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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77493 ***
+
+
+
+
+
+ ÉMILE FAGUET
+ De l’Académie Française
+
+ Pour qu’on lise
+ Platon
+
+
+ PARIS
+ SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
+ ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie
+ 15, rue de Cluny, 15
+
+ 1905
+
+
+
+
+EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+ Seizième siècle, études littéraires, un fort vol. in-18 jésus,
+ 12e édition, broché 3 50
+ Dix-septième siècle, études littéraires et dramatiques, un
+ fort vol. in-18 jésus, 28e édition, augmentée et remaniée,
+ broché 3 50
+ Dix-huitième siècle, études littéraires, un fort volume
+ in-18 jésus, 25e édition, broché 3 50
+ Dix-neuvième siècle, études littéraires, un fort volume
+ in-18 jésus, 29e édition, broché 3 50
+ Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle. Trois séries,
+ formant chacune un volume in-18 jésus, broché 3 50
+ L’ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend
+ séparément.
+ Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire. Un vol.
+ in-18 jésus 3 50
+ Propos littéraires. Trois séries, formant chacune un volume
+ in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50
+ Propos de théâtre. Deux séries, formant chacune un volume in-18
+ jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50
+ Le Libéralisme. Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché 3 50
+ En lisant Nietzsche. Un volume in-18 jésus, broché 3 50
+ Madame de Maintenon Institutrice, extraits de ses lettres,
+ avis, entretiens, et proverbes sur l’Éducation, avec une
+ introduction. Un volume in-12, orné d’un portrait,
+ 2e édition, broché 1 50
+ Corneille. Un vol. in-8º Illustré, 7e édit., br. 2 »
+ La Fontaine. Un vol. in-8º Illustré, 10e édit., br. 2 »
+ Voltaire. Un vol. in-8º illustré, 3e édit., br. 2 »
+ Ces trois derniers ouvrages font partie de la Collection des
+ Classiques populaires, dirigée par M. Émile Faguet
+ Discours de réception à l’Académie française, avec la réponse
+ de M. Émile Ollivier. Une brochure in-18 jésus 1 50
+
+
+
+
+POUR QU’ON LISE PLATON
+
+
+Car on ne le lit plus du tout et il est de ceux que l’on ne connaît que
+par ce que les professeurs de philosophie en disent dans leurs cours ou
+en écrivent dans leurs manuels. Il n’est plus que scolaire.
+
+La scolarité est d’abord le triomphe, puis le tombeau des auteurs. Elle
+les consacre d’abord comme étant de ceux qui doivent entrer dans
+l’entretien et comme dans l’aliment de l’humanité, et c’est la plus
+illustre et la plus chère récompense qui puisse stimuler l’ambition d’un
+homme et la satisfaire.--Un temps vient ensuite où la scolarité enterre
+un auteur. Comme il n’est plus qu’à moitié dans les préoccupations
+intellectuelles du public, chacun n’y prend garde qu’au cours de ses
+études, et, quittés les bancs, on ne le lit plus parce qu’on croit
+l’avoir lu et qu’on se tient quitte envers lui. Quand ce moment arrive
+pour un écrivain, il vaudrait mieux pour lui que les professeurs le
+laissassent de côté, moyennant quoi, après avoir quitté le collège, le
+curieux irait à lui comme à quelque chose d’inconnu, de non touché et
+d’imprévu.--Platon n’est plus lu qu’en classe, très partiellement, très
+superficiellement, par acquit de conscience, c’est-à-dire peu
+consciencieusement et avec le commencement du ferme propos de n’y plus
+revenir.
+
+Et quand on y revient, je le sais par moi-même et par d’autres, il faut
+reconnaître qu’il nous donne quelques excuses pour le quitter, sinon
+très vite, du moins au bout de quelque temps. Il est long et il aime
+passionnément à être long. Il est causeur intarissable et causeur à
+répétitions et à retours sur lui-même. On lui a fait un grand mérite de
+ce que ses dialogues donnent absolument l’impression d’une conversation.
+Il est vrai; mais il n’est que trop vrai; et l’on ne songe point, quand
+on l’en loue, qu’une conversation, même de gens très intelligents,
+sténographiée, serait quelque chose de très pénible à lire et très
+fastidieux.
+
+Il abuse de la dialectique minutieuse et pointilleuse et qui donne comme
+la sensation d’une hache divisant un porte-plume en allumettes et une
+allumette en aiguilles, ou plus encore d’un marteau frappant toujours
+sur le même clou avec la précaution de ne point l’enfoncer. Le parodiste
+ne serait pas trop injuste qui lui ferait dire: «Le tout, n’est-ce pas,
+Calliclès, est plus grand que la partie?
+
+--Sans doute.
+
+--Et la partie est plus petite que le tout?
+
+--Assurément!
+
+--Mais, si la partie est plus petite que le tout, c’est donc que le tout
+est plus grand que la partie?
+
+--Je le crois.
+
+--Et si le tout est plus grand que la partie, c’est donc que la partie
+est plus petite que le tout?
+
+--Évidemment.
+
+--Est-ce si évident que cela? Concevrais-tu une partie qui contiendrait
+le tout?
+
+--Nullement.
+
+--Mais tu conçois un tout qui contient une partie?
+
+--Il me semble.
+
+--Donc la partie, étant contenue dans le tout, est plus petite que le
+tout?
+
+--A coup sûr.
+
+--Et le tout, contenant la partie, est plus grand qu’elle?
+
+--Oui.
+
+--Par conséquent les philosophes doivent être les chefs de l’État.
+
+--Comment donc?
+
+--Sans doute. Reprenons. Le tout est plus grand que la partie...»
+
+Au bout de vingt pages il faut convenir que les gens de notre siècle
+sont un peu énervés.
+
+Il semble bien qu’il ait eu conscience de ce défaut, évidemment
+sensible, même pour les Grecs; car il écrit quelque part: «... je dis
+que nous devons, toi et moi, nous souvenir de ce qui vient d’être dit et
+avoir soin désormais de donner l’éloge ou le blâme à la brièveté ou à la
+longueur de nos discours en prenant pour règle de nos jugements non pas
+la longueur relative, mais cette partie de l’art de mesurer que nous
+avons dit qu’il faut toujours avoir présente à l’esprit et qui repose
+sur la considération de la convenance. Cependant nous ne rapporterons
+pas tout à cette règle. Nous ne nous interdirons pas une longueur
+agréable, à moins qu’elle ne soit un hors-d’œuvre.»--Et certes on ne
+peut guère, à la fois mieux s’excuser d’un défaut, mieux exprimer la
+crainte d’y retomber, mieux s’en défendre, et plus y être. Platon est un
+de ces hommes qui font frémir quand ils disent: «J’abrège.»
+
+A la longueur des préliminaires et des «apprêts», à la subtilité souvent
+très inutile et toute gracieuse des argumentations, il faut bien
+reconnaître qu’il joint quelquefois une véritable incohérence, soit que
+les textes ne soient pas encore bien établis, soit que nous ne sachions
+pas bien les comprendre, soit que Platon, réellement, ne soit pas
+toujours maître de la suite de sa pensée. Il y en a bien des exemples.
+Je signale surtout les contradictions presque perpétuelles entre les
+différentes parties de _la République_, contradictions qui indiquent
+très bien (et c’est un renseignement précieux) que Platon ne possède
+nullement, ou écrit, ou fortement dessiné dans son cerveau et arrêté
+dans sa mémoire, un _plan_ de son gouvernement, de sa cité, de sa ville
+idéale; mais qu’il improvise et cause sur sa ville idéale, conformément
+à deux ou trois idées d’ensemble; mais, du reste, avec si peu de
+précision d’esprit ou de parti arrêté relativement au détail, et au
+détail important, que quand une question déjà traitée se présente à
+nouveau, ce qui arrive souvent, il lui donne une solution très
+différente de celle qu’il lui a précédemment donnée.
+
+Tenez compte encore, soit pour dresser la liste des défauts de Platon,
+ce à quoi je ne tiens aucunement, soit pour continuer à expliquer
+pourquoi on le lit moins, qu’il a une véritable manie qui consiste à ne
+pas conclure. Toutes ses méthodes, car il en a plusieurs, sa maïeutique,
+sa dialectique, son éristique, sa polémique, aboutissent généralement à
+ne conclure pas et sont, surtout, soit des moyens de ne pas conclure,
+soit des excuses à ne conclure point.
+
+Sa maïeutique consiste à tirer d’un prétendu interlocuteur une idée que
+cet interlocuteur avait sans le savoir et qu’il est tout étonné et
+effrayé de produire. _Matremque suus conterruit infans._ Cela dispense
+de conclure soi-même; parce que cela fait une petite comédie qui
+satisfait le lecteur par un _dénouement_, non par des _conclusions_ et
+qui l’éloigne du désir devoir conclure.
+
+Sa dialectique, qui du reste se confond souvent avec sa maïeutique,
+consiste, quand elle se distingue de celle-ci, en une pluie de petits
+arguments cinglants et aigus, qui souvent, reconnaissons-le, sont dans
+la question ou dirigent droit sur la question; mais souvent aussi en
+éloignent et ne paraissent destinés qu’à la faire oublier et à étourdir
+celui qui s’en préoccupe.
+
+Et ainsi, soit malice, soit impuissance déguisée en adresse, c’est
+presque toujours quand on touche au point, que Platon fait donner sa
+garde d’arguments déployés en tirailleurs, pour nous en écarter
+brusquement et nous faire battre les buissons creux.
+
+Le plus souvent du reste, on le sent, toute sa méthode est polémique et
+critique et ne vise qu’à confondre des ennemis intellectuels et à
+emporter sur eux des triomphes d’esprit.
+
+Toutes ses méthodes ne laissent pas de se ramener un peu à cette méthode
+d’engourdissement de l’adversaire, de _paralysation_ de l’adversaire,
+qu’il a si joliment définie dans le _Ménon_: «J’avais ouï dire, Socrate,
+avant que de converser avec toi, que tu ne savais autre chose que douter
+de toi-même et jeter les autres dans le doute; et je vois à présent que
+tu fascines mon esprit par tes charmes, tes maléfices et tes
+enchantements, de manière que je suis tout rempli de doutes. Et, s’il
+est permis de railler, il me semble que tu ressembles parfaitement, pour
+la figure et pour tout le reste, à cette large torpille marine qui cause
+de l’engourdissement à tous ceux qui l’approchent et qui la touchent.»
+En vérité presque toujours Platon est trop complètement satisfait quand
+il a réduit ses adversaires au silence, ce qui du reste lui est assez
+facile, puisque c’est lui qui les fait parler; et il se soucie peu
+d’arriver lui-même à des conclusions fermes et arrêtées. La plupart de
+ses dialogues, ceux-là mêmes qui touchent aux questions les plus
+importantes, se terminent sur une digression, sur un point de détail,
+sur une affaire assez étrangère, quelquefois, à ce qui faisait le fond
+du débat. Il est très fuyant avec des prétentions presque arrogantes à
+la précision. Personne ne s’est plus dérobé en raillant les autres de
+fuir.
+
+Ce n’est point timidité. Il fut, et on verra à quel point je le
+proclame, extrêmement courageux. C’est goût naturel, ou habitude d’école
+une fois prise, ou coquetterie et désir de montrer aux sophistes qu’il
+est aussi capable qu’eux de sophistique et qu’il est vraiment aussi
+sophiste qu’eux, ce qui me paraît démontré au delà du nécessaire.
+
+Il ne faut évidemment pas le prendre à la lettre, ni, quelquefois, aller
+jusqu’où il va, ni, souvent, s’arrêter où il s’arrête sans qu’on sache
+pourquoi il s’y arrête en effet. Il semble bien avoir surtout voulu être
+suggestif. Il veut laisser au lecteur beaucoup à deviner et beaucoup à
+imaginer. Il est de ceux qu’il faut compléter, non certes parce qu’il ne
+peut pas se compléter lui-même; mais parce qu’il veut qu’on le complète.
+En attendant, suivre attentivement tant de raisonnements difficiles pour
+ne pas arriver à une conclusion et marcher péniblement et si lentement
+dans tant de sentiers pour n’aboutir souvent nulle part, cela ne laisse
+pas d’être une déception.
+
+Et si à tout cela vous ajoutez des obscurités de mythes et des
+obscurités d’allusions à des choses connues des Grecs et que nous ne
+connaissons pas et des plaisanteries dont le sel n’existe plus pour
+nous; et trop de conversations prolongées sur la pédérastie, institution
+que Platon finit par condamner énergiquement, mais dont il a eu tort de
+nous entretenir, sinon avec une complaisance, du moins avec une
+insistance qui nous est insupportable; et ces comparaisons tirées des
+métiers de cordonnier, de cuisinier et de foulon, _fabulas tabernarias_,
+destinées à peindre au vif la prédication de Socrate, mais dont nous
+nous passerions et qui paraissent avoir ennuyé les Athéniens eux-mêmes:
+vous comprendrez assez que la lecture de Platon est quelquefois
+méritoire.
+
+On aurait le plus grand tort, cependant, de ne plus le lire. Avec tous
+ses défauts, c’est d’abord un très grand poète, le plus grand peut-être
+que la mère des poètes ait connu.--C’est un très grand artiste et un des
+hommes qui ont eu le plus vivement, le plus profondément, le sentiment
+de la beauté.--C’est un très grand orateur et sa belle langue, fluide et
+souple, est un merveilleux vêtement, pour la pensée, élégante toujours
+et souvent forte.
+
+C’est un artiste, un poète et un orateur que Socrate, qui n’était rien
+de tout cela, a enivré, et cela fait une rencontre très curieuse et
+originale. L’homme qui, parce qu’il était athénien, poète, artiste et
+orateur, était peu destiné à être moraliste, s’enivre de la parole de
+Socrate, strictement et uniquement moraliste et ramenant tout à la
+morale. Il en résulte un moraliste très convaincu, passionnément
+convaincu, mais qui n’a du moraliste que le fond, si je puis dire ainsi,
+qui n’en a pas l’air, qui n’en a pas les enveloppes et les surfaces
+ordinaires, qui n’est ni austère, ni pédantesque, ni grave, ni ennuyeux,
+qui mène à la morale (et même au sacrifice de tout à la morale) par les
+chemins qui d’ordinaire sont plutôt pour en détourner; par des
+conversations abandonnées, des propos souriants, des discussions
+brillantes, des joutes, des passes d’armes, des rêves, des tableaux, des
+mythes, des fables, des romans, des citations de poètes, des
+descriptions voluptueuses, des propos de dilettante et de sceptique.
+Renan, en petit, car relativement à Platon, Renan est petit, fait songer
+à lui. Il est l’homme, ce qui à certains égards et tout respect gardé,
+est un mérite appréciable, qui ressemble le moins à Kant. On peut, sans
+forcer le trait et sans trop s’alourdir sur cette idée, se le figurer
+comme un Nietzsche qui n’aurait pas voulu s’insurger contre Socrate et
+qui aurait fait la gageure d’être socratique, étant né Nietzsche; ou qui
+aurait pris un plaisir de contradiction contre lui-même à prêcher
+Socrate, étant né Nietzsche, et à mettre toutes les ressources d’un
+Nietzsche, du reste supérieur, à prouver Socrate, d’ailleurs en
+l’altérant, mais encore en l’imposant à ses contemporains et à lui-même,
+bon gré mal gré qu’ils en eussent et bon gré mal gré qu’en une région de
+son for intérieur il en eût lui-même.
+
+C’est au moins très curieux, et comme c’est moitié tour de force, moitié
+conviction, ou, si l’on veut et c’est mon avis, trois quarts conviction,
+quart gageure et tout d’artiste, c’est à la fois très sain et un peu
+pervers; et donc c’est à la fois un ambigu plein de ragoût et un très
+bon aliment de l’esprit.
+
+Il me semble que, pour le lire avec fruit, il faut ne pas s’attarder
+trop à tout son fatras de dialectique, de maïeutique et de polémique; le
+lire posément et tranquillement, sans le discuter aussi minutieusement
+et _pointilleusement_ qu’il discute lui-même; recevoir l’impression
+générale de chaque dialogue, qui, tout compte fait, est souvent très
+forte; se faire ainsi un système platonicien très simple et à grandes
+lignes, en transformant en lignes droites ses lignes sinueuses et ses
+zigzags; contrôler et vérifier ce système ainsi obtenu sur les passages
+les plus élevés de tous et les plus affirmatifs que nous offre le texte;
+et se donner ainsi un Platon d’ensemble, qui sera peut-être contestable,
+mais qui aura des chances de n’être pas trop éloigné du Platon véritable
+et qui en sera comme le portrait simplifié ou comme le plan à vol
+d’oiseau.
+
+Ce plan tracé, on ne fera pas mal de se remettre à relire Platon en
+s’aidant du souvenir de ce plan et de ce portrait; et alors, peut-être,
+on l’entendra mieux et on le goûtera davantage. Pour mon compte, quand
+j’aurai fini ce volume que je commence, je ne manquerai pas de relire
+Platon tout entier, ce qui sans doute me dégoûtera de mon livre, mais me
+fera prendre un tout nouveau plaisir aux siens. Si cette étude vous
+procure le bénéfice que je compte en retirer pour moi, je n’aurai pas
+perdu mon temps; si elle ne le procure qu’à moi, ce qui est assez
+probable, je ne l’aurai pas perdu non plus.
+
+
+
+
+I
+
+LES HAINES DE PLATON: LES ATHÉNIENS
+
+
+Les natures fortes subissent l’influence de leur temps tout comme les
+natures faibles. Seulement elles la subissent à contre-fil. Elles la
+subissent, non pour y céder, mais pour se révolter contre elles; ou
+plutôt, non pour s’y conformer, mais pour la bien connaître et pour s’en
+rendre compte, si bien qu’elles sont amenées à la corriger, à la
+redresser et à l’épurer.
+
+Platon était un Athénien dans la pleine acception du mot et dans la plus
+noble. Il était extrêmement _civilisé_ extrêmement loin de ce que l’on
+se figure, sans se tromper évidemment beaucoup, comme la nature
+primitive. Il était de race noble, longtemps affinée de générations en
+générations; il était beau, à ce qu’on assure; il était artiste. Il
+avait reçu une éducation gymnastique et aussi «musicale», c’est-à-dire
+littéraire et artistique. Il avait fait des vers dans sa jeunesse, à ce
+que l’on a toujours affirmé, et en tout cas il s’était nourri, comme on
+le voit par ses œuvres, de tous les poètes grecs et par conséquent il
+avait dû faire des vers lui-même. Il était métaphysicien et avait lu,
+probablement dès sa jeunesse, tous les philosophes grecs des temps
+passés. Tout porte à croire qu’il avait eu une jeunesse, élégante et
+amoureuse, ce qui était presque un devoir de condition dans la classe à
+laquelle il appartenait. La complaisance avec laquelle il parle
+d’Alcibiade si souvent, indique qu’il l’avait pendant un assez long
+temps pris pour modèle.
+
+Mais il arriva à l’âge de jeune homme fait, au moment où les Athéniens
+inclinaient décidément vers la démocratie, au moment où les jeunes
+Athéniens de distinction s’abandonnaient sans réserve au culte des
+poètes et à la direction des sophistes et au moment où Socrate prêchait
+à tout venant une morale très simple avec le mépris de la métaphysique,
+de l’éloquence, de la poésie et de la théologie.
+
+Cette manière de moine pauvre, sinon de moine mendiant, intéressa Platon
+comme une nouveauté curieuse. Il le suivit, il l’écouta, il
+l’interrogea, il le fit parler; il le fit écrire même, en ce sens qu’il
+s’amusa à mettre en quelque petit livre un écho, déjà agrandi,
+paraît-il, de sa doctrine et de sa prédication populaire.
+
+Rien de plus jusqu’à présent; et Platon aurait pu être un simple
+sophiste amateur, le plus grand des sophistes, sans être un batailleur,
+un conquérant et un fondateur, si un très grand événement ne fût
+survenu.
+
+Socrate, pour toutes sortes de raisons restées assez obscures, sous la
+pression d’une coalition politique et religieuse, sous les coups
+d’adversaires dont les uns étaient conservateurs et les autres
+novateurs, surtout parce qu’il s’était moqué de beaucoup de gens et que
+jusqu’à la fin il garda une attitude de défi, Socrate fut condamné à
+mort et exécuté.
+
+Platon a représenté l’humanité tout entière en ceci qu’il ressentit
+jusqu’à la plus affreuse douleur cette insulte d’Athènes au genre
+humain. La mort de Socrate fit de Platon tout ce qu’il a été. Elle créa
+le Platon que nous connaissons. Platon est un Athénien bien doué qui a
+vu mourir Socrate et que la mort de Socrate a poursuivi et hanté
+jusqu’au tombeau et que la mort de Socrate a fait sentir et a fait
+penser toute sa vie et à qui la mort de Socrate a inspiré tous ses
+sentiments, toutes ses passions et toutes ses idées, et qui n’a presque
+rien vu dans le monde des idées morales, des idées philosophiques et des
+idées politiques qu’à travers la mort de Socrate. Platon c’est la coupe
+de Socrate vidée par Platon jusqu’à la lie.
+
+La mort de Socrate a inspiré à Platon toutes ses haines.
+
+Les haines de Platon lui ont inspiré toutes ses idées, et parce que
+Platon se trouvait être intelligent, les idées de Platon furent des
+choses très considérables.
+
+Pour commencer par les haines, la mort de Socrate inspira à Platon la
+haine des Athéniens, la haine de la Démocratie, la haine des Poètes, la
+haine des Sophistes, la haine des prêtres de la mythologie et des Dieux.
+
+Platon ne peut pas souffrir les Athéniens et, comme on le verra assez
+plus tard, le fond de sa politique n’est pas autre chose que l’horreur
+des Athéniens. Sans doute il a son patriotisme. Il rappelle avec
+complaisance les exploits de l’Athènes antique et surtout de l’Athènes
+légendaire. Sans doute, et il a ses raisons pour cela; car enfin Socrate
+est d’Athènes et Platon aussi; il déclare que ceux des Athéniens qui
+sont bons sont les meilleurs des hommes, et il fait dire à un Spartiate:
+«J’ai toujours conservé pour Athènes toute sorte de bienveillance. Votre
+accent me charme, et ce qu’on dit communément des Athéniens que _quand
+ils sont bons_ ils le sont au plus haut degré, m’a toujours paru
+véritable. Ce sont en effet les seuls qui ne doivent point leur vertu à
+une éducation forcée: elle naît en quelque sorte avec eux; ils la
+tiennent des Dieux en présent; elle est franche et n’a rien de
+fardée...»
+
+Mais quand il ne parle ni des Athéniens légendaires ni des Athéniens
+d’exception, dès qu’il en arrive aux Athéniens, même les plus illustres,
+de son temps ou de l’époque précédente, il est extrêmement dur et il
+n’est point de raillerie qu’il épargne aux Thémistocle et aux Périclès,
+ces gens qui, avec tout leur talent, ignoraient profondément l’art de
+rendre meilleurs leurs compatriotes, leurs contemporains et leurs fils.
+
+Par mille allusions qui, à travers tous les dialogues et même les plus
+sublimes, percent et éclatent à chaque instant, Platon se plaît à
+railler la frivolité, l’inconséquence et, ce qui peut paraître
+singulier, mais ce qui est exact, l’esprit borné des Athéniens.
+
+Il faut même prendre garde à ceci pour ne pas s’étonner des incartades,
+des outrances, des paradoxes de Platon. On ne se tromperait pas
+extrêmement en prenant _toutes_ les œuvres de Platon comme des satires
+contre les Athéniens, leurs mœurs, leurs institutions et leur politique.
+Dès lors, ce qui paraît, quelquefois, une singularité ou une aberration,
+devient naturel si l’on n’y voit qu’une hyperbole satirique, une
+raillerie aristophanesque, une manière de contredire violemment et une
+façon de prendre furieusement à contre-pied ce qui était cher aux
+Athéniens ou ce qui leur était ordinaire.
+
+Je ne donnerai qu’un exemple de ce dont je pourrais donner cent. Voici,
+_sous prétexte de rechercher quel est le meilleur gouvernement_, tout
+simplement un portrait satirique des Athéniens et une vive parodie de
+leur gouvernement et de leurs mœurs et institutions politiques:
+«Revenons encore une fois à ces images auxquelles il faut comparer les
+chefs et les rois: l’habile pilote, le médecin. Figurons-nous les dans
+un cas particulier et observons-les dans ce cas. Le cas le voici: nous
+croyons tous avoir à souffrir de leur part les plus terribles
+traitements. Celui d’entre nous qu’ils veulent conserver ils le
+conservent; celui qu’ils ont résolu de tourmenter, ils le tourmentent,
+en coupant, en brûlant ses membres, en se faisant remettre comme une
+sorte d’impôt, des sommes d’argent, dont ils emploient une faible partie
+ou même rien au profit du malade et détournent le reste à leur propre
+profit, à eux et à leurs serviteurs. Enfin ils reçoivent des parents ou
+des ennemis du malade un salaire et le font mourir. Voilà, n’est-ce pas,
+ce que nous croyons des médecins. De leur côté, les pilotes font mille
+actions semblables; abandonnent à terre de parti pris les passagers
+quand ils lèvent l’ancre, commettent toutes sortes de fautes dans la
+navigation, jettent les hommes à la mer et leur font souffrir des maux
+de toute espèce. _Croyant tout cela nous décidons après délibération que
+ces deux arts ne pourront plus commander en maîtres ni aux esclaves ni
+aux hommes libres; qu’une assemblée se formera, ou de nous seuls ou de
+tout le peuple, ou des riches exclusivement, que les ignorants et les
+artisans auront droit d’émettre leurs avis sur la navigation et les
+maladies, sur l’usage à faire des remèdes et des instruments de médecine
+dans l’intérêt des malades, des navires et des instruments de marine
+pour la navigation, sur les dangers que nous font courir les vents, la
+mer, la rencontre des pirates, sur le point de savoir si dans un combat
+naval il faut à des vaisseaux longs opposer d’autres vaisseaux
+semblables._ Après quoi nous inscrirons sur des tablettes les jugements
+de la multitude... et ces règles présideront pour l’avenir à la
+navigation et à la thérapeutique. Puis, chaque année, nous tirerons au
+sort des chefs, des magistrats, et ces chefs ainsi établis, réglant leur
+conduite sur les lois ainsi instituées, dirigeront les navires et
+soigneront les malades. Ensuite, lorsque ces magistrats auront atteint
+le terme de l’année, il nous faudra établir des tribunaux dont les juges
+seront choisis parmi les riches ou tirés au sort parmi le peuple entier,
+et faire comparaître les magistrats à l’effet de rendre compte de leur
+conduite: quiconque le voudra pourra les accuser de n’avoir pas, pendant
+l’année, dirigé les navires suivant les lois écrites ou suivant les
+coutumes des ancêtres. Et pour ceux qui seront condamnés, les mêmes
+juges décideront quelle peine ils devront subir ou quelle amende
+payer... _Il faudra, en outre, établir une loi portant que, s’il se
+trouve quelqu’un qui, indépendamment des lois écrites, étudie l’art du
+pilote et la navigation, l’art de guérir et la médecine et se livre à
+des recherches approfondies sur les vents, le chaud ou le froid, on
+commence par le déclarer, non pas médecin ni pilote, mais rêveur
+extravagant et inutile sophiste. Ensuite, quiconque le voudra l’accusera
+de corrompre les jeunes gens, en leur persuadant de pratiquer l’art du
+pilote et l’art du médecin sans se soucier des lois écrites et de
+diriger, comme il lui plaît, vaisseaux et malades et le citera devant
+qui de droit, c’est-à-dire devant un tribunal. Et s’il paraît qu’il
+donne, soit aux jeunes gens, soit aux vieillards, des conseils opposés
+aux lois et aux règlements écrits, il sera puni des derniers supplices.
+Car il ne doit rien y avoir de plus sage que les lois; car personne ne
+doit ignorer ce qui concerne la médecine et la santé, l’art de conduire
+un vaisseau et de naviguer, attendu qu’il est loisible à tout le monde
+d’apprendre les lois écrites et les coutumes des ancêtres..._»
+
+Ce terrible morceau d’ironie donne le ton qui est toujours, plus ou
+moins vif, celui de Platon toutes les fois qu’il songe aux Athéniens et
+à la mort de Socrate; et il est assez rare qu’il songe à autre chose.
+
+Platon était beaucoup plus poli que Voltaire, et il n’a jamais dit des
+Athéniens ce que Voltaire disait des Welches, à savoir que c’était une
+nation de singes et de tigres; mais tenez pour certain qu’il l’a pensé
+et du reste qu’il l’a dit, moins brutalement. L’Athénien, l’homme qui a
+condamné Socrate à mort, l’homme qui pratique l’ostracisme de père en
+fils, l’homme de la démocratie pure, l’homme qui livre les magistratures
+au hasard, ou à l’élection, qui est un autre hasard, l’homme surtout qui
+est persuadé que tout Athénien est aussi savant en toutes choses que le
+plus grand savant de la terre; l’Athénien paraît à Platon un simple sot,
+gonflé d’orgueil, merveilleusement impertinent et étourdi, et capable,
+comme tous les sots orgueilleux, de devenir cruel, à l’occasion, le plus
+doucement et le plus nonchalamment du monde.--On ne se trompera guère en
+assurant que Platon a détesté cordialement les Athéniens, et il faut
+s’en souvenir pour s’expliquer et pour juger avec discernement toute une
+partie de son œuvre.
+
+
+
+
+II
+
+LES HAINES DE PLATON: LA DÉMOCRATIE
+
+
+Il est à peu près inutile de dire que Platon a autant d’horreur pour la
+démocratie que pour les Athéniens. Il déteste même les Athéniens surtout
+parce qu’ils sont démocrates. Pour parler comme Bossuet, avec une
+variante, l’une de ces choses lui fait détester l’autre; car s’il
+déteste les Athéniens comme étant le peuple où la démocratie s’épanouit
+le plus largement, il déteste aussi la démocratie comme achevant de
+pervertir les Athéniens et de les rendre plus absurdes. On l’a déjà vu,
+la démocratie, pour Platon, c’est _l’incompétence_. Elle consiste à
+confier le pouvoir non à ceux qui savent, et qui par conséquent
+pourraient diriger; mais à ceux qui par définition ne savent rien et ne
+peuvent rien diriger du tout, si ce n’est au gré de leurs passions.
+
+C’est même comme son caractère essentiel de mettre la passion où il
+faudrait le savoir, et de mettre exclusivement la passion là où la
+passion devrait être exclue. On peut appeler, si l’on veut, la politique
+la science du gouvernement ou la «science royale». Cette science
+appartient sans doute à ceux qui l’ont étudiée. La démocratie consiste à
+ne pas tenir compte de ceux qui ont étudié cette science et à ne tenir
+compte que de tous les autres. En effet, elle transporte la souveraineté
+des plus sages ou des plus instruits aux plus nombreux. Or les ignorants
+étant les plus nombreux, dans ce nombre les plus sages et les plus
+instruits sont comme s’ils n’étaient pas, et le résultat de l’opération
+a été de les exclure et de les supprimer comme si on les exilait.
+
+La démocratie a donc pour objet et même pour objet unique de supprimer
+la compétence et de la remplacer par l’incompétence même. Elle fait,
+pour ce qui est de gouverner l’État ce qu’on ferait si pour monter une
+tragédie, on s’adressait et l’on se confiait à tous ceux qui s’y
+intéressent, sauf le chorège et le poète tragique. C’est une méthode qui
+peut paraître singulière; mais il faut tenir compte de ceci que la
+démocratie a le culte et comme l’idolâtrie de l’incompétence et se défie
+de la compétence comme de son ennemi.
+
+Il ne faut pas s’étonner de cela. On peut le déplorer; mais il ne faut
+pas s’en étonner. Il en est d’un peuple comme d’un individu et d’une
+cité exactement comme d’une âme. Or ne voyez-vous pas qu’il y a des
+âmes, et nombreuses, et les plus nombreuses peut-être, qui méconnaissent
+la partie saine d’elles-mêmes, ou qui, plutôt, sans la méconnaître, ne
+peuvent point se résigner à lui obéir et en définitive aiment mieux être
+gouvernées par leur ignorance que par leur savoir?--«Quelle est la plus
+grande ignorance? La voici, à mon avis. C’est lorsque, tout en jugeant
+qu’une chose est belle ou bonne, au lieu de l’aimer on l’a en aversion,
+et encore lorsqu’on aime et embrasse ce qu’on reconnaît comme mauvais ou
+injuste. C’est cette opposition qui se trouve entre nos sentiments
+d’amour ou d’aversion et le jugement de notre raison que j’appelle une
+_ignorance extrême_. Elle est en effet la plus grande, parce que, si on
+envisage notre âme comme un petit État, elle en affecte la partie
+mobile, celle où résident nos plaisirs et nos peines et qu’on peut
+comparer à la multitude et au peuple. J’appelle donc ignorance cette
+disposition de l’âme qui fait qu’elle se révolte contre la science, le
+jugement, la raison, ses maîtres légitimes: elle règne dans un État
+lorsque le peuple se soulève contre les magistrats et les lois; elle
+règne dans un particulier lorsque les bons principes qui sont dans son
+âme n’ont aucun crédit sur lui et qu’il fait tout le contraire de ce
+qu’ils lui prescrivent. Et je regarde cette espèce d’ignorance, soit
+dans le corps de l’État, soit dans chaque citoyen, comme la plus
+funeste. Posons donc comme certain et incontestable qu’il ne faut donner
+aucune part dans le gouvernement aux citoyens atteints de cette
+ignorance...»
+
+Une ignorance qui se complaît en elle-même, c’est la définition de la
+démocratie; et une ignorance qui se défie de tout ce qui ne lui
+ressemble pas, et une ignorance qui se croit supérieure à tout ce qui ne
+lui ressemble point, et une ignorance qui s’admire, qui se cultive, qui
+se perfectionne et qui se répand; car ceux qui auraient quelque tendance
+à y échapper y reviennent vite, ou ne la quittent point, en
+considération des grands avantages qu’elle procure et de la défaveur, de
+l’ostracisme qui frappe ce qui n’est pas elle.
+
+Et c’est ainsi que la démocratie fait tache d’huile avec une si
+prodigieuse activité dès qu’elle naît et, non seulement s’empare du
+gouvernement, mais absorbe et corrompt l’État tout entier.
+
+La marche est la suivante, ou du moins elle a été telle à Athènes et
+elle doit être à peu près la même partout: «... chacun se croyant
+capable de juger de tout, cela produisit un esprit général
+d’indépendance; la bonne opinion de soi-même délivra chaque citoyen de
+toute crainte, et l’absence de crainte engendra l’impudence; et pousser
+l’audace jusqu’à ne pas craindre les jugements de ceux qui valent mieux
+que nous, c’est la pire espèce d’impudence; elle prend sa source dans un
+esprit effréné d’indépendance. A la suite de cette espèce d’indépendance
+vient celle qui se soustrait à l’autorité des magistrats; de là on passe
+au mépris de la puissance paternelle; on n’a plus pour la vieillesse et
+pour ses avis la soumission requise. A mesure qu’on approche du terme de
+l’extrême liberté, on arrive à secouer le joug des lois, et quand on est
+enfin arrivé à ce terme, on ne respecte ni ses promesses ni ses
+serments, on ne connaît plus de Dieux; on imite et l’on renouvelle
+l’audace des anciens Titans et l’on aboutit, comme eux, au supplice
+d’une existence affreuse qui n’est plus qu’un enchaînement de maux...»
+
+Il y a une objection à ces assertions véhémentes. La démocratie est
+peut-être l’esprit d’indépendance impatiente; elle est peut-être
+l’ignorance; mais cependant, et elle l’a montré, elle sait choisir des
+chefs; et ces chefs, eux, sont instruits et intelligents; ils ont, eux,
+la «science royale» et parfois même ils ont du génie.--Platon a très
+souvent, sans doute, entendu, de ses oreilles, cette objection; car il y
+répond souvent et avec vivacité et avec verve. J’entends bien, dit-il,
+que l’on me veut parler des Miltiade, des Thémistocle, des Périclès et
+des Cimon. Je respecte ces grands noms de l’histoire athénienne;
+seulement, je fais deux remarques: la première que ces grands hommes ne
+semblent pas avoir amélioré beaucoup leurs concitoyens; et la seconde
+que leurs concitoyens les ont tous accusés, reniés, condamnés,
+proscrits; d’où il faut bien conclure de deux choses l’une, ou que ces
+grands hommes étaient des coquins dignes de châtiment, ou qu’ils étaient
+incapables d’améliorer leurs concitoyens, puisque c’est après avoir été
+gouvernés et dressés par eux pendant des années que leurs concitoyens
+avaient la perversité de les condamner; d’où il faut en définitive
+inférer de trois choses l’une: ou que la démocratie se donne des chefs
+qui sont des scélérats et qu’elle est forcée de frapper; ou qu’elle se
+donne des chefs si incapables qu’ils la rendent plus féroce au lieu de
+la civiliser; ou que la démocratie, quand elle n’a pas été aveugle,
+s’empresse de devenir ingrate;--et aucune de ces conclusions n’est à
+l’éloge de la démocratie, ni de nature à en faire prendre le goût.
+
+«L’objet de l’homme d’État est de faire de bons citoyens... Or te
+semble-t-il que ces personnages dont tu parlais tout à l’heure,
+Périclès, Cimon, Miltiade, Thémistocle, aient été de bons citoyens?...
+S’ils ont été bons citoyens, il est évident qu’ils ont rendu leurs
+compatriotes meilleurs, de pires qu’ils étaient auparavant... Or, c’est
+le contraire qui est arrivé. J’entends dire, en effet, que Périclès a
+rendu les Athéniens paresseux, lâches, babillards et intéressés, ayant
+le premier soudoyé les troupes. D’autre part Périclès s’acquit au
+commencement une grande réputation, et les Athéniens dans le temps
+qu’ils étaient plus méchants sans doute, n’ayant pas encore été
+améliorés par lui, ne rendirent contre lui aucune sentence infamante;
+mais sur la fin de sa vie, quand ils furent devenus bons et vertueux par
+ses soins, ils le condamnèrent pour cause de péculat et peu s’en fallut
+qu’ils ne le condamnassent à mort, sans doute comme un mauvais
+citoyen... On tiendrait pour méchant gardien tout homme qui aurait des
+ânes, des chevaux, des bœufs à garder, et si ces animaux, devenus
+féroces entre ses mains, ruaient, frappaient de la corne, mordaient,
+quoiqu’ils ne fissent rien de semblable lorsqu’on les lui a confiés...»
+
+Périclès est l’exemple le plus illustre de ce phénomène, qui, de quelque
+façon qu’on l’interprète, va contre la démocratie; mais il n’est pas le
+seul. Voyez Cimon et les autres: «Le peuple, dont Cimon prenait soin, ne
+lui fit-il pas subir la peine de l’ostracisme afin d’être dix ans
+entiers sans entendre sa voix? N’eut-il pas la même conduite à l’égard
+de Thémistocle et de plus ne le condamna-t-il pas au bannissement? Pour
+Miltiade, le vainqueur de Marathon, ils le condamnent à être précipité
+dans la fosse et, sans le premier Prytane, il y eût été jeté. Cependant,
+s’ils avaient été bons citoyens, comme tu le prétends, il ne leur serait
+arrivé aucun mal. Il n’est pas naturel que les habiles conducteurs de
+chars ne tombent point de leurs chevaux dans les commencements et qu’ils
+en tombent après avoir rendu leurs chevaux plus dociles et être devenus
+eux-mêmes meilleurs cochers...»
+
+Il faut conclure de tout cela que la démocratie, si l’on en juge par
+l’exemple d’Athènes, est un assez mauvais état politique, puisque ses
+plus illustres chefs sont toujours par elle jugés mauvais, ce qui
+condamne eux ou elle, et en dernière analyse elle toujours, étant clair
+que, si elle ne se trompe pas quand elle les renverse, c’est qu’elle
+s’était trompée quand elle les élut.
+
+A la vérité, ce gouvernement se donne un beau titre: il se flatte d’être
+le gouvernement des Lois; et il se donne un beau mérite: il affirme que
+sous son régime ce n’est aucun homme qui commande, mais la loi seule, et
+que personne n’y est sujet que de la Loi. Qui pourrait se plaindre, ou
+parler de tyrannie dans un état d’où le caprice et l’arbitraire sont
+bannis, puisque c’est la loi qui gouverne?
+
+Platon est peu ému de cette objection. Pour ce qui est du gouvernement
+d’un peuple par les lois, il y a deux cas, et en vérité il n’y en a pas
+un troisième. Ou les lois sont très fixes, très rarement changées,
+respectées en raison même de leur ancienneté, véritables reines
+inamovibles de la Cité;--ou les lois sont faites et refaites
+continuellement, au jour le jour, par une manufacture législative sans
+cesse en exercice.
+
+Dans le second cas il est bien évident que le peuple n’est nullement
+gouverné par des lois. Il est gouverné par des législateurs, qui donnent
+seulement le nom de lois à leurs volontés successives, d’hier,
+d’aujourd’hui, de demain. Il est gouverné par le corps législatif,
+Sénat, Oligarchie ou Peuple, qui a simplement la politesse d’appeler
+lois ses caprices. Il est gouverné capricieusement, arbitrairement,
+tyranniquement, avec mention du mot loi. Il est gouverné par un tyran
+qui nomme lois les actes de sa tyrannie. Il est gouverné légalement,
+selon les mots, tyranniquement, en fait; il n’y a rien de plus clair.
+
+L’autre cas, celui où les lois sont très fixes, très rarement changées
+et où un respect religieux s’attache aux lois anciennes est certainement
+ce qu’on peut appeler le gouvernement de la loi ou le gouvernement des
+Lois; mais, chose remarquable, il n’inspire pas beaucoup plus de respect
+que l’autre à Platon et il excite tout autant sa verve, sa raillerie et
+cette ironie éloquente où il excelle.
+
+Il ne faut pas que la fameuse _Prosopopée des Lois_ dans le _Criton_
+nous trompe sur ce point. Platon dans le _Criton_ a fait tenir par
+Socrate, sur le respect dû aux Lois et sur l’obéissance absolue due à la
+Loi, un très beau langage; mais cela ne l’a pas empêché de se moquer du
+régime des Lois dans la _Politique_.
+
+Si l’on tient à concilier ces deux textes (y tiendrait-il lui-même?) on
+pourra dire que dans le _Criton_ Platon veut affirmer simplement que,
+lorsqu’on a accepté de vivre sous le bienfait de la loi, on n’a point le
+droit de se dérober à elle au cas où elle vous frappe ou même vous tue,
+qu’il y a contrat entre elle et vous auquel vous ne pouvez pas vous
+soumettre quand il vous est favorable et vous soustraire quand il vous
+lèse (et en effet, il n’y a rien de plus dans la _Prosopopée des
+Lois_)--tandis que dans la _Politique_ Platon s’attaque à la Loi
+elle-même, en soi, et se demande, non pas s’il faut obéir à la Loi dans
+les États gouvernés par les Lois; mais si de faire gouverner un État par
+les Lois, est une chose raisonnable.
+
+Quoi qu’il en soit, Platon doute beaucoup que ce soit très raisonnable
+de faire gouverner un État par des lois fixes, arrêtées, anciennes et
+qui ne changent point tous les jours. En effet, si les lois faites au
+jour le jour sont tyranniques et ne peuvent même mériter le nom de lois,
+les lois anciennes et fixées, les lois inamovibles, ont ceci contre
+elles qu’elles sont quelque chose d’inflexible qui se propose de régler
+l’activité souple et variée et variable des hommes; qu’elles sont
+quelque chose d’un qui se propose de régler le multiple; qu’elles sont
+quelque chose d’identique à soi qui se propose de régler le changeant;
+et enfin quelque chose de mort qui se flatte de régler et de gouverner
+la vie.
+
+C’est absolument irrationnel, et c’est même comique. Figurez-vous un
+maître de gymnase ou un médecin qui part pour un voyage et qui laisse à
+ses élèves ou à ses malades ses instructions écrites; puis qui revient
+et qui se croit obligé à ne pas s’écarter des instructions écrites qu’il
+a laissées et à abdiquer devant elles et qui préfère cette règle
+insensible et presque aveugle à sa propre intelligence, à son diagnostic
+ou à son observation, à ce qui lui permettrait de varier ses
+instructions selon les caractères et à proportionner ses conseils et
+avis aux tempéraments et complexions.
+
+C’est faire de même que de mettre la loi à la place d’un homme sage. La
+loi peut être sage; mais elle l’est sans flexibilité et sans nuances, et
+c’est une extrême flexibilité et de multiples nuances qu’il faut sans
+doute pour gouverner l’être divers et ondoyant. Par définition la loi
+est bonne pour une moyenne, elle est faite en vue de cette moyenne et
+comme prise à sa mesure. Et c’est à tous qu’on l’applique: donc on est
+sûr de se tromper en l’appliquant.
+
+«Ce qui est applicable à la plupart des individus et la plupart du
+temps, le législateur en fera une loi et l’imposera à toute la
+multitude, soit qu’il la formule par écrit, ou qu’il la fasse consister
+dans les coutumes non écrites des ancêtres.»--Cette loi blessera,
+inutilement pour la société, et même dangereusement pour la société,
+tous ceux-là, et ils seront nombreux, qui seront un peu en dehors de la
+moyenne; elle s’opposera aussi à toute idée nouvelle, soit en fait
+d’organisation sociale, soit en fait de discipline; elle ressemblera à
+un maître impérieux, borné et têtu.
+
+La loi-reine ressemble à un vieux tyran qui n’aurait jamais été très
+intelligent, mais qui serait un peu affaibli et qui répéterait avec
+l’obstination des vieillards les risibles maximes de gouvernement et les
+vieilles décisions du temps de sa jeunesse sans vouloir rien entendre à
+personne: «La loi ne pouvant jamais embrasser ce qu’il y a de
+véritablement meilleur et de plus juste pour tous à la fois, ne peut non
+plus ordonner ce qu’il y a de plus excellent, car les différences qui
+distinguent tous les hommes et toutes les actions et l’incessante
+variabilité des choses humaines toujours en mouvement, ne permettent pas
+à un art, quel qu’il soit, d’établir une règle simple et unique qui
+convienne à tous les hommes et dans tous les temps. Et c’est pourtant
+là, nous le voyons, le caractère de la loi, pareille à un homme obstiné
+et sans éducation qui ne souffre pas que personne fasse rien contre sa
+décision et qui ne s’inquiète de rien, non pas même s’il venait à
+quelqu’un une idée nouvelle et préférable à ce que lui-même a établi.»
+
+Il faut donc reconnaître que la Démocratie est un bien mauvais
+gouvernement, puisque, même sous sa meilleure forme, il est détestable.
+La démocratie déréglée, la mauvaise démocratie consiste à faire
+continuellement des lois, aujourd’hui contre une personne, demain contre
+une autre, aujourd’hui contre une classe de personnes, demain contre une
+autre;--la «bonne démocratie», la meilleure, consiste à faire gouverner
+des vivants par des statues, des esprits par des lettres inflexibles,
+rigides, sourdes et aveugles.
+
+Et il n’y a pas un troisième cas; mais il y a une sorte de combinaison
+de ces deux régimes, appel étant fait, selon les besoins, soit à des
+lois nouvelles, circonstancielles et personnelles qui ne sont que des
+gestes du tyran à mille têtes; soit à des lois anciennes que l’on fait
+revivre contre les novateurs pour les réprimer et contre les esprits
+libres pour les emprisonner, les proscrire ou les mettre à mort;--et
+cette combinaison, c’est la démocratie athénienne elle-même, de quoi il
+n’y a pas lieu peut-être que la ville d’Athènes se glorifie.
+
+Il ne faut jamais oublier, et Platon ne l’oublie jamais, que c’est cette
+démocratie-là, victorieuse et enivrée de sa victoire après la chute des
+Trente Tyrans, s’appuyant sur des lois surannées qu’elle faisait revivre
+comme armes de proscription, qui a tué Socrate. Anytus était un des
+chefs de la démocratie.
+
+
+
+
+III
+
+LES HAINES DE PLATON: LES SOPHISTES
+
+
+Les sophistes n’étaient pas autre chose que des professeurs
+d’intelligence. Ils apprenaient à penser et à diriger ses pensées et à
+exprimer ses pensées. Ils étaient très savants en toutes choses,
+particulièrement en philosophie générale, en métaphysique, en
+psychologie, en science des mœurs, en art politique et en art oratoire.
+
+Ils étaient assez différents les uns des autres comme on peut croire,
+puisqu’ils étaient instruits, intelligents et curieux. Mais ils avaient
+un trait commun, à savoir une certaine indifférence, plus ou moins
+avouée, au sujet du juste et de l’injuste. Leur but, leur préoccupation,
+leur idéal, ou, si l’on veut, leur métier, était de faire des hommes
+forts par l’intelligence, et rien de plus, ou de moins, ou d’autre.
+
+Ils semblaient dire aux hommes: «Le règne de la force brutale est passé.
+L’homme l’emportera sur l’homme, dorénavant, par son savoir et par son
+intelligence, c’est-à-dire par sa faculté soit d’invention, soit de
+persuasion. Pour l’emporter sur les autres, il faudra inventer ou
+persuader; le premier sera le meilleur; le second sera encore une chose
+fort importante. Confiez-vous à nous comme au professeur de gymnastique:
+il tire de vos forces physiques tout ce qu’elles contiennent; il leur
+fait rendre tout l’effet qu’elles peuvent produire et que l’on était
+très loin de prévoir qu’elles rendissent jamais. De votre intelligence
+nous tirerons tout ce qu’elle contient et nous la rendrons comme plus
+forte en la rendant aussi habile dispensatrice de toutes ses forces
+qu’il sera possible, bien au delà de tout ce que l’on pouvait prévoir.
+
+--Dans quel but?--Mais, dans le dessein d’être forts, d’être influents
+dans la cité, d’être en honneur dans la cité, de gouverner la cité. Dans
+le dessein, aussi, si vous êtes très nombreux qui vous serez ainsi
+développés et rendus intellectuellement forts et adroits, de constituer
+une nation supérieure, magnifique, qui dominera toutes les autres.
+
+--«Mais encore?--C’est tout, et nous ne voyons pas plus loin, ni ne
+songeons à autre chose.»
+
+Les défauts ordinaires des sophistes, surtout de ceux qui n’étaient pas
+de premier ordre, étaient, par conséquent, de préférer le brillant au
+solide, le brillant étant un moyen de persuasion, de conquête,
+d’influence beaucoup plus rapide et beaucoup plus efficace que l’autre.
+De là leur goût pour la rhétorique et tous ses prestiges et tous ses
+procédés, de telle sorte et à tel point que les mots sophiste et rhéteur
+désignaient presque les mêmes personnages et étaient pris très
+fréquemment l’un pour l’autre.
+
+Les défauts des sophistes consistaient encore à glisser vers un certain
+scepticisme, même pratique. «Ils plaidaient le pour et le contre.» Cela
+leur a été assez reproché sur tous les tons. Cela signifie simplement
+qu’ils exerçaient les jeunes gens à discuter et, selon leur principe, à
+tirer de leur intelligence, même dans les cas difficiles et surtout dans
+les cas difficiles, et c’est-à-dire même dans une mauvaise cause et
+surtout dans une mauvaise cause, tout ce que leur intelligence contenait
+et pouvait produire.
+
+Il n’y a rien de plus légitime. Il faut reconnaître pourtant que cette
+habitude est dangereuse et que l’on peut arriver ainsi assez vite, non
+seulement à ne pas se préoccuper du juste ou de l’injuste, ce qui était
+la discipline même des sophistes; mais à croire qu’ils n’existent pas et
+à faire pénétrer doucement ou à laisser s’introduire insensiblement
+cette opinion dans l’esprit de ceux qu’on enseigne ou qu’on entretient.
+
+Tels étaient les deux défauts essentiels des sophistes et les deux
+dangers que présentaient leur enseignement, leur influence ou simplement
+leur existence.
+
+Or ils existaient, ils enseignaient et ils étaient très aimés, et de
+tout le monde à ce qu’il me semble. Ils auraient pu être détestés du bas
+peuple, à cause de leur distinction; mais il ne faut jamais oublier qu’à
+Athènes le bas peuple n’existe pas, les esclaves en tenant lieu. Athènes
+était une ville composée d’une aristocratie riche, d’une grande
+bourgeoisie d’armateurs et commerçants et d’une petite bourgeoisie de
+maîtres artisans et boutiquiers, eux-mêmes beaux parleurs et fins
+appréciateurs de poésie dramatique et d’éloquence.--Les sophistes
+plaisaient à tout le monde.
+
+Ils n’inquiétaient pas les politiciens et les chefs du gouvernement,
+quels qu’ils fussent, ne s’occupant guère de politique, et les
+politiciens voyant plutôt leurs maîtres, mais des maîtres qui n’étaient
+ni impérieux ni gênants, des maîtres amis, dans des hommes qui
+enseignaient l’art de persuader n’importe quoi et qui considéraient cet
+art comme l’art suprême; et il y avait comme une sorte de parenté morale
+et de consanguinité entre les politiciens d’Athènes et les sophistes.
+
+Ils n’inquiétaient pas l’aristocratie conservatrice, ne s’occupant guère
+de politique, et si, comme on peut le supposer par la considération
+d’Aristophane, les conservateurs flairaient peut-être et pressentaient
+dans ces philosophes des novateurs ou des pères de novateurs, d’autre
+part ils étaient attirés et séduits par le talent et l’élégance, très
+aristocratiques dans un certain sens du mot, de ces très brillants
+artistes de la parole.
+
+Il est probable encore, quoique je n’en sache rien, que les prêtres et
+le «parti clérical», qui a parfaitement existé à Athènes, comme on s’en
+assure par l’examen du procès de Socrate, n’avaient aucune prévention
+contre les sophistes et, tout au contraire, les voyaient d’un œil assez
+bon. Ce qui déteste un parti, c’est ce qui peut ou ce qui veut le
+remplacer. Ce que les prêtres athéniens pouvaient détester ou craindre,
+c’étaient les philosophes, les vrais philosophes, un Socrate ou un
+Platon, apportant soit une doctrine morale, soit une doctrine
+métaphysique et une doctrine morale destinées à remplacer la religion ou
+capables d’en prendre la place. Les sophistes, non seulement ne se
+piquaient point d’apporter rien de pareil, mais encore, par leur
+abstention presque absolue et presque systématique à cet égard, ils
+faisaient hommage, du seul fait de laisser le champ libre. Ils
+semblaient dire: «Comme vous le savez, nous faisons des hommes forts.
+S’agit-il de faire des hommes vertueux, pieux, connaissant du juste et
+de l’injuste et agissant en raison de cette connaissance, ce n’est point
+notre affaire; c’est une affaire qui n’est point la nôtre.» Si elle
+n’était point la leur, elle était donc celle des prêtres. Les sophistes
+n’inquiétaient pas le parti clérical et semblaient s’incliner devant lui
+par le respect des limites et des frontières et pouvaient être
+considérés par ce parti, pour peu qu’il ne fût pas très intelligent,
+sinon comme des collaborateurs, du moins comme des auxiliaires.
+
+On voit très bien par l’_Apologie de Socrate_ qu’il y eut partie liée,
+pour accuser Socrate, entre les sophistes, les politiciens et le parti
+clérical. Derrière Mélitus, «qui prend fait et cause pour les poètes»,
+Anytus, qui prend fait et cause «pour les politiques et les artistes»,
+et Lycon, qui prend fait et cause «pour les orateurs», Socrate, comme le
+fait parler Platon, montre ces hommes de diverses classes _qui croient
+posséder la sagesse_ et à qui il a montré qu’ils ne la possédaient
+nullement. Il est assez probable que les sophistes sont parmi ces
+hommes-là, quoi qu’ils ne soient pas nommés formellement dans
+l’_Apologie_.
+
+D’ailleurs sous ce nom vague «d’orateurs», les politiques étant nommés à
+part, il est assez difficile de ne pas comprendre les sophistes.
+
+Je reconnais du reste que Socrate eut contre lui, comme l’_Apologie_
+l’indique assez, la coalition de tous ceux dont Socrate s’était moqué,
+c’est-à-dire de tout le monde; mais précisément, et Platon l’indique, il
+avait raillé tout particulièrement les sophistes.
+
+Toujours est-il que les sophistes, qu’ils aient contribué plus ou moins
+à la mort de Socrate, sont l’objet de la haine de Platon d’une façon
+toute singulière. Ce que Platon voit en eux de dangereux, c’est
+l’immoralisme déclaré, latent ou inconscient. Ils ne songent qu’à faire
+des hommes habiles par la parole, sans se soucier de l’objet auquel
+cette habileté de parole s’appliquera et du but qu’elle devra
+poursuivre, et il n’y a d’important que cet objet et que ce but. Il ne
+s’agit pas de faire des hommes habiles à persuader, mais de faire des
+hommes habiles à persuader le bien. C’est à quoi les sophistes sont ou
+semblent absolument indifférents.
+
+Ou ils sont immoralistes déclarés comme Thrasymaque et assurent que le
+juste et l’injuste n’existent pas et qu’il ne s’agit que d’être forts et
+qu’il n’y a dans le monde que la force;--ou, ce qui est plus grave ils
+sentent assez bien que leurs pratiques mènent à une grande indifférence
+à l’égard du bien et du mal, mais ils n’en conviennent pas et affectent
+une modestie qui consiste à dire qu’ils se renferment dans les limites
+de leur profession, laquelle n’a pour but que d’enseigner à parler et se
+refusent les hautes spéculations ou les austères apostolats; se rendant
+bien compte pourtant qu’on ne sépare pas ainsi impunément les unes des
+autres les choses qui ont un rapport nécessaire et qu’à ne jamais parler
+morale, on enseigne tacitement, il est vrai, mais on enseigne très
+efficacement à n’y pas croire;--ou enfin ce sont de simples artisans et
+manouvriers qui montrent leur art comme une routine; qui sont
+professeurs de beau langage comme on est coiffeur ou cuisinier; qui ne
+voient pas plus loin; qui ne se doutent même pas qu’entre la rhétorique
+et la morale il y ait quelque rapport et qu’on étonne en leur disant
+qu’il y en a; et dans ce dernier cas les sophistes sont les plus
+immoralistes des hommes, quoique inconscients et certainement non
+coupables, parce qu’il leur est comme impossible de ne pas enseigner
+l’immoralité par leur manière non seulement amorale, mais antimorale,
+dans le sens que le mot _anti_ a dans «antipodes», d’enseigner la
+rhétorique.
+
+Tout au fond et sans tant de distinctions, les sophistes sont nés
+sophistes, c’est-à-dire nés ingénieux et peu scrupuleux, pleins de
+talents et sans conscience; et ils se sont développés dans le sens de
+leur nature, plus ou moins cyniquement, tous s’enivrant et enivrant et
+éblouissant les autres de prestiges littéraires et ne tenant aucun
+compte de la morale ou n’y songeant point.
+
+Or ceci est très grave, parce qu’ils sont les éducateurs de la jeunesse
+et les maîtres de l’esprit public et parce que les Athéniens n’ont que
+trop de tendance à faire entrer peu de préoccupations morales dans leur
+conduite tant privée que publique.
+
+Et c’est Socrate qui a été accusé formellement de «corrompre les jeunes
+gens» et qui a été condamné et exécuté pour cela! Et il n’y a rien de
+plus naturel, ou, du moins, ce n’est pas trop paradoxal. Les sophistes
+ont habitué les Athéniens à vivre sans préoccupations morales et en très
+grande estime d’eux-mêmes, malgré cette lacune. Un homme qui est venu
+dire à leurs fils ou à leurs jeunes frères: «Vous oubliez le plus
+important; vous oubliez l’essentiel», d’abord choquait l’esprit public
+général, et choquer l’esprit public cela paraît toujours faire acte de
+corrupteur, les hommes estimant toujours sain tout simplement l’état où
+ils vivent; et ensuite cet homme mettait les jeunes gens en état de
+révolte ou de mépris contre leurs pères ou leurs frères aînés, et il n’y
+a rien sans doute qui soit plus corrupteur que cela.
+
+Il est donc assez naturel et presque légitime que Socrate ait été
+convaincu de corrompre la jeune Athènes.
+
+En attendant, ce sont les sophistes qui étaient les corrupteurs et les
+pervertisseurs de la cité et amputaient la nation du sens moral. Il faut
+poursuivre les sophistes d’une haine inextinguible.
+
+C’est à quoi au moins Platon n’a pas manqué. De tout ce que Platon a
+détesté, c’est le sophiste qu’il a combattu le plus énergiquement et
+comme avec une obstination passionnée et comme avec une «suite enragée».
+
+Je suis très porté à croire que cela tient à ce qu’en les combattant il
+sentait un peu qu’il se combattait lui-même. Il était sophiste par son
+amour du beau style, de la forme, de tous les beaux vêtements, de toutes
+les parures, de tous les ornements, de tous les bijoux dont on peut
+parer une pensée qui n’en aurait pas besoin; par son infini désir de
+plaire; aussi par son amour de la discussion subtile, des détours
+captieux, des pièges oratoires, des voies détournées et obliques, des
+mille chemins pour un seul but, avec mépris de celui qui va tout droit;
+par son goût du paradoxe, de l’argument qui étonne, de la gageure
+dialectique et du beau triomphe qu’il y a à la gagner; il était sophiste
+à devenir le roi des sophistes, et il sentait que c’était là son défaut
+intime qu’il fallait réprimer en lui-même, en son fort et en son
+essence, tout en lui donnant mille satisfactions de détail.
+
+Et l’homme de conscience ne combattant jamais plus passionnément que
+quand il se combat lui-même, Platon s’est criblé de coups en pugiliste
+acharné et du reste savant, sur la personne de Thrasymaque, de Gorgias
+et de Calliclès.
+
+
+
+
+IV
+
+LES HAINES DE PLATON: LES POÈTES
+
+
+Le plus grand des poètes grecs après Homère a détesté les poètes grecs
+et, du reste, par hypothèse et _a priori_, tous les poètes. Le fait est
+singulier. Il faut examiner cela.
+
+On ne doit pas, peut-être, attacher trop d’importance à la plus célèbre
+dissertation de Platon sur les poètes, à la théorie de l’_Ion_, ni la
+prendre tout à fait au sérieux. A travers tout Platon il y a lieu de
+prendre garde à l’ironie, au paradoxe gai, aux jeux d’une imagination
+qui s’amuse. Je ne rapporte donc la théorie de l’_Ion_ presque que pour
+mémoire. Dans l’_Ion_, Platon considère le poète, comme un être tout
+passif, qui est inspiré par les dieux, qui subit leur inspiration sans
+avoir rien de spontané et de personnel, comme un être _aimanté_ par les
+dieux, qui aimante à son tour le rapsode, lequel aimante la foule;
+métaphores à part, comme une espèce de fou assez divertissant, qu’il
+convient même de respecter, car il est léger, ailé, sacré, et il y a
+quelque chose des _daimones_ dans son affaire; mais à qui il ne faut
+attribuer aucune importance dans la cité et qu’il faut prendre, tout
+compte fait, pour un enfant aimable, gracieux et insignifiant.
+
+Mais il sied de reconnaître que, même quand Platon paraît ne point
+plaisanter le moins du monde, il parle des poètes soit avec un
+détachement qui ne semble pas loin du mépris, soit avec une animosité
+très peu dissimulée et très peu douteuse.
+
+Dans _Phèdre_, à très peu près comme dans _Ion_, il appelle la poésie un
+délire et le poète une âme hors d’elle-même. Ailleurs il établit comme
+une hiérarchie qui part des dieux pour descendre jusqu’au plus bas degré
+des âmes humaines, et dans cette hiérarchie le premier rang après les
+Dieux est attribué, comme on peut s’y attendre, au philosophe, et le
+neuvième seulement aux poètes.
+
+Ailleurs, faisant parler Socrate, et, pour ainsi dire, avec moins de
+fictions qu’ailleurs, puisque c’est dans l’_Apologie_, il lui fait dire,
+insistant sur le caractère d’_inconscience_, d’_instinctivité_,
+d’incapacité pour ce qui est de se rendre compte d’eux-mêmes, qu’il
+attribue toujours aux poètes: «... J’allai aux poètes, tant à ceux qui
+font des tragédies qu’aux poètes dithyrambiques et autres, ne doutant
+point que je ne me prisse là en flagrant délit, en me trouvant beaucoup
+plus ignorant qu’eux. Là, prenant ceux de leurs ouvrages qui me
+paraissaient les plus travaillés, je leur demandais ce qu’ils voulaient
+dire et quel était leur dessein, comme pour m’instruire moi-même. J’ai
+honte, Athéniens, de vous dire la vérité, mais il faut pourtant vous la
+dire: il n’y avait pas un seul des hommes qui étaient là présents qui ne
+fût plus capable de parler et de rendre raison de leurs poèmes
+qu’eux-mêmes qui les avaient faits. Je connus tout de suite que les
+poètes ne sont point guidés par la sagesse, mais par certains mouvements
+de la nature et par un enthousiasme semblable à celui des prophètes et
+des devins, qui disent de fort belles choses sans rien comprendre à ce
+qu’ils disent. Les poètes me parurent dans le même cas et je m’aperçus
+en même temps qu’à cause de leur faculté poétique, ils se croyaient les
+plus sages des hommes dans toutes les autres choses, bien qu’ils n’y
+entendissent rien.»
+
+Quelle «vanité» du reste, comme dira plus tard Pascal, quelle inanité et
+quelle insignifiance que cet art tout d’imitation, qui arrive au
+troisième degré pour ainsi dire de l’imitation, qui imite ce qui est
+déjà imité et qui est comme l’ombre d’une ombre! Il existe un objet
+idéal, l’objet en soi, l’œuvre de Dieu. Cet objet, l’artisan l’imite. Il
+fait par exemple une armure, un char, un lit qui ne sont que les
+imitations imparfaites des idées divines de ces objets; et ce sont ces
+imitations imparfaites que le poète à son tour imite, dont il donne, par
+ses descriptions, comme une espèce de reflet incomplet et plus
+imparfait. Peut-il y avoir quelque chose de plus vain _a priori_ et
+comme par définition?
+
+«Nous donnerons à Dieu le titre de producteur; au menuisier le titre
+d’ouvrier, au peintre quel nom? Ni celui de producteur, ni celui
+d’ouvrier; mais sans doute celui d’imitateur de l’ouvrier. L’imitateur
+est donc l’auteur d’une œuvre éloignée de la nature de trois degrés.
+Ainsi, par exemple, le faiseur de tragédies, en qualité d’imitateur, est
+éloigné de trois degrés de la vérité; et il en est de même de tous les
+autres artistes-imitateurs.»
+
+C’est surtout, comme on le voit déjà par le passage précédent, le poète
+dramatique que Platon poursuit de ce genre de sarcasmes et de
+démonstrations. Le poète dramatique surtout est un «faiseur de fantômes»
+qui ne connaît pas la réalité des objets, mais seulement leur apparence.
+Voyez un peu. En chaque chose il y a trois arts: l’art qui se sert de
+cette chose, l’art qui la fabrique, l’art qui l’imite. Par exemple s’il
+est question de brides et de mors, il y a l’écuyer qui s’en sert, le
+sellier et le forgeron qui les fabriquent, le peintre qui en jette sur
+sa toile une apparence. Celui qui s’entend le mieux en brides et en
+mors, c’est le cavalier: celui qui s’y entend encore, mais moins bien et
+comme par routine, c’est le sellier ou le forgeron; celui qui ne s’y
+entend pas du tout et qui seulement en saisit et sait en reproduire le
+dessin, saisit et sait reproduire la sensation fugitive qu’ils font sur
+l’œil, c’est le peintre. Ce troisième personnage, troisième venu et
+troisième en degré, ne connaît la chose ni par l’usage ni par la
+nécessité de converser avec ceux qui en usent.»
+
+«L’imitateur n’a donc ni principes sûrs ni même une opinion juste... Et
+ainsi nous avons suffisamment démontré deux choses: la première, que
+tout imitateur n’a qu’une connaissance très superficielle de ce qu’il
+imite; que son art n’a rien de sérieux et n’est qu’un badinage
+d’enfants; la seconde, que tous ceux qui s’appliquent à la poésie
+dramatique, soit qu’ils composent en vers iambiques ou en vers
+héroïques, sont imitateurs autant qu’on peut l’être et que cette
+imitation est éloignée de la vérité de trois degrés.»
+
+Les poètes, en vérité, et aussi bien les lyriques que les dramatiques,
+sont de simples flatteurs et adulateurs publics, des gens qui caressent
+la foule là où elle aime qu’on la caresse, sans se soucier que de
+réussir en ce dessein, infiniment analogues aux courtisanes et qui ne
+paraissent pas devoir être beaucoup plus respectés qu’elles ne le sont:
+«On peut chercher à complaire à une foule d’âmes assemblées sans
+s’embarrasser de ce qui est le plus avantageux pour elles... Il y a des
+professions qui produisent cet effet. Le joueur de flûte, par exemple,
+vise uniquement à nous procurer du plaisir et ne se met point en peine
+d’autre chose. De même le joueur de lyre dans les fêtes publiques. Mais
+n’en dirons-nous pas autant des exercices des chœurs et de la
+composition des dithyrambes? Crois-tu que Cinesias, fils de Mêlès, se
+soucie beaucoup que ses chants soient propres à rendre meilleurs ceux
+qui les entendent et qu’il vise à autre chose qu’à plaire à la foule des
+spectateurs?... Et son père, Mêlès? Pensez-vous que quand il chantait
+sur la lyre, il eût en vue le bien?... Ne jugez-vous pas que toute
+espèce de chant sur la lyre et toute composition dithyrambique ont été
+inventées en vue du plaisir?...»
+
+Fera-t-on, comme on sera souvent tenté de le faire, une exception en
+faveur des poètes tragiques, et peut-être une telle exception
+(Nietzsche) qu’on verra dans les poètes tragiques et les représentants
+et les professeurs de toute une morale, virile et héroïque, particulière
+à la race grecque? Ce serait une erreur bien forte et une méconnaissance
+presque ridicule de ce qu’est en son fond et en son expression et son
+influence la sublime tragédie attique. La sublime tragédie attique est
+une «rhétorique» aussi vaine et partant aussi funeste que la rhétorique
+et la déclamation des orateurs de la Pnyx. «A quoi est-ce qu’il tend, ce
+poème imposant et admirable? Tous ses efforts, tous ses soins n’ont-ils
+point pour objet unique de plaire au spectateur? Lorsqu’il se présente
+quelque chose d’agréable et de gracieux, mais en même temps de mauvais
+[au point de vue moral], prend-il soin de le supprimer, de chanter et de
+déclamer ce qui est désagréable mais utile, sans se soucier que les
+spectateurs y trouvent du plaisir ou n’en trouvent point?... Les paroles
+[dans cet opéra qui s’appelle la tragédie] s’adressent à la multitude
+assemblée. Elles sont donc une sorte de déclamation populaire. C’est
+donc une rhétorique pour le peuple, pour les enfants, les hommes libres
+et les esclaves, réunis ensemble, et de la rhétorique nous ne faisons
+pas grand cas, puisque nous avons dit qu’elle n’était qu’une flatterie.»
+
+Nous savons bien que les tragiques se donnent de très favorables noms,
+peut-être sérieusement, se considèrent comme consacrés à une admirable
+et très salutaire mission. Ils disent que les poètes comiques s’adonnent
+à l’imitation de la vie en ce qu’elle a de ridicule et de bas; et que
+par conséquent il serait naturel de les éliminer de la République; mais
+que la tragédie est l’imitation de la vie en ce qu’elle a d’excellent et
+de sublime. Voilà qui va fort bien; mais c’est précisément pour cela
+qu’on peut répondre à «ces personnages divins»: «Étrangers, nous sommes
+nous-mêmes occupés à composer la plus belle et la plus parfaite
+tragédie: tout notre plan de gouvernement n’est qu’une imitation de ce
+que la vie a de plus beau et de plus excellent, et nous regardons à
+juste titre cette imitation comme la véritable tragédie. Vous êtes
+poètes et nous aussi dans le même genre; nous sommes vos rivaux et vos
+concurrents. Or nous croyons que la vraie loi peut seule atteindre à ce
+but et nous espérons qu’elle vous y conduira. Ne comptez donc pas que
+nous vous laissions entrer chez nous sans nulle résistance, dresser
+votre théâtre sur la place publique et introduire sur la scène des
+acteurs doués d’une belle voix qui parleront plus haut que nous; ni que
+nous souffrions que vous adressiez la parole en public à nos enfants, à
+nos femmes, à tout le peuple, et que sur les mêmes objets vous leur
+débitiez des maximes qui, bien loin d’être les nôtres, leur seront
+presque toujours entièrement opposées. Ce serait une extravagance
+extrême de notre part et de la part de tout État de vous accorder une
+semblable permission avant que les magistrats aient examiné si ce que
+vos pièces contiennent est bon et convenable à dire en public ou s’il ne
+l’est pas. Ainsi, enfants et nourrissons des muses voluptueuses,
+commencez par montrer vos chants aux magistrats afin qu’ils les
+comparent avec les nôtres, et s’ils jugent que vous disiez les mêmes
+choses ou de meilleures, nous vous permettrons de représenter vos
+pièces; sinon, mes chers amis, nous ne saurions vous admettre...»
+
+Et cette comparaison, ce parallèle entre les magistrats et, les poètes,
+cette rivalité et cette concurrence n’est pas une simple hypothèse ou un
+jeu d’esprit. Il existe un lieu dans le monde, où ce ne sont point tant
+les lois qui règnent, ni les magistrats qui gouvernent que ce ne sont
+les gens de théâtre qui régissent l’État. Ce lieu s’appelle Athènes.
+Musiciens et dramatistes ont rivalisé, d’une part, à s’affranchir des
+traditions et bonnes règles d’autrefois, d’autre part ils ont prétendu
+que _le plaisir que causaient leurs œuvres était la règle la plus sûre
+pour en bien juger_. Et «comme ils composaient leurs pièces d’après ces
+principes et qu’ils y conformaient leurs discours, peu à peu ils
+enlevèrent à la multitude toute bienséance et toute retenue, et elle en
+vint à se croire en état de juger par elle-même...»
+
+«C’est ainsi que le _gouvernement d’Athènes, d’aristocratique qu’il
+était est devenu théâtrocratique_.»--La théâtrocratie athénienne a eu
+pour effet d’affranchir tout citoyen, «le désordre passant des
+beaux-arts à tout le reste», de tout respect pour les magistrats, les
+supérieurs et les _meilleurs_, et de là l’on est passé «au mépris de la
+puissance paternelle et des vieillards» et de là à «secouer le joug des
+lois», et de là à ne respecter «ni promesse, ni serments, ni dieux,
+imitant et renouvelant l’audace des anciens Titans».
+
+Tout cela était en germe dans la _théâtrocratie_, ou tout au moins la
+_théâtrocratie_ a contribué à tout cela dans une large part.
+
+Aussi bien c’est la _théâtrocratie_ qui a tué Socrate, et voilà une
+preuve qui en vaut quelques autres.
+
+Pour en revenir aux poètes en général, il n’est pas très étonnant que ce
+soit un représentant des poètes, comme l’a dit Socrate en son apologie,
+un faiseur de tragédies et de dithyrambes, Mélitus, qui ait accusé
+Socrate de corrompre la jeunesse; car ce sont précisément les poètes qui
+pervertissent la jeunesse, et le premier vice que nous trouvions
+reprocher à autrui c’est toujours le nôtre.
+
+Depuis Homère jusqu’à Mélitus, tous les poètes, à l’exception peut-être
+de Pindare, ont corrompu les hommes par leurs fables.
+
+C’est Hésiode qui nous raconte les mauvais traitements qu’Uranus fit
+subir à Saturne, Saturne à Uranus et Saturne à Jupiter et Jupiter à
+Saturne. Le bel exemple à proposer aux enfants que des pères toujours
+armés contre leurs fils et des fils toujours combattant leurs
+pères!--C’est Hésiode racontant la guerre des dieux les uns contre les
+autres. Le beau modèle à proposer à des citoyens, et comment veut-on
+après cela que les défenseurs de l’État aient en horreur les dissensions
+et les discordes civiles?
+
+Non, il ne faut pas, dans une république qui sera vertueuse ou qui ne
+sera point, qu’on entende dire que Junon a été mise aux fers par son
+fils, et Vulcain précipité du ciel par son père pour avoir voulu
+secourir sa mère pendant que Jupiter la frappait. Il ne faut point qu’on
+entende dire que les dieux parcourent le monde et s’en vont de ville en
+ville sous des formes étrangères, ce qui rend lâches et timides les
+enfants et même les hommes.
+
+Les poètes sont des enfants eux-mêmes qui aiment à avoir peur, qui
+aiment les histoires de revenants et de prodiges, qui ne comprennent
+rien à la divinité, qui en donnent des idées fausses et méprisables et
+qui n’inspirent pas aux hommes autre chose qu’une parfaite immoralité
+sous le voile de la tradition et de la religion nationale. Il faut
+«veiller sur les poètes et les contraindre à nous offrir dans leurs vers
+un modèle de bonnes mœurs ou à n’en point faire du tout».
+
+Mêmes choses à dire, du reste, de tous les artistes, quoique ceux qui ne
+se servent point de la parole soient moins directement corrupteurs. Il
+faut empêcher en général tous les artistes «de nous donner soit en
+peinture, ou en architecture, ou en quelque autre genre que ce soit, des
+ouvrages qui n’aient ni grâce, ni correction, ni noblesse, ni
+proportions. Quant à ceux qui ne pourront faire autrement, nous leur
+défendrons de travailler chez nous, dans la crainte que les gardiens de
+notre république, élevés au milieu de ces images vicieuses, comme dans
+de mauvais pâturages et se nourrissant, pour ainsi dire, chaque jour de
+cette vue, n’en contractent à la fin quelque grand vice de l’âme, sans
+s’en apercevoir...»
+
+Voilà ce que Platon pense, en résumé, de la République des lettres et
+des arts. Il la considère en général comme un État dans l’État très
+funeste à l’État. Tantôt--mais il faut bien savoir que ce n’est qu’une
+boutade devenue trop célèbre et peut-être bien sa pensée de derrière la
+tête, mais où il n’aime pas à trop s’arrêter--tantôt il dit qu’il faut
+couronner tous ces gens-là de fleurs et les mettre à la porte de l’État;
+plus souvent il veut tout simplement une _censure_, mais en quelque
+sorte une censure active et non point seulement prohibitive, qui force
+le poète et l’artiste à se mettre au service de la vertu et à
+l’enseigner. Le poète, ou l’artiste, doit être l’auxiliaire et même
+l’instrument du magistrat dans l’œuvre d’éducation morale que celui-ci
+poursuit sans cesse: «Il faut [que le magistrat] cherche des artistes
+habiles, capables de suivre à la trace la nature du beau et du gracieux,
+afin que nos jeunes gens, élevés au milieu de leurs ouvrages comme dans
+un air pur et sain, en reçoivent sans cesse de salutaires impressions
+par les yeux et par les oreilles et que dès l’enfance tout les porte
+insensiblement à imiter, à aimer le beau, et à établir entre lui et eux
+un parfait accord.»--«A l’exemple du médecin qui, pour rendre la santé
+aux malades et aux languissants, mêle à des aliments et à des breuvages
+flatteurs au goût les remèdes propres à les guérir et de l’amertume à ce
+qui pourrait leur être nuisible afin qu’ils s’accoutument pour leur bien
+à la nourriture salutaire et n’aient pas de répugnance pour l’autre; de
+même le législateur habile engagera le poète _et le contraindra même_,
+s’il le faut, par la rigueur des lois, à exprimer dans des paroles
+belles et dignes de louange, ainsi que dans ses mesures, ses accords et
+ses figures, le caractère d’une âme tempérante, forte et vertueuse.»
+
+En un mot, l’art, _comme toute chose_, devrait être étroitement et
+sévèrement subordonné à la morale, et le beau n’est pas, comme on l’a
+fait dire à Platon, et comme il ne l’a jamais dit, et ce serait presque
+le contraire de sa pensée, la splendeur du vrai; mais le beau est la
+splendeur du bien; et c’est, pour parler simplement, le bien présenté
+avec agrément.
+
+Et cette théorie est si éloignée de celle des poètes grecs, elle est
+tellement ignorée d’eux, et quand elle est mise en pratique par eux
+c’est tellement par hasard, qu’il n’est pas très étonnant que Platon ait
+vu dans les poètes et les artistes grecs des gens _qui lui échappaient_,
+ce qui mène toujours à voir en gens de cette sorte des ennemis, des
+adversaires ou au moins des forces hostiles, ou au moins des obstacles.
+
+
+
+
+V
+
+LES HAINES DE PLATON: LES PRÊTRES ET LES DIEUX
+
+
+Pour des raisons très analogues à celles qui lui faisaient détester les
+poètes. Platon déteste les prêtres et la mythologie. D’abord et avant
+tout, les Dieux et les prêtres ont été cause autant que les poètes de la
+mort de Socrate. Socrate a succombé sous les coups d’une coalition
+démocratique, artistique et cléricale. La plèbe athénienne était très
+religieuse, sinon «foncièrement croyante», comme le dit M. A. Croiset.
+Elle était théophile. «On le voit bien, comme dit très justement ce même
+auteur, par le procès des Hermocopides [destructeurs ou mutilateurs des
+statues d’Hermès], on s’en rend compte également par tous les discours
+des orateurs, chez qui c’était un lieu commun, _même à l’époque de
+Démosthène et d’Eschine_, de montrer dans leurs adversaires des ennemis
+des Dieux. Ce qui peut dans les temps modernes [ceci est un peu exagéré]
+donner l’idée la plus exacte de l’esprit religieux de la démocratie
+athénienne, c’est peut-être Paris au temps de la Ligue».
+
+Songez à cette fureur de consulter les oracles, à cette _mantéomanie_,
+si gaiement raillée par Aristophane (personnages pliant sous le faix des
+oracles amoncelés, comme Dandin sous le poids des sacs à procès), songez
+encore à cette terrible loi d’_asébeia_ (impiété) qui paraît n’avoir
+frappé _à mort_ que Socrate et un ou deux autres, mais qui a contraint à
+fuir et à s’exiler pour ne pas périr Anaxagoras, malgré l’amitié et
+l’appui de Périclès, et Diagoras et Protagoras, et bien d’autres, dont
+vous trouverez la liste dans la _Critique des idées religieuses en
+Grèce_ de M. Decharme.
+
+Or, triomphante après la chute des «Trente Tyrans» et le retour des
+proscrits, la démocratie avait certainement voulu prendre sa revanche,
+ce qu’indique précisément la loi d’amnistie que Thrasybule réussit à
+faire voter. Mais la loi d’amnistie n’effaçait pas la loi d’_asébeia_ et
+c’est par cette loi que la démocratie cléricale se donna la consolation
+de tuer au moins Socrate, lequel s’était moqué et des Dieux et des
+«mangeurs de fèves», c’est-à-dire des électeurs plébéiens.
+
+On comprend donc que Platon n’aime ni les prêtres ni les Dieux et ait
+pour la mythologie et les mythologues aussi peu de goût que possible.
+Sans doute Platon, soit par habitude, soit par un peu de prudence (ce
+qui est moins mon avis, car, en somme, il s’est exposé à la loi
+d’_asébeia_ toute sa vie, et je crois qu’il faut estimer Platon
+extrêmement courageux), dit: «les Dieux» aussi souvent que «Dieu». Mais
+on peut considérer cette formule comme une simple figure de rhétorique,
+tant il est dédaigneux de la «mythologie» proprement dite, toutes les
+fois qu’il s’occupe d’elle directement et formellement.
+
+Sans doute Socrate, de la façon que le fait parler Platon dans
+l’_Apologie_, déclare hautement qu’il croit aux Dieux; mais il le
+déclare et surtout le prouve d’une manière assez étrange et un peu
+équivoque: «Tout le monde, dit-il en substance, sait que je crois aux
+Démons, puisque j’en ai un. Or qu’est-ce que c’est que les Démons? Ce
+sont les enfants des Dieux. Comment voulez-vous donc que je ne croie pas
+aux Dieux?...»--Il est presque loisible de prendre cela pour de l’ironie
+assez forte, comme, du reste l’ironie règne presque d’un bout à l’autre
+de l’_Apologie_.
+
+Toujours est-il que voici comme Platon parle des Dieux à son ordinaire.
+Il fait dire spirituellement à Socrate dans l’_Euthyphron_: «Selon toi
+une même chose paraît juste à certains Dieux et injuste aux autres, et
+ce dissentiment est la cause de leurs disputes et de leurs guerres,
+n’est-ce pas?
+
+--Sans doute.
+
+--Il suit de là qu’une même chose est aimée et haïe des Dieux; qu’elle
+leur est en même temps agréable et désagréable?
+
+--Cela me paraît ainsi.
+
+--Et par conséquent le saint et l’impie sont la même chose.
+
+--La conséquence pourrait bien être exacte.
+
+--... De sorte qu’il pourrait bien se faire que l’action que tu fais
+aujourd’hui en poursuivant la punition de ton père plût à Jupiter et du
+même coup déplût à Saturne; qu’elle fût agréable à Vulcain et
+désagréable à Junon...»
+
+Plus sérieusement, mais avec quelque sournoise ironie encore, dans le
+_Timée_, qui est de ton dogmatique, Platon commence par parler des Dieux
+auxquels il est évident qu’il croit et qui sont tout simplement les
+astres du ciel; puis, arrivant aux Dieux mythologiques, il en discourt
+de cette façon: «Quant aux autres divinités, nous ne nous croyons pas
+capables d’en expliquer l’origine. Le mieux est de s’en rapporter à ceux
+qui en ont parlé autrefois, et qui, issus de ces Dieux, comme ils le
+disent, doivent connaître leurs ancêtres. Le moyen de ne pas croire en
+cela des fils de Dieux, bien que leurs raisons ne soient ni
+vraisemblables ni solides? C’est l’histoire de leur famille qu’ils
+racontent, il faut donc l’accepter de confiance, selon l’usage. Telle
+est donc, nous n’en doutons pas, la généalogie de ces Dieux: De la Terre
+et du Ciel naquit l’Océan...»
+
+Il y a dans ce passage de quoi boire autant de ciguë qu’il en faut pour
+aller voir les Dieux de très près.
+
+Enfin tout à fait sérieusement, ce qui se marque à ce que Platon tient à
+_excuser ce qu’il attaque_ et à donner la raison d’être de ce que du
+reste il condamne, il parle ainsi de la mythologie tout entière: «Qu’on
+n’entende jamais dire parmi nous que Junon..., ni raconter tous ces
+combats des Dieux inventés par Homère, _qu’il y ait ou non des
+allégories cachées sous ces récits_; car un enfant n’est pas en état de
+discerner ce qui est allégorique et ce qui ne l’est pas, et tout ce qui
+s’imprime dans l’esprit à cet âge y laisse des traces que le temps ne
+peut effacer...»
+
+Ici Platon dit tout en très peu de mots, contrairement à ses habitudes.
+Il a l’air de croire, comme les hommes du XVIIe siècle, que la
+mythologie a été inventée par les poètes; mais il indique qu’il sait
+très bien que les mythes sont des idées très profondes sur les forces,
+les luttes et les mystères de la nature, idées revêtues de symboles et
+de métaphores brillantes; mais encore il affirme, avec beaucoup de
+raison, que ces mythes ne sont que frivoles ou corrupteurs pour ceux qui
+en ont perdu la clef et qui n’y voient plus que des anecdotes,
+c’est-à-dire pour tous les Grecs, même au quatrième siècle.
+
+Il n’est pas moins affirmatif et il n’est pas moins audacieux sur les
+rapports entre les hommes et les dieux. Les prières, les offrandes, les
+sacrifices et ce qu’il appelle synthétiquement «la sainteté» lui paraît
+un simple «trafic» qui n’est pas digne de la moindre considération:
+«Sacrifier c’est donner aux dieux; prier c’est leur demander... Il suit
+de là que la sainteté est la science de donner et de demander aux
+dieux... Pour bien demander, il faut leur demander ce de quoi nous avons
+besoin... et pour bien donner, il faut leur donner les choses qu’ils ont
+besoin de recevoir de nous... La sainteté, mon cher Euthyphron, est donc
+une espèce de trafic entre les dieux et les hommes.--Ce sera un trafic,
+si tu le veux.--Je ne le veux pas, s’il ne l’est réellement...»
+
+Cela ne serait peut-être que très vain et très puéril, si de ce trafic,
+de ce négoce il n’y avait pas toute une organisation, toute une
+administration, qui est la chose la plus immorale du monde. Les prêtres,
+les sacrificateurs, les devins sont les administrateurs de la «sainteté»
+et des relations entre les hommes et les dieux, et ils donnent à ces
+rapports un caractère de commerce honteux, et rien n’est plus capable de
+dépraver les hommes que cette administration de la sainteté: «Voici le
+langage que _le peuple et les poètes_ [et les prêtres, comme on verra
+plus loin; et les trois groupes humains que Platon n’aime point sont
+bien là] ont sans cesse dans la bouche... De tous ces discours, les plus
+étranges sont ceux qu’ils tiennent au sujet des dieux et de la vertu.
+Les dieux, disent-ils, n’ont souvent pour les hommes vertueux que des
+maux et des disgrâces, tandis qu’ils comblent les méchants de
+prospérités. _De leur côté_, des sacrificateurs et des devins,
+assiégeant les maisons des riches, leur persuadent que _s’ils ont commis
+quelque faute, eux ou leurs ancêtres, elle peut être expiée par des
+sacrifices_ et des enchantements, par des fêtes et par des jeux, _en
+vertu du pouvoir que les dieux leur ont donné_. Si quelqu’un a un ennemi
+à qui il veut nuire, homme de bien ou méchant, peu importe, il peut à
+très peu de frais lui faire du mal: ils ont certains secrets pour lier
+le pouvoir des dieux et en disposer à leur gré. Et ils confirment tout
+cela par l’autorité des poètes... Pour prouver qu’il est facile
+d’apaiser les dieux, ils allèguent ces vers d’Homère: «Les dieux mêmes
+se laissent fléchir par des paroles flatteuses, et quand on les a
+offensés, on les apaise par des libations et des victimes»... Ils font
+accroire, non seulement à des particuliers, mais à des villes entières,
+qu’au moyen de victimes et de jeux on peut expier les fautes des vivants
+et des morts. Ils appellent _Télétaï_ les sacrifices institués pour nous
+garantir des maux de l’autre vie, et ils prétendent que ceux qui
+négligent de sacrifier doivent s’attendre aux plus grands tourments dans
+les enfers. _Or quelle impression de pareils discours sur la nature du
+vice et de la vertu et sur l’idée qu’en ont les dieux et les hommes
+feront-ils dans l’âme d’un jeune homme doué d’un beau naturel et d’un
+esprit capable de tirer les conséquences de ce qu’il entend,
+relativement à ce qu’il doit être?..._»
+
+Oui, voilà une des causes profondes de la corruption des Grecs et
+particulièrement des Athéniens: leur religion et la façon dont ils
+l’entendent et la façon dont les prêtres la leur présentent et
+l’exploitent. Le cléricalisme mythologique, voilà un des ennemis.
+
+Aussi bien, il y a bien des manières d’être impie, parmi lesquelles on
+en peut distinguer trois principales. La première est de ne pas croire
+aux dieux [ou à Dieu: j’ai dit que Platon admet continuellement cette
+synonymie].--La seconde est de ne pas croire à la Providence et
+d’imaginer un Dieu ou des dieux indifférents aux choses humaines.--La
+troisième est de croire «qu’on gagne les dieux par des prières».
+
+Ces trois sortes d’impiété sont aussi graves et aussi funestes les unes
+que les autres. Ne pas croire à la Divinité provient toujours d’une
+perversité naturelle ou acquise.--Y croire, mais se persuader «qu’elle
+ne se met point en peine de ce qui nous touche provient ou du besoin que
+l’on a qu’il n’y ait point de juge, ou de la conscience que l’on a de
+crimes commis et qu’on ne veut pas qui soient jugés, et c’est une sorte
+d’anarchisme moral.--Y croire, croire qu’elle s’occupe de nous, mais
+croire qu’elle peut être fléchie par des sacrifices et des prières,
+c’est d’abord en avoir un incroyable mépris et mieux vaudrait n’y pas
+croire; c’est ensuite la prendre pour complice et puiser dans les
+rapports que l’on a avec elle, dans la «sainteté», un encouragement à
+mal faire. Un «saint» est un coquin qui prend une assurance contre les
+Enfers et qui, pour l’avoir prise, se confirme dans le propos d’être un
+coquin. Et cette impiété est peut-être la plus effroyable des trois,
+parce qu’elle est la plus raffinée.
+
+Aussi les hommes devraient dire aux législateurs: «Nous exigeons de vous
+que vous nous prouviez par de bonnes raisons qu’il existe des dieux et
+qu’ils sont d’une nature trop excellente pour se laisser fléchir par des
+présents... _Car c’est là précisément ce que nous entendons dire_, avec
+beaucoup d’autres choses semblables, par des gens qui passent pour très
+capables, _poètes, orateurs, devins, prêtres_, sans parler d’une
+infinité d’autres personnes; ce qui, _loin de nous détourner de
+commettre l’injustice_, n’a d’autre effet que de _nous porter à remédier
+au mal après qu’il a été fait..._»
+
+Avec les poètes, avec les sophistes, avec les démocrates, Athènes compte
+comme agents très énergiques de corruption, de perversité et de
+décadence, ses devins, ses prêtres et ses dieux mêmes.
+
+
+
+
+VI
+
+MALGRÉ SES HAINES...
+
+
+Et cependant, malgré ses haines et comme il arrive à tout homme
+intelligent et réfléchi, Platon n’est pas sans comprendre, un peu
+confusément peut-être, ce qu’il y a de juste dans tout ce qui--idées,
+mœurs et institutions--est le plus contraire à ses idées propres.
+
+C’est à la fois l’embarras et le stimulant et du reste la condition
+d’être de tout penseur. On ne comprend jamais bien que ce dont on
+comprend le contraire et cela ne laisse pas d’embarrasser et d’entraver
+quelques-uns, même jusque-là qu’ils s’arrêtent dans le scepticisme ou
+dans la neutralité; et cela aussi est pour les esprits vigoureux un
+aiguillon, les poussant à résoudre l’antinomie ou à s’en évader par
+quelque invention heureuse.
+
+Platon déteste les poètes, et il est poète lui-même, et d’ailleurs
+tellement amoureux de poésie qu’il cite sans cesse les poètes, beaucoup
+plus que ne font à l’ordinaire les écrivains grecs, du moins de son
+temps.
+
+Platon déteste les sophistes; et il est très évident qu’il est si
+pénétré de leurs leçons, de leur influence et en quelque sorte de leur
+esprit même, qu’il n’a pas inventé une autre façon de raisonner que la
+leur; si l’on ne doit pas dire qu’il a perfectionné la leur et l’a
+raffinée et aggravée. Ç’a été sa faiblesse auprès de la postérité qu’il
+a toujours prouvé le vrai à l’aide de tous les artifices dont on se sert
+à l’ordinaire pour prouver le faux. Il prouve le vrai par des arguments
+captieux, des pièges tendus, des digressions déconcertantes, des
+manœuvres stratégiques, des faux-fuyants et des paradoxes. Il est le
+sophiste de la vérité. Il a, pour parler à peu près le langage de
+l’école d’alors, il a «l’idée forte», et il semble s’appliquer à la
+prouver par le «discours faible».--Avez-vous remarqué que, même quand il
+met en présence les Sophistes et Socrate, ce sont les Sophistes qui vont
+plus droit au but et qui ont plus de loyauté dans la discussion; et que
+c’est Socrate qui louvoie sans cesse et qui a sans cesse les démarches
+tournantes et les mouvements obliques?
+
+Est-ce coquetterie? On l’a cru, peut-être avec raison. Est-ce regret et,
+comme on était tenté de dire tout à l’heure: «regrette-t-il assez de
+n’être pas poète épique!», doit-on dire maintenant; «il regrette
+vraiment de n’être pas un sophiste et il veut l’être au moins dans la
+forme»?--C’est plutôt très vaste et souple compréhension et maîtrise
+intellectuelle; et _ce qu’il y a de bon_, à son avis et selon son goût,
+_dans chaque chose_, et l’âme de bonté qu’il y a dans les choses
+mauvaises et l’âme de vérité qu’il y a dans les choses fausses, comme a
+dit Spencer, il ne voudrait pas quelles lui échappassent et il sentirait
+un manque à en être privé.
+
+Il n’est personne d’un peu cultivé qui ne soit un peu dans cet état
+d’esprit et il suffit de ne point s’y complaire trop et de ne s’y point
+trop arrêter; mais à la fois on peut trouver que Platon s’y est trop
+amusé pour rester toujours clair; et à la fois on serait fort désespéré
+qu’il n’eût aucunement cédé à cette tendance.
+
+Il a détesté les prêtres et les dieux; et, non seulement c’est un esprit
+religieux et un esprit mystique; mais c’est un prêtre et c’est un
+mythologue et un mythopoète et comme un démiurge de mythes. Nul doute
+qu’il n’eût l’esprit sacerdotal, qu’il n’eût voulu être un prêtre, un
+prêtre très pur, un prêtre à faire rougir et à plonger dans la confusion
+les prêtres qui l’environnaient; mais un prêtre. La _République_ tout
+entière et aussi et surtout les _Lois_ sont d’un Moïse attique, d’un
+Moïse qui écrit les tables de la loi sur le Cap Sunium.
+
+Et pour ce qui est de mythologie, moitié dernier éditeur des philosophes
+mythiques qui l’ont précédé, moitié créateur et inventeur, il en fait
+une tout entière, il en construit une qui est intégrale, à quoi il ne
+manque rien et qui est à ravir l’imagination. On peut même dire, et on
+le verra assez par la suite, que Platon est hanté par le mythe comme un
+voyant par des visions. Je ne crois pas qu’il faille du tout dire que
+ses mythes sont des _ornements_ dans ses dialogues. Ils sont, sinon la
+substance même de l’esprit de Platon, du moins un des éléments
+principaux de sa pensée. Je le crois, sans doute, surtout un esprit
+abstrait; mais je le crois en même temps un esprit qui a besoin de voir
+la métaphysique en tableaux pour se satisfaire pleinement.
+
+En cela très grec, et d’une race dont c’est précisément la marque
+distinctive qu’elle avait l’esprit aussi subtil que plastique et aussi
+plastique que subtil et qu’il lui était difficile de sacrifier une de
+ces facultés à l’autre et de faire plier l’une des deux sous la pression
+de l’autre, quelque forte que fût celle-ci.
+
+Le mythe est donc ce que Platon respire, comme l’abstraction est ce
+qu’il élabore, et l’abstraction est son travail, qu’il aime, et le mythe
+sa récréation naturelle, qu’il aime peut-être plus; à moins, ce qui est
+probable, qu’il aime autant l’un que l’autre, selon les heures, et
+qu’une vie partagée entre les deux lui paraisse harmonieuse comme une
+œuvre d’art et la seule digne d’être vécue.
+
+Et enfin, dernier contraste, ou plutôt dernier _complément_ et chose qui
+montre plus que tout cette compréhension peut-être volontaire, plus
+probablement naturelle et instinctive du génie de Platon, il déteste la
+démocratie; il déteste l’égalité; il n’attend rien de bon de l’égalité,
+et l’égalité ne laisse pas d’exercer sur lui je ne sais quelle séduction
+qui reste confuse, mais qui est bien significative, puisque, par ce
+qu’elle a d’indéterminé, elle ressemble à je ne sais quoi comme un vague
+aveu, ou un vague regret ou un vague retour.
+
+C’est Mme de Rémusat, je crois, qui a dit: «On n’est jamais uniquement
+ce qu’on est surtout.» Platon est surtout aristocrate; c’est bien
+évident et c’est certain; mais il ne peut pas s’empêcher, ou de
+regretter de n’être pas égalitaire, ou de chercher à l’être de quelque
+façon;--et l’on est toujours un peu ce qu’on regrette de n’être pas.
+
+Avez-vous lu cette singulière page des _Lois_? Je confesse que je ne la
+comprends pas; mais comme indication, au moins, de quelque chose qui n’a
+pas été exprimé et qui peut-être ne pouvait pas l’être, elle est bien
+curieuse: «Il n’y a d’_égalité entre les choses inégales qu’autant que
+la proportion est gardée_, et ce sont les deux extrêmes de l’égalité et
+de l’inégalité qui remplissent les États de séditions. Rien n’est plus
+conforme à la vérité, à la droite raison et au bon ordre que l’ancienne
+maxime _qui dit que l’égalité engendre l’amitié_. Ce qui nous met dans
+l’embarras, c’est qu’il n’est pas aisé d’assigner au juste l’_espèce
+d’égalité propre à produire cet effet_; car il y a deux sortes d’égalité
+qui se ressemblent par le nom, mais qui sont bien différentes en
+réalité. L’une consiste dans le poids, le nombre et la mesure: il n’est
+point d’État, point de législateur à qui il ne soit facile de la faire
+passer dans la distribution des honneurs en les laissant à la
+disposition du sort. Mais il n’en est pas ainsi de la vraie et parfaite
+égalité, qu’il n’est pas aisé à tout le monde de connaître. Le
+discernement en appartient à Jupiter, et elle ne se trouve que bien peu
+entre les hommes. Mais encore c’est le peu qui s’en trouve, _soit dans
+l’administration publique, ou dans la vie privée, qui produit tout ce
+qui s’y fait de bien_. C’est elle qui donne plus à celui qui est grand,
+moins à celui qui est moindre, à l’un et à l’autre dans la mesure de sa
+nature. Proportionnant ainsi les honneurs au mérite, elle donne les plus
+grands à ceux qui ont plus de vertu et les moindres à ceux qui ont moins
+de vertu et d’éducation. Voilà en quoi consiste la juste politique, à
+laquelle nous devons tous tendre, mon cher Clinias, ayant toujours les
+yeux fixés sur cette égalité dans l’établissement de notre nouvelle
+colonie. Quiconque pensera à fonder un État doit se proposer le même but
+dans son plan de législation et non pas l’intérêt d’un ou de plusieurs
+tyrans ou l’autorité de la multitude; mais toujours la justice, qui,
+comme nous venons de le dire, n’est autre chose que l’égalité établie
+entre les choses inégales, conformément à leur nature.»
+
+Il m’est certes impossible d’expliquer ce que Platon veut dire ici.
+Cette égalité introduite entre des choses inégales, cette égalité
+proportionnelle qui ne peut être que l’inégalité, ce partage des
+honneurs selon les mérites et en considération de la vertu et de
+l’éducation qui est à peu près la formule de la _Déclaration des Droits
+de l’homme_: «la République ne connaît d’autres motifs de préférence que
+les vertus et les talents», mais qui reste bien vague et qui en tout cas
+est si peu l’égalité que précisément elle l’exclut; cet essai, en vérité
+sophistique, de donner le mot en retenant la chose et d’arriver
+péniblement, en quelque sorte, à pouvoir prononcer le mot tout en se
+gardant bien de le définir et de le faire correspondre à une chose
+définissable; cet emploi plaisant du mot «vrai», que nous avons retrouvé
+si souvent et qui est le signe qu’on n’accepte point la chose que l’on
+préconise sans doute, mais que l’on ne préconise qu’à la condition
+qu’elle soit «véritable», c’est-à-dire conforme à notre goût, en telle
+sorte que tout homme qui vous parle de «vraie» justice, c’est qu’il ne
+veut point de la justice, et que tout homme qui vous parle de «vraie»
+liberté, c’est qu’il est despotiste, et que tout homme qui vous parle de
+«vraie» propriété individuelle, c’est qu’il est collectiviste;--tout
+cela évidemment montre surtout l’embarras de Platon dans cette affaire;
+embarras qu’avec son eutrapélie habituelle il avoue lui-même; mais tout
+cela montre aussi qu’en vérité, il voudrait bien trouver un moyen d’être
+égalitaire.
+
+Vous avez remarqué cette pensée profonde: «c’est l’égalité qui engendre
+l’amitié». Elle est en parfaite contradiction, ce me semble, avec cette
+autre, toute voisine: «Ce sont les deux extrêmes _de l’égalité et de
+l’inégalité_ qui remplissent les États de séditions»; et du reste elle
+est fausse, et si l’amitié entre inégaux est à peu près impossible, il
+est vrai aussi que l’amitié entre égaux est parfaitement rare. Cette
+pensée est donc contredite par Platon lui-même et d’ailleurs très
+contestable; mais elle contient une âme de vérité, parce que, prise à
+l’inverse, elle est assez vraie, parce que ce n’est pas de l’égalité que
+naît l’amitié, mais de l’amitié que naît l’égalité ou une sorte
+d’égalité.
+
+Sont égaux de cœur, pour ainsi parler, et se sentent égaux de cœur les
+citoyens, les concitoyens, les compatriotes qui s’aiment. On est des
+égaux quand on est des frères. La «vraie» égalité est la fraternité. La
+«vraie» égalité, et je ne veux pas dire que l’autre soit fausse, mais
+j’entends que celle-ci est bonne et qu’elle est féconde, la vraie
+égalité existe quand des citoyens très inégaux en forces, en
+intelligence, par l’éducation, par la fortune, sont convaincus
+cordialement que cependant, d’une certaine façon, ils sont égaux encore,
+soit comme fils d’un même père, et c’est l’égalité à base de sentiment
+religieux, soit comme fils de la même mère, et c’est l’égalité à base de
+sentiment patriotique. La vraie égalité consiste à croire que, malgré
+tant d’inégalités, on aime également quelque chose ou l’on est aimé
+également par quelqu’un.
+
+Cette égalité de fond, si on la sent comme par dessous tant d’inégalités
+nécessaires, à savoir naturelles ou imposées par l’histoire, si on la
+sent, elle existe; si on ne la sent pas, elle n’existe point.
+
+Mais si on la sent très fortement, non seulement elle existe, mais elle
+est féconde. Elle crée. Elle se crée elle-même, et je veux dire qu’elle
+se développe et elle crée une foule d’actes de solidarité, de dévouement
+des uns envers les autres qui aboutissent à une égalité générale, non
+seulement très réelle, mais très sensible.
+
+Il me semble que c’est cela qu’a entrevu Platon, et je ne me ferai pas
+prier pour dire que non seulement il l’a entrevu, mais qu’il l’a très
+bien vu; et que c’est moi qui par ma faute ne fais que l’entrevoir dans
+sa rédaction.
+
+Il me semble donc que c’est cela que Platon a vu et a cherché à démêler.
+Il sentait bien que la démocratie, quoi qu’en eût dit Thucydide et quoi
+que, tout compte fait, il en pensât lui-même, ne pouvait pas être tout
+simplement «_une bêtise_».
+
+Et d’ailleurs ce sont les simplistes, c’est-à-dire les gens grossiers,
+qui décident ainsi et qui s’expriment de la sorte. Il sentait bien qu’il
+devait être vrai et qu’en tout cas il était élégant de croire que la
+démocratie contenait en son fond quelque chose qui était moins bête
+qu’elle.
+
+Et c’est pour cela qu’il cherchait et que peut-être il trouvait ce qui
+est la beauté cachée de l’idée égalitaire ou ce qui peut en excuser le
+goût.
+
+Toujours est-il que Platon est assez «complexe» pour que, même en
+politique, même sur le point où il était le plus séparé de ses
+adversaires, il fût encore au moins disposé à leur accorder quelque
+chose et c’est à savoir la faveur flatteuse de pousser la condescendance
+jusqu’à affecter de les comprendre, et mieux qu’ils ne se comprenaient
+eux-mêmes.--L’égalité? Je leur en donnerai leçon quand il me plaira.
+
+
+
+
+VII
+
+SON DESSEIN GÉNÉRAL
+
+
+Ainsi orienté, ainsi poussé par les tendances maîtresses que j’ai dites
+et tempéré et contenu par son aptitude à comprendre ce qu’il n’aimait
+pas, après de longues années de voyages, d’observations, de comparaisons
+et de réflexions, vers quarante ans, d’après les meilleures conjectures
+des historiens, Platon songea à enseigner et à écrire. On peut se le
+figurer à cette époque, soit méditant au Cap Sunium, soit contemplant du
+haut de l’Acropole cette ville qu’il aimait et qu’il détestait tout à la
+fois, raisonnant à peu près de la manière suivante:
+
+Ce peuple fut très grand et est encore digne d’intérêt. Son passé
+légendaire auquel il ne faut, du reste, ajouter aucune créance, montre
+au moins qu’il a tenu une certaine place dans l’humanité. Ses
+législateurs furent des hommes de très grand sens pratique et qui
+avaient l’instinct de la justice et qui sont restés justement célèbres
+dans tout le monde civilisé. Sa résistance aux Asiatiques, quoique
+démesurément amplifiée et exaltée par les historiens et les poètes, fut
+singulièrement honorable et glorieuse. Il a eu des héros et il a eu des
+saints, dans le sens vrai de ce mot. C’est un grand peuple qui
+s’effondre.
+
+Il est très probable qu’il va disparaître en très peu de temps,
+peut-être avant la fin de ma vie. Sa décadence a été d’une rapidité
+anormale et comme prodigieuse. On peut l’attribuer vraisemblablement à
+plusieurs causes. Il avait un fond de frivolité et d’outrecuidance qui
+lui faisait croire que le monde était destiné à être sa conquête, et il
+s’est jeté dans des entreprises folles qui l’ont amené en trois
+générations à être conquis, désarmé et blessé à mort. Il respire
+actuellement, parce que ses vainqueurs sont occupés ailleurs; mais un
+nouveau conquérant, et qui n’aura pas beaucoup de peine à être le
+conquérant définitif, peut se dresser demain.
+
+Ce peuple ne prend point du tout le chemin qui peut mener au relèvement
+et à la santé politique. Après avoir été trop patriote et comme enivré
+de volonté de puissance, il semble n’être plus patriote le moins du
+monde, et c’est bien un trait et une marque de sa versatilité naturelle.
+Il croit être démocrate, et s’il l’était ce ne serait déjà point une
+très bonne fortune; mais il ne l’est pas; il est foncièrement
+anarchique. Ne pas obéir, n’avoir aucune hiérarchie et que personne ne
+soit au-dessus d’un autre, c’est à peu près sa seule idée générale. Il
+l’habille, à ce qu’il me semble, de la formule suivante: «Je ne veux pas
+obéir; je veux être persuadé.» C’est assez spirituel et ce ne serait pas
+si loin d’être juste; mais comme il est très passionné, très artiste et
+très féminin, il se trompe sur ce qu’il appelle persuasion: il se croit
+persuadé quand il est flatté et il trouve une foule de gens, comme on
+pense, pour lui prodiguer cette persuasion-là.
+
+Il s’ensuit qu’il n’a pas de gouvernement et qu’il ne se gouverne pas.
+Il n’y a à Athènes aucun plan suivi de gouvernement, aucune idée
+directrice, même fausse. Cette belle ville est une trière à la dérive.
+
+On se relève de tout avec la force morale; mais ce peuple n’a aucune
+moralité. A vrai dire, il n’en a jamais eu beaucoup, si ce n’est sous
+forme de patriotisme; mais il en a moins que jamais et non pas plus en
+haut qu’en bas; et, de plus, il a en lui, très actifs, de terribles
+éléments d’immoralité, de terribles agents de démoralisation.
+
+Il est corrompu par ses sophistes. Ceux-ci exercent leurs ravages dans
+la classe supérieure, qui n’est plus dirigeante, mais qui pourrait être
+édifiante, excitante, assainissante et qui commence à être tout le
+contraire. Le tort des Sophistes, qui sont gens d’esprit et de talent,
+est de n’avoir aucun idéal, de tout rapporter au succès et de
+n’enseigner rien autre chose que des moyens de succès.
+
+Leurs élèves, par suite, sont tous des contrefaçons d’Alcibiade. C’est
+Critias, Thrasymaque, Calliclès, jeunes gens brillants, spirituels,
+séduisants et éloquents, mais qui ne songent à autre chose qu’à
+«arriver», qu’à dominer, sans se soucier des moyens et sans se demander
+dans quel but. Quand ils ont dit: «Il s’agit d’être les premiers dans la
+ville», ils ont dit tout ce qu’ils pensent et ils sont au bout de leur
+philosophie. Or ne vouloir qu’arriver au pouvoir par quelques moyens que
+ce soit et, parvenu là, ne savoir pas pour quoi faire, c’est une
+puérilité et une espèce de sauvagerie. C’est le contraire même d’une
+civilisation, même rudimentaire. Les Sophistes avec tout leur talent,
+tout leur savoir et toutes leurs prétentions, ne sont que des
+professeurs d’ambition cynique.
+
+Ce peuple est encore perverti par ses poètes et artistes. Ce sont gens
+qui ont un certain sentiment du beau, mais qui croient fermement que
+cela suffit à l’humanité. Ils sont immoralistes sans cynisme, eux; mais
+en toute candeur et, ce qu’il y a de grave, ils traitent sans aucun
+souci du sentiment de la moralité tous les sujets possibles et notamment
+ceux qui pourraient mettre quelque force morale et quelque _ton_ dans
+les âmes. Les vieilles légendes, nationales ou autres, qui auraient
+souvent un grand sens et une grande portée et qui seraient de nature à
+faire réfléchir, ils les traitent en beauté, uniquement, et en
+considération seule de l’agrément qu’elles peuvent avoir. Pourvu que la
+bulle de savon soit brillante et chatoyante et s’envole avec grâce, ils
+sont pleinement satisfaits.
+
+Et, après tout, on ne peut guère leur demander autre chose et le foulon
+n’a qu’à fouler; mais le malheur c’est que ce peuple attribue à ces jeux
+une importance extraordinaire et ne voit rien au monde de plus
+considérable. C’est précisément le moyen de rester enfant éternellement.
+L’enfant _a raison_ de s’attacher au beau et de s’en pénétrer en quelque
+sorte, et, si je faisais un traité de pédagogie, c’est bien, quoique
+avec toutes sortes de précautions, par la _mousikè_, tout autant que par
+la gymnastique et peut-être un peu plus, que je dresserais les
+nourrissons de la cité. La vue de la beauté donne à l’âme l’eurythmie
+nécessaire.
+
+Mais ce n’est là qu’un moyen d’éducation, c’est un acheminement; ce
+n’est pas le but. Les Athéniens restent enfants en ceci qu’ils
+considèrent comme l’objet de la vie ce qui n’en est que la préparation
+d’abord et l’ornement ensuite. Si l’on veut, ils ne sont pas corrompus
+par l’art; mais ils sont maintenus par leur amour excessif de l’art dans
+l’immoralité, dans l’indifférence morale qui leur est naturelle et qui
+est entretenue puissamment par d’autres choses.
+
+Et ce peuple est enfin corrompu par ses prêtres, qui sont les derniers
+des hommes. Ils n’ont, à la vérité, aucune influence sur l’élite, qui en
+partie ne croit à rien, en partie ne croit qu’à la divinité du beau, en
+partie croit secrètement, et avec des allures de conspirateurs, aux
+mystères, assez purs et assez obscurs aussi, d’Éleusis ou des Orphistes.
+Oui, l’élite athénienne échappe aux prêtres complètement. Mais
+qu’importe, si les prêtres conservent un immense ascendant sur le
+peuple, qui est ici le maître absolu?
+
+Or les prêtres tiennent le peuple et ils l’abêtissent à souhait et le
+démoralisent à merveille. Ils le gorgent d’oracles idiots; le flattant
+par le merveilleux comme les démagogues par des caresses et des
+déclarations d’amour; lui faisant croire tous les matins qu’il va être
+vainqueur de la terre et qu’il est le mignon des dieux tout-puissants.
+Ils l’habituent au vice en le lui représentant comme rachetable par des
+sacrifices et des présents offerts à la divinité. Et, par ce double
+procédé, ils l’amputent et de toute virilité et de toute moralité. Il y
+a longtemps déjà que ce peuple n’a plus d’âme.
+
+Aussi, après de terribles blessures reçues et de terribles déchéances,
+dont il n’a plus l’air de se souvenir le moins du monde, voilà qu’un
+peuple jeune et fort, qu’il est assez inepte pour mépriser, se dresse au
+nord et s’apprête à le rayer définitivement du nombre des nations.
+
+Mais précisément n’est-ce pas là une bonne contingence et ne faudrait-il
+pas justement laisser aller les choses comme elles vont et où elles
+doivent naturellement aller?
+
+Je ne sais trop. Outre que le patriote ne peut même pas et ne doit pas
+se poser cette question, le philosophe a quelque raison d’y répondre
+négativement. Sans doute ce qui importe à l’humanité c’est que les
+peuples faibles disparaissent et que les peuples sans moralité, ce qui
+est à très peu près la même chose, disparaissent, et que les peuples
+sots, ce qui est encore dans le même ordre d’idées, soient anéantis.
+Cependant on peut plaider avec quelque raison la cause des peuples
+faibles, immoraux et sots, qui du reste ont de l’esprit, ce qui, et nous
+en sommes bien la preuve, n’est pas contradictoire.
+
+Que les Athéniens disparaissent comme peuple, évidemment cela ne fera
+point un grand tort à l’humanité, et même on peut soutenir que cela lui
+sera un profit, les Athéniens donnant un mauvais exemple, celui de la
+déraison. Et l’on peut dire aussi que cela ne leur fera aucun tort à
+eux-mêmes, puisqu’ils continueront à avoir de l’esprit et à faire de
+belles statues, seule vocation qui soit la leur, et qu’ils seront
+administrés plus sagement qu’ils ne le sont, à coup sûr, puisqu’ils ne
+le seront pas par eux-mêmes.
+
+Tout cela est juste. Mais je crois bien aussi qu’un peuple qui cesse
+d’être un peuple perd quelque chose même de ses qualités non politiques
+et que les Athéniens auront moins d’esprit, et feront moins de belles
+statues et de belles tragédies quand ils seront province de quelque
+vaste empire. L’autonomie nationale est une fierté qui soutient même le
+particulier, même l’artiste, même le poète, même le philosophe, et qui
+lui donne ou lui garde toute son énergie et toute sa vertu productrice
+et créatrice. Cela est à peu près certain.
+
+Il y a donc perte pour l’humanité tout entière quand un peuple qui n’est
+pas un simple agrégat d’imbéciles est absorbé par un peuple plus
+puissant.
+
+Ceux qui rêvent une humanité tout entière régie par un seul
+gouvernement, celui du peuple le plus fort, font un rêve très séduisant
+et je dirai honorable, au point de vue de la paix humaine; mais ils ne
+songent pas assez que, bon gré mal gré, c’est à une sorte de congestion
+cérébrale de l’humanité qu’ils visent en effet, avec afflux de sang à la
+tête et paralysie de tout le reste. Le centre du monde transporté
+quelque part ailleurs qu’ici, il se peut très bien que les Athéniens et
+les Béotiens, qui ne sont pas des sots, et les Corinthiens et tous les
+autres deviennent stupides ou rebroussent chemin, du moins, vers
+l’ineptie primitive. Il est bon que l’humanité ait plusieurs foyers de
+civilisation, et dès que l’un de ces foyers ou s’éteint ou est comme
+invité à s’éteindre, c’est vraiment une perte pour l’humanité générale.
+
+C’est pour cela, et sur ce point l’instinct populaire ne se trompe pas,
+c’est pour cela qu’il est vraiment du devoir de chaque citoyen de ne pas
+renoncer sa patrie et de ne point la considérer comme disparue tant
+qu’elle ne l’est pas matériellement et sans retour, quand bien même il
+la considère comme moralement n’existant plus.
+
+Mon devoir est donc d’essayer de rendre une âme à ce pays qui est le
+mien.
+
+Or ce qui lui manque, en haut, en bas et au milieu, c’est une moralité
+et une morale; et que ceci donne cela, rien n’est plus douteux; mais il
+y peut contribuer et, tout compte fait, le philosophe ne peut faire
+autre chose pour essayer de rendre une moralité à un peuple que de lui
+prêcher une morale.
+
+Moralisons donc et par l’exemple et par la doctrine. C’est ce qu’a fait
+Socrate, et il n’y a meilleur conseil à suivre en cette ville et du
+reste en ce monde que d’imiter Socrate. Il faudrait écrire une
+_Imitation de Socrate_ en autant de volumes qu’il sera nécessaire ou
+expédient.
+
+Socrate, du reste, avait ses défauts. Il était trop satirique, trop
+ironique, trop sardonique et trop amoureux de l’attitude de gageure ou
+de défi. Ce sont choses à conserver, comme sel et ragoût, mais à
+atténuer et embellir de bonne grâce. De plus, il n’avait aucun système,
+de quoi d’aucuns pourront le louer, mais ce qui ne manque jamais de
+donner à une discipline philosophique quelque chose de négatif. Il
+disait trop: «Vous ne savez rien--ni moi non plus.» A quoi l’on pouvait
+répondre: «Donc taisons nous--et vous aussi.» Il est bon d’affirmer
+quelque chose et de dire: «je sais», sans prétendre, du reste, tout
+savoir. Mais savoir quelque chose, seulement quelque chose, c’est déjà
+systématiser.
+
+Je donnerai donc aux Athéniens mes idées générales sur l’ensemble des
+choses; mais, pour ne point perdre de vue mon dessein, toujours en
+rattachant toutes ces idées à la morale, à l’importance supérieure de la
+morale et à la nécessité de la morale. La morale était le tout de
+Socrate, elle sera le fond et le centre de Platon, toutes les parties de
+mon enseignement étant, du reste, présentées de telle sorte que ce
+centre et que ce fond resteront bien dans les esprits, en dernière
+analyse, comme étant le tout.
+
+Ce socratisme, je ne dirai pas surélevé, mais complété et couronné, je
+voudrais qu’il devînt l’esprit public athénien. On ne sait jamais ce qui
+peut advenir. Il n’est pas impossible que les Athéniens reconnaissent
+très nettement en moi un second Socrate et me fassent boire de la ciguë,
+ce qui est la bonne mort des héros de la pensée; il n’est pas
+impossible, quoiqu’il soit moins probable, qu’ils se prennent
+d’enthousiasme pour ces doctrines et qu’ils se régénèrent en s’en
+inspirant; il n’est pas impossible, encore, qu’ils s’en amusent
+tranquillement, sans en profiter le moins du monde, et qu’ils me
+laissent tranquille jusqu’à l’âge le plus avancé.
+
+Dans les deux premiers cas j’aurai eu une destinée très glorieuse et
+littéralement digne d’un dieu, et dans les trois cas j’aurai fait mon
+devoir d’homme, de philosophe et de citoyen.
+
+Et puis c’est toujours une chose très intéressante que de philosopher.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi pouvait parler Platon en regardant la Théorie revenir encore une
+fois de Délos.
+
+
+
+
+VIII
+
+SA MÉTAPHYSIQUE
+
+
+Voulant dresser une morale, Platon prétendit l’établir sur une
+métaphysique.
+
+Dès cette première démarche on peut l’arrêter et lui dire qu’il y a un
+grand péril à fonder ce qui doit être certain et inébranlable sur ce qui
+a toutes les chances du monde d’être incertain et indécis. On peut lui
+dire aussi que c’était là une première infidélité à son maître, puisque
+Socrate, ou n’a pas fait de métaphysique du tout (ce qui est possible;
+car enfin nous ne savons rien de lui) ou, au moins, n’a pas subordonné
+la métaphysique à la morale, ayant _indiqué_ une métaphysique utile à la
+morale, sans du reste l’approfondir, ayant--comme le suppose assez
+ingénieusement M. Croiset--enseigné Dieu «dans la mesure où il importe à
+l’homme de le connaître pour lui obéir».
+
+En tout cas, en se faisant métaphysicien, Platon s’éloignait évidemment
+des voies _ordinaires_ de Socrate. Ce n’est pas douteux.
+
+Mais il faut, pour comprendre, soit le dessein, soit seulement l’état
+d’esprit de Platon, réfléchir à plusieurs choses. D’abord en tout temps,
+et que ce soit dans la Grèce antique ou dans l’Europe moderne, il est
+extrêmement difficile de philosopher sans être métaphysicien, de
+philosopher en s’interdisant la métaphysique. Il n’est point du tout
+facile de tracer la limite _ne moveatur_ entre ce qui est métaphysique
+et ce qui ne l’est point. Que des choses dépassent la portée de nos
+observations, rien n’est plus facile à constater; mais que des choses
+dépassent la portée de nos raisonnements, et quelles sont ces choses,
+c’est ce qu’il est beaucoup plus malaisé de déterminer; parce qu’il
+n’est pas si facile que l’on peut croire de distinguer une hypothèse
+raisonnable d’un raisonnement et de dire: ceci est imagination, ceci est
+raisonnement véritable.
+
+La métaphysique se mêle insidieusement à toutes nos opérations
+intellectuelles, parce que nous sommes toujours tout proches d’elle et
+que nous plongeons en elle, en quelque sorte. La métaphysique n’étant
+que le nom que nous donnons à notre ignorance, à ce que nous devons
+ignorer, à ce qu’il est convenable que nous nous résignions à ignorer,
+il est clair que nous n’en connaissons pas les frontières plus que nous
+ne connaissons celles de notre ignorance même, c’est-à-dire de notre
+savoir.
+
+Et c’est ainsi que la métaphysique n’est pas la même chose pour tout le
+monde et qu’est métaphysique pour un ignorant et un inexercé telle chose
+qui est parfaitement du compréhensible et du connaissable pour un autre.
+Je me garde bien de dire à quelqu’un de mes semblables: «Ceci est de la
+métaphysique; n’y touchez pas.» Je me le dis à moi-même, mais non pas à
+d’autres, conformément au mot le plus sensé qu’ait écrit Taine: «Je ne
+vois pas les bornes de l’esprit humain; je vois celles du mien.»
+
+Il s’ensuit qu’en tout temps ce qui est métaphysique est à peu près
+indiscernable de ce qui ne l’est point, et que nous sentons la
+métaphysique nous investir et nous serrer de toutes parts, comme à la
+fin, et aussi au commencement, et surtout au commencement, de toutes nos
+connaissances; et que nous ne pouvons philosopher sans nous y sentir
+glisser et sans nous dire avec terreur: «n’y suis-je point?»; et qu’il
+faudrait se décider à ne point raisonner si l’on voulait être sûr de ne
+point faire de métaphysique, d’où précisément il résulte que ceux qui
+sont le plus antimétaphysiciens sont métaphysiciens encore. Pour ne
+citer qu’un seul exemple, tel pur psychologue positiviste fait appel à
+chaque instant à l’inconscient, et s’il y a quelque chose
+d’inconnaissable par définition, c’est probablement l’inconscient, et
+voilà une psychologie positiviste s’appuyant sur un fondement
+métaphysique, par ce seul fait que nous-mêmes, en tout ce que nous
+sommes, nous flottons sur la métaphysique comme un bouchon sur l’océan,
+et que nous ne pouvons pas réfléchir seulement sur nous-mêmes sans
+percevoir tout proche l’immense abîme mouvant, obscur et insondable.
+
+Voilà une première raison pourquoi il était difficile que Platon ne fût
+pas métaphysicien.
+
+De plus, en tout temps encore, il est très difficile à un homme qui veut
+fonder une morale de n’être pas métaphysicien et de ne pas essayer de
+fonder sa morale sur une métaphysique. Et cela pour une raison assez
+simple: c’est que si la morale ne se fonde pas sur une métaphysique,
+elle ne se fonde sur rien du tout. La morale c’est: «tu es obligé». Si
+elle n’est pas cela, il me semble bien qu’elle n’est rien. Si elle n’est
+pas cela, elle est sans vertu et sans force. Si elle n’est pas cela,
+elle est une simple recommandation de prudence ou d’élégance.
+
+Elle consiste à dire qu’il est prudent et d’un intérêt bien entendu
+d’être honnête; à quoi l’homme pourra toujours répondre: «J’aime à vivre
+dangereusement et j’y trouve même une singulière beauté.»
+
+Ou elle consiste à dire: «Il est distingué d’être honnête et vertueux»;
+à quoi l’homme pourra toujours répondre: «L’esthétique est affaire de
+goût comme son nom l’indique, et ce n’est pas dans la vertu et
+l’humilité que je trouve le beau.» Et c’est ce que Nietzsche a répété
+toute sa vie.
+
+On sent donc la morale extrêmement frêle et même tout arbitraire quand
+elle ne dit pas: «tu es obligé.»
+
+Mais qui peut m’obliger et au nom de quoi la morale sera-t-elle
+obligatoire? Au nom des hommes ou au nom des dieux. La morale sera
+sociologique ou théologique, et l’on ne voit pas pour le moment un
+troisième terme.
+
+Mais dans ces deux cas la morale sera métaphysique essentiellement. Si
+elle oblige au nom des hommes, au nom de la société dont je fais partie,
+elle est fondée sur cette idée que je suis obligé à qui m’est utile.
+Soit, mais jusqu’à quel point?--Jusqu’au sacrifice.--Ah! Pourquoi?
+Rendre ce qu’on m’a donné et ce qu’on me donne, je l’admets, c’est du
+droit, c’est du commerce loyal. Rendre beaucoup plus que l’on ne me
+donne, sacrifier ma vie à qui ne m’a donné la vie que par une métaphore
+un peu hyperbolique, on en conviendra, je ne comprends plus. Je ne
+comprends que si on sait habilement faire à mes yeux, de ma patrie, un
+être sacré, mystérieux, un être d’autel et de sanctuaire qui a le droit
+de me demander beaucoup plus qu’il ne me donne et auquel je suis comme
+voué et qui me commande tout ce qu’il veut sans que je puisse me
+permettre de discuter. Mais alors cet être est tout à fait une entité et
+nous sommes en pleine métaphysique. Cet être est un Dieu et nous sommes
+même en pleine théologie. La morale me commande au nom de quelque chose
+qui n’est pas déterminé, et c’est dire qu’elle me commande au nom de
+l’infini.
+
+Si la morale est sociologique, elle est ou selon le droit ou selon les
+devoirs. Et si elle est selon le droit, elle ne saurait commander le
+sacrifice et elle ne commande vraiment pas grand’chose; et si elle est
+selon le devoir, elle est une piété, une piété envers la patrie, et elle
+est métaphysique et théologique plus que jamais.
+
+La morale me commandera-t-elle au nom des dieux? Je viens de montrer
+qu’à prendre ce nouveau biais, nous n’avons pas changé de place. Nous
+avions un Dieu proche, nous avons des dieux éloignés et il n’en est que
+cela. Les dieux me commandent d’un peu plus loin et voilà tout. On me
+répète que je suis obligé, en cherchant seulement à cette obligation un
+fondement plus mystérieux et une sanction plus effrayante. Je comprends
+très bien. On avait peur que je ne respectasse pas assez la patrie, qui
+est trop près de moi, que je connais trop et qui est composée de gens
+qui ne me paraissent pas autrement dignes de vénération, et c’est pour
+cela que l’on a jeté le fondement plus loin et plus haut. On avait peur
+que je ne fusse pas assez intimidé par la punition que la société peut
+infliger à qui désobéit à ses lois et l’on m’a montré des êtres qui
+peuvent punir plus que par la mort, puisqu’ils peuvent punir bien au
+delà et bien longtemps au delà de la tombe. Rien de plus habilement
+conçu; mais c’est toute une métaphysique qu’il faut construire pour
+cela, et la morale est fondée sur une métaphysique encore plus
+transcendante que tout à l’heure; c’est comme une morale
+ultra-métaphysique.
+
+--Mais si l’on ne faisait la morale ni théologique, ni sociologique, et
+si on la faisait simplement humaine; c’est-à-dire si l’on nous disait:
+«Ce qui t’oblige, c’est ta conscience»? Toute métaphysique serait
+écartée.
+
+--A mon avis pas le moins du monde. Si la conscience est la raison, la
+simple raison, j’ai devant moi quelqu’un avec qui je puis discuter, je
+n’ai pas devant moi quelqu’un ou quelque chose qui m’oblige, je n’ai pas
+un impératif. A ma raison je puis dire: «Prouve-moi que je dois me
+sacrifier; prouve-moi que je ne suis rien devant toi qu’un esclave qui
+doit obéir; prouve-moi que je te dois tout mon moi.» C’est précisément
+ce que la raison ne peut pas prouver.
+
+Aussi ceux-là qui ont fait de la conscience intime le fondement de la
+morale se sont-ils bien gardés de confondre la conscience avec la raison
+et ont-ils bien fait remarquer que réellement, que dans le fait, elles
+ne se confondent nullement, que la raison raisonne et que la conscience
+commande sans donner ses raisons, que la conscience dit: «Fais ceci
+parce que je le veux», et que nous lui obéissons uniquement parce
+qu’elle commande.
+
+Il est possible; mais alors nous nous trouvons encore en face d’un être
+tout métaphysique, en face d’un Dieu, qui nous impose, qui nous
+suggestionne et dont nous avons peur. C’est un Dieu intérieur; mais
+c’est un Dieu. C’est tellement un Dieu que certains ont affirmé qu’il
+n’est qu’un reste, qu’un résidu, au fond de nous, des antiques croyances
+religieuses; ou, si l’on veut, nous transposons, et nous appliquons à
+quelque chose que nous localisons en nous, que nous croyons en nous, ce
+besoin de respect et de terreur, ce besoin de culte, ce besoin de
+religion que nous appliquions autrefois aux dieux.
+
+En tout cas, une conscience qui n’est pas la raison et qui nous commande
+sans avoir à nous donner les motifs de ses commandements et en effet
+sans nous les donner, a tous les caractères d’une entité métaphysique,
+et nous sommes dans la métaphysique, sinon plus, du moins autant que
+jamais.
+
+On sait que Nietzsche triomphe de cela et montre avec acharnement que
+morale et religion sont toujours connexes et toujours comme
+consubstantielles l’une à l’autre; que la morale est née de la religion
+et aussi la religion de la morale; et qu’elles naissent indéfiniment et
+éternellement l’une de l’autre et qu’elles se prêtent un mutuel appui,
+la morale en appelant à la religion pour se soutenir et la religion en
+appelant à la morale pour se justifier; et qu’enfin, quand la morale a
+quelque velléité de se rendre indépendante de la religion, comme c’est
+en se faisant religion elle-même, elle restitue, rétablit et édifie la
+religion au moment même qu’elle croit l’effacer et par les moyens mêmes
+par lesquels elle croit la détruire.
+
+J’en reviens à ce que je disais: en quelque temps que ce soit, il est
+extrêmement difficile de fonder une morale sans l’appuyer sur une
+métaphysique.
+
+Et enfin en particulier cela était tout spécialement difficile au temps
+de Platon et pour Platon. En Grèce, avant Platon on avait toujours
+procédé ainsi qu’il suit. Les anciens philosophes grecs étaient tous
+convaincus de cette idée qui n’est pas si fausse, du reste, que tant
+qu’on ne comprend pas l’ensemble on ne comprend aucun détail, et que
+tant qu’on ne comprend pas tout on ne comprend rien. En conséquence
+c’était par expliquer le monde qu’ils commençaient. Toute philosophie
+grecque était une cosmologie, une cosmogonie et une cosmographie. Ils
+commençaient par les premiers principes et les premières causes. Ils
+débutaient toujours par dire: «Au commencement il y avait...»
+
+Rien du reste n’est plus humain. Les plus immenses questions sont celles
+des enfants et elles peuvent se résumer presque toutes en celle-ci:
+«Qu’est-ce que tout et pourquoi y a-t-il quelque chose?» Et nous sentons
+bien tous que, si modestes et si modérés que nous soyons, nous nous
+faisons violence quand nous nous contentons de ces connaissances
+particulières, qui, tant qu’elles ne sont que particulières, ne tiennent
+à rien, et qui, parce qu’elles ne tiennent à rien, sont confuses même en
+soi. Le mot de Claude Bernard est toujours vrai: «Je ne sais rien à
+fond. Évidemment. Si je savais quelque chose à fond, je saurais tout.»
+
+On ne se ramène à la modération qu’en se disant que, si les
+connaissances particulières sont confuses en restant particulières,
+elles le deviennent bien plus lorsqu’elles tâchent à devenir générales.
+Mais les Grecs n’en étaient pas là et s’obstinaient à vouloir expliquer
+chaque chose par le tout et à poser toujours l’absolu pour en déduire le
+relatif.
+
+En particulier ils n’avaient jamais eu même l’idée de séparer l’étude de
+la morale de l’étude des choses divines. Socrate, il est vrai--dont
+c’est peut-être un irréparable dommage que nous ayons perdu les paroles
+vraies; et que ni Socrate ni Jésus n’aient écrit, il est à croire que
+c’est un des grands malheurs de l’humanité,--Socrate semble bien s’être
+défié de la métaphysique et avoir voulu se cantonner dans la morale
+pure; mais encore, à en juger par son procès, dont Platon a donné un
+compte rendu qu’il n’a pas pu se permettre de faire par trop infidèle,
+son enseignement était au moins mêlé, au moins accompagné, d’un peu et
+peut-être de beaucoup de théologie.
+
+En somme il était, non seulement dans les habitudes, mais dans les
+tendances mêmes de l’esprit grec d’être métaphysicien, tant à cause de
+l’influence du polythéisme, qui est, lui aussi, une métaphysique, qu’à
+cause de l’instinct poétique qui trouve dans la métaphysique une matière
+toujours séduisante et une carrière toujours délicieuse soit à tenter,
+soit à parcourir. Platon ne pouvait pas ne pas être métaphysicien et ne
+pouvait pas ne point fonder sa morale sur la métaphysique.
+
+J’ajoute qu’encore qu’inspirée en partie par le polythéisme, à quoi
+j’aurai l’occasion de revenir, sa métaphysique avait bien un peu pour
+objet de détruire le polythéisme, qu’il n’aimait guère.
+
+Une métaphysique est une religion; elle en a tous les caractères ou au
+moins les caractères principaux. Elle relie les hommes autour de grandes
+idées générales et par conséquent elle les élève en commun, elle les
+purifie en commun, elle _les détache de l’individuel_, elle les réunit
+dans la contemplation désintéressée de certaines grandes choses. C’est
+faire office de religion.
+
+Elle établit un lien ou des liens entre l’homme et l’ensemble des choses
+créées ou éternelles; elle met et elle lui montre une chaîne qui le
+rattache aux fins générales de l’univers, à ses desseins, en un mot à
+l’ordre universel. C’est dire qu’elle lui permet de n’être plus _seul_,
+ce qui est la chose du monde qui l’attriste le plus. La religion c’est:
+«Dieu vous regarde», et la métaphysique c’est: «regardez le monde»; et
+sans doute ce n’est pas tout à fait la même chose; mais il ne s’en faut
+pas d’autant qu’on pourrait croire, et à regarder le monde l’homme ne
+peut pas s’empêcher de croire qu’il en est regardé aussi et comme
+embrassé; et son sentiment de solitude en diminue.
+
+En ceci encore la métaphysique fait office de religion.
+
+Or Platon, qui voulait détruire le polythéisme, ne voulait point du tout
+en supprimer les bons effets possibles. Il savait qu’on ne détruit bien
+que ce que l’on remplace, et c’était une sorte de religion nouvelle
+qu’il apportait et qu’il proposait au monde grec. Il lui proposait une
+métaphysique qui pût remplacer auprès de lui la religion et rendre les
+services spirituels que celle-ci avait rendus ou cru rendre, sans le
+mélange d’erreurs rationnelles et d’erreurs morales qu’elle contenait ou
+qu’elle traînait après elle. Grec lui-même, Platon ne pouvait guère
+imaginer, concevoir, penser autrement; et il fut métaphysicien, jusqu’à
+en être théologien, tout autant pour sa propre satisfaction d’esprit que
+pour s’accommoder à l’esprit de ses concitoyens, et tout autant pour ces
+deux raisons que pour appuyer, croyait-il, et assurer sa morale sur des
+fondations fermes.
+
+Et, quoi qu’il en puisse être, voici sa métaphysique.
+
+Existe-t-il des dieux? Ce n’est pas très sûr et l’on en a entouré l’idée
+et l’histoire de tant de contes saugrenus qu’on sera toujours excusable
+de ne pas croire, non seulement à ces anecdotes, mais même à eux.
+Cependant ils peuvent exister. Cela ne blesse point la raison. Et même
+leur existence peut servir à résoudre ou à adoucir certaines difficultés
+que nous rencontrerons plus tard. Il y a une raison de ne pas bannir
+absolument la mythologie de la théodicée, et de cette raison nous nous
+rendrons très bien compte. Mais à quoi il faut croire fermement, c’est à
+un Dieu suprême, maître et gouverneur de l’univers et de tous les êtres,
+dieux inférieurs, hommes, animaux, végétaux, éléments qui s’y trouvent
+ou qui s’y peuvent trouver.
+
+Il faut croire à ce Dieu suprême surtout à cause de la morale et pour la
+sauver. Les hommes ne sont pas moraux quand ils sont irréligieux. Que
+disent nos sophistes d’Athènes aux jeunes gens qui les écoutent et qui
+ne sont que trop disposés à les suivre? A la fois qu’il n’y a pas de
+dieux et qu’il n’y a pas de morale; à la fois que les «dieux n’existent
+point par nature, mais par invention humaine et en vertu de certaines
+lois humaines, et qu’ils sont différents chez les différents peuples
+selon la convention qu’on a adoptée en les établissant»; et à la fois
+que «l’honnête est autre selon la nature et selon la loi; que le juste
+n’existe pas; mais que les hommes prennent sous ce nom des dispositions
+successives qui sont la mesure du juste tant qu’elles durent; et enfin
+que la force est la mesure du droit et que rien n’est plus juste que ce
+qu’on vient à bout d’emporter par la force».
+
+Voilà ce que les Nietzsche d’Athènes ne cessent le répéter plus ou moins
+clairement aux jeunes gens, et de là «l’impiété qui se glisse aux cœurs
+des jeunes gens lorsqu’ils viennent à se persuader que ces dieux, tels
+que la loi prescrit d’en reconnaître, n’existent point».
+
+Il faut donc sauver l’esprit religieux si l’on veut que la morale ne
+soit pas perdue.
+
+Aussi bien... voulez-vous connaître la psychologie de l’athée? Il y a
+des athées de différentes sortes. Il y a des athées très hommes de bien,
+«qui ne reconnaissent point de dieux, mais qui, ayant d’ailleurs un
+caractère naturellement porté à l’équité, ont de la haine pour les
+pervers, sont incapables de se porter à des actions criminelles et
+s’attachent aux honnêtes gens».--Ceux-ci sont plus inutiles qu’ils ne
+sont funestes dans une république.
+
+Il en est d’autres qui «à la persuasion que l’univers est vide de
+divinité joignent une impuissance à modérer leurs passions». Ceux-ci
+feignent quelquefois la religion, et c’est de leur troupe «que sortent
+les devins et faiseurs de prestiges»;--ou ils ne feignent rien, mais ne
+sont retenus par aucun frein, et c’est de leur troupe aussi que sortent
+les «orateurs, les généraux d’armée», les politiciens de toutes sortes
+et «les sophistes avec leurs raisonnements captieux», politiciens aussi
+pour la plupart.
+
+Il en est d’autres encore qui croient que les dieux existent, mais
+qu’ils ne s’occupent pas du tout des affaires humaines; et ils sont
+aussi dangereux par la morale que les précédents et ce sont des déistes
+_ad honores_ et des athées pratiques.
+
+Et il y en a d’autres enfin qui croient qu’il existe des dieux, mais
+qu’ils sont aisés à fléchir par les prières; et ce sont des athées en ce
+sens qu’ils n’ont de la Divinité aucune idée juste, ni même aucune idée;
+et des athées très dangereux, puisqu’ils mettent leurs disciples
+exactement dans le même état moral où ils les mettraient s’ils croyaient
+et disaient que la Divinité n’existe pas.
+
+Il faut donc croire à un Être suprême pour ne pas courir le risque,
+toujours imminent, d’être un malhonnête homme. Seulement il faut y
+croire d’une certaine façon et l’imaginer d’une certaine manière pour ne
+pas retomber dans le même risque.
+
+Il y va de la morale--et voyez déjà comme Platon bâtit toute sa
+métaphysique les yeux fixés sur la morale et prend en quelque sorte sur
+la morale les mesures de sa métaphysique--il y va de la morale que l’on
+croie à la Divinité d’une certaine manière et non pas d’une autre.
+
+On peut se figurer Dieu ainsi qu’il suit. Il y a dans l’univers du
+nécessaire et du divin: du nécessaire à quoi Dieu lui-même ne peut pas
+se dérober, du divin qui est l’œuvre même de Dieu. Dieu n’est pas
+tout-puissant. Il est extrêmement puissant, et rien de plus. Il a fait
+ou plutôt organisé le monde aussi bon qu’il pouvait le faire; mais il ne
+pouvait pas le faire absolument bon et absolument parfait: «Disons pour
+quel motif l’ordonnateur de tout cet univers l’a ordonné. _Il était
+bon_; et celui qui est bon ne saurait éprouver aucune espèce d’envie.»
+Et ce sont les poètes à imagination sombre qui ont inventé la Némésis.
+«Exempt d’un pareil sentiment, Dieu a voulu que toutes choses fussent
+_le plus possible_ semblables à lui-même. Quiconque, instruit par des
+hommes sages, admettrait que c’est là l’essentielle raison de la
+formation du monde admettrait la vérité.»
+
+Il ne faut donc pas oublier qu’il y a deux causes en ce monde, la
+Nécessité et la Divinité, et que cette dernière n’a fait pour ainsi dire
+que prendre sur l’autre tout ce qu’elle pouvait prendre: «L’artisan de
+ce qu’il y a de meilleur s’emparait de ce qui convenait à ses desseins
+parmi les choses qui sont dans l’éternel devenir, lorsqu’il engendrait
+le monde organisé. Il s’en servait comme de causes auxiliaires pour
+exécuter son plan et, pour ce qui était de lui, il s’efforçait de
+façonner tous ses ouvrages à la ressemblance du bien. Voilà pourquoi il
+nous faut distinguer deux sortes de causes, l’une nécessaire et l’autre
+divine; rechercher en toutes choses la cause divine afin d’obtenir une
+vie heureuse» par la piété et la vertu, «mais sans oublier la cause
+nécessaire» pour pouvoir comprendre ce qu’il y a de mauvais dans notre
+existence.
+
+C’est donc une espèce de blasphème que de dire que Dieu est cause de
+tout. Ce sont les poètes et les étourdis qui disent cela: «Dieu, étant
+essentiellement bon, n’est pas cause de toutes choses, comme on le dit
+communément. Si les biens et les maux sont tellement partagés entre les
+hommes que le mal y domine, Dieu n’est cause que d’une petite partie de
+ce qui arrive aux hommes et il ne l’est point de tout le reste. On doit
+n’attribuer les biens qu’à lui; quant aux maux, il en faut chercher une
+autre cause que Dieu. Il ne faut pas ajouter foi à Homère ni à aucun
+autre poète assez insensé par blasphémer contre les dieux et pour dire
+que «sur le seuil du palais de Zeus il y a deux tonneaux pleins, l’un
+des destinées heureuses, l’autre de destinées malheureuses, et que si
+Zeus puise dans l’un et dans l’autre pour un mortel, sa vie est mêlée de
+bons et de mauvais jours; mais que si Zeus ne puise que dans le second,
+la faim dévorante poursuit cet homme sur la terre féconde».--Il ne faut
+pas croire que «Zeus est distributeur des biens et des maux.» «Lorsqu’on
+dira devant nous que Dieu, qui est bon, a causé du mal à quelqu’un, nous
+nous y opposerons de toutes nos forces... Notre première loi et notre
+première règle touchant les dieux sera d’obliger nos citoyens à
+reconnaître, soit de vive voix, soit dans leurs écrits, que Dieu n’est
+pas auteur de toutes choses, mais seulement des bonnes.»
+
+Tel est ce qu’on appellera, si l’on veut, le Manichéisme de Platon. Il y
+a deux principes, un principe de bien et un principe de mal. Le principe
+de bien, c’est Dieu; le principe de mal, ce n’est pas à proprement
+parler un Dieu méchant; car pareille conception répugne à la raison,
+sent sa barbarie et est indigne de l’homme sage; mais c’est la
+nécessité; c’est-à-dire l’impossibilité--inhérente à la matière même,
+laquelle est imparfaite--qu’il en soit autrement. La bonté de Dieu a été
+limitée par l’infirmité de la matière. Attribuons le mal à la nécessité
+et le bien à Dieu.
+
+Pourquoi? Parce qu’il faut que Dieu soit moral pour qu’on en puisse
+faire le fondement de la morale. Dès que l’homme s’aperçoit que Dieu
+n’est pas moral, ou il devient immoral lui-même avec suffisante excuse
+pour cela; ou il supprime Dieu; mais alors, à se sentir seul être moral
+au monde, il n’a plus assez de force pour rester tel et, comme confondu
+de la monstruosité qu’il constitue, il incline à se confondre avec
+l’immoralité de la nature, et dans les deux cas le résultat dernier est
+le même.
+
+Sauvons donc la moralité de Dieu, pour sauver la moralité humaine. Le
+seul moyen de sauver la moralité divine c’est, d’une façon ou d’une
+autre, de ne pas lui attribuer l’origine du mal.
+
+Aussi bien, dans le même dessein, si important, on peut prendre les
+choses d’un autre biais. Les hommes croient généralement à des dieux, à
+un grand nombre de dieux. C’est une opinion que nous pouvons accepter
+pour nous en servir selon nos desseins. On peut supposer un Dieu
+suprême, créateur de puissances moindres que lui. Il crée les dieux
+supérieurs, déjà fort au-dessous de lui, et les dieux inférieurs,
+infiniment au-dessous de ce qu’il est. Et les dieux supérieurs forment
+les âmes, et les dieux inférieurs forment les corps, et les dieux
+supérieurs mettent dans les âmes un mélange de bien et de mal, de bonnes
+et de mauvaises passions, et les dieux inférieurs forment les corps où
+il n’y a presque rien qui ne soit mauvais. De telle sorte que le Dieu
+suprême, que Dieu n’est nullement responsable de ce qu’il y a de mauvais
+dans le monde.
+
+Sous cette figuration, que l’on peut trouver grossière, les hommes ont
+vaguement conçu une idée juste. Cette idée est celle de l’escalier des
+êtres. Il est possible et il n’est pas contre la raison que tout vienne
+du Dieu parfait, par dégradations et par diminutions successives, de
+telle sorte que le parfait reste en haut et que le très imparfait rampe
+au plus bas; de telle sorte aussi qu’il y ait une aspiration universelle
+du plus bas degré et de tous les degrés intermédiaires vers le plus
+haut, et que tous les êtres, par les échelons qui l’en séparent,
+veuillent plus ou moins consciemment remonter à l’essence pure d’où ils
+sont primitivement sortis. Acceptable est le polythéisme pris de la
+sorte, c’est-à-dire comme une hiérarchie des êtres; acceptable surtout
+parce qu’il laisse Dieu en dehors du mal, quelque grand que soit
+celui-ci dans le monde que nous voyons.
+
+Ne craignez pas et ne détestez pas ce qui limite Dieu, que ce soit la
+nécessité ou que ce soit des dieux inférieurs à lui. Ce qui limite Dieu
+le justifie, et il ne peut être justifié qu’à la condition d’avoir sa
+borne. Il n’y a que trois moyens de justifier Dieu. C’est de le
+représenter comme faisant du monde un lieu d’épreuves pour l’homme et
+permettant le mal comme une matière à exercer la vertu humaine; et ce
+sera la solution du Christianisme;--c’est de le représenter comme
+incomplètement puissant et comme combattu par une puissance
+contraire;--ou c’est de le nier. C’est le second de ces moyens que
+Platon a pris, ne voulant ni renoncer à Dieu ni admettre un Dieu que la
+morale humaine pût accuser, condamner et par conséquent rejeter. Si la
+morale a besoin de Dieu, il ne faut pas en imaginer un qui la trouble,
+et Dieu a besoin d’être moral précisément dans la mesure où la morale a
+besoin de lui.
+
+Ce Dieu, Platon veut non seulement qu’il soit bon, _ab initio_, bon
+comme créateur ou ordonnateur du monde, et qu’il ait formé le monde par
+bonté, mais qu’il continue à être bon, c’est-à-dire qu’il soit
+providentiel. Comme nous l’avons déjà indiqué, Platon considère comme
+des athées ceux qui croient qu’il y a des dieux, mais qu’ils ne
+s’occupent pas de nous. Les dieux ont toutes les qualités et par
+conséquent ils ne peuvent être soupçonnés ni d’égoïsme, ni de paresse,
+ni de négligence. S’ils ont organisé le monde, ils doivent le gouverner,
+et avec sagesse. Ils sont comme les gardiens de la justice et de
+l’équité parmi ces hommes à qui ils ont permis de vivre.
+
+On voit très bien le raisonnement des hommes qui ont refusé aux dieux la
+connaissance ou le souci des choses humaines. Comme tout à l’heure les
+athées proprement dits étaient frappés par la présence du mal sur la
+terre, maintenant nos négateurs de la Providence sont frappés du
+triomphe très fréquent de l’injustice dans la société. Ils disent:
+«Comment les Dieux peuvent-ils souffrir cela, si ce n’est parce qu’ils
+ne le voient pas et par conséquent parce qu’ils ne veulent pas le voir?»
+
+Cette objection ne tient pas; d’abord parce qu’il y a une erreur de fait
+au fond de cette pensée. L’injustice ne triomphe pas ici-bas et c’est
+une pure illusion de croire qu’elle triomphe. Elle triompherait si
+l’injuste était heureux, s’il avait des jouissances qu’il dût à ses
+actes injustes et qui en fussent, chose qui serait révoltante en effet,
+comme la récompense. Seulement l’injuste ne jouit pas du tout; il est
+très malheureux. Il souffre en raison directe de l’intensité de son
+désir de jouir et de l’impossibilité où il est à jamais de satisfaire
+son désir.
+
+Ce qui trompe l’honnête homme qui voit l’injuste jouissant de ce qu’on
+appelle le bonheur ici-bas, c’est qu’il se met à sa place, _tel qu’il
+est, lui_, et qu’il se dit: «Que je serais heureux si j’étais dans la
+situation de cet homme-là!» Et cela est très vrai que l’honnête homme
+serait heureux, s’il était, restant honnête homme, dans la situation où
+est l’injuste triomphant; mais ce n’est pas une raison pour croire que
+l’injuste soit heureux dans cette même situation. Le bonheur n’est pas
+dans les choses, il est dans la façon dont on se les procure et dont on
+les possède. Pour qui se les procure et les possède d’une façon
+mauvaise, elles sont mauvaises. Il les empoisonne avant de les boire et
+il se plaint qu’elles soient empoisonnées.
+
+Il ne faut donc pas envier le bonheur de l’injuste, ni surtout en tirer
+un grief contre les dieux, parce que ce bonheur tout simplement n’existe
+pas. Quand nous recommandons à tous ces jeunes gens, élèves des
+sophistes, de n’aspirer au pouvoir qu’accompagnés de la justice et pour
+la réaliser, pour la faire régner ici-bas, ils croient que nous parlons
+en moralistes et en nous plaçant au point de vue du bonheur général ou
+au point de vue de la loi morale et de l’idéal. Sans doute c’est bien ce
+que nous faisons; mais en même temps et du même coup nous nous plaçons
+très bien à leur point de vue, au point de vue de leurs intérêts, et
+nous leur disons: «Être forts; pourquoi? Pour dominer? Dominer;
+pourquoi? Pour jouir? Soit; mais nous vous avertissons que vous ne
+jouirez pas du tout.»
+
+C’est donc une sottise, une simple illusion que de croire au bonheur de
+l’injuste. Dès lors le grief contre les dieux s’évanouit.
+
+Du reste l’argument tiré du mal sur la terre ne vaudrait que si nous
+étions absolument sûrs que tout pour l’homme finît ici-bas. Or _il n’est
+pas sûr, mais il est très probable_ que, comme les hommes l’ont toujours
+cru, l’âme est immortelle et que la Divinité punit et récompense au delà
+de la tombe. Il est probable que ce que l’on appelle la vie humaine
+n’est qu’un moment de la vie humaine et par conséquent, fût-il vrai que
+le juste fût victime et que l’injuste fût heureux, tout se compense pour
+l’un et pour l’autre, au cours des existences successives auxquelles
+l’un et l’autre sont appelés.
+
+Il est donc très faux ou très hasardé et c’est une impiété, c’est un
+quasi-athéisme équivalant à l’athéisme lui-même, que de croire que la
+Divinité ne s’occupe pas de nous. La Divinité est providentielle ou elle
+n’est pas; si vous préférez, la Divinité est providentielle ou elle est
+comme si elle n’était pas. Croyons donc soit à un Dieu, soit à des dieux
+subordonnés à un Dieu suprême, qui veillent sur nous et qui veulent que,
+soit à tout moment, et c’est le plus probable malgré les apparences,
+soit tôt ou tard, et il est possible qu’il en soit ainsi, la justice
+existe et règne sur toute la terre et dans toute la création.
+
+Ce qui peut pousser d’ailleurs à croire, sans l’affirmer précisément,
+que notre âme est immortelle, à quoi, comme on vient de le voir, la
+morale est intéressée, c’est que l’âme, ou, comme on voudra le nommer,
+le principe intérieur qui gouverne tout notre être, a une nature très
+particulière. Portons notre attention sur cette nature particulière de
+l’âme. On a beaucoup cherché quel était le premier principe de toutes
+choses. Était-ce le feu? était-ce l’eau? et ainsi de suite. Il paraît
+bien plutôt qu’_au commencement était l’âme_, qu’au commencement était
+quelque chose qui n’était pas mû et qui mouvait. Quand on regarde les
+corps, on s’aperçoit, sans être forcé d’y apporter une grande attention,
+qu’ils sont tous mus les uns par les autres, qu’ils reçoivent le
+mouvement et qu’ils le transmettent. Il faut bien supposer au
+commencement de tous ces mouvements, ou au principe, non chronologique,
+mais essentiel, de tous ces mouvements, quelque chose qui meut et qui
+n’est pas mû.
+
+Ce premier moteur non mû ne peut être un corps; puisque tous les corps
+reçoivent visiblement le mouvement qui les anime et qu’ils transmettent.
+Ce premier moteur non mû, nous sommes donc forcés de nous le figurer
+comme incorporel. Nous l’appelons âme et nous disons qu’il se mêle à la
+nature entière et qu’il lui donne tous les mouvements que nous y voyons.
+Et ce premier moteur non mû se confond avec le Dieu suprême et est le
+Dieu suprême considéré comme principe de toute vie. Il n’y a rien là que
+de très probable et même que de nécessaire pour notre raison
+s’appliquant à se donner quelque idée du grand mystère.
+
+Tout de même nous pouvons conjecturer très vraisemblablement que notre
+âme, que notre invisible, que ce que nous sentons en nous comme
+incorporel, a existé avant notre corps et peut-être indéfiniment. On
+peut la considérer comme une parcelle ou comme une émanation de cette
+grande âme universelle dont nous parlions tout à l’heure. Toujours
+est-il qu’elle semble bien avoir vécu avant ce que nous appelons pour le
+moment _nous_, avant notre moi actuel. Cela se vérifie, on peut le dire,
+et par expérience. Quand vous enseignez quelque chose à un enfant, vous
+ne le lui enseignez pas, en vérité, dans le sens précis du mot, vous le
+lui faites trouver. Il le trouve de lui-même, placé dans les conditions
+favorables à cette découverte, mis sur la voie. Il vous dira que la
+somme des angles d’un triangle est égale à deux angles droits, sans que
+vous le lui disiez, pourvu seulement que vous ayez attiré son attention
+sur les propriétés du triangle, sur sa structure, sur sa façon d’être.
+Qu’est-ce à dire, sinon que ce qu’il vient de trouver, il le savait?
+S’il le savait, c’est qu’il s’en souvient.
+
+D’où lui vient ce souvenir?
+
+Admettons qu’il n’ait pas de connaissances formelles si précises que
+celle-là. Tout au moins saura-t-il, sans que personne le lui ait jamais
+appris, et qu’il vous dira, sans que vous le lui ayez dit et surtout,
+remarquez-le, si vous lui dites le contraire, que le tout est plus grand
+que la partie, que l’espace a trois dimensions, qu’il est impossible que
+quelque chose à la fois soit et ne soit pas, que deux corps ne peuvent
+pas occuper le même espace, qu’un seul corps ne peut pas en même temps
+être en deux endroits. Que de choses il sait sans qu’on les lui ait
+enseignées, et que de choses il ne peut pas ne pas savoir! Il faut
+pourtant qu’il les ait apprises une fois et quelque part. Ce sont des
+choses dont il se souvient; on ne peut pas dire autrement.
+
+Voulez-vous qu’on dise autrement? On ne fera que dire autrement sans que
+l’idée change. On pourra dire que ce ne sont pas là des notions, mais
+des idées innées. Notions ou idées apportées en naissant, ce sont
+toujours des éléments de connaissance qui ont besoin d’avoir une cause
+et avaient leur cause, il le faut bien, avant la naissance.--On pourra
+dire que ce sont là de simples dispositions du cerveau, que le cerveau
+humain est constitué de telle sorte qu’il a, pourvu seulement qu’il
+existe, ces façons de voir les choses. Mais ces dispositions elles-mêmes
+équivalent à des idées, ce ne sont même pas autre chose que des idées
+générales. Il faudra bien toujours en arriver à reconnaître que nous
+apportons nos idées générales en naissant, que nous apportons en
+naissant nos idées les plus générales. D’où les tenons-nous?
+
+Et puisque c’est de ces idées générales que toutes les autres procèdent
+peu à peu, n’est-il pas vrai que savoir c’est se souvenir?
+
+Si savoir c’est se souvenir, l’âme existait donc avant, bien avant ce
+corps qu’elle est venue animer.
+
+De quelque façon qu’on prenne cette théorie, il en restera toujours ceci
+que la connaissance n’est pas individuelle, qu’elle est un patrimoine
+commun de l’humanité, laquelle tient ce patrimoine de ses plus anciens
+ancêtres, lesquels le tenaient, de qui? Il faut toujours être comme
+étonné devant l’énigme de la connaissance et convenir qu’elle a quelque
+chose de mystérieux. Une au moins des explications possibles, et
+peut-être la plus simple, est que la connaissance est un lointain et
+confus souvenir; et même il ne faut pas dire confus. Que ce soit l’âme
+individuelle qui se souvienne quand elle croit apprendre ou comprendre,
+ou que ce soit l’âme commune de l’humanité qui se souvienne de la sorte
+et qui en chaque homme réveille, et très facilement, ses souvenirs à
+peine endormis, la connaissance est une réminiscence qui suppose que
+quand nous naissons nous ne commençons pas à vivre, nous recommençons à
+vivre. L’âme qui est a été. Il n’y a qu’une vraisemblance, très
+acceptable à la raison, à ce que l’âme qui est doive être plus tard.
+
+Nous inclinerons donc à croire que les âmes humaines, émanations de
+l’âme suprême, enseignées une fois pour toutes par l’âme suprême ou
+ayant comme reçu son empreinte, vont successivement animer des parcelles
+de la matière éternelle qui sont les corps, y apportent des notions ou
+des idées générales nécessaires à l’humanité, les y conservent et les y
+maintiennent, cela ou éternellement, ou jusqu’à ce que l’humanité, si
+telle est la volonté divine, disparaisse.
+
+Cette vue est surtout métaphysique, elle est une manière d’expliquer un
+fait universel qui est curieux et surprenant; elle a cependant aussi son
+importance morale. Dépositaires de la connaissance, nous devons
+respecter en nous ce qui nous vient, à travers les siècles, du premier
+auteur et de celui en qui toute connaissance réside, et nous devons nous
+respecter nous-mêmes comme détenteurs de ce trésor plus qu’humain. Le
+sophisme est un péché, une atteinte à Dieu; c’est le crime intellectuel
+et le sacrilège intellectuel. La faute purement morale elle-même est
+plus grave qu’on ne le croyait avant de considérer qu’il y a du divin en
+nous qui y reste, quoi que nous fassions, et que nous l’offensons en
+faisant le mal. Nous sommes un temple que le péché profane et souille.
+La théorie métaphysique de la réminiscence et des idées innées est
+profondément pénétrée de préoccupations morales, s’il n’est pas à dire
+que c’est d’une préoccupation morale qu’elle est née.
+
+Peut-être en peut-on dire autant de la théorie des Idées éternelles. La
+théorie des Idées est toute une mythologie qui pourrait suppléer à
+l’autre et qui a pour mérite et pour supériorité d’être plus pure, plus
+céleste, moins anthropomorphique et de n’être nullement
+anthropomorphique et de combattre l’instinct anthropomorphique si
+puissant chez les Grecs et même à peu près chez tous les hommes.
+
+Quand vous voyez un objet, cette table par exemple, vous n’avez l’idée
+que d’un seul objet, ou pour mieux dire, remarquez-le bien, vous n’avez
+qu’une image. Quand vous voyez deux objets du même genre, une petite
+table par exemple et une grande, vous avez une idée générale de table,
+une idée qui n’est plus une image, qui est une abstraction, c’est-à-dire
+que vous avez _tiré_ cette idée unique de deux objets en vous attachant
+à ce qu’ils avaient de commun et en éliminant ce qu’ils avaient de
+particulier. Si vous voyiez tous les objets du même genre qui existent
+dans l’univers, soit toutes les montagnes, toutes les maisons, tous les
+hommes, vous auriez de chacun de ces groupes d’objets une idée abstraite
+qui serait générale et même qui serait universelle.
+
+Cette idée qui peut l’avoir? Dieu seul. Il l’a. Il l’a complète, il l’a
+en sa plénitude, et elle vit en lui. Il existe en Dieu une idée
+universelle de tout ce qui existe ici-bas à l’état de chose réelle.
+Seulement c’est par une infirmité de langage et une infirmité
+d’intelligence que nous appelons réelles les choses et abstraites les
+idées. Les idées sont beaucoup plus réelles et beaucoup plus vivantes
+que les choses réelles. Elles sont abstraites en notre esprit, mais
+elles sont réelles et vivantes en l’esprit de Dieu. Elles sont une
+partie de lui-même. C’est sur leur modèle qu’il a, de la matière lourde
+et informe, tiré tout ce qu’il a créé et qui compose l’univers. Ces
+idées sont des parties essentielles de Dieu créant, de Dieu ordonnant,
+de Dieu organisant, de Dieu artiste. Il n’y a rien donc de plus réel et
+de plus vivant au monde. Le rocher est inanimé, mais l’idée de rocher
+est vivante dans la pensée vivante de Dieu.
+
+Les Idées sont donc des réalités éternelles vivant dans la pensée du
+Dieu artiste comme dans l’élément qui leur est propre. Dieu est elles et
+elles sont Dieu. Comprenez bien cela comme une manière de panthéisme
+intellectuel. Les Idées ne vivent qu’en Dieu; mais elles y vivent
+chacune d’une vie particulière et à elles toutes elles constituent Dieu
+considéré comme artiste; mais chacune est un être vivant, fécond,
+évolutif, qui a son exister et son devenir. Elles se soutiennent en Dieu
+et Dieu se contemple en elles.
+
+Et ceci précisément nous permet d’échapper au panthéisme matériel, si
+l’on peut parler ainsi. Dieu n’est pas à proprement parler dans les
+objets matériels; il est dans les idées générales, universelles et
+éternelles de ces objets matériels, et ces idées sont en lui et sont une
+partie de lui; mais non les objets que nous voyons et qui ne sont en
+quelque sorte que les reflets éloignés de ces idées mêmes. N’adorons
+donc pas Dieu dans les objets matériels, ce que nous sommes trop portés
+à faire, d’une façon ou d’une autre. Adorons-le en lui-même comme force
+suprême qui a tout organisé et comme bonté qui a organisé aussi bien
+qu’il l’a pu et comme providence qui nous protège; adorons-le aussi dans
+ses idées qui sont comme des membres de son être intellectuel, qui sont
+comme des «personnes», comme des «hypostases» de Dieu. Dieu un en mille
+personnes qui sont les Idées divines, voilà le panthéisme ou le Panthéon
+platonicien. C’est une des conceptions, car on voit bien qu’il en a eu
+plusieurs, que Platon a eues du monde.
+
+Et nous-mêmes, quand nous faisons un objet, puisque nous aussi, à un
+degré infiniment inférieur, nous sommes artistes, que faisons-nous? Nous
+organisons la matière sur le modèle d’une de ces idées universelles
+qu’il nous est donné d’entrevoir ou de soupçonner et qui nous inspirent.
+Nous repensons donc la pensée de Dieu. Comme il a ordonné le monde les
+yeux fixés intérieurement sur elles, de même nous ordonnons quelques
+parcelles de l’univers suivant un plan dont il nous a permis
+d’apercevoir et de saisir quelques traits. Les idées gouvernent donc le
+monde et l’homme, du sein même de l’intelligence divine.
+
+Il importe de savoir cela ou de le croire pour être persuadé que toute
+œuvre humaine doit n’être pas détournée de sa nature, qui est
+originellement divine. Nous travaillons sur le tracé, en quelque sorte,
+des idées éternelles; lorsque nous ne nous inspirons pas uniquement
+d’elles, qui sont pures et qui sont divines, nous nous montrons indignes
+d’avoir reçu le privilège de les apercevoir partiellement ou de les
+entrevoir. L’Idée éternelle nous oblige jusqu’à un certain point
+matériellement et elle nous oblige moralement tout à fait. Elle nous
+oblige jusqu’à un certain point matériellement, parce que nous ne
+pouvons rien faire tout à fait en dehors d’elle et en nous passant
+d’elle: nous ne pouvons créer. Elle nous oblige moralement tout à fait,
+précisément parce qu’elle ne nous oblige matériellement que jusqu’à un
+certain point: nous pouvons agir, non contre elle, mais en dépit d’elle
+et d’une façon indigne d’elle, et c’est ce que nous ne devons pas faire,
+parce que nous nous montrerions indignes nous-mêmes d’avoir reçu la
+permission de la connaître un peu.
+
+Il faut donc nous élever, de plus en plus, par un effort incessant,
+jusqu’à la contemplation des idées éternelles, d’abord parce qu’elles
+sont belles et parce que c’est une de nos missions de les retrouver et
+de les démêler dans toute la mesure où cela nous est permis, mesure que
+nous ne connaissons pas et qu’il serait lâche de nous imaginer
+comme trop restreinte; ensuite parce que s’élever jusqu’à la
+demi-connaissance, supposons, des Idées éternelles, c’est le seul moyen
+d’entrer en communion avec Dieu. L’homme ne peut pas s’unir à Dieu
+directement; il peut, sans doute, s’unir à Dieu, partiellement, en la
+personne, pour ainsi parler, des idées divines. Dieu s’est laissé voir
+d’imparfaite manière; mais enfin il s’est laissé voir dans ses idées,
+puisque, de ces idées, les objets matériels sont les résultats et par
+conséquent les reflets. De ces reflets l’homme s’élève jusqu’à la
+contemplation des idées mêmes; et là il est, sinon en face de Dieu, du
+moins en face de ce que Dieu a regardé et regarde encore.
+
+C’est toute la communion que l’homme puisse avoir avec la Divinité, mais
+c’en est une. L’homme pensant est voisin de Dieu dans la proportion où
+il comprend les idées en ce qu’elles ont d’éternel.
+
+Cela revient à dire, avec moins de métaphysique, que la pensée purifie.
+Au fond c’est l’idée maîtresse de Platon. Nous verrons peut-être qu’il
+l’a poussée trop loin; mais elle est vraie en soi. Quand Pascal a dit:
+«Travaillons donc à bien penser; voilà le principe de la morale», je
+crois savoir et vous savez pourquoi il a mis: «bien»; mais, en simple
+philosophe; il aurait pu écrire: «Travaillons à penser; c’est le
+principe premier de la morale.» L’homme qui pense peut agir mal; mais il
+a beaucoup plus de chances d’agir bien ou de ne pas agir mal que l’homme
+qui ne pense pas. L’injuste, pour parler comme Platon, est quelquefois
+un homme qui pense et même assez subtilement, afin de trouver, à
+l’adresse des autres et de lui-même, des prétextes à colorer ses
+iniquités; mais le plus souvent l’injuste est un homme qui ne pense pas
+du tout et qui se laisse tout entier diriger à ses passions, à ses
+désirs et à ses appétits. En tout cas, c’est tout à fait l’avis de
+Platon.
+
+Il faut chercher à savoir ce qu’on ne sait point et ce qu’il est assez
+probable qu’on ne saura jamais, parce que c’est une très bonne attitude
+morale et un très bon exercice moral. Quand Socrate a fait beaucoup de
+métaphysique, certain jour, il s’arrête pour dire: «A la vérité, Ménon,
+je ne voudrais pas affirmer bien positivement que tout le reste de ce
+que je t’ai dit soit vrai; mais je suis prêt à soutenir de parole et
+d’effet, si j’en suis capable, que la conviction qu’il faut chercher ce
+qu’on ne sait pas nous rendra sans comparaison meilleurs, plus courageux
+et moins paresseux que si nous pensions qu’il est impossible de
+découvrir ce que nous ignorons et inutile de le chercher.»
+
+Et c’est pour cela qu’il n’est nullement inutile, comme quelques-uns le
+croient, de se livrer aux recherches métaphysiques.
+
+ * * * * *
+
+Et tels sont les traits principaux de la métaphysique de Platon. Il est
+trop évident que même lorsqu’elle paraît être «pure» elle est tournée du
+côté de la morale comme vers sa fin, ou inspirée par une arrière-pensée
+morale très obsédante, très dominante et très impérieuse. _Tout Platon
+est une aspiration au parfait_; et le parfait par excellence, si je puis
+ainsi parler, est pour lui la perfection morale.
+
+
+
+
+IX
+
+SA MORALE
+
+
+La morale de Platon, je ne dirai pas s’appuie sur le principe suivant,
+mais se recommande avant tout du principe suivant: connaître le bien
+c’est le faire; qui sait le bien fait le bien; qui ne fait pas le bien,
+c’est qu’il ne le sait pas; la science et la vertu sont la même chose.
+
+Je ne dis point que Platon ait affirmé absolument ce principe; mais il
+est très évident qu’il y tend et qu’il y a complaisance: «Si la vertu
+est une qualité de l’âme et s’il est indispensable qu’elle soit utile,
+il faut qu’elle soit sagesse. Car, puisque toutes les autres qualités de
+l’âme ne sont par elles-mêmes ni utiles ni nuisibles, mais qu’elles
+deviennent l’un ou l’autre, selon que l’imprudence ou la sagesse s’y
+joignent, il en résulte que la vertu, étant utile, doit être une sorte
+de sagesse... L’âme sage gouverne bien et l’âme imprudente gouverne
+mal... Pour être avantageux, tout ce qui est au pouvoir de l’homme doit
+être soumis à l’âme et tout ce qui appartient à l’âme dépendra de la
+sagesse. Donc la sagesse est nécessairement ou la vertu tout entière ou
+une partie de la vertu... Les hommes ne sont point bons par nature;...
+mais si les hommes bons ne sont pas tels par nature, le deviennent-ils
+par éducation? Cela me paraît s’en suivre nécessairement. D’ailleurs il
+est évident, selon notre hypothèse, que si la vertu est une science,
+elle peut s’apprendre... Mais la vertu est-elle bien une science?...»
+
+Et Platon, comme il lui arrive si souvent quand il fait parler Socrate,
+ne conclut pas; mais il a marqué que la théorie lui paraît probable et
+que la vertu est sans doute une science qui peut s’enseigner, à la
+condition, comme la suite l’indique, de trouver de bons et de vrais
+maîtres. «La plupart des reproches que l’on adresse aux intempérants,
+comme s’ils l’étaient volontairement, sont d’injustes reproches. Nul
+n’est méchant parce qu’il veut l’être; une fâcheuse disposition du
+corps, une mauvaise éducation, voilà ce qui fait que le méchant est
+méchant... Lorsque les vices du tempérament sont encore renforcés par de
+mauvaises institutions, par des discours tenus en public et en
+particulier, et que les doctrines enseignées à la jeunesse n’apportent
+aucun remède à ces maux, les méchants deviennent plus méchants par la
+seule action de ces deux causes et sans que leur volonté y soit pour
+rien. Les coupables sont bien moins les enfants que les pères et les
+élèves que les instituteurs.»
+
+En un mot, le méchant est un malade et un ignorant et le savoir corriger
+le guérirait de sa maladie. Donc le vertueux c’est un homme qui sait la
+vertu.
+
+La doctrine doit être combattue, parce qu’elle est fausse; mais il faut
+bien la comprendre et aussi les raisons pourquoi Platon la conçoit ou
+l’adopte.
+
+Elle est fausse et je ne le démontrerai point longuement. Elle est une
+confusion du savoir, du vouloir et du pouvoir, comme si c’étaient mêmes
+choses ou comme si le premier entraînait les deux autres. Il n’en est
+assurément rien. On peut savoir la vertu, sans vouloir le moins du monde
+la pratiquer; et on peut vouloir la pratiquer sans avoir assez de force
+pour cela. Rien de plus rationnel que ce que je dis ici, ni rien qui
+puisse mieux être vérifié par des observations de tous les jours. La
+théorie est donc aussi fausse que le serait une définition juste de la
+volonté que l’on appliquerait à l’intelligence, ou réciproquement, ou
+que le serait cette proposition: «Vous avez compris, donc vous êtes
+énergique; vous êtes savant, donc vous êtes brave.» La doctrine doit
+être écartée.
+
+Cependant elle contient sa part de vérité et, d’abondant, il y a à
+comprendre pourquoi elle est assez chère, évidemment, à Platon.
+
+Elle contient une part de vérité en ce sens que si le méchant ou
+l’injuste connaissait bien la vertu _tout entière_, il y aurait,
+reconnaissons-le, de grandes chances pour qu’il la suivît. Oui,
+l’injuste qui connaît la vertu _sommairement_, qui sait ce que c’est,
+qui sait qu’elle est effort, abnégation, sacrifice, etc., il s’en
+détourne et n’en veut point entendre discourir. Mais s’il savait tout;
+s’il savait que la vertu est une jouissance et la plus grande qui puisse
+être goûtée; s’il savait, comme l’enseignera plus tard le Portique et
+comme l’enseigne déjà l’Académie, que le vertueux est le véritable roi
+de ce monde; et sans aller si loin, s’il savait seulement que l’intérêt
+bien entendu et la vertu se confondent et qu’il n’y a rien de plus
+habile qu’une conduite irréprochable; s’il savait cela, il prendrait le
+parti de la vertu, très probablement.
+
+Et voilà, à n’en guère douter, ce que Platon veut dire. Il n’a jamais
+parlé d’une connaissance superficielle de la vertu.
+
+Mais encore a-t-il raison? Est-il bien vrai que qui saurait _toute_ la
+vertu ne douterait point que le bonheur fût précisément en elle? Est-il
+bien vrai qu’en effet il y soit? Renan a dit bien joliment: «Laissez
+donc! Si la vertu était un bon placement, il y a longtemps que les
+banquiers s’en seraient aperçus.»
+
+Si l’on me pousse ainsi, répondrait Platon, j’irai plus loin d’un pas et
+je dirai que, fût-il faux que l’intérêt bien entendu se confonde avec la
+vertu dans le courant des choses humaines, cela redevient vrai pour
+ainsi parler à une plus grande profondeur, à pousser plus avant. Le
+vertueux ne réussit point; je l’accorde; il ne réussit jamais, je le
+veux si on le veut; mais, encore qu’il ne réussisse point, et même _à ne
+point réussir_, il trouve, dans sa conscience satisfaite, dans son
+légitime orgueil satisfait et couronné, de telles joies, si absolument
+incomparables à celles des hommes qui réussissent, qu’il est, à dire le
+vrai, l’homme le plus heureux de ce monde.
+
+L’homme qui a été le plus heureux ici-bas, qui a joui le plus pleinement
+de sa supériorité, de sa royauté, comme diront très bien les Stoïciens,
+dont il est l’ancêtre, c’est Socrate, et la manière et le ton dont il a
+présenté son apologie le disent assez clairement.
+
+Donc l’homme qui saurait cela, qui saurait vraiment et pleinement _tout
+cela_, qui connaîtrait la vertu tout entière, je dis qu’il serait
+impossible qu’il ne l’embrassât point immédiatement et pour toujours, et
+voilà pourquoi je peux dire que savoir le bien ou le faire, c’est la
+même chose; à la condition qu’on le sache bien; eh! sans doute!
+
+A quoi nous disons, nous, comme un Cébès ou comme un Critéas, qu’il nous
+semble bien que c’est ainsi, avec cette seule réserve qu’on ne peut
+connaître la vertu aussi à fond que quand on est vertueux, et que par
+conséquent ce que dit Platon revient à dire: on ne peut être vertueux
+sans vouloir continuer de l’être. Mais ceci n’est pas l’identité
+rationnelle de la connaissance de la vertu et de sa pratique.
+
+Laissons ce point et songeons à l’intérêt que Platon avait dans cette
+question. Platon a un grand intérêt actuel et moral à ce que, fût-elle
+contestable, cette thèse soit tenue pour vraie et fasse office de
+vérité. Il est philosophe, il est professeur de philosophie et de
+morale; il est une manière de prêtre laïque. Ce qu’il veut, et il le
+dira sur le tard, mais il l’a toujours pensé, c’est que les philosophes
+gouvernent les hommes. Or c’est un préjugé assez répandu parmi les
+hommes de tous les temps et qui l’était très fort chez les Grecs, que le
+philosophe n’est pas un homme très sérieux. Un philosophe qui avait
+transgressé, je ne sais plus où, une ordonnance très rigoureuse dut la
+vie à ce préjugé; on dit: «C’est un philosophe; cela ne compte pas.»
+Pour les Grecs, les philosophes étaient des gens qui discouraient de la
+vertu et du souverain bien, mais qui n’avaient pas une grande importance
+dans l’État.
+
+Prenez garde, tient à dire Platon, un philosophe est un homme qui fait
+le bien, qui crée le bien, parce qu’il le sait, et il ne peut pas, du
+moment qu’il le sait, ne pas le faire. Il est donc un élément très
+précieux et très salutaire dans la société et il devrait la diriger.
+
+--Mais les sophistes qui sont si savants sur le bien comme sur le mal,
+où voit-on qu’ils agissent si bien?
+
+--S’ils ne font pas le bien, c’est qu’ils ne le savent pas le moins du
+monde, et c’est précisément ce que je leur prouve tous les jours, et mes
+arguments sont toujours à deux fins, et je leur prouve qu’ils ne font
+pas le bien parce qu’ils ne le savent pas--et que, ne le sachant pas,
+ils ne peuvent pas le faire; je leur prouve les deux toujours ensemble,
+parce que chacune de ces choses est la cause et l’effet réciproquement
+et conjointement et que par suite ces deux choses sont indissolublement
+unies et inséparables.
+
+Voilà, ce me semble, quelque fausse, sinon en soi, du moins
+pratiquement, qu’elle puisse être, ce qu’il faut penser de la doctrine
+de l’identité du savoir le bien et du faire le bien, selon Platon.
+
+Si savoir le bien c’est le faire et si nous voulons le faire, quel est
+le bien? Le bien, comme le croient à peu près tous les hommes, est-il le
+plaisir? Car c’est un fait que les hommes n’appellent point tous les
+mêmes choses plaisirs, et que ce qui est plaisir pour l’un est peine
+pour l’autre, et que certains appellent plaisirs des choses très
+grossières et que certains autres appellent plaisirs des choses en
+vérité fort délicates, fort nobles et fort belles, ce qu’il faut
+convenir qui leur fait honneur. Mais encore est-il vrai que la plupart
+des hommes estiment le plaisir but de la vie, quelque chose du reste
+qu’ils nomment du nom de plaisir; ou sans rien affirmer à cet égard,
+tendent au plaisir, instinctivement, de toutes leurs forces, ce qui
+revient au même, une affirmation de l’instinct valant autant et valant
+plus qu’une affirmation du raisonnement.
+
+Donc le bien, comme le veulent la plupart des hommes, est-il le plaisir?
+
+Point du tout, parce que le plaisir n’est pas autre chose qu’un rêve,
+qu’une vision de l’imagination ou, tout au moins, pour ne rien forcer,
+n’est guère autre chose que cela. Certains prétendent déjà en Grèce, et
+cela sera affirmé plus tard avec une très grande énergie, que le plaisir
+n’existe pas, qu’il n’a aucun caractère positif, qu’il n’est autre chose
+que l’absence de la douleur et que, par conséquent, la douleur seule est
+réelle. Qu’on ne réponde pas à ceux-ci qu’il n’y a rien de plus réel
+qu’une sensation, _fût-elle agréable_ et que la sensation de bien-être
+que produit le manger, le boire, le se reposer et le s’endormir est une
+réalité incontestable. Ils vous répliqueront que l’on n’éprouve du
+plaisir à manger, etc., que quand on a eu faim, etc., que quand on a
+éprouvé un besoin c’est-à-dire une souffrance, et que par conséquent le
+plaisir n’est pas quelque chose de réel, qu’il est la simple cessation
+d’une souffrance. Tout plaisir naît d’un besoin et par conséquent il
+n’est que la trêve d’une douleur.
+
+A cela on pourra contre-répliquer qu’il y a des plaisirs qui ne sont pas
+la cessation d’un besoin. Ce sont par exemple les plaisirs esthétiques
+et les plaisirs moraux. Nous ne souffrons pas positivement (ou ce serait
+bien abuser des termes que de le dire) de ne pas voir de belles choses;
+mais nous jouissons, et singulièrement, d’en voir de belles. Et voilà un
+cas, qui se multiplie, Dieu merci, en beaucoup de cas, où le plaisir est
+tout autre chose que la cessation d’une souffrance.
+
+Nous ne souffrons pas de ne point faire de bien. Nous sommes, dans ce
+cas, en état nonchalant, indolent, en état neutre. Nous ne souffrons pas
+de ne pas faire le bien; mais nous éprouvons un plaisir et très vif à le
+faire. Et voilà un cas, lequel se multiplie, celui-ci, autant que nous
+voudrons, où le plaisir n’est aucunement la cessation d’une souffrance.
+
+Voyez ceci encore. Nous n’éprouvons aucune souffrance à ne pas nous
+combattre nous-mêmes. Nous sommes alors dans un état indolent,
+indifférent ou même agréable. Or nous éprouvons un plaisir extrêmement
+vif à nous combattre, à nous maîtriser, à nous vaincre. Voilà un plaisir
+qui ne naît pas d’une souffrance.
+
+--Il naît certainement d’un besoin.
+
+--Sans doute; mais il naît d’un besoin qui n’était pas une souffrance,
+et par ce côté-là encore la théorie fléchit et il n’est vrai de dire ni
+que tous les plaisirs naissent de besoins, ni non plus que besoins et
+souffrances soient précisément la même chose. Reconnaissons donc que les
+plaisirs existent et qu’ils ont une valeur positive.
+
+Il ne faut pas aller jusqu’à nier cela. Seulement il est remarquable que
+les plaisirs sont quelque chose de bien indéfinissable et probablement
+de bien incertain, indécis et inconsistant, puisqu’ils sont toujours
+accompagnés de quelques peines et que la limite entre la peine et le
+plaisir est la chose du monde la plus insaisissable. Reprenons, si vous
+voulez, l’énumération et la classification précédente. Il y a des
+plaisirs qui naissent de besoins qui sont des souffrances. Sur ceux-ci
+la thèse de nos adversaires de tout à l’heure est tout simplement juste.
+Un plaisir de ce genre n’est pas un plaisir. C’est une véritable
+impropriété de langage que de l’appeler ainsi. Il faudrait l’appeler une
+souffrance qui cesse. Nous ne nions point qu’une souffrance qui cesse
+soit agréable; nous disons seulement qu’on ne peut pas prendre comme
+vrai bien et comme but de la vie une souffrance qui cesse. Quelque chose
+de plus positif est réclamé par l’aspiration au bien, par cette
+aspiration au bien que nous tentons au fond de nous.
+
+Si nous songeons aux plaisirs qui ne naissent pas d’un besoin proprement
+dit, d’un besoin violent ou vif, mais d’une simple tendance de notre
+nature et qui par conséquent ne naissent pas d’une souffrance,--plaisirs
+esthétiques, plaisirs moraux,--nous nous élevons certainement d’un
+degré, et précisément c’est une hiérarchie des plaisirs que nous traçons
+en ce moment; mais nous constatons encore que, s’ils ne naissent pas
+d’une souffrance, ils sont toujours _mêlés_ d’une souffrance. Ils sont
+toujours incomplets, par suite toujours mêlés du regret que l’on a
+qu’ils soient incomplets, toujours mêlés du regret que l’on a de ce qui
+leur manque.
+
+Il est même curieux de remarquer qu’à mesure que les plaisirs sont plus
+vrais, ils sont plus mêlés. Si l’on appelle plaisir vrai celui qui ne
+naît pas d’une souffrance, il est plus vrai, nous le voulons bien, mais
+il est plus mêlé. Le plaisir de manger vient de la faim et n’est que la
+cessation d’une souffrance et par conséquent naît de la souffrance même,
+mais _en soi_ il n’en est pas mêlé, en soi il a quelque chose de complet
+et de plein.
+
+Le plaisir d’admirer une belle chose ou le plaisir de faire le bien ne
+naît pas d’une souffrance, mais il en est toujours accompagné, n’étant
+jamais satisfait complètement; d’où il suit qu’il semble déjà que dans
+l’analyse du plaisir on trouve toujours la souffrance ici ou là, tout
+proche ou mêlée au plaisir même, et l’empoisonnant toujours, soit par
+son voisinage, soit par sa présence.
+
+Et enfin cette loi se vérifie même quand nous considérons le plus noble
+des plaisirs, qui est de se battre contre soi-même et de se vaincre; car
+alors souffrance et plaisir sont mêlés intimement, mêlés de telle sorte
+que c’est la souffrance qui est le plaisir même. Nous nous torturons et
+à cela nous trouvons du plaisir; mais c’est dans la souffrance même que
+nous le trouvons, et si nous ne souffrions pas, nous ne jouirions
+nullement. Combinaison absolue.
+
+Donc, ce nous semble, dans les plaisirs bas: voisinage immédiat de la
+souffrance, puisque le plaisir en naît; dans les plaisirs nobles:
+mélange de souffrance et de plaisir; dans le plaisir sublime: identité
+de la souffrance et du plaisir. Souffrance partout.
+
+On pourrait presque dire que le plaisir est le nom que la douleur a pris
+pour se faire agréer de nous ou qu’elle prend quand elle se déguise. Le
+plaisir est moins un divertissement de la douleur qu’un travestissement
+de la douleur. Et c’est peut-être pour cela qu’il est si naturel à
+l’homme de chercher le plaisir et de s’abandonner au désir qu’il en a.
+Il cède à sa nature même sans le savoir et il acquiesce à sa loi sans
+croire qu’il s’y conforme. La loi de l’homme est d’être malheureux: en
+cherchant le plaisir, qui est toujours précédé, mêlé ou suivi de
+souffrance, il prend le chemin direct du malheur, qui est précisément
+celui qu’il faut qu’il suive. Il se range sans le savoir à l’ordre
+universel.
+
+Si l’homme qui ne cherche que le plaisir est paradoxal, c’est
+précisément à cause de cela. C’est qu’il veut éviter le malheur, auquel
+il est très rationnellement destiné. Il est philosophique de dire que le
+but de l’homme est le plaisir, à condition que l’on sache qu’en
+cherchant le plaisir c’est au malheur qu’il tend. Mais il est plus
+philosophique peut-être encore de croire que, le soin légitime de
+l’homme étant d’éviter le malheur autant que son infirmité le lui
+permet, il fera bien de ne pas se donner le plaisir comme son but.
+
+Composons, si l’on veut. A ceux qui sont fortement attachés à la nature
+humaine et qui ne peuvent s’enfuir hors de l’humanité nous dirons qu’ils
+peuvent rester dans la doctrine du plaisir, mais qu’ils feront bien de
+considérer la hiérarchie des plaisirs et de mépriser ceux qui ne
+consistent que dans la cessation, très courte du reste, d’une souffrance
+et de s’élever jusqu’à ceux qui sont mêlés de souffrance noble et d’un
+plaisir vrai; et, s’ils peuvent, de se hausser encore jusqu’à celui où,
+à la vérité, le plaisir est souffrance, mais aussi la souffrance
+plaisir.
+
+Quant à ceux qui veulent faire la gageure de secouer l’humanité, nous
+leur dirons: cherchons autre chose.
+
+Autre chose. Quoi donc? La science peut-être. Il est des hommes qui
+estiment que le but de l’homme est de savoir et que le bonheur de
+l’homme est dans le savoir. «J’ai triomphé, dira Nietzsche, du jour où
+la grande pensée libératrice m’est venue: l’homme est un moyen de
+connaissance; il ne faut se considérer que comme un moyen de
+connaissance.» Nietzsche est l’homme du monde qui a le plus fréquenté
+Platon, que du reste il ne peut souffrir.
+
+Dirons-nous donc que le but de l’homme c’est le savoir? Ce serait encore
+une illusion, quoique moins forte peut-être que la précédente. La
+science ne remplit pas l’âme et elle la déçoit sans cesse. A-t-on
+remarqué les grandes analogies qui existent entre la science et le
+plaisir? Peut-être que non. Elles sont certainement très remarquables.
+
+D’abord on trouverait une hiérarchie des sciences très comparable à la
+hiérarchie des plaisirs que nous établissions tout à l’heure. Il y a des
+sciences parfaitement honorables sans doute, mais qu’on peut appeler
+vulgaires et qui, elles aussi, comme les plaisirs inférieurs, naissent
+directement des besoins: chasse, pêche, labourage, cuisine, arts des
+vêtements, etc. L’homme n’y trouve aucun plaisir, à proprement parler.
+Ce sont des routines plutôt que des sciences. Il y trouve sans doute le
+triple contentement 1º de l’exercice physique; 2º de l’incertitude et du
+jeu; 3º du succès obtenu; mais ce sont des plaisirs peu philosophiques
+et à coup sûr peu scientifiques. Le plaisir scientifique doit consister
+sans doute à découvrir quelque chose.
+
+Au-dessus de ces sciences-là, il y en a qui ne sont pas nées des besoins
+physiques, mais des instincts esthétiques ou des instincts rationnels:
+mathématiques, astronomie, architecture. Ce sont des sciences nobles.
+L’homme y trouve de grands plaisirs; mais peut-on les considérer comme
+donnant le souverain bien? Ce serait assez difficile, puisque ces
+sciences, tout en donnant des jouissances, c’est-à-dire tout en
+satisfaisant le désir, en étendent indéfiniment l’horizon et par
+conséquent l’irritent autant qu’elles le satisfont et par conséquent
+donnent autant de tourments que de jouissances et des tourments en
+raison même des jouissances.
+
+La vie du savant est celle d’un homme qui creuse un puits ou qui s’élève
+dans les airs: plus il creuse profond, plus il est à la fois satisfait
+d’avoir été si loin et désespéré de sentir qu’il y a à aller plus loin
+encore; plus il s’élève, plus il est satisfait avoir un panorama plus
+vaste, et désolé de sentir qu’il y a mille fois plus de choses à voir
+qu’il n’en aperçoit. Si la science est simplement savoir à quel point on
+ignore, pour l’homme amoureux de savoir elle est d’autant plus
+douloureuse qu’elle est plus étendue.
+
+Que ceci soit paradoxal, on l’admettra pour un instant; et que la
+torture de se dire qu’on ignorera toujours mille fois plus de choses
+qu’on en saura, soit compensée ou au moins adoucie par le plaisir très
+réel d’en avoir au moins découvert quelques-unes, c’est une opinion
+raisonnable, qu’on accepte; mais du moins il est impossible de dire que
+des sciences constituent le souverain bien, qui donnent, à en parler le
+plus favorablement, autant de déplaisirs que de jouissances.
+
+Et enfin il y a, pour les sciences comme pour les plaisirs, un troisième
+degré qui est le plus haut. Il existe une science, non pas de
+l’indéterminé et du relatif, et c’est-à-dire de quelque chose qui n’est
+jamais épuisé et qui se renouvelle toujours sous nos prises et sous les
+conquêtes que nous en faisons; mais une science de l’absolu, de
+l’immuable et de l’éternel. Cette science, c’est la métaphysique ou,
+pour parler en langage platonicien, c’est la dialectique. C’est la plus
+belle des sciences, la plus noble; c’est la science sublime, c’est la
+science divine. A celui qui la possède elle ne donne pas, elle ne peut
+pas donner des plaisirs mêlés de peines, puisqu’elle satisfait le désir
+sans l’irriter en le satisfaisant, puisqu’elle le contente pleinement et
+absolument, puisqu’elle est l’union intime de l’esprit avec un objet
+unique qui contient tout. Certes il est incontestable que cette science
+doit donner à l’esprit une très grande sérénité, et en effet elle la
+donne.
+
+Peut-on dire, cependant, qu’elle est ou qu’elle procure précisément le
+souverain bien? Encore non. Elle approche de cela et de plus en plus en
+approche à mesure qu’on la possède davantage; mais elle n’atteint jamais
+ce but suprême du souverain bien, si près qu’elle en soit. Il s’en faut
+toujours de quelque chose. Pourquoi? La raison en est assez simple. Il
+faudrait, pour jouir du souverain bien, non pas comprendre l’absolu,
+mais être l’absolu. Concevoir ce qui contient tout, n’est pas tout
+contenir, et en juste raison il semble bien que c’est tout contenir et
+n’avoir rien qui vous soit étranger, qui est le souverain bien. Or c’est
+à quoi l’homme n’arrive pas. La science de l’absolu, si grande qu’on la
+suppose, ne sera jamais l’identité avec l’absolu.
+
+En vérité on serait presque tenté de le dire. Savoir l’absolu n’est-ce
+pas l’être? L’être absolu n’est-il pas celui qui sait tout? Du moins, au
+point de vue du plaisir, au point de vue du bien, l’être absolu n’est-il
+pas l’heureux parfait, non pas tant parce qu’il est tout que parce qu’il
+sait tout? Savoir est posséder intellectuellement. La suprême jouissance
+intellectuelle est donc de tout savoir et n’a pas besoin, pour être
+suprême, qu’on soit tout. Celui-là donc qui saurait l’être absolu serait
+intellectuellement identique à l’être absolu. Or le bien suprême étant
+dans l’intelligence, celui qui saurait l’absolu posséderait le bien
+suprême.
+
+Cela peut presque se soutenir. Cependant il y aura toujours la
+différence de la contemplation à quelque chose qui est à la fois
+contemplation et action. L’être absolu se contemple en entier et c’est
+souverain bien. Vous le contemplez, par supposition, en entier, et à cet
+égard, il est vrai que vous possédez le souverain bien tout autant que
+lui. Mais à la fois il se contemple et _se sait_, à la fois il agit et
+se sent agir infiniment, et c’est à quoi, malgré l’identité
+intellectuelle que je vous suppose avec lui, vous n’atteindrez
+évidemment jamais.
+
+Il y a là comme deux aspects de l’absolu. Selon un certain aspect vous
+pouvez presque devenir absolu vous-même; selon l’autre aspect vous ne
+pouvez le devenir aucunement. Il y aura toujours la différence du
+spectateur à l’acteur, et le spectateur peut si bien savoir le rôle et
+le comprendre qu’à un certain égard il soit identique à l’acteur; mais,
+à un autre égard, il sera toujours inférieur à celui qui _et_ sait le
+rôle _et_ le comprend _et_ le joue.
+
+Reste de tout ceci que la science de l’absolu est certainement ce qui
+nous rapproche le plus du souverain bien, ce qui revient à dire que la
+sagesse est le souverain bien pour l’homme, à parler couramment; mais
+elle n’est pas le souverain bien en soi ni même tout à fait pour
+l’homme, en ce sens qu’il concevra toujours un souverain bien au delà de
+celui-là, et que c’est précisément en comprenant l’absolu qu’il
+comprendra qu’il ne l’est pas.
+
+Aucune science, donc, aucune, et non pas même la science suprême, ne
+donne le souverain bien.
+
+Remarquez, du reste, qu’à se placer au point de vue de la simple
+constitution de l’homme, l’homme étant sensibilité et intelligence, il y
+a bien des chances pour qu’il manque ce qui est son bien, et par
+conséquent le souverain bien, s’il ne développe qu’un côté de sa nature.
+Or en s’adressant aux plaisirs il ne songe qu’à sa sensibilité, et en
+s’adressant à la science il ne songe qu’à son intelligence. Il semble
+donc qu’il soit à peu près sûr même de ne pas aller du côté du bien en
+comptant soit sur les plaisirs, soit sur la science.
+
+--Mais une combinaison adroite de ces deux causes de bonheur ne
+donnerait-elle pas le bonheur lui-même?
+
+--Voilà une théorie, au delà de laquelle nous pourrons aller, mais qui
+ne manque nullement de justesse. Choix d’abord entre les causes de
+plaisir, combinaison ensuite de causes diverses de plaisir, c’est une
+méthode de très grand bon sens. Commençons d’abord par écarter les
+plaisirs bas et les sciences inférieures, plaisirs de besoin, sciences
+de nécessité. Écartons-les, bien entendu, en tant que pouvant entrer en
+ligne de compte pour le bonheur. Ne les écartons pas réellement,
+matériellement, puisqu’_ils_ sont satisfaction de besoins,
+puisqu’_elles_ sont chose de nécessité: mangeons, buvons, dormons,
+puisqu’il le faut; labourons, bâtissons, chassons, puisqu’il le faut;
+mais ne tenons aucun compte de tout cela pour ce qui est de la recherche
+du bonheur, et par conséquent réduisons tout cela au minimum et surtout
+n’y attachons aucun prix, aucune espèce de «valeur».
+
+Puis attachons-nous d’une part aux plaisirs nobles, d’autre part aux
+sciences élevées. Plaisirs esthétiques et plaisirs moraux, surtout le
+plaisir du plus haut degré qui consiste à lutter contre soi et à se
+vaincre; sciences vraiment intellectuelles, mathématiques, architecture,
+astronomie et surtout la science la plus haute, celle de l’absolu;
+mêlons tout cela plus ou moins, en proportions variées, chacun selon sa
+nature, et composons-en une vie très noble et une vie harmonieuse qui,
+certainement, contiendra beaucoup d’éléments et beaucoup de chances de
+bonheur.
+
+Voilà qui est très bien; voilà qui, à se placer au simple point de vue
+du plaisir, au simple point de vue de la faculté que l’homme a de jouir,
+est extrêmement raisonnable. On peut concéder cela aux _Eudémoniens_ en
+se plaçant un moment dans leur conception, dans leur esprit. Un homme
+qui se procurerait des plaisirs esthétiques, qui s’adonnerait aux
+recherches scientifiques, qui rendrait des services à ses semblables,
+qui se ferait utile à sa patrie et qui serait capable de lutter contre
+lui-même et de remporter des victoires sur les tendances qu’il jugerait
+en lui méprisables, funestes ou ridicules; cet homme ne pourrait être
+considéré comme jouissant du souverain bien; il ne pourrait même pas
+être dit heureux; mais on peut très bien accorder aux partisans de la
+morale du plaisir qu’il goûterait des jouissances dont la réalité n’est
+pas niable. Et s’il faut une morale appropriée aux forces humaines,
+c’est-à-dire appropriée, degré par degré, aux forces de celui-ci, de
+celui-là ou de tel autre, ne contestons pas que cette morale du plaisir,
+entendue comme nous venons de l’entendre, est faite pour de très
+honnêtes gens et très estimables, et est le degré où une partie déjà
+assez noble de l’humanité peut s’élever. Celui qui dira: _sapere ad
+sobrietatem_, ou: _ne quid nimis_, pourra embrasser cette morale-là et
+s’y tenir.
+
+Mais n’y aurait-il pas un bien par delà le plaisir, par delà toute
+espèce de plaisir et ignorant le plaisir comme s’il n’existait pas?
+Quand on réfléchit sur la nature des dieux, on se dit, après quelque
+méditation, qu’il est aussi ridicule de les croire susceptibles de
+plaisirs que susceptibles de douleurs et que l’une et l’autre chose sont
+également indignes d’eux. Ce qu’il y a de fugitif et de toujours
+incomplet dans le plaisir est tellement contradictoire avec l’idée
+d’éternité, de plénitude et d’absolu, que l’on voit très bien que qui
+conçoit la Divinité enlève de cette conception, tout d’abord et par
+définition, l’idée de plaisir comme l’idée de douleur, non seulement
+parce que, comme nous l’avons prouvé plus haut, le plaisir est toujours
+mêlé ou accompagné de douleur, mais parce que le plaisir en soi n’est
+pas moins que la douleur une imperfection.
+
+Ce n’est pas jouer sur les mots. Le plaisir, quelque pur qu’il soit et
+quelque noble, est un accident. L’accident ne s’accorde pas avec l’idée
+d’éternité. On nous dira qu’on peut très bien se figurer comme continu
+ce qui chez nous est accidentel et que c’est là précisément le plaisir
+divin dont, certes, les poètes nous ont assez parlé. Mais c’est
+précisément ce qu’en droite raison, il faut nier, que le plaisir,
+essentiellement accidentel, puisse être continu. S’il était continu, il
+ne serait pas senti et par conséquent il ne serait le plaisir en aucune
+façon. Le plaisir est une trêve et c’est en tant que trêve qu’il est
+plaisir; continu il serait une paix et une paix qui aurait toujours
+duré. Or qui prendrait plaisir à une paix qui aurait toujours duré, de
+telle sorte qu’on n’aurait pas même l’idée de la guerre?
+
+Donc qui dit que les dieux goûtent un plaisir éternel dit un non-sens,
+une chose qui n’a aucune signification, ou, en d’autres termes, en
+disant que les dieux ont un plaisir éternel, il dit, sans le savoir,
+qu’ils n’ont absolument aucun plaisir.
+
+Celui-là donc qui veut vivre la vie divine, c’est-à-dire ressembler aux
+dieux le plus possible, il a précisément pour première démarche à faire
+de se placer par delà le plaisir et de le laisser en arrière et d’en
+laisser l’idée en arrière comme négligeable et comme ne devant pas
+entrer en ligne de compte. Il a pour première démarche à faire, non
+seulement de ne pas confondre le plaisir avec le bien, mais de se dire
+et de croire qu’il n’y a entre le plaisir et le bien aucun rapport.
+
+Le but de la vie du sage sera donc le bien et non pas le plaisir, et
+toute la morale c’est marcher vers le bien.
+
+Mais qu’est-ce que le bien? Le bien, ce nous semble, est une harmonie.
+Est bien tout ce qui est harmonieux et ne présente pas de disparate et
+de dissonance. Ce n’est pas là une idée qui nous soit particulière. Il
+paraît assez que c’est l’idée même, confuse, mais qu’il ne s’agit que
+d’éclaircir, de l’humanité elle-même. Les hommes disent que «tout est
+bien», sommairement, mais qu’il y a du mal encore dans l’organisation de
+l’univers. Que veulent-ils dire? Qu’ils trouvent le monde bon, mais
+qu’ils en rêvent un meilleur. Et encore qu’est-ce que cela signifie?
+Qu’ils trouvent le monde harmonieux et qu’ils le voudraient plus
+harmonieux encore. Et peut-être se trompent-ils. Mais, et dans
+l’appréciation qu’ils font du monde et dans le rêve qu’ils font d’un
+monde meilleur, autant dans l’un que dans l’autre il y a cette idée
+générale: le bien c’est l’harmonie, le bien c’est l’ordre.
+
+Quand les hommes disent: «en ce moment dans la cité tout est bien, ou à
+peu près», veulent-ils dire qu’il y a dans la cité beaucoup de
+richesses, beaucoup de plaisirs, ou beaucoup de gloire? Rien de tout
+cela précisément; ils veulent dire qu’elle est en bon ordre, qu’elle est
+bien organisée, qu’elle est en harmonie. N’est-il pas vrai que «pour la
+santé et la maladie, pour la vertu et le vice, tout dépend de l’harmonie
+de l’âme et du corps ou de leur opposition?» Donc pour l’individu comme
+pour la cité et comme pour l’univers le bien c’est l’harmonie. Le bien
+est un concert de choses, quelles qu’elles soient du reste, qui
+s’accordent pour faire un ensemble bien ordonné et harmonieux. L’homme
+qui dit «cela va bien» ne sait pas ce qu’il dit, sans doute; mais il dit
+sans le savoir que toutes ses forces physiques sont en tel accord qu’il
+n’y a aucune dissonance appréciable dans son économie. Le bien est une
+harmonie, ceci est de consentement universel.
+
+Et remarquez, avant d’aller plus loin, comme le bien ainsi entendu, nous
+ne disons pas exclut l’idée de plaisir, mais ne la suppose aucunement.
+Nous disons: le monde est bien, ou: tout est bien, ou: le bien est
+répandu dans le monde, sans songer un seul instant, sans même rêver que
+le monde éprouve du plaisir. Nous disons: tout va bien dans la cité,
+sans songer au plus ou moins de plaisir qui peut être goûté dans la
+ville. Nous disons, encore plus peut-être: je vais bien, sans vouloir
+dire le moins du monde que nous éprouvons un plaisir, et du reste,
+d’instinct, nous mettons cet état que nous appelons «bien» fort
+au-dessus de tel ou tel plaisir, même vif, que nous pourrions goûter.
+Voilà donc ce qui peut être considéré comme établi: le bien n’est pas le
+plaisir; le bien c’est l’harmonie; le but de la vie est le bien, le but
+de la vie est l’harmonie.
+
+--Mais alors le bien, c’est le beau.
+
+--J’allais vous le dire. «Le bien ne va pas sans le beau, ni le beau
+sans l’harmonie.»
+
+--Donc la morale est une esthétique.
+
+--Précisément! La morale est d’une part une esthétique par delà
+l’esthétique; et d’autre part une esthétique qui se ramène en soi au
+lieu de se répandre et que l’artiste applique sur lui-même au lieu de
+l’appliquer au dehors.
+
+C’est une esthétique par delà l’esthétique. C’est pour cela, comme nous
+l’avons soupçonné plus haut, que les plaisirs artistiques ont déjà une
+valeur morale. On s’y sent désintéressé, par conséquent noble, et l’on y
+jouit d’une jouissance qui semble déjà par delà le plaisir. C’est un
+premier degré. Ce premier degré consiste en ce que nous contemplons
+l’ordre réalisé, l’harmonie réalisée. Mais il y a un second degré qui
+consiste à réaliser soi-même cette harmonie et c’est le plaisir de
+l’artiste; et il y a un troisième degré qui est de réaliser cette
+harmonie en soi-même. Voilà ce que j’entendais par esthétique par delà
+l’esthétique. C’est une esthétique souveraine et suprême qui dépasse les
+lois du beau en ce qu’elle les invente, qui est invention non pas de
+quelque chose selon l’art, mais de l’art lui-même, qui va chercher le
+beau dans l’idée du beau elle-même et comme au sein de Dieu.
+
+Car réaliser une chose belle, c’est entendre la voix du Dieu de
+l’esthétique, de Phoibos, si l’on veut; mais réaliser _soi-même beau_,
+se réaliser en beauté, ce n’est plus entendre cette voix, c’est l’avoir
+soi-même; ce n’est plus une «réminiscence», c’est une création; ou, si
+l’on veut, c’est encore bien une réminiscence, mais comme c’est une
+union directe, pour ainsi dire, avec l’idée de perfection, c’est une
+réminiscence le temps supprimé, c’est une réminiscence hors de la
+condition du temps, ce qui revient à dire que c’est une création, une
+invention dans toute la pureté de la chose que désigne ce mot.
+
+Et d’autre part, sur quoi nous n’insisterons pas, puisque cela est
+contenu dans ce que nous venons de dire, la morale pratique, la vertu,
+c’est une esthétique qui se ramène sur le sujet au lieu de se répandre
+sur un objet extérieur; c’est une esthétique qui se ramène en soi et
+qui, par ce fait, a quelque chose de plus intime et de plus fort. Il y a
+une concentration extrême des forces et il n’y a aucune déperdition ou
+dispersion de force. Le vertueux se modèle et se pétrit en beauté, non
+sans effort, mais avec un effort dont il ne perd rien et où il est
+l’artiste, l’instrument et la matière. C’est une esthétique intime, et
+ce double caractère d’être une esthétique qui dépasse l’esthétique et
+d’être une esthétique intérieure, donne à l’art moral une valeur
+supérieure à toute espèce d’art humain.
+
+On sent bien que les arts humains ordinaires, tous ceux que le commun
+appelle arts, sont des divertissements très distingués, mais rien de
+plus que des divertissements. Et des divertissements à quoi? A nos
+soucis, à nos peines, à nos petitesses et à nos frivolités et à notre
+ennui. D’abord, oui; mais de plus divertissements précisément à cet art
+suprême, difficile et pénible qui consiste à nous modeler nous-mêmes et
+dont pour toutes sortes de raisons, dont la première est notre goût pour
+le moindre effort, nous ne nous soucions pas beaucoup de nous occuper.
+
+Les arts, donc, les arts proprement dits, et c’est pourquoi il ne faut
+ni en dire du mal, ni en dire trop de bien, d’une certaine façon nous
+mènent à la morale et d’une autre façon nous en détournent. Ils nous y
+mènent parce qu’ils nous en donnent l’idée ou peuvent très bien nous la
+donner: l’homme à notre avis doit se dire, mais en tout cas il peut bien
+se dire: il y a mieux encore que faire une belle statue ou d’inventer
+une belle harmonie, c’est de faire de soi-même la «statue vivante de la
+pudeur» et d’établir un accord parfait dans son âme. Mais d’autre part
+il peut se contenter de cette demi-satisfaction esthétique que donne
+l’œuvre d’artiste surtout à l’artiste lui-même. Il peut se contenter de
+ces arts proprement dits qui du reste sont bien ou des ébauches ou des
+reflets de l’art véritable, et il peut s’en contenter précisément parce
+qu’ils le sont. Les arts sont des illusions de l’art et ombre, très
+belle, du reste, qu’on peut prendre pour proie.
+
+Les arts donc à la fois mènent à la morale et en distraient, et de la
+façon du reste dont se gouverne l’homme à son ordinaire, il faut bien
+prendre garde qu’ils en distraient beaucoup plus souvent qu’ils n’y
+conduisent.
+
+De tout cela retenons ceci: la morale est une esthétique supérieure; la
+vertu est une beauté qui, relativement à l’homme, est la beauté suprême;
+l’art vrai, supérieur à tous les autres et dont on pourrait prouver, si
+l’on voulait jouer, qu’il les renferme tous, c’est la morale; l’art de
+la vie c’est de faire de la vie un objet d’art.
+
+Cette œuvre d’art--entrons dans le détail--comment la ferons-nous? Cette
+harmonie intérieure et totale, comment l’établirons-nous?
+
+Il faut d’abord, et c’est le premier principe, _honorer son âme_.
+Honorer son âme est la première maxime et de quoi dérivent toutes les
+autres. L’âme, en nous, est ce qui participe de l’infini. L’âme, en
+nous, est ce qui n’est pas tout à fait mêlé à nos contingences et à nos
+éphémères ou instantanés. L’âme, de quelque façon qu’on la conçoive, est
+ce qui, en nous, n’est pas tout à fait dépendant de nos influences de
+tous les jours. Si nous ne sommes pas tout à fait le résultat et le
+produit de tout ce qui nous entoure et de tout ce qui pèse sur nous, ce
+que nous appelons notre âme est précisément ce qui reste nous
+appartenir. C’est, probablement, notre être _en soi_, dégagé de tout ce
+qui a pu le corrompre, ou au moins le dénaturer et l’adultérer.
+
+Il faut donc honorer son âme, comme soi-même pur, comme soi-même tel
+qu’il est sorti des mains de Dieu, ou, du moins, de la nature,
+c’est-à-dire de l’hérédité. L’âme, en nous, est l’âme des ancêtres, et
+par conséquent, est l’âme même de l’humanité. En honorant notre âme,
+nous honorons l’humanité tout entière, représentée par nous. Nous
+honorons l’humanité en nous-mêmes.
+
+«L’âme est, après les dieux, ce que l’homme a de plus divin et ce qui le
+touche de plus près. Il y a deux parties en nous: l’une plus puissante
+et meilleure, destinée à commander; l’autre inférieure et moins bonne,
+dont le devoir est d’obéir. Il faut donc donner toujours la préférence à
+la partie qui a droit de commander sur celle qui doit obéir. Ainsi j’ai
+raison d’ordonner que notre âme ait la première place dans notre estime
+après les dieux et les êtres qui les suivent en dignité. On croit rendre
+à cette âme l’honneur qu’elle mérite; mais en vérité presque personne ne
+le fait. Car l’âme est un bien divin et rien de ce qui est mauvais n’est
+digne qu’on l’honore. Ainsi quiconque croit relever son âme par des
+connaissances, de la richesse, du pouvoir et ne travaille pas à la
+rendre meilleure, s’imagine qu’il l’honore; mais il n’en est rien. Les
+hommes croient que les louanges qu’ils prodiguent à leur âme sont autant
+honneurs qu’ils lui rendent et ils s’empressent de lui accorder la
+liberté de faire tout ce qui lui plaît. Mais nous, nous disons au
+contraire que se comporter de la sorte c’est nuire à son âme au lieu de
+l’honorer, elle qui mérite, comme nous l’avons dit, le premier rang
+après les dieux.»
+
+Il faut donc honorer son âme en faisant tous les efforts pour ne pas la
+dégrader et pour la rendre meilleure. On dégrade son âme par l’amour des
+plaisirs, car par la recherche des plaisirs «on la remplit de maux et de
+remords». Le plaisir est un feu qui brûle et qui laisse après lui des
+cendres, et l’on ne sait ce qui est le plus douloureux pour l’âme de la
+brûlure que le plaisir fait sentir ou du remords qu’il laisse tomber
+derrière lui comme une pluie de cendres et qui encombre toute notre âme.
+
+On la dégrade encore par la lâcheté, «lorsqu’au lieu de s’élever par la
+patience au-dessus des travaux, des craintes, de la douleur et des
+chagrins que la loi recommande de surmonter, on y cède par la faiblesse
+de cœur»; par lâcheté d’une autre sorte, lorsque l’on est trop attaché à
+la vie, «lorsqu’on se persuade que la vie est le plus grand des biens»;
+lorsque «regardant ce qui se passe après la mort comme un mal, on
+succombe à cette idée funeste»; lorsqu’on n’a pas le courage de résister
+à ces craintes instinctives et «de raisonner avec soi-même et de se
+convaincre qu’on ignore si les dieux qui règnent dans les enfers ne nous
+y réservent pas les biens les plus précieux».
+
+On la dégrade encore en préférant la beauté à la vertu, car «c’est
+préférer le corps à l’âme» et faire pour ainsi dire adorer celui-là par
+celle-ci. Le corps est le serviteur et l’âme est le maître, et c’est
+déroger à la grande loi d’ordre et d’harmonie que de mettre en quelque
+manière le maître au service de l’esclave, le maître en extase devant
+l’esclave et l’esclave en posture de dieu devant le maître. Ce qui
+trompe en ceci c’est que le corps a une beauté visible qui séduit et qui
+captive les regards; mais on oublie d’abord que la beauté du corps est,
+en très grande partie au moins, empruntée à l’âme, reflet de l’âme, et
+ne serait rien, ou très peu de chose, sans elle; ensuite que l’âme a sa
+beauté propre, intransmissible, incommunicable, cachée, mais qui se
+laisse découvrir à qui la cherche et qui est infiniment supérieure et
+qui éclate comme infiniment supérieure, une fois découverte, à celle du
+corps.
+
+On dégrade l’âme encore quand on préfère la recherche des richesses à la
+recherche de la vertu, «lorsqu’on désire amasser de grands biens par des
+moyens peu honnêtes et qu’on n’est pas indigné contre soi-même de les
+avoir ainsi acquis.» On la dégrade dans ce cas, parce qu’on la vend.
+C’est en vérité «vendre pour un peu d’or ce que l’âme a de plus
+précieux; car tout l’or qui est sur la terre et dans la terre ne mérite
+pas d’être mis en balance avec la vertu.» Et, comme tout à l’heure on
+mettait l’âme en position d’esclave devant le corps, maintenant on la
+vend comme un esclave sur le marché, et c’est ce qu’on peut, plus
+légitimement que jamais, appeler la dégrader et la déshonorer
+absolument.
+
+S’il faut d’abord ne pas dégrader son âme, il faut ensuite l’honorer de
+tout son pouvoir. On honore son âme tout simplement en l’appliquant à
+son objet. Son objet c’est la vertu. Mais en quoi consiste bien la
+vertu? Elle consiste d’abord à aimer la raison, c’est-à-dire l’harmonie
+encore, la raison, que l’on peut appeler l’harmonie intellectuelle. «_Le
+plus grand de tous les malheurs est de haïr la raison._» Que l’on
+déteste la raison, cela n’est pas peut-être très naturel; mais cela
+existe très bien. Il y a des misologues comme il y a des misanthropes et
+à peu près pour les mêmes causes. De même qu’on devient misanthrope pour
+s’être trop fié aux hommes, ou étourdiment et sans discernement, et y
+avoir cru trop de léger, de même on devient ennemi de la raison pour
+avoir trop cru aux raisonnements et pour avoir fait des raisonnements
+faux.
+
+Le parallèle est intéressant et éclaire assez bien les deux choses et
+explique assez bien le caractère des deux défauts: «D’où vient, en
+effet, la misanthropie? De ce qu’après s’être fié à un homme, sans aucun
+examen, et l’avoir toujours cru sincère, honnête et fidèle, on trouve
+enfin qu’il est faux et méchant; et après plusieurs épreuves semblables,
+voyant qu’on a été trompé par ceux qu’on croyait ses meilleurs et ses
+plus intimes amis, las enfin d’être si longtemps dupe, on hait tous les
+hommes également et on reste persuadé qu’il n’y en a pas un seul qui
+soit sincère... Si l’on avait un peu d’expérience ou de réflexion, on
+saurait que les bons sont très rares et très rares aussi les méchants,
+et que ceux qui tiennent le milieu sont en très grand nombre, comme il y
+a peu d’hommes très grands et peu d’hommes de très petite taille. En
+toutes choses les extrêmes sont très rares. Tout de même ou à peu près,
+quand on a admis un raisonnement comme vrai sans avoir l’art de
+raisonner, il arrive plus tard qu’il paraît faux--qu’il le soit du reste
+ou qu’il ne le soit pas--et tout différent de ce qu’il nous avait paru.
+Et quand on a pris l’habitude de disputer toujours pour et contre, on se
+croit à la fin très habile et l’on s’imagine être le seul qui ait
+compris que ni dans les choses ni dans les raisonnements il n’y a rien
+de vrai ni de sûr et que tout est dans un flux et un reflux continuel,
+comme l’Euripe, et que rien ne demeure un seul moment dans le même
+état.»
+
+C’est ainsi qu’on arrive à une sorte de misologie, très analogue à la
+misanthropie et aussi amère et du reste aussi impuissante et aussi
+stérile. C’est un malheur déplorable,--alors qu’il y a un raisonnement
+très vrai, très solide et très susceptible d’être compris--que, «pour
+avoir entendu de ces raisonnements où tout est tantôt vrai, tantôt faux,
+au lieu de s’accuser soi-même de ces doutes, au lieu d’en accuser son
+manque d’art, on en rejette la faute sur la raison même et l’on passe sa
+vie à haïr et à calomnier la raison, en se privant par là de la science
+et de la vérité.»
+
+Il faut donc, avant tout, prendre garde que ce très grand malheur ne
+nous arrive et en vérité tout à fait par notre faute, par la faute de
+notre orgueil. Ce n’est point sans doute la raison qu’il faut que nous
+accusions d’être vaine; c’est nous que nous devons accuser d’être vains
+devant la raison et impuissants, un long temps, à l’atteindre. «Ne nous
+laissons pas préoccuper par cette pensée qu’il n’y a rien de sain dans
+le raisonnement; mais convainquons-nous plutôt que c’est nous-mêmes qui
+n’avons encore rien de sain et faisons courageusement nos efforts pour
+recouvrer la santé.»
+
+Donc nous déshonorons notre âme en détestant la raison. Nous déshonorons
+notre âme en la regardant comme incapable de trouver le vrai, au moins
+en partie, et nous l’honorons en croyant fermement qu’elle est
+dépositaire au moins d’une partie du vrai et en faisant nos efforts pour
+démêler cette vérité dont nous devons croire qu’elle a le dépôt.
+
+L’ouvrier a des devoirs envers son instrument. Il doit le croire bon,
+accuser plutôt sa main que son outil; il doit le croire bon et
+s’efforcer de le rendre meilleur, le soigner, le garantir, le tenir
+propre, le réparer et l’aiguiser. Notre âme est notre instrument pour
+trouver le vrai. Il faut l’honorer en la croyant capable de le découvrir
+et en l’entretenant en bon état pour qu’elle le découvre.
+
+On honore encore son âme en lui donnant l’empire, en lui laissant le
+gouvernement de nous-mêmes. L’honnête homme est par excellence celui qui
+est maître de lui, c’est-à-dire celui chez qui l’âme gouverne. Les gens
+de bien sont, avant tout, ceux qui ont un empire absolu sur eux-mêmes,
+et les méchants ceux qui n’en ont aucun. Entre ces deux groupes est la
+moyenne de l’humanité, ceux qui ont sur eux-mêmes une prise plus ou
+moins grande, d’eux-mêmes une maîtrise plus ou moins ferme, plus ou
+moins débile. Il faut comme s’exercer à être maître de soi. Nous pouvons
+nous représenter l’homme «comme une machine animée sortie de la main des
+dieux, soit qu’ils l’aient faite pour s’amuser ou qu’ils aient eu
+quelque dessein sérieux: car nous n’en savons rien. Ce que nous savons
+c’est que les passions sont comme autant de cordes ou de fils qui nous
+tirent chacun de son côté et qui par l’opposition de leurs mouvements
+nous entraînent vers des actions opposées. Le bon sens nous dit qu’il
+est de notre devoir de ne céder qu’à l’un de ces fils et de résister
+fortement à tous les autres. Ce fil n’est autre que le fil d’or, et
+sacré, de la raison.»
+
+Il faut donc travailler à nous rendre tels que nous n’obéissions qu’à la
+raison, c’est-à-dire au meilleur de nous-mêmes, c’est-à-dire, en
+dernière analyse, à nous-mêmes. L’homme de bien est l’homme qui ne fait
+que ce qu’il veut et qui ne veut que le raisonnable. Et cela a l’air
+d’être deux idées; ce n’en est qu’une. Car toutes les fois que l’homme
+n’obéit pas à sa raison, il sent qu’il ne fait pas ce qu’il veut, mais
+ce que veut quelque chose qu’il sent très bien qui n’est pas lui; et
+toutes les fois qu’il obéit à sa raison, au raisonnable et au sensé, il
+a parfaitement conscience qu’il n’obéit pas, mais qu’il veut. L’homme,
+en un seul mot et non plus en deux, doit donc vouloir; et il n’y a rien
+à ajouter.
+
+Mais comment apprendra-t-il à vouloir? Et peut-on apprendre à vouloir?
+Quelqu’un dira plus tard et quelqu’un doit déjà dire au temps de Platon:
+«_Velle non discitur._»--Remarquons d’abord que Platon ne se pose pas
+cette question et n’a pas à se la poser, puisqu’il croit que qui sait le
+bien fait le bien, et que qui ne fait pas le bien c’est qu’il ne le sait
+pas. On n’a donc pas à s’exercer à vouloir, on n’a qu’à apprendre. On
+n’a qu’à tourner incessamment son âme du côté du bien, ou plutôt l’on
+n’a, ce qui est essentiellement platonicien et ce qui est très beau,
+qu’à se tourner incessamment du côté de son âme. Dès qu’on ne vivra que
+par elle, elle apercevra le bien et du même coup nous le ferons.
+
+Remarquons de plus que, nonobstant, Platon indique pour ainsi parler des
+auxiliaires de la volonté; il convient quelque part que «le fil d’or» a
+besoin d’aides; que «la raison, quoique excellente de sa nature, étant
+douce et éloignée de toute violence, a besoin de secours pour que le fil
+d’or gouverne les autres». Et c’est pour cela que plus loin, quand nous
+examinerons tout ce qu’il dit de l’éducation, nous trouverons des
+préceptes très divers, dont la moitié peut-être ne sont que des éléments
+d’une éducation de la volonté. Contradiction très heureuse et du reste à
+peu près inévitable.
+
+On honore encore son âme en l’attachant à la recherche et au culte de la
+justice. La justice n’est pas le souverain bien en soi, mais elle est le
+souverain bien relativement à l’homme, parce qu’elle donne leur
+excellence à tous les biens humains et, qu’elle absente, ces mêmes biens
+ne sont plus autre chose que des maux et des maux très grands. Les
+hommes en général vont disant que «le premier bien est la santé, le
+second la beauté, le troisième la force, le quatrième la richesse, et
+ils en comptent encore beaucoup d’autres, comme d’avoir la vue, l’ouïe
+et les autres sens en bon état, comme de pouvoir faire tout ce qu’on
+veut en qualité de tyran, comme aussi, si c’était possible, de devenir
+immortel après avoir réuni en soi tous les biens qui viennent d’être
+énumérés.» Tout cela c’est autant d’erreurs. La jouissance de tous ces
+biens n’est avantageuse en effet qu’à ceux qui sont justes.
+
+La puissance est le plus grand de tous les maux lorsqu’elle n’est pas
+accompagnée de la justice, lorsqu’elle est possédée et exercée par un
+homme injuste. La santé même est un mal pour l’homme injuste, qui en
+abuse et qui ne peut songer qu’à en abuser; et il n’est pas besoin de
+dire que l’immortalité d’un homme vigoureux, puissant et injuste serait
+un effroyable mal pour l’humanité et pour lui-même.
+
+L’illusion des hommes sur ce point, c’est de croire qu’il vaut mieux
+commettre l’injustice que de la subir. C’est le plus dangereux des
+sophismes et le plus faux et qui du reste, pour ce qui est de la morale,
+contient tous les autres. Le premier article de la morale, au contraire,
+et Platon ne se lasse pas de le répéter dans la moitié au moins de ses
+dialogues, c’est qu’il vaut mieux subir l’injustice que de la commettre.
+La mort de Socrate lui a appris cela et il ne l’a pas oublié et il ne
+veut pas que personne l’oublie.
+
+Subir l’injustice vaut mieux que la commettre, à tous les points de vue
+où l’on puisse se placer.
+
+D’abord en soi; car l’injustice est un désordre. Cette harmonie que
+l’âme doit chercher à réaliser en elle-même à la fois comme son état
+naturel et son état idéal, c’est précisément la justice, ou la justice
+en est un des aspects. Justice est ce qui est juste pour les choses
+morales, comme justesse est ce qui est juste par les choses d’ordre
+intellectuel. La justice est la justesse de la conscience. Une âme
+injuste est une âme qui sonne faux. Le même mot désigne, et à très bon
+droit, ce qui est juste et ce qui est bien réglé. Les Grecs disent:
+Δικαίαν γνωμην ποίειν; ἵππον καὶ βοῦν δικαίους ποίεισθαι; δίκαιον ἄρμα;
+une pensée de justice; rendre un cheval et un bœuf justes, un char
+juste. Il y a dans le mot l’idée générale de bonne organisation et
+d’organisme bien fait.
+
+Or qui voudrait avoir une âme qui sonnât faux comme une lyre mal
+accordée? Et qui ne reconnaîtra qu’il vaut mieux souffrir d’un
+instrument qui joue faux que d’en jouer, celui qui en joue étant
+ridicule?
+
+Subir l’injustice vaut mieux que la commettre aussi pour ce qui est de
+la gloire et de l’honneur. L’injuste, ou n’est jamais considéré, ou
+n’est considéré qu’un temps. Il est en horreur à ses concitoyens au
+moment même où il commet l’injustice ou très peu de temps après. Qui
+voudrait être Anytus et Mélitus à l’heure où nous sommes? Et même y
+a-t-il tant de citoyens qui eussent voulu être l’un ou l’autre au moment
+même où ils triomphaient? Qui ne préférerait avoir été Socrate? Qui, au
+moment même où Socrate mourait, n’était au moins partagé entre l’horreur
+naturelle qu’on a pour la mort et ce sentiment que le sort de Socrate
+était plus enviable que celui de ses meurtriers?
+
+Car c’est quelque chose qu’une belle mort et c’est chose triste qu’une
+vie souillée par une seule action cruelle et basse.
+
+Et enfin et par conséquent, subir l’injustice vaut mieux que la
+commettre, même au point de vue de l’intérêt personnel. Il est juste que
+l’injuste souffre; mais c’est, aussi, très réel. L’injuste souffre, quoi
+qu’il en dise aux autres et quoi qu’il en dise même à lui-même, de se
+sentir stupide et de sentir que sa stupidité ne lui rapporte rien en
+définitive que le sentiment de sa stupidité. Remarquez que les autres
+passions se défendent mieux, par des sophismes moins ridicules, par des
+raisons qui sont moins déraisonnables que ne peut faire l’injustice. Il
+est certain que le passionné proprement dit qui satisfait sa passion a
+une jouissance réelle. Ce qu’il y a de mauvais dans son affaire, c’est
+que cette jouissance aura des suites très fâcheuses et aussi que la
+puissance de jouir s’épuise par son exercice même et laissera le
+passionné seul avec sa passion augmentée et ne pouvant plus se
+satisfaire. Cela est désagréable; mais enfin le passionné a des plaisirs
+qui ne sont pas niables. On se demande quel peut être le plaisir de
+l’injuste commettant l’injustice.
+
+Il croit évidemment avoir le plaisir de se sentir puissant. Faire
+l’injustice, c’est détruire l’ordre, et détruire l’ordre peut être un
+plaisir de perversité, _mala gaudia mentis_. Exemple: un homme qui
+démolit un beau temple ou brise une belle statue. Mais, outre que déjà
+ces plaisirs-là sont contestables, étant assez vraisemblablement des
+maladies et une maladie ne pouvant guère s’appeler un bien, le plaisir
+particulier et propre, pour y revenir, de l’homme injuste commettant
+l’injustice, est une illusion et une illusion qu’on doit reconnaître
+comme illusion au moment même où l’on s’y abandonne et dans l’instant
+même où l’on veut la goûter. L’iconoclaste brise une statue qu’il
+voulait briser, il n’y a rien de plus réel. L’homme injuste ne détruit
+pas du tout la justice et il sent qu’il ne la détruit pas. Il doit
+sentir seulement qu’il contribue à la faire vivre et à la faire éclater.
+L’homme injuste qui fait condamner Socrate à mort tue Socrate qu’il
+détestait. Soit. Comme envieux il peut jouir; mais comme homme injuste
+il ne jouit pas; car Socrate en tant qu’homme est mort, mais en tant que
+juste il vit plus que jamais, rayonne et éclate de la beauté du juste
+plus que jamais.
+
+Donc l’homme injuste qui veut détruire la justice non seulement ne la
+détruit pas; mais il la rétablit, la répare et la crée. Il est l’homme
+qui en détruisant une statue la redresserait plus belle. Personne au
+monde n’est plus dupe que lui.
+
+Or cette duperie et que c’est lui qui est la dupe, il le sent. Il le
+sent certainement, parce que, pour le sentir, il n’est pas besoin
+d’avoir le goût ou le sens de la justice, lesquels il n’a pas, mais il
+suffit de n’être pas un imbécile et de voir les faits.
+
+Il n’y a rien donc, à tous les points de vue, de plus vrai que ce
+paradoxe qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre et qu’il
+est beaucoup plus malheureux de commettre l’injustice que d’en être
+victime.
+
+Ce qui trompe les sophistes sur ce point, c’est leur théorie ou leur
+passion de _volonté de puissance_. Le bien de l’homme, croient-ils et
+répètent-ils toujours, quand on les presse, c’est d’être fort. Dominer
+dans sa cité, voilà le bien ou le bonheur; voilà l’idéal à poursuivre.
+Et quand on leur demande: «Dominer pour le juste ou pour l’injuste?» ils
+répondent: «Peu importe! Dominer.» Et remarquez que si on les poussait
+encore ils répondraient, s’ils mettaient de côté toute dernière fausse
+honte: «Plutôt pour l’injuste que pour le juste»; et ne laisseraient pas
+d’être assez logiques en le disant. Car l’homme qui domine pour le juste
+n’a pas l’air tout à fait de dominer; il n’a pas l’air tout à fait de
+déployer sa volonté de puissance et de la satisfaire. Il domine selon
+les dieux; il domine selon la loi religieuse, il domine selon la loi
+sociale; il n’a pas l’air de dominer selon lui-même. Il n’a l’air que
+d’exécuter, non de gouverner; il a l’air du ministre de quelqu’un ou de
+quelque chose et il n’a pas l’air d’un maître.
+
+Cela est assez vrai. Mais s’il y a deux illusions, il y en a une qui est
+beaucoup plus forte que l’autre. L’illusion qui consiste à croire que
+l’homme qui gouverne selon la justice ne gouverne pas lui-même est
+enfantine, fût-elle partagée par celui-là même qui gouverne ainsi. Car
+l’homme qui gouverne selon la justice a autant de peine que l’autre,
+sinon plus, et par conséquent déploie et prouve et sent tout autant de
+volonté de puissance. Et de plus il travaille dans l’ordre et pour la
+réalisation de l’ordre, ce qui est une réalité, tandis que travailler
+dans le désordre et pour la réalisation du désordre, n’est qu’une
+négation du réel et en vérité un irréel. L’illusion qui consiste à
+croire que l’homme qui domine par la justice ne domine pas lui-même est
+donc tout à fait une niaiserie.
+
+L’illusion, au contraire, qui consiste à croire que l’homme qui gouverne
+pour l’injuste a fait quelque chose est, comme nous l’avons prouvé plus
+haut, une énorme absurdité. L’homme qui gouverne pour l’injuste, d’abord
+ne gouverne pas; il est gouverné par ses passions; et ensuite il
+travaille incessamment à relever ce qu’il croit abattre et, faisant
+régner l’injuste, il fait désirer ardemment la justice. C’est, en
+chassant quelqu’un du palais du gouvernement, lui bâtir un temple. On ne
+peut pas être plus trompé par soi-même. L’homme qui gouverne pour
+l’injustice est un homme qui lâche la proie pour l’ombre et qui en se
+repaissant de l’ombre augmente les forces de sa proie et lui donne une
+vie nouvelle.
+
+Voilà ce que n’ont pas vu les sophistes. Ils n’ont pas vu, même chose en
+d’autres mots, mais bonne à dire encore de cette façon-là, qu’il y a
+deux hommes qui créent la justice, c’est à savoir celui qui la pratique
+et celui qui veut la détruire. Socrate et Anytus sont créateurs de
+justice l’un autant que l’autre, l’un en la recevant dans sa maison,
+l’autre en lui bâtissant un pilori qui lui devient un piédestal; l’un en
+la cultivant, l’autre en la persécutant; tous deux en la faisant
+éclater.
+
+Seulement l’un fait ce qu’il a dessein de faire et l’autre fait
+précisément ce qu’il ne veut pas; d’où il suit que le premier, tout en
+étant un sage, est un habile, et que l’autre, tout en étant un coquin,
+est un imbécile.
+
+D’où il faut conclure enfin que, puisque ceux qui pratiquent la justice
+et aussi ceux qui la persécutent, également la réalisent, il n’y a que
+la justice qui soit chose réelle.
+
+C’est pour cela qu’il y a un devoir pour les hommes, un devoir auquel
+ils songent peu, d’ordinaire, auquel vraiment il faut qu’ils s’habituent
+à songer. Ils ont le devoir, quand ils sont coupables, de rechercher le
+châtiment, de courir après ou d’aller au-devant de lui. Le châtiment
+c’est une «médecine de l’âme», une purgation de l’âme, et le malade doit
+désirer la médecine avec passion, s’il n’est pas absurde.
+
+Il ne faut considérer le châtiment ni comme une _vengeance_ de la
+société, ni comme une _punition_ équitable que la société inflige ainsi
+qu’un père à ses enfants, ni comme un acte nécessaire de la société qui
+se défend. Aucune de ces conceptions n’est très juste. Le coupable est
+un malade que l’on médicamente, avec cette particularité que le
+médicament n’aura de vertu et d’efficace que s’il est désiré ou au moins
+accepté avec acquiescement, adhésion, gratitude et reconnaissance.
+«_Tout ce qui est juste est beau et le châtiment fait partie de la
+justice._» Le châtiment est donc beau. Il fait partie de la justice et
+il fait partie de l’harmonie. Celui qui l’accepte rétablit en lui
+l’harmonie qu’il y avait maladroitement détruite. Celui qui le désire à
+déjà rétabli cette harmonie et n’a qu’à persévérer pour qu’elle soit
+réparée. Celui et qui l’a désiré et qui l’accepte et qui s’en pénètre,
+en quelque sorte se _justifie_; et c’est-à-dire qu’il se recrée en
+beauté et en harmonie et qu’il se réalise après s’être annihilé,
+puisqu’il n’y a que le juste qui soit réel.
+
+Voilà quelles sont les manières d’honorer son âme relativement à l’idée
+de justice.
+
+On l’honore encore de bien des façons: en l’attachant à la recherche du
+bien en général, en respectant et en entourant ses parents d’un culte
+pieux; en pratiquant l’hospitalité; en observant ponctuellement les
+lois, même dures et même injustes, parce qu’elles sont comme nos pères
+et mères spirituels; en ayant l’horreur du mensonge et en pratiquant la
+sincérité avec une sorte de superstition, en combattant en soi
+l’amour-propre de tout son pouvoir; car c’est ici le plus grand trompeur
+qui soit et qui puisse être: «la plus grande des maladies de l’homme est
+un défaut qu’on apporte en naissant, que tout le monde se pardonne et
+dont par conséquent personne ne peut se défaire; c’est ce qu’on appelle
+l’amour-propre; amour, dit-on, qui est naturel, légitime et même
+nécessaire. Mais il n’en est pas moins vrai que, lorsqu’il est excessif,
+il est la cause ordinaire de toutes nos erreurs. Car l’amant s’aveugle
+sur ce qu’il aime; il juge mal de ce qui est juste, bon et beau, quand
+il croit devoir toujours préférer ses intérêts à ceux de la vérité.
+Quiconque veut devenir un grand homme ne doit pas s’enivrer de l’amour
+de lui-même et de ce qui tient à lui... Par suite de ce défaut,
+l’ignorant paraît sage à ses propres yeux; il se persuade qu’il sait
+tout, quoiqu’il ne sache pour ainsi dire rien, et refusant de confier à
+d’autres la conduite des affaires qu’il est incapable d’administrer, il
+tombe en mille erreurs inévitables. Il est donc du devoir de tout homme
+d’être en garde contre cet amour désordonné de soi-même et de ne pas
+rougir de s’attacher à ceux qui valent mieux que lui.»
+
+On honore son âme encore en fuyant tous les excès et, sans aller plus
+loin, l’excès dans la joie et la douleur, l’excès dans le rire et dans
+les larmes. Nous sommes convenus que les dieux ne doivent ressentir ni
+plaisir ni tristesse. Il faut être non point, sans doute, pareils aux
+dieux, mais imitateurs des dieux, en ne ressentant et ne voulant
+ressentir que des joies et des tristesses tempérées, en faisant bonne
+contenance dans les revers et aussi dans les succès, qui sont plus
+dangereux que les revers pour la paix de l’âme.
+
+Les dieux ont voulu être tranquilles et que nous fussions inquiets. Il
+ne faut pas se roidir contre leur volonté; mais il faut se conformer un
+peu à leur exemple qui ne laisse pas évidemment d’être aussi un peu leur
+volonté, car ils ne sauraient nous en vouloir de les prendre pour
+modèles. On n’arrivera point à l’ataraxie et peut-être ne serait-ce
+point un bien qu’on y arrivât; mais on peut arriver à la modération, qui
+est un bien assurément.
+
+Il faut réagir contre la tristesse, par cette considération que si elle
+est souvent très légitime, encore est-il que jamais elle ne sert de
+rien; et il faut réagir contre la joie par cette considération qu’elle
+est un peu folle et qu’elle fait commettre mille sottises. La joie est
+une confiance infinie dans le destin à propos d’un incident éphémère et
+même instantané qui n’assure de rien pour le moment qui suit. Elle est
+donc très irrationnelle et une simple absurdité. C’est un élargissement
+de l’âme qui n’a rien en soi de répréhensible, mais qui fait qu’on croit
+embrasser tout l’horizon et, pour ainsi parler, tout l’univers.
+
+C’est cet orgueil qui se mêle toujours à la joie qui en fait d’abord un
+grand ridicule et ensuite un grand danger. Et ce qu’il y a de plus
+périlleux encore, c’est ce passage répété et pour ainsi dire incessant
+de la joie à la douleur et de la douleur à la joie, c’est-à-dire d’un
+élargissement de l’âme à un rétrécissement de l’âme. Il n’y a nul doute
+que l’âme n’en soit assez vite fatiguée, surmenée et comme brisée, ce
+qui est un des plus grands maux qui nous puissent atteindre.
+
+Les hommes disent que ces alternatives de joie et de tristesse ce n’est
+autre chose que la vie elle-même. Ils n’ont point tort; mais il dépend
+de nous de ne pas dépendre de la vie, du moins de n’en pas dépendre
+complètement. Il ne dépend pas de nous de ne pas subir la vie; mais il
+dépend de nous d’en atténuer les contre-coups sur nous-mêmes. Nous
+pouvons tellement l’accepter qu’elle nous brise; nous pouvons la
+recevoir en réagissant contre elle de telle sorte qu’elle ne prenne de
+nous que les faubourgs et ne pénètre point dans la place forte.
+
+Le moyen? Il est assez simple. C’est de s’habituer à ne pas vivre dans
+le temps, puisque c’est précisément de cette façon que se manifeste la
+vie et qu’elle nous séduit, nous enivre et nous attriste. C’est une
+vérité de bon sens que si l’on savait dire, à chaque douleur qui nous
+frappe: «je n’y songerai plus dans un an»; et à chaque joie qui nous
+envahit, la même chose, on ne souffrirait presque pas et l’on
+n’éprouverait presque aucun plaisir. Voilà le chemin: celui qui non
+seulement saura déplacer le temps, ou plutôt se déplacer ainsi dans le
+temps, mais encore vivre dans la contemplation des vérités éternelles,
+aura supprimé le temps, ou, si l’on veut, supprimé les moments; or c’est
+par les moments que la douleur ou la joie ont prise sur nous. Les choses
+d’une heure ne sont plus rien pour celui qui n’a plus d’heure.
+
+C’est à cet état qu’il faut, non pas arriver, mais tendre. Du reste il
+n’y a aucun risque qu’on y arrive; mais il suffit qu’on s’en rapproche
+et il suffit même qu’on y tende, à la condition qu’on y tende sans
+cesse, puisque c’est seulement l’excès de la joie et de la tristesse
+qu’il s’agit de supprimer. L’homme est un être d’un jour qui participe
+de l’éternité pour peu qu’il la conçoive. Mettre un peu d’éternité dans
+le moment c’est ôter au moment son aiguillon. C’est tout ce que nous
+pouvons faire; mais nous le pouvons et dès lors dire à la douleur: «où
+est ta force contre l’éternel? Je ne suis pas éternel, mais je vis un
+peu en la compagnie de l’éternité. Tu me touches; mais ne me troubles
+pas»; et dire au plaisir: «quel est ton sens dans l’éternité? Très
+insignifiant. Tu me fais sourire mais ne m’enivres pas. Éternité est
+sérénité. Je n’ai que quelque chose de cela en moi; mais il suffit pour
+que je ne dépende pas tout à fait de la vie, pour que je ne dépende pas
+tout à fait du moment, qui fuit en donnant une caresse ou en faisant une
+blessure.»
+
+Un des meilleurs moyens d’honorer son âme c’est de la rendre--ce à quoi
+du reste elle tend naturellement--c’est de la rendre indépendante de la
+vie dans la mesure du possible.
+
+Si l’on tâche à la rendre indépendante de la vie, il faudra donc
+s’appliquer à la rendre indépendante de l’amour. Ceci est une question
+d’une assez grande importance, sur quoi il n’est pas mal à propos de
+s’arrêter quelque temps. L’amour, à le considérer tel que nous le voyons
+tous les jours de nos yeux, est une chose qui ne serait que la plus
+ridicule du monde si elle n’était la plus funeste et la plus odieuse.
+L’amour est le désir du plaisir qu’on se figure que doit procurer la
+beauté. La beauté est une promesse de plaisir. L’amour est l’élan de
+l’être vers ce plaisir, vers la réalisation de cette promesse. S’il en
+est ainsi, l’amour sera nécessairement jaloux, tyrannique et
+persécuteur, puisqu’il est la poursuite d’un bien dont on craint
+furieusement qu’on soit privé ou que l’on craint que d’autres possèdent
+et vous dérobent. L’amant est un gourmand qui ne l’est que d’un seul
+mets qu’il ne veut partager avec personne. Lui-même, donc, en soi, est
+défiant, irascible et méchant et essentiellement insociable. L’amant est
+tout naturellement l’ennemi du genre humain. Voilà déjà qui est un
+triste objet.
+
+Mais, de plus, l’amant est et ne peut être que très désagréable et très
+funeste à ce qu’il aime. Dans son désir de possession et pour assurer
+cette possession, il voudra être en tout supérieur à l’objet de son
+amour. Il le voudra ignorant et sot pour qu’il n’ait pas d’yeux pour les
+autres, d’abord, et pour qu’il ne voie pas les défauts de l’amant.
+L’ignorance et la sottise et d’autres imperfections encore plus
+honteuses «réjouiront l’amant s’il vient à les rencontrer dans l’objet
+de son amour, et dans le cas contraire il cherchera à les faire naître
+dans son âme, et s’il n’y réussit pas, il souffrira dans la poursuite de
+ses plaisirs... Il interdira donc à ce qu’il aime toutes les relations
+qui pourront le rendre plus parfait... Il s’efforcera en tout et partout
+de le maintenir dans l’ignorance pour le forcer à n’avoir d’yeux que
+pour lui, si bien que l’objet de son amour lui sera d’autant plus
+agréable qu’il se sera fait plus de tort à lui-même. Il lui fera un mal
+irréparable en l’éloignant de ce qui pourrait éclairer son âme, des
+discours des sages... Ainsi, au point de vue moral, il n’est pas de plus
+mauvais guide ni de compagnon plus mauvais qu’un homme amoureux.»
+
+Surtout, et c’est déjà dit, mais insistons un instant, l’amant sera
+jaloux, et en cela, non seulement l’ennemi du genre humain, comme nous
+en sommes convenus, mais l’ennemi même de l’objet aimé. Il le souhaitera
+pauvre pour l’avoir plus complètement dans sa dépendance, faible du
+reste et incapable de s’enrichir ou seulement de gagner sa vie, pour la
+même raison; sans parents, sans amis, sans soutiens ou sans
+surveillants. «Il le verrait avec plaisir perdre son père, sa mère, ses
+parents, ses amis, qu’il regarde comme des censeurs et des obstacles à
+son doux commerce.»
+
+D’autre part, toujours soupçonneux parce qu’il est toujours craintif,
+«il poursuivra ce qu’il aime d’une inquisition continuelle relativement
+à toutes ses démarches et à tous ses entretiens; et il le poursuivra
+tantôt de louanges mal à propos et excessives» qui seront dépravantes et
+corruptrices, «tantôt de reproches insupportables.»
+
+Pour faire court sur une chose qui n’est que trop connue et
+continuellement vérifiable, «l’amant, tant que sa passion durera, sera
+un être aussi déplaisant que funeste.»
+
+Tel est l’amour comme il nous apparaît à tout instant et comme il est le
+plus souvent, il faut le reconnaître, dans la réalité. On peut, il est
+vrai, le rêver autrement et même peut-être le constater autre dans
+quelques personnes d’élite, et alors voici comme on en pourrait parler.
+
+L’amour est une des formes de l’aspiration au parfait et il est aussi un
+sourd désir d’immortalité. Nous désirons nous perpétuer de toutes les
+manières qui sont en notre pouvoir, lesquelles, du reste, sont peu
+nombreuses, et il y a de l’amour dans toutes les façons dont nous
+désirons nous perpétuer. Nous désirons la gloire, petite ou grande,
+universelle, nationale, ou, pour ainsi parler, domestique, c’est-à-dire
+que nous désirons que quelque chose reste de nous après notre mort, un
+souvenir attaché à un nom, et il y a de l’amour dans ce sentiment, de
+l’amour-propre surtout, sans doute; mais de l’amour, en vérité, car ce
+que nous désirons c’est d’être aimé perpétuellement; or on ne désire pas
+être aimé de ce que l’on n’aime point, et si donc nous voulons être
+aimés de la postérité, large ou restreinte, c’est que nous l’aimons: un
+vrai misanthrope ne désire pas du tout la gloire et ne souhaite qu’être
+oublié.
+
+Le désir de la gloire est donc une forme de l’amour. Il en est même une
+forme assez précise; car il est composé partie de vouloir être aimé,
+partie de vouloir aimer, ce qui est bien l’amour sous ses deux aspects;
+et il va jusqu’au sacrifice, ce qui est le propre de l’amour et
+peut-être de l’amour seul. Le guerrier qui se sacrifie ou le savant qui
+s’épuise et se tue de travail ne sait peut-être pas qu’il est amoureux.
+Il l’est de tous ceux par qui il souhaite ardemment que son nom soit
+prononcé, glorifié et béni. Les amants de la gloire sont ce que les
+amants proprement dits se flattent d’être, des amants par delà le
+tombeau.
+
+Il y a un désir de perpétuité aussi et d’éternité dans l’amour de la
+patrie, et le mot d’amour appliqué à la patrie est très juste. On
+souhaite par l’amour de la patrie une perpétuité et une éternité
+collectives. Si l’on désire qu’Athènes soit éternelle, c’est qu’on
+désire être éternel en tant qu’Athénien. Aimer son pays c’est donc
+désirer l’éternité d’une certaine façon, et ce désir, comme tout à
+l’heure le précédent, s’accompagne de dévouement et de sacrifice. Il est
+bien l’amour avec tous ses caractères ordinaires et qui semblent comme
+inhérents à lui. L’homme a une tendance qui consiste à vouloir se
+sacrifier à l’éternel pour y entrer, et cette tendance est précisément
+l’amour.
+
+Et enfin la forme la plus commune de l’amour c’est l’amour proprement
+dit, c’est-à-dire le désir de génération, «parce que c’est la génération
+qui perpétue la famille des êtres animés et qui donne à l’homme
+l’immortalité que comporte la nature mortelle.» L’homme désire se
+perpétuer parce qu’il désire être immortel. Il désire être immortel
+personnellement et c’est de là que naît la croyance en l’immortalité de
+l’âme; mais ici il n’y a pas d’amour, mais seulement la volonté de
+persévérance dans l’être. Il désire être immortel collectivement et
+c’est de là que naît l’amour de la patrie. Il désire être immortel
+nominalement et c’est de là que naît l’amour de la gloire. Il désire
+être immortel par reproduction charnelle de ses traits, de son
+tempérament, de sa complexion, et c’est de là que naît l’amour
+proprement dit.
+
+On peut donc dire que le désir d’éternité se mêle à la plupart de nos
+actes et surtout aux plus considérables, et que par conséquent on peut
+le considérer comme le fond de notre nature. L’homme est un éphémère qui
+veut être éternel. Probablement c’est, à l’état inconscient et
+sourdement, la règle même de tout être vivant. Seulement on voit comme
+dans l’homme elle est manifeste, éclatante et profondément, sinon
+connue, du moins sentie. L’homme rêve d’éternité comme homme, comme
+artiste, comme guerrier, comme homme d’État, comme citoyen et comme
+amoureux. On peut dire qu’il en rêve toujours. Notre vie est d’un jour
+et notre manière de vivre est selon l’éternité. C’est notre loi et notre
+instinct. L’hérédité la dépose en nous, d’autant plus qu’elle n’est
+elle-même que l’effet, que le résultat de cette loi même.
+
+Si donc l’amour est une des formes, une seulement, mais une des formes
+encore du sourd désir d’éternité qui anime les hommes, il est selon
+notre nature, d’abord, et selon le fond même de notre nature; et il est
+aussi une chose très noble, pouvant avoir ses effets funestes ou
+ridicules, mais noble en soi et généreuse. Il est peut-être vrai que
+toutes les passions humaines sont bonnes ou peuvent être bonnes et le
+sont, pourvu qu’on les ramène à leur vrai objet. L’objet de l’amour bien
+compris c’est l’éternité de la vie; l’amour est résurrection.
+
+A un autre point de vue, l’amour est aspiration au parfait. A en juger
+par ses objets ordinaires, il est incontestable que rien n’est plus
+faux. Mais il faut bien remarquer que l’amour, que quelques poètes
+disent aveugle, est un éternel chercheur et est en quête de la beauté à
+travers les imperfections, trop certaines, de la race humaine. C’est
+bien la beauté qu’il cherche et à quoi il s’attache, même dans un objet
+insuffisamment doué à cet égard, et il faut ajouter que là même où elle
+n’est pas, il la met, par une sorte d’imagination créatrice qui est en
+lui et que l’on peut appeler, si l’on veut, l’Illusion; mais l’illusion
+est féconde et elle est productrice de beauté.
+
+L’amour est donc un sens esthétique et un sens producteur de beauté.
+Ceci est très important, parce que la faculté esthétique a besoin d’être
+éveillée dans l’homme, en qui bien souvent elle dort.
+
+Parce que l’amour est un sens esthétique, il est initiateur à toutes
+sortes de beautés. L’amant aime la beauté de ce qu’il aime et très
+souvent lui en attribue et lui en prête. Il est vrai. Mais voilà la
+faculté esthétique éveillée en lui et qui, souvent, du moins, ne se
+rendormira plus. L’amant aime la beauté de l’objet désiré, il l’aime
+beau et il le veut beau, il se veut beau lui-même et il le devient. Cet
+amour du beau restera en lui, de ce premier ébranlement et de cette
+première secousse.
+
+Ne remarque-t-on pas que les enfants ont très peu le sens du beau et que
+ce qu’ils en ont, assez faible, peut être attribué très
+vraisemblablement à l’hérédité? Le sens du beau vient aux hommes, au
+moins en très grande partie, par l’amour.
+
+Celui-là donc qui a été amoureux prendra et retiendra le goût de la
+beauté et il appliquera ce goût à tout ce qu’il y a de beau dans le
+monde. Il deviendra artiste peut-être; il deviendra philosophe, quand il
+s’apercevra que le beau le plus beau qui puisse être c’est le beau
+moral, c’est-à-dire le bien. C’est un singulier chemin pour arriver à la
+philosophie que l’amour; mais c’en est un et que plus d’un a parcouru.
+
+Comprenez bien que l’amour, à la fois vient d’une aspiration vers le
+beau et s’épure par cette inspiration. S’il n’a été d’abord qu’un désir
+de s’unir à un être pour se perpétuer, il restera tel et ne mènera pas
+très haut; il ne mènera qu’à son but même. Mais s’il a été, comme on
+peut constater qu’il arrive souvent et peut-être toujours, _et_ un désir
+de s’unir à un être pour se perpétuer _et_ une recherche de la beauté,
+il peut mener, la perpétuité assurée, à ne rechercher que la beauté et à
+n’aimer qu’elle et à la rechercher partout où elle est.
+
+Dès lors c’est l’infini même qui s’ouvre et, parti de l’amour, l’amant
+parcourra, d’un désir toujours inassouvi et d’un désir toujours plus
+pur, tous les degrés de l’échelle du beau: art, philosophie, morale,
+science de Dieu. L’amour du beau sera devenu amour du parfait: «Celui
+qui dans les mystères de l’amour se sera élevé jusqu’au point où nous en
+sommes, après avoir parcouru dans l’ordre convenable tous les degrés du
+beau, parvenu enfin au terme de l’initiation, apercevra tout à coup une
+beauté merveilleuse, celle qui était le but de tous ses travaux
+antérieurs: beauté éternelle, incréée, impérissable, exempte
+d’accroissement et de diminution, beauté qui n’est pas belle en partie
+et laide en telle autre, belle pour ceux-ci et laide pour ceux-là;
+beauté qui n’a rien de sensible comme un visage, des mains, ni rien de
+corporel, qui n’est pas non plus dans tel ou tel être différent
+d’elle-même; mais qui existe éternellement et absolument par elle-même
+et en elle-même et de laquelle participent toutes les autres beautés,
+sans que leur naissance ou leur destruction lui apporte la moindre
+diminution ou le moindre accroissement ni la modifie en quoi que ce
+soit. Quand, des beautés inférieures, on s’est élevé par un amour bien
+entendu jusqu’à cette beauté parfaite et qu’on commence à l’entrevoir,
+on touche au but. Car le droit chemin de l’amour, qu’on le suive de
+soi-même ou qu’on y soit guidé par un autre, c’est de commencer par les
+beautés d’ici-bas et de s’élever jusqu’à la beauté suprême, en passant
+pour ainsi dire par tous les degrés de l’échelle, des beaux corps aux
+belles occupations, des belles occupations aux belles sciences, jusqu’à
+ce que de science en science on s’élève à la science par excellence qui
+n’est que la science du beau lui-même. Si quelque chose donne du prix à
+cette vie c’est la contemplation de la beauté absolue...»
+
+Cette théorie de Platon sur l’amour, je parle de cette dernière, de
+celle qui considère l’amour comme une initiation au culte du beau en
+général et enfin du beau en soi, a infiniment séduit les poètes et elle
+a comme rempli de ses échos, on le sait, des époques littéraires tout
+entières.
+
+Elle est excessivement faible en soi, aussi faible en soi
+qu’incomparablement brillante par l’expression, et c’est du reste une
+des habitudes de Platon de n’être jamais plus exquis comme artiste que
+quand il est médiocre comme philosophe. Au fond elle ne signifie rien,
+n’y ayant aucune raison _pour qu’on généralise un sentiment_. On
+généralise une idée, et c’est même une des tendances incoercibles de
+l’esprit humain, et de ce qu’on aura vu que beaucoup de choses sont les
+effets de la chaleur, on dira que tout vient du feu; les Grecs
+connaissent assez cela. Mais il n’y a aucune nécessité et il n’y a même
+aucune tendance à ce que l’on généralise un sentiment. A supposer qu’on
+aime une personne pour sa beauté, ce qui déjà est douteux, et la beauté
+ne semble pas être la cause de l’amour, mais à supposer que cela soit et
+qu’on aime une personne parce qu’elle est belle, ce n’est pas du tout
+une raison pour qu’on aime les autres manifestations de la beauté dans
+l’univers.
+
+Peut-être au contraire; et le propre de l’amour est précisément d’être
+isolateur et de confiner l’amoureux dans le culte et l’admiration d’une
+seule beauté très particulière et unique; ceci presque par définition.
+La chose est d’observation et d’expérience; et l’on peut ajouter, du
+reste, que le bien de l’espèce le veut ainsi.
+
+Donc il n’y a aucune raison, et plutôt au contraire, pour que l’amour
+d’un être beau nous mène à l’admiration des autres objets beaux que
+contient la nature, en d’autres termes pour que l’amoureux devienne
+artiste, pour que l’amour fasse des artistes.
+
+Et encore moins y a-t-il une raison pour que de l’amour des beautés
+réelles on passe, «degré par degré», à l’amour des beautés
+intellectuelles, à «l’amour des belles sciences». Que le savant
+passionné sorte de l’artiste, c’est aussi rare et c’est aussi
+irrationnel, tout au moins c’est aussi peu nécessaire que ceci que
+l’artiste sorte de l’amoureux. Nous sommes ici, là et plus loin, dans
+des ordres d’idées trop différents. Cette «échelle» de l’amour à l’art,
+de l’art à la science et de la science à la philosophie, tout simplement
+n’existe pas, et si à la rigueur le dernier échelon en est réel, les
+deux premiers ne le sont aucunement et par conséquent il n’est pas à
+parier qu’on mette le pied sur ce dernier.
+
+Il est peu de théorie qui ne soit vraie par quelque endroit, mais
+celle-ci me paraît fausse de tout point, ce qui donne suffisamment
+raison de l’immense vogue dont elle a joui.
+
+Mais il faut dire, pour comprendre pourquoi Platon l’a accueillie, et
+complaisamment, comme on a vu, dans l’hospitalité de son esprit, d’abord
+que le Grec, ou plutôt l’Athénien, est tellement amoureux de beauté
+qu’il a presque besoin qu’on lui dise que l’amour de la beauté est une
+vertu ou qu’elle mène à en avoir. C’est une réminiscence platonicienne
+qu’avait Renan quand il disait, en souriant, il est vrai, que «la beauté
+vaut la vertu», sur quoi Tolstoï s’écriait que c’était là une doctrine
+«effrayante de stupidité». Platon lui-même dira cent fois ailleurs qu’il
+n’y a que la morale qui vaille quelque chose, qui soit une _valeur_, et
+il semblera être et il sera vraiment et il a toujours été, en somme, du
+même côté que Tolstoï. Seulement il est grec, néanmoins, et s’il est
+très capable de médire de l’art, comme nous le verrons assez, il ne peut
+pas médire de la beauté elle-même; et, pour n’en pas médire, il cherche
+et croit trouver le moyen de la rattacher elle-même à la morale par un
+détour aussi ingénieux que forcé et par une «échelle» qui est le produit
+pur et simple de son imagination.
+
+Du reste, comme c’est le pli de son esprit et aussi son dessein ferme de
+tout rattacher à la morale, voyez un peu son embarras. Les choses qui
+sont opposées à la morale ou qui n’ont aucun rapport avec elle, il a à
+la fois la tentation de les écarter, de les proscrire, de les annihiler,
+de dire qu’elles ne sont rien; et à la fois la tentation de les
+rattacher à la morale pour les y absorber et en quelque sorte les y
+engloutir. Et il cède tantôt à l’une, tantôt à l’autre de ces
+tentations.
+
+Il dira par exemple que l’art est parfaitement méprisable et que l’homme
+ne doit s’occuper que de philosophie, et il dira aussi que l’art,
+_pourvu qu’il tende à la morale_ comme à sa dernière fin, est la chose
+la plus respectable du monde. Nous verrons cela. Pour ce qui est de la
+beauté, elle l’a gêné. A la fois il l’aime, comme étant un grec, et il
+sent qu’il n’y a pas à en dire du mal parlant à des Grecs, et il sent
+bien qu’elle n’a rien à faire avec la morale; et c’est précisément pour
+cela que, ne voulant ni ne pouvant la mépriser, il se livre à des
+pratiques de dialectique pour la faire comme tendre de force à la vertu,
+et à l’idéal moral. Ou la mépriser: c’est impossible;--ou l’identifier
+avec la vertu en une dernière transformation que le dialecticien se
+charge allègrement de lui faire subir. C’est à ce dernier parti qu’il
+s’est arrêté et parce qu’il le fallait et aussi parce qu’il aime se
+jouer des difficultés et jouer la difficulté.
+
+Remarquez aussi qu’il était comme dirigé de ce côté-là par un autre
+chemin, j’entends par sa théorie des Idées et de la réminiscence. Chaque
+chose d’ici-bas n’est qu’un reflet ou plutôt n’est qu’une manifestation
+imparfaite d’une idée générale, universelle et éternelle de cette chose,
+laquelle idée réside dans le sein de Dieu. «Une chose belle» d’ici-bas
+n’est donc qu’une manifestation de l’Idée de beauté, de l’Idée absolue
+de beauté. Il faut qu’elle soit cela. Autrement elle ne serait pas.
+L’homme donc, qui voit une chose belle et qui éprouve le désir de s’unir
+à elle, n’est donc qu’un homme qui a autrefois contemplé la Beauté
+absolue et qui est vivement frappé d’en retrouver une image, si
+imparfaite qu’elle soit. S’il est grossier, pour une raison ou pour une
+autre, il n’éprouvera qu’un désir confus et brutal. S’il est délicat,
+son désir ne sera réellement que le souvenir de la beauté divine,
+réveillé par l’aspect de la beauté éphémère, et enfin il sera très
+naturel qu’il s’élève de l’amour de cette beauté d’ici-bas à l’amour de
+la beauté de là-haut, ce qui est moins s’élever que revenir à son point
+de départ; et son amour pour la beauté terrestre n’aura été qu’un point
+en quelque sorte ou qu’un stade de son voyage circulaire partant de la
+beauté céleste et y revenant pour avoir aperçu et aimé la beauté d’un
+jour;--et voilà précisément la beauté d’un jour assez proprement
+escamotée:
+
+«Quant à la beauté, elle brillait parmi toutes les autres essences et,
+dans notre séjour terrestre où elle efface encore toute chose par son
+éclat, nous l’avons reconnue par le plus lumineux de tous nos sens...
+L’âme qui n’a pas un souvenir récent des mystères divins, ou qui s’est
+abandonnée aux corruptions de la terre, a peine à s’élever des choses
+d’ici-bas jusqu’à la parfaite beauté par la contemplation des objets
+terrestres qui en portent le nom; si bien qu’au lieu de se sentir
+frappée de respect à sa vue, elle se laisse dominer par l’attrait du
+plaisir et, comme une bête sauvage, violant l’ordre éternel, elle
+s’abandonne à un désir brutal. Mais l’homme qui a été complètement
+initié, qui jadis a contemplé le plus grand nombre des essences,
+lorsqu’il aperçoit un visage qui retrace la beauté céleste ou un corps
+qui lui rappelle par ses formes l’essence de la beauté, sent d’abord
+comme un frisson et éprouve ses terreurs religieuses d’autrefois; puis,
+attachant ses regards sur l’objet aimable, il le respecte comme un Dieu
+et, s’il ne craignait pas de voir traiter son enthousiasme de folie, il
+immolerait des victimes à l’objet de sa passion comme à une idole, comme
+à un Dieu... Cette affection, les hommes l’appellent amour; les Dieux
+lui donnent un nom si singulier qu’il vous fera peut-être sourire.
+Quelques homérides nous citent deux vers de leur poète qu’ils ont
+conservés: «Les mortels le nomment Éros, le dieu ailé; les immortels
+l’appellent Étéros, le dieu qui donne des ailes.»
+
+L’amour n’est qu’un souvenir de l’éternelle beauté contemplée jadis,
+réveillé par la rencontre d’une beauté d’ici-bas et à qui l’émotion de
+cette rencontre donne des ailes pour s’élever de nouveau à la
+contemplation du Beau éternel.
+
+Ceci est la théorie de l’amour dans Platon, en son essence, en sa racine
+profonde, en tant qu’elle se rattache à sa doctrine la plus générale.
+C’est par ce biais que l’ont prise, on le sait, la plupart des poètes
+qui l’ont adoptée, depuis Pétrarque et les pétrarquistes italiens et
+français, jusqu’à ceux qui, démêlant son côté faible et par où elle
+pouvait être comique, montrent des amants hypocrites disant qu’ils
+adorent dans l’objet aimé «l’auteur de la nature» et «le plus beau des
+portraits où lui-même s’est peint».
+
+Présentée ainsi, elle a sa beauté et n’est point tout à fait fausse.
+Elle voudrait dire peut-être, en langage positiviste, que le réel
+éveille le rêve et que le particulier éveille le général, que nous ne
+pouvons rencontrer une beauté finie sans rêver de quelque chose qui
+serait beauté infinie, parfaite et impérissable; aussi que nous ne
+pouvons rencontrer un objet particulier et déterminé qui est beau sans
+rêver de toute la beauté répandue sur la terre et imaginable dans le
+monde; qu’en un mot l’imagination indéterminée et indéterminante est
+mise en branle par les objets déterminés et cherche toujours à suppléer
+à leur pauvreté ou à leur insuffisance et que Musset, qui peut-être s’y
+connaissait, a été plus platonicien que personne, sans rêverie
+métaphysique, en disant:
+
+ ... N’est-ce point la pâle fiancée
+ Dont l’ange du désir est l’immortel amant?
+ N’est-ce pas l’idéal, cette amour insensée,
+ Qui sur tous nos amours plane éternellement?
+
+La théorie est donc très belle et a un certain fond de vérité; mais elle
+reste fausse, même sous cette forme-ci, en ce que l’amour de la beauté
+périssable, s’il donne, en effet, s’il donne, il est vrai, l’idée d’une
+beauté qui serait parfaite et qui serait éternelle, n’est pas fécond en
+cela et capable de conduire à un état d’âme souhaitable, ni surtout
+divin. Il ne conduit qu’à un état d’âme poétique et, du reste, décevant
+et négatif. Cette généralisation réussit à faire oublier ou mépriser
+l’objet déterminé et réel, mais ne lui substitue pas un objet de
+véritable affection ni d’admiration véritable. Elle fait rêver de
+quelque chose que l’on sent qui n’existe pas ou qui assurément est
+insaisissable. Donc elle attriste. Elle vide l’âme d’un côté sans d’un
+autre la remplir. Elle substitue l’ombre à la proie, en montrant la
+proie vile et l’ombre creuse. Elle est essentiellement pessimiste,
+quoique caressée par le plus optimiste des philosophes.
+
+Du reste, elle est excellente à montrer ce qu’il y a de vide et
+d’inconsistant dans l’amour, puisqu’elle prouve assez bien que plus il
+est fort plus il se détruit, que plus il est fin plus il se détruit
+encore; et qu’à s’approfondir il se transforme et qu’à se transformer il
+aboutit à un transport de désir qui est une sensation de néant.
+
+Ce que Platon a pris pour l’idéalisation de l’amour en est comme la
+destruction triomphante, comme l’anéantissement dans une apothéose et
+certes, je le répète, il y a bien là quelque chose de vrai; seulement,
+d’une part, c’est un panégyrique qui ne s’aperçoit pas qu’il est un
+réquisitoire, et, d’autre part, c’est un état d’âme assez rare que
+Platon donne comme le véritable état de l’âme amoureuse et une
+métamorphose assez accidentelle de l’amour qu’il donne comme la peinture
+d’un sentiment qui d’ordinaire ne se métamorphose pas; et enfin c’est la
+psychologie de ceux qui sont à peu près incapables d’aimer qu’il donne
+comme psychologie de ceux qui aiment.
+
+Comme il était bien plus réaliste et sur un terrain plus solide dans son
+autre théorie, analysée plus haut, quand il disait que l’amour n’est pas
+autre chose qu’un désir d’immortalité, ce qui est moins ambitieux et
+moins poétique, mais beaucoup plus sûr et même tout à fait certain, et
+ce qui peut, à la rigueur, expliquer tout ce qui ressortit aux passions
+de l’amour!
+
+Comme il était plus sur la voie d’une grande découverte, quand, ailleurs
+(car sur chaque question il y a dix théories platoniciennes et toutes
+intéressantes, et Platon est l’homme qui a eu le plus d’imagination dans
+les idées), quand, ailleurs, et comme en passant, il disait que l’amour
+est l’attrait des contraires et non pas autre chose! Oui, la théorie de
+l’amour selon Schopenhauer est dans Platon. Elle n’y est qu’en germe;
+mais elle y est et déjà poussée assez loin. L’amour est un art naturel
+qui, du reste, peut devenir un art humain, d’unir les contraires pour
+produire une harmonie, comme en musique et comme en toutes sortes de
+choses. Les contraires s’attirent, parce qu’ils se complètent. Les
+semblables s’attirent aussi, mais ils ont tort et ils vont contre le vœu
+de la nature et contre la vérité générale des choses. L’union d’une
+faiblesse et d’une force, comme effet du besoin que la faiblesse a de la
+force, et aussi du besoin que la force a de la faiblesse pour remplir
+son office, qui est de protéger et de fortifier, c’est le fond même de
+l’amour, et c’est ce qui fait qu’il est une harmonie, un concours et un
+concert. Les dieux ont voulu que les contraires se recherchassent et
+s’unissent, même au prix de quelques froissements et de quelques heurts,
+parce que rien de créé n’étant parfait, la tendance à se compléter est
+une tendance à la perfection. Or la tendance à la perfection c’est le
+grand secret; c’est toute la morale; c’est toute la loi humaine; pour
+mieux parler, c’est toute la loi du monde, c’est _toute la loi_. En tout
+cas, c’est tout Platon, et c’est là que d’instinct, à travers tous ses
+méandres, il revient toujours.
+
+Il n’y a rien de plus platonicien, sous des apparences physiologiques,
+scientifiques et techniques, que les trop courts propos d’Éryximaque
+dans le _Banquet_.
+
+Avec la théorie de l’amour considéré comme besoin d’immortalité et de
+l’amour considéré comme besoin d’union entre les contraires, l’une
+confirmant l’autre, du reste, on ferait facilement, ce qui serait, je
+crois, la véritable théorie de l’amour.
+
+Je dis: l’une confirmant l’autre; car le besoin d’union entre les
+contraires est complémentaire, pour ainsi parler, du besoin
+d’immortalité. Si les contraires s’attirent, c’est qu’ils sentent,
+avertis par un instinct secret, par la suggestion du «génie de
+l’espèce», que rien, plus que cette union des contraires, n’est
+favorable à la génération, et aussi à la santé de la race, et par
+conséquent à la perpétuité, qui est le but cherché.
+
+Trouve-t-on trop métaphysique et par conséquent pure rêverie cet
+«instinct secret» et cette intervention du «génie de l’espèce»? D’abord
+je répondrai que le mot «génie de l’espèce» n’est pas autre chose que le
+nom métaphysique et trop littéraire de l’instinct et qu’il est difficile
+de nier l’instinct et la sûreté de prévision de l’instinct; et il n’est
+pas plus étrange que les contraires s’attirent _pour_ perpétuer l’espèce
+ou _comme s’ils savaient_ que l’espèce ne se perpétue qu’ainsi, qu’il
+n’est étrange que les oiseaux couvent, malgré la répugnance naturelle
+qu’ils devraient avoir à cela, _pour_ faire éclore leurs petits ou
+_comme s’ils savaient_ que leurs petits ne sortiront de l’œuf qu’à ce
+prix. C’est l’instinct, chose inexplicable et irréductible à une idée
+rationnelle, mais qu’il faut bien constater et qui n’est pas plus
+étonnante ici que là.
+
+De plus, le besoin qu’ont les contraires de s’unir peut, si l’on veut,
+s’expliquer même sans intervention du génie de l’espèce et sans qu’on
+dise que c’est proprement l’instinct qui agit. L’amour est simple
+attrait sexuel et recherche de plaisir chez beaucoup d’êtres humains. Au
+fond, il est surtout cela. Mais, dès qu’il est un peu raffiné et sans
+même qu’il mérite encore d’être qualifié ainsi, chez la plupart des
+êtres humains, chez tous peut-être, _pourvu qu’ils aient le choix_, en
+même temps qu’attrait sexuel l’amour est avant tout _curiosité_. Il est
+plus curiosité qu’il n’est désir de possession, beaucoup plus à mon
+avis, et, du reste, désir de possession et curiosité ne laissent pas de
+se confondre un peu; car on ne désire pas posséder ce qu’on connaît, ou
+tout au moins on désire beaucoup plus posséder ce qu’on ne connaît pas.
+
+L’amour est donc, avant tout, curiosité. Or ce dont on est curieux,
+c’est ce qu’on n’est pas soi-même. L’amour de l’homme pour la femme,
+sans aller plus loin, c’est l’amour de l’inconnu. Et aussi l’amour de
+l’homme de haute stature pour la femme de petite taille, c’est l’amour
+de l’inconnu, l’amour de ce que l’on ne connaît pas, parce qu’on ne le
+trouve pas en soi; l’amour de l’homme brun pour la femme blonde, de
+l’homme autoritaire pour la femme faible, de l’homme faible pour la
+femme volontaire, de l’homme timide et gauche pour la coquette, c’est
+une curiosité de l’inexploré, du nouveau, du dehors, de ce qu’on ne
+trouve pas dans sa maison, de ce à quoi l’on n’est pas habitué. L’état
+d’âme de l’amoureux et celui de l’explorateur sont le même état d’âme.
+L’effarement des familles tranquilles dans lesquelles le jeune garçon
+introduit une jeune épouse agitée, trépidante, claquante et
+tourbillonnante est amusant parce que, d’instinct, on le trouve
+illogique: «Qu’a-t-il donc? Nous ne l’avions pas élevé ainsi!--Eh! c’est
+précisément pour cela!»
+
+Et cette explication de l’amour est explicatif de l’infidélité, sans
+quoi, du reste, elle ne le serait pas de l’amour. L’homme infidèle, la
+femme infidèle, est un être qui, soit par hasard, soit par suite des
+circonstances, n’avait pas épousé son contraire ou l’homme suffisamment
+différent d’elle; et qui maintenant le cherche.--Ou encore et peut-être
+plus souvent, c’est un être qui, normalement, avait bien épousé son
+contraire, mais qui s’y est si complètement habitué que son contraire
+n’a plus d’intérêt pour lui. La curiosité est abolie, donc l’amour. Et
+comme, du contraire, une fois qu’il est connu, il ne reste que ce que,
+étant contraire, il a de désagréable, c’est à son semblable que l’on
+revient. Homme d’intérieur qui a épousé une femme mondaine. Il revient à
+une douce ménagère en se demandant: «Comment ai-je pu épouser cette
+éventée?» Il l’a épousée précisément parce qu’elle était éventée et
+qu’elle représentait pour lui l’inconnu. Mais l’inconnu devenu connu
+n’est plus objet d’amour et il l’est d’aversion, s’il est, du reste, en
+soi, peu agréable.
+
+C’est pour cela qu’à l’âge qui n’est plus celui de l’amour, mais celui
+de l’affection, ce ne sont plus les contraires qui s’attirent, mais les
+semblables. Et c’est pour cette dernière raison qu’à un certain âge il
+faut, dans les ménages, ou qu’il y ait infidélité et séparation,
+divorce, etc.,--ou que l’un des caractères se soit modifié sous
+l’influence de l’autre (c’est le plus fréquent)--ou tous les deux
+(fréquent encore)--ou qu’on se soit résigné à «se supporter pendant
+trente ans en attendant que les enfants recommencent», comme dit Taine.
+
+J’excepte de tout cela les mariages où il n’y a jamais eu d’amour et qui
+se sont faits par intérêt et convenance, et dont il n’y a rien à
+prévoir, sinon qu’ils ne seront jamais bons, quoique pouvant être
+passables. Mais ceux auxquels l’amour a présidé auront toujours cette
+destinée d’être délicieux, quoi que dise la Rochefoucauld, pendant un
+assez long temps, puis troublés assez fortement, quoique pouvant, du
+reste, comme je l’ai dit et comme il est fréquent, retrouver leur
+équilibre, parce que si, souvent, «il n’y a pas d’autre raison de ne
+s’aimer plus que de s’être trop aimé», aussi est-il très vrai que le
+souvenir d’un amour profond est un lien si puissant qu’il lie aussi
+étroitement, peut-être plus que l’amour même.
+
+Quoi qu’il en soit de cette digression--que j’ai faite et pour montrer
+que la théorie de Platon sur les contraires est vraie, et que la théorie
+de Schopenhauer sur les contraires est plus vraie encore; et pour
+indiquer que si on les trouve trop métaphysiques on peut les amender
+d’une certaine façon et que si on les accepte on peut les compléter
+d’une certaine manière,--les théories si nombreuses et si diverses de
+Platon sur l’amour sont extrêmement intéressantes et suggestives,
+devancent quelquefois les théories les plus modernes et les plus
+profondes qui aient été conçues relativement à cette question et du
+reste sont toutes ramenées par lui à cette _tendance à la perfection_
+qui est le fond et comme le tout de la pensée de Platon, qui est comme
+l’âme platonicienne. Pour Platon comme pour Renan, le monde est créé
+pour réaliser le parfait. Il n’est rien qui ne doive y tendre,
+sentiments, pensées, actes. Parmi les sentiments humains il en est un
+qui est tellement à base d’égoïsme qu’il est difficile de le représenter
+comme tendant à la réunion, à la réconciliation définitive de l’homme
+avec l’idéal. _Il faut_ pourtant qu’il y tende, qu’il soit ramené à
+cette tendance. Il le faut, pour satisfaire cette idée éminemment
+grecque et essentiellement platonicienne que tout est bien, et cette
+autre idée platonicienne que la perfection est le but dernier de toute
+chose. Un sentiment aussi important que l’amour ne peut pas être ou une
+exception à cette règle générale: tendance au bien; ou une opposition et
+un obstacle à cette même tendance. Il faut que lui-même soit fonction de
+cette quantité. Il le sera, n’en doutez pas, entre les mains souples et
+adroites de Platon, admirables à transformer et métamorphoser toutes
+choses; et l’amour, comme la pensée pure, nous conduira à la
+contemplation et à l’adoration du parfait. Les chemins seulement seront
+plus longs et l’échelle aura un plus grand nombre de degrés; mais aussi
+les chemins seront plus agréables à parcourir et l’échelle à la fois
+plus vertigineuse et plus aérienne et en plein azur; car jamais Platon
+n’est plus brillant que quand la difficulté du sujet l’inspire et met en
+mouvement et en exaltation son imagination prestigieuse en la mettant
+comme au défi.
+
+ * * * * *
+
+Pour revenir à l’ensemble de la morale de Platon, elle se ramène à ceci,
+qui est très simple. L’idée du bien nous est donnée, non pas précisément
+par la _conscience_, mais par la _science_, par la méditation
+philosophique. Quand nous avons l’idée du bien, nous en avons le désir,
+et quand nous en avons le désir, il est si vif que nous en avons la
+volonté. Le méchant est un ignorant de vertu. Le méchant aussi est un
+malade. Nous avons en nous un ignorant à instruire et un malade à
+médicamenter.--Le plaisir est un mal, étant une illusion. Il est
+précisément une des ignorances que nous avons à détruire en nous et une
+des maladies que nous y avons à guérir.--Enfin le désir lui aussi est
+une ignorance et une maladie. Il se trompe sur son objet, qu’il croit
+fini, et qui est infini, qui est l’infini lui-même; qu’il croit trouver
+dans les choses imparfaites et qui n’est pas autre chose que le parfait
+lui-même. Il ne faut pas détruire le désir; il faut le rectifier et le
+diriger vers son but véritable et alors, lui aussi, d’illusion sera
+devenu vérité et de maladie sera devenu santé de l’âme.
+
+L’idéal du sage sera donc, en deux mots: beauté de l’âme et mépris des
+biens de ce monde: «O Pan et vous divinités de ces ondes, donnez-moi la
+beauté intérieure de l’âme et faites que chez moi l’extérieur soit en
+harmonie avec cette beauté spirituelle. Que le sage me paraisse toujours
+riche et que j’aie seulement autant de richesses qu’un homme sensé peut
+en supporter et en employer. Avons-nous encore quelque autre vœu à
+former? Pour moi, je n’ai plus rien à demander.»
+
+ * * * * *
+
+Les idées que cette morale inspire à Platon relativement à l’éducation
+pourront être très brièvement indiquées, tant elles sont contenues très
+précisément dans cette morale et tant on pourrait de soi-même les en
+induire sans qu’il fût besoin de les énumérer, tant, tout au moins, il
+est superflu d’y insister longuement.
+
+En premier lieu et avant tout, si le beau est une harmonie, si le bien
+est une harmonie, l’éducation doit être _harmonieuse_. Elle ne doit même
+n’être que cela en son but dernier, en sa dernière fin. Établir une
+harmonie, faire de l’homme un être harmonieux qui vivra harmonieusement,
+bien régler une lyre humaine, c’est l’éducation. Toute mauvaise vie,
+toute mauvaise conduite est une suite de dissonances; tout mauvais acte
+est désaccord d’une partie de nous-mêmes avec une autre partie de
+nous-mêmes: «_Le bien ne va pas sans le beau, ni le beau sans
+l’harmonie_: d’où il suit qu’un animal ne peut être bon que par
+l’harmonie. Mais nous ne sommes sensibles à l’harmonie et nous n’en
+tenons compte que dans les petites choses; dans les grandes, dans les
+plus importantes, nous la négligeons entièrement. En effet, pour la
+santé et la maladie, pour la vertu et le vice, tout dépend de l’harmonie
+de l’âme et du corps ou de leur opposition. Cependant, nous n’en prenons
+nul souci et nous ne faisons pas réflexion que si une âme grande et
+puissante n’a pour la porter qu’un corps faible et chétif, ou si c’est
+l’inverse qui a lieu, l’animal entier manque de beauté, parce qu’il
+manque de la première entre les harmonies; dans le cas contraire, il est
+à celui qui sait l’observer le spectacle le plus beau et le plus
+aimable... Si l’âme plus puissante que le corps, s’irrite d’y être
+enfermée, elle l’agite intérieurement et le remplit de maladies. Se
+porte-t-elle avec ardeur vers les connaissances et les recherches, elle
+le consume. Entreprend-elle d’instruire les autres, se livre-t-elle à
+des combats de paroles en public et en particulier parmi les débats et
+les querelles, elle l’enflamme, le dissout, elle y excite des catarrhes;
+elle donne le change aux médecins qui rapportent ces maux à des causes
+imaginaires. Si c’est, au contraire, le corps qui, trop développé,
+remporte sur l’âme, sur une pensée faible et débile, comme il y a dans
+la nature humaine deux passions, celle du corps pour les aliments, celle
+de la partie la plus divine de nous-même pour la sagesse, le mouvement
+du plus fort ajoute encore à sa puissance en triomphant de l’âme, rend
+celle-ci stupide, incapable d’apprendre et de se souvenir et engendre
+finalement _la pire maladie, l’ignorance_. Or il n’y a qu’un remède aux
+maux de ces deux principes: n’exercer ni l’âme sans le corps, ni le
+corps sans l’âme, afin que, se défendant l’un contre l’autre, ils
+conservent l’équilibre et la santé. Celui qui s’applique à la science ou
+à quelque autre travail intellectuel doit avoir soin d’entretenir son
+corps par des mouvements convenables et de s’adonner à la gymnastique;
+et celui qui se préoccupe de former son corps doit également donner des
+mouvements convenables à son âme et recourir à la musique et à la
+philosophie: par là seulement il méritera d’être appelé à la fois beau
+et bon.»
+
+Il n’y a pas contradiction à dire ce qui précède et à dire ce qui suit;
+car si l’éducation doit être harmonieuse et s’occuper du corps comme de
+l’âme, il est certain pour un philosophe que les soins à donner au corps
+ne valent qu’autant qu’ils sont destinés à faire du corps un bon
+serviteur de l’âme. Il faut donc soigner le corps en n’oubliant pas de
+le mépriser et en ne s’oubliant pas jusqu’à l’estimer par lui-même.
+Considéré comme serviteur de l’âme et surtout comme demeure de l’âme où
+il faut qu’elle soit à l’aise, il faut chérir le corps et en prendre des
+soins excellents; considéré comme siège des passions et par conséquent
+comme corrupteur et pervertisseur de l’âme, il faut «s’en détacher»
+autant et aussi constamment qu’il est possible: «Vous paraît-il qu’il
+soit digne d’un philosophe de rechercher ce qu’on appelle le plaisir,
+comme celui du manger et du boire et comme celui de l’amour? Et tous les
+autres plaisirs du corps, croyez-vous qu’il les recherche, par exemple
+les beaux habits, les belles chaussures et les autres ornements de la
+chair? Tous les soins d’un philosophe n’ont donc point pour objet le
+corps et, au contraire, il ne travaille qu’à s’en séparer autant qu’il
+le peut.»--Cette double vérité, avec son antinomie apparente, est à
+méditer et à bien comprendre, et elle consiste simplement à prendre
+l’âme pour ce qu’elle est et le corps pour ce qu’il peut être.
+L’harmonie résultera de leur accord, soumis, comme tout accord, à une
+règle supérieure à tous deux. Si l’on mettait l’âme en harmonie avec le
+corps de telle sorte et avec un tel dessein que toutes les forces de
+l’âme, intelligence, sensibilité, faculté artistique, volonté, fussent
+consacrées à procurer au corps les plaisirs qu’il semble demander avec
+tant d’ardeur, on aurait une harmonie, sans doute, mais si incomplète
+qu’elle ne tarderait pas à abreuver l’être de dégoût, et c’est à quoi ne
+réfléchissent point nos philosophes du plaisir. Si l’on cherchait
+l’harmonie de telle sorte que le corps ne servît strictement qu’à
+exécuter les volontés de l’âme dans sa recherche de la connaissance, le
+corps s’atrophierait de telle manière que l’âme n’aurait plus en lui ce
+serviteur docile. La vérité est que tous deux, corps et âme, doivent
+être mis en harmonie par quelque chose qui soit plus haut que tous les
+deux et qui les réclame tous les deux pour son service. C’est la loi du
+bien, qui leur dit à l’un comme à l’autre: «Unissez-vous et
+entendez-vous pour m’accomplir.»
+
+Dans ces conditions, il y a véritable séparation et véritable concert.
+Véritable séparation en ce sens que le sage se sent détaché et affranchi
+de son corps, ne lui accordant rien de ce qu’il aime: «Renonçant à tous
+les désirs de la chair, se retenant, ne se livrant pas à ses passions,
+n’appréhendant ni la ruine de sa maison, ni la pauvreté, comme le peuple
+qui est attaché à l’argent, ni l’opprobre, comme ceux qui aiment les
+dignités et les honneurs; ne vivant pas pour le corps, renonçant à
+toutes ses habitudes, s’affranchissant, se purifiant, se dégageant de
+ces liens des passions qui enchaînent l’âme au corps, de ces passions
+qui collent l’âme au corps, de ces passions qui clouent au corps toutes
+les parties de notre âme.»--Véritable concert cependant, parce que le
+corps ainsi purgé, ainsi réduit et ainsi désarmé, n’a que plus de force
+pour aider l’âme autant qu’il est en lui à la recherche du souverain
+bien et, pourvu qu’on l’entretienne en santé sans lui donner davantage
+(le surplus étant justement un contraire), sera excellent dans son
+office et contribuera à l’acquisition du bien véritable et sera donc en
+parfaite harmonie avec sa compagne.
+
+Il faudra donc dire aux jeunes gens: Détachez-vous du corps, parce que
+c’est le meilleur moyen de vous unir réellement à lui; ou si vous aimez
+mieux, et c’est absolument la même chose, le meilleur moyen de l’unir à
+vous. S’attacher à lui le rend étranger à vous-même et votre ennemi; se
+détacher de lui vous le ramène et tel qu’il peut véritablement vous
+servir. Voilà ce qu’il faut entendre de cette double loi: soin du corps,
+mépris de la chair; renoncement à la chair et harmonie parfaite du corps
+et de l’âme.
+
+Remarquez qu’une telle théorie et qu’une telle éducation n’exclut pas
+les plaisirs; elle les méprise, elle ne les exclut pas. Il convient à
+une âme libre et forte et qu’on veut qui reste telle, d’avoir fait
+l’épreuve, l’expérience et comme l’apprentissage des plaisirs pour n’en
+être pas séduite plus tard et trop tard et pour avoir appris à temps à
+les mépriser. «Les Crétois en leur législation, du reste si excellente,
+ont cru qu’il fallait aguerrir les jeunes gens aux fatigues, aux dangers
+et à la douleur, parce que, si dès l’enfance on s’applique à les éviter,
+on fléchit devant eux, plus tard, quand on les rencontre et devant ceux
+aussi qui s’y sont exercés, et l’on devient esclave de ces derniers.
+C’est très bien vu. Mais n’en faudrait-il pas dire exactement autant des
+plaisirs? Si nos citoyens ne font, dès la jeunesse, aucun essai des plus
+grands plaisirs; s’ils ne sont point exercés d’avance à les surmonter
+quand ils y seront exposés, de telle sorte que jamais le penchant qui
+nous entraîne vers la volupté ne les puisse contraindre à commettre une
+action honteuse, s’ils n’ont pas pris comme cette précaution dangereuse,
+il leur arrivera la même chose qu’à ceux que les difficultés abattent et
+ils succomberont aux attraits du plaisir comme d’autres à la douleur ou
+aux privations. Et il arrivera qu’ils pourront devenir les esclaves de
+deux classes d’hommes très différentes: et de ceux qui seront assez
+forts pour résister aux plaisirs et de ceux mêmes qui s’y abandonnent
+sans fougue et comme à une habitude dépourvue de violent
+attrait».--Cette opinion peut étonner et troubler quelque auditeur; mais
+elle est digne de considération. L’homme vraiment fort doit avoir
+méprisé le plaisir en le goûtant et s’être rendu supérieur à lui par
+l’avoir connu et s’être affranchi de lui par en avoir mesuré le néant.
+L’aiguillon reste à l’abeille tant qu’elle ne nous a pas blessés.
+L’honnête homme est brave contre tous ses ennemis. Le plaisir en est un,
+comme la douleur. Il faut aller au-devant de lui comme au-devant d’elle
+et s’habituer à n’être troublé ni par l’un ni par l’autre. Le vrai sage
+doit pouvoir dire à la douleur: «tu n’es pas un mal», et au plaisir: «tu
+n’es pas un bien.»
+
+Pour cela, il faut qu’il ait subi les assauts de l’un comme de l’autre
+et même qu’il s’y soit prêté. La loi morale pratique c’est: connaître la
+vie pour en être maître. Nous dirons donc aux jeunes gens: goûtez les
+plaisirs étant jeunes pour ne point tomber sous leur servitude étant
+plus âgés et pour ne point même être étonnés et surpris par eux. Mais
+goûtez-les comme vous faites la douleur, si vous pouvez, et faites
+effort pour le pouvoir. Ce ne sera pas, après tout, si difficile; car
+vous vous souvenez sans doute qu’une de nos doctrines, c’est l’étroit
+parentage du plaisir et de la douleur. Vous ne serez pas si éloignés, en
+faisant l’apprentissage du plaisir, de le faire de la souffrance; il
+vous sera même difficile de faire l’un sans l’autre. Faites donc cette
+épreuve dans un esprit, s’il est possible, de liberté d’esprit chercheur
+et avec un commencement d’indifférence hautaine. Il ne vous est pas
+défendu d’éviter tout simplement les plaisirs comme un danger; mais
+ceux-là seront plus forts ou plus sûrs de leur force qui les auront
+éprouvés, puis surmontés, et ceux-là seront plus forts encore qui en
+auront éprouvé et bien gardé en leur âme, non le dégoût, mais le mépris.
+
+Les plaisirs sont un grand danger; certes; mais il faut vivre
+dangereusement. Pourquoi faut-il vivre dangereusement? Parce qu’il n’y a
+qu’une éducation qui soit vraiment une éducation: c’est l’éducation de
+la volonté.
+
+Pour ce qui est de l’éducation purement intellectuelle, il faut la
+donner aussi; mais il faut savoir la donner. Elle doit être suggestive,
+comme peut-être on dira plus tard. Voyez comme nous apprenons à cet
+esclave la géométrie. Nous lui montrons qu’il la sait. Il la sait en
+effet; mais il faut le mettre sur le chemin de la retrouver. Il ne faut
+que lui apprendre à s’interroger soi-même. L’homme a en lui toutes les
+semences des vérités. Il ne faut que lui donner le désir de les trouver.
+L’éducation est excitatrice et n’est pas autre chose. La maïeutique est
+l’art d’accoucher les esprits après leur avoir donné le désir et
+l’impatience de concevoir.
+
+C’est ce désir qui ne laisse pas quelquefois d’être difficile à faire
+naître. Il n’y a pas d’esprit stérile, très probablement; seulement il y
+a des esprits paresseux. Mais d’abord l’on peut dire que si l’esprit est
+paresseux, de le munir de connaissances qu’il ne digérera pas, qu’il
+n’élaborera pas, cela est juste la même chose que de le laisser
+tranquille et n’est pas de plus grande conséquence; et qu’ainsi
+substituer la méthode didactique et dogmatique à la méthode suggestive
+est bien inutile pour ces esprits-là.
+
+Ensuite, même pour les esprits paresseux, il est très probable que la
+méthode suggestive est meilleure encore que l’autre, ou moins mauvaise.
+L’esprit paresseux résiste à toutes deux, mais plus encore peut-être à
+celle-ci qu’à celle-là. Là où n’est pas le désir de trouver n’est pas le
+désir de connaître; mais encore, l’amour-propre existant toujours, un
+minimum de désir de trouver doit être encore là où n’est pas le désir de
+savoir.
+
+D’autant plus que la méthode suggestive trompe pour son bien l’esprit
+nonchalant. Elle a quelque chance de lui persuader qu’il ne l’est pas.
+Ne fût-ce que pour un temps court, c’est déjà quelque chose de gagné. A
+tous égards, l’éducation intellectuelle, c’est bien encore: cherchez
+avec moi. Le rôle de celui qui instruit sera donc un rôle d’excitateur
+et aussi de modérateur; car s’il faut faire trotter devant soi le jeune
+esprit, aussi faut-il parfois l’arrêter et le faire douter de lui-même.
+Quelquefois il ne croit pas savoir alors qu’il sait, et quelquefois il
+croit savoir cependant qu’il ne sait rien. Dans ce dernier cas il faut
+l’embarrasser par une démonstration de son ignorance et l’engourdir,
+comme fait la torpille, ce qui le met dans une excellente disposition
+pour se contenir, d’abord, et ensuite pour chercher encore et mieux.
+
+Il faut apprendre à apprendre et apprendre à douter pour mieux
+apprendre. La science est fille de l’étonnement et particulièrement de
+l’étonnement devant soi-même. Il faut que le disciple ne s’appuie que
+sur ses propres forces et doute de ses forces et s’étonne de ce qu’il
+découvre et de son infirmité à découvrir. Donc le maître n’est qu’un
+guide qui vous avertit de la connaissance que vous désirez atteindre, de
+celle que vous avez marquée par trop de précipitation, de celle qui est
+illusoire et de celle qui est solide.
+
+Excitateur, modérateur et redresseur; mais non jamais entraîneur et
+homme qui emporte les hommes à sa suite par l’éloquence et qui les tire
+derrière lui par l’autorité, voilà ce que l’éducateur doit être.
+
+Tel fut Socrate, avec cette réserve que peut-être il était trop ironiste
+et taquin et prenait dans son rôle d’éducateur ou dans son attitude de
+questionneur ignorant surtout un prétexte à se moquer des hommes.
+Platon, à mesure qu’il parle en son nom et aussi qu’il approche du
+terme, quitte ce ton complètement. Il observe et presque il affecte une
+grande courtoisie et presque un ton de respect à l’égard de ses
+interlocuteurs. De la méthode qui fut évidemment celle de Socrate, il
+n’a gardé que le fond: exciter et diriger par des questions adroitement
+posées et faire trouver ainsi au disciple la connaissance ou lui
+persuader qu’il l’a trouvée lui-même. Socrate était le suggestionneur
+qui aime à troubler et confondre; Platon, ou l’éducateur qu’il institue,
+est le suggestionneur qui aime à amener le disciple à une idée nette,
+atteinte de telle façon qu’il soit reconnaissant et à lui-même et à son
+guide de l’avoir atteinte.
+
+La recherche de la vérité se fait ainsi et doit se faire ainsi, à deux,
+comme l’expédition nocturne d’Ulysse et de Diomède: «Un seul homme la
+pourrait entreprendre; mais sa pensée serait moins prompte et son
+dessein moins affermi», comme parle Homère. L’éducation est une amitié
+entre hommes d’âges différents. Elle doit avoir tous les caractères de
+l’amitié. Elle doit être douce, elle doit être pleine de sollicitude,
+elle doit être continue et de tous les instants, elle doit être un
+dévouement réciproque; et elle doit être libre. La vérité ne se livre
+qu’aux hommes libres: «C’est donc dès l’âge le plus tendre qu’il faut
+appliquer nos élèves à l’étude de l’arithmétique, de la géométrie et des
+autres sciences qui servent de préparation à la dialectique; mais il
+faut bannir des formes de l’enseignement tout ce qui pourrait sentir la
+gêne et la contrainte, parce qu’un esprit libre ne doit rien apprendre
+en esclave. Que les exercices du corps soient forcés ou volontaires, le
+corps n’en tire pas pour cela moins d’avantages; mais les leçons qu’on
+fait entrer de force dans l’âme n’y demeurent pas. N’usez donc pas de
+violence envers les enfants dans les leçons que vous leur donnez; faites
+plutôt en sorte qu’ils s’instruisent en jouant; par là vous serez plus à
+portée de connaître les dispositions de chacun.»
+
+Si quelqu’un trouvait si libérale cette méthode d’éducation qu’elle
+risquât vraiment de n’être applicable qu’à un tout petit nombre
+d’esprits, laissant les autres dans une ignorance déplorable, peut-être
+le très aristocrate Platon répondrait: Vous n’êtes point mal habile à
+démêler les pensées de derrière la tête et vous avez trouvé la mienne ou
+vous avez tiré de moi, par une excellente maïeutique, celle qui y était
+à l’état confus et obscur et dont je n’avais pas moi-même peut-être le
+sentiment parfaitement net. Que beaucoup d’esprits restent éternellement
+étrangers à la connaissance, cela ne laisse pas de m’être assez
+indifférent, pourvu que ceux-ci y parviennent qui avaient naturellement
+la vocation de la chercher. La vérité n’est due qu’à ceux qui la
+désirent. Le «force-les à entrer» n’est point du tout son fait, ni le
+mien. Savez-vous que beaucoup d’hommes n’auraient jamais aimé s’ils
+n’avaient jamais entendu parler d’amour? Il est très vrai. Or ne vous
+semble-t-il pas que ceux qui aiment pour avoir entendu parler d’amour
+n’aiment point? Et ne vous semble-t-il pas, par conséquent, que ceux qui
+aiment pour avoir entendu parler d’amour, il vaudrait mieux qu’ils
+n’eussent jamais entendu parler d’amour et qu’ils n’aimassent point,
+aimant comme ils aiment, c’est-à-dire n’aimant pas?
+
+Il me paraît qu’il n’en va pas de la vérité d’une manière très
+différente. Ceux qui aiment la vérité, ils l’aiment avant de la
+connaître et ils la cherchent bien longtemps avant de l’avoir trouvée,
+comme celui qui doit aimer aime bien longtemps avant d’avoir trouvé
+l’être qui doit être l’objet de son amour. Aimant la vérité avant de
+l’avoir rencontrée et rêvant d’elle comme l’amoureux rêve de celle qu’il
+doit aimer et qu’il ne connaît pas encore, ils recherchent avec passion
+ceux qui peuvent leur donner quelques renseignements sur elle et les
+guider de loin vers cette princesse lointaine. Ils écoutent avec ferveur
+leurs leçons et bien souvent il faut moins les exciter que les contenir.
+Ce sont ceux-ci seulement qui sont dignes, non seulement de la
+connaissance, mais de la recherche de la connaissance. Ils ont entre les
+yeux ce signe auquel vous savez qu’on reconnaît les amoureux, et ils
+sont dignes de connaître parce qu’ils connaissent déjà, selon ma
+doctrine, et dignes de chercher parce qu’ils ont déjà trouvé, et dignes
+d’aimer parce qu’ils aiment.
+
+Quant à ceux en qui il faudrait faire entrer la connaissance avec
+quelque violence et effort et bon gré mal gré qu’ils en eussent, ils
+n’auraient jamais la connaissance véritable et ils connaîtraient comme
+ceux-là aiment qui aiment parce qu’ils ont entendu parler de cela. Ils
+auraient une demi-connaissance et comme une connaissance factice et
+artificielle qui est de telle sorte qu’il y a quelque chose qui vaut
+mieux qu’elle, et c’est l’ignorance toute simple.
+
+Vous rappelez-vous ce que j’ai dit du demi-savoir? «Je craindrais bien
+davantage d’avoir affaire à d’autres qui auraient étudié ces sciences,
+mais qui les auraient mal étudiées. L’ignorance absolue n’est pas le
+plus grand des maux, ni le plus à redouter; une vaste étendue de
+connaissances mal digérées est quelque chose de pire.» Quand j’ai dit
+cela au sage Crétois Clinias, il m’a répondu: «Tu dis bien vrai.» Or
+cette vaste étendue de connaissances mal digérées, cette demi-science
+qui est une peste très redoutable, serait précisément celle de ceux de
+nos gens que nous aurions instruits de force et sans qu’ils y fussent
+appelés par vocation naturelle.
+
+Et l’on peut supposer une chose fort triste, mais qui n’est pas sans
+vraisemblance. Les disciples qui ne songeaient nullement par eux-mêmes à
+chercher la connaissance et qui n’ont pas commencé par être disciples
+d’eux-mêmes, ne laisseraient pas de haïr leurs maîtres, se souvenant
+d’eux surtout comme de gens qui les ont violentés, un peu torturés et
+entraînés par autorité dans un pays qu’ils n’avaient pas envie de
+connaître et qui n’était pas fait pour leur façon de respirer. Ils les
+haïraient donc, plus ou moins consciemment; et ce demi-savoir,
+précisément, qu’ils auraient acquis, en tant qu’il serait une petite
+force, une force restreinte, mais réelle pourtant, ils le tourneraient
+avec quelque colère, ou au moins quelque aversion, contre leurs maîtres
+et les vrais disciples de leurs maîtres. Je ne serais pas très étonné
+que l’éducation donnée à ceux qui ne la demandent pas n’eût qu’un effet:
+faire prendre à la majorité de chaque génération le contrepied de toutes
+les idées de la génération précédente; faire prendre à la majorité de la
+génération éduquée le contrepied des idées de la génération éducatrice.
+Et à tel jeu et au cours de ces alternances, c’est la vérité qui se
+perdrait et qui ne se retrouverait plus.
+
+Ce qui est donc rationnel ici, c’est ce qui est naturel. Que ceux-là
+reçoivent la connaissance qui la désirent, que ceux-là soient dirigés
+doucement vers la vérité qui la cherchent naturellement. Que ceux-là
+restent dans l’ignorance qui n’acquéreraient jamais qu’un demi-savoir, à
+tout le moins inutile et peut-être redoutable. C’est en vérité, quand
+j’y songe, ce qui me faisait dire qu’il ne faut aucune rigueur ni même
+aucune autorité dans l’éducation, dût cette nonchalance éliminer de la
+connaissance les esprits peu désireux de la recevoir, ce qui est
+peut-être un très grand bien et ce qu’il m’est impossible de tenir pour
+un très grand mal.
+
+ * * * * *
+
+Développer chez une élite le goût du bien, du beau, du juste et une
+tendance générale vers la perfection, dans une éducation harmonieuse qui
+associe le corps au travail de l’âme et qui, pour l’y associer, le
+maintient sain et vigoureux, tel est l’esprit de l’éducation selon
+Platon.
+
+Cette éducation est en parfaite harmonie avec sa morale, en forme le
+complément naturel et nécessaire et se confond avec elle.
+
+ * * * * *
+
+Cette morale est extrêmement élevée et pure et surtout noble. Malgré
+quelques concessions, si l’on peut ainsi parler, elle méprise
+profondément le corps, les sens, la chair, les plaisirs, les «biens de
+ce monde»; et aussi le sort, les contingences, les «fortuits», comme
+Rabelais dira. Et donc elle contient tout le stoïcisme, qui en est
+dérivé un peu plus tard avec la plus grande facilité du monde. Elle se
+ramène à une tendance générale vers la perfection, comme je disais tout
+à l’heure à propos de l’éducation, à cette idée que toute la dignité de
+l’homme et tout son devoir consistent à chercher loin de lui et comme
+infiniment au-dessus de lui un bien suprême qui n’a aucun rapport avec
+ce que l’homme appelle les biens.
+
+Si l’on presse un peu cette idée un peu vague, on voit que ce bien
+suprême, c’est le beau, le beau résultant d’une harmonie que le sage
+réussit à entrevoir dans l’ensemble du monde et doit réussir à réaliser
+en lui. Si l’on veut ramener sur la terre, pour ainsi parler, cette idée
+du souverain bien et l’appliquer aux choses pratiques, on voit que ce
+souverain bien et ce beau suprême considérés humainement, c’est la
+justice. L’homme est un être qui a été doué de la faculté de distinguer
+le juste de l’injuste et encombré d’une foule de passions qui
+l’empêchent de faire ce départ. Ces passions sont les maladies de l’âme.
+Se débarrasser de toutes ces passions pour se faire une âme saine et
+clairvoyante et, cela obtenu, distinguer le juste de l’injuste, c’est le
+tout de l’homme ici-bas. Et quand on s’est habitué à distinguer le juste
+de l’injuste et à vivre selon cette distinction, on est parfaitement
+heureux dans toute la mesure du bonheur humain.
+
+Car alors on ne commet pas l’injustice, et commettre l’injustice est un
+affreux malheur; et on peut la subir et on la subit même souvent; mais
+la subir n’est nullement un malheur, et même est un plaisir très vif et
+très pur, n’y ayant plaisir plus grand que de se sentir infiniment
+supérieur à qui s’imagine nous opprimer.
+
+La liberté n’est pas précisément le souverain bien terrestre, mais elle
+en est le signe. Le souverain bien terrestre, c’est le sentiment de la
+justice et la pratique de la justice. Mais la liberté est le signe que
+l’on jouit du souverain bien. Or quand on sent le juste et quand on le
+pratique, on est parfaitement libre, puisqu’on l’est à l’égard des
+passions qui sont nos tyrans intérieurs et puisqu’on l’est à l’égard des
+injustes qui sont nos tyrans extérieurs et qui croient nous opprimer,
+mais ne nous oppriment point, en tant que nous nous sentons beaucoup
+plus supérieurs à eux qu’ils ne se croient supérieurs à nous.
+
+Le juste est donc un homme qui est sain, qui est harmonieux et qui est
+libre. Il n’y a pas de plus grand bonheur ici-bas. Ainsi vécut et mourut
+Socrate. Il n’y a rien de meilleur à souhaiter que la vie de Socrate, si
+ce n’est sa mort. La morale de Platon c’est l’imitation de Socrate.
+
+Cette morale est donc très pure, très élevée et très noble. Il lui
+manque presque complètement, complètement peut-être, une chose très
+considérable; c’est la bonté. Il n’y a presque aucune tendresse humaine
+dans la morale de Platon. Platon, non plus que Socrate, ce semble, n’a
+jamais dit aux hommes de s’aimer. A prendre les choses un peu
+familièrement, mais assez juste, il leur a dit de n’être pas des
+imbéciles. Il leur a dit qu’il n’y a rien de plus sot que de se croire
+heureux pour une jolie femme, un beau discours, un bon dîner ou une
+grande autorité dans la cité. Il ne leur a pas caché qu’à son avis
+Périclès est un niais. C’est quelque chose que cela, et c’est même très
+important. C’est ce dont il faudrait être parfaitement persuadé. C’est
+le commencement et beaucoup plus que le commencement de la sagesse. Mais
+il ne leur a pas dit d’être bons, et c’est une lacune bien grave.
+
+Et l’on croit s’apercevoir qu’il n’avait aucune raison de le leur dire.
+Je ne vois pas, à aucun signe, que Socrate ni Platon aient été bons. Ils
+étaient sages, très clairvoyants, amoureux de la vérité, volontiers
+ironiques et très méprisants. Ils n’étaient pas bons. Ils aimaient leurs
+amis, leurs disciples, les sages du passé, du présent et de l’avenir;
+les hommes, non, ou fort tranquillement. Ils n’ont pas échappé à ce
+défaut, à cette imperfection si l’on veut de la haute sagesse, qui est
+la froideur. Ils ont détruit en eux les passions jusqu’à celle-là aussi
+qui fait qu’on s’aime dans les autres, et ils n’ont pas assez songé qu’à
+extirper l’égoïsme dans sa racine c’est peut-être la racine aussi de
+l’amour des autres que l’on détruit.
+
+L’altruisme, il est bien possible que ce soit le moi élargi. Il est
+assez difficile d’élargir le moi quand on commence par le supprimer et
+quand on s’applique à le maintenir toujours à l’état de rien. La sagesse
+de Platon est froide. Elle éclaire, mais n’échauffe pas. Elle élève
+l’humanité; mais surtout elle s’élève au-dessus de l’humanité et rompt
+presque les liens avec elle; en tout cas, elle est très loin de
+s’établir au centre même et comme au cœur de l’humanité. Il est
+absolument impossible qu’elle devienne populaire, ce que je ne lui
+reproche pas, mais ce qui est signe qu’à tout le moins elle est
+incomplète. Il n’y aura jamais de populaire que les passions et les
+intérêts; mais une philosophie peut avoir ceci de populaire que par un
+certain côté elle soit capable d’émouvoir la foule et de la remuer
+fortement pour un certain temps.
+
+Les philosophies qui ont en elles de quoi devenir des religions ont ce
+caractère. Elles sont des philosophies très pures, très élevées, très
+spirituelles, mais par certains côtés elles s’adressent au cœur et vont
+ainsi comme rejoindre ce qu’il y a de meilleur dans ces passions que, du
+reste, elles combattent, et c’est ainsi qu’elles sont pour un temps
+embrassées par les foules--et du reste bientôt dénaturées par elles;
+mais enfin elles ont fait, en attendant, tout le bien qu’elles pouvaient
+faire, de quoi il reste quelque chose.
+
+Il est assez curieux qu’entre deux grands mouvements philosophiques tout
+pleins de tendresse et de pitié et bonté à l’égard des hommes, j’entends
+le bouddhisme et le christianisme, il se soit élevé dans ce petit canton
+lumineux de la Grèce, une philosophie du bien, du beau et du juste qui
+s’est souciée de l’harmonie intérieure et de l’harmonie de la cité, que
+par conséquent, en considération de ce dernier point, il ne faut pas
+incriminer d’individualisme, mais qui n’a pas été réellement humaine,
+alors qu’elle était conçue par des gens qui avaient certes le regard
+assez vaste pour embrasser l’humanité.
+
+Remarquez que, même au point de vue plus restreint de la cité, l’absence
+de bonté dans la morale de Platon est un point faible, dont, non pas
+même ses ennemis et détracteurs, mais ceux-là seulement qu’elle dédaigne
+et traite légèrement pourraient tirer avantage. A Platon, non pas un
+sophiste, mais un Périclès, pourrait répondre quelque chose comme ceci:
+
+Tu me méprises, gracieux Aristoclès et très convaincu aristocrate. Tu me
+méprises, parce que j’aime les femmes, le luxe et la gloire, et je ne
+disconviens pas que j’aime assez vivement tout cela. Mais j’aime mes
+concitoyens, et je ne suis pas aussi certain que je voudrais l’être que
+tu les aimes. Tu t’imagines que c’est uniquement par amour-propre que je
+veux commander ici et faire de grandes choses dans toute l’étendue de
+notre empire. Tu m’as trop appris la valeur de la vérité pour que je ne
+confesse point qu’il y a de l’amour-propre dans mon affaire. Mais je
+puis t’assurer qu’il y a aussi beaucoup de philanthropie. Je me consacre
+à ce peuple qui a de grandes qualités et de grands défauts; et je
+m’efforce par mon éloquence et par mon autorité de lui faire tirer de
+ses qualités tout ce qu’elles contiennent. Je le veux fort, énergique,
+patient, persévérant, amoureux du beau, du grand et de l’éternel.
+
+Par bien des points, tu le vois donc, je me rapproche de toi. Seulement,
+ce peuple, tu ne l’aimes guère et tu es persuadé qu’il n’appartient qu’à
+toi et à quelques amis et disciples de ta très sage personne, de
+poursuivre, en je ne sais quelles rêveries, ce beau et ce bien qui nous
+sont chers à tous deux. Je voudrais, moi, être sans cesse en
+communication et communion avec l’âme même de ce peuple et sans cesse
+lui donner de braves et généreuses inspirations et sans cesse aussi,
+remarque bien cette parole, en recevoir de lui.
+
+Et cela, quand j’y songe, c’est certainement une forme de la vanité et
+de la présomption; mais c’est peut-être aussi une forme de la bonté. Et
+que je sois égoïste, il n’est pas douteux, étant homme; mais je voudrais
+que tu te fisses cette question, en homme très habile à démêler les
+secrets du cœur, si un philosophe qui ne laisserait pas de te ressembler
+un peu et qui ne mettrait aucune philanthropie dans sa doctrine, ne
+serait pas égoïste autant que moi et peut-être un peu davantage.
+
+Les philosophes ont cette tendance, en général, de se croire très
+supérieurs aux hommes d’État; il est probable qu’ils le sont en effet ou
+qu’ils ont de quoi le devenir; mais ils ne le seront réellement que
+quand ils mettront dans leur philosophie autant de bonté qu’ils y
+mettent de sagesse, de savoir et d’esprit.
+
+Et ces propos de Périclès seraient certainement injustes, le but de
+Platon ayant certainement été de relever le peuple athénien par un
+retour ou par une accession à une moralité ferme et rigoureuse; et le
+patriotisme, au moins, de Platon étant pour moi très évident; mais
+encore de ces propos il en resterait bien quelque chose.
+
+Telle qu’elle est, cette morale est la maîtresse pièce de Platon; c’est
+à quoi il tient le plus; c’est à quoi il tient de telle sorte qu’il ne
+tient à rien autre; c’est à quoi il a tout rattaché comme à un centre et
+comme à une fin, et c’est à quoi il a fortement enchaîné, en
+particulier, tout ce qui va suivre.
+
+
+
+
+X
+
+SES IDÉES SUR L’ART
+
+
+S’il est une opinion sur laquelle Platon n’ait pas varié, lui qui ne
+s’astreint nullement à une rigueur systématique, et qu’il ait soutenue
+avec une suite singulière depuis les _Dialogues socratiques_ jusqu’aux
+_Lois_, depuis ses œuvres de jeunesse jusqu’à ses derniers ouvrages,
+c’est certainement celle-ci que l’art ne doit être que le serviteur de
+la morale et qu’il n’a de valeur qu’en tant qu’il la sert en effet et
+particulièrement qu’il y conduit.
+
+Bien des raisons ont pu l’amener à cette opinion et l’y maintenir.
+D’abord un certain instinct de taquinerie que Platon tenait de Socrate
+et dont il ne s’est jamais complètement départi, et certes de dire à des
+Athéniens que l’artiste était un personnage très inférieur au philosophe
+et qui devait recevoir de lui son mot d’ordre, sa leçon et comme son
+programme, c’était vouloir irriter leur fibre sensible et prendre un bon
+chemin pour les étonner et les faire se récrier.
+
+Ensuite, comme tout aristocrate de ce temps-là, Platon est un Athénien
+qui a les yeux fixés sur Lacédémone, sinon tout à fait comme sur un
+modèle, du moins comme sur quelque chose qu’on ne ferait pas mal
+d’étudier et dont on aurait quelque profit à prendre quelques traits; et
+si les œuvres de Platon sont une imitation de Socrate, ils ne laissent
+pas assez souvent d’être une imitation de Sparte.
+
+Ensuite, très persuadé que l’on tombe toujours du côté où l’on penche,
+Platon ne pouvait que vouloir apporter un contrepoids aux tendances et
+penchants les plus forts et assez dangereux des Athéniens; et à ce
+peuple trop artiste et pour qui une belle œuvre d’art avait toujours
+raison et était une valeur incommensurable avec toute autre valeur, dire
+avec fermeté et persistance que l’art est très vain et de nul prix en
+lui-même et ne vaut que mettant sa fin en dehors de lui et au-dessus,
+c’était apporter le contrepoids jugé nécessaire et remettre les esprits,
+tout compte fait, en un juste équilibre.
+
+Et enfin c’était là une doctrine en harmonie avec les autres idées de
+Platon. Cette «Circé des philosophes», entendez la morale, a de très
+bonne heure pris le pas devant dans l’esprit de Platon et a comme dominé
+toute sa pensée et y a fait centre. Elle n’est pas pour lui une vérité,
+elle est la vérité; elle n’est pas une partie considérable de la
+connaissance, elle est la connaissance, et toutes les autres non
+seulement ne sont estimables que si elles conduisent à elle, mais encore
+n’ont de vérité que ce qu’elles en prennent, en quelque sorte, à être en
+rapports intimes avec elle. On n’aura jamais assez dit combien cet
+artiste, ce poète, ce romancier, ce mythologue et ce chimérique avait
+d’esprit pratique dans le cerveau. C’est à une idée pratique, à la
+question de savoir comment nous nous y prendrons pour bien vivre qu’en
+fin de compte, je ne dirai pas il sacrifie tout, mais au moins il fait
+effort pour tout ramener.
+
+La religion? Oui, si elle est morale. La métaphysique? Oui, si la morale
+peut y trouver un fondement, un appui ou un réconfort. La philosophie
+générale et les vues sur le système du monde? Oui, aux mêmes conditions.
+Et l’art? On vous en dit tout autant. La question est de vivre et de
+vivre bien. Tout ce qui y aide est bon et est vrai. Tout ce qui en
+éloigne ou en distrait, du moins trop, est mauvais, est condamnable et
+même est faux.
+
+Il est faux en ce qu’il est une illusion. Une illusion par rapport à
+quoi? Par rapport au désir que l’homme a de vivre bien. Mais n’y a-t-il
+pas autre chose de vrai que ce désir? Non; il n’y a de vrai, humainement
+parlant, que ce désir.
+
+On ne peut pas être plus strictement et comme violemment pratique que ce
+philosophe poète.
+
+Et donc, il fait aux artistes la question ordinaire: A quoi servez-vous?
+Ils répondent qu’ils servent à faire de la beauté. Il demande: A quoi
+sert-il de faire du beau? Ils ne répondent point, tant, à eux, la
+question paraît étrange, et il triomphe de leur silence. C’est le sens
+des passages de l’_Apologie_ qui sont relatifs aux poètes et aux
+artistes: «J’allai aux poètes, tant à ceux qui font des tragédies qu’à
+ceux qui font des dithyrambes et autres ouvrages... Là, prenant ceux de
+leurs ouvrages qui me paraissaient les plus travaillés, je leur demandai
+_ce qu’ils voulaient dire_ et _quel était leur dessein_, comme pour
+m’instruire moi-même. J’ai honte, Athéniens, de vous dire la vérité;
+mais il faut pourtant vous la dire: il n’y a pas un seul homme de ceux
+qui étaient là présents qui ne fût plus capable de parler et de rendre
+raison de leurs poèmes que ceux qui les avaient écrits. Je connus tout
+de suite que les poètes ne sont pas guidés par la sagesse; mais par
+certains mouvements de la nature et par un enthousiasme semblable à
+celui des prophètes et des devins qui disent tous de fort belles choses
+sans rien comprendre à ce qu’ils disent. Les poètes me parurent dans le
+même cas et je m’aperçus en même temps qu’à cause de leur poésie, ils se
+croyaient les plus sages des hommes dans toutes les autres choses, bien
+qu’ils n’y entendissent rien...»--«Enfin j’allai trouver les artistes.
+J’étais bien convaincu que je n’entendais rien à leur profession et bien
+persuadé que je les trouverais très capables en beaucoup de belles
+choses et je ne me trompais point. Ils savaient bien des choses que
+j’ignorais et en cela ils étaient beaucoup plus savants que moi. Mais,
+Athéniens, les plus habiles me parurent tomber dans le même défaut que
+les poètes; car il n’y en avait pas un qui, parce qu’il réussissait
+admirablement dans son art, ne se crût très capable et très instruit des
+plus grandes choses, et cette seule extravagance ôtait du prix à leur
+habileté.»
+
+L’artiste est donc un homme qui ne sait rien. Il ne sait rien, parce
+qu’il ne sait que son art et qu’il croit que cela suffit. Il ne sait
+rien, parce qu’il exerce, peut-être très bien, un art dont il ne sait
+pas à quoi il tend, à quoi il sert et quelle est sa fin et quel est son
+_dessein_.
+
+Ils sont donc de simples manœuvres ou de simples maniaques. Le propre de
+l’homme est d’agir en tendant à un but et ils ne sont pas capables de
+dire quel est le leur. Le propre de l’homme est aussi de savoir ce qu’il
+fait et ils n’en savent rien du tout. Ils agissent conformément à leur
+nature, mais non en vertu d’une intention ou, si l’on veut, et ce qui
+revient au même, leur intention est bornée à leur acte et circonscrite
+dans leur acte. Ils font quelque chose, mais dans quel dessein? Dans le
+seul dessein de le faire. C’est acte de végétal. La fleur fleurit pour
+fleurir, et c’est un autre qui sait pourquoi elle fleurit. L’homme, lui,
+agit pour agir et aussi en rapportant son acte à un but qui est par delà
+son acte. Les artistes seraient-ils des végétaux éclatants et non pas
+des hommes?
+
+Ce qu’il y a de remarquable et d’inquiétant, c’est que des arts qui sont
+très mêlés à la vie sociale, à la vie active, à la vie vraiment
+_humaine_ sont exactement, ou croient être dans le même cas que l’art du
+sculpteur ou du peintre. Je demande à Gorgias et à ses amis: «Qu’est-ce
+que c’est que la rhétorique?» Ils me répondent: «C’est l’art de
+persuader.» Sans doute, mais de persuader quoi?--De persuader n’importe
+quoi?--Comment donc! Mais la rhétorique n’a donc pas de but en dehors
+d’elle? Elle est la rhétorique pour... pour être la rhétorique! Elle
+persuade pour persuader! C’est dire qu’elle n’a pas de but et par
+conséquent qu’elle est inutile, comme l’art de souffler des bulles d’eau
+savonneuse.
+
+C’est même dire qu’elle n’existe pas; car que serait une faculté de
+l’âme qui n’aurait pour but que de s’exercer? Je ne sais pas si l’on
+pourrait l’appeler une faculté. Ce serait plutôt une manière d’être.
+
+Si je les presse, ils vont plus loin ou croient y aller et ils me
+répondent, avec une certaine hésitation: «Considérée en elle-même, comme
+art et en tant qu’art, la rhétorique est bien l’art de persuader et
+n’est aucunement autre chose; c’est sa définition réelle, personnelle,
+si l’on veut, par métaphore; mais cela ne l’empêche pas d’avoir un but.
+Son but est de persuader ce qui est utile à l’orateur, et l’orateur ne
+s’y instruit que dans ce dessein et pour atteindre ce but-là. En soi la
+rhétorique est donc l’art de persuader; en son but elle est l’art de
+persuader ce qu’il est utile que l’orateur persuade.»
+
+Je leur réponds: «Ce qu’il est utile que l’orateur persuade? Utile à
+qui? A l’orateur ou aux autres?
+
+--A l’orateur d’abord, comme nous l’avons déjà dit, et aux autres
+ensuite, si l’on veut.
+
+--Ah! C’est que ce sont là deux choses très différentes et qui changent
+la nature même de la rhétorique, selon que l’on prend en considération
+l’une ou l’autre ou l’une plutôt que l’autre. S’il s’agit de ce qui est
+utile à l’orateur, votre rhétorique est un art analogue à la rouerie du
+flatteur, à l’astuce du quémandeur ou aux prestiges du charlatan; et ce
+n’est pas ce qu’un honnête homme appelle un art ou du moins ce que moi
+j’appellerai de ce nom.--Et s’il s’agit de ce qui est utile aux autres,
+en vérité ce n’est pas l’art de persuader que notre homme aurait dû
+apprendre; c’est la science de la justice et la science du bien; car il
+n’y a que la justice et le bien qui soient utiles aux hommes considérés
+en masse.
+
+De sorte que votre orateur, s’il ne songe qu’à être utile à lui, n’est
+qu’un filou ou quasi filou très vulgaire; et, s’il songe à être utile
+aux hommes, devrait être avant tout un philosophe, un moraliste, un
+détenteur et un possesseur de la morale.
+
+D’où il suit que la voyez-vous, votre rhétorique? _Selon le but qu’on
+lui assigne_, elle se dissout dans la coquinerie ou elle s’absorbe dans
+la morale et, des deux façons, elle disparaît; il n’en reste rien. C’est
+qu’au fond et en soi elle n’est rien du tout. Vous voyez bien qu’il
+était utile de la définir selon son but, puisque selon son but elle est
+ou ceci ou cela et toujours quelque chose qui n’est pas elle. Or si vous
+la considérez comme art de persuader ce qui est utile à l’orateur, je
+lui dénie le nom d’art et je l’appelle simplement astuce ou fourberie,
+et je ne m’en occupe plus; et si vous la considérez comme art de
+persuader ce qui est utile aux hommes, je l’appelle simplement la morale
+appliquée aux affaires judiciaires et aux affaires politiques.
+
+Et il en est ainsi de tous les arts. Tous, ou ils ne sont que des
+procédés qui n’ont d’autre but qu’eux-mêmes et alors ils sont tellement
+insignifiants qu’ils sont de purs riens, si encore ils ne sont pas
+funestes, corrupteurs, etc.; ou ils ont un but, celui de rendre les
+hommes plus heureux, et les hommes ne peuvent être heureux que par le
+bien et, par conséquent, les arts rentrent dans la morale, et il n’y a
+qu’un art, la morale, se subdivisant en un certain nombre d’autres arts,
+_selon ses aspects_.
+
+Vous me criez que cela est un sophisme, un tour d’esprit, oratoire
+lui-même, et sous lequel il ne faut voir que cette idée que tous les
+arts et du reste tout ce que fait l’homme, doivent tendre à la morale
+comme à leur dernière fin.
+
+Mais je le veux très bien; car cette nouvelle idée n’est que l’autre
+sous une autre forme et en d’autres termes. Ce que j’affirme et ce que
+je prouve, ce me semble, c’est qu’il n’y a que la morale et ce qui tend
+à elle, et que la valeur de chaque chose humaine, quelle qu’elle soit,
+s’établit par le constat des rapports qu’elle soutient avec la morale,
+et de la force et de l’efficace avec lesquelles elle y tend. Il n’y a
+que la morale qui soit une _réalité_, chez les hommes. Les autres
+choses, ou ont la réalité qu’elles empruntent d’elle, qu’elles tirent de
+ce fait qu’elles dépendent d’elle et qu’elles travaillent pour elle, ou
+n’ont aucune réalité et sont de pures illusions.
+
+L’erreur que l’on fait sur les arts, l’illusion dans laquelle on tombe à
+leur sujet, vient toute de là. Il y a des arts vrais et il y a des arts
+faux. Considérez tous les arts à la lumière que je viens de vous donner,
+vous verrez que les arts vrais sont ceux qui tendent à la morale comme à
+leur dernière fin et même à leur fin prochaine; et que les arts faux
+sont ceux qui n’y tendent pas; et que toute la classification des arts
+est là et que toute autre serait artificielle et du reste inextricable.
+
+La cuisine est-elle un art? Personne, sauf un cuisinier, ne voudrait le
+dire sérieusement. C’est une collection de procédés, c’est une routine;
+ce n’est pas un art. Mais pourquoi donc? Cherchez. Parce que la morale
+n’est aucunement intéressée dans la cuisine.
+
+Mais l’hygiène? Tout de suite, c’est tout autre chose. L’hygiène
+intéresse la morale parce qu’il faut se bien porter pour accomplir ses
+devoirs. Dans l’hygiène rentre la morale; donc l’hygiène est un art
+sérieux, c’est un art. La cuisine elle-même en serait un, en une petite
+mesure, si elle ne visait qu’à l’hygiène. Dans ce cas elle rentrerait
+dans l’hygiène qui rentrerait dans la morale.
+
+On pourrait faire ainsi et on doit faire toute une classification des
+arts selon leurs rapports avec la morale ou selon qu’ils n’en ont pas.
+D’un côté les arts vrais, de l’autre côté les arts faux. Différence et
+pierre de touche de la différence: la morale.
+
+Par exemple, nous venons devoir qu’à la cuisine, art faux, s’oppose
+l’hygiène, art vrai. De même, à la gymnastique, art vrai, s’oppose la
+cosmétique, art faux. La gymnastique fait des corps qui sont beaux; la
+cosmétique donne aux corps une fausse beauté. Or la beauté vraie importe
+à la morale qui préfère le bien au beau, mais qui croit, comme on l’a vu
+ailleurs, que l’admiration de la beauté conduit au culte du bien. Le
+gymnaste est donc un bon serviteur de la morale, un bon moraliste; il
+contribue pour sa part à la réalisation du bien; il est moraliste dans
+sa sphère.
+
+De même nous aurons la législation et la sophistique. Le législateur est
+un homme qui cherche le juste et qui s’efforce de mettre le juste dans
+la loi. Il est un moraliste pratique. La législation rentre dans la
+morale; elle est un art vrai. Le sophiste se donne pour office soit de
+confondre le juste et l’injuste, soit de ne pas s’en occuper et de
+mettre dans la loi ou dans les décisions populaires des choses ou
+contraires ou indifférentes à la justice. Son art est un art funeste ou
+plus précisément c’est un art faux. Ce n’est pas un art. C’est un
+procédé ou un ensemble de procédés qui se fait prendre pour un art.
+
+De même la politique et la rhétorique. La politique est l’art de
+chercher des constitutions d’état, des aménagements humains où le juste
+soit réalisé en même temps que le bien public atteint. Le politique est
+un moraliste, et la politique rentre dans la morale. Si elle s’applique
+seulement à faire vivre la cité au jour le jour, ou à flatter les
+passions populaires pour faire triompher tel ou tel homme, ou à servir
+les intérêts d’un parti au détriment d’un autre parti ou du corps de
+l’État, elle change de nom, comme de caractère. Le politique n’est plus
+qu’un politicien, autrement dit un orateur ou un rhéteur; la politique
+ne doit plus s’appeler la politique, mais la rhétorique. Politique, art
+vrai; rhétorique, art faux.
+
+L’architecture est un art vrai. Il importe à la morale, d’une part que
+les hommes soient bien logés, sainement, commodément, pour qu’ils aiment
+leur intérieur et leur famille et ne passent pas leur vie sur la place
+publique; d’autre part que de beaux monuments éveillent ce goût du beau
+que nous avons dit qui conduit au bien. Mais il existe une fausse
+architecture qui n’a pas de nom à soi dans la langue; mais qu’on connaît
+très bien; celle qui flatte l’œil par l’éclat des couleurs sans réaliser
+la beauté vraie et qui est un divertissement puéril et dangereux autant
+que la vraie architecture est un objet de contemplation saine, noble et
+courageuse. Le Parthénon fait des citoyens, et un temple coquet et
+attifé, outre qu’il fait des imbéciles, fait des efféminés. Périclès a
+été dans la morale beaucoup plus en faisant bâtir le Parthénon qu’en
+prononçant ses discours.
+
+Il existe de même une fausse musique et une vraie musique, une musique
+qui ennoblit les âmes et une musique qui les réconforte, une musique où
+l’âme se saisit en ses puissances et une musique où l’âme s’abandonne et
+se dissout en ses faiblesses.
+
+Il existe une vraie et une fausse peinture; une vraie peinture, qui a le
+goût précisément du vrai concilié avec le goût du noble, et une fausse
+peinture, qui a le goût du fantasque ou du maniéré concilié quelquefois
+avec celui du grimaçant et du laid.
+
+Il y a une sculpture vraie, qui, cherchant à réaliser l’eurythmie des
+belles formes, conduit, nous le répétons toujours, au goût du bien; et
+il existe une sculpture fausse qui peut séduire, soit par la mollesse
+des lignes et des contours, soit par l’effort et le mouvement violent,
+et dans un cas cette fausse sculpture énerve l’âme et dans l’autre cas
+elle la met dans une sorte de disposition maladive et la fatigue
+inutilement et détruit sa sérénité.
+
+Inutile de dire qu’il y a toute une fausse littérature qui, ne se
+souciant aucunement de morale ou seulement d’un emploi sérieux et viril
+de la pensée, n’est qu’un divertissement d’oisifs assez dangereux; et
+qu’il en existe une vraie, celle des philosophes et des moralistes,
+celle aussi des artistes littéraires qui, même en ne cherchant que la
+beauté, la seule beauté, mais la cherchant bien et lui étant dévoués, et
+non au succès, mènent les âmes au bien par le chemin du beau.
+
+Telle est la classification ou, si l’on préfère, la répartition des
+arts. Les arts sont vrais en ceci qu’ils ressortissent à la morale, et
+ils sont faux en ceci qu’ils sont indépendants de la morale, même s’ils
+ne lui sont pas contraires; et c’est une façon de dire, très
+précisément, que les arts ne sont que des _aspects_ de la morale et que
+la morale est l’art suprême, ou encore l’art total.
+
+Ces arts faux, nous avons tendance à les appeler des «routines», d’abord
+pour les distinguer des arts vrais et pour ne pas leur donner ce nom
+honorable; ensuite parce que c’est une marque à les distinguer, non pas
+très sûre, mais très souvent juste, qu’ils sont des collections de
+procédés qu’on se transmet, plutôt qu’ils ne sont des choses
+d’inspiration. Ce n’est qu’un signe; mais c’est un signe. Le véritable
+artiste n’imite pas, ne travaille pas par procédés. Il a les yeux fixés
+sur sa pensée intérieure, laquelle s’est formée d’abord par
+contemplation des objets naturels, puis par méditation; et cela lui est
+nécessaire et suffisant. Le faux artiste imite toujours, emprunte
+toujours. Il s’assimile le procédé courant et il s’y tient avec une
+parfaite fidélité. Le cuisinier fait tout de même, et le sophiste et le
+politicien. Le cuisinier sait la sauce qui est en possession de plaire;
+il en a la recette et il applique cette recette. Le sophiste ou le
+politicien, car ces personnages se confondent, connaissent les cinq ou
+six lieux communs, soutenus de trois ou quatre oracles, qui plaisent au
+peuple et ils les servent sans cesse, avec de simples variations de
+forme et pour ainsi dire d’accommodement.
+
+Oui, c’est un signe. Les faux arts se reconnaissent d’abord et surtout à
+ce qu’ils n’ont aucun rapport visible avec la morale, ensuite à ce
+qu’ils ont un air de routine et un caractère tout professionnel, et cela
+au moins doit mettre sur la voie. Les arts vrais sont des arts, les arts
+faux sont des métiers.
+
+Si nous insistons un peu sur cette idée et sur ce mot, c’est peut-être
+parce qu’une chose nous frappe chez les Grecs: c’est que les artistes,
+même les grands, sculpteurs, architectes, peintres et poètes, sont un
+peu trop traditionnels, aiment trop traiter les mêmes sujets et à peu
+près de la même façon. Ils ont l’air d’ouvriers du même atelier. Il y a
+de la routine, en Grèce, même dans le grand art. Toute admiration
+accordée au talent, ce n’est pas là une très bonne disposition.
+L’artiste doit être créateur. Il ne doit pas s’efforcer d’être créateur,
+ce qui est un moyen de ne pas l’être: mais il doit être créateur.
+L’artiste, même _vrai_, quand il se borne à répéter des procédés, fait
+descendre son art dans la routine.
+
+Quoi qu’il en soit, arts vrais et arts faux. Les arts faux ne sont que
+des routines méprisables. Les arts vrais sont ceux qui sont des
+acheminements à la morale, ou des applications de la morale, ou des
+dépendances plus ou moins lointaines de la morale, en tout cas des
+aspects de la morale: voilà ce qu’il faut retenir.
+
+S’il en est ainsi, le principe, en ce qui regarde tous les arts, sera
+celui-ci. Il ne faut pas faire du bon--ce qu’on appelle bon--en vue de
+l’agréable; il faut faire de l’agréable en vue du bon. Le bon n’est pas
+l’agréable; car l’agréable est momentané et le bon est permanent.
+L’agréable est mêlé de désagréable, toujours, et le bon n’est pas mêlé
+de mauvais. Le bon, c’est l’ordre, c’est l’harmonie d’une âme bien faite
+ou _qui s’est bien faite_. L’art doit tendre par l’agréable à l’ordre et
+à l’harmonie de l’âme, c’est-à-dire au bien de l’âme.
+
+Remarquez que quand l’art croit que son objet est l’agréable, il ne se
+trompe point au fond et en dernière analyse; il ne se trompe que de
+degré; car à un certain moment le bon et l’agréable se confondent
+parfaitement. Le bon est agréable et plus agréable que l’agréable sans
+le bon. Par conséquent, l’art en tendant au bien tend à l’agréable en
+définitive et donc il se ne trompe pas en croyant qu’il a l’agréable
+pour objet. Il se trompe en croyant qu’il a l’agréable pour premier
+objet et prochain et unique. Ce n’est pas cela. Il a l’agréable pour
+moyen et aussi pour dernier objet confondu avec le bien. Par l’agréable,
+il doit tendre au bien, et quand il a atteint le bien et il a atteint
+l’agréable par surcroît et sans le chercher. Par l’agréable, il doit
+tendre à l’harmonie de l’âme et, cette harmonie réalisée, il a mis l’âme
+dans un état d’agrément et de bonheur. L’art, c’est de l’agrément,
+obtenu dans le bien, après qu’on n’a cherché que le bien seul.
+
+C’est ainsi, notez-le, que les arts rentrent dans la philosophie, non
+seulement, comme nous l’avons vu plus haut, parce qu’ils rentrent dans
+la morale; mais parce qu’ils ont leur racine dans la psychologie, et
+vous voyez qu’ils tiennent à la philosophie de tous les côtés. Prenons
+la rhétorique par exemple. Si la rhétorique est l’art de persuader, par
+ce qu’elle a à persuader elle est la morale; mais par la méthode de
+persuader elle est la psychologie; car le premier moyen de persuader et
+de manier les âmes, c’est de les connaître. N’est-ce pas dans l’âme que
+vous voulez introduire la persuasion? Sans contredit. Tout homme qui
+voudra enseigner la rhétorique ou tout homme qui voudra la savoir devra
+donc avant tout savoir ce que c’est que l’âme et s’en faire une image
+exacte, se décrire à soi-même ou décrire aux autres les diverses
+facultés de l’âme et les différentes manières qu’a l’âme d’être
+affectée. Il devra savoir, non seulement ce que c’est que l’âme en
+général, mais ce que sont les différentes âmes et par conséquent les
+différents discours qui leur conviennent, chacun à chacune; «il dira
+comment on peut agir sur elles, appropriant chaque genre d’éloquence à
+chaque auditoire, et il montrera comment certains discours doivent
+persuader certains esprits et n’auront aucune action sur les autres...
+Ceux qui ont écrit de nos jours certains traités de rhétorique sont des
+fourbes» qui ne connaissent pas la nature des âmes humaines ou «qui
+dissimulent l’exacte connaissance qu’ils en ont... Puisque l’art
+oratoire est l’art de conduire les âmes, il faut que celui qui veut
+devenir orateur sache combien il y a d’espèces d’âmes... Il est des
+hommes que certains discours persuaderont dans certaines circonstances
+par telle et telle raison, tandis que les mêmes arguments toucheront
+fort peu d’autres esprits. Il faut ensuite que l’orateur qui a
+suffisamment approfondi ces principes soit capable d’en faire
+l’application dans la pratique de la vie et de discerner d’un coup d’œil
+rapide le moment où il en faut user. Quand il sera en état de dire par
+quels discours on peut porter la persuasion dans les âmes les plus
+diverses; quand, mis en présence d’un individu, il saura lire dans son
+cœur et pourra se dire à lui-même: voici l’homme, voici le caractère que
+mes maîtres m’ont dépeint; il est devant moi, et, pour lui persuader
+telle ou telle chose, c’est ainsi que je dois lui parler; quand il
+possédera toutes ces connaissances; quand il saura distinguer les
+occasions où il faut parler et où il faut se taire; quand il saura
+employer ou éviter à propos le style concis, les plaintes touchantes,
+les amplifications magnifiques et tous les tours que l’école lui aura
+appris, alors seulement il possédera complètement l’art de la parole.»
+
+La rhétorique est donc philosophique par son point de départ, par sa
+base, par sa méthode, comme elle l’est par son but. Elle part de la
+connaissance de l’âme humaine et elle a pour objet le perfectionnement
+de l’âme humaine. Elle part de la psychologie et elle aboutit à la
+morale.
+
+Cela est vrai de tous les arts. Cela est moins visible et évident des
+autres arts; mais c’est aussi vrai des autres arts que de la rhétorique
+elle-même. Tous les arts sont destinés à «faire pénétrer une persuasion
+dans des âmes humaines». Cette persuasion s’appellera émotion,
+ravissement, enthousiasme, attendrissement, comme on voudra; mais ce
+sera toujours une persuasion. Tous les arts sont donc comme contraints
+d’être philosophiques en soi, autant qu’ils le sont ou qu’ils doivent
+l’être par leur fin dernière. Ils dérivent de la psychologie ou plutôt
+ils sont tout psychologiques en eux-mêmes; et ils arrivent à leurs fins
+véritables dans la morale.
+
+Et ceci est la cause même de cela et, aussi, ces deux choses sont
+preuves l’une de la vérité de l’autre et l’autre de la vérité de l’une.
+Si les arts sont comme contraints d’être pénétrés de psychologie, c’est
+_parce que_ ils ont à faire l’âme humaine, et qu’il faut bien, pour
+qu’ils la fassent, qu’ils la connaissent telle qu’elle est à l’état
+rudimentaire. Et si les arts aboutissent à la morale et doivent y
+aboutir, c’est que, pénétrés de psychologie exacte et minutieuse, ou
+n’étant rien, ils sont bien naturellement amenés et comme forcément, à
+conduire les dispositions humaines dans le sens de leur perfection, dans
+le sens qui est leur sens véritable, dans le sens de leur but vrai,
+seulement entrevu par elles; ils sont naturellement conduits, plus ils
+connaissent les instincts humains et plus ils en connaissent, à mettre
+de l’harmonie entre eux et de l’ordre et une belle cohérence, cela
+seulement pour se faire accepter et agréer; et donc ils sont agents de
+moralité, ne fût-ce que pour remplir leur office et bien réussir, ne
+fût-ce que dans leur seul intérêt.
+
+Que les arts soient profondément psychologiques, c’est à la fois le
+signe qu’ils doivent être moraux et presque la nécessité qu’ils le
+soient.
+
+Et, d’autre part, s’il est vrai que les arts doivent être serviteurs de
+la morale, il n’est pas besoin de dire qu’il faut qu’avant tout ils
+soient psychologiques en leur fond, en leurs premières démarches et
+comme en leurs premières études. Toutes ces vérités se prouvent les unes
+les autres avec une parfaite évidence et se soutiennent les unes les
+autres avec une invincible force.
+
+On pourrait même dire qu’elles ne sont qu’une seule et même vérité. Car
+si les arts sont psychologiques par un bout, en style familier, et
+moraux par l’autre, c’est peut-être parce que psychologie et morale,
+c’est la même chose. La psychologie, c’est la connaissance de l’âme.
+Mais l’âme, quand elle se connaît bien, quand elle se connaît à fond,
+s’aperçoit de ce qu’elle est, non plus par parties, mais d’ensemble; et
+elle s’avise qu’elle est une tendance au bien, une tendance à la
+perfection, ou qu’elle est incohérente. Si elle est incohérente à ses
+propres yeux, c’est qu’elle ne s’est pas saisie, c’est qu’elle reste
+dispersée, c’est qu’elle ne s’est pas ramenée à son centre et à son fort
+et à son essence. Si elle ne se sent pas incohérente, c’est qu’elle
+s’est ramenée à son essence, qui est la tendance au bien. L’âme ne se
+saisit donc définitivement que dans la morale, ne se connaît
+profondément et complètement que dans la morale, ne prend conscience
+intégrale d’elle-même que dans la morale. Et par conséquent la morale
+n’est qu’une psychologie qui a abouti, n’est qu’une psychologie
+complète, n’est qu’une psychologie profonde. La psychologie est une
+morale qui se cherche; la morale est une psychologie qui s’est
+trouvée,--et psychologie et morale en leur dernier effort et en leur
+dernier succès sont une seule et même chose.
+
+Il faut donc prendre garde aux objections que vous songeriez à nous
+faire; et s’il vous arrivait de nous dire: «les arts n’ont aucun rapport
+avec la morale», nous vous répondrions: «admettez-vous que les arts
+soient obligés d’être profondément psychologiques? Oui? Eh bien, vous
+venez d’admettre, sans vous en douter, qu’ils doivent être profondément
+moraux; sans vous en douter, parce que vous n’aviez pas réfléchi que
+psychologie et morale sont deux choses, oui, mais qui, quand elles sont
+complètes l’une et l’autre, se confondent.»
+
+Voyons donc les arts comme ils sont au vrai. Ils sont si philosophiques
+que ce sont des «maïeutiques», différentes de la nôtre, mais très
+analogues. Nous accouchons les intelligences, ils accouchent les
+sensibilités. Nous tirons des esprits les idées qui y sont à l’état
+confus et qui y dorment. Ils tirent des âmes les idées de beauté, les
+formes de beauté, les sentiments d’harmonie, les intuitions d’harmonie
+qui y flottent à l’état chaotique et crépusculaire; et ils les fixent et
+ils les mettent en pleine lumière. Nous apprenons à l’esprit à être
+logique; ils apprennent à l’âme à être harmonieuse. Nous donnons le
+repos à l’esprit dans une activité ordonnée, dans l’exercice ordonné et
+régulier de lui-même. Ils donnent le repos à l’âme dans l’harmonie
+active, mais non plus agitée, de ses instincts les plus nobles et de ses
+sentiments les plus purs; et c’est-à-dire qu’ils lui permettent, qu’ils
+lui donnent l’occasion de se saisir, et c’est-à-dire qu’ils la mettent
+en possession d’elle-même. Nous rendons l’esprit à lui-même par notre
+maïeutique; ils rendent l’âme à elle-même par la maïeutique qui leur est
+propre. L’âme se crée en se saisissant. Philosophes et artistes, nous
+l’aidons à se créer en l’excitant à se saisir. On nous appellerait les
+uns et les autres créateurs d’âmes, si la vraie créatrice de l’âme
+n’était l’âme même; mais nous sommes au moins les démiurges de cette
+création-là.--Si artistes et philosophes sont quelquefois appelés
+divins, ce n’est qu’une hyperbole et non pas un mensonge. Ils sont
+relativement aux esprits et aux âmes, ces nébuleuses, les images très
+imparfaites et très affaiblies du grand accoucheur du Chaos.
+
+Mais pour que les artistes soient ce que nous venons de dire, il faut
+qu’ils soient ce qu’ils doivent être, sous peine de n’être que des
+cuisiniers; il faut qu’ils soient philosophes, philosophes en leur
+source pour ainsi dire, et en leurs assises, en tant que psychologues;
+philosophes en leurs fins et en leur dessein, en tant que serviteurs de
+la morale; et les voilà comme tout enveloppés de philosophie, et voilà
+tous les arts montrés comme n’étant qu’une branche, fleurie et
+éclatante, de la philosophie générale.
+
+Nous honorerons donc les arts pourvu qu’ils soient vrais et non pas
+faux, pourvu qu’ils soient, pour ainsi parler, des créateurs d’âmes et
+non des désorganisateurs d’âmes, pourvu que l’artiste soit un philosophe
+exprimé par un poète et l’art une philosophie exprimée par une
+imagination. Nous honorerons les artistes quand ils réaliseront l’ordre
+dans les âmes, en commençant, ce qui probablement est nécessaire, par le
+réaliser dans leurs œuvres.
+
+Par exemple, il faut savoir que l’œuvre d’art doit être non seulement un
+tout mécaniquement bien ordonné, mais un _organisme_, un être vivant:
+«Tout discours doit, comme un être vivant, avoir un corps qui lui soit
+propre une tête et des pieds, un milieu et des extrémités exactement
+proportionnés entre elles et dans un juste rapport avec l’ensemble[1].
+Il ne faut pas que l’œuvre d’art soit pareille à l’épitaphe du roi
+Midas: «Je suis une vierge d’airain; je repose sur le tombeau de
+Midas--Tant que l’eau coulera, tant que les grands arbres
+verdiront--Debout sur ce tombeau arrosé de larmes--J’annoncerai que
+Midas repose en ces lieux»; c’est-à-dire telle qu’on puisse
+indifféremment la lire en commençant par le premier vers, ou le dernier,
+ou le second, ou le troisième.» Il faut que l’œuvre d’art réalise
+l’ordre dans la vie pour qu’elle puisse aider à se réaliser une âme qui
+vive d’une façon ordonnée.
+
+ [1] _Phèdre_. On voit que le ξῶόν τι d’Aristote est de Platon.
+
+Nous honorerons d’autre part les artistes qui aideront les philosophes à
+moraliser les hommes, ceux-là surtout qui auront ce mérite de pouvoir
+entrer dans l’éducation des enfants, ceux-ci ayant des âmes tendres dans
+lesquelles la sagesse ne peut être introduite qu’avec le secours de
+certains «enchantements».--«L’éducation n’étant autre chose que l’art
+d’attirer les enfants et de les conduire vers ce que la loi dit être la
+droite raison et ce qui a été déclaré tel par les vieillards les plus
+sages et les plus expérimentés; afin que l’âme des enfants ne
+s’accoutume point à des sentiments de plaisir ou de douleur contraires à
+la loi et à ce que la loi a recommandé, mais plutôt que dans ses goûts
+et ses aversions elle embrasse et rejette les mêmes objets que la
+vieillesse; dans cette vue on a inventé les chants, qui sont de
+véritables enchantements destinés à produire l’harmonie, l’accord dont
+nous sommes en quête. Et, comme les enfants ne peuvent souffrir rien de
+sérieux, il a fallu déguiser ses enchantements sous le nom de jeux et de
+chants et les leur faire accepter ainsi. A l’exemple du médecin qui,
+pour rendre la santé aux malades et aux languissants, mêle à des
+aliments et à des breuvages flatteurs au goût les remèdes propres à les
+guérir et de l’amertume à ce qui pourrait leur être nuisible, afin
+qu’ils s’accoutument pour leur bien à la nourriture salutaire et n’aient
+que de la répugnance pour l’autre; de même le législateur habile
+engagera le poète et le contraindra même, s’il le faut, par la rigueur
+des lois, à exprimer dans des paroles belles et dignes de louange, ainsi
+que dans ses figures, ses accords et ses mesures, le caractère d’une âme
+tempérante, forte et vertueuse[2].»
+
+ [2]
+
+ Set veluti pueris absinthia tetra medentes
+ Cum dare conantur, prius oras pocula circum
+ Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
+ Ut puerorum ætas improvida ludificetur
+ Labrorum tenus: interea perpotet amarum
+ Absinthi laticem, deceptaque non capiatur.
+
+ (Lucrèce.)
+
+C’est à ces conditions que nous tolérerons et que nous honorerons le
+poète et l’artiste dans la république, et c’est-à-dire que nous leur
+rendrons le service de les contraindre à être ce qu’ils doivent être et
+ce qu’ils sont en vérité, puisque, quand ils ne sont pas cela, ils ne
+sont rien et seulement s’imaginent être.
+
+Cette brillante théorie de Platon sur les rapports de l’art avec la
+morale a de la beauté, comme il n’est pas besoin de le démontrer; elle a
+même du vrai et beaucoup de vrai. Il me semble qu’elle n’a besoin que
+d’être un peu _rectifiée_, pour être complètement acceptable et pour
+sortir, si l’on me permet de parler ainsi, son plein et entier effet. La
+vérité sur les rapports de l’art avec la morale me paraît être dans une
+classification des arts, qui tiendrait compte de l’objet particulier de
+chacun et du genre particulier d’attrait qu’il doit avoir, de plaisir
+qu’il doit procurer.--Partons de l’exemple qui est le plus familier à
+tout le monde, partons du genre dramatique. La foule exige très
+nettement du genre dramatique qu’il ne soit pas immoral, et même qu’il
+soit moral dans une certaine mesure et excite aux sentiments nobles.
+Pourquoi? Pourquoi demande-t-elle au dramatiste ce qu’il est très
+évident qu’elle ne demande pas à un peintre? Car jamais personne
+n’imaginerait de dire à Salvator Rosa: «Voilà un rocher qui n’a rien de
+moral», à un sculpteur: «Voilà un torse qui n’excite pas à la vertu», et
+à Rossini: «Voilà un andante qui n’a rien de purifiant.» Cela serait
+trop absurde; on n’y songe pas. Pourquoi cependant y songe-t-on quand il
+s’agit de poésie et particulièrement de poésie dramatique?
+
+Car, remarquez-le bien: on passe encore condamnation assez uniment quand
+il s’agit de littérature proprement dite. Il y a peu de personnes pour
+s’indigner de l’immoralité de La Fontaine ou de l’indifférence de La
+Fontaine à la morale; mais dès qu’il s’agit de Molière on devient sévère
+et, d’autre part, quand il s’agit de prouver leur thèse du beau se
+confondant avec le bien, les Cousin s’écrient: «Voyez Corneille!» D’où
+vient cette contradiction qui fait qu’à une extrémité de l’art on peut
+être _amoral_ et qu’à l’autre extrémité il faut absolument être moral ou
+tout au moins tenir de la moralité un très grand compte? Car il n’y a
+pas à se le dissimuler: la foule est exactement, sur ce point, de l’avis
+des Cousin: jamais on ne pourra lui faire adopter, accepter une pièce à
+tendances immorales ou peu morales.
+
+Cela vient, ce me semble, de ce que le poète, et particulièrement
+le poète dramatique,--nous verrons plus loin pourquoi ce
+_particulièrement_,--peint des âmes et non pas des fleurs. Le but de
+l’art est de faire plaisir; il n’en a pas d’autre. Seulement, selon les
+moyens qu’il emploie pour cela, et la matière qu’il emploie pour cela,
+il s’adresse à des parties très différentes de notre âme. Ce qui fait
+plaisir, c’est ce qu’on aime. Or nous aimons les choses les plus
+diverses: des sons, des couleurs, des formes, des âmes. Il est clair que
+les parfums n’ont pas pour nous le même genre d’attraits que les âmes;
+et selon que l’artiste nous présente des formes, des sons ou des
+sentiments, il aura à poursuivre un genre très différent de beauté,
+d’attrait. Or l’attrait des sons ou des formes est plus matériel que
+l’attrait des sentiments. C’est une beauté _presque_ toute matérielle
+que celle d’un dôme, d’un torse ou d’une poitrine. La foule donc,
+instinctivement, ne demande à l’architecte, au sculpteur et au peintre
+aucune sentence morale, parce que, si entêtée de morale qu’elle puisse
+être, il ne peut lui venir à l’idée de chercher dans un torse une maxime
+d’Épictète.
+
+Mais les âmes ont un genre de beauté que n’ont pas les torses. Leur
+genre de beauté, et par conséquent leur attrait, est précisément dans la
+force morale. Quand la foule demande au tragique de belles suggestions
+morales, elle est donc très loin d’avoir tort; elle a même parfaitement
+raison en tant qu’elle demande au tragique le moral, non parce qu’il est
+moral, mais parce qu’il est beau. En ce faisant, elle exige seulement
+que l’artiste lui donne le genre de beauté qu’il détient ou qu’il se
+fait fort de détenir.
+
+Et si c’est particulièrement dans la tragédie que la foule a cette
+exigence, c’est qu’il est dans l’essence même de la tragédie de viser
+particulièrement cette beauté morale: elle peint l’homme sérieusement et
+dans des situations sérieuses et graves; une vue grave et sérieuse sur
+les destinées de l’homme est comme impliquée dans la tragédie. Il y a
+des genres littéraires qui, tout littéraires qu’ils soient et non
+plastiques ou mélodiques, ne visent pas et n’ont pas à viser aussi
+directement ce genre de beauté. Un faiseur de descriptions est
+parfaitement libre de n’avoir aucune préoccupation morale. Je peins des
+rochers avec ma plume, dit l’un; moi, des clochers; moi, des corps
+d’animaux; moi, des corps humains, disent d’autres. La foule ne se fâche
+point. C’est un autre genre d’attrait qu’on lui promet et qu’on lui
+donne. Si on le lui donne vraiment, elle est satisfaite. Un conteur même
+peut être _amoral_. «Je peins des tableaux de genre, dit-il; des
+analyses de sentiments, à proprement parler, vous n’en verrez pas. Il y
+aura bien des sentiments, puisqu’il y aura des hommes; mais nous
+n’insisterons pas là-dessus. Tout le genre d’attrait que je vous promets
+et que vous promet la manière et le ton de mes premières pages, c’est
+une peinture d’intérieur vraie, curieuse et un récit bien mené. Les
+sentiments ne seront que l’accessoire de cette affaire, et j’aurai soin
+de les donner très sommaires, très simples, peu analysés, pour que
+_votre attention ne soit pas attirée de ce côté-là_.» La foule accepte
+encore, quoique déjà un peu plus difficilement, parce qu’en somme ici il
+y a des hommes et que de les présenter, relativement à leurs âmes, si
+nonchalamment, c’est un peu introduire cette idée, ou cela implique
+cette idée, que les hommes ne sont que des marionnettes. Or ceci
+précisément est une idée morale; et de grande conséquence, que l’auteur
+semble tenir pour acquise. Le talent de l’auteur sera de détourner le
+lecteur de la considération, de la préoccupation de cette idée-là.
+
+Cependant que l’on peigne les hommes seulement par rapport aux
+_situations_ où ils se trouvent engagés, le lecteur accepte encore cela.
+C’est peindre les hommes en tant que passifs, ce qu’ils sont en partie,
+en tant que choses, ce qu’ils ne laissent pas d’être. C’est un côté, et
+l’auteur prend les hommes par ce côté-là. Soit.
+
+Quand il s’agit de poésie dramatique, les exigences et les
+susceptibilités morales de la foule sont tout de suite beaucoup plus
+grandes; car ici ce sont enfin des sentiments, non seulement qui sont
+mis en jeu, mais qui sont le fond de l’ouvrage. Le public va exiger de
+la morale, une conclusion morale, une intention morale ou, au moins, je
+ne sais quel esprit général de moralité.
+
+Cependant pour le poète comique il y a encore un biais, que voici. Il
+dit au public: Vous voulez rire. Vous avez raison; car il y a un grand
+attrait dans les actions ridicules. C’est un attrait qui n’est pas très
+noble; mais c’est un attrait vif et qui, même, en ses dernières
+conséquences, peut avoir son utilité, donc un attrait qui peut être
+sain. Soit. Vous voulez rire. Eh bien, je vais vous montrer des hommes
+qui feront des actes ridicules. Seulement, je vous connais, vous voudrez
+rire moralement. Cela veut dire que vous serez ici partagés entre deux
+tendances. Voyant des hommes agir, vous chercherez instinctivement le
+genre de beauté des hommes qui agissent: vous chercherez la beauté
+morale. Et voulant rire, c’est la laideur morale que vous chercherez en
+même temps. Il s’agit pour moi de satisfaire une de ces deux tendances,
+et, au moins, de ne pas blesser l’autre. Pour cela je m’engage à ne
+donner des ridicules qu’à ceux de mes personnages qui n’auront aucune
+beauté morale, et à ne donner aucun ridicule à ceux qui auront une
+beauté morale plus ou moins grande. De cette façon, vous aurez
+satisfaction des deux côtés: le genre d’attrait que contient en lui le
+ridicule, vous le trouvez dans des personnages que vous pouvez mépriser;
+le genre d’attrait qu’a la beauté morale, vous le trouverez chez les
+honnêtes gens de ma pièce.
+
+A la vérité, cela me gêne parce que cela n’est pas _vrai_: il y a de
+très honnêtes gens qui sont ridicules, et c’est ce que vous ne me
+permettez pas de vous montrer. Et il pourra m’arriver, parce que je suis
+très entêté de vérité, de peindre un honnête homme un peu ridicule
+(Alceste). C’est à mes risques et périls. Mais, en somme, ma loi, la loi
+de mon art, je la connais: la Comédie, par ce seul fait qu’elle peint
+des hommes et des hommes en tant qu’ils pensent et qu’ils sentent, tombe
+sous l’empire de la moralité et a à compter avec elle. Elle doit lui
+rendre cet hommage de ne peindre comme ridicules que des hommes bas.
+Elle doit déjà être très pénétrée, en son fond, de moralité, parce que
+c’est un art qui prend des hommes pour sa matière.
+
+Il y a un autre biais: c’est de traiter la comédie comme on traite le
+conte; c’est de prendre les hommes pour de simples marionnettes; c’est
+d’écrire des farces. On ne demande pas de moralité à une farce, parce
+qu’il est bien entendu que ce ne sont pas des hommes, en vérité, qu’on a
+sous les yeux, mais des ombres d’hommes, dont les actes n’ont aucun sens
+profond, et qui ont des gestes plutôt qu’ils n’accomplissent des actes.
+Pleine fantaisie avec, seulement, la logique superficielle et extérieure
+propre à la fantaisie. L’écueil ici, dont a pâti Molière, c’est de
+laisser échapper quelques traits d’observation vraie, qui, ramenant le
+spectateur à un demi-sérieux, le ramèneraient infailliblement à des
+préoccupations de moralité et alors lui feraient prendre avec humeur
+soit l’absence de moralité, soit quelques atteintes légères à la morale.
+
+Et enfin quand nous arrivons à la tragédie... Mais nous n’avons rien dit
+du poème épique. Occupons-nous-en un instant, comme nous nous sommes
+occupés du conte, et comme par opposition avec lui. Le poème épique
+étant un poème sérieux, le public exige de lui la beauté morale. Il veut
+que les _beaux rôles_ y soient réservés à des personnages qui excitent
+l’admiration, dont la conduite puisse _faire leçon_. Il veut même que de
+l’ensemble de l’œuvre se dégage et se démêle une belle conception
+morale, au moins une belle vision morale. En certain temps il a été
+jusqu’à croire (au XVIIe siècle, au XVIIIe siècle) que les plus anciens
+poèmes épiques connus n’étaient que des récits inventés pour démontrer
+quelque chose, n’étaient que de vastes fables et de grands apologues
+établis en vue de mettre en lumière une grande vérité morale.
+
+_Cependant_, parce que le poème épique est _lointain_, parce qu’il est
+légendaire, parce qu’il nous montre des personnages appartenant à une
+autre civilisation que la nôtre, surtout parce qu’il est un récit et
+qu’un récit met toujours plus loin de nous les personnages présentés que
+ne ferait un poème dramatique, la foule, encore que très sévère sur la
+moralité générale du poème épique, lui passe assez facilement quelques
+choses insuffisamment satisfaisantes à cet égard et se contente assez
+communément que le poème épique ne blesse pas les mœurs et fasse vivre
+des personnages _d’une certaine élévation_.
+
+Et si nous revenons enfin à la tragédie, c’est ici que le public se
+montre le plus exigeant. Il se montre plus exigeant que partout
+ailleurs, parce qu’il a affaire à un poème épique sur la scène, à un
+poème épique placé sous ses yeux et le touchant de plein contact, et à
+un poème épique représenté par des hommes vivants, ce qui le rapproche
+encore et ce qui fait que le poème est comme mêlé au public et le public
+au poème. Dès lors, la foule devient, comme on sait, extrêmement
+susceptible, et elle exige que la beauté morale, d’une façon ou d’une
+autre, par la présence de personnages d’une haute moralité, ou par le
+dénouement, ou, ce qui n’est pas la même chose, par la conclusion, ou
+par l’esprit général de l’œuvre, ne soit pas absente et même soit assez
+nettement affirmée.
+
+Qu’est-ce à dire? Que la foule a cette vague idée que c’est la vie
+idéale qu’on lui présente par un aspect ou par un autre. Or elle n’admet
+pas la vie idéale sans beauté morale ou plutôt, pour elle, la beauté
+morale est _le genre de beauté attaché aux actions sérieuses_.
+
+Or je trouve que la foule a parfaitement raison et qu’elle est en cette
+question bien plutôt profondément artiste que profondément morale. Elle
+est parfaitement, quoique confusément, dans la théorie de l’art pour
+l’art, c’est-à-dire de l’art pour le beau. Elle ne demande, en somme,
+aux artistes, que le beau. Elle ne demande à l’art que le beau.
+Seulement, et il n’y a rien de plus raisonnable et de plus conforme à la
+théorie elle-même, elle demande à chaque art le beau dont il est
+susceptible, dont il est capable, et auquel il s’applique. Aux arts qui
+ne font qu’imiter la nature, la nature n’ayant aucune moralité, elle
+demande le beau, mais nullement le beau moral: peinture, sculpture,
+architecture. A un art qui n’imite pas la nature, mais qui est destiné à
+agir sur la sensibilité par les sons et à nous mettre dans un état d’âme
+de tel genre ou de tel autre, elle ne demande que la beauté des
+harmonies et des mélodies, un peu inquiète déjà, cependant, puisque cet
+art remue, et profondément, la sensibilité, de la question de savoir si,
+ayant tel caractère, il n’y a pas danger qu’il ne nous énerve, nous
+alanguisse et nous rende faibles; mais voilà tout, et les préoccupations
+ne vont pas au delà.--Aux arts enfin qui peignent non plus la nature,
+mais des hommes, lesquels sont des êtres moraux et desquels la plus
+grande beauté est la beauté morale, la foule demande le genre de beauté
+dont ils sont susceptibles _de par leur matière_, et c’est toujours la
+beauté qu’elle demande et non autre chose, et c’est toujours l’art pour
+le beau qu’elle veut.
+
+Seulement elle sait mettre ici des différences et des distinctions et,
+sachant bien qu’il y a autre chose dans l’homme que la beauté morale, et
+que les vices, les travers et les défauts ont leur attrait aussi et même
+leur beauté particulière, elle admet parfaitement que certains arts
+littéraires, que certains arts humains ne peignent pas la beauté morale
+et même peignent son contraire, mais à la condition que dès que l’art
+devient sérieux, cesse d’être badin, plaisant, railleur, ironique ou
+satirique, il vise tout de suite au beau moral et prenne plaisir à le
+mettre en lumière; à la condition aussi que même dans les arts qui
+représentent les laideurs humaines on sente ou l’on puisse sentir une
+sourde aspiration au beau humain, c’est-à-dire au beau moral.
+
+Et c’est pour cette dernière considération qu’aux artistes qui peignent
+l’homme bas ou l’homme médiocre, la foule ne demande pas d’être moraux,
+mais seulement _de ne pas être immoraux_: et c’est très juste; car cette
+sourde aspiration vers le beau moral que la foule veut qu’on sente ou
+qu’on puisse sentir même dans les œuvres littéraires qui prennent les
+laideurs humaines pour leur matière, cette sourde aspiration, l’artiste
+permet qu’on la sente ou qu’on la suppose, pourvu qu’il ne soit pas
+formellement immoral; il défend qu’on la sente et il interdit qu’on la
+suppose dès qu’il semble aimer les laideurs morales qu’il peint; et la
+foule, dans la médiocrité de ses exigences sur ce point, mais dans le
+minimum d’exigences qu’elle a sur ce point, est précisément dans la
+mesure juste.
+
+Et j’en reviens à l’affaire essentielle: d’un bout à l’autre de l’art
+l’homme n’exige de l’artiste que le beau; mais il demande à chaque art
+le genre de beauté que, de par sa matière, il comporte.
+
+On pourrait donc faire, je ne dirai pas du tout une hiérarchie, car il
+ne s’agit nullement de mettre les arts les uns au-dessus des autres;
+mais une répartition et une classification des arts selon leur matière
+et, à cause de leur matière, selon le genre d’attrait plus ou moins
+matériel, plus ou moins immatériel qu’ils cherchent et aussi qu’ils
+procurent. Il y aurait les arts où la beauté morale n’entre pour rien et
+où la recherche de la beauté morale serait même si vaine qu’elle en
+serait ridicule: arts plastiques: peinture, sculpture, architecture. Ici
+l’on démontrerait, ce qui serait assez facile, que l’artiste, quand il
+cherche à introduire dans son œuvre un élément moral, a une
+préoccupation étrangère à son art et qui peut être funeste à l’art.--Il
+y aurait les arts où le beau moral peut entrer pour quelque chose, pour
+plus ou moins; d’où, du reste, il peut être absent: musique, danse,
+poésie descriptive, comédie, conte, roman. Ici l’on indiquerait qu’il
+suffit de n’être pas immoral, qu’il suffit de ne pas blesser la
+moralité, précisément parce qu’en la blessant on en rappellerait l’idée,
+bien plus fort qu’en lui faisant hommage et que, dès lors, le public ne
+tolérerait plus un ouvrage qu’il ne goûtait qu’en faisant abstraction de
+ses préoccupations morales et en les tenant pour étrangères au
+sujet.--Enfin il y aurait les arts où la matière étant l’homme et
+l’homme traité sérieusement, le beau moral est l’élément essentiel de
+l’œuvre: comédie élevée, poème épique, tragédie, éloquence religieuse,
+et ici on ferait remarquer que le problème moral n’est pas autre chose
+que le fond même de l’œuvre et que l’artiste et le psychologue moraliste
+se confondent.
+
+Le tort de Platon est donc d’avoir parlé de l’art en général sans y
+faire les distinctions nécessaires. Je reconnais que, comme on fait
+toujours pour la clarté de l’exposition, j’ai un peu forcé les choses.
+J’en ai fait dire à Platon un peu plus qu’il n’en a dit. Il sent si bien
+lui-même qu’on ne peut pas dire de l’art tout entier ce qu’il en
+affirme, qu’il ne parle en général que des arts littéraires pour assurer
+qu’ils doivent être des serviteurs de la morale et qu’ils sont des
+dépendances de la morale. Il ne _prend ses exemples_, d’ordinaire, que
+dans les arts littéraires, et c’est moi qui lui ai fait dire,
+conformément du reste à sa théorie, que le sculpteur, le peintre et
+l’architecte doivent être des moralistes. Mais sa doctrine générale et
+très formelle contient pourtant cette conclusion, et rien ne montre
+comme le soin qu’il prend de ne pas aller tout à fait jusque-là, que sa
+théorie n’est pas juste de tout point et qu’il le sent.
+
+Il a eu tort surtout d’affirmer, même en général, la théorie de l’art
+pour le bien et de ne pas s’en tenir à la doctrine, _naturelle_ et de
+bon sens, de l’art pour le beau. C’est là qu’est le vrai et en même
+temps je voudrais avoir montré que c’est là que la moralité retrouve son
+compte aussi bien et même mieux que dans la théorie qui lui attribue
+tout, lui sacrifie tout et jette tout au pied de ses autels.
+
+Car subordonner l’art à la morale, c’est d’abord proscrire ou exciter
+les hommes à proscrire tous les arts qui n’ont, de soi, aucun rapport
+avec la morale; c’est ensuite imposer aux autres arts une gêne et une
+contrainte qui risque de les paralyser et stériliser; c’est ensuite ne
+pas voir _où_ il est très vrai que le beau rejoint le bien, à savoir
+dans les arts qui peignent la nature humaine considérée sérieusement et
+gravement.
+
+Or ceci n’est pas seulement à considérer parce qu’il est juste, mais
+aussi parce qu’il est d’extrême conséquence. En effet, dire que le beau
+et le bien ne se rejoignent et ne se touchent jusqu’à paraître se
+confondre que dans la nature humaine considérée sérieusement, cela veut
+dire que la matière est immorale, que la nature est immorale et qu’il
+n’y a de moralité que dans l’homme; et dans l’homme encore quand il se
+dépasse, quand il se surmonte, quand il s’élève au-dessus de lui-même.
+Et il n’y a rien de si important que cette idée, puisqu’elle est la
+morale elle-même.
+
+La théorie de l’art pour le beau, avec, non pas cette correction, mais
+cette observation que le beau, quand il s’applique à l’homme, que le
+beau, quand on le cherche dans l’homme, _mais seulement alors_, se
+confond avec le bien et est le bien lui-même, cette théorie de l’art
+pour le beau, quand elle est complète, quand on n’en omet rien et quand
+on n’en omet pas précisément l’essentiel, est donc tout aussi morale
+qu’une autre et, ce me semble, plus morale que toute autre ne peut être.
+En mettant la moralité là où elle est, elle lui donne toute sa force;
+elle ne permet pas qu’en la confondant avec autre chose on en oublie le
+caractère et on la dégrade ou, tout au moins, on la déclasse. Elle ne
+permet pas qu’à force de dire: «Tous les arts doivent être moraux», on
+s’habitue à considérer la morale comme une convenance, une décence ou
+une mesure de police. En mettant la morale très haut, c’est-à-dire chez
+elle, elle la divinise et l’impose fortement aux hommes.
+
+Elle dit aux hommes: Vous êtes d’essence si particulière qu’on peut
+peindre et représenter de quelque façon que ce soit la nature entière
+sans avoir souci du bien et sans être amené à y songer. Mais dès que
+l’on vous représente, vous, on vous peint par les côtés par où vous
+ressemblez à la nature et alors, encore, on peut n’avoir pas souci de
+moralité; ou l’on vous peint en s’appliquant à ce qui vous distingue de
+la nature et alors, en ne cherchant que le beau, on trouve le bien et on
+ne peut pas ne pas le trouver. Votre essence même est donc le bien, et
+vous n’êtes beaux que dans le bien. C’est votre façon d’être matière
+d’art. C’est votre manière de rayonner. Le beau naturel, c’est le beau.
+Le beau humain, c’est le bien. Le beau dans l’homme, c’est la splendeur
+du bien.
+
+Il me semble que c’est ici la théorie sur l’art qui contient le plus de
+moralité.
+
+Enfin, comme subsidiairement, Platon me semble encore avoir eu tort en
+ceci. Il veut formellement que l’artiste en travaillant ait une
+intention morale; il veut même qu’on l’y contraigne. Or rien n’est
+contraire et comme hostile au travail artistique, rien n’est désastreux
+pour lui comme cette préoccupation. Le souci de moraliser est aussi
+funeste à l’artiste, qui n’a qu’à chercher le beau, que le souci de
+chercher le beau est funeste au moraliste et au prédicateur. Le souci de
+chercher le beau rend frivole le prédicateur et le souci de moraliser
+refroidit et paralyse l’artiste. Il l’écarte et de la vérité et de la
+beauté. Il fait qu’il poursuit deux buts et qu’il suit deux chemins, ce
+qui rend sa démarche incertaine, indécise et toujours lourde. Pièces à
+thèse, poèmes à thèses et peintures à thèses sont des thèses mal
+présentées et des œuvres d’art gauches. Et ce sont ainsi des ouvrages
+qui manquent tous leurs buts et principalement celui de moraliser.
+
+Pourquoi le lecteur de tous les temps aime-t-il très peu qu’on
+l’endoctrine et qu’on prétende l’édifier par des œuvres d’art? C’est
+certainement un fait. Le même homme, très honnête et droit et amoureux
+de vertu, qui aime les moralistes, qui aime les prédicateurs, qui admet
+très bien qu’on le prêche et qui même le recherche, ce même homme est
+ennuyé par une œuvre d’art qui prétend exciter à la vertu et qui montre
+trop que c’est là son but. «Je ne bâille pas au sermon; je ne bâille
+qu’au pseudo-sermon.»
+
+Pourquoi cela? D’abord, peut-être, parce que cet homme a le sentiment de
+la distinction des genres et, s’il n’aime pas une comédie mêlée de
+drame, un poème épique mêlé de burlesque et un roman mêlé de
+dissertations, aime moins encore une tragédie qui est un traité de
+morale et veut chaque chose en son lieu et à sa place; et c’est un
+sentiment qui n’est pas d’une grande profondeur; mais qui est estimable:
+le sens de la distinction des genres et l’horreur de la confusion des
+genres est la marque d’un esprit droit.
+
+Mais, de plus, il y a probablement dans cet homme un autre sentiment
+très juste. Nous n’aimons pas qu’on nous trompe, même dans de très
+bonnes intentions, et nous voulons qu’on joue franc jeu avec nous. Qu’on
+nous prêche, nous le voulons bien; qu’on s’adresse à notre sentiment du
+beau, nous le voulons bien; mais non pas qu’on nous prêche en feignant
+de ne vouloir que nous plaire et par un détour. Il y a là une petite
+supercherie, une petite mystification et une petite hypocrisie. C’est
+cette feinte si facilement démêlée qui nous déplaît. On a bien un peu
+prétendu nous tromper, on a bien un peu voulu se moquer de nous. On nous
+a pris pour des enfants. Oui, c’est précisément l’idée de Platon si
+magnifiquement traduite par Lucrèce. C’est le procédé des médecins
+enduisant de miel le bord du vase qui contient un remède amer. Mais
+précisément nous ne sommes pas des enfants et nous ne voulons pas être
+trompés. _Nolumus decipi_, même pour être sauvés. Nous préférons le
+breuvage amer présenté franchement et bravement, et nous ne voulons pas
+trouver les maximes d’Épictète dissimulées dans un roman.
+
+Cette crainte et cette répulsion à l’endroit de la supercherie et cet
+amour des situations nettes me paraît la vraie raison du peu de goût
+qu’ont les hommes pour les œuvres d’art à intention moralisantes, plus
+ou moins secrètes, plus ou moins avouées. L’art ne doit pas être une
+sophistique, et ce procédé est une sophistique, une sophistique honnête,
+une sophistique digne de pardon, une sophistique respectable; mais
+encore une sophistique, et qui indique chez celui qui l’emploie, soit
+peu de confiance dans ses talents d’artiste, puisqu’il a recours à
+d’autres ressources; soit peu de confiance en la vérité, puisqu’il ne la
+montre qu’en la déguisant ou la parant; soit peu de confiance et d’un
+côté et de l’autre.
+
+Donc, à ce point de vue encore, Platon ne me paraît pas être dans le
+vrai. Gœthe me paraît être beaucoup plus dans la vérité quand il dit:
+«Je ne me suis jamais occupé du résultat pratique de mes œuvres. Je suis
+porté à croire qu’elles ont fait plutôt du bien; mais je n’ai pas visé à
+cela. L’artiste n’est tenu qu’à réaliser son rêve dans ses écritures. Il
+devient ensuite ce qu’il peut dans les imaginations des hommes. C’est à
+eux d’en extraire le bien et en rejeter le mal. Ce n’est pas à l’artiste
+de peser sur les consciences. Il n’a qu’à épancher son âme.» C’est ceci
+même qui me semble la vérité et le bon sens.
+
+Il reste, cependant, de toute cette théorie de Platon sur les rapports
+de l’art avec la morale, quelque chose assurément, et quelque chose qui
+me semble très considérable. Au fond, ce que Platon veut surtout, c’est
+que l’artiste se prenne au sérieux, c’est que l’artiste ait une morale
+et y tienne fort, et non seulement une morale générale, mais une morale
+professionnelle; non seulement une morale en tant qu’homme, mais une
+morale en tant qu’artiste. Or, c’est une idée très juste et très
+importante. L’artiste a certainement, doit certainement avoir une morale
+particulière, une morale _relativement à son art_. Il doit être honnête
+homme d’une façon générale, comme tout le monde, et honnête homme
+spécialement et d’une façon particulière à titre d’artiste et quand il
+s’applique à son art. Voilà ce dont il n’est pas probable qu’on
+s’occupât ni qu’on s’avisât du temps de Platon, et voilà de quoi Platon
+s’est avisé et inquiété.
+
+Seulement c’est sur la nature de cette morale particulière de l’artiste,
+c’est sur la nature de la _morale de l’art_ qu’il s’est trompé. La
+morale de l’art est déterminée par une définition juste de l’art
+lui-même. L’art doit être défini la recherche du beau. La morale de
+l’art consistera _à ne pas apporter dans l’art une autre préoccupation
+que la recherche unique du beau_. Et voilà toute la morale de l’artiste
+en tant qu’artiste.
+
+Et elle est très sévère sans qu’il y paraisse au premier abord. Elle lui
+interdit d’être un charlatan, un habile, un homme qui se demande d’où
+vient le vent, un serviteur de la mode, un amateur d’honneurs, d’argent
+et de succès; elle lui défend même d’être moraliste autant qu’elle lui
+défend d’être immoraliste; car si par un art voluptueux on peut viser à
+un succès très méprisable, par un art à intentions morales, on peut
+viser à un autre genre de succès, tout aussi méprisable, puisque ce qui
+est méprisable, c’est la recherche même du succès.
+
+Cette morale défend à l’artiste, même et surtout, de chercher à plaire,
+et on pourrait aller jusqu’à dire que c’est cette dernière formule qui
+enveloppe toute la morale de l’art. L’artiste doit chercher à réaliser
+le beau et non pas à plaire, puisque celui à qui il s’agit de plaire
+peut très bien ne pas aimer le beau et aimer de fausses beautés. Donc
+l’artiste ne doit chercher, ni par orgueil à déplaire, ni, par goût de
+succès, à être agréable; il doit être absolument indifférent à cette
+considération; elle ne doit pas entrer un seul moment de tous dans son
+esprit. Quand les artistes littéraires de 1660 disaient _tous_: «le but
+de l’art est de plaire», ils avaient certainement raison de la façon
+qu’ils l’entendaient; car ils voulaient dire plaire aux «honnêtes gens»,
+plaire à «ceux qui ont le goût bon», etc.; mais ils donnaient un mauvais
+mot d’ordre, parce que leur formule était inexacte. Le but de l’art
+n’est pas de plaire; le but de l’art est de chercher le beau; par
+conséquent, la morale de l’artiste lui commande, non pas de chercher à
+plaire, mais de chercher uniquement à _se plaire_. Se contenter dans la
+recherche du beau et ne pas chercher autre chose que se contenter dans
+cette poursuite, la morale de l’artiste est là.
+
+Or ce n’est pas ce qu’a dit Platon, non; mais enfin, qu’il ait vu que
+l’artiste avait, devait avoir, une morale professionnelle, cela amène ou
+peut amener au principe que je viens d’indiquer. Le dialogue suivant
+n’est pas de Platon, ce que j’ai toutes sortes de raisons pour
+regretter; mais il est platonicien:
+
+«... De sorte que tu ne vois aucune relation, aucun lien, encore moins
+aucune chaîne entre l’art et la morale?
+
+--Non, en vérité.
+
+--Je proteste que tu en vois; seulement ce n’est pas très distinctement,
+et mon métier, comme on te l’a peut-être dit, est de faire voir mieux ce
+qu’on voit déjà et d’amener à la précision où elles tendent les idées
+confuses.
+
+--Interroge-moi donc, comme c’est ta coutume.
+
+--Ma coutume est aussi de me laisser interroger.
+
+--J’aime mieux que tu m’interroges.
+
+--A ton aise, gracieux ami. Que se propose l’homme qui fait une statue?
+
+--Il se propose, ce me semble, de faire une statue.
+
+--Tu as parfaitement raison; et si tu réponds naïvement tu es dans le
+vrai; et si tu prétends railler, tu te trompes. L’homme qui fait une
+statue se propose de faire une statue et il n’a pas tort de ne pas
+songer à autre chose. Cependant, tout en songeant surtout à cela, en
+quoi il a raison, ne se propose-t-il pas en même temps quelque autre
+chose? Réfléchis un peu.
+
+--Il se propose peut-être de gagner quelque argent.
+
+--A-t-il raison en cela?
+
+--Il me semble qu’on ne peut guère lui donner tort.
+
+--Sauf besoin pressant, pour quoi il faut toujours avoir, non
+approbation, mais indulgence, je lui donne tort de tout mon cœur, mon
+ami.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour cette raison assez simple que s’il fait sa statue pour avoir de
+l’argent, il la fera avec impatience, trop vite et par conséquent fort
+mal.
+
+--Il est probable que tu m’as surpris travaillant ainsi; car tu es
+partout dans la ville et tu guettes en tout lieu comme un sycophante, du
+reste inoffensif et bienveillant; et je suis donc forcé de te donner
+raison sur ce point; mais l’artiste, quand il n’est pas en mauvais état
+de finance, travaille généralement pour les honneurs et pour la gloire.
+
+--Sais-tu ce que c’est que les honneurs et la gloire?
+
+--Ce sont des biens communément très prisés, surtout ici.
+
+--Ce sont des maux, très aimable ami; car c’est pour les honneurs et
+pour la gloire que tant d’hommes ont jeté leurs concitoyens dans les
+pires infortunes et les plus épouvantables désastres; et, pour une bonne
+chose peut-être et belle, que le désir des honneurs et de la gloire a
+fait faire, il en a fait faire mille très mauvaises et extrêmement
+laides. Sais-tu l’histoire, cher ami?
+
+--Quelque peu.
+
+--Si tu la sais un peu, tu n’ignores nullement que le désir des honneurs
+et de la gloire est une peste qui demanderait plus d’un Esculape et
+l’ellébore des trois Anticyres pour la guérir. Quand tu me parles, donc,
+du désir des honneurs et de la gloire chez l’artiste, tu ne t’aperçois
+pas que tu le rabaisses... je t’étonne, mais je suis ici un peu pour
+cela et la science est fille de l’étonnement... que tu le rabaisses au
+degré des politiciens, des sophistes et des rhéteurs, pour lesquels je
+crois que tu n’as qu’une estime extrêmement modérée.
+
+--Sans doute; mais le désir de la gloire et des honneurs est différent
+chez le politicien et chez l’artiste.
+
+--Pas autant que tu le crois; car c’est aux mêmes hommes que l’un et
+l’autre demandent honneur et gloire et des mêmes hommes qu’ils les
+attendent, et si le désir de gloire est plus inoffensif chez l’artiste,
+il est aussi mauvais au fond, procédant des mêmes sentiments et du même
+état d’esprit et d’âme.
+
+--Il se pourrait; mais je crois que je n’ai pas bien dit, tout à
+l’heure, concevant confusément, et je te prie d’appliquer ton art à
+accoucher un peu mon esprit avec ta dextérité habituelle.
+
+--Mais je le veux bien, quand bien même en me le demandant tu te
+moquerais un peu de moi, ce que j’ai toujours permis, à charge de
+revanche. Quand tu as parlé d’honneur et de gloire, sais-tu de quoi, en
+vérité et au fond, tu parlais? Tu parlais simplement, ce me semble, du
+désir de plaire à tes concitoyens. Honneurs, gloire, cela se ramène à
+être cité, nommé, désigné du doigt comme un homme qui a fait des choses
+qui ont plu et qui plaisent encore. N’est-ce pas cela?
+
+--C’est certainement cela, et me voilà accouché. Je t’en remercie.
+
+--Au fond donc, le but de l’artiste est de plaire, et la fin de l’art
+est de plaire, et l’œuvre d’art est faite pour plaire?
+
+--Évidemment, et il n’y a que cela.
+
+--Je n’en crois rien du tout, mon très reconnaissant ami.
+
+--Comment donc?
+
+--Mais ne vois-tu pas que si l’artiste songe à plaire, il ne
+s’inquiétera point de son goût à lui, mais du goût de ses concitoyens?
+
+--Il se pourrait.
+
+--Non seulement il se pourrait; mais il est inévitable. Et comme le goût
+de ses concitoyens est très mêlé, a du bon et du mauvais; comme aussi il
+est très variable; l’artiste d’une part devra mettre du bon et du
+mauvais dans son goût à lui, et d’autre part suivre l’humeur changeante
+de la foule, courir après ce qui s’appelle la mode, s’essouffler en
+cette poursuite. Je voudrais savoir, après qu’il aura mis dans sa
+manière de concevoir le beau la manière dont la foule le conçoit, et
+encore après qu’il aura mis _successivement_ dans sa manière de
+concevoir le beau les façons successives et contradictoires dont la
+foule le conçoit, ce qui lui restera de son goût à lui et de sa vision
+propre ou de sa réminiscence personnelle de la beauté.
+
+«Ajoute ceci: la perte de temps. Cet artiste, il aura dû: étudier le
+goût public, en lui-même, ce qui est possible, je crois, et dans les
+succès ou insuccès de ses confrères, l’analyser, le formuler, s’en faire
+une idée nette; et puis il aura dû le suivre dans ses changements
+successifs et ses variations rapides et quelquefois déconcertantes. Et
+maintenant ce que je me demande, c’est quels moments lui seront restés
+pour travailler.
+
+«Surtout je me dis que de vouloir contenter le goût public, c’est se
+détacher continuellement de soi-même et se fuir soi-même
+continuellement. Or l’artiste n’a pas trop de toutes ses forces pour
+ranimer en lui et raviver en lui les réminiscences de beauté qui lui
+sont propres, et son devoir d’artiste est précisément de se ramener en
+soi au lieu de se prêter à autrui. Reste donc qu’il se plaise à lui-même
+et non pas qu’il plaise aux autres. Le devoir de l’artiste est de se
+plaire, de créer une œuvre dans laquelle il se plaise. Le but de l’art
+n’est pas de plaire; il est de se plaire en se réalisant, sans aucune
+autre préoccupation. L’artiste est un amoureux qui tire de lui-même
+l’objet de son amour et qui ne doit le tirer que de lui-même. A
+l’artiste qui était devenu amoureux de la statue sortie de ses mains un
+philosophe vint dire: «Sais-tu pourquoi tu aimes la statue que tu as
+faite? C’est parce que tu l’aimais avant de la faire.»
+
+«Voilà, mon cher amoureux du beau, ton seul devoir en tant qu’artiste.
+Aimer le beau de toute ton âme et n’aimer que cela. C’est ce qui te
+distingue des politiciens, des rhéteurs, et, du reste, de tous les
+hommes. Si les vrais philosophes et les vrais artistes s’entendent très
+bien ensemble, c’est qu’ils aiment les uns le bien, les autres le beau
+d’une manière désintéressée, et que les uns et les autres appellent les
+hommes à des jouissances désintéressées. Il n’y a pas entre le bien et
+le beau les rapports que beaucoup y voient ou veulent y voir; mais il y
+a celui-là que je viens de te dire, et il ne laisse pas d’être assez
+étroit.»
+
+Et ce n’est pas là ce qu’a dit Platon; mais il faut reconnaître que sa
+doctrine, au moins par quelque endroit, mène à le penser et le suggère.
+
+ * * * * *
+
+Pour ce qui est de l’ensemble de ses idées, ce que nous avons à retenir,
+c’est qu’il a essayé de toutes ses forces de faire rentrer l’art dans la
+morale, comme il essayait d’y faire rentrer toute chose, d’asservir
+l’art à la morale, comme il essayait de lui asservir tout, et que l’art
+qui ne se subordonnait pas à la morale, il le méprisait, comme il
+méprisait tout ce qui ne tendait pas à la morale au moins comme à sa
+dernière fin.
+
+
+
+
+XI
+
+LA POLITIQUE DE PLATON
+
+
+Pour se reconnaître un peu dans les idées politiques de Platon, qui
+sont, il faut le confesser, les plus confuses du monde, il faut d’abord
+aviser celles qui sont historiques et non dogmatiques, qui ont trait à
+ce qui a été et à ce qui est et non pas à ce qui devrait être, qui
+constatent et qui analysent le constaté; puis il faut démêler le
+principe ou le sentiment qui est la source de toutes les idées
+dogmatiques de Platon en politique; puis aborder seulement alors ces
+idées dogmatiques elles-mêmes.
+
+Sur l’origine des sociétés, Platon a cette idée de bon sens que les
+hommes ont dû être de tout temps en société parce qu’ils ont toujours eu
+besoin les uns des autres pour subsister. L’État est une nécessité
+humaine. «Ce qui donne naissance à la société, c’est l’impuissance où
+est chaque homme de se suffire à lui-même et le besoin qu’il éprouve de
+beaucoup de choses. Il n’y a pas d’autre cause de la naissance de l’État
+social. Le besoin d’une chose ayant engagé un homme à se joindre à un
+autre homme et un autre besoin à un autre homme encore, la multiplicité
+de ces besoins a réuni dans une même habitation plusieurs hommes dans le
+dessein de s’entr’aider, et c’est à cette association qu’on a donné le
+nom d’État.»
+
+Cet État primitif et voisin de la nature, ce qui veut dire voisin des
+premiers besoins, constitué par les exigences de besoins simples, est
+imaginé par Platon exactement comme il l’a été par Jean-Jacques
+Rousseau. C’était un État agricole et pastoral, très vertueux et très
+heureux: «Ceux d’alors, n’ayant aucune expérience d’une infinité de
+biens et de maux nés dans le sein de nos sociétés, ne pouvaient être
+méchants... La discorde et la guerre étaient bannies de presque tous les
+lieux du monde. Car, d’abord, les hommes trouvaient dans leur petit
+nombre un motif de s’aimer et de se chérir. Ensuite ils ne devaient
+point avoir de combats pour la nourriture, tous, à l’exception peut-être
+de quelques-uns, dans les commencements, ayant en abondance des
+pâturages, de quoi, pour lors, ils tiraient principalement leur
+subsistance: ainsi ils ne mangeaient ni de chair ni de laitage. De plus,
+la chasse leur fournissait des mets délicats et en quantité. Ils avaient
+aussi des vêtements, soit pour le jour, soit pour la nuit, des cabanes
+et des vases de toute espèce, tant de ceux qui servent auprès du feu que
+d’autres; car il n’est pas besoin de fer pour travailler l’argile ni
+pour tisser; et les Dieux ont voulu que ces deux arts pourvussent à nos
+besoins en ce genre afin que l’espèce humaine, lorsqu’elle se trouverait
+dans de semblables extrémités, pût se conserver et s’accroître. Avec
+tant de secours leur pauvreté ne pouvait pas être assez grande pour
+causer entre eux des querelles. D’un autre côté, on ne peut pas dire
+qu’ils fussent riches, puisqu’ils ne possédaient ni or ni argent. Or,
+_dans toute société où l’on ne connaît ni indigence ni opulence, les
+mœurs doivent être très pures_; car ni le libertinage, ni l’injustice,
+ni la jalousie et l’envie ne sauraient s’y introduire. Ils étaient donc
+vertueux par cette raison et aussi à cause de leur extrême simplicité
+_qui les empêchait de se défier des discours qu’on leur tenait sur le
+vice et la vertu_; au contraire, ils y ajoutaient foi et y conformaient
+naïvement leur conduite. Ils n’étaient point assez habiles pour
+soupçonner, comme on le fait aujourd’hui, que ces discours fussent des
+mensonges et, tenant pour vrai ce qu’on leur disait touchant les Dieux
+et les hommes, ils en faisaient la règle de leur vie. C’est pourquoi ils
+étaient tout à fait tels que je viens de les représenter.»
+
+De ce rêve rétrospectif de Platon il faut retenir deux choses qui auront
+comme leur répercussion dans ces conceptions et constructions plus ou
+moins dogmatiques: la nécessité, pour qu’un État soit heureux, d’absence
+de richesse et d’absence de misère; la nécessité, pour qu’un État soit
+heureux, qu’il soit endoctriné par des sages qu’on écoute et dont on ne
+se défie pas.
+
+Et quel a pu être le gouvernement chez ces peuples primitifs? Il a dû
+être, comme nécessairement, le patriarcat: «Il me semble que ceux de ces
+temps-là ne connaissaient point d’autre gouvernement que le patriarcat,
+dont on voit encore quelques vestiges en plusieurs lieux chez les Grecs
+et chez les Barbares. Homère dit quelque part que ce gouvernement était
+celui des Cyclopes. Ils ne tiennent point de conseil en commun; on ne
+rend pas chez eux la justice. Ils demeurent dans des cavernes profondes
+sur le sommet des hautes montagnes, et là chacun donne des lois à sa
+femme et à ses enfants, se mettant peu en peine de ses voisins.»
+
+Telle fut la première ébauche de gouvernement, et les choses durent
+rester longtemps dans cet état. Jusqu’à quel temps? Très évidemment
+jusqu’à celui où, la population augmentant, les familles se touchèrent
+et par conséquent eurent besoin, pour régler leurs différends et mesurer
+en quelque sorte leurs droits, d’un gouvernement général, contrée par
+contrée, se superposant, pour ainsi dire, au gouvernement de chaque
+famille, lequel, du reste, subsistait toujours. Mais on comprend que ce
+gouvernement général, par le nombre toujours croissant, sans doute, de
+différends et de querelles, prenait jour à jour une autorité
+prépondérante, tous les yeux étant, pour ainsi parler, fixés sur lui, et
+tout le monde s’habituant à attendre de lui protection, défense et aussi
+commandement. Superposition, puis substitution, au moins partielle, d’un
+gouvernement de contrée au gouvernement domestique, telle est la marche
+naturelle et comme nécessaire des choses, de la chose politique, aux
+temps primitifs.
+
+Ce gouvernement de contrée, quel était-il? Il fut, semble-t-il,
+_d’abord_ monarchique _ou_ aristocratique;--_ensuite_ despotique _ou_
+démocratique.
+
+Monarchie ou aristocratie, c’est le premier stade après le patriarcat;
+despotisme ou démocratie, c’est le second. En voici la raison. Le
+patriarcat ne peut pas se transformer en despotisme ou en démocratie. La
+transition serait trop brusque. Elle serait abdication des chefs de
+famille. Or des chefs de famille, revêtus jusqu’à un certain moment
+d’une très grande puissance et ayant la tradition, le souvenir
+héréditaire de cette grande puissance, ne peuvent pas, sauf dans un
+grand cataclysme social, se résigner à ce qu’un seul homme commande dans
+la contrée ou à ce que tous gouvernent tous, c’est-à-dire, dans les deux
+cas, à n’être plus rien.
+
+Mais, selon les cas, selon les dispositions morales de telle contrée ou
+de telle autre, le patriarcat peut très bien se transformer en monarchie
+modérée ou en aristocratie. Il se transformera naturellement et très
+doucement en aristocratie dans le cas où il y aura une assez grande
+uniformité de mœurs; car alors les chefs de famille se réuniront,
+tiendront conseil, ne se heurteront pas les uns les autres très
+rudement, s’entendront sur les mêmes maximes et sur les mêmes règles
+ordinaires de conduite, ne sentiront nullement le besoin d’un arbitre
+qui les départage et resteront ainsi, longtemps, à gouverner en commun
+par délibération pacifique, et ce sera une aristocratie.
+
+Mais s’il y a d’assez grandes différences de mœurs dans la population de
+la contrée supposée, si les familles ont reçu de leurs ancêtres des
+principes différents touchant le culte des Dieux et les rapports
+sociaux; si celles-ci montrent des mœurs plus douces et celles-là des
+mœurs plus rudes selon le génie des parents qui gravaient leur caractère
+et leurs penchants dans le cœur de leurs enfants et des enfants de leurs
+enfants, alors il y a de grandes chances pour que la nécessité s’impose
+d’un pouvoir confié à un seul homme qui domine toute la situation et qui
+ait le dernier mot dans les délibérations assez violentes qui devront
+avoir lieu.
+
+Cependant cette subordination des chefs à une sorte de grand chef ne
+pourra pas être, pour les raisons données plus haut, l’abdication
+complète ni même la demi-abdication des chefs, et nous aurons un roi
+limité en ses pouvoirs par l’assemblée des chefs de famille, et
+c’est-à-dire que nous aurons, sous une forme ou sous une autre, la
+monarchie tempérée.
+
+Les choses telles, c’est-à-dire en monarchie tempérée ou en
+aristocratie, peuvent durer fort longtemps; mais il est naturel et
+presque nécessaire que la monarchie se transforme en despotisme et
+l’aristocratie en démocratie, le despotisme n’étant que la royauté
+confirmée et affranchie, la démocratie n’étant que l’affaiblissement de
+l’aristocratie, et ceci étant tout naturel que la royauté se renforce et
+que l’aristocratie s’affaiblisse.
+
+La royauté se renforce parce que ce qui est un a en soi une force
+concentrée qui, sauf accident, ne peut que s’accroître. L’aristocratie
+s’affaiblit parce que, pour qu’elle ne s’affaiblît pas, il faudrait
+qu’elle eût dans cent ou deux cents familles la suite de pensées, de
+maximes, de principes, de traditions, de sentiments énergiques qu’a ou
+peut avoir une famille seule, et ceci même peut arriver, mais ne laisse
+pas d’être rare.
+
+La marche naturelle des choses est donc que l’on commence par le
+patriarcat;--que l’on continue soit par la monarchie tempérée, soit par
+l’aristocratie;--que l’on finisse soit par la monarchie absolue, soit
+par la démocratie pure.
+
+Et de là vient qu’en Grèce, par exemple, il n’y a, au temps où parle
+Platon, à très peu près, que des républiques démocratiques ou des
+tyrannies. Il faut songer, du reste, quoique Platon semble s’en être peu
+souvenu au cours de ses expositions dogmatiques, que les gouvernements
+sont affaire de climats et dépendent essentiellement de la nature du sol
+et de la nature du ciel et de la nature, quelles que puissent être les
+causes, de la race. «Il ne faut pas oublier que tous les lieux ne sont
+pas également propres à rendre les hommes meilleurs ou pires et qu’il ne
+faut pas que les lois soient contraires au climat. Ici les hommes sont
+d’un caractère bizarre et emporté, à cause des vents de toute espèce et
+des chaleurs excessives qui règnent dans le pays qu’ils habitent;
+ailleurs, c’est la surabondance des eaux qui produit les mêmes effets;
+ailleurs encore, c’est la nature des aliments que fournit la terre,
+aliments qui n’influent pas seulement sur le corps pour le fortifier ou
+l’affaiblir, mais aussi sur l’âme pour y produire les mêmes effets. De
+toutes les contrées, les plus favorables à la vertu sont celles où règne
+je ne sais quel souffle divin et qui sont tombées en partage à des
+divinités locales qui accueillent toujours avec bonté ceux qui viennent
+s’y établir. Il en est d’autres où le contraire arrive. Le législateur
+habile aura égard dans ses lois à ces différences après les avoir
+observées et reconnues autant qu’il est donné à un homme de les
+reconnaître.»
+
+Telles sont les principales idées de Platon quand il considère
+objectivement les choses sociologiques, la marche naturelle des affaires
+publiques et des changements qui arrivent dans les empires. Quand il
+parle de ces mêmes choses en théoricien et en homme qui voudrait fonder
+ou réformer et qui recherche par conséquent les meilleures formes
+possibles de gouvernement ou de législation, si nous nous demandons quel
+est le principe général ou le sentiment général qui domine toutes ses
+pensées et qui les inspire, nous trouverons, je crois, qu’il a _et_ un
+sentiment dominant _et_ un principe dominant, toujours ou presque
+toujours présents dans son esprit, très forts tous les deux, auxquels il
+tient ou qui le tiennent également, et dont il faut tenir compte avec
+une égale considération.
+
+Le sentiment, c’est quelque chose comme la haine des Athéniens ou une
+profonde irritation contre les Athéniens;--le principe, c’est l’amour et
+le culte de la justice.
+
+Les Athéniens ont le plus mauvais gouvernement du monde et sont
+enchantés de ce gouvernement. C’est pour cela qu’ils sont sur le
+penchant de la ruine et même peuvent être considérés comme ruinés.
+Qu’est-ce qu’on peut appeler et qu’est-ce qu’on doit appeler le plus
+mauvais gouvernement du monde? C’est sans doute le gouvernement qui est
+le contraire même du gouvernement, comme on appelle le plus mauvais
+homme du monde celui qui est le contraire de l’homme et qui est une
+brute, soit par sa férocité, soit par sa bêtise. Or le gouvernement
+d’Athènes est le contraire d’un gouvernement; car gouverner est sans
+doute un art ou une science. Si c’est un art, il y faut de la compétence
+comme pour faire une statue ou un temple; si c’est une science, il y
+faut de la compétence aussi, comme pour résoudre un problème. Le
+gouvernement d’Athènes est un gouvernement qui n’a qu’un principe et
+qu’un souci, c’est d’exclure et d’éliminer la compétence. Le
+gouvernement d’Athènes consiste essentiellement à écarter du
+gouvernement ceux qui peuvent avoir la science du gouvernement ou l’art
+de gouverner.
+
+La science ou l’art de gouverner est nécessairement inconnu de la
+multitude, qui ne connaît rien; la science ou l’art de gouverner est
+même inconnu du «grand nombre» qui connaît peu de chose et donc qui ne
+connaît pas la plus difficile des sciences. Le gouvernement d’Athènes
+est donc la volonté de confier un travail à quelqu’un qui ne sait pas le
+faire; c’est l’incapacité intronisée; c’est le triomphe de
+l’incompétence; c’est l’incompétence déclarée compétente à l’exclusion
+de toute compétence. C’est un gouvernement antigouvernemental, pareil à
+ce que serait une science qui se déclarerait antiscientifique. C’est un
+pur contresens, un pur non-sens et même un peu un monstre.
+
+Dans nos recherches sur le meilleur ou les meilleurs des gouvernements
+nous serons toujours guidés, au moins, par cette idée négative que le
+gouvernement démocratique est le pire des gouvernements et que tout ce
+qui s’en écarte a chance d’être bon et que tout ce qui n’est pas lui est
+meilleur que lui. C’est au moins une pierre de touche. Platon ne sera
+jamais aveuglé par son patriotisme.
+
+Pour tout dire, il faut reconnaître, ce que l’on constate, du reste,
+avec plaisir, qu’il parle quelquefois des Athéniens avec bienveillance.
+Il lui arrive de faire l’éloge du passé glorieux d’Athènes. Il fait
+même, comme nous l’avons déjà noté, celui du _caractère_ des Athéniens,
+et il le place très galamment dans la bouche d’un étranger: «J’ai
+toujours pris parti, dit le Lacédémonien Mégille, pour les Athéniens
+contre ceux qui en parlaient mal et j’ai toujours conservé pour Athènes
+toutes sortes de bienveillances. Votre accent me charme, et ce qu’on dit
+communément des Athéniens que, quand ils sont bons, ils le sont au plus
+haut degré, m’a toujours paru véritable. Ce sont en effet les seuls qui
+ne doivent pas leur vertu à une éducation forcée [comme on pourrait le
+dire des Spartiates]; elle naît pour ainsi dire avec eux; ils l’ont
+comme un présent des dieux; elle est franche et n’a rien de fardé...»
+
+Il y a du compliment dans ces paroles; il y a aussi, ce me semble, de la
+sincérité. Aucun Athénien n’a été fâché d’être athénien. Platon n’a pas
+regretté de l’être. Il n’ignore pas que les Athéniens ont souvent un
+caractère charmant et qu’il fait souvent bon de vivre avec eux. Il ne
+les déteste presque que comme hommes politiques. Au fond, il les
+considère comme des enfants aimables, turbulents, légers et parfois
+cruels, absolument incapables de se gouverner sensément.
+
+Mais sur ce dernier point il est ferme. _A priori_ et _a posteriori_, le
+pire des gouvernements est le gouvernement d’Athènes; et Platon aura
+quelque bienveillance pour toute espèce de gouvernement, à la condition
+qu’il ne ressemble pas à celui-ci. On peut compter là-dessus. Maxime
+secrète de Platon en fait de politique: «Pourvu qu’on ne soit pas comme
+à Athènes, on n’est point absolument dans le faux.»
+
+A côté de ce sentiment dominant, Platon a aussi un principe général qui
+l’accompagne pareillement dans ses recherches; c’est, comme nous avons
+dit, l’idée de justice.
+
+Il est bien certain que la justice est rationnellement le fondement même
+des États, puisque les injustes eux-mêmes sont forcés d’être justes
+entre eux. «Une association, une armée, une troupe de brigands, une
+compagnie de voleurs, ou toute autre agrégation de même nature ne
+pourrait réussir dans ses entreprises injustes si les membres qui la
+composent violaient les uns à l’égard des autres toutes les règles de la
+justice; parce que l’injustice ferait naître entre eux des séditions,
+des haines, des combats, au lieu que la justice entretiendrait entre eux
+la paix et la concorde. Si c’est le propre de l’injustice d’engendrer
+des haines et des dissensions partout où elle se trouve, elle produira
+sans doute le même effet parmi tous les hommes quels qu’ils soient et
+les mettra dans l’impuissance de rien entreprendre en commun.»
+
+La force de cohésion des sociétés, la force d’agrégation des agrégats,
+dans leur essence, on voit que c’est la justice.
+
+Rien n’a été plus discuté que cette question-là en tous les temps et
+particulièrement au temps de Platon. On a fait remarquer qu’enseigner le
+juste est, pour commencer, rendre un bien mauvais service à celui à qui
+on l’enseigne; qu’il y a de grandes chances pour que le juste soit
+fouetté, torturé, aveuglé avec un fer rouge et finalement mis aux fers
+ou envoyé à la mort; qu’au contraire le scélérat, comme disent les
+philosophes, c’est-à-dire simplement l’homme qui ne s’embarrasse pas de
+savoir si les choses sont justes ou injustes, tire avantage de tout,
+parce que le crime ne l’effraye point, qu’à quelque chose qu’il
+prétende, soit en public, soit en particulier, il l’emporte sur tous ses
+concurrents, qu’il s’enrichit, fait du bien à ses amis, du mal à ses
+ennemis, qu’il offre aux dieux des sacrifices et des présents
+magnifiques et se concilie bien plus aisément que le juste la
+bienveillance des hommes et des Dieux eux-mêmes.
+
+On a fait remarquer aussi que les pères recommandent la justice à leurs
+enfants et les maîtres à leurs élèves, non en vue de la justice même,
+mais en vue des avantages qui y sont attachés et pour que ceux d’entre
+les citoyens qui ont le goût du juste s’attachent à eux et les honorent
+et les installent en dignités; que, s’il en est ainsi, c’est bien plutôt
+l’apparence de la justice que l’on recommande aux enfants que ce n’est
+la justice elle-même; et que, par conséquent, c’est une hypocrisie et
+une comédie; et que, par conséquent encore, et ceux qui enseignent
+l’injuste et ceux qui enseignent le juste tendent au même but sous
+différents mots, c’est à savoir à faire et dresser des coquins habiles.
+
+N’est-il pas vrai, du reste, à le bien prendre, que les dieux eux-mêmes
+enseignent l’injuste, puisqu’on les voit accumuler sur les honnêtes gens
+les maux et les disgrâces et favoriser les méchants d’une façon toute
+particulière et, comme dit Hésiode: «On marche à l’aise dans le chemin
+du vice; la voie est unie; elle est près de chacun de nous; au
+contraire, les dieux ont placé devant la vertu les sueurs et les
+souffrances», si indifférents du reste à la vertu qu’ils se laissent
+corrompre et acheter par des présents, comme des politiciens; et, comme
+dit Homère: «Ils permettent qu’on les fléchisse par des sacrifices et
+des prières flatteuses; et quand on les a offensés, on les apaise par
+des libations et des victimes.»
+
+Et sans doute on dira que ce n’est pas aux prêtres qu’il faut demander
+leur avis sur ces choses, puisqu’ils sont de naïfs corrupteurs de la
+morale publique; mais le spectacle même de la vie de tous les jours
+montre assez que les succès sont pour le coquin audacieux ou pour le
+coquin habile, pour celui qui ne tient pas compte de la justice ou pour
+celui qui en revêt adroitement l’apparence seule; et qu’entre les deux
+le juste véritable n’a le succès ni de l’un ni de l’autre et n’est que
+malheureux et méprisé.
+
+On peut donc se demander si la justice n’est pas autre chose qu’une
+invention de quelques philosophes, assez chimérique en soi et très
+dangereuse par les effets qu’elle peut produire.
+
+A ces objections il faut répondre avant tout que ce n’est pas le succès
+personnel qu’il faut chercher, ni même qu’on a intérêt à chercher, mais
+le succès de la communauté, le bien de l’État, lequel du reste nous
+revient en bien personnel puisqu’il n’y a pas de bien comparable à celui
+d’appartenir à un État bien constitué et bien gouverné. Or, s’il est
+vrai que la justice est le fondement même d’une société, assertion que
+l’on n’a point réfutée, il reste très vrai que la justice est le bien
+que l’individu doit chercher avant toute chose.
+
+Il faut bien se garder de l’erreur, ou de la faiblesse ou de
+l’hypocrisie des panégyristes ordinaires et médiocres du juste. Ils
+disent que l’homme juste réussira. Ils disent: «Soyez justes, et tout
+vous sera donné par surcroît.» C’est faux, et peut-être même ils savent
+que c’est faux, et dans le premier cas ils sont bornés, et dans le
+second ils sont menteurs ou au moins ils ont une défaillance de sens
+moral. Il faut dire: «Soyez justes, et peut-être vous réussirez,
+peut-être vous ne réussirez pas, personnellement; mais ce dont vous
+pouvez être assurés, c’est que vous ferez un État excellent, ce qui vous
+assurera un avantage inappréciable, fussiez-vous personnellement peu
+favorisés du sort ou de vos concitoyens, celui de vivre dans un État
+excellent.»
+
+La justice, en effet, quand on l’analyse, en quelque sorte, c’est un
+état d’équilibre social, un état d’égale ou proportionnée répartition
+des forces. Ce qui est juste, c’est que chacun ait, en sûreté, ce qui
+lui appartient et n’en soit pas privé par la violence. D’abord ceci.
+
+Mais ce qui est juste aussi, c’est qu’aucun des corps de l’État,
+magistrats, guerriers, négociants, artisans, n’empiète sur un autre
+corps; car une profession est analogue à une propriété, et que le
+magistrat veuille faire l’œuvre du soldat et l’artisan celle du
+magistrat, on sent à cela un envahissement et une spoliation qui est
+comme une espèce de vol. Voyez-vous comme l’instinct de justice se
+confond avec l’instinct de bonne police et en est le fondement, ainsi
+que nous l’avons dit en formule générale?
+
+Remarquons que ce que nous disons d’un État bien ordonné, c’est ce que
+nous dirions d’un homme bien ordonné, et l’homme ordonné, c’est l’homme
+juste. L’homme juste est l’homme qui fait régner la justice,
+c’est-à-dire un juste équilibre en lui-même. Il a en lui plusieurs
+fonctions très différentes et qui, soit veulent empiéter et empiètent
+les unes sur les autres, soit se combattent les unes les autres. L’homme
+juste leur fixe des limites qu’il ne leur permet pas de franchir, et il
+les tient en équilibre et en concorde, et il les fait concourir les unes
+avec les autres pour son bien ou au moins pour sa paix générale. Tout de
+même l’homme juste, quand il s’applique à la cité, maintient l’équilibre
+social par un souci scrupuleux de donner à chaque force sociale la
+mesure d’exercice qu’elle doit avoir pour bien de l’État; car cette
+mesure d’exercice ainsi fixée est son droit, et il est juste que ce
+droit soit assuré. L’homme juste fait ainsi une cité juste, sur le
+modèle de lui-même. L’homme juste est un homme équilibré, la cité
+ordonnée est une cité organisée par un homme juste. La cité doit
+reproduire l’harmonie d’une tête bien faite. Elle n’est réelle qu’à la
+condition d’être un cerveau réglé par l’instinct de justice et de juste
+répartition des fonctions et des efforts.
+
+On peut confondre, on doit confondre l’idée d’ordre et l’idée de
+justice. Ce ne sont que deux formes de la même pensée. Ce qui est
+ordonné, c’est à quoi préside une idée de justice; ce qui est juste,
+c’est que tout soit dans un bon ordre, ou dans un homme ou dans une
+ville. La justice veut l’ordre et l’ordre a besoin de la justice pour
+être autre qu’apparent, superficiel et artificiel. La bonne cité, aux
+yeux peu exercés et au premier regard, déjà bonne du reste réellement,
+mais pour un temps seulement, c’est la cité ordonnée; la bonne cité pour
+qui sait voir, et qui doit rester telle indéfiniment, c’est la cité
+ordonnée selon la justice et par la justice. La justice, c’est la racine
+profonde et vivace de l’ordre.
+
+Il existe une théorie, très en faveur auprès des sophistes, qui est
+précisément le contraire de celle-ci. C’est la théorie du droit de la
+force, ou plutôt c’est la théorie de la force niant le droit et
+s’affirmant comme règle des choses. Ceux qui sont dans ces idées
+raisonnent ainsi: La justice est une convention. C’est une convention
+par laquelle les hommes opprimés ont déclaré qu’il était mal que les
+forts s’attribuassent et pussent acquérir et conquérir en raison de leur
+force. En conséquence de cette déclaration, ils ont fait la loi et ont
+proclamé que ce qui était juste c’était ce qui est ordonné par la loi.
+Telle est toute l’origine et telle est toute l’essence de la justice. Ou
+elle a une essence mystique et une origine religieuse, ce qui serait
+difficile peut-être à prouver, ou elle n’est pas autre chose que ce que
+nous venons de dire. Elle est une convention et n’a pas d’autre autorité
+que celle d’une convention, d’un contrat, d’une manière de trêve de la
+force ou d’une manière de trêve entre des forces contraires. Il n’y a
+rien de respectable ni de sacré en une telle chose.
+
+Si l’on veut encore, la justice est une cote mal taillée. Tout le monde
+convient en son for intérieur, et quand il n’est pas hypocrite, que
+c’est un bien de commettre l’injustice, c’est-à-dire d’agir selon toute
+sa force, et un mal de subir l’injustice, c’est-à-dire de se résigner
+selon sa faiblesse. Il n’est personne qui, intimement, ne soit convaincu
+de cela. Seulement il y a _plus de mal_ à souffrir l’injustice _qu’il
+n’y a de bien_ à la commettre. Ceci est possible et même vraisemblable.
+En conséquence, les hommes, ayant vécu longtemps selon la force, se sont
+à peu près entendus, surtout les faibles, mais même les forts, pour
+décider qu’on vivrait selon la loi, c’est-à-dire qu’on se priverait d’un
+grand bien, à savoir agir selon sa force et commettre l’injustice, mais
+qu’on se délivrerait d’un mal plus grand, à savoir subir l’injustice et
+se résigner selon sa faiblesse. Perte d’un côté, gain de l’autre, et
+gain plus grand que la perte. Du moins les hommes en ont jugé ainsi.
+
+La justice est donc quelque chose «qui tient le milieu entre le plus
+grand bien, qui consiste à pouvoir être injuste impunément, et le plus
+grand mal, qui consiste à ne pouvoir se venger de l’injure qu’on a
+soufferte»; étant estimé qu’il vaut mieux encore supprimer un mal que
+garder un bien et ne pas souffrir que jouir. «On s’est donc attaché à la
+justice, non qu’elle soit un bien en elle-même», et personne peut-être
+n’en a jugé ainsi; «mais parce que l’impuissance où l’on est de nuire
+aux autres l’a fait regarder», conventionnellement et à titre de pis
+aller, «comme telle».
+
+Mais, au fond des choses et dans la vérité des choses, il n’y a que la
+force. Ce serait une espèce de folie à un homme «vraiment homme» que de
+pouvoir agir selon sa force, être injuste, pour parler comme la
+convention, et de ne pas le vouloir. «L’homme de bien», comme vous
+dites, tout autant que le méchant, n’a qu’un désir, «acquérir sans cesse
+davantage, désir dont toute nature poursuit l’accomplissement comme
+d’une chose bonne en soi».
+
+On voit donc bien ce que c’est que la justice. C’est une invention des
+faibles pour supprimer les forts en leur persuadant d’agir comme des
+faibles. C’est une convention, toujours désirée par les faibles,--et
+acceptée par les forts dans un moment soit de défaillance, soit de
+fatigue, soit de scrupule, religieux ou autre, soit de compétition entre
+forts, à quoi la loi des faibles mettait fin, soit de bon sens même,
+mais de bon sens médiocre et méprisable, étant donné qu’il est à peu
+près vrai que par la «justice» on supprime un mal et un bien et que ce
+bien est peut-être moins délicieux que le mal n’est rude. Mais enfin la
+justice est une convention, une fiction, un mensonge, une chose qui
+n’est pas réelle, puisqu’elle n’est pas dans la nature, et qui a été
+inventée par les faibles et acceptée par les forts.
+
+Toute la loi du reste est cela et n’est rien autre chose. C’est une
+violation de l’ordre naturel. Il y a un ordre de la nature et un ordre
+de la loi. Selon l’ordre de la nature, le plus fort l’emporte et
+acquiert dans la mesure de sa force. Selon l’ordre de la loi, il y a
+égalité, conventionnelle et factice, entre des êtres qui ne sont
+nullement égaux les uns des autres et qui sont tout étonnés, ou qui
+seraient tout étonnés, n’était l’accoutumance, de s’entendre déclarer
+tels. «Nous prenons dès la jeunesse les meilleurs et les plus forts
+d’entre nous; nous les formons et les domptons, comme on dompte des
+lionceaux, par des discours pleins d’enchantements et de prestiges, leur
+faisant entendre qu’il faut s’en tenir à l’égalité et qu’en cela
+consiste le beau et le juste. Mais j’imagine que s’il paraissait un
+homme né avec de grandes qualités, qui, secouant et brisant toutes ses
+entraves, trouvât le moyen de s’en débarrasser, qui, foulant aux pieds
+vos écritures et vos prestiges et vos enchantements et vos lois _toutes
+contraires à la nature_, aspirât à s’élever au-dessus de tous et, de
+votre esclave, devînt votre maître; alors on verrait briller la justice
+telle qu’elle est dans l’institution de la nature. Pindare me paraît
+appuyer ce sentiment dans l’ode où il dit que _la Loi est la reine des
+mortels et des immortels. Elle mène_, poursuit-il, _avec soi la force et
+d’une main puissante la rend légitime[3]. J’en juge par les actions
+d’Hercule qui, sans les avoir achetés_... Le sens est qu’Hercule emmena
+avec lui les bœufs de Géryon, sans qu’il les eût achetés, sans qu’on les
+lui eût donnés, laissant à entendre que cette action était juste, à
+consulter la nature, et que les biens des faibles et des petits
+appartiennent au plus fort et au meilleur.»
+
+ [3] «Ne pouvant fortifier la justice, ils ont justifié la force.»
+ (Pascal.)
+
+C’est donc une morale, si l’on veut, mais c’est la morale des faibles et
+la morale des esclaves que celle qui se fonde sur l’idée de justice. La
+vraie morale, celle qui n’est pas une convention, celle qui est dans la
+nature et celle qui est la morale des hommes nobles, c’est le
+développement libre et énergique de la volonté de puissance: «Comment,
+en effet, un homme serait-il heureux s’il est asservi à quoi que ce
+soit? Je vais te dire en toute liberté ce que c’est que _le beau et le
+juste_ dans l’ordre de la nature. Pour mener une vie heureuse, il faut
+laisser prendre à ses passions tout l’accroissement possible et ne point
+les réprimer. Lorsqu’elles sont ainsi parvenues à leur comble, il faut
+être en état de les satisfaire par son courage et son habileté et de
+remplir chaque désir à mesure qu’il naît. C’est ce que la plupart des
+hommes ne sauraient faire, à ce que je pense; et de là vient qu’ils
+condamnent ceux qui en viennent à bout, cachant par honte leur propre
+impuissance. Ils disent donc que l’intempérance est une chose laide,
+comme je l’ai remarqué plus haut; ils enchaînent ceux qui sont nés avec
+de plus grandes qualités qu’eux; et ne pouvant fournir à leurs passions
+de quoi les contenter, ils font, par pure lâcheté, l’éloge de la
+tempérance et de la justice. Et, dans le vrai, quiconque a eu le bonheur
+de naître de parents rois, ou bien qui a assez de grandeur d’âme pour se
+procurer quelque souveraineté, comme une royauté ou une tyrannie, y
+aurait-il rien de plus honteux et de plus dommageable que la tempérance,
+lorsque des hommes de ce caractère, pouvant jouir de tous les biens de
+la vie, sans que personne les en empêchât, se donneraient à eux-mêmes
+pour maîtres les lois et les discours et la censure du vulgaire? Comment
+cette beauté prétendue de la justice et de la tempérance ne les
+rendrait-elle pas malheureux, puisqu’elle leur ôterait la liberté de
+donner plus à leurs amis qu’à leurs ennemis; et cela tout souverains
+qu’ils seraient dans leur propre ville? Tel est l’état des choses dans
+la vérité, Socrate, après laquelle tu cours, à t’en croire. La mollesse,
+l’intempérance, la licence, lorsqu’il ne leur manque rien, voilà la
+vertu et le bonheur. Toutes ces autres belles idées, ces conventions
+contraires à la nature, ne sont que des extravagances humaines
+auxquelles il ne faut avoir nul égard.»
+
+Et si l’on venait me répéter que tempérance et abstention constituent le
+vrai bonheur et que «ceux qui n’ont besoin de rien sont heureux», je
+dirai que ceci sans doute est une morale, mais la morale «des pierres et
+des cadavres».
+
+Ne voit-on pas, à consulter sans parti pris et surtout sans hypocrisie
+les opinions des hommes, que la vie heureuse et, pour parler net, la vie
+normale est pour eux le déploiement large d’une volonté libre? Les
+dieux, les héros, les rois sont-ils _moraux_, dans les histoires
+légendaires qu’on raconte en leur honneur; sont-ils moraux, c’est-à-dire
+abstinents, tempérants, respectueux de la justice et de l’égalité entre
+les hommes? Ils sont passionnés, volontaires et capricieux. Ce n’est pas
+à dire qu’ils soient méchants, et c’est encore une adresse sophistique
+des philosophes que donner toujours ce mot de méchant, qui a mauvaise
+couleur, pour équivalent et synonyme d’énergique et de passionné; ils ne
+sont pas méchants, ils ont des énergies et des puissances pour ce qu’on
+appelle le bien et ce qu’on appelle le mal, pour la bienfaisance et pour
+la destruction, pour la générosité et pour la vengeance. Ils sont de
+grandes et belles forces. C’est de ces grandes et belles forces et de
+leur déchaînement, sans frein de pusillanimité et sans entraves de vains
+scrupules, qu’est faite la vie, et notre premier devoir, c’est de vivre;
+le premier devoir d’êtres vivants, c’est de vivre. Il est difficile
+d’admettre une morale dont le premier précepte est l’imitation de la
+mort et dont l’ensemble des préceptes aboutit au suicide. Sous tous ces
+grands mots d’abstinence, de continence, de tempérance, de respect du
+droit, de justice, de sacrifice au bien commun, cherchez attentivement
+et même sans chercher beaucoup vous ne trouverez pas autre chose que
+ceci: le sacrifice de l’individu. Cela n’a pu être inventé que par des
+hommes si faibles qu’en vérité ils étaient tout près de cette demi-mort,
+de cette quasi mort qu’ils recommandaient comme la vertu même. L’idée de
+justice n’est que l’idée de faiblesse triomphant par artifice ou par un
+concours de circonstances. Ce n’est pas une idée vraie, puisque ce n’est
+pas une idée naturelle, puisque ce n’est pas une idée «dérivant de la
+nature des choses[4]», et c’est une idée trop chargée de faiblesse pour
+que dans la pratique il s’ensuive de grandes et belles choses.
+
+ [4] Montesquieu.
+
+Et enfin, de cette morale fausse et de cette morale débile, faire le
+fondement d’une politique, c’est concevoir déjà une politique fausse
+aussi, débile aussi, antinaturelle, énervant et paralysant de parti pris
+les forces naturelles de l’humanité et en particulier du corps social.
+
+Ainsi parlait Zarathoustra, qui s’appelait en ce temps-là Calliclès et
+qui du reste avait plusieurs autres noms harmonieux.
+
+Platon lui répondait ou leur répondait à peu près de la manière
+suivante:
+
+Tout cela est affaire de définitions, et il est bien possible que ce que
+vous appelez la vie soit une espèce de mort, et très analogue à la mort
+elle-même, et que réciproquement ce que vous appelez la mort soit la
+vie, et la vie concentrée et intense, si l’on peut ainsi parler. C’est
+le mot d’Euripide: «Qui sait si la vie n’est pas pour nous une mort et
+la mort une vie?» Entendez: qui sait si ce qui vous semble la vie n’est
+pas la mort même? Cet homme à belles passions et à beaux caprices me
+fait l’effet à moi, comme à un poète sicilien, je crois, non pas d’une
+magnifique force de la nature, comme vous dites, plus en poète, vous
+aussi, qu’en philosophe, mais tout simplement d’un tonneau percé.
+
+Cette partie de l’âme où résident les passions et qui est intempérante,
+comme vous dites vous-même, c’est-à-dire qui ne sait rien retenir, est
+bien un tonneau percé, qui est avide, qui est insatiable et qui laisse
+échapper tout ce qu’il reçoit à mesure qu’il le reçoit et croit le
+saisir. Le passionné est un homme qui puise de l’eau ou du vin dans un
+crible. Il croit boire la vie et il la fait passer à travers lui, pour
+ainsi parler, sans la sentir. Et c’est là ce que vous appelez une force?
+Ne voyez-vous pas que c’est une faiblesse, une impuissance et par
+conséquent quelque chose de très analogue à la mort? En dernière
+analyse, c’est une illusion.
+
+Il est assez naturel à l’homme, à l’homme peu réfléchi surtout, de
+prendre ses faiblesses pour des forces, parce qu’il prend les désirs
+pour des activités. Ne serait-ce pas une erreur? Le désir est une
+instabilité, une impatience, une démangeaison et par conséquent une
+maladie, et la vie toute en désirs est une suite de maladies qui fait de
+l’homme, sinon un mort tout à fait, du moins un éternel moribond. Il me
+semble bien que la force se mesure à l’effort, se sent dans l’effort,
+prend conscience d’elle-même dans l’effort, se définit même, à
+proprement parler, par l’effort, et que, par conséquent, s’il faut un
+plus grand effort pour vaincre les passions que pour les suivre; et si
+même, ce qu’on m’accordera, il en faut beaucoup pour les vaincre et il
+n’en faut aucun pour s’y abandonner, l’homme fort est celui qui contient
+et réprime ses passions et non pas celui qui se laisse mener par elles.
+
+D’où il suit que l’abstinence, la tempérance, le respect du droit,
+l’instinct de justice et l’instinct de sacrifice sont des forces, comme
+je dis, et non pas des faiblesses, comme vous dites.
+
+Je sais bien, et c’est ce qui vous permet de vous livrer à vos
+sophismes, je sais bien qu’il y a une manière d’être juste et une autre
+manière de l’être. Il y a une manière passive. Tels hommes sont
+abstinents, tempérants et respectueux des droits d’autrui et même des
+empiétements d’autrui, par timidité. Ce sont de bonnes bêtes de
+troupeau. Je le reconnais. Mais qui vous dit que ce soit ceux-ci que
+j’approuve et que je donne pour modèles? L’homme qui est selon mon cœur,
+c’est bien le vôtre; c’est bien l’homme digne du nom d’homme, comme vous
+dites très bien, c’est bien l’homme à passions fortes et à fortes
+volontés, mais qui, par raison et vue nette du bien, supprime ses
+passions ou les tourne du côté du bien et fait servir au bien, met au
+service du bien et non au service de ses caprices toute la puissance de
+ces volontés.
+
+Ou encore, si vous voulez, il y a trois classes d’hommes: les timides et
+pusillanimes, et je dis comme vous que ce sont des faibles;--les
+vigoureux et audacieux, qui ne songent qu’à développer leur puissance et
+qu’à satisfaire leurs passions, et vous dites que ce sont des forts, et
+je dis que ce sont des faibles et les plus faibles de tous, et c’est ce
+que je viens de prouver;--et enfin il y a les hommes à passions vives et
+à volonté énergique, qui mettent tout cela au service du bien, qui
+luttent pendant toute leur vie et contre leurs ennemis du dedans, qui
+sont leurs passions mauvaises, et contre leurs ennemis du dehors, qui
+sont les hommes à passions mauvaises; et voilà pour moi les seuls hommes
+forts.
+
+Et quand vous me dites que seuls les hommes forts doivent commander dans
+la cité, je suis parfaitement de votre avis, mais avec ma manière de
+comprendre, et je trouve que vous avez raison au fond, mais en vous
+trompant sur la définition de la force. Pour moi, la force, c’est
+précisément l’idée de justice assez vive pour devenir la passion de la
+justice. C’est cela qui est la force d’un homme et la force d’un État.
+J’identifie la force et la justice, et à cette condition on me fera très
+bien dire que tous les droits et toutes les autorités doivent être à la
+force.
+
+Si l’on préfère, et pour moi ce sera tout à fait la même chose, je vois
+séparément la force et la justice; seulement j’estime que la force, tant
+qu’elle ne s’unit pas à la justice, n’est pas une force, et même est une
+faiblesse et une impuissance; et que, dès qu’elle se joint à la justice,
+elle est une force vraie; et par conséquent c’est encore la justice qui
+est la force, puisqu’elle est la vertu d’efficacité de la force
+elle-même. Vous justifiez la force et vous dites que je voudrais
+fortifier la justice. En langage commun, c’est à peu près cela. En
+langage platonicien, ce n’est pas cela tout à fait. Ce qu’il faut dire,
+c’est ceci: Vous justifiez la force et moi je ne songe pas à fortifier
+la justice; mais j’affirme que c’est la justice qui fortifie la force.
+Il en résulte une parfaite identité entre la force et la justice,
+puisque la force sans la justice est une impuissance.
+
+Voilà ce que j’ai à répondre sur le fond des choses. Pour ce qui est de
+cette idée particulière que ce sont les forts qui doivent commander dans
+la cité et que la justice est une fiction qui a été inventée par les
+faibles pour intimider et museler les forts, je répondrai que je ne
+comprends guère cette logomachie; car enfin qu’entend-on bien par les
+forts? Les forts, ce sont sans doute ceux qui peuvent imposer leur
+volonté. Eh bien, les forts, ce sont les plus nombreux; car il est
+incontestable que dix hommes sont sûrs d’en battre un. Par conséquent,
+c’est la foule qui doit commander, par application exacte et formelle de
+la théorie de Calliclès. Si le droit est à la force, il est au nombre.
+Il n’y a pas de théorie plus précisément démocratique que la théorie
+prétendument aristocratique et soi-disant aristocratique de Calliclès.
+
+On pourra dire que bien longtemps et dans beaucoup de pays encore à
+présent la foule, quoique étant le nombre et par conséquent la force,
+s’est laissée conduire et même opprimer par «les grands», à tel point
+que cela semble d’ordre naturel. Mais dès que la foule _veut_ commander,
+d’après les théories de Calliclès, de ce moment même elle en a le droit,
+parce qu’elle est une force qui se sent force, par conséquent une force
+vraie. Auparavant elle était une force latente, et c’est dire qu’elle
+n’était pas une force. Elle laissait dormir son droit. Ou plutôt elle
+n’avait pas de droit, n’étant pas véritablement la force. Dès qu’elle se
+sent comme force, du même coup elle a le droit. Elle crée son droit dès
+qu’elle en a l’idée, puisqu’il ne lui manquait que d’en avoir l’idée
+pour le posséder.
+
+Donc le droit, c’est la force; la force, c’est le nombre; le nombre a
+raison. Que la foule gouverne et que les «meilleurs» obéissent; que la
+foule soit tout et que les meilleurs ne soient rien; voilà la conclusion
+irréfutable de la doctrine aristocratique de Calliclès; ou plutôt ce
+n’en est même pas la conclusion plus ou moins éloignée, plus ou moins
+proche; c’est ce qu’elle affirme dès son premier mot si son premier mot
+a un sens.
+
+Mais voici les distinctions et les discriminations, à quoi l’on pouvait
+s’attendre. On me dit: «Par les plus forts il ne faut pas entendre ceux
+qui ont à leur disposition le plus de force brutale; il faut entendre
+les plus distingués, les plus savants, les plus compétents, les plus
+courageux, ceux enfin que la langue a qualifiés d’un seul nom et du nom
+qui leur convient: _les meilleurs_.»
+
+Fort bien. L’excellence est en effet une force. Mais de quelle
+excellence me parlera-t-on bien? Car il y en a de plusieurs sortes et
+d’une infinité de sortes. Il y a l’excellence de l’artiste. Un sculpteur
+ou un peintre est excellent, est _aristos_ par comparaison à un foulon,
+à un cordonnier et encore plus à quelqu’un qui ne fait rien du tout. Lui
+confiera-t-on pour cela l’administration de la république? Le bon sens
+répond que non. Mais, s’il vous plaît, cette concession est importante.
+C’est donc à une excellence _particulière_ qu’il faut se ramener et
+qu’il faut s’adresser? C’est donc d’une excellence particulière qu’il
+faut faire état pour savoir à qui l’on confiera les destinées publiques.
+
+Mais de laquelle? De celle de l’athlète, du musicien, du poète ou de
+l’orateur? De l’orateur plutôt, me répondez-vous. Pourquoi? L’orateur
+est-il autre chose qu’un artiste littéraire, qu’un artiste en mots, en
+phrases, en périodes et en cadences? Est-il autre chose qu’un poète en
+prose? On me dira: Comme forme, oui, mais non pas comme fond. Fort bien;
+mais de quel fond parle-t-on? Veut-on dire que la forme d’un orateur,
+c’est son style, et que le fond d’un orateur, c’est sa connaissance des
+affaires publiques? Nous y voilà. Parfait! Mais qu’est-ce que c’est que
+la connaissance des affaires publiques? C’est la connaissance de ce qui
+peut mener à bien les destinées d’un peuple. Eh bien, ce qui peut mener
+à bien les destinées d’un peuple, c’est la justice. C’est la justice
+telle que je l’ai définie, à savoir le sens de l’équitable d’abord et
+ensuite le sens de l’ordre et de la juste distribution des charges et
+des devoirs et des droits et des fonctions. De sorte que nous voilà
+revenus à ce que j’avais dit tout d’abord, qu’il faut organiser l’État
+selon la justice et le faire gouverner par ceux qui la connaissent et
+qui l’aiment.
+
+Nous y sommes revenus par un long détour; mais rien n’était plus utile
+que ce détour; car par lui nous avons appris à reconnaître une chose,
+c’est qu’on peut accepter la théorie de la force, pleinement, quand on
+est partisan de la théorie de la justice, et c’est qu’il y a identité
+entre ces deux doctrines quand on va au fond des choses. De même que
+nous avons accepté que l’homme fort a son droit, oui, parce que le
+véritable homme fort c’est l’homme juste; de même nous acceptons que la
+cité soit dominée par la force, oui; par les hommes forts, oui; parce
+que les seuls hommes forts sont les hommes justes; parce que la force en
+choses d’organisation, de législation et d’administration, c’est la
+compétence, et que la compétence en pareille matière, c’est l’esprit de
+justice.
+
+La théorie de la force n’est donc point le contraire de la théorie de la
+justice; bien comprise, elle s’y ramène; bien débrouillée dans l’esprit
+de ceux qui en sont partisans, elle s’y ramène; bien _accouchée_, elle
+s’y ramène, se confond avec elle et s’y perd.
+
+D’où vient cela? C’est qu’en soi la doctrine de la force n’est pas
+l’antipode de la doctrine de la justice; elle en fait partie. Et c’est
+précisément pour cela que les partisans de la force semblent avoir
+raison. Ils ont raison par delà leurs idées; mais ils ont raison. Ils
+ont raison en ce sens que leurs idées, poussées à l’extrême et beaucoup
+plus loin qu’où ils les voient, sont la vérité. Ils ont raison en ce
+sens que la force conçue populairement, grossièrement, c’est l’anarchie;
+mais que la force conçue après réflexion, vous venez de le voir, c’est
+la compétence, c’est l’ordre résultant de cette compétence et c’est la
+justice, qui se confond avec cette compétence même et qui la constitue.
+
+Regardez les peuples dans leurs relations les uns avec les autres. Qui
+est celui qui l’emporte? Ce n’est pas le plus fort au sens grossier du
+mot, c’est-à-dire le plus nombreux; c’est le plus fort au sens moral:
+c’est le plus sobre, le plus patient, le plus exercé et le mieux
+organisé, c’est-à-dire, au sens large que j’ai donné à ce mot, le plus
+juste; et il est juste aussi qu’il l’emporte et qu’il triomphe.
+
+--Mais il est injuste qu’il opprime!
+
+--Très certainement!
+
+--Eh bien, dans l’oppression qu’il fait subir au peuple, même moins bon
+que lui, il y a une iniquité, qui fait que le peuple _meilleur_ devient
+immédiatement _moins bon_ que le peuple vaincu, et ici nous sommes bien
+en présence de la force, _moins la justice_, triomphant et continuant de
+triompher, et toute votre théorie s’écroule.
+
+--Point du tout; car de deux choses l’une: ou le peuple _meilleur_,
+après avoir vaincu le peuple _moins bon_, ce qui est juste, rendra le
+peuple moins bon semblable à lui-même par une administration
+intelligente et bonne et fraternelle, et le peuple moins bon se fondra
+avec le peuple meilleur et ce sera le triomphe de la justice au lieu
+d’en être le scandale;--ou le peuple _meilleur_ exploitera indignement
+le peuple vaincu, et alors, dans ce peuple sujet et mal administré, il
+aura une faiblesse et non une force, une faiblesse qui lui sera très
+dommageable pendant longtemps et funeste et ruineuse et mortelle à un
+moment donné, et ceci encore sera une revanche et un triomphe de la
+justice; et tout me ramène à croire que la justice a toujours le dernier
+mot.
+
+Il me semble donc que là même où il n’y a, je le reconnais, que la force
+qui règne, c’est à savoir dans les relations de peuple à peuple, une
+justice encore domine, plus lente seulement, mais aussi plus sévère,
+plus rude et plus terrible; et qu’en définitive, c’est la justice qui
+plane sur le monde.
+
+Ce qui est vrai des peuples est vrai des partis. Celui qui veut
+gouverner selon l’injustice et d’après la force brutale peut triompher,
+cela se voit tous les jours; mais en triomphant il affaiblit la patrie,
+parce qu’il contrevient à cette loi qui est que la cité ne vit que de
+justice; et en affaiblissant la patrie, il s’affaiblit lui-même très
+rapidement, et dès lors de deux choses l’une encore: ou il affaiblit
+tellement la patrie qu’elle disparaît devant un peuple meilleur, et
+alors il s’applaudit en disant: «Nous vaincus, la patrie elle-même a
+disparu; si elle avait pu être sauvée, elle l’eût été par cette main»;
+il s’applaudit; seulement ce parti-là est un imbécile et la justice est
+_prouvée_ par la défaite de ce parti;--ou il s’affaiblit lui-même par le
+discrédit où il tombe, sans aller jusqu’à affaiblir la patrie au point
+qu’elle soit ruinée, et il est remplacé au pouvoir par un parti qui,
+tout au moins tant que le précédent régnait, représentait la justice et
+peut-être même la désirait.
+
+Et s’il existe un parti qui ne soit que juste et qui, ne recherchant que
+le bien de la patrie, se confonde avec la patrie même, il est très fort,
+ne dites pas non, parce que, tant que la cité est saine elle revient
+toujours à lui, après des écarts plus ou moins longs, et il est comme
+l’axe même de la vie politique de cette cité. Seulement on ne l’appelle
+pas un parti, en quoi peut-être on a raison; mais, de quelque nom qu’on
+l’appelle, cela ne fait rien aux choses.
+
+Être convaincu que la justice est l’âme même de la cité; ne songer qu’à
+organiser la patrie selon la justice; ne songer qu’à confier le
+gouvernement à ceux-là seulement qui ont le sentiment de la justice et
+la connaissance de la justice, voilà les principes d’où nous étions
+partis et où nous voilà revenus par maïeutique prudente, à ce qu’il me
+semble, et par dialectique serrée, à ce que je crois.
+
+--Impossible de mieux dire que le gouvernement de la cité doit être
+confié aux philosophes!
+
+--Peut-être; il est vrai..., avec une réserve, à une condition.
+
+--Lesquelles donc?
+
+--Avec cette réserve qu’on ne confiera pas le gouvernement aux
+philosophes qui désireront gouverner; et à cette condition qu’on ne
+confiera le gouvernement qu’à ceux des philosophes qui ne voudront pas
+gouverner. C’est très important. Il est étrange que les peuples, en
+général, ne sachent pas distinguer à quel signe il faut reconnaître ceux
+qui sont dignes du pouvoir et capables de l’exercer. C’est si simple! On
+distingue l’homme qui doit être chef à ceci qu’il ne veut pas l’être.
+«Si vous trouvez des gens qui préfèrent au commandement une autre
+condition d’existence et si vous leur confiez le commandement, vous
+aurez une république bien gouvernée... mais partout où des hommes
+pauvres, affamés de biens, aspireront au commandement croyant rencontrer
+là le bonheur qu’ils cherchent, le gouvernement sera toujours mauvais,
+on se disputera l’autorité, on se l’arrachera; et cette guerre intestine
+perdra l’État avec ses chefs... Il faut donc confier l’autorité à ceux
+qui ne tiennent pas du tout à la posséder.»
+
+--Et le véritable philosophe a précisément ce dédain du pouvoir et des
+honneurs, n’est-ce pas?
+
+--Précisément! «Connaissez-vous une autre condition que celle du
+philosophe véritable pour inspirer le mépris des dignités et des charges
+publiques? Il ne faut donc confier l’autorité qu’à celui qui, d’une
+part, est mieux instruit que personne dans la science de commander et
+qui, d’autre part, a une autre vie et d’autres honneurs qu’il préfère à
+ceux que la vie civile lui offre.»
+
+--Et ces deux conditions ne se trouvant réalisées que dans le philosophe
+seul, dans le vrai, «les peuples ne seront bien gouvernés que quand les
+philosophes seront rois».
+
+--«Ou quand les rois seront philosophes.»
+
+ * * * * *
+
+Et Platon étant un philosophe véritable, voyons comment il aurait
+organisé une république sur les bases de la justice et de la force, la
+force, c’est-à-dire la compétence, se confondant pour lui avec la
+justice.
+
+Pour bien se reconnaître ou ne pas trop s’égarer dans cette organisation
+_multiforme_, autrement dit dans ces idées d’organisation politique qui
+ne sont pas toutes très d’accord entre elles et pour ne les ramener qu’à
+des lignes très générales, lesquelles, à la condition de les maintenir
+très générales, ne laisseront pas d’être assez nettes, il faut remarquer
+d’abord, que, tant dans _la République_ que dans _les Lois_, sans
+compter quelques autres ouvrages plus courts, Platon a précisément voulu
+présenter, non pas un seul modèle de constitution politique, mais
+_plusieurs_.
+
+Il en avertit; on ne peut pas lui opposer la multiplicité de ses
+conceptions comme constituant des contradictions: «Ce qu’il y a de mieux
+à faire c’est de proposer la meilleure forme de gouvernement; puis une
+seconde; puis une troisième, et d’en laisser le choix à qui il
+appartient d’en décider. C’est aussi le parti que nous allons prendre,
+en exposant d’abord le gouvernement le plus parfait, puis le second,
+puis le troisième, et en accordant la liberté du choix... à tous ceux
+qui, prenant part à une délibération semblable, voudront conserver,
+chacun selon son goût, ce qu’ils auront trouvé de bon dans les lois de
+leur patrie... Peut-être quelques-uns auront peine à s’accommoder de
+cette méthode, faute d’être accoutumés à un législateur qui ne prend pas
+un ton absolu et tyrannique.»
+
+Or donc voici un premier modèle de gouvernement. C’est la fraternité
+parfaite et par conséquent le communisme absolu.
+
+Il faut, en lisant ce qui suit, savoir à l’avance que Platon ne s’y est
+point tenu du tout et que ce n’est, pour ainsi parler, qu’une boutade
+d’idéal; mais il faut aussi ne pas oublier que c’est le secret rêve
+politique de Platon et que, dans tout ce qu’il dira ensuite de très
+différent, il en restera toujours quelque chose. Nous avons tous ainsi
+une pensée de derrière la tête que nous n’exprimons qu’une fois, que
+peut-être même nous n’exprimons jamais; mais à laquelle tout ce que nous
+disons se rapporte toujours un peu comme à sa source lointaine et qui
+est comme notre folie chère à quoi nous faisons toujours plier un peu ce
+que nous avons de raison:
+
+«L’État, le gouvernement et les lois qu’il faut mettre au premier rang,
+sont ceux où l’on pratique le plus à la lettre, dans toutes les parties
+de l’État, l’ancien proverbe qui dit que tout est véritablement commun
+entre amis. En quelque lieu donc qu’il arrive, ou qu’il doive arriver un
+jour que les femmes soient communes, les enfants communs, les biens de
+toute espèce communs et qu’on apporte tous les soins imaginables à
+retrancher du commerce de la vie jusqu’au nom même de propriété, de
+sorte que les choses mêmes que la nature a données en propre à chacun
+deviennent en quelque sorte communes à tous autant qu’il se pourra,
+comme les yeux, les oreilles, les mains et que tous les citoyens
+s’imaginent qu’ils voient, qu’ils entendent, qu’ils agissant en commun,
+que tous approuvent et blâment de concert les mêmes choses, que leurs
+joies et leurs peines se rapportent aux mêmes objets; en un mot, partout
+où les lois viseront de tout leur pouvoir à rendre l’État parfaitement
+un;--on peut assurer que c’est là le comble de la vertu politique, et
+personne ne pourrait, à cet égard, donner aux lois une direction ni
+meilleure ni plus juste. Dans une telle cité, qu’elle ait pour habitants
+des dieux ou des enfants des dieux, la vie est parfaitement heureuse.
+C’est pourquoi il ne faut point chercher ailleurs le modèle d’un
+gouvernement; mais on doit s’attacher à celui-ci et en approcher le plus
+qu’il se pourra...»
+
+Ceci est donc l’idéal secret de Platon, et pour n’en plus parler
+davantage, puisque lui-même n’y a pas insisté, tout en s’en souvenant
+toujours un peu, remarquons bien qu’il est ici tout à fait dans ses
+principes et dans l’absolu de ses principes. Il est adorateur de la
+justice; or ce qu’il a très bien vu, c’est que la justice absolue, c’est
+la fraternité absolue, que la justice poussée en quelque sorte à son
+idéal se confond avec la fraternité, s’y perd ou plutôt y perd sa forme
+et son nom, mais y vit avec plénitude et y triomphe avec délices.
+
+En effet, la justice proprement dite, c’est le respect des droits de
+chacun; la fraternité, c’est l’amour des droits de chacun, pratiqué avec
+une sorte d’ivresse telle qu’elle abolit le mien et le tien pour être
+bien sûr que personne ne sera lésé. La justice, c’est la fraternité sans
+amour; la fraternité, c’est la justice plus l’amour.
+
+Ou plutôt--car jamais une idée n’est forte que quand elle est ramenée au
+sentiment qui l’inspire, et c’est précisément ce qu’il y a de beau dans
+tout Platon qu’il a parfaitement compris cela--ou plutôt la justice en
+son fond est amour, la justice en son fond est charité. L’esprit de
+justice, c’est de respecter le droit d’autrui. Mais pourquoi le
+respecter? Parce que c’est raisonnable, parce que c’est _d’ordre_. Soit.
+Mais bien plutôt la justice consiste non pas à respecter _mon_ droit
+dans autrui pour qu’il respecte _le sien_ en moi, mais à aimer le droit
+dans autrui sans aucune considération égoïste et simplement parce
+qu’autrui est mon frère. Et alors la justice perd son nom, mais retrouve
+sa source, perd son nom, mais retrouve sa vraie nature. Elle est
+l’instinct de fraternité, et cet instinct peut aller jusqu’à ne pas
+vouloir faire aucune distinction entre le tien et le mien, parce qu’il
+ne voudra faire aucune distinction entre le _moi_ et le _toi_, et ce
+sera la fraternité absolue.
+
+L’abolition du _moi_ et du _toi_ c’est l’établissement--Platon a très
+bien trouvé le mot--du _parfaitement un_, qui est à la fois, parce que
+nous sommes arrivé à l’absolu en pareille matière, l’idéal de la
+justice, l’idéal de l’ordre et l’idéal de l’amour.
+
+Et il est assez amusant, en passant, de remarquer que cet «un» que
+Stirner donne comme la formule de l’individualisme radical, Platon le
+donne comme la formule du communisme pur. Ils ont tous deux raison:
+l’unité se trouve dans l’individu s’opposant _intangiblement_ à tous; et
+se retrouve dans la société si unie et si unanime qu’elle a supprimé les
+individus; l’unité c’est un, ou c’est tous ne faisant plus qu’un; et
+comme «l’_un_» individuel est selon la justice, mais d’une faiblesse
+incurable, il est naturel de rêver un _un_ qui soit composé de tous ne
+faisant plus qu’un, tant ils s’aiment et tant, à s’aimer, ils ont
+supprimé toute personnalité individuelle.
+
+La justice, c’est chacun absolument libre, ou tous si unanimes--voyez
+bien la force du mot--qu’ils n’ont absolument pas besoin de liberté. Les
+deux conceptions sont aussi impratiques et aussi chimériques l’une que
+l’autre, et ce sont toutes les conceptions intermédiaires qui sont ou
+qui peuvent être applicables; mais toutes aussi s’écarteront de l’unité
+et laisseront le regret que l’unité ne soit pas réalisée ni même
+cherchée, ni même aimée; à quoi l’on répondra que cela tient peut-être à
+ce qu’elle est impossible.
+
+Toujours est-il que dans ce qui précède est le rêve sociologique le plus
+cher à Platon et toujours plus ou moins caressé par lui, toujours plus
+ou moins proche de sa pensée, quelque libre et presque vagabonde qu’elle
+ait pu être.
+
+ * * * * *
+
+Et maintenant voyons d’autres «modèles» de gouvernement.
+
+Il est possible que la royauté soit le meilleur des gouvernements. En
+effet, dans un peuple où il n’y a pas, malheureusement, unanimité, et
+tous les peuples en sont là, il y a surtout deux classes d’hommes,
+relativement aux caractères. Il y a les doux et les forts. Les uns et
+les autres ont des qualités. Les forts sont audacieux, entreprenants,
+hardis, persévérants, obstinés. Les doux sont avisés, prudents,
+circonspects, réfléchis, modérés. Et ceux-ci ont tous les défauts qui
+sont les excès de ces qualités, et ceux-là ont tous les défauts que ces
+qualités en quelque sorte supposent. Il est de bon sens que la science
+politique, «la science royale», si l’on nous passe ce mot expressif,
+consistera à tempérer les uns par les autres et à former de ces forces
+diverses, de ces éléments divers, si l’on préfère, comme un tissu
+solide, résistant et souple.
+
+C’est là qu’est la science royale, c’est là qu’est la «politique»
+proprement dite.
+
+On peut appeler, si l’on veut, «tyrannie» l’art «de gouverner un peuple
+par la violence»; on peut et l’on doit appeler «politique l’art de
+gouverner volontairement des animaux bipèdes qui s’y prêtent
+volontiers». Or cet art, nous venons de le voir, est tout simplement un
+art de «tisserand». Il demande de l’adresse, du coup d’œil, de la
+promptitude, de la souplesse, de la douceur, de la force et une
+connaissance très exacte des fils qui doivent composer la trame; car il
+faut que tous servent et que nul ne casse. «C’est l’unique tâche et en
+même temps toute la tâche du tisserand suprême de ne jamais permettre
+que le caractère doux rompe avec le caractère fort et énergique, de les
+mêler par une certaine similitude des sentiments, des honneurs, des
+peines, des opinions, comme par un échange de gages d’union, d’en
+composer un tissu, comme nous avons dit, à la fois doux et solide et de
+leur confier en commun les différents pouvoirs dans les États.»
+
+Or, à supposer que ce soit un sénat qui gouverne, de quoi sera-t-il
+composé? De _forts_ et de _doux_, évidemment, c’est-à-dire de «chefs
+énergiques, excellents dans l’action, mais qui laissent à désirer du
+côté de la justice», et de «chefs modérés qui ont des mœurs prudentes,
+justes et conservatrices; mais qui manquent de décision et de cette
+prompte audace que réclame l’action». Dès lors, dans ce Sénat ainsi
+composé, ou il y aura équilibre des éléments contraires, et ce sera
+comme s’il n’y avait pas de gouvernement; ou l’un des deux éléments aura
+la majorité, et le gouvernement sera soit un gouvernement trop faible,
+soit un gouvernement trop violent.
+
+Il semble donc bien que ce ne soit pas un sénat qui puisse être «le
+tisserand». Le seul tisserand possible est un homme bien doué, qui, par
+sa nature si les dieux l’ont ainsi voulu, par la situation indépendante
+et supérieure que la naissance ou le mode d’élection lui auront faite,
+ne sera ni un violent ni un faible et saura se servir adroitement, en
+les entremêlant selon la science royale, des _doux_ et des _forts_
+également placés à sa disposition souveraine.
+
+C’est très évidemment à cette conclusion que tend Platon dans le
+_Politique_. Et c’est aussi de cette conception qu’il s’inspire dans les
+_Lois_ quand il dit, sans s’expliquer assez, qu’il met au premier rang
+la tyrannie intelligente secondée par un législateur habile, au second
+rang le gouvernement monarchique (à pouvoirs restreints et «enchaîné par
+les lois»), au troisième rang «une certaine espèce de démocratie (celle
+probablement qui délègue ses pouvoirs à un très petit nombre de chefs),
+au quatrième l’oligarchie, détestable «parce que c’est dans l’oligarchie
+qu’il y a le plus de maîtres (souvenir des _Trente tyrans_), et quand il
+dit: «La première chance de bonne législation, c’est qu’il y ait un
+tyran jeune, tempérant, doué de pénétration, de mémoire, de courage et
+de grands sentiments; la seconde, c’est qu’il se trouve deux chefs tels
+que celui que je viens de peindre; la troisième lorsqu’il y en a trois;
+et en un mot la difficulté de l’entreprise croît avec le nombre de ceux
+qui gouvernent et, au contraire, plus ce nombre est petit, plus
+l’entreprise est facile.»
+
+Et voilà des conclusions éminemment monarchiques; mais, d’autre part,
+Platon reconnaît en souriant, et dans le _Politique_ et dans les _Lois_,
+que ce bon tyran est une chimère, que «l’on ne voit point paraître dans
+les villes comme dans les essaims d’abeilles de roi tel qu’il l’a
+dépeint, qu’on aimerait dès qu’on le verrait, et qui constituerait la
+seule forme de gouvernement qu’approuve la raison»; et aussi que «rien
+ne serait plus facile que d’établir de bonnes lois, supposé ce bon
+tyran; mais que ceci doit être dit à la manière des oracles,
+c’est-à-dire comme une fable».
+
+Cherchons donc, pour le cas où seraient reconnus impraticables et le
+communisme conventuel et la tyrannie intelligente, un autre modèle
+encore de gouvernement.
+
+Nous avons parlé tout à l’heure incidemment de démocratie et
+d’oligarchie. Ajoutez-y la «tyrannie», non pas celle que nous
+envisagions tout à l’heure, c’est à savoir le pouvoir absolu d’un sage;
+mais la tyrannie telle qu’elle est connue dans les villes grecques,
+c’est-à-dire le despotisme d’un homme médiocre ou très ordinaire. Soit
+donc: la démocratie, le despotisme, l’oligarchie.
+
+«Sur ces trois il faut peut-être remarquer que _ce ne sont point des
+gouvernements_. Ce ne sont point des gouvernements, ce sont des factions
+constituées.» On veut dire par là que l’autorité n’y est pas exercée de
+gré à gré; le pouvoir seul est volontaire et l’obéissance ne l’est pas.
+«Les chefs», sous quelque régime que ce soit de ces trois régimes,
+«vivent toujours dans la défiance à l’égard de leurs sujets et ne voient
+qu’avec peine en eux la vertu, la richesse, la force et le courage; et
+surtout ils ne souffrent pas qu’ils deviennent guerriers».
+
+Vérifiez pour les trois formes de gouvernement en question. Un despote a
+pour sujets _tous_ les citoyens; il ne veut chez _aucun_ d’eux ni
+richesse (c’est une force), ni vertu, ni courage, ni intrépidité
+guerrière. Nous avons un exemple très intéressant de cela dans le
+gouvernement des Perses. «Avez-vous remarqué qu’avec le temps leur
+puissance a toujours été s’affaiblissant, ce qui vient, selon moi, de ce
+que les rois ayant donné des bornes trop étroites à la liberté de leurs
+sujets et ayant porté leur autorité jusqu’à la tyrannie, ont ruiné par
+là l’union et la communauté d’intérêts qui doit régner entre tous les
+membres de l’État. Cette union une fois détruite, les princes, dans
+leurs conseils, ne dirigent plus leurs délibérations vers le bien de
+leurs sujets et l’intérêt public; ils ne pensent qu’à agrandir leur
+domination et il ne leur coûte rien de renverser les villes et de porter
+le fer et le feu chez des nations amies, lorsqu’ils croient qu’il leur
+en reviendra le moindre avantage. Comme ils sont cruels et impitoyables
+dans leurs haines, on les hait de même; et quand ils ont besoin que les
+peuples s’arment et combattent pour leur défense, ils ne trouvent en eux
+ni concert ni ardeur à affronter les périls. Quoiqu’ils mettent sur pied
+des millions de soldats, ces armées innombrables ne leur sont d’aucun
+secours pour la guerre. Réduits à prendre des étrangers à leur solde,
+comme s’ils manquaient d’hommes, ils mettent dans ces mercenaires tout
+l’espoir de leur salut. Outre cela, ils sont contraints d’en venir à un
+tel point d’extravagance qu’ils proclament par leur conduite que ce qui
+passe pour précieux et estimable chez les hommes n’est rien au prix de
+l’or et de l’argent... Nous avons assez montré que le désordre des
+affaires de Perse vient de ce que l’esclavage dans les peuples et le
+despotisme dans le souverain y sont portés à l’excès. Nous n’en dirons
+pas davantage... Ce gouvernement est la plus grande maladie d’un État.»
+
+Une oligarchie, de son côté, a pour sujets tous les citoyens, moins
+trente, je suppose, ou cent: elle ne veut de richesse, de courage, de
+force et de vertu que chez ces trente ou ces cent qui sont elle-même, et
+elle se défie de ces forces et surtout d’une grande vertu guerrière,
+d’un Thrasybule, dans le cas où l’une de ces forces apparaît en dehors
+des trente ou des cent personnages qui constituent l’oligarchie.
+
+La démocratie enfin a pour _sujets_ tous ceux précisément qui sont
+riches, ou forts, ou vertueux ou courageux, puisqu’elle est le
+gouvernement des faibles qui se sont coalisés pour exclure les forts.
+Elle se vante d’être le gouvernement de tous par tous, mais elle n’est
+que le gouvernement de tous par le plus grand nombre et par conséquent
+l’oppression du petit nombre par le grand. Elle est une faction très
+vaste, mais elle est une faction. Elle est la faction des petits. Elle a
+pour _sujets_ tous ceux qui sont grands ou qui pourraient l’être; elle
+se défie de ces sujets-là, tout comme le despotisme et l’oligarchie se
+défie des siens et elle les tient rudement en bride.
+
+En un mot, la démocratie est une faction sous le règne de laquelle tout
+ce qui a une supériorité quelconque est déclaré à la fois sujet et
+suspect.
+
+Surtout, il n’est pas besoin de le dire, ce gouvernement, comme les deux
+autres, peut-être plus, se défie de la vertu militaire, qui est en effet
+pour lui la plus dangereuse. Ce gouvernement n’est donc, comme les deux
+autres, qu’une faction et non un gouvernement proprement dit,
+c’est-à-dire qu’il est un gouvernement d’oppression, un gouvernement
+_qui a des sujets_ et non un gouvernement «de gré à gré».
+
+Il offre, lui, une particularité assez curieuse. C’est que, à supposer
+tous les gouvernements du monde violant les lois, y compris la
+démocratie, à supposer cela, la démocratie est le meilleur des
+gouvernements; et, à supposer tous les gouvernements du monde observant
+les lois, y compris la démocratie, à supposer cela, la démocratie est le
+pire des gouvernements.
+
+Sous le règne général et universel de la licence, c’est dans la
+démocratie qu’il vaut le mieux vivre. Sous le règne général et universel
+de la loi, c’est dans la démocratie que la vie est la plus mauvaise.
+
+Voici pourquoi. Un roi, une oligarchie, une aristocratie (oligarchie
+plus nombreuse), gouvernant despotiquement, sont féroces; gouvernant
+selon les lois, font des lois à peu près raisonnables et par conséquent
+gouvernent assez bien. Une démocratie gouvernant despotiquement est
+surtout capricieuse; elle peut être féroce, mais par accès et n’aura pas
+plus de suite dans la férocité que dans le reste. Mais gouvernant selon
+les lois, comme elle ne peut faire que des lois stupides, elle
+constituera un gouvernement dont tous les actes seront une suite de
+sottises et d’injustices, peut-être de férocités, par cette raison que
+la férocité qu’elle n’a pas en elle-même elle peut l’avoir mise dans la
+loi, et nous supposons en ce moment qu’elle gouverne selon la loi.
+
+Elle est donc le pire des gouvernements si tous observent la loi et le
+meilleur si tous la violent. Triste et misérable supériorité du reste,
+puisqu’elle n’existe ou n’existerait que dans un monde où tout serait à
+l’envers et anormal.
+
+Mais encore ceci explique pourquoi aux esprits simples la démocratie
+paraît le remède, _soit_ dans un monde où ne règne partout que la force
+brutale, et alors ces esprits simples ont relativement raison; _soit_
+dans un état où règne la force brutale et où les esprits simples, ne
+sachant voir que ce qu’ils ont sous les yeux, s’imaginent que le monde
+entier est dans les mêmes conditions, et dans ce cas les esprits simples
+se trompent; mais rien n’est plus naturel que leur erreur.
+
+Pour en revenir, sinon au plus curieux, du moins au plus important de ce
+qui précède, retenons ceci que despotisme, oligarchie, démocratie ne
+sont pas des gouvernements; mais des factions exploitant des sujets,
+comme un peuple conquérant exploitant des tributaires.
+
+Et maintenant si 1º communisme, 2º tyrannie d’un sage, sont des
+gouvernements appartenant à la catégorie de l’idéal et par conséquent,
+sinon écartés, du moins réservés; si, d’autre part, despotisme,
+oligarchie et démocratie ne méritent même pas le nom de gouvernement, de
+quel côté allons-nous nous tourner?
+
+Il est assez naturel que nous jetions les regards vers le gouvernement
+de Sparte, qui a une très grande réputation parmi les hommes. Le
+gouvernement de Sparte est une royauté-aristocratie, ou, pour mieux
+dire, une aristocratie qui conserve quelques traces de royauté. Il y a
+deux rois, ce qui déjà n’est plus royauté, et ces deux rois tempèrent
+l’un l’autorité de l’autre. Il y a un Sénat qui «dans les matières
+importantes contrebalance encore le pouvoir des rois.» Il y a enfin des
+éphores qui sont à la fois comme les censeurs des mœurs, les correcteurs
+de la jeunesse et les surveillants des rois. Le gouvernement de Sparte
+est un gouvernement équilibré. Il a admis une certaine quantité de
+démocratie, si l’on peut ainsi parler, par l’institution de son
+assemblée populaire (_Démos_), qui elle aussi surveille, réclame,
+proteste, donc a son influence, mais ne gouverne pas. Le gouvernement de
+Sparte est équilibré.
+
+Sa force est là. Car «on peut dire assez raisonnablement qu’il n’y a que
+deux constitutions politiques, d’où naissent toutes les autres: la
+monarchie et la démocratie. Chez les Perses la monarchie et chez les
+Athéniens la démocratie sont portées au plus haut degré» et sont sans
+contrepoids, «et toutes les autres constitutions sont, comme je le
+disais, composées et mélangées de ces deux-là. Or il est absolument
+nécessaire qu’un gouvernement tienne de l’une et de l’autre si l’on veut
+que la liberté, les lumières et la concorde y règnent, trois choses qui
+sont telles que si une seule manque le gouvernement n’est pas bon.»
+
+Le gouvernement de Sparte est donc un bon «modèle», et nous ne cesserons
+probablement pas de songer un peu en lui pendant tout le temps que nous
+tracerons les lignes générales du gouvernement que nous souhaitons.
+
+Quel est donc enfin le gouvernement selon nos vœux? D’après ce que nous
+avons dit, nous ne sommes pas loin de le savoir. Ce qui _devrait_
+gouverner, c’est la science du gouvernement; on nous accordera cette
+vérité; la science du gouvernement ne peut être que dans un petit nombre
+d’hommes ou dans un seul, si tant est qu’elle soit quelque part et non
+point sans doute dans la multitude qui ne sait rien et qui par
+conséquent ne sait pas ce qu’il est le plus difficile de savoir.
+
+Ce qui _devrait_ gouverner, après la science politique et du reste
+concurremment avec elle, c’est la sagesse et, pour parler plus
+humainement, le bon sens. Or le bon sens n’est que dans un très petit
+nombre, et le propre des foules c’est d’être folles, d’où suit que le
+propre des démocraties c’est d’être insensées. Sachons bien dire que la
+démocratie c’est l’anarchie et que ce ne peut être autre chose que par
+accident et assez court: «Lorsqu’un État démocratique, dévoré d’une soif
+ardente de liberté, est gouverné par de mauvais échansons qui la lui
+versent toute pure et la lui font boire jusqu’à l’ivresse... il ne se
+peut pas que, dans cet état, l’esprit de liberté ne s’étende point à
+tout. Il pénètre dans l’intérieur des familles, les pères s’accoutumant
+à traiter leurs enfants comme leurs égaux et même à les craindre, les
+enfants s’égalant à leurs pères et n’ayant pour eux ni crainte ni
+respect. Il pénètre dans l’éducation, les maîtres craignant et ménageant
+leurs disciples, et ceux-ci se moquant de leurs maîtres et de leurs
+gouverneurs. Il s’étend aux relations de mari à femme et de femme à
+époux. Il s’étend en vérité jusqu’aux animaux: les chevaux et les ânes,
+accoutumés à marcher tête levée et sans se gêner, heurtent tous ceux
+qu’ils rencontrent si on ne leur cède le passage, et vous n’ignorez pas,
+puisqu’aussi bien c’est devenu proverbe, que les petites chiennes y sont
+exactement sur le même pied que leurs maîtresses.»
+
+La démocratie est donc insensée en soi. Il est à peine besoin d’ajouter
+qu’elle est funeste en ses derniers effets comme en elle-même, puisque,
+comme elle a pour principe, si l’on peut ainsi parler, «le mépris des
+lois écrites et non écrites, c’est de cette forme de gouvernement si
+belle et si charmante que naît infailliblement le gouvernement sans
+lois, c’est-à-dire le despotisme».
+
+Notre gouvernement sera donc, pour toutes ces raisons, dont une
+suffirait, essentiellement antidémocratique. Au fond, c’est à ceci que
+Platon tient essentiellement, et l’on peut dire uniquement. Sa
+promenade, en apparence nonchalante, à travers les différentes formes de
+gouvernement, était secrètement dirigée par cette idée maîtresse et l’on
+pourrait dire par cette idée tyrannique. S’il a écarté la tyrannie,
+l’oligarchie et la démocratie, comme _n’étant pas des gouvernements_,
+mais des factions usurpatrices du pouvoir, c’était surtout pour écarter
+la démocratie, _puisque_ de la tyrannie il donne comme très acceptable
+et même divine une forme particulière qui serait la royauté d’un sage;
+puisque de l’oligarchie il donne comme excellente une forme
+particulière, l’aristocratie, qui n’est que l’oligarchie élargie, et
+puisque de la démocratie seule il ne donne comme acceptable aucune
+forme.
+
+--Si! me dira-t-on, le communisme!
+
+--Je veux bien, pour un instant; et dès lors la symétrie, chère à
+Platon, serait parfaite. Six gouvernements, c’est-à-dire
+trois:--despotisme sous sa forme détestable: la tyrannie d’un médiocre
+ou d’un quelconque; despotisme sous sa forme excellente: la tyrannie
+d’un infaillible;--aristocratie sous sa forme odieuse et funeste:
+l’oligarchie; aristocratie sous sa forme excellente: le pouvoir d’un
+assez grand nombre exercé conformément à des lois;--démocratie sous sa
+forme stupide: le despotisme capricieux de la foule, la seule loi du
+nombre; démocratie sous sa forme miraculeuse: la communauté absolue et
+l’unanimité absolue entre frères.
+
+Oui, l’on ne se tromperait pas complètement et surtout on serait
+interprète ingénieux à prendre les choses ainsi.
+
+Mais, comme, en donnant l’aristocratie pour la forme bonne de
+l’oligarchie, il est très sérieux, entre dans le détail, donne des
+exemples tirés de la réalité;--comme, en présentant la forme bonne de la
+tyrannie, il est très sérieux, ne fournit pas, à la vérité, et pour
+cause, étant donné le temps où il parle, d’exemples tirés de la réalité,
+mais trace nettement la psychologie du tyran bon et éclairé, prévoit
+Marc-Aurèle, et, en définitive, laisse entendre que le roi à désirer, le
+roi ayant «la science royale», ce serait Socrate ou lui-même;--et comme
+enfin, quand il parle du communisme, c’est comme d’un gouvernement idéal
+et sidéral fait pour les «demi-dieux» et qu’il faut mentionner seulement
+(car il sait bien pourquoi il le mentionne) afin d’en retenir quelque
+chose pour _une partie_ de l’État modèle dont il veut tracer le
+tableau;--j’en reviens à dire qu’il a considéré la démocratie comme un
+gouvernement mauvais qui ne peut pas avoir de forme bonne; comme le seul
+gouvernement qui ait sa forme mauvaise sans avoir sa forme acceptable,
+et qu’en faisant, comme négligemment, sa revue de tous les gouvernements
+possibles, il n’était pas sans le secret dessein de le faire de telle
+sorte que toutes les fois qu’il rencontrerait la démocratie il
+l’écartât, toujours avec plus d’indignation ou d’ironie.
+
+Le gouvernement selon Platon sera donc essentiellement
+aristocratique.--Il sera _de plus_ essentiellement conservateur.--Il
+sera _de plus_ communiste, là où il pourra l’être, et relativement
+«socialiste», pour nous servir d’un mot vague qui s’expliquera tout à
+l’heure, là où il ne pourra pas être communiste.
+
+Notre gouvernement sera socialiste _en ce sens que par esprit socialiste
+on peut entendre le désir qu’il n’y ait dans l’État ni richesse ni
+misère_ et que nous prendrons toutes les dispositions possibles pour
+qu’il n’y ait dans notre république ni riches ni misérables, mais
+seulement des pauvres, c’est-à-dire des hommes de fortune médiocre.
+«Nous prendrons bien garde de donner entrée dans notre État à deux
+choses, la richesse et la misère, parce que l’une engendre la mollesse,
+la fainéantise et l’amour des nouveautés; l’autre la bassesse, l’envie
+de mal faire et, elle aussi, l’amour des nouveautés.»--Dans ce dessein
+nous ferons un partage égal des terres entre les citoyens de la plèbe et
+nous défendrons que la part ainsi dévolue à chaque citoyen «entre jamais
+dans aucun contrat de vente ou d’achat». Nous attacherons à cette loi
+fondamentale un caractère religieux en affirmant aux citoyens que la
+part de chacun est «consacrée aux dieux»; en réglant que «les prêtres et
+prêtresses, dans les premiers, seconds et même troisièmes sacrifices,
+prieront les dieux de punir d’une peine proportionnée à sa faute
+quiconque vendra sa terre et sa maison, quiconque l’achètera; en gravant
+le nom de chaque citoyen avec la désignation de la part qui lui est
+échue sur des tables de cyprès qui seront exposées dans les temples pour
+servir d’instruction à la postérité», etc.
+
+Ces règles sont dures et surtout paraîtront telles à des Athéniens. Nous
+reconnaîtrons de bonne grâce qu’elles ne sont point applicables dans
+toute leur rigueur; et, pour qu’on ne nous accuse pas d’être
+chimériques, ce que nous ne sommes nullement, nous dirons: «Il faut
+convenir qu’il est comme impossible que nous rencontrions des hommes qui
+ne murmurent point contre un tel établissement; qui souffrent qu’on
+règle la mesure de leur bien et qu’on la fixe pour toujours à une
+fortune médiocre. On regardera peut-être cela comme un songe et l’on
+pensera que c’est là disposer d’un État et de ses habitants comme on
+dispose de la cire. Ne pensez pas que nous ignorions ce qu’il y a de
+vrai dans ces objections. Seulement dans toute entreprise nous croyons
+qu’il est très conforme au bon sens que celui qui en dresse le plan y
+fasse entrer tout ce qu’il y a de plus beau et de plus vrai et que, s’il
+rencontre ensuite dans l’exécution quelque chose d’impraticable, il le
+laisse de côté, de façon pourtant qu’il s’attache à ce qui en approche
+davantage...»
+
+En second lieu, notre gouvernement sera essentiellement conservateur;
+c’est-à-dire qu’il sera selon les lois et qu’on changera les lois le
+moins possible et le moins souvent possible. Nous savons ce qu’il y a à
+dire et ce que nous avons dit nous-même contre les lois, qui ne sont pas
+souples, qui n’ont pas d’intelligence particulière, d’intelligence pour
+chaque cas, qui, en d’autres termes, ont comme une intelligence générale
+et abstraite et qui ne valent certainement pas un homme d’intelligence
+vivante, ployable à toute circonstance et du reste supérieure; mais
+comme, d’une part, cet homme est difficile à trouver, et comme, d’autre
+part, les lois antiques et respectées sont un élément de conservation,
+le principe même le plus fort de conservation, nous nous attacherons aux
+Lois; nous les considérerons comme nous l’avons fait autrefois dans le
+_Criton_, un peu par fiction, mais avec un sentiment profond de
+l’utilité sociale, comme des mères nourrices du citoyen, tout en
+reconnaissant que le citoyen, s’il se sent lésé par ses nourrices au
+point d’avoir la tentation de les battre, a toujours le droit de changer
+de patrie; et de cette façon nous serons essentiellement et
+régulièrement conservateurs, non pas conservateurs par passion, par
+archaïsme, par régressions capricieuses, mais par sentiment précis et
+inscrit quelque part de la continuité de la cité.
+
+Cet esprit de conservation, qui n’est pas autre chose que le patriotisme
+même, car le patriotisme a ceci de particulier qu’il se saisit dans le
+passé et non, ou beaucoup moins, dans le présent, doit présider à toutes
+choses, aux ouvrages littéraires, aux ouvrages poétiques, aux arts, aux
+jeux, qui sont des arts populaires. Les innovations des poètes, des
+musiciens, des organisateurs de jeux sont des malheurs publics; parce
+que ce sont et des signes et des causes de mépris à l’égard du passé,
+c’est-à-dire de mépris à l’égard de la patrie même.
+
+Cette législation conservatrice sera toute pénétrée de moralité et même
+tâchera de ne pas être autre chose que la moralité elle-même. Elle
+interdira le meurtre et le vol, comme toutes les législations
+humaines[5], en tenant compte, pour le meurtre, de la différence entre
+la préméditation et la colère. Elle interdira sévèrement l’adultère, le
+concubinage et la pédérastie, qui sont, chacun à sa manière, contraires
+à la perpétuité de la race et destructeurs de la force de la cité.
+
+ [5] Avec d’assez curieuses distinctions. Si un enfant blesse son père
+ ou sa mère avec préméditation, il sera puni de mort; si un frère
+ blesse sa sœur ou la sœur son frère avec préméditation, peine de
+ mort. Mais si un mari blesse sa femme ou la femme son mari _avec
+ l’intention de s’en défaire_, simple bannissement. Faut-il voir là
+ cette idée que le meurtre conjugal a toujours des circonstances
+ atténuantes?
+
+Cette législation aura pour principe essentiel, sinon unique,
+l’amendement du coupable, «car aucune peine infligée dans l’esprit de la
+loi n’a pour but le mal de celui qui la souffre; mais son effet doit
+être de le rendre meilleur ou moins méchant». Mais je dis «principe
+essentiel» et non «unique»; car dans le cas de crime monstrueux commis
+par un homme d’excellente éducation, le juge pourra estimer qu’il a
+affaire à un homme incurable et lui infliger la mort, mal qui est «le
+moindre des maux pour lui» et châtiment «qui pourra servir d’exemple aux
+autres».
+
+Cette législation sera appliquée par des magistrats élus. L’élection des
+magistrats sera faite par un collège électoral composé de tous ceux qui
+auront une charge ou fonction publique dans l’État. Tous les tribunaux
+auront au-dessus d’eux une cour suprême, dite assemblée des gardiens des
+lois. Ces gardiens des lois seront également élus; ils le seront d’une
+façon assez compliquée: les citoyens portant les armes ou qui les auront
+portées autrefois dresseront une liste de trois cents noms; sur ces
+trois cents noms, par une série d’éliminations successives, _le peuple
+tout entier_ finira par en réserver trente-sept, et ces trente-sept
+seront les gardiens des lois et constitueront la cour suprême, qui aura
+ainsi une origine demi-aristocratique, demi-démocratique.
+
+Et, en troisième lieu, notre gouvernement sera aristocratique et, _dans
+la partie de l’État qui sera organisée aristocratiquement_, il aura un
+caractère communiste très accusé et presque absolu. Car le communisme a
+été jugé chimérique pour le corps tout entier de la nation. Mais, en
+tant qu’il est l’idéal même, il peut être appliqué et doit l’être à une
+portion de la nation, c’est à savoir à la meilleure.
+
+Au-dessus du peuple agricole, au-dessus du peuple artisan, au-dessus
+même des magistrats d’ordre judiciaire ou d’ordre civil, il y aura une
+caste, celle des guerriers, protecteurs et défenseurs de la cité, âme
+vivante et armée de la République. Ces guerriers pratiqueront la
+communauté des biens de la manière la plus pure; car ils n’auront point
+de biens. Ils seront absolument pauvres. «Aucun d’eux n’aura rien qui
+soit à lui seul et ils n’auront à eux tous ni maison ni magasin où tout
+le monde ne puisse entrer. Ils seront nourris par les autres citoyens,
+par l’État, de telle sorte qu’ils n’aient ni trop de nourriture ni trop
+peu pour l’année. On leur fera entendre que les dieux ont mis dans leur
+âme de l’or et de l’argent divin et qu’ils n’ont par conséquent aucun
+besoin de l’or et de l’argent des hommes et qu’il ne leur est pas permis
+de souiller la possession de cet or immortel par l’alliage de l’or
+terrestre... et qu’ainsi ils sont les seuls entre les citoyens à qui il
+soit défendu de manier, de toucher même ni or ni argent, d’en garder
+sous leur toit, d’en mettre sur leurs vêtements, de boire dans des
+coupes d’or et d’argent; et que _c’est là l’unique moyen de se conserver
+eux et l’État_.»
+
+Quant à leurs femmes et quant à leurs enfants, elles leur seront
+communes, ils leur seront communs, à tous tant qu’ils seront. «Les
+femmes de nos guerriers seront communes toutes à tous; aucune d’elles
+n’habitera en particulier avec aucun d’eux; les enfants seront communs
+et les parents ne connaîtront pas leurs enfants ni les enfants leurs
+parents.» Cela est de toute importance et de toute nécessité pour le
+salut de la République. Car ce qu’il faut, c’est que les gardiens de
+l’État se considèrent comme des frères et comme les membres d’une
+famille aussi étroitement unie que possible. Il faut que chacun d’eux
+«croie voir dans les autres un frère ou une sœur, un fils ou une fille,
+ou quelque parent dans le degré ascendant ou descendant», et pour qu’ils
+ne se traitent pas ainsi de bouche seulement, et pour que leurs actions
+répondent à leurs paroles, et pour que leurs paroles ne soient que
+l’expression même de leurs actes, et «pour qu’ils aient à l’égard de
+ceux à qui ils donnent le nom de père tout le respect, toutes les
+attentions, toute la soumission que la loi prescrit aux enfants envers
+leurs parents», il faut que réellement tous puissent et doivent se
+considérer comme les membres d’une seule et même famille[6].
+
+ [6] C’est une question de savoir si Platon a entendu la communauté des
+ biens, des femmes et des enfants, de tous les citoyens ou seulement
+ de la caste des guerriers. Quelques-uns ont cru qu’il l’entendait de
+ tous les citoyens. Et il faut reconnaître que quelques textes les
+ ont presque autorisés à en juger ainsi. Platon dit, au livre V de
+ _la République_: Le plus grand bien de l’État, n’est-ce pas ce qui
+ en lie toutes les parties et le rend _un_? Or, quoi de plus propre à
+ former cette union que la communauté des plaisirs et des peines
+ entre _tous_ les citoyens, lorsque _tous_ se réjouissent des mêmes
+ bonheurs et s’affligent des mêmes malheurs?... Supposez-les tous
+ également touchés des mêmes choses, l’État jouira d’une parfaite
+ harmonie parce que tous ses membres ne feront plus, pour ainsi
+ parler, qu’un seul homme.»--Et, au début du livre VIII de ce même
+ ouvrage, il écrit: «C’est donc une chose bien reconnue entre nous
+ que dans un État bien gouverné, tout doit être commun, les femmes,
+ les enfants, l’éducation, les exercices...»--Mais d’abord il faut se
+ souvenir que Platon pensant que l’État idéal, irréalisable, serait
+ en effet l’État de communauté absolue, il lui arrive ici et là--très
+ rarement--de se souvenir secrètement de cette idée et de dire de
+ l’État tout entier ce qu’il ne pense _pratiquement_ que des
+ guerriers; et ensuite il faut lire de près tout le chapitre V de la
+ _République_, qui est celui où il organise pratiquement
+ l’aristocratie de son État; il faut lire surtout la partie de ce
+ livre où il donne les raisons pourquoi la communauté des biens et
+ des femmes est nécessaire aux guerriers, et l’on verra bien que,
+ très nettement, il a restreint la communauté des biens, des femmes
+ et des enfants aux guerriers seuls, et pour des raisons qui, ne
+ s’appliquant qu’aux «gardiens de l’État», qu’à ceux qui ont pour
+ mission de défendre et de protéger la République, montrent assez,
+ par cette restriction même, que ce n’est qu’à la caste guerrière que
+ Platon, en définitive, juge bon d’imposer ce régime.
+
+Cette idée, si discutée, il faut surtout la comprendre exactement. Par
+cette caste communiste, Platon a surtout et même uniquement songé à
+confier la garde et la défense de la cité à un ordre monastique. Il a
+pensé que la cité ne pouvait être défendue avec désintéressement que par
+un ordre faisant vœu de pauvreté et même d’absence de tout bien et
+renonçant aux joies et aux douceurs du foyer et de la famille. Il a
+voulu créer, au service de l’État, une Église armée.
+
+L’Église catholique n’a pas fait, au fond, autre chose pour la défense
+de la foi que ce que Platon institue pour la défense et la protection de
+la patrie. L’Église, ou un ordre monastique, renonce à la propriété
+individuelle et à la famille, pour établir entre ses membres une
+solidarité étroite et une fraternité absolue et, par ces moyens, pour
+être fort. Platon fait d’avance de même, avec une singulière puissance
+de prévision, ou plutôt avec une singulière pénétration de psychologue,
+de moraliste et de politique.
+
+Seulement, au lieu du vœu de chasteté, à quoi il n’aurait pas fallu
+songer parmi les Grecs, il institue la communauté des femmes, qui
+certainement n’est pas la même chose, la chasteté en pareille affaire
+étant la véritable force, mais qui, ne le dissimulons pas, n’est pas
+chose si extrêmement différente; d’une part procédant du même principe,
+à savoir du mépris de la femme; d’autre part ayant en partie les mêmes
+effets, c’est-à-dire interdisant au prêtre-soldat le foyer et la
+famille, et le réservant ainsi à sa tâche, et le forçant à n’avoir et à
+ne connaître d’autre famille que son armée, et en définitive le laissant
+moine. Un moine à qui il serait permis quelquefois de consentir aux
+exigences de son tempérament, mais à qui du reste toute union durable
+avec une femme et toute paternité seraient interdites, comme toute
+fortune, comme toute propriété, comme toute aisance, voilà le guerrier
+de Platon.
+
+Pourquoi ces rigueurs? Pour qu’il soit fort, pour qu’il soit guerrier et
+pour qu’il ne soit que guerrier. Par ceci Platon rejoint Nietzsche,
+qu’ailleurs il combat si énergiquement sous le nom de Calliclès ou sous
+un autre. Il veut faire une race de _surhommes_, énergique, intrépide,
+désintéressée, c’est-à-dire d’un désintéressement individuel absolu;
+toute tournée du côté de la gloire et des grandes choses, extrêmement
+dure pour elle-même et aussi pour les autres, mais surtout pour
+elle-même, détachée des ambitions matérielles et des liens alourdissants
+et affaiblissants, élite sept fois trempés de l’humanité et si digne de
+la conduire qu’elle mérite presque de l’opprimer.
+
+Pour parler plus simplement, il veut faire une aristocratie et une
+aristocratie qui soit aristocratie autrement que de nom et par le hasard
+des circonstances, mais qui soit aristocratie et qui reste telle, et qui
+se fasse telle continuellement par un régime de vie tout spécial et par
+une règle d’ordre toute particulière.
+
+On ne commande qu’à la condition de se distinguer de telle sorte qu’on
+ne puisse plus, en eût-on la tentation, se confondre avec la foule, y
+rentrer ou même lui ressembler. Platon veut faire une aristocratie
+véritable et qui dure.
+
+A la vérité, il ne s’y prend pas très bien, ce me semble. Pour la
+pauvreté, rien de mieux. Nietzsche se trompe en voulant ses _surhommes_
+riches et fastueux. Une aristocratie peut être riche collectivement,
+mais ses membres doivent pratiquer la pauvreté et mépriser l’argent
+d’une façon absolue. C’est une force, et c’est ce qui montre leur force.
+Celui-là est un chef et reconnu pour tel, qu’on sait qui ne peut ni être
+corrompu ni se corrompre.
+
+Mais la communauté des femmes et la famille collective est une sottise.
+Il y a deux moyens de constituer une élite; mais non pas un troisième.
+Ou l’élite sera chaste, ne connaîtra pas la femme et ne voudra pas la
+connaître et se recrutera par cooptation ou adoption, et si elle reste
+dans les termes de cette institution avec rigueur et fermeté, elle sera
+d’une incalculable puissance;--ou l’élite se perpétuera par
+progénitures, partagée, sans être divisée, à quoi elle devra s’appliquer
+énergiquement, en familles fortement constituées, où se garderont les
+traditions et où se conserveront les exemples; et cette élite-ci pourra
+encore être et se maintenir très puissante.
+
+Mais si l’enfant adopté peut être élevé fort bien dans les traditions de
+l’ordre; si l’enfant du mariage peut être élevé très bien dans les
+traditions de sa famille particulière et aussi de la grande famille qui
+est l’aristocratie, on voit peu comment l’enfant collectif pourra être
+élevé.
+
+--Comme l’enfant adopté!
+
+--Je ne crois pas. L’enfant adopté est un enfant choisi; l’enfant
+collectif est un enfant trouvé, un enfant du hasard qu’il n’y a guère de
+raison pour que quelqu’un aime, soigne, cultive et dresse bien. Les
+enfants des guerriers de Platon ne seront pas la fleur et le surgeon
+verdissant de la cité guerrière, ils en seront l’encombrement et le
+poids mort. Platon prévoit le cas où le rejeton de la caste noble sera
+reconnu indigne d’elle et replongé dans la classe basse. Je ne serais
+pas étonné que presque tous les fils des guerriers fussent précisément
+dans ce cas.
+
+Et, d’autre part, j’ai peu besoin de démontrer que la promiscuité
+féminine, même relativement réglée, comme elle l’est par Platon, est,
+pour une élite, absolument comme pour tout autre groupement humain, une
+cause d’affaiblissement sans pareille. Les deux vertus essentielles, et
+c’est-à-dire les deux forces essentielles d’une aristocratie, d’une
+élite quelle qu’elle soit, du reste, sont la pauvreté volontaire et la
+chasteté volontaire. Or il n’y a que deux manières d’être chaste, c’est
+de n’avoir pas de femme ou de n’en avoir qu’une.
+
+Tout compte fait, Platon a manqué son aristocratie. Il a néanmoins tracé
+le tableau, appelant des retouches, mais très large et bien composé,
+d’un gouvernement aristocratique, conservateur et partiellement
+socialiste, fondé sur l’esprit de justice, l’esprit d’ordre--ces deux
+idées pour Platon se confondant--et l’esprit de patriotisme.
+
+Il a surtout, en manifestant et caressant son idéal, fait œuvre de
+polémique et combattu deux choses qu’il exècre également: la
+ploutocratie et la démocratie. C’est à ces haines qu’il tient
+principalement. Il semble dire à toutes les lignes: je cherche un idéal
+de république et j’ai des incertitudes, des indécisions et des
+contradictions en le cherchant; mais il y a deux choses que j’ai
+trouvées certainement, c’est que la ploutocratie est une peste des États
+et que la démocratie en est une autre; c’est qu’une république est
+perdue quand la foule y gouverne et aussi quand il y a des riches et des
+misérables; c’est qu’il faut combattre par tous les moyens possibles le
+gouvernement de tous par tous, qui n’est, en définitive et en pratique,
+que le gouvernement de ceux qui sauraient gouverner par ceux qui ne le
+savent pas; et l’inégalité des fortunes, qui ne met que corruption en
+haut, dépravation en bas et faiblesse partout.
+
+Et remarquez du reste que ces deux choses sont corrélatives et que ces
+deux fléaux ont ensemble étroit parentage. Car la démocratie enfante la
+ploutocratie, et la ploutocratie favorise la démocratie. La démocratie
+enfante la ploutocratie en ce sens que, quand le peuple est le maître,
+les supérieurs ne pouvant pas employer, et aussi satisfaire, leur
+supériorité à commander, l’emploient et la satisfont à acquérir. Ils ne
+recherchent ni les honneurs, ni les dignités, ni le pouvoir, qui leur
+échappent et qu’ils sentent qui leur échappent; ils se rabattent sur
+l’argent, qui est une jouissance, et ils laissent le pouvoir ou
+l’apparence du pouvoir aux politiciens, aux rhéteurs et aux sophistes.
+
+Ou encore ils s’avisent, s’imaginent plutôt que l’argent, au sein d’une
+plèbe besogneuse et avide, peut leur donner le pouvoir, qu’au fond ils
+ambitionnent toujours; et ils ne l’obtiennent pas ou l’obtiennent
+rarement, ou n’en saisissent que les apparences; mais ils s’acharnent à
+conserver et à augmenter leurs richesses dans l’espoir toujours
+renaissant de l’obtenir.
+
+La démocratie enfante donc la ploutocratie et l’excite, du reste, à
+persévérer dans l’être.
+
+Et, d’autre part, la ploutocratie favorise et caresse la démocratie. Ce
+qu’elle redoute d’instinct, c’est le mérite pauvre. Elle le redoute, le
+déteste et fait semblant de le mépriser. Elle le redoute; car, lorsqu’il
+éclate, même au sein des démocraties, il fait au moins son effet, il a
+son prestige; il a des succès, de courte durée, la foule ayant l’horreur
+des supériorités et surtout de ce genre de supériorité, mais il a des
+succès qui sont toujours désagréables et qui peuvent être dangereux.
+
+Elle le déteste, d’abord parce qu’elle le redoute, et on pourrait ne pas
+aller plus loin; ensuite parce qu’il a un éclat particulier, tout
+personnel, tout divin en quelque sorte et venu du ciel, que la
+ploutocratie ne peut pas avoir, qu’elle ne peut pas acheter et qui
+échappe à ses prises, pourtant si puissantes, dont elle enrage.
+
+Enfin elle fait semblant de le mépriser, ce qui est un jeu si apparent
+qu’elle en a honte, et ceci même avive ses colères et ses haines.
+
+Pour toutes ces raisons, sachant bien que le grand éteignoir du mérite
+personnel, c’est la démocratie et qu’il n’est boisseau meilleur à
+couvrir cette lumière, la ploutocratie ne laisse pas d’avoir pour la
+démocratie des préférences qui sont presque des tendresses.
+
+Notez encore que la ploutocratie, non seulement favorise la démocratie,
+mais encore, dans une certaine mesure, la crée. Comme elle a toujours
+pour effet, d’une façon ou d’une autre, une augmentation de misère en
+bas, elle augmente, elle étend dans de très grandes proportions cette
+classe très pauvre qui, selon les temps, selon les circonstances, selon
+les tempéraments nationaux, est servile ou est arrogante, et qui, quand
+elle est arrogante, est la force principale de la démocratie et pour
+ainsi dire la démocratie elle-même.
+
+La ploutocratie, dans une certaine mesure, crée donc, entretient et
+développe la démocratie, comme la démocratie crée, entretient et
+développe la classe ploutocratique.
+
+A la vérité, et la ploutocratie n’est pas sans le savoir, la démocratie
+est destinée à monter à l’assaut de la classe ploutocratique et à la
+détruire, et elle n’aime pas plus cette supériorité que toute autre;
+mais pendant un temps très long, les intérêts et les passions de ces
+deux classes sont d’accord ou ont des rapports qui ne laissent pas
+d’être étroits. Ce sont des frères ennemis, en principe et en
+définitive, mais dont la trêve en vue de combattre un ennemi commun est
+souvent très longue.
+
+Et quoi qu’il en soit des rapports qu’ils soutiennent entre eux, ils
+sont, chacun pris en lui-même, un élément de désordre, d’injustice et de
+faiblesse dans un État... Il n’est rien qu’on doive combattre plus
+énergiquement que l’un, si ce n’est l’autre. Ni riches ni misérables, et
+le gouvernement exercé par les meilleurs: ce sont là les deux conditions
+premières d’une bonne police dans un État.
+
+Et maintenant Platon n’a pas dit comment on peut contraindre un peuple à
+se laisser gouverner par les meilleurs, et il ne pouvait pas le dire;
+car c’est ici la difficulté insurmontable et le problème sans solution.
+Un peuple se laisse gouverner par les meilleurs quand il est excellent
+lui-même ou quand il est au-dessous de tout. Il se laisse gouverner par
+les meilleurs quand il a été depuis longtemps tellement abâtardi, qu’un
+groupe de conquérants, de l’extérieur le plus souvent, de l’intérieur
+quelquefois, l’a pris par les oreilles et le tient sous sa main et sous
+son pied. Dans ce cas, l’aristocratie, ou oligarchie, ou même
+quelquefois une faction qui se donne le nom de démocratie, n’est pas le
+gouvernement des meilleurs, mais des plus audacieux et des plus
+violents. Écartons le cas de cette pseudo-aristocratie.
+
+Un peuple se laisse aussi gouverner par les meilleurs, comme j’ai dit,
+quand il est excellent lui-même; quand il a l’idée juste, soit
+instinctive, soit héritée, des conditions d’un bon gouvernement et d’un
+bon État; quand il sait ou quand il sent qu’un peuple doit être régi par
+ceux qui savent gouverner, ou tout au moins par ceux qui savent quelque
+chose et qui ont quelque compétence parce qu’ils ont quelque
+information; et alors il y a très bon régime aristocratique. Mais dans
+ce cas, qui fut assez longtemps celui de Rome et qui a été assez
+longtemps et qui est encore un peu celui de l’Angleterre, le peuple est
+si sage qu’il mériterait d’être en démocratie.
+
+De sorte que l’aristocratie n’est bonne que là où il est presque inutile
+qu’elle soit. Elle n’est bonne que là où, si elle n’existait pas, le
+peuple se gouvernerait à très peu près comme elle gouverne. Elle n’est
+bonne que là où le peuple, s’il élisait ses chefs, élirait précisément
+ceux qui le commandent. Elle n’est donc bonne que là où elle est
+inutile.
+
+Ceci n’est point paradoxal; cela revient à dire qu’accepter et soutenir
+est la même chose que nommer et soutenir. L’aristocratie militaire et
+l’aristocratie ecclésiastique étaient tellement acceptées du peuple
+français au XVIIe siècle que c’était exactement comme si elles avaient
+été nommées par lui, et le régime était excellemment aristocratique
+parce qu’il était démocratique sans en avoir l’air, en ce sens que la
+démocratie formellement déclarée et en exercice aurait produit et comme
+_sorti_ les mêmes chefs.
+
+L’aristocratie n’est donc pas un système, une méthode dont il y ait à se
+demander s’il faut l’appliquer ici ou là. Elle est un fait qui ne dépend
+que de la suite de l’histoire. Elle est un fait anormal, triste et
+monstrueux là où elle est le résultat de la conquête d’une race
+affaiblie par un groupe violent, impérieux et avide. Elle est un fait
+logique, régulier et heureux, là où elle a pour cause l’accord d’un
+peuple intelligent et de la partie la plus intelligente de ce peuple;
+l’accord d’un peuple qui a instinctivement «la science royale» et de la
+classe qui a instinctivement et avec réflexion et étude cette même
+«science royale»; l’accord d’un peuple qui a l’instinct social et de la
+classe qui a instinct social et science politique.
+
+Mais ni dans l’un ni dans l’autre cas ni dans un troisième, s’il en est
+un, l’aristocratie n’est chose de _dogmatique_. Il n’y a jamais à dire:
+«il faut la faire»; il faut regarder si elle est ou si elle n’est pas;
+car de l’imposer à un peuple qui n’est pas celui qui la comprendra et
+qui en a l’instinct si fortement qu’il y est déjà de lui-même, il n’y a
+absolument aucun moyen pour cela.
+
+Mais, du reste, si, comme il est très probable, Platon n’a dogmatisé que
+platoniquement et s’il a voulu surtout comparer plutôt qu’il n’a
+prétendu légiférer, et s’il a surtout voulu dire: «les peuples
+aristocratisants sont mieux organisés que les autres; les peuples
+aristocratisants sont organisés et les autres ne le sont pas»; s’il a
+voulu dire seulement cela avec preuves, dissertations, digressions et
+paradoxes, comme toujours, il n’y a pas lieu de poursuivre la discussion
+ni de le critiquer davantage.
+
+ * * * * *
+
+Cette _politique_ de Platon, beaucoup moins chimérique qu’on ne s’est
+plu à le dire, moins personnelle aussi et _unius auctoris_, puisque
+Aristote nous montre Phaléas de Calcidon imaginant une république où
+toutes les fortunes fussent égales et Hippodamos de Milet traçant un
+plan que souvent Platon a suivi, et puisque aussi bien le premier
+inspirateur de Platon est Lycurgue, que celui-ci ait ou non existé
+_personnellement_; cette politique, qui est une idée de Spartiate,
+couvée dans une imagination athénienne, à côté de quelques singularités
+et bizarreries et véritables erreurs, contient un fond de vérités qu’il
+me semble que toute l’histoire ancienne a vérifiées et qu’on ne saurait
+affirmer encore que l’histoire moderne ait démenties.
+
+
+
+
+XII
+
+CONCLUSIONS
+
+
+Tout Platon est une aspiration au parfait, et c’est là sa grande et son
+immortelle originalité. Pour Platon l’homme est fait pour réaliser la
+perfection et pour que la perfection soit, tout au moins presque,
+réalisée dans le monde. Ceci est la loi de l’homme, qu’il comprend
+rarement, qu’il entrevoit quelquefois, mais qui est telle que quand il
+ne la comprend pas il sent éternellement que quelque chose lui manque;
+et telle encore que, quand il l’entrevoit, il se sent dirigé vers son
+but; et telle encore que, s’il la comprenait absolument, il serait
+pleinement heureux.
+
+C’est la grande idée sur laquelle vivra Renan, toute son existence, deux
+mille deux cent cinquante ans plus tard. Seulement pour Renan, le monde
+et l’homme viennent on ne sait de quoi et tendent vers le parfait et le
+créent en y tendant et le réaliseront jour à jour de plus en plus. Pour
+Platon le monde, et surtout l’homme, viennent du parfait et y
+retournent. Ils sont sortis de lui, ils s’en souviennent, ils en
+retrouvent en eux des traces et ils ont à le réparer en eux, et en le
+réparant en eux, à s’élever de plus en plus vers lui. L’homme ne crée
+pas le divin, il le restitue. Il n’y va pas, il y revient. Au
+commencement était Dieu; au bout de la route, si on ne s’égare pas, il y
+a Dieu.
+
+Mais, au fond, l’idée est la même. Est platonicien tout homme qui croit
+que la destinée de l’homme est de trouver l’idée du parfait et de s’y
+attacher comme à l’idée du port.
+
+Ceci n’est pas une idée d’obligation. Le devoir est, à proprement
+parler, étranger à Platon, comme en général à tous les Grecs. Le devoir
+est plutôt une idée latine. L’homme, pour Platon, n’a pas précisément le
+devoir de s’attacher à la perfection; il est dans sa destinée, et
+c’est-à-dire dans sa nature, s’il la comprend bien, de s’y attacher.
+L’idée de perfection n’est pas un impératif; c’est simplement la santé
+de l’âme et la beauté de l’âme. La conscience platonicienne est une
+hygiène intellectuelle et une esthétique. Le bien est bien parce qu’il
+est sain et parce qu’il est beau. Le juste est bien parce que l’injuste
+est incohérent, désordonné, inharmonique et très laid.
+
+Platon, comme Nietzsche, malgré les différences, veut parfaitement faire
+vivre les hommes en force et en beauté. Seulement il lui a semblé que
+c’était dans le juste et, à un plus haut degré, dans le parfait, et en
+un mot que c’était dans la morale qu’étaient la beauté et la force; que
+c’était dans la morale qu’était la force, puisqu’il faut beaucoup plus
+de force pour se vaincre et s’opprimer soi-même que pour vaincre et
+opprimer les autres; que c’était dans la morale qu’était la beauté,
+puisque le beau est le déploiement complet, plein et satisfait d’une
+force.
+
+Cette grande idée était toute nouvelle. Il me semble bien que les Grecs
+ne l’avaient eue jusque-là que par échappées, si tant est qu’ils
+l’eussent connue. Ils avaient eu, presque davantage, quoique très peu,
+l’idée du devoir, sous forme d’idée d’obéissance aux dieux. Mais l’idée
+de l’adoration de la morale, parce qu’elle est belle et parce qu’elle
+est le fond de la nature humaine, et donc, en synthétisant, parce que le
+fond de la nature humaine est la réalisation du beau; cette idée, qui
+devait naître dans un peuple artiste, avait, cependant, attendu Platon
+pour éclore.
+
+Platon était nouveau au IVe siècle avant Jésus comme Rousseau au XVIIIe
+siècle. Il apportait un rêve de perfection morale et sociale dont ses
+contemporains n’avaient pas l’idée et auquel, tout particulièrement à
+l’époque de Platon, comme à celle de Jean-Jacques, ils tournaient le
+dos. Il y avait un paradoxe hardi et il y avait un paradoxe perpétuel
+dans tout le développement de la pensée platonicienne. Platon rompait en
+visière à son temps comme Rousseau au sien, avec le même instinct de
+taquinerie et aussi avec le même courage, à tel point que si Rousseau
+fut persécuté, on s’étonne que Platon ne l’ait pas été.
+
+Il avait à côté de lui un auxiliaire qu’il avait des raisons de haïr et
+qu’il paraît bien qu’il ne haïssait pas, sentant bien en lui un
+auxiliaire en effet. Ils avaient les mêmes ennemis. Comme Platon,
+Aristophane attaquait les prêtres besogneux et avides, vivant de la
+sotte crédulité publique (_Plutus_), les fabricateurs d’oracles, les
+démagogues, les sophistes, les poètes et les musiciens qui affaiblissent
+et énervent les âmes. Comme Platon, Aristophane (_Assemblée des
+femmes_), pour s’en moquer, il est vrai, mais avec des complaisances où
+l’auteur de la _République_ pouvait très bien trouver son compte,
+exposait les idées de partage des biens, de suppression de la propriété,
+de repas en commun, d’affranchissement de la femme, de paternité
+collective. Comme Platon, et cette fois très sérieusement, il faisait
+l’éloge de la pauvreté et le réquisitoire contre le Dieu aveugle de la
+Ploutocratie. Comme Platon, Aristophane était à la fois enragé
+conservateur et un peu socialiste. Comme Platon, Aristophane rêvait une
+cité pacifiée, assainie, très forte et très belle, nettoyée de ses
+scories, et où les jeunes gens, moraux par amour du beau, eussent été,
+formule littéralement platonicienne, des «statues vivantes de la
+pudeur». Aristophane est presque un Platon cynique. Platon n’est presque
+qu’un Aristophane plus pur et d’une plus grande force de pensée
+abstraite. Aristophane est comme le père des cyniques et Platon des
+stoïciens, et l’on sait que les cyniques ne sont que des stoïciens mal
+élevés. Que Platon ait pardonné à Aristophane ce que l’on sait et qui ne
+fut qu’une erreur et une confusion entre personnages qui ne laissaient
+pas de se ressembler entre eux à certains égards, cela se comprend assez
+aisément.
+
+Seulement Aristophane, et j’en dirais à peu près autant de Rousseau,
+puisqu’aussi bien je l’ai dit et ne vois point que je me sois guère
+trompé, est tourné, en somme, tout entier vers le passé, connu ou
+supposé, et veut simplement qu’on rebrousse chemin. Aristophane et
+Rousseau, à quelques différences de degré près, voient l’idéal dans un
+passé qu’il faut retrouver: l’humanité ou la nation se sont trompées de
+voie, comme Hercule n’a pas fait au double chemin, et il faut remonter
+vers le point de bifurcation. Platon, quoique ne se privant point de
+regarder en arrière, se place en quelque sorte en dehors du temps. Très
+inquiet du présent, sympathisant quelquefois avec le passé, il place
+certainement son idéal dans l’avenir, ou plutôt il cherche un suprême
+bien qui puisse être celui de tous les temps. Sa magnifique utopie est
+achronique.
+
+Injecter la morale dans l’humanité de telle sorte, avec une telle
+puissance qu’elle se mêle à tout le tempérament humain et que désormais,
+à quelque moment que ce soit, l’humanité la sente en elle et ne puisse
+pas l’éliminer, et qu’à certains moments il y ait comme une poussée
+inattendue et extraordinaire de cet élément nouveau, voilà ce que Platon
+a voulu et en vérité voilà ce qu’il a réalisé. Il est une des deux ou
+trois époques importantes de la civilisation humaine.
+
+Ce qu’il a fait là, il l’a fait avec audace et avec persévérance, aussi
+avec une singulière adresse, volontaire ou demi-consciente. Il a
+combattu les idées générales des Athéniens, les mœurs des Athéniens, les
+préjugés et les travers des Athéniens avec toutes les ressources
+intellectuelles des Athéniens.
+
+Il a combattu l’art et les artistes, parce qu’il les jugeait très
+dangereux contre les mœurs, avec des ressources d’artiste littéraire
+incomparable, avec des anecdotes, des récits poétiques et légendaires,
+des dialogues amusants, des comédies, oui, véritablement des comédies
+dignes d’Aristophane, et des tragédies, comme la mort de Socrate, où
+Sophocle n’aurait pas atteint et qu’Euripide aurait un peu tourné au
+mélodrame.
+
+Il a combattu la sophistique et les sophistes avec la sophistique la
+plus honnête, sans doute; mais la plus habile, la plus adroite, la plus
+captieuse, la plus sournoise, la plus insidieuse, la plus prestigieuse
+et la plus spirituelle que le monde ait connue avant les _Provinciales_.
+
+Il a combattu les orateurs avec une éloquence qui n’est jamais
+enflammée, mais qui est élevée sans effort, et sublime sans cesser
+d’être simple et aisée, tant elle est naturelle.
+
+Il a combattu la démocratie avec un profond sentiment démocratique,
+celui qui consiste à croire que force, richesse et même talents ne sont
+rien du tout ou infiniment peu de chose auprès de la force morale du
+simple honnête homme; et cela, c’était, d’un seul trait, la vraie
+démocratie opposée à la fausse et la bonne à la mauvaise.
+
+Il a combattu la mythologie avec des mythes, avec des mythes qu’il
+inventait et qu’il faisait très nobles et purs, ou avec les mythes les
+plus purs et nobles qu’il trouvait dans la légende et que, du reste, il
+assainissait, purifiait et ennoblissait encore par sa manière de les
+présenter et par toutes ses grâces décentes et divines.
+
+Ajoutez que, discrètement et sans attitudes de novateur, il remplaçait
+la mythologie traditionnelle par une autre. Les «Idées» de Platon ne
+sont qu’une mythologie intellectuelle. Les «Idées» sont des déesses
+créées par l’esprit d’abstraction, très imaginatif encore, au lieu de
+l’être par l’imagination plastique. Les «Idées» de Platon, au lieu
+d’être les forces de la nature personnifiées, sont des concepts
+personnifiés, ou, si l’on veut, des choses de la nature considérées et
+comme saisies par l’esprit en leur essence et personnifiées comme
+telles. Le Panthéon de Platon est un Panthéon spiritualiste, où, au lieu
+que les choses deviennent des personnes, les idées générales que nous
+avons des choses deviennent des personnes qui vivent quelque part. C’est
+une sublime mythologie immatérielle mais c’est une mythologie, très
+accessible à l’esprit des Grecs parvenus au point d’évolution où ils
+étaient et s’ajustant du reste à leur manière ordinaire de concevoir.
+
+Autour ou au sein de son Dieu suprême, Platon a établi un polythéisme
+platonicien qui détruisait l’ancien en le remplaçant. Obéissant à cette
+loi, peut-être éternelle, qui veut qu’il n’y ait pas d’esprit religieux
+qui ne soit mêlé de polythéisme; comme le christianisme a établi ou
+laissé établir, au-dessous du Dieu un, avec les anges, les saints et les
+madones, tout un polythéisme de bonté, parce que la bonté est l’essence
+de la religion chrétienne; Platon a comme aménagé au-dessous, autour ou
+au sein de son Dieu un, tout un polythéisme, d’intelligence, d’harmonie
+et d’ordre, parce que l’essence du platonisme est comprendre et
+ordonner.
+
+Platon combattait donc ses compatriotes avec leurs armes, ce qui est une
+chance de vaincre et, en tout cas, toujours, une condition du combat;
+antiathénien par ses idées, athénien par sa manière de les présenter et
+même de les avoir.
+
+Aussi a-t-il choqué et plu. Aussi a-t-il froissé et enivré. Les
+Athéniens ont reconnu un des leurs dans leur adversaire et dans ce
+novateur un admirable représentant de leur race. L’enfant qui bat sa
+nourrice plaît à sa nourrice parce qu’il est fort, plus encore quand sa
+nourrice est sa mère elle-même.
+
+Quant au succès, il faut s’entendre. Selon le point de vue, il fut nul
+ou il fut immense. Platon s’est proposé, je crois, de régénérer Athènes
+et non pas de régénérer l’humanité. Il n’a aucunement régénéré Athènes,
+et il a vraiment donné à l’humanité une vie nouvelle. Il n’a nullement
+même assaini Athènes, qui semblait être, au moment où il écrivait,
+incurablement gangrenée et que rien ne pouvait sauver. Elle était tombée
+ou elle tombait, pendant la vie même de Platon, de Périclès en Cléon, de
+Cléon en Hyperbolos, d’Hyperbolos en Pisandre, de Pisandre en Cléophon
+et de Cléophon en Cléonyme. Infectée de vénalité par en haut, de sottise
+par en bas, de vanité présomptueuse et aveugle à tous les échelons; ne
+songeant plus à combattre par elle-même, achetant des mercenaires et les
+payant mal; ne songeant qu’aux arts, au théâtre et au bavardage;
+«théâtrocratie», comme dit spirituellement Platon et non plus même
+démocratie; perdant même l’idée de patrie et se souciant peu d’être
+gouvernée par un étranger, ce qui arrive toujours quand on a commencé
+par se laisser mal gouverner par les siens; Athènes penchait tellement
+vers sa ruine au moment où Platon mourut, qu’elle en était venue presque
+à l’espérer pour être délivrée de tout souci.
+
+Elle disparut, comme il est juste et très sain pour l’humanité que
+disparaissent les groupes humains qui veulent mourir. Elle perdit même
+son génie littéraire et artistique, comme il arrive toujours aux peuples
+qui disparaissent comme nations, sans qu’on puisse trop savoir pourquoi,
+mais probablement parce que le génie n’est point si personnel qu’on le
+croit généralement, mais, force par lui-même, a besoin, cependant, pour
+s’épanouir, d’une atmosphère vivifiante et forte.
+
+Platon a complètement échoué dans son projet de régénérer Athènes.
+Peut-être, à supposer que «l’Idée» de justice s’occupe de nous, était-il
+impossible, parce qu’il eût été scandaleux, que la nation survécût, qui
+avait fait boire la ciguë à Socrate et à Phocion.
+
+Mais, comme par une compensation providentielle, si Platon a échoué dans
+son dessein immédiat, il a merveilleusement réussi dans le dessein à
+longue échéance qu’il n’a peut-être pas eu. Comme a dit Bossuet avec sa
+force ordinaire, «il n’y a point de puissance humaine qui ne serve
+malgré elle à d’autres desseins que les siens». Platon, qui n’a pas
+sauvé Athènes, est au nombre des deux ou trois hommes qui ont donné à
+l’humanité une secousse morale profonde et prolongée, qui ont donné à
+l’humanité le goût de se surpasser. Il n’est aucun moraliste qui ne
+remonte à lui comme à sa source lointaine, élevée et pure. Il n’est
+aucun immoraliste qui ne le voie debout sur l’horizon, qui ne soit
+offusqué et gêné par sa grande ombre et qui ne sente en lui le grand
+obstacle, comme s’il était vivant encore et tout présent; et c’est qu’il
+l’est en effet.
+
+Le stoïcisme tout entier dériva de lui avec sa conviction que la force
+morale est la seule force qui compte et que la richesse morale est le
+seul bien qui ne soit pas une misère, et avec son profond mépris des
+puissances selon la chair et selon la force, et avec son idée, hautaine
+et vraie, que non seulement le philosophe devrait être roi du monde,
+mais qu’il l’est au moins en dignité; c’est-à-dire que la pensée domine
+le monde en tant qu’elle survit à tout ce qui pour un temps l’opprime ou
+croit l’opprimer.
+
+Le christianisme a dépassé Platon en ce qu’il a mis l’idée de bonté à la
+place de l’idée de justice; il est vrai, et c’est ce que l’on n’aura
+jamais ni assez dit ni assez cru. Mais il faut dire aussi et aussi
+croire que le christianisme est tout pénétré de Platon. Il part d’un
+principe qui n’est pas répandu dans tout Platon, qui n’est pas dans
+Platon autant que l’on voudrait qu’il y fût, qui n’est pas assez dans
+Platon, mais qui est bien platonicien, l’idée de fraternité. Platon a
+dit: tous les citoyens d’une même patrie devraient être frères dans le
+sens littéral du mot et plus même que les fils d’une même mère n’ont
+accoutumé de l’être; le christianisme a dit: tous les hommes doivent
+être frères dans le sens littéral et plus que littéral du mot.
+
+Platon a dit: il vaut mieux souffrir l’injustice que de la commettre; le
+christianisme a dit: il faut aimer à souffrir l’injustice et il faut
+«aimer son ennemi», d’abord parce qu’encore il est votre frère, ensuite
+parce qu’il vous donne cette joie de souffrir l’injustice et par
+conséquent de témoigner pour la justice, ce qui est fécond en grands
+effets et ce qui bâtit le temple de la justice éternelle;--et ainsi la
+sainteté et l’efficace du martyre, la théorie du martyre est déjà en
+germe et plus qu’en germe dans Platon.
+
+Le christianisme a bâti toute une religion sur la morale, et c’est, avec
+quelque indécision, ce que Platon a voulu faire, à l’imitation de
+Socrate, peut-être en se tenant moins ferme sur ce fondement que Socrate
+lui-même et plutôt en se ramenant sans cesse à la morale qu’en s’y
+tenant obstinément attaché, mais encore en ne l’oubliant jamais et en
+faisant d’elle son principal et essentiel entretien; et c’est pour cela
+qu’à tous les moments où l’humanité, instruite ou avertie par ses
+épreuves, revient à la morale comme à sa source de vie, en d’autres
+termes craint le suicide, elle revient à la fois pour ainsi dire et au
+Calvaire et à Sunium.
+
+Le christianisme s’est tellement reconnu dans le platonisme aussitôt
+qu’il l’a connu, qu’il lui a, en grande partie, emprunté sa
+métaphysique, ce qui a été son tort, à mon avis, et le christianisme
+pur, à mon sens, c’est le christianisme moins le judaïsme et moins la
+métaphysique platonicienne et débarrassé tant de ce fâcheux héritage que
+de cet encombrant et décevant appareil; mais que le christianisme,
+voulant être philosophique, ait été droit à Platon pour se faire une
+philosophie générale et pour s’en parer et surcharger comme la vierge
+romaine accablée sous les bijoux, c’est au moins le signe d’une
+attraction singulière, pour ainsi parler, et d’affinités profondes et
+profondément senties.
+
+On peut presque dire que dans la pensée de l’humanité le platonisme et
+le christianisme ont été et sont destinés à rester inséparables.
+
+Le positivisme moderne, très hostile à Platon, en quelque sorte par
+définition, puisqu’il a, à l’endroit de la métaphysique, une invincible
+défiance, aurait tort de ne pas voir en Platon un homme qui, quoique
+n’étant pas un auxiliaire, est très éloigné d’être un ennemi. La pensée
+profonde du positivisme est que l’homme, égaré dans un canton de
+l’univers d’où il ne peut rien voir ni savoir du gouvernement de
+l’univers lui-même, doit se sentir obligé envers son canton et, par
+reconnaissance envers lui, l’aménager de plus en plus dans le sens de
+l’ordre, du juste et du bien. L’humanité oblige l’homme. Nous devons
+l’adorer comme un Dieu bienfaiteur et aussi comme un Dieu souffrant et
+douloureux. Nous devons à l’humanité d’être d’abord digne d’elle et
+ensuite meilleur qu’elle. Nous devons à nos pères de les surpasser en
+justice et en bonté, et nos descendants nous devront de nous surpasser
+en bonté et en justice. Le devoir, c’est de porter plus haut l’humanité
+à mesure qu’elle vieillit. L’humanité doit honorer son enfance par sa
+jeunesse, sa jeunesse par son âge mûr, son âge mûr par sa vieillesse, en
+montrant toujours que chacun de ses âges était beau en ceci qu’il
+contenait un successeur plus beau que lui.
+
+Et cette idée est éminemment platonicienne. Platon se croit, d’une
+certaine façon, obligé envers Dieu ou envers les dieux; mais où il tend
+surtout, c’est bien à faire vivre les hommes de plus en plus en beauté.
+Pour lui, la question est toujours, ou du moins très souvent celle-ci:
+qu’ont fait nos pères pour nous rendre meilleurs qu’eux? S’ils n’ont
+rien fait en ce sens, il n’y a pas lieu de les honorer. S’ils ont fait
+quelque chose ou beaucoup en ce sens, ils sont vénérables et nous devons
+les honorer en les imitant. Nous-mêmes nous avons pour tâche unique de
+faire l’humanité meilleure que nous, dans toute la mesure de nos forces.
+Toute la valeur de l’homme est dans la quantité de justice et dans la
+quantité de bien qu’il aura mises dans le monde. Le reste est
+sensiblement négligeable. Cette morale platonicienne est par bien des
+aspects et surtout par son aspect principal très analogue à la morale
+positiviste.
+
+Elle est, avant tout, surtout, essentiellement, à base de
+désintéressement. Si dans le langage courant platonisme et idéalisme
+sont synonymes, ce n’est pas à tort. Les hommes appellent communément
+idéal ce qui est désintéressé. L’idéalisme pratique consiste simplement
+à sacrifier l’appétit à l’idée. C’est tout Platon. L’idée pour lui est
+si belle que c’est être un sot que de ne pas jeter à ses pieds, et pour
+qu’ils y soient foulés, toutes les passions et avec elles, tous les
+intérêts. Quand un homme a une pensée et qu’il n’en est pas assez ravi
+et amoureux pour lui sacrifier tout ce qui lui est agréable, il n’était
+pas digne de l’avoir, et l’on peut presque dire qu’il ne l’avait pas. Il
+ne l’avait pas en sa plénitude et en son éclat et sa force. Non,
+vraiment, il ne l’avait pas. Et c’est pour cela que Platon semble
+convaincu que savoir la vertu et la pratiquer, c’est la même chose. Ce
+doit être la même chose, il faut que ce soit la même chose, puisque, si
+ce ne l’était pas, l’homme serait trop bête. Et la théorie est
+contestable, et on peut même dire qu’elle est dangereuse; mais elle est
+le signe de l’idéalisme le plus sincère, le plus convaincu, le plus
+profondément entré dans les moelles et dans le cœur d’un homme, qui se
+soit jamais rencontré. L’épithète de divin en est resté à Platon, et à
+juste titre.
+
+Sans doute, comme enivré de morale, il a, non pas fait à la morale une
+trop grande part et, si je l’ai dit, ce fut mal dire; il n’a pas fait à
+la morale une trop grande part en la donnant comme la dernière fin de
+l’homme et en affirmant qu’il ne peut être occupation humaine qui ne se
+rattache à la morale comme à sa dernière fin, ce qui est vrai et même
+exact; mais il a trop voulu que la préoccupation morale, le dessein
+moralisateur fût continuellement présent et comme mêlé à chaque
+occupation humaine quelle qu’elle fût, et non seulement la dominât, mais
+la dirigeât de tout près, et pour ainsi dire la maîtrisât et
+l’étreignît, ce qui est trop, et ce qui risque de paralyser et de glacer
+les plus belles facultés humaines, lesquelles, laissées plus libres,
+reviennent beaucoup mieux à servir en définitive la morale qu’elles ne
+le pourraient faire ainsi maîtrisées, opprimées et contraintes.
+
+Mais il faut tenir compte, comme j’essaye toujours de le faire, de
+l’exagération nécessaire que les grands maîtres croient, avec raison,
+devoir donner à leur système et à l’idée maîtresse de leur système. Ils
+se disent toujours qu’il y aura du déchet et que l’on en rabattra. Ils
+visent un peu plus haut que le but pour y toucher, et je ne crois pas
+que ce soit le fait de mauvais tireurs.
+
+Il faut tenir compte aussi du public auquel s’adresse un philosophe, et
+certes les hommes à qui parlait Platon étaient si éloignés de toute idée
+morale qu’il n’était pas inutile de forcer la note. Platon a prêché la
+morale avec les allures du paradoxe, ce qu’on lui peut reprocher, et
+avec le ton et la verdeur du paradoxe, ce qui était bon, parce qu’il
+était commandé par les circonstances.
+
+Tel qu’il est, sans parler du métaphysicien, du poète, du satiriste, de
+l’orateur, du narrateur et du dramatiste, il est le moraliste le plus
+convaincu, le plus chaleureux, le plus pénétrant, le plus imposant à la
+fois et le plus ingénieux, et il ne lui a manqué que d’être simple, que
+le monde ait jamais connu. Il sera en quelque sorte associé aux
+destinées de l’humanité. Sans peut-être qu’il soit lu personnellement si
+je puis ainsi dire, il sera écouté, au moins en la personne de ceux qui
+conserveront son esprit et s’inspireront de sa doctrine, tant que
+l’idéalisme, même restreint au sens que nous lui donnions plus haut,
+demeurera, ici ou là, sur la terre. Il ne sera oublié définitivement que
+lorsque tous les hommes en seront à ne croire qu’à la force et à croire
+qu’elle est féconde et qu’elle peut fonder quelque chose de durable, et
+lorsque, en conséquence, les hommes n’agiront jamais et ne voudront
+jamais agir que selon leur force ou selon leur faiblesse.
+
+Je ne sais pas si ces temps sont proches; mais je sais qu’ils ne sont
+jamais arrivés et qu’on peut espérer qu’ils n’arriveront jamais,
+quelques apparences qu’il y ait contre cet espoir. D’ici là, Platon vit
+dans les consciences de ceux qui croient devoir sacrifier quelque chose
+d’eux à l’idée. On croyait que Platon était descendant des anciens rois
+d’Athènes. Or le très sarcastique M. de Gobineau répartissait les hommes
+de la façon suivante: «les fils de rois, les imbéciles, les drôles, les
+brutes». Platon, fils de rois, vivra tant qu’il y aura quelques fils de
+rois. Il a su être, très précisément, un des aspects du divin. Il est de
+ceux qui y font croire. Il a été homme de son temps et je suis certain
+que c’est pour son temps qu’il travaillait; et il s’est trouvé qu’il a
+pensé pour toujours. Nul ne répond mieux à la magnifique définition que
+Lamartine a donnée de l’homme: «L’homme se compose de deux éléments, le
+temps et l’éternité.»
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ I. Les haines de Platon: Les Athéniens 13
+ II. Les haines de Platon: La Démocratie 23
+ III. Les haines de Platon: Les Sophistes 37
+ IV. Les haines de Platon: Les Poètes 48
+ V. Les haines de Platon: Les Prêtres et les Dieux 62
+ VI. Malgré ses haines 72
+ VII. Son dessein général 83
+ VIII. Sa métaphysique 95
+ IX. Sa morale 133
+ X. Ses idées sur l’art 240
+ XI. Sa politique 297
+ XII. Conclusions 379
+
+
+Paris.--Société française d’Imprimerie et de Librairie.
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77493 ***