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diff --git a/77395-0.txt b/77395-0.txt new file mode 100644 index 0000000..a92f54b --- /dev/null +++ b/77395-0.txt @@ -0,0 +1,1774 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77395 *** + + + + + + VIRGINIE DE LEYVA + + ou + INTÉRIEUR D’UN COUVENT DE FEMMES + EN ITALIE + AU COMMENCEMENT DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE + D’APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX + + par + PHILARÈTE CHASLES + PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE, + CONSERVATEUR A LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE. + + + PARIS + POULET-MALASSIS ET DE BROISE, ÉDITEURS + 7, RUE DE RIGNEMEU, ET PASSAGE MIDÈS, 36 + + 1861 + Tous droits réservés + + + + +PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. + + + + +[Illustration: VIRGINIE de LEYVA] + + + + +A + +W. MAKEPEACE THACKERAY + +AUTEUR DE + +_VANITY-FAIR_, _ESMOND_, _PENDENNIS_, + +ETC., ETC. + + +Vous avez, dans d’admirables fictions aussi historiques que l’histoire, +mon cher Thackeray, donné la chasse aux plus grands vices de notre pays +et de toutes les sociétés humaines, l’hypocrisie, l’égoïsme et la +cruauté de l’âme. Votre Rébecca l’intrigante et votre vieux Seigneur +voluptueux doivent vivre autant que la langue anglaise. + +Laissez-moi placer sous votre protection et recommander à votre sagacité +philosophique un récit vrai, qui offre les mêmes enseignements terribles +et salutaires. J’ai trouvé vivant et tragique, dans le dossier +authentique d’un vieux procès italien, le drame suivant que j’ai +simplement commenté, à mesure que les personnages naissaient devant moi, +développaient leurs caractères et faisaient éclater leurs passions. Je +suis certain qu’il vous intéressera. La profondeur et la finesse de +votre esprit saisiront sans peine les questions morales qui ressortent +de l’état social que ce récit étrange révèle. + + * * * * * + +L’élégance des mœurs est-elle la civilisation? + +Que faut-il entendre par le mot «_civilisation_»? + +Est-ce la régularité de la législation, l’éclat des arts, l’éducation +littéraire, le luxe ou la richesse, l’industrie ou le commerce? Est-ce +la forme du gouvernement, l’exactitude de l’administration ou la +sévérité de la formule religieuse? + +Ne serait-ce pas plutôt du degré de force morale chez les individus, de +vérité dans les âmes, de sympathie et de simplicité dans les relations +que dépend la civilisation réelle? Et tout peuple qui s’éloigne de ces +principes ne retourne-t-il pas à la barbarie? + + * * * * * + +Je serais assez de cet avis. Vous-même ne m’accuserez pas de paradoxe; +imputation banale, qui si elle était admise détruirait toute analyse, +abolirait tout examen et serait mortelle à toute raison. Vous ne +m’accuserez pas non plus de nourrir des tendances immorales parce que +j’ai reproduit dans leur sanglante vérité les scènes des bords du Lambro +et les faits et gestes du confesseur Arrighone. Si quelqu’un m’accusait +ou d’intentions contraires à la religion, ou de vues socialistes et +démocratiques, parce que j’ai signalé les résultats de la fausse +éducation des peuples, résultats que j’ai pris sur le fait dans ces +documents oubliés; vous seriez, je n’en doute pas, le premier à me +défendre. Vous protesteriez avec moi et comme moi contre ces dangereuses +banalités. + +Vous diriez avec moi que la formule n’a rien de commun avec la religion; + +Que la discipline extérieure n’a rien de commun avec la morale; + +Que la gravité de l’hypocrite n’a rien de commun avec le développement +intérieur de l’homme; + +Et que Fénelon a vu juste quand il a déclaré que notre vie morale tout +entière dépend du centre et du fonds même de l’âme: + + «Celui (dit ce sublime et tendre penseur), qui voudrait nourrir ses + bras et ses jambes en y appliquant la substance des meilleurs aliments + ne se donnerait jamais aucun embonpoint; il faut que tout commence par + le centre, que tout soit d’abord dans l’estomac, qu’il devienne chyle, + sang et enfin vraie chair. C’est du dedans le plus intime que se + distribue la nourriture de toutes les parties extérieures. L’_amour_ + est comme l’estomac, l’instrument de toute digestion. C’est l’_amour_ + qui digère tout, qui fait tout sien, et qui incorpore à soi tout ce + qu’il reçoit; c’est lui qui nourrit tout l’extérieur de l’homme dans + la pratique des vertus. Comme l’estomac fait de la chair, du sang, des + esprits pour les bras, pour les mains, pour les jambes et pour les + pieds, de même l’amour... renouvelle l’esprit de vie pour toute la + conduite. Il fait de la patience, de la douceur, de l’humilité, de la + chasteté, de la sobriété, du désintéressement, de la sincérité et + généralement de toutes les autres vertus autant qu’il en faut pour + réparer les épuisements journaliers. Si vous voulez appliquer les + vertus par dehors, vous ne faites qu’une symétrie gênante, qu’un + arrangement superstitieux, qu’un amas d’œuvres légales et judaïques, + qu’un ouvrage inanimé. C’est un sépulcre blanchi: le dehors est une + décoration de marbre, où toutes les vertus sont en bas-relief; mais au + dedans il n’y a que des ossements de morts. Le dedans est sans vie; + tout y est squelette; tout y est desséché, faute d’onction. Il ne faut + donc pas vouloir mettre l’amour au dedans par la multitude des + pratiques entassées au dehors avec scrupule; mais il faut au contraire + que le principe intérieur porte la nourriture du centre aux membres + extérieurs et fasse exercer avec simplicité, en chaque occasion, + chaque vertu convenable pour ce moment-là.» + +C’est le contraire; c’est la «_superstition symétrique_», et «_l’amas +des vaines formules_», ce sont les «_convenances et les vertus en +bas-relief_», qu’on est aujourd’hui tenté de soutenir en France, et que +beaucoup de gens mettent en pratique. Puissé-je, à votre exemple, mon +cher Thackeray, et sans me faire plus que vous personnage vertueux où +génie politique, affaiblir ou diminuer quelques-unes des tendances que +je crois le plus fatales à mon pays et à mon temps;--puissé-je +encourager quelques âmes à sortir de l’indifférence suprême où +s’endorment, à l’abri des formules vaines et sous l’éclat extérieur du +luxe et des arts, les sociétés défaillantes! + +PHILARÈTE CHASLES. + +Paris, Institut.--15 février 1861 + + + + +I + +M. Dandolo dans les déserts d’Archisate.--La solitude des Apennins et +l’archéologie + + +Je connais un savant italien qui a publié quelques grands ouvrages en +dix volumes:--l’_Histoire de la Pensée humaine_, _Rome et les +Papes_,--et qui se délasse en consultant les archives de Milan, de +Monza, de Pavie et du Tyrol, pour en extraire quelques curiosités +vieilles et nouvelles, utiles à l’histoire des hommes et de son pays. Il +se nomme Dandolo. Il s’entend aussi bien à ce métier que ses aïeux les +doges à gouverner leur république. C’est un écrivain et un penseur. +Toutes ses conclusions ne me persuadent pas, tant s’en faut. Mais il est +ingénieux et enthousiaste, plein d’idées, d’érudition et de sincérité. + +Vers l’année 1850, ce savant s’était renfermé dans une solitude des +Apennins qui est sa propriété; _al déserto_, comme il le dit, _tra’i +monti d’Archisate_. La maison, jadis occupée par des moines Camaldules, +s’appelle la _Casa de’ morti_, parce qu’ils y sont enterrés. + +Là le descendant des doges poursuit son travail d’alchimie érudite; ce +plaisir qui charmait Nodier, Walter Scott et les esprits de même espèce; +plaisir délicat et passion à la fois; Walter Scott n’en connaissait pas +de plus vif; c’est ainsi que dans les dossiers d’un ancien procès il a +recueilli le sujet et le premier germe de sa _Fiancée de Lammermoor_. + +La méditation et la solitude portent des fruits merveilleux; et je +voudrais que mes contemporains, qui vivent si vite, qui tirent grand +parti de l’activité, de la spéculation et du mouvement des +affaires,--toutes choses très-bonnes,--n’en vinssent pas à condamner et +à maudire la méditation et la solitude. Non, elles ne sont point +l’apanage d’esprits étroits, d’humoristes ridicules, de pauvres diables, +de méprisables philosophes, et de rêveurs impuissants. + +Si l’on s’obstinait à les bannir, l’étude pourrait s’en ressentir un +jour: les arts déclineraient; l’industrie, faute de se retremper aux +sources spirituelles, perdrait sa force de renouvellement et la +production matérielle en souffrirait. + +A l’ombre des sapins et des châtaigniers de son domaine M. Dandolo +poursuivait ses études favorites; montant et descendant de petits +sentiers praticables seulement pour les charbonniers du canton et pour +les savants qui rêvent; lisant, feuilletant, annotant des parchemins +déterrés dans je ne sais quelle armoire de couvent; rentrant dans sa +cellule pour classer ses trouvailles; en ressortant pour continuer son +déchiffrement et ses annotations, «au bruit de ruisseaux innombrables, +dit-il; avec accompagnement de mille oiseaux perchés dans les branches +gigantesques et sous les énormes hêtres»;--_dove l’incessante romore +dell’ acque correnti si maritava al canto d’infiniti uccelletti_... + +Heureux comme un roi;--mais cette expression est bien vieillie;--plus +heureux qu’un doge; il oubliait le monde qui continuait ses révolutions. + +Il recueillait et annotait les documents authentiques que je vais +résumer, documents précieux pour l’histoire générale de l’Europe et +celle du développement de ses sociétés au Nord et au Midi. + + + + +II + +Un vieux procès. + + +S’occuper d’un vieux procès, oublié dans le pays même où s’est joué le +drame, serait oiseux et presque ridicule, si le travail archéologique du +chevalier Dandolo ne faisait partie de ce mouvement d’érudition +européenne, surtout méridionale, servi depuis le commencement du siècle +par les hommes les plus savants et les plus ingénieux d’Espagne et +d’Italie;--et si les _Promessi Sposi_ de Manzoni n’avaient pas +popularisé le sujet et les acteurs, tout en affaiblissant l’intérêt +moral et historique de ces vieux documents. + +Leurs terribles péripéties et leurs drames sanglants appartiennent à +l’histoire générale, comme je l’ai dit. + +Ce sont des leçons importantes, des enseignements graves, non sur la +politique présente, mais sur la politique du passé qui à enfanté celle +d’aujourd’hui;--sur la religion dépravée qui a fait tant de mal à l’idée +divine et à l’idée chrétienne;--sur l’éducation des femmes;--sur la +décadence des grands peuples; sur la liberté détruite et l’esclavage +séculaire. + +Enfin ces documents éclairent l’histoire des mœurs, des âmes, des idées +et des esprits, qui vaut assurément mieux que cette autre histoire, amas +de dates confuses et de faits stériles. + + + + +III + +L’Italie au commencement du dix-septième siècle. + + +Étrange époque, le commencement du dix-septième siècle, surtout au Midi, +particulièrement en Italie! Le Nord ne faisait alors qu’imiter +faiblement ces saturnales italiennes, aussi bouffonnes que lugubres. + +Les peuples du Midi, possédant depuis longtemps une civilisation +élégante, raffinée et vicieuse, poussaient à bout ce raffinement, +allaient du même pas au grotesque et au crime, se drapaient dans +l’emphase et commettaient mille atrocités puériles. + +Chez nous Callot, Cyrano de Bergerac, Saint-Amant copiaient avec plus ou +moins d’esprit et de talent ce dévergondage méridional. La corruption +italienne était profonde et invétérée; la nôtre, toute d’imitation et de +mode, s’arrêtait à la surface. Le Maderno, le Bernin, le Borromini, le +poëte Marini, sur lesquels nous nous modelions entre 1600 et 1640, nous +révoltèrent bientôt; la France se replia sur les anciens: elle en avait +assez de l’orgie et revint à la raison. Notre inconstance naturelle nous +sauvait encore une fois. La folie sérieuse des autres n’avait été pour +nous qu’un intermède. + +L’Italie eut plus de peine à se dégager de cette glu brillante de vice +allié au mauvais goût, de fausse poésie alliée aux vices de +l’âme;--_Sociale bruttura... eta di tronfi poeti e di morie, d’artisti +barocchi e di streghe, di lanzichinecchi e d’avvelenatori_;--ainsi parle +M. Dandolo de cette époque italienne. + +Toute indépendance politique était morte dans la Péninsule; si les +étrangers se battaient comme à l’ordinaire dans la haute Italie qu’ils +couvraient de sang, ce n’était pas pour sauver la victime, c’était pour +se disputer la proie. + +Les Espagnols dominaient sans contrôle à Milan et à Naples; une seule +ruine de grandeur libre se laissait entrevoir dans la pénombre: c’était +Venise. + + + + +IV + +Procès de la signora de Monza.--Pièces de ce procès.--Comment le roman +est moins romanesque et moins touchant que la vérité. + + +Poursuivons donc l’étude de la conquête espagnole et de son influence +sur la situation morale de l’Italie. + +Ce sont toujours les femmes qui caractérisent les mœurs. Ici le témoin +et le symbole du temps est une religieuse, espagnole de race, italienne +par l’éducation; la _Signora di Monza_,--de son vivant et en religion +_Suor Virginia Maria_,--petite-fille d’Antoine de Lève, ou de Leyva, +dont parle Brantôme. + +Il y a peu d’années encore une colonne érigée par la justice en mémoire +des catastrophes dont la Sœur Virginie fut cause subsistait dans le +bourg ou la cité de Monza; les religieuses de Sainte-Marguerite ont +obtenu la suppression de cette colonne infâme qui perpétuait la mémoire +coupable de Sœur Virginie. + +Ripamonti, dans son Histoire du Milanais (_Storia Patria_), parle d’elle +en beau latin; Manzoni l’a placée épisodiquement dans ses _Promessi +Sposi_; elle est le personnage principal du roman de Rosini, la _Signora +di Monza_. + +Mais l’élégant récit de Ripamonti n’est pas plus exact que la fiction +des deux romanciers. La vérité a eu l’impertinence d’être, selon son +habitude, plus touchante que la rhétorique, plus romanesque que le +roman. + +Quittons donc le roman, et abordons l’histoire ressuscitée par M. +Dandolo. + +Je prends de ses mains le petit flambeau allumé par lui; à sa clarté +nous étudierons une certaine façon de gouverner les hommes, de les +endoctriner et de les élever. Les couloirs d’un vieux monastère de +Lombardie; les cellules des nonnes en 1605; le jardin antique; le bourg +d’à côté et le fleuve Lambro, témoin de scènes étranges, s’ouvriront +pour nous. + +Surtout je veux vous montrer Virginie de Leyva. + + + + +V + +Virginie de Leyva.--Son portrait.--Antoine de Leyva, son +grand-père.--Don Martin, son père.--Éducation de Virginie de Leyva. + + +Cette Espagnole-Italienne, dont le sang ne démentait pas son origine +impérieuse et passionnée, semble résumer la fusion opérée par la +conquête, l’alliance des deux races. C’est une figure toute méridionale. + +Lorsque, par un chemin opposé à celui de Walter Scott que les dossiers +avaient conduit à la fiction, notre érudit redescendit, des fictions mal +inventées sur Virginie de Leyva, à la réalité même; quand l’héroïne du +procès de 1607 sortit de sa tombe et se dressa devant le chevalier +Dandolo, qui fut bien effrayé au milieu de ses bois? Ce fut lui; il le +dit dans sa préface. + +Quelle femme!... quelle maîtresse femme! La plus tendre physionomie, +sans doute; le nez le mieux fait; le plus bel ovale de visage; des yeux +de gazelle, et d’une langueur divine que le portrait de Daniele Crespi +reproduit; des lèvres sensuelles, délicates et pleines, onduleuses et +expressives[1]; une beauté _saporita, sabrosa_, comme disent les +Méridionaux qui s’y connaissent. Cette douce et adorable figure a vu dix +meurtres s’accomplir autour d’elle pour le service de ses voluptés ou de +ses vengeances. + + [1] Voir son portrait. + +Le capitaine Antoine de Leyva son grand-père était un des généreux chefs +de bande qui mettaient le couteau sur la gorge des Italiens et gagnaient +à ce métier des richesses et des fiefs. Celui-ci était de Navarre. Il +avait conduit en Italie, du temps de Charles-Quint, des chevaux et des +lances, et si fièrement guerroyé sous Gonzalve, que la seigneurie +lombarde de Monza devint sa proie ou sa récompense. + +Ripamonti estime peu sa noblesse que défend M. Dandolo; je ne sais rien +là-dessus, et je soupçonne Ripamonti de garder une dent contre les +conquérants,--la dent italienne,--et de l’enfoncer sournoisement le plus +loin possible. Il affirme que cette famille était obscure; que +Charles-Quint se plut, d’une médiocre fortune, _ob nescio quæ servitia_, +pour je ne sais quels services, à l’élever et à l’enrichir. Les services +d’Antoine plaisaient au monarque; en général les gens dont on prend les +villes, les champs et les filles croient qu’on leur rend de mauvais +services. + +Seigneur de Monza, prince d’Ascoli, Antoine de Leyva voulut que ses +ossements héroïques allassent reposer à Milan dans l’église San-Dionigi, +où il est encore. + +Puis la famille songea, suivant l’usage, à s’établir, à se consolider, à +trouver des appuis, à multiplier ses créatures, à étançonner sa +puissance, à augmenter sa richesse; le système des majorats qui +concentrent les fortunes est bon pour cela. On met les filles au +couvent, on envoie les cadets se promener à travers le monde et chercher +de nouveaux fiefs; puis le chef de la famille absorbe tout, se met bien +en cour, a l’œil sur les familles rivales, écarte ou écrase les +compétiteurs, fait le vide autour de lui, gagne le plus de seigneuries +qu’il peut, et meurt glorieux au milieu des bénédictions et de la haine +universelles. Le plus beau coup que font ces grands hommes, c’est de +passer pour vertueux. Et cela leur arrive quand ils n’ont pillé qu’avec +mesure, égorgé qu’avec douceur, et qu’ils sont habiles. + +Le père de la signora, don Martin, assure à son fils aîné la principauté +d’Ascoli et n’attend même pas que sa fille ait l’âge exigé par la loi +canonique pour la contraindre à prononcer ses vœux. Elle prend le voile +à treize ans, entre au couvent de Sainte-Marguerite et devient +_bénédictine humiliée_. C’était une âme excessive et altière, créée pour +le monde, une beauté parfaite et un esprit dont toutes les forces se +concentraient dans l’orgueil et la passion. Elle protesta d’abord malgré +sa jeunesse, puis se résigna. On lui donnait ce qui ne s’accordait guère +avec son titre «d’humiliée», la seigneurie de Monza, toutes ses +dépendances, bois, rivières, droit de chasse et de pêche, un véritable +fief à administrer, dont les revenus et l’autorité la consolèrent. + +Les religieuses de Sainte-Catherine soignaient l’éducation des jeunes +filles de nobles; Virginie leur dut la sienne: musique, écriture, poésie +et toutes les pratiques de religion. Ses autographes, fréquents au +procès, sont d’une écriture magnifique, jetée avec une hardiesse +élégante, ferme comme le style de l’héroïne. + +Quant à la culture de l’individu moral, il faut avouer qu’on ne la lui +donna pas. La grande éducation de l’âme, libre de juger et de choisir +par elle-même, était prohibée. + +Qui donc eût osé y penser alors? + +La seule base de la vie et le principe social étaient l’anéantissement +du jugement personnel et de la liberté humaine, au profit de la règle +imposée. + +«Ne développez pas chez l’individu, criaient les moralistes de +l’esclavage, la conscience du juste et le sens moral; ne favorisez +jamais la liberté et l’originalité; n’introduisez pas l’indépendance +dans l’âme humaine, née pour obéir. + +«N’affaiblissez jamais l’obéissance,--qui est le bien. + +«N’ébranlez jamais la discipline,--qui est la vertu.» + +On verra tout à l’heure à quoi aboutissent ces principes. + + + + +VI + +L’Italie devenue espagnole.--Effets de la conquête et de la servitude. + + +Le joug espagnol en Italie était d’avant plus dur que la conquête était +plus belle. L’Espagne, qui venait seconde dans la grande arène de la +civilisation, n’oubliait pas,--et l’Europe ne peut oublier,--qu’elle a +été le sublime champion de la chrétienté contre l’Asie et l’Afrique. Son +arrogance était justifiée par ses grandes actions. L’Italie cependant +n’acceptait pas le joug sans frémir. + +Elle se souvenait d’avoir brisé la féodalité gothique et absorbé la +féodalité même. Sans égale dans les arts, l’Italie avait étonné le monde +par l’essai hardi de ses républiques antiques à coupole chrétienne. Elle +maudissait donc ses maîtres sans pouvoir se débarrasser d’eux. Ceux-ci, +détestés, devinrent plus terribles. + +Entre esclaves et maîtres il n’y a échange que de vices. La férocité +ibérique se greffa sur l’astuce ausonienne; et pour résultat de cet +inceste contre nature on eut de monstrueux prodiges--par exemple les +Borgias. + +L’histoire particulière que je résume est semée de noms +italo-hispaniques: Arrighone, Pesen, Procazone, Fuentès y Acevedo, +Bersaglia, Salamanca, Caterina de Meda. Notre héroïne elle-même n’est +qu’une suzeraine espagnole transplantée, en dehors des mœurs hautaines +et des contraintes nécessaires de sa race, dans le couvent assez libre +d’un vieux municipe lombard. + +Suivons-la donc où elle nous conduit. + + + + +VII + +Le confesseur des religieuses.--Caractère et portrait +d’Arrighone.--Intérieur du couvent.--La ville.--Ses habitants.--Osio +degli Osii. + + +Avant d’entrer dans le couvent et de pénétrer dans le drame même, +contemplons un autre produit de ce monde si bien réglé, si facile à +l’esclavage, si apte à l’obéissance disciplinaire. + +Don Arrighone,--confesseur espagnol des environs, ayant charge d’âmes, +moraliste distingué,--enseignait aux nonnes ce qu’elles devaient faire. +Saint Augustin, leur dit Arrighone, vous défend sans doute de rompre +votre clôture; néanmoins, sans péché, même véniel, vous pouvez, avec +l’autorisation de votre directeur (livre III, chap. 20, § 108), y +introduire un amant, même deux amants, et trois, et quatre s’il le faut. + +Les interrogatoires de l’Arrighone étalent insolemment cette dépravation +hideuse. Je ne veux point détailler ses faits et gestes, ses sophismes, +ses axiomes, ses secrets pour vertueusement pécher, ses citations doctes +et courues, ses saillies, ses inventions, son esprit mis au service de +son cynisme, de son audace et de ses cupidités; je ne veux pas dire de +combien de façons l’escobar sensuel s’y prenait pour endoctriner les +filles et raccommoder leurs consciences. + +A l’éducation qui déforme l’individu au profit de l’État se joignait +donc la morale qui détourne la religion au profit du vice. + +L’Italie catholique était arrivée là, non par la faute du catholicisme, +mais par celle des mœurs. On élevait l’homme pour l’abaissement, la +femme pour la ruse. + +Dès que la princesse vit Arrighone, elle pressentit le reptile et le +repoussa du pied avec une colère et un dégoût dignes de sa race. + +Mais s’il ne put la corrompre, elle n’en fut ni mieux élevée ni plus +apte à se conduire. Le vice et la folie étaient dans l’air: +sorcelleries, vaines pratiques, amulettes, influences magiques, +obsessions démoniaques, régnaient sur les esprits; les vieilles femmes +qui gouvernaient le couvent ne le gouvernaient guère. Chacun +s’agenouillait devant les princes d’Ascoli. Cette fière novice, utile au +couvent, honorait la maison et ne trouvait personne qui lui résistât. + +Les portes ne fermaient pas bien; la ville, ruinée par les guerres +civiles du moyen âge, entourée de remparts crevassés ou entaillés de +brèches, habitée par des bourgeois immobiles repliés dans la coque de +leur vieil égoïsme, était dans le même état que le monastère. + +La justice, devenue personnelle, s’exerçait par assassinats, que, pour +se compromettre le moins possible, on ne dénonçait jamais au comte de +Fuentès, gouverneur espagnol qui siégeait à Milan. + +Pourvu que le peuple conquis se tînt tranquille et que ses redevances +fussent acquittées, le gouverneur était content. Il ne s’inquiétait pas +de savoir comment les filles étaient élevées à Monza, ni si on leur +faisait la cour; c’était l’affaire des inspecteurs ecclésiastiques, +auxquels l’Arrighone se gardait bien de dire que ces demoiselles +entraient et sortaient librement; que les fenêtres de quelques-unes +donnaient sur le jardin d’un jeune homme et que celui-ci mettait leur +âme en danger, sans compter le reste. + +Celui-ci se nommait Osio degli Osii. + +Il représente l’Italie machiavélique, comme l’Arrighone le casuitisme, +et dona Virginia l’Espagne passionnée et esclave. Il avait pignon sur +rue, blason, famille, chevaux, maison attenante au couvent de +Sainte-Marguerite, verger bien cultivé et poulailler faisant partie des +communs; ceux-ci touchaient au mur mitoyen du monastère, d’où tombaient +quelquefois des regards de nonnes curieuses qui s’égaraient dans le +verger du jeune homme. + +Ce troisième personnage, avec sa toque brune à glands d’or, sa dague à +poignée d’argent ciselée par Cellini, sa maison murée comme une +forteresse, ses trois pages, sa mère servant ses amours, résume une +phase historique. Bien élevé, beau et bien fait (une nonne, l’apercevant +de sa fenêtre, s’écria: _Ah! che bella cosa!_) bien mis, rompu à tout, +prêt à tout, hardi, rusé, ami de l’Arrighone; il conservait la tradition +la plus raffinée des intrigues italiennes. + +Il savait se démêler des manœuvres et des entreprises, ramper dans +l’occasion, se relever à temps, séduire, puis tuer; s’entourer de +créatures, tendre le piége, éviter l’embuscade, armer les intérêts; +science qu’il consacrait à ses plaisirs de jeune homme, mais qui, dans +une voie plus sérieuse, aurait pu le mener loin; science fine, élaborée +d’abord par les petits despotes du moyen âge, puis inoculée doucement à +la bourgeoisie et au peuple; science dont un pauvre grand homme, +Machiavel, a résumé la quintessence et dont on l’accuse à tort d’avoir +été l’inventeur. + + + + +VIII + +Dernières conséquences du moyen âge italien. + + +Demandez à Machiavel pourquoi l’Italie moderne, qui rayonne du sentiment +du beau et de l’instinct du grand, a toujours manqué la conquête de la +liberté. C’est que son monde social était peuplé de personnages +semblables à l’Osio; rusés, hardis, sans équité. + +C’est son malheur et non sa faute. Dans la vie privée même, son +éducation sans liberté morale lui a toujours fourni trop de Machiavels, +de Castracani, de Vilollozi, de Baglioni; trop de ces intelligences +aiguisées pour la fraude; gens de trop d’esprit; tacticiens de +l’égoïsme, pleins de vénération pour la manœuvre. Ainsi s’efface le +sentiment du juste; ainsi périt la _liberté_ qui est le _droit_. Bailly, +lorsque des monstres le traînaient à la mort, s’écriait: «_Vous voulez +être libres et vous ne savez pas être justes_»; beau mot adressé par un +mourant à une autre nation qui ne doit pas l’oublier. + +Que d’iniquités dans ces rapports entre les maîtres et les vaincus! + +L’avant-scène de notre récit nous montre déjà une enfant emprisonnée +dans le cloître, et sa vie mise au rebut, et sa conscience forcée; une +suzeraine qui est religieuse; une humble novice qui est princesse; la +morale, le confessionnal, l’éducation livrés à un Arrighone. + +Bientôt le crime et le sang vont regorger autour de nous et nous +apprendre ce que le moyen âge italien avait fait en 1609 de cet +admirable peuple. + +Il avait désiré la liberté; mais ses orageuses républiques n’avaient +jamais pu ni la fonder ni même l’inaugurer, faute de justice. + +Le monde païen avait légué à ce peuple l’amour de la force; et quiconque +aime la force aime l’esclavage. Ses républiques splendides avaient +espéré créer la liberté en organisant l’État; mais elle ne se réalise +que par la valeur de l’individu. + +Enfin, confondant le pouvoir spirituel avec le pouvoir temporel et +absorbant l’un dans l’autre, elles avaient marié le Khalifat avec +l’anarchie; de manière à ruiner la liberté et la justice, l’individu et +l’État. + + + + +IX + +Situation et luttes de la papauté.--Charles et Frédéric +Borromée.--Visite de Frédéric Borromée au couvent de Monza.--Premier +interrogatoire de Virginie de Leyva. + + +Quant à la papauté, elle enrichissait son royaume spirituel des pertes +de son temporel; et si depuis la mort de Paul III en 1559 sa puissance +politique avait beaucoup diminué, elle s’appuyait fièrement sur des +Ordres nouveaux, sur l’Inquisition qu’elle opposait au protestantisme, +enfin sur des réformes intérieures qu’elle essayait avec courage, +souvent avec bonheur, et qui rétablissant son crédit renouvelaient sa +force sociale. + +Cette dernière partie de son œuvre en était la meilleure et la plus +difficile. Pour remédier aux abus invétérés qui étaient devenus la +charte et la vie de beaucoup de monastères, il fallut que les deux +Borromée, saint Charles et son cousin l’archevêque Frédéric s’armassent, +comme autrefois saint Ambroise, de charité, de courage, de persévérance +et de prudence. Le cardinal de Bérulle s’acquitait en France de ce +travail difficile, travail de réforme et d’épuration. + +En Italie, la domination espagnole et ses complications, la mauvaise +situation financière du pays, l’orgueil des conquérants, la prostration +des vaincus, les prétentions des maîtres rendaient toute réforme presque +impossible. Lorsque Charles Borromée s’avisa d’excommunier le gouverneur +espagnol, celui-ci s’adressa au pape, et l’excommunication fut aussitôt +levée[2]. + + [2] Voir Charrière, _Négociations entre la France et la Turquie_, t. + III et IV. + +Vers le mois d’octobre 1607 une rumeur sourde se répandit dans le +Milanais et parvint jusqu’à Frédéric, cardinal-archevêque; on parlait +avec terreur de meurtres et de débauches attribués aux bénédictines de +Monza; on nommait la cousine du prince d’Ascoli;--un riche +gentilhomme,--enfin un prêtre. + +Je n’ai pas besoin de tracer de nouveau le portrait de cette Espagnole, +d’autant moins satisfaite de sa clôture, qu’elle se sentait belle, +jolie, vivante; qu’elle était princesse, s’appelait Virginie de Leyva, +gouvernait un canton du Milanais, y jouissait de tous les droits +seigneuriaux excepté celui de se marier,--et que Dieu l’avait créée pour +n’oublier aucun de ses droits. + +Peu surveillée, elle avait été acheminée dans une voie étrangère à celle +du salut par le beau cavalier Osio degli Osii,--par la connivence ou la +faiblesse des supérieures,--enfin par le confesseur Arrighone. + +Lorsque le cardinal Borromée, qui continuait l’œuvre réformatrice de son +cousin saint Charles Borromée, fut averti par le scandale public, il se +mit en route; et fidèle à la politique des Romains, où leurs descendants +sont passés maîtres, même en pratiquant la vertu, il ne voulut pas se +rendre à Monza directement. + +Une tournée en Lombardie, consacrée A l’inspection générale des +monastères, le conduisait naturellement chez les bénédictines de Monza; +sa visite à la cousine du prince d’Ascoli ménageait les convenances; il +n’éveillait ainsi aucun soupçon. + +Arrivé au couvent de Sainte-Marguerite, il officia dans la chapelle et +s’entretint familièrement avec les Sœurs. + +La princesse vint lui rendre ses devoirs. + +Virginie avait alors trente-deux ans; beauté épanouie par l’amour, +préservée par le cloître, elle étonnait de sa morbidesse et de sa +splendeur tous les contemporains et le peintre Crespi. + +L’archevêque l’accueillit avec aménité, l’entretint d’abord de choses +indifférentes, et ne lui laissa pas soupçonner le sujet qui l’amenait +auprès d’elle. Puis il traita de matières plus sérieuses, tant +religieuses que morales, causa longuement avec elle et lui représenta +disertement ses devoirs envers elle-même, envers sa race, sa profession +et son pays. Enfin il lui rappela que Dieu lui avait donné le pouvoir +pour servir d’exemple à tous ceux qui dépendaient d’elle. + + * * * * * + +La princesse, après avoir écouté ce discours de l’archevêque, fit la +réponse que voici: + +«Vous m’avez mise malgré moi en religion; vous m’avez fait prononcer mes +vœux avant l’âge. Je ne suis pas vouée aux autels par ma volonté, mais +par la contrainte. Aussi ma profession religieuse est-elle nulle. Il +faut me marier. J’ai fait mon choix; unissez-moi à l’homme que j’ai +choisi.» + + * * * * * + +La finesse hardie de la femme l’emportait sur l’expérience consommée du +prélat; et toute une stratégie savante était démontée par la franchise +de cet aveu hautain. + +Le saint homme quitta aussitôt l’oratoire et Virginie, sans vouloir +répliquer. Mais le soir même un carrosse à grands panneaux, que +traînaient quatre mules, conduisit à Milan la religieuse qui fut déposée +au couvent du Bocchetto. + +Le lendemain pendant la nuit deux religieuses sortaient furtivement du +monastère où elles ne devaient plus revenir; un jeune homme les +escortait; et il se passait, sur les bords sauvages du Lambro, une scène +effroyable. + + + + +X + +Le drame des bords du Lambro.--Ottavia Ricci et Benedetta Homati.--Deux +assassinat et leurs conséquences.--L’égoïsme de la servitude. + + +Le Lambro n’est ni un fleuve ni un torrent. Les pluies le grossissent, +les chaleurs tarissent ses eaux, qui en hiver deviennent énormes et se +précipitent avec fureur, près de Monza, dans des rives escarpées et +profondes. C’est un paysage farouche comme les aimait Salvator, cet +autre génie exaspéré et furieux, le vrai fils d’un temps de dégoût, +d’ennui et de décadence. Les grands chênes qui se balancent sur le +granit rouge tantôt cachent, tantôt laissent entrevoir le cours du +fleuve bouillonnant; à une demi-lieue de la ville il s’arrête un moment, +creuse son lit et devient plus paisible près de la chapelle _delle +Grazie_, en grande vénération dans le pays. + +Vers une heure du matin la foudre grondait, les éclairs brillaient, la +pluie tombait à flots, et un terrible orage ébranlait les montagnes, +quand les voiles blancs de deux religieuses flottaient au vent sur les +bords du Lambro. Leur pas était pressé et leur dialogue violent. Leur +guide, un manteau à l’espagnole jeté sur l’épaule, marchait sur un +étroit sentier qui suivait le cours du fleuve encaissé dans ses remparts +abrupts; Ottavia Ricci était près de lui, et Benedetta Homati un peu +plus loin. + +Tout à coup les deux femmes ayant élevé leurs voix dans la colère, le +jeune homme s’interposa; Benedetta se détacha de ses deux acolytes, alla +se prosterner devant la madone des Grâces à laquelle elle adressa de +ferventes prières; et le jeune homme, saisissant par le milieu du corps +celle qui était près de lui, la jeta dans le torrent. + +«_Ah!_ s’écria-t-elle, _c’est donc ainsi_...» + +Elle ne put prononcer que ces mots. Sa compagne priait toujours. + +L’impétuosité des eaux soulevait le corps, que les voiles flottants +faisaient surnager. Elle aborda ou plutôt fut jetée à quelque distance, +sur un point où la rive escarpée s’abaissait et descendait plus +mollement vers le fleuve. + +Mais Osio voulait la mort de celle qu’il avait déjà sacrifiée. Il courut +à sa victime, la frappa furieusement, à coups redoublés, avec la crosse +d’argent d’un pistolet caché sous son manteau, et la replongea dans le +gouffre qui l’emporta. La crosse d’argent se détacha et tomba sur le +sable, où elle resta brisée, _colla furia del battere_; je n’ajoute pas +la moindre circonstance aux dépositions et aux interrogatoires. + +Benedetta Homati, c’était le nom de la compagne, le suivit en silence; +et l’orage ne cessant pas, ils entrèrent tous deux dans une vaste maison +isolée et abandonnée qui se trouvait sur la route. L’Osio l’y laissa, se +dirigea vers un village voisin, se procura du vin et des fruits, et les +apporta à sa compagne; elle les refusa, craignant le poison. Le jour +suivant il repartit avec elle. Arrivés au milieu d’un champ désert et +inculte, ils virent des broussailles épaisses qui recouvraient la +margelle d’un puits desséché; ce puits était abandonné comme la maison +déserte;--tant les guerres civiles, la conquête, le mauvais +gouvernement, la servitude avaient laissé de traces dans les campagnes +comme dans les cœurs. + +L’Osio marchait vers ces broussailles, quand la religieuse, qui avait vu +le premier meurtre s’accomplir, refusa de le suivre. Il la traîna de +force à la mort, malgré ses cris et après une longue lutte; écartant les +broussailles, il la jeta dans le puits. La malheureuse, dont une côte +était brisée et le crâne entamé, se tapit sous une cavité que formait la +paroi détruite du puits en ruines, et se protégea ainsi contre +l’assassin, qui, debout sur la margelle, l’accablait de pierres pour +l’achever. Ce double exploit accompli, le jeune homme qui portait son +manteau brodé, sa toque à glands d’or et son costume d’élégant +gentilhomme prit la fuite et s’enfonça dans les bois. Il s’était défait +de deux témoins qui le gênaient: il était en sûreté, ainsi que Virginie +de Leyva; il le croyait du moins. + +Le lendemain, c’était un dimanche; les bourgeois et les paysans de la +commune de Velate écoutaient la messe, et toutes les maisons du village +étaient sans habitants, lorsque des gémissements lointains et prolongés +vinrent troubler le service divin. Ces cris plaintifs sortaient du puits +situé à quelque douze pas de l’église. _Ajutatemi_, criait la voix, _che +mi trovo in questo pozzo!_ Au moyen d’une corde et d’un homme qui +descendit dans le puits, on en retira la malheureuse Benedetta, meurtrie +et ensanglantée. + +Les gens du village entouraient la religieuse et la regardaient d’un œil +sec. Dans ces pays, plus ruinés au moral par l’égoïsme et l’intrigue que +leurs édifices par les âges, ne pas se compromettre est la première loi. +On trouve de l’énergie pour ses passions et de la ruse pour ses crimes; +on n’en trouve plus pour la sympathie et la charité. + +«C’est une religieuse! Et que penseront les maîtres? Et qui payera les +frais? Et que fera le clergé? Et que dira la justice? Et pourquoi perdre +son temps ou dépenser son argent?» Bref, ces hommes refusaient de +relever de terre et de soigner la mourante. + +La pitié éteinte, la lâcheté, la crainte des puissants, la peur de faire +le bien, sont les derniers fruits du servage séculaire. Un bon +Samaritain se présenta cependant, Alberico degli Alberici, qui fit honte +à ses compatriotes, et (_non volendola altri_) fit porter chez lui +Benedetta, puis avertit la police. + +Telle était la terreur imprimée par les maîtres espagnols, que peut-être +aurait-on assoupi l’affaire dont la suzeraine cousine des d’Ascoli +était, comme nous le verrons plus tard, le vrai centre et le mobile, si +le parti criminel et violent dont l’Osio s’était avisé pour se garantir, +n’eût précipité le cours des choses et déchiré tous les voiles par le +meurtre. + + + + +XI + +Résurrection des deux religieuses.--L’indifférence publique. + + +La veille même du jour où le corps sanglant de Benedetta était recueilli +dans la maison d’Alberici, un confesseur de la chapelle _des Grâces_, +l’archiprêtre Septala recevait dans son confessionnal un billet +mystérieux. + +On venait de trouver gisant sur la rive du Lambro le cadavre encore +chaud d’une religieuse, et le gardien de la chapelle lui en donnait +avis, tout tremblant. Ballottée par le courant impétueux et emportée +jusqu’à l’écluse d’un moulin, la première victime de l’Osio, Ottavia +Ricci avait survécu, après être restée dans l’eau jusqu’aux premières +lueurs de l’aube. Là elle s’était longtemps débattue, criant, se +cramponnant aux roues du moulin et aux poutres de l’écluse, appelant les +passants qui la contemplaient, et qui tous après l’avoir questionnée +continuaient leur route. + +«Personne, dit-elle dans son interrogatoire, ne voulut me secourir. Ils +m’entendaient, mais ils n’avaient pas de pitié.» Les observations +douloureuses que nous inspirait tout à l’heure l’état moral des âmes +dans les pays sans patrie sont-elles donc chimériques? + +«J’ai dit à un bourgeois qui j’étais; que j’étais religieuse de +Sainte-Marguerite; que je le priais de me garder jusqu’à la nuit. Lui et +les siens me repoussèrent.» Porter secours au malheur, cela peut nuire. +Là où le sens moral fait défaut le malheur est pestiféré. + +Ainsi les deux mortes revivent. Pendant que la justice les interroge, +l’Osio fuit dans les bois où ses valets le suivent. + + + + +XII + +Confession de Virginie de Leyva.--Les mœurs publiques et leurs causes. + + +Cependant l’héroïne, Virginie de Leyva elle-même est en prison. +Interrogée, elle expose aux magistrats, avec une simplicité qui ne +manque pas de grandeur, l’histoire de ses amours qu’elle avoue +hautement; elle les explique; ne les excuse ni ne les pallie; et étonne +ses juges par un récit hautain, repentant et tragique, aux paroles +duquel nous ne changerons rien. + +On va donc savoir pourquoi l’Osio massacrait lâchement ces deux femmes; +connaître les péripéties de sa fuite, et sa mort extraordinaire qui +porte tous les caractères du temps et du pays; et le rôle secret joué +par le Figaro casuiste que l’on n’aperçoit que dans les bas-fonds, à +demi caché. + +On connaîtra surtout la justice et les juges de ce temps, leur moralité, +leurs procédés de torture morale et leur vénération pour la puissance. + +Aucun d’eux ne s’étonne que la princesse ait été servie par des +assassinats; que la prieure italienne soit restée à genoux et muette +devant l’Espagnole, fille des conquérants; que les faibles soient +partout sacrifiés, enchaînés, égorgés; que la force partout se substitue +au droit. C’est l’état social; c’est la coutume; c’est le droit. + +Voulez-vous, médecins politiques, tâter le pouls d’un peuple; savoir +quelle est la valeur réelle de sa civilisation;--ce qu’elle peut;--ce +qu’elle est;--où elle va? + +Essayez de savoir si l’injustice blesse les particuliers ou leur semble +tolérable; informez-vous dans quelle proportion,--surtout quant aux +relations sociales et privées,--cette civilisation préfère la force au +droit ou le droit à la force. + + + + +XIII + +La prieure Saccha.--Les religieuses de Sainte-Marguerite.--Isabella +degli Ortensii.--Assassinat de Molteno. + + +Voici ce qui résultait des confessions de Virginie de Leyva. + +Quand la jeune descendante des conquérants espagnols fut confiée aux +soins de la vieille prieure Saccha, il y avait près de dix années que +celle-ci commandait aux religieuses et dirigeait le couvent de +Sainte-Marguerite. + +Saccha le gouvernait assez mal; elle avait grand’peur des Castillans, +maîtres du pays. + +Sa recrue nouvelle, la petite princesse issue de l’officier navarrais +Antoine de Leyva, sœur Virginie était une bonne fortune pour son +monastère;--elle l’accueillit très-bien, la nomma sacristaine +(_segretana_) et lui confia plusieurs jeunes filles à élever; entre +autres Isabella degli Ortensii, fille d’un bourgeois, séculière, mise en +pension chez les religieuses. + +Or le seigneur Osio demeurait à côté, comme je l’ai dit; et n’ayant rien +de mieux à faire, il admirait ces demoiselles tantôt par les fenêtres de +sa chambre, qui ouvraient sur une cour intérieure du monastère, tantôt +par de petits trous qu’il pratiquait à la muraille de son poulailler. + +Je conviens que s’occuper d’autres études aurait mieux valu. Dans le +couvent aussi l’on n’apprenait pas grand’chose, et l’on s’ennuyait. +Quelle issue à ces âmes? quel essor préparé à ces activités féminines, +espagnoles et italiennes? + +Un soir Virginie de Leyva, qui était dans la fleur même et dans l’éclat +inutile de ses vingt ans, aperçut vers un angle de la basse-cour du +couvent sa petite élève dont les regards s’élevaient très-haut sans +aller à Dieu. C’était à une fenêtre pratiquée dans le mur du jeune +gentilhomme qu’ils s’adressaient. + +Sœur Virginie la réprimanda, comme c’était son devoir; elle lui adressa +un sermon sur l’honneur du cloître, sur les dangers de la femme et les +suites fatales des démarches étourdies. Puis elle la pria de rentrer au +dortoir. Le jeune homme avait disparu de la fenêtre. + +Le lendemain l’intendant de la princesse Molteno, _fiscal_ ou notaire à +Monza, fut appelé par Virginie. Informé par elle des périls que courait +la jeunesse d’Isabelle, il en instruisit la famille. Les parents, la +jugeant mûre pour l’amour et la vie conjugale, la firent sortir du +couvent et la marièrent. + +Les projets du séducteur Osio étaient déconcertés. Celui-ci tua d’un +coup de poignard Molteno le _fiscal_. + + + + +XIV + +Suites de l’assassinat de Molteno.--Pirovano.--Lettre de la princesse. + + +Tuer pour se venger état une morale acceptée. Chaque époque a une morale +qui lui est propre. + +Grammont trichait au jeu sans que son honneur de gentilhomme en +souffrît. Richelieu emprisonnait, pendait et faisait brûler les gens +avec beaucoup de sang-froid. Un gentilhomme lombard, en 1630, se +débarrassait d’un notaire, sans que personne le blâmât; Il lui +suffisait, pour qu’on l’inquiétât assez peu, de se mettre bien soit avec +les autorités soit avec les amis ou les amies des autorités. + +N’avons-nous pas aujourd’hui certaines habitudes qui étonneront nos +petits-neveux? + +L’Osio, homme bien élevé, très au courant des mœurs et des honnêtes +coutumes de l’époque, rentra chez lui après avoir fait son coup, s’y +barricada paisiblement, arma ses domestiques, et, se promenant dans son +jardin, attendit l’événement. + +Il y avait à Monza un auditeur de justice, le signor Carlo Pirovano. +Toute vieille société possède ce qui complète une administration bien +réglée: elle a des juges, elle a une religion, et une littérature. + +Comment se passerait-on de ces nécessités ou de leur simulacre? + +Pirovano ne se pressa pas de dénoncer ou de poursuivre le meurtrier que +la voix publique lui signalait; un homme prudent ne va pas aussi vite. +Quelques gentilshommes le sollicitaient en faveur de l’Osio; assassiner +était presque passé en usage; l’Osio vivait considéré, jeune, aimable et +riche; pourquoi le perdre? Un vivant est plus estimable qu’un mort, et +un gentilhomme vaut plus de deux notaires. D’après ce calcul il fallait +ménager le criminel. C’est là une philosophie que je ne prêche pas et +que je déteste; il paraît néanmoins que certains peuples s’en +accommodent;--Dieu sait ce qu’ils deviennent! + +Pirovano espérait que cette affaire bien menée pourrait lui tourner à +bénéfice; et il n’avait pas mal spéculé. Il triompha comme on triomphe +toujours quand on calcule avec justesse. En effet, après avoir menacé, +promis, attendu; après avoir hésité, temporisé et gardé le silence, il +reçut une lettre de la princesse qui autorisait la temporisation du +magistrat. + +Virginie le priait de ne point agir contre le meurtrier, de surseoir à +toute poursuite et de laisser l’Osio en paix. + +Pirovano répondit que les désirs de la princesse étaient pour lui des +ordres; qu’il ferait à sa considération ce qu’il n’aurait accordé à +personne au monde; et qu’il était trop heureux de manquer à son devoir +pour obéir à une si puissante dame, qui certes reconnaîtrait le +sacrifice. + + + + +XV + +La passion.--L’intérêt.--L’Arrighone et l’Osio.--Morale du temps. + + +Osio avait vu la princesse. Comme il avait su la toucher et lui plaire, +la justice se tut devant les passions. + +Chacun sait ce que deviennent les passions menées et exploitées par +l’intérêt; quand le soufflet de celui-ci agite et avive la flamme de +celles-là, de terribles drames éclatent. Ici un confesseur mettait tout +en mouvement. Arrighone était à l’œuvre;--cynique, gras, mafflé, +joufflu, pansu; à l’œil faux; à à la bouche pendante; le vice sur le +front, le mépris sur les lèvres; calomniateur et flatteur; homme +d’intrigue et de maquignonnage; tournant bien la phrase; ayant des +raisons pour tout, sachant par cœur Sanchez et Suarez; impudent et +hypocrite; dînant grassement avec les seigneurs, soupant de confitures +avec les religieuses; servant les voluptés de ceux-ci, soulageant les +consciences de celles-là; haï, recherché, méprisé et ménagé à vingt +lieues à la ronde; homme pratique, commode, utile; homme nécessaire; +homme incomparable. + +L’Osio devinait le mérite et l’utilité de l’Arrighone. Ces deux nobles +âmes s’attirèrent mutuellement et confondirent leurs aspirations. L’Osio +séduisait, l’Arrighone confessait, et les femmes ne se plaignaient pas. + +L’Osio ne se sentit pas très-rassuré quand il eut envoyé Molteno dans un +monde meilleur. Il craignait que la princesse ne prît fait et cause pour +son agent. Cette Espagnole, cousine des princes d’Ascoli, maîtresse +féodale de tout le district, avait la main longue, comme dit le peuple, +et elle pouvait se venger. + +L’Osio confia ses craintes à l’Arrighone. + +«Vous voilà, lui dit le confesseur, embarrassé pour peu de chose! En +vérité je vous trouve trop naïf. Eh quoi! vous êtes jeune, vous êtes +beau, vous savez votre monde; et une telle difficulté vous effraye! +Faites-vous donc aimer de la princesse; ce sera désarmer l’ennemi.» + +La morale du dix-septième siècle admettait ces pratiques, qui +aujourd’hui nous sembleraient ignobles. Gens du dix-neuvième siècle, +nous acceptons l’extrême cupidité et l’extrême bassesse sous l’apparence +de la dignité; mais l’érotisme machiavélique toléré par nos ancêtres +nous déplaît. + +Ils pardonnaient à Jean-Jacques ses tristes passions et ses lâchetés +envers les femmes; Malesherbes pouvait, sans les choquer, apprendre la +_Pucelle_ par cœur; Gœthe servir et partager les fantaisies du duc de +Weymar, comme on le lira[3] dans l’histoire de cette petite cour +poétique et efféminée. + + [3] _Lustige Zeite_. + +Tout change, excepté l’homme même. + + + + +XVI + +Première entrevue de l’Osio et de Virginie de Leyva.--Seconde +entrevue.--Progrès de la passion.--Le démon.--Les amulettes. + + +«J’aperçus ce jeune homme pour la première fois (dit sœur Virginie dans +son interrogatoire) par la fenêtre de la cellule de ma sœur Candida, +chez laquelle je me trouvais; cette fenêtre avait vue sur le jardin. Il +me salua poliment et me fit signe qu’il avait une lettre à m’adresser. +J’étais très-courroucée contre l’assassin de Molteno, et très-décidée à +le poursuivre sans miséricorde. Il avait l’air humble, suppliant, bien +élevé; sa tournure était si noble et si distinguée, que je consentis à +recevoir sa lettre.» + +Elle n’ajoute pas, pauvre princesse! qu’en s’éloignant de la fenêtre +elle s’écria tout émue: «_Si potrebbe mai vedere la piu bella +cosa!_»--_Est-il possible de voir chose plus belle?_ + +Ces paroles, recueillies et répétées par sœur Candida (que l’Arrighone +confessait), assurèrent la victoire de l’Osio. Celui-ci commença par +adresser à Virginie une déclaration brûlante; première lettre qui fut +renvoyée à son auteur. Non-seulement l’Osio y demandait grâce pour la +vivacité de son poignard et la liberté qu’il avait prise de tuer +l’intendant, mais pour son amour, dont il ne cachait pas la véhémente +ardeur. + +Virginie renvoya l’épître et se montra encore à la fenêtre. Puis elle +intima l’ordre à Pirovano de ne point poursuivre. Elle était néanmoins +mécontente, même furieuse de la conduite du jeune homme. + +Il ne se découragea pas, réitéra ses déclarations; et sa seconde lettre +signée de lui, mais que l’Arrighone avait dictée, eut plus de succès que +la première. Sœur Virginie trouva cette épître belle, noble, repentante, +toute confite en douceurs, pleine de modestie, convenable et honnête; en +un mot conforme aux règles établies de la belle passion. + +Elle s’attendrit alors, consentit à voir l’Osio en présence de sœur +Candida, à l’entendre à la grille du parloir, ou plutôt, comme elle le +dit, séparée de lui par deux grilles. + +Elle reconnut bientôt, hélas! que cette présence était dangereuse et +cette voix trop pénétrante; elle résista, languit, tomba malade, garda +le lit assez longtemps, et revint à la fatale fenêtre, vers laquelle une +irrésistible force la poussait. + +«C’était (dit-elle encore) une force vraiment démoniaque. Pour tout l’or +et le trône des Espagnes je n’aurais pas voulu aimer l’Osio. J’allai en +pèlerinage; je me châtiai moi-même: mon sang coula sous la discipline. +L’obsession de cet amour demeurait triomphante. Je voyais partout cet +homme fatal. Je ne dormais plus. Je ne vivais plus. L’Osio voulut un +jour que je consentisse à baiser et toucher de la langue (_colla +lingua_) un bijou précieux, en or et en diamants, qu’il reporta ensuite +à ses lèvres; c’était une amulette que l’Arrighone lui avait fournie, et +qui, trempée dans l’eau bénite, acheva de me vaincre. Il me donna aussi +un livre de la bibliothèque de ce même Arrighone, où il était dit qu’un +laïque peut «entrer sans pécher dans la cellule d’une religieuse, et que +tout le péché consiste pour elle à en sortir». J’étais au désespoir; je +voulais en finir avec la vie.» + +Ces scrupules passionnés de l’âme féminine retardaient le succès de +l’Osio; il n’était pas, selon le langage du temps, maître de la place; +il lui restait encore bien du chemin à faire. Une étrange audace de +l’Arrighone lui vint en aide et leva les obstacles. + + + + +XVII + +Audace de l’Arrighone.--Résolution de Virginie. + + +La correspondance que l’Osio avait engagée avec la princesse suivait son +cours, toujours active, animée, ardente; et la princesse sans aucun +doute était compromise. + +Un jour elle fut très-étonnée de recevoir une épître signée du +confesseur Arrighone, épître insolente et amoureuse, dans laquelle il +déclarait que seul il avait écrit toutes les lettres signées par Osio; +qu’il avait parlé pour son compte, bien que sous une autre signature; +qu’enfin il prétendait être récompensé de ses peines, recueillir les +bénéfices de son éloquence et devenir, un jour au moins, l’amant de la +princesse. + +La réponse de Virginie existe en manuscrit; en voici un fragment: + +«Ah! misérable (lui écrit-elle dans le plus tragique langage et le plus +sonore italien du monde), c’est ainsi que vous vous oubliez et que vous +oubliez Dieu!... Ah! vous croyez me tenir sous votre main? Mais vous n’y +pensez pas, drôle! (_briccone!_) c’est moi qui vous tiens sous la +mienne; et si vous faites un pas de plus, je vous enverrai aux +chiourmes, votre lettre dans la main. Là vous apprendrez qui vous êtes!» + +Par une résolution que les femmes comprendront aisément elle se replia +bien vite vers l’Osio, marcha sur les scrupules, et se donna toute à +lui. + +La servilité du couvent l’y encourageait. La vieille prieure se faisait +sourde, aveugle, et ne voulait rien voir: ni les échelles de l’Osio, ni +la petite sonnette qui suspendue à la porte répondait à un cordon de la +chambre habitée par Virginie, cordon qu’elle agitait pour que l’Osio pût +sortir du cloître; ni l’Osio lui-même, déguisé en religieuse +bénédictine,--costume qui allait bien à la blancheur féminine de son +visage et à ses cheveux blonds;--ainsi déguisé, il entrait au monastère, +appuyé sur deux religieuses qui le protégeaient. + +Quant à l’Arrighone, il laissa la place libre au gentilhomme; gaiement, +avec son gros rire cynique, donnant sa parole d’être à l’avenir plus +sage,--parole qu’il a tenue;--il se retrancha sur ce qui était possible; +resta en bons termes avec son vieil ami l’Osio;--enfin se contenta de +démontrer à sœur Candida, enfant candide comme son nom, la théorie des +cas réservés. Il les développait, les commentait et les appliquait avec +une subtilité trop savante pour que je me permette d’en essayer +l’analyse. + + + + +XVIII + +Quelle vie on menait dans le couvent de Monza.--Catherine de Meda.--Les +légitimés. + + +Autour de la princesse tout s’organise pour servir ses passions. Elle +fascine le couvent, l’épouvante ou le séduit. + +La pauvre vieille prieure, ayant hasardé une seule représentation +timide, fut cassée, dénoncée par l’Espagnole, et contrainte à céder sa +place à une créature de la princesse. Un enfant naquit, celui-ci +mort-né; puis un autre qui vécut, c’était une fille. Le scandale +devenait flagrant. Mais qui eût osé attaquer la _suzeraine_? Une prieure +à sa discrétion, un confesseur prudent, six domestiques vendus, toutes +les religieuses gagnées ou terrifiées, ne laissaient subsister qu’une +difficulté à vaincre, celle de l’état civil qu’il fallait donner aux +pauvres êtres nés ou à naître de la religieuse et de l’Osio. + +Les civilisations très-savantes ont des ressources pour les +circonstances les plus difficiles. Elles prévoient tout, concilient +tout, suffisent à toutes les nécessités et se prêtent à tous les cas. + +Une fille du peuple, Catherine de Meda, Espagnole, entra au couvent +comme servante et prit les enfants sur son compte; puis le comte palatin +Melzi, qui siégeait à Milan avec le privilége (_césarien_) de «légitimer +les enfants qui en avaient besoin (_ampla facultas_, dit la rubrique, +_legitimandi filios naturales_)», délivra le diplôme nécessaire au nom +des Césars; et tout fut dit. + +Ce vieux monde vivait de priviléges: il ne venait à l’esprit de personne +de s’en scandaliser ou de s’en étonner. + +La princesse et son amant continuèrent donc leur train de vie. Virginie +mettait les religieuses à la raison; l’Osio distribuait des cadeaux et +de l’argent; l’Arrighone apaisait les consciences. Si quelque remords se +glissait au cœur de Virginie de Leyva,--vers le temps de Pâques par +exemple, chaque année,--elle fermait sa porte, bouchait l’ouverture qui +du jardin de l’Osio conduisait dans sa chambre, et s’y enfermait; puis +elle jetait les clefs de l’amant dans le puits, pleurait avec amertume +et envoyait à Notre-Dame de Lorette un _ex-voto_ qui existe encore, +représentant «deux petits enfants et une religieuse». + +L’Osio se hâtait alors de faire fabriquer de nouvelles clefs; et les +Sœurs, les domestiques, les associés de la princesse ayant intérêt à ce +que le roman continuât, il reprenait de plus belle; et tout +recommençait. + +Où aboutiront ces impudicités, ces iniquités, ces sottises dont la +première est d’avoir violé la sainteté du cloître pour y enfermer celle +qui ne voulait pas y être? A une traînée de sang; à une longue chaîne de +meurtres sur lesquels je passerai rapidement. + + + + +XIX + +Assassinat de Catherine de Meda.--Une première nuit d’orage.--Assassinat +de Ranieri. + + +La servante Catherine de Meda, maîtresse des plus dangereux secrets de +Virginie, devint insolente et insupportable. En vain essaya-t-on de la +morigéner; elle se plaignait de ce qu’on ne la traitât pas assez bien en +proportion de ses services. Elle menaça: on la punit. Elle était +Espagnole et se vengea. + +Monsignor Barca, visiteur ecclésiastique, viendra demain inspecter le +couvent, qui est en rumeur à cette occasion. Que dira la jeune servante? +Racontera-t-elle le meurtre de Molteno, les soins pastoraux de +l’Arrighone, les hautaines amours de la princesse, les brèches +pratiquées dans les murailles, les enfants légitimés, les déguisements +et les orgies? C’est ce dont elle menace les religieuses, qui, saisies +de frayeur, la forcent de descendre dans un caveau souterrain. Elle crie +par le soupirail; et tour à tour Candida, Benedetta, Ottavia, la +princesse elle-même, vont près d’elle et s’efforcent de la calmer. Elle +ne veut ni se calmer ni se taire. + +C’était encore une de ces nuits d’orage qui ébranlent violemment et la +nature et les organisations du Midi. Catherine de Meda ne voulait pas +entendre raison. + +Osio se présente alors,--poli et gracieux; vêtu de velours brun, dit la +chronique; toque sur l’oreille, épée à poignée d’argent;--il ne raisonne +pas, mais il se rend à l’infirmerie; là il trouve un instrument de bois +et de fer, une espèce de tabouret qui servait aux malades. Il s’en +empare, descend à la cave, frappe Catherine à la nuque, et l’étend morte +savamment sans qu’elle pousse un cri. On la relève, on la dresse, on la +transporte dans une petite cour intérieure; et l’Osio, aidé de deux +nonnes, enlève le cadavre, le cache, l’enterre chez lui; il en détache +la tête, pour effacer s’il le peut l’identité de la personne; enfin il +va lui-même jeter le crâne dans un puits abandonné, à deux lieues de la +ville. + +Le lendemain, monsignor Barca visite le couvent selon sa promesse, prend +des informations et ordonne que les fenêtres des religieuses seront +désormais murées. C’était un peu tard s’en aviser. + +Il était évident que l’Osio, en contractant avec la princesse l’union +illégale et scandaleuse que nous avons décrite, devenait maître à la +fois de la suzeraine et de son pouvoir. Cette situation pouvait offrir +quelques dangers politiques dont les princes d’Ascoli se préoccupèrent; +l’Osio fut conduit à la prison d’État de Pavie, où il passa un mois. + +Mais la suzeraine, qui veillait aux intérêts du prisonnier, obtint des +Sœurs et de la prieure une réclamation en faveur de l’accusé, et une +protestation solennelle attestant la pureté du couvent, «qui jamais, +disaient-elles, n’avait abrité de désordres pareils à ceux que la +calomnie attribuait à Virginie, à l’Osio et aux habitantes du +monastère». + +On relâcha donc le jeune homme, qui mis en liberté rechercha ses +dénonciateurs afin de les punir. Se regardant comme certain qu’un +apothicaire nommé Ranieri avait mal parlé du couvent et de lui, il +chargea un domestique, le _Rosso_, d’infliger un châtiment au coupable. +_Il Rosso_ obéit, et, l’arquebuse en main, mèche allumée, il entra dans +la boutique de l’apothicaire qu’il tua; puis le _Rosso_ prit la fuite. + +La princesse recueillit et cacha l’Osio dans le monastère et dans sa +chambre, où il demeura quinze jours; là on le nourrit et on le choya; un +nommé Dominico Pesen, homme de peine espagnol, s’étant émancipé jusqu’à +faire à ce sujet quelques observations, on le chassa. La prieure, plus +tremblante que jamais, resta en prières au fond de son oratoire. + +Alors seulement;--sept années après le premier assassinat du Molteno, +après les premières manœuvres de l’Arrighone, l’autorité ecclésiastique +fut avertie; la visite de Frédéric Borromée détermina l’arrestation de +Virginie de Leyva; et elle fut conduite à Milan. + + + + +XX + +Condamnation de Virginie de Leyva.--Mort de l’Osio. + + +Nous voici revenus au point d’où nous étions partis: à l’arrestation de +Virginie de Leyva. + +On l’emmène. Tout s’émeut parmi les Sœurs. Les deux complices +principales de l’Osio, celles qui ont enlevé le cadavre, supplient le +jeune criminel de les protéger, de les arracher à leur retraite +dangereuse, de les sauver, de les prendre avec lui, de les cacher. Il y +consent; et c’est alors qu’a lieu l’affreuse scène décrite plus haut, +l’assassinat des rives du Lambro. + +Il se réfugie dans les bois, y organise une bande armée composée de ses +vassaux et de ses domestiques, et de là brave ses juges et ses +examinateurs. + +Cependant le procès se poursuit; la _signora di Monza_ est condamnée à +la prison perpétuelle et murée; l’Arrighone aux galères pour trois +années seulement; certes, il méritait mieux, ayant tout conduit. + +L’Osio, condamné à mort par contumace, exilé, proscrit, sa tête mise à +prix pour cent écus; sa maison rasée; soutint, du milieu des forêts où +il errait avec sa troupe, une guerre acharnée contre le cardinal et le +gouverneur. Il revint une nuit à Monza, abattit, aidé des siens, la +colonne d’_infamie_ que le tribunal avait fait ériger sur l’emplacement +de sa maison; réclama justice (il s’exprimait ainsi dans une lettre de +la plus spirituelle impudence), au nom de la princesse et de ses droits; +et il aurait pu se maintenir ainsi longtemps, si, las d’habiter les rocs +des Apennins et de vivre hors la loi, il ne s’était avisé d’une +étourderie qui le perdit. + +Un de ses jeunes compagnons de plaisir habitait Monza. Gentilhomme comme +l’Osio, et maître de sa fortune, il n’avait nul besoin des cent écus que +le _grido_ (proclamation) du comte de Fuentès offrait à qui livrerait le +criminel mort ou vif. + +L’Osio, très-lié avec cet aimable voluptueux et qui avait couru avec lui +les aventures de jeunesse, eut la malencontreuse idée de lui rendre +visite; il espérait échanger les ennuis de la vie sauvage contre les +douceurs d’une hospitalité passagère. Il vint donc demander asile à son +ancien camarade, qui jura sur le crucifix de ne pas le trahir. + +L’ami l’ayant accueilli avec joie se fit raconter les aventures de +l’exilé; on n’oublia pas l’histoire cruelle de cette servante tuée avec +l’instrument de fer et de bois dont j’ai parlé. L’ami voulait être au +courant de tout; l’Osio donc lui fit, sans réticences, une confession +complète et détaillée de tous ses actes depuis près de dix ans. + +Ce récit les amusa fort; quinze jours se passèrent; on vivait bien; une +chère délicate, et de bonne musique que l’un et l’autre aimaient +égayaient et charmaient leur retraite. + +«Mon cher Osio, dit un soir le gentilhomme à son hôte proscrit, j’ai de +très-bon vin dans ma cave; des vins rares, de qualités diverses, et fort +bien classés; il faut que je vous les montre. + +--Très-volontiers», répondit l’Osio. + +Et il descendit dans le caveau, en costume de convive, sans dague et +sans armes. Son ami le précédait; deux domestiques le suivaient. + +La porte se referma aussitôt. Dans le fond du caveau l’Osio aperçut un +capucin debout, prêt à recevoir ses derniers aveux et à lui conférer +l’extrême-onction. Bâillonné par son ami et garrotté par les +domestiques, il ne put tenter aucune résistance contre les bourreaux, +qui firent de lui ce qu’ils voulurent. On avait eu l’ingénieux soin et +la précaution merveilleuse de fabriquer d’avance un instrument de bois +et de fer exactement semblable à celui qui avait servi à tuer Catherine +de Meda. + +On plaça le condamné dans la même position où la servante avait reçu le +coup mortel. Ensuite on le frappa comme elle sur la nuque; et il expira. + +Le lendemain au lever du jour, la tête de l’Osio, cette belle tête +blonde, souriante, digne de la statuaire,--_la bella cosa_ de Virginie +de Leyva, détachée du tronc--surmontait la porte principale et le mur en +ruine de Monza. + +L’ami touchait le prix du sang. + + * * * * * + +Ainsi périt l’Osio. Ainsi finit ce drame. + +La longue expiation chrétienne de Virginie en est le complément lugubre, +tragique, divin, et dix années plus tard elle existait encore, toujours +immobile et captive, dans sa prison murée. Là elle reçut jusqu’à sa mort +un peu de pain et d’eau à travers une lucarne; et _pleurant sans cesse, +priant Dieu sans cesse_, dit le cardinal Borromée (qui écrivit à ce +sujet à son frère une lettre touchante et terrible), elle mourut--_come +una santa_. + + + + +XXI + +Galilée. + + +A la même époque où l’Osio et sa canaille dévouée assassinaient qui leur +déplaisait; où le prêtre Arrighone se rendait digne des galères; où la +princesse cloîtrée faisait assommer sa domestique par son amant; à cette +même époque vivait du côté de Florence dans la villa d’Arcetri un doux +et innocent philosophe, qui consultait les astres, interrogeait la +nature et en établissait définitivement les lois véritables et +éternelles. + +Pendant les sept années où l’Osio et ses complices eurent liberté de +commettre leurs infamies, les rivaux et les envieux du philosophe +martyrisèrent à loisir leur ennemi. Ils empoisonnèrent sa vie, +l’humilièrent pendant les vingt années qui suivirent, et s’armant du +pouvoir dans un monde apathique et lâche, ils le retranchèrent de la +société humaine. + +Il s’appelait Galilée. + + + + +CONCLUSION + + +I + +La décadence italienne.--Leçons qu’elle fournit.--Explorateurs, +archéologues, voyageurs.--Commentateurs récents.--MM. Dennistoun, de +Reumont, Rawdon Browne, etc. + +J’ai lu, relu, médité longtemps le procès italien de Virginie et de +l’Osio. Je me suis attardé au milieu de ces féroces et doux personnages; +bien élevés, instruits, subtils, et qui mettaient tant d’esprit au +service de leurs passions. Ce spectacle m’a effrayé, étonné et fait +beaucoup penser. + +Pourquoi, me suis-je demandé, l’innocent et grand philosophe est-il +traité si cruellement, pendant que les monstres impunis étalent leurs +crimes au grand jour de cette société indifférente et blasée? + +L’iniquité efféminée et l’apathie féroce ne seraient-elles pas les +conditions inévitables des sociétés en décadence? + +Comment, par quels degrés la noble Italie a-t-elle pu descendre dans cet +abîme de lâchetés et de misères? + +Alors je me suis mis à étudier, non-seulement les chroniques anciennes, +mais les épistolaires originaux et les voyageurs récents. + +Ces explorateurs, ces analystes de l’Italie composent une cohorte ou +plutôt une armée. De tous les replis de l’Europe, de tous les rivages de +la jeune Amérique, des hommes studieux sont accourus, tous empressés et +ardents à résoudre l’énigme qui m’intéresse. + +Un Écossais, M. Dennistoun, a compulsé les archives de la maison d’Este. + +Vingt collecteurs et annotateurs, Hurter, Tommaseo, Cigogna, Alberi, +Marsand, Rawdon Browne, ont publié les relations des ambassadeurs +italiens. + +M. Alfred de Reumont, envoyé de Prusse à Florence, a consacré des +recherches infatigables (_Beitræge zur italienische Geschichte_) aux +familles, aux souvenirs, aux antiquités du moyen âge italien. + +De ces mille volumes ressort avec éclat la grandeur du génie italien; il +ne se repose pas; incessamment il se renouvelle; après Machiavel, +Galilée; après Galilée, Vico; après Vico, Spallanzani et Volta. C’est +une fécondité qui ne tarit pas. Remuez du pied ces poussières de vingt +siècles et ces couches superposées de civilisations jadis florissantes; +il en jaillit des milliers d’étincelles et des lumières miraculeuses; +surtout il en ressort cet enseignement profond, digne d’être médité par +tous les philosophes et répété à tous les peuples; enseignement qui +résoud la question que j’ai posée, et pour lequel j’ai écrit ce livre: + +Que rien ne remplace l’éducation sociale; + +Et que celle-ci repose exclusivement sur l’homme individuel, sa dignité, +sa force morale et sa valeur propre. + + +II + +La morale du dehors et la vraie morale.--Vieux monde social de l’Italie. + +Repassons en effet, scène à scène, acte par acte, cette série +d’atrocités et d’infamies. + +Nous reconnaîtrons que personne n’a conscience de ses crimes; que, sous +l’apparence d’une éducation chrétienne, toutes ces âmes sont sauvages et +abâtardies; que chacune se dirige avec l’ardeur farouche d’une bête de +proie et la ruse envenimée d’un reptile vers son but de passion et +d’intérêt; que tous ces hommes méprisent l’équité, vénèrent l’intrigue +et se courbent sous ce qui les opprime. + +Ils ne croient pas à la justice, ils ne croient qu’à la force. + +Le poignard qui tue est une force, et ils l’estiment. Le poison remplace +avantageusement le poignard. Si vous êtes noble, riche, apparenté, vous +valez quelque chose. Ces ressources vous manquent-elles; usez de la +bassesse et de l’intrigue: ce sont aussi des puissances. + +Mais avec le travail seul ou le talent, avec l’honneur ou la probité +seuls, n’attendez que mépris; et si vous froissez le dernier misérable, +puissant ou riche, une bonne mousquetade va vous apprendre à vivre. + +Voilà sur quels principes les contemporains de Machiavel, puis ceux de +Galilée, dirigent leur conduite. Terribles sauvages dans une +civilisation aussi raffinée que possible, et barbare en effet. + +Les Osio, les Arrighone et leurs amis, les cardinaux de Rome qui +délaissent Galilée, les savants florentins qui l’entraînent dans le +piége parlent latin et quelquefois grec. Ils écrivent un italien +très-pur. Ils sont sophistes, littérateurs, avocats. Osio, du sein des +bois où il est caché, adresse au cardinal-archevêque une lettre tissue +de ruse machiavélique et de sombre véhémence; merveille de fourberie et +de beau style. La suzeraine amoureuse ne commet pas une faute de +grammaire ou d’orthographe; elle pratique exactement sa religion, +connaît l’histoire, lit les poëtes; elle aime les arts. Elle est +lyrique; sait les convenances, le beau monde, l’art de vivre; elle se +fait respecter, se fait compter; de son âme impérieuse émanent parfois +des accents pleins d’éloquence et de grandeur. + +Jamais ces personnages affreux ne blessent la décence. Ils possèdent à +fond la grâce, l’élégance, la morale _du dehors_; ils conservent la +belle tenue, le bon air dans le crime, la dignité grave. La boucherie +abominable commise dans ce caveau par cinq religieuses et un gentilhomme +est exécutée avec mesure; point de cris, de gros mots; aucun bruit, +aucun scandale. On sait vivre; il serait de mauvais goût que le sang +parût; aussi s’arrange-t-on pour qu’il fasse tache le moins possible. + +Ils ont leur morale qui est la grâce extérieure et la politesse; ils ont +leur religion de formule et de pratiques. Ils ont leur littérature, le +_seicentisme_ dont les coryphées, Marini, Doni, cent autres génies +maniérés, effrénés ou emphatiques ont usurpé la renommée, envahi les +Académies et fait grand bruit dans leur temps. + +En un mot, ils sont fins, artistes, spirituels, aimables, pieux, +délicats, prudents, instruits, courageux, polis, amateurs du luxe et du +beau luxe; ils s’envoient des gants de soie brodés dans des corbeilles +d’or et écoutent très-régulièrement les offices; ils lisent les auteurs +à la mode et font de la musique et des vers. + +Mais ils ne sont pas vrais. + +Ils ne sont pas libres. + +Ils ne sont pas justes. + +Les habitants manquent aux cités, les bras aux campagnes. Les murailles +des villes tombent en ruines; à cinq lieues de Monza, sur la grande +route, vous rencontrez une maison béante et déserte; les âmes pleines de +passions et vides de devoirs sont encore plus désolées que les édifices; +la charité en est absente; on ne veut pas recueillir, de peur de se +compromettre, les femmes blessées et mourantes; les bourgeois rentrent +chez eux plutôt que de donner asile aux malheureux. Le prêtre use du +confessionnal pour servir les amours d’une religieuse et les siens +propres; l’ami trahit l’ami dont il livre la tête pour cent écus; avec +l’eau bénite on baptise des amulettes. Enfin le valet de l’homme +puissant va dans les rues, l’arquebuse en main, la mèche au rouet, +résolu à tuer l’homme désigné par son maître. + +Malheureux les peuples dont la vie sociale est telle; chez qui la force +morale des individus ne réagit plus contre les mœurs de tous; et qui ne +renouvellent pas leur sève vitale par l’ordre et la bonté! + +Inondée vingt fois des flots de la conquête étrangère, l’Italie a eu +beau crier: _Mort aux conquérants!_ Elle n’a jamais pu se dégager des +_Straniere genti_! c’est son cri de douleur. Machiavel pleurait en le +répétant; Filicaja le redisait en beaux vers; Alfieri le mêlait à ses +sanglots et à ses fureurs. + +Aussi depuis dix siècles qu’elle essaye en vain de chasser les vautours +n’a-t-elle pu reconquérir la force sociale et l’indépendance. Il lui en +est venu de tous les points de l’horizon! Voici Theodorick, ou si l’on +veut _Teut-rick_, un Goth; voici un Scandinave devenu Romain et Gaulois, +Guiscard, ou _Weisshardt_; et _Walter de Brienne_ (Gaultier) le +Gallo-Romain; et le Hongrois (_André le Hun_) qui a épousé Jeanne de +Naples;--sans compter des milliers d’autres étrangers,--papes, généraux, +cardinaux, aventuriers, artistes, savants et soldats. + +L’éclat des arts, la splendeur et la variété des talents, la grandeur +même des caractères n’ont pu sauver l’Italie. Depuis la chute de Rome et +son découronnement sous Constantin la maîtresse du monde a subi la +torture. Tout chez elle a été douloureux, surtout le pontificat. + +Le pape anglais _Breakspear_, celui qui força le fils des Hérules à lui +tenir l’étrier, s’écriait avec trop de raison: + +«--La tiare _brille_... savez-vous pourquoi? C’est qu’elle _brûle_.» + + +III + +Enseignements de l’histoire.--La belle Italie.--Champs de carnage.--La +décadence morale.--La Force reine. + +Ainsi meurent les peuples qui n’estiment que la force ou la ruse. Dès +que la résistance virile manque à individu, vous n’avez rien à espérer +d’une nation, quelque généreuse, courageuse et intelligente que vous la +supposiez, quelle que puisse être la perfection morale des doctrines +qu’on lui impose ou qu’elle accepte. + +Du jour où l’Italie a subi le joug des conquérants étrangers, elle a été +perdue. Elle a plus adoré le pouvoir que la justice; elle a créé des +milliers d’âmes essentiellement dépravées, aussi fatalement perdues que +celles de l’Osio et de Virginie, n’ayant de goût que pour la ruse et la +force, comme les Grecs du Bas-Empire, les Chinois actuels et les +Orientaux dégénérés. Les crimes du couvent de Monza ne procèdent pas +d’une autre source. Là il n’y a de morale que l’égoïsme et de droit que +la victoire. On permet tout à la princesse espagnole; le couvent lui +appartient plus qu’à la prieure. Tout plie devant la suzeraine; elle a +sa cour, ses esclaves, ses religieuses affidées, ses séides. + +L’Arrighone est puissant à sa manière; un homme subtil, rusé, captieux, +dangereux, cauteleux; par conséquent respectable. L’Osio est un petit +prince asiatique; il peut tuer autour de lui tous ceux qui le gênent. Il +est riche et gentilhomme; il s’est fait sa bande, son groupe, son +bataillon de dévoués. Il vit dans sa citadelle, c’est-à-dire dans sa +maison, avec un valet qui assassine, un autre qui enterre, et un autre +qui porte les messages d’amour. + +Monde social qui peut être fort civilisé, très-élégant, et qui n’en est +pas moins exécrable. + +L’individu disparaît. L’âme humaine réduite en poussière ignoble n’est +plus que l’élément sans valeur de je ne sais quelle pâte politique jetée +dans le moule de l’État.--Ce phénomène méritait d’être observé et +analysé; c’est ce que je me suis proposé dans ce livre. + + +FIN. + + + + +TABLE + + + Préface v + I.--M. Dandolo dans les déserts d’Archisate.--La solitude + des Apennins et l’archéologie 1 + II.--Un vieux procès 9 + III.--L’Italie au commencement du dix-septième siècle 15 + IV.--Procès de la signora de Monza.--Pièces de ce + procès.--Comment le roman est moins romanesque et + moins touchant que la vérité 21 + V.--Virginie de Leyva.--Son portrait.--Antoine de Leyva, son + grand-père.--Don Martin, son père.--Éducation de + Virginie de Leyva 27 + VI.--L’Italie devenue espagnole.--Effets de la conquête et de + la servitude 39 + VII.--Le confesseur des religieuses.--Caractère et portrait + d’Arrighone.--Intérieur du couvent.--La ville.--Ses + habitants.--Osio degli Osii 45 + VIII.--Dernières conséquences du moyen âge italien 57 + IX.--Situation et luttes de la papauté.--Charles et Frédéric + Borromée.--Visite de Frédéric Borromée au couvent de + Monza.--Premier interrogatoire de Virginie de Leyva 63 + X.--Le drame des bords du Lambro.--Ottavia Ricci et + Benedetta Homati.--Deux assassinats et leurs + conséquences.--L’égoïsme de la servitude 75 + XI.--Résurrection des deux religieuses.--L’indifférence + publique 81 + XII.--Confession de Virginie de Leyva.--Les mœurs publiques + et leurs causes 95 + XIII.--La prieure Saccha.--Les religieuses de + Sainte-Marguerite.--Isabella degli + Ortensii.--Assassinat de Molteno 99 + XIV.--Suites de l’assassinat de Molteno.--Pirovano.--Lettre de + la princesse 107 + XV.--La passion.--L’intérêt.--L’Arrighone et l’Osio.--Morale + du temps 115 + XVI.--Première entrevue de l’Osio et de Virginie de + Leyva.--Seconde entrevue.--Progrès de la passion.--Le + démon.--Les amulettes 125 + XVII.--Audace de l’Arrighone.--Résolution de Virginie 131 + XVIII.--Quelle vie on menait dans le couvent de Monza.--Catherine + de Meda.--Les légitimés 139 + XIX.--Assassinat de Catherine de Meda.--Une première nuit + d’orage.--Assassinat de Ranieri 147 + XX.--Condamnation de Virginie de Leyva.--Mort de l’Osio 157 + XXI.--Galilée 167 + + CONCLUSION + + I.--La décadence italienne.--Leçons qu’elle + fournit.--Explorateurs, archéologues, + voyageurs.--Commentateurs récents.--MM. Dennistoun, de + Reumont, Rawdon Browne, etc. 173 + II.--La morale du dehors et la vraie morale.--Vieux monde + social de l’Italie 181 + III.--Enseignements de l’histoire.--La belle Italie.--Champs + de carnage.--La décadence morale.--La Force reine 195 + + +FIN DE LA TABLE. + + +PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. + + + + +LIBRAIRIE POULET-MALASSIS ET DE BROISE + +PUBLICATIONS NOUVELLES + + + LES FLEURS DU MAL, par Charles Baudelaire. 2e édition + augmentée de trente-cinq poëmes nouveaux. 1 volume in-12 3 fr. + + LES TROISIÈMES PAGES DU JOURNAL LE SIÈCLE, portraits modernes + par Taxile Délord. 1 volume in-12 3 fr. + + LES GRANDES FIGURES D’HIER ET D’AUJOURD’HUI, par Champfleury. + Balzac, Gérard de Nerval, Courbet et Wagner. 1 volume in-12 3 fr. + + VOYAGE DANS LA SUISSE FRANÇAISE ET LE CHABLAIS, par Alfred de + Bougy. 1 volume in-12 3 fr. + + LETTRES SATIRIQUES ET CRITIQUES, par Hippolyte Babou. + 1 volume in-12 3 fr. + + HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA CONVENTION, par Eugène Maron. + 1 volume in-12 3 fr. + + LE MALHEUR D’HENRIETTE GÉRARD, par Duranty. 1 volume in-12 3 fr. + + LES SERMONS DU PÈRE GAVAZZI, chapelain de Garibaldi, traduits + de l’italien par Félix Mornand. 1 volume in-18 2 fr. + + LA MER DE NICE, Lettres à un ami, par Théodore de Banville. + 1 volume in-18 2 fr. + + PERSONNAGES ÉNIGMATIQUES, HISTOIRES MYSTÉRIEUSES, par Bulow, + traduits de l’allemand par Duckett. 3 volumes in-18. + Le volume 3 fr. 50 c. + + +PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77395 *** |
