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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77389 ***
+
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+
+ A LA RECHERCHE
+ DE BELLA
+
+ DE
+ JEAN GIRAUDOUX
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+ A LA LAMPE D’ALADDIN
+ 14, Avenue Reine-Élisabeth
+ 1926
+
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+A LA RECHERCHE DE BELLA
+
+
+Bella se dérobait. Plusieurs fois j’allai l’attendre à la porte du
+Ministère de la Justice, place Vendôme. Au pied du mètre type gravé dans
+le mur, j’attendais. J’attendais, sous la pluie, et en maugréant. Les
+passants pouvaient croire que j’attendais la Justice elle-même. Je
+faisais les cent pas, n’ayant d’autre distraction que de les étalonner
+au mètre type. J’avais le col de mon pardessus relevé, les yeux aigus;
+les passants coupables m’évitaient, me croyaient de la Justice secrète.
+De la porte voisine, porte du Ritz, sortaient dix, vingt, cent femmes.
+Je m’étais sans doute dans la vie trompé d’une porte! Que n’aurais-je
+pas reçu à l’autre, mais par la mienne Bella ne sortit jamais... C’était
+la première fois depuis la guerre que la chair féminine, les parfums,
+les fourrures se raréfiaient autour de moi. C’était les premiers jours
+depuis que je n’avais plus d’uniforme, où mes doigts n’avaient pas
+ouvert un bâton de rouge, caressé, mamelle de luxe, souvent de l’amour,
+un réticule, caressé des seins. J’avais troué ce filet de bras nus, qui
+m’avait reçu en 1919 dans mon premier veston, et je me retrouvai seul
+par terre, à Paris, sans amis. Mes meilleurs camarades étaient tués. Je
+n’avais plus guère d’amis de mon âge que parmi les étrangers. Toutes ces
+lettres, toutes ces pensées, destinées par ma nature et mon éducation à
+des Limousins, à des Berrichons, à des Savoyards, c’étaient à des
+Anglais, à un Italien, à un Balte, que je devais maintenant les envoyer.
+C’est en Américain qu’on me félicitait de ma fête, de Noël. Ma jeunesse
+ne me souriait plus guère qu’avec des dents en or. Mais voilà que ces
+âmes de rechange se mettaient elles aussi à disparaître, Murphy tombait
+dans le Niagara, Druso tuait son président du conseil et se suicidait.
+Je souffrais un peu de l’immodestie de ces morts, mais les jeunes gens
+que j’avais rencontrés chez mon père étaient justement, de retour chez
+eux, les fauteurs de révolution ou de réformes. Celui qui fit sortir les
+femmes des harems, celui qui souleva la Chine du Sud contre la Chine du
+Nord, c’étaient mes nouveaux amis. Le journal du matin me donnait de mes
+amis, en manchette, les nouvelles les plus personnelles. J’aurais mieux
+aimé une carte postale. Moi qui avais désiré des amis rentiers,
+notaires, jardiniers, pour lequel l’amitié était une partie de billard à
+Vaucresson, un jardin à Pramain, mes nouveaux amis étaient Stefanik,
+Mussolini. Je me cherchais des amis français. Je partais pour le pré
+Catalan, pour les dancings, avec l’appréhension de mon premier départ
+pour le lycée. Quels voisins allais-je voir? Je les cherchais au Café de
+Paris, là où un autre eût cherché des femmes. Je les cherchais aux
+environs des femmes, dans les endroits du monde où se trouvent le plus
+de colliers et de diamants. Je m’asseyais dans le voisinage des jeunes
+gens qui me paraissaient bien portants et gais. Je raccrochais surtout
+la franchise, la loyauté. En deuil de l’amour, je raccrochais l’amitié.
+
+J’avais eu tort de ne pas venir plus tôt au Palais de Glace. C’était la
+fin des vacances. Les platanes du Grand Palais qui avaient
+orgueilleusement résisté à l’essence des autos, au goudronnage,
+succombaient à une souffrance qu’ils ne comprenaient pas, et qui était
+l’automne. Ils me découvraient maintenant le fronton du Palais de Glace,
+les feuilles mortes en jonchaient l’entrée, ils m’y menaient comme à
+l’hiver. Ils m’effleuraient le visage de leur feuille la plus basse et
+la plus solide, qui tombait, qui mourait de cette première caresse à un
+homme. Je m’approchai d’eux, je les flattai, je n’avais plus ce sot
+amour-propre qui empêche les humains de caresser les arbres; jusqu’à
+hauteur d’homme, ils étaient maculés, souillés, mais, à partir de la
+première fourche, plus intacts que ne l’a jamais été arbre à la campagne
+et sans branche tranchée par l’orage, car le paratonnerre du théâtre
+Marigny protégeait cette forêt de la foudre. Je me décidai, et, passant
+sous le portique romain, pour cinq francs, j’arrivai au cœur de la
+saison encore prochaine...
+
+C’était, certes, la plus anodine des bacchanales d’après-guerre. Trente
+couples tiraient de l’arène le grincement d’un archet sur un violon sans
+résonance. Jamais la terre n’avait été instrument plus muet. Autour d’un
+Atlantique terriblement condensé sous le gel, Américaines, Françaises,
+Cubaines, étaient là à leur poste. On buvait de l’orgeat, de la
+verveine. Toute la naïveté laissée pour compte des thés dansants était
+là, et même l’on riait quand tombait un maladroit. La glace avait
+conservé en ce lieu seul la bonne humeur. Les dangers qui étaient là
+n’étaient plus mortels. L’eau était là, mais vaincue et solidifiée.
+Quelques demi-mondaines étaient là, mais ce n’était pas l’amour qui
+réunissait les couples, c’était l’équilibre. Un désir d’équilibre sans
+doute me prit, d’équilibre avec une blonde, avec un boléro bordé de
+chinchilla, je me lançai vers l’une d’elles. C’est juste à ce moment où
+j’allais lui être infidèle que m’atteignit l’amitié. Un jeune homme me
+heurta, vit mon visage contrarié, se mit à rire, et s’enfuit.
+
+Je m’amusai à le poursuivre. Délaissant la femme qui m’attendait en
+décrivant des circonférences parfaites, par une suite d’étoiles, de
+quadrilatères et de triangles, j’arrivai à rejoindre mon ennemi, et à le
+toucher du doigt. Il ne résista plus, il était pris. Je le fis
+prisonnier, comme l’on fait d’ailleurs les prisonniers à la guerre et à
+la marelle, en les touchant du doigt bien plus qu’en les saignant. Il se
+présenta, m’invita à sa table que je voyais là-bas garnie d’un autre
+jeune homme et de deux jeunes filles, et nous regagnâmes le sol ferme,
+du pas des acteurs grecs en costume dans les coulisses, d’une marche
+bien saccadée et laide pour deux nouveaux amis, et comme tous ceux
+d’ailleurs qui sortent d’une belle fiction: en canards.
+
+Je restai avec eux. De temps en temps un de mes amis s’échappait sans
+prévenir, comme un pigeon de sa grange, patinait à toute allure derrière
+quelque moucheron, et revenait satisfait. Dès qu’il s’était amassé un
+peu de silence ou de gêne à notre table, l’un de nous se précipitait
+ainsi et tournait un moment sur ce qu’il y a de plus lisse en fait de
+croûtes jeunes. Quand nous entrions au bal, visage éclatant, sous des
+becs électriques, ils me mettaient inconsciemment au milieu de leur
+groupe, m’éloignaient de quelques mètres de ceux qui auraient reconnu
+sur moi, à des stigmates invisibles aux jeunes, que j’avais passé la
+trentaine, et quand je jouais au rugby avec les jeunes gens, ils me
+plaçaient aussi au centre de l’équipe. Ils me soignaient tous quatre
+comme les filles du roi soignaient Achille, dissimulant ces dix années
+d’aînesse comme un sexe. A vrai dire, je ne me sentais vraiment leur
+égal qu’au bal masqué, quand, tous cinq sous le même domino noir, nous
+échangions toutes les plaisanteries qu’on fait sous les tunnels, nous
+disions toutes les vérités qu’on dit dans l’obscurité. Mais, en plein
+air, j’étais parfois acculé à la fourberie. J’éprouvais sans broncher
+pour la seconde fois des impressions premières. Hypocritement, je devais
+marquer un temps devant des sensations que je n’éprouvais plus, devant
+un écrasé par exemple, car aucun d’eux n’avait vu d’accident et de mort.
+Tous quatre pâlissaient, et moi, qui étais un de ceux qui depuis les
+Teutons ou les Cimbres ont vu le plus de cadavres entassés, je devais
+regarder une minute la mort avec mes yeux de vingt ans. Un sourire
+devant cet écrasé, un geste d’indifférence, un jeu de mots, et j’étais
+trahi. Devant les mariées aussi. Je vivais à nouveau avec des amis qui
+n’avaient jamais vu de mort et jamais fait l’amour. Dans ces bals, ces
+dancings, j’avais la jeunesse des couvents. Ils m’avaient présenté leurs
+amis, les amis de leurs amis, je n’avais qu’à me laisser faire pour être
+tissé dans une génération plus jeune. Je n’avais qu’à me mentir un peu
+pour éprouver à nouveau mon premier amour, pour embrasser pour la
+première fois, pour pousser pour la première fois sur les marches qui
+conduisent au Sacré-Cœur, le soir, une jeune fille, pour faire mon
+premier geste hardi. Ma jeunesse me retombait comme un doux rocher de
+Sisyphe. Les grands orages, les tournants de la Seine à Meudon me
+disaient:--Je suis ton premier orage, je suis ton premier tournant de
+Seine! Trompée par mon entourage, toute la nature se trompait à mon
+égard, et me fournissait, devant les châteaux, les forêts, les
+charmilles, au lieu de son langage implacable connu de moi avec ses
+roueries et ses grâces, me fournissait des naïvetés, des balbutiements.
+Si j’éprouvais le besoin de montrer à mes amis les quartiers que
+j’habitais autrefois, dans les rues usées depuis vingt ans par mon
+regard et mon pas, je voyais tout rajeunir autour de moi, les couleurs
+des devantures s’avivaient, les pieds des boutiques de moulagistes me
+donnaient un jeune dégoût, et j’allais plus allègrement, en saumon qui
+remonte son fleuve. La nuit tombait, je donnais le bras aux jeunes
+filles; et soudain, si nous regardions le ciel, je voyais une étoile, la
+première...
+
+Il se trouva que vers la même époque, je rencontrai aussi un camarade de
+guerre qui m’emmena chez lui. Mais il n’était pas non plus de mon âge.
+C’était mon aîné de quinze ans. Si l’égoïsme vital me poussait vers les
+jeunes, un attrait aussi grand me jeta dans cette génération à cheveux
+gris-sel pour les hommes et dorés pour les femmes. Mon camarade habitait
+un appartement peuplé d’objets, de livres qui à dix ans près n’étaient
+pas faits, n’étaient pas écrits pour moi, et dans ce mobilier à mes yeux
+aussi inaliénable qu’un cercueil, il vivait un âge qu’il croyait libre
+et vivant. Ses bronzes de Rodin, ses grès de Carriès, ses fleurs
+d’Odilon Redon me paraissaient aussi anciens et fatals que les objets
+des nécropoles. Du fait de ces quinze ans seulement, et bien qu’ils
+eussent été jeunes pour mes aînés directs, c’était une lumière
+d’éternité, presque le renoncement, de deuil, qui tombait des Cézanne et
+des Renoir. Tous les artistes, toutes les particularités d’art qui
+avaient ennobli la vie de mon camarade, me semblaient maintenant
+l’alourdir, la pétrifier. Mais d’autre part, j’admirais ce quadragénaire
+d’être au centre même de l’existence. Tous ces nœuds qu’une existence
+d’homme a pour but de former ou de dénouer, il en avait le maniement.
+Médecin, il était à l’âge où il pouvait être le plus redoutable pour la
+maladie. Ce que la jeunesse appelle des biens fugitifs, la fortune, la
+maîtrise de soi, la renommée, il était justement en train de les saisir.
+Il était à cet âge où les hommes ont découvert la vapeur, l’électricité,
+et le mouvement même des planètes. Il portait dans ses yeux, comme tous
+les quadragénaires, cette flamme inconnue dans les autres regards et à
+laquelle s’enflamme à distance l’essence du monde. Je le trouvais
+entouré de gens dont pas un n’ignorait ce qu’est la vie, et dont tous,
+femmes ou hommes, s’entendaient à la fois pour entasser le maximum de
+besogne humaine et râfler le maximum de joies. Tous ces mots de jour,
+d’aube, de crépuscule, coulaient sur des êtres mûrs, gonflés par l’âge à
+leur densité extrême, mais les rides, la presbytie, étaient encore de
+jeunes rides, une jeune presbytie. Les mots de Passion, de Liaison,
+d’Amour se disaient devant les femmes à poitrine pleine, qui
+connaissaient tous les procédés d’étreinte ou d’apaisement. Elles
+étaient folles de couturières, et donnaient chaque semaine leurs beaux
+corps à la mode comme à une armure éternelle. Chacun de ces êtres était
+à la fois son symbole et son secret. Je les admirais et les plaignais.
+Eux aussi affectaient de me croire leur contemporain, me plaçant en
+serre-file cette fois quand nous sortions ensemble. Je les plaignais. Je
+voyais cette génération entrer dans la lutte suprême contre l’âge avec
+des armes de vieux modèle, avec des impressionnistes, des pastellistes
+de fleurs, alors que les armes percutantes de l’année, et devant qui la
+mort n’insistait pas, étaient Derain et Picasso. L’un d’eux déclarait
+parfois tout haut son amour pour Sisley, pour Jongkind: c’était un aveu
+d’impuissance, c’était une provocation à la mort. Chacun des noms
+propres d’ingénieurs, de demi-mondaines, d’écrivains qu’ils prononçaient
+me paraissaient sur eux des étiquettes de mortalité, tandis que ceux de
+mes jeunes amis étaient des firmans contre la mort. Mais, au milieu
+d’eux, sur cette mer agitée dont seul je ne courais pas les périls,
+d’une chair et d’une âme encore insensibles à leurs maux et à leurs
+soucis, j’avais tous les délires d’une traversée pour eux suprême et
+pour moi anodine. Avec ceux-là aussi je devais être hypocrite. J’avais à
+me montrer plus engourdi devant les voitures, devant les balles de
+tennis. Aux mots de Bronchite, de Rhumatisme, qui étaient pour mes
+cadets aussi inoffensifs que les mots Coryza ou Fluxion, je devais
+prendre l’air grave, soucieux. C’étaient les ennemis, les vainqueurs des
+hommes qui déjà s’annonçaient ainsi, par de petits coups à l’orteil ou
+aux côtes. C’était la punition, comme disent les boxeurs, qui allait en
+vingt ou trente ans les mettre hors du ring... C’est ainsi que pendant
+deux mois, n’ayant plus autour de moi mes propres années, je vécus en
+parasite chez la génération cadette, y buvant sournoisement la jeunesse,
+chez la génération aînée, y goûtant un fruit non moins défendu, et
+j’étais heureux, car de ces âges je n’avais ni du premier l’ignorance ni
+du second la peur. Libre à moi de choisir définitivement l’une d’elles.
+Deux âges différents s’ouvraient sans secrets et sans réserve à moi,
+orphelin de mon âge propre.
+
+Je ne me décidais pas. La jeunesse me flattait. J’étais flatté
+d’escorter à bicyclette les jeunes filles le long de routes surchargées
+de l’odeur des acacias, dans laquelle se noyait presque leur parfum à
+nom encore inoffensif: Première Valse, Aube Grecque. J’aimais leur
+aisance dans la vie, cette aisance qui permet à ceux-là seuls qui
+ignorent tout de la vie de s’y promener sans erreur. Elles étaient
+secrètes et souvent muettes, pleines d’une confiance voulue, d’une
+défiance native, avec des mouvements justes, avec une pensée à la fois
+sauvage et apprivoisée qui se plaçait toujours près de la vôtre,
+dédaigneuse cependant et insaisissable, comme le chat à un millimètre du
+point où le chien peut l’atteindre. Elles étaient dans cet âge si vite
+déformé où la nature semble avoir créé les femmes pour faire de chacune
+le symbole d’une qualité. L’une n’était que générosité, l’autre
+qu’audace. Au lieu de ces palettes qu’étaient leurs aînées, sur
+lesquelles tout était écrasé et mêlé, veulerie et énergie, indifférence
+et dévouement, non sans un soutien de rouge et de kohl, j’avais là deux
+couleurs séparées, nouvelles, et qui pouvaient me servir pour un nouvel
+art. Cependant je les quittais sans peine. Avec elles j’avais souvent le
+sentiment de celui qui au Jeu de l’Oie a dû rétrograder et revient dix
+cases en arrière. J’avais, au milieu de ce groupe, le sentiment d’avoir
+retourné la lorgnette, de regarder par le gros bout ce qui était le but,
+l’enjeu de ma vie, ce que ces jeunes gens appelaient déjà de son vrai
+nom la mort. De la voir faussement éloignée me causait un malaise. Dans
+l’autre groupe au contraire, je la voyais par le petit bout, à travers
+des femmes belles et mûres, des hommes puissants et minés... De la
+savoir faussement proche, j’étais heureux.
+
+Un jour, à l’exposition canine, je vis les deux groupes arriver chacun
+par une porte. Ils se précipitèrent sur moi, se heurtèrent sur moi. Mon
+camarade de guerre et le jeune homme du Palais de Glace me prirent en
+même temps la main, puis se reconnurent, et la laissèrent tomber.
+
+--Tiens, bonjour, Bernard! dit le premier.
+
+--Bonjour, mon père! dit Bernard.
+
+Ils s’affrontèrent du regard. C’était le père et le fils, qu’un divorce
+avait éloignés depuis dix ans.
+
+--Tu connais mon ami Philippe?
+
+--Ton ami? C’est le mien. Je le vois tous les jours.
+
+On eût dit un de ces coups montés, dans les comédies, où l’on découvre
+les imposteurs. Je me sentis traître à chacun, traître aussi à mon vrai
+âge. Ils me laissèrent là. Par bonheur, j’aperçus Fontranges. Je courus
+à lui. Tout ce que mes rapports avec l’âge mûr et la jeunesse
+contenaient d’équivoque disparut près de ce vieillard, comme il en eût
+été d’ailleurs près d’un enfant.
+
+ * * * * *
+
+Il ne m’évita pas, et je l’escortai tout l’après-midi, assistant à sa
+réconciliation avec chaque espèce canine. J’étais à l’aise avec lui? Je
+n’avais pas, avec cet homme à cheveux presque blancs, parvenu sans
+équivoque à la vieillesse, à forcer ni ma jeunesse ni mon âge. Tout dans
+son langage, son allure, son vêtement, calmait en moi, au lieu de la
+troubler, ma vie. J’avais trouvé. A défaut de compagnons de génération,
+ce n’était pas un aîné, ce n’était pas un cadet qui me donnaient la
+force et la conscience de mon âge, mais un vieillard. J’avais ce
+vis-à-vis pour me situer et me connaître. Quand je voyais ses veines un
+peu gonflées, ses articulations un peu noueuses et craquantes, ses
+prunelles pures encastrées dans un œil fendu de filets rouges, tous les
+objets autour de nous, tous les sentiments se replaçaient de moi à la
+bonne distance, la mort ni trop près ni trop loin, l’ambition à ma
+gauche, l’amour dans mes bras mêmes. Peut-être un enfant de deux ans
+m’eût-il donné la même conscience. Mais aujourd’hui, grâce à Fontranges,
+je faisais le point de ma vie là où elle était la plus profonde. Près de
+ces mains qui savaient encore serrer, à peine étreindre, de ce cerveau
+lucide mais déjà exsangue, au son de cette voix presque blanche, à
+entendre cet homme me raconter qu’il allait abattre des futaies qu’il
+avait lui-même plantées, démolir le puits artésien qu’il avait foré à
+l’époque des puits artésiens, je frémissais du génie exact de mon âge.
+Oui, j’avais trente-quatre ans. Oui, j’étais à l’âge où les monuments
+ont leur vérité, où les Pyramides, la Tour Eiffel, Trianon ont leurs
+proportions exactes. La nature de mon amour pour les femmes me devenait
+soudain évidente, à voir ce long nez fin où les cartilages déjà
+succombaient. Le soleil éclaira tout à coup la Gare d’Orsay, la Légion
+d’honneur, tous bâtiments que je croyais d’ailleurs exposés au Nord; je
+ressentis soudain le degré exact de chaleur qu’aura eu pour moi dans ma
+vie, le soleil. Mes instincts, mes désirs, mes penchants, plafonnaient
+sous ce ciel d’arrière été. Je suivais Fontranges de cage à cage, aide
+de camp de la vieillesse. Des femmes trop poudrées passaient, des pères
+avec leurs filles, je sentais en moi une idée précise, pour la première
+fois, sur l’adultère, sur le mariage. Ma virilité naissait tout à coup,
+non de la guerre, non de l’étude, mais d’une promenade avec un homme âgé
+et simple. Tout ce que Nietzsche, et Platon, et Plotin n’avaient fait
+que brouiller en moi, Fontranges m’aidait à le dégager en champion de
+jonchet. En moi je dégageais l’énergie sans que tremblât l’amitié,
+l’ironie sans que la foi bascule. Fontranges, consolidant de temps à
+autre son épingle de cravate en fouet d’or, ne se doutait pas qu’il
+escortait un homme au comble de sa destinée. Comme on force un lutteur
+qui va faire des poids à frotter ses mains à un tampon de talc, il me
+forçait, avant chacune de mes pensées géantes, à passer les miennes sur
+un dos de chien, et, avant la pensée qui contenait Bella, sa fille, pour
+que mes mains fussent le plus souples et le plus sûres, sur un caniche.
+
+
+
+
+BELLA AUX JEUX OLYMPIQUES
+
+
+C’était le début des Jeux et les nations défilaient. Elles débouchaient
+de la porte d’honneur dans l’ordre où elles seraient sorties de l’arche,
+par lettre alphabétique. Autour du stade flottaient toute une série de
+nouveaux drapeaux. Des couleurs qui jusqu’à ce jour n’avaient jamais
+personnifié les sentiments humains de premier ordre, ni les révoltes de
+bonne classe, ni les sacrifices historiques, le tango, le mauve,
+l’aubergine, flottaient. Le traité de Versailles donnait aux géographes
+et aux enfants un prisme neuf pour voir le monde. Ces langes aux
+couleurs modernes des nations naissantes attendrissaient Bella, sensible
+à toute mode. Sous un soleil qui soulignait dans le défilé la moindre
+cocarde prune ou mordorée, mais qui doublait le cortège d’un cortège
+égal d’ombres toutes bleues et semblables, chaque peuple nous saluait
+maintenant, car les Orgalesse m’avaient forcé à prendre des tickets
+spéciaux pour la tribune d’honneur. Ils nous saluaient de façon
+différente, le Brésil en portant son pavillon au nez et en le pointant
+vers l’unique nuage qui passât au zénith, l’Uruguay par des signes
+individuels à la foule, à toutes les jolies femmes, et, reconnues par
+l’Uruguay, les jolies femmes souriaient et lui étaient pour toujours
+attachées. Les Chinois étaient absents, mais l’on avait choisi pour
+porter leur panonceau et leur pavillon, les deux athlètes français dont
+les yeux étaient le plus bridés. C’était deux grands Chinois coiffés à
+l’argentine et roses et blancs comme les Chinois du XVIIIe. Parfois, une
+nation pauvre, dont le comité sportif manquait d’argent, défilait nue,
+un peu honteuse, mais la nudité est la richesse des athlètes, et l’on
+acclamait leurs muscles luxueux, leurs cuisses millionnaires. Puis des
+peuples qu’on devinait, tant le costume de ses coureurs était de coupe
+nette, leur crâne bien rasé, qu’on devinait riches en téléphones, en
+tramways, en appareils automatiques pour les cuisines, en balais
+aspirateurs. Pas de Colombie. Entre la Chine et Cuba, pas de Colombie.
+Une de nos voisines regrettait que la Colombie ne vînt pas à Colombes et
+souriait, imaginant faire un jeu de mots, mais son sourire était d’un
+degré plus tendre, plus fin qu’elle ne croyait, car c’était une
+allitération et non un calembour. En tête de chaque délégation marchait
+un géant. C’était le défilé des rois grecs avant le départ à la
+recherche d’Hélène, et justement les Grecs passaient maintenant, les
+seuls qui eussent des culottes de soie. Les femmes aussi allaient à la
+conquête d’Hélène, des Américaines qui marchaient au pas jusqu’au fond
+des hanches, des Françaises qui allaient l’amble, des Méditerranéennes
+qui marchaient au pas jusqu’au genou et des Danoises à gros gants, à
+masque de treillis, qui semblaient partir à la chasse aux abeilles. Dans
+ces femmes et ces hommes déguisés en communiants du sport, notre
+voisine, une sportive sans doute, découvrait à leur regard les nageurs
+et les nageuses qu’elle n’avait vus que nus. Toutes les grandes nations
+étaient groupées au milieu du ruban, autour des lettres médianes, E, F,
+G, I, effleurant les seins de la gloire. La Nouvelle-Zélande ne
+présentait qu’un couple, un jeune homme en veston bleu et pantalon
+blanc, une jeune fille en flanelle pure. Ils avaient des canotiers. Ils
+étaient réservés vis-à-vis l’un de l’autre, mais ils souriaient à la
+foule... On aurait dit un mariage. Puis mille pigeons furent lâchés. Ils
+partirent à tire d’aile, mais sans exagérer. Ils avaient dix jours pour
+revenir avant la revue du 14 juillet. Dans les cohortes, notre voisine
+découvrait maintenant à des organes et à des muscles invisibles pour
+nous et que les Orgalesse tentaient vainement de voir, les tireurs, les
+sauteurs, les boxeurs. Des soigneurs couraient pour remettre quelque
+chronomètre à un chef de délégation comme on court le long du quai après
+le bateau qui s’ébranle. Tout cela avait bien l’air en effet d’un grand
+départ, d’une de ces parades de peuples qui se rendent chez le Minotaure
+ou à la croisade, et c’était le départ d’une course de cent mètres.
+
+Quatre mille athlètes à gestes rythmés, à bouche silencieuse, dont le
+pas lui-même était feutré par des souliers de tennis, c’était bien les
+figurants qu’il fallait à notre pantomime. Mais c’était bien par contre
+le défilé des quatre mille humains les moins faits pour intriguer Jérôme
+et Pierre. Presque tous avaient vingt ans à peine, en presque tous le
+souci du corps avait reculé l’âge de l’amour, écarté le drame. On
+sentait qu’une liaison fatale eût compromis la course de haies, un
+esprit homicide le saut en hauteur. C’était la cohorte sur laquelle
+l’adultère, le remords, la cocaïne avaient au monde le moins de prise.
+La curiosité des Orgalesse s’émoussait sur ces vestales. Ils trouvaient
+peu intéressant de voir tout le sang-froid de l’univers couler au milieu
+d’une foule qui y trempait son délire. Ce n’était vraiment pas
+intelligent, pour mûrir un conflit moral, de l’avoir conduit dans cet
+espace libre où, aux accents d’une cantate suisse chantée pour la
+première fois à si faible altitude, par ce défilé d’âmes stérilisées et
+de corps communiants, cette procession sans divinité parvenait à faire
+naître, dans quarante mille cœurs latins, le premier sentiment
+anglo-saxon, et le plus naïf. La foule française, amie des héros, était
+justement en train d’acclamer tous ceux qui, à la place des grands héros
+de l’histoire, seraient restés anonymes à cause de leur force ou de leur
+adresse même. Si celui-là avait été le soldat de Salamine, il serait
+arrivé à peine haletant. Si celui-là avait été Léandre, il eût nagé sans
+accroc à travers le Bosphore. C’était des Roland qui auraient pu
+souffler tout le jour sans que la veine se rompît, des Louis XVI qui,
+même à pied, n’eussent pas été rattrapés à Varennes. Les Orgalesse
+souffraient de voir remplacer les grands efforts par la puissance, les
+morts sublimes par l’aisance. Que de dénouements, que de tragédies
+pathétiques l’athlétisme allait ravir aux humains! Ils n’y tinrent plus,
+se levèrent, et nous entraînèrent à la piscine.
+
+C’était un vaisseau moins grand certes que le stade, mais guère plus
+intime. Rien de la piscine de l’Automobile-Club, voilée, sourde, où l’on
+pouvait confier à son voisin sans crainte d’être entendu les victoires
+obtenues sur la femme du nageur le plus proche. Le moindre geste des
+concurrents renvoyait un rond de soleil, les mots non officiels
+eux-mêmes de l’arbitre retentissaient. Des amis placés aux virages
+opposés conversaient sans élever la voix, comme dans les vallées et les
+salles antiques. L’âme des Orgalesse en était à regretter la poussière,
+la verdure du stade, qui étaient du moins des éléments de secret.
+C’était l’eau la plus transparente, l’eau la moins mystérieuse du monde.
+Les plongeons de champions qui s’y précipitèrent de toutes parts ne
+parvenaient pas à faire croire qu’elle contînt un seul trésor. Rien à
+espérer de nous deux au milieu de cette race marine. Les spectateurs
+étaient plus gros du tiers que les spectateurs des théâtres, du rugby,
+plus gros du double que ceux des thés dansants. Les Français étaient des
+Français énormes, mais la proportion des tailles entre les races
+subsistait quand même, et les Hollandais étaient des géants. Les
+spectatrices elles-mêmes étaient plus grandes et plus larges; c’était
+toutes d’anciennes nageuses, elles n’avaient aucune poudre, aucun rouge;
+en se noyant, elles ne risquaient pas de laisser au-dessus d’elles, sur
+la surface de l’eau, ce masque de fard qui décèle, dans les étangs et
+les eaux tranquilles, une Parisienne noyée. C’était les femmes qui, le
+jour du déluge, se débattraient jusqu’au bout, nageant la brasse sur le
+dos jusqu’à l’arrivée de l’arche. D’ailleurs il était tard, la séance
+finissait. Les entraîneurs attiraient les nageurs hors du bassin comme
+des otaries, en leur montrant des toasts et des crackers. Polies par
+l’eau à la paille de fer, les nageuses, sur le rebord de la piscine, au
+lieu de remettre un chapeau, arrachaient leur bonnet, et mettaient des
+cheveux blonds touffus, excepté l’une, qui eût des cheveux blancs. Il
+n’y eut bientôt plus dans l’eau obscurcie par le crépuscule qu’un seul
+remous, et soudain la tête du champion des champions femmes apparut
+juste au milieu du bassin, à peu près là d’où surgit, dans les parties
+de Water-polo, la corbeille qui tient la balle... Pour quelle partie
+entre quelles équipes? Le champion femme semblait ne rien sentir, ne
+rien entendre. Nous voyions les bras, les mains, les épaules s’agiter
+dans l’eau, mais les paupières, les lèvres étaient immobiles. Tout le
+jeu de ses jambes, de ses reins, nourrissait sur cette tête
+l’impassibilité. Ses pieds remuaient doucement, ses hanches s’ouvraient.
+Tous les réflexes marins nourrissaient un chagrin, une distraction
+terrestre. C’était la première île de mélancolie qui eût flotté sur ce
+bassin d’ébats municipaux. Les Orgalesse se précipitèrent sur le
+programme comme sur une carte, pour savoir son nom, mais déjà le visage
+avait plongé et reparu joyeux...
+
+
+
+
+ATTENTE DEVANT LE PALAIS BOURBON
+
+
+Victime lui aussi de la crise du logement, qui maintenait dans les
+ministères les ministres déchus et en éloignait les ministres nouveaux,
+Rebendart ne pouvait encore s’installer place Vendôme et demeurait
+jusqu’à nouvel ordre au Palais-Bourbon. C’est là, devant le quai, à
+hauteur du Palais d’Orsay, qu’un matin je vins m’installer, moins pour
+attendre Bella que pour essayer de voir si la volupté de l’attente
+m’était encore accordée. Au dernier moment, je n’avais pas eu le courage
+d’attendre à pied, j’attendais en automobile. Quelle heureuse place
+d’attente j’avais d’ailleurs choisie! J’étais juste en face de
+l’Exposition des Arts décoratifs naissante, de la ville qui fut
+construite le plus vite, et je pouvais suivre à l’œil nu, en ma matinée,
+la croissance des monuments. J’étais en face du kiosque où les ouvriers
+achetaient leur pain et leur saucisson. J’étais nourri. Des agents
+voulurent me chasser. Je leur montrai cette carte de circulation qui
+m’avait permis d’arriver jusqu’aux incendies, aux inondations, au cœur
+des scandales, de voir les ruines fraîches, les cadavres frais. Elle me
+permettait aujourd’hui de voir Bella, de voir Bella à sa première
+sortie, avec son premier fard. J’attendais la seule femme qui vécût dans
+ce palais. Le Palais lui-même s’éveillait avec honneur, sans les
+ébrouements et les vulgarités qu’avaient les maisons de celles que
+j’avais aimées jusque-là, sans volets qui battent, sans tapis, sans
+poubelle. Le soleil faisait évaporer du jardin un léger brouillard, et
+du ministère les chiffreurs de nuit. Je les reconnaissais. Leurs yeux
+papillotaient devant ce jour dont moi seul avais le chiffre. Je ne les
+enviais pas. Je ne voulais rien savoir d’aucun mystère. Je me réservais
+pour la matinée un cœur à jeun, une âme vide. Rien ne me manquait dans
+cette île au milieu du monde qu’était ma petite voiture, île bleue,
+avec, nickelées, les parties d’elle que l’on touche. J’avais réalisé
+l’isolement. Les êtres dont je désirais autrefois la présence dans les
+carrefours de ma vie, je n’avais plus besoin d’eux. Benjamin Constant,
+Lautréamont, je ne souhaitais pas qu’ils fussent là, sur les coussins
+d’arrière, s’amusant à ouvrir les phares ou à corner. La terre m’avait
+poussé ce matin hors d’elle sur cette barque isolante, et aucun de ses
+mouvements ne m’atteignait. J’avais pour la première fois un amour, un
+sentiment sans cortège. Je le sentais aujourd’hui mordre sur mon cœur
+même, sans ces témoins classiques ou vivants qui m’assistaient jusqu’ici
+en tout duel. Ce qui allait m’arriver aujourd’hui était pour moi, et non
+pour mes ascendants, mes descendants, ou mes maîtres. Pour la première
+fois les autobus effleuraient un homme vraiment seul, les trains de
+Versailles que j’entendais sous leur tunnel attaquaient souterrainement
+un homme seul. La rumeur de la terre m’arrivait sans que je fisse aucun
+bruit dans ce murmure, comme à l’aéronaute. Parfois je descendais de mon
+auto. Je faisais quelques pas autour d’elle. Je jetais un coup d’œil sur
+la Seine. J’y voyais, comme l’aéronaute, des poissons. Puis je remontais
+vite, comme un lapin qui regagne son terrier ou plutôt une statue,
+surprise en fraude, son piédestal. Tout ce qui arrive d’ailleurs aux
+automobilistes dans une longue course m’arrivait dans cette halte. Un
+pneumatique s’affaissa soudain. Une courroie de capote sauta. J’eus
+l’impression que le moteur, bien qu’à l’arrêt, défaillait. Tous les
+accidents d’une longue vieillesse survinrent dans cette matinée. Une
+légère ondée tomba. Je tendis ma capote. J’étais enfin sous ma tente.
+J’étais bien un nomade. A nouveau, comme autrefois, la volupté
+d’attendre me libérait de tout, et même de celle que j’attendais. Il ne
+manquait autour de l’auto qu’un cheval broutant et les levriers de
+garde.
+
+Dix heures sonnèrent. La gare de Versailles qui n’avait déversé
+jusqu’ici que des dactylographes, déversait maintenant leurs patrons. Je
+voyais maintenant entrer au ministère des Affaires étrangères ses
+habitués. C’était le seul ministère où tous les fonctionnaires étaient
+vêtus avec soin. Ils y arrivaient comme à un cercle où l’on se rend dès
+l’aube. Je reconnaissais les spécialistes que j’avais vus à l’École des
+Langues orientales, celui de copte, celui d’abyssin poétique, celui
+d’abyssin pratique, le chaldéen, le persan. Au passage de chacun, leur
+spécialité et leur vocabulaire colorait mon attente, me fournissait de
+l’attente une nouvelle définition. L’attente est un tapis vivant.
+L’attente est une gélinotte entre des mains puissantes... Le directeur
+de la comptabilité passa. L’attente c’est mille divisions, mille
+multiplications, les quatre règles se rongeant elles-mêmes... Oui,
+j’avais à nouveau cet heureux fonctionnement, ce calme de mes artères,
+de mes sens que je n’éprouve que dans l’attente, cet état de divination
+qui m’eût fait trouver en ce moment, bactériologue, le microbe du
+cancer, diplomate, la vraie formule de la Société des Nations. A peine
+mécanicien, je voyais à apporter sur cette petite automobile dix
+perfectionnements faciles. A peine architecte, je voyais tout ce qui
+manquait, tout ce qu’il y avait en trop au Pont Alexandre III. Ignorant
+du quai d’Orsay, je voyais, je sentais que le Directeur de l’Océanie,
+ami de mon père, n’était pas encore passé, et je l’attendais. Ce n’était
+pas que je fusse tout optimisme. J’avais un regard bien trop perçant
+aujourd’hui. Je voyais sur ma machine des fourmis déjà établies sur les
+roues, de l’eau rouillant le nickel. Je la voyais un peu enfoncée dans
+la chaussée. Le travail de délabrement qui ensevelit Babylone, et
+Bactres et la Crète, avait déjà commencé sur elle. Ne croyez pas non
+plus que je ne voyais pas ces passants vieillir, la Tour Eiffel sous la
+poussée des matériaux s’épaissir, la Seine avancer sur chaque quai dans
+son labeur de destruction. Mais j’avais remplacé l’attente de Bella,
+ainsi qu’on échange pour un bal son vrai collier contre un faux, par
+l’attente de ce directeur d’Océanie. C’était sans danger pour mon âme,
+et le plaisir était de même ordre. J’y gagnais même. Au lieu de garder
+la seule porte par laquelle Bella pouvait sortir, j’avais à surveiller
+tous les ponts de la Seine, car il habitait à Courcelles. Soudain, je
+tressaillis, il était près de mon auto et me parlait.
+
+--Eh bien, jeune homme? dit-il.
+
+On ne pouvait trouver pour m’appeler deux mots plus justes. Je me sentis
+qualifié jusqu’au fond de l’âme. Jeunesse et virilité, c’était bien
+aujourd’hui mes composantes, et je n’avais que celles-là. Les mots bel
+adolescent, vieil ami, cher camarade, étaient des anses cassées pour me
+saisir. Comment allais-je pouvoir répondre à tant de précision et aussi
+à tant de justice?--Jeune homme!--Quelle conversation étonnante allait
+être la nôtre, si le directeur d’Océanie avait aujourd’hui pour désigner
+humains et sentiments des termes aussi exacts et redoutables.
+
+--Qui attendez-vous? demanda-t-il.
+
+Voilà que j’allais être obligé de mentir à ce voyant.
+
+--Vous, lui dis-je en riant.
+
+Il se sentait au cœur d’un secret. Il se doutait que je m’amusais à
+faire de cette conversation banale une joute et une épreuve pour le
+langage humain. Il dit, et ce fut encore la seule chose qu’il pouvait
+dire:
+
+--Excusez-moi donc d’être en retard, et bonjour à votre père, auquel
+vous ressemblez.
+
+Et m’ayant remis comme un masque cette ressemblance auquel je tenais
+tant, m’ayant recouvert, suivant quelque politesse océanienne, non de
+mon chapeau, mais de la tête même de mon père, il me quitta, d’un pas
+plus lent, comme si son office n’avait pas été de venir étudier la
+nomination de l’Évêque des Nouvelles Hébrides, mais de me libérer de
+l’obligation volontaire que j’avais prise à son égard, et il entra dans
+le Ministère... C’en était fait. J’étais seul avec Bella...
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ A la recherche de Bella 5
+
+ Bella aux jeux olympiques 37
+
+ Attente devant le Palais Bourbon 53
+
+
+
+
+Il a été tiré de cet ouvrage, le deuxième de la collection “A LA LAMPE
+D’ALADDIN” 1 exemplaire unique sur vieux Japon portant le nº 1. 20
+exemplaires sur papier du Japon, numérotés 2 à 21. 40 exemplaires sur
+papier Madagascar des papeteries Navarre, numérotés 22 à 61. 300
+exemplaires sur papier vergé baroque thé, numérotés 62 à 361. Il a été
+tiré en outre, 35 exemplaires sur vergé baroque crème, numérotés en
+chiffres romains I à XXXV, réservés à M. Herbillon-Crombé, libraire à
+Bruxelles.
+
+Exemplaire Nº
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77389 ***