique galerie byzantine, seul vestige de l’élégance du palais +de saint Louis, sont prises par un parloir où confèrent les avocats +et les accusés, et où les prisonniers parviennent au moyen d’un +guichet formidable, composé d’une double voie tracée par des barreaux +énormes, et comprise dans l’espace de la troisième arcade. +Ce double chemin ressemble à ces rues momentanément créées à +la porte des théâtres par des barrières pour contenir la queue, lors +des grands succès. Ce parloir, situé au bout de l’immense salle du +guichet actuel de la Conciergerie, éclairé sur le préau par des +hottes, vient d’être mis à jour par des châssis vitrés du côté du +guichet, en sorte qu’on y surveille les avocats en conférence avec +leurs clients. Cette innovation a été nécessitée par les trop fortes +<span class="pagenum" id="page_25">25</span> +séductions que de jolies femmes exerçaient sur leurs défenseurs. +On ne sait plus où s’arrêtera la morale?... Ces précautions ressemblent +à ces examens de conscience tout faits, où les imaginations +pures se dépravent en réfléchissant à des monstruosités ignorées. +Dans ce parloir ont également lieu les entrevues des parents et des +amis à qui la police permet de voir des prisonniers, accusés ou détenus.</p> + +<p>On doit maintenant comprendre ce qu’est le préau pour les +deux cents prisonniers de la Conciergerie; c’est leur jardin, un +jardin sans arbres, ni terre, ni fleurs, un préau enfin! Les annexes +du parloir et de la pierre de saint Louis, sur laquelle se distribuent +les comestibles et les liquides autorisés, constituent l’unique communication +possible avec le monde extérieur.</p> + +<p>Les moments passés au préau sont les seuls pendant lesquels le +prisonnier se trouve à l’air et en compagnie; néanmoins, dans les +autres prisons, les détenus sont réunis dans les ateliers du travail; +mais, à la Conciergerie, on ne peut se livrer à aucune occupation, +à moins d’être à la pistole. Là, le drame de la cour d’assises préoccupe +d’ailleurs tous les esprits, puisqu’on ne vient là que pour subir +ou l’instruction ou le jugement. Cette cour présente un affreux +spectacle; on ne peut se le figurer, il faut le voir, ou l’avoir vu.</p> + +<p>D’abord, la réunion, sur un espace de quarante mètres de long +sur trente de large, d’une centaine d’accusés ou de prévenus, ne +constitue pas l’élite de la société. Ces misérables, qui, pour la plupart, +appartiennent aux plus basses classes, sont mal vêtus; leurs +physionomies sont ignobles ou horribles; car un criminel venu des +sphères sociales supérieures est une exception heureusement assez +rare. La concussion, le faux ou la faillite frauduleuse, seuls crimes +qui peuvent amener là des gens comme il faut, ont d’ailleurs le +privilége de la pistole, et l’accusé ne quitte alors presque jamais sa +cellule.</p> + +<p>Ce lieu de promenade, encadré par de beaux et formidables +murs noirâtres, par une colonnade partagée en cabanons, par une +fortification du côté du quai, par les cellules grillagées de la pistole +au nord, gardé par des surveillants attentifs, occupé par un +troupeau de criminels ignobles et se défiant tous les uns des autres, +attriste déjà par les dispositions locales; mais il effraie bientôt, +lorsque vous vous y voyez le centre de tous ces regards pleins de +haine, de curiosité, de désespoir, en face de ces êtres déshonorés. +<span class="pagenum" id="page_26">26</span> +Aucune joie! tout est sombre, les lieux et les hommes. Tout est +muet, les murs et les consciences. Tout est péril pour ces malheureux; +ils n’osent, à moins d’une amitié sinistre comme le bagne +dont elle est le produit, se fier les uns aux autres. La police, qui +plane sur eux, empoisonne pour eux l’atmosphère et corrompt +tout, jusqu’au serrement de main de deux coupables intimes. Un +criminel qui rencontre là son meilleur camarade ignore si ce dernier +ne s’est pas repenti, s’il n’a pas fait des aveux dans l’intérêt +de sa vie. Ce défaut de sécurité, cette crainte du <i>mouton</i> gâte la +liberté déjà si mensongère du préau. En argot de prison, le <i>mouton</i> +est un mouchard, qui paraît être sous le poids d’une méchante +affaire, et dont l’habileté proverbiale consiste à se faire prendre +pour un <i>ami</i>. Le mot <i>ami</i> signifie, en argot, un voleur émérite, +un voleur consommé, qui, depuis longtemps, a rompu avec la société, +qui veut rester voleur toute sa vie, et qui demeure fidèle +<i>quand même</i> aux lois de la <i>haute pègre</i>.</p> + +<p>Le crime et la folie ont quelque similitude. Voir les prisonniers +de la Conciergerie au préau, ou voir des fous dans le jardin d’une +maison de santé, c’est une même chose. Les uns et les autres se +promènent en s’évitant, se jettent des regards au moins singuliers, +atroces, selon leurs pensées du moment, jamais gais ni sérieux; +car ils se connaissent ou ils se craignent. L’attente d’une condamnation, +les remords, les anxiétés donnent aux promeneurs du préau +l’air inquiet et hagard des fous. Les criminels consommés ont seuls +une assurance qui ressemble à la tranquillité d’une vie honnête, à +la sincérité d’une conscience pure.</p> + +<p>L’homme des classes moyennes étant là l’exception, et la honte +retenant dans leurs cellules ceux que le crime y envoie, les habitués +du préau sont généralement mis comme les gens de la classe +ouvrière. La blouse, le bourgeron, la veste de velours dominent. +Ces costumes grossiers ou sales, en harmonie avec les physionomies +communes ou sinistres, avec les manières brutales, un peu +domptées néanmoins par les pensées tristes dont sont saisis les prisonniers, +tout, jusqu’au silence du lieu, contribue à frapper de +terreur ou de dégoût le rare visiteur, à qui de hautes protections +ont valu le privilége peu prodigué d’étudier la Conciergerie.</p> + +<p>De même que la vue d’un cabinet d’anatomie, où les maladies +infâmes sont figurées en cire, rend chaste et inspire de saintes et +nobles amours au jeune homme qu’on y mène; de même la vue +<span class="pagenum" id="page_27">27</span> +de la Conciergerie et l’aspect du préau, meublé de ces hôtes dévoués +au bagne, à l’échafaud, à une peine infamante quelconque, +donne la crainte de la justice humaine à ceux qui pourraient ne +pas craindre la justice divine, dont la voix parle si haut dans la +conscience; et ils en sortent honnêtes gens pour longtemps.</p> + +<p>Les promeneurs qui se trouvaient au préau quand Jacques Collin +y descendit devant être les acteurs d’une scène capitale dans la +vie de Trompe-la-Mort, il n’est pas indifférent de peindre quelques-unes +des principales figures de cette terrible assemblée.</p> + +<p>Là, comme partout où des hommes sont rassemblés; là, comme +au collége, règnent la force physique et la force morale. Là donc, +comme dans les bagnes, l’aristocratie est la criminalité. Celui dont +la tête est en jeu prime tous les autres. Le préau, comme on le +pense, est une école de Droit criminel; on l’y professe infiniment +mieux qu’à la place du Panthéon. La plaisanterie périodique consiste +à répéter le drame de la cour d’assises, à constituer un président, +un jury, un ministère public, un avocat, et à juger le procès. Cette +horrible farce se joue presque toujours à l’occasion des crimes célèbres. +A cette époque, une grande cause criminelle était à l’ordre +du jour des assises, l’affreux assassinat commis sur monsieur et +madame Crottat, anciens fermiers, père et mère du notaire, qui +gardaient chez eux, comme cette malheureuse affaire l’a prouvé, +huit cent mille francs en or. L’un des auteurs de ce double assassinat +était le célèbre Dannepont, dit La Pouraille, forçat libéré, qui, +depuis cinq ans, avait échappé aux recherches les plus actives de +la police à la faveur de sept ou huit noms différents. Les déguisements +de ce scélérat étaient si parfaits, qu’il avait subi deux ans de +prison sous le nom de Delsouq, un de ses élèves, voleur célèbre +qui ne dépassait jamais, dans les affaires, la compétence du tribunal +correctionnel. La Pouraille en était, depuis sa sortie du bagne, +à son troisième assassinat. La certitude d’une condamnation à mort +rendait cet accusé, non moins que sa fortune présumée, l’objet de +la terreur et de l’admiration des prisonniers; car pas un liard des +fonds volés ne se retrouvait. On peut encore, malgré les événements +de juillet 1830, se rappeler l’effroi que causa dans Paris ce +coup hardi, comparable au vol des médailles de la Bibliothèque +pour son importance; car la malheureuse tendance de notre temps +à tout chiffrer rend un assassinat d’autant plus frappant que la +somme volée est plus considérable.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_28">28</span> +La Pouraille, petit homme sec et maigre, à visage de fouine, +âgé de quarante-cinq ans, l’une des célébrités des trois bagnes +qu’il avait habités successivement dès l’âge de dix-neuf ans, connaissait +intimement Jacques Collin, et l’on va savoir comment et +pourquoi. Transférés de la Force à la Conciergerie depuis vingt-quatre +heures avec La Pouraille, deux autres forçats avaient reconnu +sur-le-champ, et fait reconnaître au préau cette royauté sinistre +de <i>l’ami</i> promis à l’échafaud. L’un de ces forçats, un libéré +nommé Sélérier, surnommé l’Auvergnat, le père Ralleau, le Rouleur, +et qui, dans la société que le bagne appelle la <i>haute pègre</i>, +avait nom Fil-de-Soie, sobriquet dû à l’adresse avec <ins title="original: lequel">laquelle</ins> il +échappait aux périls du métier, était un des anciens affidés de +Trompe-la-Mort.</p> + +<p>Trompe-la-Mort soupçonnait tellement Fil-de-Soie de jouer un +double rôle, d’être à la fois dans les conseils de la haute pègre, et +l’un des entretenus de la police, qu’il lui avait (Voyez le <i>Père Goriot</i>.) +attribué son arrestation dans la maison Vauquer, en 1819. +Sélérier, qu’il faut appeler Fil-de-Soie, de même que Dannepont +se nommera La Pouraille, déjà sous le coup d’une rupture de ban, +était impliqué dans des vols qualifiés, mais sans une goutte de +sang répandu, qui devaient le faire réintégrer au moins pour vingt +ans au bagne. L’autre forçat, nommé Riganson, formait avec sa +concubine, appelée la Biffe, un des plus redoutables ménages de la +haute pègre. Riganson, en délicatesse avec la justice dès l’âge le +plus tendre, avait pour surnom <i>le Biffon</i>. Le Biffon était le mâle +de la Biffe, car il n’y a rien de sacré pour la haute pègre. Ces sauvages +ne respectent ni la loi, ni la religion, rien, pas même l’histoire +naturelle, dont la sainte nomenclature est, comme on le voit, +parodiée par eux.</p> + +<p>Une digression est ici nécessaire; car l’entrée de Jacques Collin +au préau, son apparition au milieu de ses ennemis, si bien ménagée +par Bibi-Lupin et par le juge d’instruction, les scènes curieuses +qui devaient s’ensuivre, tout en serait inadmissible et incompréhensible, +sans quelques explications sur le monde des voleurs +et des bagnes, sur ses lois, sur ses mœurs, et surtout sur son langage, +dont l’affreuse poésie est indispensable dans cette partie du +récit. Donc, avant tout, un mot sur la langue des grecs, des filous, +des voleurs et des assassins, nommée l’<i>argot</i>, et que la littérature a, +dans ces derniers temps, employée avec tant de succès, que plus d’un +<span class="pagenum" id="page_29">29</span> +mot de cet étrange vocabulaire a passé sur les lèvres roses des jeunes +femmes, a retenti sous les lambris dorés, a réjoui les princes, +dont plus d’un a pu s’avouer <i>floué</i>! Disons-le, peut-être à l’étonnement +de beaucoup de gens, il n’est pas de langue plus énergique, +plus colorée que celle de ce monde souterrain qui, depuis +l’origine des empires à capitale, s’agite dans les caves, dans les +sentines, dans le <i>troisième-dessous</i> des sociétés, pour emprunter +à l’art dramatique une expression vive et saisissante. Le monde +n’est-il pas un théâtre? Le Troisième-Dessous est la dernière +cave pratiquée sous les planches de l’Opéra, pour en recéler les +machines, les machinistes, la rampe, les apparitions, les diables +bleus que vomit l’enfer, etc.</p> + +<p>Chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse ou +terrible. Une culotte est une <i>montante</i>; n’expliquons pas ceci. En +argot on ne dort pas, on <i>pionce</i>. Remarquez avec quelle énergie +ce verbe exprime le sommeil particulier à la bête traquée, fatiguée, +défiante, appelée Voleur, et qui, dès qu’elle est en sûreté, tombe +et roule dans les abîmes d’un sommeil profond et nécessaire sous +les puissantes ailes du Soupçon planant toujours sur elle. Affreux +sommeil, semblable à celui de l’animal sauvage qui dort, qui +ronfle, et dont néanmoins les oreilles veillent doublées de prudence!</p> + +<p>Tout est farouche dans cet idiome. Les syllabes qui commencent +ou qui finissent, les mots sont âpres et étonnent singulièrement. +Une femme est une <i>largue</i>. Et quelle poésie! la paille est <i>la +plume de Beauce</i>. Le mot minuit est rendu par cette périphrase: +<i>douze plombes crossent</i>! Ça ne donne-t-il pas le frisson? <i>Rincer +une cabriole</i>, veut dire dévaliser une chambre. Qu’est-ce que +l’expression se coucher, comparée à se <i>piausser</i>, revêtir une autre +peau. Quelle vivacité d’images! <i>Jouer des dominos</i>, signifie +manger; comment mangent les gens poursuivis?</p> + +<p>L’argot va toujours, d’ailleurs! il suit la civilisation, il la talonne, +il s’enrichit d’expressions nouvelles à chaque nouvelle invention. +La pomme de terre, créée et mise au jour par Louis XVI et +Parmentier, est aussitôt saluée par l’argot <i>d’orange à cochons</i>. +On invente les billets de banque, le bagne les appelle des <i>fafiots +garatés</i>, du nom de Garat, le caissier qui les signe. <i>Fafiot!</i> n’entendez-vous +pas le bruissement du papier de soie? Le billet de +mille francs est un <i>fafiot mâle</i>, le billet de cinq cents un <i>fafiot femelle</i>. +<span class="pagenum" id="page_30">30</span> +Les forçats baptiseront, attendez-vous-y, les billets de +cent ou de deux cents francs de quelque nom bizarre.</p> + +<p>En 1790, Guillotin trouve, dans l’intérêt de l’humanité, la mécanique +expéditive qui résoud tous les problèmes soulevés par le +supplice de la peine de mort. Aussitôt les forçats, les ex-galériens, +examinent cette mécanique placée sur les confins monarchiques de +l’ancien système, et sur les frontières de la justice nouvelle, ils +l’appellent tout à coup <i>l’Abbaye de Monte-à-Regret</i>! Ils étudient +l’angle décrit par le couperet d’acier, et trouvent pour en peindre +l’action, le verbe <i>faucher</i>! Quand on songe que le bagne se +nomme <i>le pré</i>, vraiment ceux qui s’occupent de linguistique doivent +admirer la création de ces affreux <i>vocables</i>, eût dit Charles +Nodier.</p> + +<p>Reconnaissons d’ailleurs la haute antiquité de l’argot! il contient +un dixième de mots de la langue romane, un autre dixième de la +vieille langue gauloise de Rabelais. <i>Effondrer</i> (enfoncer), <i>otolondrer</i> +(ennuyer), <i>cambrioler</i> (tout ce qui se fait dans une chambre), +<i>aubert</i> (argent), <i>gironde</i> (belle, le nom d’un fleuve en +langue d’Oc), <i>fouillousse</i> (poche), appartiennent à la langue du +quatorzième et du quinzième siècles. L’<i>affe</i>, pour la vie, est de la +plus haute antiquité. Troubler <i>l’affe</i> a fait les <i>affres</i>, d’où vient +le mot <i>affreux</i>, dont la traduction est <i>ce qui trouble la vie</i>, etc.</p> + +<p>Cent mots au moins de l’argot appartiennent à la langue de <small>PANURGE</small>, +qui, dans l’œuvre rabelaisienne, symbolise le peuple, car +ce nom est composé de deux mots grecs qui veulent dire: <i>Celui +qui fait tout</i>. La science change la face de la civilisation par le +chemin de fer, l’argot l’a déjà nommé <i>le roulant vif</i>.</p> + +<p>Le nom de la tête, quand elle est encore sur leurs épaules, <i>la +sorbonne</i>, indique la source antique de cette langue dont il est +question dans les romanciers les plus anciens, comme Cervantes, +comme <i>les nouvelliers</i> italiens et l’Arétin. De tout temps, en +effet, <i>la fille</i>, héroïne de tant de vieux romans, fut la protectrice, +la compagne, la consolation du grec, du voleur, du tire-laine, du +filou, de l’escroc.</p> + +<p>La prostitution et le vol sont deux protestations vivantes, mâle +et femelle, de <i>l’état naturel</i> contre l’état social. Aussi les philosophes, +les novateurs actuels, les humanitaires, qui ont pour queue +les communistes et les fouriéristes, arrivent-ils, sans s’en douter, +à ces deux conclusions: la prostitution et le vol. Le voleur ne met +<span class="pagenum" id="page_31">31</span> +pas en question dans les livres sophistiques, la propriété, l’hérédité, +les garanties sociales; il les supprime net. Pour lui, voler, +c’est rentrer dans son bien. Il ne discute pas le mariage, il ne +l’accuse pas, il ne demande pas, dans des utopies imprimées, ce +consentement mutuel, cette alliance étroite des âmes impossible à +généraliser; il s’accouple avec une violence dont les chaînons sont +incessamment resserrés par le marteau de la nécessité. Les novateurs +modernes écrivent des théories pâteuses, filandreuses et nébuleuses, +ou des romans philanthropiques; mais le voleur pratique! +il est clair comme un fait, il est logique comme un coup de +poing. Et quel style!...</p> + +<p>Autre observation! Le monde des filles, des voleurs et des assassins, +les bagnes et les prisons comportent une population d’environ +soixante à quatre-vingt mille individus, mâles et femelles. Ce +monde ne saurait être dédaigné dans la peinture de nos mœurs, +dans la reproduction littérale de notre état social. La justice, la +gendarmerie et la police offrent un nombre d’employés presque +correspondant, n’est-ce pas étrange? Cet antagonisme de gens qui +se cherchent et qui s’évitent réciproquement constitue un immense +duel, éminemment dramatique, esquissé dans cette étude. Il en +est du vol et du commerce de fille publique, comme du théâtre, +de la police, de la prêtrise et de la gendarmerie. Dans ces six conditions, +l’individu prend un caractère indélébile. Il ne peut plus +être que ce qu’il est. Les stigmates du divin sacerdoce sont immuables, +tout aussi bien que ceux du militaire. Il en est ainsi des +autres états qui sont de fortes oppositions, des <i>contraires</i> dans la +civilisation. Ces diagnostics violents, bizarres, singuliers, <i>sui generis</i>, +rendent la fille publique et le voleur, l’assassin et le libéré, +si faciles à reconnaître, qu’ils sont pour leurs ennemis, l’espion et +le gendarme, ce qu’est le gibier pour le chasseur: ils ont des allures, +des façons, un teint, des regards, une couleur, une odeur, +enfin des <i>propriétés</i> infaillibles. De là, cette science profonde du +déguisement chez les célébrités du bagne.</p> + +<p>Encore un mot sur la constitution de ce monde, que l’abolition +de la marque, l’adoucissement des pénalités et la stupide indulgence +du jury rendent si menaçant. En effet, dans vingt ans, Paris +sera cerné par une armée de quarante mille libérés. Le département +de la Seine et ses quinze cent mille habitants étant le seul +point de la France où ces malheureux puissent se cacher. Paris +<span class="pagenum" id="page_32">32</span> +est, pour eux, ce qu’est la forêt vierge pour les animaux féroces.</p> + +<p>La haute pègre, qui est pour ce monde son faubourg Saint-Germain, +son aristocratie, s’était résumée, en 1816, à la suite +d’une paix qui mettait tant d’<ins title="original: exitences">existences</ins> en question, dans une association +dite des <i>Grands Fanandels</i>, où se réunirent les plus célèbres +chefs de bande et quelques gens hardis, alors sans aucun +moyen d’existence. Ce mot de <i>fanandels</i> veut dire à la fois frères, +amis, camarades. Tous les voleurs, les forçats, les prisonniers sont +fanandels. Or, les Grands Fanandels, fine fleur de la haute pègre, +furent pendant vingt et quelques années la cour de cassation, +l’institut, la chambre des pairs de ce peuple. Les Grands Fanandels +eurent tous leur fortune particulière, des capitaux en commun +et des mœurs à part. Ils se devaient aide et secours dans +l’embarras, ils se connaissaient. Tous d’ailleurs au-dessus des ruses +et des séductions de la police, ils eurent leur charte particulière, +leurs mots de passe et de reconnaissance.</p> + +<p>Ces ducs et pairs du bagne avaient formé, de 1815 à 1819, la +fameuse société des Dix-Mille (Voyez le <i>Père Goriot</i>.) ainsi nommée +de la convention en vertu de laquelle on ne pouvait jamais +entreprendre une affaire où il se trouvait moins de <i>dix mille</i> +francs à prendre. En ce moment même, en 1829 et 1830, il se +publiait des mémoires où l’état des forces de cette société, les +noms de ses membres, étaient indiqués par une des célébrités de +la police judiciaire. On y voyait avec épouvante une armée de capacités, +en hommes et en femmes; mais si formidable, si habile, +si souvent heureuse, que des voleurs comme les Lévy, les Pastourel, +les Collonge, les Chimaux, âgés de cinquante et de soixante +ans, y sont signalés comme étant en révolte contre la société depuis +leur enfance!... Quel aveu d’impuissance pour la justice que +l’existence de voleurs si vieux!</p> + +<p>Jacques Collin était le caissier, non-seulement de la Société des +Dix-Mille, mais encore des Grands Fanandels, les héros du bagne. +De l’aveu des autorités compétentes, les bagnes ont toujours eu +des capitaux. Cette bizarrerie se conçoit. Aucun vol ne se retrouve, +excepté dans des cas bizarres. Les condamnés, ne pouvant rien emporter +avec eux au bagne, sont forcés d’avoir recours à la confiance, +à la capacité, de confier leurs fonds, comme dans la société +l’on se confie à une maison de banque.</p> + +<p>Primitivement, Bibi-Lupin, chef de la police de sûreté depuis +<span class="pagenum" id="page_33">33</span> +dix ans, avait fait partie de l’aristocratie des Grands Fanandels. +Sa trahison venait d’une blessure d’amour-propre; il s’était vu +constamment préférer la haute intelligence et la force prodigieuse +de Trompe-la-Mort. De là l’acharnement constant de ce fameux +chef de la police de sûreté contre Jacques Collin. De là provenaient +aussi certains compromis entre Bibi-Lupin et ses anciens +camarades, dont commençaient à se préoccuper les magistrats.</p> + +<p>Donc, dans son désir de vengeance, auquel le juge d’<ins title="original: instrucion">instruction</ins> +avait donné pleine carrière par la nécessité d’établir l’identité +de Jacques Collin, le chef de la police de sûreté avait très-habilement +choisi ses aides en lançant sur le faux Espagnol, La Pouraille, +Fil-de-Soie et le Biffon, car La Pouraille appartenait aux Dix-Mille, +ainsi que Fil-de-Soie, et le Biffon était un Grand Fanandel.</p> + +<p>La Biffe, cette redoutable <i>largue</i> du Biffon, qui se dérobe encore +à toutes les recherches de la police, à la faveur de ses déguisements +en femme comme il faut, était libre. Cette femme, qui +sait admirablement faire la marquise, la baronne, la comtesse, a +voiture et des gens. Cette espèce de Jacques Collin en jupon est la +seule femme comparable à cette Asie, le bras droit de Jacques +Collin. Chacun des héros du bagne est, en effet, doublé d’une +femme dévouée. Les fastes judiciaires, la chronique secrète du Palais +vous le diront: aucune passion d’honnête femme, pas même +celle d’une dévote pour son directeur, rien ne surpasse l’attachement +de la maîtresse qui partage les périls des grands criminels.</p> + +<p>La passion est presque toujours, chez ces gens, la raison primitive +de leurs audacieuses entreprises, de leurs assassinats. L’amour +excessif qui les entraîne, <i>constitutionnellement</i>, disent les médecins, +vers la femme, emploie toutes les forces morales et physiques +de ces hommes énergiques. De là, l’oisiveté qui dévore les +journées; car les excès en amour exigent et du repos et des repas +réparateurs. De là, cette haine de tout travail, qui force ces gens +à recourir à des moyens rapides pour se procurer de l’argent. Néanmoins, +la nécessité de vivre, et de bien vivre, déjà si violente, est +peu de chose en comparaison des prodigalités inspirées par la fille +à qui ces généreux Médor veulent donner des bijoux, des robes, et +qui, toujours gourmande, aime la bonne chère. La fille désire un +châle, l’amant le vole, et la femme y voit une preuve d’amour! +C’est ainsi qu’on marche au vol, qui, si l’on veut examiner le cœur +humain à la loupe, sera reconnu pour un sentiment presque +<span class="pagenum" id="page_34">34</span> +naturel chez l’homme. Le vol mène à l’assassinat, et l’assassinat conduit +de degrés en degrés l’amant à l’échafaud.</p> + +<p>L’amour physique et déréglé de ces hommes serait donc, si l’on +en croit la Faculté de médecine, l’origine des sept dixièmes des +crimes. La preuve s’en trouve toujours, d’ailleurs, frappante, palpable, +à l’autopsie de l’homme exécuté. Aussi l’adoration de leurs +maîtresses est-elle acquise à ces monstrueux amants, épouvantails +de la société. C’est ce dévouement femelle accroupi fidèlement à la +porte des prisons, toujours occupé à déjouer les ruses de l’instruction, +incorruptible gardien des plus noirs secrets, qui rend tant de +procès obscurs, impénétrables. Là gît la force et aussi la faiblesse +du criminel. Dans le langage des filles, <i>avoir de la probité</i>, c’est +ne manquer à aucune des lois de cet attachement, c’est donner tout +son argent à l’homme <i>enflacqué</i> (emprisonné), c’est veiller à son +bien-être, lui garder toute espèce de foi, tout entreprendre pour lui. +La plus cruelle injure qu’une fille puisse jeter au front déshonoré +d’une autre fille, c’est de l’accuser d’infidélité envers un amant +<i>serré</i> (mis en prison). Une fille, dans ce cas, est regardée comme +une femme sans cœur!...</p> + +<p>La Pouraille aimait passionnément une femme, comme on va le +voir. Fil-de-Soie, philosophe égoïste, qui volait pour se faire un +sort, ressemblait beaucoup à Paccard, le séide de Jacques Collin, +qui s’était enfui avec Prudence Servien, riches tous deux de sept +cent cinquante mille francs. Il n’avait aucun attachement, il méprisait +les femmes et n’aimait que Fil-de-Soie. Quant au Biffon, il +tirait, comme on le sait maintenant, son surnom de son attachement +à la Biffe. Or, ces trois illustrations de la haute pègre avaient +des comptes à demander à Jacques Collin, comptes assez difficiles +à établir.</p> + +<p>Le caissier savait seul combien d’associés survivaient, quelle <ins title="original: é ait">était</ins> +la fortune de chacun. La mortalité particulière à ses mandataires +était entrée dans les calculs de Trompe-la-Mort, au moment où il +résolut de <i>manger la grenouille</i> au profit de Lucien. En se dérobant +à l’attention de ses camarades et de la police pendant neuf +ans, Jacques Collin avait une presque certitude d’hériter, aux +termes de la charte des Grands Fanandels, des deux tiers de ses +commettants. Ne pouvait-il pas d’ailleurs alléguer des payements +faits aux fanandels <i>fauchés</i>? Aucun contrôle n’atteignait enfin ce +chef des Grands Fanandels. On se fiait absolument à lui par +<span class="pagenum" id="page_35">35</span> +nécessité, car la vie de bête fauve que mènent les forçats, impliquait +entre les gens comme il faut de ce monde sauvage, la plus haute +délicatesse. Sur les cent mille écus du délit, Jacques Collin pouvait +peut-être alors se libérer avec une centaine de mille francs. +En ce moment, comme on le voit, La Pouraille, un des créanciers +de Jacques Collin, n’avait que quatre-vingt-dix jours à vivre. Nanti +d’une somme sans doute bien supérieure à celle que lui gardait +son chef, La Pouraille devait d’ailleurs être assez accommodant.</p> + +<p>Un des diagnostics infaillibles auxquels les directeurs de prison +et leurs agents, la police et ses aides, et même les magistrats instructeurs +reconnaissent les <i>chevaux de retour</i>, c’est-à-dire ceux +qui ont déjà mangé les <i>gourganes</i> (espèce de haricots destinés à +la nourriture des forçats de l’État), est leur habitude de la prison; +les récidivistes en connaissent naturellement les usages; ils sont +chez eux, ils ne s’étonnent de rien.</p> + +<p>Aussi Jacques Collin, en garde contre lui-même, avait-il jusqu’alors +admirablement bien joué son rôle d’innocent et d’étranger, +soit à la Force, soit à la Conciergerie. Mais, abattu par la +douleur, écrasé par sa double mort; car dans cette fatale nuit, il +était mort deux fois, il redevint Jacques Collin. Le surveillant fut +stupéfait de n’avoir pas à dire à ce prêtre espagnol par où l’on allait +au préau. Cet acteur si parfait oublia son rôle, il descendit la vis +de la tour Bonbec en habitué de la Conciergerie.</p> + +<p>—Bibi-Lupin a raison, se dit en lui-même le surveillant, c’est +un cheval de retour, c’est Jacques Collin. Au moment où Trompe-la-Mort +se montra dans l’espèce de cadre que lui fit la porte de la +tourelle, les prisonniers ayant tous fini leurs acquisitions à la table +en pierre dite de Saint-Louis, se dispersaient sur le préau, toujours +trop étroit pour eux: le nouveau détenu fut donc aperçu par tous +à la fois, avec d’autant plus de rapidité que rien n’égale la précision +du coup d’œil des prisonniers, qui sont tous dans un préau +comme l’araignée au centre de sa toile. Cette comparaison est d’une +exactitude mathématique, car l’œil étant borné de tous côtés par +de hautes et noires murailles, le détenu voit toujours, même sans +regarder, la porte par laquelle entrent les surveillants, les fenêtres +du parloir et de l’escalier de la tour Bonbec, seules issues du préau. +Dans le profond isolement où il est, tout est accident pour l’accusé, +tout l’occupe; son ennui, comparable à celui du tigre en +cage au jardin des Plantes, décuple sa puissance d’attention. Il +<span class="pagenum" id="page_36">36</span> +n’est pas indifférent de faire observer que Jacques Collin, vêtu +comme un ecclésiastique qui ne s’astreint pas au costume, portait +un pantalon noir, des bas noirs, des souliers à boucles en argent, +un gilet noir, et une certaine redingote marron foncé, dont la coupe +trahit le prêtre quoi qu’il fasse, surtout quand ces indices sont +complétés par la taille caractéristique des cheveux. Jacques Collin +portait une perruque superlativement ecclésiastique, et d’un naturel +exquis.</p> + +<p>—Tiens! tiens! dit La Pouraille au Biffon, mauvais signe! un +<i>sanglier</i>! comment s’en trouve-t-il un ici?</p> + +<p>—C’est un de leurs <i>trucs</i>, un <i>cuisinier</i> (espion) d’un nouveau +genre, répondit Fil-de-Soie. C’est <i>quelque marchand de lacets</i> +(la maréchaussée d’autrefois) déguisé qui vient faire son commerce.</p> + +<p>Le gendarme a différents noms en argot: quand il poursuit le +voleur, c’est un <i>marchand de lacets</i>; quand il l’escorte, c’est +<i>une hirondelle de la grève</i>; quand il le mène à l’échafaud, c’est +le <i>hussard de la guillotine</i>.</p> + +<p>Pour achever la peinture du préau, peut-être est-il nécessaire +de peindre en peu de mots les deux autres fanandels. Sélérier, dit +l’Auvergnat, dit le père Ralleau, dit le Rouleur, enfin Fil-de-Soie +(il avait trente noms et autant de passe-ports), ne sera plus désigné +que par ce sobriquet, le seul qu’on lui donnât dans la <i>haute pègre</i>. +Ce profond philosophe, qui voyait un gendarme dans le faux prêtre, +était un gaillard de cinq pieds quatre pouces, dont tous les muscles +produisaient des saillies singulières. Il faisait flamboyer, sous +une tête énorme, de petits yeux couverts, comme ceux des oiseaux +de proie, d’une paupière grise, mate et dure. Au premier aspect, +il ressemblait à un loup par la largeur de ses mâchoires vigoureusement +tracées et prononcées; mais tout ce que cette ressemblance +impliquait de cruauté, de férocité même, était contrebalancé par +la ruse, par la vivacité de ses traits, quoique sillonnés de marques +de petite vérole. Le rebord de chaque couture, coupé net, était +comme spirituel. On y lisait autant de railleries. La vie des criminels, +qui implique la faim et la soif, les nuits passées au bivouac +des quais, des berges, des ponts et des rues, les orgies de liqueurs +<ins title="original: sortes">fortes</ins> par lesquelles on célèbre les triomphes, avait mis sur ce visage +comme une couche de vernis. A trente pas, si Fil-de-Soie se +fût montré au naturel, un agent de police, un gendarme eût +<span class="pagenum" id="page_37">37</span> +reconnu son gibier; mais il égalait Jacques Collin dans l’art de se +grimer et de se costumer. En ce moment, Fil-de-Soie, en négligé +comme les grands acteurs qui ne soignent leur mise qu’au théâtre, +portait une espèce de veste de chasse où manquaient les boutons, +et dont les boutonnières dégarnies laissaient voir le blanc de la doublure, +de mauvaises pantoufles vertes, un pantalon de nankin devenu +grisâtre, et sur la tête une casquette sans visière par où passaient +les coins d’un vieux madras à barbe, sillonné de déchirures +et lavé.</p> + +<p>A côté de Fil-de-Soie, le Biffon formait un contraste parfait. Ce +célèbre voleur, de petite stature, gros et gras, agile, au teint livide, +à l’œil noir et enfoncé, vêtu comme un cuisinier, planté sur +deux jambes très-arquées, effrayait par une physionomie où prédominaient +tous les symptômes de l’organisation particulière aux +animaux carnassiers.</p> + +<p>Fil-de-Soie et le Biffon faisaient la cour à La Pouraille, qui ne +conservait aucune espérance. Cet assassin récidiviste savait qu’il +serait jugé, condamné, exécuté avant quatre mois. Aussi Fil-de-Soie +et le Biffon, <i>amis</i> de La Pouraille, ne l’appelaient-ils pas autrement +que <i>le Chanoine</i>, c’est-à-dire <i>chanoine de l’Abbaye de +Monte-à-Regret</i>. On doit facilement concevoir pourquoi Fil-de-Soie +et le Biffon câlinaient La Pouraille. La Pouraille avait enterré +deux cent cinquante mille francs d’or, sa part du butin fait chez +les <i>époux Crottat</i>, en style d’acte d’accusation. Quel magnifique +héritage à laisser à deux fanandels, quoique ces deux anciens forçats +dussent retourner dans quelques jours au bagne. Le Biffon et Fil-de-Soie +allaient être condamnés pour des vols qualifiés (c’est-à-dire +réunissant des circonstances aggravantes) à quinze ans qui ne se +confondraient point avec dix années d’une condamnation précédente +qu’ils avaient pris la liberté d’interrompre. Ainsi, quoiqu’ils +eussent l’un vingt-deux et l’autre vingt-six années de travaux forcés +à faire, ils espéraient tous deux s’évader et venir chercher le +tas d’or de La Pouraille. Mais le Dix-Mille gardait son secret, il +lui paraissait inutile de le livrer tant qu’il ne serait pas condamné. +Appartenant à la haute aristocratie du bagne, il n’avait rien révélé +sur ses complices. Son caractère était connu; monsieur Popinot, +l’instructeur de cette épouvantable affaire, n’avait rien pu +obtenir de lui.</p> + +<p>Ce terrible triumvirat stationnait en haut du préau, c’est-à-dire +<span class="pagenum" id="page_38">38</span> +au bas des pistoles. Fil-de-Soie achevait l’instruction d’un jeune +homme qui n’en était qu’à son premier coup, et qui, sûr d’une +condamnation à dix années de travaux forcés, prenait des renseignements +sur les différents <i>prés</i>.</p> + +<p>—Eh bien, mon petit, lui disait sentencieusement Fil-de-Soie, +au moment où Jacques Collin apparut, la différence qu’il y a entre +Brest, Toulon et Rochefort, la voici.</p> + +<p>—Voyons, mon ancien, dit le jeune homme avec la curiosité +d’un novice.</p> + +<p>Cet accusé, fils de famille sous le poids d’une accusation de +faux, était descendu de la pistole voisine de celle où était Lucien.</p> + +<p>—Mon fiston, reprit Fil-de-Soie, à Brest on est sûr de trouver +des gourganes à la troisième cuillerée, en puisant au baquet; à +Toulon, vous n’en avez qu’à la cinquième; et à Rochefort, on n’en +attrape jamais, à moins d’être un <i>ancien</i>.</p> + +<p>Ayant dit, le profond philosophe rejoignit La Pouraille et le Biffon, +qui, très-intrigués par le <i>sanglier</i>, se mirent à descendre le +préau, tandis que Jacques Collin, abîmé de douleur, le remontait. +Trompe-la-Mort, tout à de terribles pensées, les pensées d’un empereur +déchu, ne se croyait pas le centre de tous les regards, +l’objet de l’attention générale, et il allait lentement, regardant la +fatale croisée à laquelle Lucien de Rubempré s’était pendu. Aucun +des prisonniers ne savait cet événement, car le voisin de Lucien, +le jeune faussaire, par des motifs qu’on va bientôt connaître, n’en +avait rien dit. Les trois fanandels s’arrangèrent pour barrer le chemin +au prêtre.</p> + +<p>—Ce n’est pas un <i>sanglier</i>, dit La Pouraille à Fil-de-Soie, +c’est un <i>cheval de retour</i>. Vois comme il tire la droite!</p> + +<p>Il est nécessaire d’expliquer ici, car tous les lecteurs n’ont pas +eu la fantaisie de visiter un bagne, que chaque forçat est accouplé +à un autre (toujours un vieux et un jeune ensemble) par une +chaîne. Le poids de cette chaîne, rivée à un anneau au-dessus de +la cheville, est tel, qu’il donne, au bout d’une année, un vice de +marche éternel au forçat. Obligé d’envoyer dans une jambe plus +de force que dans l’autre pour tirer cette <i>manicle</i>, tel est le nom +donné dans le bagne à ce ferrement, le condamné contracte invinciblement +l’habitude de cet effort. Plus tard, quand il ne porte plus +sa chaîne, il en est de cet appareil comme des jambes coupées, +dont l’amputé souffre toujours; le forçat sent toujours sa manicle, +<span class="pagenum" id="page_39">39</span> +il ne peut jamais se défaire de ce tic de démarche. En termes de +police, <i>il tire la droite</i>. Ce diagnostic, connu des forçats entre +eux, comme il l’est des agents de police, s’il n’aide pas à la reconnaissance +d’un camarade, du moins la complète.</p> + +<p>Chez Trompe-la-Mort, évadé depuis huit ans, ce mouvement +s’était bien affaibli; mais, par l’effet de son absorbante méditation, +il allait d’un pas si lent et si solennel que, quelque faible que fût +ce vice de démarche, il devait frapper un œil exercé comme celui +de La Pouraille. On comprend très-bien d’ailleurs que les forçats, +toujours en présence les uns des autres au bagne, et n’ayant +qu’eux-mêmes à observer, aient étudié tellement leurs physionomies, +qu’ils connaissent certaines habitudes qui doivent échapper +à leurs ennemis systématiques: les mouchards, les gendarmes et +les commissaires de police. Aussi fut-ce à un certain tiraillement +des muscles maxillaires de la joue gauche reconnu par un forçat, +qui fut envoyé à une revue de la légion de la Seine, que le lieutenant-colonel +de ce corps, le fameux Coignard, dut son arrestation; +car, malgré la certitude de Bibi-Lupin, la police n’osait croire à +l’identité du comte Pontis de Sainte-Hélène et de Coignard.</p> + +<p>—C’est notre <i>dab</i>! (notre maître) dit Fil-de-Soie en ayant +reçu de Jacques Collin ce regard distrait que jette l’homme abîmé +dans le désespoir sur tout ce qui l’entoure.</p> + +<p>—Ma foi oui, c’est Trompe-la-Mort, dit en se frottant les mains +le Biffon. Oh! c’est sa taille, sa carrure; mais qu’a-t-il fait? il ne +se ressemble plus à lui-même.</p> + +<p>—Oh! j’y suis, dit Fil-de-Soie, il a un plan! il veut revoir <i>sa +tante</i> qu’on doit exécuter bientôt.</p> + +<p>Pour donner une vague idée du personnage que les reclus, les +argousins et les surveillants appellent <i>une tante</i>, il suffira de rapporter +ce mot magnifique du directeur d’une des maisons centrales +au feu lord Durham, qui visita toutes les prisons pendant +son séjour à Paris. Ce lord, curieux d’observer tous les détails de +la justice française, fit même dresser par feu Sanson, l’exécuteur +des hautes œuvres, la mécanique, et demanda l’exécution d’un +veau vivant pour se rendre compte du jeu de la machine que la +révolution française a illustrée.</p> + +<p>Le directeur, après avoir montré toute la prison, les préaux, +les ateliers, les cachots, etc., désigna du doigt un local, en faisant +un geste de dégoût.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_40">40</span> +—«Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le +quartier des <i>tantes</i>...</p> + +<p>—«<i>Hao!</i> fit lord Durham, et qu’est-ce?</p> + +<p>—«C’est le troisième sexe, milord.»</p> + +<p>—On va <i>terrer</i> (guillotiner) Théodore! dit La Pouraille, un +gentil garçon! quelle main! quel toupet! quelle perte pour la +société!</p> + +<p>—Oui, Théodore Calvi <i>morfile</i> (mange) sa dernière bouchée, +dit le Biffon. Ah! ses largues doivent joliment <i>chigner des yeux</i>, +car il était aimé, le petit gueux!</p> + +<p>—Te voilà, mon vieux? dit La Pouraille à Jacques Collin.</p> + +<p>Et, de concert avec ses deux acolytes, avec lesquels il était bras +dessus bras dessous, il barra le chemin au nouveau venu.</p> + +<p>—Oh! <i>dab</i>, tu t’es donc fait <i>sanglier</i>? ajouta La Pouraille.</p> + +<p>—On dit que tu as <i>poissé nos philippes</i> (filouté nos pièces +d’or), reprit le Biffon d’un air menaçant.</p> + +<p>—Tu vas nous <i>abouler du carle</i>? (tu vas nous donner de +l’argent) demanda Fil-de-Soie.</p> + +<p>Ces trois interrogations partirent comme trois coups de pistolet.</p> + +<p>—Ne plaisantez pas un pauvre prêtre mis ici par erreur, répondit +machinalement Jacques Collin, qui reconnut aussitôt ses +trois camarades.</p> + +<p>—C’est bien le son du grelot, si ce n’est pas la <i>frimousse</i> (figure), +dit La Pourraille en mettant sa main sur l’épaule de Jacques +Collin.</p> + +<p>Ce geste, l’aspect de ses trois camarades, tirèrent violemment le +<i>dab</i> de sa prostration, et le rendirent au sentiment de la vie +réelle; car, pendant cette fatale nuit, il avait roulé dans les +mondes spirituels et infinis des sentiments en y cherchant une +voie nouvelle.</p> + +<p>—<i>Ne fais pas de ragoût sur ton dab!</i> (n’éveille pas les +soupçons sur ton maître) dit tout bas Jacques Collin d’une voix +creuse et menaçante qui ressemblait assez au grognement sourd +d’un lion. <i>La raille</i> (la police) est là, laisse-la <i>couper dans +le pont</i> (donner dans le panneau). Je joue la <i>mislocq</i> (la comédie) +pour un <i>fanandel en fine pegrène</i> (un camarade à toute +extrémité).</p> + +<p>Ceci fut dit avec l’onction d’un prêtre essayant de convertir des +malheureux, et accompagné d’un regard par lequel Jacques Collin +<span class="pagenum" id="page_41">41</span> +embrassa le préau, vit les surveillants sous les arcades, et les +montra railleusement à ses trois compagnons.</p> + +<p>N’y a-t-il pas ici des <i>cuisiniers</i>? <i>Allumez vos clairs, et remouchez!</i> +(voyez et observez!) Ne me <i>conobrez pas, épargnons +le poitou</i> et <i>engantez-moi en sanglier</i> (ne me connaissez plus, +prenons nos précautions et traitez-moi en prêtre), ou je vous <i>effondre</i>, +vous, vos <i>largues</i> et votre <i>aubert</i> (je vous ruine, vous, +vos femmes et votre fortune).</p> + +<p>—<i>T’as donc tafe de nozigues?</i> (tu te méfies donc de nous?) +dit Fil-de-Soie. Tu viens <i>cromper ta tante</i> (sauver ton ami).</p> + +<p>—Madeleine est <i>paré</i> pour la <i>placarde de vergne</i> (est prêt +pour la place de Grève), dit La Pouraille.</p> + +<p>—Théodore! dit Jacques Collin en comprimant un bond et +un cri.</p> + +<p>Ce fut le dernier coup de la torture de ce colosse détruit.</p> + +<p>—On va le <i>buter</i>, répéta La Pouraille, il est depuis deux mois +<i>gerbé à la passe</i> (condamné à mort).</p> + +<p>Jacques Collin, saisi par une défaillance, les genoux presque +coupés, fut soutenu par ses trois compagnons, et il eut la présence +d’esprit de joindre ses mains en prenant un air de componction. +La Pouraille et le Biffon soutinrent respectueusement le sacrilége +Trompe-la-Mort, pendant que Fil-de-Soie courait vers le surveillant +en faction à la porte du guichet qui mène au parloir.</p> + +<p>—Ce vénérable prêtre voudrait s’asseoir, donnez une chaise +pour lui.</p> + +<p>Ainsi, le coup monté par Bibi-Lupin manquait. Trompe-la-Mort, +de même que Napoléon reconnu par ses soldats, obtenait +soumission et respect des trois forçats. Deux mots avaient suffi. +Ces deux mots étaient: vos <i>largues</i> et votre <i>aubert</i>, vos femmes +et votre argent, le résumé de toutes les affections vraies de l’homme. +Cette menace fut pour les trois forçats l’indice du suprême pouvoir, +le <i>dab</i> tenait toujours leur fortune entre ses mains. Toujours +tout-puissant au dehors, leur <i>dab</i> n’avait pas trahi, comme de +faux frères le disaient. La colossale renommée d’adresse et d’habileté +de leur chef stimula, d’ailleurs, la curiosité des trois forçats; +car, en prison, la curiosité devient le seul aiguillon de ces âmes +flétries. La hardiesse du déguisement de Jacques Collin, conservé +jusque sous les verrous de la Conciergerie, étourdissait d’ailleurs +les trois criminels.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_42">42</span> +—Au secret depuis quatre jours, je ne savais pas Théodore si +près de <i>l’abbaye</i>... dit Jacques Collin. J’étais venu pour sauver +un pauvre petit qui s’est pendu là, hier, à quatre heures, et me +voici devant un autre malheur. Je n’ai plus d’as dans mon jeu!...</p> + +<p>—Pauvre <i>dab</i>! dit Fil-de-Soie.</p> + +<p>—Ah! le <i>boulanger</i> (le diable) m’abandonne! s’écria Jacques +Collin en s’arrachant des bras de ses deux camarades et se dressant +d’un air formidable. Il y a un moment où le monde est plus +fort que nous autres! <i>La Cigogne</i> (le Palais de Justice) finit par +nous gober.</p> + +<p>Le directeur de la Conciergerie, averti de la défaillance du +prêtre espagnol, vint lui-même au préau pour l’espionner, il le fit +asseoir sur une chaise, au soleil, en examinant tout avec cette perspicacité +redoutable qui s’augmente de jour en jour dans l’exercice +de pareilles fonctions, et qui se cache sous une apparente indifférence.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! dit Jacques Collin, être confondu parmi ces +gens, le rebut de la société, des criminels, des assassins!... Mais +Dieu n’abandonnera pas son serviteur. Mon cher monsieur le directeur, +je marquerai mon passage ici par des actes de charité +dont le souvenir restera! Je convertirai ces malheureux, ils apprendront +qu’ils ont une âme, que la vie éternelle les attend, et +que, s’ils ont tout perdu sur la terre, ils ont encore le ciel à conquérir, +le ciel qui leur appartient au prix d’un vrai, d’un sincère +repentir.</p> + +<p>Vingt ou trente prisonniers, accourus et groupés en arrière des +trois terribles forçats, dont les farouches regards avaient maintenu +trois pieds de distance entre eux et les curieux, entendirent cette +allocution prononcée avec une onction évangélique.</p> + +<p>—Celui-là, monsieur Gault, dit le formidable La Pouraille, eh +bien! nous l’écouterions...</p> + +<p>—On m’a dit, reprit Jacques Collin, près de qui monsieur +Gault se tenait, qu’il y avait dans cette prison un condamné à +mort.</p> + +<p>—On lui lit en ce moment le rejet de son pourvoi, dit monsieur +Gault.</p> + +<p>—J’ignore ce que cela signifie, demanda naïvement Jacques +Collin en regardant autour de lui.</p> + +<p>—Dieu! est-il <i>sinve</i> (simple), dit le petit jeune homme qui +<span class="pagenum" id="page_43">43</span> +consultait naguère Fil-de-Soie sur la fleur des <i>gourganes des +prés</i>.</p> + +<p>—Eh bien! aujourd’hui ou demain on le <i>fauche</i>! dit un détenu.</p> + +<p>—Faucher? demanda Jacques Collin, dont l’air d’innocence et +d’ignorance frappa ses trois fanandels d’admiration.</p> + +<p>—Dans leur langage, répondit le directeur, cela veut dire l’exécution +de la peine de mort. Si le greffier lit le pourvoi, sans doute +l’exécuteur va recevoir l’ordre pour l’exécution. Le malheureux a +constamment refusé les secours de la religion...</p> + +<p>—Ah! monsieur le directeur, c’est une âme à sauver!... s’écria +Jacques Collin.</p> + +<p>Le sacrilége joignit les mains avec une expression d’amant au +désespoir qui parut être l’effet d’une divine ferveur au directeur +attentif.</p> + +<p>—Ah! monsieur, reprit Trompe-la-Mort, laissez-moi vous prouver +ce que je suis et tout ce que je puis, en me permettant de faire +éclore le repentir dans ce cœur endurci! Dieu m’a donné la faculté +de dire certaines paroles qui produisent de grands changements. +Je brise les cœurs, je les ouvre... Que craignez-vous? +faites-moi accompagner par des gendarmes, par des gardiens, par +qui vous voudrez.</p> + +<p>—Je verrai si l’aumônier de la maison veut vous permettre de +le remplacer, dit monsieur Gault.</p> + +<p>Et le directeur se retira, frappé de l’air parfaitement indifférent, +quoique curieux, avec lequel les forçats et les prisonniers regardaient +ce prêtre, dont la voix évangélique donnait du charme +à son baragouin mi-parti de français et d’espagnol.</p> + +<p>—Comment vous trouvez-vous ici, monsieur l’abbé? demanda +le jeune interlocuteur de Fil-de-Soie à Jacques Collin.</p> + +<p>—Oh! par erreur, répondit Jacques Collin en toisant le fils de +famille. On m’a trouvé chez une courtisane qui venait d’être volée +après sa mort. On a reconnu qu’elle s’était tuée; et les auteurs du +vol, qui sont probablement les domestiques, ne sont pas encore +arrêtés.</p> + +<p>—Et c’est à cause de ce vol que ce jeune homme s’est +pendu?...</p> + +<p>—Ce pauvre enfant n’a pas sans doute pu soutenir l’idée d’être +flétri par un emprisonnement injuste, répondit Trompe-la-Mort +en levant les yeux au ciel.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_44">44</span> +—Oui, dit le jeune homme, on venait le mettre en liberté +quand il s’est suicidé. Quelle chance!</p> + +<p>—Il n’y a que les innocents qui se frappent ainsi l’imagination, +dit Jacques Collin. Remarquez que le vol a été commis à son préjudice.</p> + +<p>—Et de combien s’agit-il? demanda le profond et fin Fil-de-Soie.</p> + +<p>—De sept cent cinquante mille francs, répondit tout doucement +Jacques Collin.</p> + +<p>Les trois forçats se regardèrent entre eux, et ils se retirèrent +du groupe que tous les détenus formaient autour du soi-disant ecclésiastique.</p> + +<p>—C’est lui qui a <i>rincé la profonde</i> (la cave) de la fille! dit +Fil-de-Soie à l’oreille du Biffon. On voulait nous <i>coquer le taffe</i> +(faire peur) pour nos <i>thunes de balles</i> (nos pièces de cent sous).</p> + +<p>—Ce sera toujours le <i>dab</i> des <i>grands</i> fanandels, répondit La +Pouraille. Notre <i>carle</i> n’est pas <i>décaré</i> (envolé).</p> + +<p>La Pouraille, qui cherchait un homme à qui se fier, avait intérêt +à trouver Jacques Collin honnête homme. Or, c’est surtout en +prison qu’on croit à ce qu’on espère!</p> + +<p>—Je gage qu’il <i>esquinte</i> le <i>dab</i> de la <i>Cigogne</i>! (qu’il enfonce +le procureur général), et qu’il va <i>cromper sa tante</i> (sauver son +ami), dit Fil-de-Soie.</p> + +<p>—S’il y arrive, dit le Biffon, je ne le crois pas tout à fait <i>Meg</i> +(Dieu); mais il aura, comme on le prétend, <i>bouffardé</i> avec le +<i>boulanger</i> (fumé une pipe avec le diable).</p> + +<p>—L’as-tu entendu crier: <i>Le boulanger m’abandonne!</i> fit +observer Fil-de-Soie.</p> + +<p>—Ah! s’écria La Pouraille, s’il voulait <i>cromper ma sorbonne</i> +(sauver ma tête), quel <i>viocque</i> (vie) je ferais avec mon <i>fade de +carle</i> (ma part de fortune), et mes <i>rondins jaunes servis</i> (et l’or +volé que je viens de cacher).</p> + +<p>—<i>Fais sa balle!</i> (suis ses instructions) dit Fil-de-Soie.</p> + +<p>—<i>Planches-tu?</i> (ris-tu?) reprit La Pouraille en regardant son +fanandel.</p> + +<p>—Es-tu <i>sinve</i> (simple), tu seras roide <i>gerbé à la passe</i> (condamné +à mort). Ainsi, tu n’as pas d’autre <i>lourde à pessigner</i> +(porte à soulever) pour pouvoir rester sur tes <i>paturons</i> (pieds), +<i>morfiler</i>, le <i>dessaler</i> et <i>goupiner</i> encore (manger, boire et voler), +lui répliqua le Biffon, que de lui prêter le dos!</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_45">45</span> +—V’là qu’est dit, reprit La Pouraille, pas un de nous <i>ne sera +pour le dab à la manque</i> (pas un de nous ne le trahira), ou je me +charge de l’emmener où je vais...</p> + +<p>—Il le ferait comme il le dit! s’écria Fil-de-Soie.</p> + +<p>Les gens les moins susceptibles de sympathie pour ce monde +étrange peuvent se figurer la situation d’esprit de Jacques Collin, +qui se trouvait entre le cadavre de l’idole qu’il avait adorée pendant +cinq heures de nuit et la mort prochaine de son ancien compagnon +de chaîne, le futur cadavre du jeune Corse Théodore. Ne fût-ce +que pour voir ce malheureux, il avait besoin de déployer une +habileté peu commune; mais le sauver, c’était un miracle! Et il y +pensait déjà.</p> + +<p>Pour l’intelligence de ce qu’allait tenter Jacques Collin, il est +nécessaire de faire observer ici que les assassins, les voleurs, que +tous ceux qui peuplent les bagnes ne sont pas aussi redoutables +qu’on le croit. A quelques exceptions très-rares, ces gens-là sont +tous lâches, sans doute à cause de la peur perpétuelle qui leur +comprime le cœur. Leurs facultés étant incessamment tendues à +voler, et l’exécution d’un coup exigeant l’emploi de toutes les forces +de la vie, une agilité d’esprit égale à l’aptitude du corps, une attention +qui abuse de leur moral, ils deviennent stupides, hors de +ces violents exercices de leur volonté, par la même raison qu’une +cantatrice ou qu’un danseur tombent épuisés après un pas fatigant +ou après l’un de ces formidables duos comme en infligent au public +les compositeurs modernes. Les malfaiteurs sont en effet si +dénués de raison, ou tellement oppressés par la crainte, qu’ils deviennent +absolument enfants. Crédules au dernier point, la plus +simple ruse les prend dans sa glu. Après la réussite d’une affaire, +ils sont dans un tel état de prostration, que livrés immédiatement +à des débauches nécessaires, ils s’enivrent de vin, de liqueurs, et +se jettent dans les bras de leurs femmes avec rage, pour retrouver +du calme en perdant toutes leurs forces, et cherchent l’oubli de +leur crime dans l’oubli de leur raison. En cette situation, ils sont +à la merci de la police. Une fois arrêtés ils sont aveugles, ils perdent +la tête, et ils ont tant besoin d’espérance qu’ils croient à tout; +aussi n’est-il pas d’absurdité qu’on ne leur fasse admettre. Un +exemple expliquera jusqu’où va la bêtise du criminel <i>enflacqué</i>. +Bibi-Lupin avait récemment obtenu les aveux d’un assassin âgé de +dix-neuf ans, en lui persuadant qu’on n’exécutait jamais les +<span class="pagenum" id="page_46">46</span> +mineurs. Quand on transféra ce garçon à la Conciergerie pour subir +son jugement, après le rejet du pourvoi, ce terrible agent était +venu le voir.</p> + +<p>—Es-tu sûr de ne pas avoir vingt ans?... lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, je n’ai que dix-neuf ans et demi, dit l’assassin parfaitement +calme.</p> + +<p>—Eh bien! répondit Bibi-Lupin, tu peux être tranquille, tu +n’auras jamais vingt ans...</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Eh! mais, tu seras fauché dans trois jours, répliqua le chef +de la sûreté.</p> + +<p>L’assassin, qui croyait toujours, même après son jugement, +qu’on n’exécutait pas les mineurs, s’affaissa comme une omelette +soufflée.</p> + +<p>Ces hommes, si cruels par la nécessité de supprimer des témoignages, +car ils n’assassinent que pour se défaire de preuves (c’est +une des raisons alléguées par ceux qui demandent la suppression +de la peine de mort); ces colosses d’adresse, d’habileté, chez qui +l’action de la main, la rapidité du coup d’œil, les sens sont exercés +comme chez les sauvages, ne deviennent des héros de malfaisance +que sur le théâtre de leurs exploits. Non-seulement, le crime +commis, leurs embarras commencent, car ils sont aussi hébétés +par la nécessité de cacher les produits de leur vol qu’ils étaient +oppressés par la misère; mais encore ils sont affaiblis comme la +femme qui vient d’accoucher. Énergiques à effrayer dans leurs +conceptions, ils sont comme des enfants après la réussite. C’est, +en un mot, le naturel des bêtes sauvages, faciles à tuer quand elles +sont repues. En prison, ces hommes singuliers sont hommes par +la dissimulation et par leur discrétion, qui ne cède qu’au dernier +moment, alors qu’on les a brisés, roués, par la durée de la détention.</p> + +<p>On peut alors comprendre comment les trois forçats, au lieu de +perdre leur chef, voulurent le servir; ils l’admirèrent en le soupçonnant +d’être le maître des sept cent cinquante mille francs +volés, en le voyant calme sous les verrous de la Conciergerie, et le +croyant capable de les prendre sous sa protection.</p> + +<p>Lorsque monsieur Gault eut quitté le faux Espagnol, il revint +par le parloir à son greffe, et alla trouver Bibi-Lupin, qui, depuis +vingt minutes que Jacques Collin était descendu de sa cellule, +<span class="pagenum" id="page_47">47</span> +observait tout, tapi contre une des fenêtres donnant sur le préau, +par un judas.</p> + +<p>—Aucun d’eux ne l’a reconnu, dit monsieur Gault, et Napolitas, +qui les surveille tous, n’a rien entendu. Le pauvre prêtre, +dans son accablement, cette nuit, n’a pas dit un mot qui puisse +faire croire que sa soutane cache Jacques Collin.</p> + +<p>—Ça prouve qu’il connaît bien les prisons, répondit le chef de +la police de sûreté.</p> + +<p>Napolitas, secrétaire de Bibi-Lupin, inconnu de tous les gens +en ce moment détenus à la Conciergerie, y jouait le rôle du fils +de famille accusé de faux.</p> + +<p>—Enfin, il demande à confesser le condamné à mort! reprit le +directeur.</p> + +<p>—Voici notre dernière ressource! s’écria Bibi-Lupin, je n’y +pensais pas. Théodore Calvi, ce Corse, est le camarade de chaîne +de Jacques Collin; Jacques Collin lui faisait au <i>pré</i>, m’a-t-on dit, +de bien belles <i>patarasses</i>...</p> + +<p>Les forçats se fabriquent des espèces de tampons qu’ils glissent +entre leur anneau de fer et leur chair, afin d’amortir la pesanteur +de la <i>manicle</i> sur leurs chevilles et leur cou-de-pied. Ces tampons, +composés d’étoupe et de linge, s’appellent, au bagne, des +<i>patarasses</i>.</p> + +<p>—Qui veille le condamné? demanda Bibi-Lupin à monsieur +Gault.</p> + +<p>—C’est Cœur-la-Virole!</p> + +<p>—Bien, je vais me <i>peausser</i> en gendarme, j’y serai; je les +entendrai, je réponds de tout.</p> + +<p>—Ne craignez-vous pas, si c’est Jacques Collin, d’être reconnu +et qu’il ne vous étrangle? demanda le directeur de la Conciergerie +à Bibi-Lupin.</p> + +<p>—En gendarme, j’aurai mon sabre, répondit le chef; d’ailleurs +si c’est Jacques Collin, il ne fera jamais rien pour se faire <i>gerber +à la passe</i>; et, si c’est un prêtre, je suis en sûreté.</p> + +<p>—Il n’y a pas de temps à perdre, dit alors monsieur Gault; +il est huit heures et demie, le père Sauteloup vient de lire le +rejet du pourvoi, monsieur Sanson attend dans la salle l’ordre du +parquet.</p> + +<p>—Oui, c’est pour aujourd’hui, les <i>hussards de la veuve</i> +(autre nom, nom terrible de la mécanique!) sont commandés, +<span class="pagenum" id="page_48">48</span> +répondit Bibi-Lupin. Je comprends cependant que le procureur général +hésite, ce garçon s’est toujours dit innocent, et il n’y a pas +eu, selon moi, de preuves convaincantes contre lui.</p> + +<p>—C’est un vrai Corse, reprit monsieur Gault, il n’a pas dit un +mot, et il a résisté à tout.</p> + +<p>Le dernier mot du directeur de la Conciergerie au chef de la +police de sûreté contenait la sombre histoire des condamnés à +mort. Un homme que la justice a retranché du nombre des vivants +appartient au Parquet. Le Parquet est souverain; il ne dépend +de personne, il ne relève que de sa conscience. La prison +appartient au Parquet, il en est le maître absolu. La poésie s’est +emparée de ce sujet social, éminemment propre à frapper les imaginations, +le <i>Condamné à mort</i>! La poésie a été sublime, la +prose n’a d’autre ressource que le réel, mais le réel est assez terrible +comme il est pour pouvoir lutter avec le lyrisme. La vie du +condamné à mort qui n’a pas avoué ses crimes ou ses complices +est livrée à d’affreuses tortures. Il ne s’agit ici ni de brodequins +qui brisent les pieds, ni d’eau ingurgitée dans l’estomac, ni de la +distension des membres au moyen d’affreuses machines; mais +d’une torture sournoise et pour ainsi dire négative. Le Parquet +livre le condamné tout à lui-même, il le laisse dans le silence et +dans les ténèbres, avec un compagnon (un mouton) dont il doit +se défier.</p> + +<p>L’aimable philanthropie moderne croit avoir deviné l’atroce +supplice de l’isolement, elle se trompe. Depuis l’abolition de la +torture, le Parquet, dans le désir bien naturel de rassurer les +consciences déjà bien délicates des jurés, avait deviné les ressources +terribles que la solitude donne à la justice contre le remords. +La solitude, c’est le vide; et la nature morale en a tout +autant d’horreur que la nature physique. La solitude n’est habitable +que pour l’homme de génie qui la remplit de ses idées, filles +du monde spirituel, ou pour le contemplateur des œuvres divines +qui la trouve illuminée par le jour du ciel, animée par le souffle +et par la voix de Dieu. Hormis ces deux hommes, si voisins du +paradis, la solitude est à la torture ce que le moral est au physique. +Entre la solitude et la torture il y a toute la différence de la +maladie nerveuse à la maladie chirurgicale. C’est la souffrance +multipliée par l’infini. Le corps touche à l’infini par le système +nerveux, comme l’esprit y pénètre par la pensée. Aussi, dans les +<span class="pagenum" id="page_49">49</span> +annales du Parquet de Paris, compte-t-on les criminels qui n’avouent +pas.</p> + +<p>Cette sinistre situation, qui prend des proportions énormes dans +certains cas, en politique par exemple, lorsqu’il s’agit d’une dynastie +ou de l’État, aura son histoire à sa place dans la <small>COMÉDIE +HUMAINE</small>. Mais, ici la description de la boîte en pierre, où, sous +la Restauration, le Parquet de Paris gardait le condamné à mort, +peut suffire à faire entrevoir l’horreur des derniers jours d’un +suppliciable.</p> + +<p>Avant la révolution de juillet, il existait à la Conciergerie, et +il y existe encore aujourd’hui, d’ailleurs, la <i>chambre du condamné +à mort</i>. Cette chambre, adossée au greffe, en est séparée +par un gros mur tout en pierre de taille, et elle est flanquée à +l’opposite par le gros mur de sept ou huit pieds d’épaisseur qui +soutient une portion de l’immense salle des Pas-Perdus. On y +entre par la première porte qui se trouve dans le long corridor +sombre où le regard plonge quand on est au milieu de la grande +salle voûtée du guichet. Cette chambre sinistre tire son jour d’un +soupirail, armé d’une grille formidable, et qu’on aperçoit à peine +en entrant à la Conciergerie, car il est pratiqué dans le petit espace +qui reste entre la fenêtre du greffe, à côté de la grille du +guichet, et le logement du greffier de la Conciergerie, que l’architecte +a plaqué comme une armoire au fond de la cour d’entrée. +Cette situation explique comment cette pièce, encadrée par quatre +épaisses murailles, a été destinée, lors du remaniement de la Conciergerie, +à ce sinistre et funèbre usage. Toute évasion y est impossible. +Le corridor, qui mène aux secrets et au quartier des +femmes, débouche en face du poêle, où gendarmes et surveillants +sont toujours groupés. Le soupirail, seule issue extérieure, situé +à neuf pieds au-dessus des dalles, donne sur la première cour +gardée par les gendarmes en faction à la porte extérieure de la +Conciergerie. Aucune puissance humaine ne peut attaquer les +gros murs. D’ailleurs, un criminel condamné à mort est aussitôt +revêtu de la camisole, vêtement qui supprime, comme on le sait, +l’action des mains; puis il est enchaîné par un pied à son lit de +camp; enfin il a pour le servir et le garder un mouton. Le sol de +cette chambre est dallé de pierres épaisses, et le jour est si faible +qu’on y voit à peine.</p> + +<p>Il est impossible de ne pas se sentir gelé jusqu’aux os en entrant +<span class="pagenum" id="page_50">50</span> +là, même aujourd’hui, quoique depuis seize ans cette chambre +soit sans destination, par suite des changements introduits à Paris +dans l’exécution des arrêts de la justice. Voyez-y le criminel en +compagnie de ses remords, dans le silence et les ténèbres, deux +sources d’horreur, et demandez-vous si ce n’est pas à devenir +fou? Quelles organisations que celles dont la trempe résiste à ce +régime auquel la camisole ajoute l’immobilité, l’inaction!</p> + +<p>Théodore Calvi, ce Corse alors âgé de vingt-sept ans, enveloppé +dans les voiles d’une discrétion absolue, résistait cependant depuis +deux mois à l’action de ce cachot et au bavardage captieux du +mouton!... Voici le singulier procès criminel où le Corse avait +gagné sa condamnation à mort. Quoiqu’elle soit excessivement +curieuse, cette analyse sera très-rapide.</p> + +<p>Il est impossible de faire une longue digression au dénoûment +d’une scène déjà si étendue et qui n’offre pas d’autre intérêt que +celui dont est entouré Jacques Collin, espèce de colonne vertébrale +qui, par son horrible influence, relie pour ainsi dire <small>LE +PÈRE GORIOT</small> à <small>ILLUSIONS PERDUES</small>, et <small>ILLUSIONS PERDUES</small> à +cette <small>ÉTUDE</small>. L’imagination du lecteur développera d’ailleurs ce +thème obscur qui causait en ce moment bien des inquiétudes aux +jurés de la session où Théodore Calvi avait comparu. Aussi, depuis +huit jours que le pourvoi du criminel était rejeté par la cour +de Cassation, monsieur de Grandville s’occupait-il de cette affaire +et suspendait-il l’ordre d’exécution de jour en jour; tant il tenait +à rassurer les jurés en publiant que le condamné, sur le seuil de +la mort, avait avoué son crime.</p> + +<p>Une pauvre veuve de Nanterre, dont la maison était isolée dans +cette commune, située, comme on sait, au milieu de la plaine +infertile qui s’étale entre le Mont-Valérien, Saint-Germain, les +collines de Sartrouville et d’Argenteuil, avait été assassinée et volée +quelques jours après avoir reçu sa part d’un héritage inespéré. +Cette part se montait à trois mille francs, à une douzaine de couverts, +une chaîne, une montre en or et du linge. Au lieu de placer +les trois mille francs à Paris, comme le lui conseillait le notaire +du marchand de vin décédé de qui elle héritait, la vieille +femme avait voulu tout garder. D’abord elle ne s’était jamais vu +tant d’argent à elle, puis elle se défiait de tout le monde en toute +espèce d’affaires, comme la plupart des gens du peuple ou de la +campagne. Après de mûres causeries avec un marchand de vin de +<span class="pagenum" id="page_51">51</span> +Nanterre, son parent et parent du marchand de vin décédé, cette +veuve s’était résolue à mettre la somme en viager, à vendre sa +maison de Nanterre et à aller vivre en bourgeoise à Saint-Germain.</p> + +<p>La maison où elle demeurait, accompagnée d’un assez grand +jardin enclos de mauvaises palissades, était l’ignoble maison que se +bâtissent les petits cultivateurs des environs de Paris. Le plâtre et +les moellons extrêmement abondants à Nanterre, dont le territoire +est couvert de carrières exploitées à ciel ouvert, avaient été, +comme en le voit communément autour de Paris, employés à la +hâte et sans aucune idée architecturale. C’est presque toujours la +hutte du Sauvage civilisé. Cette maison consistait en un rez-de-chaussée +et un premier étage au-dessus duquel s’étendaient des +mansardes.</p> + +<p>Le carrier, mari de cette femme et constructeur de ce logis, +avait mis des barres de fer très-solides à toutes les fenêtres. La +porte d’entrée était d’une solidité remarquable. Le défunt se savait +là, seul, en rase campagne, et quelle campagne! Sa clientèle se +composait des principaux maîtres maçons de Paris, il avait donc +rapporté les plus importants matériaux de sa maison, bâtie à cinq +cents pas de sa carrière, sur ses voitures qui revenaient à vide. Il +choisissait dans les démolitions de Paris les choses à sa convenance +et à très-bas prix. Ainsi, les fenêtres, les grilles, les portes, les volets, +la menuiserie, tout était provenu de déprédations autorisées, +de cadeaux à lui faits par ses pratiques, de bons cadeaux bien choisis. +De deux châssis à prendre il emportait le meilleur. La maison, +précédée d’une cour assez vaste, où se trouvaient les écuries, était +fermée de murs sur le chemin. Une forte grille servait de porte. +D’ailleurs, des chiens de garde habitaient l’écurie, et un petit chien +passait la nuit dans la maison. Derrière la maison, il existait un +jardin d’un hectare environ.</p> + +<p>Devenue veuve et sans enfants, la femme du carrier demeurait +dans cette maison avec une seule servante. Le prix de la carrière +vendue avait soldé les dettes du carrier, mort deux ans auparavant. +Le seul avoir de la veuve fut cette maison déserte, où elle nourrissait +des poules et des vaches en en vendant les œufs et le lait à +Nanterre. N’ayant plus de garçon d’écurie, de charretier, ni d’ouvriers +carriers que le défunt faisait travailler à tout, elle ne cultivait +plus le jardin, elle y coupait le peu d’herbes et de légumes +que la nature de ce sol caillouteux y laisse venir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_52">52</span> +Le prix de la maison et l’argent de la succession pouvant produire +sept à huit mille francs, cette femme se voyait très-heureuse +à Saint Germain avec sept ou huit cents francs de rentes viagères +qu’elle croyait pouvoir tirer de ses huit mille francs. Elle avait eu +déjà plusieurs conférences avec le notaire de Saint-Germain, car +elle se refusait à donner son argent en viager au marchand de vin +de Nanterre qui le lui demandait. Dans ces circonstances, un jour, +on ne vit plus reparaître la veuve Pigeau ni sa servante. La grille +de la cour, la porte d’entrée de la maison, les volets, tout était +clos. Après trois jours, la justice, informée de cet état de choses, +fit une descente. Monsieur Popinot, juge d’instruction, accompagné +du procureur du roi, vint de Paris, et voici ce qui fut constaté.</p> + +<p>Ni la grille de la cour, ni la porte d’entrée de la maison ne portaient +de traces d’effraction. La clef se trouvait dans la serrure de +la porte d’entrée, à l’intérieur. Pas un barreau de fer n’avait été +forcé. Les serrures, les volets, toutes les fermetures étaient intactes.</p> + +<p>Les murailles ne présentaient aucune trace qui pût dévoiler le +passage des malfaiteurs. Les cheminées en poterie n’offrant pas +d’issue praticable, n’avaient pu permettre de s’introduire par cette +voie. Les faîteaux, sains et entiers, n’accusaient d’ailleurs aucune +violence. En pénétrant dans les chambres au premier étage, les +magistrats, les gendarmes et Bibi-Lupin trouvèrent la veuve Pigeau +étranglée dans son lit et la servante étranglée dans le sien, au +moyen de leurs foulards de nuit. Les trois mille francs avaient été +pris, ainsi que les couverts et les bijoux. Les deux corps étaient +en putréfaction, ainsi que ceux du petit chien et d’un gros chien +de basse-cour. Les palissades d’enceinte du jardin furent examinées, +rien n’y était brisé. Dans le jardin, les allées n’offraient aucun +vestige de passage. Il parut probable au juge d’instruction que +l’assassin avait marché sur l’herbe pour ne pas laisser l’empreinte +de ses pas, s’il s’était introduit par là, mais comment avait-il pu +pénétrer dans la maison? Du côté du jardin, la porte avait une +imposte garnie de trois barreaux de fer intacts. De ce côté, la clef +se trouvait également dans la serrure, comme à la porte d’entrée +du côté de la cour.</p> + +<p>Une fois ces impossibilités parfaitement constatées par M. Popinot, +par Bibi-Lupin, qui resta pendant une journée à tout observer, +par le procureur du roi lui-même et par le brigadier du +<span class="pagenum" id="page_53">53</span> +poste de Nanterre, cet assassinat devint un affreux problème où la +politique et la justice devaient avoir le dessous.</p> + +<p>Ce drame, publié par la <i>Gazette des Tribunaux</i>, avait eu lieu +dans l’hiver de 1828 à 1829. Dieu sait quel intérêt de curiosité +cette étrange aventure souleva dans Paris; mais Paris qui, tous les +matins, a de nouveaux drames à dévorer, oublie tout. La police, +elle, n’oublie rien. Trois mois après ces perquisitions infructueuses, +une fille publique, remarquée pour ses dépenses par des agents de +Bibi-Lupin, et surveillée à cause de ses accointances avec quelques +voleurs, voulut faire engager par une de ses amies douze couverts, +une montre et une chaîne d’or. L’amie refusa. Le fait parvint aux +oreilles de Bibi-Lupin, qui se souvint des douze couverts, de la +montre et de la chaîne d’or volés à Nanterre. Aussitôt les commissionnaires +au Mont-de-Piété, tous les recéleurs de Paris furent +avertis, et Bibi-Lupin soumit Manon-la-Blonde à un espionnage formidable.</p> + +<p>On apprit bientôt que Manon-la-Blonde était amoureuse folle +d’un jeune homme qu’on ne voyait guère, car il passait pour +être sourd à toutes les preuves d’amour de la blonde Manon. +Mystère sur mystère. Ce jeune homme, soumis à l’attention des +espions, fut bientôt vu, puis reconnu pour être un forçat évadé, +le fameux héros des vendettes corses, le beau Théodore Calvi, dit +Madeleine.</p> + +<p>On lâcha sur Théodore un de ces recéleurs à double face, qui +servent à la fois les voleurs et la police, et il promit à Théodore +d’acheter les couverts, la montre et la chaîne d’or. Au moment où +le ferrailleur de la cour Saint-Guillaume comptait l’argent à Théodore, +déguisé en femme, à dix heures et demie du soir, la police +fit une descente, arrêta Théodore et saisit les objets.</p> + +<p>L’instruction commença sur-le-champ. Avec de si faibles éléments, +il était impossible, en style de parquet, d’en tirer une condamnation +à mort. Jamais Calvi ne se démentit. Il ne se coupa +jamais: il dit qu’une femme de la campagne lui avait vendu ces +objets à Argenteuil, et, qu’après les lui avoir achetés, le bruit de +l’assassinat commis à Nanterre l’avait éclairé sur le danger de posséder +ces couverts, cette montre et ces bijoux, qui, d’ailleurs, +ayant été désignés dans l’inventaire fait après le décès du marchand +de vin de Paris, oncle de la veuve Pigeau, se trouvaient être +les objets volés. Enfin, forcé par la misère de vendre ces objets, +<span class="pagenum" id="page_54">54</span> +disait-il, il avait voulu s’en défaire en employant une personne non +compromise.</p> + +<p>On ne put rien obtenir de plus du forçat libéré, qui sut, par +son silence et par sa fermeté, faire croire à la justice que le marchand +de vin de Nanterre avait commis le crime, et que la femme +de qui il tenait les choses compromettantes était l’épouse de ce +marchand. Le malheureux parent de la veuve Pigeau et sa femme +furent arrêtés; mais, après huit jours de détention et une enquête +scrupuleuse, il fut établi que ni le mari ni la femme n’avaient +quitté leur établissement à l’époque du crime. D’ailleurs, Calvi ne +reconnut pas, dans l’épouse du marchand de vin, la femme qui, +selon lui, lui aurait vendu l’argenterie et les bijoux.</p> + +<p>Comme la concubine de Calvi, impliquée dans le procès, fut convaincue +d’avoir dépensé mille francs environ depuis l’époque du +crime jusqu’au moment où Calvi voulut engager l’argenterie et les +bijoux, de telles preuves parurent suffisantes pour faire envoyer +aux assises le forçat et sa concubine. Cet assassinat étant le dix-huitième +commis par Théodore, il fut condamné à mort, car il parut +être l’auteur de ce crime si habilement commis. S’il ne reconnut +pas la marchande de vin de Nanterre, il fut reconnu par la femme +et par le mari. L’instruction avait établi, par de nombreux témoignages, +le séjour de Théodore à Nanterre pendant environ un +mois; il y avait servi les maçons, la figure enfarinée de plâtre et +mal vêtu. A Nanterre, chacun donnait dix-huit ans à ce garçon, +qui devait avoir <i>nourri ce poupon</i> (comploté, préparé ce crime) +pendant un mois.</p> + +<p>Le parquet croyait à des complices. On mesura la largeur des +tuyaux pour l’adapter au corps de Manon-la-Blonde, afin de voir +si elle avait pu s’introduire par les cheminées; mais un enfant de +six ans n’aurait pu passer par les tuyaux en poterie, par lesquels +l’architecture moderne remplace aujourd’hui les vastes cheminées +d’autrefois. Sans ce singulier et irritant mystère, Théodore eût été +exécuté depuis une semaine. L’aumônier des prisons avait, comme +on l’a vu, totalement échoué.</p> + +<p>Cette affaire et le nom de Calvi dut échapper à l’attention de +Jacques Collin, alors préoccupé de son duel avec Contenson, Corentin +et Peyrade. Trompe-la-Mort essayait, d’ailleurs, d’oublier le +plus possible <i>les amis</i>, et tout ce qui regardait le Palais de Justice. +Il tremblait d’une rencontre qui l’aurait mis face à face avec +<span class="pagenum" id="page_55">55</span> +un <i>fanandel</i> par qui le <i>dab</i> se serait vu demander des comptes +impossibles à rendre.</p> + +<p>Le directeur de la Conciergerie alla sur-le-champ au parquet +du procureur général, et y trouva le premier avocat général causant +avec monsieur de Grandville, et tenant l’ordre d’exécution à +la main. Monsieur de Grandville, qui venait de passer toute la +nuit à l’hôtel de Sérizy, quoique accablé de fatigue et de douleurs, +car les médecins n’osaient encore affirmer que la comtesse conserverait +sa raison, était obligé, par cette exécution importante, +de donner quelques heures à son Parquet. Après avoir causé un +instant avec le directeur, monsieur de Grandville reprit l’ordre +d’exécution à son avocat général et le remit à Gault.</p> + +<p>—Que l’exécution ait lieu, dit-il, à moins de circonstances extraordinaires +que vous jugerez; je me fie à votre prudence. On +peut retarder le dressage de l’échafaud jusqu’à dix heures et demie, +il vous reste donc une heure. Dans une pareille matinée, les +heures valent des siècles, et il tient bien des événements dans un +siècle! Ne laissez pas croire à un sursis. Qu’on fasse la toilette, +s’il le faut, et s’il n’y a pas de révélation, remettez l’ordre à Sanson +à neuf heures et demie. Qu’il attende!</p> + +<p>Au moment où le directeur de la prison quittait le cabinet du +procureur général, il rencontra sous la voûte du passage qui débouche +dans la galerie, monsieur Camusot qui s’y rendait. Il eut +donc une rapide conversation avec le juge; et, après l’avoir instruit +de ce qui se passait à la Conciergerie, relativement à Jacques Collin, +il y descendit pour opérer cette confrontation de Trompe-la-Mort +et de Madeleine; mais il ne permit au soi-disant ecclésiastique +de communiquer avec le condamné à mort qu’au moment où +Bibi-Lupin, admirablement déguisé en gendarme, eut remplacé le +mouton qui surveillait le jeune Corse.</p> + +<p>On ne peut pas se figurer le profond étonnement des trois forçats +en voyant un surveillant venir chercher Jacques Collin, pour +le mener dans la chambre du condamné à mort. Ils se rapprochèrent +de la chaise où Jacques Collin était assis, par un bond +simultané.</p> + +<p>—C’est pour aujourd’hui, n’est-ce pas, monsieur Julien? dit +Fil-de-Soie au surveillant.</p> + +<p>—Mais, oui, Charlot est là, répondit le surveillant avec une +parfaite indifférence.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_56">56</span> +Le peuple et le monde des prisons appellent ainsi l’exécuteur +des hautes-œuvres de Paris. Ce sobriquet date de la révolution +de 1789. Ce nom produisit une profonde sensation. Tous les prisonniers +se regardèrent entre eux.</p> + +<p>—C’est fini! répondit le surveillant, l’ordre d’exécution est arrivé +à monsieur Gault, et l’arrêt vient d’être lu.</p> + +<p>—Ainsi, reprit La Pouraille, la belle Madeleine a reçu tous les +sacrements?... Il avala une dernière bouffée d’air.</p> + +<p>—Pauvre petit Théodore... s’écria le <ins title="original: Bidon">Biffon</ins>, il est bien gentil. +C’est dommage d’<i>éternuer dans le son</i> à son âge...</p> + +<p>Le surveillant se dirigeait vers le guichet, en se croyant suivi de +Jacques Collin; mais l’Espagnol allait lentement, et, quand il se +vit à dix pas de Julien, il parut faiblir et demanda par un geste le +bras de La Pouraille.</p> + +<p>—C’est un assassin! dit Napolitas au prêtre en montrant La +Pouraille et offrant son bras.</p> + +<p>—Non, pour moi c’est un malheureux!... répondit Trompe-la-Mort +avec la présence d’esprit et l’onction de l’archevêque de +Cambrai.</p> + +<p>Et il se sépara de Napolitas, qui du premier coup d’œil lui avait +paru très-suspect.</p> + +<p>—Il est sur la première marche de l’<i>Abbaye-de-Monte-à-Regret</i>; +mais j’en suis le prieur! Je vais vous montrer comment +je sais <i>m’entifler</i> avec <i>la Cigogne</i> (rouer le procureur général). +Je veux <i>cromper</i> cette <i>sorbonne</i> de ses pattes.</p> + +<p>—A cause de <i>sa montante</i>! dit Fil-de-Soie en souriant.</p> + +<p>—Je veux donner cette âme au ciel! répondit avec componction +Jacques Collin en se voyant entouré par quelques prisonniers.</p> + +<p>Et il rejoignit le surveillant au guichet.</p> + +<p>—Il est venu pour sauver Madeleine, dit Fil-de-Soie, nous +avons bien deviné la chose. Quel <i>dab</i>!...</p> + +<p>—Mais comment?... les <i>hussards de la guillotine</i> sont là, il +ne le verra seulement pas, reprit le Biffon.</p> + +<p>—Il a <i>le boulanger</i> pour lui! s’écria La Pouraille. Lui <i>poisser +nos philippes</i>!... Il aime trop <i>les amis</i>! il a trop besoin de nous! +On voulait nous <i>mettre à la manque pour lui</i> (nous le faire livrer), +nous ne sommes pas des <i>gnioles</i>! S’il <i>crompe</i> sa Madeleine, +il aura <i>ma balle</i>! (mon secret.)</p> + +<p>Ce dernier mot eut pour effet d’augmenter le dévouement des +<span class="pagenum" id="page_57">57</span> +trois forçats pour leur dieu; car en ce moment leur fameux <i>dab</i> +devint toute leur espérance.</p> + +<p>Jacques Collin, malgré le danger de Madeleine, ne faillit pas à +son rôle. Cet homme, qui connaissait la Conciergerie aussi bien +que les trois bagnes, se trompa si naturellement, que le surveillant +fut obligé de lui dire à tout moment: —«Par ici, —par +là!» jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au greffe. Là Jacques Collin +vit, du premier regard, accoudé sur le poêle, un homme grand et +gros, dont le visage rouge et long ne manquait pas d’une certaine +distinction, et il reconnut Sanson.</p> + +<p>—Monsieur est l’aumônier, dit-il en allant à lui d’un air plein +de bonhomie.</p> + +<p>Cette erreur fut si terrible qu’elle glaça les spectateurs.</p> + +<p>—Non, monsieur, répondit Sanson, j’ai d’autres fonctions.</p> + +<p>Sanson, le père du dernier exécuteur de ce nom, car il a été +destitué récemment, était le fils de celui qui exécuta Louis XVI.</p> + +<p>Après quatre cents ans d’exercice de cette charge, l’héritier de +tant de tortionnaires avait tenté de répudier ce fardeau héréditaire. +Les Sanson, bourreaux à Rouen pendant deux siècles, avant +d’être revêtus de la première charge du royaume, exécutaient de +père en fils les arrêts de la justice depuis le treizième siècle. Il +est peu de familles qui puissent offrir l’exemple d’un office ou d’une +noblesse conservée de père en fils pendant six siècles. Au moment +où ce jeune homme, devenu capitaine de cavalerie, se voyait +sur le point de faire une belle carrière dans les armes, son père +exigea qu’il vînt l’assister pour l’exécution du roi. Puis il fit de +son fils son second, lorsqu’en 1793 il y eut deux échafauds en +permanence: l’un à la barrière du Trône, l’autre à la place de +Grève. Alors âgé d’environ soixante ans, ce terrible fonctionnaire +se faisait remarquer par une excellente tenue, par des manières +douces et posées, par un grand mépris pour Bibi-Lupin et ses acolytes, +les pourvoyeurs de la machine. Le seul indice qui, chez cet +homme, trahissait le sang des vieux tortionnaires du moyen âge, +était une largeur et une épaisseur formidables dans les mains. Assez +instruit d’ailleurs, tenant fort à sa qualité de citoyen et d’électeur, +passionné, dit-on, pour le jardinage, ce grand et gros homme, +parlant bas, d’un maintien calme, très-silencieux, au front large +et chauve, ressemblait beaucoup plus à un membre de l’aristocratie +anglaise qu’à un exécuteur des hautes-œuvres. Aussi, un +<span class="pagenum" id="page_58">58</span> +chanoine espagnol devait-il commettre l’erreur que commettait volontairement +Jacques Collin.</p> + +<p>—Ce n’est pas un forçat, dit le chef des surveillants au directeur.</p> + +<p>Je commence à le croire, se dit monsieur Gault en faisant un +mouvement de tête à son subordonné.</p> + +<p>Jacques Collin fut introduit dans l’espèce de cave où le jeune +Théodore, en camisole de force, était assis au bord de l’affreux lit +de camp de cette chambre. Trompe-la-Mort, momentanément +éclairé par le jour du corridor, reconnut sur-le-champ Bibi-Lupin +dans le gendarme qui se tenait debout, appuyé sur son sabre.</p> + +<p>—<i lang="it">Io sono Gaba-Morto! Parla nostro italiano</i>, dit vivement +Jacques Collin. <i lang="it">Vengo ti salvar</i> (je suis Trompe-la-Mort, +parlons italien, je viens te sauver).</p> + +<p>Tout ce qu’allaient se dire les deux amis devait être inintelligible +pour le faux gendarme, et, comme Bibi-Lupin était censé +garder le prisonnier, il ne pouvait quitter son poste. Aussi, la rage +du chef de la police de sûreté ne saurait-elle se décrire.</p> + +<p>Théodore Calvi, jeune homme au teint pâle et olivâtre, à cheveux +blonds, aux yeux caves et d’un bleu trouble, très-bien proportionné +d’ailleurs, d’une prodigieuse force musculaire cachée +sous cette apparence lymphatique que présentent parfois les méridionaux, +aurait eu la plus charmante physionomie sans des sourcils +arqués, sans un front déprimé, qui lui donnaient quelque chose de +sinistre, sans des lèvres rouges d’une cruauté sauvage, et sans un +mouvement de muscles qui dénote cette faculté d’irritation particulière +aux Corses, et qui les rend si prompts à l’assassinat dans +une querelle soudaine.</p> + +<p>Saisi d’étonnement par les sons de cette voix, Théodore leva +brusquement la tête et crut à quelque hallucination; mais, comme +il était familiarisé par une habitation de deux mois avec la profonde +obscurité de cette boîte en pierre de taille, il regarda le faux ecclésiastique +et soupira profondément. Il ne reconnut pas Jacques Collin, +dont le visage couturé par l’action de l’acide sulfurique ne lui +sembla point être celui de son <i>dab</i>.</p> + +<p>—C’est bien moi, ton Jacques, je suis en prêtre et je viens te +sauver. Ne fais pas la bêtise de me reconnaître, et aie l’air de te +confesser.</p> + +<p>Ceci fut dit rapidement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_59">59</span> +—Ce jeune homme est très-abattu, la mort l’effraie, il va tout +avouer, dit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.</p> + +<p>—Dis-moi quelque chose qui me prouve que tu es <i>lui</i>, car tu +n’as que <i>sa</i> voix.</p> + +<p>—Voyez-vous, il me dit, le pauvre malheureux, qu’il est innocent, +reprit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.</p> + +<p>Bibi-Lupin n’osa point parler, de peur d’être reconnu.</p> + +<p>—<i>Sempremi!</i> répondit Jacques en revenant à Théodore, et lui +jetant ce mot de convention dans l’oreille.</p> + +<p>—<i>Sempreti!</i> dit le jeune homme en donnant la réplique de +la passe. C’est bien mon <i>dab</i>...</p> + +<p>—As-tu fait le coup?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Raconte-moi tout, afin que je puisse voir comment je ferai +pour te sauver; il est temps, Charlot est là.</p> + +<p>Aussitôt le Corse se mit à genoux et parut vouloir se confesser. +Bibi-Lupin ne savait que faire, car cette conversation fut si rapide +qu’elle prit à peine le temps pendant lequel elle se lit. Théodore +raconta promptement les circonstances connues de son crime et que +Jacques Collin ignorait.</p> + +<p>—Les jurés m’ont condamné sans preuves, dit-il en terminant.</p> + +<p>—Enfant, tu discutes quand on va te couper les cheveux!...</p> + +<p>—Mais, je puis bien avoir été seulement chargé de mettre en +plan les bijoux. Et voilà comme on juge, et à Paris encore!...</p> + +<p>—Mais comment s’est fait le coup? demanda Trompe-la-Mort.</p> + +<p>—Ah! voilà! Depuis que je ne t’ai vu, j’ai fait la connaissance +d’une petite fille corse, que j’ai rencontrée en arrivant à <i>Pantin</i> +(Paris).</p> + +<p>—Les hommes assez bêtes pour aimer une femme, s’écria Jacques +Collin, périssent toujours par là!... C’est des tigres en liberté, +des tigres qui babillent et qui se regardent dans des miroirs... Tu +n’a pas été sage!...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Voyons, à quoi t’a-t-elle servi cette sacrée <i>largue</i>?...</p> + +<p>—Cet amour de femme grande comme un fagot, mince comme +une anguille, adroite comme un singe, a passé par le haut du four +et m’a ouvert la porte de la maison. Les chiens, bourrés de boulettes, +étaient morts. J’ai <i>refroidi</i> les deux femmes. Une fois +<span class="pagenum" id="page_60">60</span> +l’argent pris, La Ginetta a refermé la porte et est sortie par le haut du +four.</p> + +<p>—Une si belle invention vaut la vie, dit Jacques Collin en admirant +la façon du crime, comme un ciseleur admire le modèle +d’une figurine.</p> + +<p>—J’ai commis la sottise de déployer tout ce talent-là pour mille +écus!...</p> + +<p>—Non, pour une femme! reprit Jacques Collin. Quand je te +disais qu’elles nous ôtent notre intelligence!...</p> + +<p>Jacques Collin jeta sur Théodore un regard flamboyant de mépris.</p> + +<p>—Tu n’étais plus là! répondit le Corse, j’étais abandonné.</p> + +<p>—Et l’aimes-tu, cette petite? demanda Jacques Collin sensible +au reproche que contenait cette réponse.</p> + +<p>—Ah! si je veux vivre, c’est maintenant pour toi plus que pour +elle.</p> + +<p>—Reste tranquille! Je ne me nomme pas pour rien Trompe-la-Mort! +Je me charge de toi!</p> + +<p>—Quoi! la vie!... s’écria le jeune Corse en levant ses bras +emmaillottés vers la voûte humide de ce cachot.</p> + +<p>—Ma petite Madeleine, apprête-toi à retourner au <i>pré à vioque</i>, +reprit Jacques Collin. Tu dois t’y attendre, on ne va pas te +couronner de roses, comme le bœuf gras!... S’ils nous ont déjà +<i>ferrés</i> pour Rochefort, c’est qu’ils essaient à se débarrasser de +nous! Mais je te ferai diriger sur Toulon, tu t’évaderas, et tu reviendras +à <i>Pantin</i>, où je t’arrangerai quelque petite existence +bien gentille...</p> + +<p>Un soupir comme il en avait peu retenti sous cette voûte inflexible, +un soupir exhalé par le bonheur de la délivrance, choqua +la pierre, qui renvoya cette note, sans égale en musique, dans +l’oreille de Bibi-Lupin stupéfait.</p> + +<p>—C’est l’effet de l’absolution que je viens de lui promettre à +cause de ses révélations, dit Jacques Collin au chef de la police de +sûreté. Ces Corses, voyez-vous, monsieur le gendarme, sont pleins +de foi! Mais il est innocent comme l’Enfant Jésus, et je vais essayer +de le sauver...</p> + +<p>—Dieu soit avec vous! monsieur l’abbé!... dit en français +Théodore.</p> + +<p>Trompe-la-Mort, plus Carlos Herrera, plus chanoine que +<span class="pagenum" id="page_61">61</span> +jamais, sortit de la chambre du condamné, se précipita dans le +corridor, et joua l’horreur en se présentant à monsieur Gault.</p> + +<p>—Monsieur le directeur, ce jeune homme est innocent, il m’a +révélé le coupable!... Il allait mourir pour un faux point d’honneur... +C’est un Corse! Allez demander pour moi, dit-il, cinq +minutes d’audience à monsieur le procureur général. Monsieur de +Grandville ne refusera pas d’écouter immédiatement un prêtre espagnol +qui souffre tant des erreurs de la justice française!</p> + +<p>—J’y vais! répondit monsieur Gault au grand étonnement de +tous les spectateurs de cette scène extraordinaire.</p> + +<p>—Mais, reprit Jacques Collin, faites-moi reconduire dans cette +cour en attendant, car j’y achèverai la conversion d’un criminel +que j’ai déjà frappé dans le cœur... Ils ont un cœur, ces gens-là!</p> + +<p>Cette allocution produisit un mouvement parmi toutes les personnes +qui se trouvaient là. Les gendarmes, le greffier des écrous, +Sanson, les surveillants, l’aide de l’exécuteur, qui attendaient l’ordre +d’aller faire dresser la mécanique, en style de prison; tout ce +monde, sur qui les émotions glissent, fut agité par une curiosité +très-concevable.</p> + +<p>En ce moment, on entendit le fracas d’un équipage à chevaux +fins qui arrêtait à la grille de la Conciergerie, sur le quai, d’une +manière significative. La portière fut ouverte, le marchepied fut +déplié si vivement que toutes les personnes crurent à l’arrivée d’un +grand personnage. Bientôt une dame, agitant un papier bleu, se +présenta, suivie d’un valet de pied et d’un chasseur, à la grille du +guichet. Vêtue tout en noir, et magnifiquement, le chapeau couvert +d’un voile, elle essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé +très-ample.</p> + +<p>Jacques Collin reconnut aussitôt Asie, ou, pour rendre son véritable +nom à cette femme, Jacqueline Collin, sa tante. Cette atroce +vieille, digne de son neveu, dont toutes les pensées étaient concentrées +sur le prisonnier, et qui le défendait avec une intelligence, +une perspicacité au moins égales en puissance à celles de la justice, +avait une permission, donnée la veille au nom de la femme de +chambre de la duchesse de Maufrigneuse, sur la recommandation +de monsieur de Sérizy, de communiquer avec Lucien et l’abbé +Carlos Herrera, dès qu’il ne serait plus au secret, et sur laquelle <ins title="original: le le">le</ins> +chef de division, chargé des prisons, avait écrit un mot. Le papier, +par sa couleur, impliquait déjà de puissantes recommandations; +<span class="pagenum" id="page_62">62</span> +car ces permissions, comme les billets de faveur au spectacle, +diffèrent de forme et d’aspect.</p> + +<p>Aussi le porte-clefs ouvrit-il le guichet, surtout en apercevant ce +chasseur emplumé dont le costume vert et or, brillant comme celui +d’un général russe, annonçait une visiteuse aristocratique et un +blason quasi royal.</p> + +<p>—Ah! mon cher abbé! s’écria la fausse grande dame qui versa +un torrent de larmes en apercevant l’ecclésiastique, comment a-t-on +pu mettre ici, même pour un instant, un si saint homme!</p> + +<p>Le directeur prit la permission et lut: <i>A la recommandation +de Son Excellence le Comte de Sérizy</i>.</p> + +<p>—Ah! madame de San-Esteban, madame la marquise, dit Carlos +Herrera, quel beau dévouement!</p> + +<p>—Madame, on ne communique pas ainsi, dit le bon vieux Gault.</p> + +<p>Et il arrêta lui-même au passage cette tonne de moire noire et +de dentelles.</p> + +<p>—Mais à cette distance! reprit Jacques Collin, et devant vous?... +ajouta-t-il en jetant un regard circulaire à l’assemblée.</p> + +<p>La tante, dont la toilette devait étourdir le greffe, le directeur, +les surveillants et les gendarmes, puait le musc. Elle portait, outre +des dentelles pour mille écus, un cachemire noir de six mille +francs. Enfin le chasseur paradait dans la cour de la Conciergerie +avec l’insolence d’un laquais qui se sait indispensable à une princesse +exigeante. Il ne parlait pas au valet de pied, qui stationnait +à la grille du quai, toujours ouverte pendant le jour.</p> + +<p>—Que veux-tu? Que dois-je faire? dit madame de San-Esteban +dans l’argot convenu entre la tante et le neveu.</p> + +<p>Cet argot consistait à donner des terminaisons en <i>ar</i> ou en <i>or</i> +en <i>al</i> ou en <i>i</i>, de façon à défigurer les mots, soit français soit d’argot, +en les agrandissant. C’était le chiffre diplomatique appliqué +au langage.</p> + +<p>—Mets toutes les lettres en lieu sûr, prends les plus compromettantes +pour chacune de ces dames, reviens mise en voleuse +dans la salle des Pas-Perdus, et attends-y mes ordres.</p> + +<p>Asie ou Jacqueline s’agenouilla comme pour recevoir la bénédiction, +et le faux abbé bénit sa tante avec une componction évangélique.</p> + +<p>—<i>Addio, marchesa!</i> dit-il à haute voix. Et, ajouta-t-il en se +servant de leur langage de convention, retrouve Europe et Paccard +<span class="pagenum" id="page_63">63</span> +avec les sept cent cinquante mille francs qu’ils ont effarouchés, il +nous les faut.</p> + +<p>—Paccard est là, répondit la pieuse marquise en montrant le +chasseur les larmes aux yeux.</p> + +<p>Cette promptitude de compréhension arracha non-seulement un +sourire, mais encore un mouvement de surprise à cet homme, qui +ne pouvait être étonné que par sa tante. La fausse marquise se +tourna vers les témoins de cette scène en femme habituée à se poser.</p> + +<p>—Il est au désespoir de ne pouvoir aller aux obsèques de son +enfant, dit-elle en mauvais français, car cette affreuse méprise de +la justice a fait connaître le secret de ce saint homme!... Moi, je +vais assister à la messe mortuaire. Voici, monsieur, dit-elle à monsieur +Gault, en lui donnant une bourse pleine d’or, voici pour soulager +les pauvres prisonniers...</p> + +<p>—Quel <i>chique-mar</i>! lui dit à l’oreille son neveu satisfait.</p> + +<p>Jacques Collin suivit le surveillant qui le menait au préau.</p> + +<p>Bibi-Lupin, au désespoir, avait fini par se faire voir d’un vrai +gendarme, à qui, depuis le départ de Jacques Collin il adressait +des hem! hem! significatifs, et qui vint le remplacer dans la chambre +du condamné. Mais cet ennemi de Trompe-la-Mort ne put arriver +assez à temps pour voir la grande dame, qui disparut dans +son brillant équipage, et dont la voix, quoique déguisée, apportait +à son oreille des sons rogommeux.</p> + +<p>—Trois cents <i>balles</i> pour les détenus!... disait le chef des +surveillants en montrant à Bibi-Lupin la bourse que monsieur +Gault avait remise à son greffier.</p> + +<p>—Montrez, monsieur Jacomety, dit Bibi-Lupin.</p> + +<p>Le chef de la police secrète prit la bourse, vida l’or dans sa +main, l’examina attentivement.</p> + +<p>—C’est bien de l’or!... dit-il, et la bourse est armoiriée! Ah! +le gredin, est-il fort! est-il complet! Il nous met tous dedans, et +à chaque instant!... On devrait tirer sur lui comme sur un chien!</p> + +<p>—Qu’y a-t-il donc? demanda le greffier en reprenant la +bourse.</p> + +<p>—Il y a que cette femme doit être <i>une voleuse</i>!... s’écria Bibi-Lupin +en frappant du pied avec rage sur la dalle extérieure du +guichet.</p> + +<p>Ces mots produisirent une vive sensation parmi les spectateurs, +groupés à une certaine distance de monsieur Sanson, qui +<span class="pagenum" id="page_64">64</span> +restait toujours debout, le dos appuyé contre le gros poêle, au +centre de cette vaste salle voûtée, en attendant un ordre pour +faire la toilette au criminel et dresser l’échafaud sur la place de +Grève.</p> + +<p>En se retrouvant au préau, Jacques Collin se dirigea vers ses +<i>amis</i> du pas que devait avoir un habitué du <i>pré</i>.</p> + +<p>—Qu’as-tu sur le casaquin? dit-il à La Pouraille.</p> + +<p>—Mon affaire est faite, reprit l’assassin que Jacques Collin +avait emmené dans un coin. J’ai besoin maintenant d’un <i>ami sûr</i>.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>La Pouraille, après avoir raconté tous ses crimes à son chef, +mais en argot, lui détailla l’assassinat et le vol commis chez les +époux Crottat.</p> + +<p>—Tu as mon estime, lui dit Jacques Collin. C’est bien travaillé; +mais tu me parais coupable d’une faute.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Une fois l’affaire faite, tu devais avoir un passe-port russe, te +déguiser en prince russe, acheter une belle voiture armoiriée, aller +déposer hardiment ton or chez un banquier, demander une lettre +de crédit pour Hambourg, prendre la poste, accompagné d’un valet +de chambre, d’une femme de chambre et de ta maîtresse +habillée en princesse; puis, à Hambourg, t’embarquer pour le +Mexique. Avec deux cent quatre-vingt mille francs en or, un +gaillard d’esprit doit faire ce qu’il veut, et aller où il veut, <i>sinve</i>!</p> + +<p>—Ah! tu as de ces idées-là, parce que tu es le <i>dab</i>!... Tu ne +perds jamais la <i>sorbonne</i>, toi! Mais moi.</p> + +<p>—Enfin, un bon conseil dans ta position, c’est du bouillon pour +un mort, reprit Jacques Collin en jetant un regard fascinateur à +son <i>fanandel</i>.</p> + +<p>—C’est vrai! dit avec un air de doute La Pouraille. Donne-le-moi +toujours, ton bouillon; s’il ne me nourrit pas, je m’en ferai +un bain de pieds...</p> + +<p>—Te voilà pris par <i>la Cigogne</i>, avec cinq vols qualifiés, trois +assassinats, dont le plus récent concerne deux riches bourgeois... +Les jurés n’aiment pas qu’on tue des bourgeois... Tu seras <i>gerbé +à la passe</i>, et tu n’as pas le moindre espoir!...</p> + +<p>—Ils m’ont tous dit cela, répondit piteusement La Pouraille.</p> + +<p>—Ma tante Jacqueline, avec qui je viens d’avoir un petit bout +de conversation en plein greffe, et qui est, tu le sais, <i>la mère aux +<span class="pagenum" id="page_65">65</span> +Fanandels</i>, m’a dit que <i>la Cigogne</i> voulait se défaire de toi, tant +elle te craignait.</p> + +<p>—Mais, dit La Pouraille avec une naïveté qui prouve combien +les voleurs sont pénétrés du <i>droit naturel</i> de voler, je suis riche +à présent, que craignent-ils?</p> + +<p>—Nous n’avons pas le temps de faire de la philosophie, dit Jacques +Collin. Revenons à ta situation...</p> + +<p>—Que veux-tu faire de moi? demanda La Pouraille en interrompant +son <i>dab</i>.</p> + +<p>—Tu vas voir! un chien mort vaut encore quelque chose.</p> + +<p>—Pour les autres! dit La Pouraille.</p> + +<p>—Je te prends dans mon jeu! répliqua Jacques Collin.</p> + +<p>—C’est déjà quelque chose!... dit l’assassin. Après?</p> + +<p>—Je ne demande pas où est ton argent, mais ce que tu veux en +faire?</p> + +<p>La Pouraille espionna l’œil impénétrable du <i>dab</i>, qui continua +froidement.</p> + +<p>—As-tu quelque <i>largue</i> que tu aimes, un enfant, un <i>fanandel</i> +à protéger? Je serai dehors dans une heure, je pourrai tout +pour ceux à qui tu veux du bien.</p> + +<p>La Pouraille hésitait encore, il restait au port d’armes de l’indécision. +Jacques Collin fit alors avancer un dernier argument.</p> + +<p>—Ta part dans notre caisse est de trente mille francs, la laisses-tu +aux <i>fanandels</i>, la donnes-tu à quelqu’un? Ta part est en sûreté, +je puis la remettre ce soir à qui tu veux la léguer.</p> + +<p>L’assassin laissa échapper un mouvement de plaisir.</p> + +<p>—Je le tiens! se dit Jacques Collin. —Mais ne flânons pas, +réfléchis?... reprit-il en parlant à l’oreille de La Pouraille. Mon +vieux, nous n’avons pas dix minutes à nous... Le procureur général +va me demander et je vais avoir une conférence avec lui. Je le +tiens, cet homme, je puis tordre le cou à la <i>Cigogne</i>! je suis certain +de sauver Madeleine.</p> + +<p>—Si tu sauves Madeleine, mon bon <i>dab</i>, tu peux bien me...</p> + +<p>—Ne perdons pas notre salive, dit Jacques Collin d’une voix +brève. Fais ton testament.</p> + +<p>—Eh bien! je voudrais donner l’argent à la Gonore, répondit +La Pouraille d’un air piteux.</p> + +<p>—Tiens!... tu vis avec la veuve de Moïse, ce juif qui était à la +piste des <i>rouleurs</i> du midi? demanda Jacques Collin.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_66">66</span> +Semblable aux grands généraux, Trompe-la-Mort connaissait +admirablement bien le personnel de toutes les troupes.</p> + +<p>—C’est elle-même, dit La Pouraille excessivement flatté.</p> + +<p>—Jolie femme! dit Jacques Collin qui s’entendait admirablement +à manœuvrer ces machines terribles. La <i>largue</i> est fine! +elle a de grandes connaissances et <i>beaucoup de probité</i>! c’est +une <i>voleuse</i> finie. Ah! tu t’es retrempé dans la Gonore! c’est bête +de se fait <i>terrer</i> quand on tient une pareille <i>largue</i>. Imbécile! il +fallait prendre un petit commerce honnête, et vivoter!... Et que +<i>goupine-t-elle</i>?</p> + +<p>—Elle est établie rue Sainte-Barbe, elle gère une maison...</p> + +<p>—Ainsi, tu l’institues ton héritière? Voilà, mon cher, où nous +mènent ces gueuses-là, quand on a la bêtise de les aimer...</p> + +<p>—Oui, mais ne lui donne rien qu’après ma culbute!</p> + +<p>—C’est sacré, dit Jacques Collin d’un ton sérieux. Rien aux +<i>fanandels</i>?</p> + +<p>—Rien, ils m’ont <i>servi</i>, répondit haineusement La Pouraille.</p> + +<p>—Qui t’a vendu? Veux-tu que je te venge, demanda vivement +Jacques Collin en essayant de réveiller le dernier sentiment qui +fasse vibrer ces cœurs au moment suprême. Qui sait, mon vieux +<i>fanandel</i>, si je ne pourrais pas, tout en te vengeant, faire ta paix +avec la <i>Cigogne</i>?</p> + +<p>Là, l’assassin regarda son <i>dab</i> d’un air hébété de bonheur.</p> + +<p>—Mais, répondit le <i>dab</i> à cette expression de physionomie +parlante, je ne joue en ce moment <i>la mislocq</i> que pour Théodore. +Après le succès de ce vaudeville, mon vieux, pour un de mes +<i>amis</i>, car tu es des miens, toi! je suis capable de bien des choses.</p> + +<p>—Si je te vois seulement faire ajourner la cérémonie pour ce +pauvre petit Théodore, tiens, je ferai tout ce que tu voudras.</p> + +<p>—Mais c’est fait, je suis sûr de <i>cromper sa sorbonne</i> des +griffes de la <i>Cigogne</i>. Pour se <i>désenflacquer</i>, vois-tu, La Pouraille, +il faut se donner la main les uns aux autres... On ne peut +rien tout seul...</p> + +<p>—C’est vrai! s’écria l’assassin.</p> + +<p>La confiance était si bien établie, et sa foi dans le <i>dab</i> si fanatique, +que La Pouraille n’hésita plus.</p> + +<p>La Pouraille livra le secret de ses complices, ce secret si bien +gardé jusqu’à présent. C’était tout ce que Jacques Collin voulait +savoir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_67">67</span> +—Voici <i>la balle</i>! Dans <i>le poupon</i>, <ins title="original: Ruffart">Ruffard</ins>, l’agent de Bibi-Lupin, +était en tiers avec moi et Godet...</p> + +<p>—Arrachelaine?... s’écria Jacques Collin en donnant à Ruffard +son nom de voleur.</p> + +<p>—C’est cela. Les gueux m’ont vendu, parce que je connais +leur cachette et qu’ils ne connaissent pas la mienne.</p> + +<p>—<i>Tu graisses mes bottes!</i> mon amour, dit Jacques Collin.</p> + +<p>—Quoi!</p> + +<p>—Eh bien! répondit le <i>dab</i>, vois ce qu’on gagne à mettre en +moi toute sa confiance!... Maintenant ta vengeance est un point de +la partie que je joue!... Je ne te demande pas de m’indiquer ta +cachette, tu me la diras au dernier moment; mais, dis-moi tout +qui regarde Ruffard et Godet.</p> + +<p>—Tu es et tu seras toujours notre <i>dab</i>, je n’aurai pas de secrets +pour toi, répliqua La Pouraille. Mon or est dans la <i>profonde</i> +(la cave) de la maison à la Gonore.</p> + +<p>—Tu ne crains rien de ta <i>largue</i>?</p> + +<p>—Ah! ouiche! elle ne sait rien de mon tripotage! reprit La +Pouraille. J’ai soûlé la Gonore, quoique ce soit une femme à ne +rien dire la tête dans la lunette. Mais tant d’or!</p> + +<p>—Oui, ça fait tourner le lait de la conscience la plus pure! répliqua +Jacques Collin.</p> + +<p>—J’ai donc pu travailler sans <i>luisant</i> sur moi! Toute la volaille +dormait dans le poulailler. L’or est à trois pieds sous terre, +derrière les bouteilles de vin. Et par-dessus j’ai mis une couche de +cailloux et de mortier.</p> + +<p>—Bon! fit Jacques Collin. Et les cachettes des autres?</p> + +<p>—Ruffard a <i>son fade</i> chez la Gonore, dans la chambre de la +pauvre femme, qu’il tient par là, car elle peut devenir complice de +recel et finir ses jours à Saint-Lazare.</p> + +<p>—Ah! le gredin! comme la <i>raille</i> (la police) vous forme un +voleur! dit Jacques.</p> + +<p>—Godet a mis <i>son fade</i> chez sa sœur, blanchisseuse de fin, une +honnête fille qui peut attraper cinq ans de <i>lorcefé</i> sans s’en douter. +Le <i>fanandel</i> a levé les carreaux du plancher, les a remis, et +a filé.</p> + +<p>—Sais-tu ce que je veux de toi? dit alors Jacques Collin en +jetant sur La Pouraille un regard magnétique.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_68">68</span> +—Que tu prennes sur ton compte l’affaire de Madeleine...</p> + +<p>La Pouraille fit un singulier haut-le-corps; mais il se remit +promptement en posture d’obéissance sous le regard fixe du <i>dab</i>.</p> + +<p>—Eh bien! <i>tu renâcles déjà!</i> tu te mêles de mon jeu! +Voyons! quatre assassinats ou trois, n’est-ce pas la même chose?</p> + +<p>—Peut-être!</p> + +<p>—Par le <i>meg des Fanandels</i>, tu es sans <i>raisiné</i> dans le +<i>vermichels</i> (sans sang dans les veines). Et moi qui pensais à <ins title="original: e">te</ins> +sauver!...</p> + +<p>—Et comment!</p> + +<p>—Imbécile; si l’on promet de rendre l’or à la famille, tu en +seras quitte pour aller à <i>vioque au pré</i>. Je ne donnerais pas une +<i>face</i> de ta <i>sorbonne</i> si l’on tenait l’argent; mais, en ce moment, +tu vaux sept cent mille francs, imbécile!</p> + +<p>—<i>Dab! dab!</i> s’écria La Pouraille au comble du bonheur.</p> + +<p>—Et, reprit Jacques Collin, sans compter que nous rejetterons +les assassinats sur Ruffard... Du coup Bibi-Lupin est dégommé... +Je le tiens!</p> + +<p>La Pouraille resta stupéfait de cette idée, ses yeux s’agrandirent, +il fut comme une statue. Arrêté depuis trois mois, à la veille +de passer à la cour d’assises, conseillé par ses <i>amis</i> de la Force, +auxquels il n’avait pas parlé de ses complices, il était si bien sans +espoir après l’examen de ses crimes, que ce plan avait échappé à +toutes ces intelligences <i>enflacquées</i>. Aussi ce semblant d’espoir le +rendit-il presque imbécile.</p> + +<p>—Ruffard et Godet ont-ils déjà fait la noce? ont-ils fait prendre +l’air à quelques-uns de leurs <i>jaunets</i>? demanda Jacques +Collin.</p> + +<p>—Ils n’osent pas, répondit La Pouraille. Les gredins attendent +que je sois <i>fauché</i>. C’est ce que m’a fait dire ma <i>largue</i> par la +Biffe, quand elle est venue voir le Biffon.</p> + +<p>—Eh bien! nous aurons leurs <i>fades</i> dans vingt-quatre heures! +s’écria Jacques Collin. Les drôles ne pourront pas restituer comme +toi, tu seras blanc comme neige et eux rougis de tout le sang! Tu +deviendras, par mes soins, un honnête garçon entraîné par eux. +J’aurai ta fortune pour mettre des alibis dans tes autres procès, et +une fois au <i>pré</i>, car tu y retourneras, tu verras à t’évader... C’est +une vilaine vie, mais c’est encore la vie!</p> + +<p>Les yeux de La Pouraille annonçaient un délire intérieur.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_69">69</span> +—Vieux! avec sept cent mille francs on a bien des <i>cocardes</i>! +disait Jacques Collin en grisant d’espoir son <i>fanandel</i>.</p> + +<p>—<i>Dab! dab!</i></p> + +<p>—J’éblouirai le ministre de la justice... Ah! Ruffard la dansera, +c’est une <i>raille</i> à démolir. Bibi-Lupin est frit.</p> + +<p>—Eh bien! c’est dit, s’écria La Pouraille avec une joie sauvage. +Ordonne, j’obéis.</p> + +<p>Et il serra Jacques Collin dans ses bras, en laissant voir des larmes +de joie dans ses yeux tant il lui parut possible de sauver sa +tête.</p> + +<p>—Ce n’est pas tout, dit Jacques Collin. La <i>Cigogne</i> a la digestion +difficile, surtout en fait de <i>redoublement de fièvre</i> (révélation +d’un nouveau fait à charge). Maintenant il s’agit de <i>servir +de belle une largue</i> (de dénoncer à faux une femme).</p> + +<p>—Et comment? A quoi bon? demanda l’assassin.</p> + +<p>—Aide-moi! Tu vas voir!... répondit Trompe-la-Mort.</p> + +<p>Jacques Collin révéla brièvement à La Pouraille le secret du +crime commis à Nanterre et lui fit apercevoir la nécessité d’avoir +une femme qui consentirait à jouer le rôle qu’avait rempli la +Ginetta. Puis il se dirigea vers le Biffon avec La Pouraille devenu +joyeux.</p> + +<p>—Je sais combien tu aimes la Biffe... dit Jacques Collin au +Biffon.</p> + +<p>Le regard que jeta le Biffon fut tout un poème horrible.</p> + +<p>—Que fera-t-elle pendant que tu seras au <i>pré</i>?</p> + +<p>Une larme mouilla les yeux féroces du Biffon.</p> + +<p>—Eh bien! si je te la fourrais à la <i>lorcefé des largues</i> (à la +Force des femmes, les Madelonnettes ou Saint-Lazare) pour un an, +le temps de ton <i>gerbement</i> (jugement), de ton départ, de ton arrivée +et de ton évasion?</p> + +<p>—Tu ne peux faire ce miracle, elle est <i>nique de mèche</i> (sans +aucune complicité), répondit l’amant de la Biffe.</p> + +<p>—Ah! mon Biffon, dit La Pouraille, notre <i>dab</i> est plus puissant +que le <i>Meg</i>!... (Dieu).</p> + +<p>—Quel est ton mot de passe avec elle? demanda Jacques Collin +au Biffon avec l’assurance d’un maître qui ne doit pas essuyer +de refus.</p> + +<p>—<i>Sorgue à Pantin</i> (nuit à Paris). Avec ce mot, elle sait +qu’on vient de ma part, et si tu veux qu’elle t’obéisse, montre-lui +<span class="pagenum" id="page_70">70</span> +une <i>thune de cinq balles</i> (pièce de cinq francs), et prononce ce +mot-ci: <i>Tondif!</i></p> + +<p>—Elle sera condamnée dans le <i>gerbement</i> de La Pouraille, et +graciée pour révélation après un an d’<i>ombre</i>! dit <ins title="original: sententieusement">sentencieusement</ins> +Jacques Collin en regardant La Pouraille.</p> + +<p>La Pouraille comprit le plan de son <i>dab</i>, et lui promit, par un +seul regard, de décider le Biffon à y coopérer en obtenant de la +Biffe cette fausse complicité dans le crime dont il allait se charger.</p> + +<p>—Adieu, mes enfants. Vous apprendrez bientôt que j’ai sauvé +mon petit des mains de <i>Charlot</i>, dit Trompe-la-Mort. Oui, Charlot +était au greffe avec ses soubrettes pour faire la toilette à Madeleine! +Tenez, dit-il, on vient me chercher de la part du <i>dab de la +Cigogne</i> (du procureur général).</p> + +<p>En effet, un surveillant sorti du guichet fit signe à cet homme +extraordinaire, à qui le danger du jeune Corse avait rendu cette +sauvage puissance avec laquelle il savait lutter contre la société.</p> + +<p>Il n’est pas sans intérêt de faire observer qu’au moment où le +corps de Lucien lui fut ravi, Jacques Collin s’était décidé, par une +résolution suprême, à tenter une dernière incarnation, non plus +avec une créature, mais avec une chose. Il avait enfin pris le parti +fatal que prit Napoléon sur la chaloupe qui le conduisit vers le <i>Bellérophon</i>. +Par un concours bizarre de circonstances, tout aida ce +génie du mal et de la corruption dans son entreprise.</p> + +<p>Aussi, quand même le dénoûment inattendu de cette vie criminelle +perdrait un peu de ce merveilleux, qui, de nos jours, ne +s’obtient que par des invraisemblances inacceptables, est-il nécessaire, +avant de pénétrer avec Jacques Collin dans le cabinet du +procureur général, de suivre madame Camusot chez les personnes +où elle alla, pendant que tous ces événements se passaient à la +Conciergerie? Une des obligations auxquelles ne doit jamais manquer +l’historien des mœurs, c’est de ne point gâter le vrai par des +arrangements en apparence dramatiques, surtout quand le vrai a +pris la peine de devenir romanesque. La nature sociale, à Paris +surtout, comporte de tels hasards, des enchevêtrements de conjectures +si capricieuses, que l’imagination des inventeurs est à tout +moment dépassée. La hardiesse du vrai s’élève à des combinaisons +interdites à l’art, tant elles sont invraisemblables ou peu décentes, +à moins que l’écrivain ne les adoucisse, ne les émonde, ne les +châtre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_71">71</span> +Madame Camusot essaya de se composer une toilette du matin +presque de bon goût, entreprise assez difficile pour la femme d’un +juge qui, depuis six ans, avait constamment habité la province. Il +s’agissait de ne donner prise à la critique ni chez la marquise d’Espard, +ni chez la duchesse de Maufrigneuse, en venant les trouver +de huit à neuf heures du matin. Amélie-Cécile Camusot, quoique +née Thirion, hâtons-nous de le dire, réussit à moitié. N’est-ce pas, +en fait de toilette, se tromper deux fois?...</p> + +<p>On ne se figure pas de quelle utilité sont les femmes de Paris pour +les ambitieux en tous genres; elles sont aussi nécessaires dans le +grand monde que dans le monde des voleurs, où, comme on vient de +le voir, elles jouent un rôle énorme. Ainsi, supposez un homme forcé +de parler dans un temps donné, sous peine de rester en arrière dans +l’arène, à ce personnage, immense sous la restauration, et qui s’appelle +encore aujourd’hui le garde des sceaux. Prenez un homme +dans la condition la plus favorable, un juge, c’est-à-dire un familier +de la maison. Le magistrat est obligé d’aller trouver soit un chef +de division, soit le secrétaire particulier, soit le secrétaire général, +et de leur prouver la nécessité d’obtenir une audience immédiate. +Un garde des sceaux est-il jamais visible à l’instant même? Au milieu +de la journée, s’il n’est pas à la Chambre, il est au conseil des +ministres, ou il signe, ou il donne audience. Le matin, il dort on +ne sait où. Le soir, il a ses obligations publiques et personnelles. +Si tous les juges pouvaient réclamer des moments d’audience, sous +quelque prétexte que ce soit, le chef de la justice serait assailli. +L’objet de l’audience, particulière, immédiate, est donc soumis à +l’appréciation d’une de ces puissances intermédiaires qui deviennent +un obstacle, une porte à ouvrir, quand elle n’est pas déjà tenue +par un compétiteur. Une femme, elle! va trouver une autre +femme; elle peut entrer dans la chambre à coucher immédiatement, +en éveillant la curiosité de la maîtresse ou de la femme de +chambre, surtout lorsque la maîtresse est sous le coup d’un grand +intérêt ou d’une nécessité poignante. Nommez la puissance femelle, +madame la marquise d’Espard, avec qui devait compter un +ministre; cette femme écrit un petit billet ambré que son valet de +chambre porte au valet de chambre du ministre. Le ministre est +saisi par le poulet au moment de son réveil, il le lit aussitôt. Si le +ministre a des affaires, l’homme est enchanté d’avoir une visite +à rendre à l’une des reines de Paris, une des puissances du +<span class="pagenum" id="page_72">72</span> +faubourg Saint-Germain, une des favorites de Madame, de la dauphine +ou du roi. Casimir Périer, le seul premier ministre réel +qu’ait eu la révolution de juillet, quittait tout pour aller chez un +ancien premier gentilhomme de la chambre du roi Charles X.</p> + +<p>Cette théorie explique le pouvoir de ces mots:</p> + +<p>—«Madame, madame Camusot pour une affaire très-pressante, +et que sait madame!» dits à la marquise d’Espard par sa femme +de chambre qui la supposait éveillée.</p> + +<p>Aussi la marquise cria-t-elle d’introduire Amélie incontinent. La +femme du juge fut bien écoutée, quand elle commença par ces paroles:</p> + +<p>—Madame la marquise, nous sommes perdus pour vous avoir +vengée...</p> + +<p>—Comment, ma petite belle?... répondit la marquise en regardant +madame Camusot dans la pénombre que produisit la porte +entr’ouverte. Vous êtes divine, ce matin, avec votre petit chapeau. +Où trouvez-vous ces formes-là?...</p> + +<p>—Madame, vous êtes bien bonne... Mais vous savez que la manière +dont Camusot a interrogé Lucien de Rubempré a réduit ce +jeune homme au désespoir, et qu’il s’est pendu dans sa prison...</p> + +<p>—Que va devenir madame de Sérizy? s’écria la marquise en +jouant l’ignorance pour se faire raconter tout à nouveau.</p> + +<p>—Hélas! on la tient pour folle... répondit Amélie. Ah! si vous +pouvez obtenir de Sa Grandeur qu’il mande aussitôt mon mari par +une estafette envoyée au Palais, le ministre saura d’étranges mystères, +il en fera bien certainement part au roi..... Dès lors, les ennemis +de Camusot seront réduits au silence.</p> + +<p>—Quels sont les ennemis de Camusot? demanda la marquise.</p> + +<p>—Mais, le procureur général, et maintenant monsieur de Sérizy...</p> + +<p>—C’est bon, ma petite, répliqua madame d’Espard, qui devait +à messieurs de Grandville et de Sérizy sa défaite dans le procès +ignoble qu’elle avait intenté pour faire interdire son mari, je vous +défendrai. Je n’oublie ni mes amis, ni mes ennemis.</p> + +<p>Elle sonna, fit ouvrir ses rideaux, le jour vint à flots; elle demanda +son pupitre, et la femme de chambre l’apporta. La marquise +griffonna rapidement un petit billet.</p> + +<p>—Que Godard monte à cheval, et porte ce mot à la chancellerie; +il n’y a pas de réponse, dit-elle à sa femme de chambre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_73">73</span> +La femme de chambre sortit vivement, et, malgré cet ordre, +resta sur la porte pendant quelques minutes.</p> + +<p>—Il y a donc de grands mystères? demanda madame d’Espard. +Contez-moi donc cela, chère petite. Clotilde de Grandlieu n’est-elle +pas mêlée à cette affaire?</p> + +<p>—Madame la marquise saura tout par Sa Grandeur, car mon +mari ne m’a rien dit, il m’a seulement avertie de son danger. Il +vaudrait mieux pour nous que madame de Sérizy mourût plutôt +que de rester folle.</p> + +<p>—Pauvre femme! dit la marquise. Mais ne l’était-elle pas déjà?</p> + +<p>Les femmes du monde, par leurs cent manières de prononcer la +même phrase, démontrent aux observateurs attentifs l’étendue infinie +des modes de la musique. L’âme passe tout entière dans la +voix aussi bien que dans le regard, elle s’empreint dans la lumière +comme dans l’air, éléments que travaillent les yeux et le larynx. +Par l’accentuation de ces deux mots: «Pauvre femme!» la marquise +laissa deviner le contentement de la haine satisfaite, le bonheur +du triomphe. Ah! combien de malheurs ne souhaitait-elle pas +à la protectrice de Lucien! La vengeance qui survit à la mort de +l’objet haï, qui n’est jamais assouvie, cause une sombre épouvante. +Aussi madame Camusot, quoique d’une nature âpre, haineuse et +tracassière, fut-elle abasourdie. Elle ne trouva rien à répliquer, +elle se tut.</p> + +<p>—Diane m’a dit, en effet, que Léontine était allée à la prison, +reprit madame d’Espard. Cette chère duchesse est au désespoir de +cet éclat, car elle a la faiblesse d’aimer beaucoup madame de Sérizy; +mais cela se conçoit, elles ont adoré ce petit imbécile de +Lucien presqu’en même temps, et rien ne lie ou ne désunit plus +deux femmes que de faire leurs dévotions au même autel. Aussi +cette chère amie a-t-elle passé deux heures hier dans la chambre +de Léontine. Il paraît que la pauvre comtesse dit des choses affreuses! +On m’a dit que c’est dégoûtant!... Une femme comme il +faut ne devrait pas être sujette à de pareils accès!... Fi! C’est une +passion purement physique... La duchesse est venue me voir pâle +comme une morte, elle a eu bien du courage! Il y a dans cette +affaire des choses monstrueuses...</p> + +<p>—Mon mari dira tout au garde des sceaux pour sa justification, +car on voulait sauver Lucien, et lui, madame la marquise, il a fait +son devoir. Un juge d’instruction doit toujours interroger les gens +<span class="pagenum" id="page_74">74</span> +au secret, dans le temps voulu par la loi!... Il fallait bien lui demander +quelque chose à ce petit malheureux, qui n’a pas compris +qu’on le questionnait pour la forme, et il a fait tout de suite des +aveux...</p> + +<p>—C’était un sot et un impertinent! dit sèchement madame +d’Espard.</p> + +<p>La femme du juge garda le silence en entendant cet arrêt.</p> + +<p>—Si nous avons succombé dans l’interdiction de monsieur +d’Espard, ce n’est pas la faute de Camusot, je m’en souviendrai +toujours! reprit la marquise après une pause... C’est Lucien, messieurs +de Sérizy, Bauvan et de Grandville qui nous ont fait échouer. +Avec le temps, Dieu sera pour moi! Tous ces gens-là seront malheureux. +Soyez tranquille, je vais envoyer le chevalier d’Espard +chez le garde des sceaux pour qu’il se hâte de faire venir votre +mari, si c’est utile...</p> + +<p>—Ah! madame...</p> + +<p>—Écoutez! dit la marquise, je vous promets la décoration de la +Légion-d’Honneur immédiatement, demain! Ce sera comme un +éclatant témoignage de satisfaction pour votre conduite dans cette +affaire. Oui, c’est un blâme de plus pour Lucien, ça le dira coupable! +On se pend rarement pour son plaisir... Allons, adieu, chère +belle!</p> + +<p>Madame Camusot, dix minutes après, entrait dans la chambre +à coucher de la belle Diane de Maufrigneuse, qui, couchée à une +heure du matin, ne dormait pas encore à neuf heures.</p> + +<p>Quelque insensibles que soient les duchesses, ces femmes, dont +le cœur est en stuc, ne voient pas l’une de leurs amies en proie à +la folie sans que ce spectacle ne leur fasse une impression profonde.</p> + +<p>Puis, les liaisons de Diane et de Lucien, quoique rompues depuis +dix-huit mois, avaient laissé dans l’esprit de la duchesse assez +de souvenirs pour que la funeste mort de cet enfant lui portât à +elle aussi des coups terribles. Diane avait vu pendant toute la nuit +ce beau jeune homme, si charmant, si poétique, qui savait si bien +aimer, pendu comme le dépeignait Léontine dans les accès et avec +les gestes de la fièvre chaude. Elle gardait de Lucien d’éloquentes, +d’enivrantes lettres, comparables à celles écrites par Mirabeau à +Sophie, mais plus littéraires, plus soignées, car ces lettres avaient +été dictées par la plus violente des passions, la vanité! Posséder la +plus ravissante des duchesses, la voir faisant des folies pour lui, +<span class="pagenum" id="page_75">75</span> +des folies secrètes, bien entendu, ce bonheur avait tourné la tête à +Lucien. L’orgueil de l’amant avait bien inspiré le poëte. Aussi la +duchesse avait-elle conservé ces lettres émouvantes, comme certains +vieillards ont des gravures obscènes, à cause des éloges hyperboliques +donnés à ce qu’elle avait de moins duchesse en elle.</p> + +<p>—Et il est mort dans une ignoble prison! se disait-elle en serrant +les lettres avec effroi quand elle entendit frapper doucement +à sa porte par sa femme de chambre.</p> + +<p>—Madame Camusot, pour une affaire de la dernière gravité qui +concerne madame la duchesse, dit la femme de chambre.</p> + +<p>Diane se dressa sur ses jambes tout épouvantée.</p> + +<p>—Oh! dit-elle en regardant Amélie qui s’était composé une +figure de circonstance, je devine tout! Il s’agit de mes lettres... +Ah! mes lettres!... Ah! mes lettres!... Et elle tomba sur une causeuse. +Elle se souvint alors d’avoir, dans l’excès de sa passion, +répondu sur le même ton à Lucien, d’avoir célébré la poésie de +l’homme comme il chantait les gloires de la femme, et par quels +dithyrambes!</p> + +<p>—Hélas! oui, madame, je viens vous sauver plus que la vie! il +s’agit de votre honneur... Reprenez vos sens, habillez-vous, allons +chez la duchesse de Grandlieu; car, heureusement pour vous, +vous n’êtes pas la seule de compromise.</p> + +<p>—Mais Léontine, hier, a brûlé, m’a-t-on dit, au Palais, toutes +les lettres saisies chez notre pauvre Lucien?</p> + +<p>—Mais, madame, Lucien était doublé de Jacques Collin! s’écria +la femme du juge. Vous oubliez toujours cet atroce compagnonnage, +qui, certes, est la seule cause de la mort de ce charmant +et regrettable jeune homme! Or, ce Machiavel du bagne n’a +jamais perdu la tête, lui! Monsieur Camusot a la certitude que ce +monstre a mis en lieu sûr les lettres les plus compromettantes des +maîtresses de son...</p> + +<p>—Son ami, dit vivement la duchesse. Vous avez raison, ma +petite belle, il faut aller tenir conseil chez les Grandlieu. Nous +sommes tous intéressés dans cette affaire, et fort heureusement +Sérizy nous donnera la main...</p> + +<p>Le danger extrême a, comme on l’a vu par les scènes de la Conciergerie, +une vertu sur l’âme aussi terrible que celle des puissants +réactifs sur le corps. C’est une pile de Volta morale. Peut-être le +jour n’est-il pas loin où l’on saisira le mode par lequel le sentiment +<span class="pagenum" id="page_76">76</span> +se condense chimiquement en un fluide, peut-être pareil à +celui de l’électricité.</p> + +<p>Ce fut chez le forçat et chez la duchesse le même phénomène. +Cette femme abattue, mourante, et qui n’avait pas dormi, cette +duchesse, si difficile à habiller, recouvra la force d’une lionne aux +abois, et la présence d’esprit d’un général au milieu du feu. Diane +choisit elle-même ses vêtements et improvisa sa toilette avec la célérité +qu’y eût mise une grisette qui se sert de femme de chambre +à elle-même. Ce fut si merveilleux, que la soubrette resta sur ses +jambes, immobile pendant un instant, tant elle fut surprise de voir +sa maîtresse en chemise, laissant peut-être avec plaisir apercevoir +à la femme du juge, à travers le brouillard clair du lin, un corps +blanc, aussi parfait que celui de la Vénus de Canova. C’était comme +un bijou sous son papier de soie. Diane avait deviné soudain où se +trouvait son corset de bonne fortune, ce corset qui s’accroche par +devant, en évitant aux femmes pressées la fatigue et le temps si +mal employé du laçage. Elle avait déjà fixé les dentelles de la chemise +et massé convenablement les beautés de son corsage, lorsque +la femme de chambre apporta le jupon, et acheva l’œuvre en donnant +une robe. Pendant qu’Amélie, sur un signe de la femme de +chambre, agrafait la robe par derrière et aidait la duchesse, la +soubrette alla prendre des bas en fil d’Écosse, des brodequins de +velours, un châle et un chapeau. Amélie et la femme de chambre +chaussèrent chacune une jambe.</p> + +<p>—Vous êtes la plus belle femme que j’aie vue, dit habilement +Amélie en baisant le genou fin et poli de Diane par un mouvement +passionné.</p> + +<p>—Madame n’a pas sa pareille, dit la femme de chambre.</p> + +<p>—Allons, Josette, taisez-vous, répliqua la duchesse. —Vous +avez une voiture? dit-elle à madame Camusot. Allons, ma petite +belle, nous causerons en route. Et la duchesse descendit le grand +escalier de l’hôtel de Cadignan en courant et en mettant ses gants, +ce qui ne s’était jamais vu.</p> + +<p>—A l’hôtel de Grandlieu, et promptement! dit-elle à l’un de +ses domestiques, en lui faisant signe de monter derrière la voiture.</p> + +<p>Le valet hésita, car cette voiture était un fiacre.</p> + +<p>—Ah! madame la duchesse, vous ne m’aviez pas dit que ce +jeune homme avait des lettres de vous! sans cela, Camusot aurait +bien autrement procédé...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_77">77</span> +—La situation de Léontine m’a tellement occupée que je me +suis entièrement oubliée, dit-elle. La pauvre femme était déjà +quasi folle avant-hier, jugez de ce qu’a dû produire de désordre +en elle le fatal événement! Ah! si vous saviez, ma petite, quelle +matinée nous avons eue hier... Non, c’est à faire renoncer à l’amour. +Hier, traînées toutes les deux, Léontine et moi, par une +atroce vieille, une marchande à la toilette, une maîtresse femme, +dans cette sentine puante et sanglante qu’on nomme la Justice, je +lui disais, en la conduisant au Palais: «N’est-ce pas à tomber sur +ses genoux et à crier, comme madame de Nucingen, quand, en +allant à Naples, elle a subi l’une de ces tempêtes effrayantes de la +Méditerranée: —«Mon Dieu! sauvez-moi, et plus jamais!» +Certes, voici deux journées qui compteront dans ma vie! sommes-nous +stupides d’écrire?... Mais on aime! on reçoit des pages qui +vous brûlent le cœur par les yeux, et tout flambe! et la prudence +s’en va! et l’on répond...</p> + +<p>—Pourquoi répondre, quand on peut agir! dit madame Camusot.</p> + +<p>—Il est si beau de se perdre!... reprit orgueilleusement la duchesse. +C’est la volupté de l’âme.</p> + +<p>—Les belles femmes, répliqua modestement madame Camusot, +sont excusables, elles ont bien plus d’occasions que nous autres +de succomber!</p> + +<p>La duchesse sourit.</p> + +<p>—Nous sommes toujours trop généreuses, reprit Diane de Maufrigneuse. +Je ferai comme cette atroce madame d’Espard.</p> + +<p>—Et que fait-elle? demanda curieusement la femme du juge.</p> + +<p>—Elle a écrit mille billets doux...</p> + +<p>—Tant que cela!... s’écria la Camusot en interrompant la duchesse.</p> + +<p>—Eh bien! ma chère, on n’y pourrait pas trouver une phrase +qui la compromette...</p> + +<p>—Vous seriez incapable de conserver cette froideur, cette attention, +répondit madame Camusot. Vous êtes femme, vous êtes +de ces anges qui ne savent pas résister au diable...</p> + +<p>—Je me suis juré de ne plus jamais écrire. Je n’ai, dans toute +ma vie, écrit qu’à ce malheureux Lucien... Je conserverai ses +lettres jusqu’à ma mort! Ma chère petite, c’est du feu, on a besoin +quelquefois.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_78">78</span> +—Si on les trouvait! fit la Camusot avec un petit geste pudique.</p> + +<p>—Oh! je dirais que c’est les lettres d’un roman commencé. +Car j’ai tout copié, ma chère, et j’ai brûlé les originaux!</p> + +<p>—Oh! madame pour ma récompense, laissez-moi les lire...</p> + +<p>—Peut-être, dit la duchesse. Vous verrez alors, ma chère, qu’on +n’en a pas écrit de pareilles à Léontine!</p> + +<p>Ce dernier mot fut toute la femme, la femme de tous les temps +et de tous les pays.</p> + +<p>Semblable à la grenouille de la fable de La Fontaine, madame +Camusot crevait dans sa peau du plaisir d’entrer chez les Grandlieu +en compagnie de la belle Diane de Maufrigneuse. Elle allait +former, dans cette matinée, un de ces liens si nécessaires à l’ambition. +Aussi s’entendait-elle appeler: —Madame la présidente. Elle +éprouvait la jouissance ineffable de triompher d’obstacles immenses, +et dont le principal était l’incapacité de son mari, secrète encore, +mais qu’elle connaissait bien. Faire arriver un homme médiocre! +c’est pour une femme, comme pour les rois, se donner le plaisir +qui séduit tant les grands acteurs, et qui consiste à jouer cent fois +une mauvaise pièce. C’est l’ivresse de l’égoïsme! Enfin c’est en +quelque sorte les saturnales du pouvoir. Le pouvoir ne se prouve +sa force à lui-même que par le singulier abus de couronner quelque +absurdité des palmes du succès, en insultant au génie, seule force +que le pouvoir absolu ne puisse atteindre. La promotion du cheval +de Caligula, cette farce impériale, a eu et aura toujours un grand +nombre de représentations.</p> + +<p>En quelques minutes, Diane et Amélie passèrent de l’élégant +désordre dans lequel était la chambre à coucher de la belle Diane, +à la correction d’un luxe grandiose et sévère, chez la duchesse de +Grandlieu.</p> + +<p>Cette Portugaise très-pieuse se levait toujours à huit heures +pour aller entendre la messe à la petite église de Sainte-Valère, +succursale de Saint-Thomas d’Aquin, alors située sur l’esplanade +des Invalides. Cette chapelle, aujourd’hui démolie, a été transportée +rue de Bourgogne, en attendant la construction de l’église gothique +qui sera, dit-on, dédiée à sainte Clotilde.</p> + +<p>Aux premiers mots dits à l’oreille de la duchesse de Grandlieu +par Diane de Maufrigneuse, la pieuse femme passa chez monsieur +de Grandlieu qu’elle ramena promptement. Le duc jeta sur +<span class="pagenum" id="page_79">79</span> +madame Camusot un de ces rapides regards par lesquels les grands +seigneurs analysent toute une existence, et souvent l’âme. La toilette +d’Amélie aida puissamment le duc à deviner cette vie bourgeoise +depuis Alençon jusqu’à Mantes, et de Mantes à Paris.</p> + +<p>Ah! si la femme du juge avait pu connaître ce don des ducs, +elle n’aurait pu soutenir gracieusement ce coup d’œil poliment +ironique, elle n’en vit que la politesse. L’ignorance partage les priviléges +de la finesse.</p> + +<p>—C’est madame Camusot, la fille de Thirion, un des huissiers +du cabinet, dit la duchesse à son mari.</p> + +<p>Le duc salua <i>très</i>-poliment la femme de robe, et sa figure perdit +quelque peu de sa gravité. Le valet de chambre du duc, que +son maître avait sonné, se présenta.</p> + +<p>—Allez rue Honoré-Chevalier, prenez une voiture. Arrivé là, +vous sonnerez à une petite porte, au numéro 10. Vous direz au +domestique qui viendra vous ouvrir la porte que je prie son maître +de passer ici; vous me le ramènerez si ce monsieur est chez lui. +Servez-vous de mon nom, il suffira pour aplanir toutes les difficultés. +Tâchez de n’employer qu’un quart d’heure à tout faire.</p> + +<p><ins title="original: Une">Un</ins> autre valet de chambre, celui de la duchesse, parut +aussitôt que celui du duc fut parti.</p> + +<p>—Allez de ma part chez le duc de Chaulieu, faites-lui passer +cette carte. Le duc donna sa carte pliée d’une certaine manière. +Quand ces deux amis intimes éprouvaient le besoin de se voir à +l’instant pour quelque affaire pressée et mystérieuse qui ne permettait +pas l’écriture, ils s’avertissaient ainsi l’un l’autre.</p> + +<p>On voit qu’à tous les étages de la société, les usages se ressemblent, +et ne diffèrent que par les manières, les façons, les nuances. +Le grand monde a son argot. Mais cet argot s’<ins title="original: appele">appelle</ins> <i>le style</i>.</p> + +<p>—Êtes-vous bien certaine, madame, de l’existence de ces prétendues +lettres écrites par mademoiselle Clotilde de Grandlieu à ce +jeune homme? dit le duc de Grandlieu. Et il jeta sur madame Camusot +un regard, comme un marin jette la sonde.</p> + +<p>—Je ne les ai pas vues, mais c’est à craindre, répondit-elle en +tremblant.</p> + +<p>—Ma fille n’a rien pu écrire qui ne soit avouable! s’écria la +duchesse.</p> + +<p>—Pauvre duchesse! pensa Diane en jetant un regard au duc +de Grandlieu qui le fit trembler.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_80">80</span> +—Que crois-tu, ma chère petite Diane? dit le duc à l’oreille +de la duchesse de Maufrigneuse en l’emmenant dans l’embrasure +d’une fenêtre.</p> + +<p>—Clotilde est si folle de Lucien, mon cher, qu’elle lui avait +donné un rendez-vous avant son départ. Sans la petite Lenoncourt, +elle se serait peut-être enfuie avec lui dans la forêt de Fontainebleau! +Je sais que Lucien écrivait à Clotilde des lettres à faire partir +la tête d’une sainte! Nous sommes trois filles d’Ève enveloppées +par le serpent de la <ins title="original: correpondance">correspondance</ins>...</p> + +<p>Le duc et Diane revinrent de l’embrasure vers la duchesse et +madame Camusot, qui causaient à voix basse. Amélie, qui suivait +en ceci les avis de la duchesse de Maufrigneuse, se posait en dévote +pour gagner le cœur de la fière Portugaise.</p> + +<p>—Nous sommes à la merci d’un ignoble forçat évadé! dit le +duc en faisant un certain mouvement d’épaule. Voilà ce que c’est +que de recevoir chez soi des gens de qui l’on n’est pas parfaitement +sûr! On doit, avant d’admettre quelqu’un, bien connaître sa +fortune, ses parents, tous ses antécédents...</p> + +<p>Cette phrase est la morale de cette histoire, au point de vue +aristocratique.</p> + +<p>—C’est fait, dit la duchesse de Maufrigneuse. Pensons à sauver +la pauvre madame de Sérizy, Clotilde, et moi...</p> + +<p>—Nous ne pouvons qu’attendre Henri, je l’ai fait demander; +mais tout dépend du personnage que Gentil est allé chercher. Dieu +veuille que cet homme soit à Paris! Madame, dit-il en s’adressant +à madame Camusot, je vous remercie d’avoir pensé à nous...</p> + +<p>C’était le congé de madame Camusot. La fille de l’huissier du +cabinet avait assez d’esprit pour comprendre le duc, elle se leva; +mais la duchesse de Maufrigneuse, avec <ins title="original: cet">cette</ins> adorable grâce qui lui +conquérait tant de discrétions et d’amitiés, prit Amélie par la main +et la montra d’une certaine manière au duc et à la duchesse.</p> + +<p>—Pour mon propre compte, et comme si elle ne s’était pas +levée dès l’aurore pour nous sauver tous, je vous demande plus +d’un souvenir pour ma petite madame Camusot. D’abord elle m’a +déjà rendu de ces services qu’on n’oublie point; puis elle nous +est tout acquise, elle et son mari. J’ai promis de faire avancer son +Camusot, et je vous prie de le protéger avant tout, pour l’amour +de moi.</p> + +<p>—Vous n’avez pas besoin de cette recommandation, dit le duc +<span class="pagenum" id="page_81">81</span> +à madame Camusot. Les Grandlieu se souviennent toujours des +services qu’on leur a rendus. Les gens du roi vont dans quelque +temps avoir l’occasion de se distinguer, on leur demandera du dévouement, +votre mari sera mis sur la brèche...</p> + +<p>Madame Camusot se retira fière, heureuse, gonflée à étouffer. +Elle revint chez elle triomphante, elle s’admirait, elle se moquait +de l’inimitié du procureur général. Elle se disait: Si nous faisions +sauter monsieur de Grandville!</p> + +<p>Il était temps que madame Camusot se retirât. Le duc de Chaulieu, +l’un des favoris du roi, se rencontra sur le perron avec cette +bourgeoise.</p> + +<p>—Henri, s’écria le duc de Grandlieu quand il entendit annoncer +son ami, cours, je t’en prie, au château, tâche de parler au +roi, voici de quoi il s’agit. Et il emmena le duc dans l’embrasure +de la fenêtre, où il s’était entretenu déjà avec la légère et gracieuse +Diane.</p> + +<p>De temps en temps le duc de Chaulieu regardait à la dérobée +la folle duchesse, qui, tout en causant avec la duchesse pieuse +et se laissant sermonner, répondait aux œillades du duc de Chaulieu.</p> + +<p>—Chère enfant, dit enfin le duc de Grandlieu dont l’aparté se +termina, soyez donc sage! Voyons! ajouta-t-il en prenant les +mains de Diane, gardez donc les convenances, ne vous compromettez +plus, n’écrivez jamais! Les lettres, ma chère, ont causé +tout autant de malheurs particuliers que de malheurs publics... Ce +qui serait pardonnable à une jeune fille comme Clotilde, aimant +pour la première fois, est sans excuse chez...</p> + +<p>—Un vieux grenadier qui a vu le feu! dit la duchesse en faisant +la moue au duc. Ce mouvement de physionomie et la plaisanterie +amenèrent le sourire sur les visages désolés des deux ducs et +de la pieuse duchesse elle-même. Voilà quatre ans que je n’ai écrit +de billets doux!... Sommes-nous sauvées? demanda Diane qui cachait +ses anxiétés sous ses enfantillages.</p> + +<p>—Pas encore! dit le duc de Chaulieu, car vous ne savez pas +combien les actes arbitraires sont difficiles à commettre. C’est, +pour un roi constitutionnel, comme une infidélité pour une femme +mariée. C’est son adultère.</p> + +<p>—Son péché mignon! dit le duc de Grandlieu.</p> + +<p>—Le fruit défendu! reprit Diane en souriant. Oh! comme je +<span class="pagenum" id="page_82">82</span> +voudrais être le gouvernement; car je n’en ai plus, moi, de ce +fruit, j’ai tout mangé.</p> + +<p>—Oh! chère! chère! dit la pieuse duchesse, vous allez trop loin.</p> + +<p>Les deux ducs, en entendant une voiture s’arrêter au perron +avec le fracas que font les chevaux lancés au galop, laissèrent les +deux femmes ensemble après les avoir saluées, et allèrent dans le +cabinet du duc de Grandlieu, où l’on introduisit l’habitant de la +rue Honoré-Chevalier, qui n’était autre que le chef de la contre-police +du château, de la police politique, l’obscur et puissant Corentin.</p> + +<p>—Passez, dit le duc de Grandlieu, passez, monsieur de Saint-Denis.</p> + +<p>Corentin, surpris de trouver tant de mémoire au duc, passa le +premier, après avoir salué profondément les deux ducs.</p> + +<p>—C’est toujours pour le même personnage, ou à cause de lui, +mon cher monsieur, dit le duc de Grandlieu.</p> + +<p>—Mais il est mort, dit Corentin.</p> + +<p>—Il reste un compagnon, fit observer le duc de Chaulieu, un +rude compagnon.</p> + +<p>—Le forçat, Jacques Collin! répliqua Corentin.</p> + +<p>—Parle, Ferdinand, dit le duc de Chaulieu à l’ancien ambassadeur.</p> + +<p>—Ce misérable est à craindre, reprit le duc de Grandlieu; car +il s’est emparé, pour pouvoir en faire une rançon, des lettres que +mesdames de Sérizy et de Maufrigneuse ont écrites à ce Lucien +Chardon, sa créature. Il paraît que c’était un système chez ce +jeune homme d’arracher des lettres passionnées en échange des +siennes; car mademoiselle de Grandlieu en a écrit, dit-on, quelques-unes; +on le craint, du moins, et nous ne pouvons rien savoir, +elle est en voyage...</p> + +<p>—Le petit jeune homme, répondit Corentin, était incapable de +se faire de ces provisions-là!... C’est une précaution prise par +l’abbé Carlos Herrera! Corentin appuya son coude sur le bras du +fauteuil où il s’était assis, et se mit la tête dans la main en réfléchissant. +De l’argent!... cet homme en a plus que nous n’en avons, +dit-il. Esther Gobseck lui a servi d’asticot pour pêcher près de +deux millions dans cet étang à pièces d’or appelé Nucingen... Messieurs, +faites-moi donner plein pouvoir par qui de droit, je vous +débarrasse de cet homme!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_83">83</span> +—Et... des lettres? demanda le duc de Grandlieu à Corentin.</p> + +<p>—Écoutez, messieurs, reprit Corentin en se levant et montrant +sa figure de fouine en état d’ébullition. Il enfonça ses mains dans +les goussets de son pantalon de molleton noir à pied. Ce grand +acteur du drame historique de notre temps avait passé seulement +un gilet et une redingote, il n’avait pas quitté son pantalon du matin, +tant il savait combien les grands sont reconnaissants de la +promptitude en certaines occurrences. Il se promena familièrement +dans le cabinet en discutant à haute voix, comme s’il était +seul. —C’est un forçat! on peut le jeter, sans procès, au secret, à +Bicêtre, sans communications possibles, et l’y laisser crever... +Mais il peut avoir donné des instructions à ses affidés, en prévoyant +ce cas-là!</p> + +<p>—Mais il a été mis au secret, dit le duc de Grandlieu, sur-le-champ, +après avoir été saisi chez cette fille, à l’improviste.</p> + +<p>—Est-ce qu’il y a des secrets pour ce gaillard-là? répondit Corentin. +Il est aussi fort que... que moi!</p> + +<p>—Que faire? se dirent par un regard les deux ducs.</p> + +<p>—Nous pouvons réintégrer le drôle au bagne immédiatement... +à Rochefort, il y sera mort dans six mois! Oh! sans crimes! dit-il +en répondant à un geste du duc de Grandlieu. Que voulez-vous? +un forçat ne tient pas plus de six mois à un été chaud quand on +l’oblige à travailler réellement au milieu des miasmes de la Charente. +Mais ceci n’est bon que si notre homme n’a pas pris des +précautions pour ces lettres. Si le drôle s’est méfié de ses adversaires, +et c’est probable, il faut découvrir quelles sont ses précautions. +Si le détenteur des lettres est pauvre, il est corruptible... Il +s’agit donc de faire jaser Jacques Collin! Quel duel! j’y serai +vaincu. Ce qui vaudrait mieux, ce serait d’acheter ces lettres par +d’autres lettres!... des lettres de grâce, et me donner cet homme +dans ma boutique. Jacques Collin est le seul homme assez capable +pour me succéder, ce pauvre Contenson et ce cher Peyrade étant +morts. Jacques Collin m’a tué ces deux incomparables espions +comme pour se faire une place. Il faut, vous le voyez, messieurs, +me donner carte blanche. Jacques Collin est à la Conciergerie. Je +vais aller voir monsieur de Grandville à son parquet. Envoyez +donc là quelque personne de confiance qui me rejoigne; car il me +faut, soit une lettre à montrer à monsieur de Grandville, qui ne +sait rien de moi, lettre que je rendrai d’ailleurs au président du +<span class="pagenum" id="page_84">84</span> +conseil, soit un introducteur très-imposant... Vous avez une demi-heure, +car il me faut une demi-heure environ pour m’habiller, +c’est-à-dire pour devenir ce que je dois être aux yeux de monsieur +le procureur général.</p> + +<p>—Monsieur, dit le duc de Chaulieu, je connais votre profonde +habileté, je ne vous demande qu’un oui ou un non. Répondez-vous +du succès?...</p> + +<p>—Oui, avec l’omnipotence, et avec votre parole de ne jamais +me voir questionner à ce sujet. Mon plan est fait.</p> + +<p>Cette réponse sinistre occasionna chez les deux grands seigneurs +un léger frisson.</p> + +<p>—Allez! monsieur, dit le duc Chaulieu. Vous porterez cette +affaire dans les comptes de celles dont vous êtes habituellement +chargé.</p> + +<p>Corentin salua les deux grands seigneurs et partit.</p> + +<p>Henri de Lenoncourt, pour qui Ferdinand de Grandlieu avait +fait atteler une voiture, se rendit aussitôt chez le roi, qu’il pouvait +voir en tout temps, par le privilége de sa charge.</p> + +<p>Ainsi, les divers intérêts noués ensemble, en bas et en haut de +la société, devaient se rencontrer tous dans le cabinet du procureur +général, amenés tous par la nécessité, représentés par trois +hommes: la justice par monsieur de Grandville, la famille par Corentin, +devant ce terrible adversaire, Jacques Collin, qui configurait +le mal social dans sa sauvage énergie.</p> + +<p>Quel duel que celui de la justice et de l’arbitraire, réunis contre +le bagne et sa ruse! Le bagne, ce symbole de l’audace qui supprime +le calcul et la réflexion, à qui tous les moyens sont bons, +qui n’a pas l’hypocrisie de l’arbitraire, qui symbolise hideusement +l’intérêt du ventre affamé, la sanglante, la rapide protestation de +la faim! N’était-ce pas l’attaque et la défense? le vol et la propriété? +La question terrible de l’état social et de l’état naturel +vidée dans le plus étroit espace possible? Enfin, c’était une terrible, +une vivante image de ces compromis antisociaux que font +les trop faibles représentants du pouvoir avec de sauvages émeutiers.</p> + +<p>Lorsqu’on annonça monsieur Camusot au procureur général, il +fit un signe pour qu’on le laissât entrer. Monsieur de Grandville, +qui pressentait cette visite, voulut s’entendre avec le juge sur la +manière de terminer l’affaire Lucien. La conclusion ne pouvait +<span class="pagenum" id="page_85">85</span> +plus être celle qu’il avait trouvée, de concert avec Camusot, la +veille, avant la mort du pauvre poëte.</p> + +<p>—Asseyez-vous, monsieur Camusot, dit monsieur de Grandville +en tombant sur son fauteuil.</p> + +<p>Le magistrat, seul avec le juge, laissa voir l’accablement dans +lequel il se trouvait. Camusot regarda monsieur de Grandville et +aperçut sur ce visage si ferme une pâleur presque livide, et une +fatigue suprême, une prostration complète qui dénotaient des +souffrances plus cruelles peut-être que celles du condamné à mort +à qui le greffier avait annoncé le rejet de son pourvoi en cassation. +Et cependant cette lecture, dans les usages de la justice, veut dire: +Préparez-vous, voici vos derniers moments.</p> + +<p>—Je reviendrai, monsieur le comte, dit Camusot, quoique +l’affaire soit urgente...</p> + +<p>—Restez, répondit le procureur général avec dignité. Les vrais +magistrats, monsieur, doivent accepter leurs angoisses et savoir +les cacher. J’ai eu tort, si vous vous êtes aperçu de quelque +trouble en moi...</p> + +<p>Camusot fit un geste.</p> + +<p>—Dieu veuille que vous ignoriez, monsieur Camusot, ces extrêmes +nécessités de notre vie! On succomberait à moins! Je viens +de passer la nuit auprès d’un de mes plus intimes amis, je n’ai +que deux amis, c’est le comte Octave de Bauvan et le comte de +Sérizy. Nous sommes restés, monsieur de Sérizy, le comte Octave +et moi, depuis six heures hier au soir jusqu’à six heures ce matin, +allant à tour de rôle du salon au lit de madame de Sérizy, en craignant +chaque fois de la trouver morte ou pour jamais folle! Desplein, +Bianchon, Sinard n’ont pas quitté la chambre avec deux +garde-malade. Le comte adore sa femme. Pensez à la nuit que je +viens d’avoir entre une femme folle d’amour et mon ami fou de +désespoir. Un homme d’État n’est pas désespéré comme un imbécile! +Sérizy, calme comme sur son siége au conseil d’État, se tordait +sur son fauteuil pour nous offrir un visage tranquille. Et la +sueur couronnait ce front incliné par tant de travaux. J’ai dormi +de cinq à sept heures et demie, vaincu par le sommeil, et je devais +être ici à huit heures et demie pour ordonner une exécution. +Croyez-moi, monsieur Camusot, lorsqu’un magistrat a roulé durant +toute une nuit dans les abîmes de la douleur, en sentant la +main de Dieu appesantie sur les choses humaines et frappant en +<span class="pagenum" id="page_86">86</span> +plein sur de nobles cœurs, il lui est bien difficile de s’asseoir là, +devant son bureau, et de dire froidement: Faites tomber une tête +à quatre heures! anéantissez une créature de Dieu pleine de vie, +de force, de santé. Et cependant tel est mon devoir!... Abîmé de +douleur, je dois donner l’ordre de dresser l’échafaud...</p> + +<p>»Le condamné ne sait pas que le magistrat éprouve des angoisses +égales aux siennes. En ce moment, liés l’un à l’autre par +une feuille de papier, moi la société qui se venge, lui le crime à +expier, nous sommes le même devoir à deux faces, deux existences +cousues pour un instant par le couteau de la loi. Ces douleurs +si profondes du magistrat, qui les plaint? qui les console?... +notre gloire est de les enterrer au fond de nos cœurs! Le prêtre, +avec sa vie offerte à Dieu, le soldat et ses mille morts données au +pays, me semblent plus heureux que le magistrat avec ses doutes, +ses craintes, sa terrible responsabilité.</p> + +<p>»Vous savez qui l’on doit exécuter? continua le procureur général, +un jeune homme de vingt-sept ans, beau comme notre mort +d’hier, blond comme lui, dont nous avons obtenu la tête contre +notre attente; car il n’y avait à sa charge que les preuves du recel. +Condamné, ce garçon n’a pas avoué! Il résiste depuis +soixante-dix jours à toutes les épreuves, en se disant toujours innocent. +Depuis deux mois j’ai deux têtes sur les épaules! Oh! je +payerais son aveu d’un an de ma vie, car il faut rassurer les jurés!... +Jugez quel coup porté à la justice si quelque jour on découvrait +que le crime pour lequel il va mourir a été commis par +un autre.</p> + +<p>»A Paris, tout prend une gravité terrible, les plus petits incidents +judiciaires deviennent politiques.</p> + +<p>»Le jury, cette institution que les législateurs révolutionnaires +ont crue si forte, est un élément de ruine sociale; car elle manque +à sa mission, elle ne protége pas suffisamment la société. Le jury +joue avec ses fonctions. Les jurés se divisent en deux camps, dont +l’un ne veut plus de la peine de mort, et il en résulte un renversement +total de l’égalité devant la loi. Tel crime horrible, le parricide, +obtient dans un département un verdict de non culpabilité<a id="fnanchor_1" href="#footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, +tandis que dans tel autre un crime ordinaire, pour ainsi dire, est +<span class="pagenum" id="page_87">87</span> +puni de mort! Que serait-ce si, dans notre ressort, à Paris, on +exécutait un innocent?»</p> + +<div class="fnotes"> +<p><a id="footnote_1" href="#fnanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> +Il existe dans les bagnes <i>vingt-trois</i> <small>PARRICIDES</small> à qui l’on a donné les +bénéfices des <i>circonstances atténuantes</i>.</p> +</div> + +<p>—C’est un forçat évadé, fit observer timidement monsieur Camusot.</p> + +<p>—Il deviendrait entre les mains de l’opposition et de la presse +un agneau pascal! s’écria monsieur de Grandville, et l’opposition +aurait beau jeu pour le savonner, car c’est un Corse fanatique +des idées de son pays, ses assassinats sont les effets de la <i>vendetta</i>!... +Dans cette île, on tue son ennemi, et l’on se croit, et +l’on est cru très-honnête homme...</p> + +<p>»Ah! les vrais magistrats sont bien malheureux! Tenez! ils devraient +vivre séparés de toute société, comme jadis les pontifes. Le +monde ne les verrait que sortant de leurs cellules à des heures +fixes, graves, vieux, vénérables, jugeant à la manière des grands-prêtres +dans les sociétés antiques, qui réunissaient en eux le pouvoir +judiciaire et le pouvoir sacerdotal! On ne nous trouverait que +sur nos siéges... On nous voit aujourd’hui souffrants ou nous amusant +comme les autres!... On nous voit dans les salons, en famille, +citoyens, ayant des passions, et nous pouvons être grotesques au +lieu d’être terribles...»</p> + +<p>Ce cri suprême, scandé par des repos et des interjections, accompagné +de gestes qui le rendaient d’une éloquence difficilement +traduite sur le papier, fit frissonner Camusot.</p> + +<p>—Moi, monsieur, dit Camusot, j’ai commencé hier aussi l’apprentissage +des souffrances de notre état!... J’ai failli mourir de la +mort de ce jeune homme, il n’avait pas compris ma partialité, le +malheureux s’est enferré lui-même...</p> + +<p>—Eh! il fallait ne pas l’interroger, s’écria monsieur de Grandville, +il est si facile de rendre service par une abstention!...</p> + +<p>—Et la loi! répondit Camusot, il était arrêté depuis deux +jours!...</p> + +<p>—Le malheur est consommé, reprit le procureur général. J’ai +réparé de mon mieux ce qui, certes, est irréparable. Ma voiture et +mes gens sont au convoi de ce pauvre faible poëte. Sérizy a fait +comme moi, bien plus, il accepte la charge que lui a donnée ce +malheureux jeune homme, il sera son exécuteur testamentaire. Il +a obtenu de sa femme, par cette promesse, un regard où luisait +le bon sens. Enfin, le comte Octave assiste en personne à ses funérailles.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_88">88</span> +—Eh bien! monsieur le comte, dit Camusot, achevons notre +ouvrage. Il nous reste un prévenu bien dangereux. C’est, vous le +savez aussi bien que moi, Jacques Collin. Ce misérable sera reconnu +pour ce qu’il est...</p> + +<p>—Nous sommes perdus! s’écria monsieur de Grandville.</p> + +<p>—Il est en ce moment auprès de votre condamné à mort, qui +fut jadis au bagne pour lui ce que Lucien était à Paris... son protégé! +Bibi-Lupin s’est déguisé en gendarme pour assister à l’entrevue.</p> + +<p>—De quoi se mêle la police judiciaire? dit le procureur général, +elle ne doit agir que par mes ordres!...</p> + +<p>—Toute la Conciergerie saura que nous tenons Jacques Collin... +Eh bien! je viens vous dire que ce grand et audacieux criminel +doit posséder les lettres les plus dangereuses de la correspondance +de madame de Sérizy, de la duchesse de Maufrigneuse et de mademoiselle +Clotilde de Grandlieu.</p> + +<p>—Êtes-vous sûr de cela?... demanda monsieur de Grandville en +laissant voir sur sa figure une douloureuse surprise.</p> + +<p>—Jugez, monsieur le comte, si j’ai raison de craindre ce malheur. +Quand j’ai développé la liasse des lettres saisies chez cet infortuné +jeune homme, Jacques Collin y a jeté un coup d’œil incisif, +et a laissé échapper un sourire de satisfaction, à la signification +duquel un juge d’instruction ne pouvait pas se tromper. Un scélérat +aussi profond que Jacques Collin se garde bien de lâcher de pareilles +armes. Que dites-vous de ces documents entre les mains +d’un défenseur que le drôle choisira parmi les ennemis du gouvernement +et de l’aristocratie? Ma femme, pour laquelle la duchesse +de Maufrigneuse a des bontés, est allée la prévenir, et, dans ce +moment, elles doivent être chez les Grandlieu à tenir conseil...</p> + +<p>—Le procès de cet homme est impossible! s’écria le procureur +général en se levant et parcourant son cabinet à grands pas. Il aura +mis les pièces en lieu de sûreté...</p> + +<p>—Je sais où, dit Camusot. Par ce seul mot, le juge d’instruction +effaça toutes les préventions que le procureur général avait +conçues contre lui.</p> + +<p>—Voyons!... dit monsieur de Grandville en s’asseyant.</p> + +<p>—En venant de chez moi au Palais, j’ai bien profondément réfléchi +à cette désolante affaire. Jacques Collin a une tante, une +tante naturelle et non artificielle, une femme sur le compte de +<span class="pagenum" id="page_89">89</span> +laquelle la police politique a fait passer une note à la préfecture. Il +est l’élève et le dieu de cette femme, la sœur de son père, elle se +nomme Jacqueline Collin. Cette drôlesse a un établissement de +marchande à la toilette, et, à l’aide des relations qu’elle s’est créées +par ce commerce, elle pénètre bien des secrets de famille. Si Jacques +Collin a confié la garde de ses papiers sauveurs pour lui à +quelqu’un, c’est à cette créature; arrêtons-la...</p> + +<p>Le procureur général jeta sur Camusot un fin regard qui voulait +dire: Cet homme n’est pas si sot que je le croyais hier; seulement +il est jeune encore, il ne sait pas manœuvrer les guides de +la justice.</p> + +<p>—Mais, dit Camusot en continuant, pour réussir, il faut changer +toutes les mesures que nous avons prises hier, et je venais +vous demander vos conseils, vos ordres...</p> + +<p>Le procureur général prit son couteau à papier et en frappa doucement +le bord de la table, par un de ces gestes, familiers à tous +les penseurs, quand ils s’abandonnent entièrement à la réflexion.</p> + +<p>—Trois grandes familles en péril! s’écria-t-il... Il ne faut pas +faire un seul pas de clerc!... Vous avez raison, avant tout, suivons +l’axiome de Fouché: <i>Arrêtons</i>! Il faut réintégrer au secret, à +l’instant, Jacques Collin.</p> + +<p>—Nous avouons ainsi le forçat! C’est perdre la mémoire de +Lucien...</p> + +<p>—Quelle affreuse affaire! dit monsieur de Grandville, tout est +danger.</p> + +<p>En ce moment le directeur de la Conciergerie entra, non sans +avoir frappé; mais un cabinet comme celui du procureur général +est si bien gardé, que les familiers du parquet peuvent seuls frapper +à la porte.</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit monsieur Gault, le prévenu qui porte +le nom de Carlos Herrera demande à vous parler.</p> + +<p>—A-t-il communiqué avec quelqu’un? demanda le procureur +général.</p> + +<p>—Avec les détenus, car il est au préau depuis sept heures et +demie environ. Il a vu le condamné à mort, qui paraît avoir <i>causé</i> +avec lui.</p> + +<p>Monsieur de Grandville, sur un mot de monsieur Camusot qui +lui revint comme un trait de lumière, aperçut tout le parti qu’on +pouvait tirer, pour obtenir la remise des lettres, d’un aveu de +<span class="pagenum" id="page_90">90</span> +l’intimité de Jacques Collin avec Théodore Calvi. Heureux d’avoir une +raison pour remettre l’exécution, le procureur général appela par +un geste monsieur Gault près de lui.</p> + +<p>—Mon intention, lui dit-il, est de remettre à demain l’exécution; +mais qu’on ne soupçonne pas ce retard à la Conciergerie. +Silence absolu. Que l’exécuteur paraisse aller surveiller les apprêts. +Envoyez ici, sous bonne garde, ce prêtre espagnol, il nous est réclamé +par l’ambassade d’Espagne. Les gendarmes amèneront le +sieur Carlos par votre escalier de communication, pour qu’il ne +puisse voir personne. Prévenez ces hommes, afin qu’ils se mettent +deux à le tenir, chacun par un bras, et qu’on ne le quitte qu’à la +porte de mon cabinet. —Êtes-vous bien sûr, monsieur Gault, +que ce dangereux étranger n’a pu communiquer qu’avec les détenus?</p> + +<p>—Ah! au moment où il est sorti de la chambre du condamné +à mort, il s’est présenté pour le voir une dame...</p> + +<p>Ici les deux magistrats échangèrent un regard, et quel regard!</p> + +<p>—Quelle dame? dit Camusot.</p> + +<p>—Une de ses pénitentes... une marquise, répondit monsieur +Gault.</p> + +<p>—De pis en pis! s’écria monsieur de Grandville en regardant +Camusot.</p> + +<p>—Elle a donné la migraine aux gendarmes et aux surveillants, +reprit monsieur Gault interloqué.</p> + +<p>—Rien n’est indifférent dans vos fonctions, dit sévèrement le +procureur général. La Conciergerie n’est pas murée comme elle +l’est pour rien. Comment cette dame est-elle entrée?</p> + +<p>—Avec une permission en règle, monsieur, répliqua le directeur. +Cette dame, parfaitement bien mise, accompagnée d’un chasseur +et d’un valet de pied, en grand équipage, est venue voir son +confesseur avant d’aller à l’enterrement de ce malheureux jeune +homme que vous avez fait enlever...</p> + +<p>—Apportez-moi la permission de la préfecture, dit monsieur +de Grandville.</p> + +<p>—Elle est donnée à la recommandation de son Excellence le +comte de Sérizy.</p> + +<p>—Comment était cette femme? demanda le procureur général.</p> + +<p>—Ça nous a paru devoir être une femme comme il faut.</p> + +<p>—Avez-vous vu sa figure?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_91">91</span> +—Elle portait un voile noir.</p> + +<p>—Qu’ont-ils dit?</p> + +<p>—Mais une dévote avec un livre de prières!... que pouvait-elle +dire?... Elle a demandé la bénédiction de l’abbé, s’est agenouillée...</p> + +<p>—Se sont-ils entretenus pendant longtemps? demanda le juge.</p> + +<p>—Pas cinq minutes; mais personne de nous n’a rien compris +à leurs discours, ils ont parlé vraisemblablement espagnol.</p> + +<p>—Dites-nous tout, monsieur, reprit le procureur général. Je +vous le répète, le plus petit détail est, pour nous, d’un intérêt capital. +Que ceci vous soit un exemple!</p> + +<p>—Elle pleurait, monsieur.</p> + +<p>—Pleurait-elle réellement?</p> + +<p>—Nous n’avons pas pu le voir, elle cachait sa figure dans son +mouchoir. Elle a laissé trois cents francs en or pour les détenus.</p> + +<p>—Ce n’est pas elle! s’écria Camusot.</p> + +<p>—Bibi-Lupin, reprit monsieur Gault, s’est écrié: —<i>C’est +une voleuse</i>.</p> + +<p>—Il s’y connaît, dit monsieur de Grandville. Lancez votre +mandat, ajouta-t-il en regardant Camusot, et vivement les scellés +chez elle, partout! Mais comment a-t-elle obtenu la recommandation +de monsieur de Sérizy?... Apportez-moi la permission de la +préfecture... allez, monsieur Gault! Envoyez-moi promptement +cet abbé. Tant que nous l’aurons là, le danger ne saurait s’aggraver. +Et, en deux heures de conversation, on fait bien du chemin +dans l’âme d’un homme.</p> + +<p>—Surtout un procureur général comme vous, dit finement +Camusot.</p> + +<p>—Nous serons deux, répondit poliment le procureur général. +Et il retomba dans ses réflexions.</p> + +<p>—On devrait créer, dans tous les parloirs de prison, une place +de surveillant, qui serait donnée, avec de bons appointements, +comme retraite aux plus habiles et aux plus dévoués agents de police, +dit-il après une longue pause. Bibi-Lupin devrait finir là ses +jours. Nous aurions un œil et une oreille dans un endroit qui veut +une surveillance plus habile que celle qui s’y trouve. Monsieur +Gault n’a rien pu nous dire de décisif.</p> + +<p>—Il est si occupé, dit Camusot; mais entre les secrets et nous, +il existe une lacune, et il n’en faudrait pas. Pour venir de la +<span class="pagenum" id="page_92">92</span> +Conciergerie à nos cabinets, on passe par des corridors, par des cours, +par des escaliers. L’attention de nos agents n’est pas perpétuelle, +tandis que le détenu pense toujours à son affaire.</p> + +<p>—Il s’est trouvé, m’a-t-on dit, une dame déjà sur le passage +de Jacques Collin, quand il est sorti du secret pour être interrogé. +Cette femme est venue jusqu’au poste des gendarmes, en haut du +petit escalier de la Souricière, les huissiers me l’ont dit, et j’ai +grondé les gendarmes à ce sujet.</p> + +<p>—Oh! le palais est à reconstruire en entier, dit monsieur de +Grandville; mais c’est une dépense de vingt à trente millions!... +Allez donc demander trente millions aux Chambres pour les convenances +de la Justice.</p> + +<p>On entendit le pas de plusieurs personnes et le son des armes. +Ce devait être Jacques Collin.</p> + +<p>Le procureur général mit sur sa figure un masque de gravité +sous lequel l’homme disparut. Camusot imita le chef du parquet.</p> + +<p>En effet, le garçon de bureau du cabinet ouvrit la porte, et +Jacques Collin se montra, calme et sans aucun étonnement.</p> + +<p>—Vous avez voulu me parler, dit le magistrat, je vous écoute.</p> + +<p>—Monsieur le comte, je suis Jacques Collin, je me rends!</p> + +<p>Camusot tressaillit, le procureur général resta calme.</p> + +<p>—Vous devez penser que j’ai des motifs pour agir ainsi, reprit +Jacques Collin, en étreignant les deux magistrats par un regard +railleur. Je dois vous embarrasser énormément; car en restant +prêtre espagnol, vous me faites reconduire par la gendarmerie jusqu’à +la frontière de Bayonne, et là, des baïonnettes espagnoles vous +<ins title="original: débarasseraient">débarrasseraient</ins> de moi!</p> + +<p>Les deux magistrats demeurèrent impassibles et silencieux.</p> + +<p>—Monsieur le comte, reprit le forçat, les raisons qui me font +agir ainsi sont encore plus graves que celles-ci, quoiqu’elles me +soient diablement personnelles; mais je ne puis les dire qu’à vous... +Si vous aviez peur...</p> + +<p>—Peur de qui? de quoi? dit le comte de Grandville. L’attitude, +la physionomie, l’air de tête, le geste, le regard, firent en ce moment +de ce grand procureur général une vivante image de la Magistrature, +qui doit offrir les plus beaux exemples de courage civil. +Dans ce moment si rapide, il fut à la hauteur des vieux magistrats +de l’ancien parlement, au temps des guerres civiles où les présidents +<span class="pagenum" id="page_93">93</span> +se trouvaient face à face avec la mort et restaient alors de +marbre comme les statues qu’on leur a élevées.</p> + +<p>—Mais peur de rester seul avec un forçat évadé.</p> + +<p>—Laissez-nous, monsieur Camusot, dit vivement le procureur +général.</p> + +<p>—Je voulais vous proposer de me faire attacher les mains et les +pieds, reprit froidement Jacques Collin en enveloppant les deux +magistrats d’un regard formidable. Il fit une pause et reprit gravement: +Monsieur le comte, vous n’aviez que mon estime, mais +vous avez en ce moment mon admiration...</p> + +<p>—Vous vous croyez donc redoutable? demanda le magistrat +d’un air plein de mépris.</p> + +<p>—<i>Me croire</i> redoutable! dit le forçat, à quoi bon? je le suis +et je le sais. Jacques Collin prit une chaise et s’assit avec toute l’aisance +d’un homme qui se sait à la hauteur de son adversaire dans +une conférence où il traite de puissance à puissance.</p> + +<p>En ce moment, monsieur Camusot, qui se trouvait sur le seuil +de la porte qu’il allait fermer, rentra, revint jusqu’à monsieur de +Grandville, et lui remit, pliés, deux papiers...</p> + +<p>—Voyez, dit le juge au procureur général en lui montrant l’un +des papiers.</p> + +<p>—Rappelez monsieur Gault, cria le comte de Grandville aussitôt +qu’il eut lu le nom de la femme de chambre de madame de Maufrigneuse, +qui lui était connue.</p> + +<p>Le directeur de la Conciergerie entra.</p> + +<p>—Dépeignez-nous, lui dit à l’oreille le procureur général, la +femme qui est venue voir le prévenu.</p> + +<p>—Petite, forte, grasse, trapue, répondit monsieur Gault.</p> + +<p>—La personne pour qui le permis a été délivré est grande et +mince, dit monsieur de Grandville. Quel âge, maintenant?</p> + +<p>—Soixante ans.</p> + +<p>—Il s’agit de moi, messieurs? dit Jacques Collin. Voyons, reprit-il +avec bonhomie, ne cherchez pas. Cette personne est ma +tante, une tante vraisemblable, une femme, une vieille. Je puis +vous éviter bien des embarras... Vous ne trouverez ma tante que +si je le veux... Si nous pataugeons ainsi, nous n’avancerons guère.</p> + +<p>—Monsieur l’abbé ne parle plus le français en espagnol, dit +monsieur Gault, il ne bredouille plus.</p> + +<p>—Parce que les choses sont assez embrouillées, mon cher +<span class="pagenum" id="page_94">94</span> +monsieur Gault! répondit Jacques Collin avec un sourire amer et en +appelant le directeur par son nom.</p> + +<p>En ce moment monsieur Gault se précipita vers le procureur +général et lui dit à l’oreille:</p> + +<p>—Prenez garde à vous, monsieur le comte, cet homme est en +fureur!</p> + +<p>Monsieur de Grandville regarda lentement Jacques Collin et le +trouva calme; mais il reconnut bientôt la vérité de ce que lui disait +le directeur. Cette trompeuse attitude cachait la froide et terrible +irritation des nerfs du sauvage. Les yeux de Jacques Collin +couvaient une éruption volcanique, ses poings étaient crispés. +C’était bien le tigre se ramassant pour bondir sur une proie.</p> + +<p>—Laissez-nous, reprit d’un air grave le procureur général en +s’adressant au directeur de la Conciergerie et au juge.</p> + +<p>—Vous avez bien fait de renvoyer l’assassin de Lucien!... dit +Jacques Collin sans s’inquiéter si Camusot pouvait ou non l’entendre, +je n’y tenais plus, j’allais l’étrangler...</p> + +<p>Et monsieur de Grandville frissonna. Jamais il n’avait vu tant +de sang dans les yeux d’un homme, tant de pâleur aux joues, tant +de sueur au front, et une pareille contraction de muscles.</p> + +<p>—A quoi ce meurtre vous eût-il servi? demanda tranquillement +le procureur général au criminel.</p> + +<p>—Vous vengez tous les jours ou vous croyez venger la Société, +monsieur, et vous me demandez raison d’une vengeance!... Vous +n’avez donc jamais senti dans vos veines la vengeance y roulant ses +lames... Ignorez-vous donc que c’est cet imbécile de juge qui nous +l’a tué; car vous l’aimiez, mon Lucien, et il vous aimait! Je vous +sais par cœur, monsieur. Ce cher enfant me disait tout, le soir, +quand il rentrait; je le couchais, comme une bonne couche son +marmot, et je lui faisais tout raconter... Il me confiait tout, jusqu’à +ses moindres sensations... Ah! jamais une bonne mère n’a tendrement +aimé son fils unique comme j’aimais cet ange. Si vous saviez! +le bien naissait dans ce cœur comme les fleurs se lèvent dans +les prairies. Il était faible, voilà son seul défaut, faible comme la +corde de la lyre, si forte quand elle se tend... C’est les plus belles +natures, leur faiblesse est tout uniment la tendresse, l’admiration, +la faculté de s’épanouir au soleil de l’art, de l’amour, du beau que +Dieu a fait pour l’homme sous mille formes!... Enfin, Lucien était +une femme manquée. Ah! que n’ai-je pas dit à la brute bête qui +<span class="pagenum" id="page_95">95</span> +vient de sortir... Ah! monsieur, j’ai fait, dans ma sphère de prévenu +devant un juge, ce que Dieu aurait fait pour sauver son fils, +si, voulant le sauver, il l’eût accompagné devant Pilate!...</p> + +<p>Un torrent de larmes sortit des yeux clairs et jaunes du forçat +qui naguère flamboyaient comme ceux d’un loup affamé par six +mois de neige en pleine Ukraine. Il continua: Cette buse n’a voulu +rien écouter, et il a perdu l’enfant!... Monsieur, j’ai lavé le cadavre +du petit de mes larmes, en implorant <i>celui que je ne connais +pas</i> et qui est au-dessus de nous! Moi qui ne crois pas en Dieu!... +(Si je n’étais pas matérialiste, je ne serais pas moi!...) Je vous ai +tout dit là dans un mot! Vous ne savez pas, aucun homme ne sait +ce que c’est que la douleur; moi seul je la connais. Le feu de la +douleur absorbait si bien mes larmes, que cette nuit je n’ai pas pu +pleurer. Je pleure maintenant, parce que je sens que vous me +comprenez. Je vous ai vu là, tout à l’heure, posé en justice... Ah! +monsieur, que Dieu... (je commence à croire en lui!) que Dieu +vous préserve d’être comme je suis... Ce sacré juge m’a ôté mon +âme. Monsieur! monsieur! on enterre en ce moment ma vie, ma +beauté, ma vertu, ma conscience, toute ma force! Figurez-vous +un chien à qui un chimiste soutire le sang... Me voilà! je suis ce +chien... Voilà pourquoi je suis venu vous dire: «Je suis Jacques +Collin, je me rends!...» J’avais résolu cela ce matin quand on est +venu m’arracher ce corps que je baisais comme un insensé, comme +une mère, comme la Vierge a dû baiser Jésus au tombeau... Je +voulais me mettre au service de la justice sans conditions... Maintenant, +je dois en faire, vous allez savoir pourquoi...</p> + +<p>—Parlez-vous à monsieur de Grandville ou au procureur général? +dit le magistrat.</p> + +<p>Ces deux hommes, le <small>CRIME</small> et la <small>JUSTICE</small>, se regardèrent. Le +forçat avait profondément ému le magistrat qui fut pris d’une pitié +divine pour ce malheureux, il devina sa vie et ses sentiments. +Enfin, le magistrat (un magistrat est toujours magistrat) à qui la +conduite de Jacques Collin depuis son évasion était inconnue, +pensa qu’il pourrait se rendre maître de ce criminel, uniquement +coupable d’un faux après tout. Et il voulut essayer de la générosité +sur cette nature composée, comme le bronze, de divers métaux, +de bien et de mal. Puis monsieur de Grandville, arrivé à cinquante-trois +ans sans avoir pu jamais inspirer l’amour, admirait +les natures tendres, comme tous les hommes qui n’ont pas été +<span class="pagenum" id="page_96">96</span> +aimés. Peut-être ce désespoir, le lot de beaucoup d’hommes à qui +les femmes n’accordent que leur estime ou leur amitié, était-il le +lien secret de l’intimité profonde de messieurs de Bauvan, de +Grandville et de Sérizy; car un même malheur, tout aussi bien +qu’un bonheur mutuel, met les âmes au même diapason.</p> + +<p>—Vous avez un avenir!... dit le procureur général en jetant +un regard d’inquisiteur sur ce scélérat abattu.</p> + +<p>L’homme fit un geste par lequel il exprima la plus profonde indifférence +de lui-même.</p> + +<p>«Lucien laisse un testament par lequel il vous lègue trois cent +mille francs...</p> + +<p>—Pauvre! pauvre petit! pauvre petit! s’écria Jacques Collin, +toujours <i>trop</i> honnête! J’étais, moi, tous les sentiments mauvais; +il était, lui, le bon, le noble, le beau, le sublime! On ne change +pas de si belles âmes! il n’avait pris de moi que mon argent, monsieur!</p> + +<p>Cet abandon profond, entier de la personnalité que le magistrat +ne pouvait ranimer, prouvait si bien les terribles paroles de cet +homme que monsieur de Grandville passa du côté du criminel. +Restait le procureur général!</p> + +<p>—Si rien ne vous intéresse plus, demanda monsieur de Grandville, +qu’êtes-vous donc venu me dire?</p> + +<p>—N’est-ce pas déjà beaucoup que de me livrer? Vous <i>brûliez</i>, +mais vous ne me teniez pas? vous seriez d’ailleurs trop embarrassé +de moi!...</p> + +<p>—Quel adversaire! pensa le procureur général.</p> + +<p>«Vous allez, monsieur le procureur général, faire couper le cou +à un innocent, et j’ai trouvé le coupable, reprit gravement Jacques +Collin en séchant ses larmes. Je ne suis pas ici pour eux, +mais pour vous. Je venais vous ôter un remords, car j’aime tous +ceux qui ont porté un intérêt quelconque à Lucien, de même que +je poursuivrai de ma haine tous ceux ou celles qui l’ont empêché +de vivre... Qu’est-ce que ça me fait un forçat à moi? reprit-il +après une légère pause. Un forçat, à mes yeux, c’est à peine pour +moi ce qu’est une fourmi pour vous. Je suis comme les brigands +de l’Italie, de fiers hommes! tant que le voyageur leur rapporte +quelque chose de plus que le prix du coup de fusil, ils l’étendent +mort! Je n’ai pensé qu’à vous. J’ai confessé ce jeune homme, qui +ne pouvait se fier qu’à moi, c’est mon camarade de chaîne! +<span class="pagenum" id="page_97">97</span> +Théodore est une bonne nature; il a cru rendre service à une maîtresse +en se chargeant de vendre ou d’engager des objets volés; mais il +n’est pas plus criminel dans l’affaire de Nanterre que vous ne l’êtes. +C’est un Corse, c’est dans leurs mœurs de se venger, de se tuer +les uns les autres comme des mouches.</p> + +<p>»En Italie et en Espagne, on n’a pas le respect de la vie de +l’homme, et c’est tout simple. On nous y croit pourvus d’une +âme, d’un quelque chose, une image de nous qui nous survit, qui +vivrait éternellement. Allez donc dire cette billevesée à nos annalistes! +Ce sont les pays athées ou philosophes qui font payer chèrement +la vie humaine à ceux qui la troublent, et ils ont raison, +puisqu’ils ne croient qu’à la matière, au présent!</p> + +<p>»Si Calvi vous avait indiqué la femme de qui viennent les objets +volés, vous auriez trouvé, non pas le vrai coupable, car il est +dans vos griffes, mais un complice que le pauvre Théodore ne +veut pas perdre, car c’est une femme... Que voulez-vous? chaque +état a son point d’honneur, le bagne et les filous ont les leurs! +Maintenant je connais l’assassin de ces deux femmes et les auteurs +de ce coup hardi, singulier, bizarre, on me l’a raconté dans tous +ses détails. Suspendez l’exécution de Calvi, vous saurez tout, +mais donnez-moi votre parole de le réintégrer au bagne, en faisant +commuer sa peine... Dans la douleur où je suis, on ne peut prendre +la peine de mentir, vous savez cela. Ce que je vous dis est la +vérité...</p> + +<p>—Avec vous, Jacques Collin, quoique ce soit abaisser la justice, +qui ne saurait faire de semblables compromis, je crois pouvoir +me relâcher de la rigueur de mes fonctions, et en référer à +qui de droit.</p> + +<p>—M’accordez-vous cette vie?</p> + +<p>—Cela se pourra...</p> + +<p>—Monsieur, je vous supplie de me donner votre parole, elle +me suffira.</p> + +<p>Monsieur de Grandville fit un geste d’orgueil blessé.</p> + +<p>»Je tiens l’honneur de trois grandes familles, et vous ne tenez +que la vie de trois forçats, reprit Jacques Collin, je suis plus fort +que vous.</p> + +<p>—Vous pouvez être remis au secret; que ferez-vous?... demanda +le procureur général.</p> + +<p>—Eh! nous jouons donc! dit Jacques Collin. Je parlais à la +<span class="pagenum" id="page_98">98</span> +<i>bonne franquette</i>, moi! je parlais à monsieur de Grandville; mais +si le procureur général est là, je reprends mes cartes et je poitrine. +Et moi qui, si vous m’aviez donné votre parole, allais vous rendre +les lettres écrites à Lucien par mademoiselle Clotilde de Grandlieu! +Cela fut dit avec un accent, un sang-froid et un regard qui révélèrent +à M. de Grandville un adversaire avec qui la moindre faute +était dangereuse.</p> + +<p>—Est-ce là tout ce que vous demandez? dit le procureur général.</p> + +<p>—Je vais vous parler pour moi, dit Jacques Collin. L’honneur +de la famille Grandlieu paye la commutation de peine de Théodore: +c’est donner beaucoup et recevoir peu. Qu’est-ce qu’un forçat +condamné à perpétuité?... S’il s’évade, vous pouvez vous défaire +si facilement de lui! c’est une lettre de change sur la guillotine! +Seulement, comme on l’avait fourré dans des intentions +peu charmantes à Rochefort, vous me promettrez de le faire diriger +sur Toulon, en recommandant qu’il y soit bien traité. Maintenant, +moi, je veux davantage; j’ai le dossier de madame de Sérizy +et celui de la duchesse de Maufrigneuse, et quelles lettres!... +Tenez, monsieur le comte: Les filles publiques en écrivant font +du style et de beaux sentiments, eh bien! les grandes dames qui +font du style et de grands sentiments toute la journée, écrivent +comme les filles agissent. Les philosophes trouveront la raison de +ce chassez-croisez, je ne tiens pas à la chercher. La femme est un +être inférieur, elle obéit trop à ses organes. Pour moi, la femme +n’est belle que quand elle ressemble à un homme!</p> + +<p>»Aussi ces petites duchesses qui sont viriles par la tête ont-elles +écrit des chefs-d’œuvre... Oh! c’est beau, d’un bout à l’autre, +comme la fameuse ode de Piron...»</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Vous voulez les voir?... dit Jacques Collin en souriant.</p> + +<p>Le magistrat devint honteux.</p> + +<p>—Je puis vous en faire lire; mais, là, pas de farce! Nous +jouons franc jeu?... Vous me rendrez les lettres, et vous défendrez +qu’on moucharde, qu’on suive et qu’on regarde la personne +qui va les apporter.</p> + +<p>—Cela prendra du temps? dit le procureur général.</p> + +<p>—Non, il est neuf heures et demie... reprit Jacques Collin en +regardant la pendule; eh bien! en quatre minutes nous aurons +<span class="pagenum" id="page_99">99</span> +une lettre de chacune de ces deux dames; et, après les avoir lues, +vous contremanderez la guillotine! Si ça n’était pas ce que cela est, +vous ne me verriez pas si tranquille. Ces dames sont d’ailleurs +averties...</p> + +<p>Monsieur de Grandville fit un geste de surprise.</p> + +<p>—Elles doivent se donner à cette heure bien du mouvement, +elles vont mettre en campagne le garde des sceaux, elles iront, +qui sait, jusqu’au roi... Voyons, me donnez-vous votre parole d’ignorer +qui sera venu, de ne pas suivre ni faire suivre pendant une +heure cette personne?</p> + +<p>—Je vous le promets!</p> + +<p>—Bien, vous ne voudriez pas, vous, tromper un forçat évadé. +Vous êtes du bois dont sont <ins title="original: fait">faits</ins> les Turenne et vous tenez votre +parole à des voleurs... Eh bien! dans la salle des Pas-Perdus, il y +a dans ce moment une mendiante en haillons, une vieille femme, +au milieu même de la salle. Elle doit causer avec un des écrivains +publics de quelque procès de mur mitoyen; envoyez votre garçon +de bureau la chercher, en lui disant ceci: <i>Dabor ti mandana.</i> +Elle viendra... Mais ne soyez pas cruel inutilement!... Ou vous +acceptez mes propositions, ou vous ne voulez pas vous compromettre +avec un forçat... Je ne suis qu’un faussaire, remarquez!... +Eh bien! ne laissez pas Calvi dans les affreuses angoisses de la +toilette...</p> + +<p>—L’exécution est déjà contremandée... Je ne veux pas, dit +monsieur de Grandville à Jacques Collin, que la justice soit au-dessous +de vous!</p> + +<p>Jacques Collin regarda le procureur général avec une sorte d’étonnement +et lui vit tirer le cordon de sa sonnette.</p> + +<p>—Voulez-vous ne pas vous échapper? Donnez-moi votre parole, +je m’en contente. Allez chercher cette femme...</p> + +<p>Le garçon de bureau se montra.</p> + +<p>«Félix, renvoyez les gendarmes...» dit monsieur de Grandville.</p> + +<p>Jacques Collin fut vaincu.</p> + +<p>Dans ce duel avec le magistrat, il voulait être le plus grand, le +plus fort, le plus généreux, et le magistrat l’écrasait. Néanmoins, +le forçat se sentit bien supérieur en ce qu’il jouait la justice, qui +lui persuadait que le coupable était innocent, et qu’il disputait victorieusement +une tête; mais cette supériorité devait être sourde, +<span class="pagenum" id="page_100">100</span> +secrète, cachée, tandis que la <i>Gigogne</i> l’accablait au grand jour, +et majestueusement.</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-02.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-02.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2"><span class="pl1">CORENTIN.</span> <span class="pl3">LE COMTE DES LUPEAUX.</span></p> + <p class="caption3">Vous pouvez vous entendre avec Monsieur... + c’est le fameux Corentin.</p> + <p class="caption4">(DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)</p> +</div> + +<p>Au moment où Jacques Collin sortait du cabinet de monsieur de +Grandville, le secrétaire général de la présidence du conseil, un +député, le comte des Lupeaulx, se présentait accompagné d’un petit +vieillard souffreteux. Ce personnage, enveloppé d’une douillette +puce, comme si l’hiver régnait encore, à cheveux poudrés, le visage +blême et froid, marchait en goutteux, peu sûr de ses pieds +grossis par des souliers en veau d’Orléans, appuyé sur une canne à +pomme d’or, tête nue, son chapeau à la main, la boutonnière ornée +d’une brochette à sept croix.</p> + +<p>—Qu’y a-t-il, mon cher des Lupeaulx? demanda le procureur +général.</p> + +<p>—Le prince m’envoie, dit-il à l’oreille de monsieur de Grandville. +Vous avez carte blanche pour retirer les lettres de mesdames +de Sérizy et de Maufrigneuse, et celles de mademoiselle +Clotilde de Grandlieu. Vous pouvez vous entendre avec ce monsieur...</p> + +<p>—Qui est-ce? demanda le procureur général à l’oreille de des +Lupeaulx.</p> + +<p>—Je n’ai pas de secrets pour vous, mon cher procureur général, +c’est le fameux Corentin. Sa Majesté vous fait dire de lui rapporter +vous-même toutes les circonstances de cette affaire et les +conditions du succès.</p> + +<p>—Rendez-moi le service, répondit le procureur général à l’oreille +de des Lupeaulx, d’aller dire au prince que tout est terminé, +que je n’ai pas eu besoin de ce monsieur, ajouta-t-il en désignant +Corentin. J’irai prendre les ordres de Sa Majesté, quant à la conclusion +de l’affaire qui regardera le garde des sceaux, car il y a +deux grâces à donner.</p> + +<p>—Vous avez sagement agi en allant de l’avant, dit des Lupeaulx +en donnant une poignée de main au procureur général. Le roi ne +veut pas, à la veille de tenter une grande chose, voir la pairie et +les grandes familles tympanisées, salies... Ce n’est plus un vil procès +criminel, c’est une affaire d’État...</p> + +<p>—Mais dites au prince que, lorsque vous êtes venu, tout était +fini!</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_101">101</span> +—Vous serez alors garde des sceaux, quand le garde des sceaux +actuel sera chancelier, mon cher...</p> + +<p>—Je n’ai pas d’ambition!... répondit le procureur général.</p> + +<p>Des Lupeaulx sortit en riant.</p> + +<p>—Priez le prince de solliciter du roi dix minutes d’audience +pour moi, vers deux heures et demie, ajouta monsieur de Grandville, +en reconduisant le comte des Lupeaulx.</p> + +<p>—Et vous n’êtes pas ambitieux! dit des Lupeaulx en jetant un +regard à monsieur de Grandville. Allons, vous avez deux enfants, +vous voulez être fait au moins pair de France...</p> + +<p>—Si monsieur le procureur général a les lettres, mon intervention +devient inutile, fit observer Corentin, en se trouvant seul avec +monsieur de Grandville, qui le regardait avec une curiosité très-compréhensible.</p> + +<p>—Un homme comme vous n’est jamais de trop dans une affaire +si délicate, répondit le procureur général en voyant que Corentin +avait tout compris ou tout entendu.</p> + +<p>Corentin salua par un petit signe de tête presque protecteur.</p> + +<p>—Connaissez-vous, monsieur, le personnage dont il s’agit?</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte, c’est Jacques Collin, le chef de la +société des Dix-Mille, le banquier des trois bagnes, un forçat qui, +depuis cinq ans, a su se cacher sous la soutane de l’abbé Carlos +Herrera. Comment a-t-il été chargé d’une mission du roi d’Espagne +pour le feu roi, nous nous perdons tous à la recherche du +vrai dans cette affaire? J’attends une réponse de Madrid, où j’ai +envoyé des notes et un homme. Ce forçat a le secret de deux +rois...</p> + +<p>—C’est un homme vigoureusement trempé! Nous n’avons que +deux partis à prendre: se l’attacher, ou se défaire de lui, dit le +procureur général.</p> + +<p>—Nous avons eu la même idée, et c’est un grand honneur +pour moi, répliqua Corentin. Je suis forcé d’avoir tant d’idées et +pour tant de monde, que sur le nombre je dois me rencontrer avec +un homme d’esprit. Ce fut débité si sèchement et d’un ton si +glacé, que le procureur général garda le silence et se mit à expédier +quelques affaires pressantes.</p> + +<p>Lorsque Jacques Collin se montra dans la salle des Pas-Perdus, +on ne peut se figurer l’étonnement dont fut saisie mademoiselle +Jacqueline Collin. Elle resta plantée sur ses deux jambes, les mains +<span class="pagenum" id="page_102">102</span> +sur ses hanches, car elle était costumée en marchande des quatre +saisons. Quelque habituée qu’elle fût aux tours de force de son +neveu, celui-là dépassait tout.</p> + +<p>—Eh bien! si tu continues à me regarder comme un cabinet +d’histoire naturelle, dit Jacques Collin, en prenant le bras de sa +tante et l’emmenant hors de la salle des Pas-Perdus, ça nous fera +prendre pour deux curiosités, l’on nous arrêterait peut-être, et +nous perdrions du temps. Et il descendit l’escalier de la galerie +Marchande, qui mène rue de la Barillerie. —Où est Paccard?</p> + +<p>—Il m’attend chez la Rousse et se promène sur le quai aux +Fleurs.</p> + +<p>—Et Prudence?</p> + +<p>—Elle est chez elle, comme ma filleule.</p> + +<p>—Allons-y...</p> + +<p>—Regarde si nous sommes suivis...</p> + +<p>La Rousse, quincaillière, établie quai aux Fleurs, était la veuve +d’un célèbre assassin, un <i>Dix-Mille</i>. En 1819, Jacques Collin +avait fidèlement remis vingt et quelques mille francs à cette fille, +de la part de son amant, après l’exécution. Trompe-la-Mort connaissait +seul l’intimité de cette jeune personne, alors modiste, avec +son <i>fanandel</i>.</p> + +<p>—Je suis le <i>dab</i> de ton homme, avait dit alors le pensionnaire +de madame Vauquer à la modiste, qu’il avait fait venir au Jardin +des Plantes. Il a dû te parler de moi, ma petite. Quiconque me +trahit meurt dans l’année! quiconque m’est fidèle n’a jamais rien +à redouter de moi. Je suis <i>ami</i> à mourir sans dire un mot qui +compromette ceux à qui je veux du bien. Sois à moi comme une +âme est au diable, et tu en profiteras. J’ai promis que tu serais +heureuse à ton pauvre Auguste, qui voulait te mettre dans l’opulence; +et il s’est fait <i>faucher</i> à cause de toi. Ne pleure pas. Écoute-moi: +personne au monde que moi ne sais que tu étais la maîtresse +d’un forçat, d’un assassin qu’on a <i>terré</i> samedi; jamais je n’en +dirai rien. Tu as vingt-deux ans, tu es jolie, te voilà riche de vingt-six +mille francs; oublie Auguste, marie-toi, deviens une honnête +femme si tu peux. En retour de cette tranquillité, je te demande +de me servir, moi et ceux que je t’adresserai, mais sans hésiter. +Jamais je ne te demanderai rien de compromettant, ni pour toi, +ni pour tes enfants, ni pour ton mari, si tu en as un, ni pour ta +famille. Souvent, dans le métier que je fais, il me faut un lieu sûr +<span class="pagenum" id="page_103">103</span> +pour causer, pour me cacher. J’ai besoin d’une femme discrète +pour porter une lettre, se charger d’une commission. Tu seras une +de mes boîtes à lettres, une de mes loges de portiers, un de mes +émissaires, rien de plus, rien de moins. Tu es trop blonde, Auguste +et moi nous te nommions <i>la Rousse</i>, tu garderas ce nom-là. +Ma tante, la marchande au Temple, avec qui je te lierai, sera la +seule personne au monde à qui tu devras obéir; dis-lui tout ce qui +t’arrivera; elle te mariera, elle te sera très-utile.</p> + +<p>Ce fut ainsi que se conclut un de ces pactes diaboliques dans le +genre de celui qui, pendant si longtemps, lui avait lié Prudence +Servien, et que cet homme ne manquait jamais à cimenter; car il +avait, comme le démon, la passion du recrutement.</p> + +<p>Jacqueline Collin avait marié la Rousse au premier commis d’un +riche quincaillier en gros, vers 1821. Ce premier commis, ayant +traité de la maison de commerce de son patron, se trouvait alors +en voie de prospérité, père de deux enfants, et adjoint au maire +de son quartier. Jamais la Rousse, devenue madame Prélard, n’avait +eu le plus léger motif de plainte, ni contre Jacques Collin, ni +contre sa tante; mais, à chaque service demandé, madame Prélard +tremblait de tous ses membres. Aussi devint-elle pâle et +blême en voyant entrer dans sa boutique ces deux terribles personnages.</p> + +<p>—Nous avons à vous parler d’affaires, Madame, dit Jacques +Collin.</p> + +<p>—Mon mari est là, répondit-elle.</p> + +<p>—Eh bien! nous n’avons pas trop besoin de vous pour le moment; +je ne dérange jamais inutilement les gens.</p> + +<p>—Envoyez chercher un fiacre, ma petite, dit Jacqueline Collin, +et dites à ma filleule de descendre; j’espère la placer comme +femme de chambre chez une grande dame, et l’intendant de la +maison veut l’emmener.</p> + +<p>Paccard, qui ressemblait à un gendarme mis en bourgeois, causait +en ce moment avec monsieur Prélard d’une importante fourniture +de fil de fer pour un pont.</p> + +<p>Un commis alla chercher un fiacre, et quelques minutes après, +Europe, ou pour lui faire quitter le nom sous lequel elle avait servi +Esther, Prudence Servien, Paccard, Jacques Collin et sa tante +étaient, à la grande joie de la Rousse, réunis dans un fiacre, à qui +Trompe-la-Mort donna l’ordre d’aller à la barrière d’Ivry.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_104">104</span> +Prudence Servien et Paccard, tremblant devant le <i>dab</i>, ressemblaient +à des âmes coupables en présence de Dieu.</p> + +<p>—Où sont les sept cent <i>cinquante</i> mille francs? leur demanda +le <i>dab</i>, en plongeant sur eux un de ces regards fixes et clairs qui +troublaient si bien le sang de ces âmes damnées, quand elles +étaient en faute, qu’elles croyaient avoir autant d’épingles que de +cheveux dans la tête.</p> + +<p>—Les sept cent <i>trente</i> mille francs, répondit Jacqueline Collin +à son neveu, sont en sûreté, je les ai remis ce matin à la Romette, +dans un paquet cacheté...</p> + +<p>—Si vous ne les aviez pas remis à Jacqueline, dit Trompe-la-Mort, +vous alliez droit-là... dit-il en montrant la place de Grève, +devant laquelle le fiacre se trouvait.</p> + +<p>Prudence Servien fit, à la mode de son pays, un signe de croix, +comme si elle avait vu tomber le tonnerre.</p> + +<p>—Je vous pardonne, reprit le <i>dab</i>, à condition que vous ne +commettrez plus de fautes semblables, et que désormais vous serez +pour moi ce que sont ces deux doigts de la main droite, dit-il en +montrant l’index et le doigt du milieu, car le pouce, c’est cette +bonne <i>largue</i>-là! Et il frappa sur l’épaule de sa tante. Écoutez-moi. +Désormais, toi, Paccard, tu n’auras plus rien à craindre, et +tu peux suivre ton nez dans Pantin à ton aise! Je te permets d’épouser +Prudence.</p> + +<p>Paccard prit la main de Jacques Collin et la <ins title="original: baissa">baisa</ins> respectueusement.</p> + +<p>—Qu’aurai-je à faire? demanda-t-il.</p> + +<p>—Rien, et tu auras des rentes et des femmes, sans compter la +tienne, car tu es très-Régence, mon vieux!... Voilà ce que c’est +que d’être trop bel homme!</p> + +<p>Paccard rougit de recevoir ce railleur éloge de son sultan.</p> + +<p>—Toi, Prudence, reprit Jacques, il te faut une carrière, un +état, un avenir, et rester à mon service. Écoute-moi bien. Il existe +rue Sainte-Barbe une très-bonne maison appartenant à cette madame +Saint-Estève, à qui ma tante emprunte quelquefois son nom... +C’est une bonne maison, bien achalandée, qui rapporte quinze ou +vingt mille francs par an. La Saint-Estève fait tenir cet établissement +par...</p> + +<p>—La Gonore, dit Jacqueline.</p> + +<p>—La <i>largue</i> à ce pauvre La Pouraille, dit Paccard. C’est là +<span class="pagenum" id="page_105">105</span> +que j’ai filé avec Europe le jour de la mort de cette pauvre madame +Van Bogseck, notre maîtresse...</p> + +<p>—On jase donc quand je parle? dit Jacques Collin.</p> + +<p>Le plus profond silence régna dans le fiacre, et Prudence ni +Paccard n’osèrent plus se regarder.</p> + +<p>—La maison est donc tenue par la Gonore, reprit Jacques +Collin. Si tu y es allé te cacher avec Prudence, je vois, Paccard, +que tu as assez d’esprit pour <i>esquinter la raille</i> (enfoncer la police), +mais que tu n’es pas assez fin pour faire voir des couleurs à +la <i>darbonne</i>..., dit-il en caressant le menton de sa tante. Je devine +maintenant comment elle a pu te trouver... Ça se rencontre +bien. Vous allez y retourner, chez la Gonore... Je reprends: Jacqueline +va négocier avec madame Nourrisson l’affaire de l’acquisition +de son établissement de la rue Sainte-Barbe, et tu pourras +y faire fortune avec de la conduite, ma petite! dit-il en regardant +Prudence. Abbesse à ton âge! c’est le fait d’une fille de France, +ajouta-t-il d’une voix mordante.</p> + +<p>Prudence sauta au cou de Trompe-la-Mort et l’embrassa, mais +par un coup sec qui dénotait sa force extraordinaire, le <i>dab</i> la repoussa +si vivement, que, sans Paccard, la fille allait se cogner la +tête dans la vitre du fiacre et la casser.</p> + +<p>—A bas les pattes! Je n’aime pas ces manières! dit sèchement +le <i>dab</i>, c’est me manquer de respect.</p> + +<p>—Il a raison, ma petite, dit Paccard. Vois-tu, c’est comme si +le <i>dab</i> te donnait cent mille francs. La boutique vaut cela. C’est +sur le boulevard, en face du Gymnase. Il y a la sortie du spectacle...</p> + +<p>—Je ferai mieux, j’achèterai aussi la maison, dit Trompe-la-Mort.</p> + +<p>—Et nous voilà riches à millions en six ans! s’écria Paccard.</p> + +<p>Fatigué d’être interrompu, Trompe-la-Mort envoya dans le tibia +de Paccard un coup de pied à le lui casser; mais Paccard avait +des nerfs en caoutchouc et des os en fer-blanc.</p> + +<p>—Suffit, <i>Dab</i>! on se taira, répondit-il.</p> + +<p>—Croyez-vous que je dis des sornettes? reprit Trompe-la-Mort +qui s’aperçut alors que Paccard avait bu quelques petits +verres de trop. Écoutez. Il y a dans la cave de la maison deux +cent cinquante mille francs en or...</p> + +<p>Le silence le plus profond régna de nouveau dans le fiacre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_106">106</span> +»Cet or est dans un massif très-dur... Il s’agit d’extraire cette +somme, et vous n’avez que trois nuits pour y arriver. Jacqueline +vous aidera... Cent mille francs serviront à payer l’établissement, +cinquante mille à l’achat de la maison, et vous laisserez le reste.»</p> + +<p>—Où? dit Paccard.</p> + +<p>—Dans la cave! répéta Prudence.</p> + +<p>—Silence! dit Jacqueline.</p> + +<p>—Oui, mais pour la transmission de cette charge, il faut l’agrément +de la <i>raille</i> (la police), dit Paccard.</p> + +<p>—On l’aura, dit sèchement Trompe-la-Mort. De quoi te +mêles-tu?...</p> + +<p>Jacqueline regarda son neveu et fut frappée de l’altération de +ce visage à travers le masque impassible sous lequel cet homme si +fort cachait habituellement ses émotions.</p> + +<p>—Ma fille, dit Jacques Collin à Prudence Servien, ma tante va +te remettre les sept cent cinquante mille francs.</p> + +<p>—Sept cent trente, dit Paccard.</p> + +<p>—Hé bien, soit! sept cent trente, reprit Jacques Collin. Cette +nuit, il faut que tu reviennes sous un prétexte quelconque à la +maison de madame Lucien. Tu monteras par la lucarne, sur le +toit; tu descendras par la cheminée dans la chambre à coucher de +ta feue maîtresse, et tu placeras dans le matelas de son lit le paquet +qu’elle avait fait...</p> + +<p>—Et pourquoi pas par la porte? dit Prudence Servien.</p> + +<p>—Imbécile, les scellés y sont! répliqua Jacques Collin. L’inventaire +se fera dans quelques jours, et vous serez innocents du +vol...</p> + +<p>—Vive le <i>dab</i>! s’écria Paccard. Ah! quelle bonté!</p> + +<p>—Cocher, arrêtez!... cria de sa voix puissante Jacques Collin.</p> + +<p>Le fiacre se trouvait devant la place des fiacres du Jardin des +Plantes.</p> + +<p>—Détalez, mes enfants, dit Jacques Collin, et ne faites pas de +sottises! Trouvez-vous ce soir sur le pont des Arts, à cinq heures, +et là, ma tante vous dira s’il n’y a pas contre-ordre. Il faut tout +prévoir, ajouta-t-il à voix basse à sa tante. Jacqueline vous expliquera +demain, reprit-il, comment s’y prendre pour extraire sans +danger l’or de la <i>profonde</i>. C’est une opération très-délicate...</p> + +<p>Prudence et Paccard sautèrent sur le pavé du roi, heureux +comme des voleurs graciés.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_107">107</span> +—Ah! quel brave homme que le <i>dab</i>! dit Paccard.</p> + +<p>—Ce serait le roi des hommes, s’il n’était pas si méprisant +pour les femmes!</p> + +<p>—Ah! il est bien aimable! s’écria Paccard. As-tu vu quels +coups de pieds il m’a donnés! Nous méritions d’être envoyés <i lang="la">ad +patres</i>; car enfin c’est nous qui l’avons mis dans l’embarras...</p> + +<p>—Pourvu, dit la spirituelle et fine Prudence, qu’il ne nous +fourre pas dans quelque crime pour nous envoyer au <i>pré</i>...</p> + +<p>—Lui! s’il en avait la fantaisie, il nous le dirait, tu ne le connais +pas! Quel joli sort il te fait! Nous voilà bourgeois. Quelle +chance! Oh! quand il vous aime, cet homme-là, il n’a pas son pareil +pour la bonté!...</p> + +<p>—Ma minette! dit Jacques Collin à sa tante, charge-toi de la +Gonore, il faut l’endormir; elle sera, dans cinq jours d’ici, arrêtée, +et on trouvera dans sa chambre cent cinquante mille francs d’or +qui resteront d’une autre part dans l’assassinat des vieux Crottat, +père et mère du notaire.</p> + +<p>—Elle en aura pour cinq ans de Madelonnettes, dit Jacqueline.</p> + +<p>—A peu près, répondit Jacques Collin. Donc, c’est une raison +pour la Nourrisson de se défaire de sa maison; elle ne peut pas la +gérer elle-même, et on ne trouve pas de gérantes comme on veut. +Donc tu pourras très-bien arranger cette affaire. Nous aurons là +un <i>œil</i>... Mais ces opérations sont toutes les trois subordonnées à +la négociation que je viens d’entamer relativement à nos lettres. +Ainsi découds ta <ins title="original: robbe">robe</ins> et donne-moi les échantillons des marchandises. +Où se trouvent les trois paquets?</p> + +<p>—Parbleu! chez la Rousse.</p> + +<p>—Cocher! cria Jacques Collin, retournez au Palais de Justice, +et du train!... J’ai promis de la célérité, voici une demi-heure +d’absence, et c’est trop! Reste chez la Rousse, et donne les paquets +cachetés au garçon de bureau que tu verras venir demander +madame <i>de</i> Saint-Estève. C’est le <i>de</i> qui sera le mot d’avis, et il +devra te dire: <i>Madame, je viens de la part de monsieur le +procureur général pour ce que vous savez.</i> Stationne devant +la porte de la Rousse en regardant ce qui se passe sur le marché +aux Fleurs, afin de ne pas exciter l’attention de Prélard. Dès que +tu auras lâché les lettres, tu peux faire agir Paccard et Prudence.</p> + +<p>—Je te devine, dit Jacqueline, tu veux remplacer Bibi-Lupin. +La mort de ce garçon t’a tourné la cervelle!</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_108">108</span> +—Et Théodore, à qui l’on allait couper les cheveux pour le +<i>faucher</i> à quatre heures ce soir, s’écria Jacques Collin?</p> + +<p>—Enfin, c’est une idée! nous finirons honnêtes gens et bourgeois, +dans une belle propriété, sous un beau climat en Touraine.</p> + +<p>—Que pouvais-je devenir? Lucien a emporté mon âme, toute +ma vie heureuse; je me vois encore trente ans à m’ennuyer, et je +n’ai plus de cœur. Au lieu d’être le <i>dab</i> du bagne, je serai le Figaro +de la justice, et je vengerai Lucien. Ce n’est que dans la peau +de la <i>raille</i> (police) que je puis en sûreté démolir Corentin. Ce +sera vivre encore que d’avoir à manger un homme. Les états +qu’on fait dans le monde ne sont que des apparences; la réalité, +c’est l’idée! ajouta-t-il en se frappant le front. Qu’as-tu maintenant +dans notre trésor?</p> + +<p>—Rien, dit la tante épouvantée de l’accent et des manières de +son neveu. Je t’ai tout donné pour ton petit. La Romette n’a pas +plus de vingt mille francs pour son commerce. J’ai tout pris à madame +Nourrisson, elle avait environ soixante mille francs à elle... +Ah! nous sommes dans des draps qui ne sont pas blanchis depuis +un an. Le petit a dévoré <i>les fades</i> des <i>Fanandels</i>, notre trésor et +tout ce que possédait la Nourrisson.</p> + +<p>—Ça faisait?</p> + +<p>—Cinq cent soixante mille...</p> + +<p>—Nous en avons cent cinquante en or, que Paccard et Prudence +nous devront. Je vais te dire où en prendre deux cents autres... +Le reste viendra de la succession d’Esther. Il faut récompenser +la Nourrisson. Avec Théodore, Paccard, Prudence, la +Nourrisson et toi, j’aurai bientôt formé le bataillon sacré qu’il me +faut... Écoute, nous approchons...</p> + +<p>—Voici les trois lettres, dit Jacqueline qui venait de donner le +dernier coup de ciseaux à la doublure de sa robe.</p> + +<p>—Bien, répondit Jacques Collin, en recevant les trois précieux +autographes, trois papiers vélins encore parfumés. Théodore a fait +le coup de Nanterre.</p> + +<p>—Ah! c’est lui!...</p> + +<p>—Tais-toi, le temps est précieux, il a voulu donner la becquée +à un petit oiseau de Corse nommé Ginetta... Tu vas employer la +Nourrisson à la trouver, je te ferai passer les renseignements nécessaires +par une lettre que Gault te remettra. Tu viendras au +guichet de la Conciergerie dans deux heures d’ici. Il s’agit de +<span class="pagenum" id="page_109">109</span> +lâcher cette petite fille chez une blanchisseuse, la sœur à Godet, et +qu’elle s’y impatronise... Godet et Ruffard sont des complices à +La Pourraille dans le vol et l’assassinat commis chez les Crottat. +Les quatre cent cinquante mille francs sont intacts, un tiers dans la +cave de la Gonore, c’est la part de La Pourraille; le second tiers +dans la chambre à la Gonore, c’est celle de Ruffard; le troisième +est caché chez la sœur à Godet.</p> + +<p>»Nous commencerons par prendre cent cinquante mille francs +sur <i>le fade</i> de La Pourraille, puis cent sur celui de Godet, et cent +sur celui de Ruffard. Une fois Ruffard et Godet <i>serrés</i>, c’est eux +qui auront mis à part ce qui manquera de leur <i>fade</i>. Je leur ferai +accroire, à Godet, que nous avons mis cent mille francs de côté +pour lui, et à Ruffard et à La Pourraille, que la Gonore leur a +sauvé cela!... Prudence et Paccard vont travailler chez la Gonore. +Toi et Ginetta, qui me paraît être une fine mouche, vous manœuvrerez +chez la sœur à Godet. Pour mon début dans le comique, je +fais retrouver à la <i>Cigogne</i> quatre cent mille francs du vol Crottat, +et les coupables. J’ai l’air d’éclaircir l’assassinat de Nanterre. +Nous retrouvons notre <i>aubert</i> et nous sommes au cœur de la +<i>raille</i>! Nous étions le gibier, et nous devenons les chasseurs, +voilà tout. Donne trois francs au cocher.»</p> + +<p>Le fiacre était au Palais. Jacqueline stupéfaite paya. Trompe-la-Mort +monta l’escalier pour aller chez le procureur général.</p> + +<p>Un changement total de vie est une crise si violente que, malgré +sa décision, Jacques Collin gravissait lentement les marches de l’escalier +qui, de la rue de la Barillerie, mène à la galerie Marchande +où se trouve, sous le péristyle de la cour d’assises, la sombre entrée +du parquet. Une affaire politique occasionnait une sorte d’attroupement +au pied du double escalier qui mène à la cour d’assises, en +sorte que le forçat, absorbé dans ses réflexions, resta pendant +quelque temps arrêté par la foule. A gauche de ce double escalier, +il se trouve, comme un énorme pilier, un des contreforts du Palais, +et dans cette masse on aperçoit une petite porte. Cette petite +porte donne sur un escalier en colimaçon qui sert de communication +à la Conciergerie. C’est par là que le procureur général, le directeur +de la Conciergerie, les présidents de cour d’assises, les +avocats généraux et le chef de la police de sûreté peuvent aller et +venir. C’est par un embranchement de cet escalier, aujourd’hui +condamné, que Marie-Antoinette, la reine de France, était amenée +<span class="pagenum" id="page_110">110</span> +devant le tribunal révolutionnaire, qui siégeait, comme on le sait, +dans la grande salle des audiences solennelles de la cour de cassation.</p> + +<p>A l’aspect de cet épouvantable escalier le cœur se serre quand +on pense que la fille de Marie-Thérèse, dont la suite, la coiffure et +les paniers remplissaient le grand escalier de Versailles, passait par +là!... Peut-être expiait-elle le crime de sa mère, la Pologne hideusement +partagée. Les souverains qui commettent de pareils +crimes ne songent pas évidemment à la rançon qu’en demande la +Providence.</p> + +<p>Au moment où Jacques Collin entrait sous la voûte de l’escalier, +pour se rendre chez le procureur général, Bibi-Lupin sortit par +cette porte cachée dans le mur.</p> + +<p>Le chef de la police de sûreté venait de la Conciergerie et se +rendait aussi chez monsieur de Grandville. On peut comprendre +quel fut l’étonnement de Bibi-Lupin en reconnaissant devant lui la +redingote de Carlos Herrera, qu’il avait tant étudié le matin; il +courut pour le dépasser. Jacques Collin se retourna. Les deux ennemis +se trouvèrent en présence. De part et d’autre, chacun resta +sur ses pieds, et le même regard partit de ces deux yeux, si différents, +comme deux pistolets qui, dans un duel, partent en même +temps.</p> + +<p>—Cette fois, je te tiens, brigand! dit le chef de la police de +sûreté.</p> + +<p>—Ah! ah!... répondit Jacques Collin, d’un air ironique. Il +pensa rapidement que monsieur de Grandville l’avait fait suivre; +et, chose étrange! il fut peiné de savoir cet homme moins grand +qu’il l’imaginait.</p> + +<p>Bibi-Lupin sauta courageusement à la gorge de Jacques Collin, +qui, l’œil à son adversaire, lui donna un coup sec et l’envoya les +quatre fers en l’air à trois pas de là; puis Trompe-la-Mort alla posément +à Bibi-Lupin, et lui tendit la main pour l’aider à se relever, +absolument comme un boxeur anglais qui, sûr de sa force, ne +demande pas mieux que de recommencer. Bibi-Lupin était beaucoup +trop fort pour se mettre à crier; mais il se redressa, courut +à l’entrée du couloir, et fit signe à un gendarme de s’y placer. +Puis, avec la rapidité de l’éclair, il revint à son ennemi, qui le regardait +faire tranquillement. Jacques Collin avait pris son parti: +Ou le procureur général m’a manqué de parole, ou il n’a pas mis +<span class="pagenum" id="page_111">111</span> +Bibi-Lupin dans sa confidence, et alors il faut éclaircir ma situation.</p> + +<p>—Veux-tu m’arrêter? demanda Jacques Collin à son ennemi. +Dis-le sans y mettre d’accompagnement. Ne sais-je pas qu’au cœur +de la <i>Cigogne</i> tu es plus fort que moi? Je te tuerais à la savate, +mais je ne mangerais pas les gendarmes et la ligne. Ne faisons pas +de bruit; où veux-tu me mener?</p> + +<p>—Chez monsieur Camusot.</p> + +<p>—Allons chez monsieur Camusot, répondit Jacques Collin. +Pourquoi n’irions-nous pas au parquet du procureur général?... +c’est plus près, ajouta-t-il.</p> + +<p>Bibi-Lupin, qui se savait en défaveur dans les hautes régions du +pouvoir judiciaire et soupçonné d’avoir fait fortune aux dépens des +criminels et de leurs victimes, ne fut pas fâché de se présenter au +parquet avec une pareille capture.</p> + +<p>—Allons-y, dit-il, ça me va! Mais, puisque tu te rends, laisse-moi +t’accommoder, je crains tes giffles! Et il tira des poucettes de +sa poche.</p> + +<p>Jacques Collin tendit ses mains, et Bibi-Lupin lui serra les pouces.</p> + +<p>—Ah! ça, puisque tu es si bon enfant, reprit-il, dis-moi comment +tu es sorti de la Conciergerie?</p> + +<p>—Mais par où tu es sorti, par le petit escalier.</p> + +<p>—Tu as donc fait voir un nouveau tour aux gendarmes?</p> + +<p>—Non. Monsieur Grandville m’a laissé libre sur parole.</p> + +<p>—<i>Planches-tu?</i> (Plaisantes-tu.)</p> + +<p>—Tu vas voir!... C’est toi peut-être à qui l’on va mettre les +poucettes.</p> + +<p>En ce moment, Corentin disait au procureur général:</p> + +<p>—Eh bien! Monsieur, voilà juste une heure que notre homme +est sorti, ne craignez-vous pas qu’il ne se soit moqué de vous?... Il +est peut-être sur la route d’Espagne, où nous ne le trouverons +plus, car l’Espagne est un pays tout de fantaisie.</p> + +<p>—Ou je ne me connais pas en hommes, ou il reviendra; tous +ses intérêts l’y obligent; il a plus à recevoir de moi qu’il ne me +donne...</p> + +<p>En ce moment Bibi-Lupin se montra.</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous +donner: Jacques Collin, qui s’était sauvé, est repris.</p> + +<p>—Voilà, s’écria Jacques Collin, comment vous avez tenu votre +parole! Demandez à votre agent à double face où il m’a trouvé?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_112">112</span> +—Où? dit le procureur général.</p> + +<p>—A deux pas du parquet, sous la voûte, répondit Bibi-Lupin.</p> + +<p>—Débarrassez cet homme de vos ficelles, dit sévèrement monsieur +de Grandville à Bibi-Lupin. Sachez que, jusqu’à ce qu’on +vous ordonne de l’arrêter de nouveau, vous devez laisser cet +homme libre... Et sortez!... Vous êtes habitué à marcher et agir +comme si vous étiez à vous seul la justice et la police.</p> + +<p>Et le procureur général tourna le dos au chef de la police de +sûreté, qui devint blême, surtout en recevant un regard de Jacques +Collin, où il devina sa chute.</p> + +<p>—Je ne suis pas sorti de mon cabinet, je vous attendais, et vous +ne doutez pas que j’aie tenu ma parole comme vous teniez la vôtre, +dit monsieur de Grandville à Jacques Collin.</p> + +<p>—Dans le premier moment, j’ai douté de vous, monsieur, et +peut-être à ma place eussiez-vous pensé comme moi; mais la réflexion +m’a montré que j’étais injuste. Je vous apporte plus que +vous ne me donnez; vous n’aviez pas intérêt à me tromper...</p> + +<p>Le magistrat échangea soudain un regard avec Corentin. Ce regard, +qui ne put échapper à Trompe-la-Mort, dont l’attention +était portée sur monsieur de Grandville, lui fit apercevoir le petit +vieux étrange, assis sur un fauteuil, dans un coin. Sur-le-champ, +averti par cet instinct si vif et si rapide qui dénonce la présence +d’un ennemi, Jacques Collin examina ce personnage; il vit du premier +coup d’œil que les yeux n’avaient pas l’âge accusé par le costume, +et il reconnut un déguisement. Ce fut en une seconde la revanche +prise par Jacques Collin sur Corentin, de la rapidité d’observation +avec laquelle Corentin l’avait démasqué chez Peyrade. +(Voir <span class="smcap">Splendeurs et Misères</span>, II<sup>e</sup> <small>PARTIE</small>.)</p> + +<p>—Nous ne sommes pas seuls!... dit Jacques Collin à monsieur +de Grandville.</p> + +<p>—Non, répliqua sèchement le procureur général.</p> + +<p>—Et monsieur, reprit le forçat, est une de mes meilleures connaissances... +je crois?...</p> + +<p>Il fit un pas et reconnut Corentin, l’auteur réel, avoué de la +chute de Lucien. Jacques Collin, dont le visage était d’un rouge +de brique, devint, pour un rapide et imperceptible instant, pâle et +presque blanc; tout son sang se porta au cœur, tant fut ardente et +frénétique son envie de sauter sur cette bête dangereuse et de +l’écraser; mais il refoula ce désir brutal et le comprima par la +<span class="pagenum" id="page_113">113</span> +force qui le rendait si terrible. Il prit un air aimable, un ton de +politesse obséquieuse, dont il avait l’habitude depuis qu’il jouait le +rôle d’un ecclésiastique de l’ordre supérieur, et il salua le petit +vieillard.</p> + +<p>—Monsieur Corentin, dit-il, est-ce au hasard que je dois le +plaisir de vous rencontrer, ou serais-je assez heureux pour être +l’objet de votre visite au parquet?</p> + +<p>L’étonnement du procureur général fut au comble, et il ne put +<ins title="original: l’empêcher">s'empêcher</ins> d’examiner ces deux hommes en présence. Les mouvements +de Jacques Collin et l’accent qu’il mit à ces paroles dénotaient +une crise, et il fut curieux d’en pénétrer les causes. A cette +subite et miraculeuse reconnaissance de sa personne, Corentin se +dressa comme un serpent sur la queue duquel on a marché.</p> + +<p>—Oui, c’est moi, mon cher abbé Carlos Herrera.</p> + +<p>—Venez-vous, lui dit Trompe-la-Mort, vous interposer entre +monsieur le procureur général et moi?... Aurais-je le bonheur +d’être le sujet d’une de ces négociations dans lesquelles brillent +vos talents? Tenez, monsieur, dit le forçat en se retournant vers le +procureur général, pour ne pas vous faire perdre des moments +aussi précieux que les vôtres, lisez, voici l’échantillon de mes marchandises... +Et il tendit à monsieur de Grandville les trois lettres, +qu’il tira de la poche de côté de sa redingote. «Pendant que vous +en prendrez connaissance, je causerai, si vous le permettez, avec +monsieur.»</p> + +<p>—C’est beaucoup d’honneur pour moi, répondit Corentin, qui +ne put s’empêcher de frissonner.</p> + +<p>—Vous avez obtenu, monsieur, un succès complet dans notre +affaire, dit Jacques Collin. J’ai été battu..., ajouta-t-il légèrement +et à la manière d’un joueur qui a perdu son argent; mais vous +avez laissé quelques hommes sur le carreau... C’est une victoire +coûteuse...</p> + +<p>—Oui, répondit Corentin, en acceptant la plaisanterie; si vous +avez perdu votre reine, moi j’ai perdu mes deux tours...</p> + +<p>—Oh! Contenson n’est qu’un pion, répliqua railleusement Jacques +Collin. Ça se remplace. Vous êtes, permettez-moi de vous +donner cet éloge en face, vous êtes, <i>ma parole d’honneur</i>, un +homme prodigieux.</p> + +<p>—Non, non, je m’incline devant votre supériorité, répliqua +Corentin, qui eut l’air d’un plaisant de profession, disant: «Tu +<span class="pagenum" id="page_114">114</span> +veux <i>blaguer</i>, <i>blaguons</i>!» Comment, moi, je dispose de tout, +et vous, vous êtes pour ainsi dire tout seul...</p> + +<p>—Oh! oh! fit Jacques Collin.</p> + +<p>—Et vous avez failli l’emporter, dit Corentin en remarquant +l’exclamation. Vous êtes l’homme le plus extraordinaire que j’aie +rencontré dans ma vie, et j’en ai vu beaucoup d’extraordinaires, +car les gens avec qui je me bats sont tous remarquables par leur +audace, par leurs conceptions hardies. J’ai, par malheur, été très-intime +avec feu monseigneur le duc d’Otrante; j’ai travaillé pour +Louis XVIII, quand il régnait, et quand il était exilé, pour l’Empereur, +et pour le directoire... Vous avez la trempe de Louvel, le +plus bel instrument politique que j’aie vu; mais vous avez la souplesse +du prince des diplomates. Et quels auxiliaires!... Je donnerais +bien des têtes à couper pour avoir à mon service la cuisinière +de cette pauvre petite Esther... Où trouvez-vous des créatures +belles comme la fille qui a doublé cette juive pendant quelque +temps pour monsieur de Nucingen?... Je ne sais où les prendre +quand j’en ai besoin...</p> + +<p>—Monsieur, monsieur, dit Jacques Collin, vous m’accablez... +De votre part, ces éloges feraient perdre la tête...</p> + +<p>—Ils sont mérités! Comment, vous avez trompé Peyrade, il +vous a pris pour un officier de paix, lui!... Tenez, si vous n’aviez +pas eu ce petit imbécile à défendre, vous nous auriez rossés...</p> + +<p>—Ah! monsieur, vous oubliez Contenson déguisé en mulâtre... +et Peyrade en Anglais. Les acteurs ont les ressources du théâtre; +mais être ainsi parfait au grand jour, à tout heure, il n’y a que +vous et les vôtres...</p> + +<p>—Eh bien! voyons, dit Corentin, nous sommes persuadés, l’un +et l’autre, de notre valeur, de nos mérites. Nous voilà, tous deux +là, bien seuls; moi je suis sans mon vieil ami, vous sans votre +jeune protégé. Je suis le plus fort pour le moment, pourquoi ne +ferions-nous pas comme dans <i>l’Auberge des Adrets</i>? Je vous +tends la main, en vous disant: <i>Embrassons-nous et que cela +finisse.</i> Je vous offre, en présence de monsieur le procureur général, +des lettres de grâce pleine et entière, et vous serez un des +miens, le premier, après moi, peut-être mon successeur.</p> + +<p>—Ainsi, c’est une position que vous m’offrez?... dit Jacques +Collin. Une jolie position! Je passe de la brune à la blonde...</p> + +<p>—Vous serez dans une sphère où vos talents seront bien appréciés, +<span class="pagenum" id="page_115">115</span> +bien récompensés, et vous agirez à votre aise. La police politique +et gouvernementale a ses périls. J’ai déjà, tel que vous me +voyez, été deux fois emprisonné... je ne m’en porte pas plus mal. +Mais, on voyage! on est tout ce qu’on veut être... On est le machiniste +des drames politiques, on est traité poliment par les grands +seigneurs... Voyez, mon cher Jacques Collin, cela vous va-t-il?...</p> + +<p>—Avez-vous des ordres à cet égard? lui dit le forçat.</p> + +<p>—J’ai plein pouvoir... répliqua Corentin, tout heureux de cette +inspiration.</p> + +<p>—Vous badinez, vous êtes un homme très-fort, vous pouvez +bien admettre qu’on se puisse défier de vous... Vous avez vendu +plus d’un homme en le liant dans un sac et l’y faisant entrer de +lui-même... Je connais vos belles batailles, l’affaire Montauran, +l’affaire Simeuse... Ah! c’est les batailles de Marengo de l’espionnage.</p> + +<p>—Eh bien! dit Corentin, vous avez de l’estime pour monsieur +le procureur général?</p> + +<p>—Oui, dit Jacques Collin en s’inclinant avec respect; je suis en +admiration devant son beau caractère, sa fermeté, sa noblesse, et je +donnerais ma vie pour qu’il fût heureux. Aussi, commencerai-je +par faire cesser l’état dangereux dans lequel est madame de Sérizy.</p> + +<p>Le procureur général laissa échapper un mouvement de bonheur.</p> + +<p>—Eh bien! demandez-lui, reprit Corentin, si je n’ai pas plein +pouvoir pour vous arracher à l’état honteux dans lequel vous êtes, +et vous attacher à ma personne.</p> + +<p>—C’est vrai, dit monsieur de Grandville en observant le forçat.</p> + +<p>—Bien vrai! j’aurais l’absolution de mon passé et la promesse +de vous succéder en vous donnant des preuves de mon savoir-faire?</p> + +<p>—Entre deux hommes comme nous, il ne peut y avoir aucun +malentendu, reprit Corentin avec une grandeur d’âme à laquelle +tout le monde eût été pris.</p> + +<p>—Et le prix de cette transaction est sans doute la remise des +trois correspondances?... dit Jacques Collin.</p> + +<p>—Je ne croyais pas avoir besoin de vous le dire...</p> + +<p>—Mon cher monsieur Corentin, dit Trompe-la-Mort avec une +ironie digne de celle qui fit le triomphe de Talma dans le rôle de +Nicomède, je vous remercie, je vous ai l’obligation de savoir tout +ce que je vaux et quelle est l’importance qu’on attache à me priver +de ces armes... Je ne l’oublierai jamais... Je serai toujours et +<span class="pagenum" id="page_116">116</span> +en tout temps à votre service, et au lieu de dire, comme Robert +Macaire: Embrassons-nous!... moi, je vous embrasse.</p> + +<p>Il saisit avec tant de rapidité Corentin par le milieu du corps, +que celui-ci ne put se défendre de cette embrassade; il le serra +comme une poupée sur son cœur, le baisa sur les deux joues, +l’enleva comme une plume, ouvrit la porte du cabinet, et le posa +dehors, tout meurtri de cette rude étreinte.</p> + +<p>»Adieu, mon cher, lui dit-il à voix basse et à l’oreille. Nous sommes +séparés l’un de l’autre par trois longueurs de cadavres; nous +avons mesuré nos épées, elles sont de la même trempe, de la même +dimension... Ayons du respect l’un pour l’autre; mais je veux être +votre égal, non votre subordonné... Armé comme vous le seriez, vous +me <ins title="original: paraisses">paraissez</ins> un trop dangereux général pour votre lieutenant. Nous +mettrons un fossé entre nous. Malheur à vous si vous venez sur mon +terrain!... Vous vous appelez l’État, de même que les laquais s’appellent +du même nom que leurs maîtres; moi, je veux me nommer +la Justice; nous nous verrons souvent; continuons à nous traiter +avec d’autant plus de dignité, de convenance, que nous serons +toujours... d’atroces canailles, lui dit-il à l’oreille. Je vous ai donné +l’exemple en vous embrassant...</p> + +<p>Corentin resta sot pour la première fois de sa vie, et il se laissa +secouer la main par son terrible adversaire...</p> + +<p>—S’il en est ainsi, dit-il, je crois que nous avons intérêt l’un +et l’autre à rester <i>amis</i>...</p> + +<p>—Nous en serons plus forts chacun de notre côté, mais aussi plus +dangereux, ajouta Jacques Collin à voix basse. Aussi me permettrez-vous +de vous demander demain des arrhes sur notre marché...</p> + +<p>—Eh bien! dit Corentin avec bonhomie, vous m’ôtez votre affaire +pour la donner au procureur général; vous serez la cause de +son avancement; mais je ne puis m’empêcher de vous le dire, vous +prenez un bon parti... Bibi-Lupin est trop connu, il a fait son temps; +si vous le remplacez, vous vivrez dans la seule condition qui vous +convienne; je suis charmé de vous y voir... parole d’honneur...</p> + +<p>—Au revoir, à bientôt, dit Jacques Collin.</p> + +<p>En se retournant, Trompe-la-Mort trouva le procureur général +assis à son secrétaire, la tête dans les mains.</p> + +<p>—Comment, vous pourriez empêcher la comtesse de Sérizy de +devenir folle?... demanda monsieur de Grandville.</p> + +<p>—En cinq minutes, répliqua Jacques Collin.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_117">117</span> +—Et vous pouvez me remettre toutes les lettres de ces dames?</p> + +<p>—Avez-vous lu les trois?...</p> + +<p>—Oui, dit vivement le procureur général; j’en suis honteux +pour celles qui les ont écrites...</p> + +<p>—Eh bien! nous sommes seuls: défendez votre porte, et traitons, +dit Jacques Collin.</p> + +<p>—Permettez... la justice doit avant tout faire son métier, et +monsieur Camusot a l’ordre d’arrêter votre tante...</p> + +<p>—Il ne la trouvera jamais, dit Jacques Collin.</p> + +<p>—On va faire une perquisition au Temple, chez une demoiselle +Paccard qui tient son établissement...</p> + +<p>—On n’y verra que des haillons, des costumes, des diamants, +des uniformes. Néanmoins, il faut mettre un terme au zèle de +monsieur Camusot.</p> + +<p>Monsieur de Grandville sonna un garçon de bureau, et lui dit +d’aller dire à monsieur Camusot de venir lui parler.</p> + +<p>—Voyons, dit-il à Jacques Collin, finissons! Il me tarde de +connaître votre recette pour guérir la comtesse...</p> + +<p>—Monsieur le procureur général, dit Jacques Collin en devenant +grave, j’ai été, comme vous le savez, condamné à cinq ans +de travaux forcés pour crime de faux. J’aime ma liberté!... Cet +amour, comme tous les amours, est allé directement contre son +but; car, en voulant trop s’adorer, les amants se brouillent. En +m’évadant, en étant repris tour à tour, j’ai fait sept ans de bagne. +Vous n’avez donc à me gracier que pour les aggravations de peine +que j’ai empoignées au <i>pré</i>... (pardon!) au bagne. En réalité, j’ai +subi ma peine, et jusqu’à ce qu’on me trouve une mauvaise affaire, +ce dont je défie la justice et même Corentin, je devrais être +rétabli dans mes droits de citoyen français. Exclu de Paris, et soumis +à la surveillance de la police, est-ce une vie? où puis-je aller? +que puis-je faire? Vous connaissez mes capacités... Vous avez vu +Corentin, ce magasin de ruses et de trahisons, blême de peur devant +moi, rendant justice à mes talents... Cet homme m’a tout +ravi! car c’est lui, lui seul qui, par je ne sais quels moyens et +dans quel intérêt, a renversé l’édifice de la fortune de Lucien... +Corentin et Camusot ont tout fait...</p> + +<p>—Ne récriminez pas, dit monsieur de Grandville, et allez au +fait.</p> + +<p>—Eh bien! le fait, le voici. Cette nuit, en tenant dans ma main +<span class="pagenum" id="page_118">118</span> +la main glacée de ce jeune mort, je me suis promis à moi-même +de renoncer à la lutte insensée que je soutiens depuis vingt ans +contre la société tout entière. Vous ne me croyez pas susceptible +de faire des capucinades, après ce que je vous ai dit de mes opinions +religieuses... Eh bien! j’ai vu, depuis vingt ans, le monde +par son envers, dans ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la +marche des choses une force que vous nommez la <i>Providence</i>, +que j’appelais le <i>hasard</i>, que mes compagnons appellent la <i>chance</i>. +Toute mauvaise action est rattrapée par une vengeance quelconque, +avec quelque rapidité qu’elle s’y dérobe. Dans ce métier de lutteur, +quand on a beau jeu, quinte et quatorze en main avec la +primauté, la bougie tombe, les cartes brûlent, ou le joueur est +frappé d’apoplexie!... C’est l’histoire de Lucien. Ce garçon, cet +ange, n’a pas commis l’ombre d’un crime; il s’est laissé faire, il a +laissé faire! Il allait épouser mademoiselle de Grandlieu, être +nommé marquis, il avait une fortune; eh bien! une fille s’empoisonne, +elle cache le produit d’une inscription de rentes, et l’édifice +si péniblement élevé de cette belle fortune s’écroule en un instant. +Et qui nous adresse le premier coup d’épée? un homme couvert +d’infamies secrètes, un monstre qui a commis dans le monde des +intérêts, de tels crimes (voir la <i>Maison Nucingen</i>), que chaque +écu de sa fortune est trempé des larmes d’une famille, par un Nucingen +qui a été Jacques Collin légalement et dans le monde des +écus. Enfin vous connaissez tout aussi bien que moi les liquidations, +les tours pendables de cet homme. Mes fers estampilleront +toujours toutes mes actions, même les plus vertueuses. Être un +volant entre deux raquettes, dont l’une s’appelle le bagne, et l’autre +la police, c’est une vie où le triomphe est un labeur sans fin, où la +tranquillité me semble impossible. Jacques Collin est en ce moment +enterré, monsieur de Granville, avec Lucien, sur qui l’on +jette actuellement de l’eau bénite et qui part pour le Père-Lachaise. +Mais il me faut une place où aller, non pas y vivre, mais +y mourir... Dans l’état actuel des choses, vous n’avez pas voulu, +vous, la justice, vous occuper de l’état civil et social du forçat libéré. +Quand la loi est satisfaite, la société ne l’est pas, elle conserve +ses défiances, et elle fait tout pour se les justifier à elle-même; +elle rend le forçat libéré un être impossible; elle doit lui rendre +tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre dans une certaine +zone. La société dit à ce misérable: Paris, le seul endroit où tu +<span class="pagenum" id="page_119">119</span> +peux te cacher, et sa banlieue sur telle étendue, tu ne l’habiteras +pas!... Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance de la police. +Et vous croyez qu’il est possible dans ces conditions de vivre? +Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des rentes <ins title="original: de">du</ins> +bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement désigné, +reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront +confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l’entoure +n’en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime. +Il ne trouve pas d’ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer +son ancien métier qui l’envoie à l’échafaud. Ainsi, tout en voulant +renoncer à une lutte avec la loi, je n’ai point trouvé de place au +soleil pour moi. Une seule me convient, c’est de me faire le serviteur +de cette puissance qui pèse sur nous, et quand cette pensée +m’est venue, la force dont je vous parlais s’est manifestée clairement +autour de moi.</p> + +<p>»Trois grandes familles sont à ma disposition. Ne croyez pas que +je veuille les faire <i>chanter</i>... Le <i>chantage</i> est un des plus lâches +assassinats. C’est à mes yeux un crime d’une plus profonde scélératesse +que le meurtre. L’assassin a besoin d’un atroce courage. +Je signe mes opinions; car les lettres qui font ma sécurité, qui +me permettent de vous parler ainsi, qui me mettent de plain-pied +en ce moment avec vous, moi le crime et vous la justice, ces lettres +sont à votre disposition...</p> + +<p>»Votre garçon de bureau peut les aller chercher de votre part, +elles lui seront remises... je n’en demande pas de rançon, je ne +les vends pas! Hélas! monsieur le procureur général, en les mettant +de côté, je ne pensais pas à moi, je songeais au péril où pourrait +se trouver un jour Lucien! Si vous n’obtempérez pas à ma +demande, j’ai plus de courage, j’ai plus de dégoût de la vie qu’il +n’en faut pour me brûler la cervelle moi-même et vous <ins title="original: débarasser">débarrasser</ins> +de moi... Je puis, avec un passe-port, aller en Amérique et vivre +dans la solitude; j’ai toutes les conditions qui font le sauvage... +Telles sont les pensées dans lesquelles j’étais cette nuit. Votre secrétaire +a dû vous répéter un mot que je l’ai chargé de vous dire... +En voyant quelles précautions vous prenez pour sauver la mémoire +de Lucien de toute infamie, je vous ai donné ma vie, pauvre présent! +Je n’y tenais plus, je la voyais impossible sans la lumière +qui l’éclairait, sans le bonheur qui l’animait, sans cette pensée +qui en était le sens, sans la prospérité de ce jeune poëte qui en +<span class="pagenum" id="page_120">120</span> +était le soleil, et je voulais vous faire donner ces trois paquets de +lettres...»</p> + +<p>Monsieur de Grandville inclina la tête.</p> + +<p>—En descendant au préau, j’ai trouvé les auteurs du crime +commis à Nanterre et mon petit compagnon de chaîne sous le couperet +pour une participation involontaire à ce crime, reprit Jacques +Collin. J’ai appris que Bibi-Lupin trompe la justice, que l’un +de ses agents est l’assassin des Crottat; n’était-ce pas, comme vous +le dites, providentiel?... J’ai donc entrevu la possibilité de faire le +bien, d’employer les qualités dont je suis doué, les tristes connaissances +que j’ai acquises, au service de la société; d’être utile au +lieu d’être nuisible, et j’ai osé compter sur votre intelligence, sur +votre bonté.</p> + +<p>L’air de bonté, de naïveté, la simplesse de cet homme, se confessant +en termes sans âcreté, sans cette philosophie du vice qui +jusqu’alors le rendait terrible à entendre, eussent fait croire à une +transformation. Ce n’était plus lui.</p> + +<p>—Je crois tellement en vous que je veux être entièrement à votre +disposition, reprit-il avec l’humilité d’un pénitent. Vous me voyez +entre trois chemins: le suicide, l’Amérique et la rue de Jérusalem. +Bibi-Lupin est riche, il a fait son temps; c’est un factionnaire +à double face, et si vous vouliez me laisser agir contre lui, <i>je le +paumerais marron</i> (je le prendrais en flagrant délit) en huit +jours. Si vous me donnez la place de ce gredin, vous aurez rendu +le plus grand service à la société. <i>Je n’ai plus besoin de rien.</i> (Je +serai probe.) J’ai toutes les qualités voulues pour l’emploi. J’ai +plus que Bibi-Lupin de l’instruction; on m’a fait suivre mes +classes jusqu’en rhétorique; je ne serai pas si bête que lui, j’ai des +manières quand j’en veux avoir. Je n’ai pas d’autre ambition que +d’être un élément d’ordre et de répression, au lieu d’être la corruption +même. Je n’embaucherai plus personne dans la grande +armée du vice. Quand on prend à la guerre un général ennemi, +voyons, monsieur, on ne le fusille pas, on lui rend son épée, et on +lui donne une ville pour prison; eh bien! je suis le général du bagne, +et je me rends... Ce n’est pas la justice, c’est la mort qui +m’a abattu... La sphère où je veux agir et vivre est la seule qui +me convienne, et j’y développerai la puissance que je me sens... +Décidez...</p> + +<p>Et Jacques Collin se tint dans une attitude soumise et modeste.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_121">121</span> +—Vous avez mis ces lettres à ma disposition?... dit le procureur +général.</p> + +<p>—Vous pouvez les envoyer prendre, elles seront remises à la +personne que vous enverrez...</p> + +<p>—Et comment?</p> + +<p>Jacques Collin lut dans le cœur du procureur général et continua +le même jeu.</p> + +<p>—Vous m’avez promis la commutation de la peine de mort de +Calvi en celle de vingt ans de travaux forcés. Oh! je ne vous rappelle +pas ceci pour faire un traité, dit-il vivement, en voyant faire +un geste au procureur général; mais cette vie doit être sauvée par +d’autres motifs: ce garçon est innocent...</p> + +<p>—Comment puis-je avoir les lettres? demanda le procureur +général. J’ai le droit et l’obligation de savoir si vous êtes l’homme +que vous dites être. Je vous veux sans condition...</p> + +<p>—Envoyez un homme de confiance sur le quai aux Fleurs; il +verra sur les marches de la boutique d’un quincaillier, à l’enseigne +du <i>Bouclier d’Achille</i>.</p> + +<p>—La maison du <i>Bouclier</i>?...</p> + +<p>—C’est là, dit Jacques Collin avec un sourire amer, qu’est +mon bouclier. Votre homme trouvera là une vieille femme mise, +comme je vous le disais, en marchande de marée qui a des rentes, +avec des pendeloques aux oreilles, et sous le costume d’une riche +dame de la halle; il demandera madame <i>de</i> Sainte-Estève. N’oubliez +pas le <i>de</i>... Et il dira: Je viens de la <i>part du procureur +général chercher ce que vous savez</i>... A l’instant vous aurez trois +paquets cachetés...</p> + +<p>—Les lettres y sont toutes? dit monsieur de Grandville.</p> + +<p>—Allons, vous êtes fort! Vous n’avez pas volé votre place, dit +Jacques Collin en souriant. Je vois que vous me croyez capable +de vous tâter et de vous livrer du papier blanc... Vous ne me +connaissez pas! ajouta-t-il. Je me fie à vous comme un fils à son +père...</p> + +<p>—Vous allez être reconduit à la Conciergerie, dit le procureur +général, et vous y attendrez la décision qu’on prendra sur votre +sort. Le procureur général sonna, son garçon de bureau vint, et il +lui dit: Priez monsieur Garnery de venir, s’il est chez lui.</p> + +<p>Outre les quarante-huit commissaires de police qui veillent sur +Paris comme quarante-huit providences au petit pied, sans compter +<span class="pagenum" id="page_122">122</span> +la police de sûreté, et de là vient le nom de <i>quart-d’œil</i> que +les voleurs leur ont donné dans leur argot, puisqu’ils sont quatre +par arrondissement; il y a deux commissaires attachés à la fois à +la police et à la justice pour exécuter les missions délicates, pour +remplacer les juges d’instruction dans beaucoup de cas. Le bureau +de ces deux magistrats, car les commissaires de police sont des +magistrats, se nomme le bureau des délégations, car ils sont en +effet délégués chaque fois et régulièrement saisis pour exécuter +soit des perquisitions, soit des arrestations. Ces places exigent des +hommes mûrs, d’une capacité éprouvée, d’une grande moralité, +d’une discrétion absolue, et c’est un des miracles que la Providence +fait en faveur de Paris que la possibilité de toujours avoir des natures +de cette espèce. La description du Palais serait inexacte sans +la mention de ces magistratures <i>préventives</i>, pour ainsi dire, qui +sont les plus puissants auxiliaires de la justice; car si la justice a, +par la force des choses, perdu de son ancienne pompe, de sa vieille +richesse, il faut reconnaître qu’elle a gagné matériellement. A Paris +surtout, le mécanisme s’est admirablement perfectionné.</p> + +<p>Monsieur de Grandville avait envoyé monsieur de Chargebeuf, +son secrétaire, au convoi de Lucien; il fallait le remplacer, pour +cette mission, par un homme sûr; et monsieur Garnery était l’un +des deux commissaires aux délégations. —Monsieur le procureur +général, reprit Jacques Collin, je vous ai déjà donné la preuve que +j’ai mon point d’honneur... Vous m’avez laissé libre et je suis revenu... +Voici bientôt onze heures... on achève la messe mortuaire +de Lucien, il va partir pour le cimetière... Au lieu de +m’envoyer à la Conciergerie, permettez-moi d’accompagner le +corps de cet enfant jusqu’au Père-Lachaise; je reviendrai me constituer +prisonnier...</p> + +<p>—Allez, dit monsieur de Granville avec une inflexion de voix +pleine de bonté.</p> + +<p>—Un dernier mot, monsieur le procureur général. L’argent de +cette fille, de la maîtresse de Lucien, n’a pas été volé... Dans le +peu de moments de liberté que vous m’avez donnés, j’ai pu interroger +les gens... Je suis sûr d’eux comme vous êtes sûr de vos +deux commissaires aux délégations. Donc on trouvera le prix de +l’inscription de rente vendue par mademoiselle Esther Gobseck +dans sa chambre à la levée des scellés. La femme de chambre m’a +fait observer que la défunte était, comme on dit, cachottière et +<span class="pagenum" id="page_123">123</span> +très défiante, elle doit avoir mis les billets de banque dans son lit. +Qu’on fouille le lit avec attention, qu’on le démonte, qu’on ouvre +les matelas, le sommier, on trouvera l’argent...</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?...</p> + +<p>—Je suis certain de la probité relative de mes coquins, ils ne +se jouent jamais de moi... J’ai droit de vie et de mort sur eux, je +juge et je condamne, et j’exécute mes arrêts sans toutes vos formalités. +Vous voyez bien les effets de mes pouvoirs. Je vous retrouverai +les sommes volées chez monsieur et madame Crottat; je +vous <i>serre marron</i> un des agents de Bibi-Lupin, son bras droit, +et je vous donnerai le secret du crime commis à Nanterre... C’est +des arrhes!... Maintenant, si vous me mettez au service de la justice +et de la police, au bout d’un an vous vous applaudirez de ma +révélation, je serai franchement ce que je dois être, et je saurai +réussir dans toutes les affaires qui me seront confiées.</p> + +<p>—Je ne puis vous rien promettre, que ma bienveillance. Ce +que vous me demandez ne dépend pas de moi seul. Au roi seul, +sur le rapport du garde des sceaux, appartient le droit de faire +grâce, et la position que vous voulez prendre est à la nomination +de monsieur le préfet de police.</p> + +<p>—Monsieur Garnery, dit le garçon de bureau.</p> + +<p>Sur un geste du procureur général, le commissaire des délégations +entra, jeta sur Jacques Collin un air de connaisseur, et il réprima +son étonnement sur ce mot:</p> + +<p>—<i>Allez!</i> dit par monsieur de Grandville à Jacques Collin.</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre, répondit Jacques Collin, de ne +pas sortir avant que monsieur Garnery vous ait rapporté ce qui +fait toute ma force, afin que j’emporte de vous un témoignage de +satisfaction? Cette humilité, cette bonne foi complète touchèrent +le procureur général.</p> + +<p>—Allez! dit le magistrat. Je suis sûr de vous.</p> + +<p>Jacques Collin salua profondément et avec l’entière soumission +de l’inférieur devant le supérieur. Dix minutes après, monsieur de +Grandville avait en sa possession les lettres contenues en trois paquets +cachetés et intacts. Mais l’importance de cette affaire, l’espèce +de confession de Jacques Collin lui avait fait oublier la promesse +de guérison de madame de Sérizy.</p> + +<p>Jacques Collin éprouva, quand il fut dehors, un sentiment incroyable +de bien-être. Il se sentit libre et né pour une vie +<span class="pagenum" id="page_124">124</span> +nouvelle; il marcha rapidement du Palais à l’église Saint-Germain-des-Prés, +où la messe était finie. On jetait l’eau bénite sur la bière, +et il put arriver assez à temps pour faire cet adieu chrétien à la +dépouille mortelle de cet enfant si tendrement chéri; puis il monta +dans une voiture, et accompagna le corps jusqu’au cimetière.</p> + +<p>Dans les enterrements, à Paris, à moins de circonstances extraordinaires, +ou dans les cas assez rares de quelque célébrité décédée +naturellement, la foule venue à l’église diminue à mesure +qu’on s’avance vers le Père-Lachaise. On a du temps pour une +démonstration à l’église, mais chacun a ses affaires et y retourne +au plus tôt. Aussi, des dix voitures de deuil, n’y en eut-il pas quatre +de pleines. Quand le convoi atteignit au Père-Lachaise, la suite +ne se composait que d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles +se trouvait Rastignac.</p> + +<p>—C’est bien de <i>lui</i> être fidèle, dit Jacques Collin à son ancienne +connaissance.</p> + +<p>Rastignac fit un mouvement de surprise en trouvant là Vautrin.</p> + +<p>—Soyez calme, lui dit l’ancien pensionnaire de madame Vauquer, +vous avez en moi un esclave, par cela seul que je vous trouve +ici. Mon appui n’est pas à dédaigner, je suis ou je serai plus puissant +que jamais. Vous avez filé votre câble, vous avez été très-adroit; +mais vous aurez peut-être besoin de moi, je vous servirai +toujours.</p> + +<p>—Mais qu’allez-vous donc être?</p> + +<p>—Le pourvoyeur du bagne au lieu d’en être locataire, répondit +Jacques Collin.</p> + +<p>Rastignac fit un mouvement de dégoût.</p> + +<p>—Ah! si l’on vous volait!...</p> + +<p>Rastignac marcha vivement pour se séparer de Jacques Collin.</p> + +<p>—Vous ne savez pas dans quelles circonstances vous pouvez +vous trouver.</p> + +<p>On était arrivé sur la fosse creusée à côté de celle d’Esther.</p> + +<p>—Deux créatures qui se sont aimées et qui étaient heureuses! +dit Jacques Collin; elles sont réunies. C’est encore un bonheur de +pourrir ensemble. Je me ferai mettre là.</p> + +<p>Quand on descendit le corps de Lucien dans la fosse, Jacques +Collin tomba raide, évanoui. Cet homme si fort ne soutint pas ce +léger bruit des pelletées de terre que les fossoyeurs jettent sur le +corps pour venir demander leur pourboire. En ce moment, deux +<span class="pagenum" id="page_125">125</span> +agents de la brigade de sûreté se présentèrent, reconnurent Jacques +Collin, le prirent et le portèrent dans un fiacre.</p> + +<p>—De quoi s’agit-il encore?... demanda Jacques Collin, quand +il eut repris connaissance et qu’il eut regardé dans le fiacre. Il se +voyait entre deux agents de police, dont l’un était précisément +Ruffard; aussi lui jeta-t-il un regard qui sonda l’âme de l’assassin +jusqu’au secret de la Gonore.</p> + +<p>—Il y a que le procureur général vous a demandé, répondit +Ruffard, qu’on est allé partout, et qu’on ne vous a trouvé que +dans le cimetière, où vous avez failli piquer une tête dans la fosse +de ce jeune homme.</p> + +<p>Jacques Collin garda le silence.</p> + +<p>—Est-ce Bibi-Lupin qui me fait chercher? demanda-t-il à l’autre +agent.</p> + +<p>—Non, c’est monsieur Garnery qui nous a mis en réquisition.</p> + +<p>—Il ne vous a rien dit?</p> + +<p>Les deux agents se regardèrent en se consultant par une mimique +expressive.</p> + +<p>—Voyons! comment vous a-t-il donné l’ordre?</p> + +<p>—Il nous a, répondit Ruffard, ordonné de vous trouver sur-le-champ, +en nous disant que vous étiez à l’église Saint-Germain-des-Prés; +que, si le convoi avait quitté l’église, vous seriez au cimetière.</p> + +<p>—Le procureur général me demandait?...</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—C’est cela, répliqua Jacques Collin, il a besoin de moi!...</p> + +<p>Et il retomba dans son silence, dont s’inquiétèrent beaucoup les +deux agents. A deux heures et demie environ, Jacques Collin entra +dans le cabinet de monsieur de Grandville et y vit un nouveau +personnage, le prédécesseur de monsieur de Grandville, +le comte Octave de Bauvan, l’un des présidents de la cour de cassation.</p> + +<p>—Vous avez oublié le danger dans lequel se trouve madame de +Sérizy, que vous m’avez promis de sauver.</p> + +<p>—Demandez, monsieur le procureur général, dit Jacques Collin, +en faisant signe aux deux agents d’entrer, dans quel état ces +drôles m’ont trouvé?</p> + +<p>—Sans connaissance, monsieur le procureur général, au bord +de la fosse du jeune homme qu’on enterrait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_126">126</span> +—Sauvez madame de Sérizy, dit monsieur de Bauvan, et vous +aurez tout ce que vous demandez!</p> + +<p>—Je ne demande rien, reprit Jacques Collin, je me suis rendu +à discrétion, et monsieur le procureur général a dû recevoir...</p> + +<p>—Toutes les lettres! dit monsieur de Grandville; mais vous +avez promis de sauver la raison de madame de Sérizy, le pouvez-vous? +n’est-ce pas une bravade?</p> + +<p>—Je l’espère, répondit Jacques Collin avec modestie.</p> + +<p>—Eh bien! venez avec moi, dit le comte Octave.</p> + +<p>—Non, monsieur, dit Jacques Collin, je ne me trouverai pas +dans la même voiture à vos côtés... Je suis encore un forçat. Si +j’ai le désir de servir la justice, je ne commencerai pas par la déshonorer... +Allez chez madame la comtesse, j’y serai quelque +temps après vous... Annoncez-lui le meilleur ami de Lucien, +l’abbé Carlos Herrera... Le pressentiment de ma visite fera nécessairement +une impression sur elle et favorisera la crise. Vous me +pardonnerez de prendre encore une fois le caractère mensonger +du chanoine espagnol; c’est pour rendre un si grand service!</p> + +<p>—Je vous verrai là sur les quatre heures, dit monsieur de +Grandville, car je dois aller avec le garde des sceaux chez le roi.</p> + +<p>Jacques Collin alla retrouver sa tante, qui l’attendait sur le quai +aux Fleurs.</p> + +<p>—Eh bien! dit-elle, tu t’es donc livré à la Cigogne?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C’est chanceux!</p> + +<p>—Non, je devais la vie à ce pauvre Théodore, et il aura sa +grâce.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Moi, je serai ce que je dois être! Je ferai toujours trembler +tout notre monde! Mais il faut se mettre à l’ouvrage! Va dire à +Paccard de se lancer à fond de train, et à Europe d’exécuter mes +ordres.</p> + +<p>—Ce n’est rien, je sais déjà comment faire avec la Gonore!... +dit la terrible Jacqueline. Je n’ai pas perdu mon temps à rester là +dans les giroflées!</p> + +<p>—Que la Ginetta, cette fille corse, soit trouvée pour demain, +reprit Jacques Collin en souriant à sa tante.</p> + +<p>—Il faudrait avoir sa trace?</p> + +<p>—Tu l’auras par Manon-la-Blonde, répondit Jacques.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_127">127</span> +—C’est à nous, ce soir! répliqua la tante. Tu es plus pressé +qu’un coq! <i>Il y a donc gras?</i></p> + +<p>—Je veux surpasser par mes premiers coups tout ce qu’a fait +de mieux Bibi-Lupin. J’ai eu mon petit bout de conversation avec +le monstre qui m’a tué Lucien, et je ne vis que pour me venger +de lui! Nous serons, grâce à nos deux positions, également armés, +également protégés! Il me faudra plusieurs années pour atteindre +ce misérable; mais il recevra le coup en pleine poitrine.</p> + +<p>—Il a dû te promettre le même chien de sa chienne, dit la +tante, car il a recueilli chez lui la fille de Peyrade, tu sais, cette +petite qu’on a vendue à madame Nourrisson.</p> + +<p>—Notre premier point, c’est de lui donner un domestique.</p> + +<p>—Ce sera difficile, il doit s’y connaître! fit Jacqueline.</p> + +<p>—Allons, la haine fait vivre! qu’on travaille!</p> + +<p>Jacques Collin prit un fiacre et alla sur-le-champ au quai Malaquais, +dans la petite chambre où il logeait, et qui ne dépendait pas +de l’appartement de Lucien. Le portier, très-étonné de le revoir, +voulut lui parler des événements qui s’étaient accomplis.</p> + +<p>—Je sais tout, lui dit l’abbé. J’ai été compromis, malgré la +sainteté de mon caractère; mais grâce à l’intervention de l’ambassadeur +d’Espagne, j’ai été mis en liberté.</p> + +<p>Et il monta vivement à sa chambre, où il prit, dans la couverture +d’un bréviaire, une lettre que Lucien avait adressée à madame +de Sérizy, quand madame de Sérizy l’avait mis en disgrâce, +en le voyant aux Italiens avec Esther.</p> + +<p>Dans son désespoir, Lucien s’était dispensé d’envoyer cette +lettre, en se croyant à jamais perdu; mais Jacques Collin avait lu +ce chef-d’œuvre, et comme tout ce qu’écrivait Lucien était sacré +pour lui, il avait serré la lettre dans son bréviaire, à cause des +expressions poétiques de cet amour de vanité. Lorsque monsieur +de Grandville lui avait parlé de l’état où se trouvait madame de Sérizy, +cet homme si profond avait justement pensé que le désespoir +et la folie de cette grande dame devait venir de la brouille qu’elle +avait laissée subsister entre elle et Lucien. Il <ins title="original: connaisait">connaissait</ins> les femmes, +comme les magistrats connaissent les criminels, il devinait les plus +secrets mouvements de leur cœur, et il pensa sur-le-champ que la +comtesse devait attribuer en partie la mort de Lucien à sa rigueur, +et se la reprochait amèrement. Évidemment, un homme comblé +d’amour par elle n’eût pas quitté la vie. Savoir qu’elle était +<span class="pagenum" id="page_128">128</span> +toujours aimée, malgré ses rigueurs, pouvait lui rendre la raison.</p> + +<p>Si Jacques Collin était un grand général pour les forçats, il faut +avouer qu’il n’était pas moins un grand médecin des âmes. Ce fut +une honte à la fois et une espérance que l’arrivée de cet homme +dans les appartements de l’hôtel de Sérizy. Plusieurs personnes, le +comte, les médecins étaient dans le petit salon qui précédait la +chambre à coucher de la comtesse; mais, pour éviter toute tache +à l’honneur de son âme, le comte de Bauvan renvoya tout le monde +et resta seul avec son ami. Ce fut un coup sensible déjà pour le +vice-président du conseil d’État, pour un membre du conseil +privé, que de voir entrer ce sombre et sinistre personnage.</p> + +<p>Jacques Collin avait changé d’habits. Il était mis en pantalon +et en redingote de drap noir, et sa démarche, ses regards, ses +gestes, tout fut d’une convenance parfaite. Il salua les deux hommes +d’État, et demanda s’il pouvait entrer dans la chambre de la +comtesse.</p> + +<p>—Elle vous attend avec impatience, dit monsieur de Bauvan.</p> + +<p>—Avec impatience?... Elle est sauvée, dit ce terrible fascinateur. +En effet, après une conférence d’une demi-heure, Jacques +Collin ouvrit la porte et dit: «Venez, monsieur le comte, vous +n’avez plus aucun événement fatal à redouter.»</p> + +<p>La comtesse tenait la lettre sur son cœur; elle était calme, et +paraissait réconciliée avec elle-même. A cet aspect, le comte laissa +échapper un geste de bonheur.</p> + +<p>—Les voilà donc, ces gens qui décident de nos destinées et de +celles des peuples! pensa Jacques Collin, qui haussa les épaules +quand les deux amis furent entrés. Un soupir poussé de travers +par une femelle leur retourne l’intelligence comme un gant! Ils +perdent la tête pour une œillade! Une jupe mise un peu plus haut, +un peu plus bas, et ils courent par tout Paris au désespoir. Les +fantaisies d’une femme réagissent sur tout l’État! Oh! combien +de force acquiert un homme quand il s’est soustrait, comme moi, +à cette tyrannie d’enfant, à ces probités renversées par la passion, +à ces méchancetés candides, à ces ruses de sauvage! La femme, +avec son génie de bourreau, ses talents pour la torture, est et sera +toujours la perte de l’homme. Procureur général, ministre, les +voilà tous aveuglés, tordant tout pour des lettres de duchesse ou +de petites filles, ou pour la raison d’une femme qui sera plus folle +avec son bon sens qu’elle ne l’était sans sa raison. Il se mit à +<span class="pagenum" id="page_129">129</span> +sourire superbement. Et, se dit-il, ils me croient, ils obéissent à mes +révélations, et ils me laisseront à ma place. Je régnerai toujours +sur ce monde, qui, depuis vingt-cinq ans, m’obéit...</p> + +<p>Jacques Collin avait usé de cette suprême puissance qu’il exerça +jadis sur la pauvre Esther; car il possédait, comme on l’a vu +maintes fois, cette parole, ces regards, ces gestes qui domptent les +fous, et il avait montré Lucien comme ayant emporté l’image de la +comtesse avec lui.</p> + +<p>Aucune femme ne résiste à l’idée d’être aimée uniquement.</p> + +<p>—Vous n’avez plus de rivale! fut le dernier mot de ce froid +railleur.</p> + +<p>Il resta pendant une heure entière, oublié, là, dans ce salon. +Monsieur de Grandville vint et le trouva sombre, debout, perdu +dans une rêverie comme en doivent avoir ceux qui font un dix-huit +brumaire dans leur vie.</p> + +<p>Le procureur général alla jusqu’au seuil de la chambre de la +comtesse, il y passa quelques instants; puis il vint à Jacques Collin +et lui dit:</p> + +<p>—Persistez-vous dans vos intentions?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien! vous remplacerez Bibi-Lupin, et le condamné +Calvi aura sa peine commuée.</p> + +<p>—Il n’ira pas à Rochefort?</p> + +<p class="sepb2">—Pas même à Toulon, vous pourrez l’employer dans votre +service; mais ces grâces et votre nomination dépendent de votre +conduite pendant six mois que vous serez adjoint à Bibi-Lupin.</p> + +<hr class="small3"> + +<p class="sep2">En huit jours, l’adjoint de Bibi-Lupin fit recouvrer quatre +cent mille francs à la famille Crottat, livra <ins title="original: Ruffart">Ruffard</ins> et Godet.</p> + +<p>Le produit de l’inscription de rentes vendues par Esther Gobseck +fut trouvé dans le lit de la courtisane, et monsieur de Sérizy +fit attribuer à Jacques Collin les trois cent mille francs qui lui +étaient légués par le testament de Lucien de Rubempré.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_130">130</span> +Le monument ordonné par Lucien, pour Esther et pour lui, +passe pour être un des plus beaux du Père-Lachaise, et le terrain +au-dessous appartient à Jacques Collin.</p> + +<p>Après avoir exercé ses fonctions pendant environ quinze ans, +Jacques Collin s’est retiré vers 1845.</p> + +<div class="npage"></div> + +<h2 id="page_131">QUATRIÈME LIVRE<br> +<span class="cs7">SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.</span></h2> + +<hr class="small2"> + +<h3><span class="cs7">L’ENVERS</span><br> +<span class="cs5">DE</span><br> +L’HISTOIRE CONTEMPORAINE</h3> + +<hr class="small3"> + +<h4>DEUXIÈME ÉPISODE.<br> +<span class="cs7">L’INITIÉ.</span></h4> + +<p class="nbreak">De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque +le pensionnaire de madame de La Chanterie eut habité cette vieille +et silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière +confidence du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond +respect pour les quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il +ce bien-être de l’âme que donnent une vie réglée, des habitudes +douces et l’harmonie des caractères chez ceux qui nous entourent. +En quatre mois, Godefroid, qui n’entendit pas un éclat de +voix, ni une discussion, finit par s’avouer à lui-même que, depuis +l’âge de raison, il ne se souvenait point d’avoir été si complétement +non pas heureux, mais tranquille. Il jugeait sainement du +monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir qu’il nourrissait depuis +trois mois de participer aux œuvres de ces mystérieux personnages +devint une passion; et, sans être un grand philosophe, +chacun peut soupçonner la force que prennent les passions dans +la solitude.</p> + +<p>Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de +<span class="pagenum" id="page_132">132</span> +l’esprit, après s’être sondé le cœur, avoir consulté ses forces, Godefroid +monta chez le bon vieil Alain, celui que madame de La +Chanterie nommait <i>son agneau</i>, celui qui, de tous les commensaux +du logis, lui semblait le moins imposant, le plus abordable, +dans l’intention d’obtenir du bonhomme quelques lumières sur les +conditions du sacerdoce que ces espèces de frères en Dieu exerçaient +dans Paris. Les allusions déjà faites à un temps d’épreuves +lui pronostiquaient une initiation à laquelle il s’attendait. Sa curiosité +n’avait pas été contentée par ce que lui avait dit le vénérable +vieillard sur les motifs de son agrégation à l’œuvre de madame de +La Chanterie; il voulait en savoir davantage.</p> + +<p>Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme +Alain, à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard +allait faire sa lecture de l’<i>Imitation</i>. Cette fois, le doux initiateur +ne put retenir un sourire, et voyant le jeune homme, il lui dit, +sans le laisser parler: —Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon +cher garçon, au lieu de vous adresser à Madame? Je suis le plus +ignorant, le moins spirituel, le plus imparfait de la maison. Voici +trois jours que Madame et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il +d’un petit air fin.</p> + +<p>—Et qu’ont-ils vu?... demanda Godefroid.</p> + +<p>—Ah! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné +chez vous une envie assez naïve d’appartenir à notre petit +troupeau. Mais ce sentiment n’est pas encore chez vous une bien +ardente vocation. Oui, reprit-il vivement à un geste de Godefroid, +vous avez plus de curiosité que de ferveur. Enfin, vous n’êtes pas +tellement détaché de vos anciennes idées, que vous n’ayez entrevu +je ne sais quoi d’aventureux, de romanesque, comme on dit, dans +les incidents de notre vie...</p> + +<p>Godefroid ne put s’empêcher de rougir.</p> + +<p>—Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles +des califes des <i>Mille et une Nuits</i>, et vous éprouvez par avance +une sorte de satisfaction à jouer le rôle d’un bon génie dans les +romans de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer!... Allons +mon fils, votre rire de confusion me prouve que nous ne nous +sommes pas trompés. Comment croyez-vous pouvoir dérober un +sentiment à des gens dont le métier est de deviner les mouvements +les plus cachés des âmes, les ruses de la pauvreté, les calculs de +l’indigence, et qui sont des espions honnêtes, chargés de la police +<span class="pagenum" id="page_133">133</span> +du bon Dieu, de vieux juges dont le code ne contient que des absolutions, +des docteurs en toute souffrance dont l’unique remède +est l’argent sagement employé. Mais, voyez-vous, mon enfant, nous +ne querellons pas les motifs qui nous amènent un néophyte, pourvu +qu’il nous reste et qu’il devienne un frère de notre ordre. Nous +vous jugerons à l’œuvre. Il y a deux curiosités, celle du bien et +celle du mal; vous avez en ce moment la bonne. Si vous devez +être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera la +soif perpétuelle du fruit divin. L’initiation est, comme en toute +science naturelle, facile en apparence et difficile en réalité. C’est en +bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d’attraper +l’apparence. Mais ici, comme au Parnasse, nous ne nous contentons +que de la perfection. Pour devenir un des nôtres, vous devez +acquérir une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu! +la vie parisienne qui défie la sagacité de monsieur le préfet de police +et de ses messieurs. N’avons-nous pas à déjouer la conspiration +permanente du mal? à la saisir dans ses formes si changeantes +qu’on les croirait infinies? La Charité, dans Paris, doit être aussi +savante que le vice, de même que l’agent de police doit être aussi +rusé que le voleur. Chacun de nous doit être candide et défiant; +avoir le jugement sûr et rapide autant que le coup d’œil. Aussi, +mon enfant, sommes-nous tous vieux et vieillis; mais nous sommes +si contents des résultats que nous avons obtenus, que nous ne +voulons pas mourir sans laisser de successeurs; et vous nous êtes +d’autant plus cher à tous, que vous serez, si vous persistez, notre +premier élève. Il n’y a pas de hasard pour nous, nous vous devons +à Dieu! Vous êtes une bonne nature aigrie; et depuis que vous +demeurez ici, les mauvais levains se sont affaiblis. La nature divine +de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu conseil; +et, puisque j’ai votre confiance, mes bons frères ont décidé de +me donner à vous comme tuteur et instituteur... Êtes-vous content?</p> + +<p>—Ah! mon bon monsieur Alain! vous avez éveillé par votre +éloquence une...</p> + +<p>—Ce n’est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c’est les choses +qui sont éloquentes... On est toujours sûr d’être grandiose en +obéissant à Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes +le peuvent, aidés par la foi...</p> + +<p>—Eh bien! ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la +<span class="pagenum" id="page_134">134</span> +ferveur! s’écria Godefroid. Moi aussi, je veux passer ma vie à bien +faire...</p> + +<p>—C’est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme. +Avez-vous étudié cette devise: <i lang="la">Transire benefaciendo</i>? <i>Transire</i> +veut dire aller au delà de ce monde, en y laissant une longue +traînée de bienfaits.</p> + +<p>—J’ai bien compris, et j’ai mis de moi-même la devise de +l’ordre devant mon lit.</p> + +<p>—C’est bien! Cette action, si légère en elle-même, est beaucoup +à mes yeux! Donc, mon enfant, j’ai votre première affaire, +votre premier duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied +à l’étrier... Nous allons nous quitter... Oui, moi-même, je suis +détaché du couvent pour prendre place au cœur d’un volcan. Je +vais devenir contre-maître dans une grande fabrique dont tous les +ouvriers sont infectés des doctrines communistes, et qui rêvent +une destruction sociale, l’égorgement des maîtres, sans savoir que +ce serait la mort de l’industrie, du commerce, des fabriques... Je +resterai là, qui sait? peut-être un an, à tenir la caisse, les livres, +et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de pauvres gens +égarés sans doute par la misère, avant de l’être par de mauvais livres. +Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et les +jours de fête... Comme nous habiterons le même quartier, je vous +indique l’église Saint-Jacques du Haut-Pas comme lieu de rendez-vous; +j’y entendrai la messe tous les jours, à sept heures et demie +du matin. Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez +jamais, à moins que vous ne me voyiez me frotter les mains +à la façon des gens satisfaits. C’est un de nos signes. Nous avons, +comme les sourds-muets, un langage par gestes, dont la nécessité +vous sera bientôt et surabondamment démontrée.</p> + +<p>Godefroid fit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car +il sourit et reprit aussitôt la parole.</p> + +<p>—Maintenant, voici votre affaire. Nous n’exerçons ni la bienfaisance, +ni la philanthropie que vous connaissez, et qui se divisent en +plusieurs branches exploitées par des filous de probité comme autant +de commerces; mais nous pratiquons la charité telle que l’a définie +notre grand et sublime saint Paul; car, mon enfant, nous pensons +que la charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour nous, +le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal, de quelque +cause qu’ils procèdent, dans quelque classe sociale qu’ils se manifestent, +<span class="pagenum" id="page_135">135</span> +ont les mêmes droits à nos yeux. Quelle que soit surtout +sa croyance ou ses opinions, un malheureux est avant tout un +malheureux; et nous ne devons lui faire tourner la face vers notre +sainte mère l’Église qu’après l’avoir sauvé du désespoir ou de la +faim. Et, encore, devons-nous le convertir plus par l’exemple et +par la douceur qu’autrement; car nous croyons que Dieu nous +aide en ceci. Toute contrainte est donc mauvaise. De toutes les +misères parisiennes, les plus difficiles à découvrir et les plus âpres +sont celles des gens honnêtes, celles des hautes classes de la bourgeoisie +dont les familles viennent à tomber dans l’indigence, car +elles mettent leur honneur à la cacher. Ces malheurs-là, mon +cher Godefroid, sont l’objet d’une sollicitude particulière. En +effet, les personnes secourues ont de l’intelligence et du cœur, +elles nous rendent avec usure les sommes que nous leur avons +prêtées; et, dans un temps donné, ces restitutions couvrent les +pertes que nous faisons avec les infirmes, les fripons, ou ceux que +le malheur a rendus stupides. Nous obtenons bien quelquefois des +renseignements par nos propres obligés; mais notre œuvre est devenue +si vaste, les détails en sont si multipliés, que nous n’y suffisions +plus. Aussi, depuis sept à huit mois, avons-nous un médecin +à nous dans chaque arrondissement de Paris. Chacun de nous +est chargé de quatre arrondissements. Nous donnons à chaque médecin +une indemnité de trois mille francs par an, pour s’occuper +de nos pauvres. Il nous doit son temps et ses soins préférablement +à tout; mais nous ne l’empêchons pas de soigner d’autres malades. +Savez-vous que nous n’avons pas pu trouver douze hommes +si précieux, douze braves gens, en huit mois, malgré les ressources +que nous offraient nos amis et nos propres connaissances? +Ne nous fallait-il pas des personnes d’une discrétion absolue, de +mœurs pures, de science éprouvée, actives, aimant à faire le +bien? Or, quoiqu’il y ait dans Paris dix mille individus plus ou +moins aptes à nous servir, ces douze élus ne se rencontrent pas +en un an.</p> + +<p>—Notre Sauveur a eu de la peine à rassembler ses apôtres, +et encore, s’y était-il fourré un traître et un incrédule! dit +Godefroid.</p> + +<p>—Enfin, depuis quinze jours, nos arrondissements sont tous +pourvus d’un visiteur, reprit le bonhomme en souriant, c’est un +nom que nous donnons à nos médecins; aussi, depuis une +<span class="pagenum" id="page_136">136</span> +quinzaine, avons-nous un surcroît de besogne; mais nous redoublons +d’activité. —Si je vous confie ce secret de notre Ordre naissant, +c’est que vous devez connaître le médecin de l’arrondissement où +vous allez, d’autant plus que les renseignements viennent de lui. +Ce visiteur se nomme Berton, le docteur Berton, il demeure rue +d’Enfer. Et maintenant voici le fait. Le docteur Berton soigne une +dame dont la maladie défie en quelque sorte la science. Ceci ne +nous regarde pas, mais bien la Faculté; notre affaire à nous est de +découvrir la misère de la famille de cette malade, que le docteur +soupçonne être effroyable, et surtout cachée avec une énergie, +avec une fierté qui veulent tous nos soins. Autrefois, j’aurais suffi, +mon enfant, à cette tâche; aujourd’hui, l’œuvre à laquelle je me +dévoue exige un aide pour mes quatre arrondissements, et vous +serez cet aide. Notre famille demeure rue Notre-Dame des +Champs, dans une maison qui donne sur le boulevard du Mont-Parnasse. +Vous y trouverez bien une chambre à louer, et vous tâcherez +de savoir la vérité pendant le temps que vous habiterez ce +logis. Soyez d’une avarice sordide pour vous; mais, quant à l’argent +à donner, ne vous en inquiétez point, je vous remettrai les +sommes que nous jugerons nécessaires, tout examen fait des circonstances, +entre nous. Mais étudiez bien le moral de ces malheureux. +Le cœur, la noblesse des sentiments, voilà nos hypothèques! +Avares pour nous, généreux avec les souffrants, nous devons +être prudents et même calculateurs, car nous puisons dans +le trésor des pauvres. Ainsi, demain matin, partez et songez à +toute la puissance dont vous disposez. Les Frères sont avec +vous!...</p> + +<p>—Ah! s’écria Godefroid, vous me donnez un tel plaisir de +bien faire et d’être digne de vous appartenir un jour, que, vraiment, +je n’en dormirai pas...</p> + +<p>—Ah! mon enfant! une dernière recommandation! La défense +de me reconnaître, sans le signal, concerne également ces messieurs, +Madame, et même les gens de la maison. C’est une nécessité +de l’incognito absolu qui nous est nécessaire dans nos entreprises, +et nous sommes si souvent obligés de le garder, que nous +en avons fait une loi. D’ailleurs, nous devons rester ignorés, +perdus dans Paris... Songez aussi, cher Godefroid, à l’esprit de +notre ordre, qui consiste à ne jamais paraître des bienfaiteurs, à +garder un rôle obscur, celui d’intermédiaires. Nous nous présentons +<span class="pagenum" id="page_137">137</span> +toujours comme les agents d’une personne pieuse, sainte +(ne travaillons-nous pas pour Dieu?), afin qu’on ne se croie pas +obligé à de la reconnaissance envers nous ou qu’on ne nous +prenne point pour des personnages riches. L’humilité vraie, sincère, +et non la fausse humilité des gens qui s’effacent pour être +mis en lumière, doit vous inspirer et régir toutes vos pensées... +Vous pouvez être content d’avoir réussi; mais tant que vous sentirez +en vous un mouvement de vanité, d’orgueil, vous ne serez +pas digne d’entrer dans l’Ordre. Nous avons connu deux hommes +parfaits, l’un, qui fut un de nos fondateurs, le juge Popinot; +quant à l’autre, qui s’est révélé par ses œuvres, c’est un médecin +de campagne qui a laissé son nom écrit dans un canton. Celui-ci, +mon cher Godefroid, est un des plus grands hommes de notre +temps; il a fait passer toute une contrée de l’état sauvage à l’état +prospère, de l’état irréligieux à l’état catholique, de la barbarie à +la civilisation. Le nom de ces deux hommes sont gravés dans nos +cœurs, et nous nous les proposons comme modèles. Nous serions +bien heureux si nous pouvions avoir un jour sur Paris l’influence +que ce médecin de campagne a eue sur son canton. Mais ici, la +plaie est immense, au-dessus de nos forces, quant à présent. Que +Dieu nous conserve longtemps Madame, qu’il nous envoie quelques +aides comme vous, et peut-être laisserons-nous une institution +qui fera bénir sa sainte religion. Allons, adieu... Votre initiation +commence... Ah! je suis bavard comme un professeur, et +j’oublie l’essentiel. Tenez, voici l’adresse de cette famille, dit-il en +remettant à Godefroid un carré de papier; j’y ai ajouté le numéro +de la maison où demeure monsieur Berton, rue d’Enfer... +Maintenant allez prier Dieu qu’il vous vienne en aide.</p> + +<p>Godefroid prit les mains du bon vieillard, et les lui serra tendrement +en lui souhaitant le bonsoir et lui protestant de ne manquer +à aucune de ses recommandations.</p> + +<p>—Tout ce que vous m’avez dit, ajouta-t-il, est gravé dans ma +mémoire pour toute ma vie...</p> + +<p>Le vieillard sourit, sans exprimer aucun doute, et se leva pour +aller s’agenouiller à son prie-Dieu. Godefroid rentra dans sa +chambre, joyeux de participer enfin aux mystères de cette maison, +et d’avoir une occupation qui, dans la disposition d’âme où +il se trouvait, devenait un plaisir.</p> + +<p>Le lendemain matin, au déjeuner, le bonhomme <ins title="original: Allain">Alain</ins> +<span class="pagenum" id="page_138">138</span> +manquait, mais Godefroid ne fit aucune allusion à la cause de son absence; +il ne fut pas questionné non plus sur la mission que le +vieillard lui avait confiée, il prit ainsi sa première leçon de discrétion. +Néanmoins, après le déjeuner, il prit à part madame de +La Chanterie, et lui dit qu’il allait être absent pour quelques jours.</p> + +<p>—Bien, mon enfant! lui répondit madame de La Chanterie, +tâchez de faire honneur à votre parrain, car monsieur Alain a répondu +de vous à ses frères.</p> + +<p>Godefroid dit adieu aux trois autres frères, qui lui firent un +salut affectueux, par lequel ils semblaient bénir son début dans +<ins title="original: cettte">cette</ins> pénible carrière.</p> + +<p>L’association, une des plus grandes forces sociales et qui a fait +l’Europe du Moyen Age, repose sur des sentiments qui, depuis +1792, n’existent plus en France, où l’Individu a triomphé de l’État. +L’association exige d’abord une nature de dévouement qui n’y est +pas comprise, puis une foi candide contraire à l’esprit de la nation, +enfin, une discipline contre laquelle tout regimbe, et que la +Religion catholique peut seule obtenir. Dès qu’une association se +forme dans notre pays, chaque membre, en rentrant chez soi d’une +assemblée où les plus beaux sentiments ont éclaté, pense à faire litière +de ce dévouement collectif, de cette réunion de forces, et il +s’ingénie à traire à son profit la vache commune, qui, ne pouvant +suffire à tant d’adresse individuelle, meurt étique.</p> + +<p>On ne sait pas combien de sentiments généreux ont été flétris, +combien de germes ardents ont péri, combien de ressorts ont été +brisés, perdus pour le pays, par les infâmes déceptions de la charbonnerie +française, par les souscriptions patriotiques du Champ-d’Asile, +et autres tromperies politiques qui devaient être de grands, +de nobles drames, et qui ne furent que des vaudevilles de police +correctionnelle. Il en fut des associations industrielles comme des +associations politiques. L’amour de soi s’est substitué à l’amour du +Corps collectif. Les corporations et les Hanses du Moyen Age, auxquelles +on reviendra, sont impossibles encore; aussi les seules <span class="smcap">Sociétés</span> +qui subsistent sont-elles des institutions religieuses auxquelles +on fait la plus rude guerre en ce moment, car la tendance +naturelle des malades est de s’attaquer aux remèdes et souvent aux +médecins. La France ignore l’abnégation. Aussi, toute association +ne peut-elle vivre que par le sentiment religieux, le seul qui +dompte les rébellions de l’esprit, les calculs de l’ambition et les +<span class="pagenum" id="page_139">139</span> +avidités de tout genre. Les chercheurs de mondes ignorent que +l’association a des mondes à donner.</p> + +<p>En marchant dans les rues, Godefroid se sentait un tout autre +homme. Qui l’eût pu pénétrer, aurait admiré le phénomène curieux +de la communication du pouvoir collectif. Ce n’était plus un homme, +mais bien un être décuplé, se sachant le représentant de cinq personnes +dont les forces réunies appuyaient ses actions, et qui marchaient +avec lui. Portant ce pouvoir dans son cœur, il éprouvait +une plénitude de vie, une puissance noble qui l’exaltait. Ce fut, +comme il le dit plus tard, l’un des plus beaux moments de son +existence; car il jouissait d’un sens nouveau, celui d’une omnipotence +plus certaine que celle des despotes. Le pouvoir moral est +comme la pensée, sans limites.</p> + +<p>—Vivre pour autrui, se dit-il, agir en commun comme un seul +homme, et agir à soi seul comme tous ensemble! avoir pour chef +la Charité, la plus belle, la plus vivante des figures idéales que nous +avons faite des vertus catholiques, voilà vivre! Allons, réprimons +cette joie puérile, et dont rirait le père Alain. N’est-ce pas singulier, +cependant, se dit-il, que ce soit en voulant m’annuler, que +j’aie trouvé ce pouvoir tant désiré depuis si longtemps? Le monde +des malheureux va m’appartenir!</p> + +<p>Il fit le trajet du cloître Notre-Dame à l’avenue de l’Observatoire +dans une telle exaltation, qu’il ne s’aperçut point de la longueur +du chemin.</p> + +<p>Arrivé rue Notre-Dame des Champs, dans la partie aboutissant +à la rue de l’Ouest, qui, ni l’une ni l’autre, n’étaient encore pavées +à cette époque, il fut surpris de trouver de tels bourbiers dans un +endroit si magnifique. On ne marchait alors que le long des enceintes +en planches qui bordaient des jardins marécageux, ou le +long des maisons, par d’étroits sentiers bientôt gagnés par des eaux +stagnantes, qui les convertissaient en ruisseaux.</p> + +<p>A force de chercher, il finit par trouver la maison indiquée, et +il y arriva non sans peine. C’était évidemment une ancienne fabrique +abandonnée. Le bâtiment, assez étroit, se présentait comme +une longue muraille percée de fenêtres, sans aucun ornement; +mais ces ouvertures carrées n’existaient pas au rez-de-chaussée, +où l’on ne voyait qu’une misérable porte bâtarde.</p> + +<p>Godefroid supposa que le propriétaire avait ménagé de petits logements +dans ce local, pour en tirer parti; car il y avait au-dessus +<span class="pagenum" id="page_140">140</span> +de la porte une affiche faite à la main, et ainsi conçue: <i>Plusieurs +chambres à louer</i>. Godefroid sonna, mais personne ne +vint; et comme il attendait, une personne qui passait lui fit observer +que la maison avait une autre entrée sur le boulevard où il +trouverait à qui parler.</p> + +<p>Godefroid suivit ce conseil, et vit au fond d’un jardinet qui longeait +le boulevard la façade de cette construction, quoique cachée +par les arbres. Le jardinet, assez mal tenu, se trouvait en pente, +car il existe entre le boulevard et la rue Notre-Dame des Champs +une assez forte différence de hauteur qui faisait de ce petit jardin +une espèce de fossé. Godefroid descendit alors dans une allée, au +bout de laquelle il vit une vieille femme dont les vêtements délabrés +étaient en parfaite harmonie avec la maison.</p> + +<p>—N’est-ce pas vous qui avez sonné rue Notre-Dame? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oui, madame... Êtes-vous chargée de faire voir les logements?</p> + +<p>Sur la réponse de cette portière d’un âge douteux, Godefroid +s’enquit si la maison était habitée par des gens tranquilles; il se livrait +à des occupations qui exigeaient le silence et le repos; il était +garçon, et voulait s’arranger avec la concierge pour qu’elle fît son +ménage.</p> + +<p>A cette insinuation, la portière prit un air gracieux et dit:</p> + +<p>—Monsieur est bien tombé en venant ici; car, excepté les jours +de Chaumière, le boulevard est désert comme les marais Pontins...</p> + +<p>—Vous connaissez les marais Pontins? dit Godefroid.</p> + +<p>—Non, monsieur; mais j’ai là-haut un vieux monsieur dont la +fille a pour état d’être à l’agonie, et qui dit cela; je le répète. Ce +pauvre vieillard sera bien content de savoir que monsieur aime et +veuille du repos; car un locataire qui serait un général Tempête +lui avancerait sa fille... Nous avons, au second, deux espèces +d’écrivains; mais ils rentrent, le jour, à minuit; et la nuit, ils s’en +vont à huit heures du matin. Ils se disent auteurs; mais je ne sais +pas où ni quand ils travaillent.</p> + +<p>En parlant ainsi, la portière avait conduit Godefroid par un de +ces affreux escaliers de briques et de bois, si mal mariés qu’on ne +sait si c’est le bois qui veut quitter la brique ou les briques qui +s’ennuient d’être prises dans le bois, et alors ces deux matériaux +se fortifient l’un contre l’autre par des provisions de poussière en +été, de boue en hiver. Les murs en plâtre fendillé offraient aux +<span class="pagenum" id="page_141">141</span> +regards plus d’inscriptions que l’Académie des Belles-Lettres n’en a +inventées. La portière s’arrêta sur le premier <ins title="original: pallier">palier</ins>.</p> + +<p>—Voici, monsieur, deux chambres contiguës et très-propres +qui donnent sur le carré de monsieur Bernard. C’est le vieux monsieur +en question, un homme bien comme il faut. C’est un monsieur +décoré, mais qui a eu des malheurs, à ce qu’il paraît, car +il ne porte jamais son décor... Ils ont d’abord été servis par un +domestique qui était de la province, et ils l’ont renvoyé il y a de +ça trois ans... Le jeune fils de la dame suffit pour lors à tout: il +fait le ménage...</p> + +<p>Godefroid fit un geste.</p> + +<p>—Oh! s’écria la portière, soyez tranquille, ils ne vous diront +rien, ils ne parlent à personne. Ce monsieur est là depuis la révolution +de juillet, il est venu en 1831... C’est des gens de province +qui auront été ruinés par le changement de gouvernement; ils sont +fiers, ils sont taciturnes comme des poissons... Depuis quatre ans, +monsieur, ils n’ont pas accepté de moi le plus petit service, de +peur d’avoir à le payer... Cent sous au jour de l’an, voilà tout ce +que je gagne avec eux... Parlez-moi des auteurs! j’ai dix francs +par mois rien que pour dire qu’ils sont déménagés du dernier +terme à tous ceux qui viennent les demander.</p> + +<p>Ce bavardage fit espérer à Godefroid un allié dans cette portière, +qui lui dit, tout en lui vantant la salubrité des deux chambres et +des deux cabinets, qu’elle n’était pas portière, mais bien la femme +de confiance du propriétaire, pour qui elle gérait en quelque sorte +la maison.</p> + +<p>—On peut avoir confiance en moi, monsieur, allez! car madame +Vauthier aimerait mieux ne rien avoir que d’avoir un sou à +autrui!</p> + +<p>Madame Vauthier fut bientôt d’accord avec Godefroid, qui ne +voulut louer ce logement qu’au mois et meublé. Ces misérables +chambres d’étudiants ou d’auteurs malheureux se louaient meublées +ou non meublées. Les vastes greniers qui s’étendaient sur +tout le bâtiment contenaient les meubles. Mais monsieur Bernard +avait meublé lui-même le logement qu’il occupait.</p> + +<p>En faisant causer la dame Vauthier, Godefroid devina que son +ambition était de tenir une pension bourgeoise; mais, depuis cinq +ans, elle n’avait pu rencontrer dans ses locataires un seul commensal. +Elle demeurait au rez-de-chaussée sur le boulevard, et +<span class="pagenum" id="page_142">142</span> +gardait ainsi elle-même la maison, à l’aide d’un gros chien, d’une +grosse servante et d’un petit domestique qui faisait les bottes, les +chambres et les commissions, deux pauvres gens comme elle, en +harmonie avec la misère de la maison, avec celle des locataires, +avec l’air sauvage et désolé du jardin qui précédait la maison.</p> + +<p>Tous deux étaient des enfants abandonnés de leurs familles, et +à qui la veuve Vauthier donnait la nourriture pour tous gages, +et quelle nourriture! Le garçon, que Godefroid entrevit, portait +une blouse déguenillée pour livrée, des chaussons au lieu de souliers, +et dehors il allait en sabots. Ébouriffé comme un moineau qui +sort de prendre un bain, les mains noires, il allait travailler à mesurer +du bois dans un des chantiers du boulevard, après avoir fait +le service du matin; et, après sa journée qui, chez les marchands +de bois, est finie à quatre heures et demie, il reprenait ses occupations +domestiques. Il allait chercher à la fontaine de l’Observatoire +l’eau nécessaire à la maison, et que la veuve fournissait +aux locataires, ainsi que de petites falourdes sciées et fabriquées +par lui.</p> + +<p>Népomucène, ainsi s’appelait cet esclave de la veuve Vauthier, +apportait sa journée à sa maîtresse. En été, ce pauvre abandonné +devenait garçon chez les marchands de vin de la barrière, les +lundis et les dimanches. La veuve l’habillait alors convenablement.</p> + +<p>Quant à la grosse fille, elle faisait la cuisine sous la direction de +la veuve Vauthier, qu’elle aidait dans son industrie le reste du +temps; car cette veuve avait un état, elle faisait des chaussons de +lisière pour les vendeurs ambulants.</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-03.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-03.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p> + <p class="caption2">MADAME DESCHARS.</p> + <p class="caption3">Avoir, comme cette grosse madame Deschars, +des cascades de chairs à la Rubens!</p> + <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p> +</div> + +<p>Godefroid apprit tous ces détails en une heure de temps, car la +veuve le promena partout, lui montra la maison en lui en expliquant +la transformation. Jusqu’en 1828, une magnanerie avait été +établie là, moins pour faire de la soie que pour obtenir ce qu’on +nomme de la graine. Onze arpents plantés en mûriers dans la plaine +de Montrouge, et trois arpents rue de l’Ouest, convertis plus tard en +maisons, avaient alimenté cette fabrique d’œufs de vers à soie. Au +moment où la veuve expliquait à Godefroid que monsieur Barbet, +qui prêtait de l’argent à un Italien nommé Fresconi, l’<ins title="original: entrepre-preneur">entrepreneur</ins> +de cette fabrique, n’avait recouvré ses fonds hypothéqués +sur les constructions et les terrains que par la vente de ces trois +arpents, qu’elle lui montrait de l’autre côté de la rue Notre-Dame +des Champs, un grand vieillard sec, dont les cheveux étaient +<span class="pagenum" id="page_143">143</span> +entièrement blancs, se montra dans le bout de la rue qui aboutit au +carrefour de la rue de l’Ouest.</p> + +<p>—Ah! bien! il arrive à propos! s’écria la Vauthier; tenez, +voilà votre voisin, monsieur Bernard... —Monsieur Bernard, lui +dit-elle dès que le vieillard fut à portée de l’entendre, vous ne serez +plus seul, voici monsieur qui vient de louer le logement en face du +vôtre...</p> + +<p>Monsieur Bernard leva les yeux sur Godefroid dans une appréhension +qu’il était facile de pénétrer, il avait l’air de se dire:</p> + +<p>—Le malheur que je craignais est donc enfin arrivé...</p> + +<p>—Monsieur, dit-il à haute voix, vous comptez demeurer ici?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit honnêtement Godefroid. Ce n’est +pas l’asile des gens qui font partie des heureux du monde, et c’est +ce que j’ai trouvé de moins cher dans le quartier. Madame Vauthier +n’a pas la prétention de loger des millionnaires... Adieu, ma +bonne madame Vauthier, disposez tout de manière à ce que je +puisse m’installer ce soir à six heures; je reviendrai très-exactement +à cette heure-là.</p> + +<p>Et Godefroid se dirigea vers le carrefour de la rue de l’Ouest, +en allant avec lenteur, car l’anxiété peinte sur la physionomie du +grand vieillard sec lui fit croire qu’ils allaient avoir ensemble une +explication. En effet, après quelque hésitation, monsieur Bernard +retourna sur ses pas et marcha de manière à rejoindre Godefroid. —Le +vieux mouchard! il va l’empêcher de revenir... se dit la +dame Vauthier, voilà deux fois qu’il me joue ce tour-là... Mais +patience! dans cinq jours, il doit payer son loyer, et s’il ne le +solde pas <i>recta</i>, je le flanque à la porte. M. Barbet est une espèce +de tigre qu’on n’a pas besoin d’exciter, et... Mais je voudrais bien +savoir ce qu’il leur dit... Félicité!... Félicité! grosse gaupe! arriveras-tu?... +cria la veuve de sa voix rêche et formidable, car +elle avait pris sa petite voix flûtée pour parler avec Godefroid.</p> + +<p>La servante, grosse fille rousse et louche, accourut.</p> + +<p>—Veille bien à tout ici pour quelques instants, m’entends-tu? +je reviens dans cinq minutes.</p> + +<p>Et la dame Vauthier, ancienne cuisinière du libraire Barbet, un +des plus durs prêteurs à la petite semaine, se glissa sur les pas de +ses deux locataires, de manière à les épier de loin, et à pouvoir +retrouver Godefroid lorsque la conversation entre monsieur Bernard +et lui serait finie.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_144">144</span> +Monsieur Bernard allait lentement, comme un homme indécis +ou comme un débiteur qui cherche des raisons à donner à +un créancier qui vient de le quitter dans de mauvaises dispositions.</p> + +<p>Godefroid, quoiqu’en avant de cet inconnu, le regardait en feignant +d’examiner le quartier. Aussi, ne fut-ce qu’au milieu de la +grande allée du jardin du Luxembourg que monsieur Bernard +aborda Godefroid.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, dit monsieur Bernard en saluant Godefroid +qui lui rendit son salut; mille pardons de vous arrêter, sans +avoir l’honneur d’être connu de vous; mais votre dessein de loger +dans l’affreuse maison où je me trouve est-il bien arrêté?</p> + +<p>—Mais, monsieur...</p> + +<p>—Oui, reprit le vieillard en interrompant Godefroid par un geste +d’autorité, je sais que vous pouvez me demander à quel titre je me +mêle de vos affaires, de quel droit je vous interroge... Écoutez, +monsieur, vous êtes jeune, et je suis bien vieux, j’ai plus que mon +âge, et je suis âgé déjà de soixante-sept ans, on m’en donnerait +quatre-vingts... L’âge et les malheurs autorisent bien des choses, +puisque la loi exempte les septuagénaires de certains services publics; +mais je ne vous parle pas des droits qu’ont les têtes blanchies; +il s’agit de vous. Savez-vous que le quartier où vous voulez +demeurer est désert à huit heures du soir, et que l’on y court +des dangers, dont le moindre est d’être volé?... Avez-vous fait attention +à ces espaces sans habitations, à ces cultures, à ces jardins?... +Vous pouvez me dire que j’y demeure: mais moi, monsieur, +je ne sors plus de chez moi passé six heures du soir... Vous +me ferez observer qu’il y a deux jeunes gens logés au second étage, +au-dessus de l’appartement que vous allez prendre... Mais, monsieur, +ces deux pauvres gens de lettres sont sous le coup de lettres +de change, poursuivis par des créanciers; ils se cachent, et, partis +au jour, ils reviennent à minuit, ne craignant ni les voleurs, ni +les assassins; d’ailleurs ils vont toujours ensemble et sont armés... +C’est moi qui leur ai obtenu de la préfecture de police l’autorisation +de porter des armes...</p> + +<p>—Hé! monsieur, dit Godefroid, je ne crains pas les voleurs, par +des raisons semblables à celles qui rendent ces messieurs invulnérables, +et j’ai pour la vie un si grand mépris, que si l’on m’assassinait +par erreur, je bénirais le meurtrier...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_145">145</span> +—Vous n’avez cependant pas l’air très-malheureux, répliqua +le vieillard qui avait examiné Godefroid.</p> + +<p>—J’ai tout au plus de quoi vivre, de quoi manger du pain, et +je suis venu là, monsieur, à cause du silence qui y règne. Mais, +puis-je vous demander quel intérêt vous avez à m’éloigner de cette +maison?</p> + +<p>Le grand vieillard hésitait à répondre; il voyait venir madame +Vauthier; mais Godefroid, qui l’examinait attentivement, fut surpris +du degré de maigreur auquel les chagrins, la faim peut-être, +peut-être le travail, l’avaient fait arriver; il y avait trace de toutes +ces causes d’affaiblissement sur cette figure où la peau desséchée +se collait avec ardeur sur les os, comme si elle avait été exposée +aux feux de l’Afrique. Le front haut et d’un aspect menaçant, +abritait sous sa coupole deux yeux d’un bleu d’acier, deux yeux +froids, durs, sagaces et perspicaces comme ceux des sauvages, +mais meurtris par un profond cercle noir très-ridé. Le nez grand, +long et mince, et le menton très-relevé, donnaient à ce vieillard +une ressemblance avec le masque si connu, si populaire attribué à +don Quichotte; mais c’était don Quichotte méchant, sans illusions, +un don Quichotte terrible.</p> + +<p>Ce vieillard, malgré cette sévérité générale, laissait percer la +crainte et la faiblesse que prête l’indigence à tous les malheureux. +Ces deux sentiments produisaient comme des lézardes dans cette +face construite si solidement que le pic dévastateur de la misère +semblait s’y ébrécher. La bouche était éloquente et sérieuse. Don +Quichotte se compliquait du président de Montesquieu.</p> + +<p>Tout le vêtement était de drap noir, mais de drap qui montrait +la corde. L’habit, de coupe ancienne, le pantalon, montraient +quelques reprises maladroitement travaillées. Les boutons venaient +d’être renouvelés. L’habit boutonné jusqu’au menton, ne laissait +pas voir la couleur du linge, et la cravate d’un noir rougi cachait +l’<ins title="original: idustrie">industrie</ins> d’un faux col. +Ce noir, porté depuis <ins title="inséré «de»">de</ins> longues années, puait +la misère. Mais le grand air de ce vieillard mystérieux, sa démarche, +la pensée qui habitait son front et se manifestait dans ses +yeux, excluaient l’idée de pauvreté. L’observateur eût hésité à +classer ce Parisien.</p> + +<p>M. Bernard paraissait tellement absorbé qu’il pouvait être pris +pour un professeur du quartier, pour un savant plongé dans des +méditations jalouses et tyranniques; aussi Godefroid fut-il pris d’un +<span class="pagenum" id="page_146">146</span> +violent intérêt et d’une curiosité que sa mission de bienfaisance aiguillonnait +encore.</p> + +<p>—Monsieur, si j’étais sûr que vous cherchiez le silence et la +retraite, je vous dirais: Logez-vous près de moi, reprit le vieillard +en continuant. —Louez cet appartement, dit-il en élevant la voix +de manière à se faire entendre de la Vauthier qui passait et qui +l’écoutait en effet. Je suis père, monsieur, et je n’ai plus au monde +que ma fille et son fils pour m’aider à supporter les misères de la +vie; or, ma fille a besoin de silence et d’une absolue tranquillité... +Tous ceux qui sont venus jusqu’à présent pour se loger dans l’appartement +que vous voulez prendre, se sont rendus aux raisons et +à la prière d’un père au désespoir; il leur était indifférent de se loger +dans telle ou telle rue d’un quartier vraiment désert, et où les +logements à bon marché ne manquent pas plus que les pensions à +des prix modérés. Mais je vois en vous une volonté bien arrêtée, +et je vous en supplie, monsieur, ne me trompez pas; car, autrement, +je serais forcé de partir, et d’aller hors barrière... D’abord, +un déménagement peut me coûter la vie de ma fille, dit-il d’une +voix altérée; puis, ô qui sait si les médecins qui déjà viennent voir +ma fille pour l’amour de Dieu, voudront passer les barrières!...</p> + +<p>Si cet homme avait pu pleurer, il aurait eu les joues couvertes +de larmes en disant ces dernières paroles; mais, selon une expression +devenue aujourd’hui vulgaire, il eut des larmes dans la voix, +et se couvrit le front de sa main, qui ne laissait voir que des os et +des muscles.</p> + +<p>—Quelle maladie a donc madame votre fille? demanda Godefroid +d’un air insinuant et sympathique.</p> + +<p>—Une maladie terrible à laquelle les médecins donnent tous les +noms, ou, pour mieux dire, qui n’a pas de nom... Ma fortune a +passé... Il se reprit pour dire avec un de ces gestes qui n’appartiennent +qu’aux malheureux: Le peu d’argent que j’avais, car je +me suis trouvé sans fortune en 1830, renversé d’une haute position, +enfin tout ce que je possédais a été dévoré promptement par +ma fille, qui déjà, monsieur, avait ruiné sa mère et la famille de son +mari... Aujourd’hui, la pension que je touche suffit à peine à payer +les nécessités de l’état où se trouve ma pauvre sainte fille... Elle a +usé chez moi la faculté de pleurer ... J’ai subi mille tortures. Monsieur, +je suis de granit pour n’être pas mort, ou, plutôt, Dieu conserve +le père à l’enfant pour qu’elle ait une garde, une providence, +<span class="pagenum" id="page_147">147</span> +car sa mère est morte à la peine... Ah! vous êtes venu, jeune +homme, dans le moment où le vieil arbre qui n’a jamais plié sent +la hache de la misère, aiguisée par la douleur, entamer le cœur... +Et moi, qui n’ai jamais proféré de plaintes, je vais vous parler de +cette maladie, afin de vous empêcher de venir dans cette maison, +ou, si vous persistez, pour vous montrer la nécessité de ne pas +troubler notre repos... En ce moment, monsieur, ma fille aboie +comme un chien, jour et nuit!...</p> + +<p>—Elle est folle! dit Godefroid.</p> + +<p>—Elle a toute sa raison, et c’est une sainte, répondit le vieillard. +Vous allez tout à l’heure croire que je suis fou, quand je vous +aurai tout dit. Monsieur, ma fille unique est née d’une mère qui +jouissait d’une excellente santé. Je n’ai dans ma vie aimé qu’une +seule femme, c’était la mienne; je l’ai choisie. J’ai fait un mariage +d’inclination en épousant la fille d’un des plus braves colonels de +la garde impériale, un Polonais, ancien officier d’ordonnance de +l’empereur, le brave général Tarlowski. Les fonctions que j’exerçais +exigent une grande pureté de mœurs; mais je n’ai pas le cœur +fait à loger beaucoup de sentiments, et j’ai fidèlement aimé ma +femme, qui méritait un pareil amour. Je suis père comme j’ai été +mari, c’est tout vous dire en un mot. Ma fille n’a jamais quitté sa +mère, et jamais enfant n’a vécu plus chastement, plus chrétiennement +que cette chère fille. Elle est née plus que jolie, belle; et +son mari, jeune homme de mœurs duquel j’étais sûr, car il était +le fils d’un de mes amis, un président de cour royale, n’a pu, +certes, contribuer en rien à la maladie de ma fille.</p> + +<p>Godefroid et monsieur Bernard firent une pause involontaire en +se regardant tous deux.</p> + +<p>—Le mariage, vous le savez, change quelquefois beaucoup les +jeunes personnes, reprit le vieillard. La première grossesse s’est +bien passée, et a produit un fils, mon petit-fils, qui demeure avec +moi maintenant, seul rejeton de deux familles qui se sont alliées. +La seconde grossesse fut accompagnée de symptômes si extraordinaires, +que les médecins, étonnés tous, les ont attribués à la bizarrerie +des phénomènes qui se manifestent quelquefois dans cet +état, et qu’ils consignent aux fastes de la science. Ma fille accoucha +d’un enfant mort, et, à la lettre, tordu, étouffé par des mouvements +intérieurs. La maladie commençait, la grossesse n’y était pour rien... +Peut-être êtes-vous étudiant en médecine?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_148">148</span> +Godefroid fit un geste qui pouvait s’interpréter par une affirmation, +tout aussi bien que par une négation.</p> + +<p>—Après cet accouchement terrible, laborieux, reprit monsieur +Bernard, un accouchement, monsieur, qui fit une impression si +violente sur mon gendre, qu’il a commencé la mélancolie dont il +est mort, ma fille, deux ou trois mois après, se plaignit d’une faiblesse +générale qui affectait particulièrement les pieds, lesquels, +selon son expression, lui paraissaient être comme du coton. Cette +atonie s’est changée en paralysie; mais quelle paralysie, monsieur! +On peut plier les pieds à ma fille sous elle, les tordre sans qu’elle +le sente. Le membre existe et n’a en apparence ni sang, ni muscles, +ni os. Cette affection, qui ne se rapporte à rien de connu, a +gagné les bras, les mains, et nous avons cru à quelque maladie +de l’épine dorsale. Médecins et remèdes n’ont fait qu’empirer cet +état, et ma pauvre fille ne pouvait plus bouger sans se démettre, +soit les reins, soit les épaules ou les bras. Nous avons eu pendant +longtemps, chez nous, un excellent chirurgien, presque à demeure, +occupé, de concert avec le médecin ou les médecins (car +il nous en est venu par curiosité), à remettre les membres à leur +place... le croiriez-vous, monsieur? trois ou quatre fois par +jour!... Ah!... Cette maladie a tant de formes, que j’oubliais de +vous dire que, durant la période de faiblesse, avant la paralysie +des membres, il s’est manifesté chez ma fille les cas de catalepsie +les plus bizarres... Vous savez ce qu’est la catalepsie. Ainsi, elle +restait les yeux ouverts, immobiles, quelques jours, dans la position +où cet état la prenait. Elle a subi les faits les plus monstrueux +de cette affection, et elle a eu jusqu’à des attaques de tétanos. +Cette phase de la maladie m’a suggéré l’idée d’employer le magnétisme +à sa guérison, lorsque je la vis paralysée si singulièrement. +Ma fille, monsieur, fut d’une clairvoyance miraculeuse; +son âme a été le théâtre de tous les prodiges du somnambulisme, +comme son corps est le théâtre de toutes les maladies...</p> + +<p>Godefroid se demanda en lui-même si le vieillard avait toute sa +raison.</p> + +<p>—Vraiment, moi qui, nourri de Voltaire, de Diderot et d’Helvétius, +suis un enfant du dix-huitième siècle, dit-il en continuant, +sans faire attention à l’expression des yeux de Godefroid, qui suis +un fils de la Révolution, je me moquais de tout ce que l’Antiquité +et le Moyen Age racontent des possédés; eh bien, monsieur, la +<span class="pagenum" id="page_149">149</span> +possession peut seule expliquer l’état dans lequel est mon enfant. +Somnambule, elle n’a jamais pu nous dire la cause de ses souffrances; +elle ne les voyait point, et toutes les méthodes de traitement +qu’elle nous a dictées, quoique scrupuleusement suivies, <ins title="original: ne ne">ne</ins> +lui firent aucun bien. Par exemple, elle voulut être enveloppée +dans un porc fraîchement égorgé; puis elle ordonna de lui plonger +dans les jambes des pointes de fer aimanté fortement et +rougi au feu... de faire fondre le long de son dos de la cire à +cacheter...</p> + +<p>Et quels désastres, monsieur! Les dents sont tombées! Elle devient +sourde, puis muette; et puis, après six mois de mutisme +absolu, de surdité complète, tout à coup l’ouïe et la parole lui reviennent. +Elle a recouvré capricieusement, comme elle le perd, +l’usage de ses mains; mais les pieds sont, depuis sept ans, demeurés +perdus. Elle a subi des symptômes et des attaques d’hydrophobie +bien prononcés, bien caractérisés. Non-seulement la vue +de l’eau, le bruit de l’eau, l’aspect d’un verre, d’une tasse, la +mettaient en fureur, mais encore elle a contracté l’aboiement des +chiens, un aboiement mélancolique, les hurlements qu’ils font entendre +lorsqu’on joue de l’orgue. Elle a été plusieurs fois à l’agonie +et administrée, et elle revenait à la vie pour souffrir avec +toute sa raison, avec toute sa clarté d’esprit; car les facultés de +l’âme et du cœur sont encore inattaquées... Si elle a vécu, monsieur, +elle a causé la mort de son mari, de sa mère, qui n’ont pas +pu supporter de pareilles crises... Hélas! monsieur... ce que je +vous dis là n’est rien! Toutes les fonctions naturelles sont perverties, +et la médecine peut seule vous expliquer les étranges aberrations +des organes... Et c’est dans cet état que j’ai dû l’amener de +province à Paris, en 1829; car les deux ou trois médecins célèbres +de Paris à qui je me suis adressé, Desplein, Bianchon et +Haudry, tous ont cru qu’on voulait les mystifier. Le magnétisme +était alors très-énergiquement nié par les académies; et sans +mettre la bonne foi des médecins de la province et la mienne en +doute, ils supposaient une inobservation, ou si vous voulez, une +exagération assez commune dans les familles ou chez les malades. +Mais ils ont été forcés de changer d’avis, et c’est à ces phénomènes +que sont dues les recherches faites dans ces derniers temps +sur les maladies nerveuses, car ils ont classé cet état bizarre dans +les <i>névroses</i>. La dernière consultation que ces messieurs ont faite +<span class="pagenum" id="page_150">150</span> +a eu pour résultat de supprimer la médecine; ils ont décidé qu’il +fallait suivre la nature, l’étudier; et, depuis, je n’ai plus eu qu’un +médecin, le dernier est le médecin des pauvres de ce quartier. Il +suffit, en effet, de faciliter les douleurs, de les pallier, puisqu’on +n’en connaît pas les causes.</p> + +<p>Ici le vieillard s’arrêta comme oppressé de cette épouvantable +confidence.</p> + +<p>—Depuis cinq ans, reprit-il, ma fille vit dans des alternatives +de mieux et de rechutes continuelles; mais aucun phénomène +nouveau ne s’est produit. Elle souffre plus ou moins par le fait de +ces attaques nerveuses si variées que je vous ai brièvement indiquées; +mais les jambes et la perturbation des fonctions naturelles +sont constantes. La gêne où nous sommes, et qui n’a fait que +s’accroître, nous a forcés de quitter l’appartement que j’avais pris, +en 1829, dans le quartier du faubourg du Roule; et comme ma +fille ne peut supporter le changement, que deux fois déjà j’ai failli +la perdre en l’emmenant à Paris et en la transportant du quartier +Beaujon ici, j’ai sur-le-champ pris le logement où je suis, en prévision +des malheurs qui n’ont pas tardé longtemps à fondre sur +moi; car, après trente ans de service, l’on m’a fait attendre le règlement +de ma pension jusqu’en 1833. Ce n’est que depuis six +mois que je la touche, et le nouveau gouvernement a joint à tant +de rigueurs celle de ne m’accorder que le minimum.</p> + +<p>Godefroid fit un geste d’étonnement qui demandait une confidence +totale, et le vieillard le comprit ainsi, car il répondit sur-le-champ, +non sans laisser échapper un regard accusateur vers +le ciel:</p> + +<p>—Je suis une des mille victimes des réactions politiques. Je +cache un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de +l’expérience ne doivent pas toujours être perdues d’une génération +à l’autre, souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter +aux rigueurs d’aucune politique... Non que je me repente d’avoir +fait mon devoir, ma conscience est parfaitement en repos, mais les +pouvoirs aujourd’hui n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements +entre eux, quoique différents; et si l’on récompense le +zèle, c’est l’effet d’une peur passagère. L’instrument dont on s’est +servi, quelque fidèle qu’il soit, est tôt ou tard entièrement oublié. +Vous voyez en moi l’un des plus fermes soutiens du gouvernement +des Bourbons de la branche aînée, comme je le fus du pouvoir +<span class="pagenum" id="page_151">151</span> +impérial, et je suis dans la misère! Trop fier pour tendre la main, +jamais on ne songera que je souffre des maux inouïs. Il y a cinq +jours, monsieur, le médecin du quartier qui soigne ma fille, ou, +si vous voulez, qui l’observe, m’a dit qu’il était hors d’état de +guérir une maladie dont les formes variaient tous les quinze jours. +Selon lui, les névroses sont le désespoir de la médecine, car les +causes s’en trouvent dans un système inexplorable. Il m’a dit d’avoir +recours à un médecin juif qui passe pour un empirique; mais +il m’a fait observer que c’était un étranger, un Polonais réfugié, +que les médecins sont très-jaloux de quelques cures extraordinaires +dont on parle beaucoup, et que certaines personnes le +croient très-savant, très-habile. Seulement il est exigeant, défiant, +il choisit ses malades, il ne perd pas son temps; enfin, il +est... communiste... il se nomme Halpersohn. Mon petit-fils est +allé déjà voir ce médecin deux fois inutilement, car nous n’avons +pas encore eu sa visite, je comprends pourquoi!...</p> + +<p>—Pourquoi? dit Godefroid.</p> + +<p>—Oh! mon petit-fils, qui a seize ans, est encore plus mal vêtu +que je ne le suis; et, le croiriez-vous, monsieur, je n’ose pas me +présenter chez ce médecin: ma mise est trop peu d’accord avec +ce qu’on attend d’un homme de mon âge, sérieux comme je le +suis. S’il voit le grand-père dénué comme le voilà, lorsque le petit-fils +s’est montré tout aussi mal, le médecin donnera-t-il à ma +fille les soins nécessaires? Il agira comme on agit avec les pauvres... +Et pensez, mon cher monsieur, que j’aime ma fille pour +toutes les douleurs qu’<ins title="original: elles">elle</ins> m’a faites, de même que je l’aimais +jadis pour toutes les félicités qu’elle me prodiguait. Elle est devenue +angélique. Hélas! ce n’est plus qu’une âme, une âme qui +rayonne sur son fils et sur moi; le corps n’existe plus, car elle a +vaincu la douleur... Jugez quel spectacle pour un père! Le monde +pour ma fille, c’est sa chambre! il y faut des fleurs qu’elle aime; +elle lit beaucoup; et, quand elle a l’usage de ses mains, elle travaille +comme une fée... Elle ignore la profonde misère dans laquelle +nous sommes plongés... Aussi notre existence est-elle si +bizarre que nous ne pouvons admettre personne chez nous... Me +comprenez-vous bien, monsieur? Devinez-vous qu’un voisin est +impossible? Je lui demanderais tant de choses que je lui aurais +trop d’obligations, et il me serait impossible de m’acquitter. D’abord +le temps me manque pour tout: je fais l’éducation de mon +<span class="pagenum" id="page_152">152</span> +petit-fils, et je travaille tant, tant, monsieur, que je ne dors pas +plus de trois ou quatre heures par nuit.</p> + +<p>—Monsieur, dit Godefroid en interrompant le vieillard qu’il +avait écouté patiemment, en l’observant avec une douloureuse attention, +je serai votre voisin, et je vous aiderai...</p> + +<p>Le <ins title="original: veillard">vieillard</ins> laissa échapper un geste de fierté, d’impatience +même, car il ne croyait à rien de bon des hommes.</p> + +<p>—Je vous aiderai, reprit Godefroid en prenant les mains au +vieillard et les lui serrant avec une pieuse affection; mais comme je +puis vous aider... Écoutez-moi. Que comptez-vous faire de votre +petit-fils?</p> + +<p>—Il va bientôt entrer à l’Ecole de droit, car il prendra la carrière +du Palais.</p> + +<p>—Votre petit-fils vous coûtera six cents francs par an alors...</p> + +<p>Le vieillard garda le silence.</p> + +<p>—Moi, dit Godefroid en continuant après une pause, je n’ai +rien, mais je puis beaucoup; je vous aurai le médecin juif! Et si +votre fille est guérissable, elle sera guérie. Nous trouverons le +moyen de récompenser cet Halpersohn.</p> + +<p>—Oh! si ma fille était guérie, je ferais un sacrifice que je ne +puis faire qu’une fois! s’écria le vieillard. Je vendrai la poire conservée +pour la soif!</p> + +<p>—Vous garderez la poire...</p> + +<p>—Oh! la jeunesse! la jeunesse!... s’écria le vieillard en branlant +la tête... Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir. Voici l’heure +de la bibliothèque, et comme j’ai vendu tous mes livres, je suis +forcé d’y aller tous les jours pour mes travaux... Je vous tiens +compte de ce bon mouvement que vous venez d’avoir; mais nous +verrons si vous m’accordez les ménagements que je dois demander +à mon voisin. Voilà tout ce que j’attends de vous...</p> + +<p>—Oui, laissez-moi, monsieur, être votre voisin; car, voyez-vous, +Barbet n’est pas homme à subir des non-valeurs pendant +longtemps, et vous pourriez rencontrer un plus mauvais compagnon +de misère que moi... Maintenant je ne vous demande pas +de croire en moi, mais de me permettre de vous être utile...</p> + +<p>—Et dans quel intérêt? s’écria le vieillard qui se disposait à +descendre les marches du cloître des Chartreux par où l’on passait +alors de la grande allée du Luxembourg dans la rue d’Enfer.</p> + +<p>—N’avez-vous donc dans vos fonctions obligé personne?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_153">153</span> +Le vieillard regarda Godefroid les sourcils contractés, les yeux +pleins de souvenirs, comme un homme qui compulse le livre de +sa vie en y cherchant l’action à laquelle il pourrait devoir une si +rare reconnaissance, et il se retourna froidement, après un salut +empreint de doute.</p> + +<p>—Allons, pour une première entrevue, il ne s’est pas extrêmement +effarouché, se dit l’Initié.</p> + +<p>Godefroid se rendit aussitôt rue d’Enfer, à l’adresse indiquée +par monsieur Alain, et y trouva le docteur Berton, homme froid +et sévère, qui l’étonna beaucoup en lui assurant l’exactitude de +tous les détails donnés par monsieur Bernard sur la maladie de sa +fille; et il obtint l’adresse d’Halpersohn.</p> + +<p>Ce médecin polonais, devenu depuis si célèbre, demeurait alors +à Chaillot, rue Marbœuf, dans une petite maison isolée, où il occupait +le premier étage. Le général Roman Tarnowicki logeait au +rez-de-chaussée, et les domestiques de ces deux réfugiés habitaient +les combles de ce petit hôtel, qui n’avait qu’un étage. Godefroid +ne vit pas cette fois le docteur, il apprit qu’il était allé assez loin +en province, appelé par un riche malade; mais il fut presque content +de ne pas le rencontrer; car dans sa précipitation, il avait oublié +de se munir d’argent et fut obligé de retourner à l’hôtel de La +Chanterie pour en prendre chez lui.</p> + +<p>Ces courses et le temps de dîner à un restaurant de la rue de +l’Odéon firent atteindre à Godefroid l’heure où il devait entrer en +possession de son logement, au boulevard du Mont-Parnasse. Rien +n’était plus misérable que le mobilier avec lequel madame Vauthier +avait garni les deux chambres. Il semblait que cette femme +eût pour habitude de louer des logements qu’on n’habitait pas. +Évidemment, le lit, les chaises, les tables, la commode, le secrétaire, +les rideaux provenaient de ventes faites par autorité de justice, +où l’usurier les avait gardés pour son compte, en n’en trouvant +pas la valeur intrinsèque, cas assez fréquent.</p> + +<p>Madame Vauthier, les poings sur les hanches, attendait des remercîments; +elle prit donc le sourire de Godefroid pour un sourire +de surprise.</p> + +<p>—Ah! je vous ai choisi tout ce que nous avons de plus beau, +mon cher monsieur Godefroid, dit-elle d’un air triomphant... +Voilà de jolis rideaux de soie et un lit en acajou <i>qui n’est pas +piqué des vers</i>!... il a appartenu au prince de Wissembourg, et +<span class="pagenum" id="page_154">154</span> +vient de son hôtel. Quand il a quitté la rue Louis-le-Grand, +en 1809, j’étais fille de cuisine chez lui... De là, je suis entrée +pour lors chez mon propriétaire.</p> + +<p>Godefroid arrêta le flux des confidences en payant son mois +d’avance et donna, d’avance aussi, les six francs qu’il devait à madame +Vauthier pour qu’elle fît son ménage. En ce moment il entendit +aboyer, et s’il n’avait pas été prévenu par monsieur Bernard, +il aurait pu croire que son voisin gardait un chien chez lui.</p> + +<p>—Est-ce que ce chien-là jappe la nuit?...</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille, monsieur, prenez patience, il n’y a plus +que cette semaine à souffrir. Monsieur Bernard ne pourra pas payer +son terme et il sera mis dehors... Mais c’est des gens bien singuliers, +allez! Je n’ai jamais vu leur chien. Ce chien est des mois, +qu’est-ce que je dis des mois? des six mois sans qu’on l’entende! +c’est à croire qu’ils n’ont pas de chien. Cet animal ne quitte pas +la chambre de la dame... Il y a une dame bien malade, allez! Elle +n’est pas sortie de sa chambre depuis qu’elle est entrée... Le vieux +monsieur Bernard travaille beaucoup, et son fils aussi, qui est externe +au collége Louis-le-Grand, où il achève sa philosophie, à +seize ans! C’est crâne, çà! mais aussi ce petit môme travaille +comme un enragé!..... Vous allez les entendre déménager les fleurs +qui sont chez la dame, car ils ne mangent que du pain, le grand-père +et le petit-fils, mais ils achètent des fleurs et des friandises +pour la dame... Il faut que cette dame soit bien mal, pour ne pas +être sortie d’ici depuis qu’elle y est entrée; et, à entendre monsieur +Berton, le médecin qui vient la voir, elle n’en sortira que +les pieds en avant.</p> + +<p>—Et que fait-il, ce monsieur Bernard?</p> + +<p>—C’est un savant, à ce qu’il paraît; car il écrit, il va travailler +aux bibliothèques, et monsieur lui prête de l’argent sur ce qu’il +compose.</p> + +<p>—Qui! monsieur?</p> + +<p>—Mon propriétaire, monsieur Barbet, l’ancien libraire, il était +établi depuis seize ans. C’est un Normand qui vendait de la salade +dans les rues et qui s’est mis bouquiniste, en 1818, sur les quais, +puis il a eu une petite boutique, et il est maintenant bien riche... +C’est une manière de juif qui fait trente-six métiers, puisqu’il était +comme associé avec l’Italien qui a bâti cette baraque pour loger +des vers à soie...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_155">155</span> +—Ainsi cette maison est le refuge des auteurs malheureux? dit +Godefroid.</p> + +<p>—Est-ce que monsieur aurait le malheur d’en être un? demanda +la veuve Vauthier.</p> + +<p>—Je n’en suis qu’au début, répondit Godefroid.</p> + +<p>—Oh! mon cher monsieur, pour le mal que je vous veux, restez-en +là... Journaliste, par exemple, je ne dis pas...</p> + +<p>Godefroid ne put s’empêcher de rire, et il souhaita le bonsoir +à cette cuisinière qui, sans le savoir, représentait la bourgeoisie. +En se couchant dans cette affreuse chambre carrelée en briques +rouges qui n’avaient pas seulement été mises en couleur, et tendue +d’un papier à sept sous le rouleau, Godefroid regretta non-seulement +son petit appartement de la rue Chanoinesse, mais encore +la société de madame de La Chanterie. Il sentit en son âme +un grand vide. Il avait déjà pris des habitudes d’esprit, et il ne se +souvint pas d’avoir éprouvé de pareils regrets pour quoi que ce +soit de sa vie antérieure. Cette comparaison si courte fut d’un effet +prodigieux sur son âme; il comprit que nulle vie ne pouvait valoir +celle qu’il voulait embrasser, et sa résolution de devenir un émule +du bon père Alain fut inébranlable. Sans avoir la vocation, il eut +la volonté.</p> + +<p>Le lendemain, Godefroid, habitué par sa nouvelle vie à se lever +de très-grand matin, vit par sa fenêtre un jeune homme d’environ +dix-sept ans, vêtu d’une blouse, qui revenait sans doute d’une +fontaine publique en tenant une cruche pleine d’eau dans chaque +main. La figure de ce jeune homme, qui ne se savait pas vu, laissait +paraître ses sentiments, et jamais Godefroid n’avait rien observé +de si naïf, mais aussi rien de si triste. Les grâces de la jeunesse +étaient comprimées par la misère, par l’étude et par de grandes +fatigues physiques. Le petit-fils de monsieur Bernard était remarquable +par un teint d’une excessive blancheur, que rehaussaient +encore des cheveux très-bruns. Il fit trois voyages; au dernier, il +vit décharger une voie de bois neuf que Godefroid avait demandée +la veille, car l’hiver tardif de 1838 commençait à se faire sentir, +et il avait neigé légèrement pendant la nuit.</p> + +<p>Népomucène, qui venait de commencer sa journée en allant +chercher ce bois, sur lequel madame Vauthier avait prélevé largement +sa redevance, causait avec le jeune homme, en attendant +que le scieur lui eût fourni la charge qu’il allait monter. Il était +<span class="pagenum" id="page_156">156</span> +facile de deviner que le froid venu subitement causait des inquiétudes +au petit-fils de monsieur Bernard, et que la vue de ce bois, +autant que le ciel grisâtre, lui rappelait la nécessité de faire sa provision. +Mais tout à coup le jeune homme, comme s’il se fût reproché +de perdre un temps précieux, reprit ses deux cruches et rentra +précipitamment dans la maison. Il était en effet sept heures et +demie, et en les entendant sonner à la cloche du couvent de la Visitation, +il songea qu’il fallait être au collége Louis-le-Grand à huit +heures et demie.</p> + +<p>Au moment où le jeune homme rentra, Godefroid allait ouvrir +à madame Vauthier qui venait apporter du feu à son nouveau locataire, +en sorte que Godefroid fut témoin d’une scène qui eut +lieu sur le palier. Un jardinier du voisinage, après avoir sonné plusieurs +fois à la porte de monsieur Bernard, sans avoir fait venir +personne, car sa sonnette était enveloppée de papier, eut une dispute +assez grossière avec le jeune homme en lui demandant de l’argent +dû pour la location des fleurs qu’il fournissait. Comme ce +créancier élevait la voix, monsieur Bernard parut.</p> + +<p>—Auguste, dit-il à son petit-fils, habille-toi, l’heure d’aller au +collége est venue.</p> + +<p>Il prit les deux cruches et les rentra dans la première pièce de +son appartement où se voyaient des fleurs dans des jardinières, +puis il ferma la porte et revint parler au jardinier. La porte de Godefroid +était ouverte, car Népomucène avait commencé ses voyages +et entassait le bois dans la première pièce. Le jardinier s’était +tu devant monsieur Bernard qui, vêtu d’une robe de chambre en +soie couleur violette, boutonnée jusqu’au menton, avait un air imposant.</p> + +<p>—Vous pouvez bien nous demander ce que nous vous devons +sans crier, dit monsieur Bernard.</p> + +<p>—Soyez juste, mon cher monsieur, dit le jardinier; vous deviez +me payer toutes les semaines, et voilà trois mois, dix semaines, +que je n’ai rien reçu, et vous me devez cent vingt francs. +Nous sommes habitués à louer nos fleurs à des gens riches qui nous +donnent notre argent dès que nous le demandons, et voilà cinq +fois que je viens. Nous avons nos loyers à payer, nos ouvriers, et +je ne suis guère plus riche que vous. Ma femme, qui vous donnait +du lait et des œufs, ne viendra pas non plus ce matin: vous lui +devez trente francs, et elle aime mieux ne pas venir que de vous +<span class="pagenum" id="page_157">157</span> +tourmenter, car elle est bonne, ma femme! si on l’écoutait, le +commerce ne serait pas possible. C’est pour cela que moi qui +n’entends pas de cette oreille-là, vous comprenez...</p> + +<p>En ce moment, Auguste sortit, vêtu d’un méchant petit habit vert +et d’un pantalon en drap de même couleur, d’une cravate noire et +de bottes usées. Ces vêtements, quoique soigneusement brossés, accusaient +une détresse arrivée au dernier degré, car ils étaient trop +courts et trop étroits; en sorte que l’étudiant semblait devoir les +faire craquer au moindre mouvement. Les coutures devenues +blanches, les contours recroquevillés, les boutonnières crevées, +malgré les raccommodages, y montraient aux yeux les moins exercés +les ignobles stigmates de l’indigence. Cette livrée contrastait +avec la jeunesse d’Auguste, qui s’en alla, mordant un morceau de +pain rassis, où ses belles et fortes dents laissaient leur empreinte. +Il déjeunait ainsi pendant le trajet du boulevard Mont-Parnasse à +la rue Saint-Jacques, tout en tenant ses livres et ses papiers sous le +bras, et coiffé d’une casquette aussi trop petite pour sa forte tête, +d’où s’échappait sa magnifique chevelure noire.</p> + +<p>En passant devant son grand-père, il échangea, mais rapidement, +un regard d’une effroyable tristesse; car il le voyait aux +prises avec une difficulté presque insurmontable, et dont les conséquences +étaient terribles. Pour laisser place à l’élève de philosophie, +le jardinier se recula jusqu’à la porte de Godefroid; et au +moment où cet homme se trouvait sur la porte, Népomucène, +chargé de bois, embarrassa le palier, en sorte que le créancier recula +jusqu’à la fenêtre.</p> + +<p>—Monsieur Bernard, cria la veuve Vauthier, croyez-vous que +monsieur Godefroid ait loué son logement pour que vous y teniez +vos séances?</p> + +<p>—Pardon, madame, répondit le jardinier, le carré s’est trouvé +plein...</p> + +<p>—Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Cartier, dit la veuve.</p> + +<p>—Restez! s’écria Godefroid, en s’adressant au jardinier. Et +vous, mon cher voisin, ajouta-t-il en regardant monsieur Bernard, +que cette injure atroce trouvait insensible, s’il vous convient de +vous expliquer dans cette chambre avec votre jardinier, venez-y.</p> + +<p>Le grand vieillard, hébété de douleur, jeta sur Godefroid un +coup d’œil qui contenait mille remercîments.</p> + +<p>—Quant à vous, ma chère madame Vauthier, ne soyez pas si +<span class="pagenum" id="page_158">158</span> +rude pour monsieur, qui d’abord est un vieillard et à qui vous avez +l’obligation de me voir loger ici.</p> + +<p>—Ah bah! s’écria la veuve.</p> + +<p>—Puis, si les gens qui ne sont pas riches ne s’aident pas +entre eux, qui donc les aidera? Laissez-nous, madame Vauthier, +je soufflerai mon feu moi-même. Voyez à faire mettre mon bois +dans votre cave, je crois que vous en aurez bien soin.</p> + +<p>Madame Vauthier disparut; car Godefroid, en lui donnant le +bois à serrer, venait de donner pâture à son avidité.</p> + +<p>—Entrez par ici, messieurs, dit Godefroid, qui fit un signe +au jardinier en présentant deux chaises au débiteur et au créancier.</p> + +<p>Le vieillard conversa debout, mais le jardinier s’assit.</p> + +<p>—Voyons, mon cher, les riches ne payent pas aussi régulièrement +que vous le dites, et il ne faut pas tourmenter un digne +homme pour quelques louis. Monsieur touche sa pension tous les +six mois, et il ne peut pas vous faire une délégation pour une si +misérable somme; mais moi j’avancerai l’argent, si vous le voulez +absolument.</p> + +<p>—Monsieur Bernard a touché l’argent de sa pension, il y a +vingt jours environ, et il ne m’a pas payé... Je serais fâché de lui +faire de la peine...</p> + +<p>—Comment, vous lui fournissez des fleurs depuis...</p> + +<p>—Oui, monsieur, depuis six ans, et il m’a toujours bien payé.</p> + +<p>Monsieur Bernard, qui prêtait l’oreille à tout ce qui se passait +chez lui, sans écouter cette discussion, entendit des cris à travers +les cloisons, et il s’en alla tout effrayé, sans dire mot.</p> + +<p>—Allons! allons, mon brave homme, apportez de belles fleurs, +vos plus belles fleurs, ce matin même, à monsieur Bernard, et que +votre femme envoie de bons œufs et du lait; je vous payerai ce +soir, monsieur.</p> + +<p>Cartier regarda singulièrement Godefroid.</p> + +<p>—Vous en savez sans doute plus que madame Vauthier, qui m’a +fait prévenir de me dépêcher, si je voulais être payé, dit-il. Ni +elle, ni moi, monsieur, nous ne pouvons nous expliquer pourquoi +des gens qui mangent du pain, qui ramassent des épluchures de +légumes, des restes de carottes, de navets et de pommes de terre +au coin des portes des restaurateurs... oui, monsieur, j’ai surpris +le petit avec un vieux cabas qu’il emplissait... eh bien! pourquoi +<span class="pagenum" id="page_159">159</span> +ces gens-là dépensent près de cent francs par mois de fleurs... On +dit que le vieux n’a que trois mille francs de pension.</p> + +<p>—En tout cas, répliqua Godefroid, ce n’est pas à vous à trouver +mauvais qu’ils se ruinent en fleurs.</p> + +<p>—Oui, monsieur, pourvu que je sois payé.</p> + +<p>—Apportez-moi votre mémoire.</p> + +<p>—Très-bien, monsieur... dit le jardinier avec une teinte de +respect. Monsieur veut sans doute voir la dame cachée...</p> + +<p>—Allons! mon cher ami, vous vous oubliez! répliqua sèchement +Godefroid. Retournez chez vous, choisissez vos plus belles +fleurs pour remplacer celles que vous devez reprendre. Si vous +pouvez me donner à moi de bonne crème et des œufs frais, vous +aurez ma pratique et j’irai voir ce matin votre établissement.</p> + +<p>—C’est un des plus beaux de Paris, monsieur, et j’expose au +Luxembourg. Mon jardin, qui a trois arpents, est situé sur le boulevard, +derrière le jardin de la Grande-Chaumière.</p> + +<p>—Bien, monsieur Cartier. Vous êtes, à ce que je vois, plus +riche que je ne le suis... Ayez donc des égards pour nous, car qui +sait si nous n’aurons pas quelque besoin les uns des autres?</p> + +<p>Le jardinier sortit, fort inquiet de ce que pouvait être Godefroid.</p> + +<p>—J’ai pourtant été comme cela! se dit Godefroid en soufflant son +feu. Quel admirable représentant du bourgeois d’aujourd’hui: commère, +curieux, dévoré d’égalité, jaloux de la pratique, furieux de +ne pas savoir pourquoi un pauvre malade reste dans sa chambre sans +se montrer, et cachant sa fortune, vaniteux au point de la découvrir +pour pouvoir se mettre au-dessus de son voisin. Cet homme doit +être au moins lieutenant dans sa compagnie. Avec quelle facilité +se joue à toutes les époques la scène de monsieur Dimanche! Encore +un instant et je me faisais un ami du sieur Cartier.</p> + +<p>Le grand vieillard interrompit ce soliloque de Godefroid qui +prouve combien ses idées étaient changées depuis quatre mois.</p> + +<p>—Pardon, mon voisin, dit-il d’une voix troublée, je vois que +vous venez de renvoyer le jardinier satisfait, car il m’a salué poliment. +En vérité, jeune homme, la Providence semble vous avoir +envoyé exprès ici, pour nous, au moment même où nous succombions. +Hélas! une indiscrétion de cet homme vous a fait deviner +bien des choses. Il est vrai que j’ai touché le semestre de ma pension +il y a quinze jours, mais j’avais des dettes plus pressantes que +<span class="pagenum" id="page_160">160</span> +celles-là, et il a fallu réserver la somme de notre loyer, sous peine +d’être chassés d’ici. Vous à qui j’ai confié l’état dans lequel est +ma fille et qui l’avez entendue...</p> + +<p>Il regarda d’un air inquiet Godefroid, qui fit un signe affirmatif.</p> + +<p>—Eh bien! jugez si ce ne serait pas le coup de la mort... car +il faudrait la mettre dans un hôpital... Mon petit-fils et moi, nous +redoutions cette matinée, et ce n’était pas Cartier que nous craignions +le plus, mais le froid...</p> + +<p>—Mon cher monsieur Bernard, j’ai du bois, prenez-en, reprit +Godefroid.</p> + +<p>—Comment, s’écria le vieillard, reconnaître jamais de tels services?...</p> + +<p>—En les acceptant sans façon, répliqua vivement Godefroid, et +en m’accordant toute confiance.</p> + +<p>—Mais quels sont mes droits à tant de générosité? demanda +monsieur Bernard redevenant défiant. Ma fierté, celle de mon petit-fils, +sont vaincues! s’écria-t-il, car nous sommes déjà descendus +à des explications avec les deux ou trois créanciers que nous avons. +Les malheureux n’ont pas de créanciers; il faut, pour en avoir, +une certaine splendeur extérieure que nous avons perdue... Mais +je n’ai pas encore abdiqué mon bon sens, ma raison... ajouta-t-il +comme s’il se fût parlé à lui-même.</p> + +<p>—Monsieur, répondit sérieusement Godefroid, le récit que +vous m’avez fait hier tirerait des larmes à un usurier.</p> + +<p>—Non, non, car Barbet, ce libraire, notre propriétaire, spécule +sur ma misère et la fait espionner par cette Vauthier, son ancienne +servante...</p> + +<p>—Comment peut-il spéculer sur vous? demanda Godefroid.</p> + +<p>—Je vous dirai cela plus tard, répondit le vieillard. Ma fille +peut avoir froid, et puisque vous le permettez, je suis dans une +situation à recevoir l’aumône de mon plus cruel ennemi...</p> + +<p>—Je vais vous porter du bois, dit Godefroid qui traversa le +palier en tenant une dizaine de bûches qu’il déposa dans la première +pièce de l’appartement du vieillard.</p> + +<p>Monsieur Bernard en avait pris autant, et quand il vit cette petite +provision de bois, il ne put réprimer le sourire niais et quasiment +imbécile par lequel les gens sauvés d’un danger mortel, et +qui leur semble inévitable, expriment leur joie, car il y a de la +terreur encore dans cette joie.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_161">161</span> +—Acceptez tout de moi, mon cher monsieur Bernard, sans +aucune défiance, et quand votre fille sera sauvée, quand vous <ins title="original: e-rez">serez</ins> +heureux, je vous expliquerai tout; mais jusque-là laissez-moi +faire... Je suis allé chez le médecin juif, et malheureusement <ins title="original: Hupersohn">Halpersohn</ins> +est absent; il ne revient que dans deux jours...</p> + +<p>En ce moment une voix qui parut être à Godefroid et qui réellement +était d’un timbre frais et mélodieux, cria: —Papa! papa! +sur deux notes expressives.</p> + +<p>En parlant au vieillard, Godefroid avait déjà remarqué, dans +les rainures de la porte qui faisait face à la porte d’entrée, les +lignes blanches d’une peinture soignée qui révélaient de grandes +différences entre la chambre de la malade et les autres pièces de +ce logement; mais sa curiosité si vivement excitée fut alors portée +au plus haut degré, sa mission de bienfaisance n’était plus qu’un +prétexte, le but fut de voir la malade. Il se refusait à croire qu’une +créature douée d’une semblable voix pût être un objet de dégoût.</p> + +<p>—Vous vous donnez vraiment trop de peine, papa!... disait la +voix. Pourquoi ne pas avoir plus de domestiques que vous n’en +avez... à votre âge!... Mon Dieu!...</p> + +<p>—Tu sais bien, ma chère Vanda, que je ne veux pas que +d’autres que ton fils et moi te servent.</p> + +<p>Ces deux phrases que Godefroid entendit à travers la porte, ou +plutôt devina, car une portière étouffait les sons, lui fit pressentir +la vérité. La malade, entourée de luxe, devait ignorer la situation +réelle de son père et de son fils. La douillette de soie de monsieur +Bernard, les fleurs et sa conversation avec Cartier avaient déjà +donné quelques soupçons à Godefroid qui restait là, presque hébété +de ce prodige d’amour paternel. Le contraste entre la chambre +de la malade telle qu’il se la figurait et le reste, était d’ailleurs +étourdissant. Qu’on en juge!</p> + +<p>Par la porte de la troisième chambre, que le vieillard avait laissée +entr’ouverte, Godefroid aperçut deux couchettes jumelles en +bois peint comme les couchettes des pensions infimes, et garnies +d’une paillasse et d’un petit matelas mince, sur lesquels il n’y avait +qu’une couverture. Un petit poêle en fonte, pareil à ceux sur le +couvercle desquels les portiers font leur cuisine, et au bas duquel +se voyait une dizaine de mottes, eût expliqué le dénûment de monsieur +Bernard sans les autres détails tout à fait en harmonie avec +cet horrible poêle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_162">162</span> +En avançant d’un pas, Godefroid vit la poterie des plus pauvres +ménages: des jattes en terre vernie où nageaient des pommes de +terre dans de l’eau sale. Deux tables en bois noirci, chargées de +papiers, de livres, et placées devant la croisée qui donnait rue +Notre-Dame des Champs, indiquaient les occupations nocturnes +du père et du fils. Il y avait sur les deux tables deux chandeliers +en fer battu comme en ont les pauvres, et dans lesquels Godefroid +aperçut des chandelles du moindre prix, c’est-à-dire de celles dont +la livre se compose de huit chandelles.</p> + +<p>Sur une troisième table, qui servait de table de cuisine, brillaient +deux couverts et une petite cuiller en vermeil, des assiettes, +un bol, des tasses en porcelaine de Sèvres, un double couteau de +vermeil et d’acier dans son écrin, enfin la vaisselle de la malade.</p> + +<p>Le poêle était allumé, l’eau contenue dans le fourneau fumait +faiblement. Une armoire en bois peint contenait sans doute le linge +et les effets de la fille de monsieur Bernard; car sur le lit du père, +il vit l’habillement qu’il lui avait vu la veille posé en travers en façon +de couvre-pied.</p> + +<p>D’autres hardes, placées de la même manière sur le lit du petit-fils, +faisaient présumer que toute leur garde-robe était là; car, +sous le lit, Godefroid aperçut des chaussures. Le carreau, balayé +sans doute rarement, ressemblait à celui des classes dans les pensionnats. +Un pain de six livres entamé se voyait sur une planche +au-dessus de la table. Enfin c’était la misère à son dernier période, +la misère parfaitement organisée, avec la froide décence du parti +pris de la supporter; la misère hâtée qui veut, qui doit et qui ne +peut pas tout faire chez elle, et qui alors intervertit les usages de +tous ses pauvres meubles. Aussi une odeur forte et nauséabonde +s’exhalait-elle de cette pièce, rarement nettoyée.</p> + +<p>L’antichambre, où se trouvait Godefroid, était au moins convenable, +et il devina qu’elle servait à cacher les horreurs de celle où +demeuraient le petit-fils et le grand-père. Cette antichambre, tendue +d’un papier quadrillé dans le genre écossais, était garnie de +quatre chaises en noyer, d’une petite table, et ornée de la gravure +en couleur du portrait de l’Empereur, fait par Horace Vernet; du +portrait de Louis XVIII, de celui de Charles X et du prince Poniatowski, +sans doute l’ami du beau-père de monsieur Bernard. +La fenêtre était décorée de rideaux en calicot bordés de bandes +rouges et à franges.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_163">163</span> +Godefroid, qui surveillait Népomucène, l’entendant monter une +charge de bois, lui fit signe de la décharger tout doucement dans +l’antichambre de monsieur Bernard, et, par une attention qui +prouvait quelques progrès chez l’Initié, il ferma la porte du taudis +pour que le garçon de la veuve Vauthier ne sût rien de la misère +du vieillard.</p> + +<p>L’antichambre était alors encombrée de trois jardinières pleines +des plus magnifiques fleurs, deux oblongues et une ronde, toutes +trois en bois de palissandre, et d’une grande élégance; aussi Népomucène +ne put-il s’empêcher de dire, après avoir posé son bois +sur le carreau:</p> + +<p>—Est-ce gentil!... Ça doit-il coûter cher!...</p> + +<p>—Jean! ne faites donc pas tant de bruit!... cria monsieur Bernard.</p> + +<p>—Entendez-vous? dit Népomucène à Godefroid. Il est <i>toqué</i> +pour sûr, le vieux bonhomme!...</p> + +<p>—Sais-tu comment tu seras à son âge?...</p> + +<p>—Oh! que oui! je le sais! répondit Népomucène. Je serai +dans un sucrier.</p> + +<p>—Dans un sucrier?...</p> + +<p>—Oui, l’on aura sans doute fait du noir avec mes os. J’ai vu +les charretiers des raffineurs assez souvent à Montsouris venir chercher +du noir pour leurs fabriques; et ils m’ont dit qu’ils en employaient +à faire le sucre.</p> + +<p>Et il alla chercher une autre charge de bois, après cette réponse +philosophique.</p> + +<p>Godefroid tira discrètement la porte de monsieur Bernard et le +laissa seul avec sa fille. Madame Vauthier, qui pendant ce temps +avait fait le déjeuner de son nouveau locataire, vint le servir, aidée +de Félicité. Godefroid, plongé dans ses réflexions, regardait le feu +de sa cheminée. Il était absorbé par la contemplation de cette misère +qui contenait tant de misères différentes, mais où il entrevoyait +aussi les joies ineffables des mille triomphes remportés par +l’amour filial et paternel. C’était comme des perles semées sur de +la bure.</p> + +<p>—Quels romans, parmi les plus célèbres, valent ces réalités! se +disait-il. Quelle belle vie que celle où l’on épouse de pareilles +existences?... où l’âme en pénètre les causes et les effets en y remédiant, +en calmant les douleurs, en aidant au bien?... Aller ainsi +<span class="pagenum" id="page_164">164</span> +s’incarner au malheur, s’initier à de tels intérieurs! Agir perpétuellement +dans les drames renaissants dont la peinture nous +charme chez les auteurs célèbres... Je ne croyais pas que le Bien +fût plus piquant que le Vice.</p> + +<p>—Monsieur est-il content?... demanda madame Vauthier qui, +aidée de Félicité, venait <ins title="original: d’aporter">d’apporter</ins> la table près de Godefroid.</p> + +<p>Godefroid aperçut alors une excellente tasse de café au lait, accompagnée +d’une omelette fumante, de beurre frais et de petits +radis roses.</p> + +<p>—Où diable avez-vous pêché des radis?... demanda Godefroid.</p> + +<p>—Ils m’ont été donnés par monsieur Cartier, répondit-elle, +j’en ai fait hommage à monsieur.</p> + +<p>—Et que me demandez-vous pour un déjeuner pareil, tous les +jours? dit Godefroid.</p> + +<p>—Dame! monsieur, soyez juste; il est bien difficile de vous le +fournir pour moins de trente sous.</p> + +<p>—Va pour trente sous! dit Godefroid; mais d’où vient qu’on +ne demande que quarante-cinq francs par mois pour le dîner, +à côté d’ici, chez madame Machillot, ce qui fait trente sous par +jour?...</p> + +<p>—Oh! quelle différence, monsieur, de préparer à dîner pour +quinze personnes, ou de vous aller chercher tout ce qu’il faut pour +un déjeuner! Voyez! un petit pain, des œufs, du beurre, allumer +le feu, du sucre, du lait, du café... Songez qu’on vous demande +seize sous pour une simple tasse de café au lait sur la place de +l’Odéon, et vous donnez un ou deux sous au garçon!... Ici, vous +n’avez aucun embarras; vous déjeunez chez vous en pantoufles.</p> + +<p>—Allons, c’est bien, répondit Godefroid.</p> + +<p>—Sans madame Cartier, qui me fournit le lait et les œufs, les +herbes, je ne m’en tirerais pas. Faut aller voir leur établissement, +monsieur. Ah! c’est une belle chose! Ils occupent cinq garçons +jardiniers, et Népomucène y va tirer de l’eau tout l’été; on me le +loue pour arroser... Ils font beaucoup d’argent avec les melons et +les fraises... Il paraît que monsieur s’intéresse beaucoup à monsieur +Bernard?... demanda d’une voix douce la veuve Vauthier, +car pour répondre comme cela de leurs dettes... Monsieur ne sait +peut-être pas tout ce qu’ils doivent... Il y a la dame du cabinet de +lecture de la place Saint-Michel qui vient tous les trois ou quatre +jours pour trente francs, et elle en a bien besoin. Dieu de Dieu! +<span class="pagenum" id="page_165">165</span> +lit-elle, cette pauvre dame malade! Elle lit, elle lit! Enfin, à deux +sous le volume, trente francs en trois mois...</p> + +<p>—C’est cent volumes par mois! dit Godefroid...</p> + +<p>—Ah! voilà le vieux qui va chercher la crème et le petit pain +de madame!... reprit la veuve Vauthier. C’est pour le thé, car +elle ne vit que de thé cette dame! elle en prend deux fois par +jour, et deux fois par semaine il lui faut des douceurs... Elle est +friande! Le vieux lui achète des gâteaux, des pâtés de chez le pâtissier +de la rue de Bussy. Oh! quand il s’agit d’elle, il ne regarde +à rien. Il dit que c’est sa fille!... Plus souvent qu’on fait tout ce +qu’il fait, à son âge, pour sa fille!... Il s’extermine, lui et son +Auguste, pour elle... Monsieur est-il comme moi? Je donnerais +bien vingt francs pour la voir. Monsieur Berton dit que c’est un +monstre, une chose à montrer pour de l’argent. Ils ont bien fait +de venir dans un quartier comme le nôtre, où il n’y a point de +monde... Comme ça, monsieur compte dîner chez madame Machillot?...</p> + +<p>—Oui, je compte aller m’arranger là...</p> + +<p>—Monsieur, ce n’est pas pour vous détourner de cette intention; +mais, gargote pour gargote, vous feriez mieux d’aller dîner +rue de Tournon; vous ne seriez point engagé pour un mois et +vous auriez un meilleur ordinaire...</p> + +<p>—Où, rue de Tournon?</p> + +<p>—Chez le successeur de la mère Girard... C’est là que vont +souvent ces messieurs d’en haut, et ils sont contents, mais contents +comme il n’est pas possible.</p> + +<p>—Eh bien, mère Vauthier, je suivrai votre conseil et j’irai +dîner là...</p> + +<p>—Mon cher monsieur, dit la concierge enhardie par l’air de +bonhomie que Godefroid prenait avec intention, là, sérieusement, +est-ce que vous seriez assez <i>jobard</i> pour vouloir payer les dettes +de monsieur Bernard!... Ça me ferait bien du chagrin; car, songez, +mon brave monsieur Godefroid, qu’il a bien près de soixante-dix +ans, qu’après lui, bernique! plus de pension. Et avec quoi +serez-vous remboursé?... Les jeunes gens sont bien imprudents! +Savez-vous qu’il doit plus de mille écus?</p> + +<p>—Et à qui? demanda Godefroid.</p> + +<p>—Oh! à qui? ce n’est pas mes affaires, répondit mystérieusement +la Vauthier; suffit qu’il les doit, et, entre nous, il n’est pas +<span class="pagenum" id="page_166">166</span> +à la noce, il ne trouvera pas un liard de crédit dans le quartier, à +cause de cela...</p> + +<p>—Mille écus! répéta Godefroid; ah! soyez bien tranquille, si +j’avais mille écus, je ne serais pas votre locataire. Moi, voyez-vous, +je ne puis pas voir la souffrance des autres, et pour quelques +cents francs que ça me coûtera, je saurai que mon voisin, un +homme en cheveux blancs! a du pain et du bois... Que voulez vous! +on perd cela souvent aux cartes... Mais trois mille francs... +y pensez-vous, bon Dieu!...</p> + +<p>La mère Vauthier, trompée par la feinte franchise de Godefroid, +laissa paraître sur son visage douceâtre un rire de satisfaction qui +confirma les soupçons du locataire. Godefroid fut persuadé que +cette vieille était le complice d’une trame ourdie contre le pauvre +monsieur Bernard.</p> + +<p>—C’est singulier, monsieur, quelles imaginations on se fourre +dans la tête! Vous allez me dire que je suis bien curieuse! mais +en vous voyant hier causant avec monsieur Bernard, je me suis +figuré que vous étiez commis de librairie, car c’est ici le quartier. +J’ai logé un prote d’imprimerie, que son imprimerie était rue de +Vaugirard, et il avait le même nom que vous...</p> + +<p>—Qu’est-ce que cela vous fait, mon état? dit Godefroid.</p> + +<p>—Bah! que vous me le disiez, que vous ne me le disiez pas, +reprit la Vauthier, je le saurai toujours... Voilà monsieur Bernard, +par exemple, eh bien! pendant dix-huit mois je n’ai rien su de ce +qu’il était; mais le dix-neuvième mois j’ai fini par découvrir qu’il +avait été magistrat, juge ou n’importe quoi dans la justice, et qu’il +écrit là-dessus... Qu’y gagne-t-il? Je le dis! Et s’il me l’avait +confié, je me tairais. Voilà!</p> + +<p>—Je ne suis pas encore commis libraire, mais je le serai peut-être +bientôt.</p> + +<p>—Là, je m’en doutais, dit vivement la veuve Vauthier en se +retournant et quittant le lit qu’elle faisait pour avoir un prétexte +de rester avec son locataire. Vous êtes venu pour couper l’herbe +sous le pied à... Bon! un <i>homme</i> averti en vaut deux...</p> + +<p>—Halte-là, s’écria Godefroid en se mettant entre la Vauthier +et la porte. Voyons, quel intérêt vous donne-t-on là-dedans?</p> + +<p>—Tiens! tiens! reprit la vieille en guignant Godefroid, vous +êtes fièrement malin, tout de même!</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_167">167</span> +Elle alla fermer la porte de la première pièce au verrou, puis +elle revint s’asseoir sur une chaise devant le feu.</p> + +<p>—Ma parole d’honneur, comme je m’appelle Vauthier, je vous +ai pris pour un étudiant, jusqu’à ce que je vous ai vu donnant +votre bois au père Bernard. Ah! vous êtes un finaud! Nom d’une +pipe, êtes-vous comédien?... je vous prenais pour un <i>jobard</i>! +Voyons, m’assurez-vous mille francs? Aussi vrai que le jour nous +éclaire, mon vieux Barbet et monsieur Métivier m’ont promis cinq +cents francs pour veiller au grain.</p> + +<p>—Eux! cinq cents francs!... Allons donc! s’écria Godefroid, +deux cents tout au plus, la mère, et encore <i>promis</i>... et vous ne +les assignerez pas!... Si vous me mettiez à même d’avoir l’affaire +qu’ils veulent faire avec monsieur Bernard, moi je donnerais quatre +cents francs!... Voyons, où en sont-ils?</p> + +<p>—Mais ils ont donné quinze cents francs sur l’ouvrage, et le +vieux a reconnu devoir mille écus... Ils lui ont lâché cela cent +francs à cent francs... en s’arrangeant pour le laisser dans la misère... +C’est eux qui lui déchaînent les créanciers, ils ont envoyé +pour sûr Cartier...</p> + +<p>Là, Godefroid, par un regard plein d’une ironique perspicacité +jeté sur la Vauthier, lui fit voir qu’il comprenait le rôle qu’elle +jouait au profit de son propriétaire.</p> + +<p>Cette phrase fut un double trait de lumière pour lui, car la scène +assez singulière qui s’était passée entre le jardinier et lui s’expliquait +aussi.</p> + +<p>—Oh! reprit-elle, ils le tiennent; car où trouvera-t-il jamais +mille écus! Ils comptent lui offrir cinq cents francs le jour où il +leur remettra l’ouvrage, et cinq cents francs par chaque volume +mis en vente... L’affaire est faite au nom d’un libraire que ces +deux messieurs ont établi sur le quai des Augustins...</p> + +<p>—Ah! le petit chose?</p> + +<p>—Oui, c’est cela, Morand, l’ancien commis de monsieur... Il +paraît qu’il y a bien de l’argent à gagner?</p> + +<p>—Oh! il y a bien de l’argent à y mettre, répondit Godefroid +en faisant une moue significative.</p> + +<p>On frappa doucement à la porte, et Godefroid, très-heureux de +l’interruption, se leva pour aller ouvrir.</p> + +<p>—Ce qui est dit, est dit, mère Vauthier, fit Godefroid en +voyant monsieur Bernard.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_168">168</span> +—Monsieur Bernard, s’écria-t-elle, j’ai une lettre pour vous...</p> + +<p>Le vieillard redescendit quelques marches.</p> + +<p>—Eh! non, je n’ai pas de lettre, monsieur Bernard. Je voulais +seulement vous dire de vous méfier de ce petit jeune homme, c’est +un libraire.</p> + +<p>—Ah! tout s’explique, se dit en lui-même le vieillard.</p> + +<p>Et il revint chez son voisin la physionomie entièrement changée.</p> + +<p>L’expression de froideur calme avec laquelle monsieur Bernard +se montra, contrastait tellement avec l’air affable et ouvert produit +par l’expression de la reconnaissance, que Godefroid fut frappé +d’un si subit changement.</p> + +<p>—Monsieur, pardonnez-moi de venir troubler votre repos; mais +depuis hier vous me comblez, et le bienfaiteur crée des droits à +l’obligé.</p> + +<p>Godefroid s’inclina.</p> + +<p>—Moi qui, depuis cinq ans, ai souffert la passion de Jésus-Christ, +tous les quinze jours! Moi qui, pendant trente-six ans, ai +représenté la Société, le Gouvernement, qui étais alors la Vengeance +publique, et qui, vous le devinez, n’avais plus d’illusions... +non je n’ai plus que des douleurs. Eh! bien, monsieur, l’attention +que vous avez eue de fermer la porte du chenil où mon petit-fils +et moi nous couchons, cette petite chose a été pour moi le verre +d’eau dont parle Bossuet... Oui, j’ai retrouvé dans mon cœur... +dans ce cœur épuisé, qui ne fournit plus de larmes, comme mon +corps ne fournit plus de sueur, j’ai retrouvé la dernière goutte de +cet élixir qui, dans la jeunesse, nous fait voir en beau toutes les +actions humaines, et je venais vous tendre cette main, que je ne +tends qu’à ma fille; je venais vous apporter cette rose céleste de la +croyance au bien...</p> + +<p>—Monsieur Bernard, dit Godefroid en se souvenant des leçons +du bonhomme Alain, je n’ai rien fait dans le but de me voir l’objet +de votre reconnaissance... Vous vous trompez en ceci...</p> + +<p>—Ah! voilà de la franchise! reprit l’ancien magistrat. Eh bien! +cela me plaît. J’allais vous réprimer... pardon! je vous estime. +Ainsi, vous êtes libraire, et vous êtes venu pour enlever mon ouvrage +à la compagnie Barbet, Métivier et Morand... Tout est expliqué. +Vous me faites des avances comme ils m’en ont fait; seulement +vous y mettez de la grâce.</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-04.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-04.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2"><span class="pl1">LA MÈRE VAUTHIER.</span> + <span class="pl3">LE BARON <ins title="original: BOUPLAC">BOURLAC</ins>.</span></p> + <p class="caption3">Je voulais seulement vous dire de vous méfier de ce jeune homme.</p> + <p class="caption4">(L’INITIÉ.)</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="page_169">169</span> +—C’est la Vauthier qui vient de vous dire que je suis un commis +libraire? demanda Godefroid au vieillard.</p> + +<p>—Oui, répondit-il.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur Bernard, pour savoir ce que je puis vous +<i>donner</i> au-dessus de ce que vous <i>offrent</i> ces messieurs, il faudrait +me dire les conditions que vous avez faites avec eux.</p> + +<p>—C’est juste, reprit l’ancien magistrat, qui parut heureux de +se voir l’objet de cette concurrence à laquelle il ne pouvait que gagner. +Savez-vous quel est l’ouvrage?</p> + +<p>—Non, je sais seulement qu’il y a une bonne affaire.</p> + +<p>—Il n’est que neuf heures et demie, ma fille a déjeuné, mon +petit-fils Auguste ne revient qu’à dix heures trois quarts, Cartier +n’apportera les fleurs que dans une heure; nous pouvons causer... +Monsieur... monsieur qui?</p> + +<p>—Godefroid.</p> + +<p>—Monsieur Godefroid, l’œuvre dont il s’agit a été conçue par +moi en 1825, à l’époque où, frappé de la destruction persistante +de la propriété immobilière, le ministère proposa cette loi sur le +droit d’aînesse qui fut rejetée. J’avais remarqué certaines imperfections +dans nos codes et dans les institutions fondamentales de la +France. Nos codes ont été l’objet de travaux importants; mais tous +ces traités n’étaient que de la jurisprudence; personne n’avait osé +contempler l’œuvre de la Révolution, ou de Napoléon, si vous voulez, +dans son ensemble, étudier l’esprit de ces lois, les juger dans +leur application. C’est là mon ouvrage en gros; il est intitulé provisoirement: +<i>Esprit des lois nouvelles</i>; il embrasse les lois organiques +aussi bien que les codes, tous les codes; car nous avons +bien plus de cinq codes: aussi mon livre a-t-il cinq volumes et un +volume de citations, de notes, de renvois. J’ai pour trois mois encore +de travaux. Le propriétaire de cette maison, ancien libraire, +sur quelques questions que je lui ai faites, a deviné, flairé, si vous +voulez, la spéculation. Moi, primitivement, je ne pensais qu’au +bien de mon pays. Ce Barbet m’a circonvenu... Vous allez vous +demander comment un libraire a pu entortiller un vieux magistrat; +mais, monsieur, vous connaissez mon histoire, et cet homme +est un usurier; il a le coup d’œil et le savoir-faire de ces gens-là... +Son argent a toujours talonné mes besoins... Il s’est toujours +trouvé le jour où le désespoir me livrait sans défense.</p> + +<p>—Eh! non, mon cher monsieur, dit Godefroid. Il a tout +<span class="pagenum" id="page_170">170</span> +bonnement un espion dans la mère Vauthier; mais les conditions, +voyons?... dites-les nettement.</p> + +<p>—On m’a prêté quinze cents francs, représentés aujourd’hui +par trois lettres de change de mille francs, et ces trois mille francs +sont hypothéqués par un traité sur la propriété de mon ouvrage, +dont je ne peux disposer qu’en remboursant les lettres de change, +et les lettres de change sont protestées, il y a jugement <ins title="original: contraditoire">contradictoire</ins>... +Voilà, monsieur, les complications de la misère... Dans la +plus modeste évaluation, la première édition de cette œuvre immense, +l’œuvre de dix ans de travaux et de trente-six ans d’expérience, +vaudrait bien dix mille francs... Eh bien, il y a cinq jours, +Morand me proposait mille écus et mes lettres de change acquittées +pour la toute propriété... Comme je ne saurais trouver trois +mille deux cent quarante francs, il faudra, si vous ne vous interposez +entre eux et moi, leur céder... Ils ne se sont pas contentés +de mon honneur; ils ont voulu, pour plus de garantie, des lettres +de change protestées, et arrivées à l’exercice de la contrainte par +corps. Si je rembourse, ces usuriers auront doublé leurs fonds; si +je traite, ils auront une fortune, car l’un d’eux est un ancien marchand +de papier, et Dieu sait combien ils peuvent restreindre les +frais de la fabrication. Et comme ils ont mon nom, ils savent que +le placement de dix mille exemplaires est assuré.</p> + +<p>—Comment, monsieur, vous, ancien magistrat!...</p> + +<p>—Que voulez-vous? pas un ami! pas un souvenir!... Et j’ai +sauvé bien des têtes, si j’en ai fait tomber!... Enfin! ma fille, ma +fille, de qui je suis la garde-malade! à qui je tiens compagnie, car +je ne travaille que pendant la nuit... Ah! jeune homme, il n’y a +que les malheureux qui puissent être les juges de la misère... Aujourd’hui +je trouve que jadis j’étais trop sévère.</p> + +<p>—Monsieur, je ne vous demande pas votre nom. Je ne puis pas +disposer de mille écus, surtout en payant Halpersohn et vos petites +dettes; mais je vous sauverai si vous jurez de ne pas disposer +de votre ouvrage sans que j’en sois averti; car il est impossible de +faire une affaire aussi importante que celle-là sans consulter les +gens du métier. Mes patrons sont puissants, et je puis vous promettre +le succès si vous pouvez me promettre le plus profond secret, +même avec vos enfants, et me tenir votre promesse...</p> + +<p>—Le seul succès que je veuille obtenir, c’est la santé de ma +pauvre Vanda; car, monsieur, de telles souffrances, dans le cœur +<span class="pagenum" id="page_171">171</span> +d’un père, éteignent tout autre sentiment, et l’amour de la gloire +n’est plus rien pour qui voit la tombe entr’ouverte.</p> + +<p>—Je viendrai vous voir ce soir; l’on attend Halpersohn de moment +en moment, et je me suis promis d’aller voir tous les jours +s’il arrive... Je vais employer pour vous toute cette journée.</p> + +<p>—Ah! si vous étiez la cause de la guérison de ma fille, monsieur... +monsieur, je voudrais vous donner mon ouvrage!...</p> + +<p>—Monsieur, dit Godefroid, je ne suis pas libraire!...</p> + +<p>Le vieillard fit un geste de surprise.</p> + +<p>—Que voulez-vous, je l’ai laissé croire à la vieille Vauthier pour +bien connaître les piéges qui vous étaient tendus...</p> + +<p>—Qui donc êtes-vous?...</p> + +<p>—Godefroid! répondit l’Initié. Et comme vous me permettrez +de vous offrir de quoi mieux vivre, vous pouvez, ajouta-t-il en souriant, +me nommer Godefroid de Bouillon.</p> + +<p>L’ancien magistrat était trop ému pour rire de cette plaisanterie. +Il tendit la main à Godefroid, et lui serra la main que son voisin +lui présentait.</p> + +<p>—Vous voulez garder l’incognito?... dit l’ancien magistrat en +regardant Godefroid avec une tristesse mélangée d’inquiétude.</p> + +<p>—Permettez-le moi?...</p> + +<p>—Eh bien, faites comme vous voudrez!... Et venez ce soir; +vous verrez ma fille, si son état le permet...</p> + +<p>C’était évidemment la plus grande concession que le pauvre père +pût faire; et, au regard de remercîment que lui jeta Godefroid, le +vieillard eut la satisfaction de se voir compris.</p> + +<p>Une heure après, Cartier vint avec d’admirables fleurs, renouvela +lui-même les jardinières, y mit de la mousse fraîche, et Godefroid +paya la facture, de même qu’il paya la note du cabinet de +lecture qui fut envoyée quelques instants après. Les livres et les +fleurs, c’était le pain de cette pauvre femme malade ou plutôt torturée, +qui se contentait de si peu d’aliments.</p> + +<p>En pensant à cette famille entortillée par le malheur comme +celle de Laocoon (image sublime de tant d’existences!) Godefroid, +qui s’en alla vers la rue Marbœuf en se promenant, se sentait au +cœur encore plus de curiosité que de bienfaisance. Cette malade +entourée de luxe dans une affreuse misère lui faisait oublier les +détails horribles de la plus bizarre de toutes les affections nerveuses, +et qui fort heureusement est une violente exception +<span class="pagenum" id="page_172">172</span> +constatée par quelques historiens; un de nos plus babillards chroniqueurs, +Tallemant des Réaux, en cite un exemple. On aime à se +figurer les femmes, élégantes jusque dans leurs plus terribles souffrances; +aussi Godefroid se promettait-il comme un plaisir de pénétrer +dans cette chambre, où le médecin, le père et le fils étaient +seuls entrés depuis six ans. Néanmoins il finit par se gourmander +de sa curiosité. Le néophyte comprit même que ce sentiment si +naturel finirait par s’éteindre à mesure qu’il exercerait son bienfaisant +ministère, à force de voir de nouveaux intérieurs, de nouvelles +plaies.</p> + +<p>On arrive en effet à la divine mansuétude que rien n’étonne et +ne surprend, de même qu’en amour, on arrive à la quiétude sublime +du sentiment, sûr de sa force et de sa durée, par une constante +pratique des peines et des douceurs.</p> + +<p>Godefroid apprit qu’Halpersohn était arrivé dans la nuit; mais, +dès le matin, il avait été forcé de monter en voiture et d’aller voir +ses malades qui l’attendaient. La portière dit à Godefroid de venir +le lendemain avant neuf heures.</p> + +<p>En se souvenant de la recommandation de monsieur Alain sur +la parcimonie qu’il fallait apporter dans ses dépenses personnelles, +Godefroid alla dîner pour vingt-cinq sous rue de Tournon, et fut +récompensé de son abnégation en s’y trouvant au milieu de compositeurs +et de correcteurs d’imprimerie. Il entendit une discussion +sur les prix de fabrication, à laquelle il prit part, et il apprit +qu’un volume in-octavo, composé de quarante feuilles, tiré à mille +exemplaires, ne coûtait pas plus de trente sous l’exemplaire dans +les meilleures conditions de fabrication. Il se proposa d’aller s’informer +des prix auxquels les libraires de jurisprudence vendaient +leurs volumes, afin d’être dans le cas de soutenir une discussion +avec les libraires qui tenaient monsieur Bernard dans leurs mains, +s’il se rencontrait avec eux.</p> + +<p>Vers sept heures du soir il revint au boulevard du Montparnasse +par les rues de Vaugirard, Madame et de l’Ouest, et il reconnut +combien ce quartier était désert, car il n’y vit personne. Il +est vrai que le froid sévissait, la neige tombait à gros flocons, et +les voitures ne faisaient aucun bruit sur les pavés.</p> + +<p>—Ah! vous voilà, monsieur! dit la veuve Vauthier en voyant +Godefroid; si j’avais su que vous viendriez de si bonne heure, +j’aurais fait du feu.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_173">173</span> +—C’est inutile, répondit Godefroid en voyant que la Vauthier +le suivait; je passerai la soirée chez monsieur Bernard...</p> + +<p>—Ah! bien, vous êtes donc son cousin, que vous voilà dès le +second jour à pot et à rôt avec lui... Je croyais que monsieur +achèverait la conversation que nous avions commencée.</p> + +<p>—Ah! les quatre cents francs! dit Godefroid tout bas à la +veuve. Écoutez, maman Vauthier, vous les auriez touchés ce soir +si vous n’aviez rien dit à monsieur Bernard... Vous ménagez la +chèvre et le chou, vous n’aurez ni chèvre ni chou; car, pour ce +qui me regarde, vous m’avez trahi... mon affaire est tout à fait +manquée...</p> + +<p>—Ne croyez pas cela, mon cher monsieur... Demain, pendant +votre déjeuner...</p> + +<p>—Oh! demain, je pars d’ici, comme vos auteurs, au petit +jour...</p> + +<p>Les antécédents de Godefroid, sa vie de dandy, de journaliste, +le servit en ceci, qu’il avait assez d’acquis pour deviner que, s’il +n’agissait pas ainsi, le complice de Barbet irait avertir le libraire +de quelque danger, et que les poursuites commenceraient, de manière +à compromettre en peu de temps la liberté de monsieur Bernard; +tandis qu’en laissant croire à ce trio de négociants avides +que leur combinaison ne courait aucun risque, ils resteraient +tranquilles. Mais Godefroid ne connaissait pas encore la nature +parisienne quand elle se déguise en veuve Vauthier. Cette femme +voulait avoir l’argent de Godefroid et l’argent de son propriétaire. +Elle courut aussitôt chez son monsieur Barbet, pendant que Godefroid +changeait de vêtements pour se présenter chez la fille de +monsieur Bernard.</p> + +<p>Huit heures sonnaient au couvent de la Visitation, l’horloge du +quartier, lorsque le curieux Godefroid frappa doucement à la +porte de son voisin. Auguste vint ouvrir, et, comme ce jour était +un samedi, le jeune homme avait sa soirée à lui; Godefroid le vit +habillé d’une petite redingote en velours noir, d’une cravate en +soie bleue, d’un pantalon noir assez propre; mais son étonnement +de trouver le jeune homme si différent de lui-même, cessa tout à +coup lorsqu’il fut dans la chambre de la malade: il comprit la nécessité +pour le père et pour le fils d’être bien vêtus.</p> + +<p>En effet, l’opposition entre la misère du logement qu’il avait vu +le matin, et le luxe de cette pièce, était trop forte pour que Godefroid +<span class="pagenum" id="page_174">174</span> +n’en fût pas comme ébloui, quoiqu’il fût habitué à ce qui +sert aux recherches et aux élégances de la richesse.</p> + +<p>Les murs tendus de soie jaune relevée par des torsades en soie +verte d’un ton vif, donnaient une grande gaieté pour ainsi dire à +la chambre, dont le carreau froid était caché par un tapis de moquette +à fond blanc semé de fleurs. Les deux croisées, drapées de +beaux rideaux doublés en soie blanche, formaient comme deux jolis +bosquets, tant les jardinières étaient abondamment garnies. Des +stores empêchaient de voir du dehors cette richesse, si rare dans +ce quartier. La boiserie, peinte à la colle en blanc pur, était rehaussée +par quelques filets d’or.</p> + +<p>A la porte, une lourde portière en tapisserie au petit point à +fond jaune et à feuillages extravagants, étouffait tout bruit du dehors. +Cette portière magnifique était l’ouvrage de la malade, qui +travaillait comme une fée lorsqu’elle avait l’usage de ses mains.</p> + +<p>Au fond de la pièce et en face de la porte, la cheminée, à manteau +de velours vert, offrait aux regards une garniture d’une excessive +recherche, les seules reliques de l’opulence de ces deux familles, +et composée d’une pendule curieuse; un éléphant soutenant +une tour en porcelaine, d’où sortaient des fleurs à profusion, de +deux candélabres dans le même style et des chinoiseries précieuses. +Le garde-cendre, les chenets, les pelles, les pincettes, tout était du +plus grand prix.</p> + +<p>La plus grande des jardinières occupait le milieu de cette chambre, +d’où tombait d’une rosace un lustre en porcelaine à fleurs.</p> + +<p>Le lit où gisait la fille du magistrat était un de ces beaux lits +<ins title="blancs">blanc</ins> et or, en bois sculpté, comme on les faisait sous Louis XV. +Il y avait au chevet de la malade une jolie table en marqueterie, +où se trouvaient toutes ces choses nécessaires à cette vie qui se passait +au lit. A la muraille tenait un flambeau à deux branches, qui +se repliait ou s’avançait au moindre mouvement de main. Une petite +table excessivement commode et appropriée aux besoins de la +malade était devant elle. Le lit, couvert d’une superbe courtepointe +et drapé de rideaux retroussés par des embrasses, était embarrassé +de livres, d’une corbeille à ouvrage; et, sous toutes ces +choses, Godefroid aurait difficilement vu la <ins title="original: madame">malade</ins> sans les deux +bougies du flambeau mobile.</p> + +<p>Ce n’était plus qu’un visage d’un teint très-blanc bruni par la +souffrance autour des yeux, où brillaient des yeux de feu, et qui, +<span class="pagenum" id="page_175">175</span> +pour principal ornement, offrait une magnifique chevelure noire, +dont les boucles nombreuses, énormes, disposées par mèches, annonçaient +que l’arrangement et le soin de ces cheveux occupaient +la malade une partie de la matinée, ainsi qu’on pouvait le supposer +en voyant un miroir portatif au pied du lit.</p> + +<p>Aucune des recherches modernes ne manquait là. Quelques colifichets, +amusements de la pauvre Vanda, prouvaient que cet +amour paternel allait jusqu’au délire.</p> + +<p>Le vieillard se leva de dessus une <ins title="original: magnique">magnifique</ins> bergère Louis XV, +blanc et or, garnie en tapisserie, et fit quelques pas au-devant de +Godefroid, qui ne l’eût certes pas reconnu, car cette froide et sévère +figure avait cette expression de gaieté particulière aux vieillards +qui ont conservé la noblesse de manières et l’apparente légèreté +des gens de cour. Sa douillette puce était en harmonie avec +ce luxe, et il prisait dans une tabatière d’or enrichie de diamants!...</p> + +<p>—Voici, ma chère enfant, dit monsieur Bernard à sa fille, en +prenant Godefroid par la main, voici le voisin de qui je t’ai parlé.</p> + +<p>Et il fit signe à son petit-fils d’avancer un des deux fauteuils +semblables à la bergère, qui se trouvaient de chaque côté de la +cheminée.</p> + +<p>—Monsieur se nomme monsieur Godefroid, et il est plein +d’indulgence pour nous...</p> + +<p>Vanda fit un mouvement de tête pour répondre au salut profond +de Godefroid; et, à la manière dont le cou se plia, se replia, Godefroid +vit bien que toute la vie de la malade résidait dans la tête. +Les bras amaigris, les mains molles, reposaient sur le drap blanc et +fin, comme deux choses étrangères à ce corps, qui paraissait ne +point tenir de place dans le lit. Les objets nécessaires à la malade +étaient placés derrière le dossier du lit, dans une étagère fermée +par un rideau de soie.</p> + +<p>—Vous êtes, monsieur, la première personne, à l’exception des +médecins, qui ne sont plus des hommes pour moi, que j’aurai vue +depuis six ans; aussi ne vous doutez-vous pas de la passion que +vous avez excitée en moi depuis le moment où mon père m’a annoncé +votre visite... Non, c’était une curiosité pareille à celle de +notre mère Ève... Mon père, si bon pour moi, mon fils que j’aime +tant, suffisent bien certainement à remplir le désert d’une âme +maintenant à peu près sans corps; mais cette âme est restée +<span class="pagenum" id="page_176">176</span> +femme, après tout, et vous ne serez pas étonné de l’intérêt que +j’ai pris à votre visite... Vous me ferez le plaisir de prendre une +tasse de thé avec nous...</p> + +<p>—Monsieur m’a promis la soirée, répondit le vieillard avec la +grâce d’un millionnaire qui fait les honneurs chez lui.</p> + +<p>Auguste, assis sur une chaise de tapisserie, à une petite table en +marqueterie ornée de cuivres, lisait un livre à la clarté des candélabres +de la cheminée.</p> + +<p>—Auguste, mon enfant, dis à Jean de venir nous servir le thé +dans une heure.</p> + +<p>Elle accompagna cette phrase d’un regard expressif, auquel Auguste +répondit par un signe.</p> + +<p>—Croiriez-vous, monsieur, que depuis six ans, je n’ai pas +d’autres serviteurs que mon père et mon fils, et je n’en pourrais +plus supporter d’autres. S’ils me manquaient, je mourrais... Mon +père ne veut pas que Jean, un pauvre Normand qui nous sert depuis +trente ans, vienne dans ma chambre.</p> + +<p>—Je crois bien, dit finement le vieillard, monsieur l’a vu, il +scie le bois, il le rentre; il fait la cuisine; il fait les commissions; +il porte un tablier sale; il aurait fricassé toute cette élégance, si +nécessaire aux yeux d’une pauvre fille, pour qui cette chambre est +toute la nature...</p> + +<p>—Ah! madame, monsieur votre père a bien raison...</p> + +<p>—Et pourquoi? dit-elle. Si Jean avait gâté ma chambre, mon +père l’aurait renouvelée.</p> + +<p>—Oui, mon enfant; mais ce qui m’en empêche, c’est que tu +ne peux pas la quitter; et tu ne connais pas les tapissiers de Paris!... +Il leur faudrait plus de trois mois pour refaire ta chambre. +Songe à la poussière qui s’élèverait de ton tapis, si on l’ôtait. Faire +faire ta chambre par Jean? y penses-tu?... En prenant les précautions +minutieuses dont sont capables un père et un fils, nous +t’avons évité le balayage, la poussière... Si seulement Jean entrait +pour nous servir, ce serait fini dans un mois...</p> + +<p>—Ce n’est pas par économie, dit Godefroid, c’est pour votre +santé. Monsieur votre père a raison.</p> + +<p>—Je ne me plains pas, répliqua Vanda d’une voix pleine de coquetterie.</p> + +<p>Cette voix faisait l’effet d’un concert. L’âme, le mouvement et la +vie s’étaient concentrés dans le regard et dans la voix; car Vanda, +<span class="pagenum" id="page_177">177</span> +par des études auxquelles le temps n’avait certes pas manqué, +était arrivée à vaincre les difficultés provenues de la perte de ses +dents.</p> + +<p>—Je suis encore heureuse, monsieur, dans l’effroyable malheur +qui m’assiége; car, au moins, la fortune est d’un grand secours +pour supporter mes souffrances... Si nous avions été dans l’indigence, +il y a dix-huit ans que je n’existerais plus, et je vis!... J’ai +des jouissances, elles sont d’autant plus vives que c’est de perpétuelles +conquêtes sur la mort... Vous allez me trouver bien bavarde... +reprit-elle en souriant.</p> + +<p>—Madame, répondit Godefroid, je vous prierais de parler toujours, +car je n’ai jamais entendu de voix comparable à la vôtre... +c’est une musique: Rubini n’est pas plus enchanteur...</p> + +<p>—Ne parlez pas de Rubini, des Italiens, dit le vieillard avec +une teinte de tristesse. Quelque <ins title="original: riche">riches</ins> que nous soyons, il m’est +impossible de donner à ma fille, qui était une grande musicienne, +ce plaisir dont elle est folle.</p> + +<p>—Pardon, fit Godefroid.</p> + +<p>—Vous vous ferez à nous, dit le vieillard.</p> + +<p>—Voici le procédé, dit la malade en souriant. Quand on vous +aura crié <i>casse-cou</i> plusieurs fois, vous serez au fait du colin-maillard +de notre conversation...</p> + +<p>Godefroid échangea rapidement un regard avec monsieur Bernard, +qui, voyant des larmes dans les yeux de son voisin, se mit +un doigt sur la bouche pour lui recommander de ne pas faillir à +l’héroïsme qu’il partageait avec son fils depuis sept ans.</p> + +<p>Cette sublime et perpétuelle imposture, accusée par la complète +illusion de la malade, produisait en ce moment sur Godefroid l’effet +de la contemplation d’un précipice à pic, où deux chasseurs de +chamois descendraient avec facilité. La magnifique boîte d’or, enrichie +de diamants, avec laquelle jouait insouciamment le vieillard +sur le pied du lit de sa fille, était comme le trait de génie qui, dans +l’œuvre d’un homme supérieur, enlève le cri d’admiration. Godefroid +regardait cette tabatière, se demandant pourquoi elle n’était +pas vendue ou au Mont-de-Piété; mais il se réserva d’en parler au +vieillard.</p> + +<p>—Ce soir, monsieur Godefroid, ma fille a reçu de l’annonce de +votre visite une telle excitation, que tous les phénomènes bizarres +de sa maladie qui, depuis douze jours, faisaient notre désespoir, +<span class="pagenum" id="page_178">178</span> +ont complétement disparu... Jugez si je vous ai de la reconnaissance.</p> + +<p>—Et moi donc?... s’écria la malade d’un son de voix câlin et +en penchant la tête par un mouvement plein de coquetterie. Monsieur +est pour moi le député du monde... Depuis l’âge de vingt +ans, monsieur, je n’ai plus su ce que c’était qu’un salon, une soirée, +un bal... Et notez que j’aime la danse, que je raffole du spectacle, +et surtout de musique. Je devine tout par la pensée! Je lis +beaucoup. Puis mon père me raconte les choses du monde...</p> + +<p>En entendant ce mot, Godefroid fit un mouvement comme pour +plier un genou devant ce pauvre vieillard.</p> + +<p>—Oui, quand il va aux Italiens, et il y va souvent, il me dépeint +les toilettes, il me décrit les effets du chant. Oh! je voudrais +être guérie, d’abord pour mon père, qui vit uniquement pour moi, +comme je vis par lui, pour lui; pour mon fils, à qui je voudrais +donner une autre mère! Ah! monsieur, quels êtres accomplis que +mon vieux père... que mon excellent fils... mais aussi pour entendre +Lablache, Rubini, Tamburini, la Grisi et <i lang="it">I Puritani</i>... +Mais...</p> + +<p>—Allons, mon enfant, du calme!... Si nous parlons musique, +nous sommes perdus! dit le vieillard en souriant.</p> + +<p>Il souriait, et ce sourire qui rajeunissait cette figure trompait +toujours évidemment la malade.</p> + +<p>—Tiens, je serai bien sage, dit Vanda d’un air mutin; mais +donne-moi l’accordéon...</p> + +<p>On avait inventé dès ce temps cet instrument portatif qui pouvait, +à la rigueur, se poser au bord du lit de la malade, et qui, +pour donner les sons de l’orgue, n’exigeait que la pression du pied. +Cet instrument, dans son plus grand développement, équivalait à +un piano; mais il coûtait alors trois cents francs. La malade, qui +lisait les journaux, les revues, connaissait l’existence de cet instrument +et en souhaitait un depuis deux mois.</p> + +<p>—Oui, madame, vous en aurez un, reprit Godefroid à un regard +que lui lança le vieillard. Un de mes amis, qui part pour Alger, +en a un superbe que je lui emprunterai; car, avant de vous +en acheter un, vous essayerez celui-là. Il est possible que les sons +si vibrants, si puissants, ne vous conviennent pas...</p> + +<p>—Puis-je l’avoir demain?... dit-elle avec la vivacité d’une +créole.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_179">179</span> +—Demain, reprit monsieur Bernard, c’est bientôt, et demain, +c’est dimanche.</p> + +<p>—Ah!... fit-elle en regardant Godefroid qui croyait voir voltiger +une âme en admirant l’ubiquité des regards de Vanda.</p> + +<p>Jusqu’alors, Godefroid avait ignoré la puissance de la voix et des +yeux, lorsqu’ils sont devenus toute la vie. Le regard n’était plus un +regard, mais une flamme, ou mieux, un flamboiement divin, un +rayonnement communicatif de vie et d’intelligence, la pensée visible! +Cette voix aux mille intonations remplaçait les mouvements, +les gestes et les poses de la tête. Les variations du teint, qui changeait +de couleur comme le fabuleux caméléon, rendaient l’illusion, +ou, si vous voulez, ce mirage complet. Cette tête souffrante, plongée +dans cet oreiller de batiste garni de dentelles, était toute une +personne.</p> + +<p>Jamais, dans sa vie, Godefroid, n’avait contemplé de si grand +spectacle, il suffisait à peine à ses émotions. Autre sublimité, car +tout était étrange dans cette situation, pleine de poésie et d’horreur: +l’âme seule vivait chez les spectateurs. Cette atmosphère, +uniquement remplie de sentiment, avait une influence céleste. On +ne s’y sentait pas plus de corps que n’en avait la malade. On +s’y trouvait tout esprit. A force de contempler ce mince débris +d’une jolie femme, Godefroid oubliait les mille détails élégants de +cette chambre, il se croyait en plein ciel. Ce ne fut qu’au bout +d’une demi-heure qu’il aperçut une étagère pleine de curiosités, +placée sous un portrait magnifique de madame Bernard que la malade +le pria d’aller voir, car il était de Géricault.</p> + +<p>—Géricault, dit-elle, était de Rouen, et sa famille ayant eu +quelques obligations à mon père, le premier président, il nous remercia +par ce chef-d’œuvre, où vous me voyez à l’âge de seize ans.</p> + +<p>—Vous avez un fort beau tableau, dit Godefroid, il est tout à fait +inconnu de ceux qui se sont occupés des œuvres si rares de ce génie.</p> + +<p>—Ce n’est plus pour moi, dit-elle, qu’une chose d’affection, +car je ne vis que par le cœur, et j’ai la plus belle vie, ajouta-t-elle +en regardant son père et lui jetant toute son âme dans ce regard. +Ah! monsieur, si vous saviez ce qu’est mon père. Qui jamais pourrait +croire que ce grand et sévère magistrat, à qui l’empereur a +eu tant d’obligations qu’il lui a donné cette tabatière, et que +Charles X a cru le récompenser par ce cabaret de Sèvres, là, dit-elle, +en montrant la console, que ce ferme soutien du pouvoir et +<span class="pagenum" id="page_180">180</span> +des lois, ce savant publiciste, a, dans un cœur de rocher, les délicatesses +d’un cœur de mère. Oh! papa! papa! embrasse-moi,... +viens! je le veux, si tu m’aimes.</p> + +<p>Le vieillard se leva, se pencha sur le lit, et prit un baiser sur le +front blanc, vaste, poétique de sa fille, de qui les fureurs ne ressemblaient +pas toujours à cette tempête d’affection.</p> + +<p>Le vieillard se promena par la chambre, il avait aux pieds des +pantoufles brodées par sa fille, et il ne faisait aucun bruit.</p> + +<p>—Et quelles sont vos occupations? demanda-t-elle à Godefroid +après une pause.</p> + +<p>—Madame, je suis employé par des personnes pieuses à secourir +les gens très-malheureux.</p> + +<p>—Ah! la belle mission, monsieur! dit-elle. Croyez-vous que +l’idée de me vouer à cette occupation m’est venue?... Mais quelles +sont les idées que je n’ai pas eues? reprit-elle en faisant un mouvement +de tête. La douleur est comme un flambeau qui nous +éclaire la vie... Si donc je recouvrais la santé!...</p> + +<p>—Tu t’amuserais, mon enfant, dit le vieillard.</p> + +<p>—Certainement répondit-elle, j’en ai le désir, mais en aurai-je +la faculté? Mon fils sera, je l’espère, un magistrat digne de ses +deux grands-pères, il me quittera. Que faire?... Si Dieu me rend +la vie, je la lui consacrerai! Oh! après vous avoir donné tout ce +que vous en voudrez! s’écria-t-elle en regardant son père et son +fils. Il y a des moments, mon père, où les idées de monsieur de +Maistre me travaillent, et je crois que j’expie quelque chose.</p> + +<p>—Voilà ce que c’est que de tant lire, s’écria le vieillard évidemment +chagriné.</p> + +<p>—Ce brave général polonais, mon grand-père, a trempé fort +innocemment dans le partage de la Pologne.</p> + +<p>—Allons, voilà la Pologne! reprit Bernard.</p> + +<p>—Que veux-tu, papa! mes souffrances sont infernales, elles +donnent horreur de la vie, elles me dégoûtent de moi-même. Eh +bien! en quoi les ai-je méritées? De telles maladies ne sont pas un +simple dérangement de santé, c’est l’organisation tout entière pervertie, +et...</p> + +<p>—Chante l’air national que chantait ta pauvre mère, tu feras +plaisir à monsieur, à qui j’ai parlé de ta voix, dit le vieillard qui +voulait évidemment distraire sa fille des idées dans lesquelles elle +s’engageait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_181">181</span> +Vanda se mit à chanter d’un ton bas et doux une chanson en +langue polonaise qui fit rester Godefroid stupide d’admiration et +saisi de tristesse. Cette mélodie, assez semblable aux airs traînants +et mélancoliques de la Bretagne, est une de ces poésies qui vibrent +dans le cœur longtemps après qu’on les a entendues. En écoutant +Vanda, Godefroid la regardait, mais il ne put soutenir les regards +extatiques de ce reste de femme, quasi-folle, et il arrêta sa vue sur +des glands qui pendaient de chaque côté du ciel de lit.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Vanda qui se mit à rire de l’attention de Godefroid, +vous vous demandez à quoi cela sert?</p> + +<p>—Vanda! dit le père, allons, calme-toi, ma fille! tiens, voici le +thé. Ceci, monsieur, est une bien coûteuse machine, dit-il à Godefroid. +Ma fille ne peut pas se lever, et elle ne peut pas non plus +rester dans son lit, sans qu’on le fasse ou qu’on en change les draps. +Ces cordons répondent à des poulies, et, en passant sous elle un +carré de peau maintenu aux quatre coins par des anneaux qui s’accrochent +à quatre cordes, nous pouvons l’enlever sans fatigue pour +elle, ni pour nous.</p> + +<p>—On m’enlève, répéta follement Vanda.</p> + +<p>Heureusement Auguste parut apportant une théière qu’il mit +sur une petite table, où il déposa le cabaret de porcelaine de Sèvres +et qu’il couvrit de pâtisseries, de sandwichs. Il apporta la +crème et le beurre. Cette vue changea tout à fait les dispositions de +la malade qui tournaient à une crise.</p> + +<p>—Tiens, Vanda, voilà le nouveau roman de Nathan. Si tu t’éveilles +cette nuit, tu auras de quoi lire.</p> + +<p>—<i>La Perle de Dol!</i> Ah! cela doit être une histoire d’amour. +Auguste! dis donc, j’aurai un accordéon.</p> + +<p>Auguste leva la tête brusquement et regarda son grand-père +d’un air singulier.</p> + +<p>—Voyez, comme il aime sa mère! reprit Vanda. Viens m’embrasser, +mon petit chat. Non, ce n’est pas ton grand-père, c’est +monsieur que tu dois remercier, car notre voisin doit m’en prêter +un demain matin. —Comment est-ce fait, monsieur?</p> + +<p>Godefroid, sur un signe du vieillard, expliqua longuement l’accordéon, +tout en savourant le thé fait par Auguste, et qui, d’une +qualité supérieure, était exquis.</p> + +<p>Vers dix heures et demie, l’Initié se retira, lassé du spectacle de +cette lutte insensée du grand-père et du fils, admirant leur +<span class="pagenum" id="page_182">182</span> +héroïsme et cette patience de tous les jours à jouer un double rôle, +également accablant.</p> + +<p>—Eh bien! lui dit monsieur Bernard, qui le suivit chez lui, +vous comprenez, monsieur, la vie que je mène! C’est à toute heure +les émotions du voleur, attentif à tout. Un mot, un geste tuerait +ma fille! Une babiole de moins parmi celles qu’elle a l’habitude de +voir révélerait tout à cet esprit qui voit à travers les murs.</p> + +<p>—Monsieur, répondit Godefroid, lundi Halpersohn prononcera +sur votre fille; car il est arrivé. Je doute que la science puisse rétablir +ce corps...</p> + +<p>—Oh! je n’y compte pas, reprit l’ancien magistrat; mais qu’on +lui rende la vie supportable... Je comptais, monsieur, sur votre +intelligence, et je voulais vous remercier, car vous avez tout compris... +Ah! voilà l’accès! s’écria-t-il en entendant un cri à travers +les murs; elle a excédé ses forces!</p> + +<p>Et, serrant la main de Godefroid, le vieillard courut chez lui.</p> + +<p>A huit heures du matin, le lendemain, Godefroid frappait à la +porte du célèbre médecin polonais. Il fut conduit par un valet de +chambre au premier étage du petit hôtel qu’il avait pu examiner +pendant le temps que le portier mit à trouver et à prévenir le domestique.</p> + +<p>Heureusement, comme il s’en doutait, l’exactitude de Godefroid +lui sauva l’ennui d’attendre; il était, sans doute, le premier venu. +D’une antichambre fort simple, il passa dans un grand cabinet où +il aperçut un vieillard en robe de chambre, qui fumait une longue +pipe. La robe de chambre, en alépine noire, devenue luisante, +portait la date de l’émigration polonaise.</p> + +<p>—Qu’y a-t-il pour votre service? lui dit le médecin juif, car +vous n’êtes pas malade!</p> + +<p>Et il arrêta sur Godefroid un regard qui avait l’expression curieuse +et piquante des yeux du juif polonais, ces yeux qui semblent +avoir des oreilles.</p> + +<p>Halpersohn était, au grand étonnement de Godefroid, un homme +de cinquante-six ans, à petites jambes turques et dont le buste +était large, puissant. Il y avait en cet homme quelque chose +d’oriental, car sa figure avait dû, dans la jeunesse, être fort belle; il +en restait un nez hébraïque, long et recourbé comme un sabre de +Damas. Le front vraiment polonais, large et noble, mais ridé +comme un papier froissé, rappelait celui de saint Joseph des vieux +<span class="pagenum" id="page_183">183</span> +maîtres italiens. Les yeux, vert de mer et enchâssés comme ceux +des perroquets, par des membranes grisâtres et froncées, exprimaient +la ruse et l’avarice à un degré supérieur. Enfin, la bouche, +fendue comme une blessure, ajoutait à cette physionomie sinistre +tout le mordant de la défiance.</p> + +<p>Cette face pâle et maigre, car Halpersohn était d’une remarquable +maigreur, surmontée de cheveux gris mal peignés, avait, +pour ornement, une longue barbe très-fournie, noire, mélangée de +blanc, qui cachait la moitié du visage, en sorte qu’on n’en voyait +que le front, les yeux, le nez, les pommettes et la bouche.</p> + +<p>Cet ami du révolutionnaire Lelewel portait une calotte en velours +noir qui, mordant par une pointe sur le front, en faisait ressortir +la couleur blonde, digne des pinceaux de Rembrandt.</p> + +<p>La question que fit ce médecin devenu si célèbre, autant par +ses talents que par son avarice, causa quelque surprise à Godefroid, +qui se dit en lui-même:</p> + +<p>—Me prendrait-il pour un voleur?</p> + +<p>La réponse à cette question se trouvait sur la table et sur la +cheminée du docteur. Godefroid croyait arriver le premier, il arrivait +le dernier. Les consultants avaient déposé sur la cheminée +et sur le bord de la table d’assez grosses offrandes, car Godefroid +aperçut des piles de pièces de 20 francs, de 40 francs et deux billets +de mille francs. Était-ce là le produit d’une matinée? Il en +douta beaucoup, et il crut à quelque savante invention d’esprit. +Peut-être l’avare mais infaillible docteur tenait-il à forcer ainsi ses +recettes en laissant croire à ses clients, choisis parmi les riches, +qu’on lui donnait des rouleaux au lieu de papillottes.</p> + +<p>Moïse Halpersohn devait d’ailleurs être payé largement, car il +guérissait, et guérissait précisément les maladies désespérées auxquelles +la médecine renonçait. On ignore en Europe que les +peuples slaves possèdent beaucoup de secrets; ils ont une collection +de remèdes souverains, fruits de leurs relations avec les Chinois, +les Persans, les Cosaques, les Turcs et les Tartares. Certaines +paysannes, qui passent pour sorcières, guérissent radicalement +la rage en Pologne, avec des sucs d’herbe. Il existe dans ce +pays un corps d’observations sans code, sur les effets de certaines +plantes, de quelques écorces d’arbres réduites en poudre, que +l’on se transmet de famille en famille, et il s’y fait des cures miraculeuses.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_184">184</span> +Halpersohn, qui passa, pendant cinq ou six ans, pour un médicastre, +à cause de ses poudres, de ses médecines, possédait la +science innée des grands médecins. Non-seulement il était savant +et avait beaucoup observé, mais encore il avait parcouru l’Allemagne, +la Russie, la Perse, la Turquie, où il avait recueilli bien +des traditions; et comme il connaissait la chimie, il devint la bibliothèque +vivante de ces secrets épars chez <i>les bonnes femmes</i>, +comme on dit en France, de tous les pays où il avait porté ses pas, +à la suite de son père, marchand ambulant de son état.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que la scène où, dans <i>Richard en Palestine</i>, +Saladin guérit le roi d’Angleterre, soit une fiction. Halpersohn +possède une bourse de soie qu’il trempe dans l’eau pour +la colorer légèrement, et certaines fièvres cèdent à cette eau bue +par le malade. La vertu des plantes, selon cet homme, est infinie, +et les guérisons des plus affreuses maladies sont possibles. Cependant, +lui, comme ses confrères, s’arrête quelquefois devant des +incompréhensibilités. Halpersohn aime l’invention de l’homœopathie, +plus à cause de sa thérapeutique que pour son système médical; +il correspondait alors avec Hédenius de Dresde, Chelius +d’Heidelberg et les célèbres médecins allemands, tout en tenant la +main fermée, quoique pleine de découvertes. Il ne voulait pas +faire d’élèves.</p> + +<p>Le cadre était d’ailleurs en harmonie avec ce portrait échappé +d’une toile de Rembrandt. Le cabinet, tendu d’un papier qui simulait +du velours vert, était mesquinement meublé d’un divan +vert. Le tapis vert mélangé montrait la corde. Un grand fauteuil +en cuir noir, pour les consultants, se trouvait devant la fenêtre, +drapée de rideaux verts. Un fauteuil de bureau, de forme romaine, +en acajou, et couvert d’un maroquin vert, était le siége du docteur.</p> + +<p>Entre la cheminée et la table longue sur laquelle il écrivait, une +caisse commune en fer, placée en face de la cheminée, au milieu +de la paroi opposée, supportait une pendule en granit de Vienne +sur laquelle s’élevait un groupe en bronze, représentant l’Amour +jouant avec la Mort, le présent d’un grand sculpteur allemand +qu’Halpersohn avait sans doute guéri. Le chambranle de la cheminée +avait une coupe entre deux flambeaux pour tout ornement. +De chaque côté du divan, deux encoignures en ébène servaient à +mettre des plateaux, où Godefroid vit des cuvettes d’argent, des +carafes et des serviettes.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_185">185</span> +Cette simplicité, qui tenait presque de la nudité, frappa beaucoup +Godefroid, pour qui tout voir fut l’affaire d’un coup d’œil, et +il recouvra son sang-froid.</p> + +<p>—Monsieur, je me porte parfaitement bien: aussi ne viens-je +pas pour moi, mais pour une femme à qui vous auriez dû, depuis +longtemps, faire une visite. Il s’agit d’une dame qui demeure sur +le boulevard du Mont-Parnasse...</p> + +<p>—Ah! oui, cette dame m’a déjà plusieurs fois envoyé son fils. +Eh! bien, monsieur, qu’elle vienne à ma consultation.</p> + +<p>—Qu’elle vienne! répéta Godefroid indigné; mais, monsieur, elle +n’est pas transportable de son lit sur un fauteuil; il faut la soulever +avec des sangles.</p> + +<p>—Vous n’êtes pas médecin, monsieur! demanda le docteur juif +avec une singulière grimace qui rendit son masque encore plus +méchant qu’il ne l’était.</p> + +<p>—Si le baron de Nucingen vous faisait dire qu’il souffre <ins title="original: et et">et</ins> +veut vous visiter, répondriez-vous: Qu’il vienne!</p> + +<p>—J’irais, répliqua froidement le juif en lançant un jet de salive +dans un crachoir hollandais en acajou plein de sable.</p> + +<p>—Vous iriez, reprit doucement Godefroid, parce que le baron +de Nucingen a deux millions de rentes, et...</p> + +<p>—Le reste ne fait rien à l’affaire, j’irais.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, vous viendrez voir la malade du boulevard +Mont-Parnasse, par la même raison. Sans avoir la fortune du +baron de Nucingen, je suis ici pour vous dire que vous mettrez +vous-même le prix à la guérison, ou à vos soins si vous échouez... +Je suis prêt à vous payer d’avance; mais comment, monsieur, +vous qui êtes un émigré polonais, un communiste, je crois, ne feriez-vous +pas un sacrifice à la Pologne? car cette dame est la petite-fille +du général Tarlowski, l’ami du prince Poniatowski.</p> + +<p>—Monsieur, vous êtes venu pour me demander de guérir cette +dame, et non pour me donner des conseils. En Pologne, je suis +Polonais; à Paris, je suis Parisien. Chacun fait le bien à sa manière, +et croyez que l’avidité qu’on me prête a sa raison. Le trésor +que j’amasse a sa destination; elle est sainte. Je vends la +santé: les riches peuvent la payer, je la leur fais acheter... Les +pauvres ont leurs médecins... Si je n’avais pas un but je n’exercerais +pas la médecine... Je vis sobrement et je passe mon temps +à courir; je suis paresseux et j’étais joueur... Concluez, jeune +<span class="pagenum" id="page_186">186</span> +homme!... Vous n’avez pas l’âge où l’on peut juger les vieillards.</p> + +<p>Godefroid garda le silence.</p> + +<p>—Vous demeurez avec la petite-fille de cet imbécile qui n’avait +de courage que pour se battre, et qui a livré son pays à Catherine +II?</p> + +<p>—Oui monsieur.</p> + +<p>—Soyez chez vous lundi, à trois heures, dit-il en quittant sa +pipe et en prenant son agenda sur lequel il traça quelques mots. +Vous me remettrez, à mon arrivée, deux cents francs; et si je +vous promets la guérison, vous me donnerez mille écus... Il m’a +été dit, reprit-il, que cette dame est rapetissée comme si elle était +tombée au feu.</p> + +<p>—Monsieur, c’est, croyez-en les plus célèbres médecins de Paris, +une névrose dont les désordres sont tels, qu’ils les ont niés +tant qu’ils ne les ont pas vus.</p> + +<p>—Ah! je me rappelle maintenant les détails que ce petit bonhomme +m’en a donnés... A demain, monsieur.</p> + +<p>Godefroid sortit après avoir salué cet homme aussi singulier +qu’extraordinaire. Rien en lui ne sentait, n’indiquait un médecin, +pas même ce cabinet nu, et dont le seul meuble qui frappât la vue +était cette formidable caisse de Huret ou de Fichet.</p> + +<p>Godefroid put arriver assez à temps au passage Vivienne pour +acheter, avant que la boutique ne fermât, un magnifique accordéon +qu’il fit partir devant lui pour monsieur Bernard, en en indiquant +l’adresse.</p> + +<p>Puis il alla rue Chanoinesse, en passant par le quai des +Augustins, où il espérait trouver encore ouvert un des magasins +des commissionnaires en librairie; il en vit effectivement un où il +eut une longue conversation avec un jeune commis sur les livres +de jurisprudence.</p> + +<p>Il trouva madame de La Chanterie et ses amis au retour de la +grand’messe; et, au premier regard qu’elle lui jeta, Godefroid répondit +par un hochement de tête significatif.</p> + +<p>—Eh bien! lui dit-il, notre cher père Alain n’est pas avec +vous?</p> + +<p>—Il ne viendra pas ce dimanche-ci, répondit madame de La +Chanterie; vous ne le verrez que d’aujourd’hui en huit... A moins +que vous n’alliez où il vous a donné rendez-vous.</p> + +<p>—Madame, dit tout bas Godefroid, vous savez qu’il ne m’intimide +<span class="pagenum" id="page_187">187</span> +pas comme ces messieurs, et je comptais lui faire ma confession.</p> + +<p>—Et moi?</p> + +<p>—Oh! vous, je vous dirai tout, car j’ai bien des choses à raconter. +Pour mon début, j’ai trouvé la plus extraordinaire de +toutes les infortunes, un sauvage accouplement de la misère et du +luxe; puis des figures d’une sublimité qui dépasse toutes les inventions +de nos romanciers les plus en vogue.</p> + +<p>—La nature, et surtout la nature morale, est toujours au-dessus +de l’art, autant que Dieu est au-dessus de ses créatures. Mais, +voyons, dit madame de La Chanterie, venez me raconter votre +expédition dans les terres inconnues où vous avez fait votre premier +voyage.</p> + +<p>Monsieur Nicolas et monsieur Joseph, car l’abbé de Vèze était +resté pour quelques moments à Notre-Dame, laissèrent madame de +La Chanterie seule avec Godefroid, qui, sous le coup des émotions +qu’il venait de ressentir la veille, raconta tout dans les plus petits +détails avec la force, avec l’action et la verve que donne la première +impression d’un pareil spectacle et de son cadre d’homme +et de choses. Il eut un grand succès, car la douce et calme madame +de La Chanterie pleura, quelque accoutumée qu’elle fût à +descendre dans l’abîme des douleurs.</p> + +<p>—Vous avez bien fait, dit-elle, d’envoyer l’accordéon.</p> + +<p>—Je voudrais faire bien plus, répondit Godefroid, puisque +cette famille est la première qui m’ait fait connaître les plaisirs de +la charité; je désire procurer à ce sublime vieillard la plus grande +partie des bénéfices de son grand ouvrage. Je ne sais si vous avez +assez de confiance dans ma capacité pour me mettre à même d’entreprendre +une pareille affaire. D’après les renseignements que je +viens de prendre, il faudrait environ neuf mille francs pour fabriquer +ce livre à quinze cents exemplaires, et leur moindre valeur +serait alors de vingt-quatre mille francs. Comme nous devons préalablement +payer les trois mille et quelques cents francs qui grèvent +le manuscrit, c’est donc douze mille francs à risquer. Oh! madame, +si vous saviez quels regrets amers j’ai eus en venant du quai +des Augustins ici d’avoir dissipé si follement ma petite fortune! +car l’esprit de la charité m’est comme apparu. J’ai l’ardeur de +l’Initié, je veux embrasser la vie de ces messieurs, et je serai digne +de vous. J’ai béni plusieurs fois depuis deux jours le hasard +<span class="pagenum" id="page_188">188</span> +qui m’a conduit ici. Je vous obéirai en tout, jusqu’à ce que vous +me trouviez capable d’être un des vôtres.</p> + +<p>—Eh bien! répondit gravement madame de La Chanterie +après avoir réfléchi, écoutez-moi, car j’ai des choses importantes +à vous révéler. Vous avez été séduit, mon enfant, par la poésie du +malheur. Oui, souvent le malheur a de la poésie; car, pour moi, +la poésie est un certain excès dans le sentiment, et la douleur est +un sentiment. On vit tant par la douleur!...</p> + +<p>—Oui, madame, j’ai été pris du démon de la curiosité... Que +voulez-vous? Je n’ai pas encore l’habitude de pénétrer au cœur +des existences malheureuses, et je n’y vais pas avec la tranquillité +de vos trois pieux soldats du Seigneur. Mais, sachez-le bien, c’est +après l’épuisement de cette irritation que je me suis voué à votre +œuvre!...</p> + +<p>—Écoutez, mon cher ange, dit madame de La Chanterie, qui +prononça ces trois mots avec une douce sainteté dont fut singulièrement +touché Godefroid, nous nous sommes interdit, mais absolument, +nous ne forçons point les mots ici... Ce qui est interdit +n’occupe pas même notre pensée... Donc nous nous sommes interdit +d’entrer dans des spéculations. Imprimer un livre pour le vendre, +en attendre des bénéfices, c’est une affaire, et les opérations de ce +genre nous jetteraient dans les embarras du commerce. Certes, +ceci me semble assez faisable, nécessaire même. Croyez-vous que +ce soit le premier cas qui se présente? Nous avons vingt fois, cent +fois aperçu le moyen de sauver ainsi des familles, des maisons! +Or, que serions-nous devenus avec des affaires de ce genre? Nous +aurions été négociants... Commanditer le malheur, ce n’est pas +travailler soi-même, c’est mettre le malheur à même de travailler. +Dans quelques jours vous rencontrerez des misères plus âpres que +celle-ci; ferez-vous la même chose? Vous seriez accablé! Songez, +mon enfant, que messieurs Mongenod ne peuvent plus, depuis un +an, se charger de notre comptabilité. Vous aurez la moitié de +votre temps pris par la tenue de nos livres. Nous avons aujourd’hui +près de deux mille débiteurs dans Paris; et au moins faut-il que, +pour ceux qui peuvent nous rendre, nous sachions le chiffre de +leur dette... Nous ne demandons jamais, nous attendons. Nous +calculons que la moitié de l’argent donné se perd. L’autre moitié +nous revient quelquefois doublée... Ainsi, supposez que ce magistrat +meure, voilà douze mille francs bien aventurés. Mais que sa +<span class="pagenum" id="page_189">189</span> +fille soit guérie, que son petit-fils réussisse, et qu’il devienne un +bon magistrat... Eh bien! s’il a de l’honneur, il se souviendra de +sa dette, et il nous rendra l’argent des pauvres avec usure. Savez-vous +que plus d’une famille, tirée de la misère et mise par nous +sur le chemin de la fortune par des prêts sans intérêts, a fait la +part des pauvres, et nous a rendu les sommes doublées et quelquefois +triplées?... Voilà nos seules spéculations! D’abord, songez, +quant à ce qui vous préoccupe (et vous devez vous en préoccuper), +que la vente de l’ouvrage de ce magistrat dépend de la bonté de +cette œuvre; l’avez-vous lue? Puis, si le livre est excellent, combien +d’excellents livres sont restés un, deux ou trois ans sans avoir +le succès qu’ils méritent! Combien de couronnes mises sur des +tombeaux! Et je sais que les libraires ont des façons de traiter, de +réaliser, qui font de leur commerce le plus chanceux et le plus +difficile à débrouiller de tous les commerces parisiens. Monsieur +Nicolas vous parlera de ces difficultés, inhérentes à la nature des +livres. Ainsi, vous le voyez, nous sommes raisonnables, nous avons +l’expérience de toutes les misères, comme celle de tous les commerces, +car nous étudions Paris depuis longtemps... Les Mongenod +nous aident; nous avons en eux des flambeaux; et c’est par +eux que nous savons que la Banque de France a le commerce de la +librairie en suspicion constante, quoique ce soit un des plus beaux +commerces, mais il est mal fait... Quant aux quatre mille francs +nécessaires pour sauver cette noble famille des horreurs de l’indigence, +car il faut que ce pauvre enfant et son grand-père se nourrissent +et puissent s’habiller convenablement, je vais vous les donner... +Il est des souffrances, des misères, des plaies que nous pansons +immédiatement, sans hésitation, sans chercher à savoir qui +nous secourons: religion, honneur, caractère, tout est indifférent; +mais dès qu’il s’agit de prêter l’argent des pauvres pour aider le +malheur sous la forme agissante de l’industrie, du commerce... +oh! alors nous cherchons des garanties, avec la rigidité des usuriers. +Aussi, pour le surplus, bornez votre enthousiasme à trouver +à ce vieillard le plus honnête libraire possible. Ceci regarde +monsieur Nicolas. Il connaît des avocats, des professeurs, auteurs +de livres sur la jurisprudence; et, dimanche prochain, +il aura bien certainement un bon conseil à vous donner... +Soyez tranquille, si c’est possible, cette difficulté sera résolue. +Cependant, peut-être serait-il bon que monsieur Nicolas lût +<span class="pagenum" id="page_190">190</span> +l’ouvrage de ce magistrat... Si cela se peut, obtenez-en la communication...</p> + +<p>Godefroid restait stupéfait du bon sens de cette femme, qu’il +croyait uniquement animée par l’esprit de charité. L’Initié plia le +genou, baisa l’une des belles mains de madame de La Chanterie +en lui disant:</p> + +<p>—Vous êtes donc aussi la raison?</p> + +<p>—Il faut être tout dans notre état, reprit-elle avec la gaieté +douce particulière aux vraies saintes.</p> + +<p>—Comment, deux mille comptes! s’écria-t-il, mais c’est immense!</p> + +<p>—Oh! deux mille comptes et qui peuvent donner lieu, répondit-elle, +à des restitutions basées, comme je viens de vous le dire, +sur la délicatesse de nos obligés; car nous avons bien trois mille +autres familles qui ne nous rendront jamais que des actions de +grâce. Aussi, sentons-nous, je vous le répète, la nécessité d’avoir +des livres. Et si vous avez une discrétion à toute épreuve, vous serez +notre oracle financier. Nous sommes obligés de tenir un journal, +le grand-livre des comptes-courants et un livre de caisse. +Nous avons bien des notes, mais nous perdons trop de temps à +chercher... Voilà ces messieurs, reprit-elle.</p> + +<p>Godefroid, grave et pensif, prit peu de part d’abord à la conversation, +il était abasourdi par la révélation que madame de La Chanterie +venait de lui faire d’un ton qui prouvait qu’elle voulait le récompenser +de son ardeur.</p> + +<p>—Deux mille familles obligées! se disait-il; mais, si elles coûtent +autant que va nous coûter monsieur Bernard, nous avons donc +des millions semés dans Paris?</p> + +<p>Ce sentiment fut un des derniers mouvements de l’esprit du +monde qui s’éteignait insensiblement chez Godefroid. En réfléchissant, +il comprit que les fortunes réunies de madame de La Chanterie, +de messieurs Alain, Nicolas, Joseph et celle du juge Popinot, +les dons recueillis par l’abbé de Vèse et les secours prêtés par +la maison Mongenod avaient dû produire un capital considérable; +et que, depuis douze ou quinze ans, ce capital, accru par ceux +d’entre les obligés qui se montraient reconnaissants, avait dû +grossir à la façon des boules de neige, puisque ces charitables personnes +n’en distrayaient rien. Il voyait clair peu à peu dans cette +œuvre immense, et son désir d’y coopérer s’en accrut.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_191">191</span> +Il voulut sur les neuf heures retourner à pied au boulevard du +Mont-Parnasse; mais madame de La Chanterie, craignant la solitude +du quartier, le contraignit à prendre un cabriolet. En descendant +de voiture, quoique les volets fussent si soigneusement fermés +qu’il ne passait pas une ligne de lueur, Godefroid entendit +les sons de l’instrument; et, quand il fut sur le palier, Auguste, +qui sans doute guettait l’arrivée de Godefroid, entr’ouvrit la porte +de l’appartement et dit:</p> + +<p>—Maman voudrait bien vous voir, et mon grand-père vous +offre une tasse de thé.</p> + +<p>En entrant, Godefroid trouva la malade transfigurée par le plaisir +de faire de la musique; le visage étincelait et les yeux brillaient +comme deux diamants.</p> + +<p>—J’aurais dû vous attendre pour vous donner les premiers accords; +mais je me suis jetée sur ce petit orgue comme un affamé +se jette sur un festin. Vous avez une âme à me comprendre, et +alors je suis pardonnée.</p> + +<p>Et Vanda fit un signe à son fils, qui vint se placer de manière à +presser la pédale par laquelle respira le soufflet intérieur de l’instrument; +et, les yeux au ciel, comme sainte Cécile, la malade, +dont les doigts avaient retrouvé momentanément de la force et de +l’agilité, répéta des variations sur la Prière de Moïse que son fils +était allé lui acheter, et qu’elle avait composées dans quelques +heures. Godefroid reconnut un talent identique avec celui de Chopin. +C’était une âme qui se manifestait par des sons divins où dominait +une douceur mélancolique. Monsieur Bernard avait salué +Godefroid par un regard où se peignait un sentiment inexprimé +depuis longtemps. Si les larmes n’eussent pas été à jamais taries +chez ce vieillard desséché par tant de douleurs cuisantes, ce regard +aurait été mouillé. Cela se devinait.</p> + +<p>Monsieur Bernard jouait avec sa tabatière, en contemplant sa +fille dans une indicible extase.</p> + +<p>—Demain, madame, reprit Godefroid lorsque la musique eut +cessé, demain votre sort sera fixé, car je vous apporte une bonne +nouvelle. Le célèbre Halpersohn viendra demain à trois heures. —Et +il m’a promis, ajouta-t-il à l’oreille de monsieur Bernard, de +me dire la vérité.</p> + +<p>Le vieillard se leva, prit Godefroid par la main, l’entraîna dans +un coin de la chambre, du côté de la cheminée, il tremblait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_192">192</span> +—Ah! quelle nuit vais-je passer! C’est un arrêt définitif! lui +dit-il à l’oreille. Ma fille sera guérie ou condamnée!</p> + +<p>—Prenez courage, répondit Godefroid, et, après le thé, venez +chez moi.</p> + +<p>—Cesse, cesse, ma fille, dit le vieillard, tu te donneras des crises. +A ce développement de forces succédera l’abattement.</p> + +<p>Il fit enlever l’instrument par Auguste et présenta la tasse de +thé destinée à sa fille avec toute la câlinerie d’une nourrice qui veut +prévenir l’impatience d’un petit enfant.</p> + +<p>—Comment est-il, ce médecin? demanda-t-elle déjà distraite +par la perspective de voir un être nouveau.</p> + +<p>Vanda, comme tous les prisonniers, était dévorée de curiosité. +Quand les autres phénomènes physiques de sa maladie cessaient, +ils semblaient se reporter dans le moral, et alors elle concevait des +caprices étranges, des fantaisies violentes. Elle voulait voir Rossini; +elle pleurait de ce que son père, qu’elle croyait tout-puissant, +refusait de le lui amener.</p> + +<p>Godefroid fit alors une description minutieuse du médecin juif +et de son cabinet, car elle ignorait les démarches de son père. +Monsieur Bernard avait recommandé le silence à son petit-fils sur +ses visites chez Halpersohn, tant il avait craint d’exciter chez sa +fille des espérances qui ne se seraient pas réalisées. Vanda restait +comme attachée aux paroles qui sortaient de la bouche de Godefroid, +elle était charmée, et elle tomba dans une espèce de folie, +tant son désir de voir cet étrange Polonais devint ardent.</p> + +<p>—La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux, +dit l’ancien magistrat. Aujourd’hui, par exemple, outre ce +médecin, nous avons Hoëné Wronski, le mathématicien illuminé, +le poëte Mickievicz, Towianski l’inspiré, Chopin au talent surnaturel. +Les grandes commotions nationales produisent toujours des +espèces de géants tronqués.</p> + +<p>—Oh! cher papa! quel homme vous êtes! Si vous mettiez par +écrit tout ce que nous vous entendons dire, seulement pour +m’amuser, vous feriez une fortune... car, figurez-vous, monsieur, +que mon bon vieux père invente pour moi des histoires admirables +lorsque je n’ai plus de romans à lire, et il m’endort ainsi. Sa voix +me berce, et il calme souvent mes douleurs par son esprit... Qui +jamais le récompensera!... Auguste, mon enfant, tu devrais baiser +pour moi les marques des pas de ton grand-père.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_193">193</span> +Le jeune homme leva sur sa mère ses beaux yeux humides, et un +regard, où débordait une compassion longtemps comprimée, fut tout +un poëme. Godefroid se leva, prit la main d’Auguste et la lui serra.</p> + +<p>—Dieu, madame, a mis deux anges près de vous!... s’écria-t-il.</p> + +<p>—Oui, je le sais. Aussi me reproché-je souvent de les faire +enrager. Viens, cher Augustin, embrasse ta mère. C’est un enfant, +monsieur, dont seraient fières toutes les mères. C’est pur comme +l’or, c’est franc, c’est une âme sans péché; mais une âme un peu +trop passionnée, comme celle de la maman. Dieu m’a peut-être +clouée dans un lit pour me préserver des sottises que commettent +les femmes... qui ont trop de cœur... ajouta-t-elle en souriant.</p> + +<p>Godefroid répondit par un sourire et par un salut.</p> + +<p>—Adieu, monsieur, et surtout remerciez votre ami, car il fait +le bonheur d’une pauvre infirme.</p> + +<p>—Monsieur, dit Godefroid quand il fut chez lui seul avec monsieur +Bernard qui l’avait suivi, je crois pouvoir vous assurer que +vous ne serez point dépouillé par ce trio de braves gens. J’aurai +la somme nécessaire, mais il faudra me confier votre traité relatif +au réméré... Pour faire plus pour vous, vous devriez me confier +votre ouvrage à lire... non pas à moi, je n’aurais pas assez de +connaissances pour en juger, mais à un ancien magistrat d’une +intégrité parfaite, qui se chargera, d’après le mérite de l’œuvre, +de trouver une honorable maison avec laquelle vous contracterez +équitablement... Je n’insiste pas là-dessus. En attendant, voici +cinq cents francs, ajouta-il en tendant un billet de banque à l’ancien +magistrat stupéfait, pour subvenir à vos besoins les plus pressants. +Je ne vous en demande point de reçu, vous ne serez obligé +que par votre conscience, et votre conscience ne doit parler qu’au +cas où vous retrouveriez quelque aisance... Je me charge de satisfaire +Halpersohn...</p> + +<p>—Qui donc êtes-vous? dit le vieillard qui tomba sur une chaise.</p> + +<p>—Moi, répondit Godefroid, rien; mais je sers des personnes +puissantes à qui votre détresse est maintenant connue et qui s’intéressent +à vous... Ne m’en demandez pas davantage.</p> + +<p>—Quel est donc le mobile de ces gens?... dit le vieillard.</p> + +<p>—La religion, monsieur, répliqua Godefroid.</p> + +<p>—Serait-ce possible!... la religion...</p> + +<p>—Oui, la religion catholique, apostolique et romaine...</p> + +<p>—Eh! vous appartenez à l’ordre de Jésus?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_194">194</span> +—Non, monsieur, répondit Godefroid. Soyez sans inquiétude: +ces personnes n’ont aucun dessein sur vous, hors celui de vous +secourir, et de rendre votre famille au bonheur.</p> + +<p>—La philanthropie deviendrait-elle donc autre chose qu’une +vanité?...</p> + +<p>—Eh! monsieur, ne déshonorez pas, dit vivement Godefroid, +la sainte charité catholique, la vertu définie par saint Paul!...</p> + +<p>Monsieur Bernard, en entendant cette réponse, se mit à marcher +à grands pas dans la chambre.</p> + +<p>—J’accepte, dit-il tout à coup, et je n’ai qu’une façon de vous +remercier, c’est de vous confier mon ouvrage. Les notes, les citations +sont inutiles à un ancien magistrat; et j’ai pour deux mois de +travaux encore à copier mes citations, comme je vous l’ai dit... A +demain, ajouta-t-il en donnant une poignée de main à Godefroid.</p> + +<p>—Aurais-je fait une conversion?... se dit Godefroid, qui fut +frappé de l’expression nouvelle que la physionomie de ce grand +vieillard avait prise à sa dernière réponse.</p> + +<p>Le surlendemain, à trois heures, un cabriolet de place s’arrêta +devant la maison, et Godefroid en vit sortir Halpersohn, enseveli +dans une énorme pelisse d’ours. Pendant la nuit, le froid avait redoublé, +le thermomètre marquait dix degrés.</p> + +<p>Le médecin juif examina curieusement, quoique à la dérobée, +la chambre où son client de la veille le recevait, et Godefroid +aperçut une pensée de défiance qui rayonna dans ses yeux, comme +une pointe de poignard. Ce rapide pointillement du soupçon fit +éprouver un froid intérieur à Godefroid, qui pensa que cet homme +devait être impitoyable dans les affaires; et il est si naturel de +supposer le génie uni à la bonté, qu’il eut un nouveau mouvement +de dégoût.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, je vois que la simplicité de mon appartement +vous inquiète; aussi ne serez-vous pas étonné de ma manière +d’agir. Voici vos cent francs, et voici trois billets de mille francs, +ajouta-t-il en tirant de son portefeuille les billets que madame de La +Chanterie lui avait remis pour dégager l’ouvrage de monsieur Bernard; +mais, dans le cas où vous auriez des craintes sur ma solvabilité, +je vous offrirais, pour garants de l’exécution de nos conventions, +messieurs Mongenod, banquiers, rue de la Victoire.</p> + +<p>—Je les connais, répondit Halpersohn en serrant les dix +pièces d’or dans sa poche.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_195">195</span> +—Il ira chez eux, pensa Godefroid.</p> + +<p>—Et où demeure la malade? demanda le médecin en se levant +comme un homme qui connaît le prix du temps.</p> + +<p>—Venez par ici, monsieur, dit Godefroid en passant le premier +pour montrer le chemin.</p> + +<p>Le juif examina d’un œil soupçonneux et sagace les lieux par +lesquels il passa, car il avait le coup d’œil de l’espion; aussi vit-il +fort bien les horreurs de l’indigence par la porte de la pièce où +couchaient le magistrat et son petit-fils; par malheur, monsieur Bernard +était allé prendre le costume avec lequel il paraissait chez sa +fille, et, dans son empressement à venir ouvrir la porte, il ferma +mal celle de son chenil.</p> + +<p>Il salua noblement Halpersohn, et ouvrit avec précaution la +chambre de sa fille. —Vanda, mon enfant, voici le médecin, dit-il.</p> + +<p>Et il se rangea pour laisser passer Halpersohn qui conservait sa +pelisse. Le juif fut surpris du contraste de cette pièce, qui, dans +ce quartier, dans cette maison surtout, était une anomalie; mais +l’étonnement d’Halpersohn dura peu, car il avait vu souvent, chez +les juifs d’Allemagne et de Russie, de semblables oppositions entre +une excessive misère apparente et des richesses cachées. En marchant +de la porte au lit de la malade, il ne cessa de la regarder, +et, en arrivant à son chevet, il lui dit en polonais:</p> + +<p>—Vous êtes Polonaise?</p> + +<p>—Non pas moi, mais ma mère.</p> + +<p>—Qui votre grand-père, le général Tarlowski, avait-il épousé?</p> + +<p>—Une Polonaise.</p> + +<p>—De quelle province?</p> + +<p>—Une Sobolewska de Pinska.</p> + +<p>—Bien. Monsieur est votre père?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Monsieur, demanda-t-il, madame votre femme...</p> + +<p>—Elle est morte, répondit monsieur Bernard.</p> + +<p>—Était-elle très-blanche? dit Halpersohn avec un léger mouvement +d’impatience d’être interrompu.</p> + +<p>—Voici son portrait, répondit monsieur Bernard en allant décrocher +un magnifique cadre où se trouvaient plusieurs belles miniatures. +Halpersohn tâtait la tête et maniait la chevelure de la +malade, tout en regardant le portrait de Vanda Tarlowska, née +comtesse Sobolewska.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_196">196</span> +—Racontez-moi les désordres causés par la maladie. Et il se mit +dans la bergère en regardant Vanda fixement pendant les vingt minutes +que dura le récit alternatif du père et de la fille.</p> + +<p>—Quel âge a madame?</p> + +<p>—Trente-huit ans.</p> + +<p>—Ah! bon, s’écria-t-il en se levant, je réponds de la guérir. +Je n’assure pas de lui rendre l’exercice de ses jambes, mais pour +guérie, elle le sera. Seulement il faut la mettre dans une maison +de santé de mon quartier.</p> + +<p>—Mais, monsieur, ma fille n’est pas transportable.</p> + +<p>—Je vous réponds d’elle, dit sentencieusement Halpersohn; +mais je ne vous réponds de votre fille qu’à ces conditions... Savez-vous +qu’elle va troquer sa maladie actuelle contre une autre maladie +épouvantable, et qui durera peut-être un an, ou tout au moins +six mois?... Vous pouvez venir voir madame, puisque vous êtes +son père.</p> + +<p>—Est-ce sûr? demanda monsieur Bernard.</p> + +<p>—Sûr! répéta le juif. Madame a dans le corps un principe, +une humeur nationale, il faut l’en délivrer. Quand vous viendrez, +vous me l’amènerez, rue Basse-Saint-Pierre, à Chaillot, maison +de santé du docteur Halpersohn.</p> + +<p>—Mais comment?</p> + +<p>—Sur un brancard, comme on transporte tous les malades aux +hôpitaux.</p> + +<p>—Mais le trajet la tuera.</p> + +<p>—Non. Et Halpersohn, en disant ce non sec, était à la porte, +où Godefroid le rejoignit dans l’escalier. Le juif, qui étouffait de +chaud, lui dit à l’oreille: —Outre les mille écus, ce sera quinze francs +par jour; on paie trois mois d’avance.</p> + +<p>—Bien monsieur. Et, demanda Godefroid en montant sur le +marchepied du cabriolet où le docteur s’était élancé, vous répondez +de la guérison.</p> + +<p>—J’en réponds, répéta le Polonais. Vous aimez cette dame?</p> + +<p>—Non, dit Godefroid.</p> + +<p>—Vous ne répéterez pas ce que je vais vous confier, car je ne +vous le dis que pour vous prouver que je suis sûr de la guérison, +et si vous faisiez une indiscrétion, vous tueriez cette dame...</p> + +<p>Godefroid lui répondit par un seul geste.</p> + +<p>—Elle est depuis dix-sept ans victime du principe de la plique +<span class="pagenum" id="page_197">197</span> +polonaise qui produit tous ces ravages, j’en ai vu de plus terribles +exemples. Or, moi seul aujourd’hui sais comment faire sortir la +plique de manière à pouvoir la guérir, car on n’en guérit pas toujours. +Vous voyez, monsieur, que je suis bien désintéressé. Si cette +dame était une grande dame, une baronne de Nucingen ou toute +autre femme ou fille des Crésus modernes, cette cure me serait +payée cent, deux cent mille francs, enfin tout ce que je demanderais!... +Mais c’est un petit malheur.</p> + +<p>—Et le trajet!...</p> + +<p>—Bah! elle aura l’air de mourir, mais elle ne mourra pas!... +Elle a de la vie pour cent ans, une fois guérie. Allons, Jacques?... +vite, rue de Monsieur!... et vite!... dit-il au cocher. Et il laissa +Godefroid sur le boulevard, où Godefroid resta stupide à regarder +s’enfuir le cabriolet.</p> + +<p>—Qu’est-ce donc que ce drôle d’homme vêtu de peau d’ours? +demanda la mère Vauthier à qui rien n’échappait. Est-ce vrai, ce +que m’a dit le cocher du cabriolet, que c’est le plus fameux médecin +de Paris?</p> + +<p>—Et qu’est-ce que cela vous fait, mère Vauthier?</p> + +<p>—Ah, rien du tout! reprit-elle en grimaçant.</p> + +<p>—Vous avez eu bien tort de ne pas vous mettre de mon côté, +dit Godefroid en revenant à pas lents vers la maison; vous auriez +plus gagné qu’avec messieurs Barbet et Métivier, de qui vous n’aurez +rien.</p> + +<p>—Est-ce que je suis pour ces messieurs? reprit-elle en haussant +les épaules. Monsieur Barbet est mon propriétaire, voilà tout!</p> + +<p>Il fallut deux jours pour décider monsieur Bernard à se séparer +de sa fille et la transporter à Chaillot. Godefroid et l’ancien magistrat +firent la route chacun d’un côté du brancard couvert en coutil +rayé de blanc et de bleu, sur lequel était la chère malade, quasi +liée au matelas, tant le père craignait les soubresauts d’une attaque +de nerfs. Enfin, parti à trois heures, le convoi parvint à la maison +de santé vers cinq heures, à la chute du jour. Godefroid paya sur +quittance les quatre cent cinquante francs du trimestre exigé; puis, +quand il descendit pour donner le pourboire des deux porteurs, il +fut rejoint par monsieur Bernard, qui prit sous le matelas un paquet +cacheté très-volumineux, et qui le tendit à Godefroid.</p> + +<p>—L’un de ces gens va vous aller chercher un cabriolet, dit le +vieillard, car vous ne pourriez pas porter longtemps ces quatre +<span class="pagenum" id="page_198">198</span> +<ins title="original: votumes">volumes</ins>. Voici mon ouvrage, remettez-le à mon censeur, je le lui +confie pour toute cette semaine. Je vais rester au moins huit jours +dans ce quartier, car je ne veux pas laisser ainsi ma fille à l’abandon. +Je connais mon petit-fils, il peut garder la maison, surtout +aidé par vous; d’ailleurs, je vous le recommande. Si j’étais encore +ce que je fus, je vous demanderais le nom de mon critique, de cet +ancien magistrat, car il en est peu que je ne connaisse...</p> + +<p>—Oh! ce n’est pas un mystère, dit Godefroid en interrompant +monsieur Bernard. Du moment où vous avez en moi cette entière +confiance, je puis vous dire que votre censeur est l’ancien président +Lecamus de Tresnes.</p> + +<p>—Oh! de la cour royale de Paris! Prenez!... allez! c’est l’un +des plus beaux caractères de ce temps-ci... Lui, et feu Popinot, le +juge au tribunal de première instance, ont été des magistrats dignes +des plus beaux jours des anciens parlements. Toutes mes craintes, +si j’en avais conservé, seraient dissipées... Et où demeure-t-il? +Je voudrais l’aller remercier de la peine qu’il aura prise.</p> + +<p>—Vous le trouverez rue Chanoinesse, sous le nom de monsieur +Nicolas... J’y vais à l’instant. Et votre compromis avec vos coquins?...</p> + +<p>—Auguste vous le remettra, dit le vieillard qui rentra dans la +cour de la maison de santé.</p> + +<p>Un cabriolet trouvé sur le quai de Billy, et ramené par un des +commissionnaires, arrivait; Godefroid y monta et stimula le cocher +par la promesse d’un bon pourboire, s’il arrivait rue Chanoinesse +à temps, car Godefroid voulait y dîner.</p> + +<p>Une demi-heure après le départ de Vanda, trois hommes vêtus +de drap noir, que la Vauthier introduisit par la rue Notre-Dame +des Champs, où ils attendaient sans doute le moment favorable, +montèrent l’escalier, accompagnés de ce Judas femelle, et frappèrent +doucement à la porte du logement de monsieur Bernard. +Comme ce jour était précisément un jeudi, le collégien avait pu +garder la maison. Il ouvrit, et trois hommes se glissèrent comme +des ombres dans la première pièce.</p> + +<p>—Que voulez-vous, messieurs? demanda le jeune homme.</p> + +<p>—Nous sommes bien ici chez monsieur Bernard... c’est-à-dire +chez monsieur le baron?...</p> + +<p>—Mais que voulez-vous?</p> + +<p>—Ah! vous le savez bien, jeune homme, car on nous a dit +<span class="pagenum" id="page_199">199</span> +que votre grand-père vient de partir avec un brancard couvert... +ça ne nous étonne pas! mais il est dans son droit. Je suis huissier, +je viens tout saisir ici... Lundi, vous avez eu sommation de payer +trois mille francs de principal, plus les frais, à monsieur Métivier, +sous peine de la contrainte par corps que nous avons dénoncée; +et comme un ancien marchand d’oignons se connaît en ciboules, le +débiteur a pris la clef des champs pour éviter celle de Clichy. Mais +si nous ne l’avons pas, nous aurons pied ou aile de son riche mobilier, +car nous savons tout, jeune homme, et nous allons verbaliser.</p> + +<p>—Voilà des papiers timbrés que votre grand-papa n’a jamais +voulu prendre, dit alors la Vauthier en fourrant dans la main d’Auguste +trois exploits.</p> + +<p>—Restez, madame, nous allons vous constituer gardienne judiciaire. +La loi vous accorde quarante sous par jour; ce n’est pas à +dédaigner.</p> + +<p>—Ah! je verrai donc ce qu’il y a dans la belle chambre!..... +s’écria la Vauthier.</p> + +<p>—Vous n’entrerez pas dans la chambre de ma mère! s’écria +d’une voix formidable le jeune homme en s’élançant entre la porte +et les trois hommes noirs.</p> + +<p>Sur un signe de l’huissier, les deux praticiens et le premier +clerc qui survint saisirent Auguste.</p> + +<p>—Pas de rébellion, jeune homme; vous n’êtes pas le maître ici; +nous dresserions procès-verbal, et vous iriez coucher à la Préfecture... +En entendant ce mot redoutable, Auguste fondit en larmes.</p> + +<p>—Ah! quel bonheur, disait-il, que maman soit partie! cela +l’aurait tuée!</p> + +<p>Une espèce de conférence se tenait entre les praticiens, l’huissier +et la Vauthier. Auguste comprit, quoiqu’ils parlassent à voix +basse, qu’on voulait surtout saisir les manuscrits de son grand-père; +et il ouvrit alors la porte de la chambre.</p> + +<p>—Entrez, messieurs, et ne gâtez rien, dit-il. On vous payera +demain matin. Puis il s’en alla tout pleurant dans le taudis, où, +saisissant les notes de son grand-père, il les mit dans le poële, +qu’il savait être sans une étincelle de feu.</p> + +<p>Cette action fut faite si rapidement que l’huissier, gaillard fin, +rusé, digne de ses clients Barbet et Métivier, trouva le jeune +homme en pleurs sur sa chaise, lorsqu’il se précipita dans le taudis, +<span class="pagenum" id="page_200">200</span> +après avoir jugé que les manuscrits ne se trouvaient point dans +l’antichambre. Quoiqu’on ne puisse point saisir les livres ni les +manuscrits, le réméré souscrit par l’ancien magistrat eût justifié +cette manière de procéder. Mais il était facile d’opposer des moyens +dilatoires à cette saisie; ce que monsieur Bernard n’eût pas manqué +de faire. De là, la nécessité d’agir avec sournoiserie. Aussi, la +veuve Vauthier avait-elle merveilleusement servi son propriétaire +en ne remettant pas ses significations aux locataires; elle comptait +les jeter dans l’appartement en y entrant à la suite des gens de justice, +ou dire, au besoin, à monsieur Bernard qu’elle croyait ces +actes faits contre les deux auteurs qui depuis deux jours étaient +absents.</p> + +<p>Le procès-verbal de saisie prit environ une heure; car l’huissier +n’omit rien et regarda la valeur des objets saisis comme suffisante +à payer la dette. Une fois l’huissier parti, le pauvre jeune +homme prit les exploits et courut pour retrouver son grand-père +à la maison de santé; car l’huissier lui dit que, sous des peines +graves, la Vauthier devenait responsable des objets saisis. Il put +donc quitter le logis sans avoir rien à redouter.</p> + +<p>L’idée de savoir son grand-père traîné en prison pour dettes +rendit le pauvre enfant exactement fou, mais fou comme les jeunes +gens sont fous, c’est-à-dire qu’il était en proie à l’une de ces exaltations +dangereuses et funestes, où toutes les puissances de la jeunesse +fermentent à la fois et peuvent faire commettre de mauvaises +actions aussi bien que des traits d’héroïsme. Arrivé rue Basse-Saint-Pierre, +le concierge dit au pauvre Auguste qu’il ignorait ce +qu’était devenu le père de la malade amenée à quatre heures et +demie, mais que l’ordre de monsieur Halpersohn était de ne laisser +personne, pas même le père, voir cette dame d’ici à huit jours, +sous peine de mettre sa vie en danger.</p> + +<p>Cette réponse acheva de porter au comble l’exaspération d’Auguste. +Il reprit le chemin du boulevard Mont-Parnasse en marchant +dans son désespoir et en roulant les desseins les plus extravagants. +Il arriva vers huit heures et demie du soir, presque à jeun, et tellement +épuisé par la faim et par la douleur, qu’il écouta la Vauthier +lorsqu’elle lui proposa de prendre part à son souper qui consistait +en un ragoût de mouton aux pommes de terre. Le pauvre enfant +tomba quasi mort sur une chaise, chez cette atroce femme. Encouragé +par le patelinage et les paroles mielleuses de cette vieille, il +<span class="pagenum" id="page_201">201</span> +répondit à quelques questions adroitement faites sur Godefroid, et +il fit entendre que c’était le locataire qui, demain, allait payer les +dettes de son grand-père, car on lui devait les changements heureux +survenus dans leur position depuis une semaine. La veuve +écoutait ces propos d’un air dubitatif, en forçant Auguste à boire +quelques verres de vin.</p> + +<p>Vers dix heures, on entendit le roulement d’un cabriolet qui arrêta +devant la maison, et la veuve s’écria:</p> + +<p>—Oh! c’est monsieur Godefroid.</p> + +<p>Aussitôt Auguste prit la clef de l’appartement et monta pour +rencontrer le protecteur de sa famille; mais il trouva la figure de +Godefroid tellement changée, qu’il hésitait à lui parler, lorsque le +danger de son grand-père décida ce généreux enfant. Voici ce qui +s’était passé rue Chanoinesse et la cause de la sévérité répandue +sur la figure de Godefroid.</p> + +<p>Arrivé à temps, le néophyte avait trouvé madame de La Chanterie +et ses fidèles au salon, et il y avait pris à part monsieur Nicolas +pour lui remettre les quatre volumes de l’<i>Esprit des lois +modernes</i>. Monsieur Nicolas porta sur-le-champ ce volume manuscrit +dans sa chambre et descendit pour dîner; puis, après avoir +causé pendant la première partie de la soirée, il remonta dans l’intention +de commencer la lecture de cet ouvrage.</p> + +<p>Godefroid fut très-étonné lorsque, quelques instants après la +disparition de monsieur Nicolas il fut prié par Manon, de la part +de l’ancien président, de venir lui parler. Il monta chez monsieur +Nicolas, conduit par Manon, et il ne put faire aucune attention à +l’intérieur de ce logement, tant il fut saisi par la figure bouleversée +de cet homme si placide et si ferme.</p> + +<p>—Saviez-vous, demanda monsieur Nicolas redevenu président, +saviez-vous le nom de l’auteur de cet ouvrage?</p> + +<p>—Monsieur Bernard, répondit Godefroid, je ne le connais que +sous ce nom. Je n’ai pas ouvert le paquet...</p> + +<p>—Ah! c’est vrai, se dit monsieur Nicolas, je l’ai décacheté moi-même. +Vous n’avez pas cherché, reprit-il, à connaître ses antécédents?</p> + +<p>—Non. Je sais qu’il a épousé par amour la fille du général Tarlowski; +que sa fille se nomme comme la mère, Vanda, le petit-fils +Auguste, et le portrait que j’ai vu de monsieur Bernard est, je +crois, celui d’un président de cour royale en robe rouge.</p> + +<p>—Tenez, lisez! dit monsieur Nicolas qui montra le titre de +<span class="pagenum" id="page_202">202</span> +l’ouvrage écrit en caractères dus à la calligraphie d’Auguste, et disposés +ainsi:</p> + +<div class="sep1 sepb1"> +<p class="cent cs16 lh2"><span class="cs8">ESPRIT</span><br> +<span class="cs12 wesp">DES LOIS MODERNES</span></p> + +<p class="cent cs8 wesp sepb1">PAR M. BERNARD-JEAN-BAPTISTE-MACLOD,</p> + +<p class="cent cs12 gesp">BARON BOURLAC,</p> + +<p class="cent cs9">ancien procureur général près la cour royale de Rouen,<br> +grand officier de la Légion d’honneur.</p> +</div> + +<p class="sep1">—Ah! le bourreau de madame, de sa fille, du chevalier du +Vissard! dit d’une voix faible Godefroid. Et ses jambes s’affaiblissant, +le néophyte se laissa aller sur un fauteuil. —Joli début! +dit-il en murmurant.</p> + +<p>—Ceci, mon cher Godefroid, reprit monsieur Nicolas, est une +affaire qui nous regarde tous: vous en avez fait votre part, à nous +le reste! Je vous en prie, ne vous mêlez plus de rien, allez chercher +ce que vous pouvez avoir laissé là-bas! Pas un mot! Enfin, +une discrétion absolue! Et dites au baron Bourlac de s’adresser à +moi. D’ici là, nous aurons décidé comment il nous convient d’agir +en cette circonstance.</p> + +<p>Godefroid descendit, sortit, prit un cabriolet et arriva rapidement +au boulevard du Mont-Parnasse, plein d’horreur au souvenir du réquisitoire +du parquet de Caen, du drame sanglant terminé sur +l’échafaud, et du séjour de madame de La Chanterie à Bicêtre. Il +comprit l’abandon dans lequel cet ancien procureur général, assimilé +presque à Fouquier-Tinville, achevait ses jours, et les raisons +de son incognito si soigneusement gardé.</p> + +<p>—Puisse monsieur Nicolas venger terriblement cette pauvre +madame de La Chanterie! Il achevait en lui-même ce vœu peu catholique, +lorsqu’il aperçut Auguste.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.</p> + +<p>—Mon bon monsieur, il vient de nous arriver un malheur qui +me rend fou! Des scélérats sont venus saisir tout chez ma mère, +et l’on cherche mon grand-père pour le mettre en prison. Mais ce +<span class="pagenum" id="page_203">203</span> +n’est pas à cause de ces malheurs que je vous implore, dit ce garçon, +avec une fierté romaine, c’est pour vous prier de me rendre +un service que l’on rend à des condamnés à mort...</p> + +<p>—Parlez, dit Godefroid.</p> + +<p>—On est venu pour s’emparer des manuscrits de mon grand-père; +et, comme je crois qu’il vous a remis l’ouvrage, je viens vous +prier de prendre les notes, car la portière ne me laissera rien emporter +d’ici... Joignez-les aux volumes, et...</p> + +<p>—Bien, bien, répondit Godefroid, allez vite les chercher.</p> + +<p>Pendant que le jeune homme entrait chez lui pour en revenir +aussitôt, Godefroid pensa que cet enfant n’était coupable d’aucun +crime, et qu’il ne fallait pas le désespérer en lui parlant de son grand-père, +de l’abandon qui punissait cette triste vieillesse des fureurs de +la vie politique, et il prit le paquet avec une sorte de bonne grâce.</p> + +<p>—Quel est le nom de votre mère? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ma mère, monsieur, est la baronne de Mergi; mon père est +le fils du premier président de la cour royale de Rouen.</p> + +<p>—Ah! dit Godefroid, votre grand-père a marié sa fille au fils +du fameux président Mergi.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Mon petit ami, laissez-moi, dit Godefroid. Il conduisit le +jeune baron de Mergi jusque sur le palier, et appela la Vauthier.</p> + +<p>—Mère Vauthier, lui dit-il, vous pouvez disposer de mon logement, +je ne reviendrai jamais ici.</p> + +<p>Et il descendit pour remonter en voiture.</p> + +<p>—Avez-vous remis quelque chose à ce monsieur-là? demanda +la Vauthier à Auguste.</p> + +<p>—Oui, dit le jeune homme.</p> + +<p>—Vous êtes propre! c’est un agent de vos ennemis! Il a tout +conduit, c’est sûr. A preuve que le tour est fait, c’est qu’il ne reviendra +jamais ici... Il m’a dit que je pouvais mettre son logement +à louer. Auguste se précipita sur le boulevard, courut après le cabriolet, +et finit par le faire arrêter tant il criait.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.</p> + +<p>—Les manuscrits de mon grand-père?...</p> + +<p>—Dites-lui de les réclamer à monsieur Nicolas.</p> + +<p>Le jeune homme prit ce mot pour l’atroce plaisanterie d’un voleur +qui a bu toute honte, et il s’assit dans la neige en voyant le +cabriolet reprendre sa course au grand trot. Il se releva dans un +<span class="pagenum" id="page_204">204</span> +accès de sauvage énergie, revint se coucher, harassé de ses courses +rapides, et le cœur brisé. Le lendemain matin, Auguste de +Mergi s’éveilla seul dans ce logement, habité la veille par sa mère +et par son grand-père, et il fut en proie aux émotions pénibles de +sa situation, dans laquelle il se retrouva pleinement. La solitude +profonde d’un appartement si rempli naguère, où chaque moment +apportait un devoir, une occupation, lui fit tant de mal à voir, qu’il +descendit demander à la mère Vauthier si son grand-père était venu +pendant la nuit ou de grand matin; car il s’était éveillé fort tard, et +il supposait que, dans le cas où le baron Bourlac serait retourné, la +portière l’aurait instruit des poursuites. La portière répondit en ricanant +qu’il savait bien où devait se trouver son grand-père; et que +s’il n’était pas rentré ce matin, c’est qu’il habitait le château de +Clichy. Cette raillerie chez une femme qui, la veille, l’avait si bien +cajolé, rendit à ce pauvre jeune homme toute sa frénésie, et il courut +à la maison de santé de la rue Basse-Saint-Pierre, en proie au +désespoir de supposer son grand-père en prison.</p> + +<p>Le baron Bourlac avait rôdé pendant toute la nuit autour de la +maison de santé dont l’entrée lui avait été interdite, et autour de +la maison du docteur Halpersohn, à qui naturellement il voulait +demander compte d’une pareille conduite. Le docteur n’était rentré +chez lui qu’à deux heures du matin. Le vieillard, venu à une +heure et demie à la porte du docteur, était retourné se promener +dans la grande allée des Champs-Élysées; lorsqu’il revint, à deux +heures et demie, le portier lui dit que monsieur Halpersohn était +rentré, couché, qu’il dormait et qu’il ne pouvait pas le réveiller.</p> + +<p>En se trouvant à deux heures et demie du matin dans ce quartier, +le pauvre père, au désespoir, erra sur le quai, sous les arbres +chargés de givre des contre-allées du Cours-la-Reine, et attendit +le jour. A neuf heures du matin, il se présenta chez le médecin, et +lui demanda pourquoi il tenait ainsi sa fille en charte privée.</p> + +<p>—Monsieur, lui répondit le docteur, hier, je vous ai répondu +de la santé de votre fille; mais en ce moment je vous réponds de +sa vie, et vous comprenez que je dois être souverain dans un pareil +cas. Apprenez que votre fille a pris hier un remède qui doit +lui donner <i>la plique</i>, et que, tant que cette horrible maladie ne +sera pas sortie, elle ne sera pas visible. Je ne veux pas qu’une émotion +vive, une erreur de régime, m’enlèvent ma malade et vous +enlèvent à vous votre fille; si vous la voulez voir absolument, je +<span class="pagenum" id="page_205">205</span> +demanderai une consultation de trois médecins, afin de mettre à couvert +ma responsabilité, car la malade pourrait mourir.</p> + +<p>Le vieillard, accablé de fatigue, tomba sur une chaise et se releva +promptement en disant: —Pardonnez-moi, monsieur. J’ai passé la +nuit à vous attendre dans des angoisses affreuses; car vous ne savez +pas à quel point j’aime ma fille, que je garde depuis quinze ans entre +la vie et la mort, et c’est un supplice que ces huit jours d’attente!</p> + +<p>Le baron sortit du cabinet d’Halpersohn en chancelant comme +un homme ivre. Environ une heure après la sortie de ce vieillard, +que le médecin juif avait conduit en le soutenant par le bras jusqu’à +la rampe de son escalier, il vit entrer Auguste de Mergi. En +questionnant la portière de la maison de santé, ce pauvre jeune +homme venait d’apprendre que le père de la dame amenée la veille +était revenu dans la soirée, qu’il l’y avait demandée, et avait parlé +d’aller ce matin chez le docteur Halpersohn, et que là sans doute +on lui donnerait de ses nouvelles. Au moment où Auguste de Mergi +se présenta dans le cabinet d’Halpersohn, le docteur déjeunait d’une +tasse de chocolat, accompagnée d’un verre d’eau, le tout servi sur +un petit guéridon; il ne se dérangea pas pour le jeune homme, et +continua de tremper sa mouillette dans le chocolat; car il ne mangeait +pas autre chose qu’une flûte coupée en quatre avec une précision +qui prouvait une certaine habileté d’opérateur. Halpersohn +avait, en effet, pratiqué la chirurgie dans ses voyages.</p> + +<p>—Hé bien! jeune homme, dit-il, en voyant entrer le fils de +Vanda, vous venez aussi me demander compte de votre mère...</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit Auguste de Mergi.</p> + +<p>Auguste s’était avancé jusqu’à la table où brillèrent tout d’abord +à ses yeux plusieurs billets de banque parmi quelques piles de pièces +d’or. Dans les circonstances où se trouvait ce malheureux enfant, +la tentation fut plus forte que ses principes, quelque solides +qu’ils pussent être. Il vit le moyen de sauver son grand-père et les +fruits de vingt années de travail menacés par d’avides spéculateurs. +Il succomba. Cette fascination fut rapide comme la pensée et justifiée +par une idée de dévouement qui sourit à cet enfant. Il se dit: +«Je me perds, mais je sauve ma mère et mon grand-père!...»</p> + +<p>Dans cette étreinte de sa raison aux prises avec le crime, il acquit, +comme les fous, une singulière et passagère habileté; car au +lieu de donner des nouvelles de son grand-père, il abonda dans le +sens du médecin. Halpersohn, comme tous les grands observateurs, +<span class="pagenum" id="page_206">206</span> +avait deviné rétrospectivement la vie du vieillard, de cet enfant et +de la mère. Il pressentit ou entrevit la vérité, que les discours de +la baronne de Mergi lui dévoilèrent, et il en résultait chez lui +comme une sorte de bienveillance pour ses nouveaux clients; car, +du respect ou de l’admiration, il en était incapable.</p> + +<p>—Hé bien! mon cher garçon, répondit-il familièrement au +jeune baron, je vous garde votre mère, et je vous la rendrai jeune, +belle et bien portante. C’est une de ces malades rares auxquelles +les médecins s’intéressent; d’ailleurs, c’est, par sa mère, une compatriote +à moi. Vous et votre grand-père, ayez le courage de rester +deux semaines sans voir madame...</p> + +<p>—La baronne Mergi...</p> + +<p>—Si elle est baronne, vous êtes baron? demanda Halpersohn.</p> + +<p>En ce moment le vol était accompli. Pendant que le médecin +regardait sa mouillette alourdie par le chocolat, Auguste avait saisi +quatre billets pliés et les avait mis dans la poche de son pantalon, +en ayant l’air d’y fourrer la main par contenance.</p> + +<p>—Oui, monsieur, je suis baron. Mon grand-père est baron +aussi; il était procureur général sous la Restauration.</p> + +<p>—Vous rougissez, jeune homme, il ne faut pas rougir d’être +pauvre et baron, c’est fort commun.</p> + +<p>—Qui vous a dit, monsieur, que nous sommes pauvres?</p> + +<p>—Mais votre grand-père m’a dit avoir passé la nuit dans les +Champs-Élysées; et, quoique je ne connaisse pas de palais où il se +trouve d’aussi belle voûte que celle qui brillait à deux heures du +matin, je vous assure qu’il faisait froid dans le palais où se promenait +votre grand-père. On ne choisit pas par goût l’hôtel de la +Belle-Étoile...</p> + +<p>—Mon grand père sort d’ici? reprit Auguste, qui saisit cette +occasion de faire retraite; je vous remercie, monsieur, et je +viendrai, si vous le permettez, savoir des nouvelles de ma mère.</p> + +<p>Aussitôt sorti, le jeune baron alla chez l’huissier en prenant un +cabriolet pour s’y rendre plus promptement, et il paya la dette de +son grand-père. L’huissier remit les pièces et le mémoire des frais +acquittés, puis il dit au jeune homme de prendre un de ses clercs +avec lui pour qu’il relevât le gardien judiciaire de ses fonctions.</p> + +<p>—D’autant plus que messieurs Barbet et Métivier demeurent +dans votre quartier, ajouta-t-il; mon jeune homme ira leur porter +les fonds, et leur dire de vous rendre l’acte de réméré...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_207">207</span> +Auguste, qui ne comprenait rien à ces termes et à ces formalités, +se laissa faire. Il reçut sept cents francs en argent qui lui revenaient +sur les quatre mille francs, et sortit accompagné d’un clerc. +Il monta dans le cabriolet dans un état de stupeur indicible; car, +le résultat obtenu, les remords commencèrent, et il se vit déshonoré, +maudit par son grand-père, dont l’inflexibilité lui était +connue, et il pensa que sa mère mourrait de douleur de le savoir +coupable. La nature entière changeait pour lui d’aspect. Il avait +chaud, il ne voyait plus la neige, les maisons lui semblaient être des +spectres. Arrivé chez lui, le jeune baron prit son parti, qui certes +était celui d’un honnête jeune homme. Il alla dans la chambre de +sa mère y prendre la tabatière garnie de diamants que l’empereur +avait donnée à son grand-père, pour l’envoyer avec les sept cents +francs au docteur Halpersohn, en y joignant la lettre suivante qui +nécessita plusieurs brouillons.</p> + +<div class="manuscr"> +<p class="addr">«<span class="smcap">Monsieur</span>,</p> + +<p>»Les fruits d’un travail de vingt années, fait par mon grand-père, +allaient être dévorés par des usuriers, qui menacent sa +liberté. Trois mille trois cents francs le sauvaient, et en voyant +tant d’or sur votre table, je n’ai pu résister au bonheur de rendre +mon aïeul libre, en lui rendant aussi le salaire de ses veilles. +Je vous ai emprunté sans votre consentement, quatre mille francs; +mais comme trois mille trois cents francs seulement sont nécessaires, +je vous envoie les sept cents francs restant, et j’y joins +une tabatière enrichie de diamants, donnée par l’empereur à +mon grand-père, et dont la valeur peut vous répondre de la +somme.</p> + +<p>»Dans le cas où vous ne croiriez pas à l’honneur de celui qui +verra toute sa vie en vous un bienfaiteur, si vous daignez garder +le silence sur une action injustifiable en toute autre circonstance, +vous sauverez mon grand-père comme vous sauverez ma mère, +et je serai toute la vie votre esclave dévoué.</p> + +<p class="rsign">»<span class="smcap">Auguste de Mergi.</span>»</p> +</div> + +<p>Vers deux heures et demie, Auguste, qui était allé jusqu’aux +Champs-Élysées, fit remettre par un commissionnaire, à la porte +du docteur Halpersohn, une boîte cachetée où se trouvaient dix +louis, un billet de cinq cents francs et la tabatière; puis il revint +<span class="pagenum" id="page_208">208</span> +lentement à pied chez lui, par le pont d’Iéna, les Invalides et les +boulevards, comptant sur la générosité du docteur Halpersohn. Le +médecin, qui s’était aperçu du vol, avait aussitôt changé d’opinion +sur ses clients. Il pensa que le vieillard était venu pour le voler, +et que, n’ayant pas réussi, il avait envoyé ce petit garçon. Il se +mit en doute les qualités qu’ils se donnaient, et il alla droit <ins title="original: ua">au</ins> +parquet du procureur du roi, rendre sa plainte, en ordonnant +qu’on fît aussitôt des poursuites.</p> + +<p>La prudence avec laquelle procède la justice permet rarement +d’aller aussi vite que les parties plaignantes le veulent; mais vers +trois heures, un commissaire de police, accompagné d’agents qui +se tenaient en flâneurs sur les boulevards, faisait des questions à +la mère Vauthier sur ses locataires, et la veuve augmentait, sans +le savoir, les soupçons du commissaire de police.</p> + +<p>Népomucène, qui flaira des agents de police, crut qu’on allait +arrêter le vieillard; et, comme il aimait monsieur Auguste, il courut +au-devant de monsieur Bernard; et l’apercevant dans l’avenue +de l’Observatoire:</p> + +<p>—Sauvez-vous, monsieur! cria-t-il, on vient vous arrêter. Les +huissiers sont venus hier chez vous; ils ont tout saisi. La mère +Vauthier, qui vous a caché des papiers timbrés, disait que vous +coucheriez à Clichy ce soir ou demain. Tenez, voyez-vous ces argousins?</p> + +<p>Un regard suffit à l’ancien procureur général pour reconnaître +des recors dans les agents de police, et il devina tout.</p> + +<p>—Et monsieur Godefroid?</p> + +<p>—Parti pour ne plus revenir. La mère Vauthier dit que c’était +une mouche à vos ennemis...</p> + +<p>Aussitôt le baron Bourlac prit le parti d’aller chez Barbet, et il +y fut en un quart d’heure, l’ancien libraire demeurait dans la rue +Sainte-Catherine-d’Enfer.</p> + +<p>—Ah! vous venez chercher votre acte de réméré? dit l’ancien +libraire en répondant au salut de sa victime; le voici.</p> + +<p>Et, au grand étonnement du baron Bourlac, il lui tendit l’acte +que l’ancien procureur général prit, en disant:</p> + +<p>—Je ne comprends pas...</p> + +<p>—Ce n’est donc pas vous qui m’avez payé? répliqua le libraire.</p> + +<p>—Vous êtes payé!</p> + +<p>—Mon petit-fils a porté les fonds chez l’huissier ce matin.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_209">209</span> +—Est-il vrai que vous m’ayez fait saisir hier?...</p> + +<p>—Vous n’étiez donc pas rentré chez vous depuis deux jours? +demanda Barbet; mais un procureur général sait bien ce que c’est +que la dénonciation de la contrainte par corps...</p> + +<p>En entendant cette phrase, le baron salua froidement Barbet, +et revint vers sa maison en pensant que le garde du commerce +était là sans doute pour les auteurs cachés au deuxième étage. Il +allait lentement, perdu dans de vagues appréhensions; car à mesure +qu’il marchait, les paroles de Népomucène lui apparaissaient +de plus en plus obscures, inexplicables. Godefroid pouvait-il bien +l’avoir trahi! Il prit machinalement par la rue Notre-Dame des +Champs et rentra par la petite porte, qu’il trouva par hasard ouverte, +et heurta Népomucène.</p> + +<p>—Ah! monsieur, arrivez donc! On emmène monsieur Auguste +en prison! Il a été pris sur le boulevard; c’est lui qu’on cherchait; +il a été interrogé...</p> + +<p>Le vieillard bondit comme un tigre, passa l’allée sur le boulevard +en traversant la maison, et le jardin, comme une flèche, et il +put arriver assez à temps pour voir son petit-fils montant en fiacre +entre trois hommes.</p> + +<p>—Auguste, dit-il, qu’est-ce que cela veut dire?</p> + +<p>Le jeune homme fondit en larmes et s’évanouit.</p> + +<p>—Monsieur, je suis le baron Bourlac, ancien procureur général, +dit-il au commissaire de police dont l’écharpe frappa son regard; +de grâce, expliquez-moi ceci...</p> + +<p>—Monsieur, si vous êtes le baron Bourlac, vous comprendrez +tout en deux mots: je viens d’interroger ce jeune homme, et il a +malheureusement avoué...</p> + +<p>—Quoi?...</p> + +<p>—Un vol de quatre mille francs fait chez le docteur Halpersohn.</p> + +<p>—Est-il possible! Auguste?</p> + +<p>—Grand-papa, je lui ai envoyé en nantissement votre tabatière +de diamants, je voulais vous sauver de l’infamie d’aller en +prison.</p> + +<p>—Ah! malheureux, qu’as-tu fait! s’écria le baron. Les diamants +sont faux, car j’ai vendu les vrais depuis trois ans.</p> + +<p>Le commissaire de police et son greffier se regardèrent d’une +singulière façon. Ce regard, plein de choses, surpris par le baron +Bourlac, le foudroya.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_210">210</span> +—Monsieur le commissaire, reprit l’ancien procureur général, +soyez tranquille, je vais aller voir monsieur le procureur du roi; +mais vous pouvez attester l’erreur dans laquelle j’ai maintenu mon +petit-fils et ma fille. Vous devez faire votre devoir; mais, au nom +de l’humanité, mettez mon petit-fils à la pistole... Je passerai à la +prison... Où le menez-vous?</p> + +<p>—Êtes-vous le baron de Bourlac? dit le commissaire de police.</p> + +<p>—Oh! monsieur.</p> + +<p>—C’est que monsieur le procureur du roi, le juge d’instruction +et moi, nous doutions que des gens comme vous et votre petit-fils +pussent être coupables, et comme le docteur, nous avons cru +que des fripons avaient pris vos noms.</p> + +<p>Il prit le baron Bourlac à part et lui dit:</p> + +<p>—Vous êtes allé ce matin chez le docteur Halpersohn?...</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Votre petit-fils s’y est présenté une demi-heure après vous?</p> + +<p>—Je n’en sais rien, monsieur, car je rentre, et je n’ai pas vu +mon petit-fils depuis hier.</p> + +<p>—Les exploits qu’il nous a montrés et le dossier m’ont tout +expliqué, reprit le commissaire de police, je connais la cause du +crime. Monsieur, je devrais vous arrêter comme complice de votre +petit-fils, car vos réponses confirment les faits allégués dans la +plainte; mais les actes qui vous ont été signifiés et que je vous +rends, dit-il en tendant un volume de papier timbré qu’il tenait à +la main, prouvent que vous êtes bien le baron Bourlac. Néanmoins, +soyez prêt à comparaître devant M. Marest, juge d’instruction +commis à cette affaire. Je crois devoir me relâcher des rigueurs +ordinaires devant votre ancienne qualité. Quant à votre petit-fils, +je vais parler à monsieur le procureur du roi en rentrant, et nous +aurons tous les égards possibles pour le petit-fils d’un ancien premier +président, victime d’une erreur de jeunesse. Mais il y a +plainte: le délinquant avoue, j’ai dressé procès-verbal, il y a mandat +de dépôt; je ne puis rien. Quant à l’incarcération, nous mettrons +votre petit-fils à la Conciergerie.</p> + +<p>—Merci! monsieur, dit le malheureux Bourlac.</p> + +<p>Il tomba roide dans la neige, et roula dans une des cuvettes qui +séparaient alors les arbres du boulevard.</p> + +<p>Le commissaire de police appela du secours, et Népomucène +accourut avec la mère Vauthier. On porta le vieillard chez lui, et +<span class="pagenum" id="page_211">211</span> +la Vauthier pria le commissaire de police, en passant par la rue +d’Enfer, d’envoyer au plus vite le docteur Berton.</p> + +<p>—Qu’a donc mon grand-père? demanda le pauvre Auguste.</p> + +<p>—Il est fou! monsieur!... Voilà ce que c’est que de voler!...</p> + +<p>Auguste fit un mouvement pour se briser la tête; mais les deux +agents le <ins title="original: continre">continrent</ins>.</p> + +<p>—Allons, jeune homme, du calme! dit le commissaire, du +calme. Vous avez des torts, mais ils ne sont pas irréparables!...</p> + +<p>—Mais, monsieur, dites donc à cette femme que vraisemblablement +mon grand-père est à jeun depuis vingt-quatre heures!...</p> + +<p>—Oh! les pauvres gens! s’écria tout bas le commissaire.</p> + +<p>Il fit arrêter le fiacre qui marchait, dit un mot à l’oreille de son +secrétaire, qui courut parler à la Vauthier et qui revint aussitôt.</p> + +<p>Monsieur Berton jugea que la maladie de monsieur Bernard, +car il le connaissait sous ce seul nom, était une fièvre chaude +d’une grande intensité; mais comme la veuve Vauthier lui raconta +les événements qui motivaient cet état, à la façon dont racontent +les portières, il jugea nécessaire d’informer le lendemain matin, à +Saint-Jacques du Haut-Pas, monsieur Alain de cette aventure, et +monsieur Alain fit parvenir par un commissionnaire un mot qu’il +écrivit au crayon à monsieur Nicolas, rue Chanoinesse.</p> + +<p>Godefroid, en arrivant, avait remis la veille au soir les notes de +l’ouvrage à monsieur Nicolas, qui passa la plus grande partie de la +nuit à lire le premier volume de l’ouvrage du baron Bourlac.</p> + +<p>Le lendemain matin, madame de La Chanterie dit au néophyte +qu’il allait, si sa résolution tenait toujours, se mettre immédiatement +à l’ouvrage. Godefroid, initié par elle aux secrets financiers +de la société, travailla sept ou huit heures par jour, pendant plusieurs +mois, sous l’inspection de Frédéric Mongenod, qui venait +tous les dimanches examiner la besogne, et il reçut de lui des +éloges sur ses travaux.</p> + +<p>—Vous êtes, lui dit-il, quand tous les comptes furent à jour et +clairement établis, une acquisition précieuse pour les saints au +milieu de qui vous vivez. Maintenant, deux ou trois heures par +jour vous suffiront à maintenir cette comptabilité au courant, et +vous pourrez, le surplus du temps, les aider, si vous avez encore +la vocation que vous manifestiez il y a six mois...</p> + +<p>On était alors au mois de juillet 1838. Pendant tout le temps +qui s’était écoulé depuis l’aventure du boulevard Mont-Parnasse, +<span class="pagenum" id="page_212">212</span> +Godefroid, jaloux de se montrer digne de ses amis, n’avait pas fait +une seule question relative au baron Bourlac; car, n’en entendant +pas dire un mot, ne trouvant rien dans les écritures qui concernât +cette affaire, il regarda le silence gardé sur la famille des deux +bourreaux de madame La Chanterie ou comme une épreuve à +laquelle on le soumettait, ou comme une preuve que les amis de +cette sublime femme l’avaient vengée.</p> + +<p>En effet, il était allé, deux mois après, en se promenant, jusqu’au +boulevard Mont-Parnasse; il avait su rencontrer la veuve Vauthier, +et il lui avait demandé des nouvelles de la famille Bernard.</p> + +<p>—Est-ce qu’on sait, mon cher monsieur Godefroid, où ces +gens-là sont passés!... Deux jours après votre expédition, car c’est +vous, finaud, qui avez soufflé l’affaire à mon propriétaire, il est +venu du monde qui nous a débarrassé de ce vieux fiérot-là. Bah! +l’on a tout déménagé en vingt-quatre heures, et, ni vu, ni connu! +Personne ne m’a voulu dire un mot. Je crois qu’il est parti pour +Alger avec son brigand de petit-fils; car Népomucène, qui avait +un faible pour ce voleur, et qui ne vaut pas mieux que lui, ne l’a +pas trouvé à la Conciergerie, et lui seul sait où ils sont, le gredin +m’ayant plantée là... Élevez donc des enfants trouvés! Voilà comme +ils vous récompensent, ils vous mettent dans l’embarras. Je n’ai +pas encore pu le remplacer; et, comme le quartier gagne beaucoup, +la maison est toute louée, je suis écrasée de travail.</p> + +<p>Jamais Godefroid n’aurait rien su de plus sur le baron Bourlac, +sans le dénoûment qui se fit de cette aventure, par suite d’une de +ces rencontres comme il s’en fait à Paris.</p> + +<p>Au mois de septembre, Godefroid descendait la grande avenue +des Champs-Élysées, et il pensait au docteur Halpersohn, en passant +devant la rue <ins title="original: Marbeuf">Marbœuf</ins>.</p> + +<p>—Je devrais, se dit-il, aller le voir pour savoir s’il a guéri la +fille de Bourlac!... Quelle voix! quel talent elle avait!... Elle voulait +se consacrer à Dieu!</p> + +<p>Parvenu au rond-point, Godefroid le traversa promptement à +cause des voitures qui descendaient avec rapidité, et il heurta +dans l’allée un jeune homme qui donnait le bras à une jeune dame.</p> + +<p>—Prenez donc garde! s’écria le jeune homme, êtes-vous donc +aveugle?</p> + +<p>—Hé! c’est vous! répondit Godefroid en reconnaissant Auguste +de Mergi dans ce jeune homme.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_213">213</span> +Auguste était si bien mis, si joli, si coquet, si fier de donner le +bras à cette femme, que, sans les souvenirs auxquels il s’abandonnait, +il ne l’aurait pas reconnu.</p> + +<p>—Hé! c’est ce cher monsieur Godefroid, dit la dame.</p> + +<p>En entendant les notes célestes de l’organe enchanteur de <ins title="original: Vande">Vanda</ins> +qui marchait, Godefroid resta cloué par les pieds à la place où il +était.</p> + +<p>—Guérie!... dit-il.</p> + +<p>—Depuis dix jours, il m’a permis de marcher!... répondit-elle.</p> + +<p>—Halpersohn?...</p> + +<p>—Oui! dit-elle. Hé, comment n’êtes-vous pas venu nous voir? +reprit-elle... Oh! vous avez bien fait! Mes cheveux n’ont été coupés +qu’il y a huit jours! ceux que vous me voyez, sont une perruque; +mais le docteur m’a juré qu’ils repousseraient!... Mais +combien n’avons-nous pas de choses à nous dire!... Venez donc +dîner avec nous!... Oh! votre accordéon!... oh! monsieur...</p> + +<p>Et elle porta son mouchoir à ses yeux.</p> + +<p>—Je le garderai toute ma vie! mon fils le conservera comme +une relique! Mon père vous a cherché dans tout Paris; il est, +d’ailleurs, à la recherche de ses bienfaiteurs inconnus; il mourra +de chagrin si vous ne l’aidez pas à les retrouver... Il est rongé par +une mélancolie noire dont je ne triomphe pas tous les jours.</p> + +<p>Autant séduit par la voix de cette délicieuse femme rappelée de +la tombe que par la voix d’une fascinante curiosité, Godefroid prit +le bras que lui tendit la baronne de Mergi, qui laissa son fils aller +en avant, chargé par elle d’une commission par un signe de tête, +que le jeune homme avait compris.</p> + +<p>—Je ne vous emmène pas bien loin, nous demeurons allée +d’Antin, dans une jolie maison bâtie à l’anglaise; nous l’occupons +tout entière; chacun de nous a tout un étage. Oh! nous sommes +très-bien. Mon père croit que vous êtes pour beaucoup dans les félicités +qui nous accablent!...</p> + +<p>—Moi!...</p> + +<p>—Ne savez-vous pas que l’on a créé pour lui, sur un rapport du +ministre de l’Instruction publique, une chaire de législation comparée +à la Sorbonne? Mon père commencera son <ins title="original: premiers">premier</ins> cours au +mois de novembre prochain. Le grand ouvrage auquel il travaillait +paraîtra dans un mois, car la maison Cavalier le publie en partageant +les bénéfices avec mon père, et elle lui a remis trente mille francs +<span class="pagenum" id="page_214">214</span> +à-compte sur sa part; aussi mon père achète-t-il la maison où nous +sommes. Le ministère de la justice me fait une pension de douze +cents francs, à titre de secours annuels à la fille d’un ancien magistrat; +mon père a sa pension de mille écus; il a cinq mille francs +comme professeur. Nous sommes si économes, que nous serons +presque riches. Mon Auguste va commencer son droit dans deux +mois; mais il est employé au parquet du procureur général, et +gagne douze cents francs... Ah! monsieur Godefroid, ne parlez +pas de la malheureuse affaire de mon Auguste. Moi, je le bénis +tous les matins pour cette action, que son grand-père ne lui pardonne +pas encore! sa mère le bénit, Halpersohn l’adore, et l’ancien +procureur général est implacable.</p> + +<p>—Quelle affaire? dit Godefroid.</p> + +<p>—Ah! je reconnais bien là votre générosité! s’écria Vanda. +Quel noble cœur vous avez!... Votre mère doit être fière de vous.</p> + +<p>Elle s’arrêta comme si elle avait ressenti des douleurs dans le +cœur.</p> + +<p>—Je vous jure que je ne sais rien de l’affaire dont vous me +parlez, dit Godefroid.</p> + +<p>—Ah! vous ne la connaissez pas!</p> + +<p>Et elle raconta naïvement, en admirant son fils, l’emprunt fait +par Auguste au docteur.</p> + +<p>—Si nous ne pouvons rien dire de cela devant monsieur le baron +Bourlac, fit observer Godefroid, racontez-moi comment votre +fils s’en est tiré...</p> + +<p>—Mais, répondit Vanda, je vous ai dit, je crois, qu’il est employé +chez le procureur général, qui lui témoigne la plus grande +bienveillance. Il n’est pas resté plus de quarante-huit heures à la +Conciergerie, où il avait été mis chez le directeur. Le bon docteur, +qui n’a trouvé la belle, la sublime lettre d’Auguste que le +soir, a retiré sa plainte; et, par l’intervention d’un ancien président +de la cour royale que mon père n’a jamais vu, le procureur +général a fait anéantir le procès-verbal du commissaire de police +et le mandat de dépôt. Enfin il n’existe aucune trace de cette affaire +que dans mon cœur, dans la conscience de mon fils et dans +la tête de son grand-père, qui, depuis ce jour, dit <i>vous</i> à Auguste +et le traite comme un étranger. Hier encore, Halpersohn demandait +grâce pour lui; mais mon père, qui me refuse, moi qu’il +aime tant, a répondu: —Vous êtes le volé; vous pouvez, vous +<span class="pagenum" id="page_215">215</span> +devez pardonner; mais moi, je suis responsable du voleur... et +quand j’étais procureur général, je ne pardonnais jamais!... —Vous +tuerez votre fille! a dit <ins title="original: Halpershon">Halpersohn</ins> que j’écoutais. Mon père +a gardé le silence.</p> + +<p>—Mais qui donc vous a secourus?</p> + +<p>—Un monsieur que nous croyons chargé de répandre les bienfaits +de la reine.</p> + +<p>—Comment est-il? demanda Godefroid.</p> + +<p>—C’est un homme solennel et sec, triste dans le genre de mon +père... C’est lui qui fit transporter mon père dans la maison où +nous sommes, lorsqu’il fut atteint de sa fièvre chaude. Figurez-vous +que, dès que mon père fut rétabli, l’on m’a retirée de la +maison de santé et installée là, où je me suis retrouvée dans ma +chambre, comme si je ne l’avais pas quittée. Halpersohn, que ce +grand monsieur a séduit, je ne sais comment, m’a donc alors appris +toutes les souffrances endurées par mon père! Et les diamants +vendus de sa tabatière! mon fils et mon père la plupart du temps +sans pain, et faisant les riches en ma présence... Oh! monsieur +Godefroid!... Ces deux êtres-là sont des martyrs... Que puis-je +dire à mon père?... Entre mon fils et lui, je ne peux que leur +rendre la pareille en souffrant pour eux, comme eux.</p> + +<p>—Et ce grand monsieur n’a-t-il pas un peu l’air militaire?...</p> + +<p>—Ah! vous le connaissez! lui cria Vanda sur la porte de sa +maison.</p> + +<p>Elle saisit Godefroid par la main avec la vigueur d’une femme +lorsqu’elle éprouve une attaque de nerfs, elle le traîna dans un salon +dont la porte s’ouvrit et cria:</p> + +<p>—Mon père! monsieur Godefroid connaît ton bienfaiteur.</p> + +<p>Le baron Bourlac, que Godefroid aperçut vêtu comme devait +l’être un ancien magistrat d’un rang si éminent, se leva, tendit la +main à Godefroid, et dit: —Je m’en doutais!</p> + +<p>Godefroid fit un geste de dénégation, quant aux effets de cette +noble vengeance; mais le procureur général ne lui laissa pas le +temps de parler.</p> + +<p>—Ah! monsieur, dit-il en continuant, il n’y a que la Providence +de plus puissante, que l’amour de plus ingénieux, que la maternité +de plus clairvoyante que vos amis qui tiennent de ces trois +grandes divinités... Je bénis le hasard à qui nous devons notre +rencontre; car monsieur Joseph a disparu pour toujours, et +<span class="pagenum" id="page_216">216</span> +comme il a su se soustraire à tous les piéges que j’ai tendus pour +savoir son vrai nom, sa demeure, je serais mort de chagrin..... +Tenez, lisez sa lettre. Mais vous le connaissez?</p> + +<p>Godefroid lut ce qui suit:</p> + +<div class="manuscr"> +<p>«Monsieur le baron Bourlac, les sommes que, par ordre d’une +dame charitable, nous avons dépensées pour vous, montent à +quinze mille francs. Prenez-en note, pour les faire rendre, soit +par vous-même, soit par vos descendants, lorsque la prospérité +de votre famille le permettra; car c’est le bien des pauvres. +Quand cette restitution sera possible, versez les sommes dont +vous serez débiteur chez les frères Mongenod, banquiers. Que +Dieu vous pardonne vos fautes!»</p> +</div> + +<p>Cinq croix formaient la mystérieuse signature de cette lettre, +que Godefroid rendit.</p> + +<p>—Les cinq croix y sont... dit-il en se parlant à lui-même.</p> + +<p>—Ah! monsieur, dit le vieillard, vous qui savez tout, qui avez +été l’envoyé de cette dame mystérieuse... dites-moi son nom!</p> + +<p>—Son nom! cria Godefroid, son nom! Mais malheureux ne le +demandez jamais! ne cherchez jamais à le savoir! Ah! madame, +dit Godefroid en prenant dans ses mains tremblantes la main de +madame de Mergi, si vous tenez à la raison de votre père, faites +qu’il reste dans son ignorance, qu’il ne se permette pas la moindre +démarche!</p> + +<p>Un étonnement profond glaça le père, la fille et Auguste.</p> + +<p>—C’est? demanda Vanda.</p> + +<p>—Eh bien, celle qui vous a sauvé votre fille, reprit Godefroid +en regardant le vieillard, qui vous l’a rendue jeune, belle, fraîche, +ranimée, qui l’a retirée du cercueil; celle qui vous a épargné l’infamie +de votre petit-fils! celle qui vous a rendu la vieillesse heureuse, +honorée, qui vous a sauvé tous trois...</p> + +<p>Il s’arrêta.</p> + +<p>—C’est une femme que vous avez envoyée innocente au bagne +pour vingt ans! s’écria Godefroid en s’adressant au baron Bourlac; +à qui vous avez prodigué, dans votre ministère, les plus cruelles +injures, à la sainteté de laquelle vous avez insulté, et à qui vous +avez arraché une fille délicieuse pour l’envoyer à la plus affreuse +des morts, car elle a été guillotinée!...</p> + +<p>Godefroid, voyant Vanda tombée sur un fauteuil, évanouie, +<span class="pagenum" id="page_217">217</span> +sauta dans le corridor; de là, dans l’allée d’Antin, et se mit à +courir à toutes jambes.</p> + +<p>—Si tu veux ton pardon, dit le baron Bourlac à son petit-fils, +suis-moi cet homme et sache où il demeure!...</p> + +<p>Auguste partit comme une flèche.</p> + +<p>Le lendemain matin, le baron Bourlac frappait, à huit heures et +demie, à la vieille porte jaune de l’hôtel de La Chanterie, rue +Chanoinesse, et demanda madame La Chanterie au concierge, qui +lui montra le perron. C’était heureusement à l’heure du déjeuner, +et Godefroid reconnut le baron dans la cour, par un des croisillons +qui donnaient du jour à l’escalier; il n’eut que le temps de descendre, +de se jeter dans le salon, où tout le monde se trouvait, et de crier:</p> + +<p>—Le baron de Bourlac!...</p> + +<p>En entendant ce nom, madame de La Chanterie, soutenue par +l’abbé de Véze, rentra dans sa chambre.</p> + +<p>—Tu n’entreras pas, suppôt de Satan! s’écriait Manon qui +reconnut le procureur général et qui se mit devant la porte du +salon. Viens-tu pour tuer madame?</p> + +<p>—Allons, Manon, laissez passer monsieur, dit monsieur Alain.</p> + +<p>Manon s’assit sur une chaise comme si les deux jambes lui +eussent manqué à la fois.</p> + +<p>—Messieurs, dit le baron d’une voix excessivement émue en +reconnaissant Godefroid et monsieur Joseph, et en saluant les +deux autres, la bienfaisance donne des droits à l’obligé!</p> + +<p>—Vous ne nous devez rien, monsieur, dit le bon Alain, vous +devez tout à Dieu...</p> + +<p>—Vous êtes des saints et vous avez le calme des saints, dit +l’ancien magistrat. Vous m’écouterez!... Je sais que les bienfaits +surhumains qui m’accablent depuis dix-huit mois sont l’œuvre +d’une personne que j’ai gravement offensée en faisant mon devoir; +il a fallu quinze ans pour que je reconnusse son innocence, et +c’est là, messieurs, le seul remords que je doive à l’exercice de +mes fonctions. —Écoutez! j’ai peu de vie à vivre, mais je vais +perdre ce peu de vie, encore si nécessaire à mes enfants, sauvés par +madame de La Chanterie, si je ne puis obtenir d’elle mon pardon. +Messieurs, je resterai sur le parvis Notre-Dame, à genoux, jusqu’à +ce qu’elle m’ait dit un mot... Je l’attendrai là... Je baiserai la +trace de ses pas, je trouverai des larmes pour l’attendrir, moi que +les tortures de mon enfant ont desséché comme une paille...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_218">218</span> +La porte de la chambre de madame de La Chanterie s’ouvrit, +l’abbé de Vèse se glissa comme une ombre, et dit à monsieur +Joseph: —Cette voix tue madame.</p> + +<p>—Ah! elle est là! Elle passe par là! dit le baron Bourlac.</p> + +<p>Il tomba sur ses genoux, baisa le parquet, fondit en larmes, et +d’une voix déchirante, il cria: —Au nom de Jésus, mort sur la +croix, pardonnez! pardonnez! car ma fille a souffert mille morts!</p> + +<p>Le vieillard s’affaissa si bien que les spectateurs émus le crurent +mort. En ce moment, madame de La Chanterie apparut comme +un spectre à la porte de sa chambre, sur laquelle elle s’appuyait +défaillante.</p> + +<p>—Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur +échafaud, par madame Elisabeth, par ma fille, par la vôtre, par +Jésus, je vous pardonne...</p> + +<p>En entendant ce dernier mot, l’ancien procureur leva les yeux +et dit: —Les anges se vengent ainsi.</p> + +<p>Monsieur Joseph et monsieur Nicolas relevèrent le baron +Bourlac et le conduisirent dans la cour; Godefroid alla chercher +une voiture, et quand on entendit le roulement, monsieur Nicolas +dit en y mettant le vieillard:</p> + +<p>—Ne revenez plus, monsieur, autrement vous tueriez aussi la +mère, car la puissance de Dieu est infinie, mais la nature humaine +a ses limites.</p> + +<p>Ce jour-là Godefroid fut acquis à l’Ordre des Frères de la +Consolation.</p> + +<p class="addr">Août 1848.</p> + +<p class="fin">FIN DE L’INITIÉ.</p> + +<div class="npage"></div> + +<h2 class="nbreak" id="page_219">SIXIÈME LIVRE<br> +<span class="cs7">SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE</span></h2> + +<hr class="small2"> + +<h3>LES PAYSANS</h3> + +<hr class="small3"> + +<p class="sep2 cent sepb2"><span class="wesp">A M.</span> P. S. B. GAVAULT.</p> + +<p class="cs9"><i>J. J. Rousseau mit en tête de la Nouvelle Héloïse</i>: J’ai vu les mœurs de mon temps +et j’ai publié ces lettres. <i>Ne puis-je pas vous dire, à l’imitation de ce grand écrivain: +J’étudie la marche de mon époque et je publie cet ouvrage</i>?</p> + +<p><i>Le but de cette étude, d’une effrayante vérité, tant que la société voudra faire de la +philanthropie un principe, au lieu de la prendre pour un accident, est de mettre en +relief les principales figures d’un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de +sujets nouveaux. Cet oubli n’est peut-être que de la prudence, par un temps où le +peuple hérite de tous les courtisans de la royauté. On a fait de la poésie avec les criminels, +on s’est apitoyé sur les bourreaux, on a presque déifié le prolétaire! Des sectes +se sont émues et crient par toutes leurs plumes: Levez-vous, travailleurs, comme on +a dit au tiers état: Lève-toi! On voit bien qu’aucun de ces Erostrates n’a eu le courage +d’aller au fond des campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous +appelons encore les faibles, contre ceux qui se croient les forts, du paysan contre le +riche... Il s’agit ici d’éclairer, non pas le législateur d’aujourd’hui, mais celui de demain. +Au milieu du vertige démocratique auquel s’adonnent tant d’écrivains aveugles, +n’est-il pas urgent de peindre enfin ce paysan qui rend le Code inapplicable, en faisant +arriver la propriété à quelque chose qui est et qui n’est pas? Vous allez voir cet infatigable +sapeur, ce rongeur qui morcelle et divise le sol, le partage, et coupe un arpent +de terre en cent morceaux, convié toujours à ce festin par une petite bourgeoisie qui +fait de lui, tout à la fois, son auxiliaire et sa proie. Cet élément insocial créé par la +révolution absorbera quelque jour la bourgeoisie comme la bourgeoisie a dévoré la +noblesse. S’élevant au-dessus de la loi par sa propre petitesse, ce Robespierre à une tête +et à vingt millions de bras, travaille sans jamais s’arrêter, tapi dans toutes les communes, +intronisé au conseil municipal, armé en garde national dans tous les cantons +<span class="pagenum" id="page_220">220</span> +de France, par l’an 1830, qui ne s’est pas souvenu que Napoléon a préféré les chances +de son malheur à l’armement des masses.</i></p> + +<p><i>Si j’ai, pendant huit ans, cent fois quitté, cent fois repris ce livre, le plus considérable +de ceux que j’ai résolu d’écrire, c’est que tous mes amis, comme vous-même, ont +compris que le courage pouvait chanceler devant tant de difficultés, tant de détails +mêlés à ce drame doublement terrible et si cruellement ensanglanté; mais, au nombre +des raisons qui me rendent aujourd’hui presque téméraire, comptez le désir d’achever +une œuvre destinée à vous donner un témoignage de ma vive et durable reconnaissance +pour un dévouement qui fut une de mes plus grandes consolations dans l’infortune.</i></p> + +<p class="rsign">DE BALZAC.</p> + +<hr class="small3"> + +<h4>PREMIÈRE PARTIE<br> +<span class="cs8">QUI TERRE A, GUERRE A.</span></h4> + +<hr class="small4"> + +<h5 class="sepb2">I.—LE CHATEAU.</h5> + +<p class="nbreak sep2 cs8 cent gesp">A MONSIEUR NATHAN.</p> + +<div class="manuscr"> +<p class="nbreak rdate">«Aux Aigues, le 6 août 1823.</p> + +<p class="nbreak">»Toi qui procures de délicieux rêves au public avec tes fantaisies, +mon cher Nathan, je vais te faire rêver avec du vrai. Tu +me diras si jamais le siècle actuel pourra léguer de pareils songes +aux Nathan et aux Blondet de l’an 1923! Tu mesureras la distance +à laquelle nous sommes du temps où les Florine du dix-huitième +siècle trouvaient, à leur réveil, un château comme les +Aigues, dans un contrat.</p> + +<p>»Mon très-cher, si tu reçois ma lettre dans la matinée, vois-tu, +de ton lit, à cinquante lieues de Paris environ, au commencement +de la Bourgogne, sur une grande route royale, deux petits +pavillons en brique rouge, réunis ou séparés par une barrière +peinte en vert?... Ce fut là que la diligence déposa ton ami.</p> + +<p>»De chaque côté du pavillon serpente une haie vive, d’où +s’échappent des ronces semblables à des cheveux follets. Çà et là, +une pousse d’arbres s’élève insolemment. Sur le talus du fossé, +<span class="pagenum" id="page_221">221</span> +de belles fleurs baignent leurs pieds dans une eau dormante et +verte. A droite et à gauche, cette haie rejoint deux lisières de +bois, et la double prairie à laquelle elle sert d’enceinte, a sans +doute été conquise par quelque défrichement.</p> + +<p>»A ces pavillons déserts et poudreux commence une magnifique +avenue d’ormes centenaires, dont les têtes en parasol se penchent +les unes sur les autres et forment un long, un majestueux berceau. +L’herbe croît dans l’avenue; à peine y remarque-t-on les +sillons tracés par les doubles roues des voitures. L’âge des ormes, +la largeur des deux contre-allées, la tournure vénérable des pavillons, +la couleur brune des chaînes de pierre, tout indique les +abords d’un château quasi royal.</p> + +<p>»Avant d’arriver à cette barrière, du haut d’une de ces éminences +que, nous autres Français, nous nommons assez vaniteusement +une montagne, et au bas de laquelle se trouve le village de +Conches, le dernier relais, j’avais aperçu la longue vallée des +Aigues, au bout de laquelle la grande route tourne pour aller +droit à la petite sous-préfecture de la Ville-aux-Fayes, où trône +le neveu de notre ami des Lupeaulx. D’immenses forêts posées +à l’horizon, sur une vaste colline côtoyée par une rivière, dominent +cette riche vallée encadrée au loin par les monts d’une petite +Suisse, appelée le Morvan. Ces épaisses forêts appartiennent +aux Aigues, au marquis de Ronquerolles et au comte de Soulanges, +dont les châteaux et les parcs, dont les villages vus de +loin et de haut donnent de la vraisemblance aux fantastiques paysages +de Breughel-de-Velours.</p> + +<p>»Si ces détails ne te remettent pas en mémoire tous les châteaux +en Espagne que tu as désiré posséder en France, tu ne serais +pas digne de cette narration d’un Parisien stupéfait. J’ai enfin +joui d’une campagne où l’art se trouve mêlé à la nature, sans +que l’un soit gâté par l’autre, où l’art semble naturel, où la nature +est artiste. J’ai rencontré l’oasis que nous avons si souvent +rêvée d’après quelques romans: une nature luxuriante et parée, +des accidents sans confusion, quelque chose de sauvage et +d’ébouriffé, de secret, de pas commun. Enjambe la barrière et +marchons.</p> + +<p>»Quand mon œil curieux a voulu embrasser l’avenue où le +soleil ne pénètre qu’à son lever ou à son coucher, en la zébrant +de ses rayons obliques, ma vue a été barrée par le contour que +<span class="pagenum" id="page_222">222</span> +produit une élévation du terrain; mais, après ce détour, la longue +avenue est coupée par un petit bois, et nous sommes dans un +carrefour, au centre duquel se dresse un obélisque en pierre, +absolument comme un éternel point d’admiration. Entre les assises +de ce monument, terminé par une boule à piquants (quelle +idée!), pendent quelques fleurs purpurines ou jaunes, selon la +saison. Certes, les Aigues ont été bâtis par une femme, ou pour +une femme; un homme n’a pas d’idées si coquettes; l’architecte +a eu quelque mot d’ordre.</p> + +<p>»Après avoir franchi ce bois posé comme en sentinelle, je suis +arrivé dans un délicieux pli de terrain, au fond duquel bouillonne +un ruisseau que j’ai passé sur une arche en pierres moussues, +d’une superbe couleur, la plus jolie des mosaïques entreprises +par le temps. L’avenue remonte le cours d’eau par une +pente douce. Au loin, se voit le premier tableau; un moulin et +son barrage, sa chaussée et ses arbres, ses canards, son linge +étendu, sa maison couverte en chaume, ses filets et sa boutique +à poisson, sans compter un garçon meunier qui déjà m’examinait. +En quelque endroit que vous soyez à la campagne, et quand +vous vous y croyez seul, vous êtes le point de mire de deux yeux +couverts d’un bonnet de coton; un ouvrier quitte sa houe, un +vigneron relève son dos voûté, une petite gardeuse de chèvres, +de vaches ou de moutons, grimpe dans un saule pour vous espionner.</p> + +<p>»Bientôt l’avenue se transforme en une allée d’acacias qui +mène à une grille du temps où la serrurerie faisait de ces filigranes +aériens qui ne ressemblent pas mal aux traits enroulés +dans l’exemple d’un maître d’écriture. De chaque côté de la +grille s’étend un saut de loup, dont la double crête est garnie des +lances et des dards les plus menaçants, de véritables hérissons +en fer. Cette grille est d’ailleurs encadrée par deux pavillons de +concierge semblables à ceux du palais de Versailles, et couronnés +par des vases de proportions colossales. L’or des arabesques a +rougi, la rouille y a mêlé ses teintes; mais cette porte, dite de +l’Avenue, et qui révèle la main du grand Dauphin, à qui les +Aigues la doivent, ne m’en a paru que plus belle. Au bout de +chaque saut de loup commencent des murailles non crépies, où +les pierres, enchâssées dans un mortier de terre rougeâtre, montrent +leurs teintes multipliées: le jaune ardent du silex, le blanc +<span class="pagenum" id="page_223">223</span> +de la craie, le brun rouge de la meulière, et les formes les plus +capricieuses. Au premier abord, le parc est sombre, ses murs +sont cachés par des plantes grimpantes, par des arbres qui, depuis +cinquante ans, n’ont pas entendu la hache. On dirait d’une +forêt redevenue vierge par un phénomène exclusivement réservé +aux forêts. Les troncs sont enveloppés de lianes qui vont de l’un +à l’autre. Des guis d’un vert luisant pendent à toutes les bifurcations +des branches où il a pu séjourner de l’humidité. J’ai +retrouvé les lierres gigantesques, les arabesques sauvages qui ne +fleurissent qu’à cinquante lieues de Paris, là, où le terrain ne +coûte pas assez cher pour qu’on l’épargne. Le paysage, ainsi +compris, veut beaucoup de terrain. Là, donc, rien de peigné, +le râteau ne se sent pas, l’ornière est pleine d’eau, la grenouille +y fait tranquillement ses têtards, les fines fleurs de forêt y poussent, +et la bruyère y est aussi belle que celle que j’ai vue en +janvier sur ta cheminée, dans le riche cachepot apporté par +Florine. Ce mystère enivre, il inspire de vagues désirs. Les +odeurs forestières, senteurs adorées par les âmes friandes de +poésie, à qui plaisent les mousses les plus innocentes, les cryptogames +les plus vénéneux, les terres mouillées, les saules, les +baumes, le serpolet, les eaux vertes d’une mare, l’étoile arrondie +des nénuphars jaunes; toutes ces vigoureuses fécondations se +livraient au flair de mes narines, en me livrant toutes une pensée, +leur âme peut-être. Je pensais alors à une robe rose, ondoyant +à travers cette allée tournante.</p> + +<p>»L’allée finit brusquement par un dernier bouquet où tremblent +les bouleaux, les peupliers et tous les arbres frémissants, famille +intelligente, à tiges gracieuses, d’un port élégant, les arbres de +l’amour libre! De là j’ai vu, mon cher, un étang couvert de +nymphéas, de plantes aux larges feuilles étalées ou aux petites +feuilles menues, et sur lequel pourrit un bateau peint en blanc +et noir, coquet comme la chaloupe d’un canotier de la Seine, +léger comme une coquille de noix. Au delà s’élève un château +signé 1560, en briques d’un beau rouge, avec des chaînes en +pierre et des encadrements aux encoignures et aux croisées qui +sont encore à petits carreaux (ô Versailles!). La pierre est taillée +en pointes de diamant, mais en creux, comme au palais ducal +de Venise dans la façade du pont des Soupirs. Ce château n’a de +régulier que le corps du milieu, d’où descend un perron orgueilleux +<span class="pagenum" id="page_224">224</span> +à double escalier tournant, à balustres arrondis, fins à leur +naissance et à mollets épatés. Ce corps de logis principal est +accompagné de tourelles à clochetons où le plomb dessine ses +fleurs, de pavillons modernes à galeries et à vases plus ou moins +grecs. Là, mon cher, point de symétrie. Ces nids assemblés au +hasard sont comme empaillés par quelques arbres verts dont le +feuillage secoue sur les toits ses mille dards bruns, entretient +les mousses et vivifie de bonnes lézardes où le regard s’amuse. +Il y a le pin d’Italie à écorce rouge avec son majestueux parasol; +il y a un cèdre âgé de deux cents ans, des saules pleureurs, +un sapin du Nord, un hêtre qui le dépasse; puis, en avant de la +tourelle principale, les arbustes les plus singuliers: un if taillé +qui rappelle quelque ancien jardin français détruit, des magnolias +et des hortensias à leurs pieds; enfin, c’est les Invalides des +héros de l’horticulture, tour à tour à la mode, et oubliés comme +tous les héros.</p> + +<p>»Une cheminée à sculptures originales et qui fumait à grands +bouillons dans un angle, m’a certifié que ce délicieux spectacle +n’était pas une décoration d’opéra. La cuisine y révélait des êtres +vivants. Me vois-tu, moi Blondet, qui crois être en des régions +polaires quand je suis à Saint-Cloud, au milieu de cet ardent +paysage bourguignon? Le soleil verse sa plus piquante chaleur, +le martin-pêcheur est au bord de l’étang, les cigales chantent, +le grillon crie, les capsules de quelques graines craquent, les +pavots laissent aller leur morphine en larmes liquoreuses, tout +se découpe nettement sur le bleu foncé de l’éther. Au-dessus +des terres rougeâtres de la terrasse s’échappent les joyeuses flamberies +de ce punch naturel qui grise les insectes et les fleurs, qui +nous brûle les yeux et qui brunit nos visages. Le raisin se perle, +son pampre montre un voile de fils blancs dont la délicatesse +fait honte aux fabriques de dentelle. Enfin, le long de la maison +brillent des pieds d’alouette bleus, des capucines aurore, des +<ins title="original: poids">pois</ins> de senteur. Quelques tubéreuses éloignées, des orangers +parfument l’air. Après la poétique exhalation des bois qui m’y +avait préparé, venaient les irritantes pastilles de ce sérail botanique. +Au sommet du perron, comme la reine des fleurs, vois +enfin une femme en blanc et en cheveux, sous une ombrelle +doublée de soie blanche, mais plus blanche que la soie, plus +blanche que les lis qui sont à ses pieds, plus blanche que les +<span class="pagenum" id="page_225">225</span> +jasmins étoilés qui se fourrent effrontément dans les balustrades, +une Française née en Russie qui m’a dit: «—Je ne vous +espérais plus!» Elle m’avait vu dès le tournant. Avec quelle +perfection toutes les femmes, même les plus naïves, entendent la +mise en scène? Le bruit des gens occupés à servir m’annonçait +qu’on avait retardé le déjeuner jusqu’à l’arrivée de la diligence. +Elle n’avait pas osé venir au-devant de moi.</p> + +<p>»N’est-ce pas là notre rêve, n’est-ce pas là celui de tous les +amants du beau sous toutes ses formes, du beau séraphique que +Luini a mis dans le mariage de la Vierge, sa belle fresque de +Sarono, du beau que Rubens a trouvé pour sa mêlée de la bataille +du Thermodon, du beau que cinq siècles élaborent aux cathédrales +de Séville et de Milan, du beau des Sarrasins à Grenade, +du beau de Louis XIV à Versailles, du beau des Alpes et du +beau de la Limagne?</p> + +<p>»De cette propriété qui n’a rien de trop princier ni rien de trop +financier, mais où le prince et le fermier général ont demeuré, +ce qui sert à l’expliquer, dépendent deux mille hectares de bois, +un parc de neuf cents arpents, le moulin, trois métairies, une +immense ferme à Conches et des vignes, ce qui devrait produire +un revenu de soixante-douze mille francs. Voilà les Aigues, mon +cher, où l’on m’attendait depuis deux ans, et où je suis en ce +moment, <i>dans la chambre perse</i> destinée aux amis du cœur.</p> + +<p>»En haut du parc, vers Conches, sortent une douzaine de +sources claires, limpides, venues du Morvan, qui se versent toutes +dans l’étang, après avoir orné de leurs rubans liquides et les +vallées du parc et ses magnifiques jardins. Le nom des Aigues +vient de ces charmants cours d’eau. On a supprimé le mot <i>Vives</i>, +car dans les vieux titres, la terre s’appelle Aigues-Vives, contrepartie +d’Aigues-Mortes. L’étang se décharge dans le cours d’eau +de l’avenue, par un large canal droit, bordé de saules pleureurs +dans toute sa longueur. Ce canal, ainsi décoré, produit un effet +délicieux. En y voguant assis sur un banc de la chaloupe, on se +croit sous la nef d’une immense cathédrale, dont le chœur est +figuré par les corps de logis qui se trouvent au bout. Si le soleil +couchant jette sur le château ses tons orangés entrecoupés +d’ombres et allume le verre des croisées, il vous semble alors +voir des vitraux flamboyants. Au bout du canal, on aperçoit +Blangy, chef-lieu de la commune, contenant soixante maisons +<span class="pagenum" id="page_226">226</span> +environ, avec une église de village, c’est-à-dire une maison mal +entretenue, ornée d’un clocher de bois soutenant un toit de +tuiles cassées. On y distingue une maison bourgeoise et un presbytère. +La commune est d’ailleurs assez vaste; elle se compose +de deux cents autres feux épars auxquels cette bourgade sert de +chef-lieu. Cette commune est, çà et là, coupée en petits jardins; +les chemins sont marqués par des arbres à fruits. Les jardins, en +vrais jardins de paysan, ont de tout: des fleurs, des oignons, +des choux et des treilles, des groseilles et beaucoup de fumier. +Le village paraît naïf; il est rustique; il a cette simplicité parée +que cherchent tant les peintres. Enfin, dans le lointain, on aperçoit +la petite ville de Soulanges posée au bord d’un vaste étang +comme une fabrique du lac de Thoune.</p> + +<p>»Quand vous vous promenez dans ce parc, qui a quatre portes, +chacune d’un superbe style, l’Arcadie mythologique devient +pour vous plate comme la Beauce. L’Arcadie est en Bourgogne +et non en Grèce; l’Arcadie est aux Aigues et non ailleurs. Une +rivière, faite à coups de ruisseaux, traverse le parc, dans sa +partie basse, par un mouvement serpentin, et y imprime une +tranquillité fraîche, un air de solitude qui rappelle d’autant mieux +les Chartreuses, que, dans une île factice, il se trouve une chartreuse +sérieusement ruinée, et d’une élégance intérieure digne +du voluptueux financier qui l’ordonna. Les Aigues, mon cher, +ont appartenu à ce Bouret, qui dépensa deux millions pour recevoir +une fois Louis XV. Combien de passions fougueuses, d’esprits +distingués, d’heureuses circonstances n’a-t-il pas fallu pour +créer ce beau lieu? Une maîtresse d’Henri IV a rebâti le château +là où il est et y a joint la forêt. La favorite du grand Dauphin, +mademoiselle Choin, à qui les Aigues furent donnés, les a +augmentés de quelques fermes. Bouret a mis dans le château +toutes les recherches des petites maisons de Paris, pour une des +célébrités de l’Opéra. Les Aigues doivent à Bouret la restauration +du rez-de-chaussée dans le style Louis XV.</p> + +<p>»Je suis resté stupéfait en admirant la salle à manger. Les yeux +sont d’abord attirés par un plafond peint à fresque dans le goût +italien, et où volent les plus folles arabesques. Des femmes en +stuc, finissant en feuillages, soutiennent de distance en distance +des paniers de fruits, sur lesquels portent les rinceaux du plafond. +Dans les panneaux qui séparent chaque femme, d’admirables +<span class="pagenum" id="page_227">227</span> +peintures, dues à quelques artistes inconnus, représentent +les gloires de la table: les saumons, les hures de sanglier, les +coquillages; enfin tout le monde mangeable qui, par de fantastiques +ressemblances, rappelle l’homme, les femmes, les enfants, +et qui lutte avec les plus bizarres imaginations de la Chine, le +pays où, selon moi, l’on comprend le mieux le décor. Sous son +pied, la maîtresse de la maison trouve un ressort de sonnette +pour appeler les gens, afin qu’ils n’entrent qu’au moment voulu, +sans jamais rompre un entretien ou déranger une attitude. Les +dessus de porte représentent des scènes voluptueuses. Toutes les +embrasures sont en mosaïque de marbre. La salle est chauffée +en dessous. De chaque fenêtre, on aperçoit des vues délicieuses.</p> + +<p>»Cette salle communique à une salle de bain d’un côté, de +l’autre à un boudoir qui donne dans le salon. La salle de bain est +revêtue en briques de Sèvres peintes en camaïeu, le sol est en +mosaïque, la baignoire est en marbre. Une alcôve, cachée par un +tableau peint sur cuivre, et qui s’enlève au moyen d’un contrepoids, +contient un lit de repos en bois doré du style le plus +Pompadour. Le plafond est en lapis-lazuli, étoilé d’or. Les camaïeux +sont faits d’après les dessins de Boucher. Ainsi, le bain, +la table et l’amour sont réunis.</p> + +<p>»Après le salon qui, mon cher, offre toutes les magnificences +du style Louis XIV, vient une magnifique salle de billard, à laquelle +je ne connais pas de rivale à Paris. L’entrée de ce rez-de-chaussée +est une antichambre demi-circulaire, au fond de laquelle +on a disposé le plus coquet des escaliers, éclairé par en +haut, et qui mène à des logements bâtis tous à différentes époques! +Et l’on a coupé le cou, mon cher, à des fermiers généraux +en 1793! Mon Dieu, comment ne comprend-on pas que +les merveilles de l’art sont impossibles dans un pays sans grandes +fortunes, sans grandes existences assurées? Si la gauche veut +absolument tuer les rois, qu’elle nous laisse quelques petits +princes, grands comme rien du tout!</p> + +<p>»Aujourd’hui, ces richesses accumulées appartiennent à une +petite femme artiste qui, non contente de les avoir magnifiquement +restaurées, les entretient avec amour. De prétendus philosophes, +qui s’occupent d’eux en ayant l’air de s’occuper de l’humanité, +nomment ces belles choses des extravagances. Ils se +pâment devant les fabriques de calicot et les plates inventions de +<span class="pagenum" id="page_228">228</span> +l’industrie moderne, comme si nous étions plus grands et plus +heureux aujourd’hui que du temps de Henri IV, de Louis XIV +et de Louis XVI, qui tous ont imprimé le cachet de leur règne +aux Aigues. Quel palais, quel château royal, quelles habitations, +quels beaux ouvrages d’art, quelles étoffes brochées d’or laissons-nous? +Les jupes de nos grand’mères sont aujourd’hui recherchées +pour couvrir nos fauteuils. Usufruitiers égoïstes et +ladres, nous rasons tout et nous plantons des choux là où s’élevaient +des merveilles. Hier, la charrue a passé sur Persan, magnifique +domaine qui donnait un titre à l’une des plus opulentes +familles du parlement de Paris; le marteau a démoli Montmorency, +qui coûta des sommes folles à l’un des Italiens groupés +autour de Napoléon; enfin, le Val, création de Regnault-Saint-Jean +d’Angely; Cassan, bâti par une maîtresse du prince de +Conti; en tout, quatre habitations royales viennent de <ins title="original: dis raître">disparaître</ins> +dans la seule vallée de l’Oise. Nous préparons autour de Paris +la campagne de Rome, pour le lendemain d’un saccage dont la +tempête soufflera du nord sur nos châteaux de plâtre et nos ornements +en carton-pierre.</p> + +<p>»Vois, mon très-cher, où vous conduit l’habitude de <i>tartiner</i> +dans un journal, voilà que je fais une espèce d’article. L’esprit +aurait-il donc, comme les chemins, ses ornières? Je m’arrête, +car je vole mon gouvernement, je me vole moi-même, et vous +pourriez bâiller. La suite à demain. J’entends le second coup de +cloche qui m’annonce un de ces plantureux déjeuners dont +l’habitude est depuis longtemps perdue, à l’ordinaire s’entend, +par les salles à manger de Paris.</p> + +<p>»Voici l’histoire de mon Arcadie. En 1815 est morte, aux +Aigues, l’une des <i>impures</i> les plus célèbres du dernier siècle, +une cantatrice oubliée par la guillotine et par l’aristocratie, +par la littérature et par la finance, après avoir tenu à la finance, +à la littérature, à l’aristocratie et avoir frôlé la guillotine; oubliée +comme beaucoup de charmantes vieilles femmes qui s’en vont +expier à la campagne leur jeunesse adorée, et qui remplacent +leur amour perdu par un autre, l’homme par la nature. Ces +femmes vivent avec les fleurs, avec la senteur du bois, avec le +ciel, avec les effets du soleil, avec tout ce qui chante, frétille, +brille et pousse, les oiseaux, les lézards, les fleurs et les herbes; +elles n’en savent rien, elles ne se l’expliquent pas, mais elles +<span class="pagenum" id="page_229">229</span> +aiment encore; elles aiment si bien, qu’elles oublient les ducs, +les maréchaux, les rivalités, les fermiers généraux, leurs folies +et leur luxe effréné, leurs strass et leurs diamants, leurs mules +à talons et leur rouge, pour les suavités de la campagne.</p> + +<p>»J’ai recueilli, mon cher, de précieux renseignements sur la +vieillesse de mademoiselle Laguerre, car la vieillesse des filles +qui ressemblent à Florine, à Mariette, à Suzanne du Val-Noble, +à Tullia, m’inquiétait de temps en temps, absolument comme +je ne sais quel enfant s’inquiétait de ce que devenaient les +vieilles lunes.</p> + +<p>»En 1790, épouvantée par la marche des affaires publiques, +mademoiselle Laguerre vint s’établir aux Aigues, acquis pour +elle par Bouret, et où il avait passé plusieurs saisons avec elle; +le sort de la Dubarry la fit tellement trembler, qu’elle enterra +ses diamants. Elle n’avait alors que cinquante-trois ans; et selon +sa femme de chambre, devenue la femme d’un gendarme, une +madame Soudry, à qui l’on dit madame la mairesse gros comme +le bras: «Madame était plus belle que jamais.» Mon cher, la +nature a sans doute ses raisons pour traiter ses sortes de créatures +en enfants gâtés; les excès, au lieu de les tuer, les engraissent, +les conservent, les rajeunissent; elles ont, sous une +apparence lymphatique, des nerfs qui soutiennent leur merveilleuse +charpente; elles sont toujours belles par la raison qui enlaidirait +une femme vertueuse. Décidément le hasard n’est pas +moral.</p> + +<p>»Mademoiselle Laguerre a vécu là d’une manière irréprochable, +et ne peut-on pas dire comme une sainte? après sa fameuse +aventure. Un soir, par un désespoir d’amour, elle se sauve de +l’Opéra dans son costume de théâtre, va dans les champs, et +passe la nuit à pleurer au bord d’un chemin. (A-t-on calomnié +l’amour au temps de Louis XV!) Elle était si déshabituée de +voir l’aurore, qu’elle la salue en chantant un de ses plus beaux +airs. Par sa pose, autant que par ses oripeaux, elle attire des +paysans qui, tout étonnés de ses gestes, de sa voix, de sa beauté +la prennent pour un ange et se mettent à genoux autour d’elle. +Sans Voltaire, on aurait eu, sous Bagnolet, un miracle de plus. +Je ne sais si le bon Dieu tiendra compte à cette fille de sa vertu +tardive, car l’amour est bien nauséabond à une femme aussi +lassée d’amour que devait l’être une <i>impure</i> de l’ancien Opéra. +<span class="pagenum" id="page_230">230</span> +Mademoiselle Laguerre était née en 1740, son beau temps fut +en 1760, quand on nommait monsieur de... (le nom m’échappe) +<i>le premier commis de la guerre</i>, à cause de sa liaison avec +elle. Elle quitta ce nom tout à fait inconnu dans le pays, et s’y +nomma madame des Aigues, pour mieux se blottir dans sa +terre qu’elle se plut à entretenir dans un goût profondément artiste. +Quand Bonaparte devint premier consul, elle acheva d’arrondir +sa propriété par des biens d’Église, en y consacrant le +produit de ses diamants. Comme une fille d’Opéra ne s’entend +guère à gérer ses biens, elle avait abandonné la gestion de sa +terre à un intendant, en ne s’occupant que du parc, de ses +fleurs et de ses fruits.</p> + +<p>»Mademoiselle, morte et enterrée à Blangy, le notaire de Soulanges, +cette petite ville située entre la Ville-aux-Fayes et Blangy, +le chef-lieu du canton, fit un copieux inventaire, et finit par découvrir +les héritiers de la chanteuse, qui ne se connaissait point +d’héritiers. Onze familles de pauvres cultivateurs aux environs +d’Amiens, couchés dans des torchons, se réveillèrent un beau +matin dans des draps d’or. Il fallut liciter. Les Aigues furent +alors achetés par Montcornet, qui, dans ses commandements en +Espagne et en Poméranie, se trouvait avoir économisé la somme +nécessaire à cette acquisition, quelque chose comme onze cent +mille francs, y compris le mobilier. Ce beau lieu devait toujours +appartenir au ministère de la guerre. Le général a sans doute +ressenti les influences de ce voluptueux rez-de-chaussée, et je +soutenais hier à la comtesse que son mariage avait été déterminé +par les Aigues.</p> + +<p>»Mon cher, pour apprécier la comtesse, il faut savoir que le +général est un homme violent, haut en couleur, de cinq pieds +neuf pouces, rond comme une tour, un gros cou, des épaules de +serrurier qui devaient mouler fièrement une cuirasse. Montcornet +a commandé les cuirassiers au combat d’Essling, que les Autrichiens +appellent Gross-Aspern, et n’y a pas péri quand cette +belle cavalerie a été refoulée vers le Danube. Il a pu traverser +le fleuve à cheval sur une énorme pièce de bois. Les cuirassiers, +en trouvant le pont rompu, prirent, à la voix de Montcornet, la +résolution sublime de faire volte-face et de résister à toute l’armée +autrichienne, qui, le lendemain, emmena trente et quelques +voitures pleines de cuirasses. Les Allemands ont créé, pour ces +<span class="pagenum" id="page_231">231</span> +cuirassiers, un seul mot qui signifie hommes de fer<a id="fnanchor_2" href="#footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Montcornet +a les dehors d’un héros de l’antiquité. Ses bras sont gros +et nerveux, sa poitrine est large et sonore, sa tête se recommande +par un caractère léonin, sa voix est de celles qui peuvent commander +la charge au fort des batailles; mais il n’a que le courage +de l’homme sanguin, il manque d’esprit et de portée. Comme +<span class="pagenum" id="page_232">232</span> +beaucoup de généraux à qui le bon sens militaire, la défiance +naturelle à l’homme sans cesse en péril, les habitudes du commandement +donnent les apparences de la supériorité, Montcornet +impose au premier abord; on le croit un Titan, mais il recèle un +nain, comme le géant de carton qui salue Elisabeth à l’entrée du +château de Kenilworth. Colère et bon, plein d’orgueil impérial, +il a la causticité du soldat, la répartie prompte et la main plus +prompte encore. S’il a été superbe sur un champ de bataille, il +est insupportable dans un ménage; il ne connaît que l’amour de +garnison, l’amour du militaire, à qui les anciens, ces ingénieux +faiseurs de mythes, avaient donné pour patron le fils de Mars et +de Vénus, <i>Eros</i>. Ces délicieux chroniqueurs de religions s’étaient +approvisionnés d’une dizaine d’amours différents. En étudiant les +pères et les attributs de ces amours, vous découvrez la nomenclature +sociale la plus complète, et nous croyons inventer quelque +chose! Quand le globe se retournera comme un malade qui +rêve, et que les mers deviendront des continents, les Français +de ce temps-là trouveront au fond de notre Océan actuel une +machine à vapeur, un canon, un journal et une charte, enveloppés +dans des plantes marines.</p> + +<p>»Or, mon cher, la comtesse de Montcornet est une petite femme +frêle, délicate et timide. Que dis-tu de ce mariage? Pour qui +connaît le monde, ces hasards sont si communs, que les mariages +bien assortis sont l’exception. Je suis venu voir comment cette +petite femme fluette arrange ses ficelles pour mener ce gros, +grand, carré, général, précisément comme il menait, lui, ses cuirassiers.</p> + +<p>»Si Montcornet parle haut devant sa Virginie, Madame lève un +doigt sur ses lèvres, et il se tait. Le soldat va fumer sa pipe et +ses cigares dans un kiosque à cinquante pas du château, et il en +revient parfumé. Fier de sa sujétion, il se tourne vers elle comme +un ours enivré de raisins, pour dire, quand on lui propose quelque +chose: «Si Madame le veut.» Quand il arrive chez sa +femme de ce pas lourd qui fait craquer les dalles comme des +planches, si elle lui crie de sa voix effarouchée: «N’entrez pas!» +il accomplit militairement demi-tour par flanc droit en jetant ces +humbles paroles: «Vous me ferez dire quand je pourrai vous +parler...» de la voix qu’il eut sur les bords du Danube, quand +il cria à ses cuirassiers: «Mes enfants, il faut mourir, et très-bien, +<span class="pagenum" id="page_233">233</span> +bien, quand on ne peut pas faire autrement!» J’ai entendu ce +mot touchant dit par lui en parlant de sa femme: «Non-seulement +je l’aime, mais je la vénère.» Quand il lui prend une de +ces colères qui brisent toutes les bondes et s’échappent en cascades +indomptables, la petite femme va chez elle et le laisse crier. +Seulement, quatre ou cinq jours après: «Ne vous mettez pas +en colère, lui dit-elle, vous pouvez vous briser un vaisseau dans +la poitrine, sans compter le mal que vous me faites.» Et alors +le lion d’Essling se sauve pour aller essuyer une larme. Quand +il se présente au salon, et que nous y sommes occupés à causer: +«Laissez-nous, il me lit quelque chose,» dit-elle, et il nous laisse.</p> + +<p>»Il n’y a que les hommes forts, grands et colères, de ces foudres +de guerre, de ces diplomates à tête olympienne, de ces +hommes de génie, pour avoir ces partis pris de confiance, cette +générosité pour la faiblesse, cette constante protection, cet amour +sans jalousie, cette bonhomie avec la femme. Ma foi! je mets la +science de la comtesse autant au-dessus des vertus sèches et hargneuses, +que le satin d’une causeuse est préférable au velours +d’Utrecht d’un sale canapé bourgeois.</p> + +<p>»Mon cher, je suis dans cette admirable campagne depuis six +jours, et je ne me lasse pas d’admirer les merveilles de ce parc, +dominé par de sombres forêts, et où se trouvent de jolis sentiers +le long des eaux. La nature et son silence, les tranquilles jouissances, +la vie facile à laquelle elle invite, tout m’a séduit. Oh! voilà +la vraie littérature, il n’y a jamais de faute de style dans une prairie. +Le bonheur serait de tout oublier ici, même les <i>Débats</i>. Tu +dois deviner qu’il a plu pendant deux matinées. Pendant que la +comtesse dormait, pendant que Montcornet courait dans ses propriétés, +j’ai tenu par force la promesse si imprudemment donnée +de vous écrire.</p> + +<p>»Jusqu’alors, quoique né dans Alençon, d’un vieux juge et d’un +préfet, à ce qu’on dit, quoique connaissant les herbages, je regardais +comme une fable l’existence de ces terres au moyen desquelles +on touche par mois quatre à cinq mille francs. L’argent, +pour moi, se traduisait par deux horribles mots: le travail et le +libraire, le journal et la politique... Quand aurons-nous une +terre où l’argent poussera dans quelque joli paysage? C’est ce +que je vous souhaite au nom du théâtre, de la presse et du livre. +Ainsi soit-il.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_234">234</span> +»Florine va-t-elle être jalouse de feu mademoiselle Laguerre? +Nos Bourets modernes n’ont plus de noblesse française qui leur +apprenne à vivre, ils se mettent trois pour payer une loge à +l’Opéra, se cotisent pour un plaisir, et ne coupent plus d’in-quarto +magnifiquement reliés pour les rendre pareils aux in-octavo +de leur bibliothèque, à peine achète-t-on les livres brochés! +Où allons-nous? Adieu, mes enfants! aimez toujours</p> + +<p class="rsign sepb2">»Votre doux <span class="smcap">Blondet</span>.»</p> +</div> + +<div class="fnotes" style="margin-top: 1.5em"> +<p><a id="footnote_2" href="#fnanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> +En principe, je n’aime pas les notes, voici la première que je me permets; +son intérêt historique me servira d’excuse; elle prouvera, d’ailleurs, +que la description des batailles est à faire autrement que par les sèches définitions +des écrivains techniques qui, depuis trois mille ans, ne nous parlent +que de l’aile droite ou gauche, du centre, plus ou moins enfoncé, mais qui, du +soldat, de ses héroïsmes, de ses souffrances, ne disent pas un mot. La conscience +avec laquelle je prépare les <i>Scènes de la vie militaire</i>, me conduit sur +tous les champs de bataille arrosés par le sang de la France et par celui de +l’étranger; j’ai donc voulu visiter la plaine de Wagram. En arrivant sur les +bords du Danube, en face de la Lobau, je remarquai sur la rive, où croît une +herbe fine, des ondulations semblables aux grands sillons des champs de luzerne. +Je demandai d’où provenait cette disposition du terrain, pensant à +quelque méthode d’agriculture: «—Là, me dit le paysan qui nous servait de +guide, dorment les cuirassiers de la garde impériale; ce que vous voyez, c’est +leurs tombes!» Ces paroles me causèrent un frisson, le prince Frédéric +Schwartzenberg, qui les traduisit, ajouta que ce paysan avait conduit le convoi +des charrettes chargées de cuirasses. Par une de ces bizarreries fréquentes à +la guerre, notre guide avait fourni le déjeuner de Napoléon le matin de la bataille +de Wagram. Quoique pauvre, il gardait le double napoléon que l’empereur +lui avait donné de son lait et de ses œufs. Le curé de Gross-Aspern nous +introduisit dans ce fameux cimetière où Français et Autrichiens se battirent, +ayant du sang jusqu’à mi-jambe, avec un courage et une persistance également +glorieuses de part et d’autre. C’est là que, nous expliquant qu’une tablette de +marbre sur laquelle se porta toute notre attention, et où se lisaient les noms +du propriétaire de Gross-Aspern, tué dans la troisième journée, était la seule +récompense accordée à la famille, il nous dit avec une profonde mélancolie: +«—Ce fut le temps des grandes misères, et ce fut le temps des grandes promesses; +mais aujourd’hui, c’est le temps de l’oubli...» Je trouvai ces paroles +d’une magnifique simplicité; mais, en y réfléchissant, je donnai raison +à l’apparente ingratitude de la maison d’Autriche. Ni les peuples, ni les rois +ne sont assez riches pour récompenser tous les dévouements auxquels donnent +lieu les luttes suprêmes. Que ceux qui servent une cause avec l’arrière-pensée +de la récompense, estiment leur sang et se fassent <i>condottieri</i>!... Ceux qui +manient ou l’épée ou la plume pour leur pays, ne doivent penser qu’à <i>bien +faire</i>, comme disaient nos pères, et ne rien accepter, pas même la gloire, que +comme un heureux accident.</p> + +<p>Ce fut en allant reprendre ce fameux cimetière pour la troisième fois que +Masséna, blessé, porté dans une caisse de cabriolet, fit à ses soldats cette sublime +allocution: «—<i>Comment</i>, s..... mâtins, vous n’avez que cinq sous par +jour, j’ai quarante millions, et vous me laissez en avant?...» On sait l’ordre +du jour de l’empereur à son lieutenant, et apporté par monsieur de Sainte-Croix, +qui passa trois fois le Danube à la nage. «Mourir ou reprendre le village; +il s’agit de sauver l’armée! les ponts sont rompus.»</p> + +<p class="rsign">(L’AUTEUR.)</p> +</div> + +<p class="sep2">Si, par un hasard miraculeux, cette lettre, échappée à la plus +paresseuse plume de notre époque, n’avait pas été conservée, il +eût été presque impossible de peindre les Aigues. Sans cette description, +l’histoire doublement horrible qui s’y est passée serait +peut-être moins intéressante.</p> + +<p>Beaucoup de gens s’attendent sans doute à voir la cuirasse de +l’ancien colonel de la garde impériale éclairée par un jet de lumière, +à voir sa colère allumée, tombant comme une trombe sur cette +petite femme, de manière à rencontrer vers la fin de cette histoire +ce qui se trouve à la fin de tant de drames modernes, un drame +de chambre à coucher. Ce drame moderne pourrait-il éclore dans +ce joli salon à dessus de portes en camaïeu bleuâtre, où babillaient +les amoureuses scènes de la Mythologie, où de beaux oiseaux fantastiques +étaient peints au plafond et sur les volets, où sur la cheminée +riaient à gorge déployée les monstres de porcelaine chinoise, +où sur les plus riches vases, des dragons bleu et or tournaient leur +queue en volute autour du bord que la fantaisie japonaise avait +émaillé de ses dentelles de couleurs, où les duchesses, les chaises +longues, les sofas, les consoles, les étagères inspiraient cette +paresse contemplative qui détend toute énergie? Non, le drame ici +n’est pas restreint à la vie privée, il s’agite ou plus haut ou plus +bas. Ne vous attendez pas à de la passion, le vrai ne sera que trop +dramatique. D’ailleurs l’historien ne doit jamais oublier que sa +mission est de faire à chacun sa part; le malheureux et le riche +sont égaux devant sa plume; pour lui, le paysan a la grandeur de +ses misères, comme le riche a la petitesse de ses ridicules; enfin, +le riche a des passions, le paysan n’a que des besoins, le paysan +est donc doublement pauvre; et si, politiquement, ses agressions +doivent être impitoyablement réprimées, humainement et religieusement, +il est sacré.</p> + +<h5><span class="pagenum" id="page_235">235</span> +II.—UNE BUCOLIQUE OUBLIÉE PAR VIRGILE.</h5> + +<p class="nbreak">Quand un Parisien tombe à la campagne, il s’y trouve sevré de +toutes ses habitudes, et sent bientôt le poids des heures, malgré +les soins les plus ingénieux de ses amis. Aussi, dans l’impossibilité +de perpétuer les causeries du tête-à-tête, si promptement épuisées, +les châtelains et les châtelaines vous disent-ils naïvement: Vous +vous ennuierez bien ici. En effet, pour goûter les délices de la campagne, +il faut y avoir des intérêts, en connaître les travaux, et le +concert alternatif de la peine et du plaisir, symbole éternel de la +vie humaine.</p> + +<p>Une fois que le sommeil a repris son équilibre, quand on a réparé +les fatigues du voyage et qu’on s’est mis à l’unisson des habitudes +champêtres, le moment de la vie de château le plus difficile à passer +pour un Parisien qui n’est ni chasseur ni agriculteur, et qui porte +des bottes fines, est la première matinée. Entre l’instant du réveil +et celui du déjeuner, les femmes dorment ou font leur toilette et +sont inabordables; le maître du logis est parti de bonne heure à +ses affaires: un Parisien se voit donc seul de huit à onze heures, +l’instant choisi dans presque tous les châteaux pour déjeuner. Or, +après avoir demandé des amusements aux minuties de la toilette, +il a perdu bientôt cette ressource, s’il n’a pas apporté quelque travail +impossible à réaliser, et qu’il remporte vierge en en connaissant +seulement les difficultés; un écrivain est donc obligé alors de +tourner dans les allées du parc, de bayer aux corneilles, de +compter les gros arbres. Or, plus la vie est facile, plus ces +occupations sont fastidieuses, à moins d’appartenir à la secte des +quakers-tourneurs, à l’honorable corps des charpentiers ou des +empailleurs d’oiseaux. Si l’on devait, comme les propriétaires, +rester à la campagne, on meublerait son ennui de quelque passion +géologique, minéralogique, entomologique ou botanique; mais un +homme raisonnable ne se donne pas un vice pour tuer une quinzaine +de jours. La plus magnifique terre, les plus beaux châteaux +deviennent donc assez promptement insipides pour ceux qui n’en +possèdent que la vue. Les beautés de la nature semblent bien mesquines, +comparées à leur représentation au théâtre. Paris scintille +alors par toutes ses facettes. Sans l’intérêt particulier qui nous +attache, comme Blondet, <i>aux lieux honorés par les pas, éclairés +<span class="pagenum" id="page_236">236</span> +par les yeux</i> d’une certaine personne, on envierait aux +oiseaux leurs ailes, pour retourner aux perpétuels, aux émouvants +spectacles de Paris et à ses déchirantes luttes.</p> + +<p>La longue lettre écrite par le journaliste doit faire supposer aux +esprits pénétrants qu’il avait atteint moralement et physiquement +à cette phase particulière aux passions satisfaites, aux bonheurs +assouvis, et que tous les volatiles engraissés par force représentent +parfaitement quand, la tête enfoncée dans leur gésier qui bombe, +ils restent sur leurs pattes, sans pouvoir ni vouloir regarder le plus +appétissant manger. Aussi, quand sa formidable lettre fut achevée, +Blondet éprouva-t-il le besoin de sortir des jardins d’Armide et +d’animer la mortelle lacune des trois premières heures de la journée; +car, entre le déjeuner et le dîner, le temps appartenait à la +châtelaine qui savait le rendre court. Garder, comme le fit madame +de Montcornet, un homme d’esprit pendant un mois à la campagne, +sans avoir vu sur son visage le rire faux de la satiété, sans +avoir surpris le bâillement caché d’un ennui qui se devine toujours, +est un des plus beaux triomphes d’une femme. Une affection +qui résiste à ces sortes d’essais doit être éternelle. On ne comprend +point que les femmes ne se servent pas de cette épreuve pour juger +leurs amants; il est impossible à un sot, à un égoïste, à un petit +esprit d’y résister. Philippe II lui-même, l’Alexandre de la dissimulation, +aurait dit son secret durant un mois de tête-à-tête à la +campagne. Aussi les rois vivent-ils dans une agitation perpétuelle, +et ne donnent-ils à personne le droit de les voir pendant plus +d’un quart d’heure.</p> + +<p>Nonobstant les délicates attentions d’une des plus charmantes +femmes de Paris, Émile Blondet retrouva donc le plaisir oublié +depuis longtemps de l’école buissonnière, quand, le lendemain du +jour où sa lettre fut finie, il se fit éveiller par François, le premier +valet de chambre attaché spécialement à sa personne, avec l’intention +d’explorer la vallée de l’Avonne.</p> + +<p>L’Avonne est la petite rivière qui, grossie au-dessus de Conches +par de nombreux ruisseaux, dont quelques-uns sourdent aux +Aigues, va se jeter à la Ville-aux-Fayes dans un des plus considérables +affluents de la Seine. La disposition géographique de l’Avonne, +flottable pendant environ quatre lieues, avait, depuis +l’invention de Jean Rouvet, donné toute leur valeur aux forêts des +Aigues, de Soulanges et de Ronquerolles, situées sur la crête des +<span class="pagenum" id="page_237">237</span> +collines au bas desquelles coule cette charmante rivière. Le parc +des Aigues occupait la partie la plus large de la vallée, entre la +rivière que la forêt, dite des Aigues, borde des deux côtés, et la +grande route royale que de vieux ormes tortillards indiquent à +l’horizon sur une côte parallèle à celle des monts dits de l’Avonne, +ce premier gradin du magnifique amphithéâtre appelé le Morvan.</p> + +<p>Quelque vulgaire que soit cette comparaison, le parc ressemblait, +ainsi posé au fond de la vallée, à un immense poisson dont la +tête touchait au village de Conches et la queue au bourg de +Blangy; car, plus long que large, il s’étalait au milieu par une +largeur d’environ deux cents arpents, tandis qu’il en comptait à +peine trente vers Conches, et quarante vers Blangy. La situation +de cette terre, entre trois villages, à une lieue de la petite ville de +Soulanges, d’où l’on plongeait sur cet Eden, a peut-être fomenté +la guerre et conseillé les excès qui forment le principal intérêt de +cette scène. Si, vu de la grande route, vu de la partie haute de +la Ville-aux-Fayes, le paradis des Aigues fait commettre le péché +d’envie aux voyageurs, comment les riches bourgeois de Soulanges +et de la Ville-aux-Fayes auraient-ils été plus sages, eux qui l’admiraient +à toute heure?</p> + +<p>Ce dernier détail topographique était nécessaire pour faire comprendre +la situation, l’utilité des quatre portes par lesquelles on +entrait dans le parc des Aigues, entièrement clos de murs, excepté +les endroits où la nature avait disposé des points de vue et où l’on +avait creusé des sauts-de-loup. Ces quatre portes, dites la porte +de Conches, la porte d’Avonne, la porte de Blangy et la porte de +l’Avenue, révélaient si bien le génie des diverses époques où elles +furent construites, que, dans l’intérêt des archéologues, elles seront +décrites, mais aussi succinctement que Blondet a déjà décrit +celle de l’Avenue.</p> + +<p>Après huit jours de promenades avec la comtesse, l’illustre rédacteur +du journal des <i>Débats</i> connaissait à fond le pavillon chinois, +les ponts, les îles, la chartreuse, le châlet, les ruines du +temple, la glacière babylonienne, les kiosques, enfin tous les détours +inventés par les architectes de jardins, et auxquels neuf cents +arpents peuvent se prêter; il voulait donc s’ébattre aux sources de +l’Avonne, que le général et la comtesse lui vantaient tous les jours, +en formant chaque soir le projet oublié chaque matin d’aller les +visiter. En effet, au-dessus du parc des Aigues, l’Avonne a l’apparence +<span class="pagenum" id="page_238">238</span> +d’un torrent alpestre. Tantôt elle se creuse un lit entre les +roches, tantôt elle s’enterre comme dans une cuve profonde; là, +des ruisseaux y tombent brusquement en cascade; ici, elle s’étale +à la façon de la Loire, en effleurant des sables et rendant le flottage +impraticable, par le changement perpétuel de son chenal. +Blondet prit le chemin le plus court à travers les labyrinthes du +parc pour gagner la porte de Conches. Cette porte exige quelques +mots, pleins d’ailleurs de détails historiques sur la propriété.</p> + +<p>Le fondateur des Aigues fut un cadet de la maison de Soulanges, +enrichi par un mariage, qui voulut narguer son aîné. Ce sentiment +nous a valu les féeries de l’Isola-Bella, sur le lac Majeur. +Au moyen âge, le château des Aigues était situé sur l’Avonne. De +ce castel, la porte seule subsistait, composée d’un porche semblable +à celui des villes fortifiées, et flanqué de deux tourelles à poivrières. +Au-dessus de la voûte du porche s’élevaient de puissantes +assises ornées de végétations et percées de trois larges croisées à +croisillons. Un escalier en colimaçon, ménagé dans une des tourelles, +menait à deux chambres, et la cuisine occupait la seconde +tourelle. Le toit du porche, à forme aiguë, comme toute vieille +charpente, se distinguait par deux girouettes, perchées aux deux +bouts d’une cime ornée de serrureries bizarres. Beaucoup de localités +n’ont pas d’hôtel de ville si magnifique. Au dehors, le claveau +du cintre offrait encore l’écusson des Soulanges, conservé par la +dureté de la pierre de choix, où le ciseau du tailleur d’images +l’avait gravé: <i>d’azur à trois bourdons en pal d’argent, à la +farce brochante de gueules, chargée de cinq croisettes d’or +au pied aiguisé</i>, et il portait la déchiqueture héraldique imposée +aux cadets. Blondet déchiffra la devise: <i>Je soule agir</i>, un de +ces calembours que les croisés se plaisaient à faire avec leurs noms, +et qui rappelle une belle maxime de politique, malheureusement +oubliée par Montcornet, comme on le verra. La porte, qu’une +jolie fille avait ouverte à Blondet, était en vieux bois alourdi par +des quinconces de ferraille. Le garde, réveillé par le grincement +des gonds, mit le nez à sa fenêtre et se laissa voir en chemise.</p> + +<p>—Comment! nos gardes dorment encore à cette heure-ci, se +dit le Parisien en se croyant très-fort sur la coutume forestière.</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-05.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-05.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">FOURCHON.</p> + <p class="caption3">Un de ces vieillards affectionnés par le crayon de Charlet.</p> + <p class="caption4">(LES PAYSANS.)</p> +</div> + +<p>En un quart d’heure de marche, il atteignit aux sources de la +rivière, à la hauteur des Conches, et ses yeux furent alors ravis +par un de ces paysages dont la description devrait être faite comme +<span class="pagenum" id="page_239">239</span> +l’histoire de France, en mille volumes ou en un seul. Contentons-nous +de deux phrases.</p> + +<p>Une roche ventrue et veloutée d’arbres nains, rongée au pied +par l’Avonne, disposition à laquelle elle doit un peu de ressemblance +avec une énorme tortue mise en travers de l’eau, figure +une arche, par laquelle le regard embrasse une petite nappe claire +comme un miroir, où l’Avonne semble endormie, et que terminent +au loin des cascades à grosses roches, où de petits saules, +pareils à des ressorts, vont et viennent constamment sous l’effort +des eaux.</p> + +<p>Au delà de ces cascades, les flancs de la colline, coupés roide +comme une roche du Rhin vêtue de mousses et de bruyères, mais +troués comme elle par des arêtes schisteuses, versant çà et là de +blancs ruisseaux bouillonnants, auxquels une petite prairie, toujours +arrosée et toujours verte, sert de coupe; puis, comme contraste +à cette nature sauvage et solitaire, les derniers jardins de +Conches se voient de l’autre côté de ce chaos pittoresque, au bout +des prés, avec la masse du village et son clocher.</p> + +<p>Voilà les deux phrases, mais le soleil levant, mais la pureté de +l’air, mais l’âcre rosée, mais le concert des eaux et des bois?... +devinez-les!</p> + +<p>—Ma foi! c’est presque aussi beau qu’à l’Opéra! se dit Blondet +en remontant l’Avonne innavigable, dont les caprices faisaient +ressortir le canal droit, profond et silencieux de la basse Avonne, +encaissée par les grands arbres de la forêt des Aigues.</p> + +<p>Blondet ne poussa pas très-loin sa promenade matinale, il fut +bientôt arrêté par un des paysans qui sont, dans ce drame, des +comparses si nécessaires à l’action, qu’on hésitera peut-être entre +eux et les premiers rôles.</p> + +<p>En arrivant à un groupe de rochers où la source principale est +serrée comme entre deux portes, le spirituel écrivain aperçut un +homme qui se tenait dans une immobilité capable de piquer la +curiosité d’un journaliste, si déjà la tournure et l’habillement de +cette statue animée ne l’avaient profondément intrigué.</p> + +<p>Il reconnut dans cet humble personnage un de ces vieillards +affectionnés par le crayon de Charlet, qui tenait aux troupiers de +cet Homère des soldats, par la solidité d’une charpente habile à +porter le malheur, et à ses immortels balayeurs, par une figure +rougie, violacée, rugueuse, inhabile à la résignation. Un chapeau +<span class="pagenum" id="page_240">240</span> +de feutre grossier, dont les bords tenaient à la calotte par des reprises, +garantissait des intempéries cette tête presque chauve; il +s’en échappait deux flocons de cheveux, qu’un peintre aurait payé +quatre francs à l’heure pour pouvoir copier cette neige éblouissante, +et disposée comme celle de tous les Pères éternels classiques. +A la manière dont les joues rentraient en continuant la bouche, +on devinait que le vieillard édenté s’adressait plus souvent au +tonneau qu’à la huche. Sa barbe blanche, clair-semée, donnait +quelque chose de menaçant à son profil par la roideur des poils coupés +courts. Ses yeux, trop petits pour son énorme visage, inclinés +comme ceux du cochon, exprimaient à la fois la ruse et la paresse; +mais en ce moment ils jetaient comme une lueur, tant le regard +jaillissait droit sur la rivière. Pour tout vêtement, ce pauvre +homme portait une vieille blouse, autrefois bleue, et un pantalon +de cette toile grossière qui sert à Paris à faire des emballages. Tout +citadin aurait frémi de lui voir aux pieds des sabots cassés, sans +même un peu de paille pour en adoucir les crevasses. Assurément, +la blouse et le pantalon n’avaient de valeur que pour la cuve d’une +papeterie.</p> + +<p>En examinant ce Diogène campagnard, Blondet admit la possibilité +du type de ces paysans qui se voient dans les vieilles tapisseries, +les vieux tableaux, les vieilles sculptures, et qui lui paraissait +jusqu’alors fantastique. Il ne condamna plus absolument +l’école du laid, en comprenant que, chez l’homme, le beau n’est +qu’une flatteuse exception, une chimère à laquelle il s’efforce de +croire.</p> + +<p>—Quelles peuvent être les idées, les mœurs d’un pareil être, +à quoi pense-t-il? se disait Blondet pris de curiosité. Est-ce là +mon semblable? Nous n’avons de commun que la forme, et +encore?...</p> + +<p>Il étudiait cette rigidité particulière au tissu des gens qui vivent +en plein air, habitués aux intempéries de l’atmosphère, à supporter +les excès du froid et du chaud, à tout souffrir enfin, qui font de +leur peau des cuirs presque tannés, et de leurs nerfs un appareil +contre la douleur physique, aussi puissant que celui des Arabes ou +des Russes.</p> + +<p>—Voilà des Peaux-Rouges de Cooper, se dit-il, il n’y a pas +besoin d’aller en Amérique pour observer des sauvages.</p> + +<p>Quoique le Parisien ne fût qu’à deux pas, le vieillard ne tourna +<span class="pagenum" id="page_241">241</span> +pas la tête, et regarda toujours la rive opposée avec cette fixité que +les fakirs de l’Inde donnent à leurs yeux vitrifiés et à leurs membres +ankilosés. Vaincu par cette espèce de magnétisme, plus communicatif +qu’on ne le croit, Blondet finit par regarder l’eau.</p> + +<p>—Eh bien! mon bonhomme, qu’y a-t-il donc là? demanda +Blondet, après un gros quart d’heure, pendant lequel il n’aperçut +rien qui motivât cette profonde attention.</p> + +<p>—Chut!... dit tout bas le vieillard en faisant signe à Blondet de +ne pas agiter l’air par sa voix. Vous allez l’effrayer...</p> + +<p>—Qui?...</p> + +<p>—Une <i>loute</i>, mon cher monsieur. Si <i>alle</i> nous entend, <i>alle</i> +est <i>capabe ed</i> filer sous l’eau! Et, <i>gnia</i> pas à dire, elle a sauté là, +tenez!... Voyez-vous où l’eau <i>bouille</i>... Oh! elle guette un poisson; +mais quand elle va vouloir rentrer, mon petit l’empoignera. +C’est que, voyez-vous, la <i>loute</i> est ce qu’il y a de plus rare. C’est +un gibier scientifique, <i>ben</i> délicat, tout de même; on me la payerait +dix francs aux Aigues, vu que leur dame fait maigre, et c’est +maigre demain. Dans les temps, défunt madame m’en a payé jusqu’à +vingt francs et <i>a</i> me rendait la peau!... Mouche, appela-t-il +à voix basse, regarde bien...</p> + +<p>De l’autre côté de ce bras de l’Avonne, Blondet vit deux yeux +brillants, comme des yeux de chat, sous une touffe d’aunes; puis +il aperçut le front brun, les cheveux ébouriffés d’un enfant d’environ +douze ans, couché sur le ventre, qui fit un signe pour indiquer +la loutre et avertir le vieillard qu’il ne la perdait pas de vue. +Blondet, subjugué par le dévorant espoir du vieillard et de l’enfant, +se laissa mordre par le démon de la chasse.</p> + +<p>Ce démon à deux griffes, l’espérance et la curiosité, vous mène +où il veut.</p> + +<p>—La peau se vend aux chapeliers, reprit le vieillard. C’est si +beau, si doux! Ça se met aux casquettes...</p> + +<p>—Vous croyez, vieillard? dit Blondet en souriant.</p> + +<p>—Certainement, monsieur, vous devez en savoir plus long que +moi, quoique j’aie soixante-dix ans, répondit humblement et respectueusement +le vieillard en prenant une pose de donneur d’eau +bénite, et vous pourriez peut-être <i>ben</i> me dire pourquoi ça plaît +tant aux conducteurs et aux marchands de vin.</p> + +<p>Blondet, ce maître en ironie, déjà mis en défiance par le mot +<i>scientifique</i>, en souvenir du maréchal de Richelieu, soupçonna +<span class="pagenum" id="page_242">242</span> +quelque raillerie chez ce vieux paysan; mais il fut détrompé +par la naïveté de la pose et par la bêtise de l’expression.</p> + +<p>—Dans ma jeunesse, on en voyait beaucoup <i>eu</i> d’<i>loutes</i>, le +pays leur est si favorable, reprit le bonhomme; mais on les a tant +chassées, que c’est tout au plus si nous en apercevons la queue +<i>d’eune</i> par sept ans... Aussi <i>el’souparfait</i> de la Ville-aux-Fayes... +Monsieur le connaît-il? Quoique Parisien, c’est un brave jeune +homme comme vous, il aime les curiosités. Pour lors, sachant +mon talent pour prendre les <i>loutes</i>, car je les connais comme vous +pouvez connaître votre alphabet, il m’a donc dit comme ça: —Père +Fourchon, quand vous trouverez une <i>loute</i>, apportez-la-moi, +<i>qui</i> me dit, je vous la payerai bien, et si elle était tachetée de blanc +<i>sul’dos</i>, <i>qui</i> me dit, je vous en donnerais trente francs. V’là ce +<i>qui</i> me dit sur le port de la Ville-aux-Fayes, aussi vrai que je +<i>crais</i> en Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Il y a <i>core</i> un +savant, à Soulanges, M. Gourdon, <i>nout</i> médecin, qui fait comme +ils disent, un cabinet d’histoire naturelle, qu’il n’y a pas son pareil +à Dijon, enfin le premier savant de ces pays-ci qui me la payerait +bien cher!... Il sait empailler <i>les houmes</i> et les bêtes! Et dont +que mon garçon me soutient que c’te <i>loute</i> a des poils blancs... +Si c’est ça, que je lui ai dit, <i>el</i> bon Dieu nous veut du bien, à ce +matin! Voyez-vous l’eau qui bouille?... Oh! elle est là... Quoique +ça vive dans une manière de terrier, ça reste des jours entiers +sous l’eau. Ah! elle vous a entendu, mon cher monsieur, <i>alle</i> se +défie, car <i>gn’y</i> a pas <i>d’animau</i> plus fin que celui-là; c’est pire +qu’une femme.</p> + +<p>—C’est peut-être pour cela qu’on les appelle au féminin des +loutres? dit Blondet.</p> + +<p>—Dame, monsieur, vous qu’êtes de Paris, vous savez cela mieux +que nous; mais vous auriez ben mieux fait pour nous, <i>ed’dormi</i> +la grasse matinée, car, voyez-vous c’te manière de flot? elle s’en +va par en dessous... Va, Mouche! elle a <ins title="original: entendn">entendu</ins> monsieur, la +<i>loute</i>, et elle est capable de nous faire droguer jusqu’à <i>ménuit</i>, +allons-nous-en... V’là nos trente francs qui nagent!...</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-06.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-06.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">MOUCHE.</p> + <p class="caption3">Son costume l’emportait encore en simplicité sur celui +du père Fourchon.</p> + <p class="caption4">(LES PAYSANS.)</p> +</div> + +<p>Mouche se leva, mais à regret; il regardait l’endroit où bouillonnait +l’eau, le montrant du doigt et ne perdant pas tout espoir. +Cet enfant, à cheveux crépus, la figure brunie comme celle des +anges dans les tableaux du quinzième siècle, paraissait être en +culotte, car son pantalon finissait au genou par des déchiquetures +<span class="pagenum" id="page_243">243</span> +ornées d’épines et de feuilles mortes. Ce vêtement nécessaire tenait +par deux cordes d’étoupes en guise de bretelles. Une chemise de +toile de la même qualité que celle du pantalon du vieillard, mais +épaissie par des raccommodages barbus, laissait voir une poitrine +hâlée. Ainsi, le costume de Mouche l’emportait encore en simplicité +sur celui du père Fourchon.</p> + +<p>—Ils sont bien bons enfants ici, se dit en lui-même Blondet; +les gens de la banlieue de Paris vous apostropheraient drôlement +un bourgeois qui ferait envoler leur gibier!</p> + +<p>Et comme il n’avait jamais vu de loutres, pas même au Muséum, +il fut enchanté de cet épisode de sa promenade.</p> + +<p>—Allons, reprit-il, touché de voir le vieillard s’en allant sans +rien demander, vous vous dites un chasseur de loutres fini... Si +vous êtes sûr que la loutre soit là... De l’autre côté, Mouche leva +le doigt et fit voir des bulles d’air montées du fond de l’Avonne, +qui vinrent expirer en cloches au milieu du bassin.</p> + +<p>—Elle est revenue là, dit le père Fourchon, elle a respiré, la +gueuse, c’est <i>alle qu’a fait ces boutifes-là</i>. Comment s’arrangent-elles +pour respirer au fond de l’eau? Mais c’est si malin, que ça se +moque de la science.</p> + +<p>—Eh bien! reprit Blondet, à qui ce dernier mot parut être une +plaisanterie plutôt due à l’esprit paysan qu’à l’individu, attendez +et prenez la loutre.</p> + +<p>—Et notre journée à Mouche et à moi?</p> + +<p>—Que vaut-elle, votre journée?</p> + +<p>—A nous deux, mon apprenti et moi?... cinq francs... dit le +vieillard en regardant Blondet dans les yeux, avec une hésitation +qui révélait un surfaix énorme.</p> + +<p>Le journaliste tira dix francs de sa poche en disant:</p> + +<p>—En voilà dix, et je vous en donnerai tout autant pour la +loutre.</p> + +<p>—Elle ne vous coûtera pas cher, si elle a du blanc sur le dos, +car <i>el’souparfait</i> m’disait <i>c’que nout Muséon</i> n’en a qu’une de +ce genre-là. —Mais c’est qu’il est instruit <i>tout de même</i>, <i>nout +souparfait</i>! et pas bête. Si je chasse à la <i>loute</i>, M. des Lupeaulx +chasse à la fille de <i>môsieu</i> Gaubertin, <i>qu’a eune fiare dot blanche +sul’dos</i>. —Tenez, mon cher môsieur, sans vous commander, +allez vous <i>bouter au mitant</i> de l’Avonne, à <i>c’te piarre</i>, là bas... +Quand nous aurons forcé la loute, elle descendra le fil de l’eau, +<span class="pagenum" id="page_244">244</span> +car voilà leur ruse à ces bêtes, elles remontent plus haut que leur +trou pour pêcher, et une fois chargées de poisson, elles savent +qu’elles iront mieux à la dérive. Quand je vous dis que c’est fin... +Si j’avais appris la finesse à leur école, je vivrais à c’te heure de +mes rentes... J’ai su trop tard qu’il fallait <i>eurmonter</i> le courant +<i>ed’ grand</i> matin pour trouver le butin avant les autres. Enfin, on +m’a jeté un sort à ma naissance. A nous trois, nous serons peut-être +plus fins que <i>c’te loute</i>.</p> + +<p>—Et comment, mon vieux nécromancien?</p> + +<p>—Ah! dame! nous sommes si bêtes, nous aut’ <i>pésans</i>, que nous +finissons par entendre les bêtes. V’là comme nous ferons. Quand +la <i>loute</i> voudra s’en revenir chez elle, nous l’effrayerons ici, vous +l’effrayerez là-bas; effrayée par nous, effrayée par vous, elle se +jettera sur le bord; si elle prend la voie de <i>tarre</i>, elle est perdue. +Ça ne peut pas marcher; c’est fait pour la nage avec leurs pattes +d’oie. Oh! ça va-t-il vous amuser, car c’est un vrai carambolage: +on pêche et l’on chasse à la fois!... Le général, chez qui vous +êtes aux Aigues, y est revenu trois jours de suite, tant il s’y +entêtait!</p> + +<p>Blondet, muni d’une branche coupée par le vieillard, qui lui dit +de s’en servir pour fouetter la rivière à son commandement, alla +se poster au milieu de l’Avonne en sautant de pierre en pierre.</p> + +<p>—Là, bien! mon cher monsieur.</p> + +<p>Blondet resta là, sans s’apercevoir de la fuite du temps; car de +moment en moment un geste du vieillard lui faisait espérer un +heureux dénoûment; mais d’ailleurs rien ne dépêche mieux le +temps que l’attente de l’action vive qui va succéder au profond +silence de l’affût.</p> + +<p>—Père Fourchon, dit tout bas l’enfant en se voyant seul avec +le vieillard, <i>gnia</i> tout de même une <i>loute</i>...</p> + +<p>—Tu la vois!...</p> + +<p>—La v’là!</p> + +<p>Le vieillard fut stupéfait en apercevant entre deux eaux le pelage +brun-rouge d’une loutre.</p> + +<p>—<i>A va su me!</i> dit le petit.</p> + +<p>—Fiche-l’y un petit coup sec sur la tête et jette-toi dans l’eau +pour la tenir au fin fond sans la lâcher...</p> + +<p>Mouche fondit dans l’Avonne comme une grenouille effrayée.</p> + +<p>—Allez! allez! mon cher monsieur, dit le père Fourchon à +<span class="pagenum" id="page_245">245</span> +Blondet, en se jetant aussi dans l’Avonne et en laissant ses sabots +sur le bord, effrayez-la donc! la voyez-vous... <i>a</i> nage <i>su</i> vous.</p> + +<p>Le vieillard courut sur Blondet en fendant les eaux et lui criant +avec le sérieux que les gens de la campagne gardent dans leurs +plus grandes vivacités: —La voyez-vous là, <i>el</i>’ long des roches!</p> + +<p>Blondet, placé par le vieillard de manière à recevoir les rayons +du ciel dans les yeux, frappait sur l’eau de confiance.</p> + +<p>—Allez! allez! du côté des roches! cria le père Fourchon, le +trou est là-bas, à <i>vout</i> gauche.</p> + +<p>Emporté par son dépit, qu’une longue attente avait stimulé, +Blondet prit un bain de pieds en glissant de dessus les pierres.</p> + +<p>—Hardi! mon cher monsieur, hardi! vous y êtes. Ah! vingt +bon Dieu! la voilà qui passe entre vos jambes! Ah! <i>alle</i> passe... +<i>all</i>’ passe! dit le vieillard au désespoir.</p> + +<p>Et comme pris à l’ardeur de cette chasse, le vieux paysan +s’avança dans les profondeurs de la rivière jusque devant Blondet.</p> + +<p>—Nous l’avons manquée par <i>vout</i> faute! dit le père Fourchon, +à qui Blondet donna la main et qui sortit de l’eau comme un +triton, mais comme un triton vaincu. La <i>garse</i>, elle est là, sous +les rochers!... Elle a lâché son poisson, dit le bonhomme en +regardant au loin et montrant quelque chose qui flottait... Nous +aurons toujours la tanche, car c’est une vraie tanche!...</p> + +<p>En ce moment, un valet en livrée et à cheval qui menait un +autre cheval par la bride se montra galopant sur le chemin de +Conches.</p> + +<p>—Tenez, v’là les gens du château qui font mine de vous chercher, +dit le bonhomme. Si vous voulez repasser la rivière, je <i>vas</i> +vous donner la main... Ah! ça m’est égal de me mouiller, ça +m’évite du blanchissage!...</p> + +<p>—Et les rhumes? dit Blondet.</p> + +<p>—Ah! <i>ouin!</i> Ne voyez-vous pas que le soleil nous a culottés, +Mouche et moi, comme des pipes <i>ed’ major</i>! Appuyez-vous sur +moi, mon cher monsieur... Vous êtes de Paris, vous ne savez pas +vous tenir sur <i>nous</i> roches, vous qui savez tant de choses... Si +vous restez longtemps ici, vous apprendrez <i>ben</i> des choses dans +<i>el’ livre ed’</i> la nature, vous qui, dit-on, <i>escrivez</i> dans les <i>papiers +nouvelles</i>.</p> + +<p>Blondet était arrivé sur l’autre bord de l’Avonne, quand Charles, +le valet de pied, l’aperçut.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_246">246</span> +—Ah! monsieur, s’écria-t-il, vous ne vous figurez pas l’inquiétude +dans laquelle est madame, depuis qu’on lui a dit que vous +étiez sorti par la porte de Conches: elle vous croit noyé. Voilà +trois fois qu’on sonne le second coup du déjeuner à grandes volées, +après vous avoir appelé partout dans le parc, où monsieur le curé +vous cherche encore.</p> + +<p>—Quelle heure est-il donc, Charles?...</p> + +<p>—Onze heures trois quarts!...</p> + +<p>—Aide-moi à monter à cheval...</p> + +<p>—Est-ce que par hasard monsieur aurait donné dans la loutre +du père Fourchon? dit le valet, en remarquant l’eau qui s’égouttait +des bottes et du pantalon de Blondet.</p> + +<p>Cette seule question éclaira le journaliste.</p> + +<p>—Ne dis pas un mot de cela, Charles, et j’aurai soin de toi, +s’écria-t-il.</p> + +<p>—Oh! pardi! monsieur le comte lui-même a été pris à la loutre +du père Fourchon, répondit le valet. Dès qu’il arrive un étranger +à Aigues, le père Fourchon se met aux aguets, et si le bourgeois +va voir les sources de l’Avonne, il lui vend sa loutre... Il joue ça +si bien que monsieur le comte y est revenu trois fois, et lui a payé +six journées pendant lesquelles ils ont regardé l’eau couler.</p> + +<p>—Et moi qui croyais avoir vu dans Potier, dans Baptiste cadet, +dans Michot et dans Monrose, les plus grands comédiens de ce +temps-ci!... se dit Blondet, que sont-ils auprès de ce mendiant?</p> + +<p>—Oh! il connaît très-bien cet exercice-là, le père Fourchon, +dit Charles. Il a en outre une autre corde à son arc, car il se dit +cordier de son état. Il a sa fabrique le long du mur de la porte de +Blangy. Si vous vous avisiez de toucher à sa corde, il vous entortille +si bien qu’il vous prend l’envie de tourner la roue et de faire +un peu de corde; il vous demande alors la gratification due au +maître par l’apprenti. Madame y a été prise, et lui a donné vingt +francs. C’est le roi des finauds, dit Charles en se servant d’un mot +honnête.</p> + +<p>Ce bavardage de laquais permit à Blondet de se livrer à quelques +réflexions sur la profonde astuce des paysans, en se rappelant tout +ce qu’il avait entendu dire par son père, le juge d’Alençon. Puis +toutes les plaisanteries cachées sous la malicieuse rondeur du père +Fourchon lui revenant à la mémoire, éclairées par les confidences +de Charles, il s’avoua <i>gaussé</i> par le vieux mendiant bourguignon.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_247">247</span> +—Vous ne sauriez croire, monsieur, disait Charles en arrivant +au perron des Aigues, combien il faut se défier de tout dans la +campagne, et surtout ici, que le général n’est pas très-aimé...</p> + +<p>—Pourquoi donc?</p> + +<p>—Ah! dame! je ne sais pas, répondit Charles en prenant l’air +bête sous lequel les domestiques savent abriter leurs refus à des +supérieurs, et qui donna beaucoup à penser à Blondet.</p> + +<p>—Vous voilà donc, coureur? dit le général, que le pas des chevaux +amena sur le perron. Le voilà! soyez calme! cria-t-il à sa +femme, dont le petit pas se faisait entendre, il ne nous manque +plus maintenant que l’abbé Brossette; va le chercher, Charles! +dit-il au domestique.</p> + +<h5>III.—LE CABARET.</h5> + +<p class="nbreak">La porte dite de Blangy, due à Bouret, se composait de deux +larges pilastres à bossages vermiculés, surmontés chacun d’un chien +dressé sur ses pattes de derrière, et tenant un écusson entre ses +pattes de devant. Le voisinage du pavillon où logeait le régisseur +avait dispensé le financier de bâtir une loge de concierge. Entre +ces deux pilastres, une grille somptueuse, dans le genre de celle +forgée au temps de Buffon pour le Jardin des Plantes, s’ouvrait sur +un bout de pavé conduisant à la route cantonale, jadis entretenue +soigneusement par les Aigues, par la maison de Soulanges, et qui +relie Conches, Cerneux, Blangy, Soulanges à la Ville-aux-Fayes, +comme par une guirlande, tant cette route est fleurie d’héritages +entourés de haies et parsemée de maisonnettes à rosiers, chèvrefeuilles +et plantes grimpantes.</p> + +<p>Là, le long d’une coquette muraille qui s’étendait jusqu’à un +saut-de-loup par lequel le château plongeait sur la vallée jusqu’au +delà de Soulanges, se trouvaient le poteau pourri, la vieille roue et +les piquets à râteaux qui constituent la fabrique d’un cordier de +village.</p> + +<p>Vers midi et demi, au moment où Blondet s’asseyait à un bout +de la table, en face de l’abbé Brossette, en recevant les caressants +reproches de la comtesse, le père Fourchon et Mouche arrivaient +à leur établissement. De là, le père Fourchon, sous prétexte de +fabriquer des cordes, surveillait les Aigues, et pouvait y voir les +maîtres entrant ou sortant. Aussi, les persiennes ouvertes, les +<span class="pagenum" id="page_248">248</span> +promenades à deux, le plus petit incident de la vie au château, rien +n’échappait à l’espionnage du vieillard, qui ne s’était établi cordier +que depuis trois ans, circonstance minime que ni les gardes des +Aigues, ni les domestiques, ni les maîtres n’avaient encore remarquée.</p> + +<p>—Fais le tour par la porte de l’Avonne pendant que je vas +serrer nos agrès, dit le père Fourchon, et quand tu leur auras dégoisé +la chose, on viendra sans doute me chercher au Grand-I-Vert, +où je vas me rafraîchir, car ça donne soif d’être sur l’eau +comme ça! Si tu t’y prends comme je viens de te le dire, tu leur +accrocheras un bon déjeuner; tâche de parler à la comtesse, et +<i>tape su</i> moi, de manière à ce qu’ils aient l’idée de me chanter un +air de leur morale, quoi!... Y aura quelques verres de bon vin à +<i>siffler</i>.</p> + +<p>Après ces dernières instructions, que l’air narquois de Mouche +rendait presque superflues, le vieux cordier, tenant sa loutre sous +le bras, disparut dans le chemin cantonal.</p> + +<p>A mi-chemin de cette jolie porte de village, se trouvait, au moment +où Émile Blondet vint aux Aigues, une de ces maisons qui +ne se voient qu’en France, partout où la pierre est rare. Les morceaux +de briques ramassés de tous côtés, les gros <ins title="original: caillous">cailloux</ins> sertis +comme des diamants dans une terre argileuse qui formaient des +murs solides, quoique rongés, le toit soutenu par de grosses branches +et couvert en jonc et en paille, les grossiers volets, la porte, +tout de cette chaumière provenait de trouvailles heureuses ou de +dons arrachés par l’importunité.</p> + +<p>Le paysan a pour sa demeure l’instinct qu’a l’animal pour son +nid ou pour son terrier, et cet instinct éclatait dans toutes les dispositions +de cette chaumière. D’abord la fenêtre et la porte regardaient +au nord. La maison, assise sur une petite éminence dans +l’endroit le plus caillouteux d’un terrain à vignes, devait être salubre. +On y montait par trois marches industrieusement faites avec +des piquets, avec des planches et remplies de pierrailles. Les eaux +s’écoulaient donc rapidement. Puis, comme en Bourgogne la pluie +vient rarement du nord, aucune humidité ne pouvait pourrir les +fondations, quelque légères qu’elles fussent. Au bas, le long du +sentier, régnait un rustique palis, perdu dans une haie d’aubépine +et de ronces. Une treille, sous laquelle de méchantes tables, accompagnées +de bancs grossiers, invitaient les passants à s’asseoir, +<span class="pagenum" id="page_249">249</span> +couvrait de son berceau l’espace qui séparait cette chaumière du chemin. +A l’intérieur, le haut du talus offrait pour décor des roses, +des giroflées, des violettes, toutes les fleurs qui ne coûtent rien. +Un chèvrefeuille et un jasmin attachaient leurs brindilles sur le +toit déjà chargé de mousses, malgré son peu d’ancienneté.</p> + +<p>A droite de sa maison, le possesseur avait adossé une étable pour +deux vaches. Devant cette construction en mauvaises planches, un +terrain battu servait de cour; et, dans un coin, se voyait un +énorme tas de fumier. De l’autre côté de la maison et de la treille, +s’élevait un hangar en chaume soutenu par deux troncs d’arbres, +sous lequel se mettaient les ustensiles des vignerons, leurs futailles +vides, des fagots de bois empilés autour de la bosse que formait +le four, dont la bouche s’ouvre presque toujours, dans les maisons +de paysans, sous le manteau de la cheminée.</p> + +<p>A la maison attenait environ un arpent enclos d’une haie vive +et plein de vignes, soignées comme le sont celles des paysans, +toutes si bien fumées, provignées et bêchées, que leurs pampres +verdoient les premiers à trois lieues à la ronde. Quelques arbres, +des amandiers, des pruniers et des abricotiers montraient leurs +têtes grêles, çà et là, dans cet enclos. Entre les ceps, le plus souvent +on cultivait des pommes de terre ou des haricots. En hache, +vers le village, et derrière la cour, dépendait encore de cette habitation +un petit terrain humide et bas, favorable à la culture des +choux, des oignons, légumes favoris de la classe ouvrière, et fermé +d’une porte à claire-voie par où passaient les vaches, en pétrissant +le sol et y laissant leurs bouses étalées.</p> + +<p>Cette maison, composée de deux pièces au rez-de-chaussée, +avait sa sortie sur le vignoble. Du côté des vignes, une rampe en +bois, appuyée au mur de la maison et couverte d’une toiture en +chaume, montait jusqu’au grenier, éclairé par un œil-de-bœuf. +Sous cet escalier rustique, un caveau, tout en briques de Bourgogne, +contenait quelques pièces de vin.</p> + +<p>Quoique la batterie de cuisine du paysan consiste ordinairement +en deux ustensiles avec lesquels on fait tout, une poêle et un chaudron +de fer, par exception, il se trouvait dans cette chaumière deux +casseroles énormes, accrochées sous le manteau de la cheminée, +au-dessus d’un petit fourneau portatif. Malgré ce symptôme d’aisance, +le mobilier était en harmonie avec les dehors de la maison. +Ainsi, pour contenir l’eau, une jarre; pour argenterie, des cuillers +<span class="pagenum" id="page_250">250</span> +de bois ou d’étain, des plats en terre brune au dehors et blanche +en dedans, mais écaillés et raccommodés avec des attaches; enfin, +autour d’une table solide, des chaises en bois blanc, et pour plancher +de la terre battue. Tous les cinq ans les murs recevaient une +couche d’eau de chaux, ainsi que les maigres solives du plafond, +auxquelles pendent du lard, des bottes d’oignons, des paquets de +chandelles et les sacs où le paysan met ses graines; auprès de la +huche, une antique armoire en vieux noyer garde le peu de linge, +les vêtements de rechange et les habits de fête de la famille.</p> + +<p>Sur le manteau de la cheminée brillait un vieux fusil de braconnier; +vous n’en donneriez pas cinq francs, le bois est quasi brûlé, +le canon, sans aucune apparence, ne semble pas nettoyé. Vous +pensez que la défense d’une cabane à loquet, dont la porte extérieure, +pratiquée dans le palis, n’est jamais fermée, n’exige pas +mieux, et vous vous demandez à quoi peut servir une pareille +arme. D’abord, si le bois est d’une simplicité commune, le canon, +choisi avec soin, provient d’un fusil de prix, donné sans doute à +quelque garde-chasse. Aussi le propriétaire de ce fusil ne manque-t-il +jamais son coup; il existe entre son arme et lui l’intime connaissance +que l’ouvrier a de son outil. S’il faut abaisser le canon +d’un millimètre au-dessous ou au-dessus du but, parce qu’il relève +ou tombe de cette faible estime, le braconnier le sait, il obéit +à cette loi sans se tromper. Puis, un officier d’artillerie trouverait +les parties essentielles de l’arme en bon état: rien de moins, rien +de plus. Dans tout ce qu’il s’approprie, dans tout ce qui doit lui +servir, le paysan déploie la force convenable, il y met le nécessaire +et rien au delà. La perfection extérieure, il ne la comprend jamais. +Juge infaillible des nécessités en toutes choses, il connaît tous les +degrés de force, et sait, en travaillant pour le bourgeois, donner +le moins possible pour le plus possible. Enfin, ce fusil méprisable +entre pour beaucoup dans l’existence de la famille, et vous saurez +tout à l’heure comment.</p> + +<p>Avez-vous bien saisi les mille détails de cette hutte assise à cinq +cents pas de la jolie porte des Aigues? La voyez-vous accroupie là +comme un mendiant devant un palais? Eh bien! son toit chargé +de mousses veloutées, ses poules caquetant, son cochon qui se +vautre, sa génisse qui vague, toutes ces poésies champêtres avaient +un horrible sens. A la porte du palis, une grande perche élevait à +une certaine hauteur un bouquet flétri, composé de trois branches +<span class="pagenum" id="page_251">251</span> +de pin et d’un feuillage de chêne réuni par un chiffon. Au-dessus +de la porte, un peintre forain avait, pour un déjeuner, peint dans +un tableau de deux pieds carrés, sur un champ blanc, un <i>I</i> majuscule +en vert, et pour ceux qui savent lire, ce calembour en douze +lettres: Au Grand-I-Vert (hiver). A gauche de la porte éclataient +les vives couleurs de cette vulgaire affiche: Bonne bière de mars, +où de chaque côté d’un cruchon qui lance un jet de mousse se +carrent une femme en robe excessivement décolletée et un hussard, +tous deux <ins title="original: grosièrement">grossièrement</ins> coloriés. Aussi, malgré les fleurs et +l’air de la campagne s’exhalait-il de cette chaumière la forte et +nauséabonde odeur de vin et de mangeaille qui vous saisit à Paris +en passant devant les gargotes de faubourg.</p> + +<p>Vous connaissez les lieux. Voici les êtres et leur histoire qui +contient plus d’une leçon pour les philanthropes.</p> + +<p>Le propriétaire du Grand-I-Vert, nommé François Tonsard, +se recommande à l’attention des philosophes par la manière dont +il avait résolu le problème de la vie fainéante et de la vie occupée, +de manière à rendre la fainéantise profitable et l’occupation +nulle.</p> + +<p>Ouvrier en toutes choses, il savait travailler à la terre, mais pour +lui seul. Pour les autres, il creusait des fossés, fagottait, écorçait +des arbres ou les abattait. Dans ces travaux, le bourgeois est à la +discrétion de l’ouvrier. Tonsard avait dû son coin de terre à la +générosité de mademoiselle Laguerre. Dès sa première jeunesse, +Tonsard faisait des journées pour le jardinier du château, car il +n’y avait pas son pareil pour tailler les arbres d’allée, les charmilles, +les haies, les marronniers de l’Inde. Son nom indique assez +un talent héréditaire. Au fond des campagnes, il existe des priviléges +obtenus et maintenus avec autant d’art qu’en déploient les +commerçants pour s’attribuer les leurs. Un jour, en se promenant, +Madame entendit Tonsard, garçon bien découplé, disant: «Il me +suffirait pourtant d’un arpent de terre pour vivre, et pour vivre +heureusement!» Cette bonne fille, habituée à faire des heureux, +lui donna cet arpent de vignes en avant de la porte de Blangy, +contre cent journées (délicatesse peu comprise!), en lui permettant +de rester aux Aigues, où il vécut avec les gens du château auxquels +il parut être le meilleur garçon de la Bourgogne.</p> + +<p>Ce pauvre Tonsard (ce fut le mot de tout le monde) travailla +pendant environ trente journées sur les cent qu’il devait; le reste +<span class="pagenum" id="page_252">252</span> +du temps il baguenauda, riant avec les femmes de Madame, et +surtout avec mademoiselle Cochet, la femme de chambre, quoiqu’elle +fût laide comme toutes les femmes de chambre des belles +actrices. Rire avec mademoiselle Cochet signifiait tant de choses +que Soudry, l’heureux gendarme dont il est question dans la lettre +de Blondet, regardait encore Tonsard de travers, après vingt-cinq +ans. L’armoire en noyer, le lit à colonnes et à bonnes grâces, +ornements de la chambre à coucher, furent sans doute le fruit de +quelque <i>risette</i>.</p> + +<p>Une fois en possession de son champ, au premier qui lui dit que +madame le lui avait donné, Tonsard répondit: «Je l’ai parguienne +bien acheté et bien payé. Est-ce que les bourgeois nous donnent +jamais quelque chose? Est-ce donc rien que cent journées? Ça me +coûte trois cents francs et c’est tout cailloux!» Le propos ne dépassa +point la région populaire.</p> + +<p>Tonsard se bâtit alors cette maison lui-même, en prenant les +matériaux de ci et de là, se faisant donner un coup de main par +l’un et l’autre, grapillant au château les choses de rebut, ou les +demandant et les obtenant toujours. Une mauvaise porte de montreuil, +démolie pour être reportée plus loin, devint celle de l’étable. +La fenêtre venait d’une vieille serre abattue. Les débris du +château servirent donc à élever cette fatale chaumière.</p> + +<p>Sauvé de la réquisition par Gaubertin, le régisseur des Aigues, +dont le père était accusateur public au département, et qui d’ailleurs +ne pouvait rien refuser à mademoiselle Cochet, Tonsard se +maria dès que sa maison fut terminée et sa vigne en rapport. Garçon +de vingt-trois ans, familier aux Aigues, ce drôle, à qui madame +venait de donner un arpent de terre et qui paraissait travailleur, +eut l’art de faire sonner haut toutes ses valeurs négatives, +et il obtint la fille d’un fermier de la terre de Ronquerolles, située +au delà de la forêt des Aigues.</p> + +<p>Ce fermier tenait une ferme à moitié qui dépérissait entre ses +mains, faute d’une fermière. Veuf et inconsolable, il tâchait, à la +manière anglaise, de noyer ses soucis dans le vin; mais quand il +ne pensa plus à sa pauvre chère défunte, il se trouva marié, selon +une plaisanterie de village, avec la Boisson. En peu de temps, de +fermier le beau-père redevint ouvrier, mais ouvrier buveur et +paresseux, méchant et hargneux, capable de tout comme les gens +du peuple qui, d’une sorte d’aisance, retombent dans la misère. +<span class="pagenum" id="page_253">253</span> +Cet homme, que ses connaissances pratiques, la lecture et la +science de l’écriture mettaient au-dessus des autres ouvriers, mais que +ses vices tenaient au niveau des mendiants, venait de se mesurer, +comme on l’a vu, sur les bords de l’Avonne, avec un des hommes +les plus spirituels de Paris, dans une bucolique oubliée par Virgile.</p> + +<p>Le père Fourchon, d’abord maître d’école à Blangy, perdit sa +place à cause de son inconduite et de ses idées sur l’instruction +publique. Il aidait beaucoup plus les enfants à faire des petits +bateaux et des cocottes avec leurs abécédaires qu’il ne leur apprenait +à lire; il les grondait si curieusement, quand ils avaient +<i>chippé</i> des fruits, que ses semonces pouvaient passer pour des +leçons sur la manière d’escalader les murs. On cite encore à Soulanges +sa réponse à un petit garçon venu trop tard, et qui s’excusait +ainsi: Dame m’sieur, j’ai mené boire notre <i>chevau</i>! —On +dit cheval, <i>animau</i>!</p> + +<p>D’instituteur, il fut nommé piéton. Dans ce poste, qui sert de +retraite à tant de vieux soldats, le père Fourchon fut réprimandé +tous les jours. Tantôt il oubliait les lettres dans les cabarets, tantôt +il les gardait sur lui. Quand il était gris, il remettait les paquets +d’une commune dans une autre, et quand il était à jeun, il lisait +les lettres. Il fut donc promptement destitué. Ne pouvant être rien +dans l’État, le père Fourchon avait fini par devenir fabricant. Dans +la campagne, les indigents exercent une industrie quelconque, ils +ont tous un prétexte d’existence honnête. A l’âge de soixante-huit +ans, le vieillard entreprit la corderie en petit, un des commerces +qui demandent le moins de mise de fonds. L’atelier est, comme +on l’a vu, le premier mur venu, les machines valent à peine dix +francs, l’apprenti couche comme son maître dans une grange, et +vit de ce qu’il ramasse. La rapacité de la loi sur les portes et +fenêtres expire <i lang="la">sub dio</i>. On emprunte la matière première pour la +rendre fabriquée. Mais le principal revenu du père Fourchon et +de son apprenti Mouche, fils naturel d’une de ses filles naturelles, +leur venait de sa chasse aux loutres, puis des déjeuners ou dîners +que leur donnaient les gens qui, ne sachant ni lire ni écrire, +usaient des talents du père Fourchon dans le cas d’une lettre à +répondre ou d’un compte à présenter. Enfin il savait jouer de la +clarinette, et tenait compagnie à l’un de ses amis appelé Vermichel, +le ménétrier de Soulanges, dans les noces des villages, ou les +jours de grand bal au Tivoli de Soulanges.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_254">254</span> +Vermichel s’appelait Michel Vert, mais le calembour fait avec +le nom vrai devint d’un usage si général, que dans ses actes, +Brunet, huissier audiencier de la justice de paix de Soulanges, +mettait Michel-Jean-Jérôme Vert, <i>dit Vermichel</i>, praticien. +Vermichel, violon très-distingué de l’ancien régiment de Bourgogne, +par reconnaissance des services que lui rendait le papa +Fourchon, lui avait procuré cette place de praticien dévolue à ceux +qui, dans les campagnes, savent signer leur nom. Le père Fourchon +servait donc de témoin ou de praticien pour les actes judiciaires, +quand le sieur Brunet venait instrumenter dans les communes de +Cerneux, Conches et Blangy. Vermichel et Fourchon, liés par une +amitié qui comptait vingt ans de bouteille, constituaient presque +une raison sociale.</p> + +<p>Mouche et Fourchon, unis par le vice comme Mentor et Télémaque +le furent jadis par la vertu, voyageaient comme eux, à la +recherche de leur père, <i lang="la">panis angelorum</i>, seuls mots latins qui +restassent dans la mémoire du vieux villageois. Ils allaient haricotant +les restes du Grand-I-Vert, et ceux des châteaux circonvoisins; +car, à eux deux, dans les années les plus occupées, les plus +prospères, ils n’avaient jamais pu fabriquer en moyenne trois cent +soixante brasses de corde. D’abord, aucun marchand, dans un +rayon de vingt lieues, n’aurait confié d’étoupe ni à Fourchon ni à +Mouche. Le vieillard, devançant les miracles de la chimie moderne, +savait trop bien changer l’étoupe en benoît jus de treille. Puis, +ses triples fonctions d’écrivain public de trois communes, de praticien +de la justice de paix, de joueur de clarinette, nuisaient, +disait-il, aux développements de son commerce.</p> + +<p>Ainsi Tonsard fut déçu tout d’abord dans l’espérance assez joliment +caressée, de conquérir une espèce de bien-être par l’augmentation +de ses propriétés. Le gendre paresseux rencontra, par un +accident assez ordinaire, un beau-père fainéant. Les affaires devaient +aller d’autant plus mal que la Tonsard, douée d’une espèce de +beauté champêtre, grande et bien faite, n’aimait point à travailler +en plein air. Tonsard s’en prit à sa femme de la faillite paternelle, +et la maltraita par suite de cette vengeance familière au peuple, +dont les yeux, uniquement occupés de l’effet, remontent rarement +jusqu’à la cause.</p> + +<p>En trouvant sa chaîne pesante, cette femme voulut l’alléger. +Elle se servit des vices de Tonsard pour se rendre maîtresse de lui. +<span class="pagenum" id="page_255">255</span> +Gourmande, aimant ses aises, elle encouragea la paresse et la +gourmandise de cet homme. D’abord, elle sut se procurer la faveur +des gens du château, sans que Tonsard lui reprochât les moyens, +en voyant les résultats. Il s’inquiéta fort peu de ce que faisait sa +femme, pourvu qu’elle fît tout ce qu’il voulait. C’est la secrète +transaction de la moitié des ménages. La Tonsard créa donc la +buvette du Grand-I-Vert, dont les premiers consommateurs furent +les gens des Aigues, les gardes et les chasseurs.</p> + +<p>Gaubertin, l’intendant de mademoiselle Laguerre, un des premiers +chalands de la belle Tonsard, lui donna quelques pièces +d’excellent vin pour allécher la pratique. L’effet de ces présents, +périodiques, tant que le régisseur resta garçon, et la renommée de +beauté peu sauvage qui signala cette femme aux dons Juans de la +vallée, achalandèrent le Grand-I-Vert. En sa qualité de gourmande, +la Tonsard devint excellente cuisinière, et quoique ses talents +ne s’exerçassent que sur les plats en usage dans la campagne, +le civet, la sauce de gibier, la matelotte, l’<ins title="original: omelete">omelette</ins>, elle passa dans +le pays pour savoir admirablement cuisiner un de ces repas qui se +mangent sur le bout de la table, et dont les épices, prodiguées +outre mesure, excitent à boire. En deux ans, elle se rendit ainsi +maîtresse de Tonsard et le poussa sur une pente mauvaise, à laquelle +il ne demandait pas mieux que de s’abandonner.</p> + +<p>Ce drôle braconna constamment sans avoir rien à craindre. Les +liaisons de sa femme avec Gaubertin l’intendant, avec les gardes +particuliers, et les autorités champêtres, le relâchement du +temps, lui assurèrent l’impunité. Dès que ses enfants furent assez +grands, il en fit les instruments de son bien-être, sans se montrer +plus scrupuleux pour leurs mœurs que pour celles de sa femme. Il +eut <ins title="original: des">deux</ins> filles et deux garçons. Tonsard, qui vivait, ainsi que sa +femme, au jour le jour, aurait vu finir sa joyeuse vie, s’il n’eût pas +maintenu constamment chez lui la loi quasi martiale de travailler à +la conservation de son bien-être, auquel sa famille participait d’ailleurs. +Quand sa famille fut élevée aux dépens de ceux à qui sa +femme savait arracher des présents, voici quels furent la charte et +le budget du Grand-I-Vert.</p> + +<p>La vieille mère de Tonsard et ses deux filles, Catherine et Marie, +allaient continuellement au bois, et revenaient deux fois par jour +chargées à plier sous le poids d’un fagot qui tombait à leurs chevilles +et dépassait leurs têtes de deux pieds. Quoique fait en dessus +<span class="pagenum" id="page_256">256</span> +avec du bois mort, l’intérieur se composait de bois vert, coupé +souvent parmi les jeunes arbres. A la lettre, Tonsard prenait son +bois pour l’hiver dans la forêt des Aigues. Le père et les deux fils +braconnaient continuellement. De septembre en mars, les lièvres, +les lapins, les perdrix, les grives, les chevreuils, tout le gibier qui +ne se consommait pas au logis, se vendait à Blangy, dans la petite +ville de Soulanges, chef-lieu du canton, où les deux filles de Tonsard +fournissaient du lait, et d’où elles rapportaient chaque jour +des nouvelles, en y colportant celles des Aigues, de Cerneux et de +Conches. Quand on ne pouvait plus chasser, les trois Tonsard +tendaient des collets. Si les collets rendaient trop, la Tonsard faisait +des pâtés expédiés à la Ville-aux-Fayes. Au temps de la moisson, +sept Tonsard, la vieille mère, les deux garçons, tant qu’ils +n’eurent pas dix-sept ans, les deux filles, le vieux Fourchon et +Mouche glanaient, ramassaient près de seize boisseaux par jour, +glanant seigle, orge, blé, tout grain bon à moudre.</p> + +<p>Les deux vaches, menées d’abord par la plus jeune des filles, le +long des routes, s’échappaient la plupart du temps dans les prés +des Aigues; mais comme au moindre délit trop flagrant pour que +le garde se dispensât de le constater, les enfants étaient ou battus +ou privés de quelques friandises, ils avaient acquis une habileté +singulière pour entendre les pas ennemis, et presque jamais le +garde champêtre ou le garde des Aigues ne les surprenaient en +faute. D’ailleurs, les liaisons de ces dignes fonctionnaires avec +Tonsard et sa femme leur mettaient une taie sur les yeux. Les +bêtes, conduites par de longues cordes, obéissaient d’autant mieux +à un seul coup de rappel, à un cri particulier qui les ramenaient +sur le terrain commun, qu’elles savaient, le péril passé, pouvoir +achever leur lippée chez le voisin. La vieille Tonsard, de plus en +plus débile, avait succédé à Mouche, depuis que Fourchon gardait +son petit-fils naturel avec lui, sous prétexte de soigner son éducation. +Marie et Catherine faisaient de l’herbe dans le bois. Elles y +avaient reconnu des places où vient ce foin forestier si joli, si fin, +qu’elles coupaient, fanaient, bottelaient et engrangeaient; elles y +trouvaient les deux tiers de la nourriture des vaches en hiver, +qu’on menait d’ailleurs paître pendant les plus belles journées +aux endroits bien connus où l’herbe verdoie. Il y a, dans certains +endroits de la vallée des Aigues, comme dans tous les pays dominés +par des chaînes de montagnes, des terrains qui donnent, comme +<span class="pagenum" id="page_257">257</span> +en Piémont et en Lombardie, de l’herbe en hiver. Ces prairies, +nommées en Italie <i>marciti</i>, ont une grande valeur; mais en +France, il ne leur faut ni trop grandes glaces, ni trop de neige. +Ce phénomène est dû sans doute à une exposition particulière, à +des infiltrations d’eaux qui conservent une température chaude.</p> + +<p>Les deux veaux produisaient environ 80 francs. Le lait, déduction +faite du temps où les vaches nourrissaient ou vêlaient, rapportait +environ 160 francs, et elles pourvoyaient en outre aux +besoins du logis en fait de laitage. Tonsard gagnait une cinquantaine +d’écus en journées faites de côté et d’autre.</p> + +<p>La cuisine et le vin vendu donnaient, tous les frais déduits, une +centaine d’écus, car les régalades, essentiellement passagères, venaient +en certains temps et pendant certaines saisons; d’ailleurs, +les gens à régalades prévenaient la Tonsard et son mari, qui prenaient +alors à la ville le peu de viande et de provisions nécessaires. +Le vin du clos de Tonsard était vendu, année commune, 20 francs +le tonneau, sans fût, à un cabaretier de Soulanges avec lequel +Tonsard entretenait des relations. Par certaines années plantureuses, +Tonsard récoltait douze pièces dans son arpent; mais la +moyenne était de huit pièces, et Tonsard en gardait moitié pour +son débit. Dans les pays vignobles, le glanage des vignes constitue +le <i>hallebotage</i>. Par le hallebotage, la famille Tonsard recueillait +trois pièces de vin environ. Mais à l’abri sous les usages, elle mettait +peu de conscience dans ses procédés; elle entrait dans les +vignes avant que les vendangeurs n’en fussent sortis; de même +qu’elle se ruait sur les champs de blé quand les gerbes amoncelées +attendaient les charrettes. Ainsi, les sept ou huit pièces de +vin, tant halleboté que récolté, se vendaient à un bon prix. Mais +sur cette somme, le Grand-I-Vert réalisait des pertes provenant +de la consommation de Tonsard et de sa femme, habitués tous deux +à manger les meilleurs morceaux, à boire du vin meilleur que +celui qu’ils vendaient et fourni par leur correspondant de Soulanges, +en payement du leur. L’argent gagné par cette famille +allait donc à environ 900 francs, car ils engraissaient deux cochons +par an, un pour eux, un autre pour le vendre.</p> + +<p>Les ouvriers, les mauvais garnements du pays prirent, à la longue, +en affection le cabaret du Grand-I-Vert, autant à cause des +talents de la Tonsard que de la camaraderie existant entre cette +famille et le menu peuple de la vallée. Les deux filles, toutes deux +<span class="pagenum" id="page_258">258</span> +remarquablement belles, continuaient les mœurs de leur mère. +Enfin, l’ancienneté du Grand-I-Vert, qui datait de 1795, en faisait +une chose consacrée dans la campagne. Depuis Conches jusqu’à +la Ville-aux-Fayes, les ouvriers y venaient conclure leurs +marchés, y apprendre les nouvelles pompées par les filles à Tonsard, +par Mouche, par Fourchon, dites par Vermichel, par Brunet, +l’huissier le plus en renom à Soulanges, quand il y venait chercher +son praticien. Là s’établissaient les prix des foins, des vins, +celui des journées et celui des ouvrages à tâche. Tonsard, juge +souverain en ces matières, y donnait des consultations, tout en +trinquant avec les buveurs. Soulanges, selon le mot du pays, passait +pour être uniquement une ville de société, d’amusement, et +Blangy était le bourg commercial, écrasé néanmoins par le grand +centre de la Ville-aux-Fayes, devenue en vingt-cinq ans la capitale +de cette magnifique vallée. Le marché des bestiaux, de grains, +se tenait à Blangy, sur la place, et ses prix servaient de mercuriale +à l’arrondissement.</p> + +<p>En restant au logis, la Tonsard était restée fraîche, blanche, +potelée, par exception aux femmes des champs, qui passent aussi +rapidement que les fleurs, et qui sont déjà vieilles à trente ans. +Aussi la Tonsard aimait-elle à être bien mise. Elle n’était que propre; +mais au village, cette propreté vaut le luxe. Les filles, mieux +vêtues que ne le comportait leur pauvreté, suivaient l’exemple de +leur mère. Sous leur corps de jupe, presque élégant relativement, +elles portaient du linge plus fin que celui des paysannes les plus +riches. Aux jours de fête, elles se montraient en jolies robes, gagnées +Dieu sait comme! La livrée des Aigues leur vendait, à des +prix facilement payés, la défroque des femmes de chambre, qui +avait balayé les rues de Paris, et qui, refaite à l’usage de Marie et +de Catherine, s’étalait triomphante sous l’enseigne du Grand-I-Vert. +Ces deux filles, les bohémiennes de la vallée, ne recevaient +pas un liard de leurs parents, qui leur donnaient uniquement la +nourriture et les couchaient sur d’affreux grabats, avec leur grand’mère, +dans le grenier où leurs frères couchaient, blottis à même le +foin comme des animaux. Ni le père ni la mère ne songeaient à +cette promiscuité.</p> + +<p>L’âge de fer et l’âge d’or se ressemblent plus qu’on ne le pense. +Dans l’un, l’on ne prend garde à rien; dans l’autre, on prend +garde à tout; pour la société, le résultat est peut-être le même. +<span class="pagenum" id="page_259">259</span> +La présence de la vieille Tonsard, qui ressemblait bien plus à une +nécessité qu’à une garantie, était une immoralité de plus.</p> + +<p>Aussi l’abbé Brossette, après avoir étudié les mœurs de ses paroissiens, +disait-il à un évêque ce mot profond: —«Monseigneur, +à voir comment ils s’appuient de leur misère, on devine +que ces paysans tremblent de perdre le prétexte de leurs débordements.»</p> + +<p>Quoique tout le monde sût combien cette famille avait peu de principes +et peu de scrupules, personne ne trouvait à redire aux mœurs +du Grand-I-Vert. Au commencement de cette scène, il est nécessaire +d’expliquer une fois pour toutes aux gens habitués à la moralité des +familles bourgeoises, que les paysans n’ont, en fait de mœurs domestiques, +aucune délicatesse. Ils n’invoquent la <ins title="original: morales">morale</ins>, à propos +d’une de leurs filles séduites, que si le séducteur est riche et +craintif. Les enfants, jusqu’à ce que l’État les leur arrache, sont +des capitaux ou des instruments de bien-être. L’intérêt est devenu, +surtout depuis 1789, le seul mobile de leurs idées; il ne s’agit jamais +pour eux de savoir si une action est légale ou immorale, +mais si elle est profitable. La moralité, qu’il ne faut pas confondre +avec la religion, commence à l’aisance; comme on voit, dans la +sphère supérieure, la délicatesse fleurir dans l’âme quand la Fortune +a doré le mobilier. L’homme absolument probe et moral est, +dans la classe des paysans, une exception. Les curieux demanderont +pourquoi? De toutes les raisons qu’on peut donner de cet +état de choses, voici la principale: Par la nature de leurs fonctions +sociales, les paysans vivent d’une vie purement matérielle, +qui se rapproche de l’état sauvage auquel les invite leur union +constante avec la Nature. Le travail, quand il écrase le corps, ôte +à la pensée son action purifiante, surtout chez des gens ignorants. +Enfin, pour les paysans, la misère est leur <i>raison d’État</i>, comme +le disait l’abbé Brossette.</p> + +<p>Mêlé à tous les intérêts, Tonsard écoutait les plaintes de chacun +et dirigeait les fraudes utiles aux nécessiteux. La femme, bonne +personne en apparence, favorisait par des coups de langue les malfaiteurs +du pays, ne refusait jamais ni son approbation, ni même +un coup de main à ses pratiques, quoi qu’elles fissent, contre <i>le +bourgeois</i>. Dans ce cabaret, vrai nid de vipères, s’entretenait +donc, vivace et venimeuse, chaude et agissante, la haine du prolétaire +et du paysan contre le maître et le riche.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_260">260</span> +La vie heureuse des Tonsard fut alors d’un très-mauvais +exemple. Chacun se demanda pourquoi ne pas prendre, comme +Tonsard, dans la forêt des Aigues, son bois pour le four, pour la +cuisine et pour se chauffer l’hiver? Pourquoi ne pas avoir la nourriture +d’une vache et trouver comme eux du gibier à manger ou à +vendre? Pourquoi, comme eux, ne pas récolter sans semer, à la +moisson et aux vendanges? Aussi, le vol sournois qui ravage les +bois, qui dîme les guérets, les prés et les vignes, devenu général +dans cette vallée, dégénéra-t-il promptement en droit dans les +communes de Blangy, de Conches et de Cerneux, sur lesquelles +s’étendait le domaine des Aigues. Cette plaie, par des raisons qui +seront dites en temps et lieu, frappa beaucoup plus la terre des +Aigues que les biens de Ronquerolles et de Soulanges. Ne croyez +pas, d’ailleurs, que jamais Tonsard, sa femme, ses enfants et sa +vieille mère se fussent dit, de propos délibéré: Nous vivrons de +vols, et nous les commettrons avec habileté! Ces habitudes avaient +grandi lentement. Au bois mort, la famille mêla quelque peu de +bois vert; puis, enhardie par l’habitude et par une impunité calculée, +nécessaire à des plans que ce récit va développer, en vingt +ans, elle en était arrivée à faire <i>son bois</i>, à voler presque toute +sa vie. Le pâturage des vaches, les abus du glanage et du hallebotage +s’établirent ainsi par degrés. Une fois que la famille et les +fainéants de la vallée eurent goûté les bénéfices de ces quatre +droits conquis par les pauvres de la campagne, et qui vont jusqu’au +pillage, on conçoit que les paysans ne pouvaient y renoncer que +contraints par une force supérieure à leur audace.</p> + +<p>Au moment où cette histoire commence, Tonsard, âgé d’environ +cinquante ans, homme fort et grand, plus gras que maigre, +les cheveux crépus et noirs, le teint violemment coloré, jaspé +comme une brique de tons violâtres, l’œil orangé, les oreilles rabattues +et largement ourlées, d’une constitution musculeuse, mais +enveloppée d’une chair molle et trompeuse, le front écrasé, la +lèvre inférieure pendante, cachait son vrai caractère sous une stupidité +entremêlée des éclairs d’une expérience qui ressemblait +d’autant plus à de l’esprit, qu’il avait acquis dans la société de son +beau-père un parler <i>gouailleur</i>, pour employer une expression +du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Son nez, aplati du bout +comme si le doigt de Dieu avait voulu le marquer, lui donnait une +voix qui partait du palais, comme chez tous ceux que la maladie a +<span class="pagenum" id="page_261">261</span> +défigurés en tronquant la communication des fosses nasales, où +l’air passe alors péniblement. Ses dents supérieures, entrecroisées, +laissaient d’autant mieux voir ce défaut, terrible au dire de Lavater, +que ses dents offraient la blancheur de celle d’un chien. Sans +la fauve bonhomie du fainéant et le laisser-aller du gobelotteur +de campagne, cet homme eût effrayé les gens les moins perspicaces.</p> + +<p>Si le portrait de Tonsard, si la description de son cabaret, celle +de son beau-père apparaissent en première ligne, croyez bien +que cette place est due à l’homme, au cabaret et à la famille. +D’abord, cette existence, si minutieusement expliquée, est le type +de celle que menaient cent autres ménages dans la vallée des +Aigues. Puis, Tonsard, sans être autre chose que l’instrument +de haines actives et profondes, eut une influence énorme dans +la bataille qui devait se livrer, car il fut le conseil de tous +les plaignants de la basse classe. Son cabaret servit constamment, +comme on va le voir, de rendez-vous aux assaillants, de +même qu’il devint leur chef, par suite de la terreur qu’il inspirait +à cette vallée, moins par ses actions que par ce qu’on attendait +toujours de lui. La menace de ce braconnier étant aussi redoutée +que le fait, il n’avait jamais eu besoin d’en exécuter aucune.</p> + +<p>Toute révolte, ouverte ou cachée, a son drapeau. Le drapeau +des maraudeurs, des fainéants, des buveurs, était donc la terrible +perche du Grand-I-Vert. On s’y amusait, chose aussi recherchée +et aussi rare à la campagne qu’à la ville. Il n’existait d’ailleurs pas +d’auberges sur une route cantonale de quatre lieues, que les voitures +chargées faisaient facilement en trois heures; aussi, tous +ceux qui allaient de Conches à la Ville-aux-Fayes, s’arrêtaient-ils +au Grand-I-Vert, ne fût-ce que pour se rafraîchir. Enfin, le meunier +des Aigues, adjoint du maire, et ses garçons y venaient. Les +domestiques du général eux-mêmes ne dédaignaient pas ce bouchon, +que les filles à Tonsard rendaient attrayant, en sorte que le +Grand-I-Vert communiquait souterrainement avec le château par +les gens, et pouvait en savoir tout ce qu’ils en savaient. Il est impossible, +ni par le bienfait, ni par l’intérêt, de rompre l’accord +éternel du domestique avec le peuple. La livrée sort du peuple, +elle lui reste attachée. Cette funeste camaraderie explique déjà la +réticence que contenait le dernier mot dit au perron par Charles, +le valet de pied, à Blondet.</p> + +<h5><span class="pagenum" id="page_262">262</span> +IV.—AUTRE IDYLLE.</h5> + +<p class="nbreak">—Ah! nom d’un nom! papa, dit Tonsard en voyant entrer +son beau-père et le soupçonnant d’être à jeun, vous avez la gueule +hâtive, ce matin. Nous n’avons rien à vous donner... Et <i>s’te</i> corde, +<i>s’te</i> corde que nous devions faire? C’est étonnant comme vous en +fabriquez la veille, et comme vous en trouvez peu de faite au lendemain. +Il y a longtemps que vous auriez dû tortiller celle qui +mettra fin à votre existence, car vous nous devenez beaucoup trop +cher...</p> + +<p>La plaisanterie du paysan et de l’ouvrier est très-attique, elle +consiste à dire toute sa pensée, en la grossissant par une expression +grotesque. On n’agit pas autrement dans les salons. La finesse de +l’esprit y remplace le pittoresque de la grossièreté, voilà toute la +différence.</p> + +<p>—Y a pas de beau-père! dit le vieillard, parle-moi en pratique, +je veux une bouteille du meilleur.</p> + +<p>Ce disant, Fourchon frappa d’une pièce de cent sous, qui dans +sa main brillait comme un soleil, la méchante table à laquelle il +s’était assis, et que son tapis de graisse rendait aussi curieuse à +voir que ses brûlures noires, ses marques vineuses et ses entailles. +Au son de l’argent, Marie Tonsard, taillée comme une corvette +pour la course, jeta sur son grand-père un regard fauve qui jaillit +de ses yeux bleus comme une étincelle. La Tonsard sortit de sa +chambre, attirée par la musique du métal.</p> + +<p>—Tu brutalises toujours mon pauvre père, dit-elle à Tonsard, +il gagne pourtant bien de l’argent depuis un an; Dieu veuille que +ce soit honnêtement. Voyons ça?... dit-elle en sautant sur la +pièce et l’arrachant des mains de Fourchon.</p> + +<p>—Va, Marie, dit gravement Tonsard, au-dessus de la planche, +y a encore <i>du vin bouché</i>.</p> + +<p>Dans la campagne, le vin n’est que d’une seule qualité, mais +il se vend sous deux espèces; le vin au tonneau, le vin bouché.</p> + +<p>—D’où ça vous vient-il? demanda la Tonsard à son père en +coulant la pièce dans sa poche.</p> + +<p>—Philippine! tu finiras mal, dit le vieillard en hochant la tête +et sans essayer de reprendre son argent.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_263">263</span> +Déjà, sans doute, Fourchon avait reconnu l’inutilité d’une lutte +entre son terrible gendre, sa fille et lui.</p> + +<p>—V’là une bouteille de vin que vous me vendez encore cent +sous, ajouta-t-il d’un ton amer; mais aussi sera-ce la dernière. Je +donnerai ma pratique au café de la Paix.</p> + +<p>—Tais-toi! papa, reprit la blanche et grasse cabaretière, qui +ressemblait assez à une matrone romaine; il te faut une chemise, +un pantalon propre, un autre chapeau, je veux te voir enfin un gilet.</p> + +<p>—Je t’ai déjà dit que ce serait me ruiner, s’écria le vieillard. +Quand on me croira riche, personne ne me donnera plus rien.</p> + +<p>La bouteille apportée par la blonde Marie arrêta l’éloquence du +vieillard, qui ne manquait pas de ce trait particulier à ceux dont la +langue se permet de tout dire, et dont l’expression ne recule devant +aucune pensée, fût-elle atroce.</p> + +<p>—Vous ne voulez donc pas nous dire où vous <i>pigez</i> tant de +monnaie? demanda Tonsard; nous irions aussi, nous autres!...</p> + +<p>Tout en finissant un collet, le féroce cabaretier espionnait le +pantalon de son beau-père, et il y vit bientôt la rondeur dessinée +en saillie par la seconde pièce de cinq francs.</p> + +<p>—A votre santé, je deviens capitaliste, dit le père Fourchon.</p> + +<p>—Si vous vouliez, vous le seriez, dit Tonsard, vous avez des +moyens, vous!... Mais le diable vous a percé au bas de la tête un +trou par où tout s’en va!</p> + +<p>—Hé! j’ai fait le tour de la <i>loute</i> à ce petit bourgeois des +Aigues qui est venu de Paris, voilà tout!</p> + +<p>—S’il venait beaucoup de monde voir les sources d’Avonne, +dit Marie, vous seriez riche, papa Fourchon.</p> + +<p>—Oui, reprit-il en buvant le dernier verre de sa bouteille; +mais à force de jouer avec les <i>loutes</i>, les <i>loutes</i> se sont mises en +colère, et il s’en est jeté une entre mes jambes, qui va me rapporter +<i>pus</i> de vingt francs.</p> + +<p>—Gageons, papa, que t’as fait une loutre en filasse?... dit la +Tonsard en regardant son père d’un air finaud.</p> + +<p>—Si tu me donnes un pantalon, un gilet, des bretelles en lisière +pour ne pas trop faire honte à Vermichel, sur notre estrade +à Tivoli, car le père Socquard grogne toujours après moi, je te +laisse la pièce, ma fille, ton idée la vaut bien. Je pourrai repincer +le bourgeois des Aigues, qui, du coup, va peut-être s’adonner aux +<i>loutes</i>!</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_264">264</span> +—Va nous quérir une autre bouteille, dit Tonsard à sa fille. +S’il avait une <i>loute</i>, ton père nous la montrerait, répondit-il en +s’adressant à sa femme et tâchant de réveiller la susceptibilité de +Fourchon.</p> + +<p>—J’ai trop peur de la voir dans votre poêle à frire! dit le vieillard, +qui cligna de l’un de ses petits yeux verdâtres en regardant sa fille. +Philippine m’a déjà <i>esbigné</i> ma pièce; et combien donc que vous +m’en avez effarouché <i>ed’</i> mes pièces, sous couleur de me vêtir, de +me nourrir?... Et vous me dites que ma gueule est hâtive, et je vas +toujours tout nu.</p> + +<p>—Vous avez vendu votre dernier habillement pour boire du +vin cuit au café de la Paix, papa!... dit la Tonsard, à preuve que +Vermichel a voulu vous en empêcher...</p> + +<p>—Vermichel!... lui que j’ai régalé! Vermichel est incapable +d’avoir trahi l’amitié. Ce sera ce quintal de vieux lard à deux +pattes qu’il n’a pas honte d’appeler sa femme!</p> + +<p>—Lui ou elle, répondit Tonsard, ou Bonnébault...</p> + +<p>—Si c’était Bonnébault, reprit Fourchon, lui <i>qu’est</i> un des +piliers du café... je... le... suffit.</p> + +<p>—Mais, licheur, <i>quéque</i> ça fait que vous ayez vendu vos +effets? Vous les avez vendus parce que vous les avez vendus; vous +êtes majeur! reprit Tonsard en frappant sur le genou du vieillard. +Allez, faites concurrence à mes futailles, rougissez-vous le gosier! +Le père à <i>mame</i> Tonsard en a le droit, et vaut mieux ça que de +porter votre argent blanc à Socquard!</p> + +<p>—Dire que voilà quinze ans que vous faites danser le monde à +Tivoli, sans avoir pu deviner le secret du vin cuit de Socquard, +vous qui êtes si fin! dit la fille à son père. Vous savez pourtant +bien qu’avec ce secret-là nous deviendrions aussi riches que Rigou!</p> + +<p>Dans le Morvan et dans la partie de la Bourgogne qui s’étale à +ses pieds du côté de Paris, ce vin cuit, reproché par la Tonsard +au père Fourchon, est un breuvage assez cher, qui joue un grand +rôle dans la vie des paysans, et que savent faire plus ou moins +bien les épiciers ou les limonadiers, là où il existe des cafés. Cette +benoîte liqueur, composée de vin choisi, de sucre, de cannelle et +autres épices, est préférable à tous les déguisements ou mélanges +de l’eau-de-vie appelée ratafia, cent-sept-ans, eau des braves, +cassis, vespétro, esprit de soleil, etc. On retrouve le vin cuit jusque +sur les frontières de la France et de la Suisse. Dans le Jura, +<span class="pagenum" id="page_265">265</span> +dans les lieux sauvages où pénètrent quelques touristes sérieux, +les aubergistes donnent, sur la foi des commis-voyageurs, le nom +de vin de Syracuse à ce produit industriel, excellent d’ailleurs, et +qu’on est enchanté de payer trois ou quatre francs la bouteille, +par la faim canine qui se gagne à l’ascension des pics. Or, dans +les ménages morvandiaux et bourguignons, la plus légère douleur, +le plus petit tressaillement de nerfs est un prétexte à vin cuit. Les +femmes, pendant, avant et après l’accouchement, y joignent des +rôties au sucre. Le vin cuit a dévoré des fortunes de paysan. Aussi +plus d’une fois ce séduisant liquide a-t-il nécessité des corrections +maritales.</p> + +<p>—Et y a pas mèche! répondit Fourchon. Socquard s’est toujours +enfermé pour fabriquer son vin cuit! Il n’en a pas dit le +secret à défunt sa femme. Il tire tout de Paris pour <i>s’te</i> fabrique-là!</p> + +<p>—Ne tourmentes donc pas ton père! s’écria Tonsard; il ne +sait pas, eh bien! il ne sait pas! On ne peut pas tout savoir!</p> + +<p>Fourchon fut saisi d’inquiétude en voyant la physionomie de +son gendre s’adoucir aussi bien que sa parole.</p> + +<p>—<i>Quèque</i> tu veux me voler? dit naïvement le vieillard.</p> + +<p>—Moi, dit Tonsard, je n’ai rien que de légitime dans ma fortune, +et quand je vous prends quelque chose, je me paye de la +dot que vous m’aviez promise.</p> + +<p>Fourchon, rassuré par cette brutalité, baissa la tête en homme +vaincu et convaincu.</p> + +<p>—V’là un joli collet, reprit Tonsard en se rapprochant de son +beau-père et lui posant le collet sur les genoux, ils auront besoin +de gibier aux Aigues, et nous arriverons bien à leur vendre le +leur, ou y aurait pas de bon Dieu pour nous autres pauvres gens.</p> + +<p>—Un solide travail, dit le vieillard en examinant cet engin malfaisant.</p> + +<p>—Laissez-nous ramasser des sous, allez, papa, dit la Tonsard, +nous aurons notre part au gâteau des Aigues!...</p> + +<p>—Oh! les bavardes! dit Tonsard. Si je suis pendu, ce ne sera +pas pour un coup de fusil, ce sera pour un coup de langue de +votre fille.</p> + +<p>—Vous croyez donc que les Aigues seront vendus en détail +pour votre fichu nez? répondit Fourchon. Comment! depuis +trente ans que le père Rigou vous suce la moelle de vos os, vous +n’avez pas <i>core</i> vu que les bourgeois seront pires que les +<span class="pagenum" id="page_266">266</span> +<ins title="original: sergneurs">seigneurs</ins>? Dans cette affaire-là, mes petits, les Soudry, les Gaubertin, +les Rigou vous feront danser sur l’air: <i>J’ai du bon tabac, +tu n’en auras pas!</i> l’air national des riches, quoi!... Le paysan +sera toujours le paysan! Ne voyez-vous pas (mais vous ne connaissez +rien à la politique!...) que le gouvernement n’a tant mis +de droits sur le vin que pour nous repincer notre <i>quibus</i> et nous +maintenir dans la misère! Les bourgeois et le gouvernement, c’est +tout un. <i>Qué</i> qu’ils deviendraient si nous étions tous riches? Laboureraient-ils +leurs champs, feraient-ils la moisson? Il leur faut +des malheureux! J’ai été riche pendant dix ans, et je sais bien ce +que je pensais des gueux!...</p> + +<p>—Faut tout de même chasser avec eux, répondit Tonsard, +puisqu’ils veulent <i>allotir</i> les grandes terres, et après nous nous +retournerons contre les Rigou. A la place de Courte-Cuisse qu’il +dévore, il y a longtemps que je lui aurais soldé son compte avec +d’autres balles que celles que ce pauvre homme lui donne...</p> + +<p>—Vous avez raison, répondit Fourchon. Comme dit le père +Nizeron, qu’est resté républicain après tout le monde: le peuple +a la vie dure, il ne meurt pas, il a le temps pour lui!...</p> + +<p>Fourchon tomba dans une sorte de rêverie, et Tonsard en +profita pour reprendre son collet; mais en le reprenant, il coupa +d’un coup de ciseaux le pantalon, pendant que le père Fourchon +levait son verre pour boire, et il mit le pied sur la pièce de cent +sous, qui alla tomber sur la partie du sol toujours humide là, où +les buveurs égouttaient leurs verres. Quoique lestement faite, cette +soustraction aurait peut-être été sentie par le vieillard, sans l’arrivée +de Vermichel.</p> + +<p>—Tonsard, savez-vous où se trouve le papa? demanda le fonctionnaire +au pied du palier.</p> + +<p>Le cri de Vermichel, le vol de la pièce et l’épuisement du verre +eurent lieu simultanément.</p> + +<p>—Présent! mon officier, dit le père Fourchon en tendant la +main à Vermichel pour l’aider à monter les marches du cabaret.</p> + +<p>De toutes les figures bourguignonnes, Vermichel vous eût semblé +la plus bourguignonne. Le praticien n’était pas rouge, mais +écarlate. Sa face, comme certaines parties tropicales du globe, +éclatait sur plusieurs points par de petits volcans desséchés qui +dessinaient de ces mousses plates et vertes appelées assez poétiquement +par Fourchon <i>des fleurs de vin</i>. Cette tête ardente, dont +<span class="pagenum" id="page_267">267</span> +les traits avaient été démesurément grossis par de continuelles +ivresses, paraissait cyclopéenne, allumée du côté droit par une +prunelle vive, éteinte de l’autre côté par un œil couvert d’une +taie jaunâtre. Des cheveux roux toujours ébouriffés, une barbe +semblable à celle de Judas, rendaient Vermichel aussi formidable +en apparence qu’il était doux en réalité. Le nez en trompette ressemblait +à un point d’interrogation auquel la bouche, excessivement +fendue, paraissait toujours répondre, même quand elle ne +s’ouvrait pas. Vermichel, homme de petite taille, portait des souliers +ferrés, un pantalon de velours vert bouteille, un vieux gilet +rapetassé d’étoffes diverses qui paraissait avoir été fait avec une +courte-pointe, une veste en gros drap bleu et un chapeau gris à +larges bords. Ce luxe imposé par la ville de Soulanges, où Vermichel +cumulait les fonctions de concierge de l’hôtel de ville, de tambour, +de geôlier, de ménétrier et de praticien, était entretenu par +madame Vermichel, une terrible antagoniste de la philosophie +rabelaisienne. Cette virago à moustaches, large d’un mètre, d’un +poids de cent vingt kilogrammes, et néanmoins agile, avait établi +sa domination sur Vermichel, qui, battu par elle pendant ses +ivresses, la laissait encore faire quand il était à jeun. Aussi le père +Fourchon disait-il en méprisant la tenue de Vermichel: C’est la +livrée d’un esclave.</p> + +<p>—Quand on parle du soleil, on en voit les rayons, reprit Fourchon +en répétant une plaisanterie inspirée par la rutilante figure +de Vermichel, qui ressemblait en effet à ces soleils d’or peints sur +les enseignes d’auberges en province. <i>Mame</i> Vermichel a-t-elle +aperçu trop de poussière sur ton dos, que tu fuis tes quatre cinquièmes, +car on ne peut pas l’appeler ta moitié, <i>c’te</i> femme? Qui +t’amène de si bonne heure ici, tambour battu?</p> + +<p>—Toujours la politique! répondit Vermichel, évidemment accoutumé +à ces plaisanteries.</p> + +<p>—Ah! le commerce de Blangy va mal, nous allons protester des +billets, dit le père Fourchon en versant un verre de vin à son ami.</p> + +<p>—Mais notre <i>singe</i> est sur mes talons, répondit Vermichel en +haussant le coude.</p> + +<p>Dans l’argot des ouvriers, le <i>singe</i> c’est le maître. Cette locution +faisait partie du dictionnaire Vermichel et Fourchon.</p> + +<p>—<i>Quéque m’sieur</i> Brunet vient donc tracasser par ici? demanda +la Tonsard.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_268">268</span> +—Hé! pardi, vous autres, dit Vermichel, vous lui rapportez +depuis trois ans <i>pus</i> que vous ne valez... Ah! il vous travaille joliment +les côtes, le bourgeois des Aigues! Il va bien, le Tapissier... +Comme dit le père Brunet: «S’il y avait trois propriétaires comme +lui dans la vallée, ma fortune serait faite!...»</p> + +<p>—<i>Qué</i> qu’ils ont donc inventé de nouveau contre le pauvre +monde? dit Marie.</p> + +<p>—Ma foi! reprit Vermichel, ça n’est pas bête, allez! et vous +finirez par mettre les pouces... Que voulez-vous? les voilà bien +en force, depuis bientôt deux ans, avec trois gardes, un garde à +cheval, tous actifs comme des fourmis, et un garde champêtre +qu’est un dévorant. Enfin la gendarmerie se botte maintenant à +tout propos pour eux... Ils vous écraseront...</p> + +<p>—Ah! <i>ouin!</i> dit Tonsard, nous sommes trop plats... Ce qu’il +y a de plus résistant, c’est pas l’arbre, c’est l’herbe.</p> + +<p>—Ne t’y fies pas, répondit le père Fourchon à son gendre, t’as +des propriétés...</p> + +<p>—Enfin, reprit Vermichel, ils vous aiment, ces gens, car ils +ne pensent qu’à vous du matin au soir! Ils se sont dit comme ça: +«Les bestiaux de ces gens nous mangent nos prés; nous allons +les leur prendre, leurs bestiaux; ils ne pourront pas manger eux-mêmes +l’herbe de nos prés.» Comme vous avez tous des condamnations +sur le dos, ils ont dit à notre <i>singe</i> de saisir vos vaches. +Nous commencerons ce matin par Conches, nous allons y saisir la +vache à la mère Bonnébault, la vache à la Godain, la vache à la +Mitant...</p> + +<p>Dès qu’elle eut entendu le nom de Bonnébault, Marie, l’amoureuse +de Bonnébault, le petit-fils de la vieille à la vache, sauta +dans le clos de vigne, après avoir guigné son père et sa mère. Elle +passa comme une anguille à travers un trou de la haie, et s’élança +vers Conches avec la rapidité d’un lièvre poursuivi.</p> + +<p>—Ils en feront tant, dit tranquillement Tonsard, qu’ils se feront +casser les os, et ce sera dommage, leurs mères ne leur en +feront pas d’autres.</p> + +<p>—Ça se pourrait bien tout de même, ajouta le père Fourchon. +Mais vois-tu, Vermichel, je ne peux pas être à vous avant une +heure d’ici, j’ai des affaires importantes au château.</p> + +<p>—Plus importantes que trois vacations à cinq sous? Faut pas +cracher sur la vendange, a dit papa Noé.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_269">269</span> +—Je te dis, Vermichel, que mon commerce m’appelle au château +des Aigues, répéta le vieux Fourchon en prenant un air de +risible importance.</p> + +<p>—D’ailleurs, ça ne serait pas, dit la Tonsard, que mon père +ferait bien de s’évanouir. Est-ce que, par hasard, vous voudriez +trouver les vaches?</p> + +<p>—Monsieur Brunet, qui est un bonhomme, ne demande pas +mieux que de n’en trouver que les bouses, répondit Vermichel. +Un homme obligé comme lui de trotter par les chemins à la nuit +doit être prudent.</p> + +<p>—S’il l’est, il a raison, dit sèchement Tonsard.</p> + +<p>—Donc, reprit Vermichel, il a dit comme ça à monsieur Michaud: +«J’irai dès que l’audience sera terminée.» S’il voulait +trouver les vaches, il y serait allé demain à sept heures. Mais il +faudra qu’il marche, allez, monsieur Brunet. On n’<ins title="original: attrappe">attrape</ins> pas deux +fois le Michaud, c’est un chien de chasse fini. Ah! <i>qué</i> brigand!</p> + +<p>—Ça devrait rester à l’armée, des sacripants comme ça, dit +Tonsard, ça n’est bon qu’à lâcher sur les ennemis... Je voudrais +bien qu’il me demandât mon nom; il a beau se dire un vieux de +la Jeune Garde, je suis sûr qu’après avoir mesuré nos ergots, il +m’en resterait plus long qu’à lui dans les pattes.</p> + +<p>—Ah ça! dit la Tonsard à Vermichel, et les affiches de la fête +de Soulanges, quand les verra-t-on? Nous voici le 8 août.</p> + +<p>—Je les ai portées à imprimer chez monsieur Bournier, hier, +à la Ville-aux-Fayes, répondit Vermichel. On a parlé chez <i>mame</i> +Soudry d’un feu d’artifice sur le lac.</p> + +<p>—Quel monde nous aurons! s’écria Fourchon.</p> + +<p>—En v’là des journées pour Socquard, dit le cabaretier d’un +air envieux.</p> + +<p>—Oh! s’il ne pleut pas, ajouta sa femme comme pour se rassurer +elle-même.</p> + +<p>On entendit le trot d’un cheval venant de Soulanges, et cinq +minutes après, l’huissier attachait son cheval à un poteau mis +exprès à la clairevoie par où passaient les vaches. Puis il montra sa +tête à la porte du Grand-I-Vert.</p> + +<p>—Allons, allons, mes enfants, ne perdons pas de temps, dit-il +en affectant d’être pressé.</p> + +<p>—Ah! dit Vermichel, vous avez un réfractaire, monsieur Brunet. +Le père Fourchon a la goutte.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_270">270</span> +—Il a plusieurs gouttes, répliqua l’huissier, mais la loi ne lui +demande pas d’être à jeun.</p> + +<p>—Pardon, monsieur Brunet, dit Fourchon, je suis attendu +pour affaire aux Aigues, nous sommes en marché pour une <i>loute</i>...</p> + +<p>Brunet, petit homme sec, au teint bilieux, vêtu tout en drap +noir, l’œil fauve, les cheveux crépus, la bouche serrée, le nez +pincé, l’air inquiet, la parole enrouée, offrait le phénomène d’une +physionomie, d’un maintien et d’un caractère en harmonie avec sa +profession. Il connaissait si bien le Droit, ou pour mieux dire, la +chicane, qu’il était à la fois la terreur et le conseiller du canton; +aussi ne manquait-il pas d’une certaine popularité parmi les paysans +auxquels il demandait la plupart du temps son payement en +denrées. Toutes ses qualités actives et négatives et ce savoir faire +lui valaient la clientèle du canton, à l’exclusion de son confrère +maître Plissoud, dont il sera question plus tard. Ce hasard d’un +huissier qui fait tout et d’un huissier qui ne fait rien est fréquent +dans les justices de paix, au fond des campagnes.</p> + +<p>—Ça chauffe donc? dit Tonsard au petit père Brunet.</p> + +<p>—Que voulez-vous, vous le pillez aussi par trop, cet homme! +Il se défend! répondit l’huissier; ça finira mal, toutes vos affaires, +le gouvernement s’en mêlera.</p> + +<p>—Il faudra donc que nous autres malheureux nous crevions? +dit la Tonsard en offrant un petit verre sur une soucoupe à +l’huissier.</p> + +<p>—Les malheureux peuvent crever, on n’en manquera jamais, +dit sentencieusement Fourchon.</p> + +<p>—Vous dévastez aussi par trop les bois, répliqua l’huissier.</p> + +<p>—Ne croyez pas ça, monsieur Brunet, on fait bien du bruit, +allez! pour quelques misérables fagots, dit la Tonsard.</p> + +<p>—On n’a pas assez rasé de riches pendant la révolution, voilà +tout, dit Tonsard.</p> + +<p>En ce moment, l’on entendit un bruit horrible en ce qu’il était +inexplicable. Le galop de deux pieds enragés, mêlé à un cliquetis +d’armes, dominait un bruissement de feuillages et de branches entraînées +par des pas encore plus précipités. Deux voix aussi différentes +que les deux galops lançaient des interjections braillardes. +Tous les gens du cabaret devinèrent la poursuite d’un homme et +la fuite d’une femme; mais à quel propos?... L’incertitude ne +dura pas.</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-07.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-07.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">LA MÈRE TONSARD.</p> + <p class="caption3">Un bruit inexplicable... un cliquetis d’armes dominait +un bruissement de feuillage et de branches entraînées.</p> + <p class="caption4">(LES PAYSANS.) </p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="page_271">271</span> +—C’est la mère, dit Tonsard en se dressant, je reconnais sa +<i>grelotte</i>!</p> + +<p>Et soudain, après avoir gravi les méchantes marches du Grand-I-Vert, +par un dernier effort dont l’énergie ne se trouve qu’aux +jarrets des contrebandiers, la vieille Tonsard tomba, les quatre +fers en l’air, au milieu du cabaret. L’immense lit de bois de son +fagot fit un fracas terrible en se brisant contre le haut de la porte +et sur le plancher. Tout le monde s’était écarté. Les tables, les +bouteilles, les chaises atteintes par les branches s’éparpillèrent. +Le tapage n’eût pas été si grand si la chaumière se fût écroulée.</p> + +<p>—Je suis morte du coup! Le gredin m’a tuée!...</p> + +<p>Le cri, l’action et la course de la vieille femme s’expliquèrent +par l’apparition sur le seuil d’un garde habillé tout en drap vert, +le chapeau bordé d’une ganse d’argent, le sabre au côté, la bandoulière +de cuir aux armes de Montcornet avec celles des Troisvilles +en abîme, le gilet rouge d’ordonnance, les guêtres de peau +montant jusqu’au-dessus du genou.</p> + +<p>Après un moment d’hésitation, le garde dit, en voyant Brunet +et Vermichel:</p> + +<p>—J’ai des témoins.</p> + +<p>—De quoi!... dit Tonsard.</p> + +<p>—Cette femme a dans son fagot un chêne de dix ans coupé en +rondins, un vrai crime!...</p> + +<p>Vermichel, dès que le mot <i>témoins</i> eut été prononcé, jugea +très à propos d’aller dans le clos prendre l’air.</p> + +<p>—De quoi!... de quoi!... dit Tonsard en se plaçant devant le +garde pendant que la Tonsard relevait sa belle-mère, veux-tu bien +me montrer tes talons, Vatel?... Verbalise et saisis sur le chemin, +tu es là chez toi, brigand, mais sors d’ici. Ma maison est à moi, +peut-être? Charbonnier est maître chez lui...</p> + +<p>—Il y a flagrant délit, ta mère va me suivre.</p> + +<p>—Arrêter ma mère chez moi? tu n’en <ins title="original: a">as</ins> pas le droit. Mon domicile +est inviolable, on sait ça, du moins. As-tu un mandat de +monsieur Guerbet, notre juge d’instruction? Ah! c’est qu’il faut +la justice pour entrer ici. Tu n’es pas la justice, quoique tu aies +prêté serment au tribunal de nous faire crever de faim, méchant +gabelou de forêt!</p> + +<p>La fureur du garde était arrivée à un tel paroxisme qu’il voulut +s’emparer du fagot; mais la vieille, un affreux parchemin noir +<span class="pagenum" id="page_272">272</span> +doué de mouvement et dont le pareil ne se voit que dans le tableau +des <i>Sabines</i> de David, lui cria:</p> + +<p>—N’y touche pas, ou je te saute aux yeux!</p> + +<p>—Eh bien! osez défaire votre fagot en présence de monsieur +Brunet, dit le garde.</p> + +<p>Quoique l’huissier affectât cet air d’indifférence que l’habitude +des affaires donne aux officiers ministériels, il fit à la cabaretière et +à son mari ce clignement d’yeux qui signifie: mauvaise affaire!... +Le vieux Fourchon, lui! montra du doigt à sa fille le tas de cendres +amoncelées dans la cheminée. La Tonsard, qui comprit à la +fois par ce geste significatif le danger de sa belle-mère et le conseil +de son père, prit une poignée de cendres et la jeta dans les yeux +du garde. Vatel se prit à hurler; Tonsard, éclairé de toute la lumière +que perdait le garde, le poussa rudement sur les méchantes +marches extérieures où les pieds d’un aveugle devaient si facilement +trébucher, que Vatel roula jusque dans le chemin en lâchant +son fusil. En un moment le fagot fut défait, les bûches en furent +extraites et cachées avec une prestesse qu’aucune parole ne peut +rendre. Brunet, ne voulant pas être témoin de cette opération +prévue par lui, se précipita sur le garde pour le relever, il l’assit +sur le talus et alla mouiller son mouchoir dans l’eau pour laver les +yeux au patient, qui, malgré ses souffrances, essayait de se traîner +vers le ruisseau.</p> + +<p>—Vatel, vous avez tort, lui dit l’huissier, vous n’avez pas le +droit d’entrer dans les maisons, voyez-vous...</p> + +<p>La vieille, petite femme presque bossue, lançait autant d’éclairs +par ses yeux que d’injures par sa bouche démeublée et couverte +d’écume, en se tenant sur le seuil de la porte, les poings sur ses +hanches et criant à se faire entendre de Blangy:</p> + +<p>—Ah! gredin, c’est bien fait, va! Que l’enfer le confonde!... +me soupçonner de couper des <i>âbres</i>! moi, la <i>pus</i> honnête femme +du village, et me chasser comme une bête malfaisante! Je voudrais +te voir perdre tes maudits yeux, le pays y gagnerait sa tranquillité. +Vous êtes tous des porte-malheurs, toi et tes compagnons +qui supposez des infamies pour animer la guerre entre votre +maître et nous!...</p> + +<p>Le garde se laissait nettoyer les yeux par l’huissier, qui, tout +en le pansant, lui démontrait toujours qu’en Droit il était répréhensible.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_273">273</span> +—La gueuse! elle nous a mis sur les dents, dit enfin Vatel, +elle est dans le bois depuis cette nuit...</p> + +<p>Tout le monde ayant prêté main-vive au recel de l’arbre coupé, +les choses furent promptement remises en état dans le cabaret; +Tonsard vint alors sur la porte d’un air rogue:</p> + +<p>—Vatel, mon fiston, si tu t’avises une autre fois de violer mon +domicile, c’est mon fusil qui te répondra, dit-il; aujourd’hui tu +as eu la cendre, tu pourrais bien voir le feu un autre jour. Tu ne +sais pas ton métier... Après cela, tu as chaud, si tu veux un verre +de vin, on te l’offre, tu pourras voir que le fagot de ma mère n’a +pas un brin de bois suspect, c’est tout broussailles.</p> + +<p>—Canaille!... dit tout bas à l’huissier le garde plus vivement +atteint au cœur par cette ironie qu’il n’avait été atteint aux yeux +par la cendre.</p> + +<p>En ce moment, Charles, le valet de pied, naguère envoyé à la +recherche de Blondet, parut à la porte du Grand-I-Vert.</p> + +<p>—Qu’avez-vous donc, Vatel? dit le valet au garde.</p> + +<p>—Ah! répondit le garde-chasse en s’essuyant les yeux, qu’il +avait plongés tout ouverts dans le ruisseau pour achever de les +nettoyer, j’ai là des débiteurs à qui je ferai maudire le jour où ils +ont vu la lumière.</p> + +<p>—Si vous l’entendez ainsi, monsieur Vatel, dit froidement +Tonsard, vous vous apercevrez que nous n’avons pas froid aux +yeux en Bourgogne!</p> + +<p>Vatel disparut. Peu curieux d’avoir le mot de cette énigme, +Charles regarda dans le cabaret.</p> + +<p>—Venez au château, vous et votre loutre, si vous en avez une, +dit-il au père Fourchon.</p> + +<p>Le vieillard se leva précipitamment et suivit Charles.</p> + +<p>—Eh bien! où donc est-elle, cette loutre? dit Charles en souriant +d’un air de doute.</p> + +<p>—Par ici, dit le vieux cordier en allant vers la Thune.</p> + +<p>Ce nom est celui du ruisseau fourni par le trop plein des eaux +du moulin et du parc des Aigues. La Thune court tout le long du +chemin cantonal jusqu’au petit lac de Soulanges qu’elle traverse, +et d’où elle regagne l’Avonne, après avoir alimenté les moulins et +les eaux du château de Soulanges.</p> + +<p>—La voilà, je l’ai cachée dans le <i>ru</i> des Aigues avec une pierre +à son cou.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_274">274</span> +En se baissant et se relevant, le vieillard ne sentit plus la pièce +de cent sous dans sa poche, où le métal habitait si peu, qu’il devait +s’apercevoir aussi bien du vide que du plein.</p> + +<p>—Ah! les <i>guerdins</i>! s’écria-t-il, si je chasse aux <i>loutes</i>, ils +chassent au beau-père, eux!... Ils me prennent tout ce que je +gagne, et ils disent que c’est pour mon bien. Ah! je le crois, qu’il +s’agit de mon bien! Sans mon pauvre Mouche, qu’est la consolation +de mes vieux jours, je me noyerais. Les enfants, c’est la ruine +des pères. Vous n’êtes pas marié, vous, monsieur Charles, ne vous +mariez jamais! vous n’aurez pas à vous reprocher d’avoir semé +de mauvaises graines. Moi qui croyais pouvoir acheter de la filasse, +la v’là filée, ma filasse! Ce monsieur, qui est gentil, m’avait +donné dix francs, eh ben! la v’là ben renchérie, ma <i>loute, â s’te</i> +heure!</p> + +<p>Charles se défiait tellement du père Fourchon, qu’il prit ses +doléances, cette fois bien sincères, pour la préparation de ce +qu’en style d’office il appelait <i>une couleur</i>, et il commit la faute +de laisser percer son opinion dans un sourire que surprit le malicieux +vieillard.</p> + +<p>—Ah çà! père Fourchon, de la tenue, hein! vous allez parler +à madame, dit Charles en remarquant une assez grande quantité +de rubis flamboyant sur le nez et les joues du vieillard.</p> + +<p>—Je suis à mon affaire, Charles, à preuve que si tu veux me +régaler à l’office des restes du déjeuner et d’une bouteille ou deux +de vin d’Espagne, je te dirai trois mots qui t’éviteront de recevoir +une <i>danse</i>...</p> + +<p>—Dites, et François aura l’ordre de monsieur de vous donner +un verre de vin, répondit le valet de pied.</p> + +<p>—C’est dit?</p> + +<p>—C’est dit.</p> + +<p>—Eh bien! tu vas causer avec ma petite fille Catherine sous +l’arche du pont d’Avonne; Godain l’aime; il vous a vus, et il a la +bêtise d’être jaloux... Je dis une bêtise, car un paysan ne doit pas +avoir de sentiments qui ne sont permis qu’aux riches. Si donc tu +vas le jour de la fête de Soulanges à Tivoli pour danser avec elle, +tu danseras plus que tu ne voudras!... Godain est avare et méchant, +il est <i>capabe</i> de te casser le bras sans que tu puisses l’assigner.</p> + +<p>—C’est trop cher; Catherine est une belle fille, mais elle ne +<span class="pagenum" id="page_275">275</span> +vaut pas ça, dit Charles. Et pourquoi donc qu’il se fâche, Godain? +Les autres ne se fâchent pas?</p> + +<p>—Ah! il l’aime pour l’épouser...</p> + +<p>—En voilà une qui sera battue!... dit Charles.</p> + +<p>—C’est selon, dit le vieillard; elle tient de sa mère, sur qui +Tonsard n’a pas levé la main, tant il a eu peur de lui voir lever le +pied. Une femme qui sait se remuer, c’est bien profitant... Et +d’ailleurs, à la main chaude avec Catherine, quoiqu’il soit fort, +Godain n’aurait pas le dernier.</p> + +<p>—Tenez, père Fourchon, v’là quarante sous pour boire à ma +santé, dans le cas où nous ne pourrions pas siroter du vin d’Alicante.</p> + +<p>Le père Fourchon détourna la tête en empochant la pièce pour +que Charles ne pût pas voir une expression de plaisir et d’ironie +qu’il lui fut impossible de réprimer.</p> + +<p>—Catherine, reprit le vieillard, c’est une fière ribaude, elle +aime le malaga, il faut lui dire de venir en chercher aux Aigues, +imbécile!</p> + +<p>Charles regarda le père Fourchon avec une naïve admiration, +sans pouvoir deviner l’immense intérêt que les ennemis du général +avaient à glisser un espion de plus dans le château.</p> + +<p>—Le général doit être heureux, demanda le vieillard, les paysans +sont bien tranquilles maintenant. Qu’en dit-il? est-il toujours +content de Sibilet?</p> + +<p>—Il n’y a que monsieur Michaud qui tracasse monsieur Sibilet; +on dit qu’il le fera renvoyer.</p> + +<p>—Jalousie de métier! reprit Fourchon. Je gage que tu voudrais +bien voir congédier François, et devenir premier valet de +chambre à sa place?</p> + +<p>—Dame! il a douze cents francs, dit Charles; mais on ne peut +pas le renvoyer, il a les secrets du général...</p> + +<p>—Comme madame Michaud avait ceux de madame la comtesse, +répliqua Fourchon en espionnant Charles jusque dans les yeux. +Voyons, mon gars, sais-tu si monsieur et madame ont chacun leur +chambre?</p> + +<p>—Parbleu, sans cela monsieur n’aimerait pas tant madame, dit +Charles.</p> + +<p>—Tu n’en sais pas plus? demanda Fourchon.</p> + +<p>Il fallut se taire, Charles et Fourchon se trouvaient devant +les croisées des cuisines.</p> + +<h5><span class="pagenum" id="page_276">276</span> +V.—LES ENNEMIS EN PRÉSENCE.</h5> + +<p class="nbreak">Au début du déjeuner, François, le premier valet de chambre, +vint dire tout bas à Blondet, mais assez haut pour que le comte +l’entendît: —Monsieur, le petit au père Fourchon prétend qu’ils +ont fini par prendre une loutre, et demande si vous la voulez, +avant qu’ils ne la portent au sous-préfet de la Ville-aux-Fayes.</p> + +<p>Émile Blondet, quoique professeur en mystification, ne put +s’empêcher de rougir comme une vierge à qui l’on dit une histoire +un peu leste, dont le mot lui est connu.</p> + +<p>—Ah! vous avez chassé la loutre ce matin avec le père Fourchon? +s’écria le général pris d’un fou rire.</p> + +<p>—Qu’est-ce? demanda la comtesse inquiétée par ce rire de son +mari.</p> + +<p>—Du moment où un homme d’esprit comme lui, reprit le +général, s’est laissé enfoncer par le père Fourchon, un cuirassier +retiré n’a pas à rougir d’avoir chassé cette loutre, qui ressemble +énormément au troisième cheval que la poste vous fait toujours +payer et qu’on ne voit jamais. A travers de nouvelles explosions +de fou rire, le général put encore dire: —Je ne m’étonne plus si +vous avez changé de bottes et de pantalon, vous vous serez mis à +la nage. Moi, je ne suis pas allé si loin que vous dans la mystification, +je suis resté à fleur d’eau; mais aussi, avez-vous beaucoup +plus d’intelligence que moi...</p> + +<p>—Vous oubliez, mon ami, reprit madame de Montcornet, que +je ne sais de quoi vous parlez.</p> + +<p>A ces mots, dits d’un air piqué que la confusion de Blondet +inspirait à la comtesse, le général devint sérieux, et Blondet raconta +lui-même sa pêche à la loutre.</p> + +<p>—Mais, dit la comtesse, s’ils ont une loutre, ces pauvres gens +ne sont pas si coupables.</p> + +<p>—Oui, mais il y a dix ans qu’on n’a pas vu la loutre, reprit +l’impitoyable général.</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit François, le petit jure tous ses serments, +qu’il en tient une...</p> + +<p>—S’ils en ont une, je la leur paye, dit le général.</p> + +<p>—Dieu, fit observer l’abbé Brossette, n’aura pas condamné les +Aigues à n’avoir jamais de loutres...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_277">277</span> +—Ah! monsieur le curé, s’écria Blondet, si vous déchaînez Dieu +contre moi...</p> + +<p>—Qui donc est venu? demanda vivement la comtesse.</p> + +<p>—Mouche, madame, ce petit qui va toujours avec le père +Fourchon, répondit le valet de chambre.</p> + +<p>—Faites-le venir... si madame le permet, dit le général, il +vous amusera peut-être.</p> + +<p>—Mais au moins faut-il savoir à quoi s’en tenir, dit la comtesse.</p> + +<p>Mouche comparut quelques instants après dans sa presque nudité. +En voyant cette personnification de l’indigence au milieu de cette +salle à manger, dont un trumeau seul aurait donné, par son prix, +presque une fortune à cet enfant, pieds nus, jambes nues, poitrine +nue, tête nue, il était impossible de ne pas se laisser aller aux inspirations +de la charité. Les yeux de Mouche, comme deux charbons +ardents, regardaient tour à tour les richesses de cette salle et +celles de la table.</p> + +<p>—Tu n’as donc pas de mère? demanda madame de Montcornet, +qui ne pouvait pas autrement expliquer un <ins title="original: pareille">pareil</ins> dénûment.</p> + +<p>—Non, <i>ma’me</i>, <i>m’man</i> est morte <i>d’chagrin</i> de n’avoir pas +revu <i>p’pa</i> qui est parti pour l’armée, en 1812, sans l’avoir épousée +<i>avec les papiers</i>, et qu’a sous vot’ respect été gelé... Mais j’ai +mon grand-<i>p’pa</i> Fourchon qu’est un <i>ben</i> bon homme, quoiqu’y +me batte <i>quéquefois</i>, comme un Jésus.</p> + +<p>—Comment se fait-il, mon ami, qu’il y ait sur votre terre des +gens si malheureux? dit la comtesse en regardant le général.</p> + +<p>—Madame la comtesse, dit le curé, nous n’avons dans cette +commune que des malheurs volontaires. Monsieur le comte a de +bonnes intentions; mais nous avons affaire à des gens sans religion, +qui n’ont qu’une seule pensée, celle de vivre à vos dépens.</p> + +<p>—Mais, dit Blondet, mon cher curé, vous êtes ici pour leur +faire de la morale.</p> + +<p>—Monsieur, répondit l’abbé Brossette à Blondet, monseigneur +m’a envoyé ici comme en mission chez des sauvages; mais, ainsi +que j’ai eu l’honneur de le lui dire, les sauvages de France sont +inabordables; ils ont pour loi de ne pas nous écouter, tandis qu’on +peut intéresser les sauvages de l’Amérique.</p> + +<p>—<i>M’sieu</i> le curé, on m’aide encore un peu; mais si +j’allais à <i>vout</i>’ église, on ne m’aiderait <i>pus</i> du tout et on me ficherait +des calottes.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_278">278</span> +—La religion devrait commencer par lui donner des pantalons, +mon cher abbé, dit Blondet. Dans vos missions, ne débutez-vous +pas par amadouer les sauvages?</p> + +<p>—Il aurait bientôt vendu ses habits, répondit l’abbé Brossette +à voix basse, et je n’ai pas un traitement qui me permette de faire +un pareil commerce.</p> + +<p>—Monsieur le curé a raison, dit le général en regardant Mouche.</p> + +<p>La politique du petit gars consistait à paraître ne rien comprendre +à ce qu’on disait quand on avait raison contre lui.</p> + +<p>—L’intelligence du petit drôle vous prouve qu’il sait discerner +le bien du mal, reprit le comte. Il est en âge de travailler, et il ne +songe qu’à commettre des délits impunément. Il est bien connu +des gardes... Avant que je ne fusse maire, il savait déjà qu’un propriétaire, +témoin d’un délit sur ses terres, ne peut pas faire de +procès-verbal, il restait effrontément dans mes prés avec ses vaches, +sans en sortir quand il m’apercevait, tandis que maintenant il se +sauve.</p> + +<p>—Ah! c’est bien mal, dit la comtesse, il ne faut pas prendre le +bien d’autrui, mon petit ami.</p> + +<p>—Madame, faut manger; mon grand-père me donne pus de +coups que de miches, et ça creuse l’estomac, les giffles! Quand les +vaches ont du lait, j’en trais un peu, ça me soutient. Monseigneur +est-il donc si pauvre qu’il ne puisse me laisser boire un peu de +son herbe!</p> + +<p>—Mais il n’a peut-être rien mangé d’aujourd’hui, dit la comtesse, +émue par cette profonde misère. Donnez-lui donc du pain +et ce reste de volaille; enfin qu’il déjeune!... ajouta-t-elle en regardant +le valet de chambre. —Où couches-tu?</p> + +<p>—Partout, madame, où l’on veut bien nous souffrir l’hiver, et +à la belle étoile quand il fait beau.</p> + +<p>—Quel âge as-tu?</p> + +<p>—Douze ans.</p> + +<p>—Mais il est encore temps de le mettre en bon chemin, dit la +comtesse à son mari.</p> + +<p>—Ça fera un soldat, dit rudement le général, il est bien préparé. +J’ai souffert tout autant que lui, moi, et me voilà.</p> + +<p>—Pardon, général, je ne suis pas déclaré, dit l’enfant, je ne +tirerai pas au sort. Ma pauvre mère, qu’était fille, est accouchée +aux champs. Je suis fils de la <i>tarre</i>, comme dit mon grand-papa. +<span class="pagenum" id="page_279">279</span> +<i>M’man</i> m’a sauvé de la milice. Je ne m’appelle pas plus Mouche +que rien du tout. Grand-papa m’a ben appris <i>m’s’avantaiges</i>; je +ne suis pas mis sur les <i>papiers</i> du gouvernement, et quand j’aurai +l’âge de la conscription, je ferai mon tour de France! +on ne m’<ins title="original: attrappera">attrapera</ins> pas.</p> + +<p>—Tu l’aimes, ton grand-père? dit la comtesse en essayant de +lire dans ce cœur de douze ans.</p> + +<p>—Dame! <i>y me fiche</i> des giffles quand il est dans le train; mais +que voulez-vous? il est si amusant! si bon enfant! Et puis, il dit +qu’il se paye de m’avoir enseigné à lire et à écrire.</p> + +<p>—Tu sais lire?... dit le comte.</p> + +<p>—<i>Eh dà, voui</i>, monsieur le comte, et dans la fine écriture +encore, vrai comme nous avons une loutre.</p> + +<p>—Qu’y a-t-il? dit le comte en lui présentant le journal.</p> + +<p>—La <i>Cu-o-tidienne</i>, répliqua Mouche en n’hésitant que trois fois.</p> + +<p>Tout le monde, même l’abbé Brossette, se mit à rire.</p> + +<p>—Eh! dame! vous me faites lire <i>el’ journiau</i>, s’écria Mouche +exaspéré. Mon grand-papa dit que c’est fait pour les riches, et qu’on +sait toujours, plus tard, ce qu’il y a là dedans.</p> + +<p>—Il a raison, cet enfant, général, il me donne envie de revoir +mon vainqueur de ce matin, dit Blondet; je vois que sa mystification +était mouchetée...</p> + +<p>Mouche comprenait admirablement qu’il posait pour les menus +plaisirs des bourgeois; l’élève du père Fourchon fut alors digne +de son maître, il se mit à pleurer...</p> + +<p>—Comment pouvez-vous plaisanter un enfant qui va pieds nus? +dit la comtesse.</p> + +<p>—Et qui trouve tout simple que son grand-père se rembourse +en tapes des frais de son éducation? dit Blondet.</p> + +<p>—Voyons, mon pauvre petit, avez-vous pris une loutre? dit la +comtesse.</p> + +<p>—Oui, madame, aussi vrai que vous êtes la plus belle femme +que j’aie vue et que je verrai jamais, dit l’enfant en essuyant ses +larmes.</p> + +<p>—Montre donc cette loutre, dit le général.</p> + +<p>—Oh! <i>m’sieu</i> le comte, mon grand-papa l’a cachée; mais elle +gigotait <i>core</i> quand nous étions à notre corderie... Vous pouvez +faire venir mon grand-<i>p’pa</i>, car il veut la vendre lui-même.</p> + +<p>—Emmenez-le à l’office, dit la comtesse à François, qu’il y +<span class="pagenum" id="page_280">280</span> +déjeune en attendant le père Fourchon, que vous enverrez chercher +par Charles. Voyez à trouver des souliers, un pantalon et +une veste pour cet enfant. Ceux qui viennent ici tout nus, doivent +en sortir habillés...</p> + +<p>—Que Dieu vous bénisse, ma chère dame, dit Mouche en s’en +allant. <i>M’sieu</i> le curé peut être certain que venant de vous, je +garderai ces hardes pour les jours de fête.</p> + +<p>Émile et madame de Montcornet se regardèrent étonnés de cet +à-propos, et parurent dire au curé par un coup d’œil: Il n’est +pas si sot!...</p> + +<p>—Certes, madame, dit le curé quand l’enfant ne fut plus là, +l’on ne doit pas compter avec la Misère; je pense qu’elle a des +raisons cachées dont le jugement n’appartient qu’à Dieu, des raisons +physiques souvent fatales, et des raisons morales nées du +caractère, produites par des dispositions que nous accusons et qui +parfois sont le résultat de qualités, malheureusement pour la société, +sans issue. Les miracles accomplis sur les champs de bataille +nous ont appris que les plus mauvais drôles pouvaient s’y +transformer en héros... Mais ici, vous êtes dans des circonstances +exceptionnelles, et si votre bienfaisance ne marche pas accompagnée +de la réflexion, vous courrez risque de solder vos ennemis...</p> + +<p>—Nos ennemis? s’écria la comtesse.</p> + +<p>—De cruels ennemis, répéta gravement le général.</p> + +<p>—Le père Fourchon est avec son gendre Tonsard, reprit le +curé, toute l’intelligence du menu peuple de la vallée, on les consulte +pour les moindres choses. Ces gens-là sont d’un machiavélisme +incroyable. Sachez-le, dix paysans réunis dans un cabaret +sont la monnaie d’un grand politique...</p> + +<p>En ce moment, François annonça monsieur Sibilet.</p> + +<p>—C’est le ministre des finances, dit le général en souriant, +faites-le entrer, il vous expliquera la gravité de la question, ajouta-t-il +en regardant sa femme et Blondet.</p> + +<p>—D’autant plus qu’il ne vous la dissimule guère, dit tout bas +le curé.</p> + +<p>Blondet aperçut alors le personnage dont il entendait parler depuis +son arrivée, et qu’il désirait connaître, le régisseur des Aigues. +Il vit un homme de moyenne taille, d’environ trente ans, doué +d’un air boudeur, d’une figure disgracieuse, à qui le rire allait +mal. Sous un front soucieux, des yeux d’un vert changeant se +<span class="pagenum" id="page_281">281</span> +fuyaient l’un l’autre en déguisant ainsi la pensée. Sibilet, vêtu +d’une redingote brune, d’un pantalon et d’un gilet noirs, portait +les cheveux longs et plats, ce qui lui donnait une tournure cléricale. +Le pantalon cachait très-imparfaitement des genoux cagneux. +Quoique son teint blafard et ses chairs molles pussent +faire croire à une constitution maladive, Sibilet était robuste. Le +son de sa voix, un peu sourde, s’accordait avec cet ensemble peu +flatteur.</p> + +<p>Blondet échangea secrètement un regard avec l’abbé Brossette, +et le coup d’œil par lequel le jeune prêtre lui répondit, apprit au +journaliste que ses soupçons sur le régisseur <ins title="original: était">étaient</ins> une certitude +chez le curé.</p> + +<p>—N’avez-vous pas, mon cher Sibilet, dit le général, évalué ce +que nous volent les paysans, au quart des revenus?</p> + +<p>—A beaucoup plus, monsieur le comte, répondit le régisseur. +Vos pauvres touchent de vous plus que l’État ne vous demande. +Un petit drôle comme Mouche glane ses deux boisseaux par jour. +Et les vieilles femmes, que vous diriez à l’agonie, se trouvent à +l’époque du glanage de l’agilité, de la santé, de la jeunesse. Vous +pouvez être témoin de ce phénomène, dit Sibilet en s’adressant à +Blondet; car, dans six jours, la moisson, retardée par les pluies +du mois de juillet, commencera... Les seigles vont se couper la +semaine prochaine. On ne devrait glaner qu’avec un certificat +d’indigence donné par le maire de la commune, et surtout les +communes ne devraient laisser glaner sur leurs territoires que les +indigents; mais les communes d’un canton glanent les unes chez +les autres, sans certificat. Si nous avons soixante pauvres dans la +commune, il s’y joint quarante fainéants. Enfin les gens établis, +eux-mêmes, quittent leurs occupations pour glaner et pour halleboter. +Ici, tous ces gens-là récoltent trois cents boisseaux par +jour, la moisson dure quinze jours, c’est quatre mille cinq cents +boisseaux qui s’enlèvent dans le canton. Aussi le glanage représente-t-il +plus que la dîme. Quant au pâturage abusif, il gâche environ +le sixième du produit de nos prés. Quant aux bois, c’est incalculable; +on est arrivé à couper des arbres de six ans... Les +dommages que vous souffrez, monsieur le comte, vont à vingt et +quelques mille francs par an.</p> + +<p>—Eh bien! madame! dit le général à la comtesse, vous l’entendez.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_282">282</span> +—N’est-ce pas exagéré? demanda madame de Montcornet.</p> + +<p>—Non, madame, malheureusement, répondit le curé. Le pauvre +père Niseron, ce vieillard à tête blanche, qui cumule les fonctions +de sonneur, de bedeau, de fossoyeur, de sacristain et de chantre, +malgré ses opinions républicaines, enfin le grand-père de cette petite +Geneviève que vous avez placée chez madame Michaud...</p> + +<p>—La Péchina! dit Sibilet en interrompant l’abbé.</p> + +<p>—Quoi! la Péchina, demanda la comtesse, que voulez-vous +dire?</p> + +<p>—Madame la comtesse, quand vous avez rencontré Geneviève +sur le chemin dans une si misérable situation, vous vous êtes +écriée en italien: <i lang="it">Piccina!</i> Ce mot là, devenu son sobriquet, s’est +si bien corrompu, qu’aujourd’hui toute la commune appelle votre +protégée la Péchina, dit le curé. La pauvre enfant est la seule qui +vienne à l’église, avec madame Michaud et madame Sibilet.</p> + +<p>—Et elle ne s’en trouve guère bien! dit le régisseur, on la +maltraite en lui reprochant sa religion.</p> + +<p>—Eh bien! ce pauvre vieillard de soixante-douze ans ramasse, +honnêtement d’ailleurs, près d’un boisseau et demi par jour, reprit +le curé; mais la rectitude de ses opinions lui défend de vendre +ses glanes comme les vendent tous les autres, il les garde pour sa +consommation. En ma faveur, monsieur Langlumé, votre adjoint, +lui moud son grain gratis, et ma domestique lui cuit son pain avec +le mien.</p> + +<p>—J’avais oublié ma petite protégée, dit la comtesse, que le +mot de Sibilet avait épouvantée. Votre arrivée ici, reprit-elle en +regardant Blondet, m’a fait tourner la tête. Mais après déjeuner, +nous irons ensemble à la porte d’Avonne, je vous montrerai vivante +une de ces figures de femme comme en inventaient les peintres +du quinzième siècle.</p> + +<p>En ce moment le père Fourchon, amené par François, fit entendre +le bruit de ses sabots cassés, qu’il déposait à la porte de +l’office. Sur une inclination de tête de la comtesse à François qui +l’annonça, le père Fourchon, suivi de Mouche, la bouche pleine, +se montra tenant sa loutre à la main, pendue par une ficelle nouée +à des pattes jaunes, étoilées comme celles des palmipèdes. Il jeta +sur les quatre maîtres assis à table et sur Sibilet ce regard empreint +de défiance et de servilité qui sert de voile aux paysans, puis il +brandit l’amphibie d’un air de triomphe.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_283">283</span> +—La voilà, dit-il en s’adressant à Blondet.</p> + +<p>—Ma loutre, reprit le Parisien, car je l’ai bien payée.</p> + +<p>—Oh! mon cher monsieur, répondit le père Fourchon, la +vôtre s’est enfuie, elle est à cette heure dans son trou d’où elle +n’a pas voulu sortir, car c’est la femelle, <i>au lieur</i> que celle-là, +c’est le mâle!... Mouche l’a vu venir de loin quand vous vous êtes +en allé. Aussi vrai que monsieur le comte s’est couvert de gloire +avec ses cuirassiers à Vaterloo, la <i>loute</i> est à moi, comme les Aigues +sont à monseigneur le général... Mais pour vingt francs la <i>loute</i> +est à vous, ou je la porte à notre <i>sou parfait</i>. Si monsieur Gourdon +la trouve trop chère, comme nous avons chassé ce matin ensemble, +je vous donne la <i>parférence</i>, ça vous est dû.</p> + +<p>—Vingt francs? dit Blondet, en bon français, ça ne peut pas +s’appeler <i>donner</i> la préférence.</p> + +<p>—Eh! mon cher monsieur... s’écria le vieillard, je sais si peu +le français, que je vous les demanderai, si vous voulez, en Bourguignon, +pourvu que je les aie, ça m’est égal, je parlerai latin: +<i>latinus</i>, <i>latina</i>, <i>latinum</i>! Après tout, c’est ce que vous m’avez +promis ce matin. D’ailleurs, mes enfants m’ont déjà pris votre argent, +que j’en ai pleuré dans le chemin en venant. Demandez à +Charles?... Je ne peux pas les assiner pour dix francs et publier +leurs méfaits <i>au Tribunau</i>. Dès que j’ai quelques sous, ils me +les volent en me faisant boire... C’est dur d’en être réduit à aller +prendre un verre de vin ailleurs que chez ma fille! Mais voilà les +enfants aujourd’hui!... C’est ce que nous avons gagné à la Révolution; +il n’y a plus que pour les enfants, on a supprimé les pères! +Ah! j’éduque Mouche tout autrement; il m’aime, le petit <i>guerdin</i>, +dit-il en donnant une tape à son petit-fils.</p> + +<p>—Il me semble que vous en faites un petit voleur tout comme +les autres, dit Sibilet, car il ne se couche jamais sans avoir un +délit sur la conscience.</p> + +<p>—Ah! monsieur Sibilet, il a la conscience <i>pu</i> tranquille que +la vôtre... Pauvre enfant! <i>qué</i> qu’il prend donc? Un peu <i>d’harbe</i>; +ça vaut mieux que d’étrangler un homme! Dame! il ne sait pas, +comme vous, les mathématiques, il ne connaît pas <i>core</i> la soustraction, +l’addition, la multiplication... Vous nous faites bien du +mal, allez! Vous dites que nous sommes des tas de brigands, et +vous êtes cause <i>ed’</i> la division entre notre seigneur que voilà, +qu’est un brave homme, et nous autres, qui sommes de braves +<span class="pagenum" id="page_284">284</span> +gens... Et <i>gnia</i> pas un <i>pus</i> brave pays que celui-ci. Voyons? est +que nous avons des rentes? est-ce qu’on ne va pas quasiment nu, +et Mouche aussi! Nous couchons dans de beaux draps, lavés tous +les matins par la rosée, et à moins qu’on nous envie l’air que nous +respirons et les rayons du soleil <i>eq’</i> nous buvons, je ne vois pas ce +qu’on peut nous vouloir ôter?... Les bourgeois volent au coin du +feu, c’est plus profitant que de ramasser ce qui traîne au coin des +bois. Il n’y a ni gardes champêtres, ni garde à cheval pour <i>m’sieu</i> +Gaubertin qu’est entré ici nu comme <i>un var</i>, et <i>qu’a</i> deux millions! +C’est bientôt dit: Voleurs! <i>V’là</i> quinze ans que le père +Guerbel, <i>el parcepteur</i> de Soulanges, s’en va <i>ed’</i> nos villages à +la nuit avec sa recette, et qu’on ne lui a pas <i>core</i> demandé deux +liards. Ce n’est pas le fait d’un pays <i>ed’</i> voleurs? Le vol ne nous +enrichit guère. Montrez-moi donc qui de nous ou de vous <i>aut’</i> +bourgeois ont <i>d’ quoi viv’</i> à rien faire?</p> + +<p>—Si vous aviez travaillé, vous auriez des rentes, dit le curé. +Dieu bénit le travail.</p> + +<p>—Je ne veux pas vous démentir, <i>m’sieu</i> l’abbé, car vous +êtes plus savant que moi, et vous saurez peut-être m’expliquer +<i>c’te</i> chose-ci. Me voilà, n’est-ce pas? Moi le paresseux, le fainéant, +l’ivrogne, le propre à rien de <i>pare</i> Fourchon, qui a eu de l’éducation, +<i>qu’a</i> été <i>farmier</i>, <i>qu’a</i> tombé dans le malheur et ne s’en +est pas <i>erlevé</i>!... Eh bien! <i>qué</i> différence y a-t-il donc entre moi +et ce brave, <i>c’t’honnête</i> père Niseron, un vigneron de soixante-dix +ans, car il a mon âge, qui, pendant soixante ans a pioché la +terre, qui s’est levé tous les matins avant le jour pour aller au labour, +qui s’est fait un corps <i>ed’</i> fer, et <i>eune</i> belle âme! Je le +vois tout aussi pauvre que moi. La Péchina, sa petite-fille, est en +service chez madame Michaud, tandis que mon petit Mouche est +libre comme l’air. Ce pauvre bonhomme est donc récompensé de +ses <i>vartus</i> de la même manière que je suis puni de mes vices? +Il ne sait pas ce qu’est un verre de vin, il est sobre comme un +apôtre, il enterre les morts, et moi je fais danser les vivants. Il a +mangé de la vache enragée, et moi je me suis rigolé comme une +joyeuse créature du diable. Nous sommes aussi avancés l’un que +l’autre, nous avons la même neige sur la tête, le même avoir dans +nos poches, et je lui fournis la corde pour sonner la cloche. Il est +républicain, et je ne suis pas même publicain. <i>V’là</i> tout. Que le +<i>pésan</i> vive de bien et de mal faire, à <i>vout’</i> idée, il s’en va comme +<span class="pagenum" id="page_285">285</span> +il est venu, dans des haillons, et vous dans de beaux linges!...</p> + +<p>Personne n’interrompit le père Fourchon, qui paraissait devoir +son éloquence au vin bouché; d’abord, Sibilet voulut lui couper +la parole, mais un geste de Blondet rendit le régisseur muet. Le +curé, le général et la comtesse comprirent, aux regards jetés par +l’écrivain, qu’il voulait étudier la question du paupérisme sur le +vif, et peut-être prendre sa revanche avec le père Fourchon.</p> + +<p>—Et comment entendez-vous l’éducation de Mouche? Comment +vous y prenez-vous pour le rendre meilleur que vos filles?... +demanda Blondet.</p> + +<p>—Lui parle-t-il seulement de Dieu! dit le curé.</p> + +<p>—Oh! non, non, <i>m’sieu</i> le curé, je ne lui <i>disons</i> pas de +craindre Dieu, mais <i>l’zhoumes</i>! Dieu est bon, et nous a promis, +selon <i>vous aut’</i>, le royaume du ciel, puisque les riches gardent +celui de la terre. Je lui dis: Mouche! crains la prison, c’est par +là qu’on sort pour aller à l’échafaud. Ne vole rien, fais-toi donner! +Le vol mène à l’assassinat, et l’assassinat appelle la justice <i>ed’ +z’houmes</i>. <i>E’l’</i> rasoir de la justice, <i>v’là</i> ce qu’il faut craindre, il +garantit le sommeil des riches contre les insomnies des pauvres. +Apprends à lire. Avec de l’instruction, tu trouveras des moyens +d’amasser de l’argent à couvert de la loi, comme ce beau monsieur +Gaubertin; tu seras régisseur, quoi! comme M. Sibilet, à qui +monsieur le comte laisse prendre ses rations... Le fin est d’être à +côté des riches, il y a des miettes sous leurs tables... <i>V’là</i> ce que +j’appelle <i>eune fiarre</i> éducation et solide. Aussi le petit mâtin +est-il toujours du <i>coûté</i> de la loi... Ce sera <i>ein</i> bon sujet, il aura +soin de moi.</p> + +<p>—Et qu’en ferez-vous? demanda Blondet.</p> + +<p>—Un domestique pour commencer, reprit Fourchon, parce +qu’en voyant les maîtres <i>ed’</i> près, il s’achèvera <i>ben</i>, allez! Le bon +exemple lui fera faire fortune la loi en main, comme vous <i>aut’</i>!... +Si <i>m’sieu</i> le comte le mettait dans ses écuries, pour apprendre à +panser les chevaux, le petit garçon serait bien content... vu que +s’il craint <i>l’ z’houmes</i>, il ne craint pas les bêtes.</p> + +<p>—Vous avez de l’esprit, père Fourchon, reprit Blondet, vous +savez bien ce que vous dites, et vous ne parlez pas sans raison.</p> + +<p>—Oh! <i>ma fine!</i> si, car elle est au Grand-I-Vert, ma raison, +avec mes deux pièces <i>ed’</i> cent sous.</p> + +<p>—Comment un homme comme vous s’est-il laissé tomber dans +<span class="pagenum" id="page_286">286</span> +la misère? Car, dans l’état actuel des choses, un paysan n’a qu’à +s’en prendre à lui-même de son malheur; il est libre, il peut devenir +riche. Ce n’est plus comme autrefois. Si le paysan sait amasser +un pécule, il trouve de la terre à vendre, il peut l’acheter, il +est son maître!</p> + +<p>—J’ai vu l’ancien temps et je vois le nouveau, mon cher savant +monsieur, répondit Fourchon; l’enseigne est changée, c’est +vrai, mais le vin est toujours le même! <i>Aujourd’hui</i> n’est que le +cadet d’<i>hier</i>. Allez! mettez ça dans <i>vout’ journiau</i>! Est-ce que +nous sommes affranchis? Nous appartenons toujours au même village, +et le seigneur est toujours là, je l’appelle travail. La houe, +qui est toute notre chevance, n’a pas quitté nos mains. Que ce +soit pour un seigneur ou pour l’impôt, qui prend le plus clair de +notre avoir, faut toujours dépenser notre vie en sueurs...</p> + +<p>—Mais vous pouvez choisir un état, tenter ailleurs la fortune +dit Blondet.</p> + +<p>—Vous me parlez d’aller quérir la fortune?... Où donc irais-je? +Pour franchir mon département, il me faut un passe-port, qui coûte +quarante sous! V’là quarante ans que je n’ai pu me voir une gueuse +<i>ed’</i> pièce de quarante sous sonnant dans ma poche avec une voisine. +Pour aller devant soi, faut autant d’écus que l’on trouve de +villages, et il n’y a pas beaucoup de Fourchon qui aient de quoi +visiter six villages! Il n’y a que la conscription qui nous tire <i>ed’</i> +nos communes. Et à quoi nous sert l’armée? A faire vivre le colonel +par le soldat, comme le bourgeois vit par le paysan. Compte-t-on, +sur cent, un colonel sorti de nos flancs? C’est là, comme dans +le monde, un enrichi sur cent <i>aut’</i> qui tombent. Faute de quoi +tombent-ils?... Dieu le sait et <i>l’ z’usuriers</i> aussi! Ce que nous +avons de mieux à faire est donc de rester dans nos communes, où +nous sommes parqués comme des moutons par la force des choses, +comme nous l’étions par les seigneurs. Et je me moque bien de +ce qui m’y cloue! Cloué par la loi de la nécessité, cloué par celle +de la seigneurie, on est toujours condamné à perpétuité à remuer +la <i>tarre</i>. Là, où nous sommes, nous la creusons la <i>tarre</i> et nous +la bêchons, nous la fumons et nous la travaillons pour vous autres +<i>qu’</i>êtes nés riches, comme nous sommes nés pauvres. La masse +sera toujours la même, elle reste ce qu’elle est... Les gens de <i>cheux</i> +nous qui s’élèvent ne sont pas si nombreux que ceux de <i>cheux</i> +vous qui dégringolent!... Nous savons <i>ben</i> ça, si nous ne sommes +<span class="pagenum" id="page_287">287</span> +pas savants; faut pas nous faire <i>nout’</i> procès à tout moment. Nous +vous laissons tranquilles, laissez-nous vivre... Autrement si ça continue, +vous serez forcés de nous nourrir dans vos prisons où l’on +est <i>ben</i> mieux que <i>su nout’</i> paille... Vous voulez rester les maîtres, +nous serons toujours ennemis, aujourd’hui comme il y a trente +ans. Vous avez tout, nous n’avons rien, vous ne pouvez pas encore +prétendre à notre amitié.</p> + +<p>—Voilà ce qui s’appelle une déclaration de guerre, dit le général.</p> + +<p>—Monseigneur, répliqua Fourchon, quand les Aigues appartenaient +à <i>s’te</i> pauvre Madame que Dieu veuille prendre soin de son +âme, puisqu’elle a chanté l’iniquité dans sa jeunesse, nous étions +heureux. <i>Alle</i> nous laissait ramasser notre vie dans ses champs, +et notre bois dans ses forêts, <i>alle</i> n’en était pas plus pauvre pour +cela! Et vous au moins aussi riche qu’elle, vous nous pourchassez, +ni plus ni moins que des bêtes féroces, et vous traînez le petit +monde au <i>tribunau</i>!... Eh bien! ça finira mal! vous serez cause +de quelque mauvais coup! Je viens de voir votre garde, ce gringalet +de Vatel, qui a failli tuer une pauvre vieille femme pour un +brin de bois. On fera de vous un ennemi du peuple, et l’on s’aigrira +contre vous dans les veillées; l’on vous maudira tout aussi +dru qu’on maudissait feu Madame!... La malédiction des pauvres, +monseigneur, ça pousse! et ça devient <i>pus</i> grand que le <i>pus</i> grand +<i>ed’</i> vos chênes, et le chêne fournit la potence... Personne ici ne +vous dit la vérité; la <i>v’là</i>, la <i>varité</i>. J’attends tous les matins la +mort, je ne risque pas grand’chose à vous la donner par-dessus le +marché, la <i>varité</i>!... Moi qui fais danser les <i>pésans</i> aux grandes +fêtes, en accompagnant Vermichel au café de la Paix, à Soulanges, +j’entends leurs discours; eh bien! ils sont mal disposés, et ils vous +rendront le pays difficile à habiter. Si votre damné Michaud ne +change pas, on vous forcera <i>ed’ l’</i> changer... <i>St’</i>avis-là et la <i>loute</i>, +ça vaut <i>ben</i> vingt francs, allez!...</p> + +<p>Pendant que le vieillard disait cette dernière phrase, un pas +d’homme se fit entendre, et celui que Fourchon menaçait ainsi se +montra sans être annoncé. Au regard que Michaud lança sur l’orateur +des pauvres, il fut facile de voir que la menace était arrivée à +son oreille, et toute l’audace de Fourchon tomba. Ce regard produisit +sur le pêcheur de loutre l’effet du gendarme sur le voleur. +Fourchon se savait en faute, Michaud semblait avoir le droit de lui +<span class="pagenum" id="page_288">288</span> +demander compte de discours évidemment destinés à effrayer les +habitants des Aigues.</p> + +<p>—Voilà le ministre de la guerre, dit le général en s’adressant à +Blondet et lui montrant Michaud.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame, dit ce ministre à la comtesse, d’être +entré par le salon sans vous avoir demandé si vous vouliez me recevoir; +mais l’urgence des affaires exige que je parle à mon général.</p> + +<p>Michaud, tout en s’excusant, observait Sibilet, à qui les hardis +propos de Fourchon causaient une joie intime dont la révélation +n’existait, sur son visage, pour aucune des personnes assises à table, +car Fourchon les préoccupait étrangement, tandis que Michaud, +qui par des raisons secrètes observait constamment Sibilet, +fut frappé de son air et de sa contenance.</p> + +<p>—Il a bien, comme il le dit, gagné ses vingt francs, monsieur +le comte, s’écria Sibilet; la loutre n’est pas chère...</p> + +<p>—Donne-lui vingt francs, dit le général à son valet de chambre.</p> + +<p>—Vous me la prenez donc? demanda Blondet au général.</p> + +<p>—Je veux la faire empailler! s’écria le comte.</p> + +<p>—Ah! ce cher monsieur m’avait laissé la peau, monseigneur!... +dit le père Fourchon.</p> + +<p>—Eh bien! s’écria la comtesse, vous aurez cent sous pour la +peau; mais laissez-nous...</p> + +<p>La forte et sauvage odeur des deux habitués du grand chemin +empestait si bien la salle à manger, que madame de Montcornet, +dont les sens délicats en étaient offensés, eût été forcée de sortir, +si Mouche et Fourchon fussent restés plus longtemps. Ce fut à cet +inconvénient que le vieillard dut ses vingt-cinq francs; il sortit en +regardant toujours monsieur Michaud d’un air craintif, et en lui +faisant d’interminables salutations.</p> + +<p>—Ce que <i>j’ons</i> dit à monseigneur, monsieur Michaud, ajouta-t-il, +c’est pour votre bien.</p> + +<p>—Ou pour celui des gens qui vous payent, répliqua Michaud +en lui lançant un regard profond.</p> + +<p>—Une fois le café servi, laissez-nous, dit le général à ses gens, +et surtout fermez les portes.</p> + +<p>Blondet, qui n’avait pas encore vu le garde général des Aigues, +éprouvait, en le regardant, des impressions bien différentes de celles +que Sibilet venait de lui donner. Autant le régisseur inspirait de +répulsion, autant Michaud commandait l’estime et la confiance.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_289">289</span> +Le garde général attirait tout d’abord l’attention par une figure +heureuse, d’un ovale parfait, fine de contours, que le nez partageait +également, régularité qui manque à la plupart des figures françaises. +Tous les traits, bien que d’un dessin correct, ne manquaient cependant +pas d’expression, peut-être à cause d’un teint harmonieux +où dominaient ces tons d’ocre et de rouge, indices du courage +physique. Les yeux brun clair, vifs et perçants, ne marchandaient +pas l’expression de la pensée, ils regardaient toujours en face. Le +front large et pur était encore mis en relief par des cheveux noirs +abondants. La probité, la décision, une sainte confiance animaient +cette belle figure, où le métier des armes avait laissé quelques rides +sur le front. Le soupçon et la défiance s’y lisaient aussitôt formés. +Comme tous les hommes triés pour la cavalerie d’élite, sa taille +belle et svelte encore, pouvait faire dire du garde qu’il était bien +découplé. Michaud, qui gardait ses moustaches, ses favoris et un +collier de barbe, rappelait le type de cette figure martiale que le +déluge de peintures et de gravures patriotiques a failli ridiculiser. +Ce type a eu le défaut d’être commun dans l’armée française; +mais peut-être aussi la continuité des mêmes émotions, les souffrances +du bivouac, dont ne furent exempts ni les grands ni les +petits, enfin les efforts semblables chez les chefs et les soldats sur +le champ de bataille, ont-ils contribué à rendre cette physionomie +uniforme. Michaud, entièrement vêtu de drap bleu de roi, conservait +le col de satin noir et les bottes du militaire, comme il en offrait +l’attitude un peu roide. Les épaules s’effaçaient, le buste était +tendu, comme si Michaud se trouvait encore sous les armes. Le +ruban rouge de la Légion d’honneur florissait sa boutonnière. Enfin, +pour achever en un seul mot au moral cette esquisse purement +physique, si le régisseur, depuis son entrée en fonctions, n’avait +jamais manqué de dire monsieur le comte à son patron, jamais +Michaud n’avait nommé son maître autrement que mon général.</p> + +<p>Blondet échangea derechef avec l’abbé Brossette un regard qui +voulait dire: Quel contraste! en lui montrant le régisseur et le +garde général; puis, pour savoir si le caractère, la pensée, la parole +s’harmonisaient avec cette stature, cette physionomie et cette +contenance, il regarda Michaud en lui disant: —Mon Dieu! je +suis sorti ce matin de bonne heure, et j’ai trouvé vos gardes dormant +encore.</p> + +<p>—A quelle heure? demanda l’ancien militaire avec inquiétude.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_290">290</span> +—A sept heures et demie.</p> + +<p>Michaud lança un regard presque malicieux à son général.</p> + +<p>—Et par quelle porte monsieur est-il sorti? dit Michaud.</p> + +<p>—Par la porte de Conches. Le garde en chemise, à sa fenêtre, +me regardait, répondit Blondet.</p> + +<p>—Gaillard venait sans doute de se coucher, répliqua Michaud. +Quand vous m’avez dit que vous étiez sorti de bonne heure, j’ai +cru que vous vous étiez levé au jour, et alors il eût fallu, pour +que mon garde fût déjà rentré, qu’il eût été malade; mais à sept +heures et demie, il allait se mettre au lit. Nous passons les nuits, +reprit Michaud après une pause, en répondant ainsi à un regard +étonné de la comtesse, mais cette vigilance est toujours en défaut! +Vous venez de faire donner vingt-cinq francs à un homme qui +tout à l’heure aidait tranquillement à cacher les traces d’un vol +commis ce matin chez vous. Enfin, nous en causerons quand vous +aurez fini, mon général, car il faut prendre un parti.</p> + +<p>—Vous êtes toujours plein de votre droit, mon cher Michaud, +et, <i lang="la">summum jus, summa injuria</i>. Si vous n’usez pas de tolérance, +vous vous ferez de mauvaises affaires, dit Sibilet. J’aurais +voulu que vous entendissiez le père Fourchon, tout à l’heure, le +vin l’ayant fait parler un peu plus franchement que de coutume.</p> + +<p>—Il m’a effrayée, dit la comtesse.</p> + +<p>—Il n’a rien dit que je ne sache depuis longtemps, répondit le +général.</p> + +<p>—Oh! le coquin n’était pas gris; il a joué son rôle, au profit +de qui?... Vous le savez peut-être? reprit Michaud en faisant rougir +Sibilet par le regard fixe qu’il lui jeta.</p> + +<p>—<i>O Rus!</i>... s’écria Blondet en guignant l’abbé Brossette.</p> + +<p>—Ces pauvres gens souffrent, dit la comtesse, et il y a du vrai +dans ce que vient de nous <i>crier</i> Fourchon, car on ne peut pas +dire qu’il nous <i>ait parlé</i>.</p> + +<p>—Madame, répondit Michaud, croyez-vous que pendant quatorze +ans les soldats de l’empereur aient été sur des roses?... Mon +général est comte, il est grand officier de la Légion d’honneur, il +a eu des dotations; me voyez-vous jaloux de lui, qui me suis +battu comme lui? Ai-je envie de lui chicaner sa gloire, de lui voler +sa dotation, de lui refuser les honneurs dus à son grade? Le +paysan doit obéir, comme les soldats obéissent, il doit avoir la probité +du soldat, son respect pour les droits acquis, et tâcher de +<span class="pagenum" id="page_291">291</span> +devenir officier, loyalement, par son travail et non par le vol. Le soc +et le briquet sont deux jumeaux. Le soldat a de plus que le paysan, +à toute heure, la mort à fleur de tête.</p> + +<p>—Voilà ce que je voudrais leur dire en chaire! s’écria l’abbé +Brossette.</p> + +<p>—De la tolérance? reprit le garde général, en répondant à l’invitation +de Sibilet, je tolérerais bien dix pour cent de perte sur les +revenus bruts des Aigues; mais à la façon dont vont les choses, +c’est trente pour cent que vous perdez, mon général; et si monsieur +Sibilet a tant pour cent sur la recette, je ne comprends pas +sa tolérance, car il renonce assez bénévolement à mille ou douze +cents francs par an.</p> + +<p>—Mon cher monsieur Michaud, répliqua Sibilet d’un ton +bourru, je l’ai dit à monsieur le comte, j’aime mieux perdre douze +cents francs que la vie. Réfléchissez-y sérieusement; je ne vous +épargne pas les conseils à cet égard!...</p> + +<p>—La vie? s’écria la comtesse, il s’agirait dans ceci de la vie de +quelqu’un?</p> + +<p>—Nous ne devrions pas discuter ici les affaires de l’État, reprit +le général en riant. Tout ceci, madame, signifie que Sibilet, +en sa qualité de financier, est timide et poltron, tandis que mon +ministre de la guerre est brave, et, de même que son général, ne +redoute rien.</p> + +<p>—Dites prudent! monsieur le comte, s’écria Sibilet.</p> + +<p>—Ah çà! nous sommes donc ici comme les héros de Cooper +dans les forêts de l’Amérique, entourés de piéges par les sauvages? +demanda railleusement Blondet.</p> + +<p>—Allons! votre état, messieurs, est de savoir administrer sans +nous effrayer par le bruit des rouages de l’administration, dit madame +de Montcornet.</p> + +<p>—Ah! peut-être est-il nécessaire, madame la comtesse, que +vous sachiez tout ce qu’un de ces jolis bonnets que vous portez +coûte de sueurs ici, dit le curé.</p> + +<p>—Non, car je pourrais bien alors m’en passer, devenir respectueuse +devant une pièce de vingt francs, être avare comme tous +les campagnards, et j’y perdrais trop, répliqua la comtesse en riant.</p> + +<p>—Tenez, mon cher abbé, donnez-moi le bras, laissons le général +entre ses deux ministres, et allons à la porte d’Avonne +voir madame Michaud, à qui, depuis mon arrivée, je n’ai pas +<span class="pagenum" id="page_292">292</span> +fait de visite; il est temps de m’occuper de ma petite protégée.</p> + +<p>Et la jolie femme, oubliant déjà les haillons de Mouche et de +Fourchon, leurs regards haineux et les terreurs de Sibilet, alla se +faire chausser et mettre un chapeau.</p> + +<p>L’abbé Brossette et Blondet obéirent à l’appel de la maîtresse +de la maison en la suivant, et l’attendirent sur la terrasse devant +la façade.</p> + +<p>—Que pensez-vous de tout cela? dit Blondet à l’abbé.</p> + +<p>—Je suis un paria, l’on m’espionne comme l’ennemi commun; +je suis forcé d’ouvrir à tous moments les yeux et les oreilles de la +prudence, pour éviter les piéges qu’on me tend, afin de se débarrasser +de moi, répondit le desservant. J’en suis, entre nous, à me +demander s’ils ne me tireront pas un coup de fusil...</p> + +<p>—Et vous restez? dit Blondet.</p> + +<p>—On ne déserte pas plus la cause de Dieu que celle d’un empereur! +répondit le prêtre avec une simplicité qui frappa Blondet.</p> + +<p>L’écrivain prit la main du prêtre et la lui serra cordialement.</p> + +<p>—Vous devez comprendre alors, reprit l’abbé Brossette, comment +je ne puis rien savoir de ce qui se trame. Néanmoins, il me +semble que le général est ici sous le coup de ce qu’en Artois et en +Belgique on appelle <i>le mauvais gré</i>.</p> + +<p>Quelques phrases sont ici nécessaires sur le curé Blangy.</p> + +<p>Cet abbé, quatrième fils d’une bonne famille bourgeoise d’Autun, +était un homme d’esprit, portant le rabat très-haut. Petit et +fluet, il rachetait sa piètre figure par cet air têtu qui sied aux +Bourguignons. Il avait accepté ce poste secondaire par dévouement, +car sa conviction religieuse était doublée d’une conviction +politique. Il y avait en lui du prêtre des anciens temps; il tenait à +l’Église et au clergé passionnément; il voyait l’ensemble des choses, +et l’égoïsme ne gâtait pas son ambition: <i>servir</i> était sa devise, +servir l’Église et la monarchie sur le point le plus menacé, servir +au dernier rang, comme un soldat qui se sent destiné, tôt ou tard, +au généralat, par son désir de bien faire et par son courage. Il ne +transigeait avec aucun de ses vœux de chasteté, de pauvreté, +d’obéissance, il les accomplissait comme tous les autres devoirs de +sa position, avec cette simplicité et cette bonhomie, indices certains +d’une âme honnête, vouée au bien par l’élan de l’instinct naturel +autant que par la puissance et la solidité des convictions religieuses.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_293">293</span> +Du premier coup d’œil, ce prêtre éminent devina l’attachement +de Blondet pour la comtesse, il comprit qu’avec une Troisville et un +écrivain monarchique, il devait se montrer homme d’esprit, parce que +sa robe serait toujours respectée. Presque tous les soirs, il venait +faire le quatrième au whist. L’écrivain, qui sut reconnaître la valeur +de l’abbé Brossette, avait eu pour lui tant de déférence, qu’ils +s’étaient pris de sympathie l’un pour l’autre, comme il arrive à tout +homme d’esprit enchanté de trouver un compère, ou, si vous voulez, +un écouteur. Toute épée aime son fourreau.</p> + +<p>—Mais à quoi, monsieur l’abbé, vous qui vous trouvez par +votre dévouement au-dessus de votre position, attribuez-vous cet +état de choses?</p> + +<p>—Je ne veux pas vous dire de banalités après une si flatteuse +parenthèse, reprit en souriant l’abbé Brossette. Ce qui se passe +dans cette vallée a lieu partout en France, et tient aux espérances +que le mouvement de 1789 a infiltré pour ainsi dire dans l’esprit +des paysans. La révolution a plus profondément affecté certains +pays que d’autres, et cette lisière de la Bourgogne, si voisine de +Paris, est un de ceux où le sens de ce mouvement a été pris +comme le triomphe du Gaulois sur le Franc.</p> + +<p>Historiquement, les paysans sont encore au lendemain de la Jacquerie, +leur défaite est restée inscrite dans leur cervelle. Ils ne se +souviennent plus du fait, il est passé à l’état d’idée instinctive. +Cette idée est dans le sang paysan, comme l’idée de la supériorité +fut jadis dans le sang noble. La révolution de 1789 a été la revanche +des vaincus. Les paysans ont mis le pied dans la possession +du sol que la loi féodale leur interdisait depuis douze cents ans. De +là leur amour pour la terre qu’ils partagent entre eux jusqu’à couper +un sillon en deux parts, ce qui souvent annule la perception +de l’impôt, car la valeur de la propriété ne suffirait pas à couvrir +les frais de poursuite pour le recouvrement...</p> + +<p>—Leur entêtement, leur défiance, si vous voulez, est telle à +cet égard, que dans mille cantons sur les trois mille dont se compose +le territoire français, il est impossible à un riche d’acheter du +bien de paysan, dit Blondet en interrompant l’abbé. Les paysans, +qui se cèdent leurs lopins de terre entre eux, ne s’en dessaisissent +à aucun prix ni à aucune condition pour le bourgeois. Plus le grand +propriétaire offre d’argent, plus la vague inquiétude du paysan +augmente. L’expropriation seule fait rentrer le bien du paysan sous +<span class="pagenum" id="page_294">294</span> +la loi commune des transactions. Beaucoup de gens ont observé +ce fait et n’y trouvent point de cause.</p> + +<p>—Cette cause, la voici, reprit l’abbé Brossette, en croyant avec +raison que chez Blondet une pause équivalait à une interrogation. +Douze siècles ne sont rien pour une caste que le spectacle historique +de la civilisation n’a jamais divertie de sa pensée principale, +et qui conserve encore orgueilleusement le chapeau à grands rebords +et à tour en soie de ses maîtres, depuis le jour où la mode +abandonnée le lui a laissé prendre. L’amour, dont la racine plongeait +jusqu’aux entrailles du peuple, et qui s’attacha violemment +à Napoléon, dans le secret duquel il ne fut même pas autant qu’il +le croyait, et qui peut expliquer le prodige de son retour en 1815, +procédait uniquement de cette idée. Aux yeux du peuple, Napoléon, +sans cesse uni au peuple par son million de soldats, est encore +le roi sorti des flancs de la révolution, l’homme qui lui assurait +la possession des biens nationaux. Son sacre fut trempé dans +cette idée...</p> + +<p>—Une idée à laquelle 1814 a touché malheureusement, et que +la monarchie doit regarder comme sacrée, dit vivement Blondet, +car le peuple peut trouver auprès du trône, un prince à qui son +père a laissé la tête de Louis XVI comme une valeur d’hoirie.</p> + +<p>—Voici madame, taisons-nous, dit tout bas l’abbé Brossette, +Fourchon lui a fait peur; et il faut la conserver ici, dans l’intérêt +de la religion, du trône et de ce pays même.</p> + +<p>Michaud, le garde général des Aigues, était sans doute amené +par l’attentat perpétré sur les yeux de Vatel. Mais avant de rapporter +la délibération qui allait avoir lieu dans le conseil de l’État, +l’enchaînement des faits exige la narration succincte des circonstances +dans lesquelles le général avait acheté les Aigues, des causes +graves qui firent de Sibilet le régisseur de cette magnifique propriété, +des raisons qui rendirent Michaud garde général; enfin des +antécédents auxquels étaient dues et la situation des esprits et les +craintes exprimées par Sibilet.</p> + +<p>Ce précis rapide aura le mérite d’introduire quelques-uns des +principaux acteurs du drame, de dessiner leurs intérêts et de faire +comprendre les dangers de la situation où se trouvait alors le général +comte de Montcornet.</p> + +<h5><span class="pagenum" id="page_295">295</span> +VI.—UNE HISTOIRE DE VOLEURS.</h5> + +<p class="nbreak">Vers 1791, en visitant sa terre, mademoiselle Laguerre accepta +pour intendant le fils de l’ex-bailli de Soulanges, appelé Gaubertin. +La petite ville de Soulanges, aujourd’hui simple chef-lieu du canton, +fut la capitale d’une comté considérable au temps où la maison +de Bourgogne guerroyait contre la maison de France. La Ville-aux-Fayes, +aujourd’hui siége de la sous-préfecture, simple petit +fief, relevait alors de Soulanges, comme les Aigues, Ronquerolles, +Cerneux, Conches, et quinze autres clochers. Les Soulanges sont +restés comtes, tandis que les Ronquerolles sont aujourd’hui marquis +par le jeu de cette puissance, appelée la cour, qui fit le fils +du capitaine du Plessis duc avant les premières familles de la conquête. +Ceci prouve que les villes ont, comme les familles, de très-changeantes +destinées.</p> + +<p>Le fils du bailli, garçon sans aucune espèce de fortune, succédait +à un intendant enrichi par une gestion de trente années, et +qui préféra la troisième part dans la fameuse compagnie Minoret à +la gestion des Aigues. Dans son propre intérêt, le futur vivrier +avait présenté pour régisseur François Gaubertin, alors majeur, +son comptable depuis cinq ans, chargé de protéger sa retraite, et +qui, par reconnaissance pour les instructions qu’il reçut de son +maître en intendance, lui promit d’obtenir un <i>quitus</i> de mademoiselle +Laguerre, en la voyant très-effrayée de la révolution. L’ancien +bailli, devenu accusateur public au département, fut le protecteur +de la peureuse cantatrice. Ce Fouquier-Tinville de province +arrangea contre une reine de théâtre, évidemment suspecte à raison +de ses liaisons avec l’aristocratie, une fausse émeute pour donner +à son fils le mérite d’un sauvetage postiche, à l’aide duquel on eut +le <i>quitus</i> du prédécesseur. La citoyenne Laguerre fit alors de +François Gaubertin son premier ministre, autant par politique que +par reconnaissance.</p> + +<p>Le futur fournisseur des vivres de la république n’avait pas gâté +mademoiselle; il lui faisait passer à Paris environ trente mille livres +par an, quoique les Aigues en dussent dès ce temps rapporter quarante +au moins; l’ignorante fille d’Opéra fut donc émerveillée quand +Gaubertin lui en promit trente-six.</p> + +<p>Pour justifier de la fortune actuelle du régisseur des Aigues au +<span class="pagenum" id="page_296">296</span> +tribunal des probabilités, il est nécessaire d’en expliquer les commencements. +Protégé par son père, le jeune Gaubertin fut nommé +maire de Blangy. Il put donc faire payer en argent, malgré les lois, +<i>en terrorisant</i> (un mot du temps) les débiteurs qui pouvaient, à +sa guise, être ou non frappés par les écrasantes réquisitions de la +république. Le régisseur, lui, donna des assignats à sa bourgeoise, +tant que dura le cours de ce papier-monnaie, qui, s’il ne fit pas +la fortune publique, fit du moins beaucoup de fortunes particulières. +De 1792 à 1795, pendant trois ans, le jeune Gaubertin récolta +cent cinquante mille livres aux Aigues, avec lesquelles il +opéra sur la place de Paris. Bourrée d’assignats, mademoiselle Laguerre +fut obligée de battre monnaie avec ses diamants désormais +inutiles; elle les remit à Gaubertin, qui les vendit et lui en rapporta +fidèlement le prix en argent. Ce trait de probité toucha +beaucoup mademoiselle, elle crut dès lors en Gaubertin comme en +Piccini.</p> + +<p>En 1796, époque de son mariage avec la citoyenne Isaure Mouchon, +fille d’un ancien conventionnel, ami de son père, Gaubertin +possédait trois cent cinquante mille francs en argent; et comme +le Directoire lui parut devoir durer, il voulut, avant de se marier, +faire approuver ses cinq ans de gestion par mademoiselle, en prétextant +d’une nouvelle ère.</p> + +<p>—Je serai père de famille, dit-il; vous savez quelle est la réputation +des intendants; mon beau-père est un républicain d’une +probité romaine, un homme influent d’ailleurs; je veux lui prouver +que je suis digne de lui.</p> + +<p>Mademoiselle Laguerre arrêta les comptes de Gaubertin dans +les termes les plus flatteurs.</p> + +<p>Pour inspirer de la confiance à madame des Aigues, le régisseur +essaya, dans les premiers temps, de réprimer les paysans en +craignant, avec raison, que les revenus ne souffrissent de leurs dévastations, +et que les prochains pots-de-vin du marchand de bois +fussent moindres; mais alors le peuple souverain se regardait partout +comme chez lui; madame eut peur de ses rois en les voyant +de si près, et dit à son Richelieu qu’elle voulait, avant tout, mourir +en paix. Les revenus de l’ancien Premier Sujet du Chant étaient +si fort au-dessus de ses dépenses, qu’elle laissa s’établir les plus funestes +précédents. Ainsi, pour ne pas plaider, elle souffrit les empiétements +de terrain de ses voisins. En voyant son parc entouré +<span class="pagenum" id="page_297">297</span> +de murs infranchissables, elle ne craignit point d’être troublée +dans ses jouissances immédiates, et ne souhaitait pas autre chose +que la paix, en vraie philosophe qu’elle fut. Quelques mille livres +de rentes de plus ou de moins, des indemnités demandées sur le +prix du bail par le marchand de bois pour les dégâts commis par +les paysans, qu’était-ce aux yeux d’une ancienne fille d’Opéra, +prodigue, insouciante, à qui ses cent mille livres de revenu n’avaient +coûté que du plaisir, et qui venait de subir, sans se plaindre, +la réduction des deux tiers sur soixante mille francs de rente.</p> + +<p>—Eh! disait-elle avec la facilité des impures de l’ancien régime, +il faut que tout le monde vive, même la république!</p> + +<p>La terrible mademoiselle Cochet, sa femme de chambre, et son +visir femelle, avait essayé de l’éclairer en voyant l’empire que Gaubertin +prit sur celle qu’il appela tout d’abord madame, malgré les +lois révolutionnaires sur l’égalité; mais Gaubertin éclaira de son +côté mademoiselle Cochet, en lui montrant une dénonciation soi-disant +envoyée à son père, l’accusateur public, et où elle était véhémentement +accusée de correspondre avec Pitt et Cobourg. Dès +lors, ces deux puissances partagèrent, mais à la Montgommery. La +Cochet vanta Gaubertin à mademoiselle Laguerre, comme Gaubertin +lui vanta la Cochet. Le lit de la femme de chambre était d’ailleurs +tout fait, elle se savait couchée sur le testament de madame +pour soixante mille francs. Madame ne pouvait plus se passer de la +Cochet, tant elle y était habituée. Cette fille connaissait tous les +secrets de la toilette de chère maîtresse; elle avait le talent d’endormir +chère maîtresse, le soir, par mille contes, et de la réveiller +le lendemain par des paroles flatteuses; enfin jusqu’au jour de la +mort, elle ne trouva jamais chère maîtresse changée, et quand +chère maîtresse fut dans son cercueil, elle la trouva sans doute +encore bien mieux qu’elle ne l’avait jamais vue.</p> + +<p>Les gains annuels de Gaubertin et ceux de mademoiselle Cochet, +leurs appointements, leurs intérêts devinrent si considérables, +que les parents les plus affectueux n’eussent pas été plus attachés +qu’eux à cette excellente créature. On ne sait pas encore combien +le fripon dorlote sa dupe. Une mère n’est pas si caressante ni <ins title="original: sa">si</ins> +prévoyante pour une fille adorée, que l’est tout commerçant en +tartuferie pour sa vache à lait. Aussi quel succès n’ont pas les représentations +de <i>Tartufe</i> jouées à huis-clos? Ça vaut l’amitié. +Molière est mort trop tôt, il nous aurait montré le désespoir d’Orgon +<span class="pagenum" id="page_298">298</span> +ennuyé par sa famille, tracassé par ses enfants, regrettant les +flatteries de Tartufe, et disant: —C’était le bon temps!</p> + +<p>Dans les huit dernières années de sa vie, mademoiselle Laguerre +ne toucha pas plus de trente mille francs sur les cinquante que +rapportait en réalité la terre des Aigues. Gaubertin en était arrivé, +comme on voit, au même résultat administratif que son prédécesseur, +quoique les fermages et les produits territoriaux eussent notablement +augmenté de 1791 à 1815, sans compter les continuelles +acquisitions de mademoiselle Laguerre. Mais le plan formé +par Gaubertin pour hériter des Aigues à la mort prochaine de madame, +l’obligeait à maintenir cette magnifique terre dans un état +patent de dépréciation, quant aux revenus ostensibles. <ins title="original: Initié">Initiée</ins> à +cette combinaison, la Cochet devait en partager les profits. Comme +au déclin de ses jours, l’ex-reine de théâtre, riche de vingt mille +livres de rente dans les fonds appelés les consolidés (tant la langue +politique se prête à la plaisanterie), dépensait à peine lesdits vingt +mille francs par an; elle s’étonnait des acquisitions annuelles faites +par son régisseur pour employer les fonds disponibles, elle qui jadis +anticipait toujours sur ses revenus. L’effet du peu de besoins +de sa vieillesse, lui semblait un résultat de la probité de Gaubertin +et de mademoiselle Cochet.</p> + +<p>—Deux perles! disait-elle aux personnes qui la venaient voir.</p> + +<p>Gaubertin gardait d’ailleurs dans ses comptes les apparences de +la probité. Il portait exactement en recette les fermages. Tout ce +qui devait frapper la faible intelligence de la cantatrice en fait +d’arithmétique, était clair, net, précis. Le régisseur demandait ses +bénéfices à la dépense, aux frais d’exploitation, aux marchés à conclure, +aux ouvrages, aux procès qu’il inventait, aux réparations, +détails que jamais madame ne vérifiait et qu’il lui arrivait quelquefois +de doubler, d’accord avec les entrepreneurs, dont le silence +s’achetait par des prix avantageux. Cette facilité conciliait l’estime +publique à Gaubertin, et les louanges de madame sortaient de +toutes les bouches; car, outre ses arrosages en travaux, elle faisait +beaucoup d’aumônes en argent.</p> + +<p>—Que Dieu la conserve, la chère dame! était le mot de tout +le monde.</p> + +<p>Chacun obtenait en effet quelque chose d’elle, en pur don ou +indirectement. En représailles de sa jeunesse, la vieille artiste était +exactement pillée, et si bien pillée que chacun y mettait une +<span class="pagenum" id="page_299">299</span> +certaine mesure, afin que les choses n’allassent pas si loin qu’elle +n’ouvrît les yeux, ne vendît les Aigues et ne retournât à Paris.</p> + +<p>Cet intérêt de grappillage fut, hélas! la raison de l’assassinat de +Paul-Louis <ins title="original: Courrier">Courier</ins>, qui fit la faute d’annoncer la vente de sa +terre et son projet d’emmener sa femme, dont vivaient plusieurs +Tonsards de Touraine. Dans cette crainte, les maraudeurs des +Aigues ne coupaient un jeune arbre qu’à la dernière extrémité, +quand ils ne voyaient plus de branches à la hauteur des faucilles +mises au bout d’une perche. On faisait le moins de tort possible, +dans l’intérêt même du vol. Néanmoins, pendant les dernières années +de la vie de mademoiselle Laguerre, l’usage d’aller ramasser +du bois était devenu l’abus le plus effronté. Par certaines nuits +claires, il ne se liait pas moins de deux cents fagots. Quant au glanage +et au hallebotage, les Aigues y perdaient, comme l’a démontré +Sibilet, le quart des produits.</p> + +<p>Mademoiselle Laguerre avait interdit à la Cochet de se marier +de son vivant, par une sorte d’égoïsme de maîtresse à femme de +chambre dont beaucoup d’exemples peuvent avoir été remarqués +en tout pays, et qui n’est pas plus absurde que la manie de garder +jusqu’au dernier soupir des biens parfaitement inutiles au bonheur +matériel, au risque de se faire empoisonner par d’impatients héritiers. +Aussi, vingt jours après l’enterrement de mademoiselle Laguerre, +mademoiselle Cochet épousa-t-elle le brigadier de la gendarmerie +de Soulanges, nommé Soudry, très-bel homme de quarante-deux +ans, qui depuis 1800, époque de la création de la +gendarmerie, la venait voir presque tous les jours aux Aigues, et +qui, par semaine, dînait au moins quatre fois avec elle et les Gaubertin.</p> + +<p>Madame, pendant toute sa vie, eut une table servie pour elle +seule ou pour sa compagnie. Malgré leur familiarité, jamais ni la +Cochet ni les Gaubertin ne furent admis à la table du Premier Sujet +de l’Académie Royale de Musique et de Danse, qui conserva +jusqu’à sa dernière heure son étiquette, ses habitudes de toilette, +son rouge et ses mules, sa voiture, ses gens et sa majesté de +Déesse. Déesse au théâtre, Déesse à la ville, elle resta Déesse jusqu’au +fond de la campagne, où sa mémoire est encore adorée et +balance bien certainement la cour de Louis XVI dans l’esprit de +la <i>première société</i> de Soulanges.</p> + +<p>Ce Soudry, qui dès son arrivée dans le pays fit la cour à la +<span class="pagenum" id="page_300">300</span> +Cochet, possédait la plus belle maison de Soulanges, six mille francs +environ, et l’espérance de quatre cents francs de retraite le jour +où il quitterait le service. <ins title="original: Devenu">Devenue</ins> madame Soudry, la Cochet obtint +dans Soulanges une grande considération. Quoiqu’elle gardât +un secret absolu sur le montant de ses économies, placées comme +les fonds de Gaubertin, à Paris, chez le commissionnaire des marchands +de vin du département, un certain Leclercq, enfant du +pays, que le régisseur commandita, l’opinion générale fit de l’ancienne +femme de chambre une des premières fortunes de cette petite +ville d’environ douze cents âmes.</p> + +<p>Au grand étonnement du pays, monsieur et madame Soudry +reconnurent pour légitime, par leur acte de mariage, un fils naturel +du gendarme, à qui dès lors la fortune de madame Soudry +devait appartenir. Le jour où ce fils acquit officiellement une +mère, il venait d’achever son droit à Paris, et se proposait d’y +faire son stage, afin d’entrer dans la magistrature.</p> + +<p>Il est presque inutile de faire observer qu’une mutuelle intelligence +de vingt années engendra l’amitié la plus solide entre les +Gaubertin et les Soudry. Les uns et les autres devaient, jusqu’à la +fin de leurs jours, se donner réciproquement, <i>ubi et orbi</i>, pour +<i>les plus honnêtes gens</i> de France. Cet intérêt, basé sur une connaissance +réciproque des taches secrètes que portait la blanche tunique +de leur conscience, est un des liens les moins dénoués ici-bas. +Vous en avez, vous qui lisez ce drame social, une telle certitude, +que pour expliquer la continuité de certains dévouements +qui font rougir votre égoïsme, vous dites de deux personnes: +«Elles ont, pour sûr, commis quelque crime ensemble!»</p> + +<p>Après vingt-cinq ans de gestion, l’intendant se voyait alors à la +tête de six cent mille francs en argent, et la Cochet possédait environ +deux cent cinquante mille francs. Le revirement agile et perpétuel +de ces fonds, confiés à la maison Leclercq et compagnie, +du quai de Béthune, à l’île Saint-Louis, antagoniste de la fameuse +maison Grandet, aida beaucoup à la fortune de ce commissionnaire +en vins et à celle de Gaubertin. A la mort de mademoiselle +Laguerre, Jenny, fille aînée du régisseur, fut demandée en mariage +par Leclercq, chef de la maison du quai de Béthune. Gaubertin +se flattait alors de devenir le maître des Aigues par un complot +ourdi dans l’étude de maître Lupin, notaire, établi par lui +depuis onze ans à Soulanges.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_301">301</span> +Lupin, fils du dernier intendant de la maison de Soulanges, +s’était prêté à de faibles expertises, à une mise à prix de cinquante +pour cent au-dessous de la valeur, à des affichages inédits, à toutes +les manœuvres, malheureusement si communes au fond des provinces, +pour adjuger, sous le manteau, selon le proverbe, d’importants +immeubles. Dernièrement il s’est formé, dit-on, à Paris, +une compagnie dont le but est de rançonner les auteurs de ces +trames, en les menaçant d’enchérir. Mais, en 1816, la France +n’était pas, comme aujourd’hui, brûlée par une flamboyante publicité; +les complices pouvaient donc compter sur le partage des +Aigues fait secrètement entre la Cochet, le notaire et Gaubertin, +qui se réservait <i>in petto</i> de leur offrir une somme pour les désintéresser +de leurs lots, une fois la terre en son nom. L’avoué chargé +de poursuivre la licitation au tribunal par Lupin avait vendu sa +charge sur parole à Gaubertin pour son fils, en sorte qu’il favorisa +cette spoliation, si tant est que les onze cultivateurs picards à qui +cette succession tomba des nues se regardèrent comme spoliés.</p> + +<p>Au moment où tous les intéressés croyaient leur fortune doublée, +un avoué de Paris vint, la veille de l’adjudication définitive, +charger l’un des avoués de la Ville-aux-Fayes, qui se trouvait être +un de ses anciens clercs, d’acquérir les Aigues, et il les eut pour +onze cent mille cinquante francs. A onze cent mille francs, aucun +des conspirateurs n’osa continuer d’enchérir. Gaubertin crut à +quelque trahison de Soudry, comme Lupin et Soudry se crurent +joués par Gaubertin; mais la déclaration de <i>command</i> les réconcilia. +Quoique soupçonnant le plan formé par Gaubertin, Lupin et +Soudry, l’avoué de province se garda bien d’éclairer son ancien +patron. Voici pourquoi: en cas d’indiscrétion des nouveaux propriétaires, +cet officier ministériel aurait eu trop de monde à dos +pour pouvoir rester dans le pays. Ce mutisme, particulier à l’homme +de province, sera d’ailleurs parfaitement justifié par les événements +de cette étude. Si l’homme de province est sournois, il est obligé +de l’être; sa justification se trouve dans son péril, admirablement +exprimé par ce proverbe: <i>Il faut hurler avec les loups!</i> le sens +du personnage de Philinte.</p> + +<p>Quand le général Montcornet prit possession des Aigues, Gaubertin +ne se trouva plus assez riche pour quitter sa place. Afin de +marier sa fille aînée au riche banquier de l’Entrepôt, il était obligé +de la doter de deux cent mille francs; il devait payer trente mille +<span class="pagenum" id="page_302">302</span> +francs la charge achetée à son fils; il ne lui restait donc plus que +trois cent soixante-dix mille francs, sur lesquels il lui faudrait tôt +ou tard prendre la dot de sa dernière fille Élisa, à laquelle il se +flattait de moyenner un mariage au moins aussi beau que celui de +l’aînée. Le régisseur voulut étudier le comte de Montcornet, afin +de savoir s’il pourrait le dégoûter des Aigues, en comptant alors +réaliser pour lui seul la conception avortée.</p> + +<p>Avec la finesse particulière aux gens qui font leur fortune par +la cautèle, Gaubertin crut à la ressemblance, assez probable d’ailleurs, +du caractère d’un vieux militaire et d’une vieille cantatrice. +Une fille d’Opéra, un vieux général de Napoléon, n’étaient-ce pas +les mêmes habitudes de prodigalité, la même insouciance? A la fille +comme au soldat, le bien ne vient-il pas capricieusement et au feu? +S’il se rencontre des militaires rusés, astucieux, politiques, n’est-ce +pas l’exception? Et le plus souvent, le soldat, surtout un sabreur +fini comme Montcornet, doit être simple, confiant, novice en affaires, +et peu propre aux mille détails de la gestion d’une terre. Gaubertin +se flatta de prendre et de tenir le général dans la nasse où +mademoiselle Laguerre avait fini ses jours. Or, l’empereur avait +jadis permis, par calcul, à Montcornet d’être en Poméranie ce que +Gaubertin était aux Aigues; le général se connaissait donc en fourrages +d’intendance.</p> + +<p>En venant planter <ins title="original: ces">ses</ins> choux, suivant l’expression du premier +duc de Biron, le vieux cuirassier voulut s’occuper de ses affaires +pour se distraire de sa chute. Quoiqu’il eût livré son corps d’armée +aux Bourbons, ce service commis par plusieurs généraux et nommé +licenciement de l’armée de la Loire ne put racheter le crime d’avoir +suivi l’homme des Cent-Jours sur son dernier champ de bataille. +En présence des étrangers, il fut impossible au pair de 1815 de se +maintenir sur les cadres de l’armée, à plus forte raison de rester +au Luxembourg. Montcornet alla donc, selon le conseil d’un maréchal +en disgrâce, cultiver les carottes en nature. Le général ne +manquait pas de cette ruse particulière aux vieux loups de guérite; +et, dès les premiers jours consacrés à l’examen de ses propriétés, +il vit dans Gaubertin un véritable intendant de l’ancien régime, un +fripon, comme les maréchaux et les ducs de Napoléon, ces champignons +nés sur la couche populaire, en avaient presque tous rencontré.</p> + +<p>En s’apercevant de la profonde expérience de Gaubertin en +<span class="pagenum" id="page_303">303</span> +administration rurale, le sournois cuirassier sentit combien il était +utile de le conserver pour se mettre au courant de cette agriculture +correctionnelle; aussi se donna-t-il l’air de continuer mademoiselle +Laguerre, fausse insouciance qui trompa le régisseur. Cette +apparente niaiserie dura pendant tout le temps nécessaire au général +pour connaître le fort et le faible des Aigues, les détails des +revenus, la manière de les percevoir, comment et où l’on volait, +les améliorations et les économies à réaliser. Puis, un beau jour, +ayant surpris Gaubertin la main dans le sac, suivant l’expression +consacrée, le général entra dans une de ces colères particulières à +ces dompteurs de pays. Il fit alors une de ces fautes capitales, susceptibles +d’agiter toute la vie d’un homme qui n’aurait pas eu sa +grande fortune ou sa consistance, et d’où sourdirent d’ailleurs les +malheurs, grands et petits, dont fourmille cette histoire. Élève de +l’Ecole impériale, habitué à tout sabrer, plein de dédain pour les +<i>péquins</i>, Montcornet ne crut pas devoir prendre des gants pour +mettre à la porte un coquin d’intendant. La vie civile et ses mille +précautions étaient inconnues à ce général aigri déjà par sa disgrâce, +il humilia donc profondément Gaubertin, qui s’attira d’ailleurs +ce traitement cavalier par une réponse dont le cynisme excita +la fureur de Montcornet.</p> + +<p>—Vous vivez de ma terre? lui avait dit le comte avec une railleuse +sévérité.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que j’aie pu vivre du ciel? répliqua Gaubertin +en riant.</p> + +<p>—Sortez, canaille; je vous chasse! cria le général en lui donnant +des coups de cravache que le régisseur a toujours niés, les +ayant reçus à huis-clos.</p> + +<p>—Je ne sortirai pas sans mon <i>quitus</i>, dit froidement Gaubertin +après s’être éloigné du violent cuirassier.</p> + +<p>—Nous verrons ce que pensera de vous la police correctionnelle, +répondit Montcornet en haussant les épaules.</p> + +<p>En s’entendant menacer d’un procès en police correctionnelle, +Gaubertin regarda le comte en souriant. Ce sourire eut la vertu de +détendre le bras du général, comme si les nerfs en eussent été +coupés. Expliquons ce sourire.</p> + +<p>Depuis deux ans, le beau-frère de Gaubertin, un nommé Gendrin, +longtemps juge au tribunal de première instance de la Ville-aux-Fayes, +en était devenu le président par la protection du comte +<span class="pagenum" id="page_304">304</span> +de Soulanges. Nommé pair de France en 1814, et resté fidèle aux +Bourbons pendant les Cent-Jours, monsieur de Soulanges avait +demandé cette nomination au garde des sceaux. Cette parenté donnait +à Gaubertin une certaine importance dans le pays. Relativement, +d’ailleurs, un président de tribunal est, dans une petite +ville, un plus grand personnage qu’un premier président de cour +royale qui trouve au chef-lieu des égaux dans le général, l’évêque, +le préfet, le receveur général, tandis qu’un simple président de +tribunal n’en a pas, le procureur du roi, le sous-préfet étant amovibles +ou destituables. Le jeune Soudry, le camarade à Paris comme +aux Aigues de Gaubertin fils, venait alors d’être nommé substitut +du procureur du roi dans le chef-lieu du département. Avant de +devenir brigadier de gendarmerie, Soudry père, fourrier dans +l’artillerie, avait été blessé dans une affaire en défendant monsieur +de Soulanges, alors adjudant général. Lors de la création de la +gendarmerie, le comte de Soulanges, devenu colonel, avait demandé +pour son sauveur la brigade de Soulanges; et, plus tard, il +sollicita le poste où Soudry fils avait débuté. Enfin, le mariage de +mademoiselle Gaubertin étant chose conclue au quai de Béthune, +le comptable infidèle se sentait plus fort dans le pays qu’un lieutenant +général mis en disponibilité.</p> + +<p>Si cette histoire ne devait offrir d’autre enseignement que celui +qui ressort de la brouille du général et de son régisseur, elle serait +déjà profitable à bien des gens pour leur conduite dans la vie. A +qui sait lire fructueusement Machiavel, il est démontré que la prudence +humaine consiste à ne jamais menacer, à faire sans dire, à +favoriser la retraite de son ennemi en ne marchant pas, selon le +proverbe, sur la queue du serpent, et à se garder comme d’un +meurtre de blesser l’amour-propre de plus petit que soi. Le Fait, +quelque dommageable qu’il soit aux intérêts, se pardonne à la +longue, il s’explique de mille manières; mais l’amour-propre, qui +saigne toujours du coup qu’il a reçu, ne pardonne jamais à l’Idée. +La personnalité morale est plus sensible, plus vivante en quelque +sorte que la personnalité physique. Le cœur et le sang sont moins +impressibles que les nerfs. Enfin notre être intérieur nous domine, +quoi que nous fassions. On réconcilie deux familles qui se sont +entretuées, comme en Bretagne ou en Vendée, lors des guerres +civiles; mais on ne réconciliera pas plus les spoliés et les spoliateurs +que les calomniés et les calomniateurs. On ne doit s’injurier que +<span class="pagenum" id="page_305">305</span> +dans les poëmes épiques avant de se donner la mort. Le Sauvage, +le Paysan, qui tient beaucoup du Sauvage, ne parlent jamais que +pour tendre des piéges à leurs adversaires. Depuis 1789, la France +essaye de faire croire, contre toute évidence, aux hommes qu’ils +sont égaux; or, dire à un homme: Vous êtes un fripon! est une +plaisanterie sans conséquence; mais le lui prouver en le prenant +sur le fait et le cravachant; mais le menacer d’un procès correctionnel +sans le poursuivre, c’est le ramener à l’inégalité des conditions. +Si la masse ne pardonne à aucune supériorité, comment un +fripon pardonnerait-il à l’honnête homme?</p> + +<p>Montcornet aurait renvoyé son intendant sous prétexte d’acquitter +d’anciennes obligations en mettant à sa place quelque ancien +militaire; certes, ni Gaubertin, ni le général ne se seraient trompés, +l’un aurait compris l’autre; mais l’autre, en ménageant l’amour-propre +du premier, lui eût ouvert une porte pour se retirer, +Gaubertin eût alors laissé le grand propriétaire tranquille, il eût +oublié sa défaite à l’audience des criées; et peut-être eût-il cherché +l’emploi de ses capitaux à Paris. Ignominieusement chassé, le régisseur +garda contre son maître une de ces rancunes qui sont un +élément de l’existence en province, et dont la durée, la persistance, +les trames étonneraient les diplomates habitués à ne s’étonner de +rien. Un cuisant désir de vengeance lui conseilla de se retirer à +la Ville-aux-Fayes, d’y occuper une position d’où il pût nuire à +Montcornet, et lui susciter assez d’ennemis pour le forcer à remettre +les Aigues en vente.</p> + +<p>Tout trompa le général, car les dehors de Gaubertin n’étaient +pas de nature à l’avertir ni à l’effrayer. Par tradition, le régisseur +affecta toujours, non pas la pauvreté, mais la gêne. Il tenait cette +règle de conduite de son prédécesseur. Aussi, depuis douze ans, +mettait-il à tout propos en avant ses trois enfants, sa femme et les +énormes dépenses causées par sa nombreuse famille. Mademoiselle +Laguerre, à qui Gaubertin se disait trop pauvre pour payer l’éducation +de son fils à Paris, en avait fait tous les frais, elle donnait +cent louis par an à son cher filleul, car elle était la marraine de +Claude Gaubertin.</p> + +<p>Le lendemain, Gaubertin vint, accompagné d’un garde nommé +Courtecuisse, demander très-fièrement au général son <i>quitus</i>, en +lui montrant les décharges données par feu mademoiselle, en termes +flatteurs, et il le pria très-ironiquement de chercher où se +<span class="pagenum" id="page_306">306</span> +trouvaient ses immeubles et propriétés. S’il recevait des gratifications +des marchands de bois et des fermiers au renouvellement +des baux, mademoiselle Laguerre les avait, dit-il, toujours autorisées, +et non-seulement elle y gagnait en les lui laissant prendre, +mais encore elle y trouvait sa tranquillité. On se serait fait tuer +dans le pays pour mademoiselle, tandis qu’en continuant ainsi, le +général se préparait bien des difficultés.</p> + +<p>Gaubertin, et ce dernier trait est fréquent dans la plupart des professions +où l’on s’approprie le bien d’autrui par des moyens non +prévus par le Code, se croyait un parfait honnête homme. D’abord, +il possédait depuis si longtemps l’argent extirpé par la terreur aux +fermiers de mademoiselle Laguerre, payée en assignats, qu’il le +considérait comme légitimement acquis. Ce fut une affaire de +change. A la longue, il pensait même avoir couru des dangers en +acceptant des écus. Puis, légalement, madame ne devait recevoir +que des assignats. <i>Légalement</i> est un adverbe robuste, il supporte +bien des fortunes! Enfin, depuis qu’il existe des grands propriétaires +et des intendants, c’est-à-dire depuis l’origine des sociétés, +l’intendant a forgé, pour son usage, un raisonnement que +pratiquent aujourd’hui les cuisinières, et que voici dans sa simplicité:</p> + +<p>—Si ma bourgeoise, se dit chaque cuisinière, allait elle-même +au marché, peut-être payerait-elle ses provisions plus que je ne les +<ins title="original: qui">lui</ins> compte; elle y gagne, et le bénéfice que j’y trouve est mieux +placé dans mes poches que dans celles des marchands.</p> + +<p>—Si mademoiselle exploitait elle-même les Aigues, elle n’en +tirerait pas trente mille francs; les paysans, les marchands, les +ouvriers lui voleraient la différence: il est plus naturel que je la +garde, et je lui épargne bien des soucis, se disait Gaubertin.</p> + +<p>La religion catholique a seule le pouvoir d’empêcher de semblables +capitulations de conscience; mais depuis 1789, la religion +est sans force sur les deux tiers de la population en France. Aussi, +les paysans, dont l’intelligence est très-éveillée, et que la misère +pousse à l’imitation, étaient-ils dans la vallée des Aigues, arrivés à +un état effrayant de démoralisation. Ils allaient à la messe le dimanche, +mais en dehors de l’église, car ils s’y donnaient toujours, +par habitude, rendez-vous pour leurs marchés et leurs affaires.</p> + +<p>On doit maintenant mesurer tout le mal produit par l’incurie et +par le laisser-aller de l’ancien Premier Sujet du Chant de +<span class="pagenum" id="page_307">307</span> +l’Académie royale de Musique. Mademoiselle Laguerre avait, par +égoïsme, trahi la cause de ceux qui possèdent, tous en <ins title="original: but">butte</ins> à la +haine de ceux qui ne possèdent pas. Depuis 1792, tous les propriétaires +de France sont devenus solidaires. Hélas! si les familles +féodales, moins nombreuses que les familles bourgeoises, n’ont +compris leur solidarité ni en 1400 sous Louis XI, ni en 1600 +sous Richelieu, peut-on croire que, malgré les prétentions du dix-neuvième +siècle au Progrès, la Bourgeoisie sera plus unie que ne +le fut la Noblesse? Une oligarchie de cent mille riches a tous les +inconvénients de la démocratie sans en avoir les avantages. Le +<i>chacun chez soi, chacun pour soi</i>, l’égoïsme de famille tuera +l’égoïsme oligarchique, si nécessaire à la société moderne, et que +l’Angleterre pratique admirablement depuis trois siècles. Quoi +qu’on fasse, les propriétaires ne comprendront la nécessité de la +discipline qui rendit l’Église un admirable modèle de gouvernement, +qu’au moment où ils se sentiront menacés chez eux, et il +sera trop tard. L’audace avec laquelle le communisme, cette logique +vivante et agissante de la Démocratie, attaque la Société +dans l’ordre moral, annonce que dès aujourd’hui, le Samson populaire, +devenu prudent, sape les colonnes sociales dans la cave, +au lieu de les secouer dans la salle de festin.</p> + +<h5>VII.—ESPÈCES SOCIALES DISPARUES.</h5> + +<p class="nbreak">La terre des Aigues ne pouvait se passer d’un régisseur, car le +général n’entendait pas renoncer aux plaisirs de l’hiver à Paris, où +il possédait un magnifique hôtel, rue Neuve-des-Mathurins. Il +chercha donc un successeur à Gaubertin; mais il ne chercha certes +pas avec plus de soin que Gaubertin en mit à lui en donner un +de sa main.</p> + +<p>De toutes les places de confiance, il n’en est pas qui demande +à la fois plus de connaissances acquises ni plus d’activité que celle +de régisseur d’une grande terre. Cette difficulté n’est connue que +des riches propriétaires dont les biens sont situés au delà d’une +certaine zone autour de la capitale, et qui commence à une distance +d’environ quarante lieues. Là, cessent les exploitations agricoles, +dont les produits trouvent à Paris des débouchés certains, +et qui donnent des revenus assurés par de longs baux, pour lesquels +il existe de nombreux preneurs, riches eux-mêmes. Ces +<span class="pagenum" id="page_308">308</span> +fermiers viennent en cabriolet apporter leurs termes en billets de +banque, si toutefois leurs facteurs à la halle ne se chargent pas de +leurs payements. Aussi, les fermes en Seine-et-Oise, en Seine-et-Marne, +dans l’Oise, dans <ins title="original: l’ manquant">l’Eure-et-Loir</ins>, dans la Seine-Inférieure +et dans le Loiret, sont-elles si recherchées, que les capitaux ne s’y +placent pas toujours à un et demi pour cent. Comparé au revenu +des terres en Hollande, en Angleterre et en Belgique, ce produit +est encore énorme. Mais, à cinquante lieues de Paris, une terre +considérable implique tant d’exploitations diverses, tant de produits +de différentes natures, qu’elle constitue une industrie avec +toutes les chances de la fabrique. Tel riche propriétaire n’est +qu’un marchand obligé de placer ses productions, ni plus ni moins +qu’un fabricant de fer ou de coton. Il n’évite même pas la concurrence; +le paysan, la petite propriété la lui font acharnée en descendant +à des transactions inabordables aux gens bien élevés.</p> + +<p>Un régisseur doit savoir l’arpentage, les usages du pays, ses +modes de vente et d’exploitation, un peu de chicane pour défendre +les intérêts qui lui sont confiés, la comptabilité commerciale, et +se trouver doué d’une excellente santé, d’un goût particulier pour +le mouvement et l’équitation. Chargé de représenter le maître, et +toujours en relations avec lui, le régisseur ne saurait être un +homme du peuple. Comme il est peu de régisseurs appointés à +mille écus, ce problème paraît insoluble. Comment rencontrer +tant de qualités pour un prix modique, dans un pays où les gens +qui en sont pourvus sont admissibles à tous les emplois?... Faire +venir un homme à qui le pays est inconnu, c’est payer cher l’expérience +qu’il y acquerra. Former un jeune homme pris sur les +lieux, c’est souvent nourrir une ingratitude à l’épinette. Il faut +donc choisir entre quelque inepte Probité qui nuit par inertie ou +par myopie, et l’Habileté qui songe à elle. De là cette nomenclature +sociale et l’histoire naturelle des intendants, ainsi définis par +un grand seigneur polonais: «—Nous avons, disait-il, deux sortes +de régisseurs: celui qui ne pense qu’à lui et celui qui pense à +nous et à lui; heureux le propriétaire qui met la main sur le second! +Quant à celui qui ne penserait qu’à nous, il ne s’est jamais +rencontré jusqu’ici.»</p> + +<p>On a pu voir ailleurs le personnage d’un régisseur songeant à +ses intérêts et à ceux de son maître (voir <i>Un début dans la vie, +scènes de la vie privée</i>); Gaubertin est l’intendant exclusivement +<span class="pagenum" id="page_309">309</span> +occupé de sa fortune. Présenter le troisième terme de ce problème, +ce serait offrir à l’admiration publique un personnage invraisemblable +que la vieille noblesse a néanmoins connu (voir <i>le Cabinet +des Antiques, scène de la vie de province</i>), mais qui disparut +avec elle. Par la division perpétuelle des fortunes, les mœurs aristocratiques +seront inévitablement modifiées. S’il n’y a pas actuellement +en France vingt fortunes gérées par des intendants, il n’existera +pas dans cinquante ans cent grandes propriétés à régisseurs, +à moins de changements dans la loi civile. Chaque riche propriétaire +devra veiller par lui-même à ses intérêts.</p> + +<p>Cette transformation, déjà commencée, a suggéré cette réponse +dite par une spirituelle vieille femme à qui l’on demandait pourquoi, +depuis 1830, elle restait à Paris pendant l’été: —«Je ne +vais plus dans les châteaux depuis qu’on en a fait des fermes.» +Mais qu’arrivera-t-il de ce débat de plus en plus ardent, d’homme +à homme, entre le riche et le pauvre? Cette étude n’est écrite que +pour éclairer cette terrible question sociale.</p> + +<p>On peut comprendre les étranges perplexités auxquelles le général +fut en proie après avoir congédié Gaubertin. Si, comme toutes +les personnes libres de faire ou de ne pas faire, il s’était dit vaguement: —«Je +chasserai ce drôle-là,» il avait négligé le hasard, +oubliant les éclats de sa bouillante colère, la colère du sabreur sanguin, +au moment où quelque méfait relèverait les paupières à sa +cécité volontaire.</p> + +<p>Propriétaire pour la première fois, Montcornet, enfant de Paris, +ne s’était pas muni d’un régisseur à l’avance; et, après avoir étudié +le pays, il sentait combien un intermédiaire devenait indispensable +à un homme comme lui, pour traiter avec tant de gens et de si bas +étage.</p> + +<p>Gaubertin, à qui les vivacités d’une scène, qui dura deux heures, +avaient révélé l’embarras où le général allait se trouver, enfourcha +son bidet en quittant le salon où la dispute avait eu lieu, galopa +jusqu’à Soulanges et y consulta les Soudry.</p> + +<p>Sur ce mot: —Nous nous quittons, le général et moi; qui +pouvons-nous lui présenter pour régisseur, sans qu’il s’en doute? +les Soudry comprirent la pensée de leur ami. N’oubliez pas que le +brigadier Soudry, chef de la police depuis dix-sept ans dans le canton, +est doublé par sa femme de la ruse particulière aux soubrettes +des filles d’Opéra.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_310">310</span> +—Il ferait bien du chemin, dit madame Soudry, avant de trouver +quelqu’un qui valût notre pauvre petit Sibilet.</p> + +<p>—Il est cuit! s’écria Gaubertin encore rouge de ses humiliations. +Lupin, dit-il au notaire qui assistait à cette conférence, allez +donc à la Ville-aux-Fayes y seriner Maréchal, en cas que notre +beau cuirassier lui demande des renseignements.</p> + +<p>Maréchal était cet avoué que son ancien patron, chargé à Paris +des affaires du général, avait naturellement recommandé, comme +conseil à monsieur de Montcornet, après l’heureuse acquisition des +Aigues.</p> + +<p>Ce Sibilet, fils aîné du greffier du tribunal de la Ville-aux-Fayes, +clerc de notaire, sans sou ni maille, âgé de vingt-cinq ans, s’était +épris de la fille du juge de paix de Soulanges à en perdre la raison.</p> + +<p>Ce digne magistrat, à quinze cents francs d’appointements, +nommé Sarcus, avait épousé une fille sans fortune, la sœur aînée +de monsieur Vermut, l’apothicaire de Soulanges. Quoique fille unique, +mademoiselle Sarcus, riche de sa beauté pour toute fortune, +devait mourir et non vivre des appointements qu’on donne à un +clerc de notaire en province. Le jeune Sibilet, parent de Gaubertin +par une alliance assez difficile à reconnaître dans les croisements +de famille qui rendent cousins presque tous les bourgeois des petites +villes, dut aux soins de son père et de Gaubertin une maigre place +au cadastre. Le malheureux eut l’affreux bonheur de se voir père +de deux enfants en trois ans. Le greffier chargé, lui, de cinq autres +enfants, ne pouvait venir au secours de son fils aîné. Le juge +de paix ne possédait que sa maison à Soulanges et cent écus de +rentes. La plupart du temps, madame Sibilet la jeune restait donc +chez son père et y vivait avec ses deux enfants. Adolphe Sibilet, +obligé de courir à travers le département, venait voir son Adeline +de temps en temps. Peut-être le mariage, ainsi compris, explique-t-il +la fécondité des femmes.</p> + +<p>L’exclamation de Gaubertin, quoique facile à comprendre par +ce sommaire de l’existence du jeune Sibilet, exige encore quelques +détails.</p> + +<p>Adolphe Sibilet, souverainement disgracieux, comme on a pu le +voir d’après son esquisse, appartenait à ce genre d’hommes qui ne +peuvent arriver au cœur d’une femme que par le chemin de la +mairie et de l’autel. Doué d’une souplesse comparable à celle des +ressorts, il cédait, sauf à reprendre sa pensée; cette disposition +<span class="pagenum" id="page_311">311</span> +trompeuse ressemble à de la lâcheté; mais l’apprentissage des affaires, +chez un notaire de province, avait fait contracter à Sibilet l’habitude +de cacher ce défaut sous un air bourru qui simulait une force +absente. Beaucoup de gens faux abritent leur platitude sous la brusquerie; +brusquez-les, vous produirez l’effet du coup d’épingle sur +le ballon. Tel était le fils du greffier. Mais comme les hommes, pour +la plupart, ne sont pas observateurs, et que, parmi les observateurs, +les trois quarts observent après coup, l’air grognon d’Adolphe Sibilet +passait pour l’effet d’une rude franchise, d’une capacité vantée +par son patron, et d’une probité revêche qu’aucune éprouvette +n’avait essayée. Il est des gens qui sont servis par leurs défauts +comme d’autres par leurs qualités.</p> + +<p>Adeline Sarcus, jolie personne élevée par sa mère, morte trois +ans avant ce mariage, aussi bien qu’une mère peut élever une fille +unique au fond d’une petite ville, aimait le jeune et beau Lupin, +fils unique du notaire de Soulanges. Dès les premiers chapitres de +ce roman, le père Lupin, qui visait pour son fils mademoiselle Elise +Gaubertin, envoya le jeune Amaury Lupin à Paris, chez son correspondant, +maître Crottat, notaire, où, sous prétexte d’apprendre +à faire des actes et des contrats, Amaury fit plusieurs actes de +folie et contracta des dettes, entraîné par un certain Georges Marest, +clerc de l’Étude, jeune homme riche, qui lui révéla les mystères +de la vie parisienne. Quand maître Lupin alla chercher son +fils à Paris, Adeline s’appelait déjà madame Sibilet. En effet, lorsque +l’amoureux Adolphe se présenta, le vieux juge de paix, stimulé +par Lupin le père, hâta le mariage auquel Adeline se livra par désespoir.</p> + +<p>Le Cadastre n’est pas une carrière. Il est comme beaucoup de +ces sortes d’administrations sans avenir, une espèce de trou dans +l’écumoire gouvernementale. Les gens qui se lancent par ces trous +(la topographie, les ponts et chaussées, le professorat, etc.) s’aperçoivent +toujours un peu tard que de plus habiles, assis à côté +d’eux, s’humectent des sueurs du peuple, disent les écrivains de +l’Opposition, toutes les fois que l’écumoire plonge dans l’Impôt, au +moyen de cette machine appelée Budget. Adolphe, travaillant du +matin au soir et gagnant peu de choses à travailler, reconnut bientôt +l’infertile profondeur de son trou. Aussi songeait-il, en trottant de +commune en commune et dépensant ses appointements en souliers +et en frais de voyage, à chercher une place stable et bénéficieuse.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_312">312</span> +On ne peut se figurer, à moins d’être louche et d’avoir deux +enfants, en légitime mariage, ce que trois années de souffrances +entremêlées d’amour avaient développé d’ambition chez ce garçon +dont l’esprit et le regard louchaient également, dont le bonheur +était mal assis, pour ne pas dire boiteux. Le plus grand élément +des mauvaises actions secrètes, des lâchetés inconnues, est peut-être +un bonheur incomplet. L’homme accepte peut-être mieux +une misère sans espoir que ces alternatives de soleil et d’amour à +travers des pluies continuelles. Si le corps y gagne des maladies, +l’âme y gagne la lèpre de l’envie. Chez les petits esprits, cette +lèpre tourne en cupidité lâche et brutale à la fois, à la fois audacieuse +et cachée; chez les esprits cultivés, elle engendre des doctrines +antisociales dont on se sert comme d’une escabelle pour dominer +ses supérieurs. Ne pourrait-on pas faire un proverbe de +ceci? «Dis-moi ce que tu as, je te dirai ce que tu penses.»</p> + +<p>Tout en aimant sa femme, Adolphe se disait à toute heure: «J’ai +fait une sottise! j’ai trois boulets et je n’ai que deux jambes. Il fallait +avoir gagné ma fortune avant de me marier. On trouve toujours une +Adeline, et Adeline m’empêchera de trouver une fortune.»</p> + +<p>Adolphe, parent de Gaubertin, était venu lui faire trois visites +en trois ans. A quelques paroles, Gaubertin reconnut dans le cœur +de son allié cette boue qui veut se cuire aux brûlantes conceptions +du vol légal. Il sonda malicieusement ce caractère propre à +se courber aux exigences d’un plan, pourvu qu’il y trouvât sa pâture. +A chaque visite, Sibilet grognait.</p> + +<p>—Employez-moi donc, mon cousin, disait-il; prenez-moi pour +commis, et faites-moi votre successeur. Vous me verrez à l’œuvre! +Je suis capable d’abattre des montagnes pour donner à mon Adeline, +je ne dirai pas le luxe, mais une aisance modeste. Vous avez +fait la fortune de monsieur Leclercq, pourquoi ne me placeriez-vous +pas à Paris dans la banque?</p> + +<p>—Nous verrons plus tard, je te caserai, répondait le parent +ambitieux; acquiers des connaissances, tout sert!</p> + +<p>En de telles dispositions, la lettre par laquelle madame Soudry +écrivit à son protégé d’arriver en toute hâte, fit accourir Adolphe +à Soulanges, à travers mille châteaux en Espagne.</p> + +<p>Sarcus père, à qui les Soudry démontrèrent la nécessité de +faire une démarche dans l’intérêt de son gendre, était allé, le lendemain +même, se présenter au général, et lui proposer Adolphe +<span class="pagenum" id="page_313">313</span> +pour régisseur. Par les conseils de madame Soudry, devenue l’oracle +de la petite ville, le bonhomme avait emmené sa fille, dont +en effet l’aspect disposa favorablement le comte de Montcornet.</p> + +<p>—Je ne me déciderai pas, répondit le général, sans prendre +des renseignements; mais je ne chercherai personne jusqu’à ce +que j’aie examiné si votre gendre remplit toutes les conditions +nécessaires à sa place. Le désir de fixer aux Aigues une si charmante +personne...</p> + +<p>—Mère de deux enfants, général, dit assez finement Adeline +pour éviter la galanterie du cuirassier.</p> + +<p>Toutes les démarches du général furent admirablement prévues +par les Soudry, par Gaubertin et Lupin, qui ménagèrent à leur +candidat la protection, au chef-lieu du département où siége une +cour royale, du conseiller Gendrin, parent éloigné du président +de la Ville-aux-Fayes, celles du baron Bourlac, procureur général +de qui relevait Soudry fils, le procureur du roi; puis celle d’un +conseiller de préfecture appelé Sarcus, cousin au troisième degré +du juge de paix. Depuis son avoué de la Ville-aux-Fayes jusqu’à +la préfecture où le général alla lui-même, tout le monde fut donc +favorable au pauvre employé du Cadastre, si intéressant, disait-on, +d’ailleurs... Son mariage rendait Sibilet irréprochable comme un +roman de miss Edgeworth, et le posait, de plus, comme un +homme désintéressé.</p> + +<p>Le temps que le régisseur chassé passa nécessairement aux +Aigues fut mis à profit par lui pour créer des embarras à son ancien +maître, et qu’une seule des petites scènes jouées par lui fera +deviner. Le matin de son départ, il fit en sorte de rencontrer +Courtecuisse, le seul garde qu’il eût pour les Aigues, dont l’étendue +en exigeait au moins trois.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur Gaubertin, lui dit Courtecuisse, vous +avez donc eu des raisons avec notre bourgeois?</p> + +<p>—On t’a déjà dit cela? répondit Gaubertin. Eh bien! oui, le +général a la prétention de nous mener comme ses cuirassiers; il +ne connaît pas les Bourguignons. Monsieur le comte n’est pas +content de mes services, et comme je ne suis pas content de ses +façons, nous nous sommes chassés tous deux, presque à coups de +poing, car il est violent comme une tempête... Prends garde à +toi, Courtecuisse! Ah! mon vieux, j’avais cru pouvoir te donner +un meilleur maître...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_314">314</span> +—Je le sais bien, répondit le garde, et je vous aurais bien servi. +Dame! quand on se connaît depuis vingt ans? Vous m’avez mis +ici, du temps de cette pauvre chère sainte madame! Ah! <i>qué</i> +bonne femme! on n’en fait plus comme ça... Le pays a perdu sa +mère...</p> + +<p>—Dis-donc, Courtecuisse, si tu veux, tu peux nous bâiller un +fier coup de main?</p> + +<p>—Vous restez donc dans le pays? On nous disait que vous +alliez à Paris!</p> + +<p>—Non, en attendant la fin des choses, je ferai des affaires à la +Ville-aux-Fayes. Le général ne se doute pas de ce que c’est que le +pays, et il y sera haï, vois-tu... Faut voir comment cela tournera. +Fais mollement ton service, il te dira de mener les gens à la baguette, +car il voit bien par où coule la vendange; mais tu ne seras +pas si bête que de t’exposer à être rossé et peut-être pis encore, +par les gens du pays, pour l’amour de son bois.</p> + +<p>—Il me renverra, mon cher monsieur Gaubertin, il me renverra! +et vous savez comme je suis heureux à la porte d’Avonne...</p> + +<p>—Le général se dégoûtera bientôt de sa propriété, lui dit Gaubertin, +et tu ne seras pas longtemps dehors, si par hasard il te +renvoyait. D’ailleurs, tu vois bien ces bois-là... dit-il en montrant +le paysage, j’y serai plus fort que les maîtres!...</p> + +<p>Cette conversation avait lieu dans un champ.</p> + +<p>—Ces <i>Arminacs</i> de Parisiens devraient bien rester dans leurs +boues de Paris, dit le garde.</p> + +<p>Depuis les querelles du quinzième siècle, le mot <i>Arminac</i> (Armagnacs, +les Parisiens, antagonistes des ducs de Bourgogne) est +resté comme un terme injurieux sur la lisière de la haute Bourgogne, +où, selon les localités, il s’est différemment corrompu.</p> + +<p>—Il y retournera, mais battu! dit Gaubertin, et nous cultiverons +un jour le parc des Aigues, car c’est voler le peuple que de +consacrer à l’agrément d’un homme neuf cents arpents des meilleures +terres de la vallée!</p> + +<p>—Ah! dame! ça ferait vivre quatre cents familles,... dit Courtecuisse.</p> + +<p>—Si tu veux deux arpents, à toi, là-dedans, il faut nous aider +à mettre ce mâtin-là hors la loi!...</p> + +<p>Au moment où Gaubertin fulminait cette sentence d’excommunication, +le respectable juge de paix présentait au célèbre colonel +<span class="pagenum" id="page_315">315</span> +des cuirassiers son gendre Sibilet, accompagné d’Adeline et de ses +deux enfants, venus tous dans une carriole d’osier prêtée par le +greffier de la justice de paix, un monsieur Gourdon, frère du médecin +de Soulanges, et plus riche que le magistrat. Ce spectacle, +si contraire à la dignité de la magistrature, se voit dans toutes les +justices de paix, dans tous les tribunaux de première instance, où +la fortune du greffier éclipse celle du président, tandis qu’il serait +si naturel d’appointer les greffiers et de diminuer d’autant les frais +de procédure.</p> + +<p>Satisfait de la candeur et du caractère du digne magistrat, de la +grâce et des dehors d’Adeline, qui furent l’un et l’autre de bonne +foi dans leurs promesses, car le père et la fille ignorèrent toujours +le caractère diplomatique imposé par Gaubertin à Sibilet, le comte +accorda tout d’abord à ce jeune et touchant ménage des conditions +qui rendirent la situation du régisseur égale à celle d’un sous-préfet +de première classe.</p> + +<p>Un pavillon bâti par Bouret, pour faire point de vue et pour +loger le régisseur, construction élégante que Gaubertin habitait, +et dont l’architecture est suffisamment indiquée par la description +de la porte de Blangy, fut maintenu aux Sibilet pour leur demeure. +Le général ne supprima point le cheval que mademoiselle Laguerre +accordait à Gaubertin, à cause de l’étendue de sa propriété, +de l’éloignement des marchés où se concluaient les affaires et de la +surveillance. Il alloua vingt-cinq setiers de blé, trois tonneaux de +vin, le bois à discrétion, de l’avoine et du foin en abondance, et +enfin trois pour cent sur la recette. Là où mademoiselle Laguerre +devait toucher plus de quarante mille livres de rentes, en 1800, +le général voulait avec raison en avoir soixante mille en 1818, +après les nombreuses et importantes acquisitions faites par elle. +Le nouveau régisseur pouvait donc se faire un jour près de deux +mille francs en argent. Logé, nourri, chauffé, quitte d’impôts, son +cheval et sa basse-cour défrayés, le comte lui permettait encore +de cultiver un potager, promettant de ne pas le chicaner sur +quelques journées de jardinier. Certes, de tels avantages représentaient +plus de deux mille francs. Aussi, pour un homme qui +gagnait douze cents francs au Cadastre, avoir les Aigues à régir, +était-ce passer de la misère à l’opulence.</p> + +<p>—Dévouez-vous à mes intérêts, dit le général, et ce ne sera +pas mon dernier mot. D’abord, je pourrai vous obtenir la perception +<span class="pagenum" id="page_316">316</span> +de Conches, de Blangy, de Cerneux, en les faisant distraire +de la perception de Soulanges. Enfin, quand vous m’aurez porté +mes revenus à soixante mille francs nets, vous serez encore récompensé.</p> + +<p>Malheureusement, le digne juge de paix et Adeline, dans l’épanouissement +de leur joie, eurent l’imprudence de confier à madame +Soudry la promesse du comte relative à cette perception, +sans songer que le percepteur de Soulanges était un nommé Guerbet, +frère du maître de poste de Conches et allié, comme on le +verra plus tard, aux Gaubertin et aux Gendrin.</p> + +<p>—Ce ne sera pas facile, ma petite, dit madame Soudry; mais +n’empêche pas monsieur le comte de faire des démarches; on ne +sait pas comment les choses difficiles réussissent facilement à +Paris. J’ai vu le chevalier Gluk aux pieds de feu madame, et elle +a chanté son rôle, elle qui se serait fait hacher pour Piccini, l’un +des hommes les plus aimables de ce temps-là. Jamais ce cher monsieur +n’entrait chez madame sans me prendre la taille en m’appelant +<i>sa belle friponne</i>.</p> + +<p>—Ah çà! croit-il, s’écria le brigadier, quand sa femme lui dit +cette nouvelle, qu’il va mener notre pays, y tout déranger à sa façon, +et qu’il fera faire des à-droite et des à-gauche aux gens de la +vallée, comme aux cuirassiers de son régiment? Ces officiers ont +des habitudes de domination!... Mais patience! nous avons messieurs +de Soulanges et de Ronquerolles pour nous. Pauvre père +Guerbet! il ne se doute guère qu’on veut lui voler les plus belles +roses de son rosier!...</p> + +<p>Cette phrase du genre Dorat, la Cochet la tenait de mademoiselle, +qui la tenait de Bouret, qui la tenait de quelque rédacteur +du <i>Mercure</i>, et Soudry la répétait tant qu’elle est devenue proverbiale +à Soulanges.</p> + +<p>Le père Guerbet, le percepteur de Soulanges, était l’homme +d’esprit, c’est à dire le loustic de la petite ville, et l’un des héros +du salon de madame Soudry. Cette sortie du brigadier peint parfaitement +l’opinion qui se forma sur le <i>bourgeois</i> des Aigues, depuis +Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, où partout elle fut profondément +envenimée par les soins de Gaubertin.</p> + +<p>L’installation de Sibilet eut lieu vers la fin de l’automne de 1817. +L’année 1818 se passa sans que le général mît le pied aux Aigues, +car les soins de son mariage avec mademoiselle de Troisville, conclu +<span class="pagenum" id="page_317">317</span> +dans les premiers jours de l’année 1819, le retinrent la plus +grande partie de l’été précédent auprès d’Alençon, au château de +son beau-père, à faire la cour à sa prétendue. Outre les Aigues et +son magnifique hôtel, le général Montcornet possédait soixante +mille francs de rentes sur l’État et jouissait du traitement des lieutenants +généraux en disponibilité. Quoique Napoléon eût nommé +cet illustre sabreur comte de l’empire, en lui donnant pour armes +un écusson <i>écartelé au un d’azur au désert d’or à trois pyramides +d’argent; au deux, de sinople à trois cors de chasse +d’argent; au trois, de gueules au canon d’or monté sur un +affût de sable, au croissant d’or en chef; au quatre, d’or à la +couronne de sinople</i>, avec cette devise digne du moyen âge: +<small>SONNEZ LA CHARGE!</small> Montcornet se savait issu d’un ébéniste du +faubourg Saint-Antoine, encore qu’il l’oubliât volontiers. Or, il +se mourait du désir d’être nommé pair de France. Il ne comptait +pour rien le grand cordon de la Légion d’honneur, sa croix de +Saint-Louis et ses cent quarante mille francs de rente. Mordu par +le démon de l’aristocratie, la vue d’un cordon bleu le mettait hors +de lui. Le sublime cuirassier d’Essling eût lappé la boue du pont +Royal pour être reçu chez les Navarrins, les Lenoncourt, les +Grandlieu, les Maufrigneuse, les d’Espard, les Vandenesse, les +Verneuil, les d’Hérouville, les Chaulieu, etc.</p> + +<p>Dès 1818, quand l’impossibilité d’un changement en faveur de +la famille Bonaparte lui fut démontrée, Montcornet se fit tambouriner +dans le faubourg Saint-Germain par quelques femmes de +ses amies, offrant son cœur, sa main, son hôtel, sa fortune au +prix d’une alliance quelconque avec une grande famille.</p> + +<p>Après des efforts inouïs, la duchesse de Carigliano découvrit +chaussure au pied du général, dans une des trois branches de la +famille de Troisville, celle du vicomte au service de la Russie depuis +1789, revenu d’émigration en 1815. Le vicomte, pauvre +comme un cadet, avait épousé une princesse Scherbellof, riche +d’environ un million; mais il s’était appauvri par deux fils et trois +filles. Sa famille, ancienne et puissante, comptait un pair de France, +le marquis de Troisville, chef du nom et des armes; deux députés +ayant tous nombreuse lignée et occupés pour leur compte au +budget, au ministère, à la cour, comme des poissons autour d’une +croûte. Aussi, dès que Montcornet fut présenté par la maréchale, +une des duchesses napoléoniennes les plus dévouées aux Bourbons, +<span class="pagenum" id="page_318">318</span> +fut-il accueilli favorablement. Montcornet demanda, pour +prix de sa fortune et d’une tendresse aveugle pour sa femme, +d’être employé dans la garde royale, d’être nommé marquis et pair +de France; mais les trois branches de la famille Troisville lui promirent +seulement leur appui.</p> + +<p>—Vous savez ce que cela signifie, dit la maréchale à son ancien +ami qui se plaignit du vague de cette promesse. On ne peut +pas disposer du roi, nous ne pouvons que le faire vouloir.</p> + +<p>Montcornet institua Virginie de Troisville son héritière au contrat. +Complétement subjugué par sa femme, comme la lettre de +Blondet l’explique, il attendait encore un commencement de postérité; +mais il avait été reçu par Louis XVIII, qui lui donna le +cordon de Saint-Louis, lui permit d’écarteler son ridicule écusson +avec les armes des Troisville, en lui promettant le titre de marquis +quand il aurait su mériter la pairie par son dévouement.</p> + +<p>Quelques jours après cette audience, le duc de Berry fut assassiné; +le pavillon Marsan l’emporta, le ministère Villèle prit le pouvoir, +tous les fils tendus par les Troisville furent cassés, il fallut +les rattacher à de nouveaux piquets ministériels.</p> + +<p>—Attendons, dirent les Troisville à Montcornet qui fut d’ailleurs +abreuvé de politesse dans le faubourg Saint-Germain.</p> + +<p>Ceci peut expliquer comment le général ne revint aux Aigues +qu’en mai 1820.</p> + +<p>Le bonheur, ineffable pour le fils d’un marchand du faubourg +Saint-Antoine, de posséder une femme jeune, élégante, spirituelle, +douce, une Troisville enfin, qui lui avait ouvert les portes de tous +les salons du faubourg Saint-Germain, les plaisirs de Paris à lui +prodiguer, ces diverses joies firent tellement oublier la scène avec +le régisseur des Aigues, que le général avait oublié tout de Gaubertin +jusqu’au nom. En 1820, il conduisit la comtesse à sa terre +des Aigues pour la lui montrer; il approuva les comptes et les actes +de Sibilet, sans y trop regarder: le bonheur n’est pas chicanier. +La comtesse, très-heureuse de trouver une charmante personne +dans la femme du régisseur, lui fit des cadeaux ainsi qu’aux enfants +dont elle s’amusa un instant.</p> + +<p>Elle ordonna quelques changements aux Aigues, à un architecte +venu de Paris, car elle se proposait, ce qui rendit le général +fou de joie, de venir passer six mois de l’année dans ce magnifique +séjour. Toutes les économies du général furent épuisées par +<span class="pagenum" id="page_319">319</span> +les changements que l’architecte eut ordre d’exécuter et par un +délicieux mobilier envoyé de Paris. Les Aigues reçurent alors ce +dernier cachet qui les rendit un monument unique des diverses +élégances de quatre siècles.</p> + +<p>En 1821, le général fut presque sommé par Sibilet d’arriver +avant le <ins title="original: moi">mois</ins> de mai. Il s’agissait d’affaires graves. Le bail de neuf +ans et de trente mille francs, passé en 1812 par Gaubertin avec +un marchand de bois, finissait au 15 mai de cette année.</p> + +<p>Ainsi, d’abord Sibilet, jaloux de sa probité, ne voulait pas se +mêler du renouvellement du bail. «Vous savez, monsieur le comte, +écrivait-il, que je ne bois pas de ce vin-là.» Puis le marchand de +bois prétendait à l’indemnité partagée avec Gaubertin, et que mademoiselle +Laguerre s’était laissée arracher en haine des procès. +Cette indemnité se fondait sur la dévastation des bois par les paysans, +qui traitaient la forêt des Aigues comme s’ils y avaient droit +d’affouage. Messieurs Gravelot frères, marchands de bois à Paris, +se refusaient à payer le dernier terme, en offrant de prouver, par +experts, que les bois présentaient une diminution d’un cinquième, +et ils arguaient du mauvais précédent établi par mademoiselle Laguerre.</p> + +<p>«J’ai déjà, disait Sibilet dans sa lettre, assigné ces messieurs au +tribunal de la Ville-aux-Fayes, car ils ont élu domicile, à raison +de ce bail, chez mon ancien patron, maître Corbinet. Je redoute +une condamnation.»</p> + +<p>—Il s’agit de nos revenus, ma belle, dit le général en montrant +la lettre à sa femme; voulez-vous venir plus tôt que l’année dernière +aux Aigues?</p> + +<p>—Allez-y, je vous rejoindrai dès les premiers beaux jours, répondit +la comtesse qui fut assez contente de rester seule à Paris.</p> + +<p>Le général, qui connaissait la plaie assassine par laquelle la fleur +de ses revenus était dévorée, partit donc seul avec l’intention de +prendre des mesures rigoureuses. Mais le général comptait, comme +on va le voir, sans son Gaubertin.</p> + +<h5>VIII.—LES GRANDES RÉVOLUTIONS D’UNE PETITE VALLÉE.</h5> + +<p class="nbreak">—Eh bien! maître Sibilet, disait le général à son régisseur, le +lendemain de son arrivée, en lui donnant un surnom familier qui +prouvait combien il appréciait les connaissances de l’ancien clerc, +<span class="pagenum" id="page_320">320</span> +nous sommes donc, selon le mot ministériel, dans des circonstances +graves?</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte, répondit Sibilet, qui suivit le général.</p> + +<p>L’heureux propriétaire des Aigues se promenait devant la régie, +le long d’un espace où madame Sibilet cultivait des fleurs, et au +bout duquel commençait la vaste prairie arrosée par le magnifique +canal que Blondet a décrit. De là, l’on apercevait dans le lointain +le château des Aigues, de même que des Aigues on voyait le pavillon +de la régie posé de profil.</p> + +<p>—Mais, reprit le général, où sont les difficultés? Je soutiendrai +le procès avec les Gravelot, plaie d’argent n’est pas mortelle, et +j’afficherai si bien le bail de ma forêt, que, par l’effet de la concurrence, +j’en trouverai la véritable valeur.</p> + +<p>—Les affaires ne vont pas ainsi, monsieur le comte, reprit Sibilet. +Si vous n’avez pas de preneurs, que ferez-vous?</p> + +<p>—J’abattrai mes coupes moi-même, et je vendrai mon bois...</p> + +<p>—Vous serez marchand de bois? dit Sibilet, qui vit faire un +mouvement d’épaules au général, je le veux bien. Ne nous occupons +point de vos affaires ici. Voyons Paris? Il vous y faudra louer +un chantier, payer patente et des impositions, payer les droits de +navigation, ceux d’octroi, faire les frais de débardage et de mise +en pile; enfin avoir un agent comptable...</p> + +<p>—C’est impraticable, dit vivement le général épouvanté. Mais +pourquoi n’aurais-je pas de preneurs?</p> + +<p>—Monsieur le comte a des ennemis dans le pays?...</p> + +<p>—Et qui?...</p> + +<p>—Monsieur Gaubertin d’abord...</p> + +<p>—Serait-ce le fripon que vous avez remplacé?</p> + +<p>—Pas si haut, monsieur le comte! dit Sibilet effaré; de grâce, +pas si haut; ma cuisinière peut nous entendre...</p> + +<p>—Comment! je ne puis pas, chez moi, parler d’un misérable +qui me volait? répondit le général.</p> + +<p>—Au nom de votre tranquillité, monsieur le comte, venez +plus loin. Monsieur Gaubertin est maire de la Ville-aux-Fayes.</p> + +<p>—Ah! je lui en fais bien mes compliments à la Ville-aux-Fayes; +voilà, mille tonnerres! une ville bien administrée!...</p> + +<p>—Faites moi l’honneur de m’écouter, monsieur le comte, et +croyez qu’il s’agit des choses les plus sérieuses, de votre avenir ici.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_321">321</span> +—J’écoute; allons nous asseoir sur ce banc.</p> + +<p>—Monsieur le comte, quand vous avez renvoyé monsieur Gaubertin, +il a fallu qu’il se fît un état, car il n’était pas riche...</p> + +<p>—Il n’était pas riche! et il volait ici plus de vingt mille francs +par an!</p> + +<p>—Monsieur le comte, je n’ai pas la prétention de le justifier, +reprit Sibilet, je voudrais voir prospérer les Aigues, ne fût-ce que +pour démontrer l’improbité de Gaubertin; mais ne nous abusons +pas, nous avons en lui le plus dangereux coquin qui soit dans toute +la Bourgogne, et il s’est mis en état de vous nuire.</p> + +<p>—Comment? dit le général devenu soucieux.</p> + +<p>—Tel que vous le voyez, Gaubertin est à la tête du tiers environ +de l’approvisionnement de Paris. Agent général du commerce +des bois, il dirige les exploitations en forêt, l’abatage, la +garde, le flottage, le repêchage et la mise en trains. En rapports +constants avec les ouvriers, il est le maître des prix. Il a mis trois +ans à se créer cette position; mais il y est comme dans une forteresse. +Devenu l’homme de tous les marchands, il n’en favorise pas +un plus que l’autre; il a régularisé tous les travaux à leur profit, +et leurs affaires sont beaucoup mieux et moins coûteusement faites +que si chacun d’eux avait, comme autrefois, son comptable. Ainsi, +par exemple, il a si bien écarté toutes les concurrences, qu’il est +le maître absolu des adjudications; la Couronne et l’État sont ses +tributaires. Les coupes de la Couronne et de l’État, qui se vendent +aux enchères, appartiennent aux marchands de Gaubertin; personne +aujourd’hui n’est assez fort pour les leur disputer. L’année +dernière, monsieur Mariotte, d’Auxerre, stimulé par le directeur +des Domaines, a voulu faire concurrence à Gaubertin; d’abord, +Gaubertin lui a fait payer l’ordinaire ce qu’il valait; puis, quand il +s’est agi d’exploiter, les ouvriers avonnais ont demandé de tels +prix, que monsieur Mariotte a été obligé d’en amener d’Auxerre, +et ceux de la Ville-aux-Fayes les ont battus. Il y a eu procès correctionnel +sur le chef de coalition, et sur le chef de rixe. Ce procès +a coûté de l’argent à monsieur Mariotte, qui, sans compter +l’odieux d’avoir fait condamner de pauvres gens, a payé tous les +frais, puisque les perdants ne possédaient pas un rouge liard. Un +procès contre des indigents ne rapporte que de la haine à qui vit +près d’eux. Laissez-moi vous dire cette maxime en passant, car +vous aurez à lutter contre tous les pauvres de ce canton-ci. Ce +<span class="pagenum" id="page_322">322</span> +n’est pas tout. Tous calculs faits, le pauvre père Mariotte, un +brave homme, perd à cette adjudication. Forcé de payer tout au +comptant, il vend à terme; Gaubertin livre des bois à des termes +inouïs pour ruiner son concurrent; il donne son bois à cinq pour +cent au-dessous du prix de revient; aussi le crédit du pauvre bonhomme +Mariotte a-t-il reçu de fortes atteintes. Enfin, aujourd’hui +Gaubertin poursuit encore et tracasse tant ce pauvre monsieur +Mariotte, qu’il va quitter, dit-on, non seulement Auxerre, +mais encore le département, et il fait bien. De ce coup-là, les +propriétaires ont été pour longtemps immolés aux marchands qui, +maintenant, font les prix, comme à Paris les marchands de meubles, +à l’hôtel des commissaires-priseurs. Mais Gaubertin évite +tant d’ennuis aux propriétaires, qu’ils y gagnent.</p> + +<p>—Et comment? dit le général.</p> + +<p>—D’abord, toute simplification profite tôt ou tard à tous les +intéressés, répondit Sibilet. Puis, les propriétaires ont de la sécurité +pour leurs revenus. En matière d’exploitation rurale, c’est le +principal, vous le verrez! Enfin, monsieur Gaubertin est le père +des ouvriers; il les paye bien et les fait toujours travailler; or, +comme leurs familles habitent la campagne, les bois des marchands +et ceux des propriétaires qui confient leurs intérêts à Gaubertin, +comme font messieurs de Soulanges et de Ronquerolles, ne sont +point dévastés. On y ramasse le bois mort, et voilà tout.</p> + +<p>—Ce drôle de Gaubertin n’a pas perdu son temps!... s’écria le +général.</p> + +<p>—C’est un fier homme, reprit Sibilet. Il est, comme il le dit, +le régisseur de la plus belle moitié du département, au lieu d’être +le régisseur des Aigues. Il prend peu de chose à tout le monde, et +ce peu de chose sur deux millions lui fait quarante ou cinquante +mille francs par an. —«C’est, dit-il, les cheminées de Paris qui +payent tout!» Voilà votre ennemi, monsieur le comte! Aussi, mon +avis serait-il de capituler en vous réconciliant avec lui. Il est lié, +vous le savez, avec Soudry, le brigadier de la gendarmerie à Soulanges; +avec M. Rigou, notre maire de Blangy; les gardes champêtres +sont ses créatures; la répression des délits qui vous grugent +devient alors impossible. Depuis deux ans surtout, vos bois sont +perdus. Aussi messieurs Gravelot ont-ils de la chance pour le gain +de leur procès, car ils disent: «—Aux termes du bail, la garde +du bois est à votre charge; vous ne les gardez pas, vous me faites +<span class="pagenum" id="page_323">323</span> +un tort; donnez-moi des dommages-intérêts.» C’est assez juste, +mais ce n’est pas une raison pour gagner un procès.</p> + +<p>—Il faut savoir accepter un procès et y perdre de l’argent +pour n’en plus avoir à l’avenir! dit le général.</p> + +<p>—Vous rendrez Gaubertin bien heureux, répondit Sibilet.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Plaider contre les Gravelot, c’est vous battre corps à corps +avec Gaubertin qui les représente, reprit Sibilet; aussi ne désire-t-il +rien tant que ce procès. Il l’a dit, il se flatte de vous mener +jusqu’en cour de cassation.</p> + +<p>—Ah! le coquin!... le...</p> + +<p>—Si vous voulez exploiter, continua Sibilet en retournant le +poignard dans la plaie, vous serez dans les mains des ouvriers qui +vous demanderont le <i>prix bourgeois</i> au lieu du <i>prix marchand</i>, +et qui vous <i>couleront du plomb</i>, c’est-à-dire qui vous +mettront, comme ce brave Mariotte, dans la situation de vendre à +perte. Si vous cherchez un bail, vous ne trouverez pas de preneurs, +car ne vous attendez pas à ce qu’on risque pour un particulier ce +que le père Mariotte a risqué pour la Couronne et pour l’État. Et, +encore, que le bonhomme aille donc parler de ses pertes à l’Administration? +L’Administration est un monsieur qui ressemble à +votre serviteur quand il était au Cadastre, un digne homme en +redingote râpée qui lit le journal devant une table. Que le traitement +soit de douze cents ou de douze mille francs, on n’en +est pas plus tendre. Parlez donc de réductions, d’adoucissements +au Fisc représenté par ce monsieur?... Il vous répond +<i>turlututu</i> en taillant sa plume. Vous êtes <i>hors la loi</i>, monsieur +le comte.</p> + +<p>—Que faire? s’écria le général dont le sang bouillonnait, et +qui se mit à marcher à grands pas devant le banc.</p> + +<p>—Monsieur le comte, répondit Sibilet brutalement, ce que je +vais vous dire n’est pas dans mes intérêts; il faut vendre les Aigues +et quitter le pays!</p> + +<p>En entendant cette phrase, le général fit un bond sur lui-même, +comme si quelque balle l’eût atteint, et il regarda Sibilet d’un air +diplomatique.</p> + +<p>—Un général de la garde impériale lâcher pied devant de pareils +drôles! et quand madame la comtesse se plaît aux Aigues!... +dit-il. Enfin, j’irais plutôt souffleter Gaubertin sur la place de la +<span class="pagenum" id="page_324">324</span> +Ville-aux-Fayes, jusqu’à ce qu’il se batte avec moi, pour pouvoir +le tuer comme un chien!</p> + +<p>—Monsieur le comte, Gaubertin n’est pas si sot que de se +commettre avec vous. D’ailleurs, on n’insulte pas impunément le +maire d’une sous-préfecture aussi importante que celle de la Ville-aux-Fayes.</p> + +<p>—Je le ferai destituer; les Troisville me soutiendront, il s’agit +de mes revenus.</p> + +<p>—Vous n’y réussirez pas, monsieur le comte, Gaubertin a les +bras bien longs! et vous vous seriez créé des embarras d’où vous +ne pourriez plus sortir...</p> + +<p>—Et le procès?... dit le général, il faut songer au présent.</p> + +<p>—Monsieur le comte, je vous le ferai gagner, dit Sibilet d’un +petit air entendu.</p> + +<p>—Brave Sibilet, dit le général en donnant une poignée de main +à son régisseur. Et comment?</p> + +<p>—Vous le gagnerez à la Cour de cassation, par la procédure. +Selon moi, les Gravelot ont raison, mais il ne suffit pas d’être fondé +en droit et en fait, il faut s’être mis en règle par la forme, et ils +ont négligé la forme, qui toujours emporte le fond. Les Gravelot +devaient vous mettre en demeure de mieux garder les bois. On ne +demande pas une indemnité à fin de bail, relativement à des dommages +reçus pendant une exploitation de neuf ans; il se trouve un +article du bail dont on peut exciper à cet égard. Vous perdrez à la +Ville-aux-Fayes, vous perdrez peut-être encore à la Cour, mais +vous gagnerez à Paris. Vous aurez des expertises coûteuses, des +frais ruineux. Tout en gagnant, vous dépenserez plus de douze à +quinze mille francs; mais vous gagnerez, si vous tenez à gagner. +Ce procès ne vous conciliera pas les Gravelot, car il sera plus ruineux +pour eux que pour vous; vous deviendrez leur bête noire, +vous passerez pour processif, on vous calomniera, mais vous gagnerez...</p> + +<p>—Que faire, répéta le général, sur qui les argumentations de +Sibilet produisaient l’effet des plus violents topiques.</p> + +<p>Dans ce moment, en se souvenant des coups de cravache sanglés +à Gaubertin, il aurait voulu se les être donnés à lui-même, et +il montrait, sur son visage en feu, tous ses tourments à Sibilet.</p> + +<p>—Que faire? monsieur le comte... Il n’y a qu’un moyen, +transiger; mais vous ne pouvez pas transiger par vous-même. Je +<span class="pagenum" id="page_325">325</span> +dois avoir l’air de vous voler! Or, quand toute notre fortune et +notre consolation sont dans notre probité, nous ne pouvons guère, +nous autres pauvres diables, accepter l’apparence de la friponnerie. +On nous juge toujours sur les apparences. Gaubertin a, dans +le temps, sauvé la vie à mademoiselle Laguerre, et il a eu l’air de +la voler; aussi l’a-t-elle récompensé de son dévouement en le couchant +sur son testament, pour un solitaire de dix mille francs que +madame Gaubertin porte en ferronnière.</p> + +<p>Le général jeta sur Sibilet un second regard tout aussi diplomatique +que le premier; mais le régisseur ne paraissait pas atteint par +cette défiance enveloppée de bonhomie et de sourires.</p> + +<p>—Mon improbité réjouirait tant monsieur Gaubertin, que je +m’en ferais un protecteur, reprit Sibilet. Aussi, m’écoutera-t-il de +ses deux oreilles, quand je lui soumettrai cette proposition: «Je +peux arracher à monsieur le comte vingt mille francs pour messieurs +Gravelot, à la condition qu’ils les partageront avec moi.» +Si vos adversaires consentent, je vous apporte dix mille francs; +vous n’en perdez que dix mille, vous sauvez les apparences, et le +procès est éteint.</p> + +<p>—Tu es un brave homme, Sibilet, dit le général en lui prenant +la main et la lui serrant. Si tu peux arranger l’avenir aussi +bien que le présent, je te tiens pour la perle des régisseurs?...</p> + +<p>—Quant à l’avenir, reprit le régisseur, vous ne mourrez pas de +faim pour ne pas faire des coupes pendant deux ou trois ans. Commencez +par bien garder vos bois. D’ici là, certes, il aura coulé de +l’eau dans l’Avonne. Gaubertin peut mourir, il peut se trouver assez +riche pour se retirer; enfin, vous avez le temps de lui susciter +un concurrent; le gâteau est assez beau pour être partagé; vous +chercherez un autre Gaubertin à lui opposer.</p> + +<p>—Sibilet, dit le vieux soldat émerveillé de ces diverses solutions, +je te donne mille écus si tu termines ainsi; puis, pour le +surplus, nous y réfléchirons.</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit Sibilet, avant tout, gardez vos bois. Allez +voir dans quel état les paysans les ont mis pendant vos deux ans +d’absence... Que pouvais-je faire? Je suis régisseur, je ne suis pas +garde. Pour garder les Aigues, il vous faut un garde général à cheval +et trois gardes particuliers.</p> + +<p>—Nous nous défendrons. C’est la guerre, eh bien! nous la ferons +Ça ne m’épouvante pas, dit Montcornet en se frottant les mains.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_326">326</span> +—C’est la guerre des écus, dit Sibilet, et celle-là vous semblera +plus difficile que l’autre. On tue les hommes, on ne tue pas les +intérêts. Vous vous battrez avec votre ennemi sur le champ de bataille +où combattent tous les propriétaires, <i>la réalisation</i>! Ce +n’est rien que de produire, il faut vendre, et pour vendre, il faut +être en bonnes relations avec tout le monde.</p> + +<p>—J’aurai les gens du pays pour moi.</p> + +<p>—Et comment? demanda Sibilet.</p> + +<p>—En leur faisant du bien.</p> + +<p>—Faire du bien aux paysans de la vallée, aux petits bourgeois +de Soulanges? dit Sibilet en louchant horriblement par l’effet de +l’ironie qui flamba plus dans un œil que dans l’autre. Monsieur le +comte ne sait pas ce qu’il entreprend. Notre-Seigneur Jésus-Christ +y périrait une seconde fois sur la croix! Si vous voulez votre +tranquillité, monsieur le comte, imitez feu mademoiselle Laguerre, +laissez-vous piller, ou faites peur aux gens. Le peuple, les femmes +et les enfants se gouvernent de même, par la terreur. Ce fut là le +grand secret de la Convention et de l’Empereur.</p> + +<p>—Ah çà! nous sommes donc dans la forêt de Bondy! s’écria +Montcornet.</p> + +<p>—Mon ami, vint dire Adeline à Sibilet, ton déjeuner t’attend. +Pardonnez-moi, monsieur le comte; mais il n’a rien pris depuis +ce matin, et il est allé jusqu’à Ronquerolles pour y livrer du grain.</p> + +<p>—Allez! allez! Sibilet.</p> + +<p>Le lendemain matin, levé bien avant le jour, l’ancien cuirassier +revint par la porte d’Avonne, dans l’intention de causer avec son +unique garde et d’en sonder les dispositions.</p> + +<p>Une portion de sept à huit cents arpents de la forêt des Aigues +longeait l’Avonne, et pour conserver à la rivière sa majestueuse +physionomie, on avait laissé de grands arbres en bordure, d’un +côté comme de l’autre de ce canal, presque en droite ligne, pendant +trois lieues. La maîtresse de Henri IV, à qui les Aigues avaient +appartenu, folle de la chasse autant que le Béarnais, fit bâtir, +en 1593, un pont d’une seule arche et en dos d’âne, pour passer +de cette partie de la forêt à celle beaucoup plus considérable achetée +pour elle, et située sur la colline. La porte d’Avonne fut alors +construite pour servir de rendez-vous de chasse; et l’on sait quelle +magnificence les architectes déployaient pour ces édifices consacrés +au plus grand plaisir de la Noblesse et de la Couronne. De là +<span class="pagenum" id="page_327">327</span> +partaient six avenues, dont la réunion formait une demi-lune. Au +centre de cette demi-lune, s’élevait un obélisque surmonté d’un +soleil jadis doré, qui, d’un côté, présentait les armes de Navarre, +et de l’autre celles de la comtesse de Moret. Une autre demi-lune, +pratiquée au bord de l’Avonne, correspondait à celle du rendez-vous +par une allée droite, au bout de laquelle se voyait la croupe +anguleuse de ce pont à la vénitienne. Entre deux belles grilles, d’un +caractère semblable à celui de la magnifique grille si malheureusement +démolie à Paris, et qui entourait le jardin de la place +Royale, s’élevait un pavillon en briques, à chaînes de pierre taillée, +comme celle du château, en pointes de diamant, à toit très-aigu, +dont les fenêtres offraient des encadrements en pierres taillées +de la même manière. Ce vieux style, qui donnait au pavillon un +caractère royal, ne va bien dans les villes qu’aux prisons; mais au +milieu des bois, il reçoit de l’entourage une splendeur particulière. +Un massif formait un rideau derrière lequel le chenil, une <ins title="original: anciene">ancienne</ins> +fauconnerie, une faisanderie, et les logements des piqueurs tombaient +en ruines, après avoir fait l’admiration de la Bourgogne.</p> + +<p>En 1595, de ce splendide pavillon partit une chasse royale, précédée +de ces beaux chiens affectionnés par Paul Véronèse et par +Rubens, où piaffaient les chevaux à grosse croupe bleuâtre et +blanche et satinée, qui n’existent que dans l’œuvre prodigieuse de +Wouwermans, suivie de ces valets en grande livrée, animée par +ces piqueurs à bottes en chaudrons et en culottes de peau jaune, +qui meublent les grandes toiles de Van der Meulen. L’obélisque +élevé pour célébrer le séjour du Béarnais et sa chasse avec la belle +comtesse de Moret, en donnait la date au-dessous des armes de +Navarre. Cette jalouse maîtresse, dont le fils fut légitimé, ne voulut +pas y voir figurer les armes de France, sa condamnation.</p> + +<p>Au moment où le général aperçut ce magnifique monument, la +mousse verdissait les quatre pans du toit. Les pierres des chaînes, +rongées par le temps, paraissaient crier à la profanation par mille +bouches ouvertes. Les vitraux de plomb disjoints laissaient tomber +les verres octogones des croisées, qui semblaient éborgnées. Des +giroflées jaunes fleurissaient entre les balustres, des lierres glissaient +leurs griffes blanches et poilues dans tous les trous.</p> + +<p>Tout accusait cette ignoble incurie, le cachet mis par les usufruitiers +à tout ce qu’ils possèdent. Deux croisées au premier étage +étaient bouchées par du foin. Par une fenêtre du rez-de-chaussée, +<span class="pagenum" id="page_328">328</span> +on apercevait une pièce pleine d’outils, de fagots; et par <ins title="original: un">une</ins> autre, +une vache, en montrant son muffle, apprenait aux visiteurs que +Courtecuisse, pour ne pas faire le chemin qui séparait le pavillon +de la faisanderie, avait converti la grande salle du pavillon en +étable, une salle plafonnée en caissons, au fond desquels étaient +peintes les armoiries de tous les possesseurs des Aigues.</p> + +<p>De noirs et sales palis déshonoraient les abords du pavillon, en +enfermant des cochons sous des toits en planches, des poules, des +canards dans de petits carrés, dont le fumier s’enlevait tous les +six mois. Des guenilles séchaient sur les ronces qui poussaient effrontément +çà et là.</p> + +<p>Au moment où le général arriva par l’avenue du pont, madame +Courtecuisse écurait un poêlon, dans lequel elle venait de faire du +café au lait. Le garde, assis sur une chaise au soleil, regardait sa +femme, comme un sauvage eût regardé la sienne. Quand il entendit +le pas d’un cheval, il tourna la tête, reconnut monsieur le +comte, et se trouva penaud.</p> + +<p>—Eh bien! Courtecuisse, mon garçon, dit le général au vieux +garde, je ne m’étonnne pas que l’on coupe mes bois avant messieurs +Gravelot, tu prends ta place pour un canonicat!</p> + +<p>—Ma foi, monsieur le comte, j’ai passé tant de nuits dans vos +bois, que j’y ai attrapé une fraîcheur. Je souffre tant ce matin, que +ma femme nettoye le poêlon dans lequel a chauffé mon cataplasme.</p> + +<p>—Mon cher, lui dit le général; je ne connais d’autre maladie +que la faim à laquelle les cataplasmes de café au lait soient bons. +Écoute, drôle! j’ai visité hier ma forêt et celles de messieurs de +Ronquerolles et de Soulanges; les leurs sont parfaitement gardées +et la mienne est dans un état pitoyable.</p> + +<p>—Ah! monsieur le comte, ils sont anciens dans le pays, eux! +on respecte leurs biens. Comment voulez-vous que je me batte +avec six communes! J’aime encore mieux ma vie que vos bois. Un +homme qui voudrait garder vos bois comme il faut, <ins title="original: attrapperait">attraperait</ins> +pour gages une balle dans la tête au coin de votre forêt...</p> + +<p>—Lâche! s’écria le général en domptant la fureur que cette +insolente réplique de Courtecuisse allumait en lui. Cette nuit a été +magnifique, mais elle me coûte cent écus pour le présent, et mille +francs en dommages dans l’avenir. Vous vous en irez d’ici, mon +cher, ou les choses vont changer. A tout péché miséricorde. Voici +mes conditions: je vous abandonne le produit des amendes, et en +<span class="pagenum" id="page_329">329</span> +outre vous aurez trois francs par procès-verbal. Si je n’y trouve +pas mon compte, vous aurez le vôtre et sans pension; tandis que +si vous me servez bien, si vous parvenez à réprimer les dégâts, +vous pouvez avoir cent écus de viager. Faites vos réflexions. Voilà +six chemins, dit-il en montrant les six allées, il faut n’en prendre +qu’un, comme moi qui n’ai pas craint les balles, tâchez de trouver +le bon.</p> + +<p>Courtecuisse, petit homme de quarante-six ans, à figure de +pleine lune, se plaisait beaucoup à ne rien faire. Il comptait vivre +et mourir dans ce pavillon, devenu <i>son</i> pavillon. Ses deux vaches +étaient nourries par la forêt, il avait son bois, il cultivait son jardin +au lieu de courir après les délinquants. Cette incurie allait à +Gaubertin, et Courtecuisse avait compris Gaubertin. Le garde ne +faisait donc la chasse aux fagoteurs que pour satisfaire ses petites +haines. Il poursuivait les filles rebelles à ses volontés et les gens +qu’il n’aimait point; mais depuis longtemps il ne haïssait plus personne, +aimé de tout le monde à cause de sa facilité.</p> + +<p>Le couvert de Courtecuisse était toujours mis au Grand-I-Vert, +les fagoteurs ne lui résistaient plus, sa femme et lui recevaient des +cadeaux en nature de tous les maraudeurs. On lui rentrait son +bois, on façonnait sa vigne. Enfin il trouvait des serviteurs dans +tous ses délinquants.</p> + +<p>Presque rassuré par Gaubertin sur son avenir, et comptant sur +deux arpents quand les Aigues se vendraient, il fut donc réveillé +comme en sursaut par la sèche parole du général qui dévoilait +enfin, après quatre ans, sa nature de bourgeois résolu de n’être +plus trompé. Courtecuisse prit sa casquette, sa carnassière, son +fusil, mit ses guêtres, sa bandoulière aux armes récentes de Montcornet, +et alla jusqu’à la Ville-aux-Fayes de ce pas insouciant sous +lequel les gens de la campagne cachent leurs réflexions les plus +profondes, regardant les bois et sifflotant ses chiens.</p> + +<p>—Tu te plains du Tapissier, dit Gaubertin à Courtecuisse, et ta +fortune est faite. Comment, l’imbécile te donne trois francs par +procès-verbal et les amendes! Sache t’entendre avec des amis, tu +lui en dresseras tant que tu voudras des procès-verbaux! tu lui en +auras par centaines! Avec mille francs, tu pourras acheter la bachelerie +à Rigou, devenir bourgeois, travailler pour toi, chez toi, +ou plutôt faire travailler les autres, et te reposer. Seulement, <ins title="original: écoutes moi">écoute-moi</ins> +bien; arrange-toi pour ne poursuivre que des gens nus comme +<span class="pagenum" id="page_330">330</span> +des œufs. On ne tond rien sur ce qui n’a pas de laine. Prends ce +que t’offre le Tapissier, et laisse-lui récolter des frais, s’il les aime. +Tous les goûts sont dans la nature. Le père Mariotte, malgré mon +avis, n’a-t-il pas mieux aimé réaliser des pertes que des bénéfices?</p> + +<p>Courtecuisse, pénétré d’admiration pour Gaubertin, revint tout +brûlant du désir d’être enfin propriétaire et bourgeois comme les +autres.</p> + +<p>En rentrant chez lui, le général Montcornet vint conter son expédition +à Sibilet.</p> + +<p>—Monsieur le comte a bien fait, reprit le régisseur en se frottant +les mains, mais il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin. Le +garde champêtre, qui laisse dévaster nos prés, nos champs, devrait +être changé. Monsieur le comte pourrait facilement se faire nommer +maire de la commune, et prendre, à la place de Vaudoyer, un +ancien soldat qui eût le courage d’exécuter la consigne. Un grand +propriétaire doit être maître chez lui. Voyez quelles difficultés nous +avons avec le maire actuel.</p> + +<p>Le maire de la commune de Blangy, ancien bénédictin, nommé +Rigou, s’était marié, l’an premier de la République, avec la servante +de l’ancien curé de Blangy. Malgré la répugnance qu’un religieux +marié devait inspirer à la Préfecture, on le maintenait maire +depuis 1815, car lui seul, à Blangy, se trouvait capable d’occuper +ce poste. Mais, en 1817, l’évêque ayant envoyé l’abbé Brossette +pour desservant dans la paroisse de Blangy, privée de curé depuis +vingt-cinq ans, une violente dissidence se manifesta naturellement +entre un apostat et le jeune ecclésiastique, dont le caractère est +déjà connu.</p> + +<p>La guerre, que depuis ce temps se faisaient la Mairie et le Presbytère, +popularisa le magistrat, méprisé jusqu’alors. Rigou, que +les paysans détestaient à cause de ses combinaisons usuraires, représenta +tout à coup leurs intérêts politiques et financiers, soi-disant +menacés par la Restauration, et surtout par le clergé.</p> + +<p>Après avoir roulé du café de la Paix chez tous les fonctionnaires, +le <i>Constitutionnel</i>, principal organe du libéralisme, revenait à +Rigou le septième jour, car l’abonnement, pris au nom du père +Socquard le limonadier, était supporté par vingt personnes. Rigou +passait la feuille à Langlumé le meunier, qui la donnait en lambeaux +à tous ceux qui savaient lire. Les premiers-Paris et les canards +antireligieux de la feuille libérale formèrent donc l’opinion +<span class="pagenum" id="page_331">331</span> +publique de la vallée des Aigues. Aussi Rigou, de même que le <i>vénérable</i> +abbé Grégoire, devint-il un héros. Pour lui, comme pour +certains banquiers à Paris, la politique couvrit de la pourpre populaire +des déprédations honteuses.</p> + +<p>En ce moment, semblable à François Keller, le grand <ins title="original: oratenr">orateur</ins>, +ce moine parjure était regardé comme un défenseur des droits du +peuple, lui qui naguères ne se serait pas promené dans les champs, +à la tombée de la nuit, de peur d’y trouver un piége où il serait +mort d’accident. Persécuter un homme en politique, ce n’est pas +seulement le grandir, c’est encore en innocenter le passé. Le parti +libéral, sous ce rapport, fut un grand faiseur de miracles. Son funeste +journal, qui eut alors l’esprit d’être aussi plat, aussi calomniateur, +aussi crédule, aussi niaisement perfide que tous les publics +qui composent la masse populaire, a peut-être commis autant de +ravages dans les intérêts privés que dans l’Église.</p> + +<p>Rigou s’était flatté de trouver dans un général bonapartiste en +disgrâce, dans un enfant du peuple élevé par la Révolution, un +ennemi des Bourbons et des prêtres; mais le général, dans l’intérêt +de ses ambitions secrètes, s’arrangea pour éviter la visite de monsieur +et de madame Rigou pendant ses premiers séjours aux Aigues.</p> + +<p>Quand vous verrez de près la terrible figure de Rigou, le loup-cervier +de la vallée, vous comprendrez l’étendue de la seconde +faute capitale que ses idées aristocratiques firent commettre au général, +et que la comtesse empira par une impertinence qui trouvera +sa place dans l’histoire de Rigou.</p> + +<p>Si Montcornet eût capté la bienveillance du maire, s’il en eût +recherché l’amitié, peut-être l’influence de ce renégat aurait-elle +paralysé celle de Gaubertin. Loin de là, trois procès, dont un déjà +gagné par Rigou, pendaient au tribunal de la Ville-aux-Fayes, +entre le général et l’ex-moine. Jusqu’à ce jour, Montcornet avait +été si fort occupé par ses intérêts de vanité, par son mariage, qu’il +ne s’était plus souvenu de Rigou; mais aussitôt que le conseil de +se substituer à Rigou lui fut donné par Sibilet, il demanda des +chevaux de poste et alla faire une visite au préfet.</p> + +<p>Le préfet, le comte Martial de la Roche-Hugon, était l’ami du +général depuis 1804; ce fut un mot dit à Montcornet par ce Conseiller +d’État, dans une conversation à Paris, qui détermina l’acquisition +des Aigues. Le comte Martial, préfet sous Napoléon, resté +préfet sous les Bourbons, flattait l’évêque pour se maintenir en +<span class="pagenum" id="page_332">332</span> +place. Or, déjà monseigneur avait plusieurs fois demandé le changement +de Rigou. Martial, à qui l’état de la commune était bien +connu, fut enchanté de la demande du général, qui, dans l’espace +d’un mois, eut sa nomination.</p> + +<p>Par un hasard assez naturel, le général rencontra, pendant son +séjour à la Préfecture, où son ami le logeait, un sous-officier de +l’ex-garde impériale, à qui l’on chicanait sa pension de retraite. +Déjà, dans une circonstance, le général avait protégé ce brave <ins title="original: cas valier">cavalier</ins>, +nommé Groison, qui s’en souvenait, et qui lui conta <ins title="original: se-douleurs">ses douleurs</ins>; +il se trouvait sans ressources. Montcornet promit à Groison +de lui obtenir la pension due, et lui proposa la place de garde +champêtre à Blangy, comme un moyen de s’acquitter en se dévouant +à ses intérêts. L’installation du nouveau maire et du nouveau garde +champêtre eut lieu simultanément, et le général donna, comme +on le pense, de solides instructions à son soldat.</p> + +<p>Vaudoyer, le garde champêtre destitué, paysan de Ronquerolles, +n’était, comme la plupart des gardes champêtres, propre qu’à se +promener, niaiser, se faire choyer par les pauvres qui ne demandent +pas mieux que de corrompre cette autorité subalterne, la +sentinelle avancée de la propriété. Il connaissait le brigadier de +Soulanges, car les brigadiers de gendarmerie remplissant des +fonctions quasi judiciaires dans l’instruction des procès criminels, +ont des rapports avec les gardes champêtres, leurs espions naturels. +Soudry l’envoya donc à Gaubertin, qui reçut très-bien Vaudoyer, +son ancienne connaissance, et lui fit verser à boire, tout en écoutant +le récit de ses malheurs.</p> + +<p>—Mon cher ami, lui dit le maire de la Ville-aux-Fayes, qui +savait parler à chacun son langage, ce qui t’arrive nous attend tous. +Les nobles sont revenus, les gens titrés par l’Empereur font cause +commune avec eux; ils veulent tous écraser le peuple, rétablir les +anciens droits, nous ôter nos biens; mais nous sommes Bourguignons, +il faut nous défendre, il faut renvoyer les <i>Arminacs</i> à +Paris. Retourne à Blangy, tu seras garde-vente pour le compte de +monsieur Polissard, l’adjudicataire du bois de Ronquerolles. Va, +mon gars, je trouverai bien à t’occuper toute l’année. Mais songes-y? +C’est du bois à nous autres!... Pas un délit, ou sinon confonds +tout. Envoie les <i>faiseurs de bois</i> aux Aigues. Enfin, s’il y a des +fagots à vendre, qu’on achète les nôtres, et jamais ceux des Aigues. +Tu redeviendras garde champêtre, ça ne durera pas! Le +<span class="pagenum" id="page_333">333</span> +général se dégoûtera de vivre au milieu des voleurs! Sais-tu que +ce Tapissier-là m’a appelé voleur moi-même, moi! fils du plus +probe des républicains, moi le gendre de Mouchon, le fameux représentant +du Peuple, mort sans un centime pour se faire enterrer.</p> + +<p>Le général porta le traitement de <i>son</i> garde champêtre à trois +cents francs, et fit bâtir une mairie où il le logea; puis, il le maria +à la fille d’un de ses métayers qui venait de mourir, et qui restait +orpheline avec trois arpents de vigne. Groison s’attacha donc au +général comme un chien à son maître. Cette fidélité légitime fut +admise par toute la commune. Le garde champêtre fut craint, respecté, +mais, comme un capitaine sur son vaisseau, quand son équipage +ne l’aime pas; aussi les paysans le traitèrent-ils en lépreux. +Ce fonctionnaire, accueilli par le silence ou par une raillerie cachée +sous la bonhomie, fut une sentinelle surveillée par d’autres sentinelles. +Il ne pouvait rien contre le nombre. Les délinquants s’amusèrent +à comploter des délits inconstatables, et la vieille moustache +enragea de son impuissance. Groison trouva dans ses fonctions +l’attrait d’une guerre de partisans et le plaisir d’une chasse, la +chasse aux délits. Accoutumé par la guerre à cette loyauté qui +consiste en quelque sorte à jouer franc jeu, cet ennemi de la trahison +prit en haine des gens perfides dans leurs combinaisons, +adroits dans leurs vols et qui faisaient souffrir son amour-propre. +Il remarqua bientôt que toutes les autres propriétés étaient respectées; +les délits se commettaient uniquement sur la terre des Aigues; +il méprisa donc les paysans assez ingrats pour piller un général +de l’empire, un homme essentiellement bon, généreux, et il +joignit bientôt la haine au mépris. Mais il se multiplia vainement, +il ne pouvait se montrer partout, et les ennemis <i>délinquaient</i> +partout à la fois. Groison fit sentir à son général la nécessité d’organiser +la défense au complet de guerre, en lui démontrant l’insuffisance +de son dévouement, et lui révélant les mauvaises dispositions +des habitants de la vallée.</p> + +<p>—Il y a quelque chose là-dessous, mon général, lui dit-il; ces +gens-là sont trop hardis, ils ne craignent rien; ils ont l’air de +compter sur le bon Dieu!</p> + +<p>—Nous verrons, répondit le comte.</p> + +<p>—Mot fatal! pour les grands politiques, le verbe <i>voir</i> n’a pas +de futur.</p> + +<p>En ce moment Montcornet devait résoudre une difficulté qui +<span class="pagenum" id="page_334">334</span> +lui sembla plus pressante, il lui fallait un <i>alter ego</i> qui le remplaçât +à la Mairie, pendant le temps de son séjour à Paris. Forcé +de trouver pour adjoint un homme sachant lire et écrire, il ne vit +dans toute la commune que Langlumé, le locataire de son moulin. +Ce choix fut détestable. Non-seulement les intérêts du général +maire et de l’adjoint meunier étaient diamétralement opposés, +mais encore Langlumé brassait de louches affaires avec Rigou, qui +lui prêtait l’argent nécessaire à son commerce ou à ses acquisitions. +Le meunier achetait la tonte des prés du château pour nourrir ses +chevaux, et, grâce à ses manœuvres, Sibilet ne pouvait les vendre +qu’à lui. Tous les prix de la commune étaient livrés à de bons prix +avant ceux des Aigues, et ceux des Aigues, restant les derniers, +subissaient, quoique meilleurs, une dépréciation. Langlumé fut +donc un adjoint provisoire; mais, en France, le provisoire est +éternel, quoique le Français soit soupçonné d’aimer le changement. +Langlumé, conseillé par Rigou, joua le dévouement auprès +du général; il se trouvait donc adjoint au moment où, par la toute-puissance +de l’historien, ce drame commence.</p> + +<p>En l’absence du maire, Rigou, nécessairement membre du conseil +de la commune, y régna donc et fit prendre des résolutions +contraires au général. Tantôt il y déterminait des dépenses profitables +aux paysans seulement, et dont la plus forte part tombait à la +charge des Aigues qui, par leur étendue, payaient les deux tiers de +l’impôt; tantôt on y refusait des allocations utiles, comme un supplément +de traitement à l’abbé, la reconstruction du presbytère ou +les gages (<i>sic</i>) d’un maître d’école.</p> + +<p>—Si les paysans savaient lire et écrire, que deviendrions-nous?... +dit Langlumé naïvement au général, pour justifier cette décision +antilibérale prise contre un frère de la Doctrine chrétienne que +l’abbé Brossette avait tenté d’introduire à Blangy.</p> + +<p>De retour à Paris, le général, enchanté de son vieux Groison, +se mit à la recherche de quelques anciens militaires de la garde +impériale avec lesquels il pût organiser sa défense aux Aigues sur +un pied formidable. A force de chercher, de questionner ses amis +et des officiers en demi-solde, il déterra Michaud, un ancien maréchal +des logis chef aux cuirassiers de la garde, un homme de ceux +que les troupiers appellent soldatesquement des <i>durs à cuire</i>, surnom +fourni par la cuisine du bivouac, où il s’est plus d’une fois +trouvé des haricots réfractaires. Michaud tria parmi ses connaissances +<span class="pagenum" id="page_335">335</span> +trois hommes capables d’être ses collaborateurs, et de faire +des gardes sans peur et sans reproche.</p> + +<p>Le premier, nommé Steingel, Alsacien pur sang, était fils naturel +du général de ce nom, qui succomba lors des premiers succès de +Bonaparte, au début des campagnes d’Italie. Grand et fort, il appartenait +à ce genre de soldats habitués comme les Russes à l’obéissance +absolue et passive. Rien ne l’arrêtait dans l’exécution de +ses devoirs; il eût empoigné froidement un empereur ou le pape, +si tel avait été l’ordre. Il ignorait le péril. Légionnaire intrépide, +il n’avait pas reçu la moindre égratignure en seize ans de guerre. +Il couchait à la belle étoile ou dans son lit avec une indifférence +stoïque. Il disait seulement à toute aggravation de peine: «Il paraît +que c’est aujourd’hui comme ça!»</p> + +<p>Le second, nommé Vatel, enfant de troupe, caporal de voltigeurs, +gai comme un pinson, d’une conduite un peu légère avec le +beau sexe, sans aucun principe religieux, brave jusqu’à la témérité, +vous aurait fusillé son camarade en riant. Sans avenir, ne sachant +quel état prendre, il vit une petite guerre amusante à faire dans +les fonctions qui lui furent proposées; et comme la Grande Armée +et l’Empereur remplaçaient pour lui la Religion, il jura de servir +envers et contre tous le brave Montcornet. C’était une de ces natures +essentiellement chicanières à qui, sans ennemis, la vie semble +fade, enfin la nature avoué, la nature agent de police. Aussi, sans +la présence de l’huissier, aurait-il saisi la Tonsard et son fagot au +milieu du Grand-I-Vert, en envoyant promener la loi sur l’inviolabilité +du domicile.</p> + +<p>Le troisième, nommé Gaillard, vieux soldat devenu sous-lieutenant, +criblé de blessures, appartenait à la classe des soldats laboureurs. +En pensant au sort de l’Empereur, tout lui semblait indifférent; +mais il allait aussi bien par insouciance que Vatel par passion. +Chargé d’une fille naturelle, il trouva dans cette place un moyen +d’existence, et il accepta, comme il eût accepté du service dans un +régiment. En arrivant aux Aigues, où le général devança ses troupiers, +afin de renvoyer Courtecuisse, il fut stupéfait de l’impudente +audace de son garde. Il existe une manière d’obéir qui comporte, +chez l’esclave, la raillerie la plus sanglante du commandement. Tout, +dans les choses humaines, peut arriver à l’absurde, et Courtecuisse +en avait dépassé les limites.</p> + +<p>Cent vingt-six procès-verbaux dressés contre des délinquants, +<span class="pagenum" id="page_336">336</span> +la plupart d’accord avec Courtecuisse, et déférés au tribunal de +paix, jugeant correctionnellement à Soulanges, avaient donné lieu +à soixante-neuf jugements en règle, levés, expédiés, en vertu desquels +Brunet, enchanté d’une si bonne aubaine, avait fait les actes +rigoureusement nécessaires pour arriver à ce qu’on nomme, en +style judiciaire, des procès-verbaux de carence, extrémité misérable +où cesse le pouvoir de la justice. C’est un acte par lequel l’huissier +constate que la personne poursuivie ne possède rien, et se trouve +dans la nudité de l’indigence. Or, là où il n’y a rien, le créancier, +de même que le roi, perd ses droits... de poursuite. Ces indigents, +choisis avec discernement, demeuraient dans cinq communes environnantes +où l’huissier s’était transporté, dûment assisté de ses +praticiens, Vermichel et Fourchon. Monsieur Brunet avait transmis +les pièces à Sibilet, en les accompagnant d’un mémoire de +frais de cinq mille francs, et le priant de demander de nouveaux +ordres au comte de Montcornet.</p> + +<p>Au moment où Sibilet, muni des dossiers, avait expliqué tranquillement +au patron le résultat des ordres trop sommairement +donnés à Courtecuisse, et contemplait d’un air tranquille une des +plus violentes colères qu’un général de cavalerie française ait jamais +eue, Courtecuisse arriva pour rendre ses devoirs à son maître et +lui demander environ onze cents francs, somme à laquelle montaient +les gratifications promises. Le naturel prit alors le mors aux dents, +et emporta le général, qui ne se souvint plus de sa couronne comtale +ni de son grade; il redevint cuirassier et vomit des injures +dont il devait être honteux plus tard.</p> + +<p>—Ah! onze cents francs! cria-t-il, onze cent mille giffles, onze +cent mille coups de pieds au... Crois-tu que je ne connaisse pas +les couleurs!... Tourne-moi les talons, ou je t’aplatis!</p> + +<p>A l’aspect du général devenu violet, et dès les premiers mots, +Courtecuisse s’était enfui comme une hirondelle.</p> + +<p>—Monsieur le comte, disait Sibilet tout doucement, vous avez +tort.</p> + +<p>—J’ai tort!... moi?</p> + +<p>—Mon Dieu! monsieur le comte, prenez garde, vous aurez un +procès avec ce drôle...</p> + +<p>—Je me moque bien du procès... Allez, que le gredin sorte à +l’instant même, veillez à ce qu’il laisse tout ce qui m’appartient, et +faites le compte de ses gages.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_337">337</span> +Quatre heures après, la contrée tout entière babillait à sa manière, +en racontant cette scène. Le général avait, disait-on, assommé +le malheureux Courtecuisse, il lui refusait son dû, il lui +retenait deux mille francs.</p> + +<p>Les propos les plus singuliers coururent à nouveaux frais sur le +compte du bourgeois des Aigues; on le disait fou. Le lendemain, +Brunet, qui avait instrumenté pour le compte du général, lui apportait +pour le compte de Courtecuisse une assignation devant le +tribunal de paix. Ce lion devait être piqué par mille moucherons, +son supplice ne faisait que commencer.</p> + +<p>L’installation d’un garde ne va pas sans quelques formalités; il +doit prêter serment au tribunal de première instance; quelques +jours se passèrent avant que les trois gardes fussent revêtus de leur +caractère officiel. Quoique le général eût écrit à Michaud de venir +avec sa femme sans attendre que le pavillon de la porte Saint-Avonne +fût arrangé pour le recevoir, le futur garde général fut retenu +par les soins de son mariage, par les parents de sa femme +venus à Paris, et il ne put arriver qu’après une quinzaine de jours. +Durant cette quinzaine, puis par l’accomplissement des formalités +auxquelles on se prêta d’assez mauvaise grâce à la Ville-aux-Fayes, +la forêt des Aigues fut dévastée par les maraudeurs, qui profitèrent +du temps pendant lequel elle ne fut gardée par personne.</p> + +<p>Ce fut un grand événement dans la vallée, depuis Conches jusqu’à +la Ville-aux-Fayes, que l’apparition de trois gardes habillés +en drap vert, la couleur de l’Empereur, magnifiquement tenus, et +dont les figures annonçaient un caractère solide, tous bien en +jambes, agiles, capables de passer les nuits dans les bois.</p> + +<p>Dans tout le canton, Groison fut le seul qui fêta les vétérans. +Enchanté d’un tel renfort, il lâcha quelques paroles menaçantes +contre les voleurs qui, dans peu de temps, devaient se trouver +serrés de près et mis dans l’impossibilité de nuire. Ainsi la proclamation +d’usage ne manqua pas à cette guerre, vive et sourde à +la fois.</p> + +<p>Sibilet signala la gendarmerie de Soulanges au général, et surtout +le brigadier Soudry, comme entièrement et sournoisement +hostile aux Aigues; il lui fit sentir de quelle utilité lui serait une +brigade animée d’un bon esprit.</p> + +<p>—Avec un bon brigadier et des gendarmes dévoués à vos intérêts, +vous tiendrez le pays! dit-il.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_338">338</span> +Le comte courut à la Préfecture, où il obtint du général qui +commandait la division, la mise à la retraite de Soudry et son +remplacement par un nommé Viallet, excellent gendarme du chef-lieu, +que vantèrent le général et le préfet. Les gendarmes de la +brigade de Soulanges, tous dirigés sur d’autres points du département +par le colonel de la gendarmerie, ancien camarade de Montcornet, +eurent pour successeurs des hommes choisis, à qui l’ordre +fut donné secrètement de veiller à ce que les propriétés du comte +de Montcornet ne reçussent désormais aucune atteinte, et à qui +l’on recommanda surtout de ne pas se laisser gagner par les habitants +de Soulanges.</p> + +<p>Cette dernière révolution, accomplie avec une rapidité qui ne +permit pas de la contrecarrer, jeta l’étonnement dans la Ville-aux-Fayes +et dans Soulanges. Soudry, qui se regarda comme destitué, +se plaignit, et Gaubertin trouva le moyen de le faire nommer maire, +afin de mettre la gendarmerie à ses ordres. On cria beaucoup à la +tyrannie. Montcornet devint un objet de haine. Non-seulement +cinq ou six existences furent ainsi changées par lui, mais bien des +vanités furent froissées. Les paysans, animés par des paroles échappées +aux petits bourgeois de Soulanges, à ceux de la Ville-aux-Fayes, +à Rigou, à Langlumé, à monsieur Guerbet, le maître de +poste de Conches, se crurent à la veille de perdre ce qu’ils appelaient +leurs droits.</p> + +<p>Le général éteignit le procès avec son ancien garde, en payant +tout ce qu’il réclamait.</p> + +<p>Courtecuisse acheta, pour deux mille francs, un petit domaine +enclavé sur les terres des Aigues, à un débouché des <i>remises</i> par +où passait le gibier. Rigou n’avait jamais voulu céder la bâchelerie; +mais il se fit un malicieux plaisir de la vendre à cinquante pour +cent de bénéfice à Courtecuisse. Celui-ci devint ainsi une de ses +nombreuses créatures, car il le tint par le surplus du prix, l’ex-garde +n’ayant payé que mille francs.</p> + +<p>Les trois gardes, Michaud et le garde champêtre, menèrent alors +une vie de guérillas. Couchant dans les bois, ils les parcouraient +sans cesse; ils en prenaient cette connaissance approfondie qui +constitue la science du garde forestier, qui lui évite les pertes de +temps, étudiant les issues, se familiarisant avec les essences et leurs +gisements, habituant leurs oreilles aux chocs, aux différents bruits, +qui se font dans les bois. Enfin, ils observèrent les figures, +<span class="pagenum" id="page_339">339</span> +passèrent en revue les différentes familles des divers villages du canton, +et les individus qui les composaient, leurs mœurs, leur caractère, +leurs moyens d’existence. Chose plus difficile qu’on ne pense! +En voyant prendre des mesures si bien combinées, les paysans qui +vivaient des Aigues opposèrent un mutisme complet, une soumission +narquoise à cette intelligente police.</p> + +<p>Dès l’abord, Michaud et Sibilet se déplurent mutuellement. Le +franc et loyal militaire, l’honneur des sous-officiers de la Jeune +Garde, haïssait la brutalité mielleuse, l’air mécontent du régisseur, +qu’il nomma tout d’abord le <i>Chinois</i>. Il remarqua bientôt les objections +par lesquelles Sibilet s’opposait aux mesures radicalement +utiles et les raisons par lesquelles il justifiait les choses d’une douteuse +réussite. Au lieu de calmer le général, Sibilet, ainsi qu’on a +dû le voir par ce récit succinct, l’excitait sans cesse et le poussait +aux mesures de rigueur, tout en essayant de l’intimider par la +multiplicité des ennuis, par l’étendue des petitesses, par des difficultés +renaissantes et invincibles. Sans deviner le rôle d’espion et +d’agent provocateur accepté par Sibilet, qui, dès son installation, +se promit à lui-même de choisir, selon ses intérêts, un maître entre +le général et Gaubertin, Michaud reconnut dans le régisseur une +nature avide, mauvaise; aussi ne s’en expliquait-il point la probité. +La profonde inimitié qui sépara ces deux hauts fonctionnaires, plut +d’ailleurs au général. La haine de Michaud le portait à surveiller le +régisseur, espionnage auquel il ne serait pas descendu si le général +le lui avait demandé. Sibilet caressa le garde général et le flatta +bassement, sans pouvoir lui faire quitter une excessive politesse, +que le loyal militaire mit entre eux comme une barrière.</p> + +<p>Maintenant, ces détails préliminaires étant connus, on comprendra +parfaitement l’intérêt des ennemis du général et celui de +la conversation qu’il eut avec ses deux ministres.</p> + +<h5>IX. —DE LA MÉDIOCRATIE.</h5> + +<p class="nbreak">—Eh bien! Michaud, qu’y a-t-il de nouveau? demanda le général +quand la comtesse eut quitté la salle à manger.</p> + +<p>—Mon général, si vous m’en croyez, nous ne parlerons pas +d’affaires ici; les murs ont des oreilles, et je veux avoir la certitude +que ce que nous dirons ne tombera que dans les nôtres.</p> + +<p>—Eh bien! répondit le général, allons en nous promenant +<span class="pagenum" id="page_340">340</span> +jusqu’à la régie, par le sentier qui partage la prairie; nous serons +certains de ne pas être écoutés...</p> + +<p>Quelques instants après, le général traversait la prairie, accompagné +de Sibilet et de Michaud, pendant que la comtesse allait, +entre l’abbé Brossette et Blondet, vers la porte d’Avonne. Michaud +raconta la scène qui s’était passée au Grand-I-Vert.</p> + +<p>—Vatel a eu tort, dit Sibilet.</p> + +<p>—On le lui a bien prouvé, reprit Michaud, en l’aveuglant; mais +ceci n’est rien. Vous savez, mon général, notre projet de saisir les +bestiaux de tous nos délinquants condamnés; eh bien! nous ne +pourrons jamais y arriver. Brunet, tout comme son confrère Plissoud, +ne nous prêtera jamais un loyal concours; ils sauront toujours +prévenir les gens de la saisie projetée. Vermichel, le praticien +de Brunet, est venu chercher le père Fourchon au Grand-I-Vert, +et Marie Tonsard, la bonne amie de Bonnébault, est allée donner +l’alarme aux Conches. Enfin, les dégâts recommencent.</p> + +<p>—Un grand coup d’autorité devient de jour en jour plus nécessaire, +dit Sibilet.</p> + +<p>—Que vous disais-je? s’écria le général. Il faut réclamer l’exécution +des jugements qui portent des condamnations à la prison, +qui prononcent la contrainte par corps pour les dommages-intérêts +et pour les frais qui me sont dus.</p> + +<p>—Ces gens-là regardent la loi comme impuissante, et se disent +les uns aux autres qu’on n’osera pas les arrêter, répliqua Sibilet. +Ils s’imaginent vous faire peur! Ils ont des complices à la Ville-aux-Fayes, +car le procureur du roi semble avoir oublié les condamnations.</p> + +<p>—Je crois, dit Michaud en voyant le général pensif, qu’en dépensant +beaucoup d’argent, vous pouvez encore sauver vos propriétés.</p> + +<p>—Il vaut mieux dépenser de l’argent que de sévir, répondit +Sibilet.</p> + +<p>—Quel est donc votre moyen? demanda le général à son garde +général.</p> + +<p>—Il est bien simple, dit Michaud; il s’agit d’entourer votre +forêt de murs comme votre parc, et nous serons tranquilles; le +moindre délit devient un crime et mène en cour d’assises.</p> + +<p>—A neuf francs la toise superficielle, rien que pour les matériaux, +monsieur le comte dépenserait le tiers du capital des Aigues... +dit Sibilet en riant.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_341">341</span> +—Allons! dit Montcornet, je pars à l’instant, je vais voir le procureur +général.</p> + +<p>—Le procureur général, répliqua doucement Sibilet, sera +peut-être de l’avis de son procureur du roi, car une pareille négligence +annonce un accord entre eux.</p> + +<p>—Eh bien! il faut le savoir! s’écria Montcornet. S’il s’agit de +faire sauter juges, ministère public, tout jusqu’au procureur général, +j’irai trouver alors le garde des sceaux, et même le roi.</p> + +<p>Sur un signe énergique que lui fit Michaud, le général dit à +Sibilet, en se retournant, un —«Adieu, mon cher,» que le +régisseur comprit.</p> + +<p>—Monsieur le comte est-il d’avis, comme maire, dit le régisseur +en saluant, d’exécuter les mesures nécessaires pour réprimer +les abus du glanage? La moisson va commencer, et s’il faut faire +publier les arrêtés sur les certificats d’indigence, et sur l’interdiction +du glanage aux indigents des communes voisines, nous +n’avons pas de temps à perdre.</p> + +<p>—Faites, entendez-vous avec Groison! dit le comte. Avec de +pareilles gens, ajouta-t-il, il faut exécuter strictement la loi.</p> + +<p>Ainsi, dans un moment, Montcornet donna gain de cause au +système que lui proposait Sibilet depuis quinze jours, et auquel il +se refusait, mais qu’il trouva bon dans le feu de la colère causée +par l’accident de Vatel.</p> + +<p>Quand Sibilet fut à cent pas, le comte dit tout bas à son garde:</p> + +<p>—Eh bien! mon cher Michaud, qu’y a-t-il?</p> + +<p>—Vous avez un ennemi chez vous, général, et vous lui confiez +des projets que vous ne devriez pas dire à votre bonnet de police.</p> + +<p>—Je partage tes soupçons, mon cher ami, répliqua Montcornet; +mais je ne commettrai pas deux fois la même faute. Pour remplacer +Sibilet, j’attends que tu sois au fait de la régie, et que Vatel +puisse te succéder. Cependant, qu’ai-je à reprocher à Sibilet? +Il est ponctuel, probe, il n’a pas détourné cent francs depuis cinq +ans. Il a le plus détestable caractère du monde, et voilà tout; +autrement, quel serait son plan?</p> + +<p>—Général, dit gravement Michaud, je le saurai, car il en a bien +certainement un; et, si vous le permettez, un sac de mille francs +le fera dire à ce drôle de Fourchon, quoique, depuis ce matin, je +soupçonne le père Fourchon de manger à tous les râteliers. On +veut vous forcer à vendre les Aigues; ce vieux fripon de cordier +<span class="pagenum" id="page_342">342</span> +me l’a dit. Sachez-le! depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, il +n’est pas de paysan, de petit bourgeois, de fermier, de cabaretier +qui n’ait son argent prêt pour le jour de la curée. Fourchon m’a +confié que Tonsard, son gendre, a déjà jeté son dévolu... L’opinion +que vous vendrez les Aigues règne dans la vallée, comme un +poison dans l’air. Peut-être le pavillon de la régie et quelques +terres à l’entour, est-il le prix dont est payé l’espionnage de +Sibilet? Il ne se dit rien entre nous qui ne se sache à la Ville-aux-Fayes. +Sibilet est parent à votre ennemi, Gaubertin. Ce qui vient +de vous échapper sur le procureur général, sera rapporté peut-être +à ce magistrat avant que vous ne soyez à la préfecture. Vous ne +connaissez pas les gens de ce canton-ci!</p> + +<p>—Je ne les connais pas?... C’est de la canaille! Et lâcher pied +devant de pareils gredins?... s’écria le général; ah! plutôt cent +fois brûler moi-même les Aigues!...</p> + +<p>—Ne le brûlons pas, et adoptons un plan de conduite qui déjoue +les ruses de ces Lilliputiens. A les entendre dans leurs menaces, +on est décidé à tout contre vous; aussi, mon général, puisque +vous parlez d’incendie, assurez tous vos bâtiments et toutes vos +fermes.</p> + +<p>—Ah! sais-tu, Michaud, ce qu’ils veulent dire avec leur +Tapissier? Hier, en allant le long de la Thune, j’entendais les petits +gars disant: —«Voilà le Tapissier!» et ils se sauvaient.</p> + +<p>—Ce serait à Sibilet à vous répondre; il serait dans son rôle, +car il aime à vous voir en colère, répondit Michaud d’un air +navré, mais, puisque vous me le demandez... eh bien! c’est le +surnom que ces brigands-là vous ont donné, mon général.</p> + +<p>—A cause de quoi?...</p> + +<p>—Mais, mon général, à cause de... votre père...</p> + +<p>—Ah! les mâtins!... s’écria le comte devenu blême. Oui, +Michaud, mon père était marchand de meubles, ébéniste, la comtesse +n’en sait rien... Oh! que jamais!... Et après tout, j’ai fait +valser des reines et des impératrices!... Je lui dirai tout ce soir, +s’écria-t-il après une <ins title="original: pose">pause</ins>.</p> + +<p>—Ils prétendent que vous êtes un lâche, reprit Michaud.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Ils demandent comment vous avez pu vous sauver à Essling, +là où presque tous les camarades ont péri...</p> + +<p>Cette accusation fit sourire le général.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_343">343</span> +—Michaud, je vais à la Préfecture! s’écria t-il avec une sorte +de rage, quand ce ne serait que pour y faire préparer les polices +d’assurance. Annonce mon départ à madame la comtesse. Ah! ils +veulent la guerre, ils l’auront, et je vais m’amuser à les tracasser, +moi, les bourgeois de Soulanges et leurs paysans... Nous sommes en +pays ennemi, de la prudence! Recommande aux gardes de se tenir +dans les termes de la loi. Ce pauvre Vatel, aie soin de lui. La comtesse +est effrayée, il faut lui tout cacher; autrement, elle ne +reviendrait plus ici!...</p> + +<p>Le général, ni même Michaud, n’étaient dans le secret de leur +péril. Michaud, trop nouvellement venu dans cette vallée de Bourgogne, +ignorait la puissance de l’ennemi, tout en en voyant l’action. +Le général, lui, croyait à la force de la loi.</p> + +<p>La loi, telle que le législateur la fabrique aujourd’hui, n’a pas +toute la vertu qu’on lui suppose. Elle ne frappe pas également le +pays, elle se modifie dans ses applications au point de démentir +son principe. Ce fait se déclare plus ou moins patemment à toutes +les époques. Quel serait l’historien assez ignorant pour prétendre +que les arrêtés du pouvoir le plus énergique ont eu cours dans +toute la France? que les réquisitions en hommes, en denrées, en +argent, frappées par la Convention, ont été faites en Provence, au +fond de la Normandie, sur la lisière de la Bretagne, comme elles +se sont accomplies dans les grands centres de vie sociale! Quel +philosophe oserait nier qu’une tête tombe aujourd’hui dans tel +département, tandis que dans le département voisin une autre tête +est conservée, quoique coupable d’un crime identiquement le +même, et souvent plus horrible? On veut l’égalité dans la vie, et +l’inégalité règne dans la loi, dans la peine de mort!...</p> + +<p>Dès qu’une ville se trouve au-dessous d’un certain chiffre de population, +les moyens administratifs ne sont plus les mêmes. Il est +environ cent villes en France où les lois jouent dans toute leur +vigueur, où l’intelligence des citoyens s’élève jusqu’au problème +d’intérêt général ou d’avenir que la loi veut résoudre; mais, dans +le reste de la France, où l’on ne comprend que les jouissances immédiates, +l’on s’y soustrait à tout ce qui peut les atteindre. Aussi, +dans la moitié de la France environ, rencontre-t-on une force +d’inertie qui déjoue toute action légale, administrative et gouvernementale. +Entendons-nous, cette résistance ne regarde point les +choses essentielles à la vie politique. La rentrée des impôts, le +<span class="pagenum" id="page_344">344</span> +recrutement, la punition des grands crimes ont lieu certainement; +mais, en dehors de certaines nécessités reconnues, toutes les dispositions +législatives qui touchent aux mœurs, aux intérêts, à certains +abus, sont complétement abolies par un <i>mauvais gré</i> général. +Et, au moment où cette scène se publie, il est facile de +reconnaître cette résistance, contre laquelle s’est jadis heurté +Louis XIV en Bretagne. En voyant les faits déplorables que cause +la loi sur la chasse, on sacrifiera, par an, la vie de vingt ou trente +hommes peut-être pour sauver celle de quelques bêtes.</p> + +<p>En France, pour vingt millions d’êtres, la loi n’est qu’un papier +blanc affiché sur la porte de l’Église ou à la Mairie. De là le mot, +<i>les papiers</i>, employé par Mouche comme expression de l’Autorité. +Beaucoup de maires de canton (il ne s’agit pas encore des maires +de simples communes) font des sacs à raisins ou à graines avec les +numéros du <i>Bulletin des lois</i>. Quant aux simples maires de communes, +on serait effrayé du nombre de ceux qui ne savent ni lire +ni écrire, et de la manière dont sont tenus les actes de l’état civil. +La gravité de cette situation, parfaitement connue des administrateurs +sérieux, diminuera sans doute; mais ce que la centralisation +contre laquelle on déclame tant, comme on déclame en France +contre tout ce qui est grand, utile et fort, n’atteindra jamais; mais +la puissance contre laquelle elle se brisera toujours, est celle contre +laquelle allait se heurter le général, et qu’il faut nommer la +<i>Médiocratie</i>.</p> + +<p>On a beaucoup crié contre la tyrannie des nobles; on crie aujourd’hui +contre celle des financiers, contre les abus du pouvoir +qui ne sont peut-être que les inévitables meurtrissures du joug +social, appelé Contrat par Rousseau, Constitution par ceux-ci, +Charte par ceux-là; ici Tsar, là Roi, Parlement en Angleterre; +mais le nivellement commencé par 1789 et repris en 1830, a préparé +la domination louche de la bourgeoisie et lui a livré la France. +Un fait, malheureusement trop commun aujourd’hui, l’asservissement +d’un canton, d’une petite ville, d’une sous-préfecture par +une famille; enfin, le tableau de la puissance qu’avait su conquérir +Gaubertin en pleine restauration, accusera mieux ce mal social +que toutes les affirmations dogmatiques. Bien des localités opprimées +s’y reconnaîtront, bien des gens sourdement écrasés trouveront +ici ce petit <i>ci-gît</i> public qui parfois console d’un grand malheur +privé.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_345">345</span> +Au moment où le général s’imaginait recommencer une lutte +qui n’avait jamais eu de trêve, son ancien régisseur avait complété +les mailles du réseau dans lequel il tenait l’arrondissement de la +Ville-aux-Fayes tout entier. Pour éviter des longueurs, il est nécessaire +de présenter succinctement les rameaux généalogiques par +lesquels Gaubertin embrassait le pays comme un boa tourné sur +un arbre gigantesque avec tant d’art que le voyageur croit y voir +un effet naturel de la végétation asiatique.</p> + +<p>En 1793, il existait trois frères du nom de Mouchon dans la +vallée de l’Avonne. Depuis 1793, on commençait à substituer le +nom de vallée de l’Avonne à celui de vallée des Aigues, en haine de +l’ancienne seigneurie.</p> + +<p>L’aîné, régisseur des biens de la famille Ronquerolles, devint +député du département à la Convention. A l’imitation de son ami +Gaubertin, l’accusateur public qui sauva les Soulanges, il sauva les +biens et la vie des Ronquerolles; il eut deux filles, l’une mariée à +l’avocat Gendrin, l’autre à Gaubertin fils, et il mourut en 1804.</p> + +<p>Le second obtint gratis, par la protection de son aîné, la poste +de Conches. Il eut pour seule et unique héritière une fille, mariée +à un riche fermier du pays appelé Guerbet. Il mourut en 1817.</p> + +<p>Le dernier des Mouchon, s’étant fait prêtre, curé de la Ville-aux-Fayes +avant la révolution, curé depuis le rétablissement du +culte catholique, se trouvait encore curé de cette petite capitale. +Il ne voulut pas prêter le serment, se cacha pendant longtemps +aux Aigues, dans la Chartreuse, sous la protection secrète des Gaubertin +père et fils. Alors âgé de soixante-sept ans, il jouissait de +l’estime et de l’affection générales, à cause de la concordance de +son caractère avec celui des habitants. Parcimonieux jusqu’à l’avarice, +il passait pour être fort riche, et sa fortune présumée consolidait +le respect dont il était environné. Monseigneur l’évêque +faisait le plus grand cas de l’abbé Mouchon, qu’on appelait le vénérable +curé de la Ville-aux-Fayes; et ce qui, non moins que sa +fortune, rendait le curé Mouchon cher aux habitants, était la certitude +qu’on eut, à plusieurs reprises, de son refus d’aller occuper +une cure superbe à la préfecture, où Monseigneur le désirait.</p> + +<p>En ce moment, Gaubertin, maire de la Ville-aux-Fayes, rencontrait +un appui solide en monsieur Gendrin, son beau-frère, le +président du Tribunal de Première Instance. Gaubertin fils, l’avoué +le plus occupé du tribunal et d’une renommée proverbiale dans +<span class="pagenum" id="page_346">346</span> +l’arrondissement, parlait déjà de vendre son étude après cinq ans +d’exercice. Il voulait succéder à son oncle Gendrin dans sa profession +d’avocat, quand celui-ci prendrait sa retraite. Le fils unique +du président Gendrin était conservateur des hypothèques.</p> + +<p>Soudry fils, qui, depuis deux ans, occupait le principal siége au +ministère public, était un séide de Gaubertin. La fine madame +Soudry n’avait pas manqué de solidifier la position du fils de son +mari par un immense avenir, en le mariant à la fille unique de Rigou. +La double fortune de l’ancien moine et celle de Soudry, qui +devait revenir au Procureur du Roi, faisaient de ce jeune homme +l’un des personnages les plus riches et les plus considérables du +département.</p> + +<p>Le sous-préfet de la Ville-aux-Fayes, monsieur des Lupeaulx, +neveu du secrétaire général d’un des plus importants ministères, +était le mari désigné de mademoiselle Elise Gaubertin, la plus jeune +fille du maire, dont la dot, comme celle de l’aînée, se montait à +deux cent mille francs <i>sans les espérances</i>! Ce fonctionnaire fit +de l’esprit sans le savoir en tombant amoureux d’Elise, à son arrivée +à la Ville-aux-Fayes, en 1819. Sans ses prétentions, qui parurent +sortables, depuis longtemps on l’aurait contraint à demander +son changement; mais il appartenait en espérance à la famille +Gaubertin, dont le chef voyait en cette alliance beaucoup moins le +neveu que l’oncle. Aussi l’oncle, dans l’intérêt de son neveu, +mettait-il toute son influence au service de Gaubertin.</p> + +<p>Ainsi, l’Église, la Magistrature sous sa double forme, amovible et +inamovible, la Municipalité, l’Administration, les quatre pieds du +pouvoir marchaient au gré du maire.</p> + +<p>Voici comment cette puissance s’était fortifiée au-dessus et au-dessous +de la sphère où elle agissait.</p> + +<p>Le département auquel appartient la Ville-aux-Fayes est un de +ceux dont la population lui donne le droit de nommer six députés. +L’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, depuis la création d’un +Centre Gauche à la chambre, avait fait son député de Leclercq, +banquier de l’entrepôt des vins, gendre de Gaubertin, devenu Régent +de la Banque. Le nombre d’électeurs que cette riche vallée +fournissait au Grand Collége était assez considérable pour que +l’élection de monsieur de Ronquerolles, protecteur acquis à la famille +Mouchon, fût toujours assurée, ne fût-ce que par transaction. +Les électeurs de la Ville-aux-Fayes prêtaient leur appui au +<span class="pagenum" id="page_347">347</span> +préfet, à la condition de maintenir le marquis de Ronquerolles député +du Grand Collége. Aussi Gaubertin, qui le premier eut l’idée +de cet arrangement électoral, était-il vu de bon œil à la préfecture, +à laquelle il sauvait bien des déboires. Le préfet faisait élire trois +ministériels purs, avec deux députés Centre Gauche. Ces deux députés +étant le marquis de Ronquerolles, beau-frère du comte de +Sérizy, et un Régent de la Banque, effrayaient peu le Cabinet. +Aussi les élections de ce département passaient-elles au ministère +de l’Intérieur pour être excellentes.</p> + +<p>Le comte de Soulanges, pair de France, désigné pour être maréchal, +fidèle aux Bourbons, savait ses bois et ses propriétés bien +administrés et bien gardés par le notaire Lupin, par Soudry; il +pouvait être regardé comme un protecteur par Gendrin, qu’il avait +fait nommer successivement juge et président, aidé d’ailleurs, en +ceci, par monsieur de Ronquerolles.</p> + +<p>Messieurs Leclercq et de Ronquerolles siégeaient au Centre +Gauche, plus près de la Gauche que du Centre, situation politique +pleine d’avantage pour eux qui regardent la conscience politique +comme un vêtement.</p> + +<p>Le frère de monsieur Leclercq avait obtenu la recette particulière +de la Ville-aux-Fayes.</p> + +<p>Au delà de cette capitale de la vallée d’Avonne, le banquier, député +de l’arrondissement, venait d’acquérir une magnifique terre +de trente mille francs de rente, avec parc et château, position qui +lui permettait d’influencer tout un canton.</p> + +<p>Ainsi, dans les régions supérieures de l’État, dans les deux +Chambres et au principal ministère, Gaubertin comptait sur une +protection aussi puissante qu’active, et il ne l’avait encore ni sollicitée +pour des riens, ni fatiguée par trop de demandes sérieuses.</p> + +<p>Le conseiller Gendrin, nommé Président de Chambre, était le +grand faiseur de la Cour royale. Le Premier Président, l’un des +trois députés ministériels, orateur nécessaire au Centre, laissait, +pendant la moitié de l’année, la conduite de sa Cour au Président +Gendrin. Enfin, le conseiller de préfecture, cousin de Sarcus, +nommé Sarcus le Riche, était le bras droit du préfet, député lui-même. +Sans les raisons de famille qui liaient Gaubertin et le jeune +des Lupeaulx, un frère de madame Sarcus eût été <i>désiré</i> pour +sous-préfet par l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes. Madame +Sarcus, la femme du Conseiller de Préfecture, était une Vallat de +<span class="pagenum" id="page_348">348</span> +Soulanges, famille alliée aux Gaubertin; elle passait pour avoir +<i>distingué</i> le notaire Lupin dans sa jeunesse. Quoiqu’elle eût quarante-cinq +ans et un fils élève ingénieur, Lupin n’allait jamais à la +préfecture sans lui présenter ses hommages ou dîner avec elle.</p> + +<p>Le neveu de <ins title="original: Guerbert">Guerbet</ins>, le maître de poste, dont le père était, +comme on l’a vu, percepteur de Soulanges, occupait la place importante +de juge d’instruction au tribunal de la Ville-aux-Fayes. +Le troisième juge, fils de maître Corbinet, notaire, appartenait nécessairement +corps et âme au tout-puissant maire; enfin, le jeune +Vigor, fils du lieutenant de la gendarmerie, était le juge suppléant.</p> + +<p>Sibilet père, greffier du tribunal dès l’origine, avait marié sa +sœur à monsieur Vigor, lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes. +Ce bonhomme, père de six enfants, était le cousin du +père de Gaubertin, par sa femme, une Gaubertin-Vallat.</p> + +<p>Depuis dix-huit mois les efforts réunis des deux députés, de +monsieur de Soulanges, du président Gaubertin, avaient fait créer +une place de commissaire de police à la Ville-aux-Fayes, en faveur +du second fils du greffier.</p> + +<p>La fille aînée de Sibilet avait épousé monsieur Hervé, instituteur, +dont l’établissement venait d’être transformé en collége, à +raison de ce mariage, et depuis un an la Ville-aux-Fayes jouissait +d’un proviseur.</p> + +<p>Le Sibilet, principal clerc de maître Corbinet, attendait des +Gaubertin, des Soudry, des Leclercq, les garanties nécessaires à +l’acquisition de l’étude de son patron.</p> + +<p>Le dernier fils du greffier était employé dans les domaines, avec +promesse de succéder au receveur de l’enregistrement dès que ce +fonctionnaire aurait atteint le temps du service voulu pour prendre +sa retraite.</p> + +<p>Enfin, la dernière fille de Sibilet, âgée de seize ans, était fiancée +au capitaine Corbinet, frère du notaire, à qui l’on avait obtenu la +place de directeur de la poste aux lettres.</p> + +<p>La poste aux chevaux de la Ville-aux-Fayes appartenait à monsieur +Vigor l’aîné, beau-frère du banquier Leclercq, et il commandait +la garde nationale.</p> + +<p>Une vieille demoiselle Gaubertin-Vallat, sœur de la greffière, +tenait le bureau de papier timbré.</p> + +<p>Ainsi, de quelque côté qu’on se tournât dans la Ville-aux-Fayes, +on rencontrait un membre de cette coalition invisible, dont le +<span class="pagenum" id="page_349">349</span> +chef avoué, reconnu par tous, grands et petits, était le maire de la +ville, l’agent général du commerce des bois, Gaubertin!...</p> + +<p>Si de la sous-préfecture on descendait dans la vallée de l’Avonne, +Gaubertin y dominait à Soulanges par les Soudry, par Lupin, adjoint +au maire, régisseur de la terre de Soulanges et toujours en +correspondance avec le comte, par Sarcus le juge de paix, par +Guerbet le percepteur, par Gourdon le médecin, qui avait épousé +une Gendrin-<ins title="original: Vatebled">Vattebled</ins>. Il gouvernait Blangy par Rigou, Conches +par le maître de poste, maire absolu dans sa commune. A la manière +dont l’ambitieux maire de la Ville-aux-Fayes rayonnait dans +la vallée de l’Avonne, on peut deviner comment il influait dans le +reste de l’arrondissement.</p> + +<p>Le chef de la maison Leclercq était un chapeau mis sur la députation. +Le banquier avait consenti, dès l’origine, à laisser nommer +Gaubertin à sa place, dès qu’il aurait obtenu la recette générale +du département. Soudry, le procureur du roi, devait passer +avocat général à la Cour royale, et le riche juge d’instruction Guerbet +attendait un siége de Conseiller. Ainsi, l’occupation de ces +places, loin d’être oppressive, garantissait de l’avancement à Vigor +le juge suppléant, à François Vallat le substitut, cousin de madame +Sarcus le Riche, enfin aux jeunes ambitieux de la ville, et conciliait +à la coalition l’amitié des familles postulantes.</p> + +<p>L’influence de Gaubertin était si sérieuse, si grande, que les +fonds, les économies, l’argent caché des Rigou, des Soudry, des +Gendrin, des Guerbet, des Lupin, de Sarcus le Riche lui-même, +obéissaient à ses prescriptions. La Ville-aux-Fayes croyait d’ailleurs +en son maire. La capacité de Gaubertin n’était pas moins prônée +que sa probité, que son obligeance; il appartenait à ses parents, à +ses administrés tout entier, mais à charge de revanche. Son conseil +<ins title="original: mnnicipal">municipal</ins> l’adorait. Aussi tout le département blâmait-il monsieur +Marion d’Auxerre d’avoir contrarié ce brave monsieur Gaubertin.</p> + +<p>Sans se douter de leur force, aucun cas de la montrer ne s’étant +déclaré, les bourgeois de la Ville-aux-Fayes se vantaient seulement +de ne pas avoir d’étrangers chez eux, et ils se croyaient +excellents patriotes. Rien n’échappait donc à cette intelligente tyrannie, +inaperçue d’ailleurs, et qui paraissait à chacun le triomphe +de la localité. Ainsi, dès que l’opposition libérale déclara la guerre +aux Bourbons de la branche aînée, Gaubertin, qui ne savait où +<span class="pagenum" id="page_350">350</span> +placer un fils naturel, ignoré de sa femme et nommé Bournier, +tenu depuis longtemps à Paris, sous la surveillance de Leclercq, +le voyant devenu prote d’une imprimerie, fit créer en sa faveur un +brevet d’imprimeur à la résidence de la Ville-aux-Fayes. A l’instigation +de son protecteur, ce garçon entreprit un journal appelé le +<i>Courrier de l’Avonne</i>, paraissant trois fois par semaine, et qui +commença par enlever le bénéfice des annonces légales au journal +de la Préfecture. Cette feuille départementale, tout acquise au Ministère +en général, mais appartenant au Centre gauche en particulier, +et qui devint précieuse au commerce par la publication des +mercuriales de la <ins title="original: Bourgogue">Bourgogne</ins>, fut entièrement dévouée aux intérêts +du triumvirat Rigou, Gaubertin et Soudry. A la tête d’un assez +bel établissement où il réalisait déjà des bénéfices, Bournier, +<ins title="original: patroné">patronné</ins> par le maire, courtisait la fille de Maréchal l’avoué. Ce +mariage paraissait probable.</p> + +<p>Le seul étranger à la grande famille avonnaise était l’ingénieur +ordinaire des ponts et chaussées; aussi réclamait-on avec instance +son changement en faveur de monsieur Sarcus, le fils de Sarcus le +Riche, et tout annonçait que ce défaut dans le filet serait réparé +sous peu de temps.</p> + +<p>Cette ligue formidable, qui monopolisait tous les services publics +et particuliers, qui suçait le pays, qui s’attachait au pouvoir +comme un <i>remora</i> sous un navire, échappait à tous les regards; +le général Montcornet ne la soupçonnait pas. La préfecture s’applaudissait +de la prospérité de l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, +dont on disait au ministère de l’intérieur: «Voilà une sous-préfecture +modèle, tout y va comme sur des roulettes! Nous serions +bien heureux si tous les arrondissements ressemblaient à celui-là!» +L’esprit de famille s’y doublait si bien de l’esprit de localité, que +là, comme dans beaucoup de petites villes, et même de préfectures, +un fonctionnaire étranger au pays eût été forcé de quitter +l’arrondissement dans l’année.</p> + +<p>Quand le despotique cousinage bourgeois fait une victime, elle +est si bien entortillée et bâillonnée, qu’elle n’ose se plaindre; elle +est enveloppée de glu, de cire, comme un colimaçon introduit dans +une ruche. Cette tyrannie invisible, insaisissable, a pour auxiliaires +des raisons puissantes; le désir d’être au milieu de sa famille, de +surveiller ses propriétés, l’appui mutuel qu’on se prête, les garanties +que trouve l’administration en voyant son agent sous les yeux +<span class="pagenum" id="page_351">351</span> +de ses concitoyens et de ses proches. Aussi le népotisme est-il pratiqué +dans la sphère élevée du département comme dans la petite +ville de province. Qu’arrive-t-il? le pays et la localité triomphent +sur des questions d’intérêt général; la volonté de la centralisation +parisienne est souvent écrasée, la vérité des faits est travestie, et +la province se moque du pouvoir. Enfin, une fois les grandes utilités +publiques satisfaites, il est clair que les lois, au lieu d’agir sur +les masses, en reçoivent l’empreinte; les populations se les adaptent +au lieu de s’y adapter.</p> + +<p>Quiconque a voyagé dans le midi, dans l’ouest de la France, en +Alsace, autrement que pour y coucher à l’auberge, voir les monuments +ou le paysage, doit reconnaître la vérité de ces observations. +Ces effets du népotisme bourgeois sont aujourd’hui des faits +isolés; mais l’esprit des lois actuelles tend à les augmenter. Cette +plate domination peut causer de grand maux, comme le démontreront +quelques événements du drame qui se jouait alors dans la +vallée des Aigues.</p> + +<p>Le système, renversé plus imprudemment qu’on ne le croit, le +système monarchique et le système impérial remédiaient à cet +abus par des existences consacrées, par des classifications, par des +contrepoids qu’on a si sottement définis <i>des priviléges</i>. Il n’existe +pas de priviléges du moment où tout le monde est admis à grimper +au mât de cocagne du pouvoir. Ne vaudrait-il pas mieux d’ailleurs +des priviléges avoués, connus, que des priviléges ainsi surpris, +établis par la ruse, en fraude de l’esprit qu’on veut faire public, +qui reprennent l’œuvre du despotisme en sous-œuvre et un +cran plus bas qu’autrefois? N’aurait-on pas renversé de nobles +tyrans, dévoués à leur pays, que pour créer d’égoïstes tyranneaux? +Le pouvoir sera-t-il dans les caves au lieu de rayonner à sa place +naturelle? On doit y songer. L’esprit de localité, tel qu’il vient +d’être dessiné, gagnera la Chambre.</p> + +<p>L’ami de Montcornet, le comte de la Roche-Hugon, avait été +destitué peu de temps avant la dernière visite du général. Cette +destitution jeta cet homme d’État dans l’opposition libérale, où il +devint un des coryphées du côté gauche, qu’il déserta promptement +pour une ambassade. Son successeur, heureusement pour Montcornet, +était un gendre du marquis de Troisville, oncle de la comtesse, +le comte de Castéran. Le préfet reçut Montcornet comme +un parent, et lui dit gracieusement de conserver ses habitudes à +<span class="pagenum" id="page_352">352</span> +la préfecture. Après avoir écouté les plaintes du général, le comte +de Castéran pria l’évêque, le procureur général, le colonel de la +gendarmerie, le conseiller Sarcus et le général commandant la division, +à déjeuner pour le lendemain.</p> + +<p>Le procureur général, le baron Bourlac, si célèbre par les procès +La Chanterie et Rifaël, était un de ces hommes acquis à tous les +gouvernements et que leur dévouement au pouvoir, quel qu’il soit, +rend précieux. Après avoir dû son élévation à son fanatisme pour +l’Empereur, il dut la conservation de son grade judiciaire à son +caractère inflexible et à la conscience de métier qu’il portait dans +l’accomplissement de ses devoirs. Le procureur général, qui jadis +poursuivait avec acharnement les restes de la chouannerie, +poursuivit les bonapartistes avec un acharnement égal. Mais les +années, les tempêtes avaient adouci sa rudesse; il était devenu, +comme tous les vieux diables, charmant de manières et de formes.</p> + +<p>Le comte de Montcornet expliqua sa position, les craintes de son +garde général, parla de la nécessité de faire des exemples et de +soutenir la cause de la propriété.</p> + +<p>Ces hauts fonctionnaires écoutèrent gravement, sans répondre +autre chose que des banalités, comme: «Certainement, il faut que +force reste à la loi. —Votre cause est celle de tous les propriétaires. —Nous +y veillerons; mais la prudence est nécessaire dans +les circonstances où nous nous trouvons. —Une monarchie doit +faire plus pour le peuple, que le peuple ne ferait pour lui-même, +s’il était, comme en 1793, le souverain. —Le peuple souffre, +nous nous devons autant à lui qu’à vous!»</p> + +<p>L’implacable procureur général exposa tout doucement des considérations +sérieuses et bienveillantes sur la situation des basses +classes, qui eussent prouvé à nos futurs utopistes que les fonctionnaires +de l’ordre élevé savaient déjà les difficultés du problème à +résoudre par la société moderne.</p> + +<p>Il n’est pas inutile de dire ici qu’à cette époque de la Restauration, +des collisions sanglantes avaient eu lieu sur plusieurs points +du royaume, précisément à cause du pillage des bois et des droits +abusifs que les paysans de quelques communes s’étaient arrogés. +Le ministère, la cour n’aimaient ni ces sortes d’émeutes, ni le sang +que faisaient couler la répression, heureuse ou malheureuse. Tout +en sentant la nécessité de sévir, on traitait les administrateurs de +maladroits quand ils avaient comprimé les paysans, et ils étaient +<span class="pagenum" id="page_353">353</span> +destitués s’ils faiblissaient. Aussi les préfets biaisaient-ils avec ces +accidents déplorables.</p> + +<p>Dès le début de la conversation, Sarcus le Riche avait fait au +Procureur général et au Préfet un signe que Montcornet ne vit +pas, et qui détermina l’allure de la conversation. Le Procureur +général connaissait la situation des esprits dans la vallée des Aigues +par son subordonné Soudry.</p> + +<p>—Je prévois une lutte terrible, avait dit le Procureur du roi +de la Ville-aux-Fayes à son chef, qu’il était venu voir exprès. On +nous tuera des gendarmes, je le sais par mes espions. Nous aurons +un méchant procès. Le jury ne nous soutiendra pas quand il se +verra sous le coup de la haine des familles de vingt ou de trente +accusés, il ne nous accordera pas la tête des meurtriers ni les +années de bagne que nous demanderons pour les complices. +A peine obtiendrez-vous, en plaidant vous-même, quelques années +de prison pour les plus coupables. Il vaut mieux fermer les +yeux que de les ouvrir, quand, en les ouvrant, nous sommes certains +d’exciter une collision qui coûtera du sang, et peut-être six +mille francs de frais à l’État, sans compter l’entretien de ces gens-là +au bagne. C’est cher, pour un triomphe qui, certes, exposera +la faiblesse de la justice à tous les regards.</p> + +<p>Incapable de soupçonner l’influence de la <i>médiocratie</i> de sa +vallée, Montcornet ne parla donc pas de Gaubertin, dont la main +attisait le foyer de ces renaissantes difficultés. Après le déjeuner, +le Procureur général prit le comte de Montcornet par le bras et +l’emmena dans le cabinet du Préfet. Au sortir de cette conférence, +le général Montcornet écrivit à la comtesse qu’il partait pour Paris, +et qu’il ne serait de retour que dans une semaine. On verra, par +l’exécution des mesures que dicta le baron Bourlac, combien ses +avis étaient sages, et si les Aigues pouvaient échapper <i>au mauvais +gré</i>, ce devait être en se conformant à la politique que le magistrat +venait de conseiller secrètement au comte de Montcornet.</p> + +<p>Quelques esprits, avides d’intérêt avant tout, accuseront ces +explications de longueur; mais il est utile de faire observer ici +que, d’abord, l’historien des mœurs obéit à des lois plus dures +que celles qui régissent l’historien des faits; il doit rendre tout +probable, même le vrai; tandis que dans le domaine de l’histoire +proprement dite, l’impossible est justifié par la raison qu’il est +advenu. Les vicissitudes de la vie sociale ou privée sont engendrées +<span class="pagenum" id="page_354">354</span> +par un monde de petites causes qui tiennent à tout. Le savant est +obligé de déblayer les masses d’une avalanche sous laquelle ont +péri des villages, pour vous montrer les cailloux détachés d’une +cime qui ont déterminé la formation de cette montagne de neige. +S’il ne s’agissait ici que d’un suicide, il y en a cinq cents par an +dans Paris; ce mélodrame est devenu vulgaire, et chacun peut en +accepter les plus brèves raisons; mais à qui ferait-on croire que le +suicide de la propriété soit jamais arrivé par un temps où la fortune +semble plus précieuse que la vie? <i lang="la">De re vestra agitur</i>, +disait un fabuliste, il s’agit ici des affaires de tous ceux qui possèdent +quelque chose.</p> + +<p>Songez que cette ligue de tout un canton et d’une petite ville +contre un vieux général échappé, malgré son courage téméraire, +aux dangers de mille combats, s’est dressée en plus d’un département +contre des hommes qui voulaient y faire le bien. Cette coalition +menace incessamment l’homme de génie, le grand politique, le +grand agronome, tous les novateurs enfin!</p> + +<p>Cette dernière explication, politique pour ainsi dire, rend non-seulement +aux personnages du drame leur vraie physionomie, au +plus petit détail sa gravité, mais encore elle jettera de vives lumières +sur cette scène, où sont en jeu tous les intérêts sociaux.</p> + +<h5>X.—MÉLANCOLIE D’UNE FEMME HEUREUSE.</h5> + +<p class="nbreak">Au moment où le général montait en calèche pour aller à la +préfecture, la comtesse arrivait à la porte d’Avonne, où, depuis +dix-huit mois, le ménage de Michaud et d’Olympe était installé.</p> + +<p>Quelqu’un qui se serait rappelé le pavillon, comme il est décrit +plus haut, l’aurait cru rebâti. D’abord, les briques tombées ou +mordues par le temps, le ciment qui manquait dans les joints, +avaient été remplacés. L’ardoise nettoyée rendait sa gaieté à l’architecture +par l’effet des balustres découpés en blanc sur ce fond +bleuâtre. Les abords désobstrués et sablés étaient soignés par +l’homme chargé d’entretenir les allées du parc. Les encadrements +des croisées, les corniches, enfin toute la pierre travaillée ayant été +restaurée, l’extérieur de ce monument avait repris son ancien +lustre. La basse-cour, les écuries, l’étable, reportées dans les bâtiments +de la Faisanderie et cachées par des massifs, au lieu d’attrister +le regard par leurs sales détails, mêlaient au continuel +<span class="pagenum" id="page_355">355</span> +bruissement particulier aux forêts, ces murmures, ces roucoulements, +ces battements d’ailes, l’un des plus délicieux accompagnements +de la continuelle mélodie que chante la nature. Ce lieu tenait +donc à la fois au genre inculte des forêts peu pratiquées et à +l’élégance d’un parc anglais. L’entourage du pavillon, en accord +avec son extérieur, offrait au regard je ne sais quoi de noble, de +digne et d’aimable; de même que le bonheur et les soins d’une +jeune femme donnaient à l’intérieur une physionomie bien différente +de celle que la brutale insouciance de Courtecuisse y imprimait +naguère.</p> + +<p>En ce moment, la saison faisait valoir toutes ces splendeurs +naturelles. Les parfums de quelques corbeilles de fleurs se mariaient +à la sauvage senteur des bois. Quelques prairies du parc, +récemment fauchées à l’entour, répandaient l’odeur des foins +coupés.</p> + +<p>Lorsque la comtesse et ses deux hôtes atteignirent au bout d’une +des allées sinueuses qui débouchaient au pavillon, ils entrevirent +madame Michaud assise en dehors, à sa porte, travaillant à une +layette. Cette femme, ainsi posée, ainsi occupée, ajoutait au paysage +un intérêt humain qui le complétait, et qui dans la réalité est si +touchant, que certains peintres ont par erreur essayé de le transporter +dans leurs tableaux.</p> + +<p>Ces artistes oublient que l’<i>esprit</i> d’un pays, quand il est bien +rendu par eux, est si grandiose qu’il écrase l’homme, tandis qu’une +semblable scène est dans la nature toujours en proportion avec le +personnage par le cadre dans lequel l’œil du spectateur le circonscrit. +Quand le Poussin, le Raphaël de la France, a fait du paysage +un accessoire dans ses <i>Bergers d’Arcadie</i>, il avait bien deviné +que l’homme devient petit et misérable, lorsque dans une toile la +nature est le principal.</p> + +<p>Là, c’était août dans toute sa gloire, une moisson attendue, un +tableau plein d’émotions simples et fortes. Là, se rencontrait réalisé +le rêve de beaucoup d’hommes dont la vie inconstante et mélangée +de bon et de mauvais par de violentes secousses, leur a fait +désirer le repos.</p> + +<p>Disons en quelques phrases le roman de ce ménage. Justin Michaud +n’avait pas répondu très-chaudement aux avances de l’illustre +colonel des cuirassiers, quand Montcornet lui proposa la +garde des Aigues: il pensait alors à reprendre du service; mais au +<span class="pagenum" id="page_356">356</span> +milieu des pourparlers et des propositions qui le conduisirent à +l’hôtel Montcornet, il y vit la première femme de Madame. Cette +jeune fille, confiée à la comtesse par d’honnêtes fermiers des environs +d’Alençon, avait quelques espérances de fortune, vingt ou +trente mille francs, une fois tous les héritages venus. Comme beaucoup +de cultivateurs qui se sont mariés jeunes et dont les ancêtres +vivent, le père et la mère se trouvant dans la gêne et ne pouvant +donner aucune éducation à leur fille aînée, l’avaient placée auprès +de la jeune comtesse. Madame de Montcornet fit apprendre la couture, +les modes à mademoiselle Olympe Charel, ordonna de la servir +à part, et fut récompensée de ces égards par un de ces attachements +absolus, si nécessaires aux Parisiennes.</p> + +<p>Olympe Charel, jolie Normande, d’un blond à tons dorés, légèrement +grasse, d’une figure animée par un œil spirituel et remarquable +par un nez de marquise, fin et courbé, par un air virginal +malgré sa taille cambrée à l’espagnole, offrait toutes les distinctions +qu’une jeune fille née immédiatement au-dessus du peuple peut +gagner dans le rapprochement que sa maîtresse daigne permettre. +Convenablement mise, d’un maintien et d’une tournure décente, +elle s’exprimait bien. Michaud fut donc facilement pris, surtout en +apprenant que la fortune de sa belle serait assez considérable un +jour. Les difficultés vinrent de la comtesse, qui ne voulait pas se +séparer d’une fille si précieuse; mais lorsque Montcornet eut expliqué +sa situation aux Aigues, le mariage n’éprouva plus de retards +que par la nécessité de consulter les parents, dont le consentement +fut promptement donné.</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-08.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-08.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">MICHAUD ET SA FEMME.</p> + <p class="caption3">Cet heureux ménage savourait les douceurs de sa lune de miel.</p> + <p class="caption4">(LES PAYSANS.) </p> +</div> + +<p>Michaud, à l’exemple de son général, regarda sa jeune femme +comme un être supérieur auquel il fallait obéir militairement, sans +arrière-pensée. Il trouva dans cette quiétude et dans sa vie occupée +au dehors, les éléments du bonheur que souhaitent les soldats +en quittant leur métier: assez de travail pour ce que le corps en +exige, assez de fatigues pour pouvoir goûter les charmes du repos. +Malgré son intrépidité connue, Michaud n’avait jamais reçu de blessure +grave, il n’éprouvait aucune de ces douleurs qui doivent aigrir +l’humeur des vétérans; comme tous les êtres réellement forts, +il avait l’humeur égale; sa femme l’aima donc absolument. Depuis +leur arrivée au pavillon, cet heureux ménage savourait les +douceurs de sa lune de miel, en harmonie avec la nature, avec l’art +dont les créations l’entouraient, circonstance assez rare! Les choses +<span class="pagenum" id="page_357">357</span> +autour de nous ne concordent pas toujours à la situation de nos +âmes.</p> + +<p>En ce moment, c’était si joli, que la comtesse arrêta Blondet et +l’abbé Brossette, car ils pouvaient voir la jolie madame Michaud +sans être vus par elle.</p> + +<p>—Quand je me promène, je viens toujours dans cette partie du +parc, dit-elle tout bas. Je me plais à contempler le pavillon et ses +deux tourtereaux, comme on aime à voir un beau site.</p> + +<p>Et elle s’appuya significativement sur le bras d’Émile Blondet +pour lui faire partager des sentiments d’une finesse qu’on ne saurait +exprimer, mais que les femmes devineront.</p> + +<p>—Je voudrais être portier aux Aigues, répondit Blondet en souriant. +Eh bien! qu’avez-vous? reprit-il en voyant une expression +de tristesse amenée par ces mots sur les traits de la comtesse.</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>C’est toujours quand les femmes ont quelque pensée importante +qu’elles disent hypocritement: Je n’ai rien.</p> + +<p>—Mais nous pouvons être en proie à des idées qui vous semblent +légères, et qui, pour nous, sont terribles. Moi aussi, j’envie +le sort d’Olympe...</p> + +<p>—Dieu vous entende! dit l’abbé Brossette en souriant, pour +ôter à ce mot toute sa gravité.</p> + +<p>Madame de Montcornet devint inquiète en apercevant dans la +pose et sur le visage d’Olympe une expression de crainte et de +tristesse. A la manière dont une femme tire son fil à chaque point, +une autre femme en surprend les pensées. En effet, quoique vêtue +d’une jolie robe rose, la tête nue et soigneusement coiffée en cheveux, +la femme du garde général ne roulait pas des pensées en accord +avec sa mise, avec cette belle journée, avec son ouvrage. +Son beau front, son regard perdu par instant sur le sable ou dans +les feuillages qu’elle ne voyait point, offraient d’autant plus naïvement +l’expression d’une anxiété profonde, qu’elle ne se savait pas +observée.</p> + +<p>—Et je l’enviais!... Qui peut assombrir ses idées?... dit la comtesse +au curé.</p> + +<p>—Madame, répondit tout bas l’abbé Brossette, expliquez donc +comment, au milieu des félicités parfaites, l’homme est toujours +saisi de pressentiments vagues, mais sinistres?</p> + +<p>—Curé, répondit Blondet en souriant, vous vous permettez +<span class="pagenum" id="page_358">358</span> +des réponses d’évêque!... <i>Rien n’est volé, tout se paye!</i> a dit +Napoléon.</p> + +<p>—Une telle maxime dite par cette bouche impériale prend des +proportions égales à celles de la société, répliqua l’abbé.</p> + +<p>—Eh bien! Olympe, qu’as-tu, ma fille? dit la comtesse en +s’avançant vers son ancienne domestique. Tu sembles rêveuse, +triste. Y aurait-il une bouderie dans le ménage!...</p> + +<p>Madame Michaud, en se levant, avait déjà changé de visage.</p> + +<p>—Mon enfant, dit Émile Blondet avec un accent paternel, je +voudrais bien savoir qui peut assombrir votre front, quand nous +sommes dans ce pavillon, presque aussi bien logée que le comte +d’Artois aux Tuileries. Vous avez ici l’air d’un nid de rossignols +dans un fourré! N’avons-nous pas pour mari le plus brave garçon +de la jeune garde, un bel homme, et qui nous aime à en perdre +la tête? Si j’avais connu les avantages que Montcornet vous accorde +ici, j’aurais quitté mon état de <i>tartinier</i> pour devenir garde +général, moi!</p> + +<p>—Ce n’est pas la place d’un homme qui a votre talent, monsieur, +répondit Olympe en souriant à Blondet comme à une personne +de connaissance.</p> + +<p>—Qu’as-tu donc, ma chère petite? dit la comtesse.</p> + +<p>—Mais, madame, j’ai peur...</p> + +<p>—Peur! de quoi? demanda vivement la comtesse à qui ce mot +rappela Mouche et Fourchon.</p> + +<p>—Peur des loups? dit Émile en faisant à madame Michaud un +signe qu’elle ne comprit pas.</p> + +<p>—Non, monsieur, des paysans. Moi, qui suis née dans le Perche, +où il y a bien quelques méchantes gens, je ne crois pas qu’il +y en ait autant et de si méchants que dans ce pays-ci. Je n’ai pas +l’air de me mêler des affaires de Michaud, mais il se défie assez +des paysans pour s’armer, même en plein jour, s’il traverse la forêt. +Il dit à ses hommes d’être toujours sur le qui-vive. Il passe de +temps en temps par ici des figures qui n’annoncent rien de bon. +L’autre jour, j’étais le long du mur, à la source du petit ruisseau +sablé qui vient du bois, et qui passe, à cinq cents pas d’ici, dans le +parc, par une grille, et qu’on nomme la source d’argent, à cause +des paillettes qu’on dit y avoir été semées par Bouret... Vous savez, +madame!... Eh bien! j’ai entendu deux femmes qui lavaient +leur linge, à l’endroit où le ruisseau traverse l’allée de Conches, +<span class="pagenum" id="page_359">359</span> +elles ne me savaient pas là. De là l’on voit notre pavillon, ces deux +vieilles se le sont montré. «En a-t-on dépensé de l’argent, disait +l’une, pour celui qui a remplacé le bonhomme Courtecuisse! —Ne +faut-il pas bien payer un homme qui se charge de tourmenter +le pauvre monde comme ça? répondit l’autre. —Il ne le tourmentera +pas longtemps, a répondu la première, il faudra que ça finisse. +Après tout, nous avons le droit de faire du bois. Défunt madame +des Aigues nous laissait fagoter. Il y a de ça trente ans, ainsi c’est +établi. —Nous verrons comment les choses se passeront l’hiver +prochain, reprit la seconde. Mon homme a bien juré par ses grands +dieux que toute la gendarmerie de la terre ne nous empêcherait +pas d’aller au bois, qu’il irait lui-même, et que tant pis!... —Pardi! +faut bien que nous ne mourions pas de froid et que nous +cuisions notre pain, a dit la première. Ils ne manquent de rien, +eux autres! La petite femme de ce gueux de Michaud sera soignée, +allez!...» Enfin, madame, elles ont dit des horreurs de moi, de +vous, de monsieur le comte... Elles ont fini par dire qu’on brûlerait +d’abord les fermes, et puis le château...</p> + +<p>—Bah! dit Émile, propos de laveuses! On volait le général, et +on ne le volera plus. Ces gens-là sont furieux, voilà tout! Songez +donc que le gouvernement est toujours le plus fort partout, même +en Bourgogne. En cas de mutinerie on ferait venir, s’il le fallait, +tout un régiment de cavalerie.</p> + +<p>Le curé fit en arrière de la comtesse des signes à madame Michaud +pour lui dire de taire ses craintes, qui sans doute étaient un +effet de la seconde vue que donne la passion vraie. Exclusivement +occupée d’un seul être, l’âme finit par embrasser le monde moral +qui l’entoure et y voit les éléments de l’avenir. Dans son amour, +une femme éprouve les pressentiments qui, plus tard, éclairent sa +maternité. De là certaines mélancolies, certaines tristesses inexplicables +qui surprennent les hommes, tous, distraits d’une pareille +concentration par les grands soins de la vie, par leur activité continuelle. +Tout amour vrai devient, chez la femme, une contemplation +active plus ou moins lucide, plus ou moins profonde, selon les +caractères.</p> + +<p>—Allons, mon enfant, montre ton pavillon à monsieur Émile, +dit la comtesse devenue si pensive qu’elle oublia la Péchina, pour +qui cependant elle était venue.</p> + +<p>L’intérieur du pavillon restauré se trouvait en harmonie avec +<span class="pagenum" id="page_360">360</span> +son splendide extérieur. Au rez-de-chaussée, en y rétablissant les +divisions primitives, l’architecte envoyé de Paris avec des ouvriers, +grief vivement reproché par les gens de la Ville-aux-Fayes au bourgeois +des Aigues, avait ménagé quatre pièces. D’abord, une antichambre +au fond de laquelle tournait un vieil escalier de bois à balustre +et derrière laquelle s’étendait une cuisine; puis, de chaque +côté de l’antichambre, une salle à manger et le salon plafonné d’armoiries, +boisé tout en chêne devenu noir. Cet artiste, choisi par +madame de Montcornet pour la restauration des Aigues, eut soin de +mettre en harmonie le mobilier de ce salon avec les décors anciens.</p> + +<p>A cette époque, la mode ne donnait pas encore des valeurs exagérées +aux débris des siècles passés. Les fauteuils en noyer sculpté, +les chaires à dos élevés et garnies en tapisserie, les consoles, les +horloges, les hautes-lices, les tables, les lustres enfouis chez les +revendeurs d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes, étaient de cinquante +pour cent meilleur marché que les meubles de pacotille du +faubourg Saint-Antoine. L’architecte avait donc acheté deux <ins title="original: on">ou</ins> +trois charretées de vieilleries bien choisies qui, réunies à ce qui +fut mis hors de service au château, fit du salon de la porte d’Avonne +une espèce de création artistique. Quant à la salle à manger, il la +peignit en couleur de bois, il y tendit des papiers dits écossais, et +madame Michaud y mit aux croisées des rideaux de percale blanche +à bordure verte, des chaises en acajou garnies en drap vert, deux +énormes buffets et une table en acajou. Cette pièce, ornée de gravures +militaires, était chauffée par un poêle en faïence de chaque +côté duquel se voyaient des fusils de chasse. Ces magnificences, si +peu coûteuses, avaient été présentées dans toute la vallée comme le +dernier mot du luxe asiatique. Chose étrange! elles excitèrent la convoitise +de Gaubertin, qui, tout en se promettant de mettre les Aigues +en pièces, se réserva dès lors, <i lang="la">in petto</i>, ce pavillon splendide.</p> + +<p>Au premier étage, trois chambres composaient l’habitation du +ménage. On apercevait aux fenêtres des rideaux de mousseline qui +rappelaient à un Parisien les dispositions et les fantaisies particulières +aux existences bourgeoises. Là, madame Michaud, livrée à +elle-même, avait voulu des papiers satinés. Sur la cheminée de sa +chambre, meublée de ce meuble vulgaire en acajou et en velours +d’<ins title="original: Utrech">Utrecht</ins> qu’on retrouve partout, du lit à bateau et à colonnes +avec la couronne d’où descendaient des rideaux de mousseline +brodée, se voyait une pendule en albâtre entre deux flambeaux +<span class="pagenum" id="page_361">361</span> +couverts d’une gaze et accompagnés de deux vases de fleurs artificielles +sous leur cage de verre, le présent conjugal du maréchal +des logis. Au-dessus, sous le toit, les chambres de la cuisinière, +du domestique et de la Péchina s’étaient ressenties de cette restauration.</p> + +<p>—Olympe, ma fille, tu ne me dis pas tout? demanda la comtesse +en entrant dans la chambre de madame Michaud et laissant +sur l’escalier Émile et le curé qui descendirent en entendant la +porte se fermer.</p> + +<p>Madame Michaud, que l’abbé Brossette avait interloquée, livra, +pour se dispenser de parler de ses craintes, beaucoup plus vives +qu’elle ne le disait, un secret qui rappela l’objet de sa visite à la +comtesse.</p> + +<p>—J’aime Michaud, madame, vous le savez; eh bien! seriez-vous +contente de voir près de vous, chez vous, une rivale?...</p> + +<p>—Une rivale!...</p> + +<p>—Oui, madame, cette moricaude que vous m’avez donnée à +garder, aime Michaud sans le savoir, pauvre petite!... La conduite +de cette enfant, longtemps un mystère pour moi, s’est éclaircie +depuis quelques jours.</p> + +<p>—A treize ans!...</p> + +<p>—Oui, madame... Et vous avouerez qu’une femme grosse de +trois mois, qui nourrira son enfant elle-même, peut avoir des +craintes; mais pour ne pas vous les dire devant ces messieurs, je +vous ai parlé de sottises sans importance, ajouta finement la généreuse +femme du garde général.</p> + +<p>Madame Michaud ne redoutait guère Geneviève Niseron, et depuis +quelques jours elle éprouvait des frayeurs mortelles que par +méchanceté les paysans se plaisaient à nourrir, après les avoir inspirées.</p> + +<p>—Et à quoi t’es-tu aperçue de...</p> + +<p>—A rien et à tout! répondit Olympe en regardant la comtesse. +Cette pauvre petite est, à m’obéir, d’une lenteur de tortue, et +d’une vivacité de lézard à la moindre chose que demande Justin. +Elle tremble comme une feuille au son de la voix de mon mari; +elle a le visage d’une sainte qui monte au ciel quand elle le regarde; +mais elle ne se doute pas de l’amour, elle ne sait pas qu’elle aime.</p> + +<p>—Pauvre enfant! dit la comtesse avec un sourire et un accent +pleins de naïveté.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_362">362</span> +—Ainsi, reprit madame Michaud, après avoir répondu par un +sourire au sourire de son ancienne maîtresse, Geneviève est sombre +quand Justin est dehors, et si je lui demande à quoi elle pense, +elle me répond en me disant qu’elle a peur de monsieur Rigou, +des bêtises!... Elle croit que tout le monde a envie d’elle, et elle +ressemble à l’intérieur d’un tuyau de cheminée. Lorsque Justin +bat les bois la nuit, l’enfant est inquiète autant que moi. Si j’ouvre +la fenêtre en écoutant le trot du cheval de mon mari, je vois une +lueur chez la Péchina, comme on la nomme, qui me prouve qu’elle +veille, qu’elle l’attend; enfin, elle ne se couche, comme moi, que +lorsqu’il est rentré.</p> + +<p>—Treize ans! dit la comtesse, la malheureuse!...</p> + +<p>—Malheureuse?... reprit Olympe, non. Cette passion d’enfant +la sauvera.</p> + +<p>—De quoi? demanda madame de Montcornet.</p> + +<p>—Du sort qui attend ici presque toutes les filles de son âge. +Depuis que je l’ai décrassée, elle est devenue moins laide, elle a +quelque chose de bizarre, de sauvage qui saisit les hommes... Elle +est si changée que madame ne la reconnaîtrait pas. Le fils de cet +infâme cabaretier du Grand-I-Vert, Nicolas, le plus mauvais drôle +de la commune, en veut à cette petite, il la poursuit comme un +gibier. S’il n’est guère croyable qu’un homme, riche comme l’est +monsieur Rigou, et qui change de servante tous les trois ans, ait pu +persécuter dès l’âge de douze ans un laideron, il paraît certain que +Nicolas Tonsard court après la Péchina, Justin me l’a dit. Ce +serait affreux, car les gens de ce pays-ci vivent vraiment comme +des bêtes; mais Justin, nos deux domestiques et moi, nous veillons +sur la petite, ainsi soyez tranquille, madame; elle ne sort jamais +seule qu’en plein jour, et encore pour aller d’ici à la porte de +Conches. Si, par hasard, elle tombait dans une embûche, son sentiment +pour Justin lui donnerait la force et l’esprit de résister, +comme les femmes qui ont une préférence savent résister à un +homme haï.</p> + +<p>—C’est pour elle que je suis venue ici, reprit la comtesse; je +ne savais pas combien il était utile pour toi que j’y vinsse; car cette +enfant n’aura pas toujours treize ans... elle embellira, cette fille!...</p> + +<p>—Oh! madame, reprit Olympe en souriant, je suis sûre de +Justin. Quel homme! quel cœur!... Si vous saviez quelle reconnaissance +profonde il a pour son général, à qui, dit-il, il doit son +<span class="pagenum" id="page_363">363</span> +bonheur. Il n’a que trop de dévouement, il risquerait sa vie comme +à la guerre, et il oublie que maintenant il peut se trouver père de +famille.</p> + +<p>—Allons! je te regrettais, dit la comtesse en jetant à Olympe +un regard qui la fit rougir; mais je ne regrette plus rien, je te +vois heureuse. Quelle sublime et noble chose que l’amour dans le +mariage! ajouta-t-elle en disant tout haut la pensée qu’elle n’avait +pas osé naguère exprimer devant l’abbé Brossette.</p> + +<p>Virginie de Troisville resta songeuse, et madame Michaud respecta +ce silence.</p> + +<p>—Voyons! cette petite est probe? demanda la comtesse en se +réveillant comme d’un rêve.</p> + +<p>—Autant que moi, madame, répondit madame Michaud.</p> + +<p>—Discrète?...</p> + +<p>—Comme une tombe.</p> + +<p>—Reconnaissante?...</p> + +<p>—Ah! madame, elle a des retours d’humilité pour moi qui dénotent +une nature angélique; elle vient me baiser les mains, elle +me dit des mots à renverser. —Peut-on mourir d’amour? me demandait-elle +avant-hier. —Pourquoi me fais-tu cette question? +lui ai-je dit. —C’est pour savoir si c’est une maladie!</p> + +<p>—Elle a dit cela?... s’écria la comtesse.</p> + +<p>—Si je me rappelais tous ses mots, je vous en dirais bien d’autres, +répondit Olympe, elle a l’air d’en savoir plus que moi...</p> + +<p>—Crois-tu, mon enfant, qu’elle puisse te remplacer près de +moi? car je ne puis me passer d’une Olympe, dit la comtesse en +souriant avec une sorte de tristesse.</p> + +<p>—Pas encore, madame, elle est trop jeune; mais, dans deux +ans, oui... Puis, s’il était nécessaire qu’elle s’en allât d’ici, je vous +en préviendrais. Son éducation est à faire, elle ne sait rien du +monde. Le grand-père de Geneviève, le père Niseron, est un des +hommes qui se laisseraient couper le cou plutôt que de mentir; +il mourrait de faim auprès d’un dépôt; cela tient à ses opinions, et +sa petite-fille est élevée dans ces sentiments-là. La Péchina se croirait +votre égale, car le bonhomme a fait d’elle, comme il le dit, +une républicaine; de même que le père Fourchon fait de Mouche +un bohémien. Moi, je ris de ces écarts; mais vous, vous pourriez +vous en fâcher; elle ne vous révère que comme sa bienfaitrice et +non comme une supérieure. Que voulez-vous? c’est sauvage à la +<span class="pagenum" id="page_364">364</span> +façon des hirondelles... Le sang de la mère est aussi pour quelque +chose dans tout cela...</p> + +<p>—Qu’était donc sa mère?</p> + +<p>—Madame ne connaît pas cette histoire-là, dit Olympe. Eh +bien! le fils du vieux sacristain de Blangy, un garçon superbe, à +ce que m’ont dit les gens du pays, a été pris par la grande réquisition. +Ce Niseron ne se trouvait encore que simple canonnier +en 1809, dans un corps d’armée qui, du fond de l’Illyrie et de la +Dalmatie, a eu l’ordre d’accourir par la Hongrie pour couper la +retraite à l’armée autrichienne, dans le cas où l’empereur gagnerait +la bataille de Wagram. C’est Michaud qui m’a raconté la Dalmatie, +il y est allé. Niseron, en sa qualité de bel homme, avait +conquis à Zara le cœur d’une Monténégrine, une fille de la montagne, +à qui la garnison française ne déplaisait pas. Perdue dans +l’esprit de ses compatriotes, l’habitation de la ville était impossible +à cette fille après le départ des Français. Zèna Kropoli, dite injurieusement +la Française, a donc suivi le régiment d’artillerie; elle +est revenue en France après la paix. Auguste Niseron sollicitait la +permission d’épouser la Monténégrine, alors grosse de Geneviève; +mais la pauvre femme est morte à Vincennes des suites de l’accouchement, +en janvier 1810. Les papiers indispensables pour +qu’un mariage soit bon sont arrivés quelques jours après; Auguste +Niseron a donc écrit à son père de venir chercher l’enfant avec +une nourrice du pays et de s’en charger; il a eu bien raison, car +il a été tué d’un éclat d’obus à Montereau. Inscrite sous le nom +de Geneviève et baptisée à Soulanges, cette petite Dalmate a été +l’objet de la protection de mademoiselle Laguerre, que cette histoire +a touchée beaucoup, car il semble que ce soit dans le destin +de cette petite d’être adoptée par les maîtres des Aigues. Dans le +temps, le père Niseron a reçu du château la layette et des secours +en argent.</p> + +<p>En ce moment, de la fenêtre devant laquelle la comtesse et +Olympe se tenaient, ils virent Michaud abordant l’abbé Brossette +et Blondet, qui se promenaient en causant, dans le vaste +espace circulaire sablé qui répétait dans le parc la demi-lune extérieure.</p> + +<p>—Où donc est-elle? dit la comtesse, tu me donnes une furieuse +envie de la voir...</p> + +<p>—Elle est allée porter du lait à mademoiselle Gaillard, à la +<span class="pagenum" id="page_365">365</span> +porte de Conches; elle doit être à deux pas d’ici, car voilà plus +d’une heure qu’elle est partie...</p> + +<p>—Eh bien! je vais avec ces messieurs au-devant d’elle, dit madame +de Montcornet en descendant.</p> + +<p>Au moment où la comtesse dépliait son ombrelle, Michaud s’avança +pour lui dire que le général la laissait veuve probablement +pour deux jours.</p> + +<p>—Monsieur Michaud, dit vivement la comtesse, ne me trompez +pas, il se passe quelque chose de grave ici. Votre femme a peur, +et s’il y a beaucoup de gens qui ressemblent au père Fourchon, +ce pays doit être inhabitable...</p> + +<p>—Si c’était cela, madame, répondit Michaud en riant, nous ne +serions pas sur nos jambes, car il est bien facile de se défaire de +nous autres. Les paysans piaillent, voilà tout. Mais quant à passer +de la criaillerie au fait, du délit au crime, ils tiennent trop à la vie, +à l’air des champs... Olympe vous aura rapporté des propos qui +l’ont effrayée; mais elle est dans un état à s’effrayer d’un rêve, +ajouta-t-il en prenant le bras de sa femme, et le posant sur le +sien de manière à lui dire de se taire désormais.</p> + +<p>—Cornevin! Juliette! cria madame Michaud qui vit bientôt la +tête de sa vieille cuisinière à la croisée, je vais à deux pas, veillez +au pavillon.</p> + +<p>Deux chiens énormes, qui se mirent à hurler, montrèrent que +l’effectif de la garnison de la porte d’Avonne était assez considérable. +En entendant les chiens, Cornevin, un vieux Percheron, le +père nourricier d’Olympe, sortit du massif et fit voir une de ces +têtes comme il ne s’en fabrique que dans le Perche. Cornevin +avait dû chouanner en 1794 et 1799.</p> + +<p>Tout le monde accompagna la comtesse dans celle des six allées +de la forêt qui menait directement à la porte de Conches, et que +traversait la source d’Argent. Madame de Montcornet allait en avant, +avec Blondet. Le curé, Michaud et sa femme se parlaient à voix basse +de la révélation qui venait d’être faite à madame de l’état du pays.</p> + +<p>—Peut-être est-ce providentiel, disait le curé, car si madame +le veut, nous arriverons, à force de bienfaits et de douceur, à +changer ces gens-là...</p> + +<p>A six cents pas environ du pavillon, au-dessous du ruisseau, la +comtesse aperçut dans l’allée une cruche rouge cassée et du lait +répandu.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_366">366</span> +—Qu’est-il arrivé à la petite?... dit-elle en appelant Michaud et +sa femme qui retournaient au pavillon.</p> + +<p>—Un malheur comme à Perrette, lui répondit Émile Blondet.</p> + +<p>—Non, la pauvre enfant a été surprise et poursuivie, car la +cruche a été jetée sur le côté, dit l’abbé Brossette en examinant le +terrain.</p> + +<p>—Oh! c’est bien là le pied de la Péchina, dit Michaud. L’empreinte +des pieds tournés vivement, révèle une sorte de terreur +subite. La petite s’est élancée violemment du côté du pavillon en +voulant y retourner.</p> + +<p>Tout le monde suivait les traces montrées du doigt par le garde +général qui marchait en les observant, et qui s’arrêta dans le milieu +de l’allée, à cent pas de la cruche cassée, à l’endroit où cessaient +les marques des pieds de la Péchina.</p> + +<p>—Là, reprit-il, elle s’est dirigée vers l’Avonne, peut-être était-elle +cernée du côté du pavillon.</p> + +<p>—Mais, s’écria madame Michaud, il y a plus d’une heure qu’elle +est absente.</p> + +<p>Une même terreur se peignit sur toutes les figures. Le curé courut +vers le pavillon en examinant l’état du chemin, pendant que +Michaud, mû par la même pensée, remonta l’allée vers Conches.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, elle est tombée là, dit Michaud en revenant +de l’endroit où cessaient les empreintes vers le Ruisseau-d’Argent, +à celui où elles cessaient également au milieu de l’allée en montrant +une place... Tenez!...</p> + +<p>Tout le monde vit en effet sur le sable de l’allée la trace d’un +corps étendu.</p> + +<p>—Les empreintes qui vont vers le bois sont celles de pieds +chaussés de semelles en tricot... dit le curé.</p> + +<p>—C’est des pieds de femme, dit la comtesse.</p> + +<p>—Et là bas, à l’endroit de la cruche cassée, les empreintes sont +celles des pieds d’un homme, ajouta Michaud.</p> + +<p>—Je ne vois pas trace de deux pieds différents, dit le curé, qui +suivit jusqu’au bois la trace des chaussures de femme.</p> + +<p>—Elle aura, certes, été prise et emportée dans le bois, s’écria +Michaud.</p> + +<p>—Si c’est un pied de femme, ce serait inexplicable, s’écria +Blondet.</p> + +<p>—Ce sera quelque plaisanterie de ce monstre de Nicolas, dit +<span class="pagenum" id="page_367">367</span> +Michaud; depuis quelques jours il guette la Péchina. Ce matin, je +me suis tenu pendant deux heures sous le pont d’Avonne pour surprendre +mon drôle, qu’une femme aura peut-être aidé dans son +entreprise.</p> + +<p>—C’est affreux! dit la comtesse.</p> + +<p>—Ils croient plaisanter, ajouta le curé d’un ton amer et triste.</p> + +<p>—Oh! la Péchina ne se laissera pas arrêter, dit le garde général, +elle est capable d’avoir traversé l’Avonne à la nage... Je vais +visiter les bords de la rivière. Toi, ma chère Olympe, retourne au +pavillon, et vous, messieurs, ainsi que madame, promenez-vous +dans l’allée vers Conches.</p> + +<p>—Quel pays! dit la comtesse.</p> + +<p>—Il y a des mauvais garnements partout, reprit Blondet.</p> + +<p>—Est-il vrai, monsieur le curé, demanda madame de Montcornet, +que j’aie sauvé cette petite des griffes de Rigou?</p> + +<p>—Toutes les jeunes filles au-dessous de quinze ans que vous +voudrez recueillir au château seront arrachées à ce monstre, répondit +l’abbé Brossette. En essayant d’attirer cette enfant chez lui, +dès l’âge de douze ans, madame, l’apostat voulait satisfaire à la fois +et son libertinage et sa vengeance. En prenant le père Niseron pour +sacristain, j’ai pu faire comprendre à ce bonhomme les intentions +de Rigou, qui lui parlait de réparer les torts de son oncle, mon +prédécesseur à la cure. C’est un des griefs de l’ancien maire contre +moi, sa haine en est accrue... Le père Niseron a déclaré solennellement +à Rigou qu’il le tuerait, s’il arrivait malheur à Geneviève, +et il l’a rendu responsable de toute atteinte à l’honneur de cette enfant. +Je ne serais pas éloigné de voir dans la poursuite de Nicolas +Tonsard quelque infernale combinaison de cet homme, qui se croit +tout permis ici.</p> + +<p>—Il ne craint donc pas la justice?... dit Blondet.</p> + +<p>—D’abord, il est le beau-père du Procureur du roi, répondit +le curé qui fit une pause. Puis, vous ne soupçonnez pas, reprit-il, +l’insouciance profonde de la police cantonale et du parquet à l’égard +de ces gens-là. Pourvu que les paysans ne brûlent pas les fermes, +qu’ils n’assassinent pas, qu’ils n’empoisonnent pas et qu’ils payent +leurs contributions, on les laisse faire ce qu’ils veulent entre +eux; et, comme ils sont sans principes religieux, il se passe des +choses affreuses. De l’autre côté du bassin de l’Avonne, les vieillards +impotents tremblent de rester à la maison, car alors on ne +<span class="pagenum" id="page_368">368</span> +leur donne plus à manger; aussi vont-ils aux champs tant que +leurs jambes peuvent les porter; s’ils se couchent, ils savent très-bien +que c’est pour mourir, faute de nourriture. Monsieur Sarcus, +le juge de paix, dit que si l’on faisait le procès à tous les criminels, +l’État se ruinerait en frais de justice.</p> + +<p>—Mais il y voit clair, ce magistrat-là, s’écria Blondet.</p> + +<p>—Ah! Monseigneur connaissait bien la situation de cette vallée +et surtout l’état de cette commune, dit en continuant le curé. La +religion peut seule réparer tant de maux, la loi me semble impuissante, +modifiée comme elle l’est...</p> + +<p>Le curé fut interrompu par des cris partant du bois, et la comtesse, +précédée d’Émile et de l’abbé, s’y enfonça courageusement +en courant dans la direction indiquée par les cris.</p> + +<h5>XI.—L’OARISTYS, XVIII<sup>e</sup> ÉGLOGUE DE THÉOCRITE PEU GOUTÉE +EN COUR D’ASSISES.</h5> + +<p class="nbreak">La sagacité de sauvage, que son nouveau métier avait développée +chez Michaud, jointe à la connaissance des passions et des intérêts +de la commune de Blangy, venait d’expliquer en partie une +troisième idylle dans le genre grec, que les villageois pauvres comme +les Tonsard, et les quadragénaires riches comme Rigou, traduisent +selon le mot classique, <i>librement</i>, au fond des campagnes.</p> + +<p>Nicolas, second fils de Tonsard, avait amené, lors du tirage, un +fort mauvais numéro. Deux ans auparavant, grâce à l’intervention +de Soudry, de Gaubertin, de Sarcus le Riche, le frère aîné de Nicolas +Tonsard fut réformé comme impropre au service militaire, +à cause d’une prétendue maladie dans les muscles du bras droit; +mais comme depuis Jean-Louis avait manié les instruments les +plus aratoires avec une facilité très-remarquée, il se fit une sorte +de rumeur à cet égard dans le canton.</p> + +<p>Soudry, Rigou, Gaubertin, les protecteurs de cette famille, avertirent +alors le cabaretier qu’il ne fallait pas essayer de soustraire le +grand et fort Nicolas à la loi du recrutement. Néanmoins, le maire +de la Ville-aux-Fayes et Rigou sentaient si vivement la nécessité +d’obliger les hommes hardis et capables de mal faire, habilement +dirigés par eux contre les Aigues, que Rigou donna quelque espérance +à Tonsard et à son fils.</p> + +<p>Ce moine défroqué, chez qui Catherine, excessivement dévouée +<span class="pagenum" id="page_369">369</span> +à son frère, allait de temps en temps, conseilla de s’adresser à la +comtesse et au général.</p> + +<p>—Il ne sera peut-être pas fâché de vous rendre ce service pour +vous amadouer, et ce sera tout autant de pris sur l’ennemi, dit à +Catherine le terrible beau-père du Procureur du roi. Si le Tapissier +vous refuse, eh bien! nous verrons.</p> + +<p>Dans les prévisions de Rigou, le refus du général devait augmenter +par un fait nouveau les torts du grand propriétaire envers les +paysans, et valoir à la coalition un nouveau motif de reconnaissance +de la part de Tonsard, dans le cas où son esprit retors fournirait +à l’ancien maire un moyen de libérer Nicolas.</p> + +<p>Nicolas, qui devait passer sous peu de jours au conseil de révision, +fondait peu d’espoir sur la protection du général, à raison +des griefs des Aigues contre la famille Tonsard. Sa passion, ou +pour mieux dire son entêtement, son caprice pour la Péchina +furent tellement excités à l’idée de ce départ, qui ne lui laissait +plus le temps de la séduire, qu’il voulut essayer de la violence.</p> + +<p>Le mépris que cette enfant témoignait à son persécuteur, outre +une résistance pleine d’énergie, avait allumé chez le lovelace du +Grand-I-Vert une haine dont la fureur égalait celle de son désir. +Depuis trois jours il guettait la Péchina; de son côté, la pauvre +enfant se savait guettée. Il existait entre Nicolas et sa proie la même +entente qu’entre le chasseur et le gibier. Quand la Péchina s’avançait +de quelques pas au delà de la grille, elle apercevait la tête de +Nicolas dans une des allées parallèles aux murs du parc, ou sur le +pont d’Avonne. Elle aurait bien pu se soustraire à cette odieuse +poursuite en s’adressant à son grand-père; mais toutes les filles, +même les plus naïves, par une étrange peur, instinctive peut-être, +tremblent en ces sortes d’aventures, de se confier à leurs protecteurs +naturels.</p> + +<p>Geneviève avait entendu le père Niseron faisant le serment de +tuer un homme, quel qu’il fût, qui <i>toucherait</i> à sa petite-fille, +tel fut son mot. Le vieillard croyait cette enfant gardée par l’auréole +blanche que soixante-dix ans de probité lui valaient. La +perspective de drames terribles épouvante assez les imaginations +ardentes des jeunes filles, sans qu’il soit besoin de plonger au fond +de leurs cœurs pour en rapporter les nombreuses et curieuses raisons +qui leur mettent alors le cachet du silence sur les lèvres.</p> + +<p>Au moment d’aller porter le lait que madame Michaud envoyait +<span class="pagenum" id="page_370">370</span> +à la fille de Gaillard, le garde de la porte de Conches, dont la vache +avait fait un veau, la Péchina ne se hasarda point, sans procéder à +une enquête, comme une chatte qui s’aventure hors de sa maison. +Elle ne vit pas trace de Nicolas; elle écouta le silence, comme +dit le poëte, et n’entendant rien, elle pensa qu’à cette heure le +drôle était à l’ouvrage. Les paysans commençaient à couper leurs +seigles, car ils moissonnent les premiers leurs parcelles, afin de +pouvoir gagner les fortes journées données aux moissonneurs. +Mais Nicolas n’était pas homme à pleurer la paye de deux jours, +d’autant plus qu’il quittait le pays après la foire de Soulanges, et +que, devenir soldat, c’est pour le paysan entrer dans une nouvelle +vie.</p> + +<p>Quand la Péchina, sa cruche sur la tête, parvint à la moitié de +son chemin, Nicolas dégringola comme un chat sauvage du haut +d’un orme où il s’était caché dans le feuillage, et tomba comme la +foudre aux pieds de la Péchina, qui jeta sa cruche et se fia, pour +gagner le pavillon, à son agilité. A cent pas de là, Catherine Tonsard, +qui faisait le guet, déboucha du bois et heurta si violemment +la Péchina qu’elle la jeta par terre. La violence du coup étourdit +l’enfant; Catherine la releva, la prit dans ses bras et l’emmena dans +le bois, au milieu d’une petite prairie où bouillonne la source du +Ruisseau-d’Argent.</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-09.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-09.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">CATHERINE TONSARD.</p> + <p class="caption3">Vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune clair, pénétrants +et d’une insolence soldatesque.</p> + <p class="caption4">(LES PAYSANS.) </p> +</div> + +<p>Catherine, grande et forte, en tout point semblable aux filles +que les sculpteurs et les peintres prennent, comme jadis la République, +pour modèle de la Liberté, charmait la jeunesse de la vallée +d’Avonne par ce même sein volumineux, ces mêmes jambes musculeuses, +cette même taille à la fois robuste et flexible; ces bras +charnus, cet œil allumé d’une paillette de feu, par l’air fier, les +cheveux tordus à grosses poignées, le front masculin, la bouche +rouge, aux lèvres retroussées par un sourire quasi féroce qu’Eugène +Delacroix et David d’Angers ont tous deux admirablement +saisi et représenté. Image du peuple, l’ardente et brune Catherine +vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune clair, pénétrants +et d’une insolence soldatesque. Elle tenait de son père une +violence telle que toute la famille, excepté Tonsard, la craignait +dans le cabaret.</p> + +<p>—Eh bien! comment te trouves-tu, ma vieille? dit Catherine +à la Péchina.</p> + +<p>Catherine avait assis à dessein sa victime sur un tertre d’une +<span class="pagenum" id="page_371">371</span> +faible élévation, auprès de la source où elle lui fit reprendre ses +sens avec une affusion d’eau froide.</p> + +<p>—Où suis-je?... demanda-t-elle en levant ses beaux yeux noirs, +par où vous eussiez dit qu’il passait un rayon de soleil.</p> + +<p>—Ah! sans moi, reprit Catherine, tu serais morte...</p> + +<p>—Merci, dit la petite encore tout étourdie. Que m’est-il donc +arrivé?</p> + +<p>—Tu as buté contre une racine et tu t’es étalée à quatre pas, +jetée comme une balle... Ah! courais-tu!... Tu te lançais comme +une perdue.</p> + +<p>—C’est ton frère qui est la cause de cet accident, dit la petite +en se rappelant d’avoir vu Nicolas.</p> + +<p>—Mon frère? je ne l’ai pas aperçu, dit Catherine. Et qu’est-ce +qu’il t’a donc fait, mon pauvre Nicolas, pour que tu en aies peur +comme d’un loup-garou? N’est-il pas plus beau que ton monsieur +Michaud?</p> + +<p>—Oh! dit superbement la Péchina.</p> + +<p>—Va, ma petite, tu te prépares des malheurs en aimant ceux +qui nous persécutent! Pourquoi n’es-tu donc pas de notre côté?</p> + +<p>—Pourquoi ne mettez-vous jamais les pieds à l’église? et pourquoi +volez-vous nuit et jour? demanda l’enfant.</p> + +<p>—Te laisserais-tu donc prendre aux raisons des bourgeois?... +répondit Catherine dédaigneusement et sans soupçonner l’attachement +de la Péchina. Les bourgeois nous aiment, eux, comme ils +aiment la cuisine, il leur faut de nouvelles platées tous les jours. +Où donc as-tu vu des bourgeois qui nous épousent, nous autres +paysannes? Vois donc si Sarcus le Riche laisse son fils libre de se +marier avec la belle Gatienne Giboulard d’Auxerre, qui pourtant +est la fille d’un riche menuisier!... Tu n’es jamais allée au Tivoli +de Soulanges, chez Socquard, viens-y? tu les verras là, les bourgeois! +tu concevras alors qu’ils valent à peine l’argent qu’on leur +soutire quand nous les attrapons! Viens donc cette année à la foire?</p> + +<p>—On dit que c’est bien beau la foire à Soulanges? s’écria naïvement +la Péchina.</p> + +<p>—Je vas te dire ce que c’est, en deux mots, reprit Catherine. On +y est reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il donc d’être jolie +comme tu l’es, si ce n’est pas pour être admirée par les hommes?</p> + +<p>Ah! quand j’ai entendu dire pour la première fois: —«Quel +beau brin de fille!» tout mon sang est devenu du feu. C’était chez +<span class="pagenum" id="page_372">372</span> +Socquard, en pleine danse; mon grand’père, qui jouait de la clarinette, +en a souri. Tivoli m’a paru grand et beau comme le ciel +mais c’est que, ma fille, c’est éclairé tout en quinquets en glaces, +on peut se croire en paradis. Les messieurs de Soulanges, d’Auxerre +et de la Ville-aux-Fayes sont tous là. Depuis cette soirée, j’ai toujours +aimé l’endroit où cette phrase a sonné dans mes oreilles +comme une musique militaire. On donnerait son éternité pour entendre +dire cela de soi, mon enfant, par l’homme qu’on aime?...</p> + +<p>—Mais oui, peut-être, répondit la Péchina d’un air pensif.</p> + +<p>—Viens-y donc, écouter cette bénédiction de l’homme, elle ne +te manquera pas! s’écria Catherine. Dame! il y a de la chance, +quand on est brave comme toi, de rencontrer un beau sort!... Le +fils à monsieur Lupin, Amaury, qu’a des habits à boutons d’or, +serait capable de te demander en mariage! Ce n’est pas tout, va! +si tu savais ce qu’on trouve là contre le chagrin. Tiens, le vin cuit +de Socquard vous ferait oublier le plus grand des malheurs. Figure-toi +que ça vous donne des rêves! on se sent plus légère... Tu +n’as jamais bu de vin cuit!... Eh bien! tu ne connais pas la vie!</p> + +<p>Ce privilége acquis aux grandes personnes de se gargariser de +temps en temps avec un verre de vin cuit, excite à un si haut degré +la curiosité des enfants au-dessous de douze ans, que Geneviève +avait une fois trempé ses lèvres dans un petit verre de vin +cuit ordonné par le médecin à son grand-père malade. Cette +épreuve avait laissé dans le souvenir de la pauvre enfant une sorte +de magie qui peut expliquer l’attention que Catherine obtint, et +sur laquelle comptait cette atroce fille pour réaliser le plan dont +une partie avait déjà réussi. Sans doute elle voulait faire arriver la +victime, étourdie par sa chute, à cette ivresse morale, si dangereuse +pour des filles qui vivent aux champs et dont l’imagination, +privée de pâture, n’en est que plus ardente aussitôt qu’elle trouve +à s’exercer. Le vin cuit, qu’elle tenait en réserve, devait achever +de faire perdre la tête à sa victime.</p> + +<p>—Qu’y a-t-il donc là dedans? demanda la Péchina.</p> + +<p>—Toutes sortes de choses!... répondit Catherine en regardant +de côté pour voir si son frère arrivait, d’abord des <i>machins</i> qui +viennent des Indes, de la cannelle, des herbes qui vous changent +par enchantement. Enfin, vous croyez tenir ce que vous aimez! ça +vous rend heureuse! on se voit riche, on se moque de tout.</p> + +<p>—J’aurais peur de boire du vin cuit à la danse! dit la Péchina.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_373">373</span> +—De quoi? reprit Catherine, il n’y a pas le moindre danger: +songe donc à tout ce monde qui est là. Tous les bourgeois nous +regardent! Ah! c’est de ces jours qui font supporter bien des misères! +Voir ça et mourir, on serait contente!</p> + +<p>—Si monsieur et madame Michaud voulaient y venir!... répondit +la Péchina l’œil en feu.</p> + +<p>—Mais ton grand-père Niseron, tu ne l’as pas abandonné, ce +pauvre cher homme, et il serait bien flatté de te voir adorée comme +une reine... Est-ce que tu préfères ces Arminacs de Michaud et +autres à ton grand-père et aux Bourguignons? Ça n’est pas bien +de renier son pays. Et puis, après, qu’est-ce que les Michaud auraient +donc à dire si ton grand-père t’emmenait à la fête de Soulanges?... +Oh! si tu savais ce que c’est que de régner sur un +homme, d’être sa folie et de pouvoir lui dire: —Va là, comme +je le dis à Godain, et qu’il y va! —Fais cela! et il le fait! Et tu +es <i>atournée</i>, vois-tu, ma petite, à démonter la tête à un bourgeois +comme le fils à monsieur Lupin. Dire que monsieur Amaury +s’est amouraché de ma sœur Marie parce qu’elle est blonde, et +qu’il a quasiment peur de moi... Mais toi, depuis que ces gens du +pavillon t’ont requinquée, tu as l’air d’une impératrice.</p> + +<p>Tout en faisant oublier adroitement Nicolas, pour dissiper la défiance +dans cette âme naïve, Catherine y distillait superfinement +l’ambroisie des compliments. Sans le savoir, elle avait attaqué la +plaie secrète de ce cœur. La Péchina, sans être autre chose qu’une +pauvre paysanne, offrait le spectacle d’une effrayante précocité, +comme beaucoup de créatures destinées à finir prématurément, +ainsi qu’elles ont fleuri. Produit bizarre du sang monténégrin et +du sang bourguignon, conçue et portée à travers les fatigues de la +guerre, elle s’était sans doute ressentie de ces circonstances. Mince, +fluette, brune comme une feuille de tabac, petite, elle possédait +une force incroyable, mais cachée aux yeux des paysans, à qui les +mystères des organisations nerveuses sont inconnus. On n’admet +pas les nerfs dans le système médical des campagnes.</p> + +<p>A treize ans, Geneviève avait achevé sa croissance, quoiqu’elle +eût à peine la taille d’un enfant de son âge. Sa figure devait-elle à +son origine ou au soleil de la Bourgogne ce teint de topaze à la +fois sombre et brillant, sombre par la couleur, brillant par le grain +du tissu, qui prête à une petite fille un air vieux, la science médicale +nous blâmerait peut-être de l’affirmer. Cette vieillesse anticipée +<span class="pagenum" id="page_374">374</span> +du masque était rachetée par la vivacité, par l’éclat, par la +richesse de lumière qui faisaient des yeux de la Péchina deux +étoiles. Comme à tous ces yeux pleins de soleil, et qui veulent +peut-être des abris puissants, les paupières étaient armées de cils +d’une longueur presque démesurée. Les cheveux, d’un noir +bleuâtre, fins et longs, abondants, couronnaient de leurs grosses +nattes un front coupé comme celui de la Junon antique. Ce magnifique +diadème de cheveux, ces grands yeux arméniens, ce front +céleste écrasaient la figure. Le nez, quoique d’une forme pure à sa +naissance et d’une courbe élégante, se terminait par des espèces +de nasaux chevalins et aplatis. La passion retroussait parfois ces +narines, et la physionomie contractait alors une expression furieuse. +De même que le nez, tout le bas de la figure semblait inachevé, +comme si la glaise eût manqué dans les doigts du divin +sculpteur. Entre la lèvre inférieure et le menton, l’espace était si +court, qu’en prenant la Péchina par le menton, on devait lui froisser +les lèvres; mais les dents ne permettaient pas de faire attention +à ce défaut. Vous eussiez prêté des âmes à ces petits os, brillants, +vernis, bien coupés, transparents, et que laissaient facilement +voir une bouche trop fendue, accentuée par des sinuosités qui +donnaient aux lèvres de la ressemblance avec les bizarres torsions +du corail. La lumière passait si facilement à travers la conque des +oreilles, qu’elle semblait rose en plein soleil. Le teint, quoique +roussi, révélait une merveilleuse finesse de chair. Si, comme l’a +dit Buffon, l’amour est dans le toucher, la douceur de cette peau +devait être active et pénétrante comme la senteur des daturas. La +poitrine, de même que le corps, effrayait par sa maigreur; mais les +pieds et les mains, d’une petitesse provocante, accusaient une puissance +nerveuse supérieure, une organisation vivace.</p> + +<p>Ce mélange d’imperfections diaboliques et de beautés divines, +harmonieux malgré tant de discordances, car il tendait à l’unité +par une fierté sauvage; puis ce défi d’une âme puissante à un faible +corps écrit dans les yeux, tout rendait cette enfant inoubliable. La +nature avait voulu faire de ce petit être une femme, les circonstances +de la conception lui prêtèrent la figure et le corps d’un +garçon. A voir cette fille étrange, un poëte lui aurait donné l’Yémen +pour patrie, elle tenait de l’Afrite et du Génie des contes +arabes. La physionomie de la Péchina ne mentait pas. Elle avait +l’âme de son regard de feu, l’esprit de ses lèvres brillantées par ses +<span class="pagenum" id="page_375">375</span> +dents prestigieuses, la pensée de son front sublime, la fureur de +ses narines toujours prêtes à hennir. Aussi l’amour, comme on le +conçoit dans les sables brûlants, dans les déserts, agitait-il ce cœur +âgé de vingt ans, en dépit des treize ans de l’enfant du Monténégro, +qui, semblable à cette cime neigeuse, ne devait jamais se +parer des fleurs du printemps.</p> + +<p>Les observateurs comprendront alors que la Péchina, chez qui +la passion sortait par tous les pores, réveillât en des natures perverses +la fantaisie endormie par l’abus; de même qu’à table, l’eau +vient à la bouche à l’aspect de ces fruits contournés, troués, tachés +de noir, que les gourmands connaissent par expérience, et +sous la peau desquels la nature se plaît à mettre des saveurs et des +parfums de choix. Pourquoi Nicolas, ce manouvrier vulgaire, +pourchassait-il cette créature digne d’un poëte, quand tous les +yeux de cette vallée en avaient pitié comme d’une difformité maladive? +Pourquoi Rigou, le vieillard, éprouvait-il pour elle une passion +de jeune homme? Qui des deux était jeune ou vieillard? Le +jeune paysan était-il aussi blasé que le vieil usurier? Comment les +deux extrêmes de la vie se réunissaient-ils dans un commun et sinistre +caprice? La force qui finit ressemble-t-elle à la force qui +commence? Les déréglements de l’homme sont des abîmes gardés +par des sphinx, ils commencent et se terminent presque tous par +des questions sans réponse.</p> + +<p>On doit concevoir maintenant cette exclamation: —Piccina!... +échappée à la comtesse, quand sur le chemin elle vit Geneviève, +l’année précédente, ébahie à l’aspect d’une calèche et d’une femme +mise comme madame de Montcornet. Cette fille presque avortée, +d’une énergie monténégrine, aimait le grand, le beau, le noble +garde général, mais comme les enfants de cet âge savent aimer +quand elles aiment, c’est-à-dire avec la rage d’un désir enfantin, +avec les forces de la jeunesse, avec le dévouement qui, chez les +vraies vierges, enfantent de divines poésies. Catherine venait donc +de passer ses grossières mains sur les cordes les plus sensibles de +cette harpe, toutes montées à casser. Danser sous les yeux de Michaud, +aller à la fête de Soulanges, y briller, s’inscrire dans le +souvenir de ce maître adoré?... Quelles idées! Les lancer dans +cette tête volcanique, n’était-ce pas jeter des charbons allumés sur +de la paille exposée au soleil d’août?</p> + +<p>—Non, Catherine, répondit la Péchina, je suis laide, chétive; +<span class="pagenum" id="page_376">376</span> +mon lot est de vivre dans un coin, de rester fille, seule au monde.</p> + +<p>—Les hommes aiment les <i>chétiotes</i>, reprit Catherine. Tu me +vois bien, moi? dit-elle en montrant ses beaux bras, je plais à +Godain qui est une vraie <i>guernouille</i>, je plais à ce petit Charles +qui accompagne le comte; mais le fils Lupin a peur de moi. Je te +le répète, c’est les petits hommes qui m’aiment et qui disent à la +Ville-aux-Fayes ou à Soulanges: Le beau brin de fille! en me +voyant passer. Eh bien! toi, tu plairas aux beaux hommes...</p> + +<p>—Ah! Catherine, si c’est vrai, cela!... s’écria la Péchina ravie.</p> + +<p>—Mais enfin, c’est si vrai que Nicolas, le plus bel homme du +canton, est fou de toi; il en rêve, il en perd l’esprit, et il est aimé +de toutes les filles... C’est un fier gars! Si tu mets une robe blanche +et des rubans jaunes, tu seras la plus belle chez Socquard, le jour +de Notre-Dame, à la face de tout le beau monde de la Ville-aux-Fayes. +Voyons, veux-tu? Tiens, je coupais de l’herbe, là, pour +nos vaches; j’ai dans ma gourde un peu de vin cuit que m’a donné +Socquard ce matin, dit-elle en voyant dans les yeux de la Péchina +cette expression délirante que connaissent toutes les femmes, je +suis bonne enfant, nous allons le partager... tu te croiras aimée...</p> + +<p>Pendant cette conversation, en choisissant les touffes d’herbe +pour poser ses pieds, Nicolas s’était glissé sans bruit jusqu’au tronc +d’un gros chêne peu distant du tertre où sa sœur avait assis la Péchina. +Catherine, qui, de moment en moment, jetait les yeux autour +d’elle, finit par apercevoir son frère en allant prendre la gourde +au vin cuit.</p> + +<p>—Tiens, commence, dit-elle à la petite.</p> + +<p>—Ça me brûle, s’écria Geneviève en rendant la gourde à Catherine +après en avoir bu deux gorgées.</p> + +<p>—Bête! tiens, répondit Catherine en vidant d’un trait ce flacon +rustique, v’là comme ça passe! c’est un rayon de soleil qui vous +luit dans l’estomac!</p> + +<p>—Et moi qui devrais avoir porté mon lait à mademoiselle Gailard?... +s’écria la Péchina. Nicolas m’a fait une peur...</p> + +<p>—Tu n’aimes donc pas Nicolas?</p> + +<p>—Non, répondit la Péchina; qu’a-t-il à me poursuivre? il ne +manque pourtant pas de créatures de bonne volonté.</p> + +<p>—Mais s’il te préfère à toutes les filles de la vallée, ma petite...</p> + +<p>—J’en suis fâchée pour lui, dit-elle.</p> + +<p>—On voit bien que tu ne le connais pas, reprit Catherine.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_377">377</span> +Avec une rapidité foudroyante, Catherine Tonsard, en disant +cette horrible phrase, saisit la Péchina par la taille, la renversa +sur l’herbe, la priva de toute sa force en la mettant à plat, et la +maintint dans cette dangereuse position. En apercevant son odieux +persécuteur, l’enfant se mit à crier à pleins poumons, et envoya +Nicolas à cinq pas de là d’un coup de pied donné dans le ventre; +puis elle se renversa sur elle-même comme un acrobate avec une +dextérité qui trompa les calculs de Catherine, et se releva pour +fuir. Catherine, restée à terre, étendit la main, prit la Péchina +par le pied, la fit tomber tout de son long, la face contre terre. +Cette chute affreuse arrêta les cris incessants de la courageuse Monténégrine. +Nicolas, qui, malgré la violence du coup, s’était remis, +revint furieux et voulut saisir sa victime. Dans ce danger, quoique +étourdie par le vin, l’enfant saisit Nicolas à la gorge et la lui serra +par une étreinte de fer.</p> + +<p>—Elle m’étrangle! au secours, Catherine! cria Nicolas d’une +voix qui passait péniblement par le larynx.</p> + +<p>La Péchina jetait aussi des cris perçants. Catherine essaya de les +étouffer en mettant une main sur la bouche de l’enfant, qui la +mordit au sang. Ce fut alors que Blondet, la comtesse et le curé +se montrèrent sur la lisière du bois.</p> + +<p>—Voilà les bourgeois des Aigues, dit Catherine en aidant Geneviève +à se relever.</p> + +<p>—Veux-tu vivre? dit Nicolas Tonsard à l’enfant d’une voix +rauque.</p> + +<p>—Après? dit la Péchina.</p> + +<p>—Dis-leur que nous jouions, et je te pardonne, reprit Nicolas +d’un air sombre.</p> + +<p>—Mâtine! le diras-tu?... répéta Catherine dont le regard fut +encore plus terrible que la menace meurtrière de Nicolas.</p> + +<p>—Oui, si vous me laissez tranquille, répliqua l’enfant. D’ailleurs, +je ne sortirai plus sans mes ciseaux!</p> + +<p>—Tu te tairas, ou je te flanquerai dans l’Avonne, dit la féroce +Catherine.</p> + +<p>—Vous êtes des monstres!... cria le curé, vous mériteriez +d’être arrêtés et envoyés en cour d’assises...</p> + +<p>—Ah çà! que faites-vous dans vos salons, vous autres? demanda +Nicolas en regardant la comtesse et Blondet qui frémirent. +Vous jouez, n’est-ce pas? Eh bien! les champs sont à nous, on ne +<span class="pagenum" id="page_378">378</span> +peut pas toujours travailler, nous jouions!... Demandez à ma sœur +et à la Péchina?</p> + +<p>—Comment vous battez-vous donc, si c’est comme cela que +vous jouez! s’écria Blondet.</p> + +<p>Nicolas jeta sur Blondet un regard d’assassin.</p> + +<p>—Parle donc, dit Catherine en prenant la Péchina par l’avant-bras +et en le lui serrant à y laisser un bracelet bleu, n’est-ce pas +que nous nous amusions?...</p> + +<p>—Oui, madame, nous nous amusions, dit l’enfant épuisée par +le déploiement de ses forces, et qui s’affaissa sur elle-même comme +si elle allait s’évanouir.</p> + +<p>—Vous l’entendez, madame, dit effrontément Catherine en +lançant à la comtesse un de ces regards de femme à femme qui +valent des coups de poignard.</p> + +<p>Elle prit le bras de son frère, et tous deux ils s’en allèrent, sans +s’abuser sur les idées qu’ils avaient inspirées à ces trois personnages. +Nicolas se retourna deux fois, et deux fois il rencontra le +regard de Blondet qui toisait ce grand drôle, haut de cinq pieds +huit pouces, d’une coloration vigoureuse, à cheveux noirs, crépus, +large des épaules, et dont la physionomie assez douce offrait sur +les lèvres et autour de la bouche des traits où se devinait la cruauté +particulière aux voluptueux et aux fainéants. Catherine balançait +sa jupe blanche à raies bleues avec une sorte de coquetterie perverse.</p> + +<p>—Caïn et sa femme! dit Blondet au curé.</p> + +<p>—Vous ne savez pas à quel point vous rencontrez juste, répliqua +l’abbé Brossette.</p> + +<p>—Ah! monsieur le curé, que feront-ils de moi? dit la Péchina +quand le frère et la sœur furent à une distance où sa voix ne pouvait +être entendue.</p> + +<p>La comtesse, devenue blanche comme son mouchoir, éprouvait +un saisissement tel, qu’elle n’entendait ni Blondet, ni le curé, ni +la Péchina.</p> + +<p>—C’est à faire fuir un paradis terrestre... dit-elle enfin. Mais, +avant tout, sauvons cette enfant de leurs griffes.</p> + +<p>—Vous aviez raison, cette enfant est tout un poëme, un poëme +vivant! dit tout bas Blondet à la comtesse.</p> + +<p>En ce moment, la Monténégrine se trouvait dans l’état où le +corps et l’âme fument, pour ainsi dire, après l’incendie d’une +<span class="pagenum" id="page_379">379</span> +colère qui a fait lancer à toutes les forces intellectuelles et physiques +leur somme de force. C’est une splendeur, inouïe, suprême, qui +ne jaillit que sous la pression d’un fanatisme, la résistance ou la +victoire, celle de l’amour ou du martyre. Partie avec une robe à +filets alternativement bruns et jaunes, avec une collerette qu’elle +plissait elle-même en se levant de bonne heure, l’enfant ne s’était +pas encore aperçue du désordre de sa robe souillée de terre, de sa +collerette chiffonnée. En sentant ses cheveux déroulés, elle chercha +son peigne. Ce fut dans ce premier mouvement de trouble que +Michaud, également attiré par les cris, se rendit sur le lieu de la +scène. En voyant son Dieu, la Péchina retrouva toute son énergie.</p> + +<p>—Il ne m’a seulement pas touchée, monsieur Michaud! s’écria-t-elle.</p> + +<p>Ce cri, le regard et le mouvement qui en furent un éloquent +commentaire, en apprirent en un instant à Blondet et au curé plus +que madame Michaud n’en avait dit à la comtesse sur la passion +de cette étrange fille pour le garde général qui ne s’en apercevait pas.</p> + +<p>—Le misérable! s’écria Michaud.</p> + +<p>Et par ce geste involontaire, impuissant, qui échappe aux fous +comme aux sages, il menaça du poing Nicolas, dont la haute stature +faisait ombre dans le bois où il s’engageait avec sa sœur.</p> + +<p>—Vous ne jouiez donc pas? dit l’abbé Brossette en jetant un fin +regard à la Péchina.</p> + +<p>—Ne la tourmentez pas, dit la comtesse, et rentrons.</p> + +<p>La Péchina, quoique brisée, puisa dans sa passion assez de force +pour marcher, son maître adoré la regardait! La comtesse suivait +Michaud dans un de ces sentiers connus seulement des braconniers +et des gardes, où l’on ne peut aller deux de front, mais qui menait +droit à la porte d’Avonne.</p> + +<p>—Michaud, dit-elle au milieu du bois, il faut trouver un moyen +de débarrasser le pays de ce méchant garnement, car cette enfant +est peut-être menacée de mort.</p> + +<p>—D’abord, répondit Michaud, Geneviève ne quittera pas le pavillon, +ma femme prendra chez elle le neveu de Vatel, qui fait les +allées du parc; nous le remplacerons par un garçon du pays de ma +femme, car il ne faut plus mettre aux Aigues que des gens de qui +nous soyons sûrs. Avec Gounod chez nous et Cornevin le vieux +père nourricier, les vaches seront bien gardées, et la Péchina ne +sortira plus qu’accompagnée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_380">380</span> +—Je dirai à Monsieur de vous indemniser de ce surcroît de dépense, +reprit la comtesse; mais ceci ne nous défait pas de Nicolas? +Comment y arriverons-nous?</p> + +<p>—Le moyen est tout simple et tout trouvé, répondit Michaud. +Nicolas doit passer dans quelques jours au conseil de révision; au +lieu de solliciter sa réforme, mon général, sur la protection de qui +les Tonsard comptent, n’a qu’à bien le recommander au prône.</p> + +<p>—J’irai, s’il le faut, dit la comtesse, voir moi-même mon cousin +de Castéran, notre préfet; mais d’ici là, je tremble...</p> + +<p>Ces paroles furent échangées au bout du sentier qui débouchait +au rond-point. En arrivant à la crête du fossé, la comtesse ne put +s’empêcher de jeter un cri; Michaud s’avança pour la soutenir, +croyant qu’elle s’était blessée à quelque épine sèche; mais il tressaillit +du spectacle qui s’offrit à ses regards.</p> + +<p>Marie et Bonnébault, assis sur le talus du fossé, paraissaient +causer, et s’étaient sans doute cachés là pour écouter. Évidemment, +ils avaient quitté leur place dans le bois en entendant venir +du monde et reconnaissant des voix bourgeoises.</p> + +<p>Après six ans de service dans la cavalerie, Bonnébault, grand +garçon sec, était revenu depuis quelques mois à Conches, avec un +congé définitif qu’il dut à sa mauvaise conduite; il aurait gâté les +meilleurs soldats par son exemple. Il portait des moustaches et une +virgule, particularité qui, jointe au prestige de la tenue que les +soldats contractent au régime de la caserne, avait rendu Bonnébault +la coqueluche des filles de la vallée. Il tenait, comme les militaires, +ses cheveux de derrière très-courts, frisait ceux du dessus +de la tête, retroussait les faces d’un air coquet, et mettait crânement +de côté son bonnet de police. Enfin, comparé aux paysans +presque tous en guenilles comme Mouche et Fourchon, il paraissait +superbe en pantalon de toile, en bottes et en petite veste courte. +Ces effets, achetés lors de sa libération, se ressentaient de la réforme +et de la vie des champs; mais le coq de la vallée en possédait +de meilleurs pour les jours de fête. Il vivait, disons-le, des +libéralités de ses bonnes amies, qui suffisaient à peine aux dissipations, +aux libations, aux perditions de tout genre qu’entraînait la +fréquentation du café de la Paix.</p> + +<p>Malgré sa figure ronde, plate, assez gracieuse au premier aspect, +ce drôle offrait je ne sais quoi de sinistre. Il était bigle, c’est-à-dire +qu’un de ses yeux ne suivait pas le mouvement de l’autre; il ne +<span class="pagenum" id="page_381">381</span> +louchait pas, mais ses yeux n’étaient pas toujours ensemble, pour +emprunter à la peinture un de ses termes. Ce défaut, quoique léger, +donnait à son regard une expression ténébreuse, inquiétante, +en ce qu’elle s’accordait avec un mouvement dans le front et dans +les sourcils, qui révélait une sorte de lâcheté de caractère, une disposition +à l’avilissement.</p> + +<p>Il en est de la lâcheté comme du courage: il y en a de plusieurs +sortes. Bonnébault, qui se serait battu comme le plus brave soldat, +était faible devant ses vices et ses fantaisies. Paresseux comme un +lézard, actif seulement pour ce qui lui plaisait, sans délicatesse aucune, +à la fois fier et bas, capable de tout et nonchalant, le bonheur +de ce casseur d’<i>assiettes et de cœurs</i>, pour se servir d’une +expression soldatesque, consistait à mal faire ou à faire du dégât. +Au sein des campagnes, ce caractère est d’un aussi mauvais exemple +qu’au régiment. Bonnébault voulait, comme Tonsard et comme +Fourchon, bien vivre et ne rien faire. Aussi, avait-il <i>tiré son +plan</i>, pour employer un mot du dictionnaire Vermichel et Fourchon. +Tout en exploitant sa tournure avec un croissant succès, et +son talent au billard avec des chances diverses, il se flattait, en sa +qualité d’habitué du café de la Paix, d’épouser un jour mademoiselle +Aglaé Socquard, fille unique du père Socquard, propriétaire +de cet établissement, qui, toute proportion gardée, était à Soulanges +ce qu’est le Ranelagh au bois de Boulogne.</p> + +<p>Embrasser la carrière de limonadier, devenir entrepreneur de +bal public, ce beau sort paraissait être en effet le bâton de maréchal +d’un fainéant. Ces mœurs, cette vie et ce caractère étaient si +salement écrits sur la physionomie de ce <i>viveur</i> de bas étage, que +la comtesse laissa échapper une exclamation à l’aspect de ce couple, +qui lui fit une impression aussi vive que si elle eût vu deux +serpents.</p> + +<p>Marie, folle de Bonnébault, eût volé pour lui. Cette moustache, +cette <i>désinvolture</i> de trompette, cet air faraud lui allaient au +cœur, comme l’allure, les façons, les manières d’un de Marsay +plaisent à une jolie Parisienne. Chaque sphère sociale a sa distinction! +La jalouse Marie rebutait Amaury, cet autre fat de petite +ville, elle voulait être madame Bonnébault!</p> + +<p>—Ohé! les autres! ohé! venez-vous?... crièrent de loin Catherine +et Nicolas en apercevant Marie et Bonnébault.</p> + +<p>Ce cri suraigu retentit dans les bois comme un appel de sauvages.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_382">382</span> +En voyant ces deux êtres, Michaud frémit, car il se repentit vivement +d’avoir parlé. Si Bonnébault et Marie Tonsard avaient +écouté la conversation, il ne pouvait en résulter que des malheurs. +Ce fait, minime en apparence, dans la situation irritante où se trouvaient +les Aigues vis-à-vis des paysans, devait avoir une influence +décisive, comme dans les batailles la victoire ou la défaite dépendent +d’un ruisseau qu’un pâtre saute à pieds joints et où s’arrête +l’artillerie.</p> + +<p>Après avoir salué galamment la comtesse, Bonnébault prit le bras +de Marie d’un air conquérant et s’en alla triomphalement.</p> + +<p>—C’est le La-clé-des-cœurs de la vallée, dit Michaud tout bas +à la comtesse en se servant du mot de bivouac qui veut dire don +Juan. C’est un homme bien dangereux. Quand il a perdu vingt francs +au billard, on lui ferait assassiner Rigou!... L’œil lui tourne aussi +bien à un crime qu’à une joie.</p> + +<p>—J’en ai trop vu pour aujourd’hui, répliqua la comtesse en +prenant le bras d’Émile, revenons, messieurs.</p> + +<p>Elle salua mélancoliquement madame Michaud en voyant la Péchina +rentrée au pavillon. La tristesse d’Olympe avait gagné la +comtesse.</p> + +<p>—Comment, madame, dit l’abbé Brossette, est-ce que la difficulté +de faire le bien ici vous détournerait de le tenter? Voici cinq +ans que je couche sur un grabat, que j’habite un presbytère sans +meubles, que je dis la messe sans fidèles pour l’entendre, que je +prêche sans auditeurs, que je suis desservant sans casuel ni supplément +de traitement, que je vis avec les six cents francs de l’État, +sans rien demander à Monseigneur, et j’en donne le tiers en charités. +Enfin, je ne désespère pas! Si vous saviez ce que sont mes +hivers, ici, vous comprendriez toute la valeur de ce mot! Je ne +me chauffe qu’à l’idée de sauver cette vallée, de la reconquérir à +Dieu! Il ne s’agit pas de nous, madame, mais de l’avenir. Si nous +sommes institués pour dire aux pauvres: —«Sachez être pauvres!» +c’est-à-dire, «souffrez, résignez-vous et travaillez!» nous +devons dire aux riches: —«Sachez être riches!» c’est-à-dire, +«soyez intelligents dans la bienfaisance, pieux et dignes de la place +que Dieu vous assigne!» Eh bien! madame, vous n’êtes que les +dépositaires du pouvoir que donne la fortune, et, si vous n’obéissez +pas à ses charges, vous ne la transmettrez pas à vos enfants +comme vous l’avez reçue! Vous dépouillez votre postérité. Si vous +<span class="pagenum" id="page_383">383</span> +continuez l’égoïsme de la cantatrice qui, certes, a causé par sa +nonchalance le mal dont l’étendue vous effraye, vous reverrez les +échafauds où sont morts vos prédécesseurs pour les fautes de leurs +pères. Faire le bien obscurément, dans un coin de terre, comme +Rigou, par exemple, y fait le mal!... ah! voilà des prières en action +qui plaisent à Dieu!... Si, dans chaque commune, trois êtres +voulaient le bien, la France, notre beau pays, serait sauvée de +l’abîme où nous courons, et où nous entraîne une religieuse indifférence +à tout ce qui n’est pas nous!... Changez d’abord, changez +vos mœurs, et vous changerez alors vos lois...</p> + +<p>Quoique profondément émue en entendant cet élan de charité +vraiment catholique, la comtesse répondit par le fatal: <i>Nous verrons!</i> +des riches, qui contient assez de promesses pour qu’ils puissent +se débarrasser d’un appel à leur bourse, et qui leur permet +plus tard de rester les bras croisés devant tout malheur, sous prétexte +qu’il est accompli.</p> + +<p>En entendant ce mot, l’abbé Brossette salua madame de Montcornet +et prit une allée qui menait directement à la porte de +Blangy.</p> + +<p>—Le festin de Balthasar sera donc le symbole éternel des derniers +jours d’une caste, d’une oligarchie, d’une domination!... se +dit-il quand il fut à dix pas. Mon Dieu! si votre volonté sainte est +de déchaîner les pauvres comme un torrent pour transformer les +sociétés, je comprends alors que vous abandonniez les riches à +leur aveuglement!</p> + +<h5>XII.—COMME QUOI LE CABARET EST LE PARLEMENT DU PEUPLE.</h5> + +<p class="nbreak">En criant à tue-tête, la vieille Tonsard avait attiré quelques personnes +de Blangy, curieuses de savoir ce qui se passait au Grand-I-Vert, +car la distance entre le village et le cabaret n’est pas plus +considérable qu’entre le cabaret et la porte de Blangy. L’un des +curieux fut précisément le bonhomme Niseron, le grand-père de la +Péchina, qui, après avoir sonné le second <i>Angelus</i>, retournait façonner +quelques chaînées de vigne, son dernier morceau de terre.</p> + +<p>Voûté par le travail, le visage blanc, les cheveux d’argent, ce +vieux vigneron, à lui seul toute la probité de la commune, avait +été, pendant la révolution, président du club des Jacobins à la +Ville-aux-Fayes, et juré près du tribunal révolutionnaire au +<span class="pagenum" id="page_384">384</span> +District. Jean-François Niseron, fabriqué du même bois dont furent +faits les Apôtres, offrait jadis le portrait, toujours pareil sous tous +les pinceaux, de ce saint Pierre en qui les peintres ont tous figuré +le front quadrangulaire du Peuple, la forte chevelure naturellement +frisée du Travailleur, les muscles du Prolétaire, le teint du +Pêcheur, ce nez puissant, cette bouche à demi railleuse qui nargue +le malheur, enfin l’encolure du Fort qui coupe des fagots dans le +bois voisin pour faire le dîner, pendant que les doctrinaires de la +chose discourent.</p> + +<p>Tel fut, à quarante ans, au début de la Révolution, cet homme +dur comme le fer, pur comme l’or. Avocat du peuple, il crut à +une république en entendant gronder ce nom, encore plus formidable +peut-être que l’idée. Il crut à la république de Jean-Jacques +Rousseau, à la fraternité des hommes, à l’échange des beaux sentiments, +à la proclamation du mérite, au choix sans brigues, enfin +à tout ce que la médiocre étendue d’un arrondissement, comme +Sparte, rend possible, et que les proportions d’un empire rendent +chimérique. Il signa ses idées de son sang, son fils unique partit +pour la frontière; il fit plus, il les signa de ses intérêts, dernier +sacrifice de l’égoïsme. Neveu, seul héritier du curé de Blangy, ce +tout-puissant tribun de la campagne pouvait en reprendre l’héritage +à la belle Arsène, la jolie servante du défunt; il respecta les +volontés du testateur et accepta la misère, qui, pour lui, vint aussi +promptement que la décadence pour sa république.</p> + +<p>Jamais un denier, une branche d’arbre appartenant à autrui ne +passa dans les mains de ce sublime républicain, qui rendrait la république +acceptable s’il pouvait faire école. Il refusa d’acheter des +biens nationaux, il déniait à la république le droit de confiscation. +En réponse aux demandes du comité du salut public, il voulait que +la vertu des citoyens fît pour la sainte patrie les miracles que les +tripoteurs de pouvoir voulaient opérer à prix d’or. Cet homme antique +reprocha publiquement à Gaubertin père ses trahisons secrètes, +ses complaisances et ses <ins title="original: dépradations">déprédations</ins>. Il gourmanda le vertueux +Mouchon, ce représentant du peuple dont la vertu fut tout +bonnement de l’incapacité, comme chez tant d’autres qui, gorgés +des ressources politiques les plus immenses que jamais nation ait +livrées, armés de toute la force d’un peuple enfin, n’en tirèrent +pas tant de grandeur que Richelieu sut en trouver dans la faiblesse +d’un roi. Aussi le citoyen Niseron devint-il un reproche vivant +<span class="pagenum" id="page_385">385</span> +pour trop de monde. On accabla bientôt le bonhomme sous l’avalanche +de l’oubli, avec ce mot terrible: Il n’est content de rien! +Le mot de ceux qui se sont repus pendant la sédition.</p> + +<p>Cet autre paysan du Danube regagna son toit à Blangy, regarda +choir une à une ses illusions, vit sa république finir en queue +d’empereur, et tomba dans une complète misère, sous les yeux de +Rigou, qui sut hypocritement l’y réduire. Savez-vous pourquoi? +Jamais Jean-François Niseron ne voulut rien accepter de Rigou. +Des refus réitérés apprirent au détenteur de la succession en +quelle mésestime profonde le tenait le neveu du curé. Enfin, ce +mépris glacial venait d’être couronné par la menace terrible au +sujet de sa petite-fille, dont avait parlé l’abbé Brossette à la comtesse.</p> + +<p>Des douze années de la République française, le vieillard s’était +écrit une histoire à lui, pleine uniquement des traits grandioses +qui donneront à ce temps héroïque l’immortalité. Les infamies, +les massacres, les spoliations, ce bonhomme voulait les ignorer: il +admirait toujours les dévouements, le <i>Vengeur</i>, les dons à la patrie, +l’élan du peuple aux frontières, et il continuait son rêve pour +s’y endormir.</p> + +<p>La Révolution a eu beaucoup de poëtes semblables au père Niseron, +qui chantèrent leurs poëmes à l’intérieur ou aux armées, +secrètement ou au grand jour, par des actes ensevelis sous les vapeurs +de cet ouragan, et de même que sous l’Empire, des blessés +oubliés criaient: vive l’empereur! avant de mourir. Ce sublime +appartient en propre à la France. L’abbé Brossette avait respecté +cette inoffensive conviction. Le vieillard s’était attaché naïvement +au curé pour ce seul mot dit par le prêtre: «La vraie république +est dans l’Évangile.» Et le vieux républicain portait la croix, et il +revêtait la robe mi-parti de rouge et de noir, et il était digne, sérieux +à l’église, et il vivait des triples fonctions dont l’avait investi +l’abbé Brossette, qui voulut donner à ce brave homme, non pas de +quoi vivre, mais de quoi ne pas mourir de faim.</p> + +<p>Ce vieillard, l’Aristide de Blangy, parlait peu, comme toutes les +nobles dupes qui s’enveloppent dans le manteau de la résignation; +mais il ne manquait jamais à blâmer le mal; aussi les paysans le +craignaient-ils comme les voleurs craignent la police. Il ne venait +pas six fois dans l’année au Grand-I-Vert, quoiqu’on l’y fêtât toujours. +Le vieillard maudissait le peu de charité des riches, leur +<span class="pagenum" id="page_386">386</span> +égoïsme le révoltait, et par cette fibre il paraissait toujours tenir +aux paysans. Aussi disait-on: «Le père Niseron n’aime pas les +riches, il est des nôtres.»</p> + +<p>Pour couronne civique, cette belle vie obtenait dans toute la +vallée ces mots: «Le brave père Niseron! il n’y a pas de plus honnête +homme!» Pris souvent pour arbitre souverain dans certaines +contestations, il réalisait ce mot magnifique: <i>l’ancien du village</i>.</p> + +<p>Ce vieillard, extrêmement propre quoique dénué, portait toujours +des culottes, de gros bas drapés, des souliers ferrés, l’habit +quasi français à grands boutons, conservé par les vieux paysans, +et le chapeau de feutre à larges bords; mais les jours ordinaires il +avait une veste de drap bleu si rapetassée qu’elle ressemblait à une +tapisserie. La fierté de l’homme qui se sent libre et digne de la liberté, +donnait à sa physionomie, à sa démarche, le <i>je ne sais quoi</i> +du noble; il portait enfin un vêtement et non des haillons!</p> + +<p>—Eh! que se passe-t-il d’extraordinaire, la vieille, je vous entendais +du clocher? demanda-t-il.</p> + +<p>On raconta l’attentat de Vatel au vieillard, mais en parlant tous +ensemble, selon l’habitude des gens de la campagne.</p> + +<p>—Si vous n’avez pas coupé d’arbre, Vatel a tort; mais si vous +avez coupé l’arbre, vous avez commis deux méchantes actions, dit +le père Niseron.</p> + +<p>—Prenez donc un verre de vin, dit Tonsard en offrant un verre +plein au bonhomme.</p> + +<p>—Partons-nous? demanda Vermichel à l’huissier.</p> + +<p>—Oui; nous nous passerons du père Fourchon en prenant +l’adjoint de Conches, répondit Brunet. Va devant, j’ai un acte à +remettre au château; le père Rigou a gagné son second procès, je +lui signifie le jugement.</p> + +<p>Et monsieur Brunet, lesté de deux petits verres d’eau-de-vie, +remonta sur sa jument grise, après avoir dit bonjour au père Niseron, +car tout le monde dans la vallée tenait à l’estime de ce vieillard.</p> + +<p>Aucune science, pas même la statistique, ne peut rendre compte +de la rapidité plus que télégraphique avec laquelle les nouvelles se +propagent dans les campagnes, ni comment elles franchissent les +espèces de steppes incultes qui sont en France une accusation contre +les administrateurs et les capitaux. Il est acquis à l’histoire contemporaine +que le plus célèbre des banquiers, après avoir crevé les +<span class="pagenum" id="page_387">387</span> +chevaux entre Waterloo et Paris (on sait pourquoi! il gagna tout +ce que perdit l’empereur: une royauté), ne devança la fatale nouvelle +que de quelques heures. Donc, une heure après la lutte +entre la vieille Tonsard et Vatel, plusieurs autres habitués du +Grand-I-Vert s’y trouvaient réunis.</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-10.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-10.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">NISERON.</p> + <p class="caption3">Il n’y a pas de plus honnête homme.</p> + <p class="caption4">(LES PAYSANS.)</p> +</div> + +<p>Le premier venu fut Courtecuisse, en qui vous eussiez difficilement +reconnu le jovial garde-chasse, le chanoine rubicond, à qui +sa femme faisait son café au lait le matin, comme on l’a vu dans +le récit des événements antérieurs. Vieilli, maigri, hâve, il offrait +à tous les yeux une leçon terrible qui n’éclairait personne.</p> + +<p>Il a voulu monter plus haut que l’échelle, disait-on à ceux qui +plaignaient l’ex-garde-chasse en accusant Rigou. Il a voulu devenir +bourgeois.</p> + +<p>En effet, Courtecuisse, en achetant le domaine de la Bâchelerie, +avait voulu <i>passer</i> bourgeois, il s’en était vanté. Sa femme allait +ramassant des fumiers! Elle et Courtecuisse se levaient avant le +jour, piochaient leur jardin richement fumé, lui faisaient rapporter +plusieurs moissons, sans parvenir à payer autre chose que les +intérêts dus à Rigou pour le restant du prix. Leur fille, en service +à Auxerre, leur envoyait ses gages; mais, malgré tant d’efforts, +malgré ce secours, ils se voyaient au terme du remboursement +sans un rouge liard. Madame Courtecuisse, qui, jadis, se permettait +de temps en temps une bouteille de vin cuit et des rôties, ne +buvait plus que de l’eau. Courtecuisse n’osait pas entrer la plupart +du temps au Grand-I-Vert, de peur d’y laisser trois sous. Destitué +de son pouvoir, il avait perdu ses franches lippées au cabaret, et il +criait, comme tous les niais, à l’ingratitude. Enfin, à l’instar de +presque tous les paysans mordus par le démon de la propriété, devant +des fatigues croissantes, la nourriture décroissait.</p> + +<p>—Courtecuisse a bâti trop de murs, disait-on en enviant sa +position; pour faire des espaliers, il fallait attendre qu’il fût le +maître.</p> + +<p>Le bonhomme avait amendé, fertilisé les trois arpents de terre +vendus par Rigou, le jardin attenant à la maison commençait à produire, +et il craignait d’être exproprié! Vêtu comme Fourchon, lui +qui jadis portait des souliers et des guêtres de chasseur, allait les +pieds dans des sabots, et il accusait les bourgeois des Aigues +d’avoir causé sa misère! Ce souci rongeur donnait à ce gros petit +homme, à sa figure, autrefois rieuse, un air sombre et abruti qui +<span class="pagenum" id="page_388">388</span> +le faisait ressembler à un malade dévoré par un poison ou par +une affection chronique.</p> + +<p>—Qu’avez-vous donc, monsieur Courtecuisse? Vous a-t-on +coupé la langue? demanda Tonsard en trouvant le bonhomme silencieux +après lui avoir conté la bataille qui venait d’avoir lieu.</p> + +<p>—Ce serait dommage, reprit la Tonsard, il n’a pas à se plaindre +de la sage-femme qui lui a tranché le filet; elle a fait là une belle +opération.</p> + +<p>—Ça gèle la <i>grelotte</i> que de chercher des idées pour finir +avec monsieur Rigou, répondit mélancoliquement ce vieillard +vieilli.</p> + +<p>—Bah! dit la vieille Tonsard, vous avez une jolie fille, elle a +dix-sept ans; si elle est sage, vous vous arrangerez facilement avec +ce vieux fagoteur-là...</p> + +<p>—Nous l’avons envoyée à Auxerre, chez madame Mariotte la +mère, il y a deux ans, pour la préserver de tout malheur, dit-il; +j’aime mieux crever que de...</p> + +<p>—Est-il bête! dit Tonsard; voyez mes filles, sont-elles mortes? +Celui qui ne dirait pas qu’elles sont sages comme des images, aurait +à répondre à mon fusil.</p> + +<p>—Ce serait dur d’en venir là! s’écria Courtecuisse en hochant +la tête; j’aimerais mieux qu’on me payât pour tirer sur un de ces +<i>Arminacs</i>!</p> + +<p>—Ah! il vaut mieux sauver son père que de laisser moisir sa +vertu! répliqua le cabaretier.</p> + +<p>Tonsard sentit un coup sec que le père Niseron lui frappa sur +l’épaule.</p> + +<p>—Ce n’est pas bien, ce que tu dis là! fit le vieillard. Un père +est le gardien de l’honneur dans sa famille. C’est en vous conduisant +comme vous faites que vous attirez le mépris sur nous et +qu’on accuse le peuple de ne pas être digne de la liberté! Le peuple +doit donner aux riches l’exemple des vertus civiques et de +l’honneur. Vous vous vendez à Rigou pour de l’or, tous tant que +vous êtes! Quand vous ne lui livrez pas vos filles, vous lui livrez +vos vertus! C’est mal!</p> + +<p>—Voyez donc où en est Courtebotte? dit Tonsard.</p> + +<p>—Vois où j’en suis! répondit le père Niseron, je dors tranquille; +il n’y a pas d’épines dans mon oreiller.</p> + +<p>—Laisse-le dire, Tonsard, cria la femme dans l’oreille de son +<span class="pagenum" id="page_389">389</span> +mari; tu sais bien <i>que c’est son idée</i>, à ce pauvre cher homme...</p> + +<p>Bonnébault et Marie, Catherine et son frère arrivèrent en ce moment +dans une exaspération commencée par l’insuccès de Nicolas, +et que la confidence du projet conçu par Michaud avait portée à +son comble. Aussi lorsque Nicolas entra dans le cabaret de son +père, lâcha-t-il une effrayante apostrophe contre le ménage Michaud +et les Aigues.</p> + +<p>—Voilà la moisson, eh bien! je ne partirai pas sans avoir allumé +ma pipe à leurs meules! s’écria-t-il en frappant un grand +coup de poing sur la table devant laquelle il s’assit.</p> + +<p>—Faut pas <i>japper</i> comme ça devant le monde, lui dit Godain +en lui montrant le père Niseron.</p> + +<p>—S’il parlait, je lui tordrais le cou comme à un poulet, répondit +Catherine; il a fait son temps, ce vieil halleboteur de mauvaises +raisons! On le dit vertueux; c’est son tempérament, voilà tout.</p> + +<p>Étrange et curieux spectacle que celui de toutes les têtes levées, +de ces gens groupés dans ce taudis à la porte duquel se tenait en +sentinelle la vieille Tonsard, pour assurer aux buveurs le secret sur +leurs paroles.</p> + +<p>De toutes ces figures, Godain, le poursuivant de Catherine, offrait +peut-être la plus effrayante, quoique la moins accentuée. Godain, +l’avare sans or, le plus cruel de tous les avares, car avant +celui qui couve son argent, ne faut-il pas mettre celui qui en +cherche? l’un regarde en dedans de lui-même, l’autre regarde en +avant avec une fixité terrible; ce Godain vous eût représenté le +type des plus nombreuses physionomies paysannes.</p> + +<p>Ce manouvrier, petit homme, réformé comme n’ayant pas la +taille exigée pour le service militaire, naturellement sec, encore +desséché par le travail et par la stupide sobriété sous laquelle expirent +dans la campagne les travailleurs acharnés comme Courtecuisse, +montrait une figure grosse comme le poing, qui tirait son +jour de deux yeux jaunes tigrés de filets verts à points bruns, par +lesquels la soif du bien à tout prix s’abreuvait de concupiscence, +mais sans chaleur, car le désir d’abord bouillant s’était figé comme +une lave. Aussi sa peau se collait-elle aux tempes brunes comme +celles d’une momie. Sa barbe grêle piquait à travers ses rides +comme le chaume dans les sillons. Godain ne suait jamais, il résorbait +sa substance. Ses mains velues et crochues, nerveuses, infatigables, +semblaient être en vieux bois. Quoique âgé de vingt-sept +<span class="pagenum" id="page_390">390</span> +ans à peine, <ins title="original: ou">on</ins> lui voyait déjà des cheveux blancs dans une +chevelure d’un noir rouge. Il portait une blouse à travers la fente +de laquelle se dessinait en noir une chemise de forte toile qu’il devait +garder plus d’un mois et blanchir lui-même dans la Thune. +Ses sabots étaient raccommodés avec du vieux fer. L’étoffe de son +pantalon ne se reconnaissait plus sous le nombre infini des <ins title="original: racommodages">raccommodages</ins> +et des pièces. Enfin, il gardait sur la tête une effroyable +casquette, évidemment ramassée à la Ville-aux-Fayes, au seuil de +quelque maison bourgeoise.</p> + +<p>Assez clairvoyant pour évaluer les éléments de fortune enfouis +dans Catherine, il voulait succéder à Tonsard au Grand-I-Vert; il +employait donc toute sa ruse, toute sa puissance à la capturer, il +lui promettait la richesse, il lui promettait la licence dont avait +joui la Tonsard; enfin il promettait à son futur beau-père une +rente énorme, cinq cents francs par an de son cabaret, jusqu’au +payement, en se fiant sur un entretien qu’il avait eu avec monsieur +Brunet pour payer en papiers timbrés. Garçon taillandier à +l’ordinaire, ce gnome travaillait chez le charron tant que l’ouvrage +abondait; mais il se louait pour les corvées chèrement rétribuées. +Quoiqu’il possédât environ dix-huit cents francs placés chez Gaubertin +à l’insu de toute la contrée, il vivait comme un malheureux, +logeant dans un grenier chez son maître et glanant à la moisson. Il +portait, cousu dans le haut de son pantalon des dimanches, le billet +de Gaubertin, renouvelé chaque année et grossi des intérêts et +de ses économies.</p> + +<p>—Eh! qué que ça me fait! s’écria Nicolas en répondant à la +prudente observation de Godain, s’il faut que je sois soldat, j’aime +mieux que le son du panier boive mon sang tout d’un coup que de +le donner goutte à goutte... Et je délivrerai le pays d’un de ces <i>Arminacs</i> +que le diable a lâchés sur nous...</p> + +<p>Et il raconta le prétendu complot ourdi par Michaud contre lui.</p> + +<p>—Où veux-tu que la France prenne des soldats?... dit gravement +le blanc vieillard en se levant et se plaçant devant Nicolas +pendant le silence profond qui accueillit cette horrible menace.</p> + +<p>—On fait son temps et l’on revient! dit Bonnébault en refrisant +sa moustache.</p> + +<p>En voyant les plus mauvais sujets du pays réunis, le vieux Niseron +secoua la tête et quitta le cabaret, après avoir offert un liard à +madame Tonsard pour son verre de vin. Quand le bonhomme eut +<span class="pagenum" id="page_391">391</span> +mis le pied sur les marches, le mouvement de satisfaction qui se fit +dans cette assemblée de buveurs aurait dit à quelqu’un qui les eût +vus, que tous ces gens étaient débarrassés de la vivante image de +leur conscience.</p> + +<p>—Eh bien! qué que tu dis de tout ça?... Hé! Courtebotte?... +demanda Vaudoyer, entré tout à coup, et à qui Tonsard avait raconté +la tentative de Vatel.</p> + +<p>Courtecuisse, à qui presque tout le monde donnait ce sobriquet, +fit claquer sa langue contre son palais en reposant son verre sur la +table.</p> + +<p>—Vatel est en faute, répondit-il. A la place de la mère, je me +meurtrirais les côtes, je me mettrais au lit, je me dirais malade, et +j’<i>assinerais</i> le Tapissier et son garde pour leur demander vingt écus +de réparation, monsieur Sarcus les accorderait...</p> + +<p>—Dans tous les cas, le Tapissier les donnerait pour éviter le +tapage que ça peut faire, dit Godain.</p> + +<p>Vaudoyer, l’ancien garde champêtre, homme de cinq pieds six +pouces, à figure grêlée par la petite vérole, et creusée en casse-noisette, +gardait le silence d’un air dubitatif.</p> + +<p>—Eh bien! demanda Tonsard alléché par les soixante francs, +qu’est-ce qui te chiffonne, grand serin? On m’aura cassé pour +vingt écus de ma mère, une manière d’en tirer parti! Nous ferons +du tapage pour trois cents francs, et monsieur Gourdon pourra +bien leur aller dire aux Aigues que la mère a la cuisse déhanchée.</p> + +<p>—Et on la lui déhancherait... reprit la cabaretière, ça se fait à +Paris.</p> + +<p>—Ça coûterait trop cher, lui répondit Godain.</p> + +<p>—J’ai trop entendu parler les gens du roi pour croire que les +choses iraient à votre gré, dit enfin Vaudoyer, qui souvent avait +assisté la justice et l’ex-brigadier Soudry. Tant qu’à Soulanges, ça +irait encore; monsieur Soudry représente le gouvernement, et il +ne veut pas de bien au Tapissier; mais le Tapissier et Vatel, si +vous les attaquez, auront la malice de se défendre, et ils diront: +la femme était en faute, elle avait un arbre, autrement elle aurait +laissé visiter son fagot sur le chemin, elle n’aurait pas fui; s’il lui +est arrivé malheur, elle ne peut s’en prendre qu’à son délit. Non, +ce n’est pas une affaire sûre...</p> + +<p>—Le bourgeois s’est-il défendu quand je l’ai fait <i>assiner</i>? dit +Courtecuisse, il m’a payé.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_392">392</span> +—Si vous voulez, je vas aller à Soulanges, dit Bonnébault, je +consulterai monsieur Gourdon, le greffier, et vous saurez ce soir +<i>s’il y a gras</i>.</p> + +<p>—Tu ne demandes que des prétextes pour virer autour de cette +grosse dinde de fille à Socquard, lui répondit Marie Tonsard en lui +donnant une tape sur l’épaule à lui faire sonner les poumons.</p> + +<p>En ce moment on entendit ce passage d’un vieux Noël bourguignon:</p> + +<div class="poetry"> + <div class="poem"> + <div class="vers7">Ein bel androi de sai vie</div> + <div class="vers5">Ça quai toule ein jour</div> + <div class="vers7">Ai changé l’ea de bréehie</div> + <div class="vers5">Au vin de Mador<a id="fnanchor_3" href="#footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</div> + </div> +</div> + +<p>Chacun reconnut la voix du père Fourchon à qui ce passage +devait particulièrement plaire, et que Mouche accompagnait en +fausset.</p> + +<div class="fnotes"> +<p><a id="footnote_3" href="#fnanchor_3"><span class="label">[3]</span></a></p> + +<div class="poetry"> + <div class="poem"> + <div class="vers7">Un bel endroit de sa vie</div> + <div class="vers5">Fut qu’à table un jour</div> + <div class="vers7">Il changea l’eau du pot</div> + <div class="vers5">En vin de Madère.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>—Ah! ils se sont pansés! cria la vieille Tonsard à sa belle-fille, +ton père est rouge comme un gril, et le petit <i>bresille</i> comme un +sarment.</p> + +<p>—Salut! cria le vieillard, vous êtes beaucoup de gredins ici!... +Salut! dit-il à sa petite-fille qu’il surprit embrassant Bonnébault; +salut, Marie, pleine de vices, que Satan soit avec toi, sois maudite +entre toutes les femmes, etc. Salut la compagnie! Vous êtes pincés! +vous pouvez dire adieu à vos gerbes! Il y a des nouvelles! Je +vous l’ai dit que le bourgeois vous materait, eh bien! il va vous +fouetter avec la loi!... Ah! v’là ce que c’est que de lutter contre +les bourgeois! les bourgeois ont fait tant de lois, qu’ils en ont +pour toutes les finesses...</p> + +<p>Un hoquet terrible donna soudain un autre cours aux idées de +l’honorable orateur.</p> + +<p>—Si Vermichel était là, je lui soufflerais dans la gueule, il +aurait une idée de ce que c’est que le vin d’Alicante! Qué vin! si +j’étais pas Bourguignon, je voudrais être Espagnol! un vin de Dieu! +je crois bien que le pape dit sa messe avec! Cré vin!... Je suis +<span class="pagenum" id="page_393">393</span> +jeune!... Dis donc, Courtebotte, si ta femme était là... je la trouverais +jeune! Décidément le vin d’Espagne enfonce le vin cuit!... +Faut faire une révolution, rien que pour vider les caves!...</p> + +<p>—Mais quelle nouvelle, papa? dit Tonsard.</p> + +<p>—Y aura pas de moisson pour vous autres, le Tapissier va vous +interdire le glanage.</p> + +<p>—Interdire le glanage!... cria tout le cabaret d’une seule voix +dominée par les notes aiguës des quatre femmes.</p> + +<p>—Oui, dit Mouche, il va prendre un arrêté, le faire publier par +Groison, le faire afficher dans le canton, et il n’y aura que ceux +qui auront des certificats d’indigence qui glaneront.</p> + +<p>—Et, saisissez bien ceci!... dit Fourchon, les fricoteurs des +autres communes ne seront pas reçus.</p> + +<p>—De quoi! de quoi! dit Bonnébault. Ma grand’mère, ni moi, +ni ta mère à toi, Godain, nous ne pourrons pas glaner par ici? En +voilà des farces d’autorités! je les embête! Ah çà! c’est donc un +déchaîné des enfers, que ce général de maire?...</p> + +<p>—Glaneras-tu tout de même, toi, Godain? dit Tonsard au garçon +charron qui parlait d’un peu près à Catherine.</p> + +<p>—Moi, je n’ai rien, je suis indigent, répondit-il, je demanderai +un certificat.</p> + +<p>—Qu’est-ce qu’on a donc donné à mon père pour sa loutre, +mon bibi? disait la belle cabaretière à Mouche.</p> + +<p>Quoique succombant sous une digestion pénible et l’œil troublé +par deux bouteilles de vin, Mouche, assis sur les genoux de la Tonsard, +pencha la tête sur le cou de sa tante et lui répondit finement +à l’oreille: —Je ne sais pas, mais il a de l’or!... Si vous voulez +me crânement nourrir pendant un mois, peut-être que je découvrirai +sa cachette; il en a <i>eune</i>.</p> + +<p>—Le père a de l’or!... dit la Tonsard à l’oreille de son mari qui +dominait de sa voix le tumulte occasionné par la vive discussion à +laquelle participaient tous les buveurs.</p> + +<p>—Chut! v’là Groison! cria la vieille.</p> + +<p>Un silence profond régna dans le cabaret. Lorsque Groison fut +à une distance convenable, la vieille Tonsard fit un signe, et la +discussion recommença sur la question de savoir si l’on glanerait, +comme par le passé, sans certificat d’indigence.</p> + +<p>—Faudra bien que vous obéissiez, dit le père Fourchon, car le +Tapissier est allé voir <i>el parfait</i> et lui demander des troupes pour +<span class="pagenum" id="page_394">394</span> +maintenir l’ordre. On vous tuera comme des chiens... que nous +sommes! s’écria le vieillard qui essayait de vaincre l’engourdissement +produit sur sa langue par le vin d’Espagne.</p> + +<p>Cette autre annonce de Fourchon, quoique folle qu’elle fût, +rendit tous les buveurs pensifs; ils croyaient le gouvernement capable +de les massacrer sans pitié.</p> + +<p>—Il y a eu des troubles comme ça aux environs de Toulouse, +où j’étais en garnison, dit Bonnébault; nous avons marché, les +paysans ont été sabrés, arrêtés... ça faisait rire de les voir voulant +résister à la troupe. Il y en a eu dix envoyés aux fers par la justice, +onze en prison; tout a été confondu, quoi!... Le soldat est +le soldat, vous êtes des <i>péquins</i>, on a le droit de vous sabrer, et +hue!...</p> + +<p>—Eh bien! dit Tonsard, qu’avez-vous donc, vous autres, à vous +effrayer comme des cabris? Peut-on prendre quelque chose à ma +mère, à mes filles?... On aura de la prison?... Eh bien! on en +mangera, le Tapissier n’y mettra pas tout le pays. D’ailleurs, ils +sont mieux nourris chez le roi que chez eux, les prisonniers, et +on les chauffe en hiver.</p> + +<p>—Vous êtes des godiches! beugla le père Fourchon. Vaut mieux +gruger le bourgeois que de l’attaquer en face, allez! Autrement +vous serez éreintés. Si vous aimez le bagne, c’est autre chose! On +ne travaille pas tant que dans les champs, c’est vrai; mais on n’y +a pas sa liberté.</p> + +<p>—Peut-être bien, dit Vaudoyer qui se montrait un des plus +hardis pour le conseil, vaudrait-il mieux que quelques-uns d’entre +nous risquassent leur peau pour délivrer le pays de cette bête de +Gévaudan qui s’est terrée à la porte d’Avonne.</p> + +<p>—Faire l’affaire à Michaud?... dit Nicolas, j’en suis.</p> + +<p>—Ça n’est pas mûr, dit Fourchon, nous y perdrions trop, mes +enfants. Faut nous <i>enmalheurer</i>, crier la faim, le bourgeois des +Aigues et sa femme voudront nous faire du bien, et vous en tirerez +mieux que des glanes...</p> + +<p>—Vous êtes des <i>halle-taupiers</i>, s’écria Tonsard, mettez qu’il y +ait noise avec la justice et les troupes, on ne fourre pas tout un +pays aux fers, et nous aurons à la Ville-aux-Fayes et dans les anciens +seigneurs, des gens bien disposés à nous soutenir.</p> + +<p>—C’est vrai, dit Courtecuisse, il n’y a que le Tapissier qui se +plaint; messieurs de Soulanges, de Ronquerolles et autres sont +<span class="pagenum" id="page_395">395</span> +contents! Quand on pense que si ce cuirassier avait eu le courage +de se faire tuer comme les autres, je serais encore heureux à ma +porte d’Avonne qu’il m’a mise sens dessus dessous, qu’on ne s’y +reconnaît plus.</p> + +<p>—On ne fera pas marcher les troupes pour un guerdin de bourgeois +qui se met mal avec tout un pays! dit Godain... C’est sa +faute! il veut tout confondre ici, renverser tout le monde, le gouvernement +lui dira: <i>Zut!</i></p> + +<p>—Le gouvernement ne parle pas autrement, il y est obligé, ce +pauvre gouvernement, dit Fourchon pris d’une tendresse subite +pour le gouvernement; je le plains, ce bon gouvernement... il est +malheureux, il est sans le sou, comme nous... et c’est bête pour +un gouvernement qui fait lui-même la monnaie... Ah! si j’étais +gouvernement...</p> + +<p>—Mais, s’écria Courtecuisse, l’on m’a dit à la Ville-aux-Fayes +que monsieur de Ronquerolles avait parlé dans l’Assemblée de nos +droits.</p> + +<p>—C’est sur le <i>journiau</i> de m’sieu Rigou, dit Vaudoyer qui savait +lire et écrire, en sa qualité d’ex-garde champêtre, je l’ai lu...</p> + +<p>Malgré ses fausses tendresses, le vieux Fourchon, comme beaucoup +de gens du peuple dont les facultés sont stimulées par l’ivresse, +suivait d’un œil intelligent et d’une oreille attentive cette discussion, +que bien des <i>à parte</i> rendaient furieuse. Tout à coup, il prit +position au milieu du cabaret, en se levant.</p> + +<p>—Écoutez le vieux, il est soûl! dit Tonsard, il a deux fois plus +de malice, il a la sienne et celle du vin...</p> + +<p>—D’Espagne!... ça fait trois, reprit Fourchon en riant d’un +rire de faune. Mes enfants, faut pas heurter la chose de front, +vous êtes trop faibles, prenez-moi ça de biais!... Faites les morts, +les chiens couchants, la petite femme est déjà bien effrayée, allez! +on en viendra bientôt à bout; elle quittera le pays, et si elle le +quitte, le Tapissier la suivra, c’est sa passion. Voilà le plan. Mais +pour avancer leur départ, mon avis est de leur ôter leur conseil, +leur force, notre espion, notre singe.</p> + +<p>—Qui ça?</p> + +<p>—Eh! c’est le damné curé! dit Tonsard, un chercheur de péchés +qui veut nous nourrir d’hosties.</p> + +<p>—Ça, c’est vrai, s’écria Vaudoyer, nous étions heureux sans le +curé, faut se défaire de ce <i>mangeux</i> de bon Dieu, v’là l’ennemi.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_396">396</span> +—Le Gringalet, reprit Fourchon en désignant l’abbé Brossette +par le surnom qu’il devait à son air piètre, succomberait peut-être +à quelque matoise, puisqu’il observe tous les carêmes. Et, en le +tambourinant par un bon charivari s’il était pris en <i>riolle</i>, son +évêque serait forcé de l’envoyer ailleurs. Voilà qui plairait diablement +à ce brave père Rigou... Si la fille à Courtecuisse voulait +quitter sa bourgeoise d’Auxerre, elle est si jolie, qu’en faisant la +dévote, elle sauverait la patrie. Et <i>ran tan plan</i>!</p> + +<p>—Et pourquoi ne serait-ce pas toi, dit Godain tout bas à Catherine, +il y aurait une pannerée d’écus à vendanger pour éviter +le tapage, et du coup, tu serais la maîtresse ici...</p> + +<p>—Glanerons-nous, ne glanerons-nous pas? dit Bonnébault. Je +me soucie bien de votre abbé, moi, je suis de Conches, et nous n’y +avons pas de curé qui nous trifouille la conscience avec sa <i>grelotte</i>.</p> + +<p>—Tenez, reprit Vaudoyer, il faut aller savoir du bonhomme +Rigou, qui connaît les lois, si le Tapissier peut nous interdire le +glanage, et il nous dira si nous avons raison. Si le Tapissier est +dans son droit, nous verrons alors, comme dit l’ancien, à prendre +les choses en biais...</p> + +<p>—Il y aura du sang répandu!... dit Nicolas d’un air sombre +en se levant, après avoir bu toute une bouteille de vin que Catherine +lui avait entonnée, afin de l’empêcher de parler. Si vous voulez +m’écouter, on descendra Michaud! mais vous êtes des <i>veules</i> +et des <i>drogues</i>!</p> + +<p>—Pas moi! dit Bonnébault, si vous êtes des amis à taire vos +becs, je me charge d’ajuster le Tapissier, moi!... Qué plaisir de +loger un pruneau dans son bocal, ça me vengerait de tous mes +puants d’officiers!...</p> + +<p>—Là, là, s’écria Jean-Louis Tonsard, qui passait pour être un +peu fils de Gaubertin, et qui venait d’entrer à la suite de Fourchon.</p> + +<p>Ce garçon, qui courtisait depuis quelques mois la jolie servante +de Rigou, succédait à son père dans l’état de tondeur de haies, de +charmilles et autres facultés <i>tonsardes</i>. En allant dans les maisons +bourgeoises, il y causait avec les maîtres et les gens, il récoltait +ainsi des idées qui faisaient de lui l’homme à moyens de la famille, +le finaud. En effet, on verra tout à l’heure qu’en s’adressant à la +servante de Rigou, Jean-Louis justifiait la bonne opinion qu’on +avait de sa finesse.</p> + +<p>—Eh bien! qu’as-tu, prophète? dit le cabaretier à son fils.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_397">397</span> +—Je dis que vous jouez le jeu des bourgeois, répliqua Jean-Louis. +Effrayer les gens des Aigues pour maintenir vos droits, bien! +mais les pousser hors du pays et faire vendre les Aigues, comme le +veulent les bourgeois de la vallée, c’est contre nos intérêts. Si vous +aidez à partager les grandes terres, où donc qu’on prendra des +biens à vendre, à la prochaine révolution?... Vous aurez alors les +terres pour rien, comme les a eues Rigou; tandis que si vous les +mettez dans la gueule des bourgeois, les bourgeois vous les recracheront +bien amaigries et renchéries, vous travaillerez pour eux, +comme tous ceux qui travaillent pour Rigou. Voyez Courtecuisse...</p> + +<p>Cette allocution était d’une politique trop profonde pour être +saisie par des gens ivres, qui tous, excepté Courtecuisse, amassaient +de l’argent pour avoir leur part dans le gâteau des Aigues. +Aussi laissa-t-on parler Jean-Louis en continuant, comme à la +chambre des députés, les conversations particulières.</p> + +<p>—Eh bien! allez, vous serez des machines à Rigou! s’écria +Fourchon, qui seul avait compris son petit-fils.</p> + +<p>En ce moment, Langlumé, le meunier des Aigues, vint à passer; +la belle Tonsard le héla.</p> + +<p>—C’est-y vrai, dit-elle, monsieur l’adjoint, qu’on défendra le +glanage?</p> + +<p>Langlumé, petit homme réjoui, à face blanche de farine, habillé +de drap gris blanc, monta les marches, et aussitôt les paysans +prirent leurs mines sérieuses.</p> + +<p>—Dame! mes enfants, oui et non; les nécessiteux glaneront; +mais les mesures qu’on prendra vous seront bien profitables...</p> + +<p>—Et comment? dit Godain.</p> + +<p>—Mais si l’on empêche tous les malheureux de fondre ici, répondit +le meunier en clignant les yeux à la façon normande, vous +ne serez pas empêchés, vous autres, d’aller ailleurs, à moins que +tous les maires ne fassent comme celui de Blangy.</p> + +<p>—Ainsi, c’est vrai?... dit Tonsard d’un air menaçant.</p> + +<p>—Moi, dit Bonnébault en mettant son bonnet de police sur +l’oreille et faisant siffler sa baguette de coudrier, je retourne à +Conches y prévenir les amis...</p> + +<p>Et le lovelace de la vallée s’en alla, tout en sifflant l’air de cette +chanson soldatesque:</p> + +<div class="poetry"> + <div class="poem"> + <div class="vers">Toi qui connais les hussards de la garde,</div> + <div class="vers">Connais-tu pas l’ trombon du régiment?</div> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="page_398">398</span> +—Dis donc, Marie, il prend un drôle de chemin pour aller à +Conches, ton bon ami, cria la vieille Tonsard à sa petite-fille.</p> + +<p>—Il va voir Aglaé! dit Marie qui bondit à la porte, il faut que +je la rosse une bonne foi c’te cane-là.</p> + +<p>—Tiens, Vaudoyer, dit Tonsard à l’ancien garde champêtre, +va voir le père Rigou, nous saurons quoi faire, il est notre oracle, +et ça ne coûte rien, sa salive.</p> + +<p>—Encore une bêtise, s’écria tout bas Jean-Louis, il vend tout, +Annette me l’a bien dit, il est plus dangereux qu’une colère à +écouter.</p> + +<p>—Je vous conseille d’être sages, reprit Langlumé, car le général +est parti pour la préfecture à cause de vos méfaits, et Sibilet +me disait qu’il avait juré son honneur d’aller jusqu’à Paris parler +au chancelier de France, au roi, à toute la boutique, s’il le fallait, +pour avoir raison de <i>ses</i> paysans.</p> + +<p>—Ses paysans!... cria-t-on.</p> + +<p>—Ah çà! nous ne nous appartenons donc plus?</p> + +<p>Sur cette question de Tonsard, Vaudoyer sortit pour aller chez +l’ancien maire.</p> + +<p>Langlumé, déjà sorti, se retourna sur les marches et répondit:</p> + +<p>—Tas de fainéants, avez-vous des rentes pour vouloir être vos +maîtres?...</p> + +<p>Quoique dit en riant, ce mot profond fut compris à peu près de +la même manière que les chevaux comprennent un coup de fouet.</p> + +<p>—Ran tan plan! vos maîtres!... Dis donc, mon fiston, après ton +coup de ce matin, ce n’est pas ma clarinette qu’on te mettra entre +les quatre doigts et le pouce, dit Fourchon à Nicolas.</p> + +<p>—Ne l’asticote pas, il est capable de te faire rendre ton vin en +te frottant le ventre, répliqua brutalement Catherine à son grand-père.</p> + +<h5>XIII.—L’USURIER DES CAMPAGNES.</h5> + +<p class="nbreak">Stratégiquement, Rigou se trouvait à Blangy ce qu’est à la +guerre une sentinelle avancée. Il surveillait les Aigues, et bien. +Jamais la police n’aura d’espions comparables à ceux qui se mettent +au service de la haine.</p> + +<p>A l’arrivée du général aux Aigues, Rigou forma sans doute sur +lui quelque projet que le mariage de Montcornet avec une Troisville +<span class="pagenum" id="page_399">399</span> +fit évanouir, car il avait paru vouloir protéger ce grand propriétaire. +Ses intentions furent alors si patentes, que Gaubertin jugea +nécessaire de lui faire une part en l’initiant à la conspiration +ourdie contre les Aigues. Avant d’accepter cette part et un rôle, +Rigou voulut mettre, selon son expression, le général au pied du +mur.</p> + +<p>Quand la comtesse fut installée, un jour, une petite carriole en +osier, peinte en vert, entra dans la cour d’honneur des Aigues. +Monsieur le maire, flanqué de sa mairesse, en descendit et vint par +le perron du jardin. Rigou remarqua la comtesse à une croisée. +Tout acquise à l’évêque, à la religion et à l’abbé Brossette, qui +s’était hâté de prévenir son ennemi, la comtesse fit dire par François +que <i>madame était sortie</i>.</p> + +<p>Cette impertinence, digne d’une femme née en Russie, fit jaunir +le visage du bénédictin. Si la comtesse avait eu la curiosité de +voir l’homme de qui le curé disait: «C’est un damné qui, pour +se rafraîchir, se plonge dans l’iniquité comme dans un bain,» +peut-être eût-elle évité de mettre entre le maire et le château la +haine froide et réfléchie que portaient les libéraux aux royalistes, +augmentée des excitants du voisinage de la campagne, où le souvenir +d’une blessure d’amour-propre est toujours ravivé.</p> + +<p>Quelques détails sur cet homme et sur ses mœurs auront le +mérite, tout en éclairant sa participation au complot nommé <i>la +grande affaire</i> par ses deux associés, de peindre un type excessivement +curieux, celui d’existences campagnardes particulières à +la France, et qu’aucun pinceau n’est encore allé chercher. D’ailleurs, +de cet homme, rien n’est indifférent, ni sa maison, ni sa +manière de souffler le feu, ni sa façon de manger; ses mœurs, ses +opinions, tout servira puissamment à l’histoire de cette vallée. Ce +renégat explique enfin l’utilité de la médiocratie, il en est à la fois +la théorie et la pratique, l’alpha et l’oméga, le <i>summum</i>.</p> + +<p>Vous vous rappelez peut-être certains maîtres en avarice déjà +peints dans quelques scènes antérieures? D’abord l’avare de province, +le père Grandet de Saumur, avare comme le tigre est cruel; +puis Gobseck l’escompteur, le jésuite de l’or, n’en savourant que +la puissance et dégustant les larmes du malheur, à savoir quel est +leur crû; puis le baron de Nucingen, élevant les fraudes de l’argent +à la hauteur de la politique. Enfin, vous avez sans doute souvenir +de ce portrait de la parcimonie domestique, le vieil Hochon +<span class="pagenum" id="page_400">400</span> +d’Issoudun, et de cet autre avare par esprit de famille, le petit la Baudraye +de Sancerre. Eh bien! les sentiments humains, et surtout +l’avarice, ont des nuances si diverses dans les divers milieux de +notre société, qu’il restait encore un avare sur la planche de l’amphithéâtre +des études de mœurs. Il restait Rigou! l’avare égoïste, +c’est-à-dire plein de tendresse pour ses jouissances, sec et froid +pour autrui, enfin l’avarice ecclésiastique, le moine demeuré moine +pour exprimer le jus du citron appelé le bien-vivre, et devenu séculier +pour happer la monnaie publique. Expliquons d’abord le +bonheur continu qu’il trouvait à dormir sous son toit.</p> + +<p>Blangy, c’est-à-dire les soixante maisons décrites par Blondet +dans sa lettre à Nathan, est posé sur une bosse de terrain, à gauche +de la Thune. Comme toutes les maisons y sont accompagnées de +jardins, ce village est d’un aspect charmant. Quelques maisons +sont assises le long du cours d’eau. Au sommet de cette vaste +motte de terre se trouve l’église, jadis flanquée de son presbytère, +et dont le cimetière enveloppe, comme dans beaucoup de villages, +le chevet de l’église.</p> + +<p>Le sacrilége Rigou n’avait pas manqué d’acheter ce presbytère, +jadis construit par la bonne catholique mademoiselle Choin, sur +un terrain acheté par elle exprès. Un jardin en terrasse, d’où la +vue plongeait sur les terres de Blangy, de Soulanges et de Cerneux, +situées entre les deux parcs seigneuriaux, séparait cet ancien presbytère +de l’église. Du côté opposé, s’étendait une prairie, acquise +par le dernier curé, peu de temps avant sa mort, et entourée de +murs par le défiant Rigou.</p> + +<p>Le maire ayant refusé de rendre le presbytère à sa primitive +destination, la commune fut obligée d’acheter une maison de paysan +située auprès de l’église; il fallut dépenser cinq mille francs pour +l’agrandir, la restaurer et y joindre un jardinet, dont le mur était +mitoyen avec la sacristie, en sorte que la communication fut établie +comme autrefois entre la maison curiale et l’église.</p> + +<p>Ces deux maisons, bâties sur l’alignement de l’église à laquelle +elles paraissaient tenir par leurs jardins, avaient vue sur un espace +de terrain planté d’arbres, qui formait d’autant mieux la place +de Blangy, qu’en face de la nouvelle cure, le comte fit construire +une maison commune destinée à recevoir la mairie, le logement du +garde champêtre, et cette école de frères de la Doctrine chrétienne +si vainement sollicitée par l’abbé Brossette. Ainsi, non-seulement +<span class="pagenum" id="page_401">401</span> +les maisons de l’ancien bénédictin et du jeune prêtre adhéraient à +l’église aussi bien divisées que réunies par elle, mais encore ils se +surveillaient l’un l’autre. Le village entier espionnait d’ailleurs +l’abbé Brossette. La grande rue, qui commençait à la Thune, montait +tortueusement jusqu’à l’église. Des vignobles et des jardins de +paysan, un petit bois, couronnaient la butte de Blangy.</p> + +<p>La maison de Rigou, la plus belle du village, était bâtie en gros +cailloux particuliers à la Bourgogne, pris dans un mortier jaune +lissé carrément dans toute la largeur de la truelle, ce qui produit +les ondes percées çà et là par les faces assez généralement noires +de ce caillou. Une bande de mortier où pas un silex ne faisait tache, +dessinait, à chaque fenêtre, un encadrement que le temps +avait rayé par des fissures fines et capricieuses, comme on en voit +dans les vieux plafonds. Les volets, grossièrement faits, se recommandaient +par une solide peinture vert-dragon. Quelques mousses +plates soudaient les ardoises sur le toit. C’est le type des maisons +<ins title="original: bourguignones">bourguignonnes</ins>; les voyageurs en aperçoivent par milliers de semblables +en traversant cette portion de la France.</p> + +<p>Une porte bâtarde ouvrait sur un corridor à moitié duquel se +trouvait la cage d’un escalier de bois. A l’entrée, on voyait la porte +d’une vaste salle à trois croisées donnant sur la place. La cuisine, +pratiquée sous l’escalier, tirait son jour de la cour, cailloutée avec +soin, et où l’on entrait par une porte cochère. Tel était le rez-de-chaussée.</p> + +<p>Le premier étage contenait trois chambres, et au-dessus une +petite chambre en mansarde.</p> + +<p>Un bûcher, une remise, une écurie attenaient à la cuisine et faisaient +un retour d’équerre. Au-dessus de ces constructions légères, +on avait ménagé des greniers, un fruitier et une chambre de domestique.</p> + +<p>Une basse-cour, une étable, des toits à porc faisaient face à la +maison.</p> + +<p>Le jardin, d’environ un arpent et clos de murs, était un jardin +de curé, c’est-à-dire plein d’espaliers, d’arbres à fruits, de treilles, +aux allées sablées et bordées de quenouilles, à carrés de légumes +fumés avec le fumier provenant de l’écurie.</p> + +<p>Au-dessus de la maison, attenait un second clos, planté d’arbres, +enclos de haies, et assez considérable pour que deux vaches y trouvassent +leur pâture en tout temps.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_402">402</span> +A l’intérieur, la salle, boisée à hauteur d’appui, était tendue de +vieilles tapisseries. Les meubles en noyer, bruns de vieillesse et +garnis en tapisserie à l’aiguille, s’harmoniaient avec la boiserie, +avec le plancher également en bois. Le plafond montrait trois poutres +en saillie, mais peintes, et dont les entre-deux étaient plafonnés. +La cheminée, en bois de noyer, surmontée d’une glace +dans un trumeau grotesque, n’offrait d’autre ornement que deux +œufs en cuivre montés sur un pied de marbre, et qui se partageaient +en deux; la partie supérieure retournée donnait une bobèche.</p> + +<p>Ces chandeliers à deux fins, embellis de chaînettes, une invention +du règne de Louis XV, commencent à devenir rares. Sur la +paroi opposée aux fenêtres, et posée sur un socle vert et or, s’élevait +une horloge commune, mais excellente. Des rideaux criant +sur leurs tringles en fer, dataient de cinquante ans; leur étoffe en +coton à carreaux, semblable à ceux des matelas, alternés de rose +et de blanc, venait des Indes. Un buffet et une table à manger +complétaient cet ameublement, tenu, d’ailleurs, avec une excessive +propreté.</p> + +<p>Au coin de la cheminée, on apercevait une immense bergère, +le siége spécial de Rigou. Dans l’angle, au-dessus du petit bonheur +du jour qui lui servait de secrétaire, on voyait accroché à la plus +vulgaire patère, un soufflet, origine de la fortune de Rigou.</p> + +<p>Sur cette succincte description, dont le style rivalise celui des +affiches de vente, il est facile de deviner que les deux chambres +respectives de monsieur et madame Rigou devaient être réduites +au strict nécessaire; mais on se tromperait en pensant que cette +parcimonie pût exclure la bonté matérielle des choses. Ainsi la petite +maîtresse la plus exigeante se serait trouvée admirablement +couchée dans le lit de Rigou, composé d’excellents matelas, de +draps en toile fine, grossi d’un lit de plume acheté jadis pour quelque +abbé par une dévote, garanti des bises par de bons rideaux. Ainsi +de tout, comme on va le voir.</p> + +<p>D’abord, cet avare avait réduit sa femme, qui ne savait ni lire, +ni écrire, ni compter, à une obéissance absolue. Après avoir gouverné +le défunt, la pauvre créature finissait servante de son mari, +faisant la cuisine, la lessive, à peine aidée par une très-jolie fille +appelée Annette, âgée de dix-neuf ans, aussi soumise à Rigou que +sa maîtresse, et qui gagnait trente francs par an.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_403">403</span> +Grande, sèche et maigre, madame Rigou, femme à figure jaune, +colorée aux pommettes, la tête toujours enveloppée d’un foulard +et portant le même jupon pendant toute l’année, ne quittait pas sa +maison deux heures par mois et nourrissait son activité par tous +les soins qu’une servante dévouée donne à une maison. Le plus +habile observateur n’aurait pas trouvé trace de la magnifique taille, +de la fraîcheur à la Rubens, de l’embonpoint splendide, des dents +superbes, des yeux de vierge qui jadis recommandèrent la jeune +fille à l’attention du curé Niseron. La seule et unique couche de +sa fille, madame Soudry la jeune, avait décimé les dents, fait tomber +les cils, terni les yeux, flétri le teint. Il semblait que le doigt +de Dieu se fût appesanti sur l’épouse du prêtre. Comme toutes les +riches ménagères de la campagne, elle jouissait de voir ses armoires +pleines de robes de soie, ou en pièce ou faites et neuves, de dentelles, +de bijoux qui ne lui servaient jamais qu’à faire commettre +le péché d’envie, à faire souhaiter sa mort aux jeunes servantes de +Rigou. C’était un de ces êtres moitié femme, moitié bestiaux, nés +pour vivre instinctivement. Cette ex-belle Arsène étant désintéressée, +le legs du feu curé Niseron serait inexplicable sans le curieux +événement qui l’inspira, et qu’il faut rapporter pour l’instruction +de l’immense tribu des héritiers.</p> + +<p>Madame Niseron, la femme du vieux sacristain, comblait d’attentions +l’oncle de son mari; car l’imminente succession d’un +vieillard de soixante-douze ans, estimée à quarante et quelques +mille livres, devait mettre la famille de l’unique héritier dans une +aisance assez impatiemment attendue par feu madame Niseron, +laquelle, outre son fils, jouissait d’une charmante petite fille, espiègle, +innocente, une de ces créatures qui ne sont peut-être accomplies +que parce qu’elles doivent disparaître, car elle mourut à +quatorze ans des <i>pâles couleurs</i>, le nom populaire de la <i>chlorose</i>. +Feu follet du presbytère, cette enfant allait chez son grand-oncle +le curé comme chez elle, elle y faisait la pluie et le beau temps, +elle aimait mademoiselle Arsène, la jolie servante que son oncle +put prendre en 1789, à la faveur de la licence introduite dans la +discipline par les premiers orages révolutionnaires. Arsène, nièce +de la vieille gouvernante du curé, fut appelée pour la suppléer, +car en se sentant mourir, la vieille mademoiselle Pichard voulait +sans doute faire transporter ses droits à la belle Arsène.</p> + +<p>En 1791, au moment où le curé Niseron offrit un asile à dom +<span class="pagenum" id="page_404">404</span> +Rigou et au frère Jean, la petite Niseron se permit une espièglerie +fort innocente. En jouant avec Arsène et d’autres enfants à ce jeu +qui consiste à cacher chacun à son tour un objet que les autres +cherchent et qui fait crier: «Tu brûles ou tu gèles,» selon que +les chercheurs s’en éloignent ou s’en approchent, la petite Geneviève +eut l’idée de fourrer le soufflet de la salle dans le lit d’Arsène. +Le soufflet fut introuvable, le jeu cessa; Geneviève, emmenée +par sa mère, oublia de remettre le soufflet à son clou. Arsène +et sa tante cherchèrent le soufflet pendant une semaine, puis on ne +le chercha plus, on pouvait s’en passer; le vieux curé soufflait son +feu avec une sarbacane faite au temps où les sarbacanes furent à +la mode, et qui sans doute provenait de quelque courtisan d’Henri +III. Enfin, un soir, un mois avant sa mort, la gouvernante, +après un dîner auquel avaient assisté l’abbé Mouchon, la famille +Niseron et le curé de Soulanges, refit des lamentations de Jérémie +à propos du soufflet, sans pouvoir en expliquer la disparition.</p> + +<p>—Eh! mais il est depuis quinze jours dans le lit d’Arsène, dit +la petite Niseron en éclatant de rire; si cette grande paresseuse +faisait son lit, elle l’aurait trouvé...</p> + +<p>En 1791, tout le monde put éclater de rire; mais à ce rire succéda +le plus profond silence.</p> + +<p>—Il n’y a rien de risible à cela, dit la gouvernante, depuis que +je suis malade, Arsène me veille.</p> + +<p>Malgré cette explication, le curé Niseron jeta sur madame Niseron +et sur son mari le regard foudroyant d’un prêtre qui croit à +un complot. La gouvernante mourut. Dom Rigou sut si bien exploiter +la haine du curé, que l’abbé Niseron déshérita Jean-François +Niseron au profit d’Arsène Pichard.</p> + +<p>En 1823, Rigou se servait toujours par reconnaissance de la +sarbacane pour attiser le feu, et laissait le soufflet au clou.</p> + +<p>Madame Niseron, folle de sa fille, ne lui survécut pas. La mère +et l’enfant moururent en 1794. Le curé mort, le citoyen Rigou s’occupa +lui-même des affaires d’Arsène en la prenant pour sa femme.</p> + +<p>L’ancien frère convers de l’Abbaye, attaché à Rigou comme un +chien à son maître, devint à la fois le palefrenier, le jardinier, le +vacher, le valet de chambre et le régisseur de ce sensuel Harpagon.</p> + +<p>Arsène Rigou, mariée en 1821, au procureur du roi, sans dot, +rappelait un peu la beauté commune de sa mère et possédait l’esprit +sournois de son père.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_405">405</span> +Alors âgé de soixante-sept ans, Rigou n’avait pas fait une seule +maladie en trente ans, et rien ne paraissait devoir atteindre cette +santé vraiment insolente. Grand, sec, les yeux bordés d’un cercle +brun, les paupières presque noires, quand le matin il laissait voir +son cou ridé, rouge et grenu, vous l’eussiez d’autant mieux comparé +à un condor que son nez très-long, pincé du bout, aidait encore +à cette ressemblance par une coloration sanguinolente. Sa +tête, quasi chauve, eût effrayé les connaisseurs par un occiput en +dos d’âne, indice d’une volonté despotique. Ses yeux grisâtres, +presque voilés par ses paupières à membranes filandreuses, étaient +prédestinés à jouer l’hypocrisie. Deux mèches de couleur indécise, +à cheveux si clair-semés qu’ils ne cachaient pas la peau, flottaient +au-dessus des oreilles larges, hautes et sans ourlet, trait qui +révèle la cruauté, mais, dans l’ordre moral seulement, quand il +n’annonce pas la folie. La bouche, très-fendue et à lèvres minces, +annonçait un mangeur intrépide, un buveur déterminé, par la +tombée des coins qui dessinait deux espèces de virgules où coulaient +les jus, où pétillait sa salive quand il mangeait ou qu’il parlait. +Héliogabale devait être ainsi.</p> + +<p>Son costume invariable consistait en une longue redingote bleue +à collet militaire, en une cravate noire, un pantalon et un vaste +gilet de drap noir. Ses souliers à fortes semelles étaient garnis de +clous à l’extérieur, et à l’intérieur d’un chausson tricoté par sa +femme durant les soirées d’hiver. Annette et sa maîtresse tricotaient +aussi les bas de Monsieur.</p> + +<p>Rigou s’appelait Grégoire. Aussi ses amis ne renonçaient-ils +point aux divers calembours que le G du prénom autorisait, malgré +l’usage immodéré qu’on en faisait depuis trente ans. On le +saluait toujours de ces phrases: J’ai Rigou! —Je Ris, goutte! +Ris, goûte! Rigoulard, etc., mais surtout de Grigou (G. Rigou).</p> + +<p>Quoique cette esquisse peigne le caractère, personne n’imaginerait +jamais jusqu’où, sans opposition et dans la solitude, l’ancien +bénédictin avait poussé la science de l’égoïsme, celle du bien-vivre +et la volupté sous toutes les formes. D’abord, il mangeait seul, +servi par sa femme et par Annette qui se mettaient à table avec +Jean, après lui, dans la cuisine, pendant qu’il digérait son dîner, +qu’il cuvait son vin en lisant <i>les nouvelles</i>.</p> + +<p>A la campagne, on ne connaît pas les noms propres des journaux, +ils s’appellent tous <i>les nouvelles</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_406">406</span> +Le dîner, de même que le déjeuner et le souper, toujours composés +de choses exquises, étaient cuisinés avec cette science qui +distingue les gouvernantes de curé entre toutes les cuisinières. +Ainsi, madame Rigou battait elle-même le beurre deux fois par +semaine. La crème entrait comme élément dans toutes les sauces. +Les légumes étaient cueillis de manière à sauter de leurs planches +dans la casserole. Les Parisiens, habitués à manger de la verdure, +des légumes qui accomplissent une seconde végétation exposés au +soleil, à l’infection des rues, à la fermentation des boutiques, arrosés +par les fruitières qui leur donnent ainsi la plus trompeuse +fraîcheur, ignorent les saveurs exquises que contiennent ces produits +auxquels la nature a confié des vertus fugitives, mais puissantes, +quand ils sont mangés en quelque sorte tout vifs.</p> + +<p>Le boucher de Soulanges apportait sa meilleure viande, sous +peine de perdre la pratique du redoutable Rigou. Les volailles, +élevées à la maison, devaient être d’une excessive finesse.</p> + +<p>Ce soin de papelardise embrassait toutes les choses destinées à +Rigou. Si les pantoufles de ce savant Thélémiste étaient de cuir +grossier, une bonne peau d’agneau en formait la doublure. S’il +portait une redingote de gros drap, c’est qu’elle ne touchait pas +sa peau, car sa chemise, blanchie et repassée au logis, avait été filée +par les plus habiles doigts de la Frise. Sa femme, Annette et +Jean buvaient le vin du pays, le vin que Rigou se réservait sur sa +récolte; mais dans sa cave particulière, pleine comme une cave +de Belgique, les vins de Bourgogne les plus fins côtoyaient ceux +de Bordeaux, de Champagne, de Roussillon, du Rhône, d’Espagne, +tous achetés dix ans à l’avance, et toujours mis en bouteille +par frère Jean. Les liqueurs provenues des îles procédaient de madame +Amphoux, l’usurier en avait acquis une provision pour le +reste de ses jours, au dépeçage d’un château de Bourgogne.</p> + +<p>Rigou mangeait et buvait comme Louis XIV, un des plus grands +consommateurs connus, ce qui trahit les dépenses d’une vie plus +que voluptueuse. Discret et habile dans sa prodigalité secrète, il +disputait ses moindres marchés comme savent disputer les gens +d’église. Au lieu de prendre des précautions infinies pour ne pas +être trompé dans ses acquisitions, le rusé moine gardait un échantillon +et se laissait écrire les conventions; mais, quand son vin ou +ses provisions voyageaient, il prévenait qu’au plus léger vice des +choses il refuserait d’en prendre livraison.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_407">407</span> +Jean, directeur du fruitier, était dressé à savoir conserver les +produits du plus beau <i>fruitage</i> connu dans le département. Rigou +mangeait des poires, des pommes et quelquefois du raisin à +Pâques.</p> + +<p>Jamais prophète, susceptible de passer Dieu, ne fut plus aveuglément +obéi que ne l’était Rigou chez lui dans ses moindres caprices. +Le mouvement de ses gros sourcils noirs plongeait sa +femme, Annette et Jean dans des inquiétudes mortelles. Il retenait +ses trois esclaves par la multiplicité minutieuse de leurs devoirs +qui leur faisait comme une chaîne. A tout moment, ces pauvres +gens se voyaient sous le coup d’un travail obligé, d’une surveillance, +mais ils avaient fini par trouver une sorte de plaisir dans +l’accomplissement de ces travaux constants, ils ne s’ennuyaient +point. Tous trois, ils avaient le bien-être de cet homme pour seul +et unique texte de leurs préoccupations.</p> + +<p>Annette était, depuis 1795, la dixième jolie bonne prise par +Rigou, qui se flattait d’arriver à la tombe avec ces relais de jeunes +filles. Venue à seize ans, à dix-neuf ans Annette devait être renvoyée. +Chacune de ces bonnes, choisie à Auxerre, à Clamecy, +dans le Morvan, avec des soins méticuleux, était attirée par la promesse +d’un beau sort, mais madame Rigou s’entêtait à vivre! Et +toujours au bout de trois ans, une querelle amenée par l’insolence +de la servante envers sa pauvre maîtresse en nécessitait le renvoi.</p> + +<p>Annette, vrai chef-d’œuvre de beauté fine, ingénieuse, piquante, +méritait une couronne de duchesse. Elle ne manquait pas d’esprit, +Rigou ne savait rien de l’intelligence d’Annette et de Jean-Louis +Tonsard, ce qui prouvait qu’il se laissait prendre par cette jolie +fille, la seule à qui l’ambition ait suggéré la flatterie, comme moyen +d’aveugler ce lynx.</p> + +<p>Ce Louis XV, sans trône, ne s’en tenait pas uniquement à la jolie +Annette. Oppresseur hypothécaire des terres achetées par les +paysans au delà de leurs moyens, il faisait son sérail de la vallée, +depuis Soulanges jusqu’à cinq lieues au delà de Conches vers la +Brie, sans y dépenser autre chose que des <i>retardements de poursuites</i> +pour obtenir ces fugitifs trésors qui dévorent la fortune de +tant de vieillards.</p> + +<p>Cette vie exquise, cette vie comparable à celle de Bouret, ne +coûtait donc presque rien. Grâce à ses nègres blancs, Rigou faisait +abattre, façonner, rentrer ses fagots, ses bois, ses foins, ses blés. +<span class="pagenum" id="page_408">408</span> +Pour le paysan, la main-d’œuvre est peu de chose, surtout en considération +d’un ajournement d’intérêts à payer. Ainsi Rigou, tout +en demandant de petites primes pour des retards de quelques +mois, pressurait ses débiteurs en exigeant d’eux des services manuels, +véritables corvées auxquelles ils se prêtaient, croyant ne +rien donner parce qu’ils ne sortaient rien de leurs poches. On payait +ainsi parfois à Rigou plus que le capital de la dette.</p> + +<p>Profond comme un moine, silencieux comme un bénédictin en +travail d’histoire, rusé comme un prêtre, dissimulé comme tout +avare, se tenant toujours dans les limites du droit, cet homme eût +été Tibère à Rome, Richelieu sous Louis XIII, Fouché, s’il avait +eu l’ambition d’aller à la Convention; mais il eut la sagesse d’être +un Lucullus sans faste, un voluptueux avare. Pour occuper son +esprit, il jouissait d’une haine taillée en plein drap. Il tracassait le +général comte de Montcornet. Il faisait mouvoir les paysans par +le jeu de fils cachés dont le maniement l’amusait comme une partie +d’échecs où les pions vivaient, où les cavaliers couraient à cheval, +où les fous comme Fourchon babillaient, où les tours féodales +brillaient au soleil, où la reine faisait malicieusement échec au roi. +Tous les jours en se levant, de sa fenêtre, cet homme voyait les +faîtes orgueilleux des Aigues, les cheminées des pavillons, les superbes +portes, et il se disait: —Tout cela tombera! je sécherai +ces ruisseaux, j’abattrai ces ombrages. Enfin il avait sa grande et +sa petite victime. S’il méditait la ruine du château, le renégat se +flattait de tuer l’abbé Brossette à coups d’épingle.</p> + +<p>Pour achever de peindre cet ex-religieux, il suffira de dire qu’il +allait à la messe en regrettant que sa femme vécût, et manifestait +le désir de se réconcilier avec l’Église aussitôt son veuvage venu. +Il saluait avec déférence l’abbé Brossette en le rencontrant, et lui +parlait doucement sans jamais s’emporter. En général, tous les +gens qui tiennent à l’Église, ou qui en sont sortis, ont une patience +d’insecte: ils la doivent à l’obligation de garder un décorum, éducation +qui manque depuis vingt ans à l’immense majorité des +Français, même à ceux qui se croient bien élevés. Tous les Conventuels +que la Révolution a fait sortir de leurs monastères et qui +sont entrés dans les affaires ont montré, par leur froideur et par +leur réserve, la supériorité que donne la discipline ecclésiastique +à tous les enfants de l’Église, même à ceux qui la désertent.</p> + +<p>Éclairé dès 1792 par l’affaire du testament, Gaubertin avait su +<span class="pagenum" id="page_409">409</span> +sonder la ruse que contenait la figure enfiellée de cet habile hypocrite; +aussi s’en était-il fait un compère en communiant avec lui +devant le Veau d’or. Dès la fondation de la maison Leclercq, il dit +à Rigou d’y mettre cinquante mille francs en les lui garantissant. +Rigou devint un commanditaire d’autant plus important qu’il laissa +ce fonds se grossir des intérêts accumulés. En ce moment l’intérêt +de Rigou dans cette maison était encore de cent mille francs, +quoiqu’en 1816 il eût repris une somme de cent quatre-vingt +mille francs environ pour la placer sur le Grand-Livre, en y trouvant +dix-sept mille francs de rente. Lupin connaissait à Rigou +pour cent cinquante mille francs d’hypothèques en petites sommes +sur de grands biens. Ostensiblement, Rigou possédait en terres +environ quatorze mille francs de revenus bien nets. On apercevait +donc environ quarante mille francs de rente à Rigou. Mais quant +à son trésor, c’était un X qu’aucune règle de proportion ne pouvait +dégager, de même que le diable seul connaissait les affaires +qu’il tripotait avec Langlumé.</p> + +<p>Ce terrible usurier, qui comptait vivre encore vingt ans, avait +inventé des règles fixes pour opérer. Il ne prêtait rien à un paysan +qui n’achetait pas au moins trois hectares et qui ne payait pas la +moitié du prix comptant. On voit que Rigou connaissait bien le +vice de la loi sur les expropriations appliquées aux parcelles et le +danger que fait courir au Trésor et à la Propriété l’excessive division +des biens. Poursuivez donc un paysan qui vous prend un +sillon quand il n’en possède que cinq! Le coup d’œil de l’intérêt +privé <i>distancera</i> toujours de vingt-cinq ans celui d’une assemblée +de législateurs. Quelle leçon pour un pays! La loi émanera toujours +d’un vaste cerveau, d’un homme de génie, et non de neuf cents +intelligences qui, si grandes qu’elles puissent être, se rapetissent +en se faisant foule. La loi de Rigou ne contient-elle pas en effet le +principe de celle à chercher, pour arrêter le non-sens que présente +la propriété réduite à des moitiés, des tiers, des quarts, des +dixièmes de centiares, comme dans la commune d’Argenteuil où +l’on compte trente mille parcelles?</p> + +<p>De telles opérations voulaient un compérage étendu comme celui +qui pesait sur cet arrondissement. D’ailleurs, comme Rigou +faisait faire à Lupin environ le tiers des actes qui se passaient annuellement +dans l’Étude, il trouvait dans le notaire de Soulanges +un compère dévoué. Ce forban pouvait ainsi comprendre dans le +<span class="pagenum" id="page_410">410</span> +contrat de prêt, auquel assistait toujours la femme de l’emprunteur +quand il était marié, la somme à laquelle se montaient les +intérêts illégaux. Le paysan, ravi de n’avoir que les cinq pour +cent à payer annuellement pendant la durée du prêt, espérait toujours +s’en tirer par un travail enragé, par des engrais qui bonifiaient +le gage de Rigou.</p> + +<p>De là les trompeuses merveilles enfantées par ce que d’imbéciles +économistes nomment <i>la petite culture</i>, le résultat d’une faute politique +à laquelle nous devons de porter l’argent français en Allemagne +pour y acheter des chevaux que le pays ne fournit plus, +une faute qui diminuera tellement la production des bêtes à cornes +que la viande sera bientôt inabordable, non pas seulement au peuple, +mais encore à la petite bourgeoisie. (Voir le <i>Curé de village</i>.)</p> + +<p>Donc, bien des sueurs, entre Conches et la Ville-aux-Fayes, +coulaient pour Rigou, que chacun respectait, tandis que le travail +chèrement payé par le général, le seul qui jetât de l’argent dans le +pays, lui valait des malédictions et la haine vouée aux riches. De +tels faits ne seraient-ils pas inexplicables sans le coup d’œil jeté +sur la Médiocratie? Fourchon avait raison, les bourgeois remplaçaient +les seigneurs. Ces petits propriétaires, dont le type est représenté +par Courtecuisse, étaient les mains-mortables du Tibère +de la vallée d’Avonne, de même qu’à Paris les industriels sans argent +sont les paysans de la haute Banque.</p> + +<p>Soudry suivait l’exemple de Rigou depuis Soulanges jusqu’à +cinq lieues au delà de la Ville-aux-Fayes. Ces deux usuriers s’étaient +partagé l’arrondissement.</p> + +<p>Gaubertin, dont la rapacité s’exerçait dans une sphère supérieure, +non-seulement ne faisait pas concurrence à ses associés, +mais il empêchait les capitaux de la Ville-aux-Fayes de prendre +cette fructueuse route. On peut deviner maintenant quelle influence +ce triumvirat de Rigou, de Soudry, de Gaubertin, obtenait +aux élections par des électeurs dont la fortune dépendait de +leur mansuétude.</p> + +<p>Haine, intelligence et fortune, tel était le triangle terrible par +lequel s’expliquait l’ennemi le plus proche des Aigues, le surveillant +du général, en relations constantes avec soixante ou quatre-vingts +petits propriétaires, parents ou alliés des paysans, et qui le +redoutaient comme on redoute un créancier.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_411">411</span> +Rigou se superposait à Tonsard; l’un vivait de vols en nature, +l’autre s’engraissait de rapines légales. Tous deux aimaient à bien +vivre, c’était la même nature sous deux espèces, l’une naturelle, +l’autre aiguisée par l’éducation du cloître.</p> + +<p>Lorsque Vaudoyer quitta le cabaret du Grand-I-Vert pour consulter +l’ancien maire, il était environ quatre heures. A cette heure +Rigou dînait.</p> + +<p>En trouvant la porte bâtarde fermée, Vaudoyer regarda par-dessus +les rideaux en criant: —Monsieur Rigou, c’est moi, Vaudoyer...</p> + +<p>Jean sortit par la porte cochère, et fit entrer Vaudoyer un instant +après en lui disant: —Viens au jardin, Monsieur a du monde.</p> + +<p>Ce monde était Sibilet, qui, sous le prétexte de s’entendre relativement +à la signification du jugement que venait de faire Brunet, +s’entretenait avec Rigou de toute autre chose. Il avait trouvé +l’usurier achevant son dessert.</p> + +<p>Sur une table carrée éblouissante de linge, car, peu soucieux +de la peine de sa femme et d’Annette, Rigou voulait du linge blanc +tous les jours, le régisseur vit apporter une jatte de fraises, des +abricots, des pêches, des figues, des amandes, tous les fruits de la +saison à profusion, servis dans des assiettes de porcelaine blanche +et sur des feuilles de vigne, presque aussi coquettement qu’aux +Aigues.</p> + +<p>En voyant Sibilet, Rigou lui dit de pousser les verroux aux +portes battantes intérieures qui se trouvaient adaptées à chaque +porte, autant pour garantir du froid que pour étouffer les sons, et +il lui demanda quelle affaire si pressante l’obligeait à venir le voir +en plein jour, tandis qu’il pouvait conférer si sûrement pendant +la nuit.</p> + +<p>—C’est que le Tapissier a parlé d’aller à Paris y voir le Garde +des sceaux; il est capable de vous faire bien du mal, de demander +le déplacement de votre gendre, des juges de la Ville-aux-Fayes, +et du président, surtout quand il lira le jugement qu’on vient de +rendre en votre faveur. Il se cabre, il est fin, il a dans l’abbé Brossette +un conseil capable de jouter avec vous et avec Gaubertin... +Les prêtres sont puissants. Monseigneur l’évêque aime bien l’abbé +Brossette. Madame la comtesse a parlé d’aller voir son cousin le +préfet, le comte de Castéran, à propos de Nicolas. Michaud commence +à lire couramment dans notre jeu.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_412">412</span> +—Tu as peur, dit l’usurier tout doucement en jetant sur Sibilet +un regard que le soupçon rendit moins terne qu’à l’ordinaire +et qui fut terrible. Tu calcules s’il ne vaut pas mieux te mettre +du côté de monsieur le comte de Montcornet?</p> + +<p>—Je ne vois pas trop où je prendrais, quand vous aurez dépecé +les Aigues, quatre mille francs à placer tous les ans, honnêtement, +comme je le fais depuis cinq ans, répondit crûment Sibilet. Monsieur +Gaubertin m’a, dans le temps, débité les plus belles promesses; +mais la crise approche, on va se battre certainement; promettre +et tenir sont deux après la victoire.</p> + +<p>—Je lui parlerai, répondit Rigou tranquillement. En attendant +voici, moi, ce que je répondrais, si cela me regardait: «Depuis +cinq ans, tu portes à M. Rigou quatre mille francs par an, et ce +brave homme t’en donne sept et demi pour cent, ce qui te fait en +ce moment un compte de vingt-sept mille francs, à cause de l’accumulation +des intérêts; mais comme il existe un acte sous signature +privée, double entre toi et Rigou, le régisseur des Aigues serait +renvoyé le jour où l’abbé Brossette apporterait cet acte sous +les yeux du Tapissier, surtout après une lettre anonyme qui l’instruirait +de ton double rôle. Tu ferais donc mieux de chasser avec +nous, sans demander tes os par avance, d’autant plus que monsieur +Rigou n’étant pas tenu de te donner légalement sept et demi +pour cent et les intérêts des intérêts, te ferait des <i>offres réelles</i> +de tes vingt mille francs; et en attendant que tu puisses les palper, +ton procès, allongé par la chicane, serait jugé par le tribunal +de la Ville-aux-Fayes. En te conduisant sagement, quand monsieur +Rigou sera propriétaire de ton pavillon aux Aigues, tu pourras +continuer avec trente mille francs environ et trente mille +autres francs que pourrait te confier Rigou, ce qui sera d’autant +plus avantageux que les paysans se jetteront sur les terres des +Aigues divisées en petits lots, comme la pauvreté sur le monde.» +Voilà ce que pourrait te dire monsieur Gaubertin; mais moi je +n’ai rien à te répondre, cela ne me regarde pas... Gaubertin et +moi nous avons à nous plaindre de cet enfant du peuple qui +bat son père, et nous poursuivons notre idée. Si l’ami Gaubertin +a besoin de toi, moi je n’ai besoin de personne, car tout le +monde est à ma dévotion. Quant au Garde des sceaux, on en +change assez souvent; tandis que, nous autres, nous sommes +toujours là.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_413">413</span> +—Enfin, vous êtes prévenu, reprit Sibilet qui se sentit bâté +comme un âne.</p> + +<p>—Prévenu de quoi? demanda finement Rigou.</p> + +<p>—De ce que fera le Tapissier, répondit humblement le régisseur, +il est allé furieux à la préfecture.</p> + +<p>—Qu’il aille! si les Montcornet n’usaient pas de roues, que deviendraient +les carrossiers?</p> + +<p>—Je vous apporterai mille écus ce soir à onze heures... +dit Sibilet; mais vous devriez avancer mes affaires en me +cédant quelques-unes de vos hypothèques arrivées à terme..., +une de celles qui pourraient me valoir quelques bons lots de +terres...</p> + +<p>—J’ai celle de Courtecuisse, et je veux le ménager, car c’est +le meilleur tireur du département; en te la transportant tu aurais +l’air de tracasser ce drôle-là pour le compte du Tapissier, et ça +ferait d’une pierre deux coups, il serait capable de tout en se +<ins title="original: vovant">voyant</ins> plus bas que Fourchon. Courtecuisse s’est exterminé sur +la Bâchelerie, il a bien amendé le terrain, il a mis des espaliers aux +murs du jardin. Ce petit domaine vaut quatre mille francs, le +comte te les donnerait pour les trois arpents qui jouxtent ses remises. +Si Courtecuisse n’était pas un licheur, il aurait pu payer +ses intérêts avec ce qu’on y tue de gibier.</p> + +<p>—Eh bien! transportez-moi cette créance, j’y ferai mon beurre, +j’aurai la maison et le jardin pour rien, le comte achètera les trois +arpents.</p> + +<p>—Quelle part me donneras-tu?</p> + +<p>—Mon Dieu! vous sauriez traire du lait à un bœuf! s’écria Sibilet. +Et moi, qui viens d’arracher au Tapissier l’ordre de réglementer +le glanage d’après la loi...</p> + +<p>—Tu as obtenu cela, mon gars? dit Rigou, qui plusieurs jours +auparavant avait suggéré l’idée de ces vexations à Sibilet en lui disant +de les conseiller au général. Nous le tenons, il est perdu; +mais ce n’est pas assez de le tenir par un bout, il faut le ficeler +comme une carotte de tabac! Tire les verroux, mon gars, dis à +ma femme de m’apporter le café, les liqueurs, et dis à Jean d’atteler, +je vais à Soulanges. A ce soir! —Bonjour Vaudoyer, dit +l’ancien maire en voyant entrer son ancien garde champêtre. Eh +bien! qu’y a-t-il?...</p> + +<p>Vaudoyer raconta tout ce qui venait de se passer au cabaret et +<span class="pagenum" id="page_414">414</span> +demanda l’avis de Rigou sur la légalité des règlements médités par +le général.</p> + +<p>—Il en a le droit, répliqua nettement Rigou. Nous avons un +rude seigneur; l’abbé Brossette est un malin, votre curé suggère +toutes ces mesures-là, parce que vous n’allez pas à la messe, tas +de parpaillots! J’y vais bien, moi! Il y a un Dieu, voyez-vous!... +Vous endurez tout, le Tapissier ira toujours de l’avant!...</p> + +<p>—Eh bien! nous glanerons!... dit Vaudoyer avec cet accent +résolu qui distingue les Bourguignons.</p> + +<p>—Sans certificat d’indigence? reprit l’usurier. On dit qu’il est +allé demander des troupes à la préfecture, afin de vous faire rentrer +dans le devoir.</p> + +<p>—Nous glanerons comme par le passé, répéta Vaudoyer.</p> + +<p>—Glanez!... monsieur Sarcus jugera si vous avez raison, dit +l’usurier en ayant l’air de promettre aux glaneurs la protection de +la justice de paix.</p> + +<p>—Nous glanerons et nous serons en force!... ou la Bourgogne +ne serait plus la Bourgogne! dit Vaudoyer. Si les gendarmes ont +des sabres, nous avons des faux, et nous verrons!</p> + +<p>A quatre heures et demie, la grande porte verte de l’ancien +presbytère tourna sur ses gonds, et le cheval bai-brun, mené à la +bride par Jean, tourna vers la place. Madame Rigou et Annette, +venues sur le pas de la porte bâtarde, regardaient la petite carriole +d’osier, peinte en vert, à capote de cuir, où se trouvait leur maître +établi sur de bons coussins.</p> + +<p>—Ne vous attardez pas, monsieur, dit Annette en faisant une +petite moue.</p> + +<p>Tous les gens du village, instruits déjà des menaçants arrêtés +que le maire voulait prendre, se mirent tous sur leurs portes ou +s’arrêtèrent dans la grande rue en voyant passer Rigou, pensant +tous qu’il allait à Soulanges pour les défendre.</p> + +<p>—Eh bien! madame Courtecuisse, notre ancien maire va sans +doute aller nous défendre, dit une vieille fileuse que la question +des délits forestiers intéressait beaucoup, car son mari vendait des +fagots volés à Soulanges.</p> + +<p>—Mon Dieu! le cœur lui saigne de voir ce qui se passe, il en +est malheureux autant que vous autres, répondit la pauvre femme +qui tremblait au nom seul de son créancier, et qui par peur en +faisait l’éloge.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_415">415</span> +—Ah! c’est pas pour dire, mais on l’a bien maltraité, lui! —Bonjour, +monsieur Rigou, dit la fileuse, que Rigou salua ainsi que +sa débitrice.</p> + +<p>Quand l’usurier traversa la Thune, guéable en tout temps, Tonsard, +sorti de son cabaret, dit à Rigou sur la route cantonale: +Eh bien! père Rigou, le Tapissier veut donc que nous soyons ses +chiens?</p> + +<p>—Nous verrons ça! répondit l’usurier en fouettant son cheval.</p> + +<p>—Il saura bien nous défendre, dit Tonsard à un groupe de +femmes et d’enfants attroupés autour de lui.</p> + +<p>—Il pense à vous, comme un aubergiste pense aux goujons en +nettoyant sa poêle à frire, répliqua Fourchon.</p> + +<p>—Ote donc le battant à ta <i>grelotte</i> quand tu <ins title="original: est">es</ins> soûl!..., dit +Mouche en tirant son grand-père par sa blouse et le faisant tomber +sur le talus au rez d’un peuplier. Si ce mâtin de moine entendait +ça, tu ne lui vendrais plus tes paroles si cher...</p> + +<p class="sepb2">En effet, si Rigou courait à Soulanges, il était emporté par la +nouvelle si grave donnée par le régisseur des Aigues, et qui lui +parut menaçante pour la coalition secrète de la <ins title="original: bougeoisie">bourgeoisie</ins> avonnaise.</p> + +<hr class="small3"> + +<h4>DEUXIÈME PARTIE</h4> + +<hr class="small4"> + +<h5>I.—LA PREMIÈRE SOCIÉTÉ DE SOULANGES.</h5> + +<p class="nbreak">A six kilomètres environ de Blangy, pour parler légalement, et +à une distance égale de la Ville-aux-Fayes, s’élève en amphithéâtre +sur un monticule, ramification de la longue côte parallèle à celle +au bas de laquelle coule l’Avonne, la petite ville de Soulanges, +surnommée <i>la Jolie</i>, peut-être à plus juste titre que Mantes.</p> + +<p>Au bas de cette colline, la Thune s’étale sur un fond d’argile +<span class="pagenum" id="page_416">416</span> +d’une étendue d’environ trente hectares, au bout duquel les moulins +de Soulanges, établis sur de nombreux îlots, dessinent une +fabrique aussi gracieuse que pourrait l’inventer un architecte de +jardins. Après avoir arrosé le parc de Soulanges, où elle alimente +de belles rivières et des lacs artificiels, la Thune se jette dans +l’Avonne par un canal magnifique.</p> + +<p>Le château de Soulanges, rebâti sous Louis XIV, sur les dessins +de <ins title="original: Mansard">Mansart</ins>, et l’un des plus beaux de Bourgogne, +fait face à <ins title="inséré «la»">la</ins> +ville. Ainsi Soulanges et le château se présentent respectivement +un point de vue aussi splendide qu’élégant. La route cantonale +tourne entre la ville et l’étang, un peu trop pompeusement nommé +le lac de Soulanges par les gens du pays.</p> + +<p>Cette petite ville est une de ces compositions naturelles excessivement +rares en France, où le joli, dans ce genre, manque absolument. +Là, vous retrouverez en effet, le joli de la Suisse, comme +le disait Blondet dans sa lettre, le joli des environs de Neufchâtel. +Les gais vignobles qui forment une ceinture à Soulanges complètent +cette ressemblance, <ins title="original: hormi">hormis</ins> le Jura et les Alpes, toutefois; +les rues, superposées les unes aux autres sur la colline, ont peu +de maisons, car elles sont toutes accompagnées de jardins, qui +produisent ces masses de verdure si rares dans les capitales. Les +toitures bleues ou rouges, mélangées de fleurs, d’arbres, de terrasses +à treillages, offrent des aspects variés et pleins d’harmonie.</p> + +<p>L’église, une vieille église du moyen âge, bâtie en pierres, +grâce à la <ins title="original: munificeuce">munificence</ins> des seigneurs de Soulanges, qui s’y sont +réservé d’abord une chapelle près du chœur, puis une chapelle +souterraine, leur nécropole, offre, comme celle de Longjumeau, +pour portail, une immense arcade, frangée de cercles fleuris et +garnis de statuettes, flanquée de deux piliers à niches terminés en +aiguilles. Cette porte, assez souvent répétée dans les petites églises +du Moyen Age que le hasard a préservées des ravages du calvinisme, +est couronnée par un triglyphe au-dessus duquel s’élève +une Vierge sculptée tenant l’Enfant-Jésus. Les bas-côtés se composent +à l’extérieur de cinq arcades pleines dessinées par des nervures, +éclairées par des fenêtres à vitraux. Le chevet s’appuie sur +des arcs-boutants dignes d’une cathédrale. Le clocher, qui se +trouve dans une branche de la croix, est une tour carrée surmontée +d’une campanille. Cette église s’aperçoit de loin, car elle est en +haut de la grande place au bas de laquelle passe la route.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_417">417</span> +La place, d’une assez grande largeur, est bordée de constructions +originales, toutes de diverses époques. Beaucoup, moitié +bois, moitié briques, et dont les solives ont un gilet d’ardoises, +remontent au moyen âge. D’autres en pierres et à balcon, +montrent ce pignon si cher à nos aïeux, et qui date du douzième +siècle. Plusieurs attirent le regard par ces vieilles poutres saillantes +à figures grotesques, dont la saillie forme un auvent, et qui rappelle +le temps où la bourgeoisie était uniquement commerçante. +La plus magnifique est l’ancien bailliage, maison à façade sculptée, +en alignement avec l’église qu’elle accompagne admirablement. +Vendue nationalement, elle fut achetée par la commune, qui en +fit la mairie et y mit le tribunal de paix, où siégeait alors monsieur +Sarcus, depuis l’institution du juge de paix.</p> + +<p>Ce léger croquis permet d’entrevoir la place de Soulanges, +ornée au milieu d’une charmante fontaine rapportée d’Italie, en +1520, par le maréchal de Soulanges, et qui ne déshonorerait pas +une grande capitale. Un jet d’eau perpétuel, provenant d’une source +située en haut de la colline, est distribué par quatre Amours en +marbre blanc tenant des conques et couronnés d’un panier plein +de raisins.</p> + +<p>Les voyageurs lettrés qui passeront par là, si jamais il en passe +après Blondet, pourront y reconnaître cette place illustrée par +Molière et par le théâtre espagnol, qui régna si longtemps sur la +scène française, et qui démontrera toujours que la comédie est née +en de chauds pays, où la vie se passait sur la place publique. La +place de <ins title="original: Soulages">Soulanges</ins> rappelle d’autant mieux cette place classique, +et toujours semblable à elle-même sur tous les théâtres, que les +deux premières rues la coupant précisément à la hauteur de la +fontaine, figurent ces coulisses si nécessaires aux maîtres et aux +valets pour se rencontrer ou pour se fuir. Au coin d’une de ces +rues, qui se nomme la rue de la Fontaine, brillent les panonceaux +de maître Lupin. La maison Sarcus, la maison du percepteur +Guerbet, celle de <ins title="original: Brunel">Brunet</ins>, celle du greffier Gourdon et de son frère +le médecin, celle du vieux monsieur Gendrin-Vattebled, le garde +général des eaux et forêts. Ces maisons, tenues très-proprement +par leurs propriétaires, qui prennent au sérieux le surnom de leur +ville, sont sises aux alentours de la place, le quartier aristocratique +de Soulanges.</p> + +<p>La maison de madame Soudry, car la puissante individualité +<span class="pagenum" id="page_418">418</span> +de l’ancienne femme de chambre de mademoiselle Laguerre avait +absorbé le chef de la communauté; cette maison entièrement moderne +avait été bâtie par un riche marchand de vin, né à Soulanges, +qui, après avoir fait sa fortune à Paris, revint en 1793 +acheter du blé pour sa ville natale. Il y fut massacré comme accapareur +par la populace, ameutée au cri d’un misérable maçon, +l’oncle de Godain, avec lequel il avait des difficultés à propos de +son ambitieuse bâtisse.</p> + +<p>La liquidation de cette succession, vivement discutée entre collatéraux, +traîna si bien, qu’en 1798, Soudry, de retour à Soulanges, +put acheter pour mille écus en espèces le palais du marchand +de vin, et il le loua d’abord au département pour y loger la +gendarmerie. En 1811, mademoiselle Cochet, que Soudry consultait +en toute chose, s’opposa vivement à ce que le bail fût +continué, trouvant cette maison inhabitable, en concubinage, +disait-elle, avec une caserne. La ville de Soulanges, aidée par le +département, bâtit alors un hôtel à la gendarmerie, dans une rue +latérale à la mairie. Le brigadier nettoya sa maison, y restitua +le lustre primitif souillé par l’écurie et par l’habitation des gendarmes.</p> + +<p>Cette maison, élevée d’un étage et coiffée d’un toit percé de +mansardes, voit le paysage par trois façades, une sur la place, +l’autre sur le lac, et la troisième sur un jardin. Le quatrième côté +donne sur une cour qui sépare les Soudry de la maison voisine, +occupée par un épicier nommé <ins title="original: Wattebled">Vattebled</ins>, un homme de la <i>seconde +société</i>, père de la belle madame Plissoud, de laquelle il +sera bientôt question.</p> + +<p>Toutes les petites villes ont <i>une belle madame</i>, comme elles +ont un Socquard et un café de la Paix.</p> + +<p>Chacun devine que la façade sur le lac est bordée d’une terrasse +à jardinet d’une médiocre élévation, terminée par une balustrade +en pierre et qui longe la route cantonale. On descend de +cette terrasse dans le jardin par un escalier sur chaque marche +duquel se trouve un oranger, un grenadier, un myrte et autres +arbres d’ornement, qui nécessitent au bout du jardin une serre +que madame Soudry s’obstine à nommer une <i>resserre</i>. Sur la +place, on entre dans la maison par un perron élevé de plusieurs +marches. Selon l’habitude des petites villes, la porte cochère, réservée +au service de la cour, au cheval du maître et aux arrivages +<span class="pagenum" id="page_419">419</span> +extraordinaires, s’ouvre assez rarement. Les habitués, venant tous +à pied, montaient par le perron.</p> + +<p>Le style de l’hôtel Soudry est sec; les assises sont indiquées par +des filets dits à gouttière; les fenêtres sont encadrées de moulures +alternativement grêles et fortes, dans le genre de celles des pavillons +Gabriel et Perronnet de la place Louis XV. Ces ornements +donnent, dans une si petite ville, un aspect monumental à cette +maison devenue célèbre.</p> + +<p>En face, à l’autre angle de la place, se trouve le fameux café de +la Paix, dont les particularités et le prestigieux Tivoli surtout exigeront +plus tard des descriptions moins succinctes que celle de la +maison Soudry.</p> + +<p>Rigou venait très-rarement à Soulanges, car chacun se rendait +chez lui: le notaire Lupin comme Gaubertin, Soudry comme +Gendrin, tant on le craignait. Mais on va voir que tout homme +instruit, comme l’était l’ex-bénédictin, eût imité la réserve de +Rigou, par l’esquisse, nécessaire ici, des personnes de qui l’on +disait dans le pays: —C’est la <i>première société</i> de Soulanges.</p> + +<p>De toutes ces figures, la plus originale, vous le pressentez, était +madame Soudry, dont le personnage, pour être bien rendu, exige +toutes les minuties du pinceau.</p> + +<p>Madame Soudry se permettait un <i>soupçon de rouge</i> à l’imitation +de mademoiselle Laguerre; mais cette légère teinte avait +changé, par la force de l’habitude, en plaques de vermillon si pittoresquement +appelées des roues de carrosses par nos ancêtres. Les +rides du visage, devenant de plus en plus profondes et multipliées, +la mairesse avait imaginé pouvoir les combler de fard. Son front +jaunissait aussi par trop, et ses tempes miroitant, elle se <i>posait</i> +du blanc, et figurait les veines de la jeunesse par de légers réseaux +de bleu. Cette peinture donnait une excessive vivacité à ses +yeux déjà fripons, en sorte que son masque eût paru plus que +bizarre à des étrangers; mais, habituée à cet éclat postiche, sa société +trouvait madame Soudry très-belle.</p> + +<p>Cette haquenée, toujours décolletée, montrait son dos et sa +poitrine blanchis et vernis l’un et l’autre par les mêmes procédés +employés pour le visage; mais heureusement, sous prétexte de +faire badiner de magnifiques dentelles, elle voilait à demi ses produits +chimiques. Elle portait toujours un corps de jupe à baleines +dont la pointe descendait très-bas, garni de nœuds partout, même +<span class="pagenum" id="page_420">420</span> +à la pointe!... sa jupe rendait des sons criards tant la soie et les +falbalas y foisonnaient.</p> + +<p>Cet attirail, qui justifie le mot <i>atours</i>, bientôt inexplicable, +était en damas de grand prix ce soir-là, car madame Soudry possédait +cent habillements plus riches les uns que les autres, provenant +tous de l’immense et splendide garde-robe de mademoiselle +Laguerre, et toutes retaillées par elle dans le dernier genre de +1808. Les cheveux de sa perruque blonde, crêpés et poudrés, +semblaient soulever son superbe bonnet à coques de satin rouge +cerise, pareil aux rubans de ses garnitures.</p> + +<p>Si vous voulez vous figurer sous ce bonnet toujours ultra-coquet +un visage de macaque d’une laideur monstrueuse, où le nez +camus, dénudé comme celui de la Mort, est séparé par une forte +marge de chair barbue d’une bouche à râtelier mécanique, où les +sons s’engagent comme en des cors de chasse, vous comprendrez +difficilement pourquoi la première société de la ville et tout Soulanges, +en un mot, trouvait belle cette quasi-reine, à moins de +vous rappeler le traité succinct <i>ex professo</i> qu’une des femmes +les plus spirituelles de notre temps a récemment écrit sur l’art de +se faire belle à Paris par les accessoires dont on s’y entoure.</p> + +<p>En effet, d’abord madame Soudry vivait au milieu des dons magnifiques +amassés chez sa maîtresse, et que l’ex-bénédictin appelait +<i lang="la">fructus belli</i>. Puis elle tirait parti de sa laideur en l’exagérant, +en se donnant cet air, cette tournure qui ne se prennent qu’à +Paris, et dont le secret reste à la Parisienne la plus vulgaire, toujours +plus ou moins singe. Elle se serrait beaucoup, elle mettait +une énorme tournure, elle portait des boucles de diamants aux +oreilles, ses doigts <ins title="original: était">étaient</ins> surchargés de bagues. Enfin, en haut de +son corset, entre deux masses arrosées de blanc de perle, brillait +un hanneton composé de deux topazes et à tête en diamant, un +présent de chère maîtresse, dont on parlait dans tout le département. +De même que feu sa maîtresse, elle allait toujours les bras +nus et agitait un éventail d’ivoire à peinture de Boucher, et auquel +deux petites roses servaient de boutons.</p> + +<p>Quand elle sortait, madame Soudry tenait sur sa tête le vrai parasol +du dix-huitième siècle, c’est-à-dire une canne au haut de +laquelle se déployait une ombrelle verte à franges vertes. De dessus +la terrasse, quand elle s’y promenait, un passant, en la regardant +de très-loin, aurait cru voir marcher une figure de Watteau.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_421">421</span> +Dans ce salon, tendu de damas rouge, à rideaux de damas doublés +en soie blanche, et dont la cheminée était garnie de chinoiseries +du bon temps de Louis XV, avec feu, galeries, branches de lis +élevées en l’air par des Amours, dans ce salon plein de meubles +en bois doré à pied de biche, on concevait que des gens de Soulanges +pussent dire de la maîtresse de la maison: La belle madame +Soudry! Aussi l’hôtel Soudry était-il devenu le préjugé national +de ce chef-lieu de canton.</p> + +<p>Si la première société de cette petite ville croyait en sa reine, +sa reine croyait également en elle-même. Par un phénomène qui +n’est pas rare, et que la vanité de mère, que la vanité d’auteur +accomplissent à tous moments sous nos yeux pour les œuvres littéraires +comme pour les filles à marier, en sept ans, la Cochet +s’était si bien enterrée dans madame la mairesse, que non-seulement +la Soudry ne se souvenait plus de sa première condition, +mais encore elle croyait être une femme comme il faut. Elle s’était +si bien rappelé les airs de tête, les tons de fausset, les gestes, les +façons de sa maîtresse, qu’en en retrouvant l’opulente existence, +elle en avait retrouvé l’impertinence. Elle savait son dix-huitième +siècle, les anecdotes des grands seigneurs et leurs parentés sur le +bout du doigt. Cette érudition d’antichambre lui composait une +conversation qui sentait son Œil-de-Bœuf. Là donc, son esprit de +soubrette passait pour de l’esprit de bon aloi. Au moral, la mairesse +était, si vous voulez, du strass; mais, pour les sauvages, le +strass ne vaut-il pas le diamant?</p> + +<p>Cette femme s’entendait aduler, diviniser, comme jadis on divinisait +sa maîtresse par les gens de sa société qui trouvaient chez +elle un dîner tous les huit jours, et du café, des liqueurs quand ils +arrivaient au moment du dessert, hasard assez fréquent. Aucune +tête de femme n’eût pu résister à la puissance exhilarante de cet +encensement continu. L’hiver, ce salon bien chauffé, bien éclairé +en bougies, se remplissait des bourgeois les plus riches, qui remboursaient +en éloges les fines liqueurs et les vins exquis provenant +de la cave de chère maîtresse. Les habitués et leurs femmes, véritables +usufruitiers de ce luxe, économisaient ainsi chauffage et lumière. +Aussi, savez-vous ce qui se proclamait à cinq lieues à la +ronde, et même à la Ville-aux-Fayes?</p> + +<p>—Madame Soudry fait à merveille les honneurs de chez elle, +se disait-on en passant en revue les notabilités départementales; +<span class="pagenum" id="page_422">422</span> +elle tient maison ouverte; on est admirablement chez elle. Elle +sait faire les honneurs de sa fortune. Elle a le petit mot pour +rire. Et quelle belle argenterie! C’est une maison comme il n’y +en a qu’à Paris!...</p> + +<p>L’argenterie donnée par Bouret à mademoiselle Laguerre, une +magnifique argenterie du fameux Germain, avait été littéralement +volée par la Soudry. A la mort de mademoiselle Laguerre, elle la +mit tout simplement dans sa chambre, et elle ne put être réclamée +par des héritiers qui ne savaient rien des valeurs de la succession.</p> + +<p>Depuis quelque temps, les douze ou quinze personnes qui représentaient +la première société de Soulanges parlaient de madame +Soudry comme de l’amie intime de mademoiselle Laguerre, en se +cabrant au mot de <i>femme de chambre</i>, et prétendant qu’elle s’était +immolée à la cantatrice en se faisant la compagne de cette +grande actrice.</p> + +<p>Chose étrange et vraie! toutes ces illusions, devenues des réalités, +se propageaient chez madame Soudry jusque dans les régions +positives du cœur; elle régnait tyranniquement sur son mari.</p> + +<p>Le gendarme, obligé d’aimer une femme plus âgée que lui de +dix ans, et qui gardait le maniement de sa fortune, l’entretenait +dans les idées qu’elle avait fini par concevoir de sa beauté. Néanmoins, +quand on l’enviait, quand on lui parlait de son bonheur, le +gendarme souhaitait quelquefois qu’on fût à sa place; car, pour cacher +ses peccadilles, il prenait des précautions comme on en prend +avec une jeune femme adorée, et il n’avait pu introduire que depuis +quelques jours une jolie servante au logis.</p> + +<p>Le portrait de cette reine, un peu grotesque, mais dont plusieurs +exemplaires se rencontraient encore à cette époque en province, +les uns plus ou moins nobles, les autres tenant à la haute +finance, témoin une veuve de fermier général qui se mettait encore +des rouelles de veau sur les joues, en Touraine; ce portrait, +peint d’après nature, serait incomplet sans les brillants dans lesquels +il était enchâssé, sans les principaux courtisans dont l’esquisse +est nécessaire, ne fût-ce que pour expliquer combien sont +redoutables de pareils lilliputiens, et quels sont au fond des petites +villes les organes de l’opinion publique. Qu’on ne s’y trompe +pas! il est des localités qui, pareilles à Soulanges, sans être un +bourg, un village, ni une petite ville, tiennent de la ville, du +village et du bourg. Les physionomies des habitants sont tout +<span class="pagenum" id="page_423">423</span> +autres qu’au sein des bonnes, grosses, méchantes villes de province; +la vie de campagne y influe sur les mœurs, et ce mélange +de teintes produit des figures vraiment originales.</p> + +<p>Après madame Soudry, le personnage le plus important était le +notaire Lupin, le chargé d’affaires de la maison Soulanges; car il +est inutile de parler du vieux Gendrin-<ins title="original: Wattebled">Vattebled</ins>, le garde général, +un nonagénaire en train de mourir, et qui, depuis l’avénement +de madame Soudry, restait chez lui; mais, après avoir régné +sur Soulanges en homme qui jouissait de sa place depuis le +règne de Louis XV, il parlait encore dans ses moments lucides, de +la juridiction de la Table de marbre.</p> + +<p>Quoique comptant quarante-cinq printemps, Lupin, frais et +rose, grâce à l’embonpoint qui sature inévitablement les gens de +cabinet, chantait encore la romance. Aussi conservait-il le costume +élégant des chanteurs de salon. Il paraissait presque Parisien avec +ses bottes soigneusement cirées, ses gilets jaune-soufre, ses redingotes +justes, ses riches cravates de soie, ses pantalons à la mode. +Il faisait friser ses cheveux par le coiffeur de Soulanges, la gazette +de la ville, et se maintenait à l’état d’homme à bonnes fortunes, à +cause de sa liaison avec madame Sarcus, la femme de Sarcus le +Riche, qui, sans comparaison, était dans sa vie ce que les campagnes +d’Italie furent pour Napoléon. Lui seul allait à Paris, où il +était reçu chez les Soulanges. Aussi eussiez-vous deviné la suprématie +qu’il exerçait en sa qualité de fat et de juge en fait d’élégance, +rien qu’à l’entendre parler. Il se prononçait sur toute chose +par un seul mot à trois modificatifs, le mot artistique <i>croûte</i>.</p> + +<p>Un homme, un meuble, une femme pouvaient être <i>croûte</i>; +puis, dans un degré supérieur de <ins title="original: mal façon">malfaçon</ins>, <i>croûton</i>; enfin, pour +dernier terme, <i>croûte-au-pot</i>! <i>Croûte-au-pot</i>, c’était le: <i>ça +n’existe pas</i> des artistes, l’omnium du mépris. Croûte, on pouvait +se désencroûter; croûton était sans ressources; mais croûte-au-pot! +Oh! mieux valait n’être jamais sorti du néant. Quant à +l’éloge, il se réduisait au redoublement du mot charmant!... —C’est +charmant! était le positif de son admiration. —Charmant! +charmant!... —Vous pouviez être tranquille. —Mais: Charmant! +charmant! charmant! il fallait retirer l’échelle, on atteignait au +ciel de la perfection.</p> + +<p>Le tabellion, car il se nommait lui-même le tabellion, garde-notes, +petit notaire, en se mettant par la raillerie au-dessus de son +<span class="pagenum" id="page_424">424</span> +état; le tabellion restait dans les termes d’une galanterie parlée +avec madame la mairesse, qui se sentait un faible pour Lupin, +quoiqu’il fût blond et qu’il portât lunettes. La Cochet n’avait jamais +aimé que les hommes bruns, moustachés, à bosquets sur les +phalanges des doigts, des alcides enfin. Mais elle faisait une exception +pour Lupin, à cause de son élégance, et d’ailleurs, elle pensait +que son triomphe à Soulanges ne serait complet qu’avec un adorateur; +mais, au grand désespoir de Soudry, les adorateurs de la +reine n’osaient pas donner à leur admiration une forme adultère.</p> + +<p>La voix du tabellion était une haute-contre; il en donnait parfois +l’échantillon dans les coins, ou sur la terrasse, une façon de +rappeler son <i>talent d’agrément</i>, écueil contre lequel se brisent +tous les hommes à talent d’agrément, même les hommes de génie, +hélas!</p> + +<p>Lupin avait épousé une héritière en sabots et en bas bleus, la +fille unique d’un marchand de sel, enrichi pendant la révolution, +époque à laquelle les faux-sauniers firent d’énormes gains, à la faveur +de la réaction qui eut lieu contre les gabelles. Il laissait prudemment +sa femme à la maison, où Bébelle était maintenue par +une passion platonique pour un très-beau premier clerc, sans autre +fortune que ses appointements, un nommé Bonnac, qui, dans la +seconde société, jouait le même rôle que son patron dans la première.</p> + +<p>Madame Lupin, femme sans aucune espèce d’éducation, apparaissait +aux grands jours <ins title="original: seulemeut">seulement</ins>, sous la forme d’une énorme +pipe de Bourgogne habillée de velours et surmontée d’une petite +tête enfoncée dans des épaules d’un ton douteux. Aucun procédé +ne pouvait maintenir le cercle de la ceinture à sa place naturelle. +Bébelle avouait naïvement que la prudence lui défendait de porter +des corsets. Enfin l’imagination d’un poëte ou mieux celle d’un inventeur +n’aurait pas trouvé dans le dos de Bébelle trace de la séduisante +sinuosité qu’y produisent les vertèbres chez toutes les +femmes qui sont femmes.</p> + +<p>Bébelle, ronde comme une tortue, appartenait aux femelles invertébrées. +Ce développement effrayant du tissu cellulaire rassurait +sans doute beaucoup Lupin sur la petite passion de la grosse +Bébelle, qu’il nommait Bébelle effrontément, sans faire rire personne.</p> + +<p>—Votre femme, qu’est-elle? lui demanda Sarcus le Riche, qui +<span class="pagenum" id="page_425">425</span> +ne digéra pas un jour le mot <i>croûte-au-pot</i>, dit pour un meuble +acheté d’occasion. —Ma femme n’est pas comme la vôtre, elle +n’est pas encore définie, répondit-il.</p> + +<p>Lupin cachait sous sa grosse enveloppe un esprit subtil; il avait +le bon sens de taire sa fortune, au moins aussi considérable que +celle de Rigou.</p> + +<p><i>Le fils à monsieur Lupin</i>, Amaury, désolait son père. Ce fils +unique, un des dons Juans de la vallée, se refusait à suivre la carrière +paternelle; il abusait de son avantage de fils unique en faisant +d’énormes saignées à la caisse, sans jamais épuiser l’indulgence +de son père, qui disait à chaque escapade: «J’ai pourtant +été comme cela!» Amaury ne venait jamais chez madame Soudry +qui <i>t’embêtait</i> (<i>sic</i>), car elle avait, par un souvenir de femme de +chambre, tenté de faire l’éducation de ce jeune homme, que ses +plaisirs conduisaient au billard du café de la Paix. Il y hantait la +mauvaise compagnie de Soulanges, et même les Bonnébault. Il jetait +sa <i>gourne</i> (un mot de madame Soudry), et répondait aux remontrances +de son père par ce refrain perpétuel: «Renvoyez-moi +à Paris, je m’ennuie ici!...»</p> + +<p>Lupin finissait, hélas! comme tous les <i>beaux</i>, par un attachement +quasi conjugal. Sa passion connue était la femme du second +huissier, audiencier de la justice de paix, madame Euphémie Plissoud, +pour laquelle il n’avait pas de secrets. La belle madame Plissoud, +fille de Vattebled l’épicier, régnait dans la seconde société +comme madame Soudry dans la première. Ce Plissoud, le concurrent +malheureux de <ins title="original: Brunel">Brunet</ins>, appartenait donc à la seconde société +de Soulanges; car la conduite de sa femme, qu’il autorisait, disait-on, +lui valait le mépris public de la première.</p> + +<p>Si Lupin était le musicien de la première société, monsieur +Gourdon, le médecin, en était le savant. On disait de lui: «Nous +avons ici un savant du premier mérite.» De même que madame +Soudry (qui s’y connaissait pour avoir introduit le matin chez sa +maîtresse Piccini et Glück, et pour avoir habillé mademoiselle Laguerre +à l’Opéra) persuadait à tout le monde, même à Lupin, +qu’il aurait fait fortune avec sa voix; de même elle regrettait que +le médecin ne publiât rien de ses idées.</p> + +<p>Monsieur Gourdon répétait tout bonnement les idées de Buffon +et de Cuvier sur le globe, ce qui pouvait difficilement le poser +comme savant aux yeux des Soulangeois; mais il faisait une +<span class="pagenum" id="page_426">426</span> +<ins title="original: colfection">collection</ins> de coquilles et un herbier, mais il savait empailler les oiseaux. +Enfin il poursuivait la gloire de léguer un cabinet d’histoire +naturelle à la ville de Soulanges; dès lors, il passait dans tout le +département pour un grand naturaliste, pour le successeur de +Buffon.</p> + +<p>Ce médecin, semblable à un banquier génevois, car il en avait +le pédantisme, l’air froid, la propreté puritaine, sans en avoir l’argent +ni l’esprit calculateur, montrait avec une excessive complaisance +ce fameux cabinet composé: d’un ours et d’une marmotte +décédés en passage à Soulanges; de tous les rongeurs du département, +les mulots, les musaraignes, les souris, les rats, etc.; de +tous les oiseaux curieux tués en Bourgogne, parmi lesquels brillait +un aigle des Alpes, pris dans le Jura. Gourdon possédait une collection +de lépidoptères, mot qui faisait espérer des monstruosités +et qui faisait dire en les voyant: Mais c’est des papillons! Puis un +bel amas de coquilles fossiles provenant des collections de plusieurs +de ses amis, qui lui léguèrent leurs coquilles en mourant, +et enfin les minéraux de la Bourgogne et ceux du Jura.</p> + +<p>Ces richesses, établies dans des armoires vitrées dont les buffets +à tiroirs contenaient une collection d’insectes, occupaient tout le +premier étage de la maison Gourdon, et produisaient un certain effet +par la bizarrerie des étiquettes, par la magie des couleurs et par +la réunion de tant d’objets, auxquels on ne fait pas la moindre +attention en les rencontrant dans la nature et qu’on admire sous +verre. On prenait jour pour aller voir le cabinet de monsieur +Gourdon.</p> + +<p>—J’ai, disait-il aux curieux, cinq cents sujets d’ornithologie, +deux cents mammifères, cinq mille insectes, trois mille coquilles +et sept cents échantillons de minéralogie.</p> + +<p>—Quelle patience vous avez eue! lui disaient les dames.</p> + +<p>—Il faut bien faire quelque chose pour son pays, répondait-il.</p> + +<p>Et il tirait un énorme intérêt de ses carcasses par cette phrase: +«J’ai légué tout par testament à la ville.» Et les visiteurs d’admirer +sa <i>philanthropie</i>! On parlait de consacrer tout le deuxième +étage de la mairie, <i>après la mort</i> du médecin, à loger le <i>Museum +Gourdon</i>.</p> + +<p>—Je compte sur la reconnaissance de mes concitoyens pour +que mon nom y soit attaché, répondait-il à cette proposition, car +je n’ose pas espérer qu’on y mette mon buste en marbre...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_427">427</span> +—Comment donc! mais ce sera bien le moins qu’on puisse +faire pour vous, lui répondait-on, n’êtes-vous pas la gloire de +Soulanges?</p> + +<p>Et cet homme avait fini par se regarder comme une des célébrités +de la Bourgogne; les rentes les plus solides ne sont pas les +rentes sur l’État, mais celles qu’on se fait en amour-propre. Ce +savant, pour employer le système grammatical de Lupin, était +heureux, heureux, heureux.</p> + +<p>Gourdon le greffier, petit homme chafouin, dont tous les traits +se ramassaient autour du nez, en sorte que le nez semblait être le +point de départ du front, des joues, de la bouche, qui s’y rattachaient +comme les ravins d’une montagne naissent tous du sommet, +était regardé comme un des grands poëtes de la Bourgogne, +un Piron, disait-on. Le double mérite des deux frères faisait dire +d’eux au chef-lieu du département: «Nous avons à Soulanges les +deux frères Gourdon, deux hommes très-distingués, deux hommes +qui tiendraient bien leur place à Paris.»</p> + +<p>Joueur excessivement fort au bilboquet, la manie d’en jouer +engendra chez le greffier une autre manie, celle de chanter ce +jeu, qui fit fureur au dix-huitième siècle. Les manies chez les +médiocrates sont souvent deux à deux. Gourdon jeune accoucha +de son poëme sous le règne de Napoléon. N’est-ce pas vous dire à +quelle école saine et prudente il appartenait? Luce de Lancival, +Parny, Saint-Lambert, Rouché, Vigée, Andrieux, Berchoux étaient +ses héros. Delille fut son dieu jusqu’au jour où la première société +de Soulanges agita la question de savoir si Gourdon ne l’emportait +pas sur Delille, que dès lors le greffier nomma toujours +<i>monsieur l’abbé</i> <ins title="original: Delile">Delille</ins>, avec une politesse exagérée.</p> + +<p>Les poëmes accomplis de 1780 à 1814 furent taillés sur le +même patron, et celui sur le bilboquet les expliquera tous. Ils tenaient +un peu du tour de force. Le <i>Lutrin</i> est le Saturne de cette +abortive génération de poëmes badins, tous en quatre chants à peu +près, car, d’aller jusqu’à six, il était reconnu qu’on fatiguait le +sujet.</p> + +<p>Ce poëme de Gourdon, nommé la Bilboquéide, obéissait à la +poétique de ces œuvres départementales, invariables dans leurs +règles identiques; elles contenaient dans le premier chant la description +de la chose chantée, en débutant, comme chez Gourdon, +par une invocation dont voici le modèle:</p> + +<div class="poetry pfix cs9"><span class="pagenum" id="page_428">428</span> + <div class="poem"> + <div class="vers">Je chante ce doux jeu qui sied à tous les âges,</div> + <div class="vers">Aux petits comme aux grands, aux fous ainsi qu’aux sages;</div> + <div class="vers">Où notre agile main, au front d’un buis pointu,</div> + <div class="vers">Lance un globe à deux trous dans les airs suspendu.</div> + <div class="vers">Jeu charmant, des ennuis infaillible remède</div> + <div class="vers">Que nous eût envié l’inventeur Palamède!</div> + <div class="vers">O Muse des Amours et des Jeux et des Ris,</div> + <div class="vers">Descends jusqu’à mon toit, où, fidèle à Thémis,</div> + <div class="vers">Sur le papier du fisc, j’espace des syllabes.</div> + <div class="vers">Viens charmer...</div> + </div> +</div> + +<p>Après avoir défini le jeu, décrit les plus beaux bilboquets connus, +avoir fait comprendre de quel secours il fut jadis au commerce +du Singe-Vert et autres tabletiers; enfin, après avoir démontré +comment le jeu touchait à la statique, Gourdon finissait +son premier chant par cette conclusion qui vous rappellera celle +du premier chant de tous ces poëmes:</p> + +<div class="poetry pfix cs9"> + <div class="poem"> + <div class="vers">C’est ainsi que les Arts et la Science même</div> + <div class="vers">A leur profit enfin font tourner un objet</div> + <div class="vers">Qui n’était de plaisir qu’un frivole sujet.</div> + </div> +</div> + +<p>Le second chant, destiné comme toujours à dépeindre la manière +de se servir de <i>l’objet</i>, le parti qu’on en pouvait tirer, auprès +des femmes et dans le monde, sera tout entier deviné par les +amis de cette sage littérature, grâce à cette citation, qui peint le +joueur faisant ses exercices sous les yeux de <i>l’objet aimé</i>.</p> + +<div class="poetry pfix cs9"> + <div class="poem"> + <div class="vers">Regardez ce joueur, au sein de l’auditoire,</div> + <div class="vers">L’œil fixé tendrement sur le globe d’ivoire,</div> + <div class="vers">Comme il épie et guette avec attention</div> + <div class="vers">Ses moindres mouvements dans leur précision!</div> + <div class="vers">La boule a, par trois fois, décrit sa parabole,</div> + <div class="vers">D’un factice encensoir il flatte son idole;</div> + <div class="vers">Mais le disque est tombé sur son poing maladroit,</div> + <div class="vers">Et d’un baiser rapide il console son doigt.</div> + <div class="vers">Ingrat! ne te plains pas de ce léger martyre,</div> + <div class="vers">Bienheureux accident, trop payé d’un sourire!</div> + </div> +</div> + +<p>Ce fut cette peinture, digne de Virgile, qui fit mettre en question +la prééminence de Delille sur Gourdon. Le mot <i>disque</i>, contesté +par le positif <ins title="original: Brunel">Brunet</ins>, <i>donna matière</i> à des discussions qui +durèrent onze mois; mais Gourdon le savant, dans une soirée où +l’on fut sur le point de part et d’autre de se fâcher <i>tout rouge</i>, +écrasa le parti des <i>anti-disquaires</i>, par cette observation: La +lune, appelée disque par les poëtes, est un globe!</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_429">429</span> +—Qu’en savez-vous? répondit <ins title="original: Brunel">Brunet</ins>, nous n’en avons jamais +vu qu’un côté.</p> + +<p>Le troisième chant renfermait le conte obligé, l’anecdote célèbre +qui concernait le bilboquet. Cette anecdote, tout le monde +la sait par cœur, elle regarde un fameux ministre de Louis XVI; +mais, selon la formule consacrée dans les <i>Débats</i> de 1810 à 1814, +pour louer ces sortes de travaux publics, <i>elle empruntait des +grâces nouvelles à la poésie et aux agréments que l’auteur +avait su y répandre</i>.</p> + +<p>Le quatrième chant, où se résumait l’œuvre, était terminé par +cette hardiesse inédite de 1810 à 1814, mais qui vit le jour en 1824, +après la mort de Napoléon.</p> + +<div class="poetry pfix cs9"> + <div class="poem"> + <div class="vers">Ainsi j’osais chanter en des temps pleins d’alarmes.</div> + <div class="vers">Ah! si les rois jamais ne portaient d’autres armes,</div> + <div class="vers">Si les peuples jamais, pour charmer leurs loisirs,</div> + <div class="vers">N’avaient imaginé que de pareils plaisirs;</div> + <div class="vers">Notre Bourgogne, hélas, trop longtemps éplorée,</div> + <div class="vers">Eût retrouvé les jours de Saturne et de Rhée!</div> + </div> +</div> + +<p>Ces beaux vers ont été copiés dans l’édition <i>princeps</i> et unique, +sortie des presses de Bournier, imprimeur de la Ville-aux-Fayes.</p> + +<p>Cent souscripteurs, par une offrande de trois francs, assurèrent +à ce poëme une immortalité d’un dangereux exemple, et ce fut +d’autant plus beau que ces cent personnes l’avaient entendu près +de cent fois, chacune en détail.</p> + +<p>Madame Soudry venait de supprimer le bilboquet qui se trouvait +sur la console de son salon, et qui, depuis sept ans, était un prétexte +à citations; elle découvrit enfin que ce bilboquet lui faisait +concurrence.</p> + +<p>Quant à l’auteur, qui se vantait de posséder un portefeuille bien +garni, il suffira pour le peindre de dire en quels termes il annonça +un de ses rivaux à la première société de Soulanges.</p> + +<p>—Savez-vous une singulière nouvelle? avait-il dit deux ans auparavant, +il y a un <i>autre poëte</i> en Bourgogne!... Oui, reprit-il en +voyant l’étonnement général peint sur les figures, il est de Mâcon. +Mais, vous n’imagineriez jamais <i>à quoi il s’occupe</i>? Il met les +nuages en vers...</p> + +<p>—Ils sont pourtant déjà très-bien en <i>blanc</i>, répondit le spirituel +père Guerbet.</p> + +<p>—C’est <i>un embrouillamini</i> de tous les diables! Des lacs, des +<span class="pagenum" id="page_430">430</span> +étoiles, des vagues!... Pas une seule image raisonnable, pas une +intention didactique; il ignore les sources de la poésie. Il appelle +le ciel par son nom. Il dit la lune bonacement, au lieu de l’<i>astre +des nuits</i>. Voilà pourtant jusqu’où peut nous entraîner le désir +d’être original! s’écria douloureusement Gourdon. Pauvre jeune +homme! être Bourguignon et chanter l’eau, cela fait de la peine! +S’il était venu me consulter, je lui aurais indiqué le plus beau sujet +du monde, un poëme sur le vin, la Bacchéide! pour lequel je +me sens maintenant trop vieux.</p> + +<p>Ce grand poëte ignore encore le plus beau de ses triomphes +(encore le dut-il à sa qualité de Bourguignon). Avoir occupé la +ville de Soulanges, qui de la pléiade moderne ignore tout, même +les noms.</p> + +<p>Une centaine de Gourdons chantaient sous l’empire, et l’on accuse +ce temps d’avoir négligé les lettres!... Consultez le <i>Journal +de la Librairie</i>, et vous y verrez des poëmes sur le Tour, sur le +jeu de Dames, sur le Tric-trac, sur la Géographie, sur la Typographie, +la Comédie, etc.; sans compter les chefs-d’œuvre tant +prônés de Delille sur la Pitié, l’Imagination, la Conversation; et +ceux de Berchoux sur la Gastronomie, la Dansomanie, etc. Peut-être +dans cinquante ans se moquera-t-on des mille poëmes à la +suite des Méditations, des Orientales, etc. Qui peut prévoir les +mutations du goût, les bizarreries de la vogue et les transformations +de l’esprit humain! Les générations balayent en passant jusqu’au +vestige des idoles qu’elles trouvent sur leur chemin, et elles +se forgent de nouveaux dieux qui seront renversés à leur tour.</p> + +<p>Sarcus, beau petit vieillard gris-pommelé, s’occupait à la fois de +Thémis et de Flore, c’est-à dire de législation et d’une serre-chaude. +Il méditait depuis douze ans un livre sur l’<i>Histoire de +l’institution des juges de paix</i>, «dont le rôle politique et judiciaire +avait eu déjà plusieurs phases, disait-il, car ils étaient tout +par le Code de brumaire an <small>IV</small>, et aujourd’hui cette institution si +précieuse au pays avait perdu sa valeur, faute d’appointements en +harmonie avec l’importance des fonctions qui devraient être inamovibles.»</p> + +<p>Taxé d’être une tête forte, Sarcus était accepté comme l’homme +politique de ce salon; vous devinez qu’il en était tout bonnement +le plus ennuyeux. On disait de lui qu’il parlait comme un +livre, Gaubertin lui promettait la croix de la Légion d’honneur; +<span class="pagenum" id="page_431">431</span> +mais il l’ajournait au jour où, successeur de <ins title="original: Leclere">Leclerc</ins>, il serait assis +sur les bancs du centre gauche.</p> + +<p>Guerbet, le percepteur, l’homme d’esprit, gros bonhomme lourd, +à figure de beurre, à faux toupet, à boucles d’or aux oreilles, qui +se disputaient sans cesse avec ses cols de chemises, donnait dans +la pomologie. Fier de posséder le plus beau jardin fruitier de l’arrondissement, +il obtenait des primeurs en retard d’un mois sur +celles de Paris; il cultivait dans ses bâches les choses les plus tropicales, +voire des ananas, des brugnons et des petits pois. Il apportait +avec orgueil un bouquet de fraises à madame Soudry, +quand elles valaient dix sous le panier à Paris.</p> + +<p>Soulanges possédait enfin dans monsieur Vermut, le pharmacien, +un chimiste un peu plus chimiste que Sarcus n’était homme +d’État, que Lupin n’était chanteur, Gourdon l’aîné savant et son +frère poëte. Néanmoins, la première société de la ville faisait peu +de cas de Vermut, et pour la seconde, il n’existait même pas. +L’instinct des uns leur signalait peut-être une supériorité réelle +dans ce penseur qui ne disait mot, et qui souriait aux niaiseries +d’un air si narquois, qu’on se défiait de sa science, mise <i lang="it">sotto voce</i> +en question; quant aux autres, ils ne prenaient pas la peine de +s’en occuper.</p> + +<p>Vermut était le <i>pâtiras</i> du salon de madame Soudry. Aucune +société n’est complète sans une victime, sans un être à plaindre, à +railler, à mépriser, à protéger. D’abord Vermut, occupé de problèmes +scientifiques, venait la cravate lâche, le gilet ouvert, avec +une petite redingote verte, toujours tachée. Enfin, il prêtait à la +plaisanterie par une figure si poupine, que le père Guerbet prétendait +qu’il avait fini par prendre le visage de ses pratiques.</p> + +<p>En province, dans les endroits arriérés comme Soulanges, on +emploie encore les apothicaires dans le sens de la plaisanterie de +Pourceaugnac. Ces honorables industriels s’y prêtent d’autant +mieux qu’ils demandent une indemnité de déplacement.</p> + +<p>Ce petit homme, doué d’une patience de chimiste, <i>ne pouvait +jouir</i> (selon le mot dont on se sert en province pour exprimer +l’abolition du pouvoir domestique) de madame Vermut, femme +charmante, femme gaie, belle joueuse (elle savait perdre quarante +sous sans rien dire), qui déblatérait contre son mari, le poursuivait +de ses épigrammes et le peignait comme un imbécile, ne sachant +distiller que de l’ennui. Madame Vermut, une de ces femmes +<span class="pagenum" id="page_432">432</span> +qui jouent dans les petites villes le rôle de boute-entrain, apportait +dans ce petit monde le sel, du sel de cuisine, il est vrai, mais +quel sel! Elle se permettait des plaisanteries un peu fortes, mais +on les lui passait; elle disait très-bien au curé Taupin, homme de +soixante-dix ans, à cheveux blancs: «Tais-toi gamin!»</p> + +<p>Le meunier de Soulanges, riche de cinquante mille francs de +rente, avait une fille unique à qui Lupin pensait pour Amaury, +depuis qu’il avait perdu l’espoir de le marier à mademoiselle Gaubertin, +et le président Gaubertin y pensait pour son fils, le conservateur +des hypothèques, autre antagonisme.</p> + +<p>Ce meunier, un Sarcus-Taupin, était le Nucingen de la ville; +il passait pour être trois fois millionnaire; mais il ne voulait entrer +dans aucune combinaison; il ne pensait qu’à moudre du blé, +à le monopoliser, et il se recommandait par un défaut absolu de +politesse ou de belles manières.</p> + +<p>Le père Guerbet, frère du maître de poste de Conches, possédait +environ dix mille francs de rente, outre sa perception. Les +Gourdon étaient riches, le médecin avait épousé la fille unique du +vieux monsieur Gendrin-Vattebled, le garde général des eaux et +forêts, <i>qu’on attendait à mourir</i>, et le greffier avait épousé la +nièce et unique héritière de l’abbé Taupin, curé de Soulanges, un +gros prêtre retiré dans sa cure, comme le rat dans son fromage.</p> + +<p>Cet habile ecclésiastique, tout acquis à la première société, bon +et complaisant avec la seconde, apostolique avec les malheureux, +s’était fait aimer à Soulanges; cousin du meunier et cousin des +Sarcus, il appartenait au pays et à la médiocratie avonnaise. Il dînait +toujours en ville, il économisait, il allait aux noces et s’en retirait +avant le bal; il ne parlait jamais politique; il faisait passer +les nécessités du culte en disant: «C’est mon métier!» Et on le +laissait faire en disant de lui: «Nous avons un bon curé!» L’évêque, +qui connaissait les gens de Soulanges, sans s’abuser sur la +valeur de ce curé, se trouvait heureux d’avoir dans une pareille +ville un homme qui faisait accepter la religion, qui savait remplir +son église et y prêcher devant des bonnets endormis.</p> + +<p>Les deux <i>dames</i> Gourdon, —car à Soulanges, comme à Dresde +et dans quelques autres capitales allemandes, les gens de la première +société s’abordent en disant: «Comment va votre dame?» +On dit: «Il n’était pas avec sa dame, j’ai vu sa dame et sa demoiselle, +etc.»—Un Parisien y produirait du scandale, et serait +<span class="pagenum" id="page_433">433</span> +accusé d’avoir mauvais ton s’il disait: «Les femmes, cette +femme, etc.» A Soulanges, comme à Genève, à Dresde, à Bruxelles, +il n’existe que des épouses; on n’y met pas, comme à Bruxelles, +sur les enseignes: <i>l’Épouse une telle</i>, mais <i>madame votre +épouse</i> est de rigueur. —Les deux <i>dames</i> Gourdon ne peuvent +se comparer qu’à ces infortunés comparses de théâtres secondaires, +que connaissent les Parisiens pour s’être souvent moqués de ces +<i>artistes</i>; et, pour achever de peindre ces <i>dames</i>, il suffira de +dire qu’elles appartenaient au genre des <i>bonnes petites femmes</i>, +les bourgeois les moins lettrés trouveront alors autour d’eux les +modèles de ces créatures essentielles.</p> + +<p>Il est inutile de faire observer que le père Guerbet connaissait +admirablement les finances, et que Soudry pouvait être ministre +de la guerre. Ainsi, non-seulement chacun de ces braves bourgeois +offrait une de ces spécialités de caprice si nécessaire à l’homme de +province pour exister, mais encore chacun d’eux cultivait sans rival +son champ dans le domaine de la vanité.</p> + +<p>Si Cuvier fût passé par là sans se nommer, la première société +de Soulanges l’eût convaincu de savoir peu de chose en comparaison +de monsieur Gourdon le médecin. Nourrit et son <i>joli filet de +voix</i>, disait le notaire avec une indulgence protectrice, eussent été +trouvés à peine dignes d’accompagner ce rossignol de Soulanges. +Quant à l’auteur de la Bilboquéide, qui s’imprimait en ce moment +chez Bournier, on ne croyait pas qu’il pût se rencontrer à Paris +un poëte de cette force, car Delille était mort!</p> + +<p>Cette bourgeoisie de province, si grassement satisfaite d’elle-même, +pouvait donc primer toutes les supériorités sociales. Aussi +l’imagination de ceux qui, dans leur vie, ont habité pendant quelque +temps une petite ville de ce genre, peut elle seule entrevoir +l’air de satisfaction profonde répandu sur les physionomies de ces +gens qui se croyaient le plexus solaire de la France, tous armés +d’une incroyable finesse pour mal faire, et qui, dans leur sagesse, +avaient décrété que l’un des héros d’Essling était un lâche, que +madame de Montcornet était une intrigante qui avait de gros boutons +dans le dos, que l’abbé Brossette était un petit ambitieux, et +qui découvrirent, quinze jours après l’adjudication des Aigues, +l’origine faubourienne du général, surnommé par eux le Tapissier.</p> + +<p>Si Rigou, Soudry, Gaubertin eussent habité la Ville-aux-Fayes, +ils se seraient brouillés; leurs prétentions se seraient inévitablement +<span class="pagenum" id="page_434">434</span> +heurtées; mais la fatalité voulait que le Lucullus de Blangy +sentît la nécessité de sa solitude pour se rouler à son aise dans +l’usure et dans la volupté; que madame Soudry fût assez intelligente +pour comprendre qu’elle ne pouvait régner qu’à Soulanges, et +que la Ville-aux-Fayes fût le siége des affaires de Gaubertin. +Ceux qui s’amusent à étudier la nature sociale avoueront que le +général de Montcornet jouait de malheur en trouvant de tels ennemis +séparés et accomplissant les évolutions de leur pouvoir et de +leur vanité, chacun à des distances qui ne permettaient pas à ces +astres de se contrarier et qui décuplaient le pouvoir de mal faire.</p> + +<p>Néanmoins, si tous ces dignes bourgeois, fiers de leur aisance, +regardaient leur société comme bien supérieure en agrément à +celle de la Ville-aux-Fayes, et répétaient avec une comique importance +ce dicton de la vallée: «Soulanges est une ville de plaisir et +de société,» il serait peu prudent de penser que la capitale avonnaise +acceptât cette suprématie. Le salon Gaubertin se moquait, +<i lang="it">in petto</i>, du salon Soudry. A la manière dont Gaubertin disait: +«Nous autres, nous sommes une ville de haut commerce, une ville +d’affaires, nous avons la sottise de nous ennuyer à faire fortune!» +il était facile de reconnaître un léger antagonisme entre la terre et +la lune. La lune se croyait utile à la terre et la terre régentait la +lune. La terre et la lune vivaient d’ailleurs dans la plus étroite +intelligence. Au carnaval, la première société de Soulanges allait +toujours en masse aux quatre bals donnés par Gaubertin, par +Gendrin, par Leclercq, le receveur des finances, et par Soudry +jeune, le procureur du roi. Tous les dimanches, le procureur du +roi, sa femme, monsieur, madame et mademoiselle Elise Gaubertin, +venaient dîner chez les Soudry de Soulanges. Quand le sous-préfet +était prié, quand le maître de poste, M. Guerbet de Conches, +arrivait manger la fortune du pot, Soulanges avait le spectacle de +quatre équipages départementaux à la porte de la maison Soudry.</p> + +<h5>II.—LES CONSPIRATEURS CHEZ LA REINE.</h5> + +<p class="nbreak">En débouchant là, vers cinq heures et demie, Rigou savait +trouver les habitués du salon de Soudry tous à leur poste. Chez le +maire, comme dans toute la ville, on dînait à trois heures, selon +l’usage du dernier siècle. De cinq heures à neuf heures, les +notables de Soulanges venaient échanger les nouvelles, faire leurs +<span class="pagenum" id="page_435">435</span> +<i>speech</i> politiques, commenter les événements de la vie privée de +toute la vallée, et parler des Aigues, qui défrayaient la conversation +pendant une heure tous les jours. C’était la préoccupation +de chacun d’apprendre quelque chose sur ce qui s’y passait, et +l’on savait d’ailleurs faire ainsi sa cour aux maîtres du logis.</p> + +<p>Après cette revue obligée, on se mettait à jouer au boston, seul +jeu que sût la reine. Quand le gros père Guerbet avait singé +madame Isaure, la femme de Gaubertin, en se moquant de ses +airs penchés, en imitant sa petite voix, sa petite bouche et ses +façons jeunettes; quand le curé Taupin avait raconté l’une des +historiettes de son répertoire; quand Lupin avait rapporté quelque +événement de la Ville-aux-Fayes, et que madame Soudry avait été +criblée de compliments nauséabonds, l’on disait: Nous avons fait +un charmant boston.</p> + +<p>Trop égoïste pour se donner la peine de faire douze kilomètres, +au bout desquels il devait entendre les niaiseries dites par les +habitués de cette maison, et voir un singe déguisé en vieille +femme, Rigou, bien supérieur, comme esprit et comme instruction, +à cette petite bourgeoisie, ne se montrait jamais que si ses +affaires l’amenaient chez le notaire. Il s’était exempté de voisiner, +en prétextant de ses occupations, de ses habitudes et de sa santé, +qui ne lui permettaient pas, disait-il, de revenir la nuit par une +route le long de laquelle brouillassait la Thune.</p> + +<p>Ce grand usurier sec imposait d’ailleurs beaucoup à la société +de madame Soudry, qui flairait en lui ce tigre à griffes d’acier, +cette malice de sauvage, cette sagesse née dans le cloître, mûrie au +soleil de l’or, et avec lesquels Gaubertin n’avait jamais voulu se +commettre.</p> + +<p>Aussitôt que la carriole d’osier et le cheval dépassèrent le café +de la Paix, Urbain, le domestique de Soudry, qui causait avec le +limonadier, assis sur un banc placé sous les fenêtres de la salle à +manger, se fit un auvent de sa main pour bien voir quel était cet +équipage.</p> + +<p>—V’là le père Rigou!... Faut ouvrir la porte. Tenez son cheval, +Socquard, dit-il sans façon au limonadier.</p> + +<p>Et Urbain, ancien cavalier qui, n’ayant pu passer gendarme, +avait pris le service Soudry comme retraite, rentra dans la +maison pour aller manœuvrer la porte de la cour.</p> + +<p>Socquard, ce personnage si célèbre dans la vallée, était là, +<span class="pagenum" id="page_436">436</span> +comme vous voyez, sans façon; mais il en est ainsi de bien des +gens illustres qui ont la complaisance de marcher, d’éternuer, de +dormir, de manger absolument comme de simples mortels.</p> + +<p>Socquard, alcide de naissance, pouvait porter onze cents pesant; +son coup de poing, appliqué dans le dos d’un homme, lui cassait +net la colonne vertébrale; il tordait une barre de fer, il arrêtait +une voiture attelée d’un cheval. Milon de Crotone de la vallée, sa +réputation embrassait tout le département, où l’on faisait sur lui +des contes ridicules comme sur toutes les célébrités. Ainsi, l’on +racontait dans le Morvan, qu’un jour il avait porté sur son dos une +pauvre femme, son âne et son sac au marché, qu’il avait mangé +tout un bœuf et bu tout un quartaud de vin dans une journée, etc. +Doux comme une fille à marier, Socquard, gros petit homme, à +figure placide, large des épaules, large de poitrine, où ses poumons +jouaient comme des soufflets de forge, possédait un filet de +voix dont la limpidité surprenait ceux qui l’entendaient parler pour +la première fois.</p> + +<p>Comme Tonsard, que son renom dispensait de toute preuve de +férocité, comme tous ceux qui sont gardés par une opinion publique +quelconque, Socquard ne déployait jamais sa triomphante +force musculaire, à moins que des amis ne l’en priassent. Il prit +donc la bride du cheval quand le beau-père du procureur du roi +tourna pour se ranger au perron.</p> + +<p>—Vous allez bien par chez vous, monsieur Rigou?... dit +l’illustre Socquard.</p> + +<p>—Comme ça, mon vieux, répondit Rigou. Plissoud et Bonnébault, +Viallet et Amaury, soutiennent-ils toujours ton établissement?</p> + +<p>Cette demande, faite sur un ton de bonhomie et d’intérêt, n’était +pas une de ces questions banales jetées au hasard par les supérieurs +à leurs inférieurs. A son temps perdu, Rigou songeait aux +moindres détails, et déjà l’accointance de Bonnébault, de Plissoud +et du brigadier Viallet avait été signalée par Fourchon à Rigou +comme suspecte.</p> + +<p>Bonnébault, pour quelques écus perdus au jeu, pouvait livrer +au brigadier les secrets des paysans, ou parler sans savoir l’importance +de ses bavardages après avoir bu quelques bols de punch de +trop. Mais les délations du chasseur à la loutre pouvaient être conseillées +par la soif, et Rigou n’y fit attention que par rapport à +Plissoud, à qui sa situation devait inspirer un certain désir de +<span class="pagenum" id="page_437">437</span> +contrecarrer les <ins title="n.d.t.: il faut peut-être lire «conspirations»">inspirations</ins> dirigées contre les Aigues, ne fût-ce +que pour se faire graisser la patte par l’un ou l’autre des deux +partis.</p> + +<p>Correspondant des assurances, qui commençaient à se montrer +en France, agent d’une société contre les chances du recrutement, +l’huissier cumulait des occupations peu rétribuées qui lui <ins title="original: rendaien,">rendaient</ins> +la fortune d’autant plus difficile à faire, qu’il avait le vice d’aimer +le billard et le vin cuit. De même que Fourchon, il cultivait avec +soin l’art de s’occuper à rien, et il attendait sa fortune d’un hasard +problématique; il haïssait profondément la première société, mais +il en avait mesuré la puissance. Lui seul connaissait à fond la +tyrannie bourgeoise organisée par Gaubertin; il poursuivait de ses +railleries les richards de Soulanges et de la Ville-aux-Fayes, en représentant +à lui seul l’opposition. Sans crédit, sans fortune, il ne +paraissait pas à craindre; aussi <ins title="original: Brunel">Brunet</ins>, enchanté d’avoir un concurrent +méprisé, le protégeait-il pour ne pas lui voir vendre son +étude à quelque jeune homme ardent, comme Bonnac, par +exemple, avec lequel il aurait fallu partager la clientèle du canton.</p> + +<p>—Grâce à ces gens-là, ça boulotte, répondit Socquard; mais +on contrefait mon vin cuit!</p> + +<p>—Faut poursuivre? dit <ins title="original: sententieusement">sentencieusement</ins> Rigou.</p> + +<p>—Ça me mènerait trop loin, répondit le limonadier en jouant +sur les mots sans le savoir.</p> + +<p>—Et vivent-ils bien ensemble, tes chalands?</p> + +<p>—Ils ont toujours quelques castilles; mais des joueurs, ça se +pardonne tout.</p> + +<p>Toutes les têtes étaient à celle des croisées du salon qui donnait +sur la place. En reconnaissant le père de sa belle-fille, Soudry +vint le recevoir sur le perron.</p> + +<p>—Eh bien! mon compère, dit l’ex-gendarme en se servant de +ce mot selon sa primitive acception, Annette est-elle malade pour +que vous nous accordiez votre présence pendant une soirée?...</p> + +<p>Par un reste d’esprit-gendarme, le maire allait toujours droit au fait.</p> + +<p>—Non, il y a du grabuge, répondit Rigou en touchant de +son index droit la main que lui tendit Soudry; nous en causerons, +car cela regarde un peu nos enfants...</p> + +<p>Soudry, bel homme vêtu de bleu, comme s’il appartenait toujours +à la gendarmerie, le col noir, les bottes à éperons, amena +Rigou par le bras à son imposante moitié. La porte-fenêtre était +<span class="pagenum" id="page_438">438</span> +ouverte sur la terrasse, où les habitués se promenaient en jouissant +de cette soirée d’été qui faisait resplendir le magnifique paysage +que, sur l’esquisse qu’on a lue, les gens d’imagination +peuvent apercevoir.</p> + +<p>—Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, mon cher +Rigou, dit madame Soudry en prenant le bras de l’ex-bénédictin +en l’emmenant sur la terrasse.</p> + +<p>—Mes digestions sont si pénibles!... répondit le vieil usurier. +Voyez! mes couleurs sont presque aussi vives que les vôtres.</p> + +<p>L’entrée de Rigou sur la terrasse détermina, comme on le +pense, une explosion de salutations joviales parmi tous ces personnages.</p> + +<p>—Ris, goulu!... j’ai découvert celui-là de plus, s’écria monsieur +Guerbet le percepteur, en offrant la main à Rigou, qui y mit +l’index de sa main droite.</p> + +<p>—Pas mal! pas mal! dit le petit juge de paix Sarcus, il est +assez gourmand, notre seigneur de Blangy.</p> + +<p>—Seigneur, répondit amèrement Rigou, depuis bien longtemps +je ne suis plus le coq de mon village.</p> + +<p>—Ce n’est pas ce que disent les poules, grand scélérat! fit la +Soudry en donnant un petit coup d’éventail badin à Rigou.</p> + +<p>—Nous allons bien, mon cher maître! dit le notaire en saluant +son principal client.</p> + +<p>—Comme ça, répondit Rigou, qui prêta de rechef son index à +la main du notaire.</p> + +<p>Ce geste, par lequel Rigou restreignait la poignée de main à la +plus froide des démonstrations, aurait peint l’homme tout entier +à qui ne l’eût pas connu.</p> + +<p>—Trouvons un coin où nous puissions parler tranquillement, +dit l’ancien moine en regardant Lupin et madame Soudry.</p> + +<p>—Revenons au salon, répondit la reine. Ces messieurs, ajouta-t-elle +en montrant monsieur Gourdon, le médecin, et Guerbet, +sont aux prises sur un <i>point de côté</i>...</p> + +<p>Madame Soudry s’étant enquis du point en discussion, Guerbet, +toujours si spirituel, lui avait dit: —«C’est un point de côté.» +La reine crut à un terme scientifique, et Rigou sourit en l’entendant +répéter ce mot d’un air prétentieux.</p> + +<p>—Qu’est-ce que le Tapissier a donc fait de nouveau? demanda +Soudry qui s’assit à côté de sa femme, en la prenant par la taille.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_439">439</span> +Comme toutes les vieilles femmes, la Soudry pardonnait bien +des choses en faveur d’un témoignage public de tendresse.</p> + +<p>—Mais, répondit Rigou à voix basse pour donner l’exemple de +la prudence, il est parti pour la préfecture, y réclamer l’exécution +des jugements et demander main-forte.</p> + +<p>—C’est sa perte, dit Lupin en se frottant les mains. On se +bûchera.</p> + +<p>—On se bûchera! reprit Soudry, c’est selon. Si le préfet et le +général, qui sont ses amis, envoient un escadron de cavalerie, les +paysans ne bûcheront rien... On peut, à la rigueur, avoir raison +des gendarmes de Soulanges; mais essayez donc de résister à une +charge de cavalerie!</p> + +<p>—Sibilet lui a entendu dire quelque chose de plus dangereux +que ça, et c’est ce qui m’amène, reprit Rigou.</p> + +<p>—Oh! ma pauvre Sophie! s’écria sentimentalement madame +Soudry, dans quelles mains les Aigues sont-ils tombés! Voilà ce +que nous a valu la révolution! des sacripans à graines d’épinards. +On aurait bien dû s’apercevoir que quand on renverse une bouteille, +la lie monte et gâte le vin!...</p> + +<p>—Il a l’intention d’aller à Paris, et d’intriguer auprès du garde +des sceaux pour tout changer au tribunal.</p> + +<p>—Ah! dit Lupin, il a reconnu son danger.</p> + +<p>—Si l’on nomme mon gendre avocat général, il n’y a rien à +dire, et il le remplacera par quelque Parisien à sa dévotion, reprit +Rigou. S’il demande un siége à la cour pour monsieur Gendrin, +s’il fait nommer monsieur Guerbet, notre juge d’instruction, +président à Auxerre, il renversera nos quilles!... Il a déjà la gendarmerie +pour lui; s’il a encore le tribunal, et s’il conserve près de +lui des conseillers comme l’abbé Brossette et Michaud, nous ne serons +pas à la noce; il pourrait nous susciter de bien méchantes affaires.</p> + +<p>—Comment, depuis cinq ans, vous n’avez pas su vous défaire +de l’abbé Brossette? dit Lupin.</p> + +<p>—Vous ne le connaissez pas; il est défiant comme un merle, +répondit Rigou. Ce n’est pas un homme, ce prêtre-là, il ne fait +pas attention aux femmes; je ne lui vois aucune passion; il est +inattaquable. Le général, lui, prête le flanc à tout par sa colère. +Un homme qui a un vice est toujours le valet de ses ennemis, +quand ils savent se servir de cette ficelle. Il n’y a de fort que ceux +qui mènent leurs vices au lieu de se laisser mener par eux. Les +<span class="pagenum" id="page_440">440</span> +paysans vont bien, on tient notre monde en haleine contre l’abbé, +mais on ne peut encore rien contre lui. C’est comme Michaud; +des hommes comme ceux-là, c’est trop parfait, il faut que le bon +Dieu les rappelle à lui...</p> + +<p>—Il faut leur procurer des servantes qui savonnent bien leurs +escaliers, dit madame Soudry, qui fit faire à Rigou le léger bond +que font les gens très-fins en apprenant une finesse.</p> + +<p>—Le Tapissier a un autre vice; il aime sa femme, et l’on peut +encore le prendre par là...</p> + +<p>—Voyons, il faut savoir s’il donne suite à ses idées, dit madame +Soudry.</p> + +<p>—Comment! demanda Lupin, mais c’est là le <i>hic</i>!</p> + +<p>—Vous Lupin, reprit Rigou d’un ton d’autorité, vous allez +filer à la Préfecture y voir la belle madame Sarcus, et dès ce soir! +Vous vous arrangerez pour obtenir d’elle de faire répéter à son +mari tout ce que le Tapissier a dit et fait à la préfecture.</p> + +<p>—Je serai forcé d’y coucher, répondit Lupin.</p> + +<p>—Tant mieux pour Sarcus le Riche, il y gagnera, répondit +Rigou. Elle n’est pas encore trop <i>croûte</i>, madame Sarcus...</p> + +<p>—Oh! monsieur Rigou, fit madame Soudry en minaudant, les +femmes sont-elles jamais croûtes?</p> + +<p>—Vous avez raison pour celle-là! Elle ne se peint rien au miroir, +répliqua Rigou, que l’exhibition des vieux trésors de la +Cochet révoltait toujours.</p> + +<p>Madame Soudry, qui croyait ne mettre qu’un soupçon de rouge, +ne comprit pas cet à-propos épigrammique et demanda: Est-ce +que les femmes peuvent donc se peindre?</p> + +<p>—Quant à vous, Lupin, dit Rigou sans répondre à cette +naïveté, demain matin revenez chez le papa Gaubertin; vous lui +direz que le compère et moi, dit-il en frappant sur la cuisse de +Soudry, nous viendrons casser une croûte chez lui, lui demander +à déjeuner sur le midi. Dites-lui les choses, afin que chacun de +nous ait ruminé ses idées, car il s’agit d’en finir avec ce damné +Tapissier. En venant vous trouver, je me suis dit qu’il faudrait +brouiller le Tapissier avec le Tribunal, de manière à ce que le +garde des sceaux lui rie au nez quand il viendra lui demander des +changements dans le personnel de la Ville-aux-Fayes...</p> + +<p>—Vivent les gens d’église!... s’écria Lupin en frappant sur l’épaule +de Rigou.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_441">441</span> +Madame Soudry fut aussitôt frappée d’une idée qui ne pouvait +venir qu’à l’ancienne femme de chambre d’une fille d’Opéra.</p> + +<p>—Si, dit-elle, nous pouvions attirer le Tapissier à la fête de +Soulanges, et lui lâcher une fille de beauté à lui faire perdre la +tête, il s’arrangerait peut-être de cette fille, et nous le brouillerions +avec sa femme, à qui l’on apprendrait que le fils d’un ébéniste +en revient toujours à ses premières amours...</p> + +<p>—Ah! ma belle, s’écria Soudry, tu as plus d’esprit à toi seule +que la préfecture de police à Paris!</p> + +<p>—C’est une idée qui prouve que madame est aussi bien notre +reine par l’intelligence que par la beauté, dit Lupin.</p> + +<p>Lupin fut récompensé par une grimace qui s’acceptait sans protêt +comme un sourire, dans la première société de Soulanges.</p> + +<p>—Il y aurait mieux, reprit Rigou, qui resta pendant longtemps +pensif. Si ça pouvait tourner au scandale...</p> + +<p>—Procès-verbal et plainte, une affaire en police correctionnelle, +s’écria Lupin. Oh! ce serait trop beau!</p> + +<p>—Quel plaisir, dit Soudry naïvement, de voir le comte de +Montcornet, grand-croix de la Légion d’honneur, commandeur +de Saint-Louis, lieutenant général, accusé d’avoir attenté, dans +un lieu public, à la pudeur, par exemple...</p> + +<p>—Il aime trop sa femme!... dit judicieusement Lupin; on ne +l’amènera jamais là.</p> + +<p>—Ce n’est pas un obstacle; mais je ne vois dans tout l’arrondissement +aucune fille capable de faire pécher un saint, je la +cherche pour mon abbé, s’écria Rigou.</p> + +<p>—Que dites-vous de la belle Gatienne Giboulard d’Auxerre, +dont est fou le fils Sarcus?... s’écria Lupin.</p> + +<p>—Ce serait la seule, répondit Rigou; mais elle n’est pas capable +de nous servir; elle croit qu’elle n’a qu’à se montrer pour +être admirée; elle n’est pas assez accorte, et il faut un lutin, une +finaude... C’est égal, elle viendra.</p> + +<p>—Oui, dit Lupin, plus il verra de jolies filles, plus il y aura de +chances.</p> + +<p>—Il sera bien difficile de faire venir le Tapissier à la foire! Et +s’il vient à la fête, irait-il à notre bastringue de Tivoli? dit l’ex-gendarme.</p> + +<p>—La raison qui l’empêcherait de venir n’existe plus cette année, +mon cœur, répondit madame Soudry.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_442">442</span> +—Quelle raison donc, ma belle?... demanda Soudry.</p> + +<p>—Le Tapissier a tâché d’épouser mademoiselle de Soulanges, +dit le notaire, il lui fut répondu qu’elle était trop jeune, et il s’est +piqué. Voilà pourquoi messieurs de Soulanges et Montcornet, ces +deux anciens amis, car ils ont servi tous deux dans la garde impériale, +se sont refroidis au point de ne plus se voir. Le Tapissier +n’a plus voulu rencontrer les Soulanges à la foire; mais cette année +ils n’y viendront pas.</p> + +<p>Ordinairement la famille Soulanges séjournait au château en +juillet, août, septembre et octobre; mais le général commandait +alors l’artillerie en Espagne, sous le duc d’Angoulême, et la comtesse +l’avait accompagné. Au siége de Cadix, le comte de Soulanges +gagna, comme on le sait, le bâton de maréchal qu’il eut en 1826. +Les ennemis de Montcornet pouvaient donc croire que les habitants +des Aigues ne dédaigneraient pas toujours les fêtes de Notre-Dame +d’août, et qu’il serait facile de les attirer à Tivoli.</p> + +<p>—C’est juste, s’écria Lupin. Eh bien! c’est à vous, papa, dit-il +en s’adressant à Rigou, de manœuvrer de manière à le faire venir +à la foire, nous saurons bien l’<i>enclauder</i>...</p> + +<p>La foire de Soulanges, qui se célèbre au 15 août, est une des +particularités de cette ville, et l’emporte sur toutes les foires à +trente lieues à la ronde, même sur celles du chef-lieu de département. +La Ville-aux-Fayes n’a pas de foire, car sa fête, la saint +Sylvestre, tombe en hiver.</p> + +<p>Du 12 au 15 août, les marchands abondaient à Soulanges et +dressaient sur deux lignes parallèles ces baraques en bois, ces maisons +en toile grise qui donnent alors une physionomie animée à +cette place, ordinairement déserte. Les quinze jours que durent la +foire et la fête produisent une espèce de moisson à la petite ville de +Soulanges. Cette fête a l’autorité, le prestige d’une tradition. Les +paysans, comme disait le père Fourchon, quittent peu leurs communes +où les clouent leurs travaux. Par toute la France, les étalages +fantastiques des magasins improvisés sur les champs de foire, +la réunion de toutes les marchandises, objets des besoins ou de la +vanité des paysans, qui d’ailleurs n’ont pas d’autres spectacles, +exercent des séductions périodiques sur l’imagination des femmes +et des enfants. Aussi, dès le 12 août, la mairie de Soulanges faisait-elle +apposer dans toute l’étendue de l’arrondissement de la +Ville-aux-Fayes, des affiches signées Soudry qui promettaient +<span class="pagenum" id="page_443">443</span> +protection aux marchands, aux saltimbanques, aux prodiges en tout +genre, en annonçant la durée de la foire, et les spectacles les plus +attrayants.</p> + +<p>Sur ces affiches, que l’on a vu réclamées par la Tonsard à Vermichel, +on lisait toujours cette ligne finale:</p> + +<p>Tivoli sera illuminé en verres de couleur.</p> + +<p>La Ville avait en effet adopté pour salle de bal public, le Tivoli +créé par Socquard dans un jardin caillouteux comme la butte sur +laquelle est bâtie Soulanges, où presque tous les jardins sont composés +de terres rapportées.</p> + +<p>Cette nature de terroir explique le goût particulier du vin de +Soulanges, vin blanc, sec, liquoreux, presque semblable à du vin +de Madère, au vin de Vouvray, à celui de Johannisberg, trois crûs +quasi semblables, et consommé tout entier dans le département.</p> + +<p>Les prodigieux effets produits par le bal Socquard sur l’imagination +des habitants de cette vallée, les rendaient tous fiers de leur +Tivoli. Ceux du pays qui s’étaient aventurés jusqu’à Paris, disaient +que le Tivoli de Paris ne l’emportait sur celui de Soulanges que +par l’étendue. Gaubertin, lui, préférait hardiment le bal Socquard +au bal de Tivoli.</p> + +<p>—Pensons tous à cela, reprit Rigou, le Parisien, ce rédacteur +de journaux, finira bien par s’ennuyer de son plaisir, et, par les +domestiques, on pourra les attirer tous à la foire. J’y songerai. Sibilet, +quoique son crédit baisse diablement, pourrait insinuer à +son bourgeois que c’est une manière de se populariser.</p> + +<p>—Sachez donc si la belle comtesse est cruelle avec monsieur, +tout est là, pour la farce à lui jouer à Tivoli, dit Lupin à Rigou.</p> + +<p>—Cette petite femme, s’écria madame Soudry, est trop Parisienne +pour ne pas savoir ménager la chèvre et le chou.</p> + +<p>—Fourchon a lâché sa petite-fille Catherine Tonsard à Charles, +le second valet de chambre du Tapissier, nous aurons bientôt une +oreille dans les appartements des Aigues, répondit Rigou. Êtes-vous +sûr de l’abbé Taupin?... dit-il en voyant entrer le curé.</p> + +<p>—L’abbé Moucheron et lui, nous les tenons comme je tiens +Soudry!... dit madame Soudry en caressant le menton de son +mari, à qui elle dit: —Pauvre chat! tu n’es pas malheureux!</p> + +<p>—Si je puis organiser un scandale contre ce tartufe de Brossette, +je compte sur eux!... dit tout bas Rigou qui se leva; mais +je ne sais pas si l’esprit du pays l’emportera sur l’esprit prêtre. +<span class="pagenum" id="page_444">444</span> +Vous ne savez pas ce que c’est. Moi-même, qui ne suis pas un imbécile, +je ne répondrai pas de moi, quand je me verrai malade. Je +me réconcilierai sans doute avec l’Église.</p> + +<p>—Permettez-nous de l’espérer, dit le curé pour qui Rigou venait +à dessein d’élever la voix.</p> + +<p>—Hélas! la faute que j’ai faite en me mariant empêche cette +réconciliation, répondit Rigou; je ne peux pas tuer madame Rigou.</p> + +<p>—En attendant, pensons aux Aigues, dit madame Soudry.</p> + +<p>—Oui, répondit l’ex-bénédictin. Savez-vous que je trouve +notre compère de la Ville-aux-Fayes plus fort que nous? J’ai dans +l’idée que Gaubertin veut les Aigues à lui seul, et qu’il nous mettra +dedans, répondit Rigou. Pendant le chemin, l’usurier des campagnes +avait frappé avec le bâton de la prudence aux endroits obscurs +qui, chez Gaubertin, sonnaient le creux.</p> + +<p>—Mais les Aigues ne seront à personne de nous trois, il faut +les démolir de fond en comble, répondit Soudry.</p> + +<p>—D’autant plus, que je ne serais pas étonné qu’il s’y trouvât +de l’or caché, dit finement Rigou.</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>—Oui, durant les guerres d’autrefois, les seigneurs, souvent +assiégés, surpris, enterraient leurs écus pour pouvoir les retrouver, +et vous savez que le marquis de Soulanges-Hautemer, en qui +la branche cadette a fini, a été l’une des victimes de la conspiration +Biron. La comtesse de Moret a eu la terre par confiscation...</p> + +<p>—Ce que c’est que de savoir l’histoire de France! dit le gendarme. +Vous avez raison, il est temps de convenir de nos faits avec +Gaubertin.</p> + +<p>—Et s’il biaise, dit Rigou, nous verrons à le <i>fumer</i>.</p> + +<p>—Il est maintenant assez riche, dit Lupin, pour être honnête +homme.</p> + +<p>—Je répondrais de lui comme de moi, répondit madame Soudry, +c’est le plus honnête homme du royaume.</p> + +<p>—Nous croyons à son honnêteté, reprit Rigou: mais il ne faut +rien négliger entre amis... A propos, je soupçonne quelqu’un à +Soulanges de vouloir se mettre en travers...</p> + +<p>—Et qui? demanda Soudry.</p> + +<p>—Plissoud, répondit Rigou.</p> + +<p>—Plissoud! reprit Landry, la pauvre rosse! <ins title="original: Brunel">Brunet</ins> le tient par +la longe, et sa femme par la mangeoire; demandez à Lupin?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_445">445</span> +—Que peut-il faire? dit Lupin.</p> + +<p>—Il veut, reprit Rigou, éclairer le Montcornet, avoir sa protection +et se faire placer...</p> + +<p>—Ça ne lui rapportera jamais autant que sa femme à Soulanges, +dit madame Soudry.</p> + +<p>—Il dit tout à sa femme, quand il est gris, fit observer Lupin: +nous le saurions à temps.</p> + +<p>—La belle madame Plissoud n’a pas de secrets pour vous, lui +répondit Rigou; allons, nous pouvons être tranquilles.</p> + +<p>—Elle est d’ailleurs aussi bête qu’elle est belle, reprit madame +Soudry; je ne changerais pas avec elle, car si j’étais homme, j’aimerais +mieux une femme laide et spirituelle, qu’une belle qui ne +sait pas dire deux.</p> + +<p>—Ah! répondit le notaire en se mordant les lèvres, elle sait +faire dire trois.</p> + +<p>—Fat! s’écria Rigou en se dirigeant vers la porte.</p> + +<p>—Eh bien! dit Soudry en reconduisant son compère, à demain, +de bonne heure.</p> + +<p>—Je viendrai vous prendre... Ah çà! Lupin, dit-il au notaire +qui sortit avec lui pour aller faire seller son cheval, tâchez que +madame Sarcus sache tout ce que notre Tapissier fera contre nous +à la Préfecture...</p> + +<p>—Si elle ne peut pas le savoir, qui le saura?... répondit Lupin.</p> + +<p>—Pardon, dit Rigou qui sourit avec finesse en regardant Lupin, +je vois là tant de niais, que j’oubliais qu’il s’y trouve un +homme d’esprit.</p> + +<p>—Le fait est, que je ne sais pas comment je ne m’y suis pas +encore rouillé, répondit naïvement Lupin.</p> + +<p>—Est-il vrai que Soudry ait pris une femme de chambre...</p> + +<p>—Mais, oui! répondit Lupin; depuis huit jours, monsieur le +maire a voulu faire ressortir le mérite de sa femme, en la comparant +à une petite bourguignotte de l’âge d’un vieux bœuf, et nous +ne devinerons pas encore comment il s’arrange avec madame Soudry, +car il a l’audace de se coucher de très-bonne heure...</p> + +<p>—Je verrai cela demain, dit le Sardanapale villageois en essayant +de sourire.</p> + +<p>Les deux profonds politiques se donnèrent une poignée de main +en se quittant.</p> + +<p>Rigou, qui ne voulait pas se trouver à la nuit sur le chemin, +<span class="pagenum" id="page_446">446</span> +car, malgré sa popularité récente, il était toujours prudent, dit à +son cheval: —Allez, citoyen! Une plaisanterie que cet enfant de +1793 décochait toujours contre la révolution. Les révolutions populaires +n’ont pas d’ennemis plus cruels que ceux qu’elles ont élevés.</p> + +<p>—Il ne fait pas de longues visites, le père Rigou, dit Gourdon +le greffier à madame Soudry.</p> + +<p>—Il les fait bonnes, s’il les fait courtes, répondit-elle.</p> + +<p>—Comme sa vie, répondit le médecin; il abuse de tout, cet +homme-là.</p> + +<p>—Tant mieux, répliqua Soudry, mon fils jouira plutôt du bien...</p> + +<p>—Il vous a donné des nouvelles des Aigues? demanda le curé.</p> + +<p>—Oui, mon cher abbé, dit madame Soudry. Ces gens-là sont +le fléau de ce pays-ci. Je ne comprends pas que madame de Montcornet, +qui cependant est une femme comme il faut, n’entende +pas mieux ses intérêts.</p> + +<p>—Ils ont cependant un modèle sous les yeux, répliqua le curé.</p> + +<p>—Qui donc? demanda madame Soudry en minaudant.</p> + +<p>—Les Soulanges...</p> + +<p>—Ah! oui, répondit la reine après une pause.</p> + +<p>—Tant pire! me voilà! cria madame Vermut en entrant, et +sans mon réactif, car Vermut est trop inactif à mon égard, pour +que je l’appelle un actif quelconque.</p> + +<p>—Que diable fait donc ce sacré père Rigou? dit alors Soudry +à Guerbet en voyant la carriole arrêtée à la porte de Tivoli. C’est +un de ces chats-tigres dont tous les pas ont un but.</p> + +<p>—<i>Sacré</i> lui va! répondit le gros petit <ins title="original: précepteur">percepteur</ins>.</p> + +<p>—Il entre au café de la Paix!... dit Gourdon le médecin.</p> + +<p>—Soyez paisibles, reprit Gourdon le greffier, il s’y donne des +bénédictions à poings fermés, car on entend japper d’ici.</p> + +<p>—Ce café-là, reprit le curé, c’est comme le temple de Janus; +il s’appelait le café de la Guerre du temps de l’empire, et on y vivait +dans un calme parfait; les plus honorables bourgeois s’y réunissaient +pour causer amicalement...</p> + +<p>—Il appelle cela <i>causer</i>! dit le juge de paix. Tudieu! quelles +conversations que celles dont il reste des petits Bourniers.</p> + +<p>—Mais depuis qu’en l’honneur des Bourbons, on l’a nommé le +café de la Paix, on s’y bat tous les jours... dit l’abbé Taupin en +achevant sa phrase que le juge de paix avait pris la liberté d’interrompre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_447">447</span> +Il en était de cette idée du curé comme des citations de la +Bilboquéide, elle revenait souvent.</p> + +<p>—Cela veut dire, répondit le père Guerbet, que la Bourgogne +sera toujours le pays des coups de poing.</p> + +<p>—Ce n’est pas si mal, dit le curé, ce que vous dites-là! c’est +presque l’histoire de notre pays.</p> + +<p>—Je ne sais pas l’histoire de France, s’écria Soudry, mais +avant de l’apprendre, je voudrais bien savoir pourquoi mon compère +entre avec Socquard dans le café?</p> + +<p>—Oh! reprit le curé, s’il y entre et s’y arrête, vous pouvez +être certain que ce n’est pas pour des actes de charité.</p> + +<p>—C’est un homme qui me donne la chair de poule quand je +le vois, dit madame Vermut.</p> + +<p>—Il est tellement à craindre, reprit le médecin, que s’il m’en +voulait, je ne serais pas encore rassuré par sa mort; il est homme +à se relever de son cercueil pour vous jouer quelque mauvais +tour.</p> + +<p>—Si quelqu’un peut nous envoyer le Tapissier ici, le 15 août, +et le prendre dans quelque traquenard, c’est Rigou, dit le maire +à l’oreille de sa femme.</p> + +<p>—Surtout, répondit-elle à haute voix, si Gaubertin et toi, mon +cœur, vous vous en mêlez...</p> + +<p>—Tiens, quand je le disais! s’écria monsieur Guerbet en poussant +le coude à monsieur Sarcus, il a trouvé quelque jolie fille +chez Socquard, et il la fait monter dans sa voiture...</p> + +<p>—En attendant que... répondit le greffier.</p> + +<p>—En voilà un de dit sans malice, s’écria monsieur Guerbet en +interrompant le chantre de la Bilboquéide.</p> + +<p>—Vous êtes dans l’erreur, messieurs, dit madame Soudry, +monsieur Rigou ne pense qu’à nos intérêts, car, si je ne me +trompe, cette fille est une fille à Tonsard.</p> + +<p>—Il est comme le pharmacien qui s’approvisionne de vipères, +s’écria le père Guerbet.</p> + +<p>—On dirait, répondit monsieur Gourdon le médecin, que vous +avez vu venir monsieur Vermut, notre pharmacien, à la manière +dont vous parlez.</p> + +<p>Et il montra le petit apothicaire de Soulanges qui traversait la +place.</p> + +<p>—Le pauvre bonhomme, dit le greffier, soupçonné de faire +<span class="pagenum" id="page_448">448</span> +souvent de l’esprit avec madame Vermut, voyez quelle <i>dégaine</i> +il a?... et on le croit savant!</p> + +<p>—Sans lui, répondit le juge de paix, on serait bien embarrassé +pour les autopsies; il a si bien retrouvé le poison dans le corps de +ce pauvre Pigeron, que les chimistes de Paris ont dit à la Cour +d’Assises, à Auxerre, qu’ils n’auraient pas mieux fait...</p> + +<p>—Il n’a rien trouvé du tout, répondit Soudry; mais, comme +dit le président Gendrin, il est bon qu’on croie que le poison se +retrouve toujours...</p> + +<p>—Madame Pigeron a bien fait de quitter Auxerre, dit madame +Vermut. C’est un petit esprit et une grande scélérate que cette +femme-là, reprit-elle. Est-ce qu’on doit recourir à des drogues +pour annuler un mari? Est-ce que nous n’avons pas des moyens +sûrs, mais innocents, pour nous débarrasser de cette engeance-là? +Je voudrais bien qu’un homme trouvât à redire à ma conduite! Le +bon monsieur Vermut ne me gêne guère, et il n’en est pas plus +malade pour cela; et madame de Montcornet, voyez comme elle +se promène dans ses chalets, dans ses chartreuses avec ce journaliste +qu’elle a fait venir de Paris à ses frais, et qu’elle dorlote sous +les yeux du général!</p> + +<p>—A ses frais?... s’écria madame Soudry, est-ce sûr? Si nous +pouvions en avoir une preuve, quel joli sujet pour une lettre +anonyme au général...</p> + +<p>—Le général, reprit madame Vermut... Mais vous ne l’empêcherez +de rien, le Tapissier fait son état.</p> + +<p>—Quel état, ma belle? demanda madame Soudry.</p> + +<p>—Eh bien! il fournit le coucher.</p> + +<p>—Si le pauvre petit Pigeron, au lieu de tracasser sa femme, +avait eu cette sagesse, il vivrait encore, dit le greffier.</p> + +<p>Madame Soudry se pencha du côté de son voisin, monsieur +Guerbet de Conches, elle lui fit une de ces grimaces de singe dont +elle croyait avoir hérité de son ancienne maîtresse comme de son +argenterie, par droit de conquête, et redoublant sa dose de grimaces +et désignant au maître de poste madame Vermut, qui +coquetait avec l’auteur de <i>la Bilboquéide</i>, elle lui dit:</p> + +<p>—Que cette femme a mauvais ton! quels propos et quelles +manières! je ne sais pas si je pourrai l’admettre plus longtemps +<i>dans notre société</i>, surtout quand monsieur Gourdon, le poëte, +<ins title="original: inséré d'après d'autres éditions:«y sera»">y sera.</ins></p> + +<p><span class="pagenum" id="page_449">449</span> +—En voilà de la morale sociale! dit le curé qui avait tout observé +et tout entendu sans dire mot.</p> + +<p>Sur cette épigramme ou plutôt cette satire de la société, si concise +et si vraie qu’elle atteignait chacun, on proposa de faire la +partie de boston.</p> + +<p>N’est-ce pas la vie comme elle est à tous les étages de ce qu’on +est convenu d’appeler le monde! Changez les termes, il ne se dit +rien de moins, rien de plus dans les salons les plus dorés de Paris.</p> + +<h5>III.—LE CAFÉ DE LA PAIX.</h5> + +<p class="nbreak">Il était environ sept heures quand Rigou passa devant le café de +la Paix. Le soleil couchant, qui prenait en écharpe la jolie ville, y +répandait alors ses belles teintes rouges, et le clair miroir des eaux +du lac formait une opposition avec le fracas des vitres flamboyantes +d’où naissaient les couleurs les plus étranges et les plus improbables.</p> + +<p>Devenu pensif, le profond politique, tout à ses trames, laissait +aller son cheval si lentement, qu’en longeant le café de la Paix, il +put entendre son nom jeté à travers une de ces disputes qui, selon +l’observation du curé Taupin, faisaient du nom de cet établissement +avec sa physionomie habituelle la plus violente antinomie.</p> + +<p>Pour l’intelligence de cette scène, il est nécessaire d’expliquer +la topographie de ce pays de Cocagne bordé par le café sur la +place, et terminé sur le chemin cantonal par le fameux Tivoli, que +les meneurs destinaient à servir de théâtre à l’une des scènes de +la conspiration ourdie depuis longtemps contre le général Montcornet.</p> + +<p>Par sa situation à l’angle de la place et du chemin, le rez-de-chaussée +de cette maison, bâtie dans le genre de celle de Rigou, à +trois fenêtres sur le chemin, a sur la place deux fenêtres entre +lesquelles se trouve la porte vitrée, par où l’on y entre. Le café de +la Paix a de plus une porte bâtarde, ouvrant sur une allée qui le +sépare de la maison voisine, celle de Vallet, le mercier de Soulanges, +et par où l’on va dans une cour intérieure.</p> + +<p>Cette maison, entièrement peinte en jaune d’or, excepté les volets +qui sont en vert, est une des rares maisons de cette petite ville +qui ont deux étages et des mansardes. Voici pourquoi.</p> + +<p>Avant l’étonnante prospérité de la Ville-aux-Fayes, le premier +<span class="pagenum" id="page_450">450</span> +étage de cette maison, qui contient quatre chambres pourvues +chacune d’un lit et du maigre mobilier nécessaire à justifier le mot +<i>garni</i>, se louait aux gens obligés de venir à Soulanges par la juridiction +du Baillage, ou aux visiteurs qu’on ne logeait pas au château; +mais, depuis vingt-cinq ans, ces chambres garnies n’avaient +plus pour locataires que des saltimbanques, des marchands forains, +des vendeurs de remèdes ou des commis-voyageurs. Au +moment de la fête de Soulanges, les chambres se louaient à raison +de quatre francs par jour. Les quatre chambres de Socquard lui +rapportaient une centaine d’écus, sans compter le produit de la +consommation extraordinaire que ses locataires faisaient alors dans +son café.</p> + +<p>La façade du côté de la place était ornée de peintures spéciales. +Dans le tableau qui séparait chaque croisée de la porte, se voyaient +des queues de billard amoureusement nouées par des rubans; et, +au-dessus des nœuds s’élevaient des bols de punch fumant dans des +coupes grecques. Ces mots, <i>Café de la Paix</i>, brillaient peints en +jaune sur un champ vert à chaque extrémité duquel étaient des +pyramides de billes tricolores. Les fenêtres, peintes en vert, avaient +des petites vitres de verre commun.</p> + +<p>Une dizaine de tuyas, plantés à droite et à gauche dans des +caisses, et qu’on devrait nommer les arbres à café, offraient leur végétation +aussi maladive que prétentieuse. Les bannes, par lesquelles +les marchands de Paris et de quelques cités opulentes +protégent leurs boutiques contre les ardeurs du soleil, étaient +alors un luxe inconnu dans Soulanges. Les fioles exposées sur des +planches derrière les vitrages méritaient d’autant plus leur nom, +que la benoîte liqueur subissait là des cuissons périodiques. En +concentrant ses rayons par les bosses lenticulaires des vitres, le +soleil faisait bouillonner les bouteilles de Madère, les sirops, les +vins de liqueur, les bocaux de prunes et de cerises à l’eau-de-vie +mis en étalage, car la chaleur était si grande qu’elle forçait Aglaé, +son père et leur garçon à se tenir sur deux banquettes placées de +chaque côté de la porte et mal abritées par les pauvres arbustes +que mademoiselle Socquard arrosait avec de l’eau presque chaude. +Par certains jours, on les voyait tous trois, le père, la fille et le +garçon, étalés là comme des animaux domestiques, et dormant.</p> + +<p>En 1804, époque de la vogue de <i>Paul et Virginie</i>, l’intérieur +<ins title="original: et">fut</ins> garni d’un papier verni représentant les principales scènes de +<span class="pagenum" id="page_451">451</span> +ce roman. On y voyait des nègres récoltant le café, qui se trouvait +au moins quelque part dans cet établissement, où l’on ne buvait +pas vingt tasses de café par mois. Les denrées coloniales étaient si +peu dans les habitudes soulangeoises, qu’un étranger qui serait +venu demander une tasse de chocolat aurait mis le père Socquard +dans un étrange embarras; néanmoins, il aurait obtenu la nauséabonde +bouillie brune que produisent ces tablettes où il entre plus +de farine, d’amandes pilées et de cassonnade que de sucre et +de cacao, vendues à deux sous par les épiciers de village, et +fabriquées dans le but de ruiner le commerce de cette denrée +espagnole.</p> + +<p>Quant au café, le père Socquard le faisait tout uniment +bouillir dans un ustensile connu de tous les ménages sous le nom +de <i>grand pot brun</i>; il laissait tomber au fond la poudre mêlée de +chicorée, et il servait la décoction avec un sang-froid digne d’un +garçon de café de Paris, dans une tasse de porcelaine qui, jetée +par terre, ne se serait pas fêlée.</p> + +<p>En ce moment, le saint respect que causait le sucre, sous +l’Empereur, ne s’était pas encore dissipé dans la ville de Soulanges, +et Aglaé Socquard apportait bravement quatre morceaux +de sucre gros comme des noisettes, en addition à une tasse de café +au marchand forain qui s’avisait de demander ce breuvage littéraire.</p> + +<p>La décoration intérieure, relevée de glaces à cadres dorés et de +patères pour accrocher les chapeaux, n’avait pas été changée depuis +l’époque où tout Soulanges vint admirer cette tenture prestigieuse +et un comptoir peint en bois d’acajou, à dessus de marbre Saint-Anne, +sur lequel brillaient des vases en plaqué, des lampes à +double courant d’air, qui furent, dit-on, données par Gaubertin +à la belle madame Socquard. Une couche gluante ternissait tout, +et ne pouvait se comparer qu’à celle dont sont couverts les vieux +tableaux oubliés dans les greniers.</p> + +<p>Les tables peintes en marbre, les tabourets en velours d’Utrecht +rouge, le quinquet à globe plein d’huile alimentant deux becs, +attaché par une chaîne au plafond et enjolivé de cristaux, commencèrent +la célébrité du café de la Guerre.</p> + +<p>Là, de 1802 à 1804, tous les bourgeois de Soulanges allaient +jouer aux dominos et au brelan, en buvant des petits verres de +liqueur, du vin cuit, en y prenant des fruits à l’eau de-vie, des +biscuits; car la cherté des denrées coloniales avait banni le café, +<span class="pagenum" id="page_452">452</span> +le chocolat et le sucre. Le punch était la grande friandise, ainsi +que les bavaroises. Ces préparations se faisaient avec une matière +sucrée, siropeuse, semblable à la mélasse, dont le nom s’est perdu, +mais qui fit alors la fortune de l’inventeur.</p> + +<p>Ces détails succincts rappelleront ses analogues à la mémoire +des voyageurs; et ceux qui n’ont jamais quitté Paris, entreverront +le plafond noirci par la fumée du café de la Paix et ses glaces ternies +par des milliards de points bruns qui prouvaient en quelle +indépendance y vivait la classe des diptères.</p> + +<p>La belle madame Socquard, dont les aventures galantes surpassèrent +celles de la Tonsard du Grand-I-Vert, avait trôné là, vêtue +à la dernière mode; elle affectionna le turban des sultanes. La +<i>sultane</i> a joui, sous l’empire, de la vogue qu’obtient l’<i>ange</i> +aujourd’hui.</p> + +<p>Toute la vallée venait jadis y prendre modèle sur les turbans, +les chapeaux à visière, les bonnets en fourrures, les coiffures chinoises +de la belle <i>cafetière</i>, au luxe de laquelle contribuaient les +gros bonnets de Soulanges. Tout en portant sa ceinture au plexus +solaire, comme l’ont portée nos mères, si fières de leurs grâces +impériales, Junie (elle s’appelait Junie!) fit la maison Socquard; +son mari lui devait la propriété d’un clos de vignes, de la maison +qu’il habitait et du Tivoli. Le père de monsieur Lupin avait fait, +disait-on, des folies pour la belle Junie Socquard; Gaubertin, qui +la lui avait enlevée, lui devait certainement le petit Bournier.</p> + +<p>Ces détails et la science secrète avec laquelle Socquard fabriquait +le <i>vin cuit</i> expliqueraient déjà pourquoi son nom et le café +de la Paix étaient devenus populaires; mais bien d’autres raisons +augmentaient cette renommée. On ne trouvait que du vin +chez Tonsard et dans tous les autres cabarets de la vallée; +tandis que depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, dans +une circonférence de six lieues, le café de Socquard était le seul +où l’on pût jouer au billard, et boire ce punch que préparait admirablement +le bourgeois du lieu. Là seulement se voyaient en étalage +des vins étrangers, des liqueurs fines, des fruits à l’eau-de-vie.</p> + +<p>Ce nom retentissait donc dans la vallée presque tous les jours, +accompagné des idées de volupté superfine que rêvent les gens +dont l’estomac est plus sensible que le cœur. A ces causes se +joignait encore le privilége d’être partie intégrante de la fête de +Soulanges. Dans l’ordre immédiatement supérieur, le café de la +<span class="pagenum" id="page_453">453</span> +Paix était enfin pour la ville ce que le cabaret du Grand-I-Vert +était pour la campagne, un entrepôt de venin; il servait de transit +aux commérages entre la Ville-aux-Fayes et la vallée. Le Grand-I-Vert +fournissait le lait et la crème au café de la Paix, et les +deux filles à Tonsard étaient en rapports journaliers avec cet établissement.</p> + +<p>Pour Socquard, la place de Soulanges était un appendice de +son café. L’alcide allait de porte en porte causant avec chacun, +n’ayant en été qu’un pantalon pour tout vêtement et un gilet à +peine boutonné, selon l’usage des cafetiers des petites villes. Il +était averti par les gens avec lesquels il causait s’il entrait quelqu’un +dans son établissement, où il se rendait pesamment et comme +à regret.</p> + +<p>Ces détails doivent convaincre les Parisiens qui n’ont jamais +quitté leur quartier, de la difficulté, disons mieux, de l’impossibilité +de cacher la moindre chose dans la vallée de l’Avonne, depuis +Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes. Il n’existe dans les campagnes +aucune solution de continuité; il s’y trouve de place en place des +cabarets du Grand-I-Vert, des cafés de la Paix, qui font l’office +d’échos, et où les actes les plus indifférents, accomplis dans le +plus grand secret, sont répercutés par une sorte de magie. Le +bavardage social remplit l’office de la télégraphie électrique; c’est +ainsi que s’accomplissent ces miracles de nouvelles apprises dans +un clin d’œil de désastres survenus à d’énormes distances.</p> + +<p>Après avoir arrêté son cheval, Rigou descendit de sa carriole et +attacha la bride à un des poteaux de la porte de Tivoli. Puis il +trouva le plus naturel des prétextes pour écouter la discussion +sans en avoir l’air, en se plaçant entre deux fenêtres par l’une +desquelles il pouvait, en avançant la tête, voir les personnes, +étudier les gestes, tout en saisissant les grosses paroles qui retentissaient +aux vitres et que le calme extérieur permettait d’entendre.</p> + +<p>—Et si je disais au père Rigou que ton frère Nicolas en veut à +la Péchina, s’écriait une voix aigre, qu’il la guette à toute heure, +qu’elle passera dessous le nez à votre seigneur, il saurait bien vous +tripoter les entrailles, à tous tant que vous êtes, tas de gueux du +Grand-I-Vert.</p> + +<p>—Si tu nous faisais une pareille farce, Aglaé, répondit la voix +glapissante de Marie Tonsard, tu ne conterais celle que je te ferais +<span class="pagenum" id="page_454">454</span> +qu’aux vers de ton cercueil!... Ne te mêle pas plus des affaires +de Nicolas que des miennes avec Bonnébault.</p> + +<p>Marie, stimulée par sa grand’mère, avait, comme on le voit, +suivi Bonnébault; en l’épiant, elle l’avait vu, par la fenêtre où +stationnait en ce moment Rigou, déployant ses grâces et disant des +flatteries assez agréables à mademoiselle Socquard, pour qu’elle se +crût obligée de lui sourire. Ce sourire avait déterminé la scène au +milieu de laquelle éclata cette révélation assez précieuse pour Rigou.</p> + +<p>—Eh bien! père Rigou, vous dégradez mes propriétés?... dit +Socquard en frappant sur l’épaule de l’usurier.</p> + +<p>Le cafetier, venu d’une grange située au bout de son jardin et +d’où l’on retirait plusieurs jeux publics, tels que machines à peser, +chevaux à courir la bague, balançoires périlleuses, etc., pour les +monter aux places qu’ils occupaient dans son Tivoli, avait marché +sans faire de bruit, car il portait ces pantoufles en cuir jaune dont +le bas prix en fait vendre des quantités considérables en province.</p> + +<p>—Si vous aviez des citrons frais, je me ferais une limonade, +répondit Rigou, la soirée est chaude.</p> + +<p>—Mais qui piaille ainsi? dit Socquard en regardant par la fenêtre +et voyant sa fille aux prises avec Marie.</p> + +<p>—On se dispute Bonnébault, répliqua Rigou d’un air sardonique.</p> + +<p>Le courroux du père fut alors comprimé chez Socquard par +l’intérêt du cafetier. Le cafetier jugea prudent d’écouter du dehors +comme faisait Rigou; tandis que le père voulait entrer et +déclarer que Bonnébault, plein de qualités estimables aux yeux +d’un cafetier, n’en avait aucune de bonne comme gendre d’un des +notables de Soulanges. Et cependant le père Socquard recevait +peu de propositions de mariage. A vingt-deux ans, sa fille faisait +comme largeur, épaisseur et poids, concurrence à madame Vermichel, +dont l’agilité paraissait un phénomène. L’habitude de +tenir un comptoir augmentait encore la tendance à l’embonpoint +qu’Aglaé devait au sang paternel.</p> + +<p>—Quel diable ces filles ont-elles au corps? demanda le père +Socquard à Rigou.</p> + +<p>—Ah! répondit l’ancien bénédictin, c’est de tous les diables +celui que l’Église a saisi le plus souvent.</p> + +<p>Socquard, pour toute réponse, se mit à examiner sur les tableaux +qui séparent les fenêtres les queues de billard dont la +<span class="pagenum" id="page_455">455</span> +réunion s’expliquait difficilement à cause des places où manquait +le mortier écaillé par la main du temps.</p> + +<p>En ce moment, Bonnébault sortit du billard, une queue à la +main, et en frappa rudement Marie, en lui disant:</p> + +<p>—Tu m’as fait manquer de touche; mais je ne te manquerai +point, et je continuerai tant que tu n’auras pas mis une sourdine +à ta <i>grelotte</i>.</p> + +<p>Socquard et Rigou, qui jugèrent à propos d’intervenir, entrèrent +au café par la place, et firent lever une si grande quantité +de mouches, que le jour en fut obscurci. Le bruit fut semblable +à celui des lointains exercices de l’école des tambours. +Après leur premier saisissement, ces grosses mouches à ventre +bleuâtre, accompagnées de petites mouches assassines et de quelques +mouches à chevaux, revinrent prendre leur place au vitrage, +où, sur trois rangs de planches, dont la peinture avait disparu sous +leurs points noirs, se voyaient des bouteilles visqueuses, rangées +comme des soldats.</p> + +<p>Marie pleurait. Être battue devant sa rivale par l’homme aimé +est une de ces humiliations qu’aucune femme ne supporte, à quelque +degré qu’elle soit de l’échelle sociale, et plus bas elle est, plus +violente est l’expression de sa haine; aussi la fille Tonsard ne vit-elle +ni Rigou ni Socquard; elle tomba sur un tabouret, dans un +morne et farouche silence, que l’ancien religieux épia.</p> + +<p>—Cherche un citron frais, Aglaé, dit le père Socquard, et +rince toi-même un verre à patte.</p> + +<p>—Vous avez sagement fait de renvoyer votre fille, dit tout bas +Rigou à Socquard, elle allait être blessée à mort peut-être.</p> + +<p>Et il montra d’un coup d’œil la main par laquelle Marie tenait +un tabouret qu’elle avait empoigné pour le jeter à la tête d’Aglaé, +qu’elle visait.</p> + +<p>—Allons, Marie, dit le père Socquard en se plaçant devant +elle, on ne vient pas ici pour prendre des tabourets... et si tu +cassais mes glaces, ce n’est pas avec le lait de tes vaches que tu +me les payerais...</p> + +<p>—Père Socquard, votre fille est une vermine, et je la vaux +bien, entendez-vous? Si vous ne voulez pas de Bonnébault pour +gendre, il est temps que vous lui disiez d’aller jouer ailleurs que +chez vous au billard!... qu’il y perd des cent sous à tout moment.</p> + +<p>Au début de ce flux de paroles criées plutôt que dites, +<span class="pagenum" id="page_456">456</span> +Socquard prit Marie par la taille et la jeta dehors, malgré ses cris et +sa résistance. Il était temps pour elle, Bonnébault sortait de nouveau +du billard, l’œil en feu.</p> + +<p>—Ça ne finira pas comme ça! s’écria Marie Tonsard.</p> + +<p>—Tire-nous ta révérence, hurla Bonnébault que Viollet tenait +à bras le corps pour l’empêcher de se livrer à quelques brutalités, +va-t’en au diable, ou jamais je ne te parle ni ne te regarde.</p> + +<p>—Toi? dit Marie en jetant à Bonnébault un regard furibond, +rends-moi mon argent auparavant, et je te laisse à mademoiselle +Socquard, si elle est assez riche pour te garder...</p> + +<p>Là-dessus, Marie, effrayée de voir Alcide Socquard maître à +peine de Bonnébault qui fit un bond de tigre, se sauva sur la route.</p> + +<p>Rigou fit monter Marie dans sa carriole, afin de la soustraire à +la colère de Bonnébault, dont la voix retentissait jusqu’à l’hôtel +Soudry; puis après avoir caché Marie, il revint boire sa limonade +en examinant le groupe formé par Plissoud, par Amaury, par +Viollet et par le garçon de café qui tâchait de calmer Bonnébault.</p> + +<p>—Allons, c’est à vous à jouer, hussard, dit Amaury, petit +jeune homme blond à l’œil trouble.</p> + +<p>—D’ailleurs elle a filé, dit Viollet.</p> + +<p>Si quelqu’un a jamais exprimé la surprise, ce fut Plissoud, au +moment où il aperçut l’usurier de Blangy assis à l’une des tables +et plus occupé de lui, Plissoud, que de la dispute des deux filles. +Malgré lui, l’huissier laissa voir sur son visage l’espèce d’étonnement +que cause la rencontre d’un homme à qui l’on en veut, ou +contre qui l’on complote, et il rentra soudain dans le billard.</p> + +<p>—Adieu, père Socquard, dit l’usurier.</p> + +<p>—Je vais vous amener votre voiture, reprit le limonadier, +donnez-vous le temps.</p> + +<p>—Comment faire pour savoir ce que ces gens-là se disent en +jouant la poule, se demandait à lui-même Rigou, qui vit dans la +glace la figure du garçon.</p> + +<p>Ce garçon était un homme à deux fins, il faisait les vignes de +Socquard, il balayait le café, le billard, il tenait le jardin propre +et arrosait le Tivoli, le tout pour vingt écus par an. Il était toujours +sans veste, hormis les grandes occasions, et il avait pour tout +costume un pantalon de toile bleue, de gros souliers, un gilet de +velours rayé devant lequel il portait un tablier de toile de ménage +quand il était de service au billard ou dans le café. Ce tablier à +<span class="pagenum" id="page_457">457</span> +cordons était l’insigne de ses fonctions. Ce gars avait été loué par +le limonadier à la dernière foire, car dans cette vallée comme dans +toute la Bourgogne, les gens se prennent sur la place pour l’année, +absolument comme on y achète des chevaux.</p> + +<p>—Comment te nomme-t-on? lui dit Rigou.</p> + +<p>—Michel, pour vous servir, répondit le garçon.</p> + +<p>—Ne vois-tu pas ici quelquefois le père Fourchon?</p> + +<p>—Deux ou trois fois par semaine avec monsieur Vermichel, +qui me donne quelques sous pour l’avertir quand sa femme <i>déboule</i> +sur eux.</p> + +<p>—C’est un brave homme, le père Fourchon, instruit et plein +de sens, dit Rigou, qui paya sa limonade et quitta ce café nauséabond +en voyant sa carriole que le père Socquard avait amenée +devant le café.</p> + +<p>En montant dans sa voiture, le père Rigou aperçut le pharmacien, +et le héla par un: «Ohé, monsieur Vermut!» En reconnaissant +le richard, Vermut hâta le pas, Rigou le rejoignit et lui +dit à l’oreille:</p> + +<p>—Croyez-vous qu’il y ait des réactifs qui puissent désorganiser +le tissu de la peau jusqu’au point de produire un mal réel, comme +un panaris au doigt?</p> + +<p>—Si monsieur Gourdon veut s’en mêler, oui, répondit le petit +savant.</p> + +<p>—Vermut, pas un mot là-dessus, ou sinon nous serions brouillés; +mais parlez-en à monsieur Gourdon, et dites-lui de venir me +voir après demain; je lui procurerai l’opération assez délicate de +couper un index.</p> + +<p>Puis, l’ancien maire, laissant le petit pharmacien ébahi, monta +dans sa carriole à côté de Marie Tonsard.</p> + +<p>—Eh bien! petite vipère, lui dit-il en lui prenant le bras quand +il eut attaché les guides de sa bête à un anneau sur le devant du +tablier de cuir qui fermait sa carriole, et que le cheval eut pris +son allure, tu crois donc que tu garderas Bonnébault en te livrant +à des violences pareilles?... Si tu étais sage, tu favoriserais son mariage +avec cette grosse tonne de bêtise, et alors tu pourrais te +venger.</p> + +<p>Marie ne put s’empêcher de sourire en répondant:</p> + +<p>—Ah! que vous êtes mauvais! vous êtes bien notre maître à +tous!</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_458">458</span> +—Écoute, Marie, j’aime les paysans, mais il ne faut pas qu’un +de vous se mette entre mes dents et une bouchée de gibier... Ton +frère Nicolas, comme l’a dit Aglaé, poursuit la Péchina. Ce n’est +pas bien, car je la protége, cette enfant; elle sera mon héritière +pour trente mille francs, et je veux la bien marier. J’ai su que +Nicolas, aidé par ta sœur Catherine, avait failli tuer cette pauvre +petite, ce matin; tu verras ton frère et ta sœur, dis-leur ceci: —Si +vous laissez la Péchina tranquille, le père Rigou sauvera +Nicolas de la conscription...</p> + +<p>—Vous êtes le diable en personne, s’écria Marie; on dit que +vous avez signé un pacte avec lui... c’est-il possible?</p> + +<p>—Oui, dit gravement Rigou.</p> + +<p>—On nous le disait aux veillées, mais je ne le croyais pas.</p> + +<p>—Il m’a garanti qu’aucun attentat dirigé contre moi ne m’atteindrait, +que je ne serai jamais volé, que je vivrai cent ans sans +maladie, que je réussirai en tout, et que jusqu’à l’heure de ma +mort je serai jeune comme un coq de deux ans...</p> + +<p>—Ça se voit bien, dit Marie. Eh bien! il vous est <i>diablement</i> +facile de sauver mon frère de la conscription...</p> + +<p>—S’il le veut, car il faut qu’il y laisse un doigt, voilà tout, +reprit Rigou, je lui dirai comment!</p> + +<p>—Tiens! vous prenez le chemin du haut? dit Marie.</p> + +<p>—A la nuit, je ne passe plus par ici, répondit l’ancien moine.</p> + +<p>—A cause de la croix? dit naïvement Marie.</p> + +<p>—C’est bien cela, rusée! répondit le diabolique personnage.</p> + +<p>Ils étaient arrivés à un endroit où la route cantonale est creusée +à travers une faible élévation du terrain. Cette tranchée offre deux +talus assez roides, comme on en voit tant sur les routes de France.</p> + +<p>Au bout de cette gorge, d’une centaine de pas de longueur, les +routes de Ronquerolles et de Cerneux forment un carrefour planté +d’une croix. De l’un ou de l’autre talus, un homme peut ajuster +un passant et le tuer presque à bout portant, avec d’autant plus +de facilité que cette éminence étant couverte de vignes, un malfaiteur +trouve toute facilité pour s’embusquer dans des buissons +de ronces venus au hasard. On devine pourquoi l’usurier, toujours +prudent, ne passait jamais par là de nuit; la Thune tourne +ce monticule appelé les Clos de la Croix. Jamais place plus favorable +ne s’est rencontrée pour une vengeance ou pour un assassinat, +car le chemin de Ronquerolles va rejoindre le pont fait sur +<span class="pagenum" id="page_459">459</span> +l’Avonne, devant le pavillon du rendez-vous de chasse, et le chemin +de Cerneux mène au delà de la route royale, en sorte qu’entre +les quatre chemins des Aigues, de la Ville-aux-Fayes, de Ronquerolles +et de Cerneux, le meurtrier peut se choisir une retraite et +laisser dans l’incertitude ceux qui se mettraient à sa poursuite.</p> + +<p>—Je vais te laisser à l’entrée du village, dit Rigou quand il +aperçut les premières maisons de Blangy.</p> + +<p>—A cause d’Annette, vieux lâche! s’écria Marie. La renverrez-vous +bientôt, celle-là, v’là trois ans que vous l’avez!... Ce qui +m’amuse, c’est que votre vieille se porte bien... le bon Dieu se +venge...</p> + +<h5>IV.—LE TRIUMVIRAT DE LA VILLE-AUX-FAYES.</h5> + +<p class="nbreak">Le prudent usurier avait contraint sa femme et Jean de se coucher +et de se lever au jour, en leur prouvant que la maison ne +serait jamais attaquée s’il veillait, lui, jusqu’à minuit, et s’il se levait +tard. Non-seulement il avait ainsi conquis sa tranquillité de +sept heures du soir jusqu’à cinq heures du matin, mais encore il +avait habitué sa femme et Jean à respecter son sommeil et celui de +l’Agar, dont la chambre était située derrière la sienne.</p> + +<p>Aussi, le lendemain matin, vers six heures et demie, madame +Rigou, qui veillait elle-même aux soins de la basse-cour, conjointement +avec Jean, vint-elle frapper timidement à la porte de la +chambre de son mari.</p> + +<p>—Monsieur Rigou, dit-elle, tu m’as recommandé de t’éveiller.</p> + +<p>Le son de cette voix, l’attitude de la femme, son air craintif en +obéissant à un ordre dont l’exécution pouvait être mal reçue, peignaient +l’abnégation profonde dans laquelle vivait cette pauvre +créature, et l’affection qu’elle portait à cet habile tyranneau.</p> + +<p>—C’est bien! cria Rigou.</p> + +<p>—Faut-il éveiller Annette? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Non, laissez-la dormir!... Elle a été sur pied toute la nuit! +dit-il sérieusement.</p> + +<p>Cet homme était toujours sérieux, même quand il se permettait +une plaisanterie. Annette avait en effet ouvert mystérieusement +la porte à Sibilet, à Fourchon, à Catherine Tonsard, venus +tous à des heures différentes, entre onze heures et une heure.</p> + +<p>Dix minutes après, Rigou, vêtu plus soigneusement qu’à +<span class="pagenum" id="page_460">460</span> +l’ordinaire, descendit, et dit à sa femme un: Bonjour, ma vieille! qui +la rendit plus heureuse que si elle avait vu le général Montcornet +à ses pieds.</p> + +<p>—Jean, dit-il à l’ex-convers, ne quitte pas la maison, ne me +laisse pas voler, tu y perdrais plus que moi!...</p> + +<p>C’était en mélangeant les douceurs et les rebuffades, les espérances +et les bourrades, que ce savant égoïste avait rendu ses trois +esclaves aussi fidèles, aussi attachés que des chiens.</p> + +<p>Rigou, toujours en prenant le chemin dit du haut, pour éviter les +Clos de la Croix, arriva sur la place de Soulanges vers huit heures.</p> + +<p>Au moment où il attachait les guides au tourniquet le plus proche +de la petite porte à trois marches, le volet s’ouvrit, Soudry +montra sa figure marquée de petite vérole, que l’expression de deux +petits yeux noirs rendait finaude.</p> + +<p>—Commençons par casser une croûte, car nous ne déjeunerons +pas à la Ville-aux-Fayes avant une heure.</p> + +<p>Il appela tout doucement une servante, jeune et jolie autant que +celle de Rigou, qui descendit sans bruit, et à laquelle il dit de +servir un morceau de jambon et du pain; puis il alla chercher lui-même +du vin à la cave.</p> + +<p>Rigou contempla, pour la millième fois, cette salle à manger, +planchéyée en chêne, plafonnée à moulures, garnie de belles armoires +bien peintes, boisée à hauteur d’appui, ornée d’un beau +poêle et d’un cartel magnifique, provenus de mademoiselle Laguerre. +Le dos des chaises était en forme de lyre, les bois peints +et vernis en blanc, le siége en maroquin vert, à clous dorés. La +table d’acajou massif était couverte en toile cirée verte à grandes +hachures foncées, et bordée d’un liseré vert. Le parquet en point +de Hongrie, minutieusement frotté par Urbain, accusait le soin +avec lequel les anciennes femmes de chambre se font servir.</p> + +<p>—Bah! ça coûte trop cher, se dit encore Rigou...; l’on mange +aussi bien dans ma salle qu’ici, et j’ai la rente de l’argent qu’il +faudrait pour m’arranger avec cette splendeur inutile. Où donc +est madame Soudry? demanda-t-il au maire de Soulanges, qui +parut armé d’une bouteille vénérable.</p> + +<p>—Elle dort.</p> + +<p>—Et vous ne troublez plus guère son sommeil, dit Rigou.</p> + +<p>L’ex-gendarme cligna d’un air goguenard, et montra le jambon +que Jeannette, sa jolie servante, apportait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_461">461</span> +—Ça vous réveille, un joli morceau comme celui-là! dit le +maire; c’est fait à la maison! il est entamé d’hier...</p> + +<p>—Mon compère, je ne vous connaissais pas celle-là! Où l’avez-vous +pêchée? dit l’ancien bénédictin à l’oreille de Soudry.</p> + +<p>—Elle est comme le jambon, répondit le gendarme en recommençant +à cligner; je l’ai depuis huit jours.</p> + +<p>Jeannette, encore en bonnet de nuit, en jupe courte, pieds nus +dans des pantoufles, ayant passé ce corps de jupe fait comme une +brassière, à la mode dans la classe paysanne, et sur lequel elle +ajustait un foulard croisé qui ne cachait pas entièrement de jeunes +et frais appas, ne paraissait pas moins appétissante que le jambon +vanté par Soudry. Petite, rondelette, elle laissait voir ses bras nus +pendants, marbrés de rouge, au bout desquels de grosses mains à +fossettes, à doigts courts et bien façonnés du bout, annonçaient +une riche santé. C’était la vraie figure bourguignotte, rougeaude, +mais blanche aux tempes, au col, aux oreilles; les cheveux châtains, +le coin de l’œil retroussé vers le haut de l’oreille, les narines +ouvertes, la bouche sensuelle, un peu de duvet le long des +joues; puis, une expression vive tempérée par une attitude +modeste et menteuse qui faisait d’elle un modèle de servante friponne.</p> + +<p>—En honneur, Jeannette ressemble au jambon, dit Rigou. Si +je n’avais pas une Annette, je voudrais une Jeannette.</p> + +<p>—L’une vaut l’autre, dit l’ex-gendarme, car votre Annette est +douce, blonde, mignarde... Comment va madame Rigou?... dort-elle?... +reprit brusquement Soudry pour faire voir à Rigou qu’il +comprenait la plaisanterie.</p> + +<p>—Elle est éveillée avec notre coq, répondit Rigou, mais elle +se couche comme les poules. Moi, je reste à lire le <i>Constitutionnel</i>. +Le soir et le matin, ma femme me laisse dormir, elle n’entrerait +pas chez moi pour un monde...</p> + +<p>—Ici c’est tout le contraire, répondit Jeannette. Madame reste +avec les bourgeois de la ville à jouer; ils sont quelquefois quinze +au salon; Monsieur se couche à huit heures, et nous nous levons +au jour...</p> + +<p>—Ça vous paraît différent, dit Rigou, mais au fond c’est la +même chose. Eh bien! ma belle enfant, venez chez moi, j’enverrai +Annette ici, ce sera la même chose, et ce sera différent.</p> + +<p>—Vieux coquin, dit Soudry, tu la rends honteuse.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_462">462</span> +—Comment, gendarme! tu ne veux qu’un cheval dans ton +écurie?... Enfin chacun prend son bonheur où il le trouve.</p> + +<p>Jeannette, sur l’ordre de son maître, alla lui préparer sa toilette.</p> + +<p>—Tu lui auras promis de l’épouser à la mort de ta femme? +demanda Rigou.</p> + +<p>—A nos âges, répondit le gendarme, il ne nous reste plus que +ce moyen-là!</p> + +<p>—Avec des filles ambitieuses, ce serait une manière de devenir +promptement veuf... répliqua Rigou, surtout si madame Soudry +parlait devant Jeannette de sa manière de savonner les escaliers.</p> + +<p>Ce mot rendit les deux époux songeurs. Quand Jeannette vint +annoncer que tout était prêt, Soudry lui dit un: —Viens m’aider! +qui fit sourire l’ancien bénédictin.</p> + +<p>—Voilà encore une différence, dit-il, moi je te laisserais sans +crainte avec Annette, mon compère.</p> + +<p>Un quart d’heure après, Soudry, en grande tenue, monta dans +le cabriolet d’osier, et les deux amis tournèrent le lac de Soulanges +pour aller à la Ville-aux-Fayes.</p> + +<p>—Et ce château-là?... dit Rigou quand il atteignit à l’endroit +d’où le château se voyait en profil.</p> + +<p>Le vieux révolutionnaire mit à ce mot un accent où se révélait +la haine que nourrissent les bourgeois campagnards contre les +grands châteaux et les grandes terres.</p> + +<p>—Mais tant que je vivrai, j’espère bien le voir debout, répliqua +l’ancien gendarme; le comte de Soulanges a été mon général; il +m’a rendu service; il m’a très-bien fait régler ma pension, et +puis il laisse gérer sa terre à Lupin, dont le père y a fait sa fortune. +Après Lupin ce sera un autre, et tant qu’il y aura des Soulanges, +on respectera cela!... Ces gens-là sont bons enfants, ils laissent à +chacun sa récolte, et ils s’en trouvent bien...</p> + +<p>—Ah! le général a trois enfants qui peut-être à sa mort ne +s’accorderont pas, un jour ou l’autre le mari de sa fille et les fils +liciteront et gagneront à vendre cette mine de plomb et de fer à +des marchands de biens que nous saurons repincer.</p> + +<p>Le château de Soulanges apparut de profil comme pour défier +le moine défroqué.</p> + +<p>—Ah! oui, dans ce temps-là, l’on bâtissait bien... s’écria Soudry. +Mais monsieur le comte économise en ce moment ses revenus +pour pouvoir faire de Soulanges le majorat de sa pairie!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_463">463</span> +—Compère, répondit Rigou, les majorats tomberont.</p> + +<p>Une fois le chapitre des intérêts épuisé, les deux bourgeois se +mirent à causer des mérites respectifs de leurs chambrières en patois +un peu trop bourguignon pour être imprimé. Ce sujet inépuisable +les mena si loin qu’ils aperçurent le chef-lieu d’arrondissement +où régnait Gaubertin, et qui peut-être excite assez la curiosité +pour faire admettre par les gens les plus pressés une petite +digression.</p> + +<p>Le nom de la Ville-aux-Fayes, quoique bizarre, s’explique facilement +par la corruption de ce nom (en basse latinité, <i lang="la">Villa in +Fago</i>, le manoir dans les bois). Ce nom dit assez que jadis une +forêt couvrait le delta formé par l’Avonne à son confluent dans la +rivière qui se joint cinq lieues plus loin à l’Yonne. Un Franc bâtit +sans doute une forteresse sur la colline qui, là, se détourne en +allant mourir par des pentes douces dans la longue plaine où Leclercq, +le député, avait acheté sa terre. En séparant par un grand +et long fossé ce delta, le conquérant se fit une position formidable, +une place essentiellement seigneuriale, commode pour percevoir +des droits de péage sur les ponts nécessaires aux routes, et +pour veiller aux droits de mouture frappés sur les moulins.</p> + +<p>Telle est l’histoire des commencements de la Ville-aux-Fayes. +Partout où s’est établie une domination féodale ou religieuse, elle +a engendré des intérêts, des habitants et plus tard des villes, quand +les localités se trouvaient en position d’attirer, de développer ou de +fonder des industries. Le procédé trouvé par Jean Rouvet pour +flotter les bois, et qui exigeait des places favorables pour les intercepter, +créa la Ville-aux-Fayes, qui, jusque-là, comparée à +Soulanges, ne fut qu’un village. La Ville-aux-Fayes devint l’entrepôt +des bois qui, sur une étendue de douze lieues, bordent les +deux rivières. Les travaux que demandent le repêchage, la reconnaissance +des bûches <i>perdues</i>, la façon des trains que l’Yonne +porte dans la Seine, produisit un grand concours d’ouvriers. La +population excita la consommation et fit naître le commerce. +Ainsi, la Ville-aux-Fayes, qui ne comptait pas six cents habitants à +la fin du seizième siècle, en comptait deux mille en 1790, et Gaubertin +l’avait portée à quatre mille. Voici comment.</p> + +<p>Quand l’Assemblée législative décréta la nouvelle circonscription +du territoire, la Ville-aux-Fayes, qui se trouva située à la distance +où, géographiquement, il fallait une sous-préfecture, fut +<span class="pagenum" id="page_464">464</span> +choisie préférablement à Soulanges pour chef-lieu d’arrondissement. +La sous-préfecture entraîna le tribunal de première instance +et tous les employés d’un chef-lieu d’arrondissement. L’augmentation +de la population parisienne, en augmentant la valeur et la +quantité voulue des bois de chauffage, augmenta nécessairement +l’importance du commerce de la Ville-aux-Fayes. Gaubertin avait +assis sa nouvelle fortune sur cette nouvelle prévision, en devinant +l’influence de la paix sur la population parisienne, qui, de 1815 +à 1825, s’est accrue en effet de plus d’un tiers.</p> + +<p>La configuration de la Ville-aux-Fayes est indiquée par celle du +terrain. Les deux lignes du promontoire étaient bordées par des +ports. Le barrage pour arrêter les bois était au bas de la colline +occupée par la forêt de Soulanges. Entre ce barrage et la ville, il +y avait un faubourg. La basse ville, située dans la partie la plus +large du delta, plongeait sur la nappe d’eau du lac d’Avonne.</p> + +<p>Au-dessus de la basse ville, cinq cents maisons à jardins, assises +sur la hauteur défrichée depuis trois cents ans, entourent ce +promontoire de trois côtés, en jouissant toutes des aspects multipliés +que fournit la nappe diamantée du lac d’Avonne, encombrée +par des trains en construction sur ses bords, par des piles de bois. +Les eaux chargées de bois de la rivière et les jolies cascades de +l’Avonne, qui, plus haute que la rivière où elle se décharge, alimentent +les vannes des moulins et les écluses de quelques fabriques, +forment un tableau très-animé, d’autant plus curieux qu’il +est encadré par les masses vertes des forêts, et que la longue vallée +des Aigues produit une magnifique opposition aux sombres repoussoirs +qui dominent la Ville-aux-Fayes.</p> + +<p>En face de ce vaste rideau, la route royale qui passe l’eau sur +un pont, à un quart de lieue de la Ville-aux-Fayes, vient mordre +au commencement d’une allée de peupliers où se trouve un petit +faubourg groupé autour de la poste aux chevaux, attenant à une +grande ferme. La route cantonale fait également un détour pour +gagner ce pont, où elle rejoint le grand chemin.</p> + +<p>Gaubertin s’était bâti une maison sur un terrain du delta, avec +le projet d’y faire une place qui rendrait la basse ville aussi belle +que la ville haute. Ce fut la maison moderne en pierre, à balcon +en fonte, à persiennes, à fenêtres bien peintes, sans autre ornement +qu’une grecque sous la corniche, un toit d’ardoises, un seul +étage et des greniers, une belle cour, et derrière, un jardin à +<span class="pagenum" id="page_465">465</span> +l’anglaise, baigné par les eaux de l’Avonne. L’élégance de cette maison +força la sous-préfecture, logée provisoirement dans un chenil, +à venir en face dans un hôtel, que le département fut obligé de +bâtir, sur les instances des députés Leclerq et Ronquerolles. La +ville y bâtit aussi sa mairie. Le tribunal, également à loyer, eut +un palais de justice achevé récemment, en sorte que la Ville-aux-Fayes +dut au génie remuant de son maire une ligne de bâtiments +modernes fort imposante. La gendarmerie se bâtissait une caserne +pour achever le carré formé par la place.</p> + +<p>Ces changements, dont les habitants s’enorgueillissaient, étaient +dus à l’influence de Gaubertin, qui, depuis quelques jours, avait +reçu la croix de la Légion d’honneur, à l’occasion de la prochaine +fête du roi. Dans une ville ainsi constituée, et de création moderne, +il ne se trouvait ni aristocratie ni noblesse. Aussi les bourgeois +de la Ville-aux-Fayes, fiers de leur indépendance, épousaient-ils +tous la querelle survenue entre les paysans et un comte +de l’empire qui prenait le parti de la restauration. Pour eux, les +oppresseurs étaient les opprimés. L’esprit de cette ville commerçante +était si bien connu du gouvernement, que l’on y avait mis +pour sous-préfet un homme d’un esprit conciliant, l’élève de son +oncle, le fameux des Lupeaulx, un de ces gens habitués aux transactions, +familiarisés avec les exigences de tous les gouvernements, +et que les puritains politiques, qui font pis, appellent des gens +corrompus.</p> + +<p>L’intérieur de la maison de Gaubertin avait été décoré par les +inventions assez plates du luxe moderne. C’était de riches papiers +de tenture à bordures dorées, des lustres de bronze, des meubles +en acajou, des lampes astrales, des tables rondes à dessus de marbre, +de la porcelaine blanche à filets d’or pour le dessert, des +chaises à fond de maroquin rouge et des gravures à l’aquatinta +dans la salle à manger, un meuble de casimir bleu dans le salon, +tous détails froids et d’une excessive platitude, mais qui parurent +être à la Ville-aux-Fayes les derniers efforts d’un luxe sardanapalesque. +Madame Gaubertin y jouait le rôle d’une élégante à grands +effets, elle faisait de petites façons, elle minaudait à quarante-cinq +ans en mairesse sûre de son fait, et qui avait sa cour.</p> + +<p>La maison de Rigou, celle de Soudry et celle de Gaubertin, ne +sont-elles pas, pour qui connaît la France, la parfaite représentation +du village, de la petite ville et de la sous-préfecture?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_466">466</span> +Sans être ni un homme d’esprit ni un homme de talent, Gaubertin +en avait l’apparence; il devait la justesse de son coup d’œil +et sa malice à une excessive âpreté pour le gain. Il ne voulait sa +fortune ni pour sa femme, ni pour ses deux filles, ni pour son fils, +ni pour lui-même, ni par esprit de famille, ni pour la considération +que donne l’argent; outre sa vengeance, qui le faisait vivre, il +aimait le jeu de l’argent comme Nucingen, qui manie toujours, +dit-on, de l’or dans ses deux poches à la fois. Le train des affaires +était la vie de cet homme; et, quoiqu’il eût le ventre plein, il déployait +l’activité d’un homme à ventre creux. Semblable aux valets +de théâtre, les intrigues, les tours à jouer, les coups à organiser, +les tromperies, les finasseries commerciales, les comptes à rendre, +à recevoir, les scènes, les brouilles d’intérêt l’émoustillaient, lui +maintenaient le sang en circulation, lui répandaient également +la bile dans le corps. Et il allait, il venait à cheval, en voiture, +par eau, dans les ventes aux adjudications, à Paris, toujours pensant +à tout, tenant mille fils entre ses mains, et ne les brouillant +pas.</p> + +<p>Vif, décidé dans ses mouvements comme dans ses idées, petit, +court, ramassé, le nez fin, l’œil allumé, l’oreille dressée, il tenait +du chien de chasse. Sa figure hâlée, brune et toute ronde, de laquelle +se détachaient des oreilles brûlées, car il portait habituellement +une casquette, était en harmonie avec ce caractère. Son nez +était retroussé, ses lèvres serrées ne devaient jamais s’ouvrir pour +une parole bienveillante. Ses favoris touffus formaient deux buissons +noirs et luisants au-dessous de deux pommettes violentes de +couleur et se perdaient dans sa cravate. Des cheveux frisottants, naturellement +étagés comme ceux d’une perruque de vieux magistrat, +blancs et noirs, tordus comme par la violence du feu qui +chauffait son crâne brun, qui pétillait dans ses yeux gris enveloppés +de rides circulaires, sans doute par l’habitude de toujours cligner en +regardant à travers la campagne en plein soleil, complétaient bien +sa physionomie. Sec, maigre, nerveux, il avait les mains velues, +crochues, bossuées, des gens qui payent de leur personne. Cette +allure plaisait aux gens avec lesquels il traitait, car il s’enveloppait +d’une gaieté trompeuse; il savait beaucoup parler sans rien dire +de ce qu’il voulait taire; il écrivait peu, pour pouvoir nier ce qui +lui était défavorable dans ce qu’il laissait échapper. Ses écritures +étaient tenues par un caissier, un homme probe que les gens du +<span class="pagenum" id="page_467">467</span> +caractère de Gaubertin savent toujours dénicher, et de qui, dans +leur intérêt, ils font leur première dupe.</p> + +<p>Quand le petit cabriolet d’osier de Rigou se montra, vers les +huit heures, dans l’avenue qui, depuis la poste, longe la rivière, +Gaubertin, en casquette, en bottes, en veste, revenait déjà des +ports; il hâta le pas en devinant bien que Rigou ne se déplaçait +que pour <i>la grande affaire</i>.</p> + +<p>—Bonjour, père l’empoigneur, bonjour bonne panse pleine de +fiel et de sagesse, dit-il en donnant tour à tour une petite tape sur +le ventre des deux visiteurs, nous avons à parler d’affaires, et nous +en parlerons le verre en main, nom d’un petit bonhomme! voilà la +vraie manière.</p> + +<p>—A ce métier-là, vous devriez être gras, dit Rigou.</p> + +<p>—Je me donne trop de mal; je ne suis pas comme vous autres, +confiné dans ma maison, acoquiné là, comme un vieux roquentin... +Ah! vous faites bien, ma foi! vous pouvez agir le dos au feu, le +ventre à table, assis sur un fauteuil... la pratique vient vous trouver. +Mais, entrez donc, nom d’un petit bonhomme! la maison est +bien à vous pour le temps que vous y resterez.</p> + +<p>Un domestique à livrée bleue, bordée d’un liseré rouge, vint +prendre le cheval par la bride et l’emmena dans la cour où se trouvaient +les communs et les écuries.</p> + +<p>Gaubertin laissa ses deux hôtes se promener dans le jardin, et +revint les trouver après un instant nécessaire pour donner ses +ordres et organiser le déjeuner.</p> + +<p>—Eh bien! mes petits loups, dit-il en se frottant les mains, on +a vu la gendarmerie de Soulanges se dirigeant au point du jour +vers Conches; ils vont sans doute arrêter les condamnés pour délits +forestiers... nom d’un petit bonhomme! ça chauffe! ça chauffe!... +A cette heure, reprit-il en regardant à sa montre, les gars doivent +être bien et dûment arrêtés.</p> + +<p>—Probablement, dit Rigou.</p> + +<p>—Eh bien! que dit-on dans les villages? Qu’a-t-on résolu?</p> + +<p>—Mais qu’y a-t-il à résoudre? demanda Rigou, nous ne sommes +pour rien là dedans, ajouta-t-il en regardant Soudry.</p> + +<p>—Comment! pour rien? Et si l’on vend les Aigues par suite +de nos combinaisons, qui gagnera à cela cinq ou six cent mille +francs? Est-ce moi tout seul? Je n’ai pas les reins assez forts pour +cracher deux millions, avec trois enfants à établir et une femme +<span class="pagenum" id="page_468">468</span> +qui n’entend pas raison sur l’article dépense; il me faut des associés. +Le père l’empoigneur n’a-t-il pas ses fonds prêts? Il n’a pas +une hypothèque qui ne soit à terme, et il ne prête plus que sur +billets au jeu, dont je réponds. Je m’y mets pour huit cent mille +francs; mon fils, le juge, deux cent mille; nous comptons sur +l’empoigneur pour deux cent mille; pour combien voulez-vous +y être, père la calotte?</p> + +<p>—Pour le reste, dit froidement Rigou.</p> + +<p>—Tudieu, je voudrais avoir la main où vous avez le cœur! dit +Gaubertin. Et que ferez-vous?</p> + +<p>—Mais je ferai comme vous; dites votre plan.</p> + +<p>—Mon plan à moi, reprit Gaubertin, est de prendre double +pour vendre moitié à ceux qui en voudront dans Conches, Cerneux +et Blangy. Le père Soudry aura ses pratiques à Soulanges, +et vous, les vôtres ici. Ce n’est pas l’embarras; mais comment +nous entendrons-nous, entre-nous? comment partagerons-nous +les grands lots?...</p> + +<p>—Mon Dieu! rien n’est plus simple, dit Rigou. Chacun prendra +ce qui lui conviendra le mieux. Moi d’abord je ne gênerai personne, +je prendrai les bois avec mon gendre et le père Soudry; +ces bois sont assez dévastés pour ne pas vous tenter; nous vous laisserons +votre part dans le reste, ça vaut bien votre argent, ma foi.</p> + +<p>—Nous signerez-vous ça, dit Soudry.</p> + +<p>—L’acte ne vaudrait rien, répondit Gaubertin. D’ailleurs, vous +voyez que je joue franc jeu; je me fie entièrement à Rigou, c’est +lui qui sera l’acquéreur.</p> + +<p>—Ça me suffit, dit Rigou.</p> + +<p>—Je n’y mets qu’une condition, j’aurai le pavillon du Rendez-vous, +ses dépendances et cinquante arpents autour; je vous payerai +les arpents. Je ferai du pavillon ma maison de campagne, elle +sera près de mes bois. Madame Gaubertin, madame Isaure, comme +elle veut qu’on la nomme, en fera sa villa, dit-elle.</p> + +<p>—Je le veux bien, dit Rigou.</p> + +<p>—Eh! entre nous, reprit Gaubertin à voix basse, après avoir regardé +de tous les côtés, et s’être bien assuré que personne ne +pouvait l’entendre, les croyez-vous <ins title="original: capable">capables</ins> de faire quelque mauvais +coup?</p> + +<p>—Comme quoi? demanda Rigou, qui ne voulait jamais rien +comprendre à demi-mot.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_469">469</span> +—Mais si le plus enragé de la bande, une main adroite avec +cela, faisait siffler une balle aux oreilles du comte... simplement +pour le braver?...</p> + +<p>—Il est homme à courir sus et à l’empoigner.</p> + +<p>—Alors Michaud?...</p> + +<p>—Michaud ne s’en vanterait pas, il politiquerait, espionnerait +et finirait par découvrir l’homme et ceux qui l’ont armé.</p> + +<p>—Vous avez raison, reprit Gaubertin. Il faudra qu’ils se révoltent +une trentaine ensemble, on en jettera quelques-uns aux +galères... enfin on prendra les gueux, dont nous voudrons nous défaire +après nous en être servis. Vous avez là deux ou trois chenapans, +comme les Tonsard et Bonnébault...</p> + +<p>—Tonsard fera quelque drôle de coup, dit Soudry, je le connais... +et nous le ferons encore chauffer par Vaudoyer et Courtecuisse.</p> + +<p>—J’ai Courtecuisse, dit Rigou.</p> + +<p>—Et moi je tiens Vaudoyer dans ma main.</p> + +<p>—De la prudence, dit Rigou, avant tout de la prudence.</p> + +<p>—Tiens, papa la calotte, croyez-vous donc par hasard qu’il y +aurait du mal à causer sur les choses comme elles vont... Est-ce +nous qui verbalisons, qui empoignons, qui fagotons, qui glanons?... +Si monsieur le comte s’y prend bien, s’il s’abonne avec un fermier +général pour l’exploitation des Aigues, dans ce cas, adieu +paniers, vendanges sont faites, vous y perdrez peut-être plus que +moi... Ce que nous disons, c’est entre nous, et pour nous, car je +ne dirai certes pas un mot à Vaudoyer que je ne puisse répéter devant +Dieu et les hommes... Mais il n’est pas défendu de prévoir +les événements et d’en profiter quand ils arrivent... Les paysans +de ce canton-là ont la tête bien près du bonnet; les exigences du +général, sa sévérité, les persécutions de Michaud et de ses inférieurs +les ont poussés à bout; aujourd’hui les affaires sont gâtées, +et je parierais qu’il y aura eu du grabuge avec la gendarmerie... +Là-dessus, allons déjeuner.</p> + +<p>Madame Gaubertin vint retrouver ses convives au jardin. C’était +une femme assez blanche, à longues boucles à l’anglaise tombant +le long de ses joues, qui jouait le genre passionné-vertueux, qui +feignait de ne jamais avoir connu l’amour, qui mettait tous les +fonctionnaires sur la question platonique, et qui avait pour attentif +le Procureur du roi, son <i>patito</i>, disait-elle. Elle donnait dans +<span class="pagenum" id="page_470">470</span> +les bonnets à pompons, mais elle se coiffait volontiers en cheveux, +et elle abusait du bleu et du rose tendre. Elle dansait, elle avait +de petites manières jeunes à quarante-cinq ans; mais elle avait de +gros pieds et des mains affreuses. Elle voulait qu’on l’appelât +Isaure, car elle avait, au milieu de ses travers et de ses ridicules, +le bon goût de trouver ignoble le nom de Gaubertin; elle avait les +yeux pâles et les cheveux d’une couleur indécise, une espèce de +nankin sale. Enfin elle était prise pour modèle par beaucoup de +jeunes personnes qui assassinaient le ciel de leurs regards et faisaient +les anges.</p> + +<p>—Eh bien! messieurs, dit-elle en les saluant, j’ai d’étranges +nouvelles à vous apprendre, la gendarmerie est revenue...</p> + +<p>—A-t-elle fait des prisonniers?</p> + +<p>—Pas du tout; le général d’avance avait demandé leur grâce... +elle est accordée en faveur de l’heureux anniversaire du retour du +roi parmi nous.</p> + +<p>Les trois associés se regardèrent.</p> + +<p>—Il est plus fin que je ne le croyais, ce gros cuirassier! dit +Gaubertin. Allons nous mettre à table, il faut se consoler; après +tout, ce n’est pas une partie perdue, ce n’est qu’une partie remise; +ça vous regarde maintenant, Rigou...</p> + +<p>Soudry et Rigou revinrent désappointés, n’ayant rien pu imaginer +pour amener une catastrophe qui leur profitât, et se fiant, +ainsi que le leur avait dit Gaubertin, au hasard. Comme quelques +jacobins aux premiers jours de la révolution, furieux, déroutés +par la bonté de Louis XVI, et provoquant les rigueurs de la cour +dans le but d’amener l’anarchie qui pour eux était la fortune et le +pouvoir, les redoutables adversaires du comte de Montcornet mirent +leur dernier espoir dans la rigueur que Michaud et ses gardes déploieraient +contre de nouvelles dévastations; Gaubertin leur promit +son concours sans s’expliquer sur ses coopérateurs, car il ne +voulait pas qu’on connût ses relations avec Sibilet. Rien n’égale +la discrétion d’un homme de la trempe de Gaubertin, si ce n’est +celle d’un ex-gendarme ou d’un prêtre défroqué. Ce complot ne +pouvait être mené à bien, ou pour mieux dire à mal, que par +trois hommes de ce genre, trempés par la haine et l’intérêt.</p> + +<h5><span class="pagenum" id="page_471">471</span> +V.—LA VICTOIRE SANS COMBAT.</h5> + +<p class="nbreak">Les craintes de madame Michaud étaient un effet de la seconde +vue que donne la passion vraie. Exclusivement occupée d’un seul +être, l’âme finit par embrasser le monde moral qui l’entoure, elle +y voit clair. Dans son amour, une femme éprouve les pressentiments +qui l’agitent plus tard dans la maternité.</p> + +<p>Pendant que la pauvre jeune femme se laissait aller à écouter +ces voix confuses qui viennent à travers des espaces inconnus, il +se passait en effet dans le cabaret du Grand-I-Vert une scène où +l’existence de son mari était menacée.</p> + +<p>Vers cinq heures du matin, les premiers levés dans la campagne +avaient vu passer la gendarmerie de Soulanges, qui se dirigeait +vers Conches. Cette nouvelle circula rapidement, et ceux que cette +question intéressait furent assez surpris d’apprendre, par ceux +du haut pays, qu’un détachement de gendarmerie, commandé par +le lieutenant de la Ville-aux-Fayes, avait passé par la forêt des +Aigues. Comme c’était un lundi, il y avait déjà des raisons pour +que les ouvriers allassent au cabaret; mais c’était la veille de l’anniversaire +de la rentrée des Bourbons, et quoique les habitués du +repaire des Tonsard n’eussent pas besoin de cette <i>auguste cause</i> +(comme on disait alors) pour justifier leur présence au Grand-I-Vert, +ils ne laissaient pas de s’en prévaloir très-haut dès qu’ils +croyaient avoir aperçu l’ombre d’un fonctionnaire quelconque.</p> + +<p>Il se trouva là Vaudoyer, Tonsard et sa famille, Godain qui en +faisait en quelque sorte partie, et un vieil ouvrier vigneron nommé +Laroche. Cet homme vivait au jour le jour, il était un des délinquants +fournis par Blangy dans l’espèce de conscription que l’on +avait inventée pour dégoûter le général de sa manie de procès-verbaux. +Blangy avait donné trois autres hommes, douze femmes, +huit filles et cinq garçons, dont les maris et les pères devaient répondre, +et qui étaient dans une entière indigence; mais aussi +c’étaient les seuls qui ne possédassent rien. L’année 1823 avait +enrichi les vignerons, et 1826 devait, par la grande quantité du +vin, leur jeter encore beaucoup d’argent; les travaux exécutés par +le général avaient également répandu de l’argent dans les trois +communes qui environnaient ses propriétés, et l’on avait eu de la +peine à trouver à Blangy, à Conches et à Cerneux cent vingt +<span class="pagenum" id="page_472">472</span> +prolétaires; on n’y était parvenu qu’en prenant les vieilles femmes, +les mères et les grand’mères de ceux qui possédaient quelque +chose, mais qui n’avaient rien à elles, comme la mère de Tonsard. +Ce Laroche, le vieil ouvrier délinquant, ne valait absolument rien; +il n’avait pas, comme Tonsard, un sang chaud et vicieux, il était +animé d’une haine sourde et froide, il travaillait en silence, il gardait +un air farouche; le travail lui était insupportable, et il ne +pouvait vivre qu’en travaillant; ses traits étaient durs, leur expression +repoussante. Malgré ses soixante ans, il ne manquait pas +de force, mais son dos avait faibli, il était voûté, il se voyait sans +avenir, sans un bout de champ à lui, et il enviait ceux qui possédaient +de la terre; aussi dans la forêt des Aigues était-il sans pitié. +Il y faisait avec plaisir des dévastations inutiles.</p> + +<p>—Les laisserons-nous emmener? disait Laroche. Après Conches, +on viendra à Blangy; je suis en récidive; j’en ai pour trois mois +de prison.</p> + +<p>—Et que faire contre la gendarmerie? vieil ivrogne? lui dit +Vaudoyer.</p> + +<p>—Tiens! est-ce qu’avec nos faux nous ne couperons pas bien +les jambes à leurs chevaux? ils seront bientôt par terre, leurs fusils +ne sont pas chargés, et quand ils se verront un contre dix, il +faudra bien qu’ils déguerpissent. Si les trois villages se soulevaient +et qu’on tuât deux ou trois gendarmes, guillotinerait-on tout le +monde? Faudrait bien plier comme au fond de la Bourgogne où, +pour une affaire semblable, on a envoyé un régiment. Ah bah! le +régiment s’est en allé; les <i>pésans</i> ont continué d’aller au bois où +ils allaient depuis des années comme ici.</p> + +<p>—Tuer pour tuer, dit Vaudoyer, il vaudrait mieux n’en tuer +qu’un; mais là, sans danger, et de manière à dégoûter tous les +<i>Arminacs</i> du pays.</p> + +<p>—Lequel de ces brigands? demanda Laroche.</p> + +<p>—Michaud, dit Courtecuisse, il a raison Vaudoyer, il a grandement +raison. Vous verrez que quand un garde aura été mis à +l’ombre, on n’en trouvera pas facilement d’autres qui resteront au +soleil à surveiller. Ils y sont le jour, mais c’est qu’ils y sont encore +la nuit. C’est des démons, quoi?...</p> + +<p>—Partout où vous allez, dit la vieille Tonsard, qui avait +soixante-dix-huit ans et qui montra sa figure de parchemin, percée +de mille trous et de deux yeux verts, ornée de ses cheveux d’un +<span class="pagenum" id="page_473">473</span> +blanc sale qui sortaient par mèches de dessous un mouchoir rouge, +partout où vous allez vous les trouvez, et ils vous arrêtent; ils +regardent votre fagot, et s’il y avait une seule branche coupée, une +seule baguette de méchant coudrier, ils prendraient le fagot et +vous feraient le <i>verbal</i>; ils l’ont bien dit. Ah! les gueux! il n’y a +pas à les <ins title="original: attrapper">attraper</ins>, et s’ils se défient de vous, ils vous ont bientôt +fait délier votre bois... Ils sont là trois chiens qui ne valent pas +deux liards; on les tuerait, ça ne ruinerait pas la France, allez.</p> + +<p>—Le petit Vatel n’est pas encore si méchant! dit madame +Tonsard la belle-fille.</p> + +<p>—Lui! dit Laroche, il fait sa besogne comme les autres; l’histoire +de rire, c’est bon, il rit avec vous; vous n’en êtes pas mieux +avec lui pour cela; c’est le plus malicieux des trois, c’est un sans-cœur +pour le pauvre peuple comme M. Michaud.</p> + +<p>—Il a une jolie femme tout de même, monsieur Michaud, dit +Nicolas Tonsard...</p> + +<p>—Elle est pleine, dit la vieille mère; mais si ça continue, on +fera un drôle de baptême à son petit quand elle vêlera.</p> + +<p>—Oh! tous ces <i>Arminacs</i> de Parisiens, dit Marie Tonsard, +il est impossible de rire avec eux... et si cela arrivait, ils vous feraient +un <i>verbal</i> sans plus se soucier de vous que s’ils n’avaient pas ri.</p> + +<p>—Tu as donc essayé de les entortiller? dit Courtecuisse.</p> + +<p>—Pardi!</p> + +<p>—Eh bien! dit Tonsard d’un air déterminé, c’est des hommes +comme les autres, on peut en venir à bout.</p> + +<p>—Ma foi, non, reprit Marie en continuant sa pensée, ils ne +rient point; je ne sais pas ce qu’on leur donne, car après tout, le +crâne du pavillon, il est marié; mais Vatel, Gaillard et Steingel ne +le sont pas; ils n’ont personne dans le pays, il n’y a pas une femme +qui voudrait d’eux...</p> + +<p>—Nous allons voir comment les choses vont se passer à la moisson +et à la vendange, dit Tonsard.</p> + +<p>—Ils n’empêcheront pas de glaner, dit la vieille.</p> + +<p>—Mais je ne sais trop, répondit la bru Tonsard... leur Groison +dit comme ça que monsieur le maire va publier un ban où il sera +dit que personne ne pourra glaner sans un certificat d’indigence; +et qui est-ce qui le donnera? Ce sera lui! Il n’en donnera pas +beaucoup. Il publiera aussi des défenses d’entrer dans les champs +avant que la dernière gerbe ne soit dans la charrette!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_474">474</span> +—Ah çà! mais c’est donc la grêle, que ce cuirassier! cria +Tonsard hors de lui.</p> + +<p>—Je ne le sais que d’hier, répondit sa femme, que j’ai offert +un petit verre à Groison pour en tirer quelque nouvelle.</p> + +<p>—En voilà un d’heureux! dit Vaudoyer, on lui a bâti une +maison, on lui a donné une bonne femme, il a des rentes, il est +mis comme un roi... Moi, j’ai été vingt ans garde champêtre, je +n’y ai gagné que des rhumes.</p> + +<p>—Oui, il est heureux, dit Godain, et il a du bien...</p> + +<p>—Nous restons là comme des imbéciles que nous sommes, +s’écria Vaudoyer; allons donc au moins voir comment ça se passe +à Conches, ils ne sont pas plus endurants que nous autres.</p> + +<p>—Allons, dit Laroche qui ne se tenait pas trop ferme sur ses +jambes, si je n’en extermine pas un ou deux, je veux perdre +mon nom.</p> + +<p>—Toi, dit Tonsard, tu laisserais bien emmener toute la commune; +mais moi, si l’on touchait à la vieille, voilà mon fusil, il +ne manquerait pas son coup.</p> + +<p>—Eh bien! dit Laroche à Vaudoyer, si l’on emmène un des +Conches, il y aura un gendarme par terre.</p> + +<p>—Il l’a dit! le père Laroche, s’écria Courtecuisse.</p> + +<p>—Il l’a dit, reprit Vaudoyer, mais il ne l’a pas fait, et il ne le +fera pas... A quoi ça te servirait-il si tu veux te faire rosser?..... +Tuer pour tuer, il vaut mieux tuer Michaud...</p> + +<p>Pendant cette scène, Catherine Tonsard était en sentinelle à la +porte du cabaret, afin d’être en mesure de prévenir les buveurs +de se taire s’il passait quelqu’un. Malgré leurs jambes avinées, ils +s’élancèrent plutôt qu’ils ne sortirent du cabaret, et leur ardeur +belliqueuse les dirigea vers Conches en suivant la route qui, pendant +un quart de lieue, longeait les murs des Aigues.</p> + +<p>Conches était un vrai village de Bourgogne, à une seule rue, +dans laquelle passait le grand chemin. Les maisons étaient construites +les unes en briques, les autres en pisé; mais elles étaient +d’un aspect misérable. En y arrivant par la route départementale de +la Ville-aux-Fayes, on prenait le village à revers, et il faisait alors +assez d’effet. Entre la grande route et les bois de Ronquerolles, qui +continuaient ceux des Aigues et couronnaient les hauteurs, coulait +une petite rivière, et plusieurs maisons assez bien groupées animaient +le paysage. L’église et le presbytère formaient une fabrique +<span class="pagenum" id="page_475">475</span> +séparée, et donnaient un point de vue à la grille du parc des Aigues +qui venait jusque-là. Devant l’église se trouvait une place entourée +d’arbres, où les conspirateurs du Grand-I-Vert aperçurent la gendarmerie, +et ils doublèrent alors leurs pas précipités. En ce moment, +trois hommes à cheval sortirent par la grille de Conches, +et les paysans reconnurent le général et son domestique avec +Michaud, le garde général, qui s’élancèrent au galop vers la place; +Tonsard et les siens y arrivèrent quelques minutes après eux. Les +délinquants, hommes et femmes, n’avaient fait aucune résistance; +ils étaient tous entre les cinq gendarmes de Soulanges et les quinze +autres venus de la Ville-aux-Fayes. Tout le village était rassemblé +là. Les enfants, les pères et les mères des prisonniers allaient et +venaient et leur apportaient ce dont ils avaient besoin pour passer +le temps de leur prison. C’était un coup d’œil assez curieux que +celui de cette population campagnarde, exaspérée, mais à peu près +silencieuse, comme si elle avait pris un parti. Les vieilles et les +jeunes femmes étaient les seules qui parlassent. Les enfants, +les petites filles étaient juchés sur des bois et des tas de pierres +pour mieux voir.</p> + +<p>—Ils ont bien pris leur temps, ces hussards de la guillotine, +ils sont venus un jour de fête...</p> + +<p>—Ah çà! vous laissez donc emmener comme ça votre homme! +Qu’allez-vous donc devenir pendant trois mois, les meilleurs de +l’année, où les journées sont bien payées...</p> + +<p>—C’est eux qui sont les voleurs!... répondit la femme en regardant +les gendarmes d’un air menaçant.</p> + +<p>—Qu’avez-vous donc, la vieille, à loucher comme ça! dit le maréchal +des logis, sachez que votre affaire ne sera pas longue à +bâcler si vous vous permettez de nous injurier.</p> + +<p>—Je n’ai rien dit, s’empressa de dire la femme d’un air +humble et piteux.</p> + +<p>—J’ai entendu tout à l’heure un propos dont je pourrais vous +faire repentir...</p> + +<p>—Allons, mes enfants, du calme! dit le maire de Conches, qui +était le maître de poste. Que diable! ces hommes, on les commande, +il faut bien qu’ils obéissent.</p> + +<p>—C’est vrai! c’est le bourgeois des Aigues qui fait tout cela... +Mais, patience.</p> + +<p>En ce moment, le général déboucha sur la place, et son arrivée +<span class="pagenum" id="page_476">476</span> +excita quelques murmures, dont il s’inquiéta fort peu; il alla droit +au lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes, et après lui +avoir dit quelques mots et lui avoir remis un papier, l’officier se +tourna vers ses hommes et leur dit:</p> + +<p>—Laissez aller vos prisonniers, le général a obtenu leur grâce +du roi.</p> + +<p>En ce moment, le général Montcornet causait avec le maire de +Conches; mais, après quelques moments de conversation échangée +à voix basse, celui-ci, s’adressant aux délinquants qui devaient +coucher en prison et qui se trouvaient tout étonnés d’être libres, +leur dit:</p> + +<p>—Mes amis, remerciez monsieur le comte, c’est à lui que +vous devez la remise de vos condamnations; il a demandé votre +grâce à Paris et l’a obtenue pour l’anniversaire de la rentrée du +roi... J’espère qu’à l’avenir vous vous conduirez mieux envers un +homme qui se conduit si bien envers vous, et que vous respecterez +dorénavant ses propriétés. Vive le roi!</p> + +<p>Et les paysans crièrent vive le roi! avec enthousiasme, pour ne +pas crier vive le comte de Montcornet.</p> + +<p>Cette scène <ins title="original: avec">avait</ins> été politiquement méditée par le général, d’accord +avec le préfet et le procureur général, car on avait voulu, +tout en montrant de la fermeté pour stimuler les autorités locales +et frapper l’esprit des campagnes, user de douceur, tant ces questions +paraissent délicates. En effet, la résistance, au cas où elle +aurait eu lieu, jetait le gouvernement dans de grands embarras. +Comme l’avait dit Laroche, on ne pouvait pas guillotiner toute une +commune.</p> + +<p>Le général avait invité à déjeuner le maire de Conches, le lieutenant +et le maréchal des logis. Les conspirateurs de Blangy restèrent +dans le cabaret de Conches, où les délinquants délivrés employaient +à boire l’argent qu’ils emportaient pour vivre en prison, +et les gens de Blangy furent naturellement de la noce, car les gens +de la campagne appliquent le mot de noce à <ins title="original: toute">toutes</ins> les réjouissances. +Boire, se quereller, se battre, manger et rentrer ivre et +malade, c’est faire la noce.</p> + +<p>Sortis par la grille de Conches, le comte ramena ses trois convives +par la forêt, afin de leur montrer les traces des dégâts et leur +faire juger l’importance de cette question.</p> + +<p>Au moment où, vers midi, Rigou rentrait à Blangy, le comte, +<span class="pagenum" id="page_477">477</span> +la comtesse, Émile Blondet, le lieutenant de gendarmerie, le maréchal +des logis et le maire de Conches achevaient de déjeuner +dans cette salle splendide et fastueuse où le luxe de Bouret +avait passé, et qui a été décrite par Blondet dans sa lettre à +Nathan.</p> + +<p>—Ce serait bien dommage d’abandonner un pareil séjour, dit +le lieutenant de gendarmerie, qui n’était jamais venu aux Aigues, +à qui l’on avait tout montré, et qui, en lorgnant à travers un +verre de Champagne, avait remarqué l’admirable entrain des +nymphes nues qui soutenaient le voile du plafond.</p> + +<p>—Aussi nous y défendrons-nous jusqu’à la mort, dit Blondet.</p> + +<p>—Si je dis ce mot, reprit le lieutenant en regardant son maréchal +des logis, comme pour lui recommander le silence, c’est que +les ennemis du général ne sont pas tous dans la campagne...</p> + +<p>Le brave lieutenant était attendri par l’éclat du déjeuner, par +ce service magnifique, par ce luxe impérial qui remplaçait le luxe +de la fille d’Opéra, et Blondet avait poussé des paroles spirituelles +qui le stimulaient autant que les santés chevaleresques +qu’il avait vidées.</p> + +<p>—Comment puis-je avoir des ennemis? dit le général étonné.</p> + +<p>—Lui si bon! ajouta la comtesse.</p> + +<p>—Il s’est mal quitté avec notre maire, M. Gaubertin, et pour +demeurer tranquille il devrait se réconcilier avec lui.</p> + +<p>—Avec lui!... s’écria le comte; vous ne savez donc pas que +c’est mon ancien intendant, un fripon!</p> + +<p>—Ce n’est plus un fripon, dit le lieutenant, c’est le maire de +la Ville-aux-Fayes.</p> + +<p>—Il a de l’esprit, notre lieutenant, dit Blondet; il est clair qu’un +maire est essentiellement honnête homme.</p> + +<p>Le lieutenant voyant, d’après le mot du comte, qu’il était +impossible de l’éclairer, ne continua plus la conversation sur ce +sujet.</p> + +<h5>VI.—LA FORÊT ET LA MOISSON.</h5> + +<p class="nbreak">La scène de Conches avait produit un bon effet, et, de leur côté, +les fidèles gardes du comte veillaient à ce qu’on n’emportât que le +bois mort de la forêt des Aigues; mais, depuis vingt ans, cette +forêt avait été si bien exploitée par les habitants, qu’il n’y avait +<span class="pagenum" id="page_478">478</span> +plus que du bois vivant, qu’ils s’occupaient à faire mourir pour +l’hiver, par des procédés fort simples et qui ne pouvaient être découverts +que longtemps après. Tonsard envoyait sa mère dans la forêt; +le garde la voyait entrer; il savait par où elle devait sortir, et il la +guettait pour voir le fagot; il la trouvait chargée en effet de brindilles +sèches, de branches tombées, de rameaux cassés et flétris; +et elle geignait, elle se plaignait d’avoir à courir bien loin, à son +âge, pour obtenir ce misérable fagot. Mais ce qu’elle ne disait pas, +c’est qu’elle avait été dans les fourrés les plus épais, qu’elle avait +dégagé la tige d’un jeune arbre et en avait enlevé l’écorce à l’endroit +où il sortait du tronc, tout autour, en anneau; puis elle +avait remis la mousse, les feuilles, tout en état; il était impossible +de découvrir cette incision annulaire faite, non pas à la serpe, +mais par une déchirure qui ressemblait à celle produite par ces animaux +rongeurs et destructeurs nommés, selon les pays, des +thons, des turcs, des vers blancs, et qui sont le premier état du +hanneton. Ce ver est friand des écorces d’arbres; il se loge entre +l’écorce et l’aubier et mange en tournant. Si l’arbre est assez gros pour +qu’il ait passé à sa seconde métamorphose, à sa larve, où il reste endormi +jusqu’à sa seconde résurrection, l’arbre est sauvé; car tant +qu’il reste à la séve un endroit couvert d’écorce dans l’arbre, l’arbre +croîtra. Pour savoir à quel point l’entomologie se lie à l’agriculture, à +l’horticulture et à tous les produits de la terre, il suffit d’expliquer +que les grands naturalistes comme Latreille, le comte Dejean, Klugg, +de Berlin, Gené, de Turin, etc., sont arrivés à trouver que la plus +grande partie d’insectes connus se nourrit aux dépens de la végétation; +que les coléoptères, dont le catalogue a été publié par +M. Dejean, y sont pour vingt-sept mille espèces, et que, malgré +les plus ardentes recherches des entomologistes de tous les pays, +il y a une immense quantité d’espèces dont on ne connaît pas les +triples transformations qui distinguent tout insecte; qu’enfin, non-seulement +toute plante a son insecte particulier, mais que tout +produit terrestre, quelque détourné qu’il soit par l’industrie +humaine, a le sien. Ainsi, le chanvre, le lin, après avoir servi soit +à couvrir, soit à pendre les hommes, après avoir roulé sur le dos +d’une armée, devient papier à écrire, et ceux qui écrivent ou lisent +beaucoup sont familiarisés avec les mœurs d’un insecte nommé le +<i>pou du papier</i>, d’une allure et d’une tournure merveilleuses; il +subit ses transformations inconnues dans une rame de papier blanc +<span class="pagenum" id="page_479">479</span> +soigneusement gardée, et vous le voyez courir, sautiller dans sa +magnifique robe luisante comme du talc ou du spath: c’est une +ablette qui vole.</p> + +<p>Le turc est le désespoir du propriétaire; il échappe sous terre à +la circulaire administrative, qui ne peut en ordonner les vêpres +siciliennes que quand il est devenu hanneton, et si les populations +savaient de quels désastres elles sont menacées au cas où elles +n’extermineraient pas les hannetons et les chenilles, elles obéiraient +un peu plus aux injonctions préfectorales!</p> + +<p>La Hollande a manqué périr; ses digues ont été rongées par les +tarets, et la science ignore à quel insecte aboutit le taret, comme +elle ignore les métamorphoses antérieures de la cochenille. L’ergot +du seigle est vraisemblablement une peuplade d’insectes où le +génie de la science n’a encore découvert qu’un léger mouvement. +Ainsi, en attendant la moisson et le glanage, une cinquantaine de +vieilles femmes imitèrent le travail du turc au pied de cinq ou six +cents arbres qui devaient être des cadavres au printemps et ne +plus se couvrir de feuilles; et ils étaient choisis au milieu des endroits +les moins accessibles, en sorte que le branchage leur appartiendrait. +Ce secret, qui l’avait donné? Personne. Courtecuisse +s’était plaint au cabaret de Tonsard d’avoir surpris, dans son +jardin, un orme à pâlir; cet orme commençait une maladie, et il +avait soupçonné le turc; car lui, Courtecuisse, il connaissait bien +les turcs, et quand un turc était au pied d’un arbre, l’arbre était +perdu!... Et il initia son public du cabaret au travail du turc, en +l’imitant. Les vieilles femmes se mirent à cette œuvre de destruction +avec un mystère et une habileté de fée, et elles y furent poussées +par les mesures désespérantes que prit le maire de Blangy et +qu’il fut ordonné de prendre aux maires des communes adjacentes. +Les gardes champêtres tambourinèrent une proclamation où il était +dit que personne ne serait admis à glaner et à halleboter sans un +certificat d’indigence donné par les maires de chaque commune, +et dont le modèle fut envoyé par le préfet au sous-préfet, et par +celui-ci à chaque maire. Les grands propriétaires du département +admiraient beaucoup la conduite du général Montcornet, et le +préfet, dans ses salons, disait que si, au lieu de demeurer à Paris, +les sommités sociales venaient sur leurs terres et s’entendaient, on +finirait par obtenir quelque résultat heureux; car ces mesures-là, +ajoutait le préfet, devraient se prendre partout, être appliquées +<span class="pagenum" id="page_480">480</span> +avec ensemble et modifiées par des bienfaits, par une philanthropie +éclairée, comme fait le général Montcornet.</p> + +<p>En effet, le général et sa femme, assistés de l’abbé Brossette, +essayaient de la bienfaisance. Ils l’avaient raisonnée; ils voulaient +démontrer par des résultats incontestables, à ceux qui les pillaient, +qu’ils gagneraient davantage en s’occupant à des travaux licites. +Ils donnaient du chanvre à filer et payaient la façon; la comtesse +faisait ensuite fabriquer de la toile avec ce fil, pour faire des torchons, +des tabliers, des grosses serviettes pour la cuisine et des +chemises pour les indigents. Le comte entreprenait des améliorations +qui voulaient des ouvriers, et il n’employait que ceux des +communes environnantes. Sibilet était chargé de ces détails, +tandis que l’abbé Brossette indiquait les vrais nécessiteux à la comtesse +et les lui amenait souvent. Madame de Montcornet tenait ses +assises de bienfaisance dans la grande antichambre qui donnait sur +le perron. C’était une belle salle d’attente, dallée en marbre blanc +et rouge, ornée d’un beau poêle en faïence, garnie de longues +banquettes couvertes en velours rouge.</p> + +<p>Ce fut là qu’un matin, avant la moisson, la vieille Tonsard +amena sa petite-fille Catherine, qui avait à faire, disait-elle, une +confession terrible pour l’honneur d’une famille pauvre, mais honnête. +Pendant qu’elle parlait, Catherine se tenait dans une attitude +de criminelle, elle raconta à son tour <i>l’embarras</i> dans lequel +elle se trouvait et qu’elle n’avait confié qu’à sa grand’mère, sa +mère la chasserait; son père, un homme d’honneur, la tuerait. Si +elle avait seulement mille francs, elle serait épousée par un pauvre +ouvrier nommé Godain, qui savait tout, et qui l’aimait comme un +frère; il achèterait un mauvais terrain et s’y bâtirait une chaumière. +C’était attendrissant. La comtesse promit de consacrer à ce +mariage la somme nécessaire à satisfaire quelque fantaisie. Le mariage +heureux de Michaud, celui de Groison, étaient faits pour +l’encourager. Puis cette noce, ce mariage serait d’un bon exemple +pour les gens du pays et les stimulerait à se bien conduire. Le mariage +de Catherine Tonsard et de Godain fut donc arrangé au +moyen des mille francs donnés par la comtesse.</p> + +<p>Une autre fois, une vieille horrible femme, la mère de Bonnébault, +qui demeurait dans une masure entre la porte de Conches +et le village, rapportait une charge de gros écheveaux de fil.</p> + +<p>—Madame la comtesse a fait des merveilles, disait l’abbé plein +<span class="pagenum" id="page_481">481</span> +d’espoir dans le progrès moral de ces sauvages. Cette femme-là +vous causait bien du dégât dans vos bois; mais aujourd’hui, comment +et pourquoi irait-elle? Elle file du matin au soir, son temps +est employé et lui rapporte.</p> + +<p>Le pays était calme; Groison faisait des rapports satisfaisants, +les délits semblaient vouloir cesser, et peut-être qu’en effet l’état +du pays et de ses habitants aurait complétement changé de face, +sans l’avidité rancunière de Gaubertin, sans les cabales bourgeoises +de la première société de Soulanges et sans les intrigues de Rigou, +qui soufflaient comme un feu de forge la haine et le crime au +cœur des paysans de la vallée des Aigues.</p> + +<p>Les gardes se plaignaient toujours de trouver beaucoup de +branches coupées à la serpette au fond des taillis, dans l’intention +évidente de préparer du bois pour l’hiver, et ils guettaient les auteurs +de ces délits sans avoir pu les prendre. Le comte, aidé par +Groison, n’avait donné les certificats d’indigence qu’aux trente ou +quarante pauvres réels de la commune; mais les maires des communes +environnantes avaient été moins difficiles. Plus le comte +s’était montré clément dans l’affaire de Conches, plus il avait +résolu d’être sévère à l’occasion du glanage, qui avait dégénéré +en volerie. Il ne s’occupait point de ses trois fermes affermées; il +ne s’agissait que de ses métairies à moitié, qui étaient assez nombreuses: +il en avait six, chacune de deux cents arpents. Il avait +publié que, sous peine de procès-verbal et des amendes que prononcerait +le tribunal de paix, il était défendu d’entrer dans les +champs avant l’enlèvement des gerbes; son ordonnance, au reste, +ne concernait que lui dans la commune. Rigou connaissait le +pays; il avait loué ses terres labourables par portions à des gens +qui savaient enlever leurs récoltes, et par petits baux, il se faisait +payer en grain. Le glanage ne l’atteignait point. Les autres propriétaires +étaient paysans, et entre eux ils ne se mangeaient point. +Le comte avait ordonné à Sibilet de s’arranger avec ses métayers +pour couper sur les terres de chaque ferme, l’une après l’autre, +en faisant repasser tous les moissonneurs à chacun de ses fermiers, +au lieu de les disséminer, ce qui empêchait la surveillance. Le +comte alla lui-même avec Michaud examiner comment se passeraient +les choses. Groison, qui avait suggéré cette mesure, devait +assister à toutes les prises de possession des champs du riche propriétaire +par les indigents. Les habitants des villes n’imagineraient +<span class="pagenum" id="page_482">482</span> +jamais ce qu’est le glanage pour les habitants de la campagne; +leur passion est inexplicable, car il y a des femmes qui abandonnent +des travaux bien rétribués pour aller glaner. Le blé qu’elles +trouvent ainsi leur semble meilleur; il y a dans cette provision +ainsi faite, et qui tient à leur nourriture la plus substantielle, un +attrait immense. Les mères <ins title="original: enmènent">emmènent</ins> leurs petits enfants, leurs +filles, leurs garçons; les vieillards les plus cassés s’y traînent, et +naturellement ceux qui ont du bien affectent la misère! On met, +pour glaner, ses haillons. Le comte et Michaud, à cheval, assistèrent +à la première entrée de ce monde déguenillé dans les premiers +champs de la première métairie. Il était dix heures du matin, +le mois d’août était chaud, le ciel était sans nuages, bleu +comme une pervenche; la terre brûlait, les blés flambaient, les +moissonneurs travaillaient la face cuite par la réverbération des +rayons sur une terre endurcie et sonore, tous muets, la chemise +mouillée, buvant de l’eau contenue dans ces cruches de grès +rondes comme un pain, garnies de deux anses et d’un entonnoir +grossier bouché avec un bout de saule.</p> + +<p>Au bout des champs moissonnés, sur lesquels étaient les charrettes +où s’empilaient les gerbes, il y avait une centaine de créatures +qui, certes, laissaient bien loin les plus hideuses conceptions +que les pinceaux de Murillo, de Téniers, les plus hardis en ce +genre, et les figures de Callot, ce poëte de la fantaisie des misères, +aient réalisées; leurs jambes de bronze, leurs têtes pelées, leurs +haillons déchiquetés, leurs couleurs, si curieusement dégradées, +leurs déchirures humides de graisse, leurs reprises, leurs taches, +les décolorations des étoffes, les trames mises à jour, enfin leur +idéal du matériel des misères était dépassé, de même que les expressions +avides, inquiètes, hébétées, idiotes, sauvages de ces +figures avaient, sur les immortelles compositions de ces princes +de la couleur, l’avantage éternel que conserve la nature sur l’art. +Il y avait des vieilles au cou de dindon, à la paupière pelée et +rouge, qui tendaient la tête comme des chiens d’arrêt devant la +perdrix, des enfants silencieux comme des soldats sous les armes, +de petites filles qui trépignaient comme des animaux attendant +leur pâture; les caractères de l’enfance et de la vieillesse étaient +opprimés sous une féroce convoitise: celle du bien d’autrui, qui +devenait leur bien par abus. Tous les yeux étaient ardents, les +gestes menaçants; mais tous gardaient le silence en présence du +<span class="pagenum" id="page_483">483</span> +comte, du garde champêtre et du garde général. La grande propriété, +les fermiers, les travailleurs et les pauvres s’y trouvaient +représentés; la question sociale se dessinait nettement, car la faim +avait convoqué ces figures provoquantes... Le soleil mettait en relief +tous ces traits durs et les creux des visages; il brûlait les pieds +nus et salis de poussière; il y avait des enfants sans chemise, à +peine couverts d’une blouse déchirée, les cheveux blonds bouclés +pleins de paille, de foin et de brins de bois; quelques femmes en +tenaient par la main de tout petits qui marchaient de la veille et +qu’on allait laisser rouler dans quelques sillons.</p> + +<p>Ce tableau sombre était déchirant pour un vieux soldat qui +avait le cœur bon; le général dit à Michaud: —Ça me fait mal +à voir. Il faut connaître l’importance de ces mesures pour y persister.</p> + +<p>—Si chaque propriétaire vous imitait, demeurait sur ses terres +et y faisait le bien que vous faites sur les vôtres, mon général, il +n’y aurait plus, je ne dis pas de pauvres, car il y en aura toujours; +mais il n’existerait pas un être qui ne pût vivre de son travail.</p> + +<p>—Les maires de Conches, de Cerneux et de Soulanges nous +ont envoyé leurs pauvres, dit Groison, qui avait vérifié les certificats, +ça ne se devait pas...</p> + +<p>—Non, mais nos pauvres iront sur ces communes-là, dit le +comte; c’est assez pour cette fois d’obtenir que l’on ne prenne +pas à même les gerbes, il faut aller pas à pas, dit-il en partant.</p> + +<p>—L’avez-vous entendu? dit la vieille Tonsard à la vieille Bonnébault, +car le dernier mot du comte avait été prononcé d’un ton +moins bas que le reste, et il tomba dans l’oreille d’une de ces +deux vieilles qui étaient postées dans le chemin qui longeait le +champ.</p> + +<p>—Oui, ça n’est pas tout; aujourd’hui une dent, demain une +oreille; s’ils pouvaient trouver une sauce pour manger nos fressures +comme celles des veaux, ils mangeraient du chrétien! dit la +vieille Bonnébault, qui montra au comte quand il passa son profil +menaçant, mais auquel elle donna en un clin d’œil une expression +hypocrite par un regard <ins title="original: mieilleux">mielleux</ins> et une grimace douceâtre; elle +s’empressa en même temps de faire une profonde révérence.</p> + +<p>—Vous glanez donc aussi, vous à qui ma femme fait cependant +gagner bien de l’argent?</p> + +<p>—Eh! mon cher monsieur, que Dieu vous conserve en bonne +<span class="pagenum" id="page_484">484</span> +santé, mais, voyez-vous, mon gars me mange tout, et je sommes +forcée de cacher ce peu de blé pour avoir du pain l’hiver,... j’en +ramassons encore quelque peu,... ça aide!</p> + +<p>Le glanage donna peu de chose aux glaneurs. En se sentant appuyés, +les fermiers et les métayers firent bien scier leurs récoltes, +veillèrent à la mise en gerbe et à l’enlèvement, en sorte qu’il n’y +eut plus au moins l’abus et le pillage des années précédentes.</p> + +<p>Habitués à trouver dans leurs glanes une certaine quantité de +blé et l’y cherchant vainement cette fois, les faux comme les vrais +indigents, qui avaient oublié le pardon de Conches, éprouvèrent +un mécontentement sourd qui fut envenimé par les Tonsard, par +Courtecuisse, par Bonnébault, Laroche, Vaudoyer, Godain et leurs +adhérents, dans les scènes de cabaret. Ce fut pis encore après la +vendange, car le hallebotage ne commença qu’après les vignes vendangées +et visitées par Sibilet avec une rigueur remarquable. Cette +exécution exaspéra les esprits au dernier point; mais quand il +existe un si grand espace entre la classe qui se soulève et se courrouce +et celle qui est menacée, les paroles y meurent; on ne +s’aperçoit de ce qui s’y passe que par les faits; les mécontents se +livrant à un travail souterrain à la manière des taupes.</p> + +<p>La foire de Soulanges s’était passée d’une manière assez calme, +à l’exception de quelques tracasseries entre la première et la seconde +société de la ville, suscitées par l’inquiet despotisme de la +reine, qui ne voulait pas tolérer l’empire qu’avait établi et fondé +la belle Euphémie Plissoud au cœur du brillant Lupin, dont elle +paraissait avoir fixé pour toujours les volages ardeurs.</p> + +<p>Le comte et la comtesse n’avaient paru ni à la foire de Soulanges, +ni à la fête de Tivoli, et cela leur fut compté pour un +crime par les Soudry, les Gaubertin et leurs adhérents; c’était de +l’orgueil, c’était du dédain, disait-on chez madame Soudry. Pendant +ce temps, la comtesse tâchait de combler le vide que lui causait +l’absence d’Émile, par l’immense intérêt qui attache les belles +âmes au bien qu’elles font, ou qu’elles croient faire, et le comte, +de son côté, s’appliquait avec non moins de zèle aux améliorations +matérielles dans la régie de sa terre, qui devaient selon lui modifier +aussi d’une manière favorable la position, et de là, le caractère +des habitants de cette contrée. Aidée des conseils et de l’expérience +de l’abbé Brossette, madame de Montcornet prenait peu à +peu une connaissance statistiquement exacte des familles pauvres +<span class="pagenum" id="page_485">485</span> +de la commune, de leurs positions respectives, de leurs besoins, +de leurs moyens d’existence et de l’intelligence avec laquelle il +fallait venir en aide à leur travail, sans les rendre eux-mêmes oisifs +et paresseux.</p> + +<p>La comtesse avait placé Geneviève Niseron, la <i>Péchina</i>, dans +un couvent d’Auxerre, sous prétexte de lui faire apprendre assez +de couture pour pouvoir l’employer chez elle, mais en réalité pour +la soustraire aux infâmes tentatives de Nicolas Tonsard, que Rigou +était parvenu à exempter du service militaire; la comtesse pensait +aussi qu’une éducation religieuse, la clôture et une surveillance +monastique, sauraient dompter à la longue les passions ardentes +de cette précoce petite fille dont le sang monténégrin lui apparaissait +parfois comme une flamme menaçante, s’apprêtant de loin à +incendier le bonheur domestique de sa fidèle Olympe Michaud.</p> + +<p>Donc, on était tranquille au château des Aigues. Le comte, endormi +par Sibilet, rassuré par Michaud, s’applaudissait de sa fermeté, +remerciait sa femme d’avoir contribué par sa bienfaisance à +l’immense résultat de leur tranquillité. La question de la vente du +bois, le général se réservait de la résoudre à Paris en s’entendant +avec des marchands. Il n’avait aucune idée de la manière dont se +fait le commerce, et il ignorait complétement l’influence de Gaubertin +sur le cours de l’Yonne, qui approvisionnait Paris en grande +partie.</p> + +<h5>VII.—LE LÉVRIER.</h5> + +<p class="nbreak">Vers le milieu du mois de septembre, Émile Blondet, qui était +allé publier un livre à Paris, revint se délasser aux Aigues et y +penser aux travaux qu’il <ins title="original: projettait">projetait</ins> pour l’hiver. Aux Aigues, le +jeune homme aimant et candide des premiers jours qui succèdent +à l’adolescence, reparaissait chez ce journaliste usé.</p> + +<p>Quelle belle âme! C’était le mot du comte et de la comtesse.</p> + +<p>Les hommes habitués à rouler dans les abîmes de la nature sociale, +à tout comprendre, à ne rien réprimer, se font une oasis +dans le cœur; ils oublient leurs perversités et celles d’autrui; ils +deviennent dans un cercle étroit et réservé de petits saints; ils ont +des délicatesses féminines, et se livrent à une réalisation momentanée +de leur idéal, ils se font angéliques pour une seule personne +qui les adore, et ils ne jouent pas la comédie; ils mettent leur âme +<span class="pagenum" id="page_486">486</span> +au vert pour ainsi dire; ils ont besoin de se brosser leurs taches +de boue, de guérir leurs plaies, de panser leurs blessures. Aux +Aigues, Émile Blondet était sans venin et presque sans esprit, il +ne disait pas une épigramme, il avait une douceur d’agneau, il +était d’un platonique suave.</p> + +<p>—C’est un si bon jeune homme, qu’il me manque quand il +n’est pas là, disait le général. Je voudrais bien qu’il fît fortune et +ne menât pas sa vie de Paris...</p> + +<p>Jamais le magnifique paysage et le parc des Aigues n’avait été +plus voluptueusement beau qu’il l’était alors. Aux premiers jours +de l’automne, au moment où la terre, lasse de ses enfantements, +débarrassée de ses productions, exhale d’admirables senteurs végétales, +les bois surtout sont délicieux; ils commencent à prendre +ces teintes de vert bronzé, chaudes couleurs de terre de Sienne, +qui composent les belles tapisseries sous lesquelles ils se cachent +comme pour défier le froid de l’hiver.</p> + +<p>La nature, après s’être montrée pimpante et joyeuse au printemps +comme une brune qui espère, devient alors mélancolique +et douce comme une blonde qui se souvient; les gazons se dorent, +les fleurs d’automne montrent leurs pâles corolles, les marguerites +percent plus rarement les pelouses de leurs yeux blancs, on ne +voit plus que calices violâtres. Le jaune abonde, les ombrages deviennent +plus clairs de feuillage et plus foncés de teintes, le soleil, +plus oblique déjà, y glisse des lueurs orangées et furtives, de +longues traces lumineuses qui s’en vont vite comme les robes +traînantes des femmes qui disent adieu.</p> + +<p>Le second jour après son arrivée, un matin, Émile était à la +fenêtre de sa chambre qui donnait sur une de ces terrasses à +balcon moderne, d’où l’on découvrait une belle vue. Ce balcon +régnait le long des appartements de la comtesse, sur la face qui +regardait les forêts et les paysages de Blangy. L’étang, qu’on eût +nommé un lac si les Aigues avaient été plus près de Paris, se +voyait un peu, ainsi que son long canal; la source, venue du +pavillon du Rendez-vous, traversait une pelouse de son ruban +moiré et pailleté par le sable.</p> + +<p>Au dehors du parc, on apercevait contre les villages et les murs, +les cultures de Blangy, quelques prairies en pente où paissaient +des vaches, des propriétés entourées de haies, avec leurs arbres +fruitiers, des noyers, des pommiers, puis comme cadre les +<span class="pagenum" id="page_487">487</span> +hauteurs, où s’étalaient par étages les beaux arbres de la forêt. La +comtesse était sortie en pantoufles pour regarder les fleurs de son +balcon qui versaient leurs parfums du matin; elle avait un peignoir +de batiste sous lequel paraissait le rose de ses belles épaules; un +joli bonnet coquet était posé d’une façon mutine sur ses cheveux +qui s’en échappaient follement, ses petits pieds brillaient en couleur +de chair sous son bas transparent, son peignoir flottait sans +ceinture, et laissait voir un jupon de batiste brodé, mal attaché sur +sa paresseuse, qui se voyait aussi, quand le vent entr’ouvrait le +léger peignoir.</p> + +<p>—Ah! vous êtes-là! dit-elle.</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Que regardez-vous?</p> + +<p>—Belle question! Vous m’avez arraché à la nature. Dites donc, +comtesse, voulez-vous faire ce matin, avant de déjeuner, une promenade +dans les bois?...</p> + +<p>—Quelle idée? Vous savez que j’ai la marche en horreur.</p> + +<p>—Nous ne marcherons que très-peu; je vous conduirai en tilbury, +nous emmènerons Joseph pour le garder... Vous ne mettez +jamais le pied dans votre forêt; et j’y remarque un singulier phénomène... +il y a par place une certaine quantité de têtes d’arbres +qui ont la couleur du bronze florentin, les feuilles sont sèches...</p> + +<p>—Eh bien! je vais m’habiller...</p> + +<p>—Nous ne serons pas partis dans deux heures!... Prenez un +châle, mettez un chapeau... des brodequins... c’est tout ce qu’il +faut... Je vais dire d’atteler.</p> + +<p>—Il faut toujours faire ce que vous voulez..... Je viens dans +l’instant.</p> + +<p>—Général, nous allons promener... Voulez-vous venir? dit +Blondet en allant réveiller le comte qui fit entendre le grognement +d’un homme que le sommeil du matin tient encore.</p> + +<p>Un quart d’heure après, le tilbury roulait lentement sur les +allées du parc, suivi à distance par un grand domestique en livrée.</p> + +<p>La matinée était une matinée de septembre. Le bleu foncé du +ciel éclatait par places au milieu des nuages pommelés qui semblaient +le fond, et l’éther ne paraissait que l’accident; il y avait de +longues lignes d’outre-mer à l’horizon, mais par couches qui alternaient +avec d’autres nuages à grains de sable; ces tons changeaient +et verdissaient au-dessus des forêts. La terre, sous cette couverture, +<span class="pagenum" id="page_488">488</span> +était tiède comme une femme à son lever, elle exhalait des +odeurs suaves et chaudes, mais sauvages; l’odeur des cultures était +mêlée à l’odeur des forêts. L’<i>Angelus</i> sonnait à Blangy, et les +sons de la cloche, se mêlant au bizarre concert des bois, donnaient +de l’harmonie au silence. Il y avait par places des vapeurs montantes, +blanches et diaphanes. En voyant ces beaux apprêts, il avait +pris fantaisie à Olympe d’accompagner son mari qui devait aller +donner un ordre à un des gardes dont la maison n’était pas +éloignée; le médecin de Soulanges lui avait recommandé de marcher +sans se fatiguer, elle craignait la chaleur de midi, et ne voulait +pas se promener le soir; Michaud emmena sa femme et fut +suivi par celui de ses chiens qu’il aimait le plus, un joli lévrier gris +de souris marqué de taches blanches, gourmand comme tous les +lévriers, plein de défauts comme un animal qui sait qu’on l’aime et +qu’il plaît.</p> + +<p>Ainsi, quand le tilbury vint à la grille du Rendez-vous, la comtesse, +qui demanda comment allait madame Michaud, sut qu’elle +était allée dans la forêt avec son mari.</p> + +<p>—Ce temps-là inspire tout le monde, dit Blondet en lançant +son cheval dans une des six avenues de la forêt, au hasard.</p> + +<p>—Ah çà! Joseph, tu connais les bois!</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>Et d’aller! Cette avenue était une des plus délicieuses de la +forêt; elle tourna bientôt en se rétrécissant et devint un sentier +sinueux où le soleil descendait par les déchiquetures du toit de +feuillage qui l’embrassait comme un berceau et où la brise apportait +les senteurs du serpolet, des lavandes et des menthes sauvages, +des rameaux flétris et des feuilles qui tombent en rendant +un soupir; les gouttes de rosée, semées dans l’herbe et sur les +feuilles, s’égrenaient tout autour, au passage de la légère voiture, +et à mesure qu’elle allait, les promeneurs entrevoyaient les fantaisies +mystérieuses du bois: ces fonds frais, où la verdure est humide et +sombre, où la lumière se veloute en s’y perdant; ces clairières à bouleaux +élégants, dominés par un arbre centenaire, l’hercule de la +forêt; ces magnifiques assemblages de troncs noueux, moussus, blanchâtres, +à sillons creux, qui estampent des maculatures gigantesques, +et cette bordure d’herbes fines, de fleurs grêles qui +viennent sur les berges des ornières. Les ruisseaux chantaient. +Certes, il y a des voluptés inouïes à conduire une femme qui, +<span class="pagenum" id="page_489">489</span> +dans les hauts et bas des allées glissantes, où la terre est tapissée +de mousse, fait semblant d’avoir peur ou réellement a peur, et se +colle à vous, et vous fait sentir une pression involontaire ou calculée +de la fraîche moiteur de son bras, du poids de sa grave et +blanche épaule, et qui se met à sourire si l’on vient à lui dire +qu’elle empêche de conduire. Le cheval semble être dans le secret +de ces interruptions, il regarde à droite et à gauche.</p> + +<p>Ce spectacle nouveau pour la comtesse, cette nature si vigoureuse +en ses effets, si peu connue et si grande, la plongea dans +une rêverie molle; elle s’accota sur le tilbury et se laissa aller au +plaisir d’être auprès d’Émile; ses yeux étaient occupés, son cœur +parlait, elle répondait à cette voix intérieure en harmonie avec la +sienne; lui aussi il la regardait à la dérobée, et il jouissait de cette +méditation rêveuse, pendant laquelle les rubans de la capote +s’étaient dénoués et livraient au vent du matin les boucles soyeuses +de la chevelure blonde avec un abandon voluptueux. Comme ils +allaient au hasard, ils arrivèrent à une barrière fermée, ils n’en +avaient pas la clef; on appela Joseph, chez lui, pas de clef non plus.</p> + +<p>—Eh bien! promenons-nous, Joseph gardera le tilbury, nous +le retrouverons bien...</p> + +<p>Émile et la comtesse s’enfoncèrent dans la forêt, et ils parvinrent +à un petit paysage intérieur, comme il s’en rencontre souvent dans +les bois. Vingt ans auparavant, les charbonniers ont fait là leur +charbonnière, et la place est restée battue; tout y a été brûlé +dans une circonférence assez vaste. En vingt ans la nature a pu +faire là le jardin de ses fleurs, un parterre pour elle, comme un +jour un artiste se donne le plaisir de peindre pour soi un tableau. +Cette délicieuse corbeille est entourée de beaux arbres, dont les +couronnes retombent en vastes franges; ils dessinent un immense +baldaquin à cette couche où repose la déesse. Les charbonniers +ont été par un sentier chercher de l’eau dans une fondrière, une +mare toujours pleine, où l’eau est pure. Ce sentier subsiste, il +vous invite à descendre par un tournant plein de coquetterie, et +tout à coup il est déchiré; il vous montre un pan coupé où mille +racines descendent à l’air en formant comme un canevas à tapisserie. +Cet étang inconnu est bordé d’un gazon plat, serré; il y a là +quelques peupliers, quelques saules protégeant de leur léger ombrage +le banc de gazon que s’y est construit un charbonnier méditatif +ou paresseux. Les grenouilles sautent chez elles, les sarcelles +<span class="pagenum" id="page_490">490</span> +s’y baignent, les oiseaux aquatiques arrivent et partent, un lièvre +s’en va; vous êtes maître de cette adorable baignoire parée des +joncs vivants les plus magnifiques. Sur vos têtes les arbres se +posent dans des attitudes diverses; ici, des troncs qui descendent +en forme de boa constrictor, là, des fûts de hêtres droits comme +des colonnes grecques. Les limaçons ou les limaces se promènent +en paix. Une tanche vous montre son museau, l’écureuil vous regarde. +Enfin, quand Émile et la comtesse, fatigués, se furent assis, +un oiseau, je ne sais lequel, fit entendre un chant d’automne, +un chant d’adieu que tous les oiseaux écoutèrent, un de ces chants +fêtés avec amour, et qui s’entendent par tous les organes à la fois.</p> + +<p>—Quel silence! dit la comtesse émue et à voix basse, comme +pour ne pas troubler cette paix.</p> + +<p>Ils regardèrent les taches vertes de l’eau qui sont des mondes +où la vie s’organise, ils se montraient le lézard jouant au soleil et +s’enfuyant à leur approche, conduite par laquelle il a mérité le +nom d’ami de l’homme; il prouve ainsi combien il le connaît, dit +Émile. Ils se montraient les grenouilles, qui, plus confiantes, revenaient +à fleur d’eau sur des lits de cresson, en faisant étinceler +leurs yeux d’escarboucles. La poésie simple et suave de la nature +s’infiltrait dans ces deux âmes blasées sur les choses factices du +monde et les pénétrait d’une émotion contemplative... Quand tout +à coup Blondet tressaillit, et se penchant à l’oreille de la comtesse: —Entendez-vous?... +lui dit-il.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Un bruit singulier...</p> + +<p>—Voilà bien les gens littéraires et de cabinet, qui ne savent +rien de la campagne; c’est un pivert qui fait son trou... Je gage +que vous ne savez même pas le trait le plus curieux de l’histoire +de cet oiseau; dès qu’il a donné un coup de bec, et il en donne +des milliers pour creuser un chêne deux fois plus gros que votre +corps, il va voir derrière s’il a percé l’arbre, et il y va à chaque +instant.</p> + +<p>—Ce bruit, chère institutrice d’histoire naturelle, n’est pas le +bruit fait par un animal; il y a là je ne sais quoi d’intelligent qui +annonce l’homme.</p> + +<p>La comtesse fut saisie d’une peur panique; elle se sauva dans +la corbeille de fleurs en reprenant son chemin, et voulut quitter +la forêt.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_491">491</span> +—Qu’avez-vous?..... lui cria Blondet, inquiet, en courant +après elle.</p> + +<p>—Il m’a semblé voir des yeux... dit-elle quand elle eut regagné +un des sentiers par lesquels ils étaient venus à la charbonnière. +En ce moment, ils entendirent la sourde agonie d’un être égorgé +subitement, et la comtesse, dont la peur redoubla, se sauva si +vivement, que Blondet put à peine la suivre. Elle courait, elle +courait comme un feu follet; elle n’entendit pas Émile qui lui +criait: «Vous vous trompez...» Elle courait toujours. Blondet +put arriver sur ses pas, et ils continuèrent ainsi à courir de plus +en plus en avant. Enfin, ils furent arrêtés par Michaud et sa +femme qui venaient bras dessus bras dessous. Émile essoufflé, la +comtesse hors d’haleine, furent quelque temps sans pouvoir parler, +puis ils s’expliquèrent. Michaud se joignit à Blondet pour se +moquer des terreurs de la comtesse, et le garde remit les deux +promeneurs égarés dans le chemin pour regagner le tilbury. En +arrivant à la barrière, madame Michaud appela:</p> + +<p>—Prince!</p> + +<p>—Prince! Prince! cria le garde; et il siffla, resiffla, point de +lévrier.</p> + +<p>Émile parla des singuliers bruits qui avaient commencé l’aventure.</p> + +<p>—Ma femme a entendu ce bruit, dit Michaud, et je me suis +moqué d’elle.</p> + +<p>—On a tué Prince! s’écria la comtesse, j’en suis sûre maintenant, +et on l’a tué en lui coupant la gorge d’un seul coup; car +ce que j’ai entendu était le dernier gémissement d’une bête expirante.</p> + +<p>—Diable! dit Michaud, la chose vaut la peine d’être éclaircie.</p> + +<p>Émile et le garde laissèrent les deux dames avec Joseph et les +chevaux, et retournèrent au bosquet naturel établi sur l’ancienne +charbonnière. Ils descendirent à la mare; ils en fouillèrent les +talus, et ne trouvèrent aucun indice. Blondet était remonté le premier; +il vit dans une des touffes d’arbres de l’étage supérieur un +de ces arbres à feuillage desséché; il le montra à Michaud, et il +voulut aller le voir. Tous deux s’élancèrent en droite ligne à travers +la forêt, évitant les troncs, tournant les buissons de ronces et +de houx impénétrables, et trouvèrent l’arbre.</p> + +<p>—C’est un bel orme! dit Michaud; mais c’est un ver, un ver +<span class="pagenum" id="page_492">492</span> +qui a fait le tour de l’écorce au pied, et il se baissa, prit l’écorce +et la leva: «Tenez, voyez quel travail!»</p> + +<p>—Il y a beaucoup de vers dans votre forêt, dit Blondet.</p> + +<p>En ce moment, Michaud aperçut à quelques pas une tache +rouge, et plus loin la tête de son lévrier. Il poussa un soupir: +«Les gredins! Madame avait raison.»</p> + +<p>Blondet et Michaud allèrent voir le corps, et trouvèrent que, +selon les observations de la comtesse, on avait tranché le cou à +Prince, et, pour l’empêcher d’aboyer, on l’avait amorcé avec un +peu de petit salé qu’il tenait entre sa langue et le voile du palais.</p> + +<p>—Pauvre bête, elle a péri par où elle péchait!</p> + +<p>—Absolument comme un prince, répliqua Blondet.</p> + +<p>—Il y avait là quelqu’un qui a filé, ne voulant pas être surpris +par nous, dit Michaud, et qui conséquemment faisait un délit +grave; mais je ne vois point de branches ni d’arbres coupés.</p> + +<p>Blondet et le garde se mirent à fureter avec précaution, regardant +la place où ils posaient un pied avant de le poser. A quelques +pas, Blondet montra un arbre devant lequel l’herbe était foulée, +abattue, et deux creux marqués.</p> + +<p>—Il y avait là quelqu’un d’agenouillé, et c’était une femme; +car les jambes d’un homme ne laisseraient pas, à partir des deux +genoux, une aussi ample quantité d’herbe couchée; voici le dessin +de la jupe...</p> + +<p>Le garde, après avoir examiné le pied de l’arbre, rencontra le +travail d’un trou commencé; mais sans trouver ce <ins title="original: vert">ver</ins> de peau +forte, luisante, <ins title="original: squammeuse">squameuse</ins>, formée de points bruns, terminé par +une extrémité déjà semblable à celle des hannetons, et dont il a +la tête, les antennes, et deux crocs nerveux avec lesquels il coupe +les racines.</p> + +<p>—Mon cher, je comprends maintenant la grande quantité +d’arbres <i>morts</i> que j’ai remarqués ce matin de la terrasse du château +et qui m’a fait venir ici pour chercher la cause de ce phénomène. +Les vers se remuent; mais ce sont vos paysans qui sortent +du bois...</p> + +<p>Le garde laissa échapper un juron, et il courut, suivi de Blondet, +rejoindre la comtesse en la priant d’emmener sa femme avec +elle. Il prit le cheval de Joseph, qu’il laissa regagner le château à +pied, et il disparut avec une excessive rapidité pour couper le chemin +à la femme qui venait de tuer son chien, et la surprendre +<span class="pagenum" id="page_493">493</span> +avec la serpe ensanglantée et l’outil à faire les incisions au tronc. +Blondet s’assit entre la comtesse et madame Michaud, et leur +raconta la fin de Prince et la triste découverte qu’il avait occasionnée.</p> + +<p>—Mon Dieu! disons-le au général avant qu’il ne déjeune! +s’écria la comtesse; il pourrait mourir de colère.</p> + +<p>—Je le préparerai, dit Blondet.</p> + +<p>—Ils ont tué le chien, dit Olympe en essuyant ses larmes.</p> + +<p>—Vous aimiez donc bien ce pauvre lévrier, ma chère, dit la +comtesse, pour le pleurer ainsi?...</p> + +<p>—Je ne pense à Prince que comme un funeste présage; je +tremble qu’il n’arrive malheur à mon mari!</p> + +<p>—Comme <ins title="original: il">ils</ins> nous ont gâté cette matinée! dit la comtesse avec +une petite moue adorable.</p> + +<p>—Comme ils gâtent le pays! répondit tristement la jeune femme.</p> + +<p>Ils trouvèrent le général à la grille.</p> + +<p>—D’où venez-vous donc? dit-il.</p> + +<p>—Vous allez le savoir, répondit Blondet d’un air mystérieux en +faisant descendre madame Michaud, dont la tristesse frappa le comte.</p> + +<p>Un instant après, le général et Blondet étaient sur la terrasse des +appartements.</p> + +<p>—Vous êtes bien suffisamment muni de courage moral, vous +ne vous mettrez pas en colère... n’est-ce pas?</p> + +<p>—Non, dit le général; mais finissez-en, ou je croirais que vous +voulez vous moquer de moi...</p> + +<p>—Voyez-vous ces arbres à feuillages morts?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Voyez-vous ceux qui sont pâles?</p> + +<p>—Eh bien! autant d’arbres morts, autant de tués par ces +paysans que vous croyez avoir gagnés par vos bienfaits. Et Blondet +raconta les aventures de la matinée.</p> + +<p>Le général était si pâle qu’il effraya Blondet.</p> + +<p>—Eh bien! jurez, sacrez, emportez-vous, votre contraction +peut vous faire encore plus de mal que la colère.</p> + +<p>—Je vais fumer, dit le comte, qui alla à son kiosque.</p> + +<p>Pendant le déjeuner, Michaud revint; il n’avait pu rencontrer +personne. Sibilet, mandé par le comte, vint aussi.</p> + +<p>—Monsieur Sibilet, et vous, monsieur Michaud, faites savoir, +<span class="pagenum" id="page_494">494</span> +avec prudence, dans le pays, que je donne mille francs à celui qui +me fera saisir en flagrant délit ceux qui tuent ainsi mes arbres; il +faut connaître l’outil dont ils se servent, où ils l’ont acheté, et j’ai +mon plan.</p> + +<p>—Ces gens-là ne se vendent jamais, dit Sibilet, quand il y a des +crimes commis à leur profit et prémédités; car on ne peut nier +que cette invention diabolique n’ait été réfléchie, combinée...</p> + +<p>—Oui, mais mille francs pour eux, c’est un ou deux arpents +de terre.</p> + +<p>—Nous essayerons, dit Sibilet; à quinze cents je réponds de +trouver un traître, surtout si on lui garde le secret.</p> + +<p>—Mais faisons comme si nous ne savions rien, moi surtout; il +faut plutôt que ce soit vous qui vous soyez aperçu de cela à mon +insu, sans quoi nous serions victimes de quelque combinaison; il +faut plus se défier de ces brigands-là que de l’ennemi en temps de +guerre.</p> + +<p>—Mais c’est l’ennemi, dit Blondet.</p> + +<p>Sibilet lui jeta le regard en dessous de l’homme qui comprenait +la portée du mot, et il se retira.</p> + +<p>—Votre Sibilet, je ne l’aime pas, reprit Blondet quand il l’eut +entendu quitter la maison, c’est un homme faux.</p> + +<p>—Jusqu’à présent, il n’y a rien à en dire, répondit le général.</p> + +<p>Blondet se retira pour aller écrire des lettres. Il avait perdu +l’insouciante gaieté de son premier séjour, il était inquiet et préoccupé; +ce n’était pas en lui des pressentiments comme chez madame +Michaud, c’était plutôt une attente de malheurs prévus et +certains. Il se disait: Tout cela finira mal; et si le général ne +prend pas un parti décisif et n’abandonne pas un champ de bataille +où il est écrasé par le nombre, il y aura bien des victimes; qui +sait même s’il pourra s’en tirer sain et sauf, lui et sa femme? Mon +Dieu! cette créature si adorable, si dévouée, si parfaite, l’exposer +ainsi!... Et il croit l’aimer! Eh bien! je partagerai leurs périls, et +si je ne puis les sauver, je périrai avec eux!</p> + +<h5>VIII.—VERTUS CHAMPÊTRES.</h5> + +<p class="nbreak">A la nuit, Marie Tonsard était sur la route de Soulanges, assise +sur la marge d’un ponceau de la route, attendant Bonnébault, qui +avait passé, suivant son habitude, la journée au café. Elle l’entendit +<span class="pagenum" id="page_495">495</span> +de loin, et son pas lui indiqua qu’il était ivre et qu’il avait perdu, +car il chantait quand il avait gagné.</p> + +<p>—Est-ce toi Bonnébault?</p> + +<p>—Oui, petite...</p> + +<p>—Qu’as-tu?</p> + +<p>—Je dois vingt-cinq francs, et l’on me <i>torderait</i> bien vingt-cinq +fois le cou avant que je les trouve.</p> + +<p>—Eh bien! nous pourrons en avoir cinq cents, lui dit-elle à +l’oreille.</p> + +<p>—Oh! il s’agit de tuer quelqu’un; mais je veux vivre...</p> + +<p>—Tais-toi donc, Vaudoyer nous les donne, si tu lui fais prendre +ta mère à un arbre.</p> + +<p>—J’aime mieux tuer un homme que de vendre ma mère. Toi, +tu as ta grand’mère, la Tonsard, pourquoi ne la livres-tu pas?</p> + +<p>—Si je le tentais, mon père se fâcherait et il empêcherait les +farces.</p> + +<p>—C’est vrai; c’est égal; ma mère n’ira pas en prison; pauvre +vieille! elle me cuit mon pain, elle me trouve des hardes, je ne +sais comment... Aller en prison... et cela par moi! je n’aurai ni +cœur ni entrailles, non, non. Et de peur qu’on ne la vende, je vas +lui dire ce soir de ne plus cercler les arbres...</p> + +<p>—Eh bien! mon père fera ce qu’il voudra, je lui dirai qu’il y a +cinq cents francs à gagner, et il demandera à ma grand’mère si +elle le veut. C’est qu’on ne mettra jamais une femme de soixante-dix +ans en prison. D’ailleurs, elle y serait mieux, au fond, que +dans son grenier...</p> + +<p>—Cinq cents francs!... J’en parlerai à ma mère, dit Bonnébault; +au fait, si ça l’arrange de me les donner, je lui en laisserai +quelque chose pour vivre en prison; elle filera, elle s’amusera, elle +y sera bien nourrie, bien abritée, elle aura bien moins de soucis qu’à +Conches. A demain, petite... je n’ai pas le temps de causer avec toi.</p> + +<p>Le lendemain, à cinq heures du matin, au petit jour, Bonnébault +et sa mère frappaient à la porte du Grand-I-Vert, où la +vieille mère Tonsard seule était levée.</p> + +<p>—Marie! cria Bonnébault, l’affaire est faite.</p> + +<p>—Est-ce l’affaire d’hier pour les arbres? dit la vieille Tonsard; +tout est arrangé, c’est moi qui la prends.</p> + +<p>—Par exemple! mon garçon a promesse d’un arpent pour ce prix-là, +de M. Rigou...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_496">496</span> +Les deux vieilles se disputèrent à qui serait vendue par ses enfants. +Au bruit de la querelle, la maison s’éveilla. Tonsard et Bonnébault +prirent chacun parti pour leurs mères.</p> + +<p>—Tirez à la courte paille, dit madame Tonsard la bru.</p> + +<p>La courte paille décida pour le cabaret. Trois jours après, au +point du jour, les gendarmes emmenèrent, du fond de la forêt à +la Ville-aux-Fayes, la vieille Tonsard surprise en flagrant délit, par +le garde général et ses adjoints, et par le garde champêtre, avec +une mauvaise lime qui servait à déchirer l’arbre, et un chasse-clou +avec lequel les délinquants lissaient cette hachure annulaire, comme +l’insecte lisse son chemin. On constata, dans le procès-verbal, +l’existence de cette perfide opération sur soixante arbres, dans +un rayon de cinq cents pas. La vieille Tonsard fut transférée à +Auxerre; le cas était de la juridiction de la cour d’assises.</p> + +<p>Quand Michaud vit au pied de l’arbre la vieille Tonsard, il ne +put s’empêcher de dire: «Voilà les gens sur qui monsieur et +madame la comtesse versent leurs bienfaits!... Ma foi! si madame +m’écoutait, elle ne donnerait pas de dot à la petite Tonsard, elle +vaut encore moins que sa grand’mère...»</p> + +<p>La vieille leva vers Michaud ses yeux gris et lui lança un regard +venimeux. En effet, en apprenant quel était l’auteur de ce +crime, le comte défendit à sa femme de rien donner à Catherine +Tonsard.</p> + +<p>—Monsieur le comte fera d’autant mieux, dit Sibilet, que j’ai +su que le champ que Godain a acheté, c’était trois jours avant que +Catherine vînt parler à madame. Ainsi ces deux gens-là avaient +compté sur l’effet de cette scène et sur la compassion de madame. +Elle est bien capable, Catherine, de s’être mise dans le cas où elle +était, pour avoir un motif d’avoir la somme, car Godain n’est pour +rien dans l’affaire...</p> + +<p>—Quelles gens! dit Blondet, les mauvais sujets de Paris sont +des saints...</p> + +<p>—Ah! monsieur, dit Sibilet, l’intérêt fait commettre des horreurs +partout. Savez-vous qui a trahi la Tonsard?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Sa petite-fille Marie; elle était jalouse du mariage de sa +sœur, et pour s’établir...</p> + +<p>—C’est épouvantable! dit le comte; mais ils assassineraient donc?</p> + +<p>—Oh! dit Sibilet, pour peu de chose; ils tiennent si peu à la +<span class="pagenum" id="page_497">497</span> +vie, ces gens-là; ils s’ennuient de toujours travailler. Oh! monsieur, +il ne se passe pas, au fond des campagnes, des choses plus +régulières que dans Paris; mais vous ne le croiriez pas.</p> + +<p>—Soyez donc bon et bienfaisant! dit la comtesse.</p> + +<p>—Le soir de l’arrestation, Bonnébault vint au cabaret du Grand-I-Vert, +où toute la famille Tonsard était en grande jubilation.</p> + +<p>—Oui, oui, réjouissez-vous, je viens d’apprendre par Vaudoyer +que, pour vous punir, la comtesse retire les mille francs promis à +la Godain; son mari ne veut pas qu’elle les donne.</p> + +<p>—C’est ce gredin de Michaud qui le lui a conseillé, dit Tonsard, +ma mère l’a entendu, elle me l’a dit à la Ville-aux-Fayes où +je suis allé lui porter de l’argent et toutes ses affaires. Eh bien! +qu’elle ne les donne pas; nos cinq cents francs aideront la Godain +à payer le terrain, et nous nous vengerons de ça, nous deux Godain... +Ah! Michaud se mêle de nos petites affaires! ça lui rapportera +plus de mal que de bien... <i>Qué</i> que cela lui fait, je vous le +demande? ça passe-t-il dans ses bois? C’est lui pourtant qu’est +l’auteur de tout ce tapage-là... aussi vrai que c’est lui qu’a découvert +la mèche le jour où ma mère a coupé le sifflet à son +chien. Et si je me mêlais des affaires du château, moi! si je disais +au général que sa femme se promène le matin dans les bois avec un +jeune homme, sans craindre la rosée; faut avoir les pieds chauds +pour ça...</p> + +<p>—Le général, le général, dit Courtecuisse, on en ferait tout ce +qu’on voudrait, mais c’est Michaud qui lui monte la tête... un +faiseur d’embarras... quoi! qui ne sait rien de son métier; de mon +temps, ça allait tout autrement.</p> + +<p>—Oh! dit Tonsard, c’était alors le bon temps pour tous... dis +donc, Vaudoyer?</p> + +<p>—Le fait est, répondit celui-ci, que si Michaud n’y était plus, +nous serions <ins title="original: tranqailles">tranquilles</ins>.</p> + +<p>—Assez causé, dit Tonsard, nous parlerons de cela plus tard, +au clair de lune, en plein champ.</p> + +<p>Vers la fin d’octobre, la comtesse partit et laissa le général aux +Aigues; il ne devait la rejoindre que beaucoup plus tard; elle ne +voulait pas perdre la première représentation au Théâtre-Italien; +elle se trouvait d’ailleurs seule et ennuyée, elle n’avait plus la société +d’Émile qui l’aidait à passer les moments où le général courait +la campagne et allait à ses affaires.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_498">498</span> +Novembre fut un vrai mois d’hiver, sombre et gris, entrecoupé +de froid et de dégel, de neige et de pluie. L’affaire de la vieille +Tonsard avait nécessité le voyage des témoins, et Michaud était +allé déposer. Monsieur Rigou s’était intéressé à cette vieille femme, +il lui avait donné un avocat qui s’appuya, dans sa défense, de la +seule déposition des témoins intéressés et de l’absence de tout témoin +à décharge; mais les témoignages de Michaud et de ses +gardes, corroborés de ceux du garde champêtre et de deux des +gendarmes, décidèrent la question; la mère de Tonsard fut condamnée +à cinq ans de prison, et l’avocat dit à Tonsard fils:</p> + +<p>—C’est la déposition de Michaud qui vous vaut cela.</p> + +<h5>IX. —LA CATASTROPHE.</h5> + +<p class="nbreak">Un samedi soir, Courtecuisse, Bonnébault, Godain, Tonsard, +ses filles, sa femme, le père Fourchon, Vaudoyer et plusieurs manouvriers +étaient à souper dans le cabaret, il faisait un demi-clair +de lune, et une de ces gelées qui rendent le terrain sec; la première +neige était fondue; ainsi les pas d’un homme dans la campagne +ne laissaient point de ces traces au moyen desquelles on finit, +dans les cas graves, par avoir des indices sur les délits. Ils mangeaient +un ragoût fait avec des lièvres pris au collet; on riait, on +buvait, c’était le lendemain des noces de la Godain, que l’on devait +reconduire chez elle. Sa maison n’était pas loin de celle de Courtecuisse. +Quand Rigou vendait un arpent de terre, c’est qu’il était +isolé et près des bois. Courtecuisse et Vaudoyer avaient leurs fusils +pour reconduire la mariée; tout le pays était endormi, pas une +lumière ne se voyait. Il n’y avait que cette noce d’éveillée et qui +tapageait de son mieux. A cette heure la vieille Bonnébault entra: +chacun la regarda.</p> + +<p>—La femme, dit-elle à l’oreille de Tonsard et de son fils, a l’air +de vouloir accoucher. Il vient de faire seller son cheval et il va +quérir le docteur Gourdon à Soulanges.</p> + +<p>—Asseyez-vous, la mère, lui dit Tonsard, qui lui donna sa +place à table et alla se coucher sur un banc.</p> + +<p>En ce moment on entendit le bruit d’un cheval au galop qui +passa rapidement sur le chemin. Tonsard, Courtecuisse et Vaudoyer +sortirent brusquement et virent Michaud qui allait par le +village.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_499">499</span> +—Comme il entend son affaire! dit Courtecuisse, il a descendu le +long du perron, il prend par Blangy et la route, c’est le plus sûr...</p> + +<p>—Oui, dit Tonsard, mais il amènera monsieur Gourdon.</p> + +<p>—Il ne le trouvera peut-être pas, dit Courtecuisse, on l’attendait +à Conches, pour la bourgeoise de la poste, qui fait déranger le +monde à cette heure.</p> + +<p>—Mais alors il ira par la grande route de Soulanges à Conches, +et c’est le plus court.</p> + +<p>—Et c’est le plus sûr pour nous, dit Courtecuisse; il fait en ce +moment un joli clair de lune, sur la grande route il n’y a pas de +gardes comme dans les bois, on entend de loin; et des pavillons, +là, derrière les haies, à l’endroit où elles joignent le petit bois, +on peut tirer sur un homme par derrière comme sur un lapin, à +cinq pas...</p> + +<p>—Il sera onze heures et demie quand il passera là, dit Tonsard, +il va mettre une demi-heure pour aller à Soulanges, et autant pour +revenir là... Ah çà! mes enfants, si monsieur Gourdon était sur la +route...</p> + +<p>—Ne t’inquiètes donc pas, dit Courtecuisse, moi je serai à dix +minutes de toi, sur la route à droite de Blangy, tirant sur Soulanges, +Vaudoyer sera à dix minutes de toi, tirant sur Conches, et +s’il vient quelqu’un, une voiture de poste, la malle, les gendarmes, +enfin qui que ce soit, nous tirerons un coup en terre, un coup +étouffé.</p> + +<p>—Et si je le manque?</p> + +<p>—Il a raison, dit Courtecuisse; je suis meilleur tireur que toi, +Vaudoyer, j’irai avec toi, Bonnébault me remplacera, il jettera un +cri, ça se fait mieux entendre et c’est moins suspect.</p> + +<p>Tous trois rentrèrent, la noce continua; seulement, à onze +heures, Vaudoyer, Courtecuisse, Tonsard et Bonnébault sortirent +avec leurs fusils sans qu’aucune des femmes y fît attention. Ils revinrent +d’ailleurs trois quarts d’heure après, et se mirent à boire +jusqu’à une heure du matin. Les deux filles Tonsard, leur mère +et la Bonnébault avaient tant fait boire le meunier, les manouvriers +et les deux paysans, ainsi que Fourchon, père de la Tonsard, qu’ils +étaient couchés par terre, et ronflaient quand les quatre convives +partirent; à leur retour, on secoua les dormeurs, qu’ils retrouvèrent +chacun à sa place.</p> + +<p>Pendant que cette orgie allait son train, le ménage de Michaud +<span class="pagenum" id="page_500">500</span> +était dans les plus mortelles angoisses. Olympe avait eu de fausses +douleurs, et son mari, pensant qu’elle allait accoucher, était parti +en toute hâte et sur-le-champ pour aller chercher le médecin. +Mais les douleurs de la pauvre femme se calmèrent aussitôt que Michaud +fut dehors, car son esprit se préoccupa tellement des dangers +que pouvait courir son mari à cette heure avancée dans un pays +ennemi et rempli de vauriens déterminés, que cette angoisse de +l’âme fut assez puissante pour amortir et dominer momentanément +les souffrances physiques. Sa servante avait beau lui répéter que +ces craintes étaient imaginaires, elle n’avait pas l’air de la comprendre +et restait dans sa chambre au coin de son feu, prêtant +l’oreille à tous les bruits du dehors; et dans sa terreur, qui s’accroissait +de seconde en seconde, elle avait fait lever le domestique +dans l’intention de lui donner un ordre qu’elle ne donnait pas. La +pauvre petite femme allait et venait dans une agitation fébrile; elle +regardait à ses croisées, elle les ouvrait malgré le froid; elle descendait, +elle ouvrait la porte de la cour, elle regardait au loin, elle +écoutait... rien... toujours rien, disait-elle, et elle remontait +désespérée.</p> + +<p>A minuit un quart environ, elle s’écria: —Le voici, j’entends +son cheval! et elle descendit suivie du domestique, qui se mit en +devoir d’ouvrir la grille. C’est singulier, dit-elle, il revient par les +bois de Conches. Puis, elle resta comme frappée d’horreur, immobile, +sans voix. Le domestique partagea cet effroi, car il y avait +dans le galop furieux du cheval et dans le claquement des étriers +vides qui sonnaient, je ne sais quoi de désordonné, accompagné +de ces hennissements significatifs que les chevaux poussent quand +ils vont seuls. Bientôt, trop tôt pour la malheureuse femme, le +cheval arriva à la grille, haletant et trempé de sueur, mais seul; +il avait cassé ses brides, dans lesquelles il s’était sans doute empêtré. +Olympe regarda d’un air hagard le domestique ouvrir la grille: +elle vit le cheval, et sans dire un mot, elle se mit à courir au +château comme une folle; elle y arriva, elle tomba sous les fenêtres +du général en criant: Monsieur, ils l’ont assassiné!...</p> + +<p>Ce cri fut si terrible, qu’il réveilla le comte; il sonna, mit toute +la maison sur pied, et les gémissements de madame Michaud, qui +accouchait par terre d’un enfant mort en naissant, attirèrent le +général et ses gens. On releva la pauvre femme mourante, elle +expira en disant au général: Ils l’ont tué!</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_501">501</span> +—Joseph! cria le comte à son valet de chambre, courez chercher +le médecin, peut-être y aurait-il encore quelque ressource... +Non, demandez plutôt à monsieur le curé de venir, car cette +pauvre femme est bien morte et son enfant aussi... Mon Dieu! +mon Dieu! quel bonheur que ma femme ne soit pas ici!... Et +vous, dit-il au jardinier, allez voir ce qui s’est passé.</p> + +<p>—Il s’est passé, dit le domestique du pavillon, que le cheval +de monsieur Michaud vient de rentrer tout seul, les brides cassées, +les jambes en sang... Il y a une tache de sang sur la selle, comme +une coulure.</p> + +<p>—Que faire la nuit? dit le comte. Allez éveiller Groison, allez +chercher les gardes, sellez les chevaux, et nous battrons la campagne.</p> + +<p>Au petit jour, huit personnes, le comte, Groison, les trois gardes +et deux gendarmes venus de Soulanges avec le maréchal des logis, +explorèrent le pays. On finit par trouver, au milieu de la journée, +le corps du garde général dans un bouquet de bois, entre la grande +route et la route de la Ville-aux-Fayes, au bout du parc des Aigues, +à cinq cents pas de la grille de Conches. Deux gendarmes +partirent, l’un par la Ville-aux-Fayes, chercher le procureur du +roi, et l’autre par Soulanges, chercher le juge de paix. En attendant, +le général fit un procès-verbal, aidé par le maréchal des logis. +On trouva sur la route l’empreinte du piétinement d’un cheval +qui s’était cabré, à la hauteur du second pavillon, et les traces +vigoureuses du galop d’un cheval effrayé jusqu’au premier sentier +du bois au-dessous de la haie. Le cheval n’étant plus guidé avait +pris par là; le chapeau de Michaud fut trouvé dans ce sentier. Pour +revenir à son écurie, le cheval avait pris le chemin le plus court. +Michaud avait une balle dans le dos, la colonne vertébrale était +brisée.</p> + +<p>Groison et le maréchal des logis étudièrent avec une sagacité +remarquable le terrain autour du piétinement qui indiquait ce +qu’en style judiciaire on nomme le théâtre du crime, et ils ne purent +découvrir aucun indice. La terre était trop gelée pour garder +l’empreinte des pieds de celui qui avait tué Michaud; ils trouvèrent +seulement le papier d’une cartouche. Quand le procureur du +roi, le juge d’instruction et monsieur Gourdon vinrent pour relever +le corps et en faire l’autopsie, il fut constaté que la balle, qui +s’accordait avec les débris de la bourre, était une balle de fusil de +<span class="pagenum" id="page_502">502</span> +munition, tirée avec un fusil de munition, et il n’existait pas un +seul fusil de munition dans la commune de Blangy. Le juge d’instruction +et monsieur Soudry, le procureur du roi, le soir, au château, +furent d’avis de réunir les éléments de l’instruction et d’attendre. +Ce fut aussi l’avis du maréchal des logis et du lieutenant +de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes.</p> + +<p>—Il est impossible que ce ne soit pas un coup monté entre les +gens du pays, dit le maréchal des logis; mais il y a deux communes, +Conches et Blangy, et il y a dans chacune cinq à six gens +capables d’avoir fait le coup. Celui que je soupçonnerais le plus, +Tonsard, a passé la nuit à godailler; mais votre adjoint, mon général, +était de la noce; Langlumé, votre meunier, il ne les a pas +quittés; ils étaient gris à ne pas se tenir; ils ont reconduit la mariée +à une heure et demie, et l’arrivée du cheval annonce que Michaud +a été assassiné entre onze heures et minuit. A dix heures et +un quart, Groison a vu toute la noce attablée, et monsieur Michaud +a passé par là pour aller à Soulanges, où il est venu à onze heures. +Son cheval s’est cabré entre les pavillons de la route; mais il peut +avoir reçu le coup avant Blangy, et s’être tenu pendant quelque +temps. Il faut décerner des mandats contre vingt personnes au +moins, arrêter tous les suspects; mais ces messieurs connaissent +les paysans comme je les connais; vous les tiendrez pendant un an +en prison, vous n’en aurez rien que des dénégations. Que voulez-vous +faire à tous ceux qui étaient chez Tonsard?</p> + +<p>On fit venir Langlumé, le meunier et l’adjoint du général Montcornet, +et il raconta sa soirée: ils étaient tous dans le cabaret; on +n’en était sorti que pour quelques instants, dans la cour... Il y +était allé avec Tonsard sur les onze heures; ils avaient parlé de la +lune et du temps; ils n’avaient rien entendu. Il nomma tous les +convives; aucun d’eux n’avait quitté le cabaret. A deux heures, +ils avaient tous reconduit les mariés chez eux.</p> + +<p>Le général convint avec le maréchal des logis, le lieutenant de +la gendarmerie et le procureur du roi, d’envoyer de Paris un +habile de la police de sûreté, qui viendrait au château comme +ouvrier, et qui se conduirait assez mal pour être renvoyé; il boirait, +deviendrait assidu au Grand-I-Vert, et resterait dans le pays +mécontent du général. C’était le meilleur plan à suivre pour +guetter une indiscrétion et la saisir au vol.</p> + +<p>—Quand je devrais y dépenser vingt mille francs, je finirai par +<span class="pagenum" id="page_503">503</span> +découvrir le meurtrier de mon pauvre Michaud... répétait sans se +lasser le général Montcornet. Il partit avec cette idée et revint de +Paris, au mois de janvier, avec un des plus rusés acolytes du chef +de la police de sûreté, qui s’installa pour diriger soi-disant les travaux +d’intérieur du château, et qui braconna. On fit des procès-verbaux +contre lui, le général le mit à la porte et revint à Paris au +mois de février.</p> + +<h5>X.—LE TRIOMPHE DES VAINCUS.</h5> + +<p class="nbreak">Au mois de mai, quand la belle saison fut venue, et que les +Parisiens furent arrivés aux Aigues, un soir, monsieur de Troisville, +que sa fille avait amené, Blondet, l’abbé Brossette, le général, +le sous-préfet de la Ville-aux-Fayes qui était au château, en +visite, jouaient les uns au whist, les autres aux échecs; il était onze +heures et demie. Joseph vint dire à son maître que ce mauvais +ouvrier renvoyé voulait lui parler; il disait que le général lui redevait +de l’argent sur son mémoire. Il était, disait le valet de +chambre, complétement gris.</p> + +<p>—C’est bien, j’y vais. Et le général alla sur la pelouse, à +quelque distance du château.</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit l’agent de police, on ne tirera jamais +rien de ces gens; tout ce que j’ai deviné c’est que, si vous continuez +à rester dans le pays et à vouloir que les habitants renoncent +aux habitudes que mademoiselle Laguerre leur a laissé prendre, +on vous tirera quelque coup de fusil aussi... D’ailleurs je n’ai +plus rien à faire ici; ils se défient plus de moi que de vos gardes.</p> + +<p>Le comte paya l’espion, qui partit, et dont le départ justifia les +soupçons des complices de la mort de Michaud. Mais quand il vint +dans le salon, rejoindre sa famille et ses hôtes, il y eut sur sa figure +trace d’une si vive et si profonde émotion, que sa femme, inquiète, +vint lui demander ce qu’il venait d’apprendre.</p> + +<p>—Chère amie, je ne voudrais pas t’effrayer, et cependant il est +bon que tu saches que la mort de Michaud est un avis indirect +qu’on nous donne de quitter le pays.</p> + +<p>—Moi, dit monsieur de Troisville, je ne quitterais point; j’ai +eu de ces difficultés-là en Normandie, mais sous une autre forme, +et j’ai persisté; maintenant tout va bien.</p> + +<p>—Monsieur le marquis, dit le sous-préfet, la Normandie et la +<span class="pagenum" id="page_504">504</span> +Bourgogne sont deux pays bien différents. Les fruits de la vigne +rendent le sang plus chaud que ceux du pommier. Nous ne connaissons +pas si bien les lois et la procédure, et nous sommes entourés +de forêts; l’industrie ne nous a pas encore gagné; nous +sommes sauvages... Si j’ai un conseil à donner à monsieur le +comte, c’est de vendre sa terre et de la placer en rentes; il doublera +son revenu et n’aura pas le moindre souci; s’il aime la campagne, +il aura, dans les environs de Paris, un château avec un +parc entouré de murs, aussi beau que celui des Aigues, où personne +n’entrera, et qui n’aura que des fermes louées à des gens +qui viendront en cabriolet le payer en billets de banque, et il ne +nous fera pas faire dans l’année un seul procès-verbal... Il ira et +viendra en trois ou quatre heures, et monsieur Blondet et monsieur +le marquis ne nous manqueront pas si souvent, madame la +comtesse...</p> + +<p>—Moi, reculer devant des paysans, quand je n’ai pas reculé +même sur le Danube!</p> + +<p>—Oui, mais où sont vos cuirassiers? demanda Blondet.</p> + +<p>—Une si belle terre!...</p> + +<p>—Vous en aurez aujourd’hui plus de deux millions!</p> + +<p>—Le château seul a dû coûter cela, dit monsieur de Troisville.</p> + +<p>—Une des plus belles propriétés qu’il y ait à vingt lieues à la +ronde! dit le sous-préfet; mais vous retrouverez mieux aux environs +de Paris.</p> + +<p>—Qu’a-t-on de rentes avec deux millions? demanda la comtesse.</p> + +<p>—Aujourd’hui, environ quatre-vingt mille francs, répondit +Blondet.</p> + +<p>—Les Aigues ne rapportent pas en sac plus de trente mille +francs, dit la comtesse; encore, ces années-ci, vous avez fait d’immenses +dépenses, vous avez entouré les bois de fossés...</p> + +<p>—On a, dit Blondet, un château royal aujourd’hui, pour quatre +cent mille francs, aux environs de Paris. On achète les folies des +autres.</p> + +<p>—Je croyais que vous teniez aux Aigues? dit le comte à sa +femme.</p> + +<p>—Ne sentez-vous donc pas que je tiens mille fois plus à votre +existence? dit-elle. D’ailleurs, depuis la mort de ma pauvre +Olympe, depuis l’assassinat de Michaud, ce pays m’est devenu +<span class="pagenum" id="page_505">505</span> +odieux; tous les visages que j’y rencontre me semblent armés +d’une expression sinistre ou <ins title="original: menançante">menaçante</ins>.</p> + +<p>Le lendemain soir, dans le salon de M. Gaubertin, à la Ville-aux-Fayes, +le sous-préfet fut accueilli par cette phrase que lui +dit le maire:</p> + +<p>—Eh bien! monsieur des Lupeaulx, vous venez des Aigues?...</p> + +<p>—Oui, répondit le sous-préfet avec un petit air triomphant, et +en lançant un tendre regard à M<sup>lle</sup> Elise, j’ai bien peur que nous +ne perdions le général; il va vendre sa terre...</p> + +<p>—Monsieur Gaubertin, je vous recommande mon pavillon... +je n’en peux plus de ce bruit, de cette poussière de la Ville-aux-Fayes; +comme un pauvre oiseau emprisonné j’aspire de loin l’air +des champs, l’air des bois, dit madame Isaure de sa voix langoureuse, +les yeux fermés à demi en penchant la tête sur son épaule +gauche, et en tortillant nonchalamment les longs anneaux de sa +chevelure blonde.</p> + +<p>—Soyez donc prudente, madame..., lui dit à voix basse Gaubertin, +ce n’est pas avec vos indiscrétions que j’achèterai le pavillon...; +puis, se tournant vers le sous-préfet: On ne peut donc +toujours pas découvrir les auteurs de l’assassinat commis sur la +personne du garde? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Il paraît que non, répondit le sous-préfet.</p> + +<p>—Ça nuira beaucoup à la vente des Aigues, dit <ins title="original: Aubertin">Gaubertin</ins> devant +tout son monde; je sais bien, moi, que je ne les achèterais +pas... Les gens du pays sont trop mauvais; même du temps de +mademoiselle Laguerre, je me disputais avec eux, et cependant +Dieu sait comme elle les laissait faire.</p> + +<p>Sur la fin du mois de mai, rien n’annonçait que le général eût +l’intention de mettre en vente les Aigues; il était indécis. Un soir, +sur les dix heures, il rentrait de la forêt par une des six avenues +qui conduisaient au pavillon du Rendez-vous, et il avait renvoyé +son garde, en se voyant assez près du château. Au retour de l’allée, +un homme armé d’un fusil sortit d’un buisson.</p> + +<p>—Général, dit-il, voilà la troisième fois que vous vous trouvez +au bout de mon canon, et voilà la troisième fois que je vous donne +la vie...</p> + +<p>—Et pourquoi veux-tu donc me tuer, Bonnébault? dit le comte +sans témoigner la moindre émotion.</p> + +<p>—Ma foi! si ce n’était par moi, ce serait par un autre; et moi, +<span class="pagenum" id="page_506">506</span> +voyez-vous, j’aime les gens qui ont servi l’Empereur, je ne peux +pas me décider à vous tuer comme une perdrix. —Ne me questionnez +pas, je ne veux rien dire... Mais vous avez des ennemis plus +puissants, plus rusés que vous, et qui finiront par vous écraser; +j’aurai mille écus si je vous tue, et j’épouserai Marie Tonsard. Eh +bien! donnez-moi quelques méchants arpents de terre et une mauvaise +baraque, je continuerai à dire ce que j’ai dit, qu’il ne s’est +pas trouvé d’occasion... Vous aurez encore le temps de vendre +votre terre et de vous en aller; mais, dépêchez-vous. Je suis encore +un brave garçon, tout mauvais sujet que je suis; un autre +pourrait vous faire plus de mal...</p> + +<p>—Et si je te donne ce que tu demandes, me diras-tu qui t’a +promis trois mille francs? demanda le général.</p> + +<p>—Je ne le sais pas; et la personne qui me pousse à cela, je +l’aime trop pour vous la nommer. Et puis, quand vous sauriez +que c’est Marie Tonsard, cela ne vous avancerait pas de beaucoup; +Marie Tonsard sera muette comme un mur, et moi, je nierai vous +l’avoir dit.</p> + +<p>—Viens me voir demain, dit le général.</p> + +<p>—Ça suffit, dit Bonnébault; si l’on me trouvait maladroit, je +vous préviendrai.</p> + +<p class="sepb2">Huit jours après cette conversation singulière, tout l’arrondissement, +tout le département de Paris étaient farcis d’énormes affiches +annonçant la vente des Aigues par lots, en l’étude de maître +Corbineau, notaire à Soulanges. Tous les lots furent adjugés à Rigou +et montèrent à la somme totale de deux millions cent cinquante +mille francs. Le lendemain Rigou fit changer les noms; +monsieur Gaubertin avait les bois, et Rigou et les Soudry les +vignes et les autres lots. Le château et le parc furent revendus à +la bande noire, sauf le pavillon et ses dépendances, que se réserva +monsieur Gaubertin pour en faire hommage à sa poétique et sentimentale +compagne.</p> + +<hr class="small3"> + +<p class="sep2">Bien des années après ces événements, pendant l’hiver de 1837, +l’un des plus remarquables écrivains politiques de ce temps, Émile +Blondet, arrivait au dernier degré de la misère, qu’il avait cachée +jusque-là sous les dehors d’une vie d’éclat et d’élégance. Il hésitait +<span class="pagenum" id="page_507">507</span> +à prendre un parti désespéré en voyant que ses travaux, son +esprit, son savoir, sa science des affaires, ne l’avaient amené à rien +qu’à fonctionner comme une mécanique au profit des autres, en +voyant toutes les places prises, en se sentant arrivé aux abords de +l’âge mûr, sans considération et sans fortune, en apercevant de +sots et de niais bourgeois remplacer les gens de cour et les incapables +de la Restauration, et le gouvernement se reconstituer comme +il était avant 1830. Un soir où il était bien près du suicide, qu’il +avait tant poursuivi de ses plaisanteries, et qu’en jetant un dernier +regard sur sa déplorable existence, calomniée et surchargée de +travaux bien plus que de ces orgies qu’on lui reprochait, il voyait +une noble et belle figure de femme, comme on voit une statue +restée entière et pure au milieu des plus tristes ruines, son portier +lui remit une lettre cachetée en noir, où la comtesse de Montcornet +lui annonçait la mort du général, qui avait repris du service +et commandait une division. Elle était son héritière; elle n’avait +pas d’enfants. La lettre, quoique digne, indiquait à Blondet que la +femme de quarante ans, qu’il avait aimée jeune, lui tendait une +main fraternelle et une fortune considérable. Il y a quelques jours, +le mariage de la comtesse de Montcornet et de monsieur Blondet, +nommé préfet, a eu lieu. Pour se rendre à sa préfecture, il prit +par la route où se trouvaient autrefois les Aigues, et il fit arrêter +dans l’endroit où étaient jadis les deux pavillons, voulant +visiter la commune de Blangy, peuplée de si doux souvenirs pour +les deux voyageurs. Le pays n’était plus reconnaissable. Les bois +mystérieux, les avenues du parc, tout avait été défriché; la campagne +ressemblait à la carte d’échantillons d’un tailleur. Le paysan +avait pris possession de la terre en vainqueur et en conquérant. +Elle était déjà divisée en plus de mille lots, et la population avait +triplé entre Conches et Blangy. La mise en culture de ce beau +parc, si soigné, si voluptueux naguère, avait dégagé le pavillon +du Rendez-vous, devenu la villa <i lang="es">il Buen-Retiro</i> de dame Isaure +Gaubertin; c’était le seul bâtiment resté debout, et qui dominait +le paysage, ou, pour mieux dire, la petite culture remplaçant le +paysage. Cette construction ressemblait à un château, tant étaient +misérables les maisonnettes bâties tout autour, comme bâtissent +les paysans.</p> + +<p class="sep2">—Voilà le progrès! s’écria Émile. C’est une page du <i>Contrat +social</i> de Jean-Jacques! Et moi, je suis attelé à la machine +<span class="pagenum" id="page_508">508</span> +sociale qui fonctionne ainsi!... Mon Dieu! que deviendront les rois +dans peu! Mais que deviendront, avec cet état de choses, les nations +elles-mêmes dans cinquante ans?...</p> + +<p>—Tu m’aimes, tu es à côté de moi; je trouve le présent bien +beau, et <ins title="original: en">ne</ins> me soucie guère d’un avenir si lointain, lui répondit +sa femme.</p> + +<p>—Auprès de toi, vive le présent! dit gaiement l’amoureux +Blondet, et au diable l’avenir! Puis il fit signe au cocher de partir, +et tandis que les chevaux s’élançaient au galop, les nouveaux mariés +reprirent le cours de leur lune de miel.</p> + +<p class="rsign">1845.</p> + +<hr class="small3"> + +<div class="fnotes" style="margin-top: 2em"> +<p>On doit croire l’auteur des <i>Paysans</i> assez instruit des choses de son temps pour +savoir qu’il n’y avait point de cuirassiers dans la garde impériale. Il prend ici la liberté +de faire observer qu’il a dans son cabinet les uniformes de la République, de +l’Empire, de la Restauration, la collection de tous les costumes militaires des pays +que la France a eus pour alliés ou pour adversaires, et plus d’ouvrages sur les +guerres de 1792 à 1815 que n’en possède tel maréchal de France. Il se sert de la +voie du journal pour remercier les personnes qui lui ont fait l’honneur d’assez s’intéresser +à ses travaux pour lui envoyer des notes rectificatives et des renseignements.</p> + +<p>Une fois pour toutes, il répond ici que ses inexactitudes sont volontaires et calculées. +Ceci n’est pas une Scène de la Vie Militaire, où il serait tenu de ne pas mettre +des sabretaches à des fantassins. Toucher à l’histoire contemporaine, ne fût-ce que +par des types, comporte des dangers. C’est en se servant, pour des fictions, d’un +cadre dont les détails sont minutieusement vrais, en dénaturant tour à tour les faits +par des couleurs qui leur sont étrangères, qu’on évite le petit malheur des <i>personnalités</i>. +Déjà, pour <small>UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE</small>, quoique le fait eût été changé dans +ses détails et appartienne à l’histoire, l’auteur a dû répondre à d’absurdes observations +basées sur cette objection qu’il n’y avait eu qu’<i>un</i> sénateur d’enlevé, de séquestré, +sous le règne de l’Empereur. Je le crois bien! on aurait peut-être couronné de +fleurs celui qui en aurait enlevé un second!</p> + +<p>Si l’inexactitude relative aux cuirassiers est trop choquante, il est facile de ne pas +parler de la Garde. Mais la famille de l’illustre général qui commandait la cavalerie +refoulée sur le Danube nous demanderait alors compte des onze cent mille francs +que l’Empereur a laissé prendre à Montcornet en Poméranie.</p> + +<p>On viendra bientôt nous prier de dire dans quelle géographie se trouve la Ville-aux-Fayes, +l’Avonne et Soulanges. Tous ces pays et ces cuirassiers vivent sur le +golfe immense où sont la tour de Ravensvood, les Eaux de Saint-Ronan, la terre de +Tillietudlem, Gander-Cleug, Lilliput, l’abbaye de Thélème, les conseillers privés +d’Hoffmann, l’île de Robinson Crusoé, les terres de la famille Shandy, dans un monde +exempt de contributions, et où la poste se paye par ceux qui y voyagent à raison de +20 centimes le volume.</p> + +<p class="rsign">(<i>Note de l’auteur.</i>)</p> +</div> + +<p class="fin">FIN DES PAYSANS.</p> + +<div class="npage"> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-11.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-11.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">ADOLPHE ET CAROLINE.</p> + <p class="caption3">Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, +s’appuie beaucoup trop sur votre bras.</p> + <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p> +</div> + +</div> + +<div class="npage"></div> + +<h2 class="nbreak" id="page_509">ÉTUDES ANALYTIQUES</h2> + +<hr class="small2"> + +<h3><span class="cs8">PETITES MISÈRES</span><br> +DE LA VIE CONJUGALE</h3> + +<hr class="small3"> + +<h4>PRÉFACE<br> +<span class="cs8">OU CHACUN RETROUVERA SES IMPRESSIONS DE MARIAGE</span></h4> + +<p class="nbreak">Un ami vous parle d’une jeune personne:</p> + +<p>—Bonne famille, bien élevée, jolie, et trois cent mille francs +comptant. Vous avez désiré rencontrer cet objet charmant.</p> + +<p>Généralement, toutes les entrevues fortuites sont préméditées. +Et vous parlez à cet objet devenu très-timide.</p> + +<p><small>VOUS.</small> —Une soirée charmante?...</p> + +<p><small>ELLE.</small> —Oh! oui, Monsieur.</p> + +<p>Vous êtes admis à courtiser la jeune personne.</p> + +<p><small>LA BELLE-MÈRE</small> (<i>au futur</i>). —Vous ne sauriez croire combien +cette chère petite fille est susceptible d’attachement.</p> + +<p>Cependant les deux familles sont en délicatesse à propos des +questions d’intérêt.</p> + +<p><small>VOTRE PÈRE</small> (<i>à la belle-mère</i>). —Ma ferme vaut cinq cent +mille francs, ma chère dame!...</p> + +<p><small>VOTRE FUTURE BELLE-MÈRE.</small> —Et notre maison, mon cher +monsieur, est à un coin de rue.</p> + +<p>Un contrat s’ensuit, discuté par deux affreux notaires: un +petit, un grand.</p> + +<p>Puis les deux familles jugent nécessaire de vous faire passer à +<span class="pagenum" id="page_510">510</span> +la mairie, à l’église, avant de procéder au coucher de la mariée, +qui fait des façons.</p> + +<p>Et après!... il vous arrive une foule de petites misères imprévues, +comme ceci:</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LE COUP DE JARNAC.</h4> + +<p class="nbreak">Est-ce une petite, est-ce une grande misère? je ne sais; elle est +grande pour les gendres ou pour vos belles-filles, elle est excessivement +petite pour vous.</p> + +<p>—Petite, cela vous plaît à dire; mais un enfant coûte énormément! +s’écrie un époux dix fois trop heureux qui fait baptiser son +onzième, nommé <i>le petit dernier</i>, —un mot avec lequel les +femmes abusent leurs familles.</p> + +<p>Quelle est cette misère? me direz-vous. Eh bien! cette misère +est, comme beaucoup de petites misères conjugales, un bonheur +pour quelqu’un.</p> + +<p>Vous avez, il y a quatre mois, marié votre fille, que nous appellerons +du doux nom de <span class="smcap">Caroline</span>, pour en faire le type de toutes +les épouses. Caroline est, comme toujours, une charmante jeune +personne, et vous lui avez trouvé pour mari:</p> + +<p>Soit un avoué de première instance, soit un capitaine en second, +peut-être un ingénieur de troisième classe; ou un juge suppléant, +ou encore un jeune vicomte. Mais plus certainement, ce que recherchent +le plus les familles sensées, l’idéal de leurs désirs: le +fils unique d’un riche propriétaire!... (Voyez la <i>Préface</i>.)</p> + +<p>Ce phénix, nous le nommerons <span class="smcap">Adolphe</span>, quels que soient son +état dans le monde, son âge, et la couleur de ses cheveux.</p> + +<p>L’avoué, le capitaine, l’ingénieur, le juge, enfin le gendre, +Adolphe et sa famille ont vu dans mademoiselle Caroline:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Mademoiselle Caroline;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Fille unique de votre femme et de vous.</p> + +<p>Ici, nous sommes forcé de demander, comme à la Chambre, la +division:</p> + +<h5>I.—DE VOTRE FEMME.</h5> + +<p class="nbreak">Votre femme doit recueillir l’héritage d’un oncle maternel, vieux +podagre qu’elle mitonne, soigne, caresse et emmitoufle; sans compter +<span class="pagenum" id="page_511">511</span> +la fortune de son père à elle. Caroline a toujours adoré son +oncle, son oncle qui la faisait sauter sur ses genoux, son oncle +qui... son oncle que... son oncle enfin... dont la succession est +estimée deux cent mille francs.</p> + +<p>De votre femme... personne bien conservée, mais dont l’âge a +été l’objet de mûres réflexions et d’un long examen de la part des +aves et ataves de votre gendre. Après bien des escarmouches respectives +entre les belles-mères, elles se sont confié leurs petits secrets +de femmes mûres.</p> + +<p>—Et vous, ma chère dame?</p> + +<p>—Moi, Dieu merci! j’en suis quitte, et vous?</p> + +<p>—Moi, je l’espère bien! a dit votre femme.</p> + +<p>—Tu peux épouser Caroline, a dit la mère d’Adolphe à votre +futur gendre, Caroline héritera seule de sa mère, de son oncle et +de son grand-père.</p> + +<h5>II.—DE VOUS,</h5> + +<p class="nbreak">Qui jouissez encore de votre grand-père maternel, un bon vieillard +dont la succession ne vous sera pas disputée: il est en enfance, +et dès lors incapable de tester.</p> + +<p>De vous, homme aimable, mais qui avez mené une vie assez libertine +dans votre jeunesse. Vous avez d’ailleurs cinquante-neuf +ans, votre tête est couronnée, on dirait d’un genou qui passe au +travers d’une perruque grise.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Une dot de trois cent mille francs!...</p> + +<p>4<sup>o</sup> La sœur unique de Caroline, une petite niaise de douze ans, +souffreteuse et qui promet de ne pas laisser vieillir ses os;</p> + +<p>5<sup>o</sup> Votre fortune à vous, beau-père (dans un certain monde, on +dit le <i>papa beau-père</i>), vingt mille livres de rente, qui s’augmenteront +d’une succession sous peu de temps;</p> + +<p>6<sup>o</sup> La fortune de votre femme, qui doit se grossir de deux successions: +l’oncle et le grand-père.</p> + +<table> +<tr> + <td class="tdl">Trois successions et les économies, ci</td> + <td class="tdr">750,000</td> + <td class="tdl">fr.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Votre fortune</td> + <td class="tdr">250,000</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Celle de votre femme</td> + <td class="tdr bb">250,000</td> + <td class="bb"> </td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">Total</td> + <td class="tdr">1,250,000</td> + <td class="tdl">fr.</td> +</tr> +</table> + +<p class="noind">qui ne peuvent s’envoler!...</p> + +<p>Voilà l’autopsie de tous ces brillants hyménées qui conduisent +<span class="pagenum" id="page_512">512</span> +leurs chœurs dansants et mangeants, en gants blancs, fleuris à la +boutonnière, bouquets de fleurs d’oranger, cannetilles, voiles, remises +et cochers allant de la mairie à l’église, de l’église au banquet, +du banquet à la danse, et de la danse dans la chambre nuptiale, +aux accents de l’orchestre et aux plaisanteries consacrées +que disent les restes de dandies; car n’y a-t-il pas, de par le monde +des restes de dandies, comme il y a des restes de chevaux anglais. +Oui, voilà l’ostéologie des plus amoureux désirs.</p> + +<p>La plupart des parents ont dit leur mot sur ce mariage.</p> + +<p>Ceux du côté du marié:</p> + +<p>—Adolphe a fait une bonne affaire:</p> + +<p>Ceux du côté de la mariée:</p> + +<p>—Caroline a fait un excellent mariage. Adolphe est fils unique, +et il aura soixante mille francs de rente, <i>un jour ou l’autre</i>!...</p> + +<p>Un jour, l’heureux juge, l’ingénieur heureux, l’heureux capitaine +ou l’heureux avoué, l’heureux fils unique d’un riche propriétaire, +Adolphe enfin, vient dîner chez vous, accompagné de sa famille.</p> + +<p>Votre fille Caroline est excessivement orgueilleuse de la forme +un peu bombée de sa taille. Toutes les femmes déploient une innocente +coquetterie pour leur première grossesse. Semblables au +soldat qui se pomponne pour sa première bataille, elles aiment à +faire la pâle, la souffrante; elles se lèvent d’une certaine manière, +et marchent avec les plus jolies affectations. Encore fleurs, elles +ont un fruit: elles anticipent alors sur la maternité. Toutes ces façons +sont excessivement charmantes... la première fois.</p> + +<p>Votre femme, devenue la belle-mère d’Adolphe, se soumet à +des corsets de haute pression. Quand sa fille rit, elle pleure; quand +sa Caroline étale son bonheur, elle rentre le sien. Après dîner, +l’œil clairvoyant de la co-belle-mère a deviné l’œuvre de ténèbres.</p> + +<p>Votre femme est grosse! la nouvelle éclate, et votre plus vieil +ami de collége vous dit en riant: Ah! vous avez fait des nôtres?</p> + +<p>Vous espérez dans une consultation qui doit avoir lieu le lendemain. +Vous, homme de cœur, vous rougissez, vous espérez une +hydropisie; mais les médecins ont confirmé l’arrivée d’un <i>petit +dernier</i>!</p> + +<p>Quelques maris timorés vont alors à la campagne ou mettent à +exécution un voyage en Italie. Enfin une étrange confusion règne +<span class="pagenum" id="page_513">513</span> +dans votre ménage. Vous et votre femme, vous êtes dans une +fausse position.</p> + +<p>—Comment! toi, vieux coquin, tu n’as pas eu honte de?... +vous dit un ami sur le boulevard.</p> + +<p>—Eh bien! oui! fais-en autant, répliquez-vous enragé.</p> + +<p>—Comment, le jour où ta fille!... mais c’est immoral. Et une +vieille femme? mais c’est une infirmité!</p> + +<p>—Nous avons été volés comme dans un bois, dit la famille de +votre gendre.</p> + +<p>Comme dans un bois! est une gracieuse expression pour la +belle-mère.</p> + +<p>Cette famille espère que l’enfant qui coupe en trois les espérances +de fortune sera, comme tous les enfants des vieillards, un +scrofuleux, un infirme, un avorton. Naîtra-t-il viable?</p> + +<p>Cette famille attend l’accouchement de votre femme avec +l’anxiété qui agita la maison d’Orléans pendant la grossesse de la +duchesse de Berri: une seconde fille procurait le trône à la branche +cadette, sans les conditions onéreuses de Juillet; Henri V raflait +la couronne. Dès lors, la maison d’Orléans a été forcée de jouer +quitte ou double: les événements lui ont donné la partie.</p> + +<p>La mère et la fille accouchent à neuf jours de distance.</p> + +<p>Le premier enfant de Caroline est une pâle et maigrichonne petite +fille qui ne vivra pas.</p> + +<p>Le dernier enfant de sa mère est un superbe garçon, pesant +douze livres, qui a deux dents, et des cheveux superbes.</p> + +<p>Vous avez désiré pendant seize ans un fils. Cette misère conjugale +est la seule qui vous rende fou de joie. Car votre femme rajeunie +rencontre dans cette grossesse, ce qu’il faut appeler <i>l’été de +la Saint-Martin</i> des femmes: elle nourrit, elle a du lait! son +teint est frais, elle est blanche et rose.</p> + +<p>A quarante-deux ans, elle fait la jeune femme, achète des petits +bas, se promène suivie d’une bonne, brode des bonnets, garnit +des béguins. Alexandrine a pris son parti, elle instruit sa fille par +l’exemple; elle est ravissante, elle est heureuse. Et cependant +c’est une misère, petite pour vous, grande pour votre gendre. +Cette misère est des deux genres, elle vous est commune à vous +et à votre femme. Enfin, dans ces cas-là, votre paternité vous rend +d’autant plus fier qu’elle est incontestable, mon cher monsieur!</p> + +<h5><span class="pagenum" id="page_514">514</span> +LES DÉCOUVERTES.</h5> + +<p class="nbreak">Généralement, une jeune personne ne découvre son vrai caractère +qu’après deux ou trois années de mariage. Elle dissimule, +sans le vouloir, ses défauts au milieu des premières joies, des premières +fêtes. Elle va dans le monde pour y danser, elle va chez +des parents pour vous y faire triompher, elle voyage escortée par +les premières malices de l’amour, elle se fait femme. Puis elle devient +mère et nourrice, et dans cette situation pleine de jolies +souffrances, qui ne laisse à l’observation ni une parole ni une minute, +tant les soins y sont multipliés, il est impossible de juger +d’une femme. Il vous a donc fallu trois ou quatre ans de vie intime +avant que vous ayez pu découvrir une chose horriblement +triste, un sujet de perpétuelles terreurs.</p> + +<p>Votre femme, cette jeune fille à qui les premiers plaisirs de la +vie et de l’amour tenaient lieu de grâce et d’esprit, si coquette, si +animée, si vive, dont les moindres mouvements avaient une délicieuse +éloquence, a dépouillé lentement, un à un, ses artifices naturels. +Enfin, vous avez aperçu la vérité! Vous vous y êtes refusé, +vous avez cru vous tromper; mais non: Caroline manque d’esprit, +elle est lourde, elle ne sait ni plaisanter, ni discuter, elle a +parfois peu de tact. Vous êtes effrayé. Vous vous voyez pour toujours +obligé de conduire <i>cette chère Minette</i> à travers des chemins +épineux où vous laisserez votre amour-propre en lambeaux.</p> + +<p>Vous avez été déjà souvent atteint par des réponses qui, dans +le monde, ont été poliment accueillies: on a gardé le silence au +lieu de sourire; mais vous aviez la certitude qu’après votre départ +les femmes s’étaient regardées en se disant: Avez-vous entendu +madame Adolphe?...</p> + +<p>—Pauvre petite femme, elle est...</p> + +<p>—Bête comme un chou.</p> + +<p>—Comment, lui, qui certes est un homme d’esprit, a-t-il pu +choisir?...</p> + +<p>—Il devrait former sa femme, l’instruire, ou lui apprendre à +se taire.</p> + +<h5><span class="pagenum" id="page_515">515</span> +AXIOMES.</h5> + +<p class="nbreak">Un homme est, dans notre civilisation, responsable de toute sa +femme.</p> + +<p>Ce n’est pas le mari qui forme la femme.</p> + +<p class="sep1">Un jour, Caroline aura soutenu <i>mordicus</i> chez madame de +Fischtaminel, une femme très-distinguée, que le petit dernier ne +ressemblait ni à son père ni à sa mère, mais à l’ami de la maison. +Elle aura peut-être éclairé monsieur de Fischtaminel, et inutilisé +les travaux de trois années, en renversant l’échafaudage des assertions +de madame de Fischtaminel, qui, depuis cette visite, vous +marque de la froideur, car elle soupçonne chez vous une indiscrétion +faite à votre femme.</p> + +<p>Un soir, Caroline, après avoir fait causer un auteur sur ses ouvrages, +aura terminé en donnant le conseil à ce poëte, déjà fécond, +de travailler enfin pour la postérité. Tantôt elle se plaint de la +lenteur du service à table chez des gens qui n’ont qu’un domestique +et qui se sont mis en quatre pour la recevoir. Tantôt elle +médit des veuves qui se remarient, devant madame Deschars, mariée +en troisièmes noces à un ancien notaire, à Nicolas-Jean-Jérôme-Népomucène-Ange-Marie-Victor-Joseph +Deschars, l’ami de +votre père.</p> + +<p>Enfin vous n’êtes plus vous-même dans le monde avec votre +femme. Comme un homme qui monte un cheval ombrageux et +qui le regarde sans cesse entre les deux oreilles, vous êtes absorbé +par l’attention avec laquelle vous écoutez votre Caroline.</p> + +<p>Pour se dédommager du silence auquel sont condamnées les +demoiselles, Caroline parle, ou mieux, elle babille; elle veut faire +de l’effet, et elle en fait: rien ne l’arrête; elle s’adresse aux hommes +les plus éminents, aux femmes les plus considérables; elle se +fait présenter, elle vous met au supplice. Pour vous, aller dans le +monde, c’est aller au martyre.</p> + +<p>Elle commence à vous trouver maussade: vous êtes attentif, +voilà tout! Enfin, vous la maintenez dans un petit cercle d’amis, +car elle vous a déjà brouillé avec des gens de qui dépendaient vos +intérêts.</p> + +<p>Combien de fois n’avez-vous pas reculé devant la nécessité +d’une remontrance, le matin, au réveil, quand vous l’aviez bien +<span class="pagenum" id="page_516">516</span> +disposée à vous écouter! Une femme écoute très-rarement. Combien +de fois n’avez-vous pas reculé devant le fardeau de vos obligations +magistrales.</p> + +<p>La conclusion de votre communication ministérielle ne devrait +elle pas être: —Tu n’as pas d’esprit. Vous pressentez l’effet de +votre première leçon, Caroline se dira: —Ah! je n’ai pas d’esprit!</p> + +<p>Aucune femme ne prend jamais ceci en bonne part. Chacun de +vous tirera son épée et jettera le fourreau. Six semaines après, +Caroline peut vous prouver qu’elle a précisément assez d’esprit +pour vous <i>minotauriser</i> sans que vous vous en aperceviez.</p> + +<p>Effrayé de cette perspective, vous épuisez alors les formules +oratoires, vous les interrogez, vous cherchez la manière de dorer +cette pilule. Enfin, vous trouvez le moyen de flatter tous les +amours-propres de Caroline, car:</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Une femme mariée a plusieurs amours-propres.</p> + +<p class="sep1">Vous dites être son meilleur ami, le seul bien placé pour l’éclairer; +plus vous y mettez de préparation, plus elle est attentive +et intriguée. En ce moment, elle a de l’esprit.</p> + +<p>Vous demandez à votre chère Caroline, que vous tenez par la +taille, comment, elle, si spirituelle avec vous, qui a des réponses +charmantes (vous lui rappelez des mots qu’elle n’a jamais eus, que +vous lui prêtez, qu’elle accepte en souriant), comment elle peut +dire ceci, cela, dans le monde. Elle est sans doute, comme beaucoup +de femmes, intimidée dans les salons.</p> + +<p>—Je connais, dites-vous, bien des hommes fort distingués qui +sont ainsi.</p> + +<p>Vous citez d’admirables orateurs de petit comité auxquels il est +impossible de prononcer trois phrases à la tribune. Caroline devait +veiller sur elle; vous lui vantez le silence comme la plus sûre +méthode d’avoir de l’esprit. Dans le monde, on aime qui nous +écoute.</p> + +<p>Ah! vous avez rompu la glace, vous avez patiné sur ce miroir +sans le rayer; vous avez pu passer la main sur la croupe de la +Chimère la plus féroce et la plus sauvage, la plus éveillée, la plus +clairvoyante, la plus inquiète, la plus rapide, la plus jalouse, la +plus ardente, la plus violente, la plus simple, la plus élégante, la +<span class="pagenum" id="page_517">517</span> +plus déraisonnable, la plus attentive du monde moral: <small>LA VANITÉ +D’UNE FEMME!</small>...</p> + +<p>Caroline vous a saintement serré dans ses bras, elle vous a remercié +de vos avis, elle vous en aime davantage; elle veut tout +tenir de vous, même l’esprit; elle peut être sotte, mais ce qui vaut +mieux que de dire de jolies choses, elle sait en faire!... elle vous +aime. Mais elle désire être aussi votre orgueil! Il ne s’agit pas de +savoir se bien mettre, d’être élégante et belle; elle veut vous +rendre fier de son intelligence. Vous êtes l’homme le plus heureux +du monde d’avoir su sortir de ce premier mauvais pas conjugal.</p> + +<p>—Nous allons ce soir chez madame Deschars, où l’on ne sait +que faire pour s’amuser; on y joue à toutes sortes de jeux innocents +à cause du troupeau de jeunes femmes et de jeunes filles qui +y sont; tu verras!... dit-elle.</p> + +<p>Vous êtes si heureux que vous fredonnez des airs en rangeant +toutes sortes de choses chez vous, en caleçon et en chemise. Vous +ressemblez à un lièvre faisant ses cent mille tours sur un gazon +fleuri, parfumé de rosée. Vous ne passez votre robe de chambre +qu’à la dernière extrémité, quand le déjeuner est sur la table. +Pendant la journée, si vous rencontrez des amis, et si l’on vient à +parler femmes, vous les défendez; vous trouvez les femmes charmantes, +douces; elles ont quelque chose de divin.</p> + +<p>Combien de fois nos opinions nous sont-elles dictées par les événements +inconnus de notre vie?</p> + +<p>Vous menez votre femme chez madame Deschars. Madame Deschars +est une mère de famille excessivement dévote, et chez qui +l’on ne trouve pas de journaux à lire; elle surveille ses filles, qui +sont de trois lits différents, et les tient d’autant plus sévèrement +qu’elle a eu, dit-on, <i>quelques petites choses</i> à se reprocher pendant +ses deux précédents mariages. Chez elle, personne n’ose hasarder +une plaisanterie. Tout y est blanc et rose, parfumé de sainteté, +comme chez les veuves qui atteignent aux confins de la +troisième jeunesse. Il semble que ce soit la Fête-Dieu tous les +jours.</p> + +<p>Vous, jeune mari, vous vous unissez à la société juvénile des +jeunes femmes, des petites filles, des demoiselles et des jeunes +gens qui sont dans la chambre à coucher de madame Deschars. +Les gens graves, les hommes politiques, les têtes à whist et à thé +sont dans le grand salon.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_518">518</span> +On joue à deviner des mots à plusieurs sens, d’après les réponses +que chacun doit faire à ces questions.</p> + +<p>—Comment l’aimez-vous?</p> + +<p>—Qu’en faites-vous?</p> + +<p>—Où le mettez-vous?</p> + +<p>Votre tour arrive de deviner un mot, vous allez dans le salon, +vous vous mêlez à une discussion, et vous revenez appelé par une +rieuse petite fille. On vous a cherché quelque mot qui puisse prêter +aux réponses les plus énigmatiques. Chacun sait que, pour embarrasser +les fortes têtes, le meilleur moyen est de choisir un mot +très-vulgaire, et de comploter des phrases qui jettent l’Œdipe de +salon à mille lieues de chacune de ses pensées.</p> + +<p>Ce jeu remplace difficilement le lansquenet ou le creps, mais il +est peu dispendieux.</p> + +<p>Le mot <small>MAL</small> a été promu à l’état de Sphinx. Chacun s’est promis +de vous dérouter. Le mot, entre autres acceptions, a celle de <i>mal</i>, +substantif qui signifie, en esthétique, le contraire du bien; de <i>mal</i>, +substantif qui prend mille expressions pathologiques; puis <i>malle</i>, +la voiture du gouvernement; et enfin <i>malle</i>, ce coffre, varié de +forme, à tous crins, à toutes peaux, à oreilles, qui marche rapidement, +car il sert à emporter les effets de voyage, dirait un homme +de l’école de Delille.</p> + +<p>Pour vous, homme d’esprit, le Sphinx déploie ses coquetteries, +il étend ses ailes, les replie; il vous montre ses pattes de lion, sa +gorge de femme, ses reins de cheval, sa tête intelligente; il agite +ses bandelettes sacrées, il se pose et s’envole, revient et s’en va, +balaye la place de sa queue redoutable; il fait briller ses griffes, il +les rentre; il sourit, il frétille, il murmure; il a des regards d’enfant +joyeux, de matrone; il est surtout moqueur.</p> + +<p>—Je l’aime d’amour.</p> + +<p>—Je l’aime chronique.</p> + +<p>—Je l’aime à crinière fournie.</p> + +<p>—Je l’aime à secret.</p> + +<p>—Je l’aime dévoilé.</p> + +<p>—Je l’aime à cheval.</p> + +<p>—Je l’aime comme venant de Dieu, a dit madame Deschars.</p> + +<p>—Comment l’aimes-tu? dites-vous à votre femme.</p> + +<p>—Je l’aime légitime.</p> + +<p>La réponse de votre femme est incomprise, et vous envoie +<span class="pagenum" id="page_519">519</span> +promener dans les champs constellés de l’infini, où l’esprit, ébloui par +la multitude des créations, ne peut rien choisir. On le place</p> + +<p>—Dans une remise.</p> + +<p>—Au grenier.</p> + +<p>—Dans un bateau à vapeur.</p> + +<p>—Dans la presse.</p> + +<p>—Dans une charrette.</p> + +<p>—Dans les bagnes.</p> + +<p>—Aux oreilles.</p> + +<p>—En boutique.</p> + +<p>Votre femme vous dit en dernier: —Dans mon lit.</p> + +<p>Vous y étiez, mais ne savez aucun mot qui aille à cette réponse, +madame Deschars n’ayant pu rien permettre d’indécent.</p> + +<p>—Qu’en fais-tu?</p> + +<p>—Mon seul bonheur, dit votre femme après les réponses de +chacun, qui toutes vous ont fait parcourir le monde entier des +suppositions linguistiques.</p> + +<p>Cette réponse frappe tout le monde, et vous particulièrement; +aussi vous obstinez-vous à chercher le sens de cette réponse. Vous +pensez à la bouteille d’eau chaude enveloppée de linge que votre +femme fait mettre à ses pieds dans les grands froids, —à la bassinoire, +surtout!... —à son bonnet, —à son mouchoir, —au papier de +ses papillotes, —à l’ourlet de sa chemise, —à sa broderie, —à +sa camisole, —à votre foulard, —à l’oreiller, —à la table de nuit, +où vous ne trouvez rien de convenable.</p> + +<p>Enfin, comme le plus grand bonheur des répondants est de voir +leur Œdipe mystifié, que chaque mot donné pour le vrai les jette +en des accès de rire, les hommes supérieurs aiment mieux, en ne +voyant cadrer aucun mot à toutes les explications, s’avouer vaincus +que de dire inutilement trois substantifs. D’après la loi de ce jeu +innocent, vous êtes condamné à retourner dans le salon après avoir +donné un gage; mais vous êtes si excessivement intrigué par les réponses +de votre femme, que vous demandez le mot.</p> + +<p>—Mal, vous crie une petite fille.</p> + +<p>Vous comprenez tout, moins les réponses de votre femme: elle +n’a pas joué le jeu. Madame Deschars, ni aucune des jeunes femmes, +n’a compris. On a triché. Vous vous révoltez, il y a émeute de +petites filles, de jeunes femmes. On cherche, on s’intrigue. Vous +voulez une explication, et chacun partage votre désir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_520">520</span> +—Dans quelle acception as-tu donc pris ce mot, ma chère? demandez-vous +à Caroline.</p> + +<p>—Eh bien, mâle!</p> + +<p>Madame Deschars se pince les lèvres et manifeste le plus grand +mécontentement; les jeunes femmes rougissent et baissent les +yeux; les petites filles agrandissent les leurs, se poussent les coudes +et ouvrent les oreilles. Vous restez les pieds cloués sur le tapis, et +vous avez tant de sel dans la gorge, que vous croyez à une répétition +qui délivre Loth de sa femme.</p> + +<p>Vous apercevez une vie infernale: le monde est impossible.</p> + +<p>Rester chez vous avec cette triomphante bêtise, autant aller au +bagne.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Les supplices moraux surpassent les douleurs physiques de toute +la hauteur qui existe entre l’âme et le corps.</p> + +<p class="sep1">Vous renoncez à éclairer votre femme.</p> + +<p>Caroline est une seconde édition de Nabuchodonosor, car un +jour, de même que la chrysalide royale, elle passera du velu de la +bête à la férocité de la pourpre impériale.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LES ATTENTIONS D’UNE JEUNE FEMME.</h4> + +<p class="nbreak">Au nombre des délicieuses joyeusetés de la vie de garçon, tout +homme compte l’indépendance de son lever. Les fantaisies du réveil +compensent les tristesses du coucher. Un garçon se tourne et +se retourne dans son lit; il peut bâiller à faire croire qu’il se commet +des meurtres, crier à faire croire qu’il se commet des joies +excessives. Il peut manquer à ses serments de la veille, laisser +brûler son feu allumé dans sa cheminée et sa bougie dans les bobèches, +enfin, se rendormir malgré des travaux pressés. Il peut +maudire ses bottes prêtes qui lui tendent leurs bouches noires et +qui hérissent leurs oreilles, ne pas voir les crochets d’acier qui +brillent éclairés par un rayon de soleil filtré à travers les rideaux, +se refuser aux réquisitions sonores de la pendule obstinée, s’enfoncer +dans sa ruelle en se disant: —Hier, oui, hier c’était bien pressé, +mais aujourd’hui, ce ne l’est plus. <span class="smcap">Hier</span> est un fou, <small>AUJOURD’HUI</small> +est le sage; il existe entre eux deux la nuit qui porte conseil, la +<span class="pagenum" id="page_521">521</span> +nuit qui éclaire... Je devrais y aller, je devrais faire, j’ai promis... Je +suis un lâche... mais comment résister aux ouates de mon lit? J’ai +les pieds mous, je dois être malade, je suis trop heureux... Je veux +revoir les horizons impossibles de mon rêve, et mes femmes sans +talons, et ces figures ailées et ces natures complaisantes. Enfin, j’ai +trouvé le grain de sel à mettre sur la queue de cet oiseau qui s’envolait +toujours. Cette coquette a les pieds pris dans la glu, je la tiens...</p> + +<p>Votre domestique lit vos journaux, il entr’ouvre vos lettres, il +vous laisse tranquille. Et vous vous rendormez bercé par le bruit +vague des premières voitures. Ces terribles, ces pétulantes, ces +vives voitures chargées de viande, ces charrettes à mamelles de +fer-blanc pleines de lait, et qui font des tapages infernaux, qui brisent +les pavés, elles roulent sur du coton, elles vous rappellent vaguement +l’orchestre de Napoléon Musard. Quand votre maison +tremble dans ses membres et s’agite sur sa quille, vous vous croyez +comme un marin bercé par le zéphyr.</p> + +<p>Toutes ces joies, vous seul les faites finir en jetant votre foulard +comme on tortille sa serviette après le dîner, en vous dressant sur +votre... ah! cela s’appelle <i>votre séant</i>. Et vous vous grondez vous-même +en vous disant quelque dureté, comme: —Ah! ventrebleu! +il faut se lever. —Chasseur diligent, —mon ami, qui veut faire +fortune doit se lever matin, —tu es un drôle, un paresseux.</p> + +<p>Vous restez sur ce temps. Vous regardez votre chambre, vous +rassemblez vos idées. Enfin, vous sortez hors du lit, —spontanément! —avec +courage! —par votre propre vouloir! —Vous allez +au feu, vous consultez la plus complaisante de toutes les pendules, +vous interjetez des espérances ainsi conçues: —Chose est +paresseux, je le trouverai bien encore! —Je vais courir. —Je le +rattraperai, s’il est sorti. —On m’aura bien attendu. —Il y a un +quart d’heure de grâce dans tous les rendez-vous, même entre débiteur +et créancier.</p> + +<p>Vous mettez vos bottes avec fureur, vous vous habillez comme +quand vous avez peur d’être surpris peu vêtu, vous avez les plaisirs +de la hâte, vous interpellez vos boutons; enfin, vous sortez +comme un vainqueur, sifflotant, brandissant votre canne, secouant +les oreilles, galopant.</p> + +<p>—Après tout, dites-vous, vous n’avez de compte à rendre à +personne, vous êtes votre maître!</p> + +<p>Toi, pauvre homme marié, tu as fait la sottise de dire à ta +<span class="pagenum" id="page_522">522</span> +femme: —Ma bonne, demain... (quelquefois elle le sait deux +jours à l’avance), je dois me lever de grand matin. Malheureux +Adolphe, vous avez surtout prouvé la gravité de ce rendez-vous: —Il +s’agit de... et de... et encore de..., enfin de...</p> + +<p>Deux heures avant le jour, Caroline vous réveille tout doucement, +et vous dit tout doucement:</p> + +<p>—Mon ami, mon ami!...</p> + +<p>—Quoi? le feu, le...</p> + +<p>—Non, dors, je me suis trompée, l’aiguille était là, tiens! il +n’est que quatre heures, tu as encore deux heures à dormir.</p> + +<p>Dire à un homme: Vous n’avez plus que deux heures à dormir, +n’est-ce pas, en petit, comme quand on dit à un criminel: Il est +cinq heures du matin, ce sera pour sept heures et demie? Ce +sommeil est troublé par une pensée grise, ailée qui vient se cogner +aux vitres de votre cervelle, à la façon des chauves-souris.</p> + +<p>Une femme est alors exacte comme un démon venant réclamer +une âme qui lui a été vendue. Quand cinq heures sonnent, la +voix de votre femme, hélas! trop connue, résonne dans votre +oreille; elle accompagne le timbre, et vous dit avec une atroce +douceur: —Adolphe, voilà cinq heures, lève-toi, mon ami.</p> + +<p>—Ouhouhi... ououhoin...</p> + +<p>—Adolphe, tu manqueras ton affaire, c’est toi-même qui l’as dit.</p> + +<p>—Ououhouin, ouhouhi... Vous vous roulez la tête avec désespoir.</p> + +<p>—Allons, mon ami, je t’ai tout apprêté hier... Mon chat, tu +dois partir; veux-tu manquer le rendez-vous? Allons donc, lève-toi +donc, Adolphe! va-t’en. Voilà le jour.</p> + +<p>Caroline se lève en rejetant les couvertures: elle tient à vous +montrer qu’elle peut se lever, sans barguigner. Elle va ouvrir les +volets, elle introduit le soleil, l’air du matin, le bruit de la rue. +Elle revient.</p> + +<p>—Mais, mon ami, lève-toi donc! Qui jamais aurait pu te croire +sans caractère? Oh! les hommes!... Moi, je ne suis qu’une femme, +mais ce que je dis est fait.</p> + +<p>Vous vous levez en grommelant, en maudissant le sacrement du +mariage. Vous n’avez pas le moindre mérite dans votre héroïsme; +ce n’est pas vous, mais votre femme qui s’est levée. Caroline vous +trouve tout ce qu’il vous faut avec une promptitude désespérante; +elle prévoit tout, elle vous donne un cache-nez en hiver, une +<span class="pagenum" id="page_523">523</span> +chemise de batiste à raies bleues en été, vous êtes traité comme un +enfant; vous dormez encore, elle vous habille, elle se donne tout +le mal; vous êtes jeté hors de chez vous. Sans elle tout irait mal! +Elle vous rappelle pour vous faire prendre un papier, un portefeuille. +Vous ne songez à rien, elle songe à tout!</p> + +<p>Vous revenez cinq heures après, pour le déjeuner, entre onze +heures et midi. La femme de chambre est sur la porte, dans l’escalier, +sur le carré, causant avec quelque valet de chambre; elle +se sauve en vous entendant ou vous apercevant. Votre domestique +met le couvert sans se presser, il regarde par la croisée, il flâne, il +va et vient en homme qui sait avoir son temps à lui. Vous demandez +où est votre femme, vous la croyez sur pied.</p> + +<p>—Madame est encore au lit, dit la femme de chambre.</p> + +<p>Vous trouvez votre femme languissante, paresseuse, fatiguée, +endormie. Elle avait veillé toute la nuit pour vous éveiller, elle +s’est recouchée, elle a faim.</p> + +<p>Vous êtes cause de tous les dérangements. Si le déjeuner n’est +pas prêt, elle en accuse votre départ. Si elle n’est pas habillée, si +tout est en désordre, c’est votre faute. A tout ce qui ne va pas, +elle répond: —Il a fallu te faire lever si matin! Monsieur s’est +levé si matin! est la raison universelle. Elle vous fait coucher de +bonne heure, parce que vous vous êtes levé matin. Elle ne peut +rien faire de la journée, parce que vous vous êtes levé matin.</p> + +<p>Dix-huit mois après, elle vous dit encore: —Sans moi, tu ne +te lèverais jamais. A ses amies, elle dit: —Monsieur se lever!... +Oh! sans moi, si je n’étais pas là, jamais il ne se lèverait.</p> + +<p>Un homme dont la tête grisonne lui dit: —Cela fait votre +éloge, Madame. Cette critique, un peu leste, met un terme à ses +vanteries.</p> + +<p>Cette petite misère, répétée deux ou trois fois, vous apprend à +vivre seul au sein de votre ménage, à n’y pas tout dire, à ne +vous confier qu’à vous-même; il vous paraît souvent douteux que +les avantages du lit nuptial en surpassent les inconvénients.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LES TAQUINAGES.</h4> + +<p class="nbreak">Vous avez passé de l’allégro sautillant du célibataire au grave +andante du père de famille.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_524">524</span> +Au lieu de ce joli cheval anglais cabriolant, piaffant entre les +brancards vernis d’un tilbury léger comme votre cœur, et mouvant +sa croupe luisante sous le quadruple lacis des rênes et des guides +que vous savez manier, avec quelle grâce et quelle élégance, les +Champs-Élysées le savent! vous conduisez un bon gros cheval normand +à l’allure douce.</p> + +<p>Vous avez appris la patience paternelle, et vous ne manquez pas +d’<ins title="original: occasion">occasions</ins> de le prouver. Aussi votre figure est-elle sérieuse.</p> + +<p>A côté de vous, se trouve un domestique évidemment à deux +fins, comme est la voiture. Cette voiture à quatre roues, et montée +sur des ressorts anglais, a du ventre, et ressemble à un bateau +rouennais; elle a des vitrages, une infinité de mécanismes économiques. +Calèche dans les beaux jours, elle doit être un coupé les +jours de pluie. Légère en apparence, elle est alourdie par six personnes +et fatigue votre unique cheval.</p> + +<p>Au fond, se trouvent étalées comme des fleurs votre jeune +femme épanouie, et sa mère, grosse rose trémière à beaucoup de +feuilles. Ces deux fleurs de la gent femelle gazouillent et parlent de +vous, tandis que le bruit des roues et votre attention de cocher, +mêlés à votre défiance paternelle, vous empêchent d’entendre le +discours.</p> + +<p>Sur le devant, il y a une jolie bonne proprette qui tient sur ses +genoux une petite fille; à côté brille un garçon en chemise rouge +plissée qui se penche hors de la voiture, veut grimper sur les coussins, +et s’est attiré mille fois des paroles qu’il sait être purement +comminatoires, le: —Sois donc sage, Adolphe, ou: —Je ne vous +emmène plus, Monsieur! —de toutes les mamans.</p> + +<p>La maman est en secret superlativement ennuyée de ce garçon +tapageur; elle s’est irritée vingt fois, et vingt fois le visage de la +petite fille endormie l’a calmée.</p> + +<p>—Je suis mère, s’est-elle dit. Et elle a fini par maintenir son +petit Adolphe.</p> + +<p>Vous avez exécuté la triomphante idée de promener votre famille. +Vous êtes parti le matin de votre maison, où les ménages +mitoyens se sont mis aux fenêtres en enviant le privilége que vous +donne votre fortune d’aller aux champs et d’en revenir sans subir +les voitures publiques. Or, vous avez traîné l’infortuné cheval normand +à Vincennes à travers tout Paris, de Vincennes à Saint-Maur, +de Saint-Maur à Charenton, de Charenton en face de je ne +<span class="pagenum" id="page_525">525</span> +sais quelle île qui a semblé plus jolie à votre femme et à votre +belle-mère que tous les paysages au sein desquels vous les avez +menées.</p> + +<p>—Allons à Maisons!... s’est-on écrié.</p> + +<p>Vous êtes allé à Maisons, près d’Alfort. Vous revenez par la rive +gauche de la Seine, au milieu d’un nuage de poussière olympique +très-noirâtre. Le cheval tire péniblement votre famille; hélas! +vous n’avez plus aucun amour-propre, en lui voyant les flancs +rentrés, et deux os saillants aux deux côtés du ventre; son poil est +moutonné par la sueur sortie et séchée à plusieurs reprises, qui, +non moins que la poussière, a gommé, collé, hirsuté le poil de sa +robe. Le cheval ressemble à un hérisson en colère, vous avez peur +qu’il ne soit fourbu, vous le caressez du fouet avec une espèce de +mélancolie qu’il comprend, car il agite la tête comme un cheval de +coucou, fatigué de sa déplorable existence.</p> + +<p>Vous y tenez, à ce cheval, il est excellent; il a coûté douze cents +francs. Quand on a l’honneur d’être père de famille, on tient à +douze cents francs autant que vous tenez à ce cheval. Vous apercevez +le chiffre effrayant des dépenses extraordinaires dans le cas +où il faudrait faire reposer Coco. Vous prendrez pendant deux +jours des cabriolets de place pour vos affaires. Votre femme fera +la moue de ne pouvoir sortir; elle sortira, et prendra un remise. +Le cheval donnera lieu à des extra que vous trouverez sur le mémoire +de votre unique palefrenier, un palefrenier unique, et que +vous surveillez comme toutes les choses uniques.</p> + +<p>Ces pensées, vous les exprimez dans le mouvement doux par +lequel vous laissez tomber le fouet le long des côtes de l’animal +engagé dans la poudre noire qui sable la route devant la Verrerie.</p> + +<p>En ce moment, le petit Adolphe, qui ne sait que faire dans cette +boîte roulante, s’est tortillé, s’est attristé dans son coin, et sa +grand’mère inquiète lui a demandé:</p> + +<p>—Qu’as-tu?</p> + +<p>—J’ai faim, a répondu l’enfant.</p> + +<p>—Il a faim, a dit la mère à sa fille.</p> + +<p>—Et comment n’aurait-il pas faim? il est cinq heures et demie, +nous ne sommes seulement pas à la barrière, et nous sommes +partis depuis deux heures!</p> + +<p>—Ton mari aurait pu nous faire dîner à la campagne.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_526">526</span> +Il aime mieux faire faire deux lieues de plus à son cheval et revenir +à la maison.</p> + +<p>—La cuisinière aurait eu son dimanche. Mais Adolphe a raison, +après tout. C’est une économie que de dîner chez soi, répond la +belle-mère.</p> + +<p>—Adolphe, s’écrie votre femme, stimulée par le mot économie, +nous allons si lentement que je vais avoir le mal de mer, et +vous nous menez ainsi précisément dans cette poussière noire. A +quoi pensez-vous? ma robe et mon chapeau seront perdus.</p> + +<p>—Aimes-tu mieux que nous perdions le cheval? demandez-vous +en croyant avoir répondu péremptoirement.</p> + +<p>—Il ne s’agit pas de ton cheval, mais de ton enfant qui se +meurt de faim: voilà sept heures qu’il n’a rien pris. Fouette donc +ton cheval! En vérité, ne dirait-on pas que tu tiens plus à ta rosse +qu’à ton enfant?</p> + +<p>Vous n’osez pas donner un seul coup de fouet au cheval, il aurait +peut-être encore assez de vigueur pour s’emporter et prendre +le galop.</p> + +<p>—Non, Adolphe tient à me contrarier, il va plus lentement, +dit la jeune femme à sa mère. Va, mon ami, va comme tu voudras. +Et puis, tu diras que je suis dépensière en me voyant acheter +un autre chapeau.</p> + +<p>Vous dites alors des paroles perdues dans le bruit des roues.</p> + +<p>—Mais quand tu me répondras par des raisons qui n’ont pas le +sens commun, crie Caroline.</p> + +<p>Vous parlez toujours en tournant la tête vers la voiture et la retournant +vers le cheval, afin de ne pas faire de malheur.</p> + +<p>—Bon! accroche! verse-nous, tu seras débarrassé de nous. +Enfin, Adolphe, ton fils meurt de faim, il est tout pâle!...</p> + +<p>—Cependant, Caroline, dit la belle-mère, il fait ce qu’il peut...</p> + +<p>Rien ne vous impatiente comme d’être protégé par votre belle-mère. +Elle est hypocrite, elle est enchantée de vous voir aux prises +avec sa fille; elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies, +de l’huile sur le feu.</p> + +<p>Quand vous arrivez à la barrière, votre femme est muette, elle +ne dit plus rien, elle tient ses bras croisés, elle ne veut pas vous +regarder. Vous n’avez ni âme, ni cœur, ni sentiment. Il n’y a que +vous pour inventer de pareilles parties de plaisir. Si vous avez le +malheur de rappeler à Caroline que c’est elle qui, le matin, a exigé +<span class="pagenum" id="page_527">527</span> +cette partie au nom de ses enfants et de sa nourriture (elle nourrit +sa petite), vous serez accablé sous une avalanche de phrases froides +et piquantes.</p> + +<p>Aussi acceptez-vous tout <i>pour ne pas aigrir le lait d’une +femme qui nourrit, et à laquelle il faut passer quelques petites +choses</i>, vous dit à l’oreille votre atroce belle-mère.</p> + +<p>Vous avez au cœur toutes les furies d’Oreste.</p> + +<p>A ces mots sacramentels dits par l’Octroi: —<i>Vous n’avez rien +à déclarer?</i>...</p> + +<p>—Je déclare, dit votre femme, beaucoup de mauvaise humeur +et de poussière.</p> + +<p>Elle rit, l’employé rit, il vous prend envie de verser votre famille +dans la Seine.</p> + +<p>Pour votre malheur, vous vous souvenez de la joyeuse et perverse +fille qui avait un petit chapeau rose et qui frétillait dans +votre tilbury quand, six ans auparavant, vous aviez passé par là +pour aller manger une matelote. Une idée! Madame Schontz s’inquiétait +bien d’enfants, de son chapeau dont la dentelle a été mise en +pièces dans les fourrés! elle ne s’inquiétait de rien, pas même +de sa dignité, car elle indisposa le garde champêtre de Vincennes +par la désinvolture de sa danse un peu risquée.</p> + +<p>Vous rentrez chez vous, vous avez hâté rageusement votre cheval +normand, vous n’avez évité ni l’indisposition de votre animal, +ni l’indisposition de votre femme.</p> + +<p>Le soir, Caroline a très-peu de lait. Si la petite crie à vous rompre +la tête en suçant le sein de sa mère, toute la faute est à vous, qui +préférez la santé de votre cheval à celle de votre fils qui mourait de +faim, et de votre fille dont le souper a péri dans une discussion où +votre femme a raison, <i>comme toujours</i>!</p> + +<p>—Après tout, dit-elle, les hommes ne sont pas mères.</p> + +<p>Vous quittez la chambre, et vous entendez votre belle-mère consolant +sa fille par ces terribles paroles: —Ils sont tous égoïstes, +calme-toi; ton père était absolument comme cela.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4><span class="pagenum" id="page_528">528</span> +LE CONCLUSUM.</h4> + +<p class="nbreak">Il est huit heures, vous arrivez dans la chambre à coucher de +votre femme. Il y a force lumières. La femme de chambre et la +cuisinière voltigent. Les meubles sont encombrés de robes essayées, +de fleurs rejetées.</p> + +<p>Le coiffeur est là, l’artiste par excellence, autorité souveraine, +à la fois rien et tout. Vous avez entendu les autres domestiques allant +et venant; il y a eu des ordres donnés et repris, des commissions +bien ou mal faites. Le désordre est au comble. Cette chambre +est un atelier d’où doit sortir une Vénus de salon.</p> + +<p>Votre femme veut être la plus belle du bal où vous allez. Est-ce +encore pour vous, pour elle seulement, ou pour autrui? Questions +graves!</p> + +<p>Vous n’y pensez seulement pas.</p> + +<p>Vous êtes serré, ficelé, harnaché dans vos habits de bal; vous +allez à pas comptés, regardant, observant, songeant à parler d’affaires +sur un terrain neutre avec un agent de change, un notaire +ou un banquier à qui vous ne voudriez pas donner l’avantage d’aller +les trouver chez eux.</p> + +<p>Un fait bizarre que chacun a pu observer, mais dont les causes +sont presque indéterminables, est la répugnance particulière que +les hommes habillés et près d’aller en soirée manifestent pour les +discussions ou pour répondre à des questions. Au moment du départ, +il est peu de maris qui ne soient silencieux et profondément +enfoncés dans des réflexions variables selon les caractères. Ceux +qui répondent ont des paroles brèves et péremptoires.</p> + +<p>En ce moment, les femmes, elles, deviennent excessivement agaçantes, +elles vous consultent, elles veulent avoir votre avis sur la +manière de dissimuler une queue de rose, de faire tomber une +grappe de bruyère, de tourner une écharpe. Il ne s’agit jamais de +ces brimborions, mais d’elles-mêmes. Suivant une jolie expression +anglaise, elles pêchent les compliments à la ligne, et quelquefois +mieux que des <ins title="original: complimene">compliments</ins>.</p> + +<p>Un enfant qui sort du collége apercevrait la raison cachée derrière +les saules de ces prétextes; mais votre femme vous est si connue, +et vous avez tant de fois agréablement badiné sur ses avantages +<span class="pagenum" id="page_529">529</span> +moraux et physiques, que vous avez la cruauté de dire votre avis +brièvement, en conscience; et vous forcez alors Caroline d’arriver +à ce mot décisif, cruel à dire pour toutes les femmes, même celles +qui ont vingt ans de ménage:</p> + +<p>—Il paraît que je ne suis pas à ton goût?</p> + +<p>Attiré sur le vrai terrain par cette question, vous lui jetez des +éloges qui sont pour vous la petite monnaie à laquelle vous tenez +le moins, les sous, les liards de votre bourse.</p> + +<p>—Cette robe est délicieuse! —Je ne t’ai jamais vue si bien +mise. —Le bleu, le rose, le jaune, le ponceau (choisissez) te va à +ravir. —La coiffure est très-originale. —En entrant au bal, tout +le monde t’admirera. —Non-seulement tu seras la plus belle, mais +encore la mieux mise. —Elles enrageront toutes de ne pas avoir +ton goût. —La beauté, nous ne la donnons pas; mais le goût est +comme l’esprit, une chose dont nous pouvons être fiers...</p> + +<p>—Vous trouvez? est-ce sérieusement, Adolphe?</p> + +<p>Votre femme coquète avec vous. Elle choisit ce moment pour +vous arracher votre prétendue pensée sur telle ou telle de ses amies, +et pour vous glisser le prix des belles choses que vous louez. Rien +n’est trop cher pour vous plaire. Elle renvoie sa cuisinière.</p> + +<p>—Partons, dites-vous.</p> + +<p>Elle renvoie la femme de chambre après avoir renvoyé le coiffeur, +et se met à tourner devant sa psyché, en vous montrant ses +plus glorieuses beautés.</p> + +<p>—Partons, dites-vous.</p> + +<p>—Vous êtes bien pressé, répond-elle.</p> + +<p>Et elle se montre en minaudant, en s’exposant comme un beau +fruit magnifiquement dressé dans l’étalage d’un marchand de comestibles. +Comme vous avez très-bien dîné, vous l’embrassez alors +au front, vous ne vous sentez pas en mesure de contre-signer vos +opinions. Caroline devient sérieuse.</p> + +<p>La voiture est avancée. Toute la maison regarde madame s’en +allant; elle est le chef-d’œuvre auquel chacun a mis la main, et +tous admirent l’œuvre commune.</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-12.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-12.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. S. RAÇON.</p> + <p class="caption2">LA BELLE-MÈRE.</p> + <p class="caption3">Elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies, +de l’huile sur le feu.</p> + <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p> +</div> + +<p>Votre femme part enivrée d’elle-même et peu contente de vous. +Elle marche glorieusement au bal, comme un tableau chéri, pourléché +dans l’atelier, caressé par le peintre, est envoyé dans le vaste +bazar du Louvre, à l’Exposition. Votre femme trouve, hélas! cinquante +femmes plus belles qu’elle; elles ont inventé des toilettes +<span class="pagenum" id="page_530">530</span> +d’un prix fou, plus ou moins originales; et il arrive pour l’œuvre +féminine ce qui arrive au Louvre pour le chef-d’œuvre: la robe +de votre femme pâlit auprès d’une autre presque semblable, dont +la couleur <i>plus voyante</i> écrase la sienne. Caroline n’est rien, +elle est à peine remarquée. Quand il y a soixante jolies femmes +dans un salon, le sentiment de la beauté se perd, on ne sait plus +rien de la beauté. Votre femme devient quelque chose de fort ordinaire. +La petite ruse de son sourire perfectionné ne se comprend +plus parmi les expressions grandioses, auprès de femmes à regards +hautains et hardis. Elle est effacée, elle n’est pas invitée à danser. +Elle essaye de se grimer pour jouer le contentement, et comme elle +n’est pas contente, elle entend dire: «Madame Adolphe a bien +mauvaise mine.» Les femmes lui demandent hypocritement si elle +souffre; pourquoi ne pas danser. Elles ont un répertoire de malices +couvertes de bonhomie, plaquées de bienveillance à faire damner +un saint, à rendre un singe sérieux et à donner froid à un démon.</p> + +<p>Vous, innocent, qui jouez, allez et venez, et qui ne voyez pas +une des mille piqûres d’épingle par lesquelles on a tatoué l’amour-propre +de votre femme, vous arrivez à elle en lui disant à l’oreille: —Qu’as-tu?</p> + +<p>—Demandez <i>ma</i> voiture.</p> + +<p>Ce <i>ma</i> est l’accomplissement du mariage. Pendant deux ans on +a dit <i>la</i> voiture de monsieur, <i>la</i> voiture, <i>notre</i> voiture, et enfin +<i>ma</i> voiture.</p> + +<p>Vous avez une partie engagée, une revanche à donner, de l’argent +à regagner.</p> + +<p>Ici l’on vous concède, Adolphe, que vous êtes assez fort pour +dire oui, disparaître et ne pas demander la voiture.</p> + +<p>Vous avez un ami, vous l’envoyez danser avec votre femme, car +vous en êtes à un système de concessions qui vous perdra: vous +entrevoyez déjà l’utilité d’un ami.</p> + +<p>Mais vous finissez par demander la voiture. Votre femme y +monte avec une rage sourde, elle se flanque dans son coin, s’emmitoufle +dans son capuchon, se croise les bras dans sa pelisse, se +met en boule comme une chatte, et ne dit mot.</p> + +<p>O maris! sachez-le, vous pouvez en ce moment tout réparer, +tout raccommoder, et jamais l’impétuosité des amants qui se sont +caressés par de flamboyants regards pendant toute la soirée n’y +manque! Oui, vous pouvez la ramener triomphante, elle n’a plus +<span class="pagenum" id="page_531">531</span> +que vous, il vous reste une chance, celle de violer votre femme. +Ah! bah! vous lui dites, vous, imbécile, niais et indifférent: —Qu’as-tu?</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Un mari doit toujours savoir ce qu’a sa femme, car elle sait toujours +ce qu’elle n’a pas.</p> + +<p class="sep1">—Froid, dit-elle.</p> + +<p>—La soirée a été superbe.</p> + +<p>—Ouh! ouh! rien de distingué! l’on a la manie, aujourd’hui, +d’inviter tout Paris dans un trou. Il y avait des femmes jusque +sur l’escalier; les toilettes s’abîment horriblement, la mienne est +perdue.</p> + +<p>—On s’est amusé.</p> + +<p>—Vous autres, vous jouez et tout est dit. Une fois mariés, +vous vous occupez de vos femmes comme les lions s’occupent de +peinture.</p> + +<p>—Je ne te reconnais plus, tu étais si gaie, si heureuse, si pimpante +en arrivant!</p> + +<p>—Ah! vous ne nous comprenez jamais. Je vous ai prié de partir, +et vous me laissez là, comme si les femmes faisaient jamais +quelque chose sans raison. Vous avez de l’esprit, mais dans certains +moments vous êtes vraiment singulier, je ne sais à quoi vous +pensez...</p> + +<p>Une fois sur ce terrain, la querelle s’envenime. Quand vous donnez +la main à votre femme pour descendre de voiture, vous tenez +une femme de bois; elle vous dit un merci par lequel elle vous +met sur la même ligne que son domestique. Vous n’avez pas plus +compris votre femme avant qu’après le bal, vous la suivez avec +peine, elle ne monte pas l’escalier, elle vole. Il y a brouille complète.</p> + +<p>La femme de chambre est enveloppée dans la disgrâce; elle est +reçue à coups de <i>non</i> et <i>oui</i> secs comme des biscottes de Bruxelles, +et qu’elle avale en vous regardant de travers. —Monsieur n’en fait +jamais d’autres! dit-elle en grommelant.</p> + +<p>Vous seul avez pu changer l’humeur de madame. Madame se +couche, elle a une revanche à prendre; vous ne l’avez pas comprise. +Elle ne vous comprend point. Elle se range dans son coin +de la façon la plus déplaisante et la plus hostile; elle est enveloppée +<span class="pagenum" id="page_532">532</span> +dans sa chemise, dans sa camisole, dans son bonnet de nuit, comme +un ballot d’horlogerie qui part pour les Grandes-Indes. Elle ne +vous dit ni bonsoir, ni bonjour, ni mon ami, ni Adolphe; vous +n’existez pas, vous êtes un sac de farine.</p> + +<p>Votre Caroline, si agaçante cinq heures auparavant dans cette +même chambre où elle frétillait comme une anguille, est du plomb +en saumon. Vous seriez le Tropique en personne, à cheval sur +l’Équateur, vous ne fondriez pas les glaciers de cette petite Suisse +personnifiée qui paraît dormir, et qui vous glacerait de la tête aux +pieds, au besoin. Vous lui demanderiez cent fois ce qu’elle a, la +Suisse vous répond par un <i lang="la">conclusum</i>, comme le <i lang="de">vorort</i> ou +comme la conférence de Londres.</p> + +<p>Elle n’a rien, elle est fatiguée, elle dort.</p> + +<p>Plus vous insistez, plus elle est bastionnée d’ignorance, garnie +de chevaux de frise. Quand vous vous impatientez, Caroline a +commencé des rêves! Vous grognez, vous êtes perdu.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Les femmes, sachant toujours bien expliquer leurs grandeurs, +c’est leurs petitesses qu’elles nous laissent à deviner.</p> + +<p class="sep1">Caroline daignera vous dire peut-être aussi qu’elle se sent déjà +très-indisposée; mais elle rit dans ses coiffes quand vous dormez, +et profère des malédictions sur votre corps endormi.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LA LOGIQUE DES FEMMES.</h4> + +<p class="nbreak">Vous croyez avoir épousé une créature douée de raison, vous +vous êtes lourdement trompé, mon ami.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Les êtres sensibles ne sont pas des êtres sensés.</p> + +<p class="sep1">Le sentiment n’est pas le raisonnement, la raison n’est pas le +plaisir, et le plaisir n’est certes pas une raison.</p> + +<p>—Oh! monsieur!</p> + +<p>Dites: —Ah! Oui, ah! Vous lancerez ce ah! du plus profond +de votre caverne thoracique en sortant furieux de chez vous, ou +en rentrant dans votre cabinet, abasourdi.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_533">533</span> +Pourquoi? comment? qui vous a vaincu, tué, renversé? La logique +de votre femme, qui n’est pas la logique d’Aristote, ni celle +de Ramus, ni celle de Kant, ni celle de Condillac, ni celle de Robespierre, +ni celle de Napoléon; mais qui tient de toutes logiques, +et qu’il faut appeler la logique de toutes les femmes, la logique des +femmes anglaises comme celle des Italiennes, des Normandes et +des Bretonnes (oh! celles-ci sont invaincues), des Parisiennes, enfin +des femmes de la lune, s’il y a des femmes dans ce pays nocturne +avec lequel les femmes de la terre s’entendent évidemment, +anges qu’elles sont!</p> + +<p>La discussion s’est engagée après le déjeuner. Les discussions +ne peuvent jamais avoir lieu qu’en ce moment dans les ménages.</p> + +<p>Un homme, quand il le voudrait, ne saurait discuter au lit avec +sa femme: elle a trop d’avantages contre lui, et peut trop facilement +le réduire au silence. En quittant le lit conjugal où il se +trouve une jolie femme, on a faim, quand on est jeune. Le déjeuner +est un repas assez gai, la gaîté n’est pas raisonneuse. Bref, +vous n’entamez l’affaire qu’après avoir pris votre café à la crème +ou votre thé.</p> + +<p>Vous avez mis dans votre tête d’envoyer, par exemple, votre +enfant au collége. Les pères sont tous hypocrites, et ne veulent jamais +avouer que leur sang les gêne beaucoup quand il court sur +ses deux jambes, porte sur tout ses mains hardies, et frétille comme +un têtard dans la maison. Votre enfant jappe, miaule et piaule; il +casse, brise ou salit les meubles, et les meubles sont chers; il fait +sabre de tout, il égare vos papiers, il emploie à ses cocottes le +journal que vous n’avez pas encore lu.</p> + +<p>La mère lui dit: —Prends! à tout ce qui est à vous; mais elle +dit: —Prends garde! à tout ce qui est à elle.</p> + +<p>La rusée bat monnaie avec vos affaires pour avoir sa tranquillité. +Sa mauvaise foi de bonne mère est à l’abri derrière son enfant, +l’enfant est son complice. Tous deux s’entendent contre vous +comme Robert Macaire et Bertrand contre un actionnaire. L’enfant +est une hache avec laquelle on fourrage tout chez vous. L’enfant +va triomphalement ou sournoisement à la maraude dans votre +garde-robe; il paraît caparaçonné de caleçons sales, il met au +jour des choses condamnées aux gémonies de la toilette. Il apporte +à une amie que vous cultivez, à l’élégante madame de Fischtaminel, +des ceintures à comprimer le ventre, des bouts de bâtons à +<span class="pagenum" id="page_534">534</span> +cirer les moustaches, de vieux gilets déteints aux entournures, +des chaussettes légèrement noircies aux talons et jaunies dans les +bouts. Comment faire observer que ces maculatures sont un effet +du cuir?</p> + +<p>Votre femme rit en regardant votre amie, et vous n’osez pas +vous fâcher; vous riez aussi, mais quel rire! les malheureux le +connaissent.</p> + +<p>Cet enfant vous cause, en outre, des peurs chaudes quand vos +rasoirs ne sont plus à leur place. Si vous vous fâchez, le petit +drôle sourit et vous montre deux rangées de perles; si vous le +grondez, il pleure. Accourt la mère! et quelle mère! une mère +qui va vous haïr si vous ne cédez pas. Il n’y a pas de <i lang="it">mezzo termine</i> +avec les femmes: on est un monstre, ou le meilleur des +pères.</p> + +<p>Dans certains moments, vous concevez Hérode et ses fameuses +ordonnances sur le massacre des innocents, qui n’ont été surpassées +que par celles du bon Charles X!</p> + +<p>Votre femme est revenue sur son sofa, vous vous promenez, +vous vous arrêtez, et vous posez nettement la question par cette +phrase interjective:</p> + +<p>—Décidément, Caroline, nous mettrons Charles en pension.</p> + +<p>—Charles ne peut pas aller en pension, dit-elle d’un petit ton +doux.</p> + +<p>—Charles a six ans, l’âge auquel commence l’éducation des +hommes.</p> + +<p>—A sept ans, d’abord, répond-elle. Les princes ne sont remis +par leur gouvernante au gouverneur, qu’à sept ans. Voilà la +loi et les prophètes. Je ne vois pas pourquoi l’on n’appliquerait pas +aux enfants des bourgeois les lois suivies pour les enfants des +princes. Ton enfant est-il plus avancé que les leurs? Le roi de +Rome...</p> + +<p>—Le roi de Rome n’est pas une autorité.</p> + +<p>—Le roi de Rome n’est pas le fils de l’Empereur?... (Elle détourne +la discussion.) En voilà bien d’une autre! Ne vas-tu pas +accuser l’impératrice? elle a été accouchée par le docteur Dubois, +en présence de...</p> + +<p>—Je ne te dis pas cela...</p> + +<p>—Tu ne me laisses jamais finir, Adolphe.</p> + +<p>—Je te dis que le roi de Rome... (ici vous commencez à élever +<span class="pagenum" id="page_535">535</span> +la voix), le roi de Rome, qui avait à peine quatre ans lorsqu’il +a quitté la France, ne saurait servir d’exemple.</p> + +<p>—Cela n’empêche pas que le duc de Bordeaux n’ait été remis à +sept ans à M. le duc de Rivière, son gouverneur. (Effet de logique.)</p> + +<p>—Pour le duc de Bordeaux, c’est différent...</p> + +<p>—Tu conviens donc alors qu’on ne peut pas mettre un enfant +au collége avant l’âge de sept ans? dit-elle avec emphase. (Autre +effet.)</p> + +<p>—Je ne dis pas cela du tout, ma chère amie. Il y a bien de la +différence entre l’éducation publique et l’éducation particulière.</p> + +<p>—C’est bien pour cela que je ne veux pas mettre encore +Charles au collége, il faut être encore plus fort qu’il ne l’est pour +y entrer.</p> + +<p>—Charles est très-fort pour son âge.</p> + +<p>—Charles?... oh! les hommes! Mais Charles est d’une constitution +très-faible, il tient de vous. (Le <i>vous</i> commence.) Si vous +voulez vous défaire de votre fils, vous n’avez qu’à le mettre au +collége... Mais il y a déjà quelque temps que je m’aperçois bien +que cet enfant vous ennuie.</p> + +<p>—Allons! mon enfant m’ennuie, à présent; te voilà bien! +Nous sommes responsables de nos enfants envers eux-mêmes! il +faut enfin commencer l’éducation de Charles; il prend ici les plus +mauvaises habitudes; il n’obéit à personne; il se croit le maître de +tout; il donne des coups et personne ne lui en rend. Il doit se trouver +avec des égaux, autrement il aura le plus détestable caractère.</p> + +<p>—Merci; j’élève donc mal mon enfant?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela; mais vous aurez toujours d’excellentes +raisons pour le garder.</p> + +<p>Ici le <i>vous</i> s’échange, et la discussion acquiert un ton aigre de +part et d’autre. Votre femme veut bien vous affliger du <i>vous</i>, mais +elle se blesse de la réciprocité.</p> + +<p>—Enfin, voilà votre mot! vous voulez m’ôter mon enfant, vous +vous apercevez qu’il est entre nous, vous êtes jaloux de votre enfant, +vous voulez me tyranniser à votre aise, et vous sacrifiez votre +fils! Oh! j’ai bien assez d’esprit pour vous comprendre.</p> + +<p>—Mais vous faites de moi Abraham tenant son couteau! Ne +dirait-on pas qu’il n’y a pas de colléges? Les colléges sont vides, +personne ne met ses enfants au collége.</p> + +<p>—Vous voulez me rendre aussi par trop ridicule, reprend-elle. +<span class="pagenum" id="page_536">536</span> +Je sais bien qu’il y a des colléges, mais on ne met pas des +garçons au collége à six ans, et Charles n’ira pas au collége.</p> + +<p>—Mais, ma chère amie, ne t’emporte pas.</p> + +<p>—Comme si je m’emportais jamais! Je suis femme et sais souffrir.</p> + +<p>—Raisonnons.</p> + +<p>—Oui, c’est assez déraisonner.</p> + +<p>—Il est temps d’apprendre à lire et à écrire à Charles; plus +tard, il éprouverait des difficultés qui le rebuteraient.</p> + +<p>Ici, vous parlez pendant dix minutes sans aucune interruption, +et vous finissez par un: —Eh bien? armé d’une accentuation +qui figure un point <ins title="original: interrogant">interrogeant</ins> extrêmement crochu.</p> + +<p>—Eh bien! dit-elle, il n’est pas encore temps de mettre Charles +au collége.</p> + +<p>Il n’y a rien de gagné.</p> + +<p>—Mais, ma chère, cependant M. Deschars a mis son petit +Jules au collége à six ans. Viens voir des colléges, tu y trouveras +énormément d’enfants de six ans.</p> + +<p>Vous parlez encore dix minutes sans aucune interruption, et +quand vous jetez un autre:</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Le petit Deschars est revenu avec des engelures, répond-elle.</p> + +<p>—Mais Charles a des engelures ici.</p> + +<p>—Jamais, dit-elle d’un air superbe.</p> + +<p>La question se trouve, après un quart d’heure, arrêtée par une +discussion accessoire sur: «Charles a-t-il eu ou n’a-t-il pas eu +des engelures?»</p> + +<p>Vous vous renvoyez des allégations contradictoires, vous ne vous +croyez plus l’un l’autre, il faut en appeler à des tiers.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Tout ménage a sa cour de cassation qui ne s’occupe jamais du +fond et qui ne juge que la forme.</p> + +<p class="sep1">La bonne est mandée, elle vient, elle est pour votre femme. Il +est acquis à la discussion que Charles n’a jamais eu d’engelures.</p> + +<p>Caroline vous regarde, elle triomphe et vous dit ces ébouriffantes +paroles: —Tu vois bien qu’il est impossible de mettre +Charles au collége.</p> + +<p>Vous sortez suffoqué de colère. Il n’y a aucun moyen de prouver +à cette femme qu’il n’existe pas la moindre corrélation entre la +<span class="pagenum" id="page_537">537</span> +proposition de mettre son enfant au collége et la chance d’avoir +ou de ne pas avoir des engelures.</p> + +<p>Le soir, devant vingt personnes, après le dîner vous entendez +cette atroce créature finissant avec une femme sa longue conversation +par ces mots: —Il voulait mettre Charles au collége, mais +il a bien vu qu’il fallait encore attendre.</p> + +<p>Quelques maris, dans ces sortes de circonstances, éclatent devant +tout le monde, ils se font minotauriser six semaines après; +mais ils gagnent ceci, que Charles est mis au collége le jour où +il lui échappe une indiscrétion. D’autres cassent des porcelaines +en se livrant à une rage intérieure. Les gens habiles ne disent rien +et attendent.</p> + +<p>La logique de la femme se déploie ainsi dans les moindres faits, +à propos d’une promenade et d’un meuble à placer, d’un déménagement. +Cette logique, d’une simplicité remarquable, consiste à +ne jamais exprimer qu’une seule idée, celle qui formule leur volonté. +Comme toutes les choses de la nature femelle, ce système +peut se résoudre par ces deux termes algébriques: Oui. —Non. +Il y a aussi quelques hochements de tête qui remplacent tout.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4 id="jesuitisme">JÉSUITISME DES FEMMES.</h4> + +<p class="nbreak">Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins +jésuite que la femme la moins jésuite, jugez combien les femmes +sont jésuites! Elles sont si jésuites, que le plus fin des jésuites +lui-même ne devinerait pas à quel point une femme est jésuite, +car il y a mille manières d’être jésuite, et la femme est si habile +jésuite qu’elle a le talent d’être jésuite sans avoir l’air jésuite. On +prouve à un jésuite, rarement, mais on lui prouve quelquefois +qu’il est jésuite; essayez donc de démontrer à une femme qu’elle +agit ou parle en jésuite; elle se ferait hacher avant d’avouer qu’elle +est jésuite.</p> + +<p>Elle, jésuite! elle, la loyauté, la délicatesse même! Elle, jésuite! +Mais qu’entend-on par: Être jésuite? Connaît-elle ce que +c’est que d’être jésuite? Qu’est-ce que les jésuites? Elle n’a jamais +vu ni entendu de jésuites. «C’est vous qui êtes un jésuite!...» +et elle vous le démontre en expliquant jésuitiquement que vous +êtes un subtil jésuite.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_538">538</span> +Voici un des mille exemples du jésuitisme de la femme, et cet +exemple constitue la plus horrible des petites misères de la vie +conjugale, elle en est peut-être la plus grande.</p> + +<p>Poussé par les désirs mille fois exprimés, mille fois répétés de +Caroline, qui se plaignait d’aller à pied; ou de ne pas pouvoir +remplacer assez souvent son chapeau, son ombrelle, sa robe, quoi +que ce soit de sa toilette;</p> + +<p>De ne pas pouvoir mettre son enfant en matelot, —en lancier, —en +artilleur de la garde nationale, —en Écossais, les jambes +nues, avec une toque à plumes, —en jaquette, —en redingote, —en +sarrau de velours, —en bottes, —en pantalon; de ne pas +pouvoir lui acheter assez de joujoux, des souris qui trottent toutes +seules, —de petits ménages complets, etc.;</p> + +<p>Ou rendre à madame Deschars ni à madame de Fischtaminel +leurs politesses: —un bal, —une soirée, —un dîner; ou prendre +une loge au <ins title="original: spectable">spectacle</ins>, afin de ne plus se placer ignoblement +aux galeries entre des hommes trop galants, ou grossiers à demi; +d’avoir à chercher un fiacre à la sortie du spectacle:</p> + +<p>—Tu crois faire une économie, tu te trompes, vous dit-elle; +les hommes sont tous les mêmes! Je gâte mes souliers, je gâte +mon chapeau, mon châle se mouille, tout se fripe, mes bas de +soie sont éclaboussés. Tu économises vingt francs de voiture, —non +pas même vingt francs, car tu prends pour quatre francs +de fiacre, —seize francs donc! et tu perds pour cinquante +francs de toilette, puis tu souffres dans ton amour-propre en +voyant sur ma tête un chapeau fané; tu ne t’expliques pas pourquoi: +c’est tes damnés fiacres. Je ne te parle pas de l’ennui +d’être prise et foulée entre les hommes, il paraît que cela t’est indifférent!»</p> + +<p>De ne pouvoir acheter un piano au lieu d’en louer un; ou +suivre les modes. (Il y a des femmes qui ont toutes les nouveautés, +mais à quel prix?... Elle aimerait mieux se jeter par la croisée +que de les imiter, car elle vous aime, elle pleurniche. Elle ne comprend +pas ces femmes-là!) De ne pouvoir s’aller promener aux +Champs-Élysées, dans sa voiture, mollement couchée, comme +madame de Fischtaminel. (En voilà une qui entend la vie! et qui +a un bon mari, et bien appris, et bien discipliné, et heureux! sa +femme passerait dans le feu pour lui!...)</p> + +<p>Enfin, battu dans mille scènes conjugales, battu par les raisonnements +<span class="pagenum" id="page_539">539</span> +les plus logiques (feu Tripier, feu Merlin ne sont que +des enfants, la misère précédente vous l’a maintes fois prouvé), +battu par les caresses les plus chattes, battu par des larmes, battu +par vos propres paroles; car, dans ces circonstances, une femme +est tapie entre les feuilles de sa maison comme un jaguar; elle n’a +pas l’air de vous écouter, de faire attention à vous; mais s’il vous +échappe un mot, un geste, un désir, une parole, elle s’en arme, +elle l’affile, elle vous l’oppose cent et cent fois... battu par des +singeries gracieuses: «Si tu fais cela, je ferai ceci.» Elles deviennent +alors plus marchandes que les Juifs, les Grecs (de ceux +qui vendent des parfums et des petites filles), les Arabes (de ceux +qui vendent des petits garçons et des chevaux), plus marchandes +que les Suisses, les Génevois, les banquiers, et, ce qui est pis que +tout cela, que les Génois!</p> + +<p>Enfin, battu comme on est battu, vous vous déterminez à risquer, +dans une entreprise, une certaine portion de votre capital. +Un soir, entre chien et loup, côte à côte, ou un matin au réveil, +pendant que Caroline est là, à moitié éveillée, rose dans ses linges +blancs, le visage riant dans ses dentelles, vous lui dites: —Tu +veux ceci! Tu veux cela! Tu m’as dit ceci! Tu m’as dit cela!... +Enfin, vous énumérez, en un instant, les innombrables fantaisies +par lesquelles elle vous a maintes et maintes fois crevé le cœur, +car il n’y a rien de plus affreux que de ne pouvoir satisfaire le +désir d’une femme aimée! et vous terminez en disant:</p> + +<p>—Eh bien! ma chère amie, il se présente une occasion de +quintupler cent mille francs, et je suis décidé à faire cette affaire.</p> + +<p>Elle se réveille, elle se dresse sur ce qu’on est convenu d’appeler +<i>son séant</i>, elle vous embrasse, oh! la... bien!</p> + +<p>—Tu es gentil, est son premier mot.</p> + +<p>Ne parlons pas du dernier: c’est une énorme et indicible onomatopée +assez confuse.</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle, explique-moi ton affaire!</p> + +<p>Et vous tâchez d’expliquer l’affaire. D’abord, les femmes ne +comprennent aucune affaire, elles ne veulent pas paraître les comprendre; +elles les comprennent, où, quand, comment? elles doivent +les comprendre, à leur temps, —dans la saison, —à leur +fantaisie. Votre chère créature, Caroline, ravie, dit que vous avez +eu tort de prendre au sérieux ses désirs, ses gémissements, ses envies +de toilettes. Elle a peur de cette affaire, elle s’effarouche des +<span class="pagenum" id="page_540">540</span> +gérants, des actions, et surtout du fonds de roulement, le dividende +n’est pas clair...</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Les femmes ont toujours peur de ce qui se partage.</p> + +<p class="sep1">Enfin, Caroline craint des piéges; mais elle est enchantée de savoir +qu’elle peut avoir sa voiture, sa loge, les habits variés de son +enfant, etc. Tout en vous détournant de l’affaire, elle est visiblement +heureuse de vous voir y mettant vos capitaux.</p> + +<p><span class="smcap">Première époque.</span> —Oh! ma chère, je suis la plus heureuse +femme de la terre; Adolphe vient de se lancer dans une magnifique +affaire. Je vais avoir un équipage, oh! bien plus beau que celui de +madame de Fischtaminel: le sien est passé de mode; le mien aura +des rideaux à franges... Mes chevaux seront gris de souris, les siens +sont des alezans, communs comme des pièces de six liards.</p> + +<p>—Madame, cette affaire est donc?...</p> + +<p>—Oh! superbe, les actions doivent monter; il me l’a expliquée +avant de s’y jeter: car Adolphe! Adolphe ne fait rien sans prendre +conseil de moi...</p> + +<p>—Vous êtes bien heureuse.</p> + +<p>—Le mariage n’est pas tolérable sans une confiance absolue, +et Adolphe me dit tout.</p> + +<p>Vous êtes, vous ou toi, Adolphe, le meilleur mari de Paris, un +homme adorable, un génie, un cœur, un ange. Aussi êtes-vous +choyé à en être incommodé. Vous bénissez le mariage. Caroline +vante les hommes, —ces rois de la création! —les femmes sont +faites pour eux, —l’homme est généreux, —le mariage est la plus +belle institution.</p> + +<p>Durant trois mois, six mois, Caroline exécute les concertos, les +solos les plus brillants sur cette phrase adorable: —Je serai +riche! —j’aurai mille francs par mois pour ma toilette. —Je +vais avoir un équipage!...</p> + +<p>Il n’est plus question de l’enfant que pour savoir dans quel +collége on le mettra.</p> + +<p><span class="smcap">Deuxième époque.</span> —Eh bien! mon cher ami, où donc en est +cette affaire? —Que devient ton affaire? —Et cette affaire qui +doit me donner une voiture, etc.?... —Il est bien temps que ton +affaire finisse!... —Quand se terminera l’affaire? —Elle est bien +<span class="pagenum" id="page_541">541</span> +longtemps à se faire, cette affaire-là. —Quand l’affaire sera-t-elle +finie? —Les actions montent-elles? —Il n’y a que toi pour trouver +des affaires qui ne se terminent pas.</p> + +<p>Un jour, elle vous demande: —Y a-t-il une affaire?</p> + +<p>Si vous venez à parler de l’affaire, au bout de huit à dix mois, +elle répond:</p> + +<p>—Ah! cette affaire!... Mais il y a donc vraiment une affaire!</p> + +<p>Cette femme, que vous avez crue sotte, commence à montrer +incroyablement d’esprit quand il s’agit de se moquer de vous. Pendant +cette période, Caroline garde un silence compromettant quand +on parle de vous. Ou elle dit du mal des hommes en général: —Les +hommes ne sont pas ce qu’ils paraissent être: on ne les connaît +qu’à l’user. —Le mariage a du bon et du mauvais. —Les +hommes ne savent rien finir.</p> + +<p><span class="smcap">Troisième époque.</span> —<i>Catastrophe.</i> —Cette magnifique entreprise +qui devait donner cinq capitaux pour un, à laquelle ont +participé les gens les plus défiants, les gens les plus instruits, des +pairs et des députés, des banquiers, —tous chevaliers de la Légion +d’honneur, —cette affaire est en liquidation! les plus hardis espèrent +dix pour cent de leurs capitaux. Vous êtes triste.</p> + +<p>Caroline vous a souvent dit: —Adolphe, qu’as-tu? —Adolphe, +tu as quelque chose.</p> + +<p>Enfin, vous apprenez à Caroline le fatal résultat; elle commence +par vous consoler.</p> + +<p>—Cent mille francs de perdus! Il faudra maintenant la plus +stricte économie, dites-vous imprudemment.</p> + +<p>Le jésuitisme de la femme éclate alors sur ce mot économie. +Le mot économie met le feu aux poudres.</p> + +<p>—Ah! voilà ce que c’est que de faire des affaires! Pourquoi +donc, <i>toi, si prudent</i>, es-tu donc allé compromettre cent mille +francs? J’étais contre l’affaire, souviens-t’en! <i>Mais</i> <span class="smcap">tu ne m’as +PAS ÉCOUTÉE</span>!...</p> + +<p>Sur ce thème, la discussion s’envenime.</p> + +<p>—Vous n’êtes bon à rien, —vous êtes incapable, —les femmes +seules voient juste. —<ins title="original: Nous">Vous</ins> avez risqué le pain de vos enfants, —elle +vous en a dissuadé. —Vous ne pouvez pas dire que ce soit +pour elle. Elle n’a, Dieu merci, aucun reproche à se faire. Cent +fois par mois elle fait allusion à votre désastre: —Si monsieur +n’avait pas jeté ses fonds dans une telle entreprise, je pourrais +<span class="pagenum" id="page_542">542</span> +avoir ceci, cela. Quand tu voudras faire une affaire, une autre +fois, tu m’écouteras! Adolphe est atteint et convaincu d’avoir +perdu cent mille francs à l’étourdie, sans but, comme un sot, sans +avoir consulté sa femme. Caroline dissuade ses amies de se marier. +Elle se plaint de l’incapacité des hommes qui dissipent la fortune +de leurs femmes. Caroline est vindicative! elle est sotte, elle est +atroce! Plaignez Adolphe! Plaignez-vous, ô maris! O garçons, +réjouissez-vous!</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>SOUVENIRS ET REGRETS.</h4> + +<p class="nbreak">Marié depuis quelques années, votre amour est devenu si placide, +que Caroline essaye quelquefois le soir de vous réveiller par +de petits mots piquants. Vous avez je ne sais quoi de calme et de +tranquille qui impatiente toutes les femmes légitimes. Les femmes +y trouvent une sorte d’insolence; elles prennent la nonchalance du +bonheur pour la fatuité de la certitude, car elles ne pensent jamais +au dédain de leurs inestimables valeurs: leur vertu est alors furieuse +d’être prise au mot.</p> + +<p>Dans cette situation, qui est le fond de la langue de tout mariage, +et sur laquelle homme et femme doivent compter, aucun +mari n’ose dire que le pâté d’anguille l’ennuie; mais son appétit +a certainement besoin des condiments de la toilette, des pensées +de l’absence, des irritations d’une rivalité supposée.</p> + +<p>Enfin, vous vous promenez alors très-bien avec votre femme +sous le bras, sans serrer le sien contre vos flancs avec la craintive +et soigneuse cohésion de l’avare tenant son trésor. Vous regardez, +à droite et à gauche, les curiosités sur les boulevards, en gardant +votre femme d’un bras lâché et distrait, comme si vous étiez le remorqueur +d’un gros bateau normand. Allons, soyez francs, mes +amis! si, derrière votre femme, un admirateur la pressait par mégarde +ou avec intention, vous n’avez aucune envie de vérifier les +motifs du passant; d’ailleurs, nulle femme ne s’amuse à faire naître +une querelle pour si peu de chose. Ce peu de chose, avouons-nous +encore ceci, n’est-il pas excessivement flatteur pour l’un comme +pour l’autre?</p> + +<p>Vous en êtes là, mais vous n’êtes pas allé plus loin. Cependant, +<span class="pagenum" id="page_543">543</span> +vous enterrez au fond de votre cœur et de votre conscience une +horrible pensée: Caroline n’a pas répondu à votre attente. Caroline +a des défauts qui, par la haute mer de la lune de miel, restaient +sous l’eau, et que la marée basse de la lune rousse a découverts. +Vous vous êtes heurté souvent à ces écueils, vos espérances +y ont échoué plusieurs fois, plusieurs fois vos désirs de jeune +homme à marier (où est ce temps!) y ont vu briser leurs embarcations +pleines de richesses fantastiques: la fleur des marchandises +a péri, le lest du mariage est resté. Enfin, pour se servir +d’une locution de la langue parlée, en vous entretenant de votre mariage +avec vous-même, vous vous dites, en regardant Caroline: +<i>Ce n’est pas ce que je croyais!</i></p> + +<p>Un soir, au bal, dans le monde, chez un ami, n’importe où, +vous rencontrerez une sublime jeune fille, belle, spirituelle et +bonne; une âme, oh! une âme céleste! une beauté merveilleuse! +Voilà bien cette coupe inaltérable de figure ovale, ces traits qui +doivent résister longtemps à l’action de la vie, ce front gracieux et +rêveur. L’inconnue est riche, elle est instruite, elle appartient à +une grande famille; partout elle sera bien ce qu’elle doit être, elle +saura briller ou s’éclipser; elle offre enfin, dans toute sa gloire et +dans toute sa puissance, l’être rêvé, votre femme, celle que vous +vous sentez le pouvoir d’aimer toujours; elle flattera toujours vos +vanités, elle entendrait et servirait admirablement vos intérêts. +Enfin, elle est tendre et gaie, cette jeune fille qui réveille toutes +vos passions nobles! qui allume des désirs éteints!</p> + +<p>Vous regardez Caroline avec un sombre désespoir, et voici les +fantômes de pensées qui frappent, de leurs ailes de chauve-souris, +de leur bec de vautour, de leur corps de phalène, les parois du +palais où, comme une lampe d’or, brille votre cervelle, allumée +par le Désir.</p> + +<p class="sep1"><span class="smcap">Première strophe.</span> —Ah! pourquoi me suis-je marié? Ah! +quelle fatale idée! je me suis laissé prendre à quelques écus! Comment? +c’est fini, je ne puis avoir qu’une femme. Ah! les Turcs +ont de l’esprit! On voit que l’auteur du Coran a vécu dans le désert!</p> + +<p class="sep1"><span class="smcap">Deuxième strophe.</span> —Ma femme est malade, elle tousse quelquefois +le matin. Mon Dieu, s’il est dans les décrets de votre sagesse +de retirer Caroline du monde, faites-le promptement pour +son bonheur et pour le mien. Cet ange a fait son temps.</p> + +<p class="sep1 sepb1"><span class="pagenum" id="page_544">544</span> +<span class="smcap">Troisième strophe.</span> —Mais je suis un <ins title="original: monsire">monstre</ins>! Caroline est la +mère de mes enfants!</p> + +<p>Votre femme revient avec vous en voiture, et vous la trouvez +horrible; elle vous parle, vous lui répondez par monosyllabes. Elle +vous dit: «Qu’as-tu donc?» Vous lui répondez: «Rien.» Elle +tousse, vous l’engagez à voir, dès demain, le docteur. La médecine +a ses hasards.</p> + +<p class="sep1 sepb1"><span class="smcap">Quatrième strophe.</span> —On m’a dit qu’un médecin, maigrement +payé par des héritiers, s’écria très-imprudemment: «Ils me rognent +mille écus, et me doivent quarante mille livres de rente!» +Oh! je ne regarderais pas aux honoraires, moi!</p> + +<p>—Caroline, lui dites-vous à haute voix, il faut prendre garde à +toi; croise ton châle, soigne-toi, mon ange aimé.</p> + +<p>Votre femme est enchantée de vous, vous paraissez vous intéresser +énormément à elle. Pendant le déshabiller de votre femme, +vous restez étendu sur la causeuse.</p> + +<p>Quand tombe la robe, vous contemplez la divine apparition qui +vous ouvre la porte d’ivoire des châteaux en Espagne. Extase ravissante! +vous voyez la sublime jeune fille!... Elle est blanche +comme la voile du galion qui entre à Cadix <ins title="original: chargée">chargé</ins> de trésors. Elle +en a les merveilleux bossoirs qui fascinent le négociant avide. +Votre femme, heureuse d’être admirée, s’explique alors votre air +taciturne. Cette jeune fille sublime! vous la voyez les yeux fermés; +elle domine votre pensée, et vous dites alors:</p> + +<p class="sep1 sepb1"><span class="smcap">Cinquième et dernière strophe.</span> —Divine! adorable! Existe-t-il +deux femmes pareilles? Rose des nuits! Tour d’ivoire! Vierge +céleste! Étoile du soir et du matin!</p> + +<p>Chacun a ses petites litanies, vous en avez dit quatre.</p> + +<p>Le lendemain, votre femme est ravissante, elle ne tousse plus, +elle n’a pas besoin de docteur; si elle crève, elle crèvera de santé, +vous l’avez maudite quatre fois au nom de la jeune fille, et quatre +fois elle vous a béni. Caroline ne sait pas qu’il frétillait, au fond +de votre cœur, un petit poisson rouge de la nature des crocodiles, +enfermé dans l’amour conjugal comme l’autre dans un bocal, +mais sans coquillages.</p> + +<p>Quelques jours auparavant, votre femme avait parlé de vous, en +termes assez équivoques, à madame de Fischtaminel; votre belle +amie vient la voir, et Caroline vous compromet alors par des +<span class="pagenum" id="page_545">545</span> +regards mouillés et longtemps arrêtés; elle vous vante, elle se +trouve heureuse.</p> + +<p>Vous sortez furieux, vous enragez, et vous êtes heureux de rencontrer +un ami sur le boulevard, pour y exhaler votre bile.</p> + +<p>—Mon ami, ne te marie jamais! Il vaut mieux voir tes héritiers +emportant tes meubles pendant que tu râles, il vaut mieux rester +deux heures sans boire, à l’agonie, assassiné de paroles testamentaires +par une garde-malade comme celle que Henri Monnier met +si cruellement en scène dans sa terrible peinture des derniers +moments d’un célibataire! Ne te marie sous aucun prétexte!</p> + +<p>Heureusement vous ne revoyez plus la sublime jeune fille! Vous +êtes sauvé de l’enfer où vous conduisaient de criminelles pensées, +vous retombez dans le purgatoire de votre bonheur conjugal; mais +vous commencez à faire attention à madame de Fischtaminel, que +vous avez adorée sans pouvoir arriver jusqu’à elle quand vous étiez +garçon.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>OBSERVATION.</h4> + +<p class="nbreak">Arrivé à cette hauteur dans la latitude ou la longitude de +l’océan conjugal, il se déclare un petit mal chronique, intermittent, +assez semblable à des rages de dents... Vous m’arrêtez, je le +vois, pour me dire: —«Comment relève-t-on la hauteur dans +cette mer? Quand un mari peut-il se savoir à ce point nautique; +et peut-on en éviter les écueils?»</p> + +<p>On se trouve là, comprenez-vous? aussi bien après dix mois de +mariage qu’après dix ans: c’est selon la marche du vaisseau, +selon sa voilure, selon la mousson, la force des courants, et surtout +selon la composition de l’équipage. Eh bien, il y a cet avantage +que les marins n’ont qu’une manière de prendre le point, tandis +que les maris en ont mille de trouver le leur.</p> + +<p><span class="smcap">Exemples.</span> Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, devenue +tout bonnement votre femme, s’appuie beaucoup trop sur votre +bras en se promenant sur le Boulevard, ou trouve beaucoup plus +distingué de ne plus vous donner le bras;</p> + +<p>Ou elle voit des hommes plus ou moins jeunes, plus ou moins +bien mis, quand autrefois elle ne voyait personne, même quand le +<span class="pagenum" id="page_546">546</span> +Boulevard était noir de chapeaux et battu par plus de bottes que +de bottines;</p> + +<p>Ou, quand vous rentrez, elle dit: «—Ce n’est rien, c’est +Monsieur!» au lieu de: «—Ah! c’est Adolphe!» qu’elle disait +avec un geste, un regard, un accent qui faisaient penser à ceux qui +l’admiraient: Enfin, en voilà une heureuse! (Cette exclamation +d’une femme implique deux temps: celui pendant lequel elle est +sincère, celui pendant lequel elle est hypocrite avec: «—Ah! +c’est Adolphe.» Quand elle s’écrie: «—Ce n’est rien, c’est +Monsieur!» elle ne daigne plus jouer la comédie.)</p> + +<p>Ou, si vous revenez un peu tard (onze heures, minuit), elle... +ronfle!!! odieux indice!</p> + +<p>Ou, elle met ses bas devant vous... (Dans le mariage anglais, +ceci n’arrive qu’une seule fois dans la vie conjugale d’une lady; +le lendemain, elle part pour le continent avec un <i>captain</i> quelconque, +et ne pense plus à mettre ses bas.)</p> + +<p>Ou... mais restons-en là.</p> + +<p>Ceci s’adresse à des marins ou maris familiarisés avec <small>LA +CONNAISSANCE DES TEMPS</small>.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LE TAON CONJUGAL.</h4> + +<p class="nbreak">Eh bien! sous cette ligne voisine d’un signe tropical sur le nom +duquel le bon goût interdit de faire une plaisanterie vulgaire et indigne +de ce spirituel ouvrage, il se déclare une horrible petite misère +ingénieusement appelée le Taon Conjugal, de tous les cousins, +moustiques, taracanes, puces et scorpions, le plus impatientant, en +ce qu’aucune moustiquaire n’a pu être inventée pour s’en préserver. +Le Taon ne pique pas sur-le-champ: il commence à tintinnuler +à vos oreilles, et <i>vous ne savez pas encore ce que c’est</i>.</p> + +<p>Ainsi, à propos de rien, de l’air le plus naturel du monde, Caroline +dit: —Madame Deschars avait une bien belle robe, hier...</p> + +<p>—Elle a du goût, répond Adolphe sans en penser un mot.</p> + +<p>—C’est son mari qui la lui a donnée, réplique Caroline en haussant +les épaules.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-13.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-13.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">M. DESCHARS.</p> + <p class="caption3">Ce n’est pas M. Deschars qui se conduirait ainsi.</p> + <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="page_547">547</span> +—Oui, une robe de quatre cents francs! Elle a tout ce qui se +fait de plus beau en velours...</p> + +<p>—Quatre cents francs! s’écrie Adolphe en prenant la pose de +l’apôtre Thomas.</p> + +<p>—Mais il y a deux lés de rechange et un corsage...</p> + +<p>—Il fait bien les choses, monsieur Deschars! reprend Adolphe +en se réfugiant dans la plaisanterie.</p> + +<p>—Tous les hommes n’ont pas de ces attentions-là, dit Caroline +sèchement.</p> + +<p>—Quelles attentions?...</p> + +<p>—Mais, Adolphe... penser aux lés de rechange et à un corsage +pour faire encore servir la robe quand elle ne sera plus de mise, +décolletée...</p> + +<p>Adolphe se dit en lui-même: —Caroline veut une robe.</p> + +<p>Le pauvre homme!...</p> + +<p>Quelque temps après, monsieur Deschars a renouvelé la chambre +de sa femme. Puis monsieur Deschars a fait remonter à la nouvelle +mode les diamants de sa femme. Monsieur Deschars ne sort jamais +sans sa femme, ou ne laisse sa femme aller nulle part sans lui donner +le bras.</p> + +<p>Si vous apportez quoi que ce soit à Caroline, ce n’est jamais +aussi bien que ce qu’a fait monsieur Deschars. Si vous vous permettez +le moindre geste, la moindre parole un peu trop vifs; si +vous parlez un peu haut, vous entendez cette phrase sibilante et +vipérine:</p> + +<p>—Ce n’est pas monsieur Deschars qui se conduirait ainsi! Prends +donc monsieur Deschars pour modèle.</p> + +<p>Enfin, l’imbécile monsieur Deschars apparaît dans votre ménage +à tout moment et à propos de tout.</p> + +<p>Ce mot: «—Vois donc un peu si monsieur Deschars se permet +jamais...» est une épée de Damoclès, ou ce qui est pis, une +épingle; et votre amour-propre est la pelote où votre femme la +fourre continuellement, la retire et la refourre, sous une foule de +prétextes inattendus et variés, en se servant d’ailleurs des termes +d’amitié les plus câlins ou avec des façons assez gentilles.</p> + +<p>Adolphe, taonné jusqu’à se voir tatoué de piqûres, finit par faire +ce qui se fait en bonne police, en gouvernement, en stratégie. +(<i>Voyez</i> l’ouvrage de Vauban sur l’attaque et la défense des places +fortes.) Il avise madame de Fischtaminel, femme encore jeune, +<span class="pagenum" id="page_548">548</span> +élégante, un peu coquette, et il la pose (le scélérat se proposait +ceci depuis longtemps) comme un moxa sur l’épiderme excessivement +chatouilleux de Caroline.</p> + +<p>O vous qui vous écriez souvent: «—Je ne sais pas ce qu’a ma +femme!...» vous baiserez cette page de philosophie transcendante, +car vous allez y trouver <i>la clef du caractère de toutes les femmes</i>!... +Mais les connaître aussi bien que je les connais, ce ne sera +pas les connaître beaucoup: elles ne se connaissent pas elles-mêmes! +Enfin, Dieu, vous le savez, s’est trompé sur le compte de +la seule qu’il ait eue à gouverner et qu’il avait pris le soin de faire.</p> + +<p>Caroline veut bien piquer Adolphe à toute heure, mais cette faculté +de lâcher de temps en temps une guêpe au conjoint (terme judiciaire) +est un droit exclusivement réservé à l’épouse. Adolphe +devient un monstre s’il détache sur sa femme une seule mouche. +De Caroline, c’est de charmantes plaisanteries, un badinage pour +égayer la vie à deux, et dicté surtout par les intentions les plus +pures; tandis que, d’Adolphe, c’est une cruauté de Caraïbe, une +méconnaissance du cœur de sa femme et un plan arrêté de lui causer +du chagrin. Ceci n’est rien.</p> + +<p>—Vous aimez donc bien madame de Fischtaminel? demande +Caroline. Qu’a-t-elle donc dans l’esprit ou dans les manières de si +séduisant, cette araignée-là?</p> + +<p>—Mais, Caroline...</p> + +<p>—Oh! ne prenez pas la peine de nier ce goût bizarre, dit-elle +en arrêtant une négation sur les lèvres d’Adolphe, il y a longtemps +que je m’aperçois que vous me préférez cet échalas (madame de +Fischtaminel est maigre). Eh bien! allez... vous aurez bientôt reconnu +la différence.</p> + +<p>Comprenez-vous? Vous ne pouvez pas soupçonner Caroline d’avoir +le moindre goût pour monsieur Deschars (un gros homme +commun, rougeaud, un ancien notaire), tandis que vous aimez +madame de Fischtaminel! Et alors Caroline, cette Caroline dont +l’innocence vous a tant fait souffrir, Caroline qui s’est familiarisée +avec le monde, Caroline devient spirituelle: vous avez deux Taons +au lieu d’un.</p> + +<p>Le lendemain elle vous demande, en prenant un petit air bon +enfant: —Où en êtes-vous avec madame de Fischtaminel?...</p> + +<p>Quand vous sortez, elle vous dit: —Va, mon ami, va prendre +les eaux!</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_549">549</span> +Car, dans leur colère contre une rivale, toutes les femmes, même +les duchesses, emploient l’invective, et s’avancent jusque dans les +tropes de la Halle; elles font alors arme de tout.</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-14.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-14.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">MADAME FISCHTAMINEL.</p> + <p class="caption3">Qu’a-t-elle donc dans l’esprit et les manières, +cette..... araignée-là?</p> + <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p> +</div> + +<p>Vouloir convaincre Caroline d’erreur et lui prouver que madame +de Fischtaminel vous est indifférente, vous coûterait trop +cher. C’est une sottise qu’un homme d’esprit ne commet pas dans +son ménage: il y perd son pouvoir et il s’y ébrèche.</p> + +<p>Oh! Adolphe, tu es arrivé malheureusement à cette saison si ingénieusement +nommée l’<i>été de la Saint-Martin du mariage</i>. +Hélas! il faut, chose délicieuse! reconquérir ta femme, ta Caroline, +la reprendre par la taille, et devenir le meilleur des maris en +tâchant de deviner ce qui lui plaît, afin de faire à son plaisir au lieu +de faire à ta volonté! Toute la question est là désormais.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LES TRAVAUX FORCÉS.</h4> + +<p class="nbreak">Admettons ceci, qui, selon nous, est une vérité remise à neuf:</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">La plupart des hommes ont toujours un peu de l’esprit qu’exige +une situation difficile, quand ils n’ont pas tout l’esprit de cette situation.</p> + +<p class="sep1">Quant aux maris qui sont au-dessous de leur position, il est impossible +de s’en occuper: il n’y a pas de lutte, ils entrent dans la +classe nombreuse des <i>Résignés</i>.</p> + +<p>Adolphe se dit donc: —Les femmes sont des enfants: présentez-leur +un morceau de sucre, vous leur faites danser très-bien +toutes les contredanses que dansent les enfants gourmands; mais +il faut toujours avoir une dragée, la leur tenir haut, et... que le +goût des dragées ne leur passe point. Les Parisiennes (Caroline est +de Paris) sont excessivement vaines, elles sont gourmandes!... On +ne gouverne les hommes, on ne se fait des amis, qu’en les prenant +tous par leurs vices, en flattant leurs passions: ma femme +est à moi!</p> + +<p>Quelques jours après, pendant lesquels Adolphe a redoublé +d’attentions pour sa femme, il lui tient ce langage:</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_550">550</span> +—Tiens, Caroline, amusons-nous! il faut bien que tu mettes ta +nouvelle robe (la pareille à celle de madame Deschars), et... ma +foi, nous irons voir quelque bêtise aux Variétés.</p> + +<p>Ces sortes de propositions rendent toujours les femmes légitimes +de la plus belle humeur. Et d’aller! Adolphe a commandé pour +deux, chez Borrel, au Rocher de Cancale, un joli petit dîner fin.</p> + +<p>—Puisque nous allons aux Variétés, dînons au cabaret! s’écrie +Adolphe sur les boulevards en ayant l’air de se livrer à une improvisation +généreuse.</p> + +<p>Caroline, heureuse de cette apparence de bonne fortune, s’engage +alors dans un petit salon où elle trouve la nappe mise et le +petit service coquet offert par Borrel aux gens assez riches pour +payer le local destiné aux grands de la terre qui se font petits pour +un moment.</p> + +<p>Les femmes, dans un dîné <ins title="original: prié">privé</ins>, mangent peu: leur secret harnais +les gêne, elles ont le corset de parade, elles sont en présence +de femmes dont les yeux et la langue sont également redoutables. +Elles aiment, non pas la bonne, mais la jolie chère: sucer des +écrevisses, gober des cailles au gratin, tortiller l’aile d’un coq de +bruyère, et commencer par un morceau de poisson bien frais, relevé +par une de ces sauces qui font la gloire de la cuisine française. +La France règne par le goût en tout: le dessin, les modes, etc. La +sauce est le triomphe du goût, en cuisine. Donc, grisettes, bourgeoises +et duchesses sont enchantées d’un bon petit dîner arrosé de +vins exquis, pris en petite quantité, terminé par des fruits comme +il n’en vient qu’à Paris, surtout quand on va digérer ce petit dîner +au spectacle, dans une bonne loge, en écoutant des bêtises, celles +de la scène, et celles qu’on leur dit à l’oreille pour expliquer celles +de la scène. Seulement l’addition du restaurant est de cent francs, +la loge en coûte trente, et les voitures, la toilette (gants frais, bouquet, +etc.) autant. Cette galanterie monte à un total de cent +soixante francs, quelque chose comme quatre mille francs par +mois, si l’on va souvent à l’Opéra-Comique, aux Italiens et au +grand Opéra. Quatre mille francs par mois valent aujourd’hui +deux millions de capital. Mais tout <i>honneur conjugal</i> vaut cela.</p> + +<p>Caroline dit à ses amies des choses qu’elle croit excessivement +flatteuses, mais qui font faire la moue à un mari spirituel.</p> + +<p>—Depuis quelque temps, Adolphe est charmant. Je ne sais +pas ce que j’ai fait pour mériter tant de gracieusetés, mais il me +<span class="pagenum" id="page_551">551</span> +comble. Il ajoute du prix à tout par ces délicatesses qui nous <i>impressionnent</i> +tant, nous autres femmes... Après m’avoir <ins title="original: mené">menée</ins> +lundi au Rocher de Cancale, il m’a soutenu que Véry faisait aussi +bien la cuisine que Borrel, et il a recommencé la partie dont je +vous ai parlé, mais en m’offrant au dessert un coupon de loge à +l’Opéra. L’on donnait <span class="smcap">Guillaume Tell</span>, qui, vous le savez, est +ma passion.</p> + +<p>—Vous êtes bien heureuse, répond madame Deschars sèchement, +et avec une évidente jalousie.</p> + +<p>—Mais une femme qui remplit bien ses devoirs mérite, il me +semble, ce bonheur...</p> + +<p>Quand cette phrase atroce se promène sur les lèvres d’une +femme mariée, il est clair qu’elle <i>fait son devoir</i>, à la façon des +écoliers, pour la récompense qu’elle attend. Au collége, on veut +gagner des exemptions; en mariage, on espère un châle, un bijou. +Donc, plus d’amour!</p> + +<p>—Moi, ma chère (madame Deschars est piquée), moi, je suis +raisonnable. Deschars faisait de ces folies-là...<a id="fnanchor_4" href="#footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, j’y ai mis bon +ordre. Écoutez donc, ma petite, nous avons deux enfants, et j’avoue +que cent ou deux cents francs sont une considération pour +moi, mère de famille.</p> + +<div class="fnotes"> +<p><a id="footnote_4" href="#fnanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> +Mensonge à triple péché mortel (mensonge, orgueil, envie) que se permettent +les dévotes, car madame Deschars est une dévote atrabilaire; elle ne +manque pas un office à Saint-Roch <i>depuis qu’elle a quêté avec la reine</i>.</p> + +<p class="rsign">(NOTE DE L’AUTEUR.)</p> +</div> + +<p>—Eh! madame, dit madame de Fischtaminel, il vaut mieux +que nos maris aillent en partie fine avec nous que...</p> + +<p>—Deschars?... dit brusquement madame Deschars en se levant +et saluant.</p> + +<p>Le sieur Deschars (homme annulé par sa femme) n’entend pas +alors la fin de cette phrase, par laquelle il apprendrait qu’on peut +manger son bien avec des femmes excentriques.</p> + +<p>Caroline, flattée dans toutes ses vanités, se rue alors dans toutes +les douceurs de l’orgueil et de la gourmandise, deux délicieux péchés +capitaux. Adolphe regagne du terrain; mais, hélas! (cette +réflexion vaut un sermon de Petit Carême) le péché, comme toute +volupté, contient son aiguillon. De même qu’un Autocrate, le +Vice ne tient pas compte de mille délicieuses flatteries devant un +<span class="pagenum" id="page_552">552</span> +seul pli de rose qui l’irrite. Avec lui, l’homme doit aller <i lang="it">crescendo</i>!... +et toujours.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Le Vice, le Courtisan, le Malheur et l’Amour ne connaissent +que le <i>présent</i>.</p> + +<p class="sep1">Au bout d’un temps difficile à déterminer, Caroline se regarde +dans la glace, au dessert, et voit des rubis fleurissant sur ses pommettes +et sur les ailes si pures de son nez. Elle est de mauvaise +humeur au spectacle, et vous ne savez pas pourquoi, vous, +Adolphe, si fièrement posé dans votre cravate! vous qui tendez +votre torse en homme satisfait.</p> + +<p>Quelques jours après, la couturière arrive, elle essaye une robe, +elle rassemble ses forces, elle ne parvient pas à l’agrafer... On appelle +la femme de chambre. Après un tirage de la force de deux +chevaux, un vrai treizième travail d’Hercule, il se déclare un +hiatus de deux pouces. L’inexorable couturière ne peut cacher +à Caroline que sa taille a changé. Caroline, l’aérienne Caroline, +menace d’être pareille à madame Deschars. En terme vulgaire, +elle épaissit. On laisse Caroline atterrée.</p> + +<p>—Comment avoir, comme cette grosse madame Deschars, des +cascades de chairs à la Rubens? Et c’est vrai... se dit-elle, Adolphe +est un profond scélérat. Je le vois, il veut faire de moi une mère +Gigogne! et m’ôter mes moyens de séduction!</p> + +<p>Caroline veut bien désormais aller aux Italiens, elle y accepte +un tiers de loge, mais elle trouve <i>très-distingué</i> de peu manger, +et refuse les parties fines de son mari.</p> + +<p>—Mon ami, dit-elle, une femme comme il faut ne saurait +aller là si souvent... On entre une fois par plaisanterie dans ces +boutiques; mais s’y montrer habituellement?... fi donc!</p> + +<p>Borrel et Véry, ces illustrations du Fourneau, perdent chaque +jour mille francs de recette à ne pas avoir une entrée spéciale pour +les voitures. Si une voiture pouvait se glisser sous une porte cochère, +et sortir par une autre en jetant une femme au péristyle +d’un escalier élégant, combien de clientes leur amèneraient de +bons, gros, riches clients!</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">La coquetterie tue la gourmandise.</p> + +<p class="sep1"><span class="pagenum" id="page_553">553</span> +Caroline en a bientôt assez du théâtre, et le diable seul peut +savoir la cause de ce dégoût. Excusez Adolphe! un mari n’est pas +le diable.</p> + +<p>Un bon tiers des Parisiennes s’ennuie au spectacle, à part quelques +escapades, comment aller rire et mordre au fruit d’une indécence, —aller +respirer le poivre long d’un gros mélodrame, —s’extasier +à des décorations, etc. Beaucoup d’entre elles ont les +oreilles rassasiées de musique, et ne vont aux Italiens que pour les +chanteurs, ou, si vous voulez, pour remarquer les différences dans +l’exécution. Voici ce qui soutient les théâtres: les femmes y sont +un spectacle avant et après la pièce. La vanité seule paye du prix +exorbitant de quarante francs trois heures de plaisir contestable, +pris en mauvais air et à <ins title="original: grand">grands</ins> frais, sans compter les rhumes attrapés +en sortant. Mais se montrer, se faire voir, recueillir les regards +de cinq cents hommes!... quelle franche lippée! dirait Rabelais.</p> + +<p>Pour cette précieuse récolte, engrangée par l’amour-propre, il +faut être remarqué. Or, une femme et son mari sont peu regardés. +Caroline a le chagrin de voir la salle toujours préoccupée des +femmes qui ne sont pas avec leurs maris, des femmes excentriques. +Or, le faible loyer qu’elle touche de ses efforts, de ses toilettes +et de ses poses, ne compensant guère à ses yeux la fatigue, +la dépense et l’ennui, bientôt il en est du spectacle comme de la +bonne chère: la bonne cuisine la faisait engraisser, le théâtre la +fait jaunir.</p> + +<p>Ici Adolphe (ou tout homme à la place d’Adolphe) ressemble à +ce paysan du Languedoc qui souffrait horriblement d’un <i>agacin</i> +(en français, cor; mais le mot de la langue d’Oc n’est-il pas plus +joli?). Ce paysan enfonçait son pied de deux pouces dans les cailloux +les plus aigus du chemin, en disant à son agacin: —<i>Troun +de Diou! de bagasse</i>! si tu mé fais souffrir, jé té lé rends bien.</p> + +<p>—En vérité, dit Adolphe profondément désappointé le jour où +on reçoit de sa femme un refus motivé, je voudrais bien savoir ce +qui peut vous plaire...</p> + +<p>Caroline regarde son mari du haut de sa grandeur, et lui dit, +après un temps digne d’une actrice: —Je ne suis ni une oie de +Strasbourg, ni une girafe.</p> + +<p>—On peut, en effet, mieux employer quatre mille francs par +mois, répond Adolphe.</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_554">554</span> +—Avec le quart de cette somme, offert à d’estimables forçats, +à de jeunes libérés, à d’honnêtes criminels, on devient un personnage, +un petit Manteau-Bleu! reprend Adolphe, et une jeune +femme est alors fière de son mari.</p> + +<p>Cette phrase est le cercueil de l’amour! aussi Caroline la prend-elle +en très-mauvaise part. Il s’ensuit une explication. Ceci rentre +dans les milles facéties du chapitre suivant, dont le titre doit faire +sourire les amants aussi bien que les époux. S’il y a des rayons +jaunes, pourquoi n’y aurait-il pas des jours de cette couleur +excessivement conjugale?</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LES RISETTES JAUNES.</h4> + +<p class="nbreak">Arrivé dans ces eaux, vous jouissez alors de ces petites scènes +qui, dans le grand opéra du mariage, représentent des intermèdes, +et dont voici le type.</p> + +<p>Vous êtes un soir seuls, après dîner, et vous vous êtes déjà tant +de fois trouvés seuls que vous éprouvez le besoin de vous dire de +petits mots piquants, comme ceci, donné pour exemple.</p> + +<p>—Prends garde à toi Caroline, dit Adolphe, qui a sur le cœur +tant d’efforts inutiles, il me semble que ton nez a l’impertinence +de rougir à domicile tout aussi bien qu’au restaurant.</p> + +<p>—Tu n’es pas dans tes jours d’amabilité!...</p> + +<h5>RÈGLE GÉNÉRALE.</h5> + +<p class="nbreak">Aucun homme n’a pu découvrir le moyen de donner un conseil +d’ami à aucune femme, pas même à la sienne.</p> + +<p class="sep1">—Que veux-tu, ma chère, peut-être es-tu trop serrée dans ton +corset, et l’on se donne ainsi des maladies...</p> + +<p>Aussitôt qu’un homme a dit cette phrase n’importe à quelle +femme, cette femme (elle sait que les buscs sont souples) saisit son +busc par le bout qui regarde en contre-bas, et le soulève en disant, +comme Caroline:</p> + +<p>—Vois, on peut y mettre la main! jamais je ne me serre.</p> + +<p>—Ce sera donc l’estomac...</p> + +<p>—Qu’est-ce que l’estomac a de commun avec le nez?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_555">555</span> +—L’estomac est un centre qui communique avec tous les +organes.</p> + +<p>—Le nez est donc un organe?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ton organe te sert bien mal en ce moment... (Elle lève les +yeux et hausse les épaules.) Voyons! que t’ai-je fait, Adolphe?</p> + +<p>—Mais rien, je plaisante, et j’ai le malheur de ne pas te plaire, +répond Adolphe en souriant.</p> + +<p>—Mon malheur, à moi, c’est d’être ta femme. Oh! que ne +suis-je celle d’un autre!</p> + +<p>—Nous sommes d’accord!</p> + +<p>—Si, me nommant autrement, j’avais la naïveté de dire, comme +les coquettes qui veulent savoir où elles en sont avec un homme: +«Mon nez est d’un rouge inquiétant!» en me regardant à la +glace avec des minauderies de singe, tu me répondrais: «Oh! +madame, vous vous calomniez! D’abord, cela ne se voit pas; puis +c’est en harmonie avec la couleur de votre teint... Nous sommes +d’ailleurs tous ainsi après dîner!» et tu partirais de là pour me +faire des compliments... Est-ce que je dis, moi, que tu engraisses, +que tu prends des couleurs de maçon, et que j’aime les hommes +pâles et maigres?...</p> + +<p>On dit à Londres: <i>Ne touchez pas à la hache!</i> En France, il +faut dire: Ne touchez pas au nez de la femme...</p> + +<p>—Et tout cela pour un peu trop de cinabre naturel! s’écrie +Adolphe. Prends-t’en au bon Dieu, qui se mêle d’étendre de la +couleur plus dans un endroit que dans un autre, non à moi... qui +t’aime... qui te veux parfaite, et qui te crie: Gare!</p> + +<p>—Tu m’aimes trop, alors, car depuis quelque temps tu t’étudies +à me dire des choses désagréables, tu cherches à me dénigrer +sous prétexte de me perfectionner... J’ai été trouvée parfaite, il y +a cinq ans...</p> + +<p>—Moi, je te trouve mieux que parfaite, tu es charmante!...</p> + +<p>—Avec trop de cinabre?</p> + +<p>Adolphe, qui voit sur la figure de sa femme un air hyperboréen, +s’approche, se met sur une chaise à côté d’elle. Caroline, ne pouvant +pas décemment s’en aller, donne un coup de côté sur sa +robe comme pour opérer une séparation. Ce mouvement-là, certaines +femmes l’accomplissent avec une impertinence provocante; +mais il a deux significations: c’est, en terme de whist, ou <i>une +<span class="pagenum" id="page_556">556</span> +invite au roi</i>, ou <i>une renonce</i>. En ce moment, Caroline renonce.</p> + +<p>—Qu’as-tu? dit Adolphe.</p> + +<p>—Voulez-vous un verre d’eau et de sucre? demande Caroline en +s’occupant de votre hygiène et prenant (en charge) son rôle de servante.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Mais vous n’avez pas la digestion aimable, vous devez souffrir +beaucoup. Peut-être faut-il mettre une goutte d’eau-de-vie +dans le verre d’eau sucrée? Le docteur a parlé de cela comme +d’un remède excellent...</p> + +<p>—Comme tu t’occupes de mon estomac!</p> + +<p>—C’est un centre, il communique à tous les organes, il agira +sur le cœur, et de là peut-être sur la langue.</p> + +<p>Adolphe se lève et se promène sans rien dire, mais il pense à +tout l’esprit que sa femme acquiert; il la voit grandissant chaque +jour en force, en acrimonie; elle devient d’une intelligence dans +le taquinage et d’une puissance militaire dans la dispute qui lui +<ins title="original: rappelle">rappellent</ins> Charles XII et les Russes. Caroline, en ce moment, se +livre à une mimique inquiétante: elle a l’air de se trouver mal.</p> + +<p>—Souffrez-vous? dit Adolphe pris par où les femmes nous +prennent toujours, par la générosité.</p> + +<p>—Ça fait mal au cœur, après le dîner, de voir un homme +allant et venant comme un balancier de pendule. Mais vous voilà +bien: il faut toujours que vous vous agitiez... Êtes-vous drôles... +Les hommes sont plus ou moins fous...</p> + +<p>Adolphe s’assied au coin de la cheminée opposé à celui que sa +femme occupe, et il y reste pensif: le mariage lui apparaît avec ses +steppes meublés d’orties.</p> + +<p>—Eh bien! tu boudes?... dit Caroline après un demi-quart +d’heure donné à l’observation de la figure maritale.</p> + +<p>—Non, j’étudie, répond Adolphe.</p> + +<p>—Oh! quel caractère infernal tu as!... dit-elle en haussant les +épaules. Est-ce à cause de ce que je t’ai dit sur ton ventre, sur ta +taille et sur ta digestion? Tu ne vois donc pas que je voulais te rendre +la monnaie de ton cinabre? Tu prouves que les hommes sont aussi +coquets que les femmes... (Adolphe reste froid.) Sais-tu que cela +me semble très-gentil à vous de prendre nos qualités... (Profond +silence.) On plaisante, et tu te fâches... (elle regarde Adolphe), +car tu es fâché... Je ne suis pas comme toi, moi: je ne peux pas +<span class="pagenum" id="page_557">557</span> +supporter l’idée de t’avoir fait un peu de peine! Et c’est pourtant +une idée qu’un homme n’aurait jamais eue, que d’attribuer ton +impertinence à quelque embarras dans ta digestion. Ce n’est plus +<i>mon Dodofe</i>! c’est son ventre qui s’est trouvé assez grand pour +parler... Je ne te savais pas ventriloque, voilà tout...</p> + +<p>Caroline regarde Adolphe en souriant: Adolphe se tient comme +gommé.</p> + +<p>—Non, il ne rira pas... Et vous appelez cela, dans votre jargon, +avoir du caractère... Oh! comme nous sommes bien meilleures!</p> + +<p>Elle vient s’asseoir sur les genoux d’Adolphe, qui ne peut s’empêcher +de sourire. Ce sourire, extrait à l’aide de la machine à vapeur, +elle le guettait pour s’en faire une arme.</p> + +<p>—Allons, mon bon homme, avoue tes torts! dit-elle alors. +Pourquoi bouder? Je t’aime, moi, comme tu es! Je te vois tout +aussi mince que quand je t’ai épousé... plus mince même.</p> + +<p>—Caroline, quand on en arrive à se tromper sur ces petites +choses-là... quand on se fait des concessions et qu’on ne reste pas +fâché, tout rouge... sais-tu ce qui en est?...</p> + +<p>—Eh bien? dit Caroline inquiète de la pose dramatique que +prend Adolphe.</p> + +<p>—On s’aime moins.</p> + +<p>—Oh! gros monstre, je te comprends: tu restes fâché pour +me faire croire que tu m’aimes.</p> + +<p>Hélas! avouons-le! Adolphe dit la vérité de la seule manière de +la dire: en riant.</p> + +<p>—Pourquoi m’as-tu fait de la peine? dit-elle. Ai-je un tort? +ne vaut-il pas mieux me l’expliquer gentiment plutôt que de me +dire grossièrement (elle enfle sa voix): «Votre nez rougit!» Non, +ce n’est pas bien! Pour te plaire, je vais employer une expression +de ta belle Fischtaminel: «<i>Ce n’est pas d’un gentleman!</i>»</p> + +<p>Adolphe se met à rire et paye les frais du raccommodement; +mais au lieu d’y découvrir ce qui peut plaire à Caroline et le moyen +de se l’attacher, il reconnaît par où Caroline l’attache à elle.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4><span class="pagenum" id="page_558">558</span> +NOSOGRAPHIE DE LA VILLA.</h4> + +<p class="nbreak">Est-ce un agrément de ne pas savoir ce qui plaît à sa femme quand +on est marié?... Certaines femmes (cela se rencontre encore en +province) sont assez naïves pour dire assez promptement ce qu’elles +veulent ou ce qui leur plaît. Mais à Paris, presque toutes les +femmes éprouvent une certaine jouissance à voir un homme aux +écoutes de leur cœur, de leurs caprices, de leurs désirs, trois +expressions d’une même chose! et tournant, virant, allant, se +démenant, se désespérant, comme un chien qui cherche un maître.</p> + +<p>Elles nomment cela <i>être aimées</i>, les malheureuses!... Et bon +nombre se disent en elles-mêmes, comme Caroline: —Comment +s’en tirera-t-il?</p> + +<p>Adolphe en est là. Dans ces circonstances, le digne et excellent +Deschars, ce modèle du mari bourgeois, invite le ménage +Adolphe et Caroline à inaugurer une charmante maison de campagne. +C’est une occasion que les Deschars ont saisie par son feuillage, +une folie d’hommes de lettres, une délicieuse villa où l’artiste +a enfoui cent mille francs, et vendue à la criée onze mille francs. +Caroline a quelque jolie toilette à essayer, un chapeau à plumes en +saule pleureur: c’est ravissant à montrer en tilbury. On laisse le +petit Charles à sa grand’mère. On donne congé aux domestiques. +On part avec le sourire d’un ciel bleu, lacté de nuages, uniquement +pour en rehausser l’effet. On respire le bon air, on le fend +par le trot du gros cheval normand sur qui le printemps agit. Enfin +l’on arrive à Marnes, au-dessus de Ville-d’Avray, où les Deschars +se pavanent dans une villa copiée sur une villa de Florence et entourée +de prairies suisses, sans tous les inconvénients des Alpes.</p> + +<p>—Mon Dieu! quelles délices qu’une semblable maison de campagne! +s’écrie Caroline en se promenant dans les bois admirables +qui bordent Marnes et Ville-d’Avray. On est heureux par les yeux +comme si l’on y avait un cœur!</p> + +<p>Caroline, ne pouvant prendre qu’Adolphe, prend alors Adolphe, +qui redevient son Adolphe. Et de courir comme une biche, et de +redevenir la jolie, naïve, petite, adorable pensionnaire qu’elle +était!... Ses nattes tombent! elle ôte son chapeau, le tient par +ses brides. La voilà rejeune, blanche et rose. Ses yeux sourient, +<span class="pagenum" id="page_559">559</span> +sa bouche est une grenade douée de sensibilité, d’une sensibilité +qui paraît neuve.</p> + +<p>—Ça te plairait donc bien, ma chérie, une campagne!... dit +Adolphe en tenant Caroline par la taille, et la sentant qui s’appuie +comme pour en montrer la flexibilité.</p> + +<p>—Oh! tu serais assez gentil pour m’en acheter une?... Mais, +pas de folies!... Saisis une occasion comme celle des Deschars.</p> + +<p>—Te plaire, savoir bien ce qui peut te faire plaisir, voilà l’étude +de ton Adolphe.</p> + +<p>Ils sont seuls, ils peuvent se dire leurs petits mots d’amitié, défiler +le chapelet de leurs mignardises secrètes.</p> + +<p>—On veut donc plaire à sa petite fille?... dit Caroline en mettant +sa tête sur l’épaule d’Adolphe, qui la baise au front en pensant: —Dieu +merci, je la tiens!</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Quand un mari et une femme se tiennent, le diable seul sait +celui qui tient l’autre.</p> + +<p class="sep1">Le jeune ménage est charmant, et la grosse dame Deschars se +permet une remarque assez décolletée pour elle, si sévère, si +prude, si dévote.</p> + +<p>—La campagne a la propriété de rendre les maris très-aimables.</p> + +<p>M. Deschars indique une occasion à saisir. On veut vendre une +maison à Ville-d’Avray, toujours pour rien. Or, la maison de campagne +est une maladie particulière à l’habitant de Paris. Cette maladie +a sa durée et sa guérison. Adolphe est un mari, ce n’est pas +un médecin. Il achète la campagne et s’y installe avec Caroline +redevenue sa Caroline, sa Carola, sa biche blanche, son gros trésor, +sa petite fille, etc.</p> + +<p>Voici quels symptômes alarmants se déclarent avec une effrayante +rapidité: On paye une tasse de lait vingt-cinq centimes +quand il est baptisé, cinquante centimes quand il est <i>anhydre</i>, +disent les chimistes. La viande est moins chère à Paris qu’à +Sèvres, expérience faite des qualités. Les fruits sont hors de prix. +Une belle poire coûte plus prise à la campagne que dans le jardin +(anhydre!) qui fleurit à l’étalage de Chevet.</p> + +<p>Avant de pouvoir récolter des fruits chez soi, où il n’y a qu’une +prairie suisse de deux centiares, environnée de quelques arbres +<span class="pagenum" id="page_560">560</span> +verts qui ont l’air d’être empruntés à une décoration de vaudeville, +les autorités les plus rurales consultées déclarent qu’il faudra +dépenser beaucoup d’argent, et —attendre cinq années!... Les +légumes s’élancent de chez les maraîchers pour rebondir à la Halle. +Madame Deschars, qui jouit d’un jardinier-concierge, avoue que +les légumes venus dans son terrain, sous ses bâches, à force de +terreau, lui coûtent deux fois plus cher que ceux achetés à Paris +chez une fruitière qui a boutique, qui paye patente, et dont l’époux +est électeur. Malgré les efforts et les promesses du jardinier-concierge, +les primeurs ont toujours à Paris une avance d’un mois +sur celles de la campagne.</p> + +<p>De huit heures du soir à onze heures, les époux ne savent que +faire, vu l’insipidité des voisins, leurs petitesses et les questions +d’amour-propre soulevées à propos de rien.</p> + +<p>Monsieur Deschars remarque, avec la profonde science de calcul +qui distingue un ancien notaire, que le prix de ses voyages à +Paris cumulé avec les intérêts du prix de la campagne, avec les +impositions, les <ins title="original: répartitions">réparations</ins>, les gages du concierge et de sa +femme, etc., équivalent à un loyer de mille écus! Il ne sait pas +comment lui, ancien notaire, s’est laissé prendre à cela!... Car il +a maintes fois fait des baux de châteaux avec parcs et dépendances +pour mille écus de loyer.</p> + +<p>On convient à la ronde, dans les salons de madame Deschars, +qu’une maison de campagne, loin d’être un plaisir, est une plaie vive.</p> + +<p>—Je ne sais pas comment on ne vend que cinq centimes, à +la Halle, un chou qui doit être arrosé tous les jours, depuis sa +naissance jusqu’au jour où on le coupe, dit Caroline.</p> + +<p>—Mais, répond un petit épicier retiré, le moyen de se tirer +de la campagne, c’est d’y rester, d’y demeurer, de se faire campagnard, +et alors tout change...</p> + +<p>Caroline, en revenant, dit à son pauvre Adolphe: —Quelle +idée as-tu donc eue là, d’avoir une maison de campagne? Ce qu’il +y a de mieux en fait de campagne, est d’y aller chez les autres...</p> + +<p>Adolphe se rappelle un proverbe anglais qui dit: «N’ayez jamais +de journal, de maîtresse, ni de campagne; il y a toujours +des imbéciles qui se chargent d’en avoir pour vous...»</p> + +<p>—Bah! répond Adolphe, que le Taon Conjugal a définitivement +éclairé sur la logique des femmes, tu as raison; mais aussi, +que veux-tu? l’enfant s’y porte à ravir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_561">561</span> +Quoique Adolphe soit devenu prudent, cette réponse éveille les +susceptibilités de Caroline. Une mère veut bien penser exclusivement +à son enfant, mais elle ne veut pas se le voir préférer. Madame +se tait; le lendemain, elle s’ennuie à la mort. Adolphe étant +parti pour ses affaires, elle l’attend depuis cinq heures jusqu’à +sept, et va seule avec le petit Charles jusqu’à la voiture. Elle parle +pendant trois quarts d’heure de ses inquiétudes. Elle a eu peur +en allant de chez elle au bureau des voitures. Est-il convenable +qu’une jeune femme soit là, <i>seule</i>? Elle ne supportera pas cette +existence-là.</p> + +<p>La villa crée alors une phase assez singulière, et qui mérite un +chapitre à part.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4 id="misere">LA MISÈRE DANS LA MISÈRE.</h4> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">La misère fait des parenthèses.</p> + +<h5>EXEMPLE.</h5> + +<p>On a diversement parlé, toujours en mal, du point de côté; mais +ce mal n’est rien, comparé au point dont il s’agit ici, et que les +plaisirs du regain conjugal font dresser à tout propos, comme le +marteau de la touche d’un piano. Ceci constitue une misère picotante, +qui ne fleurit qu’au moment où la timidité de la jeune épouse +a fait place à cette fatale égalité de droits qui dévore également le +ménage et la France. A chaque saison ses misères!...</p> + +<p>Caroline, après une semaine où elle a noté les absences de monsieur, +s’aperçoit qu’il passe sept heures par jour loin d’elle. Un +jour, Adolphe, qui revient gai comme un acteur applaudi, trouve +sur le visage de Caroline une légère couche de gelée blanche. Après +avoir vu que la froideur de sa mine est remarquée, Caroline prend +un faux air amical dont l’expression bien connue a le don de faire +intérieurement pester un homme, et dit: —Tu as donc eu beaucoup +d’affaires, aujourd’hui, mon ami?</p> + +<p>—Oui, beaucoup!</p> + +<p>—Tu as pris des cabriolets?</p> + +<p>—J’en ai eu pour sept francs.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_562">562</span> +—As-tu trouvé tout ton monde?...</p> + +<p>—Oui, ceux à qui j’avais donné rendez-vous...</p> + +<p>—Quand leur as-tu donc écrit? L’encre est desséchée dans ton +encrier: c’est comme de la laque; j’ai eu à écrire, et j’ai passé une +grande heure à l’humecter avant d’en faire une bourbe compacte +avec laquelle on aurait pu marquer des paquets destinés aux Indes.</p> + +<p>Ici, tout mari jette sur sa moitié des regards sournois.</p> + +<p>—Je leur ai vraisemblablement écrit à Paris...</p> + +<p>—Quelles affaires donc, Adolphe?...</p> + +<p>—Ne les connais-tu pas?... Veux-tu que je te les dise?... Il y +a d’abord l’affaire Chaumontel...</p> + +<p>—Je croyais monsieur Chaumontel en Suisse...</p> + +<p>—Mais, n’a-t-il pas ses représentants, son avoué?...</p> + +<p>—Tu n’as fait que des affaires?... dit Caroline en interrompant +Adolphe.</p> + +<p>Elle jette alors un regard clair, direct, par lequel elle plonge à +l’improviste dans les yeux de son mari: une épée dans un cœur.</p> + +<p>—Que veux-tu que j’aie fait?... de la fausse monnaie, des +dettes, de la tapisserie?...</p> + +<p>—Mais, je ne sais pas. Je ne peux rien deviner d’abord! Tu +me l’as dit cent fois; je suis trop bête.</p> + +<p>—Bon! voilà que tu prends en mauvaise part un mot caressant. +Va, ceci est bien femme.</p> + +<p>—As-tu conclu quelque chose? dit-elle en prenant un air d’intérêt +pour les affaires.</p> + +<p>—Non, rien...</p> + +<p>—Combien de personnes as-tu vues?</p> + +<p>—Onze, sans compter celles qui se promenaient sur les boulevards.</p> + +<p>—Comme tu me réponds!</p> + +<p>—Mais aussi tu m’interroges comme si tu avais fait pendant +dix ans le métier de juge d’instruction...</p> + +<p>—Eh bien! raconte-moi toute ta journée, ça m’amusera. Tu +devrais bien penser ici à mes plaisirs! Je m’ennuie assez quand tu +me laisses là, seule, pendant des journées entières.</p> + +<p>—Tu veux que je t’amuse en te racontant des affaires?...</p> + +<p>—Autrefois, tu me disais tout...</p> + +<p>Ce petit reproche amical déguise une espèce de certitude que +veut avoir Caroline touchant les choses graves dissimulées par +<span class="pagenum" id="page_563">563</span> +Adolphe. Adolphe entreprend alors de raconter sa journée. Caroline +affecte une espèce de distraction assez bien jouée pour faire +croire qu’elle n’écoute pas.</p> + +<p>—Mais tu me disais tout à l’heure, s’écrie-t-elle au moment où +notre Adolphe s’entortille, que tu as pris pour sept francs de cabriolets, +et tu parles maintenant d’un fiacre? Il était sans doute à +l’heure? Tu as donc fait tes affaires en fiacre? dit-elle d’un petit +ton goguenard.</p> + +<p>—Pourquoi les fiacres me seraient-ils interdits? demande Adolphe +en reprenant son récit.</p> + +<p>—Tu n’es pas allé chez madame de Fischtaminel? dit-elle au +milieu d’une explication excessivement embrouillée où elle vous +coupe insolemment la parole.</p> + +<p>—Pourquoi y serais-je allé?...</p> + +<p>—Ça m’aurait fait plaisir; j’aurais voulu savoir si son salon est +fini...</p> + +<p>—Il l’est!</p> + +<p>—Ah! tu y es donc allé?...</p> + +<p>—Non, son tapissier me l’a dit.</p> + +<p>—Tu connais son tapissier?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qui est-ce?</p> + +<p>—Braschon.</p> + +<p>—Tu l’as donc rencontré, le tapissier?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais tu m’as dit n’être allé qu’en voiture?...</p> + +<p>—Mais, mon enfant, pour prendre des voitures, on va les +cherc...</p> + +<p>—Bah! tu l’auras trouvé dans le fiacre...</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Mais le salon —ou —Braschon! Va, l’un comme l’autre est +aussi probable.</p> + +<p>—Mais tu ne veux donc pas m’écouter? s’écrie Adolphe en pensant +qu’avec une longue narration il endormira les soupçons de Caroline.</p> + +<p>—Je t’ai trop écouté. Tiens, tu mens depuis une heure, comme +un commis voyageur.</p> + +<p>—Je ne dirai plus rien.</p> + +<p>—J’en sais assez, je sais tout ce que je voulais savoir. Oui, tu +<span class="pagenum" id="page_564">564</span> +me dis que tu as vu des avoués, des notaires, des banquiers: tu +n’as vu personne de ces gens-là! Si j’allais faire une visite demain +à madame de Fischtaminel, sais-tu ce qu’elle me dirait?</p> + +<p>Ici, Caroline observe Adolphe; mais Adolphe affecte un calme +trompeur, au beau milieu duquel Caroline jette la ligne pour pêcher +un indice.</p> + +<p>—Eh bien! elle me dirait qu’elle a eu le plaisir de te voir... +Mon Dieu! sommes-nous malheureuses! Nous ne pouvons jamais +savoir ce que vous faites... Nous sommes clouées là, dans nos ménages, +pendant que vous êtes à vos affaires! Belles affaires!... +Dans ce cas-là, je te raconterais, moi, des affaires un peu mieux +machinées que les tiennes!... Ah! vous nous apprenez de belles +choses!... On dit que les femmes sont perverses... Mais qui les a +perverties?...</p> + +<p>Ici, Adolphe essaye, en arrêtant un regard fixe sur Caroline, +d’arrêter ce flux de paroles. Caroline, comme un cheval qui reçoit +un coup de fouet, reprend de plus belle et avec l’animation d’une +<i>coda</i> rossinienne.</p> + +<p>—Ah! c’est une jolie combinaison! mettre sa femme à la campagne +pour être libre de passer la journée à Paris comme on l’entend. +Voilà donc la raison de votre passion pour une maison de +campagne! Et moi, pauvre bécasse, qui donne dans le panneau!... +Mais vous avez raison, monsieur, c’est très-commode, une campagne! +elle peut avoir deux fins. Madame s’en arrangera tout aussi +bien que monsieur. A vous Paris et ses fiacres!... à moi les bois et +leurs ombrages!... Tiens, décidément, Adolphe, cela me va, ne +nous fâchons plus...</p> + +<p>Adolphe s’entend dire des sarcasmes pendant une heure.</p> + +<p>—As-tu fini, ma chère?... demande-t-il en saisissant un moment +où elle hoche la tête sur une interrogation à effet.</p> + +<p>Caroline termine alors en s’écriant: —J’en ai bien assez de la +campagne, et je n’y remets plus les pieds!... Mais je sais ce qui +m’arrivera: vous la garderez, sans doute, et vous me laisserez à +Paris. Eh bien! à Paris, je pourrai du moins m’amuser pendant +que vous mènerez madame de Fischtaminel dans les bois. Qu’est-ce +qu’une <i>villa Adolphini</i> où l’on a mal au cœur quand on s’est +promené six fois autour de la prairie? où l’on vous a planté des +bâtons de chaise et des manches à balai, sous prétexte de vous procurer +de l’ombrage? On y est comme dans un four: les murs ont +<span class="pagenum" id="page_565">565</span> +six pouces d’épaisseur! Et monsieur est absent sept heures sur les +douze de la journée! Voilà le fin mot de la villa!</p> + +<p>—Écoute, Caroline!</p> + +<p>—Encore, dit-elle, si tu voulais m’avouer ce que tu as fait aujourd’hui? +Tiens, tu ne me connais pas: je serai bonne enfant, +dis-le-moi!... Je te pardonne à l’avance tout ce que tu auras fait.</p> + +<p>Adolphe <i>a eu des relations</i> avant son mariage; il connaît trop +bien le résultat d’un aveu pour en faire à sa femme, et alors il répond: —Je +vais tout te dire...</p> + +<p>—Eh bien! tu seras gentil... je t’en aimerai mieux!</p> + +<p>—Je suis resté trois heures...</p> + +<p>—J’en étais sûre..... chez madame de Fischtaminel?...</p> + +<p>—Non, chez notre notaire, qui m’avait trouvé un acquéreur; +mais nous n’avons jamais pu nous entendre: il voulait notre maison +de campagne toute meublée, et, en sortant, je suis allé chez +Braschon pour savoir ce que nous lui devions...</p> + +<p>—Tu viens d’arranger ce roman-là pendant que je te parlais!... +Voyons, regarde-moi!... J’irai voir Braschon demain.</p> + +<p>Adolphe ne peut retenir une contraction nerveuse.</p> + +<p>—Tu ne peux pas t’empêcher de rire, vois-tu, vieux monstre!</p> + +<p>—Je ris de ton entêtement.</p> + +<p>—J’irai demain chez madame de Fischtaminel.</p> + +<p>—Eh! va où tu voudras!...</p> + +<p>—Quelle brutalité! dit Caroline en se levant et s’en allant son +mouchoir sur les yeux.</p> + +<p>La maison de campagne, si ardemment désirée par Caroline, +est devenue une invention diabolique d’Adolphe, un piége où s’est +prise la biche.</p> + +<p>Depuis qu’Adolphe a reconnu qu’il est impossible de raisonner +avec Caroline, il lui laisse dire tout ce qu’elle veut.</p> + +<p>Deux mois après, il vend sept mille francs une villa qui lui +coûte vingt-deux mille francs! Mais il y gagne de savoir que la +campagne n’est pas encore ce qui plaît à Caroline.</p> + +<p>La question devient grave: orgueil, gourmandise, deux péchés +de moins y ont passé! La nature avec ses bois, ses forêts, ses +vallées, la Suisse des environs de Paris, les rivières factices ont à +peine amusé Caroline pendant six mois. Adolphe est tenté d’abdiquer, +et de prendre le rôle de Caroline.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4><span class="pagenum" id="page_566">566</span> +LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES MÉNAGES.</h4> + +<p class="nbreak">Un matin, Adolphe est définitivement saisi par la triomphante +idée de laisser Caroline maîtresse de trouver elle-même ce qui lui +plaît. Il lui remet le gouvernement de la maison en lui disant: +«Fais ce que tu voudras.» Il substitue le système constitutionnel +au système autocratique, un ministère responsable au lieu d’un +pouvoir conjugal absolu. Cette preuve de confiance, objet d’une +secrète envie, est le bâton de maréchal des femmes. Les femmes +sont alors, suivant l’expression vulgaire, maîtresses à la maison.</p> + +<p>Dès lors, rien, pas même les souvenirs de la lune de miel, ne +peut se comparer au bonheur d’Adolphe pendant quelques jours. +Une femme est alors tout sucre, elle est trop sucre! Elle inventerait +les petits soins, les petits mots, les petites attentions, les chatteries +et la tendresse, si toute cette confiturerie conjugale n’existait +pas depuis le Paradis Terrestre. Au bout d’un mois, l’état +d’Adolphe a quelque similitude avec celui des enfants vers la fin +de la première semaine de l’année. Aussi Caroline commence-t-elle +à dire, non pas en parole, mais en action, en mines, en +expressions <ins title="original: miniques">mimiques</ins>: —On ne sait que faire pour plaire à un +homme!...</p> + +<p>Laisser à sa femme le gouvernail de la barque est une idée +excessivement ordinaire, qui mériterait peu l’expression de triomphante, +décernée en tête de ce chapitre, si elle n’était pas doublée +de l’idée de destituer Caroline. Adolphe a été séduit par cette pensée, +qui s’empare et s’emparera de tous les gens en proie à un malheur +quelconque, savoir jusqu’où peut aller le mal! expérimenter ce +que le feu fait de dégât quand on le laisse à lui-même, en se sentant +ou en se croyant le pouvoir de l’arrêter. Cette curiosité nous +suit de l’enfance à la tombe. Or, après sa pléthore de félicité conjugale, +Adolphe, qui se donne la comédie chez lui, passe par les +phases suivantes:</p> + +<p><span class="smcap">Première époque.</span> —Tout va trop bien. Caroline achète de petits +registres pour écrire ses dépenses, elle achète un joli petit meuble +pour serrer l’argent, elle fait vivre admirablement bien Adolphe, +elle est heureuse de son approbation, elle découvre une foule de +choses qui manquent dans la maison, elle met sa gloire à être +<span class="pagenum" id="page_567">567</span> +une maîtresse de maison incomparable. Adolphe, qui s’érige lui-même +en censeur, ne trouve pas la plus petite observation à formuler.</p> + +<p>S’il s’habille, il ne lui manque rien. On n’a jamais, même chez +Armide, déployé de tendresse plus ingénieuse que celle de Caroline. +On renouvelle, à ce phénix des maris, le caustique sur son +cuir à repasser ses rasoirs. Des bretelles fraîches sont substituées +aux vieilles. Une boutonnière n’est jamais veuve. Son linge est +soigné comme celui du confesseur d’une dévote à péchés véniels. +Les chaussettes sont sans trous. A table, tous ses goûts, ses caprices +même sont étudiés, consultés: il engraisse! Il a de l’encre +dans son écritoire, et l’éponge en est toujours humide. Il ne peut +rien dire, pas même, comme Louis XIV: «J’ai failli attendre!» +Enfin, il est à tout propos qualifié d’<i>un amour d’homme</i>. Il est +obligé de gronder Caroline de ce qu’elle s’oublie: elle ne pense +pas assez à elle. Caroline enregistre ce doux reproche.</p> + +<p><span class="smcap">Deuxième époque.</span> —La scène change, à table. Tout est bien +cher. Les légumes sont hors de prix. Le bois se vend comme s’il +venait de Campêche. Les fruits, oh! quant aux fruits, les princes, +les banquiers, les grands seigneurs seuls peuvent en manger. Le +dessert est une cause de ruine. Adolphe entend souvent Caroline +disant à madame Deschars: «Mais comment faites-vous?...» On +tient alors devant vous des conférences sur la manière de régir les +cuisinières.</p> + +<p>Une cuisinière, entrée chez vous sans nippes, sans linge, sans +talent, est venue demander son compte en robe de mérinos bleu, +ornée d’un fichu brodé, les oreilles embellies d’une paire de boucles +d’oreilles enrichies de petites perles, chaussée en bons souliers de +peau qui laissent voir des bas de coton assez jolis. Elle a deux +malles d’effets et son livret à la Caisse d’Épargne.</p> + +<p>Caroline se plaint alors du peu de moralité du peuple; elle se +plaint de l’instruction et de la science de calcul qui distingue les +domestiques. Elle lance de temps en temps de petits axiomes +comme ceux-ci: —Il y a des écoles qu’il faut faire! Il n’y a que +ceux qui ne font rien qui font tout bien. —Elle a les soucis du +pouvoir. Ah! les hommes sont bien heureux de n’avoir pas à +mener un ménage. —Les femmes ont le fardeau des détails.</p> + +<p>Caroline a des dettes. Mais, comme elle ne veut pas avoir tort, +elle commence par établir que l’expérience est une si belle chose, +<span class="pagenum" id="page_568">568</span> +qu’on ne saurait l’acheter trop cher. Adolphe rit, dans sa barbe, +en prévoyant une catastrophe qui lui rendra le pouvoir.</p> + +<p><span class="smcap">Troisième époque.</span> —Caroline, pénétrée de cette vérité qu’il +faut manger uniquement pour vivre, fait jouir Adolphe des agréments +d’une table cénobitique.</p> + +<p>Adolphe a des chaussettes lézardées ou grosses du lichen des +raccommodages faits à la hâte, car sa femme n’a pas assez de la +journée pour ce qu’elle veut faire. Il porte des bretelles noircies +par l’usage. Le linge est vieux et bâille comme un portier ou +comme la porte cochère. Au moment où Adolphe est pressé de +conclure une affaire, il met une heure à s’habiller en cherchant +ses affaires une à une, en dépliant beaucoup de choses avant d’en +trouver une qui soit irréprochable. Mais Caroline est très-bien +mise. Madame a de jolis chapeaux, des bottines en velours, des +mantilles. Elle a pris son parti, elle administre en vertu de ce +principe: Charité bien ordonnée commence par elle-même. Quand +Adolphe se plaint du contraste entre son dénûment et la splendeur +de Caroline, Caroline lui dit: —Mais tu m’as grondée de ne rien +m’acheter!...</p> + +<p>Un échange de plaisanteries plus ou moins aigres commence à s’établir +alors entre les époux. Caroline, un soir, se fait charmante, afin +de glisser l’aveu d’un déficit assez considérable, absolument comme +quand le Ministère se livre à l’éloge des contribuables, et se met à +vanter la grandeur du pays en accouchant d’un petit projet de loi +qui demande des crédits supplémentaires. Il y a cette similitude +que tout cela se fait dans la Chambre, en gouvernement comme +en ménage. Il en ressort cette vérité profonde que le système +constitutionnel est infiniment plus coûteux que le système monarchique. +Pour une nation comme pour un ménage, c’est le gouvernement +du juste-milieu, de la médiocrité, des chipoteries, etc.</p> + +<p>Adolphe, éclairé par ses misères passées, attend une occasion +d’éclater, et Caroline s’endort dans une trompeuse sécurité.</p> + +<p>Comment arrive la querelle? sait-on jamais quel courant électrique +a décidé l’avalanche ou la révolution? elle arrive à propos +de tout et à propos de rien. Mais enfin, Adolphe, après un certain +temps qui reste à déterminer par le bilan de chaque ménage, au +milieu d’une discussion, lâche ce mot fatal: —Quand j’étais +garçon!...</p> + +<p>Le temps de garçon est, relativement à la femme, ce qu’est le:</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_569">569</span> +«Mon pauvre défunt!» relativement au nouveau mari d’une +veuve. Ces deux coups de langue font des blessures qui ne se +cicatrisent jamais complétement.</p> + +<p>Et alors Adolphe de continuer comme le général Bonaparte +parlant aux Cinq-Cents: —Nous sommes sur un volcan! —Le +ménage n’a plus de gouvernement, —l’heure de prendre un parti +est arrivée. —Tu parles de bonheur, Caroline, tu l’as compromis, —tu +l’as mis en question par tes exigences, tu as violé le +Code civil t’immisçant dans la discussion des affaires, —tu as +attenté au pouvoir conjugal. —Il faut réformer notre intérieur.</p> + +<p>Caroline ne crie pas, comme les Cinq-Cents: <i>A bas le dictateur!</i> +car on ne crie jamais quand on est sûr de l’abattre.</p> + +<p>—Quand j’étais garçon, je n’avais que des chaussures neuves! +je trouvais des serviettes blanches à mon couvert tous les jours! +Je n’étais volé par le restaurateur que d’une somme déterminée! +Je vous ai donné ma liberté chérie!... qu’en avez-vous fait?</p> + +<p>—Suis-je donc si coupable, Adolphe, d’avoir voulu t’éviter des +soucis? dit Caroline en se posant devant son mari. Reprends la clef +de la caisse... mais qu’arrivera-t-il?... j’en suis honteuse, tu me +forceras à jouer la comédie pour avoir les choses les plus nécessaires. +Est-ce là ce que tu veux? avilir ta femme, ou mettre en +présence deux intérêts contraires, ennemis...</p> + +<p>Et voilà, pour les trois quarts des Français, le mariage parfaitement +défini.</p> + +<p>—Sois tranquille, mon ami, reprend Caroline, en s’asseyant +dans sa chauffeuse comme Marius sur les ruines de Carthage! je +ne te demanderai jamais rien, je ne suis pas une mendiante! +Je sais bien ce que je ferai... tu ne me connais pas.</p> + +<p>—Eh bien! quoi?... dit Adolphe, on ne peut donc, avec vous +autres, ni plaisanter, ni s’expliquer? Que feras-tu?...</p> + +<p>—Cela ne vous regarde pas!...</p> + +<p>—Pardon, madame, au contraire. La dignité, l’honneur...</p> + +<p>—Oh!... soyez tranquille à cet égard, monsieur... Pour vous, +plus que pour moi, je saurai garder le secret le plus profond.</p> + +<p>—Eh bien! dites? voyons, Caroline, ma Caroline, que feras-tu?...</p> + +<p>Caroline jette un regard de vipère à Adolphe, qui recule et va se +promener.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_570">570</span> +—Voyons, que comptes-tu faire? demande-t-il après un silence +infiniment trop prolongé.</p> + +<p>—Je travaillerai, Monsieur!</p> + +<p>Sur ce mot sublime, Adolphe exécute un mouvement de retraite, +en s’apercevant d’une exaspération enfiellée, en sentant un +mistral dont l’âpreté n’avait pas encore soufflé dans la chambre +conjugale.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>L’ART D’ÊTRE VICTIME.</h4> + +<p class="nbreak">A compter du Dix-Huit Brumaire, Caroline vaincue adopte un +système infernal, et qui a pour effet de vous faire regretter à toute +heure la victoire. Elle devient l’Opposition!... Encore un triomphe +de ce genre, et Adolphe irait en cour d’assises, accusé d’avoir étouffé +sa femme entre deux matelas, comme l’Othello de Shakspeare. +Caroline se compose un air de martyr, elle est d’une soumission +assommante. A tout propos elle assassine Adolphe par un: «Comme +vous voudrez!» accompagné d’une épouvantable douceur. Aucun +poëte élégiaque ne pourrait lutter avec Caroline, qui lance élégie +sur élégie: élégie en actions, élégie en paroles, élégie à sourire, +élégie muette, élégie à ressort, élégie en gestes, dont voici quelques +exemples où tous les ménages retrouveront leurs impressions.</p> + +<p class="sep2"><span class="smcap">Après déjeuner.</span> —Caroline, nous allons ce soir chez les Deschars, +une grande soirée, tu sais...</p> + +<p>—Oui, mon ami.</p> + +<p class="sep2"><span class="smcap">Après dîner.</span> —Eh bien! Caroline, tu n’es pas encore habillée?... +dit Adolphe, qui sort de chez lui magnifiquement mis.</p> + +<p>Il aperçoit Caroline vêtue d’une robe de vieille plaideuse, une +moire noire à corsage croisé. Des fleurs, plus artificieuses qu’artificielles, +attristent une chevelure mal arrangée par la femme de +chambre. Caroline a des gants déjà portés.</p> + +<p>—Je suis prête, mon ami...</p> + +<p>—Et voilà ta toilette?...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_571">571</span> +—Je n’en ai pas d’autre. Une toilette fraîche aurait coûté +cent écus.</p> + +<p>—Pourquoi ne pas me le dire?</p> + +<p>—Moi, vous tendre la main!... après ce qui s’est passé!...</p> + +<p>—J’irai seul, dit Adolphe, ne voulant pas être humilié dans sa +femme.</p> + +<p>—Je sais bien que cela vous arrange, dit Caroline d’un petit ton +aigre, et cela se voit assez à la manière dont vous êtes mis.</p> + +<hr class="small3d"> + +<p>Onze personnes sont dans le salon, toutes priées à dîner par +Adolphe; Caroline est là comme si son mari l’avait invitée: elle +attend que le dîner soit servi.</p> + +<p>—Monsieur, dit le valet de chambre à voix basse à son maître, +la cuisinière ne sait où donner de la tête.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Monsieur ne lui a rien dit; elle n’a que deux entrées, le +bœuf, un poulet, une salade et des légumes.</p> + +<p>—Caroline, vous n’avez donc rien commandé?...</p> + +<p>—Savais-je que vous aviez du monde, et puis-je d’ailleurs +prendre sur moi de commander ici?... Vous m’avez délivrée de +tout souci à cet égard, et j’en remercie Dieu tous les jours.</p> + +<hr class="small3d"> + +<p>Madame Fischtaminel vient rendre une visite à madame Caroline! +elle la trouve toussotant et travaillant le dos courbé sur un +métier à tapisserie.</p> + +<p>—Vous brodez ces pantoufles-là pour votre cher Adolphe?</p> + +<p>Adolphe est posé devant la cheminée en homme qui fait la roue.</p> + +<p>—Non, madame, c’est pour un marchand qui me les paye; et, +comme les forçats du bagne, mon travail me permet de me donner +de petites douceurs.</p> + +<p>Adolphe rougit; il ne peut pas battre sa femme, et madame de +Fischtaminel le regarde en ayant l’air de lui dire: —Qu’est-ce +que cela signifie?...</p> + +<p>—Vous toussez beaucoup, ma chère petite!... dit madame de +Fischtaminel.</p> + +<p>—Oh! répond Caroline, que me fait la vie!...</p> + +<hr class="small3d"> + +<p><span class="pagenum" id="page_572">572</span> +Caroline est là, sur sa causeuse, avec une femme de vos amies +à la bonne opinion de laquelle vous tenez excessivement. Du fond +de l’embrasure où vous causez entre hommes, vous entendez, au +seul mouvement des lèvres, ces mots: <i>Monsieur l’a voulu!</i>... +dits d’un air de jeune Romaine allant au cirque. Profondément +humilié dans toutes vos vanités, vous voulez être à cette conversation +tout en écoutant vos hôtes; vous faites alors des répliques qui +vous valent des: «A quoi pensez-vous?» car vous perdez le fil +de la conversation, et vous piétinez sur place en pensant: «Que +lui dit-elle de moi?»</p> + +<hr class="small3d"> + +<p>Adolphe est à table chez les Deschars, un dîner de douze personnes, +et Caroline est placée à côté d’un joli jeune homme appelé +Ferdinand, cousin d’Adolphe. Entre le premier et le second service, +on parle du bonheur conjugal.</p> + +<p>—Il n’y a rien de plus facile à une femme que d’être heureuse, +dit Caroline en répondant à une femme qui se plaint.</p> + +<p>—Donnez-nous votre secret, madame, dit agréablement monsieur +de Fischtaminel.</p> + +<p>—Une femme n’a qu’à se mêler de rien, se regarder comme +la première domestique de la maison ou comme une esclave dont +le maître a soin, n’avoir aucune volonté, ne pas faire une observation: +tout va bien.</p> + +<p>Ceci, lancé sur des tons amers et avec des larmes dans la voix, +épouvante Adolphe, qui regarde fixement sa femme.</p> + +<p>—Vous oubliez, madame, le bonheur d’expliquer son bonheur, +réplique-t-il en lançant un éclair digne d’un tyran de mélodrame.</p> + +<p>Satisfaite de s’être montrée assassinée ou sur le point de l’être, +Caroline détourne la tête, essuie furtivement une larme, et dit: —On +n’explique pas le bonheur.</p> + +<p>L’incident, comme on dit à la Chambre, n’a pas de suites, mais +Ferdinand a regardé sa cousine comme un ange sacrifié.</p> + +<p class="sep2">On parle du nombre effrayant de gastrites, de maladies <ins title="original: inommées">innommées</ins> +dont meurent les jeunes femmes.</p> + +<p>—Elles sont trop heureuses! dit Caroline en ayant l’air de +donner le programme de sa mort.</p> + +<hr class="small3d"> + +<p><span class="pagenum" id="page_573">573</span> +La belle-mère d’Adolphe vient voir sa fille. Caroline dit: «Le +salon de monsieur! —La chambre de monsieur!» Tout, chez +elle, est à monsieur.</p> + +<p>—Ah çà! qu’y a-t-il donc, mes enfants? demande la belle-mère; +on dirait que vous êtes tous les deux à couteaux tirés?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, dit Adolphe, il y a que Caroline a eu le gouvernement +de la maison et n’a pas su s’en tirer.</p> + +<p>—Elle a fait des dettes?...</p> + +<p>—Oui, ma chère maman.</p> + +<p>—Écoutez, Adolphe, dit la belle-mère après avoir attendu que +sa fille l’ait laissée seule avec son gendre, aimeriez-vous mieux que +ma fille fût admirablement bien mise, que tout allât à merveille +chez vous, et qu’il ne vous en coûtât rien?...</p> + +<p>Essayez de vous représenter la physionomie d’Adolphe en entendant +cette <i>déclaration des droits de la femme</i>!</p> + +<hr class="small3d"> + +<p>Caroline passe d’une toilette misérable à une toilette splendide. +Elle est chez les Deschars: tout le monde la félicite sur son goût, +<ins title="original: cur">sur</ins> la richesse de ses étoffes, sur ses dentelles, sur ses bijoux.</p> + +<p>—Ah! vous avez un mari charmant!... dit madame Deschars. +Adolphe se rengorge et regarde Caroline.</p> + +<p>—Mon mari, madame!... je ne coûte, Dieu merci, rien à monsieur! +Tout cela me vient de ma mère.</p> + +<p>Adolphe se retourne brusquement, et va causer avec madame +de Fischtaminel.</p> + +<hr class="small3d"> + +<p>Après un an de gouvernement absolu, Caroline adoucie dit un +matin:</p> + +<p>—Mon ami, combien as-tu dépensé cette année?...</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Fais tes comptes.</p> + +<p>Adolphe trouve un tiers de plus que dans la plus mauvaise année +de Caroline.</p> + +<p>—Et je ne t’ai rien coûté pour ma toilette, dit-elle.</p> + +<hr class="small3d"> + +<p>Caroline joue les mélodies de Schubert. Adolphe éprouve une +<span class="pagenum" id="page_574">574</span> +jouissance en entendant cette musique admirablement exécutée; +il se lève et va pour féliciter Caroline: elle fond en larmes.</p> + +<p>—Qu’as-tu?...</p> + +<p>—Rien; je suis nerveuse.</p> + +<p>—Mais je ne te connaissais pas ce vice-là.</p> + +<p>—Oh! Adolphe, tu ne veux rien voir... Tiens, regarde: mes +bagues ne me tiennent plus aux doigts, tu ne m’aimes plus, je te +suis à charge...</p> + +<p>Elle pleure, elle n’écoute rien, elle repleure à chaque mot +d’Adolphe.</p> + +<p>—Veux-tu reprendre le gouvernement de la maison?</p> + +<p>—Ah! s’écrie-t-elle en se dressant en pieds comme <i>une surprise</i>, +maintenant que tu as assez de tes expériences?... Merci! +Est-ce de l’argent que je veux? Singulière manière de panser un +cœur blessé... Non, laissez-moi...</p> + +<p>—Eh bien! comme tu voudras, Caroline.</p> + +<p>Ce: «Comme tu voudras!» est le premier mot de l’indifférence +en matière de femme légitime; et Caroline aperçoit un +abîme vers lequel elle a marché d’elle-même.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LA CAMPAGNE DE FRANCE</h4> + +<p class="nbreak">Les malheurs de 1814 affligent toutes les existences. Après les +brillantes journées, les conquêtes, les jours où les obstacles se +changeaient en triomphes, où le moindre achoppement devenait +un honneur, il arrive un moment où les plus heureuses idées tournent +en sottises, où le courage mène à la perte, où la fortification +fait trébucher. L’amour conjugal, qui, selon les auteurs, est un cas +particulier d’amour, a, plus que toute autre chose humaine, la +Campagne de France, son funeste 1814. Le diable aime surtout à +mettre sa queue dans les affaires des pauvres femmes délaissées, et +Caroline en est là.</p> + +<p>Caroline en est à rêver aux moyens de ramener son mari! Caroline +passe à la maison beaucoup d’heures solitaires, pendant lesquelles +son imagination travaille. Elle va, vient, se lève, et souvent +elle reste songeuse à sa fenêtre, regardant la rue sans y rien voir, +la figure collée aux vitres, et se trouvant comme dans un désert au +<span class="pagenum" id="page_575">575</span> +milieu de ses Petits-Dunkerques, de ses appartements meublés +avec luxe.</p> + +<p>Or, à Paris, à moins d’habiter un hôtel à soi, sis entre cour et +jardin, toutes les existences sont accouplées. A chaque étage d’une +maison, un ménage trouve dans la maison située en face un autre +ménage. Chacun plonge à volonté ses regards chez le voisin. Il +existe une servitude d’observation mutuelle, un droit de visite +commun auxquels nul ne peut se soustraire. Dans un temps donné, +le matin, vous vous levez de bonne heure, la servante du voisin +fait l’appartement, laisse les fenêtres ouvertes et les tapis sur les +appuis: vous devinez alors une infinité de choses, et réciproquement. +Aussi, dans un temps donné, connaissez-vous les habitudes +de la jolie, de la vieille, de la jeune, de la coquette, de la vertueuse +femme d’en face, ou les caprices du fat, les inventions du +vieux garçon, la couleur des meubles, le chat du second ou du +troisième. Tout est indice et matière à divination. Au quatrième +étage, une grisette surprise se voit, toujours trop tard, comme la +chaste Suzanne, en proie aux jumelles ravies d’un vieil employé à +dix-huit cents francs, qui devient criminel gratis. Par compensation, +un beau surnuméraire, jeune de ses dix-neuf ans, apparaît à +une dévote dans le simple appareil d’un homme qui se barbifie. +L’observation ne s’endort jamais, tandis que la prudence a ses +moments d’oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à +temps. Une femme, avant la chute du jour, s’approche de la fenêtre +pour enfiler une aiguille, et le mari d’en face admire alors +une tête de Raphaël, qu’il trouve digne de lui, garde national imposant +sous les armes. Passez place Saint-Georges, et vous pouvez +y surprendre les secrets de trois jolies femmes, si vous avez de +l’esprit dans le regard. Oh! la sainte vie privée, où est-elle? Paris +est une ville qui se montre quasi nue à toute heure, une ville essentiellement +courtisane et sans chasteté. Pour qu’une existence y +ait de la pudeur, elle doit posséder cent mille francs de rente. Les +vertus y sont plus chères que les vices.</p> + +<p>Caroline, dont le regard glisse parfois entre les mousselines protectrices +qui cachent son intérieur aux cinq étages de la maison +d’en face, finit par observer un jeune ménage plongé dans les +joies de la lune de miel, et venu nouvellement au premier devant +ses fenêtres. Elle se livre aux observations les plus irritantes. On +ferme les persiennes de bonne heure, on les ouvre tard. Un jour +<span class="pagenum" id="page_576">576</span> +Caroline, levée à huit heures, toujours par hasard, voit la femme +de chambre apprêtant un bain ou quelque toilette du matin, un +délicieux déshabillé. Caroline soupire. Elle se met à l’affût comme +un chasseur: elle surprend la jeune femme la figure illuminée par +le bonheur. Enfin, à force d’épier ce charmant ménage, elle voit +monsieur et madame ouvrant la fenêtre, et légèrement pressés l’un +contre l’autre, accoudés au balcon, y respirant l’air du soir. Caroline +se donne des maux de nerfs en étudiant sur les rideaux, un +soir que l’on oublie de fermer les persiennes, les ombres de ces +deux enfants se combattant, dessinant des fantasmagories explicables +ou inexplicables. Souvent la jeune femme, assise, mélancolique +et rêveuse, attend l’époux absent, elle entend le pas d’un +cheval, le bruit d’un cabriolet au bout de la rue, elle s’élance de +son divan, et, d’après son mouvement, il est facile de voir qu’elle +s’écrie: —C’est lui!...</p> + +<p>—Comme ils s’aiment! se dit Caroline.</p> + +<p>A force de maux de nerfs, Caroline arrive à concevoir un plan +excessivement ingénieux: elle invente de se servir de ce bonheur +conjugal comme d’un topique pour stimuler Adolphe. C’est une +idée assez dépravée, une idée de vieillard voulant séduire une petite +fille avec des gravures ou des gravelures; mais l’intention de +Caroline sanctifie tout!</p> + +<p>—Adolphe, dit-elle enfin, nous avons pour voisine en face une +femme charmante, une petite brune...</p> + +<p>—Oui, réplique Adolphe, je la connais. C’est une amie de madame +Fischtaminel; madame Foullepointe, la femme d’un agent +de change, un homme charmant, un bon enfant, et qui aime sa +femme: il en est fou! Tiens?... il a son cabinet, ses bureaux, sa +caisse dans la cour, et l’appartement sur le devant est celui de +madame. Je ne connais pas de ménage plus heureux. Foullepointe +parle de son bonheur partout, même à la Bourse: il en est ennuyeux.</p> + +<p>—Eh bien! fais-moi donc le plaisir de me présenter monsieur +et madame Foullepointe! Ma foi, je serais enchantée de savoir +comment elle s’y prend pour se faire si bien aimer de son mari... +Y a-t-il longtemps qu’ils sont mariés?</p> + +<p>—Absolument comme nous, depuis cinq ans...</p> + +<p>—Adolphe, mon ami, j’en meurs d’envie! Oh! lie-nous toutes +les deux. Suis-je aussi bien qu’elle?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_577">577</span> +—Ma foi!... je vous rencontrerais au bal de l’Opéra, tu ne serais +pas ma femme, eh bien! j’hésiterais...</p> + +<p>—Tu es gentil aujourd’hui. N’oublie pas de les inviter à dîner +pour samedi prochain.</p> + +<p>—Ce sera fait ce soir. Foullepointe et moi, nous nous voyons +souvent à la Bourse.</p> + +<p>—Enfin, se dit Caroline, cette femme me dira sans doute quels +sont ses moyens d’action.</p> + +<p>Caroline se remet en observation. A trois heures environ, à travers +les fleurs d’une jardinière qui fait comme un bocage à la fenêtre, +elle regarde et s’écrie: —Deux vrais tourtereaux!</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-15.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-15.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">MADAME <ins title="original: FOUILLEPOINTE">FOULLEPOINTE</ins>.</p> + <p class="caption3">Tu ne serais pas ma femme, eh bien, j’hésiterais...</p> + <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p> +</div> + +<p>Pour ce samedi, Caroline invite monsieur et madame Deschars, +le digne monsieur Fischtaminel, enfin les plus vertueux ménages +de sa société. Tout est sous les armes chez Caroline: elle a commandé +le plus délicat dîner, elle a sorti ses splendeurs des armoires; +elle tient à fêter le modèle des femmes.</p> + +<p>—Vous allez voir, ma chère, dit-elle à madame Deschars au +moment où toutes les femmes se regardent en silence, vous allez +voir le plus adorable ménage du monde, nos voisins d’en face: un +jeune homme blond d’une grâce infinie, et des manières... une +tête à la lord Byron, et un vrai don Juan, mais fidèle! il est fou +de sa femme. La femme est charmante et a trouvé des secrets +pour perpétuer l’amour, aussi peut-être devrai-je un regain de +bonheur à cet exemple; Adolphe, en les voyant, rougira de sa +conduite, il...</p> + +<p>On annonce: —Monsieur et madame Foullepointe.</p> + +<p>Madame Foullepointe, jolie brune, la vraie Parisienne, une +femme cambrée, mince, au regard brillant étouffé par de longs +cils, mise délicieusement, s’assied sur le canapé. Caroline salue un +gros monsieur à cheveux gris assez rares, qui suit cette Andalouse +de Paris, et qui montre une figure et un ventre siléniques, un +crâne beurre frais, un sourire papelard et libertin sur de bonnes +grosses lèvres, un philosophe enfin! Caroline regarde ce monsieur +d’un air étonné.</p> + +<p>—Monsieur Foullepointe, ma bonne, dit Adolphe en lui présentant +ce digne quinquagénaire.</p> + +<p>—Je suis enchantée, madame, dit Caroline en prenant un air +aimable, que vous soyez venue avec votre beau-père (profonde +sensation); mais nous aurons, j’espère, votre mari...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_578">578</span> +—Madame...</p> + +<p>Tout le monde écoute et se regarde. Adolphe devient le point +de mire de tous les yeux; il est hébété d’étonnement; il voudrait +faire disparaître Caroline par une trappe, comme au théâtre.</p> + +<p>—Voici monsieur Foullepointe, mon mari, dit madame Foullepointe.</p> + +<p>Caroline devient alors d’un rouge écarlate en comprenant <i>l’école</i> +qu’elle a faite, et Adolphe la foudroie d’un regard à trente-six +becs de gaz.</p> + +<p>—Vous le disiez jeune, blond... dit à voix basse madame Deschars.</p> + +<p>Madame Foullepointe, en femme spirituelle, regarde audacieusement +la corniche.</p> + +<p>Un mois après, madame Foullepointe et Caroline deviennent intimes. +Adolphe, très-occupé de madame Fischtaminel, ne fait aucune +attention à cette dangereuse amitié, qui doit porter ses fruits; +car, sachez-le!</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Les femmes ont corrompu plus de femmes que les hommes n’en +ont aimé.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4 id="corbillard">LE SOLO DE CORBILLARD.</h4> + +<p>Après un temps dont la durée dépend de la solidité des principes +de Caroline, elle paraît languissante; et quand, en la voyant +étendue sur les divans comme un serpent au soleil, Adolphe, inquiet +par décorum, lui dit: —Qu’as-tu, ma bonne? que +veux-tu?</p> + +<p>—Je voudrais être morte!</p> + +<p>—Un souhait assez agréable et d’une gaieté folle...</p> + +<p>—Ce n’est pas la mort qui m’effraye, moi, c’est la souffrance...</p> + +<p>—Cela signifie que je ne te rends pas la vie heureuse!... Et +voilà bien les femmes!</p> + +<p>Adolphe arpente le salon en déblatérant; mais il est arrêté net +en voyant Caroline étanchant de son mouchoir brodé des larmes +qui coulent assez artistement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_579">579</span> +—Te sens-tu malade?</p> + +<p>—Je ne me sens pas bien. (Silence.) Tout ce que je désire, ce +serait de savoir si je puis vivre assez pour voir ma petite mariée, +car je sais maintenant ce que signifie ce mot si peu compris des +jeunes personnes: <i>le choix d’un époux</i>! Va, cours à tes plaisirs: +une femme qui songe à l’avenir, une femme qui souffre, n’est +pas amusante; va te divertir...</p> + +<p>—Où souffres-tu?</p> + +<p>—Mon ami, je ne souffre pas; je me porte à merveille, et n’ai +besoin de rien! Vraiment, je me sens mieux... —Allez, laissez-moi.</p> + +<p>Cette première fois, Adolphe s’en va presque triste.</p> + +<p>Huit jours se passent pendant lesquels Caroline ordonne à tous +ses domestiques de cacher à monsieur l’état déplorable où elle se +trouve: elle languit, elle sonne quand elle est près de défaillir, +elle consomme beaucoup d’éther. Les gens apprennent enfin à +monsieur l’héroïsme conjugal de madame, et Adolphe reste un +soir après dîner et voit sa femme embrassant à outrance sa petite +Marie.</p> + +<p>—Pauvre enfant! il n’y a que toi qui me fais regretter mon +avenir! Oh! mon Dieu, qu’est-ce que la vie?</p> + +<p>—Allons, mon enfant, dit Adolphe, pourquoi se chagriner?</p> + +<p>—Oh! je ne me chagrine pas!... la mort n’a rien qui m’effraye... +je voyais ce matin un enterrement, et je trouvais le mort +bien heureux! Comment se fait-il que je ne pense qu’à mourir?... +Est-ce une maladie?... Il me semble que je mourrai de ma main.</p> + +<p>Plus Adolphe tente d’égayer Caroline, plus Caroline s’enveloppe +dans les crêpes d’un deuil à larmes continues. Cette seconde fois, +Adolphe reste et s’ennuie. Puis à la troisième attaque à larmes +forcées, il sort sans aucune tristesse. Enfin, il se blase sur ces +plaintes éternelles, sur ces attitudes de mourant, sur ces larmes de +crocodile. Et il finit par dire: —Si tu es malade, Caroline, il faut +voir un médecin...</p> + +<p>—Comme tu voudras! cela finira plus promptement ainsi, cela +me va... Mais alors, amène un fameux médecin.</p> + +<p>Au bout d’un mois, Adolphe, fatigué d’entendre l’air funèbre +que Caroline lui joue sur tous les tons, amène un grand médecin. +A Paris, les médecins sont tous des gens d’esprit, et ils se connaissent +admirablement en Nosographie conjugale.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_580">580</span> +—Eh bien! madame, dit le grand médecin, comment une si +jolie femme s’avise-t-elle d’être malade?</p> + +<p>—Oui, monsieur, de même que le nez du père Aubry, j’aspire +à la tombe...</p> + +<p>Caroline, par égard pour Adolphe, essaye de sourire.</p> + +<p>—Bon! cependant vous avez les yeux vifs: ils souhaitent peu +nos infernales drogues...</p> + +<p>—Regardez-y bien, docteur, la fièvre me dévore, une petite +fièvre imperceptible, lente...</p> + +<p>Et elle arrête le plus malicieux de ses regards sur l’illustre docteur, +qui se dit en lui-même: —Quels yeux!...</p> + +<p>—Bien, voyons la langue? dit-il tout haut.</p> + +<p>Caroline montre sa langue de chat entre deux rangées de dents +blanches comme celles d’un chien.</p> + +<p>—Elle est un peu chargée, au fond; mais vous avez déjeuné... +fait observer le grand médecin, qui se tourne vers Adolphe.</p> + +<p>—Rien, répond Caroline, deux tasses de thé...</p> + +<p>Adolphe et l’illustre docteur se regardent, car le docteur se demande +qui, de madame ou de monsieur, se moque de lui.</p> + +<p>—Que sentez-vous? demande gravement le docteur à Caroline.</p> + +<p>—Je ne dors pas.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Je n’ai pas d’appétit...</p> + +<p>—Bien!</p> + +<p>—J’ai des douleurs, là...</p> + +<p>Le médecin regarde l’endroit indiqué par Caroline.</p> + +<p>—Très-bien, nous verrons cela tout à l’heure... Après?...</p> + +<p>—Il me passe des frissons par moments...</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—J’ai des tristesses, je pense toujours à la mort, j’ai des idées +de suicide.</p> + +<p>—Ah! vraiment?</p> + +<p>—Il me monte des feux à la figure, tenez, j’ai constamment +des tressaillements dans la paupière...</p> + +<p>—Très-bien: nous nommons cela un <i>trismus</i>.</p> + +<p>Le docteur explique pendant un quart d’heure, en employant +les termes les plus scientifiques, la nature du <i>trismus</i>, d’où il résulte +que le <i>trismus</i> est le <i>trismus</i>; mais il fait observer avec la +<span class="pagenum" id="page_581">581</span> +plus grande modestie que, si la science sait que le <i>trismus</i> est le +<i>trismus</i>, elle ignore entièrement la cause de ce mouvement nerveux, +qui va, vient, passe, reparaît... —Et, dit-il, nous avons +reconnu que c’était purement nerveux.</p> + +<p>—Est-ce bien dangereux? demanda Caroline inquiète.</p> + +<p>—Nullement. Comment vous couchez-vous?</p> + +<p>—En rond.</p> + +<p>—Bien; sur quel côté?</p> + +<p>—A gauche.</p> + +<p>—Bien; combien avez-vous de matelas à votre lit?</p> + +<p>—Trois.</p> + +<p>—Bien; y a-t-il un sommier?</p> + +<p>—Mais, oui...</p> + +<p>—Quelle est la substance du sommier?</p> + +<p>—Le crin.</p> + +<p>—Bon. Marchez un peu devant moi?... Oh! mais naturellement, +et comme si nous ne vous regardions pas...</p> + +<p>Caroline marche à la Elssler, en agitant <i>sa tournure</i> de la façon +la plus andalouse.</p> + +<p>—Vous ne sentez pas un peu de pesanteur dans les genoux?</p> + +<p>—Mais... non... (Elle revient à sa place.) Mon Dieu, quand +on s’examine... il me semble maintenant que oui...</p> + +<p>—Bon. Vous êtes restée à la maison depuis quelque temps?</p> + +<p>—Oh! oui, monsieur, beaucoup trop... et seule.</p> + +<p>—Bien, c’est cela. Comment vous coiffez-vous pour la nuit?</p> + +<p>—Un bonnet brodé, puis quelquefois par-dessus un foulard...</p> + +<p>—Vous n’y sentez pas des chaleurs... une petite sueur?...</p> + +<p>—En dormant, cela me semble difficile.</p> + +<p>—Vous pourriez trouver votre linge humide à l’endroit du front +en vous réveillant?</p> + +<p>—Quelquefois.</p> + +<p>—Bon. Donnez-moi votre main.</p> + +<p>Le docteur tire sa montre.</p> + +<p>—Vous ai-je dit que j’ai des vertiges? dit Caroline.</p> + +<p>—Chut!... fait le docteur qui compte les pulsations. Est-ce le +soir?...</p> + +<p>—Non, le matin.</p> + +<p>—Ah! diantre, des vertiges le matin, dit-il en regardant +Adolphe.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_582">582</span> +—Eh bien! que dites-vous de l’état de madame? demande +Adolphe.</p> + +<p>—Le duc de G. n’est pas allé à Londres, dit le grand médecin +en étudiant la peau de Caroline, et l’on en cause beaucoup au faubourg +Saint-Germain.</p> + +<p>—Vous avez des malades? demande Caroline.</p> + +<p>—Presque tous les miens y sont... Eh! mon Dieu! j’en ai sept +à voir ce matin, dont quelques-uns sont en danger...</p> + +<p>Le docteur se lève.</p> + +<p>—Que pensez-vous de moi, monsieur? dit Caroline.</p> + +<p>—Madame, il faut des soins, beaucoup de soins, prendre des +adoucissants, de l’eau de guimauve, un régime doux, viandes +blanches, faire beaucoup d’exercice.</p> + +<p>—En voilà pour vingt francs, se dit en lui-même Adolphe en +souriant.</p> + +<p>Le grand médecin prend Adolphe par le bras, et l’emmène en +se faisant reconduire; Caroline les suit sur la pointe du pied.</p> + +<p>—Mon cher, dit le grand médecin, je viens de traiter fort légèrement +madame, il ne fallait pas l’effrayer, ceci vous regarde +plus que vous ne pensez... Ne négligez pas trop madame; elle est +d’un tempérament puissant, d’une santé féroce. <i>Tout cela</i> réagit +sur elle. La nature a ses lois, qui, méconnues, se font obéir. Madame +peut arriver à un état morbide qui vous ferait cruellement +repentir de l’avoir négligée... Si vous l’aimez, aimez-la; si vous ne +l’aimez plus, et que vous teniez à conserver la mère de vos enfants, +la décision à prendre est un cas d’hygiène, mais elle ne peut venir +que de vous!...</p> + +<p>—Comme il m’a compris!... se dit Caroline. Elle ouvre la +porte et dit: —Docteur, vous ne m’avez pas écrit les doses!...</p> + +<p>Le grand médecin sourit, salue et glisse dans sa poche une pièce +de vingt francs en laissant Adolphe entre les mains de sa femme, +qui le prend et lui dit: —Quelle est la vérité sur mon état?... +faut-il me résigner à mourir?...</p> + +<p>—Eh! il m’a dit que tu as trop de santé! s’écrie Adolphe impatienté.</p> + +<p>Caroline s’en va pleurer sur son divan.</p> + +<p>—Qu’as-tu?</p> + +<p>—J’en ai pour longtemps... Je te gêne, tu ne m’aimes plus... +Je ne veux plus consulter ce médecin-là... Je ne sais pas pourquoi +<span class="pagenum" id="page_583">583</span> +madame Foullepointe m’a conseillé de le voir, il ne m’a dit que +des sottises!... et je sais mieux que lui ce qu’il me faut...</p> + +<p>—Que te faut-il?...</p> + +<p>—Ingrat, tu le demandes? dit-elle en posant sa tête sur l’épaule +d’Adolphe.</p> + +<p>Adolphe, effrayé, se dit: —Il a raison, le docteur, elle peut +devenir d’une exigence maladive, et que deviendrai-je, moi?... Me +voilà forcé d’opter entre la folie physique de Caroline ou quelque +petit cousin.</p> + +<p>Caroline chante alors une mélodie de Schubert avec l’exaltation +d’une hypocondriaque.</p> + +<div class="npage"></div> + +<h3 id="page_584"> +DEUXIÈME PARTIE</h3> + +<hr class="small3"> + +<h4>SECONDE PRÉFACE</h4> + +<p class="nbreak">Si vous avez pu comprendre ce livre... (et l’on vous fait un honneur +infini par cette supposition: l’auteur le plus profond ne comprend +pas toujours, l’on peut même dire ne comprend jamais les +différents sens de son livre, ni sa portée, ni le bien ni le mal qu’il +cause), si donc vous avez prêté quelque attention à ces petites +scènes de la vie conjugale, vous aurez peut-être remarqué leur +couleur...</p> + +<p>—Quelle couleur? demandera sans doute un épicier, les livres +sont couverts en jaune, en bleu, revers de botte, vert-pâle, gris-perle, +blanc.</p> + +<p>Hélas! les livres ont une autre couleur, ils sont teints par l’auteur, +et quelques écrivains empruntent leur coloris. Certains livres +déteignent sur d’autres. Il y a mieux. Les livres sont blonds ou +bruns, châtain-clair ou roux. Enfin ils ont un sexe aussi! Nous +connaissons des livres mâles et des livres femelles, des livres qui, +chose déplorable, n’ont pas de sexe, ce qui, nous l’espérons, n’est +pas le cas de celui-ci, en supposant que vous fassiez à cette collection +de sujets nosographiques l’honneur de l’appeler un livre.</p> + +<p>Jusqu’ici, toutes ces misères sont des misères infligées uniquement +par la femme à l’homme. Vous n’avez donc encore vu que le +côté mâle du livre. Et, si l’auteur a réellement l’ouïe qu’on lui suppose, +il a déjà surpris plus d’une exclamation ou d’une déclamation +de femme furieuse:</p> + +<p>—On ne nous parle que des misères souffertes par ces messieurs, +aura-t-elle dit, comme si nous n’avions pas nos petites misères +aussi!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_585">585</span> +O femmes! vous avez été entendues, car si vous n’êtes pas toujours +comprises, vous vous faites toujours très-bien entendre!...</p> + +<p>Donc, il serait souverainement injuste de faire porter sur vous +seules les reproches que tout être social mis sous le joug (<i>conjugium</i>) +a le droit d’adresser à cette institution nécessaire, sacrée, +utile, éminemment conservatrice, mais tant soit peu gênante, et +d’un porter difficile aux entournures, ou quelquefois trop facile +aussi.</p> + +<p>J’irai plus loin! Cette partialité serait évidemment du crétinisme.</p> + +<p>Un homme, non écrivain, car il y a bien des hommes dans un +écrivain, un auteur donc, doit ressembler à Janus: voir en avant +et en arrière, se faire rapporteur, découvrir toutes les faces d’une +idée, passer alternativement dans l’âme d’Alceste et dans celle de +Philinte, ne pas tout dire et néanmoins tout savoir, ne jamais ennuyer, +et...</p> + +<p>N’achevons pas ce programme, autrement nous dirions tout, et +ce serait effrayant pour tous ceux qui réfléchissent aux conditions +de la littérature.</p> + +<p>D’ailleurs un auteur qui prend la parole au milieu de son livre +fait l’effet du bonhomme dans <i>le Tableau parlant</i>, quand il met +son visage à la place de la peinture. L’auteur n’oublie pas qu’à la +Chambre on ne prend point la parole <i>entre deux épreuves</i>. Assez +donc!</p> + +<p>Voici maintenant le côté femelle du livre; car, pour ressembler +parfaitement au mariage, ce livre doit être plus ou moins +androgyne.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LES MARIS DU SECOND MOIS.</h4> + +<p class="nbreak">Deux jeunes mariées, deux amies de pension, Caroline et Stéphanie, +intimes au pensionnat de mademoiselle Mâchefer, une des plus +célèbres maisons d’éducation du faubourg Saint-Honoré, se trouvaient +au bal chez madame de Fischtaminel, et la conversation suivante +eut lieu dans l’embrasure d’une croisée du boudoir.</p> + +<p>Il faisait si chaud, qu’un homme avait eu, bien avant les deux +jeunes femmes, l’idée de venir respirer l’air de la nuit; il s’était +placé dans l’angle même du balcon, et, comme il se trouvait beaucoup +<span class="pagenum" id="page_586">586</span> +de fleurs devant la fenêtre, les deux amies purent se croire +seules. Cet homme était le meilleur ami de l’auteur.</p> + +<p>L’une des deux jeunes mariées, posée à l’angle de l’embrasure, +faisait en quelque sorte le guet en regardant le boudoir et les salons. +L’autre avait pris position dans l’embrasure en s’y serrant de +manière à ne pas recevoir le courant d’air, tempéré d’ailleurs par +des rideaux de mousseline et des rideaux de soie.</p> + +<p>Ce boudoir était désert, le bal commençait, les tables de jeu restaient +ouvertes, offrant leurs tapis verts et montrant des cartes encore +serrées dans le frêle étui que leur impose la Régie. On dansait +la seconde contredanse.</p> + +<p>Tous ceux qui vont au bal connaissent cette phase des grandes +soirées où tout le monde n’est pas arrivé, mais où les salons sont +déjà pleins, et qui cause un moment de terreur à la maîtresse de +la maison. C’est, toute comparaison gardée, un instant semblable à +celui qui décide de la victoire ou de la perte d’une bataille.</p> + +<p>Vous comprenez alors comment ce qui devait être un secret bien +gardé peut avoir aujourd’hui les honneurs de l’impression.</p> + +<p>—Eh bien! Caroline?</p> + +<p>—Eh bien! Stéphanie?</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>Un double soupir.</p> + +<p>—Tu ne te souviens plus de nos conventions?</p> + +<p>—Si...</p> + +<p>—Pourquoi donc n’es-tu pas venue me voir?</p> + +<p>—On ne me laisse jamais seule, nous avons à peine le temps +de causer ici...</p> + +<p>—Ah! si mon Adolphe prenait ces manières-là! s’écria Caroline.</p> + +<p>—Tu nous <ins title="original: a">as</ins> bien vus, Armand et moi, quand il me faisait ce +qu’on nomme, je ne sais pourquoi, la cour...</p> + +<p>—Oui, je l’admirais, je te trouvais bien heureuse, tu trouvais +ton idéal, toi! un bel homme, toujours si bien mis, en gants jaunes, +la barbe faite, bottes vernies, linge blanc, la propreté la plus +exquise, aux petits soins...</p> + +<p>—Va, va, toujours.</p> + +<p>—Enfin un homme comme il faut; son parler était d’une douceur +féminine, pas la moindre brusquerie. Et des promesses de +<span class="pagenum" id="page_587">587</span> +bonheur, de liberté! Ses phrases étaient plaquées de palissandre. +Il meublait ses paroles de châles et de dentelles. On entendait rouler +dans les moindres mots, des chevaux et des voitures. Ta corbeille +était d’une magnificence millionnaire. Armand me faisait +l’effet d’un mari de velours, d’une fourrure de plumes d’oiseaux +dans laquelle tu allais t’envelopper.</p> + +<p>—Caroline, mon mari prend du tabac.</p> + +<p>—Eh bien! le mien fume...</p> + +<p>—Mais le mien en prend, ma chère, comme en prenait, dit-on, +Napoléon, et j’ai le tabac en horreur; il l’a su, le monstre, et s’en +est passé pendant sept mois...</p> + +<p>—Tous les hommes ont de ces habitudes, il faut absolument +qu’ils prennent quelque chose.</p> + +<p>—Tu n’as aucune idée des supplices que j’endure. La nuit, je +suis réveillée en sursaut par un éternûment. En m’endormant, j’ai +fait des mouvements qui m’ont mis le nez sur des grains de tabac +semés sur l’oreiller, je les aspire, et je saute comme une mine. Il +paraît que ce scélérat d’Armand est habitué à cette <i>surprise</i>, il +ne s’éveille point. Je trouve du tabac partout, et je n’ai pas, après +tout, épousé la Régie.</p> + +<p>—Qu’est-ce que c’est que ce petit inconvénient, ma chère enfant, +si ton mari est un bon enfant et d’un bon naturel!</p> + +<p>—Ah bien! il est froid comme un marbre, compassé comme +un vieillard, causeur comme une sentinelle, et c’est un de ces +hommes qui disent oui à tout, mais qui ne font rien que ce qu’ils +veulent.</p> + +<p>—Dis-lui non.</p> + +<p>—C’est essayé.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien! il m’a menacée de réduire ma pension de ce qui +lui serait nécessaire pour se passer de moi...</p> + +<p>—Pauvre Stéphanie! ce n’est pas un homme, c’est un monstre...</p> + +<p>—Un monstre calme et méthodique, à faux toupet, qui, tous +les soirs...</p> + +<p>—Tous les soirs?...</p> + +<p>—Attends donc!... qui tous les soirs prend un verre d’eau +pour y mettre sept fausses dents.</p> + +<p>—Quel piége que ton mariage! Enfin Armand est riche?</p> + +<p>—Qui sait?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_588">588</span> +—Oh! mon Dieu! mais tu me fais l’effet de devenir avant peu +très-malheureuse... ou très-heureuse.</p> + +<p>—Et toi, ma petite?</p> + +<p>—Moi, jusqu’à présent je n’ai qu’une épingle qui me pique +dans mon corset; mais c’est insupportable.</p> + +<p>—Pauvre enfant! tu ne connais pas ton bonheur. Allons, dis.</p> + +<p>Ici la jeune femme parla si bien à l’oreille de l’autre, qu’il fut +impossible d’entendre un seul mot. La conversation recommença +ou plutôt finit par une sorte de conclusion.</p> + +<p>—Ton Adolphe est jaloux?</p> + +<p>—De qui? nous ne nous quittons pas, et c’est là, ma chère, +une misère. On n’y tient pas. Je n’ose pas bâiller, je suis toujours +en représentation de femme aimante. C’est fatigant.</p> + +<p>—Caroline?</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Ma petite, que vas-tu faire?</p> + +<p>—Me résigner. Et toi?</p> + +<p>—Combattre la Régie...</p> + +<p>Cette petite misère tend à prouver qu’en fait de déceptions personnelles, +les deux sexes sont bien quittes l’un envers l’autre.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LES AMBITIONS TROMPÉES.</h4> + +<h5>§ I.—L’ILLUSTRE CHODOREILLE.</h5> + +<p class="nbreak">Un jeune homme a quitté sa ville natale au fond de quelque département +marqué par monsieur Charles Dupin en couleur plus ou +moins foncée. Il avait pour vocation la gloire, n’importe laquelle: +supposez un peintre, un romancier, un journaliste, un poëte, un +grand homme d’État.</p> + +<p>Pour être parfaitement compris, le jeune Adolphe de Chodoreille +voulait faire parler de lui, devenir célèbre, être quelque +chose. Ceci donc s’adresse à la masse des ambitieux amenés à Paris +par tous les véhicules possibles, soit moraux, soit physiques, et +qui s’y élancent un beau matin avec l’intention hydrophobique de +renverser toutes les renommées, de se bâtir un piédestal avec des +<span class="pagenum" id="page_589">589</span> +ruines à faire, jusqu’à ce que désillusion s’ensuive. Comme il s’agit +de formuler ce fait normal qui caractérise notre époque, prenons +de tous ces personnages celui que l’auteur a nommé ailleurs +<small>UN GRAND HOMME DE PROVINCE</small>.</p> + +<p>Adolphe a compris que le plus admirable commerce est celui +qui consiste à payer chez un papetier une bouteille d’encre, un +paquet de plumes et une rame de papier coquille douze francs +cinquante centimes, et de revendre les deux mille feuillets que +fournit la rame, en coupant chaque feuille en quatre, quelque +chose comme cinquante mille francs, après toutefois y avoir écrit +sur chaque feuillet cinquante lignes pleines de style et d’imagination.</p> + +<p>Ce problème, de douze francs cinquante centimes <ins title="original: métamarphosés">métamorphosés</ins> +en cinquante mille francs, à raison de vingt-cinq centimes +chaque ligne, stimule bien des familles qui pourraient +employer leurs membres utilement au fond des provinces, à les +lancer dans l’enfer de Paris.</p> + +<p>Le jeune homme, objet de cette exportation, semble toujours à +toute sa ville avoir autant d’imagination que les plus fameux auteurs. +Il a toujours fait d’excellentes études, il écrit d’assez jolis +vers, il passe pour un garçon d’esprit; enfin il est souvent coupable +d’une charmante nouvelle insérée dans le journal de l’endroit, +laquelle a soulevé l’admiration du département.</p> + +<p>Comme ces pauvres parents ignoreront éternellement ce que +leur fils vient apprendre à grand’peine à Paris, à savoir: Qu’il est +difficile d’être un écrivain et de connaître la langue française avant +une douzaine d’années de travaux herculéens; —Qu’il faut avoir +fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le +roman est l’histoire privée des nations; —Que les grands conteurs +(Ésope, Lucien, Boccace, Rabelais, Cervantès, Swift, La Fontaine, +Lesage, Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes inconnus des +<i>Mille et une Nuits</i>) sont tous des hommes de génie autant que +des colosses d’érudition.</p> + +<p>Leur Adolphe fait son apprentissage en littérature dans plusieurs +cafés, devient membre de la société des Gens de lettres, attaque à +tort et à travers des hommes à talent qui ne lisent pas ses articles, +revient à des sentiments plus doux en voyant l’insuccès de sa critique, +apporte des nouvelles aux journaux qui se les renvoient +comme sur des raquettes; et, après cinq à six années d’exercices +<span class="pagenum" id="page_590">590</span> +plus ou moins fatigants, d’horribles privations très-coûteuses à ses +parents, il <i>arrive à une certaine position</i>.</p> + +<p>Voici quelle est cette position. Grâce à une sorte d’assurance +mutuelle des faibles entre eux, et qu’un écrivain assez ingénieux +a nommée la <i>camaraderie</i>, Adolphe voit son nom souvent cité +parmi les noms célèbres, soit dans les prospectus de la librairie, +soit dans les annonces des journaux qui promettent de paraître. +Les libraires impriment le titre d’un de ses ouvrages à cette menteuse +rubrique: <small>SOUS PRESSE</small>, qu’on pourrait appeler la ménagerie +typographique des ours<a id="fnanchor_5" href="#footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. On comprend quelquefois Chodoreille +parmi les hommes d’espérance de la jeune littérature.</p> + +<div class="fnotes"> +<p><a id="footnote_5" href="#fnanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> +On appelle un <i>ours</i> une pièce refusée à beaucoup de théâtres, et qui +finit par être représentée dans certains moments où quelque directeur éprouve +le besoin d’un ours. Ce mot a nécessairement passé de la langue des coulisses +dans l’argot du journalisme, et s’est appliqué aux romans qui se promènent. +On devrait appeler ours blanc celui de la librairie, et les autres des ours +noirs.</p> +</div> + +<p>Adolphe de Chodoreille reste onze ans dans les rangs de la jeune +littérature: il devient chauve en gardant sa distance dans la jeune +littérature; mais il finit par obtenir ses entrées aux théâtres, grâce +à d’obscurs travaux, à des critiques dramatiques; il essaye de se +faire prendre pour un <i>bon enfant</i>; et à mesure qu’il perd des illusions +sur la gloire, sur le monde de Paris, il gagne des dettes et +des années.</p> + +<p>Un journal aux abois lui demande un de ses ours corrigé par +des amis, léché, pourléché de lustre en lustre, et qui sent la pommade +de chaque genre à la mode et oublié. Ce livre devient pour +Adolphe ce qu’est pour le caporal Trim ce fameux bonnet qu’il +met toujours en jeu, car pendant cinq ans <i>Tout pour une Femme</i> +(titre définitif) sera l’un des plus charmants ouvrages de notre +époque.</p> + +<p>En onze ans, Chodoreille passe pour avoir publié des travaux +estimables, cinq ou six nouvelles dans des revues nécropoliques, +dans des journaux de femmes, dans des ouvrages destinés à la plus +tendre enfance.</p> + +<p>Enfin, comme il est garçon, qu’il possède un habit, un pantalon +de casimir noir, qu’il peut se déguiser quand il le veut en diplomate +élégant, qu’il ne manque pas d’un certain air intelligent, +il est admis dans quelques salons plus ou moins littéraires; il salue +les cinq ou six académiciens qui ont du génie, de l’influence ou +<span class="pagenum" id="page_591">591</span> +du talent, il peut aller chez deux ou trois de nos grands poëtes, il +se permet dans les cafés d’appeler par leur petit nom les deux ou +trois femmes célèbres à juste titre de notre époque; il est d’ailleurs +au mieux avec les bas-bleus du second ordre, qui devraient +être appelées <i>des chaussettes</i>, et il en est aux poignées de main +et aux petits verres d’absinthe avec les astres des petits journaux.</p> + +<p>Ceci est l’histoire des médiocrités en tout genre, auxquelles il a +manqué ce que les titulaires appellent le bonheur. Ce bonheur, +c’est la volonté, le travail continu, le mépris de la renommée obtenue +facilement, une immense instruction, et la patience qui, selon +Buffon, serait tout le génie, mais qui certes en est la moitié.</p> + +<p>Vous n’apercevez pas encore trace de petite misère pour Caroline. +Vous croyez que cette histoire de cinq cents jeunes gens occupés +à polir en ce moment les pavés de Paris est écrite en façon +d’avis aux familles des quatre-vingt-six départements; mais lisez +ces deux lettres échangées entre deux amies différemment mariées, +vous comprendrez qu’elle était nécessaire, autant que le récit +par lequel jadis commençait tout bon mélodrame, et nommé +l’avant-scène... Vous devinerez les savantes manœuvres du paon +parisien faisant la roue au sein de sa ville natale et fourbissant dans +des arrière-pensées matrimoniales les rayons d’une gloire qui, semblables +à ceux du soleil, ne sont chauds et brillants qu’à de grandes +distances.</p> + +<hr class="small3d"> + +<div class="manuscr"> +<p class="cent cs9">DE MADAME CLAIRE DE LA ROULANDIÈRE, NÉE JUGAULT, A MADAME +ADOLPHE DE CHODOREILLE, NÉE HEURTAUT.</p> + +<p class="rsign">«Viviers.</p> + +<p>»Tu ne m’as pas encore écrit, ma chère Caroline, et c’est bien +mal à toi. N’était-ce pas à la plus heureuse de commencer et de +consoler celle qui restait en province!</p> + +<p>»Depuis ton départ pour Paris, j’ai donc épousé monsieur de La +Roulandière, le président du tribunal. Tu le connais, et tu sais +si je puis être satisfaite en ayant le cœur <i>saturé</i> de nos idées. +Je n’ignorais pas mon sort: je vis entre l’ancien président, +l’oncle de mon mari, et ma belle-mère, qui de l’ancienne société +parlementaire d’Aix n’a gardé que la morgue, la sévérité +de mœurs. Je suis rarement seule, je ne sors qu’accompagnée +de ma belle-mère ou de mon mari. Nous recevons tous les gens +<span class="pagenum" id="page_592">592</span> +graves de la ville le soir. Ces messieurs font un whist à deux +sous la fiche, et j’entends des conversations dans ce genre-ci: +Monsieur Vitremont est mort, il laisse deux cent quatre-vingt +mille francs de fortune... dit le substitut, un jeune homme de +quarante-sept ans, amusant comme le mistral. —Êtes-vous bien +certain de cela?...</p> + +<p>»—Cela, c’est les deux cent quatre-vingt mille francs. Un petit +juge pérore, il raconte les placements, on discute les valeurs, +et il est acquis à la discussion que, <i>s’il n’y a pas deux cent +quatre-vingt mille francs, on en sera bien près</i>...</p> + +<p>»Là-dessus concert général d’éloges donnés à ce mort, pour +avoir tenu le pain sous la clef, pour avoir <i>plaçoté</i> ses <ins title="original: écono-nomies">économies</ins>, +mis sou sur sou, afin probablement que toute la ville et +tous les gens qui ont des successions à espérer battissent ainsi +des mains en s’écriant avec admiration: —Il laisse deux cent +quatre-vingt mille francs!... Et chacun a des parents malades +de qui l’on dit: —Laissera-t-il quelque chose d’approchant? +et l’on discute le <i>vif</i> comme on a discuté le <i>mort</i>.</p> + +<p>»On ne s’occupe que des probabilités de fortune, ou des probabilités +de vacance dans les places, et des probabilités de récolte.</p> + +<p>»Quand, dans notre enfance, nous regardions ces jolies petites +souris blanches à la fenêtre du savetier de la rue Saint-Maclou, +faisant tourner la cage ronde où elles étaient enfermées, pouvais-je +savoir que ce serait une fidèle image de mon avenir?...</p> + +<p>»Être ainsi, moi qui de nous deux agitais le plus mes ailes, +dont l’imagination était la plus vagabonde! j’ai péché plus que +toi, je suis la plus punie. J’ai dit adieu à mes rêves: je suis madame +la présidente <i>gros comme le bras</i>, et je me résigne à +donner le bras à ce grand diable de monsieur de La Roulandière +pendant quarante ans, à vivre menu de toute manière et à voir +deux gros sourcils sur deux yeux vairons dans une figure jaune, +laquelle ne saura jamais ce qu’est un sourire.</p> + +<p>»Mais toi, ma chère Caroline, toi qui, soit dit entre nous, étais +dans les <i>grandes</i> quand je frétillais dans les <i>petites</i>, toi qui ne +péchais que par orgueil, à vingt-sept ans, avec deux cent mille +francs de fortune, tu captures et tu captives un grand homme, +un des hommes les plus spirituels de Paris, un des deux hommes +à talent que notre ville ait produits!... quelle chance!</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_593">593</span> +»Maintenant tu te trouves dans le milieu le plus brillant de +Paris. Tu peux <ins title="original: grâces">grâce</ins> aux sublimes priviléges du génie, aller +dans tous les salons du faubourg Saint-Germain, y être bien accueillie. +Tu jouis des jouissances exquises de la société des deux +ou trois femmes célèbres de notre temps, où il se fait tant d’esprit, +dit-on, où se disent ces mots qui nous arrivent ici comme +des fusées à la Congrève. Tu vas chez le baron Schinner, de qui +nous parlait tant Adolphe, où vont tous les grands artistes, tous +les illustres étrangers. Enfin, dans quelque temps tu seras une +des reines de Paris, si tu le veux. Tu peux aussi recevoir, tu +verras chez toi les lionnes, les lions de la littérature, du grand +monde et de la finance, car Adolphe nous parlait de ses amitiés +illustres et de ses liaisons avec les favoris de la mode en de tels +termes, que je te vois fêtée en fêtant.</p> + +<p>»Avec tes dix mille francs de rente et la succession de ta tante +Carabès, avec les vingt mille francs que gagne ton mari, vous +devez avoir équipage; et, comme tu vas à tous les théâtres sans +payer, comme les journalistes sont des héros de toutes les inaugurations +ruineuses pour qui veut suivre le mouvement parisien, +qu’on les invite tous les jours à dîner, tu vis comme si tu avais +soixante mille francs de rente!... Ah! tu es heureuse, toi! aussi +m’oublies-tu!</p> + +<p>»Eh bien, je comprends que tu n’as pas un instant à toi. Ton +bonheur est la cause de ton silence, je te pardonne. Allons, un +jour, si, fatiguée de tant de plaisirs, du haut de ta grandeur, tu +penses encore à ta pauvre Claire, écris-moi, raconte-moi ce +qu’est un mariage avec un grand homme... peins-moi ces grandes +dames de Paris, surtout celles qui écrivent... oh! je voudrais +bien savoir <i>en quoi elles sont faites</i>; enfin n’oublie rien, +si tu n’oublies pas que tu es aimée <i>quand même</i> par ta pauvre</p> + +<p class="rsign">»CLAIRE JUGAULT.»</p> +</div> + +<hr class="small3d"> + +<div class="manuscr"> +<p class="cent cs9">MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE A MADAME LA PRÉSIDENTE +DE LA ROULANDIÈRE, A VIVIERS.</p> + +<p class="rsign">«Paris.</p> + +<p>»Ah! ma pauvre Claire, si tu savais combien de petites douleurs +ta lettre ingénue a réveillées, non, tu ne me l’aurais pas +<span class="pagenum" id="page_594">594</span> +écrite. Aucune amie, une ennemie même, en voyant à une +femme un appareil sur mille piqûres de moustiques, ne l’arrache +pas pour s’amuser à les compter...</p> + +<p>»Je commence par te dire que, pour une fille de vingt-sept +ans, d’une figure encore passable, mais d’une taille un peu trop +empereur Nicolas pour l’humble rôle que je joue, je suis heureuse!... +Voici pourquoi: Adolphe, heureux des déceptions qui +sont tombées sur moi comme une grêle, panse les plaies de mon +amour-propre par tant d’affection, par tant de petits soins, tant +de charmantes choses, qu’en vérité les femmes voudraient, en +tant que femmes, trouver à l’homme qu’elles épousent des torts +si profitables; mais tous les gens de lettres (Adolphe est, hélas! +à peine un homme de lettres), qui sont des êtres non moins irritables, +nerveux, changeants et bizarres que les femmes, ne +possèdent pas des qualités aussi solides que celles d’Adolphe, +et j’espère qu’ils n’ont pas été tous aussi malheureux que lui.</p> + +<p>»Hélas! nous nous aimons assez toutes les deux pour que je te +dise la vérité. J’ai sauvé mon mari, ma chère, d’une profonde +misère habilement cachée. Loin de toucher vingt mille francs +par an, il ne les a pas gagnés dans les quinze années qu’il a passées +à Paris. Nous sommes logés à un troisième étage de la rue +Joubert, qui nous coûte douze cents francs, et il nous reste +sur nos revenus environ huit mille cinq cents francs avec lesquels +je tâche de nous faire vivre honorablement.</p> + +<p>»Je lui porte bonheur: Adolphe, depuis son mariage, a eu la +direction d’un feuilleton et trouve quatre cents francs par mois +dans cette occupation, qui d’ailleurs lui prend peu de temps. +Il a dû cette place à un placement. Nous avons employé les +soixante-dix mille francs de succession de ma tante Carabès au +cautionnement du journal, on nous donne neuf pour cent, et +nous avons en outre des actions. Depuis cette affaire, conclue +depuis dix mois, nos revenus ont doublé, l’aisance est venue. Je +n’ai pas plus à me plaindre de mon mariage comme affaire d’argent +que comme affaire de cœur. Mon amour-propre a seul +souffert, et mes ambitions ont sombré. Tu vas comprendre +toutes les petites misères qui m’ont assaillie, par la première.</p> + +<p>»Adolphe nous avait paru très-bien avec la fameuse baronne +Schinner, si célèbre par son esprit, par son influence, par sa +fortune et par ses liaisons avec les hommes célèbres; j’ai cru +<span class="pagenum" id="page_595">595</span> +qu’il était reçu chez elle en qualité d’ami; mon mari m’y présente, +je suis reçue assez froidement. J’aperçois des salons d’un +luxe effrayant; et au lieu de voir madame Schinner me rendre +ma visite, je reçois une carte, à vingt jours de date et à une +heure insolemment indue.</p> + +<p>»A mon arrivée à Paris, je me promène sur les boulevards, +fière de mon grand homme anonyme; il me donne un coup de +coude et me dit en me désignant à l’avance un gros petit homme, +assez mal vêtu: —«Voilà un tel!» Il me nomme une des sept +ou huit illustrations européennes de la France. J’apprête mon +air admiratif, et je vois Adolphe saluant avec une sorte de bonheur +le vrai grand homme, qui lui répond par le petit salut +écourté qu’on accorde à un homme avec lequel on a sans doute +à peine échangé quatre paroles en dix ans. Adolphe avait quêté +sans doute un regard à cause de moi. —Il ne te connaît pas? +dis-je à mon mari. —Si, mais il m’aura pris pour un autre, me +répond Adolphe.</p> + +<p>»Ainsi des poëtes, ainsi des musiciens célèbres, ainsi des +hommes d’État. Mais, en revanche, nous causons pendant dix +minutes devant quelque passage avec messieurs Armand du Cantal, +Georges Beaunoir, Félix Verdoret, de qui tu n’as jamais +entendu parler. Mesdames Constantine Ramachard, Anaïs Crottat +et Lucienne Vouillon viennent nous voir et me menacent de +leur amitié <i>bleue</i>. Nous recevons à dîner des directeurs de journaux +inconnus dans notre province. Enfin, j’ai eu le douloureux +bonheur de voir Adolphe refusant une invitation à une +soirée de laquelle j’étais exclue.</p> + +<p>»Oh! ma chère, le talent est toujours la fleur rare, croissant +spontanément, et qu’aucune horticulture de serre chaude ne +peut obtenir. Je ne m’abuse point: Adolphe est une médiocrité +connue, jaugée; il n’a pas d’autre chance, comme il le dit, que +de se caser dans les <i>utilités</i> de la littérature. Il ne manquait pas +d’esprit à Viviers; mais pour être un homme d’esprit à Paris, +on doit posséder tous les genres d’esprit à des doses désespérantes.</p> + +<p>»J’ai pris de l’estime pour Adolphe; car après quelques petits +mensonges, il a fini par m’avouer sa position, et, sans s’humilier +outre mesure, il m’a promis le bonheur. Il espère arriver, +comme tant de médiocrités, à une place quelconque, à un +<span class="pagenum" id="page_596">596</span> +emploi de sous-bibliothécaire, à une gérance de journal. Qui sait +si nous ne le ferons pas nommer député plus tard à Viviers?</p> + +<p>»Nous vivons obscurément; nous avons cinq ou six amis et +amies qui nous conviennent, et voilà cette brillante existence +que tu dorais de toutes les splendeurs sociales.</p> + +<p>»De temps en temps j’essuie quelque bourrasque, j’attrape +quelque coup de langue. Ainsi, hier, à l’Opéra, dans le foyer, +où je me promenais, j’entends un des plus méchants hommes +d’esprit, Léon de Lora, disant à l’un de nos plus célèbres critiques: —Avouez +qu’il faut être bien Chodoreille pour aller +découvrir au bord du Rhône le peuplier de la Caroline! —Bah, +a répondu l’autre, il est bourgeonné. Ils avaient entendu mon +mari me donnant mon petit nom. Et moi, qui passais pour belle +à Viviers, qui suis grande, bien faite et encore assez grasse pour +faire le bonheur d’Adolphe! Voilà comment j’apprends qu’il en +est à Paris de la beauté des femmes comme de l’esprit des +hommes de province.</p> + +<p>»Enfin, si c’est là ce que tu veux savoir, je ne suis rien; mais +si tu veux apprendre jusqu’où va ma philosophie, eh bien! je +suis assez heureuse d’avoir rencontré dans mon faux grand +homme un homme ordinaire.</p> + +<p>»Adieu, chère amie, de nous deux, comme tu le vois, c’est +encore moi qui, malgré mes déceptions et les petites misères de +ma vie, suis la mieux partagée; Adolphe est jeune, et c’est un +homme charmant.</p> + +<p class="rsign">»CAROLINE HEURTAUT.»</p> +</div> + +<p>La réponse de Claire, entre autre phrases, contenait celle-ci: +»J’espère que le bonheur anonyme dont tu jouis se continuera, +grâce à ta philosophie.» Claire, comme toutes les amies intimes, +se vengeait de son président sur l’avenir d’Adolphe.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h5>§ II.—UNE NUANCE DU MÊME SUJET.</h5> + +<div class="nbreak manuscr"> +<p class="nbreak">«(<i>Lettre trouvée dans un coffret, un jour qu’elle me fit longtemps +attendre en son cabinet pendant qu’elle essayait de renvoyer une +amie importune qui n’entendait pas le français sous-entendu dans le +jeu de la physionomie et dans l’accent des paroles. J’attrapai un +rhume, mais j’eus cette lettre.</i>)»</p> +</div> + +<p>Cette note pleine de fatuité se trouvait sur un papier que les +<span class="pagenum" id="page_597">597</span> +clercs de notaire jugèrent sans importance lors de l’inventaire de feu +M. Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts, les amours ont +eu la douleur de pleurer récemment, et en qui la grande maison +des Borgarelli de Provence a fini, car Bourgarel est, comme on +sait, la corruption de Borgarelli, comme les Girardin français celle +des Ghérardini de Florence.</p> + +<p>Un lecteur intelligent reconnaîtra sans peine à quelle époque de +la vie d’Adolphe et de Caroline se rapporte cette lettre.</p> + +<div class="manuscr"> +<p class="addr">«Ma chère amie,</p> + +<p>»Je croyais me trouver heureuse en épousant un artiste aussi +supérieur par ses talents que par ses moyens personnels, également +grand et comme caractère et comme esprit, plein de connaissances, +en voie de s’élever par la route publique sans être +obligé d’aller dans les chemins tortueux de l’intrigue; enfin, +tu connais Adolphe, tu l’as apprécié: je suis aimée, il est père, +j’idolâtre nos enfants. Adolphe est excellent pour moi, je l’aime +et je l’admire; mais, ma chère, dans ce complet bonheur, il se +trouve une épine. Les roses sur lesquelles je suis couchée ont +plus d’un pli. Dans le cœur des femmes, les plis deviennent +promptement des blessures. Ces blessures saignent bientôt, le +mal augmente, on souffre, la souffrance éveille des pensées, les +pensées s’étalent et se changent en sentiment. Ah! ma chère, tu +le sauras, et c’est cruel à se dire, mais nous vivons autant par la +vanité que par l’amour. Pour ne vivre que d’amour, il ne faudrait +pas habiter Paris. Que nous importerait de n’avoir qu’une +robe de percale blanche, si l’homme que nous aimons ne voyait +pas d’autres femmes mises autrement, plus élégamment que +nous, et inspirant des idées par leurs manières, par un ensemble +de petites choses qui font de grandes passions? La vanité, +ma chère, est chez nous cousine-germaine de la jalousie, de +cette belle et noble jalousie qui consiste à ne pas laisser envahir +son empire, à être seule dans une âme, à passer notre vie tout +heureuse dans un cœur. Eh bien! ma vanité de femme souffre. +Quelque petites que soient ces misères, j’ai malheureusement +appris qu’il n’y a pas de petites misères en ménage. Oui, tout +s’y agrandit par le contact incessant des sensations, des désirs, +des idées. Voilà le secret de cette tristesse où tu m’as surprise, et +que je ne voulais pas expliquer. Ce point est un de ceux où la +<span class="pagenum" id="page_598">598</span> +parole va trop loin, et où l’écriture retient du moins la pensée +en la fixant. Il y a des effets de perspective morale si différents +entre ce qui se dit et ce qui s’écrit! Tout est si solennel et si +grave sur le papier! On ne commet plus aucune imprudence. +N’est-ce pas là ce qui fait un trésor d’une lettre où l’on s’abandonne +à ses sentiments? Tu m’aurais crue malheureuse, je ne +suis que blessée. Tu m’as trouvée seule, au coin de mon +feu, sans Adolphe. Je venais de coucher mes enfants, ils dormaient. +Adolphe, pour la dixième fois, était invité dans le monde +où je ne vais pas, où l’on veut Adolphe sans sa femme. Il est +des salons où il va sans moi, comme il est une foule de plaisirs +auxquels on le convie sans moi. S’il se nommait monsieur de +Navarreins et que je fusse une d’Espard, jamais le monde ne penserait +à nous séparer, on nous voudrait toujours ensemble. Ses +habitudes sont prises, il ne s’aperçoit pas de cette humiliation +qui oppresse le cœur. D’ailleurs, s’il soupçonnait cette petite +souffrance que j’ai honte de ressentir, il laisserait là le monde, +il deviendrait plus impertinent que ne le sont envers moi ceux +ou celles qui me séparent de lui. Mais il entraverait sa marche, +il se ferait des ennemis, il se créerait des obstacles en m’imposant +à des salons qui me feraient alors directement mille maux. +Je préfère donc mes souffrances à ce qui nous adviendrait dans +le cas contraire. Adolphe arrivera! il porte mes vengeances dans +sa belle tête d’homme de génie. Un jour le monde me payera +l’arriéré de tant d’injures. Mais quand? Peut-être aurais-je quarante-cinq +ans. Ma belle jeunesse se sera passée au coin de mon feu, +avec cette pensée: Adolphe rit, il s’amuse, il voit de belles femmes, +il cherche à leur plaire, et tous ces plaisirs ne viennent pas de moi.</p> + +<p>»Peut-être à ce métier finira-t-il par se détacher de moi!</p> + +<p>»Personne ne souffre d’ailleurs impunément le mépris, et je +me sens méprisée, quoique jeune, belle et vertueuse. D’ailleurs, +puis-je empêcher ma pensée de courir? Puis-je réprimer mes +rages en sachant Adolphe à dîner en ville sans moi? je ne jouis +pas de ses triomphes, je n’entends pas ses mots spirituels ou +profonds, dits pour d’autres! Je ne saurais me contenter des +réunions bourgeoises d’où il m’a tirée en me trouvant distinguée, +riche, jeune, belle et spirituelle. C’est là un malheur, il +est irréparable.</p> + +<p>»Enfin, il suffit que, par une cause quelconque, je ne puis +<span class="pagenum" id="page_599">599</span> +entrer dans un salon, pour désirer y aller. Rien n’est plus conforme +aux habitudes du cœur humain. Les anciens avaient bien +raison avec leurs gynécées. La collision des amours-propres de +femmes qu’a produite leur réunion, qui ne date pas plus de quatre +siècles, a coûté bien des chagrins à notre temps et coûté de +bien sanglants débats aux sociétés.</p> + +<p>»Enfin, ma chère, Adolphe est bien fêté quand il revient chez +lui; mais aucune nature n’est assez forte pour attendre avec la +même ardeur toutes les fois. Quel lendemain que celui de la soirée +où il sera moins bien reçu!</p> + +<p>»Vois-tu ce qu’il y a dans le pli dont je te parlais? Un pli du +cœur est un abîme comme un pli de terrain dans les Alpes: à +distance, on ne s’en figurerait jamais la profondeur ni l’étendue. +Il en est ainsi entre deux êtres, quelle que soit leur amitié. On +ne soupçonne jamais la gravité du mal chez son amie. Ceci +semble peu de chose, et néanmoins la vie en est atteinte dans +toute sa profondeur et sur toute sa longueur. Je me suis raisonnée; +mais plus je me faisais de raisonnements, plus je me prouvais +à moi-même l’étendue de cette petite douleur. Je me laisse +donc aller au courant de la souffrance.</p> + +<p>»Deux voix se disputent le terrain, quand, par un hasard encore +rare heureusement, je suis seule dans mon fauteuil, attendant +Adolphe. L’une, je le gagerais, sort du <i>Faust</i> d’Eugène +Delacroix, que j’ai sur ma table. Méphistophélès parle, le terrible +valet qui dirige si bien les épées, il a quitté la gravure et +se pose diaboliquement devant moi, riant par la fente que ce +grand peintre lui a mise sous le nez, et me regardant de cet œil +d’où tombent des rubis, des diamants, des carrosses, des métaux, +des toilettes, des soieries cramoisies et mille délices qui +brûlent. —N’es-tu pas faite pour le monde? Tu vaux la plus +belle des plus belles duchesses; ta voix est celle d’une sirène, +tes mains commandent le respect et l’amour! Oh! comme ton +bras chargé de bracelets se déploierait bien sur le velours de ta +robe! Tes cheveux sont des chaînes qui enlaceraient tous les +hommes; et tu pourrais mettre tous ces triomphes aux pieds +d’Adolphe, lui montrer ta puissance et n’en jamais user! Il aurait +des craintes là où il vit dans une certitude insultante. Allons! +viens! avale quelques bouffées de mépris, tu respireras des nuages +d’encens. Ose régner! N’es-tu pas vulgaire au coin de ton +<span class="pagenum" id="page_600">600</span> +feu? Tôt ou tard la jolie épouse, la femme aimée mourra, si tu +continues ainsi, dans sa robe de chambre. Viens, et tu perpétueras +ton empire par l’emploi de la coquetterie! Montre-toi +dans les salons, et ton joli pied marchera sur l’amour de tes +rivales.</p> + +<p>»L’autre Voix sort de mon chambranle de marbre blanc, qui +s’agite comme une robe. Je crois voir une vierge divine couronnée +de roses blanches, une palme verte à la main. Deux yeux +bleus me sourient. Cette vertu si simple me dit: —Reste! sois +toujours bonne, rends cet homme heureux, c’est là toute ta mission. +La douceur des anges triomphe de toute douleur. La foi +dans soi-même a fait recueillir aux martyrs du miel sur les +brasiers de leurs supplices. Souffre un moment; tu seras heureuse.</p> + +<p>»Quelquefois, Adolphe revient en cet instant, et je suis heureuse. +Mais, ma chère, je n’ai pas autant de patience que +d’amour; il me prend des envies de mettre en pièces les femmes +qui peuvent aller partout, et dont la présence est désirée autant +par les hommes que par les femmes. Quelle profondeur dans ce +vers de Molière:</p> + +<p class="verseul">Le monde, chère Agnès, est une étrange chose!</p> + +<p>Tu ne connais pas cette petite misère, heureuse Mathilde; tu es +une femme bien née! Tu peux beaucoup pour moi. Songes-y! +Je puis t’écrire là ce que je n’osais te dire. Tes visites me font +grand bien, viens souvent voir ta pauvre</p> + +<p class="rsign">»CAROLINE.»</p> +</div> + +<p>—Eh bien! dis-je au clerc, savez-vous ce qu’a été cette lettre +pour feu Bourgarel?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Une lettre de change.</p> + +<p>Ni le clerc, ni le patron n’ont compris. Comprenez-vous, vous!</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>SOUFFRANCES INGÉNUES.</h4> + +<p class="nbreak">Oui, ma chère, il vous arrivera, dans l’état de mariage, des +choses dont vous vous doutez très-peu; mais il vous en arrivera +d’autres dont vous vous doutez encore moins. Ainsi...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_601">601</span> +L’auteur (peut-on dire ingénieux?) <i lang="la">qui castigat ridendo mores</i>, +et qui a entrepris <i>Les Petites Misères de la Vie conjugale</i>, +n’a pas besoin de faire observer qu’ici, par prudence, il a laissé +parler <i>une femme comme il faut</i>, et qu’il n’accepte pas la responsabilité +de la rédaction, tout en professant la plus sincère admiration +pour la charmante personne à laquelle il doit la connaissance +de cette petite misère. —Ainsi... dit-elle.</p> + +<p>Cependant, il éprouve la nécessité d’avouer que cette personne +n’est ni madame Foullepointe, ni madame de Fischtaminel, ni +madame Deschars.</p> + +<p>Madame Deschars est trop collet-monté, madame Foullepointe +est trop absolue dans son ménage, elle sait cela d’ailleurs, que ne +sait-elle pas? elle est aimable, elle voit la bonne compagnie, elle +tient à ce qu’il y a de mieux; on lui passe la vivacité de ses +traits d’esprit, comme, sous Louis XIV, on passait à madame +Cornuel ses mots. On lui passe bien des choses: il y a des femmes +qui sont les enfants gâtés de l’opinion.</p> + +<p>Quant à madame de Fischtaminel, qui d’ailleurs est en cause, +comme on va le voir, incapable de se livrer à la moindre récrimination, +elle récrimine en <ins title="original: fait">faits</ins>, elle s’abstient de paroles.</p> + +<p>Nous laissons à chacun la liberté de penser que cette interlocutrice +est Caroline, non pas la niaise Caroline des premières années, +mais Caroline devenue femme de trente ans.</p> + +<p>—Ainsi vous aurez, s’il plaît à Dieu, des enfants...</p> + +<p>—Madame, lui dis-je, ne mettons point Dieu dans ceci, à +moins que ce ne soit une allusion...</p> + +<p>—Vous êtes un impertinent, me dit-elle, on n’interrompt +point une femme...</p> + +<p>—Quand elle s’occupe d’enfants, je le sais; mais il ne faut +pas, madame, abuser de l’innocence des jeunes personnes. Mademoiselle +va se marier, et, si elle comptait sur cette intervention +de l’Être-Suprême, elle serait induite dans une profonde erreur. +Nous ne devons pas tromper la jeunesse. Mademoiselle a passé +l’âge où l’on dit aux jeunes <ins title="original: personnnes">personnes</ins> que le petit frère a été +trouvé sous un chou.</p> + +<p>—Vous voulez me faire dire des sottises, reprit-elle en souriant +et montrant les plus belles dents du monde, je ne suis pas +assez forte pour lutter contre vous, je vous prie de me laisser continuer +avec Joséphine. Que te disais-je?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_602">602</span> +—Que si je me marie, j’aurai des enfants, dit la jeune personne.</p> + +<p>—Eh bien! je ne veux pas te peindre les choses en noir, +mais il est extrêmement probable que chaque enfant te coûtera +une dent. A chaque enfant, j’ai perdu une dent.</p> + +<p>—Heureusement, lui dis-je, que chez vous cette misère a été +plus que petite, elle a été minime (les dents perdues étaient de +côté). Mais remarquez, mademoiselle, que cette petite misère +n’a pas un caractère normal. La misère dépend de l’état de +situation de la dent. Si votre enfant détermine la chute d’une +dent, d’une dent cariée, vous avez le bonheur d’avoir un enfant +de plus et une mauvaise dent de moins. Ne confondons pas les +bonheurs avec les misères. Ah! si vous perdiez une de vos belles +<i>palettes</i>... Encore y a-t-il plus d’une femme qui échangerait la +plus magnifique incisive contre un bon gros garçon?</p> + +<p>—Eh bien! reprit-elle en s’animant, au risque de te faire perdre +tes illusions, pauvre enfant, je vais t’expliquer une petite misère, +une grande! Oh! c’est atroce! Je ne sortirai pas des chiffons auxquels +monsieur nous renvoie...</p> + +<p>Je proteste par un geste.</p> + +<p>—J’étais mariée depuis environ deux ans, dit-elle en continuant, +et j’aimais mon mari; je suis revenue de mon erreur, je +me suis conduite autrement pour son bonheur et pour le mien; +je puis me vanter d’avoir un des plus heureux ménages de Paris. +Enfin, ma chère, j’aimais le monstre, je ne voyais que lui dans le +monde. Déjà, plusieurs fois, mon mari m’avait dit: —Ma petite, +les jeunes personnes ne savent pas très-bien se mettre, ta mère +aimait à te fagoter, elle avait ses raisons. Si tu veux me croire, +prends modèle sur madame de Fischtaminel, elle a bon goût. Moi, +bonne bête du bon Dieu, je n’y entendais point malice. Un jour, +en revenant d’une soirée, il me dit: —As-tu vu comme madame +de Fischtaminel était mise? —Oui, pas mal. En moi-même, je +me dis: Il me parle toujours de madame de Fischtaminel, il faut +que je me mette absolument comme elle. J’avais bien remarqué +l’étoffe, la façon de la robe et l’ajustement des moindres accessoires. +Me voilà tout heureuse, trottant, allant, mettant tout en +mouvement pour me procurer les mêmes étoffes. Je fais venir la +même couturière. —Vous habillez madame de Fischtaminel? +lui dis-je. —Oui, madame. —Eh bien! je vous prends pour ma +<span class="pagenum" id="page_603">603</span> +couturière, mais à une condition: vous voyez que j’ai fini par +trouver l’étoffe de sa robe, je veux que vous me fassiez la mienne +absolument pareille à la sienne. J’avoue que je ne fis pas attention +tout d’abord au sourire assez fin de la couturière, je le vis cependant, +et plus tard, je me l’expliquai. Pareille, lui dis-je; mais à +s’y méprendre!</p> + +<p>—Oh! dit l’interlocutrice en s’interrompant et me regardant, +vous nous apprenez à être comme des araignées au centre de leur +toile, à tout voir sans avoir l’air d’avoir vu, à chercher l’esprit de +toute chose, à étudier les mots, les gestes, les regards! Vous +dites: Les femmes sont bien fines! Dites donc: Les hommes sont +bien faux!</p> + +<p>—Ce qu’il m’a fallu de soins, de pas et de démarches pour +arriver à être le sosie de madame de Fischtaminel!... —Enfin, +c’est nos batailles à nous, ma petite, dit-elle en continuant et revenant +à mademoiselle Joséphine. Je ne trouvais pas un certain +petit châle de cou, brodé: une merveille! enfin, je finis par découvrir +qu’il a été fait exprès. Je déniche l’ouvrière, je lui demande +un châle pareil à celui de madame de Fischtaminel. Une +bagatelle! cent cinquante francs. Il avait été commandé par un +monsieur qui l’avait offert à madame de <ins title="original: Fistchtaminel">Fischtaminel</ins>. Mes économies +y passent. Nous sommes toutes, nous autres Parisiennes, +extrêmement tenues en bride à l’article toilette. Il n’est pas un +homme de cent mille <ins title="original: livre">livres</ins> de rente à qui le whist ne coûte dix +mille francs par hiver, qui ne trouve sa femme dépensière et ne +redoute ses chiffons! Mes économies, soit! me disais-je. J’avais +une petite fierté de femme qui aime: je ne voulais pas lui parler +de cette toilette, je voulais lui en faire une surprise, bécasse que +j’étais! Oh! comme vous nous enlevez notre sainte niaiserie!...</p> + +<p>Ceci fut encore dit pour moi qui n’<ins title="original: avait">avais</ins> rien enlevé à cette +dame, ni dent, ni quoi que ce soit des choses nommées et innomées +qu’on peut enlever à une femme.</p> + +<p>—Ah! il faut te dire, ma chère, qu’il me menait chez madame +de Fischtaminel, où je dînais même assez souvent. J’entendais +cette femme disant: —Mais elle est bien, votre femme! Elle +avait avec moi un petit ton de protection que je souffrais; mon +mari me souhaitait d’avoir l’esprit de cette femme et sa prépondérance +dans le monde. Enfin ce phénix des femmes était mon +modèle, je l’étudiais, je me donnais un mal horrible à n’être pas +<span class="pagenum" id="page_604">604</span> +moi-même... Oh! mais c’est un poëme qui ne peut être compris +que par nous autres femmes! Enfin, le jour de mon triomphe +arrive. Vraiment le cœur me battait de joie, j’étais comme un enfant! +tout ce qu’on est à vingt-deux ans. Mon mari m’allait venir +prendre pour une promenade aux Tuileries; il entre, je le regarde +toute joyeuse, il ne remarque rien... Eh bien! je puis +l’avouer aujourd’hui, ce fut un de ses affreux désastres... Non, +je n’en dirai rien, monsieur que voici se moquerait.</p> + +<p>Je protestai par un autre geste.</p> + +<p>Ce fut, dit-elle en continuant (une femme ne renonce jamais à +ne pas tout dire), de voir s’écrouler un édifice bâti par une fée. +Pas la moindre surprise. Nous montons en voiture. Adolphe me +voit triste, il me demande ce que j’ai; je lui réponds comme nous +répondons quand nous avons le cœur serré par ces petites misères: —Rien! +Et il prend son lorgnon, et il lorgne les passants le +long des Champs-Élysées, nous devions faire un tour de Champs-Élysées +avant de <ins title="original: nons">nous</ins> promener aux Tuileries. Enfin, l’impatience +me prend, j’avais un petit mouvement de fièvre, et quand je rentre, +je me compose pour sourire. —Tu ne m’as rien dit de ma +toilette? —Tiens, c’est vrai, tu as une robe à peu près pareille à +celle de madame de Fischtaminel. Il tourne sur ses talons et s’en +va. Le lendemain je boudais un peu, vous le pensez bien. Arrive, +au moment où nous avions fini de déjeuner dans ma chambre au +coin de mon feu, je m’en souviendrai toujours, arrive l’ouvrière +qui venait chercher le prix du petit châle de cou, je la payai; elle +salue mon mari comme si elle le connaissait. Je cours après elle +sous prétexte de lui faire acquitter sa note, et je lui dis: —Vous +lui avez fait payer moins cher le châle de madame de Fischtaminel. —Je +vous jure, madame, que c’est le même prix, monsieur n’a +pas marchandé. Je suis revenue dans ma chambre, et j’ai trouvé +mon mari sot comme...</p> + +<p>Elle s’arrêta, reprit: —Comme un meunier qu’on vient de +faire évêque. —Je comprends, mon ami, que je ne serai jamais +qu’à peu près pareille à madame de Fischtaminel. —Je vois ce +que tu veux me dire à propos de ce châle! Eh bien, oui, je le lui +ai offert pour le jour de sa fête. Que veux-tu? nous avons été +très-amis autrefois... —Ah! vous avez été jadis encore plus liés +qu’aujourd’hui? Sans répondre à cela, il me dit: —<i>Mais c’est +purement moral</i>. Il prit son chapeau, s’en alla, et me laissa seule +<span class="pagenum" id="page_605">605</span> +sur cette belle déclaration des droits de l’homme. Il ne revint pas +pour dîner, et rentra fort tard. Je vous le jure, je restai dans ma +chambre à pleurer comme une Madeleine, au coin de mon feu. Je +vous permets de vous moquer de moi, dit-elle en me regardant, +mais je pleurai sur mes illusions de jeune mariée, je pleurai de dépit +d’avoir été prise pour une dupe. Je me rappelai le sourire de +la couturière! Ah! ce sourire me remit en mémoire les sourires +de bien des femmes qui riaient de me voir petite fille chez madame +de Fischtaminel; je pleurai sincèrement. Jusque-là je pouvais +croire à bien des choses qui n’existaient plus chez mon mari, mais +que les jeunes femmes s’obstinent à supposer. Combien de grandes +misères dans cette petite misère! Vous êtes de grossiers personnages! +Il n’y a pas une femme qui ne pousse la délicatesse jusqu’à +broder des plus jolis mensonges le voile avec lequel elle vous +couvre son passé, tandis que vous autres... Mais je me suis +vengée.</p> + +<p>—Madame, lui dis-je, vous allez trop instruire mademoiselle.</p> + +<p>—C’est vrai, dit-elle, je vous dirai la fin dans un autre moment.</p> + +<p>—Ainsi, mademoiselle, vous le voyez, dis-je, vous croyez acheter +un châle, et vous vous trouvez une petite misère sur le cou; si +vous vous le faites donner...</p> + +<p>—C’en est une grande, dit la femme comme il faut. Restons-en +là.</p> + +<p>La morale de cette fable est qu’il faut porter son châle sans y +trop réfléchir. Les anciens prophètes appelaient déjà ce monde +une vallée de misère. Or, dans ce temps, les Orientaux avaient, +avec la permission des autorités constituées, de jolies esclaves, outre +leurs femmes! Comment appellerons-nous la vallée de la Seine +entre le Calvaire et Charenton, où la loi ne permet qu’une seule +femme légitime!</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>L’AMADIS-OMNIBUS.</h4> + +<p class="nbreak">Vous comprenez que je me mis à mâchonner le bout de ma +canne, à consulter la corniche, à regarder le feu, à examiner le +pied de Caroline, et je tins bon jusqu’à ce que la demoiselle à marier +fût partie.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_606">606</span> +—Vous m’excuserez, lui dis-je, je suis resté chez vous, malgré +vous peut-être; mais votre vengeance perdrait à être dite plus +tard, et si elle a constitué pour votre mari quelque petite misère, +il y a pour moi le plus grand intérêt à la connaître, et vous saurez +pourquoi...</p> + +<p>—Ah! dit-elle, ce mot: <i>c’est purement moral</i>, donné comme +excuse, m’avait choquée au dernier point. Belle consolation de savoir +que j’étais dans son ménage un meuble, une chose; que je +trônais entre les ustensiles de cuisine, de toilette et les ordonnances +de médecin; que l’amour conjugal était assimilé aux pilules +digestives, au sirop de mou de veau, à la moutarde blanche; que +madame de Fischtaminel avait à elle l’âme de mon mari, ses admirations, +et charmait son esprit, tandis que j’étais une sorte de nécessité +purement physique! Que pensez-vous d’une femme ravalée +jusqu’à devenir quelque chose comme la soupe et le bouilli, sans +persil, bien entendu? Oh! dans cette soirée, je fis une catilinaire...</p> + +<p>—Dites une philippique.</p> + +<p>—Je dirai tout ce que voudrez, car j’étais furieuse, et je ne +sais plus tout ce que j’ai crié dans le désert de ma chambre à coucher. +Croyez-vous que cette opinion que les maris ont de leur +femme, que le rôle qu’ils nous donnent, ne soient pas pour nous +une étrange misère? Nos petites misères, à nous, sont toujours +grosses d’une grande misère. Enfin il fallait une leçon à mon Adolphe. +Vous connaissez le vicomte de Lustrac, un amateur effréné +de femmes, de musique, un gourmet, un de ces ex-beaux de l’empire +qui vivent sur leurs succès printaniers, et qui se cultivent +eux-mêmes avec des soins excessifs, pour obtenir des regains.</p> + +<p>—Oui, lui dis-je, un de ces gens pincés, corsés, busqués à +soixante ans, qui abusent de la finesse de leur taille, et sont capables +d’en remontrer aux jeunes dandies.</p> + +<p>—Monsieur de Lustrac, reprit-elle, est égoïste comme un roi; +mais galant, prétentieux, malgré sa perruque noire comme du +jais.</p> + +<p>—Il se teint aussi les favoris.</p> + +<p>—Il va le soir dans dix salons; il papillonne.</p> + +<p>—Il donne d’excellents dîners, des concerts, et protége des +cantatrices encore neuves...</p> + +<p>—Il prend le mouvement pour la joie.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_607">607</span> +—Oui, mais il s’enfuit à tire-d’aile dès que le chagrin point +quelque part. Vous êtes en deuil, il vous fuit. Vous accouchez, il +attend les relevailles pour venir vous voir: il est d’une franchise +mondaine, d’une intrépidité sociale qui méritent l’admiration.</p> + +<p>—Mais n’y a-t-il pas du courage à être ce qu’on est? lui demandai-je.</p> + +<p>—Eh bien! reprit-elle après avoir échangé nos observations, ce +jeune vieillard, cet Amadis-Omnibus, que nous avons nommé entre +nous le chevalier <i>Petit-Bon-Homme-vit-encore</i>, devint l’objet +de mes admirations.</p> + +<p>—Il y avait de quoi! un homme capable de faire à lui tout seul +sa figure et ses succès!</p> + +<p>—Je lui fis quelques-unes de ces avances qui ne compromettent +jamais une femme; je lui parlai du bon goût de ses derniers +gilets, de ses cannes, et il me trouva de la dernière amabilité. Moi, +je trouvai mon chevalier de la dernière jeunesse; il vint me voir; +je minaudai, je feignis d’être malheureuse en ménage, d’avoir des +chagrins. Vous savez ce que veut dire une femme en parlant de +ses chagrins, en se prétendant peu comprise. Ce vieux singe me +répondit beaucoup mieux qu’un jeune homme, j’eus mille peines +à ne pas rire en l’écoutant. «Ah! voilà les maris, ils ont la plus +mauvaise politique, ils respectent leur femme, et toute femme est, +tôt ou tard, furieuse de se voir respectée, et sent l’éducation secrète +à laquelle elle a droit. Vous ne devez pas vivre, une fois mariée, +comme une petite pensionnaire, etc.» Il se tortillait, il se +penchait, il était horrible; il avait l’air d’une figure de bois de Nuremberg, +il avançait le menton, il avançait sa chaise, il avançait la +main... Enfin, après bien des marches, des contre-marches, des +déclarations angéliques...</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>—Oui, <i>Petit-Bon-Homme-vit-encore</i> avait abandonné le +classique de sa jeunesse pour le romantisme à la mode; il parlait +d’âme, d’ange, d’adoration, de soumission, il devenait d’un éthéré +bleu-foncé. Il me conduisait à l’Opéra et me mettait en voiture. +Ce vieux jeune homme allait là où j’allais, il redoublait de gilets, +il se serrait le ventre, il mettait son cheval au grand galop pour +rejoindre et accompagner ma voiture au bois; il me compromettait +avec une grâce de lycéen, il passait pour fou de moi; je me +posais en cruelle, mais j’acceptais son bras et ses bouquets. On +<span class="pagenum" id="page_608">608</span> +causait de nous. J’étais enchantée! J’arrivai bientôt à me faire +surprendre par mon mari, le vicomte sur mon canapé, dans mon +boudoir, me tenant les mains et moi l’écoutant avec une sorte de +ravissement extérieur. C’est inouï ce que l’envie de nous venger +nous fait dévorer! Je parus contrariée de voir entrer mon mari, +qui, le vicomte parti, me fit une scène: —Je vous assure, Monsieur, +lui dis-je après avoir écouté ses reproches, que c’est <i>purement +moral</i>. Mon mari comprit, et n’alla plus chez madame de +Fischtaminel. Moi, je ne reçus plus monsieur de Lustrac.</p> + +<p>—Mais, lui dis-je, Lustrac que vous prenez, comme beaucoup +de personnes, pour un célibataire, est veuf et sans enfants.</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>—Aucun homme n’a plus profondément enterré sa femme; +Dieu ne la retrouvera pas au jugement dernier. Il s’est marié avant +la révolution, et votre <i>purement moral</i> me rappelle un mot de +lui que je ne puis me dispenser de vous répéter. Napoléon nomma +Lustrac à des fonctions importantes, dans un pays conquis: madame +de Lustrac, abandonnée pour l’administration, prit, quoique +ce fut purement moral, pour ses affaires particulières, un secrétaire +intime; mais elle eut le tort de le choisir sans en prévenir son +mari. Lustrac rencontra ce secrétaire à une heure excessivement +matinale et fort ému, car il s’agissait d’une discussion assez vive, +dans la chambre de sa femme. La ville ne demandait qu’à rire de +son gouverneur, et cette aventure fit un tel tapage que Lustrac +demanda lui-même son rappel à l’Empereur. Napoléon tenait à la +moralité de ses représentants, et la sottise selon lui devait déconsidérer +un homme. Vous savez que l’Empereur, entre toutes ses +passions malheureuses, a eu celle de vouloir moraliser sa cour et +son gouvernement. La demande de Lustrac fut donc admise, mais +sans compensation. Quand il vint à Paris, il y reparut dans son +hôtel, avec sa femme; il la conduisit dans le monde, ce qui, certes, +est conforme aux coutumes aristocratiques les plus élevées; mais +il y a toujours des curieux. On demanda raison de cette chevaleresque +protection. —Vous êtes donc remis, vous et madame de +Lustrac, lui dit-on au foyer du théâtre de l’Impératrice, vous lui +avez tout pardonné. Vous avez bien fait. —Oh! dit-il d’un air +satisfait, j’ai acquis la certitude... —Ah! bien, de son innocence, +vous êtes dans les règles. —Non, je suis sûr que c’était purement +physique.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_609">609</span> +Caroline sourit.</p> + +<p>—L’opinion de votre adorateur réduit cette grande misère à +n’en être, en ce cas, comme dans le vôtre, qu’une très-petite.</p> + +<p>—Une petite misère! s’écria-t-elle, et pour quoi prenez-vous +les ennuis de coqueter avec un monsieur de Lustrac, de qui je me +suis fait un ennemi! Allez! les femmes payent souvent bien cher +les bouquets qu’on leur donne et les attentions qu’on leur prodigue. +Monsieur de Lustrac a dit de moi à monsieur de Bourgarel<a id="fnanchor_6" href="#footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>: —Je +ne te conseille pas de faire la cour à cette femme-là, elle est +trop chère...</p> + +<div class="fnotes" style="margin-bottom: 1.5em"> +<p><a id="footnote_6" href="#fnanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> +Le même Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts et les +amours ont eu la douleur de pleurer récemment, selon le discours prononcé +sur sa tombe par Adolphe.</p> +</div> + +<hr class="small3d"> + +<h4>SANS PROFESSION.</h4> + +<div class="manuscr"> +<p class="nbreak rsign">Paris, 183...</p> + +<p class="nbreak">«Vous me demandez, ma chère maman, si je suis heureuse avec +mon mari. Assurément monsieur de Fischtaminel n’était pas +l’être de mes rêves. Je me suis soumise à votre volonté, vous le +savez. La fortune, cette raison suprême, parlait d’ailleurs assez +haut. Ne pas déroger, épouser monsieur le comte de Fischtaminel +doué de trente mille francs de rente, et rester à Paris, vous +aviez bien des forces contre votre pauvre fille. Monsieur de Fischtaminel, +enfin, est un joli homme pour un homme de trente-six +ans; il est décoré par Napoléon sur le champ de bataille, il est +ancien colonel, et sans la Restauration, qui l’a mis en demi-solde, +il serait général: voilà des circonstances atténuantes.</p> + +<p>»Beaucoup de femmes trouvent que j’ai fait un bon mariage, +et je dois convenir que toutes les apparences du bonheur y sont... +pour la société. Mais avouez que, si vous aviez su le retour de +mon oncle Cyrus et ses intentions de me laisser sa fortune, vous +m’auriez donné le droit de choisir.</p> + +<p>»Je n’ai rien à dire contre monsieur de Fischtaminel: il n’est +pas joueur, les femmes lui sont indifférentes, il n’aime point le +vin, il n’a pas de fantaisies ruineuses; il possède, comme vous +<span class="pagenum" id="page_610">610</span> +le disiez, toutes les qualités négatives qui font les maris passables; +mais qu’a-t-il? Eh bien, chère maman, il est inoccupé. +Nous sommes ensemble pendant toute la sainte journée!... +Croiriez-vous que c’est pendant la nuit, quand nous sommes le +plus réunis, que je puis être le moins avec lui. Je n’ai que son +sommeil pour asile, ma liberté commence quand il dort. Non, +<ins title="original: sette">cette</ins> obsession me causera quelque maladie. Je ne suis jamais +seule. Si monsieur de Fischtaminel était jaloux, il y aurait +de la ressource. Ce serait alors une lutte, une petite comédie; +mais comment l’aconit de la jalousie aurait-il poussé dans son +âme? il ne m’a pas quittée depuis notre mariage. Il n’éprouve +aucune honte à s’étaler sur un divan et il y reste des heures +entières.</p> + +<p>»Deux forçats rivés à la même chaîne ne s’ennuient pas; ils +ont à méditer leur évasion; mais nous n’avons aucun sujet de +conversation, nous nous sommes tout dit. Enfin il en était, il y +a quelque temps, réduit à parler politique. La politique est +épuisée, Napoléon étant, pour mon malheur, décédé, comme on +sait, à Sainte-Hélène.</p> + +<p>»Monsieur de Fischtaminel a la lecture en horreur. S’il me +voit lisant, il arrive et me demande dix fois dans une demi-heure: —Nina, +ma belle, as-tu fini?</p> + +<p>»J’ai voulu persuader à cet innocent persécuteur de monter +à cheval tous les jours, et j’ai fait intervenir la suprême considération +pour les hommes de quarante ans, sa santé! Mais il +m’a dit qu’après avoir été pendant douze ans à cheval, il éprouvait +le besoin du repos.</p> + +<p>»Mon mari, ma chère mère, est un homme qui vous absorbe, +il consomme le fluide vital de son voisin, il a l’ennui gourmand; +il aime à être amusé par ceux qui viennent nous voir, et après +cinq ans de mariage nous n’avons plus personne: il ne vient +ici que des gens dont les intentions sont évidemment contraires +à son honneur, et qui tentent, sans succès, de l’amuser, afin +de conquérir le droit d’ennuyer sa femme.</p> + +<p>»Monsieur de Fischtaminel, ma chère maman, ouvre cinq ou +six fois par heure la porte de ma chambre, ou de la pièce où je +me réfugie, et il vient à moi d’un air effaré, me demandant: —Eh +bien! que fais-tu donc, ma belle? (le mot de l’Empire) +sans s’apercevoir de la répétition de cette question, qui pour +<span class="pagenum" id="page_611">611</span> +moi devient comme la pinte que versait autrefois le bourreau +dans la torture de l’eau.</p> + +<p>»Autre supplice! Nous ne pouvons plus nous promener. La +promenade sans conversation, sans intérêt, est impossible. Mon +mari se promène avec moi pour se promener, comme s’il était +seul. On a la fatigue sans avoir le plaisir.</p> + +<p>»De notre lever à notre déjeuner, l’intervalle est rempli par +ma toilette, par les soins du ménage, je puis encore supporter +cette portion de la journée; mais du déjeuner au dîner, c’est +une lande à labourer, un désert à traverser. L’inoccupation de +mon mari ne me laisse pas un instant de repos, il m’assomme +de son inutilité, son inoccupation me brise. Ses deux yeux ouverts +à toute heure sur les miens me forcent à tenir mes yeux +baissés. Enfin ses monotones interrogations:</p> + +<p>»—Quelle heure est-il, ma belle? —Que fais-tu donc là? —A +quoi penses-tu? —Que comptes-tu faire? —Où irons-nous +ce soir? —Quoi de nouveau? —Oh! quel temps! —Je ne +vais pas bien, etc., etc. Toutes ces variations, de la même +chose (le point d’interrogation), qui composent le répertoire +Fischtaminel, me rendront folle.</p> + +<p>»Ajoutez à ces flèches de plomb incessamment décochées un +dernier trait qui vous peindra mon bonheur, et vous comprendrez +ma vie.</p> + +<p>»Monsieur de Fischtaminel, parti sous-lieutenant en 1809, +dix-huit ans, n’a d’autre éducation que celle due à la discipline, +à l’honneur du noble et du militaire; s’il a du tact, le sentiment +du probe, de la subordination, il est d’une ignorance +crasse, il ne sait absolument rien, et il a horreur d’apprendre +quoi que ce soit. Oh! ma chère maman, quel concierge accompli +ce colonel aurait fait s’il eût été dans l’indigence! je ne lui +sais aucun gré de sa bravoure, il ne se battait pas contre les +Russes, ni contre les Autrichiens, ni contre les Prussiens: il se +battait contre l’ennui. En se précipitant sur l’ennemi, le capitaine +Fischtaminel éprouvait le besoin de se fuir lui-même. Il +s’est marié par désœuvrement.</p> + +<p>»Autre petit inconvénient: monsieur tracasse tellement les domestiques, +que nous en changeons tous les six mois.</p> + +<p>»J’ai tant envie, chère maman, d’être une honnête femme, +que je vais essayer de voyager six mois par année. Pendant +<span class="pagenum" id="page_612">612</span> +l’hiver, j’irai tous les soirs aux Italiens, à l’Opéra, dans le monde; +mais notre fortune est-elle assez considérable pour fournir à de +telles dépenses? Mon oncle de Cyrus devrait venir à Paris, j’en +aurais soin comme d’une succession.</p> + +<p>»Si vous trouvez un remède à mes maux, indiquez-le à votre +fille, qui vous aime autant qu’elle est malheureuse, et qui +aurait bien voulu se nommer autrement que</p> + +<p class="rsign">»NINA FISCHTAMINEL.»</p> +</div> + +<p>Outre la nécessité de peindre cette petite misère qui ne pouvait +être bien peinte que de la main d’une femme, et <ins title="original: qu’elle">quelle</ins> femme! +il était nécessaire de vous faire connaître la femme que vous n’avez +encore vue que de profil dans la première partie de ce livre, la +reine de la société particulière où vit Caroline, la femme enviée, la +femme habile qui, de bonne heure, a su concilier ce qu’elle doit +au monde avec les exigences du cœur. Cette lettre est son absolution.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LES INDISCRÉTIONS.</h4> + +<p class="nbreak">Les femmes sont, —ou chastes, —ou vaniteuses, —ou simplement +orgueilleuses. —Toutes peuvent donc être atteintes par la +petite misère que voici:</p> + +<p>Certains maris sont si ravis d’avoir une femme à eux, chance +uniquement due à la légalité, qu’ils craignent une erreur chez le +public, et ils se hâtent de marquer leur épouse, comme les marchands +de bois marquent les bûches au flottage, ou les propriétaires +de Berry leurs moutons. Devant tout le monde, ils prodiguent +à la façon romaine (<i lang="it">columbella</i>) à leurs femmes des surnoms +pris au règne animal, et ils les appellent: —ma poule, —ma +chatte, —mon rat, —mon petit lapin; ou, passant au règne végétal, +ils les nomment: —mon chou, —ma figue (en Provence +seulement), —ma prune (en Alsace seulement),</p> + +<p>Et jamais: —Ma fleur! remarquez cette discrétion;</p> + +<p>Ou, ce qui devient plus grave! —Bobonne, —ma mère, —ma +fille, —la bourgeoise, —ma vieille! (quand la femme est +très-jeune.)</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_613">613</span> +Quelques-uns hasardent des surnoms d’une décence douteuse, +tels que: —Mon bichon, —ma niniche, —Tronquette!</p> + +<p>Nous avons entendu un de nos hommes politiques le plus remarquable +par sa laideur appelant sa femme: —<i>Moumoutte</i>!...</p> + +<p>—J’aimerais mieux, disait à sa voisine cette infortunée, qu’il +me donnât un soufflet.</p> + +<p>—Pauvre petite femme, elle est bien malheureuse! reprit la +voisine en me regardant quand Moumoutte fut partie; lorsqu’elle +est dans le monde avec son mari, elle est sur les épines, elle le +fuit. Un soir, ne l’a-t-il pas prise par le cou en lui disant: —Allons, +viens, ma grosse!</p> + +<p>On prétend que la cause d’un très-célèbre empoisonnement +d’un mari par l’arsenic, provenait des indiscrétions continuelles +que subissait la femme dans le monde. Ce mari donnait de légères +tapes sur les épaules de cette femme conquise à la pointe du Code, +il la surprenait par un baiser retentissant, il la déshonorait par +une tendresse publique assaisonnée de ces fatuités grossières dont +le secret appartient à ces sauvages de France, vivant au fond des +campagnes, et dont les mœurs sont encore peu connues malgré +les efforts des naturalistes du roman.</p> + +<p>Ce fut, dit-on, cette situation choquante qui, bien appréciée +par des jurés pleins d’esprit, valut à l’accusée un verdict adouci +par les circonstances atténuantes.</p> + +<p>Les jurés se dirent:</p> + +<p>—Punir de mort ces délits conjugaux, c’est aller un peu loin; +mais une femme est très-excusable quand elle est si molestée!...</p> + +<p>Nous regrettons infiniment, dans l’intérêt des mœurs élégantes, +que ces raisons ne soient pas généralement connues. +Aussi Dieu veuille que notre livre ait un immense succès, les +femmes y gagneront d’être traitées comme elles doivent l’être, en +reines.</p> + +<p>En ceci, l’amour est bien supérieur au mariage, il est fier des +indiscrétions, certaines femmes les quêtent, les préparent, et malheur +à l’homme qui ne s’en permet pas quelques-unes!</p> + +<p>Combien de passion dans un <i>tu</i> égaré!</p> + +<p>J’ai entendu, c’était en province, un mari qui nommait sa +femme: —Ma berline... Elle en était heureuse, elle n’y voyait +rien de ridicule; elle l’appelait —son fiston!... Aussi ce délicieux +couple ignorait-il qu’il existât des petites misères.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_614">614</span> +Ce fut en observant cet heureux ménage que l’auteur trouva +cet axiome.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Pour être heureux en ménage, il faut être ou homme de génie +marié à une femme tendre et spirituelle, ou se <ins title="original: tronver">trouver</ins>, par l’effet +d’un hasard qui n’est pas aussi commun qu’on pourrait le penser, +tous les deux excessivement bêtes.</p> + +<p class="sep1">L’histoire un peu trop célèbre de la cure par l’arsenic d’un +amour-propre blessé, prouve qu’à proprement parler, il n’y a pas +de petites misères pour la femme dans la vie conjugale.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p>La femme vit par le sentiment, là où l’homme vit par l’action.</p> + +<p class="sep1">Or, le sentiment peut à tout moment faire d’une petite misère +soit un grand malheur, soit une vie brisée, soit une éternelle infortune.</p> + +<p>Que Caroline commence, dans l’ignorance de la vie et du monde, +par causer à son mari les petites misères de sa bêtise (relire <a href="#page_514"><small>LES +DÉCOUVERTES</small></a>), Adolphe a, comme tous les hommes, des compensations +dans le mouvement social: il va, vient, sort, fait des +affaires. Mais pour Caroline, en toutes choses il s’agit d’aimer ou +de ne pas aimer, d’être ou de ne pas être aimée.</p> + +<p>Les indiscrétions sont en harmonie avec les caractères, les temps +et les lieux. Deux exemples suffiront.</p> + +<p>Voici le premier. Un homme est de sa nature sale et laid; il +est mal fait, repoussant. Il y a des hommes, et souvent des gens +riches, qui, par une sorte de constitution inobservée, salissent des +habits neufs en vingt-quatre heures. Ils sont nés dégoûtants. Il +est enfin si déshonorant pour une femme de ne pas être uniquement +l’épouse de ces sortes d’Adolphe, qu’une Caroline avait depuis +longtemps exigé la suppression des tutoiements modernes et +tous les insignes de la dignité des épouses. Le monde était habitué +depuis cinq ou six ans à cette tenue, et croyait madame et +monsieur d’autant plus séparés qu’il avait remarqué l’avénement +d’un Ferdinand II.</p> + +<p>Un soir, devant dix personnes, monsieur dit à sa femme: —Caroline, +passe-moi les pincettes. Ce n’est rien, et c’est tout. Ce +fut une révolution domestique.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_615">615</span> +Monsieur de Lustrac, l’Amadis-Omnibus, courut chez madame +de Fischtaminel, publia cette petite scène le plus spirituellement +qu’il le put, et madame de Fischtaminel prit un petit air Célimène +pour dire: —Pauvre femme, dans quelle extrémité se trouve-t-elle?</p> + +<p>—Bah! nous aurons le mot de cette énigme dans huit mois, +répondit une vieille femme qui n’avait plus d’autre plaisir que celui +de dire des méchancetés.</p> + +<p>On ne vous parle pas de la confusion de Caroline, vous l’avez +devinée.</p> + +<p>Voici le second. Jugez de la situation affreuse dans laquelle s’est +trouvée une femme délicate qui babillait agréablement à sa campagne, +près de Paris, au milieu d’un cercle de douze ou quinze +personnes, lorsque le valet de chambre de son mari vint lui dire +à l’oreille: —Monsieur vient d’arriver, madame.</p> + +<p>—Bien, Benoît.</p> + +<p>Tout le monde avait entendu le roulement de la voiture. On +savait que monsieur était à Paris depuis lundi, et ceci se passait le +samedi à quatre heures.</p> + +<p>—Il a quelque chose de pressé à dire à madame, reprit Benoît.</p> + +<p>Quoique ce dialogue se fît à mi-voix, il fut d’autant plus compris +que la maîtresse de la maison passa de la couleur des roses +du Bengale au cramoisi des coquelicots. Elle fit un signe de tête, +continua la conversation, et trouva moyen de quitter la compagnie +sous prétexte d’aller voir si son mari avait réussi dans une +entreprise importante; mais elle paraissait évidemment contrariée +du manque d’égards de son Adolphe envers le monde qu’elle +avait chez elle.</p> + +<p>Pendant leur jeunesse, les femmes veulent être traitées en divinités, +elles adorent l’idéal: elles ne supportent pas l’idée d’être ce +que la nature veut qu’elles soient.</p> + +<p>Quelques maris, de retour aux champs, font pis: ils saluent la +compagnie, prennent leur femme par la taille, vont se promener +avec elle, paraissent causer confidentiellement, disparaissent dans +les bosquets, s’égarent et reparaissent une demi-heure après.</p> + +<p>Ceci, Mesdames, sont de vraies petites misères pour les jeunes +femmes; mais pour celles d’entre vous qui ont passé quarante ans, +ces indiscrétions sont si goûtées, que les plus prudes en sont flattées; +car,</p> + +<p>Dans leur dernière jeunesse, les femmes veulent être traitées en +<span class="pagenum" id="page_616">616</span> +mortelles, elles aiment le positif: elles ne supportent pas l’idée de +ne plus être ce que la nature a voulu qu’elles fussent.</p> + +<h5><ins title="original: AXIOMES">AXIOME</ins>.</h5> + +<p class="nbreak">La pudeur est une vertu relative: il y a celle de vingt ans, celle +de trente ans, celle de quarante-cinq ans.</p> + +<p class="sep1">Aussi l’auteur disait-il à une femme qui lui demandait quel âge +elle avait: —Vous avez, madame, l’âge des indiscrétions.</p> + +<p>Cette charmante jeune personne de trente-neuf ans affichait +beaucoup trop un Ferdinand, tandis que sa fille essayait de cacher +son Ferdinand I<sup>er</sup>.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LES RÉVÉLATIONS BRUTALES.</h4> + +<p class="nbreak"><span class="smcap">Premier genre.</span> —Caroline adore Adolphe; —elle le trouve +bien, —elle le trouve superbe, surtout en garde national. —Elle +tressaille quand une sentinelle lui porte les armes, —elle le trouve +moulé comme un modèle, —elle lui trouve de l’esprit, —tout +ce qu’il fait est bien fait, —personne n’a plus de goût qu’Adolphe, —enfin, +elle est folle d’Adolphe.</p> + +<p>C’est le vieux mythe du bandeau de l’amour qui se blanchit tous +les dix ans et que les mœurs rebrodent, mais qui depuis la Grèce +est toujours le même.</p> + +<p>Caroline est au bal, elle cause avec une de ses amies. Un homme +connu par sa rondeur, et qu’elle doit connaître plus tard, mais +qu’elle voit alors pour la première fois, monsieur Foullepointe, +est venu parler à l’amie de Caroline. Selon l’usage du monde, Caroline +écoute cette conversation, sans y prendre part.</p> + +<p>—Dites-moi donc, madame, demande monsieur Foullepointe, +quel est ce monsieur si drôle qui vient de parler cour d’assises +devant monsieur un tel dont l’acquittement a fait tant de bruit; qui +patauge, comme un bœuf dans un marais, à travers les situations +critiques de chacun. Madame une telle a fondu en larmes parce qu’il +a raconté la mort d’un petit enfant devant elle, qui vient d’en +perdre un il y a deux mois.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Ce gros monsieur, habillé comme un garçon de café, frisé +<span class="pagenum" id="page_617">617</span> +comme un apprenti coiffeur... tenez, celui qui tâche de faire l’aimable +avec madame de Fischtaminel...</p> + +<p>—Taisez-vous donc, dit à voix basse la dame effrayée, c’est le +mari de la petite dame à côté de moi!</p> + +<p>—C’est monsieur votre mari? dit monsieur Foullepointe, j’en +suis ravi, madame, il est charmant, il a de l’entrain, de la gaieté, +de l’esprit, je vais m’empresser de faire sa connaissance.</p> + +<p>Et Foullepointe exécute sa retraite en laissant dans l’âme de +Caroline un soupçon envenimé sur la question de savoir <i>si son +mari est aussi bien qu’elle le croit</i>.</p> + +<p class="sep1"><span class="smcap">Second genre.</span> —Caroline, ennuyée de la réputation de madame +la baronne Schinner, à qui l’on prête des talents épistolaires, +et qualifiée de <i>la Sévigné du billet</i>; de madame de Fischtaminel, +qui s’est permis d’écrire un petit livre in-32 sur l’éducation des +jeunes personnes, dans lequel elle a bravement réimprimé Fénelon, +moins le style; Caroline travaille pendant six <ins title="original: mois mois">mois</ins> une nouvelle +à dix piques au-dessous de Berquin, d’une moralité nauséabonde +et d’un style épinglé.</p> + +<p>Après des intrigues, comme les femmes savent les ourdir dans un +intérêt d’amour-propre, et dont la ténacité, la perfection feraient +croire qu’elles ont un troisième sexe dans la tête, cette nouvelle, +intitulée <span class="smcap">le Mélilot</span>, paraît en trois feuilletons dans un grand +journal quotidien. Elle est signée: <span class="smcap">Samuel Crux</span>.</p> + +<p>Quand Adolphe prend son journal, à déjeuner, le cœur de Caroline +lui bat jusque dans la gorge; elle rougit, pâlit, détourne les +yeux, regarde la corniche. Dès que les yeux d’Adolphe s’abaissent +sur le feuilleton, elle n’y tient plus: elle se lève, elle disparaît, +elle revient, elle a puisé de l’audace on ne sait où.</p> + +<p>—Y a-t-il un feuilleton ce matin? demande-t-elle d’un air +qu’elle croit indifférent et qui troublerait un mari encore jaloux de +sa femme.</p> + +<p>—Oui! d’un débutant, Samuel Crux. Oh! c’est un pseudonyme; +cette nouvelle est d’une platitude à <ins title="original: désepérer">désespérer</ins> les punaises, +si elles pouvaient lire... et d’une vulgarité!... c’est pâteux; mais +c’est...</p> + +<p>Caroline respire. —C’est?... dit-elle.</p> + +<p>—C’est incompréhensible, reprend Adolphe. On aura payé +quelque chose comme cinq à six cents francs à Chodoreille pour +insérer cela... ou c’est l’œuvre d’un bas-bleu du grand monde qui +<span class="pagenum" id="page_618">618</span> +a promis à madame Chodoreille de la recevoir, ou peut-être est-ce +l’œuvre d’une femme à laquelle s’intéresse le gérant... une pareille +stupidité ne peut s’expliquer que comme cela... Figure-toi, Caroline, +qu’il s’agit d’une petite fleur cueillie au coin d’un bois dans +une promenade sentimentale, et qu’un monsieur du genre Werther +avait juré de garder, qu’il fait encadrer, et qu’on lui redemande +onze ans après... (il aura sans doute déménagé trois fois, le +malheureux). C’est d’un neuf qui date de Sterne, de Gessner. Ce qui +me fait croire que c’est d’une femme, c’est que leur première idée +littéraire à toutes consiste toujours à se venger de quelqu’un.</p> + +<p>Adolphe pourrait continuer à déchirer <span class="smcap">le Mélilot</span>, Caroline +a des tintements de cloche dans les oreilles, elle est dans la situation +d’une femme qui s’est jetée par-dessus le pont des Arts, et qui +cherche son chemin à dix pieds au-dessous du niveau de la Seine.</p> + +<p class="sep1"><span class="smcap">Autre genre.</span> —Caroline a fini par découvrir, dans ses paroxismes +de jalousie, une cachette d’Adolphe, qui, se défiant de +sa femme et sachant qu’elle décachète ses lettres, qu’elle fouille +ses tiroirs, a voulu pouvoir sauver des doigts crochus de la police +conjugale sa correspondance avec Hector.</p> + +<p>Hector est un ami de collége, marié dans la Loire-Inférieure.</p> + +<p>Adolphe soulève le tapis de sa table à écrire, tapis dont la bordure +est faite au petit point par Caroline, et dont le fond est en +velours bleu, noir ou rouge, la couleur est, comme vous le verrez, +parfaitement indifférente, et il glisse ses lettres à madame de Fischtaminel, +à son camarade Hector, entre la table et le tapis.</p> + +<p>L’épaisseur d’une feuille de papier est peu de chose, le velours +est une étoffe bien moelleuse, bien discrète... Eh bien, ces précautions +sont inutiles. A diable mâle, diable femelle; l’enfer en a +de tous les genres. Caroline a pour elle Méphistophélès, ce démon +qui fait jaillir du feu de toutes les tables, qui, de son doigt plein +d’ironie, indique le gisement des clefs, le secret des secrets!</p> + +<p>Caroline a reconnu l’épaisseur d’une feuille de papier à lettre +entre ce velours et cette table: elle tombe sur une lettre à Hector +au lieu de tomber sur une lettre à madame de Fischtaminel, qui +prend les eaux de Plombières, et elle lit ceci:</p> + +<div class="manuscr"> +<p class="addr">«Mon cher Hector,</p> + +<p>»Je te plains, mais tu agis sagement en me confiant les difficultés +dans lesquelles tu t’es mis à plaisir. Tu n’as pas su voir la +<span class="pagenum" id="page_619">619</span> +différence qui distingue la femme de province de la Parisienne. +En province, mon cher, vous êtes toujours face à face +avec votre femme, et par l’ennui qui vous talonne, vous vous +jetez à corps perdu dans le bonheur. C’est une grande faute: le +bonheur est un abîme, on n’en revient pas en ménage quand on +a touché le fond.</p> + +<p>»Tu vas voir pourquoi; laisse-moi prendre, à cause de ta femme, +la voie la plus courte, la parabole.</p> + +<p>»Je me souviens d’avoir fait un voyage en coucou de Paris à +Ville-Parisis: distance, sept lieues; voiture très-lourde, cheval +boiteux; cocher, enfant de onze ans. J’étais dans cette boîte mal +close avec un vieux soldat. Rien ne m’amuse plus que de soutirer +à chacun, à l’aide de ce foret nommé l’interrogation, et de +recevoir au moyen d’un air attentif et jubilant la somme d’instruction, +d’anecdotes, de savoir, dont tout le monde désire se +débarrasser; et chacun a la sienne, le paysan comme le banquier, +le caporal comme le maréchal de France.</p> + +<p>»J’ai remarqué combien ces tonneaux pleins d’esprit sont disposés +à se vider quand ils sont charriés par des diligences ou +des coucous, par tous les véhicules que traînent les chevaux, car +personne ne cause en chemin de fer.</p> + +<p>»A la manière dont la sortie de Paris s’exécuta, nous allions +être pendant sept heures en route: je fis donc causer ce caporal +pour me divertir. Il ne savait ni lire ni écrire, tout était inédit. +Eh bien! la route me sembla courte. Le caporal avait fait toutes +les campagnes, il me raconta des faits inouïs dont ne s’occupent +jamais les historiens.</p> + +<p>»Oh! mon cher Hector, combien la pratique l’emporte sur la +théorie! Entre autres choses, et sur une de mes questions relatives +à la pauvre infanterie, dont le courage consiste bien plus à +marcher qu’à se battre, il me dit ceci, que je te dégage de toute +circonlocution:</p> + +<p>»—Monsieur, quand on m’amenait des Parisiens à notre 45<sup>e</sup>, +que Napoléon avait surnommé <i>le terrible</i> (je vous parle des +premiers temps de l’Empereur, où l’infanterie avait des jambes +d’acier, et il en fallait), j’avais une manière de connaître ceux +qui resteraient dans le 45<sup>e</sup>... Ceux-là marchaient sans aucune +hâte, ils vous faisaient leurs petites six lieues par jour, ni plus ni +moins, et ils arrivaient à l’étape prêts à recommencer le lendemain. +<span class="pagenum" id="page_620">620</span> +Les crânes qui faisaient dix lieues, qui voulaient courir à +la victoire, ils restaient à l’hôpital à mi-route.</p> + +<p>»Ce brave caporal parlait là mariage en croyant parler guerre, +et tu te trouves à l’hôpital à mi-chemin, mon cher Hector.</p> + +<p>»Souviens-toi des doléances de madame de Sévigné comptant +cent mille écus à monsieur de Grignan pour l’engager à épouser +une des plus jolies personnes de France! —«Mais, se dit-elle, +il devra l’épouser tous les jours, tant qu’elle vivra! Décidément, +cent mille écus, ce n’est pas trop!» Eh bien! n’est-ce pas à +faire trembler les plus courageux?</p> + +<p>»Mon cher camarade, le bonheur conjugal est fondé comme +celui des peuples, sur l’ignorance. C’est une félicité pleine de +conditions négatives.</p> + +<p>»Si je suis heureux avec ma petite Caroline, c’est par la plus +stricte observance de ce principe salutaire sur lequel a tant insisté +la <i>Physiologie du Mariage</i>. J’ai résolu de conduire ma +femme par des chemins tracés dans la neige jusqu’au jour heureux +où l’infidélité deviendra très-difficile.</p> + +<p>»Dans la situation où tu t’es mis, et qui ressemble à celle de +Duprez quand, dès son début à Paris, il s’est avisé de chanter à +pleins poumons, au lieu d’imiter Nourrit qui donnait de sa voix +de tête juste ce qu’il en fallait pour charmer son public, voici je +crois, la marche à tenir pour...»</p> +</div> + +<p>La lettre en était restée là; Caroline la replace en songeant à +faire expier à son cher Adolphe son obéissance aux exécrables préceptes +de la <i>Physiologie du Mariage</i>.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>PARTIE REMISE.</h4> + +<p class="nbreak">Cette misère doit arriver assez souvent et assez diversement +dans l’existence des femmes mariées pour que ce fait personnel +devienne le type du genre.</p> + +<p>La Caroline dont il est ici question est fort pieuse, elle aime +beaucoup son mari, le mari prétend même qu’il est beaucoup trop +aimé d’elle; mais c’est une fatuité maritale, si toutefois ce n’est +pas une provocation: il ne se plaint qu’aux jeunes amies de <ins title="original: se">sa</ins> +femme.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_621">621</span> +Quand la conscience catholique est en jeu, tout devient excessivement +grave. Madame de *** a dit à sa jeune amie, madame de +Fischtaminel, qu’elle avait été forcée de faire à son directeur une +confession extraordinaire, et d’accomplir des pénitences, son confesseur +ayant décidé qu’elle s’était trouvée en état de péché mortel. +Cette dame, qui tous les matins entend une messe, est une femme +de trente-six ans, maigre et légèrement couperosée. Elle a de +grands yeux noirs veloutés, une lèvre supérieure bistrée; néanmoins, +elle a la voix douce, des manières douces, la démarche noble, +elle est femme de qualité.</p> + +<p>Madame de Fischtaminel, de qui madame de *** a fait son amie +(presque toutes les femmes pieuses protégent une femme dite +légère en donnant à cette amitié le prétexte d’une conversion à faire), +madame de Fischtaminel prétend que ces avantages sont, chez cette +Caroline du Genre Pieux, une conquête de la religion sur un caractère +assez violent de naissance.</p> + +<p>Ces détails sont nécessaires pour poser la petite misère dans +toute son horreur.</p> + +<p>L’Adolphe avait été forcé de quitter sa femme pour deux mois, +en avril, précisément après les quarante jours de carême que Caroline +observe rigoureusement. Dans les premiers jours de juin, +madame attendait donc monsieur, elle l’attendait donc de jour en +jour. Elle atteignit, d’espoirs en espoirs,</p> + +<p class="verseul">Conçus dès le matin et déçus tous les soirs.</p> + +<p class="noind">jusqu’au dimanche, jour où le pressentiment, monté au paroxisme, +lui fit croire que le mari désiré viendrait de bonne heure.</p> + +<p>Quand une femme pieuse attend son mari, que ce mari manque +au ménage depuis près de quatre mois, elle se livre à des toilettes +infiniment plus minutieuses que celles d’une jeune fille attendant +son premier promis.</p> + +<p>Cette vertueuse Caroline fut si complétement absorbée dans ces +préparatifs entièrement personnels, qu’elle oublia d’aller à la messe +de huit heures. Elle s’était proposé d’entendre une messe basse, +mais elle trembla de perdre les délices du premier regard si son +cher Adolphe arrivait de grand matin. Sa femme de chambre, qui +laissait respectueusement madame dans le cabinet de toilette où les +femmes pieuses et couperosées ne laissent entrer personne, pas +même leur mari, surtout quand elles sont maigres, sa femme de +<span class="pagenum" id="page_622">622</span> +chambre l’entendit plus de trois fois s’écriant: —Si c’est monsieur, +avertissez-moi.</p> + +<p>Un bruit de voiture ayant fait trembler les meubles, Caroline +prit un ton doux pour cacher la violence de son émotion légitime.</p> + +<p>—Oh! c’est lui! Courez, Justine! dites-lui que je l’attends ici. +Caroline se laissa tomber sur une bergère, elle tremblait trop sur +ses jambes.</p> + +<p>Cette voiture était celle d’un boucher.</p> + +<p>Ce fut dans cette anxiété que coula, comme une anguille dans sa +vase, la messe de huit heures. La toilette de madame fut reprise, +car madame en était à se vêtir. La femme de chambre avait déjà +reçu par le nez, lancée du cabinet de toilette, une chemise de +simple batiste magnifique, à simple ourlet, semblable à celle qu’elle +donnait depuis trois mois.</p> + +<p>—A quoi pensez-vous donc, Justine? Je vous ai dit de prendre +dans les chemises sans numéro.</p> + +<p>Les chemises sans numéro n’étaient que sept ou huit, comme +dans les trousseaux les plus magnifiques. C’est des chemises où +brillent les recherches, les broderies; il faut être une reine, une +jeune reine, pour avoir la douzaine. Chacune de celles de madame +était bordée de valencienne par en bas, et encore plus coquettement +garnie par le haut. Ce détail de nos mœurs servira peut-être +à faire soupçonner dans le monde masculin le drame intime que +révèle cette chemise exceptionnelle.</p> + +<p>Caroline avait mis des bas de fil d’Écosse et de petits souliers de +prunelle à cothurne, et son corset le plus menteur. Elle se fit +coiffer de la façon qui lui seyait le mieux, et mit un bonnet de la +dernière élégance. Il est inutile de parler de la robe du matin. Une +femme pieuse qui demeure à Paris et qui aime son mari, sait choisir, +tout aussi bien qu’une coquette, ces <ins title="original: jolis">jolies</ins> petites étoffes rayées, +coupées en redingote, attachées par des pattes à des boutons qui +forcent une femme à les rattacher deux ou trois fois en une heure +avec des façons plus ou moins charmantes.</p> + +<p>La messe de neuf heures, la messe de dix heures, toutes les +messes passèrent dans ces préparatifs qui sont pour les femmes +aimantes un de leurs douze travaux d’Hercule.</p> + +<p>Les femmes pieuses vont rarement en voiture à l’église, elles +ont raison. Excepté le cas de pluie à verse, de mauvais temps +intolérable, on ne doit pas se montrer orgueilleux là où l’on doit +<span class="pagenum" id="page_623">623</span> +s’humilier. Caroline craignit donc de compromettre la suavité de +sa toilette, la fraîcheur de ses bas, de ses souliers. Hélas! ces prétextes +cachaient une raison.</p> + +<p>—Si je suis à l’église quand Adolphe arrivera, je perdrai tous +les bénéfices de son premier regard: il pensera que je lui préfère +la grand’messe...</p> + +<p>Elle fit à son mari ce sacrifice en vue de lui plaire, intérêt horriblement +mondain: préférer la créature au Créateur! un mari à +Dieu! Allez écouter un sermon, et vous saurez ce que coûte un +pareil péché.</p> + +<p>—Après tout, la société, se dit madame d’après son confesseur, +est basée sur le mariage, que l’Église a mis au nombre des sacrements.</p> + +<p>Et voilà comment l’on détourne au profit d’un amour aveugle, +bien que légitime, les enseignements religieux. Madame refusa de +déjeuner, et ordonna de tenir le déjeuner toujours prêt, comme +elle se tenait elle-même toujours prête à recevoir l’absent bien-aimé.</p> + +<p>Toutes ces petites choses peuvent faire rire: mais d’abord elles +arrivent chez tous les gens qui s’adorent, ou dont l’un adore l’autre; +puis, chez une femme aussi contenue, aussi réservée, aussi +digne que cette dame, ces aveux de tendresse dépassaient toutes +les bornes imposées à ses sentiments par le haut respect de soi-même +que donne la vraie piété. Quand madame de Fischtaminel +raconta cette petite scène de la vie dévote en l’ornant de détails +comiques, mimés comme les femmes du monde savent mimer leurs +anecdotes, je pris la liberté de lui dire que c’était le Cantique des +cantiques mis en action.</p> + +<p>—Si monsieur n’arrive pas, dit Justine au cuisinier, que deviendrons-nous?... +Madame m’a déjà jeté sa chemise à la figure.</p> + +<p>Enfin, Caroline entendit les claquements de fouet d’un postillon, +le roulement si connu d’une voiture de voyage, le bruit produit +par l’allure des chevaux de poste, les sonnettes!... Oh! elle +ne douta plus de rien, les sonnettes la firent éclater.</p> + +<p>—La porte! ouvrez donc la porte! <ins title="original: voillà">voilà</ins> monsieur!... Ils n’ouvriront +pas la porte!... Et la femme pieuse frappa du pied et cassa +le cordon de sa sonnette.</p> + +<p>—Mais, madame, dit Justine avec la vivacité d’un serviteur qui +fait son devoir, c’est des gens qui s’en vont.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_624">624</span> +—Décidément, se dit Caroline honteuse, je ne laisserai jamais +Adolphe voyager sans que je l’y accompagne...</p> + +<p>Un poète de Marseille (on ne sait qui de Méry ou de Barthélemy) +avouait qu’à l’heure du dîner, si son meilleur ami ne venait +pas exactement, il attendait patiemment cinq minutes; à la dixième +minute, il se sentait l’envie de lui jeter la serviette au nez; à la +douzième, il lui souhaitait un grand malheur; à la quinzième, il +n’était plus le maître de ne pas le poignarder de plusieurs coups +de couteau.</p> + +<p>Toutes les femmes qui attendent sont poètes de Marseille, si l’on +peut comparer toutefois les tiraillements vulgaires de la faim au +sublime Cantique des cantiques d’une épouse catholique espérant +les délices du premier regard d’un mari absent depuis trois mois. +Que tous ceux qui s’aiment et qui se sont revus après une absence +mille fois maudite veuillent bien se souvenir de leur premier regard: +il dit tant de choses que souvent, quand on se retrouve +devant des importuns, on baisse les yeux!... On se craint de part +et d’autre, tant les yeux jettent de flammes! Ce poëme, où tout +homme est aussi grand qu’Homère, où il paraît un Dieu à la femme +aimante, est pour une femme pieuse, maigre et couperosée, d’autant +plus immense, qu’elle n’a pas, comme madame de Fischtaminel, +la ressource de le tirer à plusieurs exemplaires. Son mari, +pour elle c’est tout!</p> + +<p>Aussi, ne soyez pas étonnés d’apprendre que Caroline manqua +toutes les messes et ne déjeuna point. Cette faim de revoir Adolphe, +cette espérance contractait violemment son estomac. Elle ne pensa +pas une seule fois à Dieu pendant le temps des messes, ni pendant +celui des vêpres. Elle n’était pas bien assise, elle se trouvait fort +mal sur ses jambes: Justine lui conseilla de se coucher. Caroline, +vaincue, se coucha sur les cinq heures et demie du soir, après +avoir pris un léger potage; mais elle recommanda de tenir un bon +petit repas prêt à dix heures du soir.</p> + +<p>—Je souperai vraisemblablement avec monsieur, dit-elle.</p> + +<p>Cette phrase fut la conclusion de catilinaires terribles intérieurement +fulminées: elle en était aux plusieurs coups de couteau du +poëte marseillais; aussi cela fut dit d’un accent terrible. A trois +heures du matin, Caroline dormait du plus profond sommeil quand +Adolphe arriva, sans qu’elle eût entendu ni voiture, ni chevaux, +ni sonnette, ni porte s’ouvrant!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_625">625</span> +Adolphe, qui recommanda de ne point éveiller madame, alla se +coucher dans la salle d’ami. Quand le matin Caroline apprit le retour +de son Adolphe, deux larmes sortirent de ses yeux: elle courut +à la chambre d’ami sans aucune toilette préparatoire; sur le +seuil, un affreux domestique lui dit que monsieur, ayant fait deux +cents lieues et passé deux nuits sans dormir, avait prié qu’on ne le +réveillât point: il était excessivement fatigué.</p> + +<p>Caroline, en femme pieuse, ouvrit violemment la porte sans pouvoir +éveiller l’unique époux que le Ciel lui avait donné, puis elle +courut à l’église entendre une messe d’actions de grâces.</p> + +<p>Comme madame fut visiblement atrabilaire pendant trois jours, +Justine répondit à propos d’un reproche injuste, et avec la finesse +d’une femme de chambre: —Mais cependant, Madame, Monsieur +est revenu!</p> + +<p>—Il n’est encore revenu qu’à Paris, dit la pieuse Caroline.</p> + +<hr class="small3"> + +<h4>LES ATTENTIONS PERDUES.</h4> + +<p class="nbreak">Mettez-vous à la place d’une pauvre femme, de beauté contestable, —qui +doit à la pesanteur de sa dot un mari longtemps attendu, —qui +se donne des peines infinies et qui dépense beaucoup +d’argent pour être à son avantage et suivre les modes, —qui +se dévoue à tenir richement et avec économie une maison assez +lourde à mener, —qui par religion, et par nécessité peut-être, +n’aime que son mari, —qui n’a pas d’autre étude que le bonheur +de ce précieux mari, —qui joint, pour tout exprimer, le sentiment +maternel <i>au sentiment de ses devoirs</i>. Cette circonlocution soulignée +est la paraphrase du mot amour dans le langage des prudes.</p> + +<p>Y êtes-vous? Eh bien! ce mari trop aimé a dit par hasard, +en dînant chez son ami monsieur de Fischtaminel, qu’il aimait les +champignons à l’italienne.</p> + +<p>Si vous avez observé quelque peu la nature féminine dans ce +qu’elle a de bon, de beau, de grand, vous savez qu’il n’existe pas +pour une femme aimante de plus grand petit plaisir que celui +de voir l’être aimé gobant les mets préférés par lui. Cela tient à +l’idée fondamentale sur laquelle repose l’affection des femmes: +être la source de tous les plaisirs de l’être aimé, petits et grands. +<span class="pagenum" id="page_626">626</span> +L’amour anime tout dans la vie, et l’amour conjugal a plus particulièrement +le droit de descendre dans les infiniment petits.</p> + +<p>Caroline a pour deux ou trois jours de recherches avant de savoir +comment les Italiens accommodent les champignons. Elle +découvre un abbé corse qui lui dit que chez Biffi, rue Richelieu, +non-seulement elle saura comment s’arrangent les champignons à +l’italienne, mais qu’elle aura même des champignons milanais. +Notre Caroline pieuse remercie l’abbé Serpolini, et se promet de +lui envoyer en remerciements un bréviaire.</p> + +<p>Le cuisinier de Caroline va chez Biffi, revient de chez Biffi, +montre à madame la comtesse des champignons larges comme les +oreilles du cocher.</p> + +<p>—Ah! bon! dit-elle, et il vous a bien expliqué comment on les +accommode?</p> + +<p>—Ce n’est rien du tout pour nous autres! a répondu le cuisinier.</p> + +<p>Règle générale, les cuisiniers savent tout, en fait de cuisine, +excepté comment un cuisinier peut voler.</p> + +<p>Le soir, au second service, toutes les fibres de Caroline tressaillent +de plaisir en voyant une certaine timbale que sert le valet de +chambre. Elle a véritablement attendu ce dîner, comme elle +avait attendu monsieur.</p> + +<p>Mais entre attendre avec incertitude et s’attendre à un plaisir +certain, il existe pour les âmes d’élite, et tous les physiologistes +comprennent parmi les âmes d’élite une femme qui adore un mari, +il existe entre ces deux modes de l’attente la différence qu’il y a +entre une belle nuit et une belle journée.</p> + +<p>On présente au cher Adolphe la timbale, il y plonge insouciamment +la cuiller, et il se sert, sans apercevoir l’excessive émotion de +Caroline, quelques-unes de ces rouelles grasses, dadouillettes, que +pendant longtemps les touristes qui viennent à Milan ne savent pas +reconnaître, et qu’ils prennent pour un mollusque quelconque.</p> + +<p>—Eh bien! Adolphe?</p> + +<p>—Eh bien! ma chère?</p> + +<p>—Tu ne les reconnais pas?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Tes champignons à l’italienne.</p> + +<p>—Ça, des champignons? je croyais... Eh! oui, ma foi, c’est +des champignons...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_627">627</span> +—A l’italienne!</p> + +<p>—Ça! c’est de vieux champignons conservés, à la milanaise... +je les exècre.</p> + +<p>—Qu’est-ce donc que tu aimes?</p> + +<p>—Des <i lang="it">fungi trifolati</i>.</p> + +<p>Remarquons, à la honte d’une époque qui numérote tout, qui +met en bocal toute la création, qui classe en ce moment cent cinquante +mille espèces d’insectes et les nomme en <i>us</i>, de façon à ce +que, dans tous les pays, un <i>Silbermanus</i> soit le même individu +pour tous les savants qui recroquevillent ou decroquevillent des +pattes d’insectes avec des pinces, qu’il nous manque une nomenclature +pour la chimie culinaire qui permette à tous les cuisiniers +du globe de faire exactement leurs plats. On devrait convenir diplomatiquement +que la langue française serait la langue de la cuisine, +comme les savants ont adopté le latin pour la botanique et +l’entomologie, à moins qu’on ne veuille absolument les imiter, et +avoir réellement le latin de cuisine.</p> + +<p>—Hé! ma chère, reprend Adolphe en voyant jaunir et s’allonger +le visage de sa chaste épouse, en France nous appelons ce +plat, des champignons à l’italienne, à la provençale, à la bordelaise. +Les champignons se coupent menu, sont frits dans l’huile +avec quelques ingrédients dont le nom m’échappe. On y met une +pointe d’ail, je crois...</p> + +<p>On parle de désastres, de petites misères!... ceci, voyez-vous, +est au cœur d’une femme ce qu’est pour un enfant de huit ans la +douleur d’une dent arrachée. <i lang="la">Ab uno disce omnes</i>, ce qui veut +dire: Et d’une! cherchez les autres dans vos souvenirs; car nous +avons pris cette description culinaire comme prototype de celles +qui désolent les femmes aimantes et mal aimées.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LA FUMÉE SANS FEU.</h4> + +<p class="nbreak">La femme pleine de foi en celui qu’elle aime est une fantaisie +de romancier. Ce personnage féminin n’existe pas plus qu’il +n’existe de riche dot. La fiancée est restée; mais les dots ont fait +comme les rois. La confiance de la femme brille peut-être pendant +<span class="pagenum" id="page_628">628</span> +quelques instants, à l’aurore de l’amour, et elle s’éteint aussitôt +comme une étoile qui file.</p> + +<p>Pour toute femme qui n’est ni Hollandaise, ni Anglaise, ni +Belge, ni d’aucun pays marécageux, l’amour est un prétexte à +souffrance, un emploi des forces surabondantes de son imagination +et de ses nerfs.</p> + +<p>Aussi, la seconde idée qui saisit une femme heureuse, une +femme aimée, est-elle la crainte de perdre son bonheur; car il +faut lui rendre justice de dire que la première, c’est d’en jouir. +Tous ceux qui possèdent des trésors craignent les voleurs; mais +ils ne prêtent pas comme la femme, des pieds et des ailes aux +pièces d’or.</p> + +<p>La petite fleur bleue de la félicité parfaite n’est pas si commune, +que l’homme béni de Dieu qui la tient, soit assez niais pour la +lâcher.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Aucune femme n’est quittée sans raison.</p> + +<p class="sep1">Cet axiome est écrit au fond du cœur de toutes les femmes, et +de là vient la fureur de la femme abandonnée.</p> + +<p>N’entreprenons pas sur les petites misères de l’amour; nous +sommes dans une époque calculatrice où l’on quitte peu les +femmes, quoi qu’elles fassent; car, de toutes les femmes, aujourd’hui, +la légitime (sans calembour) est la moins chère. Or, chaque +femme aimée a passé par la petite misère du soupçon. Ce soupçon, +juste ou faux, engendre une foule d’ennuis domestiques, et voici +le plus grand de tous.</p> + +<p>Un jour, Caroline finit par s’apercevoir que l’Adolphe chéri la +quitte un peu trop souvent pour une affaire, l’éternelle affaire +Chaumontel, qui ne se termine jamais.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Tous les ménages ont leur affaire Chaumontel. (Voir <a href="#misere"><small>LA MISÈRE +DANS LA MISÈRE</small></a>.)</p> + +<p class="sep1">D’abord, la femme ne croit pas plus aux affaires que les directeurs +de théâtre et les libraires ne croient à la maladie des actrices +et des auteurs.</p> + +<p>Dès qu’un homme aimé s’absente, l’eût-elle rendu trop heureux, +toute femme imagine qu’il court à quelque bonheur tout prêt.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_629">629</span> +Sous ce rapport, les femmes dotent les hommes de facultés surhumaines. +La peur agrandit tout, elle dilate les yeux, le cœur: +elle rend une femme insensée.</p> + +<p>—Où va monsieur? —Que fait monsieur? —Pourquoi me +quitte-t-il? —Pourquoi ne m’emmène-t-il pas?</p> + +<p>Ces quatre questions sont les quatre points cardinaux de la rose +des soupçons, et régissent la mer orageuse des soliloques. De ces +tempêtes affreuses qui ravagent les femmes, il résulte une résolution +ignoble, indigne, que toute femme, la duchesse comme la +bourgeoise, la baronne comme la femme d’agent de change, +l’ange comme la mégère, l’insouciante comme la passionnée, exécute +aussitôt. Toutes, elles imitent le gouvernement, elles espionnent. +Ce que l’État invente dans l’intérêt de tous, elles le trouvent +légitime, légal et permis dans l’intérêt de leur amour. Cette fatale +curiosité de la femme la jette dans la nécessité d’avoir des agents, +et l’agent de toute femme qui se respecte encore dans cette situation, +où la jalousie ne lui laisse rien respecter,</p> + +<p>Ni vos cassettes, —ni vos habits, —ni vos tiroirs de caisse ou +de bureau, de table ou de commode, —ni vos portefeuilles à +secrets, —ni vos papiers, —ni vos nécessaires de voyage, —ni +votre toilette (une femme découvre alors que son mari se teignait +les moustaches quand il était garçon, qu’il conserve les lettres +d’une ancienne maîtresse excessivement dangereuse, et qu’il la +tient ainsi en respect, etc., etc.), —ni vos ceintures élastiques;</p> + +<p>Eh bien! son agent, le seul auquel une femme se fie, est sa +femme de chambre, car sa femme de chambre la comprend, +l’excuse et l’approuve.</p> + +<p>Dans le paroxisme de la curiosité, de la passion, de la jalousie +excitée, une femme ne calcule rien, n’aperçoit rien, <small>ELLE VEUT +TOUT SAVOIR</small>.</p> + +<p>Et Justine est enchantée; elle voit sa maîtresse se compromettant +avec elle, elle en épouse la passion, les terreurs, les craintes +et les soupçons avec une effrayante amitié. Justine et Caroline +ont des conciliabules, des conversations secrètes. Tout espionnage +implique ces rapports. Dans cette situation, une femme de +chambre devient la maîtresse du sort des deux époux. Exemple: +Lord Byron.</p> + +<p>—Madame, vient dire un jour Justine, monsieur sort effectivement +pour aller voir une femme...</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_630">630</span> +Caroline devient pâle.</p> + +<p>—Mais que madame se rassure, c’est une vieille femme...</p> + +<p>—Ah! Justine, il n’y a pas de vieilles pour certains hommes, +les hommes sont inexplicables.</p> + +<p>—Mais, madame, ce n’est pas une dame, c’est une femme, +une femme du peuple.</p> + +<p>—Ah! Justine, lord Byron aimait à Venise une poissarde, c’est +la petite madame Fischtaminel qui me l’a dit.</p> + +<p>Et Caroline fond en larmes.</p> + +<p>—J’ai fait causer Benoît.</p> + +<p>—Eh bien! que pense Benoît?...</p> + +<p>—Benoît croit que cette femme est une intermédiaire, car monsieur +se cache de tout le monde, même de Benoît.</p> + +<p>Caroline vit pendant huit jours dans l’enfer, toutes ses économies +passent à solder des espions, à payer des rapports.</p> + +<p>Enfin, Justine va voir cette femme appelée madame Mahuchet, +elle la séduit, elle finit par apprendre que monsieur a gardé de ses +folies de jeunesse un témoin, un fruit, un délicieux petit garçon qui +lui ressemble, et que cette femme est la nourrice, la mère d’occasion +qui surveille le petit Frédéric, qui paye les trimestres du collége, +celle par les mains de qui passent les douze cents francs, les +deux mille francs perdus annuellement au jeu par monsieur.</p> + +<p>Et la mère! s’écrie Caroline.</p> + +<p>Enfin, l’adroite Justine, la providence de madame, lui prouve +que mademoiselle Suzanne Beauminet, une ancienne grisette devenue +madame Sainte-Suzanne, est morte à la Salpêtrière, ou bien +a fait fortune et s’est mariée en province, ou se trouve placée si +bas dans la société qu’il n’est pas probable que madame puisse la +rencontrer.</p> + +<p>Caroline respire, elle a le poignard hors du cœur, elle est heureuse; +mais si elle n’a que des filles, elle souhaite un garçon. Ce +petit drame du soupçon injuste, la comédie de toutes les suppositions +auxquelles la mère Mahuchet donne lieu, ces phases de la +jalousie tombant à faux sont posés ici comme étant le type de cette +situation dont les variantes sont infinies comme les caractères, +comme les rangs, comme les espèces.</p> + +<p>Cette source de petite misère est indiquée ici pour que toutes +les femmes assises sur cette plage y contemplent le cours de leur +vie conjugale, le remontent ou le descendent, y retrouvent leurs +<span class="pagenum" id="page_631">631</span> +aventures secrètes, leurs malheurs inédits, la bizarrerie qui causa +leurs erreurs et les fatalités particulières auxquelles elles doivent +un instant de rage, un désespoir inutile, des souffrances qu’elles +pouvaient s’épargner, heureuses toutes de s’être trompées!...</p> + +<p>Cette petite misère a pour <ins title="original: corrollaire">corollaire</ins> la suivante, beaucoup plus +grave et souvent sans remède, surtout lorsqu’elle a sa cause dans +des vices d’un autre genre et qui ne sont pas de notre ressort, +car, dans cet ouvrage, la femme est toujours <ins title="original: sensée">censée</ins> vertueuse... +jusqu’au dénoûment.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LE TYRAN DOMESTIQUE.</h4> + +<p class="nbreak">—Ma chère Caroline, dit un jour Adolphe à sa femme, es-tu +contente de Justine?</p> + +<p>—Mais, oui, mon ami.</p> + +<p>—Tu ne trouves pas qu’elle te parle d’une façon qui n’est +point convenable?</p> + +<p>—Est-ce que je fais attention à une femme de chambre? il +paraît que vous l’observez, vous?</p> + +<p>—Plaît-il?... demande Adolphe d’un air indigné qui ravit toujours +les femmes.</p> + +<p>En effet, Justine est une vraie femme de chambre d’actrice, +une fille de trente ans frappée par la petite vérole de mille fossettes +où ne se jouent pas les amours, brune comme l’opium, +beaucoup de jambes et peu de corps, les yeux chassieux et une +tournure à l’avenant. Elle voudrait se faire épouser par Benoît, +elle a dix mille francs; mais à cette attaque inopinée, Benoît a +demandé son congé. Tel est le portrait du tyran domestique +intronisé par la jalousie de Caroline.</p> + +<p>Justine prend son café, le matin, dans son lit, et s’arrange de +manière à le prendre aussi bon, pour ne pas dire meilleur, que +celui de madame. Justine sort quelquefois sans en demander la +permission, elle sort mise comme la femme d’un banquier du second +ordre. Elle a le bibi rose, une ancienne robe de madame +refaite, un beau châle, des brodequins en peau bronzée et des bijoux +apocryphes.</p> + +<p>Justine est quelquefois de mauvaise humeur et fait sentir à sa +<span class="pagenum" id="page_632">632</span> +maîtresse qu’elle est aussi femme qu’elle, sans être mariée. Elle a ses +<i>papillons noirs</i>, ses caprices, ses tristesses. Enfin, elle ose avoir des +nerfs!... Elle répond brusquement, elle est insupportable aux autres +domestiques, enfin ses gages ont été considérablement augmentés.</p> + +<p>—Ma chère, cette fille devient de jour en jour plus insupportable, +dit un jour Adolphe à sa femme en s’apercevant que Justine +écoute aux portes; et, si vous ne la renvoyez pas, je la renverrai, +moi!...</p> + +<p>Caroline, épouvantée, est obligée, pendant que monsieur est +dehors, de chapitrer Justine.</p> + +<p>—Justine, vous abusez de mes bontés pour vous: vous avez ici +d’excellents gages, vous avez des profits, des cadeaux: tâchez d’y +rester, car monsieur veut vous renvoyer.</p> + +<p>La femme de chambre s’humilie, elle pleure; elle est si attachée +à madame! Ah! elle passerait dans le feu pour elle, elle se ferait +hacher; elle est prête à tout faire.</p> + +<p>—Vous auriez quelque chose à cacher, madame, je le prendrais +sur mon compte.</p> + +<p>—C’est bien Justine, c’est bien ma fille, dit Caroline effrayée; +il ne s’agit pas de cela; sachez seulement vous tenir à votre place.</p> + +<p>—Ah! se dit Justine, monsieur veut me renvoyer... Attends, je +vais te rendre la vie dure, vieux pistolet!</p> + +<p>Huit jours après, en coiffant sa maîtresse, Justine regarde dans +la glace pour s’assurer que madame peut voir toutes les grimaces +de sa physionomie; aussi Caroline lui demande-t-elle bientôt: —Qu’as-tu +donc Justine?</p> + +<p>—Ce que j’ai, je le dirais bien à madame, mais madame est si +faible avec monsieur...</p> + +<p>—Allons, voyons, dis?</p> + +<p>—Je sais bien, Madame, pourquoi monsieur veut me mettre +lui-même à la porte: monsieur n’a plus confiance qu’en Benoît, et +Benoît fait le discret avec moi...</p> + +<p>—Eh bien! qu’y a-t-il? A-t-on surpris quelque chose?</p> + +<p>—Je suis sûre qu’à eux deux ils manigancent quelque chose +contre madame, répond la femme de chambre avec autorité.</p> + +<p>Caroline, que Justine observe dans la glace, est devenue pâle; +toutes les tortures de la petite misère précédente reviennent, et +Justine se voit devenue nécessaire autant que les espions le sont +au gouvernement quand on découvre une conspiration. Cependant +<span class="pagenum" id="page_633">633</span> +les amies de Caroline ne s’expliquent pas pourquoi elle tient à une +fille si désagréable, qui prend des airs de maîtresse, qui porte chapeau, +qui fait l’impertinente...</p> + +<p>On parle de cette domination stupide chez madame Deschars, +chez madame de Fischtaminel, et l’on en plaisante. Quelques femmes +entrevoient des raisons monstrueuses et qui mettent en cause +l’honneur de Caroline.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Dans le monde, on sait mettre des paletots à toutes les vérités, +même les plus jolies.</p> + +<p class="sep1">Enfin l’<i>aria della calumnia</i> s’exécute absolument comme si +Bartholo le chantait.</p> + +<p>Il est avéré que Caroline ne peut pas renvoyer sa femme de +chambre.</p> + +<p>Le monde s’acharne à trouver le secret de cette énigme. Madame +de Fischtaminel se moque d’Adolphe, Adolphe revient chez +lui furieux, fait une scène à Caroline et renvoie Justine.</p> + +<p>Ceci produit un tel effet sur Justine, que Justine tombe malade, +elle se met au lit. Caroline fait observer à son mari qu’il est difficile +de jeter dans la rue une fille dans l’état où se trouve Justine, +une fille qui, d’ailleurs, leur est bien attachée et qui est chez eux +depuis leur mariage.</p> + +<p>—Dès qu’elle sera rétablie, qu’elle s’en aille! dit Adolphe.</p> + +<p>Caroline, rassurée sur Adolphe et indignement grugée par Justine, +en arrive à vouloir s’en débarrasser; elle applique sur cette +plaie un remède violent, et elle se décide à passer par les fourches +caudines d’une autre petite misère que voici:</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LES AVEUX.</h4> + +<p class="nbreak">Un matin, Adolphe est ultra-câliné. Le trop heureux mari cherche +les raisons de ce redoublement de tendresse, et il entend Caroline, +qui d’une voix caressante lui dit: —Adolphe?</p> + +<p>—Quoi! répond-il effrayé du tremblement intérieur accusé par +la voix de Caroline.</p> + +<p>—Promets-moi de ne pas te fâcher.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_634">634</span> +—De ne pas m’en vouloir...</p> + +<p>—Jamais! Dis.</p> + +<p>—De me pardonner et de ne jamais me parler de cela...</p> + +<p>—Mais dis-donc!...</p> + +<p>—D’ailleurs, tous les torts sont à toi...</p> + +<p>—Voyons!... ou je m’en vais...</p> + +<p>—Il n’y a que toi qui puisses me faire sortir de l’embarras où je +suis... et à cause de toi!...</p> + +<p>—Mais voyons...</p> + +<p>—Il s’agit de...</p> + +<p>—De?</p> + +<p>—De Justine.</p> + +<p>—Ne m’en parle pas, elle est renvoyée, je ne veux plus la voir, +sa manière d’être expose votre réputation...</p> + +<p>—Et que peut-on dire? que t’a-t-on dit?</p> + +<p>La scène tourne, il en résulte une sous-explication qui fait rougir +Caroline dès qu’elle aperçoit la portée des suppositions de ses +meilleures amies, enchantées toutes de trouver des raisons bizarres +à sa vertu.</p> + +<p>—Eh bien, Adolphe, c’est toi qui me vaux tout cela! Pourquoi +ne m’as-tu rien dit de Frédéric...</p> + +<p>—Le Grand? le roi de Prusse?</p> + +<p>—Voilà bien les hommes!... Tartufe, voudrais-tu me faire +croire que tu aies oublié, depuis si peu temps, ton fils, le fils de +mademoiselle Suzanne Beauminet!</p> + +<p>—Tu sais...</p> + +<p>—Tout!... Et la mère Mahuchet, et tes sorties pour faire dîner +le petit quand il a congé.</p> + +<p>Quelquefois, l’Affaire-Chaumontel est un enfant naturel, c’est +l’espèce la moins dangereuse des Affaires-Chaumontel.</p> + +<p>—Quels chemins de taupe vous savez faire, vous autres dévotes! +s’écrie Adolphe épouvanté.</p> + +<p>—C’est Justine qui a tout découvert.</p> + +<p>—Ah! je comprends maintenant la raison de ses insolences...</p> + +<p>—Ah! va, mon ami, ta Caroline a été bien malheureuse, et cet +espionnage dont la cause est mon amour insensé pour toi, car je +t’aime... à devenir folle... Non, si tu me trahissais, je m’enfuirais +au bout du monde... Eh bien, cette jalousie à faux m’a mise sous +la domination de Justine... Ainsi, mon chat, tire-moi de là!</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_635">635</span> +—Que cela t’apprenne, mon ange, à ne jamais te servir de tes +domestiques si tu veux qu’ils te servent. C’est la plus basse des +tyrannies. Être à la merci de ses gens.</p> + +<p>Adolphe profite de cette circonstance pour épouvanter Caroline, +car il pense à ses futures Affaires-Chaumontel, et voudrait bien +ne plus être espionné.</p> + +<p>Justine est mandée, Adolphe la renvoie immédiatement sans +vouloir qu’elle s’explique. Caroline croit sa petite misère finie. +Elle prend une autre femme de chambre.</p> + +<p>Justine, à qui ses douze ou quinze mille francs ont mérité les +attentions d’un porteur d’eau à la voie, devient madame Chavagnac +et <ins title="original: entrepend">entreprend</ins> le commerce de la fruiterie. Dix mois après +Caroline reçoit par un commissionnaire, en l’absence d’Adolphe, +une lettre écrite sur du papier écolier, en jambages qui voudraient +trois mois d’orthopédie, et ainsi conçue:</p> + +<div class="manuscr"> +<p class="addr"><i>Madam!</i></p> + +<p><i>Vous êt hindigneuman trompai perre msieu poure mame +deux Fischtaminelle, ile i vat tou lé soarres, ai vous ni +voilliez queu du feux; vous n’avet queu ceu que vou mairitte +j’ean sui contant, ai j’ai bien éloneure de vou saluair.</i></p> +</div> + +<p>Caroline bondit comme une lionne piquée par un taon; elle se +replace d’elle même sur le gril du soupçon, elle recommence sa +lutte avec l’inconnu.</p> + +<p>Quand elle a reconnu l’injustice de ses soupçons, il arrive une +autre lettre qui lui offre de lui donner des renseignements sur une +Affaire-Chaumontel que Justine a éventée.</p> + +<p>La petite misère des Aveux, souvenez-vous-en, mesdames, est +souvent plus grave que celle-ci.</p> + +<hr class="small3"> + +<h4>HUMILIATIONS.</h4> + +<p class="nbreak">A la gloire des femmes, elles tiennent encore à leurs maris, +quand leurs maris ne tiennent plus à elles, non-seulement parce +qu’il existe, socialement parlant, plus de liens entre une femme +mariée et un homme, qu’entre cet homme et sa femme; mais +<span class="pagenum" id="page_636">636</span> +encore, parce que la femme a plus de délicatesse et d’honneur que +l’homme, la grande question conjugale mise à part, bien entendu.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p>Dans un mari, il n’y a qu’un homme; dans une femme mariée +il y a un homme, un père, une mère et une femme.</p> + +<p class="sep1">Une femme mariée a de la sensibilité pour quatre, et pour cinq +même, si l’on y regarde bien.</p> + +<p>Or, il n’est pas inutile de faire observer ici que, pour les femmes, +l’amour est une absolution générale: l’homme qui aime bien +peut commettre des crimes, il est toujours blanc comme neige aux +yeux de celle qui aime, s’il l’aime bien. Quant à la femme mariée, +aimée ou non, elle sent si bien que l’honneur, la considération de +son mari sont la fortune de ses enfants, qu’elle agit comme la +femme qui aime, tant l’intérêt social est violent.</p> + +<p>Ce sentiment profond engendre pour quelques Carolines des +petites misères qui, par malheur pour ce livre, ont un côté triste.</p> + +<p>Adolphe s’est compromis. N’énumérons pas toutes les manières +de se compromettre, ce serait tomber dans des personnalités. Ne +prenons pour exemple que de toutes les fautes sociales, celle que +notre époque excuse, admet, comprend et commet le plus souvent, +<i>le vol</i> honnête, la concussion bien déguisée, une tromperie excusable +quand elle a réussi, comme de s’entendre avec qui de droit +pour vendre sa propriété le plus cher possible à une ville, à un département, +etc.</p> + +<p>Ainsi, dans une faillite, pour se <i>couvrir</i> (ceci veut dire récupérer +sa créance), Adolphe a trempé dans les actes illicites qui +peuvent mener un homme à témoigner en cour d’assises. On ne +sait même pas si le hardi créancier ne sera pas considéré comme +complice.</p> + +<p>Remarquez que dans toutes les faillites, pour les maisons les +plus honorables, <i>se couvrir</i> est regardé comme le plus saint des +devoirs; mais il s’agit de ne pas laisser trop voir, comme dans la +prude Angleterre, le mauvais côté de <i>la couverture</i>.</p> + +<p>Adolphe embarrassé, car son conseil lui a dit de ne paraître en +rien, a recours à Caroline; il lui fait la leçon, il l’endoctrine, il +lui apprend le Code, il veille à sa toilette, il l’équipe comme un +brick envoyé en course, et il l’expédie chez un juge, chez un syndic. +Le juge est un homme en apparence sévère, qui cache un +<span class="pagenum" id="page_637">637</span> +libertin; il garde son sérieux en voyant entrer une jolie femme, +et il dit des choses excessivement amères sur Adolphe.</p> + +<p>—Je vous plains, madame, vous appartenez à un homme qui +peut vous attirer bien des désagréments; encore quelques affaires +de ce genre, et il sera tout à fait déconsidéré. Avez-vous des enfants? +pardonnez-moi cette question; vous êtes si jeune, qu’il est +bien naturel... Et le juge se met le plus près possible de Caroline.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Oh! bon Dieu! quel avenir! Ma première pensée était pour +la femme; mais maintenant, je vous plains doublement, je songe +à la mère... Ah! combien vous avez dû souffrir en venant ici... +Pauvres, pauvres femmes!</p> + +<p>—Ah! monsieur, vous vous intéressez à moi, n’est-ce pas?...</p> + +<p>—Hélas! que puis-je? fait le juge en sondant Caroline par un +regard oblique. Ce que vous me demandez est une forfaiture, je +suis magistrat avant d’être homme...</p> + +<p>—Ah! monsieur, soyez homme seulement...</p> + +<p>—Savez-vous bien ce que vous dites-là... ma belle dame!...</p> + +<p>Là, le magistrat consulaire prend en tremblant la main de Caroline.</p> + +<p>Caroline, en songeant qu’il s’agit de l’honneur de son mari, de +ses enfants, se dit en elle-même que ce n’est pas le cas de faire la +prude, elle laisse prendre sa main, elle résiste assez pour que le +galant vieillard (c’est heureusement un vieillard) y trouve une +faveur.</p> + +<p>—Allons! allons! belle dame, ne pleurez pas, reprend le magistrat, +je serais au désespoir de faire couler les larmes d’une si +jolie personne, nous verrons, vous viendrez demain soir m’expliquer +l’affaire, il faut voir toutes les pièces, nous les compulserons +ensemble...</p> + +<p>—Monsieur...</p> + +<p>—Mais il le faut...</p> + +<p>—Monsieur...</p> + +<p>—N’ayez pas peur, belle dame, un juge peut savoir accorder +ce qu’on doit à la justice, et... (il prend un petit air fin) à la +beauté.</p> + +<p>—Mais, monsieur...</p> + +<p>—Soyez tranquille, dit-il en lui tenant les mains et les pressant, +et ce grand délit, nous tâcherons de le changer en peccadille. +<span class="pagenum" id="page_638">638</span> +Et il reconduit Caroline atterrée d’un rendez-vous ainsi +proposé.</p> + +<p>Le syndic est un jeune homme gaillard, qui reçoit madame +Adolphe en souriant. Il sourit à tout, et il la prend par la taille +en souriant avec une habileté de séducteur qui ne permet pas à +Caroline de se révolter, d’autant plus qu’elle se dit: «Adolphe +m’a bien recommandé de ne pas irriter le syndic.»</p> + +<p>Néanmoins Caroline, ne fût-ce que dans l’intérêt du syndic, se +dégage et lui dit le: —«Monsieur!...» qu’elle a répété trois +fois au juge.</p> + +<p>—Ne m’en voulez pas, vous êtes irrésistible, vous êtes un ange, +et votre mari est un monstre; car dans quelle intention envoie-t-il +une <ins title="original: syrène">sirène</ins> à un jeune homme qu’il sait inflammable?</p> + +<p>—Monsieur, mon mari n’a pu venir lui-même; il est au lit, +bien souffrant, et vous l’avez menacé d’une si terrible façon, que +l’urgence...</p> + +<p>—Il n’a donc pas d’avoué, d’agréé...</p> + +<p>Caroline est épouvantée de cette observation, qui dévoile une +profonde scélératesse chez Adolphe.</p> + +<p>—Il a pensé, monsieur, que vous auriez des égards pour une +mère de famille, pour des enfants...</p> + +<p>—Ta, ta, ta, répond le syndic. Vous êtes venue pour attenter +à mon indépendance, à ma conscience, vous voulez que je vous +livre les créanciers; eh bien! je fais plus, je vous livre mon cœur, +ma fortune; il veut sauver son honneur, votre mari; moi je vous +donne le mien...</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle en essayant de relever le syndic qui +s’est mis à ses pieds, vous m’épouvantez!</p> + +<p>Elle joue la femme effrayée et gagne la porte, en sortant de +cette situation délicate, comme savent en sortir les femmes, c’est-à-dire +en ne compromettant rien.</p> + +<p>—Je reviendrai, dit-elle en souriant, quand vous serez plus sage.</p> + +<p>—Vous me laissez ainsi... prenez garde! votre mari pourra +bien s’asseoir sur les bancs de la Cour d’assises; il est le complice +d’une banqueroute frauduleuse, et nous savons de lui bien des +choses qui ne sont pas honorables. Ce n’est pas sa première incartade; +il a fait des affaires un peu sales, des tripotages indignes, +vous ménagez bien l’honneur d’un homme qui se moque de son +honneur comme du vôtre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_639">639</span> +Caroline, effrayée de ces paroles, lâche la porte, la ferme et revient.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, monsieur? dit-elle furieuse de cette +brutale bordée.</p> + +<p>—Eh bien! l’affaire...</p> + +<p>—Chaumontel?</p> + +<p>—Non, cette spéculation sur les maisons qu’il faisait bâtir par +des gens insolvables.</p> + +<p>Caroline se rappelle l’affaire entreprise par Adolphe (voyez <a href="#jesuitisme"><small>JÉSUITISME +DES FEMMES</small></a>) pour doubler ses revenus; elle tremble. +Le syndic a pour lui la curiosité.</p> + +<p>—Asseyez-vous donc là. Tenez, à cette distance je serai sage, +mais je pourrai vous regarder...</p> + +<p>Et il raconte longuement cette conception due à Du Tillet le +banquier, en s’interrompant pour dire: —Oh! quel joli pied, +petit, menu... <span class="smcap">Madame</span> seule a le pied aussi petit que cela... <i>Du +Tillet donc transigea</i>... —Et quelle oreille... vous a-t-on dit +que vous aviez l’oreille délicieuse? —<i>Et Du Tillet eut raison, +car il y avait déjà jugement.</i> —J’aime les petites oreilles... +Laissez-moi faire mouler la vôtre, et je ferai tout ce que vous voudrez. —<i>Du +Tillet profita de cela pour faire tout supporter +à votre imbécile de mari</i>... —Oh! la jolie étoffe, vous êtes +divinement mise...</p> + +<p>—Nous en étions, monsieur?...</p> + +<p>—Est-ce que je sais ce que je dis en admirant une tête raphaélesque +comme la vôtre?</p> + +<p>Au vingt-septième éloge, Caroline trouve de l’esprit au syndic: +elle lui fait un compliment et s’en va sans connaître à fond l’histoire +de cette entreprise qui, dans le temps, a dévoré trois cent +mille francs.</p> + +<p>Cette petite misère a d’énormes variantes.</p> + +<p><span class="smcap">Exemple</span>: Adolphe est brave et susceptible; il est à la promenade +aux Champs-Élysées, il y a foule, et dans cette foule certains +jeunes gens sans délicatesse se permettent des plaisanteries à la +Panurge: Caroline les souffre sans avoir l’air de s’en apercevoir +pour éviter un duel à son mari.</p> + +<p><span class="smcap">Autre exemple</span>: Un enfant du genre Terrible, dit devant le +monde:</p> + +<p>—Maman, est-ce que tu laisserais Justine me donner des giffles?</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_640">640</span> +—Non, certes...</p> + +<p>—Pourquoi demandes-tu cela, mon petit homme, dit madame +Foullepointe.</p> + +<p>—C’est qu’elle vient de donner un fameux soufflet à papa, qui +est bien plus fort que moi.</p> + +<p>Madame Foullepointe se met à rire, et Adolphe, qui pensait +à faire la cour à madame Foullepointe, se voit plaisanté cruellement +par elle après avoir eu (voir les <small>DERNIÈRES QUERELLES</small>) une +première-dernière querelle avec Caroline.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LA DERNIÈRE QUERELLE.</h4> + +<p class="nbreak">Dans tous les ménages, maris et femmes entendent sonner une +heure fatale. C’est un vrai glas, la mort de la jalousie, une grande, +une noble, une charmante passion, le seul véritable symptôme de +l’amour, s’il n’est pas toutefois <i>son double</i>. Quand une femme +n’est plus jalouse de son mari, tout est dit, elle ne l’aime plus. +Aussi, l’amour conjugal s’éteint-il dans la dernière querelle que +fait une femme.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Dès qu’une femme ne querelle plus son mari, le minotaure est +assis dans un fauteuil au coin de la cheminée de la chambre à +coucher, et il tracasse avec le bout de sa canne ses bottes vernies.</p> + +<p class="sep1">Toutes les femmes doivent se rappeler leur dernière querelle, +cette suprême petite misère qui souvent éclate à propos d’un rien, +ou plus souvent encore à l’occasion d’un fait brutal, d’une preuve +décisive. Ce cruel adieu à la croyance, aux enfantillages de l’amour, +à la vertu même, est en quelque sorte capricieux comme la vie. +Comme la vie, il n’est le même dans aucun ménage.</p> + +<p>Ici peut-être l’auteur doit-il chercher toutes les variétés de querelles, +s’il veut être exact.</p> + +<p>Ainsi, Caroline aura découvert que la robe judiciaire du syndic +de l’Affaire-Chaumontel cache une robe d’une étoffe infiniment +moins rude, d’une couleur agréable, soyeuse; qu’enfin Chaumontel +a des cheveux blonds et des yeux bleus.</p> + +<p>Ou bien Caroline, levée avant Adolphe, aura vu le paletot jeté +sur un fauteuil à la renverse, et la ligne d’un petit papier parfumé, +<span class="pagenum" id="page_641">641</span> +sortant de la poche de côté, l’aura frappée de son blanc, comme +un rayon de soleil entrant par une fente de la fenêtre dans une +chambre bien close; —ou elle aura fait craquer ce petit billet en +serrant Adolphe dans ses bras et lui tâtant cette poche d’habit; —ou +elle aura été comme instruite par le parfum étranger qu’elle +sentait depuis quelque temps sur Adolphe, et elle aura lu ces quelques +lignes:</p> + +<p class="manuscr">«<i>Haingra, séjé ce que tu veu dire avaic Hipolite, vien, e +tu vairas si jen thême.</i>»</p> + +<p>Ou ceci:</p> + +<p class="manuscr">«Hier, mon ami, vous vous êtes fait attendre, que sera-ce +demain?»</p> + +<p>Ou ceci:</p> + +<p class="manuscr">«Les femmes qui vous aiment, mon cher monsieur, sont bien +malheureuses de vous tant haïr quand vous n’êtes pas près d’<ins title="original: elle">elles</ins>; +prenez garde, la haine qui dure pendant votre absence pourrait +empiéter sur les moments où l’on vous voit.»</p> + +<p>Ou ceci:</p> + +<p class="manuscr">«Faquin de Chodoreille, que faisais-tu donc hier sur le boulevard +avec une femme pendue à ton bras? Si c’est ta femme, +reçois mes compliments de condoléance sur tous ses charmes qui +sont absents, elle les a sans doute mis au Mont-de-Piété; mais +la reconnaissance en est perdue.»</p> + +<p>Quatre billets émanés de la grisette, de la dame, de la bourgeoise +prétentieuse ou de l’actrice parmi lesquelles Adolphe a +choisi <i>sa belle</i> (selon le vocabulaire Fischtaminel).</p> + +<p>Ou bien Caroline, amenée voilée, par Ferdinand, au Ranelagh, +a vu de ses yeux Adolphe se livrant avec fureur à la polka, tenant +dans ses bras une des dames d’honneur de la reine Pomaré; —ou +bien Adolphe se sera pour la septième fois trompé de nom et +aura, le matin en s’éveillant, appelé sa femme Juliette, Charlotte +ou Lisa; —ou bien un marchand de comestibles, un restaurateur, +envoie en l’absence de monsieur des notes accusatrices qui +tombent entre les mains de Caroline.</p> + +<p class="sep1 cent"><span class="pagenum" id="page_642">642</span> +PIÈCES DE L’AFFAIRE-CHAUMONTEL</p> + +<hr class="small4"> + +<p class="cent"><b>A LA PARTIE FINE.</b></p> + +<p class="sep1 cent cs8">DOIT A PERRAULT M. ADOLPHE.</p> + +<table class="cs9"> +<tr> + <td class="tdl"><i>Livré chez madame Schontz, le 6 janvier 18..</i>, + <ins title="original: an">un</ins> pâté de foie gras.</td> + <td class="tdr">22</td> + <td class="tdl">fr.</td> + <td class="tdc">50</td> + <td class="tdl">c.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Six bouteilles de divers vins.</td> + <td class="tdr">70</td> + <td> </td> + <td class="tdc">»</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><i>Fourni à l’Hôtel du Congrès, le 11 février, n<sup>o</sup> 21</i>, + un déjeuner fin, prix convenu.</td> + <td class="tdr bb">100</td> + <td class="bb"> </td> + <td class="tdc bb">»</td> + <td class="bb"> </td> +</tr> +<tr> + <td class="tdr">Total.</td> + <td class="tdr">192</td> + <td class="tdl">fr.</td> + <td class="tdc">50</td> + <td class="tdl">c.</td> +</tr> +</table> + +<p>Caroline étudie les dates et retrouve dans sa mémoire des rendez-vous +relatifs à l’Affaire-Chaumontel. Adolphe avait désigné le +jour des Rois pour une réunion où on devait enfin toucher la collocation +de l’Affaire-Chaumontel. Le 11 février, il avait rendez-vous +chez le notaire pour signer une quittance dans l’Affaire-Chaumontel.</p> + +<p>Ou bien... Mais vouloir formuler tous les hasards, c’est une entreprise +de fou.</p> + +<p>Chaque femme se rappellera comment le bandeau qu’elle avait +sur les yeux est tombé; comment, après bien des doutes, des déchirements +de cœur, elle est arrivée à ne faire une querelle que +pour clore le roman, pour mettre le signet au livre, stipuler son +indépendance, ou commencer une nouvelle vie.</p> + +<p>Quelques femmes sont assez heureuses pour avoir pris les devants, +elles font cette querelle en manière de justification.</p> + +<p>Les femmes nerveuses éclatent et se livrent à des violences.</p> + +<p>Les femmes douces prennent un petit ton décidé qui fait trembler +les plus intrépides maris. Celles qui n’ont pas encore de vengeance +prête pleurent beaucoup.</p> + +<p>Celles qui vous aiment pardonnent. Ah! elles conçoivent si bien, +comme la femme appelée ma Berline, que leur Adolphe soit aimé +des Françaises, qu’elles sont heureuses de posséder légalement +un homme dont raffolent toutes les femmes.</p> + +<p>Certaines femmes à lèvres serrées comme des coffres-forts, à +teint brouillé, à bras maigres, se font un malicieux plaisir de promener +leur Adolphe dans les fanges du mensonge, dans les contradictions; +elles le questionnent (<small>VOIR <a href="#misere">LA MISÈRE DANS LA +MISÈRE</a></small>) comme un magistrat qui questionne le criminel, en se +<span class="pagenum" id="page_643">643</span> +réservant la jouissance fielleuse d’aplatir ses dénégations par des +preuves directes à un moment décisif. Généralement, dans cette +scène capitale de la vie conjugale, le beau sexe est bourreau là où, +dans le cas contraire, l’homme est assassin.</p> + +<p>Voici comment: Cette dernière querelle (vous allez savoir pourquoi +l’auteur l’a nommée <i>dernière</i>) se termine toujours par une +promesse solennelle, sacrée, que font les femmes délicates, nobles, +ou simplement spirituelles, c’est dire toutes les femmes, et que +nous donnons sous sa plus belle forme.</p> + +<p>—Assez, Adolphe! nous ne nous aimons plus; tu m’as trahie, +et je ne l’oublierai jamais. On peut pardonner, mais oublier, c’est +impossible.</p> + +<p>Les femmes ne se font implacables que pour rendre leur pardon +charmant: elles ont deviné Dieu.</p> + +<p>Nous avons à vivre en commun comme deux amis, dit Caroline +en continuant. Eh bien! vivons comme deux frères, deux camarades. +Je ne veux pas te rendre la vie insupportable, et je ne te +parlerai jamais de ce qui vient de se passer...</p> + +<p>Adolphe tend la main à Caroline: celle-ci prend la main, la lui +serre à l’anglaise. Adolphe remercie Caroline, entrevoit le bonheur: +il s’est fait de sa femme une sœur, et il croit redevenir garçon.</p> + +<p>Le lendemain, Caroline se permet une allusion très-spirituelle +(Adolphe ne peut pas s’empêcher d’en rire) à l’Affaire-Chaumontel. +Dans le monde, elle lance des généralités qui deviennent des +particularités sur cette dernière querelle.</p> + +<p>Au bout d’une quinzaine, il ne se passe pas de jour où Caroline +n’ait rappelé la dernière querelle en disant: —C’était le jour où +j’ai trouvé dans ta poche la facture Chaumontel; Ou: —C’est depuis +notre dernière querelle...; ou: —C’est le jour où j’ai vu +clair dans la vie, etc. Elle assassine Adolphe, elle le martyrise! +Dans le monde, elle dit des choses terribles.</p> + +<p>—Nous sommes heureuses, ma chère, le jour où nous n’aimons +plus: c’est alors que nous savons nous faire aimer... Et elle +regarde Ferdinand.</p> + +<p>—Ah! vous avez aussi votre Affaire-Chaumontel, dit-elle à +madame Foullepointe.</p> + +<p>Enfin, la dernière querelle ne finit jamais, d’où cet axiome:</p> + +<p>Se donner un tort vis-à-vis de sa femme légitime, c’est résoudre +le problème du mouvement perpétuel.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4><span class="pagenum" id="page_644">644</span> +FAIRE FOUR.</h4> + +<p class="nbreak">Les femmes, et surtout les femmes mariées, se fichent des idées +dans leur <i>dure-mère</i> absolument comme elles plantent des épingles +dans leur pelote; et le diable, entendez-vous? le diable ne les +pourrait pas retirer; elles seules se réservent le droit de les y piquer, +de les dépiquer et de les y repiquer.</p> + +<p>Caroline est revenue un soir de chez madame Foullepointe dans +un état violent de jalousie et d’ambition.</p> + +<p>Madame Foullepointe, la <i>lionne</i>... Ce mot exige une explication. +C’est le néologisme à la mode, il répond à quelques idées, +fort pauvres d’ailleurs, de la société présente: il faut l’employer +pour se faire comprendre, quand on veut dire une femme à la +mode. Cette lionne donc monte à cheval tous les jours, et Caroline +s’est mis en tête d’apprendre l’équitation.</p> + +<p>Remarquez que, dans cette phase conjugale, Adolphe et Caroline +sont dans cette saison que nous avons nommée <span class="smcap">le Dix-Huit +Brumaire des Ménages</span>, ou qu’ils se sont déjà fait deux ou trois +<span class="smcap">Dernières Querelles</span>.</p> + +<p>—Adolphe, dit-elle, veux-tu me faire plaisir?</p> + +<p>—Toujours...</p> + +<p>—Tu me refuseras?</p> + +<p>—Mais, si ce que tu me demandes est possible, je suis prêt...</p> + +<p>—Ah! déjà... Voilà bien le mot d’un mari... si...</p> + +<p>—Voyons?</p> + +<p>—Je voudrais apprendre à monter à cheval.</p> + +<p>—Mais, Caroline, est-ce possible?</p> + +<p>Caroline regarde par la portière, et tente d’essuyer une larme +sèche.</p> + +<p>—Écoute-moi! reprend Adolphe: puis-je te laisser aller seule +au manége? puis-je t’y accompagner au milieu des tracas que me +donnent en ce moment les affaires? Qu’as-tu donc? Je te donne, +il me semble, des raisons péremptoires.</p> + +<p>Adolphe aperçoit une écurie à louer, l’achat d’un poney, l’introduction +au logis d’un groom et d’un cheval de domestique, +tous les ennuis de la <i>lionnerie</i> femelle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_645">645</span> +Quand on donne à une femme des raisons au lieu de lui donner +ce qu’elle veut, peu d’hommes ont osé descendre au fond de ce +petit gouffre appelé le cœur, pour y mesurer la force de la tempête +qui s’y fait subitement.</p> + +<p>—Des raisons! Mais si vous en voulez, en voici, s’écrie Caroline. +Je suis votre femme: vous ne vous souciez plus de me +plaire. Et la dépense donc! Vous vous trompez bien en ceci, mon +ami!</p> + +<p>Les femmes ont autant d’inflexions de voix pour prononcer ces +mots: <i>Mon Ami</i>, que les Italiens en ont trouvé pour dire: <i lang="it">Amico</i>; +j’en ai compté vingt-neuf qui n’expriment encore que les différents +degrés de la haine.</p> + +<p>—Ah! tu verras, reprend Caroline. Je serai malade, et vous payerez +à l’apothicaire et au médecin ce que vous aurait coûté le cheval. +Je serai chez moi claquemurée, et c’est tout ce que vous voulez. +Je m’y attendais. Je vous ai demandé cette permission, sûre d’un +refus: je voulais uniquement savoir comment vous vous y prendriez +pour le faire.</p> + +<p>—Mais... Caroline.</p> + +<p>—Me laisser seule au manége! dit-elle en continuant sans avoir +entendu. Est-ce une raison? Ne puis-je y aller avec madame de +Fischtaminel? Madame de Fischtaminel apprend à monter à cheval, +et je ne crois pas que monsieur de Fischtaminel l’accompagne.</p> + +<p>—Mais... Caroline.</p> + +<p>—Je suis enchantée de votre sollicitude, vous tenez beaucoup +trop à moi, vraiment. Monsieur de Fischtaminel a plus de confiance +en sa femme que vous en la vôtre. Il ne l’y accompagne pas, +lui! Peut-être est-ce à cause de cette confiance que vous ne voulez +pas me voir au manége, où je puis être témoin du vôtre avec +la Fischtaminel.</p> + +<p>Adolphe essaye de cacher l’ennui que lui donne ce torrent de +paroles, qui commence à moitié chemin de son domicile et qui ne +trouve pas de mer où se jeter. Quand Caroline est dans sa chambre, +elle continue toujours:</p> + +<p>—Tu vois que si des raisons pouvaient me rendre la santé, +m’empêcher de souhaiter un exercice que la nature m’indique, je +ne manquerais pas de <ins title="original: raison">raisons</ins> à me donner, que je connais toutes +les raisons à donner, et que je me les suis données avant de te +parler.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_646">646</span>Ceci, mesdames, peut d’autant mieux s’appeler le prologue du +drame conjugal, que c’est rudement débité, commenté de gestes, +orné de regards et autres vignettes avec lesquels vous illustrez ces +chefs-d’œuvre.</p> + +<p>Caroline, une fois qu’elle a semé dans le cœur d’Adolphe l’appréhension +d’une scène à demande continue, a senti sa haine <i>de +côté gauche</i> redoublée contre son gouvernement. Madame boude, +et boude si sauvagement, qu’Adolphe est forcé de s’en apercevoir, +sous peine d’être <i>minautorisé</i>, car tout est fini, sachez-le bien, +entre deux êtres mariés par monsieur le maire, ou seulement à +Gretna-Green, lorsqu’un d’eux ne s’aperçoit plus de la bouderie +de l’autre.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Une bouderie rentrée est un poison mortel.</p> + +<p class="sep1">C’est pour éviter ce suicide de l’amour que notre ingénieuse +France inventa les boudoirs. Les femmes ne pouvaient pas avoir +les saules de Virgile dans le système de nos habitations modernes. +A la chute des oratoires, ces petits endroits devinrent des boudoirs.</p> + +<p>Ce drame conjugal a trois actes. L’acte du prologue: il est +joué. Vient l’acte de la fausse coquetterie: c’est un de ceux où les +Françaises ont le plus de succès.</p> + +<p>Adolphe vague par la chambre en se déshabillant; et pour un +homme, se déshabiller, c’est devenir excessivement faible.</p> + +<p>Certes, à tout homme de quarante ans, cet axiome paraîtra profondément +juste:</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Les idées d’un homme qui n’a plus de bretelles ni de bottes ne +sont plus celles d’un homme qui porte ces deux tyrans de notre +esprit.</p> + +<p class="sep1">Remarquez que ceci n’est un axiome que dans la vie conjugale. +En morale, c’est ce que nous appelons un théorème relatif.</p> + +<p>Caroline mesure, comme un jockey sur le terrain des courses, +le moment où elle pourra distancer son adversaire. Elle s’arrange +alors pour être d’une séduction irrésistible pour Adolphe.</p> + +<p>Les femmes possèdent une mimique de pudeur, une science de +voltige, des secrets de colombe effarouchée, un registre particulier +<span class="pagenum" id="page_647">647</span> +pour chanter, comme Isabelle au quatrième acte de <i>Robert +le Diable</i>: «<i>Grâce pour toi! grâce pour moi!</i>» qui laissent +les entraîneurs de chevaux à mille piques au-dessous d’elles. Comme +toujours, le Diable succombe. Que voulez-vous? C’est l’histoire +éternelle, c’est le grand mystère catholique du serpent écrasé, de +la femme délivrée qui devient la grande force sociale, disent les +fouriéristes. C’est en ceci surtout que consiste la différence de l’esclave +orientale à l’épouse de l’Occident.</p> + +<p>Sur l’oreiller conjugal, le second acte se termine par des onomatopées +qui sont toutes à la paix. Adolphe, de même que les enfants +devant une tarte, a promis tout ce que voulait Caroline.</p> + +<hr class="small3d"> + +<p class="hang"><small>TROISIÈME ACTE.</small> —(Au lever du rideau, la scène représente une +chambre à coucher extrêmement en désordre. Adolphe, déjà +vêtu de sa robe de chambre, essaye de sortir et sort furtivement +sans éveiller Caroline, qui dort d’un profond sommeil.)</p> + +<p>Caroline, extrêmement heureuse, se lève, va consulter son miroir, +et s’inquiète du déjeuner. Une heure après, quand elle est +prête, elle apprend que le déjeuner est servi.</p> + +<p>—Avertissez monsieur!</p> + +<p>—Madame, monsieur est dans le petit salon.</p> + +<p>—Que tu n’es ben gentil, mon petit homme, dit-elle en allant +au-devant d’Adolphe et reprenant le langage enfantin, câlin, de la +lune de miel.</p> + +<p>—Et de quoi?</p> + +<p>—Eh bien! de n’avoir permis que ta Liline monte à dada...</p> + +<hr class="small3d"> + +<p><small>OBSERVATION.</small> —Pendant la lune de miel, quelques époux, +très-jeunes, ont pratiqué des langages que, dans l’antiquité, Aristote +avait déjà classés et définis (voir sa Pédagogie). Ainsi donc on +parle en <i>youyou</i>, on parle en <i>lala</i>, on parle en <i>nana</i>, comme +les mères et les nourrices parlent aux enfants. C’est là une des raisons +secrètes, discutées et reconnues dans de gros in-quarto par +les Allemands, qui déterminèrent les Cabires, créateurs de la +mythologie grecque, à représenter l’Amour en enfant. Il y a d’autres +raisons que connaissent les femmes, et dont la principale +<span class="pagenum" id="page_648">648</span> +est, selon elles, que l’amour chez les hommes est toujours petit.</p> + +<hr class="small3d"> + +<p>—Où donc as-tu pris cela, ma belle? sous ton bonnet?</p> + +<p>—Comment?...</p> + +<p>Caroline reste plantée sur ses jambes; elle ouvre des yeux +agrandis par la surprise. Épileptique en dedans, elle n’ajoute pas +un mot: elle regarde Adolphe. Sous les feux sataniques de ce regard, +Adolphe accomplit un quart de conversion vers la salle à +manger; mais il se demande en lui-même s’il ne faut pas laisser +Caroline prendre une leçon, en recommandant à l’écuyer de la +dégoûter de l’équitation par la dureté de l’enseignement.</p> + +<p>Rien de terrible comme une comédienne qui compte sur un +succès, et qui <i>fait four</i>.</p> + +<p>En argot de coulisses, faire four c’est ne voir personne dans la +salle ni recueillir aucun applaudissement, c’est beaucoup de peine +prise pour rien, c’est l’insuccès à son apogée.</p> + +<p>Cette petite misère (elle est très-petite) se reproduit de mille +manières dans la vie conjugale, quand la lune de miel est finie, et +que les femmes n’ont pas une fortune à elles.</p> + +<p>Malgré la répugnance de l’auteur à glisser des anecdotes dans +un ouvrage tout aphoristique, dont le tissu ne comporte que des +observations plus ou moins fines et très-délicates, par le sujet du +moins, il lui semble nécessaire d’orner cette page d’un fait dû +d’ailleurs à l’un de nos premiers médecins. Cette répétition du +sujet renferme une règle de conduite à l’usage des docteurs +parisiens.</p> + +<p>Un mari se trouvait dans le cas de notre Adolphe. Sa Caroline, +ayant fait four une première fois, s’entêtait à triompher, car souvent +Caroline triomphe! Celle-là jouait la comédie de la maladie +nerveuse (voyez la <span class="smcap">Physiologie du Mariage</span>, Méditation XXVI, +paragraphe <i>des Névroses</i>). Elle était depuis deux mois étendue +sur son divan, se levant à midi, renonçant à toutes les jouissances +de Paris. Pas de spectacles... Oh! l’air empesté, les lumières! les +lumières surtout!... le tapage, la sortie, l’entrée, la musique... +tout cela, funeste! d’une excitation terrible!</p> + +<p>Pas de parties de campagne... Oh! c’était son désir; mais il +lui fallait (<i>desiderata</i>) une voiture à elle, des chevaux à elle... +<span class="pagenum" id="page_649">649</span> +Monsieur ne voulait pas lui donner un équipage. Et aller en <i>locati</i>, +en fiacre... rien que d’y penser elle avait des nausées!</p> + +<p>Pas de cuisine... la fumée des viandes faisait soulever le cœur +de madame. Madame buvait mille drogues que sa femme de chambre +ne lui voyait jamais prendre.</p> + +<p>Enfin une dépense effrayante en effets, en privations, en poses, +en blanc de perle pour se montrer d’une pâleur de morte, en machines, +absolument comme quand une administration théâtrale +répand le bruit d’une mise en scène fabuleuse.</p> + +<p>On en était à croire qu’un voyage aux eaux, à Ems, Hombourg, +à Carlsbad, pourrait à peine guérir madame; mais elle ne voulait +pas se mettre en route sans aller dans sa voiture. Toujours la voiture!</p> + +<p>Cet Adolphe tenait bon, et ne cédait pas.</p> + +<p>Cette Caroline, en femme excessivement spirituelle, donnait +raison à son mari.</p> + +<p>—Adolphe a raison, disait-elle à ses amies, c’est moi qui suis +folle; il ne peut pas, il ne doit pas encore prendre voiture; les +hommes savent mieux que nous où en sont leurs affaires...</p> + +<p>Par moments cet Adolphe enrageait! les femmes ont des façons +qui ne sont justiciables que de l’enfer. Enfin le troisième mois, il +rencontre un de ses amis de collége, sous-lieutenant dans le corps +des médecins, ingénu comme tout jeune docteur, n’ayant ses +épaulettes que d’hier et pouvant commander feu!</p> + +<p>—Jeune femme, jeune docteur, se dit notre Adolphe.</p> + +<p>Et il propose au Bianchon futur de venir lui dire la vérité sur +l’état de Caroline.</p> + +<p>—Ma chère, il est temps que je vous amène un médecin, dit le +soir Adolphe à sa femme, et voici le meilleur pour une jolie femme.</p> + +<p>Le novice étudie en conscience, fait causer madame, la palpe +avec discrétion, s’informe des plus légers diagnostics, et finit, tout +en causant, par laisser fort involontairement errer sur ses lèvres, +d’accord avec ses yeux, un sourire, une expression excessivement +dubitatifs, pour ne pas dire ironiques. Il ordonne une médication +insignifiante sur la gravité de laquelle il insiste, et il promet de +revenir en voir l’effet. Dans l’antichambre, se croyant seul avec +son ami de collége, il fait un haut-le-corps inexprimable.</p> + +<p>—Ta femme n’a rien, mon cher, dit-il; elle se moque de toi +et de moi.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_650">650</span> +—Je m’en doutais...</p> + +<p>—Mais, si elle continue à plaisanter, elle finira par se rendre +malade: je suis trop ton ami pour faire cette spéculation, car je +veux qu’il y ait chez moi, sous le médecin, un honnête homme...</p> + +<p>—Ma femme veut une voiture.</p> + +<p>Comme dans le <a href="#corbillard"><small>SOLO DE CORBILLARD</small></a>, cette Caroline avait +écouté à la porte.</p> + +<p>Encore aujourd’hui, le jeune docteur est obligé d’épierrer son +chemin des calomnies que cette charmante femme y jette à tout +moment; et, pour avoir la paix, il a été forcé de s’accuser de cette +petite faute de jeune homme en nommant son ennemie afin de la +faire taire.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>LES MARRONS DU FEU.</h4> + +<p class="nbreak">On ne sait pas combien il y a de nuances dans le malheur, cela +dépend des caractères, de la force des imaginations, de la puissance +des nerfs. S’il est impossible de saisir ces nuances si variables, on +peut du moins indiquer les couleurs tranchées, les principaux accidents. +L’auteur a donc réservé cette petite misère pour la dernière, +car c’est la seule qui soit comique dans le malheur.</p> + +<p>L’auteur se flatte d’avoir épuisé les principales. Aussi les femmes +arrivées au port, à l’âge heureux de quarante ans, époque à laquelle +elles échappent aux médisances, aux calomnies, aux soupçons, +où leur liberté commence; ces femmes lui rendront-elles justice +en disant que dans cet ouvrage toutes les situations critiques d’un +ménage se trouvent indiquées ou représentées?</p> + +<p>Caroline a son Affaire-Chaumontel. Elle sait susciter à son mari +des sorties imprévues, elle a fini par s’entendre avec madame de +Fischtaminel.</p> + +<p>Dans tous les ménages, dans un temps donné, les madame de +Fischtaminel deviennent la providence des Carolines.</p> + +<p>Caroline câline madame de Fischtaminel avec autant de soin que +l’armée d’Afrique choie Abd-el-Kader, elle lui porte la sollicitude +qu’un médecin met à ne pas guérir un riche malade imaginaire. A +elles deux, Caroline et madame de Fischtaminel inventent des occupations +au cher Adolphe quand ni madame de Fischtaminel ni +<span class="pagenum" id="page_651">651</span> +Caroline ne veulent de ce demi-dieu dans leurs pénates. Madame +de Fischtaminel et Caroline, devenues par les soins de madame +Foullepointe les <ins title="original: meilleurs">meilleures</ins> amies du monde, ont fini même par +connaître et employer cette franc-maçonnerie féminine dont les +rites ne s’apprennent dans aucune initiation.</p> + +<p>Si Caroline écrit la veille à madame de Fischtaminel ce petit +billet:</p> + +<p class="manuscr">«Mon ange, vous verrez vraisemblablement demain Adolphe, ne +me le gardez pas trop longtemps, car je compte aller au bois +avec lui sur les quatre heures; mais, si vous teniez beaucoup à +l’y conduire, je l’y reprendrai. Vous devriez bien m’apprendre +vos secrets d’amuser ainsi les gens ennuyés.»</p> + +<p>Madame de Fischtaminel se dit: —Bien! j’aurai ce garçon-là +sur les bras depuis midi jusqu’à cinq heures.</p> + +<h5>AXIOME.</h5> + +<p class="nbreak">Les hommes ne devinent pas toujours ce que signifie chez une +femme une demande positive, mais une autre femme ne s’y trompe +jamais: elle fait le contraire.</p> + +<p class="sep1">Ces petits êtres-là, surtout les Parisiennes, sont les plus jolis +joujoux que l’industrie sociale ait inventés: il manque un sens +à ceux qui ne les adorent pas, qui n’éprouvent pas une constante +jubilation à les voir arrangeant leurs piéges comme elles arrangent +leurs nattes, se créant des langues à part, construisant de leurs +doigts frêles des machines à écraser les plus puissantes fortunes.</p> + +<p>Un jour, Caroline a pris les plus minutieuses précautions, elle +écrit la veille à madame Foullepointe d’aller à Saint-Maur avec +Adolphe pour examiner une propriété quelconque à vendre, +Adolphe ira déjeuner chez elle. Elle habille Adolphe, elle le lutine +sur le soin qu’il met à sa toilette, et lui fait des questions saugrenues +sur madame Foullepointe.</p> + +<p>—Elle est gentille, et je la crois bien ennuyée de Charles: tu +finiras par l’inscrire sur ton catalogue, vieux don Juan; mais tu +n’auras plus besoin de l’Affaire-Chaumontel: je ne suis plus +jalouse, tu as ton passe-port, aimes-tu mieux cela que d’être +adoré?... Monstre! vois combien je suis gentille...</p> + +<p>Dès que monsieur est parti, Caroline, qui la veille a pris soin +d’écrire à Ferdinand pour venir déjeuner, fait une toilette que +<span class="pagenum" id="page_652">652</span> +dans ce charmant <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, si calomnié par les républicains, +les humanitaires et les sots, les femmes de qualité nommaient leur +habit de combat.</p> + +<p>Caroline a tout prévu. L’Amour est le premier valet de chambre +du monde: aussi la table est-elle mise avec une coquetterie diabolique. +C’est du linge blanc damassé, le petit déjeuner bleu, le +vermeil, le pot au lait sculpté, des fleurs partout!</p> + +<p>Si c’est en hiver, elle a trouvé des raisins, elle a fouillé la cave +pour y découvrir des bouteilles de vieux vins exquis. Les petits +pains viennent du boulanger le plus fameux. Les mets succulents, +le pâté de foie gras, toute cette victuaille élégante aurait fait hennir +Grimod de la Reynière, ferait sourire un escompteur, et dirait à +un professeur de l’ancienne Université de quoi il s’agit.</p> + +<p>Tout est prêt. Caroline, elle, est prête de la veille: elle contemple +son ouvrage. Justine soupire et arrange les meubles. Caroline +ôte quelques feuilles jaunies aux fleurs des jardinières. Une femme +déguise alors ce qu’il faut appeler les piaffements du cœur par ces +occupations niaises où les doigts ont la puissance des tenailles, où +les ongles roses brûlent, et où ce cri muet râpe le gosier: —Il ne +vient pas!...</p> + +<p>Quel coup de poignard que ce mot de Justine: —Madame, +une lettre!</p> + +<p>Une lettre au lieu d’un Ferdinand! comment se décachète-t-elle? +que de siècles de vie épuisés en la dépliant! Les femmes +savent cela! Quant aux hommes, quand ils ont de ces rages, ils +assassinent leurs jabots.</p> + +<p>—Justine, monsieur Ferdinand est malade!..... crie Caroline, +envoyez chercher une voiture.</p> + +<p>Au moment où Justine descend l’escalier, Adolphe monte.</p> + +<p>—Pauvre madame! se dit Justine, il n’y a sans doute plus +besoin de voiture.</p> + +<p>—Ah çà! d’où viens-tu? s’écrie Caroline en voyant Adolphe en +extase devant ce déjeuner quasi-voluptueux.</p> + +<p>Adolphe, à qui sa femme ne sert plus depuis longtemps de festins +si coquets, ne répond rien. Il devine ce dont il s’agit en retrouvant +écrites sur la nappe les charmantes idées que, soit madame +de Fischtaminel, soit le syndic de l’Affaire-Chaumontel, lui dessinent +sur d’autres tables non moins élégantes.</p> + +<p>—Qui donc attends-tu? dit-il en interrogeant à son tour.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_653">653</span> +—Et qui donc? ce ne peut être que Ferdinand, répond Caroline.</p> + +<p>—Et il se fait attendre...</p> + +<p>—Il est malade, le pauvre garçon.</p> + +<p>Une idée drolatique passe par la tête d’Adolphe, et il répond en +clignant d’un œil seulement: —Je viens de le voir.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Devant le Café de Paris, avec des amis...</p> + +<p>—Mais pourquoi reviens-tu? répond Caroline, qui veut déguiser +une rage homicide.</p> + +<p>—Madame Foullepointe, que tu disais ennuyée de Charles, est +depuis hier matin avec lui à Ville-d’Avray.</p> + +<p>—Et monsieur Foullepointe?</p> + +<p>—Il a fait un petit voyage d’agrément pour une nouvelle +Affaire-Chaumontel, une jolie petite... difficulté qui lui est survenue; +mais il en viendra sans doute à bout.</p> + +<p>Adolphe s’est assis en disant: —Ça se trouve bien, j’ai l’appétit +de deux loups...</p> + +<p>Caroline s’attable en examinant Adolphe à la dérobée: elle pleure +en dedans; mais elle ne tarde pas à demander d’un son de voix +qu’elle a pu rendre indifférent: —Avec qui donc était Ferdinand?</p> + +<p>—Avec des drôles qui lui font voir mauvaise compagnie. Ce +jeune homme-là se gâte: il va chez madame Schontz, chez les +lorettes, tu devrais écrire à ton oncle. C’était sans doute quelque +déjeuner provenu d’un pari fait chez mademoiselle Malaga..... Il +regarde sournoisement Caroline, qui baisse les yeux pour cacher +ses larmes. Comme tu t’es faite jolie ce matin, reprend Adolphe. +Ah! tu es bien la femme de ton déjeuner... Ferdinand ne déjeunera +certes pas si bien que moi... etc.</p> + +<p>Adolphe manie si bien la plaisanterie, qu’il inspire à sa femme +l’idée de punir Ferdinand. Adolphe, qui se donne pour avoir +l’appétit de deux loups, fait oublier à Caroline qu’il y a pour elle +citadine à la porte.</p> + +<p>La portière de Ferdinand arrive sur les deux heures, au moment +où Adolphe dort sur un divan. Cette Iris des garçons vient dire à +Caroline que monsieur Ferdinand a bien besoin de quelqu’un.</p> + +<p>—Il est ivre? demande Caroline furieuse.</p> + +<p>—Il s’est battu ce matin, madame.</p> + +<p>Caroline tombe évanouie, se relève et court chez Ferdinand, en +dévouant Adolphe aux dieux infernaux.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_654">654</span> +Quand les femmes sont les victimes de ces petites combinaisons, +aussi spirituelles que les leurs, elles s’écrient alors: —Les hommes +sont d’affreux monstres!</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>ULTIMA RATIO.</h4> + +<p class="nbreak">Voici notre dernière observation. Aussi bien, cet ouvrage commence-t-il +à vous paraître fatigant, autant que le sujet lui-même +si vous êtes marié.</p> + +<p>Cette œuvre, qui, selon l’auteur, est à la <span class="smcap">Physiologie du Mariage</span> +ce que l’Histoire est à la Philosophie, ce qu’est le Fait à la +Théorie, a eu sa logique, comme la vie prise en grand a la sienne.</p> + +<p>Et voici quelle est cette logique fatale, terrible. Au moment où +s’arrête la première partie de ce livre, plein de plaisanteries sérieuses, +Adolphe est arrivé, vous avez dû vous en apercevoir, à +une indifférence complète en matière matrimoniale.</p> + +<p>Il a lu des romans dont les auteurs conseillent aux maris gênants +tantôt de s’embarquer pour l’autre monde, tantôt de bien vivre +avec les pères de leurs enfants, de les choyer, de les adorer; car, +si la littérature est l’image des mœurs, il faudrait admettre que les +mœurs reconnaissent les défauts signalés par la <span class="smcap">Physiologie du +Mariage</span> dans cette institution fondamentale. Plus d’un grand talent +a porté des coups terribles à cette base sociale sans l’ébranler.</p> + +<p>Adolphe a surtout beaucoup trop lu sa femme, et il déguise son +indifférence sous ce mot profond: l’indulgence. Il est indulgent +pour Caroline, il ne voit plus en elle que la mère de ses enfants, +un bon compagnon, un ami sûr, un frère.</p> + +<p>Au moment où finissent ici les petites misères de la femme, Caroline, +beaucoup plus habile, est arrivée à pratiquer cette profitable +indulgence; mais elle ne renonce pas à son cher Adolphe. Il +est dans la nature de la femme de ne rien abandonner de ses +droits. <span class="smcap">Dieu et mon droit... conjugal!</span> est, comme on sait, +la devise de l’Angleterre, surtout aujourd’hui.</p> + +<p>Les femmes ont un si grand amour de domination, qu’à ce sujet +nous raconterons une anecdote qui n’a pas dix ans. C’est une +très-jeune anecdote.</p> + +<p>Un des grands dignitaires de la chambre des pairs avait une +<span class="pagenum" id="page_655">655</span> +Caroline, légère comme presque toutes les Carolines. Ce nom porte +bonheur aux femmes. Ce dignitaire, alors très-vieillard, était d’un +côté de la cheminée et Caroline de l’autre. Caroline atteignait à ce +lustre pendant lequel les femmes ne disent plus leur âge. Un ami +vint leur apprendre le mariage d’un général qui jadis avait été +l’ami de leur maison.</p> + +<p>Caroline entre dans un désespoir à larmes vraies; elle jette les +hauts cris, elle rompt si bien la tête au grand dignitaire, qu’il essaye +de la consoler. Au milieu de ses phrases, le comte s’échappe +jusqu’à dire à sa femme: —Enfin, que voulez-vous, ma chère, +il ne pouvait cependant pas vous épouser!</p> + +<p>Et c’était un des plus hauts fonctionnaires de l’État, mais un +ami de Louis XVIII, et nécessairement un peu Pompadour.</p> + +<p>Toute la différence de la situation d’Adolphe et de Caroline existe +donc en ceci: que si monsieur ne se soucie plus de madame, elle +conserve le droit de se soucier de monsieur.</p> + +<p>Maintenant, écoutons ce qu’on nomme le <i>qu’en dira-t-on</i>? objet +de la conclusion de cet ouvrage.</p> + +<hr class="small3d"> + +<h4>COMMENTAIRE<br> +<span class="cs8">OU L’ON EXPLIQUE LA FELICHITTA DES FINALES.</span></h4> + +<p class="nbreak">Qui n’a pas entendu dans sa vie un opéra italien quelconque?... +Vous avez dû, dès lors, remarquer l’abus musical du mot <i lang="it">felichitta</i>, +prodigué par le poëte et par les chœurs à l’heure où tout +le monde s’élance hors de sa loge ou quitte sa stalle.</p> + +<p>Affreuse image de la vie. On en sort au moment où l’on entend +la <i lang="it">felichitta</i>.</p> + +<p>Avez-vous médité sur la profonde vérité qui règne dans ce <i>finale</i>, +au moment où le musicien lance sa dernière note et l’auteur +son dernier vers, où l’orchestre donne son dernier coup d’archet, +sa dernière insufflation, où les chanteurs se disent: «Allons souper!» +où les choristes se disent: «Quel bonheur, il ne pleut +pas!...» Eh bien! dans tous les états de la vie on arrive à un +moment où la plaisanterie est finie, où le tour est fait, où l’on peut +prendre son parti, où chacun chante la <i>felichitta</i> de son côté. +<span class="pagenum" id="page_656">656</span> +Après avoir passé par tous les <i>duos</i>, les <i>solos</i>, les <i>strettes</i>, les +<i>coda</i>, les morceaux d’ensemble, les <i>duettini</i>, les <i>nocturnes</i>, les +phases que ces quelques scènes, prises dans l’océan de la vie conjugale, +vous indiquent, et qui sont des thèmes dont les variations +auront été devinées par les gens d’esprit tout aussi bien que par +les niais (en fait de souffrances, nous sommes tous égaux!) la plupart +des ménages parisiens arrivent, dans un temps donné, au +chœur final que voici:</p> + +<p><small>L’ÉPOUSE</small>, <i>à une jeune femme qui en est à l’été de la Saint-Martin +conjugale</i>. —Ma chère, je suis la femme la plus heureuse +de la terre. Adolphe est bien le modèle des maris, bon, pas +tracassier, complaisant. N’est-ce pas, Ferdinand?</p> + +<p>(Caroline s’adresse au cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie +cravate, à cheveux luisants, à bottes vernies, habit de la coupe la +plus élégante, chapeau à ressorts, gants de chevreau, gilet bien +choisi, tout ce qu’il y a de mieux en moustaches, en favoris, en +virgule à la Mazarin, et doué d’une admiration profonde, muette, +attentive pour Caroline.)</p> + +<p><small>LE FERDINAND.</small> —Adolphe est si heureux d’avoir une femme +comme vous! Que lui manque-t-il? Rien.</p> + +<p><small>L’ÉPOUSE.</small> —Dans les commencements, nous étions toujours à +nous contrarier; mais maintenant nous nous entendons à merveille. +Adolphe ne fait plus que ce qui lui plaît, il ne se gêne point; +je ne lui demande plus ni où il va ni ce qu’il a vu. L’indulgence, +ma chère amie, là est le grand secret du bonheur. Vous en êtes +encore aux petits taquinages, aux jalousies à faux, aux brouilles, +aux coups d’épingles. A quoi cela sert-il? Notre vie, à nous autres +femmes, est bien courte! Qu’avons-nous? dix belles années! Pourquoi +les meubler d’ennui? J’étais comme vous; mais un beau jour, +j’ai connu madame Foullepointe, une femme charmante, qui m’a +éclairée et m’a enseigné la manière de rendre un homme heureux... +Depuis, Adolphe a changé du tout au tout: il est devenu ravissant. +Il est le premier à me dire avec inquiétude, avec effroi même, quand +<ins title="original: le">je</ins> vais au spectacle et que sept heures nous trouvent seuls ici: —Ferdinand +va venir te prendre, n’est-ce pas? N’est-ce pas Ferdinand?</p> + +<p><small>LE FERDINAND.</small> —Nous sommes les meilleurs cousins du monde.</p> + +<p><small>LA JEUNE AFFLIGÉE.</small> —En viendrais-je donc là?</p> + +<p><small>LE FERDINAND.</small> —Ah! vous êtes bien jolie, madame, et rien ne +vous sera plus facile.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_657">657</span> +<small>L’ÉPOUSE</small>, <i>irritée</i>. —Eh bien, adieu, ma petite. (<i>La jeune +affligée sort.</i>) Ferdinand, vous me payerez ce mot-là.</p> + +<div class="figcenter"> + <a href="images/im-16.jpg" rel="nofollow"> + <img class="bord" src="images/im-16.jpg" alt="" title="Agrandir"></a> + <p class="caption1">IMP. E. MARTINET.</p> + <p class="caption2">FERDINAND.</p> + <p class="caption3">Cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate, +à cheveux luisants, à bottes vernies.</p> + <p class="caption4">(VIE CONJUGALE.)</p> +</div> + +<p><small>L’ÉPOUX</small>, <i>sur le boulevard Italien</i>. —Mon cher (<i>il tient +monsieur de Fischtaminel par le bouton du paletot</i>), vous en +êtes encore à croire que le mariage est basé sur la passion. Les +femmes peuvent, à la rigueur, aimer un seul homme, mais nous +autres!... Mon Dieu, la Société ne peut pas dompter la Nature. +Tenez, le mieux, en ménage, est d’avoir l’un pour l’autre une indulgence +plénière, à la condition de garder les apparences. Je suis +le mari le plus heureux du monde. Caroline est une amie dévouée, +elle me sacrifierait tout, jusqu’à mon cousin Ferdinand, s’il le fallait... +oui, vous riez, elle est prête à tout faire pour moi. Vous +vous entortillez encore dans les ébouriffantes idées de dignité, +d’honneur, de vertu, d’ordre social. La vie ne se recommence pas, +il faut la bourrer de plaisir. Voici deux ans qu’il ne s’est dit entre +Caroline et moi le moindre petit mot aigre. J’ai dans Caroline un +camarade avec qui je puis tout dire, et qui saurait me consoler +dans les grandes circonstances. Il n’y a pas entre nous la moindre +tromperie, et nous savons à quoi nous en tenir. Nos rapprochements +sont des vengeances, comprenez-vous? Nous avons ainsi +changé nos devoirs en plaisirs. Nous sommes souvent plus heureux +alors que dans cette fadasse saison, appelée la lune de miel. Elle +me dit quelquefois: —Je suis grognon, laisse-moi, va-t’en. +L’orage tombe sur mon cousin. Caroline ne prend plus ses airs de +victime, et dit du bien de moi à l’univers entier. Enfin! elle est +heureuse de mes plaisirs. Et, comme c’est une très-honnête femme, +elle est de la plus grande délicatesse dans l’emploi de notre fortune. +Ma maison est bien tenue. Ma femme me laisse la disposition +de ma réserve sans aucun contrôle. Et voilà. Nous avons mis +de l’huile dans les rouages; vous, vous y mettez des cailloux, mon +cher Fischtaminel. Il n’y a que deux partis à prendre: le couteau du +More de Venise, ou la besaiguë de Joseph. Le costume d’Othello, +mon cher, est très-mal porté; ce n’est plus qu’un turc de carnaval; +moi, je suis charpentier, en bon catholique.</p> + +<p><small>CHŒUR</small>, <i>dans un salon au milieu d’un bal</i>. —Madame +Caroline est une femme charmante!</p> + +<p><small>UNE FEMME A TURBAN.</small> —Oui, pleine de convenance, de dignité.</p> + +<p><small>UNE FEMME QUI A SEPT ENFANTS.</small> —Ah! elle a su prendre son +mari.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_658">658</span> +<small>UN AMI DE FERDINAND.</small> —Mais elle aime beaucoup son mari. +Adolphe est, d’ailleurs, un homme très-distingué, plein d’expérience.</p> + +<p><small>UNE AMIE DE MADAME FISCHTAMINEL.</small> —Il adore sa femme. +Chez eux, point de gêne, tout le monde s’y amuse.</p> + +<p><small>MONSIEUR FOULLEPOINTE.</small> —Oui, c’est une maison fort agréable.</p> + +<p><small>UNE FEMME DONT ON DIT BEAUCOUP DE MAL.</small> —Caroline est +bonne, obligeante, elle ne dit de mal de personne.</p> + +<p><small>UNE DANSEUSE</small> <i>qui revient à sa place</i>. —Vous souvenez-vous +comme elle était ennuyeuse dans le temps où elle connaissait les +Deschars?</p> + +<p><small>MADAME FISCHTAMINEL.</small> —Oh! elle et son mari, deux fagots +d’épines... des querelles continuelles. (<i>Madame Fischtaminel +s’en va.</i>)</p> + +<p><small>UN ARTISTE.</small> —Mais le sieur Deschars se dissipe, il va dans +les coulisses; il paraît que madame Deschars a fini par lui vendre +sa vertu trop cher.</p> + +<p><small>UNE BOURGEOISE</small>, <i>effrayée pour sa fille de la tournure que +prend la conversation</i>. —Madame de Fischtaminel est charmante +ce soir.</p> + +<p><small>UNE FEMME DE QUARANTE ANS</small>, <i>sans emploi</i>. —Monsieur Adolphe +a l’air aussi heureux que sa femme.</p> + +<p><small>LA JEUNE PERSONNE.</small> —Quel joli jeune homme que monsieur +Ferdinand! (<i>Sa mère lui donne vivement un petit coup de +pied.</i>) —Que me veux-tu maman?</p> + +<p><small>LA MÈRE.</small> (<i>Elle regarde fixement sa fille.</i>) —On ne dit cela, +ma chère, que de son prétendu; monsieur Ferdinand n’est pas à +marier.</p> + +<p><small>UNE DAME TRÈS-DÉCOLLETÉE</small> <i>à une autre non moins décolletée</i>.—(<i>Sotto +voce.</i>) —Ma chère, tenez, la morale de tout cela, +c’est qu’il n’y a d’heureux que les ménages à quatre.</p> + +<p><small>UN AMI</small>, <i>que l’auteur a eu l’imprudence de consulter</i>. —Ces +derniers mots sont faux.</p> + +<p><small>L’AUTEUR.</small> —Ah! vous croyez?</p> + +<p><small>L’AMI</small>, <i>qui vient de se marier</i>. —Vous employez tous votre +encre à nous déprécier la vie sociale, sous le prétexte de nous éclairer!... +Eh! mon cher, il y a des ménages cent fois, mille fois +plus heureux que ces prétendus ménages à quatre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="page_659">659</span> +<small>L’AUTEUR.</small> —Eh bien! faut-il tromper les gens à marier, et +rayer le mot?</p> + +<p><small>L’AMI.</small> —Non, il sera pris comme le trait d’un couplet de vaudeville!</p> + +<p><small>L’AUTEUR.</small> —Une manière de faire passer les vérités.</p> + +<p><small>L’AMI</small>, <i>qui tient à son opinion</i>. —Les vérités destinées à passer.</p> + +<p><small>L’AUTEUR</small>, <i>voulant avoir le dernier</i>. —Qui est-ce qui ne +passe pas? Quand ta femme aura vingt ans de plus, nous reprendrons +cette conversation. Vous ne serez peut-être heureux qu’à +trois.</p> + +<p><small>L’AMI.</small> —Vous vous vengez bien durement de ne pas pouvoir +écrire l’histoire de ménages heureux.</p> + +<p class="fin">FIN DES PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE</p> + +<div class="npage"> + +<h2 class="nbreak" id="toc">TABLE DES MATIÈRES.</h2> + +<hr class="small2"> + +<p class="cent cs12 sepb1">SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.</p> + +<table class="tabmat"><tr> + <td class="tdl lh1"><span class="smcap">Splendeurs et Misères des Courtisanes</span> (4<sup>e</sup> partie).<br> + La dernière Incarnation de Vautrin</td> + <td class="tdr"><a href="#page_1">1</a></td> +</tr></table> + +<hr class="small3"> + +<p class="sep1 cent cs12 sepb1">SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.</p> + +<table class="tabmat"><tr> + <td class="tdl lh1"><span class="smcap">L’Envers de l’Histoire Contemporaine</span> (2<sup>e</sup> Épisode).<br> + L’Initié</td> + <td class="tdr"><a href="#page_131">131</a></td> +</tr></table> + +<hr class="small3"> + +<p class="sep1 cent cs12 sepb1">SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE.</p> + +<table class="tabmat"><tr> + <td class="tdl smcap">Les Paysans</td> + <td class="tdr"><a href="#page_219">219</a></td> +</tr></table> + +<hr class="small3"> + +<p class="sep1 cent cs12 sepb1">ÉTUDES ANALYTIQUES.</p> + +<table class="tabmat" style="margin-bottom: 3em"><tr> + <td class="tdl smcap">Petites Misères de la Vie conjugale</td> + <td class="tdr"><a href="#page_509"><ins title="original: 50">509</ins></a></td> +</tr></table> + +<hr class="small3"> + +<p class="cent cs8 gesp">PARIS. —IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.</p> + +</div> + +<div class="npage"> + + <div class="tnote" id="note"> + + <p class="cent cs12">Au lecteur.</p> + + <p>Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la + version originale. Seules les corrections indiquées ci-dessous + ont été effectuées.</p> + + <p>Les défauts d'impression en début et en fin de ligne ont été + tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée + par endroits.</p> + + <p>De plus, les corrections indiquées dans le texte ont été + apportées. Elles sont soulignées par des <ins title="texte original">pointillés</ins>. + Positionnez le curseur sur le mot souligné pour voir le texte original.</p> + + </div> + +</div> + +<hr class="full"> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77519 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77519-h/images/cover.png b/77519-h/images/cover.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4be7661 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/cover.png diff --git a/77519-h/images/im-01.jpg b/77519-h/images/im-01.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..607f484 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-01.jpg diff --git a/77519-h/images/im-02.jpg b/77519-h/images/im-02.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f8b8b3b --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-02.jpg diff --git a/77519-h/images/im-03.jpg b/77519-h/images/im-03.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..16e7df0 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-03.jpg diff --git a/77519-h/images/im-04.jpg b/77519-h/images/im-04.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..72ac959 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-04.jpg diff --git a/77519-h/images/im-05.jpg b/77519-h/images/im-05.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9880e99 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-05.jpg diff --git a/77519-h/images/im-06.jpg b/77519-h/images/im-06.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..682e1ee --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-06.jpg diff --git a/77519-h/images/im-07.jpg b/77519-h/images/im-07.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cea49f3 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-07.jpg diff --git a/77519-h/images/im-08.jpg b/77519-h/images/im-08.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a4e2cf1 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-08.jpg diff --git a/77519-h/images/im-09.jpg b/77519-h/images/im-09.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..45e5a59 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-09.jpg diff --git a/77519-h/images/im-10.jpg b/77519-h/images/im-10.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..47e8e22 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-10.jpg diff --git a/77519-h/images/im-11.jpg b/77519-h/images/im-11.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7d8cc12 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-11.jpg diff --git a/77519-h/images/im-12.jpg b/77519-h/images/im-12.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..208c524 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-12.jpg diff --git a/77519-h/images/im-13.jpg b/77519-h/images/im-13.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..212a461 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-13.jpg diff --git a/77519-h/images/im-14.jpg b/77519-h/images/im-14.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..14bebae --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-14.jpg diff --git a/77519-h/images/im-15.jpg b/77519-h/images/im-15.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7a38619 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-15.jpg diff --git a/77519-h/images/im-16.jpg b/77519-h/images/im-16.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7c70926 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/im-16.jpg diff --git a/77519-h/images/logo.png b/77519-h/images/logo.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..db9ea65 --- /dev/null +++ b/77519-h/images/logo.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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