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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77395 ***
+
+
+
+
+
+ VIRGINIE DE LEYVA
+
+ ou
+ INTÉRIEUR D’UN COUVENT DE FEMMES
+ EN ITALIE
+ AU COMMENCEMENT DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
+ D’APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX
+
+ par
+ PHILARÈTE CHASLES
+ PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE,
+ CONSERVATEUR A LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE.
+
+
+ PARIS
+ POULET-MALASSIS ET DE BROISE, ÉDITEURS
+ 7, RUE DE RIGNEMEU, ET PASSAGE MIDÈS, 36
+
+ 1861
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.
+
+
+
+
+[Illustration: VIRGINIE de LEYVA]
+
+
+
+
+A
+
+W. MAKEPEACE THACKERAY
+
+AUTEUR DE
+
+_VANITY-FAIR_, _ESMOND_, _PENDENNIS_,
+
+ETC., ETC.
+
+
+Vous avez, dans d’admirables fictions aussi historiques que l’histoire,
+mon cher Thackeray, donné la chasse aux plus grands vices de notre pays
+et de toutes les sociétés humaines, l’hypocrisie, l’égoïsme et la
+cruauté de l’âme. Votre Rébecca l’intrigante et votre vieux Seigneur
+voluptueux doivent vivre autant que la langue anglaise.
+
+Laissez-moi placer sous votre protection et recommander à votre sagacité
+philosophique un récit vrai, qui offre les mêmes enseignements terribles
+et salutaires. J’ai trouvé vivant et tragique, dans le dossier
+authentique d’un vieux procès italien, le drame suivant que j’ai
+simplement commenté, à mesure que les personnages naissaient devant moi,
+développaient leurs caractères et faisaient éclater leurs passions. Je
+suis certain qu’il vous intéressera. La profondeur et la finesse de
+votre esprit saisiront sans peine les questions morales qui ressortent
+de l’état social que ce récit étrange révèle.
+
+ * * * * *
+
+L’élégance des mœurs est-elle la civilisation?
+
+Que faut-il entendre par le mot «_civilisation_»?
+
+Est-ce la régularité de la législation, l’éclat des arts, l’éducation
+littéraire, le luxe ou la richesse, l’industrie ou le commerce? Est-ce
+la forme du gouvernement, l’exactitude de l’administration ou la
+sévérité de la formule religieuse?
+
+Ne serait-ce pas plutôt du degré de force morale chez les individus, de
+vérité dans les âmes, de sympathie et de simplicité dans les relations
+que dépend la civilisation réelle? Et tout peuple qui s’éloigne de ces
+principes ne retourne-t-il pas à la barbarie?
+
+ * * * * *
+
+Je serais assez de cet avis. Vous-même ne m’accuserez pas de paradoxe;
+imputation banale, qui si elle était admise détruirait toute analyse,
+abolirait tout examen et serait mortelle à toute raison. Vous ne
+m’accuserez pas non plus de nourrir des tendances immorales parce que
+j’ai reproduit dans leur sanglante vérité les scènes des bords du Lambro
+et les faits et gestes du confesseur Arrighone. Si quelqu’un m’accusait
+ou d’intentions contraires à la religion, ou de vues socialistes et
+démocratiques, parce que j’ai signalé les résultats de la fausse
+éducation des peuples, résultats que j’ai pris sur le fait dans ces
+documents oubliés; vous seriez, je n’en doute pas, le premier à me
+défendre. Vous protesteriez avec moi et comme moi contre ces dangereuses
+banalités.
+
+Vous diriez avec moi que la formule n’a rien de commun avec la religion;
+
+Que la discipline extérieure n’a rien de commun avec la morale;
+
+Que la gravité de l’hypocrite n’a rien de commun avec le développement
+intérieur de l’homme;
+
+Et que Fénelon a vu juste quand il a déclaré que notre vie morale tout
+entière dépend du centre et du fonds même de l’âme:
+
+ «Celui (dit ce sublime et tendre penseur), qui voudrait nourrir ses
+ bras et ses jambes en y appliquant la substance des meilleurs aliments
+ ne se donnerait jamais aucun embonpoint; il faut que tout commence par
+ le centre, que tout soit d’abord dans l’estomac, qu’il devienne chyle,
+ sang et enfin vraie chair. C’est du dedans le plus intime que se
+ distribue la nourriture de toutes les parties extérieures. L’_amour_
+ est comme l’estomac, l’instrument de toute digestion. C’est l’_amour_
+ qui digère tout, qui fait tout sien, et qui incorpore à soi tout ce
+ qu’il reçoit; c’est lui qui nourrit tout l’extérieur de l’homme dans
+ la pratique des vertus. Comme l’estomac fait de la chair, du sang, des
+ esprits pour les bras, pour les mains, pour les jambes et pour les
+ pieds, de même l’amour... renouvelle l’esprit de vie pour toute la
+ conduite. Il fait de la patience, de la douceur, de l’humilité, de la
+ chasteté, de la sobriété, du désintéressement, de la sincérité et
+ généralement de toutes les autres vertus autant qu’il en faut pour
+ réparer les épuisements journaliers. Si vous voulez appliquer les
+ vertus par dehors, vous ne faites qu’une symétrie gênante, qu’un
+ arrangement superstitieux, qu’un amas d’œuvres légales et judaïques,
+ qu’un ouvrage inanimé. C’est un sépulcre blanchi: le dehors est une
+ décoration de marbre, où toutes les vertus sont en bas-relief; mais au
+ dedans il n’y a que des ossements de morts. Le dedans est sans vie;
+ tout y est squelette; tout y est desséché, faute d’onction. Il ne faut
+ donc pas vouloir mettre l’amour au dedans par la multitude des
+ pratiques entassées au dehors avec scrupule; mais il faut au contraire
+ que le principe intérieur porte la nourriture du centre aux membres
+ extérieurs et fasse exercer avec simplicité, en chaque occasion,
+ chaque vertu convenable pour ce moment-là.»
+
+C’est le contraire; c’est la «_superstition symétrique_», et «_l’amas
+des vaines formules_», ce sont les «_convenances et les vertus en
+bas-relief_», qu’on est aujourd’hui tenté de soutenir en France, et que
+beaucoup de gens mettent en pratique. Puissé-je, à votre exemple, mon
+cher Thackeray, et sans me faire plus que vous personnage vertueux où
+génie politique, affaiblir ou diminuer quelques-unes des tendances que
+je crois le plus fatales à mon pays et à mon temps;--puissé-je
+encourager quelques âmes à sortir de l’indifférence suprême où
+s’endorment, à l’abri des formules vaines et sous l’éclat extérieur du
+luxe et des arts, les sociétés défaillantes!
+
+PHILARÈTE CHASLES.
+
+Paris, Institut.--15 février 1861
+
+
+
+
+I
+
+M. Dandolo dans les déserts d’Archisate.--La solitude des Apennins et
+l’archéologie
+
+
+Je connais un savant italien qui a publié quelques grands ouvrages en
+dix volumes:--l’_Histoire de la Pensée humaine_, _Rome et les
+Papes_,--et qui se délasse en consultant les archives de Milan, de
+Monza, de Pavie et du Tyrol, pour en extraire quelques curiosités
+vieilles et nouvelles, utiles à l’histoire des hommes et de son pays. Il
+se nomme Dandolo. Il s’entend aussi bien à ce métier que ses aïeux les
+doges à gouverner leur république. C’est un écrivain et un penseur.
+Toutes ses conclusions ne me persuadent pas, tant s’en faut. Mais il est
+ingénieux et enthousiaste, plein d’idées, d’érudition et de sincérité.
+
+Vers l’année 1850, ce savant s’était renfermé dans une solitude des
+Apennins qui est sa propriété; _al déserto_, comme il le dit, _tra’i
+monti d’Archisate_. La maison, jadis occupée par des moines Camaldules,
+s’appelle la _Casa de’ morti_, parce qu’ils y sont enterrés.
+
+Là le descendant des doges poursuit son travail d’alchimie érudite; ce
+plaisir qui charmait Nodier, Walter Scott et les esprits de même espèce;
+plaisir délicat et passion à la fois; Walter Scott n’en connaissait pas
+de plus vif; c’est ainsi que dans les dossiers d’un ancien procès il a
+recueilli le sujet et le premier germe de sa _Fiancée de Lammermoor_.
+
+La méditation et la solitude portent des fruits merveilleux; et je
+voudrais que mes contemporains, qui vivent si vite, qui tirent grand
+parti de l’activité, de la spéculation et du mouvement des
+affaires,--toutes choses très-bonnes,--n’en vinssent pas à condamner et
+à maudire la méditation et la solitude. Non, elles ne sont point
+l’apanage d’esprits étroits, d’humoristes ridicules, de pauvres diables,
+de méprisables philosophes, et de rêveurs impuissants.
+
+Si l’on s’obstinait à les bannir, l’étude pourrait s’en ressentir un
+jour: les arts déclineraient; l’industrie, faute de se retremper aux
+sources spirituelles, perdrait sa force de renouvellement et la
+production matérielle en souffrirait.
+
+A l’ombre des sapins et des châtaigniers de son domaine M. Dandolo
+poursuivait ses études favorites; montant et descendant de petits
+sentiers praticables seulement pour les charbonniers du canton et pour
+les savants qui rêvent; lisant, feuilletant, annotant des parchemins
+déterrés dans je ne sais quelle armoire de couvent; rentrant dans sa
+cellule pour classer ses trouvailles; en ressortant pour continuer son
+déchiffrement et ses annotations, «au bruit de ruisseaux innombrables,
+dit-il; avec accompagnement de mille oiseaux perchés dans les branches
+gigantesques et sous les énormes hêtres»;--_dove l’incessante romore
+dell’ acque correnti si maritava al canto d’infiniti uccelletti_...
+
+Heureux comme un roi;--mais cette expression est bien vieillie;--plus
+heureux qu’un doge; il oubliait le monde qui continuait ses révolutions.
+
+Il recueillait et annotait les documents authentiques que je vais
+résumer, documents précieux pour l’histoire générale de l’Europe et
+celle du développement de ses sociétés au Nord et au Midi.
+
+
+
+
+II
+
+Un vieux procès.
+
+
+S’occuper d’un vieux procès, oublié dans le pays même où s’est joué le
+drame, serait oiseux et presque ridicule, si le travail archéologique du
+chevalier Dandolo ne faisait partie de ce mouvement d’érudition
+européenne, surtout méridionale, servi depuis le commencement du siècle
+par les hommes les plus savants et les plus ingénieux d’Espagne et
+d’Italie;--et si les _Promessi Sposi_ de Manzoni n’avaient pas
+popularisé le sujet et les acteurs, tout en affaiblissant l’intérêt
+moral et historique de ces vieux documents.
+
+Leurs terribles péripéties et leurs drames sanglants appartiennent à
+l’histoire générale, comme je l’ai dit.
+
+Ce sont des leçons importantes, des enseignements graves, non sur la
+politique présente, mais sur la politique du passé qui à enfanté celle
+d’aujourd’hui;--sur la religion dépravée qui a fait tant de mal à l’idée
+divine et à l’idée chrétienne;--sur l’éducation des femmes;--sur la
+décadence des grands peuples; sur la liberté détruite et l’esclavage
+séculaire.
+
+Enfin ces documents éclairent l’histoire des mœurs, des âmes, des idées
+et des esprits, qui vaut assurément mieux que cette autre histoire, amas
+de dates confuses et de faits stériles.
+
+
+
+
+III
+
+L’Italie au commencement du dix-septième siècle.
+
+
+Étrange époque, le commencement du dix-septième siècle, surtout au Midi,
+particulièrement en Italie! Le Nord ne faisait alors qu’imiter
+faiblement ces saturnales italiennes, aussi bouffonnes que lugubres.
+
+Les peuples du Midi, possédant depuis longtemps une civilisation
+élégante, raffinée et vicieuse, poussaient à bout ce raffinement,
+allaient du même pas au grotesque et au crime, se drapaient dans
+l’emphase et commettaient mille atrocités puériles.
+
+Chez nous Callot, Cyrano de Bergerac, Saint-Amant copiaient avec plus ou
+moins d’esprit et de talent ce dévergondage méridional. La corruption
+italienne était profonde et invétérée; la nôtre, toute d’imitation et de
+mode, s’arrêtait à la surface. Le Maderno, le Bernin, le Borromini, le
+poëte Marini, sur lesquels nous nous modelions entre 1600 et 1640, nous
+révoltèrent bientôt; la France se replia sur les anciens: elle en avait
+assez de l’orgie et revint à la raison. Notre inconstance naturelle nous
+sauvait encore une fois. La folie sérieuse des autres n’avait été pour
+nous qu’un intermède.
+
+L’Italie eut plus de peine à se dégager de cette glu brillante de vice
+allié au mauvais goût, de fausse poésie alliée aux vices de
+l’âme;--_Sociale bruttura... eta di tronfi poeti e di morie, d’artisti
+barocchi e di streghe, di lanzichinecchi e d’avvelenatori_;--ainsi parle
+M. Dandolo de cette époque italienne.
+
+Toute indépendance politique était morte dans la Péninsule; si les
+étrangers se battaient comme à l’ordinaire dans la haute Italie qu’ils
+couvraient de sang, ce n’était pas pour sauver la victime, c’était pour
+se disputer la proie.
+
+Les Espagnols dominaient sans contrôle à Milan et à Naples; une seule
+ruine de grandeur libre se laissait entrevoir dans la pénombre: c’était
+Venise.
+
+
+
+
+IV
+
+Procès de la signora de Monza.--Pièces de ce procès.--Comment le roman
+est moins romanesque et moins touchant que la vérité.
+
+
+Poursuivons donc l’étude de la conquête espagnole et de son influence
+sur la situation morale de l’Italie.
+
+Ce sont toujours les femmes qui caractérisent les mœurs. Ici le témoin
+et le symbole du temps est une religieuse, espagnole de race, italienne
+par l’éducation; la _Signora di Monza_,--de son vivant et en religion
+_Suor Virginia Maria_,--petite-fille d’Antoine de Lève, ou de Leyva,
+dont parle Brantôme.
+
+Il y a peu d’années encore une colonne érigée par la justice en mémoire
+des catastrophes dont la Sœur Virginie fut cause subsistait dans le
+bourg ou la cité de Monza; les religieuses de Sainte-Marguerite ont
+obtenu la suppression de cette colonne infâme qui perpétuait la mémoire
+coupable de Sœur Virginie.
+
+Ripamonti, dans son Histoire du Milanais (_Storia Patria_), parle d’elle
+en beau latin; Manzoni l’a placée épisodiquement dans ses _Promessi
+Sposi_; elle est le personnage principal du roman de Rosini, la _Signora
+di Monza_.
+
+Mais l’élégant récit de Ripamonti n’est pas plus exact que la fiction
+des deux romanciers. La vérité a eu l’impertinence d’être, selon son
+habitude, plus touchante que la rhétorique, plus romanesque que le
+roman.
+
+Quittons donc le roman, et abordons l’histoire ressuscitée par M.
+Dandolo.
+
+Je prends de ses mains le petit flambeau allumé par lui; à sa clarté
+nous étudierons une certaine façon de gouverner les hommes, de les
+endoctriner et de les élever. Les couloirs d’un vieux monastère de
+Lombardie; les cellules des nonnes en 1605; le jardin antique; le bourg
+d’à côté et le fleuve Lambro, témoin de scènes étranges, s’ouvriront
+pour nous.
+
+Surtout je veux vous montrer Virginie de Leyva.
+
+
+
+
+V
+
+Virginie de Leyva.--Son portrait.--Antoine de Leyva, son
+grand-père.--Don Martin, son père.--Éducation de Virginie de Leyva.
+
+
+Cette Espagnole-Italienne, dont le sang ne démentait pas son origine
+impérieuse et passionnée, semble résumer la fusion opérée par la
+conquête, l’alliance des deux races. C’est une figure toute méridionale.
+
+Lorsque, par un chemin opposé à celui de Walter Scott que les dossiers
+avaient conduit à la fiction, notre érudit redescendit, des fictions mal
+inventées sur Virginie de Leyva, à la réalité même; quand l’héroïne du
+procès de 1607 sortit de sa tombe et se dressa devant le chevalier
+Dandolo, qui fut bien effrayé au milieu de ses bois? Ce fut lui; il le
+dit dans sa préface.
+
+Quelle femme!... quelle maîtresse femme! La plus tendre physionomie,
+sans doute; le nez le mieux fait; le plus bel ovale de visage; des yeux
+de gazelle, et d’une langueur divine que le portrait de Daniele Crespi
+reproduit; des lèvres sensuelles, délicates et pleines, onduleuses et
+expressives[1]; une beauté _saporita, sabrosa_, comme disent les
+Méridionaux qui s’y connaissent. Cette douce et adorable figure a vu dix
+meurtres s’accomplir autour d’elle pour le service de ses voluptés ou de
+ses vengeances.
+
+ [1] Voir son portrait.
+
+Le capitaine Antoine de Leyva son grand-père était un des généreux chefs
+de bande qui mettaient le couteau sur la gorge des Italiens et gagnaient
+à ce métier des richesses et des fiefs. Celui-ci était de Navarre. Il
+avait conduit en Italie, du temps de Charles-Quint, des chevaux et des
+lances, et si fièrement guerroyé sous Gonzalve, que la seigneurie
+lombarde de Monza devint sa proie ou sa récompense.
+
+Ripamonti estime peu sa noblesse que défend M. Dandolo; je ne sais rien
+là-dessus, et je soupçonne Ripamonti de garder une dent contre les
+conquérants,--la dent italienne,--et de l’enfoncer sournoisement le plus
+loin possible. Il affirme que cette famille était obscure; que
+Charles-Quint se plut, d’une médiocre fortune, _ob nescio quæ servitia_,
+pour je ne sais quels services, à l’élever et à l’enrichir. Les services
+d’Antoine plaisaient au monarque; en général les gens dont on prend les
+villes, les champs et les filles croient qu’on leur rend de mauvais
+services.
+
+Seigneur de Monza, prince d’Ascoli, Antoine de Leyva voulut que ses
+ossements héroïques allassent reposer à Milan dans l’église San-Dionigi,
+où il est encore.
+
+Puis la famille songea, suivant l’usage, à s’établir, à se consolider, à
+trouver des appuis, à multiplier ses créatures, à étançonner sa
+puissance, à augmenter sa richesse; le système des majorats qui
+concentrent les fortunes est bon pour cela. On met les filles au
+couvent, on envoie les cadets se promener à travers le monde et chercher
+de nouveaux fiefs; puis le chef de la famille absorbe tout, se met bien
+en cour, a l’œil sur les familles rivales, écarte ou écrase les
+compétiteurs, fait le vide autour de lui, gagne le plus de seigneuries
+qu’il peut, et meurt glorieux au milieu des bénédictions et de la haine
+universelles. Le plus beau coup que font ces grands hommes, c’est de
+passer pour vertueux. Et cela leur arrive quand ils n’ont pillé qu’avec
+mesure, égorgé qu’avec douceur, et qu’ils sont habiles.
+
+Le père de la signora, don Martin, assure à son fils aîné la principauté
+d’Ascoli et n’attend même pas que sa fille ait l’âge exigé par la loi
+canonique pour la contraindre à prononcer ses vœux. Elle prend le voile
+à treize ans, entre au couvent de Sainte-Marguerite et devient
+_bénédictine humiliée_. C’était une âme excessive et altière, créée pour
+le monde, une beauté parfaite et un esprit dont toutes les forces se
+concentraient dans l’orgueil et la passion. Elle protesta d’abord malgré
+sa jeunesse, puis se résigna. On lui donnait ce qui ne s’accordait guère
+avec son titre «d’humiliée», la seigneurie de Monza, toutes ses
+dépendances, bois, rivières, droit de chasse et de pêche, un véritable
+fief à administrer, dont les revenus et l’autorité la consolèrent.
+
+Les religieuses de Sainte-Catherine soignaient l’éducation des jeunes
+filles de nobles; Virginie leur dut la sienne: musique, écriture, poésie
+et toutes les pratiques de religion. Ses autographes, fréquents au
+procès, sont d’une écriture magnifique, jetée avec une hardiesse
+élégante, ferme comme le style de l’héroïne.
+
+Quant à la culture de l’individu moral, il faut avouer qu’on ne la lui
+donna pas. La grande éducation de l’âme, libre de juger et de choisir
+par elle-même, était prohibée.
+
+Qui donc eût osé y penser alors?
+
+La seule base de la vie et le principe social étaient l’anéantissement
+du jugement personnel et de la liberté humaine, au profit de la règle
+imposée.
+
+«Ne développez pas chez l’individu, criaient les moralistes de
+l’esclavage, la conscience du juste et le sens moral; ne favorisez
+jamais la liberté et l’originalité; n’introduisez pas l’indépendance
+dans l’âme humaine, née pour obéir.
+
+«N’affaiblissez jamais l’obéissance,--qui est le bien.
+
+«N’ébranlez jamais la discipline,--qui est la vertu.»
+
+On verra tout à l’heure à quoi aboutissent ces principes.
+
+
+
+
+VI
+
+L’Italie devenue espagnole.--Effets de la conquête et de la servitude.
+
+
+Le joug espagnol en Italie était d’avant plus dur que la conquête était
+plus belle. L’Espagne, qui venait seconde dans la grande arène de la
+civilisation, n’oubliait pas,--et l’Europe ne peut oublier,--qu’elle a
+été le sublime champion de la chrétienté contre l’Asie et l’Afrique. Son
+arrogance était justifiée par ses grandes actions. L’Italie cependant
+n’acceptait pas le joug sans frémir.
+
+Elle se souvenait d’avoir brisé la féodalité gothique et absorbé la
+féodalité même. Sans égale dans les arts, l’Italie avait étonné le monde
+par l’essai hardi de ses républiques antiques à coupole chrétienne. Elle
+maudissait donc ses maîtres sans pouvoir se débarrasser d’eux. Ceux-ci,
+détestés, devinrent plus terribles.
+
+Entre esclaves et maîtres il n’y a échange que de vices. La férocité
+ibérique se greffa sur l’astuce ausonienne; et pour résultat de cet
+inceste contre nature on eut de monstrueux prodiges--par exemple les
+Borgias.
+
+L’histoire particulière que je résume est semée de noms
+italo-hispaniques: Arrighone, Pesen, Procazone, Fuentès y Acevedo,
+Bersaglia, Salamanca, Caterina de Meda. Notre héroïne elle-même n’est
+qu’une suzeraine espagnole transplantée, en dehors des mœurs hautaines
+et des contraintes nécessaires de sa race, dans le couvent assez libre
+d’un vieux municipe lombard.
+
+Suivons-la donc où elle nous conduit.
+
+
+
+
+VII
+
+Le confesseur des religieuses.--Caractère et portrait
+d’Arrighone.--Intérieur du couvent.--La ville.--Ses habitants.--Osio
+degli Osii.
+
+
+Avant d’entrer dans le couvent et de pénétrer dans le drame même,
+contemplons un autre produit de ce monde si bien réglé, si facile à
+l’esclavage, si apte à l’obéissance disciplinaire.
+
+Don Arrighone,--confesseur espagnol des environs, ayant charge d’âmes,
+moraliste distingué,--enseignait aux nonnes ce qu’elles devaient faire.
+Saint Augustin, leur dit Arrighone, vous défend sans doute de rompre
+votre clôture; néanmoins, sans péché, même véniel, vous pouvez, avec
+l’autorisation de votre directeur (livre III, chap. 20, § 108), y
+introduire un amant, même deux amants, et trois, et quatre s’il le faut.
+
+Les interrogatoires de l’Arrighone étalent insolemment cette dépravation
+hideuse. Je ne veux point détailler ses faits et gestes, ses sophismes,
+ses axiomes, ses secrets pour vertueusement pécher, ses citations doctes
+et courues, ses saillies, ses inventions, son esprit mis au service de
+son cynisme, de son audace et de ses cupidités; je ne veux pas dire de
+combien de façons l’escobar sensuel s’y prenait pour endoctriner les
+filles et raccommoder leurs consciences.
+
+A l’éducation qui déforme l’individu au profit de l’État se joignait
+donc la morale qui détourne la religion au profit du vice.
+
+L’Italie catholique était arrivée là, non par la faute du catholicisme,
+mais par celle des mœurs. On élevait l’homme pour l’abaissement, la
+femme pour la ruse.
+
+Dès que la princesse vit Arrighone, elle pressentit le reptile et le
+repoussa du pied avec une colère et un dégoût dignes de sa race.
+
+Mais s’il ne put la corrompre, elle n’en fut ni mieux élevée ni plus
+apte à se conduire. Le vice et la folie étaient dans l’air:
+sorcelleries, vaines pratiques, amulettes, influences magiques,
+obsessions démoniaques, régnaient sur les esprits; les vieilles femmes
+qui gouvernaient le couvent ne le gouvernaient guère. Chacun
+s’agenouillait devant les princes d’Ascoli. Cette fière novice, utile au
+couvent, honorait la maison et ne trouvait personne qui lui résistât.
+
+Les portes ne fermaient pas bien; la ville, ruinée par les guerres
+civiles du moyen âge, entourée de remparts crevassés ou entaillés de
+brèches, habitée par des bourgeois immobiles repliés dans la coque de
+leur vieil égoïsme, était dans le même état que le monastère.
+
+La justice, devenue personnelle, s’exerçait par assassinats, que, pour
+se compromettre le moins possible, on ne dénonçait jamais au comte de
+Fuentès, gouverneur espagnol qui siégeait à Milan.
+
+Pourvu que le peuple conquis se tînt tranquille et que ses redevances
+fussent acquittées, le gouverneur était content. Il ne s’inquiétait pas
+de savoir comment les filles étaient élevées à Monza, ni si on leur
+faisait la cour; c’était l’affaire des inspecteurs ecclésiastiques,
+auxquels l’Arrighone se gardait bien de dire que ces demoiselles
+entraient et sortaient librement; que les fenêtres de quelques-unes
+donnaient sur le jardin d’un jeune homme et que celui-ci mettait leur
+âme en danger, sans compter le reste.
+
+Celui-ci se nommait Osio degli Osii.
+
+Il représente l’Italie machiavélique, comme l’Arrighone le casuitisme,
+et dona Virginia l’Espagne passionnée et esclave. Il avait pignon sur
+rue, blason, famille, chevaux, maison attenante au couvent de
+Sainte-Marguerite, verger bien cultivé et poulailler faisant partie des
+communs; ceux-ci touchaient au mur mitoyen du monastère, d’où tombaient
+quelquefois des regards de nonnes curieuses qui s’égaraient dans le
+verger du jeune homme.
+
+Ce troisième personnage, avec sa toque brune à glands d’or, sa dague à
+poignée d’argent ciselée par Cellini, sa maison murée comme une
+forteresse, ses trois pages, sa mère servant ses amours, résume une
+phase historique. Bien élevé, beau et bien fait (une nonne, l’apercevant
+de sa fenêtre, s’écria: _Ah! che bella cosa!_) bien mis, rompu à tout,
+prêt à tout, hardi, rusé, ami de l’Arrighone; il conservait la tradition
+la plus raffinée des intrigues italiennes.
+
+Il savait se démêler des manœuvres et des entreprises, ramper dans
+l’occasion, se relever à temps, séduire, puis tuer; s’entourer de
+créatures, tendre le piége, éviter l’embuscade, armer les intérêts;
+science qu’il consacrait à ses plaisirs de jeune homme, mais qui, dans
+une voie plus sérieuse, aurait pu le mener loin; science fine, élaborée
+d’abord par les petits despotes du moyen âge, puis inoculée doucement à
+la bourgeoisie et au peuple; science dont un pauvre grand homme,
+Machiavel, a résumé la quintessence et dont on l’accuse à tort d’avoir
+été l’inventeur.
+
+
+
+
+VIII
+
+Dernières conséquences du moyen âge italien.
+
+
+Demandez à Machiavel pourquoi l’Italie moderne, qui rayonne du sentiment
+du beau et de l’instinct du grand, a toujours manqué la conquête de la
+liberté. C’est que son monde social était peuplé de personnages
+semblables à l’Osio; rusés, hardis, sans équité.
+
+C’est son malheur et non sa faute. Dans la vie privée même, son
+éducation sans liberté morale lui a toujours fourni trop de Machiavels,
+de Castracani, de Vilollozi, de Baglioni; trop de ces intelligences
+aiguisées pour la fraude; gens de trop d’esprit; tacticiens de
+l’égoïsme, pleins de vénération pour la manœuvre. Ainsi s’efface le
+sentiment du juste; ainsi périt la _liberté_ qui est le _droit_. Bailly,
+lorsque des monstres le traînaient à la mort, s’écriait: «_Vous voulez
+être libres et vous ne savez pas être justes_»; beau mot adressé par un
+mourant à une autre nation qui ne doit pas l’oublier.
+
+Que d’iniquités dans ces rapports entre les maîtres et les vaincus!
+
+L’avant-scène de notre récit nous montre déjà une enfant emprisonnée
+dans le cloître, et sa vie mise au rebut, et sa conscience forcée; une
+suzeraine qui est religieuse; une humble novice qui est princesse; la
+morale, le confessionnal, l’éducation livrés à un Arrighone.
+
+Bientôt le crime et le sang vont regorger autour de nous et nous
+apprendre ce que le moyen âge italien avait fait en 1609 de cet
+admirable peuple.
+
+Il avait désiré la liberté; mais ses orageuses républiques n’avaient
+jamais pu ni la fonder ni même l’inaugurer, faute de justice.
+
+Le monde païen avait légué à ce peuple l’amour de la force; et quiconque
+aime la force aime l’esclavage. Ses républiques splendides avaient
+espéré créer la liberté en organisant l’État; mais elle ne se réalise
+que par la valeur de l’individu.
+
+Enfin, confondant le pouvoir spirituel avec le pouvoir temporel et
+absorbant l’un dans l’autre, elles avaient marié le Khalifat avec
+l’anarchie; de manière à ruiner la liberté et la justice, l’individu et
+l’État.
+
+
+
+
+IX
+
+Situation et luttes de la papauté.--Charles et Frédéric
+Borromée.--Visite de Frédéric Borromée au couvent de Monza.--Premier
+interrogatoire de Virginie de Leyva.
+
+
+Quant à la papauté, elle enrichissait son royaume spirituel des pertes
+de son temporel; et si depuis la mort de Paul III en 1559 sa puissance
+politique avait beaucoup diminué, elle s’appuyait fièrement sur des
+Ordres nouveaux, sur l’Inquisition qu’elle opposait au protestantisme,
+enfin sur des réformes intérieures qu’elle essayait avec courage,
+souvent avec bonheur, et qui rétablissant son crédit renouvelaient sa
+force sociale.
+
+Cette dernière partie de son œuvre en était la meilleure et la plus
+difficile. Pour remédier aux abus invétérés qui étaient devenus la
+charte et la vie de beaucoup de monastères, il fallut que les deux
+Borromée, saint Charles et son cousin l’archevêque Frédéric s’armassent,
+comme autrefois saint Ambroise, de charité, de courage, de persévérance
+et de prudence. Le cardinal de Bérulle s’acquitait en France de ce
+travail difficile, travail de réforme et d’épuration.
+
+En Italie, la domination espagnole et ses complications, la mauvaise
+situation financière du pays, l’orgueil des conquérants, la prostration
+des vaincus, les prétentions des maîtres rendaient toute réforme presque
+impossible. Lorsque Charles Borromée s’avisa d’excommunier le gouverneur
+espagnol, celui-ci s’adressa au pape, et l’excommunication fut aussitôt
+levée[2].
+
+ [2] Voir Charrière, _Négociations entre la France et la Turquie_, t.
+ III et IV.
+
+Vers le mois d’octobre 1607 une rumeur sourde se répandit dans le
+Milanais et parvint jusqu’à Frédéric, cardinal-archevêque; on parlait
+avec terreur de meurtres et de débauches attribués aux bénédictines de
+Monza; on nommait la cousine du prince d’Ascoli;--un riche
+gentilhomme,--enfin un prêtre.
+
+Je n’ai pas besoin de tracer de nouveau le portrait de cette Espagnole,
+d’autant moins satisfaite de sa clôture, qu’elle se sentait belle,
+jolie, vivante; qu’elle était princesse, s’appelait Virginie de Leyva,
+gouvernait un canton du Milanais, y jouissait de tous les droits
+seigneuriaux excepté celui de se marier,--et que Dieu l’avait créée pour
+n’oublier aucun de ses droits.
+
+Peu surveillée, elle avait été acheminée dans une voie étrangère à celle
+du salut par le beau cavalier Osio degli Osii,--par la connivence ou la
+faiblesse des supérieures,--enfin par le confesseur Arrighone.
+
+Lorsque le cardinal Borromée, qui continuait l’œuvre réformatrice de son
+cousin saint Charles Borromée, fut averti par le scandale public, il se
+mit en route; et fidèle à la politique des Romains, où leurs descendants
+sont passés maîtres, même en pratiquant la vertu, il ne voulut pas se
+rendre à Monza directement.
+
+Une tournée en Lombardie, consacrée A l’inspection générale des
+monastères, le conduisait naturellement chez les bénédictines de Monza;
+sa visite à la cousine du prince d’Ascoli ménageait les convenances; il
+n’éveillait ainsi aucun soupçon.
+
+Arrivé au couvent de Sainte-Marguerite, il officia dans la chapelle et
+s’entretint familièrement avec les Sœurs.
+
+La princesse vint lui rendre ses devoirs.
+
+Virginie avait alors trente-deux ans; beauté épanouie par l’amour,
+préservée par le cloître, elle étonnait de sa morbidesse et de sa
+splendeur tous les contemporains et le peintre Crespi.
+
+L’archevêque l’accueillit avec aménité, l’entretint d’abord de choses
+indifférentes, et ne lui laissa pas soupçonner le sujet qui l’amenait
+auprès d’elle. Puis il traita de matières plus sérieuses, tant
+religieuses que morales, causa longuement avec elle et lui représenta
+disertement ses devoirs envers elle-même, envers sa race, sa profession
+et son pays. Enfin il lui rappela que Dieu lui avait donné le pouvoir
+pour servir d’exemple à tous ceux qui dépendaient d’elle.
+
+ * * * * *
+
+La princesse, après avoir écouté ce discours de l’archevêque, fit la
+réponse que voici:
+
+«Vous m’avez mise malgré moi en religion; vous m’avez fait prononcer mes
+vœux avant l’âge. Je ne suis pas vouée aux autels par ma volonté, mais
+par la contrainte. Aussi ma profession religieuse est-elle nulle. Il
+faut me marier. J’ai fait mon choix; unissez-moi à l’homme que j’ai
+choisi.»
+
+ * * * * *
+
+La finesse hardie de la femme l’emportait sur l’expérience consommée du
+prélat; et toute une stratégie savante était démontée par la franchise
+de cet aveu hautain.
+
+Le saint homme quitta aussitôt l’oratoire et Virginie, sans vouloir
+répliquer. Mais le soir même un carrosse à grands panneaux, que
+traînaient quatre mules, conduisit à Milan la religieuse qui fut déposée
+au couvent du Bocchetto.
+
+Le lendemain pendant la nuit deux religieuses sortaient furtivement du
+monastère où elles ne devaient plus revenir; un jeune homme les
+escortait; et il se passait, sur les bords sauvages du Lambro, une scène
+effroyable.
+
+
+
+
+X
+
+Le drame des bords du Lambro.--Ottavia Ricci et Benedetta Homati.--Deux
+assassinat et leurs conséquences.--L’égoïsme de la servitude.
+
+
+Le Lambro n’est ni un fleuve ni un torrent. Les pluies le grossissent,
+les chaleurs tarissent ses eaux, qui en hiver deviennent énormes et se
+précipitent avec fureur, près de Monza, dans des rives escarpées et
+profondes. C’est un paysage farouche comme les aimait Salvator, cet
+autre génie exaspéré et furieux, le vrai fils d’un temps de dégoût,
+d’ennui et de décadence. Les grands chênes qui se balancent sur le
+granit rouge tantôt cachent, tantôt laissent entrevoir le cours du
+fleuve bouillonnant; à une demi-lieue de la ville il s’arrête un moment,
+creuse son lit et devient plus paisible près de la chapelle _delle
+Grazie_, en grande vénération dans le pays.
+
+Vers une heure du matin la foudre grondait, les éclairs brillaient, la
+pluie tombait à flots, et un terrible orage ébranlait les montagnes,
+quand les voiles blancs de deux religieuses flottaient au vent sur les
+bords du Lambro. Leur pas était pressé et leur dialogue violent. Leur
+guide, un manteau à l’espagnole jeté sur l’épaule, marchait sur un
+étroit sentier qui suivait le cours du fleuve encaissé dans ses remparts
+abrupts; Ottavia Ricci était près de lui, et Benedetta Homati un peu
+plus loin.
+
+Tout à coup les deux femmes ayant élevé leurs voix dans la colère, le
+jeune homme s’interposa; Benedetta se détacha de ses deux acolytes, alla
+se prosterner devant la madone des Grâces à laquelle elle adressa de
+ferventes prières; et le jeune homme, saisissant par le milieu du corps
+celle qui était près de lui, la jeta dans le torrent.
+
+«_Ah!_ s’écria-t-elle, _c’est donc ainsi_...»
+
+Elle ne put prononcer que ces mots. Sa compagne priait toujours.
+
+L’impétuosité des eaux soulevait le corps, que les voiles flottants
+faisaient surnager. Elle aborda ou plutôt fut jetée à quelque distance,
+sur un point où la rive escarpée s’abaissait et descendait plus
+mollement vers le fleuve.
+
+Mais Osio voulait la mort de celle qu’il avait déjà sacrifiée. Il courut
+à sa victime, la frappa furieusement, à coups redoublés, avec la crosse
+d’argent d’un pistolet caché sous son manteau, et la replongea dans le
+gouffre qui l’emporta. La crosse d’argent se détacha et tomba sur le
+sable, où elle resta brisée, _colla furia del battere_; je n’ajoute pas
+la moindre circonstance aux dépositions et aux interrogatoires.
+
+Benedetta Homati, c’était le nom de la compagne, le suivit en silence;
+et l’orage ne cessant pas, ils entrèrent tous deux dans une vaste maison
+isolée et abandonnée qui se trouvait sur la route. L’Osio l’y laissa, se
+dirigea vers un village voisin, se procura du vin et des fruits, et les
+apporta à sa compagne; elle les refusa, craignant le poison. Le jour
+suivant il repartit avec elle. Arrivés au milieu d’un champ désert et
+inculte, ils virent des broussailles épaisses qui recouvraient la
+margelle d’un puits desséché; ce puits était abandonné comme la maison
+déserte;--tant les guerres civiles, la conquête, le mauvais
+gouvernement, la servitude avaient laissé de traces dans les campagnes
+comme dans les cœurs.
+
+L’Osio marchait vers ces broussailles, quand la religieuse, qui avait vu
+le premier meurtre s’accomplir, refusa de le suivre. Il la traîna de
+force à la mort, malgré ses cris et après une longue lutte; écartant les
+broussailles, il la jeta dans le puits. La malheureuse, dont une côte
+était brisée et le crâne entamé, se tapit sous une cavité que formait la
+paroi détruite du puits en ruines, et se protégea ainsi contre
+l’assassin, qui, debout sur la margelle, l’accablait de pierres pour
+l’achever. Ce double exploit accompli, le jeune homme qui portait son
+manteau brodé, sa toque à glands d’or et son costume d’élégant
+gentilhomme prit la fuite et s’enfonça dans les bois. Il s’était défait
+de deux témoins qui le gênaient: il était en sûreté, ainsi que Virginie
+de Leyva; il le croyait du moins.
+
+Le lendemain, c’était un dimanche; les bourgeois et les paysans de la
+commune de Velate écoutaient la messe, et toutes les maisons du village
+étaient sans habitants, lorsque des gémissements lointains et prolongés
+vinrent troubler le service divin. Ces cris plaintifs sortaient du puits
+situé à quelque douze pas de l’église. _Ajutatemi_, criait la voix, _che
+mi trovo in questo pozzo!_ Au moyen d’une corde et d’un homme qui
+descendit dans le puits, on en retira la malheureuse Benedetta, meurtrie
+et ensanglantée.
+
+Les gens du village entouraient la religieuse et la regardaient d’un œil
+sec. Dans ces pays, plus ruinés au moral par l’égoïsme et l’intrigue que
+leurs édifices par les âges, ne pas se compromettre est la première loi.
+On trouve de l’énergie pour ses passions et de la ruse pour ses crimes;
+on n’en trouve plus pour la sympathie et la charité.
+
+«C’est une religieuse! Et que penseront les maîtres? Et qui payera les
+frais? Et que fera le clergé? Et que dira la justice? Et pourquoi perdre
+son temps ou dépenser son argent?» Bref, ces hommes refusaient de
+relever de terre et de soigner la mourante.
+
+La pitié éteinte, la lâcheté, la crainte des puissants, la peur de faire
+le bien, sont les derniers fruits du servage séculaire. Un bon
+Samaritain se présenta cependant, Alberico degli Alberici, qui fit honte
+à ses compatriotes, et (_non volendola altri_) fit porter chez lui
+Benedetta, puis avertit la police.
+
+Telle était la terreur imprimée par les maîtres espagnols, que peut-être
+aurait-on assoupi l’affaire dont la suzeraine cousine des d’Ascoli
+était, comme nous le verrons plus tard, le vrai centre et le mobile, si
+le parti criminel et violent dont l’Osio s’était avisé pour se garantir,
+n’eût précipité le cours des choses et déchiré tous les voiles par le
+meurtre.
+
+
+
+
+XI
+
+Résurrection des deux religieuses.--L’indifférence publique.
+
+
+La veille même du jour où le corps sanglant de Benedetta était recueilli
+dans la maison d’Alberici, un confesseur de la chapelle _des Grâces_,
+l’archiprêtre Septala recevait dans son confessionnal un billet
+mystérieux.
+
+On venait de trouver gisant sur la rive du Lambro le cadavre encore
+chaud d’une religieuse, et le gardien de la chapelle lui en donnait
+avis, tout tremblant. Ballottée par le courant impétueux et emportée
+jusqu’à l’écluse d’un moulin, la première victime de l’Osio, Ottavia
+Ricci avait survécu, après être restée dans l’eau jusqu’aux premières
+lueurs de l’aube. Là elle s’était longtemps débattue, criant, se
+cramponnant aux roues du moulin et aux poutres de l’écluse, appelant les
+passants qui la contemplaient, et qui tous après l’avoir questionnée
+continuaient leur route.
+
+«Personne, dit-elle dans son interrogatoire, ne voulut me secourir. Ils
+m’entendaient, mais ils n’avaient pas de pitié.» Les observations
+douloureuses que nous inspirait tout à l’heure l’état moral des âmes
+dans les pays sans patrie sont-elles donc chimériques?
+
+«J’ai dit à un bourgeois qui j’étais; que j’étais religieuse de
+Sainte-Marguerite; que je le priais de me garder jusqu’à la nuit. Lui et
+les siens me repoussèrent.» Porter secours au malheur, cela peut nuire.
+Là où le sens moral fait défaut le malheur est pestiféré.
+
+Ainsi les deux mortes revivent. Pendant que la justice les interroge,
+l’Osio fuit dans les bois où ses valets le suivent.
+
+
+
+
+XII
+
+Confession de Virginie de Leyva.--Les mœurs publiques et leurs causes.
+
+
+Cependant l’héroïne, Virginie de Leyva elle-même est en prison.
+Interrogée, elle expose aux magistrats, avec une simplicité qui ne
+manque pas de grandeur, l’histoire de ses amours qu’elle avoue
+hautement; elle les explique; ne les excuse ni ne les pallie; et étonne
+ses juges par un récit hautain, repentant et tragique, aux paroles
+duquel nous ne changerons rien.
+
+On va donc savoir pourquoi l’Osio massacrait lâchement ces deux femmes;
+connaître les péripéties de sa fuite, et sa mort extraordinaire qui
+porte tous les caractères du temps et du pays; et le rôle secret joué
+par le Figaro casuiste que l’on n’aperçoit que dans les bas-fonds, à
+demi caché.
+
+On connaîtra surtout la justice et les juges de ce temps, leur moralité,
+leurs procédés de torture morale et leur vénération pour la puissance.
+
+Aucun d’eux ne s’étonne que la princesse ait été servie par des
+assassinats; que la prieure italienne soit restée à genoux et muette
+devant l’Espagnole, fille des conquérants; que les faibles soient
+partout sacrifiés, enchaînés, égorgés; que la force partout se substitue
+au droit. C’est l’état social; c’est la coutume; c’est le droit.
+
+Voulez-vous, médecins politiques, tâter le pouls d’un peuple; savoir
+quelle est la valeur réelle de sa civilisation;--ce qu’elle peut;--ce
+qu’elle est;--où elle va?
+
+Essayez de savoir si l’injustice blesse les particuliers ou leur semble
+tolérable; informez-vous dans quelle proportion,--surtout quant aux
+relations sociales et privées,--cette civilisation préfère la force au
+droit ou le droit à la force.
+
+
+
+
+XIII
+
+La prieure Saccha.--Les religieuses de Sainte-Marguerite.--Isabella
+degli Ortensii.--Assassinat de Molteno.
+
+
+Voici ce qui résultait des confessions de Virginie de Leyva.
+
+Quand la jeune descendante des conquérants espagnols fut confiée aux
+soins de la vieille prieure Saccha, il y avait près de dix années que
+celle-ci commandait aux religieuses et dirigeait le couvent de
+Sainte-Marguerite.
+
+Saccha le gouvernait assez mal; elle avait grand’peur des Castillans,
+maîtres du pays.
+
+Sa recrue nouvelle, la petite princesse issue de l’officier navarrais
+Antoine de Leyva, sœur Virginie était une bonne fortune pour son
+monastère;--elle l’accueillit très-bien, la nomma sacristaine
+(_segretana_) et lui confia plusieurs jeunes filles à élever; entre
+autres Isabella degli Ortensii, fille d’un bourgeois, séculière, mise en
+pension chez les religieuses.
+
+Or le seigneur Osio demeurait à côté, comme je l’ai dit; et n’ayant rien
+de mieux à faire, il admirait ces demoiselles tantôt par les fenêtres de
+sa chambre, qui ouvraient sur une cour intérieure du monastère, tantôt
+par de petits trous qu’il pratiquait à la muraille de son poulailler.
+
+Je conviens que s’occuper d’autres études aurait mieux valu. Dans le
+couvent aussi l’on n’apprenait pas grand’chose, et l’on s’ennuyait.
+Quelle issue à ces âmes? quel essor préparé à ces activités féminines,
+espagnoles et italiennes?
+
+Un soir Virginie de Leyva, qui était dans la fleur même et dans l’éclat
+inutile de ses vingt ans, aperçut vers un angle de la basse-cour du
+couvent sa petite élève dont les regards s’élevaient très-haut sans
+aller à Dieu. C’était à une fenêtre pratiquée dans le mur du jeune
+gentilhomme qu’ils s’adressaient.
+
+Sœur Virginie la réprimanda, comme c’était son devoir; elle lui adressa
+un sermon sur l’honneur du cloître, sur les dangers de la femme et les
+suites fatales des démarches étourdies. Puis elle la pria de rentrer au
+dortoir. Le jeune homme avait disparu de la fenêtre.
+
+Le lendemain l’intendant de la princesse Molteno, _fiscal_ ou notaire à
+Monza, fut appelé par Virginie. Informé par elle des périls que courait
+la jeunesse d’Isabelle, il en instruisit la famille. Les parents, la
+jugeant mûre pour l’amour et la vie conjugale, la firent sortir du
+couvent et la marièrent.
+
+Les projets du séducteur Osio étaient déconcertés. Celui-ci tua d’un
+coup de poignard Molteno le _fiscal_.
+
+
+
+
+XIV
+
+Suites de l’assassinat de Molteno.--Pirovano.--Lettre de la princesse.
+
+
+Tuer pour se venger état une morale acceptée. Chaque époque a une morale
+qui lui est propre.
+
+Grammont trichait au jeu sans que son honneur de gentilhomme en
+souffrît. Richelieu emprisonnait, pendait et faisait brûler les gens
+avec beaucoup de sang-froid. Un gentilhomme lombard, en 1630, se
+débarrassait d’un notaire, sans que personne le blâmât; Il lui
+suffisait, pour qu’on l’inquiétât assez peu, de se mettre bien soit avec
+les autorités soit avec les amis ou les amies des autorités.
+
+N’avons-nous pas aujourd’hui certaines habitudes qui étonneront nos
+petits-neveux?
+
+L’Osio, homme bien élevé, très au courant des mœurs et des honnêtes
+coutumes de l’époque, rentra chez lui après avoir fait son coup, s’y
+barricada paisiblement, arma ses domestiques, et, se promenant dans son
+jardin, attendit l’événement.
+
+Il y avait à Monza un auditeur de justice, le signor Carlo Pirovano.
+Toute vieille société possède ce qui complète une administration bien
+réglée: elle a des juges, elle a une religion, et une littérature.
+
+Comment se passerait-on de ces nécessités ou de leur simulacre?
+
+Pirovano ne se pressa pas de dénoncer ou de poursuivre le meurtrier que
+la voix publique lui signalait; un homme prudent ne va pas aussi vite.
+Quelques gentilshommes le sollicitaient en faveur de l’Osio; assassiner
+était presque passé en usage; l’Osio vivait considéré, jeune, aimable et
+riche; pourquoi le perdre? Un vivant est plus estimable qu’un mort, et
+un gentilhomme vaut plus de deux notaires. D’après ce calcul il fallait
+ménager le criminel. C’est là une philosophie que je ne prêche pas et
+que je déteste; il paraît néanmoins que certains peuples s’en
+accommodent;--Dieu sait ce qu’ils deviennent!
+
+Pirovano espérait que cette affaire bien menée pourrait lui tourner à
+bénéfice; et il n’avait pas mal spéculé. Il triompha comme on triomphe
+toujours quand on calcule avec justesse. En effet, après avoir menacé,
+promis, attendu; après avoir hésité, temporisé et gardé le silence, il
+reçut une lettre de la princesse qui autorisait la temporisation du
+magistrat.
+
+Virginie le priait de ne point agir contre le meurtrier, de surseoir à
+toute poursuite et de laisser l’Osio en paix.
+
+Pirovano répondit que les désirs de la princesse étaient pour lui des
+ordres; qu’il ferait à sa considération ce qu’il n’aurait accordé à
+personne au monde; et qu’il était trop heureux de manquer à son devoir
+pour obéir à une si puissante dame, qui certes reconnaîtrait le
+sacrifice.
+
+
+
+
+XV
+
+La passion.--L’intérêt.--L’Arrighone et l’Osio.--Morale du temps.
+
+
+Osio avait vu la princesse. Comme il avait su la toucher et lui plaire,
+la justice se tut devant les passions.
+
+Chacun sait ce que deviennent les passions menées et exploitées par
+l’intérêt; quand le soufflet de celui-ci agite et avive la flamme de
+celles-là, de terribles drames éclatent. Ici un confesseur mettait tout
+en mouvement. Arrighone était à l’œuvre;--cynique, gras, mafflé,
+joufflu, pansu; à l’œil faux; à à la bouche pendante; le vice sur le
+front, le mépris sur les lèvres; calomniateur et flatteur; homme
+d’intrigue et de maquignonnage; tournant bien la phrase; ayant des
+raisons pour tout, sachant par cœur Sanchez et Suarez; impudent et
+hypocrite; dînant grassement avec les seigneurs, soupant de confitures
+avec les religieuses; servant les voluptés de ceux-ci, soulageant les
+consciences de celles-là; haï, recherché, méprisé et ménagé à vingt
+lieues à la ronde; homme pratique, commode, utile; homme nécessaire;
+homme incomparable.
+
+L’Osio devinait le mérite et l’utilité de l’Arrighone. Ces deux nobles
+âmes s’attirèrent mutuellement et confondirent leurs aspirations. L’Osio
+séduisait, l’Arrighone confessait, et les femmes ne se plaignaient pas.
+
+L’Osio ne se sentit pas très-rassuré quand il eut envoyé Molteno dans un
+monde meilleur. Il craignait que la princesse ne prît fait et cause pour
+son agent. Cette Espagnole, cousine des princes d’Ascoli, maîtresse
+féodale de tout le district, avait la main longue, comme dit le peuple,
+et elle pouvait se venger.
+
+L’Osio confia ses craintes à l’Arrighone.
+
+«Vous voilà, lui dit le confesseur, embarrassé pour peu de chose! En
+vérité je vous trouve trop naïf. Eh quoi! vous êtes jeune, vous êtes
+beau, vous savez votre monde; et une telle difficulté vous effraye!
+Faites-vous donc aimer de la princesse; ce sera désarmer l’ennemi.»
+
+La morale du dix-septième siècle admettait ces pratiques, qui
+aujourd’hui nous sembleraient ignobles. Gens du dix-neuvième siècle,
+nous acceptons l’extrême cupidité et l’extrême bassesse sous l’apparence
+de la dignité; mais l’érotisme machiavélique toléré par nos ancêtres
+nous déplaît.
+
+Ils pardonnaient à Jean-Jacques ses tristes passions et ses lâchetés
+envers les femmes; Malesherbes pouvait, sans les choquer, apprendre la
+_Pucelle_ par cœur; Gœthe servir et partager les fantaisies du duc de
+Weymar, comme on le lira[3] dans l’histoire de cette petite cour
+poétique et efféminée.
+
+ [3] _Lustige Zeite_.
+
+Tout change, excepté l’homme même.
+
+
+
+
+XVI
+
+Première entrevue de l’Osio et de Virginie de Leyva.--Seconde
+entrevue.--Progrès de la passion.--Le démon.--Les amulettes.
+
+
+«J’aperçus ce jeune homme pour la première fois (dit sœur Virginie dans
+son interrogatoire) par la fenêtre de la cellule de ma sœur Candida,
+chez laquelle je me trouvais; cette fenêtre avait vue sur le jardin. Il
+me salua poliment et me fit signe qu’il avait une lettre à m’adresser.
+J’étais très-courroucée contre l’assassin de Molteno, et très-décidée à
+le poursuivre sans miséricorde. Il avait l’air humble, suppliant, bien
+élevé; sa tournure était si noble et si distinguée, que je consentis à
+recevoir sa lettre.»
+
+Elle n’ajoute pas, pauvre princesse! qu’en s’éloignant de la fenêtre
+elle s’écria tout émue: «_Si potrebbe mai vedere la piu bella
+cosa!_»--_Est-il possible de voir chose plus belle?_
+
+Ces paroles, recueillies et répétées par sœur Candida (que l’Arrighone
+confessait), assurèrent la victoire de l’Osio. Celui-ci commença par
+adresser à Virginie une déclaration brûlante; première lettre qui fut
+renvoyée à son auteur. Non-seulement l’Osio y demandait grâce pour la
+vivacité de son poignard et la liberté qu’il avait prise de tuer
+l’intendant, mais pour son amour, dont il ne cachait pas la véhémente
+ardeur.
+
+Virginie renvoya l’épître et se montra encore à la fenêtre. Puis elle
+intima l’ordre à Pirovano de ne point poursuivre. Elle était néanmoins
+mécontente, même furieuse de la conduite du jeune homme.
+
+Il ne se découragea pas, réitéra ses déclarations; et sa seconde lettre
+signée de lui, mais que l’Arrighone avait dictée, eut plus de succès que
+la première. Sœur Virginie trouva cette épître belle, noble, repentante,
+toute confite en douceurs, pleine de modestie, convenable et honnête; en
+un mot conforme aux règles établies de la belle passion.
+
+Elle s’attendrit alors, consentit à voir l’Osio en présence de sœur
+Candida, à l’entendre à la grille du parloir, ou plutôt, comme elle le
+dit, séparée de lui par deux grilles.
+
+Elle reconnut bientôt, hélas! que cette présence était dangereuse et
+cette voix trop pénétrante; elle résista, languit, tomba malade, garda
+le lit assez longtemps, et revint à la fatale fenêtre, vers laquelle une
+irrésistible force la poussait.
+
+«C’était (dit-elle encore) une force vraiment démoniaque. Pour tout l’or
+et le trône des Espagnes je n’aurais pas voulu aimer l’Osio. J’allai en
+pèlerinage; je me châtiai moi-même: mon sang coula sous la discipline.
+L’obsession de cet amour demeurait triomphante. Je voyais partout cet
+homme fatal. Je ne dormais plus. Je ne vivais plus. L’Osio voulut un
+jour que je consentisse à baiser et toucher de la langue (_colla
+lingua_) un bijou précieux, en or et en diamants, qu’il reporta ensuite
+à ses lèvres; c’était une amulette que l’Arrighone lui avait fournie, et
+qui, trempée dans l’eau bénite, acheva de me vaincre. Il me donna aussi
+un livre de la bibliothèque de ce même Arrighone, où il était dit qu’un
+laïque peut «entrer sans pécher dans la cellule d’une religieuse, et que
+tout le péché consiste pour elle à en sortir». J’étais au désespoir; je
+voulais en finir avec la vie.»
+
+Ces scrupules passionnés de l’âme féminine retardaient le succès de
+l’Osio; il n’était pas, selon le langage du temps, maître de la place;
+il lui restait encore bien du chemin à faire. Une étrange audace de
+l’Arrighone lui vint en aide et leva les obstacles.
+
+
+
+
+XVII
+
+Audace de l’Arrighone.--Résolution de Virginie.
+
+
+La correspondance que l’Osio avait engagée avec la princesse suivait son
+cours, toujours active, animée, ardente; et la princesse sans aucun
+doute était compromise.
+
+Un jour elle fut très-étonnée de recevoir une épître signée du
+confesseur Arrighone, épître insolente et amoureuse, dans laquelle il
+déclarait que seul il avait écrit toutes les lettres signées par Osio;
+qu’il avait parlé pour son compte, bien que sous une autre signature;
+qu’enfin il prétendait être récompensé de ses peines, recueillir les
+bénéfices de son éloquence et devenir, un jour au moins, l’amant de la
+princesse.
+
+La réponse de Virginie existe en manuscrit; en voici un fragment:
+
+«Ah! misérable (lui écrit-elle dans le plus tragique langage et le plus
+sonore italien du monde), c’est ainsi que vous vous oubliez et que vous
+oubliez Dieu!... Ah! vous croyez me tenir sous votre main? Mais vous n’y
+pensez pas, drôle! (_briccone!_) c’est moi qui vous tiens sous la
+mienne; et si vous faites un pas de plus, je vous enverrai aux
+chiourmes, votre lettre dans la main. Là vous apprendrez qui vous êtes!»
+
+Par une résolution que les femmes comprendront aisément elle se replia
+bien vite vers l’Osio, marcha sur les scrupules, et se donna toute à
+lui.
+
+La servilité du couvent l’y encourageait. La vieille prieure se faisait
+sourde, aveugle, et ne voulait rien voir: ni les échelles de l’Osio, ni
+la petite sonnette qui suspendue à la porte répondait à un cordon de la
+chambre habitée par Virginie, cordon qu’elle agitait pour que l’Osio pût
+sortir du cloître; ni l’Osio lui-même, déguisé en religieuse
+bénédictine,--costume qui allait bien à la blancheur féminine de son
+visage et à ses cheveux blonds;--ainsi déguisé, il entrait au monastère,
+appuyé sur deux religieuses qui le protégeaient.
+
+Quant à l’Arrighone, il laissa la place libre au gentilhomme; gaiement,
+avec son gros rire cynique, donnant sa parole d’être à l’avenir plus
+sage,--parole qu’il a tenue;--il se retrancha sur ce qui était possible;
+resta en bons termes avec son vieil ami l’Osio;--enfin se contenta de
+démontrer à sœur Candida, enfant candide comme son nom, la théorie des
+cas réservés. Il les développait, les commentait et les appliquait avec
+une subtilité trop savante pour que je me permette d’en essayer
+l’analyse.
+
+
+
+
+XVIII
+
+Quelle vie on menait dans le couvent de Monza.--Catherine de Meda.--Les
+légitimés.
+
+
+Autour de la princesse tout s’organise pour servir ses passions. Elle
+fascine le couvent, l’épouvante ou le séduit.
+
+La pauvre vieille prieure, ayant hasardé une seule représentation
+timide, fut cassée, dénoncée par l’Espagnole, et contrainte à céder sa
+place à une créature de la princesse. Un enfant naquit, celui-ci
+mort-né; puis un autre qui vécut, c’était une fille. Le scandale
+devenait flagrant. Mais qui eût osé attaquer la _suzeraine_? Une prieure
+à sa discrétion, un confesseur prudent, six domestiques vendus, toutes
+les religieuses gagnées ou terrifiées, ne laissaient subsister qu’une
+difficulté à vaincre, celle de l’état civil qu’il fallait donner aux
+pauvres êtres nés ou à naître de la religieuse et de l’Osio.
+
+Les civilisations très-savantes ont des ressources pour les
+circonstances les plus difficiles. Elles prévoient tout, concilient
+tout, suffisent à toutes les nécessités et se prêtent à tous les cas.
+
+Une fille du peuple, Catherine de Meda, Espagnole, entra au couvent
+comme servante et prit les enfants sur son compte; puis le comte palatin
+Melzi, qui siégeait à Milan avec le privilége (_césarien_) de «légitimer
+les enfants qui en avaient besoin (_ampla facultas_, dit la rubrique,
+_legitimandi filios naturales_)», délivra le diplôme nécessaire au nom
+des Césars; et tout fut dit.
+
+Ce vieux monde vivait de priviléges: il ne venait à l’esprit de personne
+de s’en scandaliser ou de s’en étonner.
+
+La princesse et son amant continuèrent donc leur train de vie. Virginie
+mettait les religieuses à la raison; l’Osio distribuait des cadeaux et
+de l’argent; l’Arrighone apaisait les consciences. Si quelque remords se
+glissait au cœur de Virginie de Leyva,--vers le temps de Pâques par
+exemple, chaque année,--elle fermait sa porte, bouchait l’ouverture qui
+du jardin de l’Osio conduisait dans sa chambre, et s’y enfermait; puis
+elle jetait les clefs de l’amant dans le puits, pleurait avec amertume
+et envoyait à Notre-Dame de Lorette un _ex-voto_ qui existe encore,
+représentant «deux petits enfants et une religieuse».
+
+L’Osio se hâtait alors de faire fabriquer de nouvelles clefs; et les
+Sœurs, les domestiques, les associés de la princesse ayant intérêt à ce
+que le roman continuât, il reprenait de plus belle; et tout
+recommençait.
+
+Où aboutiront ces impudicités, ces iniquités, ces sottises dont la
+première est d’avoir violé la sainteté du cloître pour y enfermer celle
+qui ne voulait pas y être? A une traînée de sang; à une longue chaîne de
+meurtres sur lesquels je passerai rapidement.
+
+
+
+
+XIX
+
+Assassinat de Catherine de Meda.--Une première nuit d’orage.--Assassinat
+de Ranieri.
+
+
+La servante Catherine de Meda, maîtresse des plus dangereux secrets de
+Virginie, devint insolente et insupportable. En vain essaya-t-on de la
+morigéner; elle se plaignait de ce qu’on ne la traitât pas assez bien en
+proportion de ses services. Elle menaça: on la punit. Elle était
+Espagnole et se vengea.
+
+Monsignor Barca, visiteur ecclésiastique, viendra demain inspecter le
+couvent, qui est en rumeur à cette occasion. Que dira la jeune servante?
+Racontera-t-elle le meurtre de Molteno, les soins pastoraux de
+l’Arrighone, les hautaines amours de la princesse, les brèches
+pratiquées dans les murailles, les enfants légitimés, les déguisements
+et les orgies? C’est ce dont elle menace les religieuses, qui, saisies
+de frayeur, la forcent de descendre dans un caveau souterrain. Elle crie
+par le soupirail; et tour à tour Candida, Benedetta, Ottavia, la
+princesse elle-même, vont près d’elle et s’efforcent de la calmer. Elle
+ne veut ni se calmer ni se taire.
+
+C’était encore une de ces nuits d’orage qui ébranlent violemment et la
+nature et les organisations du Midi. Catherine de Meda ne voulait pas
+entendre raison.
+
+Osio se présente alors,--poli et gracieux; vêtu de velours brun, dit la
+chronique; toque sur l’oreille, épée à poignée d’argent;--il ne raisonne
+pas, mais il se rend à l’infirmerie; là il trouve un instrument de bois
+et de fer, une espèce de tabouret qui servait aux malades. Il s’en
+empare, descend à la cave, frappe Catherine à la nuque, et l’étend morte
+savamment sans qu’elle pousse un cri. On la relève, on la dresse, on la
+transporte dans une petite cour intérieure; et l’Osio, aidé de deux
+nonnes, enlève le cadavre, le cache, l’enterre chez lui; il en détache
+la tête, pour effacer s’il le peut l’identité de la personne; enfin il
+va lui-même jeter le crâne dans un puits abandonné, à deux lieues de la
+ville.
+
+Le lendemain, monsignor Barca visite le couvent selon sa promesse, prend
+des informations et ordonne que les fenêtres des religieuses seront
+désormais murées. C’était un peu tard s’en aviser.
+
+Il était évident que l’Osio, en contractant avec la princesse l’union
+illégale et scandaleuse que nous avons décrite, devenait maître à la
+fois de la suzeraine et de son pouvoir. Cette situation pouvait offrir
+quelques dangers politiques dont les princes d’Ascoli se préoccupèrent;
+l’Osio fut conduit à la prison d’État de Pavie, où il passa un mois.
+
+Mais la suzeraine, qui veillait aux intérêts du prisonnier, obtint des
+Sœurs et de la prieure une réclamation en faveur de l’accusé, et une
+protestation solennelle attestant la pureté du couvent, «qui jamais,
+disaient-elles, n’avait abrité de désordres pareils à ceux que la
+calomnie attribuait à Virginie, à l’Osio et aux habitantes du
+monastère».
+
+On relâcha donc le jeune homme, qui mis en liberté rechercha ses
+dénonciateurs afin de les punir. Se regardant comme certain qu’un
+apothicaire nommé Ranieri avait mal parlé du couvent et de lui, il
+chargea un domestique, le _Rosso_, d’infliger un châtiment au coupable.
+_Il Rosso_ obéit, et, l’arquebuse en main, mèche allumée, il entra dans
+la boutique de l’apothicaire qu’il tua; puis le _Rosso_ prit la fuite.
+
+La princesse recueillit et cacha l’Osio dans le monastère et dans sa
+chambre, où il demeura quinze jours; là on le nourrit et on le choya; un
+nommé Dominico Pesen, homme de peine espagnol, s’étant émancipé jusqu’à
+faire à ce sujet quelques observations, on le chassa. La prieure, plus
+tremblante que jamais, resta en prières au fond de son oratoire.
+
+Alors seulement;--sept années après le premier assassinat du Molteno,
+après les premières manœuvres de l’Arrighone, l’autorité ecclésiastique
+fut avertie; la visite de Frédéric Borromée détermina l’arrestation de
+Virginie de Leyva; et elle fut conduite à Milan.
+
+
+
+
+XX
+
+Condamnation de Virginie de Leyva.--Mort de l’Osio.
+
+
+Nous voici revenus au point d’où nous étions partis: à l’arrestation de
+Virginie de Leyva.
+
+On l’emmène. Tout s’émeut parmi les Sœurs. Les deux complices
+principales de l’Osio, celles qui ont enlevé le cadavre, supplient le
+jeune criminel de les protéger, de les arracher à leur retraite
+dangereuse, de les sauver, de les prendre avec lui, de les cacher. Il y
+consent; et c’est alors qu’a lieu l’affreuse scène décrite plus haut,
+l’assassinat des rives du Lambro.
+
+Il se réfugie dans les bois, y organise une bande armée composée de ses
+vassaux et de ses domestiques, et de là brave ses juges et ses
+examinateurs.
+
+Cependant le procès se poursuit; la _signora di Monza_ est condamnée à
+la prison perpétuelle et murée; l’Arrighone aux galères pour trois
+années seulement; certes, il méritait mieux, ayant tout conduit.
+
+L’Osio, condamné à mort par contumace, exilé, proscrit, sa tête mise à
+prix pour cent écus; sa maison rasée; soutint, du milieu des forêts où
+il errait avec sa troupe, une guerre acharnée contre le cardinal et le
+gouverneur. Il revint une nuit à Monza, abattit, aidé des siens, la
+colonne d’_infamie_ que le tribunal avait fait ériger sur l’emplacement
+de sa maison; réclama justice (il s’exprimait ainsi dans une lettre de
+la plus spirituelle impudence), au nom de la princesse et de ses droits;
+et il aurait pu se maintenir ainsi longtemps, si, las d’habiter les rocs
+des Apennins et de vivre hors la loi, il ne s’était avisé d’une
+étourderie qui le perdit.
+
+Un de ses jeunes compagnons de plaisir habitait Monza. Gentilhomme comme
+l’Osio, et maître de sa fortune, il n’avait nul besoin des cent écus que
+le _grido_ (proclamation) du comte de Fuentès offrait à qui livrerait le
+criminel mort ou vif.
+
+L’Osio, très-lié avec cet aimable voluptueux et qui avait couru avec lui
+les aventures de jeunesse, eut la malencontreuse idée de lui rendre
+visite; il espérait échanger les ennuis de la vie sauvage contre les
+douceurs d’une hospitalité passagère. Il vint donc demander asile à son
+ancien camarade, qui jura sur le crucifix de ne pas le trahir.
+
+L’ami l’ayant accueilli avec joie se fit raconter les aventures de
+l’exilé; on n’oublia pas l’histoire cruelle de cette servante tuée avec
+l’instrument de fer et de bois dont j’ai parlé. L’ami voulait être au
+courant de tout; l’Osio donc lui fit, sans réticences, une confession
+complète et détaillée de tous ses actes depuis près de dix ans.
+
+Ce récit les amusa fort; quinze jours se passèrent; on vivait bien; une
+chère délicate, et de bonne musique que l’un et l’autre aimaient
+égayaient et charmaient leur retraite.
+
+«Mon cher Osio, dit un soir le gentilhomme à son hôte proscrit, j’ai de
+très-bon vin dans ma cave; des vins rares, de qualités diverses, et fort
+bien classés; il faut que je vous les montre.
+
+--Très-volontiers», répondit l’Osio.
+
+Et il descendit dans le caveau, en costume de convive, sans dague et
+sans armes. Son ami le précédait; deux domestiques le suivaient.
+
+La porte se referma aussitôt. Dans le fond du caveau l’Osio aperçut un
+capucin debout, prêt à recevoir ses derniers aveux et à lui conférer
+l’extrême-onction. Bâillonné par son ami et garrotté par les
+domestiques, il ne put tenter aucune résistance contre les bourreaux,
+qui firent de lui ce qu’ils voulurent. On avait eu l’ingénieux soin et
+la précaution merveilleuse de fabriquer d’avance un instrument de bois
+et de fer exactement semblable à celui qui avait servi à tuer Catherine
+de Meda.
+
+On plaça le condamné dans la même position où la servante avait reçu le
+coup mortel. Ensuite on le frappa comme elle sur la nuque; et il expira.
+
+Le lendemain au lever du jour, la tête de l’Osio, cette belle tête
+blonde, souriante, digne de la statuaire,--_la bella cosa_ de Virginie
+de Leyva, détachée du tronc--surmontait la porte principale et le mur en
+ruine de Monza.
+
+L’ami touchait le prix du sang.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi périt l’Osio. Ainsi finit ce drame.
+
+La longue expiation chrétienne de Virginie en est le complément lugubre,
+tragique, divin, et dix années plus tard elle existait encore, toujours
+immobile et captive, dans sa prison murée. Là elle reçut jusqu’à sa mort
+un peu de pain et d’eau à travers une lucarne; et _pleurant sans cesse,
+priant Dieu sans cesse_, dit le cardinal Borromée (qui écrivit à ce
+sujet à son frère une lettre touchante et terrible), elle mourut--_come
+una santa_.
+
+
+
+
+XXI
+
+Galilée.
+
+
+A la même époque où l’Osio et sa canaille dévouée assassinaient qui leur
+déplaisait; où le prêtre Arrighone se rendait digne des galères; où la
+princesse cloîtrée faisait assommer sa domestique par son amant; à cette
+même époque vivait du côté de Florence dans la villa d’Arcetri un doux
+et innocent philosophe, qui consultait les astres, interrogeait la
+nature et en établissait définitivement les lois véritables et
+éternelles.
+
+Pendant les sept années où l’Osio et ses complices eurent liberté de
+commettre leurs infamies, les rivaux et les envieux du philosophe
+martyrisèrent à loisir leur ennemi. Ils empoisonnèrent sa vie,
+l’humilièrent pendant les vingt années qui suivirent, et s’armant du
+pouvoir dans un monde apathique et lâche, ils le retranchèrent de la
+société humaine.
+
+Il s’appelait Galilée.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+I
+
+La décadence italienne.--Leçons qu’elle fournit.--Explorateurs,
+archéologues, voyageurs.--Commentateurs récents.--MM. Dennistoun, de
+Reumont, Rawdon Browne, etc.
+
+J’ai lu, relu, médité longtemps le procès italien de Virginie et de
+l’Osio. Je me suis attardé au milieu de ces féroces et doux personnages;
+bien élevés, instruits, subtils, et qui mettaient tant d’esprit au
+service de leurs passions. Ce spectacle m’a effrayé, étonné et fait
+beaucoup penser.
+
+Pourquoi, me suis-je demandé, l’innocent et grand philosophe est-il
+traité si cruellement, pendant que les monstres impunis étalent leurs
+crimes au grand jour de cette société indifférente et blasée?
+
+L’iniquité efféminée et l’apathie féroce ne seraient-elles pas les
+conditions inévitables des sociétés en décadence?
+
+Comment, par quels degrés la noble Italie a-t-elle pu descendre dans cet
+abîme de lâchetés et de misères?
+
+Alors je me suis mis à étudier, non-seulement les chroniques anciennes,
+mais les épistolaires originaux et les voyageurs récents.
+
+Ces explorateurs, ces analystes de l’Italie composent une cohorte ou
+plutôt une armée. De tous les replis de l’Europe, de tous les rivages de
+la jeune Amérique, des hommes studieux sont accourus, tous empressés et
+ardents à résoudre l’énigme qui m’intéresse.
+
+Un Écossais, M. Dennistoun, a compulsé les archives de la maison d’Este.
+
+Vingt collecteurs et annotateurs, Hurter, Tommaseo, Cigogna, Alberi,
+Marsand, Rawdon Browne, ont publié les relations des ambassadeurs
+italiens.
+
+M. Alfred de Reumont, envoyé de Prusse à Florence, a consacré des
+recherches infatigables (_Beitræge zur italienische Geschichte_) aux
+familles, aux souvenirs, aux antiquités du moyen âge italien.
+
+De ces mille volumes ressort avec éclat la grandeur du génie italien; il
+ne se repose pas; incessamment il se renouvelle; après Machiavel,
+Galilée; après Galilée, Vico; après Vico, Spallanzani et Volta. C’est
+une fécondité qui ne tarit pas. Remuez du pied ces poussières de vingt
+siècles et ces couches superposées de civilisations jadis florissantes;
+il en jaillit des milliers d’étincelles et des lumières miraculeuses;
+surtout il en ressort cet enseignement profond, digne d’être médité par
+tous les philosophes et répété à tous les peuples; enseignement qui
+résoud la question que j’ai posée, et pour lequel j’ai écrit ce livre:
+
+Que rien ne remplace l’éducation sociale;
+
+Et que celle-ci repose exclusivement sur l’homme individuel, sa dignité,
+sa force morale et sa valeur propre.
+
+
+II
+
+La morale du dehors et la vraie morale.--Vieux monde social de l’Italie.
+
+Repassons en effet, scène à scène, acte par acte, cette série
+d’atrocités et d’infamies.
+
+Nous reconnaîtrons que personne n’a conscience de ses crimes; que, sous
+l’apparence d’une éducation chrétienne, toutes ces âmes sont sauvages et
+abâtardies; que chacune se dirige avec l’ardeur farouche d’une bête de
+proie et la ruse envenimée d’un reptile vers son but de passion et
+d’intérêt; que tous ces hommes méprisent l’équité, vénèrent l’intrigue
+et se courbent sous ce qui les opprime.
+
+Ils ne croient pas à la justice, ils ne croient qu’à la force.
+
+Le poignard qui tue est une force, et ils l’estiment. Le poison remplace
+avantageusement le poignard. Si vous êtes noble, riche, apparenté, vous
+valez quelque chose. Ces ressources vous manquent-elles; usez de la
+bassesse et de l’intrigue: ce sont aussi des puissances.
+
+Mais avec le travail seul ou le talent, avec l’honneur ou la probité
+seuls, n’attendez que mépris; et si vous froissez le dernier misérable,
+puissant ou riche, une bonne mousquetade va vous apprendre à vivre.
+
+Voilà sur quels principes les contemporains de Machiavel, puis ceux de
+Galilée, dirigent leur conduite. Terribles sauvages dans une
+civilisation aussi raffinée que possible, et barbare en effet.
+
+Les Osio, les Arrighone et leurs amis, les cardinaux de Rome qui
+délaissent Galilée, les savants florentins qui l’entraînent dans le
+piége parlent latin et quelquefois grec. Ils écrivent un italien
+très-pur. Ils sont sophistes, littérateurs, avocats. Osio, du sein des
+bois où il est caché, adresse au cardinal-archevêque une lettre tissue
+de ruse machiavélique et de sombre véhémence; merveille de fourberie et
+de beau style. La suzeraine amoureuse ne commet pas une faute de
+grammaire ou d’orthographe; elle pratique exactement sa religion,
+connaît l’histoire, lit les poëtes; elle aime les arts. Elle est
+lyrique; sait les convenances, le beau monde, l’art de vivre; elle se
+fait respecter, se fait compter; de son âme impérieuse émanent parfois
+des accents pleins d’éloquence et de grandeur.
+
+Jamais ces personnages affreux ne blessent la décence. Ils possèdent à
+fond la grâce, l’élégance, la morale _du dehors_; ils conservent la
+belle tenue, le bon air dans le crime, la dignité grave. La boucherie
+abominable commise dans ce caveau par cinq religieuses et un gentilhomme
+est exécutée avec mesure; point de cris, de gros mots; aucun bruit,
+aucun scandale. On sait vivre; il serait de mauvais goût que le sang
+parût; aussi s’arrange-t-on pour qu’il fasse tache le moins possible.
+
+Ils ont leur morale qui est la grâce extérieure et la politesse; ils ont
+leur religion de formule et de pratiques. Ils ont leur littérature, le
+_seicentisme_ dont les coryphées, Marini, Doni, cent autres génies
+maniérés, effrénés ou emphatiques ont usurpé la renommée, envahi les
+Académies et fait grand bruit dans leur temps.
+
+En un mot, ils sont fins, artistes, spirituels, aimables, pieux,
+délicats, prudents, instruits, courageux, polis, amateurs du luxe et du
+beau luxe; ils s’envoient des gants de soie brodés dans des corbeilles
+d’or et écoutent très-régulièrement les offices; ils lisent les auteurs
+à la mode et font de la musique et des vers.
+
+Mais ils ne sont pas vrais.
+
+Ils ne sont pas libres.
+
+Ils ne sont pas justes.
+
+Les habitants manquent aux cités, les bras aux campagnes. Les murailles
+des villes tombent en ruines; à cinq lieues de Monza, sur la grande
+route, vous rencontrez une maison béante et déserte; les âmes pleines de
+passions et vides de devoirs sont encore plus désolées que les édifices;
+la charité en est absente; on ne veut pas recueillir, de peur de se
+compromettre, les femmes blessées et mourantes; les bourgeois rentrent
+chez eux plutôt que de donner asile aux malheureux. Le prêtre use du
+confessionnal pour servir les amours d’une religieuse et les siens
+propres; l’ami trahit l’ami dont il livre la tête pour cent écus; avec
+l’eau bénite on baptise des amulettes. Enfin le valet de l’homme
+puissant va dans les rues, l’arquebuse en main, la mèche au rouet,
+résolu à tuer l’homme désigné par son maître.
+
+Malheureux les peuples dont la vie sociale est telle; chez qui la force
+morale des individus ne réagit plus contre les mœurs de tous; et qui ne
+renouvellent pas leur sève vitale par l’ordre et la bonté!
+
+Inondée vingt fois des flots de la conquête étrangère, l’Italie a eu
+beau crier: _Mort aux conquérants!_ Elle n’a jamais pu se dégager des
+_Straniere genti_! c’est son cri de douleur. Machiavel pleurait en le
+répétant; Filicaja le redisait en beaux vers; Alfieri le mêlait à ses
+sanglots et à ses fureurs.
+
+Aussi depuis dix siècles qu’elle essaye en vain de chasser les vautours
+n’a-t-elle pu reconquérir la force sociale et l’indépendance. Il lui en
+est venu de tous les points de l’horizon! Voici Theodorick, ou si l’on
+veut _Teut-rick_, un Goth; voici un Scandinave devenu Romain et Gaulois,
+Guiscard, ou _Weisshardt_; et _Walter de Brienne_ (Gaultier) le
+Gallo-Romain; et le Hongrois (_André le Hun_) qui a épousé Jeanne de
+Naples;--sans compter des milliers d’autres étrangers,--papes, généraux,
+cardinaux, aventuriers, artistes, savants et soldats.
+
+L’éclat des arts, la splendeur et la variété des talents, la grandeur
+même des caractères n’ont pu sauver l’Italie. Depuis la chute de Rome et
+son découronnement sous Constantin la maîtresse du monde a subi la
+torture. Tout chez elle a été douloureux, surtout le pontificat.
+
+Le pape anglais _Breakspear_, celui qui força le fils des Hérules à lui
+tenir l’étrier, s’écriait avec trop de raison:
+
+«--La tiare _brille_... savez-vous pourquoi? C’est qu’elle _brûle_.»
+
+
+III
+
+Enseignements de l’histoire.--La belle Italie.--Champs de carnage.--La
+décadence morale.--La Force reine.
+
+Ainsi meurent les peuples qui n’estiment que la force ou la ruse. Dès
+que la résistance virile manque à individu, vous n’avez rien à espérer
+d’une nation, quelque généreuse, courageuse et intelligente que vous la
+supposiez, quelle que puisse être la perfection morale des doctrines
+qu’on lui impose ou qu’elle accepte.
+
+Du jour où l’Italie a subi le joug des conquérants étrangers, elle a été
+perdue. Elle a plus adoré le pouvoir que la justice; elle a créé des
+milliers d’âmes essentiellement dépravées, aussi fatalement perdues que
+celles de l’Osio et de Virginie, n’ayant de goût que pour la ruse et la
+force, comme les Grecs du Bas-Empire, les Chinois actuels et les
+Orientaux dégénérés. Les crimes du couvent de Monza ne procèdent pas
+d’une autre source. Là il n’y a de morale que l’égoïsme et de droit que
+la victoire. On permet tout à la princesse espagnole; le couvent lui
+appartient plus qu’à la prieure. Tout plie devant la suzeraine; elle a
+sa cour, ses esclaves, ses religieuses affidées, ses séides.
+
+L’Arrighone est puissant à sa manière; un homme subtil, rusé, captieux,
+dangereux, cauteleux; par conséquent respectable. L’Osio est un petit
+prince asiatique; il peut tuer autour de lui tous ceux qui le gênent. Il
+est riche et gentilhomme; il s’est fait sa bande, son groupe, son
+bataillon de dévoués. Il vit dans sa citadelle, c’est-à-dire dans sa
+maison, avec un valet qui assassine, un autre qui enterre, et un autre
+qui porte les messages d’amour.
+
+Monde social qui peut être fort civilisé, très-élégant, et qui n’en est
+pas moins exécrable.
+
+L’individu disparaît. L’âme humaine réduite en poussière ignoble n’est
+plus que l’élément sans valeur de je ne sais quelle pâte politique jetée
+dans le moule de l’État.--Ce phénomène méritait d’être observé et
+analysé; c’est ce que je me suis proposé dans ce livre.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Préface v
+ I.--M. Dandolo dans les déserts d’Archisate.--La solitude
+ des Apennins et l’archéologie 1
+ II.--Un vieux procès 9
+ III.--L’Italie au commencement du dix-septième siècle 15
+ IV.--Procès de la signora de Monza.--Pièces de ce
+ procès.--Comment le roman est moins romanesque et
+ moins touchant que la vérité 21
+ V.--Virginie de Leyva.--Son portrait.--Antoine de Leyva, son
+ grand-père.--Don Martin, son père.--Éducation de
+ Virginie de Leyva 27
+ VI.--L’Italie devenue espagnole.--Effets de la conquête et de
+ la servitude 39
+ VII.--Le confesseur des religieuses.--Caractère et portrait
+ d’Arrighone.--Intérieur du couvent.--La ville.--Ses
+ habitants.--Osio degli Osii 45
+ VIII.--Dernières conséquences du moyen âge italien 57
+ IX.--Situation et luttes de la papauté.--Charles et Frédéric
+ Borromée.--Visite de Frédéric Borromée au couvent de
+ Monza.--Premier interrogatoire de Virginie de Leyva 63
+ X.--Le drame des bords du Lambro.--Ottavia Ricci et
+ Benedetta Homati.--Deux assassinats et leurs
+ conséquences.--L’égoïsme de la servitude 75
+ XI.--Résurrection des deux religieuses.--L’indifférence
+ publique 81
+ XII.--Confession de Virginie de Leyva.--Les mœurs publiques
+ et leurs causes 95
+ XIII.--La prieure Saccha.--Les religieuses de
+ Sainte-Marguerite.--Isabella degli
+ Ortensii.--Assassinat de Molteno 99
+ XIV.--Suites de l’assassinat de Molteno.--Pirovano.--Lettre de
+ la princesse 107
+ XV.--La passion.--L’intérêt.--L’Arrighone et l’Osio.--Morale
+ du temps 115
+ XVI.--Première entrevue de l’Osio et de Virginie de
+ Leyva.--Seconde entrevue.--Progrès de la passion.--Le
+ démon.--Les amulettes 125
+ XVII.--Audace de l’Arrighone.--Résolution de Virginie 131
+ XVIII.--Quelle vie on menait dans le couvent de Monza.--Catherine
+ de Meda.--Les légitimés 139
+ XIX.--Assassinat de Catherine de Meda.--Une première nuit
+ d’orage.--Assassinat de Ranieri 147
+ XX.--Condamnation de Virginie de Leyva.--Mort de l’Osio 157
+ XXI.--Galilée 167
+
+ CONCLUSION
+
+ I.--La décadence italienne.--Leçons qu’elle
+ fournit.--Explorateurs, archéologues,
+ voyageurs.--Commentateurs récents.--MM. Dennistoun, de
+ Reumont, Rawdon Browne, etc. 173
+ II.--La morale du dehors et la vraie morale.--Vieux monde
+ social de l’Italie 181
+ III.--Enseignements de l’histoire.--La belle Italie.--Champs
+ de carnage.--La décadence morale.--La Force reine 195
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.
+
+
+
+
+LIBRAIRIE POULET-MALASSIS ET DE BROISE
+
+PUBLICATIONS NOUVELLES
+
+
+ LES FLEURS DU MAL, par Charles Baudelaire. 2e édition
+ augmentée de trente-cinq poëmes nouveaux. 1 volume in-12 3 fr.
+
+ LES TROISIÈMES PAGES DU JOURNAL LE SIÈCLE, portraits modernes
+ par Taxile Délord. 1 volume in-12 3 fr.
+
+ LES GRANDES FIGURES D’HIER ET D’AUJOURD’HUI, par Champfleury.
+ Balzac, Gérard de Nerval, Courbet et Wagner. 1 volume in-12 3 fr.
+
+ VOYAGE DANS LA SUISSE FRANÇAISE ET LE CHABLAIS, par Alfred de
+ Bougy. 1 volume in-12 3 fr.
+
+ LETTRES SATIRIQUES ET CRITIQUES, par Hippolyte Babou.
+ 1 volume in-12 3 fr.
+
+ HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA CONVENTION, par Eugène Maron.
+ 1 volume in-12 3 fr.
+
+ LE MALHEUR D’HENRIETTE GÉRARD, par Duranty. 1 volume in-12 3 fr.
+
+ LES SERMONS DU PÈRE GAVAZZI, chapelain de Garibaldi, traduits
+ de l’italien par Félix Mornand. 1 volume in-18 2 fr.
+
+ LA MER DE NICE, Lettres à un ami, par Théodore de Banville.
+ 1 volume in-18 2 fr.
+
+ PERSONNAGES ÉNIGMATIQUES, HISTOIRES MYSTÉRIEUSES, par Bulow,
+ traduits de l’allemand par Duckett. 3 volumes in-18.
+ Le volume 3 fr. 50 c.
+
+
+PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77395 ***