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Trois séries, + formant chacune un volume in-18 jésus, broché 3 50 + L’ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend + séparément. + Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire. Un vol. + in-18 jésus 3 50 + Propos littéraires. Trois séries, formant chacune un volume + in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50 + Propos de théâtre. Deux séries, formant chacune un volume in-18 + jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50 + Le Libéralisme. Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché 3 50 + En lisant Nietzsche. Un volume in-18 jésus, broché 3 50 + Madame de Maintenon Institutrice, extraits de ses lettres, + avis, entretiens, et proverbes sur l’Éducation, avec une + introduction. Un volume in-12, orné d’un portrait, + 2e édition, broché 1 50 + Corneille. Un vol. in-8º Illustré, 7e édit., br. 2 » + La Fontaine. Un vol. in-8º Illustré, 10e édit., br. 2 » + Voltaire. Un vol. in-8º illustré, 3e édit., br. 2 » + Ces trois derniers ouvrages font partie de la Collection des + Classiques populaires, dirigée par M. Émile Faguet + Discours de réception à l’Académie française, avec la réponse + de M. Émile Ollivier. Une brochure in-18 jésus 1 50 + + + + +POUR QU’ON LISE PLATON + + +Car on ne le lit plus du tout et il est de ceux que l’on ne connaît que +par ce que les professeurs de philosophie en disent dans leurs cours ou +en écrivent dans leurs manuels. Il n’est plus que scolaire. + +La scolarité est d’abord le triomphe, puis le tombeau des auteurs. Elle +les consacre d’abord comme étant de ceux qui doivent entrer dans +l’entretien et comme dans l’aliment de l’humanité, et c’est la plus +illustre et la plus chère récompense qui puisse stimuler l’ambition d’un +homme et la satisfaire.--Un temps vient ensuite où la scolarité enterre +un auteur. Comme il n’est plus qu’à moitié dans les préoccupations +intellectuelles du public, chacun n’y prend garde qu’au cours de ses +études, et, quittés les bancs, on ne le lit plus parce qu’on croit +l’avoir lu et qu’on se tient quitte envers lui. Quand ce moment arrive +pour un écrivain, il vaudrait mieux pour lui que les professeurs le +laissassent de côté, moyennant quoi, après avoir quitté le collège, le +curieux irait à lui comme à quelque chose d’inconnu, de non touché et +d’imprévu.--Platon n’est plus lu qu’en classe, très partiellement, très +superficiellement, par acquit de conscience, c’est-à-dire peu +consciencieusement et avec le commencement du ferme propos de n’y plus +revenir. + +Et quand on y revient, je le sais par moi-même et par d’autres, il faut +reconnaître qu’il nous donne quelques excuses pour le quitter, sinon +très vite, du moins au bout de quelque temps. Il est long et il aime +passionnément à être long. Il est causeur intarissable et causeur à +répétitions et à retours sur lui-même. On lui a fait un grand mérite de +ce que ses dialogues donnent absolument l’impression d’une conversation. +Il est vrai; mais il n’est que trop vrai; et l’on ne songe point, quand +on l’en loue, qu’une conversation, même de gens très intelligents, +sténographiée, serait quelque chose de très pénible à lire et très +fastidieux. + +Il abuse de la dialectique minutieuse et pointilleuse et qui donne comme +la sensation d’une hache divisant un porte-plume en allumettes et une +allumette en aiguilles, ou plus encore d’un marteau frappant toujours +sur le même clou avec la précaution de ne point l’enfoncer. Le parodiste +ne serait pas trop injuste qui lui ferait dire: «Le tout, n’est-ce pas, +Calliclès, est plus grand que la partie? + +--Sans doute. + +--Et la partie est plus petite que le tout? + +--Assurément! + +--Mais, si la partie est plus petite que le tout, c’est donc que le tout +est plus grand que la partie? + +--Je le crois. + +--Et si le tout est plus grand que la partie, c’est donc que la partie +est plus petite que le tout? + +--Évidemment. + +--Est-ce si évident que cela? Concevrais-tu une partie qui contiendrait +le tout? + +--Nullement. + +--Mais tu conçois un tout qui contient une partie? + +--Il me semble. + +--Donc la partie, étant contenue dans le tout, est plus petite que le +tout? + +--A coup sûr. + +--Et le tout, contenant la partie, est plus grand qu’elle? + +--Oui. + +--Par conséquent les philosophes doivent être les chefs de l’État. + +--Comment donc? + +--Sans doute. Reprenons. Le tout est plus grand que la partie...» + +Au bout de vingt pages il faut convenir que les gens de notre siècle +sont un peu énervés. + +Il semble bien qu’il ait eu conscience de ce défaut, évidemment +sensible, même pour les Grecs; car il écrit quelque part: «... je dis +que nous devons, toi et moi, nous souvenir de ce qui vient d’être dit et +avoir soin désormais de donner l’éloge ou le blâme à la brièveté ou à la +longueur de nos discours en prenant pour règle de nos jugements non pas +la longueur relative, mais cette partie de l’art de mesurer que nous +avons dit qu’il faut toujours avoir présente à l’esprit et qui repose +sur la considération de la convenance. Cependant nous ne rapporterons +pas tout à cette règle. Nous ne nous interdirons pas une longueur +agréable, à moins qu’elle ne soit un hors-d’œuvre.»--Et certes on ne +peut guère, à la fois mieux s’excuser d’un défaut, mieux exprimer la +crainte d’y retomber, mieux s’en défendre, et plus y être. Platon est un +de ces hommes qui font frémir quand ils disent: «J’abrège.» + +A la longueur des préliminaires et des «apprêts», à la subtilité souvent +très inutile et toute gracieuse des argumentations, il faut bien +reconnaître qu’il joint quelquefois une véritable incohérence, soit que +les textes ne soient pas encore bien établis, soit que nous ne sachions +pas bien les comprendre, soit que Platon, réellement, ne soit pas +toujours maître de la suite de sa pensée. Il y en a bien des exemples. +Je signale surtout les contradictions presque perpétuelles entre les +différentes parties de _la République_, contradictions qui indiquent +très bien (et c’est un renseignement précieux) que Platon ne possède +nullement, ou écrit, ou fortement dessiné dans son cerveau et arrêté +dans sa mémoire, un _plan_ de son gouvernement, de sa cité, de sa ville +idéale; mais qu’il improvise et cause sur sa ville idéale, conformément +à deux ou trois idées d’ensemble; mais, du reste, avec si peu de +précision d’esprit ou de parti arrêté relativement au détail, et au +détail important, que quand une question déjà traitée se présente à +nouveau, ce qui arrive souvent, il lui donne une solution très +différente de celle qu’il lui a précédemment donnée. + +Tenez compte encore, soit pour dresser la liste des défauts de Platon, +ce à quoi je ne tiens aucunement, soit pour continuer à expliquer +pourquoi on le lit moins, qu’il a une véritable manie qui consiste à ne +pas conclure. Toutes ses méthodes, car il en a plusieurs, sa maïeutique, +sa dialectique, son éristique, sa polémique, aboutissent généralement à +ne conclure pas et sont, surtout, soit des moyens de ne pas conclure, +soit des excuses à ne conclure point. + +Sa maïeutique consiste à tirer d’un prétendu interlocuteur une idée que +cet interlocuteur avait sans le savoir et qu’il est tout étonné et +effrayé de produire. _Matremque suus conterruit infans._ Cela dispense +de conclure soi-même; parce que cela fait une petite comédie qui +satisfait le lecteur par un _dénouement_, non par des _conclusions_ et +qui l’éloigne du désir devoir conclure. + +Sa dialectique, qui du reste se confond souvent avec sa maïeutique, +consiste, quand elle se distingue de celle-ci, en une pluie de petits +arguments cinglants et aigus, qui souvent, reconnaissons-le, sont dans +la question ou dirigent droit sur la question; mais souvent aussi en +éloignent et ne paraissent destinés qu’à la faire oublier et à étourdir +celui qui s’en préoccupe. + +Et ainsi, soit malice, soit impuissance déguisée en adresse, c’est +presque toujours quand on touche au point, que Platon fait donner sa +garde d’arguments déployés en tirailleurs, pour nous en écarter +brusquement et nous faire battre les buissons creux. + +Le plus souvent du reste, on le sent, toute sa méthode est polémique et +critique et ne vise qu’à confondre des ennemis intellectuels et à +emporter sur eux des triomphes d’esprit. + +Toutes ses méthodes ne laissent pas de se ramener un peu à cette méthode +d’engourdissement de l’adversaire, de _paralysation_ de l’adversaire, +qu’il a si joliment définie dans le _Ménon_: «J’avais ouï dire, Socrate, +avant que de converser avec toi, que tu ne savais autre chose que douter +de toi-même et jeter les autres dans le doute; et je vois à présent que +tu fascines mon esprit par tes charmes, tes maléfices et tes +enchantements, de manière que je suis tout rempli de doutes. Et, s’il +est permis de railler, il me semble que tu ressembles parfaitement, pour +la figure et pour tout le reste, à cette large torpille marine qui cause +de l’engourdissement à tous ceux qui l’approchent et qui la touchent.» +En vérité presque toujours Platon est trop complètement satisfait quand +il a réduit ses adversaires au silence, ce qui du reste lui est assez +facile, puisque c’est lui qui les fait parler; et il se soucie peu +d’arriver lui-même à des conclusions fermes et arrêtées. La plupart de +ses dialogues, ceux-là mêmes qui touchent aux questions les plus +importantes, se terminent sur une digression, sur un point de détail, +sur une affaire assez étrangère, quelquefois, à ce qui faisait le fond +du débat. Il est très fuyant avec des prétentions presque arrogantes à +la précision. Personne ne s’est plus dérobé en raillant les autres de +fuir. + +Ce n’est point timidité. Il fut, et on verra à quel point je le +proclame, extrêmement courageux. C’est goût naturel, ou habitude d’école +une fois prise, ou coquetterie et désir de montrer aux sophistes qu’il +est aussi capable qu’eux de sophistique et qu’il est vraiment aussi +sophiste qu’eux, ce qui me paraît démontré au delà du nécessaire. + +Il ne faut évidemment pas le prendre à la lettre, ni, quelquefois, aller +jusqu’où il va, ni, souvent, s’arrêter où il s’arrête sans qu’on sache +pourquoi il s’y arrête en effet. Il semble bien avoir surtout voulu être +suggestif. Il veut laisser au lecteur beaucoup à deviner et beaucoup à +imaginer. Il est de ceux qu’il faut compléter, non certes parce qu’il ne +peut pas se compléter lui-même; mais parce qu’il veut qu’on le complète. +En attendant, suivre attentivement tant de raisonnements difficiles pour +ne pas arriver à une conclusion et marcher péniblement et si lentement +dans tant de sentiers pour n’aboutir souvent nulle part, cela ne laisse +pas d’être une déception. + +Et si à tout cela vous ajoutez des obscurités de mythes et des +obscurités d’allusions à des choses connues des Grecs et que nous ne +connaissons pas et des plaisanteries dont le sel n’existe plus pour +nous; et trop de conversations prolongées sur la pédérastie, institution +que Platon finit par condamner énergiquement, mais dont il a eu tort de +nous entretenir, sinon avec une complaisance, du moins avec une +insistance qui nous est insupportable; et ces comparaisons tirées des +métiers de cordonnier, de cuisinier et de foulon, _fabulas tabernarias_, +destinées à peindre au vif la prédication de Socrate, mais dont nous +nous passerions et qui paraissent avoir ennuyé les Athéniens eux-mêmes: +vous comprendrez assez que la lecture de Platon est quelquefois +méritoire. + +On aurait le plus grand tort, cependant, de ne plus le lire. Avec tous +ses défauts, c’est d’abord un très grand poète, le plus grand peut-être +que la mère des poètes ait connu.--C’est un très grand artiste et un des +hommes qui ont eu le plus vivement, le plus profondément, le sentiment +de la beauté.--C’est un très grand orateur et sa belle langue, fluide et +souple, est un merveilleux vêtement, pour la pensée, élégante toujours +et souvent forte. + +C’est un artiste, un poète et un orateur que Socrate, qui n’était rien +de tout cela, a enivré, et cela fait une rencontre très curieuse et +originale. L’homme qui, parce qu’il était athénien, poète, artiste et +orateur, était peu destiné à être moraliste, s’enivre de la parole de +Socrate, strictement et uniquement moraliste et ramenant tout à la +morale. Il en résulte un moraliste très convaincu, passionnément +convaincu, mais qui n’a du moraliste que le fond, si je puis dire ainsi, +qui n’en a pas l’air, qui n’en a pas les enveloppes et les surfaces +ordinaires, qui n’est ni austère, ni pédantesque, ni grave, ni ennuyeux, +qui mène à la morale (et même au sacrifice de tout à la morale) par les +chemins qui d’ordinaire sont plutôt pour en détourner; par des +conversations abandonnées, des propos souriants, des discussions +brillantes, des joutes, des passes d’armes, des rêves, des tableaux, des +mythes, des fables, des romans, des citations de poètes, des +descriptions voluptueuses, des propos de dilettante et de sceptique. +Renan, en petit, car relativement à Platon, Renan est petit, fait songer +à lui. Il est l’homme, ce qui à certains égards et tout respect gardé, +est un mérite appréciable, qui ressemble le moins à Kant. On peut, sans +forcer le trait et sans trop s’alourdir sur cette idée, se le figurer +comme un Nietzsche qui n’aurait pas voulu s’insurger contre Socrate et +qui aurait fait la gageure d’être socratique, étant né Nietzsche; ou qui +aurait pris un plaisir de contradiction contre lui-même à prêcher +Socrate, étant né Nietzsche, et à mettre toutes les ressources d’un +Nietzsche, du reste supérieur, à prouver Socrate, d’ailleurs en +l’altérant, mais encore en l’imposant à ses contemporains et à lui-même, +bon gré mal gré qu’ils en eussent et bon gré mal gré qu’en une région de +son for intérieur il en eût lui-même. + +C’est au moins très curieux, et comme c’est moitié tour de force, moitié +conviction, ou, si l’on veut et c’est mon avis, trois quarts conviction, +quart gageure et tout d’artiste, c’est à la fois très sain et un peu +pervers; et donc c’est à la fois un ambigu plein de ragoût et un très +bon aliment de l’esprit. + +Il me semble que, pour le lire avec fruit, il faut ne pas s’attarder +trop à tout son fatras de dialectique, de maïeutique et de polémique; le +lire posément et tranquillement, sans le discuter aussi minutieusement +et _pointilleusement_ qu’il discute lui-même; recevoir l’impression +générale de chaque dialogue, qui, tout compte fait, est souvent très +forte; se faire ainsi un système platonicien très simple et à grandes +lignes, en transformant en lignes droites ses lignes sinueuses et ses +zigzags; contrôler et vérifier ce système ainsi obtenu sur les passages +les plus élevés de tous et les plus affirmatifs que nous offre le texte; +et se donner ainsi un Platon d’ensemble, qui sera peut-être contestable, +mais qui aura des chances de n’être pas trop éloigné du Platon véritable +et qui en sera comme le portrait simplifié ou comme le plan à vol +d’oiseau. + +Ce plan tracé, on ne fera pas mal de se remettre à relire Platon en +s’aidant du souvenir de ce plan et de ce portrait; et alors, peut-être, +on l’entendra mieux et on le goûtera davantage. Pour mon compte, quand +j’aurai fini ce volume que je commence, je ne manquerai pas de relire +Platon tout entier, ce qui sans doute me dégoûtera de mon livre, mais me +fera prendre un tout nouveau plaisir aux siens. Si cette étude vous +procure le bénéfice que je compte en retirer pour moi, je n’aurai pas +perdu mon temps; si elle ne le procure qu’à moi, ce qui est assez +probable, je ne l’aurai pas perdu non plus. + + + + +I + +LES HAINES DE PLATON: LES ATHÉNIENS + + +Les natures fortes subissent l’influence de leur temps tout comme les +natures faibles. Seulement elles la subissent à contre-fil. Elles la +subissent, non pour y céder, mais pour se révolter contre elles; ou +plutôt, non pour s’y conformer, mais pour la bien connaître et pour s’en +rendre compte, si bien qu’elles sont amenées à la corriger, à la +redresser et à l’épurer. + +Platon était un Athénien dans la pleine acception du mot et dans la plus +noble. Il était extrêmement _civilisé_ extrêmement loin de ce que l’on +se figure, sans se tromper évidemment beaucoup, comme la nature +primitive. Il était de race noble, longtemps affinée de générations en +générations; il était beau, à ce qu’on assure; il était artiste. Il +avait reçu une éducation gymnastique et aussi «musicale», c’est-à-dire +littéraire et artistique. Il avait fait des vers dans sa jeunesse, à ce +que l’on a toujours affirmé, et en tout cas il s’était nourri, comme on +le voit par ses œuvres, de tous les poètes grecs et par conséquent il +avait dû faire des vers lui-même. Il était métaphysicien et avait lu, +probablement dès sa jeunesse, tous les philosophes grecs des temps +passés. Tout porte à croire qu’il avait eu une jeunesse, élégante et +amoureuse, ce qui était presque un devoir de condition dans la classe à +laquelle il appartenait. La complaisance avec laquelle il parle +d’Alcibiade si souvent, indique qu’il l’avait pendant un assez long +temps pris pour modèle. + +Mais il arriva à l’âge de jeune homme fait, au moment où les Athéniens +inclinaient décidément vers la démocratie, au moment où les jeunes +Athéniens de distinction s’abandonnaient sans réserve au culte des +poètes et à la direction des sophistes et au moment où Socrate prêchait +à tout venant une morale très simple avec le mépris de la métaphysique, +de l’éloquence, de la poésie et de la théologie. + +Cette manière de moine pauvre, sinon de moine mendiant, intéressa Platon +comme une nouveauté curieuse. Il le suivit, il l’écouta, il +l’interrogea, il le fit parler; il le fit écrire même, en ce sens qu’il +s’amusa à mettre en quelque petit livre un écho, déjà agrandi, +paraît-il, de sa doctrine et de sa prédication populaire. + +Rien de plus jusqu’à présent; et Platon aurait pu être un simple +sophiste amateur, le plus grand des sophistes, sans être un batailleur, +un conquérant et un fondateur, si un très grand événement ne fût +survenu. + +Socrate, pour toutes sortes de raisons restées assez obscures, sous la +pression d’une coalition politique et religieuse, sous les coups +d’adversaires dont les uns étaient conservateurs et les autres +novateurs, surtout parce qu’il s’était moqué de beaucoup de gens et que +jusqu’à la fin il garda une attitude de défi, Socrate fut condamné à +mort et exécuté. + +Platon a représenté l’humanité tout entière en ceci qu’il ressentit +jusqu’à la plus affreuse douleur cette insulte d’Athènes au genre +humain. La mort de Socrate fit de Platon tout ce qu’il a été. Elle créa +le Platon que nous connaissons. Platon est un Athénien bien doué qui a +vu mourir Socrate et que la mort de Socrate a poursuivi et hanté +jusqu’au tombeau et que la mort de Socrate a fait sentir et a fait +penser toute sa vie et à qui la mort de Socrate a inspiré tous ses +sentiments, toutes ses passions et toutes ses idées, et qui n’a presque +rien vu dans le monde des idées morales, des idées philosophiques et des +idées politiques qu’à travers la mort de Socrate. Platon c’est la coupe +de Socrate vidée par Platon jusqu’à la lie. + +La mort de Socrate a inspiré à Platon toutes ses haines. + +Les haines de Platon lui ont inspiré toutes ses idées, et parce que +Platon se trouvait être intelligent, les idées de Platon furent des +choses très considérables. + +Pour commencer par les haines, la mort de Socrate inspira à Platon la +haine des Athéniens, la haine de la Démocratie, la haine des Poètes, la +haine des Sophistes, la haine des prêtres de la mythologie et des Dieux. + +Platon ne peut pas souffrir les Athéniens et, comme on le verra assez +plus tard, le fond de sa politique n’est pas autre chose que l’horreur +des Athéniens. Sans doute il a son patriotisme. Il rappelle avec +complaisance les exploits de l’Athènes antique et surtout de l’Athènes +légendaire. Sans doute, et il a ses raisons pour cela; car enfin Socrate +est d’Athènes et Platon aussi; il déclare que ceux des Athéniens qui +sont bons sont les meilleurs des hommes, et il fait dire à un Spartiate: +«J’ai toujours conservé pour Athènes toute sorte de bienveillance. Votre +accent me charme, et ce qu’on dit communément des Athéniens que _quand +ils sont bons_ ils le sont au plus haut degré, m’a toujours paru +véritable. Ce sont en effet les seuls qui ne doivent point leur vertu à +une éducation forcée: elle naît en quelque sorte avec eux; ils la +tiennent des Dieux en présent; elle est franche et n’a rien de +fardée...» + +Mais quand il ne parle ni des Athéniens légendaires ni des Athéniens +d’exception, dès qu’il en arrive aux Athéniens, même les plus illustres, +de son temps ou de l’époque précédente, il est extrêmement dur et il +n’est point de raillerie qu’il épargne aux Thémistocle et aux Périclès, +ces gens qui, avec tout leur talent, ignoraient profondément l’art de +rendre meilleurs leurs compatriotes, leurs contemporains et leurs fils. + +Par mille allusions qui, à travers tous les dialogues et même les plus +sublimes, percent et éclatent à chaque instant, Platon se plaît à +railler la frivolité, l’inconséquence et, ce qui peut paraître +singulier, mais ce qui est exact, l’esprit borné des Athéniens. + +Il faut même prendre garde à ceci pour ne pas s’étonner des incartades, +des outrances, des paradoxes de Platon. On ne se tromperait pas +extrêmement en prenant _toutes_ les œuvres de Platon comme des satires +contre les Athéniens, leurs mœurs, leurs institutions et leur politique. +Dès lors, ce qui paraît, quelquefois, une singularité ou une aberration, +devient naturel si l’on n’y voit qu’une hyperbole satirique, une +raillerie aristophanesque, une manière de contredire violemment et une +façon de prendre furieusement à contre-pied ce qui était cher aux +Athéniens ou ce qui leur était ordinaire. + +Je ne donnerai qu’un exemple de ce dont je pourrais donner cent. Voici, +_sous prétexte de rechercher quel est le meilleur gouvernement_, tout +simplement un portrait satirique des Athéniens et une vive parodie de +leur gouvernement et de leurs mœurs et institutions politiques: +«Revenons encore une fois à ces images auxquelles il faut comparer les +chefs et les rois: l’habile pilote, le médecin. Figurons-nous les dans +un cas particulier et observons-les dans ce cas. Le cas le voici: nous +croyons tous avoir à souffrir de leur part les plus terribles +traitements. Celui d’entre nous qu’ils veulent conserver ils le +conservent; celui qu’ils ont résolu de tourmenter, ils le tourmentent, +en coupant, en brûlant ses membres, en se faisant remettre comme une +sorte d’impôt, des sommes d’argent, dont ils emploient une faible partie +ou même rien au profit du malade et détournent le reste à leur propre +profit, à eux et à leurs serviteurs. Enfin ils reçoivent des parents ou +des ennemis du malade un salaire et le font mourir. Voilà, n’est-ce pas, +ce que nous croyons des médecins. De leur côté, les pilotes font mille +actions semblables; abandonnent à terre de parti pris les passagers +quand ils lèvent l’ancre, commettent toutes sortes de fautes dans la +navigation, jettent les hommes à la mer et leur font souffrir des maux +de toute espèce. _Croyant tout cela nous décidons après délibération que +ces deux arts ne pourront plus commander en maîtres ni aux esclaves ni +aux hommes libres; qu’une assemblée se formera, ou de nous seuls ou de +tout le peuple, ou des riches exclusivement, que les ignorants et les +artisans auront droit d’émettre leurs avis sur la navigation et les +maladies, sur l’usage à faire des remèdes et des instruments de médecine +dans l’intérêt des malades, des navires et des instruments de marine +pour la navigation, sur les dangers que nous font courir les vents, la +mer, la rencontre des pirates, sur le point de savoir si dans un combat +naval il faut à des vaisseaux longs opposer d’autres vaisseaux +semblables._ Après quoi nous inscrirons sur des tablettes les jugements +de la multitude... et ces règles présideront pour l’avenir à la +navigation et à la thérapeutique. Puis, chaque année, nous tirerons au +sort des chefs, des magistrats, et ces chefs ainsi établis, réglant leur +conduite sur les lois ainsi instituées, dirigeront les navires et +soigneront les malades. Ensuite, lorsque ces magistrats auront atteint +le terme de l’année, il nous faudra établir des tribunaux dont les juges +seront choisis parmi les riches ou tirés au sort parmi le peuple entier, +et faire comparaître les magistrats à l’effet de rendre compte de leur +conduite: quiconque le voudra pourra les accuser de n’avoir pas, pendant +l’année, dirigé les navires suivant les lois écrites ou suivant les +coutumes des ancêtres. Et pour ceux qui seront condamnés, les mêmes +juges décideront quelle peine ils devront subir ou quelle amende +payer... _Il faudra, en outre, établir une loi portant que, s’il se +trouve quelqu’un qui, indépendamment des lois écrites, étudie l’art du +pilote et la navigation, l’art de guérir et la médecine et se livre à +des recherches approfondies sur les vents, le chaud ou le froid, on +commence par le déclarer, non pas médecin ni pilote, mais rêveur +extravagant et inutile sophiste. Ensuite, quiconque le voudra l’accusera +de corrompre les jeunes gens, en leur persuadant de pratiquer l’art du +pilote et l’art du médecin sans se soucier des lois écrites et de +diriger, comme il lui plaît, vaisseaux et malades et le citera devant +qui de droit, c’est-à-dire devant un tribunal. Et s’il paraît qu’il +donne, soit aux jeunes gens, soit aux vieillards, des conseils opposés +aux lois et aux règlements écrits, il sera puni des derniers supplices. +Car il ne doit rien y avoir de plus sage que les lois; car personne ne +doit ignorer ce qui concerne la médecine et la santé, l’art de conduire +un vaisseau et de naviguer, attendu qu’il est loisible à tout le monde +d’apprendre les lois écrites et les coutumes des ancêtres..._» + +Ce terrible morceau d’ironie donne le ton qui est toujours, plus ou +moins vif, celui de Platon toutes les fois qu’il songe aux Athéniens et +à la mort de Socrate; et il est assez rare qu’il songe à autre chose. + +Platon était beaucoup plus poli que Voltaire, et il n’a jamais dit des +Athéniens ce que Voltaire disait des Welches, à savoir que c’était une +nation de singes et de tigres; mais tenez pour certain qu’il l’a pensé +et du reste qu’il l’a dit, moins brutalement. L’Athénien, l’homme qui a +condamné Socrate à mort, l’homme qui pratique l’ostracisme de père en +fils, l’homme de la démocratie pure, l’homme qui livre les magistratures +au hasard, ou à l’élection, qui est un autre hasard, l’homme surtout qui +est persuadé que tout Athénien est aussi savant en toutes choses que le +plus grand savant de la terre; l’Athénien paraît à Platon un simple sot, +gonflé d’orgueil, merveilleusement impertinent et étourdi, et capable, +comme tous les sots orgueilleux, de devenir cruel, à l’occasion, le plus +doucement et le plus nonchalamment du monde.--On ne se trompera guère en +assurant que Platon a détesté cordialement les Athéniens, et il faut +s’en souvenir pour s’expliquer et pour juger avec discernement toute une +partie de son œuvre. + + + + +II + +LES HAINES DE PLATON: LA DÉMOCRATIE + + +Il est à peu près inutile de dire que Platon a autant d’horreur pour la +démocratie que pour les Athéniens. Il déteste même les Athéniens surtout +parce qu’ils sont démocrates. Pour parler comme Bossuet, avec une +variante, l’une de ces choses lui fait détester l’autre; car s’il +déteste les Athéniens comme étant le peuple où la démocratie s’épanouit +le plus largement, il déteste aussi la démocratie comme achevant de +pervertir les Athéniens et de les rendre plus absurdes. On l’a déjà vu, +la démocratie, pour Platon, c’est _l’incompétence_. Elle consiste à +confier le pouvoir non à ceux qui savent, et qui par conséquent +pourraient diriger; mais à ceux qui par définition ne savent rien et ne +peuvent rien diriger du tout, si ce n’est au gré de leurs passions. + +C’est même comme son caractère essentiel de mettre la passion où il +faudrait le savoir, et de mettre exclusivement la passion là où la +passion devrait être exclue. On peut appeler, si l’on veut, la politique +la science du gouvernement ou la «science royale». Cette science +appartient sans doute à ceux qui l’ont étudiée. La démocratie consiste à +ne pas tenir compte de ceux qui ont étudié cette science et à ne tenir +compte que de tous les autres. En effet, elle transporte la souveraineté +des plus sages ou des plus instruits aux plus nombreux. Or les ignorants +étant les plus nombreux, dans ce nombre les plus sages et les plus +instruits sont comme s’ils n’étaient pas, et le résultat de l’opération +a été de les exclure et de les supprimer comme si on les exilait. + +La démocratie a donc pour objet et même pour objet unique de supprimer +la compétence et de la remplacer par l’incompétence même. Elle fait, +pour ce qui est de gouverner l’État ce qu’on ferait si pour monter une +tragédie, on s’adressait et l’on se confiait à tous ceux qui s’y +intéressent, sauf le chorège et le poète tragique. C’est une méthode qui +peut paraître singulière; mais il faut tenir compte de ceci que la +démocratie a le culte et comme l’idolâtrie de l’incompétence et se défie +de la compétence comme de son ennemi. + +Il ne faut pas s’étonner de cela. On peut le déplorer; mais il ne faut +pas s’en étonner. Il en est d’un peuple comme d’un individu et d’une +cité exactement comme d’une âme. Or ne voyez-vous pas qu’il y a des +âmes, et nombreuses, et les plus nombreuses peut-être, qui méconnaissent +la partie saine d’elles-mêmes, ou qui, plutôt, sans la méconnaître, ne +peuvent point se résigner à lui obéir et en définitive aiment mieux être +gouvernées par leur ignorance que par leur savoir?--«Quelle est la plus +grande ignorance? La voici, à mon avis. C’est lorsque, tout en jugeant +qu’une chose est belle ou bonne, au lieu de l’aimer on l’a en aversion, +et encore lorsqu’on aime et embrasse ce qu’on reconnaît comme mauvais ou +injuste. C’est cette opposition qui se trouve entre nos sentiments +d’amour ou d’aversion et le jugement de notre raison que j’appelle une +_ignorance extrême_. Elle est en effet la plus grande, parce que, si on +envisage notre âme comme un petit État, elle en affecte la partie +mobile, celle où résident nos plaisirs et nos peines et qu’on peut +comparer à la multitude et au peuple. J’appelle donc ignorance cette +disposition de l’âme qui fait qu’elle se révolte contre la science, le +jugement, la raison, ses maîtres légitimes: elle règne dans un État +lorsque le peuple se soulève contre les magistrats et les lois; elle +règne dans un particulier lorsque les bons principes qui sont dans son +âme n’ont aucun crédit sur lui et qu’il fait tout le contraire de ce +qu’ils lui prescrivent. Et je regarde cette espèce d’ignorance, soit +dans le corps de l’État, soit dans chaque citoyen, comme la plus +funeste. Posons donc comme certain et incontestable qu’il ne faut donner +aucune part dans le gouvernement aux citoyens atteints de cette +ignorance...» + +Une ignorance qui se complaît en elle-même, c’est la définition de la +démocratie; et une ignorance qui se défie de tout ce qui ne lui +ressemble pas, et une ignorance qui se croit supérieure à tout ce qui ne +lui ressemble point, et une ignorance qui s’admire, qui se cultive, qui +se perfectionne et qui se répand; car ceux qui auraient quelque tendance +à y échapper y reviennent vite, ou ne la quittent point, en +considération des grands avantages qu’elle procure et de la défaveur, de +l’ostracisme qui frappe ce qui n’est pas elle. + +Et c’est ainsi que la démocratie fait tache d’huile avec une si +prodigieuse activité dès qu’elle naît et, non seulement s’empare du +gouvernement, mais absorbe et corrompt l’État tout entier. + +La marche est la suivante, ou du moins elle a été telle à Athènes et +elle doit être à peu près la même partout: «... chacun se croyant +capable de juger de tout, cela produisit un esprit général +d’indépendance; la bonne opinion de soi-même délivra chaque citoyen de +toute crainte, et l’absence de crainte engendra l’impudence; et pousser +l’audace jusqu’à ne pas craindre les jugements de ceux qui valent mieux +que nous, c’est la pire espèce d’impudence; elle prend sa source dans un +esprit effréné d’indépendance. A la suite de cette espèce d’indépendance +vient celle qui se soustrait à l’autorité des magistrats; de là on passe +au mépris de la puissance paternelle; on n’a plus pour la vieillesse et +pour ses avis la soumission requise. A mesure qu’on approche du terme de +l’extrême liberté, on arrive à secouer le joug des lois, et quand on est +enfin arrivé à ce terme, on ne respecte ni ses promesses ni ses +serments, on ne connaît plus de Dieux; on imite et l’on renouvelle +l’audace des anciens Titans et l’on aboutit, comme eux, au supplice +d’une existence affreuse qui n’est plus qu’un enchaînement de maux...» + +Il y a une objection à ces assertions véhémentes. La démocratie est +peut-être l’esprit d’indépendance impatiente; elle est peut-être +l’ignorance; mais cependant, et elle l’a montré, elle sait choisir des +chefs; et ces chefs, eux, sont instruits et intelligents; ils ont, eux, +la «science royale» et parfois même ils ont du génie.--Platon a très +souvent, sans doute, entendu, de ses oreilles, cette objection; car il y +répond souvent et avec vivacité et avec verve. J’entends bien, dit-il, +que l’on me veut parler des Miltiade, des Thémistocle, des Périclès et +des Cimon. Je respecte ces grands noms de l’histoire athénienne; +seulement, je fais deux remarques: la première que ces grands hommes ne +semblent pas avoir amélioré beaucoup leurs concitoyens; et la seconde +que leurs concitoyens les ont tous accusés, reniés, condamnés, +proscrits; d’où il faut bien conclure de deux choses l’une, ou que ces +grands hommes étaient des coquins dignes de châtiment, ou qu’ils étaient +incapables d’améliorer leurs concitoyens, puisque c’est après avoir été +gouvernés et dressés par eux pendant des années que leurs concitoyens +avaient la perversité de les condamner; d’où il faut en définitive +inférer de trois choses l’une: ou que la démocratie se donne des chefs +qui sont des scélérats et qu’elle est forcée de frapper; ou qu’elle se +donne des chefs si incapables qu’ils la rendent plus féroce au lieu de +la civiliser; ou que la démocratie, quand elle n’a pas été aveugle, +s’empresse de devenir ingrate;--et aucune de ces conclusions n’est à +l’éloge de la démocratie, ni de nature à en faire prendre le goût. + +«L’objet de l’homme d’État est de faire de bons citoyens... Or te +semble-t-il que ces personnages dont tu parlais tout à l’heure, +Périclès, Cimon, Miltiade, Thémistocle, aient été de bons citoyens?... +S’ils ont été bons citoyens, il est évident qu’ils ont rendu leurs +compatriotes meilleurs, de pires qu’ils étaient auparavant... Or, c’est +le contraire qui est arrivé. J’entends dire, en effet, que Périclès a +rendu les Athéniens paresseux, lâches, babillards et intéressés, ayant +le premier soudoyé les troupes. D’autre part Périclès s’acquit au +commencement une grande réputation, et les Athéniens dans le temps +qu’ils étaient plus méchants sans doute, n’ayant pas encore été +améliorés par lui, ne rendirent contre lui aucune sentence infamante; +mais sur la fin de sa vie, quand ils furent devenus bons et vertueux par +ses soins, ils le condamnèrent pour cause de péculat et peu s’en fallut +qu’ils ne le condamnassent à mort, sans doute comme un mauvais +citoyen... On tiendrait pour méchant gardien tout homme qui aurait des +ânes, des chevaux, des bœufs à garder, et si ces animaux, devenus +féroces entre ses mains, ruaient, frappaient de la corne, mordaient, +quoiqu’ils ne fissent rien de semblable lorsqu’on les lui a confiés...» + +Périclès est l’exemple le plus illustre de ce phénomène, qui, de quelque +façon qu’on l’interprète, va contre la démocratie; mais il n’est pas le +seul. Voyez Cimon et les autres: «Le peuple, dont Cimon prenait soin, ne +lui fit-il pas subir la peine de l’ostracisme afin d’être dix ans +entiers sans entendre sa voix? N’eut-il pas la même conduite à l’égard +de Thémistocle et de plus ne le condamna-t-il pas au bannissement? Pour +Miltiade, le vainqueur de Marathon, ils le condamnent à être précipité +dans la fosse et, sans le premier Prytane, il y eût été jeté. Cependant, +s’ils avaient été bons citoyens, comme tu le prétends, il ne leur serait +arrivé aucun mal. Il n’est pas naturel que les habiles conducteurs de +chars ne tombent point de leurs chevaux dans les commencements et qu’ils +en tombent après avoir rendu leurs chevaux plus dociles et être devenus +eux-mêmes meilleurs cochers...» + +Il faut conclure de tout cela que la démocratie, si l’on en juge par +l’exemple d’Athènes, est un assez mauvais état politique, puisque ses +plus illustres chefs sont toujours par elle jugés mauvais, ce qui +condamne eux ou elle, et en dernière analyse elle toujours, étant clair +que, si elle ne se trompe pas quand elle les renverse, c’est qu’elle +s’était trompée quand elle les élut. + +A la vérité, ce gouvernement se donne un beau titre: il se flatte d’être +le gouvernement des Lois; et il se donne un beau mérite: il affirme que +sous son régime ce n’est aucun homme qui commande, mais la loi seule, et +que personne n’y est sujet que de la Loi. Qui pourrait se plaindre, ou +parler de tyrannie dans un état d’où le caprice et l’arbitraire sont +bannis, puisque c’est la loi qui gouverne? + +Platon est peu ému de cette objection. Pour ce qui est du gouvernement +d’un peuple par les lois, il y a deux cas, et en vérité il n’y en a pas +un troisième. Ou les lois sont très fixes, très rarement changées, +respectées en raison même de leur ancienneté, véritables reines +inamovibles de la Cité;--ou les lois sont faites et refaites +continuellement, au jour le jour, par une manufacture législative sans +cesse en exercice. + +Dans le second cas il est bien évident que le peuple n’est nullement +gouverné par des lois. Il est gouverné par des législateurs, qui donnent +seulement le nom de lois à leurs volontés successives, d’hier, +d’aujourd’hui, de demain. Il est gouverné par le corps législatif, +Sénat, Oligarchie ou Peuple, qui a simplement la politesse d’appeler +lois ses caprices. Il est gouverné capricieusement, arbitrairement, +tyranniquement, avec mention du mot loi. Il est gouverné par un tyran +qui nomme lois les actes de sa tyrannie. Il est gouverné légalement, +selon les mots, tyranniquement, en fait; il n’y a rien de plus clair. + +L’autre cas, celui où les lois sont très fixes, très rarement changées +et où un respect religieux s’attache aux lois anciennes est certainement +ce qu’on peut appeler le gouvernement de la loi ou le gouvernement des +Lois; mais, chose remarquable, il n’inspire pas beaucoup plus de respect +que l’autre à Platon et il excite tout autant sa verve, sa raillerie et +cette ironie éloquente où il excelle. + +Il ne faut pas que la fameuse _Prosopopée des Lois_ dans le _Criton_ +nous trompe sur ce point. Platon dans le _Criton_ a fait tenir par +Socrate, sur le respect dû aux Lois et sur l’obéissance absolue due à la +Loi, un très beau langage; mais cela ne l’a pas empêché de se moquer du +régime des Lois dans la _Politique_. + +Si l’on tient à concilier ces deux textes (y tiendrait-il lui-même?) on +pourra dire que dans le _Criton_ Platon veut affirmer simplement que, +lorsqu’on a accepté de vivre sous le bienfait de la loi, on n’a point le +droit de se dérober à elle au cas où elle vous frappe ou même vous tue, +qu’il y a contrat entre elle et vous auquel vous ne pouvez pas vous +soumettre quand il vous est favorable et vous soustraire quand il vous +lèse (et en effet, il n’y a rien de plus dans la _Prosopopée des +Lois_)--tandis que dans la _Politique_ Platon s’attaque à la Loi +elle-même, en soi, et se demande, non pas s’il faut obéir à la Loi dans +les États gouvernés par les Lois; mais si de faire gouverner un État par +les Lois, est une chose raisonnable. + +Quoi qu’il en soit, Platon doute beaucoup que ce soit très raisonnable +de faire gouverner un État par des lois fixes, arrêtées, anciennes et +qui ne changent point tous les jours. En effet, si les lois faites au +jour le jour sont tyranniques et ne peuvent même mériter le nom de lois, +les lois anciennes et fixées, les lois inamovibles, ont ceci contre +elles qu’elles sont quelque chose d’inflexible qui se propose de régler +l’activité souple et variée et variable des hommes; qu’elles sont +quelque chose d’un qui se propose de régler le multiple; qu’elles sont +quelque chose d’identique à soi qui se propose de régler le changeant; +et enfin quelque chose de mort qui se flatte de régler et de gouverner +la vie. + +C’est absolument irrationnel, et c’est même comique. Figurez-vous un +maître de gymnase ou un médecin qui part pour un voyage et qui laisse à +ses élèves ou à ses malades ses instructions écrites; puis qui revient +et qui se croit obligé à ne pas s’écarter des instructions écrites qu’il +a laissées et à abdiquer devant elles et qui préfère cette règle +insensible et presque aveugle à sa propre intelligence, à son diagnostic +ou à son observation, à ce qui lui permettrait de varier ses +instructions selon les caractères et à proportionner ses conseils et +avis aux tempéraments et complexions. + +C’est faire de même que de mettre la loi à la place d’un homme sage. La +loi peut être sage; mais elle l’est sans flexibilité et sans nuances, et +c’est une extrême flexibilité et de multiples nuances qu’il faut sans +doute pour gouverner l’être divers et ondoyant. Par définition la loi +est bonne pour une moyenne, elle est faite en vue de cette moyenne et +comme prise à sa mesure. Et c’est à tous qu’on l’applique: donc on est +sûr de se tromper en l’appliquant. + +«Ce qui est applicable à la plupart des individus et la plupart du +temps, le législateur en fera une loi et l’imposera à toute la +multitude, soit qu’il la formule par écrit, ou qu’il la fasse consister +dans les coutumes non écrites des ancêtres.»--Cette loi blessera, +inutilement pour la société, et même dangereusement pour la société, +tous ceux-là, et ils seront nombreux, qui seront un peu en dehors de la +moyenne; elle s’opposera aussi à toute idée nouvelle, soit en fait +d’organisation sociale, soit en fait de discipline; elle ressemblera à +un maître impérieux, borné et têtu. + +La loi-reine ressemble à un vieux tyran qui n’aurait jamais été très +intelligent, mais qui serait un peu affaibli et qui répéterait avec +l’obstination des vieillards les risibles maximes de gouvernement et les +vieilles décisions du temps de sa jeunesse sans vouloir rien entendre à +personne: «La loi ne pouvant jamais embrasser ce qu’il y a de +véritablement meilleur et de plus juste pour tous à la fois, ne peut non +plus ordonner ce qu’il y a de plus excellent, car les différences qui +distinguent tous les hommes et toutes les actions et l’incessante +variabilité des choses humaines toujours en mouvement, ne permettent pas +à un art, quel qu’il soit, d’établir une règle simple et unique qui +convienne à tous les hommes et dans tous les temps. Et c’est pourtant +là, nous le voyons, le caractère de la loi, pareille à un homme obstiné +et sans éducation qui ne souffre pas que personne fasse rien contre sa +décision et qui ne s’inquiète de rien, non pas même s’il venait à +quelqu’un une idée nouvelle et préférable à ce que lui-même a établi.» + +Il faut donc reconnaître que la Démocratie est un bien mauvais +gouvernement, puisque, même sous sa meilleure forme, il est détestable. +La démocratie déréglée, la mauvaise démocratie consiste à faire +continuellement des lois, aujourd’hui contre une personne, demain contre +une autre, aujourd’hui contre une classe de personnes, demain contre une +autre;--la «bonne démocratie», la meilleure, consiste à faire gouverner +des vivants par des statues, des esprits par des lettres inflexibles, +rigides, sourdes et aveugles. + +Et il n’y a pas un troisième cas; mais il y a une sorte de combinaison +de ces deux régimes, appel étant fait, selon les besoins, soit à des +lois nouvelles, circonstancielles et personnelles qui ne sont que des +gestes du tyran à mille têtes; soit à des lois anciennes que l’on fait +revivre contre les novateurs pour les réprimer et contre les esprits +libres pour les emprisonner, les proscrire ou les mettre à mort;--et +cette combinaison, c’est la démocratie athénienne elle-même, de quoi il +n’y a pas lieu peut-être que la ville d’Athènes se glorifie. + +Il ne faut jamais oublier, et Platon ne l’oublie jamais, que c’est cette +démocratie-là, victorieuse et enivrée de sa victoire après la chute des +Trente Tyrans, s’appuyant sur des lois surannées qu’elle faisait revivre +comme armes de proscription, qui a tué Socrate. Anytus était un des +chefs de la démocratie. + + + + +III + +LES HAINES DE PLATON: LES SOPHISTES + + +Les sophistes n’étaient pas autre chose que des professeurs +d’intelligence. Ils apprenaient à penser et à diriger ses pensées et à +exprimer ses pensées. Ils étaient très savants en toutes choses, +particulièrement en philosophie générale, en métaphysique, en +psychologie, en science des mœurs, en art politique et en art oratoire. + +Ils étaient assez différents les uns des autres comme on peut croire, +puisqu’ils étaient instruits, intelligents et curieux. Mais ils avaient +un trait commun, à savoir une certaine indifférence, plus ou moins +avouée, au sujet du juste et de l’injuste. Leur but, leur préoccupation, +leur idéal, ou, si l’on veut, leur métier, était de faire des hommes +forts par l’intelligence, et rien de plus, ou de moins, ou d’autre. + +Ils semblaient dire aux hommes: «Le règne de la force brutale est passé. +L’homme l’emportera sur l’homme, dorénavant, par son savoir et par son +intelligence, c’est-à-dire par sa faculté soit d’invention, soit de +persuasion. Pour l’emporter sur les autres, il faudra inventer ou +persuader; le premier sera le meilleur; le second sera encore une chose +fort importante. Confiez-vous à nous comme au professeur de gymnastique: +il tire de vos forces physiques tout ce qu’elles contiennent; il leur +fait rendre tout l’effet qu’elles peuvent produire et que l’on était +très loin de prévoir qu’elles rendissent jamais. De votre intelligence +nous tirerons tout ce qu’elle contient et nous la rendrons comme plus +forte en la rendant aussi habile dispensatrice de toutes ses forces +qu’il sera possible, bien au delà de tout ce que l’on pouvait prévoir. + +--Dans quel but?--Mais, dans le dessein d’être forts, d’être influents +dans la cité, d’être en honneur dans la cité, de gouverner la cité. Dans +le dessein, aussi, si vous êtes très nombreux qui vous serez ainsi +développés et rendus intellectuellement forts et adroits, de constituer +une nation supérieure, magnifique, qui dominera toutes les autres. + +--«Mais encore?--C’est tout, et nous ne voyons pas plus loin, ni ne +songeons à autre chose.» + +Les défauts ordinaires des sophistes, surtout de ceux qui n’étaient pas +de premier ordre, étaient, par conséquent, de préférer le brillant au +solide, le brillant étant un moyen de persuasion, de conquête, +d’influence beaucoup plus rapide et beaucoup plus efficace que l’autre. +De là leur goût pour la rhétorique et tous ses prestiges et tous ses +procédés, de telle sorte et à tel point que les mots sophiste et rhéteur +désignaient presque les mêmes personnages et étaient pris très +fréquemment l’un pour l’autre. + +Les défauts des sophistes consistaient encore à glisser vers un certain +scepticisme, même pratique. «Ils plaidaient le pour et le contre.» Cela +leur a été assez reproché sur tous les tons. Cela signifie simplement +qu’ils exerçaient les jeunes gens à discuter et, selon leur principe, à +tirer de leur intelligence, même dans les cas difficiles et surtout dans +les cas difficiles, et c’est-à-dire même dans une mauvaise cause et +surtout dans une mauvaise cause, tout ce que leur intelligence contenait +et pouvait produire. + +Il n’y a rien de plus légitime. Il faut reconnaître pourtant que cette +habitude est dangereuse et que l’on peut arriver ainsi assez vite, non +seulement à ne pas se préoccuper du juste ou de l’injuste, ce qui était +la discipline même des sophistes; mais à croire qu’ils n’existent pas et +à faire pénétrer doucement ou à laisser s’introduire insensiblement +cette opinion dans l’esprit de ceux qu’on enseigne ou qu’on entretient. + +Tels étaient les deux défauts essentiels des sophistes et les deux +dangers que présentaient leur enseignement, leur influence ou simplement +leur existence. + +Or ils existaient, ils enseignaient et ils étaient très aimés, et de +tout le monde à ce qu’il me semble. Ils auraient pu être détestés du bas +peuple, à cause de leur distinction; mais il ne faut jamais oublier qu’à +Athènes le bas peuple n’existe pas, les esclaves en tenant lieu. Athènes +était une ville composée d’une aristocratie riche, d’une grande +bourgeoisie d’armateurs et commerçants et d’une petite bourgeoisie de +maîtres artisans et boutiquiers, eux-mêmes beaux parleurs et fins +appréciateurs de poésie dramatique et d’éloquence.--Les sophistes +plaisaient à tout le monde. + +Ils n’inquiétaient pas les politiciens et les chefs du gouvernement, +quels qu’ils fussent, ne s’occupant guère de politique, et les +politiciens voyant plutôt leurs maîtres, mais des maîtres qui n’étaient +ni impérieux ni gênants, des maîtres amis, dans des hommes qui +enseignaient l’art de persuader n’importe quoi et qui considéraient cet +art comme l’art suprême; et il y avait comme une sorte de parenté morale +et de consanguinité entre les politiciens d’Athènes et les sophistes. + +Ils n’inquiétaient pas l’aristocratie conservatrice, ne s’occupant guère +de politique, et si, comme on peut le supposer par la considération +d’Aristophane, les conservateurs flairaient peut-être et pressentaient +dans ces philosophes des novateurs ou des pères de novateurs, d’autre +part ils étaient attirés et séduits par le talent et l’élégance, très +aristocratiques dans un certain sens du mot, de ces très brillants +artistes de la parole. + +Il est probable encore, quoique je n’en sache rien, que les prêtres et +le «parti clérical», qui a parfaitement existé à Athènes, comme on s’en +assure par l’examen du procès de Socrate, n’avaient aucune prévention +contre les sophistes et, tout au contraire, les voyaient d’un œil assez +bon. Ce qui déteste un parti, c’est ce qui peut ou ce qui veut le +remplacer. Ce que les prêtres athéniens pouvaient détester ou craindre, +c’étaient les philosophes, les vrais philosophes, un Socrate ou un +Platon, apportant soit une doctrine morale, soit une doctrine +métaphysique et une doctrine morale destinées à remplacer la religion ou +capables d’en prendre la place. Les sophistes, non seulement ne se +piquaient point d’apporter rien de pareil, mais encore, par leur +abstention presque absolue et presque systématique à cet égard, ils +faisaient hommage, du seul fait de laisser le champ libre. Ils +semblaient dire: «Comme vous le savez, nous faisons des hommes forts. +S’agit-il de faire des hommes vertueux, pieux, connaissant du juste et +de l’injuste et agissant en raison de cette connaissance, ce n’est point +notre affaire; c’est une affaire qui n’est point la nôtre.» Si elle +n’était point la leur, elle était donc celle des prêtres. Les sophistes +n’inquiétaient pas le parti clérical et semblaient s’incliner devant lui +par le respect des limites et des frontières et pouvaient être +considérés par ce parti, pour peu qu’il ne fût pas très intelligent, +sinon comme des collaborateurs, du moins comme des auxiliaires. + +On voit très bien par l’_Apologie de Socrate_ qu’il y eut partie liée, +pour accuser Socrate, entre les sophistes, les politiciens et le parti +clérical. Derrière Mélitus, «qui prend fait et cause pour les poètes», +Anytus, qui prend fait et cause «pour les politiques et les artistes», +et Lycon, qui prend fait et cause «pour les orateurs», Socrate, comme le +fait parler Platon, montre ces hommes de diverses classes _qui croient +posséder la sagesse_ et à qui il a montré qu’ils ne la possédaient +nullement. Il est assez probable que les sophistes sont parmi ces +hommes-là, quoi qu’ils ne soient pas nommés formellement dans +l’_Apologie_. + +D’ailleurs sous ce nom vague «d’orateurs», les politiques étant nommés à +part, il est assez difficile de ne pas comprendre les sophistes. + +Je reconnais du reste que Socrate eut contre lui, comme l’_Apologie_ +l’indique assez, la coalition de tous ceux dont Socrate s’était moqué, +c’est-à-dire de tout le monde; mais précisément, et Platon l’indique, il +avait raillé tout particulièrement les sophistes. + +Toujours est-il que les sophistes, qu’ils aient contribué plus ou moins +à la mort de Socrate, sont l’objet de la haine de Platon d’une façon +toute singulière. Ce que Platon voit en eux de dangereux, c’est +l’immoralisme déclaré, latent ou inconscient. Ils ne songent qu’à faire +des hommes habiles par la parole, sans se soucier de l’objet auquel +cette habileté de parole s’appliquera et du but qu’elle devra +poursuivre, et il n’y a d’important que cet objet et que ce but. Il ne +s’agit pas de faire des hommes habiles à persuader, mais de faire des +hommes habiles à persuader le bien. C’est à quoi les sophistes sont ou +semblent absolument indifférents. + +Ou ils sont immoralistes déclarés comme Thrasymaque et assurent que le +juste et l’injuste n’existent pas et qu’il ne s’agit que d’être forts et +qu’il n’y a dans le monde que la force;--ou, ce qui est plus grave ils +sentent assez bien que leurs pratiques mènent à une grande indifférence +à l’égard du bien et du mal, mais ils n’en conviennent pas et affectent +une modestie qui consiste à dire qu’ils se renferment dans les limites +de leur profession, laquelle n’a pour but que d’enseigner à parler et se +refusent les hautes spéculations ou les austères apostolats; se rendant +bien compte pourtant qu’on ne sépare pas ainsi impunément les unes des +autres les choses qui ont un rapport nécessaire et qu’à ne jamais parler +morale, on enseigne tacitement, il est vrai, mais on enseigne très +efficacement à n’y pas croire;--ou enfin ce sont de simples artisans et +manouvriers qui montrent leur art comme une routine; qui sont +professeurs de beau langage comme on est coiffeur ou cuisinier; qui ne +voient pas plus loin; qui ne se doutent même pas qu’entre la rhétorique +et la morale il y ait quelque rapport et qu’on étonne en leur disant +qu’il y en a; et dans ce dernier cas les sophistes sont les plus +immoralistes des hommes, quoique inconscients et certainement non +coupables, parce qu’il leur est comme impossible de ne pas enseigner +l’immoralité par leur manière non seulement amorale, mais antimorale, +dans le sens que le mot _anti_ a dans «antipodes», d’enseigner la +rhétorique. + +Tout au fond et sans tant de distinctions, les sophistes sont nés +sophistes, c’est-à-dire nés ingénieux et peu scrupuleux, pleins de +talents et sans conscience; et ils se sont développés dans le sens de +leur nature, plus ou moins cyniquement, tous s’enivrant et enivrant et +éblouissant les autres de prestiges littéraires et ne tenant aucun +compte de la morale ou n’y songeant point. + +Or ceci est très grave, parce qu’ils sont les éducateurs de la jeunesse +et les maîtres de l’esprit public et parce que les Athéniens n’ont que +trop de tendance à faire entrer peu de préoccupations morales dans leur +conduite tant privée que publique. + +Et c’est Socrate qui a été accusé formellement de «corrompre les jeunes +gens» et qui a été condamné et exécuté pour cela! Et il n’y a rien de +plus naturel, ou, du moins, ce n’est pas trop paradoxal. Les sophistes +ont habitué les Athéniens à vivre sans préoccupations morales et en très +grande estime d’eux-mêmes, malgré cette lacune. Un homme qui est venu +dire à leurs fils ou à leurs jeunes frères: «Vous oubliez le plus +important; vous oubliez l’essentiel», d’abord choquait l’esprit public +général, et choquer l’esprit public cela paraît toujours faire acte de +corrupteur, les hommes estimant toujours sain tout simplement l’état où +ils vivent; et ensuite cet homme mettait les jeunes gens en état de +révolte ou de mépris contre leurs pères ou leurs frères aînés, et il n’y +a rien sans doute qui soit plus corrupteur que cela. + +Il est donc assez naturel et presque légitime que Socrate ait été +convaincu de corrompre la jeune Athènes. + +En attendant, ce sont les sophistes qui étaient les corrupteurs et les +pervertisseurs de la cité et amputaient la nation du sens moral. Il faut +poursuivre les sophistes d’une haine inextinguible. + +C’est à quoi au moins Platon n’a pas manqué. De tout ce que Platon a +détesté, c’est le sophiste qu’il a combattu le plus énergiquement et +comme avec une obstination passionnée et comme avec une «suite enragée». + +Je suis très porté à croire que cela tient à ce qu’en les combattant il +sentait un peu qu’il se combattait lui-même. Il était sophiste par son +amour du beau style, de la forme, de tous les beaux vêtements, de toutes +les parures, de tous les ornements, de tous les bijoux dont on peut +parer une pensée qui n’en aurait pas besoin; par son infini désir de +plaire; aussi par son amour de la discussion subtile, des détours +captieux, des pièges oratoires, des voies détournées et obliques, des +mille chemins pour un seul but, avec mépris de celui qui va tout droit; +par son goût du paradoxe, de l’argument qui étonne, de la gageure +dialectique et du beau triomphe qu’il y a à la gagner; il était sophiste +à devenir le roi des sophistes, et il sentait que c’était là son défaut +intime qu’il fallait réprimer en lui-même, en son fort et en son +essence, tout en lui donnant mille satisfactions de détail. + +Et l’homme de conscience ne combattant jamais plus passionnément que +quand il se combat lui-même, Platon s’est criblé de coups en pugiliste +acharné et du reste savant, sur la personne de Thrasymaque, de Gorgias +et de Calliclès. + + + + +IV + +LES HAINES DE PLATON: LES POÈTES + + +Le plus grand des poètes grecs après Homère a détesté les poètes grecs +et, du reste, par hypothèse et _a priori_, tous les poètes. Le fait est +singulier. Il faut examiner cela. + +On ne doit pas, peut-être, attacher trop d’importance à la plus célèbre +dissertation de Platon sur les poètes, à la théorie de l’_Ion_, ni la +prendre tout à fait au sérieux. A travers tout Platon il y a lieu de +prendre garde à l’ironie, au paradoxe gai, aux jeux d’une imagination +qui s’amuse. Je ne rapporte donc la théorie de l’_Ion_ presque que pour +mémoire. Dans l’_Ion_, Platon considère le poète, comme un être tout +passif, qui est inspiré par les dieux, qui subit leur inspiration sans +avoir rien de spontané et de personnel, comme un être _aimanté_ par les +dieux, qui aimante à son tour le rapsode, lequel aimante la foule; +métaphores à part, comme une espèce de fou assez divertissant, qu’il +convient même de respecter, car il est léger, ailé, sacré, et il y a +quelque chose des _daimones_ dans son affaire; mais à qui il ne faut +attribuer aucune importance dans la cité et qu’il faut prendre, tout +compte fait, pour un enfant aimable, gracieux et insignifiant. + +Mais il sied de reconnaître que, même quand Platon paraît ne point +plaisanter le moins du monde, il parle des poètes soit avec un +détachement qui ne semble pas loin du mépris, soit avec une animosité +très peu dissimulée et très peu douteuse. + +Dans _Phèdre_, à très peu près comme dans _Ion_, il appelle la poésie un +délire et le poète une âme hors d’elle-même. Ailleurs il établit comme +une hiérarchie qui part des dieux pour descendre jusqu’au plus bas degré +des âmes humaines, et dans cette hiérarchie le premier rang après les +Dieux est attribué, comme on peut s’y attendre, au philosophe, et le +neuvième seulement aux poètes. + +Ailleurs, faisant parler Socrate, et, pour ainsi dire, avec moins de +fictions qu’ailleurs, puisque c’est dans l’_Apologie_, il lui fait dire, +insistant sur le caractère d’_inconscience_, d’_instinctivité_, +d’incapacité pour ce qui est de se rendre compte d’eux-mêmes, qu’il +attribue toujours aux poètes: «... J’allai aux poètes, tant à ceux qui +font des tragédies qu’aux poètes dithyrambiques et autres, ne doutant +point que je ne me prisse là en flagrant délit, en me trouvant beaucoup +plus ignorant qu’eux. Là, prenant ceux de leurs ouvrages qui me +paraissaient les plus travaillés, je leur demandais ce qu’ils voulaient +dire et quel était leur dessein, comme pour m’instruire moi-même. J’ai +honte, Athéniens, de vous dire la vérité, mais il faut pourtant vous la +dire: il n’y avait pas un seul des hommes qui étaient là présents qui ne +fût plus capable de parler et de rendre raison de leurs poèmes +qu’eux-mêmes qui les avaient faits. Je connus tout de suite que les +poètes ne sont point guidés par la sagesse, mais par certains mouvements +de la nature et par un enthousiasme semblable à celui des prophètes et +des devins, qui disent de fort belles choses sans rien comprendre à ce +qu’ils disent. Les poètes me parurent dans le même cas et je m’aperçus +en même temps qu’à cause de leur faculté poétique, ils se croyaient les +plus sages des hommes dans toutes les autres choses, bien qu’ils n’y +entendissent rien.» + +Quelle «vanité» du reste, comme dira plus tard Pascal, quelle inanité et +quelle insignifiance que cet art tout d’imitation, qui arrive au +troisième degré pour ainsi dire de l’imitation, qui imite ce qui est +déjà imité et qui est comme l’ombre d’une ombre! Il existe un objet +idéal, l’objet en soi, l’œuvre de Dieu. Cet objet, l’artisan l’imite. Il +fait par exemple une armure, un char, un lit qui ne sont que les +imitations imparfaites des idées divines de ces objets; et ce sont ces +imitations imparfaites que le poète à son tour imite, dont il donne, par +ses descriptions, comme une espèce de reflet incomplet et plus +imparfait. Peut-il y avoir quelque chose de plus vain _a priori_ et +comme par définition? + +«Nous donnerons à Dieu le titre de producteur; au menuisier le titre +d’ouvrier, au peintre quel nom? Ni celui de producteur, ni celui +d’ouvrier; mais sans doute celui d’imitateur de l’ouvrier. L’imitateur +est donc l’auteur d’une œuvre éloignée de la nature de trois degrés. +Ainsi, par exemple, le faiseur de tragédies, en qualité d’imitateur, est +éloigné de trois degrés de la vérité; et il en est de même de tous les +autres artistes-imitateurs.» + +C’est surtout, comme on le voit déjà par le passage précédent, le poète +dramatique que Platon poursuit de ce genre de sarcasmes et de +démonstrations. Le poète dramatique surtout est un «faiseur de fantômes» +qui ne connaît pas la réalité des objets, mais seulement leur apparence. +Voyez un peu. En chaque chose il y a trois arts: l’art qui se sert de +cette chose, l’art qui la fabrique, l’art qui l’imite. Par exemple s’il +est question de brides et de mors, il y a l’écuyer qui s’en sert, le +sellier et le forgeron qui les fabriquent, le peintre qui en jette sur +sa toile une apparence. Celui qui s’entend le mieux en brides et en +mors, c’est le cavalier: celui qui s’y entend encore, mais moins bien et +comme par routine, c’est le sellier ou le forgeron; celui qui ne s’y +entend pas du tout et qui seulement en saisit et sait en reproduire le +dessin, saisit et sait reproduire la sensation fugitive qu’ils font sur +l’œil, c’est le peintre. Ce troisième personnage, troisième venu et +troisième en degré, ne connaît la chose ni par l’usage ni par la +nécessité de converser avec ceux qui en usent.» + +«L’imitateur n’a donc ni principes sûrs ni même une opinion juste... Et +ainsi nous avons suffisamment démontré deux choses: la première, que +tout imitateur n’a qu’une connaissance très superficielle de ce qu’il +imite; que son art n’a rien de sérieux et n’est qu’un badinage +d’enfants; la seconde, que tous ceux qui s’appliquent à la poésie +dramatique, soit qu’ils composent en vers iambiques ou en vers +héroïques, sont imitateurs autant qu’on peut l’être et que cette +imitation est éloignée de la vérité de trois degrés.» + +Les poètes, en vérité, et aussi bien les lyriques que les dramatiques, +sont de simples flatteurs et adulateurs publics, des gens qui caressent +la foule là où elle aime qu’on la caresse, sans se soucier que de +réussir en ce dessein, infiniment analogues aux courtisanes et qui ne +paraissent pas devoir être beaucoup plus respectés qu’elles ne le sont: +«On peut chercher à complaire à une foule d’âmes assemblées sans +s’embarrasser de ce qui est le plus avantageux pour elles... Il y a des +professions qui produisent cet effet. Le joueur de flûte, par exemple, +vise uniquement à nous procurer du plaisir et ne se met point en peine +d’autre chose. De même le joueur de lyre dans les fêtes publiques. Mais +n’en dirons-nous pas autant des exercices des chœurs et de la +composition des dithyrambes? Crois-tu que Cinesias, fils de Mêlès, se +soucie beaucoup que ses chants soient propres à rendre meilleurs ceux +qui les entendent et qu’il vise à autre chose qu’à plaire à la foule des +spectateurs?... Et son père, Mêlès? Pensez-vous que quand il chantait +sur la lyre, il eût en vue le bien?... Ne jugez-vous pas que toute +espèce de chant sur la lyre et toute composition dithyrambique ont été +inventées en vue du plaisir?...» + +Fera-t-on, comme on sera souvent tenté de le faire, une exception en +faveur des poètes tragiques, et peut-être une telle exception +(Nietzsche) qu’on verra dans les poètes tragiques et les représentants +et les professeurs de toute une morale, virile et héroïque, particulière +à la race grecque? Ce serait une erreur bien forte et une méconnaissance +presque ridicule de ce qu’est en son fond et en son expression et son +influence la sublime tragédie attique. La sublime tragédie attique est +une «rhétorique» aussi vaine et partant aussi funeste que la rhétorique +et la déclamation des orateurs de la Pnyx. «A quoi est-ce qu’il tend, ce +poème imposant et admirable? Tous ses efforts, tous ses soins n’ont-ils +point pour objet unique de plaire au spectateur? Lorsqu’il se présente +quelque chose d’agréable et de gracieux, mais en même temps de mauvais +[au point de vue moral], prend-il soin de le supprimer, de chanter et de +déclamer ce qui est désagréable mais utile, sans se soucier que les +spectateurs y trouvent du plaisir ou n’en trouvent point?... Les paroles +[dans cet opéra qui s’appelle la tragédie] s’adressent à la multitude +assemblée. Elles sont donc une sorte de déclamation populaire. C’est +donc une rhétorique pour le peuple, pour les enfants, les hommes libres +et les esclaves, réunis ensemble, et de la rhétorique nous ne faisons +pas grand cas, puisque nous avons dit qu’elle n’était qu’une flatterie.» + +Nous savons bien que les tragiques se donnent de très favorables noms, +peut-être sérieusement, se considèrent comme consacrés à une admirable +et très salutaire mission. Ils disent que les poètes comiques s’adonnent +à l’imitation de la vie en ce qu’elle a de ridicule et de bas; et que +par conséquent il serait naturel de les éliminer de la République; mais +que la tragédie est l’imitation de la vie en ce qu’elle a d’excellent et +de sublime. Voilà qui va fort bien; mais c’est précisément pour cela +qu’on peut répondre à «ces personnages divins»: «Étrangers, nous sommes +nous-mêmes occupés à composer la plus belle et la plus parfaite +tragédie: tout notre plan de gouvernement n’est qu’une imitation de ce +que la vie a de plus beau et de plus excellent, et nous regardons à +juste titre cette imitation comme la véritable tragédie. Vous êtes +poètes et nous aussi dans le même genre; nous sommes vos rivaux et vos +concurrents. Or nous croyons que la vraie loi peut seule atteindre à ce +but et nous espérons qu’elle vous y conduira. Ne comptez donc pas que +nous vous laissions entrer chez nous sans nulle résistance, dresser +votre théâtre sur la place publique et introduire sur la scène des +acteurs doués d’une belle voix qui parleront plus haut que nous; ni que +nous souffrions que vous adressiez la parole en public à nos enfants, à +nos femmes, à tout le peuple, et que sur les mêmes objets vous leur +débitiez des maximes qui, bien loin d’être les nôtres, leur seront +presque toujours entièrement opposées. Ce serait une extravagance +extrême de notre part et de la part de tout État de vous accorder une +semblable permission avant que les magistrats aient examiné si ce que +vos pièces contiennent est bon et convenable à dire en public ou s’il ne +l’est pas. Ainsi, enfants et nourrissons des muses voluptueuses, +commencez par montrer vos chants aux magistrats afin qu’ils les +comparent avec les nôtres, et s’ils jugent que vous disiez les mêmes +choses ou de meilleures, nous vous permettrons de représenter vos +pièces; sinon, mes chers amis, nous ne saurions vous admettre...» + +Et cette comparaison, ce parallèle entre les magistrats et, les poètes, +cette rivalité et cette concurrence n’est pas une simple hypothèse ou un +jeu d’esprit. Il existe un lieu dans le monde, où ce ne sont point tant +les lois qui règnent, ni les magistrats qui gouvernent que ce ne sont +les gens de théâtre qui régissent l’État. Ce lieu s’appelle Athènes. +Musiciens et dramatistes ont rivalisé, d’une part, à s’affranchir des +traditions et bonnes règles d’autrefois, d’autre part ils ont prétendu +que _le plaisir que causaient leurs œuvres était la règle la plus sûre +pour en bien juger_. Et «comme ils composaient leurs pièces d’après ces +principes et qu’ils y conformaient leurs discours, peu à peu ils +enlevèrent à la multitude toute bienséance et toute retenue, et elle en +vint à se croire en état de juger par elle-même...» + +«C’est ainsi que le _gouvernement d’Athènes, d’aristocratique qu’il +était est devenu théâtrocratique_.»--La théâtrocratie athénienne a eu +pour effet d’affranchir tout citoyen, «le désordre passant des +beaux-arts à tout le reste», de tout respect pour les magistrats, les +supérieurs et les _meilleurs_, et de là l’on est passé «au mépris de la +puissance paternelle et des vieillards» et de là à «secouer le joug des +lois», et de là à ne respecter «ni promesse, ni serments, ni dieux, +imitant et renouvelant l’audace des anciens Titans». + +Tout cela était en germe dans la _théâtrocratie_, ou tout au moins la +_théâtrocratie_ a contribué à tout cela dans une large part. + +Aussi bien c’est la _théâtrocratie_ qui a tué Socrate, et voilà une +preuve qui en vaut quelques autres. + +Pour en revenir aux poètes en général, il n’est pas très étonnant que ce +soit un représentant des poètes, comme l’a dit Socrate en son apologie, +un faiseur de tragédies et de dithyrambes, Mélitus, qui ait accusé +Socrate de corrompre la jeunesse; car ce sont précisément les poètes qui +pervertissent la jeunesse, et le premier vice que nous trouvions +reprocher à autrui c’est toujours le nôtre. + +Depuis Homère jusqu’à Mélitus, tous les poètes, à l’exception peut-être +de Pindare, ont corrompu les hommes par leurs fables. + +C’est Hésiode qui nous raconte les mauvais traitements qu’Uranus fit +subir à Saturne, Saturne à Uranus et Saturne à Jupiter et Jupiter à +Saturne. Le bel exemple à proposer aux enfants que des pères toujours +armés contre leurs fils et des fils toujours combattant leurs +pères!--C’est Hésiode racontant la guerre des dieux les uns contre les +autres. Le beau modèle à proposer à des citoyens, et comment veut-on +après cela que les défenseurs de l’État aient en horreur les dissensions +et les discordes civiles? + +Non, il ne faut pas, dans une république qui sera vertueuse ou qui ne +sera point, qu’on entende dire que Junon a été mise aux fers par son +fils, et Vulcain précipité du ciel par son père pour avoir voulu +secourir sa mère pendant que Jupiter la frappait. Il ne faut point qu’on +entende dire que les dieux parcourent le monde et s’en vont de ville en +ville sous des formes étrangères, ce qui rend lâches et timides les +enfants et même les hommes. + +Les poètes sont des enfants eux-mêmes qui aiment à avoir peur, qui +aiment les histoires de revenants et de prodiges, qui ne comprennent +rien à la divinité, qui en donnent des idées fausses et méprisables et +qui n’inspirent pas aux hommes autre chose qu’une parfaite immoralité +sous le voile de la tradition et de la religion nationale. Il faut +«veiller sur les poètes et les contraindre à nous offrir dans leurs vers +un modèle de bonnes mœurs ou à n’en point faire du tout». + +Mêmes choses à dire, du reste, de tous les artistes, quoique ceux qui ne +se servent point de la parole soient moins directement corrupteurs. Il +faut empêcher en général tous les artistes «de nous donner soit en +peinture, ou en architecture, ou en quelque autre genre que ce soit, des +ouvrages qui n’aient ni grâce, ni correction, ni noblesse, ni +proportions. Quant à ceux qui ne pourront faire autrement, nous leur +défendrons de travailler chez nous, dans la crainte que les gardiens de +notre république, élevés au milieu de ces images vicieuses, comme dans +de mauvais pâturages et se nourrissant, pour ainsi dire, chaque jour de +cette vue, n’en contractent à la fin quelque grand vice de l’âme, sans +s’en apercevoir...» + +Voilà ce que Platon pense, en résumé, de la République des lettres et +des arts. Il la considère en général comme un État dans l’État très +funeste à l’État. Tantôt--mais il faut bien savoir que ce n’est qu’une +boutade devenue trop célèbre et peut-être bien sa pensée de derrière la +tête, mais où il n’aime pas à trop s’arrêter--tantôt il dit qu’il faut +couronner tous ces gens-là de fleurs et les mettre à la porte de l’État; +plus souvent il veut tout simplement une _censure_, mais en quelque +sorte une censure active et non point seulement prohibitive, qui force +le poète et l’artiste à se mettre au service de la vertu et à +l’enseigner. Le poète, ou l’artiste, doit être l’auxiliaire et même +l’instrument du magistrat dans l’œuvre d’éducation morale que celui-ci +poursuit sans cesse: «Il faut [que le magistrat] cherche des artistes +habiles, capables de suivre à la trace la nature du beau et du gracieux, +afin que nos jeunes gens, élevés au milieu de leurs ouvrages comme dans +un air pur et sain, en reçoivent sans cesse de salutaires impressions +par les yeux et par les oreilles et que dès l’enfance tout les porte +insensiblement à imiter, à aimer le beau, et à établir entre lui et eux +un parfait accord.»--«A l’exemple du médecin qui, pour rendre la santé +aux malades et aux languissants, mêle à des aliments et à des breuvages +flatteurs au goût les remèdes propres à les guérir et de l’amertume à ce +qui pourrait leur être nuisible afin qu’ils s’accoutument pour leur bien +à la nourriture salutaire et n’aient pas de répugnance pour l’autre; de +même le législateur habile engagera le poète _et le contraindra même_, +s’il le faut, par la rigueur des lois, à exprimer dans des paroles +belles et dignes de louange, ainsi que dans ses mesures, ses accords et +ses figures, le caractère d’une âme tempérante, forte et vertueuse.» + +En un mot, l’art, _comme toute chose_, devrait être étroitement et +sévèrement subordonné à la morale, et le beau n’est pas, comme on l’a +fait dire à Platon, et comme il ne l’a jamais dit, et ce serait presque +le contraire de sa pensée, la splendeur du vrai; mais le beau est la +splendeur du bien; et c’est, pour parler simplement, le bien présenté +avec agrément. + +Et cette théorie est si éloignée de celle des poètes grecs, elle est +tellement ignorée d’eux, et quand elle est mise en pratique par eux +c’est tellement par hasard, qu’il n’est pas très étonnant que Platon ait +vu dans les poètes et les artistes grecs des gens _qui lui échappaient_, +ce qui mène toujours à voir en gens de cette sorte des ennemis, des +adversaires ou au moins des forces hostiles, ou au moins des obstacles. + + + + +V + +LES HAINES DE PLATON: LES PRÊTRES ET LES DIEUX + + +Pour des raisons très analogues à celles qui lui faisaient détester les +poètes. Platon déteste les prêtres et la mythologie. D’abord et avant +tout, les Dieux et les prêtres ont été cause autant que les poètes de la +mort de Socrate. Socrate a succombé sous les coups d’une coalition +démocratique, artistique et cléricale. La plèbe athénienne était très +religieuse, sinon «foncièrement croyante», comme le dit M. A. Croiset. +Elle était théophile. «On le voit bien, comme dit très justement ce même +auteur, par le procès des Hermocopides [destructeurs ou mutilateurs des +statues d’Hermès], on s’en rend compte également par tous les discours +des orateurs, chez qui c’était un lieu commun, _même à l’époque de +Démosthène et d’Eschine_, de montrer dans leurs adversaires des ennemis +des Dieux. Ce qui peut dans les temps modernes [ceci est un peu exagéré] +donner l’idée la plus exacte de l’esprit religieux de la démocratie +athénienne, c’est peut-être Paris au temps de la Ligue». + +Songez à cette fureur de consulter les oracles, à cette _mantéomanie_, +si gaiement raillée par Aristophane (personnages pliant sous le faix des +oracles amoncelés, comme Dandin sous le poids des sacs à procès), songez +encore à cette terrible loi d’_asébeia_ (impiété) qui paraît n’avoir +frappé _à mort_ que Socrate et un ou deux autres, mais qui a contraint à +fuir et à s’exiler pour ne pas périr Anaxagoras, malgré l’amitié et +l’appui de Périclès, et Diagoras et Protagoras, et bien d’autres, dont +vous trouverez la liste dans la _Critique des idées religieuses en +Grèce_ de M. Decharme. + +Or, triomphante après la chute des «Trente Tyrans» et le retour des +proscrits, la démocratie avait certainement voulu prendre sa revanche, +ce qu’indique précisément la loi d’amnistie que Thrasybule réussit à +faire voter. Mais la loi d’amnistie n’effaçait pas la loi d’_asébeia_ et +c’est par cette loi que la démocratie cléricale se donna la consolation +de tuer au moins Socrate, lequel s’était moqué et des Dieux et des +«mangeurs de fèves», c’est-à-dire des électeurs plébéiens. + +On comprend donc que Platon n’aime ni les prêtres ni les Dieux et ait +pour la mythologie et les mythologues aussi peu de goût que possible. +Sans doute Platon, soit par habitude, soit par un peu de prudence (ce +qui est moins mon avis, car, en somme, il s’est exposé à la loi +d’_asébeia_ toute sa vie, et je crois qu’il faut estimer Platon +extrêmement courageux), dit: «les Dieux» aussi souvent que «Dieu». Mais +on peut considérer cette formule comme une simple figure de rhétorique, +tant il est dédaigneux de la «mythologie» proprement dite, toutes les +fois qu’il s’occupe d’elle directement et formellement. + +Sans doute Socrate, de la façon que le fait parler Platon dans +l’_Apologie_, déclare hautement qu’il croit aux Dieux; mais il le +déclare et surtout le prouve d’une manière assez étrange et un peu +équivoque: «Tout le monde, dit-il en substance, sait que je crois aux +Démons, puisque j’en ai un. Or qu’est-ce que c’est que les Démons? Ce +sont les enfants des Dieux. Comment voulez-vous donc que je ne croie pas +aux Dieux?...»--Il est presque loisible de prendre cela pour de l’ironie +assez forte, comme, du reste l’ironie règne presque d’un bout à l’autre +de l’_Apologie_. + +Toujours est-il que voici comme Platon parle des Dieux à son ordinaire. +Il fait dire spirituellement à Socrate dans l’_Euthyphron_: «Selon toi +une même chose paraît juste à certains Dieux et injuste aux autres, et +ce dissentiment est la cause de leurs disputes et de leurs guerres, +n’est-ce pas? + +--Sans doute. + +--Il suit de là qu’une même chose est aimée et haïe des Dieux; qu’elle +leur est en même temps agréable et désagréable? + +--Cela me paraît ainsi. + +--Et par conséquent le saint et l’impie sont la même chose. + +--La conséquence pourrait bien être exacte. + +--... De sorte qu’il pourrait bien se faire que l’action que tu fais +aujourd’hui en poursuivant la punition de ton père plût à Jupiter et du +même coup déplût à Saturne; qu’elle fût agréable à Vulcain et +désagréable à Junon...» + +Plus sérieusement, mais avec quelque sournoise ironie encore, dans le +_Timée_, qui est de ton dogmatique, Platon commence par parler des Dieux +auxquels il est évident qu’il croit et qui sont tout simplement les +astres du ciel; puis, arrivant aux Dieux mythologiques, il en discourt +de cette façon: «Quant aux autres divinités, nous ne nous croyons pas +capables d’en expliquer l’origine. Le mieux est de s’en rapporter à ceux +qui en ont parlé autrefois, et qui, issus de ces Dieux, comme ils le +disent, doivent connaître leurs ancêtres. Le moyen de ne pas croire en +cela des fils de Dieux, bien que leurs raisons ne soient ni +vraisemblables ni solides? C’est l’histoire de leur famille qu’ils +racontent, il faut donc l’accepter de confiance, selon l’usage. Telle +est donc, nous n’en doutons pas, la généalogie de ces Dieux: De la Terre +et du Ciel naquit l’Océan...» + +Il y a dans ce passage de quoi boire autant de ciguë qu’il en faut pour +aller voir les Dieux de très près. + +Enfin tout à fait sérieusement, ce qui se marque à ce que Platon tient à +_excuser ce qu’il attaque_ et à donner la raison d’être de ce que du +reste il condamne, il parle ainsi de la mythologie tout entière: «Qu’on +n’entende jamais dire parmi nous que Junon..., ni raconter tous ces +combats des Dieux inventés par Homère, _qu’il y ait ou non des +allégories cachées sous ces récits_; car un enfant n’est pas en état de +discerner ce qui est allégorique et ce qui ne l’est pas, et tout ce qui +s’imprime dans l’esprit à cet âge y laisse des traces que le temps ne +peut effacer...» + +Ici Platon dit tout en très peu de mots, contrairement à ses habitudes. +Il a l’air de croire, comme les hommes du XVIIe siècle, que la +mythologie a été inventée par les poètes; mais il indique qu’il sait +très bien que les mythes sont des idées très profondes sur les forces, +les luttes et les mystères de la nature, idées revêtues de symboles et +de métaphores brillantes; mais encore il affirme, avec beaucoup de +raison, que ces mythes ne sont que frivoles ou corrupteurs pour ceux qui +en ont perdu la clef et qui n’y voient plus que des anecdotes, +c’est-à-dire pour tous les Grecs, même au quatrième siècle. + +Il n’est pas moins affirmatif et il n’est pas moins audacieux sur les +rapports entre les hommes et les dieux. Les prières, les offrandes, les +sacrifices et ce qu’il appelle synthétiquement «la sainteté» lui paraît +un simple «trafic» qui n’est pas digne de la moindre considération: +«Sacrifier c’est donner aux dieux; prier c’est leur demander... Il suit +de là que la sainteté est la science de donner et de demander aux +dieux... Pour bien demander, il faut leur demander ce de quoi nous avons +besoin... et pour bien donner, il faut leur donner les choses qu’ils ont +besoin de recevoir de nous... La sainteté, mon cher Euthyphron, est donc +une espèce de trafic entre les dieux et les hommes.--Ce sera un trafic, +si tu le veux.--Je ne le veux pas, s’il ne l’est réellement...» + +Cela ne serait peut-être que très vain et très puéril, si de ce trafic, +de ce négoce il n’y avait pas toute une organisation, toute une +administration, qui est la chose la plus immorale du monde. Les prêtres, +les sacrificateurs, les devins sont les administrateurs de la «sainteté» +et des relations entre les hommes et les dieux, et ils donnent à ces +rapports un caractère de commerce honteux, et rien n’est plus capable de +dépraver les hommes que cette administration de la sainteté: «Voici le +langage que _le peuple et les poètes_ [et les prêtres, comme on verra +plus loin; et les trois groupes humains que Platon n’aime point sont +bien là] ont sans cesse dans la bouche... De tous ces discours, les plus +étranges sont ceux qu’ils tiennent au sujet des dieux et de la vertu. +Les dieux, disent-ils, n’ont souvent pour les hommes vertueux que des +maux et des disgrâces, tandis qu’ils comblent les méchants de +prospérités. _De leur côté_, des sacrificateurs et des devins, +assiégeant les maisons des riches, leur persuadent que _s’ils ont commis +quelque faute, eux ou leurs ancêtres, elle peut être expiée par des +sacrifices_ et des enchantements, par des fêtes et par des jeux, _en +vertu du pouvoir que les dieux leur ont donné_. Si quelqu’un a un ennemi +à qui il veut nuire, homme de bien ou méchant, peu importe, il peut à +très peu de frais lui faire du mal: ils ont certains secrets pour lier +le pouvoir des dieux et en disposer à leur gré. Et ils confirment tout +cela par l’autorité des poètes... Pour prouver qu’il est facile +d’apaiser les dieux, ils allèguent ces vers d’Homère: «Les dieux mêmes +se laissent fléchir par des paroles flatteuses, et quand on les a +offensés, on les apaise par des libations et des victimes»... Ils font +accroire, non seulement à des particuliers, mais à des villes entières, +qu’au moyen de victimes et de jeux on peut expier les fautes des vivants +et des morts. Ils appellent _Télétaï_ les sacrifices institués pour nous +garantir des maux de l’autre vie, et ils prétendent que ceux qui +négligent de sacrifier doivent s’attendre aux plus grands tourments dans +les enfers. _Or quelle impression de pareils discours sur la nature du +vice et de la vertu et sur l’idée qu’en ont les dieux et les hommes +feront-ils dans l’âme d’un jeune homme doué d’un beau naturel et d’un +esprit capable de tirer les conséquences de ce qu’il entend, +relativement à ce qu’il doit être?..._» + +Oui, voilà une des causes profondes de la corruption des Grecs et +particulièrement des Athéniens: leur religion et la façon dont ils +l’entendent et la façon dont les prêtres la leur présentent et +l’exploitent. Le cléricalisme mythologique, voilà un des ennemis. + +Aussi bien, il y a bien des manières d’être impie, parmi lesquelles on +en peut distinguer trois principales. La première est de ne pas croire +aux dieux [ou à Dieu: j’ai dit que Platon admet continuellement cette +synonymie].--La seconde est de ne pas croire à la Providence et +d’imaginer un Dieu ou des dieux indifférents aux choses humaines.--La +troisième est de croire «qu’on gagne les dieux par des prières». + +Ces trois sortes d’impiété sont aussi graves et aussi funestes les unes +que les autres. Ne pas croire à la Divinité provient toujours d’une +perversité naturelle ou acquise.--Y croire, mais se persuader «qu’elle +ne se met point en peine de ce qui nous touche provient ou du besoin que +l’on a qu’il n’y ait point de juge, ou de la conscience que l’on a de +crimes commis et qu’on ne veut pas qui soient jugés, et c’est une sorte +d’anarchisme moral.--Y croire, croire qu’elle s’occupe de nous, mais +croire qu’elle peut être fléchie par des sacrifices et des prières, +c’est d’abord en avoir un incroyable mépris et mieux vaudrait n’y pas +croire; c’est ensuite la prendre pour complice et puiser dans les +rapports que l’on a avec elle, dans la «sainteté», un encouragement à +mal faire. Un «saint» est un coquin qui prend une assurance contre les +Enfers et qui, pour l’avoir prise, se confirme dans le propos d’être un +coquin. Et cette impiété est peut-être la plus effroyable des trois, +parce qu’elle est la plus raffinée. + +Aussi les hommes devraient dire aux législateurs: «Nous exigeons de vous +que vous nous prouviez par de bonnes raisons qu’il existe des dieux et +qu’ils sont d’une nature trop excellente pour se laisser fléchir par des +présents... _Car c’est là précisément ce que nous entendons dire_, avec +beaucoup d’autres choses semblables, par des gens qui passent pour très +capables, _poètes, orateurs, devins, prêtres_, sans parler d’une +infinité d’autres personnes; ce qui, _loin de nous détourner de +commettre l’injustice_, n’a d’autre effet que de _nous porter à remédier +au mal après qu’il a été fait..._» + +Avec les poètes, avec les sophistes, avec les démocrates, Athènes compte +comme agents très énergiques de corruption, de perversité et de +décadence, ses devins, ses prêtres et ses dieux mêmes. + + + + +VI + +MALGRÉ SES HAINES... + + +Et cependant, malgré ses haines et comme il arrive à tout homme +intelligent et réfléchi, Platon n’est pas sans comprendre, un peu +confusément peut-être, ce qu’il y a de juste dans tout ce qui--idées, +mœurs et institutions--est le plus contraire à ses idées propres. + +C’est à la fois l’embarras et le stimulant et du reste la condition +d’être de tout penseur. On ne comprend jamais bien que ce dont on +comprend le contraire et cela ne laisse pas d’embarrasser et d’entraver +quelques-uns, même jusque-là qu’ils s’arrêtent dans le scepticisme ou +dans la neutralité; et cela aussi est pour les esprits vigoureux un +aiguillon, les poussant à résoudre l’antinomie ou à s’en évader par +quelque invention heureuse. + +Platon déteste les poètes, et il est poète lui-même, et d’ailleurs +tellement amoureux de poésie qu’il cite sans cesse les poètes, beaucoup +plus que ne font à l’ordinaire les écrivains grecs, du moins de son +temps. + +Platon déteste les sophistes; et il est très évident qu’il est si +pénétré de leurs leçons, de leur influence et en quelque sorte de leur +esprit même, qu’il n’a pas inventé une autre façon de raisonner que la +leur; si l’on ne doit pas dire qu’il a perfectionné la leur et l’a +raffinée et aggravée. Ç’a été sa faiblesse auprès de la postérité qu’il +a toujours prouvé le vrai à l’aide de tous les artifices dont on se sert +à l’ordinaire pour prouver le faux. Il prouve le vrai par des arguments +captieux, des pièges tendus, des digressions déconcertantes, des +manœuvres stratégiques, des faux-fuyants et des paradoxes. Il est le +sophiste de la vérité. Il a, pour parler à peu près le langage de +l’école d’alors, il a «l’idée forte», et il semble s’appliquer à la +prouver par le «discours faible».--Avez-vous remarqué que, même quand il +met en présence les Sophistes et Socrate, ce sont les Sophistes qui vont +plus droit au but et qui ont plus de loyauté dans la discussion; et que +c’est Socrate qui louvoie sans cesse et qui a sans cesse les démarches +tournantes et les mouvements obliques? + +Est-ce coquetterie? On l’a cru, peut-être avec raison. Est-ce regret et, +comme on était tenté de dire tout à l’heure: «regrette-t-il assez de +n’être pas poète épique!», doit-on dire maintenant; «il regrette +vraiment de n’être pas un sophiste et il veut l’être au moins dans la +forme»?--C’est plutôt très vaste et souple compréhension et maîtrise +intellectuelle; et _ce qu’il y a de bon_, à son avis et selon son goût, +_dans chaque chose_, et l’âme de bonté qu’il y a dans les choses +mauvaises et l’âme de vérité qu’il y a dans les choses fausses, comme a +dit Spencer, il ne voudrait pas quelles lui échappassent et il sentirait +un manque à en être privé. + +Il n’est personne d’un peu cultivé qui ne soit un peu dans cet état +d’esprit et il suffit de ne point s’y complaire trop et de ne s’y point +trop arrêter; mais à la fois on peut trouver que Platon s’y est trop +amusé pour rester toujours clair; et à la fois on serait fort désespéré +qu’il n’eût aucunement cédé à cette tendance. + +Il a détesté les prêtres et les dieux; et, non seulement c’est un esprit +religieux et un esprit mystique; mais c’est un prêtre et c’est un +mythologue et un mythopoète et comme un démiurge de mythes. Nul doute +qu’il n’eût l’esprit sacerdotal, qu’il n’eût voulu être un prêtre, un +prêtre très pur, un prêtre à faire rougir et à plonger dans la confusion +les prêtres qui l’environnaient; mais un prêtre. La _République_ tout +entière et aussi et surtout les _Lois_ sont d’un Moïse attique, d’un +Moïse qui écrit les tables de la loi sur le Cap Sunium. + +Et pour ce qui est de mythologie, moitié dernier éditeur des philosophes +mythiques qui l’ont précédé, moitié créateur et inventeur, il en fait +une tout entière, il en construit une qui est intégrale, à quoi il ne +manque rien et qui est à ravir l’imagination. On peut même dire, et on +le verra assez par la suite, que Platon est hanté par le mythe comme un +voyant par des visions. Je ne crois pas qu’il faille du tout dire que +ses mythes sont des _ornements_ dans ses dialogues. Ils sont, sinon la +substance même de l’esprit de Platon, du moins un des éléments +principaux de sa pensée. Je le crois, sans doute, surtout un esprit +abstrait; mais je le crois en même temps un esprit qui a besoin de voir +la métaphysique en tableaux pour se satisfaire pleinement. + +En cela très grec, et d’une race dont c’est précisément la marque +distinctive qu’elle avait l’esprit aussi subtil que plastique et aussi +plastique que subtil et qu’il lui était difficile de sacrifier une de +ces facultés à l’autre et de faire plier l’une des deux sous la pression +de l’autre, quelque forte que fût celle-ci. + +Le mythe est donc ce que Platon respire, comme l’abstraction est ce +qu’il élabore, et l’abstraction est son travail, qu’il aime, et le mythe +sa récréation naturelle, qu’il aime peut-être plus; à moins, ce qui est +probable, qu’il aime autant l’un que l’autre, selon les heures, et +qu’une vie partagée entre les deux lui paraisse harmonieuse comme une +œuvre d’art et la seule digne d’être vécue. + +Et enfin, dernier contraste, ou plutôt dernier _complément_ et chose qui +montre plus que tout cette compréhension peut-être volontaire, plus +probablement naturelle et instinctive du génie de Platon, il déteste la +démocratie; il déteste l’égalité; il n’attend rien de bon de l’égalité, +et l’égalité ne laisse pas d’exercer sur lui je ne sais quelle séduction +qui reste confuse, mais qui est bien significative, puisque, par ce +qu’elle a d’indéterminé, elle ressemble à je ne sais quoi comme un vague +aveu, ou un vague regret ou un vague retour. + +C’est Mme de Rémusat, je crois, qui a dit: «On n’est jamais uniquement +ce qu’on est surtout.» Platon est surtout aristocrate; c’est bien +évident et c’est certain; mais il ne peut pas s’empêcher, ou de +regretter de n’être pas égalitaire, ou de chercher à l’être de quelque +façon;--et l’on est toujours un peu ce qu’on regrette de n’être pas. + +Avez-vous lu cette singulière page des _Lois_? Je confesse que je ne la +comprends pas; mais comme indication, au moins, de quelque chose qui n’a +pas été exprimé et qui peut-être ne pouvait pas l’être, elle est bien +curieuse: «Il n’y a d’_égalité entre les choses inégales qu’autant que +la proportion est gardée_, et ce sont les deux extrêmes de l’égalité et +de l’inégalité qui remplissent les États de séditions. Rien n’est plus +conforme à la vérité, à la droite raison et au bon ordre que l’ancienne +maxime _qui dit que l’égalité engendre l’amitié_. Ce qui nous met dans +l’embarras, c’est qu’il n’est pas aisé d’assigner au juste l’_espèce +d’égalité propre à produire cet effet_; car il y a deux sortes d’égalité +qui se ressemblent par le nom, mais qui sont bien différentes en +réalité. L’une consiste dans le poids, le nombre et la mesure: il n’est +point d’État, point de législateur à qui il ne soit facile de la faire +passer dans la distribution des honneurs en les laissant à la +disposition du sort. Mais il n’en est pas ainsi de la vraie et parfaite +égalité, qu’il n’est pas aisé à tout le monde de connaître. Le +discernement en appartient à Jupiter, et elle ne se trouve que bien peu +entre les hommes. Mais encore c’est le peu qui s’en trouve, _soit dans +l’administration publique, ou dans la vie privée, qui produit tout ce +qui s’y fait de bien_. C’est elle qui donne plus à celui qui est grand, +moins à celui qui est moindre, à l’un et à l’autre dans la mesure de sa +nature. Proportionnant ainsi les honneurs au mérite, elle donne les plus +grands à ceux qui ont plus de vertu et les moindres à ceux qui ont moins +de vertu et d’éducation. Voilà en quoi consiste la juste politique, à +laquelle nous devons tous tendre, mon cher Clinias, ayant toujours les +yeux fixés sur cette égalité dans l’établissement de notre nouvelle +colonie. Quiconque pensera à fonder un État doit se proposer le même but +dans son plan de législation et non pas l’intérêt d’un ou de plusieurs +tyrans ou l’autorité de la multitude; mais toujours la justice, qui, +comme nous venons de le dire, n’est autre chose que l’égalité établie +entre les choses inégales, conformément à leur nature.» + +Il m’est certes impossible d’expliquer ce que Platon veut dire ici. +Cette égalité introduite entre des choses inégales, cette égalité +proportionnelle qui ne peut être que l’inégalité, ce partage des +honneurs selon les mérites et en considération de la vertu et de +l’éducation qui est à peu près la formule de la _Déclaration des Droits +de l’homme_: «la République ne connaît d’autres motifs de préférence que +les vertus et les talents», mais qui reste bien vague et qui en tout cas +est si peu l’égalité que précisément elle l’exclut; cet essai, en vérité +sophistique, de donner le mot en retenant la chose et d’arriver +péniblement, en quelque sorte, à pouvoir prononcer le mot tout en se +gardant bien de le définir et de le faire correspondre à une chose +définissable; cet emploi plaisant du mot «vrai», que nous avons retrouvé +si souvent et qui est le signe qu’on n’accepte point la chose que l’on +préconise sans doute, mais que l’on ne préconise qu’à la condition +qu’elle soit «véritable», c’est-à-dire conforme à notre goût, en telle +sorte que tout homme qui vous parle de «vraie» justice, c’est qu’il ne +veut point de la justice, et que tout homme qui vous parle de «vraie» +liberté, c’est qu’il est despotiste, et que tout homme qui vous parle de +«vraie» propriété individuelle, c’est qu’il est collectiviste;--tout +cela évidemment montre surtout l’embarras de Platon dans cette affaire; +embarras qu’avec son eutrapélie habituelle il avoue lui-même; mais tout +cela montre aussi qu’en vérité, il voudrait bien trouver un moyen d’être +égalitaire. + +Vous avez remarqué cette pensée profonde: «c’est l’égalité qui engendre +l’amitié». Elle est en parfaite contradiction, ce me semble, avec cette +autre, toute voisine: «Ce sont les deux extrêmes _de l’égalité et de +l’inégalité_ qui remplissent les États de séditions»; et du reste elle +est fausse, et si l’amitié entre inégaux est à peu près impossible, il +est vrai aussi que l’amitié entre égaux est parfaitement rare. Cette +pensée est donc contredite par Platon lui-même et d’ailleurs très +contestable; mais elle contient une âme de vérité, parce que, prise à +l’inverse, elle est assez vraie, parce que ce n’est pas de l’égalité que +naît l’amitié, mais de l’amitié que naît l’égalité ou une sorte +d’égalité. + +Sont égaux de cœur, pour ainsi parler, et se sentent égaux de cœur les +citoyens, les concitoyens, les compatriotes qui s’aiment. On est des +égaux quand on est des frères. La «vraie» égalité est la fraternité. La +«vraie» égalité, et je ne veux pas dire que l’autre soit fausse, mais +j’entends que celle-ci est bonne et qu’elle est féconde, la vraie +égalité existe quand des citoyens très inégaux en forces, en +intelligence, par l’éducation, par la fortune, sont convaincus +cordialement que cependant, d’une certaine façon, ils sont égaux encore, +soit comme fils d’un même père, et c’est l’égalité à base de sentiment +religieux, soit comme fils de la même mère, et c’est l’égalité à base de +sentiment patriotique. La vraie égalité consiste à croire que, malgré +tant d’inégalités, on aime également quelque chose ou l’on est aimé +également par quelqu’un. + +Cette égalité de fond, si on la sent comme par dessous tant d’inégalités +nécessaires, à savoir naturelles ou imposées par l’histoire, si on la +sent, elle existe; si on ne la sent pas, elle n’existe point. + +Mais si on la sent très fortement, non seulement elle existe, mais elle +est féconde. Elle crée. Elle se crée elle-même, et je veux dire qu’elle +se développe et elle crée une foule d’actes de solidarité, de dévouement +des uns envers les autres qui aboutissent à une égalité générale, non +seulement très réelle, mais très sensible. + +Il me semble que c’est cela qu’a entrevu Platon, et je ne me ferai pas +prier pour dire que non seulement il l’a entrevu, mais qu’il l’a très +bien vu; et que c’est moi qui par ma faute ne fais que l’entrevoir dans +sa rédaction. + +Il me semble donc que c’est cela que Platon a vu et a cherché à démêler. +Il sentait bien que la démocratie, quoi qu’en eût dit Thucydide et quoi +que, tout compte fait, il en pensât lui-même, ne pouvait pas être tout +simplement «_une bêtise_». + +Et d’ailleurs ce sont les simplistes, c’est-à-dire les gens grossiers, +qui décident ainsi et qui s’expriment de la sorte. Il sentait bien qu’il +devait être vrai et qu’en tout cas il était élégant de croire que la +démocratie contenait en son fond quelque chose qui était moins bête +qu’elle. + +Et c’est pour cela qu’il cherchait et que peut-être il trouvait ce qui +est la beauté cachée de l’idée égalitaire ou ce qui peut en excuser le +goût. + +Toujours est-il que Platon est assez «complexe» pour que, même en +politique, même sur le point où il était le plus séparé de ses +adversaires, il fût encore au moins disposé à leur accorder quelque +chose et c’est à savoir la faveur flatteuse de pousser la condescendance +jusqu’à affecter de les comprendre, et mieux qu’ils ne se comprenaient +eux-mêmes.--L’égalité? Je leur en donnerai leçon quand il me plaira. + + + + +VII + +SON DESSEIN GÉNÉRAL + + +Ainsi orienté, ainsi poussé par les tendances maîtresses que j’ai dites +et tempéré et contenu par son aptitude à comprendre ce qu’il n’aimait +pas, après de longues années de voyages, d’observations, de comparaisons +et de réflexions, vers quarante ans, d’après les meilleures conjectures +des historiens, Platon songea à enseigner et à écrire. On peut se le +figurer à cette époque, soit méditant au Cap Sunium, soit contemplant du +haut de l’Acropole cette ville qu’il aimait et qu’il détestait tout à la +fois, raisonnant à peu près de la manière suivante: + +Ce peuple fut très grand et est encore digne d’intérêt. Son passé +légendaire auquel il ne faut, du reste, ajouter aucune créance, montre +au moins qu’il a tenu une certaine place dans l’humanité. Ses +législateurs furent des hommes de très grand sens pratique et qui +avaient l’instinct de la justice et qui sont restés justement célèbres +dans tout le monde civilisé. Sa résistance aux Asiatiques, quoique +démesurément amplifiée et exaltée par les historiens et les poètes, fut +singulièrement honorable et glorieuse. Il a eu des héros et il a eu des +saints, dans le sens vrai de ce mot. C’est un grand peuple qui +s’effondre. + +Il est très probable qu’il va disparaître en très peu de temps, +peut-être avant la fin de ma vie. Sa décadence a été d’une rapidité +anormale et comme prodigieuse. On peut l’attribuer vraisemblablement à +plusieurs causes. Il avait un fond de frivolité et d’outrecuidance qui +lui faisait croire que le monde était destiné à être sa conquête, et il +s’est jeté dans des entreprises folles qui l’ont amené en trois +générations à être conquis, désarmé et blessé à mort. Il respire +actuellement, parce que ses vainqueurs sont occupés ailleurs; mais un +nouveau conquérant, et qui n’aura pas beaucoup de peine à être le +conquérant définitif, peut se dresser demain. + +Ce peuple ne prend point du tout le chemin qui peut mener au relèvement +et à la santé politique. Après avoir été trop patriote et comme enivré +de volonté de puissance, il semble n’être plus patriote le moins du +monde, et c’est bien un trait et une marque de sa versatilité naturelle. +Il croit être démocrate, et s’il l’était ce ne serait déjà point une +très bonne fortune; mais il ne l’est pas; il est foncièrement +anarchique. Ne pas obéir, n’avoir aucune hiérarchie et que personne ne +soit au-dessus d’un autre, c’est à peu près sa seule idée générale. Il +l’habille, à ce qu’il me semble, de la formule suivante: «Je ne veux pas +obéir; je veux être persuadé.» C’est assez spirituel et ce ne serait pas +si loin d’être juste; mais comme il est très passionné, très artiste et +très féminin, il se trompe sur ce qu’il appelle persuasion: il se croit +persuadé quand il est flatté et il trouve une foule de gens, comme on +pense, pour lui prodiguer cette persuasion-là. + +Il s’ensuit qu’il n’a pas de gouvernement et qu’il ne se gouverne pas. +Il n’y a à Athènes aucun plan suivi de gouvernement, aucune idée +directrice, même fausse. Cette belle ville est une trière à la dérive. + +On se relève de tout avec la force morale; mais ce peuple n’a aucune +moralité. A vrai dire, il n’en a jamais eu beaucoup, si ce n’est sous +forme de patriotisme; mais il en a moins que jamais et non pas plus en +haut qu’en bas; et, de plus, il a en lui, très actifs, de terribles +éléments d’immoralité, de terribles agents de démoralisation. + +Il est corrompu par ses sophistes. Ceux-ci exercent leurs ravages dans +la classe supérieure, qui n’est plus dirigeante, mais qui pourrait être +édifiante, excitante, assainissante et qui commence à être tout le +contraire. Le tort des Sophistes, qui sont gens d’esprit et de talent, +est de n’avoir aucun idéal, de tout rapporter au succès et de +n’enseigner rien autre chose que des moyens de succès. + +Leurs élèves, par suite, sont tous des contrefaçons d’Alcibiade. C’est +Critias, Thrasymaque, Calliclès, jeunes gens brillants, spirituels, +séduisants et éloquents, mais qui ne songent à autre chose qu’à +«arriver», qu’à dominer, sans se soucier des moyens et sans se demander +dans quel but. Quand ils ont dit: «Il s’agit d’être les premiers dans la +ville», ils ont dit tout ce qu’ils pensent et ils sont au bout de leur +philosophie. Or ne vouloir qu’arriver au pouvoir par quelques moyens que +ce soit et, parvenu là, ne savoir pas pour quoi faire, c’est une +puérilité et une espèce de sauvagerie. C’est le contraire même d’une +civilisation, même rudimentaire. Les Sophistes avec tout leur talent, +tout leur savoir et toutes leurs prétentions, ne sont que des +professeurs d’ambition cynique. + +Ce peuple est encore perverti par ses poètes et artistes. Ce sont gens +qui ont un certain sentiment du beau, mais qui croient fermement que +cela suffit à l’humanité. Ils sont immoralistes sans cynisme, eux; mais +en toute candeur et, ce qu’il y a de grave, ils traitent sans aucun +souci du sentiment de la moralité tous les sujets possibles et notamment +ceux qui pourraient mettre quelque force morale et quelque _ton_ dans +les âmes. Les vieilles légendes, nationales ou autres, qui auraient +souvent un grand sens et une grande portée et qui seraient de nature à +faire réfléchir, ils les traitent en beauté, uniquement, et en +considération seule de l’agrément qu’elles peuvent avoir. Pourvu que la +bulle de savon soit brillante et chatoyante et s’envole avec grâce, ils +sont pleinement satisfaits. + +Et, après tout, on ne peut guère leur demander autre chose et le foulon +n’a qu’à fouler; mais le malheur c’est que ce peuple attribue à ces jeux +une importance extraordinaire et ne voit rien au monde de plus +considérable. C’est précisément le moyen de rester enfant éternellement. +L’enfant _a raison_ de s’attacher au beau et de s’en pénétrer en quelque +sorte, et, si je faisais un traité de pédagogie, c’est bien, quoique +avec toutes sortes de précautions, par la _mousikè_, tout autant que par +la gymnastique et peut-être un peu plus, que je dresserais les +nourrissons de la cité. La vue de la beauté donne à l’âme l’eurythmie +nécessaire. + +Mais ce n’est là qu’un moyen d’éducation, c’est un acheminement; ce +n’est pas le but. Les Athéniens restent enfants en ceci qu’ils +considèrent comme l’objet de la vie ce qui n’en est que la préparation +d’abord et l’ornement ensuite. Si l’on veut, ils ne sont pas corrompus +par l’art; mais ils sont maintenus par leur amour excessif de l’art dans +l’immoralité, dans l’indifférence morale qui leur est naturelle et qui +est entretenue puissamment par d’autres choses. + +Et ce peuple est enfin corrompu par ses prêtres, qui sont les derniers +des hommes. Ils n’ont, à la vérité, aucune influence sur l’élite, qui en +partie ne croit à rien, en partie ne croit qu’à la divinité du beau, en +partie croit secrètement, et avec des allures de conspirateurs, aux +mystères, assez purs et assez obscurs aussi, d’Éleusis ou des Orphistes. +Oui, l’élite athénienne échappe aux prêtres complètement. Mais +qu’importe, si les prêtres conservent un immense ascendant sur le +peuple, qui est ici le maître absolu? + +Or les prêtres tiennent le peuple et ils l’abêtissent à souhait et le +démoralisent à merveille. Ils le gorgent d’oracles idiots; le flattant +par le merveilleux comme les démagogues par des caresses et des +déclarations d’amour; lui faisant croire tous les matins qu’il va être +vainqueur de la terre et qu’il est le mignon des dieux tout-puissants. +Ils l’habituent au vice en le lui représentant comme rachetable par des +sacrifices et des présents offerts à la divinité. Et, par ce double +procédé, ils l’amputent et de toute virilité et de toute moralité. Il y +a longtemps déjà que ce peuple n’a plus d’âme. + +Aussi, après de terribles blessures reçues et de terribles déchéances, +dont il n’a plus l’air de se souvenir le moins du monde, voilà qu’un +peuple jeune et fort, qu’il est assez inepte pour mépriser, se dresse au +nord et s’apprête à le rayer définitivement du nombre des nations. + +Mais précisément n’est-ce pas là une bonne contingence et ne faudrait-il +pas justement laisser aller les choses comme elles vont et où elles +doivent naturellement aller? + +Je ne sais trop. Outre que le patriote ne peut même pas et ne doit pas +se poser cette question, le philosophe a quelque raison d’y répondre +négativement. Sans doute ce qui importe à l’humanité c’est que les +peuples faibles disparaissent et que les peuples sans moralité, ce qui +est à très peu près la même chose, disparaissent, et que les peuples +sots, ce qui est encore dans le même ordre d’idées, soient anéantis. +Cependant on peut plaider avec quelque raison la cause des peuples +faibles, immoraux et sots, qui du reste ont de l’esprit, ce qui, et nous +en sommes bien la preuve, n’est pas contradictoire. + +Que les Athéniens disparaissent comme peuple, évidemment cela ne fera +point un grand tort à l’humanité, et même on peut soutenir que cela lui +sera un profit, les Athéniens donnant un mauvais exemple, celui de la +déraison. Et l’on peut dire aussi que cela ne leur fera aucun tort à +eux-mêmes, puisqu’ils continueront à avoir de l’esprit et à faire de +belles statues, seule vocation qui soit la leur, et qu’ils seront +administrés plus sagement qu’ils ne le sont, à coup sûr, puisqu’ils ne +le seront pas par eux-mêmes. + +Tout cela est juste. Mais je crois bien aussi qu’un peuple qui cesse +d’être un peuple perd quelque chose même de ses qualités non politiques +et que les Athéniens auront moins d’esprit, et feront moins de belles +statues et de belles tragédies quand ils seront province de quelque +vaste empire. L’autonomie nationale est une fierté qui soutient même le +particulier, même l’artiste, même le poète, même le philosophe, et qui +lui donne ou lui garde toute son énergie et toute sa vertu productrice +et créatrice. Cela est à peu près certain. + +Il y a donc perte pour l’humanité tout entière quand un peuple qui n’est +pas un simple agrégat d’imbéciles est absorbé par un peuple plus +puissant. + +Ceux qui rêvent une humanité tout entière régie par un seul +gouvernement, celui du peuple le plus fort, font un rêve très séduisant +et je dirai honorable, au point de vue de la paix humaine; mais ils ne +songent pas assez que, bon gré mal gré, c’est à une sorte de congestion +cérébrale de l’humanité qu’ils visent en effet, avec afflux de sang à la +tête et paralysie de tout le reste. Le centre du monde transporté +quelque part ailleurs qu’ici, il se peut très bien que les Athéniens et +les Béotiens, qui ne sont pas des sots, et les Corinthiens et tous les +autres deviennent stupides ou rebroussent chemin, du moins, vers +l’ineptie primitive. Il est bon que l’humanité ait plusieurs foyers de +civilisation, et dès que l’un de ces foyers ou s’éteint ou est comme +invité à s’éteindre, c’est vraiment une perte pour l’humanité générale. + +C’est pour cela, et sur ce point l’instinct populaire ne se trompe pas, +c’est pour cela qu’il est vraiment du devoir de chaque citoyen de ne pas +renoncer sa patrie et de ne point la considérer comme disparue tant +qu’elle ne l’est pas matériellement et sans retour, quand bien même il +la considère comme moralement n’existant plus. + +Mon devoir est donc d’essayer de rendre une âme à ce pays qui est le +mien. + +Or ce qui lui manque, en haut, en bas et au milieu, c’est une moralité +et une morale; et que ceci donne cela, rien n’est plus douteux; mais il +y peut contribuer et, tout compte fait, le philosophe ne peut faire +autre chose pour essayer de rendre une moralité à un peuple que de lui +prêcher une morale. + +Moralisons donc et par l’exemple et par la doctrine. C’est ce qu’a fait +Socrate, et il n’y a meilleur conseil à suivre en cette ville et du +reste en ce monde que d’imiter Socrate. Il faudrait écrire une +_Imitation de Socrate_ en autant de volumes qu’il sera nécessaire ou +expédient. + +Socrate, du reste, avait ses défauts. Il était trop satirique, trop +ironique, trop sardonique et trop amoureux de l’attitude de gageure ou +de défi. Ce sont choses à conserver, comme sel et ragoût, mais à +atténuer et embellir de bonne grâce. De plus, il n’avait aucun système, +de quoi d’aucuns pourront le louer, mais ce qui ne manque jamais de +donner à une discipline philosophique quelque chose de négatif. Il +disait trop: «Vous ne savez rien--ni moi non plus.» A quoi l’on pouvait +répondre: «Donc taisons nous--et vous aussi.» Il est bon d’affirmer +quelque chose et de dire: «je sais», sans prétendre, du reste, tout +savoir. Mais savoir quelque chose, seulement quelque chose, c’est déjà +systématiser. + +Je donnerai donc aux Athéniens mes idées générales sur l’ensemble des +choses; mais, pour ne point perdre de vue mon dessein, toujours en +rattachant toutes ces idées à la morale, à l’importance supérieure de la +morale et à la nécessité de la morale. La morale était le tout de +Socrate, elle sera le fond et le centre de Platon, toutes les parties de +mon enseignement étant, du reste, présentées de telle sorte que ce +centre et que ce fond resteront bien dans les esprits, en dernière +analyse, comme étant le tout. + +Ce socratisme, je ne dirai pas surélevé, mais complété et couronné, je +voudrais qu’il devînt l’esprit public athénien. On ne sait jamais ce qui +peut advenir. Il n’est pas impossible que les Athéniens reconnaissent +très nettement en moi un second Socrate et me fassent boire de la ciguë, +ce qui est la bonne mort des héros de la pensée; il n’est pas +impossible, quoiqu’il soit moins probable, qu’ils se prennent +d’enthousiasme pour ces doctrines et qu’ils se régénèrent en s’en +inspirant; il n’est pas impossible, encore, qu’ils s’en amusent +tranquillement, sans en profiter le moins du monde, et qu’ils me +laissent tranquille jusqu’à l’âge le plus avancé. + +Dans les deux premiers cas j’aurai eu une destinée très glorieuse et +littéralement digne d’un dieu, et dans les trois cas j’aurai fait mon +devoir d’homme, de philosophe et de citoyen. + +Et puis c’est toujours une chose très intéressante que de philosopher. + + * * * * * + +Ainsi pouvait parler Platon en regardant la Théorie revenir encore une +fois de Délos. + + + + +VIII + +SA MÉTAPHYSIQUE + + +Voulant dresser une morale, Platon prétendit l’établir sur une +métaphysique. + +Dès cette première démarche on peut l’arrêter et lui dire qu’il y a un +grand péril à fonder ce qui doit être certain et inébranlable sur ce qui +a toutes les chances du monde d’être incertain et indécis. On peut lui +dire aussi que c’était là une première infidélité à son maître, puisque +Socrate, ou n’a pas fait de métaphysique du tout (ce qui est possible; +car enfin nous ne savons rien de lui) ou, au moins, n’a pas subordonné +la métaphysique à la morale, ayant _indiqué_ une métaphysique utile à la +morale, sans du reste l’approfondir, ayant--comme le suppose assez +ingénieusement M. Croiset--enseigné Dieu «dans la mesure où il importe à +l’homme de le connaître pour lui obéir». + +En tout cas, en se faisant métaphysicien, Platon s’éloignait évidemment +des voies _ordinaires_ de Socrate. Ce n’est pas douteux. + +Mais il faut, pour comprendre, soit le dessein, soit seulement l’état +d’esprit de Platon, réfléchir à plusieurs choses. D’abord en tout temps, +et que ce soit dans la Grèce antique ou dans l’Europe moderne, il est +extrêmement difficile de philosopher sans être métaphysicien, de +philosopher en s’interdisant la métaphysique. Il n’est point du tout +facile de tracer la limite _ne moveatur_ entre ce qui est métaphysique +et ce qui ne l’est point. Que des choses dépassent la portée de nos +observations, rien n’est plus facile à constater; mais que des choses +dépassent la portée de nos raisonnements, et quelles sont ces choses, +c’est ce qu’il est beaucoup plus malaisé de déterminer; parce qu’il +n’est pas si facile que l’on peut croire de distinguer une hypothèse +raisonnable d’un raisonnement et de dire: ceci est imagination, ceci est +raisonnement véritable. + +La métaphysique se mêle insidieusement à toutes nos opérations +intellectuelles, parce que nous sommes toujours tout proches d’elle et +que nous plongeons en elle, en quelque sorte. La métaphysique n’étant +que le nom que nous donnons à notre ignorance, à ce que nous devons +ignorer, à ce qu’il est convenable que nous nous résignions à ignorer, +il est clair que nous n’en connaissons pas les frontières plus que nous +ne connaissons celles de notre ignorance même, c’est-à-dire de notre +savoir. + +Et c’est ainsi que la métaphysique n’est pas la même chose pour tout le +monde et qu’est métaphysique pour un ignorant et un inexercé telle chose +qui est parfaitement du compréhensible et du connaissable pour un autre. +Je me garde bien de dire à quelqu’un de mes semblables: «Ceci est de la +métaphysique; n’y touchez pas.» Je me le dis à moi-même, mais non pas à +d’autres, conformément au mot le plus sensé qu’ait écrit Taine: «Je ne +vois pas les bornes de l’esprit humain; je vois celles du mien.» + +Il s’ensuit qu’en tout temps ce qui est métaphysique est à peu près +indiscernable de ce qui ne l’est point, et que nous sentons la +métaphysique nous investir et nous serrer de toutes parts, comme à la +fin, et aussi au commencement, et surtout au commencement, de toutes nos +connaissances; et que nous ne pouvons philosopher sans nous y sentir +glisser et sans nous dire avec terreur: «n’y suis-je point?»; et qu’il +faudrait se décider à ne point raisonner si l’on voulait être sûr de ne +point faire de métaphysique, d’où précisément il résulte que ceux qui +sont le plus antimétaphysiciens sont métaphysiciens encore. Pour ne +citer qu’un seul exemple, tel pur psychologue positiviste fait appel à +chaque instant à l’inconscient, et s’il y a quelque chose +d’inconnaissable par définition, c’est probablement l’inconscient, et +voilà une psychologie positiviste s’appuyant sur un fondement +métaphysique, par ce seul fait que nous-mêmes, en tout ce que nous +sommes, nous flottons sur la métaphysique comme un bouchon sur l’océan, +et que nous ne pouvons pas réfléchir seulement sur nous-mêmes sans +percevoir tout proche l’immense abîme mouvant, obscur et insondable. + +Voilà une première raison pourquoi il était difficile que Platon ne fût +pas métaphysicien. + +De plus, en tout temps encore, il est très difficile à un homme qui veut +fonder une morale de n’être pas métaphysicien et de ne pas essayer de +fonder sa morale sur une métaphysique. Et cela pour une raison assez +simple: c’est que si la morale ne se fonde pas sur une métaphysique, +elle ne se fonde sur rien du tout. La morale c’est: «tu es obligé». Si +elle n’est pas cela, il me semble bien qu’elle n’est rien. Si elle n’est +pas cela, elle est sans vertu et sans force. Si elle n’est pas cela, +elle est une simple recommandation de prudence ou d’élégance. + +Elle consiste à dire qu’il est prudent et d’un intérêt bien entendu +d’être honnête; à quoi l’homme pourra toujours répondre: «J’aime à vivre +dangereusement et j’y trouve même une singulière beauté.» + +Ou elle consiste à dire: «Il est distingué d’être honnête et vertueux»; +à quoi l’homme pourra toujours répondre: «L’esthétique est affaire de +goût comme son nom l’indique, et ce n’est pas dans la vertu et +l’humilité que je trouve le beau.» Et c’est ce que Nietzsche a répété +toute sa vie. + +On sent donc la morale extrêmement frêle et même tout arbitraire quand +elle ne dit pas: «tu es obligé.» + +Mais qui peut m’obliger et au nom de quoi la morale sera-t-elle +obligatoire? Au nom des hommes ou au nom des dieux. La morale sera +sociologique ou théologique, et l’on ne voit pas pour le moment un +troisième terme. + +Mais dans ces deux cas la morale sera métaphysique essentiellement. Si +elle oblige au nom des hommes, au nom de la société dont je fais partie, +elle est fondée sur cette idée que je suis obligé à qui m’est utile. +Soit, mais jusqu’à quel point?--Jusqu’au sacrifice.--Ah! Pourquoi? +Rendre ce qu’on m’a donné et ce qu’on me donne, je l’admets, c’est du +droit, c’est du commerce loyal. Rendre beaucoup plus que l’on ne me +donne, sacrifier ma vie à qui ne m’a donné la vie que par une métaphore +un peu hyperbolique, on en conviendra, je ne comprends plus. Je ne +comprends que si on sait habilement faire à mes yeux, de ma patrie, un +être sacré, mystérieux, un être d’autel et de sanctuaire qui a le droit +de me demander beaucoup plus qu’il ne me donne et auquel je suis comme +voué et qui me commande tout ce qu’il veut sans que je puisse me +permettre de discuter. Mais alors cet être est tout à fait une entité et +nous sommes en pleine métaphysique. Cet être est un Dieu et nous sommes +même en pleine théologie. La morale me commande au nom de quelque chose +qui n’est pas déterminé, et c’est dire qu’elle me commande au nom de +l’infini. + +Si la morale est sociologique, elle est ou selon le droit ou selon les +devoirs. Et si elle est selon le droit, elle ne saurait commander le +sacrifice et elle ne commande vraiment pas grand’chose; et si elle est +selon le devoir, elle est une piété, une piété envers la patrie, et elle +est métaphysique et théologique plus que jamais. + +La morale me commandera-t-elle au nom des dieux? Je viens de montrer +qu’à prendre ce nouveau biais, nous n’avons pas changé de place. Nous +avions un Dieu proche, nous avons des dieux éloignés et il n’en est que +cela. Les dieux me commandent d’un peu plus loin et voilà tout. On me +répète que je suis obligé, en cherchant seulement à cette obligation un +fondement plus mystérieux et une sanction plus effrayante. Je comprends +très bien. On avait peur que je ne respectasse pas assez la patrie, qui +est trop près de moi, que je connais trop et qui est composée de gens +qui ne me paraissent pas autrement dignes de vénération, et c’est pour +cela que l’on a jeté le fondement plus loin et plus haut. On avait peur +que je ne fusse pas assez intimidé par la punition que la société peut +infliger à qui désobéit à ses lois et l’on m’a montré des êtres qui +peuvent punir plus que par la mort, puisqu’ils peuvent punir bien au +delà et bien longtemps au delà de la tombe. Rien de plus habilement +conçu; mais c’est toute une métaphysique qu’il faut construire pour +cela, et la morale est fondée sur une métaphysique encore plus +transcendante que tout à l’heure; c’est comme une morale +ultra-métaphysique. + +--Mais si l’on ne faisait la morale ni théologique, ni sociologique, et +si on la faisait simplement humaine; c’est-à-dire si l’on nous disait: +«Ce qui t’oblige, c’est ta conscience»? Toute métaphysique serait +écartée. + +--A mon avis pas le moins du monde. Si la conscience est la raison, la +simple raison, j’ai devant moi quelqu’un avec qui je puis discuter, je +n’ai pas devant moi quelqu’un ou quelque chose qui m’oblige, je n’ai pas +un impératif. A ma raison je puis dire: «Prouve-moi que je dois me +sacrifier; prouve-moi que je ne suis rien devant toi qu’un esclave qui +doit obéir; prouve-moi que je te dois tout mon moi.» C’est précisément +ce que la raison ne peut pas prouver. + +Aussi ceux-là qui ont fait de la conscience intime le fondement de la +morale se sont-ils bien gardés de confondre la conscience avec la raison +et ont-ils bien fait remarquer que réellement, que dans le fait, elles +ne se confondent nullement, que la raison raisonne et que la conscience +commande sans donner ses raisons, que la conscience dit: «Fais ceci +parce que je le veux», et que nous lui obéissons uniquement parce +qu’elle commande. + +Il est possible; mais alors nous nous trouvons encore en face d’un être +tout métaphysique, en face d’un Dieu, qui nous impose, qui nous +suggestionne et dont nous avons peur. C’est un Dieu intérieur; mais +c’est un Dieu. C’est tellement un Dieu que certains ont affirmé qu’il +n’est qu’un reste, qu’un résidu, au fond de nous, des antiques croyances +religieuses; ou, si l’on veut, nous transposons, et nous appliquons à +quelque chose que nous localisons en nous, que nous croyons en nous, ce +besoin de respect et de terreur, ce besoin de culte, ce besoin de +religion que nous appliquions autrefois aux dieux. + +En tout cas, une conscience qui n’est pas la raison et qui nous commande +sans avoir à nous donner les motifs de ses commandements et en effet +sans nous les donner, a tous les caractères d’une entité métaphysique, +et nous sommes dans la métaphysique, sinon plus, du moins autant que +jamais. + +On sait que Nietzsche triomphe de cela et montre avec acharnement que +morale et religion sont toujours connexes et toujours comme +consubstantielles l’une à l’autre; que la morale est née de la religion +et aussi la religion de la morale; et qu’elles naissent indéfiniment et +éternellement l’une de l’autre et qu’elles se prêtent un mutuel appui, +la morale en appelant à la religion pour se soutenir et la religion en +appelant à la morale pour se justifier; et qu’enfin, quand la morale a +quelque velléité de se rendre indépendante de la religion, comme c’est +en se faisant religion elle-même, elle restitue, rétablit et édifie la +religion au moment même qu’elle croit l’effacer et par les moyens mêmes +par lesquels elle croit la détruire. + +J’en reviens à ce que je disais: en quelque temps que ce soit, il est +extrêmement difficile de fonder une morale sans l’appuyer sur une +métaphysique. + +Et enfin en particulier cela était tout spécialement difficile au temps +de Platon et pour Platon. En Grèce, avant Platon on avait toujours +procédé ainsi qu’il suit. Les anciens philosophes grecs étaient tous +convaincus de cette idée qui n’est pas si fausse, du reste, que tant +qu’on ne comprend pas l’ensemble on ne comprend aucun détail, et que +tant qu’on ne comprend pas tout on ne comprend rien. En conséquence +c’était par expliquer le monde qu’ils commençaient. Toute philosophie +grecque était une cosmologie, une cosmogonie et une cosmographie. Ils +commençaient par les premiers principes et les premières causes. Ils +débutaient toujours par dire: «Au commencement il y avait...» + +Rien du reste n’est plus humain. Les plus immenses questions sont celles +des enfants et elles peuvent se résumer presque toutes en celle-ci: +«Qu’est-ce que tout et pourquoi y a-t-il quelque chose?» Et nous sentons +bien tous que, si modestes et si modérés que nous soyons, nous nous +faisons violence quand nous nous contentons de ces connaissances +particulières, qui, tant qu’elles ne sont que particulières, ne tiennent +à rien, et qui, parce qu’elles ne tiennent à rien, sont confuses même en +soi. Le mot de Claude Bernard est toujours vrai: «Je ne sais rien à +fond. Évidemment. Si je savais quelque chose à fond, je saurais tout.» + +On ne se ramène à la modération qu’en se disant que, si les +connaissances particulières sont confuses en restant particulières, +elles le deviennent bien plus lorsqu’elles tâchent à devenir générales. +Mais les Grecs n’en étaient pas là et s’obstinaient à vouloir expliquer +chaque chose par le tout et à poser toujours l’absolu pour en déduire le +relatif. + +En particulier ils n’avaient jamais eu même l’idée de séparer l’étude de +la morale de l’étude des choses divines. Socrate, il est vrai--dont +c’est peut-être un irréparable dommage que nous ayons perdu les paroles +vraies; et que ni Socrate ni Jésus n’aient écrit, il est à croire que +c’est un des grands malheurs de l’humanité,--Socrate semble bien s’être +défié de la métaphysique et avoir voulu se cantonner dans la morale +pure; mais encore, à en juger par son procès, dont Platon a donné un +compte rendu qu’il n’a pas pu se permettre de faire par trop infidèle, +son enseignement était au moins mêlé, au moins accompagné, d’un peu et +peut-être de beaucoup de théologie. + +En somme il était, non seulement dans les habitudes, mais dans les +tendances mêmes de l’esprit grec d’être métaphysicien, tant à cause de +l’influence du polythéisme, qui est, lui aussi, une métaphysique, qu’à +cause de l’instinct poétique qui trouve dans la métaphysique une matière +toujours séduisante et une carrière toujours délicieuse soit à tenter, +soit à parcourir. Platon ne pouvait pas ne pas être métaphysicien et ne +pouvait pas ne point fonder sa morale sur la métaphysique. + +J’ajoute qu’encore qu’inspirée en partie par le polythéisme, à quoi +j’aurai l’occasion de revenir, sa métaphysique avait bien un peu pour +objet de détruire le polythéisme, qu’il n’aimait guère. + +Une métaphysique est une religion; elle en a tous les caractères ou au +moins les caractères principaux. Elle relie les hommes autour de grandes +idées générales et par conséquent elle les élève en commun, elle les +purifie en commun, elle _les détache de l’individuel_, elle les réunit +dans la contemplation désintéressée de certaines grandes choses. C’est +faire office de religion. + +Elle établit un lien ou des liens entre l’homme et l’ensemble des choses +créées ou éternelles; elle met et elle lui montre une chaîne qui le +rattache aux fins générales de l’univers, à ses desseins, en un mot à +l’ordre universel. C’est dire qu’elle lui permet de n’être plus _seul_, +ce qui est la chose du monde qui l’attriste le plus. La religion c’est: +«Dieu vous regarde», et la métaphysique c’est: «regardez le monde»; et +sans doute ce n’est pas tout à fait la même chose; mais il ne s’en faut +pas d’autant qu’on pourrait croire, et à regarder le monde l’homme ne +peut pas s’empêcher de croire qu’il en est regardé aussi et comme +embrassé; et son sentiment de solitude en diminue. + +En ceci encore la métaphysique fait office de religion. + +Or Platon, qui voulait détruire le polythéisme, ne voulait point du tout +en supprimer les bons effets possibles. Il savait qu’on ne détruit bien +que ce que l’on remplace, et c’était une sorte de religion nouvelle +qu’il apportait et qu’il proposait au monde grec. Il lui proposait une +métaphysique qui pût remplacer auprès de lui la religion et rendre les +services spirituels que celle-ci avait rendus ou cru rendre, sans le +mélange d’erreurs rationnelles et d’erreurs morales qu’elle contenait ou +qu’elle traînait après elle. Grec lui-même, Platon ne pouvait guère +imaginer, concevoir, penser autrement; et il fut métaphysicien, jusqu’à +en être théologien, tout autant pour sa propre satisfaction d’esprit que +pour s’accommoder à l’esprit de ses concitoyens, et tout autant pour ces +deux raisons que pour appuyer, croyait-il, et assurer sa morale sur des +fondations fermes. + +Et, quoi qu’il en puisse être, voici sa métaphysique. + +Existe-t-il des dieux? Ce n’est pas très sûr et l’on en a entouré l’idée +et l’histoire de tant de contes saugrenus qu’on sera toujours excusable +de ne pas croire, non seulement à ces anecdotes, mais même à eux. +Cependant ils peuvent exister. Cela ne blesse point la raison. Et même +leur existence peut servir à résoudre ou à adoucir certaines difficultés +que nous rencontrerons plus tard. Il y a une raison de ne pas bannir +absolument la mythologie de la théodicée, et de cette raison nous nous +rendrons très bien compte. Mais à quoi il faut croire fermement, c’est à +un Dieu suprême, maître et gouverneur de l’univers et de tous les êtres, +dieux inférieurs, hommes, animaux, végétaux, éléments qui s’y trouvent +ou qui s’y peuvent trouver. + +Il faut croire à ce Dieu suprême surtout à cause de la morale et pour la +sauver. Les hommes ne sont pas moraux quand ils sont irréligieux. Que +disent nos sophistes d’Athènes aux jeunes gens qui les écoutent et qui +ne sont que trop disposés à les suivre? A la fois qu’il n’y a pas de +dieux et qu’il n’y a pas de morale; à la fois que les «dieux n’existent +point par nature, mais par invention humaine et en vertu de certaines +lois humaines, et qu’ils sont différents chez les différents peuples +selon la convention qu’on a adoptée en les établissant»; et à la fois +que «l’honnête est autre selon la nature et selon la loi; que le juste +n’existe pas; mais que les hommes prennent sous ce nom des dispositions +successives qui sont la mesure du juste tant qu’elles durent; et enfin +que la force est la mesure du droit et que rien n’est plus juste que ce +qu’on vient à bout d’emporter par la force». + +Voilà ce que les Nietzsche d’Athènes ne cessent le répéter plus ou moins +clairement aux jeunes gens, et de là «l’impiété qui se glisse aux cœurs +des jeunes gens lorsqu’ils viennent à se persuader que ces dieux, tels +que la loi prescrit d’en reconnaître, n’existent point». + +Il faut donc sauver l’esprit religieux si l’on veut que la morale ne +soit pas perdue. + +Aussi bien... voulez-vous connaître la psychologie de l’athée? Il y a +des athées de différentes sortes. Il y a des athées très hommes de bien, +«qui ne reconnaissent point de dieux, mais qui, ayant d’ailleurs un +caractère naturellement porté à l’équité, ont de la haine pour les +pervers, sont incapables de se porter à des actions criminelles et +s’attachent aux honnêtes gens».--Ceux-ci sont plus inutiles qu’ils ne +sont funestes dans une république. + +Il en est d’autres qui «à la persuasion que l’univers est vide de +divinité joignent une impuissance à modérer leurs passions». Ceux-ci +feignent quelquefois la religion, et c’est de leur troupe «que sortent +les devins et faiseurs de prestiges»;--ou ils ne feignent rien, mais ne +sont retenus par aucun frein, et c’est de leur troupe aussi que sortent +les «orateurs, les généraux d’armée», les politiciens de toutes sortes +et «les sophistes avec leurs raisonnements captieux», politiciens aussi +pour la plupart. + +Il en est d’autres encore qui croient que les dieux existent, mais +qu’ils ne s’occupent pas du tout des affaires humaines; et ils sont +aussi dangereux par la morale que les précédents et ce sont des déistes +_ad honores_ et des athées pratiques. + +Et il y en a d’autres enfin qui croient qu’il existe des dieux, mais +qu’ils sont aisés à fléchir par les prières; et ce sont des athées en ce +sens qu’ils n’ont de la Divinité aucune idée juste, ni même aucune idée; +et des athées très dangereux, puisqu’ils mettent leurs disciples +exactement dans le même état moral où ils les mettraient s’ils croyaient +et disaient que la Divinité n’existe pas. + +Il faut donc croire à un Être suprême pour ne pas courir le risque, +toujours imminent, d’être un malhonnête homme. Seulement il faut y +croire d’une certaine façon et l’imaginer d’une certaine manière pour ne +pas retomber dans le même risque. + +Il y va de la morale--et voyez déjà comme Platon bâtit toute sa +métaphysique les yeux fixés sur la morale et prend en quelque sorte sur +la morale les mesures de sa métaphysique--il y va de la morale que l’on +croie à la Divinité d’une certaine manière et non pas d’une autre. + +On peut se figurer Dieu ainsi qu’il suit. Il y a dans l’univers du +nécessaire et du divin: du nécessaire à quoi Dieu lui-même ne peut pas +se dérober, du divin qui est l’œuvre même de Dieu. Dieu n’est pas +tout-puissant. Il est extrêmement puissant, et rien de plus. Il a fait +ou plutôt organisé le monde aussi bon qu’il pouvait le faire; mais il ne +pouvait pas le faire absolument bon et absolument parfait: «Disons pour +quel motif l’ordonnateur de tout cet univers l’a ordonné. _Il était +bon_; et celui qui est bon ne saurait éprouver aucune espèce d’envie.» +Et ce sont les poètes à imagination sombre qui ont inventé la Némésis. +«Exempt d’un pareil sentiment, Dieu a voulu que toutes choses fussent +_le plus possible_ semblables à lui-même. Quiconque, instruit par des +hommes sages, admettrait que c’est là l’essentielle raison de la +formation du monde admettrait la vérité.» + +Il ne faut donc pas oublier qu’il y a deux causes en ce monde, la +Nécessité et la Divinité, et que cette dernière n’a fait pour ainsi dire +que prendre sur l’autre tout ce qu’elle pouvait prendre: «L’artisan de +ce qu’il y a de meilleur s’emparait de ce qui convenait à ses desseins +parmi les choses qui sont dans l’éternel devenir, lorsqu’il engendrait +le monde organisé. Il s’en servait comme de causes auxiliaires pour +exécuter son plan et, pour ce qui était de lui, il s’efforçait de +façonner tous ses ouvrages à la ressemblance du bien. Voilà pourquoi il +nous faut distinguer deux sortes de causes, l’une nécessaire et l’autre +divine; rechercher en toutes choses la cause divine afin d’obtenir une +vie heureuse» par la piété et la vertu, «mais sans oublier la cause +nécessaire» pour pouvoir comprendre ce qu’il y a de mauvais dans notre +existence. + +C’est donc une espèce de blasphème que de dire que Dieu est cause de +tout. Ce sont les poètes et les étourdis qui disent cela: «Dieu, étant +essentiellement bon, n’est pas cause de toutes choses, comme on le dit +communément. Si les biens et les maux sont tellement partagés entre les +hommes que le mal y domine, Dieu n’est cause que d’une petite partie de +ce qui arrive aux hommes et il ne l’est point de tout le reste. On doit +n’attribuer les biens qu’à lui; quant aux maux, il en faut chercher une +autre cause que Dieu. Il ne faut pas ajouter foi à Homère ni à aucun +autre poète assez insensé par blasphémer contre les dieux et pour dire +que «sur le seuil du palais de Zeus il y a deux tonneaux pleins, l’un +des destinées heureuses, l’autre de destinées malheureuses, et que si +Zeus puise dans l’un et dans l’autre pour un mortel, sa vie est mêlée de +bons et de mauvais jours; mais que si Zeus ne puise que dans le second, +la faim dévorante poursuit cet homme sur la terre féconde».--Il ne faut +pas croire que «Zeus est distributeur des biens et des maux.» «Lorsqu’on +dira devant nous que Dieu, qui est bon, a causé du mal à quelqu’un, nous +nous y opposerons de toutes nos forces... Notre première loi et notre +première règle touchant les dieux sera d’obliger nos citoyens à +reconnaître, soit de vive voix, soit dans leurs écrits, que Dieu n’est +pas auteur de toutes choses, mais seulement des bonnes.» + +Tel est ce qu’on appellera, si l’on veut, le Manichéisme de Platon. Il y +a deux principes, un principe de bien et un principe de mal. Le principe +de bien, c’est Dieu; le principe de mal, ce n’est pas à proprement +parler un Dieu méchant; car pareille conception répugne à la raison, +sent sa barbarie et est indigne de l’homme sage; mais c’est la +nécessité; c’est-à-dire l’impossibilité--inhérente à la matière même, +laquelle est imparfaite--qu’il en soit autrement. La bonté de Dieu a été +limitée par l’infirmité de la matière. Attribuons le mal à la nécessité +et le bien à Dieu. + +Pourquoi? Parce qu’il faut que Dieu soit moral pour qu’on en puisse +faire le fondement de la morale. Dès que l’homme s’aperçoit que Dieu +n’est pas moral, ou il devient immoral lui-même avec suffisante excuse +pour cela; ou il supprime Dieu; mais alors, à se sentir seul être moral +au monde, il n’a plus assez de force pour rester tel et, comme confondu +de la monstruosité qu’il constitue, il incline à se confondre avec +l’immoralité de la nature, et dans les deux cas le résultat dernier est +le même. + +Sauvons donc la moralité de Dieu, pour sauver la moralité humaine. Le +seul moyen de sauver la moralité divine c’est, d’une façon ou d’une +autre, de ne pas lui attribuer l’origine du mal. + +Aussi bien, dans le même dessein, si important, on peut prendre les +choses d’un autre biais. Les hommes croient généralement à des dieux, à +un grand nombre de dieux. C’est une opinion que nous pouvons accepter +pour nous en servir selon nos desseins. On peut supposer un Dieu +suprême, créateur de puissances moindres que lui. Il crée les dieux +supérieurs, déjà fort au-dessous de lui, et les dieux inférieurs, +infiniment au-dessous de ce qu’il est. Et les dieux supérieurs forment +les âmes, et les dieux inférieurs forment les corps, et les dieux +supérieurs mettent dans les âmes un mélange de bien et de mal, de bonnes +et de mauvaises passions, et les dieux inférieurs forment les corps où +il n’y a presque rien qui ne soit mauvais. De telle sorte que le Dieu +suprême, que Dieu n’est nullement responsable de ce qu’il y a de mauvais +dans le monde. + +Sous cette figuration, que l’on peut trouver grossière, les hommes ont +vaguement conçu une idée juste. Cette idée est celle de l’escalier des +êtres. Il est possible et il n’est pas contre la raison que tout vienne +du Dieu parfait, par dégradations et par diminutions successives, de +telle sorte que le parfait reste en haut et que le très imparfait rampe +au plus bas; de telle sorte aussi qu’il y ait une aspiration universelle +du plus bas degré et de tous les degrés intermédiaires vers le plus +haut, et que tous les êtres, par les échelons qui l’en séparent, +veuillent plus ou moins consciemment remonter à l’essence pure d’où ils +sont primitivement sortis. Acceptable est le polythéisme pris de la +sorte, c’est-à-dire comme une hiérarchie des êtres; acceptable surtout +parce qu’il laisse Dieu en dehors du mal, quelque grand que soit +celui-ci dans le monde que nous voyons. + +Ne craignez pas et ne détestez pas ce qui limite Dieu, que ce soit la +nécessité ou que ce soit des dieux inférieurs à lui. Ce qui limite Dieu +le justifie, et il ne peut être justifié qu’à la condition d’avoir sa +borne. Il n’y a que trois moyens de justifier Dieu. C’est de le +représenter comme faisant du monde un lieu d’épreuves pour l’homme et +permettant le mal comme une matière à exercer la vertu humaine; et ce +sera la solution du Christianisme;--c’est de le représenter comme +incomplètement puissant et comme combattu par une puissance +contraire;--ou c’est de le nier. C’est le second de ces moyens que +Platon a pris, ne voulant ni renoncer à Dieu ni admettre un Dieu que la +morale humaine pût accuser, condamner et par conséquent rejeter. Si la +morale a besoin de Dieu, il ne faut pas en imaginer un qui la trouble, +et Dieu a besoin d’être moral précisément dans la mesure où la morale a +besoin de lui. + +Ce Dieu, Platon veut non seulement qu’il soit bon, _ab initio_, bon +comme créateur ou ordonnateur du monde, et qu’il ait formé le monde par +bonté, mais qu’il continue à être bon, c’est-à-dire qu’il soit +providentiel. Comme nous l’avons déjà indiqué, Platon considère comme +des athées ceux qui croient qu’il y a des dieux, mais qu’ils ne +s’occupent pas de nous. Les dieux ont toutes les qualités et par +conséquent ils ne peuvent être soupçonnés ni d’égoïsme, ni de paresse, +ni de négligence. S’ils ont organisé le monde, ils doivent le gouverner, +et avec sagesse. Ils sont comme les gardiens de la justice et de +l’équité parmi ces hommes à qui ils ont permis de vivre. + +On voit très bien le raisonnement des hommes qui ont refusé aux dieux la +connaissance ou le souci des choses humaines. Comme tout à l’heure les +athées proprement dits étaient frappés par la présence du mal sur la +terre, maintenant nos négateurs de la Providence sont frappés du +triomphe très fréquent de l’injustice dans la société. Ils disent: +«Comment les Dieux peuvent-ils souffrir cela, si ce n’est parce qu’ils +ne le voient pas et par conséquent parce qu’ils ne veulent pas le voir?» + +Cette objection ne tient pas; d’abord parce qu’il y a une erreur de fait +au fond de cette pensée. L’injustice ne triomphe pas ici-bas et c’est +une pure illusion de croire qu’elle triomphe. Elle triompherait si +l’injuste était heureux, s’il avait des jouissances qu’il dût à ses +actes injustes et qui en fussent, chose qui serait révoltante en effet, +comme la récompense. Seulement l’injuste ne jouit pas du tout; il est +très malheureux. Il souffre en raison directe de l’intensité de son +désir de jouir et de l’impossibilité où il est à jamais de satisfaire +son désir. + +Ce qui trompe l’honnête homme qui voit l’injuste jouissant de ce qu’on +appelle le bonheur ici-bas, c’est qu’il se met à sa place, _tel qu’il +est, lui_, et qu’il se dit: «Que je serais heureux si j’étais dans la +situation de cet homme-là!» Et cela est très vrai que l’honnête homme +serait heureux, s’il était, restant honnête homme, dans la situation où +est l’injuste triomphant; mais ce n’est pas une raison pour croire que +l’injuste soit heureux dans cette même situation. Le bonheur n’est pas +dans les choses, il est dans la façon dont on se les procure et dont on +les possède. Pour qui se les procure et les possède d’une façon +mauvaise, elles sont mauvaises. Il les empoisonne avant de les boire et +il se plaint qu’elles soient empoisonnées. + +Il ne faut donc pas envier le bonheur de l’injuste, ni surtout en tirer +un grief contre les dieux, parce que ce bonheur tout simplement n’existe +pas. Quand nous recommandons à tous ces jeunes gens, élèves des +sophistes, de n’aspirer au pouvoir qu’accompagnés de la justice et pour +la réaliser, pour la faire régner ici-bas, ils croient que nous parlons +en moralistes et en nous plaçant au point de vue du bonheur général ou +au point de vue de la loi morale et de l’idéal. Sans doute c’est bien ce +que nous faisons; mais en même temps et du même coup nous nous plaçons +très bien à leur point de vue, au point de vue de leurs intérêts, et +nous leur disons: «Être forts; pourquoi? Pour dominer? Dominer; +pourquoi? Pour jouir? Soit; mais nous vous avertissons que vous ne +jouirez pas du tout.» + +C’est donc une sottise, une simple illusion que de croire au bonheur de +l’injuste. Dès lors le grief contre les dieux s’évanouit. + +Du reste l’argument tiré du mal sur la terre ne vaudrait que si nous +étions absolument sûrs que tout pour l’homme finît ici-bas. Or _il n’est +pas sûr, mais il est très probable_ que, comme les hommes l’ont toujours +cru, l’âme est immortelle et que la Divinité punit et récompense au delà +de la tombe. Il est probable que ce que l’on appelle la vie humaine +n’est qu’un moment de la vie humaine et par conséquent, fût-il vrai que +le juste fût victime et que l’injuste fût heureux, tout se compense pour +l’un et pour l’autre, au cours des existences successives auxquelles +l’un et l’autre sont appelés. + +Il est donc très faux ou très hasardé et c’est une impiété, c’est un +quasi-athéisme équivalant à l’athéisme lui-même, que de croire que la +Divinité ne s’occupe pas de nous. La Divinité est providentielle ou elle +n’est pas; si vous préférez, la Divinité est providentielle ou elle est +comme si elle n’était pas. Croyons donc soit à un Dieu, soit à des dieux +subordonnés à un Dieu suprême, qui veillent sur nous et qui veulent que, +soit à tout moment, et c’est le plus probable malgré les apparences, +soit tôt ou tard, et il est possible qu’il en soit ainsi, la justice +existe et règne sur toute la terre et dans toute la création. + +Ce qui peut pousser d’ailleurs à croire, sans l’affirmer précisément, +que notre âme est immortelle, à quoi, comme on vient de le voir, la +morale est intéressée, c’est que l’âme, ou, comme on voudra le nommer, +le principe intérieur qui gouverne tout notre être, a une nature très +particulière. Portons notre attention sur cette nature particulière de +l’âme. On a beaucoup cherché quel était le premier principe de toutes +choses. Était-ce le feu? était-ce l’eau? et ainsi de suite. Il paraît +bien plutôt qu’_au commencement était l’âme_, qu’au commencement était +quelque chose qui n’était pas mû et qui mouvait. Quand on regarde les +corps, on s’aperçoit, sans être forcé d’y apporter une grande attention, +qu’ils sont tous mus les uns par les autres, qu’ils reçoivent le +mouvement et qu’ils le transmettent. Il faut bien supposer au +commencement de tous ces mouvements, ou au principe, non chronologique, +mais essentiel, de tous ces mouvements, quelque chose qui meut et qui +n’est pas mû. + +Ce premier moteur non mû ne peut être un corps; puisque tous les corps +reçoivent visiblement le mouvement qui les anime et qu’ils transmettent. +Ce premier moteur non mû, nous sommes donc forcés de nous le figurer +comme incorporel. Nous l’appelons âme et nous disons qu’il se mêle à la +nature entière et qu’il lui donne tous les mouvements que nous y voyons. +Et ce premier moteur non mû se confond avec le Dieu suprême et est le +Dieu suprême considéré comme principe de toute vie. Il n’y a rien là que +de très probable et même que de nécessaire pour notre raison +s’appliquant à se donner quelque idée du grand mystère. + +Tout de même nous pouvons conjecturer très vraisemblablement que notre +âme, que notre invisible, que ce que nous sentons en nous comme +incorporel, a existé avant notre corps et peut-être indéfiniment. On +peut la considérer comme une parcelle ou comme une émanation de cette +grande âme universelle dont nous parlions tout à l’heure. Toujours +est-il qu’elle semble bien avoir vécu avant ce que nous appelons pour le +moment _nous_, avant notre moi actuel. Cela se vérifie, on peut le dire, +et par expérience. Quand vous enseignez quelque chose à un enfant, vous +ne le lui enseignez pas, en vérité, dans le sens précis du mot, vous le +lui faites trouver. Il le trouve de lui-même, placé dans les conditions +favorables à cette découverte, mis sur la voie. Il vous dira que la +somme des angles d’un triangle est égale à deux angles droits, sans que +vous le lui disiez, pourvu seulement que vous ayez attiré son attention +sur les propriétés du triangle, sur sa structure, sur sa façon d’être. +Qu’est-ce à dire, sinon que ce qu’il vient de trouver, il le savait? +S’il le savait, c’est qu’il s’en souvient. + +D’où lui vient ce souvenir? + +Admettons qu’il n’ait pas de connaissances formelles si précises que +celle-là. Tout au moins saura-t-il, sans que personne le lui ait jamais +appris, et qu’il vous dira, sans que vous le lui ayez dit et surtout, +remarquez-le, si vous lui dites le contraire, que le tout est plus grand +que la partie, que l’espace a trois dimensions, qu’il est impossible que +quelque chose à la fois soit et ne soit pas, que deux corps ne peuvent +pas occuper le même espace, qu’un seul corps ne peut pas en même temps +être en deux endroits. Que de choses il sait sans qu’on les lui ait +enseignées, et que de choses il ne peut pas ne pas savoir! Il faut +pourtant qu’il les ait apprises une fois et quelque part. Ce sont des +choses dont il se souvient; on ne peut pas dire autrement. + +Voulez-vous qu’on dise autrement? On ne fera que dire autrement sans que +l’idée change. On pourra dire que ce ne sont pas là des notions, mais +des idées innées. Notions ou idées apportées en naissant, ce sont +toujours des éléments de connaissance qui ont besoin d’avoir une cause +et avaient leur cause, il le faut bien, avant la naissance.--On pourra +dire que ce sont là de simples dispositions du cerveau, que le cerveau +humain est constitué de telle sorte qu’il a, pourvu seulement qu’il +existe, ces façons de voir les choses. Mais ces dispositions elles-mêmes +équivalent à des idées, ce ne sont même pas autre chose que des idées +générales. Il faudra bien toujours en arriver à reconnaître que nous +apportons nos idées générales en naissant, que nous apportons en +naissant nos idées les plus générales. D’où les tenons-nous? + +Et puisque c’est de ces idées générales que toutes les autres procèdent +peu à peu, n’est-il pas vrai que savoir c’est se souvenir? + +Si savoir c’est se souvenir, l’âme existait donc avant, bien avant ce +corps qu’elle est venue animer. + +De quelque façon qu’on prenne cette théorie, il en restera toujours ceci +que la connaissance n’est pas individuelle, qu’elle est un patrimoine +commun de l’humanité, laquelle tient ce patrimoine de ses plus anciens +ancêtres, lesquels le tenaient, de qui? Il faut toujours être comme +étonné devant l’énigme de la connaissance et convenir qu’elle a quelque +chose de mystérieux. Une au moins des explications possibles, et +peut-être la plus simple, est que la connaissance est un lointain et +confus souvenir; et même il ne faut pas dire confus. Que ce soit l’âme +individuelle qui se souvienne quand elle croit apprendre ou comprendre, +ou que ce soit l’âme commune de l’humanité qui se souvienne de la sorte +et qui en chaque homme réveille, et très facilement, ses souvenirs à +peine endormis, la connaissance est une réminiscence qui suppose que +quand nous naissons nous ne commençons pas à vivre, nous recommençons à +vivre. L’âme qui est a été. Il n’y a qu’une vraisemblance, très +acceptable à la raison, à ce que l’âme qui est doive être plus tard. + +Nous inclinerons donc à croire que les âmes humaines, émanations de +l’âme suprême, enseignées une fois pour toutes par l’âme suprême ou +ayant comme reçu son empreinte, vont successivement animer des parcelles +de la matière éternelle qui sont les corps, y apportent des notions ou +des idées générales nécessaires à l’humanité, les y conservent et les y +maintiennent, cela ou éternellement, ou jusqu’à ce que l’humanité, si +telle est la volonté divine, disparaisse. + +Cette vue est surtout métaphysique, elle est une manière d’expliquer un +fait universel qui est curieux et surprenant; elle a cependant aussi son +importance morale. Dépositaires de la connaissance, nous devons +respecter en nous ce qui nous vient, à travers les siècles, du premier +auteur et de celui en qui toute connaissance réside, et nous devons nous +respecter nous-mêmes comme détenteurs de ce trésor plus qu’humain. Le +sophisme est un péché, une atteinte à Dieu; c’est le crime intellectuel +et le sacrilège intellectuel. La faute purement morale elle-même est +plus grave qu’on ne le croyait avant de considérer qu’il y a du divin en +nous qui y reste, quoi que nous fassions, et que nous l’offensons en +faisant le mal. Nous sommes un temple que le péché profane et souille. +La théorie métaphysique de la réminiscence et des idées innées est +profondément pénétrée de préoccupations morales, s’il n’est pas à dire +que c’est d’une préoccupation morale qu’elle est née. + +Peut-être en peut-on dire autant de la théorie des Idées éternelles. La +théorie des Idées est toute une mythologie qui pourrait suppléer à +l’autre et qui a pour mérite et pour supériorité d’être plus pure, plus +céleste, moins anthropomorphique et de n’être nullement +anthropomorphique et de combattre l’instinct anthropomorphique si +puissant chez les Grecs et même à peu près chez tous les hommes. + +Quand vous voyez un objet, cette table par exemple, vous n’avez l’idée +que d’un seul objet, ou pour mieux dire, remarquez-le bien, vous n’avez +qu’une image. Quand vous voyez deux objets du même genre, une petite +table par exemple et une grande, vous avez une idée générale de table, +une idée qui n’est plus une image, qui est une abstraction, c’est-à-dire +que vous avez _tiré_ cette idée unique de deux objets en vous attachant +à ce qu’ils avaient de commun et en éliminant ce qu’ils avaient de +particulier. Si vous voyiez tous les objets du même genre qui existent +dans l’univers, soit toutes les montagnes, toutes les maisons, tous les +hommes, vous auriez de chacun de ces groupes d’objets une idée abstraite +qui serait générale et même qui serait universelle. + +Cette idée qui peut l’avoir? Dieu seul. Il l’a. Il l’a complète, il l’a +en sa plénitude, et elle vit en lui. Il existe en Dieu une idée +universelle de tout ce qui existe ici-bas à l’état de chose réelle. +Seulement c’est par une infirmité de langage et une infirmité +d’intelligence que nous appelons réelles les choses et abstraites les +idées. Les idées sont beaucoup plus réelles et beaucoup plus vivantes +que les choses réelles. Elles sont abstraites en notre esprit, mais +elles sont réelles et vivantes en l’esprit de Dieu. Elles sont une +partie de lui-même. C’est sur leur modèle qu’il a, de la matière lourde +et informe, tiré tout ce qu’il a créé et qui compose l’univers. Ces +idées sont des parties essentielles de Dieu créant, de Dieu ordonnant, +de Dieu organisant, de Dieu artiste. Il n’y a rien donc de plus réel et +de plus vivant au monde. Le rocher est inanimé, mais l’idée de rocher +est vivante dans la pensée vivante de Dieu. + +Les Idées sont donc des réalités éternelles vivant dans la pensée du +Dieu artiste comme dans l’élément qui leur est propre. Dieu est elles et +elles sont Dieu. Comprenez bien cela comme une manière de panthéisme +intellectuel. Les Idées ne vivent qu’en Dieu; mais elles y vivent +chacune d’une vie particulière et à elles toutes elles constituent Dieu +considéré comme artiste; mais chacune est un être vivant, fécond, +évolutif, qui a son exister et son devenir. Elles se soutiennent en Dieu +et Dieu se contemple en elles. + +Et ceci précisément nous permet d’échapper au panthéisme matériel, si +l’on peut parler ainsi. Dieu n’est pas à proprement parler dans les +objets matériels; il est dans les idées générales, universelles et +éternelles de ces objets matériels, et ces idées sont en lui et sont une +partie de lui; mais non les objets que nous voyons et qui ne sont en +quelque sorte que les reflets éloignés de ces idées mêmes. N’adorons +donc pas Dieu dans les objets matériels, ce que nous sommes trop portés +à faire, d’une façon ou d’une autre. Adorons-le en lui-même comme force +suprême qui a tout organisé et comme bonté qui a organisé aussi bien +qu’il l’a pu et comme providence qui nous protège; adorons-le aussi dans +ses idées qui sont comme des membres de son être intellectuel, qui sont +comme des «personnes», comme des «hypostases» de Dieu. Dieu un en mille +personnes qui sont les Idées divines, voilà le panthéisme ou le Panthéon +platonicien. C’est une des conceptions, car on voit bien qu’il en a eu +plusieurs, que Platon a eues du monde. + +Et nous-mêmes, quand nous faisons un objet, puisque nous aussi, à un +degré infiniment inférieur, nous sommes artistes, que faisons-nous? Nous +organisons la matière sur le modèle d’une de ces idées universelles +qu’il nous est donné d’entrevoir ou de soupçonner et qui nous inspirent. +Nous repensons donc la pensée de Dieu. Comme il a ordonné le monde les +yeux fixés intérieurement sur elles, de même nous ordonnons quelques +parcelles de l’univers suivant un plan dont il nous a permis +d’apercevoir et de saisir quelques traits. Les idées gouvernent donc le +monde et l’homme, du sein même de l’intelligence divine. + +Il importe de savoir cela ou de le croire pour être persuadé que toute +œuvre humaine doit n’être pas détournée de sa nature, qui est +originellement divine. Nous travaillons sur le tracé, en quelque sorte, +des idées éternelles; lorsque nous ne nous inspirons pas uniquement +d’elles, qui sont pures et qui sont divines, nous nous montrons indignes +d’avoir reçu le privilège de les apercevoir partiellement ou de les +entrevoir. L’Idée éternelle nous oblige jusqu’à un certain point +matériellement et elle nous oblige moralement tout à fait. Elle nous +oblige jusqu’à un certain point matériellement, parce que nous ne +pouvons rien faire tout à fait en dehors d’elle et en nous passant +d’elle: nous ne pouvons créer. Elle nous oblige moralement tout à fait, +précisément parce qu’elle ne nous oblige matériellement que jusqu’à un +certain point: nous pouvons agir, non contre elle, mais en dépit d’elle +et d’une façon indigne d’elle, et c’est ce que nous ne devons pas faire, +parce que nous nous montrerions indignes nous-mêmes d’avoir reçu la +permission de la connaître un peu. + +Il faut donc nous élever, de plus en plus, par un effort incessant, +jusqu’à la contemplation des idées éternelles, d’abord parce qu’elles +sont belles et parce que c’est une de nos missions de les retrouver et +de les démêler dans toute la mesure où cela nous est permis, mesure que +nous ne connaissons pas et qu’il serait lâche de nous imaginer +comme trop restreinte; ensuite parce que s’élever jusqu’à la +demi-connaissance, supposons, des Idées éternelles, c’est le seul moyen +d’entrer en communion avec Dieu. L’homme ne peut pas s’unir à Dieu +directement; il peut, sans doute, s’unir à Dieu, partiellement, en la +personne, pour ainsi parler, des idées divines. Dieu s’est laissé voir +d’imparfaite manière; mais enfin il s’est laissé voir dans ses idées, +puisque, de ces idées, les objets matériels sont les résultats et par +conséquent les reflets. De ces reflets l’homme s’élève jusqu’à la +contemplation des idées mêmes; et là il est, sinon en face de Dieu, du +moins en face de ce que Dieu a regardé et regarde encore. + +C’est toute la communion que l’homme puisse avoir avec la Divinité, mais +c’en est une. L’homme pensant est voisin de Dieu dans la proportion où +il comprend les idées en ce qu’elles ont d’éternel. + +Cela revient à dire, avec moins de métaphysique, que la pensée purifie. +Au fond c’est l’idée maîtresse de Platon. Nous verrons peut-être qu’il +l’a poussée trop loin; mais elle est vraie en soi. Quand Pascal a dit: +«Travaillons donc à bien penser; voilà le principe de la morale», je +crois savoir et vous savez pourquoi il a mis: «bien»; mais, en simple +philosophe; il aurait pu écrire: «Travaillons à penser; c’est le +principe premier de la morale.» L’homme qui pense peut agir mal; mais il +a beaucoup plus de chances d’agir bien ou de ne pas agir mal que l’homme +qui ne pense pas. L’injuste, pour parler comme Platon, est quelquefois +un homme qui pense et même assez subtilement, afin de trouver, à +l’adresse des autres et de lui-même, des prétextes à colorer ses +iniquités; mais le plus souvent l’injuste est un homme qui ne pense pas +du tout et qui se laisse tout entier diriger à ses passions, à ses +désirs et à ses appétits. En tout cas, c’est tout à fait l’avis de +Platon. + +Il faut chercher à savoir ce qu’on ne sait point et ce qu’il est assez +probable qu’on ne saura jamais, parce que c’est une très bonne attitude +morale et un très bon exercice moral. Quand Socrate a fait beaucoup de +métaphysique, certain jour, il s’arrête pour dire: «A la vérité, Ménon, +je ne voudrais pas affirmer bien positivement que tout le reste de ce +que je t’ai dit soit vrai; mais je suis prêt à soutenir de parole et +d’effet, si j’en suis capable, que la conviction qu’il faut chercher ce +qu’on ne sait pas nous rendra sans comparaison meilleurs, plus courageux +et moins paresseux que si nous pensions qu’il est impossible de +découvrir ce que nous ignorons et inutile de le chercher.» + +Et c’est pour cela qu’il n’est nullement inutile, comme quelques-uns le +croient, de se livrer aux recherches métaphysiques. + + * * * * * + +Et tels sont les traits principaux de la métaphysique de Platon. Il est +trop évident que même lorsqu’elle paraît être «pure» elle est tournée du +côté de la morale comme vers sa fin, ou inspirée par une arrière-pensée +morale très obsédante, très dominante et très impérieuse. _Tout Platon +est une aspiration au parfait_; et le parfait par excellence, si je puis +ainsi parler, est pour lui la perfection morale. + + + + +IX + +SA MORALE + + +La morale de Platon, je ne dirai pas s’appuie sur le principe suivant, +mais se recommande avant tout du principe suivant: connaître le bien +c’est le faire; qui sait le bien fait le bien; qui ne fait pas le bien, +c’est qu’il ne le sait pas; la science et la vertu sont la même chose. + +Je ne dis point que Platon ait affirmé absolument ce principe; mais il +est très évident qu’il y tend et qu’il y a complaisance: «Si la vertu +est une qualité de l’âme et s’il est indispensable qu’elle soit utile, +il faut qu’elle soit sagesse. Car, puisque toutes les autres qualités de +l’âme ne sont par elles-mêmes ni utiles ni nuisibles, mais qu’elles +deviennent l’un ou l’autre, selon que l’imprudence ou la sagesse s’y +joignent, il en résulte que la vertu, étant utile, doit être une sorte +de sagesse... L’âme sage gouverne bien et l’âme imprudente gouverne +mal... Pour être avantageux, tout ce qui est au pouvoir de l’homme doit +être soumis à l’âme et tout ce qui appartient à l’âme dépendra de la +sagesse. Donc la sagesse est nécessairement ou la vertu tout entière ou +une partie de la vertu... Les hommes ne sont point bons par nature;... +mais si les hommes bons ne sont pas tels par nature, le deviennent-ils +par éducation? Cela me paraît s’en suivre nécessairement. D’ailleurs il +est évident, selon notre hypothèse, que si la vertu est une science, +elle peut s’apprendre... Mais la vertu est-elle bien une science?...» + +Et Platon, comme il lui arrive si souvent quand il fait parler Socrate, +ne conclut pas; mais il a marqué que la théorie lui paraît probable et +que la vertu est sans doute une science qui peut s’enseigner, à la +condition, comme la suite l’indique, de trouver de bons et de vrais +maîtres. «La plupart des reproches que l’on adresse aux intempérants, +comme s’ils l’étaient volontairement, sont d’injustes reproches. Nul +n’est méchant parce qu’il veut l’être; une fâcheuse disposition du +corps, une mauvaise éducation, voilà ce qui fait que le méchant est +méchant... Lorsque les vices du tempérament sont encore renforcés par de +mauvaises institutions, par des discours tenus en public et en +particulier, et que les doctrines enseignées à la jeunesse n’apportent +aucun remède à ces maux, les méchants deviennent plus méchants par la +seule action de ces deux causes et sans que leur volonté y soit pour +rien. Les coupables sont bien moins les enfants que les pères et les +élèves que les instituteurs.» + +En un mot, le méchant est un malade et un ignorant et le savoir corriger +le guérirait de sa maladie. Donc le vertueux c’est un homme qui sait la +vertu. + +La doctrine doit être combattue, parce qu’elle est fausse; mais il faut +bien la comprendre et aussi les raisons pourquoi Platon la conçoit ou +l’adopte. + +Elle est fausse et je ne le démontrerai point longuement. Elle est une +confusion du savoir, du vouloir et du pouvoir, comme si c’étaient mêmes +choses ou comme si le premier entraînait les deux autres. Il n’en est +assurément rien. On peut savoir la vertu, sans vouloir le moins du monde +la pratiquer; et on peut vouloir la pratiquer sans avoir assez de force +pour cela. Rien de plus rationnel que ce que je dis ici, ni rien qui +puisse mieux être vérifié par des observations de tous les jours. La +théorie est donc aussi fausse que le serait une définition juste de la +volonté que l’on appliquerait à l’intelligence, ou réciproquement, ou +que le serait cette proposition: «Vous avez compris, donc vous êtes +énergique; vous êtes savant, donc vous êtes brave.» La doctrine doit +être écartée. + +Cependant elle contient sa part de vérité et, d’abondant, il y a à +comprendre pourquoi elle est assez chère, évidemment, à Platon. + +Elle contient une part de vérité en ce sens que si le méchant ou +l’injuste connaissait bien la vertu _tout entière_, il y aurait, +reconnaissons-le, de grandes chances pour qu’il la suivît. Oui, +l’injuste qui connaît la vertu _sommairement_, qui sait ce que c’est, +qui sait qu’elle est effort, abnégation, sacrifice, etc., il s’en +détourne et n’en veut point entendre discourir. Mais s’il savait tout; +s’il savait que la vertu est une jouissance et la plus grande qui puisse +être goûtée; s’il savait, comme l’enseignera plus tard le Portique et +comme l’enseigne déjà l’Académie, que le vertueux est le véritable roi +de ce monde; et sans aller si loin, s’il savait seulement que l’intérêt +bien entendu et la vertu se confondent et qu’il n’y a rien de plus +habile qu’une conduite irréprochable; s’il savait cela, il prendrait le +parti de la vertu, très probablement. + +Et voilà, à n’en guère douter, ce que Platon veut dire. Il n’a jamais +parlé d’une connaissance superficielle de la vertu. + +Mais encore a-t-il raison? Est-il bien vrai que qui saurait _toute_ la +vertu ne douterait point que le bonheur fût précisément en elle? Est-il +bien vrai qu’en effet il y soit? Renan a dit bien joliment: «Laissez +donc! Si la vertu était un bon placement, il y a longtemps que les +banquiers s’en seraient aperçus.» + +Si l’on me pousse ainsi, répondrait Platon, j’irai plus loin d’un pas et +je dirai que, fût-il faux que l’intérêt bien entendu se confonde avec la +vertu dans le courant des choses humaines, cela redevient vrai pour +ainsi parler à une plus grande profondeur, à pousser plus avant. Le +vertueux ne réussit point; je l’accorde; il ne réussit jamais, je le +veux si on le veut; mais, encore qu’il ne réussisse point, et même _à ne +point réussir_, il trouve, dans sa conscience satisfaite, dans son +légitime orgueil satisfait et couronné, de telles joies, si absolument +incomparables à celles des hommes qui réussissent, qu’il est, à dire le +vrai, l’homme le plus heureux de ce monde. + +L’homme qui a été le plus heureux ici-bas, qui a joui le plus pleinement +de sa supériorité, de sa royauté, comme diront très bien les Stoïciens, +dont il est l’ancêtre, c’est Socrate, et la manière et le ton dont il a +présenté son apologie le disent assez clairement. + +Donc l’homme qui saurait cela, qui saurait vraiment et pleinement _tout +cela_, qui connaîtrait la vertu tout entière, je dis qu’il serait +impossible qu’il ne l’embrassât point immédiatement et pour toujours, et +voilà pourquoi je peux dire que savoir le bien ou le faire, c’est la +même chose; à la condition qu’on le sache bien; eh! sans doute! + +A quoi nous disons, nous, comme un Cébès ou comme un Critéas, qu’il nous +semble bien que c’est ainsi, avec cette seule réserve qu’on ne peut +connaître la vertu aussi à fond que quand on est vertueux, et que par +conséquent ce que dit Platon revient à dire: on ne peut être vertueux +sans vouloir continuer de l’être. Mais ceci n’est pas l’identité +rationnelle de la connaissance de la vertu et de sa pratique. + +Laissons ce point et songeons à l’intérêt que Platon avait dans cette +question. Platon a un grand intérêt actuel et moral à ce que, fût-elle +contestable, cette thèse soit tenue pour vraie et fasse office de +vérité. Il est philosophe, il est professeur de philosophie et de +morale; il est une manière de prêtre laïque. Ce qu’il veut, et il le +dira sur le tard, mais il l’a toujours pensé, c’est que les philosophes +gouvernent les hommes. Or c’est un préjugé assez répandu parmi les +hommes de tous les temps et qui l’était très fort chez les Grecs, que le +philosophe n’est pas un homme très sérieux. Un philosophe qui avait +transgressé, je ne sais plus où, une ordonnance très rigoureuse dut la +vie à ce préjugé; on dit: «C’est un philosophe; cela ne compte pas.» +Pour les Grecs, les philosophes étaient des gens qui discouraient de la +vertu et du souverain bien, mais qui n’avaient pas une grande importance +dans l’État. + +Prenez garde, tient à dire Platon, un philosophe est un homme qui fait +le bien, qui crée le bien, parce qu’il le sait, et il ne peut pas, du +moment qu’il le sait, ne pas le faire. Il est donc un élément très +précieux et très salutaire dans la société et il devrait la diriger. + +--Mais les sophistes qui sont si savants sur le bien comme sur le mal, +où voit-on qu’ils agissent si bien? + +--S’ils ne font pas le bien, c’est qu’ils ne le savent pas le moins du +monde, et c’est précisément ce que je leur prouve tous les jours, et mes +arguments sont toujours à deux fins, et je leur prouve qu’ils ne font +pas le bien parce qu’ils ne le savent pas--et que, ne le sachant pas, +ils ne peuvent pas le faire; je leur prouve les deux toujours ensemble, +parce que chacune de ces choses est la cause et l’effet réciproquement +et conjointement et que par suite ces deux choses sont indissolublement +unies et inséparables. + +Voilà, ce me semble, quelque fausse, sinon en soi, du moins +pratiquement, qu’elle puisse être, ce qu’il faut penser de la doctrine +de l’identité du savoir le bien et du faire le bien, selon Platon. + +Si savoir le bien c’est le faire et si nous voulons le faire, quel est +le bien? Le bien, comme le croient à peu près tous les hommes, est-il le +plaisir? Car c’est un fait que les hommes n’appellent point tous les +mêmes choses plaisirs, et que ce qui est plaisir pour l’un est peine +pour l’autre, et que certains appellent plaisirs des choses très +grossières et que certains autres appellent plaisirs des choses en +vérité fort délicates, fort nobles et fort belles, ce qu’il faut +convenir qui leur fait honneur. Mais encore est-il vrai que la plupart +des hommes estiment le plaisir but de la vie, quelque chose du reste +qu’ils nomment du nom de plaisir; ou sans rien affirmer à cet égard, +tendent au plaisir, instinctivement, de toutes leurs forces, ce qui +revient au même, une affirmation de l’instinct valant autant et valant +plus qu’une affirmation du raisonnement. + +Donc le bien, comme le veulent la plupart des hommes, est-il le plaisir? + +Point du tout, parce que le plaisir n’est pas autre chose qu’un rêve, +qu’une vision de l’imagination ou, tout au moins, pour ne rien forcer, +n’est guère autre chose que cela. Certains prétendent déjà en Grèce, et +cela sera affirmé plus tard avec une très grande énergie, que le plaisir +n’existe pas, qu’il n’a aucun caractère positif, qu’il n’est autre chose +que l’absence de la douleur et que, par conséquent, la douleur seule est +réelle. Qu’on ne réponde pas à ceux-ci qu’il n’y a rien de plus réel +qu’une sensation, _fût-elle agréable_ et que la sensation de bien-être +que produit le manger, le boire, le se reposer et le s’endormir est une +réalité incontestable. Ils vous répliqueront que l’on n’éprouve du +plaisir à manger, etc., que quand on a eu faim, etc., que quand on a +éprouvé un besoin c’est-à-dire une souffrance, et que par conséquent le +plaisir n’est pas quelque chose de réel, qu’il est la simple cessation +d’une souffrance. Tout plaisir naît d’un besoin et par conséquent il +n’est que la trêve d’une douleur. + +A cela on pourra contre-répliquer qu’il y a des plaisirs qui ne sont pas +la cessation d’un besoin. Ce sont par exemple les plaisirs esthétiques +et les plaisirs moraux. Nous ne souffrons pas positivement (ou ce serait +bien abuser des termes que de le dire) de ne pas voir de belles choses; +mais nous jouissons, et singulièrement, d’en voir de belles. Et voilà un +cas, qui se multiplie, Dieu merci, en beaucoup de cas, où le plaisir est +tout autre chose que la cessation d’une souffrance. + +Nous ne souffrons pas de ne point faire de bien. Nous sommes, dans ce +cas, en état nonchalant, indolent, en état neutre. Nous ne souffrons pas +de ne pas faire le bien; mais nous éprouvons un plaisir et très vif à le +faire. Et voilà un cas, lequel se multiplie, celui-ci, autant que nous +voudrons, où le plaisir n’est aucunement la cessation d’une souffrance. + +Voyez ceci encore. Nous n’éprouvons aucune souffrance à ne pas nous +combattre nous-mêmes. Nous sommes alors dans un état indolent, +indifférent ou même agréable. Or nous éprouvons un plaisir extrêmement +vif à nous combattre, à nous maîtriser, à nous vaincre. Voilà un plaisir +qui ne naît pas d’une souffrance. + +--Il naît certainement d’un besoin. + +--Sans doute; mais il naît d’un besoin qui n’était pas une souffrance, +et par ce côté-là encore la théorie fléchit et il n’est vrai de dire ni +que tous les plaisirs naissent de besoins, ni non plus que besoins et +souffrances soient précisément la même chose. Reconnaissons donc que les +plaisirs existent et qu’ils ont une valeur positive. + +Il ne faut pas aller jusqu’à nier cela. Seulement il est remarquable que +les plaisirs sont quelque chose de bien indéfinissable et probablement +de bien incertain, indécis et inconsistant, puisqu’ils sont toujours +accompagnés de quelques peines et que la limite entre la peine et le +plaisir est la chose du monde la plus insaisissable. Reprenons, si vous +voulez, l’énumération et la classification précédente. Il y a des +plaisirs qui naissent de besoins qui sont des souffrances. Sur ceux-ci +la thèse de nos adversaires de tout à l’heure est tout simplement juste. +Un plaisir de ce genre n’est pas un plaisir. C’est une véritable +impropriété de langage que de l’appeler ainsi. Il faudrait l’appeler une +souffrance qui cesse. Nous ne nions point qu’une souffrance qui cesse +soit agréable; nous disons seulement qu’on ne peut pas prendre comme +vrai bien et comme but de la vie une souffrance qui cesse. Quelque chose +de plus positif est réclamé par l’aspiration au bien, par cette +aspiration au bien que nous tentons au fond de nous. + +Si nous songeons aux plaisirs qui ne naissent pas d’un besoin proprement +dit, d’un besoin violent ou vif, mais d’une simple tendance de notre +nature et qui par conséquent ne naissent pas d’une souffrance,--plaisirs +esthétiques, plaisirs moraux,--nous nous élevons certainement d’un +degré, et précisément c’est une hiérarchie des plaisirs que nous traçons +en ce moment; mais nous constatons encore que, s’ils ne naissent pas +d’une souffrance, ils sont toujours _mêlés_ d’une souffrance. Ils sont +toujours incomplets, par suite toujours mêlés du regret que l’on a +qu’ils soient incomplets, toujours mêlés du regret que l’on a de ce qui +leur manque. + +Il est même curieux de remarquer qu’à mesure que les plaisirs sont plus +vrais, ils sont plus mêlés. Si l’on appelle plaisir vrai celui qui ne +naît pas d’une souffrance, il est plus vrai, nous le voulons bien, mais +il est plus mêlé. Le plaisir de manger vient de la faim et n’est que la +cessation d’une souffrance et par conséquent naît de la souffrance même, +mais _en soi_ il n’en est pas mêlé, en soi il a quelque chose de complet +et de plein. + +Le plaisir d’admirer une belle chose ou le plaisir de faire le bien ne +naît pas d’une souffrance, mais il en est toujours accompagné, n’étant +jamais satisfait complètement; d’où il suit qu’il semble déjà que dans +l’analyse du plaisir on trouve toujours la souffrance ici ou là, tout +proche ou mêlée au plaisir même, et l’empoisonnant toujours, soit par +son voisinage, soit par sa présence. + +Et enfin cette loi se vérifie même quand nous considérons le plus noble +des plaisirs, qui est de se battre contre soi-même et de se vaincre; car +alors souffrance et plaisir sont mêlés intimement, mêlés de telle sorte +que c’est la souffrance qui est le plaisir même. Nous nous torturons et +à cela nous trouvons du plaisir; mais c’est dans la souffrance même que +nous le trouvons, et si nous ne souffrions pas, nous ne jouirions +nullement. Combinaison absolue. + +Donc, ce nous semble, dans les plaisirs bas: voisinage immédiat de la +souffrance, puisque le plaisir en naît; dans les plaisirs nobles: +mélange de souffrance et de plaisir; dans le plaisir sublime: identité +de la souffrance et du plaisir. Souffrance partout. + +On pourrait presque dire que le plaisir est le nom que la douleur a pris +pour se faire agréer de nous ou qu’elle prend quand elle se déguise. Le +plaisir est moins un divertissement de la douleur qu’un travestissement +de la douleur. Et c’est peut-être pour cela qu’il est si naturel à +l’homme de chercher le plaisir et de s’abandonner au désir qu’il en a. +Il cède à sa nature même sans le savoir et il acquiesce à sa loi sans +croire qu’il s’y conforme. La loi de l’homme est d’être malheureux: en +cherchant le plaisir, qui est toujours précédé, mêlé ou suivi de +souffrance, il prend le chemin direct du malheur, qui est précisément +celui qu’il faut qu’il suive. Il se range sans le savoir à l’ordre +universel. + +Si l’homme qui ne cherche que le plaisir est paradoxal, c’est +précisément à cause de cela. C’est qu’il veut éviter le malheur, auquel +il est très rationnellement destiné. Il est philosophique de dire que le +but de l’homme est le plaisir, à condition que l’on sache qu’en +cherchant le plaisir c’est au malheur qu’il tend. Mais il est plus +philosophique peut-être encore de croire que, le soin légitime de +l’homme étant d’éviter le malheur autant que son infirmité le lui +permet, il fera bien de ne pas se donner le plaisir comme son but. + +Composons, si l’on veut. A ceux qui sont fortement attachés à la nature +humaine et qui ne peuvent s’enfuir hors de l’humanité nous dirons qu’ils +peuvent rester dans la doctrine du plaisir, mais qu’ils feront bien de +considérer la hiérarchie des plaisirs et de mépriser ceux qui ne +consistent que dans la cessation, très courte du reste, d’une souffrance +et de s’élever jusqu’à ceux qui sont mêlés de souffrance noble et d’un +plaisir vrai; et, s’ils peuvent, de se hausser encore jusqu’à celui où, +à la vérité, le plaisir est souffrance, mais aussi la souffrance +plaisir. + +Quant à ceux qui veulent faire la gageure de secouer l’humanité, nous +leur dirons: cherchons autre chose. + +Autre chose. Quoi donc? La science peut-être. Il est des hommes qui +estiment que le but de l’homme est de savoir et que le bonheur de +l’homme est dans le savoir. «J’ai triomphé, dira Nietzsche, du jour où +la grande pensée libératrice m’est venue: l’homme est un moyen de +connaissance; il ne faut se considérer que comme un moyen de +connaissance.» Nietzsche est l’homme du monde qui a le plus fréquenté +Platon, que du reste il ne peut souffrir. + +Dirons-nous donc que le but de l’homme c’est le savoir? Ce serait encore +une illusion, quoique moins forte peut-être que la précédente. La +science ne remplit pas l’âme et elle la déçoit sans cesse. A-t-on +remarqué les grandes analogies qui existent entre la science et le +plaisir? Peut-être que non. Elles sont certainement très remarquables. + +D’abord on trouverait une hiérarchie des sciences très comparable à la +hiérarchie des plaisirs que nous établissions tout à l’heure. Il y a des +sciences parfaitement honorables sans doute, mais qu’on peut appeler +vulgaires et qui, elles aussi, comme les plaisirs inférieurs, naissent +directement des besoins: chasse, pêche, labourage, cuisine, arts des +vêtements, etc. L’homme n’y trouve aucun plaisir, à proprement parler. +Ce sont des routines plutôt que des sciences. Il y trouve sans doute le +triple contentement 1º de l’exercice physique; 2º de l’incertitude et du +jeu; 3º du succès obtenu; mais ce sont des plaisirs peu philosophiques +et à coup sûr peu scientifiques. Le plaisir scientifique doit consister +sans doute à découvrir quelque chose. + +Au-dessus de ces sciences-là, il y en a qui ne sont pas nées des besoins +physiques, mais des instincts esthétiques ou des instincts rationnels: +mathématiques, astronomie, architecture. Ce sont des sciences nobles. +L’homme y trouve de grands plaisirs; mais peut-on les considérer comme +donnant le souverain bien? Ce serait assez difficile, puisque ces +sciences, tout en donnant des jouissances, c’est-à-dire tout en +satisfaisant le désir, en étendent indéfiniment l’horizon et par +conséquent l’irritent autant qu’elles le satisfont et par conséquent +donnent autant de tourments que de jouissances et des tourments en +raison même des jouissances. + +La vie du savant est celle d’un homme qui creuse un puits ou qui s’élève +dans les airs: plus il creuse profond, plus il est à la fois satisfait +d’avoir été si loin et désespéré de sentir qu’il y a à aller plus loin +encore; plus il s’élève, plus il est satisfait avoir un panorama plus +vaste, et désolé de sentir qu’il y a mille fois plus de choses à voir +qu’il n’en aperçoit. Si la science est simplement savoir à quel point on +ignore, pour l’homme amoureux de savoir elle est d’autant plus +douloureuse qu’elle est plus étendue. + +Que ceci soit paradoxal, on l’admettra pour un instant; et que la +torture de se dire qu’on ignorera toujours mille fois plus de choses +qu’on en saura, soit compensée ou au moins adoucie par le plaisir très +réel d’en avoir au moins découvert quelques-unes, c’est une opinion +raisonnable, qu’on accepte; mais du moins il est impossible de dire que +des sciences constituent le souverain bien, qui donnent, à en parler le +plus favorablement, autant de déplaisirs que de jouissances. + +Et enfin il y a, pour les sciences comme pour les plaisirs, un troisième +degré qui est le plus haut. Il existe une science, non pas de +l’indéterminé et du relatif, et c’est-à-dire de quelque chose qui n’est +jamais épuisé et qui se renouvelle toujours sous nos prises et sous les +conquêtes que nous en faisons; mais une science de l’absolu, de +l’immuable et de l’éternel. Cette science, c’est la métaphysique ou, +pour parler en langage platonicien, c’est la dialectique. C’est la plus +belle des sciences, la plus noble; c’est la science sublime, c’est la +science divine. A celui qui la possède elle ne donne pas, elle ne peut +pas donner des plaisirs mêlés de peines, puisqu’elle satisfait le désir +sans l’irriter en le satisfaisant, puisqu’elle le contente pleinement et +absolument, puisqu’elle est l’union intime de l’esprit avec un objet +unique qui contient tout. Certes il est incontestable que cette science +doit donner à l’esprit une très grande sérénité, et en effet elle la +donne. + +Peut-on dire, cependant, qu’elle est ou qu’elle procure précisément le +souverain bien? Encore non. Elle approche de cela et de plus en plus en +approche à mesure qu’on la possède davantage; mais elle n’atteint jamais +ce but suprême du souverain bien, si près qu’elle en soit. Il s’en faut +toujours de quelque chose. Pourquoi? La raison en est assez simple. Il +faudrait, pour jouir du souverain bien, non pas comprendre l’absolu, +mais être l’absolu. Concevoir ce qui contient tout, n’est pas tout +contenir, et en juste raison il semble bien que c’est tout contenir et +n’avoir rien qui vous soit étranger, qui est le souverain bien. Or c’est +à quoi l’homme n’arrive pas. La science de l’absolu, si grande qu’on la +suppose, ne sera jamais l’identité avec l’absolu. + +En vérité on serait presque tenté de le dire. Savoir l’absolu n’est-ce +pas l’être? L’être absolu n’est-il pas celui qui sait tout? Du moins, au +point de vue du plaisir, au point de vue du bien, l’être absolu n’est-il +pas l’heureux parfait, non pas tant parce qu’il est tout que parce qu’il +sait tout? Savoir est posséder intellectuellement. La suprême jouissance +intellectuelle est donc de tout savoir et n’a pas besoin, pour être +suprême, qu’on soit tout. Celui-là donc qui saurait l’être absolu serait +intellectuellement identique à l’être absolu. Or le bien suprême étant +dans l’intelligence, celui qui saurait l’absolu posséderait le bien +suprême. + +Cela peut presque se soutenir. Cependant il y aura toujours la +différence de la contemplation à quelque chose qui est à la fois +contemplation et action. L’être absolu se contemple en entier et c’est +souverain bien. Vous le contemplez, par supposition, en entier, et à cet +égard, il est vrai que vous possédez le souverain bien tout autant que +lui. Mais à la fois il se contemple et _se sait_, à la fois il agit et +se sent agir infiniment, et c’est à quoi, malgré l’identité +intellectuelle que je vous suppose avec lui, vous n’atteindrez +évidemment jamais. + +Il y a là comme deux aspects de l’absolu. Selon un certain aspect vous +pouvez presque devenir absolu vous-même; selon l’autre aspect vous ne +pouvez le devenir aucunement. Il y aura toujours la différence du +spectateur à l’acteur, et le spectateur peut si bien savoir le rôle et +le comprendre qu’à un certain égard il soit identique à l’acteur; mais, +à un autre égard, il sera toujours inférieur à celui qui _et_ sait le +rôle _et_ le comprend _et_ le joue. + +Reste de tout ceci que la science de l’absolu est certainement ce qui +nous rapproche le plus du souverain bien, ce qui revient à dire que la +sagesse est le souverain bien pour l’homme, à parler couramment; mais +elle n’est pas le souverain bien en soi ni même tout à fait pour +l’homme, en ce sens qu’il concevra toujours un souverain bien au delà de +celui-là, et que c’est précisément en comprenant l’absolu qu’il +comprendra qu’il ne l’est pas. + +Aucune science, donc, aucune, et non pas même la science suprême, ne +donne le souverain bien. + +Remarquez, du reste, qu’à se placer au point de vue de la simple +constitution de l’homme, l’homme étant sensibilité et intelligence, il y +a bien des chances pour qu’il manque ce qui est son bien, et par +conséquent le souverain bien, s’il ne développe qu’un côté de sa nature. +Or en s’adressant aux plaisirs il ne songe qu’à sa sensibilité, et en +s’adressant à la science il ne songe qu’à son intelligence. Il semble +donc qu’il soit à peu près sûr même de ne pas aller du côté du bien en +comptant soit sur les plaisirs, soit sur la science. + +--Mais une combinaison adroite de ces deux causes de bonheur ne +donnerait-elle pas le bonheur lui-même? + +--Voilà une théorie, au delà de laquelle nous pourrons aller, mais qui +ne manque nullement de justesse. Choix d’abord entre les causes de +plaisir, combinaison ensuite de causes diverses de plaisir, c’est une +méthode de très grand bon sens. Commençons d’abord par écarter les +plaisirs bas et les sciences inférieures, plaisirs de besoin, sciences +de nécessité. Écartons-les, bien entendu, en tant que pouvant entrer en +ligne de compte pour le bonheur. Ne les écartons pas réellement, +matériellement, puisqu’_ils_ sont satisfaction de besoins, +puisqu’_elles_ sont chose de nécessité: mangeons, buvons, dormons, +puisqu’il le faut; labourons, bâtissons, chassons, puisqu’il le faut; +mais ne tenons aucun compte de tout cela pour ce qui est de la recherche +du bonheur, et par conséquent réduisons tout cela au minimum et surtout +n’y attachons aucun prix, aucune espèce de «valeur». + +Puis attachons-nous d’une part aux plaisirs nobles, d’autre part aux +sciences élevées. Plaisirs esthétiques et plaisirs moraux, surtout le +plaisir du plus haut degré qui consiste à lutter contre soi et à se +vaincre; sciences vraiment intellectuelles, mathématiques, architecture, +astronomie et surtout la science la plus haute, celle de l’absolu; +mêlons tout cela plus ou moins, en proportions variées, chacun selon sa +nature, et composons-en une vie très noble et une vie harmonieuse qui, +certainement, contiendra beaucoup d’éléments et beaucoup de chances de +bonheur. + +Voilà qui est très bien; voilà qui, à se placer au simple point de vue +du plaisir, au simple point de vue de la faculté que l’homme a de jouir, +est extrêmement raisonnable. On peut concéder cela aux _Eudémoniens_ en +se plaçant un moment dans leur conception, dans leur esprit. Un homme +qui se procurerait des plaisirs esthétiques, qui s’adonnerait aux +recherches scientifiques, qui rendrait des services à ses semblables, +qui se ferait utile à sa patrie et qui serait capable de lutter contre +lui-même et de remporter des victoires sur les tendances qu’il jugerait +en lui méprisables, funestes ou ridicules; cet homme ne pourrait être +considéré comme jouissant du souverain bien; il ne pourrait même pas +être dit heureux; mais on peut très bien accorder aux partisans de la +morale du plaisir qu’il goûterait des jouissances dont la réalité n’est +pas niable. Et s’il faut une morale appropriée aux forces humaines, +c’est-à-dire appropriée, degré par degré, aux forces de celui-ci, de +celui-là ou de tel autre, ne contestons pas que cette morale du plaisir, +entendue comme nous venons de l’entendre, est faite pour de très +honnêtes gens et très estimables, et est le degré où une partie déjà +assez noble de l’humanité peut s’élever. Celui qui dira: _sapere ad +sobrietatem_, ou: _ne quid nimis_, pourra embrasser cette morale-là et +s’y tenir. + +Mais n’y aurait-il pas un bien par delà le plaisir, par delà toute +espèce de plaisir et ignorant le plaisir comme s’il n’existait pas? +Quand on réfléchit sur la nature des dieux, on se dit, après quelque +méditation, qu’il est aussi ridicule de les croire susceptibles de +plaisirs que susceptibles de douleurs et que l’une et l’autre chose sont +également indignes d’eux. Ce qu’il y a de fugitif et de toujours +incomplet dans le plaisir est tellement contradictoire avec l’idée +d’éternité, de plénitude et d’absolu, que l’on voit très bien que qui +conçoit la Divinité enlève de cette conception, tout d’abord et par +définition, l’idée de plaisir comme l’idée de douleur, non seulement +parce que, comme nous l’avons prouvé plus haut, le plaisir est toujours +mêlé ou accompagné de douleur, mais parce que le plaisir en soi n’est +pas moins que la douleur une imperfection. + +Ce n’est pas jouer sur les mots. Le plaisir, quelque pur qu’il soit et +quelque noble, est un accident. L’accident ne s’accorde pas avec l’idée +d’éternité. On nous dira qu’on peut très bien se figurer comme continu +ce qui chez nous est accidentel et que c’est là précisément le plaisir +divin dont, certes, les poètes nous ont assez parlé. Mais c’est +précisément ce qu’en droite raison, il faut nier, que le plaisir, +essentiellement accidentel, puisse être continu. S’il était continu, il +ne serait pas senti et par conséquent il ne serait le plaisir en aucune +façon. Le plaisir est une trêve et c’est en tant que trêve qu’il est +plaisir; continu il serait une paix et une paix qui aurait toujours +duré. Or qui prendrait plaisir à une paix qui aurait toujours duré, de +telle sorte qu’on n’aurait pas même l’idée de la guerre? + +Donc qui dit que les dieux goûtent un plaisir éternel dit un non-sens, +une chose qui n’a aucune signification, ou, en d’autres termes, en +disant que les dieux ont un plaisir éternel, il dit, sans le savoir, +qu’ils n’ont absolument aucun plaisir. + +Celui-là donc qui veut vivre la vie divine, c’est-à-dire ressembler aux +dieux le plus possible, il a précisément pour première démarche à faire +de se placer par delà le plaisir et de le laisser en arrière et d’en +laisser l’idée en arrière comme négligeable et comme ne devant pas +entrer en ligne de compte. Il a pour première démarche à faire, non +seulement de ne pas confondre le plaisir avec le bien, mais de se dire +et de croire qu’il n’y a entre le plaisir et le bien aucun rapport. + +Le but de la vie du sage sera donc le bien et non pas le plaisir, et +toute la morale c’est marcher vers le bien. + +Mais qu’est-ce que le bien? Le bien, ce nous semble, est une harmonie. +Est bien tout ce qui est harmonieux et ne présente pas de disparate et +de dissonance. Ce n’est pas là une idée qui nous soit particulière. Il +paraît assez que c’est l’idée même, confuse, mais qu’il ne s’agit que +d’éclaircir, de l’humanité elle-même. Les hommes disent que «tout est +bien», sommairement, mais qu’il y a du mal encore dans l’organisation de +l’univers. Que veulent-ils dire? Qu’ils trouvent le monde bon, mais +qu’ils en rêvent un meilleur. Et encore qu’est-ce que cela signifie? +Qu’ils trouvent le monde harmonieux et qu’ils le voudraient plus +harmonieux encore. Et peut-être se trompent-ils. Mais, et dans +l’appréciation qu’ils font du monde et dans le rêve qu’ils font d’un +monde meilleur, autant dans l’un que dans l’autre il y a cette idée +générale: le bien c’est l’harmonie, le bien c’est l’ordre. + +Quand les hommes disent: «en ce moment dans la cité tout est bien, ou à +peu près», veulent-ils dire qu’il y a dans la cité beaucoup de +richesses, beaucoup de plaisirs, ou beaucoup de gloire? Rien de tout +cela précisément; ils veulent dire qu’elle est en bon ordre, qu’elle est +bien organisée, qu’elle est en harmonie. N’est-il pas vrai que «pour la +santé et la maladie, pour la vertu et le vice, tout dépend de l’harmonie +de l’âme et du corps ou de leur opposition?» Donc pour l’individu comme +pour la cité et comme pour l’univers le bien c’est l’harmonie. Le bien +est un concert de choses, quelles qu’elles soient du reste, qui +s’accordent pour faire un ensemble bien ordonné et harmonieux. L’homme +qui dit «cela va bien» ne sait pas ce qu’il dit, sans doute; mais il dit +sans le savoir que toutes ses forces physiques sont en tel accord qu’il +n’y a aucune dissonance appréciable dans son économie. Le bien est une +harmonie, ceci est de consentement universel. + +Et remarquez, avant d’aller plus loin, comme le bien ainsi entendu, nous +ne disons pas exclut l’idée de plaisir, mais ne la suppose aucunement. +Nous disons: le monde est bien, ou: tout est bien, ou: le bien est +répandu dans le monde, sans songer un seul instant, sans même rêver que +le monde éprouve du plaisir. Nous disons: tout va bien dans la cité, +sans songer au plus ou moins de plaisir qui peut être goûté dans la +ville. Nous disons, encore plus peut-être: je vais bien, sans vouloir +dire le moins du monde que nous éprouvons un plaisir, et du reste, +d’instinct, nous mettons cet état que nous appelons «bien» fort +au-dessus de tel ou tel plaisir, même vif, que nous pourrions goûter. +Voilà donc ce qui peut être considéré comme établi: le bien n’est pas le +plaisir; le bien c’est l’harmonie; le but de la vie est le bien, le but +de la vie est l’harmonie. + +--Mais alors le bien, c’est le beau. + +--J’allais vous le dire. «Le bien ne va pas sans le beau, ni le beau +sans l’harmonie.» + +--Donc la morale est une esthétique. + +--Précisément! La morale est d’une part une esthétique par delà +l’esthétique; et d’autre part une esthétique qui se ramène en soi au +lieu de se répandre et que l’artiste applique sur lui-même au lieu de +l’appliquer au dehors. + +C’est une esthétique par delà l’esthétique. C’est pour cela, comme nous +l’avons soupçonné plus haut, que les plaisirs artistiques ont déjà une +valeur morale. On s’y sent désintéressé, par conséquent noble, et l’on y +jouit d’une jouissance qui semble déjà par delà le plaisir. C’est un +premier degré. Ce premier degré consiste en ce que nous contemplons +l’ordre réalisé, l’harmonie réalisée. Mais il y a un second degré qui +consiste à réaliser soi-même cette harmonie et c’est le plaisir de +l’artiste; et il y a un troisième degré qui est de réaliser cette +harmonie en soi-même. Voilà ce que j’entendais par esthétique par delà +l’esthétique. C’est une esthétique souveraine et suprême qui dépasse les +lois du beau en ce qu’elle les invente, qui est invention non pas de +quelque chose selon l’art, mais de l’art lui-même, qui va chercher le +beau dans l’idée du beau elle-même et comme au sein de Dieu. + +Car réaliser une chose belle, c’est entendre la voix du Dieu de +l’esthétique, de Phoibos, si l’on veut; mais réaliser _soi-même beau_, +se réaliser en beauté, ce n’est plus entendre cette voix, c’est l’avoir +soi-même; ce n’est plus une «réminiscence», c’est une création; ou, si +l’on veut, c’est encore bien une réminiscence, mais comme c’est une +union directe, pour ainsi dire, avec l’idée de perfection, c’est une +réminiscence le temps supprimé, c’est une réminiscence hors de la +condition du temps, ce qui revient à dire que c’est une création, une +invention dans toute la pureté de la chose que désigne ce mot. + +Et d’autre part, sur quoi nous n’insisterons pas, puisque cela est +contenu dans ce que nous venons de dire, la morale pratique, la vertu, +c’est une esthétique qui se ramène sur le sujet au lieu de se répandre +sur un objet extérieur; c’est une esthétique qui se ramène en soi et +qui, par ce fait, a quelque chose de plus intime et de plus fort. Il y a +une concentration extrême des forces et il n’y a aucune déperdition ou +dispersion de force. Le vertueux se modèle et se pétrit en beauté, non +sans effort, mais avec un effort dont il ne perd rien et où il est +l’artiste, l’instrument et la matière. C’est une esthétique intime, et +ce double caractère d’être une esthétique qui dépasse l’esthétique et +d’être une esthétique intérieure, donne à l’art moral une valeur +supérieure à toute espèce d’art humain. + +On sent bien que les arts humains ordinaires, tous ceux que le commun +appelle arts, sont des divertissements très distingués, mais rien de +plus que des divertissements. Et des divertissements à quoi? A nos +soucis, à nos peines, à nos petitesses et à nos frivolités et à notre +ennui. D’abord, oui; mais de plus divertissements précisément à cet art +suprême, difficile et pénible qui consiste à nous modeler nous-mêmes et +dont pour toutes sortes de raisons, dont la première est notre goût pour +le moindre effort, nous ne nous soucions pas beaucoup de nous occuper. + +Les arts, donc, les arts proprement dits, et c’est pourquoi il ne faut +ni en dire du mal, ni en dire trop de bien, d’une certaine façon nous +mènent à la morale et d’une autre façon nous en détournent. Ils nous y +mènent parce qu’ils nous en donnent l’idée ou peuvent très bien nous la +donner: l’homme à notre avis doit se dire, mais en tout cas il peut bien +se dire: il y a mieux encore que faire une belle statue ou d’inventer +une belle harmonie, c’est de faire de soi-même la «statue vivante de la +pudeur» et d’établir un accord parfait dans son âme. Mais d’autre part +il peut se contenter de cette demi-satisfaction esthétique que donne +l’œuvre d’artiste surtout à l’artiste lui-même. Il peut se contenter de +ces arts proprement dits qui du reste sont bien ou des ébauches ou des +reflets de l’art véritable, et il peut s’en contenter précisément parce +qu’ils le sont. Les arts sont des illusions de l’art et ombre, très +belle, du reste, qu’on peut prendre pour proie. + +Les arts donc à la fois mènent à la morale et en distraient, et de la +façon du reste dont se gouverne l’homme à son ordinaire, il faut bien +prendre garde qu’ils en distraient beaucoup plus souvent qu’ils n’y +conduisent. + +De tout cela retenons ceci: la morale est une esthétique supérieure; la +vertu est une beauté qui, relativement à l’homme, est la beauté suprême; +l’art vrai, supérieur à tous les autres et dont on pourrait prouver, si +l’on voulait jouer, qu’il les renferme tous, c’est la morale; l’art de +la vie c’est de faire de la vie un objet d’art. + +Cette œuvre d’art--entrons dans le détail--comment la ferons-nous? Cette +harmonie intérieure et totale, comment l’établirons-nous? + +Il faut d’abord, et c’est le premier principe, _honorer son âme_. +Honorer son âme est la première maxime et de quoi dérivent toutes les +autres. L’âme, en nous, est ce qui participe de l’infini. L’âme, en +nous, est ce qui n’est pas tout à fait mêlé à nos contingences et à nos +éphémères ou instantanés. L’âme, de quelque façon qu’on la conçoive, est +ce qui, en nous, n’est pas tout à fait dépendant de nos influences de +tous les jours. Si nous ne sommes pas tout à fait le résultat et le +produit de tout ce qui nous entoure et de tout ce qui pèse sur nous, ce +que nous appelons notre âme est précisément ce qui reste nous +appartenir. C’est, probablement, notre être _en soi_, dégagé de tout ce +qui a pu le corrompre, ou au moins le dénaturer et l’adultérer. + +Il faut donc honorer son âme, comme soi-même pur, comme soi-même tel +qu’il est sorti des mains de Dieu, ou, du moins, de la nature, +c’est-à-dire de l’hérédité. L’âme, en nous, est l’âme des ancêtres, et +par conséquent, est l’âme même de l’humanité. En honorant notre âme, +nous honorons l’humanité tout entière, représentée par nous. Nous +honorons l’humanité en nous-mêmes. + +«L’âme est, après les dieux, ce que l’homme a de plus divin et ce qui le +touche de plus près. Il y a deux parties en nous: l’une plus puissante +et meilleure, destinée à commander; l’autre inférieure et moins bonne, +dont le devoir est d’obéir. Il faut donc donner toujours la préférence à +la partie qui a droit de commander sur celle qui doit obéir. Ainsi j’ai +raison d’ordonner que notre âme ait la première place dans notre estime +après les dieux et les êtres qui les suivent en dignité. On croit rendre +à cette âme l’honneur qu’elle mérite; mais en vérité presque personne ne +le fait. Car l’âme est un bien divin et rien de ce qui est mauvais n’est +digne qu’on l’honore. Ainsi quiconque croit relever son âme par des +connaissances, de la richesse, du pouvoir et ne travaille pas à la +rendre meilleure, s’imagine qu’il l’honore; mais il n’en est rien. Les +hommes croient que les louanges qu’ils prodiguent à leur âme sont autant +honneurs qu’ils lui rendent et ils s’empressent de lui accorder la +liberté de faire tout ce qui lui plaît. Mais nous, nous disons au +contraire que se comporter de la sorte c’est nuire à son âme au lieu de +l’honorer, elle qui mérite, comme nous l’avons dit, le premier rang +après les dieux.» + +Il faut donc honorer son âme en faisant tous les efforts pour ne pas la +dégrader et pour la rendre meilleure. On dégrade son âme par l’amour des +plaisirs, car par la recherche des plaisirs «on la remplit de maux et de +remords». Le plaisir est un feu qui brûle et qui laisse après lui des +cendres, et l’on ne sait ce qui est le plus douloureux pour l’âme de la +brûlure que le plaisir fait sentir ou du remords qu’il laisse tomber +derrière lui comme une pluie de cendres et qui encombre toute notre âme. + +On la dégrade encore par la lâcheté, «lorsqu’au lieu de s’élever par la +patience au-dessus des travaux, des craintes, de la douleur et des +chagrins que la loi recommande de surmonter, on y cède par la faiblesse +de cœur»; par lâcheté d’une autre sorte, lorsque l’on est trop attaché à +la vie, «lorsqu’on se persuade que la vie est le plus grand des biens»; +lorsque «regardant ce qui se passe après la mort comme un mal, on +succombe à cette idée funeste»; lorsqu’on n’a pas le courage de résister +à ces craintes instinctives et «de raisonner avec soi-même et de se +convaincre qu’on ignore si les dieux qui règnent dans les enfers ne nous +y réservent pas les biens les plus précieux». + +On la dégrade encore en préférant la beauté à la vertu, car «c’est +préférer le corps à l’âme» et faire pour ainsi dire adorer celui-là par +celle-ci. Le corps est le serviteur et l’âme est le maître, et c’est +déroger à la grande loi d’ordre et d’harmonie que de mettre en quelque +manière le maître au service de l’esclave, le maître en extase devant +l’esclave et l’esclave en posture de dieu devant le maître. Ce qui +trompe en ceci c’est que le corps a une beauté visible qui séduit et qui +captive les regards; mais on oublie d’abord que la beauté du corps est, +en très grande partie au moins, empruntée à l’âme, reflet de l’âme, et +ne serait rien, ou très peu de chose, sans elle; ensuite que l’âme a sa +beauté propre, intransmissible, incommunicable, cachée, mais qui se +laisse découvrir à qui la cherche et qui est infiniment supérieure et +qui éclate comme infiniment supérieure, une fois découverte, à celle du +corps. + +On dégrade l’âme encore quand on préfère la recherche des richesses à la +recherche de la vertu, «lorsqu’on désire amasser de grands biens par des +moyens peu honnêtes et qu’on n’est pas indigné contre soi-même de les +avoir ainsi acquis.» On la dégrade dans ce cas, parce qu’on la vend. +C’est en vérité «vendre pour un peu d’or ce que l’âme a de plus +précieux; car tout l’or qui est sur la terre et dans la terre ne mérite +pas d’être mis en balance avec la vertu.» Et, comme tout à l’heure on +mettait l’âme en position d’esclave devant le corps, maintenant on la +vend comme un esclave sur le marché, et c’est ce qu’on peut, plus +légitimement que jamais, appeler la dégrader et la déshonorer +absolument. + +S’il faut d’abord ne pas dégrader son âme, il faut ensuite l’honorer de +tout son pouvoir. On honore son âme tout simplement en l’appliquant à +son objet. Son objet c’est la vertu. Mais en quoi consiste bien la +vertu? Elle consiste d’abord à aimer la raison, c’est-à-dire l’harmonie +encore, la raison, que l’on peut appeler l’harmonie intellectuelle. «_Le +plus grand de tous les malheurs est de haïr la raison._» Que l’on +déteste la raison, cela n’est pas peut-être très naturel; mais cela +existe très bien. Il y a des misologues comme il y a des misanthropes et +à peu près pour les mêmes causes. De même qu’on devient misanthrope pour +s’être trop fié aux hommes, ou étourdiment et sans discernement, et y +avoir cru trop de léger, de même on devient ennemi de la raison pour +avoir trop cru aux raisonnements et pour avoir fait des raisonnements +faux. + +Le parallèle est intéressant et éclaire assez bien les deux choses et +explique assez bien le caractère des deux défauts: «D’où vient, en +effet, la misanthropie? De ce qu’après s’être fié à un homme, sans aucun +examen, et l’avoir toujours cru sincère, honnête et fidèle, on trouve +enfin qu’il est faux et méchant; et après plusieurs épreuves semblables, +voyant qu’on a été trompé par ceux qu’on croyait ses meilleurs et ses +plus intimes amis, las enfin d’être si longtemps dupe, on hait tous les +hommes également et on reste persuadé qu’il n’y en a pas un seul qui +soit sincère... Si l’on avait un peu d’expérience ou de réflexion, on +saurait que les bons sont très rares et très rares aussi les méchants, +et que ceux qui tiennent le milieu sont en très grand nombre, comme il y +a peu d’hommes très grands et peu d’hommes de très petite taille. En +toutes choses les extrêmes sont très rares. Tout de même ou à peu près, +quand on a admis un raisonnement comme vrai sans avoir l’art de +raisonner, il arrive plus tard qu’il paraît faux--qu’il le soit du reste +ou qu’il ne le soit pas--et tout différent de ce qu’il nous avait paru. +Et quand on a pris l’habitude de disputer toujours pour et contre, on se +croit à la fin très habile et l’on s’imagine être le seul qui ait +compris que ni dans les choses ni dans les raisonnements il n’y a rien +de vrai ni de sûr et que tout est dans un flux et un reflux continuel, +comme l’Euripe, et que rien ne demeure un seul moment dans le même +état.» + +C’est ainsi qu’on arrive à une sorte de misologie, très analogue à la +misanthropie et aussi amère et du reste aussi impuissante et aussi +stérile. C’est un malheur déplorable,--alors qu’il y a un raisonnement +très vrai, très solide et très susceptible d’être compris--que, «pour +avoir entendu de ces raisonnements où tout est tantôt vrai, tantôt faux, +au lieu de s’accuser soi-même de ces doutes, au lieu d’en accuser son +manque d’art, on en rejette la faute sur la raison même et l’on passe sa +vie à haïr et à calomnier la raison, en se privant par là de la science +et de la vérité.» + +Il faut donc, avant tout, prendre garde que ce très grand malheur ne +nous arrive et en vérité tout à fait par notre faute, par la faute de +notre orgueil. Ce n’est point sans doute la raison qu’il faut que nous +accusions d’être vaine; c’est nous que nous devons accuser d’être vains +devant la raison et impuissants, un long temps, à l’atteindre. «Ne nous +laissons pas préoccuper par cette pensée qu’il n’y a rien de sain dans +le raisonnement; mais convainquons-nous plutôt que c’est nous-mêmes qui +n’avons encore rien de sain et faisons courageusement nos efforts pour +recouvrer la santé.» + +Donc nous déshonorons notre âme en détestant la raison. Nous déshonorons +notre âme en la regardant comme incapable de trouver le vrai, au moins +en partie, et nous l’honorons en croyant fermement qu’elle est +dépositaire au moins d’une partie du vrai et en faisant nos efforts pour +démêler cette vérité dont nous devons croire qu’elle a le dépôt. + +L’ouvrier a des devoirs envers son instrument. Il doit le croire bon, +accuser plutôt sa main que son outil; il doit le croire bon et +s’efforcer de le rendre meilleur, le soigner, le garantir, le tenir +propre, le réparer et l’aiguiser. Notre âme est notre instrument pour +trouver le vrai. Il faut l’honorer en la croyant capable de le découvrir +et en l’entretenant en bon état pour qu’elle le découvre. + +On honore encore son âme en lui donnant l’empire, en lui laissant le +gouvernement de nous-mêmes. L’honnête homme est par excellence celui qui +est maître de lui, c’est-à-dire celui chez qui l’âme gouverne. Les gens +de bien sont, avant tout, ceux qui ont un empire absolu sur eux-mêmes, +et les méchants ceux qui n’en ont aucun. Entre ces deux groupes est la +moyenne de l’humanité, ceux qui ont sur eux-mêmes une prise plus ou +moins grande, d’eux-mêmes une maîtrise plus ou moins ferme, plus ou +moins débile. Il faut comme s’exercer à être maître de soi. Nous pouvons +nous représenter l’homme «comme une machine animée sortie de la main des +dieux, soit qu’ils l’aient faite pour s’amuser ou qu’ils aient eu +quelque dessein sérieux: car nous n’en savons rien. Ce que nous savons +c’est que les passions sont comme autant de cordes ou de fils qui nous +tirent chacun de son côté et qui par l’opposition de leurs mouvements +nous entraînent vers des actions opposées. Le bon sens nous dit qu’il +est de notre devoir de ne céder qu’à l’un de ces fils et de résister +fortement à tous les autres. Ce fil n’est autre que le fil d’or, et +sacré, de la raison.» + +Il faut donc travailler à nous rendre tels que nous n’obéissions qu’à la +raison, c’est-à-dire au meilleur de nous-mêmes, c’est-à-dire, en +dernière analyse, à nous-mêmes. L’homme de bien est l’homme qui ne fait +que ce qu’il veut et qui ne veut que le raisonnable. Et cela a l’air +d’être deux idées; ce n’en est qu’une. Car toutes les fois que l’homme +n’obéit pas à sa raison, il sent qu’il ne fait pas ce qu’il veut, mais +ce que veut quelque chose qu’il sent très bien qui n’est pas lui; et +toutes les fois qu’il obéit à sa raison, au raisonnable et au sensé, il +a parfaitement conscience qu’il n’obéit pas, mais qu’il veut. L’homme, +en un seul mot et non plus en deux, doit donc vouloir; et il n’y a rien +à ajouter. + +Mais comment apprendra-t-il à vouloir? Et peut-on apprendre à vouloir? +Quelqu’un dira plus tard et quelqu’un doit déjà dire au temps de Platon: +«_Velle non discitur._»--Remarquons d’abord que Platon ne se pose pas +cette question et n’a pas à se la poser, puisqu’il croit que qui sait le +bien fait le bien, et que qui ne fait pas le bien c’est qu’il ne le sait +pas. On n’a donc pas à s’exercer à vouloir, on n’a qu’à apprendre. On +n’a qu’à tourner incessamment son âme du côté du bien, ou plutôt l’on +n’a, ce qui est essentiellement platonicien et ce qui est très beau, +qu’à se tourner incessamment du côté de son âme. Dès qu’on ne vivra que +par elle, elle apercevra le bien et du même coup nous le ferons. + +Remarquons de plus que, nonobstant, Platon indique pour ainsi parler des +auxiliaires de la volonté; il convient quelque part que «le fil d’or» a +besoin d’aides; que «la raison, quoique excellente de sa nature, étant +douce et éloignée de toute violence, a besoin de secours pour que le fil +d’or gouverne les autres». Et c’est pour cela que plus loin, quand nous +examinerons tout ce qu’il dit de l’éducation, nous trouverons des +préceptes très divers, dont la moitié peut-être ne sont que des éléments +d’une éducation de la volonté. Contradiction très heureuse et du reste à +peu près inévitable. + +On honore encore son âme en l’attachant à la recherche et au culte de la +justice. La justice n’est pas le souverain bien en soi, mais elle est le +souverain bien relativement à l’homme, parce qu’elle donne leur +excellence à tous les biens humains et, qu’elle absente, ces mêmes biens +ne sont plus autre chose que des maux et des maux très grands. Les +hommes en général vont disant que «le premier bien est la santé, le +second la beauté, le troisième la force, le quatrième la richesse, et +ils en comptent encore beaucoup d’autres, comme d’avoir la vue, l’ouïe +et les autres sens en bon état, comme de pouvoir faire tout ce qu’on +veut en qualité de tyran, comme aussi, si c’était possible, de devenir +immortel après avoir réuni en soi tous les biens qui viennent d’être +énumérés.» Tout cela c’est autant d’erreurs. La jouissance de tous ces +biens n’est avantageuse en effet qu’à ceux qui sont justes. + +La puissance est le plus grand de tous les maux lorsqu’elle n’est pas +accompagnée de la justice, lorsqu’elle est possédée et exercée par un +homme injuste. La santé même est un mal pour l’homme injuste, qui en +abuse et qui ne peut songer qu’à en abuser; et il n’est pas besoin de +dire que l’immortalité d’un homme vigoureux, puissant et injuste serait +un effroyable mal pour l’humanité et pour lui-même. + +L’illusion des hommes sur ce point, c’est de croire qu’il vaut mieux +commettre l’injustice que de la subir. C’est le plus dangereux des +sophismes et le plus faux et qui du reste, pour ce qui est de la morale, +contient tous les autres. Le premier article de la morale, au contraire, +et Platon ne se lasse pas de le répéter dans la moitié au moins de ses +dialogues, c’est qu’il vaut mieux subir l’injustice que de la commettre. +La mort de Socrate lui a appris cela et il ne l’a pas oublié et il ne +veut pas que personne l’oublie. + +Subir l’injustice vaut mieux que la commettre, à tous les points de vue +où l’on puisse se placer. + +D’abord en soi; car l’injustice est un désordre. Cette harmonie que +l’âme doit chercher à réaliser en elle-même à la fois comme son état +naturel et son état idéal, c’est précisément la justice, ou la justice +en est un des aspects. Justice est ce qui est juste pour les choses +morales, comme justesse est ce qui est juste par les choses d’ordre +intellectuel. La justice est la justesse de la conscience. Une âme +injuste est une âme qui sonne faux. Le même mot désigne, et à très bon +droit, ce qui est juste et ce qui est bien réglé. Les Grecs disent: +Δικαίαν γνωμην ποίειν; ἵππον καὶ βοῦν δικαίους ποίεισθαι; δίκαιον ἄρμα; +une pensée de justice; rendre un cheval et un bœuf justes, un char +juste. Il y a dans le mot l’idée générale de bonne organisation et +d’organisme bien fait. + +Or qui voudrait avoir une âme qui sonnât faux comme une lyre mal +accordée? Et qui ne reconnaîtra qu’il vaut mieux souffrir d’un +instrument qui joue faux que d’en jouer, celui qui en joue étant +ridicule? + +Subir l’injustice vaut mieux que la commettre aussi pour ce qui est de +la gloire et de l’honneur. L’injuste, ou n’est jamais considéré, ou +n’est considéré qu’un temps. Il est en horreur à ses concitoyens au +moment même où il commet l’injustice ou très peu de temps après. Qui +voudrait être Anytus et Mélitus à l’heure où nous sommes? Et même y +a-t-il tant de citoyens qui eussent voulu être l’un ou l’autre au moment +même où ils triomphaient? Qui ne préférerait avoir été Socrate? Qui, au +moment même où Socrate mourait, n’était au moins partagé entre l’horreur +naturelle qu’on a pour la mort et ce sentiment que le sort de Socrate +était plus enviable que celui de ses meurtriers? + +Car c’est quelque chose qu’une belle mort et c’est chose triste qu’une +vie souillée par une seule action cruelle et basse. + +Et enfin et par conséquent, subir l’injustice vaut mieux que la +commettre, même au point de vue de l’intérêt personnel. Il est juste que +l’injuste souffre; mais c’est, aussi, très réel. L’injuste souffre, quoi +qu’il en dise aux autres et quoi qu’il en dise même à lui-même, de se +sentir stupide et de sentir que sa stupidité ne lui rapporte rien en +définitive que le sentiment de sa stupidité. Remarquez que les autres +passions se défendent mieux, par des sophismes moins ridicules, par des +raisons qui sont moins déraisonnables que ne peut faire l’injustice. Il +est certain que le passionné proprement dit qui satisfait sa passion a +une jouissance réelle. Ce qu’il y a de mauvais dans son affaire, c’est +que cette jouissance aura des suites très fâcheuses et aussi que la +puissance de jouir s’épuise par son exercice même et laissera le +passionné seul avec sa passion augmentée et ne pouvant plus se +satisfaire. Cela est désagréable; mais enfin le passionné a des plaisirs +qui ne sont pas niables. On se demande quel peut être le plaisir de +l’injuste commettant l’injustice. + +Il croit évidemment avoir le plaisir de se sentir puissant. Faire +l’injustice, c’est détruire l’ordre, et détruire l’ordre peut être un +plaisir de perversité, _mala gaudia mentis_. Exemple: un homme qui +démolit un beau temple ou brise une belle statue. Mais, outre que déjà +ces plaisirs-là sont contestables, étant assez vraisemblablement des +maladies et une maladie ne pouvant guère s’appeler un bien, le plaisir +particulier et propre, pour y revenir, de l’homme injuste commettant +l’injustice, est une illusion et une illusion qu’on doit reconnaître +comme illusion au moment même où l’on s’y abandonne et dans l’instant +même où l’on veut la goûter. L’iconoclaste brise une statue qu’il +voulait briser, il n’y a rien de plus réel. L’homme injuste ne détruit +pas du tout la justice et il sent qu’il ne la détruit pas. Il doit +sentir seulement qu’il contribue à la faire vivre et à la faire éclater. +L’homme injuste qui fait condamner Socrate à mort tue Socrate qu’il +détestait. Soit. Comme envieux il peut jouir; mais comme homme injuste +il ne jouit pas; car Socrate en tant qu’homme est mort, mais en tant que +juste il vit plus que jamais, rayonne et éclate de la beauté du juste +plus que jamais. + +Donc l’homme injuste qui veut détruire la justice non seulement ne la +détruit pas; mais il la rétablit, la répare et la crée. Il est l’homme +qui en détruisant une statue la redresserait plus belle. Personne au +monde n’est plus dupe que lui. + +Or cette duperie et que c’est lui qui est la dupe, il le sent. Il le +sent certainement, parce que, pour le sentir, il n’est pas besoin +d’avoir le goût ou le sens de la justice, lesquels il n’a pas, mais il +suffit de n’être pas un imbécile et de voir les faits. + +Il n’y a rien donc, à tous les points de vue, de plus vrai que ce +paradoxe qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre et qu’il +est beaucoup plus malheureux de commettre l’injustice que d’en être +victime. + +Ce qui trompe les sophistes sur ce point, c’est leur théorie ou leur +passion de _volonté de puissance_. Le bien de l’homme, croient-ils et +répètent-ils toujours, quand on les presse, c’est d’être fort. Dominer +dans sa cité, voilà le bien ou le bonheur; voilà l’idéal à poursuivre. +Et quand on leur demande: «Dominer pour le juste ou pour l’injuste?» ils +répondent: «Peu importe! Dominer.» Et remarquez que si on les poussait +encore ils répondraient, s’ils mettaient de côté toute dernière fausse +honte: «Plutôt pour l’injuste que pour le juste»; et ne laisseraient pas +d’être assez logiques en le disant. Car l’homme qui domine pour le juste +n’a pas l’air tout à fait de dominer; il n’a pas l’air tout à fait de +déployer sa volonté de puissance et de la satisfaire. Il domine selon +les dieux; il domine selon la loi religieuse, il domine selon la loi +sociale; il n’a pas l’air de dominer selon lui-même. Il n’a l’air que +d’exécuter, non de gouverner; il a l’air du ministre de quelqu’un ou de +quelque chose et il n’a pas l’air d’un maître. + +Cela est assez vrai. Mais s’il y a deux illusions, il y en a une qui est +beaucoup plus forte que l’autre. L’illusion qui consiste à croire que +l’homme qui gouverne selon la justice ne gouverne pas lui-même est +enfantine, fût-elle partagée par celui-là même qui gouverne ainsi. Car +l’homme qui gouverne selon la justice a autant de peine que l’autre, +sinon plus, et par conséquent déploie et prouve et sent tout autant de +volonté de puissance. Et de plus il travaille dans l’ordre et pour la +réalisation de l’ordre, ce qui est une réalité, tandis que travailler +dans le désordre et pour la réalisation du désordre, n’est qu’une +négation du réel et en vérité un irréel. L’illusion qui consiste à +croire que l’homme qui domine par la justice ne domine pas lui-même est +donc tout à fait une niaiserie. + +L’illusion, au contraire, qui consiste à croire que l’homme qui gouverne +pour l’injuste a fait quelque chose est, comme nous l’avons prouvé plus +haut, une énorme absurdité. L’homme qui gouverne pour l’injuste, d’abord +ne gouverne pas; il est gouverné par ses passions; et ensuite il +travaille incessamment à relever ce qu’il croit abattre et, faisant +régner l’injuste, il fait désirer ardemment la justice. C’est, en +chassant quelqu’un du palais du gouvernement, lui bâtir un temple. On ne +peut pas être plus trompé par soi-même. L’homme qui gouverne pour +l’injustice est un homme qui lâche la proie pour l’ombre et qui en se +repaissant de l’ombre augmente les forces de sa proie et lui donne une +vie nouvelle. + +Voilà ce que n’ont pas vu les sophistes. Ils n’ont pas vu, même chose en +d’autres mots, mais bonne à dire encore de cette façon-là, qu’il y a +deux hommes qui créent la justice, c’est à savoir celui qui la pratique +et celui qui veut la détruire. Socrate et Anytus sont créateurs de +justice l’un autant que l’autre, l’un en la recevant dans sa maison, +l’autre en lui bâtissant un pilori qui lui devient un piédestal; l’un en +la cultivant, l’autre en la persécutant; tous deux en la faisant +éclater. + +Seulement l’un fait ce qu’il a dessein de faire et l’autre fait +précisément ce qu’il ne veut pas; d’où il suit que le premier, tout en +étant un sage, est un habile, et que l’autre, tout en étant un coquin, +est un imbécile. + +D’où il faut conclure enfin que, puisque ceux qui pratiquent la justice +et aussi ceux qui la persécutent, également la réalisent, il n’y a que +la justice qui soit chose réelle. + +C’est pour cela qu’il y a un devoir pour les hommes, un devoir auquel +ils songent peu, d’ordinaire, auquel vraiment il faut qu’ils s’habituent +à songer. Ils ont le devoir, quand ils sont coupables, de rechercher le +châtiment, de courir après ou d’aller au-devant de lui. Le châtiment +c’est une «médecine de l’âme», une purgation de l’âme, et le malade doit +désirer la médecine avec passion, s’il n’est pas absurde. + +Il ne faut considérer le châtiment ni comme une _vengeance_ de la +société, ni comme une _punition_ équitable que la société inflige ainsi +qu’un père à ses enfants, ni comme un acte nécessaire de la société qui +se défend. Aucune de ces conceptions n’est très juste. Le coupable est +un malade que l’on médicamente, avec cette particularité que le +médicament n’aura de vertu et d’efficace que s’il est désiré ou au moins +accepté avec acquiescement, adhésion, gratitude et reconnaissance. +«_Tout ce qui est juste est beau et le châtiment fait partie de la +justice._» Le châtiment est donc beau. Il fait partie de la justice et +il fait partie de l’harmonie. Celui qui l’accepte rétablit en lui +l’harmonie qu’il y avait maladroitement détruite. Celui qui le désire à +déjà rétabli cette harmonie et n’a qu’à persévérer pour qu’elle soit +réparée. Celui et qui l’a désiré et qui l’accepte et qui s’en pénètre, +en quelque sorte se _justifie_; et c’est-à-dire qu’il se recrée en +beauté et en harmonie et qu’il se réalise après s’être annihilé, +puisqu’il n’y a que le juste qui soit réel. + +Voilà quelles sont les manières d’honorer son âme relativement à l’idée +de justice. + +On l’honore encore de bien des façons: en l’attachant à la recherche du +bien en général, en respectant et en entourant ses parents d’un culte +pieux; en pratiquant l’hospitalité; en observant ponctuellement les +lois, même dures et même injustes, parce qu’elles sont comme nos pères +et mères spirituels; en ayant l’horreur du mensonge et en pratiquant la +sincérité avec une sorte de superstition, en combattant en soi +l’amour-propre de tout son pouvoir; car c’est ici le plus grand trompeur +qui soit et qui puisse être: «la plus grande des maladies de l’homme est +un défaut qu’on apporte en naissant, que tout le monde se pardonne et +dont par conséquent personne ne peut se défaire; c’est ce qu’on appelle +l’amour-propre; amour, dit-on, qui est naturel, légitime et même +nécessaire. Mais il n’en est pas moins vrai que, lorsqu’il est excessif, +il est la cause ordinaire de toutes nos erreurs. Car l’amant s’aveugle +sur ce qu’il aime; il juge mal de ce qui est juste, bon et beau, quand +il croit devoir toujours préférer ses intérêts à ceux de la vérité. +Quiconque veut devenir un grand homme ne doit pas s’enivrer de l’amour +de lui-même et de ce qui tient à lui... Par suite de ce défaut, +l’ignorant paraît sage à ses propres yeux; il se persuade qu’il sait +tout, quoiqu’il ne sache pour ainsi dire rien, et refusant de confier à +d’autres la conduite des affaires qu’il est incapable d’administrer, il +tombe en mille erreurs inévitables. Il est donc du devoir de tout homme +d’être en garde contre cet amour désordonné de soi-même et de ne pas +rougir de s’attacher à ceux qui valent mieux que lui.» + +On honore son âme encore en fuyant tous les excès et, sans aller plus +loin, l’excès dans la joie et la douleur, l’excès dans le rire et dans +les larmes. Nous sommes convenus que les dieux ne doivent ressentir ni +plaisir ni tristesse. Il faut être non point, sans doute, pareils aux +dieux, mais imitateurs des dieux, en ne ressentant et ne voulant +ressentir que des joies et des tristesses tempérées, en faisant bonne +contenance dans les revers et aussi dans les succès, qui sont plus +dangereux que les revers pour la paix de l’âme. + +Les dieux ont voulu être tranquilles et que nous fussions inquiets. Il +ne faut pas se roidir contre leur volonté; mais il faut se conformer un +peu à leur exemple qui ne laisse pas évidemment d’être aussi un peu leur +volonté, car ils ne sauraient nous en vouloir de les prendre pour +modèles. On n’arrivera point à l’ataraxie et peut-être ne serait-ce +point un bien qu’on y arrivât; mais on peut arriver à la modération, qui +est un bien assurément. + +Il faut réagir contre la tristesse, par cette considération que si elle +est souvent très légitime, encore est-il que jamais elle ne sert de +rien; et il faut réagir contre la joie par cette considération qu’elle +est un peu folle et qu’elle fait commettre mille sottises. La joie est +une confiance infinie dans le destin à propos d’un incident éphémère et +même instantané qui n’assure de rien pour le moment qui suit. Elle est +donc très irrationnelle et une simple absurdité. C’est un élargissement +de l’âme qui n’a rien en soi de répréhensible, mais qui fait qu’on croit +embrasser tout l’horizon et, pour ainsi parler, tout l’univers. + +C’est cet orgueil qui se mêle toujours à la joie qui en fait d’abord un +grand ridicule et ensuite un grand danger. Et ce qu’il y a de plus +périlleux encore, c’est ce passage répété et pour ainsi dire incessant +de la joie à la douleur et de la douleur à la joie, c’est-à-dire d’un +élargissement de l’âme à un rétrécissement de l’âme. Il n’y a nul doute +que l’âme n’en soit assez vite fatiguée, surmenée et comme brisée, ce +qui est un des plus grands maux qui nous puissent atteindre. + +Les hommes disent que ces alternatives de joie et de tristesse ce n’est +autre chose que la vie elle-même. Ils n’ont point tort; mais il dépend +de nous de ne pas dépendre de la vie, du moins de n’en pas dépendre +complètement. Il ne dépend pas de nous de ne pas subir la vie; mais il +dépend de nous d’en atténuer les contre-coups sur nous-mêmes. Nous +pouvons tellement l’accepter qu’elle nous brise; nous pouvons la +recevoir en réagissant contre elle de telle sorte qu’elle ne prenne de +nous que les faubourgs et ne pénètre point dans la place forte. + +Le moyen? Il est assez simple. C’est de s’habituer à ne pas vivre dans +le temps, puisque c’est précisément de cette façon que se manifeste la +vie et qu’elle nous séduit, nous enivre et nous attriste. C’est une +vérité de bon sens que si l’on savait dire, à chaque douleur qui nous +frappe: «je n’y songerai plus dans un an»; et à chaque joie qui nous +envahit, la même chose, on ne souffrirait presque pas et l’on +n’éprouverait presque aucun plaisir. Voilà le chemin: celui qui non +seulement saura déplacer le temps, ou plutôt se déplacer ainsi dans le +temps, mais encore vivre dans la contemplation des vérités éternelles, +aura supprimé le temps, ou, si l’on veut, supprimé les moments; or c’est +par les moments que la douleur ou la joie ont prise sur nous. Les choses +d’une heure ne sont plus rien pour celui qui n’a plus d’heure. + +C’est à cet état qu’il faut, non pas arriver, mais tendre. Du reste il +n’y a aucun risque qu’on y arrive; mais il suffit qu’on s’en rapproche +et il suffit même qu’on y tende, à la condition qu’on y tende sans +cesse, puisque c’est seulement l’excès de la joie et de la tristesse +qu’il s’agit de supprimer. L’homme est un être d’un jour qui participe +de l’éternité pour peu qu’il la conçoive. Mettre un peu d’éternité dans +le moment c’est ôter au moment son aiguillon. C’est tout ce que nous +pouvons faire; mais nous le pouvons et dès lors dire à la douleur: «où +est ta force contre l’éternel? Je ne suis pas éternel, mais je vis un +peu en la compagnie de l’éternité. Tu me touches; mais ne me troubles +pas»; et dire au plaisir: «quel est ton sens dans l’éternité? Très +insignifiant. Tu me fais sourire mais ne m’enivres pas. Éternité est +sérénité. Je n’ai que quelque chose de cela en moi; mais il suffit pour +que je ne dépende pas tout à fait de la vie, pour que je ne dépende pas +tout à fait du moment, qui fuit en donnant une caresse ou en faisant une +blessure.» + +Un des meilleurs moyens d’honorer son âme c’est de la rendre--ce à quoi +du reste elle tend naturellement--c’est de la rendre indépendante de la +vie dans la mesure du possible. + +Si l’on tâche à la rendre indépendante de la vie, il faudra donc +s’appliquer à la rendre indépendante de l’amour. Ceci est une question +d’une assez grande importance, sur quoi il n’est pas mal à propos de +s’arrêter quelque temps. L’amour, à le considérer tel que nous le voyons +tous les jours de nos yeux, est une chose qui ne serait que la plus +ridicule du monde si elle n’était la plus funeste et la plus odieuse. +L’amour est le désir du plaisir qu’on se figure que doit procurer la +beauté. La beauté est une promesse de plaisir. L’amour est l’élan de +l’être vers ce plaisir, vers la réalisation de cette promesse. S’il en +est ainsi, l’amour sera nécessairement jaloux, tyrannique et +persécuteur, puisqu’il est la poursuite d’un bien dont on craint +furieusement qu’on soit privé ou que l’on craint que d’autres possèdent +et vous dérobent. L’amant est un gourmand qui ne l’est que d’un seul +mets qu’il ne veut partager avec personne. Lui-même, donc, en soi, est +défiant, irascible et méchant et essentiellement insociable. L’amant est +tout naturellement l’ennemi du genre humain. Voilà déjà qui est un +triste objet. + +Mais, de plus, l’amant est et ne peut être que très désagréable et très +funeste à ce qu’il aime. Dans son désir de possession et pour assurer +cette possession, il voudra être en tout supérieur à l’objet de son +amour. Il le voudra ignorant et sot pour qu’il n’ait pas d’yeux pour les +autres, d’abord, et pour qu’il ne voie pas les défauts de l’amant. +L’ignorance et la sottise et d’autres imperfections encore plus +honteuses «réjouiront l’amant s’il vient à les rencontrer dans l’objet +de son amour, et dans le cas contraire il cherchera à les faire naître +dans son âme, et s’il n’y réussit pas, il souffrira dans la poursuite de +ses plaisirs... Il interdira donc à ce qu’il aime toutes les relations +qui pourront le rendre plus parfait... Il s’efforcera en tout et partout +de le maintenir dans l’ignorance pour le forcer à n’avoir d’yeux que +pour lui, si bien que l’objet de son amour lui sera d’autant plus +agréable qu’il se sera fait plus de tort à lui-même. Il lui fera un mal +irréparable en l’éloignant de ce qui pourrait éclairer son âme, des +discours des sages... Ainsi, au point de vue moral, il n’est pas de plus +mauvais guide ni de compagnon plus mauvais qu’un homme amoureux.» + +Surtout, et c’est déjà dit, mais insistons un instant, l’amant sera +jaloux, et en cela, non seulement l’ennemi du genre humain, comme nous +en sommes convenus, mais l’ennemi même de l’objet aimé. Il le souhaitera +pauvre pour l’avoir plus complètement dans sa dépendance, faible du +reste et incapable de s’enrichir ou seulement de gagner sa vie, pour la +même raison; sans parents, sans amis, sans soutiens ou sans +surveillants. «Il le verrait avec plaisir perdre son père, sa mère, ses +parents, ses amis, qu’il regarde comme des censeurs et des obstacles à +son doux commerce.» + +D’autre part, toujours soupçonneux parce qu’il est toujours craintif, +«il poursuivra ce qu’il aime d’une inquisition continuelle relativement +à toutes ses démarches et à tous ses entretiens; et il le poursuivra +tantôt de louanges mal à propos et excessives» qui seront dépravantes et +corruptrices, «tantôt de reproches insupportables.» + +Pour faire court sur une chose qui n’est que trop connue et +continuellement vérifiable, «l’amant, tant que sa passion durera, sera +un être aussi déplaisant que funeste.» + +Tel est l’amour comme il nous apparaît à tout instant et comme il est le +plus souvent, il faut le reconnaître, dans la réalité. On peut, il est +vrai, le rêver autrement et même peut-être le constater autre dans +quelques personnes d’élite, et alors voici comme on en pourrait parler. + +L’amour est une des formes de l’aspiration au parfait et il est aussi un +sourd désir d’immortalité. Nous désirons nous perpétuer de toutes les +manières qui sont en notre pouvoir, lesquelles, du reste, sont peu +nombreuses, et il y a de l’amour dans toutes les façons dont nous +désirons nous perpétuer. Nous désirons la gloire, petite ou grande, +universelle, nationale, ou, pour ainsi parler, domestique, c’est-à-dire +que nous désirons que quelque chose reste de nous après notre mort, un +souvenir attaché à un nom, et il y a de l’amour dans ce sentiment, de +l’amour-propre surtout, sans doute; mais de l’amour, en vérité, car ce +que nous désirons c’est d’être aimé perpétuellement; or on ne désire pas +être aimé de ce que l’on n’aime point, et si donc nous voulons être +aimés de la postérité, large ou restreinte, c’est que nous l’aimons: un +vrai misanthrope ne désire pas du tout la gloire et ne souhaite qu’être +oublié. + +Le désir de la gloire est donc une forme de l’amour. Il en est même une +forme assez précise; car il est composé partie de vouloir être aimé, +partie de vouloir aimer, ce qui est bien l’amour sous ses deux aspects; +et il va jusqu’au sacrifice, ce qui est le propre de l’amour et +peut-être de l’amour seul. Le guerrier qui se sacrifie ou le savant qui +s’épuise et se tue de travail ne sait peut-être pas qu’il est amoureux. +Il l’est de tous ceux par qui il souhaite ardemment que son nom soit +prononcé, glorifié et béni. Les amants de la gloire sont ce que les +amants proprement dits se flattent d’être, des amants par delà le +tombeau. + +Il y a un désir de perpétuité aussi et d’éternité dans l’amour de la +patrie, et le mot d’amour appliqué à la patrie est très juste. On +souhaite par l’amour de la patrie une perpétuité et une éternité +collectives. Si l’on désire qu’Athènes soit éternelle, c’est qu’on +désire être éternel en tant qu’Athénien. Aimer son pays c’est donc +désirer l’éternité d’une certaine façon, et ce désir, comme tout à +l’heure le précédent, s’accompagne de dévouement et de sacrifice. Il est +bien l’amour avec tous ses caractères ordinaires et qui semblent comme +inhérents à lui. L’homme a une tendance qui consiste à vouloir se +sacrifier à l’éternel pour y entrer, et cette tendance est précisément +l’amour. + +Et enfin la forme la plus commune de l’amour c’est l’amour proprement +dit, c’est-à-dire le désir de génération, «parce que c’est la génération +qui perpétue la famille des êtres animés et qui donne à l’homme +l’immortalité que comporte la nature mortelle.» L’homme désire se +perpétuer parce qu’il désire être immortel. Il désire être immortel +personnellement et c’est de là que naît la croyance en l’immortalité de +l’âme; mais ici il n’y a pas d’amour, mais seulement la volonté de +persévérance dans l’être. Il désire être immortel collectivement et +c’est de là que naît l’amour de la patrie. Il désire être immortel +nominalement et c’est de là que naît l’amour de la gloire. Il désire +être immortel par reproduction charnelle de ses traits, de son +tempérament, de sa complexion, et c’est de là que naît l’amour +proprement dit. + +On peut donc dire que le désir d’éternité se mêle à la plupart de nos +actes et surtout aux plus considérables, et que par conséquent on peut +le considérer comme le fond de notre nature. L’homme est un éphémère qui +veut être éternel. Probablement c’est, à l’état inconscient et +sourdement, la règle même de tout être vivant. Seulement on voit comme +dans l’homme elle est manifeste, éclatante et profondément, sinon +connue, du moins sentie. L’homme rêve d’éternité comme homme, comme +artiste, comme guerrier, comme homme d’État, comme citoyen et comme +amoureux. On peut dire qu’il en rêve toujours. Notre vie est d’un jour +et notre manière de vivre est selon l’éternité. C’est notre loi et notre +instinct. L’hérédité la dépose en nous, d’autant plus qu’elle n’est +elle-même que l’effet, que le résultat de cette loi même. + +Si donc l’amour est une des formes, une seulement, mais une des formes +encore du sourd désir d’éternité qui anime les hommes, il est selon +notre nature, d’abord, et selon le fond même de notre nature; et il est +aussi une chose très noble, pouvant avoir ses effets funestes ou +ridicules, mais noble en soi et généreuse. Il est peut-être vrai que +toutes les passions humaines sont bonnes ou peuvent être bonnes et le +sont, pourvu qu’on les ramène à leur vrai objet. L’objet de l’amour bien +compris c’est l’éternité de la vie; l’amour est résurrection. + +A un autre point de vue, l’amour est aspiration au parfait. A en juger +par ses objets ordinaires, il est incontestable que rien n’est plus +faux. Mais il faut bien remarquer que l’amour, que quelques poètes +disent aveugle, est un éternel chercheur et est en quête de la beauté à +travers les imperfections, trop certaines, de la race humaine. C’est +bien la beauté qu’il cherche et à quoi il s’attache, même dans un objet +insuffisamment doué à cet égard, et il faut ajouter que là même où elle +n’est pas, il la met, par une sorte d’imagination créatrice qui est en +lui et que l’on peut appeler, si l’on veut, l’Illusion; mais l’illusion +est féconde et elle est productrice de beauté. + +L’amour est donc un sens esthétique et un sens producteur de beauté. +Ceci est très important, parce que la faculté esthétique a besoin d’être +éveillée dans l’homme, en qui bien souvent elle dort. + +Parce que l’amour est un sens esthétique, il est initiateur à toutes +sortes de beautés. L’amant aime la beauté de ce qu’il aime et très +souvent lui en attribue et lui en prête. Il est vrai. Mais voilà la +faculté esthétique éveillée en lui et qui, souvent, du moins, ne se +rendormira plus. L’amant aime la beauté de l’objet désiré, il l’aime +beau et il le veut beau, il se veut beau lui-même et il le devient. Cet +amour du beau restera en lui, de ce premier ébranlement et de cette +première secousse. + +Ne remarque-t-on pas que les enfants ont très peu le sens du beau et que +ce qu’ils en ont, assez faible, peut être attribué très +vraisemblablement à l’hérédité? Le sens du beau vient aux hommes, au +moins en très grande partie, par l’amour. + +Celui-là donc qui a été amoureux prendra et retiendra le goût de la +beauté et il appliquera ce goût à tout ce qu’il y a de beau dans le +monde. Il deviendra artiste peut-être; il deviendra philosophe, quand il +s’apercevra que le beau le plus beau qui puisse être c’est le beau +moral, c’est-à-dire le bien. C’est un singulier chemin pour arriver à la +philosophie que l’amour; mais c’en est un et que plus d’un a parcouru. + +Comprenez bien que l’amour, à la fois vient d’une aspiration vers le +beau et s’épure par cette inspiration. S’il n’a été d’abord qu’un désir +de s’unir à un être pour se perpétuer, il restera tel et ne mènera pas +très haut; il ne mènera qu’à son but même. Mais s’il a été, comme on +peut constater qu’il arrive souvent et peut-être toujours, _et_ un désir +de s’unir à un être pour se perpétuer _et_ une recherche de la beauté, +il peut mener, la perpétuité assurée, à ne rechercher que la beauté et à +n’aimer qu’elle et à la rechercher partout où elle est. + +Dès lors c’est l’infini même qui s’ouvre et, parti de l’amour, l’amant +parcourra, d’un désir toujours inassouvi et d’un désir toujours plus +pur, tous les degrés de l’échelle du beau: art, philosophie, morale, +science de Dieu. L’amour du beau sera devenu amour du parfait: «Celui +qui dans les mystères de l’amour se sera élevé jusqu’au point où nous en +sommes, après avoir parcouru dans l’ordre convenable tous les degrés du +beau, parvenu enfin au terme de l’initiation, apercevra tout à coup une +beauté merveilleuse, celle qui était le but de tous ses travaux +antérieurs: beauté éternelle, incréée, impérissable, exempte +d’accroissement et de diminution, beauté qui n’est pas belle en partie +et laide en telle autre, belle pour ceux-ci et laide pour ceux-là; +beauté qui n’a rien de sensible comme un visage, des mains, ni rien de +corporel, qui n’est pas non plus dans tel ou tel être différent +d’elle-même; mais qui existe éternellement et absolument par elle-même +et en elle-même et de laquelle participent toutes les autres beautés, +sans que leur naissance ou leur destruction lui apporte la moindre +diminution ou le moindre accroissement ni la modifie en quoi que ce +soit. Quand, des beautés inférieures, on s’est élevé par un amour bien +entendu jusqu’à cette beauté parfaite et qu’on commence à l’entrevoir, +on touche au but. Car le droit chemin de l’amour, qu’on le suive de +soi-même ou qu’on y soit guidé par un autre, c’est de commencer par les +beautés d’ici-bas et de s’élever jusqu’à la beauté suprême, en passant +pour ainsi dire par tous les degrés de l’échelle, des beaux corps aux +belles occupations, des belles occupations aux belles sciences, jusqu’à +ce que de science en science on s’élève à la science par excellence qui +n’est que la science du beau lui-même. Si quelque chose donne du prix à +cette vie c’est la contemplation de la beauté absolue...» + +Cette théorie de Platon sur l’amour, je parle de cette dernière, de +celle qui considère l’amour comme une initiation au culte du beau en +général et enfin du beau en soi, a infiniment séduit les poètes et elle +a comme rempli de ses échos, on le sait, des époques littéraires tout +entières. + +Elle est excessivement faible en soi, aussi faible en soi +qu’incomparablement brillante par l’expression, et c’est du reste une +des habitudes de Platon de n’être jamais plus exquis comme artiste que +quand il est médiocre comme philosophe. Au fond elle ne signifie rien, +n’y ayant aucune raison _pour qu’on généralise un sentiment_. On +généralise une idée, et c’est même une des tendances incoercibles de +l’esprit humain, et de ce qu’on aura vu que beaucoup de choses sont les +effets de la chaleur, on dira que tout vient du feu; les Grecs +connaissent assez cela. Mais il n’y a aucune nécessité et il n’y a même +aucune tendance à ce que l’on généralise un sentiment. A supposer qu’on +aime une personne pour sa beauté, ce qui déjà est douteux, et la beauté +ne semble pas être la cause de l’amour, mais à supposer que cela soit et +qu’on aime une personne parce qu’elle est belle, ce n’est pas du tout +une raison pour qu’on aime les autres manifestations de la beauté dans +l’univers. + +Peut-être au contraire; et le propre de l’amour est précisément d’être +isolateur et de confiner l’amoureux dans le culte et l’admiration d’une +seule beauté très particulière et unique; ceci presque par définition. +La chose est d’observation et d’expérience; et l’on peut ajouter, du +reste, que le bien de l’espèce le veut ainsi. + +Donc il n’y a aucune raison, et plutôt au contraire, pour que l’amour +d’un être beau nous mène à l’admiration des autres objets beaux que +contient la nature, en d’autres termes pour que l’amoureux devienne +artiste, pour que l’amour fasse des artistes. + +Et encore moins y a-t-il une raison pour que de l’amour des beautés +réelles on passe, «degré par degré», à l’amour des beautés +intellectuelles, à «l’amour des belles sciences». Que le savant +passionné sorte de l’artiste, c’est aussi rare et c’est aussi +irrationnel, tout au moins c’est aussi peu nécessaire que ceci que +l’artiste sorte de l’amoureux. Nous sommes ici, là et plus loin, dans +des ordres d’idées trop différents. Cette «échelle» de l’amour à l’art, +de l’art à la science et de la science à la philosophie, tout simplement +n’existe pas, et si à la rigueur le dernier échelon en est réel, les +deux premiers ne le sont aucunement et par conséquent il n’est pas à +parier qu’on mette le pied sur ce dernier. + +Il est peu de théorie qui ne soit vraie par quelque endroit, mais +celle-ci me paraît fausse de tout point, ce qui donne suffisamment +raison de l’immense vogue dont elle a joui. + +Mais il faut dire, pour comprendre pourquoi Platon l’a accueillie, et +complaisamment, comme on a vu, dans l’hospitalité de son esprit, d’abord +que le Grec, ou plutôt l’Athénien, est tellement amoureux de beauté +qu’il a presque besoin qu’on lui dise que l’amour de la beauté est une +vertu ou qu’elle mène à en avoir. C’est une réminiscence platonicienne +qu’avait Renan quand il disait, en souriant, il est vrai, que «la beauté +vaut la vertu», sur quoi Tolstoï s’écriait que c’était là une doctrine +«effrayante de stupidité». Platon lui-même dira cent fois ailleurs qu’il +n’y a que la morale qui vaille quelque chose, qui soit une _valeur_, et +il semblera être et il sera vraiment et il a toujours été, en somme, du +même côté que Tolstoï. Seulement il est grec, néanmoins, et s’il est +très capable de médire de l’art, comme nous le verrons assez, il ne peut +pas médire de la beauté elle-même; et, pour n’en pas médire, il cherche +et croit trouver le moyen de la rattacher elle-même à la morale par un +détour aussi ingénieux que forcé et par une «échelle» qui est le produit +pur et simple de son imagination. + +Du reste, comme c’est le pli de son esprit et aussi son dessein ferme de +tout rattacher à la morale, voyez un peu son embarras. Les choses qui +sont opposées à la morale ou qui n’ont aucun rapport avec elle, il a à +la fois la tentation de les écarter, de les proscrire, de les annihiler, +de dire qu’elles ne sont rien; et à la fois la tentation de les +rattacher à la morale pour les y absorber et en quelque sorte les y +engloutir. Et il cède tantôt à l’une, tantôt à l’autre de ces +tentations. + +Il dira par exemple que l’art est parfaitement méprisable et que l’homme +ne doit s’occuper que de philosophie, et il dira aussi que l’art, +_pourvu qu’il tende à la morale_ comme à sa dernière fin, est la chose +la plus respectable du monde. Nous verrons cela. Pour ce qui est de la +beauté, elle l’a gêné. A la fois il l’aime, comme étant un grec, et il +sent qu’il n’y a pas à en dire du mal parlant à des Grecs, et il sent +bien qu’elle n’a rien à faire avec la morale; et c’est précisément pour +cela que, ne voulant ni ne pouvant la mépriser, il se livre à des +pratiques de dialectique pour la faire comme tendre de force à la vertu, +et à l’idéal moral. Ou la mépriser: c’est impossible;--ou l’identifier +avec la vertu en une dernière transformation que le dialecticien se +charge allègrement de lui faire subir. C’est à ce dernier parti qu’il +s’est arrêté et parce qu’il le fallait et aussi parce qu’il aime se +jouer des difficultés et jouer la difficulté. + +Remarquez aussi qu’il était comme dirigé de ce côté-là par un autre +chemin, j’entends par sa théorie des Idées et de la réminiscence. Chaque +chose d’ici-bas n’est qu’un reflet ou plutôt n’est qu’une manifestation +imparfaite d’une idée générale, universelle et éternelle de cette chose, +laquelle idée réside dans le sein de Dieu. «Une chose belle» d’ici-bas +n’est donc qu’une manifestation de l’Idée de beauté, de l’Idée absolue +de beauté. Il faut qu’elle soit cela. Autrement elle ne serait pas. +L’homme donc, qui voit une chose belle et qui éprouve le désir de s’unir +à elle, n’est donc qu’un homme qui a autrefois contemplé la Beauté +absolue et qui est vivement frappé d’en retrouver une image, si +imparfaite qu’elle soit. S’il est grossier, pour une raison ou pour une +autre, il n’éprouvera qu’un désir confus et brutal. S’il est délicat, +son désir ne sera réellement que le souvenir de la beauté divine, +réveillé par l’aspect de la beauté éphémère, et enfin il sera très +naturel qu’il s’élève de l’amour de cette beauté d’ici-bas à l’amour de +la beauté de là-haut, ce qui est moins s’élever que revenir à son point +de départ; et son amour pour la beauté terrestre n’aura été qu’un point +en quelque sorte ou qu’un stade de son voyage circulaire partant de la +beauté céleste et y revenant pour avoir aperçu et aimé la beauté d’un +jour;--et voilà précisément la beauté d’un jour assez proprement +escamotée: + +«Quant à la beauté, elle brillait parmi toutes les autres essences et, +dans notre séjour terrestre où elle efface encore toute chose par son +éclat, nous l’avons reconnue par le plus lumineux de tous nos sens... +L’âme qui n’a pas un souvenir récent des mystères divins, ou qui s’est +abandonnée aux corruptions de la terre, a peine à s’élever des choses +d’ici-bas jusqu’à la parfaite beauté par la contemplation des objets +terrestres qui en portent le nom; si bien qu’au lieu de se sentir +frappée de respect à sa vue, elle se laisse dominer par l’attrait du +plaisir et, comme une bête sauvage, violant l’ordre éternel, elle +s’abandonne à un désir brutal. Mais l’homme qui a été complètement +initié, qui jadis a contemplé le plus grand nombre des essences, +lorsqu’il aperçoit un visage qui retrace la beauté céleste ou un corps +qui lui rappelle par ses formes l’essence de la beauté, sent d’abord +comme un frisson et éprouve ses terreurs religieuses d’autrefois; puis, +attachant ses regards sur l’objet aimable, il le respecte comme un Dieu +et, s’il ne craignait pas de voir traiter son enthousiasme de folie, il +immolerait des victimes à l’objet de sa passion comme à une idole, comme +à un Dieu... Cette affection, les hommes l’appellent amour; les Dieux +lui donnent un nom si singulier qu’il vous fera peut-être sourire. +Quelques homérides nous citent deux vers de leur poète qu’ils ont +conservés: «Les mortels le nomment Éros, le dieu ailé; les immortels +l’appellent Étéros, le dieu qui donne des ailes.» + +L’amour n’est qu’un souvenir de l’éternelle beauté contemplée jadis, +réveillé par la rencontre d’une beauté d’ici-bas et à qui l’émotion de +cette rencontre donne des ailes pour s’élever de nouveau à la +contemplation du Beau éternel. + +Ceci est la théorie de l’amour dans Platon, en son essence, en sa racine +profonde, en tant qu’elle se rattache à sa doctrine la plus générale. +C’est par ce biais que l’ont prise, on le sait, la plupart des poètes +qui l’ont adoptée, depuis Pétrarque et les pétrarquistes italiens et +français, jusqu’à ceux qui, démêlant son côté faible et par où elle +pouvait être comique, montrent des amants hypocrites disant qu’ils +adorent dans l’objet aimé «l’auteur de la nature» et «le plus beau des +portraits où lui-même s’est peint». + +Présentée ainsi, elle a sa beauté et n’est point tout à fait fausse. +Elle voudrait dire peut-être, en langage positiviste, que le réel +éveille le rêve et que le particulier éveille le général, que nous ne +pouvons rencontrer une beauté finie sans rêver de quelque chose qui +serait beauté infinie, parfaite et impérissable; aussi que nous ne +pouvons rencontrer un objet particulier et déterminé qui est beau sans +rêver de toute la beauté répandue sur la terre et imaginable dans le +monde; qu’en un mot l’imagination indéterminée et indéterminante est +mise en branle par les objets déterminés et cherche toujours à suppléer +à leur pauvreté ou à leur insuffisance et que Musset, qui peut-être s’y +connaissait, a été plus platonicien que personne, sans rêverie +métaphysique, en disant: + + ... N’est-ce point la pâle fiancée + Dont l’ange du désir est l’immortel amant? + N’est-ce pas l’idéal, cette amour insensée, + Qui sur tous nos amours plane éternellement? + +La théorie est donc très belle et a un certain fond de vérité; mais elle +reste fausse, même sous cette forme-ci, en ce que l’amour de la beauté +périssable, s’il donne, en effet, s’il donne, il est vrai, l’idée d’une +beauté qui serait parfaite et qui serait éternelle, n’est pas fécond en +cela et capable de conduire à un état d’âme souhaitable, ni surtout +divin. Il ne conduit qu’à un état d’âme poétique et, du reste, décevant +et négatif. Cette généralisation réussit à faire oublier ou mépriser +l’objet déterminé et réel, mais ne lui substitue pas un objet de +véritable affection ni d’admiration véritable. Elle fait rêver de +quelque chose que l’on sent qui n’existe pas ou qui assurément est +insaisissable. Donc elle attriste. Elle vide l’âme d’un côté sans d’un +autre la remplir. Elle substitue l’ombre à la proie, en montrant la +proie vile et l’ombre creuse. Elle est essentiellement pessimiste, +quoique caressée par le plus optimiste des philosophes. + +Du reste, elle est excellente à montrer ce qu’il y a de vide et +d’inconsistant dans l’amour, puisqu’elle prouve assez bien que plus il +est fort plus il se détruit, que plus il est fin plus il se détruit +encore; et qu’à s’approfondir il se transforme et qu’à se transformer il +aboutit à un transport de désir qui est une sensation de néant. + +Ce que Platon a pris pour l’idéalisation de l’amour en est comme la +destruction triomphante, comme l’anéantissement dans une apothéose et +certes, je le répète, il y a bien là quelque chose de vrai; seulement, +d’une part, c’est un panégyrique qui ne s’aperçoit pas qu’il est un +réquisitoire, et, d’autre part, c’est un état d’âme assez rare que +Platon donne comme le véritable état de l’âme amoureuse et une +métamorphose assez accidentelle de l’amour qu’il donne comme la peinture +d’un sentiment qui d’ordinaire ne se métamorphose pas; et enfin c’est la +psychologie de ceux qui sont à peu près incapables d’aimer qu’il donne +comme psychologie de ceux qui aiment. + +Comme il était bien plus réaliste et sur un terrain plus solide dans son +autre théorie, analysée plus haut, quand il disait que l’amour n’est pas +autre chose qu’un désir d’immortalité, ce qui est moins ambitieux et +moins poétique, mais beaucoup plus sûr et même tout à fait certain, et +ce qui peut, à la rigueur, expliquer tout ce qui ressortit aux passions +de l’amour! + +Comme il était plus sur la voie d’une grande découverte, quand, ailleurs +(car sur chaque question il y a dix théories platoniciennes et toutes +intéressantes, et Platon est l’homme qui a eu le plus d’imagination dans +les idées), quand, ailleurs, et comme en passant, il disait que l’amour +est l’attrait des contraires et non pas autre chose! Oui, la théorie de +l’amour selon Schopenhauer est dans Platon. Elle n’y est qu’en germe; +mais elle y est et déjà poussée assez loin. L’amour est un art naturel +qui, du reste, peut devenir un art humain, d’unir les contraires pour +produire une harmonie, comme en musique et comme en toutes sortes de +choses. Les contraires s’attirent, parce qu’ils se complètent. Les +semblables s’attirent aussi, mais ils ont tort et ils vont contre le vœu +de la nature et contre la vérité générale des choses. L’union d’une +faiblesse et d’une force, comme effet du besoin que la faiblesse a de la +force, et aussi du besoin que la force a de la faiblesse pour remplir +son office, qui est de protéger et de fortifier, c’est le fond même de +l’amour, et c’est ce qui fait qu’il est une harmonie, un concours et un +concert. Les dieux ont voulu que les contraires se recherchassent et +s’unissent, même au prix de quelques froissements et de quelques heurts, +parce que rien de créé n’étant parfait, la tendance à se compléter est +une tendance à la perfection. Or la tendance à la perfection c’est le +grand secret; c’est toute la morale; c’est toute la loi humaine; pour +mieux parler, c’est toute la loi du monde, c’est _toute la loi_. En tout +cas, c’est tout Platon, et c’est là que d’instinct, à travers tous ses +méandres, il revient toujours. + +Il n’y a rien de plus platonicien, sous des apparences physiologiques, +scientifiques et techniques, que les trop courts propos d’Éryximaque +dans le _Banquet_. + +Avec la théorie de l’amour considéré comme besoin d’immortalité et de +l’amour considéré comme besoin d’union entre les contraires, l’une +confirmant l’autre, du reste, on ferait facilement, ce qui serait, je +crois, la véritable théorie de l’amour. + +Je dis: l’une confirmant l’autre; car le besoin d’union entre les +contraires est complémentaire, pour ainsi parler, du besoin +d’immortalité. Si les contraires s’attirent, c’est qu’ils sentent, +avertis par un instinct secret, par la suggestion du «génie de +l’espèce», que rien, plus que cette union des contraires, n’est +favorable à la génération, et aussi à la santé de la race, et par +conséquent à la perpétuité, qui est le but cherché. + +Trouve-t-on trop métaphysique et par conséquent pure rêverie cet +«instinct secret» et cette intervention du «génie de l’espèce»? D’abord +je répondrai que le mot «génie de l’espèce» n’est pas autre chose que le +nom métaphysique et trop littéraire de l’instinct et qu’il est difficile +de nier l’instinct et la sûreté de prévision de l’instinct; et il n’est +pas plus étrange que les contraires s’attirent _pour_ perpétuer l’espèce +ou _comme s’ils savaient_ que l’espèce ne se perpétue qu’ainsi, qu’il +n’est étrange que les oiseaux couvent, malgré la répugnance naturelle +qu’ils devraient avoir à cela, _pour_ faire éclore leurs petits ou +_comme s’ils savaient_ que leurs petits ne sortiront de l’œuf qu’à ce +prix. C’est l’instinct, chose inexplicable et irréductible à une idée +rationnelle, mais qu’il faut bien constater et qui n’est pas plus +étonnante ici que là. + +De plus, le besoin qu’ont les contraires de s’unir peut, si l’on veut, +s’expliquer même sans intervention du génie de l’espèce et sans qu’on +dise que c’est proprement l’instinct qui agit. L’amour est simple +attrait sexuel et recherche de plaisir chez beaucoup d’êtres humains. Au +fond, il est surtout cela. Mais, dès qu’il est un peu raffiné et sans +même qu’il mérite encore d’être qualifié ainsi, chez la plupart des +êtres humains, chez tous peut-être, _pourvu qu’ils aient le choix_, en +même temps qu’attrait sexuel l’amour est avant tout _curiosité_. Il est +plus curiosité qu’il n’est désir de possession, beaucoup plus à mon +avis, et, du reste, désir de possession et curiosité ne laissent pas de +se confondre un peu; car on ne désire pas posséder ce qu’on connaît, ou +tout au moins on désire beaucoup plus posséder ce qu’on ne connaît pas. + +L’amour est donc, avant tout, curiosité. Or ce dont on est curieux, +c’est ce qu’on n’est pas soi-même. L’amour de l’homme pour la femme, +sans aller plus loin, c’est l’amour de l’inconnu. Et aussi l’amour de +l’homme de haute stature pour la femme de petite taille, c’est l’amour +de l’inconnu, l’amour de ce que l’on ne connaît pas, parce qu’on ne le +trouve pas en soi; l’amour de l’homme brun pour la femme blonde, de +l’homme autoritaire pour la femme faible, de l’homme faible pour la +femme volontaire, de l’homme timide et gauche pour la coquette, c’est +une curiosité de l’inexploré, du nouveau, du dehors, de ce qu’on ne +trouve pas dans sa maison, de ce à quoi l’on n’est pas habitué. L’état +d’âme de l’amoureux et celui de l’explorateur sont le même état d’âme. +L’effarement des familles tranquilles dans lesquelles le jeune garçon +introduit une jeune épouse agitée, trépidante, claquante et +tourbillonnante est amusant parce que, d’instinct, on le trouve +illogique: «Qu’a-t-il donc? Nous ne l’avions pas élevé ainsi!--Eh! c’est +précisément pour cela!» + +Et cette explication de l’amour est explicatif de l’infidélité, sans +quoi, du reste, elle ne le serait pas de l’amour. L’homme infidèle, la +femme infidèle, est un être qui, soit par hasard, soit par suite des +circonstances, n’avait pas épousé son contraire ou l’homme suffisamment +différent d’elle; et qui maintenant le cherche.--Ou encore et peut-être +plus souvent, c’est un être qui, normalement, avait bien épousé son +contraire, mais qui s’y est si complètement habitué que son contraire +n’a plus d’intérêt pour lui. La curiosité est abolie, donc l’amour. Et +comme, du contraire, une fois qu’il est connu, il ne reste que ce que, +étant contraire, il a de désagréable, c’est à son semblable que l’on +revient. Homme d’intérieur qui a épousé une femme mondaine. Il revient à +une douce ménagère en se demandant: «Comment ai-je pu épouser cette +éventée?» Il l’a épousée précisément parce qu’elle était éventée et +qu’elle représentait pour lui l’inconnu. Mais l’inconnu devenu connu +n’est plus objet d’amour et il l’est d’aversion, s’il est, du reste, en +soi, peu agréable. + +C’est pour cela qu’à l’âge qui n’est plus celui de l’amour, mais celui +de l’affection, ce ne sont plus les contraires qui s’attirent, mais les +semblables. Et c’est pour cette dernière raison qu’à un certain âge il +faut, dans les ménages, ou qu’il y ait infidélité et séparation, +divorce, etc.,--ou que l’un des caractères se soit modifié sous +l’influence de l’autre (c’est le plus fréquent)--ou tous les deux +(fréquent encore)--ou qu’on se soit résigné à «se supporter pendant +trente ans en attendant que les enfants recommencent», comme dit Taine. + +J’excepte de tout cela les mariages où il n’y a jamais eu d’amour et qui +se sont faits par intérêt et convenance, et dont il n’y a rien à +prévoir, sinon qu’ils ne seront jamais bons, quoique pouvant être +passables. Mais ceux auxquels l’amour a présidé auront toujours cette +destinée d’être délicieux, quoi que dise la Rochefoucauld, pendant un +assez long temps, puis troublés assez fortement, quoique pouvant, du +reste, comme je l’ai dit et comme il est fréquent, retrouver leur +équilibre, parce que si, souvent, «il n’y a pas d’autre raison de ne +s’aimer plus que de s’être trop aimé», aussi est-il très vrai que le +souvenir d’un amour profond est un lien si puissant qu’il lie aussi +étroitement, peut-être plus que l’amour même. + +Quoi qu’il en soit de cette digression--que j’ai faite et pour montrer +que la théorie de Platon sur les contraires est vraie, et que la théorie +de Schopenhauer sur les contraires est plus vraie encore; et pour +indiquer que si on les trouve trop métaphysiques on peut les amender +d’une certaine façon et que si on les accepte on peut les compléter +d’une certaine manière,--les théories si nombreuses et si diverses de +Platon sur l’amour sont extrêmement intéressantes et suggestives, +devancent quelquefois les théories les plus modernes et les plus +profondes qui aient été conçues relativement à cette question et du +reste sont toutes ramenées par lui à cette _tendance à la perfection_ +qui est le fond et comme le tout de la pensée de Platon, qui est comme +l’âme platonicienne. Pour Platon comme pour Renan, le monde est créé +pour réaliser le parfait. Il n’est rien qui ne doive y tendre, +sentiments, pensées, actes. Parmi les sentiments humains il en est un +qui est tellement à base d’égoïsme qu’il est difficile de le représenter +comme tendant à la réunion, à la réconciliation définitive de l’homme +avec l’idéal. _Il faut_ pourtant qu’il y tende, qu’il soit ramené à +cette tendance. Il le faut, pour satisfaire cette idée éminemment +grecque et essentiellement platonicienne que tout est bien, et cette +autre idée platonicienne que la perfection est le but dernier de toute +chose. Un sentiment aussi important que l’amour ne peut pas être ou une +exception à cette règle générale: tendance au bien; ou une opposition et +un obstacle à cette même tendance. Il faut que lui-même soit fonction de +cette quantité. Il le sera, n’en doutez pas, entre les mains souples et +adroites de Platon, admirables à transformer et métamorphoser toutes +choses; et l’amour, comme la pensée pure, nous conduira à la +contemplation et à l’adoration du parfait. Les chemins seulement seront +plus longs et l’échelle aura un plus grand nombre de degrés; mais aussi +les chemins seront plus agréables à parcourir et l’échelle à la fois +plus vertigineuse et plus aérienne et en plein azur; car jamais Platon +n’est plus brillant que quand la difficulté du sujet l’inspire et met en +mouvement et en exaltation son imagination prestigieuse en la mettant +comme au défi. + + * * * * * + +Pour revenir à l’ensemble de la morale de Platon, elle se ramène à ceci, +qui est très simple. L’idée du bien nous est donnée, non pas précisément +par la _conscience_, mais par la _science_, par la méditation +philosophique. Quand nous avons l’idée du bien, nous en avons le désir, +et quand nous en avons le désir, il est si vif que nous en avons la +volonté. Le méchant est un ignorant de vertu. Le méchant aussi est un +malade. Nous avons en nous un ignorant à instruire et un malade à +médicamenter.--Le plaisir est un mal, étant une illusion. Il est +précisément une des ignorances que nous avons à détruire en nous et une +des maladies que nous y avons à guérir.--Enfin le désir lui aussi est +une ignorance et une maladie. Il se trompe sur son objet, qu’il croit +fini, et qui est infini, qui est l’infini lui-même; qu’il croit trouver +dans les choses imparfaites et qui n’est pas autre chose que le parfait +lui-même. Il ne faut pas détruire le désir; il faut le rectifier et le +diriger vers son but véritable et alors, lui aussi, d’illusion sera +devenu vérité et de maladie sera devenu santé de l’âme. + +L’idéal du sage sera donc, en deux mots: beauté de l’âme et mépris des +biens de ce monde: «O Pan et vous divinités de ces ondes, donnez-moi la +beauté intérieure de l’âme et faites que chez moi l’extérieur soit en +harmonie avec cette beauté spirituelle. Que le sage me paraisse toujours +riche et que j’aie seulement autant de richesses qu’un homme sensé peut +en supporter et en employer. Avons-nous encore quelque autre vœu à +former? Pour moi, je n’ai plus rien à demander.» + + * * * * * + +Les idées que cette morale inspire à Platon relativement à l’éducation +pourront être très brièvement indiquées, tant elles sont contenues très +précisément dans cette morale et tant on pourrait de soi-même les en +induire sans qu’il fût besoin de les énumérer, tant, tout au moins, il +est superflu d’y insister longuement. + +En premier lieu et avant tout, si le beau est une harmonie, si le bien +est une harmonie, l’éducation doit être _harmonieuse_. Elle ne doit même +n’être que cela en son but dernier, en sa dernière fin. Établir une +harmonie, faire de l’homme un être harmonieux qui vivra harmonieusement, +bien régler une lyre humaine, c’est l’éducation. Toute mauvaise vie, +toute mauvaise conduite est une suite de dissonances; tout mauvais acte +est désaccord d’une partie de nous-mêmes avec une autre partie de +nous-mêmes: «_Le bien ne va pas sans le beau, ni le beau sans +l’harmonie_: d’où il suit qu’un animal ne peut être bon que par +l’harmonie. Mais nous ne sommes sensibles à l’harmonie et nous n’en +tenons compte que dans les petites choses; dans les grandes, dans les +plus importantes, nous la négligeons entièrement. En effet, pour la +santé et la maladie, pour la vertu et le vice, tout dépend de l’harmonie +de l’âme et du corps ou de leur opposition. Cependant, nous n’en prenons +nul souci et nous ne faisons pas réflexion que si une âme grande et +puissante n’a pour la porter qu’un corps faible et chétif, ou si c’est +l’inverse qui a lieu, l’animal entier manque de beauté, parce qu’il +manque de la première entre les harmonies; dans le cas contraire, il est +à celui qui sait l’observer le spectacle le plus beau et le plus +aimable... Si l’âme plus puissante que le corps, s’irrite d’y être +enfermée, elle l’agite intérieurement et le remplit de maladies. Se +porte-t-elle avec ardeur vers les connaissances et les recherches, elle +le consume. Entreprend-elle d’instruire les autres, se livre-t-elle à +des combats de paroles en public et en particulier parmi les débats et +les querelles, elle l’enflamme, le dissout, elle y excite des catarrhes; +elle donne le change aux médecins qui rapportent ces maux à des causes +imaginaires. Si c’est, au contraire, le corps qui, trop développé, +remporte sur l’âme, sur une pensée faible et débile, comme il y a dans +la nature humaine deux passions, celle du corps pour les aliments, celle +de la partie la plus divine de nous-même pour la sagesse, le mouvement +du plus fort ajoute encore à sa puissance en triomphant de l’âme, rend +celle-ci stupide, incapable d’apprendre et de se souvenir et engendre +finalement _la pire maladie, l’ignorance_. Or il n’y a qu’un remède aux +maux de ces deux principes: n’exercer ni l’âme sans le corps, ni le +corps sans l’âme, afin que, se défendant l’un contre l’autre, ils +conservent l’équilibre et la santé. Celui qui s’applique à la science ou +à quelque autre travail intellectuel doit avoir soin d’entretenir son +corps par des mouvements convenables et de s’adonner à la gymnastique; +et celui qui se préoccupe de former son corps doit également donner des +mouvements convenables à son âme et recourir à la musique et à la +philosophie: par là seulement il méritera d’être appelé à la fois beau +et bon.» + +Il n’y a pas contradiction à dire ce qui précède et à dire ce qui suit; +car si l’éducation doit être harmonieuse et s’occuper du corps comme de +l’âme, il est certain pour un philosophe que les soins à donner au corps +ne valent qu’autant qu’ils sont destinés à faire du corps un bon +serviteur de l’âme. Il faut donc soigner le corps en n’oubliant pas de +le mépriser et en ne s’oubliant pas jusqu’à l’estimer par lui-même. +Considéré comme serviteur de l’âme et surtout comme demeure de l’âme où +il faut qu’elle soit à l’aise, il faut chérir le corps et en prendre des +soins excellents; considéré comme siège des passions et par conséquent +comme corrupteur et pervertisseur de l’âme, il faut «s’en détacher» +autant et aussi constamment qu’il est possible: «Vous paraît-il qu’il +soit digne d’un philosophe de rechercher ce qu’on appelle le plaisir, +comme celui du manger et du boire et comme celui de l’amour? Et tous les +autres plaisirs du corps, croyez-vous qu’il les recherche, par exemple +les beaux habits, les belles chaussures et les autres ornements de la +chair? Tous les soins d’un philosophe n’ont donc point pour objet le +corps et, au contraire, il ne travaille qu’à s’en séparer autant qu’il +le peut.»--Cette double vérité, avec son antinomie apparente, est à +méditer et à bien comprendre, et elle consiste simplement à prendre +l’âme pour ce qu’elle est et le corps pour ce qu’il peut être. +L’harmonie résultera de leur accord, soumis, comme tout accord, à une +règle supérieure à tous deux. Si l’on mettait l’âme en harmonie avec le +corps de telle sorte et avec un tel dessein que toutes les forces de +l’âme, intelligence, sensibilité, faculté artistique, volonté, fussent +consacrées à procurer au corps les plaisirs qu’il semble demander avec +tant d’ardeur, on aurait une harmonie, sans doute, mais si incomplète +qu’elle ne tarderait pas à abreuver l’être de dégoût, et c’est à quoi ne +réfléchissent point nos philosophes du plaisir. Si l’on cherchait +l’harmonie de telle sorte que le corps ne servît strictement qu’à +exécuter les volontés de l’âme dans sa recherche de la connaissance, le +corps s’atrophierait de telle manière que l’âme n’aurait plus en lui ce +serviteur docile. La vérité est que tous deux, corps et âme, doivent +être mis en harmonie par quelque chose qui soit plus haut que tous les +deux et qui les réclame tous les deux pour son service. C’est la loi du +bien, qui leur dit à l’un comme à l’autre: «Unissez-vous et +entendez-vous pour m’accomplir.» + +Dans ces conditions, il y a véritable séparation et véritable concert. +Véritable séparation en ce sens que le sage se sent détaché et affranchi +de son corps, ne lui accordant rien de ce qu’il aime: «Renonçant à tous +les désirs de la chair, se retenant, ne se livrant pas à ses passions, +n’appréhendant ni la ruine de sa maison, ni la pauvreté, comme le peuple +qui est attaché à l’argent, ni l’opprobre, comme ceux qui aiment les +dignités et les honneurs; ne vivant pas pour le corps, renonçant à +toutes ses habitudes, s’affranchissant, se purifiant, se dégageant de +ces liens des passions qui enchaînent l’âme au corps, de ces passions +qui collent l’âme au corps, de ces passions qui clouent au corps toutes +les parties de notre âme.»--Véritable concert cependant, parce que le +corps ainsi purgé, ainsi réduit et ainsi désarmé, n’a que plus de force +pour aider l’âme autant qu’il est en lui à la recherche du souverain +bien et, pourvu qu’on l’entretienne en santé sans lui donner davantage +(le surplus étant justement un contraire), sera excellent dans son +office et contribuera à l’acquisition du bien véritable et sera donc en +parfaite harmonie avec sa compagne. + +Il faudra donc dire aux jeunes gens: Détachez-vous du corps, parce que +c’est le meilleur moyen de vous unir réellement à lui; ou si vous aimez +mieux, et c’est absolument la même chose, le meilleur moyen de l’unir à +vous. S’attacher à lui le rend étranger à vous-même et votre ennemi; se +détacher de lui vous le ramène et tel qu’il peut véritablement vous +servir. Voilà ce qu’il faut entendre de cette double loi: soin du corps, +mépris de la chair; renoncement à la chair et harmonie parfaite du corps +et de l’âme. + +Remarquez qu’une telle théorie et qu’une telle éducation n’exclut pas +les plaisirs; elle les méprise, elle ne les exclut pas. Il convient à +une âme libre et forte et qu’on veut qui reste telle, d’avoir fait +l’épreuve, l’expérience et comme l’apprentissage des plaisirs pour n’en +être pas séduite plus tard et trop tard et pour avoir appris à temps à +les mépriser. «Les Crétois en leur législation, du reste si excellente, +ont cru qu’il fallait aguerrir les jeunes gens aux fatigues, aux dangers +et à la douleur, parce que, si dès l’enfance on s’applique à les éviter, +on fléchit devant eux, plus tard, quand on les rencontre et devant ceux +aussi qui s’y sont exercés, et l’on devient esclave de ces derniers. +C’est très bien vu. Mais n’en faudrait-il pas dire exactement autant des +plaisirs? Si nos citoyens ne font, dès la jeunesse, aucun essai des plus +grands plaisirs; s’ils ne sont point exercés d’avance à les surmonter +quand ils y seront exposés, de telle sorte que jamais le penchant qui +nous entraîne vers la volupté ne les puisse contraindre à commettre une +action honteuse, s’ils n’ont pas pris comme cette précaution dangereuse, +il leur arrivera la même chose qu’à ceux que les difficultés abattent et +ils succomberont aux attraits du plaisir comme d’autres à la douleur ou +aux privations. Et il arrivera qu’ils pourront devenir les esclaves de +deux classes d’hommes très différentes: et de ceux qui seront assez +forts pour résister aux plaisirs et de ceux mêmes qui s’y abandonnent +sans fougue et comme à une habitude dépourvue de violent +attrait».--Cette opinion peut étonner et troubler quelque auditeur; mais +elle est digne de considération. L’homme vraiment fort doit avoir +méprisé le plaisir en le goûtant et s’être rendu supérieur à lui par +l’avoir connu et s’être affranchi de lui par en avoir mesuré le néant. +L’aiguillon reste à l’abeille tant qu’elle ne nous a pas blessés. +L’honnête homme est brave contre tous ses ennemis. Le plaisir en est un, +comme la douleur. Il faut aller au-devant de lui comme au-devant d’elle +et s’habituer à n’être troublé ni par l’un ni par l’autre. Le vrai sage +doit pouvoir dire à la douleur: «tu n’es pas un mal», et au plaisir: «tu +n’es pas un bien.» + +Pour cela, il faut qu’il ait subi les assauts de l’un comme de l’autre +et même qu’il s’y soit prêté. La loi morale pratique c’est: connaître la +vie pour en être maître. Nous dirons donc aux jeunes gens: goûtez les +plaisirs étant jeunes pour ne point tomber sous leur servitude étant +plus âgés et pour ne point même être étonnés et surpris par eux. Mais +goûtez-les comme vous faites la douleur, si vous pouvez, et faites +effort pour le pouvoir. Ce ne sera pas, après tout, si difficile; car +vous vous souvenez sans doute qu’une de nos doctrines, c’est l’étroit +parentage du plaisir et de la douleur. Vous ne serez pas si éloignés, en +faisant l’apprentissage du plaisir, de le faire de la souffrance; il +vous sera même difficile de faire l’un sans l’autre. Faites donc cette +épreuve dans un esprit, s’il est possible, de liberté d’esprit chercheur +et avec un commencement d’indifférence hautaine. Il ne vous est pas +défendu d’éviter tout simplement les plaisirs comme un danger; mais +ceux-là seront plus forts ou plus sûrs de leur force qui les auront +éprouvés, puis surmontés, et ceux-là seront plus forts encore qui en +auront éprouvé et bien gardé en leur âme, non le dégoût, mais le mépris. + +Les plaisirs sont un grand danger; certes; mais il faut vivre +dangereusement. Pourquoi faut-il vivre dangereusement? Parce qu’il n’y a +qu’une éducation qui soit vraiment une éducation: c’est l’éducation de +la volonté. + +Pour ce qui est de l’éducation purement intellectuelle, il faut la +donner aussi; mais il faut savoir la donner. Elle doit être suggestive, +comme peut-être on dira plus tard. Voyez comme nous apprenons à cet +esclave la géométrie. Nous lui montrons qu’il la sait. Il la sait en +effet; mais il faut le mettre sur le chemin de la retrouver. Il ne faut +que lui apprendre à s’interroger soi-même. L’homme a en lui toutes les +semences des vérités. Il ne faut que lui donner le désir de les trouver. +L’éducation est excitatrice et n’est pas autre chose. La maïeutique est +l’art d’accoucher les esprits après leur avoir donné le désir et +l’impatience de concevoir. + +C’est ce désir qui ne laisse pas quelquefois d’être difficile à faire +naître. Il n’y a pas d’esprit stérile, très probablement; seulement il y +a des esprits paresseux. Mais d’abord l’on peut dire que si l’esprit est +paresseux, de le munir de connaissances qu’il ne digérera pas, qu’il +n’élaborera pas, cela est juste la même chose que de le laisser +tranquille et n’est pas de plus grande conséquence; et qu’ainsi +substituer la méthode didactique et dogmatique à la méthode suggestive +est bien inutile pour ces esprits-là. + +Ensuite, même pour les esprits paresseux, il est très probable que la +méthode suggestive est meilleure encore que l’autre, ou moins mauvaise. +L’esprit paresseux résiste à toutes deux, mais plus encore peut-être à +celle-ci qu’à celle-là. Là où n’est pas le désir de trouver n’est pas le +désir de connaître; mais encore, l’amour-propre existant toujours, un +minimum de désir de trouver doit être encore là où n’est pas le désir de +savoir. + +D’autant plus que la méthode suggestive trompe pour son bien l’esprit +nonchalant. Elle a quelque chance de lui persuader qu’il ne l’est pas. +Ne fût-ce que pour un temps court, c’est déjà quelque chose de gagné. A +tous égards, l’éducation intellectuelle, c’est bien encore: cherchez +avec moi. Le rôle de celui qui instruit sera donc un rôle d’excitateur +et aussi de modérateur; car s’il faut faire trotter devant soi le jeune +esprit, aussi faut-il parfois l’arrêter et le faire douter de lui-même. +Quelquefois il ne croit pas savoir alors qu’il sait, et quelquefois il +croit savoir cependant qu’il ne sait rien. Dans ce dernier cas il faut +l’embarrasser par une démonstration de son ignorance et l’engourdir, +comme fait la torpille, ce qui le met dans une excellente disposition +pour se contenir, d’abord, et ensuite pour chercher encore et mieux. + +Il faut apprendre à apprendre et apprendre à douter pour mieux +apprendre. La science est fille de l’étonnement et particulièrement de +l’étonnement devant soi-même. Il faut que le disciple ne s’appuie que +sur ses propres forces et doute de ses forces et s’étonne de ce qu’il +découvre et de son infirmité à découvrir. Donc le maître n’est qu’un +guide qui vous avertit de la connaissance que vous désirez atteindre, de +celle que vous avez marquée par trop de précipitation, de celle qui est +illusoire et de celle qui est solide. + +Excitateur, modérateur et redresseur; mais non jamais entraîneur et +homme qui emporte les hommes à sa suite par l’éloquence et qui les tire +derrière lui par l’autorité, voilà ce que l’éducateur doit être. + +Tel fut Socrate, avec cette réserve que peut-être il était trop ironiste +et taquin et prenait dans son rôle d’éducateur ou dans son attitude de +questionneur ignorant surtout un prétexte à se moquer des hommes. +Platon, à mesure qu’il parle en son nom et aussi qu’il approche du +terme, quitte ce ton complètement. Il observe et presque il affecte une +grande courtoisie et presque un ton de respect à l’égard de ses +interlocuteurs. De la méthode qui fut évidemment celle de Socrate, il +n’a gardé que le fond: exciter et diriger par des questions adroitement +posées et faire trouver ainsi au disciple la connaissance ou lui +persuader qu’il l’a trouvée lui-même. Socrate était le suggestionneur +qui aime à troubler et confondre; Platon, ou l’éducateur qu’il institue, +est le suggestionneur qui aime à amener le disciple à une idée nette, +atteinte de telle façon qu’il soit reconnaissant et à lui-même et à son +guide de l’avoir atteinte. + +La recherche de la vérité se fait ainsi et doit se faire ainsi, à deux, +comme l’expédition nocturne d’Ulysse et de Diomède: «Un seul homme la +pourrait entreprendre; mais sa pensée serait moins prompte et son +dessein moins affermi», comme parle Homère. L’éducation est une amitié +entre hommes d’âges différents. Elle doit avoir tous les caractères de +l’amitié. Elle doit être douce, elle doit être pleine de sollicitude, +elle doit être continue et de tous les instants, elle doit être un +dévouement réciproque; et elle doit être libre. La vérité ne se livre +qu’aux hommes libres: «C’est donc dès l’âge le plus tendre qu’il faut +appliquer nos élèves à l’étude de l’arithmétique, de la géométrie et des +autres sciences qui servent de préparation à la dialectique; mais il +faut bannir des formes de l’enseignement tout ce qui pourrait sentir la +gêne et la contrainte, parce qu’un esprit libre ne doit rien apprendre +en esclave. Que les exercices du corps soient forcés ou volontaires, le +corps n’en tire pas pour cela moins d’avantages; mais les leçons qu’on +fait entrer de force dans l’âme n’y demeurent pas. N’usez donc pas de +violence envers les enfants dans les leçons que vous leur donnez; faites +plutôt en sorte qu’ils s’instruisent en jouant; par là vous serez plus à +portée de connaître les dispositions de chacun.» + +Si quelqu’un trouvait si libérale cette méthode d’éducation qu’elle +risquât vraiment de n’être applicable qu’à un tout petit nombre +d’esprits, laissant les autres dans une ignorance déplorable, peut-être +le très aristocrate Platon répondrait: Vous n’êtes point mal habile à +démêler les pensées de derrière la tête et vous avez trouvé la mienne ou +vous avez tiré de moi, par une excellente maïeutique, celle qui y était +à l’état confus et obscur et dont je n’avais pas moi-même peut-être le +sentiment parfaitement net. Que beaucoup d’esprits restent éternellement +étrangers à la connaissance, cela ne laisse pas de m’être assez +indifférent, pourvu que ceux-ci y parviennent qui avaient naturellement +la vocation de la chercher. La vérité n’est due qu’à ceux qui la +désirent. Le «force-les à entrer» n’est point du tout son fait, ni le +mien. Savez-vous que beaucoup d’hommes n’auraient jamais aimé s’ils +n’avaient jamais entendu parler d’amour? Il est très vrai. Or ne vous +semble-t-il pas que ceux qui aiment pour avoir entendu parler d’amour +n’aiment point? Et ne vous semble-t-il pas, par conséquent, que ceux qui +aiment pour avoir entendu parler d’amour, il vaudrait mieux qu’ils +n’eussent jamais entendu parler d’amour et qu’ils n’aimassent point, +aimant comme ils aiment, c’est-à-dire n’aimant pas? + +Il me paraît qu’il n’en va pas de la vérité d’une manière très +différente. Ceux qui aiment la vérité, ils l’aiment avant de la +connaître et ils la cherchent bien longtemps avant de l’avoir trouvée, +comme celui qui doit aimer aime bien longtemps avant d’avoir trouvé +l’être qui doit être l’objet de son amour. Aimant la vérité avant de +l’avoir rencontrée et rêvant d’elle comme l’amoureux rêve de celle qu’il +doit aimer et qu’il ne connaît pas encore, ils recherchent avec passion +ceux qui peuvent leur donner quelques renseignements sur elle et les +guider de loin vers cette princesse lointaine. Ils écoutent avec ferveur +leurs leçons et bien souvent il faut moins les exciter que les contenir. +Ce sont ceux-ci seulement qui sont dignes, non seulement de la +connaissance, mais de la recherche de la connaissance. Ils ont entre les +yeux ce signe auquel vous savez qu’on reconnaît les amoureux, et ils +sont dignes de connaître parce qu’ils connaissent déjà, selon ma +doctrine, et dignes de chercher parce qu’ils ont déjà trouvé, et dignes +d’aimer parce qu’ils aiment. + +Quant à ceux en qui il faudrait faire entrer la connaissance avec +quelque violence et effort et bon gré mal gré qu’ils en eussent, ils +n’auraient jamais la connaissance véritable et ils connaîtraient comme +ceux-là aiment qui aiment parce qu’ils ont entendu parler de cela. Ils +auraient une demi-connaissance et comme une connaissance factice et +artificielle qui est de telle sorte qu’il y a quelque chose qui vaut +mieux qu’elle, et c’est l’ignorance toute simple. + +Vous rappelez-vous ce que j’ai dit du demi-savoir? «Je craindrais bien +davantage d’avoir affaire à d’autres qui auraient étudié ces sciences, +mais qui les auraient mal étudiées. L’ignorance absolue n’est pas le +plus grand des maux, ni le plus à redouter; une vaste étendue de +connaissances mal digérées est quelque chose de pire.» Quand j’ai dit +cela au sage Crétois Clinias, il m’a répondu: «Tu dis bien vrai.» Or +cette vaste étendue de connaissances mal digérées, cette demi-science +qui est une peste très redoutable, serait précisément celle de ceux de +nos gens que nous aurions instruits de force et sans qu’ils y fussent +appelés par vocation naturelle. + +Et l’on peut supposer une chose fort triste, mais qui n’est pas sans +vraisemblance. Les disciples qui ne songeaient nullement par eux-mêmes à +chercher la connaissance et qui n’ont pas commencé par être disciples +d’eux-mêmes, ne laisseraient pas de haïr leurs maîtres, se souvenant +d’eux surtout comme de gens qui les ont violentés, un peu torturés et +entraînés par autorité dans un pays qu’ils n’avaient pas envie de +connaître et qui n’était pas fait pour leur façon de respirer. Ils les +haïraient donc, plus ou moins consciemment; et ce demi-savoir, +précisément, qu’ils auraient acquis, en tant qu’il serait une petite +force, une force restreinte, mais réelle pourtant, ils le tourneraient +avec quelque colère, ou au moins quelque aversion, contre leurs maîtres +et les vrais disciples de leurs maîtres. Je ne serais pas très étonné +que l’éducation donnée à ceux qui ne la demandent pas n’eût qu’un effet: +faire prendre à la majorité de chaque génération le contrepied de toutes +les idées de la génération précédente; faire prendre à la majorité de la +génération éduquée le contrepied des idées de la génération éducatrice. +Et à tel jeu et au cours de ces alternances, c’est la vérité qui se +perdrait et qui ne se retrouverait plus. + +Ce qui est donc rationnel ici, c’est ce qui est naturel. Que ceux-là +reçoivent la connaissance qui la désirent, que ceux-là soient dirigés +doucement vers la vérité qui la cherchent naturellement. Que ceux-là +restent dans l’ignorance qui n’acquéreraient jamais qu’un demi-savoir, à +tout le moins inutile et peut-être redoutable. C’est en vérité, quand +j’y songe, ce qui me faisait dire qu’il ne faut aucune rigueur ni même +aucune autorité dans l’éducation, dût cette nonchalance éliminer de la +connaissance les esprits peu désireux de la recevoir, ce qui est +peut-être un très grand bien et ce qu’il m’est impossible de tenir pour +un très grand mal. + + * * * * * + +Développer chez une élite le goût du bien, du beau, du juste et une +tendance générale vers la perfection, dans une éducation harmonieuse qui +associe le corps au travail de l’âme et qui, pour l’y associer, le +maintient sain et vigoureux, tel est l’esprit de l’éducation selon +Platon. + +Cette éducation est en parfaite harmonie avec sa morale, en forme le +complément naturel et nécessaire et se confond avec elle. + + * * * * * + +Cette morale est extrêmement élevée et pure et surtout noble. Malgré +quelques concessions, si l’on peut ainsi parler, elle méprise +profondément le corps, les sens, la chair, les plaisirs, les «biens de +ce monde»; et aussi le sort, les contingences, les «fortuits», comme +Rabelais dira. Et donc elle contient tout le stoïcisme, qui en est +dérivé un peu plus tard avec la plus grande facilité du monde. Elle se +ramène à une tendance générale vers la perfection, comme je disais tout +à l’heure à propos de l’éducation, à cette idée que toute la dignité de +l’homme et tout son devoir consistent à chercher loin de lui et comme +infiniment au-dessus de lui un bien suprême qui n’a aucun rapport avec +ce que l’homme appelle les biens. + +Si l’on presse un peu cette idée un peu vague, on voit que ce bien +suprême, c’est le beau, le beau résultant d’une harmonie que le sage +réussit à entrevoir dans l’ensemble du monde et doit réussir à réaliser +en lui. Si l’on veut ramener sur la terre, pour ainsi parler, cette idée +du souverain bien et l’appliquer aux choses pratiques, on voit que ce +souverain bien et ce beau suprême considérés humainement, c’est la +justice. L’homme est un être qui a été doué de la faculté de distinguer +le juste de l’injuste et encombré d’une foule de passions qui +l’empêchent de faire ce départ. Ces passions sont les maladies de l’âme. +Se débarrasser de toutes ces passions pour se faire une âme saine et +clairvoyante et, cela obtenu, distinguer le juste de l’injuste, c’est le +tout de l’homme ici-bas. Et quand on s’est habitué à distinguer le juste +de l’injuste et à vivre selon cette distinction, on est parfaitement +heureux dans toute la mesure du bonheur humain. + +Car alors on ne commet pas l’injustice, et commettre l’injustice est un +affreux malheur; et on peut la subir et on la subit même souvent; mais +la subir n’est nullement un malheur, et même est un plaisir très vif et +très pur, n’y ayant plaisir plus grand que de se sentir infiniment +supérieur à qui s’imagine nous opprimer. + +La liberté n’est pas précisément le souverain bien terrestre, mais elle +en est le signe. Le souverain bien terrestre, c’est le sentiment de la +justice et la pratique de la justice. Mais la liberté est le signe que +l’on jouit du souverain bien. Or quand on sent le juste et quand on le +pratique, on est parfaitement libre, puisqu’on l’est à l’égard des +passions qui sont nos tyrans intérieurs et puisqu’on l’est à l’égard des +injustes qui sont nos tyrans extérieurs et qui croient nous opprimer, +mais ne nous oppriment point, en tant que nous nous sentons beaucoup +plus supérieurs à eux qu’ils ne se croient supérieurs à nous. + +Le juste est donc un homme qui est sain, qui est harmonieux et qui est +libre. Il n’y a pas de plus grand bonheur ici-bas. Ainsi vécut et mourut +Socrate. Il n’y a rien de meilleur à souhaiter que la vie de Socrate, si +ce n’est sa mort. La morale de Platon c’est l’imitation de Socrate. + +Cette morale est donc très pure, très élevée et très noble. Il lui +manque presque complètement, complètement peut-être, une chose très +considérable; c’est la bonté. Il n’y a presque aucune tendresse humaine +dans la morale de Platon. Platon, non plus que Socrate, ce semble, n’a +jamais dit aux hommes de s’aimer. A prendre les choses un peu +familièrement, mais assez juste, il leur a dit de n’être pas des +imbéciles. Il leur a dit qu’il n’y a rien de plus sot que de se croire +heureux pour une jolie femme, un beau discours, un bon dîner ou une +grande autorité dans la cité. Il ne leur a pas caché qu’à son avis +Périclès est un niais. C’est quelque chose que cela, et c’est même très +important. C’est ce dont il faudrait être parfaitement persuadé. C’est +le commencement et beaucoup plus que le commencement de la sagesse. Mais +il ne leur a pas dit d’être bons, et c’est une lacune bien grave. + +Et l’on croit s’apercevoir qu’il n’avait aucune raison de le leur dire. +Je ne vois pas, à aucun signe, que Socrate ni Platon aient été bons. Ils +étaient sages, très clairvoyants, amoureux de la vérité, volontiers +ironiques et très méprisants. Ils n’étaient pas bons. Ils aimaient leurs +amis, leurs disciples, les sages du passé, du présent et de l’avenir; +les hommes, non, ou fort tranquillement. Ils n’ont pas échappé à ce +défaut, à cette imperfection si l’on veut de la haute sagesse, qui est +la froideur. Ils ont détruit en eux les passions jusqu’à celle-là aussi +qui fait qu’on s’aime dans les autres, et ils n’ont pas assez songé qu’à +extirper l’égoïsme dans sa racine c’est peut-être la racine aussi de +l’amour des autres que l’on détruit. + +L’altruisme, il est bien possible que ce soit le moi élargi. Il est +assez difficile d’élargir le moi quand on commence par le supprimer et +quand on s’applique à le maintenir toujours à l’état de rien. La sagesse +de Platon est froide. Elle éclaire, mais n’échauffe pas. Elle élève +l’humanité; mais surtout elle s’élève au-dessus de l’humanité et rompt +presque les liens avec elle; en tout cas, elle est très loin de +s’établir au centre même et comme au cœur de l’humanité. Il est +absolument impossible qu’elle devienne populaire, ce que je ne lui +reproche pas, mais ce qui est signe qu’à tout le moins elle est +incomplète. Il n’y aura jamais de populaire que les passions et les +intérêts; mais une philosophie peut avoir ceci de populaire que par un +certain côté elle soit capable d’émouvoir la foule et de la remuer +fortement pour un certain temps. + +Les philosophies qui ont en elles de quoi devenir des religions ont ce +caractère. Elles sont des philosophies très pures, très élevées, très +spirituelles, mais par certains côtés elles s’adressent au cœur et vont +ainsi comme rejoindre ce qu’il y a de meilleur dans ces passions que, du +reste, elles combattent, et c’est ainsi qu’elles sont pour un temps +embrassées par les foules--et du reste bientôt dénaturées par elles; +mais enfin elles ont fait, en attendant, tout le bien qu’elles pouvaient +faire, de quoi il reste quelque chose. + +Il est assez curieux qu’entre deux grands mouvements philosophiques tout +pleins de tendresse et de pitié et bonté à l’égard des hommes, j’entends +le bouddhisme et le christianisme, il se soit élevé dans ce petit canton +lumineux de la Grèce, une philosophie du bien, du beau et du juste qui +s’est souciée de l’harmonie intérieure et de l’harmonie de la cité, que +par conséquent, en considération de ce dernier point, il ne faut pas +incriminer d’individualisme, mais qui n’a pas été réellement humaine, +alors qu’elle était conçue par des gens qui avaient certes le regard +assez vaste pour embrasser l’humanité. + +Remarquez que, même au point de vue plus restreint de la cité, l’absence +de bonté dans la morale de Platon est un point faible, dont, non pas +même ses ennemis et détracteurs, mais ceux-là seulement qu’elle dédaigne +et traite légèrement pourraient tirer avantage. A Platon, non pas un +sophiste, mais un Périclès, pourrait répondre quelque chose comme ceci: + +Tu me méprises, gracieux Aristoclès et très convaincu aristocrate. Tu me +méprises, parce que j’aime les femmes, le luxe et la gloire, et je ne +disconviens pas que j’aime assez vivement tout cela. Mais j’aime mes +concitoyens, et je ne suis pas aussi certain que je voudrais l’être que +tu les aimes. Tu t’imagines que c’est uniquement par amour-propre que je +veux commander ici et faire de grandes choses dans toute l’étendue de +notre empire. Tu m’as trop appris la valeur de la vérité pour que je ne +confesse point qu’il y a de l’amour-propre dans mon affaire. Mais je +puis t’assurer qu’il y a aussi beaucoup de philanthropie. Je me consacre +à ce peuple qui a de grandes qualités et de grands défauts; et je +m’efforce par mon éloquence et par mon autorité de lui faire tirer de +ses qualités tout ce qu’elles contiennent. Je le veux fort, énergique, +patient, persévérant, amoureux du beau, du grand et de l’éternel. + +Par bien des points, tu le vois donc, je me rapproche de toi. Seulement, +ce peuple, tu ne l’aimes guère et tu es persuadé qu’il n’appartient qu’à +toi et à quelques amis et disciples de ta très sage personne, de +poursuivre, en je ne sais quelles rêveries, ce beau et ce bien qui nous +sont chers à tous deux. Je voudrais, moi, être sans cesse en +communication et communion avec l’âme même de ce peuple et sans cesse +lui donner de braves et généreuses inspirations et sans cesse aussi, +remarque bien cette parole, en recevoir de lui. + +Et cela, quand j’y songe, c’est certainement une forme de la vanité et +de la présomption; mais c’est peut-être aussi une forme de la bonté. Et +que je sois égoïste, il n’est pas douteux, étant homme; mais je voudrais +que tu te fisses cette question, en homme très habile à démêler les +secrets du cœur, si un philosophe qui ne laisserait pas de te ressembler +un peu et qui ne mettrait aucune philanthropie dans sa doctrine, ne +serait pas égoïste autant que moi et peut-être un peu davantage. + +Les philosophes ont cette tendance, en général, de se croire très +supérieurs aux hommes d’État; il est probable qu’ils le sont en effet ou +qu’ils ont de quoi le devenir; mais ils ne le seront réellement que +quand ils mettront dans leur philosophie autant de bonté qu’ils y +mettent de sagesse, de savoir et d’esprit. + +Et ces propos de Périclès seraient certainement injustes, le but de +Platon ayant certainement été de relever le peuple athénien par un +retour ou par une accession à une moralité ferme et rigoureuse; et le +patriotisme, au moins, de Platon étant pour moi très évident; mais +encore de ces propos il en resterait bien quelque chose. + +Telle qu’elle est, cette morale est la maîtresse pièce de Platon; c’est +à quoi il tient le plus; c’est à quoi il tient de telle sorte qu’il ne +tient à rien autre; c’est à quoi il a tout rattaché comme à un centre et +comme à une fin, et c’est à quoi il a fortement enchaîné, en +particulier, tout ce qui va suivre. + + + + +X + +SES IDÉES SUR L’ART + + +S’il est une opinion sur laquelle Platon n’ait pas varié, lui qui ne +s’astreint nullement à une rigueur systématique, et qu’il ait soutenue +avec une suite singulière depuis les _Dialogues socratiques_ jusqu’aux +_Lois_, depuis ses œuvres de jeunesse jusqu’à ses derniers ouvrages, +c’est certainement celle-ci que l’art ne doit être que le serviteur de +la morale et qu’il n’a de valeur qu’en tant qu’il la sert en effet et +particulièrement qu’il y conduit. + +Bien des raisons ont pu l’amener à cette opinion et l’y maintenir. +D’abord un certain instinct de taquinerie que Platon tenait de Socrate +et dont il ne s’est jamais complètement départi, et certes de dire à des +Athéniens que l’artiste était un personnage très inférieur au philosophe +et qui devait recevoir de lui son mot d’ordre, sa leçon et comme son +programme, c’était vouloir irriter leur fibre sensible et prendre un bon +chemin pour les étonner et les faire se récrier. + +Ensuite, comme tout aristocrate de ce temps-là, Platon est un Athénien +qui a les yeux fixés sur Lacédémone, sinon tout à fait comme sur un +modèle, du moins comme sur quelque chose qu’on ne ferait pas mal +d’étudier et dont on aurait quelque profit à prendre quelques traits; et +si les œuvres de Platon sont une imitation de Socrate, ils ne laissent +pas assez souvent d’être une imitation de Sparte. + +Ensuite, très persuadé que l’on tombe toujours du côté où l’on penche, +Platon ne pouvait que vouloir apporter un contrepoids aux tendances et +penchants les plus forts et assez dangereux des Athéniens; et à ce +peuple trop artiste et pour qui une belle œuvre d’art avait toujours +raison et était une valeur incommensurable avec toute autre valeur, dire +avec fermeté et persistance que l’art est très vain et de nul prix en +lui-même et ne vaut que mettant sa fin en dehors de lui et au-dessus, +c’était apporter le contrepoids jugé nécessaire et remettre les esprits, +tout compte fait, en un juste équilibre. + +Et enfin c’était là une doctrine en harmonie avec les autres idées de +Platon. Cette «Circé des philosophes», entendez la morale, a de très +bonne heure pris le pas devant dans l’esprit de Platon et a comme dominé +toute sa pensée et y a fait centre. Elle n’est pas pour lui une vérité, +elle est la vérité; elle n’est pas une partie considérable de la +connaissance, elle est la connaissance, et toutes les autres non +seulement ne sont estimables que si elles conduisent à elle, mais encore +n’ont de vérité que ce qu’elles en prennent, en quelque sorte, à être en +rapports intimes avec elle. On n’aura jamais assez dit combien cet +artiste, ce poète, ce romancier, ce mythologue et ce chimérique avait +d’esprit pratique dans le cerveau. C’est à une idée pratique, à la +question de savoir comment nous nous y prendrons pour bien vivre qu’en +fin de compte, je ne dirai pas il sacrifie tout, mais au moins il fait +effort pour tout ramener. + +La religion? Oui, si elle est morale. La métaphysique? Oui, si la morale +peut y trouver un fondement, un appui ou un réconfort. La philosophie +générale et les vues sur le système du monde? Oui, aux mêmes conditions. +Et l’art? On vous en dit tout autant. La question est de vivre et de +vivre bien. Tout ce qui y aide est bon et est vrai. Tout ce qui en +éloigne ou en distrait, du moins trop, est mauvais, est condamnable et +même est faux. + +Il est faux en ce qu’il est une illusion. Une illusion par rapport à +quoi? Par rapport au désir que l’homme a de vivre bien. Mais n’y a-t-il +pas autre chose de vrai que ce désir? Non; il n’y a de vrai, humainement +parlant, que ce désir. + +On ne peut pas être plus strictement et comme violemment pratique que ce +philosophe poète. + +Et donc, il fait aux artistes la question ordinaire: A quoi servez-vous? +Ils répondent qu’ils servent à faire de la beauté. Il demande: A quoi +sert-il de faire du beau? Ils ne répondent point, tant, à eux, la +question paraît étrange, et il triomphe de leur silence. C’est le sens +des passages de l’_Apologie_ qui sont relatifs aux poètes et aux +artistes: «J’allai aux poètes, tant à ceux qui font des tragédies qu’à +ceux qui font des dithyrambes et autres ouvrages... Là, prenant ceux de +leurs ouvrages qui me paraissaient les plus travaillés, je leur demandai +_ce qu’ils voulaient dire_ et _quel était leur dessein_, comme pour +m’instruire moi-même. J’ai honte, Athéniens, de vous dire la vérité; +mais il faut pourtant vous la dire: il n’y a pas un seul homme de ceux +qui étaient là présents qui ne fût plus capable de parler et de rendre +raison de leurs poèmes que ceux qui les avaient écrits. Je connus tout +de suite que les poètes ne sont pas guidés par la sagesse; mais par +certains mouvements de la nature et par un enthousiasme semblable à +celui des prophètes et des devins qui disent tous de fort belles choses +sans rien comprendre à ce qu’ils disent. Les poètes me parurent dans le +même cas et je m’aperçus en même temps qu’à cause de leur poésie, ils se +croyaient les plus sages des hommes dans toutes les autres choses, bien +qu’ils n’y entendissent rien...»--«Enfin j’allai trouver les artistes. +J’étais bien convaincu que je n’entendais rien à leur profession et bien +persuadé que je les trouverais très capables en beaucoup de belles +choses et je ne me trompais point. Ils savaient bien des choses que +j’ignorais et en cela ils étaient beaucoup plus savants que moi. Mais, +Athéniens, les plus habiles me parurent tomber dans le même défaut que +les poètes; car il n’y en avait pas un qui, parce qu’il réussissait +admirablement dans son art, ne se crût très capable et très instruit des +plus grandes choses, et cette seule extravagance ôtait du prix à leur +habileté.» + +L’artiste est donc un homme qui ne sait rien. Il ne sait rien, parce +qu’il ne sait que son art et qu’il croit que cela suffit. Il ne sait +rien, parce qu’il exerce, peut-être très bien, un art dont il ne sait +pas à quoi il tend, à quoi il sert et quelle est sa fin et quel est son +_dessein_. + +Ils sont donc de simples manœuvres ou de simples maniaques. Le propre de +l’homme est d’agir en tendant à un but et ils ne sont pas capables de +dire quel est le leur. Le propre de l’homme est aussi de savoir ce qu’il +fait et ils n’en savent rien du tout. Ils agissent conformément à leur +nature, mais non en vertu d’une intention ou, si l’on veut, et ce qui +revient au même, leur intention est bornée à leur acte et circonscrite +dans leur acte. Ils font quelque chose, mais dans quel dessein? Dans le +seul dessein de le faire. C’est acte de végétal. La fleur fleurit pour +fleurir, et c’est un autre qui sait pourquoi elle fleurit. L’homme, lui, +agit pour agir et aussi en rapportant son acte à un but qui est par delà +son acte. Les artistes seraient-ils des végétaux éclatants et non pas +des hommes? + +Ce qu’il y a de remarquable et d’inquiétant, c’est que des arts qui sont +très mêlés à la vie sociale, à la vie active, à la vie vraiment +_humaine_ sont exactement, ou croient être dans le même cas que l’art du +sculpteur ou du peintre. Je demande à Gorgias et à ses amis: «Qu’est-ce +que c’est que la rhétorique?» Ils me répondent: «C’est l’art de +persuader.» Sans doute, mais de persuader quoi?--De persuader n’importe +quoi?--Comment donc! Mais la rhétorique n’a donc pas de but en dehors +d’elle? Elle est la rhétorique pour... pour être la rhétorique! Elle +persuade pour persuader! C’est dire qu’elle n’a pas de but et par +conséquent qu’elle est inutile, comme l’art de souffler des bulles d’eau +savonneuse. + +C’est même dire qu’elle n’existe pas; car que serait une faculté de +l’âme qui n’aurait pour but que de s’exercer? Je ne sais pas si l’on +pourrait l’appeler une faculté. Ce serait plutôt une manière d’être. + +Si je les presse, ils vont plus loin ou croient y aller et ils me +répondent, avec une certaine hésitation: «Considérée en elle-même, comme +art et en tant qu’art, la rhétorique est bien l’art de persuader et +n’est aucunement autre chose; c’est sa définition réelle, personnelle, +si l’on veut, par métaphore; mais cela ne l’empêche pas d’avoir un but. +Son but est de persuader ce qui est utile à l’orateur, et l’orateur ne +s’y instruit que dans ce dessein et pour atteindre ce but-là. En soi la +rhétorique est donc l’art de persuader; en son but elle est l’art de +persuader ce qu’il est utile que l’orateur persuade.» + +Je leur réponds: «Ce qu’il est utile que l’orateur persuade? Utile à +qui? A l’orateur ou aux autres? + +--A l’orateur d’abord, comme nous l’avons déjà dit, et aux autres +ensuite, si l’on veut. + +--Ah! C’est que ce sont là deux choses très différentes et qui changent +la nature même de la rhétorique, selon que l’on prend en considération +l’une ou l’autre ou l’une plutôt que l’autre. S’il s’agit de ce qui est +utile à l’orateur, votre rhétorique est un art analogue à la rouerie du +flatteur, à l’astuce du quémandeur ou aux prestiges du charlatan; et ce +n’est pas ce qu’un honnête homme appelle un art ou du moins ce que moi +j’appellerai de ce nom.--Et s’il s’agit de ce qui est utile aux autres, +en vérité ce n’est pas l’art de persuader que notre homme aurait dû +apprendre; c’est la science de la justice et la science du bien; car il +n’y a que la justice et le bien qui soient utiles aux hommes considérés +en masse. + +De sorte que votre orateur, s’il ne songe qu’à être utile à lui, n’est +qu’un filou ou quasi filou très vulgaire; et, s’il songe à être utile +aux hommes, devrait être avant tout un philosophe, un moraliste, un +détenteur et un possesseur de la morale. + +D’où il suit que la voyez-vous, votre rhétorique? _Selon le but qu’on +lui assigne_, elle se dissout dans la coquinerie ou elle s’absorbe dans +la morale et, des deux façons, elle disparaît; il n’en reste rien. C’est +qu’au fond et en soi elle n’est rien du tout. Vous voyez bien qu’il +était utile de la définir selon son but, puisque selon son but elle est +ou ceci ou cela et toujours quelque chose qui n’est pas elle. Or si vous +la considérez comme art de persuader ce qui est utile à l’orateur, je +lui dénie le nom d’art et je l’appelle simplement astuce ou fourberie, +et je ne m’en occupe plus; et si vous la considérez comme art de +persuader ce qui est utile aux hommes, je l’appelle simplement la morale +appliquée aux affaires judiciaires et aux affaires politiques. + +Et il en est ainsi de tous les arts. Tous, ou ils ne sont que des +procédés qui n’ont d’autre but qu’eux-mêmes et alors ils sont tellement +insignifiants qu’ils sont de purs riens, si encore ils ne sont pas +funestes, corrupteurs, etc.; ou ils ont un but, celui de rendre les +hommes plus heureux, et les hommes ne peuvent être heureux que par le +bien et, par conséquent, les arts rentrent dans la morale, et il n’y a +qu’un art, la morale, se subdivisant en un certain nombre d’autres arts, +_selon ses aspects_. + +Vous me criez que cela est un sophisme, un tour d’esprit, oratoire +lui-même, et sous lequel il ne faut voir que cette idée que tous les +arts et du reste tout ce que fait l’homme, doivent tendre à la morale +comme à leur dernière fin. + +Mais je le veux très bien; car cette nouvelle idée n’est que l’autre +sous une autre forme et en d’autres termes. Ce que j’affirme et ce que +je prouve, ce me semble, c’est qu’il n’y a que la morale et ce qui tend +à elle, et que la valeur de chaque chose humaine, quelle qu’elle soit, +s’établit par le constat des rapports qu’elle soutient avec la morale, +et de la force et de l’efficace avec lesquelles elle y tend. Il n’y a +que la morale qui soit une _réalité_, chez les hommes. Les autres +choses, ou ont la réalité qu’elles empruntent d’elle, qu’elles tirent de +ce fait qu’elles dépendent d’elle et qu’elles travaillent pour elle, ou +n’ont aucune réalité et sont de pures illusions. + +L’erreur que l’on fait sur les arts, l’illusion dans laquelle on tombe à +leur sujet, vient toute de là. Il y a des arts vrais et il y a des arts +faux. Considérez tous les arts à la lumière que je viens de vous donner, +vous verrez que les arts vrais sont ceux qui tendent à la morale comme à +leur dernière fin et même à leur fin prochaine; et que les arts faux +sont ceux qui n’y tendent pas; et que toute la classification des arts +est là et que toute autre serait artificielle et du reste inextricable. + +La cuisine est-elle un art? Personne, sauf un cuisinier, ne voudrait le +dire sérieusement. C’est une collection de procédés, c’est une routine; +ce n’est pas un art. Mais pourquoi donc? Cherchez. Parce que la morale +n’est aucunement intéressée dans la cuisine. + +Mais l’hygiène? Tout de suite, c’est tout autre chose. L’hygiène +intéresse la morale parce qu’il faut se bien porter pour accomplir ses +devoirs. Dans l’hygiène rentre la morale; donc l’hygiène est un art +sérieux, c’est un art. La cuisine elle-même en serait un, en une petite +mesure, si elle ne visait qu’à l’hygiène. Dans ce cas elle rentrerait +dans l’hygiène qui rentrerait dans la morale. + +On pourrait faire ainsi et on doit faire toute une classification des +arts selon leurs rapports avec la morale ou selon qu’ils n’en ont pas. +D’un côté les arts vrais, de l’autre côté les arts faux. Différence et +pierre de touche de la différence: la morale. + +Par exemple, nous venons devoir qu’à la cuisine, art faux, s’oppose +l’hygiène, art vrai. De même, à la gymnastique, art vrai, s’oppose la +cosmétique, art faux. La gymnastique fait des corps qui sont beaux; la +cosmétique donne aux corps une fausse beauté. Or la beauté vraie importe +à la morale qui préfère le bien au beau, mais qui croit, comme on l’a vu +ailleurs, que l’admiration de la beauté conduit au culte du bien. Le +gymnaste est donc un bon serviteur de la morale, un bon moraliste; il +contribue pour sa part à la réalisation du bien; il est moraliste dans +sa sphère. + +De même nous aurons la législation et la sophistique. Le législateur est +un homme qui cherche le juste et qui s’efforce de mettre le juste dans +la loi. Il est un moraliste pratique. La législation rentre dans la +morale; elle est un art vrai. Le sophiste se donne pour office soit de +confondre le juste et l’injuste, soit de ne pas s’en occuper et de +mettre dans la loi ou dans les décisions populaires des choses ou +contraires ou indifférentes à la justice. Son art est un art funeste ou +plus précisément c’est un art faux. Ce n’est pas un art. C’est un +procédé ou un ensemble de procédés qui se fait prendre pour un art. + +De même la politique et la rhétorique. La politique est l’art de +chercher des constitutions d’état, des aménagements humains où le juste +soit réalisé en même temps que le bien public atteint. Le politique est +un moraliste, et la politique rentre dans la morale. Si elle s’applique +seulement à faire vivre la cité au jour le jour, ou à flatter les +passions populaires pour faire triompher tel ou tel homme, ou à servir +les intérêts d’un parti au détriment d’un autre parti ou du corps de +l’État, elle change de nom, comme de caractère. Le politique n’est plus +qu’un politicien, autrement dit un orateur ou un rhéteur; la politique +ne doit plus s’appeler la politique, mais la rhétorique. Politique, art +vrai; rhétorique, art faux. + +L’architecture est un art vrai. Il importe à la morale, d’une part que +les hommes soient bien logés, sainement, commodément, pour qu’ils aiment +leur intérieur et leur famille et ne passent pas leur vie sur la place +publique; d’autre part que de beaux monuments éveillent ce goût du beau +que nous avons dit qui conduit au bien. Mais il existe une fausse +architecture qui n’a pas de nom à soi dans la langue; mais qu’on connaît +très bien; celle qui flatte l’œil par l’éclat des couleurs sans réaliser +la beauté vraie et qui est un divertissement puéril et dangereux autant +que la vraie architecture est un objet de contemplation saine, noble et +courageuse. Le Parthénon fait des citoyens, et un temple coquet et +attifé, outre qu’il fait des imbéciles, fait des efféminés. Périclès a +été dans la morale beaucoup plus en faisant bâtir le Parthénon qu’en +prononçant ses discours. + +Il existe de même une fausse musique et une vraie musique, une musique +qui ennoblit les âmes et une musique qui les réconforte, une musique où +l’âme se saisit en ses puissances et une musique où l’âme s’abandonne et +se dissout en ses faiblesses. + +Il existe une vraie et une fausse peinture; une vraie peinture, qui a le +goût précisément du vrai concilié avec le goût du noble, et une fausse +peinture, qui a le goût du fantasque ou du maniéré concilié quelquefois +avec celui du grimaçant et du laid. + +Il y a une sculpture vraie, qui, cherchant à réaliser l’eurythmie des +belles formes, conduit, nous le répétons toujours, au goût du bien; et +il existe une sculpture fausse qui peut séduire, soit par la mollesse +des lignes et des contours, soit par l’effort et le mouvement violent, +et dans un cas cette fausse sculpture énerve l’âme et dans l’autre cas +elle la met dans une sorte de disposition maladive et la fatigue +inutilement et détruit sa sérénité. + +Inutile de dire qu’il y a toute une fausse littérature qui, ne se +souciant aucunement de morale ou seulement d’un emploi sérieux et viril +de la pensée, n’est qu’un divertissement d’oisifs assez dangereux; et +qu’il en existe une vraie, celle des philosophes et des moralistes, +celle aussi des artistes littéraires qui, même en ne cherchant que la +beauté, la seule beauté, mais la cherchant bien et lui étant dévoués, et +non au succès, mènent les âmes au bien par le chemin du beau. + +Telle est la classification ou, si l’on préfère, la répartition des +arts. Les arts sont vrais en ceci qu’ils ressortissent à la morale, et +ils sont faux en ceci qu’ils sont indépendants de la morale, même s’ils +ne lui sont pas contraires; et c’est une façon de dire, très +précisément, que les arts ne sont que des _aspects_ de la morale et que +la morale est l’art suprême, ou encore l’art total. + +Ces arts faux, nous avons tendance à les appeler des «routines», d’abord +pour les distinguer des arts vrais et pour ne pas leur donner ce nom +honorable; ensuite parce que c’est une marque à les distinguer, non pas +très sûre, mais très souvent juste, qu’ils sont des collections de +procédés qu’on se transmet, plutôt qu’ils ne sont des choses +d’inspiration. Ce n’est qu’un signe; mais c’est un signe. Le véritable +artiste n’imite pas, ne travaille pas par procédés. Il a les yeux fixés +sur sa pensée intérieure, laquelle s’est formée d’abord par +contemplation des objets naturels, puis par méditation; et cela lui est +nécessaire et suffisant. Le faux artiste imite toujours, emprunte +toujours. Il s’assimile le procédé courant et il s’y tient avec une +parfaite fidélité. Le cuisinier fait tout de même, et le sophiste et le +politicien. Le cuisinier sait la sauce qui est en possession de plaire; +il en a la recette et il applique cette recette. Le sophiste ou le +politicien, car ces personnages se confondent, connaissent les cinq ou +six lieux communs, soutenus de trois ou quatre oracles, qui plaisent au +peuple et ils les servent sans cesse, avec de simples variations de +forme et pour ainsi dire d’accommodement. + +Oui, c’est un signe. Les faux arts se reconnaissent d’abord et surtout à +ce qu’ils n’ont aucun rapport visible avec la morale, ensuite à ce +qu’ils ont un air de routine et un caractère tout professionnel, et cela +au moins doit mettre sur la voie. Les arts vrais sont des arts, les arts +faux sont des métiers. + +Si nous insistons un peu sur cette idée et sur ce mot, c’est peut-être +parce qu’une chose nous frappe chez les Grecs: c’est que les artistes, +même les grands, sculpteurs, architectes, peintres et poètes, sont un +peu trop traditionnels, aiment trop traiter les mêmes sujets et à peu +près de la même façon. Ils ont l’air d’ouvriers du même atelier. Il y a +de la routine, en Grèce, même dans le grand art. Toute admiration +accordée au talent, ce n’est pas là une très bonne disposition. +L’artiste doit être créateur. Il ne doit pas s’efforcer d’être créateur, +ce qui est un moyen de ne pas l’être: mais il doit être créateur. +L’artiste, même _vrai_, quand il se borne à répéter des procédés, fait +descendre son art dans la routine. + +Quoi qu’il en soit, arts vrais et arts faux. Les arts faux ne sont que +des routines méprisables. Les arts vrais sont ceux qui sont des +acheminements à la morale, ou des applications de la morale, ou des +dépendances plus ou moins lointaines de la morale, en tout cas des +aspects de la morale: voilà ce qu’il faut retenir. + +S’il en est ainsi, le principe, en ce qui regarde tous les arts, sera +celui-ci. Il ne faut pas faire du bon--ce qu’on appelle bon--en vue de +l’agréable; il faut faire de l’agréable en vue du bon. Le bon n’est pas +l’agréable; car l’agréable est momentané et le bon est permanent. +L’agréable est mêlé de désagréable, toujours, et le bon n’est pas mêlé +de mauvais. Le bon, c’est l’ordre, c’est l’harmonie d’une âme bien faite +ou _qui s’est bien faite_. L’art doit tendre par l’agréable à l’ordre et +à l’harmonie de l’âme, c’est-à-dire au bien de l’âme. + +Remarquez que quand l’art croit que son objet est l’agréable, il ne se +trompe point au fond et en dernière analyse; il ne se trompe que de +degré; car à un certain moment le bon et l’agréable se confondent +parfaitement. Le bon est agréable et plus agréable que l’agréable sans +le bon. Par conséquent, l’art en tendant au bien tend à l’agréable en +définitive et donc il se ne trompe pas en croyant qu’il a l’agréable +pour objet. Il se trompe en croyant qu’il a l’agréable pour premier +objet et prochain et unique. Ce n’est pas cela. Il a l’agréable pour +moyen et aussi pour dernier objet confondu avec le bien. Par l’agréable, +il doit tendre au bien, et quand il a atteint le bien et il a atteint +l’agréable par surcroît et sans le chercher. Par l’agréable, il doit +tendre à l’harmonie de l’âme et, cette harmonie réalisée, il a mis l’âme +dans un état d’agrément et de bonheur. L’art, c’est de l’agrément, +obtenu dans le bien, après qu’on n’a cherché que le bien seul. + +C’est ainsi, notez-le, que les arts rentrent dans la philosophie, non +seulement, comme nous l’avons vu plus haut, parce qu’ils rentrent dans +la morale; mais parce qu’ils ont leur racine dans la psychologie, et +vous voyez qu’ils tiennent à la philosophie de tous les côtés. Prenons +la rhétorique par exemple. Si la rhétorique est l’art de persuader, par +ce qu’elle a à persuader elle est la morale; mais par la méthode de +persuader elle est la psychologie; car le premier moyen de persuader et +de manier les âmes, c’est de les connaître. N’est-ce pas dans l’âme que +vous voulez introduire la persuasion? Sans contredit. Tout homme qui +voudra enseigner la rhétorique ou tout homme qui voudra la savoir devra +donc avant tout savoir ce que c’est que l’âme et s’en faire une image +exacte, se décrire à soi-même ou décrire aux autres les diverses +facultés de l’âme et les différentes manières qu’a l’âme d’être +affectée. Il devra savoir, non seulement ce que c’est que l’âme en +général, mais ce que sont les différentes âmes et par conséquent les +différents discours qui leur conviennent, chacun à chacune; «il dira +comment on peut agir sur elles, appropriant chaque genre d’éloquence à +chaque auditoire, et il montrera comment certains discours doivent +persuader certains esprits et n’auront aucune action sur les autres... +Ceux qui ont écrit de nos jours certains traités de rhétorique sont des +fourbes» qui ne connaissent pas la nature des âmes humaines ou «qui +dissimulent l’exacte connaissance qu’ils en ont... Puisque l’art +oratoire est l’art de conduire les âmes, il faut que celui qui veut +devenir orateur sache combien il y a d’espèces d’âmes... Il est des +hommes que certains discours persuaderont dans certaines circonstances +par telle et telle raison, tandis que les mêmes arguments toucheront +fort peu d’autres esprits. Il faut ensuite que l’orateur qui a +suffisamment approfondi ces principes soit capable d’en faire +l’application dans la pratique de la vie et de discerner d’un coup d’œil +rapide le moment où il en faut user. Quand il sera en état de dire par +quels discours on peut porter la persuasion dans les âmes les plus +diverses; quand, mis en présence d’un individu, il saura lire dans son +cœur et pourra se dire à lui-même: voici l’homme, voici le caractère que +mes maîtres m’ont dépeint; il est devant moi, et, pour lui persuader +telle ou telle chose, c’est ainsi que je dois lui parler; quand il +possédera toutes ces connaissances; quand il saura distinguer les +occasions où il faut parler et où il faut se taire; quand il saura +employer ou éviter à propos le style concis, les plaintes touchantes, +les amplifications magnifiques et tous les tours que l’école lui aura +appris, alors seulement il possédera complètement l’art de la parole.» + +La rhétorique est donc philosophique par son point de départ, par sa +base, par sa méthode, comme elle l’est par son but. Elle part de la +connaissance de l’âme humaine et elle a pour objet le perfectionnement +de l’âme humaine. Elle part de la psychologie et elle aboutit à la +morale. + +Cela est vrai de tous les arts. Cela est moins visible et évident des +autres arts; mais c’est aussi vrai des autres arts que de la rhétorique +elle-même. Tous les arts sont destinés à «faire pénétrer une persuasion +dans des âmes humaines». Cette persuasion s’appellera émotion, +ravissement, enthousiasme, attendrissement, comme on voudra; mais ce +sera toujours une persuasion. Tous les arts sont donc comme contraints +d’être philosophiques en soi, autant qu’ils le sont ou qu’ils doivent +l’être par leur fin dernière. Ils dérivent de la psychologie ou plutôt +ils sont tout psychologiques en eux-mêmes; et ils arrivent à leurs fins +véritables dans la morale. + +Et ceci est la cause même de cela et, aussi, ces deux choses sont +preuves l’une de la vérité de l’autre et l’autre de la vérité de l’une. +Si les arts sont comme contraints d’être pénétrés de psychologie, c’est +_parce que_ ils ont à faire l’âme humaine, et qu’il faut bien, pour +qu’ils la fassent, qu’ils la connaissent telle qu’elle est à l’état +rudimentaire. Et si les arts aboutissent à la morale et doivent y +aboutir, c’est que, pénétrés de psychologie exacte et minutieuse, ou +n’étant rien, ils sont bien naturellement amenés et comme forcément, à +conduire les dispositions humaines dans le sens de leur perfection, dans +le sens qui est leur sens véritable, dans le sens de leur but vrai, +seulement entrevu par elles; ils sont naturellement conduits, plus ils +connaissent les instincts humains et plus ils en connaissent, à mettre +de l’harmonie entre eux et de l’ordre et une belle cohérence, cela +seulement pour se faire accepter et agréer; et donc ils sont agents de +moralité, ne fût-ce que pour remplir leur office et bien réussir, ne +fût-ce que dans leur seul intérêt. + +Que les arts soient profondément psychologiques, c’est à la fois le +signe qu’ils doivent être moraux et presque la nécessité qu’ils le +soient. + +Et, d’autre part, s’il est vrai que les arts doivent être serviteurs de +la morale, il n’est pas besoin de dire qu’il faut qu’avant tout ils +soient psychologiques en leur fond, en leurs premières démarches et +comme en leurs premières études. Toutes ces vérités se prouvent les unes +les autres avec une parfaite évidence et se soutiennent les unes les +autres avec une invincible force. + +On pourrait même dire qu’elles ne sont qu’une seule et même vérité. Car +si les arts sont psychologiques par un bout, en style familier, et +moraux par l’autre, c’est peut-être parce que psychologie et morale, +c’est la même chose. La psychologie, c’est la connaissance de l’âme. +Mais l’âme, quand elle se connaît bien, quand elle se connaît à fond, +s’aperçoit de ce qu’elle est, non plus par parties, mais d’ensemble; et +elle s’avise qu’elle est une tendance au bien, une tendance à la +perfection, ou qu’elle est incohérente. Si elle est incohérente à ses +propres yeux, c’est qu’elle ne s’est pas saisie, c’est qu’elle reste +dispersée, c’est qu’elle ne s’est pas ramenée à son centre et à son fort +et à son essence. Si elle ne se sent pas incohérente, c’est qu’elle +s’est ramenée à son essence, qui est la tendance au bien. L’âme ne se +saisit donc définitivement que dans la morale, ne se connaît +profondément et complètement que dans la morale, ne prend conscience +intégrale d’elle-même que dans la morale. Et par conséquent la morale +n’est qu’une psychologie qui a abouti, n’est qu’une psychologie +complète, n’est qu’une psychologie profonde. La psychologie est une +morale qui se cherche; la morale est une psychologie qui s’est +trouvée,--et psychologie et morale en leur dernier effort et en leur +dernier succès sont une seule et même chose. + +Il faut donc prendre garde aux objections que vous songeriez à nous +faire; et s’il vous arrivait de nous dire: «les arts n’ont aucun rapport +avec la morale», nous vous répondrions: «admettez-vous que les arts +soient obligés d’être profondément psychologiques? Oui? Eh bien, vous +venez d’admettre, sans vous en douter, qu’ils doivent être profondément +moraux; sans vous en douter, parce que vous n’aviez pas réfléchi que +psychologie et morale sont deux choses, oui, mais qui, quand elles sont +complètes l’une et l’autre, se confondent.» + +Voyons donc les arts comme ils sont au vrai. Ils sont si philosophiques +que ce sont des «maïeutiques», différentes de la nôtre, mais très +analogues. Nous accouchons les intelligences, ils accouchent les +sensibilités. Nous tirons des esprits les idées qui y sont à l’état +confus et qui y dorment. Ils tirent des âmes les idées de beauté, les +formes de beauté, les sentiments d’harmonie, les intuitions d’harmonie +qui y flottent à l’état chaotique et crépusculaire; et ils les fixent et +ils les mettent en pleine lumière. Nous apprenons à l’esprit à être +logique; ils apprennent à l’âme à être harmonieuse. Nous donnons le +repos à l’esprit dans une activité ordonnée, dans l’exercice ordonné et +régulier de lui-même. Ils donnent le repos à l’âme dans l’harmonie +active, mais non plus agitée, de ses instincts les plus nobles et de ses +sentiments les plus purs; et c’est-à-dire qu’ils lui permettent, qu’ils +lui donnent l’occasion de se saisir, et c’est-à-dire qu’ils la mettent +en possession d’elle-même. Nous rendons l’esprit à lui-même par notre +maïeutique; ils rendent l’âme à elle-même par la maïeutique qui leur est +propre. L’âme se crée en se saisissant. Philosophes et artistes, nous +l’aidons à se créer en l’excitant à se saisir. On nous appellerait les +uns et les autres créateurs d’âmes, si la vraie créatrice de l’âme +n’était l’âme même; mais nous sommes au moins les démiurges de cette +création-là.--Si artistes et philosophes sont quelquefois appelés +divins, ce n’est qu’une hyperbole et non pas un mensonge. Ils sont +relativement aux esprits et aux âmes, ces nébuleuses, les images très +imparfaites et très affaiblies du grand accoucheur du Chaos. + +Mais pour que les artistes soient ce que nous venons de dire, il faut +qu’ils soient ce qu’ils doivent être, sous peine de n’être que des +cuisiniers; il faut qu’ils soient philosophes, philosophes en leur +source pour ainsi dire, et en leurs assises, en tant que psychologues; +philosophes en leurs fins et en leur dessein, en tant que serviteurs de +la morale; et les voilà comme tout enveloppés de philosophie, et voilà +tous les arts montrés comme n’étant qu’une branche, fleurie et +éclatante, de la philosophie générale. + +Nous honorerons donc les arts pourvu qu’ils soient vrais et non pas +faux, pourvu qu’ils soient, pour ainsi parler, des créateurs d’âmes et +non des désorganisateurs d’âmes, pourvu que l’artiste soit un philosophe +exprimé par un poète et l’art une philosophie exprimée par une +imagination. Nous honorerons les artistes quand ils réaliseront l’ordre +dans les âmes, en commençant, ce qui probablement est nécessaire, par le +réaliser dans leurs œuvres. + +Par exemple, il faut savoir que l’œuvre d’art doit être non seulement un +tout mécaniquement bien ordonné, mais un _organisme_, un être vivant: +«Tout discours doit, comme un être vivant, avoir un corps qui lui soit +propre une tête et des pieds, un milieu et des extrémités exactement +proportionnés entre elles et dans un juste rapport avec l’ensemble[1]. +Il ne faut pas que l’œuvre d’art soit pareille à l’épitaphe du roi +Midas: «Je suis une vierge d’airain; je repose sur le tombeau de +Midas--Tant que l’eau coulera, tant que les grands arbres +verdiront--Debout sur ce tombeau arrosé de larmes--J’annoncerai que +Midas repose en ces lieux»; c’est-à-dire telle qu’on puisse +indifféremment la lire en commençant par le premier vers, ou le dernier, +ou le second, ou le troisième.» Il faut que l’œuvre d’art réalise +l’ordre dans la vie pour qu’elle puisse aider à se réaliser une âme qui +vive d’une façon ordonnée. + + [1] _Phèdre_. On voit que le ξῶόν τι d’Aristote est de Platon. + +Nous honorerons d’autre part les artistes qui aideront les philosophes à +moraliser les hommes, ceux-là surtout qui auront ce mérite de pouvoir +entrer dans l’éducation des enfants, ceux-ci ayant des âmes tendres dans +lesquelles la sagesse ne peut être introduite qu’avec le secours de +certains «enchantements».--«L’éducation n’étant autre chose que l’art +d’attirer les enfants et de les conduire vers ce que la loi dit être la +droite raison et ce qui a été déclaré tel par les vieillards les plus +sages et les plus expérimentés; afin que l’âme des enfants ne +s’accoutume point à des sentiments de plaisir ou de douleur contraires à +la loi et à ce que la loi a recommandé, mais plutôt que dans ses goûts +et ses aversions elle embrasse et rejette les mêmes objets que la +vieillesse; dans cette vue on a inventé les chants, qui sont de +véritables enchantements destinés à produire l’harmonie, l’accord dont +nous sommes en quête. Et, comme les enfants ne peuvent souffrir rien de +sérieux, il a fallu déguiser ses enchantements sous le nom de jeux et de +chants et les leur faire accepter ainsi. A l’exemple du médecin qui, +pour rendre la santé aux malades et aux languissants, mêle à des +aliments et à des breuvages flatteurs au goût les remèdes propres à les +guérir et de l’amertume à ce qui pourrait leur être nuisible, afin +qu’ils s’accoutument pour leur bien à la nourriture salutaire et n’aient +que de la répugnance pour l’autre; de même le législateur habile +engagera le poète et le contraindra même, s’il le faut, par la rigueur +des lois, à exprimer dans des paroles belles et dignes de louange, ainsi +que dans ses figures, ses accords et ses mesures, le caractère d’une âme +tempérante, forte et vertueuse[2].» + + [2] + + Set veluti pueris absinthia tetra medentes + Cum dare conantur, prius oras pocula circum + Contingunt mellis dulci flavoque liquore, + Ut puerorum ætas improvida ludificetur + Labrorum tenus: interea perpotet amarum + Absinthi laticem, deceptaque non capiatur. + + (Lucrèce.) + +C’est à ces conditions que nous tolérerons et que nous honorerons le +poète et l’artiste dans la république, et c’est-à-dire que nous leur +rendrons le service de les contraindre à être ce qu’ils doivent être et +ce qu’ils sont en vérité, puisque, quand ils ne sont pas cela, ils ne +sont rien et seulement s’imaginent être. + +Cette brillante théorie de Platon sur les rapports de l’art avec la +morale a de la beauté, comme il n’est pas besoin de le démontrer; elle a +même du vrai et beaucoup de vrai. Il me semble qu’elle n’a besoin que +d’être un peu _rectifiée_, pour être complètement acceptable et pour +sortir, si l’on me permet de parler ainsi, son plein et entier effet. La +vérité sur les rapports de l’art avec la morale me paraît être dans une +classification des arts, qui tiendrait compte de l’objet particulier de +chacun et du genre particulier d’attrait qu’il doit avoir, de plaisir +qu’il doit procurer.--Partons de l’exemple qui est le plus familier à +tout le monde, partons du genre dramatique. La foule exige très +nettement du genre dramatique qu’il ne soit pas immoral, et même qu’il +soit moral dans une certaine mesure et excite aux sentiments nobles. +Pourquoi? Pourquoi demande-t-elle au dramatiste ce qu’il est très +évident qu’elle ne demande pas à un peintre? Car jamais personne +n’imaginerait de dire à Salvator Rosa: «Voilà un rocher qui n’a rien de +moral», à un sculpteur: «Voilà un torse qui n’excite pas à la vertu», et +à Rossini: «Voilà un andante qui n’a rien de purifiant.» Cela serait +trop absurde; on n’y songe pas. Pourquoi cependant y songe-t-on quand il +s’agit de poésie et particulièrement de poésie dramatique? + +Car, remarquez-le bien: on passe encore condamnation assez uniment quand +il s’agit de littérature proprement dite. Il y a peu de personnes pour +s’indigner de l’immoralité de La Fontaine ou de l’indifférence de La +Fontaine à la morale; mais dès qu’il s’agit de Molière on devient sévère +et, d’autre part, quand il s’agit de prouver leur thèse du beau se +confondant avec le bien, les Cousin s’écrient: «Voyez Corneille!» D’où +vient cette contradiction qui fait qu’à une extrémité de l’art on peut +être _amoral_ et qu’à l’autre extrémité il faut absolument être moral ou +tout au moins tenir de la moralité un très grand compte? Car il n’y a +pas à se le dissimuler: la foule est exactement, sur ce point, de l’avis +des Cousin: jamais on ne pourra lui faire adopter, accepter une pièce à +tendances immorales ou peu morales. + +Cela vient, ce me semble, de ce que le poète, et particulièrement +le poète dramatique,--nous verrons plus loin pourquoi ce +_particulièrement_,--peint des âmes et non pas des fleurs. Le but de +l’art est de faire plaisir; il n’en a pas d’autre. Seulement, selon les +moyens qu’il emploie pour cela, et la matière qu’il emploie pour cela, +il s’adresse à des parties très différentes de notre âme. Ce qui fait +plaisir, c’est ce qu’on aime. Or nous aimons les choses les plus +diverses: des sons, des couleurs, des formes, des âmes. Il est clair que +les parfums n’ont pas pour nous le même genre d’attraits que les âmes; +et selon que l’artiste nous présente des formes, des sons ou des +sentiments, il aura à poursuivre un genre très différent de beauté, +d’attrait. Or l’attrait des sons ou des formes est plus matériel que +l’attrait des sentiments. C’est une beauté _presque_ toute matérielle +que celle d’un dôme, d’un torse ou d’une poitrine. La foule donc, +instinctivement, ne demande à l’architecte, au sculpteur et au peintre +aucune sentence morale, parce que, si entêtée de morale qu’elle puisse +être, il ne peut lui venir à l’idée de chercher dans un torse une maxime +d’Épictète. + +Mais les âmes ont un genre de beauté que n’ont pas les torses. Leur +genre de beauté, et par conséquent leur attrait, est précisément dans la +force morale. Quand la foule demande au tragique de belles suggestions +morales, elle est donc très loin d’avoir tort; elle a même parfaitement +raison en tant qu’elle demande au tragique le moral, non parce qu’il est +moral, mais parce qu’il est beau. En ce faisant, elle exige seulement +que l’artiste lui donne le genre de beauté qu’il détient ou qu’il se +fait fort de détenir. + +Et si c’est particulièrement dans la tragédie que la foule a cette +exigence, c’est qu’il est dans l’essence même de la tragédie de viser +particulièrement cette beauté morale: elle peint l’homme sérieusement et +dans des situations sérieuses et graves; une vue grave et sérieuse sur +les destinées de l’homme est comme impliquée dans la tragédie. Il y a +des genres littéraires qui, tout littéraires qu’ils soient et non +plastiques ou mélodiques, ne visent pas et n’ont pas à viser aussi +directement ce genre de beauté. Un faiseur de descriptions est +parfaitement libre de n’avoir aucune préoccupation morale. Je peins des +rochers avec ma plume, dit l’un; moi, des clochers; moi, des corps +d’animaux; moi, des corps humains, disent d’autres. La foule ne se fâche +point. C’est un autre genre d’attrait qu’on lui promet et qu’on lui +donne. Si on le lui donne vraiment, elle est satisfaite. Un conteur même +peut être _amoral_. «Je peins des tableaux de genre, dit-il; des +analyses de sentiments, à proprement parler, vous n’en verrez pas. Il y +aura bien des sentiments, puisqu’il y aura des hommes; mais nous +n’insisterons pas là-dessus. Tout le genre d’attrait que je vous promets +et que vous promet la manière et le ton de mes premières pages, c’est +une peinture d’intérieur vraie, curieuse et un récit bien mené. Les +sentiments ne seront que l’accessoire de cette affaire, et j’aurai soin +de les donner très sommaires, très simples, peu analysés, pour que +_votre attention ne soit pas attirée de ce côté-là_.» La foule accepte +encore, quoique déjà un peu plus difficilement, parce qu’en somme ici il +y a des hommes et que de les présenter, relativement à leurs âmes, si +nonchalamment, c’est un peu introduire cette idée, ou cela implique +cette idée, que les hommes ne sont que des marionnettes. Or ceci +précisément est une idée morale; et de grande conséquence, que l’auteur +semble tenir pour acquise. Le talent de l’auteur sera de détourner le +lecteur de la considération, de la préoccupation de cette idée-là. + +Cependant que l’on peigne les hommes seulement par rapport aux +_situations_ où ils se trouvent engagés, le lecteur accepte encore cela. +C’est peindre les hommes en tant que passifs, ce qu’ils sont en partie, +en tant que choses, ce qu’ils ne laissent pas d’être. C’est un côté, et +l’auteur prend les hommes par ce côté-là. Soit. + +Quand il s’agit de poésie dramatique, les exigences et les +susceptibilités morales de la foule sont tout de suite beaucoup plus +grandes; car ici ce sont enfin des sentiments, non seulement qui sont +mis en jeu, mais qui sont le fond de l’ouvrage. Le public va exiger de +la morale, une conclusion morale, une intention morale ou, au moins, je +ne sais quel esprit général de moralité. + +Cependant pour le poète comique il y a encore un biais, que voici. Il +dit au public: Vous voulez rire. Vous avez raison; car il y a un grand +attrait dans les actions ridicules. C’est un attrait qui n’est pas très +noble; mais c’est un attrait vif et qui, même, en ses dernières +conséquences, peut avoir son utilité, donc un attrait qui peut être +sain. Soit. Vous voulez rire. Eh bien, je vais vous montrer des hommes +qui feront des actes ridicules. Seulement, je vous connais, vous voudrez +rire moralement. Cela veut dire que vous serez ici partagés entre deux +tendances. Voyant des hommes agir, vous chercherez instinctivement le +genre de beauté des hommes qui agissent: vous chercherez la beauté +morale. Et voulant rire, c’est la laideur morale que vous chercherez en +même temps. Il s’agit pour moi de satisfaire une de ces deux tendances, +et, au moins, de ne pas blesser l’autre. Pour cela je m’engage à ne +donner des ridicules qu’à ceux de mes personnages qui n’auront aucune +beauté morale, et à ne donner aucun ridicule à ceux qui auront une +beauté morale plus ou moins grande. De cette façon, vous aurez +satisfaction des deux côtés: le genre d’attrait que contient en lui le +ridicule, vous le trouvez dans des personnages que vous pouvez mépriser; +le genre d’attrait qu’a la beauté morale, vous le trouverez chez les +honnêtes gens de ma pièce. + +A la vérité, cela me gêne parce que cela n’est pas _vrai_: il y a de +très honnêtes gens qui sont ridicules, et c’est ce que vous ne me +permettez pas de vous montrer. Et il pourra m’arriver, parce que je suis +très entêté de vérité, de peindre un honnête homme un peu ridicule +(Alceste). C’est à mes risques et périls. Mais, en somme, ma loi, la loi +de mon art, je la connais: la Comédie, par ce seul fait qu’elle peint +des hommes et des hommes en tant qu’ils pensent et qu’ils sentent, tombe +sous l’empire de la moralité et a à compter avec elle. Elle doit lui +rendre cet hommage de ne peindre comme ridicules que des hommes bas. +Elle doit déjà être très pénétrée, en son fond, de moralité, parce que +c’est un art qui prend des hommes pour sa matière. + +Il y a un autre biais: c’est de traiter la comédie comme on traite le +conte; c’est de prendre les hommes pour de simples marionnettes; c’est +d’écrire des farces. On ne demande pas de moralité à une farce, parce +qu’il est bien entendu que ce ne sont pas des hommes, en vérité, qu’on a +sous les yeux, mais des ombres d’hommes, dont les actes n’ont aucun sens +profond, et qui ont des gestes plutôt qu’ils n’accomplissent des actes. +Pleine fantaisie avec, seulement, la logique superficielle et extérieure +propre à la fantaisie. L’écueil ici, dont a pâti Molière, c’est de +laisser échapper quelques traits d’observation vraie, qui, ramenant le +spectateur à un demi-sérieux, le ramèneraient infailliblement à des +préoccupations de moralité et alors lui feraient prendre avec humeur +soit l’absence de moralité, soit quelques atteintes légères à la morale. + +Et enfin quand nous arrivons à la tragédie... Mais nous n’avons rien dit +du poème épique. Occupons-nous-en un instant, comme nous nous sommes +occupés du conte, et comme par opposition avec lui. Le poème épique +étant un poème sérieux, le public exige de lui la beauté morale. Il veut +que les _beaux rôles_ y soient réservés à des personnages qui excitent +l’admiration, dont la conduite puisse _faire leçon_. Il veut même que de +l’ensemble de l’œuvre se dégage et se démêle une belle conception +morale, au moins une belle vision morale. En certain temps il a été +jusqu’à croire (au XVIIe siècle, au XVIIIe siècle) que les plus anciens +poèmes épiques connus n’étaient que des récits inventés pour démontrer +quelque chose, n’étaient que de vastes fables et de grands apologues +établis en vue de mettre en lumière une grande vérité morale. + +_Cependant_, parce que le poème épique est _lointain_, parce qu’il est +légendaire, parce qu’il nous montre des personnages appartenant à une +autre civilisation que la nôtre, surtout parce qu’il est un récit et +qu’un récit met toujours plus loin de nous les personnages présentés que +ne ferait un poème dramatique, la foule, encore que très sévère sur la +moralité générale du poème épique, lui passe assez facilement quelques +choses insuffisamment satisfaisantes à cet égard et se contente assez +communément que le poème épique ne blesse pas les mœurs et fasse vivre +des personnages _d’une certaine élévation_. + +Et si nous revenons enfin à la tragédie, c’est ici que le public se +montre le plus exigeant. Il se montre plus exigeant que partout +ailleurs, parce qu’il a affaire à un poème épique sur la scène, à un +poème épique placé sous ses yeux et le touchant de plein contact, et à +un poème épique représenté par des hommes vivants, ce qui le rapproche +encore et ce qui fait que le poème est comme mêlé au public et le public +au poème. Dès lors, la foule devient, comme on sait, extrêmement +susceptible, et elle exige que la beauté morale, d’une façon ou d’une +autre, par la présence de personnages d’une haute moralité, ou par le +dénouement, ou, ce qui n’est pas la même chose, par la conclusion, ou +par l’esprit général de l’œuvre, ne soit pas absente et même soit assez +nettement affirmée. + +Qu’est-ce à dire? Que la foule a cette vague idée que c’est la vie +idéale qu’on lui présente par un aspect ou par un autre. Or elle n’admet +pas la vie idéale sans beauté morale ou plutôt, pour elle, la beauté +morale est _le genre de beauté attaché aux actions sérieuses_. + +Or je trouve que la foule a parfaitement raison et qu’elle est en cette +question bien plutôt profondément artiste que profondément morale. Elle +est parfaitement, quoique confusément, dans la théorie de l’art pour +l’art, c’est-à-dire de l’art pour le beau. Elle ne demande, en somme, +aux artistes, que le beau. Elle ne demande à l’art que le beau. +Seulement, et il n’y a rien de plus raisonnable et de plus conforme à la +théorie elle-même, elle demande à chaque art le beau dont il est +susceptible, dont il est capable, et auquel il s’applique. Aux arts qui +ne font qu’imiter la nature, la nature n’ayant aucune moralité, elle +demande le beau, mais nullement le beau moral: peinture, sculpture, +architecture. A un art qui n’imite pas la nature, mais qui est destiné à +agir sur la sensibilité par les sons et à nous mettre dans un état d’âme +de tel genre ou de tel autre, elle ne demande que la beauté des +harmonies et des mélodies, un peu inquiète déjà, cependant, puisque cet +art remue, et profondément, la sensibilité, de la question de savoir si, +ayant tel caractère, il n’y a pas danger qu’il ne nous énerve, nous +alanguisse et nous rende faibles; mais voilà tout, et les préoccupations +ne vont pas au delà.--Aux arts enfin qui peignent non plus la nature, +mais des hommes, lesquels sont des êtres moraux et desquels la plus +grande beauté est la beauté morale, la foule demande le genre de beauté +dont ils sont susceptibles _de par leur matière_, et c’est toujours la +beauté qu’elle demande et non autre chose, et c’est toujours l’art pour +le beau qu’elle veut. + +Seulement elle sait mettre ici des différences et des distinctions et, +sachant bien qu’il y a autre chose dans l’homme que la beauté morale, et +que les vices, les travers et les défauts ont leur attrait aussi et même +leur beauté particulière, elle admet parfaitement que certains arts +littéraires, que certains arts humains ne peignent pas la beauté morale +et même peignent son contraire, mais à la condition que dès que l’art +devient sérieux, cesse d’être badin, plaisant, railleur, ironique ou +satirique, il vise tout de suite au beau moral et prenne plaisir à le +mettre en lumière; à la condition aussi que même dans les arts qui +représentent les laideurs humaines on sente ou l’on puisse sentir une +sourde aspiration au beau humain, c’est-à-dire au beau moral. + +Et c’est pour cette dernière considération qu’aux artistes qui peignent +l’homme bas ou l’homme médiocre, la foule ne demande pas d’être moraux, +mais seulement _de ne pas être immoraux_: et c’est très juste; car cette +sourde aspiration vers le beau moral que la foule veut qu’on sente ou +qu’on puisse sentir même dans les œuvres littéraires qui prennent les +laideurs humaines pour leur matière, cette sourde aspiration, l’artiste +permet qu’on la sente ou qu’on la suppose, pourvu qu’il ne soit pas +formellement immoral; il défend qu’on la sente et il interdit qu’on la +suppose dès qu’il semble aimer les laideurs morales qu’il peint; et la +foule, dans la médiocrité de ses exigences sur ce point, mais dans le +minimum d’exigences qu’elle a sur ce point, est précisément dans la +mesure juste. + +Et j’en reviens à l’affaire essentielle: d’un bout à l’autre de l’art +l’homme n’exige de l’artiste que le beau; mais il demande à chaque art +le genre de beauté que, de par sa matière, il comporte. + +On pourrait donc faire, je ne dirai pas du tout une hiérarchie, car il +ne s’agit nullement de mettre les arts les uns au-dessus des autres; +mais une répartition et une classification des arts selon leur matière +et, à cause de leur matière, selon le genre d’attrait plus ou moins +matériel, plus ou moins immatériel qu’ils cherchent et aussi qu’ils +procurent. Il y aurait les arts où la beauté morale n’entre pour rien et +où la recherche de la beauté morale serait même si vaine qu’elle en +serait ridicule: arts plastiques: peinture, sculpture, architecture. Ici +l’on démontrerait, ce qui serait assez facile, que l’artiste, quand il +cherche à introduire dans son œuvre un élément moral, a une +préoccupation étrangère à son art et qui peut être funeste à l’art.--Il +y aurait les arts où le beau moral peut entrer pour quelque chose, pour +plus ou moins; d’où, du reste, il peut être absent: musique, danse, +poésie descriptive, comédie, conte, roman. Ici l’on indiquerait qu’il +suffit de n’être pas immoral, qu’il suffit de ne pas blesser la +moralité, précisément parce qu’en la blessant on en rappellerait l’idée, +bien plus fort qu’en lui faisant hommage et que, dès lors, le public ne +tolérerait plus un ouvrage qu’il ne goûtait qu’en faisant abstraction de +ses préoccupations morales et en les tenant pour étrangères au +sujet.--Enfin il y aurait les arts où la matière étant l’homme et +l’homme traité sérieusement, le beau moral est l’élément essentiel de +l’œuvre: comédie élevée, poème épique, tragédie, éloquence religieuse, +et ici on ferait remarquer que le problème moral n’est pas autre chose +que le fond même de l’œuvre et que l’artiste et le psychologue moraliste +se confondent. + +Le tort de Platon est donc d’avoir parlé de l’art en général sans y +faire les distinctions nécessaires. Je reconnais que, comme on fait +toujours pour la clarté de l’exposition, j’ai un peu forcé les choses. +J’en ai fait dire à Platon un peu plus qu’il n’en a dit. Il sent si bien +lui-même qu’on ne peut pas dire de l’art tout entier ce qu’il en +affirme, qu’il ne parle en général que des arts littéraires pour assurer +qu’ils doivent être des serviteurs de la morale et qu’ils sont des +dépendances de la morale. Il ne _prend ses exemples_, d’ordinaire, que +dans les arts littéraires, et c’est moi qui lui ai fait dire, +conformément du reste à sa théorie, que le sculpteur, le peintre et +l’architecte doivent être des moralistes. Mais sa doctrine générale et +très formelle contient pourtant cette conclusion, et rien ne montre +comme le soin qu’il prend de ne pas aller tout à fait jusque-là, que sa +théorie n’est pas juste de tout point et qu’il le sent. + +Il a eu tort surtout d’affirmer, même en général, la théorie de l’art +pour le bien et de ne pas s’en tenir à la doctrine, _naturelle_ et de +bon sens, de l’art pour le beau. C’est là qu’est le vrai et en même +temps je voudrais avoir montré que c’est là que la moralité retrouve son +compte aussi bien et même mieux que dans la théorie qui lui attribue +tout, lui sacrifie tout et jette tout au pied de ses autels. + +Car subordonner l’art à la morale, c’est d’abord proscrire ou exciter +les hommes à proscrire tous les arts qui n’ont, de soi, aucun rapport +avec la morale; c’est ensuite imposer aux autres arts une gêne et une +contrainte qui risque de les paralyser et stériliser; c’est ensuite ne +pas voir _où_ il est très vrai que le beau rejoint le bien, à savoir +dans les arts qui peignent la nature humaine considérée sérieusement et +gravement. + +Or ceci n’est pas seulement à considérer parce qu’il est juste, mais +aussi parce qu’il est d’extrême conséquence. En effet, dire que le beau +et le bien ne se rejoignent et ne se touchent jusqu’à paraître se +confondre que dans la nature humaine considérée sérieusement, cela veut +dire que la matière est immorale, que la nature est immorale et qu’il +n’y a de moralité que dans l’homme; et dans l’homme encore quand il se +dépasse, quand il se surmonte, quand il s’élève au-dessus de lui-même. +Et il n’y a rien de si important que cette idée, puisqu’elle est la +morale elle-même. + +La théorie de l’art pour le beau, avec, non pas cette correction, mais +cette observation que le beau, quand il s’applique à l’homme, que le +beau, quand on le cherche dans l’homme, _mais seulement alors_, se +confond avec le bien et est le bien lui-même, cette théorie de l’art +pour le beau, quand elle est complète, quand on n’en omet rien et quand +on n’en omet pas précisément l’essentiel, est donc tout aussi morale +qu’une autre et, ce me semble, plus morale que toute autre ne peut être. +En mettant la moralité là où elle est, elle lui donne toute sa force; +elle ne permet pas qu’en la confondant avec autre chose on en oublie le +caractère et on la dégrade ou, tout au moins, on la déclasse. Elle ne +permet pas qu’à force de dire: «Tous les arts doivent être moraux», on +s’habitue à considérer la morale comme une convenance, une décence ou +une mesure de police. En mettant la morale très haut, c’est-à-dire chez +elle, elle la divinise et l’impose fortement aux hommes. + +Elle dit aux hommes: Vous êtes d’essence si particulière qu’on peut +peindre et représenter de quelque façon que ce soit la nature entière +sans avoir souci du bien et sans être amené à y songer. Mais dès que +l’on vous représente, vous, on vous peint par les côtés par où vous +ressemblez à la nature et alors, encore, on peut n’avoir pas souci de +moralité; ou l’on vous peint en s’appliquant à ce qui vous distingue de +la nature et alors, en ne cherchant que le beau, on trouve le bien et on +ne peut pas ne pas le trouver. Votre essence même est donc le bien, et +vous n’êtes beaux que dans le bien. C’est votre façon d’être matière +d’art. C’est votre manière de rayonner. Le beau naturel, c’est le beau. +Le beau humain, c’est le bien. Le beau dans l’homme, c’est la splendeur +du bien. + +Il me semble que c’est ici la théorie sur l’art qui contient le plus de +moralité. + +Enfin, comme subsidiairement, Platon me semble encore avoir eu tort en +ceci. Il veut formellement que l’artiste en travaillant ait une +intention morale; il veut même qu’on l’y contraigne. Or rien n’est +contraire et comme hostile au travail artistique, rien n’est désastreux +pour lui comme cette préoccupation. Le souci de moraliser est aussi +funeste à l’artiste, qui n’a qu’à chercher le beau, que le souci de +chercher le beau est funeste au moraliste et au prédicateur. Le souci de +chercher le beau rend frivole le prédicateur et le souci de moraliser +refroidit et paralyse l’artiste. Il l’écarte et de la vérité et de la +beauté. Il fait qu’il poursuit deux buts et qu’il suit deux chemins, ce +qui rend sa démarche incertaine, indécise et toujours lourde. Pièces à +thèse, poèmes à thèses et peintures à thèses sont des thèses mal +présentées et des œuvres d’art gauches. Et ce sont ainsi des ouvrages +qui manquent tous leurs buts et principalement celui de moraliser. + +Pourquoi le lecteur de tous les temps aime-t-il très peu qu’on +l’endoctrine et qu’on prétende l’édifier par des œuvres d’art? C’est +certainement un fait. Le même homme, très honnête et droit et amoureux +de vertu, qui aime les moralistes, qui aime les prédicateurs, qui admet +très bien qu’on le prêche et qui même le recherche, ce même homme est +ennuyé par une œuvre d’art qui prétend exciter à la vertu et qui montre +trop que c’est là son but. «Je ne bâille pas au sermon; je ne bâille +qu’au pseudo-sermon.» + +Pourquoi cela? D’abord, peut-être, parce que cet homme a le sentiment de +la distinction des genres et, s’il n’aime pas une comédie mêlée de +drame, un poème épique mêlé de burlesque et un roman mêlé de +dissertations, aime moins encore une tragédie qui est un traité de +morale et veut chaque chose en son lieu et à sa place; et c’est un +sentiment qui n’est pas d’une grande profondeur; mais qui est estimable: +le sens de la distinction des genres et l’horreur de la confusion des +genres est la marque d’un esprit droit. + +Mais, de plus, il y a probablement dans cet homme un autre sentiment +très juste. Nous n’aimons pas qu’on nous trompe, même dans de très +bonnes intentions, et nous voulons qu’on joue franc jeu avec nous. Qu’on +nous prêche, nous le voulons bien; qu’on s’adresse à notre sentiment du +beau, nous le voulons bien; mais non pas qu’on nous prêche en feignant +de ne vouloir que nous plaire et par un détour. Il y a là une petite +supercherie, une petite mystification et une petite hypocrisie. C’est +cette feinte si facilement démêlée qui nous déplaît. On a bien un peu +prétendu nous tromper, on a bien un peu voulu se moquer de nous. On nous +a pris pour des enfants. Oui, c’est précisément l’idée de Platon si +magnifiquement traduite par Lucrèce. C’est le procédé des médecins +enduisant de miel le bord du vase qui contient un remède amer. Mais +précisément nous ne sommes pas des enfants et nous ne voulons pas être +trompés. _Nolumus decipi_, même pour être sauvés. Nous préférons le +breuvage amer présenté franchement et bravement, et nous ne voulons pas +trouver les maximes d’Épictète dissimulées dans un roman. + +Cette crainte et cette répulsion à l’endroit de la supercherie et cet +amour des situations nettes me paraît la vraie raison du peu de goût +qu’ont les hommes pour les œuvres d’art à intention moralisantes, plus +ou moins secrètes, plus ou moins avouées. L’art ne doit pas être une +sophistique, et ce procédé est une sophistique, une sophistique honnête, +une sophistique digne de pardon, une sophistique respectable; mais +encore une sophistique, et qui indique chez celui qui l’emploie, soit +peu de confiance dans ses talents d’artiste, puisqu’il a recours à +d’autres ressources; soit peu de confiance en la vérité, puisqu’il ne la +montre qu’en la déguisant ou la parant; soit peu de confiance et d’un +côté et de l’autre. + +Donc, à ce point de vue encore, Platon ne me paraît pas être dans le +vrai. Gœthe me paraît être beaucoup plus dans la vérité quand il dit: +«Je ne me suis jamais occupé du résultat pratique de mes œuvres. Je suis +porté à croire qu’elles ont fait plutôt du bien; mais je n’ai pas visé à +cela. L’artiste n’est tenu qu’à réaliser son rêve dans ses écritures. Il +devient ensuite ce qu’il peut dans les imaginations des hommes. C’est à +eux d’en extraire le bien et en rejeter le mal. Ce n’est pas à l’artiste +de peser sur les consciences. Il n’a qu’à épancher son âme.» C’est ceci +même qui me semble la vérité et le bon sens. + +Il reste, cependant, de toute cette théorie de Platon sur les rapports +de l’art avec la morale, quelque chose assurément, et quelque chose qui +me semble très considérable. Au fond, ce que Platon veut surtout, c’est +que l’artiste se prenne au sérieux, c’est que l’artiste ait une morale +et y tienne fort, et non seulement une morale générale, mais une morale +professionnelle; non seulement une morale en tant qu’homme, mais une +morale en tant qu’artiste. Or, c’est une idée très juste et très +importante. L’artiste a certainement, doit certainement avoir une morale +particulière, une morale _relativement à son art_. Il doit être honnête +homme d’une façon générale, comme tout le monde, et honnête homme +spécialement et d’une façon particulière à titre d’artiste et quand il +s’applique à son art. Voilà ce dont il n’est pas probable qu’on +s’occupât ni qu’on s’avisât du temps de Platon, et voilà de quoi Platon +s’est avisé et inquiété. + +Seulement c’est sur la nature de cette morale particulière de l’artiste, +c’est sur la nature de la _morale de l’art_ qu’il s’est trompé. La +morale de l’art est déterminée par une définition juste de l’art +lui-même. L’art doit être défini la recherche du beau. La morale de +l’art consistera _à ne pas apporter dans l’art une autre préoccupation +que la recherche unique du beau_. Et voilà toute la morale de l’artiste +en tant qu’artiste. + +Et elle est très sévère sans qu’il y paraisse au premier abord. Elle lui +interdit d’être un charlatan, un habile, un homme qui se demande d’où +vient le vent, un serviteur de la mode, un amateur d’honneurs, d’argent +et de succès; elle lui défend même d’être moraliste autant qu’elle lui +défend d’être immoraliste; car si par un art voluptueux on peut viser à +un succès très méprisable, par un art à intentions morales, on peut +viser à un autre genre de succès, tout aussi méprisable, puisque ce qui +est méprisable, c’est la recherche même du succès. + +Cette morale défend à l’artiste, même et surtout, de chercher à plaire, +et on pourrait aller jusqu’à dire que c’est cette dernière formule qui +enveloppe toute la morale de l’art. L’artiste doit chercher à réaliser +le beau et non pas à plaire, puisque celui à qui il s’agit de plaire +peut très bien ne pas aimer le beau et aimer de fausses beautés. Donc +l’artiste ne doit chercher, ni par orgueil à déplaire, ni, par goût de +succès, à être agréable; il doit être absolument indifférent à cette +considération; elle ne doit pas entrer un seul moment de tous dans son +esprit. Quand les artistes littéraires de 1660 disaient _tous_: «le but +de l’art est de plaire», ils avaient certainement raison de la façon +qu’ils l’entendaient; car ils voulaient dire plaire aux «honnêtes gens», +plaire à «ceux qui ont le goût bon», etc.; mais ils donnaient un mauvais +mot d’ordre, parce que leur formule était inexacte. Le but de l’art +n’est pas de plaire; le but de l’art est de chercher le beau; par +conséquent, la morale de l’artiste lui commande, non pas de chercher à +plaire, mais de chercher uniquement à _se plaire_. Se contenter dans la +recherche du beau et ne pas chercher autre chose que se contenter dans +cette poursuite, la morale de l’artiste est là. + +Or ce n’est pas ce qu’a dit Platon, non; mais enfin, qu’il ait vu que +l’artiste avait, devait avoir, une morale professionnelle, cela amène ou +peut amener au principe que je viens d’indiquer. Le dialogue suivant +n’est pas de Platon, ce que j’ai toutes sortes de raisons pour +regretter; mais il est platonicien: + +«... De sorte que tu ne vois aucune relation, aucun lien, encore moins +aucune chaîne entre l’art et la morale? + +--Non, en vérité. + +--Je proteste que tu en vois; seulement ce n’est pas très distinctement, +et mon métier, comme on te l’a peut-être dit, est de faire voir mieux ce +qu’on voit déjà et d’amener à la précision où elles tendent les idées +confuses. + +--Interroge-moi donc, comme c’est ta coutume. + +--Ma coutume est aussi de me laisser interroger. + +--J’aime mieux que tu m’interroges. + +--A ton aise, gracieux ami. Que se propose l’homme qui fait une statue? + +--Il se propose, ce me semble, de faire une statue. + +--Tu as parfaitement raison; et si tu réponds naïvement tu es dans le +vrai; et si tu prétends railler, tu te trompes. L’homme qui fait une +statue se propose de faire une statue et il n’a pas tort de ne pas +songer à autre chose. Cependant, tout en songeant surtout à cela, en +quoi il a raison, ne se propose-t-il pas en même temps quelque autre +chose? Réfléchis un peu. + +--Il se propose peut-être de gagner quelque argent. + +--A-t-il raison en cela? + +--Il me semble qu’on ne peut guère lui donner tort. + +--Sauf besoin pressant, pour quoi il faut toujours avoir, non +approbation, mais indulgence, je lui donne tort de tout mon cœur, mon +ami. + +--Pourquoi cela? + +--Pour cette raison assez simple que s’il fait sa statue pour avoir de +l’argent, il la fera avec impatience, trop vite et par conséquent fort +mal. + +--Il est probable que tu m’as surpris travaillant ainsi; car tu es +partout dans la ville et tu guettes en tout lieu comme un sycophante, du +reste inoffensif et bienveillant; et je suis donc forcé de te donner +raison sur ce point; mais l’artiste, quand il n’est pas en mauvais état +de finance, travaille généralement pour les honneurs et pour la gloire. + +--Sais-tu ce que c’est que les honneurs et la gloire? + +--Ce sont des biens communément très prisés, surtout ici. + +--Ce sont des maux, très aimable ami; car c’est pour les honneurs et +pour la gloire que tant d’hommes ont jeté leurs concitoyens dans les +pires infortunes et les plus épouvantables désastres; et, pour une bonne +chose peut-être et belle, que le désir des honneurs et de la gloire a +fait faire, il en a fait faire mille très mauvaises et extrêmement +laides. Sais-tu l’histoire, cher ami? + +--Quelque peu. + +--Si tu la sais un peu, tu n’ignores nullement que le désir des honneurs +et de la gloire est une peste qui demanderait plus d’un Esculape et +l’ellébore des trois Anticyres pour la guérir. Quand tu me parles, donc, +du désir des honneurs et de la gloire chez l’artiste, tu ne t’aperçois +pas que tu le rabaisses... je t’étonne, mais je suis ici un peu pour +cela et la science est fille de l’étonnement... que tu le rabaisses au +degré des politiciens, des sophistes et des rhéteurs, pour lesquels je +crois que tu n’as qu’une estime extrêmement modérée. + +--Sans doute; mais le désir de la gloire et des honneurs est différent +chez le politicien et chez l’artiste. + +--Pas autant que tu le crois; car c’est aux mêmes hommes que l’un et +l’autre demandent honneur et gloire et des mêmes hommes qu’ils les +attendent, et si le désir de gloire est plus inoffensif chez l’artiste, +il est aussi mauvais au fond, procédant des mêmes sentiments et du même +état d’esprit et d’âme. + +--Il se pourrait; mais je crois que je n’ai pas bien dit, tout à +l’heure, concevant confusément, et je te prie d’appliquer ton art à +accoucher un peu mon esprit avec ta dextérité habituelle. + +--Mais je le veux bien, quand bien même en me le demandant tu te +moquerais un peu de moi, ce que j’ai toujours permis, à charge de +revanche. Quand tu as parlé d’honneur et de gloire, sais-tu de quoi, en +vérité et au fond, tu parlais? Tu parlais simplement, ce me semble, du +désir de plaire à tes concitoyens. Honneurs, gloire, cela se ramène à +être cité, nommé, désigné du doigt comme un homme qui a fait des choses +qui ont plu et qui plaisent encore. N’est-ce pas cela? + +--C’est certainement cela, et me voilà accouché. Je t’en remercie. + +--Au fond donc, le but de l’artiste est de plaire, et la fin de l’art +est de plaire, et l’œuvre d’art est faite pour plaire? + +--Évidemment, et il n’y a que cela. + +--Je n’en crois rien du tout, mon très reconnaissant ami. + +--Comment donc? + +--Mais ne vois-tu pas que si l’artiste songe à plaire, il ne +s’inquiétera point de son goût à lui, mais du goût de ses concitoyens? + +--Il se pourrait. + +--Non seulement il se pourrait; mais il est inévitable. Et comme le goût +de ses concitoyens est très mêlé, a du bon et du mauvais; comme aussi il +est très variable; l’artiste d’une part devra mettre du bon et du +mauvais dans son goût à lui, et d’autre part suivre l’humeur changeante +de la foule, courir après ce qui s’appelle la mode, s’essouffler en +cette poursuite. Je voudrais savoir, après qu’il aura mis dans sa +manière de concevoir le beau la manière dont la foule le conçoit, et +encore après qu’il aura mis _successivement_ dans sa manière de +concevoir le beau les façons successives et contradictoires dont la +foule le conçoit, ce qui lui restera de son goût à lui et de sa vision +propre ou de sa réminiscence personnelle de la beauté. + +«Ajoute ceci: la perte de temps. Cet artiste, il aura dû: étudier le +goût public, en lui-même, ce qui est possible, je crois, et dans les +succès ou insuccès de ses confrères, l’analyser, le formuler, s’en faire +une idée nette; et puis il aura dû le suivre dans ses changements +successifs et ses variations rapides et quelquefois déconcertantes. Et +maintenant ce que je me demande, c’est quels moments lui seront restés +pour travailler. + +«Surtout je me dis que de vouloir contenter le goût public, c’est se +détacher continuellement de soi-même et se fuir soi-même +continuellement. Or l’artiste n’a pas trop de toutes ses forces pour +ranimer en lui et raviver en lui les réminiscences de beauté qui lui +sont propres, et son devoir d’artiste est précisément de se ramener en +soi au lieu de se prêter à autrui. Reste donc qu’il se plaise à lui-même +et non pas qu’il plaise aux autres. Le devoir de l’artiste est de se +plaire, de créer une œuvre dans laquelle il se plaise. Le but de l’art +n’est pas de plaire; il est de se plaire en se réalisant, sans aucune +autre préoccupation. L’artiste est un amoureux qui tire de lui-même +l’objet de son amour et qui ne doit le tirer que de lui-même. A +l’artiste qui était devenu amoureux de la statue sortie de ses mains un +philosophe vint dire: «Sais-tu pourquoi tu aimes la statue que tu as +faite? C’est parce que tu l’aimais avant de la faire.» + +«Voilà, mon cher amoureux du beau, ton seul devoir en tant qu’artiste. +Aimer le beau de toute ton âme et n’aimer que cela. C’est ce qui te +distingue des politiciens, des rhéteurs, et, du reste, de tous les +hommes. Si les vrais philosophes et les vrais artistes s’entendent très +bien ensemble, c’est qu’ils aiment les uns le bien, les autres le beau +d’une manière désintéressée, et que les uns et les autres appellent les +hommes à des jouissances désintéressées. Il n’y a pas entre le bien et +le beau les rapports que beaucoup y voient ou veulent y voir; mais il y +a celui-là que je viens de te dire, et il ne laisse pas d’être assez +étroit.» + +Et ce n’est pas là ce qu’a dit Platon; mais il faut reconnaître que sa +doctrine, au moins par quelque endroit, mène à le penser et le suggère. + + * * * * * + +Pour ce qui est de l’ensemble de ses idées, ce que nous avons à retenir, +c’est qu’il a essayé de toutes ses forces de faire rentrer l’art dans la +morale, comme il essayait d’y faire rentrer toute chose, d’asservir +l’art à la morale, comme il essayait de lui asservir tout, et que l’art +qui ne se subordonnait pas à la morale, il le méprisait, comme il +méprisait tout ce qui ne tendait pas à la morale au moins comme à sa +dernière fin. + + + + +XI + +LA POLITIQUE DE PLATON + + +Pour se reconnaître un peu dans les idées politiques de Platon, qui +sont, il faut le confesser, les plus confuses du monde, il faut d’abord +aviser celles qui sont historiques et non dogmatiques, qui ont trait à +ce qui a été et à ce qui est et non pas à ce qui devrait être, qui +constatent et qui analysent le constaté; puis il faut démêler le +principe ou le sentiment qui est la source de toutes les idées +dogmatiques de Platon en politique; puis aborder seulement alors ces +idées dogmatiques elles-mêmes. + +Sur l’origine des sociétés, Platon a cette idée de bon sens que les +hommes ont dû être de tout temps en société parce qu’ils ont toujours eu +besoin les uns des autres pour subsister. L’État est une nécessité +humaine. «Ce qui donne naissance à la société, c’est l’impuissance où +est chaque homme de se suffire à lui-même et le besoin qu’il éprouve de +beaucoup de choses. Il n’y a pas d’autre cause de la naissance de l’État +social. Le besoin d’une chose ayant engagé un homme à se joindre à un +autre homme et un autre besoin à un autre homme encore, la multiplicité +de ces besoins a réuni dans une même habitation plusieurs hommes dans le +dessein de s’entr’aider, et c’est à cette association qu’on a donné le +nom d’État.» + +Cet État primitif et voisin de la nature, ce qui veut dire voisin des +premiers besoins, constitué par les exigences de besoins simples, est +imaginé par Platon exactement comme il l’a été par Jean-Jacques +Rousseau. C’était un État agricole et pastoral, très vertueux et très +heureux: «Ceux d’alors, n’ayant aucune expérience d’une infinité de +biens et de maux nés dans le sein de nos sociétés, ne pouvaient être +méchants... La discorde et la guerre étaient bannies de presque tous les +lieux du monde. Car, d’abord, les hommes trouvaient dans leur petit +nombre un motif de s’aimer et de se chérir. Ensuite ils ne devaient +point avoir de combats pour la nourriture, tous, à l’exception peut-être +de quelques-uns, dans les commencements, ayant en abondance des +pâturages, de quoi, pour lors, ils tiraient principalement leur +subsistance: ainsi ils ne mangeaient ni de chair ni de laitage. De plus, +la chasse leur fournissait des mets délicats et en quantité. Ils avaient +aussi des vêtements, soit pour le jour, soit pour la nuit, des cabanes +et des vases de toute espèce, tant de ceux qui servent auprès du feu que +d’autres; car il n’est pas besoin de fer pour travailler l’argile ni +pour tisser; et les Dieux ont voulu que ces deux arts pourvussent à nos +besoins en ce genre afin que l’espèce humaine, lorsqu’elle se trouverait +dans de semblables extrémités, pût se conserver et s’accroître. Avec +tant de secours leur pauvreté ne pouvait pas être assez grande pour +causer entre eux des querelles. D’un autre côté, on ne peut pas dire +qu’ils fussent riches, puisqu’ils ne possédaient ni or ni argent. Or, +_dans toute société où l’on ne connaît ni indigence ni opulence, les +mœurs doivent être très pures_; car ni le libertinage, ni l’injustice, +ni la jalousie et l’envie ne sauraient s’y introduire. Ils étaient donc +vertueux par cette raison et aussi à cause de leur extrême simplicité +_qui les empêchait de se défier des discours qu’on leur tenait sur le +vice et la vertu_; au contraire, ils y ajoutaient foi et y conformaient +naïvement leur conduite. Ils n’étaient point assez habiles pour +soupçonner, comme on le fait aujourd’hui, que ces discours fussent des +mensonges et, tenant pour vrai ce qu’on leur disait touchant les Dieux +et les hommes, ils en faisaient la règle de leur vie. C’est pourquoi ils +étaient tout à fait tels que je viens de les représenter.» + +De ce rêve rétrospectif de Platon il faut retenir deux choses qui auront +comme leur répercussion dans ces conceptions et constructions plus ou +moins dogmatiques: la nécessité, pour qu’un État soit heureux, d’absence +de richesse et d’absence de misère; la nécessité, pour qu’un État soit +heureux, qu’il soit endoctriné par des sages qu’on écoute et dont on ne +se défie pas. + +Et quel a pu être le gouvernement chez ces peuples primitifs? Il a dû +être, comme nécessairement, le patriarcat: «Il me semble que ceux de ces +temps-là ne connaissaient point d’autre gouvernement que le patriarcat, +dont on voit encore quelques vestiges en plusieurs lieux chez les Grecs +et chez les Barbares. Homère dit quelque part que ce gouvernement était +celui des Cyclopes. Ils ne tiennent point de conseil en commun; on ne +rend pas chez eux la justice. Ils demeurent dans des cavernes profondes +sur le sommet des hautes montagnes, et là chacun donne des lois à sa +femme et à ses enfants, se mettant peu en peine de ses voisins.» + +Telle fut la première ébauche de gouvernement, et les choses durent +rester longtemps dans cet état. Jusqu’à quel temps? Très évidemment +jusqu’à celui où, la population augmentant, les familles se touchèrent +et par conséquent eurent besoin, pour régler leurs différends et mesurer +en quelque sorte leurs droits, d’un gouvernement général, contrée par +contrée, se superposant, pour ainsi dire, au gouvernement de chaque +famille, lequel, du reste, subsistait toujours. Mais on comprend que ce +gouvernement général, par le nombre toujours croissant, sans doute, de +différends et de querelles, prenait jour à jour une autorité +prépondérante, tous les yeux étant, pour ainsi parler, fixés sur lui, et +tout le monde s’habituant à attendre de lui protection, défense et aussi +commandement. Superposition, puis substitution, au moins partielle, d’un +gouvernement de contrée au gouvernement domestique, telle est la marche +naturelle et comme nécessaire des choses, de la chose politique, aux +temps primitifs. + +Ce gouvernement de contrée, quel était-il? Il fut, semble-t-il, +_d’abord_ monarchique _ou_ aristocratique;--_ensuite_ despotique _ou_ +démocratique. + +Monarchie ou aristocratie, c’est le premier stade après le patriarcat; +despotisme ou démocratie, c’est le second. En voici la raison. Le +patriarcat ne peut pas se transformer en despotisme ou en démocratie. La +transition serait trop brusque. Elle serait abdication des chefs de +famille. Or des chefs de famille, revêtus jusqu’à un certain moment +d’une très grande puissance et ayant la tradition, le souvenir +héréditaire de cette grande puissance, ne peuvent pas, sauf dans un +grand cataclysme social, se résigner à ce qu’un seul homme commande dans +la contrée ou à ce que tous gouvernent tous, c’est-à-dire, dans les deux +cas, à n’être plus rien. + +Mais, selon les cas, selon les dispositions morales de telle contrée ou +de telle autre, le patriarcat peut très bien se transformer en monarchie +modérée ou en aristocratie. Il se transformera naturellement et très +doucement en aristocratie dans le cas où il y aura une assez grande +uniformité de mœurs; car alors les chefs de famille se réuniront, +tiendront conseil, ne se heurteront pas les uns les autres très +rudement, s’entendront sur les mêmes maximes et sur les mêmes règles +ordinaires de conduite, ne sentiront nullement le besoin d’un arbitre +qui les départage et resteront ainsi, longtemps, à gouverner en commun +par délibération pacifique, et ce sera une aristocratie. + +Mais s’il y a d’assez grandes différences de mœurs dans la population de +la contrée supposée, si les familles ont reçu de leurs ancêtres des +principes différents touchant le culte des Dieux et les rapports +sociaux; si celles-ci montrent des mœurs plus douces et celles-là des +mœurs plus rudes selon le génie des parents qui gravaient leur caractère +et leurs penchants dans le cœur de leurs enfants et des enfants de leurs +enfants, alors il y a de grandes chances pour que la nécessité s’impose +d’un pouvoir confié à un seul homme qui domine toute la situation et qui +ait le dernier mot dans les délibérations assez violentes qui devront +avoir lieu. + +Cependant cette subordination des chefs à une sorte de grand chef ne +pourra pas être, pour les raisons données plus haut, l’abdication +complète ni même la demi-abdication des chefs, et nous aurons un roi +limité en ses pouvoirs par l’assemblée des chefs de famille, et +c’est-à-dire que nous aurons, sous une forme ou sous une autre, la +monarchie tempérée. + +Les choses telles, c’est-à-dire en monarchie tempérée ou en +aristocratie, peuvent durer fort longtemps; mais il est naturel et +presque nécessaire que la monarchie se transforme en despotisme et +l’aristocratie en démocratie, le despotisme n’étant que la royauté +confirmée et affranchie, la démocratie n’étant que l’affaiblissement de +l’aristocratie, et ceci étant tout naturel que la royauté se renforce et +que l’aristocratie s’affaiblisse. + +La royauté se renforce parce que ce qui est un a en soi une force +concentrée qui, sauf accident, ne peut que s’accroître. L’aristocratie +s’affaiblit parce que, pour qu’elle ne s’affaiblît pas, il faudrait +qu’elle eût dans cent ou deux cents familles la suite de pensées, de +maximes, de principes, de traditions, de sentiments énergiques qu’a ou +peut avoir une famille seule, et ceci même peut arriver, mais ne laisse +pas d’être rare. + +La marche naturelle des choses est donc que l’on commence par le +patriarcat;--que l’on continue soit par la monarchie tempérée, soit par +l’aristocratie;--que l’on finisse soit par la monarchie absolue, soit +par la démocratie pure. + +Et de là vient qu’en Grèce, par exemple, il n’y a, au temps où parle +Platon, à très peu près, que des républiques démocratiques ou des +tyrannies. Il faut songer, du reste, quoique Platon semble s’en être peu +souvenu au cours de ses expositions dogmatiques, que les gouvernements +sont affaire de climats et dépendent essentiellement de la nature du sol +et de la nature du ciel et de la nature, quelles que puissent être les +causes, de la race. «Il ne faut pas oublier que tous les lieux ne sont +pas également propres à rendre les hommes meilleurs ou pires et qu’il ne +faut pas que les lois soient contraires au climat. Ici les hommes sont +d’un caractère bizarre et emporté, à cause des vents de toute espèce et +des chaleurs excessives qui règnent dans le pays qu’ils habitent; +ailleurs, c’est la surabondance des eaux qui produit les mêmes effets; +ailleurs encore, c’est la nature des aliments que fournit la terre, +aliments qui n’influent pas seulement sur le corps pour le fortifier ou +l’affaiblir, mais aussi sur l’âme pour y produire les mêmes effets. De +toutes les contrées, les plus favorables à la vertu sont celles où règne +je ne sais quel souffle divin et qui sont tombées en partage à des +divinités locales qui accueillent toujours avec bonté ceux qui viennent +s’y établir. Il en est d’autres où le contraire arrive. Le législateur +habile aura égard dans ses lois à ces différences après les avoir +observées et reconnues autant qu’il est donné à un homme de les +reconnaître.» + +Telles sont les principales idées de Platon quand il considère +objectivement les choses sociologiques, la marche naturelle des affaires +publiques et des changements qui arrivent dans les empires. Quand il +parle de ces mêmes choses en théoricien et en homme qui voudrait fonder +ou réformer et qui recherche par conséquent les meilleures formes +possibles de gouvernement ou de législation, si nous nous demandons quel +est le principe général ou le sentiment général qui domine toutes ses +pensées et qui les inspire, nous trouverons, je crois, qu’il a _et_ un +sentiment dominant _et_ un principe dominant, toujours ou presque +toujours présents dans son esprit, très forts tous les deux, auxquels il +tient ou qui le tiennent également, et dont il faut tenir compte avec +une égale considération. + +Le sentiment, c’est quelque chose comme la haine des Athéniens ou une +profonde irritation contre les Athéniens;--le principe, c’est l’amour et +le culte de la justice. + +Les Athéniens ont le plus mauvais gouvernement du monde et sont +enchantés de ce gouvernement. C’est pour cela qu’ils sont sur le +penchant de la ruine et même peuvent être considérés comme ruinés. +Qu’est-ce qu’on peut appeler et qu’est-ce qu’on doit appeler le plus +mauvais gouvernement du monde? C’est sans doute le gouvernement qui est +le contraire même du gouvernement, comme on appelle le plus mauvais +homme du monde celui qui est le contraire de l’homme et qui est une +brute, soit par sa férocité, soit par sa bêtise. Or le gouvernement +d’Athènes est le contraire d’un gouvernement; car gouverner est sans +doute un art ou une science. Si c’est un art, il y faut de la compétence +comme pour faire une statue ou un temple; si c’est une science, il y +faut de la compétence aussi, comme pour résoudre un problème. Le +gouvernement d’Athènes est un gouvernement qui n’a qu’un principe et +qu’un souci, c’est d’exclure et d’éliminer la compétence. Le +gouvernement d’Athènes consiste essentiellement à écarter du +gouvernement ceux qui peuvent avoir la science du gouvernement ou l’art +de gouverner. + +La science ou l’art de gouverner est nécessairement inconnu de la +multitude, qui ne connaît rien; la science ou l’art de gouverner est +même inconnu du «grand nombre» qui connaît peu de chose et donc qui ne +connaît pas la plus difficile des sciences. Le gouvernement d’Athènes +est donc la volonté de confier un travail à quelqu’un qui ne sait pas le +faire; c’est l’incapacité intronisée; c’est le triomphe de +l’incompétence; c’est l’incompétence déclarée compétente à l’exclusion +de toute compétence. C’est un gouvernement antigouvernemental, pareil à +ce que serait une science qui se déclarerait antiscientifique. C’est un +pur contresens, un pur non-sens et même un peu un monstre. + +Dans nos recherches sur le meilleur ou les meilleurs des gouvernements +nous serons toujours guidés, au moins, par cette idée négative que le +gouvernement démocratique est le pire des gouvernements et que tout ce +qui s’en écarte a chance d’être bon et que tout ce qui n’est pas lui est +meilleur que lui. C’est au moins une pierre de touche. Platon ne sera +jamais aveuglé par son patriotisme. + +Pour tout dire, il faut reconnaître, ce que l’on constate, du reste, +avec plaisir, qu’il parle quelquefois des Athéniens avec bienveillance. +Il lui arrive de faire l’éloge du passé glorieux d’Athènes. Il fait +même, comme nous l’avons déjà noté, celui du _caractère_ des Athéniens, +et il le place très galamment dans la bouche d’un étranger: «J’ai +toujours pris parti, dit le Lacédémonien Mégille, pour les Athéniens +contre ceux qui en parlaient mal et j’ai toujours conservé pour Athènes +toutes sortes de bienveillances. Votre accent me charme, et ce qu’on dit +communément des Athéniens que, quand ils sont bons, ils le sont au plus +haut degré, m’a toujours paru véritable. Ce sont en effet les seuls qui +ne doivent pas leur vertu à une éducation forcée [comme on pourrait le +dire des Spartiates]; elle naît pour ainsi dire avec eux; ils l’ont +comme un présent des dieux; elle est franche et n’a rien de fardé...» + +Il y a du compliment dans ces paroles; il y a aussi, ce me semble, de la +sincérité. Aucun Athénien n’a été fâché d’être athénien. Platon n’a pas +regretté de l’être. Il n’ignore pas que les Athéniens ont souvent un +caractère charmant et qu’il fait souvent bon de vivre avec eux. Il ne +les déteste presque que comme hommes politiques. Au fond, il les +considère comme des enfants aimables, turbulents, légers et parfois +cruels, absolument incapables de se gouverner sensément. + +Mais sur ce dernier point il est ferme. _A priori_ et _a posteriori_, le +pire des gouvernements est le gouvernement d’Athènes; et Platon aura +quelque bienveillance pour toute espèce de gouvernement, à la condition +qu’il ne ressemble pas à celui-ci. On peut compter là-dessus. Maxime +secrète de Platon en fait de politique: «Pourvu qu’on ne soit pas comme +à Athènes, on n’est point absolument dans le faux.» + +A côté de ce sentiment dominant, Platon a aussi un principe général qui +l’accompagne pareillement dans ses recherches; c’est, comme nous avons +dit, l’idée de justice. + +Il est bien certain que la justice est rationnellement le fondement même +des États, puisque les injustes eux-mêmes sont forcés d’être justes +entre eux. «Une association, une armée, une troupe de brigands, une +compagnie de voleurs, ou toute autre agrégation de même nature ne +pourrait réussir dans ses entreprises injustes si les membres qui la +composent violaient les uns à l’égard des autres toutes les règles de la +justice; parce que l’injustice ferait naître entre eux des séditions, +des haines, des combats, au lieu que la justice entretiendrait entre eux +la paix et la concorde. Si c’est le propre de l’injustice d’engendrer +des haines et des dissensions partout où elle se trouve, elle produira +sans doute le même effet parmi tous les hommes quels qu’ils soient et +les mettra dans l’impuissance de rien entreprendre en commun.» + +La force de cohésion des sociétés, la force d’agrégation des agrégats, +dans leur essence, on voit que c’est la justice. + +Rien n’a été plus discuté que cette question-là en tous les temps et +particulièrement au temps de Platon. On a fait remarquer qu’enseigner le +juste est, pour commencer, rendre un bien mauvais service à celui à qui +on l’enseigne; qu’il y a de grandes chances pour que le juste soit +fouetté, torturé, aveuglé avec un fer rouge et finalement mis aux fers +ou envoyé à la mort; qu’au contraire le scélérat, comme disent les +philosophes, c’est-à-dire simplement l’homme qui ne s’embarrasse pas de +savoir si les choses sont justes ou injustes, tire avantage de tout, +parce que le crime ne l’effraye point, qu’à quelque chose qu’il +prétende, soit en public, soit en particulier, il l’emporte sur tous ses +concurrents, qu’il s’enrichit, fait du bien à ses amis, du mal à ses +ennemis, qu’il offre aux dieux des sacrifices et des présents +magnifiques et se concilie bien plus aisément que le juste la +bienveillance des hommes et des Dieux eux-mêmes. + +On a fait remarquer aussi que les pères recommandent la justice à leurs +enfants et les maîtres à leurs élèves, non en vue de la justice même, +mais en vue des avantages qui y sont attachés et pour que ceux d’entre +les citoyens qui ont le goût du juste s’attachent à eux et les honorent +et les installent en dignités; que, s’il en est ainsi, c’est bien plutôt +l’apparence de la justice que l’on recommande aux enfants que ce n’est +la justice elle-même; et que, par conséquent, c’est une hypocrisie et +une comédie; et que, par conséquent encore, et ceux qui enseignent +l’injuste et ceux qui enseignent le juste tendent au même but sous +différents mots, c’est à savoir à faire et dresser des coquins habiles. + +N’est-il pas vrai, du reste, à le bien prendre, que les dieux eux-mêmes +enseignent l’injuste, puisqu’on les voit accumuler sur les honnêtes gens +les maux et les disgrâces et favoriser les méchants d’une façon toute +particulière et, comme dit Hésiode: «On marche à l’aise dans le chemin +du vice; la voie est unie; elle est près de chacun de nous; au +contraire, les dieux ont placé devant la vertu les sueurs et les +souffrances», si indifférents du reste à la vertu qu’ils se laissent +corrompre et acheter par des présents, comme des politiciens; et, comme +dit Homère: «Ils permettent qu’on les fléchisse par des sacrifices et +des prières flatteuses; et quand on les a offensés, on les apaise par +des libations et des victimes.» + +Et sans doute on dira que ce n’est pas aux prêtres qu’il faut demander +leur avis sur ces choses, puisqu’ils sont de naïfs corrupteurs de la +morale publique; mais le spectacle même de la vie de tous les jours +montre assez que les succès sont pour le coquin audacieux ou pour le +coquin habile, pour celui qui ne tient pas compte de la justice ou pour +celui qui en revêt adroitement l’apparence seule; et qu’entre les deux +le juste véritable n’a le succès ni de l’un ni de l’autre et n’est que +malheureux et méprisé. + +On peut donc se demander si la justice n’est pas autre chose qu’une +invention de quelques philosophes, assez chimérique en soi et très +dangereuse par les effets qu’elle peut produire. + +A ces objections il faut répondre avant tout que ce n’est pas le succès +personnel qu’il faut chercher, ni même qu’on a intérêt à chercher, mais +le succès de la communauté, le bien de l’État, lequel du reste nous +revient en bien personnel puisqu’il n’y a pas de bien comparable à celui +d’appartenir à un État bien constitué et bien gouverné. Or, s’il est +vrai que la justice est le fondement même d’une société, assertion que +l’on n’a point réfutée, il reste très vrai que la justice est le bien +que l’individu doit chercher avant toute chose. + +Il faut bien se garder de l’erreur, ou de la faiblesse ou de +l’hypocrisie des panégyristes ordinaires et médiocres du juste. Ils +disent que l’homme juste réussira. Ils disent: «Soyez justes, et tout +vous sera donné par surcroît.» C’est faux, et peut-être même ils savent +que c’est faux, et dans le premier cas ils sont bornés, et dans le +second ils sont menteurs ou au moins ils ont une défaillance de sens +moral. Il faut dire: «Soyez justes, et peut-être vous réussirez, +peut-être vous ne réussirez pas, personnellement; mais ce dont vous +pouvez être assurés, c’est que vous ferez un État excellent, ce qui vous +assurera un avantage inappréciable, fussiez-vous personnellement peu +favorisés du sort ou de vos concitoyens, celui de vivre dans un État +excellent.» + +La justice, en effet, quand on l’analyse, en quelque sorte, c’est un +état d’équilibre social, un état d’égale ou proportionnée répartition +des forces. Ce qui est juste, c’est que chacun ait, en sûreté, ce qui +lui appartient et n’en soit pas privé par la violence. D’abord ceci. + +Mais ce qui est juste aussi, c’est qu’aucun des corps de l’État, +magistrats, guerriers, négociants, artisans, n’empiète sur un autre +corps; car une profession est analogue à une propriété, et que le +magistrat veuille faire l’œuvre du soldat et l’artisan celle du +magistrat, on sent à cela un envahissement et une spoliation qui est +comme une espèce de vol. Voyez-vous comme l’instinct de justice se +confond avec l’instinct de bonne police et en est le fondement, ainsi +que nous l’avons dit en formule générale? + +Remarquons que ce que nous disons d’un État bien ordonné, c’est ce que +nous dirions d’un homme bien ordonné, et l’homme ordonné, c’est l’homme +juste. L’homme juste est l’homme qui fait régner la justice, +c’est-à-dire un juste équilibre en lui-même. Il a en lui plusieurs +fonctions très différentes et qui, soit veulent empiéter et empiètent +les unes sur les autres, soit se combattent les unes les autres. L’homme +juste leur fixe des limites qu’il ne leur permet pas de franchir, et il +les tient en équilibre et en concorde, et il les fait concourir les unes +avec les autres pour son bien ou au moins pour sa paix générale. Tout de +même l’homme juste, quand il s’applique à la cité, maintient l’équilibre +social par un souci scrupuleux de donner à chaque force sociale la +mesure d’exercice qu’elle doit avoir pour bien de l’État; car cette +mesure d’exercice ainsi fixée est son droit, et il est juste que ce +droit soit assuré. L’homme juste fait ainsi une cité juste, sur le +modèle de lui-même. L’homme juste est un homme équilibré, la cité +ordonnée est une cité organisée par un homme juste. La cité doit +reproduire l’harmonie d’une tête bien faite. Elle n’est réelle qu’à la +condition d’être un cerveau réglé par l’instinct de justice et de juste +répartition des fonctions et des efforts. + +On peut confondre, on doit confondre l’idée d’ordre et l’idée de +justice. Ce ne sont que deux formes de la même pensée. Ce qui est +ordonné, c’est à quoi préside une idée de justice; ce qui est juste, +c’est que tout soit dans un bon ordre, ou dans un homme ou dans une +ville. La justice veut l’ordre et l’ordre a besoin de la justice pour +être autre qu’apparent, superficiel et artificiel. La bonne cité, aux +yeux peu exercés et au premier regard, déjà bonne du reste réellement, +mais pour un temps seulement, c’est la cité ordonnée; la bonne cité pour +qui sait voir, et qui doit rester telle indéfiniment, c’est la cité +ordonnée selon la justice et par la justice. La justice, c’est la racine +profonde et vivace de l’ordre. + +Il existe une théorie, très en faveur auprès des sophistes, qui est +précisément le contraire de celle-ci. C’est la théorie du droit de la +force, ou plutôt c’est la théorie de la force niant le droit et +s’affirmant comme règle des choses. Ceux qui sont dans ces idées +raisonnent ainsi: La justice est une convention. C’est une convention +par laquelle les hommes opprimés ont déclaré qu’il était mal que les +forts s’attribuassent et pussent acquérir et conquérir en raison de leur +force. En conséquence de cette déclaration, ils ont fait la loi et ont +proclamé que ce qui était juste c’était ce qui est ordonné par la loi. +Telle est toute l’origine et telle est toute l’essence de la justice. Ou +elle a une essence mystique et une origine religieuse, ce qui serait +difficile peut-être à prouver, ou elle n’est pas autre chose que ce que +nous venons de dire. Elle est une convention et n’a pas d’autre autorité +que celle d’une convention, d’un contrat, d’une manière de trêve de la +force ou d’une manière de trêve entre des forces contraires. Il n’y a +rien de respectable ni de sacré en une telle chose. + +Si l’on veut encore, la justice est une cote mal taillée. Tout le monde +convient en son for intérieur, et quand il n’est pas hypocrite, que +c’est un bien de commettre l’injustice, c’est-à-dire d’agir selon toute +sa force, et un mal de subir l’injustice, c’est-à-dire de se résigner +selon sa faiblesse. Il n’est personne qui, intimement, ne soit convaincu +de cela. Seulement il y a _plus de mal_ à souffrir l’injustice _qu’il +n’y a de bien_ à la commettre. Ceci est possible et même vraisemblable. +En conséquence, les hommes, ayant vécu longtemps selon la force, se sont +à peu près entendus, surtout les faibles, mais même les forts, pour +décider qu’on vivrait selon la loi, c’est-à-dire qu’on se priverait d’un +grand bien, à savoir agir selon sa force et commettre l’injustice, mais +qu’on se délivrerait d’un mal plus grand, à savoir subir l’injustice et +se résigner selon sa faiblesse. Perte d’un côté, gain de l’autre, et +gain plus grand que la perte. Du moins les hommes en ont jugé ainsi. + +La justice est donc quelque chose «qui tient le milieu entre le plus +grand bien, qui consiste à pouvoir être injuste impunément, et le plus +grand mal, qui consiste à ne pouvoir se venger de l’injure qu’on a +soufferte»; étant estimé qu’il vaut mieux encore supprimer un mal que +garder un bien et ne pas souffrir que jouir. «On s’est donc attaché à la +justice, non qu’elle soit un bien en elle-même», et personne peut-être +n’en a jugé ainsi; «mais parce que l’impuissance où l’on est de nuire +aux autres l’a fait regarder», conventionnellement et à titre de pis +aller, «comme telle». + +Mais, au fond des choses et dans la vérité des choses, il n’y a que la +force. Ce serait une espèce de folie à un homme «vraiment homme» que de +pouvoir agir selon sa force, être injuste, pour parler comme la +convention, et de ne pas le vouloir. «L’homme de bien», comme vous +dites, tout autant que le méchant, n’a qu’un désir, «acquérir sans cesse +davantage, désir dont toute nature poursuit l’accomplissement comme +d’une chose bonne en soi». + +On voit donc bien ce que c’est que la justice. C’est une invention des +faibles pour supprimer les forts en leur persuadant d’agir comme des +faibles. C’est une convention, toujours désirée par les faibles,--et +acceptée par les forts dans un moment soit de défaillance, soit de +fatigue, soit de scrupule, religieux ou autre, soit de compétition entre +forts, à quoi la loi des faibles mettait fin, soit de bon sens même, +mais de bon sens médiocre et méprisable, étant donné qu’il est à peu +près vrai que par la «justice» on supprime un mal et un bien et que ce +bien est peut-être moins délicieux que le mal n’est rude. Mais enfin la +justice est une convention, une fiction, un mensonge, une chose qui +n’est pas réelle, puisqu’elle n’est pas dans la nature, et qui a été +inventée par les faibles et acceptée par les forts. + +Toute la loi du reste est cela et n’est rien autre chose. C’est une +violation de l’ordre naturel. Il y a un ordre de la nature et un ordre +de la loi. Selon l’ordre de la nature, le plus fort l’emporte et +acquiert dans la mesure de sa force. Selon l’ordre de la loi, il y a +égalité, conventionnelle et factice, entre des êtres qui ne sont +nullement égaux les uns des autres et qui sont tout étonnés, ou qui +seraient tout étonnés, n’était l’accoutumance, de s’entendre déclarer +tels. «Nous prenons dès la jeunesse les meilleurs et les plus forts +d’entre nous; nous les formons et les domptons, comme on dompte des +lionceaux, par des discours pleins d’enchantements et de prestiges, leur +faisant entendre qu’il faut s’en tenir à l’égalité et qu’en cela +consiste le beau et le juste. Mais j’imagine que s’il paraissait un +homme né avec de grandes qualités, qui, secouant et brisant toutes ses +entraves, trouvât le moyen de s’en débarrasser, qui, foulant aux pieds +vos écritures et vos prestiges et vos enchantements et vos lois _toutes +contraires à la nature_, aspirât à s’élever au-dessus de tous et, de +votre esclave, devînt votre maître; alors on verrait briller la justice +telle qu’elle est dans l’institution de la nature. Pindare me paraît +appuyer ce sentiment dans l’ode où il dit que _la Loi est la reine des +mortels et des immortels. Elle mène_, poursuit-il, _avec soi la force et +d’une main puissante la rend légitime[3]. J’en juge par les actions +d’Hercule qui, sans les avoir achetés_... Le sens est qu’Hercule emmena +avec lui les bœufs de Géryon, sans qu’il les eût achetés, sans qu’on les +lui eût donnés, laissant à entendre que cette action était juste, à +consulter la nature, et que les biens des faibles et des petits +appartiennent au plus fort et au meilleur.» + + [3] «Ne pouvant fortifier la justice, ils ont justifié la force.» + (Pascal.) + +C’est donc une morale, si l’on veut, mais c’est la morale des faibles et +la morale des esclaves que celle qui se fonde sur l’idée de justice. La +vraie morale, celle qui n’est pas une convention, celle qui est dans la +nature et celle qui est la morale des hommes nobles, c’est le +développement libre et énergique de la volonté de puissance: «Comment, +en effet, un homme serait-il heureux s’il est asservi à quoi que ce +soit? Je vais te dire en toute liberté ce que c’est que _le beau et le +juste_ dans l’ordre de la nature. Pour mener une vie heureuse, il faut +laisser prendre à ses passions tout l’accroissement possible et ne point +les réprimer. Lorsqu’elles sont ainsi parvenues à leur comble, il faut +être en état de les satisfaire par son courage et son habileté et de +remplir chaque désir à mesure qu’il naît. C’est ce que la plupart des +hommes ne sauraient faire, à ce que je pense; et de là vient qu’ils +condamnent ceux qui en viennent à bout, cachant par honte leur propre +impuissance. Ils disent donc que l’intempérance est une chose laide, +comme je l’ai remarqué plus haut; ils enchaînent ceux qui sont nés avec +de plus grandes qualités qu’eux; et ne pouvant fournir à leurs passions +de quoi les contenter, ils font, par pure lâcheté, l’éloge de la +tempérance et de la justice. Et, dans le vrai, quiconque a eu le bonheur +de naître de parents rois, ou bien qui a assez de grandeur d’âme pour se +procurer quelque souveraineté, comme une royauté ou une tyrannie, y +aurait-il rien de plus honteux et de plus dommageable que la tempérance, +lorsque des hommes de ce caractère, pouvant jouir de tous les biens de +la vie, sans que personne les en empêchât, se donneraient à eux-mêmes +pour maîtres les lois et les discours et la censure du vulgaire? Comment +cette beauté prétendue de la justice et de la tempérance ne les +rendrait-elle pas malheureux, puisqu’elle leur ôterait la liberté de +donner plus à leurs amis qu’à leurs ennemis; et cela tout souverains +qu’ils seraient dans leur propre ville? Tel est l’état des choses dans +la vérité, Socrate, après laquelle tu cours, à t’en croire. La mollesse, +l’intempérance, la licence, lorsqu’il ne leur manque rien, voilà la +vertu et le bonheur. Toutes ces autres belles idées, ces conventions +contraires à la nature, ne sont que des extravagances humaines +auxquelles il ne faut avoir nul égard.» + +Et si l’on venait me répéter que tempérance et abstention constituent le +vrai bonheur et que «ceux qui n’ont besoin de rien sont heureux», je +dirai que ceci sans doute est une morale, mais la morale «des pierres et +des cadavres». + +Ne voit-on pas, à consulter sans parti pris et surtout sans hypocrisie +les opinions des hommes, que la vie heureuse et, pour parler net, la vie +normale est pour eux le déploiement large d’une volonté libre? Les +dieux, les héros, les rois sont-ils _moraux_, dans les histoires +légendaires qu’on raconte en leur honneur; sont-ils moraux, c’est-à-dire +abstinents, tempérants, respectueux de la justice et de l’égalité entre +les hommes? Ils sont passionnés, volontaires et capricieux. Ce n’est pas +à dire qu’ils soient méchants, et c’est encore une adresse sophistique +des philosophes que donner toujours ce mot de méchant, qui a mauvaise +couleur, pour équivalent et synonyme d’énergique et de passionné; ils ne +sont pas méchants, ils ont des énergies et des puissances pour ce qu’on +appelle le bien et ce qu’on appelle le mal, pour la bienfaisance et pour +la destruction, pour la générosité et pour la vengeance. Ils sont de +grandes et belles forces. C’est de ces grandes et belles forces et de +leur déchaînement, sans frein de pusillanimité et sans entraves de vains +scrupules, qu’est faite la vie, et notre premier devoir, c’est de vivre; +le premier devoir d’êtres vivants, c’est de vivre. Il est difficile +d’admettre une morale dont le premier précepte est l’imitation de la +mort et dont l’ensemble des préceptes aboutit au suicide. Sous tous ces +grands mots d’abstinence, de continence, de tempérance, de respect du +droit, de justice, de sacrifice au bien commun, cherchez attentivement +et même sans chercher beaucoup vous ne trouverez pas autre chose que +ceci: le sacrifice de l’individu. Cela n’a pu être inventé que par des +hommes si faibles qu’en vérité ils étaient tout près de cette demi-mort, +de cette quasi mort qu’ils recommandaient comme la vertu même. L’idée de +justice n’est que l’idée de faiblesse triomphant par artifice ou par un +concours de circonstances. Ce n’est pas une idée vraie, puisque ce n’est +pas une idée naturelle, puisque ce n’est pas une idée «dérivant de la +nature des choses[4]», et c’est une idée trop chargée de faiblesse pour +que dans la pratique il s’ensuive de grandes et belles choses. + + [4] Montesquieu. + +Et enfin, de cette morale fausse et de cette morale débile, faire le +fondement d’une politique, c’est concevoir déjà une politique fausse +aussi, débile aussi, antinaturelle, énervant et paralysant de parti pris +les forces naturelles de l’humanité et en particulier du corps social. + +Ainsi parlait Zarathoustra, qui s’appelait en ce temps-là Calliclès et +qui du reste avait plusieurs autres noms harmonieux. + +Platon lui répondait ou leur répondait à peu près de la manière +suivante: + +Tout cela est affaire de définitions, et il est bien possible que ce que +vous appelez la vie soit une espèce de mort, et très analogue à la mort +elle-même, et que réciproquement ce que vous appelez la mort soit la +vie, et la vie concentrée et intense, si l’on peut ainsi parler. C’est +le mot d’Euripide: «Qui sait si la vie n’est pas pour nous une mort et +la mort une vie?» Entendez: qui sait si ce qui vous semble la vie n’est +pas la mort même? Cet homme à belles passions et à beaux caprices me +fait l’effet à moi, comme à un poète sicilien, je crois, non pas d’une +magnifique force de la nature, comme vous dites, plus en poète, vous +aussi, qu’en philosophe, mais tout simplement d’un tonneau percé. + +Cette partie de l’âme où résident les passions et qui est intempérante, +comme vous dites vous-même, c’est-à-dire qui ne sait rien retenir, est +bien un tonneau percé, qui est avide, qui est insatiable et qui laisse +échapper tout ce qu’il reçoit à mesure qu’il le reçoit et croit le +saisir. Le passionné est un homme qui puise de l’eau ou du vin dans un +crible. Il croit boire la vie et il la fait passer à travers lui, pour +ainsi parler, sans la sentir. Et c’est là ce que vous appelez une force? +Ne voyez-vous pas que c’est une faiblesse, une impuissance et par +conséquent quelque chose de très analogue à la mort? En dernière +analyse, c’est une illusion. + +Il est assez naturel à l’homme, à l’homme peu réfléchi surtout, de +prendre ses faiblesses pour des forces, parce qu’il prend les désirs +pour des activités. Ne serait-ce pas une erreur? Le désir est une +instabilité, une impatience, une démangeaison et par conséquent une +maladie, et la vie toute en désirs est une suite de maladies qui fait de +l’homme, sinon un mort tout à fait, du moins un éternel moribond. Il me +semble bien que la force se mesure à l’effort, se sent dans l’effort, +prend conscience d’elle-même dans l’effort, se définit même, à +proprement parler, par l’effort, et que, par conséquent, s’il faut un +plus grand effort pour vaincre les passions que pour les suivre; et si +même, ce qu’on m’accordera, il en faut beaucoup pour les vaincre et il +n’en faut aucun pour s’y abandonner, l’homme fort est celui qui contient +et réprime ses passions et non pas celui qui se laisse mener par elles. + +D’où il suit que l’abstinence, la tempérance, le respect du droit, +l’instinct de justice et l’instinct de sacrifice sont des forces, comme +je dis, et non pas des faiblesses, comme vous dites. + +Je sais bien, et c’est ce qui vous permet de vous livrer à vos +sophismes, je sais bien qu’il y a une manière d’être juste et une autre +manière de l’être. Il y a une manière passive. Tels hommes sont +abstinents, tempérants et respectueux des droits d’autrui et même des +empiétements d’autrui, par timidité. Ce sont de bonnes bêtes de +troupeau. Je le reconnais. Mais qui vous dit que ce soit ceux-ci que +j’approuve et que je donne pour modèles? L’homme qui est selon mon cœur, +c’est bien le vôtre; c’est bien l’homme digne du nom d’homme, comme vous +dites très bien, c’est bien l’homme à passions fortes et à fortes +volontés, mais qui, par raison et vue nette du bien, supprime ses +passions ou les tourne du côté du bien et fait servir au bien, met au +service du bien et non au service de ses caprices toute la puissance de +ces volontés. + +Ou encore, si vous voulez, il y a trois classes d’hommes: les timides et +pusillanimes, et je dis comme vous que ce sont des faibles;--les +vigoureux et audacieux, qui ne songent qu’à développer leur puissance et +qu’à satisfaire leurs passions, et vous dites que ce sont des forts, et +je dis que ce sont des faibles et les plus faibles de tous, et c’est ce +que je viens de prouver;--et enfin il y a les hommes à passions vives et +à volonté énergique, qui mettent tout cela au service du bien, qui +luttent pendant toute leur vie et contre leurs ennemis du dedans, qui +sont leurs passions mauvaises, et contre leurs ennemis du dehors, qui +sont les hommes à passions mauvaises; et voilà pour moi les seuls hommes +forts. + +Et quand vous me dites que seuls les hommes forts doivent commander dans +la cité, je suis parfaitement de votre avis, mais avec ma manière de +comprendre, et je trouve que vous avez raison au fond, mais en vous +trompant sur la définition de la force. Pour moi, la force, c’est +précisément l’idée de justice assez vive pour devenir la passion de la +justice. C’est cela qui est la force d’un homme et la force d’un État. +J’identifie la force et la justice, et à cette condition on me fera très +bien dire que tous les droits et toutes les autorités doivent être à la +force. + +Si l’on préfère, et pour moi ce sera tout à fait la même chose, je vois +séparément la force et la justice; seulement j’estime que la force, tant +qu’elle ne s’unit pas à la justice, n’est pas une force, et même est une +faiblesse et une impuissance; et que, dès qu’elle se joint à la justice, +elle est une force vraie; et par conséquent c’est encore la justice qui +est la force, puisqu’elle est la vertu d’efficacité de la force +elle-même. Vous justifiez la force et vous dites que je voudrais +fortifier la justice. En langage commun, c’est à peu près cela. En +langage platonicien, ce n’est pas cela tout à fait. Ce qu’il faut dire, +c’est ceci: Vous justifiez la force et moi je ne songe pas à fortifier +la justice; mais j’affirme que c’est la justice qui fortifie la force. +Il en résulte une parfaite identité entre la force et la justice, +puisque la force sans la justice est une impuissance. + +Voilà ce que j’ai à répondre sur le fond des choses. Pour ce qui est de +cette idée particulière que ce sont les forts qui doivent commander dans +la cité et que la justice est une fiction qui a été inventée par les +faibles pour intimider et museler les forts, je répondrai que je ne +comprends guère cette logomachie; car enfin qu’entend-on bien par les +forts? Les forts, ce sont sans doute ceux qui peuvent imposer leur +volonté. Eh bien, les forts, ce sont les plus nombreux; car il est +incontestable que dix hommes sont sûrs d’en battre un. Par conséquent, +c’est la foule qui doit commander, par application exacte et formelle de +la théorie de Calliclès. Si le droit est à la force, il est au nombre. +Il n’y a pas de théorie plus précisément démocratique que la théorie +prétendument aristocratique et soi-disant aristocratique de Calliclès. + +On pourra dire que bien longtemps et dans beaucoup de pays encore à +présent la foule, quoique étant le nombre et par conséquent la force, +s’est laissée conduire et même opprimer par «les grands», à tel point +que cela semble d’ordre naturel. Mais dès que la foule _veut_ commander, +d’après les théories de Calliclès, de ce moment même elle en a le droit, +parce qu’elle est une force qui se sent force, par conséquent une force +vraie. Auparavant elle était une force latente, et c’est dire qu’elle +n’était pas une force. Elle laissait dormir son droit. Ou plutôt elle +n’avait pas de droit, n’étant pas véritablement la force. Dès qu’elle se +sent comme force, du même coup elle a le droit. Elle crée son droit dès +qu’elle en a l’idée, puisqu’il ne lui manquait que d’en avoir l’idée +pour le posséder. + +Donc le droit, c’est la force; la force, c’est le nombre; le nombre a +raison. Que la foule gouverne et que les «meilleurs» obéissent; que la +foule soit tout et que les meilleurs ne soient rien; voilà la conclusion +irréfutable de la doctrine aristocratique de Calliclès; ou plutôt ce +n’en est même pas la conclusion plus ou moins éloignée, plus ou moins +proche; c’est ce qu’elle affirme dès son premier mot si son premier mot +a un sens. + +Mais voici les distinctions et les discriminations, à quoi l’on pouvait +s’attendre. On me dit: «Par les plus forts il ne faut pas entendre ceux +qui ont à leur disposition le plus de force brutale; il faut entendre +les plus distingués, les plus savants, les plus compétents, les plus +courageux, ceux enfin que la langue a qualifiés d’un seul nom et du nom +qui leur convient: _les meilleurs_.» + +Fort bien. L’excellence est en effet une force. Mais de quelle +excellence me parlera-t-on bien? Car il y en a de plusieurs sortes et +d’une infinité de sortes. Il y a l’excellence de l’artiste. Un sculpteur +ou un peintre est excellent, est _aristos_ par comparaison à un foulon, +à un cordonnier et encore plus à quelqu’un qui ne fait rien du tout. Lui +confiera-t-on pour cela l’administration de la république? Le bon sens +répond que non. Mais, s’il vous plaît, cette concession est importante. +C’est donc à une excellence _particulière_ qu’il faut se ramener et +qu’il faut s’adresser? C’est donc d’une excellence particulière qu’il +faut faire état pour savoir à qui l’on confiera les destinées publiques. + +Mais de laquelle? De celle de l’athlète, du musicien, du poète ou de +l’orateur? De l’orateur plutôt, me répondez-vous. Pourquoi? L’orateur +est-il autre chose qu’un artiste littéraire, qu’un artiste en mots, en +phrases, en périodes et en cadences? Est-il autre chose qu’un poète en +prose? On me dira: Comme forme, oui, mais non pas comme fond. Fort bien; +mais de quel fond parle-t-on? Veut-on dire que la forme d’un orateur, +c’est son style, et que le fond d’un orateur, c’est sa connaissance des +affaires publiques? Nous y voilà. Parfait! Mais qu’est-ce que c’est que +la connaissance des affaires publiques? C’est la connaissance de ce qui +peut mener à bien les destinées d’un peuple. Eh bien, ce qui peut mener +à bien les destinées d’un peuple, c’est la justice. C’est la justice +telle que je l’ai définie, à savoir le sens de l’équitable d’abord et +ensuite le sens de l’ordre et de la juste distribution des charges et +des devoirs et des droits et des fonctions. De sorte que nous voilà +revenus à ce que j’avais dit tout d’abord, qu’il faut organiser l’État +selon la justice et le faire gouverner par ceux qui la connaissent et +qui l’aiment. + +Nous y sommes revenus par un long détour; mais rien n’était plus utile +que ce détour; car par lui nous avons appris à reconnaître une chose, +c’est qu’on peut accepter la théorie de la force, pleinement, quand on +est partisan de la théorie de la justice, et c’est qu’il y a identité +entre ces deux doctrines quand on va au fond des choses. De même que +nous avons accepté que l’homme fort a son droit, oui, parce que le +véritable homme fort c’est l’homme juste; de même nous acceptons que la +cité soit dominée par la force, oui; par les hommes forts, oui; parce +que les seuls hommes forts sont les hommes justes; parce que la force en +choses d’organisation, de législation et d’administration, c’est la +compétence, et que la compétence en pareille matière, c’est l’esprit de +justice. + +La théorie de la force n’est donc point le contraire de la théorie de la +justice; bien comprise, elle s’y ramène; bien débrouillée dans l’esprit +de ceux qui en sont partisans, elle s’y ramène; bien _accouchée_, elle +s’y ramène, se confond avec elle et s’y perd. + +D’où vient cela? C’est qu’en soi la doctrine de la force n’est pas +l’antipode de la doctrine de la justice; elle en fait partie. Et c’est +précisément pour cela que les partisans de la force semblent avoir +raison. Ils ont raison par delà leurs idées; mais ils ont raison. Ils +ont raison en ce sens que leurs idées, poussées à l’extrême et beaucoup +plus loin qu’où ils les voient, sont la vérité. Ils ont raison en ce +sens que la force conçue populairement, grossièrement, c’est l’anarchie; +mais que la force conçue après réflexion, vous venez de le voir, c’est +la compétence, c’est l’ordre résultant de cette compétence et c’est la +justice, qui se confond avec cette compétence même et qui la constitue. + +Regardez les peuples dans leurs relations les uns avec les autres. Qui +est celui qui l’emporte? Ce n’est pas le plus fort au sens grossier du +mot, c’est-à-dire le plus nombreux; c’est le plus fort au sens moral: +c’est le plus sobre, le plus patient, le plus exercé et le mieux +organisé, c’est-à-dire, au sens large que j’ai donné à ce mot, le plus +juste; et il est juste aussi qu’il l’emporte et qu’il triomphe. + +--Mais il est injuste qu’il opprime! + +--Très certainement! + +--Eh bien, dans l’oppression qu’il fait subir au peuple, même moins bon +que lui, il y a une iniquité, qui fait que le peuple _meilleur_ devient +immédiatement _moins bon_ que le peuple vaincu, et ici nous sommes bien +en présence de la force, _moins la justice_, triomphant et continuant de +triompher, et toute votre théorie s’écroule. + +--Point du tout; car de deux choses l’une: ou le peuple _meilleur_, +après avoir vaincu le peuple _moins bon_, ce qui est juste, rendra le +peuple moins bon semblable à lui-même par une administration +intelligente et bonne et fraternelle, et le peuple moins bon se fondra +avec le peuple meilleur et ce sera le triomphe de la justice au lieu +d’en être le scandale;--ou le peuple _meilleur_ exploitera indignement +le peuple vaincu, et alors, dans ce peuple sujet et mal administré, il +aura une faiblesse et non une force, une faiblesse qui lui sera très +dommageable pendant longtemps et funeste et ruineuse et mortelle à un +moment donné, et ceci encore sera une revanche et un triomphe de la +justice; et tout me ramène à croire que la justice a toujours le dernier +mot. + +Il me semble donc que là même où il n’y a, je le reconnais, que la force +qui règne, c’est à savoir dans les relations de peuple à peuple, une +justice encore domine, plus lente seulement, mais aussi plus sévère, +plus rude et plus terrible; et qu’en définitive, c’est la justice qui +plane sur le monde. + +Ce qui est vrai des peuples est vrai des partis. Celui qui veut +gouverner selon l’injustice et d’après la force brutale peut triompher, +cela se voit tous les jours; mais en triomphant il affaiblit la patrie, +parce qu’il contrevient à cette loi qui est que la cité ne vit que de +justice; et en affaiblissant la patrie, il s’affaiblit lui-même très +rapidement, et dès lors de deux choses l’une encore: ou il affaiblit +tellement la patrie qu’elle disparaît devant un peuple meilleur, et +alors il s’applaudit en disant: «Nous vaincus, la patrie elle-même a +disparu; si elle avait pu être sauvée, elle l’eût été par cette main»; +il s’applaudit; seulement ce parti-là est un imbécile et la justice est +_prouvée_ par la défaite de ce parti;--ou il s’affaiblit lui-même par le +discrédit où il tombe, sans aller jusqu’à affaiblir la patrie au point +qu’elle soit ruinée, et il est remplacé au pouvoir par un parti qui, +tout au moins tant que le précédent régnait, représentait la justice et +peut-être même la désirait. + +Et s’il existe un parti qui ne soit que juste et qui, ne recherchant que +le bien de la patrie, se confonde avec la patrie même, il est très fort, +ne dites pas non, parce que, tant que la cité est saine elle revient +toujours à lui, après des écarts plus ou moins longs, et il est comme +l’axe même de la vie politique de cette cité. Seulement on ne l’appelle +pas un parti, en quoi peut-être on a raison; mais, de quelque nom qu’on +l’appelle, cela ne fait rien aux choses. + +Être convaincu que la justice est l’âme même de la cité; ne songer qu’à +organiser la patrie selon la justice; ne songer qu’à confier le +gouvernement à ceux-là seulement qui ont le sentiment de la justice et +la connaissance de la justice, voilà les principes d’où nous étions +partis et où nous voilà revenus par maïeutique prudente, à ce qu’il me +semble, et par dialectique serrée, à ce que je crois. + +--Impossible de mieux dire que le gouvernement de la cité doit être +confié aux philosophes! + +--Peut-être; il est vrai..., avec une réserve, à une condition. + +--Lesquelles donc? + +--Avec cette réserve qu’on ne confiera pas le gouvernement aux +philosophes qui désireront gouverner; et à cette condition qu’on ne +confiera le gouvernement qu’à ceux des philosophes qui ne voudront pas +gouverner. C’est très important. Il est étrange que les peuples, en +général, ne sachent pas distinguer à quel signe il faut reconnaître ceux +qui sont dignes du pouvoir et capables de l’exercer. C’est si simple! On +distingue l’homme qui doit être chef à ceci qu’il ne veut pas l’être. +«Si vous trouvez des gens qui préfèrent au commandement une autre +condition d’existence et si vous leur confiez le commandement, vous +aurez une république bien gouvernée... mais partout où des hommes +pauvres, affamés de biens, aspireront au commandement croyant rencontrer +là le bonheur qu’ils cherchent, le gouvernement sera toujours mauvais, +on se disputera l’autorité, on se l’arrachera; et cette guerre intestine +perdra l’État avec ses chefs... Il faut donc confier l’autorité à ceux +qui ne tiennent pas du tout à la posséder.» + +--Et le véritable philosophe a précisément ce dédain du pouvoir et des +honneurs, n’est-ce pas? + +--Précisément! «Connaissez-vous une autre condition que celle du +philosophe véritable pour inspirer le mépris des dignités et des charges +publiques? Il ne faut donc confier l’autorité qu’à celui qui, d’une +part, est mieux instruit que personne dans la science de commander et +qui, d’autre part, a une autre vie et d’autres honneurs qu’il préfère à +ceux que la vie civile lui offre.» + +--Et ces deux conditions ne se trouvant réalisées que dans le philosophe +seul, dans le vrai, «les peuples ne seront bien gouvernés que quand les +philosophes seront rois». + +--«Ou quand les rois seront philosophes.» + + * * * * * + +Et Platon étant un philosophe véritable, voyons comment il aurait +organisé une république sur les bases de la justice et de la force, la +force, c’est-à-dire la compétence, se confondant pour lui avec la +justice. + +Pour bien se reconnaître ou ne pas trop s’égarer dans cette organisation +_multiforme_, autrement dit dans ces idées d’organisation politique qui +ne sont pas toutes très d’accord entre elles et pour ne les ramener qu’à +des lignes très générales, lesquelles, à la condition de les maintenir +très générales, ne laisseront pas d’être assez nettes, il faut remarquer +d’abord, que, tant dans _la République_ que dans _les Lois_, sans +compter quelques autres ouvrages plus courts, Platon a précisément voulu +présenter, non pas un seul modèle de constitution politique, mais +_plusieurs_. + +Il en avertit; on ne peut pas lui opposer la multiplicité de ses +conceptions comme constituant des contradictions: «Ce qu’il y a de mieux +à faire c’est de proposer la meilleure forme de gouvernement; puis une +seconde; puis une troisième, et d’en laisser le choix à qui il +appartient d’en décider. C’est aussi le parti que nous allons prendre, +en exposant d’abord le gouvernement le plus parfait, puis le second, +puis le troisième, et en accordant la liberté du choix... à tous ceux +qui, prenant part à une délibération semblable, voudront conserver, +chacun selon son goût, ce qu’ils auront trouvé de bon dans les lois de +leur patrie... Peut-être quelques-uns auront peine à s’accommoder de +cette méthode, faute d’être accoutumés à un législateur qui ne prend pas +un ton absolu et tyrannique.» + +Or donc voici un premier modèle de gouvernement. C’est la fraternité +parfaite et par conséquent le communisme absolu. + +Il faut, en lisant ce qui suit, savoir à l’avance que Platon ne s’y est +point tenu du tout et que ce n’est, pour ainsi parler, qu’une boutade +d’idéal; mais il faut aussi ne pas oublier que c’est le secret rêve +politique de Platon et que, dans tout ce qu’il dira ensuite de très +différent, il en restera toujours quelque chose. Nous avons tous ainsi +une pensée de derrière la tête que nous n’exprimons qu’une fois, que +peut-être même nous n’exprimons jamais; mais à laquelle tout ce que nous +disons se rapporte toujours un peu comme à sa source lointaine et qui +est comme notre folie chère à quoi nous faisons toujours plier un peu ce +que nous avons de raison: + +«L’État, le gouvernement et les lois qu’il faut mettre au premier rang, +sont ceux où l’on pratique le plus à la lettre, dans toutes les parties +de l’État, l’ancien proverbe qui dit que tout est véritablement commun +entre amis. En quelque lieu donc qu’il arrive, ou qu’il doive arriver un +jour que les femmes soient communes, les enfants communs, les biens de +toute espèce communs et qu’on apporte tous les soins imaginables à +retrancher du commerce de la vie jusqu’au nom même de propriété, de +sorte que les choses mêmes que la nature a données en propre à chacun +deviennent en quelque sorte communes à tous autant qu’il se pourra, +comme les yeux, les oreilles, les mains et que tous les citoyens +s’imaginent qu’ils voient, qu’ils entendent, qu’ils agissant en commun, +que tous approuvent et blâment de concert les mêmes choses, que leurs +joies et leurs peines se rapportent aux mêmes objets; en un mot, partout +où les lois viseront de tout leur pouvoir à rendre l’État parfaitement +un;--on peut assurer que c’est là le comble de la vertu politique, et +personne ne pourrait, à cet égard, donner aux lois une direction ni +meilleure ni plus juste. Dans une telle cité, qu’elle ait pour habitants +des dieux ou des enfants des dieux, la vie est parfaitement heureuse. +C’est pourquoi il ne faut point chercher ailleurs le modèle d’un +gouvernement; mais on doit s’attacher à celui-ci et en approcher le plus +qu’il se pourra...» + +Ceci est donc l’idéal secret de Platon, et pour n’en plus parler +davantage, puisque lui-même n’y a pas insisté, tout en s’en souvenant +toujours un peu, remarquons bien qu’il est ici tout à fait dans ses +principes et dans l’absolu de ses principes. Il est adorateur de la +justice; or ce qu’il a très bien vu, c’est que la justice absolue, c’est +la fraternité absolue, que la justice poussée en quelque sorte à son +idéal se confond avec la fraternité, s’y perd ou plutôt y perd sa forme +et son nom, mais y vit avec plénitude et y triomphe avec délices. + +En effet, la justice proprement dite, c’est le respect des droits de +chacun; la fraternité, c’est l’amour des droits de chacun, pratiqué avec +une sorte d’ivresse telle qu’elle abolit le mien et le tien pour être +bien sûr que personne ne sera lésé. La justice, c’est la fraternité sans +amour; la fraternité, c’est la justice plus l’amour. + +Ou plutôt--car jamais une idée n’est forte que quand elle est ramenée au +sentiment qui l’inspire, et c’est précisément ce qu’il y a de beau dans +tout Platon qu’il a parfaitement compris cela--ou plutôt la justice en +son fond est amour, la justice en son fond est charité. L’esprit de +justice, c’est de respecter le droit d’autrui. Mais pourquoi le +respecter? Parce que c’est raisonnable, parce que c’est _d’ordre_. Soit. +Mais bien plutôt la justice consiste non pas à respecter _mon_ droit +dans autrui pour qu’il respecte _le sien_ en moi, mais à aimer le droit +dans autrui sans aucune considération égoïste et simplement parce +qu’autrui est mon frère. Et alors la justice perd son nom, mais retrouve +sa source, perd son nom, mais retrouve sa vraie nature. Elle est +l’instinct de fraternité, et cet instinct peut aller jusqu’à ne pas +vouloir faire aucune distinction entre le tien et le mien, parce qu’il +ne voudra faire aucune distinction entre le _moi_ et le _toi_, et ce +sera la fraternité absolue. + +L’abolition du _moi_ et du _toi_ c’est l’établissement--Platon a très +bien trouvé le mot--du _parfaitement un_, qui est à la fois, parce que +nous sommes arrivé à l’absolu en pareille matière, l’idéal de la +justice, l’idéal de l’ordre et l’idéal de l’amour. + +Et il est assez amusant, en passant, de remarquer que cet «un» que +Stirner donne comme la formule de l’individualisme radical, Platon le +donne comme la formule du communisme pur. Ils ont tous deux raison: +l’unité se trouve dans l’individu s’opposant _intangiblement_ à tous; et +se retrouve dans la société si unie et si unanime qu’elle a supprimé les +individus; l’unité c’est un, ou c’est tous ne faisant plus qu’un; et +comme «l’_un_» individuel est selon la justice, mais d’une faiblesse +incurable, il est naturel de rêver un _un_ qui soit composé de tous ne +faisant plus qu’un, tant ils s’aiment et tant, à s’aimer, ils ont +supprimé toute personnalité individuelle. + +La justice, c’est chacun absolument libre, ou tous si unanimes--voyez +bien la force du mot--qu’ils n’ont absolument pas besoin de liberté. Les +deux conceptions sont aussi impratiques et aussi chimériques l’une que +l’autre, et ce sont toutes les conceptions intermédiaires qui sont ou +qui peuvent être applicables; mais toutes aussi s’écarteront de l’unité +et laisseront le regret que l’unité ne soit pas réalisée ni même +cherchée, ni même aimée; à quoi l’on répondra que cela tient peut-être à +ce qu’elle est impossible. + +Toujours est-il que dans ce qui précède est le rêve sociologique le plus +cher à Platon et toujours plus ou moins caressé par lui, toujours plus +ou moins proche de sa pensée, quelque libre et presque vagabonde qu’elle +ait pu être. + + * * * * * + +Et maintenant voyons d’autres «modèles» de gouvernement. + +Il est possible que la royauté soit le meilleur des gouvernements. En +effet, dans un peuple où il n’y a pas, malheureusement, unanimité, et +tous les peuples en sont là, il y a surtout deux classes d’hommes, +relativement aux caractères. Il y a les doux et les forts. Les uns et +les autres ont des qualités. Les forts sont audacieux, entreprenants, +hardis, persévérants, obstinés. Les doux sont avisés, prudents, +circonspects, réfléchis, modérés. Et ceux-ci ont tous les défauts qui +sont les excès de ces qualités, et ceux-là ont tous les défauts que ces +qualités en quelque sorte supposent. Il est de bon sens que la science +politique, «la science royale», si l’on nous passe ce mot expressif, +consistera à tempérer les uns par les autres et à former de ces forces +diverses, de ces éléments divers, si l’on préfère, comme un tissu +solide, résistant et souple. + +C’est là qu’est la science royale, c’est là qu’est la «politique» +proprement dite. + +On peut appeler, si l’on veut, «tyrannie» l’art «de gouverner un peuple +par la violence»; on peut et l’on doit appeler «politique l’art de +gouverner volontairement des animaux bipèdes qui s’y prêtent +volontiers». Or cet art, nous venons de le voir, est tout simplement un +art de «tisserand». Il demande de l’adresse, du coup d’œil, de la +promptitude, de la souplesse, de la douceur, de la force et une +connaissance très exacte des fils qui doivent composer la trame; car il +faut que tous servent et que nul ne casse. «C’est l’unique tâche et en +même temps toute la tâche du tisserand suprême de ne jamais permettre +que le caractère doux rompe avec le caractère fort et énergique, de les +mêler par une certaine similitude des sentiments, des honneurs, des +peines, des opinions, comme par un échange de gages d’union, d’en +composer un tissu, comme nous avons dit, à la fois doux et solide et de +leur confier en commun les différents pouvoirs dans les États.» + +Or, à supposer que ce soit un sénat qui gouverne, de quoi sera-t-il +composé? De _forts_ et de _doux_, évidemment, c’est-à-dire de «chefs +énergiques, excellents dans l’action, mais qui laissent à désirer du +côté de la justice», et de «chefs modérés qui ont des mœurs prudentes, +justes et conservatrices; mais qui manquent de décision et de cette +prompte audace que réclame l’action». Dès lors, dans ce Sénat ainsi +composé, ou il y aura équilibre des éléments contraires, et ce sera +comme s’il n’y avait pas de gouvernement; ou l’un des deux éléments aura +la majorité, et le gouvernement sera soit un gouvernement trop faible, +soit un gouvernement trop violent. + +Il semble donc bien que ce ne soit pas un sénat qui puisse être «le +tisserand». Le seul tisserand possible est un homme bien doué, qui, par +sa nature si les dieux l’ont ainsi voulu, par la situation indépendante +et supérieure que la naissance ou le mode d’élection lui auront faite, +ne sera ni un violent ni un faible et saura se servir adroitement, en +les entremêlant selon la science royale, des _doux_ et des _forts_ +également placés à sa disposition souveraine. + +C’est très évidemment à cette conclusion que tend Platon dans le +_Politique_. Et c’est aussi de cette conception qu’il s’inspire dans les +_Lois_ quand il dit, sans s’expliquer assez, qu’il met au premier rang +la tyrannie intelligente secondée par un législateur habile, au second +rang le gouvernement monarchique (à pouvoirs restreints et «enchaîné par +les lois»), au troisième rang «une certaine espèce de démocratie (celle +probablement qui délègue ses pouvoirs à un très petit nombre de chefs), +au quatrième l’oligarchie, détestable «parce que c’est dans l’oligarchie +qu’il y a le plus de maîtres (souvenir des _Trente tyrans_), et quand il +dit: «La première chance de bonne législation, c’est qu’il y ait un +tyran jeune, tempérant, doué de pénétration, de mémoire, de courage et +de grands sentiments; la seconde, c’est qu’il se trouve deux chefs tels +que celui que je viens de peindre; la troisième lorsqu’il y en a trois; +et en un mot la difficulté de l’entreprise croît avec le nombre de ceux +qui gouvernent et, au contraire, plus ce nombre est petit, plus +l’entreprise est facile.» + +Et voilà des conclusions éminemment monarchiques; mais, d’autre part, +Platon reconnaît en souriant, et dans le _Politique_ et dans les _Lois_, +que ce bon tyran est une chimère, que «l’on ne voit point paraître dans +les villes comme dans les essaims d’abeilles de roi tel qu’il l’a +dépeint, qu’on aimerait dès qu’on le verrait, et qui constituerait la +seule forme de gouvernement qu’approuve la raison»; et aussi que «rien +ne serait plus facile que d’établir de bonnes lois, supposé ce bon +tyran; mais que ceci doit être dit à la manière des oracles, +c’est-à-dire comme une fable». + +Cherchons donc, pour le cas où seraient reconnus impraticables et le +communisme conventuel et la tyrannie intelligente, un autre modèle +encore de gouvernement. + +Nous avons parlé tout à l’heure incidemment de démocratie et +d’oligarchie. Ajoutez-y la «tyrannie», non pas celle que nous +envisagions tout à l’heure, c’est à savoir le pouvoir absolu d’un sage; +mais la tyrannie telle qu’elle est connue dans les villes grecques, +c’est-à-dire le despotisme d’un homme médiocre ou très ordinaire. Soit +donc: la démocratie, le despotisme, l’oligarchie. + +«Sur ces trois il faut peut-être remarquer que _ce ne sont point des +gouvernements_. Ce ne sont point des gouvernements, ce sont des factions +constituées.» On veut dire par là que l’autorité n’y est pas exercée de +gré à gré; le pouvoir seul est volontaire et l’obéissance ne l’est pas. +«Les chefs», sous quelque régime que ce soit de ces trois régimes, +«vivent toujours dans la défiance à l’égard de leurs sujets et ne voient +qu’avec peine en eux la vertu, la richesse, la force et le courage; et +surtout ils ne souffrent pas qu’ils deviennent guerriers». + +Vérifiez pour les trois formes de gouvernement en question. Un despote a +pour sujets _tous_ les citoyens; il ne veut chez _aucun_ d’eux ni +richesse (c’est une force), ni vertu, ni courage, ni intrépidité +guerrière. Nous avons un exemple très intéressant de cela dans le +gouvernement des Perses. «Avez-vous remarqué qu’avec le temps leur +puissance a toujours été s’affaiblissant, ce qui vient, selon moi, de ce +que les rois ayant donné des bornes trop étroites à la liberté de leurs +sujets et ayant porté leur autorité jusqu’à la tyrannie, ont ruiné par +là l’union et la communauté d’intérêts qui doit régner entre tous les +membres de l’État. Cette union une fois détruite, les princes, dans +leurs conseils, ne dirigent plus leurs délibérations vers le bien de +leurs sujets et l’intérêt public; ils ne pensent qu’à agrandir leur +domination et il ne leur coûte rien de renverser les villes et de porter +le fer et le feu chez des nations amies, lorsqu’ils croient qu’il leur +en reviendra le moindre avantage. Comme ils sont cruels et impitoyables +dans leurs haines, on les hait de même; et quand ils ont besoin que les +peuples s’arment et combattent pour leur défense, ils ne trouvent en eux +ni concert ni ardeur à affronter les périls. Quoiqu’ils mettent sur pied +des millions de soldats, ces armées innombrables ne leur sont d’aucun +secours pour la guerre. Réduits à prendre des étrangers à leur solde, +comme s’ils manquaient d’hommes, ils mettent dans ces mercenaires tout +l’espoir de leur salut. Outre cela, ils sont contraints d’en venir à un +tel point d’extravagance qu’ils proclament par leur conduite que ce qui +passe pour précieux et estimable chez les hommes n’est rien au prix de +l’or et de l’argent... Nous avons assez montré que le désordre des +affaires de Perse vient de ce que l’esclavage dans les peuples et le +despotisme dans le souverain y sont portés à l’excès. Nous n’en dirons +pas davantage... Ce gouvernement est la plus grande maladie d’un État.» + +Une oligarchie, de son côté, a pour sujets tous les citoyens, moins +trente, je suppose, ou cent: elle ne veut de richesse, de courage, de +force et de vertu que chez ces trente ou ces cent qui sont elle-même, et +elle se défie de ces forces et surtout d’une grande vertu guerrière, +d’un Thrasybule, dans le cas où l’une de ces forces apparaît en dehors +des trente ou des cent personnages qui constituent l’oligarchie. + +La démocratie enfin a pour _sujets_ tous ceux précisément qui sont +riches, ou forts, ou vertueux ou courageux, puisqu’elle est le +gouvernement des faibles qui se sont coalisés pour exclure les forts. +Elle se vante d’être le gouvernement de tous par tous, mais elle n’est +que le gouvernement de tous par le plus grand nombre et par conséquent +l’oppression du petit nombre par le grand. Elle est une faction très +vaste, mais elle est une faction. Elle est la faction des petits. Elle a +pour _sujets_ tous ceux qui sont grands ou qui pourraient l’être; elle +se défie de ces sujets-là, tout comme le despotisme et l’oligarchie se +défie des siens et elle les tient rudement en bride. + +En un mot, la démocratie est une faction sous le règne de laquelle tout +ce qui a une supériorité quelconque est déclaré à la fois sujet et +suspect. + +Surtout, il n’est pas besoin de le dire, ce gouvernement, comme les deux +autres, peut-être plus, se défie de la vertu militaire, qui est en effet +pour lui la plus dangereuse. Ce gouvernement n’est donc, comme les deux +autres, qu’une faction et non un gouvernement proprement dit, +c’est-à-dire qu’il est un gouvernement d’oppression, un gouvernement +_qui a des sujets_ et non un gouvernement «de gré à gré». + +Il offre, lui, une particularité assez curieuse. C’est que, à supposer +tous les gouvernements du monde violant les lois, y compris la +démocratie, à supposer cela, la démocratie est le meilleur des +gouvernements; et, à supposer tous les gouvernements du monde observant +les lois, y compris la démocratie, à supposer cela, la démocratie est le +pire des gouvernements. + +Sous le règne général et universel de la licence, c’est dans la +démocratie qu’il vaut le mieux vivre. Sous le règne général et universel +de la loi, c’est dans la démocratie que la vie est la plus mauvaise. + +Voici pourquoi. Un roi, une oligarchie, une aristocratie (oligarchie +plus nombreuse), gouvernant despotiquement, sont féroces; gouvernant +selon les lois, font des lois à peu près raisonnables et par conséquent +gouvernent assez bien. Une démocratie gouvernant despotiquement est +surtout capricieuse; elle peut être féroce, mais par accès et n’aura pas +plus de suite dans la férocité que dans le reste. Mais gouvernant selon +les lois, comme elle ne peut faire que des lois stupides, elle +constituera un gouvernement dont tous les actes seront une suite de +sottises et d’injustices, peut-être de férocités, par cette raison que +la férocité qu’elle n’a pas en elle-même elle peut l’avoir mise dans la +loi, et nous supposons en ce moment qu’elle gouverne selon la loi. + +Elle est donc le pire des gouvernements si tous observent la loi et le +meilleur si tous la violent. Triste et misérable supériorité du reste, +puisqu’elle n’existe ou n’existerait que dans un monde où tout serait à +l’envers et anormal. + +Mais encore ceci explique pourquoi aux esprits simples la démocratie +paraît le remède, _soit_ dans un monde où ne règne partout que la force +brutale, et alors ces esprits simples ont relativement raison; _soit_ +dans un état où règne la force brutale et où les esprits simples, ne +sachant voir que ce qu’ils ont sous les yeux, s’imaginent que le monde +entier est dans les mêmes conditions, et dans ce cas les esprits simples +se trompent; mais rien n’est plus naturel que leur erreur. + +Pour en revenir, sinon au plus curieux, du moins au plus important de ce +qui précède, retenons ceci que despotisme, oligarchie, démocratie ne +sont pas des gouvernements; mais des factions exploitant des sujets, +comme un peuple conquérant exploitant des tributaires. + +Et maintenant si 1º communisme, 2º tyrannie d’un sage, sont des +gouvernements appartenant à la catégorie de l’idéal et par conséquent, +sinon écartés, du moins réservés; si, d’autre part, despotisme, +oligarchie et démocratie ne méritent même pas le nom de gouvernement, de +quel côté allons-nous nous tourner? + +Il est assez naturel que nous jetions les regards vers le gouvernement +de Sparte, qui a une très grande réputation parmi les hommes. Le +gouvernement de Sparte est une royauté-aristocratie, ou, pour mieux +dire, une aristocratie qui conserve quelques traces de royauté. Il y a +deux rois, ce qui déjà n’est plus royauté, et ces deux rois tempèrent +l’un l’autorité de l’autre. Il y a un Sénat qui «dans les matières +importantes contrebalance encore le pouvoir des rois.» Il y a enfin des +éphores qui sont à la fois comme les censeurs des mœurs, les correcteurs +de la jeunesse et les surveillants des rois. Le gouvernement de Sparte +est un gouvernement équilibré. Il a admis une certaine quantité de +démocratie, si l’on peut ainsi parler, par l’institution de son +assemblée populaire (_Démos_), qui elle aussi surveille, réclame, +proteste, donc a son influence, mais ne gouverne pas. Le gouvernement de +Sparte est équilibré. + +Sa force est là. Car «on peut dire assez raisonnablement qu’il n’y a que +deux constitutions politiques, d’où naissent toutes les autres: la +monarchie et la démocratie. Chez les Perses la monarchie et chez les +Athéniens la démocratie sont portées au plus haut degré» et sont sans +contrepoids, «et toutes les autres constitutions sont, comme je le +disais, composées et mélangées de ces deux-là. Or il est absolument +nécessaire qu’un gouvernement tienne de l’une et de l’autre si l’on veut +que la liberté, les lumières et la concorde y règnent, trois choses qui +sont telles que si une seule manque le gouvernement n’est pas bon.» + +Le gouvernement de Sparte est donc un bon «modèle», et nous ne cesserons +probablement pas de songer un peu en lui pendant tout le temps que nous +tracerons les lignes générales du gouvernement que nous souhaitons. + +Quel est donc enfin le gouvernement selon nos vœux? D’après ce que nous +avons dit, nous ne sommes pas loin de le savoir. Ce qui _devrait_ +gouverner, c’est la science du gouvernement; on nous accordera cette +vérité; la science du gouvernement ne peut être que dans un petit nombre +d’hommes ou dans un seul, si tant est qu’elle soit quelque part et non +point sans doute dans la multitude qui ne sait rien et qui par +conséquent ne sait pas ce qu’il est le plus difficile de savoir. + +Ce qui _devrait_ gouverner, après la science politique et du reste +concurremment avec elle, c’est la sagesse et, pour parler plus +humainement, le bon sens. Or le bon sens n’est que dans un très petit +nombre, et le propre des foules c’est d’être folles, d’où suit que le +propre des démocraties c’est d’être insensées. Sachons bien dire que la +démocratie c’est l’anarchie et que ce ne peut être autre chose que par +accident et assez court: «Lorsqu’un État démocratique, dévoré d’une soif +ardente de liberté, est gouverné par de mauvais échansons qui la lui +versent toute pure et la lui font boire jusqu’à l’ivresse... il ne se +peut pas que, dans cet état, l’esprit de liberté ne s’étende point à +tout. Il pénètre dans l’intérieur des familles, les pères s’accoutumant +à traiter leurs enfants comme leurs égaux et même à les craindre, les +enfants s’égalant à leurs pères et n’ayant pour eux ni crainte ni +respect. Il pénètre dans l’éducation, les maîtres craignant et ménageant +leurs disciples, et ceux-ci se moquant de leurs maîtres et de leurs +gouverneurs. Il s’étend aux relations de mari à femme et de femme à +époux. Il s’étend en vérité jusqu’aux animaux: les chevaux et les ânes, +accoutumés à marcher tête levée et sans se gêner, heurtent tous ceux +qu’ils rencontrent si on ne leur cède le passage, et vous n’ignorez pas, +puisqu’aussi bien c’est devenu proverbe, que les petites chiennes y sont +exactement sur le même pied que leurs maîtresses.» + +La démocratie est donc insensée en soi. Il est à peine besoin d’ajouter +qu’elle est funeste en ses derniers effets comme en elle-même, puisque, +comme elle a pour principe, si l’on peut ainsi parler, «le mépris des +lois écrites et non écrites, c’est de cette forme de gouvernement si +belle et si charmante que naît infailliblement le gouvernement sans +lois, c’est-à-dire le despotisme». + +Notre gouvernement sera donc, pour toutes ces raisons, dont une +suffirait, essentiellement antidémocratique. Au fond, c’est à ceci que +Platon tient essentiellement, et l’on peut dire uniquement. Sa +promenade, en apparence nonchalante, à travers les différentes formes de +gouvernement, était secrètement dirigée par cette idée maîtresse et l’on +pourrait dire par cette idée tyrannique. S’il a écarté la tyrannie, +l’oligarchie et la démocratie, comme _n’étant pas des gouvernements_, +mais des factions usurpatrices du pouvoir, c’était surtout pour écarter +la démocratie, _puisque_ de la tyrannie il donne comme très acceptable +et même divine une forme particulière qui serait la royauté d’un sage; +puisque de l’oligarchie il donne comme excellente une forme +particulière, l’aristocratie, qui n’est que l’oligarchie élargie, et +puisque de la démocratie seule il ne donne comme acceptable aucune +forme. + +--Si! me dira-t-on, le communisme! + +--Je veux bien, pour un instant; et dès lors la symétrie, chère à +Platon, serait parfaite. Six gouvernements, c’est-à-dire +trois:--despotisme sous sa forme détestable: la tyrannie d’un médiocre +ou d’un quelconque; despotisme sous sa forme excellente: la tyrannie +d’un infaillible;--aristocratie sous sa forme odieuse et funeste: +l’oligarchie; aristocratie sous sa forme excellente: le pouvoir d’un +assez grand nombre exercé conformément à des lois;--démocratie sous sa +forme stupide: le despotisme capricieux de la foule, la seule loi du +nombre; démocratie sous sa forme miraculeuse: la communauté absolue et +l’unanimité absolue entre frères. + +Oui, l’on ne se tromperait pas complètement et surtout on serait +interprète ingénieux à prendre les choses ainsi. + +Mais, comme, en donnant l’aristocratie pour la forme bonne de +l’oligarchie, il est très sérieux, entre dans le détail, donne des +exemples tirés de la réalité;--comme, en présentant la forme bonne de la +tyrannie, il est très sérieux, ne fournit pas, à la vérité, et pour +cause, étant donné le temps où il parle, d’exemples tirés de la réalité, +mais trace nettement la psychologie du tyran bon et éclairé, prévoit +Marc-Aurèle, et, en définitive, laisse entendre que le roi à désirer, le +roi ayant «la science royale», ce serait Socrate ou lui-même;--et comme +enfin, quand il parle du communisme, c’est comme d’un gouvernement idéal +et sidéral fait pour les «demi-dieux» et qu’il faut mentionner seulement +(car il sait bien pourquoi il le mentionne) afin d’en retenir quelque +chose pour _une partie_ de l’État modèle dont il veut tracer le +tableau;--j’en reviens à dire qu’il a considéré la démocratie comme un +gouvernement mauvais qui ne peut pas avoir de forme bonne; comme le seul +gouvernement qui ait sa forme mauvaise sans avoir sa forme acceptable, +et qu’en faisant, comme négligemment, sa revue de tous les gouvernements +possibles, il n’était pas sans le secret dessein de le faire de telle +sorte que toutes les fois qu’il rencontrerait la démocratie il +l’écartât, toujours avec plus d’indignation ou d’ironie. + +Le gouvernement selon Platon sera donc essentiellement +aristocratique.--Il sera _de plus_ essentiellement conservateur.--Il +sera _de plus_ communiste, là où il pourra l’être, et relativement +«socialiste», pour nous servir d’un mot vague qui s’expliquera tout à +l’heure, là où il ne pourra pas être communiste. + +Notre gouvernement sera socialiste _en ce sens que par esprit socialiste +on peut entendre le désir qu’il n’y ait dans l’État ni richesse ni +misère_ et que nous prendrons toutes les dispositions possibles pour +qu’il n’y ait dans notre république ni riches ni misérables, mais +seulement des pauvres, c’est-à-dire des hommes de fortune médiocre. +«Nous prendrons bien garde de donner entrée dans notre État à deux +choses, la richesse et la misère, parce que l’une engendre la mollesse, +la fainéantise et l’amour des nouveautés; l’autre la bassesse, l’envie +de mal faire et, elle aussi, l’amour des nouveautés.»--Dans ce dessein +nous ferons un partage égal des terres entre les citoyens de la plèbe et +nous défendrons que la part ainsi dévolue à chaque citoyen «entre jamais +dans aucun contrat de vente ou d’achat». Nous attacherons à cette loi +fondamentale un caractère religieux en affirmant aux citoyens que la +part de chacun est «consacrée aux dieux»; en réglant que «les prêtres et +prêtresses, dans les premiers, seconds et même troisièmes sacrifices, +prieront les dieux de punir d’une peine proportionnée à sa faute +quiconque vendra sa terre et sa maison, quiconque l’achètera; en gravant +le nom de chaque citoyen avec la désignation de la part qui lui est +échue sur des tables de cyprès qui seront exposées dans les temples pour +servir d’instruction à la postérité», etc. + +Ces règles sont dures et surtout paraîtront telles à des Athéniens. Nous +reconnaîtrons de bonne grâce qu’elles ne sont point applicables dans +toute leur rigueur; et, pour qu’on ne nous accuse pas d’être +chimériques, ce que nous ne sommes nullement, nous dirons: «Il faut +convenir qu’il est comme impossible que nous rencontrions des hommes qui +ne murmurent point contre un tel établissement; qui souffrent qu’on +règle la mesure de leur bien et qu’on la fixe pour toujours à une +fortune médiocre. On regardera peut-être cela comme un songe et l’on +pensera que c’est là disposer d’un État et de ses habitants comme on +dispose de la cire. Ne pensez pas que nous ignorions ce qu’il y a de +vrai dans ces objections. Seulement dans toute entreprise nous croyons +qu’il est très conforme au bon sens que celui qui en dresse le plan y +fasse entrer tout ce qu’il y a de plus beau et de plus vrai et que, s’il +rencontre ensuite dans l’exécution quelque chose d’impraticable, il le +laisse de côté, de façon pourtant qu’il s’attache à ce qui en approche +davantage...» + +En second lieu, notre gouvernement sera essentiellement conservateur; +c’est-à-dire qu’il sera selon les lois et qu’on changera les lois le +moins possible et le moins souvent possible. Nous savons ce qu’il y a à +dire et ce que nous avons dit nous-même contre les lois, qui ne sont pas +souples, qui n’ont pas d’intelligence particulière, d’intelligence pour +chaque cas, qui, en d’autres termes, ont comme une intelligence générale +et abstraite et qui ne valent certainement pas un homme d’intelligence +vivante, ployable à toute circonstance et du reste supérieure; mais +comme, d’une part, cet homme est difficile à trouver, et comme, d’autre +part, les lois antiques et respectées sont un élément de conservation, +le principe même le plus fort de conservation, nous nous attacherons aux +Lois; nous les considérerons comme nous l’avons fait autrefois dans le +_Criton_, un peu par fiction, mais avec un sentiment profond de +l’utilité sociale, comme des mères nourrices du citoyen, tout en +reconnaissant que le citoyen, s’il se sent lésé par ses nourrices au +point d’avoir la tentation de les battre, a toujours le droit de changer +de patrie; et de cette façon nous serons essentiellement et +régulièrement conservateurs, non pas conservateurs par passion, par +archaïsme, par régressions capricieuses, mais par sentiment précis et +inscrit quelque part de la continuité de la cité. + +Cet esprit de conservation, qui n’est pas autre chose que le patriotisme +même, car le patriotisme a ceci de particulier qu’il se saisit dans le +passé et non, ou beaucoup moins, dans le présent, doit présider à toutes +choses, aux ouvrages littéraires, aux ouvrages poétiques, aux arts, aux +jeux, qui sont des arts populaires. Les innovations des poètes, des +musiciens, des organisateurs de jeux sont des malheurs publics; parce +que ce sont et des signes et des causes de mépris à l’égard du passé, +c’est-à-dire de mépris à l’égard de la patrie même. + +Cette législation conservatrice sera toute pénétrée de moralité et même +tâchera de ne pas être autre chose que la moralité elle-même. Elle +interdira le meurtre et le vol, comme toutes les législations +humaines[5], en tenant compte, pour le meurtre, de la différence entre +la préméditation et la colère. Elle interdira sévèrement l’adultère, le +concubinage et la pédérastie, qui sont, chacun à sa manière, contraires +à la perpétuité de la race et destructeurs de la force de la cité. + + [5] Avec d’assez curieuses distinctions. Si un enfant blesse son père + ou sa mère avec préméditation, il sera puni de mort; si un frère + blesse sa sœur ou la sœur son frère avec préméditation, peine de + mort. Mais si un mari blesse sa femme ou la femme son mari _avec + l’intention de s’en défaire_, simple bannissement. Faut-il voir là + cette idée que le meurtre conjugal a toujours des circonstances + atténuantes? + +Cette législation aura pour principe essentiel, sinon unique, +l’amendement du coupable, «car aucune peine infligée dans l’esprit de la +loi n’a pour but le mal de celui qui la souffre; mais son effet doit +être de le rendre meilleur ou moins méchant». Mais je dis «principe +essentiel» et non «unique»; car dans le cas de crime monstrueux commis +par un homme d’excellente éducation, le juge pourra estimer qu’il a +affaire à un homme incurable et lui infliger la mort, mal qui est «le +moindre des maux pour lui» et châtiment «qui pourra servir d’exemple aux +autres». + +Cette législation sera appliquée par des magistrats élus. L’élection des +magistrats sera faite par un collège électoral composé de tous ceux qui +auront une charge ou fonction publique dans l’État. Tous les tribunaux +auront au-dessus d’eux une cour suprême, dite assemblée des gardiens des +lois. Ces gardiens des lois seront également élus; ils le seront d’une +façon assez compliquée: les citoyens portant les armes ou qui les auront +portées autrefois dresseront une liste de trois cents noms; sur ces +trois cents noms, par une série d’éliminations successives, _le peuple +tout entier_ finira par en réserver trente-sept, et ces trente-sept +seront les gardiens des lois et constitueront la cour suprême, qui aura +ainsi une origine demi-aristocratique, demi-démocratique. + +Et, en troisième lieu, notre gouvernement sera aristocratique et, _dans +la partie de l’État qui sera organisée aristocratiquement_, il aura un +caractère communiste très accusé et presque absolu. Car le communisme a +été jugé chimérique pour le corps tout entier de la nation. Mais, en +tant qu’il est l’idéal même, il peut être appliqué et doit l’être à une +portion de la nation, c’est à savoir à la meilleure. + +Au-dessus du peuple agricole, au-dessus du peuple artisan, au-dessus +même des magistrats d’ordre judiciaire ou d’ordre civil, il y aura une +caste, celle des guerriers, protecteurs et défenseurs de la cité, âme +vivante et armée de la République. Ces guerriers pratiqueront la +communauté des biens de la manière la plus pure; car ils n’auront point +de biens. Ils seront absolument pauvres. «Aucun d’eux n’aura rien qui +soit à lui seul et ils n’auront à eux tous ni maison ni magasin où tout +le monde ne puisse entrer. Ils seront nourris par les autres citoyens, +par l’État, de telle sorte qu’ils n’aient ni trop de nourriture ni trop +peu pour l’année. On leur fera entendre que les dieux ont mis dans leur +âme de l’or et de l’argent divin et qu’ils n’ont par conséquent aucun +besoin de l’or et de l’argent des hommes et qu’il ne leur est pas permis +de souiller la possession de cet or immortel par l’alliage de l’or +terrestre... et qu’ainsi ils sont les seuls entre les citoyens à qui il +soit défendu de manier, de toucher même ni or ni argent, d’en garder +sous leur toit, d’en mettre sur leurs vêtements, de boire dans des +coupes d’or et d’argent; et que _c’est là l’unique moyen de se conserver +eux et l’État_.» + +Quant à leurs femmes et quant à leurs enfants, elles leur seront +communes, ils leur seront communs, à tous tant qu’ils seront. «Les +femmes de nos guerriers seront communes toutes à tous; aucune d’elles +n’habitera en particulier avec aucun d’eux; les enfants seront communs +et les parents ne connaîtront pas leurs enfants ni les enfants leurs +parents.» Cela est de toute importance et de toute nécessité pour le +salut de la République. Car ce qu’il faut, c’est que les gardiens de +l’État se considèrent comme des frères et comme les membres d’une +famille aussi étroitement unie que possible. Il faut que chacun d’eux +«croie voir dans les autres un frère ou une sœur, un fils ou une fille, +ou quelque parent dans le degré ascendant ou descendant», et pour qu’ils +ne se traitent pas ainsi de bouche seulement, et pour que leurs actions +répondent à leurs paroles, et pour que leurs paroles ne soient que +l’expression même de leurs actes, et «pour qu’ils aient à l’égard de +ceux à qui ils donnent le nom de père tout le respect, toutes les +attentions, toute la soumission que la loi prescrit aux enfants envers +leurs parents», il faut que réellement tous puissent et doivent se +considérer comme les membres d’une seule et même famille[6]. + + [6] C’est une question de savoir si Platon a entendu la communauté des + biens, des femmes et des enfants, de tous les citoyens ou seulement + de la caste des guerriers. Quelques-uns ont cru qu’il l’entendait de + tous les citoyens. Et il faut reconnaître que quelques textes les + ont presque autorisés à en juger ainsi. Platon dit, au livre V de + _la République_: Le plus grand bien de l’État, n’est-ce pas ce qui + en lie toutes les parties et le rend _un_? Or, quoi de plus propre à + former cette union que la communauté des plaisirs et des peines + entre _tous_ les citoyens, lorsque _tous_ se réjouissent des mêmes + bonheurs et s’affligent des mêmes malheurs?... Supposez-les tous + également touchés des mêmes choses, l’État jouira d’une parfaite + harmonie parce que tous ses membres ne feront plus, pour ainsi + parler, qu’un seul homme.»--Et, au début du livre VIII de ce même + ouvrage, il écrit: «C’est donc une chose bien reconnue entre nous + que dans un État bien gouverné, tout doit être commun, les femmes, + les enfants, l’éducation, les exercices...»--Mais d’abord il faut se + souvenir que Platon pensant que l’État idéal, irréalisable, serait + en effet l’État de communauté absolue, il lui arrive ici et là--très + rarement--de se souvenir secrètement de cette idée et de dire de + l’État tout entier ce qu’il ne pense _pratiquement_ que des + guerriers; et ensuite il faut lire de près tout le chapitre V de la + _République_, qui est celui où il organise pratiquement + l’aristocratie de son État; il faut lire surtout la partie de ce + livre où il donne les raisons pourquoi la communauté des biens et + des femmes est nécessaire aux guerriers, et l’on verra bien que, + très nettement, il a restreint la communauté des biens, des femmes + et des enfants aux guerriers seuls, et pour des raisons qui, ne + s’appliquant qu’aux «gardiens de l’État», qu’à ceux qui ont pour + mission de défendre et de protéger la République, montrent assez, + par cette restriction même, que ce n’est qu’à la caste guerrière que + Platon, en définitive, juge bon d’imposer ce régime. + +Cette idée, si discutée, il faut surtout la comprendre exactement. Par +cette caste communiste, Platon a surtout et même uniquement songé à +confier la garde et la défense de la cité à un ordre monastique. Il a +pensé que la cité ne pouvait être défendue avec désintéressement que par +un ordre faisant vœu de pauvreté et même d’absence de tout bien et +renonçant aux joies et aux douceurs du foyer et de la famille. Il a +voulu créer, au service de l’État, une Église armée. + +L’Église catholique n’a pas fait, au fond, autre chose pour la défense +de la foi que ce que Platon institue pour la défense et la protection de +la patrie. L’Église, ou un ordre monastique, renonce à la propriété +individuelle et à la famille, pour établir entre ses membres une +solidarité étroite et une fraternité absolue et, par ces moyens, pour +être fort. Platon fait d’avance de même, avec une singulière puissance +de prévision, ou plutôt avec une singulière pénétration de psychologue, +de moraliste et de politique. + +Seulement, au lieu du vœu de chasteté, à quoi il n’aurait pas fallu +songer parmi les Grecs, il institue la communauté des femmes, qui +certainement n’est pas la même chose, la chasteté en pareille affaire +étant la véritable force, mais qui, ne le dissimulons pas, n’est pas +chose si extrêmement différente; d’une part procédant du même principe, +à savoir du mépris de la femme; d’autre part ayant en partie les mêmes +effets, c’est-à-dire interdisant au prêtre-soldat le foyer et la +famille, et le réservant ainsi à sa tâche, et le forçant à n’avoir et à +ne connaître d’autre famille que son armée, et en définitive le laissant +moine. Un moine à qui il serait permis quelquefois de consentir aux +exigences de son tempérament, mais à qui du reste toute union durable +avec une femme et toute paternité seraient interdites, comme toute +fortune, comme toute propriété, comme toute aisance, voilà le guerrier +de Platon. + +Pourquoi ces rigueurs? Pour qu’il soit fort, pour qu’il soit guerrier et +pour qu’il ne soit que guerrier. Par ceci Platon rejoint Nietzsche, +qu’ailleurs il combat si énergiquement sous le nom de Calliclès ou sous +un autre. Il veut faire une race de _surhommes_, énergique, intrépide, +désintéressée, c’est-à-dire d’un désintéressement individuel absolu; +toute tournée du côté de la gloire et des grandes choses, extrêmement +dure pour elle-même et aussi pour les autres, mais surtout pour +elle-même, détachée des ambitions matérielles et des liens alourdissants +et affaiblissants, élite sept fois trempés de l’humanité et si digne de +la conduire qu’elle mérite presque de l’opprimer. + +Pour parler plus simplement, il veut faire une aristocratie et une +aristocratie qui soit aristocratie autrement que de nom et par le hasard +des circonstances, mais qui soit aristocratie et qui reste telle, et qui +se fasse telle continuellement par un régime de vie tout spécial et par +une règle d’ordre toute particulière. + +On ne commande qu’à la condition de se distinguer de telle sorte qu’on +ne puisse plus, en eût-on la tentation, se confondre avec la foule, y +rentrer ou même lui ressembler. Platon veut faire une aristocratie +véritable et qui dure. + +A la vérité, il ne s’y prend pas très bien, ce me semble. Pour la +pauvreté, rien de mieux. Nietzsche se trompe en voulant ses _surhommes_ +riches et fastueux. Une aristocratie peut être riche collectivement, +mais ses membres doivent pratiquer la pauvreté et mépriser l’argent +d’une façon absolue. C’est une force, et c’est ce qui montre leur force. +Celui-là est un chef et reconnu pour tel, qu’on sait qui ne peut ni être +corrompu ni se corrompre. + +Mais la communauté des femmes et la famille collective est une sottise. +Il y a deux moyens de constituer une élite; mais non pas un troisième. +Ou l’élite sera chaste, ne connaîtra pas la femme et ne voudra pas la +connaître et se recrutera par cooptation ou adoption, et si elle reste +dans les termes de cette institution avec rigueur et fermeté, elle sera +d’une incalculable puissance;--ou l’élite se perpétuera par +progénitures, partagée, sans être divisée, à quoi elle devra s’appliquer +énergiquement, en familles fortement constituées, où se garderont les +traditions et où se conserveront les exemples; et cette élite-ci pourra +encore être et se maintenir très puissante. + +Mais si l’enfant adopté peut être élevé fort bien dans les traditions de +l’ordre; si l’enfant du mariage peut être élevé très bien dans les +traditions de sa famille particulière et aussi de la grande famille qui +est l’aristocratie, on voit peu comment l’enfant collectif pourra être +élevé. + +--Comme l’enfant adopté! + +--Je ne crois pas. L’enfant adopté est un enfant choisi; l’enfant +collectif est un enfant trouvé, un enfant du hasard qu’il n’y a guère de +raison pour que quelqu’un aime, soigne, cultive et dresse bien. Les +enfants des guerriers de Platon ne seront pas la fleur et le surgeon +verdissant de la cité guerrière, ils en seront l’encombrement et le +poids mort. Platon prévoit le cas où le rejeton de la caste noble sera +reconnu indigne d’elle et replongé dans la classe basse. Je ne serais +pas étonné que presque tous les fils des guerriers fussent précisément +dans ce cas. + +Et, d’autre part, j’ai peu besoin de démontrer que la promiscuité +féminine, même relativement réglée, comme elle l’est par Platon, est, +pour une élite, absolument comme pour tout autre groupement humain, une +cause d’affaiblissement sans pareille. Les deux vertus essentielles, et +c’est-à-dire les deux forces essentielles d’une aristocratie, d’une +élite quelle qu’elle soit, du reste, sont la pauvreté volontaire et la +chasteté volontaire. Or il n’y a que deux manières d’être chaste, c’est +de n’avoir pas de femme ou de n’en avoir qu’une. + +Tout compte fait, Platon a manqué son aristocratie. Il a néanmoins tracé +le tableau, appelant des retouches, mais très large et bien composé, +d’un gouvernement aristocratique, conservateur et partiellement +socialiste, fondé sur l’esprit de justice, l’esprit d’ordre--ces deux +idées pour Platon se confondant--et l’esprit de patriotisme. + +Il a surtout, en manifestant et caressant son idéal, fait œuvre de +polémique et combattu deux choses qu’il exècre également: la +ploutocratie et la démocratie. C’est à ces haines qu’il tient +principalement. Il semble dire à toutes les lignes: je cherche un idéal +de république et j’ai des incertitudes, des indécisions et des +contradictions en le cherchant; mais il y a deux choses que j’ai +trouvées certainement, c’est que la ploutocratie est une peste des États +et que la démocratie en est une autre; c’est qu’une république est +perdue quand la foule y gouverne et aussi quand il y a des riches et des +misérables; c’est qu’il faut combattre par tous les moyens possibles le +gouvernement de tous par tous, qui n’est, en définitive et en pratique, +que le gouvernement de ceux qui sauraient gouverner par ceux qui ne le +savent pas; et l’inégalité des fortunes, qui ne met que corruption en +haut, dépravation en bas et faiblesse partout. + +Et remarquez du reste que ces deux choses sont corrélatives et que ces +deux fléaux ont ensemble étroit parentage. Car la démocratie enfante la +ploutocratie, et la ploutocratie favorise la démocratie. La démocratie +enfante la ploutocratie en ce sens que, quand le peuple est le maître, +les supérieurs ne pouvant pas employer, et aussi satisfaire, leur +supériorité à commander, l’emploient et la satisfont à acquérir. Ils ne +recherchent ni les honneurs, ni les dignités, ni le pouvoir, qui leur +échappent et qu’ils sentent qui leur échappent; ils se rabattent sur +l’argent, qui est une jouissance, et ils laissent le pouvoir ou +l’apparence du pouvoir aux politiciens, aux rhéteurs et aux sophistes. + +Ou encore ils s’avisent, s’imaginent plutôt que l’argent, au sein d’une +plèbe besogneuse et avide, peut leur donner le pouvoir, qu’au fond ils +ambitionnent toujours; et ils ne l’obtiennent pas ou l’obtiennent +rarement, ou n’en saisissent que les apparences; mais ils s’acharnent à +conserver et à augmenter leurs richesses dans l’espoir toujours +renaissant de l’obtenir. + +La démocratie enfante donc la ploutocratie et l’excite, du reste, à +persévérer dans l’être. + +Et, d’autre part, la ploutocratie favorise et caresse la démocratie. Ce +qu’elle redoute d’instinct, c’est le mérite pauvre. Elle le redoute, le +déteste et fait semblant de le mépriser. Elle le redoute; car, lorsqu’il +éclate, même au sein des démocraties, il fait au moins son effet, il a +son prestige; il a des succès, de courte durée, la foule ayant l’horreur +des supériorités et surtout de ce genre de supériorité, mais il a des +succès qui sont toujours désagréables et qui peuvent être dangereux. + +Elle le déteste, d’abord parce qu’elle le redoute, et on pourrait ne pas +aller plus loin; ensuite parce qu’il a un éclat particulier, tout +personnel, tout divin en quelque sorte et venu du ciel, que la +ploutocratie ne peut pas avoir, qu’elle ne peut pas acheter et qui +échappe à ses prises, pourtant si puissantes, dont elle enrage. + +Enfin elle fait semblant de le mépriser, ce qui est un jeu si apparent +qu’elle en a honte, et ceci même avive ses colères et ses haines. + +Pour toutes ces raisons, sachant bien que le grand éteignoir du mérite +personnel, c’est la démocratie et qu’il n’est boisseau meilleur à +couvrir cette lumière, la ploutocratie ne laisse pas d’avoir pour la +démocratie des préférences qui sont presque des tendresses. + +Notez encore que la ploutocratie, non seulement favorise la démocratie, +mais encore, dans une certaine mesure, la crée. Comme elle a toujours +pour effet, d’une façon ou d’une autre, une augmentation de misère en +bas, elle augmente, elle étend dans de très grandes proportions cette +classe très pauvre qui, selon les temps, selon les circonstances, selon +les tempéraments nationaux, est servile ou est arrogante, et qui, quand +elle est arrogante, est la force principale de la démocratie et pour +ainsi dire la démocratie elle-même. + +La ploutocratie, dans une certaine mesure, crée donc, entretient et +développe la démocratie, comme la démocratie crée, entretient et +développe la classe ploutocratique. + +A la vérité, et la ploutocratie n’est pas sans le savoir, la démocratie +est destinée à monter à l’assaut de la classe ploutocratique et à la +détruire, et elle n’aime pas plus cette supériorité que toute autre; +mais pendant un temps très long, les intérêts et les passions de ces +deux classes sont d’accord ou ont des rapports qui ne laissent pas +d’être étroits. Ce sont des frères ennemis, en principe et en +définitive, mais dont la trêve en vue de combattre un ennemi commun est +souvent très longue. + +Et quoi qu’il en soit des rapports qu’ils soutiennent entre eux, ils +sont, chacun pris en lui-même, un élément de désordre, d’injustice et de +faiblesse dans un État... Il n’est rien qu’on doive combattre plus +énergiquement que l’un, si ce n’est l’autre. Ni riches ni misérables, et +le gouvernement exercé par les meilleurs: ce sont là les deux conditions +premières d’une bonne police dans un État. + +Et maintenant Platon n’a pas dit comment on peut contraindre un peuple à +se laisser gouverner par les meilleurs, et il ne pouvait pas le dire; +car c’est ici la difficulté insurmontable et le problème sans solution. +Un peuple se laisse gouverner par les meilleurs quand il est excellent +lui-même ou quand il est au-dessous de tout. Il se laisse gouverner par +les meilleurs quand il a été depuis longtemps tellement abâtardi, qu’un +groupe de conquérants, de l’extérieur le plus souvent, de l’intérieur +quelquefois, l’a pris par les oreilles et le tient sous sa main et sous +son pied. Dans ce cas, l’aristocratie, ou oligarchie, ou même +quelquefois une faction qui se donne le nom de démocratie, n’est pas le +gouvernement des meilleurs, mais des plus audacieux et des plus +violents. Écartons le cas de cette pseudo-aristocratie. + +Un peuple se laisse aussi gouverner par les meilleurs, comme j’ai dit, +quand il est excellent lui-même; quand il a l’idée juste, soit +instinctive, soit héritée, des conditions d’un bon gouvernement et d’un +bon État; quand il sait ou quand il sent qu’un peuple doit être régi par +ceux qui savent gouverner, ou tout au moins par ceux qui savent quelque +chose et qui ont quelque compétence parce qu’ils ont quelque +information; et alors il y a très bon régime aristocratique. Mais dans +ce cas, qui fut assez longtemps celui de Rome et qui a été assez +longtemps et qui est encore un peu celui de l’Angleterre, le peuple est +si sage qu’il mériterait d’être en démocratie. + +De sorte que l’aristocratie n’est bonne que là où il est presque inutile +qu’elle soit. Elle n’est bonne que là où, si elle n’existait pas, le +peuple se gouvernerait à très peu près comme elle gouverne. Elle n’est +bonne que là où le peuple, s’il élisait ses chefs, élirait précisément +ceux qui le commandent. Elle n’est donc bonne que là où elle est +inutile. + +Ceci n’est point paradoxal; cela revient à dire qu’accepter et soutenir +est la même chose que nommer et soutenir. L’aristocratie militaire et +l’aristocratie ecclésiastique étaient tellement acceptées du peuple +français au XVIIe siècle que c’était exactement comme si elles avaient +été nommées par lui, et le régime était excellemment aristocratique +parce qu’il était démocratique sans en avoir l’air, en ce sens que la +démocratie formellement déclarée et en exercice aurait produit et comme +_sorti_ les mêmes chefs. + +L’aristocratie n’est donc pas un système, une méthode dont il y ait à se +demander s’il faut l’appliquer ici ou là. Elle est un fait qui ne dépend +que de la suite de l’histoire. Elle est un fait anormal, triste et +monstrueux là où elle est le résultat de la conquête d’une race +affaiblie par un groupe violent, impérieux et avide. Elle est un fait +logique, régulier et heureux, là où elle a pour cause l’accord d’un +peuple intelligent et de la partie la plus intelligente de ce peuple; +l’accord d’un peuple qui a instinctivement «la science royale» et de la +classe qui a instinctivement et avec réflexion et étude cette même +«science royale»; l’accord d’un peuple qui a l’instinct social et de la +classe qui a instinct social et science politique. + +Mais ni dans l’un ni dans l’autre cas ni dans un troisième, s’il en est +un, l’aristocratie n’est chose de _dogmatique_. Il n’y a jamais à dire: +«il faut la faire»; il faut regarder si elle est ou si elle n’est pas; +car de l’imposer à un peuple qui n’est pas celui qui la comprendra et +qui en a l’instinct si fortement qu’il y est déjà de lui-même, il n’y a +absolument aucun moyen pour cela. + +Mais, du reste, si, comme il est très probable, Platon n’a dogmatisé que +platoniquement et s’il a voulu surtout comparer plutôt qu’il n’a +prétendu légiférer, et s’il a surtout voulu dire: «les peuples +aristocratisants sont mieux organisés que les autres; les peuples +aristocratisants sont organisés et les autres ne le sont pas»; s’il a +voulu dire seulement cela avec preuves, dissertations, digressions et +paradoxes, comme toujours, il n’y a pas lieu de poursuivre la discussion +ni de le critiquer davantage. + + * * * * * + +Cette _politique_ de Platon, beaucoup moins chimérique qu’on ne s’est +plu à le dire, moins personnelle aussi et _unius auctoris_, puisque +Aristote nous montre Phaléas de Calcidon imaginant une république où +toutes les fortunes fussent égales et Hippodamos de Milet traçant un +plan que souvent Platon a suivi, et puisque aussi bien le premier +inspirateur de Platon est Lycurgue, que celui-ci ait ou non existé +_personnellement_; cette politique, qui est une idée de Spartiate, +couvée dans une imagination athénienne, à côté de quelques singularités +et bizarreries et véritables erreurs, contient un fond de vérités qu’il +me semble que toute l’histoire ancienne a vérifiées et qu’on ne saurait +affirmer encore que l’histoire moderne ait démenties. + + + + +XII + +CONCLUSIONS + + +Tout Platon est une aspiration au parfait, et c’est là sa grande et son +immortelle originalité. Pour Platon l’homme est fait pour réaliser la +perfection et pour que la perfection soit, tout au moins presque, +réalisée dans le monde. Ceci est la loi de l’homme, qu’il comprend +rarement, qu’il entrevoit quelquefois, mais qui est telle que quand il +ne la comprend pas il sent éternellement que quelque chose lui manque; +et telle encore que, quand il l’entrevoit, il se sent dirigé vers son +but; et telle encore que, s’il la comprenait absolument, il serait +pleinement heureux. + +C’est la grande idée sur laquelle vivra Renan, toute son existence, deux +mille deux cent cinquante ans plus tard. Seulement pour Renan, le monde +et l’homme viennent on ne sait de quoi et tendent vers le parfait et le +créent en y tendant et le réaliseront jour à jour de plus en plus. Pour +Platon le monde, et surtout l’homme, viennent du parfait et y +retournent. Ils sont sortis de lui, ils s’en souviennent, ils en +retrouvent en eux des traces et ils ont à le réparer en eux, et en le +réparant en eux, à s’élever de plus en plus vers lui. L’homme ne crée +pas le divin, il le restitue. Il n’y va pas, il y revient. Au +commencement était Dieu; au bout de la route, si on ne s’égare pas, il y +a Dieu. + +Mais, au fond, l’idée est la même. Est platonicien tout homme qui croit +que la destinée de l’homme est de trouver l’idée du parfait et de s’y +attacher comme à l’idée du port. + +Ceci n’est pas une idée d’obligation. Le devoir est, à proprement +parler, étranger à Platon, comme en général à tous les Grecs. Le devoir +est plutôt une idée latine. L’homme, pour Platon, n’a pas précisément le +devoir de s’attacher à la perfection; il est dans sa destinée, et +c’est-à-dire dans sa nature, s’il la comprend bien, de s’y attacher. +L’idée de perfection n’est pas un impératif; c’est simplement la santé +de l’âme et la beauté de l’âme. La conscience platonicienne est une +hygiène intellectuelle et une esthétique. Le bien est bien parce qu’il +est sain et parce qu’il est beau. Le juste est bien parce que l’injuste +est incohérent, désordonné, inharmonique et très laid. + +Platon, comme Nietzsche, malgré les différences, veut parfaitement faire +vivre les hommes en force et en beauté. Seulement il lui a semblé que +c’était dans le juste et, à un plus haut degré, dans le parfait, et en +un mot que c’était dans la morale qu’étaient la beauté et la force; que +c’était dans la morale qu’était la force, puisqu’il faut beaucoup plus +de force pour se vaincre et s’opprimer soi-même que pour vaincre et +opprimer les autres; que c’était dans la morale qu’était la beauté, +puisque le beau est le déploiement complet, plein et satisfait d’une +force. + +Cette grande idée était toute nouvelle. Il me semble bien que les Grecs +ne l’avaient eue jusque-là que par échappées, si tant est qu’ils +l’eussent connue. Ils avaient eu, presque davantage, quoique très peu, +l’idée du devoir, sous forme d’idée d’obéissance aux dieux. Mais l’idée +de l’adoration de la morale, parce qu’elle est belle et parce qu’elle +est le fond de la nature humaine, et donc, en synthétisant, parce que le +fond de la nature humaine est la réalisation du beau; cette idée, qui +devait naître dans un peuple artiste, avait, cependant, attendu Platon +pour éclore. + +Platon était nouveau au IVe siècle avant Jésus comme Rousseau au XVIIIe +siècle. Il apportait un rêve de perfection morale et sociale dont ses +contemporains n’avaient pas l’idée et auquel, tout particulièrement à +l’époque de Platon, comme à celle de Jean-Jacques, ils tournaient le +dos. Il y avait un paradoxe hardi et il y avait un paradoxe perpétuel +dans tout le développement de la pensée platonicienne. Platon rompait en +visière à son temps comme Rousseau au sien, avec le même instinct de +taquinerie et aussi avec le même courage, à tel point que si Rousseau +fut persécuté, on s’étonne que Platon ne l’ait pas été. + +Il avait à côté de lui un auxiliaire qu’il avait des raisons de haïr et +qu’il paraît bien qu’il ne haïssait pas, sentant bien en lui un +auxiliaire en effet. Ils avaient les mêmes ennemis. Comme Platon, +Aristophane attaquait les prêtres besogneux et avides, vivant de la +sotte crédulité publique (_Plutus_), les fabricateurs d’oracles, les +démagogues, les sophistes, les poètes et les musiciens qui affaiblissent +et énervent les âmes. Comme Platon, Aristophane (_Assemblée des +femmes_), pour s’en moquer, il est vrai, mais avec des complaisances où +l’auteur de la _République_ pouvait très bien trouver son compte, +exposait les idées de partage des biens, de suppression de la propriété, +de repas en commun, d’affranchissement de la femme, de paternité +collective. Comme Platon, et cette fois très sérieusement, il faisait +l’éloge de la pauvreté et le réquisitoire contre le Dieu aveugle de la +Ploutocratie. Comme Platon, Aristophane était à la fois enragé +conservateur et un peu socialiste. Comme Platon, Aristophane rêvait une +cité pacifiée, assainie, très forte et très belle, nettoyée de ses +scories, et où les jeunes gens, moraux par amour du beau, eussent été, +formule littéralement platonicienne, des «statues vivantes de la +pudeur». Aristophane est presque un Platon cynique. Platon n’est presque +qu’un Aristophane plus pur et d’une plus grande force de pensée +abstraite. Aristophane est comme le père des cyniques et Platon des +stoïciens, et l’on sait que les cyniques ne sont que des stoïciens mal +élevés. Que Platon ait pardonné à Aristophane ce que l’on sait et qui ne +fut qu’une erreur et une confusion entre personnages qui ne laissaient +pas de se ressembler entre eux à certains égards, cela se comprend assez +aisément. + +Seulement Aristophane, et j’en dirais à peu près autant de Rousseau, +puisqu’aussi bien je l’ai dit et ne vois point que je me sois guère +trompé, est tourné, en somme, tout entier vers le passé, connu ou +supposé, et veut simplement qu’on rebrousse chemin. Aristophane et +Rousseau, à quelques différences de degré près, voient l’idéal dans un +passé qu’il faut retrouver: l’humanité ou la nation se sont trompées de +voie, comme Hercule n’a pas fait au double chemin, et il faut remonter +vers le point de bifurcation. Platon, quoique ne se privant point de +regarder en arrière, se place en quelque sorte en dehors du temps. Très +inquiet du présent, sympathisant quelquefois avec le passé, il place +certainement son idéal dans l’avenir, ou plutôt il cherche un suprême +bien qui puisse être celui de tous les temps. Sa magnifique utopie est +achronique. + +Injecter la morale dans l’humanité de telle sorte, avec une telle +puissance qu’elle se mêle à tout le tempérament humain et que désormais, +à quelque moment que ce soit, l’humanité la sente en elle et ne puisse +pas l’éliminer, et qu’à certains moments il y ait comme une poussée +inattendue et extraordinaire de cet élément nouveau, voilà ce que Platon +a voulu et en vérité voilà ce qu’il a réalisé. Il est une des deux ou +trois époques importantes de la civilisation humaine. + +Ce qu’il a fait là, il l’a fait avec audace et avec persévérance, aussi +avec une singulière adresse, volontaire ou demi-consciente. Il a +combattu les idées générales des Athéniens, les mœurs des Athéniens, les +préjugés et les travers des Athéniens avec toutes les ressources +intellectuelles des Athéniens. + +Il a combattu l’art et les artistes, parce qu’il les jugeait très +dangereux contre les mœurs, avec des ressources d’artiste littéraire +incomparable, avec des anecdotes, des récits poétiques et légendaires, +des dialogues amusants, des comédies, oui, véritablement des comédies +dignes d’Aristophane, et des tragédies, comme la mort de Socrate, où +Sophocle n’aurait pas atteint et qu’Euripide aurait un peu tourné au +mélodrame. + +Il a combattu la sophistique et les sophistes avec la sophistique la +plus honnête, sans doute; mais la plus habile, la plus adroite, la plus +captieuse, la plus sournoise, la plus insidieuse, la plus prestigieuse +et la plus spirituelle que le monde ait connue avant les _Provinciales_. + +Il a combattu les orateurs avec une éloquence qui n’est jamais +enflammée, mais qui est élevée sans effort, et sublime sans cesser +d’être simple et aisée, tant elle est naturelle. + +Il a combattu la démocratie avec un profond sentiment démocratique, +celui qui consiste à croire que force, richesse et même talents ne sont +rien du tout ou infiniment peu de chose auprès de la force morale du +simple honnête homme; et cela, c’était, d’un seul trait, la vraie +démocratie opposée à la fausse et la bonne à la mauvaise. + +Il a combattu la mythologie avec des mythes, avec des mythes qu’il +inventait et qu’il faisait très nobles et purs, ou avec les mythes les +plus purs et nobles qu’il trouvait dans la légende et que, du reste, il +assainissait, purifiait et ennoblissait encore par sa manière de les +présenter et par toutes ses grâces décentes et divines. + +Ajoutez que, discrètement et sans attitudes de novateur, il remplaçait +la mythologie traditionnelle par une autre. Les «Idées» de Platon ne +sont qu’une mythologie intellectuelle. Les «Idées» sont des déesses +créées par l’esprit d’abstraction, très imaginatif encore, au lieu de +l’être par l’imagination plastique. Les «Idées» de Platon, au lieu +d’être les forces de la nature personnifiées, sont des concepts +personnifiés, ou, si l’on veut, des choses de la nature considérées et +comme saisies par l’esprit en leur essence et personnifiées comme +telles. Le Panthéon de Platon est un Panthéon spiritualiste, où, au lieu +que les choses deviennent des personnes, les idées générales que nous +avons des choses deviennent des personnes qui vivent quelque part. C’est +une sublime mythologie immatérielle mais c’est une mythologie, très +accessible à l’esprit des Grecs parvenus au point d’évolution où ils +étaient et s’ajustant du reste à leur manière ordinaire de concevoir. + +Autour ou au sein de son Dieu suprême, Platon a établi un polythéisme +platonicien qui détruisait l’ancien en le remplaçant. Obéissant à cette +loi, peut-être éternelle, qui veut qu’il n’y ait pas d’esprit religieux +qui ne soit mêlé de polythéisme; comme le christianisme a établi ou +laissé établir, au-dessous du Dieu un, avec les anges, les saints et les +madones, tout un polythéisme de bonté, parce que la bonté est l’essence +de la religion chrétienne; Platon a comme aménagé au-dessous, autour ou +au sein de son Dieu un, tout un polythéisme, d’intelligence, d’harmonie +et d’ordre, parce que l’essence du platonisme est comprendre et +ordonner. + +Platon combattait donc ses compatriotes avec leurs armes, ce qui est une +chance de vaincre et, en tout cas, toujours, une condition du combat; +antiathénien par ses idées, athénien par sa manière de les présenter et +même de les avoir. + +Aussi a-t-il choqué et plu. Aussi a-t-il froissé et enivré. Les +Athéniens ont reconnu un des leurs dans leur adversaire et dans ce +novateur un admirable représentant de leur race. L’enfant qui bat sa +nourrice plaît à sa nourrice parce qu’il est fort, plus encore quand sa +nourrice est sa mère elle-même. + +Quant au succès, il faut s’entendre. Selon le point de vue, il fut nul +ou il fut immense. Platon s’est proposé, je crois, de régénérer Athènes +et non pas de régénérer l’humanité. Il n’a aucunement régénéré Athènes, +et il a vraiment donné à l’humanité une vie nouvelle. Il n’a nullement +même assaini Athènes, qui semblait être, au moment où il écrivait, +incurablement gangrenée et que rien ne pouvait sauver. Elle était tombée +ou elle tombait, pendant la vie même de Platon, de Périclès en Cléon, de +Cléon en Hyperbolos, d’Hyperbolos en Pisandre, de Pisandre en Cléophon +et de Cléophon en Cléonyme. Infectée de vénalité par en haut, de sottise +par en bas, de vanité présomptueuse et aveugle à tous les échelons; ne +songeant plus à combattre par elle-même, achetant des mercenaires et les +payant mal; ne songeant qu’aux arts, au théâtre et au bavardage; +«théâtrocratie», comme dit spirituellement Platon et non plus même +démocratie; perdant même l’idée de patrie et se souciant peu d’être +gouvernée par un étranger, ce qui arrive toujours quand on a commencé +par se laisser mal gouverner par les siens; Athènes penchait tellement +vers sa ruine au moment où Platon mourut, qu’elle en était venue presque +à l’espérer pour être délivrée de tout souci. + +Elle disparut, comme il est juste et très sain pour l’humanité que +disparaissent les groupes humains qui veulent mourir. Elle perdit même +son génie littéraire et artistique, comme il arrive toujours aux peuples +qui disparaissent comme nations, sans qu’on puisse trop savoir pourquoi, +mais probablement parce que le génie n’est point si personnel qu’on le +croit généralement, mais, force par lui-même, a besoin, cependant, pour +s’épanouir, d’une atmosphère vivifiante et forte. + +Platon a complètement échoué dans son projet de régénérer Athènes. +Peut-être, à supposer que «l’Idée» de justice s’occupe de nous, était-il +impossible, parce qu’il eût été scandaleux, que la nation survécût, qui +avait fait boire la ciguë à Socrate et à Phocion. + +Mais, comme par une compensation providentielle, si Platon a échoué dans +son dessein immédiat, il a merveilleusement réussi dans le dessein à +longue échéance qu’il n’a peut-être pas eu. Comme a dit Bossuet avec sa +force ordinaire, «il n’y a point de puissance humaine qui ne serve +malgré elle à d’autres desseins que les siens». Platon, qui n’a pas +sauvé Athènes, est au nombre des deux ou trois hommes qui ont donné à +l’humanité une secousse morale profonde et prolongée, qui ont donné à +l’humanité le goût de se surpasser. Il n’est aucun moraliste qui ne +remonte à lui comme à sa source lointaine, élevée et pure. Il n’est +aucun immoraliste qui ne le voie debout sur l’horizon, qui ne soit +offusqué et gêné par sa grande ombre et qui ne sente en lui le grand +obstacle, comme s’il était vivant encore et tout présent; et c’est qu’il +l’est en effet. + +Le stoïcisme tout entier dériva de lui avec sa conviction que la force +morale est la seule force qui compte et que la richesse morale est le +seul bien qui ne soit pas une misère, et avec son profond mépris des +puissances selon la chair et selon la force, et avec son idée, hautaine +et vraie, que non seulement le philosophe devrait être roi du monde, +mais qu’il l’est au moins en dignité; c’est-à-dire que la pensée domine +le monde en tant qu’elle survit à tout ce qui pour un temps l’opprime ou +croit l’opprimer. + +Le christianisme a dépassé Platon en ce qu’il a mis l’idée de bonté à la +place de l’idée de justice; il est vrai, et c’est ce que l’on n’aura +jamais ni assez dit ni assez cru. Mais il faut dire aussi et aussi +croire que le christianisme est tout pénétré de Platon. Il part d’un +principe qui n’est pas répandu dans tout Platon, qui n’est pas dans +Platon autant que l’on voudrait qu’il y fût, qui n’est pas assez dans +Platon, mais qui est bien platonicien, l’idée de fraternité. Platon a +dit: tous les citoyens d’une même patrie devraient être frères dans le +sens littéral du mot et plus même que les fils d’une même mère n’ont +accoutumé de l’être; le christianisme a dit: tous les hommes doivent +être frères dans le sens littéral et plus que littéral du mot. + +Platon a dit: il vaut mieux souffrir l’injustice que de la commettre; le +christianisme a dit: il faut aimer à souffrir l’injustice et il faut +«aimer son ennemi», d’abord parce qu’encore il est votre frère, ensuite +parce qu’il vous donne cette joie de souffrir l’injustice et par +conséquent de témoigner pour la justice, ce qui est fécond en grands +effets et ce qui bâtit le temple de la justice éternelle;--et ainsi la +sainteté et l’efficace du martyre, la théorie du martyre est déjà en +germe et plus qu’en germe dans Platon. + +Le christianisme a bâti toute une religion sur la morale, et c’est, avec +quelque indécision, ce que Platon a voulu faire, à l’imitation de +Socrate, peut-être en se tenant moins ferme sur ce fondement que Socrate +lui-même et plutôt en se ramenant sans cesse à la morale qu’en s’y +tenant obstinément attaché, mais encore en ne l’oubliant jamais et en +faisant d’elle son principal et essentiel entretien; et c’est pour cela +qu’à tous les moments où l’humanité, instruite ou avertie par ses +épreuves, revient à la morale comme à sa source de vie, en d’autres +termes craint le suicide, elle revient à la fois pour ainsi dire et au +Calvaire et à Sunium. + +Le christianisme s’est tellement reconnu dans le platonisme aussitôt +qu’il l’a connu, qu’il lui a, en grande partie, emprunté sa +métaphysique, ce qui a été son tort, à mon avis, et le christianisme +pur, à mon sens, c’est le christianisme moins le judaïsme et moins la +métaphysique platonicienne et débarrassé tant de ce fâcheux héritage que +de cet encombrant et décevant appareil; mais que le christianisme, +voulant être philosophique, ait été droit à Platon pour se faire une +philosophie générale et pour s’en parer et surcharger comme la vierge +romaine accablée sous les bijoux, c’est au moins le signe d’une +attraction singulière, pour ainsi parler, et d’affinités profondes et +profondément senties. + +On peut presque dire que dans la pensée de l’humanité le platonisme et +le christianisme ont été et sont destinés à rester inséparables. + +Le positivisme moderne, très hostile à Platon, en quelque sorte par +définition, puisqu’il a, à l’endroit de la métaphysique, une invincible +défiance, aurait tort de ne pas voir en Platon un homme qui, quoique +n’étant pas un auxiliaire, est très éloigné d’être un ennemi. La pensée +profonde du positivisme est que l’homme, égaré dans un canton de +l’univers d’où il ne peut rien voir ni savoir du gouvernement de +l’univers lui-même, doit se sentir obligé envers son canton et, par +reconnaissance envers lui, l’aménager de plus en plus dans le sens de +l’ordre, du juste et du bien. L’humanité oblige l’homme. Nous devons +l’adorer comme un Dieu bienfaiteur et aussi comme un Dieu souffrant et +douloureux. Nous devons à l’humanité d’être d’abord digne d’elle et +ensuite meilleur qu’elle. Nous devons à nos pères de les surpasser en +justice et en bonté, et nos descendants nous devront de nous surpasser +en bonté et en justice. Le devoir, c’est de porter plus haut l’humanité +à mesure qu’elle vieillit. L’humanité doit honorer son enfance par sa +jeunesse, sa jeunesse par son âge mûr, son âge mûr par sa vieillesse, en +montrant toujours que chacun de ses âges était beau en ceci qu’il +contenait un successeur plus beau que lui. + +Et cette idée est éminemment platonicienne. Platon se croit, d’une +certaine façon, obligé envers Dieu ou envers les dieux; mais où il tend +surtout, c’est bien à faire vivre les hommes de plus en plus en beauté. +Pour lui, la question est toujours, ou du moins très souvent celle-ci: +qu’ont fait nos pères pour nous rendre meilleurs qu’eux? S’ils n’ont +rien fait en ce sens, il n’y a pas lieu de les honorer. S’ils ont fait +quelque chose ou beaucoup en ce sens, ils sont vénérables et nous devons +les honorer en les imitant. Nous-mêmes nous avons pour tâche unique de +faire l’humanité meilleure que nous, dans toute la mesure de nos forces. +Toute la valeur de l’homme est dans la quantité de justice et dans la +quantité de bien qu’il aura mises dans le monde. Le reste est +sensiblement négligeable. Cette morale platonicienne est par bien des +aspects et surtout par son aspect principal très analogue à la morale +positiviste. + +Elle est, avant tout, surtout, essentiellement, à base de +désintéressement. Si dans le langage courant platonisme et idéalisme +sont synonymes, ce n’est pas à tort. Les hommes appellent communément +idéal ce qui est désintéressé. L’idéalisme pratique consiste simplement +à sacrifier l’appétit à l’idée. C’est tout Platon. L’idée pour lui est +si belle que c’est être un sot que de ne pas jeter à ses pieds, et pour +qu’ils y soient foulés, toutes les passions et avec elles, tous les +intérêts. Quand un homme a une pensée et qu’il n’en est pas assez ravi +et amoureux pour lui sacrifier tout ce qui lui est agréable, il n’était +pas digne de l’avoir, et l’on peut presque dire qu’il ne l’avait pas. Il +ne l’avait pas en sa plénitude et en son éclat et sa force. Non, +vraiment, il ne l’avait pas. Et c’est pour cela que Platon semble +convaincu que savoir la vertu et la pratiquer, c’est la même chose. Ce +doit être la même chose, il faut que ce soit la même chose, puisque, si +ce ne l’était pas, l’homme serait trop bête. Et la théorie est +contestable, et on peut même dire qu’elle est dangereuse; mais elle est +le signe de l’idéalisme le plus sincère, le plus convaincu, le plus +profondément entré dans les moelles et dans le cœur d’un homme, qui se +soit jamais rencontré. L’épithète de divin en est resté à Platon, et à +juste titre. + +Sans doute, comme enivré de morale, il a, non pas fait à la morale une +trop grande part et, si je l’ai dit, ce fut mal dire; il n’a pas fait à +la morale une trop grande part en la donnant comme la dernière fin de +l’homme et en affirmant qu’il ne peut être occupation humaine qui ne se +rattache à la morale comme à sa dernière fin, ce qui est vrai et même +exact; mais il a trop voulu que la préoccupation morale, le dessein +moralisateur fût continuellement présent et comme mêlé à chaque +occupation humaine quelle qu’elle fût, et non seulement la dominât, mais +la dirigeât de tout près, et pour ainsi dire la maîtrisât et +l’étreignît, ce qui est trop, et ce qui risque de paralyser et de glacer +les plus belles facultés humaines, lesquelles, laissées plus libres, +reviennent beaucoup mieux à servir en définitive la morale qu’elles ne +le pourraient faire ainsi maîtrisées, opprimées et contraintes. + +Mais il faut tenir compte, comme j’essaye toujours de le faire, de +l’exagération nécessaire que les grands maîtres croient, avec raison, +devoir donner à leur système et à l’idée maîtresse de leur système. Ils +se disent toujours qu’il y aura du déchet et que l’on en rabattra. Ils +visent un peu plus haut que le but pour y toucher, et je ne crois pas +que ce soit le fait de mauvais tireurs. + +Il faut tenir compte aussi du public auquel s’adresse un philosophe, et +certes les hommes à qui parlait Platon étaient si éloignés de toute idée +morale qu’il n’était pas inutile de forcer la note. Platon a prêché la +morale avec les allures du paradoxe, ce qu’on lui peut reprocher, et +avec le ton et la verdeur du paradoxe, ce qui était bon, parce qu’il +était commandé par les circonstances. + +Tel qu’il est, sans parler du métaphysicien, du poète, du satiriste, de +l’orateur, du narrateur et du dramatiste, il est le moraliste le plus +convaincu, le plus chaleureux, le plus pénétrant, le plus imposant à la +fois et le plus ingénieux, et il ne lui a manqué que d’être simple, que +le monde ait jamais connu. Il sera en quelque sorte associé aux +destinées de l’humanité. Sans peut-être qu’il soit lu personnellement si +je puis ainsi dire, il sera écouté, au moins en la personne de ceux qui +conserveront son esprit et s’inspireront de sa doctrine, tant que +l’idéalisme, même restreint au sens que nous lui donnions plus haut, +demeurera, ici ou là, sur la terre. Il ne sera oublié définitivement que +lorsque tous les hommes en seront à ne croire qu’à la force et à croire +qu’elle est féconde et qu’elle peut fonder quelque chose de durable, et +lorsque, en conséquence, les hommes n’agiront jamais et ne voudront +jamais agir que selon leur force ou selon leur faiblesse. + +Je ne sais pas si ces temps sont proches; mais je sais qu’ils ne sont +jamais arrivés et qu’on peut espérer qu’ils n’arriveront jamais, +quelques apparences qu’il y ait contre cet espoir. D’ici là, Platon vit +dans les consciences de ceux qui croient devoir sacrifier quelque chose +d’eux à l’idée. On croyait que Platon était descendant des anciens rois +d’Athènes. Or le très sarcastique M. de Gobineau répartissait les hommes +de la façon suivante: «les fils de rois, les imbéciles, les drôles, les +brutes». Platon, fils de rois, vivra tant qu’il y aura quelques fils de +rois. Il a su être, très précisément, un des aspects du divin. Il est de +ceux qui y font croire. Il a été homme de son temps et je suis certain +que c’est pour son temps qu’il travaillait; et il s’est trouvé qu’il a +pensé pour toujours. Nul ne répond mieux à la magnifique définition que +Lamartine a donnée de l’homme: «L’homme se compose de deux éléments, le +temps et l’éternité.» + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + I. Les haines de Platon: Les Athéniens 13 + II. Les haines de Platon: La Démocratie 23 + III. Les haines de Platon: Les Sophistes 37 + IV. Les haines de Platon: Les Poètes 48 + V. Les haines de Platon: Les Prêtres et les Dieux 62 + VI. Malgré ses haines 72 + VII. Son dessein général 83 + VIII. Sa métaphysique 95 + IX. Sa morale 133 + X. Ses idées sur l’art 240 + XI. Sa politique 297 + XII. Conclusions 379 + + +Paris.--Société française d’Imprimerie et de Librairie. + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77493 *** |
