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+ <title>A la recherche de Bella | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77389 ***</div>
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">A LA RECHERCHE<br>
+DE BELLA</h1>
+
+<p class="c"><span class="i">DE</span><br>
+<span class="large">JEAN GIRAUDOUX</span></p>
+
+
+<p class="c gap i">A LA LAMPE D’ALADDIN<br>
+14, Avenue Reine-Élisabeth<br>
+1926</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">A LA RECHERCHE DE BELLA</h2>
+
+
+<p>Bella se dérobait. Plusieurs fois j’allai
+l’attendre à la porte du Ministère de la
+Justice, place Vendôme. Au pied du
+mètre type gravé dans le mur, j’attendais.
+J’attendais, sous la pluie, et en
+maugréant. Les passants pouvaient croire
+que j’attendais la Justice elle-même. Je
+faisais les cent pas, n’ayant d’autre distraction
+que de les étalonner au mètre
+type. J’avais le col de mon pardessus
+relevé, les yeux aigus ; les passants coupables
+m’évitaient, me croyaient de la
+Justice secrète. De la porte voisine,
+porte du Ritz, sortaient dix, vingt, cent
+femmes. Je m’étais sans doute dans la
+vie trompé d’une porte ! Que n’aurais-je
+pas reçu à l’autre, mais par la mienne
+Bella ne sortit jamais… C’était la première
+fois depuis la guerre que la chair
+féminine, les parfums, les fourrures se
+raréfiaient autour de moi. C’était les premiers
+jours depuis que je n’avais plus
+d’uniforme, où mes doigts n’avaient pas
+ouvert un bâton de rouge, caressé, mamelle
+de luxe, souvent de l’amour, un
+réticule, caressé des seins. J’avais troué
+ce filet de bras nus, qui m’avait reçu en
+1919 dans mon premier veston, et je me
+retrouvai seul par terre, à Paris, sans
+amis. Mes meilleurs camarades étaient
+tués. Je n’avais plus guère d’amis de
+mon âge que parmi les étrangers. Toutes
+ces lettres, toutes ces pensées, destinées
+par ma nature et mon éducation à des
+Limousins, à des Berrichons, à des Savoyards,
+c’étaient à des Anglais, à un Italien,
+à un Balte, que je devais maintenant
+les envoyer. C’est en Américain
+qu’on me félicitait de ma fête, de Noël.
+Ma jeunesse ne me souriait plus guère
+qu’avec des dents en or. Mais voilà que
+ces âmes de rechange se mettaient elles
+aussi à disparaître, Murphy tombait
+dans le Niagara, Druso tuait son président
+du conseil et se suicidait. Je souffrais
+un peu de l’immodestie de ces
+morts, mais les jeunes gens que j’avais
+rencontrés chez mon père étaient justement,
+de retour chez eux, les fauteurs
+de révolution ou de réformes. Celui qui
+fit sortir les femmes des harems, celui
+qui souleva la Chine du Sud contre la
+Chine du Nord, c’étaient mes nouveaux
+amis. Le journal du matin me donnait
+de mes amis, en manchette, les nouvelles
+les plus personnelles. J’aurais mieux
+aimé une carte postale. Moi qui avais
+désiré des amis rentiers, notaires, jardiniers,
+pour lequel l’amitié était une partie
+de billard à Vaucresson, un jardin à
+Pramain, mes nouveaux amis étaient
+Stefanik, Mussolini. Je me cherchais des
+amis français. Je partais pour le pré Catalan,
+pour les dancings, avec l’appréhension
+de mon premier départ pour le lycée.
+Quels voisins allais-je voir ? Je les
+cherchais au Café de Paris, là où un
+autre eût cherché des femmes. Je les
+cherchais aux environs des femmes, dans
+les endroits du monde où se trouvent le
+plus de colliers et de diamants. Je m’asseyais
+dans le voisinage des jeunes gens
+qui me paraissaient bien portants et gais.
+Je raccrochais surtout la franchise, la
+loyauté. En deuil de l’amour, je raccrochais
+l’amitié.</p>
+
+<p>J’avais eu tort de ne pas venir plus
+tôt au Palais de Glace. C’était la fin des
+vacances. Les platanes du Grand Palais
+qui avaient orgueilleusement résisté à
+l’essence des autos, au goudronnage,
+succombaient à une souffrance qu’ils ne
+comprenaient pas, et qui était l’automne.
+Ils me découvraient maintenant le fronton
+du Palais de Glace, les feuilles mortes
+en jonchaient l’entrée, ils m’y menaient
+comme à l’hiver. Ils m’effleuraient
+le visage de leur feuille la plus
+basse et la plus solide, qui tombait, qui
+mourait de cette première caresse à un
+homme. Je m’approchai d’eux, je les
+flattai, je n’avais plus ce sot amour-propre
+qui empêche les humains de caresser
+les arbres ; jusqu’à hauteur d’homme,
+ils étaient maculés, souillés, mais, à
+partir de la première fourche, plus intacts
+que ne l’a jamais été arbre à la campagne
+et sans branche tranchée par l’orage,
+car le paratonnerre du théâtre Marigny
+protégeait cette forêt de la foudre.
+Je me décidai, et, passant sous le portique
+romain, pour cinq francs, j’arrivai
+au cœur de la saison encore prochaine…</p>
+
+<p>C’était, certes, la plus anodine des
+bacchanales d’après-guerre. Trente couples
+tiraient de l’arène le grincement
+d’un archet sur un violon sans résonance.
+Jamais la terre n’avait été instrument
+plus muet. Autour d’un Atlantique
+terriblement condensé sous le gel, Américaines,
+Françaises, Cubaines, étaient là
+à leur poste. On buvait de l’orgeat, de
+la verveine. Toute la naïveté laissée
+pour compte des thés dansants était là,
+et même l’on riait quand tombait un
+maladroit. La glace avait conservé en
+ce lieu seul la bonne humeur. Les dangers
+qui étaient là n’étaient plus mortels.
+L’eau était là, mais vaincue et solidifiée.
+Quelques demi-mondaines étaient là,
+mais ce n’était pas l’amour qui réunissait
+les couples, c’était l’équilibre. Un
+désir d’équilibre sans doute me prit,
+d’équilibre avec une blonde, avec un
+boléro bordé de chinchilla, je me lançai
+vers l’une d’elles. C’est juste à ce moment
+où j’allais lui être infidèle que
+m’atteignit l’amitié. Un jeune homme
+me heurta, vit mon visage contrarié, se
+mit à rire, et s’enfuit.</p>
+
+<p>Je m’amusai à le poursuivre. Délaissant
+la femme qui m’attendait en décrivant
+des circonférences parfaites, par
+une suite d’étoiles, de quadrilatères et
+de triangles, j’arrivai à rejoindre mon
+ennemi, et à le toucher du doigt. Il ne
+résista plus, il était pris. Je le fis prisonnier,
+comme l’on fait d’ailleurs les prisonniers
+à la guerre et à la marelle, en
+les touchant du doigt bien plus qu’en
+les saignant. Il se présenta, m’invita à sa
+table que je voyais là-bas garnie d’un
+autre jeune homme et de deux jeunes
+filles, et nous regagnâmes le sol ferme,
+du pas des acteurs grecs en costume
+dans les coulisses, d’une marche bien
+saccadée et laide pour deux nouveaux
+amis, et comme tous ceux d’ailleurs qui
+sortent d’une belle fiction : en canards.</p>
+
+<p>Je restai avec eux. De temps en temps
+un de mes amis s’échappait sans prévenir,
+comme un pigeon de sa grange, patinait
+à toute allure derrière quelque
+moucheron, et revenait satisfait. Dès
+qu’il s’était amassé un peu de silence
+ou de gêne à notre table, l’un de nous
+se précipitait ainsi et tournait un moment
+sur ce qu’il y a de plus lisse en fait
+de croûtes jeunes. Quand nous entrions
+au bal, visage éclatant, sous des becs
+électriques, ils me mettaient inconsciemment
+au milieu de leur groupe,
+m’éloignaient de quelques mètres de
+ceux qui auraient reconnu sur moi, à
+des stigmates invisibles aux jeunes, que
+j’avais passé la trentaine, et quand je
+jouais au rugby avec les jeunes gens, ils
+me plaçaient aussi au centre de l’équipe.
+Ils me soignaient tous quatre comme les
+filles du roi soignaient Achille, dissimulant
+ces dix années d’aînesse comme un
+sexe. A vrai dire, je ne me sentais vraiment
+leur égal qu’au bal masqué, quand,
+tous cinq sous le même domino noir,
+nous échangions toutes les plaisanteries
+qu’on fait sous les tunnels, nous disions
+toutes les vérités qu’on dit dans l’obscurité.
+Mais, en plein air, j’étais parfois acculé
+à la fourberie. J’éprouvais sans
+broncher pour la seconde fois des impressions
+premières. Hypocritement, je
+devais marquer un temps devant des
+sensations que je n’éprouvais plus, devant
+un écrasé par exemple, car aucun
+d’eux n’avait vu d’accident et de mort.
+Tous quatre pâlissaient, et moi, qui étais
+un de ceux qui depuis les Teutons ou les
+Cimbres ont vu le plus de cadavres entassés,
+je devais regarder une minute
+la mort avec mes yeux de vingt ans.
+Un sourire devant cet écrasé, un geste
+d’indifférence, un jeu de mots, et j’étais
+trahi. Devant les mariées aussi. Je vivais
+à nouveau avec des amis qui n’avaient
+jamais vu de mort et jamais fait l’amour.
+Dans ces bals, ces dancings, j’avais la
+jeunesse des couvents. Ils m’avaient présenté
+leurs amis, les amis de leurs amis,
+je n’avais qu’à me laisser faire pour
+être tissé dans une génération plus jeune.
+Je n’avais qu’à me mentir un peu pour
+éprouver à nouveau mon premier amour,
+pour embrasser pour la première fois,
+pour pousser pour la première fois sur
+les marches qui conduisent au Sacré-Cœur,
+le soir, une jeune fille, pour faire
+mon premier geste hardi. Ma jeunesse
+me retombait comme un doux rocher de
+Sisyphe. Les grands orages, les tournants
+de la Seine à Meudon me disaient : — Je
+suis ton premier orage, je suis ton
+premier tournant de Seine ! Trompée
+par mon entourage, toute la nature
+se trompait à mon égard, et me fournissait,
+devant les châteaux, les forêts,
+les charmilles, au lieu de son langage
+implacable connu de moi avec ses
+roueries et ses grâces, me fournissait des
+naïvetés, des balbutiements. Si j’éprouvais
+le besoin de montrer à mes amis
+les quartiers que j’habitais autrefois,
+dans les rues usées depuis vingt ans
+par mon regard et mon pas, je voyais
+tout rajeunir autour de moi, les couleurs
+des devantures s’avivaient, les
+pieds des boutiques de moulagistes me
+donnaient un jeune dégoût, et j’allais
+plus allègrement, en saumon qui remonte
+son fleuve. La nuit tombait, je
+donnais le bras aux jeunes filles ; et soudain,
+si nous regardions le ciel, je voyais
+une étoile, la première…</p>
+
+<p>Il se trouva que vers la même époque,
+je rencontrai aussi un camarade de
+guerre qui m’emmena chez lui. Mais il
+n’était pas non plus de mon âge. C’était
+mon aîné de quinze ans. Si l’égoïsme vital
+me poussait vers les jeunes, un attrait
+aussi grand me jeta dans cette génération
+à cheveux gris-sel pour les hommes et
+dorés pour les femmes. Mon camarade
+habitait un appartement peuplé d’objets,
+de livres qui à dix ans près n’étaient pas
+faits, n’étaient pas écrits pour moi, et
+dans ce mobilier à mes yeux aussi inaliénable
+qu’un cercueil, il vivait un âge
+qu’il croyait libre et vivant. Ses bronzes
+de Rodin, ses grès de Carriès, ses fleurs
+d’Odilon Redon me paraissaient aussi
+anciens et fatals que les objets des nécropoles.
+Du fait de ces quinze ans seulement,
+et bien qu’ils eussent été jeunes
+pour mes aînés directs, c’était une lumière
+d’éternité, presque le renoncement,
+de deuil, qui tombait des Cézanne
+et des Renoir. Tous les artistes, toutes les
+particularités d’art qui avaient ennobli
+la vie de mon camarade, me semblaient
+maintenant l’alourdir, la pétrifier. Mais
+d’autre part, j’admirais ce quadragénaire
+d’être au centre même de l’existence.
+Tous ces nœuds qu’une existence
+d’homme a pour but de former ou de
+dénouer, il en avait le maniement. Médecin,
+il était à l’âge où il pouvait être
+le plus redoutable pour la maladie. Ce
+que la jeunesse appelle des biens fugitifs,
+la fortune, la maîtrise de soi, la renommée,
+il était justement en train de les
+saisir. Il était à cet âge où les hommes
+ont découvert la vapeur, l’électricité, et
+le mouvement même des planètes. Il
+portait dans ses yeux, comme tous les
+quadragénaires, cette flamme inconnue
+dans les autres regards et à laquelle s’enflamme
+à distance l’essence du monde.
+Je le trouvais entouré de gens dont pas
+un n’ignorait ce qu’est la vie, et dont
+tous, femmes ou hommes, s’entendaient
+à la fois pour entasser le maximum de
+besogne humaine et râfler le maximum
+de joies. Tous ces mots de jour, d’aube,
+de crépuscule, coulaient sur des êtres
+mûrs, gonflés par l’âge à leur densité extrême,
+mais les rides, la presbytie, étaient
+encore de jeunes rides, une jeune presbytie.
+Les mots de Passion, de Liaison,
+d’Amour se disaient devant les femmes
+à poitrine pleine, qui connaissaient tous
+les procédés d’étreinte ou d’apaisement.
+Elles étaient folles de couturières, et
+donnaient chaque semaine leurs beaux
+corps à la mode comme à une armure
+éternelle. Chacun de ces êtres était à la
+fois son symbole et son secret. Je les admirais
+et les plaignais. Eux aussi affectaient
+de me croire leur contemporain,
+me plaçant en serre-file cette fois quand
+nous sortions ensemble. Je les plaignais.
+Je voyais cette génération entrer dans la
+lutte suprême contre l’âge avec des armes
+de vieux modèle, avec des impressionnistes,
+des pastellistes de fleurs, alors
+que les armes percutantes de l’année, et
+devant qui la mort n’insistait pas, étaient
+Derain et Picasso. L’un d’eux déclarait
+parfois tout haut son amour pour Sisley,
+pour Jongkind : c’était un aveu d’impuissance,
+c’était une provocation à la
+mort. Chacun des noms propres d’ingénieurs,
+de demi-mondaines, d’écrivains
+qu’ils prononçaient me paraissaient sur
+eux des étiquettes de mortalité, tandis
+que ceux de mes jeunes amis étaient
+des firmans contre la mort. Mais, au milieu
+d’eux, sur cette mer agitée dont
+seul je ne courais pas les périls, d’une
+chair et d’une âme encore insensibles à
+leurs maux et à leurs soucis, j’avais tous
+les délires d’une traversée pour eux suprême
+et pour moi anodine. Avec ceux-là
+aussi je devais être hypocrite. J’avais
+à me montrer plus engourdi devant les
+voitures, devant les balles de tennis.
+Aux mots de Bronchite, de Rhumatisme,
+qui étaient pour mes cadets aussi inoffensifs
+que les mots Coryza ou Fluxion,
+je devais prendre l’air grave, soucieux.
+C’étaient les ennemis, les vainqueurs
+des hommes qui déjà s’annonçaient ainsi,
+par de petits coups à l’orteil ou aux côtes.
+C’était la punition, comme disent les
+boxeurs, qui allait en vingt ou trente
+ans les mettre hors du ring… C’est ainsi
+que pendant deux mois, n’ayant plus autour
+de moi mes propres années, je vécus
+en parasite chez la génération cadette, y
+buvant sournoisement la jeunesse, chez
+la génération aînée, y goûtant un fruit
+non moins défendu, et j’étais heureux,
+car de ces âges je n’avais ni du premier
+l’ignorance ni du second la peur. Libre
+à moi de choisir définitivement l’une
+d’elles. Deux âges différents s’ouvraient
+sans secrets et sans réserve à moi, orphelin
+de mon âge propre.</p>
+
+<p>Je ne me décidais pas. La jeunesse me
+flattait. J’étais flatté d’escorter à bicyclette
+les jeunes filles le long de routes
+surchargées de l’odeur des acacias, dans
+laquelle se noyait presque leur parfum à
+nom encore inoffensif : Première Valse,
+Aube Grecque. J’aimais leur aisance
+dans la vie, cette aisance qui permet à
+ceux-là seuls qui ignorent tout de la vie
+de s’y promener sans erreur. Elles étaient
+secrètes et souvent muettes, pleines
+d’une confiance voulue, d’une défiance
+native, avec des mouvements justes, avec
+une pensée à la fois sauvage et apprivoisée
+qui se plaçait toujours près de la
+vôtre, dédaigneuse cependant et insaisissable,
+comme le chat à un millimètre du
+point où le chien peut l’atteindre. Elles
+étaient dans cet âge si vite déformé où
+la nature semble avoir créé les femmes
+pour faire de chacune le symbole d’une
+qualité. L’une n’était que générosité,
+l’autre qu’audace. Au lieu de ces palettes
+qu’étaient leurs aînées, sur lesquelles
+tout était écrasé et mêlé, veulerie et énergie,
+indifférence et dévouement, non
+sans un soutien de rouge et de kohl, j’avais
+là deux couleurs séparées, nouvelles,
+et qui pouvaient me servir pour un nouvel
+art. Cependant je les quittais sans
+peine. Avec elles j’avais souvent le sentiment
+de celui qui au Jeu de l’Oie a dû
+rétrograder et revient dix cases en arrière.
+J’avais, au milieu de ce groupe, le
+sentiment d’avoir retourné la lorgnette,
+de regarder par le gros bout ce qui était
+le but, l’enjeu de ma vie, ce que ces
+jeunes gens appelaient déjà de son vrai
+nom la mort. De la voir faussement éloignée
+me causait un malaise. Dans l’autre
+groupe au contraire, je la voyais par le
+petit bout, à travers des femmes belles et
+mûres, des hommes puissants et minés…
+De la savoir faussement proche, j’étais
+heureux.</p>
+
+<p>Un jour, à l’exposition canine, je vis
+les deux groupes arriver chacun par une
+porte. Ils se précipitèrent sur moi, se heurtèrent
+sur moi. Mon camarade de guerre
+et le jeune homme du Palais de Glace me
+prirent en même temps la main, puis se
+reconnurent, et la laissèrent tomber.</p>
+
+<p>— Tiens, bonjour, Bernard ! dit le
+premier.</p>
+
+<p>— Bonjour, mon père ! dit Bernard.</p>
+
+<p>Ils s’affrontèrent du regard. C’était le
+père et le fils, qu’un divorce avait éloignés
+depuis dix ans.</p>
+
+<p>— Tu connais mon ami Philippe ?</p>
+
+<p>— Ton ami ? C’est le mien. Je le vois
+tous les jours.</p>
+
+<p>On eût dit un de ces coups montés,
+dans les comédies, où l’on découvre les
+imposteurs. Je me sentis traître à chacun,
+traître aussi à mon vrai âge. Ils me laissèrent
+là. Par bonheur, j’aperçus Fontranges.
+Je courus à lui. Tout ce que mes
+rapports avec l’âge mûr et la jeunesse
+contenaient d’équivoque disparut près
+de ce vieillard, comme il en eût été d’ailleurs
+près d’un enfant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il ne m’évita pas, et je l’escortai
+tout l’après-midi, assistant à sa réconciliation
+avec chaque espèce canine.
+J’étais à l’aise avec lui ? Je n’avais pas,
+avec cet homme à cheveux presque
+blancs, parvenu sans équivoque à la
+vieillesse, à forcer ni ma jeunesse ni
+mon âge. Tout dans son langage, son
+allure, son vêtement, calmait en moi,
+au lieu de la troubler, ma vie. J’avais
+trouvé. A défaut de compagnons de
+génération, ce n’était pas un aîné, ce
+n’était pas un cadet qui me donnaient
+la force et la conscience de mon âge,
+mais un vieillard. J’avais ce vis-à-vis
+pour me situer et me connaître. Quand
+je voyais ses veines un peu gonflées,
+ses articulations un peu noueuses
+et craquantes, ses prunelles pures
+encastrées dans un œil fendu de filets
+rouges, tous les objets autour de nous,
+tous les sentiments se replaçaient de
+moi à la bonne distance, la mort ni
+trop près ni trop loin, l’ambition à
+ma gauche, l’amour dans mes bras
+mêmes. Peut-être un enfant de deux
+ans m’eût-il donné la même conscience.
+Mais aujourd’hui, grâce à Fontranges,
+je faisais le point de ma vie là où
+elle était la plus profonde. Près de
+ces mains qui savaient encore serrer,
+à peine étreindre, de ce cerveau lucide
+mais déjà exsangue, au son de cette
+voix presque blanche, à entendre cet
+homme me raconter qu’il allait abattre
+des futaies qu’il avait lui-même plantées,
+démolir le puits artésien qu’il
+avait foré à l’époque des puits artésiens,
+je frémissais du génie exact de
+mon âge. Oui, j’avais trente-quatre
+ans. Oui, j’étais à l’âge où les monuments
+ont leur vérité, où les Pyramides,
+la Tour Eiffel, Trianon ont leurs
+proportions exactes. La nature de mon
+amour pour les femmes me devenait
+soudain évidente, à voir ce long nez
+fin où les cartilages déjà succombaient.
+Le soleil éclaira tout à coup la Gare
+d’Orsay, la Légion d’honneur, tous bâtiments
+que je croyais d’ailleurs exposés
+au Nord ; je ressentis soudain le degré
+exact de chaleur qu’aura eu pour moi
+dans ma vie, le soleil. Mes instincts,
+mes désirs, mes penchants, plafonnaient
+sous ce ciel d’arrière été. Je
+suivais Fontranges de cage à cage, aide
+de camp de la vieillesse. Des femmes
+trop poudrées passaient, des pères avec
+leurs filles, je sentais en moi une idée
+précise, pour la première fois, sur
+l’adultère, sur le mariage. Ma virilité
+naissait tout à coup, non de la guerre,
+non de l’étude, mais d’une promenade
+avec un homme âgé et simple. Tout
+ce que Nietzsche, et Platon, et Plotin
+n’avaient fait que brouiller en moi,
+Fontranges m’aidait à le dégager en
+champion de jonchet. En moi je dégageais
+l’énergie sans que tremblât
+l’amitié, l’ironie sans que la foi bascule.
+Fontranges, consolidant de temps à
+autre son épingle de cravate en fouet
+d’or, ne se doutait pas qu’il escortait
+un homme au comble de sa destinée.
+Comme on force un lutteur qui va
+faire des poids à frotter ses mains à
+un tampon de talc, il me forçait, avant
+chacune de mes pensées géantes, à
+passer les miennes sur un dos de chien,
+et, avant la pensée qui contenait Bella,
+sa fille, pour que mes mains fussent
+le plus souples et le plus sûres, sur
+un caniche.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">BELLA AUX JEUX OLYMPIQUES</h2>
+
+
+<p>C’était le début des Jeux et les
+nations défilaient. Elles débouchaient
+de la porte d’honneur dans l’ordre où
+elles seraient sorties de l’arche, par
+lettre alphabétique. Autour du stade
+flottaient toute une série de nouveaux
+drapeaux. Des couleurs qui jusqu’à ce
+jour n’avaient jamais personnifié les
+sentiments humains de premier ordre,
+ni les révoltes de bonne classe, ni les
+sacrifices historiques, le tango, le mauve,
+l’aubergine, flottaient. Le traité de Versailles
+donnait aux géographes et aux
+enfants un prisme neuf pour voir le
+monde. Ces langes aux couleurs modernes
+des nations naissantes attendrissaient
+Bella, sensible à toute mode. Sous
+un soleil qui soulignait dans le défilé la
+moindre cocarde prune ou mordorée,
+mais qui doublait le cortège d’un cortège
+égal d’ombres toutes bleues et semblables,
+chaque peuple nous saluait
+maintenant, car les Orgalesse m’avaient
+forcé à prendre des tickets spéciaux
+pour la tribune d’honneur. Ils nous
+saluaient de façon différente, le Brésil
+en portant son pavillon au nez et en le
+pointant vers l’unique nuage qui passât
+au zénith, l’Uruguay par des signes individuels
+à la foule, à toutes les jolies
+femmes, et, reconnues par l’Uruguay, les
+jolies femmes souriaient et lui étaient
+pour toujours attachées. Les Chinois
+étaient absents, mais l’on avait choisi
+pour porter leur panonceau et leur pavillon,
+les deux athlètes français dont
+les yeux étaient le plus bridés. C’était
+deux grands Chinois coiffés à l’argentine
+et roses et blancs comme les Chinois
+du <small>XVIII</small><sup>e</sup>. Parfois, une nation
+pauvre, dont le comité sportif manquait
+d’argent, défilait nue, un peu honteuse,
+mais la nudité est la richesse des
+athlètes, et l’on acclamait leurs muscles
+luxueux, leurs cuisses millionnaires.
+Puis des peuples qu’on devinait,
+tant le costume de ses coureurs
+était de coupe nette, leur crâne bien
+rasé, qu’on devinait riches en téléphones,
+en tramways, en appareils
+automatiques pour les cuisines, en balais
+aspirateurs. Pas de Colombie. Entre
+la Chine et Cuba, pas de Colombie.
+Une de nos voisines regrettait que la
+Colombie ne vînt pas à Colombes et
+souriait, imaginant faire un jeu de mots,
+mais son sourire était d’un degré plus
+tendre, plus fin qu’elle ne croyait, car
+c’était une allitération et non un calembour.
+En tête de chaque délégation
+marchait un géant. C’était le défilé des
+rois grecs avant le départ à la recherche
+d’Hélène, et justement les Grecs passaient
+maintenant, les seuls qui eussent
+des culottes de soie. Les femmes aussi
+allaient à la conquête d’Hélène, des
+Américaines qui marchaient au pas
+jusqu’au fond des hanches, des Françaises
+qui allaient l’amble, des Méditerranéennes
+qui marchaient au pas jusqu’au
+genou et des Danoises à gros
+gants, à masque de treillis, qui semblaient
+partir à la chasse aux abeilles.
+Dans ces femmes et ces hommes déguisés
+en communiants du sport, notre
+voisine, une sportive sans doute, découvrait
+à leur regard les nageurs et les
+nageuses qu’elle n’avait vus que nus.
+Toutes les grandes nations étaient groupées
+au milieu du ruban, autour des
+lettres médianes, E, F, G, I, effleurant
+les seins de la gloire. La Nouvelle-Zélande
+ne présentait qu’un couple, un
+jeune homme en veston bleu et pantalon
+blanc, une jeune fille en flanelle pure.
+Ils avaient des canotiers. Ils étaient
+réservés vis-à-vis l’un de l’autre, mais
+ils souriaient à la foule… On aurait dit
+un mariage. Puis mille pigeons furent
+lâchés. Ils partirent à tire d’aile, mais
+sans exagérer. Ils avaient dix jours pour
+revenir avant la revue du 14 juillet.
+Dans les cohortes, notre voisine découvrait
+maintenant à des organes et à des
+muscles invisibles pour nous et que les
+Orgalesse tentaient vainement de voir,
+les tireurs, les sauteurs, les boxeurs.
+Des soigneurs couraient pour remettre
+quelque chronomètre à un chef de délégation
+comme on court le long du
+quai après le bateau qui s’ébranle. Tout
+cela avait bien l’air en effet d’un grand
+départ, d’une de ces parades de peuples
+qui se rendent chez le Minotaure
+ou à la croisade, et c’était le départ
+d’une course de cent mètres.</p>
+
+<p>Quatre mille athlètes à gestes rythmés,
+à bouche silencieuse, dont le pas
+lui-même était feutré par des souliers
+de tennis, c’était bien les figurants qu’il
+fallait à notre pantomime. Mais c’était
+bien par contre le défilé des quatre mille
+humains les moins faits pour intriguer
+Jérôme et Pierre. Presque tous avaient
+vingt ans à peine, en presque tous le
+souci du corps avait reculé l’âge de
+l’amour, écarté le drame. On sentait
+qu’une liaison fatale eût compromis la
+course de haies, un esprit homicide le
+saut en hauteur. C’était la cohorte sur
+laquelle l’adultère, le remords, la cocaïne
+avaient au monde le moins de
+prise. La curiosité des Orgalesse s’émoussait
+sur ces vestales. Ils trouvaient
+peu intéressant de voir tout le sang-froid
+de l’univers couler au milieu
+d’une foule qui y trempait son délire.
+Ce n’était vraiment pas intelligent, pour
+mûrir un conflit moral, de l’avoir conduit
+dans cet espace libre où, aux
+accents d’une cantate suisse chantée
+pour la première fois à si faible altitude,
+par ce défilé d’âmes stérilisées et de
+corps communiants, cette procession
+sans divinité parvenait à faire naître,
+dans quarante mille cœurs latins, le
+premier sentiment anglo-saxon, et le
+plus naïf. La foule française, amie des
+héros, était justement en train d’acclamer
+tous ceux qui, à la place des grands
+héros de l’histoire, seraient restés anonymes
+à cause de leur force ou de leur
+adresse même. Si celui-là avait été
+le soldat de Salamine, il serait arrivé à
+peine haletant. Si celui-là avait été
+Léandre, il eût nagé sans accroc à travers
+le Bosphore. C’était des Roland
+qui auraient pu souffler tout le jour
+sans que la veine se rompît, des
+Louis XVI qui, même à pied, n’eussent
+pas été rattrapés à Varennes. Les Orgalesse
+souffraient de voir remplacer les
+grands efforts par la puissance, les
+morts sublimes par l’aisance. Que de
+dénouements, que de tragédies pathétiques
+l’athlétisme allait ravir aux
+humains ! Ils n’y tinrent plus, se levèrent,
+et nous entraînèrent à la piscine.</p>
+
+<p>C’était un vaisseau moins grand
+certes que le stade, mais guère plus
+intime. Rien de la piscine de l’Automobile-Club,
+voilée, sourde, où l’on
+pouvait confier à son voisin sans crainte
+d’être entendu les victoires obtenues
+sur la femme du nageur le plus proche.
+Le moindre geste des concurrents renvoyait
+un rond de soleil, les mots non
+officiels eux-mêmes de l’arbitre retentissaient.
+Des amis placés aux virages
+opposés conversaient sans élever la
+voix, comme dans les vallées et les salles
+antiques. L’âme des Orgalesse en était
+à regretter la poussière, la verdure du
+stade, qui étaient du moins des éléments
+de secret. C’était l’eau la plus
+transparente, l’eau la moins mystérieuse
+du monde. Les plongeons de champions
+qui s’y précipitèrent de toutes
+parts ne parvenaient pas à faire croire
+qu’elle contînt un seul trésor. Rien à
+espérer de nous deux au milieu de cette
+race marine. Les spectateurs étaient
+plus gros du tiers que les spectateurs
+des théâtres, du rugby, plus gros du
+double que ceux des thés dansants.
+Les Français étaient des Français énormes,
+mais la proportion des tailles
+entre les races subsistait quand même,
+et les Hollandais étaient des géants.
+Les spectatrices elles-mêmes étaient
+plus grandes et plus larges ; c’était
+toutes d’anciennes nageuses, elles n’avaient
+aucune poudre, aucun rouge ;
+en se noyant, elles ne risquaient pas de
+laisser au-dessus d’elles, sur la surface
+de l’eau, ce masque de fard qui décèle,
+dans les étangs et les eaux tranquilles,
+une Parisienne noyée. C’était les femmes
+qui, le jour du déluge, se débattraient
+jusqu’au bout, nageant la brasse
+sur le dos jusqu’à l’arrivée de l’arche.
+D’ailleurs il était tard, la séance finissait.
+Les entraîneurs attiraient les nageurs
+hors du bassin comme des otaries,
+en leur montrant des toasts et des crackers.
+Polies par l’eau à la paille de fer,
+les nageuses, sur le rebord de la piscine,
+au lieu de remettre un chapeau, arrachaient
+leur bonnet, et mettaient des
+cheveux blonds touffus, excepté l’une,
+qui eût des cheveux blancs. Il n’y eut
+bientôt plus dans l’eau obscurcie par le
+crépuscule qu’un seul remous, et soudain
+la tête du champion des champions
+femmes apparut juste au milieu du bassin,
+à peu près là d’où surgit, dans les
+parties de Water-polo, la corbeille qui
+tient la balle… Pour quelle partie entre
+quelles équipes ? Le champion femme
+semblait ne rien sentir, ne rien entendre.
+Nous voyions les bras, les mains, les
+épaules s’agiter dans l’eau, mais les
+paupières, les lèvres étaient immobiles.
+Tout le jeu de ses jambes, de ses reins,
+nourrissait sur cette tête l’impassibilité.
+Ses pieds remuaient doucement, ses
+hanches s’ouvraient. Tous les réflexes
+marins nourrissaient un chagrin, une
+distraction terrestre. C’était la première
+île de mélancolie qui eût flotté sur ce
+bassin d’ébats municipaux. Les Orgalesse
+se précipitèrent sur le programme
+comme sur une carte, pour savoir son
+nom, mais déjà le visage avait plongé
+et reparu joyeux…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">ATTENTE DEVANT LE PALAIS BOURBON</h2>
+
+
+<p>Victime lui aussi de la crise du logement,
+qui maintenait dans les ministères
+les ministres déchus et en éloignait
+les ministres nouveaux, Rebendart ne
+pouvait encore s’installer place Vendôme
+et demeurait jusqu’à nouvel
+ordre au Palais-Bourbon. C’est là, devant
+le quai, à hauteur du Palais d’Orsay,
+qu’un matin je vins m’installer,
+moins pour attendre Bella que pour
+essayer de voir si la volupté de l’attente
+m’était encore accordée. Au dernier
+moment, je n’avais pas eu le courage
+d’attendre à pied, j’attendais en automobile.
+Quelle heureuse place d’attente
+j’avais d’ailleurs choisie ! J’étais
+juste en face de l’Exposition des Arts
+décoratifs naissante, de la ville qui fut
+construite le plus vite, et je pouvais
+suivre à l’œil nu, en ma matinée, la
+croissance des monuments. J’étais en
+face du kiosque où les ouvriers achetaient
+leur pain et leur saucisson. J’étais
+nourri. Des agents voulurent me chasser.
+Je leur montrai cette carte de circulation
+qui m’avait permis d’arriver jusqu’aux
+incendies, aux inondations, au
+cœur des scandales, de voir les ruines
+fraîches, les cadavres frais. Elle me
+permettait aujourd’hui de voir Bella, de
+voir Bella à sa première sortie, avec
+son premier fard. J’attendais la seule
+femme qui vécût dans ce palais. Le
+Palais lui-même s’éveillait avec honneur,
+sans les ébrouements et les vulgarités
+qu’avaient les maisons de celles
+que j’avais aimées jusque-là, sans volets
+qui battent, sans tapis, sans poubelle.
+Le soleil faisait évaporer du jardin un
+léger brouillard, et du ministère les
+chiffreurs de nuit. Je les reconnaissais.
+Leurs yeux papillotaient devant ce jour
+dont moi seul avais le chiffre. Je ne les
+enviais pas. Je ne voulais rien savoir
+d’aucun mystère. Je me réservais pour
+la matinée un cœur à jeun, une âme
+vide. Rien ne me manquait dans cette
+île au milieu du monde qu’était ma
+petite voiture, île bleue, avec, nickelées,
+les parties d’elle que l’on touche.
+J’avais réalisé l’isolement. Les êtres
+dont je désirais autrefois la présence
+dans les carrefours de ma vie, je n’avais
+plus besoin d’eux. Benjamin Constant,
+Lautréamont, je ne souhaitais pas qu’ils
+fussent là, sur les coussins d’arrière,
+s’amusant à ouvrir les phares ou à
+corner. La terre m’avait poussé ce
+matin hors d’elle sur cette barque isolante,
+et aucun de ses mouvements ne
+m’atteignait. J’avais pour la première
+fois un amour, un sentiment sans cortège.
+Je le sentais aujourd’hui mordre
+sur mon cœur même, sans ces témoins
+classiques ou vivants qui m’assistaient
+jusqu’ici en tout duel. Ce qui allait
+m’arriver aujourd’hui était pour moi,
+et non pour mes ascendants, mes descendants,
+ou mes maîtres. Pour la première
+fois les autobus effleuraient un
+homme vraiment seul, les trains de
+Versailles que j’entendais sous leur
+tunnel attaquaient souterrainement un
+homme seul. La rumeur de la terre
+m’arrivait sans que je fisse aucun bruit
+dans ce murmure, comme à l’aéronaute.
+Parfois je descendais de mon auto. Je
+faisais quelques pas autour d’elle. Je
+jetais un coup d’œil sur la Seine. J’y
+voyais, comme l’aéronaute, des poissons.
+Puis je remontais vite, comme un
+lapin qui regagne son terrier ou plutôt
+une statue, surprise en fraude, son
+piédestal. Tout ce qui arrive d’ailleurs
+aux automobilistes dans une longue
+course m’arrivait dans cette halte. Un
+pneumatique s’affaissa soudain. Une
+courroie de capote sauta. J’eus l’impression
+que le moteur, bien qu’à
+l’arrêt, défaillait. Tous les accidents
+d’une longue vieillesse survinrent dans
+cette matinée. Une légère ondée tomba.
+Je tendis ma capote. J’étais enfin sous
+ma tente. J’étais bien un nomade. A
+nouveau, comme autrefois, la volupté
+d’attendre me libérait de tout, et même
+de celle que j’attendais. Il ne manquait
+autour de l’auto qu’un cheval broutant
+et les levriers de garde.</p>
+
+<p>Dix heures sonnèrent. La gare de
+Versailles qui n’avait déversé jusqu’ici
+que des dactylographes, déversait maintenant
+leurs patrons. Je voyais maintenant
+entrer au ministère des Affaires
+étrangères ses habitués. C’était le seul
+ministère où tous les fonctionnaires
+étaient vêtus avec soin. Ils y arrivaient
+comme à un cercle où l’on se rend dès
+l’aube. Je reconnaissais les spécialistes
+que j’avais vus à l’École des Langues
+orientales, celui de copte, celui d’abyssin
+poétique, celui d’abyssin pratique,
+le chaldéen, le persan. Au passage de
+chacun, leur spécialité et leur vocabulaire
+colorait mon attente, me fournissait
+de l’attente une nouvelle définition.
+L’attente est un tapis vivant. L’attente
+est une gélinotte entre des mains puissantes…
+Le directeur de la comptabilité
+passa. L’attente c’est mille divisions,
+mille multiplications, les quatre règles
+se rongeant elles-mêmes… Oui, j’avais
+à nouveau cet heureux fonctionnement,
+ce calme de mes artères, de mes sens
+que je n’éprouve que dans l’attente,
+cet état de divination qui m’eût fait
+trouver en ce moment, bactériologue,
+le microbe du cancer, diplomate, la vraie
+formule de la Société des Nations. A
+peine mécanicien, je voyais à apporter
+sur cette petite automobile dix perfectionnements
+faciles. A peine architecte,
+je voyais tout ce qui manquait, tout ce
+qu’il y avait en trop au Pont Alexandre
+III. Ignorant du quai d’Orsay, je
+voyais, je sentais que le Directeur de
+l’Océanie, ami de mon père, n’était pas
+encore passé, et je l’attendais. Ce n’était
+pas que je fusse tout optimisme. J’avais
+un regard bien trop perçant aujourd’hui.
+Je voyais sur ma machine des
+fourmis déjà établies sur les roues, de
+l’eau rouillant le nickel. Je la voyais un
+peu enfoncée dans la chaussée. Le travail
+de délabrement qui ensevelit Babylone,
+et Bactres et la Crète, avait déjà
+commencé sur elle. Ne croyez pas non
+plus que je ne voyais pas ces passants
+vieillir, la Tour Eiffel sous la poussée
+des matériaux s’épaissir, la Seine avancer
+sur chaque quai dans son labeur de
+destruction. Mais j’avais remplacé l’attente
+de Bella, ainsi qu’on échange
+pour un bal son vrai collier contre un
+faux, par l’attente de ce directeur d’Océanie.
+C’était sans danger pour mon
+âme, et le plaisir était de même ordre.
+J’y gagnais même. Au lieu de garder
+la seule porte par laquelle Bella pouvait
+sortir, j’avais à surveiller tous les
+ponts de la Seine, car il habitait à Courcelles.
+Soudain, je tressaillis, il était
+près de mon auto et me parlait.</p>
+
+<p>— Eh bien, jeune homme ? dit-il.</p>
+
+<p>On ne pouvait trouver pour m’appeler
+deux mots plus justes. Je me
+sentis qualifié jusqu’au fond de l’âme.
+Jeunesse et virilité, c’était bien aujourd’hui
+mes composantes, et je n’avais
+que celles-là. Les mots bel adolescent,
+vieil ami, cher camarade, étaient des
+anses cassées pour me saisir. Comment
+allais-je pouvoir répondre à tant de
+précision et aussi à tant de justice ? — Jeune
+homme ! — Quelle conversation
+étonnante allait être la nôtre,
+si le directeur d’Océanie avait aujourd’hui
+pour désigner humains et sentiments
+des termes aussi exacts et
+redoutables.</p>
+
+<p>— Qui attendez-vous ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Voilà que j’allais être obligé de mentir
+à ce voyant.</p>
+
+<p>— Vous, lui dis-je en riant.</p>
+
+<p>Il se sentait au cœur d’un secret. Il
+se doutait que je m’amusais à faire de
+cette conversation banale une joute et
+une épreuve pour le langage humain.
+Il dit, et ce fut encore la seule chose
+qu’il pouvait dire :</p>
+
+<p>— Excusez-moi donc d’être en retard,
+et bonjour à votre père, auquel
+vous ressemblez.</p>
+
+<p>Et m’ayant remis comme un masque
+cette ressemblance auquel je tenais
+tant, m’ayant recouvert, suivant quelque
+politesse océanienne, non de mon chapeau,
+mais de la tête même de mon
+père, il me quitta, d’un pas plus lent,
+comme si son office n’avait pas été de
+venir étudier la nomination de l’Évêque
+des Nouvelles Hébrides, mais de me
+libérer de l’obligation volontaire que
+j’avais prise à son égard, et il entra
+dans le Ministère… C’en était fait.
+J’étais seul avec Bella…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap">A la recherche de Bella</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Bella aux jeux olympiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">37</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Attente devant le Palais Bourbon</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">53</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="narrow top4em noindent small">Il a été tiré de cet ouvrage, le deuxième
+de la collection “<span class="xsmall">A LA LAMPE
+D</span>’<span class="xsmall">ALADDIN</span>”
+1 exemplaire unique sur vieux Japon portant
+le n<sup>o</sup> 1. 20 exemplaires sur papier du
+Japon, numérotés 2 à 21. 40 exemplaires
+sur papier Madagascar des papeteries
+Navarre, numérotés 22 à 61. 300 exemplaires
+sur papier vergé baroque thé, numérotés
+62 à 361. Il a été tiré en outre,
+35 exemplaires sur vergé baroque crème,
+numérotés en chiffres romains I à XXXV,
+réservés à M. Herbillon-Crombé, libraire
+à Bruxelles.</p>
+
+<p class="c">Exemplaire N<sup>o</sup></p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77389 ***</div>
+</body>
+</html>
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