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diff --git a/77395-h/77395-h.htm b/77395-h/77395-h.htm new file mode 100644 index 0000000..94cdef4 --- /dev/null +++ b/77395-h/77395-h.htm @@ -0,0 +1,2693 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Virginie de Leyva | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.titre { font-size: 70%; font-style: italic; line-height: 1.2em; + font-weight: normal; display: inline-block; padding-top: 1em;} +h3 .titre { font-size: 80%; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +.blk { display: inline-block; line-height: 1.2em; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; text-indent: 0; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; padding-top: .7em; padding-bottom: .7em; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w3 { width: 4em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77395 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em">VIRGINIE DE LEYVA</h1> + +<p class="c">ou<br> +<span class="i large">INTÉRIEUR D’UN COUVENT DE FEMMES</span><br> +<span class="i">EN ITALIE</span><br> +<span class="small i">AU COMMENCEMENT DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE</span><br> +<span class="xsmall">D’APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX</span></p> + +<p class="c">par<br> +<span class="large">PHILARÈTE CHASLES</span><br> +<span class="xsmall blk">PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE,<br> +CONSERVATEUR A LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE.</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +POULET-MALASSIS ET DE BROISE, ÉDITEURS<br> +7, <span class="xsmall">RUE DE RIGNEMEU</span>, <span class="xsmall">ET PASSAGE MIDÈS</span>, 36</p> + +<p class="c">1861<br> +<span class="small">Tous droits réservés</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em xsmall">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c" id="portrait"><img src="images/illu.jpg" alt=""><br> +VIRGINIE de LEYVA</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 id="c0" title="Préface"> </h2> + +<p class="c top4em">A<br> +<span class="xlarge">W. MAKEPEACE THACKERAY</span><br> +<span class="xsmall">AUTEUR DE</span><br> +<span class="small"><i lang="en" xml:lang="en">VANITY-FAIR</i>, <i>ESMOND</i>, <i>PENDENNIS</i>,</span><br> +<span class="xsmall">ETC., ETC.</span></p> + + +<p class="i">Vous avez, dans d’admirables fictions +aussi historiques que l’histoire, +mon cher Thackeray, donné la chasse +aux plus grands vices de notre pays et +de toutes les sociétés humaines, l’hypocrisie, +l’égoïsme et la cruauté de l’âme. +Votre Rébecca l’intrigante et votre +vieux Seigneur voluptueux doivent vivre +autant que la langue anglaise.</p> + +<p class="i">Laissez-moi placer sous votre protection +et recommander à votre sagacité +philosophique un récit vrai, qui +offre les mêmes enseignements terribles +et salutaires. J’ai trouvé vivant et +tragique, dans le dossier authentique +d’un vieux procès italien, le drame suivant +que j’ai simplement commenté, à +mesure que les personnages naissaient +devant moi, développaient leurs caractères +et faisaient éclater leurs passions. +Je suis certain qu’il vous intéressera. +La profondeur et la finesse de votre +esprit saisiront sans peine les questions +morales qui ressortent de l’état +social que ce récit étrange révèle.</p> + +<hr> + + +<p class="i">L’élégance des mœurs est-elle la civilisation ?</p> + +<p class="i">Que faut-il entendre par le mot +« <i>civilisation</i> » ?</p> + +<p class="i">Est-ce la régularité de la législation, +l’éclat des arts, l’éducation littéraire, +le luxe ou la richesse, l’industrie ou +le commerce ? Est-ce la forme du gouvernement, +l’exactitude de l’administration +ou la sévérité de la formule religieuse ?</p> + +<p class="i">Ne serait-ce pas plutôt du degré de +force morale chez les individus, de vérité +dans les âmes, de sympathie et de +simplicité dans les relations que dépend +la civilisation réelle ? Et tout +peuple qui s’éloigne de ces principes +ne retourne-t-il pas à la barbarie ?</p> + +<hr> + + +<p class="i">Je serais assez de cet avis. Vous-même +ne m’accuserez pas de paradoxe ; +imputation banale, qui si elle était admise +détruirait toute analyse, abolirait +tout examen et serait mortelle à +toute raison. Vous ne m’accuserez pas +non plus de nourrir des tendances immorales +parce que j’ai reproduit dans +leur sanglante vérité les scènes des +bords du Lambro et les faits et gestes +du confesseur Arrighone. Si quelqu’un +m’accusait ou d’intentions contraires à +la religion, ou de vues socialistes et démocratiques, +parce que j’ai signalé les +résultats de la fausse éducation des +peuples, résultats que j’ai pris sur le +fait dans ces documents oubliés ; vous +seriez, je n’en doute pas, le premier à +me défendre. Vous protesteriez avec moi +et comme moi contre ces dangereuses +banalités.</p> + +<p class="i">Vous diriez avec moi que la formule +n’a rien de commun avec la religion ;</p> + +<p class="i">Que la discipline extérieure n’a rien +de commun avec la morale ;</p> + +<p class="i">Que la gravité de l’hypocrite n’a +rien de commun avec le développement +intérieur de l’homme ;</p> + +<p class="i">Et que Fénelon a vu juste quand il +a déclaré que notre vie morale tout +entière dépend du centre et du fonds +même de l’âme :</p> + +<blockquote> +<p>« Celui (dit ce sublime et tendre penseur), qui voudrait +nourrir ses bras et ses jambes en y appliquant +la substance des meilleurs aliments ne se donnerait +jamais aucun embonpoint ; il faut que tout commence +par le centre, que tout soit d’abord dans l’estomac, +qu’il devienne chyle, sang et enfin vraie chair. C’est +du dedans le plus intime que se distribue la nourriture +de toutes les parties extérieures. L’<i>amour</i> est +comme l’estomac, l’instrument de toute digestion. +C’est l’<i>amour</i> qui digère tout, qui fait tout sien, et +qui incorpore à soi tout ce qu’il reçoit ; c’est lui qui +nourrit tout l’extérieur de l’homme dans la pratique +des vertus. Comme l’estomac fait de la chair, du +sang, des esprits pour les bras, pour les mains, pour +les jambes et pour les pieds, de même l’amour… +renouvelle l’esprit de vie pour toute la conduite. Il +fait de la patience, de la douceur, de l’humilité, de la +chasteté, de la sobriété, du désintéressement, de la +sincérité et généralement de toutes les autres vertus +autant qu’il en faut pour réparer les épuisements +journaliers. Si vous voulez appliquer les vertus par +dehors, vous ne faites qu’une symétrie gênante, qu’un +arrangement superstitieux, qu’un amas d’œuvres +légales et judaïques, qu’un ouvrage inanimé. C’est +un sépulcre blanchi : le dehors est une décoration +de marbre, où toutes les vertus sont en bas-relief ; +mais au dedans il n’y a que des ossements de morts. +Le dedans est sans vie ; tout y est squelette ; tout y +est desséché, faute d’onction. Il ne faut donc pas +vouloir mettre l’amour au dedans par la multitude +des pratiques entassées au dehors avec scrupule ; +mais il faut au contraire que le principe intérieur +porte la nourriture du centre aux membres extérieurs +et fasse exercer avec simplicité, en chaque occasion, +chaque vertu convenable pour ce moment-là. »</p> +</blockquote> + +<p class="i">C’est le contraire ; c’est la « <i>superstition +symétrique</i> », et « <i>l’amas des +vaines formules</i> », ce sont les « <i>convenances +et les vertus en bas-relief</i> », +qu’on est aujourd’hui tenté de soutenir +en France, et que beaucoup de gens +mettent en pratique. Puissé-je, à votre +exemple, mon cher Thackeray, et sans +me faire plus que vous personnage +vertueux où génie politique, affaiblir +ou diminuer quelques-unes des tendances +que je crois le plus fatales à +mon pays et à mon temps ; — puissé-je +encourager quelques âmes à sortir de +l’indifférence suprême où s’endorment, +à l’abri des formules vaines et sous l’éclat +extérieur du luxe et des arts, les +sociétés défaillantes !</p> + +<p class="sign i small">PHILARÈTE CHASLES.</p> + +<p class="ind small">Paris, Institut. — 15 février 1861</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">I<br> +<span class="titre">M. Dandolo dans les déserts d’Archisate. — La solitude +des Apennins et l’archéologie.</span></h2> + + +<p>Je connais un savant italien qui a publié +quelques grands ouvrages en dix +volumes : — l’<i>Histoire de la Pensée +humaine</i>, <i>Rome et les Papes</i>, — et +qui se délasse en consultant les archives +de Milan, de Monza, de Pavie et du +Tyrol, pour en extraire quelques curiosités +vieilles et nouvelles, utiles à l’histoire +des hommes et de son pays. Il se +nomme Dandolo. Il s’entend aussi bien +à ce métier que ses aïeux les doges à +gouverner leur république. C’est un +écrivain et un penseur. Toutes ses conclusions +ne me persuadent pas, tant +s’en faut. Mais il est ingénieux et enthousiaste, +plein d’idées, d’érudition et +de sincérité.</p> + +<p>Vers l’année 1850, ce savant s’était +renfermé dans une solitude des Apennins +qui est sa propriété ; <i lang="it" xml:lang="it">al déserto</i>, +comme il le dit, <i lang="it" xml:lang="it">tra’i monti d’Archisate</i>. +La maison, jadis occupée par des +moines Camaldules, s’appelle la <i lang="la" xml:lang="la">Casa +de’ morti</i>, parce qu’ils y sont enterrés.</p> + +<p>Là le descendant des doges poursuit +son travail d’alchimie érudite ; ce +plaisir qui charmait Nodier, Walter +Scott et les esprits de même espèce ; +plaisir délicat et passion à la fois ; Walter +Scott n’en connaissait pas de plus +vif ; c’est ainsi que dans les dossiers +d’un ancien procès il a recueilli le sujet +et le premier germe de sa <i>Fiancée de +Lammermoor</i>.</p> + +<p>La méditation et la solitude portent +des fruits merveilleux ; et je voudrais +que mes contemporains, qui vivent si +vite, qui tirent grand parti de l’activité, +de la spéculation et du mouvement +des affaires, — toutes choses +très-bonnes, — n’en vinssent pas à +condamner et à maudire la méditation +et la solitude. Non, elles ne sont point +l’apanage d’esprits étroits, d’humoristes +ridicules, de pauvres diables, de +méprisables philosophes, et de rêveurs +impuissants.</p> + +<p>Si l’on s’obstinait à les bannir, l’étude +pourrait s’en ressentir un jour : les +arts déclineraient ; l’industrie, faute de +se retremper aux sources spirituelles, +perdrait sa force de renouvellement et +la production matérielle en souffrirait.</p> + +<p>A l’ombre des sapins et des châtaigniers +de son domaine M. Dandolo poursuivait +ses études favorites ; montant +et descendant de petits sentiers praticables +seulement pour les charbonniers +du canton et pour les savants +qui rêvent ; lisant, feuilletant, annotant +des parchemins déterrés dans je +ne sais quelle armoire de couvent ; rentrant +dans sa cellule pour classer ses +trouvailles ; en ressortant pour continuer +son déchiffrement et ses annotations, +« au bruit de ruisseaux innombrables, +dit-il ; avec accompagnement +de mille oiseaux perchés dans les branches +gigantesques et sous les énormes +hêtres » ; — <i lang="it" xml:lang="it">dove l’incessante romore +dell’ acque correnti si maritava al +canto d’infiniti uccelletti</i>…</p> + +<p>Heureux comme un roi ; — mais cette +expression est bien vieillie ; — plus +heureux qu’un doge ; il oubliait le +monde qui continuait ses révolutions.</p> + +<p>Il recueillait et annotait les documents +authentiques que je vais résumer, +documents précieux pour l’histoire +générale de l’Europe et celle du +développement de ses sociétés au Nord +et au Midi.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +<span class="titre">Un vieux procès.</span></h2> + + +<p>S’occuper d’un vieux procès, oublié +dans le pays même où s’est joué le +drame, serait oiseux et presque ridicule, +si le travail archéologique du +chevalier Dandolo ne faisait partie de +ce mouvement d’érudition européenne, +surtout méridionale, servi depuis le +commencement du siècle par les hommes +les plus savants et les plus ingénieux +d’Espagne et d’Italie ; — et si +les <i lang="it" xml:lang="it">Promessi Sposi</i> de Manzoni n’avaient +pas popularisé le sujet et les acteurs, +tout en affaiblissant l’intérêt moral et +historique de ces vieux documents.</p> + +<p>Leurs terribles péripéties et leurs +drames sanglants appartiennent à l’histoire +générale, comme je l’ai dit.</p> + +<p>Ce sont des leçons importantes, des +enseignements graves, non sur la politique +présente, mais sur la politique du +passé qui à enfanté celle d’aujourd’hui ; — sur +la religion dépravée qui a fait +tant de mal à l’idée divine et à l’idée +chrétienne ; — sur l’éducation des femmes ; — sur +la décadence des grands +peuples ; sur la liberté détruite et l’esclavage +séculaire.</p> + +<p>Enfin ces documents éclairent l’histoire +des mœurs, des âmes, des idées et +des esprits, qui vaut assurément mieux +que cette autre histoire, amas de dates +confuses et de faits stériles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +<span class="titre">L’Italie au commencement du dix-septième siècle.</span></h2> + + +<p>Étrange époque, le commencement +du dix-septième siècle, surtout au Midi, +particulièrement en Italie ! Le Nord ne +faisait alors qu’imiter faiblement ces +saturnales italiennes, aussi bouffonnes +que lugubres.</p> + +<p>Les peuples du Midi, possédant depuis +longtemps une civilisation élégante, +raffinée et vicieuse, poussaient à bout +ce raffinement, allaient du même pas +au grotesque et au crime, se drapaient +dans l’emphase et commettaient mille +atrocités puériles.</p> + +<p>Chez nous Callot, Cyrano de Bergerac, +Saint-Amant copiaient avec plus +ou moins d’esprit et de talent ce dévergondage +méridional. La corruption +italienne était profonde et invétérée ; +la nôtre, toute d’imitation et de mode, +s’arrêtait à la surface. Le Maderno, le +Bernin, le Borromini, le poëte Marini, +sur lesquels nous nous modelions entre +1600 et 1640, nous révoltèrent +bientôt ; la France se replia sur les +anciens : elle en avait assez de l’orgie et +revint à la raison. Notre inconstance +naturelle nous sauvait encore une fois. +La folie sérieuse des autres n’avait été +pour nous qu’un intermède.</p> + +<p>L’Italie eut plus de peine à se dégager +de cette glu brillante de vice +allié au mauvais goût, de fausse poésie +alliée aux vices de l’âme ; — <i lang="it" xml:lang="it">Sociale +bruttura… eta di tronfi poeti e di +morie, d’artisti barocchi e di streghe, +di lanzichinecchi e d’avvelenatori</i> ; — ainsi +parle M. Dandolo de cette époque +italienne.</p> + +<p>Toute indépendance politique était +morte dans la Péninsule ; si les étrangers +se battaient comme à l’ordinaire +dans la haute Italie qu’ils couvraient +de sang, ce n’était pas pour sauver la +victime, c’était pour se disputer la proie.</p> + +<p>Les Espagnols dominaient sans contrôle +à Milan et à Naples ; une seule +ruine de grandeur libre se laissait entrevoir +dans la pénombre : c’était Venise.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +<span class="titre">Procès de la <span lang="it" xml:lang="it">signora</span> de Monza. — Pièces de ce procès. — Comment +le roman est moins romanesque +et moins touchant que la vérité.</span></h2> + + +<p>Poursuivons donc l’étude de la conquête +espagnole et de son influence +sur la situation morale de l’Italie.</p> + +<p>Ce sont toujours les femmes qui caractérisent +les mœurs. Ici le témoin et +le symbole du temps est une religieuse, +espagnole de race, italienne par +l’éducation ; la <i lang="it" xml:lang="it">Signora di Monza</i>, — de +son vivant et en religion <i lang="it" xml:lang="it">Suor +Virginia Maria</i>, — petite-fille d’Antoine +de Lève, ou de Leyva, dont parle +Brantôme.</p> + +<p>Il y a peu d’années encore une colonne +érigée par la justice en mémoire +des catastrophes dont la Sœur +Virginie fut cause subsistait dans le +bourg ou la cité de Monza ; les religieuses +de Sainte-Marguerite ont obtenu +la suppression de cette colonne +infâme qui perpétuait la mémoire coupable +de Sœur Virginie.</p> + +<p>Ripamonti, dans son Histoire du Milanais +(<i lang="it" xml:lang="it">Storia Patria</i>), parle d’elle en +beau latin ; Manzoni l’a placée épisodiquement +dans ses <i lang="it" xml:lang="it">Promessi Sposi</i> ; +elle est le personnage principal du roman +de Rosini, la <i lang="it" xml:lang="it">Signora di Monza</i>.</p> + +<p>Mais l’élégant récit de Ripamonti +n’est pas plus exact que la fiction des +deux romanciers. La vérité a eu l’impertinence +d’être, selon son habitude, +plus touchante que la rhétorique, plus +romanesque que le roman.</p> + +<p>Quittons donc le roman, et abordons +l’histoire ressuscitée par M. Dandolo.</p> + +<p>Je prends de ses mains le petit flambeau +allumé par lui ; à sa clarté nous +étudierons une certaine façon de gouverner +les hommes, de les endoctriner +et de les élever. Les couloirs d’un vieux +monastère de Lombardie ; les cellules +des nonnes en 1605 ; le jardin antique ; +le bourg d’à côté et le fleuve Lambro, +témoin de scènes étranges, s’ouvriront +pour nous.</p> + +<p>Surtout je veux vous montrer Virginie +de Leyva.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +<span class="titre">Virginie de Leyva. — Son portrait. — Antoine de +Leyva, son grand-père. — Don Martin, son père. — Éducation +de Virginie de Leyva.</span></h2> + + +<p>Cette Espagnole-Italienne, dont le +sang ne démentait pas son origine impérieuse +et passionnée, semble résumer +la fusion opérée par la conquête, l’alliance +des deux races. C’est une figure +toute méridionale.</p> + +<p>Lorsque, par un chemin opposé à +celui de Walter Scott que les dossiers +avaient conduit à la fiction, notre érudit +redescendit, des fictions mal inventées +sur Virginie de Leyva, à la réalité +même ; quand l’héroïne du procès de +1607 sortit de sa tombe et se dressa devant +le chevalier Dandolo, qui fut bien +effrayé au milieu de ses bois ? Ce fut +lui ; il le dit dans sa préface.</p> + +<p>Quelle femme !… quelle maîtresse +femme ! La plus tendre physionomie, +sans doute ; le nez le mieux fait ; le plus +bel ovale de visage ; des yeux de gazelle, +et d’une langueur divine que le portrait +de Daniele Crespi reproduit ; des lèvres +sensuelles, délicates et pleines, onduleuses +et expressives<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ; une beauté <i lang="it" xml:lang="it">saporita, +sabrosa</i>, comme disent les Méridionaux +qui s’y connaissent. Cette douce +et adorable figure a vu dix meurtres +s’accomplir autour d’elle pour le service +de ses voluptés ou de ses vengeances.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir son <a href="#portrait">portrait</a>.</p> +</div> +<p>Le capitaine Antoine de Leyva son +grand-père était un des généreux chefs +de bande qui mettaient le couteau sur +la gorge des Italiens et gagnaient à ce +métier des richesses et des fiefs. Celui-ci +était de Navarre. Il avait conduit en +Italie, du temps de Charles-Quint, des +chevaux et des lances, et si fièrement +guerroyé sous Gonzalve, que la seigneurie +lombarde de Monza devint sa proie +ou sa récompense.</p> + +<p>Ripamonti estime peu sa noblesse +que défend M. Dandolo ; je ne sais rien +là-dessus, et je soupçonne Ripamonti +de garder une dent contre les conquérants, — la +dent italienne, — et de +l’enfoncer sournoisement le plus loin +possible. Il affirme que cette famille était +obscure ; que Charles-Quint se plut, +d’une médiocre fortune, <i lang="la" xml:lang="la">ob nescio quæ +servitia</i>, pour je ne sais quels services, +à l’élever et à l’enrichir. Les services +d’Antoine plaisaient au monarque ; en +général les gens dont on prend les +villes, les champs et les filles croient +qu’on leur rend de mauvais services.</p> + +<p>Seigneur de Monza, prince d’Ascoli, +Antoine de Leyva voulut que ses ossements +héroïques allassent reposer à Milan +dans l’église San-Dionigi, où il est +encore.</p> + +<p>Puis la famille songea, suivant l’usage, +à s’établir, à se consolider, à +trouver des appuis, à multiplier ses +créatures, à étançonner sa puissance, à +augmenter sa richesse ; le système des +majorats qui concentrent les fortunes est +bon pour cela. On met les filles au couvent, +on envoie les cadets se promener à +travers le monde et chercher de nouveaux +fiefs ; puis le chef de la famille absorbe +tout, se met bien en cour, a l’œil +sur les familles rivales, écarte ou écrase +les compétiteurs, fait le vide autour de +lui, gagne le plus de seigneuries qu’il +peut, et meurt glorieux au milieu des bénédictions +et de la haine universelles. Le +plus beau coup que font ces grands +hommes, c’est de passer pour vertueux. +Et cela leur arrive quand ils +n’ont pillé qu’avec mesure, égorgé +qu’avec douceur, et qu’ils sont habiles.</p> + +<p>Le père de la <span lang="it" xml:lang="it">signora</span>, don Martin, assure +à son fils aîné la principauté d’Ascoli +et n’attend même pas que sa fille ait +l’âge exigé par la loi canonique pour la +contraindre à prononcer ses vœux. Elle +prend le voile à treize ans, entre au couvent +de Sainte-Marguerite et devient <i>bénédictine +humiliée</i>. C’était une âme excessive +et altière, créée pour le monde, +une beauté parfaite et un esprit dont +toutes les forces se concentraient dans +l’orgueil et la passion. Elle protesta d’abord +malgré sa jeunesse, puis se résigna. +On lui donnait ce qui ne s’accordait +guère avec son titre « d’humiliée », la +seigneurie de Monza, toutes ses dépendances, +bois, rivières, droit de chasse et +de pêche, un véritable fief à administrer, +dont les revenus et l’autorité la consolèrent.</p> + +<p>Les religieuses de Sainte-Catherine +soignaient l’éducation des jeunes filles +de nobles ; Virginie leur dut la sienne : +musique, écriture, poésie et toutes les +pratiques de religion. Ses autographes, +fréquents au procès, sont d’une écriture +magnifique, jetée avec une hardiesse élégante, +ferme comme le style de l’héroïne.</p> + +<p>Quant à la culture de l’individu moral, +il faut avouer qu’on ne la lui donna +pas. La grande éducation de l’âme, libre +de juger et de choisir par elle-même, +était prohibée.</p> + +<p>Qui donc eût osé y penser alors ?</p> + +<p>La seule base de la vie et le principe +social étaient l’anéantissement du jugement +personnel et de la liberté humaine, +au profit de la règle imposée.</p> + +<p>« Ne développez pas chez l’individu, +criaient les moralistes de l’esclavage, la +conscience du juste et le sens moral ; +ne favorisez jamais la liberté et l’originalité ; +n’introduisez pas l’indépendance +dans l’âme humaine, née pour obéir.</p> + +<p>« N’affaiblissez jamais l’obéissance, — qui +est le bien.</p> + +<p>« N’ébranlez jamais la discipline, — qui +est la vertu. »</p> + +<p>On verra tout à l’heure à quoi aboutissent +ces principes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +<span class="titre">L’Italie devenue espagnole. — Effets de la conquête +et de la servitude.</span></h2> + + +<p>Le joug espagnol en Italie était d’avant +plus dur que la conquête était plus +belle. L’Espagne, qui venait seconde +dans la grande arène de la civilisation, +n’oubliait pas, — et l’Europe ne peut oublier, — qu’elle +a été le sublime champion +de la chrétienté contre l’Asie et +l’Afrique. Son arrogance était justifiée +par ses grandes actions. L’Italie cependant +n’acceptait pas le joug sans +frémir.</p> + +<p>Elle se souvenait d’avoir brisé la +féodalité gothique et absorbé la féodalité +même. Sans égale dans les arts, +l’Italie avait étonné le monde par l’essai +hardi de ses républiques antiques à +coupole chrétienne. Elle maudissait +donc ses maîtres sans pouvoir se débarrasser +d’eux. Ceux-ci, détestés, devinrent +plus terribles.</p> + +<p>Entre esclaves et maîtres il n’y a +échange que de vices. La férocité ibérique +se greffa sur l’astuce ausonienne ; +et pour résultat de cet inceste contre +nature on eut de monstrueux prodiges — par +exemple les Borgias.</p> + +<p>L’histoire particulière que je résume +est semée de noms italo-hispaniques : +Arrighone, Pesen, Procazone, Fuentès +y Acevedo, Bersaglia, Salamanca, Caterina +de Meda. Notre héroïne elle-même +n’est qu’une suzeraine espagnole +transplantée, en dehors des mœurs +hautaines et des contraintes nécessaires +de sa race, dans le couvent assez libre +d’un vieux municipe lombard.</p> + +<p>Suivons-la donc où elle nous conduit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +<span class="titre">Le confesseur des religieuses. — Caractère et portrait +d’Arrighone. — Intérieur du couvent. — La ville. — Ses +habitants. — Osio degli Osii.</span></h2> + + +<p>Avant d’entrer dans le couvent et +de pénétrer dans le drame même, contemplons +un autre produit de ce monde +si bien réglé, si facile à l’esclavage, si +apte à l’obéissance disciplinaire.</p> + +<p>Don Arrighone, — confesseur espagnol +des environs, ayant charge d’âmes, +moraliste distingué, — enseignait +aux nonnes ce qu’elles devaient faire. +Saint Augustin, leur dit Arrighone, vous +défend sans doute de rompre votre clôture ; +néanmoins, sans péché, même véniel, +vous pouvez, avec l’autorisation de +votre directeur (livre III, chap. 20, +§ 108), y introduire un amant, même +deux amants, et trois, et quatre s’il le +faut.</p> + +<p>Les interrogatoires de l’Arrighone +étalent insolemment cette dépravation +hideuse. Je ne veux point détailler ses +faits et gestes, ses sophismes, ses +axiomes, ses secrets pour vertueusement +pécher, ses citations doctes et courues, +ses saillies, ses inventions, son +esprit mis au service de son cynisme, +de son audace et de ses cupidités ; je ne +veux pas dire de combien de façons +l’escobar sensuel s’y prenait pour endoctriner +les filles et raccommoder leurs +consciences.</p> + +<p>A l’éducation qui déforme l’individu +au profit de l’État se joignait donc la +morale qui détourne la religion au profit +du vice.</p> + +<p>L’Italie catholique était arrivée là, +non par la faute du catholicisme, mais +par celle des mœurs. On élevait l’homme +pour l’abaissement, la femme pour +la ruse.</p> + +<p>Dès que la princesse vit Arrighone, +elle pressentit le reptile et le repoussa +du pied avec une colère et un dégoût +dignes de sa race.</p> + +<p>Mais s’il ne put la corrompre, elle +n’en fut ni mieux élevée ni plus apte +à se conduire. Le vice et la folie +étaient dans l’air : sorcelleries, vaines +pratiques, amulettes, influences +magiques, obsessions démoniaques, régnaient +sur les esprits ; les vieilles +femmes qui gouvernaient le couvent +ne le gouvernaient guère. Chacun s’agenouillait +devant les princes d’Ascoli. +Cette fière novice, utile au couvent, +honorait la maison et ne trouvait personne +qui lui résistât.</p> + +<p>Les portes ne fermaient pas bien ; la +ville, ruinée par les guerres civiles du +moyen âge, entourée de remparts crevassés +ou entaillés de brèches, habitée +par des bourgeois immobiles repliés +dans la coque de leur vieil égoïsme, +était dans le même état que le monastère.</p> + +<p>La justice, devenue personnelle, +s’exerçait par assassinats, que, pour +se compromettre le moins possible, +on ne dénonçait jamais au comte de +Fuentès, gouverneur espagnol qui siégeait +à Milan.</p> + +<p>Pourvu que le peuple conquis se tînt +tranquille et que ses redevances fussent +acquittées, le gouverneur était content. +Il ne s’inquiétait pas de savoir comment +les filles étaient élevées à Monza, +ni si on leur faisait la cour ; c’était +l’affaire des inspecteurs ecclésiastiques, +auxquels l’Arrighone se gardait bien +de dire que ces demoiselles entraient +et sortaient librement ; que les fenêtres +de quelques-unes donnaient sur le jardin +d’un jeune homme et que celui-ci +mettait leur âme en danger, sans compter +le reste.</p> + +<p>Celui-ci se nommait Osio degli +Osii.</p> + +<p>Il représente l’Italie machiavélique, +comme l’Arrighone le casuitisme, et +dona Virginia l’Espagne passionnée et +esclave. Il avait pignon sur rue, blason, +famille, chevaux, maison attenante +au couvent de Sainte-Marguerite, verger +bien cultivé et poulailler faisant partie +des communs ; ceux-ci touchaient au +mur mitoyen du monastère, d’où tombaient +quelquefois des regards de nonnes +curieuses qui s’égaraient dans le +verger du jeune homme.</p> + +<p>Ce troisième personnage, avec sa +toque brune à glands d’or, sa dague à +poignée d’argent ciselée par Cellini, sa +maison murée comme une forteresse, +ses trois pages, sa mère servant ses +amours, résume une phase historique. +Bien élevé, beau et bien fait +(une nonne, l’apercevant de sa fenêtre, +s’écria : <i lang="it" xml:lang="it">Ah ! che bella cosa !</i>) +bien mis, rompu à tout, prêt à tout, +hardi, rusé, ami de l’Arrighone ; il conservait +la tradition la plus raffinée des +intrigues italiennes.</p> + +<p>Il savait se démêler des manœuvres +et des entreprises, ramper dans l’occasion, +se relever à temps, séduire, +puis tuer ; s’entourer de créatures, tendre +le piége, éviter l’embuscade, armer +les intérêts ; science qu’il consacrait +à ses plaisirs de jeune homme, +mais qui, dans une voie plus sérieuse, +aurait pu le mener loin ; science fine, +élaborée d’abord par les petits despotes +du moyen âge, puis inoculée doucement +à la bourgeoisie et au peuple ; science +dont un pauvre grand homme, Machiavel, +a résumé la quintessence et dont +on l’accuse à tort d’avoir été l’inventeur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span class="titre">Dernières conséquences du moyen âge italien.</span></h2> + + +<p>Demandez à Machiavel pourquoi l’Italie +moderne, qui rayonne du sentiment +du beau et de l’instinct du grand, a +toujours manqué la conquête de la +liberté. C’est que son monde social +était peuplé de personnages semblables +à l’Osio ; rusés, hardis, sans équité.</p> + +<p>C’est son malheur et non sa faute. +Dans la vie privée même, son éducation +sans liberté morale lui a toujours +fourni trop de Machiavels, de Castracani, +de Vilollozi, de Baglioni ; trop +de ces intelligences aiguisées pour la +fraude ; gens de trop d’esprit ; tacticiens +de l’égoïsme, pleins de vénération pour +la manœuvre. Ainsi s’efface le sentiment +du juste ; ainsi périt la <i>liberté</i> +qui est le <i>droit</i>. Bailly, lorsque des +monstres le traînaient à la mort, s’écriait : +« <i>Vous voulez être libres et vous +ne savez pas être justes</i> » ; beau mot +adressé par un mourant à une autre +nation qui ne doit pas l’oublier.</p> + +<p>Que d’iniquités dans ces rapports entre +les maîtres et les vaincus !</p> + +<p>L’avant-scène de notre récit nous +montre déjà une enfant emprisonnée +dans le cloître, et sa vie mise au rebut, +et sa conscience forcée ; une suzeraine +qui est religieuse ; une humble +novice qui est princesse ; la morale, le +confessionnal, l’éducation livrés à un +Arrighone.</p> + +<p>Bientôt le crime et le sang vont +regorger autour de nous et nous apprendre +ce que le moyen âge italien +avait fait en 1609 de cet admirable +peuple.</p> + +<p>Il avait désiré la liberté ; mais ses +orageuses républiques n’avaient jamais +pu ni la fonder ni même l’inaugurer, +faute de justice.</p> + +<p>Le monde païen avait légué à ce peuple +l’amour de la force ; et quiconque aime +la force aime l’esclavage. Ses républiques +splendides avaient espéré créer la +liberté en organisant l’État ; mais elle +ne se réalise que par la valeur de l’individu.</p> + +<p>Enfin, confondant le pouvoir spirituel +avec le pouvoir temporel et absorbant +l’un dans l’autre, elles avaient +marié le Khalifat avec l’anarchie ; de +manière à ruiner la liberté et la justice, +l’individu et l’État.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +<span class="titre">Situation et luttes de la papauté. — Charles et Frédéric +Borromée. — Visite de Frédéric Borromée +au couvent de Monza. — Premier interrogatoire +de Virginie de Leyva.</span></h2> + + +<p>Quant à la papauté, elle enrichissait +son royaume spirituel des pertes de son +temporel ; et si depuis la mort de +Paul III en 1559 sa puissance politique +avait beaucoup diminué, elle +s’appuyait fièrement sur des Ordres +nouveaux, sur l’Inquisition qu’elle opposait +au protestantisme, enfin sur des +réformes intérieures qu’elle essayait +avec courage, souvent avec bonheur, et +qui rétablissant son crédit renouvelaient +sa force sociale.</p> + +<p>Cette dernière partie de son œuvre +en était la meilleure et la plus difficile. +Pour remédier aux abus invétérés qui +étaient devenus la charte et la vie de +beaucoup de monastères, il fallut que +les deux Borromée, saint Charles et +son cousin l’archevêque Frédéric s’armassent, +comme autrefois saint Ambroise, +de charité, de courage, de persévérance +et de prudence. Le cardinal +de Bérulle s’acquitait en France +de ce travail difficile, travail de réforme +et d’épuration.</p> + +<p>En Italie, la domination espagnole et +ses complications, la mauvaise situation +financière du pays, l’orgueil des conquérants, +la prostration des vaincus, +les prétentions des maîtres rendaient +toute réforme presque impossible. Lorsque +Charles Borromée s’avisa d’excommunier +le gouverneur espagnol, celui-ci +s’adressa au pape, et l’excommunication +fut aussitôt levée<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir Charrière, <i>Négociations entre la France et la +Turquie</i>, t. III et IV.</p> +</div> +<p>Vers le mois d’octobre 1607 une rumeur +sourde se répandit dans le Milanais +et parvint jusqu’à Frédéric, cardinal-archevêque ; +on parlait avec terreur +de meurtres et de débauches attribués +aux bénédictines de Monza ; on +nommait la cousine du prince d’Ascoli ; — un +riche gentilhomme, — enfin un +prêtre.</p> + +<p>Je n’ai pas besoin de tracer de nouveau +le portrait de cette Espagnole, +d’autant moins satisfaite de sa clôture, +qu’elle se sentait belle, jolie, vivante ; +qu’elle était princesse, s’appelait Virginie +de Leyva, gouvernait un canton +du Milanais, y jouissait de tous les +droits seigneuriaux excepté celui de se +marier, — et que Dieu l’avait créée +pour n’oublier aucun de ses droits.</p> + +<p>Peu surveillée, elle avait été acheminée +dans une voie étrangère à celle +du salut par le beau cavalier Osio degli +Osii, — par la connivence ou la faiblesse +des supérieures, — enfin par +le confesseur Arrighone.</p> + +<p>Lorsque le cardinal Borromée, qui +continuait l’œuvre réformatrice de son +cousin saint Charles Borromée, fut +averti par le scandale public, il se mit +en route ; et fidèle à la politique des +Romains, où leurs descendants sont +passés maîtres, même en pratiquant la +vertu, il ne voulut pas se rendre à +Monza directement.</p> + +<p>Une tournée en Lombardie, consacrée +A l’inspection générale des monastères, +le conduisait naturellement +chez les bénédictines de Monza ; sa visite +à la cousine du prince d’Ascoli ménageait +les convenances ; il n’éveillait +ainsi aucun soupçon.</p> + +<p>Arrivé au couvent de Sainte-Marguerite, +il officia dans la chapelle et s’entretint +familièrement avec les Sœurs.</p> + +<p>La princesse vint lui rendre ses devoirs.</p> + +<p>Virginie avait alors trente-deux ans ; +beauté épanouie par l’amour, préservée +par le cloître, elle étonnait de sa morbidesse +et de sa splendeur tous les contemporains +et le peintre Crespi.</p> + +<p>L’archevêque l’accueillit avec aménité, +l’entretint d’abord de choses indifférentes, +et ne lui laissa pas soupçonner +le sujet qui l’amenait auprès d’elle. +Puis il traita de matières plus sérieuses, +tant religieuses que morales, causa +longuement avec elle et lui représenta +disertement ses devoirs envers elle-même, +envers sa race, sa profession +et son pays. Enfin il lui rappela que +Dieu lui avait donné le pouvoir pour +servir d’exemple à tous ceux qui dépendaient +d’elle.</p> + +<hr> + + +<p>La princesse, après avoir écouté ce +discours de l’archevêque, fit la réponse +que voici :</p> + +<p>« Vous m’avez mise malgré moi en +religion ; vous m’avez fait prononcer +mes vœux avant l’âge. Je ne suis pas +vouée aux autels par ma volonté, mais +par la contrainte. Aussi ma profession +religieuse est-elle nulle. Il faut me marier. +J’ai fait mon choix ; unissez-moi +à l’homme que j’ai choisi. »</p> + +<hr> + + +<p>La finesse hardie de la femme l’emportait +sur l’expérience consommée du +prélat ; et toute une stratégie savante +était démontée par la franchise de cet +aveu hautain.</p> + +<p>Le saint homme quitta aussitôt l’oratoire +et Virginie, sans vouloir répliquer. +Mais le soir même un carrosse à grands +panneaux, que traînaient quatre mules, +conduisit à Milan la religieuse +qui fut déposée au couvent du Bocchetto.</p> + +<p>Le lendemain pendant la nuit deux +religieuses sortaient furtivement du +monastère où elles ne devaient plus revenir ; +un jeune homme les escortait ; et il +se passait, sur les bords sauvages du +Lambro, une scène effroyable.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">X<br> +<span class="titre">Le drame des bords du Lambro. — Ottavia Ricci et +Benedetta Homati. — Deux assassinat et leurs +conséquences. — L’égoïsme de la servitude.</span></h2> + + +<p>Le Lambro n’est ni un fleuve ni un +torrent. Les pluies le grossissent, les +chaleurs tarissent ses eaux, qui en hiver +deviennent énormes et se précipitent +avec fureur, près de Monza, dans +des rives escarpées et profondes. C’est +un paysage farouche comme les aimait +Salvator, cet autre génie exaspéré et +furieux, le vrai fils d’un temps de +dégoût, d’ennui et de décadence. Les +grands chênes qui se balancent sur le +granit rouge tantôt cachent, tantôt laissent +entrevoir le cours du fleuve bouillonnant ; +à une demi-lieue de la ville +il s’arrête un moment, creuse son lit et +devient plus paisible près de la chapelle +<i lang="it" xml:lang="it">delle Grazie</i>, en grande vénération +dans le pays.</p> + +<p>Vers une heure du matin la foudre +grondait, les éclairs brillaient, la pluie +tombait à flots, et un terrible orage +ébranlait les montagnes, quand les +voiles blancs de deux religieuses flottaient +au vent sur les bords du Lambro. +Leur pas était pressé et leur dialogue +violent. Leur guide, un manteau à l’espagnole +jeté sur l’épaule, marchait +sur un étroit sentier qui suivait le +cours du fleuve encaissé dans ses remparts +abrupts ; Ottavia Ricci était près +de lui, et Benedetta Homati un peu +plus loin.</p> + +<p>Tout à coup les deux femmes ayant +élevé leurs voix dans la colère, le jeune +homme s’interposa ; Benedetta se détacha +de ses deux acolytes, alla se prosterner +devant la madone des Grâces +à laquelle elle adressa de ferventes +prières ; et le jeune homme, saisissant +par le milieu du corps celle qui +était près de lui, la jeta dans le torrent.</p> + +<p>« <i>Ah !</i> s’écria-t-elle, <i>c’est donc +ainsi</i>… »</p> + +<p>Elle ne put prononcer que ces mots. +Sa compagne priait toujours.</p> + +<p>L’impétuosité des eaux soulevait le +corps, que les voiles flottants faisaient +surnager. Elle aborda ou plutôt fut jetée +à quelque distance, sur un point où la +rive escarpée s’abaissait et descendait +plus mollement vers le fleuve.</p> + +<p>Mais Osio voulait la mort de celle +qu’il avait déjà sacrifiée. Il courut à +sa victime, la frappa furieusement, à +coups redoublés, avec la crosse d’argent +d’un pistolet caché sous son manteau, +et la replongea dans le gouffre qui +l’emporta. La crosse d’argent se détacha +et tomba sur le sable, où elle resta +brisée, <i lang="it" xml:lang="it">colla furia del battere</i> ; je n’ajoute +pas la moindre circonstance aux +dépositions et aux interrogatoires.</p> + +<p>Benedetta Homati, c’était le nom de +la compagne, le suivit en silence ; et +l’orage ne cessant pas, ils entrèrent +tous deux dans une vaste maison isolée +et abandonnée qui se trouvait sur la +route. L’Osio l’y laissa, se dirigea vers +un village voisin, se procura du vin et +des fruits, et les apporta à sa compagne ; +elle les refusa, craignant le poison. +Le jour suivant il repartit avec elle. +Arrivés au milieu d’un champ désert +et inculte, ils virent des broussailles +épaisses qui recouvraient la margelle +d’un puits desséché ; ce puits était +abandonné comme la maison déserte ; — tant +les guerres civiles, la conquête, +le mauvais gouvernement, la servitude +avaient laissé de traces dans les +campagnes comme dans les cœurs.</p> + +<p>L’Osio marchait vers ces broussailles, +quand la religieuse, qui avait vu le premier +meurtre s’accomplir, refusa de le +suivre. Il la traîna de force à la mort, +malgré ses cris et après une longue +lutte ; écartant les broussailles, il la jeta +dans le puits. La malheureuse, dont +une côte était brisée et le crâne entamé, +se tapit sous une cavité que formait la +paroi détruite du puits en ruines, et se +protégea ainsi contre l’assassin, qui, debout +sur la margelle, l’accablait de pierres +pour l’achever. Ce double exploit accompli, +le jeune homme qui portait son +manteau brodé, sa toque à glands d’or +et son costume d’élégant gentilhomme +prit la fuite et s’enfonça dans les bois. +Il s’était défait de deux témoins qui le +gênaient : il était en sûreté, ainsi que +Virginie de Leyva ; il le croyait du +moins.</p> + +<p>Le lendemain, c’était un dimanche ; +les bourgeois et les paysans de la commune +de Velate écoutaient la messe, +et toutes les maisons du village étaient +sans habitants, lorsque des gémissements +lointains et prolongés vinrent +troubler le service divin. Ces cris plaintifs +sortaient du puits situé à quelque +douze pas de l’église. <i lang="it" xml:lang="it">Ajutatemi</i>, criait +la voix, <i lang="it" xml:lang="it">che mi trovo in questo pozzo !</i> +Au moyen d’une corde et d’un homme +qui descendit dans le puits, on en retira +la malheureuse Benedetta, meurtrie +et ensanglantée.</p> + +<p>Les gens du village entouraient la +religieuse et la regardaient d’un œil +sec. Dans ces pays, plus ruinés au moral +par l’égoïsme et l’intrigue que leurs +édifices par les âges, ne pas se compromettre +est la première loi. On trouve +de l’énergie pour ses passions et de la +ruse pour ses crimes ; on n’en trouve +plus pour la sympathie et la charité.</p> + +<p>« C’est une religieuse ! Et que penseront +les maîtres ? Et qui payera les frais ? +Et que fera le clergé ? Et que dira la +justice ? Et pourquoi perdre son temps +ou dépenser son argent ? » Bref, ces +hommes refusaient de relever de terre +et de soigner la mourante.</p> + +<p>La pitié éteinte, la lâcheté, la crainte +des puissants, la peur de faire le +bien, sont les derniers fruits du servage +séculaire. Un bon Samaritain se +présenta cependant, Alberico degli Alberici, +qui fit honte à ses compatriotes, +et (<i lang="la" xml:lang="la">non volendola altri</i>) fit porter chez +lui Benedetta, puis avertit la police.</p> + +<p>Telle était la terreur imprimée par les +maîtres espagnols, que peut-être aurait-on +assoupi l’affaire dont la suzeraine +cousine des d’Ascoli était, comme +nous le verrons plus tard, le vrai centre +et le mobile, si le parti criminel et violent +dont l’Osio s’était avisé pour se garantir, +n’eût précipité le cours des +choses et déchiré tous les voiles par le +meurtre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br> +<span class="titre">Résurrection des deux religieuses. — L’indifférence +publique.</span></h2> + + +<p>La veille même du jour où le corps +sanglant de Benedetta était recueilli +dans la maison d’Alberici, un confesseur +de la chapelle <i>des Grâces</i>, l’archiprêtre +Septala recevait dans son confessionnal +un billet mystérieux.</p> + +<p>On venait de trouver gisant sur la +rive du Lambro le cadavre encore chaud +d’une religieuse, et le gardien de la +chapelle lui en donnait avis, tout tremblant. +Ballottée par le courant impétueux +et emportée jusqu’à l’écluse d’un +moulin, la première victime de l’Osio, +Ottavia Ricci avait survécu, après être +restée dans l’eau jusqu’aux premières +lueurs de l’aube. Là elle s’était longtemps +débattue, criant, se cramponnant +aux roues du moulin et aux poutres +de l’écluse, appelant les passants +qui la contemplaient, et qui tous après +l’avoir questionnée continuaient leur +route.</p> + +<p>« Personne, dit-elle dans son interrogatoire, +ne voulut me secourir. Ils +m’entendaient, mais ils n’avaient pas +de pitié. » Les observations douloureuses +que nous inspirait tout à l’heure +l’état moral des âmes dans les pays +sans patrie sont-elles donc chimériques ?</p> + +<p>« J’ai dit à un bourgeois qui j’étais ; +que j’étais religieuse de Sainte-Marguerite ; +que je le priais de me garder jusqu’à +la nuit. Lui et les siens me repoussèrent. » +Porter secours au malheur, +cela peut nuire. Là où le sens moral +fait défaut le malheur est pestiféré.</p> + +<p>Ainsi les deux mortes revivent. Pendant +que la justice les interroge, l’Osio +fuit dans les bois où ses valets le suivent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br> +<span class="titre">Confession de Virginie de Leyva. — Les mœurs +publiques et leurs causes.</span></h2> + + +<p>Cependant l’héroïne, Virginie de +Leyva elle-même est en prison. Interrogée, +elle expose aux magistrats, avec une +simplicité qui ne manque pas de grandeur, +l’histoire de ses amours qu’elle +avoue hautement ; elle les explique ; ne +les excuse ni ne les pallie ; et étonne ses +juges par un récit hautain, repentant +et tragique, aux paroles duquel nous +ne changerons rien.</p> + +<p>On va donc savoir pourquoi l’Osio +massacrait lâchement ces deux femmes ; +connaître les péripéties de sa fuite, +et sa mort extraordinaire qui porte +tous les caractères du temps et du +pays ; et le rôle secret joué par le Figaro +casuiste que l’on n’aperçoit que +dans les bas-fonds, à demi caché.</p> + +<p>On connaîtra surtout la justice et +les juges de ce temps, leur moralité, +leurs procédés de torture morale et +leur vénération pour la puissance.</p> + +<p>Aucun d’eux ne s’étonne que la +princesse ait été servie par des assassinats ; +que la prieure italienne soit +restée à genoux et muette devant l’Espagnole, +fille des conquérants ; que +les faibles soient partout sacrifiés, enchaînés, +égorgés ; que la force partout se +substitue au droit. C’est l’état social ; +c’est la coutume ; c’est le droit.</p> + +<p>Voulez-vous, médecins politiques, +tâter le pouls d’un peuple ; savoir +quelle est la valeur réelle de sa +civilisation ; — ce qu’elle peut ; — ce +qu’elle est ; — où elle va ?</p> + +<p>Essayez de savoir si l’injustice blesse +les particuliers ou leur semble tolérable ; +informez-vous dans quelle proportion, — surtout +quant aux relations sociales +et privées, — cette civilisation +préfère la force au droit ou le droit à la +force.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br> +<span class="titre">La prieure Saccha. — Les religieuses de +Sainte-Marguerite. — Isabella degli Ortensii. — Assassinat +de Molteno.</span></h2> + + +<p>Voici ce qui résultait des confessions +de Virginie de Leyva.</p> + +<p>Quand la jeune descendante des conquérants +espagnols fut confiée aux soins +de la vieille prieure Saccha, il y avait +près de dix années que celle-ci commandait +aux religieuses et dirigeait le +couvent de Sainte-Marguerite.</p> + +<p>Saccha le gouvernait assez mal ; elle +avait grand’peur des Castillans, maîtres +du pays.</p> + +<p>Sa recrue nouvelle, la petite princesse +issue de l’officier navarrais Antoine de +Leyva, sœur Virginie était une bonne +fortune pour son monastère ; — elle +l’accueillit très-bien, la nomma sacristaine +(<i lang="it" xml:lang="it">segretana</i>) et lui confia plusieurs +jeunes filles à élever ; entre autres Isabella +degli Ortensii, fille d’un bourgeois, +séculière, mise en pension chez les religieuses.</p> + +<p>Or le seigneur Osio demeurait à côté, +comme je l’ai dit ; et n’ayant rien de mieux +à faire, il admirait ces demoiselles tantôt +par les fenêtres de sa chambre, qui +ouvraient sur une cour intérieure du +monastère, tantôt par de petits trous +qu’il pratiquait à la muraille de son +poulailler.</p> + +<p>Je conviens que s’occuper d’autres +études aurait mieux valu. Dans le couvent +aussi l’on n’apprenait pas grand’chose, +et l’on s’ennuyait. Quelle issue +à ces âmes ? quel essor préparé à ces +activités féminines, espagnoles et italiennes ?</p> + +<p>Un soir Virginie de Leyva, qui était +dans la fleur même et dans l’éclat inutile +de ses vingt ans, aperçut vers un +angle de la basse-cour du couvent sa petite +élève dont les regards s’élevaient +très-haut sans aller à Dieu. C’était à +une fenêtre pratiquée dans le mur du +jeune gentilhomme qu’ils s’adressaient.</p> + +<p>Sœur Virginie la réprimanda, comme +c’était son devoir ; elle lui adressa un +sermon sur l’honneur du cloître, sur les +dangers de la femme et les suites fatales +des démarches étourdies. Puis elle la +pria de rentrer au dortoir. Le jeune +homme avait disparu de la fenêtre.</p> + +<p>Le lendemain l’intendant de la princesse +Molteno, <i>fiscal</i> ou notaire à Monza, +fut appelé par Virginie. Informé par +elle des périls que courait la jeunesse +d’Isabelle, il en instruisit la famille. +Les parents, la jugeant mûre pour l’amour +et la vie conjugale, la firent sortir +du couvent et la marièrent.</p> + +<p>Les projets du séducteur Osio étaient +déconcertés. Celui-ci tua d’un coup de +poignard Molteno le <i>fiscal</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14">XIV<br> +<span class="titre">Suites de l’assassinat de Molteno. — Pirovano. — Lettre +de la princesse.</span></h2> + + +<p>Tuer pour se venger état une morale +acceptée. Chaque époque a une +morale qui lui est propre.</p> + +<p>Grammont trichait au jeu sans que +son honneur de gentilhomme en souffrît. +Richelieu emprisonnait, pendait et +faisait brûler les gens avec beaucoup de +sang-froid. Un gentilhomme lombard, +en 1630, se débarrassait d’un notaire, +sans que personne le blâmât ; Il lui suffisait, +pour qu’on l’inquiétât assez peu, +de se mettre bien soit avec les autorités +soit avec les amis ou les amies des +autorités.</p> + +<p>N’avons-nous pas aujourd’hui certaines +habitudes qui étonneront nos petits-neveux ?</p> + +<p>L’Osio, homme bien élevé, très au +courant des mœurs et des honnêtes +coutumes de l’époque, rentra chez lui +après avoir fait son coup, s’y barricada +paisiblement, arma ses domestiques, +et, se promenant dans son jardin, attendit +l’événement.</p> + +<p>Il y avait à Monza un auditeur de justice, +le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Carlo Pirovano. Toute +vieille société possède ce qui complète +une administration bien réglée : elle a +des juges, elle a une religion, et une +littérature.</p> + +<p>Comment se passerait-on de ces nécessités +ou de leur simulacre ?</p> + +<p>Pirovano ne se pressa pas de dénoncer +ou de poursuivre le meurtrier que la +voix publique lui signalait ; un homme +prudent ne va pas aussi vite. Quelques +gentilshommes le sollicitaient en faveur +de l’Osio ; assassiner était presque passé +en usage ; l’Osio vivait considéré, jeune, +aimable et riche ; pourquoi le perdre ? +Un vivant est plus estimable qu’un +mort, et un gentilhomme vaut plus de +deux notaires. D’après ce calcul il fallait +ménager le criminel. C’est là une +philosophie que je ne prêche pas et +que je déteste ; il paraît néanmoins que +certains peuples s’en accommodent ; — Dieu +sait ce qu’ils deviennent !</p> + +<p>Pirovano espérait que cette affaire +bien menée pourrait lui tourner à bénéfice ; +et il n’avait pas mal spéculé. +Il triompha comme on triomphe toujours +quand on calcule avec justesse. +En effet, après avoir menacé, promis, +attendu ; après avoir hésité, temporisé +et gardé le silence, il reçut une lettre de +la princesse qui autorisait la temporisation +du magistrat.</p> + +<p>Virginie le priait de ne point agir +contre le meurtrier, de surseoir à toute +poursuite et de laisser l’Osio en paix.</p> + +<p>Pirovano répondit que les désirs de +la princesse étaient pour lui des ordres ; +qu’il ferait à sa considération ce qu’il +n’aurait accordé à personne au monde ; +et qu’il était trop heureux de manquer +à son devoir pour obéir à une si puissante +dame, qui certes reconnaîtrait le +sacrifice.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15">XV<br> +<span class="titre">La passion. — L’intérêt. — L’Arrighone et l’Osio. — Morale +du temps.</span></h2> + + +<p>Osio avait vu la princesse. Comme il +avait su la toucher et lui plaire, la justice +se tut devant les passions.</p> + +<p>Chacun sait ce que deviennent les +passions menées et exploitées par l’intérêt ; +quand le soufflet de celui-ci agite +et avive la flamme de celles-là, de terribles +drames éclatent. Ici un confesseur +mettait tout en mouvement. Arrighone +était à l’œuvre ; — cynique, gras, +mafflé, joufflu, pansu ; à l’œil faux ; à +à la bouche pendante ; le vice sur le +front, le mépris sur les lèvres ; calomniateur +et flatteur ; homme d’intrigue +et de maquignonnage ; tournant bien la +phrase ; ayant des raisons pour tout, +sachant par cœur Sanchez et Suarez ; +impudent et hypocrite ; dînant grassement +avec les seigneurs, soupant de +confitures avec les religieuses ; servant +les voluptés de ceux-ci, soulageant les +consciences de celles-là ; haï, recherché, +méprisé et ménagé à vingt lieues +à la ronde ; homme pratique, commode, +utile ; homme nécessaire ; homme incomparable.</p> + +<p>L’Osio devinait le mérite et l’utilité +de l’Arrighone. Ces deux nobles âmes +s’attirèrent mutuellement et confondirent +leurs aspirations. L’Osio séduisait, +l’Arrighone confessait, et les femmes +ne se plaignaient pas.</p> + +<p>L’Osio ne se sentit pas très-rassuré +quand il eut envoyé Molteno dans un +monde meilleur. Il craignait que la princesse +ne prît fait et cause pour son agent. +Cette Espagnole, cousine des princes +d’Ascoli, maîtresse féodale de tout le +district, avait la main longue, comme +dit le peuple, et elle pouvait se venger.</p> + +<p>L’Osio confia ses craintes à l’Arrighone.</p> + +<p>« Vous voilà, lui dit le confesseur, +embarrassé pour peu de chose ! En vérité +je vous trouve trop naïf. Eh quoi ! +vous êtes jeune, vous êtes beau, vous +savez votre monde ; et une telle difficulté +vous effraye ! Faites-vous donc +aimer de la princesse ; ce sera désarmer +l’ennemi. »</p> + +<p>La morale du dix-septième siècle admettait +ces pratiques, qui aujourd’hui +nous sembleraient ignobles. Gens du +dix-neuvième siècle, nous acceptons +l’extrême cupidité et l’extrême bassesse +sous l’apparence de la dignité ; mais +l’érotisme machiavélique toléré par nos +ancêtres nous déplaît.</p> + +<p>Ils pardonnaient à Jean-Jacques ses +tristes passions et ses lâchetés envers +les femmes ; Malesherbes pouvait, sans +les choquer, apprendre la <i>Pucelle</i> par +cœur ; Gœthe servir et partager les fantaisies +du duc de Weymar, comme on +le lira<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> dans l’histoire de cette petite +cour poétique et efféminée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Lustige Zeite</i>.</p> +</div> +<p>Tout change, excepté l’homme même.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16">XVI<br> +<span class="titre">Première entrevue de l’Osio et de Virginie de +Leyva. — Seconde entrevue. — Progrès de la passion. — Le +démon. — Les amulettes.</span></h2> + + +<p>« J’aperçus ce jeune homme pour la +première fois (dit sœur Virginie dans +son interrogatoire) par la fenêtre de la +cellule de ma sœur Candida, chez laquelle +je me trouvais ; cette fenêtre +avait vue sur le jardin. Il me salua poliment +et me fit signe qu’il avait une +lettre à m’adresser. J’étais très-courroucée +contre l’assassin de Molteno, et +très-décidée à le poursuivre sans miséricorde. +Il avait l’air humble, suppliant, +bien élevé ; sa tournure était si noble +et si distinguée, que je consentis à recevoir +sa lettre. »</p> + +<p>Elle n’ajoute pas, pauvre princesse ! +qu’en s’éloignant de la fenêtre elle s’écria +tout émue : « <i lang="it" xml:lang="it">Si potrebbe mai vedere +la piu bella cosa !</i> » — <i>Est-il possible +de voir chose plus belle ?</i></p> + +<p>Ces paroles, recueillies et répétées par +sœur Candida (que l’Arrighone confessait), +assurèrent la victoire de l’Osio. +Celui-ci commença par adresser à Virginie +une déclaration brûlante ; première +lettre qui fut renvoyée à son auteur. +Non-seulement l’Osio y demandait +grâce pour la vivacité de son poignard +et la liberté qu’il avait prise de tuer +l’intendant, mais pour son amour, dont +il ne cachait pas la véhémente ardeur.</p> + +<p>Virginie renvoya l’épître et se montra +encore à la fenêtre. Puis elle intima +l’ordre à Pirovano de ne point poursuivre. +Elle était néanmoins mécontente, +même furieuse de la conduite du jeune +homme.</p> + +<p>Il ne se découragea pas, réitéra ses +déclarations ; et sa seconde lettre signée +de lui, mais que l’Arrighone avait dictée, +eut plus de succès que la première. Sœur +Virginie trouva cette épître belle, noble, +repentante, toute confite en douceurs, +pleine de modestie, convenable et honnête ; +en un mot conforme aux règles +établies de la belle passion.</p> + +<p>Elle s’attendrit alors, consentit à voir +l’Osio en présence de sœur Candida, à +l’entendre à la grille du parloir, ou plutôt, +comme elle le dit, séparée de lui +par deux grilles.</p> + +<p>Elle reconnut bientôt, hélas ! que cette +présence était dangereuse et cette voix +trop pénétrante ; elle résista, languit, +tomba malade, garda le lit assez longtemps, +et revint à la fatale fenêtre, vers +laquelle une irrésistible force la poussait.</p> + +<p>« C’était (dit-elle encore) une force +vraiment démoniaque. Pour tout l’or et +le trône des Espagnes je n’aurais pas +voulu aimer l’Osio. J’allai en pèlerinage ; +je me châtiai moi-même : mon sang coula +sous la discipline. L’obsession de cet +amour demeurait triomphante. Je voyais +partout cet homme fatal. Je ne dormais +plus. Je ne vivais plus. L’Osio voulut +un jour que je consentisse à baiser et +toucher de la langue (<i lang="it" xml:lang="it">colla lingua</i>) un +bijou précieux, en or et en diamants, +qu’il reporta ensuite à ses lèvres ; c’était +une amulette que l’Arrighone lui avait +fournie, et qui, trempée dans l’eau bénite, +acheva de me vaincre. Il me donna +aussi un livre de la bibliothèque de ce +même Arrighone, où il était dit qu’un +laïque peut « entrer sans pécher dans la +cellule d’une religieuse, et que tout le +péché consiste pour elle à en sortir ». +J’étais au désespoir ; je voulais en finir +avec la vie. »</p> + +<p>Ces scrupules passionnés de l’âme +féminine retardaient le succès de l’Osio ; +il n’était pas, selon le langage du temps, +maître de la place ; il lui restait encore +bien du chemin à faire. Une étrange +audace de l’Arrighone lui vint en aide +et leva les obstacles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17">XVII<br> +<span class="titre">Audace de l’Arrighone. — Résolution de Virginie.</span></h2> + + +<p>La correspondance que l’Osio avait +engagée avec la princesse suivait son +cours, toujours active, animée, ardente ; +et la princesse sans aucun doute était +compromise.</p> + +<p>Un jour elle fut très-étonnée de recevoir +une épître signée du confesseur Arrighone, +épître insolente et amoureuse, +dans laquelle il déclarait que seul il avait +écrit toutes les lettres signées par Osio ; +qu’il avait parlé pour son compte, bien +que sous une autre signature ; qu’enfin +il prétendait être récompensé de ses +peines, recueillir les bénéfices de son +éloquence et devenir, un jour au moins, +l’amant de la princesse.</p> + +<p>La réponse de Virginie existe en manuscrit ; +en voici un fragment :</p> + +<p>« Ah ! misérable (lui écrit-elle dans +le plus tragique langage et le plus sonore +italien du monde), c’est ainsi que vous +vous oubliez et que vous oubliez Dieu !… +Ah ! vous croyez me tenir sous votre +main ? Mais vous n’y pensez pas, drôle ! +(<i lang="it" xml:lang="it">briccone !</i>) c’est moi qui vous tiens +sous la mienne ; et si vous faites un pas +de plus, je vous enverrai aux chiourmes, +votre lettre dans la main. Là vous apprendrez +qui vous êtes ! »</p> + +<p>Par une résolution que les femmes +comprendront aisément elle se replia +bien vite vers l’Osio, marcha sur les +scrupules, et se donna toute à lui.</p> + +<p>La servilité du couvent l’y encourageait. +La vieille prieure se faisait sourde, +aveugle, et ne voulait rien voir : ni les +échelles de l’Osio, ni la petite sonnette +qui suspendue à la porte répondait à un +cordon de la chambre habitée par Virginie, +cordon qu’elle agitait pour que +l’Osio pût sortir du cloître ; ni l’Osio lui-même, +déguisé en religieuse bénédictine, — costume +qui allait bien à la +blancheur féminine de son visage et à +ses cheveux blonds ; — ainsi déguisé, +il entrait au monastère, appuyé sur deux +religieuses qui le protégeaient.</p> + +<p>Quant à l’Arrighone, il laissa la place +libre au gentilhomme ; gaiement, avec +son gros rire cynique, donnant sa parole +d’être à l’avenir plus sage, — parole +qu’il a tenue ; — il se retrancha sur ce +qui était possible ; resta en bons termes +avec son vieil ami l’Osio ; — enfin se +contenta de démontrer à sœur Candida, +enfant candide comme son nom, +la théorie des cas réservés. Il les développait, +les commentait et les appliquait +avec une subtilité trop savante pour +que je me permette d’en essayer l’analyse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18">XVIII<br> +<span class="titre">Quelle vie on menait dans le couvent de Monza. — Catherine +de Meda. — Les légitimés.</span></h2> + + +<p>Autour de la princesse tout s’organise +pour servir ses passions. Elle +fascine le couvent, l’épouvante ou le +séduit.</p> + +<p>La pauvre vieille prieure, ayant hasardé +une seule représentation timide, +fut cassée, dénoncée par l’Espagnole, +et contrainte à céder sa place à une +créature de la princesse. Un enfant naquit, +celui-ci mort-né ; puis un autre +qui vécut, c’était une fille. Le scandale +devenait flagrant. Mais qui eût osé +attaquer la <i>suzeraine</i> ? Une prieure à sa +discrétion, un confesseur prudent, six +domestiques vendus, toutes les religieuses +gagnées ou terrifiées, ne laissaient +subsister qu’une difficulté à +vaincre, celle de l’état civil qu’il fallait +donner aux pauvres êtres nés ou à +naître de la religieuse et de l’Osio.</p> + +<p>Les civilisations très-savantes ont +des ressources pour les circonstances +les plus difficiles. Elles prévoient tout, +concilient tout, suffisent à toutes les +nécessités et se prêtent à tous les cas.</p> + +<p>Une fille du peuple, Catherine de +Meda, Espagnole, entra au couvent +comme servante et prit les enfants sur +son compte ; puis le comte palatin +Melzi, qui siégeait à Milan avec le privilége +(<i>césarien</i>) de « légitimer les enfants +qui en avaient besoin (<i lang="la" xml:lang="la">ampla facultas</i>, +dit la rubrique, <i lang="la" xml:lang="la">legitimandi +filios naturales</i>) », délivra le diplôme +nécessaire au nom des Césars ; et tout +fut dit.</p> + +<p>Ce vieux monde vivait de priviléges : +il ne venait à l’esprit de personne de +s’en scandaliser ou de s’en étonner.</p> + +<p>La princesse et son amant continuèrent +donc leur train de vie. Virginie +mettait les religieuses à la raison ; +l’Osio distribuait des cadeaux et de +l’argent ; l’Arrighone apaisait les consciences. +Si quelque remords se glissait +au cœur de Virginie de Leyva, — vers +le temps de Pâques par exemple, +chaque année, — elle fermait sa +porte, bouchait l’ouverture qui du jardin +de l’Osio conduisait dans sa chambre, +et s’y enfermait ; puis elle jetait +les clefs de l’amant dans le puits, +pleurait avec amertume et envoyait à +Notre-Dame de Lorette un <i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i> qui +existe encore, représentant « deux petits +enfants et une religieuse ».</p> + +<p>L’Osio se hâtait alors de faire fabriquer +de nouvelles clefs ; et les Sœurs, +les domestiques, les associés de la princesse +ayant intérêt à ce que le roman +continuât, il reprenait de plus belle ; +et tout recommençait.</p> + +<p>Où aboutiront ces impudicités, ces +iniquités, ces sottises dont la première +est d’avoir violé la sainteté du cloître +pour y enfermer celle qui ne voulait +pas y être ? A une traînée de sang ; à +une longue chaîne de meurtres sur lesquels +je passerai rapidement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19">XIX<br> +<span class="titre">Assassinat de Catherine de Meda. — Une première nuit +d’orage. — Assassinat de Ranieri.</span></h2> + + +<p>La servante Catherine de Meda, maîtresse +des plus dangereux secrets de Virginie, +devint insolente et insupportable. +En vain essaya-t-on de la morigéner ; +elle se plaignait de ce qu’on ne la traitât +pas assez bien en proportion de ses services. +Elle menaça : on la punit. Elle +était Espagnole et se vengea.</p> + +<p>Monsignor Barca, visiteur ecclésiastique, +viendra demain inspecter le couvent, +qui est en rumeur à cette occasion. +Que dira la jeune servante ? Racontera-t-elle +le meurtre de Molteno, les soins +pastoraux de l’Arrighone, les hautaines +amours de la princesse, les brèches pratiquées +dans les murailles, les enfants légitimés, +les déguisements et les orgies ? +C’est ce dont elle menace les religieuses, +qui, saisies de frayeur, la forcent de descendre +dans un caveau souterrain. Elle +crie par le soupirail ; et tour à tour +Candida, Benedetta, Ottavia, la princesse +elle-même, vont près d’elle et s’efforcent +de la calmer. Elle ne veut ni se +calmer ni se taire.</p> + +<p>C’était encore une de ces nuits d’orage +qui ébranlent violemment et la nature +et les organisations du Midi. Catherine +de Meda ne voulait pas entendre +raison.</p> + +<p>Osio se présente alors, — poli et +gracieux ; vêtu de velours brun, dit la +chronique ; toque sur l’oreille, épée à +poignée d’argent ; — il ne raisonne pas, +mais il se rend à l’infirmerie ; là il +trouve un instrument de bois et de fer, +une espèce de tabouret qui servait aux +malades. Il s’en empare, descend à la +cave, frappe Catherine à la nuque, et +l’étend morte savamment sans qu’elle +pousse un cri. On la relève, on la +dresse, on la transporte dans une petite +cour intérieure ; et l’Osio, aidé de deux +nonnes, enlève le cadavre, le cache, +l’enterre chez lui ; il en détache la tête, +pour effacer s’il le peut l’identité de la +personne ; enfin il va lui-même jeter le +crâne dans un puits abandonné, à deux +lieues de la ville.</p> + +<p>Le lendemain, monsignor Barca visite +le couvent selon sa promesse, prend +des informations et ordonne que les fenêtres +des religieuses seront désormais +murées. C’était un peu tard s’en aviser.</p> + +<p>Il était évident que l’Osio, en contractant +avec la princesse l’union illégale +et scandaleuse que nous avons décrite, +devenait maître à la fois de la suzeraine +et de son pouvoir. Cette situation pouvait +offrir quelques dangers politiques dont +les princes d’Ascoli se préoccupèrent ; +l’Osio fut conduit à la prison d’État de +Pavie, où il passa un mois.</p> + +<p>Mais la suzeraine, qui veillait aux intérêts +du prisonnier, obtint des Sœurs et de +la prieure une réclamation en faveur de +l’accusé, et une protestation solennelle +attestant la pureté du couvent, « qui +jamais, disaient-elles, n’avait abrité de +désordres pareils à ceux que la calomnie +attribuait à Virginie, à l’Osio et aux +habitantes du monastère ».</p> + +<p>On relâcha donc le jeune homme, qui +mis en liberté rechercha ses dénonciateurs +afin de les punir. Se regardant +comme certain qu’un apothicaire nommé +Ranieri avait mal parlé du couvent et de +lui, il chargea un domestique, le <i lang="it" xml:lang="it">Rosso</i>, +d’infliger un châtiment au coupable. <i lang="it" xml:lang="it">Il +Rosso</i> obéit, et, l’arquebuse en main, +mèche allumée, il entra dans la boutique +de l’apothicaire qu’il tua ; puis le +<i lang="it" xml:lang="it">Rosso</i> prit la fuite.</p> + +<p>La princesse recueillit et cacha l’Osio +dans le monastère et dans sa chambre, +où il demeura quinze jours ; là on le +nourrit et on le choya ; un nommé Dominico +Pesen, homme de peine espagnol, +s’étant émancipé jusqu’à faire à +ce sujet quelques observations, on le +chassa. La prieure, plus tremblante que +jamais, resta en prières au fond de son +oratoire.</p> + +<p>Alors seulement ; — sept années après +le premier assassinat du Molteno, après +les premières manœuvres de l’Arrighone, +l’autorité ecclésiastique fut avertie ; la +visite de Frédéric Borromée détermina +l’arrestation de Virginie de Leyva ; et +elle fut conduite à Milan.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20">XX<br> +<span class="titre">Condamnation de Virginie de Leyva. — Mort de l’Osio.</span></h2> + + +<p>Nous voici revenus au point d’où +nous étions partis : à l’arrestation de +Virginie de Leyva.</p> + +<p>On l’emmène. Tout s’émeut parmi +les Sœurs. Les deux complices principales +de l’Osio, celles qui ont enlevé le +cadavre, supplient le jeune criminel de +les protéger, de les arracher à leur retraite +dangereuse, de les sauver, de les +prendre avec lui, de les cacher. Il y +consent ; et c’est alors qu’a lieu l’affreuse +scène décrite plus haut, l’assassinat +des rives du Lambro.</p> + +<p>Il se réfugie dans les bois, y organise +une bande armée composée de ses +vassaux et de ses domestiques, et de là +brave ses juges et ses examinateurs.</p> + +<p>Cependant le procès se poursuit ; la +<i lang="it" xml:lang="it">signora di Monza</i> est condamnée à la +prison perpétuelle et murée ; l’Arrighone +aux galères pour trois années +seulement ; certes, il méritait mieux, +ayant tout conduit.</p> + +<p>L’Osio, condamné à mort par contumace, +exilé, proscrit, sa tête mise à +prix pour cent écus ; sa maison rasée ; +soutint, du milieu des forêts où il errait +avec sa troupe, une guerre acharnée +contre le cardinal et le gouverneur. Il +revint une nuit à Monza, abattit, aidé +des siens, la colonne d’<i>infamie</i> que +le tribunal avait fait ériger sur l’emplacement +de sa maison ; réclama justice +(il s’exprimait ainsi dans une lettre de +la plus spirituelle impudence), au nom +de la princesse et de ses droits ; et il aurait +pu se maintenir ainsi longtemps, +si, las d’habiter les rocs des Apennins +et de vivre hors la loi, il ne s’était avisé +d’une étourderie qui le perdit.</p> + +<p>Un de ses jeunes compagnons de plaisir +habitait Monza. Gentilhomme comme +l’Osio, et maître de sa fortune, il n’avait +nul besoin des cent écus que le <i lang="it" xml:lang="it">grido</i> +(proclamation) du comte de Fuentès offrait +à qui livrerait le criminel mort ou vif.</p> + +<p>L’Osio, très-lié avec cet aimable voluptueux +et qui avait couru avec lui +les aventures de jeunesse, eut la malencontreuse +idée de lui rendre visite ; il +espérait échanger les ennuis de la vie +sauvage contre les douceurs d’une hospitalité +passagère. Il vint donc demander +asile à son ancien camarade, qui jura +sur le crucifix de ne pas le trahir.</p> + +<p>L’ami l’ayant accueilli avec joie se +fit raconter les aventures de l’exilé ; on +n’oublia pas l’histoire cruelle de cette +servante tuée avec l’instrument de fer et +de bois dont j’ai parlé. L’ami voulait +être au courant de tout ; l’Osio donc lui +fit, sans réticences, une confession complète +et détaillée de tous ses actes depuis +près de dix ans.</p> + +<p>Ce récit les amusa fort ; quinze jours +se passèrent ; on vivait bien ; une chère +délicate, et de bonne musique que l’un +et l’autre aimaient égayaient et charmaient +leur retraite.</p> + +<p>« Mon cher Osio, dit un soir le gentilhomme +à son hôte proscrit, j’ai de +très-bon vin dans ma cave ; des vins +rares, de qualités diverses, et fort bien +classés ; il faut que je vous les montre.</p> + +<p>— Très-volontiers », répondit l’Osio.</p> + +<p>Et il descendit dans le caveau, en +costume de convive, sans dague et +sans armes. Son ami le précédait ; deux +domestiques le suivaient.</p> + +<p>La porte se referma aussitôt. Dans +le fond du caveau l’Osio aperçut un +capucin debout, prêt à recevoir ses derniers +aveux et à lui conférer l’extrême-onction. +Bâillonné par son ami et garrotté +par les domestiques, il ne put +tenter aucune résistance contre les +bourreaux, qui firent de lui ce qu’ils +voulurent. On avait eu l’ingénieux soin +et la précaution merveilleuse de fabriquer +d’avance un instrument de bois et +de fer exactement semblable à celui qui +avait servi à tuer Catherine de Meda.</p> + +<p>On plaça le condamné dans la même +position où la servante avait reçu le +coup mortel. Ensuite on le frappa +comme elle sur la nuque ; et il expira.</p> + +<p>Le lendemain au lever du jour, la +tête de l’Osio, cette belle tête blonde, +souriante, digne de la statuaire, — <i lang="it" xml:lang="it">la +bella cosa</i> de Virginie de Leyva, détachée +du tronc — surmontait la porte +principale et le mur en ruine de Monza.</p> + +<p>L’ami touchait le prix du sang.</p> + +<hr> + + +<p>Ainsi périt l’Osio. Ainsi finit ce +drame.</p> + +<p>La longue expiation chrétienne de Virginie +en est le complément lugubre, +tragique, divin, et dix années plus tard +elle existait encore, toujours immobile +et captive, dans sa prison murée. Là +elle reçut jusqu’à sa mort un peu de +pain et d’eau à travers une lucarne ; et +<i>pleurant sans cesse, priant Dieu sans +cesse</i>, dit le cardinal Borromée (qui +écrivit à ce sujet à son frère une lettre +touchante et terrible), elle mourut — <i lang="it" xml:lang="it">come una santa</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21">XXI<br> +<span class="titre">Galilée.</span></h2> + + +<p>A la même époque où l’Osio et sa +canaille dévouée assassinaient qui leur +déplaisait ; où le prêtre Arrighone se +rendait digne des galères ; où la princesse +cloîtrée faisait assommer sa domestique +par son amant ; à cette même +époque vivait du côté de Florence dans +la villa d’Arcetri un doux et innocent +philosophe, qui consultait les astres, +interrogeait la nature et en établissait +définitivement les lois véritables et éternelles.</p> + +<p>Pendant les sept années où l’Osio et +ses complices eurent liberté de commettre +leurs infamies, les rivaux et +les envieux du philosophe martyrisèrent +à loisir leur ennemi. Ils empoisonnèrent +sa vie, l’humilièrent pendant +les vingt années qui suivirent, et s’armant +du pouvoir dans un monde apathique +et lâche, ils le retranchèrent de +la société humaine.</p> + +<p>Il s’appelait Galilée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22">CONCLUSION</h2> + + +<h3>I<br> +<span class="titre">La décadence italienne. — Leçons qu’elle +fournit. — Explorateurs, archéologues, voyageurs. — Commentateurs +récents. — MM. Dennistoun, de Reumont, +Rawdon Browne, etc.</span></h3> + +<p>J’ai lu, relu, médité longtemps le +procès italien de Virginie et de l’Osio. +Je me suis attardé au milieu de ces +féroces et doux personnages ; bien élevés, +instruits, subtils, et qui mettaient +tant d’esprit au service de leurs passions. +Ce spectacle m’a effrayé, étonné +et fait beaucoup penser.</p> + +<p>Pourquoi, me suis-je demandé, l’innocent +et grand philosophe est-il traité +si cruellement, pendant que les monstres +impunis étalent leurs crimes au +grand jour de cette société indifférente +et blasée ?</p> + +<p>L’iniquité efféminée et l’apathie féroce +ne seraient-elles pas les conditions +inévitables des sociétés en décadence ?</p> + +<p>Comment, par quels degrés la noble +Italie a-t-elle pu descendre dans cet +abîme de lâchetés et de misères ?</p> + +<p>Alors je me suis mis à étudier, non-seulement +les chroniques anciennes, +mais les épistolaires originaux et les +voyageurs récents.</p> + +<p>Ces explorateurs, ces analystes de +l’Italie composent une cohorte ou plutôt +une armée. De tous les replis de +l’Europe, de tous les rivages de la +jeune Amérique, des hommes studieux +sont accourus, tous empressés et ardents +à résoudre l’énigme qui m’intéresse.</p> + +<p>Un Écossais, M. Dennistoun, a compulsé +les archives de la maison d’Este.</p> + +<p>Vingt collecteurs et annotateurs, Hurter, +Tommaseo, Cigogna, Alberi, Marsand, +Rawdon Browne, ont publié les +relations des ambassadeurs italiens.</p> + +<p>M. Alfred de Reumont, envoyé de +Prusse à Florence, a consacré des recherches +infatigables (<i lang="de" xml:lang="de">Beitræge zur italienische +Geschichte</i>) aux familles, aux +souvenirs, aux antiquités du moyen âge +italien.</p> + +<p>De ces mille volumes ressort avec +éclat la grandeur du génie italien ; il ne +se repose pas ; incessamment il se renouvelle ; +après Machiavel, Galilée ; après +Galilée, Vico ; après Vico, Spallanzani +et Volta. C’est une fécondité qui ne +tarit pas. Remuez du pied ces poussières +de vingt siècles et ces couches +superposées de civilisations jadis florissantes ; +il en jaillit des milliers d’étincelles +et des lumières miraculeuses ; +surtout il en ressort cet enseignement +profond, digne d’être médité par tous +les philosophes et répété à tous les +peuples ; enseignement qui résoud la +question que j’ai posée, et pour lequel +j’ai écrit ce livre :</p> + +<p>Que rien ne remplace l’éducation +sociale ;</p> + +<p>Et que celle-ci repose exclusivement +sur l’homme individuel, sa dignité, sa +force morale et sa valeur propre.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c23">II<br> +<span class="titre">La morale du dehors et la vraie morale. — Vieux +monde social de l’Italie.</span></h3> + +<p>Repassons en effet, scène à scène, +acte par acte, cette série d’atrocités et +d’infamies.</p> + +<p>Nous reconnaîtrons que personne n’a +conscience de ses crimes ; que, sous +l’apparence d’une éducation chrétienne, +toutes ces âmes sont sauvages et abâtardies ; +que chacune se dirige avec l’ardeur +farouche d’une bête de proie et la +ruse envenimée d’un reptile vers son +but de passion et d’intérêt ; que tous +ces hommes méprisent l’équité, vénèrent +l’intrigue et se courbent sous ce +qui les opprime.</p> + +<p>Ils ne croient pas à la justice, ils ne +croient qu’à la force.</p> + +<p>Le poignard qui tue est une force, et +ils l’estiment. Le poison remplace avantageusement +le poignard. Si vous êtes +noble, riche, apparenté, vous valez quelque +chose. Ces ressources vous manquent-elles ; +usez de la bassesse et de +l’intrigue : ce sont aussi des puissances.</p> + +<p>Mais avec le travail seul ou le talent, +avec l’honneur ou la probité seuls, +n’attendez que mépris ; et si vous froissez +le dernier misérable, puissant ou +riche, une bonne mousquetade va vous +apprendre à vivre.</p> + +<p>Voilà sur quels principes les contemporains +de Machiavel, puis ceux de +Galilée, dirigent leur conduite. Terribles +sauvages dans une civilisation aussi raffinée +que possible, et barbare en effet.</p> + +<p>Les Osio, les Arrighone et leurs +amis, les cardinaux de Rome qui délaissent +Galilée, les savants florentins +qui l’entraînent dans le piége parlent +latin et quelquefois grec. Ils écrivent +un italien très-pur. Ils sont sophistes, +littérateurs, avocats. Osio, du sein des +bois où il est caché, adresse au cardinal-archevêque +une lettre tissue de +ruse machiavélique et de sombre véhémence ; +merveille de fourberie et de +beau style. La suzeraine amoureuse ne +commet pas une faute de grammaire +ou d’orthographe ; elle pratique exactement +sa religion, connaît l’histoire, lit +les poëtes ; elle aime les arts. Elle est +lyrique ; sait les convenances, le beau +monde, l’art de vivre ; elle se fait respecter, +se fait compter ; de son âme +impérieuse émanent parfois des accents +pleins d’éloquence et de grandeur.</p> + +<p>Jamais ces personnages affreux ne +blessent la décence. Ils possèdent à +fond la grâce, l’élégance, la morale <i>du +dehors</i> ; ils conservent la belle tenue, le +bon air dans le crime, la dignité grave. +La boucherie abominable commise dans +ce caveau par cinq religieuses et un +gentilhomme est exécutée avec mesure ; +point de cris, de gros mots ; aucun +bruit, aucun scandale. On sait vivre ; +il serait de mauvais goût que le sang +parût ; aussi s’arrange-t-on pour qu’il +fasse tache le moins possible.</p> + +<p>Ils ont leur morale qui est la grâce +extérieure et la politesse ; ils ont leur +religion de formule et de pratiques. +Ils ont leur littérature, le <i>seicentisme</i> +dont les coryphées, Marini, Doni, +cent autres génies maniérés, effrénés +ou emphatiques ont usurpé la renommée, +envahi les Académies et fait grand +bruit dans leur temps.</p> + +<p>En un mot, ils sont fins, artistes, +spirituels, aimables, pieux, délicats, +prudents, instruits, courageux, polis, +amateurs du luxe et du beau luxe ; +ils s’envoient des gants de soie brodés +dans des corbeilles d’or et écoutent très-régulièrement +les offices ; ils lisent les +auteurs à la mode et font de la musique +et des vers.</p> + +<p>Mais ils ne sont pas vrais.</p> + +<p>Ils ne sont pas libres.</p> + +<p>Ils ne sont pas justes.</p> + +<p>Les habitants manquent aux cités, +les bras aux campagnes. Les murailles +des villes tombent en ruines ; à cinq +lieues de Monza, sur la grande route, +vous rencontrez une maison béante +et déserte ; les âmes pleines de passions +et vides de devoirs sont encore +plus désolées que les édifices ; la charité +en est absente ; on ne veut pas recueillir, +de peur de se compromettre, +les femmes blessées et mourantes ; les +bourgeois rentrent chez eux plutôt que +de donner asile aux malheureux. Le +prêtre use du confessionnal pour servir +les amours d’une religieuse et les siens +propres ; l’ami trahit l’ami dont il livre +la tête pour cent écus ; avec l’eau bénite +on baptise des amulettes. Enfin le +valet de l’homme puissant va dans les +rues, l’arquebuse en main, la mèche au +rouet, résolu à tuer l’homme désigné +par son maître.</p> + +<p>Malheureux les peuples dont la vie +sociale est telle ; chez qui la force morale +des individus ne réagit plus contre +les mœurs de tous ; et qui ne renouvellent +pas leur sève vitale par l’ordre +et la bonté !</p> + +<p>Inondée vingt fois des flots de la conquête +étrangère, l’Italie a eu beau crier : +<i>Mort aux conquérants !</i> Elle n’a jamais +pu se dégager des <i lang="it" xml:lang="it">Straniere genti</i> ! +c’est son cri de douleur. Machiavel pleurait +en le répétant ; Filicaja le redisait +en beaux vers ; Alfieri le mêlait à ses +sanglots et à ses fureurs.</p> + +<p>Aussi depuis dix siècles qu’elle essaye +en vain de chasser les vautours +n’a-t-elle pu reconquérir la force sociale +et l’indépendance. Il lui en est venu +de tous les points de l’horizon ! Voici +Theodorick, ou si l’on veut <i>Teut-rick</i>, +un Goth ; voici un Scandinave devenu +Romain et Gaulois, Guiscard, ou <i>Weisshardt</i> ; +et <i>Walter de Brienne</i> (Gaultier) +le Gallo-Romain ; et le Hongrois (<i>André le +Hun</i>) qui a épousé Jeanne de Naples ; — sans +compter des milliers d’autres étrangers, — papes, +généraux, cardinaux, +aventuriers, artistes, savants et soldats.</p> + +<p>L’éclat des arts, la splendeur et la +variété des talents, la grandeur même +des caractères n’ont pu sauver l’Italie. +Depuis la chute de Rome et son découronnement +sous Constantin la maîtresse +du monde a subi la torture. Tout +chez elle a été douloureux, surtout le +pontificat.</p> + +<p>Le pape anglais <i>Breakspear</i>, celui +qui força le fils des Hérules à lui tenir +l’étrier, s’écriait avec trop de raison :</p> + +<p>« — La tiare <i>brille</i>… savez-vous pourquoi ? +C’est qu’elle <i>brûle</i>. »</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c24">III<br> +<span class="titre">Enseignements de l’histoire. — La belle +Italie. — Champs de carnage. — La décadence morale. — La +Force reine.</span></h3> + +<p>Ainsi meurent les peuples qui n’estiment +que la force ou la ruse. Dès que +la résistance virile manque à individu, +vous n’avez rien à espérer d’une nation, +quelque généreuse, courageuse +et intelligente que vous la supposiez, +quelle que puisse être la perfection morale +des doctrines qu’on lui impose ou +qu’elle accepte.</p> + +<p>Du jour où l’Italie a subi le joug des +conquérants étrangers, elle a été perdue. +Elle a plus adoré le pouvoir que +la justice ; elle a créé des milliers d’âmes +essentiellement dépravées, aussi fatalement +perdues que celles de l’Osio et de +Virginie, n’ayant de goût que pour la +ruse et la force, comme les Grecs du Bas-Empire, +les Chinois actuels et les Orientaux +dégénérés. Les crimes du couvent +de Monza ne procèdent pas d’une autre +source. Là il n’y a de morale que l’égoïsme +et de droit que la victoire. On +permet tout à la princesse espagnole ; +le couvent lui appartient plus qu’à la +prieure. Tout plie devant la suzeraine ; +elle a sa cour, ses esclaves, ses religieuses +affidées, ses séides.</p> + +<p>L’Arrighone est puissant à sa manière ; +un homme subtil, rusé, captieux, +dangereux, cauteleux ; par conséquent +respectable. L’Osio est un petit +prince asiatique ; il peut tuer autour de +lui tous ceux qui le gênent. Il est riche +et gentilhomme ; il s’est fait sa bande, +son groupe, son bataillon de dévoués. Il +vit dans sa citadelle, c’est-à-dire dans +sa maison, avec un valet qui assassine, +un autre qui enterre, et un autre qui +porte les messages d’amour.</p> + +<p>Monde social qui peut être fort civilisé, +très-élégant, et qui n’en est pas +moins exécrable.</p> + +<p>L’individu disparaît. L’âme humaine +réduite en poussière ignoble n’est plus +que l’élément sans valeur de je ne sais +quelle pâte politique jetée dans le moule +de l’État. — Ce phénomène méritait +d’être observé et analysé ; c’est ce que +je me suis proposé dans ce livre.</p> + + +<p class="c gap">FIN.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<table> +<tr><td colspan="2" class="drap sc">Préface</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0">v</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">— M. Dandolo dans les déserts d’Archisate. — La +solitude des Apennins et l’archéologie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— Un vieux procès</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">9</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— L’Italie au commencement du dix-septième siècle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">15</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">— Procès de la <span lang="it" xml:lang="it">signora</span> de Monza. — Pièces de ce +procès. — Comment le roman est moins romanesque +et moins touchant que la vérité</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">21</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">— Virginie de Leyva. — Son portrait. — Antoine +de Leyva, son grand-père. — Don Martin, son +père. — Éducation de Virginie de Leyva</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">27</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">— L’Italie devenue espagnole. — Effets de la +conquête et de la servitude</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">39</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="drap">— Le confesseur des religieuses. — Caractère et +portrait d’Arrighone. — Intérieur du couvent. — La +ville. — Ses habitants. — Osio degli Osii</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">45</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="drap">— Dernières conséquences du moyen âge italien</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">57</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="drap">— Situation et luttes de la papauté. — Charles et +Frédéric Borromée. — Visite de Frédéric +Borromée au couvent de Monza. — Premier +interrogatoire de Virginie de Leyva</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">63</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="drap">— Le drame des bords du Lambro. — Ottavia +Ricci et Benedetta Homati. — Deux assassinats +et leurs conséquences. — L’égoïsme +de la servitude</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">75</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="drap">— Résurrection des deux religieuses. — L’indifférence +publique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">81</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="drap">— Confession de Virginie de Leyva. — Les mœurs +publiques et leurs causes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">95</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> +<td class="drap">— La prieure Saccha. — Les religieuses de +Sainte-Marguerite. — Isabella degli Ortensii. — Assassinat +de Molteno</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">99</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> +<td class="drap">— Suites de l’assassinat de Molteno. — Pirovano. — Lettre +de la princesse</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">107</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> +<td class="drap">— La passion. — L’intérêt. — L’Arrighone et +l’Osio. — Morale du temps</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">115</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> +<td class="drap">— Première entrevue de l’Osio et de Virginie +de Leyva. — Seconde entrevue. — Progrès +de la passion. — Le démon. — Les amulettes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">125</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td> +<td class="drap">— Audace de l’Arrighone. — Résolution de +Virginie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">131</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td> +<td class="drap">— Quelle vie on menait dans le couvent de +Monza. — Catherine de Meda. — Les +légitimés</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">139</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td> +<td class="drap">— Assassinat de Catherine de Meda. — Une +première nuit d’orage. — Assassinat de +Ranieri</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">147</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XX.</div></td> +<td class="drap">— Condamnation de Virginie de Leyva. — Mort +de l’Osio</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">157</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td> +<td class="drap">— Galilée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">167</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div>CONCLUSION</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">— La décadence italienne. — Leçons qu’elle +fournit. — Explorateurs, archéologues, +voyageurs. — Commentateurs récents. — MM. +Dennistoun, de Reumont, Rawdon +Browne, etc.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">173</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— La morale du dehors et la vraie morale. — Vieux +monde social de l’Italie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">181</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">— Enseignements de l’histoire. — La belle +Italie. — Champs de carnage. — La décadence +morale. — La Force reine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c24">195</a></div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap"><span class="xsmall">FIN DE LA TABLE</span>.</p> + + +<p class="c gap xsmall">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em small b ssf">LIBRAIRIE POULET-MALASSIS ET DE BROISE</p> + +<p class="c large">PUBLICATIONS NOUVELLES</p> + + +<table> +<tr><td class="drap"><b>LES FLEURS DU MAL</b>, par <span class="sc">Charles Baudelaire</span>. 2<sup>e</sup> édition augmentée +de trente-cinq poëmes nouveaux. 1 volume in-12</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>LES TROISIÈMES PAGES DU JOURNAL LE SIÈCLE</b>, +portraits modernes par <span class="sc">Taxile Délord</span>. 1 volume in-12</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>LES GRANDES FIGURES D’HIER ET D’AUJOURD’HUI</b>, +par <span class="sc">Champfleury</span>. 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Le volume</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50 c.</div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap xsmall">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77395 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77395-h/images/cover.jpg b/77395-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b71beb4 --- /dev/null +++ b/77395-h/images/cover.jpg diff --git a/77395-h/images/illu.jpg b/77395-h/images/illu.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d9f6dfd --- /dev/null +++ b/77395-h/images/illu.jpg |
