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+ <title>En flânant de Messine à Cadix | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77275 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large b">EUGÈNE MONTFORT</p>
+
+<h1>EN FLANANT<br>
+DE MESSINE<br>
+A CADIX</h1>
+
+<p class="cc"><span class="box">VOYAGE AUX RUINES DE REGGIO ET DE MESSINE<br>
+PALERME — L’ILE DE CAPRI — TANGER<br>
+GIBRALTAR — EN ANDALOUSIE : RONDA<br>
+ET MALAGA, GRENADE, CORDOUE,<br>
+SÉVILLE ET CADIX<br>
+NAPLES LA BELLE ET LES NAPOLITAINS</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="small b ssf">PARIS<br>
+ARTHÈME FAYARD, ÉDITEUR</span><br>
+18-20, Rue du Saint-Gothard, 18-20</p>
+
+<p class="c xsmall ssf">TOUS DROITS RÉSERVÉS</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<p class="c xsmall b">ESSAIS CRITIQUES</p>
+
+<ul>
+<li>EXPOSÉ DU NATURISME.</li>
+<li>LA BEAUTÉ MODERNE.</li>
+<li>LES MARGES (Floury).</li>
+</ul>
+
+<p class="c xsmall b">POÈMES EN PROSE</p>
+
+<ul>
+<li>SYLVIE OU LES ÉMOIS PASSIONNÉS (Grasset).</li>
+<li>CHAIR (Grasset).</li>
+<li>ESSAI SUR L’AMOUR.</li>
+</ul>
+
+<p class="c xsmall b">ÉTUDES DE MŒURS ET ROMANS</p>
+
+<ul>
+<li>LES CŒURS MALADES (Fasquelle).</li>
+<li>LE CHALET DANS LA MONTAGNE (Fasquelle).</li>
+<li>LA TURQUE (Fasquelle).</li>
+<li>LA MAITRESSE AMÉRICAINE.</li>
+<li>MONTMARTRE ET LES BOULEVARDS (Floury).</li>
+<li>LA CHANSON DE NAPLES (Fayard).</li>
+</ul>
+
+<p class="c small i b ssf">En préparation :</p>
+
+<ul>
+<li>LE MARIAGE AVEC LINA, roman.</li>
+<li>LA JEUNE FILLE DE L’ILE, roman.</li>
+</ul>
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="c top4em">A Albert MARQUET,<br>
+à l’Artiste et au Capitaine.</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">EN FLANANT DE MESSINE A CADIX</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">LE DÉPART DE NAPLES</h2>
+
+
+<p>Je me rappelle notre tournée à la recherche
+d’un bateau pour l’Espagne… Depuis longtemps,
+chaque fois que je quittais Naples, j’avais envie
+de revenir par mer en côtoyant l’Espagne… Il
+faisait chaud, ce jour-là, on exécutait de fameux
+détours pour rester à l’ombre. Quand nous
+apercevions une hampe de drapeau au-dessus
+d’une boutique, nous entrions. Nous avions vu
+des Allemands, des Anglais, des Espagnols et des
+Italiens ; nous avions monté des étages ; nous en
+avions descendu ; nous nous étions arrêtés devant
+plus d’une affiche représentant un magnifique
+steamer qui franchit les flots. Mais c’est à
+l’<span lang="de" xml:lang="de">Ost Africa Linie</span>, d’Hambourg, que décidément
+nous avions trouvé notre affaire. Un bateau surprenant !
+Il faisait le tour de l’Afrique, puis,
+venant de Port-Saïd, il touchait à Naples et,
+remontant vers son Allemagne natale, passait
+à Marseille et ensuite à Tanger. A Tanger ! Qui
+nous eût dit que nous irions jamais à Tanger !
+Et à Tanger, on est presque en Espagne, il
+suffit de franchir le détroit… Avec cela, un
+prix inouï de bon marché ! Et l’agent de la Compagnie
+était tout à fait aimable, il ne semblait
+pas s’amuser beaucoup dans son bureau, aussi
+quelqu’un arrivait-il pour bavarder un peu, il
+était enchanté. D’ailleurs le bateau, sans aucun
+doute, était excellent, puisque c’était celui-là
+même qui avait porté le Président Roosevelt en
+Afrique, le vapeur <i>Admiral</i>. Et maintenant, assis
+dans un cabaret du port, devant de fraîches <i lang="it" xml:lang="it">granite</i>,
+nous nous exaltions sur le prospectus
+qu’on nous avait remis. Arrivant de Kilindini,
+de Tanga, de Zanzibar et de Mozambique, quels
+passagers ne trouverions-nous pas à bord ! nous
+voyagerions avec des sultans noirs, sur un navire
+rempli de singes verts et de gazelles, chargé
+de noix de coco et d’arachides… Pourvu que nous
+fassions naufrage ! pourvu qu’il nous arrive beaucoup
+d’aventures !…</p>
+
+<p>Cependant nous ne partions pas immédiatement
+pour Tanger. Nous allions d’abord en
+Sicile. De Naples à la Sicile, la route la plus courte,
+c’est encore la mer. Mais le chemin de fer, s’il
+met seize longues heures pour gagner Reggio,
+traverse les Pouilles et la Calabre. Nous voulions
+voir la Calabre. Nous réserverions la navigation
+pour le retour. Ainsi, en revenant à Naples,
+nous n’aurions qu’à passer d’un vapeur sur un
+autre, de la <i lang="it" xml:lang="it">Regina Elena</i>, qui fait le service de
+Sicile, sur l’<i>Admiral</i>, qui nous porterait à
+Tanger.</p>
+
+<p>J’avais tout disposé pour mon départ. Installé
+à Naples depuis plusieurs mois — c’était mon
+quatrième séjour — j’avais pris congé de mes
+amis. Puis j’avais réglé mon hôtesse. Enfin
+j’avais expédié mes bagages à Paris. Je ne conservais
+avec moi que le sac et la valise du nomade.
+J’étais prêt à errer à travers la vieille
+Méditerranée.</p>
+
+<p>Je me rappelle mon départ de la maison, le
+dernier coup d’œil aux jardins d’orangers et à la
+colline de San Martino, que je voyais de ma
+fenêtre. Là-dessus, le portier boiteux (que
+j’avais pris autrefois pour un ancien militaire et
+qui s’était seulement cassé la jambe en époussetant
+son escalier) s’était chargé de mes colis, et
+nous nous étions acheminés vers la <span lang="it" xml:lang="it">piazza Mondragone</span>,
+car sur la rampe où j’habitais, les voitures
+ne pouvaient point passer. Une carozzelle
+sautillante me conduisit à la brasserie, j’avais
+coutume d’y dîner tous les soirs, parce qu’elle
+était fraîche et bien située, sous le portique de la
+Galerie, en face du San Carlo, et que, entre les
+tables, les passants circulent et vous distraient.</p>
+
+<p>J’avais vécu là de bonnes soirées. Tous les
+étrangers s’y retrouvent. Quand un bateau arrive,
+la brasserie regorge de buveurs. Je me rappelais
+des débarquements d’Allemands, lourds, barbus
+et blonds, bruyants compagnons, multipliant les
+<i>prosit</i> en levant leurs chopes, et que les petites
+Napolitaines venaient regarder avec une surprise
+moqueuse. Et quand l’escadre américaine avait
+jeté l’ancre à Naples, on avait vu à la brasserie,
+pendant trois jours, des gars décolletés, raides et
+rouges, qui buvaient en silence, endormis par
+l’ivresse, et qui achetaient au hasard les objets
+les plus baroques aux petits marchands ambulants.
+On y rencontrait quelquefois aussi des
+Français, des couples en voyage de noces, muets,
+fatigués de leurs excursions et doucement ahuris.
+Et, à la lumière des globes électriques, sous
+la haute colonnade où passaient des officiers, des
+jeunes filles parées pour la promenade du soir,
+nombre de femmes enceintes, des vendeurs de
+chansons, un vieux mendiant qui me plaisait et
+qu’on appelait le Cavalière, un marchand d’allumettes
+nain et bossu comme un kobold, qui me
+plaisait aussi, et des ruffians, on dînait assez
+agréablement.</p>
+
+<p>J’étais arrivé avec mes sacs, qu’un garçon
+avait porté à l’intérieur de la brasserie, et j’avais
+rejoint l’ami avec lequel j’allais voyager. Le train
+ne partait qu’à une heure du matin. Mais comment
+tuer cette soirée ? Nous étions rassasiés des
+divertissements de la place du Plébiscite, où le
+soir jouent deux orchestres, tandis qu’une foule
+considérable va et vient devant le Palais Royal.
+L’Eldorado ne nous tentait pas. Le Pausilippe
+était trop loin… Une glace, au Gambrinus, ne
+nous prit qu’une petite demi-heure. Certaine
+vieille que, par fortune, nous rencontrâmes à
+Chiaia, nous tira enfin d’embarras. Elle nous
+proposa de nous conduire chez une de ses amies.
+Celle-ci était une aimable dame romaine en la
+compagnie de laquelle, au milieu de joyeux
+contes et propos badins, les heures glissèrent
+légèrement ; elle accepta de croire que nous
+étions deux capitaines au long cours, et que
+notre navire reprenait demain sa route pour
+Pernambuco. Nous lui offrîmes de l’emmener,
+mais elle ne pouvait quitter Naples. Elle portait
+un joli nom. Elle s’appelait Bianca Belfiore…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">VOYAGE A REGGIO DE CALABRE
+ET A MESSINE</h2>
+
+
+<p>Partis de Naples dans la nuit, nous roulions,
+au lever du jour, dans un pays fertile et gai
+comme les Pyrénées-Orientales. La ligne longeait
+la mer, qui venait se briser doucement sur
+une plage de sable, au pied d’une montagne charmante.
+Nous traversions parfois de belles vallées,
+au fond desquelles coulaient des rivières
+poissonneuses, et nous longions des bois de
+chênes-liège. Rien de romantique, rien de sublime.
+Rien non plus d’effrayant. La Calabre se
+présentait à nous comme un pays agréable où
+l’on peut vivre avec nonchalance. Ce qui seulement
+est particulier, c’est que ce pays est fort
+peu peuplé. Des villages rares, des maisons perdues.
+Les villages ne paraissaient plus italiens,
+point de maisons peintes, point de <i lang="it" xml:lang="it">pergole</i>, point
+de terrasses ; des habitations grisâtres, couvertes
+de tuiles roses ou jaunâtres, et cuites comme en
+Provence. De temps en temps on apercevait un
+paysan suivant un sentier, juché sur son âne et,
+aux stations, des femmes en noir, dont la jupe
+relevée découvrait un jupon d’un beau rouge, et
+qui portaient sur leur tête, ornée de la funèbre
+coiffe en forme d’équerre, de larges paniers. A
+certain arrêt, vers huit heures du matin, des
+cuvettes pleines d’eau étant préparées sur le
+quai, une partie des voyageurs se mit à se débarbouiller.
+Des paysannes, de la route, tendaient
+vers nous à travers la barrière des corbeilles de
+pêches et de figues, et l’on pouvait faire, pour
+quelques sous, un grand repas de fruits. Puis le
+train repartit…</p>
+
+<p>La voie suivait la mer sur une ligne tracée
+dans le roc et qui traversait des tunnels nombreux.
+Par des échappées, on voyait l’Océan désert.
+Puis on reprenait la côte, on passait au pied
+de quelque ville perchée et fortifiée contre les
+pirates. Nous nous tenions dans le couloir du
+wagon et nous regardions avec plaisir se succéder
+les baies, les criques et les promontoires. Le ciel,
+la mer étaient radieux. Le train ne marchait pas
+très vite, cependant le courant d’air était assez
+vif pour que nous ne sentions point la chaleur.</p>
+
+<p>L’après-midi, nous entrâmes dans une contrée
+sablonneuse un peu ingrate. C’est là que nous
+commençâmes à songer au tremblement de
+terre. De temps en temps, on rencontrait des
+campements de <i>profuges</i> installés sous des tentes
+ou dans des petites baraques. Au milieu de la
+solitude, de fragiles villages s’étaient improvisés,
+où, depuis sept ou huit-mois, vivaient des misérables
+dont les maisons, ici ou là-bas, en Sicile
+ou en Calabre, avaient été détruites. Mais rien
+encore dans ces parages n’indiquait que la terre
+eût jamais bougé. C’était tantôt des plages et des
+dunes de sable qui s’étendaient le long de la mer
+à perte de vue, et tantôt des landes incultes étalées
+monotonément au pied de la montagne. Les
+pauvres gens, épouvantés, avaient fui, et ils ne
+s’étaient arrêtés que très loin, quand, rassurés
+par l’immobilité, par l’apathie du paysage, ils
+s’étaient cru tout à fait hors d’atteinte.</p>
+
+<p>Cependant, vers trois ou quatre heures, le train
+se chargea de nous avertir que nous arrivions
+dans une contrée fragile. A partir de Bagnara, il
+ralentit son allure, il se mit à avancer à la vitesse
+d’un cheval au petit trot, et parfois plus
+lentement encore. Nous étions penchés aux portières :
+des deux côtés de la ligne, nous voyions
+d’énormes blocs de granit qui, détachés de la
+montagne en bas de laquelle passe la voie,
+avaient roulé tout près des rails : la terre, là,
+s’était violemment agitée. Nous procédions avec
+prudence, soit qu’on ne fût pas sûr encore de la
+solidité du sous-sol, soit qu’on craignît, en allant
+plus vite, d’ébranler le terrain, et de faire tomber
+de là-haut sur le train des morceaux de montagne
+encore hésitants.</p>
+
+<p>Ces précautions-là étaient assez impressionnantes.
+On se sentait dans un pays blessé. On
+avait un peu d’angoisse et de la curiosité. Déjà
+nous avions aperçu des lézardes sur quelques maisons,
+et des ruines. Mais c’est en vue de l’antique
+Scylla que nous commençâmes à comprendre.
+Une partie de ce bourg s’élève fièrement sur
+le roc, et il y a une partie basse alentour. Le bas
+quartier était ravagé, le haut, construit sur un
+sol plus ferme, n’avait pas souffert… Plus loin,
+Ferruzzano n’était qu’un amas de ruines, on y
+remarquait une digue s’avançant dans la mer,
+dont les larges dalles étaient toutes bousculées,
+comme si quelque géant, pour s’amuser, avait
+donné un coup de pied dans ces pierres si bien
+rangées. Et maintenant cette digue, ce n’était
+plus qu’une ligne de moellons sens dessus dessous,
+à demi noyés dans la mer.</p>
+
+<p>C’est par là — nous étions arrivés sur les bords
+du détroit de Messine — que nous vîmes un petit
+port rempli de navires chargés de planches, et
+des planches, partout, en piles sur les quais.
+Matériaux pour les baraques.</p>
+
+<p>Il faisait un temps délicieux. Le soleil baissait.
+L’atmosphère était toute blonde. A notre droite,
+nous contemplions une mer vaporeuse et pleine
+de paresse qu’arrêtaient des rivages charmants.
+A gauche l’Aspromonte, d’une couleur et d’un
+style admirables, offrait au ciel, pour le bonheur
+de nos yeux, ses mamelons, ses vallées, ses sommets.
+Nous étions arrivés dans un pays d’une
+beauté parfaite et qui, tout paré par l’or du soleil,
+et qui, gracieux et riant, nous faisait l’accueil le
+plus doux, en nous présentant comme un bouquet
+ses citronniers au vert feuillage. Et c’est
+cette terre divine que l’obscure conscience du
+monde avait voulu frapper !</p>
+
+<p>Deux jeunes gens, une demi-heure avant Reggio,
+montèrent dans notre compartiment. L’un
+paraissait très agile, très affairé, il parlait d’abondance.
+L’autre l’écoutait paisiblement, et faisait
+de temps à autre une réponse courte. Un esprit
+échauffé avec une calme intelligence. A les voir,
+si nous n’avions pas entendu leur conversation,
+nous eussions cru qu’il s’agissait de quelque
+détail tragique de la catastrophe, que l’un en
+était ému, et que l’autre le raisonnait. Mais non,
+il y a huit mois que le désastre est arrivé ; et
+c’est d’affaires que les deux jeunes gens parlent.
+Cette démolition totale, un pays où tout est à
+refaire, cela a agité tous les entrepreneurs, tous
+les ingénieurs, tous les gagneurs d’argent de la
+région. La fièvre de ce petit bavard, nous allions
+la retrouver souvent par ici. Après la période de
+désolation où la région de Messine et de Reggio
+apparaissait seulement comme une victime
+inouïe, comme une terre de larmes, les jours ont
+passé, l’impression s’est usée, et maintenant, pour
+les Siciliens, trafiquants et marchands, cette terre
+dévastée c’est un Eldorado, un pays où il y a
+beaucoup d’argent à gagner. Le petit jeune
+homme parlait avec exaltation de salaires, de
+hausse, de je ne sais quelles combinaisons. Je
+l’écoutais, et je distinguais aussi en nos deux
+compagnons, je ne sais quoi d’un peu factice,
+d’un peu feint, d’un peu « théâtre », que j’allais
+retrouver souvent aussi, et qui venait de ceci
+que ces hommes de race méridionale habitués à
+l’effet, se sentaient, étant calabrais, étant des
+victimes de la célèbre catastrophe, des personnages
+intéressants pour des étrangers, et qu’ils
+n’en étaient pas fâchés.</p>
+
+<p>Nous approchions de Reggio : les gares maintenant
+étaient en planches. A Archi-Reggio,
+quelques kilomètres avant la ville, une cabane
+de bois était décorée du titre de <i lang="it" xml:lang="it">Sala d’aspetta</i>.
+Nous arrivâmes enfin à la ville capitale de la
+Calabre. Comme elle possède trois gares, et que
+nous ne descendions qu’à la dernière, de notre
+wagon nous eûmes déjà un aperçu de ce qu’il
+allait nous être donné de voir. Le chemin de fer
+suit une large rue, toutes les maisons bordant
+celle-ci étaient en ruines et abandonnées comme
+après une guerre. Nous avions le cœur serré :
+nous entrions dans une cité maudite.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Quand nous fûmes descendus de ce train — nous
+venions d’y passer dix-sept heures, — nous
+prîmes pied sur une petite place où un large
+écriteau recommandant aux voyageurs un <i lang="it" xml:lang="it">albergo
+barracamento</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, attirait d’abord les regards.
+Nous avisâmes près de la gare un fiacre, dont
+l’aspect branlant faisait supposer qu’il avait dû,
+lui aussi, être retiré des décombres, et nous nous
+mîmes en marche cahin-caha.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Un hôtel-baraquement.</p>
+</div>
+<p>Nous traversâmes premièrement un camp de
+soldats assez vaste, puis nous nous trouvâmes
+dans un chemin inégal, raboteux, couvert d’une
+poussière épaisse, blanche poudre, chaux de démolition,
+où les roues enfonçaient profondément.
+Nous commençâmes à longer des maisons écroulées.
+Le chemin que nous suivions était situé
+hors de ville, c’est-à-dire que la ville se trouvait
+immédiatement à notre gauche, et qu’à droite
+nous avions tout de suite vue sur la campagne.</p>
+
+<p>Comme il avait fait un beau jour, et que le soleil
+couchant éclairait le paysage et les édifices
+abattus, cela n’était point d’une tristesse aiguë :
+le calme, la large paix qui tombe sur les choses
+le soir, enlevait à la souffrance sa pointe cruelle
+et disposait l’esprit à une mélancolie sereine.
+Les pauvres pierres dispersées, les murs éventrés,
+le fouillis de poutres et de solives et de
+plâtras étaient couverts des roses du crépuscule,
+et la blanchâtre poussière des ruines se dorait.
+Ce que nous sentons de sublime dans la majesté
+des grands spectacles de la nature se communiquait
+à ces pauvres victimes contemporaines, les
+reculait dans le temps et, devant elles, nous ne
+trouvions plus en nous que ce que nous y eussions
+trouvé devant des vestiges d’âges très anciens,
+lesquels nous enseignent seulement, dans
+une peine sans âcreté, la fragilité du moment et
+la vanité de toutes choses. Nous étions enveloppés
+par la beauté de la journée finissante et
+par la gloire que le soleil, quand il va s’évanouir,
+projette sur la terre. Là-bas, la belle montagne
+était très pure…</p>
+
+<p>Nous voyions maintenant en contre-bas des baraques
+en bois. Bientôt, après avoir tourné par
+une rue écroulée, nous nous engageâmes dans
+une voie de la nouvelle Reggio. Elle était bordée
+de baraques basses et poursuivait jusqu’à une
+baraque beaucoup plus grande que les autres, à
+très longue façade et qui était l’hôtel (l’<i lang="it" xml:lang="it">albergo
+barracamento</i>). Un suprême cahot, et notre voiture
+s’immobilisa dans la poussière. Nous descendîmes
+alors, et nous entrâmes dans un vestibule
+en bois, où nous demandâmes deux chambres.
+Par un couloir semblable à ceux des chalets de
+montagne, on nous conduisit à deux étroites cellules,
+deux petites boîtes de bois où l’on pourrait
+nous ranger la nuit. Elles semblaient assez
+propres, mais étouffantes… Dans cette fragile
+demeure, chaque pas produisait d’énormes craquements
+et ébranlait la maison…</p>
+
+<p>Notre toilette faite, il faisait encore jour ; nous
+sortîmes donc pour voir la ville. Nous gagnâmes
+une rue haute qui semblait limiter la cité de ce
+côté-là, et nous essayâmes de nous orienter pour
+revenir plus tard à l’hôtel sans difficulté. Cette
+rue, cette route plutôt, dominait un quartier de
+baraques et nous voyions, au-dessous de nous,
+celles-ci bien alignées, et toutes pareilles, et
+posées là sur le sol comme de grands joujoux.
+Cela faisait une petite ville régulière, telle qu’un
+plan d’ingénieur, avec des rues droites, exactement
+parallèles, avec, entre chaque maison, un
+petit espace, toujours le même, et les quartiers
+numérotés 1, 2, 3, 4, et les rues désignées par des
+lettres A, B, C, D, et c’était net, exact, précis
+comme un schéma… Beau contraste avec la vraie
+Reggio, la ville morte, où tout, maintenant,
+n’était plus que fouillis, désordre et chaos.</p>
+
+<p>Nous passâmes devant une église de bois qui
+ressemblait à un petit temple norvégien. Elle
+était recouverte de tôle ondulée, et surmontée
+d’un clocheton du Nord. C’était le seul monument
+dont la forme ne fût pas réglementaire. Pas loin
+de là nous rencontrâmes un cinématographe.
+Nous ne nous y attendions pas. Une église et un
+cinématographe, aussitôt après la première confusion
+du désastre, voilà de quoi avait eu besoin
+la petite colonie qui habitait les baraques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous prîmes un escalier qui descendait vers la
+ville, et, après avoir traversé encore un quartier
+de baraques, nous arrivâmes enfin au centre
+de la dévastation… Pas une maison intacte ! l’enceinte
+de la cité n’est plus qu’un immense chantier
+de démolition !… Dans certaines façades, on
+voit seulement quelques vitres brisées, on pense
+aussitôt : ah ! celles-ci ont été épargnées ! Non,
+l’intérieur est ruiné, dedans tout s’est écroulé !
+Ailleurs ce sont au contraire les façades qui ont
+chu, et les chambres apparaissent à l’air avec
+leurs meubles, leur papier de tenture, au mur un
+tableau de travers, une bouteille sur la commode :
+après huit mois, cela est tel qu’au moment où
+l’aube se leva sur la ville détruite. D’ailleurs,
+qui donc se risquerait à monter dans cette pièce,
+là-haut, que nous voyons d’ici ? tout s’écroulerait,
+cela tient debout par miracle, et puis maintenant
+où gîte — où gît ? — la famille qui vivait
+là et qui se souciait des souvenirs que représentent
+ces choses abandonnées ?… Et ce ne sont
+que demeures éventrées, balcons arrachés pendant
+au-dessus de votre tête, pans de murs déchiquetés,
+décombres… Encore, et encore, toujours
+et partout. Et tous ces plâtras, cette chose sale et
+lamentable que figure une maison démolie, et si
+mélancolique déjà quand elle tombe naturellement
+sous le pic du démolisseur, devient ici angoissante,
+affreuse, à cause des cris qui ont été
+poussés là, à cause de la terreur qui a été éprouvée
+là, à cause des morts tragiques qui sont advenues
+là ; tout cela devient épouvantable. Il y a
+encore des cadavres là-dessous, et dans quelles
+attitudes ! Et le silence funèbre qui maintenant
+plane sur toutes ces choses, là où il y avait la rumeur
+d’une ville ! On est pris de cette stupeur,
+de cette horreur qui serre la gorge. Je me rappelle
+ce que j’ai éprouvé jadis devant le champ
+de bataille de Sedan, et à Bazeilles, à l’ossuaire…</p>
+
+<p>Nous arrivions à la via Garibaldi, l’ancienne
+grande rue de la cité, dont une partie a été un
+peu moins éprouvée. On l’a complètement déblayée,
+on a pu rouvrir quelques boutiques, celle
+d’une couturière, celle d’un libraire, celle d’un
+cordonnier, mais personne ne passe, et ces boutiquiers
+sont là comme des figurants. Il n’y a plus
+de vie ici. Ils attendent l’avenir, le réveil, maintenant
+c’est toujours l’engourdissement. L’avenir !
+il est difficile de le prédire, car ce sont les siècles
+qui forment une ville. Comment remplacer tant de
+familles mortes ou dispersées, tout le cerveau de la
+cité, tout le cœur de la cité et toutes ses richesses ?</p>
+
+<p>Ce qui est resté ici, le petit peuple, conserve
+un air étrange, étonné de vivre, étonné d’avoir
+vu ce qu’il a vu, frappé. S’ils ont échappé à la
+démence après ce coup à rendre cent fois fou, du
+moins ne se sont-ils pas retrouvés dans leur âme
+tels qu’ils étaient avant. On sent bien, en les
+regardant, que quelque chose d’essentiel en eux
+est touché, leur terreur a été trop profonde, leur
+surprise trop forte, leur anxiété trop intense
+pour que jamais, à aucune minute, ils puissent
+effacer la marque tracée sur leur cœur. Ils sont à
+jamais assourdis, découragés. Ils sont d’une nonchalance
+infinie, agissent mollement et semblent
+penser que ce sera tellement long, tellement
+long, et qu’il y a tant et tant à faire que vraiment
+à quoi bon, à quoi bon même se mettre à
+l’œuvre ? Remplit-on l’océan en y versant l’eau
+goutte à goutte ?… Je me les rappelle, à la nuit
+tombante, qui, immobiles, silencieux, nous regardaient
+doucement, tristement, tandis que nous
+avions gravi, pour voir au loin, un monticule
+formé par des décombres ; c’était une maison étalée
+en pleine rue, et au sommet de l’éminence,
+une petite pointe de métal dépassait : le haut
+d’un réverbère enterré.</p>
+
+<p>Nous continuâmes notre visite, muette et grave
+dans le jour diminuant, comme à travers un cimetière.
+Nous repassâmes devant la gare par
+laquelle nous étions arrivés. Dans les environs,
+nous notâmes un détail surprenant : au milieu
+d’une petite place, autour de laquelle les maisons
+ont toutes été plus ou moins touchées, s’élève une
+statue de marbre de Garibaldi. Cette statue a été
+épargnée : elle est intacte, la grille qui l’entoure
+est indemne ; ainsi, parmi l’énorme frisson de la
+terre qui a ébranlé les fondements des palais et
+des cathédrales, qui a renversé les assises les
+plus robustes, seul, ce petit terrain n’a pas bougé,
+et dans la ruine générale de la cité, Garibaldi
+subsiste, blanche effigie du courage et de l’idée
+italienne contre laquelle il semble que l’esprit du
+mal n’ait pas osé. Ce singulier ménagement du
+Destin nous fit rêver…</p>
+
+<p>Cependant, nous nous étions laissé entraîner,
+et la nuit approchait. Il fallait rentrer à l’hôtel.
+Nous suivîmes quelque temps la route que la
+voiture avait prise à notre arrivée. Mais maintenant
+il ne faisait presque plus clair ; et nous devions
+nous hâter, si nous ne voulions pas nous
+trouver au milieu des ruines en pleine obscurité.
+Il nous sembla que la route de voiture devait
+faire des détours, nous nous orientâmes, et nous
+crûmes pouvoir raccourcir en coupant à travers
+les décombres. Nous marchions vite, aussi vite
+que les obstacles que nous rencontrions à chaque
+pas nous le permettaient. Nous étions convaincus
+que nous filions droit sur l’hôtel. Cependant,
+après un bon moment de cette marche fiévreuse,
+nous débouchâmes dans un quartier de
+baraques que nous ne connaissions pas. Les portes
+des habitations étaient grandes ouvertes, dans
+chaque pièce, devant quelque faible lumière,
+s’agitaient des ombres. J’interrogeai un homme
+qui se trouvait sur sa porte. Il me regarda sans
+bienveillance, puis il me répondit d’un ton bourru
+que l’hôtel ne se trouvait pas du tout par là, que
+nous en étions fort loin. Il nous indiqua le sens
+dans lequel nous devions avancer… Nous nous
+étions perdus… Les gens des cabanes nous regardaient
+sans mot dire, d’un air hostile. Nous ne
+retrouvions pas sur leurs visages l’expression que
+tout à l’heure nous avions remarquée sur d’autres
+visages. Est-ce la nuit qui, ramenant d’affreux
+souvenirs, renouvelait leur malheur, et les rendait
+plus sombres et plus durs ? Ou bien y avait-il
+à Reggio neuve de mauvais quartiers, des
+séries de cabanes mal habitées ? Nous ne nous
+sentions pas en un milieu sûr.</p>
+
+<p>Nous nous hâtâmes dans la direction qui nous
+était donnée, nous voyions avec inquiétude
+l’ombre épaissir. Nous traversions maintenant un
+quartier de ruines ; si nous allions nous perdre
+définitivement ? Et comment s’y reconnaître maintenant,
+en pleine nuit, dans cette ville qui n’était
+plus rien qu’un amas de ruines ? Au milieu de
+ces murs effondrés, sur cette terre pétrie de
+cadavres, ah ! quelle nuit nous allions passer !
+Heureux encore si quelque misérable, profitant de
+l’aubaine, ne nous attaque pas, nous, désarmés et
+harassés par le voyage et le manque de sommeil !
+Un pays en plein désordre, bouleversé,
+sans police, une population exaspérée par le
+malheur et le dénuement… Plus nous allions et
+moins nos réflexions nous rassuraient.</p>
+
+<p>Nous eûmes enfin la chance de rencontrer un
+homme d’assez bonne mine qui précisément
+rentrait à l’hôtel. Nous le suivîmes. Mais à cet
+instant, nous comprîmes combien tout le monde,
+ici, vivait troublé, dans la crainte et dans l’incertitude,
+chacun pour soi, ne comptant sur
+personne. Maintenant, notre compagnon se reprochait
+son imprudence, il nous regardait de
+côté : il ne nous connaissait pas en somme, qui
+étions-nous, qu’est-ce que c’était que ces étrangers ?
+Et nous étions deux. Si nous allions lui
+faire un mauvais parti au milieu de ce désert de
+ruines ? Il ne parut à l’aise que lorsque, en
+haut du chemin, la basse silhouette de l’auberge
+apparut.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Enfin nous voici à table, devant une nappe
+blanche. Nous rentrons dans une existence civilisée…
+Il y a cependant quelque chose de singulier
+dans cette salle à manger. Elle est éclairée à
+l’électricité, c’est vrai, mais comme elle sent le
+provisoire ! C’est une sorte de grand hangar en
+bois, une vaste pièce, mais fragile et sans confort,
+et qui fait songer vaguement à ces salles de
+bal des restaurateurs de banlieue parisienne.
+C’est très rustique, et là encore on sent le campement,
+la demi-installation, l’attente… Et que
+ce public est intéressant aussi ! Pas une seule
+femme, rien que des hommes ; point de voyageurs
+et peu de fonctionnaires ; mais des gens
+qu’on sent ici, dans ce pays, comme à leur bureau,
+à leurs affaires. A la ville, les affaires vous
+forcent à déjeuner hors de chez vous ; elles
+les obligent, eux, à s’installer au dehors, très
+loin. La famille est ailleurs, à Rome, à Naples,
+à Palerme. Ils n’ont pas ici leur vraie vie. Ils
+sont ici pour gagner de l’argent. Ils mènent provisoirement
+une existence qui tient à la fois de
+celle du colon, de celle de l’ingénieur et de celle
+du marchand. Ils se retrouvent à table, tables de
+quatre, de cinq. Ils se parlent, parce qu’il faut
+bien parler, mais avec l’ennui évident de ressasser
+tous les jours les mêmes choses aux mêmes
+interlocuteurs. C’est l’exil pour le gain, c’est la
+corvée. On a éprouvé de la fièvre au début,
+quand il s’agissait de trouver ce qu’il y avait à
+faire. Maintenant c’est l’exécution fastidieuse. Ils
+se sentent loin, plus loin de chez eux, et plus
+anormalement que s’ils étaient en Amérique. Ils
+ont émigré parce que la Calabre, la Sicile, Reggio,
+Messine, c’est maintenant un pays neuf,
+c’est une contrée où l’on peut émigrer, mais ils
+ont émigré dans un endroit ennuyeux, morne,
+sans distractions. Et nous, nous avons maintenant
+la sensation d’être au diable. Tout ce que
+nous avons vu était si étrange, et le milieu où
+nous voilà à présent, les choses qui nous entourent
+sont tellement singulières, nous ne
+sommes plus en Europe, nous sommes quelque
+part aux colonies, dans une contrée à défricher,
+dans un pays à faire !…</p>
+
+<p>Après le dîner, chacun rentra dans sa caisse.
+Entre mes quatre cloisons de bois, je me couchai
+dans mon petit lit. Je craignais d’avoir trop
+chaud. Heureusement en cette contrée, comme à
+Naples, les nuits sont fraîches. Je laissai ouverte
+la fenêtre, étroite comme une lucarne, qui aérait
+ma chambre, et je ne fus point incommodé.
+Cependant, malgré ma lassitude, je ne m’endormis
+pas tout de suite. J’avais la tête échauffée
+par ce que j’avais éprouvé et j’y songeais malgré
+moi…</p>
+
+<p>Je n’imaginais pas ce désastre. Toute une cité
+anéantie, rasée ! Revivrait-elle jamais ? Tout est
+mort ou s’est enfui. Ce qui reste, vivant maintenant
+dans les baraques, c’est le peuple. Le
+peuple peut bien constituer un village, mais une
+ville ? Pour une ville, il faut une réunion de
+familles dont chacune ait son histoire, ses souvenirs,
+ses traditions. Or, de pareilles familles,
+le peu qui en survivait ici est dispersé maintenant
+aux quatre coins du monde. Et quand on dit :
+ce qui en survivait, — rien n’en survit, puisque
+l’état civil même a disparu. Les parentés sont
+abolies, le réseau intime de la ville est déchiré.</p>
+
+<p>Ceux qui sont partis ne reviendront pas. On
+revient dans sa ville natale pour y retrouver des
+amis de sa jeunesse, pour voir sortir de terre, à
+chaque pas, ses souvenirs d’enfance. Ici plus de
+souvenirs, plus d’amis. Reggio sera une cité
+neuve où l’on ne rejoindra rien du passé, où tout
+vous sera lointain, où vous serez un étranger.
+Il faut se faire ailleurs une patrie. Et si, plus
+tard, l’on voit ici une cité du nom de Reggio,
+elle pourrait aussi bien porter un autre nom,
+puisque la chaîne des siècles est rompue, que le
+présent n’y sera pas rattaché au passé et qu’un
+cœur, une pensée et des mœurs nouvelles s’y
+seront, avec des habitants nouveaux, installés.</p>
+
+<p>Tandis que je songeais, des gens qui rentraient
+se coucher passaient dans le couloir, et le bruit
+de leurs pas retentissait dans toute cette maison
+de bois. J’entendais mon voisin tourner dans sa
+cellule en se déshabillant. Mais les bruits du
+dehors devinrent plus rares, ma pensée s’engourdit,
+je ne perçus plus rien, je m’endormis.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Le matin était délicieux. Nous nous étions
+levés de bonne heure pour prendre le bateau de
+Messine. Une voiture attendait à la porte. Le
+patron de l’hôtel, qui avait affaire à l’embarcadère,
+monta sur le siège, près du cocher, on
+chargea nos sacs et nous partîmes. Dans l’allégresse
+des premières heures du jour, par le beau
+soleil et sous l’azur du ciel, tout avait changé
+d’accent. Et il n’y avait plus de place, en notre
+cœur reposé par une nuit paisible, que pour la
+confiance et l’espoir. Les gens, qui passaient à
+âne à travers les sentes poussiéreuses de la cité
+démolie, nous semblaient partager nos sentiments.
+Nous nous étonnions et nous nous rassurions
+en voyant, à la porte de quelque logis
+étayé par des poutres, des ménagères marchander,
+comme partout, courges et poivrons devant un
+petit charreton chargé de légumes aux somptueuses
+couleurs. C’était dimanche, tout s’agitait
+matinalement, tout semblait renaître. Nous oubliions
+l’horreur des maisons en ruines qui nous
+entouraient.</p>
+
+<p>Je demandai au patron de l’<span lang="it" xml:lang="it">albergo</span>, qui, sur
+le siège, à demi tourné vers nous, nous faisait la
+conversation, s’il ne comptait pas bientôt reconstruire
+son hôtel, non plus en planches, en
+pierres. Mais sa réponse calma tout de suite l’optimisme
+auquel le mouvement que je voyais dans
+ce beau jour d’été m’avait vite porté. Il hocha la
+tête, il haussa les épaules, et avec un accent
+lassé, découragé, il dit : « Il faut attendre, il
+faut attendre. Il faut voir ce que tout cela deviendra… »
+Il me montrait maintenant une ruine
+devant laquelle nous passions. « Tenez, là, ça,
+c’était mon hôtel… Il y a eu trois voyageurs tués
+et j’ai perdu deux personnes de ma famille. Moi
+je me suis sauvé en me mettant sous l’encadrement
+d’une porte. » Et il m’expliqua comment
+on doit s’y prendre dans un tremblement de
+terre. Généralement il se produit plusieurs secousses,
+si l’on est averti par la première, il
+faut aussitôt se placer sous une porte. Les portes,
+en effet, sont pratiquées dans les murs ; or,
+quand la maison est solide, les murs restent debout,
+ce qui tombe c’est le parquet, les plafonds ;
+les chambres situées au-dessus de la vôtre sont
+donc précipitées, elles passent devant vous et
+vont s’écraser sur le sol ; avez-vous eu la chance
+de n’être pas atteint par les matériaux, ni enfermé
+par l’éboulement, vous êtes sauvé…</p>
+
+<p>J’écoutais mon compagnon et j’éprouvais une
+sensation singulière. Ainsi, dans ce pays, on
+était accoutumé aux catastrophes au point qu’on
+s’y attendait toujours, qu’on avait des recettes
+pour y échapper et que d’avance on savait ce
+qu’on ferait quand le jour sans cesse redouté se
+lèverait. Il me désignait à présent des ruines
+dont il me disait : « Celles-là ne sont pas de cette
+fois-ci, elles datent d’une autre, il y a trente
+ans. » Et j’admirais, j’admirais cette race aventureuse
+et fataliste, qui sait que le destin la
+guette ici et qui demeure, qui espère toujours
+échapper, compte sur la chance, joue sa vie, et
+reste là, et reconstruit là, parce qu’elle est indolente
+et insouciante, et qu’elle aime la beauté.
+Vivre peu, mais vivre sur cette terre qui est la
+plus belle du monde ! Je songeais aux habitants
+des villages vésuviens qui, après chaque éruption,
+reviennent et reconstruisent leurs villages.
+Et j’admirais et j’aimais ces Italiens, artistes et
+enfants, de l’Italie méridionale.</p>
+
+<p>J’avais une autre impression, laquelle m’étreignait
+maintenant le cœur. Les propos de l’hôtelier
+m’avaient rendu le désastre vivant. J’entendais
+le tonnerre formidable de la ville croulant.
+J’éprouvais l’affolement de ceux qui s’étaient
+réveillés subitement dans la nuit, et puis qui,
+parvenus miraculeusement à se sauver, et ayant
+songé naturellement à quelque catastrophe particulière,
+à leur maison, ou à deux, à trois
+maisons frappées, se trouvaient dehors, et dans le
+petit jour, voyaient avec une surprise, avec un effroi
+inouï, que la ville, toute la ville était anéantie !…
+A moitié nus, hagards, en larmes, je me les
+représentais, errant dans les décombres au milieu
+de cette vision incroyable, et je me demandais
+comment leur raison avait pu résister à un pareil
+ébranlement.</p>
+
+<p>Comme pour me distraire des images épouvantables
+que je regardais en moi, notre compagnon
+me signala, à ce moment, des cabanes d’un aspect
+moins frais et moins régulier que celles de la
+nouvelle Reggio. C’était les premières baraques
+élevées après la catastrophe, avec du bois et des
+matériaux de fortune, par la troupe. Près de là
+se trouvait l’embarcadère de Messine, on délivrait
+les billets pour le bateau à un guichet très élevé,
+et l’on devait monter sur une grosse pierre pour
+parler à l’employé. Autour de la grosse pierre,
+une foule se pressait et chacun, l’un après l’autre,
+grimpait en se poussant. Pendant que j’attendais
+mon tour au milieu de tout ce monde qui parlait
+sicilien, tout à coup je fus stupéfait d’entendre
+un caporal d’infanterie s’écrier en français, avec
+l’accent parisien, en s’adressant à un homme
+qui passait : « Comment ça va, ma vieille ? ça
+boulotte ? » Ce petit Parisien, sous cet uniforme
+italien, et si loin, et dans ce pays ! Qu’est-ce que
+cela signifiait ?…</p>
+
+<p>Maintenant nous attendions sur un corps mort
+auquel étaient amarrés deux vapeurs : le transport
+de Messine et un autre navire qui venait de
+Naples, et qui était chargé principalement d’une
+cargaison de portes en bois blanc, tout montées
+sur leur châssis, et destinées aux baraques en
+construction.</p>
+
+<p>Nous attendions qu’on pût passer sur le bateau,
+que l’équipage était en train de laver… Il faisait
+un soleil éclatant, mais qui ne brûlait pas, à cause
+de l’air léger errant dans le détroit. C’était un
+glorieux dimanche, un matin d’or et d’azur…
+Enfin à bord, nous nous étions installés à l’ombre.
+Le bateau avait démarré. Et maintenant accoudés
+au bordage, nous regardions ce détroit de Messine,
+si merveilleux, nous avait-on dit, qu’il efface tous
+les souvenirs… Ah ! nous jouions de malheur !
+Le paysage, ce matin-là, se défendait. La brume
+des jours d’été cachait les montagnes de Sicile.
+Elle diminuait la grandeur du paysage, rapetissant
+le canal et supprimant dans le lointain et la
+mer d’Ionie et la mer Tyrrhénienne… Je me
+retournai du côté du pont et j’aperçus, non loin
+de moi, le caporal qui m’avait intrigué tout à
+l’heure. Je le joignis, remarquant qu’il me voyait
+approcher avec satisfaction. Il était évidemment
+flatté de la curiosité qu’il avait éveillée. A mes
+questions, il répondit avec complaisance qu’il
+était né dans la Suisse italienne, mais il avait
+été élevé à Genève, et puis il était venu travailler
+à Paris. Quand il avait été appelé pour
+son service militaire, il ne savait pas un mot
+d’italien, il avait appris la langue au régiment.
+Nous parlions maintenant du désastre, mais je
+voyais qu’il ne pouvait rien dire d’intéressant. Il
+avait été là avec sa compagnie depuis le commencement,
+mais il n’avait point senti, il était trop
+occupé à faire le Parisien, le crâneur, celui que
+rien n’épate… Il n’était bon qu’à répéter ce qu’on
+disait autour de lui, et j’eus du moins par ses
+propos l’idée des légendes qui couraient. Il me
+répéta, par exemple, que si Messine était toujours
+dans le même état, c’était bien la faute au gouvernement :
+une compagnie française, en effet,
+s’était engagée à tout déblayer, et en très peu de
+temps, à condition qu’on lui donnât ce qu’elle trouverait
+dans les décombres ; le gouvernement avait
+refusé… il me débitait cette histoire avec conviction.
+Un homme à grandes bottes qui l’accompagnait
+l’interrompit : « Ça a tout de même bien
+changé… Rappelle-toi, autrefois, par où qu’il
+fallait passer pour arriver au camp américain…
+Et puis on pouvait toujours attraper un coup de
+fusil. » Les bottes du camarade, ce camp américain,
+tout ce que j’avais déjà vu hier, cette
+existence de hors la loi, loin du monde civilisé,
+cette vie de trappeur, cela m’attirait et me passionnait
+comme un enfant…</p>
+
+<p>Cependant nous étions maintenant au milieu du
+détroit. Je commençais à voir Messine. A cette distance,
+on ne s’apercevait pas de la destruction.
+Comme des façades, des pans de murs sont restés
+debout (de loin on ne distingue pas les détails),
+on ne voit que les taches roses et jaunes des maisons
+adossées à la montagne, on ne se rend
+pas compte des monceaux de ruines qui s’étalent
+entre elles : qui pourrait croire, dans la paix,
+dans la douceur, dans le bercement de ce lac, à
+ce bouleversement effroyable ? Nulle part moins
+qu’ici on n’imagine la nature farouche et cruelle.
+Et l’idée de la catastrophe, là, devient un paradoxe
+absurde, une abominable plaisanterie. Mais
+le bateau se rapproche de plus en plus de la côte,
+et l’on commence à noter certaines petites choses
+inquiétantes. C’est une grande ligne brisée, noire,
+qui, du haut en bas, sillonne une maison et qui
+a l’air d’une lézarde ; c’est un vaste espace qu’on
+s’étonne de ne pas trouver meublé par des monuments
+et, en regardant mieux, on y distingue un
+amas blanchâtre et grisâtre qui ressemble à des
+décombres. Et puis l’on approche encore, et tous
+les doutes, hélas ! s’évanouissent. On voit la ville
+telle qu’elle est, blessée, frappée à mort. Alors je
+ne puis dire quelle consternation, quelle douleur,
+et quelle sombre rage contre le destin stupide
+vous soulèvent ! On regarde cet affreux spectacle
+avec une sorte d’égarement…</p>
+
+<p>On ne peut imaginer le charme de Messine.
+C’était un lieu élu. La montagne, au pied de
+laquelle la ville s’élève, est aimable, elle s’annonce
+par de petits monts en avant-garde,
+détachés les uns des autres, d’une forme pure,
+comme on en voit en Lombardie et dans les
+tableaux des Primitifs. Au pied de cette belle
+montagne, facile, accueillante et sans âpreté,
+la cité s’étendait sur la rive de la mer, bien construite,
+claire, indolente, à l’abri dans le détroit,
+et comme au bord d’un lac paisible. Le port était
+charmant : le quai se développait en demi-cercle
+devant une grande ligne de palais du dix-huitième
+siècle ; leur solennité, unie à la grâce
+de la ville et du paysage, donnait à l’accueil de ce
+port un ton qui ne ressemblait à aucun autre.
+Les navires venaient s’amarrer devant les palais,
+et les nobles colonnes de marbre souhaitaient la
+bienvenue aux mâts dressés vers le ciel. Cet aspect
+de la Palazzata, unique, il sera cependant loisible
+de le conserver dans la reconstruction de Messine,
+les façades des palais ayant subsisté ; celles
+qui ne seraient pas assez solides pour demeurer,
+on pourra les reproduire telles exactement qu’elles
+étaient… Consolation dans la tristesse qui saisit
+en face de l’assassinat de cette ville, la même
+tristesse que devant le cadavre d’une jeune fille
+parée de toutes les grâces, et pourtant morte, sur
+laquelle on pouvait fonder tous les espoirs,
+devant qui une vie délicieuse s’ouvrait, et morte,
+morte !</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>En descendant du bateau, nous louâmes un
+jeune garçon qui porta nos sacs à la consigne.</p>
+
+<p>Nous n’avions pas eu le temps de manger, à
+Reggio ; nous nous arrêtâmes donc au buffet de la
+gare pour prendre un café au lait. Au moment
+de payer, le garçon nous demanda un prix qui
+ne concordait pas avec celui du tarif affiché ;
+je le lui fis remarquer. Alors, lui, une grimace,
+un grand soupir : « <i lang="it" xml:lang="it">Prima il disastro…</i> (avant
+le désastre) <i lang="it" xml:lang="it">signore</i> » répondit-il. Le mensonge
+était évident. J’ajoutai pourtant un pourboire
+au prix « d’après le désastre », la comédie de
+l’avisé Sicilien m’avait plu.</p>
+
+<p>A la sortie de la gare, nous avançâmes droit
+devant nous. La rue, où nous nous étions engagés,
+était en ruines, les maisons formaient des
+amas de décombres ; un peu plus loin, les façades
+seulement s’étaient écroulées, et l’on voyait l’intérieur
+délabré des appartements. L’impression
+cependant n’était pas la même qu’à Reggio. La
+rue large, les constructions restées debout très
+hautes : nous nous sentions dans une grande
+ville ; la surprise, l’horreur étaient encore plus
+fortes que de l’autre côté du détroit, parce que la
+catastrophe était encore plus formidable.</p>
+
+<p>Au milieu de cette nécropole, nous tombâmes,
+au moment où nous nous y attendions le moins,
+sur une voie animée qui nous parut extraordinaire.
+C’était la grande rue de la nouvelle Messine.
+Une chaussée poussiéreuse et creusée d’ornières,
+bordée par deux lignes de baraques et de
+petits chalets, où étaient établis des marchands :
+bouchers, épiciers, fruitiers. Ce n’était plus une
+série ennuyeuse de cases régulières, toutes pareilles,
+allée administrative et morne, mais là
+chacun avait élevé la construction qu’il préférait ;
+il y avait des arbres, et, dans ce gai dimanche,
+avec la foule qui se pressait, les ânes
+qui trottaient, les paysans, les femmes, les marchandages,
+les appels, cela prenait un air de fête
+et de kermesse. On eût dit d’un petit village
+d’été, d’une rue fragile et provisoire de station
+balnéaire.</p>
+
+<p>Au bas de cette voie, dans un grand baraquement
+de planches mal rabotées, construit à la
+hâte pendant les premiers jours, était installée
+la poste. Nous n’y stationnâmes guère, car nous
+étions pressés de visiter les ruines de la ville.
+Nous passâmes donc aussitôt sur la Palazzata, le
+quai bordé de palais que nous avions vu du bateau.
+Nous marchions à l’ombre, le long des
+maisons. La plupart de ces beaux édifices s’étaient
+écroulés dans leur partie supérieure : ce n’était
+que colonnes tronquées, que balcons brisés. Mais
+le bas des maisons avait généralement peu souffert,
+les grandes portes arquées, livrant passage
+aux rues perpendiculaires à la Palazzata, étaient
+intactes ; cependant ces rues n’existaient plus,
+elles étaient comblées par des démolitions. Les
+boutiques du rez-de-chaussée étaient closes de
+volets, telles encore qu’au moment où la catastrophe
+les avait surprises, pendant la nuit, dans
+leur sommeil ; aux premiers étages, on voyait des
+fenêtres qui paraissaient avoir été préservées,
+mais en prenant du recul sur le quai, on s’apercevait
+que ces fenêtres, de l’autre côté, donnaient
+sur le vide, et que, derrière ces belles façades,
+rien des maisons ne subsistait, que tout s’était
+effondré… Les larges dalles du quai étaient descellées,
+les unes enfoncées dans le sol, les autres
+au contraire projetées. Le long du bassin, la bordure
+du quai s’était affaissée, l’eau l’avait envahie,
+et les escaliers de pierre qui descendaient
+à la mer étaient détruits, les larges blocs de
+marbre qui formaient les marches, soulevés, brisés,
+dispersés. Parmi toute cette dévastation,
+seule, une statue de Neptune, dressée en face du
+détroit, avait été épargnée, et le dieu au trident,
+debout, immobile et surhumain, avait considéré
+avec impassibilité l’accès de fureur subite de la
+nature.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Nous voulûmes voir l’intérieur de la ville.
+Nous nous y aventurâmes par une de ces hautes
+portes pratiquées dans la Palazzata, et où aboutissaient
+autrefois les rues qui descendaient au
+port. La porte était obstruée jusqu’à mi-hauteur :
+nous grimpâmes sur une montagne de décombres,
+et nous dépassâmes, dans quelque chose qui
+avait été une rue, quelque chose qui avait été
+une maison. C’était une muraille percée de fenêtres,
+le soleil brillait dans les carreaux intacts.
+Cela ressemblait à un décor de théâtre.
+Une mince façade suffisait à indiquer et à évoquer
+toute une demeure… Quand nous fûmes
+en haut du monticule, nous redescendîmes de
+l’autre côté, nous nous trouvâmes alors dans une
+sorte de sente qu’avait tracée le pied des Messinois
+à travers les maisons écroulées. Cette sente,
+très irrégulière, montait ou dévalait, suivant que
+l’amas de débris, formé par les constructions en
+s’effondrant, était plus ou moins élevé ; elle faisait
+des détours pour éviter tantôt des trous et tantôt
+des talus, et c’était comme un chemin de montagne.
+De l’endroit où nous étions arrivés, nous
+découvrions une église dont la façade était écornée,
+écorchée, griffée : la muraille latérale, horriblement
+crevée, laissait voir l’intérieur, encombré
+d’un fouillis de plâtras, de statues, de moellons,
+de croix et de vitraux brisés. Le sol, sur
+lequel nous nous tenions, était composé d’un
+mélange sans nom : grilles tordues, fragments
+de balcons, morceaux de lits, toute une ferraille
+mêlée à des poutres et à des solives, à des restes de
+charpentes, à des portes arrachées, à des coffres
+défoncés, à des chaises sans pieds, à des débris
+de vases, à des bouts d’étoffes, à des cercles
+de tonneaux, et confondue dans une poussière
+grise avec des éclats de maçonnerie, des briques,
+des tuiles, du plâtre et du ciment. A côté de
+nous, un grand trou était ouvert au fond duquel
+avaient roulé un piano et un fauteuil. En
+face, une haute ruine, une maison dont il n’était
+demeuré, dans chaque appartement, que la pièce
+du centre, — le reste était éboulé — au sommet,
+sur la terrasse, un palmier continuait à croître,
+et des plantes grimpantes s’enlaçaient capricieusement
+au grillage d’une volière, au-dessus des
+chambres béantes comme des cavernes…</p>
+
+<p>Nous avions emporté un plan de l’ancienne
+Messine, et nous essayions de nous orienter. Nous
+sûmes ainsi que les décombres sur lesquels nous
+nous trouvions, étaient ceux de la via Garibaldi,
+la principale rue de la ville. En continuant à
+suivre la sente, nous passerions devant le Municipe
+et devant le Théâtre. Nous marchions avec
+précaution, redoutant les éboulements, et nous
+nous arrêtions de temps à autre, devant des détails
+plus saisissants : un lit tout en haut d’une
+maison, suspendu au-dessus du vide, gardant
+l’équilibre par miracle, et garni encore, tel qu’en
+la nuit terrible, de son matelas, de ses draps, de
+son oreiller, de sa couverture ; les poutres hérissées
+du faîtage d’une bâtisse, qui se profilaient
+rageusement sur le ciel ; une armoire grande
+ouverte, à un troisième étage, et où apparaissaient,
+bien rangées, des jarres d’huile, des fiasques
+et des bouteilles… Je me rappelle l’impression
+accablante de toutes ces maisons ruinées, immobiles
+sous le soleil, et ce silence et cette solitude…
+Toute vie avait disparu. Nous n’avions
+rencontré que trois hommes, en deuil, et suivant
+tous les trois la sente en file indienne.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Nous parvînmes à la place du Municipe, dont
+les abords, par une bizarrerie du hasard, ont été
+presque respectés. Là, les décombres prenaient
+fin, et les maisons avoisinantes s’élevaient intactes
+devant une chaussée bien dallée, bien
+conservée. Sans doute, ç’avait été là le point
+médian, le point mort du tremblement de terre,
+le centre immobile du balancement.</p>
+
+<p>Au milieu de la place, qui avait conservé son
+ordonnance et qui apparaissait agréable et bien
+proportionnée, sur le terre-plein du milieu, s’élevait
+à présent une tente entourée de vieux tonneaux.
+Une famille campait là. La grande place
+de Messine appartenait maintenant à deux hommes
+qui fumaient tranquillement leur pipe, assis à
+l’ombre sur des caisses, tandis que leur fricot
+cuisait sur un petit fourneau… Et plus loin, nous
+allions voir d’autres misérables dont le désastre
+avait probablement amélioré la condition : un
+jardin de la ville est devenu comme une sorte de
+village, lequel, par le beau matin d’été où nous
+le visitâmes, dans la fraîcheur des arbres, nous
+parut attirant : certainement les gens qui vivaient
+là y étaient plus à l’aise que dans les taudis
+qu’ils devaient habiter avant le désastre. Il est
+vrai qu’ils regrettaient peut-être leurs taudis…</p>
+
+<p>En nous éloignant de la place du Municipe,
+nous reprîmes notre marche à travers la montagne
+de ruines et nous arrivâmes bientôt à la
+place du Théâtre. Autre monument conservé.
+Mais celui-ci — le seul de Messine — entièrement :
+l’intérieur et la façade. Même le fronton,
+sur lequel se voyait un groupe de trois personnages
+de marbre, est intact ! Singulière prédilection
+du monstre pour les arts ! Parmi toutes les
+églises, il a respecté seulement le temple de la
+Comédie, — et qu’il a épargné de statues !… Ce qui
+faisait dire au peintre, mon compagnon, que le
+bon Dieu décidément aimait la sculpture. La préservation
+du théâtre est frappante, car tout,
+alentour, est tombé.</p>
+
+<p>Ce Théâtre nous rappela une affiche que nous
+avions lue tout à l’heure sur les murs : <i>le 20 janvier,
+au Café du Théâtre, arrivage de vêtements
+de sport</i>. Affiche qui avait fait revivre pour notre
+imagination les jours qui suivirent le désastre.
+Veuillez songer que de Messine, une ville plus
+importante que Rouen, presqu’aussi considérable
+que Lille, rien n’avait été sauvé. Rien est le
+terme exact. Le stock énorme de marchandises
+de toute espèce qu’une aussi grande cité contient
+était perdu tout entier : dans Messine abattue, il
+eût été impossible de trouver un mouchoir ! Les
+magasins étaient ensevelis sous les décombres,
+plus rien des premières denrées nécessaires à la
+vie, il y fallait mourir de faim, de froid et de
+soif, les fontaines étaient ruinées, les conduites
+enfouies, on n’aurait pas pour une fortune bu un
+verre d’eau… Il est passionnant d’imaginer ce que
+fut alors l’existence des voleurs, qui, pour faire
+du butin, au milieu de la fuite générale, étaient
+restés dans la ville détruite. Comment ont-ils
+vécu dans ce désert de ruines et de cadavres ?
+D’abord, il fallait qu’ils se cachassent pour
+échapper aux soldats qui les poursuivaient :
+trouver quelque tanière, un trou, dans les
+décombres on le pouvait. Mais manger, mais
+boire !… Parmi ce chaos inimaginable, on devait
+avoir repéré la place d’un magasin d’aliments, et
+creuser, et fouiller longtemps pour arriver à
+trouver un pain dur ou des fruits gâtés. A moins
+d’avoir la chance de rencontrer par hasard, au
+milieu de périlleuses et profitables explorations
+parmi les murs branlants, un garde-manger, une
+bouteille. Pour boire, il fallait déterrer un tuyau
+d’eau et le crever… Et poursuivre cette vie sous
+le regard fixe des morts, en suant de peur, en
+entendant de temps en temps, dans ce silence
+terrible, le coup de fusil d’un soldat abattant
+quelque autre loup humain !</p>
+
+<p>Cependant, après les premiers jours de panique,
+après l’affolement du début, beaucoup de
+Messinois revinrent à Messine, soit pour retrouver
+les leurs, soit pour essayer d’arracher aux
+ruines de leurs maisons une partie de ce qu’ils
+possédaient. Alors il y eut un premier embryon
+de vie sociale. Cette population avait un besoin
+absolu de certaines denrées. Des commerçants
+les faisaient venir, ils en annonçaient l’arrivée
+par voie d’affiches… A tout cela nous avait fait
+songer l’affiche que nous avions vue… Puis la
+ville morte, pauvre et dépouillée comme un
+homme nu, se réveillait peu à peu, se montait
+petit à petit. De la nourriture, des chandelles,
+des vêtements, — puis des maisons. Et l’on avait
+commencé à construire, comme à Reggio, une
+ville de bois.</p>
+
+<p>Pour le déblaiement de la cité en ruines, huit
+mois après la catastrophe, il ne nous semblait
+pas qu’on eût rien fait. Nous rencontrions bien,
+de loin en loin, une petite ligne de rails et un
+wagonnet, mais comment prendre au sérieux
+un moyen pareil pour débarrasser un sol couvert
+d’énormes ruines sur une pareille superficie ? Il y
+faudrait alors des centaines d’années. Il est vrai
+que le travail apparaît si formidable qu’on peut
+bien se sentir découragé au moment de l’entreprendre.
+Peut-être est-ce là le sentiment de
+l’État italien ; à moins toutefois qu’il ne préfère ne
+commencer le déblaiement qu’en hiver, de crainte
+d’une épidémie possible l’été, après la mise au
+jour de si nombreux cadavres. Le labeur, en
+tous cas, semble prodigieux, et, sans doute,
+quand on aura enfin déblayé l’ancienne Messine,
+une Messine nouvelle sera-t-elle déjà construite à
+côté, à la place occupée maintenant par les baraquements.</p>
+
+<p>Pour donner une idée de l’état primitif dans
+lequel nous avons trouvé les ruines de Messine,
+voici un petit fait : En quittant les maisons
+écroulées qui bordaient autrefois la via Garibaldi,
+nous nous rapprochâmes du port, toujours
+suivant la crête des collines de décombres. A un
+certain moment, nous trouvâmes un rassemblement :
+quelques enfants, des petites filles et des petits
+garçons qui portaient des cruches. Sans doute,
+à proximité, plusieurs familles campaient-elles ;
+on envoyait les enfants faire de l’eau. Nous nous
+approchâmes et nous vîmes, en guise de fontaine,
+un simple tuyau qu’on avait déterré du
+fouillis des ruines et coupé ; il n’y avait aucun
+robinet ; l’eau en jaillissait avec abondance et
+continuellement. Deux soldats gardaient cette
+fontaine rudimentaire.</p>
+
+<p>Les enfants étaient gais, ils gaminaient. Ceux
+d’en haut se battaient à coup de pierres avec
+ceux qui se trouvaient en bas des ruines, et en
+les voyant, je compris qu’eux, du moins, n’avaient
+pas dû souffrir du désastre. Après la première
+terreur physique, les enfants, dans le changement
+imprévu de toutes choses, et dans ce milieu
+nouveau, avaient trouvé de quoi inventer cent
+nouveaux jeux. Ils s’étaient amusés de tout, de
+l’installation sous des tentes, puis dans des baraques,
+et cette nouvelle vie, à la bohémienne, les
+avaient certainement enchantés.</p>
+
+<p>En poursuivant vers la Palazzata, nous remarquâmes
+au milieu des ruines, une maison
+neuve. Elle était claire, peinte en rose, et produisait
+un étrange effet au milieu de toutes ces
+constructions écroulées. De loin, en la voyant si
+fraîche, j’eus l’idée qu’elle avait été construite
+depuis le tremblement de terre… Mais c’était trop
+invraisemblable, qui donc eût pu avoir la pensée
+d’élever un édifice nouveau au milieu de ce
+quartier dévasté ? En nous approchant, nous vîmes
+en effet qu’elle aussi avait été frappée, et qu’elle
+était antérieure à la catastrophe. Une lézarde,
+d’une ligne effrayante comme un éclair, la marquait
+du haut en bas. Mais pour le reste elle
+paraissait intacte. Peut-être avait-elle été achevée
+la veille même du tremblement de terre ?
+Et c’est une singulière destinée que celle de cette
+maison qui n’a jamais été, et ne sera jamais
+habitée, et qui semble n’avoir été édifiée que
+pour assister à cette effroyable désolation.</p>
+
+<p>Nous nous retrouvions sur la Palazzata, avançant
+dans la direction des baraquements que
+nous avions aperçus ce matin, et où nous pensions
+pouvoir nous reposer et restaurer, car la
+matinée, déjà, était écoulée. Nous arrivâmes au
+baraquement de la poste, et nous commençâmes
+à monter la rue de chalets en bois que nous
+avions traversée trois heures plus tôt. Elle n’était
+plus aussi animée, c’était l’heure chaude, les
+ménagères avaient fini leur marché, les campagnards
+des environs étaient repartis dans leurs
+villages. Nous montâmes donc cette rue, dont
+j’ai déjà dit qu’elle ressemblait, avec ses petites
+boutiques légères, à quelque voie fragile et provisoire
+de ville d’eau. Les <i lang="it" xml:lang="it">saloni</i> des coiffeurs y
+alternaient avec les fruiteries et les épiceries.
+On y rencontrait aussi quelques bars et quelques
+guinguettes, mais le restaurant, vers lequel notre
+appétit nous poussait, ne paraissait pas. Nous
+avions dépassé seulement une ou deux <i lang="it" xml:lang="it">trattorie</i>,
+d’un aspect si médiocre, et où il semblait faire
+si chaud, que nous n’avions pu nous décider à y
+pénétrer.</p>
+
+<p>Nous montions toujours, espérant toujours
+découvrir quelque chose de plus attirant, mais
+nous ne voyions plus rien… Nous étions las,
+nous commencions à désespérer, et nous allions
+nous résoudre à revenir sur nos pas, quand un
+spectacle inouï frappa nos regards. Une maison,
+une véritable maison, non pas une case de bois,
+mais une <i>maison</i>, était devant nous ! Nous nous
+frottions les yeux, nous n’en revenions pas…
+Tout autour de cette maison, qui était intacte,
+entourée de verdure, d’un air frais, coquet et
+agréable, s’amoncelaient des ruines : de hautes
+demeures renversées, brisées, ravagées, des
+montagnes de décombres, des murs lézardés, des
+chambres aux cloisons crevées… Qu’est-ce que
+c’était que cette maison ! On lisait : pension, sur
+la porte. Nous entrâmes, sans nul espoir d’ailleurs,
+car nous n’imaginions pas, bien sûr, que
+nous allions comme ça, du premier coup, nous
+humbles voyageurs inconnus, être accueillis dans
+ce paradis !…</p>
+
+<p>Or, cela se passa tout naturellement. On nous
+fit asseoir à une petite table couverte d’une
+nappe, dans une vraie salle à manger. Un garçon
+nous présenta un menu. Et l’on nous servit
+un déjeuner qui nous parut incomparable. Le
+garçon avait tiré les volets pour que nous fussions
+bien au frais, et nous ne voyions plus rien
+de l’extraordinaire Messine, nous étions de
+retour en pays normal et nous jouissions du confort
+et des commodités de l’existence civilisée.
+Le garçon nous avait expliqué que cette maison-là,
+construite en ciment armé, tandis que toute
+la ville s’écroulait, n’avait même pas eu une
+égratignure, pas seulement une crevasse. Elle
+s’était balancée avec la terre, et quand le tremblement
+avait pris fin, elle s’était retrouvée telle
+qu’elle était auparavant… Après des poulpes à la
+tomate, un macaroni à la sicilienne et des escalopes
+au marsala, nous prîmes un verre de café
+glacé, en tirant béatement sur nos cigares. Les
+gens qui nous entouraient n’avaient pas l’air
+d’aventuriers, ils portaient d’honnêtes figures de
+fonctionnaires, et nous fermions l’oreille à leurs
+propos, pour mieux nous imaginer que nous
+étions dans quelque calme hôtel de sous-préfecture,
+et que tout le monde ici jouissait du bonheur
+ennuyeux, mais dont maintenant nous
+apercevions le prix, d’une vie réglée, paisible,
+sans surprise, ni tracas… Et quand nous sortîmes,
+nous fûmes étonnés de retrouver toutes les choses
+bouleversées, et le désordre et la ruine. Il était
+impossible, dans cette maison, de se croire à Messine.
+Nous regardions les décombres, les murs
+déchirés, les bâtiments effondrés, d’un œil neuf,
+ils nous réapparaissaient dans leur horreur :
+depuis deux jours que nous errions au milieu
+de cette destruction, nous avions fini en effet
+par en être moins frappés…</p>
+
+<p>Nous reprîmes la route, car je désirais visiter
+maintenant la nouvelle Messine. Et nous arrivâmes
+aux premiers baraquements. Nous étions
+sortis de Messine ancienne, nous nous trouvions
+dans les plaines où l’on a installé la cité nouvelle,
+entre la montagne et la mer. Des deux
+côtés de la route, il n’y avait plus de maisons
+démolies, mais des files de baraques qui s’étendaient
+très loin. Elles étaient rangées par quartier,
+il y en avait de différents types. Le premier
+quartier que nous vîmes était composé de baraques
+peintes en blanc, et qui ressemblaient un
+peu à des habitations coloniales, on eût cru voir
+un petit coin du Soudan. Plus loin s’élevait le
+village américain, net et de lignes strictes. Nous
+avançâmes encore : à perte de vue, des baraques… — Cette
+Messine nouvelle est très importante
+et semble prospère.</p>
+
+<p>En regardant autour de nous, nous vîmes sur
+notre droite une jolie petite colline boisée, dont
+la fraîcheur nous attira. Nous crûmes y distinguer
+des constructions, et nous nous demandions
+si c’était là une propriété close de murs,
+où nous ne pourrions pas entrer, ou un hameau ?
+Nous en étant approchés un peu, nous reconnûmes
+le cimetière. J’adore les cimetières d’Italie,
+ils sont roses, ils dominent toujours un beau
+paysage, et leur mélancolie n’est jamais amère,
+mais je refusai d’aller visiter celui-là : j’en avais
+vu des photographies ; les tombes bouleversées,
+les chapelles démolies, les cercueils troués, ce
+ravage effroyable d’un champ de paix et de silence,
+non, c’était trop cruel, et l’acharnement
+du monstre, qui s’était attaqué même aux morts,
+me faisait mal.</p>
+
+<p>Nous descendîmes vers la mer, en traversant
+un quartier de baraques. Dans la torpeur de ce
+dimanche d’été, tout dormait. De loin en loin
+seulement, on surprenait quelque chant de mandoline
+derrière une porte, ou l’on dépassait une
+femme vidant sur le sol un bassin d’eau sale.
+Nous longeâmes un immense hôtel en bois, qui
+est la plus vaste construction de ce genre que
+nous ayons vue. Il a deux étages, une très longue
+façade, et compte peut-être une centaine de
+chambres. Nous vîmes aussi une grande école,
+puis les baraquements de l’autorité militaire, les
+baraques-casernes. Cette nouvelle Messine paraissait
+vraiment organisée et vivante. Lorsque, — dans
+combien d’années ? — le déblaiement de
+la Messine ancienne sera un fait accompli, je
+suppose qu’une autre Messine sera depuis longtemps
+installée dans le voisinage et vivra. Car,
+même quand le provisoire durerait davantage
+encore en Italie que chez nous, on en arrivera
+vite, cependant, à construire, on sera forcément
+amené à remplacer les baraques de bois si incommodes,
+glaciales l’hiver, étouffantes l’été, par des
+maisons de pierre. Une ville, une ville véritable,
+s’élèvera donc là, à l’endroit où florissaient autrefois
+les maraîchers de Messine, et, par un
+imprévu retour, c’est sur le sol de l’ancienne
+ville que s’établiront les maraîchers de la nouvelle
+et que pousseront les légumes pour nourrir
+les néo-Messinois.</p>
+
+<p>Nous passâmes sur la plage où s’élevaient
+quelques tentes qui servaient de demeure à des
+familles de sinistrés. Le sable était sali, mêlé de
+débris, de reliefs, d’ordures. Puis nous revînmes
+du côté de la grande route en longeant des usines
+noires et dévastées. Ayant enfin regagné la voie
+principale de Messine en bois, nous nous attablâmes
+à un petit café, pour attendre l’heure du
+train de Taormine. La baraque de notre limonadier
+était précédée d’un carré sablé, à l’ombre,
+où quelques tables étaient rangées, on n’y était
+pas mal ; sur la chaussée, devant nous, c’était
+une allée et venue continuelle, et nous restions
+frappés de l’allure active, vivante et un peu
+fiévreuse des passants : pas découragés, ceux-là,
+déjà ils s’étaient adaptés à leur nouvelle existence,
+ils avaient un but et ils y allaient ; en face
+de nous se voyaient les restes d’une haute maison
+abattue par le tremblement de terre, personne
+n’y faisait attention ; cela appartenait au
+passé, à un passé déjà lointain ; il s’agissait maintenant
+d’autre chose.</p>
+
+<p>Quand nous descendîmes à la gare, nous
+eûmes encore un spectacle d’exubérance et de
+vivacité messinoise, le guichet du baraquement,
+où se distribuaient les billets, était fort étroit, un
+seul employé, beaucoup de voyageurs. Quel débat,
+quelle éloquence, et comme on se poussait
+pour passer le premier ! Peuple qui sait se tirer
+d’affaire !</p>
+
+<p>C’était un dimanche, le train était plein, et
+malgré tous les vêtements de deuil, on n’était
+pas bien triste. Cependant, tandis que nous nous
+acheminions vers Taormine en contemplant la
+belle ligne des montagnes au pied desquelles
+nous roulions, je rêvais. Le soleil baissait dans le
+ciel pur, le soir allait tomber bientôt sur cette
+nature sereine. Et la paix des choses me troublait.
+Je songeais à l’agitation vaine de ceux qui
+avaient survécu. A quoi bon, puisque votre tour
+viendra aussi ?…</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Le patron de l’hôtel de Taormine, où nous
+sommes descendus, était allé à Messine le lendemain
+de la catastrophe. Voici le récit qu’il nous
+a fait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ici, à Taormine, oui, nous avons ressenti la secousse,
+mais il n’y a pas eu d’accident, le sol
+sur lequel notre ville est construite est solide.
+C’est arrivé de grand matin. Il faisait nuit
+noire, c’était en décembre. Une bonne saison :
+la maison était pleine. Vous imaginez tout le
+monde qui sort des chambres, en criant,
+affolé… Alors mon frère et moi, nous avons
+parcouru les couloirs, nous avons rassuré les
+personnes, mais nous leur avons dit aussi
+qu’elles ne devaient pas se recoucher, parce
+que, vous savez, il y a souvent plusieurs secousses…
+Chacun, très rapidement, s’est un
+peu vêtu, et l’on est descendu dans la rue, sur
+la place. Tout le pays était dehors, parce que
+ces jours-là, il vaut mieux ne pas rester dans
+les maisons… Puis sept heures, huit heures,
+neuf heures ont sonné, il n’arrivait rien, on
+s’est peu à peu rassuré… On se disait tout de
+même : A Messine, à Catane, pourvu qu’il n’y
+ait rien eu ! on pense tout de suite, n’est-ce pas,
+aux grandes villes… Mais on ne savait rien.
+Moi, je suis parti pour une maison que nous
+avons à la campagne, et où j’avais à travailler.
+Et tout l’après-midi j’ai écrit des lettres,
+j’étais tranquille. Le soir, je rentre à Taormine,
+et je descends à la gare pour voir si l’on
+savait quelque chose. A la gare, monsieur, on
+me montre une dépêche. Sur la dépêche, il y
+avait : Messine complètement détruite ! »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ici notre hôte s’arrêta, il poussa un violent
+soupir, comme un soupir de fureur, il serra les
+dents ; et son visage sombre et expressif de Sicilien
+se durcit…</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Messine complètement détruite !… Je n’ai
+rien dit. Je suis remonté ici. Je n’ai parlé à
+personne. Vous comprenez, on ne peut pas
+croire cela. Vous savez ce qu’était Messine pour
+nous. Vous savez quelle ville c’était. Mais pendant
+la soirée, le bruit s’était répandu dans le
+pays. Alors il a bien fallu y croire. J’ai dit :
+Demain j’irai ; peut-être a-t-on besoin d’hommes
+là-bas, je peux servir à quelque chose… Le
+lendemain matin, j’ai pris le train. On ne
+roulait pas vite, vous comprenez ; pour ce trajet
+qu’on fait en une heure, nous avons mis
+cinq heures, et, à mesure qu’on approchait,
+on voyait des maisons démolies, et dans chaque
+station c’était un désordre, une cohue, un affolement,
+des cris !… Enfin nous arrivons, on
+n’allait pas jusqu’à la gare, naturellement, elle
+était démolie, on s’est arrêté bien avant… je
+suis descendu… Et alors, monsieur, ce que j’ai
+vu ! des gens nus, d’autres qui avaient pris des
+couvertures, des tapis pour s’envelopper… on
+aurait dit je ne sais pas quoi, des Arabes, des
+tribus d’Arabes. Ils étaient comme fous…
+comme des fous… Et il n’y avait plus rien,
+plus de routes, plus de rues, rien… Maintenant
+on a déblayé, on peut passer. Alors, toutes
+les rues étaient comblées par les maisons
+écroulées, on ne s’y reconnaissait plus, on ne
+savait plus où l’on était, on se perdait… Je
+suis parti tout de même là dedans, dans ces
+ruines ; il fallait avancer doucement, on ne savait
+pas où l’on posait le pied, si c’était solide,
+des pans de murs s’écroulaient autour de
+vous, tout était branlant… Monsieur, il y avait
+par terre des fortunes, des fortunes !… Et il y a
+des gens qui les ramassaient… Ce qu’on a volé,
+monsieur, et tout ce qu’on a fait ! Ah ! je ne
+peux pas dire tout ce qu’on a fait… une honte,
+oh ! une honte ! »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il se frappa sur la cuisse avec irritation, il
+soupira de toutes ses forces, et une lueur inquiétante
+brilla dans ses yeux très noirs, il avait l’air
+ivre…</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Songez que, pendant plusieurs jours, il n’y
+a eu aucune police. Il n’y avait là que la garnison
+de Messine ; elle aussi, naturellement,
+elle était affolée par le désastre, elle était incapable
+d’aucun service… Moi, j’ai vu des soldats
+avec des képis de généraux, des généraux avec
+des képis de soldats… Aussitôt, immédiatement,
+il aurait fallu envoyer des hommes du
+dehors… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il s’arrêta un instant, puis il reprit :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ah ! ceux-là qui ont eu le courage de rester
+à Messine se sont enrichis !… Et encore
+maintenant on s’enrichit… Sur tout, monsieur,
+sur tout… Il y a d’abord les bijoux… Mais
+même, tenez, les matériaux… On va reconstruire,
+eh bien ! les matériaux qu’on a eus pour
+rien, on les revendra, vous comprenez, on les
+revendra très cher. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Sa voix tremblait, et il était très difficile de
+distinguer si c’était seulement d’indignation.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« … Et que de gens l’on aurait pu sauver, de
+gens qui sont morts bien après la catastrophe !
+oh ! des milliers ! des milliers !… Moi, j’ai
+entendu, moi, monsieur, quelqu’un appeler, et
+je n’ai pas pu le secourir !… Je passais sur des
+ruines, il me semble entendre quelque chose,
+un bruit sous mes pieds. J’ai écouté : sûrement,
+là, il y avait quelqu’un, quelqu’un appelait…
+Mais c’est difficile, on ne sait pas exactement
+l’endroit, c’est sourd, c’est indistinct. Alors où
+creuser, où fouiller ?… Et je n’avais pas d’instruments !
+Il aurait fallu un pic, une pioche :
+Comment faire ? Il y avait des gens qui passaient
+en bas, je les ai appelés : Montez m’aider.
+Personne n’a répondu ; vous comprenez, chacun
+avait d’abord son frère, son cousin, un parent,
+à aller voir, à secourir… Et j’ai dû, monsieur,
+j’ai dû m’éloigner sans avoir rien fait !</p>
+
+<p>« Alors le soir j’ai pensé : A quoi bon rester
+ici ? On est inutile. Et où coucher ? Comment
+manger ? Il vaut mieux partir… Mais pour
+partir, c’était terrible. Tout le monde voulait
+partir, c’était une panique… Il y avait une
+bataille autour du train, on s’insultait, on se
+frappait, et tout cela, dans l’obscurité, pas de
+lumière. Les wagons étaient bondés, on suppliait
+qu’on vous laissât monter, ce n’était pas
+possible, ils étaient serrés là dedans, à étouffer.
+J’ai vu bien des trains s’en aller. Alors j’ai
+pensé que je ne pourrais jamais partir… J’ai eu
+l’idée d’aller à pied jusqu’à la prochaine station
+pour revenir à Messine par un train dont je ne
+descendrais pas, et dans lequel je repartirais.
+J’ai fait cela. Et j’étais parvenu à garder ma
+place, je croyais que j’allais enfin partir, un
+soldat arrive, il dit : tout le monde dehors,
+wagon pour les blessés… Et alors redescendre
+dans la nuit ! on marchait sur des blessés, sur
+des morts !… Ah ! monsieur !… Enfin, après
+des heures, des heures, et des heures, j’ai pu
+revenir… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je regardais l’homme qui nous parlait. Il était
+inquiétant. Il semblait vivre dans une fureur
+contenue incessante, qui, de temps en temps,
+se trahissait par la contraction des traits, par
+des gestes violents ou par une sorte de rire de
+colère. Il était ivre de mécontentement. Et cet
+état dans lequel nous le voyions paraissait son
+état habituel. Maintenant, il nous parlait des
+voleurs, et cette idée du vol, du vol général, du
+vol partout, semblait devenue une idée fixe :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Tous les Messinois n’ont pensé qu’à voler.
+Ceux qui se sont trouvés sains et saufs n’ont
+plus songé qu’à cela… Et les millions, monsieur,
+les millions qui ont été envoyés par le
+monde entier pour les sinistrés, où sont-ils
+passés ?… Et les vêtements de mon fils, tenez,
+voilà quelque chose qui m’a paru bizarre… Il
+était au collège à Messine — la nuit du désastre,
+par bonheur, il se trouvait ici pour les fêtes
+de Noël — le collège a été détruit… Eh bien !
+depuis, on a bien retrouvé son carnet de notes
+pour l’envoyer au collège de Catane où je l’ai
+mis… On a retrouvé son carnet de notes, on
+n’a pas retrouvé ses vêtements !… Oh ! monsieur,
+voyez-vous, rien n’a été droit dans tout
+cela… Mais quelle fortune ai-je eue, moi, que
+mon fils justement ne soit pas à Messine cette
+nuit-là !… Ah ! nous avons tous éprouvé des
+émotions trop fortes, vous comprenez, trop
+fortes !… Un de nos voisins croyait avoir perdu
+ses deux petits garçons, il va à Messine faire
+des recherches, il ne retrouve rien, il s’en
+revenait donc ici désolé, en larmes, et ne
+sachant comment il allait annoncer le malheur
+à sa femme. Or, les enfants avaient été sauvés
+par miracle, et pendant que le père était allé
+les chercher à Messine, ils étaient revenus ici.
+Il les croyait morts tous les deux, il ouvre sa
+porte, il les voit ! Vous comprenez cela : il les
+voit !…</p>
+
+<p>« Ah ! ç’a été extraordinaire, vous savez, tout
+ce qui s’est passé… Il y a eu des familles dispersées,
+dont les membres ont mis des mois
+à se retrouver… Une maison s’écroule, le père
+peut se sauver d’un côté, la mère d’un autre,
+les enfants chacun du leur… et les voilà tous
+errants sur les quais de Messine, mais séparément,
+ne sachant ni qui est mort, ni qui est
+vivant ; une escouade de matelots prend la
+mère, l’embarque sur un vapeur pour Syracuse,
+une autre rencontre le père et l’envoie à
+Catane, une troisième dirige la fille sur Naples,
+une quatrième recueille le fils et le porte à
+Palerme… Comment cette famille se retrouvera-t-elle ?…
+Chacun ignore si les autres sont
+vivants, et, s’ils sont vivants, où sont-ils ? Vous
+comprenez cela ?… Il y a encore beaucoup de
+gens qui ne sont pas morts et que leurs parents
+pleurent. Où sont-ils ?… Et il y en a
+d’autres aussi qui sont morts et que leurs
+parents espèrent toujours revoir… Il y a eu
+tant, tant de fous, monsieur ! on les a mis dans
+des maisons de santé, sans savoir leur nom,
+sans avoir de renseignements sur eux, puisqu’on
+les trouvait à peu près nus dans la rue…
+Eh bien ! n’est-ce pas, il y a des gens qui continuent
+à espérer qu’un des leurs n’est pas
+mort, qu’il vit dans une maison de fous, qu’il
+n’a pu dire son nom, qu’on ne peut donc pas
+les prévenir de son existence !… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Encore une fois, il s’arrêta. Il réfléchit. Puis il
+dit :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Voyez-vous, ç’a été un trop grand bouleversement :
+des pères qui ont perdu tous leurs
+enfants !… et des familles si nombreuses !… Il
+n’y a pas un survivant qui ne soit vêtu de
+noir… Et des héritages ! Ah ! des héritages !
+Des pauvres devenus millionnaires… J’en
+connaissais un, maintenant il ne me salue
+plus, il a une automobile, il a perdu je ne sais
+pas combien de personnes de sa famille dont
+il a hérité. Il vit maintenant comme un fou…
+Ah ! un trop grand bouleversement !</p>
+
+<p>« Et des riches qui sont devenus pauvres,
+qui tout d’un coup n’ont plus eu à eux que la
+chemise qu’ils portaient !… Et tous ceux-là,
+tous les gens ruinés, il a fallu les faire vivre.
+On les a secourus partout, on les a recueillis
+partout… Mais, vous savez, ils n’étaient
+pas agréables, tout leur était dû. Ce qu’on
+leur donnait, pour eux on ne le donnait pas.
+Comme ils savaient que, dans le monde entier,
+on avait recueilli d’énormes sommes pour leur
+venir en aide, ils s’imaginaient qu’on était
+payé pour les nourrir et les loger… Mais tout
+cet argent-là, <span lang="it" xml:lang="it">Cristo !</span> où a-t-il passé ?… Oui, j’ai
+eu un profuge ici, il fallait que toute la maison
+fût à ses ordres, il n’était jamais content. Un
+jour, l’hôtel était plein, et j’avais une personne
+que je devais absolument loger ; je mets cette
+personne dans sa chambre… Le soir mon profuge
+était sur la porte, il attendait, l’air
+furieux. « Qu’est-ce que vous attendez ? — Le
+<span lang="it" xml:lang="it">signor</span> qui doit coucher dans ma chambre… Il
+faut que je lui parle » dit-il en serrant les
+poings…</p>
+
+<p>« Ah ! monsieur, rien n’a été droit… vous
+comprenez, rien n’a été droit… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Rien n’a été droit… Je l’écoutais, et je pensais
+que, peut-être, le plus terrible du désastre, c’est
+qu’il a déséquilibré les survivants. J’avais déjà
+remarqué la surexcitation, l’air singulier des
+gens que je rencontrais depuis trois jours.
+L’homme qui parlait là, me découvrait le fond
+de ces malheureux frappés trop fort depuis huit
+mois, ils n’ont pas pu y résister, leurs nerfs,
+leur cœur et leur raison sont ébranlés.</p>
+
+<p>La réalité pour eux a été décevante. Rien ne
+fut tel qu’ils l’eussent imaginé. Ce désastre a fait
+sortir les loups, et ceux qui ont vu cela sont
+devenus misanthropes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ainsi dans ce jardin parfumé, sous le ciel de
+Sicile, à Taormine ! d’amères réflexions m’assombrissaient,
+tandis que notre hôte continuait à
+nous parler fiévreusement et à rire de son
+étrange rire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">PALERME</h2>
+
+
+<p>Palerme est une ville étrange et magnifique.
+L’émotion qu’on y éprouve se compose d’éléments
+disparates, mais tous également puissants. Ce
+qu’on voit là ne ressemble guère à ce qu’on voit
+ailleurs. Toute la pompe espagnole sur une terre
+volcanique, une végétation des tropiques et des
+jardins italiens, des souvenirs de l’Inquisition et
+des restes de l’antiquité grecque, aux Cappuccini
+une façon de traiter les morts parfaitement castillane,
+au Musée les métopes de Sélinonte…
+L’impression qui domine cependant parmi cette
+riche nature, ces majestueux monuments surchargés
+et ces lignes tourmentées des montagnes,
+c’est qu’on se trouve, sans doute, dans
+quelque vieille ville de l’Amérique espagnole — il
+faut bien se situer quelque part — car ici
+on n’est certainement ni en Espagne, ni en Italie.</p>
+
+<p>C’est particulièrement sur le Foro Umberto, la
+promenade qui longe la mer et à laquelle on
+accède par la Porta Felice, qui est d’un style fort
+noble, qu’on sent le plus vivement cette impression.
+Je m’y suis trouvé à midi, sous le rude
+soleil qui débordait du ciel. La baie, d’une forme
+très irrégulière, est bornée, d’un côté par le mont
+Pellegrino, et de l’autre par le Catalfano, deux
+belles masses violentes, comme sorties du feu,
+comme jaillies du centre de la terre dans une
+énorme poussée. Nous avions déjà entrevu la
+ville, les <span lang="it" xml:lang="it">Quattro Canti</span>, les plus beaux monuments
+et le jardin Garibaldi à la flore du Sud, — et
+nous voici devant ce paysage ardent, en face de
+la mer brûlante, sur ce quai aride… Alors vraiment
+nous avons cru que nous n’étions plus en
+Europe, et que nous nous trouvions transportés
+par miracle dans une riche et lointaine colonie
+fondée, il y a très longtemps, par les Espagnols.</p>
+
+<p>Tout près de là, cependant, est située la villa
+Giulia, jardins qui sont peut-être ce qu’on voit
+de plus italien à Palerme. C’est toute l’Italie qu’a
+aimée notre dix-neuvième siècle, du Consulat à la
+fin du second Empire, depuis les jardins Tivoli
+jusqu’au Théâtre Italien. Les allées, les bosquets,
+les plates-bandes, et surtout un rond-point où
+s’élèvent plusieurs petits pavillons rococo à
+colonnes et à facettes, en marbre de couleur, et
+les arceaux des globes à gaz mêlés aux feuillages
+des orangers, et les touchants bustes de femmes,
+oui, tout cela est bien fait pour attendrir un vieil
+amant de l’Italie ! Bariolage, verdure et ciel bleu,
+et cette grâce, un peu de confiserie, c’est l’âme
+de l’Italie que nos grands-pères ont adorée.
+Musique de Donizetti, danseuses, la Taglioni,
+Italie d’Alfred de Musset et de Roger de Beauvoir,
+une Italie de carnaval et de <span lang="it" xml:lang="it">veglione</span>, une
+Italie folâtre et brillante, sentimentale et légère,
+charmante, le rêve des gandins autant que des
+grisettes…</p>
+
+<p>Ce rond-point de la Villa Giulia réveillait en
+mon souvenir de vieux portraits jaunis dont
+j’aime encore les modes, les sourires et les
+charmes surannés, et je le regardais avec émotion,
+comme si nous avions reculé dans le temps,
+et que le passé — miracle ! — fût redevenu du
+présent…</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Mais ce n’est point là Palerme. Palerme est
+aux <span lang="it" xml:lang="it">Quattro Canti</span>, à la Cathédrale, à Saint-Jean
+des Ermites. Les <span lang="it" xml:lang="it">Quattro Canti</span>, c’est une petite
+place quadrangulaire, située au centre de la ville
+et traversée par le croisement des deux principales
+rues. Elle a été bâtie au dix-septième
+siècle par un vice-roi d’Espagne. Elle a beaucoup
+de caractère. Les pans coupés des quatre maisons
+qui la bordent sont semblables. Très chargés
+d’ornements, ils sont couronnés d’un fronton qui
+porte un bel et large écusson de pierre ; au-dessous,
+dans une niche, la statue d’une sainte de
+Palerme ; au-dessous encore, un roi en armure,
+couronne sur le chef, dans une fière attitude ; enfin,
+au rez-de-chaussée, entre deux colonnes, une fontaine
+à double vasque surmontée d’une statue de
+femme, et, un peu plus haut, une large plaque de
+marbre entourée d’un riche encadrement et portant
+une inscription commémorative. Les Quatre
+Écussons, les Quatre Saintes, les Quatre Rois et
+les Quatre Fontaines se font face, deux par deux ;
+l’ensemble, un peu sombre, est robuste, à la fois
+rude et recherché, très espagnol.</p>
+
+<p>Comme sur cette petite place, où toute la ville
+passe chaque jour, l’empreinte de l’Espagne se
+retrouve d’ailleurs à chaque pas dans Palerme.
+La Poste, par exemple, est située près du lieu
+où l’Inquisition allumait ses autodafés. Mais là où
+l’on saisit le mieux ce qu’il y a d’espagnol, non
+seulement dans l’aspect, mais bien dans l’âme
+palermitaine, c’est aux <span lang="it" xml:lang="it">Cappuccini</span>. On y retrouve
+le goût singulier de ceux de l’Èbre et du Tage
+pour le macabre, pour la Mort, ses horreurs et ses
+épouvantements.</p>
+
+<p>Le couvent des Capucins s’élève dans un faubourg.
+C’est dans ce couvent que, avant ces
+trente dernières années, la haute société de Palerme
+mettait ses morts (je ne dis pas : enterrait).
+Dans les longues galeries pratiquées sous
+le monastère, des milliers de squelettes sont
+rangés le long des murs. De grands soupiraux
+éclairent suffisamment l’endroit, à l’exception
+pourtant d’une galerie fort sombre et où l’on ne
+voit que des prêtres, en soutane ou en surplis et
+la barrette sur le crâne. Les squelettes laïques
+sont tous en robes noires et gantés de blanc, leurs
+deux mains croisées sur le ventre. Il y en a une
+ligne, en bas, à votre hauteur ; au-dessus, d’autres
+sont accrochés aux murs par une corde passée
+autour de la taille : dans cette position, le buste
+s’incline légèrement en avant, de sorte que toutes
+ces têtes de mort ont l’air de vous fixer de leurs
+orbites vides et de rire. C’est naturellement le
+plus horrible et le plus effrayant spectacle qui
+se puisse voir. Ces têtes grimaçantes, ces robes
+flottantes ou rembourrées, ces manches vides,
+et l’un, que le moine vous fait remarquer, dont
+la peau est restée sur l’os, et cet autre qui a
+conservé toutes ses dents, et celui-ci dont la
+mâchoire est au contraire disloquée, et celui-là,
+qui est très grand, et cet autre qui est très petit,
+et les têtes penchées sur l’épaule du voisin, et le
+rire, toujours le rire… Ils portent sur la poitrine
+un numéro et une pancarte où sont inscrits leurs
+noms et la date de leur mort. Des couronnes, des
+rubans noirs, des fleurs fanées s’entassent aussi
+dans ce lieu effroyable. Mais le capucin qui nous
+conduisait ne prêtait guère attention à tout cela.
+Il marchait devant, avec ennui, s’arrêtait quand
+nous nous arrêtions, repartait quand nous repartions,
+et mettait consciencieusement les doigts
+dans son nez. Une galerie de cercueils vitrés : ce
+sont les femmes. Il y a là beaucoup de dames de
+l’aristocratie sicilienne : étendues en belles robes
+dans leur bière, le crâne appuyé sur un coussin et
+la couronne de baronne ou de comtesse posée sur
+le corps. Quelquefois, à côté d’elles, leur photographie,
+la photographie d’une jolie femme. Il y
+a aussi, et c’est peut-être le plus horrible, des
+petits enfants dans des cercueils vitrés ; ils sont
+parés, pomponnés, vêtus de dentelles avec des
+rubans roses, et l’on voit parmi la dentelle, coiffée
+d’un joli bonnet, une petite tête de mort.</p>
+
+<p>Quand on sort des Cappuccini, on regarde le
+ciel bleu avec un peu d’égarement. On ne croit
+plus à la vie. On sait qu’il n’y a sur terre que
+de la mort. On flaire partout une odeur de cadavre.
+Je me souviens que, pendant plusieurs
+jours, le soir, quand j’apercevais, marchant
+devant moi, quelque femme du peuple en robe
+noire, j’avais un frisson et j’attendais qu’elle se
+retournât avec la terreur de voir des orbites
+creux, un nez écrasé, une face de squelette.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Mais à l’empreinte espagnole se mêlent, à
+Palerme, celle des Arabes et celle des Normands,
+qui ne sont point si dures. Saint-Jean des Ermites,
+l’église des Ermites noirs, une très ancienne
+construction religieuse, est étrange. On
+aperçoit de loin ses cinq dômes rouges, gonflés
+et patauds, on ne sait pas ce que c’est ; cela ressemble,
+si l’on veut, à des ballons attachés très
+près les uns des autres et sur le point d’être
+lâchés pour une course, ou bien aux coiffures
+rondes d’eunuques géants, lesquels seraient enchaînés
+et enfoncés dans la terre jusqu’au-dessus
+du front. C’est très surprenant.</p>
+
+<p>L’intérieur de l’église, d’ailleurs, est peu intéressant :
+mais il faut visiter là un petit cloître,
+à peu près abandonné, dont les colonnettes sont
+infiniment gracieuses et qui est bourré de plantes
+et de fleurs. C’est charmant. Cela pousse en désordre
+avec exubérance ; des lianes enlacent
+les chapiteaux, des branches se mêlent aux arcades,
+et, sous le ciel pur, ce petit trou de couleurs
+vives et d’odeurs suaves a l’air d’un cloître
+du paradis…</p>
+
+<p>Ce n’est pas bien loin de là que j’ai visité un
+des plus beaux et des plus fastueux monuments
+que j’aie jamais vus. Je parle de la chapelle
+Palatine. Dans le Palais-Royal, qu’occupe maintenant
+l’administration militaire, se trouve une
+chapelle, bijou très parfait. Ce serait l’oratoire
+d’un Empereur de Byzance, avec les marbres les
+plus rares et des mosaïques à fond d’or d’une
+richesse incroyable. On entre, et l’on se croit
+transporté dans quelque palais des Mille et une
+Nuits. Et cette somptuosité reste discrète, l’éclat
+de l’or dans la pénombre est doux ; pour l’œil
+qui s’émerveille, tout est régal, rien ne l’offusque
+ni ne le blesse ; cette œuvre d’art délicate
+semble le rêve d’un Arabe de l’imagination la
+plus raffinée.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Il me reste de cette grande ville une impression
+de lumière rose et dorée, exquise. C’est une
+heureuse cité, bien située, bien construite et qui
+semble marquée d’un signe. Elle rayonne : elle
+est belle. Il en est des villes comme des gens.
+Beaucoup sont agréables, saines, bien venues et
+proportionnées, mais les belles, mais les très
+belles, sont seulement quelques-unes. Quand
+soudain la beauté se montre à côté de ce qui
+n’est que la jeunesse, la grâce ou l’esprit, l’âme
+s’émeut, elle s’arrête, surprise, et elle se recueille
+un instant, avant de pousser un cri d’enthousiasme.
+Devant la divine Beauté, les cœurs
+bien nés se gonflent d’une ferveur et d’une vénération
+infinie. A Palerme, dans cette cité élue,
+on éprouve un tel sentiment. On ressent cette
+ivresse particulière qui vous agite dans les endroits
+plus <i>doués</i> que les autres.</p>
+
+<p>Mais vous vous êtes promenés dans la ville au
+milieu des souvenirs espagnols ou des pensées
+arabes, entrez maintenant au Musée, et venez
+écouter les Grecs. Au rez-de-chaussée, vous
+verrez une cour entourée d’un portique, dont le
+centre est occupé par un bassin rempli de papyrus.
+Cette plante légère, ce subtil feuillage
+d’Égypte m’avait ravi à Syracuse, — dans ce Musée
+consacré surtout à la beauté antique, il était
+charmant de la retrouver. C’est comme une introduction
+de la nature à la contemplation des
+métopes de Sélinonte, dont telles sont de l’archaïsme
+le plus saisissant et telles autres d’un
+style que rien n’a jamais surpassé. Au Musée de
+Palerme, il faut encore visiter une curieuse collection
+de petits tombeaux grecs ; leurs couleurs
+sont demeurées vives et fraîches ; puis les vases
+arabo et hispano-siciliens, les faïences et les
+poteries.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>La population de Palerme me plaît. Elle a de
+la distinction. Elle ne possède pas la mollesse
+nonchalante de Naples, mais elle n’est pas non
+plus gâtée par l’esprit mercantile et ennuyeux de
+Catane. Elle a le sentiment qu’elle vit sur un sol
+admirable, ce qui tempère un peu, peut-être,
+son élan pour le négoce. On est actif à Palerme.
+J’y ai vu des bars où l’on mange sans s’asseoir,
+à l’américaine, mais on y sait aussi s’enchanter
+du spectacle de la <span lang="it" xml:lang="it">Conca d’Oro</span> ou de la mer. Et
+pourtant, j’ai eu cette impression que les femmes
+s’y ennuyaient. C’est que là les jeunes gens travaillent,
+et qu’ils ne pensent pas uniquement à
+l’amour comme à Naples.</p>
+
+<p>Je n’ai pas parlé de la cathédrale, parce
+qu’elle a été restaurée à chaque siècle, et à
+chaque siècle abîmée, et parce qu’on trouve, près
+de Palerme, à Monreale, une cathédrale du
+même style qui est fort belle.</p>
+
+<p>On va de Palerme à Monreale en tramway.
+Cette petite ville, qui fut épiscopale, se trouve
+sur une plate-forme, à cent ou deux cents mètres
+d’élévation, dans la montagne qui borde la
+<span lang="it" xml:lang="it">Conca d’Oro</span>. On y jouit donc d’une vue étendue
+sur la fertile vallée, sur le moutonnement verdoyant
+de ses arbres, sur les montagnes d’en
+face, et sur Palerme, sur la mer.</p>
+
+<p>C’est de là qu’on prend vraiment possession
+de cette radieuse contrée. Pour la cathédrale,
+elle est couverte à l’extérieur d’ornements, d’entrelacs,
+de figures et de cercles noirs. C’est un
+monument normand du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle. Dans l’immense
+nef, les murs sont entièrement vêtus de
+mosaïques. Ces mosaïques, qui représentent des
+scènes de l’ancien Testament, sont d’un art délicieux.</p>
+
+<p>A Palerme, ne manquez pas d’aller admirer,
+au marché, les étalages des fruitiers. Ils forment
+avec leurs légumes des tapisseries de verdure
+d’un effet singulier. Et puis voyez un peu ce
+peuple qui vit bien plus dans le passé que dans
+le présent, qui vit surtout parmi les histoires de
+chevalerie peintes sur ses charrettes, avec
+Roland, avec Lancelot, avec Tristan, comme le
+pêcheur vit avec Neptune et les sirènes peintes
+sur sa barque.</p>
+
+<p>Ayez enfin notre bonheur qui nous fit quitter
+ce port la nuit, par la pleine lune, alors que
+tout était silence, calme, enchantement et
+magie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">A CAPRI</h2>
+
+
+<p>Comme les dieux sur le mont Olympe, nous
+baignions dans l’azur. En bas le bleu de l’eau, en
+haut le bleu du ciel, partout l’air bleu. La pointe
+de Sorrente, là-bas, plongeait avec sérénité dans
+la mer impassible. Tout était radieux, souverain,
+tout avait l’aspect de l’éternité. A nous,
+ivres de lumière et de formes pures, l’île parfaite
+se donnait. Sous le feu du soleil, nous montions
+avec allégresse la route qui, au-dessus
+de la mer, suspendue au flanc de la montagne,
+conduit de Capri à Anacapri.</p>
+
+<p>Cependant, étant arrivés très haut, et découvrant
+un paysage d’une splendeur merveilleuse,
+nous suivîmes un détour de la route, perdîmes
+la mer, et pénétrâmes au milieu des vignes. La
+poussière était éblouissante. Nous passâmes devant
+des <i lang="it" xml:lang="it">pergole</i> où, comme les avait vus Nerval,
+le pampre à la rose s’alliait, nous laissâmes
+quelques maisons. Puis, un seuil nous invitant,
+nous le franchîmes, et bientôt, assis à l’ombre
+sur une terrasse, où pendaient des raisins, nous
+buvions le vin frais, au bruit murmurant d’une
+fontaine. Nous étions à Anacapri. Valère, vous
+en souvenez-vous ?</p>
+
+<p>Je louai sur l’heure une maison, et le soir
+même j’y entrai.</p>
+
+<p>Elle était charmante, ma maison. Le lendemain,
+quand le jour parut, j’y marchai de plaisir
+en plaisir. Ma chambre était dallée de bleu, mon
+salon de rose. Chaque pièce ouvrait sur un balcon
+ombragé par une vigne, et ce balcon donnait,
+du côté du levant, sur un jardin arabe tout pavé
+de faïences, du côté du couchant, sur la mer et les
+îles. Avant d’arriver à l’azur de l’eau, le regard
+parcourait d’abord une terre couverte d’oliviers,
+de figuiers de Barbarie, de petits arbres veloutés,
+puis cette terre, deux cents pieds plus loin, tombait
+brusquement dans la mer. J’avais une cuisine
+délicieuse et un puits. Sur la maison, une
+grande terrasse d’où l’on découvrait toutes les
+demeures orientales des environs, le mont Solaro
+et le golfe jusqu’à Naples. Ma terrasse touchait
+presque à celle de la maison voisine, et
+j’eusse pu passer sur celle-ci d’un bond.</p>
+
+<p>Le matin, je m’installais sur mon balcon, et je
+lisais, sentant sur mon front la brise fraîche qui
+venait de mer. Quelquefois un bruit de galoches
+dans mon escalier : quelqu’un s’avançait sur le
+balcon, disant à chaque pas : « <span lang="it" xml:lang="it">Permesso signor !…
+Permesso signor !…</span> » C’était mon propriétaire,
+<i lang="it" xml:lang="it">il sacerdote</i>. Il était en train de faire son ménage.
+Un chapeau de paille usé, et, sous une vieille
+soutane couverte de taches, un tricot de marin,
+composaient tout son appareil. Généralement il
+était en sueur, il s’excusait de ne pas me tendre
+la main parce qu’elle était sale. Je la lui serrais
+tout de même. Il avait un bon rire et de bons
+yeux. Il aimait les fleurs. Et il vivait avec une
+belle simplicité. Comme j’étais Français, il me
+regardait un peu comme le diable, mais non pas
+comme un méchant diable, je crois.</p>
+
+<p>J’avais un autre visiteur, un chat noir, maigre
+et farouche, que je n’apprivoisai qu’à force de
+patience et d’assiettées de chocolat. Quelquefois
+je me retournais, il était assis derrière moi, et il
+me regardait. Mais si je faisais un geste, il s’enfuyait.
+Ce chat timide appartenait à une vieille
+femme que, de temps en temps, je voyais étendre
+du linge ou vanner du grain sur le toit de sa
+maison, et qui possédait un très fin visage.</p>
+
+<p>Le type grec s’est conservé à Anacapri. Il se
+retrouve fort pur chez les enfants et les vieillards,
+car les adultes pour la plupart ne sont point
+beaux. C’est que les meilleurs d’entre eux vivent
+en Amérique. Ils n’en reviennent qu’au déclin de
+leur vie. Ces indigènes de Capri ont la fureur de
+l’émigration. Demandez à un petit garçon : « Que
+feras-tu quand tu seras grand ? » Il vous répondra
+sans hésitation : « J’irai en Amérique. » Pourtant
+l’île n’est pas inféconde, elle produit du vin
+excellent et de la bonne huile. Mais à Capri,
+comme à Naples, — encore qu’on en fasse beaucoup
+moins qu’à Naples, — on fait trop d’enfants.</p>
+
+<p>L’après-midi, je sortais. J’aimais à rôder dans
+les petites rues blanches et noires, à l’heure de la
+sieste, quand personne ne se hasarde au dehors, et
+que tout le village paraît endormi. Les ruelles sont
+silencieuses, l’ombre est chaude, le ciel, là-haut,
+est d’un bleu dur. J’allais dans la campagne, et je
+marchais avec lenteur, sous les rudes rayons du
+soleil. J’observais les lézards, dont les variétés,
+dans cette île, sont innombrables. J’écoutais le
+chant des cigales. J’apercevais la mer étincelante
+entre les oliviers. Parfois je croisais une femme
+au foulard rouge, les pieds nus, la démarche
+noble, portant sur la tête quelque baricaut.</p>
+
+<p>Et quand la chaleur du jour faiblissait un peu,
+j’allais visiter mon ami Valère qui habitait une
+maison perdue dans les roses.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Et nous voilà partis, Valère et moi, poussant
+le caillou, flânant sur la route et dans les chemins.
+Il y avait la petite chapelle toute blanche
+et ses lauriers en fleurs. Il y avait la promenade
+de la Migliera à flanc de coteau, où de grands
+filets sont tendus pour les passages d’oiseaux,
+d’où l’on découvre, au milieu de l’émeraude de
+l’eau, les Faraglioni blancs, où nous cueillions
+des asphodèles. Il y avait le vendeur de pastèques,
+qui n’avait qu’une jambe, que l’on asseyait
+sur le bord de la route sur un escabeau, et qui
+là, tout le jour, discutait avec les ménagères,
+loquace et violent, en attendant que le soir on le
+rapportât chez lui. Il y avait tous les braves gens
+qui nous disaient gentiment <i lang="it" xml:lang="it">bona sera</i> en passant.
+Il y avait enfin cette terrasse où, devant un
+flacon de lacryma-cristi, on était si bien pour voir
+le soleil se noyer dans la mer, et la lune apparaître.</p>
+
+<p>Après dîner, j’allais m’asseoir dans la boutique
+de mon épicier, mon ami, Francesco Gargiulo,
+qui jouait de la guitare à ravir. Vous qui n’êtes
+pas noctambule, Valère, vous étiez déjà couché.
+Mais vous rappelez-vous votre ami à vous : c’était
+l’agent de police. Quand il vous rencontrait, il
+ne vous quittait plus ; un petit Calabrais, noir,
+bavard, pinteur aussi, et brave, parbleu ! Il était
+cordonnier à ses moments perdus. Mais il mettait
+son képi sur le coin de l’oreille… Nous ne l’épations
+pas celui-là ! Combien de fois nous a-t-il raconté
+ce crime qui avait été commis dans l’île,
+<i lang="it" xml:lang="it">cinque anni fa</i>. Mais à propos, lui avez-vous envoyé
+de Marseille cette pipe dont il avait si grande
+envie et que vous lui aviez promise ?</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>L’île de Capri est d’origine volcanique. Les
+géologues nous apprennent que, il y a quelques
+milliers d’années, elle était enfoncée de deux
+cents mètres sous la mer. Elle constituait alors
+un archipel de cinq petites îles, lesquelles sont
+maintenant les cinq points les plus élevés de
+Capri. En jaillissant des eaux, la montagne s’est
+en partie écroulée, d’où sa forme singulière d’aujourd’hui.
+A l’est, trois grandes dents qui se détachent
+sur le ciel. Au centre, dans la fraction la
+plus affaissée, deux petits monts coniques qui ont
+subsisté. A l’ouest, Anacapri qui se cache derrière
+une muraille immense. Partout de magnifiques
+brisures, lesquelles, dans cette roche schisteuse et
+calcaire, sont aveuglantes de blancheur. C’est le
+pays de la lumière, ici l’ombre même est lumineuse,
+le soleil défend à toute chose de n’être
+pas belle.</p>
+
+<p>La capitale, la petite ville de Capri, est située
+à une soixantaine de mètres au-dessus du niveau
+de la mer. De la Marine, on aperçoit là-haut ses
+murs de plâtre immaculé, et l’on croit qu’ayant
+quitté l’Italie, on vient d’aborder sur une terre
+d’Orient. Le sol, couvert de vignes, descend en
+gradins jusqu’à la mer. Quelques pins parasols
+décorent les hauteurs. Tout paraît sentir la figue
+sèche.</p>
+
+<p>Vous gagnez la ville par un escalier pavé, enfoncé
+entre des jardins, et sans aucune vue. De
+marche en marche, il vous a conduit devant une
+porte que les armes de Capri surmontent. Vous
+franchissez la voûte, et, tout à coup, vous voilà
+sur une place, une toute petite place rose, avec
+une petite église, une petite tour et des petites
+boutiques. Où diable êtes-vous ? C’est un décor.
+Vous êtes arrivé à l’Opéra-Comique ! Vous vous
+frottez les yeux. Tous ces gens propres, bien
+groupés, et qui parlent avec sagesse, sont certainement
+des figurants… Cependant vous faites
+encore quelques pas. Par là, à droite, la place
+s’ouvre sur une terrasse. Ah ! par exemple ! cela
+vous ne l’avez pas vu au théâtre ! A vos pieds,
+c’est le golfe, une immensité sereine, la mer
+bleue paisible…</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Capri déplaît fort aux Napolitains. Ils n’y
+viennent jamais. Et je soupçonne que ce qui les
+choque, c’est l’extrême propreté de l’île. Cette
+propreté doit les dégoûter. Il est vrai qu’elle
+produit un effet singulier, quand on sort de
+Naples. Les ruelles sont absolument nettes, les
+maisons absolument blanches, le ciel absolument
+bleu. Cela paraît extraordinaire et presque inquiétant
+à qui, le matin même, s’est promené à
+Margellina ou dans le quartier de Mandraccio.
+Autre chose aussi peut-être éloigne de Capri
+les Napolitains : l’affluence des Allemands. L’île
+est en effet tout à fait à eux : ils l’ont germanisée,
+à chaque pas on rencontre des enseignes
+en langue <i lang="it" xml:lang="it">tedesca</i>. Et les grosses blondes à l’air
+hommasse, et les lourds enfants de Berlin à la
+gueule épanouie, y remplissent les hôtels d’horribles
+croassements.</p>
+
+<p>On peut cependant vivre là agréablement. Un
+jour que je me promenais en barque, le rameur
+me désigne du doigt une maison, sur un petit
+plateau : « <span lang="it" xml:lang="it">E la casa d’oun francese, signor, del
+pittore</span> Lebouf. » Lebouf ? Après quelque réflexion,
+j’ai compris que c’était du peintre Dubufe
+qu’il s’agissait<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Quand on possède un
+peu l’italien, on saisit bien des choses. — Saïn
+vient aussi à Capri.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Écrit en 1908.</p>
+</div>
+<p>Gorki s’y est installé plusieurs mois l’an dernier.
+Je l’ai vu passer quelquefois. Il est très
+grand et très maigre. Une rude figure aux joues
+creuses. L’air d’un terrassier poitrinaire. Il était
+toujours suivi d’une horde de Russes à mines
+sauvages.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Quand j’étais un peu las de ma tranquillité
+d’Anacapri, quand j’avais besoin de mouvement
+et de bruit, quand j’avais soif d’orgie, je descendais
+à la ville. La ville pour moi, c’était Capri.
+Capri, avec ses rues couvertes comme en Orient,
+son église pareille à une église d’Amérique espagnole,
+l’agitation de sa place minuscule, la splendeur
+de sa terrasse… Le lieu de la débauche, le
+centre de la vie intense, c’était Heidigeigei, un
+café où l’on vend des boissons glacées, où l’on
+trouve le <i lang="en" xml:lang="en">New-York Herald</i>, et qui, même, possède
+un billard.</p>
+
+<p>Je m’arrêtais sur la route, pour déjeuner, à la
+pension de la Syrena, dont la table m’amusait.
+Le patron est un vieux Munichois fort poli, qui
+se rappelle le temps où il venait encore beaucoup
+de Français à Capri. Alors on lisait <i>Graziella</i>,
+on avait envie de voir le golfe de Naples,
+on ne faisait pas d’automobile. A la table de la
+Syrena, je rencontrais un Allemand qui parlait
+toutes les langues et en tirait grande vanité ; il
+s’adressait à moi en français, en même temps il
+demandait en italien une assiette à la servante,
+puis, se tournant vers sa voisine, une vieille Anglaise,
+il s’intéressait, dans son langage, à la
+promenade qu’elle avait faite le matin. Cette
+vieille Anglaise était la mère d’une plus jeune
+Anglaise qui était folle : de temps en temps elle
+voulait se suicider. A côté de celle-ci, on voyait
+un colonel badois qui avait fait la campagne de
+1870, homme correct et peu bavard ; puis une
+Américaine peintre, d’un grand talent, très
+pauvre et que toute la table respectait ; puis un
+peintre allemand qui exécutait de la peinture de
+commerce ; et enfin un jeune Russe neurasthénique,
+à la fois anarchiste et monarchiste, professant
+le plus grand mépris, d’abord pour tous
+les gens qui vivaient à la Syrena, ensuite pour
+le reste de l’humanité, et haïssant l’art grec. Il
+lisait beaucoup de livres français, mais son opinion
+sur notre littérature m’étonnait : « Il y a
+Anatole France, disait-il, et puis il y a… il y a
+Champol… » Je ne connaissais pas Champol. « Il
+y a Anatole France, et puis il y a… il y a
+Champol… » Il y a Champol.</p>
+
+<p>Après un déjeuner à la Syrena, une flânerie
+dans Capri et un café glacé à Heidigeigei, je
+remontais vers ma paisible Anacapri aux doux
+jardins arabes, aux grandes vignes capricieuses,
+et qui semble planer au-dessus de la mer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">TANGER</h2>
+
+
+<p>Je nous revois, voguant en barque, dans le
+port de Naples, vers le gros vaisseau qui venait
+de faire le tour de l’Afrique et que nous apercevions
+là-bas, au loin, immobile sur ses ancres. La
+matinée était lourde. Dans la barque, avec nous,
+se trouvaient deux Allemands qui devaient arriver
+pour le moins du Cap, et qui avaient profité
+de l’escale à Naples pour visiter la ville. Trois
+rameurs, en criant, en chantant, en riant, faisant
+tapage à la napolitaine, nageaient paresseusement,
+avec de loin en loin de brusques accès
+d’énergie, ils regardaient les étrangers du coin
+de l’œil et plaisantaient entre eux. Assis sur un
+banc, nos valises à nos pieds, nous contemplions
+le port et la ville charmante, tiède et rose, que
+nous quittions. Nous abordâmes enfin l’<i>Admiral</i>.
+On nous conduisit à nos cabines et nous nous
+installâmes, ce qui ne fut pas long. Comme nous
+devions loger une huitaine de jours à bord de ce
+vapeur, nous avions hâte de le visiter et d’en
+examiner les habitants.</p>
+
+<p>Il avait voyagé quatre mois sur les côtes
+d’Afrique, ayant d’abord descendu celles-ci à
+l’ouest pour, après avoir doublé le Cap de Bonne-Espérance,
+les remonter à l’est. Il s’était arrêté
+dans toutes les colonies, au Sénégal, au Cap, à
+Lourenço-Marquès, à Mozambique, à Zanzibar,
+maintenant, après avoir traversé la mer Rouge,
+il passait en Méditerranée pour rejoindre l’Atlantique
+et regagner Hambourg, son port d’attache.
+Quels hommes et quelles bêtes allions-nous voir
+sur ce coureur de mers ?</p>
+
+<p>Mais quel parfum des tropiques nous y respirions
+déjà ! La fade odeur de l’arachide sortait de
+la cale, et l’on écrasait, en passant par là, des
+petits grains rougeâtres qui avaient poussé sur
+des terres bien lointaines. L’<i>Admiral</i> devait s’arrêter
+deux jours à Marseille, puis il ferait route
+sur Tanger… Quand on leva l’ancre, l’orchestre
+des <i lang="en" xml:lang="en">stewart</i> nous régala d’une valse. Car, sur les
+bateaux allemands, tous les garçons jouent de
+quelque cuivre et ils composent un orchestre qui
+distrait les passagers. Nous étions sur le pont,
+nous regardâmes défiler sous nos yeux la rive
+délicieuse, et comme engourdie de plaisir, du
+Pausilippe. Nous fûmes vite à Nicida ; nous
+franchîmes la pointe, et le golfe de Naples, le
+Vésuve, Sorrente, et Capri disparurent.</p>
+
+<p>A ce moment, on sonna le deuxième coup du
+déjeuner et nous passâmes dans la salle à manger.
+Elle était vraiment plaisante, en bois des îles, très
+claire, point européenne, et telle qu’on la souhaitait.
+Nous n’y rencontrâmes aucun sultan, pas
+de princes des Comores, mais une société, tout
+de même, amusante. Au bout de notre table, on
+voyait un gros Portugais, barbe et cheveux noirs,
+air cruel, qui était enveloppé dans une sorte de
+manteau noir à capuchon, et mangeait de tous les
+plats, avec un appétit terrible, comme si vraiment
+c’eût été du nègre. Il avait l’air d’un marchand
+d’esclaves, il devait avoir fait la traite sur
+la côte ; il revenait de Mozambique. A côté de lui
+sa femme, une personne paisible, d’une rotondité
+magnifique. En face de nous était assis un
+ménage d’Anglais : l’homme vêtu de flanelle, la
+femme en légère mousseline, déjà mûre, mais
+mince, gazouillante, et souriant comme une
+petite fille ; ils s’étaient embarqués au Cap pour
+Southampton. A une autre table, de grands
+jeunes gens blonds, habillés de khaki, devaient
+arriver de Dar-es-Salam ; ils parlaient avec animation
+à une sorte de clergyman en redingote
+noire, qui semblait rêveur et nerveux. Il y avait
+aussi, à cette table, un Anglais très rouge, qui
+portait des culottes courtes et exhibait avec satisfaction
+des mollets énormes. Il ne manquait rien
+qu’une jolie femme à cette assistance pour qu’elle
+fût parfaitement agréable. Nous la retrouvions
+tous les jours aux repas, et sur le pont où
+chacun, allongé dans un fauteuil de toile, tuait
+les heures de la traversée, en sommeillant ou en
+parcourant vaguement quelque magazine.</p>
+
+<p>Pour nous, nous rôdions sur le navire. Le
+matin, nous allions voir nos amis les singes.
+C’étaient deux petits singes au ventre bleu qu’on
+avait attachés à l’arrière, ils appartenaient à des
+hommes de l’équipage. Les matelots leur faisaient
+de fort méchants tours, ils les suspendaient
+au-dessus de la mer comme s’ils eussent voulu
+les jeter à l’eau. Terrifiées, les pauvres petites
+bêtes poussaient des cris. Quand on s’approchait
+d’eux avec amitié, ils étaient délicieux. Nous
+leur attrapions des mouches, ils nous les
+prenaient des mains avec leurs petits doigts et
+les dévoraient avec gourmandise.</p>
+
+<p>Nous visitions ensuite la gazelle, qui vivait
+dans l’entrepont et qu’on nourrissait de lentilles.
+Puis nous gagnions l’avant, en passant devant
+les cuisines où nous jetions un coup d’œil aux
+deux maîtres-coqs chinois. A l’avant, il y avait un
+âne et un chien savant destinés à un cirque
+de Lisbonne, et qui faisaient des tours. On y voyait
+aussi un aigle dans une cage, un aigle muet,
+fier et farouche.</p>
+
+<p>Nous atteignîmes ainsi Marseille, n’ayant eu
+de gros temps qu’un peu, dans le détroit de Bonifacio.
+Arriver dans ce port, par un beau matin
+d’été, alors que le ciel, comme un dais de soie
+délicate, prête des reflets bleus à toutes les
+choses !… Le navire glisse avec prudence sur l’eau
+immobile des bassins, les ponts tournent et vous
+ouvrent passage ; on longe des quais de pierre,
+puis de plus larges lacs se proposent : l’on y
+passe en revue lentement tous les grands vaisseaux
+amarrés, et l’on suit des yeux la course
+pressée, adroite, des petites chaloupes à vapeur
+qui se hâtent de toutes parts… Là-bas, dans le
+lointain, au-dessus des mâts, touchant le ciel, on
+voit la colline blanche de Notre-Dame de la
+Garde.</p>
+
+<p>Le spectacle était si beau, ce matin-là, que je
+ne me lassais pas de le contempler. J’étais perdu
+dans une douce rêverie. Après le monotone désert
+de la mer, rien n’est aussi agréable que le
+gai mouvement d’un port. Et la lumière, l’eau,
+les couleurs, tout se montrait d’une réalité pleine
+de rêve. Pendant que notre <i>Admiral</i> cherchait sa
+place au milieu des autres steamers, je ne pensais
+plus du tout à descendre à terre. Cependant,
+dès qu’on eut accosté et que fut jetée la passerelle,
+tout changea, j’éprouvai pour la ville une poussée
+de désirs, et l’idée que j’allais voir des rues,
+des foules, des boutiques, toute l’existence active
+de la terre, m’enivra. Un navire en mer, c’est
+une prison. La terre, c’est la liberté, c’est la délivrance.
+Et voilà pourquoi les escales sont aussi
+charmantes. La lourde porte de la prison s’est
+ouverte ; on s’est élancé au dehors, on voit tout
+avec des yeux ravis : l’abondance, le débordement
+des sensations après l’austérité et la compression
+du cloître… Chaque chose en prend tout son
+charme et tout son parfum.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je n’ai jamais vu Marseille plus belle. Nous
+traversions les docks avec joie. Nous passions
+rapidement entre les wagons, au milieu des sacs
+et des ballots de marchandises, parmi le halètement
+et le sifflement des machines. Et nous possédâmes
+passionnément la Cannebière, le Vieux-Port,
+la Corniche et le Prado. L’escale, cette pose
+d’oiseau entre deux vols, était encore plus délicieuse
+pour nous, parce que, le lendemain nous
+repartions pour les pays inconnus, à l’aventure !</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>On voit une côte montagneuse déserte. Pas de
+maisons. Des montagnes nues, rébarbatives et
+mystérieuses. Quelque chose se cache là derrière :
+ce pays qui se dissimule inquiète. Un silence,
+une immobilité impressionnante. Le sentiment
+d’être guetté, d’être vu et de ne pas voir… Notre
+<i>Admiral</i> s’approche de la terre, avançant sur une
+eau blanche et plate qui fait mal aux yeux. Il
+passe entre deux navires qui, immobiles, ont
+l’air d’épier la côte. Nous entrons dans une baie ;
+nous apercevons une plage et quelques maisons,
+et, bientôt après, une petite ville bleue, fraîche
+et comme en porcelaine, bâtie sur une colline.
+Pas de port : seulement un môle en bois qui
+avance dans la mer.</p>
+
+<p>Et voici l’<i>Admiral</i>, entouré de longues barques,
+qui sont montées par des hommes habillés en
+turcs, gesticulant, baragouinant. Et l’on est tout
+étonné. On est entré tout à coup dans un nouveau
+monde. Un de ces Turcs, qui porte une jolie
+veste rose, a grimpé à bord ; il s’est emparé de
+mon sac et il a décidé qu’il me guiderait : je le
+suis docilement. Dans la barque, les hommes
+vêtus en turcs nagent vers le môle. Notre guide
+nous parle français ; il est plein d’égards pour
+nous, — mais il parle aussi dans sa langue aux
+rameurs, et il discute avec eux, ce sont des cris :
+il nous a défendu, paraît-il, contre leurs prétentions…
+On débarque et nous arrivons devant la
+porte de la ville. Sous une voûte, un Marocain,
+tout de noir vêtu, solennel, est assis à la turque.
+C’est un douanier, à ce qu’on nous apprend. Il
+n’aime pas à être dérangé. Nous n’avons pas de
+fusils, non ? cela va bien. Visiter nos sacs, peuh !
+à quoi bon ? Il nous fait signe de passer et de le
+laisser en paix.</p>
+
+<p>Nous pénétrons alors dans Tanger, et c’est le
+rêve qui continue : Une rue étroite, tortueuse,
+qui monte, une foule tout orientale, des boutiques
+petites et sans profondeur, des échoppes où,
+sur des tapis, des gens sont assis ; un âne passant
+de temps en temps au milieu des groupes
+qui s’ouvrent pour lui faire place. Cela est si
+resserré, si tassé, et la ville est si bien enfermée
+dans ses murailles, on est tellement comme à
+l’abri dans un fort, et l’on voit si peu d’Européens,
+ni rien qui soit d’Europe, qu’on a tout
+de suite l’impression d’un nid de pirates. On
+dirait qu’ils sont là, dans la ville où ils se réunissent
+sur la côte barbaresque, pour partager le
+butin, là où ils reviennent après avoir écumé la
+mer. Tanger est cachée. Quand on y arrive, de la
+Méditerranée, on ne la voit que lorsqu’on est
+devant. On a l’impression qu’elle s’est dissimulée
+exprès. Et point de port. Et les montagnes
+que nous apercevions tout à l’heure du
+bord, ces montagnes mystérieuses ! Oui, c’est une
+petite ville arabe de voleurs de mer !</p>
+
+<p>Et puis l’on monte, on monte la rue pavée à
+l’arabe, pleine de trous, et où les pieds européens
+se tordent… On arrive enfin à une sorte de place
+sur laquelle se trouvent deux cafés français, — une
+petite place, deux petits cafés, — puis la rue arabe
+recommence. Notre guide nous expliquait qu’aujourd’hui
+justement se célébrait une fête : si
+nous prenions des ânes, nous pourrions arriver à
+temps au plateau de Merxan où elle avait lieu…
+Mais nous débouchions sur un vaste terrain montueux,
+le Socco, le marché ; par terre des étalages
+de légumes et de fruits, et des gens en burnous
+assis sur le sol, puis le coin des étoffes où les
+femmes choisissent des voiles et des mousselines,
+puis les sucreries, et puis la ferraille. Dans un
+angle du Socco, des ânes, des mulets, des chevaux.
+Sous une petite tente, un coiffeur rasant la
+tête d’un patient immobile. Et c’était une foule
+animée. Des femmes, la figure couverte, drapées
+comme Marie-Madeleine, dans des étoffes
+blanches. On se sentait dans un pays biblique.
+Des petits ânes, très chargés, passaient constamment.
+Des cavaliers fiers, en manteau rouge,
+attendaient. Voilà des hommes de Sousse, d’une
+couleur rouge foncé, des Rifains, qui gardent sur
+le sommet de leur tête rasée une petite mèche
+de cheveux, des femmes kabyles au large chapeau
+de paille, des juifs en robe noire, des mères qui
+portent leur enfant sur le dos. De temps en temps,
+dinn, dinn, dinn, et c’est un marchand d’eau qui
+passe en courant d’un pas égal ; il a les jambes
+et les bras nus, il va, le corps penché en avant à
+cause de l’outre sur son épaule ; il est beau, il
+semble un esclave égyptien soudain sorti d’un
+bas-relief…</p>
+
+<p>Sur la route, qui se dirige vers la campagne,
+toute cette foule se presse, regagnant les villages.
+Dans la poussière, les mendiants, d’une voix
+lamentable, récitent des prières. Un aveugle sans
+prunelles, aux deux orbites vides et roses, assis
+sur une borne, tend la main…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le guide nous a conduits à l’hôtel, qui est en
+haut du Socco et domine la bleue Tanger. J’ai
+une chambre d’où l’on découvre la ville et la mer.
+C’est un hôtel d’Afrique, précédé d’un jardin
+sombre, avec un grand vestibule dallé et frais,
+et où circulent des domestiques en veste arabe,
+en fez, et des petites négresses pieds nus, un
+foulard jaune sur la tête. Un grand diable d’Anglais,
+aux jambes enveloppées de leggins, et sa
+femme, qui porte un casque colonial, un peintre,
+des officiers y prennent leurs repas par petites
+tables. Dans ma chambre, il fait froid ; ici, à
+Tanger, au 1<sup>er</sup> septembre, le vent vous fait frissonner,
+tandis qu’en face, à Gibraltar, on étouffe.
+L’azur du ciel devient mélancolique quand on
+grelotte. Et l’on souhaiterait une atmosphère
+moins cristalline et plus de tiédeur.</p>
+
+<p>Mais notre guide nous attend à la porte du
+jardin avec de petits ânes. Nous nous installons
+sur les bâts énormes qui vous écartèlent les
+cuisses, et nous partons à travers un chemin
+ombragé que bordent, de loin en loin, de charmantes
+maisons de campagne espagnoles. Le
+chemin, comme tous les chemins en pays arabe,
+ne paraît tracé que par le pied des passants ; il
+est capricieux, il suit les inégalités du terrain, il
+va, vient, descend, remonte, il est charmant.
+Nous trottinons, dépassant les gens qui reviennent
+du Socco, et enfin, après avoir vu un beau
+paysage, nous arrivons au plateau de Merxan.
+C’est un immense rectangle point égalisé, point
+aplani, où l’herbe pousse et qu’entourent des
+maisons habitées par des banquiers et des riches
+commerçants juifs fixés depuis longtemps à
+Tanger. Nous croisons justement quelques-uns
+d’entre eux avec leur famille. Ils sont vêtus à
+l’européenne, d’une façon voyante et avec recherche.
+Mais il y a une foule arabe surtout sur
+le Merxan. Des femmes assises sur le sol par
+groupes, des cavaliers immobiles qui attendent,
+des enfants qui courent çà et là. Enfin, une ligne
+de beaux chevaux apparaît, chargeant à travers
+la plaine. Les Arabes brandissent en l’air leurs
+longs fusils et font une décharge. Puis un cavalier
+seul, vêtu d’un jaune éclatant, caracole. La charge
+repasse, soulevant des nuages de poussière dorée,
+faisant trembler la terre. La mer là-bas est infiniment
+paisible, le soleil décline et un rayonnement
+délicat auréole toutes choses.</p>
+
+<p>Remontés sur nos ânes et quittant le Merxan,
+nous avons croisé avec étonnement une sorte de
+petite voiture à quatre roues traînée par des chevaux.
+C’est la seule voiture de Tanger : elle appartient
+à je ne sais quel consulat.</p>
+
+<p>Nous sommes entrés à l’Alcazaba, la vieille ville
+entourée de murs crénelés. On y trouve sur une
+place le palais, nullement superbe, du gouverneur.
+On y visite la prison : des prisonniers
+passaient leur tête par un trou rond et nous regardaient
+d’un air sombre ; ils tendaient vers
+nous des mains avides. Dans un cachot noir, on
+percevait un grouillement singulier. Il y avait
+une cellule spéciale pour les juifs. Sur la place,
+des enfants, en djellaba de couleur vive, nous
+poursuivirent en nous demandant un sou.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Le soir, notre guide était venu nous chercher
+à l’hôtel. Nous traversâmes le Socco obscur et
+maintenant désert, et nous gagnâmes la grande
+rue. On y trouvait, de loin en loin, une échoppe
+éclairée ou quelque boutique de juif dans laquelle
+brillait une lampe. C’était un travail de
+marcher ; on ne pouvait, dans la nuit, éviter
+tous les trous que forment les pavés enfoncés ;
+il fallait avancer avec précaution. Nous parvînmes
+à la place aux deux cafés ; elle était éclairée, et
+des caftans, des burnous, des gandourah s’y promenaient.
+Notre guide nous fit prendre à main
+gauche un passage étroit, et nous commençâmes
+à errer à travers l’enchevêtrement des ruelles
+étouffantes et resserrées comme des couloirs.
+Nous visitâmes d’abord un café espagnol où deux
+danseuses en robes pailletées et un homme à
+veste andalouse tambourinaient du talon sur le
+parquet ; puis une musique arabe nous attira au
+fond d’une maison basse ; là, dans une salle
+tapissée de nattes, des matelots regardaient une
+famille juive sur l’estrade. Mais le plus bel endroit
+se trouvait justement sur la place. On
+poussait une porte très lourde et l’on se trouvait
+dans une sorte de cour, peinturlurée en bleu
+foncé, entourée d’une voûte carrée où les Maures,
+assis sur des escabeaux, buvaient du café ou de
+l’aguardiente en fumant.</p>
+
+<p>Là aussi, il y avait une estrade sur laquelle
+quatre ou cinq femmes assises, frappant des
+tambours arabes et touchant un instrument à deux
+cordes, accompagnaient une grosse juive qui
+chantait sur un ton très élevé une mélopée monotone.
+Comme elle forçait sa voix, on voyait les
+veines de son cou se gonfler ; elle suait à grosses
+gouttes et elle s’arrêtait, de temps en temps, pour
+boire un verre d’eau. Notre guide nous avoua
+que ce qu’elle chantait là, c’était une complainte
+sur le meurtre par les Français d’un marabout de
+Casablanca : les Maures écoutaient. Quand elle
+eut tout à fait fini, elle retourna s’asseoir à côté
+des autres et alluma une cigarette.</p>
+
+<p>A Tanger, on a l’impression constante d’une
+sourde hostilité de l’indigène ; il demeure indéchiffrable,
+il ne témoigne pas sa haine. On la sent
+cependant continue, dissimulée, mais toujours
+présente. Et l’on éprouve un malaise d’être là par
+la force, de s’imposer à cette race, de n’être pas
+accepté par elle. On soupçonne chaque propos et
+chaque geste ; on n’est jamais en confiance, on
+est chez l’ennemi. On sent qu’il faut se tenir sur
+ses gardes, il flotte une atmosphère de menace
+latente ; on se maintient par la crainte, on a le
+sentiment que si l’on faiblissait un peu, une force
+sauvage remonterait à la surface de cette race
+dominée et vous emporterait. Vingt fois par jour,
+on entend le canon du stationnaire qui se trouve
+toujours dans les eaux de Tanger : il multiplie
+les saluts, les politesses. Il faut qu’on n’oublie
+pas qu’il est là. Et alors une nouvelle conscience
+s’éveille en vous ; en même temps que vous êtes
+touché, séduit par la poésie de la vie arabe, devant
+l’impossibilité de pénétrer ces cœurs étrangers,
+vous sentez naître en vous une conscience
+européenne. Tout en vous répétant qu’il est injuste,
+qu’il est odieux de venir opprimer chez eux
+des gens qui ne vous demandent rien, vous vous
+sentez de la race forte, de la race dominatrice,
+ennemie de l’autre et voulant la réduire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je me suis promené dans Tanger en admirant
+le courage et la volonté des colons. Depuis ces
+dernières années, beaucoup de Français sont
+venus, et sur la plage, devant la mer, ils ont
+construit déjà une rangée de maisons européennes ;
+on voit là des magasins, des entrepôts
+bourrés de marchandises. Les Espagnols étaient
+établis sur cette terre depuis des siècles ; Tanger
+comprend tout un quartier espagnol, un quartier
+étouffé, compliqué et très joli, aux maisons
+bleues dans lesquelles, par les portes entr’ouvertes,
+on aperçoit de frais patios ; le Maure de
+Tanger parlait espagnol, maintenant il baragouine
+tant bien que mal le français. Et encore
+que la poste et le consulat allemand soient fort
+somptueux, c’est le Français, cependant, qui est
+considéré ici par l’Arabe comme l’étranger à
+craindre, comme le maître puissant.</p>
+
+<p>J’ai loué un cheval et je suis allé galoper un
+peu devant la mer, sur le sable que le flot venait
+mouiller. Il faisait une bise aigre. Le ciel était
+d’un bleu froid. Dans la baie, deux cuirassés se
+tenaient immobiles ; un steamer était à l’ancre.
+Des files de petits ânes, chargés de ballots, se
+hâtaient sur la plage, poussés par des Arabes aux
+jambes nues vers les montagnes qu’on voyait
+là-bas. J’éprouvais un singulier plaisir à me
+trouver seul sur cette plage d’Afrique lointaine
+et barbare encore, et je devinais la joie du colon
+qui mène avec énergie sa vie aventureuse parmi
+l’inimitié de l’Espagnol et du Marocain.</p>
+
+<p>Pour le simple passant, cette existence-là offre
+quelque chose d’attirant. D’ailleurs Tanger, si
+peu européenne, étonne et séduit. Le marché du
+Socco, les ruelles fraîches, et la foule colorée
+qui se presse dans la Grande-Rue, les cavaliers
+maures, les petits ânes, les femmes voilées, et les
+vieux Arabes qui veulent toujours vous vendre
+quelque chose, ce long fusil damasquiné, ce poignard,
+ou cette poire à kif, et Abdeslam, notre
+petit guide qui, plein de vanité, éloigne les importuns,
+et le vieux clown soudanais qui fait le
+fou, tout est nouveau, tout est frappant… Le
+voyageur, qui n’a fait que toucher la terre
+d’Afrique, et repart sur le petit vapeur de
+Gibraltar, croit, en payant son passage à un
+vieux Turc très horrible, à lunettes noires, que,
+comme dans les Mille et une Nuits, ce vilain
+récolteur de douros, se transformera tout à
+l’heure en belette ou en singe… Il emporte des
+provisions de rêve, il va maintenant désirer
+l’Orient.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">GIBRALTAR</h2>
+
+
+<p>Quand l’<i>Admiral</i>, filant sur Tanger, passa devant
+Gibraltar, c’était l’heure du déjeuner. Nous
+étions à table. Quelqu’un dit : Gibraltar ! La salle
+à manger fut vide aussitôt ; sur le spardeck, tout
+le monde, maintenant, regardait avec attention
+cet extraordinaire rocher. Théophile Gautier l’a
+comparé à un Sphinx, il nous fut impossible de
+deviner pour quelle raison. La forme de Gibraltar,
+en effet, ne rappelle rien. Elle est bizarre et
+saugrenue. C’est un morceau de pierre tombé
+d’une montagne, montagne qui s’est évanouie, et
+il reste là, ni rond, ni cubique, avec une pointe
+dressée vers le ciel et des versants d’une inégalité
+gênante. Ce n’est pas une pyramide, ce n’est
+point un cône, c’est un caillou absurde, mal
+cassé, informe et incomplet, qui se dresse tout à
+coup au milieu de la mer et saisit le voyageur
+d’étonnement. Il effraie, on le sent miné, travaillé
+pour le mal. On dirait même qu’il est
+blindé : de la mer, on aperçoit de larges surfaces
+en pente, nues, et qui brillent comme si elles
+étaient pavées d’acier.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>… Sur le petit vapeur qui traverse la mer de
+Tanger à Gibraltar, assis sur un coffre au milieu
+d’Anglais, d’Andalous et d’Arabes, nous
+repassions notre espagnol. En regardant la Méditerranée
+et, tour à tour, la côte d’Afrique et la
+côte d’Europe, nous nous répétions les phrases
+de notre manuel de conversation. Et c’est dans le
+port de Gibraltar, en effet, dans la barque qui
+nous menait à quai, que nous devions entendre
+pour la première fois ce très superbe : <i lang="es" xml:lang="es">Hombres
+Caballeros !</i> Le patron parlait à ses rameurs…
+Mais nous débarquâmes, et l’on nous mena aussitôt
+à un policeman qui, orné de son casque en
+cuir bouilli, paraissait aussi flegmatique sous
+ce soleil du Sud, tout au bout de l’Espagne, que
+s’il eût fait les cent pas à London, dans le Strand.
+Il nous regarda, nous demanda qui nous étions,
+puis nous délivra un ticket qui nous permettait
+d’entrer dans la ville. Alors nous passâmes une
+porte de forteresse, franchîmes un double rempart
+et nous nous trouvâmes à l’intérieur de la
+cité.</p>
+
+<p>Je ressentis une sorte d’écœurement en voyant
+une rue anglaise, à la chaussée macadamisée, une
+ligne monotone de petites maisons de briques, et
+des fenêtres à guillotine. Il y a deux heures,
+nous étions à Tanger ! Il me paraissait tout à fait
+extraordinaire de nous promener maintenant en
+Angleterre.</p>
+
+<p>On nous conduisit à l’hôtel, où nous remîmes
+le ticket que le policeman nous avait donné. Mesure
+d’ordre… Dans cet hôtel : chambres anglaises
+et lits espagnols. D’ailleurs, nous ne fîmes que
+poser nos sacs, et nous ressortîmes. Il faisait
+chaud à Gibraltar, on ne sentait plus la bise aigre
+de Tanger, ni l’air frais. On étouffait. La rue,
+droite, était morne, plongée dans une torpeur
+sans charme. Je revoyais d’un air désolé les innombrables
+« <span lang="en" xml:lang="en">Tobbacconist</span> », les bars, les boutiques
+correctes, aux larges vitrines, de toute cité
+anglaise. Pour nous, qui venions d’en face, tout
+ici suait l’ennui, l’ordre, la monotonie de la vie.
+Les gens bâillaient sur leurs portes, en regardant
+d’une prunelle éteinte dans la rue où il n’arrive
+rien. De temps en temps, deux vestes rouges, le
+calo sur le coin de l’oreille, la badine sous le
+bras, passaient, minces, raides et le pas mécanique.
+Une bicyclette sonnait, glissant sur le macadam.
+Ah ! Tanger ! les ruelles étranglées, le sol
+mal pavé, la foule bavarde, les échoppes arabes,
+les ânes et les cavaliers ! Que c’était donc propre
+ici ! Que c’était donc respectable ici !… Ah ! la
+chère, la belle crasse de là-bas !… Oh ! la bonne,
+la brave, la délicieuse pouillerie d’en face !</p>
+
+<p>Et, en suivant cette rue de Gibraltar, toute la
+mélancolie anglo-saxonne, toute la platitude et la
+laideur britannique me donnaient mal à la tête.
+Il y a deux heures, j’étais encore dans le pays de
+la paresse divine, de la poésie et des contes, de
+ceux qui aiment la volupté du monde et de la vie,
+maintenant, et comme par un coup de baguette
+magique, j’avais été transporté sur une terre de
+régularité, de fastidieux travail, de faits exacts,
+où régnait par-dessus tout le besoin de comprimer
+la vie et d’étouffer la beauté.</p>
+
+<p>Nous franchîmes les doubles remparts par une
+porte de la cité opposée à celle qui nous avait vu
+entrer, passâmes devant des canons et nous trouvâmes
+dehors… Là, c’était un jardin poussiéreux
+où l’on avait mis de faux rochers et des statues
+de généraux, mais tout de même, à cause de la
+flore méridionale, de la chaleur, de la sécheresse,
+on n’avait pas pu le rendre tout à fait anglais.
+Ce jardin s’élevait par échelons sur la colline.
+Nous le traversâmes, puis nous avançâmes un
+peu sur la route, d’où l’on découvrait la mer.
+Mais une grande impression d’aridité nous fatiguait.
+Nous redescendîmes, passant entre des
+cottages : sur des plaques de cuivre nettes, on
+lisait des noms anglais.</p>
+
+<p>Une grande construction en bois nous arrêta,
+tandis que nous reprenions le chemin de la ville.
+C’était une sorte de music-hall ou de salle de bal
+pour soldats, un escalier menait aux étages supérieurs
+où se trouvaient des loges d’officiers ;
+un écriteau l’indiquait. A cette heure de la
+journée, la salle était vide. Nous pûmes cependant
+boire un verre d’ale au bar. On nous y
+rendit de la monnaie anglaise : alors nous eûmes
+dans nos poches, avec des douros espagnols, des
+écus français et des hassani marocains, des schillings
+de la Grande-Bretagne : nous pouvions
+faire du commerce avec quatre pays.</p>
+
+<p>Nous continuâmes notre promenade. Près de là
+s’élevaient de vastes arsenaux, une armée d’ouvriers
+en sortaient. Puis nous rentrâmes dans la
+ville.</p>
+
+<p>Ce à quoi nous ne fûmes pas insensibles à
+Gibraltar, c’est à la table de l’hôtel, elle était
+bonne, et, en outre, de toutes les bouteilles de
+Valdepeñas qui se débouchèrent pour nous en
+Andalousie, c’est sur le rocher de Gibraltar,
+certes, que nous bûmes la meilleure. Dans la
+soirée, je découvris pour quelques sous d’excellents
+havanes, et, de ce moment, je ne fis plus
+aucune difficulté de proclamer que, pour du
+moins ce qui regarde la bouche, le ventre et
+l’estomac, les Anglais ont bien des qualités.
+Pourquoi faut-il donc que ces gens-là, dont les
+maisons sont aussi agréables, bâtissent de si
+tristes villes !</p>
+
+<p>Après le dîner, nous allâmes un peu dans la
+rue. De loin, nous apercevions une porte éclairée,
+nous entendions des flons-flons d’orchestre ; nous
+nous approchons : affiche de concert. Cela ne
+nous déplaisait pas, il nous semblait piquant,
+si près encore de nos soirées dans les cafés
+dansants arabes de Tanger, de voir un spectacle
+anglais. Nous nous disposions donc à franchir le
+seuil, quand un grand diable de sergent à cheveux
+carotte nous repoussa : « <i lang="en" xml:lang="en">Military Only</i> »,
+dit-il, et il se croisa les bras, solide. C’était là
+encore un music-hall pour militaires, et les
+vestes rouges seules y pouvaient entrer. Est-ce
+donc un spectacle si horrible, quand ils s’amusent,
+qu’il ne soit pas permis au civil ? Ou craint-on
+des rixes entre ouvriers et soldats, entre Anglais
+et Espagnols ? Ou redoute-t-on qu’un espion,
+ayant enivré un militaire, lui arrache les secrets
+de la défense de Gibraltar ? Ces troupiers,
+condamnés à ne s’amuser qu’entre eux, et soigneusement
+dérobés au public, cela me parut
+une singulière conception britannique… Nous
+dûmes nous rabattre sur une sorte de casino
+espagnol où l’on donnait des zarzuelas qui ne
+nous parurent pas très drôles.</p>
+
+<p>Nous quittâmes Gibraltar le lendemain matin.</p>
+
+<p>Le rocher est relié à la terre par un petit isthme
+sur lequel il serait facile d’établir une ligne
+de chemin de fer. Mais les Anglais ne désirent
+point créer une communication qui pourrait devenir
+dangereuse : sans rail, ils jugent leur isolement
+plus sûr. Donc, pour passer en Espagne,
+à quoi Gibraltar tient par une langue de terre, il
+convient de s’embarquer. Un bac fait le service
+entre Gibraltar et Algésiras, où aboutissent les
+Chemins Andalous.</p>
+
+<p>Nous voguions donc, de bon matin, sur la Méditerranée,
+savourant la délicatesse de l’eau, du
+ciel, des couleurs, et, là-bas, les laiteuses montagnes
+d’Afrique. Il y avait à bord, avec nous,
+une petite troupe d’enfants guidés par deux clergymen.
+Ces clergymen, sous ce ciel, sur cette
+mer où passait la brise voluptueuse de l’Andalousie,
+ces deux hommes raides et noirs au milieu
+de ce grand paysage bleu, cela semblait un
+paradoxe tout à fait bizarre. Et, tandis que le bac
+filait sur Algésiras, nous ne pouvions nous tenir
+d’admirer en nous-même la force, la ténacité, la
+personnalité de cette race anglaise, qui, ayant
+fondu là, sur ce rocher d’Espagne, y a enfoncé
+ses griffes, s’y est attachée, et, sur une terre où
+tout était contraire à sa propre nature, devait
+dissoudre celle-ci ou la corrompre, s’est maintenue
+pure, s’est conservée intacte, et loin d’être
+modelée par elle, l’a modelée. Modelée à ce point
+que Gibraltar, dans le Sud, en Méditerranée, en
+plein pays maure, semble seulement un rocher
+détaché de la Grande-Bretagne, qui, ayant flotté
+sur les mers, se serait arrêté là. Nous étions
+étonnés par cette force de rester toujours identique
+à soi-même, par cette dureté, par cette
+immalléabilité, et, bien que toutes choses ici se
+témoignassent admirablement opposées au caractère,
+à la conception de la vie, à l’idéal anglais,
+au moment où le bac allait aborder à Algésiras,
+dont notre cœur approuvait déjà le joli groupement
+de maisons blanches, nous nous retournâmes
+pour saluer avec respect le rocher des
+vestes rouges.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">VOYAGE EN ANDALOUSIE</h2>
+
+
+
+
+<h3>RONDA, MALAGA, GRENADE</h3>
+
+
+<p>Quand nous projetions notre tour d’Andalousie,
+nous avions prévu Malaga, Grenade, Cordoue,
+Séville et Cadix. Mais à Tanger, une accueillante
+Anglaise de Gibraltar, chez laquelle notre petit
+guide maure nous avait conduits, célébra si fort
+la ville de Ronda, que nous décidâmes d’y coucher
+en allant à Malaga. Glorifiée soit-elle cette
+personne de noble goût, et que les étrangers
+honorent sa maison ! Car Ronda est une des plus
+belles parmi les beautés de l’Andalousie. Il est
+juste de dire qu’en Espagne le lieu est célèbre : il
+a donné naissance à des maîtres ès tauromachie.</p>
+
+<p>En descendant à Algésiras du bac de Gibraltar,
+nous étions montés dans le train de Bobadilla. La
+matinée était charmante. Nous partîmes à petite
+allure, et ce fut une promenade sans hâte, une
+flânerie à travers de beaux paysages ; un ciel
+d’azur uni était tendu sur les montagnes, pas la
+moindre brume n’obscurcissait l’air, les choses
+s’offraient dans leur beauté, nues, sans un secret,
+sûres de la perfection. Accoudés aux portières,
+nous contemplions le rude, le fort et magnifique
+pays qui se déroulait sous nos yeux ; un air frais
+circulait dans le wagon ; nous étions heureux.
+De temps en temps, arrêt : on avait atteint une
+station ; on restait dix minutes, un quart d’heure,
+nonchalamment, comme des gens qui ne sont pas
+pressés, qui se disent : « bah ! nous avons bien le
+temps… » Et, en effet, les voyageurs avaient tout
+le temps d’examiner la petite gare paisible, le
+quai bordé d’arbres verts, le carabinier, son bicorne
+de cuir, la bretelle jaune de sa carabine,
+un paysan rasé, en petite veste avec un grand
+chapeau noir. Enfin, l’on entendait une cloche,
+la locomotive sifflait, elle toussait, elle crachait,
+il se propageait entre les wagons un vacarme
+effrayant de chaînes, on sentait deux ou trois
+secousses : tiens ! on était reparti !</p>
+
+<p>D’abord, nous avions aperçu dans le lointain de
+belles montagnes rousses, ardentes, se détachant
+vivement sur le ciel. Nous nous en étions peu à
+peu rapprochés et, maintenant, la ligne du chemin
+de fer s’élevait ; tantôt nous passions un rio
+sur un pont hardi, tantôt nous roulions à flanc de
+mont, entre une muraille de roc puissante et le
+lit profond d’un torrent. Puis nous nous engagions
+dans un défilé, nous franchissions un tunnel
+et, tout à coup, la montagne s’ouvrant, nous apercevions,
+très loin au-dessous de nous, d’immenses
+plaines engourdies sous la caresse du soleil.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Ronda.</p>
+
+<p>C’est une calme petite ville aux maisons éblouissantes.
+Dans la voiture qui nous menait à l’hôtel
+nous remarquions, en suivant les rues, sur les
+murs blancs des maisons, des manières de bow-window
+d’une forme gracieuse. Ces fenêtres-là,
+fort répandues à Ronda, mais point ailleurs, et
+dont je n’ai pu savoir avec certitude le nom espagnol,
+ajoutent du charme, une rustique élégance
+aux habitations villageoises de l’endroit.</p>
+
+<p>Le patron de l’hôtel nous dit, après le déjeuner,
+qu’aujourd’hui c’était jour de feria, mais point de
+courses de taureaux, « à cause du Rif »<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.
+Privée des courses, cette feria était modeste. Nous
+ne nous y attardâmes point, et nous allâmes sans
+délai aux jardins de l’Alameda<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> La guerre du Maroc.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Alameda</i>, c’est, en Andalousie, le nom des promenades
+bordées d’arbres à l’intérieur des villes. A peu près :
+le <i>cours</i>.</p>
+</div>
+<p>Il y a là une terrasse d’où l’on découvre le
+plus formidable paysage, une terrasse à pic, sur
+une plaine immense. Mais « plaine » est impropre,
+c’est un terrain bosselé, accidenté, qui
+s’étend indéfiniment jusqu’à l’horizon, un océan
+terrestre. Très loin, une chaîne bleue et vaporeuse
+s’oppose au ciel implacable. Un peu plus
+proches, de rudes montagnes cuivrées… Dans la
+vaste vallée, on dirait que sont étendus des tapis
+de rouille et d’or ; des maisons, un bois semblent
+des jouets qu’un petit enfant a oubliés là ; une
+mince rivière coule parmi la plaine, capricieusement
+elle rejoint un moulin. On voit les rubans
+des routes qui contournent les collines et descendent
+les vallons. Et la paix, une paix grandiose
+enveloppe tout…</p>
+
+<p>Nous désirâmes nous rapprocher de la plaine.
+Nous franchîmes un pont qui enjambe une profonde
+crevasse. Au fond, la gorge est parsemée
+de blocs énormes, et c’est sur de géantes colonnes
+de granit, pareilles à des piliers babyloniens, que
+Ronda, toute blanche, s’élève. Il semble qu’on y
+soit plus près du soleil, tant son éclat est fort ;
+ces murs rayonnants vous aveuglent. Nous nous
+sommes étendus sur un plateau situé un peu au-dessous
+de la ville, mais dominant la vallée, et
+nous sommes restés là des heures, au milieu de
+la force de la montagne, dans l’atmosphère farouche
+et pure, contemplant les pics bleus des
+sierras. Très loin, suivant lentement une route,
+des caravanes d’ânes chargés de grains descendaient
+au moulin. Nous admirâmes dans la ville
+leurs harnais, des harnais rouges et jaunes, et
+beaux comme des cris.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Bobadilla, qui porte le nom du petit roi Boabdil,
+est un embranchement du chemin de fer Andalou.
+Nous y stationnâmes quelques quarts
+d’heure quand nous repartîmes sur Malaga. Le
+long des quais, il y avait foule, plusieurs trains
+étaient arrêtés sur les voies. Un petit porc noir
+qui, le groin fureteur, cherchait sa nourriture
+entre les wagons, nous y amusa un moment. Je
+ne pus savoir si c’était un voyageur qui changeait
+de train, ou bien un habitant de Bobadilla.</p>
+
+<p>Les abords de Malaga sont délicieux. C’est
+d’une fertilité de paradis terrestre. Partout de
+riches « huertas » abondantes et plantureuses.
+Tout verdoie, de ce vert clair, oriental, des
+feuilles nourries de chaud soleil : un délassement.
+Aux stations, des enfants vous proposent — <span lang="es" xml:lang="es">Señorito !
+Señorito !</span> — des corbeilles de fruits
+et de grands verres d’eau. Un aveugle, conduit
+par une petite fille, de portière en portière, demande
+l’aumône.</p>
+
+<p>A Malaga, nous trouvâmes une poussière grise
+comme celle de Marseille et une animation charmante.
+La ville est moderne et sans grand caractère.
+Quelque chose de Niçois, de la douceur, de
+la fadeur, de la mollesse. C’est une cité du Midi,
+prospère, avec beaucoup de cafés. Mais les filles
+y ont de beaux yeux, un teint velouté, des dents
+admirables, et les soldats semblaient recherchés.
+Là encore, point de courses de taureaux, à cause
+du Rif, mais nous vîmes un concert populaire — dans
+une salle peinte en bleu, autour de tables
+supportant des « alcarazas » rouges, des grands
+feutres et des gueules rasées — où nous entendîmes
+chanter d’admirables <span lang="es" xml:lang="es">malagueñas</span>, le chanteur
+assis sur une chaise, près du guitariste, et
+dévidant, immobile, tous ses couplets, tandis
+que l’autre l’accompagne sur un rythme bizarre,
+en tapant sur la caisse de sa guitare autant qu’en
+en pinçant les cordes.</p>
+
+<p>Et dans les rues un châle noir sur une jupe
+rose ! Une fleur piquée dans une chevelure !…</p>
+
+<p>A Malaga, nous passâmes des heures bien
+douces dans un bois d’eucalyptus au milieu d’un
+paysage de lumière, parmi la gloire des montagnes
+et de la mer.</p>
+
+<p>Mais nous assistâmes aussi à un embarquement
+de troupes pour le Maroc et, malgré le
+soleil radieux, malgré le ciel pur d’Andalousie,
+ce n’était pas gai. On voyait la belle et rude montagne
+qui domine la ville, et qui supporte encore
+les ruines ardentes de l’Alcazaba, on apercevait
+dans l’azur les frondaisons des jardins de l’Alameda ;
+ce matin-là était éclatant. Mais il y avait
+deux files de soldats alignés sur le quai, en face
+d’un vapeur.</p>
+
+<p>« Le départ a eu lieu avec l’enthousiasme habituel »,
+lisait-on chaque jour alors dans les journaux
+espagnols. Enthousiasme peu expansif.
+Nous n’entendîmes pas un seul cri. Les malaguegnes
+au grand feutre plat, à la figure sombre
+et mal rasée, qui étaient montés sur des piles de
+planches afin de mieux voir, éprouvaient une
+sorte d’enthousiasme qui les rendait muets et
+immobiles. Ils suivaient des yeux les petits soldats,
+lesquels, l’exécution de l’hymne national
+terminée, avaient fait un à-gauche, et montaient
+à bord, avec beaucoup d’ordre.</p>
+
+<p>Les petits soldats, dans leur uniforme de flanelle
+blanche à rayures, avec leur calo rouge et noir,
+ne posaient pas du tout aux héros. Ils ne mettaient
+pas le poing sur la hanche. Ils étaient
+très simples, quotidiens et gentils. On sentait
+bien du reste qu’ils étaient fort émus. Et les
+hommes de Malaga les regardaient monter, un à
+un, sur le transport, et ils songeaient à chacun
+d’eux : « Encore un… » Et ils songeaient à chacun
+d’eux : « Reviendra-t-il, celui-là ? »… Et ils
+avaient la vision des montagnes mystérieuses du
+Maroc où les petits soldats s’enfonceraient bientôt…
+Et ils songeaient : « Est-ce celui-là qui sera
+frappé ? Est-ce celui qui le suit ?… » Mais ces
+réflexions ne se disaient point, la foule était
+secrète, et sous ce grand ciel lumineux et pur,
+cela était poignant… Les petits soldats montaient
+toujours, un à un, par la passerelle, et on les
+voyait maintenant en haut, serrés sur le pont du
+vapeur qui allait les emporter.</p>
+
+<p>Nous traversâmes la place, et nous gagnâmes
+un hangar qui se trouvait en face de la « <span lang="es" xml:lang="es">Ciudad
+de Cadiz</span> », et sous lequel l’état-major et les autorités
+s’étaient installés, parmi des fûts de malaga
+et des boîtes de raisins secs. On avait porté là
+un fauteuil, des rockings, quelques chaises. Un
+gros général, habillé de khaki et ceinturé d’un
+ruban couleur de framboise, assis dans le fauteuil,
+présidant la cérémonie de l’embarquement, causait
+avec un colonel et un vice-amiral, en caressant
+la pomme d’or de sa petite canne de commandement.
+Il était sérieux, digne et important.
+Le colonel aussi était important. Et l’alcade aussi.
+Quand la troupe fut embarquée, un valet de pied
+fit signe à un landau qui s’approcha du hangar.
+L’alcade salua gravement, puis il monta dans la
+voiture. Le général resta dans son fauteuil, le
+vice-amiral dans son rocking, et les officiers sur
+les chaises. Ils parlaient d’un air profond et
+faisaient des gestes nobles. Quelques curieux les
+considéraient avec attention, comme des personnages
+de théâtre, en guettant tous leurs mouvements.</p>
+
+<p>Mais là-haut, sur le bateau dont la cheminée
+fumait, les petits soldats, accoudés aux bastingages,
+regardaient la ville et les montagnes,
+regardaient leur Espagne. Et d’en bas, une foule
+muette regardait les petits soldats…</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Pour aller à Grenade, nous repassâmes par Bobadilla,
+à l’heure du déjeuner. Le train, malheureusement,
+ne nous laissait pas le temps de nous
+y asseoir. Nous achetâmes rapidement au buffet
+une sorte de saucisse froide à la tomate et au
+piment et de ce pain espagnol qui a un arrière-goût
+de terre et de roquefort, et nous nous régalâmes
+dans notre wagon. A une petite station
+nous trouvâmes des grenades, elles étaient vertes,
+elles n’étaient pas à point, l’on aurait dit des
+pommes : n’importe, c’était des grenades pour
+nous, c’était des grenades !</p>
+
+<p>Dans notre compartiment, un gras Andalou
+chantonnait, étendait ses jambes, soupirait. Il eût
+bien fait la conversation, mais notre vocabulaire
+était un peu restreint, vraiment, pour pouvoir
+l’intéresser. A le regarder, un Parisien l’eût jugé
+sans-gêne, car la politesse parisienne comprend
+mal celle du Midi, qui comporte elle-même bien
+des variétés. Moi qui sortais de la courtoisie napolitaine,
+grimacière et démonstrative, j’étais
+enchanté du savoir-vivre andalou, plus réservé
+de beaucoup et d’une élégance réelle. Jamais un
+Espagnol, par exemple, ne mangera quoi que ce
+soit en public sans en avoir offert d’abord aux
+inconnus présents. Il est assez libre, c’est vrai,
+mais il vous laisse libre aussi ; il ne vous accable
+pas de prévenances à la napolitaine ; il garde vis-à-vis
+de vous sa noble attitude indifférente,
+cependant ayez besoin qu’il vous oblige, qu’il
+vous renseigne, posez une question, ce sera
+aussitôt le plus complaisant homme du monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La gare de Grenade est située dans un quartier
+ingrat, et, pendant dix minutes, l’on ne soupçonne
+absolument rien de ce qu’on va voir. On traverse
+une cité banale. Cependant la voiture a tourné,
+elle monte au pas une petite rue, et, tout à coup,
+métamorphose ! Sans qu’on s’y soit attendu, on
+est entré dans un parc, et l’on va maintenant au
+galop sous une voûte de verdure, parmi des
+grands arbres qui montent jusqu’au ciel, et à la
+fraîche musique de cent ruisseaux coulant sous
+le feuillage. Nous sortons de ce bois, rempli de
+mystère et de poésie, nous sommes sur un sommet,
+et les chevaux s’arrêtent devant une petite
+maison. C’est la pension, qui est charmante, avec
+son joli dallage de couleur, ses arcades arabes,
+ses murs couverts d’azulejos, son jardin et ses
+jets d’eau. Et, comme dans le parc que nous avons
+traversé à l’instant, il monte dans la maison, par
+les fenêtres ouvertes, un bruit délicieux d’eaux
+courantes.</p>
+
+<p>Nous étions sur le plateau de l’Alhambra, nous
+l’ignorions encore… On nous dit qu’on ne servirait
+le dîner que dans une heure. Nous sortîmes,
+et le hasard nous conduisit à la terrasse, qui, au
+pied de l’Alcazaba, l’antique forteresse des rois
+maures, domine une partie de la ville. Nous
+nous assîmes sur le parapet et nous nous absorbâmes
+dans la contemplation, au crépuscule, des
+vieilles maisons blanches aux toits roux, des
+paisibles cours intérieures, des églises à tours
+carrées qui portent un petit chapeau. De la ville,
+les bruits touchants du soir montaient jusqu’à
+nous. Sur une plate-forme, un blanc monastère
+reposait, tranquille, un petit bouquet d’arbres à
+côté de lui. Des ruelles serpentaient. Les montagnes,
+derrière la ville, se superposaient, de
+plus en plus lointaines, de plus en plus vaporeuses.
+Et tout cela était plein de charme et de
+grandeur. Mais c’est dans la nuit, quand, après
+le dîner, nous revînmes à cette place, que Grenade
+nous apparut d’une enivrante beauté. La
+terrasse de l’Alhambra est située à une bonne
+hauteur : on est assez près de la cité pour en distinguer
+les détails, assez loin pour en être détaché.
+La nuit, ce champ de lumières, à la fois
+distant et prochain, toutes ces fenêtres où brillent
+des étoiles, cette vie qu’on devine sans la voir,
+derrière ces murailles, cette existence cachée,
+mais certaine, vous remplissent d’émotion et
+d’amour. Une rue muette se presse entre deux
+lignes de toits plus noirs que le ciel, ici un patio
+s’est éclairé, ses murs pâles, comme si la lune
+les avait caressés, se sont illuminés, là le rayonnement
+d’un réverbère a dessiné une ombre qui
+passait. On contemple la ville parée dans la nuit
+de tous ses petits points d’or, et l’on songe aux
+sentiments, aux joies, aux douleurs, à tous les
+moments de l’âme humaine qui veillent là dans
+le silence et l’ombre, et l’on est remué jusqu’au
+fond. Là, à nos pieds, dans cette antique Grenade :
+les gestes éternels que les morts ont faits,
+les gestes que feront ceux qui ne sont pas encore
+vivants, alors qu’à notre tour nous serons morts…</p>
+
+<p>Un petit jeune homme s’approcha de nous et
+nous proposa de nous montrer des danses. Nous
+descendîmes avec lui vers les rues. Il parlait un
+français dont il était injustement fier. Je me rappelle
+que les deux mots « <span lang="es" xml:lang="es">gran capitan</span> » revenaient
+constamment sur ses lèvres, et j’en suis
+encore à me demander si c’est qu’il désirait désigner
+une rue, le héros d’une anecdote ou
+s’enorgueillir d’un fait d’armes national. Toujours
+est-il qu’il parlait, et il ne nous cacha point
+qu’il parlait aussi facilement l’allemand et l’anglais.
+Il nous conduisit dans un cabaret désert
+où quelques malheureuses femmes et un homme
+en bras de chemise exécutèrent pour notre
+plaisir un tango assez essoufflant : ils burent de
+bon cœur les rafraîchissements que nous leur
+offrîmes. L’endroit avait du caractère, cependant
+il ne nous satisfit qu’à moitié, nous eussions
+préféré sans doute que ce ne fût pas exprès pour
+nous que l’on dansât. Nous demandâmes à notre
+guide de nous conduire ailleurs, mais soit que
+Grenade fût mal pourvue, soit que le garçon fût
+peu au courant, nous ne pûmes en tirer autre
+chose que l’offre d’aller chez des gitanes.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Le lendemain, nous nous réveillâmes au bruit
+des fontaines dans notre chambre décorée à
+l’arabe. Nous prîmes du café dans le jardin de
+la pension, où il y avait une chose plus charmante
+encore que les autres. Dans le mur du jardin, on
+avait pratiqué une fenêtre. Et cette fenêtre,
+grillée avec art, donnait sur le beau parc que
+nous avions traversé hier, ce qui fait qu’en l’ouvrant
+on prenait, du jardin clair où l’on se reposait,
+vue sur les profondeurs ombreuses du
+bois, et la grille, qui ne permettait de passer
+qu’aux regards, rendait chères, plus chères et
+désirables, ces retraites si voisines : du jardin
+clos on s’échappait en rêve dans la forêt. Cette
+jolie idée arabe m’enchanta. Quel goût subtil de
+multiplier et d’aiguiser les désirs ! Celui de
+l’homme qui, passant dans le parc, voudrait être
+assis à la place de celui qui se trouve dans le
+jardin, celui de l’homme du jardin qui souhaite
+devenir le promeneur dans le parc. Ainsi, chacun
+dans un paradis, envie l’autre. Il n’est de paradis
+que sans fenêtre.</p>
+
+<p>Sur le plateau de l’Alhambra et contigu à ce
+palais arabe, s’élève le palais espagnol que
+Charles-Quint y fit élever, mais qui ne fut jamais
+achevé. Les murs, les colonnes extérieures, les
+ornements des fenêtres sont terminés. Seulement,
+les riches fenêtres n’ont pas de vitres, et cet imposant
+palais pas de toit. C’est toujours l’âme
+mauresque la reine de ces lieux, c’est elle qui
+erre encore dans ces bois et qu’on sent passer sur
+la brise légère qui agite les feuilles. Même ces
+lourdes pierres, même la majestueuse fontaine
+du parc et même la porte aux trois grenades
+n’ont pu l’écraser, et Charles-Quint, ici, bien
+qu’il se soit inscrit avec force, n’est pas resté le
+maître : il est toujours chez les Arabes.</p>
+
+<p>Une visite à l’Alhambra, c’est un rêve d’Orient,
+le rêve de cette fraîcheur dont on ne possède
+l’art délicieux que dans les régions brûlantes :
+au soleil le plus violent, l’ombre la plus forte.
+L’Alhambra n’est pas seulement un bijou de l’architecture,
+un exemple de ce qu’a pu produire
+l’art arabe dans son moment le plus parfait,
+c’est une leçon de volupté. Il ne suffit pas d’y
+admirer la légèreté et la délicatesse des portiques,
+la variété infinie et l’ingéniosité des motifs
+décoratifs, les couleurs des azulejos et la parfaite
+proportion des salles et des patios, autre chose
+ravit encore le visiteur délicat : c’est que ce palais
+était infiniment doux à habiter. Tout ici
+célèbre la gloire de l’eau courante et de la pénombre,
+les plus admirables biens des pays du
+soleil.</p>
+
+<p>Chez ceux qui ont élevé ces murs, on sent une
+entente admirable des satisfactions et du délassement
+des sens, et c’est là qu’on comprend le
+mieux que, dans la connaissance du bonheur, les
+Orientaux seront toujours, et de bien loin, nos
+maîtres… D’abord, on rencontre l’eau dans le patio
+des myrtes, où l’on voit sous le ciel un grand
+bassin entouré de marbre que bordent des myrtes
+verts. De ce bassin, à travers les salles et les patios,
+et sous les portiques, court un système complet
+de rigoles pratiquées dans le dallage, ce qui
+fait que le palais entier, quand les rois maures
+l’habitaient, était rempli de ruisseaux courants.
+En outre, dans toutes les cours : bassins et jets
+d’eau. Quel enivrement, couché sur un tapis
+épais, dans une ombre exquise, les yeux errant
+nonchalamment sur les murs d’or d’un éclat atténué,
+d’entendre la voix limpide de l’eau chanter
+sur les marbres de la salle ! Puis s’approcher de
+la fenêtre à double ogive délicate, et se voir dans
+le ciel et planant sur Grenade !…</p>
+
+<p>Car l’autre joie de l’Alhambra, c’est une situation
+divine. Chaque fenêtre encadre un tableau :
+de partout s’offre la ville et ses montagnes rousses.
+Une galerie extérieure longe une partie du palais
+d’où l’on a la plus belle vue, et à l’extrémité se
+trouve un petit pavillon qu’on appelle le « <span lang="es" xml:lang="es">tocador
+de la Reina</span> », ouvert de trois côtés sur le
+paysage. Là, au frais des zéphirs qui s’entrecroisent,
+on peut offrir à ses yeux un merveilleux
+régal. Cependant, un officier français du 2<sup>e</sup> régiment
+de ligne, garnisonnant à Grenade en 1823<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>,
+n’y trouvait pas son plaisir ; pour se distraire, en
+effet, il a inscrit son nom et son grade, et son régiment,
+sur une plaque de marbre du <span lang="es" xml:lang="es">tocador</span>, et
+cet ouvrage, accompli comme par un marbrier, — ces
+lettres profondes, nettes et d’un alignement
+militaire, — n’a pas dû lui coûter moins de plusieurs
+mois de travail. Sans doute un des plus
+beaux témoignages qu’on puisse trouver de l’ennui
+de la caserne !…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Expédition du duc d’Angoulême.</p>
+</div>
+<p>Mais il n’y a malheureusement pas que cet
+officier porte-drapeau pour dégrader l’Alhambra !
+On le restaure. Quand nous le visitâmes, des
+échafaudages étaient dressés, la cour des Lions
+était encombrée de maçons, un âne portant des
+sacs de plâtre déambulait sous le portique. Aussi
+l’antique palais des rois maures a-t-il en grande
+partie l’air d’un bâtiment neuf, de quelque copie
+en pâtisserie élevée hâtivement pour une Exposition.</p>
+
+<p>Et c’est ce qui fâche à Grenade. Comme tous
+les touristes du monde savent que « c’est la perle
+de l’Andalousie », des deux Amériques, et de
+Prusse, et d’Angleterre, et de France, ils accourent !
+Alors on fait quelque chose pour eux.
+On restaure… Et il y a aussi des boutiques pour
+touristes, des souvenirs, des cadres qui reproduisent
+une porte ou une fenêtre de l’Alhambra,
+et des photographes qui font « format album »
+en costume de maure et cimeterre à la main, tel
+gantier de la rue Montmartre, et son épouse la
+gantière en odalisque, tous deux dans le décor
+d’une salle de palais arabe. Ils sont exposés aux
+vitrines : il faut les voir !</p>
+
+<p>Le centre de la ville, Dieu merci ! ignore ces
+commerces spéciaux qui ne fleurissent que sur le
+plateau de l’Alhambra et dans les environs. Et
+c’est paisiblement qu’on peut visiter la cathédrale,
+et tout ce qui, à Grenade, est espagnol. Et
+cela mérite une visite. Si le plateau de l’Alhambra
+est aux Arabes, si l’âme arabe, du haut de
+l’Alcazaba, continue à dominer la ville, la ville
+basse est aux rois catholiques. Sur l’Alameda,
+la promenade que fréquentent les citadins, Isabelle,
+recevant Christophe Colomb, apparaît, et
+le tombeau de cette grande reine, qui a si bien
+agi pour l’Espagne, se trouve à la cathédrale.</p>
+
+<p>La cathédrale, laquelle fut le monument de la
+conquête de Grenade par les chrétiens, est magnifique
+à l’espagnole. Ici a battu le cœur de la
+race, et, si les siècles ont fait que maintenant le
+centre vivant de l’Espagne soit bien éloigné de
+Grenade, ce n’en est pas moins là qu’on peut
+trouver un des plus émouvants souvenirs du
+passé. Dans un souterrain, où l’on accède en
+descendant quelques marches, on voit derrière
+une grille, au milieu d’une chambre de pourpre
+et d’or éclairée par une lampe brûlant toujours,
+les cercueils d’Isabelle et de Ferdinand. Et dans
+la sacristie, derrière une grande vitrine, on vous
+montre la couronne, le sceptre, l’épée et l’étendard.
+La cathédrale de Grenade, avec ses marbres
+bruns et noirs de la Sierra Nevada, avec ses
+chapelles d’une noble et fastueuse surcharge, si
+pompeuse et si fière, est un des plus superbes
+monuments du catholicisme violent de l’Espagne.</p>
+
+<p>Nous allâmes ensuite à l’Albaycin. Il faut
+suivre, pour y parvenir, le rio Darro, rivière au
+cours capricieux que longent pittoresquement
+deux lignes de vieilles maisons. L’Albaycin, c’est
+le quartier des gitanes. Il est situé sur une colline
+qui fait face à celle de l’Alhambra ; au pied
+de cette colline stationne toujours un agent qui
+attend les étrangers, afin de les conduire parmi
+les gitanes et les protéger. Je pense bien que ce
+secours de la police n’est pas nécessaire et qu’on
+ne court aucun danger sur l’Albaycin. Malgré
+leur mine farouche, les gitanes m’ont eu l’air
+d’assez bonne composition. Mais pour un agent
+de Grenade, un petit pourboire qu’il ajoute à son
+traitement, c’est une fameuse fortune, aussi, dès
+que nous paraissons, il tient absolument à nous
+prendre sous sa garde et il ne nous lâche plus
+d’une semelle. Il a ceci d’excellent, qu’il écarte
+les mendiantes, les diseuses de bonne aventure,
+les marchandes de petits paniers vous harcelant
+de leurs « régal, régalito, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span> », et qui, sans
+lui, vous composeraient vite une escorte incommode.</p>
+
+<p>Les demeures des gitanes sont creusées dans
+le roc, ce qui fait que cet Albaycin est tout perforé
+comme une taupinière. Elles s’ouvrent au
+milieu des figuiers de Barbarie et des cactus qui
+pullulent en cet endroit. Parmi cette végétation,
+on découvre çà et là une petite ouverture peinte
+en blanc ; c’est la cheminée d’une habitation
+pratiquée plus bas. La façade, si l’on peut dire,
+de chacune de ces grottes artificielles est blanchie
+à la chaux, aussi cela n’apparaît-il point du tout,
+comme on pourrait bien s’y attendre, repoussant
+de saleté. Les gitanes vivent là tranquillement,
+soit à l’intérieur de leurs habitations, dont la
+porte est ouverte et où ils vous invitent instamment
+à entrer, soit devant, dans le sentier de la
+colline d’où l’on a une très belle vue sur l’Alhambra,
+sur Grenade et sur les montagnes de la
+Nevada. Un grand garçon, vêtu de velours noir,
+me demanda poliment un « cigarillo », puis il
+nous accompagna quelques instants avec cordialité.</p>
+
+<p>Dès que nous avions commencé à gravir le
+chemin de l’Albaycin, nous avions été signalés. A
+un carrefour, devant la grotte du <span lang="es" xml:lang="es">capitan</span>, plusieurs
+femmes costumées et un jeune homme
+attendaient notre passage pour nous proposer des
+danses. Il y avait là, entre autres, une admirable
+fille à la peau mate, aux yeux de diamant noir,
+souple, l’air sauvage et doux. Mais cet étalage de
+costumes, ces professionnels, toute cette organisation
+pour étrangers ne nous séduisait pas, et
+nous préférâmes faire danser plus loin au grand
+soleil, tandis que, se réjouissant, sa vieille sorcière
+de mère, son petit frère vert comme une
+olive, et ses voisines frappaient en cadence dans
+leurs mains, une gamine quelconque qui nous
+avait ri en passant.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Nous montâmes au Generalife le lendemain
+matin. Il avait plu toute la nuit. Le parc de
+l’Alhambra, qu’il nous fallait traverser, était
+détrempé. Mais quand nous sortîmes de son
+ombre, nous trouvâmes dans un ciel lavé un
+jeune soleil plein de gaieté. On suit une longue
+allée bordée de cyprès taillés, et puis l’on est
+introduit dans un délicieux jardin bourré de
+fleurs et où des jets d’eau, gracieux comme des
+cols de cygne, s’entrecroisent légèrement pour
+retomber dans une sorte de ruisseau central qui
+partage en deux le jardin. On longe les buissons
+fleuris sur un trottoir couvert, décoré d’ornementations
+arabes, et l’on gagne, au fond, une construction
+précédée d’un portique mauresque et
+dans laquelle plusieurs salles, qui ouvrent sur la
+vallée et sur la ville, sont parées de tableaux
+anciens représentant des souverains d’Espagne et
+des ancêtres de la marquise de Campotéjar,
+laquelle est maintenant la propriétaire du Generalife,
+jadis bâti par les rois maures pour leur
+servir de résidence d’été. Ce qui m’intéressa le
+plus dans ces salles, je crois bien que c’est un
+arbre généalogique de la famille de la marquise ;
+comme il remonte assez haut, il montre le mélange
+du sang maure et du sang espagnol, et
+comment les riches maures, demeurés sur la
+place et convertis, ont changé leur nom arabe
+pour un nom chrétien, se sont unis aux Espagnols,
+et leur ont donné de leur âme africaine.</p>
+
+<p>De charmants jardins en terrasse, domaine
+autrefois des plus blanches sultanes, montent
+jusqu’à un mirador d’où l’on peut découvrir un
+vaste paysage. Mais nous ne nous jugions pas
+encore assez haut. Nous sortîmes du Generalife,
+et le sol étant dur et l’herbe presque sèche, nous
+commençâmes à nous élever sur la montagne.
+Nous ne nous arrêtâmes que sur un sommet
+d’où nous pouvions embrasser de tous les côtés
+le panorama le plus admirable.</p>
+
+<p>Là nous nous sommes assis. Nous avons contemplé
+Grenade et, tout autour d’elle, l’impassible
+nature. Nos regards couraient jusqu’à
+l’horizon à travers d’immenses étendues. Ils
+descendaient dans les vallées, remontaient les
+collines, s’étendaient dans les plaines pour repartir
+ensuite jusqu’aux montagnes qui, là-bas,
+très loin, les arrêtaient. Et, à la pensée que ce
+grand paysage immobile demeurait toujours
+identique à lui-même, tandis que les races naissaient,
+se développaient, vainquaient pour mourir
+ensuite et disparaître à jamais, une mélancolie
+profonde nous envahissait : A quoi bon ?</p>
+
+<p>Ils sont venus de là-bas, ils ont traversé la
+mer, ils ont fondé cet oasis. Ils ont été puissants.
+Et les Espagnols les ont chassés. Et ceux-ci ont
+connu à leur tour la puissance. Mais aujourd’hui
+que je contemple Grenade, à leur tour ils sont à
+leur déclin. Et maintenant les pleurs de Boabdil
+ont rejoint dans la mort la gloire d’Isabelle. Tout
+a été, rien n’est plus. Seules existent les montagnes,
+qui semblent aveugles et sourdes, et l’indéchiffrable
+nature.</p>
+
+<p>Mais je me disais : Vivons pour admirer, non
+pour questionner. Vivons pour sentir, vivons
+pour vivre…</p>
+
+<p>Si, à cet instant, je suis mélancolique, que je
+jouisse de ma mélancolie. Et que mon bonheur
+soit d’éprouver tous les sentiments, les plus
+amers comme les plus doux. C’est parce que
+maintenant Grenade dort qu’elle m’émeut : elle
+renferme une puissance de rêve infinie. Laissons-nous
+enivrer par le songe du passé. Et regardons,
+jouissons de cette beauté qui nous entoure. Ici la
+beauté est parfaite, et elle se présente dans une
+merveilleuse lumière. L’Espagne se tient nue,
+debout, dans la lumière. Ces montagnes brûlées,
+couvertes d’une toison brune, sont d’une magnifique
+perfection. Leurs lignes sont pures, dépouillées,
+spirituelles. Elles paraissent des
+images pour l’intelligence et une musique de
+l’esprit.</p>
+
+<p>Et voici Grenade à mes pieds. Voici Grenade,
+fontaines, verdure, palais, rêve d’Orient !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c8">CORDOUE, SÉVILLE, CADIX</h3>
+
+
+<p>Un des plaisirs de la sous-préfecture : la
+musique sur les allées. Toutes les dames des
+fonctionnaires et leurs demoiselles se sont vêtues
+de corsages clairs, et l’on s’évente, on bavarde,
+en regardant passer les jeunes gens de la ville.
+Ceux-ci se cambrent. On échange des saluts distingués.
+De loin en loin, un piston impérieux ou
+le trombone autoritaire interrompt la conversation.
+Heureusement qu’un passage <i lang="it" xml:lang="it">piano</i> survient
+ensuite et qu’on peut aussitôt reprendre ses
+remarques sur le « genre » de la femme du receveur
+des contributions, ou sur « l’originalité » de
+l’entrepositaire des tabacs.</p>
+
+<p>Arrivés dans la soirée à Cordoue, du balcon de
+l’hôtel où nous étions descendus, c’était le spectacle
+qui s’offrait à nos yeux : il y avait musique
+sur le <span lang="es" xml:lang="es">Gran Capitan</span>. L’avenue était illuminée,
+l’assistance était brillante, mais les dernières
+notes envolées, la foule se dispersa, les lanternes
+s’éteignirent, et le <span lang="es" xml:lang="es">Gran Capitan</span> ne fut plus rien
+qu’une large voie déserte et sombre de province.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, nous commençâmes à
+courir la cité. Ses rues sont charmantes, nettes,
+limpides et paisibles. Parfois, à travers une grille
+finement ouvragée, on aperçoit quelque délicieux
+patio où jase une fontaine au milieu de feuillages.
+Nous descendîmes ainsi jusqu’au Guadalquivir
+qui, vers l’heure de midi, nous apparut, mare
+miroitante et immobile. Son lit était à demi
+desséché, l’herbe y poussait. Nous avions passé
+le pont et nous regardions Cordoue qui, belle et
+aride, s’étendait sur le bord de son fleuve amaigri.
+Elle ressemblait assez à quelque cité morte du
+Rhône. Nous la voyions en face de nous, silencieuse
+et solitaire. Les quais, le pont étaient
+déserts. Rien ne bougeait. De loin en loin, seulement,
+un homme, avec un mulet, piétinant dans
+la poussière, gagnait la campagne. On eût dit
+que la cité était abandonnée, ou si ancienne
+qu’elle n’avait plus la force de vivre, et le vieux
+fleuve, gagné par toute cette immobilité, s’arrêtait,
+lui aussi, et il oubliait de couler. Sous une arche
+du pont, sur une langue de terre émergeant de
+la rivière, un troupeau de porcs noirs dévoraient
+du grain qu’un porcher leur jetait, on entendait
+des grognements ; deux vaches placides ruminaient
+sur la rive… Nous laissâmes le Guadalquivir
+et regagnâmes l’intérieur de la ville.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans la Mezquita. C’est la
+cathédrale. C’était jadis une mosquée, la plus
+grande et la plus admirable de toutes les mosquées
+de l’Islam. Elle demeure un extraordinaire
+monument avec sa forêt de colonnes qui la fait
+paraître infinie et tous ses arceaux arabes rouges
+et blancs. La mosquée est devenue cathédrale,
+mais rien de chrétien n’y respire. Le chœur
+catholique, ajouté, est là en étranger et en intrus,
+et c’est la chapelle de San Fernando, aussi mauresque,
+en dépit des armes plaquées de Ferdinand
+et d’Isabelle, aussi mauresque qu’une salle de
+l’Alhambra, c’est les petits autels çà et là disséminés
+et décorés d’anciennes faïences orientales
+qui sont la réalité du saint lieu. Dieu n’est point
+chez lui à la Mezquita, il est en visite chez Allah.
+L’incroyant qui la parcourt y éprouve des impressions
+singulières. Il est fortifié dans son détachement
+de toutes les religions, ou, si l’on préfère,
+dans son goût égal pour toutes les religions. Cela
+est d’accord avec sa manière de sentir que ces
+mêmes voûtes, où s’élèvent aujourd’hui des
+psaumes catholiques, aient autrefois retenti à
+l’aigre voix des Arabes célébrant leur divinité.
+On a vu des temples romains, jadis élevés à Vénus
+ou Junon, devenir, après quelques siècles, des
+sanctuaires de la Vierge. Tout passe, et nos religions
+comme nous-mêmes. La mosquée d’Allah,
+où Dieu est logé aujourd’hui, quelle foi abritera-t-elle
+demain ?</p>
+
+<p>Réflexions qui me maintenaient avec force
+dans la mélancolie de Cordoue. D’ailleurs, en
+voyage, tout ne conduit-il pas à la mélancolie ?
+On s’y trouve constamment en face du passé. Le
+présent, alors, prend sa vraie place, bien petite.
+« La vie est une auberge, la mort est la maison. »
+Ce triste proverbe-là vous vient à l’esprit plus
+d’une fois par jour, lorsque vous errez à travers
+pays.</p>
+
+<p>Il nous arriva pourtant une petite aventure
+qui nous égaya. On sait que le clergé espagnol
+fait payer volontiers les visiteurs de ses églises,
+et, lorsqu’on franchit le seuil d’une cathédrale,
+quelqu’un aussitôt vous aborde, qui vous mène à
+la sacristie. Là, contre bon argent, il vous est
+délivré un billet détaché d’un carnet à souche.
+Mais vous avez payé : tout vous sera montré.
+Un homme, armé d’un trousseau de clefs
+énorme, vous conduit, il vous découvre le trésor,
+il vous introduit dans la garde-robe épiscopale,
+il vous fait voir les tableaux, il vous ouvre
+les portes des chapelles fermées… A Cordoue,
+nous n’avions rien payé. Au milieu de la mosquée,
+nous avisons une sorte de pièce carrée,
+précisément la chapelle de San Fernando, à laquelle
+on accédait par un escalier mobile en bois.
+La baie donnant sur l’église était close par un
+rideau, mais mal close, et l’on apercevait une
+riche décoration arabe. Nous poussons l’escalier
+contre le mur, nous montons, soulevons le rideau,
+et pénétrons dans cette chambre orientale.
+Or, un sacristain nous avait vus, et, tandis que
+nous admirions la magnificence de ces murs,
+nous entendions sur les dalles du temple son
+pas se hâter de notre côté. Il parut, une pancarte
+sous le bras. Puis, avec un sourire engageant, il
+nous mit sa pancarte devant les yeux. Elle portait :
+<i lang="es" xml:lang="es">Capilla de San Fernando, 2 pesetas.</i> D’un
+air non moins aimable que le sien, nous lui déclarâmes
+que nous ne paierions rien. Il n’insista
+pas, il en prit subitement son parti. Nous lui
+donnâmes alors un petit pourboire, dont il nous
+rendit « <span lang="es" xml:lang="es">muchisimas gracias</span> ».</p>
+
+<p>Comme nous sortions de la Mezquita, nous
+rencontrâmes deux étrangers, qu’à leur air papillonnant,
+nous reconnûmes pour des Français.
+Nous les évitâmes avec soin. Ce qui, peut-être,
+est le plus désagréable hors de France, c’est de
+rencontrer des Français. Généralement ils ont
+l’esprit du boulevard et désirent à toutes forces
+le montrer, ils ne regardent rien, mais font des
+mots sur tout : ils sont décidément supérieurs à
+tout ce qu’ils voient. L’un de ceux que nous
+avions aperçus appartenait à l’espèce photographe,
+il portait une boîte noire à la main, et
+l’on sentait, même de loin, que, pour lui, ce qui
+importait surtout en voyage, c’était de faire des
+bonnes photographies.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Dans la journée, nous allâmes visiter l’Alcazar,
+l’ancien palais des rois maures. Mais il y reste
+fort peu de chose. C’est maintenant une prison :
+pour cette raison et à cause de la vue qu’on découvre
+de là, nous n’avons pas regretté notre
+visite. Nous étions montés sur un chemin de
+ronde, duquel nous dominions toute la campagne
+alentour, les eaux endormies du Guadalquivir,
+d’immenses plaines arides, et des collines dans
+le fond. Au milieu de ce grand tableau, nous
+respirions largement. Or, juste au-dessous de
+nous, nous pouvions découvrir en même temps
+une cour de prison, un rectangle fermé où des
+hommes, sans cesse, allaient et venaient comme
+des bêtes en cage. Le contraste entre la vaste
+nature libre et le petit coin étouffant des prisonniers
+que nous considérions à la fois était saisissant.
+Nous étions là-haut, nous voyions autour
+de nous jusqu’à l’horizon, nos regards couraient
+au hasard de tous côtés, capricieux, vagabonds :
+ils étaient enfermés et ne voyaient que le ciel sur
+leur tête et quatre murs. Nous ressentions l’impatience
+de leurs allées et venues toujours sur la
+même ligne ; nous devinions qu’ils voulaient
+abattre le temps. Et quel désir intense de s’envoler
+en levant les yeux ! Toute la dureté de cette
+vie captive nous étreignait…</p>
+
+<p>Nous quittâmes l’Alcazar, mais nous ne fîmes
+guère d’autre usage de notre liberté que d’errer
+sans plaisir dans des rues inanimées… Nous nous
+trouvâmes, vers le crépuscule, dans un jardin
+planté, à l’extrémité de la ville, et où quelques
+Cordouans s’étiraient en bâillant. Cette liberté, à
+laquelle aspiraient si passionnément les prisonniers
+de l’Alcazar, il était trop certain qu’elle
+était impossible ici à employer avec satisfaction.
+Où aller, que faire ! Éternelle question
+que se posent tous les habitants des cités
+endormies. Du banc sur lequel nous étions assis,
+nous voyions le soir envelopper de vaporeuses et
+lointaines sierras. Les ombres s’allongeaient,
+mais le silence était brisé par des accents de
+trompette — quelque troupe, près de là, devait manœuvrer — ils
+n’aboutissaient qu’à souligner encore
+l’ennui et la torpeur universelle.</p>
+
+<p>Une petite ville sommeillante qui ne semble
+plus avoir été élevée que pour permettre à une
+garnison sans importance d’y faire l’exercice,
+voilà donc ce qu’était devenue Cordoue, Cordoue
+la Sainte, la Mecque de l’Occident, la capitale
+des Maures !</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>L’image que nous nous formons d’une ville
+avant de la connaître, ne ressemble jamais à
+celle que nous voyons paraître quand les hasards
+de la vie nous y mènent. Mais il n’y a que les
+mauvais poètes pour dire que leur rêve est plus
+beau que la réalité. La réalité est plus belle
+parce qu’elle est nécessaire, et quand on met le
+pied dans une cité qu’on avait imaginée différente,
+on comprend peu à peu toutes ses raisons
+d’être telle qu’elle est, et ces puissantes raisons
+vous la font vite préférer à l’image que vous
+vous en étiez forgée arbitrairement.</p>
+
+<p>J’éprouvai une déception en arrivant à Séville.
+Rien n’y était conforme à mes prévisions. J’imaginais
+une ville d’un pittoresque débordant, très
+populacière et montée de ton. Mes longs séjours
+à Naples, ainsi que mes passages fréquents à Marseille,
+avaient composé en moi un type de cité
+méridionale dont je m’attendais à retrouver les
+caractères en Andalousie, comme en Provence et
+dans le sud de l’Italie. Séville m’étonna par sa
+netteté, par son air de sagesse, par sa noblesse
+délicate. Je m’attendais à des ruelles grasses, à
+des étalages désordonnés de fruits rouges et de
+légumes d’or, à des nuées de moines sales et de
+prêtres crasseux, à d’horribles mendiants, à de
+la pouillerie superbe dans un grand soleil. Je
+trouvai des petites rues d’une propreté flamande,
+des maisons peintes à neuf, de beaux chevaux
+et de fiers cavaliers. Le faubourg de Triana,
+même, dont on m’avait vanté la truculence, me
+parut bien piètre en regard des bas quartiers de
+Naples et de Gênes.</p>
+
+<p>Je promenai deux ou trois jours ma déception
+à travers Séville. Puis, peu à peu, sa fine atmosphère
+me pénétra, et je recueillis par-ci, par-là,
+des impressions charmantes. Je m’habituai enfin
+à l’idée de n’avoir pas rencontré ce que j’attendais.
+J’attachai plus de prix à ce que j’avais
+trouvé. Un jour, je vis que tout cela pour moi
+était nouveau, et d’une autre qualité que le Midi
+que j’avais déjà connu, et fort précieux : j’étais
+conquis, mes yeux étaient ouverts au charme
+sévillan.</p>
+
+<p>Séville n’est pas une cité plébéienne, une
+commère bouillonnante de force, grossière et
+magnifique comme Marseille. C’est une fine,
+délicate et orgueilleuse jeune fille. Il faut avoir
+erré au hasard à travers les jolies <i lang="es" xml:lang="es">calles</i>, avoir vu
+se profiler sur le ciel quelques clochers bleus,
+avoir déniché de petites églises pleines d’azulejos
+et de beaux tableaux. On s’est perdu dans cette
+ville difficile, enchevêtrée comme une ville
+arabe : on a vu en passant, on ne saurait dire où,
+des patios délicieux… Et l’on s’est enfin retrouvé
+place de la Cathédrale, devant la Giralda… Mais
+l’on avait goûté l’atmosphère particulière de
+Séville, orientale, paresseuse et voluptueuse, et
+l’on avait senti que la vie ici devait être douce et
+raffinée.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Nous avions un ami à Séville. Il habitait près
+de la « <span lang="es" xml:lang="es">Casa de Pilatos</span> », qui est parée si somptueusement
+de faïences arabes, une petite maison
+andalouse. La porte de la rue, toujours ouverte,
+laisse voir un vestibule, puis une grille, à travers
+laquelle on découvre le « patio ». Si l’on se
+tient dans le patio, et qu’on désire n’être pas
+gêné par l’indiscret regard des passants, on place
+derrière la grille un paravent.</p>
+
+<p>C’est là, dans son patio tout blanc, que nous
+allâmes trouver notre ami, un matin. Un jet
+d’eau chantait dans un bassin ; autour, soutenue
+par une arcade mauresque, régnait une voûte
+aux belles ombres. Assis dans de légers fauteuils
+d’osier, nous causions paisiblement, jouissant du
+charme de ce qui nous entourait, de la fraîcheur
+et du murmure du jet d’eau, de la douceur des
+murs blancs, de la forme des voûtes. Une servante
+nous avait versé du manzanille, et tout en
+goûtant le parfum de ce vin gracieux, nous
+devisions allègrement. J’exposais à notre ami
+mon plaisir en voyant peu à peu se découvrir
+pour moi la séduction de Séville, il nous contait
+sur le peuple d’ici, qu’il aimait, de charmantes
+anecdotes. Je jouissais du confortable andalou
+qui ressemble à celui de l’Orient et diffère totalement
+de celui du Nord. Ici la nature, — l’air
+tiède, l’atmosphère pure, le soleil — collabore
+pour le principal à notre bien-être. Il s’agit simplement,
+quant à nous, d’adapter à la beauté et
+au voluptueux bonheur qui flotte partout sous le
+ciel notre petite maison. Un velum tendu sur le
+patio, quand les rayons du soleil brûlent, et
+qu’on pourra tirer afin de voir l’azur, quand ils
+s’adouciront, y suffira. Et, assis à l’ombre parmi
+les blancs et les riches gris des murs, la musique
+jolie des gouttes d’eau nous berçant, nous serons
+divinement bien pour laisser passer nonchalamment
+les heures, en en goûtant toute la
+poésie.</p>
+
+<p>Notre ami nous expliquait que, dans les maisons
+sévillanes, l’hiver, on vit au premier étage,
+et l’été, quand il fait chaud, on descend au rez-de-chaussée.
+Les murs sont épais. Dans la maison
+l’on a toujours frais : on ne sort pas. Et c’est
+ce qui, pour le voyageur passant par Séville en
+été, y rend l’existence mystérieuse. La rue est à
+peu près vide, et l’on n’y rencontre presque jamais
+de femme. Aussitôt donc, les maisons, cette vie
+secrète, tout ce qu’on ne voit pas derrière ces
+murs, devient attirant, chargé de poésie, et fait
+rêver. Surtout, pour peu qu’à travers une grille,
+l’on ait aperçu un de ces patios délicieux, qui
+semblent arrangés à souhait pour quelque paresseuse
+et tyrannique sultane.</p>
+
+<p>Le déjeuner fut servi dans le patio. La maîtresse
+de céans, dont les beaux bras sortaient d’un
+peignoir très empesé, nous servit certains pâtés
+frits de viande au jerez qui nous firent mesurer
+toute la finesse de la cuisine sévillane. La chère
+qu’il fait indique tout de suite au voyageur de
+goût si le pays où il arrive est de mœurs grossières
+ou délicates. Dans la plus mauvaise auberge,
+il se peut renseigner sur ce point-là. Le
+plat est-il mal préparé, on reconnaît cependant
+s’il est conçu par un peuple à l’âme polie ou simplement
+rustique. Mais chez notre ami, à l’excellence
+de la conception se joignait une exécution
+impeccable. Et n’eussions-nous vu encore de
+Séville que ce patio, et ni la Giralda, ni les jolies
+rues, ni les Délicias, ni les clochers bleus, sur la
+seule attestation de ces pâtés au jerez, nous eussions
+été convaincus du raffinement de la cité
+où nous étions parvenus.</p>
+
+<p>Le dame à la blanche robe empesée prit une
+guitare et en toucha paresseusement les cordes.
+Et elle chanta de ces chansons espagnoles qui
+n’ont qu’une phrase, et cette phrase est une fleur
+de poésie. Nous nous étions un peu écartés de la
+table, nous avions allumé des cigarettes, nous
+écoutions. Nous écoutions la belle voix qui disait
+des paroles passionnées, la grave et sonore
+guitare, et le bavardage en cristal du jet d’eau.
+Puis l’on dansa. La sœur de la dame fut chercher
+une fille qui cousait dans une salle de la maison.
+C’était une ouvrière à la journée ; de mise bien
+simple, tout en noir, elle était cependant, en
+véritable andalouse, coiffée et vêtue avec un
+soin extrême. Toutes les deux, castagnettes aux
+doigts, dansèrent des sévillanes aux figures vives
+et gracieuses. Et comme nous étions ravis de cette
+heure délicate et d’être tout à coup devenus des
+Sévillans chez eux : « Je vais essayer, dit notre
+ami, de vous arranger une petite fête pour ce
+soir. » Là-dessus, il eut un court entretien avec
+la petite couturière. « Eh bien, nous dit-il, je
+crois que cela ira… »</p>
+
+<p>Nous sortîmes, nous nous promenâmes dans
+la ville, nous profitâmes joyeusement de cette
+belle journée. Puis nous allâmes dîner à l’hôtel.
+Et ensuite, avec notre ami qui nous avait accompagnés,
+nous retournâmes chez lui. Ce fut exquis.
+Dans le patio, cinq ou six jeunes filles étaient
+assises, et nous attendaient en babillant. Elles
+étaient parées, coiffées, vêtues de clair. Le jet
+d’eau jasait maintenant dans la pénombre. Des
+lumières éclairaient doucement le patio, laissant
+le haut de la maison dans une suave nuit. Sous
+la voûte, un vieux guitariste qui, avec son grand
+chapeau, avait l’air de sortir d’un tableau de
+Manet, jouait en virtuose et pour lui-même. Il
+attaqua un air de danse. Alors les castagnettes
+s’y mirent : quatre jeunes filles se levèrent et
+elles commencèrent à baller. Leurs mouvements
+étaient jolis et toutes leurs attitudes harmonieuses,
+elles dansaient avec plaisir, et pour
+elles bien plus que pour nous… Appuyé à une
+colonne dans un coin du patio, je les regardais
+en silence, savourant tout ce que, pour moi qui
+étais de si loin et d’un pays si différent, cette
+minute renfermait de touchant. C’est charmant
+et c’est mélancolique d’être un étranger : on
+goûte une foule de détails qui échappent à l’autochtone,
+et ils répandent pour vous une saveur
+vraiment enivrante : cependant, ne pas être un
+étranger, pouvoir parler tout de suite à ces filles
+selon leur âme ! être d’ici, être le frère, l’ami
+de tout ce qui est ici ! jouir de la tendresse, de
+la caresse, de la connaissance intime de toutes
+ces choses, être de la famille ! Hélas ! jamais, je
+ne serai chez moi dans une maison pareille et
+sous ce ciel ! On a la nostalgie de tous les pays
+qui ne sont point le vôtre, comme de toutes les
+époques où l’on n’a point vécu. On voudrait passionnément
+être de partout et de toujours… Elles
+dansaient, la guitare sonnait, le jet d’eau s’élançait,
+l’air était doux, je regardais ce spectacle
+comme dans un rêve.</p>
+
+<p>Bientôt on entendit dans le vestibule, derrière
+le paravent et dans la rue, un bruit de castagnettes
+qui répondait à celui du patio. C’était
+tous les enfants du voisinage, qui, attirés par le
+bruit de la fête, étaient accourus, et qui dansaient
+maintenant, dehors, sur le pavé, profitant de la
+guitare. Cet amour de la danse m’enchanta.</p>
+
+<p>Cependant on sonna à la porte, et une femme
+d’un certain âge entra dans le patio. C’était la
+mère d’une des jeunes filles, celle-ci bientôt
+partit, puis ses amies la suivirent, et puis le guitariste.
+Et nous restâmes seuls avec notre ami,
+la belle maîtresse de maison, et la servante, à
+laquelle on avait fait danser un tango, et qui,
+maintenant, après la fête, se reposait sans façons
+dans un fauteuil et s’éventait. « Et savez-vous, — nous
+dit alors notre ami, — qui étaient ces fines
+et jolies jeunes filles, si bien parées, et dansant
+avec un tel art ?… Simplement, les voisines de
+palier de la petite couturière que vous avez vue
+ici cet après-midi ; des ouvrières comme elle, et
+qui n’ont pas été choisies. Ici, toutes savent ainsi
+danser ! »</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Cela n’empêche pas nos bons touristes d’affirmer
+en revenant d’Espagne que l’on n’y danse
+pas. Il est même devenu d’un esprit très courant
+de déclarer, avec un sourire, qu’il n’y a de
+danseuses espagnoles qu’à Paris. L’acteur Gémier,
+qui était allé se documenter à Séville pour la
+mise en scène de <i>la Femme et le Pantin</i>, en
+revenait naguère avec cette opinion-là. Cependant,
+si l’on ne peut pénétrer dans un intérieur
+andalou qui vous convainque que, tout en devenant
+un article d’exportation, la danse n’en est
+pas moins restée toujours dans le sang et dans les
+mœurs de là-bas, il suffit d’ouvrir les yeux et de
+regarder autour de soi pour s’en rendre compte.
+Dès que deux enfants s’amusent sur une place, à
+Séville, la petite fille joue à danser, le petit
+garçon joue à taurer. Pas besoin d’un bien grand
+effort de raisonnement pour en conclure, sachant
+que les jeux des enfants vivent d’imitation,
+qu’on danse beaucoup à Séville et qu’on y courre
+beaucoup le taureau. D’ailleurs, si l’on veut voir
+danser, on trouve presque toujours des troupes
+de danseurs aux « <span lang="es" xml:lang="es">Novedades</span> », et souvent aussi
+à « Miramar », un cabaret de faubourg en plein
+air, situé à Triana, près du Guadalquivir.</p>
+
+<p>Les Andalous m’ont paru aimer autant à voir
+danser des grosses femmes que des minces ; j’ai
+d’ailleurs pu saisir, une fois, à Miramar, combien
+certaines Espagnoles très fortes, pouvaient cependant,
+en dansant, déployer de vraies grâces. Pour
+voir ce dernier cabaret, il faut se trouver à Séville
+pendant la belle saison, mais c’est naturellement
+en cette saison-là qu’il convient de visiter
+l’Andalousie, ainsi que tous les pays méridionaux.
+Il suffit d’éviter le mois de la canicule.</p>
+
+<p>Otero, qui est le grand maître de danse de
+Séville, organise pour les touristes, ce qu’il
+appelle des « <span lang="it" xml:lang="it">bailes ingleses</span> », des bals anglais,
+ou bals pour les Anglais. J’ai assisté à l’une de
+ces séances, où il y avait plusieurs bons sujets.
+Mais bien entendu, cela est tout exhibition, et il
+est infiniment plus intéressant de voir des Andalous
+qui dansent pour eux-mêmes que des professionnels
+qu’on pourrait rencontrer sur une scène
+n’importe où en Europe. Le plus singulier peut-être
+de cette séance, c’est que notre ancien
+ministre Pelletan y assistait également. On lui
+présenta Otero, il garda longuement dans sa main
+serrée la main d’Otero, par une habitude d’homme
+public qui a énormément félicité dans sa vie, et
+tout comme si c’eût été la main d’un secrétaire
+de syndicat ou de meneur d’une grève d’inscrits.
+Et il répétait avec l’enthousiasme indifférent d’un
+homme politique : « Admirable ! admirable ! admirable !… »
+Otero, à l’espagnole, mettait pour
+remercier la main sur son cœur.</p>
+
+<p>Je suis allé plusieurs fois, le soir, au cours de
+danse d’Otero. C’est bien curieux. On prétend que
+cet Otero serait un oncle de la belle Otero,
+j’ignore si c’est exact : pour lui, il est en tout cas
+fort laid. Mais c’est un excellent maître. Il donne
+des leçons particulières aux jeunes filles des
+meilleures familles, et, le soir, deux fois par
+semaine, il ouvre un cours où, pour une somme
+très modique, n’importe quelle belle enfant peut
+apprendre à danser. Le vestibule est rempli de
+femmes assises par terre, lesquelles n’ont pu
+trouver place plus avant. J’arrive au milieu
+d’un grand bruit de castagnettes et dans le vent
+de toutes les jupes qui tournent ensemble. Et
+comme je demande le maëstro, on va le chercher,
+et, tout en secouant la tête pour donner la
+mesure, et tout en jouant des castagnettes, Otero
+s’approche et m’introduit. Les murs du patio où
+l’on danse sont couverts de vieilles affiches de
+corridas, ainsi que la petite salle attenante où le
+piano fait rage et où l’on danse aussi. Sur le banc
+qui court le long du mur, des mères sont assises
+en rang d’oignon et regardent la danse. Il y a là,
+s’agitant, toutes sortes de filles, depuis celles qui
+viennent simplement pour apprendre et qui sont
+modestes, jusqu’à celles qui veulent devenir des
+professionnelles, qui se voient déjà lancées et
+reines d’élégance, s’exercent à être provocantes,
+et sont effrontées. A la manière dont elles dansent,
+on voit aussitôt d’où elles sortent et où elles vont.
+Il y a aussi des petites filles, de toutes petites,
+neuf ou dix ans, et c’est elles quelquefois qui
+dansent le mieux. Cependant Otero tape dans ses
+mains : tout le monde en place ! Le piano part,
+et au bruit des excitantes castagnettes, voilà tous
+ces corps qui virent, voltent, tournent, sautent
+et se ploient en même temps. C’est un extraordinaire
+ballet, rythmé toujours par la cadence nette
+et forte de cinquante claquettes et que mène le
+pianiste, répétant obstinément quelque phrase
+de danse, penché sur son clavier derrière ses
+lunettes noires. Et c’est, presque sans arrêt, une
+succession étonnante de <span lang="es" xml:lang="es">peteneras</span>, de <span lang="es" xml:lang="es">habaneras</span>,
+de tangos et de fandangos. On s’en donne à cœur
+joie. Les jolies filles y mettent un feu ardent. Et
+elles sont roses, elles ont chaud, leurs yeux
+brillent, elles sont heureuses…</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>La perle de Séville, c’est sans doute, avec la
+Giralda, l’Alcazar. Non pas le palais qui, lorsqu’on
+a vu l’Alhambra de Grenade, ne touche plus guère,
+mais les jardins. Ils sont parmi les plus beaux
+du monde. Ils ne contiennent point des essences
+infiniment rares, mais leur mahométane ordonnance
+sous ce ciel bleu, et le voluptueux chant du
+Sud de leurs feuillages est incomparable. Il y a là
+une poésie tout orientale et délicieuse. Sous les
+grands palmiers, des massifs de camélias, de
+magnolias et d’orangers, glorieux et chargés de
+parfums, se suivent, encadrés par des bordures
+de faïences de couleurs. Au milieu des massifs,
+des trottoirs dallés procèdent, sous lesquels ont
+été pratiquées certaines machines hydrauliques
+qui, sur un signe, se mettent à jouer, rafraîchissant
+de leurs minces gerbes entrelacées le sol de
+marbre. A gauche, une très haute arcade en
+rocaille, avec des échappées sur l’azur, borne le
+jardin. Et l’on voit se profiler sur le ciel, là-bas,
+la tour mauresque de la Giralda. Enfin un délicieux
+pavillon de repos, élevé par Charles-Quint,
+plein d’ombre et décoré d’admirables azulejos, se
+trouve au milieu des jardins. Au bord de ceux-ci,
+et pratiquée sous le palais, on rencontre la
+piscine de Marie de Padilla, la favorite du roi,
+du bain de laquelle on raconte que les courtisans,
+par galante flatterie, buvaient l’eau.</p>
+
+<p>Mais que ces jardins-là soient si beaux, si
+délicats et si voluptueux, cela surprend moins
+qu’ailleurs à Séville raffinée et comme gonflée
+d’un chant d’allégresse radieux. Ce midi de
+l’Espagne est doux et tendre en même temps
+qu’éclatant. Et à Séville encore il y a de charmants
+jardins pour les amants, qui ne sont que
+de simples jardins sans l’art et la splendeur de
+ceux de l’Alcazar, le parc Marie-Louise, le <span lang="es" xml:lang="es">paseo
+de Gracia</span>, avec ce restaurant Eritaña aux chalets
+et aux bosquets discrets, cachés dans la verdure.
+La collaboration de la lumière, de l’azur et des
+arbres, prend là-bas une expression, un accent
+merveilleux.</p>
+
+<p>A Séville, mainte chose est douce et gracieuse,
+et propre à faire rêver. C’est une ville noble, qui
+porte un tact et des manières de gentilhomme.
+Elle est trois fois noble, dans l’histoire, dans la
+littérature, dans l’art. De là sans doute qu’on s’y
+entende si parfaitement à bien vivre. Les cercles
+à l’un desquels, comme étranger et sur la présentation
+de notre ami, j’avais été admis pour
+quelques jours, sont agréables. Les meilleurs
+sont situés à « Las Sierpes », la rue la plus
+animée de la ville, et qui est curieuse et d’un
+charme particulier, parce que les voitures, ni les
+cavaliers ne peuvent y passer. On s’y promène
+donc à pied et, au fort de la journée, des velums,
+tendus d’une maison à l’autre à la hauteur des
+toits, protègent du soleil et maintiennent dans la
+rue une reposante pénombre. Assis dans de bons
+fauteuils, soit dans la rue même devant le cercle,
+soit dans un vaste hall surélevé de quelques
+marches, on se distrait agréablement en bavardant,
+tout en suivant le mouvement des passants.</p>
+
+<p>Tout est disposé pour vivre avec un plaisir
+paresseux. A l’hôtel, dans le vestibule, les dossiers
+des rockings étaient munis de ventilateurs.
+Grâce à un mécanisme ingénieux, ceux-ci étaient
+mus dès qu’on se balançait, par l’effet même du
+balancement. Ainsi, sans seulement avoir la
+peine de s’éventer, on avait bien frais.</p>
+
+<p>Mais ce peuple nonchalant a la plus fière attitude.
+Le torse de l’homme se cambre superbement
+dans sa petite veste courte et la sombre figure rasée
+ouvre, sous le chapeau de feutre plat, des yeux de
+mâle énergie. Les cavaliers qu’on rencontre dans
+les rues sont magnifiques ; montés sur d’admirables
+bêtes, les pieds dans de larges étriers
+arabes, une main sur la hanche, et droits sur
+leur selle, ils passent avec noblesse. Quant aux
+femmes, elles sont toutes exquises, les plus laides
+même sont charmantes, car elles ont la grâce.
+Coquettes et extrêmement soignées dans leur costume,
+elles ne portent pas de chapeau, mais quelquefois
+la mantille, qui fait de jolis dessins sur
+les corsages clairs, plus souvent elles vont tête
+nue. Et quel chapeau vaut, comme piquante
+parure, des beaux cheveux coiffés avec art ?</p>
+
+<p>J’ai assisté, un soir, à une manifestation qui
+m’a frappé par son goût et sa discrétion. Un
+train de blessés et de malades, revenant du
+Maroc, était arrivé à Séville. De la gare à l’hôpital,
+les soldats étaient menés en voiture, ils
+traversaient la ville. Il faisait nuit, il pouvait
+être dix ou onze heures du soir. D’ailleurs la
+place, où je rencontrai le rassemblement qui
+s’était formé sur le passage des voitures, était
+très éclairée. Une voiture arrivait, la capote
+baissée, mais laissant cependant apercevoir la
+figure hâve du malade et ses vêtements déchirés
+et souillés par la guerre. Alors il ne s’élevait pas
+un cri, pas une acclamation, on ne désirait point
+acclamer le gouvernement, ni cette campagne
+qui inspirait bien des craintes et de la méfiance.
+Mais une salve d’applaudissements éclatait, d’applaudissements
+émus et enthousiastes. Cela,
+c’était pour les blessés, c’était pour le courage et
+l’honneur espagnol !</p>
+
+<p>D’ailleurs tous les Sévillans sont d’esprit fin et
+discret. Comme je visitais une fabrique de
+faïences, et que je regardais un ouvrier qui,
+d’une main très sûre, dessinait des filets sur l’assiette
+qui tournait devant lui, l’ami qui m’accompagnait
+me cita une savoureuse réponse d’un
+faïencier auquel il avait dit : « Ce doit être difficile
+à faire… » L’autre lui répondit doucement,
+avec une narquoiserie paisible : « Ah ! il faut
+d’abord apprendre à s’asseoir ! »</p>
+
+<p>Les coutumes demeurent jolies. Chaque soir,
+en rentrant chez moi, je passais devant un jeune
+homme appuyé avec passion contre la grille
+d’une fenêtre. Il tournait le dos à la rue, et l’on
+sentait qu’il ignorait profondément ce qui se
+passait derrière lui, il parlait à voix basse à
+quelqu’un qu’on ne voyait pas et qui se trouvait
+dans la chambre, derrière la grille. C’était un
+fiancé faisant la cour à sa fiancée. Car tel est
+l’usage à Séville. Chaque soir il vient, ils se
+parlent tendrement à travers la grille… Il partait
+tard.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>J’ai visité la cathédrale. Pour mes quarante
+sous, j’ai eu non seulement le droit de voir une
+riche collection de tableaux, et le trésor qu’on
+vous montre, comme l’endroit est sombre, à
+l’aide d’une bougie fixée au bout d’un long
+manche, mais encore celui d’entrer dans de vastes
+armoires où sont rangées des chapes anciennes
+de grand prix, qu’on déballe l’une après l’autre
+devant vous. J’avais alors l’impression singulière
+et un peu gênante de me trouver dans la garde-robe
+de l’archevêque.</p>
+
+<p>Au Musée j’ai vu, avec les étranges et saisissants
+Zurbaran que l’on connaît, la galerie de
+Murillo, qu’on ne peut comprendre qu’à Séville.
+Sévillan, il vaut surtout par la vérité andalouse de
+ses figures de femmes, dont il a rendu admirablement
+les joues rondes, la douceur tendre et
+enjouée, l’expression, le regard.</p>
+
+<p>A la <span lang="es" xml:lang="es">Caridad</span>, j’ai vu, dans une chapelle aux
+murs somptueusement tendus de damas rouge,
+ce Valdés Leal si étonnant où le peintre a représenté
+un évêque mort, dont le squelette est chargé
+des ornements de sa dignité, la mitre, la chape,
+la crosse. Le peintre a traité les os, comme les
+étoffes et les ors, avec une minutie de flamand,
+et c’est une riche symphonie macabre. Je me
+rappelais les squelettes des Cappuccini de Palerme
+et je pouvais goûter la vérité de cette belle
+et horrible peinture. D’ailleurs, l’idée qu’exprimait
+ce tableau est chaque jour sensible au voyageur
+qui, errant sans cesse à travers les cimetières,
+s’entend répéter chaque jour par son
+cœur : Tu passeras… « La vie est une hôtellerie,
+la mort est la maison. »</p>
+
+<p>Dans une salle de la <span lang="es" xml:lang="es">Caridad</span>, on voit le moulage
+de la tête de Don Juan, duquel Barrès en le
+voyant écrivit : « Nul doute pour qui observe ce
+visage, Don Juan était une âme sans complications,
+mais forte, et de vie intérieure trop
+vigoureuse pour s’embarrasser d’aucun obstacle.
+Il ne lui coûte pas plus d’étonner le
+monde par sa conversion qu’auparavant d’épouvanter
+les timides, de scandaliser les sages, et
+de désespérer ses amantes, tôt délaissées après
+un flot d’amour. »</p>
+
+<p>Don Juan fut le fondateur de la confrérie à laquelle
+appartient toujours la <span lang="es" xml:lang="es">Caridad</span>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais en visitant les curiosités et les œuvres
+d’art de Séville, je ne négligeais pas de parcourir
+les environs.</p>
+
+<p>Je pris, un jour, à la Tour de l’Or, un bateau
+qui descendait le Guadalquivir jusqu’à Corra.
+Les rives, plates et monotones, sont bordées de
+hauts buissons de plantes d’eau. Le pays semble
+peu habité. Il y a là des ganaderias, de vastes
+propriétés incultes où l’on élève des taureaux.
+De temps en temps, sur le bord piétiné du fleuve,
+on aperçoit des troupeaux de taureaux qui
+boivent.</p>
+
+<p>Une autre fois, j’allai de l’autre côté de Séville,
+jusqu’à Italica, où fut une ville romaine
+qui donna naissance aux empereurs Trajan, Hadrien,
+Théodose. Les ruines d’un théâtre y subsistent
+encore parmi la campagne nue et déserte,
+et que l’on traverse sur une route si défoncée et
+poussiéreuse, que mon cocher préférait la longer
+en roulant dans les champs moissonnés. La terre,
+brune et chaude, s’étendait, sans un pli, jusqu’à
+l’horizon. Notre poussière faisait des nuages que
+le soleil colorait. Nous traversions quelquefois
+un pauvre village. Et nous croisions de pittoresques
+caravanes d’ânes aux harnais éclatants
+sur lesquels les paysans andalous se tenaient aussi
+droits et aussi fiers qu’à cheval. Je crois que les
+hommes de cette race sont les seuls qui puissent,
+même à âne, garder de la noblesse. Cette campagne
+unie n’était point morne ni ennuyeuse :
+elle était rude, âpre et forte.</p>
+
+<p>J’ai acheté au marché de Séville un souvenir, un
+grillon dans une petite cage qu’on me donna pour
+un réal. Je le mis sur mon balcon, il chantait éperdument
+la nuit, et quand je rentrais, de très loin
+je l’entendais me crier où était ma maison. Il
+devint un objet de grande sollicitude pour la servante
+de l’hôtel : elle le bourrait de friandises, de
+tomates et de concombres.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Je tombai à Cadix en plein enthousiasme patriotique.
+Le soir de mon arrivée, on avait précisément
+reçu la nouvelle de la prise du Gurugu.
+Le dîner s’achevait quand j’entendis un grand
+tumulte dans la rue : des sonneries de trompettes,
+des cris, le piétinement d’une foule. Je
+me précipitai dehors : dans l’étroite rue noire une
+cohue d’hommes se pressait. Je suivis le flot…
+Nous arrivâmes sur une place où une musique
+militaire jouait le chant national, de tous les côtés
+s’élevaient des acclamations ; on criait : « <span lang="es" xml:lang="es">Viva
+España ! Viva el ejercito español !</span> » Les cloches
+sonnaient à toute volée. On distribuait des bulletins
+qui portaient la dépêche parvenue quelques
+heures auparavant et annonçant la victoire ; des
+gamins passaient, agitant des drapeaux ; les fenêtres
+étaient illuminées ; un marchand de cravates
+avait laissé sa vitrine éclairée, et il avait
+dessiné en nœuds de cravates : <span lang="es" xml:lang="es">Viva el ejercito
+español !</span> Enfin, toute la soirée, ce fut une agitation,
+une ivresse patriotique qui ne semblait pas
+pouvoir se calmer.</p>
+
+<p>J’avoue que j’étais ému moi-même par toute
+cette émotion, par cette explosion de joie populaire.
+J’y distinguais du soulagement : en cette
+minute les Espagnols sentaient se soulever et se
+retirer de leur poitrine le poids qui les oppressait.
+Enfin des jours meilleurs allaient donc luire pour
+l’Espagne ! C’était donc fini d’être vaincu, humilié,
+diminué<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ! Cette prise du Gurugu, c’était
+l’espoir qui renaissait, l’espoir de redevenir superbes,
+de redevenir soi-même, de redevenir des
+citoyens de la grande et puissante Espagne. Et
+moi-même, étranger, je me disais : Si cela était
+vrai ! Si l’Espagne pouvait revivre ! Ah ! quel
+dommage que cette race si belle soit ainsi frappée !
+Un sang qui a dominé l’Europe, qui a couvert
+les mers de sa gloire, qui a porté sa couleur
+sur tout un lointain continent. Ce noble sang ! Et
+sera-ce vraiment les ours d’Allemagne et les barbares
+d’Amérique qui auront raison de nous, latins ?
+Ah ! pourquoi ne peut-on rêver une union
+des peuples espagnols, des républiques d’outre-océan
+et du royaume d’ici, une fraternelle alliance
+entre tous ces hommes de même langue et de
+même origine ?… Cela ferait encore un bel empire,
+et l’Espagne, avec le sentiment de sa puissance,
+retrouverait la force de vivre, de croître, de dominer,
+d’assurer enfin le combat entre notre
+idéalisme, notre poésie et la platitude germanique
+et anglo-saxonne. Ah ! ce n’est qu’un rêve,
+car un Brésilien d’aujourd’hui ne se désire pas
+davantage Espagnol qu’un Canadien ne se veut
+Français !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> La perte des Antilles, après tant d’autres malheurs,
+a beaucoup frappé et découragé les Espagnols.</p>
+</div>
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Le lendemain matin, toute cette fièvre avait
+disparu. J’ouvris ma fenêtre au soleil, et je passai
+sur le balcon pour apercevoir un peu Cadix
+dont je n’avais pas distingué grand’chose la veille
+au soir. Tout était blanc, et, au-dessus de beaucoup
+de maisons, s’élevaient des tours carrées,
+couronnées par une terrasse, des <span lang="es" xml:lang="es">miradores</span>, desquelles
+on pouvait observer au loin la mer.
+Bien que tout blanc, cela ne ressemblait pas à
+une ville maure, mais c’était très différent aussi
+d’une ville andalouse. On voyait de tous côtés
+l’océan, et l’on se fût cru au bout du monde,
+dans quelque colonie de rêve. Je me rappelais le
+mot des Arabes qui disent de Cadix que c’est un
+plat d’argent posé sur la mer.</p>
+
+<p>Je me promenai dans les rues qui sont très
+étroites et claires. Beaucoup de maisons portaient
+des sortes de balcons vitrés ; d’une autre forme
+que celles de Séville, elles n’étaient point closes
+comme elles : les Gaditans s’enfermaient moins
+que les Sévillans, ils s’intéressaient davantage à
+la vie extérieure. Je vis des places bourrées
+d’arbres, l’une entre autres, la <span lang="es" xml:lang="es">plaza de Mina</span>, qui
+est un ancien jardin de couvent, dont la végétation
+est exubérante et qui, avec la tache rouge de ses
+massifs au milieu des palmiers, et entourée de
+la blancheur des maisons, se montre d’une extraordinaire
+beauté. On dirait d’ailleurs que sur
+cette petite presqu’île où le terrain est mesuré
+aux arbres et aux plantes, ceux-ci se rattrapent
+en poussant avec une force double. Plus je cheminais
+à travers la ville, plus mon impression
+se précisait. Je n’étais plus dans un port de la
+Méditerranée, — de Malaga, par exemple, rien
+n’est plus dissemblable que Cadix, — j’étais
+arrivé dans une autre Espagne, je me trouvais en
+quelque colonie des tropiques, dans quelque
+blanche cité de mirage, lointaine et inimaginable.
+Cette cathédrale semblait avoir été bâtie
+par des Jésuites ayant franchi les mers, et, devant
+l’Océan, cette ligne de maisons blanches,
+avec ces blanches tours carrées, vous accueillaient,
+paisibles et exotiques, comme les terres
+qui sont au bout du monde accueillent le voyageur
+étonné.</p>
+
+<p>Et le soir, dans Cadix qui est presque une île,
+une tristesse particulière que je connais bien, la
+mélancolie des îles, m’envahissait peu à peu le
+cœur.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>J’avais décidé de rentrer en France par mer,
+et j’avais trouvé un bateau qui remontait jusqu’à
+Vigo, au nord-ouest de l’Espagne. C’était le
+<i>Cabo-Quejo</i>. De ma vie je n’ai vu un bateau plus
+sale que le <i>Cabo-Quejo</i>. Il était ancré dans la
+rade, et quand j’y parvins l’après-midi, on opérait
+le chargement. Des balancelles, pleines à
+couler de marchandises, se détachaient du quai,
+lequel se trouvait à un bon mille, cinglaient
+vers notre navire, l’accostaient, et leurs marchandises :
+grenades, pastèques, arrobes de vin, tonneaux
+d’huile, passaient de leur bord sur le nôtre.
+C’était pittoresque et cela m’amusa un instant,
+mais c’était fort lent et me désespéra bientôt.
+Quand partirions-nous ? Personne ne le savait :
+lorsqu’on aurait fini de charger… Je fis un tour
+sur le bateau et qui ne me rasséréna pas, car le
+fond était aussi mal tenu que le dehors : dès qu’il
+fut entré dans cette cabine, mon grillon cessa de
+chanter. C’était aussi, sans doute, parce qu’il allait
+quitter son beau pays…</p>
+
+<p>Nous naviguâmes dans la brume, et ce n’est que
+le surlendemain, au petit matin, que nous arrivâmes
+au port de Vigo.</p>
+
+<p>Et là, c’était déjà, hélas ! l’air du Nord.</p>
+
+<p>Et je continuai à monter.</p>
+
+<p>Et mon grillon mourut…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">NAPLES LA BELLE
+ET LES NAPOLITAINS</h2>
+
+
+
+
+<h3>ANTIQUITÉ DE NAPLES</h3>
+
+
+<p>Au bord d’un golfe excessivement bleu, une
+ville ensoleillée où l’on rencontre des lazzaroni
+et où l’on danse la tarentelle au son du tambour
+de basque. Leporello, Graziella. Des pêcheurs
+en bonnet rouge et des entremetteurs. « Connais-tu
+le pays où fleurit l’oranger ? » Le Vésuve
+se voit dans le fond, exhalant une petite
+fumée blanchâtre. Un pin parasol termine le
+dessin. Dans la tête d’un Français cultivé, lequel
+cependant adore l’Italie, deux ou trois chromos,
+un nom de femme et une phrase d’opéra, voilà
+tout ce que le nom de Naples éveille.</p>
+
+<p>C’est qu’en Italie, on visite Venise, Florence,
+Pise, Padoue et Sienne. Il faut savoir parler de
+la place Saint-Marc et des Offices : cela est élégant.
+Les deux ou trois cents écrivains français
+qui écrivent chaque année sur l’Italie connaissent
+tous admirablement les catalogues des musées
+toscans et les guides de Lombardie. Pour le golfe
+de Naples ? — Pour le golfe de Naples, vous avez
+Lamartine… Le golfe a changé peut-être depuis
+Lamartine ? — Certes… Mais il existe un préjugé
+<i>artiste</i> : Naples, qui renferme la plus étonnante
+collection d’art antique du monde, Naples n’est
+point, pour les écrivains artistes une « cité
+d’art », car d’abord, Naples n’est pas une ville-musée
+comme Florence ou Venise ; ensuite ce
+n’est pas une ville de la Renaissance, et l’art
+antique n’est point « à la mode ». Enfin, à
+Naples, il faudrait regarder la vie, il faudrait
+s’intéresser à ce qui se passe autour de soi…
+Or, ce n’est pas cela que vont faire les écrivains
+artistes en Italie.</p>
+
+<p>Cependant, pour qui aime, avant le tableau,
+le frisson qu’il rend, pour qui chérit le pittoresque,
+avant qu’il soit saisi et copié et qui le
+sent à même la vie, pour qui enfin sait voir par
+lui-même, directement, et non pas seulement regarder
+ce qu’ont vu les autres, pour celui-là, il
+jouira infiniment à Naples.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Une cité d’un caractère unique en Europe :
+une grande ville, une capitale, <i>qui n’est pas moderne</i>.
+Cette énorme agglomération de six cent
+mille âmes, encore qu’éclairée à l’électricité, demeure
+ce qu’une ville était avant la civilisation
+du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle : un immense village. Naples, ses
+ânes, ses chèvres, c’est une capitale qui vit en
+paysanne. Elle n’a pas divorcé avec la campagne,
+comme nos étouffantes métropoles modernes. Et
+c’est une cité antique catholicisée. Mais avant
+d’entrer dans le détail de son pittoresque, faisons
+connaissance avec les Napolitains.</p>
+
+<p>Dès que le navire est arrivé à son mouillage
+dans le port, cinquante barques l’assaillent,
+chargées de petits singes dépenaillés, qui gesticulent
+et crient ; c’est l’accueil du Napolitain.
+Dans les barques, il y a des enfants nus pour
+qu’on jette des sous à la mer, des mandolinistes
+qui grattent leur instrument, des mendiants
+aveugles ou sans bras, des camelots avec une pacotille
+d’écailles et de corail, des faquins qui
+vous demandent votre bagage, enfin toute la racaille
+qui vit du voyageur dans les escales, et
+ils font un bruit du diable, et des grimaces et
+des signes des doigts, et ils se disputent, et ils
+gigotent, et ils coassent et traînent. Ils vous
+gâtent incontinent toute la beauté rose, chaude
+et épicée du port. Le temps qu’on attend la Santé,
+(et elle ne se presse jamais la Santé), ils restent le
+long du bateau à tapager. Le passager qui va
+plus loin, jusqu’à Constantinople ou Batoum, les
+regarde sans impatience ; c’est une heure qui
+s’écoule, c’est une distraction à la monotonie du
+bord. Mais celui qui s’arrête à Naples, et qui descendra
+tout à l’heure, se sent un peu inquiet ; il
+préférerait une autre réception. Enfin le médecin
+du port a passé, on peut débarquer. Des
+porteurs, en se chamaillant, se jettent sur votre
+attirail. La mouche à vapeur qui vous porte à
+terre, vous et vos colis, à une distance d’une
+centaine de mètres généralement, exige 2 fr. 50.
+C’est une « camorra »<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et il faut vous y soumettre.
+Elle n’est pas réservée aux étrangers, car
+j’ai lu plusieurs fois dans les journaux de Naples,
+des récriminations de Napolitains à ce sujet. Vous
+avez enfin abordé, au milieu de vociférations assourdissantes,
+et la douane a consenti à vous examiner,
+vous vous installez alors dans une <span lang="it" xml:lang="it">carozzella</span>,
+et vous y disposez vos bagages. La malle
+est près du cocher, vous placez votre valise à
+côté de vous, et votre sac derrière, dans la capote.
+Mais aussitôt vingt bras se lèvent au ciel et
+dix bouches vous crient que : « <span lang="it" xml:lang="it">Signore ! signore !</span>
+il ne faut rien mettre là ! on vous volerait »… Et,
+c’est ainsi, accueilli par le braillement, la gesticulation
+et la friponnerie napolitaine, et vous
+sentant de moins en moins content, que vous
+faites votre entrée dans la ville, la légère voiture,
+toute disloquée et ferraillante, s’étant
+élancée au grand galop vers votre hôtel en vous
+cahotant sans pitié.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> La camorra, c’est un impôt prélevé par le fort sur le
+faible. C’est de là que vient le nom de la célèbre association
+napolitaine.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Les premiers jours, en observant les Napolitains,
+on se demande dans quelle famille il convient
+de les ranger, si c’est dans celle des nègres
+ou celle des singes.</p>
+
+<p>Du nègre, ils semblent posséder l’enfantillage,
+le fétichisme, la paresse, l’amour du clinquant,
+la prononciation molle et la mélopée. En outre,
+on adore le feu à Naples ; dès que traînent dans
+une rue trois ou quatre bouchons de paille et un
+morceau de journal, les gamins y portent l’allumette ;
+ils veulent voir le feu. La quantité de feux
+d’artifice qu’on tire en été dans toutes les rues
+de la ville est inimaginable<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Cet étonnement
+constant devant le mystère du feu, cet amour du
+feu se retrouvent chez toutes les peuplades primitives.
+Faut-il classer les Napolitains dans la
+catégorie des nègres ? Mais leur vivacité, leurs
+grimaces, leurs yeux qui regardent vite et ne se
+posent pas, leur amour des farces, leur mimique
+de l’intelligence, est-ce que ce ne sont pas plutôt
+des singes ? Des singes ou des nègres, les cochers
+déguenillés, à moitié couchés sur leur siège, qui
+vous harcèlent de leurs psitt ! et de leurs hé ! hé !
+qui, en dépit de tous les refus, vous suivent au
+pas en vous faisant des signes engageants pendant
+des quarts d’heure, qui sont collants et exaspérants
+comme des mouches. Paisiblement, vous passez
+sur une place. Tout à coup, de loin, vous entendez
+venir un bruit de fantasia arabe. Un cocher, là-bas,
+vous a aperçu et il a lancé son cheval au galop,
+il fond sur vous. Il s’arrête net à votre côté :
+« <span lang="it" xml:lang="it">Vulite, vulite, vulite, signo ?…</span> » Vous allez
+avoir un bon moment à vous énerver… La pensée
+du Napolitain, c’est qu’on lui cédera afin de
+se débarrasser de lui. Il fait du chantage. Ainsi le
+mendiant, le marchand d’allumettes, le marchand
+de chansons, le marchand de cartes postales, etc.
+Il est d’un entêtement à ne pas croire. Un de
+mes amis m’a raconté qu’une fois, comme il était
+à sa fenêtre, — il habitait dans le quartier des
+étrangers, — un trio de musiciens mendiants,
+chanteur, mandoline et guitare, s’installa sur le
+trottoir et commença à jouer. Pour les éprouver
+et voir combien de temps la chose allait durer,
+mon ami leur dit de s’en aller, qu’ils n’auraient
+rien. Bien entendu, ils restèrent. Ils restèrent
+une heure et demie !… Mais dans l’insistance
+napolitaine, il y a aussi, outre l’idée de vous
+lasser et de vous contraindre par fatigue à
+céder, l’arrière-pensée que le premier refus de
+votre part n’est pas sincère, que c’était pour
+jouer, et que vous vouliez leur faire une farce…
+Mais je me demandais si c’étaient des singes ou
+des nègres.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> La merveille que, jouant constamment avec le feu, et
+se montrant imprudent et négligent à l’extrême, le Napolitain
+n’allume jamais d’incendie ! Les incendies sont très
+rares à Naples. Il faut vraiment que les maisons soient
+réfractaires à la flamme.</p>
+</div>
+<p>Voleurs ! voleurs comme en Orient ou comme
+au marché de Pont-l’Évêque. A Naples, on compte
+deux ou trois magasins qui vendent à prix fixe ;
+partout ailleurs, il faut marchander. Il ne s’agit
+pas pour un commerçant d’obtenir d’un article
+donné un bénéfice déterminé, mais de tirer du
+chaland qui se présente le plus d’argent possible,
+la valeur de la denrée n’étant point considérée.
+Comme au marché de Pont-l’Évêque. Et tous les
+tarifs à Naples sont fictifs. Le prix des places de
+théâtre que vous lisez sur les affiches sont mensongers :
+allez au bureau, on vous laissera les
+places à plus bas prix. Le tarif des fiacres, c’est
+un mot ; avant de monter en voiture, vous « faites
+le pacte » avec le cocher : le tarif est de quatre-vingt
+centimes la course, les Napolitains ne
+paient jamais que cinquante et souvent quarante.</p>
+
+<p>Quant à l’étranger, il est considéré universellement
+comme un personnage d’une richesse fabuleuse ;
+il est envoyé par la Providence pour faire
+vivre à lui tout seul tous les Napolitains ; il doit
+payer le double, le triple, le quadruple de ce que
+n’importe qui paierait. Et il est inadmissible pour
+le peuple qu’un Napolitain soit l’ami d’un étranger.
+Un jour, au restaurant, comme un de mes
+amis de Naples, avec lequel je déjeunais, m’avait
+dissuadé de prendre des huîtres, le marchand
+lui dit sur un ton de reproche indéfinissable :
+« Il voulait en prendre ! et c’est vous qui l’avez
+empêché ! » Que mon ami eût défendu mon intérêt
+et non pas le sien, cela lui paraissait monstrueux,
+inconcevable. Il ne pouvait pas imaginer qu’un
+Napolitain eût été avec un étranger contre un
+autre Napolitain. « Mais si nous ne gagnons pas
+avec les étrangers, avec qui gagnerons-nous ? »</p>
+
+<p>Des nègres ? On est environné ici par le fétichisme
+le plus naïf. A chaque instant, vous rencontrez
+des reposoirs improvisés sur des chaises
+dans la rue par des petits enfants. Des hommes
+en promènent, disposés sur une planche au-dessus
+de leur tête, ou dans des petites voitures pavoisées,
+comme je l’ai vu un matin au Pausilippe.
+Partout des veilleuses brûlent devant des images.
+Chacun porte sur soi une main ou une corne en
+corail contre le mauvais œil. Sur les murs, des
+mendiants dessinent au charbon des Vierges des
+Sept-Douleurs et des <span lang="la" xml:lang="la">Ecce Homo</span>.</p>
+
+<p>On a souvent décrit le miracle de saint Janvier.
+Mais le plus étonnant dans ce miracle, c’est la façon
+dont on l’annonce, comme une chose certaine,
+immanquable — au moment du miracle :
+feux, dit le programme de la fête, — et la régularité
+avec laquelle il se produit : deux fois par an, à
+jour et à heure fixe<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Les journaux en rendent
+compte le lendemain, ainsi que d’un événement
+tout à fait naturel, prévu et ordinaire, comme de
+la revue du Statuto ou de la réouverture du San
+Carlo. Les Étrusques, dont les Napolitains descendent,
+étaient le peuple le plus crédule de la
+terre…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> On sait en quoi consiste le miracle de saint Janvier.
+Le premier samedi de mai et le 19 septembre de chaque
+année, à dix heures du matin, le sang coagulé de saint Janvier,
+contenu dans une ampoule, se liquéfie. Une foule
+énorme et surexcitée assiste à ce miracle, qui se produit
+dans la cathédrale, en présence de l’archevêque de Naples
+et de tout le haut clergé.</p>
+</div>
+<p>Et l’amour de tout ce qui brille (on comble de
+joie une négresse en lui donnant un collier de
+verroterie ; ici les femmes du peuple riches, les
+« <span lang="it" xml:lang="it">maeste</span> », se couvrent invraisemblablement de
+bijoux beaux comme de la verroterie) et l’amour du
+bruit (le dernier des Napolitains fait partie d’un
+orphéon, d’une « <span lang="it" xml:lang="it">banda</span> ») et l’amour du jeu (en
+1906 la contribution des Napolitains au lotto, à la
+loterie royale, a été de 14 fr. 44 par habitant.
+Naples, qui est pauvre, a dépensé en 1906 dix
+millions pour jouer au lotto). Et leur enfantillage,
+leur besoin de s’amuser continuellement :
+ils ne sont pas cochers, maçons, gentlemen, ils
+jouent à être cochers, maçons, gentlemen… Tout
+cela me paraissait partir d’une âme de nègre.</p>
+
+<p>Et quand je fermais les yeux, et que je les entendais
+tapageant, nasillards et criards<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, j’avais
+tout à fait l’illusion, je me croyais transporté
+dans un village du centre africain, au milieu
+de quelque peuplade primitive.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> La prononciation napolitaine, longue et vulgaire, déforme
+et enlaidit l’italien. Le Napolitain dit <span lang="it" xml:lang="it">Margellina</span>
+pour <span lang="it" xml:lang="it">Mergellina, uno zoldo</span> pour <span lang="it" xml:lang="it">uno soldo, bosta</span> pour
+<span lang="it" xml:lang="it">posta, garozze</span>, etc. Et il prononce une syllabe sur trois :
+la <span lang="it" xml:lang="it">via Carracciolo</span> devient la <span lang="it" xml:lang="it">via Carrac’, Ischia</span> devient
+<span lang="it" xml:lang="it">Isc’</span>, etc.</p>
+</div>
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Et puis les jours, les semaines, les mois passèrent,
+et je fis plus ample connaissance avec ce
+peuple. Je le pénétrai mieux, je le vis moins à la
+surface, et il commence à éveiller ma sympathie et
+à m’intéresser. J’avais remarqué d’abord tous ses
+défauts. J’aperçus bientôt ses qualités. Et je distinguai
+alors avec quelle finesse, de quelle façon
+jolie, ils jouissaient de la vie, ces nègres, et combien,
+sous leur apparence bruyante et désagréable,
+ils étaient peu grossiers. Auprès du nègre obscène,
+je vis le Napolitain qui est sentimental et qui est
+réservé. Dans cette cité, réputée pour la facilité
+de ses mœurs, en effet, je n’ai jamais vu seulement
+deux amoureux s’embrassant dans la rue
+sur un banc comme, au printemps, on en rencontre
+à chaque pas à Paris. La tenue du Napolitain
+est d’une absolue décence<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> et les vertueux
+Anglais et les Allemands, si vertueux aussi, pourraient
+peut-être aller à Naples prendre des leçons
+tout au moins de bonne tenue dans la rue. Ce qui
+ne signifie pas que le ruffianisme et la prostitution
+ne fleurissent pas ici, comme l’ont rapporté
+tous les voyageurs. Mais du moins le Napolitain
+n’est-il ni libertin, ni dissolu<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, il est sentimental.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Se bien tenir est capital pour un Napolitain. Il ne
+faut pas qu’on puisse dire qu’il manque d’éducation. Et
+dans toutes les classes. Chaque classe a un code de courtoisie
+qu’elle observe exactement.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Le vice est inconnu au Napolitain : il n’est pas moral,
+il fait naturellement, sans vice, des choses immorales.
+Chez un peuple moral, au contraire, nourri de la
+Bible, la plus petite immoralité pue le vice épouvantablement.</p>
+</div>
+<p>Autre chose. On ne rencontre jamais un ivrogne
+à Naples. L’alcoolisme y est inconnu. Encore
+un exemple, peut-être, pour les honnêtes pays à
+Bible. La sobriété de ce peuple est admirable. Je
+me rappelle les coups d’œil de coin des voisins,
+au café, à une étrangère qui avait pris un petit
+verre de cognac. On ne boit que du café, du chocolat
+et des glaces. Très rarement du vermout.
+L’apéritif n’existe absolument pas. Quant au
+peuple, que le bourgeois de Naples s’imagine
+extraordinairement goinfre, il est également modéré.
+Dans les grandes fêtes, comme à <span lang="it" xml:lang="it">Piedigrotta</span>
+ou au Carmine, il se régale d’une tranche
+de pastèque et il fait bombance et satisfait sa
+gloutonnerie avec une assiette de coquillages.</p>
+
+<p>Dans les fêtes surtout je les aimais. Ils y témoignent
+d’une simplicité, d’une grâce de l’âme
+tout à fait charmante. Une fête se compose d’illuminations
+et de musique. On regarde et on
+écoute. On est content. Il ne s’agit pas ici de
+s’enivrer de bruit, de grands manèges violemment
+éclairés, de sifflets de machines à vapeur,
+de montagnes russes, d’avoir des sensations violentes
+et de se surexciter. Non : regarder les illuminations,
+les décorations de la fête et écouter la
+musique… J’aimais cette sagesse et cette finesse
+de goût dans le plaisir. Ce sont des plaisirs d’art,
+ceux du Napolitain. Eh ! non, ce n’était pas des
+nègres ! Je connais des civilisés, des peuples qui
+savent lire et qui sont plus sauvages.</p>
+
+<p>Et le dialecte napolitain qui avait l’air, avec sa
+prononciation large et ses appels prolongés comme
+une note chantée dont le ton s’abaisse graduellement,
+d’un patois nègre, ce dialecte était en réalité
+une belle langue populaire, vive et savoureuse,
+pleine d’images et bien faite pour réjouir
+l’amateur, avec ses hyperboles et sa grandiloquence,
+son ingénuité et sa malice, sa poésie, sa
+licence.</p>
+
+<p>Et je continuai à voir, et les choses me parlèrent.
+Et je me mis à saisir des nuances. Et un
+jour, je regardai cette ville et ce peuple avec
+vénération, parce que j’avais enfin compris que
+je vivais dans une ville antique, au milieu d’un
+peuple antique. Et je commençai à rêver et à
+voir la réalité.</p>
+
+<p>A Naples, on retrouve facilement la vie antique
+et l’on en respire l’air avec ivresse. Car rien n’a
+changé qu’à la surface, et le cœur est resté le
+même sous les siècles. Ces marchands de fruits
+aux pieds nus, assis par terre derrière leur corbeille
+tressée, ces marchands d’eau fraîche avec
+leur amphore, ces marchands de légumes qui
+passent en tenant la queue de leur âne, toute
+cette vie de la rue, est-ce qu’elle n’est pas pareille
+non seulement dans l’esprit, mais aussi par la
+forme des choses qui l’accompagnent, à la vie
+qui fleurissait sur ce sol en des temps très anciens ?
+Les objets, tout ce que l’on manie quotidiennement,
+sont ici d’une forme très simple, et l’on
+sent que leur aspect n’a jamais changé.</p>
+
+<p>Quand on sort du musée, à Naples, on ne
+souffre pas de ce brusque dépaysement qui vous
+frappe partout en pareille circonstance. On a tout
+de suite retrouvé les types qu’on examinait tout
+à l’heure en bronze et en marbre, et les mêmes
+expressions : les mêmes âmes. Et le mystère, le
+mystère irritant et passionnant qu’on sentait là-bas
+devant les statues arrachées à la terre, des
+statues d’hommes qui avaient vu les siècles morts,
+ce mystère, on le retrouve dans les rues, devant
+les mêmes visages qui recouvrent l’âme très
+antique que l’on regrettait tout à l’heure au
+musée. On a l’impression qu’elle vit encore, cette
+âme, et la demi-illusion qu’on va retrouver toute
+la splendeur et les merveilles antiques du golfe
+de Naples. Et cela endort, pour un instant, votre
+nostalgie du passé.</p>
+
+<p>Beaucoup de marchands des rues et de gens
+du peuple, vêtus seulement de leurs braies et de
+leur chemise, ont vraiment une allure antique.
+Il y a des débardeurs que l’on a vus, exactement
+semblables, dans des bas-reliefs. Et le nu qui ici
+n’est pas honteux, ces enfants nus et demi-nus
+qui sont la fleur, la grâce et le charme de Naples,
+cela est antique.</p>
+
+<p>Et d’ailleurs c’est une impression éparse, diffuse,
+éparpillée dans chaque chose. De même que
+cette terre que vous foulez est toute mêlée d’antiques
+débris, de même tout ce que vous voyez et
+entendez vous paraît contenir quelque chose de
+très rare, d’unique. L’exclamation monosyllabique,
+le Hach ! du cocher qui pousse son cheval, le
+bruit que fait le vacher en agitant la sonnette de
+la vache, le sautillement des roues minces sur
+les dalles, le chant étrange des marchands, tout
+cela vous paraît très vieux, très lointain. Vous ne
+vous sentez plus le contemporain de ce peuple,
+vous avez envie de l’arrêter et de l’interroger, de
+le faire parler de ce temps merveilleux que vous
+n’avez pas connu. Mais, hélas ! son souvenir, que
+vous retrouvez dans tous ses gestes, dans toute
+sa façon d’être, est inconscient. Il ne sait pas
+qu’il se rappelle.</p>
+
+<p>Mais quand vous vous promenez du côté de la
+Pignasecca ou à Tribunali, et que l’illusion vous
+prend, alors vous passez à Naples des heures
+uniques.</p>
+
+<p>Malgré des alluvions continues, dont on retrouve
+constamment les marques (beaucoup de visages
+espagnols et arabes), le type grec s’est conservé
+dans toute sa pureté ici. Et vous croisez à
+chaque instant les plus beaux masques. Quant à
+la face vulgaire, au bas peuple, elle ressemble
+étonnamment à la face vulgaire latine, le gros
+nez un peu épaté, la large bouche prête à l’invective
+et au rire énorme ; elle a du style.</p>
+
+<p>Ainsi le Napolitain se découvrait à moi. Je
+voyais qu’il n’était pas mon contemporain, que
+mes idées et mes mœurs lui étaient étrangères,
+car il était le survivant d’une civilisation ancienne,
+et sous ses usages, sous ses habitudes, je voyais
+les vieilles coutumes vénérables. Je le respectais
+comme mon ancêtre, comme le témoin des origines
+de la société dans laquelle je vis. Je voyais
+maintenant que son fétichisme n’était pas celui
+d’un nègre, d’un primitif sans race. Il était celui
+d’un homme du peuple contemporain de Virgile
+et d’Auguste. Sa religion, qui portait faussement
+le nom de christianisme, c’était l’antique paganisme.</p>
+
+<p>Je le voyais : chaque quartier, ici, avait son
+dieu. Les saints, les innombrables madones : des
+anciens dieux, dieux qui se jalousaient aussi et
+qui se disputaient la prépotence. Dans les affiches
+annonçant la fête du Saint, je le voyais, on insinuait
+que le saint d’ici était plus puissant que le
+saint du voisin. Le Napolitain croyait plus à son
+saint qui le connaissait, qui était son protecteur,
+qu’à Dieu qui ne le connaissait pas et qui, d’ailleurs,
+a trop à faire.</p>
+
+<p>Chez nous, les traces du greffage du christianisme
+sur le paganisme se sont peu à peu perdues,
+elles ne sont plus guères apparentes. Ici,
+au contraire, elles sont très visibles. A Rome, la
+fête du 15 août s’appelle toujours « la Ferragosto »
+et c’est l’ancienne fête d’Auguste, laquelle
+se célébrait à la même date. Ici, à Naples, on fait
+toujours les Bacchanales, on fête Bacchus le
+7 octobre, au commencement des vendanges. Le
+prétexte chrétien de cette fête est de célébrer la
+Madone de <span lang="it" xml:lang="it">Piedigrotta</span>. C’est une réjouissance
+extrêmement curieuse. Il s’agit de faire un bruit
+énorme, incomparable. Cent mille Napolitains
+soufflent ensemble, jusqu’à bout de souffle, dans
+d’énormes trompes en fer blanc. Ils ne sont pas
+gais, ils ne rient pas, ils soufflent dans leurs
+trompes. C’est la tradition de la bacchanale qui
+les pousse et ils ne résistent pas.</p>
+
+<p>Le bruit qu’ils font ne peut se comparer à rien.
+Il est proprement infernal. Au milieu de ces démons
+armés de trompes, passent des marchands
+de raisins, portant sur l’épaule une perche, à
+laquelle des grappes pendent gracieusement. On
+voit aussi des chars ornés de feuillages, sur
+lesquels des chanteurs, profitant d’une accalmie,
+chantent une chanson nouvelle. Car c’est la coutume
+de lancer à <span lang="it" xml:lang="it">Piedigrotta</span>, le jour de Bacchus,
+les nouvelles chansons.</p>
+
+<p>Le Napolitain répète fidèlement chaque année
+ses gestes de l’année passée. Il est extrêmement traditionaliste.
+Pourquoi voudrait-il que les choses
+changent autour de lui, puisque lui-même ne
+change pas ?<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> Et c’est pourquoi l’on peut admirer
+tant de coutumes très anciennes à Naples, et tant
+de vieilles mœurs. On y rencontre des cortèges
+de fous, comme au moyen âge : quelque roi grotesque,
+à cheval sur un âne, vêtu d’une loque
+rouge, suivi d’une douzaine de gars débraillés qui
+font tapage. La façon de se réjouir est antique
+ou sauvage ; car il y a peu de différence entre ce
+que nous appelons aujourd’hui un sauvage et un
+ancien latin du bas peuple : seulement quelques
+nuances. Et il n’y a que quelques nuances entre
+un Napolitain d’aujourd’hui et un nègre. Mais
+ces nuances nous importent. Derrière le Napolitain,
+on compte trente siècles de grande race. Ce
+primitif-là a des aïeux. Tout ce qu’il fait inconsciemment,
+et par l’effet d’une obscure mémoire,
+nous touche ; ses traditions, en effet, sont les
+nôtres, et nous le reconnaissons de nos proches.
+Le Napolitain nous semble sauvage, parce qu’il
+est resté rustre ; la démarcation entre l’homme
+des villes et l’homme des champs n’est pas chez
+lui nette comme chez nous, de même autrefois
+chez le latin ; mais s’il est sauvage, c’est un sauvage
+de chez nous. Je sais bien que chez lui l’œil,
+comme chez les êtres les plus simples, comme
+chez les enfants, joue le plus grand rôle. On
+s’adresse toujours aux yeux, à Naples. Quand l’œil
+du Napolitain est pris, lui-même est pris tout
+entier. Il est tout à la sensation première, et ne
+fait pas réflexion. C’est pourquoi l’on voit si souvent,
+dans les rues de là-bas, des infirmes et des
+contrefaits devenir les souffre-douleur des <span lang="it" xml:lang="it">scugnizzi</span>.
+Je rencontrais tous les jours un gamin que
+les autres battaient, parce qu’il faisait une grimace
+extraordinaire en pleurant. Ils ne se lassaient
+pas de cette grimace. Ils étaient tellement
+saisis, chaque fois, qu’il n’y avait plus place pour
+un mouvement de pitié. Mais ce même peuple,
+qui martyrise les phénomènes, pour jouir entièrement
+d’eux, par amour du spectacle, est passionné
+aussi pour ses admirables marionnettes, qui ne
+peuvent pas ne pas nous toucher nous-mêmes,
+et où nous nous retrouvons dans notre passé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Il ne change pas, parce qu’il ne sait pas lire. Alors
+le mouvement moderne n’arrive pas jusqu’à lui. Il n’a que
+des renseignements oraux. D’ailleurs il ne s’en soucie pas.
+L’instruction obligatoire n’est qu’un mot en Italie méridionale.
+Il y a à Naples, à la conscription, 50% d’illettrés.
+J’ai eu une portière qui était la mère de sept enfants ; aucun
+n’avait appris à lire : l’école est trop loin, disait-elle.</p>
+</div>
+<p>Les marionnettes de Naples jouent des pièces
+tirées des romans de chevalerie du moyen âge.
+Elles sont grandeur nature, vêtues somptueusement
+et vraiment vivantes. Je n’ai jamais vu
+de spectacles plus lyriques que ceux auxquels
+j’assistai là, dans des petites salles pouilleuses,
+au milieu d’un peuple aux yeux brillants, pieds
+nus et chemise ouverte. Au moment du combat
+des deux guerriers, accompagnant le bruit des
+armes entrechoquées, le piano mécanique tourne
+frénétiquement pour exalter les cœurs, combat
+rituel, et, comme une danse, admirablement
+réglé, plein de tradition. Ici, la transposition de
+la réalité au théâtre est exacte et m’émeut autrement
+que n’importe quelle représentation théâtrale ;
+mais le Napolitain sent toute la beauté de
+cela.</p>
+
+<p>D’ailleurs, hâtez-vous de l’aller regarder. On a
+déjà éventré la ville. Des quartiers curieux, et
+comme on n’en reverra jamais nulle part, disparaissent
+chaque jour. Il existe une catégorie
+de Napolitains qui rêvent de transformer Naples.
+Les uns veulent en faire une cité industrielle.
+Les autres une nouvelle Nice. Les journaux sont
+pleins de ces folies. On ne changera pas le Napolitain,
+mais dans cinq ou six ans, certainement,
+il sera plus difficile à bien voir, et la ville sera
+abîmée. N’attendez pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c10">CURIOSITÉS DES RUES DE NAPLES</h3>
+
+
+<blockquote>
+<p>« Hier, vers une heure de l’après-midi, la foule
+qui se pressait aux environs de la galerie
+Humbert I<sup>er</sup>, fut frappée par un étrange spectacle :
+du vico Sergent-Major descendait un
+groupe caractéristique, entouré de <span lang="it" xml:lang="it">scugnizzi</span><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>
+qui cabriolaient furieusement tout autour. Au
+milieu du groupe, se trouvait un petit jeune
+homme blond, aux vêtements en désordre, aux
+yeux hagards : ses mains étaient attachées
+derrière son dos avec une grosse corde, et sur
+sa poitrine un écriteau pendait : « Voilà
+Errico, le directeur du « Squillo » châtié par
+l’avocat Fumo. »</p>
+
+<p>« Le jeune homme était tiré avec des cordes.
+A peine pouvait-il se mouvoir, serré dans ses
+liens comme un Christ. Il criait d’une voix
+étranglée : « Carabiniers ! carabiniers ! »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Des voyous.</p>
+</div>
+<p>Tel est le récit que je lisais, il n’y a pas longtemps,
+dans un journal de Naples. Et ce curieux
+cortège, le châtiment imaginé par l’avocat Fumo,
+pour se venger d’un petit journaliste malhonnête,
+me faisait remonter à l’esprit toutes les singulières
+images, toutes les choses surprenantes que
+j’ai vues, au hasard de tant de promenades dans
+les rues de Naples. Aucune cité, en Europe, n’est
+aussi amusante : la variété des spectacles y est
+infinie, c’est que l’esprit des Napolitains est ingénieux,
+et il possède en même temps quelque
+chose de simple et de suranné, qui est tout à fait
+inattendu pour les hommes modernes que nous
+sommes. J’estime que la rue à Naples est plus
+intéressante pour nous qu’une rue d’Orient. Nous
+comprenons en effet ce qui s’y passe. L’on y voit
+ce qu’on pouvait y voir chez nous dans l’ancien
+temps. On vit là sur des traditions qui sont les
+nôtres ; ce que nous rencontrons remue en nous
+d’obscurs souvenirs : nous sommes de cette race,
+nous appartenons à cette civilisation, nous avons
+dépassé le point où ils en sont restés, mais autrefois
+nous y avons été.</p>
+
+<p>Je dirai ici, sans ordre, suivant le caprice du
+souvenir, ce que j’ai vu là-bas de surprenant.</p>
+
+<p>Le récit de journal, qui décrit le cortège formé
+par l’avocat Fumo, ne rend pas le bruit au milieu
+duquel le malheureux petit jeune homme blond
+devait avancer. J’ai logé, à différentes reprises, à
+l’auberge, dans un des quartiers les plus grouillants
+de Naples, du côté de la Pignasecca. Souvent
+dans la rue éclatait une discussion, alors c’était
+de grands cris, par chacun des adversaires tous
+les saints et toutes les madones étaient pris à
+témoins de l’ignominie, de la bassesse, des vices
+honteux et de la laideur inouïe de l’autre, aussitôt
+sortaient de tous les pavés de méchants gamins,
+des <span lang="it" xml:lang="it">scugnizzi</span>, la ruelle retentissait de clameurs,
+des huées s’élevaient, les sifflets faisaient
+rage, on ne s’entendait plus… Les discussions
+entre commères dans les rues populeuses de
+Naples sont incessantes, et presque toujours elles
+prennent naissance des enfants. Il y a des nuées
+d’enfants à Naples, qui courent partout : une
+femme a donné une taloche au petit d’une voisine,
+celui-ci se précipite chez sa mère en pleurant,
+la mère arrive, elle demande de quel droit
+on a battu son fils : discussion, hurlements, on se
+souhaite les accidents les plus terribles, on espère
+du ciel des vengeances éclatantes. Chacun est
+d’une loquacité intarissable et les prises de bec
+durent souvent fort longtemps. Je me rappelle
+deux femmes, dans le quartier du Marché ; elles
+se chamaillaient : non loin il y avait une grande
+tablée de gens qui jouaient au loto. D’abord les
+joueurs s’étaient levés, ils avaient entouré les deux
+commères. Mais cela ne finissait pas. Alors ils
+étaient retournés à leur table. Et, tandis que d’une
+voix effrayante, tout près d’eux, elles continuaient
+à se promettre mutuellement à l’enfer, avec une
+indifférence délicieuse, comme s’ils n’entendaient
+rien, ils avaient repris leur partie, une petite
+fille tirait paisiblement les numéros d’une bouteille
+d’osier, et chacun, d’un air d’extrême attention,
+regardait son carton.</p>
+
+<p>Bien qu’ils figurent à l’origine de beaucoup
+d’épouvantables discussions, les petits enfants
+sont d’ailleurs un des charmes de la ville. Ils
+fleurissent de leur chair rose les ruelles ombreuses :
+ils sont presque toujours nus ; ils se
+confondent sur le sol avec les petits chiens et les
+petits chats. Ils sont l’image vivante de l’admirable
+fécondité de ce peuple. Fécondité trop
+grande, folle fécondité. Ici, les estropiés, les difformes,
+les êtres bizarres sont légion. Il y a ici
+une végétation de vie humaine prodigieuse, mais
+ce n’est pas un jardin ni un parc, c’est une forêt
+vierge. On ne ratisse pas, on n’émonde pas. C’est
+l’exubérance de la nature, un fouillis hasardeux,
+désordonné, inextricable ; tout a poussé, c’est la
+forêt mystérieuse et magnifique, — mais à côté
+des chênes superbes, combien d’arbres mal venus,
+rabougris, à demi morts !</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Le cortège du petit jeune homme blond me
+rappelle d’autres cortèges. Celui d’un roi fou,
+comme au vieux temps, que je vis passer un jour
+à Toledo, déguisé, à cheval à l’envers sur un
+âne, sa tête tournée du côté de la queue de la
+bête. Il était entouré de joueurs de putipu et
+cheminait gravement sur la chaussée.</p>
+
+<p>J’ai vu aussi bien des processions singulières,
+la procession aux sonnettes, coup de sonnette :
+tout le monde à genoux, les prêtres, les pénitents,
+les passants… On repart… Nouveau coup de
+sonnette, et de nouveau agenouillement général. — Le
+passage du Saint-Sacrement est curieux :
+au-dessus du prêtre qui le porte, un clerc tient une
+sorte de parasol chinois, quatre porteurs de lanternes
+anciennes l’escortent, sortes de lanternes
+de carrosses fichées au bout d’un long manche,
+un enfant de chœur sonne, la rue s’agenouille.</p>
+
+<p>Quelquefois, à Naples, on entend une musique
+joyeuse, un orphéon s’approche, faisant vacarme :
+c’est un enterrement. Deux lignes de pénitents
+en cagoule s’avancent, tenant de gros cierges et
+précédant un haut catafalque rouge au sommet
+duquel trône un cercueil doré. Pour les enterrements
+de riches, le cercueil se trouve dans un
+carrosse entièrement vitré, traîné par six ou huit
+chevaux habillés de draps éclatants.</p>
+
+<p>D’ailleurs, à Naples, tout ce qui tient à la mort
+ou à la religion est infiniment curieux. Il y a
+plus de quatre cents églises dans la ville. Souvent
+elles se font face ou elles se touchent. La
+concurrence entre toutes ces églises est sérieuse ;
+le clergé, qui est considérable, meurt de faim.
+J’ai vu des vieux prêtres vêtus de soutanes rapiécées
+et verdâtres, couverts de chapeaux à poils
+informes, tendre la main dans la rue. Les dimanches,
+si vous passez dans les ruelles voisines
+de la Pêcherie, on vous tirera par votre veste, on
+vous demandera d’entrer à l’église, on vous dira
+que : « <span lang="it" xml:lang="it">Signore</span>, la messe est prête »… Je me rappelle,
+à la porte d’une chapelle, un marchand de
+fruits à la fois criant sa marchandise et agitant
+par une corde une sonnette destinée à appeler les
+fidèles. Il disait tantôt : « <span lang="it" xml:lang="it">Fichi, fichi, a tre soldi,
+tre soldi !</span> » et tantôt : « <span lang="it" xml:lang="it">Alla messa ! alla messa !
+alla messa !</span> »</p>
+
+<p>Il y a dans les rues, fixés sous verre aux murs,
+un grand nombre de reposoirs : l’image d’une
+madone, un bouquet, une lumière. Les jours de
+fête, les enfants disposent des reposoirs sur des
+chaises, devant les maisons. A l’intérieur des
+maisons, partout des reposoirs ; point de boutiques
+où ne brûle une petite flamme devant
+quelque image ; j’en ai vu un superbe, brillant
+de mille feux, une fois, dans le sous-sol d’un
+café, là où se trouvent les cuisines et les caves.</p>
+
+<p>Les moines sont innombrables ; on en croise
+de tous poils et de toute vêture. On voit des
+nonnes en robe de bure avec un très large chapeau
+de paille. Mais les religieux les plus communs
+sont les frères de Saint-François, généralement
+dépenaillés et fort sales. Ils ne jouissent
+pas dans le peuple, d’une trop bonne réputation,
+le fait est que j’en ai vu arrêter un dans la galerie,
+un soir, et c’était un curieux spectacle. Le
+moine marchait devant son accusateur, un petit
+jeune homme mince, une grande foule suivait.
+On passa devant la station de voitures de Saint-Ferdinand,
+et pour indiquer de quoi le moine
+s’était rendu coupable, un cocher fit en riant le
+plus joli geste obscène que j’aie jamais vu.</p>
+
+<p>Une autre fois, au restaurant, j’avais fait l’aumône
+à un moine, doué d’une honnête figure.
+Le patron accourut : « Qu’avez-vous fait ! me
+dit-il. C’est un usurier. Il prête à la petite semaine
+avec l’argent qu’il recueille en mendiant. »</p>
+
+<p>On les accuse d’ivrognerie. Un camelot, du premier
+janvier à la Saint-Sylvestre, gagne sa vie en
+vendant une petite poupée articulée représentant
+un franciscain. En tirant sur son capuchon, il
+baisse la tête en arrière, le bras, en même temps,
+se lève, portant à la bouche une fiasque minuscule.
+Toute la journée, le marchand annonce
+d’une voix monotone « <span lang="it" xml:lang="it">O muonac ’mbriacone</span> »,
+le moine grand ivrogne.</p>
+
+<p>Les moines sont entourés cependant d’un petit
+respect familier dans le menu peuple napolitain.
+Ils sont réputés connaître à l’avance les numéros
+qui sortiront à la loterie. Aussi le matin,
+quand ils font leur tournée dans les rues, leur
+besace finit-elle par se remplir ; ici ils attrapent
+une pomme de terre, là une carotte, plus loin
+une figue ou un piment. En échange, ils bénissent
+la maison de leur bienfaiteur. J’en ai vu
+qui bénissaient des étalages de fruitières, c’était
+naïf et touchant, c’était joli.</p>
+
+<p>On trouve à Naples, dans le quartier de San
+Domenico, une rue entièrement occupée par des
+marchands d’objets de piété. Il y a là des enfants
+Jésus en plâtre à la chevelure blonde, des gros
+bouquets de fleurs en papier, des petits personnages
+pour les crèches de Noël, des flambeaux et
+luminaires de cuivre. C’est un endroit intéressant :
+très souvent on voit installé au milieu de
+la ruelle un sculpteur en train de donner le dernier
+coup de pinceau à un saint grandeur nature.
+Le saint, debout sur un socle en bois, la face
+débonnaire et le bras étendu, dessine toute la
+journée le même geste pacifique sur la tête des
+passants.</p>
+
+<p>En vous promenant dans les rues, vous rencontrez
+souvent des enfants et même de grandes
+personnes habillées d’un vêtement d’un vert
+particulier. Ce vert est une couleur votive. La
+madone les a sauvées autrefois d’un danger, et
+elles se sont vouées à ce vert qui d’abord surprend
+par son ton inusité.</p>
+
+<p>A midi, le canon tonne. C’est à Saint-Elme
+qu’on annonce le milieu de la journée. Vous
+verrez alors tout le petit monde qui vous entoure
+faire le signe de la croix en baisant son pouce.</p>
+
+<p>Ce geste pieux n’est qu’un des mille gestes
+napolitains. Si vous voulez étudier les gestes de
+ce pays, gestes gracieux et très expressifs, allez
+dans un café, surtout au Fortunio, dont les
+habitués sont tout à fait du cru, et regardez les
+bavards. Vous admirerez alors ce que l’on peut
+faire dire à une main, à des doigts, sans compter
+le visage, d’une richesse de grimaces infinie.</p>
+
+<p>Les gestes obscènes aussi ne sont pas des plus
+rares. Vous avez vu tout à l’heure celui du
+cocher regardant passer le mauvais moine. Il y
+en a d’autres, traditionnels et qui remontent à
+l’antiquité. Le peuple a conservé la superstition
+du mauvais œil, de la jettatura, elle existait chez
+les anciens, et l’on s’en préservait de la manière
+même dont on s’en garde aujourd’hui : en touchant
+ses parties basses. La représentation du sexe
+a toujours eu pour objet d’écarter le mauvais
+destin, et tous les phallus qu’on a trouvés à
+Pompeï, dont beaucoup énormes, sur la façade
+des maisons, n’avaient pas du tout pour but,
+comme l’ont dit les idéalistes et les amateurs de
+symboles, de glorifier la semence, la reproduction
+et la continuité de la vie. Ils étaient destinés,
+tout simplement, à écarter des maisons, sur lesquelles
+ils s’érigeaient, le mauvais sort, les événements
+funestes, la destinée contraire. Aujourd’hui,
+entrez inopinément à la Pêcherie : bien
+rare si vous ne voyez pas tous les pêcheurs, à
+l’aspect d’un visiteur étranger, porter en même
+temps la main à leur sexe, et même le mettre en
+l’air : ils se préservent contre le mauvais œil
+dont rien ne dit que vous ne soyez affligé.</p>
+
+<p>Un de mes amis de là-bas m’a conté, à propos
+de la Pêcherie, un fait curieux. Il partait en
+voyage et avait pris, pour se rendre à la gare,
+une <span lang="it" xml:lang="it">carozzella</span>. Le cheval s’emballe, parcourt la
+Marine à une allure effrénée et finit par s’abattre
+exactement devant le Christ de la Pêcherie. Le
+cocher et mon ami étaient sains et saufs. Voilà
+tous les pêcheurs criant au miracle. Ils s’agenouillent
+et rendent grâce au ciel. Mon ami voulait
+prendre son train. A genoux, d’abord, à
+genoux !… Il arriva au chemin de fer bien après
+l’heure.</p>
+
+<p>Cette piété napolitaine, très enfantine et, justement,
+parce qu’elle est enfantine, d’un sentiment
+frais, a du charme. Elle comporte beaucoup
+de superstition, mais elle est aussi très chrétienne :
+le Napolitain est bon et charitable. Un
+jour de fête, j’ai vu à Barbaia un banquet de
+pauvres. C’était délicieux. Sur la nappe blanche,
+chaque pauvre avait son beau morceau de pain
+blanc, qu’il contemplait. On le servait. Il était
+à l’ombre, le ciel était bleu : c’était comme au
+paradis. Les bonnes gens du voisinage entouraient
+les convives, faisant mainte et mainte
+réflexion gracieuse.</p>
+
+<p>De là vient peut-être que le socialisme a encore
+peu réussi à Naples. Le fond de haine qu’on y peut
+découvrir s’accorde mal avec le climat doux du
+pays et la bonté de cœur naturelle à ses habitants.
+Certes la misère est aussi grande là qu’où
+que ce soit : elle est sans doute plus facile à
+supporter, à oublier, que dans des régions
+sombres. En hiver, au printemps, le soir vers
+quatre ou cinq heures, la noblesse, qui est allée
+défiler en landau sur la via Caracciolo, vient se
+montrer à Toledo : on monte la rue, au pas,
+pour se faire admirer, droit et digne sur les
+coussins de la voiture ; de chaque côté de la
+chaussée, un rang de badauds bénévoles regarde,
+très satisfait, et jamais on n’entend un cri, une
+parole de violence ou de jalousie. Lutte de classes,
+voilà un mot bien dépourvu de sens à Naples.</p>
+
+<p>Ce sentiment religieux donne naissance à de
+belles fêtes. J’ai parlé ailleurs du retour de
+Montevergine qui provoque un si extraordinaire
+défilé de voitures sur la <span lang="it" xml:lang="it">Riviera di Chiaia</span>. La
+fête de saint Janvier, avec le miracle bi-annuel,
+est connue. Il y a des fêtes de quartiers, dont la
+plus belle est celle du Carmine, mais je l’ai
+décrite dans un roman. Il y a la Fête-Dieu ou
+des Quatre-Autels qui se célèbre principalement
+à <span lang="it" xml:lang="it">Torre del Greco</span>. Il y a enfin la bénédiction de
+la mer par le cardinal-archevêque. Et toutes les
+petites fêtes de tous les saints, dans toutes les
+rues, avec musique, pétards, et le gros ballon de
+papier portant une queue d’éponges imbibées de
+pétrole enflammé et qui, généralement, s’accroche
+à une maison et y flambe comme une torche…</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>C’est charmant de sortir le matin, quand le
+soleil n’est pas encore chaud, et d’errer à l’aventure
+dans les ruelles. Tous les travailleurs sont à
+l’ouvrage : les savetiers, les blanchisseuses, les
+menuisiers, les tourneurs. La rue est un vaste
+atelier, chacun s’agite et fait son œuvre : celui-ci
+rabote sur son établi ; celui-là, un rétameur, se
+meut au milieu de sa ferraille et tapage. La rue
+est un vaste magasin : voici, alignées sur le
+trottoir, des rangées de chaises toutes neuves ;
+voici de grands lits de fer, des commodes et des
+armoires. Un peu plus loin, c’est une ruelle qui
+ressemble à un abattoir : d’énormes quartiers de
+viande, de rouges moitiés de bœuf pendent à des
+crocs de fer, et des terrines de sang traînent sur
+des étals au milieu de foies, de tripes et de cervelles.
+Même un boucher a attaché un agneau
+vivant à un pieu et s’apprête à l’égorger.</p>
+
+<p>Mais voilà un rassemblement, une musique
+de flûte et de violon s’élève ; cinq musiciens
+aveugles, assis sur des chaises, donnent au
+peuple un concert. Ils ont des yeux blancs ou
+les paupières fermées et font des gestes raides.
+Ils se sont installés par hasard devant une porte
+où se trouve assise une vieille que je reconnais ;
+c’est une entremetteuse de Toledo ; ce matin,
+elle n’est pas coiffée, ses cheveux d’un gris sale
+lui tombent dans le visage ; elle a une tête
+sinistre d’oiseau de proie.</p>
+
+<p>Cependant, une autre musique s’approche, et
+c’est un tintamarre de tambours accompagné de
+l’aigre voix du fifre : quatre garçons, vêtus de
+costumes bariolés, précèdent un mondor qui
+porte le chapeau à plume et la veste rouge du
+charlatan ; d’une main il tient une longue canne,
+de l’autre une fiasque de vin. Il s’arrête, il parle,
+et il fait goûter à chacun du vin de sa fiasque,
+le goulot passant de bouche en bouche. Il annonce
+le vin nouveau.</p>
+
+<p>Parmi les gens qui l’entourent, j’en vois un
+qui, sur sa tête, porte tout un reposoir : une
+statue de la Madone, des bouquets de fleurs et
+des lampes ; à côté de celui-ci, un nain à figure
+de vieillard fait des grimaces aux enfants qui le
+regardent.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Mais la rue à Naples est constamment curieuse.
+De quelque côté qu’on pose les yeux, on rencontre
+des objets ou des êtres qui vous mènent
+très loin et par le temps, car ici on se retrouve
+toujours, non pas aujourd’hui, mais dans le passé,
+et par l’espace, car nous sommes en plein Midi,
+c’est-à-dire avec des gens totalement différents,
+tout à fait lointains des gens du Nord, parmi une
+race qui commence à Marseille et ne finit qu’à
+Ceylan, avec cette espèce de gens dont les mœurs
+sont celles des êtres habitués à vivre au soleil.
+Après déjeuner, de grosses femmes dorment
+assises devant leurs portes, tandis que les
+mouches les dévorent, et des hommes en caleçon
+fument leur pipe sur les balcons. La nuit, quelquefois,
+rentrant chez vous, vous entendez à
+vos pieds un ronflement sonore : il y a un
+matelas sur le trottoir.</p>
+
+<p>J’ai parlé des enfants nus ; ceux qui ne sont
+pas nus, mais qui le semblent parce que leur
+peau, en dépit du vêtement, apparaît de tous
+côtés, sont innombrables… Et si les Napolitains
+sont intéressants en général, ils le sont plus
+encore en particulier. La rue fourmille de types.
+La population qui rôde autour des cafés, par
+exemple, est charmante ; tous les camelots qui
+veulent vous vendre quelque chose, si importuns,
+indiscrets et gênants qu’ils soient, sont
+originaux : voici un marchand d’écaille et de
+corail, son petit coffre de bois sous le bras ; il
+le pose sur votre table, il l’ouvre avec lenteur
+et précaution comme s’il allait découvrir à vos
+yeux émerveillés les plus fabuleuses richesses,
+et le voilà qui vous présente, avec une délicatesse
+infinie, un collier qui vaut bien treize sous au
+bazar et un peigne magnifique en celluloïd. Puis il
+épie sur votre visage les signes d’admiration que
+vous allez donner. Ce camelot fait le muet :
+quand on lui demande le prix de sa marchandise,
+il montre ses lèvres pour expliquer qu’il ne
+peut parler, et c’est les doigts levés qu’il indique
+le nombre de lire que, selon lui, vaut chaque
+objet. Mais ceci ne vous convient pas : il va vous
+montrer autre chose ; il soulève lentement, très
+lentement, le petit plateau mobile de son coffret :
+Ah ! attendez ! vous allez voir ce qu’il y a là-dessous !…
+Il y a d’affreuses petites broches en
+laves du Vésuve. Hein, c’est joli, cela ! Il en
+prend une entre le pouce et l’index, et, la tournant
+et la retournant sous vos yeux, vous la fait
+admirer minutieusement. Il en dépose deux ou
+trois sur la table : Oh ! vous pouvez toucher !…
+Mais cela ne vous plaît pas ! Madone ! Par sa
+mimique, il exprime que ce n’est pas bien de se
+moquer ainsi d’un aussi pauvre homme que lui,
+et qu’il est désolé vraiment, car c’est tout ce qu’il
+a, et oui, certes, ce n’est pas assez beau pour
+votre seigneurie… Il s’éloigne. Un autre approche.
+Il vous parle. Il a compris que vous ne
+vouliez pas acheter du corail. Il sait bien, lui, ce
+que désire le <span lang="it" xml:lang="it">signor. ’Na bella ragazza…</span> Ah !
+il en connaît, lui ; il connaît une <span lang="it" xml:lang="it">ragazza</span>, une
+jeune fille jolie comme les anges, il va aussitôt,
+si vous le voulez, vous conduire chez elle. Mais
+comme vous l’avez écarté, voilà des gamins qui
+se faufilent sous votre table, ils font des grimaces,
+ils vous supplient : ce qu’ils vous demandent,
+c’est de les laisser sucer le fond de votre verre
+où restent encore trois gouttes de granita fondue.</p>
+
+<p>La place Saint-Ferdinand, sur laquelle se rencontrent
+toujours beaucoup d’étrangers, fourmille
+de ces types. Il faut voir, le soir, Amoroso,
+un vieux ruffian célèbre, arpenter toute la place
+en tirant la jambe, son feutre sur les yeux. On ne
+distingue pas ses yeux. Embusqués dans l’ombre
+de son chapeau derrière ses lunettes, ils fouillent
+toute la place. Il a aperçu un client possible. Il
+s’élance et il commence à le circonscrire, trottinant
+à côté de lui, boitillant, et frappant à petits coups
+le pavé de son bâton. Il porte le bras droit dans
+une brassière noire. Il connaît les longues attentes
+immobiles. Il guette. Il tire sur son cigare qu’il
+regarde de temps en temps ; il met les doigts
+dans son nez. Il est un peu voûté. Parfois il
+tourne la tête : on voit briller ses lunettes. Il y
+a cinquante ans qu’il fait la place Saint-Ferdinand,
+il a connu le temps des Bourbons, il a vu construire
+la galerie, il se rappelle l’époque où le
+Gambrinus s’appelait le « Café d’Italie ».</p>
+
+<p>Il y a de très jolis types de mendiants : un
+petit bossu, portant devant lui une tablette couverte
+de boîtes d’allumettes et de sucreries, qui
+ressemble à un kobold, avec son nez crochu et sa
+barbiche grise… Il y a enfin le « cavalière », petit
+vieillard aux beaux yeux de chien, à la figure
+lamentable, qui veut toujours vous vendre des
+allumettes, <span lang="it" xml:lang="it">inglese, signore, inglese</span>, et dont la
+légende dit que c’est un gentilhomme ruiné ! Il
+sert de jouet à tous les gamins de la place, et
+l’on entend parfois des cris épouvantables, c’est
+le cavalière, qui, exaspéré, lève son bâton en
+maudissant encore quelque garnement. Pauvre
+cavalière, pauvre vieux chevalier ! Je l’ai vu, un
+jour, au café, tandis qu’un consommateur lisait
+son journal, s’approcher tout doucement. Il prend
+la tasse sur la table, y verse le fond de la petite
+cafetière, tire de sa poche un morceau de sucre,
+se sucre, tout cela avec quelles précautions pour
+ne faire aucun bruit !… L’autre était immobile
+derrière son journal. Le cavalière boit le café.
+Mais l’autre, qui ne disait rien et voyait tout,
+sort brusquement de son journal. Bah ! le cavalière
+n’a pas fui. Il en a vu bien d’autres. Que
+peut-il lui arriver ? Rien, il sait d’ailleurs que
+son air lamentable désarmera tout le monde. Il
+baisse simplement la tête. Puis, de ses bottes
+éculées, il s’en va, d’un pas traînant.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Et il y a les hasards de la rencontre. Ce sont
+eux qui veulent que je passe dans Toledo, tandis
+qu’y passe aussi cet homme, lequel, allant livrer
+un palmier de trois mètres de haut, le porte sur
+sa tête, ce qui fait que la dernière branche monte
+à la hauteur d’un second étage et qu’on dirait là
+un arbre marchant. Ce sont eux aussi qui me
+permettent de voir une voiture de prison, une
+simple charrette avec une bâche, sur le siège de
+laquelle se trouve un carabinier, et dans le fond
+un homme enchaîné. Une femme aux cheveux
+épars suit la voiture en courant et cause avec le
+prisonnier.</p>
+
+<p>Ce sont eux qui, un soir, m’ont permis d’être
+racolé par une fille, toute parée, qui portait son
+petit enfant dans ses bras. Et cela n’était point
+triste comme ce l’eût été chez nous, cela n’était
+pas à pleurer. C’était naturel et sans désespoir,
+parce qu’on était à Naples, à Naples par une soirée
+belle et chaude.</p>
+
+<p>Ce sont eux enfin, ces hasards, qui m’ont fait
+rencontrer dans les rues de ce port des petits pelotons
+de marins japonais, qui marchaient sagement,
+deux par deux, une gourde d’eau en bandoulière,
+parce qu’il leur était défendu d’entrer
+dans les buvettes, et, une autre fois, les Américains,
+tandis que leur escadre était dans la baie,
+lesquels au contraire, toujours ivres, faisaient
+tumulte dans la ville, passaient en carozzelle au
+grand galop, s’attablaient, achetaient au hasard
+tout ce que les camelots leur présentaient,
+criaient, se battaient, et se faisaient presque
+chaque jour reconduire à leur bord par la police.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c11">LE CARACTÈRE NAPOLITAIN</h3>
+
+
+<p>Je revenais de Poggioreale. Le tramway, bondé
+de voyageurs, filait sur les rails en bordure de la
+route. Tout à coup, je vis le geste d’une femme
+assise en avant ; avec effroi elle levait les mains
+pour se cacher les yeux ; la voiture bloqua ses
+freins et s’arrêta brusquement. Alors, il s’éleva
+un grand bruit de voix, et le <span lang="en" xml:lang="en">wattman</span>, étant
+descendu, s’accroupit près du tramway. Il se redressa :
+il tenait dans ses bras un pauvre petit garçon,
+dont un pied pendait affreusement, avec la
+chaussure. Coupé net à la hauteur de la cheville,
+le pied tenait à la jambe par une lanière du pantalon
+déchiré ; il se balançait. L’enfant avait eu
+si peur, ou il souffrait tant, qu’il ne criait pas :
+sa bouche grande ouverte était muette, mais le
+visage était contracté, épouvanté, effrayant.</p>
+
+<p>Les voyageurs descendirent sur la route. Ils
+parlaient tous en même temps. Ils tournaient
+sur eux-mêmes et ils levaient les bras vers le
+ciel. Je n’ai jamais vu un si beau tableau. Tous
+leurs gestes étaient purs et naturellement lyriques ;
+ce jour-là, je compris que les peintres de
+la Renaissance italienne n’avaient pas eu besoin
+de composer leurs tableaux : il leur suffisait de
+regarder autour d’eux. Ce peuple-là a le génie de
+la belle expression dans le mouvement.</p>
+
+<p>On menaçait le <span lang="en" xml:lang="en">wattman</span>, on voulait lui faire
+un mauvais parti, on était exaspéré. Cependant,
+un fiacre était arrivé avec un agent. On y avait
+placé le misérable petit blessé ; l’agent le conduisait
+à l’hôpital. Je songeais que cet enfant qui,
+cinq minutes auparavant, jouait, libre, heureux
+et sans soucis, était maintenant estropié pour la
+vie. L’existence était à jamais gâtée pour lui. Une
+seconde avait suffi.</p>
+
+<p>Et je comparais l’attitude de mes compagnons
+exaltés, émus, débordants de pitié, à celle de
+gens d’un autre pays. J’avais vu, à Londres,
+un ouvrier, qui travaillait sur un toit de verre,
+dans une gare, tomber. Une chute de douze ou
+quinze mètres. On avait entendu un fracas de
+verre brisé, puis quelque chose de lourd s’était
+abattu sur le sol. Le corps demeurait immobile,
+par terre. Un ou deux passants s’étaient
+arrêtés. Pas un mot. Et les autres, ayant à peine
+tourné la tête, avaient continué leur chemin, du
+même pas égal.</p>
+
+<p>Le tramway était reparti. Les voyageurs ne
+s’asseyaient pas. Ils criaient. Ils tendaient le
+poing vers le <span lang="en" xml:lang="en">wattman</span>. Alors le contrôleur passa
+de banquette en banquette, et il se mit à parler.
+Il démontrait qu’il n’y avait pas eu de la
+faute du <span lang="en" xml:lang="en">wattman</span> : une voiture avait empêché
+celui-ci de voir le petit garçon ; dès qu’il l’avait
+vu, il avait bloqué ses freins. Il parlait comme
+un orateur, avec exorde, développement, conclusion.
+Il avait le geste et la période ; il convainquait.
+Et grâce à lui le tramway s’apaisa.</p>
+
+<p>Cependant une petite jeune fille, bouleversée
+par ce qu’elle avait vu, s’était mise à pleurer. Un
+jeune homme, assis à côté d’elle et qui ne la connaissait
+pas, en profitait pour faire connaissance.
+Il la consolait, il lui disait des choses douces, et
+l’on voyait qu’il lui dirait bientôt des choses
+tendres.</p>
+
+<p>Le tramway arrivait à Naples. On était calmé.
+Chacun descendit, s’en fut à ses affaires. Le jeune
+homme partit du même côté que la jeune fille.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’avais saisi là sur le vif plusieurs traits du
+caractère napolitain : la faculté de s’exalter tout
+d’un coup, de prendre feu, et aussi de se calmer
+rapidement ; nature violente, mais feu de paille.
+Le goût de la parole et des discours. Enfin, le penchant
+à l’amour, la galanterie qui n’abandonne
+jamais un cœur napolitain.</p>
+
+<p>Heureux pour le <span lang="en" xml:lang="en">wattman</span> que l’accident se
+fût produit hors de Naples. Dans la ville, il ne
+s’en fût pas tiré à si bon compte. Il arrive souvent
+que les tramways écrasent des enfants : ces
+derniers sont en si grand nombre et si peu surveillés.
+Mais quand le fait se produit dans une
+voie fréquentée, au <span lang="it" xml:lang="it">Rettifilo</span>, par exemple, cela
+se termine souvent par une émeute. La première
+année de mon séjour, un tramway avait écrasé
+un enfant ; la foule brûla le tramway, puis elle
+occupa la voie ; on avait envoyé des agents, on
+fut obligé de les soutenir par des carabiniers et
+de l’infanterie. Toute la journée on se battit. On
+se disputait le corps : tantôt il était entre les mains
+de la troupe, tantôt dans celles de la foule. Mais
+le lendemain, tout était rentré dans l’ordre et il
+n’y paraissait plus.</p>
+
+<p>Le Napolitain se monte promptement. Il parvient
+tout de suite à la dernière violence. Puis,
+fatigué par cet effort, il se calme, et son indolence
+naturelle reprend le dessus. Il a des colères
+d’enfant.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Par un bel après-midi d’été, j’étais descendu
+sur la <span lang="it" xml:lang="it">Marina Grande</span>, à Capri, je voulais me
+faire conduire aux grottes. Deux ou trois mariniers
+causaient paresseusement. Je m’adressai à
+eux. Ils s’étiraient et ne répondaient pas. Enfin
+l’un d’eux se décida : « Moi, <span lang="it" xml:lang="it">signore</span>, j’y vais.
+Trois lire. » C’était au-dessus du tarif, je le fis
+remarquer, et j’obtins la promenade pour deux
+lire. Il tira mollement sur la corde de sa barque,
+l’amena à quai ; j’y descendis, il y descendit à
+son tour, puis il saisit ses avirons d’un air las et
+dégoûté. Il regardait la terre, les deux autres
+qui étaient restés là-bas et qui continuaient à ne
+rien faire. « <span lang="it" xml:lang="it">Tre lire, signore ?</span> » — « Non, <span lang="it" xml:lang="it">due</span>. »
+Il se mit à ramer avec nonchalance, et nous
+fîmes une centaine de mètres. A ce moment, il
+observa que je souriais. Je souriais de sa petite
+comédie, qui m’avait amusé. Mais il crut que je
+me moquais de lui, parce qu’il avait cédé, parce
+que je l’avais fait marcher malgré lui. Il fut
+touché dans son amour-propre. Il lâcha les
+rames et se croisa les bras : « Trois lire pour
+aller aux grottes, <span lang="it" xml:lang="it">signore</span> ; je ne vais pas aux
+grottes à moins de trois lire. » Furieux de ce
+manque de foi, je me fâchai, je ne voulais pas
+céder à sa camorra. « Trois lire ou je retourne. » — « Retourne. »
+Il reprit ses avirons, nous revînmes
+à terre.</p>
+
+<p>Et c’était bien napolitain. Le Napolitain ne
+peut supporter qu’on se moque de lui. Ce marinier-là
+avait cru que je riais à ses dépens. Alors
+ne pas aller aux grottes, à quoi sa paresse, le
+beau temps, le plaisir de ne rien faire sous le
+beau ciel bleu n’avaient pu le déterminer, son
+amour-propre blessé l’y décida subitement.</p>
+
+<p>L’amour-propre, la vanité, c’est un des grands
+mobiles napolitains. Il est ostentatoire. Il aime
+l’emphase, la façade, les discours. Il aime le
+costume, la parure. Sa femme est couverte de
+gros bijoux ; dans le peuple, les femmes des
+marchands sont parées comme des châsses.
+Quant à lui, il est l’Italien le mieux habillé de la
+péninsule. Il raffine en fait de vêtements, c’est
+un esclave de la mode. Un été, il était élégant de
+porter des lunettes noires à grosse monture en
+corne : c’était affreux, cela enlaidissait tout le
+visage. Eh bien, pas un jeune homme à prétentions
+qui n’en portât : d’abord la mode, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Il faut les voir sur la place Saint-Ferdinand,
+coquets, pimpants comme s’ils sortaient d’une
+boîte : pantalon blanc, chaussettes et souliers
+blancs, chapeau de paille de la dernière forme,
+fin mouchoir dépassant la pochette. Ils sont minces
+et nerveux. Ils se regardent, s’examinent mutuellement
+d’un œil de critique, comme des femmes
+élégantes.</p>
+
+<p>A ce goût de la toilette, on peut découvrir trois
+causes principales : d’abord le besoin de paraître,
+de faire de l’effet, d’être considéré, puis le plaisir
+artiste de s’amener à son point le plus parfait,
+de se montrer dans son beau, enfin la satisfaction
+de s’occuper de choses futiles, car l’esprit ici est
+brillant, mais superficiel.</p>
+
+<p>Mais il existe encore une raison, très forte pour
+un Napolitain : il aime à se déguiser, à paraître
+ce qu’il n’est pas. Il ne s’agit pas seulement de
+faire illusion aux autres, mais encore à soi-même.
+S’il est pauvre, il s’imaginera qu’il est riche. Il se
+nourrira d’un croissant dans une tasse de café,
+mais il sera vêtu comme si son gousset était bien
+garni. Et il se promènera avec des airs de gentleman.
+L’employé veut passer ici pour un bourgeois,
+et le bourgeois pour quelqu’un de l’aristocratie.
+Un garçon de café porte un habit
+de bonne coupe et, pour ranger le billet de cinq
+lire que vous lui avez donné, il tire de sa poche
+un portefeuille parfaitement élégant. Aussi
+comme les gens vraiment riches sont regardés,
+imités, copiés ! tous leurs gestes et toutes leurs
+manières sont longuement commentés. On prend
+sur la place une granita de cinq sous pour
+pouvoir les observer, les voir passer. Et
+quel plaisir si par hasard on en connaît un,
+quel coup de chapeau ! Un petit jeune homme
+pauvre de Naples saura toutes les histoires des
+gens riches : quand vous le mettez sur ce chapitre,
+il ne tarit pas. Par contre, il feindra pour
+le peuple le plus grand dédain, bien qu’au fond
+il l’aime beaucoup ; mais il ne veut pas qu’on le
+confonde avec lui, il l’accusera donc de tous les
+vices, il le calomniera, il dira volontiers, par
+exemple, qu’il est ivrogne, ce qui est un mensonge
+tout à fait gratuit, le Napolitain de toutes
+les classes étant, comme je l’ai déjà dit, d’une
+admirable sobriété.</p>
+
+<p>Cependant, outre l’amour-propre, ce qui encore
+empêchait le marinier de Capri d’aller aux grottes,
+c’est que cela lui était apparu comme un travail.
+Il faisait beau temps, il faisait chaud, ramer ne
+l’amusait pas. Or, le Napolitain veut toujours
+s’amuser, continuellement il joue. Il joue au
+cocher, au pêcheur, au maçon. Il a de la fantaisie
+dans l’esprit. Que son métier d’abord lui paraisse
+amusant ; si c’est, purement et simplement, du
+travail, il abandonne. Il faut voir ses mines rebutées,
+son découragement, son dégoût, quand il
+est contraint de faire quelque chose qui ne lui
+plaît pas ; c’est tout à fait curieux.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Le Napolitain a des goûts très fins. Il est sobre.
+Il n’aime pas boire. Il n’aime pas à faire le grossier.
+Dans les grandes fêtes vous verrez d’énormes
+tablées, beaucoup de gens devant des verres.
+Approchez, vous vous apercevrez que cette débauche
+est toute d’apparence : une poignée de
+coquillages, un verre d’asprino, voilà tout le festin.
+Quels sont donc ses goûts ? D’abord paraître.
+Puis la musique. Il raffole de la musique. J’ai
+vu un gamin, l’oreille collée à la devanture d’une
+boutique de chansons où l’on jouait du piano, il
+en perdait le souffle.</p>
+
+<p>Enfin le théâtre. L’amour du théâtre est développé
+à Naples comme nulle part ailleurs. Pour
+une population sensiblement égale, il y a à
+Naples trois fois plus de théâtres qu’à Marseille.
+On y voit des acteurs du cru, depuis Scarpetta jusqu’à
+Pantalena, tout à fait supérieurs. On y
+joue en dialecte des pièces burlesques succulentes.
+Et je ne parle pas des théâtres à musique, du
+célèbre <span lang="it" xml:lang="it">San Carlo</span> ou du <span lang="it" xml:lang="it">Mercadante</span>.</p>
+
+<p>J’ai assisté, au <span lang="it" xml:lang="it">Mercadante</span>, à une curieuse
+représentation. C’était à l’époque de la fête de
+<span lang="it" xml:lang="it">Piedigrotta</span>. On sait que sortent alors toutes les
+chansons de l’année. On organise des concours.
+Ce soir-là, au <span lang="it" xml:lang="it">Mercadante</span>, on donnait un choix
+de chansons nouvelles ; les auteurs des paroles et
+de la musique étaient dans la salle. Le commencement
+de la représentation fut troublé par un
+orage. Le plafond du théâtre, probablement, n’était
+pas étanche, il se mit à pleuvoir dans la salle :
+les spectateurs des fauteuils d’orchestre ouvrirent
+leur parapluie, et ceux qui n’en avaient pas déménagèrent
+précipitamment. Les employés du
+théâtre se précipitèrent avec des housses pour
+couvrir les rangs de fauteuils menacés. On criait,
+on riait, on battait des mains, on réclamait le
+lever du rideau.</p>
+
+<p>Le rideau se leva. Le décor représentait le
+port, avec le Vésuve au fond. Il y avait d’abord
+un chœur d’hommes et de femmes qui chanta
+la première chanson, puis une grosse chanteuse,
+très aimée du public, Rispoli, alla chercher l’auteur
+derrière un portant : on applaudit. Alors
+l’auteur montra de la main la chanteuse, pour
+signifier que si sa chanson paraissait bonne, c’est
+qu’elle avait été bien chantée. Mais la chanteuse,
+à son tour, montrait l’auteur pour dire que si
+elle avait bien chanté, c’est que la chanson était
+excellente. Ces congratulations, ces courtoisies
+expressives étaient tout à fait amusantes. Elles
+se trouvaient exactement du goût du public qui
+criait « <span lang="it" xml:lang="it">bissa ! bissa ! bravissimo !</span> » La Rispoli
+recommença sa chanson.</p>
+
+<p>Après elle parut Pasquariello qui chanta sur
+des paroles de Ferdinando Russo. Il obtint aussi
+un grand succès. Alors Russo, qui était assis
+dans une avant-scène, se leva ; en se penchant
+il tendit la main à Pasquariello, lequel de
+la scène lui donna une poignée de main. On
+applaudit. Russo montra au second étage un
+gros homme, c’était l’auteur de la musique :
+c’est à lui, à lui seul, qu’on devait que la chanson
+fût belle. Le gros homme se leva, et du second
+étage il tendit le bras vers l’avant-scène de
+Russo : il voulait dire que sur d’aussi belles — ah !
+si belles ! — paroles que celles de Russo,
+il était trop facile vraiment de faire de la bonne
+musique…</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>On est très poli à Naples. On est trop poli. On
+s’égare en compliments, en cérémonies, en élégances
+de toutes sortes. La tournure de l’esprit
+napolitain est telle : on perd beaucoup de temps
+en bavardages. L’esprit y est fin et très subtil.
+Mais il n’y est point robuste. Les Napolitains
+sont des amateurs délicats, ils ont tous le goût et
+l’intelligence de l’art, ce sont rarement des vrais
+artistes, rarement des créateurs.</p>
+
+<p>Cette finesse d’esprit, cette subtilité les rend
+un peu féminins. Ils possèdent toutes les roueries,
+toutes les perfidies et les lâchetés de la femme.
+Je ne les crois donc pas braves. Ils sont braves
+si la passion les aveugle, si la colère les pousse
+hors d’eux-mêmes, ou bien quand on les regarde.
+Pas à froid. Mais que leur façon de se battre est
+étrange !… J’ai vu une fois deux jeunes gens
+s’empoigner dans la rue. L’un accompagnait une
+femme ; l’autre, en passant, avait regardé la
+femme d’une façon qui n’avait pas plu au premier.
+Celui-ci interpella l’insolent. Ils se parlaient
+en souriant, très doucement, et je ne pensais
+pas du tout qu’ils en viendraient aux mains.
+Tout à coup ils se jetèrent l’un sur l’autre, mais
+ils ne se battaient pas comme des gens de chez
+nous, avec les poings, ils se battaient comme
+des femmes ou des chats, avec les ongles, ils cherchaient
+à se griffer la figure : des gestes tordus,
+félins… On les sépara, ils avaient tous les deux le
+visage en sang.</p>
+
+<p>Les Napolitains s’efforcent toujours de se
+défigurer. Leur grande vengeance, c’est le <span lang="it" xml:lang="it">sfregio</span>.
+Une balafre avec un rasoir. C’est une blessure
+qui n’est pas dangereuse, mais dont la cicatrice
+est à jamais visible.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Ils cherchent à se défigurer, à s’enlaidir, parce
+qu’ils savent bien que leur plus grand désespoir,
+c’est de ne pouvoir plus faire l’amour. Or, à Naples,
+un homme qui n’est pas beau, ne compte pas.
+Comme dans tous les pays du Midi, on y est directement
+sensible à la forme, à la grâce, à la
+beauté physique. Et l’on sait aimer. L’amour est
+la grande affaire. Il ne s’agit pas de la bagatelle,
+d’aventures faciles et plaisantes, de grivoiseries
+et de plaisirs licencieux. Non, ici, sur cette terre
+chaude, au bord de la mer des Sirènes, c’est la
+voix ardente de la passion qui parle. Ces belles
+créatures d’instinct n’aiment pas mollement, elles
+adorent. L’être qui leur plaît, les passionne, les
+affole, elles le veulent posséder tout entier, elles
+l’absorbent, elles l’aspirent, elles s’en grisent.
+Pas un de ses gestes, une de ses paroles qui ne
+les pénètre jusqu’au fond d’elles-mêmes. Ce sont
+de merveilleuses lionnes d’amour.</p>
+
+<p>Aussi, dans cette atmosphère de volupté, tout le
+monde sait-il parler le langage de l’amour. Et s’il
+est absurde d’imaginer, en n’importe quel autre
+pays, une femme de haute race prenant son amant
+dans le peuple, cela, dans cette ville, se comprendrait
+bien. Un marchand de fleurs ou un jeune
+chevrier saura dire tout de suite les mots les plus
+tendres avec l’accent le plus enflammé, il raffinera
+en sentiments comme une petite maîtresse,
+il a le don. D’ailleurs, ici, comme chez tous les
+peuples du Midi, on a beaucoup de réserve. Je
+l’ai déjà dit : jamais dans la rue, dans un jardin,
+dans un endroit public, vous ne verrez deux
+amants s’embrasser ; jamais une attitude équivoque.
+Les yeux seuls se caressent. Mais ils se
+caressent bien. Regard d’homme n’aura nulle
+part ailleurs cette expression d’admiration extasiée,
+éblouie, pour la beauté de la femme, ni
+regard de femme cette docilité enivrée d’amoureuse.
+Et nulle part ailleurs le bonheur d’être
+beau ne s’exprimera de cette façon émouvante.</p>
+
+<p>Il est curieux, à Naples, de lire à la dernière
+page des journaux, la petite correspondance. Les
+amants s’expriment là, en phrases exaltées, leur
+passion. Ils se désirent follement, ils se baisent
+divinement. Ils sont séparés, quel désespoir ! Ils
+sont jaloux, quelle atroce souffrance ! Ils se reverront,
+quelle affolante joie ! Ils se font de cruels
+reproches, ils se font d’enivrantes promesses…</p>
+
+<p>Et tout cela est délicieux.</p>
+
+<p>Et cette race passionnée, violente et rêveuse,
+crédule et enfantine, riche d’émotions, bavarde,
+brillante et vaine, naturelle et menteuse, et généreuse,
+compose, pour celui qui la regarde, le
+plus varié et le plus attachant des spectacles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c12">NAPLES NOUVELLE</h3>
+
+
+<p>Lorsque je fus, pour la première fois, à Naples,
+il y a cinq ans passés, je m’installai aux rampes
+Brancaccio, d’où je jouissais d’une très belle vue
+sur le golfe. Le matin, de bonne heure, j’entendais
+s’élever de la chaussée le tintinnabulement
+de mille petites sonnettes : c’était les troupeaux
+des chèvres qui descendaient vers la ville. Elles
+avançaient capricieusement, surveillées par un
+chien attentif, suivies par un jeune homme en
+chapeau mou, qui brandissait une longue canne.
+Plus tard, si l’on se promenait à travers Naples,
+on les rencontrait çà et là, couchées sur la
+chaussée, tandis qu’une ménagère, descendant
+son petit panier par la fenêtre, attendait là-haut,
+penchée, que le chevrier eût rempli de lait le
+verre qu’elle lui avait envoyé à travers les airs.
+On rencontrait encore, dans les ruelles, des
+vaches, marchant gravement, suivies de leur
+veau.</p>
+
+<p>Il y a de cela cinq ans. Aujourd’hui, plus de
+chèvres ni de vaches. On s’applique à rendre
+Naples propre et moderne. Et, chaque jour, un
+peu de son antique pittoresque disparaît. Un
+terrible assesseur est venu, le comte Piscicelli,
+qui, soutenu par la bourgeoisie napolitaine, fait
+la guerre à tout ce qui était joli, mais sale. En
+parcourant la ville, l’année dernière, je ne la
+reconnaissais plus : du côté de la Marine, aux
+alentours de la Pêcherie, en cinq ans, elle a été
+transformée. Il y avait jadis, sur le quai, une
+maison ornée de loggias, qui était célèbre, qu’on
+avait peinte et photographiée sur toutes les coutures :
+abattue. Il y avait maint <i lang="it" xml:lang="it">vico</i> amusant,
+gluant et charmant, où j’errais autrefois avec
+délices : supprimé. A la place, des maisons
+neuves, laides et sans caractère. Et à quoi rime
+cette destruction organisée, impitoyable ? C’est
+la plus grande folie. Car il ne faut pas rêver. Ces
+maisons-là ont l’aspect du neuf aujourd’hui ;
+mais avant très peu, dans un délai incroyablement
+court, elles ne seront ni moins sales, ni
+moins délabrées que les précédentes : avec le
+Napolitain, en effet, le neuf ne dure pas. Et l’on
+n’aura rien changé, rien qu’une chose : le pittoresque ;
+les premières maisons en avaient, celles-ci
+n’en ont plus.</p>
+
+<p>Depuis vingt-cinq ans, un vent de démolition a
+soufflé sur Naples. D’abord on a fait aboutir le
+grandiose projet du <i lang="it" xml:lang="it">Sventramento</i>, de l’éventrement.
+Il s’agissait de supprimer les quartiers
+populeux situés entre la place du Municipe et le
+chemin de fer. Éventrer Naples, pour lui donner
+de l’air et de la santé. Notez ce que cela comporte
+de chimérique, puisque les habitants des anciens
+quartiers, qu’on réputait peu salubres, ont
+émigré vers d’autres quartiers qui ne sont pas
+moins malsains. Mais ce qu’on désirait surtout,
+au fond, c’était que l’étranger, qui arrive par
+le chemin de fer, eût l’impression d’entrer dans
+une grande cité. On voulait lui dissimuler que
+Naples n’est en réalité qu’un immense village.
+Comme si l’étranger venait à Naples pour y
+retrouver Londres ou Paris !… En tout cas, le
+projet a été réalisé, et maintenant la gare est
+située sur une grande place, et l’étranger, qui
+descend du train, gagne son hôtel par une voie
+très large et toute droite, le <span lang="it" xml:lang="it">Rettifilo</span>, qui lui
+donne tout de suite l’impression que Naples est
+moins intéressante qu’il ne l’avait supposé.</p>
+
+<p>Le <span lang="it" xml:lang="it">Sventramento</span> n’est pas achevé, il continue
+tous les jours. Même les terribles démolisseurs ne
+bornent pas leurs efforts à ce malheureux quartier
+de la Marine. Le <span lang="it" xml:lang="it">Castel Nuovo</span> ne ressemble
+plus à ce qu’il était lors de mes premiers séjours,
+et, de Santa-Lucia, il ne restera bientôt plus rien :
+on a comblé le petit port de pêcheurs qu’on y
+voyait jadis, et l’on a construit à la place, dans
+le plus pur style de New-York, des hôtels cosmopolites.
+En vérité, il faut vous hâter d’aller
+à Naples si vous voulez y découvrir encore
+quelques vestiges de ce que fut cette cité unique.
+Ah ! je sais bien que les quartiers populeux ne
+manquent pas, et que les <i lang="it" xml:lang="it">vicoli</i>, remplis de détails
+savoureux, sont encore innombrables, mais de
+jour en jour ils deviennent plus difficiles à
+trouver : il faut connaître la ville afin d’y parvenir.
+Évidemment, des siècles seraient utiles
+pour arriver à faire de Naples une cité tout à
+fait moderne, cependant du train et avec le cœur
+dont on y va…</p>
+
+<p>Il s’était produit ceci de singulier. Les Napolitains,
+lesquels sont fiers de Naples et l’adorent,
+en rougissaient devant les étrangers. Ils ne pouvaient
+plus supporter d’entendre répéter, sur
+tous les tons, par les Italiens du Nord, que
+Naples est sale. Ils étaient blessés de la mauvaise
+réputation de la ville et des griefs qu’on formulait
+contre sa population. Quand on leur disait que
+cela était mieux ainsi, qu’on préférait Naples
+telle qu’elle était, ils croyaient qu’on se moquait,
+ils vous regardaient avec méfiance, pensant que
+vous parliez de cette façon devant eux, mais que
+vous colporteriez sans faute dans tout l’univers
+que leur ville est inhabitable. Alors ils tombaient
+à bras raccourcis sur le peuple, ils l’accusaient
+de tous les méfaits et de tous les vices, et, finalement,
+ils en arrivaient à déclarer qu’ils n’étaient
+pas, quant à eux, d’origine napolitaine : comme
+un grand passage de races s’est produit à Naples,
+tous, ils descendaient ou des Espagnols, ou des
+Arabes, ou des Français.</p>
+
+<p>Il fallait lire alors, dans les journaux, les plaintes
+des malheureux bourgeois exaspérés. Chaque
+jour, ils découvraient quelque nouvelle horreur.
+Une fois par semaine, les plus importantes feuilles
+de la cité parthénopéenne les recueillaient. J’en
+cite quelques-unes :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« <i>Le <span lang="it" xml:lang="it">vico</span> des Florentines à Chiaia est dans un
+état à faire pitié ! Le matin seulement un balayeur
+daigne y donner un coup de balai et le reste de la
+journée il s’y accumule immondices sur immondices.</i> »</p>
+
+<p>« <i>Derrière l’église de Saint-François, à la Torretta,
+il y a des montagnes d’ordures qui augmentent
+de temps en temps. On peut même y
+trouver parfois quelque charogne qui pourrit.</i> »</p>
+
+<p>« <i>Les chevriers et les vaches abusent de la via
+Mancinelli. De sept heures du matin à huit heures
+et demie, et le soir de cinq heures à sept heures et
+demie, c’est un spectacle dégoûtant. Ils s’arrêtent
+là et s’endorment sans nul souci des habitants.
+Quelle quantité d’excréments ! Quelles exhalaisons
+pestilentielles ! Quels torrents d’urine !</i> »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais voici le bouquet :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« <i>Dans la <span lang="it" xml:lang="it">via Salute</span>, gît étendu sur un misérable
+matelas, un jeune homme tuberculeux, qui
+a été mis à la porte de son <span lang="it" xml:lang="it">basso</span> par le propriétaire
+et qui attend la fin de ses souffrances sur le
+trottoir. Le reste de son misérable mobilier est
+placé à côté de lui, près d’une latrine, en face du
+mur de la prison.</i> »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Devant ce déluge de plaintes, un journal concluait
+en ces termes : « Que faire ? Tant que Naples
+sera une cité peuplée d’une plèbe qui est privée
+du sens de la propreté et de celui de la
+mesure, elle sera infestée de vaches, de chèvres
+et de mégères vociférantes, de pianos ambulants,
+de gens qui hurlent, de cochers qui
+assaillent les passants, de mendiants, de charrettes
+encombrant les ruelles, de montagnes
+d’ordures, de boue, de poussière et d’immondices
+s’éparpillant à tous les vents.</p>
+
+<p>« Nous avons, par tous les moyens, engagé le
+conseil municipal à prendre des mesures. Nous
+continuerons à élever la voix. Mais rien d’efficace
+ne pourra s’accomplir tant que la population
+ne s’habituera pas à être propre, discrète,
+sobre de gestes et de paroles, respectueuse du
+droit d’autrui, respectueuse des voisins, respectueuse
+des vivants, respectueuse des morts,
+qu’elle outrage de la manière la plus bruyante,
+soucieuse de la santé publique contre laquelle
+elle commet à chaque instant, sous toutes les
+formes les plus laides, des attentats petits et
+grands. Il faut, en un mot, que nous portions nos
+efforts à former l’âme urbaine de ce peuple. »</p>
+
+<p>Voilà donc où en étaient les lamentations des
+Napolitains, quand l’assesseur Piscicelli a décidé
+d’améliorer tout cela. Il a, nous l’avons dit, interdit
+les chèvres et les vaches. Mais il était question,
+l’année dernière, d’établir un règlement plus
+funeste encore que tous les autres pour le pittoresque
+de Naples.</p>
+
+<p>Il s’agissait de créer des marchés afin d’interdire
+la vente dans les ruelles des fruits et des légumes.
+Adieu donc les piments et les poivrons
+aux couleurs éclatantes, qui éclairaient toute une
+rue, les tas de pastèques rondes, et les tomates,
+les pommes d’or, richesse et faste du Midi !</p>
+
+<p>Et Naples, qui était une ville où l’on n’était
+pas enfermé ! On ne s’y sentait point séparé des
+champs, selon le système moderne si pénible et,
+en quelque sorte, féroce. C’était une ville antique,
+traversée par la campagne, mêlée à la campagne…
+Fini, tout cela !</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Mais il ne s’agit pas seulement de rendre Naples
+propre, saine, claire et aussi belle que Chicago.
+On veut à présent qu’elle soit riche. La fièvre industrielle
+et commerçante, qui agite aujourd’hui
+l’Italie, a gagné la douce cité du farniente et de
+l’amour. Que d’avocats, que de docteurs pérorent
+maintenant là-dessus dans les cafés ! Et chacun
+préconise son projet, qui doit amener le Pactole
+à Naples et remplir de dollars les poches vides
+de ses compatriotes. Les uns sont partisans de
+l’industrialisation de la cité des sirènes, ils ne
+rêvent qu’usines, hauts fourneaux, chaudières,
+courroies de transmission, cheminées noires…
+Leur idéal serait de voir le golfe couvert d’une
+épaisse fumée, qui effacerait celle du Vésuve, et
+d’y entendre, au lieu du chant des mandolines,
+le sifflet des fabriques. Ceux-là sont peut-être,
+d’ailleurs, les moins dangereux.</p>
+
+<p>Les autres rêvent d’une Naples hivernale, qui
+serait le Nice ou le Caire de l’Italie du Sud. On
+édifierait un Palais de la Jetée, un Casino, et
+tous les étrangers viendraient se réjouir au pied
+du Pausilippe. C’est à cette conception grandiose
+que se rattache la construction des caravansérails,
+des énormes hôtels cosmopolites de Santa-Lucia.
+Veuillez remarquer qu’on compte déjà tout un
+vaste quartier, le rione Amedeo, habité par les
+étrangers, et il en vient chaque année des dizaines
+de mille. Mais ce n’est pas assez : on veut faire de
+Naples une vraie station hivernale. Ah ! ce sera
+délicieux !…</p>
+
+<p>En vérité, je vous le dis, hâtez-vous d’aller à
+Naples, si vous voulez avoir encore une idée de
+ce que fut cette ville unique.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">LE RETOUR EN FRANCE</h2>
+
+
+<p>La première fois que je revins de Naples, après
+un long séjour, — j’avais passé là-bas six mois
+consécutifs, — je fus très frappé, en arrivant à
+Marseille, par la grossièreté, par la sensualité
+vulgaire de cette ville. L’impression fâcheuse que
+j’éprouvais, je ne voulais pas admettre que ce fût
+la France qui me la donnât, et je la rejetais tout
+entière sur Marseille, cité puissante, mais élémentaire.
+Or, au printemps suivant, lorsque,
+venant de Paris, je repassai par Marseille, sa
+grossièreté ne me toucha plus si vivement : Paris
+était donc semblable à Marseille, Paris m’avait
+rehabitué à la vulgarité, et, à côté d’un Italien,
+d’un Napolitain, un Français était donc un
+brutal ?</p>
+
+<p>Depuis, chaque fois que je suis revenu de
+Naples, j’ai, hélas ! éprouvé le même sentiment.
+Marseille, d’abord, que jadis j’aimais tant, me
+blessait de vingt façons. J’avais quitté une ville
+noble pour débarquer dans une ville plébéienne :
+ainsi me semblait-il. La Cannebière, ses odeurs
+d’alcool, ses cafés bondés, tous ces gens buvant :
+à Naples, une glace et un verre d’eau. L’atroce
+bruit du violon qui sortait des cafés : à Naples,
+dans les pires mélodies, de la <i>musique</i>. On sentait
+ici une atmosphère de grosse jouissance. Des
+filles passaient, multicolores, que les hommes
+regardaient d’un œil brillant. A Naples, on se
+retourne sur les femmes, mais c’est avec
+admiration. Tous ces gens, ces trafiquants et ce
+peuple, on les devinait animés de préoccupations
+basses. Les hommes voulaient de l’argent pour
+manger, boire, avoir la femelle ; les femmes pour
+ne rien faire, s’habiller avec éclat et vexer la
+voisine. Le Marseillais est riche, il jouit brutalement
+de la vie ; le Napolitain est pauvre et jouit
+de la vie finement.</p>
+
+<p>Et ainsi, constamment, je comparais avec regret
+la ville que j’avais quittée à celle où je venais
+d’arriver. Les visages, les corps, l’aspect physique,
+les vêtements, tout ici était grossier. Des gros nez,
+des grosses bouches. Là-bas, les visages étaient
+fins et pâles, les corps minces, nerveux. On était
+élégant, là-bas, et raffiné, coquet : quelles jolies
+chaussettes blanches, quels pantalons blancs immaculés,
+quels vestons d’une coupe parfaite !
+Cela ici ne comptait pas, nul ne se mirait pour
+voir s’il était bien vêtu ou mal mis, agréable
+ou point à regarder. On vivait pour les autres,
+là-bas, pour la société : ici, chacun pour soi. Là-bas,
+c’était un peu un salon, ici seulement un
+entrepôt.</p>
+
+<p>Et ces différences, je les retrouvais partout,
+jusque dans les derniers détails. Au restaurant.
+A Naples, la cuisine était délicate : grossière ici.
+Finesse d’esprit là-bas, finesse de goût : ici,
+aucune finesse. Ah ! les gens de là-bas avaient
+de la race !…</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Or, je n’avais pas lu de journaux français depuis
+des mois. Les deux premières feuilles que
+j’ouvris m’écœurèrent. Tout ce bluff, ce désordre,
+le grossissement absurde donné au premier fait
+insignifiant venu, pourvu qu’il soit de nature à
+intéresser la plus médiocre partie du public, et
+les vraies nouvelles d’importance mal présentées
+ou bien reléguées derrière tel ou tel scandale
+placé en tape-à-l’œil, ce luxe de détails touchant
+un viol au Bois de Boulogne, avec le portrait du
+« satyre » et l’« interview » du concierge de la
+victime, tandis qu’en une dépêche de trois lignes
+tel grand fait international se résume… Non, les
+journaux italiens n’étaient pas ainsi, aucun n’offrait
+ce caractère ! Peut-être pas aussi « modernes »,
+peut-être ne possédant pas autant de
+« fils » et peut-être pas aussi « rapidement informés »,
+ou bien pas aussi « littéraires », mais
+eux ils n’étaient point vils, ils ne semblaient pas
+s’adresser toujours à la plus ignorante catégorie
+des lecteurs, ils suivaient — par exemple — ce
+qui se passait à l’étranger avec intelligence, non
+pas à coup de télégrammes sensationnels, mais
+dans des articles écrits avec une compétence
+véritable. Ma foi, je ne m’imaginais pas la presse
+de mon pays telle que je la voyais là, j’avais
+oublié qu’elle était ainsi. Je n’eusse supposé de
+pareilles feuilles qu’en Amérique.</p>
+
+<p>On me passa les illustrés et je regardai les
+petits journaux pour rire. Il était question, uniquement,
+des filles. Toutes les légendes roulaient
+sur l’amour, mais sur un amour totalement dépouillé
+de sentimentalité. Ce n’était pas grivois,
+pas salé, non : des lourdes plaisanteries de
+matelots ou d’hommes à argent, — ainsi que
+disait Beyle. Ah ! on n’y allait pas par quatre
+chemins pour exprimer la chose !… Et l’on sentait
+bien que ce n’était point paresse des dessinateurs,
+c’était la consigne : le journal voulait cela. Il savait
+que plus on était direct, plus le lecteur était
+content. Je ne revenais pas d’Italie plus vertueux
+que j’y étais parti ; mais cet étalage d’obscénités
+me fut désagréable. Là-bas, ce n’était pas
+sur ce ton-là qu’on s’occupait des choses de
+l’amour. Et j’avais oublié que les gens de chez
+nous en parlaient et y pensaient comme des
+charretiers ou des banquiers.</p>
+
+<p>Mais ce fait d’avoir aussi mal accueilli les
+journaux de France, les revoyant après six mois,
+m’était pénible. Car enfin ce n’était pas Marseille
+qu’ils représentaient, ces journaux-là : ils valaient
+comme une indication très forte sur l’esprit public
+en France.</p>
+
+<p>Là-dessus, le soir, j’entrai, ne sachant que
+faire, au Palais de Cristal. Au cours de la représentation,
+paraissait le chanteur Mayol. Je ne
+l’avais jamais vu. Il eut un succès énorme. Ses
+sous-entendus, à lui, étaient d’un ordre spécial.
+Il était tout entier lui-même, d’ailleurs, un sous-entendu
+d’un ordre spécial. Et son succès paraissait
+venir en partie de là. On aimait son talent,
+car il a du talent, mais son talent était accueilli
+avec plus de sympathie, parce qu’il éveillait dans
+l’esprit du public une certaine curiosité. Cependant,
+cette curiosité-là, elle n’était point particulière
+à Marseille : le succès de Mayol avait été
+fait par Paris, — et quel succès ! — Ainsi, voilà
+ce qui préoccupait, attirait, touchait maintenant
+les gens de chez nous…</p>
+
+<p>Je rentrai me coucher, mélancolique. Plus le
+temps passe, à l’étranger, plus la figure de la patrie
+embellit. Elle prend peu à peu un caractère
+idéal. On a beau aimer le pays où l’on est, tout
+de même, on y respire en étranger : il y a
+contrainte ; le seul fait de ne pas parler sa propre
+langue est une dure contrainte. Au bout de six
+mois de Naples, les mots France et Français
+m’émouvaient particulièrement. Je ne voyais des
+nôtres que les seules qualités, et aux plus belles
+époques ; ils étaient devenus, dans mon esprit,
+parfaits. Eh bien ! c’était cela, maintenant, les
+Français !… Il allait falloir vivre avec ces gens-là !…
+Si je n’eusse pas su que, tout de même,
+aussi naturalisé que l’on soit, jamais on ne parvient,
+dans un pays étranger, à se sentir dans
+<i>son</i> pays, je me serais fait Italien.</p>
+
+<p>En tout cas j’eusse voulu être né Italien.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Et je savais bien, d’ailleurs, tout ce qu’on pouvait
+reprocher aux Napolitains, je savais bien
+qu’ils étaient futiles, que toute leur finesse
+tourne en subtilité, qu’ils tombent toujours dans
+l’excès ; que s’ils sont élégants, ils le sont trop,
+et lorsqu’ils ont de la grâce, ils sont trop gracieux.
+Je savais bien qu’ils manquaient de force
+et qu’à tant de finesse un contrepoids faisait
+défaut. Ils manquaient de force, de cette force
+dont Marseille, elle, débordait, alors qu’elle eût
+eu besoin, par contre, d’un peu de cette finesse
+en excès là-bas.</p>
+
+<p>Je savais que si, ici, il n’y avait pas de goût et
+s’il y en avait beaucoup là-bas, là-bas, tout de
+même, cela ne s’achevait pas en art : on aimait
+l’enjolivé, le paré, un marchand décorait d’une
+rose son panier, un cocher mettait un ruban à
+la crinière de son cheval (et pas pour les clients,
+pour lui-même), mais que l’esprit tendît à l’art,
+aimât l’art, il était trop léger, pourtant, trop
+menu, trop grimacier pour aboutir à lui. Il ne
+pouvait se fixer, il ne pouvait se concentrer,
+méditer. Bavard, et son bavardage l’éloigne de
+la réflexion, son bavardage le distrait. Ils ont
+parlé, ils ont raconté, après c’est fini, tout a
+passé en paroles. Là-bas, tout était trop fragile,
+les roues des voitures trop minces, et le verre
+des bouteilles… Seulement, voilà, l’atmosphère
+était agréable : tout le monde avait le sentiment
+artiste ; peut-être aussi, d’ailleurs, est-ce
+pour cela qu’il n’y avait pas d’artistes ?… Chez
+nous, personne n’est artiste : mais en revanche
+il y a des artistes… Combien de fois donc a-t-on
+répété que le Français est artiste ! Cela n’est pas
+vrai : le Français ne nourrit point du tout cette
+âme artiste que l’Italien possède si véritablement ;
+il ne sent pas la beauté. Allez à Poggioreale, le
+cimetière de Naples ; sur plus d’une tombe vous
+lirez : Il aima le beau, il aima l’art. Ah ! cela,
+chez nous, importe bien peu à nos héritiers que
+nous ayons aimé le beau et l’art !… Le Français
+n’a pas l’instinct de l’art. Dans une œuvre d’art,
+il cherche l’anecdote, le sujet, le trait. L’Italien
+va de suite au sentiment. Le Français n’est pas
+poète : il ne peut guère s’élever au-dessus de
+Béranger, de Coppée ou de Rostand… C’est qu’il
+est le peuple qui a le plus corrigé l’instinct ; il
+s’est tourné vers l’intelligence. Ce qu’il préfère
+donc, c’est le théâtre et l’anecdote, la représentation
+terre à terre ou comique de l’existence :
+son esprit net et sans poésie l’y porte. Les arts,
+en France, se sont toujours développés contre le
+public. La foule a toujours soutenu ce qu’il y
+avait de pire. Seulement, chez nous, si personne
+n’est artiste, il y a des artistes.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Je faisais toutes ces réflexions, étant repassé
+d’Italie en France. J’exagérais sans doute. Nous
+nourrissons beaucoup d’amour-propre pour notre
+pays. Nous le voudrions voir le plus beau de tous
+et le plus parfait. Et chaque fois que nous nous en
+revenons de l’étranger, nous sommes furieux et
+déçus, parce que nous avons rencontré au dehors
+certaines choses qui nous paraissent supérieures
+à ce que nous retrouvons chez nous. Or, nous
+voudrions que tout ce qu’il y a chez nous fût
+supérieur à tout ce qu’il y a chez les autres. Aussi
+exagérant inconsciemment notre déception, nous
+grossissons encore les sujets que nous avons
+d’être déçus. Cependant, aujourd’hui, des marques
+trop nettes, trop évidentes, s’étalent pour qu’on
+ferme les yeux : la France devient grossière, elle
+va vers la vulgarité, et les Français ne répondent
+plus guère à l’image idéale que nous nous faisons
+d’eux. Au retour d’Italie, ce qui frappe surtout,
+je le répète, c’est leur manque de penchant pour
+s’intéresser aux choses du sentiment et à l’art,
+en général, à ce qui est élevé ou délicat. Mais
+peut-être est-ce là un mouvement universel.
+Possible que le monde entier se dirige vers la
+platitude ? Il existerait alors pour chaque pays
+des causes particulières. L’une d’elles, pour le
+nôtre, serait probablement l’extraordinaire invasion
+des villes par la campagne. Chacun, d’ailleurs,
+peut trouver cent autres raisons. Et ce
+n’est pas mon projet de les chercher. Ni de tirer
+nulle conclusion. J’ai pensé seulement qu’il pouvait
+être intéressant de dire avec précision et
+sans détour l’impression ressentie par un Français
+rentrant chez lui après six mois de vie au
+dehors.</p>
+
+<p class="sign i">1909-1910.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Le Départ de Naples</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Voyage à Reggio de Calabre et à Messine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">15</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Palerme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">A Capri</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">87</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Tanger</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">101</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Gibraltar</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">121</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">En Andalousie :</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="drap2 i">Ronda, Malaga, Grenade</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">133</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2 i">Cordoue, Séville, Cadix</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">157</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Naples la Belle et les Napolitains :</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="drap2 i">Antiquité de Naples</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">193</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2 i">Curiosités dans les rues</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">213</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2 i">Le caractère napolitain</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">233</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2 i">Naples nouvelle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">247</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Le Retour en France</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">257</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em">PARIS — IMPRIMERIE MICHELS FILS<br>
+6, 8 et 10, Rue d’Alexandrie.</p>
+
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="b">ARTHÈME FAYARD, Éditeur</span><br>
+<span class="xsmall">Rue du S<sup>t</sup>-Gothard, 18-20, PARIS (XIV<sup>e</sup>)</span></p>
+
+<p class="c b large">Collection à 3<sup>f.</sup>50 le volume</p>
+
+<p class="c u xsmall">DERNIÈRES NOUVEAUTÉS</p>
+
+
+<p class="c"><span class="ssf b small">MYRIAM HARRY</span><br>
+<span class="i b large">TUNIS LA BLANCHE</span></p>
+
+<p class="c"><span class="ssf b small">MAURICE DUPLAY</span><br>
+<span class="i b large">CE QUI TUA FARGET</span></p>
+
+<p class="c"><span class="ssf b small">HENRI DUVERNOIS</span><br>
+<span class="i b large">LA BONNE INFORTUNE</span></p>
+
+<p class="c"><span class="ssf b small">CAMILLE MARBO</span><br>
+<span class="i b large">L’HEURE DU DIABLE</span></p>
+
+
+<p class="c gap xsmall sc ssf">Paris. — Imp. Michels Fils.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77275 ***</div>
+</body>
+</html>
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