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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Virginie de Leyva | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77395 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">VIRGINIE DE LEYVA</h1>
+
+<p class="c">ou<br>
+<span class="i large">INTÉRIEUR D’UN COUVENT DE FEMMES</span><br>
+<span class="i">EN ITALIE</span><br>
+<span class="small i">AU COMMENCEMENT DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE</span><br>
+<span class="xsmall">D’APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX</span></p>
+
+<p class="c">par<br>
+<span class="large">PHILARÈTE CHASLES</span><br>
+<span class="xsmall blk">PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE,<br>
+CONSERVATEUR A LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE.</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+POULET-MALASSIS ET DE BROISE, ÉDITEURS<br>
+7, <span class="xsmall">RUE DE RIGNEMEU</span>, <span class="xsmall">ET PASSAGE MIDÈS</span>, 36</p>
+
+<p class="c">1861<br>
+<span class="small">Tous droits réservés</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em xsmall">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c" id="portrait"><img src="images/illu.jpg" alt=""><br>
+VIRGINIE de LEYVA</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 id="c0" title="Préface">&nbsp;</h2>
+
+<p class="c top4em">A<br>
+<span class="xlarge">W. MAKEPEACE THACKERAY</span><br>
+<span class="xsmall">AUTEUR DE</span><br>
+<span class="small"><i lang="en" xml:lang="en">VANITY-FAIR</i>, <i>ESMOND</i>, <i>PENDENNIS</i>,</span><br>
+<span class="xsmall">ETC., ETC.</span></p>
+
+
+<p class="i">Vous avez, dans d’admirables fictions
+aussi historiques que l’histoire,
+mon cher Thackeray, donné la chasse
+aux plus grands vices de notre pays et
+de toutes les sociétés humaines, l’hypocrisie,
+l’égoïsme et la cruauté de l’âme.
+Votre Rébecca l’intrigante et votre
+vieux Seigneur voluptueux doivent vivre
+autant que la langue anglaise.</p>
+
+<p class="i">Laissez-moi placer sous votre protection
+et recommander à votre sagacité
+philosophique un récit vrai, qui
+offre les mêmes enseignements terribles
+et salutaires. J’ai trouvé vivant et
+tragique, dans le dossier authentique
+d’un vieux procès italien, le drame suivant
+que j’ai simplement commenté, à
+mesure que les personnages naissaient
+devant moi, développaient leurs caractères
+et faisaient éclater leurs passions.
+Je suis certain qu’il vous intéressera.
+La profondeur et la finesse de votre
+esprit saisiront sans peine les questions
+morales qui ressortent de l’état
+social que ce récit étrange révèle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">L’élégance des mœurs est-elle la civilisation ?</p>
+
+<p class="i">Que faut-il entendre par le mot
+« <i>civilisation</i> » ?</p>
+
+<p class="i">Est-ce la régularité de la législation,
+l’éclat des arts, l’éducation littéraire,
+le luxe ou la richesse, l’industrie ou
+le commerce ? Est-ce la forme du gouvernement,
+l’exactitude de l’administration
+ou la sévérité de la formule religieuse ?</p>
+
+<p class="i">Ne serait-ce pas plutôt du degré de
+force morale chez les individus, de vérité
+dans les âmes, de sympathie et de
+simplicité dans les relations que dépend
+la civilisation réelle ? Et tout
+peuple qui s’éloigne de ces principes
+ne retourne-t-il pas à la barbarie ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Je serais assez de cet avis. Vous-même
+ne m’accuserez pas de paradoxe ;
+imputation banale, qui si elle était admise
+détruirait toute analyse, abolirait
+tout examen et serait mortelle à
+toute raison. Vous ne m’accuserez pas
+non plus de nourrir des tendances immorales
+parce que j’ai reproduit dans
+leur sanglante vérité les scènes des
+bords du Lambro et les faits et gestes
+du confesseur Arrighone. Si quelqu’un
+m’accusait ou d’intentions contraires à
+la religion, ou de vues socialistes et démocratiques,
+parce que j’ai signalé les
+résultats de la fausse éducation des
+peuples, résultats que j’ai pris sur le
+fait dans ces documents oubliés ; vous
+seriez, je n’en doute pas, le premier à
+me défendre. Vous protesteriez avec moi
+et comme moi contre ces dangereuses
+banalités.</p>
+
+<p class="i">Vous diriez avec moi que la formule
+n’a rien de commun avec la religion ;</p>
+
+<p class="i">Que la discipline extérieure n’a rien
+de commun avec la morale ;</p>
+
+<p class="i">Que la gravité de l’hypocrite n’a
+rien de commun avec le développement
+intérieur de l’homme ;</p>
+
+<p class="i">Et que Fénelon a vu juste quand il
+a déclaré que notre vie morale tout
+entière dépend du centre et du fonds
+même de l’âme :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Celui (dit ce sublime et tendre penseur), qui voudrait
+nourrir ses bras et ses jambes en y appliquant
+la substance des meilleurs aliments ne se donnerait
+jamais aucun embonpoint ; il faut que tout commence
+par le centre, que tout soit d’abord dans l’estomac,
+qu’il devienne chyle, sang et enfin vraie chair. C’est
+du dedans le plus intime que se distribue la nourriture
+de toutes les parties extérieures. L’<i>amour</i> est
+comme l’estomac, l’instrument de toute digestion.
+C’est l’<i>amour</i> qui digère tout, qui fait tout sien, et
+qui incorpore à soi tout ce qu’il reçoit ; c’est lui qui
+nourrit tout l’extérieur de l’homme dans la pratique
+des vertus. Comme l’estomac fait de la chair, du
+sang, des esprits pour les bras, pour les mains, pour
+les jambes et pour les pieds, de même l’amour…
+renouvelle l’esprit de vie pour toute la conduite. Il
+fait de la patience, de la douceur, de l’humilité, de la
+chasteté, de la sobriété, du désintéressement, de la
+sincérité et généralement de toutes les autres vertus
+autant qu’il en faut pour réparer les épuisements
+journaliers. Si vous voulez appliquer les vertus par
+dehors, vous ne faites qu’une symétrie gênante, qu’un
+arrangement superstitieux, qu’un amas d’œuvres
+légales et judaïques, qu’un ouvrage inanimé. C’est
+un sépulcre blanchi : le dehors est une décoration
+de marbre, où toutes les vertus sont en bas-relief ;
+mais au dedans il n’y a que des ossements de morts.
+Le dedans est sans vie ; tout y est squelette ; tout y
+est desséché, faute d’onction. Il ne faut donc pas
+vouloir mettre l’amour au dedans par la multitude
+des pratiques entassées au dehors avec scrupule ;
+mais il faut au contraire que le principe intérieur
+porte la nourriture du centre aux membres extérieurs
+et fasse exercer avec simplicité, en chaque occasion,
+chaque vertu convenable pour ce moment-là. »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="i">C’est le contraire ; c’est la « <i>superstition
+symétrique</i> », et « <i>l’amas des
+vaines formules</i> », ce sont les « <i>convenances
+et les vertus en bas-relief</i> »,
+qu’on est aujourd’hui tenté de soutenir
+en France, et que beaucoup de gens
+mettent en pratique. Puissé-je, à votre
+exemple, mon cher Thackeray, et sans
+me faire plus que vous personnage
+vertueux où génie politique, affaiblir
+ou diminuer quelques-unes des tendances
+que je crois le plus fatales à
+mon pays et à mon temps ; — puissé-je
+encourager quelques âmes à sortir de
+l’indifférence suprême où s’endorment,
+à l’abri des formules vaines et sous l’éclat
+extérieur du luxe et des arts, les
+sociétés défaillantes !</p>
+
+<p class="sign i small">PHILARÈTE CHASLES.</p>
+
+<p class="ind small">Paris, Institut. — 15 février 1861</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">I<br>
+<span class="titre">M. Dandolo dans les déserts d’Archisate. — La solitude
+des Apennins et l’archéologie.</span></h2>
+
+
+<p>Je connais un savant italien qui a publié
+quelques grands ouvrages en dix
+volumes : — l’<i>Histoire de la Pensée
+humaine</i>, <i>Rome et les Papes</i>, — et
+qui se délasse en consultant les archives
+de Milan, de Monza, de Pavie et du
+Tyrol, pour en extraire quelques curiosités
+vieilles et nouvelles, utiles à l’histoire
+des hommes et de son pays. Il se
+nomme Dandolo. Il s’entend aussi bien
+à ce métier que ses aïeux les doges à
+gouverner leur république. C’est un
+écrivain et un penseur. Toutes ses conclusions
+ne me persuadent pas, tant
+s’en faut. Mais il est ingénieux et enthousiaste,
+plein d’idées, d’érudition et
+de sincérité.</p>
+
+<p>Vers l’année 1850, ce savant s’était
+renfermé dans une solitude des Apennins
+qui est sa propriété ; <i lang="it" xml:lang="it">al déserto</i>,
+comme il le dit, <i lang="it" xml:lang="it">tra’i monti d’Archisate</i>.
+La maison, jadis occupée par des
+moines Camaldules, s’appelle la <i lang="la" xml:lang="la">Casa
+de’ morti</i>, parce qu’ils y sont enterrés.</p>
+
+<p>Là le descendant des doges poursuit
+son travail d’alchimie érudite ; ce
+plaisir qui charmait Nodier, Walter
+Scott et les esprits de même espèce ;
+plaisir délicat et passion à la fois ; Walter
+Scott n’en connaissait pas de plus
+vif ; c’est ainsi que dans les dossiers
+d’un ancien procès il a recueilli le sujet
+et le premier germe de sa <i>Fiancée de
+Lammermoor</i>.</p>
+
+<p>La méditation et la solitude portent
+des fruits merveilleux ; et je voudrais
+que mes contemporains, qui vivent si
+vite, qui tirent grand parti de l’activité,
+de la spéculation et du mouvement
+des affaires, — toutes choses
+très-bonnes, — n’en vinssent pas à
+condamner et à maudire la méditation
+et la solitude. Non, elles ne sont point
+l’apanage d’esprits étroits, d’humoristes
+ridicules, de pauvres diables, de
+méprisables philosophes, et de rêveurs
+impuissants.</p>
+
+<p>Si l’on s’obstinait à les bannir, l’étude
+pourrait s’en ressentir un jour : les
+arts déclineraient ; l’industrie, faute de
+se retremper aux sources spirituelles,
+perdrait sa force de renouvellement et
+la production matérielle en souffrirait.</p>
+
+<p>A l’ombre des sapins et des châtaigniers
+de son domaine M. Dandolo poursuivait
+ses études favorites ; montant
+et descendant de petits sentiers praticables
+seulement pour les charbonniers
+du canton et pour les savants
+qui rêvent ; lisant, feuilletant, annotant
+des parchemins déterrés dans je
+ne sais quelle armoire de couvent ; rentrant
+dans sa cellule pour classer ses
+trouvailles ; en ressortant pour continuer
+son déchiffrement et ses annotations,
+« au bruit de ruisseaux innombrables,
+dit-il ; avec accompagnement
+de mille oiseaux perchés dans les branches
+gigantesques et sous les énormes
+hêtres » ; — <i lang="it" xml:lang="it">dove l’incessante romore
+dell’ acque correnti si maritava al
+canto d’infiniti uccelletti</i>…</p>
+
+<p>Heureux comme un roi ; — mais cette
+expression est bien vieillie ; — plus
+heureux qu’un doge ; il oubliait le
+monde qui continuait ses révolutions.</p>
+
+<p>Il recueillait et annotait les documents
+authentiques que je vais résumer,
+documents précieux pour l’histoire
+générale de l’Europe et celle du
+développement de ses sociétés au Nord
+et au Midi.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">II<br>
+<span class="titre">Un vieux procès.</span></h2>
+
+
+<p>S’occuper d’un vieux procès, oublié
+dans le pays même où s’est joué le
+drame, serait oiseux et presque ridicule,
+si le travail archéologique du
+chevalier Dandolo ne faisait partie de
+ce mouvement d’érudition européenne,
+surtout méridionale, servi depuis le
+commencement du siècle par les hommes
+les plus savants et les plus ingénieux
+d’Espagne et d’Italie ; — et si
+les <i lang="it" xml:lang="it">Promessi Sposi</i> de Manzoni n’avaient
+pas popularisé le sujet et les acteurs,
+tout en affaiblissant l’intérêt moral et
+historique de ces vieux documents.</p>
+
+<p>Leurs terribles péripéties et leurs
+drames sanglants appartiennent à l’histoire
+générale, comme je l’ai dit.</p>
+
+<p>Ce sont des leçons importantes, des
+enseignements graves, non sur la politique
+présente, mais sur la politique du
+passé qui à enfanté celle d’aujourd’hui ; — sur
+la religion dépravée qui a fait
+tant de mal à l’idée divine et à l’idée
+chrétienne ; — sur l’éducation des femmes ; — sur
+la décadence des grands
+peuples ; sur la liberté détruite et l’esclavage
+séculaire.</p>
+
+<p>Enfin ces documents éclairent l’histoire
+des mœurs, des âmes, des idées et
+des esprits, qui vaut assurément mieux
+que cette autre histoire, amas de dates
+confuses et de faits stériles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">III<br>
+<span class="titre">L’Italie au commencement du dix-septième siècle.</span></h2>
+
+
+<p>Étrange époque, le commencement
+du dix-septième siècle, surtout au Midi,
+particulièrement en Italie ! Le Nord ne
+faisait alors qu’imiter faiblement ces
+saturnales italiennes, aussi bouffonnes
+que lugubres.</p>
+
+<p>Les peuples du Midi, possédant depuis
+longtemps une civilisation élégante,
+raffinée et vicieuse, poussaient à bout
+ce raffinement, allaient du même pas
+au grotesque et au crime, se drapaient
+dans l’emphase et commettaient mille
+atrocités puériles.</p>
+
+<p>Chez nous Callot, Cyrano de Bergerac,
+Saint-Amant copiaient avec plus
+ou moins d’esprit et de talent ce dévergondage
+méridional. La corruption
+italienne était profonde et invétérée ;
+la nôtre, toute d’imitation et de mode,
+s’arrêtait à la surface. Le Maderno, le
+Bernin, le Borromini, le poëte Marini,
+sur lesquels nous nous modelions entre
+1600 et 1640, nous révoltèrent
+bientôt ; la France se replia sur les
+anciens : elle en avait assez de l’orgie et
+revint à la raison. Notre inconstance
+naturelle nous sauvait encore une fois.
+La folie sérieuse des autres n’avait été
+pour nous qu’un intermède.</p>
+
+<p>L’Italie eut plus de peine à se dégager
+de cette glu brillante de vice
+allié au mauvais goût, de fausse poésie
+alliée aux vices de l’âme ; — <i lang="it" xml:lang="it">Sociale
+bruttura… eta di tronfi poeti e di
+morie, d’artisti barocchi e di streghe,
+di lanzichinecchi e d’avvelenatori</i> ; — ainsi
+parle M. Dandolo de cette époque
+italienne.</p>
+
+<p>Toute indépendance politique était
+morte dans la Péninsule ; si les étrangers
+se battaient comme à l’ordinaire
+dans la haute Italie qu’ils couvraient
+de sang, ce n’était pas pour sauver la
+victime, c’était pour se disputer la proie.</p>
+
+<p>Les Espagnols dominaient sans contrôle
+à Milan et à Naples ; une seule
+ruine de grandeur libre se laissait entrevoir
+dans la pénombre : c’était Venise.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br>
+<span class="titre">Procès de la <span lang="it" xml:lang="it">signora</span> de Monza. — Pièces de ce procès. — Comment
+le roman est moins romanesque
+et moins touchant que la vérité.</span></h2>
+
+
+<p>Poursuivons donc l’étude de la conquête
+espagnole et de son influence
+sur la situation morale de l’Italie.</p>
+
+<p>Ce sont toujours les femmes qui caractérisent
+les mœurs. Ici le témoin et
+le symbole du temps est une religieuse,
+espagnole de race, italienne par
+l’éducation ; la <i lang="it" xml:lang="it">Signora di Monza</i>, — de
+son vivant et en religion <i lang="it" xml:lang="it">Suor
+Virginia Maria</i>, — petite-fille d’Antoine
+de Lève, ou de Leyva, dont parle
+Brantôme.</p>
+
+<p>Il y a peu d’années encore une colonne
+érigée par la justice en mémoire
+des catastrophes dont la Sœur
+Virginie fut cause subsistait dans le
+bourg ou la cité de Monza ; les religieuses
+de Sainte-Marguerite ont obtenu
+la suppression de cette colonne
+infâme qui perpétuait la mémoire coupable
+de Sœur Virginie.</p>
+
+<p>Ripamonti, dans son Histoire du Milanais
+(<i lang="it" xml:lang="it">Storia Patria</i>), parle d’elle en
+beau latin ; Manzoni l’a placée épisodiquement
+dans ses <i lang="it" xml:lang="it">Promessi Sposi</i> ;
+elle est le personnage principal du roman
+de Rosini, la <i lang="it" xml:lang="it">Signora di Monza</i>.</p>
+
+<p>Mais l’élégant récit de Ripamonti
+n’est pas plus exact que la fiction des
+deux romanciers. La vérité a eu l’impertinence
+d’être, selon son habitude,
+plus touchante que la rhétorique, plus
+romanesque que le roman.</p>
+
+<p>Quittons donc le roman, et abordons
+l’histoire ressuscitée par M. Dandolo.</p>
+
+<p>Je prends de ses mains le petit flambeau
+allumé par lui ; à sa clarté nous
+étudierons une certaine façon de gouverner
+les hommes, de les endoctriner
+et de les élever. Les couloirs d’un vieux
+monastère de Lombardie ; les cellules
+des nonnes en 1605 ; le jardin antique ;
+le bourg d’à côté et le fleuve Lambro,
+témoin de scènes étranges, s’ouvriront
+pour nous.</p>
+
+<p>Surtout je veux vous montrer Virginie
+de Leyva.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">V<br>
+<span class="titre">Virginie de Leyva. — Son portrait. — Antoine de
+Leyva, son grand-père. — Don Martin, son père. — Éducation
+de Virginie de Leyva.</span></h2>
+
+
+<p>Cette Espagnole-Italienne, dont le
+sang ne démentait pas son origine impérieuse
+et passionnée, semble résumer
+la fusion opérée par la conquête, l’alliance
+des deux races. C’est une figure
+toute méridionale.</p>
+
+<p>Lorsque, par un chemin opposé à
+celui de Walter Scott que les dossiers
+avaient conduit à la fiction, notre érudit
+redescendit, des fictions mal inventées
+sur Virginie de Leyva, à la réalité
+même ; quand l’héroïne du procès de
+1607 sortit de sa tombe et se dressa devant
+le chevalier Dandolo, qui fut bien
+effrayé au milieu de ses bois ? Ce fut
+lui ; il le dit dans sa préface.</p>
+
+<p>Quelle femme !… quelle maîtresse
+femme ! La plus tendre physionomie,
+sans doute ; le nez le mieux fait ; le plus
+bel ovale de visage ; des yeux de gazelle,
+et d’une langueur divine que le portrait
+de Daniele Crespi reproduit ; des lèvres
+sensuelles, délicates et pleines, onduleuses
+et expressives<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ; une beauté <i lang="it" xml:lang="it">saporita,
+sabrosa</i>, comme disent les Méridionaux
+qui s’y connaissent. Cette douce
+et adorable figure a vu dix meurtres
+s’accomplir autour d’elle pour le service
+de ses voluptés ou de ses vengeances.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir son <a href="#portrait">portrait</a>.</p>
+</div>
+<p>Le capitaine Antoine de Leyva son
+grand-père était un des généreux chefs
+de bande qui mettaient le couteau sur
+la gorge des Italiens et gagnaient à ce
+métier des richesses et des fiefs. Celui-ci
+était de Navarre. Il avait conduit en
+Italie, du temps de Charles-Quint, des
+chevaux et des lances, et si fièrement
+guerroyé sous Gonzalve, que la seigneurie
+lombarde de Monza devint sa proie
+ou sa récompense.</p>
+
+<p>Ripamonti estime peu sa noblesse
+que défend M. Dandolo ; je ne sais rien
+là-dessus, et je soupçonne Ripamonti
+de garder une dent contre les conquérants, — la
+dent italienne, — et de
+l’enfoncer sournoisement le plus loin
+possible. Il affirme que cette famille était
+obscure ; que Charles-Quint se plut,
+d’une médiocre fortune, <i lang="la" xml:lang="la">ob nescio quæ
+servitia</i>, pour je ne sais quels services,
+à l’élever et à l’enrichir. Les services
+d’Antoine plaisaient au monarque ; en
+général les gens dont on prend les
+villes, les champs et les filles croient
+qu’on leur rend de mauvais services.</p>
+
+<p>Seigneur de Monza, prince d’Ascoli,
+Antoine de Leyva voulut que ses ossements
+héroïques allassent reposer à Milan
+dans l’église San-Dionigi, où il est
+encore.</p>
+
+<p>Puis la famille songea, suivant l’usage,
+à s’établir, à se consolider, à
+trouver des appuis, à multiplier ses
+créatures, à étançonner sa puissance, à
+augmenter sa richesse ; le système des
+majorats qui concentrent les fortunes est
+bon pour cela. On met les filles au couvent,
+on envoie les cadets se promener à
+travers le monde et chercher de nouveaux
+fiefs ; puis le chef de la famille absorbe
+tout, se met bien en cour, a l’œil
+sur les familles rivales, écarte ou écrase
+les compétiteurs, fait le vide autour de
+lui, gagne le plus de seigneuries qu’il
+peut, et meurt glorieux au milieu des bénédictions
+et de la haine universelles. Le
+plus beau coup que font ces grands
+hommes, c’est de passer pour vertueux.
+Et cela leur arrive quand ils
+n’ont pillé qu’avec mesure, égorgé
+qu’avec douceur, et qu’ils sont habiles.</p>
+
+<p>Le père de la <span lang="it" xml:lang="it">signora</span>, don Martin, assure
+à son fils aîné la principauté d’Ascoli
+et n’attend même pas que sa fille ait
+l’âge exigé par la loi canonique pour la
+contraindre à prononcer ses vœux. Elle
+prend le voile à treize ans, entre au couvent
+de Sainte-Marguerite et devient <i>bénédictine
+humiliée</i>. C’était une âme excessive
+et altière, créée pour le monde,
+une beauté parfaite et un esprit dont
+toutes les forces se concentraient dans
+l’orgueil et la passion. Elle protesta d’abord
+malgré sa jeunesse, puis se résigna.
+On lui donnait ce qui ne s’accordait
+guère avec son titre « d’humiliée », la
+seigneurie de Monza, toutes ses dépendances,
+bois, rivières, droit de chasse et
+de pêche, un véritable fief à administrer,
+dont les revenus et l’autorité la consolèrent.</p>
+
+<p>Les religieuses de Sainte-Catherine
+soignaient l’éducation des jeunes filles
+de nobles ; Virginie leur dut la sienne :
+musique, écriture, poésie et toutes les
+pratiques de religion. Ses autographes,
+fréquents au procès, sont d’une écriture
+magnifique, jetée avec une hardiesse élégante,
+ferme comme le style de l’héroïne.</p>
+
+<p>Quant à la culture de l’individu moral,
+il faut avouer qu’on ne la lui donna
+pas. La grande éducation de l’âme, libre
+de juger et de choisir par elle-même,
+était prohibée.</p>
+
+<p>Qui donc eût osé y penser alors ?</p>
+
+<p>La seule base de la vie et le principe
+social étaient l’anéantissement du jugement
+personnel et de la liberté humaine,
+au profit de la règle imposée.</p>
+
+<p>« Ne développez pas chez l’individu,
+criaient les moralistes de l’esclavage, la
+conscience du juste et le sens moral ;
+ne favorisez jamais la liberté et l’originalité ;
+n’introduisez pas l’indépendance
+dans l’âme humaine, née pour obéir.</p>
+
+<p>« N’affaiblissez jamais l’obéissance, — qui
+est le bien.</p>
+
+<p>« N’ébranlez jamais la discipline, — qui
+est la vertu. »</p>
+
+<p>On verra tout à l’heure à quoi aboutissent
+ces principes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br>
+<span class="titre">L’Italie devenue espagnole. — Effets de la conquête
+et de la servitude.</span></h2>
+
+
+<p>Le joug espagnol en Italie était d’avant
+plus dur que la conquête était plus
+belle. L’Espagne, qui venait seconde
+dans la grande arène de la civilisation,
+n’oubliait pas, — et l’Europe ne peut oublier, — qu’elle
+a été le sublime champion
+de la chrétienté contre l’Asie et
+l’Afrique. Son arrogance était justifiée
+par ses grandes actions. L’Italie cependant
+n’acceptait pas le joug sans
+frémir.</p>
+
+<p>Elle se souvenait d’avoir brisé la
+féodalité gothique et absorbé la féodalité
+même. Sans égale dans les arts,
+l’Italie avait étonné le monde par l’essai
+hardi de ses républiques antiques à
+coupole chrétienne. Elle maudissait
+donc ses maîtres sans pouvoir se débarrasser
+d’eux. Ceux-ci, détestés, devinrent
+plus terribles.</p>
+
+<p>Entre esclaves et maîtres il n’y a
+échange que de vices. La férocité ibérique
+se greffa sur l’astuce ausonienne ;
+et pour résultat de cet inceste contre
+nature on eut de monstrueux prodiges — par
+exemple les Borgias.</p>
+
+<p>L’histoire particulière que je résume
+est semée de noms italo-hispaniques :
+Arrighone, Pesen, Procazone, Fuentès
+y Acevedo, Bersaglia, Salamanca, Caterina
+de Meda. Notre héroïne elle-même
+n’est qu’une suzeraine espagnole
+transplantée, en dehors des mœurs
+hautaines et des contraintes nécessaires
+de sa race, dans le couvent assez libre
+d’un vieux municipe lombard.</p>
+
+<p>Suivons-la donc où elle nous conduit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br>
+<span class="titre">Le confesseur des religieuses. — Caractère et portrait
+d’Arrighone. — Intérieur du couvent. — La ville. — Ses
+habitants. — Osio degli Osii.</span></h2>
+
+
+<p>Avant d’entrer dans le couvent et
+de pénétrer dans le drame même, contemplons
+un autre produit de ce monde
+si bien réglé, si facile à l’esclavage, si
+apte à l’obéissance disciplinaire.</p>
+
+<p>Don Arrighone, — confesseur espagnol
+des environs, ayant charge d’âmes,
+moraliste distingué, — enseignait
+aux nonnes ce qu’elles devaient faire.
+Saint Augustin, leur dit Arrighone, vous
+défend sans doute de rompre votre clôture ;
+néanmoins, sans péché, même véniel,
+vous pouvez, avec l’autorisation de
+votre directeur (livre III, chap. 20,
+§ 108), y introduire un amant, même
+deux amants, et trois, et quatre s’il le
+faut.</p>
+
+<p>Les interrogatoires de l’Arrighone
+étalent insolemment cette dépravation
+hideuse. Je ne veux point détailler ses
+faits et gestes, ses sophismes, ses
+axiomes, ses secrets pour vertueusement
+pécher, ses citations doctes et courues,
+ses saillies, ses inventions, son
+esprit mis au service de son cynisme,
+de son audace et de ses cupidités ; je ne
+veux pas dire de combien de façons
+l’escobar sensuel s’y prenait pour endoctriner
+les filles et raccommoder leurs
+consciences.</p>
+
+<p>A l’éducation qui déforme l’individu
+au profit de l’État se joignait donc la
+morale qui détourne la religion au profit
+du vice.</p>
+
+<p>L’Italie catholique était arrivée là,
+non par la faute du catholicisme, mais
+par celle des mœurs. On élevait l’homme
+pour l’abaissement, la femme pour
+la ruse.</p>
+
+<p>Dès que la princesse vit Arrighone,
+elle pressentit le reptile et le repoussa
+du pied avec une colère et un dégoût
+dignes de sa race.</p>
+
+<p>Mais s’il ne put la corrompre, elle
+n’en fut ni mieux élevée ni plus apte
+à se conduire. Le vice et la folie
+étaient dans l’air : sorcelleries, vaines
+pratiques, amulettes, influences
+magiques, obsessions démoniaques, régnaient
+sur les esprits ; les vieilles
+femmes qui gouvernaient le couvent
+ne le gouvernaient guère. Chacun s’agenouillait
+devant les princes d’Ascoli.
+Cette fière novice, utile au couvent,
+honorait la maison et ne trouvait personne
+qui lui résistât.</p>
+
+<p>Les portes ne fermaient pas bien ; la
+ville, ruinée par les guerres civiles du
+moyen âge, entourée de remparts crevassés
+ou entaillés de brèches, habitée
+par des bourgeois immobiles repliés
+dans la coque de leur vieil égoïsme,
+était dans le même état que le monastère.</p>
+
+<p>La justice, devenue personnelle,
+s’exerçait par assassinats, que, pour
+se compromettre le moins possible,
+on ne dénonçait jamais au comte de
+Fuentès, gouverneur espagnol qui siégeait
+à Milan.</p>
+
+<p>Pourvu que le peuple conquis se tînt
+tranquille et que ses redevances fussent
+acquittées, le gouverneur était content.
+Il ne s’inquiétait pas de savoir comment
+les filles étaient élevées à Monza,
+ni si on leur faisait la cour ; c’était
+l’affaire des inspecteurs ecclésiastiques,
+auxquels l’Arrighone se gardait bien
+de dire que ces demoiselles entraient
+et sortaient librement ; que les fenêtres
+de quelques-unes donnaient sur le jardin
+d’un jeune homme et que celui-ci
+mettait leur âme en danger, sans compter
+le reste.</p>
+
+<p>Celui-ci se nommait Osio degli
+Osii.</p>
+
+<p>Il représente l’Italie machiavélique,
+comme l’Arrighone le casuitisme, et
+dona Virginia l’Espagne passionnée et
+esclave. Il avait pignon sur rue, blason,
+famille, chevaux, maison attenante
+au couvent de Sainte-Marguerite, verger
+bien cultivé et poulailler faisant partie
+des communs ; ceux-ci touchaient au
+mur mitoyen du monastère, d’où tombaient
+quelquefois des regards de nonnes
+curieuses qui s’égaraient dans le
+verger du jeune homme.</p>
+
+<p>Ce troisième personnage, avec sa
+toque brune à glands d’or, sa dague à
+poignée d’argent ciselée par Cellini, sa
+maison murée comme une forteresse,
+ses trois pages, sa mère servant ses
+amours, résume une phase historique.
+Bien élevé, beau et bien fait
+(une nonne, l’apercevant de sa fenêtre,
+s’écria : <i lang="it" xml:lang="it">Ah ! che bella cosa !</i>)
+bien mis, rompu à tout, prêt à tout,
+hardi, rusé, ami de l’Arrighone ; il conservait
+la tradition la plus raffinée des
+intrigues italiennes.</p>
+
+<p>Il savait se démêler des manœuvres
+et des entreprises, ramper dans l’occasion,
+se relever à temps, séduire,
+puis tuer ; s’entourer de créatures, tendre
+le piége, éviter l’embuscade, armer
+les intérêts ; science qu’il consacrait
+à ses plaisirs de jeune homme,
+mais qui, dans une voie plus sérieuse,
+aurait pu le mener loin ; science fine,
+élaborée d’abord par les petits despotes
+du moyen âge, puis inoculée doucement
+à la bourgeoisie et au peuple ; science
+dont un pauvre grand homme, Machiavel,
+a résumé la quintessence et dont
+on l’accuse à tort d’avoir été l’inventeur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br>
+<span class="titre">Dernières conséquences du moyen âge italien.</span></h2>
+
+
+<p>Demandez à Machiavel pourquoi l’Italie
+moderne, qui rayonne du sentiment
+du beau et de l’instinct du grand, a
+toujours manqué la conquête de la
+liberté. C’est que son monde social
+était peuplé de personnages semblables
+à l’Osio ; rusés, hardis, sans équité.</p>
+
+<p>C’est son malheur et non sa faute.
+Dans la vie privée même, son éducation
+sans liberté morale lui a toujours
+fourni trop de Machiavels, de Castracani,
+de Vilollozi, de Baglioni ; trop
+de ces intelligences aiguisées pour la
+fraude ; gens de trop d’esprit ; tacticiens
+de l’égoïsme, pleins de vénération pour
+la manœuvre. Ainsi s’efface le sentiment
+du juste ; ainsi périt la <i>liberté</i>
+qui est le <i>droit</i>. Bailly, lorsque des
+monstres le traînaient à la mort, s’écriait :
+« <i>Vous voulez être libres et vous
+ne savez pas être justes</i> » ; beau mot
+adressé par un mourant à une autre
+nation qui ne doit pas l’oublier.</p>
+
+<p>Que d’iniquités dans ces rapports entre
+les maîtres et les vaincus !</p>
+
+<p>L’avant-scène de notre récit nous
+montre déjà une enfant emprisonnée
+dans le cloître, et sa vie mise au rebut,
+et sa conscience forcée ; une suzeraine
+qui est religieuse ; une humble
+novice qui est princesse ; la morale, le
+confessionnal, l’éducation livrés à un
+Arrighone.</p>
+
+<p>Bientôt le crime et le sang vont
+regorger autour de nous et nous apprendre
+ce que le moyen âge italien
+avait fait en 1609 de cet admirable
+peuple.</p>
+
+<p>Il avait désiré la liberté ; mais ses
+orageuses républiques n’avaient jamais
+pu ni la fonder ni même l’inaugurer,
+faute de justice.</p>
+
+<p>Le monde païen avait légué à ce peuple
+l’amour de la force ; et quiconque aime
+la force aime l’esclavage. Ses républiques
+splendides avaient espéré créer la
+liberté en organisant l’État ; mais elle
+ne se réalise que par la valeur de l’individu.</p>
+
+<p>Enfin, confondant le pouvoir spirituel
+avec le pouvoir temporel et absorbant
+l’un dans l’autre, elles avaient
+marié le Khalifat avec l’anarchie ; de
+manière à ruiner la liberté et la justice,
+l’individu et l’État.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br>
+<span class="titre">Situation et luttes de la papauté. — Charles et Frédéric
+Borromée. — Visite de Frédéric Borromée
+au couvent de Monza. — Premier interrogatoire
+de Virginie de Leyva.</span></h2>
+
+
+<p>Quant à la papauté, elle enrichissait
+son royaume spirituel des pertes de son
+temporel ; et si depuis la mort de
+Paul III en 1559 sa puissance politique
+avait beaucoup diminué, elle
+s’appuyait fièrement sur des Ordres
+nouveaux, sur l’Inquisition qu’elle opposait
+au protestantisme, enfin sur des
+réformes intérieures qu’elle essayait
+avec courage, souvent avec bonheur, et
+qui rétablissant son crédit renouvelaient
+sa force sociale.</p>
+
+<p>Cette dernière partie de son œuvre
+en était la meilleure et la plus difficile.
+Pour remédier aux abus invétérés qui
+étaient devenus la charte et la vie de
+beaucoup de monastères, il fallut que
+les deux Borromée, saint Charles et
+son cousin l’archevêque Frédéric s’armassent,
+comme autrefois saint Ambroise,
+de charité, de courage, de persévérance
+et de prudence. Le cardinal
+de Bérulle s’acquitait en France
+de ce travail difficile, travail de réforme
+et d’épuration.</p>
+
+<p>En Italie, la domination espagnole et
+ses complications, la mauvaise situation
+financière du pays, l’orgueil des conquérants,
+la prostration des vaincus,
+les prétentions des maîtres rendaient
+toute réforme presque impossible. Lorsque
+Charles Borromée s’avisa d’excommunier
+le gouverneur espagnol, celui-ci
+s’adressa au pape, et l’excommunication
+fut aussitôt levée<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir Charrière, <i>Négociations entre la France et la
+Turquie</i>, t. III et IV.</p>
+</div>
+<p>Vers le mois d’octobre 1607 une rumeur
+sourde se répandit dans le Milanais
+et parvint jusqu’à Frédéric, cardinal-archevêque ;
+on parlait avec terreur
+de meurtres et de débauches attribués
+aux bénédictines de Monza ; on
+nommait la cousine du prince d’Ascoli ; — un
+riche gentilhomme, — enfin un
+prêtre.</p>
+
+<p>Je n’ai pas besoin de tracer de nouveau
+le portrait de cette Espagnole,
+d’autant moins satisfaite de sa clôture,
+qu’elle se sentait belle, jolie, vivante ;
+qu’elle était princesse, s’appelait Virginie
+de Leyva, gouvernait un canton
+du Milanais, y jouissait de tous les
+droits seigneuriaux excepté celui de se
+marier, — et que Dieu l’avait créée
+pour n’oublier aucun de ses droits.</p>
+
+<p>Peu surveillée, elle avait été acheminée
+dans une voie étrangère à celle
+du salut par le beau cavalier Osio degli
+Osii, — par la connivence ou la faiblesse
+des supérieures, — enfin par
+le confesseur Arrighone.</p>
+
+<p>Lorsque le cardinal Borromée, qui
+continuait l’œuvre réformatrice de son
+cousin saint Charles Borromée, fut
+averti par le scandale public, il se mit
+en route ; et fidèle à la politique des
+Romains, où leurs descendants sont
+passés maîtres, même en pratiquant la
+vertu, il ne voulut pas se rendre à
+Monza directement.</p>
+
+<p>Une tournée en Lombardie, consacrée
+A l’inspection générale des monastères,
+le conduisait naturellement
+chez les bénédictines de Monza ; sa visite
+à la cousine du prince d’Ascoli ménageait
+les convenances ; il n’éveillait
+ainsi aucun soupçon.</p>
+
+<p>Arrivé au couvent de Sainte-Marguerite,
+il officia dans la chapelle et s’entretint
+familièrement avec les Sœurs.</p>
+
+<p>La princesse vint lui rendre ses devoirs.</p>
+
+<p>Virginie avait alors trente-deux ans ;
+beauté épanouie par l’amour, préservée
+par le cloître, elle étonnait de sa morbidesse
+et de sa splendeur tous les contemporains
+et le peintre Crespi.</p>
+
+<p>L’archevêque l’accueillit avec aménité,
+l’entretint d’abord de choses indifférentes,
+et ne lui laissa pas soupçonner
+le sujet qui l’amenait auprès d’elle.
+Puis il traita de matières plus sérieuses,
+tant religieuses que morales, causa
+longuement avec elle et lui représenta
+disertement ses devoirs envers elle-même,
+envers sa race, sa profession
+et son pays. Enfin il lui rappela que
+Dieu lui avait donné le pouvoir pour
+servir d’exemple à tous ceux qui dépendaient
+d’elle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La princesse, après avoir écouté ce
+discours de l’archevêque, fit la réponse
+que voici :</p>
+
+<p>« Vous m’avez mise malgré moi en
+religion ; vous m’avez fait prononcer
+mes vœux avant l’âge. Je ne suis pas
+vouée aux autels par ma volonté, mais
+par la contrainte. Aussi ma profession
+religieuse est-elle nulle. Il faut me marier.
+J’ai fait mon choix ; unissez-moi
+à l’homme que j’ai choisi. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La finesse hardie de la femme l’emportait
+sur l’expérience consommée du
+prélat ; et toute une stratégie savante
+était démontée par la franchise de cet
+aveu hautain.</p>
+
+<p>Le saint homme quitta aussitôt l’oratoire
+et Virginie, sans vouloir répliquer.
+Mais le soir même un carrosse à grands
+panneaux, que traînaient quatre mules,
+conduisit à Milan la religieuse
+qui fut déposée au couvent du Bocchetto.</p>
+
+<p>Le lendemain pendant la nuit deux
+religieuses sortaient furtivement du
+monastère où elles ne devaient plus revenir ;
+un jeune homme les escortait ; et il
+se passait, sur les bords sauvages du
+Lambro, une scène effroyable.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">X<br>
+<span class="titre">Le drame des bords du Lambro. — Ottavia Ricci et
+Benedetta Homati. — Deux assassinat et leurs
+conséquences. — L’égoïsme de la servitude.</span></h2>
+
+
+<p>Le Lambro n’est ni un fleuve ni un
+torrent. Les pluies le grossissent, les
+chaleurs tarissent ses eaux, qui en hiver
+deviennent énormes et se précipitent
+avec fureur, près de Monza, dans
+des rives escarpées et profondes. C’est
+un paysage farouche comme les aimait
+Salvator, cet autre génie exaspéré et
+furieux, le vrai fils d’un temps de
+dégoût, d’ennui et de décadence. Les
+grands chênes qui se balancent sur le
+granit rouge tantôt cachent, tantôt laissent
+entrevoir le cours du fleuve bouillonnant ;
+à une demi-lieue de la ville
+il s’arrête un moment, creuse son lit et
+devient plus paisible près de la chapelle
+<i lang="it" xml:lang="it">delle Grazie</i>, en grande vénération
+dans le pays.</p>
+
+<p>Vers une heure du matin la foudre
+grondait, les éclairs brillaient, la pluie
+tombait à flots, et un terrible orage
+ébranlait les montagnes, quand les
+voiles blancs de deux religieuses flottaient
+au vent sur les bords du Lambro.
+Leur pas était pressé et leur dialogue
+violent. Leur guide, un manteau à l’espagnole
+jeté sur l’épaule, marchait
+sur un étroit sentier qui suivait le
+cours du fleuve encaissé dans ses remparts
+abrupts ; Ottavia Ricci était près
+de lui, et Benedetta Homati un peu
+plus loin.</p>
+
+<p>Tout à coup les deux femmes ayant
+élevé leurs voix dans la colère, le jeune
+homme s’interposa ; Benedetta se détacha
+de ses deux acolytes, alla se prosterner
+devant la madone des Grâces
+à laquelle elle adressa de ferventes
+prières ; et le jeune homme, saisissant
+par le milieu du corps celle qui
+était près de lui, la jeta dans le torrent.</p>
+
+<p>« <i>Ah !</i> s’écria-t-elle, <i>c’est donc
+ainsi</i>… »</p>
+
+<p>Elle ne put prononcer que ces mots.
+Sa compagne priait toujours.</p>
+
+<p>L’impétuosité des eaux soulevait le
+corps, que les voiles flottants faisaient
+surnager. Elle aborda ou plutôt fut jetée
+à quelque distance, sur un point où la
+rive escarpée s’abaissait et descendait
+plus mollement vers le fleuve.</p>
+
+<p>Mais Osio voulait la mort de celle
+qu’il avait déjà sacrifiée. Il courut à
+sa victime, la frappa furieusement, à
+coups redoublés, avec la crosse d’argent
+d’un pistolet caché sous son manteau,
+et la replongea dans le gouffre qui
+l’emporta. La crosse d’argent se détacha
+et tomba sur le sable, où elle resta
+brisée, <i lang="it" xml:lang="it">colla furia del battere</i> ; je n’ajoute
+pas la moindre circonstance aux
+dépositions et aux interrogatoires.</p>
+
+<p>Benedetta Homati, c’était le nom de
+la compagne, le suivit en silence ; et
+l’orage ne cessant pas, ils entrèrent
+tous deux dans une vaste maison isolée
+et abandonnée qui se trouvait sur la
+route. L’Osio l’y laissa, se dirigea vers
+un village voisin, se procura du vin et
+des fruits, et les apporta à sa compagne ;
+elle les refusa, craignant le poison.
+Le jour suivant il repartit avec elle.
+Arrivés au milieu d’un champ désert
+et inculte, ils virent des broussailles
+épaisses qui recouvraient la margelle
+d’un puits desséché ; ce puits était
+abandonné comme la maison déserte ; — tant
+les guerres civiles, la conquête,
+le mauvais gouvernement, la servitude
+avaient laissé de traces dans les
+campagnes comme dans les cœurs.</p>
+
+<p>L’Osio marchait vers ces broussailles,
+quand la religieuse, qui avait vu le premier
+meurtre s’accomplir, refusa de le
+suivre. Il la traîna de force à la mort,
+malgré ses cris et après une longue
+lutte ; écartant les broussailles, il la jeta
+dans le puits. La malheureuse, dont
+une côte était brisée et le crâne entamé,
+se tapit sous une cavité que formait la
+paroi détruite du puits en ruines, et se
+protégea ainsi contre l’assassin, qui, debout
+sur la margelle, l’accablait de pierres
+pour l’achever. Ce double exploit accompli,
+le jeune homme qui portait son
+manteau brodé, sa toque à glands d’or
+et son costume d’élégant gentilhomme
+prit la fuite et s’enfonça dans les bois.
+Il s’était défait de deux témoins qui le
+gênaient : il était en sûreté, ainsi que
+Virginie de Leyva ; il le croyait du
+moins.</p>
+
+<p>Le lendemain, c’était un dimanche ;
+les bourgeois et les paysans de la commune
+de Velate écoutaient la messe,
+et toutes les maisons du village étaient
+sans habitants, lorsque des gémissements
+lointains et prolongés vinrent
+troubler le service divin. Ces cris plaintifs
+sortaient du puits situé à quelque
+douze pas de l’église. <i lang="it" xml:lang="it">Ajutatemi</i>, criait
+la voix, <i lang="it" xml:lang="it">che mi trovo in questo pozzo !</i>
+Au moyen d’une corde et d’un homme
+qui descendit dans le puits, on en retira
+la malheureuse Benedetta, meurtrie
+et ensanglantée.</p>
+
+<p>Les gens du village entouraient la
+religieuse et la regardaient d’un œil
+sec. Dans ces pays, plus ruinés au moral
+par l’égoïsme et l’intrigue que leurs
+édifices par les âges, ne pas se compromettre
+est la première loi. On trouve
+de l’énergie pour ses passions et de la
+ruse pour ses crimes ; on n’en trouve
+plus pour la sympathie et la charité.</p>
+
+<p>« C’est une religieuse ! Et que penseront
+les maîtres ? Et qui payera les frais ?
+Et que fera le clergé ? Et que dira la
+justice ? Et pourquoi perdre son temps
+ou dépenser son argent ? » Bref, ces
+hommes refusaient de relever de terre
+et de soigner la mourante.</p>
+
+<p>La pitié éteinte, la lâcheté, la crainte
+des puissants, la peur de faire le
+bien, sont les derniers fruits du servage
+séculaire. Un bon Samaritain se
+présenta cependant, Alberico degli Alberici,
+qui fit honte à ses compatriotes,
+et (<i lang="la" xml:lang="la">non volendola altri</i>) fit porter chez
+lui Benedetta, puis avertit la police.</p>
+
+<p>Telle était la terreur imprimée par les
+maîtres espagnols, que peut-être aurait-on
+assoupi l’affaire dont la suzeraine
+cousine des d’Ascoli était, comme
+nous le verrons plus tard, le vrai centre
+et le mobile, si le parti criminel et violent
+dont l’Osio s’était avisé pour se garantir,
+n’eût précipité le cours des
+choses et déchiré tous les voiles par le
+meurtre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br>
+<span class="titre">Résurrection des deux religieuses. — L’indifférence
+publique.</span></h2>
+
+
+<p>La veille même du jour où le corps
+sanglant de Benedetta était recueilli
+dans la maison d’Alberici, un confesseur
+de la chapelle <i>des Grâces</i>, l’archiprêtre
+Septala recevait dans son confessionnal
+un billet mystérieux.</p>
+
+<p>On venait de trouver gisant sur la
+rive du Lambro le cadavre encore chaud
+d’une religieuse, et le gardien de la
+chapelle lui en donnait avis, tout tremblant.
+Ballottée par le courant impétueux
+et emportée jusqu’à l’écluse d’un
+moulin, la première victime de l’Osio,
+Ottavia Ricci avait survécu, après être
+restée dans l’eau jusqu’aux premières
+lueurs de l’aube. Là elle s’était longtemps
+débattue, criant, se cramponnant
+aux roues du moulin et aux poutres
+de l’écluse, appelant les passants
+qui la contemplaient, et qui tous après
+l’avoir questionnée continuaient leur
+route.</p>
+
+<p>« Personne, dit-elle dans son interrogatoire,
+ne voulut me secourir. Ils
+m’entendaient, mais ils n’avaient pas
+de pitié. » Les observations douloureuses
+que nous inspirait tout à l’heure
+l’état moral des âmes dans les pays
+sans patrie sont-elles donc chimériques ?</p>
+
+<p>« J’ai dit à un bourgeois qui j’étais ;
+que j’étais religieuse de Sainte-Marguerite ;
+que je le priais de me garder jusqu’à
+la nuit. Lui et les siens me repoussèrent. »
+Porter secours au malheur,
+cela peut nuire. Là où le sens moral
+fait défaut le malheur est pestiféré.</p>
+
+<p>Ainsi les deux mortes revivent. Pendant
+que la justice les interroge, l’Osio
+fuit dans les bois où ses valets le suivent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br>
+<span class="titre">Confession de Virginie de Leyva. — Les mœurs
+publiques et leurs causes.</span></h2>
+
+
+<p>Cependant l’héroïne, Virginie de
+Leyva elle-même est en prison. Interrogée,
+elle expose aux magistrats, avec une
+simplicité qui ne manque pas de grandeur,
+l’histoire de ses amours qu’elle
+avoue hautement ; elle les explique ; ne
+les excuse ni ne les pallie ; et étonne ses
+juges par un récit hautain, repentant
+et tragique, aux paroles duquel nous
+ne changerons rien.</p>
+
+<p>On va donc savoir pourquoi l’Osio
+massacrait lâchement ces deux femmes ;
+connaître les péripéties de sa fuite,
+et sa mort extraordinaire qui porte
+tous les caractères du temps et du
+pays ; et le rôle secret joué par le Figaro
+casuiste que l’on n’aperçoit que
+dans les bas-fonds, à demi caché.</p>
+
+<p>On connaîtra surtout la justice et
+les juges de ce temps, leur moralité,
+leurs procédés de torture morale et
+leur vénération pour la puissance.</p>
+
+<p>Aucun d’eux ne s’étonne que la
+princesse ait été servie par des assassinats ;
+que la prieure italienne soit
+restée à genoux et muette devant l’Espagnole,
+fille des conquérants ; que
+les faibles soient partout sacrifiés, enchaînés,
+égorgés ; que la force partout se
+substitue au droit. C’est l’état social ;
+c’est la coutume ; c’est le droit.</p>
+
+<p>Voulez-vous, médecins politiques,
+tâter le pouls d’un peuple ; savoir
+quelle est la valeur réelle de sa
+civilisation ; — ce qu’elle peut ; — ce
+qu’elle est ; — où elle va ?</p>
+
+<p>Essayez de savoir si l’injustice blesse
+les particuliers ou leur semble tolérable ;
+informez-vous dans quelle proportion, — surtout
+quant aux relations sociales
+et privées, — cette civilisation
+préfère la force au droit ou le droit à la
+force.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br>
+<span class="titre">La prieure Saccha. — Les religieuses de
+Sainte-Marguerite. — Isabella degli Ortensii. — Assassinat
+de Molteno.</span></h2>
+
+
+<p>Voici ce qui résultait des confessions
+de Virginie de Leyva.</p>
+
+<p>Quand la jeune descendante des conquérants
+espagnols fut confiée aux soins
+de la vieille prieure Saccha, il y avait
+près de dix années que celle-ci commandait
+aux religieuses et dirigeait le
+couvent de Sainte-Marguerite.</p>
+
+<p>Saccha le gouvernait assez mal ; elle
+avait grand’peur des Castillans, maîtres
+du pays.</p>
+
+<p>Sa recrue nouvelle, la petite princesse
+issue de l’officier navarrais Antoine de
+Leyva, sœur Virginie était une bonne
+fortune pour son monastère ; — elle
+l’accueillit très-bien, la nomma sacristaine
+(<i lang="it" xml:lang="it">segretana</i>) et lui confia plusieurs
+jeunes filles à élever ; entre autres Isabella
+degli Ortensii, fille d’un bourgeois,
+séculière, mise en pension chez les religieuses.</p>
+
+<p>Or le seigneur Osio demeurait à côté,
+comme je l’ai dit ; et n’ayant rien de mieux
+à faire, il admirait ces demoiselles tantôt
+par les fenêtres de sa chambre, qui
+ouvraient sur une cour intérieure du
+monastère, tantôt par de petits trous
+qu’il pratiquait à la muraille de son
+poulailler.</p>
+
+<p>Je conviens que s’occuper d’autres
+études aurait mieux valu. Dans le couvent
+aussi l’on n’apprenait pas grand’chose,
+et l’on s’ennuyait. Quelle issue
+à ces âmes ? quel essor préparé à ces
+activités féminines, espagnoles et italiennes ?</p>
+
+<p>Un soir Virginie de Leyva, qui était
+dans la fleur même et dans l’éclat inutile
+de ses vingt ans, aperçut vers un
+angle de la basse-cour du couvent sa petite
+élève dont les regards s’élevaient
+très-haut sans aller à Dieu. C’était à
+une fenêtre pratiquée dans le mur du
+jeune gentilhomme qu’ils s’adressaient.</p>
+
+<p>Sœur Virginie la réprimanda, comme
+c’était son devoir ; elle lui adressa un
+sermon sur l’honneur du cloître, sur les
+dangers de la femme et les suites fatales
+des démarches étourdies. Puis elle la
+pria de rentrer au dortoir. Le jeune
+homme avait disparu de la fenêtre.</p>
+
+<p>Le lendemain l’intendant de la princesse
+Molteno, <i>fiscal</i> ou notaire à Monza,
+fut appelé par Virginie. Informé par
+elle des périls que courait la jeunesse
+d’Isabelle, il en instruisit la famille.
+Les parents, la jugeant mûre pour l’amour
+et la vie conjugale, la firent sortir
+du couvent et la marièrent.</p>
+
+<p>Les projets du séducteur Osio étaient
+déconcertés. Celui-ci tua d’un coup de
+poignard Molteno le <i>fiscal</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14">XIV<br>
+<span class="titre">Suites de l’assassinat de Molteno. — Pirovano. — Lettre
+de la princesse.</span></h2>
+
+
+<p>Tuer pour se venger état une morale
+acceptée. Chaque époque a une
+morale qui lui est propre.</p>
+
+<p>Grammont trichait au jeu sans que
+son honneur de gentilhomme en souffrît.
+Richelieu emprisonnait, pendait et
+faisait brûler les gens avec beaucoup de
+sang-froid. Un gentilhomme lombard,
+en 1630, se débarrassait d’un notaire,
+sans que personne le blâmât ; Il lui suffisait,
+pour qu’on l’inquiétât assez peu,
+de se mettre bien soit avec les autorités
+soit avec les amis ou les amies des
+autorités.</p>
+
+<p>N’avons-nous pas aujourd’hui certaines
+habitudes qui étonneront nos petits-neveux ?</p>
+
+<p>L’Osio, homme bien élevé, très au
+courant des mœurs et des honnêtes
+coutumes de l’époque, rentra chez lui
+après avoir fait son coup, s’y barricada
+paisiblement, arma ses domestiques,
+et, se promenant dans son jardin, attendit
+l’événement.</p>
+
+<p>Il y avait à Monza un auditeur de justice,
+le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Carlo Pirovano. Toute
+vieille société possède ce qui complète
+une administration bien réglée : elle a
+des juges, elle a une religion, et une
+littérature.</p>
+
+<p>Comment se passerait-on de ces nécessités
+ou de leur simulacre ?</p>
+
+<p>Pirovano ne se pressa pas de dénoncer
+ou de poursuivre le meurtrier que la
+voix publique lui signalait ; un homme
+prudent ne va pas aussi vite. Quelques
+gentilshommes le sollicitaient en faveur
+de l’Osio ; assassiner était presque passé
+en usage ; l’Osio vivait considéré, jeune,
+aimable et riche ; pourquoi le perdre ?
+Un vivant est plus estimable qu’un
+mort, et un gentilhomme vaut plus de
+deux notaires. D’après ce calcul il fallait
+ménager le criminel. C’est là une
+philosophie que je ne prêche pas et
+que je déteste ; il paraît néanmoins que
+certains peuples s’en accommodent ; — Dieu
+sait ce qu’ils deviennent !</p>
+
+<p>Pirovano espérait que cette affaire
+bien menée pourrait lui tourner à bénéfice ;
+et il n’avait pas mal spéculé.
+Il triompha comme on triomphe toujours
+quand on calcule avec justesse.
+En effet, après avoir menacé, promis,
+attendu ; après avoir hésité, temporisé
+et gardé le silence, il reçut une lettre de
+la princesse qui autorisait la temporisation
+du magistrat.</p>
+
+<p>Virginie le priait de ne point agir
+contre le meurtrier, de surseoir à toute
+poursuite et de laisser l’Osio en paix.</p>
+
+<p>Pirovano répondit que les désirs de
+la princesse étaient pour lui des ordres ;
+qu’il ferait à sa considération ce qu’il
+n’aurait accordé à personne au monde ;
+et qu’il était trop heureux de manquer
+à son devoir pour obéir à une si puissante
+dame, qui certes reconnaîtrait le
+sacrifice.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15">XV<br>
+<span class="titre">La passion. — L’intérêt. — L’Arrighone et l’Osio. — Morale
+du temps.</span></h2>
+
+
+<p>Osio avait vu la princesse. Comme il
+avait su la toucher et lui plaire, la justice
+se tut devant les passions.</p>
+
+<p>Chacun sait ce que deviennent les
+passions menées et exploitées par l’intérêt ;
+quand le soufflet de celui-ci agite
+et avive la flamme de celles-là, de terribles
+drames éclatent. Ici un confesseur
+mettait tout en mouvement. Arrighone
+était à l’œuvre ; — cynique, gras,
+mafflé, joufflu, pansu ; à l’œil faux ; à
+à la bouche pendante ; le vice sur le
+front, le mépris sur les lèvres ; calomniateur
+et flatteur ; homme d’intrigue
+et de maquignonnage ; tournant bien la
+phrase ; ayant des raisons pour tout,
+sachant par cœur Sanchez et Suarez ;
+impudent et hypocrite ; dînant grassement
+avec les seigneurs, soupant de
+confitures avec les religieuses ; servant
+les voluptés de ceux-ci, soulageant les
+consciences de celles-là ; haï, recherché,
+méprisé et ménagé à vingt lieues
+à la ronde ; homme pratique, commode,
+utile ; homme nécessaire ; homme incomparable.</p>
+
+<p>L’Osio devinait le mérite et l’utilité
+de l’Arrighone. Ces deux nobles âmes
+s’attirèrent mutuellement et confondirent
+leurs aspirations. L’Osio séduisait,
+l’Arrighone confessait, et les femmes
+ne se plaignaient pas.</p>
+
+<p>L’Osio ne se sentit pas très-rassuré
+quand il eut envoyé Molteno dans un
+monde meilleur. Il craignait que la princesse
+ne prît fait et cause pour son agent.
+Cette Espagnole, cousine des princes
+d’Ascoli, maîtresse féodale de tout le
+district, avait la main longue, comme
+dit le peuple, et elle pouvait se venger.</p>
+
+<p>L’Osio confia ses craintes à l’Arrighone.</p>
+
+<p>« Vous voilà, lui dit le confesseur,
+embarrassé pour peu de chose ! En vérité
+je vous trouve trop naïf. Eh quoi !
+vous êtes jeune, vous êtes beau, vous
+savez votre monde ; et une telle difficulté
+vous effraye ! Faites-vous donc
+aimer de la princesse ; ce sera désarmer
+l’ennemi. »</p>
+
+<p>La morale du dix-septième siècle admettait
+ces pratiques, qui aujourd’hui
+nous sembleraient ignobles. Gens du
+dix-neuvième siècle, nous acceptons
+l’extrême cupidité et l’extrême bassesse
+sous l’apparence de la dignité ; mais
+l’érotisme machiavélique toléré par nos
+ancêtres nous déplaît.</p>
+
+<p>Ils pardonnaient à Jean-Jacques ses
+tristes passions et ses lâchetés envers
+les femmes ; Malesherbes pouvait, sans
+les choquer, apprendre la <i>Pucelle</i> par
+cœur ; Gœthe servir et partager les fantaisies
+du duc de Weymar, comme on
+le lira<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> dans l’histoire de cette petite
+cour poétique et efféminée.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Lustige Zeite</i>.</p>
+</div>
+<p>Tout change, excepté l’homme même.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16">XVI<br>
+<span class="titre">Première entrevue de l’Osio et de Virginie de
+Leyva. — Seconde entrevue. — Progrès de la passion. — Le
+démon. — Les amulettes.</span></h2>
+
+
+<p>« J’aperçus ce jeune homme pour la
+première fois (dit sœur Virginie dans
+son interrogatoire) par la fenêtre de la
+cellule de ma sœur Candida, chez laquelle
+je me trouvais ; cette fenêtre
+avait vue sur le jardin. Il me salua poliment
+et me fit signe qu’il avait une
+lettre à m’adresser. J’étais très-courroucée
+contre l’assassin de Molteno, et
+très-décidée à le poursuivre sans miséricorde.
+Il avait l’air humble, suppliant,
+bien élevé ; sa tournure était si noble
+et si distinguée, que je consentis à recevoir
+sa lettre. »</p>
+
+<p>Elle n’ajoute pas, pauvre princesse !
+qu’en s’éloignant de la fenêtre elle s’écria
+tout émue : « <i lang="it" xml:lang="it">Si potrebbe mai vedere
+la piu bella cosa !</i> » — <i>Est-il possible
+de voir chose plus belle ?</i></p>
+
+<p>Ces paroles, recueillies et répétées par
+sœur Candida (que l’Arrighone confessait),
+assurèrent la victoire de l’Osio.
+Celui-ci commença par adresser à Virginie
+une déclaration brûlante ; première
+lettre qui fut renvoyée à son auteur.
+Non-seulement l’Osio y demandait
+grâce pour la vivacité de son poignard
+et la liberté qu’il avait prise de tuer
+l’intendant, mais pour son amour, dont
+il ne cachait pas la véhémente ardeur.</p>
+
+<p>Virginie renvoya l’épître et se montra
+encore à la fenêtre. Puis elle intima
+l’ordre à Pirovano de ne point poursuivre.
+Elle était néanmoins mécontente,
+même furieuse de la conduite du jeune
+homme.</p>
+
+<p>Il ne se découragea pas, réitéra ses
+déclarations ; et sa seconde lettre signée
+de lui, mais que l’Arrighone avait dictée,
+eut plus de succès que la première. Sœur
+Virginie trouva cette épître belle, noble,
+repentante, toute confite en douceurs,
+pleine de modestie, convenable et honnête ;
+en un mot conforme aux règles
+établies de la belle passion.</p>
+
+<p>Elle s’attendrit alors, consentit à voir
+l’Osio en présence de sœur Candida, à
+l’entendre à la grille du parloir, ou plutôt,
+comme elle le dit, séparée de lui
+par deux grilles.</p>
+
+<p>Elle reconnut bientôt, hélas ! que cette
+présence était dangereuse et cette voix
+trop pénétrante ; elle résista, languit,
+tomba malade, garda le lit assez longtemps,
+et revint à la fatale fenêtre, vers
+laquelle une irrésistible force la poussait.</p>
+
+<p>« C’était (dit-elle encore) une force
+vraiment démoniaque. Pour tout l’or et
+le trône des Espagnes je n’aurais pas
+voulu aimer l’Osio. J’allai en pèlerinage ;
+je me châtiai moi-même : mon sang coula
+sous la discipline. L’obsession de cet
+amour demeurait triomphante. Je voyais
+partout cet homme fatal. Je ne dormais
+plus. Je ne vivais plus. L’Osio voulut
+un jour que je consentisse à baiser et
+toucher de la langue (<i lang="it" xml:lang="it">colla lingua</i>) un
+bijou précieux, en or et en diamants,
+qu’il reporta ensuite à ses lèvres ; c’était
+une amulette que l’Arrighone lui avait
+fournie, et qui, trempée dans l’eau bénite,
+acheva de me vaincre. Il me donna
+aussi un livre de la bibliothèque de ce
+même Arrighone, où il était dit qu’un
+laïque peut « entrer sans pécher dans la
+cellule d’une religieuse, et que tout le
+péché consiste pour elle à en sortir ».
+J’étais au désespoir ; je voulais en finir
+avec la vie. »</p>
+
+<p>Ces scrupules passionnés de l’âme
+féminine retardaient le succès de l’Osio ;
+il n’était pas, selon le langage du temps,
+maître de la place ; il lui restait encore
+bien du chemin à faire. Une étrange
+audace de l’Arrighone lui vint en aide
+et leva les obstacles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17">XVII<br>
+<span class="titre">Audace de l’Arrighone. — Résolution de Virginie.</span></h2>
+
+
+<p>La correspondance que l’Osio avait
+engagée avec la princesse suivait son
+cours, toujours active, animée, ardente ;
+et la princesse sans aucun doute était
+compromise.</p>
+
+<p>Un jour elle fut très-étonnée de recevoir
+une épître signée du confesseur Arrighone,
+épître insolente et amoureuse,
+dans laquelle il déclarait que seul il avait
+écrit toutes les lettres signées par Osio ;
+qu’il avait parlé pour son compte, bien
+que sous une autre signature ; qu’enfin
+il prétendait être récompensé de ses
+peines, recueillir les bénéfices de son
+éloquence et devenir, un jour au moins,
+l’amant de la princesse.</p>
+
+<p>La réponse de Virginie existe en manuscrit ;
+en voici un fragment :</p>
+
+<p>« Ah ! misérable (lui écrit-elle dans
+le plus tragique langage et le plus sonore
+italien du monde), c’est ainsi que vous
+vous oubliez et que vous oubliez Dieu !…
+Ah ! vous croyez me tenir sous votre
+main ? Mais vous n’y pensez pas, drôle !
+(<i lang="it" xml:lang="it">briccone !</i>) c’est moi qui vous tiens
+sous la mienne ; et si vous faites un pas
+de plus, je vous enverrai aux chiourmes,
+votre lettre dans la main. Là vous apprendrez
+qui vous êtes ! »</p>
+
+<p>Par une résolution que les femmes
+comprendront aisément elle se replia
+bien vite vers l’Osio, marcha sur les
+scrupules, et se donna toute à lui.</p>
+
+<p>La servilité du couvent l’y encourageait.
+La vieille prieure se faisait sourde,
+aveugle, et ne voulait rien voir : ni les
+échelles de l’Osio, ni la petite sonnette
+qui suspendue à la porte répondait à un
+cordon de la chambre habitée par Virginie,
+cordon qu’elle agitait pour que
+l’Osio pût sortir du cloître ; ni l’Osio lui-même,
+déguisé en religieuse bénédictine, — costume
+qui allait bien à la
+blancheur féminine de son visage et à
+ses cheveux blonds ; — ainsi déguisé,
+il entrait au monastère, appuyé sur deux
+religieuses qui le protégeaient.</p>
+
+<p>Quant à l’Arrighone, il laissa la place
+libre au gentilhomme ; gaiement, avec
+son gros rire cynique, donnant sa parole
+d’être à l’avenir plus sage, — parole
+qu’il a tenue ; — il se retrancha sur ce
+qui était possible ; resta en bons termes
+avec son vieil ami l’Osio ; — enfin se
+contenta de démontrer à sœur Candida,
+enfant candide comme son nom,
+la théorie des cas réservés. Il les développait,
+les commentait et les appliquait
+avec une subtilité trop savante pour
+que je me permette d’en essayer l’analyse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18">XVIII<br>
+<span class="titre">Quelle vie on menait dans le couvent de Monza. — Catherine
+de Meda. — Les légitimés.</span></h2>
+
+
+<p>Autour de la princesse tout s’organise
+pour servir ses passions. Elle
+fascine le couvent, l’épouvante ou le
+séduit.</p>
+
+<p>La pauvre vieille prieure, ayant hasardé
+une seule représentation timide,
+fut cassée, dénoncée par l’Espagnole,
+et contrainte à céder sa place à une
+créature de la princesse. Un enfant naquit,
+celui-ci mort-né ; puis un autre
+qui vécut, c’était une fille. Le scandale
+devenait flagrant. Mais qui eût osé
+attaquer la <i>suzeraine</i> ? Une prieure à sa
+discrétion, un confesseur prudent, six
+domestiques vendus, toutes les religieuses
+gagnées ou terrifiées, ne laissaient
+subsister qu’une difficulté à
+vaincre, celle de l’état civil qu’il fallait
+donner aux pauvres êtres nés ou à
+naître de la religieuse et de l’Osio.</p>
+
+<p>Les civilisations très-savantes ont
+des ressources pour les circonstances
+les plus difficiles. Elles prévoient tout,
+concilient tout, suffisent à toutes les
+nécessités et se prêtent à tous les cas.</p>
+
+<p>Une fille du peuple, Catherine de
+Meda, Espagnole, entra au couvent
+comme servante et prit les enfants sur
+son compte ; puis le comte palatin
+Melzi, qui siégeait à Milan avec le privilége
+(<i>césarien</i>) de « légitimer les enfants
+qui en avaient besoin (<i lang="la" xml:lang="la">ampla facultas</i>,
+dit la rubrique, <i lang="la" xml:lang="la">legitimandi
+filios naturales</i>) », délivra le diplôme
+nécessaire au nom des Césars ; et tout
+fut dit.</p>
+
+<p>Ce vieux monde vivait de priviléges :
+il ne venait à l’esprit de personne de
+s’en scandaliser ou de s’en étonner.</p>
+
+<p>La princesse et son amant continuèrent
+donc leur train de vie. Virginie
+mettait les religieuses à la raison ;
+l’Osio distribuait des cadeaux et de
+l’argent ; l’Arrighone apaisait les consciences.
+Si quelque remords se glissait
+au cœur de Virginie de Leyva, — vers
+le temps de Pâques par exemple,
+chaque année, — elle fermait sa
+porte, bouchait l’ouverture qui du jardin
+de l’Osio conduisait dans sa chambre,
+et s’y enfermait ; puis elle jetait
+les clefs de l’amant dans le puits,
+pleurait avec amertume et envoyait à
+Notre-Dame de Lorette un <i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i> qui
+existe encore, représentant « deux petits
+enfants et une religieuse ».</p>
+
+<p>L’Osio se hâtait alors de faire fabriquer
+de nouvelles clefs ; et les Sœurs,
+les domestiques, les associés de la princesse
+ayant intérêt à ce que le roman
+continuât, il reprenait de plus belle ;
+et tout recommençait.</p>
+
+<p>Où aboutiront ces impudicités, ces
+iniquités, ces sottises dont la première
+est d’avoir violé la sainteté du cloître
+pour y enfermer celle qui ne voulait
+pas y être ? A une traînée de sang ; à
+une longue chaîne de meurtres sur lesquels
+je passerai rapidement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19">XIX<br>
+<span class="titre">Assassinat de Catherine de Meda. — Une première nuit
+d’orage. — Assassinat de Ranieri.</span></h2>
+
+
+<p>La servante Catherine de Meda, maîtresse
+des plus dangereux secrets de Virginie,
+devint insolente et insupportable.
+En vain essaya-t-on de la morigéner ;
+elle se plaignait de ce qu’on ne la traitât
+pas assez bien en proportion de ses services.
+Elle menaça : on la punit. Elle
+était Espagnole et se vengea.</p>
+
+<p>Monsignor Barca, visiteur ecclésiastique,
+viendra demain inspecter le couvent,
+qui est en rumeur à cette occasion.
+Que dira la jeune servante ? Racontera-t-elle
+le meurtre de Molteno, les soins
+pastoraux de l’Arrighone, les hautaines
+amours de la princesse, les brèches pratiquées
+dans les murailles, les enfants légitimés,
+les déguisements et les orgies ?
+C’est ce dont elle menace les religieuses,
+qui, saisies de frayeur, la forcent de descendre
+dans un caveau souterrain. Elle
+crie par le soupirail ; et tour à tour
+Candida, Benedetta, Ottavia, la princesse
+elle-même, vont près d’elle et s’efforcent
+de la calmer. Elle ne veut ni se
+calmer ni se taire.</p>
+
+<p>C’était encore une de ces nuits d’orage
+qui ébranlent violemment et la nature
+et les organisations du Midi. Catherine
+de Meda ne voulait pas entendre
+raison.</p>
+
+<p>Osio se présente alors, — poli et
+gracieux ; vêtu de velours brun, dit la
+chronique ; toque sur l’oreille, épée à
+poignée d’argent ; — il ne raisonne pas,
+mais il se rend à l’infirmerie ; là il
+trouve un instrument de bois et de fer,
+une espèce de tabouret qui servait aux
+malades. Il s’en empare, descend à la
+cave, frappe Catherine à la nuque, et
+l’étend morte savamment sans qu’elle
+pousse un cri. On la relève, on la
+dresse, on la transporte dans une petite
+cour intérieure ; et l’Osio, aidé de deux
+nonnes, enlève le cadavre, le cache,
+l’enterre chez lui ; il en détache la tête,
+pour effacer s’il le peut l’identité de la
+personne ; enfin il va lui-même jeter le
+crâne dans un puits abandonné, à deux
+lieues de la ville.</p>
+
+<p>Le lendemain, monsignor Barca visite
+le couvent selon sa promesse, prend
+des informations et ordonne que les fenêtres
+des religieuses seront désormais
+murées. C’était un peu tard s’en aviser.</p>
+
+<p>Il était évident que l’Osio, en contractant
+avec la princesse l’union illégale
+et scandaleuse que nous avons décrite,
+devenait maître à la fois de la suzeraine
+et de son pouvoir. Cette situation pouvait
+offrir quelques dangers politiques dont
+les princes d’Ascoli se préoccupèrent ;
+l’Osio fut conduit à la prison d’État de
+Pavie, où il passa un mois.</p>
+
+<p>Mais la suzeraine, qui veillait aux intérêts
+du prisonnier, obtint des Sœurs et de
+la prieure une réclamation en faveur de
+l’accusé, et une protestation solennelle
+attestant la pureté du couvent, « qui
+jamais, disaient-elles, n’avait abrité de
+désordres pareils à ceux que la calomnie
+attribuait à Virginie, à l’Osio et aux
+habitantes du monastère ».</p>
+
+<p>On relâcha donc le jeune homme, qui
+mis en liberté rechercha ses dénonciateurs
+afin de les punir. Se regardant
+comme certain qu’un apothicaire nommé
+Ranieri avait mal parlé du couvent et de
+lui, il chargea un domestique, le <i lang="it" xml:lang="it">Rosso</i>,
+d’infliger un châtiment au coupable. <i lang="it" xml:lang="it">Il
+Rosso</i> obéit, et, l’arquebuse en main,
+mèche allumée, il entra dans la boutique
+de l’apothicaire qu’il tua ; puis le
+<i lang="it" xml:lang="it">Rosso</i> prit la fuite.</p>
+
+<p>La princesse recueillit et cacha l’Osio
+dans le monastère et dans sa chambre,
+où il demeura quinze jours ; là on le
+nourrit et on le choya ; un nommé Dominico
+Pesen, homme de peine espagnol,
+s’étant émancipé jusqu’à faire à
+ce sujet quelques observations, on le
+chassa. La prieure, plus tremblante que
+jamais, resta en prières au fond de son
+oratoire.</p>
+
+<p>Alors seulement ; — sept années après
+le premier assassinat du Molteno, après
+les premières manœuvres de l’Arrighone,
+l’autorité ecclésiastique fut avertie ; la
+visite de Frédéric Borromée détermina
+l’arrestation de Virginie de Leyva ; et
+elle fut conduite à Milan.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20">XX<br>
+<span class="titre">Condamnation de Virginie de Leyva. — Mort de l’Osio.</span></h2>
+
+
+<p>Nous voici revenus au point d’où
+nous étions partis : à l’arrestation de
+Virginie de Leyva.</p>
+
+<p>On l’emmène. Tout s’émeut parmi
+les Sœurs. Les deux complices principales
+de l’Osio, celles qui ont enlevé le
+cadavre, supplient le jeune criminel de
+les protéger, de les arracher à leur retraite
+dangereuse, de les sauver, de les
+prendre avec lui, de les cacher. Il y
+consent ; et c’est alors qu’a lieu l’affreuse
+scène décrite plus haut, l’assassinat
+des rives du Lambro.</p>
+
+<p>Il se réfugie dans les bois, y organise
+une bande armée composée de ses
+vassaux et de ses domestiques, et de là
+brave ses juges et ses examinateurs.</p>
+
+<p>Cependant le procès se poursuit ; la
+<i lang="it" xml:lang="it">signora di Monza</i> est condamnée à la
+prison perpétuelle et murée ; l’Arrighone
+aux galères pour trois années
+seulement ; certes, il méritait mieux,
+ayant tout conduit.</p>
+
+<p>L’Osio, condamné à mort par contumace,
+exilé, proscrit, sa tête mise à
+prix pour cent écus ; sa maison rasée ;
+soutint, du milieu des forêts où il errait
+avec sa troupe, une guerre acharnée
+contre le cardinal et le gouverneur. Il
+revint une nuit à Monza, abattit, aidé
+des siens, la colonne d’<i>infamie</i> que
+le tribunal avait fait ériger sur l’emplacement
+de sa maison ; réclama justice
+(il s’exprimait ainsi dans une lettre de
+la plus spirituelle impudence), au nom
+de la princesse et de ses droits ; et il aurait
+pu se maintenir ainsi longtemps,
+si, las d’habiter les rocs des Apennins
+et de vivre hors la loi, il ne s’était avisé
+d’une étourderie qui le perdit.</p>
+
+<p>Un de ses jeunes compagnons de plaisir
+habitait Monza. Gentilhomme comme
+l’Osio, et maître de sa fortune, il n’avait
+nul besoin des cent écus que le <i lang="it" xml:lang="it">grido</i>
+(proclamation) du comte de Fuentès offrait
+à qui livrerait le criminel mort ou vif.</p>
+
+<p>L’Osio, très-lié avec cet aimable voluptueux
+et qui avait couru avec lui
+les aventures de jeunesse, eut la malencontreuse
+idée de lui rendre visite ; il
+espérait échanger les ennuis de la vie
+sauvage contre les douceurs d’une hospitalité
+passagère. Il vint donc demander
+asile à son ancien camarade, qui jura
+sur le crucifix de ne pas le trahir.</p>
+
+<p>L’ami l’ayant accueilli avec joie se
+fit raconter les aventures de l’exilé ; on
+n’oublia pas l’histoire cruelle de cette
+servante tuée avec l’instrument de fer et
+de bois dont j’ai parlé. L’ami voulait
+être au courant de tout ; l’Osio donc lui
+fit, sans réticences, une confession complète
+et détaillée de tous ses actes depuis
+près de dix ans.</p>
+
+<p>Ce récit les amusa fort ; quinze jours
+se passèrent ; on vivait bien ; une chère
+délicate, et de bonne musique que l’un
+et l’autre aimaient égayaient et charmaient
+leur retraite.</p>
+
+<p>« Mon cher Osio, dit un soir le gentilhomme
+à son hôte proscrit, j’ai de
+très-bon vin dans ma cave ; des vins
+rares, de qualités diverses, et fort bien
+classés ; il faut que je vous les montre.</p>
+
+<p>— Très-volontiers », répondit l’Osio.</p>
+
+<p>Et il descendit dans le caveau, en
+costume de convive, sans dague et
+sans armes. Son ami le précédait ; deux
+domestiques le suivaient.</p>
+
+<p>La porte se referma aussitôt. Dans
+le fond du caveau l’Osio aperçut un
+capucin debout, prêt à recevoir ses derniers
+aveux et à lui conférer l’extrême-onction.
+Bâillonné par son ami et garrotté
+par les domestiques, il ne put
+tenter aucune résistance contre les
+bourreaux, qui firent de lui ce qu’ils
+voulurent. On avait eu l’ingénieux soin
+et la précaution merveilleuse de fabriquer
+d’avance un instrument de bois et
+de fer exactement semblable à celui qui
+avait servi à tuer Catherine de Meda.</p>
+
+<p>On plaça le condamné dans la même
+position où la servante avait reçu le
+coup mortel. Ensuite on le frappa
+comme elle sur la nuque ; et il expira.</p>
+
+<p>Le lendemain au lever du jour, la
+tête de l’Osio, cette belle tête blonde,
+souriante, digne de la statuaire, — <i lang="it" xml:lang="it">la
+bella cosa</i> de Virginie de Leyva, détachée
+du tronc — surmontait la porte
+principale et le mur en ruine de Monza.</p>
+
+<p>L’ami touchait le prix du sang.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ainsi périt l’Osio. Ainsi finit ce
+drame.</p>
+
+<p>La longue expiation chrétienne de Virginie
+en est le complément lugubre,
+tragique, divin, et dix années plus tard
+elle existait encore, toujours immobile
+et captive, dans sa prison murée. Là
+elle reçut jusqu’à sa mort un peu de
+pain et d’eau à travers une lucarne ; et
+<i>pleurant sans cesse, priant Dieu sans
+cesse</i>, dit le cardinal Borromée (qui
+écrivit à ce sujet à son frère une lettre
+touchante et terrible), elle mourut — <i lang="it" xml:lang="it">come una santa</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21">XXI<br>
+<span class="titre">Galilée.</span></h2>
+
+
+<p>A la même époque où l’Osio et sa
+canaille dévouée assassinaient qui leur
+déplaisait ; où le prêtre Arrighone se
+rendait digne des galères ; où la princesse
+cloîtrée faisait assommer sa domestique
+par son amant ; à cette même
+époque vivait du côté de Florence dans
+la villa d’Arcetri un doux et innocent
+philosophe, qui consultait les astres,
+interrogeait la nature et en établissait
+définitivement les lois véritables et éternelles.</p>
+
+<p>Pendant les sept années où l’Osio et
+ses complices eurent liberté de commettre
+leurs infamies, les rivaux et
+les envieux du philosophe martyrisèrent
+à loisir leur ennemi. Ils empoisonnèrent
+sa vie, l’humilièrent pendant
+les vingt années qui suivirent, et s’armant
+du pouvoir dans un monde apathique
+et lâche, ils le retranchèrent de
+la société humaine.</p>
+
+<p>Il s’appelait Galilée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c22">CONCLUSION</h2>
+
+
+<h3>I<br>
+<span class="titre">La décadence italienne. — Leçons qu’elle
+fournit. — Explorateurs, archéologues, voyageurs. — Commentateurs
+récents. — MM. Dennistoun, de Reumont,
+Rawdon Browne, etc.</span></h3>
+
+<p>J’ai lu, relu, médité longtemps le
+procès italien de Virginie et de l’Osio.
+Je me suis attardé au milieu de ces
+féroces et doux personnages ; bien élevés,
+instruits, subtils, et qui mettaient
+tant d’esprit au service de leurs passions.
+Ce spectacle m’a effrayé, étonné
+et fait beaucoup penser.</p>
+
+<p>Pourquoi, me suis-je demandé, l’innocent
+et grand philosophe est-il traité
+si cruellement, pendant que les monstres
+impunis étalent leurs crimes au
+grand jour de cette société indifférente
+et blasée ?</p>
+
+<p>L’iniquité efféminée et l’apathie féroce
+ne seraient-elles pas les conditions
+inévitables des sociétés en décadence ?</p>
+
+<p>Comment, par quels degrés la noble
+Italie a-t-elle pu descendre dans cet
+abîme de lâchetés et de misères ?</p>
+
+<p>Alors je me suis mis à étudier, non-seulement
+les chroniques anciennes,
+mais les épistolaires originaux et les
+voyageurs récents.</p>
+
+<p>Ces explorateurs, ces analystes de
+l’Italie composent une cohorte ou plutôt
+une armée. De tous les replis de
+l’Europe, de tous les rivages de la
+jeune Amérique, des hommes studieux
+sont accourus, tous empressés et ardents
+à résoudre l’énigme qui m’intéresse.</p>
+
+<p>Un Écossais, M. Dennistoun, a compulsé
+les archives de la maison d’Este.</p>
+
+<p>Vingt collecteurs et annotateurs, Hurter,
+Tommaseo, Cigogna, Alberi, Marsand,
+Rawdon Browne, ont publié les
+relations des ambassadeurs italiens.</p>
+
+<p>M. Alfred de Reumont, envoyé de
+Prusse à Florence, a consacré des recherches
+infatigables (<i lang="de" xml:lang="de">Beitræge zur italienische
+Geschichte</i>) aux familles, aux
+souvenirs, aux antiquités du moyen âge
+italien.</p>
+
+<p>De ces mille volumes ressort avec
+éclat la grandeur du génie italien ; il ne
+se repose pas ; incessamment il se renouvelle ;
+après Machiavel, Galilée ; après
+Galilée, Vico ; après Vico, Spallanzani
+et Volta. C’est une fécondité qui ne
+tarit pas. Remuez du pied ces poussières
+de vingt siècles et ces couches
+superposées de civilisations jadis florissantes ;
+il en jaillit des milliers d’étincelles
+et des lumières miraculeuses ;
+surtout il en ressort cet enseignement
+profond, digne d’être médité par tous
+les philosophes et répété à tous les
+peuples ; enseignement qui résoud la
+question que j’ai posée, et pour lequel
+j’ai écrit ce livre :</p>
+
+<p>Que rien ne remplace l’éducation
+sociale ;</p>
+
+<p>Et que celle-ci repose exclusivement
+sur l’homme individuel, sa dignité, sa
+force morale et sa valeur propre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c23">II<br>
+<span class="titre">La morale du dehors et la vraie morale. — Vieux
+monde social de l’Italie.</span></h3>
+
+<p>Repassons en effet, scène à scène,
+acte par acte, cette série d’atrocités et
+d’infamies.</p>
+
+<p>Nous reconnaîtrons que personne n’a
+conscience de ses crimes ; que, sous
+l’apparence d’une éducation chrétienne,
+toutes ces âmes sont sauvages et abâtardies ;
+que chacune se dirige avec l’ardeur
+farouche d’une bête de proie et la
+ruse envenimée d’un reptile vers son
+but de passion et d’intérêt ; que tous
+ces hommes méprisent l’équité, vénèrent
+l’intrigue et se courbent sous ce
+qui les opprime.</p>
+
+<p>Ils ne croient pas à la justice, ils ne
+croient qu’à la force.</p>
+
+<p>Le poignard qui tue est une force, et
+ils l’estiment. Le poison remplace avantageusement
+le poignard. Si vous êtes
+noble, riche, apparenté, vous valez quelque
+chose. Ces ressources vous manquent-elles ;
+usez de la bassesse et de
+l’intrigue : ce sont aussi des puissances.</p>
+
+<p>Mais avec le travail seul ou le talent,
+avec l’honneur ou la probité seuls,
+n’attendez que mépris ; et si vous froissez
+le dernier misérable, puissant ou
+riche, une bonne mousquetade va vous
+apprendre à vivre.</p>
+
+<p>Voilà sur quels principes les contemporains
+de Machiavel, puis ceux de
+Galilée, dirigent leur conduite. Terribles
+sauvages dans une civilisation aussi raffinée
+que possible, et barbare en effet.</p>
+
+<p>Les Osio, les Arrighone et leurs
+amis, les cardinaux de Rome qui délaissent
+Galilée, les savants florentins
+qui l’entraînent dans le piége parlent
+latin et quelquefois grec. Ils écrivent
+un italien très-pur. Ils sont sophistes,
+littérateurs, avocats. Osio, du sein des
+bois où il est caché, adresse au cardinal-archevêque
+une lettre tissue de
+ruse machiavélique et de sombre véhémence ;
+merveille de fourberie et de
+beau style. La suzeraine amoureuse ne
+commet pas une faute de grammaire
+ou d’orthographe ; elle pratique exactement
+sa religion, connaît l’histoire, lit
+les poëtes ; elle aime les arts. Elle est
+lyrique ; sait les convenances, le beau
+monde, l’art de vivre ; elle se fait respecter,
+se fait compter ; de son âme
+impérieuse émanent parfois des accents
+pleins d’éloquence et de grandeur.</p>
+
+<p>Jamais ces personnages affreux ne
+blessent la décence. Ils possèdent à
+fond la grâce, l’élégance, la morale <i>du
+dehors</i> ; ils conservent la belle tenue, le
+bon air dans le crime, la dignité grave.
+La boucherie abominable commise dans
+ce caveau par cinq religieuses et un
+gentilhomme est exécutée avec mesure ;
+point de cris, de gros mots ; aucun
+bruit, aucun scandale. On sait vivre ;
+il serait de mauvais goût que le sang
+parût ; aussi s’arrange-t-on pour qu’il
+fasse tache le moins possible.</p>
+
+<p>Ils ont leur morale qui est la grâce
+extérieure et la politesse ; ils ont leur
+religion de formule et de pratiques.
+Ils ont leur littérature, le <i>seicentisme</i>
+dont les coryphées, Marini, Doni,
+cent autres génies maniérés, effrénés
+ou emphatiques ont usurpé la renommée,
+envahi les Académies et fait grand
+bruit dans leur temps.</p>
+
+<p>En un mot, ils sont fins, artistes,
+spirituels, aimables, pieux, délicats,
+prudents, instruits, courageux, polis,
+amateurs du luxe et du beau luxe ;
+ils s’envoient des gants de soie brodés
+dans des corbeilles d’or et écoutent très-régulièrement
+les offices ; ils lisent les
+auteurs à la mode et font de la musique
+et des vers.</p>
+
+<p>Mais ils ne sont pas vrais.</p>
+
+<p>Ils ne sont pas libres.</p>
+
+<p>Ils ne sont pas justes.</p>
+
+<p>Les habitants manquent aux cités,
+les bras aux campagnes. Les murailles
+des villes tombent en ruines ; à cinq
+lieues de Monza, sur la grande route,
+vous rencontrez une maison béante
+et déserte ; les âmes pleines de passions
+et vides de devoirs sont encore
+plus désolées que les édifices ; la charité
+en est absente ; on ne veut pas recueillir,
+de peur de se compromettre,
+les femmes blessées et mourantes ; les
+bourgeois rentrent chez eux plutôt que
+de donner asile aux malheureux. Le
+prêtre use du confessionnal pour servir
+les amours d’une religieuse et les siens
+propres ; l’ami trahit l’ami dont il livre
+la tête pour cent écus ; avec l’eau bénite
+on baptise des amulettes. Enfin le
+valet de l’homme puissant va dans les
+rues, l’arquebuse en main, la mèche au
+rouet, résolu à tuer l’homme désigné
+par son maître.</p>
+
+<p>Malheureux les peuples dont la vie
+sociale est telle ; chez qui la force morale
+des individus ne réagit plus contre
+les mœurs de tous ; et qui ne renouvellent
+pas leur sève vitale par l’ordre
+et la bonté !</p>
+
+<p>Inondée vingt fois des flots de la conquête
+étrangère, l’Italie a eu beau crier :
+<i>Mort aux conquérants !</i> Elle n’a jamais
+pu se dégager des <i lang="it" xml:lang="it">Straniere genti</i> !
+c’est son cri de douleur. Machiavel pleurait
+en le répétant ; Filicaja le redisait
+en beaux vers ; Alfieri le mêlait à ses
+sanglots et à ses fureurs.</p>
+
+<p>Aussi depuis dix siècles qu’elle essaye
+en vain de chasser les vautours
+n’a-t-elle pu reconquérir la force sociale
+et l’indépendance. Il lui en est venu
+de tous les points de l’horizon ! Voici
+Theodorick, ou si l’on veut <i>Teut-rick</i>,
+un Goth ; voici un Scandinave devenu
+Romain et Gaulois, Guiscard, ou <i>Weisshardt</i> ;
+et <i>Walter de Brienne</i> (Gaultier)
+le Gallo-Romain ; et le Hongrois (<i>André le
+Hun</i>) qui a épousé Jeanne de Naples ; — sans
+compter des milliers d’autres étrangers, — papes,
+généraux, cardinaux,
+aventuriers, artistes, savants et soldats.</p>
+
+<p>L’éclat des arts, la splendeur et la
+variété des talents, la grandeur même
+des caractères n’ont pu sauver l’Italie.
+Depuis la chute de Rome et son découronnement
+sous Constantin la maîtresse
+du monde a subi la torture. Tout
+chez elle a été douloureux, surtout le
+pontificat.</p>
+
+<p>Le pape anglais <i>Breakspear</i>, celui
+qui força le fils des Hérules à lui tenir
+l’étrier, s’écriait avec trop de raison :</p>
+
+<p>«  — La tiare <i>brille</i>… savez-vous pourquoi ?
+C’est qu’elle <i>brûle</i>. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c24">III<br>
+<span class="titre">Enseignements de l’histoire. — La belle
+Italie. — Champs de carnage. — La décadence morale. — La
+Force reine.</span></h3>
+
+<p>Ainsi meurent les peuples qui n’estiment
+que la force ou la ruse. Dès que
+la résistance virile manque à individu,
+vous n’avez rien à espérer d’une nation,
+quelque généreuse, courageuse
+et intelligente que vous la supposiez,
+quelle que puisse être la perfection morale
+des doctrines qu’on lui impose ou
+qu’elle accepte.</p>
+
+<p>Du jour où l’Italie a subi le joug des
+conquérants étrangers, elle a été perdue.
+Elle a plus adoré le pouvoir que
+la justice ; elle a créé des milliers d’âmes
+essentiellement dépravées, aussi fatalement
+perdues que celles de l’Osio et de
+Virginie, n’ayant de goût que pour la
+ruse et la force, comme les Grecs du Bas-Empire,
+les Chinois actuels et les Orientaux
+dégénérés. Les crimes du couvent
+de Monza ne procèdent pas d’une autre
+source. Là il n’y a de morale que l’égoïsme
+et de droit que la victoire. On
+permet tout à la princesse espagnole ;
+le couvent lui appartient plus qu’à la
+prieure. Tout plie devant la suzeraine ;
+elle a sa cour, ses esclaves, ses religieuses
+affidées, ses séides.</p>
+
+<p>L’Arrighone est puissant à sa manière ;
+un homme subtil, rusé, captieux,
+dangereux, cauteleux ; par conséquent
+respectable. L’Osio est un petit
+prince asiatique ; il peut tuer autour de
+lui tous ceux qui le gênent. Il est riche
+et gentilhomme ; il s’est fait sa bande,
+son groupe, son bataillon de dévoués. Il
+vit dans sa citadelle, c’est-à-dire dans
+sa maison, avec un valet qui assassine,
+un autre qui enterre, et un autre qui
+porte les messages d’amour.</p>
+
+<p>Monde social qui peut être fort civilisé,
+très-élégant, et qui n’en est pas
+moins exécrable.</p>
+
+<p>L’individu disparaît. L’âme humaine
+réduite en poussière ignoble n’est plus
+que l’élément sans valeur de je ne sais
+quelle pâte politique jetée dans le moule
+de l’État. — Ce phénomène méritait
+d’être observé et analysé ; c’est ce que
+je me suis proposé dans ce livre.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="drap sc">Préface</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0">v</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">— M. Dandolo dans les déserts d’Archisate. — La
+solitude des Apennins et l’archéologie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— Un vieux procès</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— L’Italie au commencement du dix-septième siècle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">15</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">— Procès de la <span lang="it" xml:lang="it">signora</span> de Monza. — Pièces de ce
+procès. — Comment le roman est moins romanesque
+et moins touchant que la vérité</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">21</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">— Virginie de Leyva. — Son portrait. — Antoine
+de Leyva, son grand-père. — Don Martin, son
+père. — Éducation de Virginie de Leyva</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">27</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">— L’Italie devenue espagnole. — Effets de la
+conquête et de la servitude</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">39</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="drap">— Le confesseur des religieuses. — Caractère et
+portrait d’Arrighone. — Intérieur du couvent. — La
+ville. — Ses habitants. — Osio degli Osii</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">45</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="drap">— Dernières conséquences du moyen âge italien</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">57</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="drap">— Situation et luttes de la papauté. — Charles et
+Frédéric Borromée. — Visite de Frédéric
+Borromée au couvent de Monza. — Premier
+interrogatoire de Virginie de Leyva</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">63</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="drap">— Le drame des bords du Lambro. — Ottavia
+Ricci et Benedetta Homati. — Deux assassinats
+et leurs conséquences. — L’égoïsme
+de la servitude</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">75</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="drap">— Résurrection des deux religieuses. — L’indifférence
+publique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">81</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="drap">— Confession de Virginie de Leyva. — Les mœurs
+publiques et leurs causes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">95</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
+<td class="drap">— La prieure Saccha. — Les religieuses de
+Sainte-Marguerite. — Isabella degli Ortensii. — Assassinat
+de Molteno</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">99</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
+<td class="drap">— Suites de l’assassinat de Molteno. — Pirovano. — Lettre
+de la princesse</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">107</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
+<td class="drap">— La passion. — L’intérêt. — L’Arrighone et
+l’Osio. — Morale du temps</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">115</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td>
+<td class="drap">— Première entrevue de l’Osio et de Virginie
+de Leyva. — Seconde entrevue. — Progrès
+de la passion. — Le démon. — Les amulettes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">125</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td>
+<td class="drap">— Audace de l’Arrighone. — Résolution de
+Virginie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">131</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td>
+<td class="drap">— Quelle vie on menait dans le couvent de
+Monza. — Catherine de Meda. — Les
+légitimés</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">139</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td>
+<td class="drap">— Assassinat de Catherine de Meda. — Une
+première nuit d’orage. — Assassinat de
+Ranieri</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">147</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XX.</div></td>
+<td class="drap">— Condamnation de Virginie de Leyva. — Mort
+de l’Osio</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">157</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td>
+<td class="drap">— Galilée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">167</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div>CONCLUSION</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">— La décadence italienne. — Leçons qu’elle
+fournit. — Explorateurs, archéologues,
+voyageurs. — Commentateurs récents. — MM.
+Dennistoun, de Reumont, Rawdon
+Browne, etc.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">173</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— La morale du dehors et la vraie morale. — Vieux
+monde social de l’Italie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">181</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">— Enseignements de l’histoire. — La belle
+Italie. — Champs de carnage. — La décadence
+morale. — La Force reine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">195</a></div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap"><span class="xsmall">FIN DE LA TABLE</span>.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p>
+
+<div class="break"></div>
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+<table>
+<tr><td class="drap"><b>LES FLEURS DU MAL</b>, par <span class="sc">Charles Baudelaire</span>. 2<sup>e</sup> édition augmentée
+de trente-cinq poëmes nouveaux. 1 volume in-12</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>LES TROISIÈMES PAGES DU JOURNAL LE SIÈCLE</b>,
+portraits modernes par <span class="sc">Taxile Délord</span>. 1 volume in-12</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
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+par <span class="sc">Champfleury</span>. Balzac, Gérard de Nerval, Courbet et Wagner.
+1 volume in-12</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>VOYAGE DANS LA SUISSE FRANÇAISE ET LE CHABLAIS</b>,
+par <span class="sc">Alfred de Bougy</span>. 1 volume in-12</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>LETTRES SATIRIQUES ET CRITIQUES</b>, par <span class="sc">Hippolyte Babou</span>.
+1 volume in-12</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA CONVENTION</b>, par <span class="sc">Eugène
+Maron</span>. 1 volume in-12</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>LE MALHEUR D’HENRIETTE GÉRARD</b>, par <span class="sc">Duranty</span>. 1 volume
+in-12</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>LES SERMONS DU PÈRE GAVAZZI</b>, chapelain de Garibaldi,
+traduits de l’italien par <span class="sc">Félix Mornand</span>. 1 volume in-18</td>
+<td class="bot r w3"><div>2 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>LA MER DE NICE</b>, Lettres à un ami, par <span class="sc">Théodore de Banville</span>.
+1 volume in-18</td>
+<td class="bot r w3"><div>2 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>PERSONNAGES ÉNIGMATIQUES, HISTOIRES MYSTÉRIEUSES</b>,
+par <span class="sc">Bulow</span>, traduits de l’allemand par <span class="sc">Duckett</span>. 3 volumes
+in-18. Le volume</td>
+<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50 c.</div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77395 ***</div>
+</body>
+</html>
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--- /dev/null
+++ b/77395-h/images/cover.jpg
Binary files differ
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--- /dev/null
+++ b/77395-h/images/illu.jpg
Binary files differ