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Quand nous +apercevions une hampe de drapeau au-dessus +d’une boutique, nous entrions. Nous avions vu +des Allemands, des Anglais, des Espagnols et des +Italiens ; nous avions monté des étages ; nous en +avions descendu ; nous nous étions arrêtés devant +plus d’une affiche représentant un magnifique +steamer qui franchit les flots. Mais c’est à +l’<span lang="de" xml:lang="de">Ost Africa Linie</span>, d’Hambourg, que décidément +nous avions trouvé notre affaire. Un bateau surprenant ! +Il faisait le tour de l’Afrique, puis, +venant de Port-Saïd, il touchait à Naples et, +remontant vers son Allemagne natale, passait +à Marseille et ensuite à Tanger. A Tanger ! Qui +nous eût dit que nous irions jamais à Tanger ! +Et à Tanger, on est presque en Espagne, il +suffit de franchir le détroit… Avec cela, un +prix inouï de bon marché ! Et l’agent de la Compagnie +était tout à fait aimable, il ne semblait +pas s’amuser beaucoup dans son bureau, aussi +quelqu’un arrivait-il pour bavarder un peu, il +était enchanté. D’ailleurs le bateau, sans aucun +doute, était excellent, puisque c’était celui-là +même qui avait porté le Président Roosevelt en +Afrique, le vapeur <i>Admiral</i>. Et maintenant, assis +dans un cabaret du port, devant de fraîches <i lang="it" xml:lang="it">granite</i>, +nous nous exaltions sur le prospectus +qu’on nous avait remis. Arrivant de Kilindini, +de Tanga, de Zanzibar et de Mozambique, quels +passagers ne trouverions-nous pas à bord ! nous +voyagerions avec des sultans noirs, sur un navire +rempli de singes verts et de gazelles, chargé +de noix de coco et d’arachides… Pourvu que nous +fassions naufrage ! pourvu qu’il nous arrive beaucoup +d’aventures !…</p> + +<p>Cependant nous ne partions pas immédiatement +pour Tanger. Nous allions d’abord en +Sicile. De Naples à la Sicile, la route la plus courte, +c’est encore la mer. Mais le chemin de fer, s’il +met seize longues heures pour gagner Reggio, +traverse les Pouilles et la Calabre. Nous voulions +voir la Calabre. Nous réserverions la navigation +pour le retour. Ainsi, en revenant à Naples, +nous n’aurions qu’à passer d’un vapeur sur un +autre, de la <i lang="it" xml:lang="it">Regina Elena</i>, qui fait le service de +Sicile, sur l’<i>Admiral</i>, qui nous porterait à +Tanger.</p> + +<p>J’avais tout disposé pour mon départ. Installé +à Naples depuis plusieurs mois — c’était mon +quatrième séjour — j’avais pris congé de mes +amis. Puis j’avais réglé mon hôtesse. Enfin +j’avais expédié mes bagages à Paris. Je ne conservais +avec moi que le sac et la valise du nomade. +J’étais prêt à errer à travers la vieille +Méditerranée.</p> + +<p>Je me rappelle mon départ de la maison, le +dernier coup d’œil aux jardins d’orangers et à la +colline de San Martino, que je voyais de ma +fenêtre. Là-dessus, le portier boiteux (que +j’avais pris autrefois pour un ancien militaire et +qui s’était seulement cassé la jambe en époussetant +son escalier) s’était chargé de mes colis, et +nous nous étions acheminés vers la <span lang="it" xml:lang="it">piazza Mondragone</span>, +car sur la rampe où j’habitais, les voitures +ne pouvaient point passer. Une carozzelle +sautillante me conduisit à la brasserie, j’avais +coutume d’y dîner tous les soirs, parce qu’elle +était fraîche et bien située, sous le portique de la +Galerie, en face du San Carlo, et que, entre les +tables, les passants circulent et vous distraient.</p> + +<p>J’avais vécu là de bonnes soirées. Tous les +étrangers s’y retrouvent. Quand un bateau arrive, +la brasserie regorge de buveurs. Je me rappelais +des débarquements d’Allemands, lourds, barbus +et blonds, bruyants compagnons, multipliant les +<i>prosit</i> en levant leurs chopes, et que les petites +Napolitaines venaient regarder avec une surprise +moqueuse. Et quand l’escadre américaine avait +jeté l’ancre à Naples, on avait vu à la brasserie, +pendant trois jours, des gars décolletés, raides et +rouges, qui buvaient en silence, endormis par +l’ivresse, et qui achetaient au hasard les objets +les plus baroques aux petits marchands ambulants. +On y rencontrait quelquefois aussi des +Français, des couples en voyage de noces, muets, +fatigués de leurs excursions et doucement ahuris. +Et, à la lumière des globes électriques, sous +la haute colonnade où passaient des officiers, des +jeunes filles parées pour la promenade du soir, +nombre de femmes enceintes, des vendeurs de +chansons, un vieux mendiant qui me plaisait et +qu’on appelait le Cavalière, un marchand d’allumettes +nain et bossu comme un kobold, qui me +plaisait aussi, et des ruffians, on dînait assez +agréablement.</p> + +<p>J’étais arrivé avec mes sacs, qu’un garçon +avait porté à l’intérieur de la brasserie, et j’avais +rejoint l’ami avec lequel j’allais voyager. Le train +ne partait qu’à une heure du matin. Mais comment +tuer cette soirée ? Nous étions rassasiés des +divertissements de la place du Plébiscite, où le +soir jouent deux orchestres, tandis qu’une foule +considérable va et vient devant le Palais Royal. +L’Eldorado ne nous tentait pas. Le Pausilippe +était trop loin… Une glace, au Gambrinus, ne +nous prit qu’une petite demi-heure. Certaine +vieille que, par fortune, nous rencontrâmes à +Chiaia, nous tira enfin d’embarras. Elle nous +proposa de nous conduire chez une de ses amies. +Celle-ci était une aimable dame romaine en la +compagnie de laquelle, au milieu de joyeux +contes et propos badins, les heures glissèrent +légèrement ; elle accepta de croire que nous +étions deux capitaines au long cours, et que +notre navire reprenait demain sa route pour +Pernambuco. Nous lui offrîmes de l’emmener, +mais elle ne pouvait quitter Naples. Elle portait +un joli nom. Elle s’appelait Bianca Belfiore…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">VOYAGE A REGGIO DE CALABRE +ET A MESSINE</h2> + + +<p>Partis de Naples dans la nuit, nous roulions, +au lever du jour, dans un pays fertile et gai +comme les Pyrénées-Orientales. La ligne longeait +la mer, qui venait se briser doucement sur +une plage de sable, au pied d’une montagne charmante. +Nous traversions parfois de belles vallées, +au fond desquelles coulaient des rivières +poissonneuses, et nous longions des bois de +chênes-liège. Rien de romantique, rien de sublime. +Rien non plus d’effrayant. La Calabre se +présentait à nous comme un pays agréable où +l’on peut vivre avec nonchalance. Ce qui seulement +est particulier, c’est que ce pays est fort +peu peuplé. Des villages rares, des maisons perdues. +Les villages ne paraissaient plus italiens, +point de maisons peintes, point de <i lang="it" xml:lang="it">pergole</i>, point +de terrasses ; des habitations grisâtres, couvertes +de tuiles roses ou jaunâtres, et cuites comme en +Provence. De temps en temps on apercevait un +paysan suivant un sentier, juché sur son âne et, +aux stations, des femmes en noir, dont la jupe +relevée découvrait un jupon d’un beau rouge, et +qui portaient sur leur tête, ornée de la funèbre +coiffe en forme d’équerre, de larges paniers. A +certain arrêt, vers huit heures du matin, des +cuvettes pleines d’eau étant préparées sur le +quai, une partie des voyageurs se mit à se débarbouiller. +Des paysannes, de la route, tendaient +vers nous à travers la barrière des corbeilles de +pêches et de figues, et l’on pouvait faire, pour +quelques sous, un grand repas de fruits. Puis le +train repartit…</p> + +<p>La voie suivait la mer sur une ligne tracée +dans le roc et qui traversait des tunnels nombreux. +Par des échappées, on voyait l’Océan désert. +Puis on reprenait la côte, on passait au pied +de quelque ville perchée et fortifiée contre les +pirates. Nous nous tenions dans le couloir du +wagon et nous regardions avec plaisir se succéder +les baies, les criques et les promontoires. Le ciel, +la mer étaient radieux. Le train ne marchait pas +très vite, cependant le courant d’air était assez +vif pour que nous ne sentions point la chaleur.</p> + +<p>L’après-midi, nous entrâmes dans une contrée +sablonneuse un peu ingrate. C’est là que nous +commençâmes à songer au tremblement de +terre. De temps en temps, on rencontrait des +campements de <i>profuges</i> installés sous des tentes +ou dans des petites baraques. Au milieu de la +solitude, de fragiles villages s’étaient improvisés, +où, depuis sept ou huit-mois, vivaient des misérables +dont les maisons, ici ou là-bas, en Sicile +ou en Calabre, avaient été détruites. Mais rien +encore dans ces parages n’indiquait que la terre +eût jamais bougé. C’était tantôt des plages et des +dunes de sable qui s’étendaient le long de la mer +à perte de vue, et tantôt des landes incultes étalées +monotonément au pied de la montagne. Les +pauvres gens, épouvantés, avaient fui, et ils ne +s’étaient arrêtés que très loin, quand, rassurés +par l’immobilité, par l’apathie du paysage, ils +s’étaient cru tout à fait hors d’atteinte.</p> + +<p>Cependant, vers trois ou quatre heures, le train +se chargea de nous avertir que nous arrivions +dans une contrée fragile. A partir de Bagnara, il +ralentit son allure, il se mit à avancer à la vitesse +d’un cheval au petit trot, et parfois plus +lentement encore. Nous étions penchés aux portières : +des deux côtés de la ligne, nous voyions +d’énormes blocs de granit qui, détachés de la +montagne en bas de laquelle passe la voie, +avaient roulé tout près des rails : la terre, là, +s’était violemment agitée. Nous procédions avec +prudence, soit qu’on ne fût pas sûr encore de la +solidité du sous-sol, soit qu’on craignît, en allant +plus vite, d’ébranler le terrain, et de faire tomber +de là-haut sur le train des morceaux de montagne +encore hésitants.</p> + +<p>Ces précautions-là étaient assez impressionnantes. +On se sentait dans un pays blessé. On +avait un peu d’angoisse et de la curiosité. Déjà +nous avions aperçu des lézardes sur quelques maisons, +et des ruines. Mais c’est en vue de l’antique +Scylla que nous commençâmes à comprendre. +Une partie de ce bourg s’élève fièrement sur +le roc, et il y a une partie basse alentour. Le bas +quartier était ravagé, le haut, construit sur un +sol plus ferme, n’avait pas souffert… Plus loin, +Ferruzzano n’était qu’un amas de ruines, on y +remarquait une digue s’avançant dans la mer, +dont les larges dalles étaient toutes bousculées, +comme si quelque géant, pour s’amuser, avait +donné un coup de pied dans ces pierres si bien +rangées. Et maintenant cette digue, ce n’était +plus qu’une ligne de moellons sens dessus dessous, +à demi noyés dans la mer.</p> + +<p>C’est par là — nous étions arrivés sur les bords +du détroit de Messine — que nous vîmes un petit +port rempli de navires chargés de planches, et +des planches, partout, en piles sur les quais. +Matériaux pour les baraques.</p> + +<p>Il faisait un temps délicieux. Le soleil baissait. +L’atmosphère était toute blonde. A notre droite, +nous contemplions une mer vaporeuse et pleine +de paresse qu’arrêtaient des rivages charmants. +A gauche l’Aspromonte, d’une couleur et d’un +style admirables, offrait au ciel, pour le bonheur +de nos yeux, ses mamelons, ses vallées, ses sommets. +Nous étions arrivés dans un pays d’une +beauté parfaite et qui, tout paré par l’or du soleil, +et qui, gracieux et riant, nous faisait l’accueil le +plus doux, en nous présentant comme un bouquet +ses citronniers au vert feuillage. Et c’est +cette terre divine que l’obscure conscience du +monde avait voulu frapper !</p> + +<p>Deux jeunes gens, une demi-heure avant Reggio, +montèrent dans notre compartiment. L’un +paraissait très agile, très affairé, il parlait d’abondance. +L’autre l’écoutait paisiblement, et faisait +de temps à autre une réponse courte. Un esprit +échauffé avec une calme intelligence. A les voir, +si nous n’avions pas entendu leur conversation, +nous eussions cru qu’il s’agissait de quelque +détail tragique de la catastrophe, que l’un en +était ému, et que l’autre le raisonnait. Mais non, +il y a huit mois que le désastre est arrivé ; et +c’est d’affaires que les deux jeunes gens parlent. +Cette démolition totale, un pays où tout est à +refaire, cela a agité tous les entrepreneurs, tous +les ingénieurs, tous les gagneurs d’argent de la +région. La fièvre de ce petit bavard, nous allions +la retrouver souvent par ici. Après la période de +désolation où la région de Messine et de Reggio +apparaissait seulement comme une victime +inouïe, comme une terre de larmes, les jours ont +passé, l’impression s’est usée, et maintenant, pour +les Siciliens, trafiquants et marchands, cette terre +dévastée c’est un Eldorado, un pays où il y a +beaucoup d’argent à gagner. Le petit jeune +homme parlait avec exaltation de salaires, de +hausse, de je ne sais quelles combinaisons. Je +l’écoutais, et je distinguais aussi en nos deux +compagnons, je ne sais quoi d’un peu factice, +d’un peu feint, d’un peu « théâtre », que j’allais +retrouver souvent aussi, et qui venait de ceci +que ces hommes de race méridionale habitués à +l’effet, se sentaient, étant calabrais, étant des +victimes de la célèbre catastrophe, des personnages +intéressants pour des étrangers, et qu’ils +n’en étaient pas fâchés.</p> + +<p>Nous approchions de Reggio : les gares maintenant +étaient en planches. A Archi-Reggio, +quelques kilomètres avant la ville, une cabane +de bois était décorée du titre de <i lang="it" xml:lang="it">Sala d’aspetta</i>. +Nous arrivâmes enfin à la ville capitale de la +Calabre. Comme elle possède trois gares, et que +nous ne descendions qu’à la dernière, de notre +wagon nous eûmes déjà un aperçu de ce qu’il +allait nous être donné de voir. Le chemin de fer +suit une large rue, toutes les maisons bordant +celle-ci étaient en ruines et abandonnées comme +après une guerre. Nous avions le cœur serré : +nous entrions dans une cité maudite.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Quand nous fûmes descendus de ce train — nous +venions d’y passer dix-sept heures, — nous +prîmes pied sur une petite place où un large +écriteau recommandant aux voyageurs un <i lang="it" xml:lang="it">albergo +barracamento</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, attirait d’abord les regards. +Nous avisâmes près de la gare un fiacre, dont +l’aspect branlant faisait supposer qu’il avait dû, +lui aussi, être retiré des décombres, et nous nous +mîmes en marche cahin-caha.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Un hôtel-baraquement.</p> +</div> +<p>Nous traversâmes premièrement un camp de +soldats assez vaste, puis nous nous trouvâmes +dans un chemin inégal, raboteux, couvert d’une +poussière épaisse, blanche poudre, chaux de démolition, +où les roues enfonçaient profondément. +Nous commençâmes à longer des maisons écroulées. +Le chemin que nous suivions était situé +hors de ville, c’est-à-dire que la ville se trouvait +immédiatement à notre gauche, et qu’à droite +nous avions tout de suite vue sur la campagne.</p> + +<p>Comme il avait fait un beau jour, et que le soleil +couchant éclairait le paysage et les édifices +abattus, cela n’était point d’une tristesse aiguë : +le calme, la large paix qui tombe sur les choses +le soir, enlevait à la souffrance sa pointe cruelle +et disposait l’esprit à une mélancolie sereine. +Les pauvres pierres dispersées, les murs éventrés, +le fouillis de poutres et de solives et de +plâtras étaient couverts des roses du crépuscule, +et la blanchâtre poussière des ruines se dorait. +Ce que nous sentons de sublime dans la majesté +des grands spectacles de la nature se communiquait +à ces pauvres victimes contemporaines, les +reculait dans le temps et, devant elles, nous ne +trouvions plus en nous que ce que nous y eussions +trouvé devant des vestiges d’âges très anciens, +lesquels nous enseignent seulement, dans +une peine sans âcreté, la fragilité du moment et +la vanité de toutes choses. Nous étions enveloppés +par la beauté de la journée finissante et +par la gloire que le soleil, quand il va s’évanouir, +projette sur la terre. Là-bas, la belle montagne +était très pure…</p> + +<p>Nous voyions maintenant en contre-bas des baraques +en bois. Bientôt, après avoir tourné par +une rue écroulée, nous nous engageâmes dans +une voie de la nouvelle Reggio. Elle était bordée +de baraques basses et poursuivait jusqu’à une +baraque beaucoup plus grande que les autres, à +très longue façade et qui était l’hôtel (l’<i lang="it" xml:lang="it">albergo +barracamento</i>). Un suprême cahot, et notre voiture +s’immobilisa dans la poussière. Nous descendîmes +alors, et nous entrâmes dans un vestibule +en bois, où nous demandâmes deux chambres. +Par un couloir semblable à ceux des chalets de +montagne, on nous conduisit à deux étroites cellules, +deux petites boîtes de bois où l’on pourrait +nous ranger la nuit. Elles semblaient assez +propres, mais étouffantes… Dans cette fragile +demeure, chaque pas produisait d’énormes craquements +et ébranlait la maison…</p> + +<p>Notre toilette faite, il faisait encore jour ; nous +sortîmes donc pour voir la ville. Nous gagnâmes +une rue haute qui semblait limiter la cité de ce +côté-là, et nous essayâmes de nous orienter pour +revenir plus tard à l’hôtel sans difficulté. Cette +rue, cette route plutôt, dominait un quartier de +baraques et nous voyions, au-dessous de nous, +celles-ci bien alignées, et toutes pareilles, et +posées là sur le sol comme de grands joujoux. +Cela faisait une petite ville régulière, telle qu’un +plan d’ingénieur, avec des rues droites, exactement +parallèles, avec, entre chaque maison, un +petit espace, toujours le même, et les quartiers +numérotés 1, 2, 3, 4, et les rues désignées par des +lettres A, B, C, D, et c’était net, exact, précis +comme un schéma… Beau contraste avec la vraie +Reggio, la ville morte, où tout, maintenant, +n’était plus que fouillis, désordre et chaos.</p> + +<p>Nous passâmes devant une église de bois qui +ressemblait à un petit temple norvégien. Elle +était recouverte de tôle ondulée, et surmontée +d’un clocheton du Nord. C’était le seul monument +dont la forme ne fût pas réglementaire. Pas loin +de là nous rencontrâmes un cinématographe. +Nous ne nous y attendions pas. Une église et un +cinématographe, aussitôt après la première confusion +du désastre, voilà de quoi avait eu besoin +la petite colonie qui habitait les baraques.</p> + +<hr> + + +<p>Nous prîmes un escalier qui descendait vers la +ville, et, après avoir traversé encore un quartier +de baraques, nous arrivâmes enfin au centre +de la dévastation… Pas une maison intacte ! l’enceinte +de la cité n’est plus qu’un immense chantier +de démolition !… Dans certaines façades, on +voit seulement quelques vitres brisées, on pense +aussitôt : ah ! celles-ci ont été épargnées ! Non, +l’intérieur est ruiné, dedans tout s’est écroulé ! +Ailleurs ce sont au contraire les façades qui ont +chu, et les chambres apparaissent à l’air avec +leurs meubles, leur papier de tenture, au mur un +tableau de travers, une bouteille sur la commode : +après huit mois, cela est tel qu’au moment où +l’aube se leva sur la ville détruite. D’ailleurs, +qui donc se risquerait à monter dans cette pièce, +là-haut, que nous voyons d’ici ? tout s’écroulerait, +cela tient debout par miracle, et puis maintenant +où gîte — où gît ? — la famille qui vivait +là et qui se souciait des souvenirs que représentent +ces choses abandonnées ?… Et ce ne sont +que demeures éventrées, balcons arrachés pendant +au-dessus de votre tête, pans de murs déchiquetés, +décombres… Encore, et encore, toujours +et partout. Et tous ces plâtras, cette chose sale et +lamentable que figure une maison démolie, et si +mélancolique déjà quand elle tombe naturellement +sous le pic du démolisseur, devient ici angoissante, +affreuse, à cause des cris qui ont été +poussés là, à cause de la terreur qui a été éprouvée +là, à cause des morts tragiques qui sont advenues +là ; tout cela devient épouvantable. Il y a +encore des cadavres là-dessous, et dans quelles +attitudes ! Et le silence funèbre qui maintenant +plane sur toutes ces choses, là où il y avait la rumeur +d’une ville ! On est pris de cette stupeur, +de cette horreur qui serre la gorge. Je me rappelle +ce que j’ai éprouvé jadis devant le champ +de bataille de Sedan, et à Bazeilles, à l’ossuaire…</p> + +<p>Nous arrivions à la via Garibaldi, l’ancienne +grande rue de la cité, dont une partie a été un +peu moins éprouvée. On l’a complètement déblayée, +on a pu rouvrir quelques boutiques, celle +d’une couturière, celle d’un libraire, celle d’un +cordonnier, mais personne ne passe, et ces boutiquiers +sont là comme des figurants. Il n’y a plus +de vie ici. Ils attendent l’avenir, le réveil, maintenant +c’est toujours l’engourdissement. L’avenir ! +il est difficile de le prédire, car ce sont les siècles +qui forment une ville. Comment remplacer tant de +familles mortes ou dispersées, tout le cerveau de la +cité, tout le cœur de la cité et toutes ses richesses ?</p> + +<p>Ce qui est resté ici, le petit peuple, conserve +un air étrange, étonné de vivre, étonné d’avoir +vu ce qu’il a vu, frappé. S’ils ont échappé à la +démence après ce coup à rendre cent fois fou, du +moins ne se sont-ils pas retrouvés dans leur âme +tels qu’ils étaient avant. On sent bien, en les +regardant, que quelque chose d’essentiel en eux +est touché, leur terreur a été trop profonde, leur +surprise trop forte, leur anxiété trop intense +pour que jamais, à aucune minute, ils puissent +effacer la marque tracée sur leur cœur. Ils sont à +jamais assourdis, découragés. Ils sont d’une nonchalance +infinie, agissent mollement et semblent +penser que ce sera tellement long, tellement +long, et qu’il y a tant et tant à faire que vraiment +à quoi bon, à quoi bon même se mettre à +l’œuvre ? Remplit-on l’océan en y versant l’eau +goutte à goutte ?… Je me les rappelle, à la nuit +tombante, qui, immobiles, silencieux, nous regardaient +doucement, tristement, tandis que nous +avions gravi, pour voir au loin, un monticule +formé par des décombres ; c’était une maison étalée +en pleine rue, et au sommet de l’éminence, +une petite pointe de métal dépassait : le haut +d’un réverbère enterré.</p> + +<p>Nous continuâmes notre visite, muette et grave +dans le jour diminuant, comme à travers un cimetière. +Nous repassâmes devant la gare par +laquelle nous étions arrivés. Dans les environs, +nous notâmes un détail surprenant : au milieu +d’une petite place, autour de laquelle les maisons +ont toutes été plus ou moins touchées, s’élève une +statue de marbre de Garibaldi. Cette statue a été +épargnée : elle est intacte, la grille qui l’entoure +est indemne ; ainsi, parmi l’énorme frisson de la +terre qui a ébranlé les fondements des palais et +des cathédrales, qui a renversé les assises les +plus robustes, seul, ce petit terrain n’a pas bougé, +et dans la ruine générale de la cité, Garibaldi +subsiste, blanche effigie du courage et de l’idée +italienne contre laquelle il semble que l’esprit du +mal n’ait pas osé. Ce singulier ménagement du +Destin nous fit rêver…</p> + +<p>Cependant, nous nous étions laissé entraîner, +et la nuit approchait. Il fallait rentrer à l’hôtel. +Nous suivîmes quelque temps la route que la +voiture avait prise à notre arrivée. Mais maintenant +il ne faisait presque plus clair ; et nous devions +nous hâter, si nous ne voulions pas nous +trouver au milieu des ruines en pleine obscurité. +Il nous sembla que la route de voiture devait +faire des détours, nous nous orientâmes, et nous +crûmes pouvoir raccourcir en coupant à travers +les décombres. Nous marchions vite, aussi vite +que les obstacles que nous rencontrions à chaque +pas nous le permettaient. Nous étions convaincus +que nous filions droit sur l’hôtel. Cependant, +après un bon moment de cette marche fiévreuse, +nous débouchâmes dans un quartier de +baraques que nous ne connaissions pas. Les portes +des habitations étaient grandes ouvertes, dans +chaque pièce, devant quelque faible lumière, +s’agitaient des ombres. J’interrogeai un homme +qui se trouvait sur sa porte. Il me regarda sans +bienveillance, puis il me répondit d’un ton bourru +que l’hôtel ne se trouvait pas du tout par là, que +nous en étions fort loin. Il nous indiqua le sens +dans lequel nous devions avancer… Nous nous +étions perdus… Les gens des cabanes nous regardaient +sans mot dire, d’un air hostile. Nous ne +retrouvions pas sur leurs visages l’expression que +tout à l’heure nous avions remarquée sur d’autres +visages. Est-ce la nuit qui, ramenant d’affreux +souvenirs, renouvelait leur malheur, et les rendait +plus sombres et plus durs ? Ou bien y avait-il +à Reggio neuve de mauvais quartiers, des +séries de cabanes mal habitées ? Nous ne nous +sentions pas en un milieu sûr.</p> + +<p>Nous nous hâtâmes dans la direction qui nous +était donnée, nous voyions avec inquiétude +l’ombre épaissir. Nous traversions maintenant un +quartier de ruines ; si nous allions nous perdre +définitivement ? Et comment s’y reconnaître maintenant, +en pleine nuit, dans cette ville qui n’était +plus rien qu’un amas de ruines ? Au milieu de +ces murs effondrés, sur cette terre pétrie de +cadavres, ah ! quelle nuit nous allions passer ! +Heureux encore si quelque misérable, profitant de +l’aubaine, ne nous attaque pas, nous, désarmés et +harassés par le voyage et le manque de sommeil ! +Un pays en plein désordre, bouleversé, +sans police, une population exaspérée par le +malheur et le dénuement… Plus nous allions et +moins nos réflexions nous rassuraient.</p> + +<p>Nous eûmes enfin la chance de rencontrer un +homme d’assez bonne mine qui précisément +rentrait à l’hôtel. Nous le suivîmes. Mais à cet +instant, nous comprîmes combien tout le monde, +ici, vivait troublé, dans la crainte et dans l’incertitude, +chacun pour soi, ne comptant sur +personne. Maintenant, notre compagnon se reprochait +son imprudence, il nous regardait de +côté : il ne nous connaissait pas en somme, qui +étions-nous, qu’est-ce que c’était que ces étrangers ? +Et nous étions deux. Si nous allions lui +faire un mauvais parti au milieu de ce désert de +ruines ? Il ne parut à l’aise que lorsque, en +haut du chemin, la basse silhouette de l’auberge +apparut.</p> + +<hr> + + +<p>… Enfin nous voici à table, devant une nappe +blanche. Nous rentrons dans une existence civilisée… +Il y a cependant quelque chose de singulier +dans cette salle à manger. Elle est éclairée à +l’électricité, c’est vrai, mais comme elle sent le +provisoire ! C’est une sorte de grand hangar en +bois, une vaste pièce, mais fragile et sans confort, +et qui fait songer vaguement à ces salles de +bal des restaurateurs de banlieue parisienne. +C’est très rustique, et là encore on sent le campement, +la demi-installation, l’attente… Et que +ce public est intéressant aussi ! Pas une seule +femme, rien que des hommes ; point de voyageurs +et peu de fonctionnaires ; mais des gens +qu’on sent ici, dans ce pays, comme à leur bureau, +à leurs affaires. A la ville, les affaires vous +forcent à déjeuner hors de chez vous ; elles +les obligent, eux, à s’installer au dehors, très +loin. La famille est ailleurs, à Rome, à Naples, +à Palerme. Ils n’ont pas ici leur vraie vie. Ils +sont ici pour gagner de l’argent. Ils mènent provisoirement +une existence qui tient à la fois de +celle du colon, de celle de l’ingénieur et de celle +du marchand. Ils se retrouvent à table, tables de +quatre, de cinq. Ils se parlent, parce qu’il faut +bien parler, mais avec l’ennui évident de ressasser +tous les jours les mêmes choses aux mêmes +interlocuteurs. C’est l’exil pour le gain, c’est la +corvée. On a éprouvé de la fièvre au début, +quand il s’agissait de trouver ce qu’il y avait à +faire. Maintenant c’est l’exécution fastidieuse. Ils +se sentent loin, plus loin de chez eux, et plus +anormalement que s’ils étaient en Amérique. Ils +ont émigré parce que la Calabre, la Sicile, Reggio, +Messine, c’est maintenant un pays neuf, +c’est une contrée où l’on peut émigrer, mais ils +ont émigré dans un endroit ennuyeux, morne, +sans distractions. Et nous, nous avons maintenant +la sensation d’être au diable. Tout ce que +nous avons vu était si étrange, et le milieu où +nous voilà à présent, les choses qui nous entourent +sont tellement singulières, nous ne +sommes plus en Europe, nous sommes quelque +part aux colonies, dans une contrée à défricher, +dans un pays à faire !…</p> + +<p>Après le dîner, chacun rentra dans sa caisse. +Entre mes quatre cloisons de bois, je me couchai +dans mon petit lit. Je craignais d’avoir trop +chaud. Heureusement en cette contrée, comme à +Naples, les nuits sont fraîches. Je laissai ouverte +la fenêtre, étroite comme une lucarne, qui aérait +ma chambre, et je ne fus point incommodé. +Cependant, malgré ma lassitude, je ne m’endormis +pas tout de suite. J’avais la tête échauffée +par ce que j’avais éprouvé et j’y songeais malgré +moi…</p> + +<p>Je n’imaginais pas ce désastre. Toute une cité +anéantie, rasée ! Revivrait-elle jamais ? Tout est +mort ou s’est enfui. Ce qui reste, vivant maintenant +dans les baraques, c’est le peuple. Le +peuple peut bien constituer un village, mais une +ville ? Pour une ville, il faut une réunion de +familles dont chacune ait son histoire, ses souvenirs, +ses traditions. Or, de pareilles familles, +le peu qui en survivait ici est dispersé maintenant +aux quatre coins du monde. Et quand on dit : +ce qui en survivait, — rien n’en survit, puisque +l’état civil même a disparu. Les parentés sont +abolies, le réseau intime de la ville est déchiré.</p> + +<p>Ceux qui sont partis ne reviendront pas. On +revient dans sa ville natale pour y retrouver des +amis de sa jeunesse, pour voir sortir de terre, à +chaque pas, ses souvenirs d’enfance. Ici plus de +souvenirs, plus d’amis. Reggio sera une cité +neuve où l’on ne rejoindra rien du passé, où tout +vous sera lointain, où vous serez un étranger. +Il faut se faire ailleurs une patrie. Et si, plus +tard, l’on voit ici une cité du nom de Reggio, +elle pourrait aussi bien porter un autre nom, +puisque la chaîne des siècles est rompue, que le +présent n’y sera pas rattaché au passé et qu’un +cœur, une pensée et des mœurs nouvelles s’y +seront, avec des habitants nouveaux, installés.</p> + +<p>Tandis que je songeais, des gens qui rentraient +se coucher passaient dans le couloir, et le bruit +de leurs pas retentissait dans toute cette maison +de bois. J’entendais mon voisin tourner dans sa +cellule en se déshabillant. Mais les bruits du +dehors devinrent plus rares, ma pensée s’engourdit, +je ne perçus plus rien, je m’endormis.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Le matin était délicieux. Nous nous étions +levés de bonne heure pour prendre le bateau de +Messine. Une voiture attendait à la porte. Le +patron de l’hôtel, qui avait affaire à l’embarcadère, +monta sur le siège, près du cocher, on +chargea nos sacs et nous partîmes. Dans l’allégresse +des premières heures du jour, par le beau +soleil et sous l’azur du ciel, tout avait changé +d’accent. Et il n’y avait plus de place, en notre +cœur reposé par une nuit paisible, que pour la +confiance et l’espoir. Les gens, qui passaient à +âne à travers les sentes poussiéreuses de la cité +démolie, nous semblaient partager nos sentiments. +Nous nous étonnions et nous nous rassurions +en voyant, à la porte de quelque logis +étayé par des poutres, des ménagères marchander, +comme partout, courges et poivrons devant un +petit charreton chargé de légumes aux somptueuses +couleurs. C’était dimanche, tout s’agitait +matinalement, tout semblait renaître. Nous oubliions +l’horreur des maisons en ruines qui nous +entouraient.</p> + +<p>Je demandai au patron de l’<span lang="it" xml:lang="it">albergo</span>, qui, sur +le siège, à demi tourné vers nous, nous faisait la +conversation, s’il ne comptait pas bientôt reconstruire +son hôtel, non plus en planches, en +pierres. Mais sa réponse calma tout de suite l’optimisme +auquel le mouvement que je voyais dans +ce beau jour d’été m’avait vite porté. Il hocha la +tête, il haussa les épaules, et avec un accent +lassé, découragé, il dit : « Il faut attendre, il +faut attendre. Il faut voir ce que tout cela deviendra… » +Il me montrait maintenant une ruine +devant laquelle nous passions. « Tenez, là, ça, +c’était mon hôtel… Il y a eu trois voyageurs tués +et j’ai perdu deux personnes de ma famille. Moi +je me suis sauvé en me mettant sous l’encadrement +d’une porte. » Et il m’expliqua comment +on doit s’y prendre dans un tremblement de +terre. Généralement il se produit plusieurs secousses, +si l’on est averti par la première, il +faut aussitôt se placer sous une porte. Les portes, +en effet, sont pratiquées dans les murs ; or, +quand la maison est solide, les murs restent debout, +ce qui tombe c’est le parquet, les plafonds ; +les chambres situées au-dessus de la vôtre sont +donc précipitées, elles passent devant vous et +vont s’écraser sur le sol ; avez-vous eu la chance +de n’être pas atteint par les matériaux, ni enfermé +par l’éboulement, vous êtes sauvé…</p> + +<p>J’écoutais mon compagnon et j’éprouvais une +sensation singulière. Ainsi, dans ce pays, on +était accoutumé aux catastrophes au point qu’on +s’y attendait toujours, qu’on avait des recettes +pour y échapper et que d’avance on savait ce +qu’on ferait quand le jour sans cesse redouté se +lèverait. Il me désignait à présent des ruines +dont il me disait : « Celles-là ne sont pas de cette +fois-ci, elles datent d’une autre, il y a trente +ans. » Et j’admirais, j’admirais cette race aventureuse +et fataliste, qui sait que le destin la +guette ici et qui demeure, qui espère toujours +échapper, compte sur la chance, joue sa vie, et +reste là, et reconstruit là, parce qu’elle est indolente +et insouciante, et qu’elle aime la beauté. +Vivre peu, mais vivre sur cette terre qui est la +plus belle du monde ! Je songeais aux habitants +des villages vésuviens qui, après chaque éruption, +reviennent et reconstruisent leurs villages. +Et j’admirais et j’aimais ces Italiens, artistes et +enfants, de l’Italie méridionale.</p> + +<p>J’avais une autre impression, laquelle m’étreignait +maintenant le cœur. Les propos de l’hôtelier +m’avaient rendu le désastre vivant. J’entendais +le tonnerre formidable de la ville croulant. +J’éprouvais l’affolement de ceux qui s’étaient +réveillés subitement dans la nuit, et puis qui, +parvenus miraculeusement à se sauver, et ayant +songé naturellement à quelque catastrophe particulière, +à leur maison, ou à deux, à trois +maisons frappées, se trouvaient dehors, et dans le +petit jour, voyaient avec une surprise, avec un effroi +inouï, que la ville, toute la ville était anéantie !… +A moitié nus, hagards, en larmes, je me les +représentais, errant dans les décombres au milieu +de cette vision incroyable, et je me demandais +comment leur raison avait pu résister à un pareil +ébranlement.</p> + +<p>Comme pour me distraire des images épouvantables +que je regardais en moi, notre compagnon +me signala, à ce moment, des cabanes d’un aspect +moins frais et moins régulier que celles de la +nouvelle Reggio. C’était les premières baraques +élevées après la catastrophe, avec du bois et des +matériaux de fortune, par la troupe. Près de là +se trouvait l’embarcadère de Messine, on délivrait +les billets pour le bateau à un guichet très élevé, +et l’on devait monter sur une grosse pierre pour +parler à l’employé. Autour de la grosse pierre, +une foule se pressait et chacun, l’un après l’autre, +grimpait en se poussant. Pendant que j’attendais +mon tour au milieu de tout ce monde qui parlait +sicilien, tout à coup je fus stupéfait d’entendre +un caporal d’infanterie s’écrier en français, avec +l’accent parisien, en s’adressant à un homme +qui passait : « Comment ça va, ma vieille ? ça +boulotte ? » Ce petit Parisien, sous cet uniforme +italien, et si loin, et dans ce pays ! Qu’est-ce que +cela signifiait ?…</p> + +<p>Maintenant nous attendions sur un corps mort +auquel étaient amarrés deux vapeurs : le transport +de Messine et un autre navire qui venait de +Naples, et qui était chargé principalement d’une +cargaison de portes en bois blanc, tout montées +sur leur châssis, et destinées aux baraques en +construction.</p> + +<p>Nous attendions qu’on pût passer sur le bateau, +que l’équipage était en train de laver… Il faisait +un soleil éclatant, mais qui ne brûlait pas, à cause +de l’air léger errant dans le détroit. C’était un +glorieux dimanche, un matin d’or et d’azur… +Enfin à bord, nous nous étions installés à l’ombre. +Le bateau avait démarré. Et maintenant accoudés +au bordage, nous regardions ce détroit de Messine, +si merveilleux, nous avait-on dit, qu’il efface tous +les souvenirs… Ah ! nous jouions de malheur ! +Le paysage, ce matin-là, se défendait. La brume +des jours d’été cachait les montagnes de Sicile. +Elle diminuait la grandeur du paysage, rapetissant +le canal et supprimant dans le lointain et la +mer d’Ionie et la mer Tyrrhénienne… Je me +retournai du côté du pont et j’aperçus, non loin +de moi, le caporal qui m’avait intrigué tout à +l’heure. Je le joignis, remarquant qu’il me voyait +approcher avec satisfaction. Il était évidemment +flatté de la curiosité qu’il avait éveillée. A mes +questions, il répondit avec complaisance qu’il +était né dans la Suisse italienne, mais il avait +été élevé à Genève, et puis il était venu travailler +à Paris. Quand il avait été appelé pour +son service militaire, il ne savait pas un mot +d’italien, il avait appris la langue au régiment. +Nous parlions maintenant du désastre, mais je +voyais qu’il ne pouvait rien dire d’intéressant. Il +avait été là avec sa compagnie depuis le commencement, +mais il n’avait point senti, il était trop +occupé à faire le Parisien, le crâneur, celui que +rien n’épate… Il n’était bon qu’à répéter ce qu’on +disait autour de lui, et j’eus du moins par ses +propos l’idée des légendes qui couraient. Il me +répéta, par exemple, que si Messine était toujours +dans le même état, c’était bien la faute au gouvernement : +une compagnie française, en effet, +s’était engagée à tout déblayer, et en très peu de +temps, à condition qu’on lui donnât ce qu’elle trouverait +dans les décombres ; le gouvernement avait +refusé… il me débitait cette histoire avec conviction. +Un homme à grandes bottes qui l’accompagnait +l’interrompit : « Ça a tout de même bien +changé… Rappelle-toi, autrefois, par où qu’il +fallait passer pour arriver au camp américain… +Et puis on pouvait toujours attraper un coup de +fusil. » Les bottes du camarade, ce camp américain, +tout ce que j’avais déjà vu hier, cette +existence de hors la loi, loin du monde civilisé, +cette vie de trappeur, cela m’attirait et me passionnait +comme un enfant…</p> + +<p>Cependant nous étions maintenant au milieu du +détroit. Je commençais à voir Messine. A cette distance, +on ne s’apercevait pas de la destruction. +Comme des façades, des pans de murs sont restés +debout (de loin on ne distingue pas les détails), +on ne voit que les taches roses et jaunes des maisons +adossées à la montagne, on ne se rend +pas compte des monceaux de ruines qui s’étalent +entre elles : qui pourrait croire, dans la paix, +dans la douceur, dans le bercement de ce lac, à +ce bouleversement effroyable ? Nulle part moins +qu’ici on n’imagine la nature farouche et cruelle. +Et l’idée de la catastrophe, là, devient un paradoxe +absurde, une abominable plaisanterie. Mais +le bateau se rapproche de plus en plus de la côte, +et l’on commence à noter certaines petites choses +inquiétantes. C’est une grande ligne brisée, noire, +qui, du haut en bas, sillonne une maison et qui +a l’air d’une lézarde ; c’est un vaste espace qu’on +s’étonne de ne pas trouver meublé par des monuments +et, en regardant mieux, on y distingue un +amas blanchâtre et grisâtre qui ressemble à des +décombres. Et puis l’on approche encore, et tous +les doutes, hélas ! s’évanouissent. On voit la ville +telle qu’elle est, blessée, frappée à mort. Alors je +ne puis dire quelle consternation, quelle douleur, +et quelle sombre rage contre le destin stupide +vous soulèvent ! On regarde cet affreux spectacle +avec une sorte d’égarement…</p> + +<p>On ne peut imaginer le charme de Messine. +C’était un lieu élu. La montagne, au pied de +laquelle la ville s’élève, est aimable, elle s’annonce +par de petits monts en avant-garde, +détachés les uns des autres, d’une forme pure, +comme on en voit en Lombardie et dans les +tableaux des Primitifs. Au pied de cette belle +montagne, facile, accueillante et sans âpreté, +la cité s’étendait sur la rive de la mer, bien construite, +claire, indolente, à l’abri dans le détroit, +et comme au bord d’un lac paisible. Le port était +charmant : le quai se développait en demi-cercle +devant une grande ligne de palais du dix-huitième +siècle ; leur solennité, unie à la grâce +de la ville et du paysage, donnait à l’accueil de ce +port un ton qui ne ressemblait à aucun autre. +Les navires venaient s’amarrer devant les palais, +et les nobles colonnes de marbre souhaitaient la +bienvenue aux mâts dressés vers le ciel. Cet aspect +de la Palazzata, unique, il sera cependant loisible +de le conserver dans la reconstruction de Messine, +les façades des palais ayant subsisté ; celles +qui ne seraient pas assez solides pour demeurer, +on pourra les reproduire telles exactement qu’elles +étaient… Consolation dans la tristesse qui saisit +en face de l’assassinat de cette ville, la même +tristesse que devant le cadavre d’une jeune fille +parée de toutes les grâces, et pourtant morte, sur +laquelle on pouvait fonder tous les espoirs, +devant qui une vie délicieuse s’ouvrait, et morte, +morte !</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>En descendant du bateau, nous louâmes un +jeune garçon qui porta nos sacs à la consigne.</p> + +<p>Nous n’avions pas eu le temps de manger, à +Reggio ; nous nous arrêtâmes donc au buffet de la +gare pour prendre un café au lait. Au moment +de payer, le garçon nous demanda un prix qui +ne concordait pas avec celui du tarif affiché ; +je le lui fis remarquer. Alors, lui, une grimace, +un grand soupir : « <i lang="it" xml:lang="it">Prima il disastro…</i> (avant +le désastre) <i lang="it" xml:lang="it">signore</i> » répondit-il. Le mensonge +était évident. J’ajoutai pourtant un pourboire +au prix « d’après le désastre », la comédie de +l’avisé Sicilien m’avait plu.</p> + +<p>A la sortie de la gare, nous avançâmes droit +devant nous. La rue, où nous nous étions engagés, +était en ruines, les maisons formaient des +amas de décombres ; un peu plus loin, les façades +seulement s’étaient écroulées, et l’on voyait l’intérieur +délabré des appartements. L’impression +cependant n’était pas la même qu’à Reggio. La +rue large, les constructions restées debout très +hautes : nous nous sentions dans une grande +ville ; la surprise, l’horreur étaient encore plus +fortes que de l’autre côté du détroit, parce que la +catastrophe était encore plus formidable.</p> + +<p>Au milieu de cette nécropole, nous tombâmes, +au moment où nous nous y attendions le moins, +sur une voie animée qui nous parut extraordinaire. +C’était la grande rue de la nouvelle Messine. +Une chaussée poussiéreuse et creusée d’ornières, +bordée par deux lignes de baraques et de +petits chalets, où étaient établis des marchands : +bouchers, épiciers, fruitiers. Ce n’était plus une +série ennuyeuse de cases régulières, toutes pareilles, +allée administrative et morne, mais là +chacun avait élevé la construction qu’il préférait ; +il y avait des arbres, et, dans ce gai dimanche, +avec la foule qui se pressait, les ânes +qui trottaient, les paysans, les femmes, les marchandages, +les appels, cela prenait un air de fête +et de kermesse. On eût dit d’un petit village +d’été, d’une rue fragile et provisoire de station +balnéaire.</p> + +<p>Au bas de cette voie, dans un grand baraquement +de planches mal rabotées, construit à la +hâte pendant les premiers jours, était installée +la poste. Nous n’y stationnâmes guère, car nous +étions pressés de visiter les ruines de la ville. +Nous passâmes donc aussitôt sur la Palazzata, le +quai bordé de palais que nous avions vu du bateau. +Nous marchions à l’ombre, le long des +maisons. La plupart de ces beaux édifices s’étaient +écroulés dans leur partie supérieure : ce n’était +que colonnes tronquées, que balcons brisés. Mais +le bas des maisons avait généralement peu souffert, +les grandes portes arquées, livrant passage +aux rues perpendiculaires à la Palazzata, étaient +intactes ; cependant ces rues n’existaient plus, +elles étaient comblées par des démolitions. Les +boutiques du rez-de-chaussée étaient closes de +volets, telles encore qu’au moment où la catastrophe +les avait surprises, pendant la nuit, dans +leur sommeil ; aux premiers étages, on voyait des +fenêtres qui paraissaient avoir été préservées, +mais en prenant du recul sur le quai, on s’apercevait +que ces fenêtres, de l’autre côté, donnaient +sur le vide, et que, derrière ces belles façades, +rien des maisons ne subsistait, que tout s’était +effondré… Les larges dalles du quai étaient descellées, +les unes enfoncées dans le sol, les autres +au contraire projetées. Le long du bassin, la bordure +du quai s’était affaissée, l’eau l’avait envahie, +et les escaliers de pierre qui descendaient +à la mer étaient détruits, les larges blocs de +marbre qui formaient les marches, soulevés, brisés, +dispersés. Parmi toute cette dévastation, +seule, une statue de Neptune, dressée en face du +détroit, avait été épargnée, et le dieu au trident, +debout, immobile et surhumain, avait considéré +avec impassibilité l’accès de fureur subite de la +nature.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Nous voulûmes voir l’intérieur de la ville. +Nous nous y aventurâmes par une de ces hautes +portes pratiquées dans la Palazzata, et où aboutissaient +autrefois les rues qui descendaient au +port. La porte était obstruée jusqu’à mi-hauteur : +nous grimpâmes sur une montagne de décombres, +et nous dépassâmes, dans quelque chose qui +avait été une rue, quelque chose qui avait été +une maison. C’était une muraille percée de fenêtres, +le soleil brillait dans les carreaux intacts. +Cela ressemblait à un décor de théâtre. +Une mince façade suffisait à indiquer et à évoquer +toute une demeure… Quand nous fûmes +en haut du monticule, nous redescendîmes de +l’autre côté, nous nous trouvâmes alors dans une +sorte de sente qu’avait tracée le pied des Messinois +à travers les maisons écroulées. Cette sente, +très irrégulière, montait ou dévalait, suivant que +l’amas de débris, formé par les constructions en +s’effondrant, était plus ou moins élevé ; elle faisait +des détours pour éviter tantôt des trous et tantôt +des talus, et c’était comme un chemin de montagne. +De l’endroit où nous étions arrivés, nous +découvrions une église dont la façade était écornée, +écorchée, griffée : la muraille latérale, horriblement +crevée, laissait voir l’intérieur, encombré +d’un fouillis de plâtras, de statues, de moellons, +de croix et de vitraux brisés. Le sol, sur +lequel nous nous tenions, était composé d’un +mélange sans nom : grilles tordues, fragments +de balcons, morceaux de lits, toute une ferraille +mêlée à des poutres et à des solives, à des restes de +charpentes, à des portes arrachées, à des coffres +défoncés, à des chaises sans pieds, à des débris +de vases, à des bouts d’étoffes, à des cercles +de tonneaux, et confondue dans une poussière +grise avec des éclats de maçonnerie, des briques, +des tuiles, du plâtre et du ciment. A côté de +nous, un grand trou était ouvert au fond duquel +avaient roulé un piano et un fauteuil. En +face, une haute ruine, une maison dont il n’était +demeuré, dans chaque appartement, que la pièce +du centre, — le reste était éboulé — au sommet, +sur la terrasse, un palmier continuait à croître, +et des plantes grimpantes s’enlaçaient capricieusement +au grillage d’une volière, au-dessus des +chambres béantes comme des cavernes…</p> + +<p>Nous avions emporté un plan de l’ancienne +Messine, et nous essayions de nous orienter. Nous +sûmes ainsi que les décombres sur lesquels nous +nous trouvions, étaient ceux de la via Garibaldi, +la principale rue de la ville. En continuant à +suivre la sente, nous passerions devant le Municipe +et devant le Théâtre. Nous marchions avec +précaution, redoutant les éboulements, et nous +nous arrêtions de temps à autre, devant des détails +plus saisissants : un lit tout en haut d’une +maison, suspendu au-dessus du vide, gardant +l’équilibre par miracle, et garni encore, tel qu’en +la nuit terrible, de son matelas, de ses draps, de +son oreiller, de sa couverture ; les poutres hérissées +du faîtage d’une bâtisse, qui se profilaient +rageusement sur le ciel ; une armoire grande +ouverte, à un troisième étage, et où apparaissaient, +bien rangées, des jarres d’huile, des fiasques +et des bouteilles… Je me rappelle l’impression +accablante de toutes ces maisons ruinées, immobiles +sous le soleil, et ce silence et cette solitude… +Toute vie avait disparu. Nous n’avions +rencontré que trois hommes, en deuil, et suivant +tous les trois la sente en file indienne.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Nous parvînmes à la place du Municipe, dont +les abords, par une bizarrerie du hasard, ont été +presque respectés. Là, les décombres prenaient +fin, et les maisons avoisinantes s’élevaient intactes +devant une chaussée bien dallée, bien +conservée. Sans doute, ç’avait été là le point +médian, le point mort du tremblement de terre, +le centre immobile du balancement.</p> + +<p>Au milieu de la place, qui avait conservé son +ordonnance et qui apparaissait agréable et bien +proportionnée, sur le terre-plein du milieu, s’élevait +à présent une tente entourée de vieux tonneaux. +Une famille campait là. La grande place +de Messine appartenait maintenant à deux hommes +qui fumaient tranquillement leur pipe, assis à +l’ombre sur des caisses, tandis que leur fricot +cuisait sur un petit fourneau… Et plus loin, nous +allions voir d’autres misérables dont le désastre +avait probablement amélioré la condition : un +jardin de la ville est devenu comme une sorte de +village, lequel, par le beau matin d’été où nous +le visitâmes, dans la fraîcheur des arbres, nous +parut attirant : certainement les gens qui vivaient +là y étaient plus à l’aise que dans les taudis +qu’ils devaient habiter avant le désastre. Il est +vrai qu’ils regrettaient peut-être leurs taudis…</p> + +<p>En nous éloignant de la place du Municipe, +nous reprîmes notre marche à travers la montagne +de ruines et nous arrivâmes bientôt à la +place du Théâtre. Autre monument conservé. +Mais celui-ci — le seul de Messine — entièrement : +l’intérieur et la façade. Même le fronton, +sur lequel se voyait un groupe de trois personnages +de marbre, est intact ! Singulière prédilection +du monstre pour les arts ! Parmi toutes les +églises, il a respecté seulement le temple de la +Comédie, — et qu’il a épargné de statues !… Ce qui +faisait dire au peintre, mon compagnon, que le +bon Dieu décidément aimait la sculpture. La préservation +du théâtre est frappante, car tout, +alentour, est tombé.</p> + +<p>Ce Théâtre nous rappela une affiche que nous +avions lue tout à l’heure sur les murs : <i>le 20 janvier, +au Café du Théâtre, arrivage de vêtements +de sport</i>. Affiche qui avait fait revivre pour notre +imagination les jours qui suivirent le désastre. +Veuillez songer que de Messine, une ville plus +importante que Rouen, presqu’aussi considérable +que Lille, rien n’avait été sauvé. Rien est le +terme exact. Le stock énorme de marchandises +de toute espèce qu’une aussi grande cité contient +était perdu tout entier : dans Messine abattue, il +eût été impossible de trouver un mouchoir ! Les +magasins étaient ensevelis sous les décombres, +plus rien des premières denrées nécessaires à la +vie, il y fallait mourir de faim, de froid et de +soif, les fontaines étaient ruinées, les conduites +enfouies, on n’aurait pas pour une fortune bu un +verre d’eau… Il est passionnant d’imaginer ce que +fut alors l’existence des voleurs, qui, pour faire +du butin, au milieu de la fuite générale, étaient +restés dans la ville détruite. Comment ont-ils +vécu dans ce désert de ruines et de cadavres ? +D’abord, il fallait qu’ils se cachassent pour +échapper aux soldats qui les poursuivaient : +trouver quelque tanière, un trou, dans les +décombres on le pouvait. Mais manger, mais +boire !… Parmi ce chaos inimaginable, on devait +avoir repéré la place d’un magasin d’aliments, et +creuser, et fouiller longtemps pour arriver à +trouver un pain dur ou des fruits gâtés. A moins +d’avoir la chance de rencontrer par hasard, au +milieu de périlleuses et profitables explorations +parmi les murs branlants, un garde-manger, une +bouteille. Pour boire, il fallait déterrer un tuyau +d’eau et le crever… Et poursuivre cette vie sous +le regard fixe des morts, en suant de peur, en +entendant de temps en temps, dans ce silence +terrible, le coup de fusil d’un soldat abattant +quelque autre loup humain !</p> + +<p>Cependant, après les premiers jours de panique, +après l’affolement du début, beaucoup de +Messinois revinrent à Messine, soit pour retrouver +les leurs, soit pour essayer d’arracher aux +ruines de leurs maisons une partie de ce qu’ils +possédaient. Alors il y eut un premier embryon +de vie sociale. Cette population avait un besoin +absolu de certaines denrées. Des commerçants +les faisaient venir, ils en annonçaient l’arrivée +par voie d’affiches… A tout cela nous avait fait +songer l’affiche que nous avions vue… Puis la +ville morte, pauvre et dépouillée comme un +homme nu, se réveillait peu à peu, se montait +petit à petit. De la nourriture, des chandelles, +des vêtements, — puis des maisons. Et l’on avait +commencé à construire, comme à Reggio, une +ville de bois.</p> + +<p>Pour le déblaiement de la cité en ruines, huit +mois après la catastrophe, il ne nous semblait +pas qu’on eût rien fait. Nous rencontrions bien, +de loin en loin, une petite ligne de rails et un +wagonnet, mais comment prendre au sérieux +un moyen pareil pour débarrasser un sol couvert +d’énormes ruines sur une pareille superficie ? Il y +faudrait alors des centaines d’années. Il est vrai +que le travail apparaît si formidable qu’on peut +bien se sentir découragé au moment de l’entreprendre. +Peut-être est-ce là le sentiment de +l’État italien ; à moins toutefois qu’il ne préfère ne +commencer le déblaiement qu’en hiver, de crainte +d’une épidémie possible l’été, après la mise au +jour de si nombreux cadavres. Le labeur, en +tous cas, semble prodigieux, et, sans doute, +quand on aura enfin déblayé l’ancienne Messine, +une Messine nouvelle sera-t-elle déjà construite à +côté, à la place occupée maintenant par les baraquements.</p> + +<p>Pour donner une idée de l’état primitif dans +lequel nous avons trouvé les ruines de Messine, +voici un petit fait : En quittant les maisons +écroulées qui bordaient autrefois la via Garibaldi, +nous nous rapprochâmes du port, toujours +suivant la crête des collines de décombres. A un +certain moment, nous trouvâmes un rassemblement : +quelques enfants, des petites filles et des petits +garçons qui portaient des cruches. Sans doute, +à proximité, plusieurs familles campaient-elles ; +on envoyait les enfants faire de l’eau. Nous nous +approchâmes et nous vîmes, en guise de fontaine, +un simple tuyau qu’on avait déterré du +fouillis des ruines et coupé ; il n’y avait aucun +robinet ; l’eau en jaillissait avec abondance et +continuellement. Deux soldats gardaient cette +fontaine rudimentaire.</p> + +<p>Les enfants étaient gais, ils gaminaient. Ceux +d’en haut se battaient à coup de pierres avec +ceux qui se trouvaient en bas des ruines, et en +les voyant, je compris qu’eux, du moins, n’avaient +pas dû souffrir du désastre. Après la première +terreur physique, les enfants, dans le changement +imprévu de toutes choses, et dans ce milieu +nouveau, avaient trouvé de quoi inventer cent +nouveaux jeux. Ils s’étaient amusés de tout, de +l’installation sous des tentes, puis dans des baraques, +et cette nouvelle vie, à la bohémienne, les +avaient certainement enchantés.</p> + +<p>En poursuivant vers la Palazzata, nous remarquâmes +au milieu des ruines, une maison +neuve. Elle était claire, peinte en rose, et produisait +un étrange effet au milieu de toutes ces +constructions écroulées. De loin, en la voyant si +fraîche, j’eus l’idée qu’elle avait été construite +depuis le tremblement de terre… Mais c’était trop +invraisemblable, qui donc eût pu avoir la pensée +d’élever un édifice nouveau au milieu de ce +quartier dévasté ? En nous approchant, nous vîmes +en effet qu’elle aussi avait été frappée, et qu’elle +était antérieure à la catastrophe. Une lézarde, +d’une ligne effrayante comme un éclair, la marquait +du haut en bas. Mais pour le reste elle +paraissait intacte. Peut-être avait-elle été achevée +la veille même du tremblement de terre ? +Et c’est une singulière destinée que celle de cette +maison qui n’a jamais été, et ne sera jamais +habitée, et qui semble n’avoir été édifiée que +pour assister à cette effroyable désolation.</p> + +<p>Nous nous retrouvions sur la Palazzata, avançant +dans la direction des baraquements que +nous avions aperçus ce matin, et où nous pensions +pouvoir nous reposer et restaurer, car la +matinée, déjà, était écoulée. Nous arrivâmes au +baraquement de la poste, et nous commençâmes +à monter la rue de chalets en bois que nous +avions traversée trois heures plus tôt. Elle n’était +plus aussi animée, c’était l’heure chaude, les +ménagères avaient fini leur marché, les campagnards +des environs étaient repartis dans leurs +villages. Nous montâmes donc cette rue, dont +j’ai déjà dit qu’elle ressemblait, avec ses petites +boutiques légères, à quelque voie fragile et provisoire +de ville d’eau. Les <i lang="it" xml:lang="it">saloni</i> des coiffeurs y +alternaient avec les fruiteries et les épiceries. +On y rencontrait aussi quelques bars et quelques +guinguettes, mais le restaurant, vers lequel notre +appétit nous poussait, ne paraissait pas. Nous +avions dépassé seulement une ou deux <i lang="it" xml:lang="it">trattorie</i>, +d’un aspect si médiocre, et où il semblait faire +si chaud, que nous n’avions pu nous décider à y +pénétrer.</p> + +<p>Nous montions toujours, espérant toujours +découvrir quelque chose de plus attirant, mais +nous ne voyions plus rien… Nous étions las, +nous commencions à désespérer, et nous allions +nous résoudre à revenir sur nos pas, quand un +spectacle inouï frappa nos regards. Une maison, +une véritable maison, non pas une case de bois, +mais une <i>maison</i>, était devant nous ! Nous nous +frottions les yeux, nous n’en revenions pas… +Tout autour de cette maison, qui était intacte, +entourée de verdure, d’un air frais, coquet et +agréable, s’amoncelaient des ruines : de hautes +demeures renversées, brisées, ravagées, des +montagnes de décombres, des murs lézardés, des +chambres aux cloisons crevées… Qu’est-ce que +c’était que cette maison ! On lisait : pension, sur +la porte. Nous entrâmes, sans nul espoir d’ailleurs, +car nous n’imaginions pas, bien sûr, que +nous allions comme ça, du premier coup, nous +humbles voyageurs inconnus, être accueillis dans +ce paradis !…</p> + +<p>Or, cela se passa tout naturellement. On nous +fit asseoir à une petite table couverte d’une +nappe, dans une vraie salle à manger. Un garçon +nous présenta un menu. Et l’on nous servit +un déjeuner qui nous parut incomparable. Le +garçon avait tiré les volets pour que nous fussions +bien au frais, et nous ne voyions plus rien +de l’extraordinaire Messine, nous étions de +retour en pays normal et nous jouissions du confort +et des commodités de l’existence civilisée. +Le garçon nous avait expliqué que cette maison-là, +construite en ciment armé, tandis que toute +la ville s’écroulait, n’avait même pas eu une +égratignure, pas seulement une crevasse. Elle +s’était balancée avec la terre, et quand le tremblement +avait pris fin, elle s’était retrouvée telle +qu’elle était auparavant… Après des poulpes à la +tomate, un macaroni à la sicilienne et des escalopes +au marsala, nous prîmes un verre de café +glacé, en tirant béatement sur nos cigares. Les +gens qui nous entouraient n’avaient pas l’air +d’aventuriers, ils portaient d’honnêtes figures de +fonctionnaires, et nous fermions l’oreille à leurs +propos, pour mieux nous imaginer que nous +étions dans quelque calme hôtel de sous-préfecture, +et que tout le monde ici jouissait du bonheur +ennuyeux, mais dont maintenant nous +apercevions le prix, d’une vie réglée, paisible, +sans surprise, ni tracas… Et quand nous sortîmes, +nous fûmes étonnés de retrouver toutes les choses +bouleversées, et le désordre et la ruine. Il était +impossible, dans cette maison, de se croire à Messine. +Nous regardions les décombres, les murs +déchirés, les bâtiments effondrés, d’un œil neuf, +ils nous réapparaissaient dans leur horreur : +depuis deux jours que nous errions au milieu +de cette destruction, nous avions fini en effet +par en être moins frappés…</p> + +<p>Nous reprîmes la route, car je désirais visiter +maintenant la nouvelle Messine. Et nous arrivâmes +aux premiers baraquements. Nous étions +sortis de Messine ancienne, nous nous trouvions +dans les plaines où l’on a installé la cité nouvelle, +entre la montagne et la mer. Des deux +côtés de la route, il n’y avait plus de maisons +démolies, mais des files de baraques qui s’étendaient +très loin. Elles étaient rangées par quartier, +il y en avait de différents types. Le premier +quartier que nous vîmes était composé de baraques +peintes en blanc, et qui ressemblaient un +peu à des habitations coloniales, on eût cru voir +un petit coin du Soudan. Plus loin s’élevait le +village américain, net et de lignes strictes. Nous +avançâmes encore : à perte de vue, des baraques… — Cette +Messine nouvelle est très importante +et semble prospère.</p> + +<p>En regardant autour de nous, nous vîmes sur +notre droite une jolie petite colline boisée, dont +la fraîcheur nous attira. Nous crûmes y distinguer +des constructions, et nous nous demandions +si c’était là une propriété close de murs, +où nous ne pourrions pas entrer, ou un hameau ? +Nous en étant approchés un peu, nous reconnûmes +le cimetière. J’adore les cimetières d’Italie, +ils sont roses, ils dominent toujours un beau +paysage, et leur mélancolie n’est jamais amère, +mais je refusai d’aller visiter celui-là : j’en avais +vu des photographies ; les tombes bouleversées, +les chapelles démolies, les cercueils troués, ce +ravage effroyable d’un champ de paix et de silence, +non, c’était trop cruel, et l’acharnement +du monstre, qui s’était attaqué même aux morts, +me faisait mal.</p> + +<p>Nous descendîmes vers la mer, en traversant +un quartier de baraques. Dans la torpeur de ce +dimanche d’été, tout dormait. De loin en loin +seulement, on surprenait quelque chant de mandoline +derrière une porte, ou l’on dépassait une +femme vidant sur le sol un bassin d’eau sale. +Nous longeâmes un immense hôtel en bois, qui +est la plus vaste construction de ce genre que +nous ayons vue. Il a deux étages, une très longue +façade, et compte peut-être une centaine de +chambres. Nous vîmes aussi une grande école, +puis les baraquements de l’autorité militaire, les +baraques-casernes. Cette nouvelle Messine paraissait +vraiment organisée et vivante. Lorsque, — dans +combien d’années ? — le déblaiement de +la Messine ancienne sera un fait accompli, je +suppose qu’une autre Messine sera depuis longtemps +installée dans le voisinage et vivra. Car, +même quand le provisoire durerait davantage +encore en Italie que chez nous, on en arrivera +vite, cependant, à construire, on sera forcément +amené à remplacer les baraques de bois si incommodes, +glaciales l’hiver, étouffantes l’été, par des +maisons de pierre. Une ville, une ville véritable, +s’élèvera donc là, à l’endroit où florissaient autrefois +les maraîchers de Messine, et, par un +imprévu retour, c’est sur le sol de l’ancienne +ville que s’établiront les maraîchers de la nouvelle +et que pousseront les légumes pour nourrir +les néo-Messinois.</p> + +<p>Nous passâmes sur la plage où s’élevaient +quelques tentes qui servaient de demeure à des +familles de sinistrés. Le sable était sali, mêlé de +débris, de reliefs, d’ordures. Puis nous revînmes +du côté de la grande route en longeant des usines +noires et dévastées. Ayant enfin regagné la voie +principale de Messine en bois, nous nous attablâmes +à un petit café, pour attendre l’heure du +train de Taormine. La baraque de notre limonadier +était précédée d’un carré sablé, à l’ombre, +où quelques tables étaient rangées, on n’y était +pas mal ; sur la chaussée, devant nous, c’était +une allée et venue continuelle, et nous restions +frappés de l’allure active, vivante et un peu +fiévreuse des passants : pas découragés, ceux-là, +déjà ils s’étaient adaptés à leur nouvelle existence, +ils avaient un but et ils y allaient ; en face +de nous se voyaient les restes d’une haute maison +abattue par le tremblement de terre, personne +n’y faisait attention ; cela appartenait au +passé, à un passé déjà lointain ; il s’agissait maintenant +d’autre chose.</p> + +<p>Quand nous descendîmes à la gare, nous +eûmes encore un spectacle d’exubérance et de +vivacité messinoise, le guichet du baraquement, +où se distribuaient les billets, était fort étroit, un +seul employé, beaucoup de voyageurs. Quel débat, +quelle éloquence, et comme on se poussait +pour passer le premier ! Peuple qui sait se tirer +d’affaire !</p> + +<p>C’était un dimanche, le train était plein, et +malgré tous les vêtements de deuil, on n’était +pas bien triste. Cependant, tandis que nous nous +acheminions vers Taormine en contemplant la +belle ligne des montagnes au pied desquelles +nous roulions, je rêvais. Le soleil baissait dans le +ciel pur, le soir allait tomber bientôt sur cette +nature sereine. Et la paix des choses me troublait. +Je songeais à l’agitation vaine de ceux qui +avaient survécu. A quoi bon, puisque votre tour +viendra aussi ?…</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Le patron de l’hôtel de Taormine, où nous +sommes descendus, était allé à Messine le lendemain +de la catastrophe. Voici le récit qu’il nous +a fait :</p> + +<blockquote> +<p>« Ici, à Taormine, oui, nous avons ressenti la secousse, +mais il n’y a pas eu d’accident, le sol +sur lequel notre ville est construite est solide. +C’est arrivé de grand matin. Il faisait nuit +noire, c’était en décembre. Une bonne saison : +la maison était pleine. Vous imaginez tout le +monde qui sort des chambres, en criant, +affolé… Alors mon frère et moi, nous avons +parcouru les couloirs, nous avons rassuré les +personnes, mais nous leur avons dit aussi +qu’elles ne devaient pas se recoucher, parce +que, vous savez, il y a souvent plusieurs secousses… +Chacun, très rapidement, s’est un +peu vêtu, et l’on est descendu dans la rue, sur +la place. Tout le pays était dehors, parce que +ces jours-là, il vaut mieux ne pas rester dans +les maisons… Puis sept heures, huit heures, +neuf heures ont sonné, il n’arrivait rien, on +s’est peu à peu rassuré… On se disait tout de +même : A Messine, à Catane, pourvu qu’il n’y +ait rien eu ! on pense tout de suite, n’est-ce pas, +aux grandes villes… Mais on ne savait rien. +Moi, je suis parti pour une maison que nous +avons à la campagne, et où j’avais à travailler. +Et tout l’après-midi j’ai écrit des lettres, +j’étais tranquille. Le soir, je rentre à Taormine, +et je descends à la gare pour voir si l’on +savait quelque chose. A la gare, monsieur, on +me montre une dépêche. Sur la dépêche, il y +avait : Messine complètement détruite ! »</p> +</blockquote> + +<p>Ici notre hôte s’arrêta, il poussa un violent +soupir, comme un soupir de fureur, il serra les +dents ; et son visage sombre et expressif de Sicilien +se durcit…</p> + +<blockquote> +<p>« Messine complètement détruite !… Je n’ai +rien dit. Je suis remonté ici. Je n’ai parlé à +personne. Vous comprenez, on ne peut pas +croire cela. Vous savez ce qu’était Messine pour +nous. Vous savez quelle ville c’était. Mais pendant +la soirée, le bruit s’était répandu dans le +pays. Alors il a bien fallu y croire. J’ai dit : +Demain j’irai ; peut-être a-t-on besoin d’hommes +là-bas, je peux servir à quelque chose… Le +lendemain matin, j’ai pris le train. On ne +roulait pas vite, vous comprenez ; pour ce trajet +qu’on fait en une heure, nous avons mis +cinq heures, et, à mesure qu’on approchait, +on voyait des maisons démolies, et dans chaque +station c’était un désordre, une cohue, un affolement, +des cris !… Enfin nous arrivons, on +n’allait pas jusqu’à la gare, naturellement, elle +était démolie, on s’est arrêté bien avant… je +suis descendu… Et alors, monsieur, ce que j’ai +vu ! des gens nus, d’autres qui avaient pris des +couvertures, des tapis pour s’envelopper… on +aurait dit je ne sais pas quoi, des Arabes, des +tribus d’Arabes. Ils étaient comme fous… +comme des fous… Et il n’y avait plus rien, +plus de routes, plus de rues, rien… Maintenant +on a déblayé, on peut passer. Alors, toutes +les rues étaient comblées par les maisons +écroulées, on ne s’y reconnaissait plus, on ne +savait plus où l’on était, on se perdait… Je +suis parti tout de même là dedans, dans ces +ruines ; il fallait avancer doucement, on ne savait +pas où l’on posait le pied, si c’était solide, +des pans de murs s’écroulaient autour de +vous, tout était branlant… Monsieur, il y avait +par terre des fortunes, des fortunes !… Et il y a +des gens qui les ramassaient… Ce qu’on a volé, +monsieur, et tout ce qu’on a fait ! Ah ! je ne +peux pas dire tout ce qu’on a fait… une honte, +oh ! une honte ! »</p> +</blockquote> + +<p>Il se frappa sur la cuisse avec irritation, il +soupira de toutes ses forces, et une lueur inquiétante +brilla dans ses yeux très noirs, il avait l’air +ivre…</p> + +<blockquote> +<p>« Songez que, pendant plusieurs jours, il n’y +a eu aucune police. Il n’y avait là que la garnison +de Messine ; elle aussi, naturellement, +elle était affolée par le désastre, elle était incapable +d’aucun service… Moi, j’ai vu des soldats +avec des képis de généraux, des généraux avec +des képis de soldats… Aussitôt, immédiatement, +il aurait fallu envoyer des hommes du +dehors… »</p> +</blockquote> + +<p>Il s’arrêta un instant, puis il reprit :</p> + +<blockquote> +<p>« Ah ! ceux-là qui ont eu le courage de rester +à Messine se sont enrichis !… Et encore +maintenant on s’enrichit… Sur tout, monsieur, +sur tout… Il y a d’abord les bijoux… Mais +même, tenez, les matériaux… On va reconstruire, +eh bien ! les matériaux qu’on a eus pour +rien, on les revendra, vous comprenez, on les +revendra très cher. »</p> +</blockquote> + +<p>Sa voix tremblait, et il était très difficile de +distinguer si c’était seulement d’indignation.</p> + +<blockquote> +<p>« … Et que de gens l’on aurait pu sauver, de +gens qui sont morts bien après la catastrophe ! +oh ! des milliers ! des milliers !… Moi, j’ai +entendu, moi, monsieur, quelqu’un appeler, et +je n’ai pas pu le secourir !… Je passais sur des +ruines, il me semble entendre quelque chose, +un bruit sous mes pieds. J’ai écouté : sûrement, +là, il y avait quelqu’un, quelqu’un appelait… +Mais c’est difficile, on ne sait pas exactement +l’endroit, c’est sourd, c’est indistinct. Alors où +creuser, où fouiller ?… Et je n’avais pas d’instruments ! +Il aurait fallu un pic, une pioche : +Comment faire ? Il y avait des gens qui passaient +en bas, je les ai appelés : Montez m’aider. +Personne n’a répondu ; vous comprenez, chacun +avait d’abord son frère, son cousin, un parent, +à aller voir, à secourir… Et j’ai dû, monsieur, +j’ai dû m’éloigner sans avoir rien fait !</p> + +<p>« Alors le soir j’ai pensé : A quoi bon rester +ici ? On est inutile. Et où coucher ? Comment +manger ? Il vaut mieux partir… Mais pour +partir, c’était terrible. Tout le monde voulait +partir, c’était une panique… Il y avait une +bataille autour du train, on s’insultait, on se +frappait, et tout cela, dans l’obscurité, pas de +lumière. Les wagons étaient bondés, on suppliait +qu’on vous laissât monter, ce n’était pas +possible, ils étaient serrés là dedans, à étouffer. +J’ai vu bien des trains s’en aller. Alors j’ai +pensé que je ne pourrais jamais partir… J’ai eu +l’idée d’aller à pied jusqu’à la prochaine station +pour revenir à Messine par un train dont je ne +descendrais pas, et dans lequel je repartirais. +J’ai fait cela. Et j’étais parvenu à garder ma +place, je croyais que j’allais enfin partir, un +soldat arrive, il dit : tout le monde dehors, +wagon pour les blessés… Et alors redescendre +dans la nuit ! on marchait sur des blessés, sur +des morts !… Ah ! monsieur !… Enfin, après +des heures, des heures, et des heures, j’ai pu +revenir… »</p> +</blockquote> + +<p>Je regardais l’homme qui nous parlait. Il était +inquiétant. Il semblait vivre dans une fureur +contenue incessante, qui, de temps en temps, +se trahissait par la contraction des traits, par +des gestes violents ou par une sorte de rire de +colère. Il était ivre de mécontentement. Et cet +état dans lequel nous le voyions paraissait son +état habituel. Maintenant, il nous parlait des +voleurs, et cette idée du vol, du vol général, du +vol partout, semblait devenue une idée fixe :</p> + +<blockquote> +<p>« Tous les Messinois n’ont pensé qu’à voler. +Ceux qui se sont trouvés sains et saufs n’ont +plus songé qu’à cela… Et les millions, monsieur, +les millions qui ont été envoyés par le +monde entier pour les sinistrés, où sont-ils +passés ?… Et les vêtements de mon fils, tenez, +voilà quelque chose qui m’a paru bizarre… Il +était au collège à Messine — la nuit du désastre, +par bonheur, il se trouvait ici pour les fêtes +de Noël — le collège a été détruit… Eh bien ! +depuis, on a bien retrouvé son carnet de notes +pour l’envoyer au collège de Catane où je l’ai +mis… On a retrouvé son carnet de notes, on +n’a pas retrouvé ses vêtements !… Oh ! monsieur, +voyez-vous, rien n’a été droit dans tout +cela… Mais quelle fortune ai-je eue, moi, que +mon fils justement ne soit pas à Messine cette +nuit-là !… Ah ! nous avons tous éprouvé des +émotions trop fortes, vous comprenez, trop +fortes !… Un de nos voisins croyait avoir perdu +ses deux petits garçons, il va à Messine faire +des recherches, il ne retrouve rien, il s’en +revenait donc ici désolé, en larmes, et ne +sachant comment il allait annoncer le malheur +à sa femme. Or, les enfants avaient été sauvés +par miracle, et pendant que le père était allé +les chercher à Messine, ils étaient revenus ici. +Il les croyait morts tous les deux, il ouvre sa +porte, il les voit ! Vous comprenez cela : il les +voit !…</p> + +<p>« Ah ! ç’a été extraordinaire, vous savez, tout +ce qui s’est passé… Il y a eu des familles dispersées, +dont les membres ont mis des mois +à se retrouver… Une maison s’écroule, le père +peut se sauver d’un côté, la mère d’un autre, +les enfants chacun du leur… et les voilà tous +errants sur les quais de Messine, mais séparément, +ne sachant ni qui est mort, ni qui est +vivant ; une escouade de matelots prend la +mère, l’embarque sur un vapeur pour Syracuse, +une autre rencontre le père et l’envoie à +Catane, une troisième dirige la fille sur Naples, +une quatrième recueille le fils et le porte à +Palerme… Comment cette famille se retrouvera-t-elle ?… +Chacun ignore si les autres sont +vivants, et, s’ils sont vivants, où sont-ils ? Vous +comprenez cela ?… Il y a encore beaucoup de +gens qui ne sont pas morts et que leurs parents +pleurent. Où sont-ils ?… Et il y en a +d’autres aussi qui sont morts et que leurs +parents espèrent toujours revoir… Il y a eu +tant, tant de fous, monsieur ! on les a mis dans +des maisons de santé, sans savoir leur nom, +sans avoir de renseignements sur eux, puisqu’on +les trouvait à peu près nus dans la rue… +Eh bien ! n’est-ce pas, il y a des gens qui continuent +à espérer qu’un des leurs n’est pas +mort, qu’il vit dans une maison de fous, qu’il +n’a pu dire son nom, qu’on ne peut donc pas +les prévenir de son existence !… »</p> +</blockquote> + +<p>Encore une fois, il s’arrêta. Il réfléchit. Puis il +dit :</p> + +<blockquote> +<p>« Voyez-vous, ç’a été un trop grand bouleversement : +des pères qui ont perdu tous leurs +enfants !… et des familles si nombreuses !… Il +n’y a pas un survivant qui ne soit vêtu de +noir… Et des héritages ! Ah ! des héritages ! +Des pauvres devenus millionnaires… J’en +connaissais un, maintenant il ne me salue +plus, il a une automobile, il a perdu je ne sais +pas combien de personnes de sa famille dont +il a hérité. Il vit maintenant comme un fou… +Ah ! un trop grand bouleversement !</p> + +<p>« Et des riches qui sont devenus pauvres, +qui tout d’un coup n’ont plus eu à eux que la +chemise qu’ils portaient !… Et tous ceux-là, +tous les gens ruinés, il a fallu les faire vivre. +On les a secourus partout, on les a recueillis +partout… Mais, vous savez, ils n’étaient +pas agréables, tout leur était dû. Ce qu’on +leur donnait, pour eux on ne le donnait pas. +Comme ils savaient que, dans le monde entier, +on avait recueilli d’énormes sommes pour leur +venir en aide, ils s’imaginaient qu’on était +payé pour les nourrir et les loger… Mais tout +cet argent-là, <span lang="it" xml:lang="it">Cristo !</span> où a-t-il passé ?… Oui, j’ai +eu un profuge ici, il fallait que toute la maison +fût à ses ordres, il n’était jamais content. Un +jour, l’hôtel était plein, et j’avais une personne +que je devais absolument loger ; je mets cette +personne dans sa chambre… Le soir mon profuge +était sur la porte, il attendait, l’air +furieux. « Qu’est-ce que vous attendez ? — Le +<span lang="it" xml:lang="it">signor</span> qui doit coucher dans ma chambre… Il +faut que je lui parle » dit-il en serrant les +poings…</p> + +<p>« Ah ! monsieur, rien n’a été droit… vous +comprenez, rien n’a été droit… »</p> +</blockquote> + +<p>Rien n’a été droit… Je l’écoutais, et je pensais +que, peut-être, le plus terrible du désastre, c’est +qu’il a déséquilibré les survivants. J’avais déjà +remarqué la surexcitation, l’air singulier des +gens que je rencontrais depuis trois jours. +L’homme qui parlait là, me découvrait le fond +de ces malheureux frappés trop fort depuis huit +mois, ils n’ont pas pu y résister, leurs nerfs, +leur cœur et leur raison sont ébranlés.</p> + +<p>La réalité pour eux a été décevante. Rien ne +fut tel qu’ils l’eussent imaginé. Ce désastre a fait +sortir les loups, et ceux qui ont vu cela sont +devenus misanthropes.</p> + +<hr> + + +<p>Ainsi dans ce jardin parfumé, sous le ciel de +Sicile, à Taormine ! d’amères réflexions m’assombrissaient, +tandis que notre hôte continuait à +nous parler fiévreusement et à rire de son +étrange rire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">PALERME</h2> + + +<p>Palerme est une ville étrange et magnifique. +L’émotion qu’on y éprouve se compose d’éléments +disparates, mais tous également puissants. Ce +qu’on voit là ne ressemble guère à ce qu’on voit +ailleurs. Toute la pompe espagnole sur une terre +volcanique, une végétation des tropiques et des +jardins italiens, des souvenirs de l’Inquisition et +des restes de l’antiquité grecque, aux Cappuccini +une façon de traiter les morts parfaitement castillane, +au Musée les métopes de Sélinonte… +L’impression qui domine cependant parmi cette +riche nature, ces majestueux monuments surchargés +et ces lignes tourmentées des montagnes, +c’est qu’on se trouve, sans doute, dans +quelque vieille ville de l’Amérique espagnole — il +faut bien se situer quelque part — car ici +on n’est certainement ni en Espagne, ni en Italie.</p> + +<p>C’est particulièrement sur le Foro Umberto, la +promenade qui longe la mer et à laquelle on +accède par la Porta Felice, qui est d’un style fort +noble, qu’on sent le plus vivement cette impression. +Je m’y suis trouvé à midi, sous le rude +soleil qui débordait du ciel. La baie, d’une forme +très irrégulière, est bornée, d’un côté par le mont +Pellegrino, et de l’autre par le Catalfano, deux +belles masses violentes, comme sorties du feu, +comme jaillies du centre de la terre dans une +énorme poussée. Nous avions déjà entrevu la +ville, les <span lang="it" xml:lang="it">Quattro Canti</span>, les plus beaux monuments +et le jardin Garibaldi à la flore du Sud, — et +nous voici devant ce paysage ardent, en face de +la mer brûlante, sur ce quai aride… Alors vraiment +nous avons cru que nous n’étions plus en +Europe, et que nous nous trouvions transportés +par miracle dans une riche et lointaine colonie +fondée, il y a très longtemps, par les Espagnols.</p> + +<p>Tout près de là, cependant, est située la villa +Giulia, jardins qui sont peut-être ce qu’on voit +de plus italien à Palerme. C’est toute l’Italie qu’a +aimée notre dix-neuvième siècle, du Consulat à la +fin du second Empire, depuis les jardins Tivoli +jusqu’au Théâtre Italien. Les allées, les bosquets, +les plates-bandes, et surtout un rond-point où +s’élèvent plusieurs petits pavillons rococo à +colonnes et à facettes, en marbre de couleur, et +les arceaux des globes à gaz mêlés aux feuillages +des orangers, et les touchants bustes de femmes, +oui, tout cela est bien fait pour attendrir un vieil +amant de l’Italie ! Bariolage, verdure et ciel bleu, +et cette grâce, un peu de confiserie, c’est l’âme +de l’Italie que nos grands-pères ont adorée. +Musique de Donizetti, danseuses, la Taglioni, +Italie d’Alfred de Musset et de Roger de Beauvoir, +une Italie de carnaval et de <span lang="it" xml:lang="it">veglione</span>, une +Italie folâtre et brillante, sentimentale et légère, +charmante, le rêve des gandins autant que des +grisettes…</p> + +<p>Ce rond-point de la Villa Giulia réveillait en +mon souvenir de vieux portraits jaunis dont +j’aime encore les modes, les sourires et les +charmes surannés, et je le regardais avec émotion, +comme si nous avions reculé dans le temps, +et que le passé — miracle ! — fût redevenu du +présent…</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Mais ce n’est point là Palerme. Palerme est +aux <span lang="it" xml:lang="it">Quattro Canti</span>, à la Cathédrale, à Saint-Jean +des Ermites. Les <span lang="it" xml:lang="it">Quattro Canti</span>, c’est une petite +place quadrangulaire, située au centre de la ville +et traversée par le croisement des deux principales +rues. Elle a été bâtie au dix-septième +siècle par un vice-roi d’Espagne. Elle a beaucoup +de caractère. Les pans coupés des quatre maisons +qui la bordent sont semblables. Très chargés +d’ornements, ils sont couronnés d’un fronton qui +porte un bel et large écusson de pierre ; au-dessous, +dans une niche, la statue d’une sainte de +Palerme ; au-dessous encore, un roi en armure, +couronne sur le chef, dans une fière attitude ; enfin, +au rez-de-chaussée, entre deux colonnes, une fontaine +à double vasque surmontée d’une statue de +femme, et, un peu plus haut, une large plaque de +marbre entourée d’un riche encadrement et portant +une inscription commémorative. Les Quatre +Écussons, les Quatre Saintes, les Quatre Rois et +les Quatre Fontaines se font face, deux par deux ; +l’ensemble, un peu sombre, est robuste, à la fois +rude et recherché, très espagnol.</p> + +<p>Comme sur cette petite place, où toute la ville +passe chaque jour, l’empreinte de l’Espagne se +retrouve d’ailleurs à chaque pas dans Palerme. +La Poste, par exemple, est située près du lieu +où l’Inquisition allumait ses autodafés. Mais là où +l’on saisit le mieux ce qu’il y a d’espagnol, non +seulement dans l’aspect, mais bien dans l’âme +palermitaine, c’est aux <span lang="it" xml:lang="it">Cappuccini</span>. On y retrouve +le goût singulier de ceux de l’Èbre et du Tage +pour le macabre, pour la Mort, ses horreurs et ses +épouvantements.</p> + +<p>Le couvent des Capucins s’élève dans un faubourg. +C’est dans ce couvent que, avant ces +trente dernières années, la haute société de Palerme +mettait ses morts (je ne dis pas : enterrait). +Dans les longues galeries pratiquées sous +le monastère, des milliers de squelettes sont +rangés le long des murs. De grands soupiraux +éclairent suffisamment l’endroit, à l’exception +pourtant d’une galerie fort sombre et où l’on ne +voit que des prêtres, en soutane ou en surplis et +la barrette sur le crâne. Les squelettes laïques +sont tous en robes noires et gantés de blanc, leurs +deux mains croisées sur le ventre. Il y en a une +ligne, en bas, à votre hauteur ; au-dessus, d’autres +sont accrochés aux murs par une corde passée +autour de la taille : dans cette position, le buste +s’incline légèrement en avant, de sorte que toutes +ces têtes de mort ont l’air de vous fixer de leurs +orbites vides et de rire. C’est naturellement le +plus horrible et le plus effrayant spectacle qui +se puisse voir. Ces têtes grimaçantes, ces robes +flottantes ou rembourrées, ces manches vides, +et l’un, que le moine vous fait remarquer, dont +la peau est restée sur l’os, et cet autre qui a +conservé toutes ses dents, et celui-ci dont la +mâchoire est au contraire disloquée, et celui-là, +qui est très grand, et cet autre qui est très petit, +et les têtes penchées sur l’épaule du voisin, et le +rire, toujours le rire… Ils portent sur la poitrine +un numéro et une pancarte où sont inscrits leurs +noms et la date de leur mort. Des couronnes, des +rubans noirs, des fleurs fanées s’entassent aussi +dans ce lieu effroyable. Mais le capucin qui nous +conduisait ne prêtait guère attention à tout cela. +Il marchait devant, avec ennui, s’arrêtait quand +nous nous arrêtions, repartait quand nous repartions, +et mettait consciencieusement les doigts +dans son nez. Une galerie de cercueils vitrés : ce +sont les femmes. Il y a là beaucoup de dames de +l’aristocratie sicilienne : étendues en belles robes +dans leur bière, le crâne appuyé sur un coussin et +la couronne de baronne ou de comtesse posée sur +le corps. Quelquefois, à côté d’elles, leur photographie, +la photographie d’une jolie femme. Il y +a aussi, et c’est peut-être le plus horrible, des +petits enfants dans des cercueils vitrés ; ils sont +parés, pomponnés, vêtus de dentelles avec des +rubans roses, et l’on voit parmi la dentelle, coiffée +d’un joli bonnet, une petite tête de mort.</p> + +<p>Quand on sort des Cappuccini, on regarde le +ciel bleu avec un peu d’égarement. On ne croit +plus à la vie. On sait qu’il n’y a sur terre que +de la mort. On flaire partout une odeur de cadavre. +Je me souviens que, pendant plusieurs +jours, le soir, quand j’apercevais, marchant +devant moi, quelque femme du peuple en robe +noire, j’avais un frisson et j’attendais qu’elle se +retournât avec la terreur de voir des orbites +creux, un nez écrasé, une face de squelette.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Mais à l’empreinte espagnole se mêlent, à +Palerme, celle des Arabes et celle des Normands, +qui ne sont point si dures. Saint-Jean des Ermites, +l’église des Ermites noirs, une très ancienne +construction religieuse, est étrange. On +aperçoit de loin ses cinq dômes rouges, gonflés +et patauds, on ne sait pas ce que c’est ; cela ressemble, +si l’on veut, à des ballons attachés très +près les uns des autres et sur le point d’être +lâchés pour une course, ou bien aux coiffures +rondes d’eunuques géants, lesquels seraient enchaînés +et enfoncés dans la terre jusqu’au-dessus +du front. C’est très surprenant.</p> + +<p>L’intérieur de l’église, d’ailleurs, est peu intéressant : +mais il faut visiter là un petit cloître, +à peu près abandonné, dont les colonnettes sont +infiniment gracieuses et qui est bourré de plantes +et de fleurs. C’est charmant. Cela pousse en désordre +avec exubérance ; des lianes enlacent +les chapiteaux, des branches se mêlent aux arcades, +et, sous le ciel pur, ce petit trou de couleurs +vives et d’odeurs suaves a l’air d’un cloître +du paradis…</p> + +<p>Ce n’est pas bien loin de là que j’ai visité un +des plus beaux et des plus fastueux monuments +que j’aie jamais vus. Je parle de la chapelle +Palatine. Dans le Palais-Royal, qu’occupe maintenant +l’administration militaire, se trouve une +chapelle, bijou très parfait. Ce serait l’oratoire +d’un Empereur de Byzance, avec les marbres les +plus rares et des mosaïques à fond d’or d’une +richesse incroyable. On entre, et l’on se croit +transporté dans quelque palais des Mille et une +Nuits. Et cette somptuosité reste discrète, l’éclat +de l’or dans la pénombre est doux ; pour l’œil +qui s’émerveille, tout est régal, rien ne l’offusque +ni ne le blesse ; cette œuvre d’art délicate +semble le rêve d’un Arabe de l’imagination la +plus raffinée.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Il me reste de cette grande ville une impression +de lumière rose et dorée, exquise. C’est une +heureuse cité, bien située, bien construite et qui +semble marquée d’un signe. Elle rayonne : elle +est belle. Il en est des villes comme des gens. +Beaucoup sont agréables, saines, bien venues et +proportionnées, mais les belles, mais les très +belles, sont seulement quelques-unes. Quand +soudain la beauté se montre à côté de ce qui +n’est que la jeunesse, la grâce ou l’esprit, l’âme +s’émeut, elle s’arrête, surprise, et elle se recueille +un instant, avant de pousser un cri d’enthousiasme. +Devant la divine Beauté, les cœurs +bien nés se gonflent d’une ferveur et d’une vénération +infinie. A Palerme, dans cette cité élue, +on éprouve un tel sentiment. On ressent cette +ivresse particulière qui vous agite dans les endroits +plus <i>doués</i> que les autres.</p> + +<p>Mais vous vous êtes promenés dans la ville au +milieu des souvenirs espagnols ou des pensées +arabes, entrez maintenant au Musée, et venez +écouter les Grecs. Au rez-de-chaussée, vous +verrez une cour entourée d’un portique, dont le +centre est occupé par un bassin rempli de papyrus. +Cette plante légère, ce subtil feuillage +d’Égypte m’avait ravi à Syracuse, — dans ce Musée +consacré surtout à la beauté antique, il était +charmant de la retrouver. C’est comme une introduction +de la nature à la contemplation des +métopes de Sélinonte, dont telles sont de l’archaïsme +le plus saisissant et telles autres d’un +style que rien n’a jamais surpassé. Au Musée de +Palerme, il faut encore visiter une curieuse collection +de petits tombeaux grecs ; leurs couleurs +sont demeurées vives et fraîches ; puis les vases +arabo et hispano-siciliens, les faïences et les +poteries.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>La population de Palerme me plaît. Elle a de +la distinction. Elle ne possède pas la mollesse +nonchalante de Naples, mais elle n’est pas non +plus gâtée par l’esprit mercantile et ennuyeux de +Catane. Elle a le sentiment qu’elle vit sur un sol +admirable, ce qui tempère un peu, peut-être, +son élan pour le négoce. On est actif à Palerme. +J’y ai vu des bars où l’on mange sans s’asseoir, +à l’américaine, mais on y sait aussi s’enchanter +du spectacle de la <span lang="it" xml:lang="it">Conca d’Oro</span> ou de la mer. Et +pourtant, j’ai eu cette impression que les femmes +s’y ennuyaient. C’est que là les jeunes gens travaillent, +et qu’ils ne pensent pas uniquement à +l’amour comme à Naples.</p> + +<p>Je n’ai pas parlé de la cathédrale, parce +qu’elle a été restaurée à chaque siècle, et à +chaque siècle abîmée, et parce qu’on trouve, près +de Palerme, à Monreale, une cathédrale du +même style qui est fort belle.</p> + +<p>On va de Palerme à Monreale en tramway. +Cette petite ville, qui fut épiscopale, se trouve +sur une plate-forme, à cent ou deux cents mètres +d’élévation, dans la montagne qui borde la +<span lang="it" xml:lang="it">Conca d’Oro</span>. On y jouit donc d’une vue étendue +sur la fertile vallée, sur le moutonnement verdoyant +de ses arbres, sur les montagnes d’en +face, et sur Palerme, sur la mer.</p> + +<p>C’est de là qu’on prend vraiment possession +de cette radieuse contrée. Pour la cathédrale, +elle est couverte à l’extérieur d’ornements, d’entrelacs, +de figures et de cercles noirs. C’est un +monument normand du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle. Dans l’immense +nef, les murs sont entièrement vêtus de +mosaïques. Ces mosaïques, qui représentent des +scènes de l’ancien Testament, sont d’un art délicieux.</p> + +<p>A Palerme, ne manquez pas d’aller admirer, +au marché, les étalages des fruitiers. Ils forment +avec leurs légumes des tapisseries de verdure +d’un effet singulier. Et puis voyez un peu ce +peuple qui vit bien plus dans le passé que dans +le présent, qui vit surtout parmi les histoires de +chevalerie peintes sur ses charrettes, avec +Roland, avec Lancelot, avec Tristan, comme le +pêcheur vit avec Neptune et les sirènes peintes +sur sa barque.</p> + +<p>Ayez enfin notre bonheur qui nous fit quitter +ce port la nuit, par la pleine lune, alors que +tout était silence, calme, enchantement et +magie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">A CAPRI</h2> + + +<p>Comme les dieux sur le mont Olympe, nous +baignions dans l’azur. En bas le bleu de l’eau, en +haut le bleu du ciel, partout l’air bleu. La pointe +de Sorrente, là-bas, plongeait avec sérénité dans +la mer impassible. Tout était radieux, souverain, +tout avait l’aspect de l’éternité. A nous, +ivres de lumière et de formes pures, l’île parfaite +se donnait. Sous le feu du soleil, nous montions +avec allégresse la route qui, au-dessus +de la mer, suspendue au flanc de la montagne, +conduit de Capri à Anacapri.</p> + +<p>Cependant, étant arrivés très haut, et découvrant +un paysage d’une splendeur merveilleuse, +nous suivîmes un détour de la route, perdîmes +la mer, et pénétrâmes au milieu des vignes. La +poussière était éblouissante. Nous passâmes devant +des <i lang="it" xml:lang="it">pergole</i> où, comme les avait vus Nerval, +le pampre à la rose s’alliait, nous laissâmes +quelques maisons. Puis, un seuil nous invitant, +nous le franchîmes, et bientôt, assis à l’ombre +sur une terrasse, où pendaient des raisins, nous +buvions le vin frais, au bruit murmurant d’une +fontaine. Nous étions à Anacapri. Valère, vous +en souvenez-vous ?</p> + +<p>Je louai sur l’heure une maison, et le soir +même j’y entrai.</p> + +<p>Elle était charmante, ma maison. Le lendemain, +quand le jour parut, j’y marchai de plaisir +en plaisir. Ma chambre était dallée de bleu, mon +salon de rose. Chaque pièce ouvrait sur un balcon +ombragé par une vigne, et ce balcon donnait, +du côté du levant, sur un jardin arabe tout pavé +de faïences, du côté du couchant, sur la mer et les +îles. Avant d’arriver à l’azur de l’eau, le regard +parcourait d’abord une terre couverte d’oliviers, +de figuiers de Barbarie, de petits arbres veloutés, +puis cette terre, deux cents pieds plus loin, tombait +brusquement dans la mer. J’avais une cuisine +délicieuse et un puits. Sur la maison, une +grande terrasse d’où l’on découvrait toutes les +demeures orientales des environs, le mont Solaro +et le golfe jusqu’à Naples. Ma terrasse touchait +presque à celle de la maison voisine, et +j’eusse pu passer sur celle-ci d’un bond.</p> + +<p>Le matin, je m’installais sur mon balcon, et je +lisais, sentant sur mon front la brise fraîche qui +venait de mer. Quelquefois un bruit de galoches +dans mon escalier : quelqu’un s’avançait sur le +balcon, disant à chaque pas : « <span lang="it" xml:lang="it">Permesso signor !… +Permesso signor !…</span> » C’était mon propriétaire, +<i lang="it" xml:lang="it">il sacerdote</i>. Il était en train de faire son ménage. +Un chapeau de paille usé, et, sous une vieille +soutane couverte de taches, un tricot de marin, +composaient tout son appareil. Généralement il +était en sueur, il s’excusait de ne pas me tendre +la main parce qu’elle était sale. Je la lui serrais +tout de même. Il avait un bon rire et de bons +yeux. Il aimait les fleurs. Et il vivait avec une +belle simplicité. Comme j’étais Français, il me +regardait un peu comme le diable, mais non pas +comme un méchant diable, je crois.</p> + +<p>J’avais un autre visiteur, un chat noir, maigre +et farouche, que je n’apprivoisai qu’à force de +patience et d’assiettées de chocolat. Quelquefois +je me retournais, il était assis derrière moi, et il +me regardait. Mais si je faisais un geste, il s’enfuyait. +Ce chat timide appartenait à une vieille +femme que, de temps en temps, je voyais étendre +du linge ou vanner du grain sur le toit de sa +maison, et qui possédait un très fin visage.</p> + +<p>Le type grec s’est conservé à Anacapri. Il se +retrouve fort pur chez les enfants et les vieillards, +car les adultes pour la plupart ne sont point +beaux. C’est que les meilleurs d’entre eux vivent +en Amérique. Ils n’en reviennent qu’au déclin de +leur vie. Ces indigènes de Capri ont la fureur de +l’émigration. Demandez à un petit garçon : « Que +feras-tu quand tu seras grand ? » Il vous répondra +sans hésitation : « J’irai en Amérique. » Pourtant +l’île n’est pas inféconde, elle produit du vin +excellent et de la bonne huile. Mais à Capri, +comme à Naples, — encore qu’on en fasse beaucoup +moins qu’à Naples, — on fait trop d’enfants.</p> + +<p>L’après-midi, je sortais. J’aimais à rôder dans +les petites rues blanches et noires, à l’heure de la +sieste, quand personne ne se hasarde au dehors, et +que tout le village paraît endormi. Les ruelles sont +silencieuses, l’ombre est chaude, le ciel, là-haut, +est d’un bleu dur. J’allais dans la campagne, et je +marchais avec lenteur, sous les rudes rayons du +soleil. J’observais les lézards, dont les variétés, +dans cette île, sont innombrables. J’écoutais le +chant des cigales. J’apercevais la mer étincelante +entre les oliviers. Parfois je croisais une femme +au foulard rouge, les pieds nus, la démarche +noble, portant sur la tête quelque baricaut.</p> + +<p>Et quand la chaleur du jour faiblissait un peu, +j’allais visiter mon ami Valère qui habitait une +maison perdue dans les roses.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Et nous voilà partis, Valère et moi, poussant +le caillou, flânant sur la route et dans les chemins. +Il y avait la petite chapelle toute blanche +et ses lauriers en fleurs. Il y avait la promenade +de la Migliera à flanc de coteau, où de grands +filets sont tendus pour les passages d’oiseaux, +d’où l’on découvre, au milieu de l’émeraude de +l’eau, les Faraglioni blancs, où nous cueillions +des asphodèles. Il y avait le vendeur de pastèques, +qui n’avait qu’une jambe, que l’on asseyait +sur le bord de la route sur un escabeau, et qui +là, tout le jour, discutait avec les ménagères, +loquace et violent, en attendant que le soir on le +rapportât chez lui. Il y avait tous les braves gens +qui nous disaient gentiment <i lang="it" xml:lang="it">bona sera</i> en passant. +Il y avait enfin cette terrasse où, devant un +flacon de lacryma-cristi, on était si bien pour voir +le soleil se noyer dans la mer, et la lune apparaître.</p> + +<p>Après dîner, j’allais m’asseoir dans la boutique +de mon épicier, mon ami, Francesco Gargiulo, +qui jouait de la guitare à ravir. Vous qui n’êtes +pas noctambule, Valère, vous étiez déjà couché. +Mais vous rappelez-vous votre ami à vous : c’était +l’agent de police. Quand il vous rencontrait, il +ne vous quittait plus ; un petit Calabrais, noir, +bavard, pinteur aussi, et brave, parbleu ! Il était +cordonnier à ses moments perdus. Mais il mettait +son képi sur le coin de l’oreille… Nous ne l’épations +pas celui-là ! Combien de fois nous a-t-il raconté +ce crime qui avait été commis dans l’île, +<i lang="it" xml:lang="it">cinque anni fa</i>. Mais à propos, lui avez-vous envoyé +de Marseille cette pipe dont il avait si grande +envie et que vous lui aviez promise ?</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>L’île de Capri est d’origine volcanique. Les +géologues nous apprennent que, il y a quelques +milliers d’années, elle était enfoncée de deux +cents mètres sous la mer. Elle constituait alors +un archipel de cinq petites îles, lesquelles sont +maintenant les cinq points les plus élevés de +Capri. En jaillissant des eaux, la montagne s’est +en partie écroulée, d’où sa forme singulière d’aujourd’hui. +A l’est, trois grandes dents qui se détachent +sur le ciel. Au centre, dans la fraction la +plus affaissée, deux petits monts coniques qui ont +subsisté. A l’ouest, Anacapri qui se cache derrière +une muraille immense. Partout de magnifiques +brisures, lesquelles, dans cette roche schisteuse et +calcaire, sont aveuglantes de blancheur. C’est le +pays de la lumière, ici l’ombre même est lumineuse, +le soleil défend à toute chose de n’être +pas belle.</p> + +<p>La capitale, la petite ville de Capri, est située +à une soixantaine de mètres au-dessus du niveau +de la mer. De la Marine, on aperçoit là-haut ses +murs de plâtre immaculé, et l’on croit qu’ayant +quitté l’Italie, on vient d’aborder sur une terre +d’Orient. Le sol, couvert de vignes, descend en +gradins jusqu’à la mer. Quelques pins parasols +décorent les hauteurs. Tout paraît sentir la figue +sèche.</p> + +<p>Vous gagnez la ville par un escalier pavé, enfoncé +entre des jardins, et sans aucune vue. De +marche en marche, il vous a conduit devant une +porte que les armes de Capri surmontent. Vous +franchissez la voûte, et, tout à coup, vous voilà +sur une place, une toute petite place rose, avec +une petite église, une petite tour et des petites +boutiques. Où diable êtes-vous ? C’est un décor. +Vous êtes arrivé à l’Opéra-Comique ! Vous vous +frottez les yeux. Tous ces gens propres, bien +groupés, et qui parlent avec sagesse, sont certainement +des figurants… Cependant vous faites +encore quelques pas. Par là, à droite, la place +s’ouvre sur une terrasse. Ah ! par exemple ! cela +vous ne l’avez pas vu au théâtre ! A vos pieds, +c’est le golfe, une immensité sereine, la mer +bleue paisible…</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Capri déplaît fort aux Napolitains. Ils n’y +viennent jamais. Et je soupçonne que ce qui les +choque, c’est l’extrême propreté de l’île. Cette +propreté doit les dégoûter. Il est vrai qu’elle +produit un effet singulier, quand on sort de +Naples. Les ruelles sont absolument nettes, les +maisons absolument blanches, le ciel absolument +bleu. Cela paraît extraordinaire et presque inquiétant +à qui, le matin même, s’est promené à +Margellina ou dans le quartier de Mandraccio. +Autre chose aussi peut-être éloigne de Capri +les Napolitains : l’affluence des Allemands. L’île +est en effet tout à fait à eux : ils l’ont germanisée, +à chaque pas on rencontre des enseignes +en langue <i lang="it" xml:lang="it">tedesca</i>. Et les grosses blondes à l’air +hommasse, et les lourds enfants de Berlin à la +gueule épanouie, y remplissent les hôtels d’horribles +croassements.</p> + +<p>On peut cependant vivre là agréablement. Un +jour que je me promenais en barque, le rameur +me désigne du doigt une maison, sur un petit +plateau : « <span lang="it" xml:lang="it">E la casa d’oun francese, signor, del +pittore</span> Lebouf. » Lebouf ? Après quelque réflexion, +j’ai compris que c’était du peintre Dubufe +qu’il s’agissait<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Quand on possède un +peu l’italien, on saisit bien des choses. — Saïn +vient aussi à Capri.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Écrit en 1908.</p> +</div> +<p>Gorki s’y est installé plusieurs mois l’an dernier. +Je l’ai vu passer quelquefois. Il est très +grand et très maigre. Une rude figure aux joues +creuses. L’air d’un terrassier poitrinaire. Il était +toujours suivi d’une horde de Russes à mines +sauvages.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Quand j’étais un peu las de ma tranquillité +d’Anacapri, quand j’avais besoin de mouvement +et de bruit, quand j’avais soif d’orgie, je descendais +à la ville. La ville pour moi, c’était Capri. +Capri, avec ses rues couvertes comme en Orient, +son église pareille à une église d’Amérique espagnole, +l’agitation de sa place minuscule, la splendeur +de sa terrasse… Le lieu de la débauche, le +centre de la vie intense, c’était Heidigeigei, un +café où l’on vend des boissons glacées, où l’on +trouve le <i lang="en" xml:lang="en">New-York Herald</i>, et qui, même, possède +un billard.</p> + +<p>Je m’arrêtais sur la route, pour déjeuner, à la +pension de la Syrena, dont la table m’amusait. +Le patron est un vieux Munichois fort poli, qui +se rappelle le temps où il venait encore beaucoup +de Français à Capri. Alors on lisait <i>Graziella</i>, +on avait envie de voir le golfe de Naples, +on ne faisait pas d’automobile. A la table de la +Syrena, je rencontrais un Allemand qui parlait +toutes les langues et en tirait grande vanité ; il +s’adressait à moi en français, en même temps il +demandait en italien une assiette à la servante, +puis, se tournant vers sa voisine, une vieille Anglaise, +il s’intéressait, dans son langage, à la +promenade qu’elle avait faite le matin. Cette +vieille Anglaise était la mère d’une plus jeune +Anglaise qui était folle : de temps en temps elle +voulait se suicider. A côté de celle-ci, on voyait +un colonel badois qui avait fait la campagne de +1870, homme correct et peu bavard ; puis une +Américaine peintre, d’un grand talent, très +pauvre et que toute la table respectait ; puis un +peintre allemand qui exécutait de la peinture de +commerce ; et enfin un jeune Russe neurasthénique, +à la fois anarchiste et monarchiste, professant +le plus grand mépris, d’abord pour tous +les gens qui vivaient à la Syrena, ensuite pour +le reste de l’humanité, et haïssant l’art grec. Il +lisait beaucoup de livres français, mais son opinion +sur notre littérature m’étonnait : « Il y a +Anatole France, disait-il, et puis il y a… il y a +Champol… » Je ne connaissais pas Champol. « Il +y a Anatole France, et puis il y a… il y a +Champol… » Il y a Champol.</p> + +<p>Après un déjeuner à la Syrena, une flânerie +dans Capri et un café glacé à Heidigeigei, je +remontais vers ma paisible Anacapri aux doux +jardins arabes, aux grandes vignes capricieuses, +et qui semble planer au-dessus de la mer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">TANGER</h2> + + +<p>Je nous revois, voguant en barque, dans le +port de Naples, vers le gros vaisseau qui venait +de faire le tour de l’Afrique et que nous apercevions +là-bas, au loin, immobile sur ses ancres. La +matinée était lourde. Dans la barque, avec nous, +se trouvaient deux Allemands qui devaient arriver +pour le moins du Cap, et qui avaient profité +de l’escale à Naples pour visiter la ville. Trois +rameurs, en criant, en chantant, en riant, faisant +tapage à la napolitaine, nageaient paresseusement, +avec de loin en loin de brusques accès +d’énergie, ils regardaient les étrangers du coin +de l’œil et plaisantaient entre eux. Assis sur un +banc, nos valises à nos pieds, nous contemplions +le port et la ville charmante, tiède et rose, que +nous quittions. Nous abordâmes enfin l’<i>Admiral</i>. +On nous conduisit à nos cabines et nous nous +installâmes, ce qui ne fut pas long. Comme nous +devions loger une huitaine de jours à bord de ce +vapeur, nous avions hâte de le visiter et d’en +examiner les habitants.</p> + +<p>Il avait voyagé quatre mois sur les côtes +d’Afrique, ayant d’abord descendu celles-ci à +l’ouest pour, après avoir doublé le Cap de Bonne-Espérance, +les remonter à l’est. Il s’était arrêté +dans toutes les colonies, au Sénégal, au Cap, à +Lourenço-Marquès, à Mozambique, à Zanzibar, +maintenant, après avoir traversé la mer Rouge, +il passait en Méditerranée pour rejoindre l’Atlantique +et regagner Hambourg, son port d’attache. +Quels hommes et quelles bêtes allions-nous voir +sur ce coureur de mers ?</p> + +<p>Mais quel parfum des tropiques nous y respirions +déjà ! La fade odeur de l’arachide sortait de +la cale, et l’on écrasait, en passant par là, des +petits grains rougeâtres qui avaient poussé sur +des terres bien lointaines. L’<i>Admiral</i> devait s’arrêter +deux jours à Marseille, puis il ferait route +sur Tanger… Quand on leva l’ancre, l’orchestre +des <i lang="en" xml:lang="en">stewart</i> nous régala d’une valse. Car, sur les +bateaux allemands, tous les garçons jouent de +quelque cuivre et ils composent un orchestre qui +distrait les passagers. Nous étions sur le pont, +nous regardâmes défiler sous nos yeux la rive +délicieuse, et comme engourdie de plaisir, du +Pausilippe. Nous fûmes vite à Nicida ; nous +franchîmes la pointe, et le golfe de Naples, le +Vésuve, Sorrente, et Capri disparurent.</p> + +<p>A ce moment, on sonna le deuxième coup du +déjeuner et nous passâmes dans la salle à manger. +Elle était vraiment plaisante, en bois des îles, très +claire, point européenne, et telle qu’on la souhaitait. +Nous n’y rencontrâmes aucun sultan, pas +de princes des Comores, mais une société, tout +de même, amusante. Au bout de notre table, on +voyait un gros Portugais, barbe et cheveux noirs, +air cruel, qui était enveloppé dans une sorte de +manteau noir à capuchon, et mangeait de tous les +plats, avec un appétit terrible, comme si vraiment +c’eût été du nègre. Il avait l’air d’un marchand +d’esclaves, il devait avoir fait la traite sur +la côte ; il revenait de Mozambique. A côté de lui +sa femme, une personne paisible, d’une rotondité +magnifique. En face de nous était assis un +ménage d’Anglais : l’homme vêtu de flanelle, la +femme en légère mousseline, déjà mûre, mais +mince, gazouillante, et souriant comme une +petite fille ; ils s’étaient embarqués au Cap pour +Southampton. A une autre table, de grands +jeunes gens blonds, habillés de khaki, devaient +arriver de Dar-es-Salam ; ils parlaient avec animation +à une sorte de clergyman en redingote +noire, qui semblait rêveur et nerveux. Il y avait +aussi, à cette table, un Anglais très rouge, qui +portait des culottes courtes et exhibait avec satisfaction +des mollets énormes. Il ne manquait rien +qu’une jolie femme à cette assistance pour qu’elle +fût parfaitement agréable. Nous la retrouvions +tous les jours aux repas, et sur le pont où +chacun, allongé dans un fauteuil de toile, tuait +les heures de la traversée, en sommeillant ou en +parcourant vaguement quelque magazine.</p> + +<p>Pour nous, nous rôdions sur le navire. Le +matin, nous allions voir nos amis les singes. +C’étaient deux petits singes au ventre bleu qu’on +avait attachés à l’arrière, ils appartenaient à des +hommes de l’équipage. Les matelots leur faisaient +de fort méchants tours, ils les suspendaient +au-dessus de la mer comme s’ils eussent voulu +les jeter à l’eau. Terrifiées, les pauvres petites +bêtes poussaient des cris. Quand on s’approchait +d’eux avec amitié, ils étaient délicieux. Nous +leur attrapions des mouches, ils nous les +prenaient des mains avec leurs petits doigts et +les dévoraient avec gourmandise.</p> + +<p>Nous visitions ensuite la gazelle, qui vivait +dans l’entrepont et qu’on nourrissait de lentilles. +Puis nous gagnions l’avant, en passant devant +les cuisines où nous jetions un coup d’œil aux +deux maîtres-coqs chinois. A l’avant, il y avait un +âne et un chien savant destinés à un cirque +de Lisbonne, et qui faisaient des tours. On y voyait +aussi un aigle dans une cage, un aigle muet, +fier et farouche.</p> + +<p>Nous atteignîmes ainsi Marseille, n’ayant eu +de gros temps qu’un peu, dans le détroit de Bonifacio. +Arriver dans ce port, par un beau matin +d’été, alors que le ciel, comme un dais de soie +délicate, prête des reflets bleus à toutes les +choses !… Le navire glisse avec prudence sur l’eau +immobile des bassins, les ponts tournent et vous +ouvrent passage ; on longe des quais de pierre, +puis de plus larges lacs se proposent : l’on y +passe en revue lentement tous les grands vaisseaux +amarrés, et l’on suit des yeux la course +pressée, adroite, des petites chaloupes à vapeur +qui se hâtent de toutes parts… Là-bas, dans le +lointain, au-dessus des mâts, touchant le ciel, on +voit la colline blanche de Notre-Dame de la +Garde.</p> + +<p>Le spectacle était si beau, ce matin-là, que je +ne me lassais pas de le contempler. J’étais perdu +dans une douce rêverie. Après le monotone désert +de la mer, rien n’est aussi agréable que le +gai mouvement d’un port. Et la lumière, l’eau, +les couleurs, tout se montrait d’une réalité pleine +de rêve. Pendant que notre <i>Admiral</i> cherchait sa +place au milieu des autres steamers, je ne pensais +plus du tout à descendre à terre. Cependant, +dès qu’on eut accosté et que fut jetée la passerelle, +tout changea, j’éprouvai pour la ville une poussée +de désirs, et l’idée que j’allais voir des rues, +des foules, des boutiques, toute l’existence active +de la terre, m’enivra. Un navire en mer, c’est +une prison. La terre, c’est la liberté, c’est la délivrance. +Et voilà pourquoi les escales sont aussi +charmantes. La lourde porte de la prison s’est +ouverte ; on s’est élancé au dehors, on voit tout +avec des yeux ravis : l’abondance, le débordement +des sensations après l’austérité et la compression +du cloître… Chaque chose en prend tout son +charme et tout son parfum.</p> + +<hr> + + +<p>Je n’ai jamais vu Marseille plus belle. Nous +traversions les docks avec joie. Nous passions +rapidement entre les wagons, au milieu des sacs +et des ballots de marchandises, parmi le halètement +et le sifflement des machines. Et nous possédâmes +passionnément la Cannebière, le Vieux-Port, +la Corniche et le Prado. L’escale, cette pose +d’oiseau entre deux vols, était encore plus délicieuse +pour nous, parce que, le lendemain nous +repartions pour les pays inconnus, à l’aventure !</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>On voit une côte montagneuse déserte. Pas de +maisons. Des montagnes nues, rébarbatives et +mystérieuses. Quelque chose se cache là derrière : +ce pays qui se dissimule inquiète. Un silence, +une immobilité impressionnante. Le sentiment +d’être guetté, d’être vu et de ne pas voir… Notre +<i>Admiral</i> s’approche de la terre, avançant sur une +eau blanche et plate qui fait mal aux yeux. Il +passe entre deux navires qui, immobiles, ont +l’air d’épier la côte. Nous entrons dans une baie ; +nous apercevons une plage et quelques maisons, +et, bientôt après, une petite ville bleue, fraîche +et comme en porcelaine, bâtie sur une colline. +Pas de port : seulement un môle en bois qui +avance dans la mer.</p> + +<p>Et voici l’<i>Admiral</i>, entouré de longues barques, +qui sont montées par des hommes habillés en +turcs, gesticulant, baragouinant. Et l’on est tout +étonné. On est entré tout à coup dans un nouveau +monde. Un de ces Turcs, qui porte une jolie +veste rose, a grimpé à bord ; il s’est emparé de +mon sac et il a décidé qu’il me guiderait : je le +suis docilement. Dans la barque, les hommes +vêtus en turcs nagent vers le môle. Notre guide +nous parle français ; il est plein d’égards pour +nous, — mais il parle aussi dans sa langue aux +rameurs, et il discute avec eux, ce sont des cris : +il nous a défendu, paraît-il, contre leurs prétentions… +On débarque et nous arrivons devant la +porte de la ville. Sous une voûte, un Marocain, +tout de noir vêtu, solennel, est assis à la turque. +C’est un douanier, à ce qu’on nous apprend. Il +n’aime pas à être dérangé. Nous n’avons pas de +fusils, non ? cela va bien. Visiter nos sacs, peuh ! +à quoi bon ? Il nous fait signe de passer et de le +laisser en paix.</p> + +<p>Nous pénétrons alors dans Tanger, et c’est le +rêve qui continue : Une rue étroite, tortueuse, +qui monte, une foule tout orientale, des boutiques +petites et sans profondeur, des échoppes où, +sur des tapis, des gens sont assis ; un âne passant +de temps en temps au milieu des groupes +qui s’ouvrent pour lui faire place. Cela est si +resserré, si tassé, et la ville est si bien enfermée +dans ses murailles, on est tellement comme à +l’abri dans un fort, et l’on voit si peu d’Européens, +ni rien qui soit d’Europe, qu’on a tout +de suite l’impression d’un nid de pirates. On +dirait qu’ils sont là, dans la ville où ils se réunissent +sur la côte barbaresque, pour partager le +butin, là où ils reviennent après avoir écumé la +mer. Tanger est cachée. Quand on y arrive, de la +Méditerranée, on ne la voit que lorsqu’on est +devant. On a l’impression qu’elle s’est dissimulée +exprès. Et point de port. Et les montagnes +que nous apercevions tout à l’heure du +bord, ces montagnes mystérieuses ! Oui, c’est une +petite ville arabe de voleurs de mer !</p> + +<p>Et puis l’on monte, on monte la rue pavée à +l’arabe, pleine de trous, et où les pieds européens +se tordent… On arrive enfin à une sorte de place +sur laquelle se trouvent deux cafés français, — une +petite place, deux petits cafés, — puis la rue arabe +recommence. Notre guide nous expliquait qu’aujourd’hui +justement se célébrait une fête : si +nous prenions des ânes, nous pourrions arriver à +temps au plateau de Merxan où elle avait lieu… +Mais nous débouchions sur un vaste terrain montueux, +le Socco, le marché ; par terre des étalages +de légumes et de fruits, et des gens en burnous +assis sur le sol, puis le coin des étoffes où les +femmes choisissent des voiles et des mousselines, +puis les sucreries, et puis la ferraille. Dans un +angle du Socco, des ânes, des mulets, des chevaux. +Sous une petite tente, un coiffeur rasant la +tête d’un patient immobile. Et c’était une foule +animée. Des femmes, la figure couverte, drapées +comme Marie-Madeleine, dans des étoffes +blanches. On se sentait dans un pays biblique. +Des petits ânes, très chargés, passaient constamment. +Des cavaliers fiers, en manteau rouge, +attendaient. Voilà des hommes de Sousse, d’une +couleur rouge foncé, des Rifains, qui gardent sur +le sommet de leur tête rasée une petite mèche +de cheveux, des femmes kabyles au large chapeau +de paille, des juifs en robe noire, des mères qui +portent leur enfant sur le dos. De temps en temps, +dinn, dinn, dinn, et c’est un marchand d’eau qui +passe en courant d’un pas égal ; il a les jambes +et les bras nus, il va, le corps penché en avant à +cause de l’outre sur son épaule ; il est beau, il +semble un esclave égyptien soudain sorti d’un +bas-relief…</p> + +<p>Sur la route, qui se dirige vers la campagne, +toute cette foule se presse, regagnant les villages. +Dans la poussière, les mendiants, d’une voix +lamentable, récitent des prières. Un aveugle sans +prunelles, aux deux orbites vides et roses, assis +sur une borne, tend la main…</p> + +<hr> + + +<p>Le guide nous a conduits à l’hôtel, qui est en +haut du Socco et domine la bleue Tanger. J’ai +une chambre d’où l’on découvre la ville et la mer. +C’est un hôtel d’Afrique, précédé d’un jardin +sombre, avec un grand vestibule dallé et frais, +et où circulent des domestiques en veste arabe, +en fez, et des petites négresses pieds nus, un +foulard jaune sur la tête. Un grand diable d’Anglais, +aux jambes enveloppées de leggins, et sa +femme, qui porte un casque colonial, un peintre, +des officiers y prennent leurs repas par petites +tables. Dans ma chambre, il fait froid ; ici, à +Tanger, au 1<sup>er</sup> septembre, le vent vous fait frissonner, +tandis qu’en face, à Gibraltar, on étouffe. +L’azur du ciel devient mélancolique quand on +grelotte. Et l’on souhaiterait une atmosphère +moins cristalline et plus de tiédeur.</p> + +<p>Mais notre guide nous attend à la porte du +jardin avec de petits ânes. Nous nous installons +sur les bâts énormes qui vous écartèlent les +cuisses, et nous partons à travers un chemin +ombragé que bordent, de loin en loin, de charmantes +maisons de campagne espagnoles. Le +chemin, comme tous les chemins en pays arabe, +ne paraît tracé que par le pied des passants ; il +est capricieux, il suit les inégalités du terrain, il +va, vient, descend, remonte, il est charmant. +Nous trottinons, dépassant les gens qui reviennent +du Socco, et enfin, après avoir vu un beau +paysage, nous arrivons au plateau de Merxan. +C’est un immense rectangle point égalisé, point +aplani, où l’herbe pousse et qu’entourent des +maisons habitées par des banquiers et des riches +commerçants juifs fixés depuis longtemps à +Tanger. Nous croisons justement quelques-uns +d’entre eux avec leur famille. Ils sont vêtus à +l’européenne, d’une façon voyante et avec recherche. +Mais il y a une foule arabe surtout sur +le Merxan. Des femmes assises sur le sol par +groupes, des cavaliers immobiles qui attendent, +des enfants qui courent çà et là. Enfin, une ligne +de beaux chevaux apparaît, chargeant à travers +la plaine. Les Arabes brandissent en l’air leurs +longs fusils et font une décharge. Puis un cavalier +seul, vêtu d’un jaune éclatant, caracole. La charge +repasse, soulevant des nuages de poussière dorée, +faisant trembler la terre. La mer là-bas est infiniment +paisible, le soleil décline et un rayonnement +délicat auréole toutes choses.</p> + +<p>Remontés sur nos ânes et quittant le Merxan, +nous avons croisé avec étonnement une sorte de +petite voiture à quatre roues traînée par des chevaux. +C’est la seule voiture de Tanger : elle appartient +à je ne sais quel consulat.</p> + +<p>Nous sommes entrés à l’Alcazaba, la vieille ville +entourée de murs crénelés. On y trouve sur une +place le palais, nullement superbe, du gouverneur. +On y visite la prison : des prisonniers +passaient leur tête par un trou rond et nous regardaient +d’un air sombre ; ils tendaient vers +nous des mains avides. Dans un cachot noir, on +percevait un grouillement singulier. Il y avait +une cellule spéciale pour les juifs. Sur la place, +des enfants, en djellaba de couleur vive, nous +poursuivirent en nous demandant un sou.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Le soir, notre guide était venu nous chercher +à l’hôtel. Nous traversâmes le Socco obscur et +maintenant désert, et nous gagnâmes la grande +rue. On y trouvait, de loin en loin, une échoppe +éclairée ou quelque boutique de juif dans laquelle +brillait une lampe. C’était un travail de +marcher ; on ne pouvait, dans la nuit, éviter +tous les trous que forment les pavés enfoncés ; +il fallait avancer avec précaution. Nous parvînmes +à la place aux deux cafés ; elle était éclairée, et +des caftans, des burnous, des gandourah s’y promenaient. +Notre guide nous fit prendre à main +gauche un passage étroit, et nous commençâmes +à errer à travers l’enchevêtrement des ruelles +étouffantes et resserrées comme des couloirs. +Nous visitâmes d’abord un café espagnol où deux +danseuses en robes pailletées et un homme à +veste andalouse tambourinaient du talon sur le +parquet ; puis une musique arabe nous attira au +fond d’une maison basse ; là, dans une salle +tapissée de nattes, des matelots regardaient une +famille juive sur l’estrade. Mais le plus bel endroit +se trouvait justement sur la place. On +poussait une porte très lourde et l’on se trouvait +dans une sorte de cour, peinturlurée en bleu +foncé, entourée d’une voûte carrée où les Maures, +assis sur des escabeaux, buvaient du café ou de +l’aguardiente en fumant.</p> + +<p>Là aussi, il y avait une estrade sur laquelle +quatre ou cinq femmes assises, frappant des +tambours arabes et touchant un instrument à deux +cordes, accompagnaient une grosse juive qui +chantait sur un ton très élevé une mélopée monotone. +Comme elle forçait sa voix, on voyait les +veines de son cou se gonfler ; elle suait à grosses +gouttes et elle s’arrêtait, de temps en temps, pour +boire un verre d’eau. Notre guide nous avoua +que ce qu’elle chantait là, c’était une complainte +sur le meurtre par les Français d’un marabout de +Casablanca : les Maures écoutaient. Quand elle +eut tout à fait fini, elle retourna s’asseoir à côté +des autres et alluma une cigarette.</p> + +<p>A Tanger, on a l’impression constante d’une +sourde hostilité de l’indigène ; il demeure indéchiffrable, +il ne témoigne pas sa haine. On la sent +cependant continue, dissimulée, mais toujours +présente. Et l’on éprouve un malaise d’être là par +la force, de s’imposer à cette race, de n’être pas +accepté par elle. On soupçonne chaque propos et +chaque geste ; on n’est jamais en confiance, on +est chez l’ennemi. On sent qu’il faut se tenir sur +ses gardes, il flotte une atmosphère de menace +latente ; on se maintient par la crainte, on a le +sentiment que si l’on faiblissait un peu, une force +sauvage remonterait à la surface de cette race +dominée et vous emporterait. Vingt fois par jour, +on entend le canon du stationnaire qui se trouve +toujours dans les eaux de Tanger : il multiplie +les saluts, les politesses. Il faut qu’on n’oublie +pas qu’il est là. Et alors une nouvelle conscience +s’éveille en vous ; en même temps que vous êtes +touché, séduit par la poésie de la vie arabe, devant +l’impossibilité de pénétrer ces cœurs étrangers, +vous sentez naître en vous une conscience +européenne. Tout en vous répétant qu’il est injuste, +qu’il est odieux de venir opprimer chez eux +des gens qui ne vous demandent rien, vous vous +sentez de la race forte, de la race dominatrice, +ennemie de l’autre et voulant la réduire.</p> + +<hr> + + +<p>Je me suis promené dans Tanger en admirant +le courage et la volonté des colons. Depuis ces +dernières années, beaucoup de Français sont +venus, et sur la plage, devant la mer, ils ont +construit déjà une rangée de maisons européennes ; +on voit là des magasins, des entrepôts +bourrés de marchandises. Les Espagnols étaient +établis sur cette terre depuis des siècles ; Tanger +comprend tout un quartier espagnol, un quartier +étouffé, compliqué et très joli, aux maisons +bleues dans lesquelles, par les portes entr’ouvertes, +on aperçoit de frais patios ; le Maure de +Tanger parlait espagnol, maintenant il baragouine +tant bien que mal le français. Et encore +que la poste et le consulat allemand soient fort +somptueux, c’est le Français, cependant, qui est +considéré ici par l’Arabe comme l’étranger à +craindre, comme le maître puissant.</p> + +<p>J’ai loué un cheval et je suis allé galoper un +peu devant la mer, sur le sable que le flot venait +mouiller. Il faisait une bise aigre. Le ciel était +d’un bleu froid. Dans la baie, deux cuirassés se +tenaient immobiles ; un steamer était à l’ancre. +Des files de petits ânes, chargés de ballots, se +hâtaient sur la plage, poussés par des Arabes aux +jambes nues vers les montagnes qu’on voyait +là-bas. J’éprouvais un singulier plaisir à me +trouver seul sur cette plage d’Afrique lointaine +et barbare encore, et je devinais la joie du colon +qui mène avec énergie sa vie aventureuse parmi +l’inimitié de l’Espagnol et du Marocain.</p> + +<p>Pour le simple passant, cette existence-là offre +quelque chose d’attirant. D’ailleurs Tanger, si +peu européenne, étonne et séduit. Le marché du +Socco, les ruelles fraîches, et la foule colorée +qui se presse dans la Grande-Rue, les cavaliers +maures, les petits ânes, les femmes voilées, et les +vieux Arabes qui veulent toujours vous vendre +quelque chose, ce long fusil damasquiné, ce poignard, +ou cette poire à kif, et Abdeslam, notre +petit guide qui, plein de vanité, éloigne les importuns, +et le vieux clown soudanais qui fait le +fou, tout est nouveau, tout est frappant… Le +voyageur, qui n’a fait que toucher la terre +d’Afrique, et repart sur le petit vapeur de +Gibraltar, croit, en payant son passage à un +vieux Turc très horrible, à lunettes noires, que, +comme dans les Mille et une Nuits, ce vilain +récolteur de douros, se transformera tout à +l’heure en belette ou en singe… Il emporte des +provisions de rêve, il va maintenant désirer +l’Orient.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">GIBRALTAR</h2> + + +<p>Quand l’<i>Admiral</i>, filant sur Tanger, passa devant +Gibraltar, c’était l’heure du déjeuner. Nous +étions à table. Quelqu’un dit : Gibraltar ! La salle +à manger fut vide aussitôt ; sur le spardeck, tout +le monde, maintenant, regardait avec attention +cet extraordinaire rocher. Théophile Gautier l’a +comparé à un Sphinx, il nous fut impossible de +deviner pour quelle raison. La forme de Gibraltar, +en effet, ne rappelle rien. Elle est bizarre et +saugrenue. C’est un morceau de pierre tombé +d’une montagne, montagne qui s’est évanouie, et +il reste là, ni rond, ni cubique, avec une pointe +dressée vers le ciel et des versants d’une inégalité +gênante. Ce n’est pas une pyramide, ce n’est +point un cône, c’est un caillou absurde, mal +cassé, informe et incomplet, qui se dresse tout à +coup au milieu de la mer et saisit le voyageur +d’étonnement. Il effraie, on le sent miné, travaillé +pour le mal. On dirait même qu’il est +blindé : de la mer, on aperçoit de larges surfaces +en pente, nues, et qui brillent comme si elles +étaient pavées d’acier.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>… Sur le petit vapeur qui traverse la mer de +Tanger à Gibraltar, assis sur un coffre au milieu +d’Anglais, d’Andalous et d’Arabes, nous +repassions notre espagnol. En regardant la Méditerranée +et, tour à tour, la côte d’Afrique et la +côte d’Europe, nous nous répétions les phrases +de notre manuel de conversation. Et c’est dans le +port de Gibraltar, en effet, dans la barque qui +nous menait à quai, que nous devions entendre +pour la première fois ce très superbe : <i lang="es" xml:lang="es">Hombres +Caballeros !</i> Le patron parlait à ses rameurs… +Mais nous débarquâmes, et l’on nous mena aussitôt +à un policeman qui, orné de son casque en +cuir bouilli, paraissait aussi flegmatique sous +ce soleil du Sud, tout au bout de l’Espagne, que +s’il eût fait les cent pas à London, dans le Strand. +Il nous regarda, nous demanda qui nous étions, +puis nous délivra un ticket qui nous permettait +d’entrer dans la ville. Alors nous passâmes une +porte de forteresse, franchîmes un double rempart +et nous nous trouvâmes à l’intérieur de la +cité.</p> + +<p>Je ressentis une sorte d’écœurement en voyant +une rue anglaise, à la chaussée macadamisée, une +ligne monotone de petites maisons de briques, et +des fenêtres à guillotine. Il y a deux heures, +nous étions à Tanger ! Il me paraissait tout à fait +extraordinaire de nous promener maintenant en +Angleterre.</p> + +<p>On nous conduisit à l’hôtel, où nous remîmes +le ticket que le policeman nous avait donné. Mesure +d’ordre… Dans cet hôtel : chambres anglaises +et lits espagnols. D’ailleurs, nous ne fîmes que +poser nos sacs, et nous ressortîmes. Il faisait +chaud à Gibraltar, on ne sentait plus la bise aigre +de Tanger, ni l’air frais. On étouffait. La rue, +droite, était morne, plongée dans une torpeur +sans charme. Je revoyais d’un air désolé les innombrables +« <span lang="en" xml:lang="en">Tobbacconist</span> », les bars, les boutiques +correctes, aux larges vitrines, de toute cité +anglaise. Pour nous, qui venions d’en face, tout +ici suait l’ennui, l’ordre, la monotonie de la vie. +Les gens bâillaient sur leurs portes, en regardant +d’une prunelle éteinte dans la rue où il n’arrive +rien. De temps en temps, deux vestes rouges, le +calo sur le coin de l’oreille, la badine sous le +bras, passaient, minces, raides et le pas mécanique. +Une bicyclette sonnait, glissant sur le macadam. +Ah ! Tanger ! les ruelles étranglées, le sol +mal pavé, la foule bavarde, les échoppes arabes, +les ânes et les cavaliers ! Que c’était donc propre +ici ! Que c’était donc respectable ici !… Ah ! la +chère, la belle crasse de là-bas !… Oh ! la bonne, +la brave, la délicieuse pouillerie d’en face !</p> + +<p>Et, en suivant cette rue de Gibraltar, toute la +mélancolie anglo-saxonne, toute la platitude et la +laideur britannique me donnaient mal à la tête. +Il y a deux heures, j’étais encore dans le pays de +la paresse divine, de la poésie et des contes, de +ceux qui aiment la volupté du monde et de la vie, +maintenant, et comme par un coup de baguette +magique, j’avais été transporté sur une terre de +régularité, de fastidieux travail, de faits exacts, +où régnait par-dessus tout le besoin de comprimer +la vie et d’étouffer la beauté.</p> + +<p>Nous franchîmes les doubles remparts par une +porte de la cité opposée à celle qui nous avait vu +entrer, passâmes devant des canons et nous trouvâmes +dehors… Là, c’était un jardin poussiéreux +où l’on avait mis de faux rochers et des statues +de généraux, mais tout de même, à cause de la +flore méridionale, de la chaleur, de la sécheresse, +on n’avait pas pu le rendre tout à fait anglais. +Ce jardin s’élevait par échelons sur la colline. +Nous le traversâmes, puis nous avançâmes un +peu sur la route, d’où l’on découvrait la mer. +Mais une grande impression d’aridité nous fatiguait. +Nous redescendîmes, passant entre des +cottages : sur des plaques de cuivre nettes, on +lisait des noms anglais.</p> + +<p>Une grande construction en bois nous arrêta, +tandis que nous reprenions le chemin de la ville. +C’était une sorte de music-hall ou de salle de bal +pour soldats, un escalier menait aux étages supérieurs +où se trouvaient des loges d’officiers ; +un écriteau l’indiquait. A cette heure de la +journée, la salle était vide. Nous pûmes cependant +boire un verre d’ale au bar. On nous y +rendit de la monnaie anglaise : alors nous eûmes +dans nos poches, avec des douros espagnols, des +écus français et des hassani marocains, des schillings +de la Grande-Bretagne : nous pouvions +faire du commerce avec quatre pays.</p> + +<p>Nous continuâmes notre promenade. Près de là +s’élevaient de vastes arsenaux, une armée d’ouvriers +en sortaient. Puis nous rentrâmes dans la +ville.</p> + +<p>Ce à quoi nous ne fûmes pas insensibles à +Gibraltar, c’est à la table de l’hôtel, elle était +bonne, et, en outre, de toutes les bouteilles de +Valdepeñas qui se débouchèrent pour nous en +Andalousie, c’est sur le rocher de Gibraltar, +certes, que nous bûmes la meilleure. Dans la +soirée, je découvris pour quelques sous d’excellents +havanes, et, de ce moment, je ne fis plus +aucune difficulté de proclamer que, pour du +moins ce qui regarde la bouche, le ventre et +l’estomac, les Anglais ont bien des qualités. +Pourquoi faut-il donc que ces gens-là, dont les +maisons sont aussi agréables, bâtissent de si +tristes villes !</p> + +<p>Après le dîner, nous allâmes un peu dans la +rue. De loin, nous apercevions une porte éclairée, +nous entendions des flons-flons d’orchestre ; nous +nous approchons : affiche de concert. Cela ne +nous déplaisait pas, il nous semblait piquant, +si près encore de nos soirées dans les cafés +dansants arabes de Tanger, de voir un spectacle +anglais. Nous nous disposions donc à franchir le +seuil, quand un grand diable de sergent à cheveux +carotte nous repoussa : « <i lang="en" xml:lang="en">Military Only</i> », +dit-il, et il se croisa les bras, solide. C’était là +encore un music-hall pour militaires, et les +vestes rouges seules y pouvaient entrer. Est-ce +donc un spectacle si horrible, quand ils s’amusent, +qu’il ne soit pas permis au civil ? Ou craint-on +des rixes entre ouvriers et soldats, entre Anglais +et Espagnols ? Ou redoute-t-on qu’un espion, +ayant enivré un militaire, lui arrache les secrets +de la défense de Gibraltar ? Ces troupiers, +condamnés à ne s’amuser qu’entre eux, et soigneusement +dérobés au public, cela me parut +une singulière conception britannique… Nous +dûmes nous rabattre sur une sorte de casino +espagnol où l’on donnait des zarzuelas qui ne +nous parurent pas très drôles.</p> + +<p>Nous quittâmes Gibraltar le lendemain matin.</p> + +<p>Le rocher est relié à la terre par un petit isthme +sur lequel il serait facile d’établir une ligne +de chemin de fer. Mais les Anglais ne désirent +point créer une communication qui pourrait devenir +dangereuse : sans rail, ils jugent leur isolement +plus sûr. Donc, pour passer en Espagne, +à quoi Gibraltar tient par une langue de terre, il +convient de s’embarquer. Un bac fait le service +entre Gibraltar et Algésiras, où aboutissent les +Chemins Andalous.</p> + +<p>Nous voguions donc, de bon matin, sur la Méditerranée, +savourant la délicatesse de l’eau, du +ciel, des couleurs, et, là-bas, les laiteuses montagnes +d’Afrique. Il y avait à bord, avec nous, +une petite troupe d’enfants guidés par deux clergymen. +Ces clergymen, sous ce ciel, sur cette +mer où passait la brise voluptueuse de l’Andalousie, +ces deux hommes raides et noirs au milieu +de ce grand paysage bleu, cela semblait un +paradoxe tout à fait bizarre. Et, tandis que le bac +filait sur Algésiras, nous ne pouvions nous tenir +d’admirer en nous-même la force, la ténacité, la +personnalité de cette race anglaise, qui, ayant +fondu là, sur ce rocher d’Espagne, y a enfoncé +ses griffes, s’y est attachée, et, sur une terre où +tout était contraire à sa propre nature, devait +dissoudre celle-ci ou la corrompre, s’est maintenue +pure, s’est conservée intacte, et loin d’être +modelée par elle, l’a modelée. Modelée à ce point +que Gibraltar, dans le Sud, en Méditerranée, en +plein pays maure, semble seulement un rocher +détaché de la Grande-Bretagne, qui, ayant flotté +sur les mers, se serait arrêté là. Nous étions +étonnés par cette force de rester toujours identique +à soi-même, par cette dureté, par cette +immalléabilité, et, bien que toutes choses ici se +témoignassent admirablement opposées au caractère, +à la conception de la vie, à l’idéal anglais, +au moment où le bac allait aborder à Algésiras, +dont notre cœur approuvait déjà le joli groupement +de maisons blanches, nous nous retournâmes +pour saluer avec respect le rocher des +vestes rouges.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VOYAGE EN ANDALOUSIE</h2> + + + + +<h3>RONDA, MALAGA, GRENADE</h3> + + +<p>Quand nous projetions notre tour d’Andalousie, +nous avions prévu Malaga, Grenade, Cordoue, +Séville et Cadix. Mais à Tanger, une accueillante +Anglaise de Gibraltar, chez laquelle notre petit +guide maure nous avait conduits, célébra si fort +la ville de Ronda, que nous décidâmes d’y coucher +en allant à Malaga. Glorifiée soit-elle cette +personne de noble goût, et que les étrangers +honorent sa maison ! Car Ronda est une des plus +belles parmi les beautés de l’Andalousie. Il est +juste de dire qu’en Espagne le lieu est célèbre : il +a donné naissance à des maîtres ès tauromachie.</p> + +<p>En descendant à Algésiras du bac de Gibraltar, +nous étions montés dans le train de Bobadilla. La +matinée était charmante. Nous partîmes à petite +allure, et ce fut une promenade sans hâte, une +flânerie à travers de beaux paysages ; un ciel +d’azur uni était tendu sur les montagnes, pas la +moindre brume n’obscurcissait l’air, les choses +s’offraient dans leur beauté, nues, sans un secret, +sûres de la perfection. Accoudés aux portières, +nous contemplions le rude, le fort et magnifique +pays qui se déroulait sous nos yeux ; un air frais +circulait dans le wagon ; nous étions heureux. +De temps en temps, arrêt : on avait atteint une +station ; on restait dix minutes, un quart d’heure, +nonchalamment, comme des gens qui ne sont pas +pressés, qui se disent : « bah ! nous avons bien le +temps… » Et, en effet, les voyageurs avaient tout +le temps d’examiner la petite gare paisible, le +quai bordé d’arbres verts, le carabinier, son bicorne +de cuir, la bretelle jaune de sa carabine, +un paysan rasé, en petite veste avec un grand +chapeau noir. Enfin, l’on entendait une cloche, +la locomotive sifflait, elle toussait, elle crachait, +il se propageait entre les wagons un vacarme +effrayant de chaînes, on sentait deux ou trois +secousses : tiens ! on était reparti !</p> + +<p>D’abord, nous avions aperçu dans le lointain de +belles montagnes rousses, ardentes, se détachant +vivement sur le ciel. Nous nous en étions peu à +peu rapprochés et, maintenant, la ligne du chemin +de fer s’élevait ; tantôt nous passions un rio +sur un pont hardi, tantôt nous roulions à flanc de +mont, entre une muraille de roc puissante et le +lit profond d’un torrent. Puis nous nous engagions +dans un défilé, nous franchissions un tunnel +et, tout à coup, la montagne s’ouvrant, nous apercevions, +très loin au-dessous de nous, d’immenses +plaines engourdies sous la caresse du soleil.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Ronda.</p> + +<p>C’est une calme petite ville aux maisons éblouissantes. +Dans la voiture qui nous menait à l’hôtel +nous remarquions, en suivant les rues, sur les +murs blancs des maisons, des manières de bow-window +d’une forme gracieuse. Ces fenêtres-là, +fort répandues à Ronda, mais point ailleurs, et +dont je n’ai pu savoir avec certitude le nom espagnol, +ajoutent du charme, une rustique élégance +aux habitations villageoises de l’endroit.</p> + +<p>Le patron de l’hôtel nous dit, après le déjeuner, +qu’aujourd’hui c’était jour de feria, mais point de +courses de taureaux, « à cause du Rif »<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. +Privée des courses, cette feria était modeste. Nous +ne nous y attardâmes point, et nous allâmes sans +délai aux jardins de l’Alameda<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> La guerre du Maroc.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Alameda</i>, c’est, en Andalousie, le nom des promenades +bordées d’arbres à l’intérieur des villes. A peu près : +le <i>cours</i>.</p> +</div> +<p>Il y a là une terrasse d’où l’on découvre le +plus formidable paysage, une terrasse à pic, sur +une plaine immense. Mais « plaine » est impropre, +c’est un terrain bosselé, accidenté, qui +s’étend indéfiniment jusqu’à l’horizon, un océan +terrestre. Très loin, une chaîne bleue et vaporeuse +s’oppose au ciel implacable. Un peu plus +proches, de rudes montagnes cuivrées… Dans la +vaste vallée, on dirait que sont étendus des tapis +de rouille et d’or ; des maisons, un bois semblent +des jouets qu’un petit enfant a oubliés là ; une +mince rivière coule parmi la plaine, capricieusement +elle rejoint un moulin. On voit les rubans +des routes qui contournent les collines et descendent +les vallons. Et la paix, une paix grandiose +enveloppe tout…</p> + +<p>Nous désirâmes nous rapprocher de la plaine. +Nous franchîmes un pont qui enjambe une profonde +crevasse. Au fond, la gorge est parsemée +de blocs énormes, et c’est sur de géantes colonnes +de granit, pareilles à des piliers babyloniens, que +Ronda, toute blanche, s’élève. Il semble qu’on y +soit plus près du soleil, tant son éclat est fort ; +ces murs rayonnants vous aveuglent. Nous nous +sommes étendus sur un plateau situé un peu au-dessous +de la ville, mais dominant la vallée, et +nous sommes restés là des heures, au milieu de +la force de la montagne, dans l’atmosphère farouche +et pure, contemplant les pics bleus des +sierras. Très loin, suivant lentement une route, +des caravanes d’ânes chargés de grains descendaient +au moulin. Nous admirâmes dans la ville +leurs harnais, des harnais rouges et jaunes, et +beaux comme des cris.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Bobadilla, qui porte le nom du petit roi Boabdil, +est un embranchement du chemin de fer Andalou. +Nous y stationnâmes quelques quarts +d’heure quand nous repartîmes sur Malaga. Le +long des quais, il y avait foule, plusieurs trains +étaient arrêtés sur les voies. Un petit porc noir +qui, le groin fureteur, cherchait sa nourriture +entre les wagons, nous y amusa un moment. Je +ne pus savoir si c’était un voyageur qui changeait +de train, ou bien un habitant de Bobadilla.</p> + +<p>Les abords de Malaga sont délicieux. C’est +d’une fertilité de paradis terrestre. Partout de +riches « huertas » abondantes et plantureuses. +Tout verdoie, de ce vert clair, oriental, des +feuilles nourries de chaud soleil : un délassement. +Aux stations, des enfants vous proposent — <span lang="es" xml:lang="es">Señorito ! +Señorito !</span> — des corbeilles de fruits +et de grands verres d’eau. Un aveugle, conduit +par une petite fille, de portière en portière, demande +l’aumône.</p> + +<p>A Malaga, nous trouvâmes une poussière grise +comme celle de Marseille et une animation charmante. +La ville est moderne et sans grand caractère. +Quelque chose de Niçois, de la douceur, de +la fadeur, de la mollesse. C’est une cité du Midi, +prospère, avec beaucoup de cafés. Mais les filles +y ont de beaux yeux, un teint velouté, des dents +admirables, et les soldats semblaient recherchés. +Là encore, point de courses de taureaux, à cause +du Rif, mais nous vîmes un concert populaire — dans +une salle peinte en bleu, autour de tables +supportant des « alcarazas » rouges, des grands +feutres et des gueules rasées — où nous entendîmes +chanter d’admirables <span lang="es" xml:lang="es">malagueñas</span>, le chanteur +assis sur une chaise, près du guitariste, et +dévidant, immobile, tous ses couplets, tandis +que l’autre l’accompagne sur un rythme bizarre, +en tapant sur la caisse de sa guitare autant qu’en +en pinçant les cordes.</p> + +<p>Et dans les rues un châle noir sur une jupe +rose ! Une fleur piquée dans une chevelure !…</p> + +<p>A Malaga, nous passâmes des heures bien +douces dans un bois d’eucalyptus au milieu d’un +paysage de lumière, parmi la gloire des montagnes +et de la mer.</p> + +<p>Mais nous assistâmes aussi à un embarquement +de troupes pour le Maroc et, malgré le +soleil radieux, malgré le ciel pur d’Andalousie, +ce n’était pas gai. On voyait la belle et rude montagne +qui domine la ville, et qui supporte encore +les ruines ardentes de l’Alcazaba, on apercevait +dans l’azur les frondaisons des jardins de l’Alameda ; +ce matin-là était éclatant. Mais il y avait +deux files de soldats alignés sur le quai, en face +d’un vapeur.</p> + +<p>« Le départ a eu lieu avec l’enthousiasme habituel », +lisait-on chaque jour alors dans les journaux +espagnols. Enthousiasme peu expansif. +Nous n’entendîmes pas un seul cri. Les malaguegnes +au grand feutre plat, à la figure sombre +et mal rasée, qui étaient montés sur des piles de +planches afin de mieux voir, éprouvaient une +sorte d’enthousiasme qui les rendait muets et +immobiles. Ils suivaient des yeux les petits soldats, +lesquels, l’exécution de l’hymne national +terminée, avaient fait un à-gauche, et montaient +à bord, avec beaucoup d’ordre.</p> + +<p>Les petits soldats, dans leur uniforme de flanelle +blanche à rayures, avec leur calo rouge et noir, +ne posaient pas du tout aux héros. Ils ne mettaient +pas le poing sur la hanche. Ils étaient +très simples, quotidiens et gentils. On sentait +bien du reste qu’ils étaient fort émus. Et les +hommes de Malaga les regardaient monter, un à +un, sur le transport, et ils songeaient à chacun +d’eux : « Encore un… » Et ils songeaient à chacun +d’eux : « Reviendra-t-il, celui-là ? »… Et ils +avaient la vision des montagnes mystérieuses du +Maroc où les petits soldats s’enfonceraient bientôt… +Et ils songeaient : « Est-ce celui-là qui sera +frappé ? Est-ce celui qui le suit ?… » Mais ces +réflexions ne se disaient point, la foule était +secrète, et sous ce grand ciel lumineux et pur, +cela était poignant… Les petits soldats montaient +toujours, un à un, par la passerelle, et on les +voyait maintenant en haut, serrés sur le pont du +vapeur qui allait les emporter.</p> + +<p>Nous traversâmes la place, et nous gagnâmes +un hangar qui se trouvait en face de la « <span lang="es" xml:lang="es">Ciudad +de Cadiz</span> », et sous lequel l’état-major et les autorités +s’étaient installés, parmi des fûts de malaga +et des boîtes de raisins secs. On avait porté là +un fauteuil, des rockings, quelques chaises. Un +gros général, habillé de khaki et ceinturé d’un +ruban couleur de framboise, assis dans le fauteuil, +présidant la cérémonie de l’embarquement, causait +avec un colonel et un vice-amiral, en caressant +la pomme d’or de sa petite canne de commandement. +Il était sérieux, digne et important. +Le colonel aussi était important. Et l’alcade aussi. +Quand la troupe fut embarquée, un valet de pied +fit signe à un landau qui s’approcha du hangar. +L’alcade salua gravement, puis il monta dans la +voiture. Le général resta dans son fauteuil, le +vice-amiral dans son rocking, et les officiers sur +les chaises. Ils parlaient d’un air profond et +faisaient des gestes nobles. Quelques curieux les +considéraient avec attention, comme des personnages +de théâtre, en guettant tous leurs mouvements.</p> + +<p>Mais là-haut, sur le bateau dont la cheminée +fumait, les petits soldats, accoudés aux bastingages, +regardaient la ville et les montagnes, +regardaient leur Espagne. Et d’en bas, une foule +muette regardait les petits soldats…</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Pour aller à Grenade, nous repassâmes par Bobadilla, +à l’heure du déjeuner. Le train, malheureusement, +ne nous laissait pas le temps de nous +y asseoir. Nous achetâmes rapidement au buffet +une sorte de saucisse froide à la tomate et au +piment et de ce pain espagnol qui a un arrière-goût +de terre et de roquefort, et nous nous régalâmes +dans notre wagon. A une petite station +nous trouvâmes des grenades, elles étaient vertes, +elles n’étaient pas à point, l’on aurait dit des +pommes : n’importe, c’était des grenades pour +nous, c’était des grenades !</p> + +<p>Dans notre compartiment, un gras Andalou +chantonnait, étendait ses jambes, soupirait. Il eût +bien fait la conversation, mais notre vocabulaire +était un peu restreint, vraiment, pour pouvoir +l’intéresser. A le regarder, un Parisien l’eût jugé +sans-gêne, car la politesse parisienne comprend +mal celle du Midi, qui comporte elle-même bien +des variétés. Moi qui sortais de la courtoisie napolitaine, +grimacière et démonstrative, j’étais +enchanté du savoir-vivre andalou, plus réservé +de beaucoup et d’une élégance réelle. Jamais un +Espagnol, par exemple, ne mangera quoi que ce +soit en public sans en avoir offert d’abord aux +inconnus présents. Il est assez libre, c’est vrai, +mais il vous laisse libre aussi ; il ne vous accable +pas de prévenances à la napolitaine ; il garde vis-à-vis +de vous sa noble attitude indifférente, +cependant ayez besoin qu’il vous oblige, qu’il +vous renseigne, posez une question, ce sera +aussitôt le plus complaisant homme du monde.</p> + +<hr> + + +<p>La gare de Grenade est située dans un quartier +ingrat, et, pendant dix minutes, l’on ne soupçonne +absolument rien de ce qu’on va voir. On traverse +une cité banale. Cependant la voiture a tourné, +elle monte au pas une petite rue, et, tout à coup, +métamorphose ! Sans qu’on s’y soit attendu, on +est entré dans un parc, et l’on va maintenant au +galop sous une voûte de verdure, parmi des +grands arbres qui montent jusqu’au ciel, et à la +fraîche musique de cent ruisseaux coulant sous +le feuillage. Nous sortons de ce bois, rempli de +mystère et de poésie, nous sommes sur un sommet, +et les chevaux s’arrêtent devant une petite +maison. C’est la pension, qui est charmante, avec +son joli dallage de couleur, ses arcades arabes, +ses murs couverts d’azulejos, son jardin et ses +jets d’eau. Et, comme dans le parc que nous avons +traversé à l’instant, il monte dans la maison, par +les fenêtres ouvertes, un bruit délicieux d’eaux +courantes.</p> + +<p>Nous étions sur le plateau de l’Alhambra, nous +l’ignorions encore… On nous dit qu’on ne servirait +le dîner que dans une heure. Nous sortîmes, +et le hasard nous conduisit à la terrasse, qui, au +pied de l’Alcazaba, l’antique forteresse des rois +maures, domine une partie de la ville. Nous +nous assîmes sur le parapet et nous nous absorbâmes +dans la contemplation, au crépuscule, des +vieilles maisons blanches aux toits roux, des +paisibles cours intérieures, des églises à tours +carrées qui portent un petit chapeau. De la ville, +les bruits touchants du soir montaient jusqu’à +nous. Sur une plate-forme, un blanc monastère +reposait, tranquille, un petit bouquet d’arbres à +côté de lui. Des ruelles serpentaient. Les montagnes, +derrière la ville, se superposaient, de +plus en plus lointaines, de plus en plus vaporeuses. +Et tout cela était plein de charme et de +grandeur. Mais c’est dans la nuit, quand, après +le dîner, nous revînmes à cette place, que Grenade +nous apparut d’une enivrante beauté. La +terrasse de l’Alhambra est située à une bonne +hauteur : on est assez près de la cité pour en distinguer +les détails, assez loin pour en être détaché. +La nuit, ce champ de lumières, à la fois +distant et prochain, toutes ces fenêtres où brillent +des étoiles, cette vie qu’on devine sans la voir, +derrière ces murailles, cette existence cachée, +mais certaine, vous remplissent d’émotion et +d’amour. Une rue muette se presse entre deux +lignes de toits plus noirs que le ciel, ici un patio +s’est éclairé, ses murs pâles, comme si la lune +les avait caressés, se sont illuminés, là le rayonnement +d’un réverbère a dessiné une ombre qui +passait. On contemple la ville parée dans la nuit +de tous ses petits points d’or, et l’on songe aux +sentiments, aux joies, aux douleurs, à tous les +moments de l’âme humaine qui veillent là dans +le silence et l’ombre, et l’on est remué jusqu’au +fond. Là, à nos pieds, dans cette antique Grenade : +les gestes éternels que les morts ont faits, +les gestes que feront ceux qui ne sont pas encore +vivants, alors qu’à notre tour nous serons morts…</p> + +<p>Un petit jeune homme s’approcha de nous et +nous proposa de nous montrer des danses. Nous +descendîmes avec lui vers les rues. Il parlait un +français dont il était injustement fier. Je me rappelle +que les deux mots « <span lang="es" xml:lang="es">gran capitan</span> » revenaient +constamment sur ses lèvres, et j’en suis +encore à me demander si c’est qu’il désirait désigner +une rue, le héros d’une anecdote ou +s’enorgueillir d’un fait d’armes national. Toujours +est-il qu’il parlait, et il ne nous cacha point +qu’il parlait aussi facilement l’allemand et l’anglais. +Il nous conduisit dans un cabaret désert +où quelques malheureuses femmes et un homme +en bras de chemise exécutèrent pour notre +plaisir un tango assez essoufflant : ils burent de +bon cœur les rafraîchissements que nous leur +offrîmes. L’endroit avait du caractère, cependant +il ne nous satisfit qu’à moitié, nous eussions +préféré sans doute que ce ne fût pas exprès pour +nous que l’on dansât. Nous demandâmes à notre +guide de nous conduire ailleurs, mais soit que +Grenade fût mal pourvue, soit que le garçon fût +peu au courant, nous ne pûmes en tirer autre +chose que l’offre d’aller chez des gitanes.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Le lendemain, nous nous réveillâmes au bruit +des fontaines dans notre chambre décorée à +l’arabe. Nous prîmes du café dans le jardin de +la pension, où il y avait une chose plus charmante +encore que les autres. Dans le mur du jardin, on +avait pratiqué une fenêtre. Et cette fenêtre, +grillée avec art, donnait sur le beau parc que +nous avions traversé hier, ce qui fait qu’en l’ouvrant +on prenait, du jardin clair où l’on se reposait, +vue sur les profondeurs ombreuses du +bois, et la grille, qui ne permettait de passer +qu’aux regards, rendait chères, plus chères et +désirables, ces retraites si voisines : du jardin +clos on s’échappait en rêve dans la forêt. Cette +jolie idée arabe m’enchanta. Quel goût subtil de +multiplier et d’aiguiser les désirs ! Celui de +l’homme qui, passant dans le parc, voudrait être +assis à la place de celui qui se trouve dans le +jardin, celui de l’homme du jardin qui souhaite +devenir le promeneur dans le parc. Ainsi, chacun +dans un paradis, envie l’autre. Il n’est de paradis +que sans fenêtre.</p> + +<p>Sur le plateau de l’Alhambra et contigu à ce +palais arabe, s’élève le palais espagnol que +Charles-Quint y fit élever, mais qui ne fut jamais +achevé. Les murs, les colonnes extérieures, les +ornements des fenêtres sont terminés. Seulement, +les riches fenêtres n’ont pas de vitres, et cet imposant +palais pas de toit. C’est toujours l’âme +mauresque la reine de ces lieux, c’est elle qui +erre encore dans ces bois et qu’on sent passer sur +la brise légère qui agite les feuilles. Même ces +lourdes pierres, même la majestueuse fontaine +du parc et même la porte aux trois grenades +n’ont pu l’écraser, et Charles-Quint, ici, bien +qu’il se soit inscrit avec force, n’est pas resté le +maître : il est toujours chez les Arabes.</p> + +<p>Une visite à l’Alhambra, c’est un rêve d’Orient, +le rêve de cette fraîcheur dont on ne possède +l’art délicieux que dans les régions brûlantes : +au soleil le plus violent, l’ombre la plus forte. +L’Alhambra n’est pas seulement un bijou de l’architecture, +un exemple de ce qu’a pu produire +l’art arabe dans son moment le plus parfait, +c’est une leçon de volupté. Il ne suffit pas d’y +admirer la légèreté et la délicatesse des portiques, +la variété infinie et l’ingéniosité des motifs +décoratifs, les couleurs des azulejos et la parfaite +proportion des salles et des patios, autre chose +ravit encore le visiteur délicat : c’est que ce palais +était infiniment doux à habiter. Tout ici +célèbre la gloire de l’eau courante et de la pénombre, +les plus admirables biens des pays du +soleil.</p> + +<p>Chez ceux qui ont élevé ces murs, on sent une +entente admirable des satisfactions et du délassement +des sens, et c’est là qu’on comprend le +mieux que, dans la connaissance du bonheur, les +Orientaux seront toujours, et de bien loin, nos +maîtres… D’abord, on rencontre l’eau dans le patio +des myrtes, où l’on voit sous le ciel un grand +bassin entouré de marbre que bordent des myrtes +verts. De ce bassin, à travers les salles et les patios, +et sous les portiques, court un système complet +de rigoles pratiquées dans le dallage, ce qui +fait que le palais entier, quand les rois maures +l’habitaient, était rempli de ruisseaux courants. +En outre, dans toutes les cours : bassins et jets +d’eau. Quel enivrement, couché sur un tapis +épais, dans une ombre exquise, les yeux errant +nonchalamment sur les murs d’or d’un éclat atténué, +d’entendre la voix limpide de l’eau chanter +sur les marbres de la salle ! Puis s’approcher de +la fenêtre à double ogive délicate, et se voir dans +le ciel et planant sur Grenade !…</p> + +<p>Car l’autre joie de l’Alhambra, c’est une situation +divine. Chaque fenêtre encadre un tableau : +de partout s’offre la ville et ses montagnes rousses. +Une galerie extérieure longe une partie du palais +d’où l’on a la plus belle vue, et à l’extrémité se +trouve un petit pavillon qu’on appelle le « <span lang="es" xml:lang="es">tocador +de la Reina</span> », ouvert de trois côtés sur le +paysage. Là, au frais des zéphirs qui s’entrecroisent, +on peut offrir à ses yeux un merveilleux +régal. Cependant, un officier français du 2<sup>e</sup> régiment +de ligne, garnisonnant à Grenade en 1823<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, +n’y trouvait pas son plaisir ; pour se distraire, en +effet, il a inscrit son nom et son grade, et son régiment, +sur une plaque de marbre du <span lang="es" xml:lang="es">tocador</span>, et +cet ouvrage, accompli comme par un marbrier, — ces +lettres profondes, nettes et d’un alignement +militaire, — n’a pas dû lui coûter moins de plusieurs +mois de travail. Sans doute un des plus +beaux témoignages qu’on puisse trouver de l’ennui +de la caserne !…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Expédition du duc d’Angoulême.</p> +</div> +<p>Mais il n’y a malheureusement pas que cet +officier porte-drapeau pour dégrader l’Alhambra ! +On le restaure. Quand nous le visitâmes, des +échafaudages étaient dressés, la cour des Lions +était encombrée de maçons, un âne portant des +sacs de plâtre déambulait sous le portique. Aussi +l’antique palais des rois maures a-t-il en grande +partie l’air d’un bâtiment neuf, de quelque copie +en pâtisserie élevée hâtivement pour une Exposition.</p> + +<p>Et c’est ce qui fâche à Grenade. Comme tous +les touristes du monde savent que « c’est la perle +de l’Andalousie », des deux Amériques, et de +Prusse, et d’Angleterre, et de France, ils accourent ! +Alors on fait quelque chose pour eux. +On restaure… Et il y a aussi des boutiques pour +touristes, des souvenirs, des cadres qui reproduisent +une porte ou une fenêtre de l’Alhambra, +et des photographes qui font « format album » +en costume de maure et cimeterre à la main, tel +gantier de la rue Montmartre, et son épouse la +gantière en odalisque, tous deux dans le décor +d’une salle de palais arabe. Ils sont exposés aux +vitrines : il faut les voir !</p> + +<p>Le centre de la ville, Dieu merci ! ignore ces +commerces spéciaux qui ne fleurissent que sur le +plateau de l’Alhambra et dans les environs. Et +c’est paisiblement qu’on peut visiter la cathédrale, +et tout ce qui, à Grenade, est espagnol. Et +cela mérite une visite. Si le plateau de l’Alhambra +est aux Arabes, si l’âme arabe, du haut de +l’Alcazaba, continue à dominer la ville, la ville +basse est aux rois catholiques. Sur l’Alameda, +la promenade que fréquentent les citadins, Isabelle, +recevant Christophe Colomb, apparaît, et +le tombeau de cette grande reine, qui a si bien +agi pour l’Espagne, se trouve à la cathédrale.</p> + +<p>La cathédrale, laquelle fut le monument de la +conquête de Grenade par les chrétiens, est magnifique +à l’espagnole. Ici a battu le cœur de la +race, et, si les siècles ont fait que maintenant le +centre vivant de l’Espagne soit bien éloigné de +Grenade, ce n’en est pas moins là qu’on peut +trouver un des plus émouvants souvenirs du +passé. Dans un souterrain, où l’on accède en +descendant quelques marches, on voit derrière +une grille, au milieu d’une chambre de pourpre +et d’or éclairée par une lampe brûlant toujours, +les cercueils d’Isabelle et de Ferdinand. Et dans +la sacristie, derrière une grande vitrine, on vous +montre la couronne, le sceptre, l’épée et l’étendard. +La cathédrale de Grenade, avec ses marbres +bruns et noirs de la Sierra Nevada, avec ses +chapelles d’une noble et fastueuse surcharge, si +pompeuse et si fière, est un des plus superbes +monuments du catholicisme violent de l’Espagne.</p> + +<p>Nous allâmes ensuite à l’Albaycin. Il faut +suivre, pour y parvenir, le rio Darro, rivière au +cours capricieux que longent pittoresquement +deux lignes de vieilles maisons. L’Albaycin, c’est +le quartier des gitanes. Il est situé sur une colline +qui fait face à celle de l’Alhambra ; au pied +de cette colline stationne toujours un agent qui +attend les étrangers, afin de les conduire parmi +les gitanes et les protéger. Je pense bien que ce +secours de la police n’est pas nécessaire et qu’on +ne court aucun danger sur l’Albaycin. Malgré +leur mine farouche, les gitanes m’ont eu l’air +d’assez bonne composition. Mais pour un agent +de Grenade, un petit pourboire qu’il ajoute à son +traitement, c’est une fameuse fortune, aussi, dès +que nous paraissons, il tient absolument à nous +prendre sous sa garde et il ne nous lâche plus +d’une semelle. Il a ceci d’excellent, qu’il écarte +les mendiantes, les diseuses de bonne aventure, +les marchandes de petits paniers vous harcelant +de leurs « régal, régalito, <span lang="es" xml:lang="es">señor</span> », et qui, sans +lui, vous composeraient vite une escorte incommode.</p> + +<p>Les demeures des gitanes sont creusées dans +le roc, ce qui fait que cet Albaycin est tout perforé +comme une taupinière. Elles s’ouvrent au +milieu des figuiers de Barbarie et des cactus qui +pullulent en cet endroit. Parmi cette végétation, +on découvre çà et là une petite ouverture peinte +en blanc ; c’est la cheminée d’une habitation +pratiquée plus bas. La façade, si l’on peut dire, +de chacune de ces grottes artificielles est blanchie +à la chaux, aussi cela n’apparaît-il point du tout, +comme on pourrait bien s’y attendre, repoussant +de saleté. Les gitanes vivent là tranquillement, +soit à l’intérieur de leurs habitations, dont la +porte est ouverte et où ils vous invitent instamment +à entrer, soit devant, dans le sentier de la +colline d’où l’on a une très belle vue sur l’Alhambra, +sur Grenade et sur les montagnes de la +Nevada. Un grand garçon, vêtu de velours noir, +me demanda poliment un « cigarillo », puis il +nous accompagna quelques instants avec cordialité.</p> + +<p>Dès que nous avions commencé à gravir le +chemin de l’Albaycin, nous avions été signalés. A +un carrefour, devant la grotte du <span lang="es" xml:lang="es">capitan</span>, plusieurs +femmes costumées et un jeune homme +attendaient notre passage pour nous proposer des +danses. Il y avait là, entre autres, une admirable +fille à la peau mate, aux yeux de diamant noir, +souple, l’air sauvage et doux. Mais cet étalage de +costumes, ces professionnels, toute cette organisation +pour étrangers ne nous séduisait pas, et +nous préférâmes faire danser plus loin au grand +soleil, tandis que, se réjouissant, sa vieille sorcière +de mère, son petit frère vert comme une +olive, et ses voisines frappaient en cadence dans +leurs mains, une gamine quelconque qui nous +avait ri en passant.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Nous montâmes au Generalife le lendemain +matin. Il avait plu toute la nuit. Le parc de +l’Alhambra, qu’il nous fallait traverser, était +détrempé. Mais quand nous sortîmes de son +ombre, nous trouvâmes dans un ciel lavé un +jeune soleil plein de gaieté. On suit une longue +allée bordée de cyprès taillés, et puis l’on est +introduit dans un délicieux jardin bourré de +fleurs et où des jets d’eau, gracieux comme des +cols de cygne, s’entrecroisent légèrement pour +retomber dans une sorte de ruisseau central qui +partage en deux le jardin. On longe les buissons +fleuris sur un trottoir couvert, décoré d’ornementations +arabes, et l’on gagne, au fond, une construction +précédée d’un portique mauresque et +dans laquelle plusieurs salles, qui ouvrent sur la +vallée et sur la ville, sont parées de tableaux +anciens représentant des souverains d’Espagne et +des ancêtres de la marquise de Campotéjar, +laquelle est maintenant la propriétaire du Generalife, +jadis bâti par les rois maures pour leur +servir de résidence d’été. Ce qui m’intéressa le +plus dans ces salles, je crois bien que c’est un +arbre généalogique de la famille de la marquise ; +comme il remonte assez haut, il montre le mélange +du sang maure et du sang espagnol, et +comment les riches maures, demeurés sur la +place et convertis, ont changé leur nom arabe +pour un nom chrétien, se sont unis aux Espagnols, +et leur ont donné de leur âme africaine.</p> + +<p>De charmants jardins en terrasse, domaine +autrefois des plus blanches sultanes, montent +jusqu’à un mirador d’où l’on peut découvrir un +vaste paysage. Mais nous ne nous jugions pas +encore assez haut. Nous sortîmes du Generalife, +et le sol étant dur et l’herbe presque sèche, nous +commençâmes à nous élever sur la montagne. +Nous ne nous arrêtâmes que sur un sommet +d’où nous pouvions embrasser de tous les côtés +le panorama le plus admirable.</p> + +<p>Là nous nous sommes assis. Nous avons contemplé +Grenade et, tout autour d’elle, l’impassible +nature. Nos regards couraient jusqu’à +l’horizon à travers d’immenses étendues. Ils +descendaient dans les vallées, remontaient les +collines, s’étendaient dans les plaines pour repartir +ensuite jusqu’aux montagnes qui, là-bas, +très loin, les arrêtaient. Et, à la pensée que ce +grand paysage immobile demeurait toujours +identique à lui-même, tandis que les races naissaient, +se développaient, vainquaient pour mourir +ensuite et disparaître à jamais, une mélancolie +profonde nous envahissait : A quoi bon ?</p> + +<p>Ils sont venus de là-bas, ils ont traversé la +mer, ils ont fondé cet oasis. Ils ont été puissants. +Et les Espagnols les ont chassés. Et ceux-ci ont +connu à leur tour la puissance. Mais aujourd’hui +que je contemple Grenade, à leur tour ils sont à +leur déclin. Et maintenant les pleurs de Boabdil +ont rejoint dans la mort la gloire d’Isabelle. Tout +a été, rien n’est plus. Seules existent les montagnes, +qui semblent aveugles et sourdes, et l’indéchiffrable +nature.</p> + +<p>Mais je me disais : Vivons pour admirer, non +pour questionner. Vivons pour sentir, vivons +pour vivre…</p> + +<p>Si, à cet instant, je suis mélancolique, que je +jouisse de ma mélancolie. Et que mon bonheur +soit d’éprouver tous les sentiments, les plus +amers comme les plus doux. C’est parce que +maintenant Grenade dort qu’elle m’émeut : elle +renferme une puissance de rêve infinie. Laissons-nous +enivrer par le songe du passé. Et regardons, +jouissons de cette beauté qui nous entoure. Ici la +beauté est parfaite, et elle se présente dans une +merveilleuse lumière. L’Espagne se tient nue, +debout, dans la lumière. Ces montagnes brûlées, +couvertes d’une toison brune, sont d’une magnifique +perfection. Leurs lignes sont pures, dépouillées, +spirituelles. Elles paraissent des +images pour l’intelligence et une musique de +l’esprit.</p> + +<p>Et voici Grenade à mes pieds. Voici Grenade, +fontaines, verdure, palais, rêve d’Orient !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c8">CORDOUE, SÉVILLE, CADIX</h3> + + +<p>Un des plaisirs de la sous-préfecture : la +musique sur les allées. Toutes les dames des +fonctionnaires et leurs demoiselles se sont vêtues +de corsages clairs, et l’on s’évente, on bavarde, +en regardant passer les jeunes gens de la ville. +Ceux-ci se cambrent. On échange des saluts distingués. +De loin en loin, un piston impérieux ou +le trombone autoritaire interrompt la conversation. +Heureusement qu’un passage <i lang="it" xml:lang="it">piano</i> survient +ensuite et qu’on peut aussitôt reprendre ses +remarques sur le « genre » de la femme du receveur +des contributions, ou sur « l’originalité » de +l’entrepositaire des tabacs.</p> + +<p>Arrivés dans la soirée à Cordoue, du balcon de +l’hôtel où nous étions descendus, c’était le spectacle +qui s’offrait à nos yeux : il y avait musique +sur le <span lang="es" xml:lang="es">Gran Capitan</span>. L’avenue était illuminée, +l’assistance était brillante, mais les dernières +notes envolées, la foule se dispersa, les lanternes +s’éteignirent, et le <span lang="es" xml:lang="es">Gran Capitan</span> ne fut plus rien +qu’une large voie déserte et sombre de province.</p> + +<p>Le lendemain matin, nous commençâmes à +courir la cité. Ses rues sont charmantes, nettes, +limpides et paisibles. Parfois, à travers une grille +finement ouvragée, on aperçoit quelque délicieux +patio où jase une fontaine au milieu de feuillages. +Nous descendîmes ainsi jusqu’au Guadalquivir +qui, vers l’heure de midi, nous apparut, mare +miroitante et immobile. Son lit était à demi +desséché, l’herbe y poussait. Nous avions passé +le pont et nous regardions Cordoue qui, belle et +aride, s’étendait sur le bord de son fleuve amaigri. +Elle ressemblait assez à quelque cité morte du +Rhône. Nous la voyions en face de nous, silencieuse +et solitaire. Les quais, le pont étaient +déserts. Rien ne bougeait. De loin en loin, seulement, +un homme, avec un mulet, piétinant dans +la poussière, gagnait la campagne. On eût dit +que la cité était abandonnée, ou si ancienne +qu’elle n’avait plus la force de vivre, et le vieux +fleuve, gagné par toute cette immobilité, s’arrêtait, +lui aussi, et il oubliait de couler. Sous une arche +du pont, sur une langue de terre émergeant de +la rivière, un troupeau de porcs noirs dévoraient +du grain qu’un porcher leur jetait, on entendait +des grognements ; deux vaches placides ruminaient +sur la rive… Nous laissâmes le Guadalquivir +et regagnâmes l’intérieur de la ville.</p> + +<p>Nous entrâmes dans la Mezquita. C’est la +cathédrale. C’était jadis une mosquée, la plus +grande et la plus admirable de toutes les mosquées +de l’Islam. Elle demeure un extraordinaire +monument avec sa forêt de colonnes qui la fait +paraître infinie et tous ses arceaux arabes rouges +et blancs. La mosquée est devenue cathédrale, +mais rien de chrétien n’y respire. Le chœur +catholique, ajouté, est là en étranger et en intrus, +et c’est la chapelle de San Fernando, aussi mauresque, +en dépit des armes plaquées de Ferdinand +et d’Isabelle, aussi mauresque qu’une salle de +l’Alhambra, c’est les petits autels çà et là disséminés +et décorés d’anciennes faïences orientales +qui sont la réalité du saint lieu. Dieu n’est point +chez lui à la Mezquita, il est en visite chez Allah. +L’incroyant qui la parcourt y éprouve des impressions +singulières. Il est fortifié dans son détachement +de toutes les religions, ou, si l’on préfère, +dans son goût égal pour toutes les religions. Cela +est d’accord avec sa manière de sentir que ces +mêmes voûtes, où s’élèvent aujourd’hui des +psaumes catholiques, aient autrefois retenti à +l’aigre voix des Arabes célébrant leur divinité. +On a vu des temples romains, jadis élevés à Vénus +ou Junon, devenir, après quelques siècles, des +sanctuaires de la Vierge. Tout passe, et nos religions +comme nous-mêmes. La mosquée d’Allah, +où Dieu est logé aujourd’hui, quelle foi abritera-t-elle +demain ?</p> + +<p>Réflexions qui me maintenaient avec force +dans la mélancolie de Cordoue. D’ailleurs, en +voyage, tout ne conduit-il pas à la mélancolie ? +On s’y trouve constamment en face du passé. Le +présent, alors, prend sa vraie place, bien petite. +« La vie est une auberge, la mort est la maison. » +Ce triste proverbe-là vous vient à l’esprit plus +d’une fois par jour, lorsque vous errez à travers +pays.</p> + +<p>Il nous arriva pourtant une petite aventure +qui nous égaya. On sait que le clergé espagnol +fait payer volontiers les visiteurs de ses églises, +et, lorsqu’on franchit le seuil d’une cathédrale, +quelqu’un aussitôt vous aborde, qui vous mène à +la sacristie. Là, contre bon argent, il vous est +délivré un billet détaché d’un carnet à souche. +Mais vous avez payé : tout vous sera montré. +Un homme, armé d’un trousseau de clefs +énorme, vous conduit, il vous découvre le trésor, +il vous introduit dans la garde-robe épiscopale, +il vous fait voir les tableaux, il vous ouvre +les portes des chapelles fermées… A Cordoue, +nous n’avions rien payé. Au milieu de la mosquée, +nous avisons une sorte de pièce carrée, +précisément la chapelle de San Fernando, à laquelle +on accédait par un escalier mobile en bois. +La baie donnant sur l’église était close par un +rideau, mais mal close, et l’on apercevait une +riche décoration arabe. Nous poussons l’escalier +contre le mur, nous montons, soulevons le rideau, +et pénétrons dans cette chambre orientale. +Or, un sacristain nous avait vus, et, tandis que +nous admirions la magnificence de ces murs, +nous entendions sur les dalles du temple son +pas se hâter de notre côté. Il parut, une pancarte +sous le bras. Puis, avec un sourire engageant, il +nous mit sa pancarte devant les yeux. Elle portait : +<i lang="es" xml:lang="es">Capilla de San Fernando, 2 pesetas.</i> D’un +air non moins aimable que le sien, nous lui déclarâmes +que nous ne paierions rien. Il n’insista +pas, il en prit subitement son parti. Nous lui +donnâmes alors un petit pourboire, dont il nous +rendit « <span lang="es" xml:lang="es">muchisimas gracias</span> ».</p> + +<p>Comme nous sortions de la Mezquita, nous +rencontrâmes deux étrangers, qu’à leur air papillonnant, +nous reconnûmes pour des Français. +Nous les évitâmes avec soin. Ce qui, peut-être, +est le plus désagréable hors de France, c’est de +rencontrer des Français. Généralement ils ont +l’esprit du boulevard et désirent à toutes forces +le montrer, ils ne regardent rien, mais font des +mots sur tout : ils sont décidément supérieurs à +tout ce qu’ils voient. L’un de ceux que nous +avions aperçus appartenait à l’espèce photographe, +il portait une boîte noire à la main, et +l’on sentait, même de loin, que, pour lui, ce qui +importait surtout en voyage, c’était de faire des +bonnes photographies.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Dans la journée, nous allâmes visiter l’Alcazar, +l’ancien palais des rois maures. Mais il y reste +fort peu de chose. C’est maintenant une prison : +pour cette raison et à cause de la vue qu’on découvre +de là, nous n’avons pas regretté notre +visite. Nous étions montés sur un chemin de +ronde, duquel nous dominions toute la campagne +alentour, les eaux endormies du Guadalquivir, +d’immenses plaines arides, et des collines dans +le fond. Au milieu de ce grand tableau, nous +respirions largement. Or, juste au-dessous de +nous, nous pouvions découvrir en même temps +une cour de prison, un rectangle fermé où des +hommes, sans cesse, allaient et venaient comme +des bêtes en cage. Le contraste entre la vaste +nature libre et le petit coin étouffant des prisonniers +que nous considérions à la fois était saisissant. +Nous étions là-haut, nous voyions autour +de nous jusqu’à l’horizon, nos regards couraient +au hasard de tous côtés, capricieux, vagabonds : +ils étaient enfermés et ne voyaient que le ciel sur +leur tête et quatre murs. Nous ressentions l’impatience +de leurs allées et venues toujours sur la +même ligne ; nous devinions qu’ils voulaient +abattre le temps. Et quel désir intense de s’envoler +en levant les yeux ! Toute la dureté de cette +vie captive nous étreignait…</p> + +<p>Nous quittâmes l’Alcazar, mais nous ne fîmes +guère d’autre usage de notre liberté que d’errer +sans plaisir dans des rues inanimées… Nous nous +trouvâmes, vers le crépuscule, dans un jardin +planté, à l’extrémité de la ville, et où quelques +Cordouans s’étiraient en bâillant. Cette liberté, à +laquelle aspiraient si passionnément les prisonniers +de l’Alcazar, il était trop certain qu’elle +était impossible ici à employer avec satisfaction. +Où aller, que faire ! Éternelle question +que se posent tous les habitants des cités +endormies. Du banc sur lequel nous étions assis, +nous voyions le soir envelopper de vaporeuses et +lointaines sierras. Les ombres s’allongeaient, +mais le silence était brisé par des accents de +trompette — quelque troupe, près de là, devait manœuvrer — ils +n’aboutissaient qu’à souligner encore +l’ennui et la torpeur universelle.</p> + +<p>Une petite ville sommeillante qui ne semble +plus avoir été élevée que pour permettre à une +garnison sans importance d’y faire l’exercice, +voilà donc ce qu’était devenue Cordoue, Cordoue +la Sainte, la Mecque de l’Occident, la capitale +des Maures !</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>L’image que nous nous formons d’une ville +avant de la connaître, ne ressemble jamais à +celle que nous voyons paraître quand les hasards +de la vie nous y mènent. Mais il n’y a que les +mauvais poètes pour dire que leur rêve est plus +beau que la réalité. La réalité est plus belle +parce qu’elle est nécessaire, et quand on met le +pied dans une cité qu’on avait imaginée différente, +on comprend peu à peu toutes ses raisons +d’être telle qu’elle est, et ces puissantes raisons +vous la font vite préférer à l’image que vous +vous en étiez forgée arbitrairement.</p> + +<p>J’éprouvai une déception en arrivant à Séville. +Rien n’y était conforme à mes prévisions. J’imaginais +une ville d’un pittoresque débordant, très +populacière et montée de ton. Mes longs séjours +à Naples, ainsi que mes passages fréquents à Marseille, +avaient composé en moi un type de cité +méridionale dont je m’attendais à retrouver les +caractères en Andalousie, comme en Provence et +dans le sud de l’Italie. Séville m’étonna par sa +netteté, par son air de sagesse, par sa noblesse +délicate. Je m’attendais à des ruelles grasses, à +des étalages désordonnés de fruits rouges et de +légumes d’or, à des nuées de moines sales et de +prêtres crasseux, à d’horribles mendiants, à de +la pouillerie superbe dans un grand soleil. Je +trouvai des petites rues d’une propreté flamande, +des maisons peintes à neuf, de beaux chevaux +et de fiers cavaliers. Le faubourg de Triana, +même, dont on m’avait vanté la truculence, me +parut bien piètre en regard des bas quartiers de +Naples et de Gênes.</p> + +<p>Je promenai deux ou trois jours ma déception +à travers Séville. Puis, peu à peu, sa fine atmosphère +me pénétra, et je recueillis par-ci, par-là, +des impressions charmantes. Je m’habituai enfin +à l’idée de n’avoir pas rencontré ce que j’attendais. +J’attachai plus de prix à ce que j’avais +trouvé. Un jour, je vis que tout cela pour moi +était nouveau, et d’une autre qualité que le Midi +que j’avais déjà connu, et fort précieux : j’étais +conquis, mes yeux étaient ouverts au charme +sévillan.</p> + +<p>Séville n’est pas une cité plébéienne, une +commère bouillonnante de force, grossière et +magnifique comme Marseille. C’est une fine, +délicate et orgueilleuse jeune fille. Il faut avoir +erré au hasard à travers les jolies <i lang="es" xml:lang="es">calles</i>, avoir vu +se profiler sur le ciel quelques clochers bleus, +avoir déniché de petites églises pleines d’azulejos +et de beaux tableaux. On s’est perdu dans cette +ville difficile, enchevêtrée comme une ville +arabe : on a vu en passant, on ne saurait dire où, +des patios délicieux… Et l’on s’est enfin retrouvé +place de la Cathédrale, devant la Giralda… Mais +l’on avait goûté l’atmosphère particulière de +Séville, orientale, paresseuse et voluptueuse, et +l’on avait senti que la vie ici devait être douce et +raffinée.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Nous avions un ami à Séville. Il habitait près +de la « <span lang="es" xml:lang="es">Casa de Pilatos</span> », qui est parée si somptueusement +de faïences arabes, une petite maison +andalouse. La porte de la rue, toujours ouverte, +laisse voir un vestibule, puis une grille, à travers +laquelle on découvre le « patio ». Si l’on se +tient dans le patio, et qu’on désire n’être pas +gêné par l’indiscret regard des passants, on place +derrière la grille un paravent.</p> + +<p>C’est là, dans son patio tout blanc, que nous +allâmes trouver notre ami, un matin. Un jet +d’eau chantait dans un bassin ; autour, soutenue +par une arcade mauresque, régnait une voûte +aux belles ombres. Assis dans de légers fauteuils +d’osier, nous causions paisiblement, jouissant du +charme de ce qui nous entourait, de la fraîcheur +et du murmure du jet d’eau, de la douceur des +murs blancs, de la forme des voûtes. Une servante +nous avait versé du manzanille, et tout en +goûtant le parfum de ce vin gracieux, nous +devisions allègrement. J’exposais à notre ami +mon plaisir en voyant peu à peu se découvrir +pour moi la séduction de Séville, il nous contait +sur le peuple d’ici, qu’il aimait, de charmantes +anecdotes. Je jouissais du confortable andalou +qui ressemble à celui de l’Orient et diffère totalement +de celui du Nord. Ici la nature, — l’air +tiède, l’atmosphère pure, le soleil — collabore +pour le principal à notre bien-être. Il s’agit simplement, +quant à nous, d’adapter à la beauté et +au voluptueux bonheur qui flotte partout sous le +ciel notre petite maison. Un velum tendu sur le +patio, quand les rayons du soleil brûlent, et +qu’on pourra tirer afin de voir l’azur, quand ils +s’adouciront, y suffira. Et, assis à l’ombre parmi +les blancs et les riches gris des murs, la musique +jolie des gouttes d’eau nous berçant, nous serons +divinement bien pour laisser passer nonchalamment +les heures, en en goûtant toute la +poésie.</p> + +<p>Notre ami nous expliquait que, dans les maisons +sévillanes, l’hiver, on vit au premier étage, +et l’été, quand il fait chaud, on descend au rez-de-chaussée. +Les murs sont épais. Dans la maison +l’on a toujours frais : on ne sort pas. Et c’est +ce qui, pour le voyageur passant par Séville en +été, y rend l’existence mystérieuse. La rue est à +peu près vide, et l’on n’y rencontre presque jamais +de femme. Aussitôt donc, les maisons, cette vie +secrète, tout ce qu’on ne voit pas derrière ces +murs, devient attirant, chargé de poésie, et fait +rêver. Surtout, pour peu qu’à travers une grille, +l’on ait aperçu un de ces patios délicieux, qui +semblent arrangés à souhait pour quelque paresseuse +et tyrannique sultane.</p> + +<p>Le déjeuner fut servi dans le patio. La maîtresse +de céans, dont les beaux bras sortaient d’un +peignoir très empesé, nous servit certains pâtés +frits de viande au jerez qui nous firent mesurer +toute la finesse de la cuisine sévillane. La chère +qu’il fait indique tout de suite au voyageur de +goût si le pays où il arrive est de mœurs grossières +ou délicates. Dans la plus mauvaise auberge, +il se peut renseigner sur ce point-là. Le +plat est-il mal préparé, on reconnaît cependant +s’il est conçu par un peuple à l’âme polie ou simplement +rustique. Mais chez notre ami, à l’excellence +de la conception se joignait une exécution +impeccable. Et n’eussions-nous vu encore de +Séville que ce patio, et ni la Giralda, ni les jolies +rues, ni les Délicias, ni les clochers bleus, sur la +seule attestation de ces pâtés au jerez, nous eussions +été convaincus du raffinement de la cité +où nous étions parvenus.</p> + +<p>Le dame à la blanche robe empesée prit une +guitare et en toucha paresseusement les cordes. +Et elle chanta de ces chansons espagnoles qui +n’ont qu’une phrase, et cette phrase est une fleur +de poésie. Nous nous étions un peu écartés de la +table, nous avions allumé des cigarettes, nous +écoutions. Nous écoutions la belle voix qui disait +des paroles passionnées, la grave et sonore +guitare, et le bavardage en cristal du jet d’eau. +Puis l’on dansa. La sœur de la dame fut chercher +une fille qui cousait dans une salle de la maison. +C’était une ouvrière à la journée ; de mise bien +simple, tout en noir, elle était cependant, en +véritable andalouse, coiffée et vêtue avec un +soin extrême. Toutes les deux, castagnettes aux +doigts, dansèrent des sévillanes aux figures vives +et gracieuses. Et comme nous étions ravis de cette +heure délicate et d’être tout à coup devenus des +Sévillans chez eux : « Je vais essayer, dit notre +ami, de vous arranger une petite fête pour ce +soir. » Là-dessus, il eut un court entretien avec +la petite couturière. « Eh bien, nous dit-il, je +crois que cela ira… »</p> + +<p>Nous sortîmes, nous nous promenâmes dans +la ville, nous profitâmes joyeusement de cette +belle journée. Puis nous allâmes dîner à l’hôtel. +Et ensuite, avec notre ami qui nous avait accompagnés, +nous retournâmes chez lui. Ce fut exquis. +Dans le patio, cinq ou six jeunes filles étaient +assises, et nous attendaient en babillant. Elles +étaient parées, coiffées, vêtues de clair. Le jet +d’eau jasait maintenant dans la pénombre. Des +lumières éclairaient doucement le patio, laissant +le haut de la maison dans une suave nuit. Sous +la voûte, un vieux guitariste qui, avec son grand +chapeau, avait l’air de sortir d’un tableau de +Manet, jouait en virtuose et pour lui-même. Il +attaqua un air de danse. Alors les castagnettes +s’y mirent : quatre jeunes filles se levèrent et +elles commencèrent à baller. Leurs mouvements +étaient jolis et toutes leurs attitudes harmonieuses, +elles dansaient avec plaisir, et pour +elles bien plus que pour nous… Appuyé à une +colonne dans un coin du patio, je les regardais +en silence, savourant tout ce que, pour moi qui +étais de si loin et d’un pays si différent, cette +minute renfermait de touchant. C’est charmant +et c’est mélancolique d’être un étranger : on +goûte une foule de détails qui échappent à l’autochtone, +et ils répandent pour vous une saveur +vraiment enivrante : cependant, ne pas être un +étranger, pouvoir parler tout de suite à ces filles +selon leur âme ! être d’ici, être le frère, l’ami +de tout ce qui est ici ! jouir de la tendresse, de +la caresse, de la connaissance intime de toutes +ces choses, être de la famille ! Hélas ! jamais, je +ne serai chez moi dans une maison pareille et +sous ce ciel ! On a la nostalgie de tous les pays +qui ne sont point le vôtre, comme de toutes les +époques où l’on n’a point vécu. On voudrait passionnément +être de partout et de toujours… Elles +dansaient, la guitare sonnait, le jet d’eau s’élançait, +l’air était doux, je regardais ce spectacle +comme dans un rêve.</p> + +<p>Bientôt on entendit dans le vestibule, derrière +le paravent et dans la rue, un bruit de castagnettes +qui répondait à celui du patio. C’était +tous les enfants du voisinage, qui, attirés par le +bruit de la fête, étaient accourus, et qui dansaient +maintenant, dehors, sur le pavé, profitant de la +guitare. Cet amour de la danse m’enchanta.</p> + +<p>Cependant on sonna à la porte, et une femme +d’un certain âge entra dans le patio. C’était la +mère d’une des jeunes filles, celle-ci bientôt +partit, puis ses amies la suivirent, et puis le guitariste. +Et nous restâmes seuls avec notre ami, +la belle maîtresse de maison, et la servante, à +laquelle on avait fait danser un tango, et qui, +maintenant, après la fête, se reposait sans façons +dans un fauteuil et s’éventait. « Et savez-vous, — nous +dit alors notre ami, — qui étaient ces fines +et jolies jeunes filles, si bien parées, et dansant +avec un tel art ?… Simplement, les voisines de +palier de la petite couturière que vous avez vue +ici cet après-midi ; des ouvrières comme elle, et +qui n’ont pas été choisies. Ici, toutes savent ainsi +danser ! »</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Cela n’empêche pas nos bons touristes d’affirmer +en revenant d’Espagne que l’on n’y danse +pas. Il est même devenu d’un esprit très courant +de déclarer, avec un sourire, qu’il n’y a de +danseuses espagnoles qu’à Paris. L’acteur Gémier, +qui était allé se documenter à Séville pour la +mise en scène de <i>la Femme et le Pantin</i>, en +revenait naguère avec cette opinion-là. Cependant, +si l’on ne peut pénétrer dans un intérieur +andalou qui vous convainque que, tout en devenant +un article d’exportation, la danse n’en est +pas moins restée toujours dans le sang et dans les +mœurs de là-bas, il suffit d’ouvrir les yeux et de +regarder autour de soi pour s’en rendre compte. +Dès que deux enfants s’amusent sur une place, à +Séville, la petite fille joue à danser, le petit +garçon joue à taurer. Pas besoin d’un bien grand +effort de raisonnement pour en conclure, sachant +que les jeux des enfants vivent d’imitation, +qu’on danse beaucoup à Séville et qu’on y courre +beaucoup le taureau. D’ailleurs, si l’on veut voir +danser, on trouve presque toujours des troupes +de danseurs aux « <span lang="es" xml:lang="es">Novedades</span> », et souvent aussi +à « Miramar », un cabaret de faubourg en plein +air, situé à Triana, près du Guadalquivir.</p> + +<p>Les Andalous m’ont paru aimer autant à voir +danser des grosses femmes que des minces ; j’ai +d’ailleurs pu saisir, une fois, à Miramar, combien +certaines Espagnoles très fortes, pouvaient cependant, +en dansant, déployer de vraies grâces. Pour +voir ce dernier cabaret, il faut se trouver à Séville +pendant la belle saison, mais c’est naturellement +en cette saison-là qu’il convient de visiter +l’Andalousie, ainsi que tous les pays méridionaux. +Il suffit d’éviter le mois de la canicule.</p> + +<p>Otero, qui est le grand maître de danse de +Séville, organise pour les touristes, ce qu’il +appelle des « <span lang="it" xml:lang="it">bailes ingleses</span> », des bals anglais, +ou bals pour les Anglais. J’ai assisté à l’une de +ces séances, où il y avait plusieurs bons sujets. +Mais bien entendu, cela est tout exhibition, et il +est infiniment plus intéressant de voir des Andalous +qui dansent pour eux-mêmes que des professionnels +qu’on pourrait rencontrer sur une scène +n’importe où en Europe. Le plus singulier peut-être +de cette séance, c’est que notre ancien +ministre Pelletan y assistait également. On lui +présenta Otero, il garda longuement dans sa main +serrée la main d’Otero, par une habitude d’homme +public qui a énormément félicité dans sa vie, et +tout comme si c’eût été la main d’un secrétaire +de syndicat ou de meneur d’une grève d’inscrits. +Et il répétait avec l’enthousiasme indifférent d’un +homme politique : « Admirable ! admirable ! admirable !… » +Otero, à l’espagnole, mettait pour +remercier la main sur son cœur.</p> + +<p>Je suis allé plusieurs fois, le soir, au cours de +danse d’Otero. C’est bien curieux. On prétend que +cet Otero serait un oncle de la belle Otero, +j’ignore si c’est exact : pour lui, il est en tout cas +fort laid. Mais c’est un excellent maître. Il donne +des leçons particulières aux jeunes filles des +meilleures familles, et, le soir, deux fois par +semaine, il ouvre un cours où, pour une somme +très modique, n’importe quelle belle enfant peut +apprendre à danser. Le vestibule est rempli de +femmes assises par terre, lesquelles n’ont pu +trouver place plus avant. J’arrive au milieu +d’un grand bruit de castagnettes et dans le vent +de toutes les jupes qui tournent ensemble. Et +comme je demande le maëstro, on va le chercher, +et, tout en secouant la tête pour donner la +mesure, et tout en jouant des castagnettes, Otero +s’approche et m’introduit. Les murs du patio où +l’on danse sont couverts de vieilles affiches de +corridas, ainsi que la petite salle attenante où le +piano fait rage et où l’on danse aussi. Sur le banc +qui court le long du mur, des mères sont assises +en rang d’oignon et regardent la danse. Il y a là, +s’agitant, toutes sortes de filles, depuis celles qui +viennent simplement pour apprendre et qui sont +modestes, jusqu’à celles qui veulent devenir des +professionnelles, qui se voient déjà lancées et +reines d’élégance, s’exercent à être provocantes, +et sont effrontées. A la manière dont elles dansent, +on voit aussitôt d’où elles sortent et où elles vont. +Il y a aussi des petites filles, de toutes petites, +neuf ou dix ans, et c’est elles quelquefois qui +dansent le mieux. Cependant Otero tape dans ses +mains : tout le monde en place ! Le piano part, +et au bruit des excitantes castagnettes, voilà tous +ces corps qui virent, voltent, tournent, sautent +et se ploient en même temps. C’est un extraordinaire +ballet, rythmé toujours par la cadence nette +et forte de cinquante claquettes et que mène le +pianiste, répétant obstinément quelque phrase +de danse, penché sur son clavier derrière ses +lunettes noires. Et c’est, presque sans arrêt, une +succession étonnante de <span lang="es" xml:lang="es">peteneras</span>, de <span lang="es" xml:lang="es">habaneras</span>, +de tangos et de fandangos. On s’en donne à cœur +joie. Les jolies filles y mettent un feu ardent. Et +elles sont roses, elles ont chaud, leurs yeux +brillent, elles sont heureuses…</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>La perle de Séville, c’est sans doute, avec la +Giralda, l’Alcazar. Non pas le palais qui, lorsqu’on +a vu l’Alhambra de Grenade, ne touche plus guère, +mais les jardins. Ils sont parmi les plus beaux +du monde. Ils ne contiennent point des essences +infiniment rares, mais leur mahométane ordonnance +sous ce ciel bleu, et le voluptueux chant du +Sud de leurs feuillages est incomparable. Il y a là +une poésie tout orientale et délicieuse. Sous les +grands palmiers, des massifs de camélias, de +magnolias et d’orangers, glorieux et chargés de +parfums, se suivent, encadrés par des bordures +de faïences de couleurs. Au milieu des massifs, +des trottoirs dallés procèdent, sous lesquels ont +été pratiquées certaines machines hydrauliques +qui, sur un signe, se mettent à jouer, rafraîchissant +de leurs minces gerbes entrelacées le sol de +marbre. A gauche, une très haute arcade en +rocaille, avec des échappées sur l’azur, borne le +jardin. Et l’on voit se profiler sur le ciel, là-bas, +la tour mauresque de la Giralda. Enfin un délicieux +pavillon de repos, élevé par Charles-Quint, +plein d’ombre et décoré d’admirables azulejos, se +trouve au milieu des jardins. Au bord de ceux-ci, +et pratiquée sous le palais, on rencontre la +piscine de Marie de Padilla, la favorite du roi, +du bain de laquelle on raconte que les courtisans, +par galante flatterie, buvaient l’eau.</p> + +<p>Mais que ces jardins-là soient si beaux, si +délicats et si voluptueux, cela surprend moins +qu’ailleurs à Séville raffinée et comme gonflée +d’un chant d’allégresse radieux. Ce midi de +l’Espagne est doux et tendre en même temps +qu’éclatant. Et à Séville encore il y a de charmants +jardins pour les amants, qui ne sont que +de simples jardins sans l’art et la splendeur de +ceux de l’Alcazar, le parc Marie-Louise, le <span lang="es" xml:lang="es">paseo +de Gracia</span>, avec ce restaurant Eritaña aux chalets +et aux bosquets discrets, cachés dans la verdure. +La collaboration de la lumière, de l’azur et des +arbres, prend là-bas une expression, un accent +merveilleux.</p> + +<p>A Séville, mainte chose est douce et gracieuse, +et propre à faire rêver. C’est une ville noble, qui +porte un tact et des manières de gentilhomme. +Elle est trois fois noble, dans l’histoire, dans la +littérature, dans l’art. De là sans doute qu’on s’y +entende si parfaitement à bien vivre. Les cercles +à l’un desquels, comme étranger et sur la présentation +de notre ami, j’avais été admis pour +quelques jours, sont agréables. Les meilleurs +sont situés à « Las Sierpes », la rue la plus +animée de la ville, et qui est curieuse et d’un +charme particulier, parce que les voitures, ni les +cavaliers ne peuvent y passer. On s’y promène +donc à pied et, au fort de la journée, des velums, +tendus d’une maison à l’autre à la hauteur des +toits, protègent du soleil et maintiennent dans la +rue une reposante pénombre. Assis dans de bons +fauteuils, soit dans la rue même devant le cercle, +soit dans un vaste hall surélevé de quelques +marches, on se distrait agréablement en bavardant, +tout en suivant le mouvement des passants.</p> + +<p>Tout est disposé pour vivre avec un plaisir +paresseux. A l’hôtel, dans le vestibule, les dossiers +des rockings étaient munis de ventilateurs. +Grâce à un mécanisme ingénieux, ceux-ci étaient +mus dès qu’on se balançait, par l’effet même du +balancement. Ainsi, sans seulement avoir la +peine de s’éventer, on avait bien frais.</p> + +<p>Mais ce peuple nonchalant a la plus fière attitude. +Le torse de l’homme se cambre superbement +dans sa petite veste courte et la sombre figure rasée +ouvre, sous le chapeau de feutre plat, des yeux de +mâle énergie. Les cavaliers qu’on rencontre dans +les rues sont magnifiques ; montés sur d’admirables +bêtes, les pieds dans de larges étriers +arabes, une main sur la hanche, et droits sur +leur selle, ils passent avec noblesse. Quant aux +femmes, elles sont toutes exquises, les plus laides +même sont charmantes, car elles ont la grâce. +Coquettes et extrêmement soignées dans leur costume, +elles ne portent pas de chapeau, mais quelquefois +la mantille, qui fait de jolis dessins sur +les corsages clairs, plus souvent elles vont tête +nue. Et quel chapeau vaut, comme piquante +parure, des beaux cheveux coiffés avec art ?</p> + +<p>J’ai assisté, un soir, à une manifestation qui +m’a frappé par son goût et sa discrétion. Un +train de blessés et de malades, revenant du +Maroc, était arrivé à Séville. De la gare à l’hôpital, +les soldats étaient menés en voiture, ils +traversaient la ville. Il faisait nuit, il pouvait +être dix ou onze heures du soir. D’ailleurs la +place, où je rencontrai le rassemblement qui +s’était formé sur le passage des voitures, était +très éclairée. Une voiture arrivait, la capote +baissée, mais laissant cependant apercevoir la +figure hâve du malade et ses vêtements déchirés +et souillés par la guerre. Alors il ne s’élevait pas +un cri, pas une acclamation, on ne désirait point +acclamer le gouvernement, ni cette campagne +qui inspirait bien des craintes et de la méfiance. +Mais une salve d’applaudissements éclatait, d’applaudissements +émus et enthousiastes. Cela, +c’était pour les blessés, c’était pour le courage et +l’honneur espagnol !</p> + +<p>D’ailleurs tous les Sévillans sont d’esprit fin et +discret. Comme je visitais une fabrique de +faïences, et que je regardais un ouvrier qui, +d’une main très sûre, dessinait des filets sur l’assiette +qui tournait devant lui, l’ami qui m’accompagnait +me cita une savoureuse réponse d’un +faïencier auquel il avait dit : « Ce doit être difficile +à faire… » L’autre lui répondit doucement, +avec une narquoiserie paisible : « Ah ! il faut +d’abord apprendre à s’asseoir ! »</p> + +<p>Les coutumes demeurent jolies. Chaque soir, +en rentrant chez moi, je passais devant un jeune +homme appuyé avec passion contre la grille +d’une fenêtre. Il tournait le dos à la rue, et l’on +sentait qu’il ignorait profondément ce qui se +passait derrière lui, il parlait à voix basse à +quelqu’un qu’on ne voyait pas et qui se trouvait +dans la chambre, derrière la grille. C’était un +fiancé faisant la cour à sa fiancée. Car tel est +l’usage à Séville. Chaque soir il vient, ils se +parlent tendrement à travers la grille… Il partait +tard.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>J’ai visité la cathédrale. Pour mes quarante +sous, j’ai eu non seulement le droit de voir une +riche collection de tableaux, et le trésor qu’on +vous montre, comme l’endroit est sombre, à +l’aide d’une bougie fixée au bout d’un long +manche, mais encore celui d’entrer dans de vastes +armoires où sont rangées des chapes anciennes +de grand prix, qu’on déballe l’une après l’autre +devant vous. J’avais alors l’impression singulière +et un peu gênante de me trouver dans la garde-robe +de l’archevêque.</p> + +<p>Au Musée j’ai vu, avec les étranges et saisissants +Zurbaran que l’on connaît, la galerie de +Murillo, qu’on ne peut comprendre qu’à Séville. +Sévillan, il vaut surtout par la vérité andalouse de +ses figures de femmes, dont il a rendu admirablement +les joues rondes, la douceur tendre et +enjouée, l’expression, le regard.</p> + +<p>A la <span lang="es" xml:lang="es">Caridad</span>, j’ai vu, dans une chapelle aux +murs somptueusement tendus de damas rouge, +ce Valdés Leal si étonnant où le peintre a représenté +un évêque mort, dont le squelette est chargé +des ornements de sa dignité, la mitre, la chape, +la crosse. Le peintre a traité les os, comme les +étoffes et les ors, avec une minutie de flamand, +et c’est une riche symphonie macabre. Je me +rappelais les squelettes des Cappuccini de Palerme +et je pouvais goûter la vérité de cette belle +et horrible peinture. D’ailleurs, l’idée qu’exprimait +ce tableau est chaque jour sensible au voyageur +qui, errant sans cesse à travers les cimetières, +s’entend répéter chaque jour par son +cœur : Tu passeras… « La vie est une hôtellerie, +la mort est la maison. »</p> + +<p>Dans une salle de la <span lang="es" xml:lang="es">Caridad</span>, on voit le moulage +de la tête de Don Juan, duquel Barrès en le +voyant écrivit : « Nul doute pour qui observe ce +visage, Don Juan était une âme sans complications, +mais forte, et de vie intérieure trop +vigoureuse pour s’embarrasser d’aucun obstacle. +Il ne lui coûte pas plus d’étonner le +monde par sa conversion qu’auparavant d’épouvanter +les timides, de scandaliser les sages, et +de désespérer ses amantes, tôt délaissées après +un flot d’amour. »</p> + +<p>Don Juan fut le fondateur de la confrérie à laquelle +appartient toujours la <span lang="es" xml:lang="es">Caridad</span>.</p> + +<hr> + + +<p>Mais en visitant les curiosités et les œuvres +d’art de Séville, je ne négligeais pas de parcourir +les environs.</p> + +<p>Je pris, un jour, à la Tour de l’Or, un bateau +qui descendait le Guadalquivir jusqu’à Corra. +Les rives, plates et monotones, sont bordées de +hauts buissons de plantes d’eau. Le pays semble +peu habité. Il y a là des ganaderias, de vastes +propriétés incultes où l’on élève des taureaux. +De temps en temps, sur le bord piétiné du fleuve, +on aperçoit des troupeaux de taureaux qui +boivent.</p> + +<p>Une autre fois, j’allai de l’autre côté de Séville, +jusqu’à Italica, où fut une ville romaine +qui donna naissance aux empereurs Trajan, Hadrien, +Théodose. Les ruines d’un théâtre y subsistent +encore parmi la campagne nue et déserte, +et que l’on traverse sur une route si défoncée et +poussiéreuse, que mon cocher préférait la longer +en roulant dans les champs moissonnés. La terre, +brune et chaude, s’étendait, sans un pli, jusqu’à +l’horizon. Notre poussière faisait des nuages que +le soleil colorait. Nous traversions quelquefois +un pauvre village. Et nous croisions de pittoresques +caravanes d’ânes aux harnais éclatants +sur lesquels les paysans andalous se tenaient aussi +droits et aussi fiers qu’à cheval. Je crois que les +hommes de cette race sont les seuls qui puissent, +même à âne, garder de la noblesse. Cette campagne +unie n’était point morne ni ennuyeuse : +elle était rude, âpre et forte.</p> + +<p>J’ai acheté au marché de Séville un souvenir, un +grillon dans une petite cage qu’on me donna pour +un réal. Je le mis sur mon balcon, il chantait éperdument +la nuit, et quand je rentrais, de très loin +je l’entendais me crier où était ma maison. Il +devint un objet de grande sollicitude pour la servante +de l’hôtel : elle le bourrait de friandises, de +tomates et de concombres.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Je tombai à Cadix en plein enthousiasme patriotique. +Le soir de mon arrivée, on avait précisément +reçu la nouvelle de la prise du Gurugu. +Le dîner s’achevait quand j’entendis un grand +tumulte dans la rue : des sonneries de trompettes, +des cris, le piétinement d’une foule. Je +me précipitai dehors : dans l’étroite rue noire une +cohue d’hommes se pressait. Je suivis le flot… +Nous arrivâmes sur une place où une musique +militaire jouait le chant national, de tous les côtés +s’élevaient des acclamations ; on criait : « <span lang="es" xml:lang="es">Viva +España ! Viva el ejercito español !</span> » Les cloches +sonnaient à toute volée. On distribuait des bulletins +qui portaient la dépêche parvenue quelques +heures auparavant et annonçant la victoire ; des +gamins passaient, agitant des drapeaux ; les fenêtres +étaient illuminées ; un marchand de cravates +avait laissé sa vitrine éclairée, et il avait +dessiné en nœuds de cravates : <span lang="es" xml:lang="es">Viva el ejercito +español !</span> Enfin, toute la soirée, ce fut une agitation, +une ivresse patriotique qui ne semblait pas +pouvoir se calmer.</p> + +<p>J’avoue que j’étais ému moi-même par toute +cette émotion, par cette explosion de joie populaire. +J’y distinguais du soulagement : en cette +minute les Espagnols sentaient se soulever et se +retirer de leur poitrine le poids qui les oppressait. +Enfin des jours meilleurs allaient donc luire pour +l’Espagne ! C’était donc fini d’être vaincu, humilié, +diminué<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ! Cette prise du Gurugu, c’était +l’espoir qui renaissait, l’espoir de redevenir superbes, +de redevenir soi-même, de redevenir des +citoyens de la grande et puissante Espagne. Et +moi-même, étranger, je me disais : Si cela était +vrai ! Si l’Espagne pouvait revivre ! Ah ! quel +dommage que cette race si belle soit ainsi frappée ! +Un sang qui a dominé l’Europe, qui a couvert +les mers de sa gloire, qui a porté sa couleur +sur tout un lointain continent. Ce noble sang ! Et +sera-ce vraiment les ours d’Allemagne et les barbares +d’Amérique qui auront raison de nous, latins ? +Ah ! pourquoi ne peut-on rêver une union +des peuples espagnols, des républiques d’outre-océan +et du royaume d’ici, une fraternelle alliance +entre tous ces hommes de même langue et de +même origine ?… Cela ferait encore un bel empire, +et l’Espagne, avec le sentiment de sa puissance, +retrouverait la force de vivre, de croître, de dominer, +d’assurer enfin le combat entre notre +idéalisme, notre poésie et la platitude germanique +et anglo-saxonne. Ah ! ce n’est qu’un rêve, +car un Brésilien d’aujourd’hui ne se désire pas +davantage Espagnol qu’un Canadien ne se veut +Français !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> La perte des Antilles, après tant d’autres malheurs, +a beaucoup frappé et découragé les Espagnols.</p> +</div> +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Le lendemain matin, toute cette fièvre avait +disparu. J’ouvris ma fenêtre au soleil, et je passai +sur le balcon pour apercevoir un peu Cadix +dont je n’avais pas distingué grand’chose la veille +au soir. Tout était blanc, et, au-dessus de beaucoup +de maisons, s’élevaient des tours carrées, +couronnées par une terrasse, des <span lang="es" xml:lang="es">miradores</span>, desquelles +on pouvait observer au loin la mer. +Bien que tout blanc, cela ne ressemblait pas à +une ville maure, mais c’était très différent aussi +d’une ville andalouse. On voyait de tous côtés +l’océan, et l’on se fût cru au bout du monde, +dans quelque colonie de rêve. Je me rappelais le +mot des Arabes qui disent de Cadix que c’est un +plat d’argent posé sur la mer.</p> + +<p>Je me promenai dans les rues qui sont très +étroites et claires. Beaucoup de maisons portaient +des sortes de balcons vitrés ; d’une autre forme +que celles de Séville, elles n’étaient point closes +comme elles : les Gaditans s’enfermaient moins +que les Sévillans, ils s’intéressaient davantage à +la vie extérieure. Je vis des places bourrées +d’arbres, l’une entre autres, la <span lang="es" xml:lang="es">plaza de Mina</span>, qui +est un ancien jardin de couvent, dont la végétation +est exubérante et qui, avec la tache rouge de ses +massifs au milieu des palmiers, et entourée de +la blancheur des maisons, se montre d’une extraordinaire +beauté. On dirait d’ailleurs que sur +cette petite presqu’île où le terrain est mesuré +aux arbres et aux plantes, ceux-ci se rattrapent +en poussant avec une force double. Plus je cheminais +à travers la ville, plus mon impression +se précisait. Je n’étais plus dans un port de la +Méditerranée, — de Malaga, par exemple, rien +n’est plus dissemblable que Cadix, — j’étais +arrivé dans une autre Espagne, je me trouvais en +quelque colonie des tropiques, dans quelque +blanche cité de mirage, lointaine et inimaginable. +Cette cathédrale semblait avoir été bâtie +par des Jésuites ayant franchi les mers, et, devant +l’Océan, cette ligne de maisons blanches, +avec ces blanches tours carrées, vous accueillaient, +paisibles et exotiques, comme les terres +qui sont au bout du monde accueillent le voyageur +étonné.</p> + +<p>Et le soir, dans Cadix qui est presque une île, +une tristesse particulière que je connais bien, la +mélancolie des îles, m’envahissait peu à peu le +cœur.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>J’avais décidé de rentrer en France par mer, +et j’avais trouvé un bateau qui remontait jusqu’à +Vigo, au nord-ouest de l’Espagne. C’était le +<i>Cabo-Quejo</i>. De ma vie je n’ai vu un bateau plus +sale que le <i>Cabo-Quejo</i>. Il était ancré dans la +rade, et quand j’y parvins l’après-midi, on opérait +le chargement. Des balancelles, pleines à +couler de marchandises, se détachaient du quai, +lequel se trouvait à un bon mille, cinglaient +vers notre navire, l’accostaient, et leurs marchandises : +grenades, pastèques, arrobes de vin, tonneaux +d’huile, passaient de leur bord sur le nôtre. +C’était pittoresque et cela m’amusa un instant, +mais c’était fort lent et me désespéra bientôt. +Quand partirions-nous ? Personne ne le savait : +lorsqu’on aurait fini de charger… Je fis un tour +sur le bateau et qui ne me rasséréna pas, car le +fond était aussi mal tenu que le dehors : dès qu’il +fut entré dans cette cabine, mon grillon cessa de +chanter. C’était aussi, sans doute, parce qu’il allait +quitter son beau pays…</p> + +<p>Nous naviguâmes dans la brume, et ce n’est que +le surlendemain, au petit matin, que nous arrivâmes +au port de Vigo.</p> + +<p>Et là, c’était déjà, hélas ! l’air du Nord.</p> + +<p>Et je continuai à monter.</p> + +<p>Et mon grillon mourut…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">NAPLES LA BELLE +ET LES NAPOLITAINS</h2> + + + + +<h3>ANTIQUITÉ DE NAPLES</h3> + + +<p>Au bord d’un golfe excessivement bleu, une +ville ensoleillée où l’on rencontre des lazzaroni +et où l’on danse la tarentelle au son du tambour +de basque. Leporello, Graziella. Des pêcheurs +en bonnet rouge et des entremetteurs. « Connais-tu +le pays où fleurit l’oranger ? » Le Vésuve +se voit dans le fond, exhalant une petite +fumée blanchâtre. Un pin parasol termine le +dessin. Dans la tête d’un Français cultivé, lequel +cependant adore l’Italie, deux ou trois chromos, +un nom de femme et une phrase d’opéra, voilà +tout ce que le nom de Naples éveille.</p> + +<p>C’est qu’en Italie, on visite Venise, Florence, +Pise, Padoue et Sienne. Il faut savoir parler de +la place Saint-Marc et des Offices : cela est élégant. +Les deux ou trois cents écrivains français +qui écrivent chaque année sur l’Italie connaissent +tous admirablement les catalogues des musées +toscans et les guides de Lombardie. Pour le golfe +de Naples ? — Pour le golfe de Naples, vous avez +Lamartine… Le golfe a changé peut-être depuis +Lamartine ? — Certes… Mais il existe un préjugé +<i>artiste</i> : Naples, qui renferme la plus étonnante +collection d’art antique du monde, Naples n’est +point, pour les écrivains artistes une « cité +d’art », car d’abord, Naples n’est pas une ville-musée +comme Florence ou Venise ; ensuite ce +n’est pas une ville de la Renaissance, et l’art +antique n’est point « à la mode ». Enfin, à +Naples, il faudrait regarder la vie, il faudrait +s’intéresser à ce qui se passe autour de soi… +Or, ce n’est pas cela que vont faire les écrivains +artistes en Italie.</p> + +<p>Cependant, pour qui aime, avant le tableau, +le frisson qu’il rend, pour qui chérit le pittoresque, +avant qu’il soit saisi et copié et qui le +sent à même la vie, pour qui enfin sait voir par +lui-même, directement, et non pas seulement regarder +ce qu’ont vu les autres, pour celui-là, il +jouira infiniment à Naples.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Une cité d’un caractère unique en Europe : +une grande ville, une capitale, <i>qui n’est pas moderne</i>. +Cette énorme agglomération de six cent +mille âmes, encore qu’éclairée à l’électricité, demeure +ce qu’une ville était avant la civilisation +du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle : un immense village. Naples, ses +ânes, ses chèvres, c’est une capitale qui vit en +paysanne. Elle n’a pas divorcé avec la campagne, +comme nos étouffantes métropoles modernes. Et +c’est une cité antique catholicisée. Mais avant +d’entrer dans le détail de son pittoresque, faisons +connaissance avec les Napolitains.</p> + +<p>Dès que le navire est arrivé à son mouillage +dans le port, cinquante barques l’assaillent, +chargées de petits singes dépenaillés, qui gesticulent +et crient ; c’est l’accueil du Napolitain. +Dans les barques, il y a des enfants nus pour +qu’on jette des sous à la mer, des mandolinistes +qui grattent leur instrument, des mendiants +aveugles ou sans bras, des camelots avec une pacotille +d’écailles et de corail, des faquins qui +vous demandent votre bagage, enfin toute la racaille +qui vit du voyageur dans les escales, et +ils font un bruit du diable, et des grimaces et +des signes des doigts, et ils se disputent, et ils +gigotent, et ils coassent et traînent. Ils vous +gâtent incontinent toute la beauté rose, chaude +et épicée du port. Le temps qu’on attend la Santé, +(et elle ne se presse jamais la Santé), ils restent le +long du bateau à tapager. Le passager qui va +plus loin, jusqu’à Constantinople ou Batoum, les +regarde sans impatience ; c’est une heure qui +s’écoule, c’est une distraction à la monotonie du +bord. Mais celui qui s’arrête à Naples, et qui descendra +tout à l’heure, se sent un peu inquiet ; il +préférerait une autre réception. Enfin le médecin +du port a passé, on peut débarquer. Des +porteurs, en se chamaillant, se jettent sur votre +attirail. La mouche à vapeur qui vous porte à +terre, vous et vos colis, à une distance d’une +centaine de mètres généralement, exige 2 fr. 50. +C’est une « camorra »<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et il faut vous y soumettre. +Elle n’est pas réservée aux étrangers, car +j’ai lu plusieurs fois dans les journaux de Naples, +des récriminations de Napolitains à ce sujet. Vous +avez enfin abordé, au milieu de vociférations assourdissantes, +et la douane a consenti à vous examiner, +vous vous installez alors dans une <span lang="it" xml:lang="it">carozzella</span>, +et vous y disposez vos bagages. La malle +est près du cocher, vous placez votre valise à +côté de vous, et votre sac derrière, dans la capote. +Mais aussitôt vingt bras se lèvent au ciel et +dix bouches vous crient que : « <span lang="it" xml:lang="it">Signore ! signore !</span> +il ne faut rien mettre là ! on vous volerait »… Et, +c’est ainsi, accueilli par le braillement, la gesticulation +et la friponnerie napolitaine, et vous +sentant de moins en moins content, que vous +faites votre entrée dans la ville, la légère voiture, +toute disloquée et ferraillante, s’étant +élancée au grand galop vers votre hôtel en vous +cahotant sans pitié.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> La camorra, c’est un impôt prélevé par le fort sur le +faible. C’est de là que vient le nom de la célèbre association +napolitaine.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Les premiers jours, en observant les Napolitains, +on se demande dans quelle famille il convient +de les ranger, si c’est dans celle des nègres +ou celle des singes.</p> + +<p>Du nègre, ils semblent posséder l’enfantillage, +le fétichisme, la paresse, l’amour du clinquant, +la prononciation molle et la mélopée. En outre, +on adore le feu à Naples ; dès que traînent dans +une rue trois ou quatre bouchons de paille et un +morceau de journal, les gamins y portent l’allumette ; +ils veulent voir le feu. La quantité de feux +d’artifice qu’on tire en été dans toutes les rues +de la ville est inimaginable<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Cet étonnement +constant devant le mystère du feu, cet amour du +feu se retrouvent chez toutes les peuplades primitives. +Faut-il classer les Napolitains dans la +catégorie des nègres ? Mais leur vivacité, leurs +grimaces, leurs yeux qui regardent vite et ne se +posent pas, leur amour des farces, leur mimique +de l’intelligence, est-ce que ce ne sont pas plutôt +des singes ? Des singes ou des nègres, les cochers +déguenillés, à moitié couchés sur leur siège, qui +vous harcèlent de leurs psitt ! et de leurs hé ! hé ! +qui, en dépit de tous les refus, vous suivent au +pas en vous faisant des signes engageants pendant +des quarts d’heure, qui sont collants et exaspérants +comme des mouches. Paisiblement, vous passez +sur une place. Tout à coup, de loin, vous entendez +venir un bruit de fantasia arabe. Un cocher, là-bas, +vous a aperçu et il a lancé son cheval au galop, +il fond sur vous. Il s’arrête net à votre côté : +« <span lang="it" xml:lang="it">Vulite, vulite, vulite, signo ?…</span> » Vous allez +avoir un bon moment à vous énerver… La pensée +du Napolitain, c’est qu’on lui cédera afin de +se débarrasser de lui. Il fait du chantage. Ainsi le +mendiant, le marchand d’allumettes, le marchand +de chansons, le marchand de cartes postales, etc. +Il est d’un entêtement à ne pas croire. Un de +mes amis m’a raconté qu’une fois, comme il était +à sa fenêtre, — il habitait dans le quartier des +étrangers, — un trio de musiciens mendiants, +chanteur, mandoline et guitare, s’installa sur le +trottoir et commença à jouer. Pour les éprouver +et voir combien de temps la chose allait durer, +mon ami leur dit de s’en aller, qu’ils n’auraient +rien. Bien entendu, ils restèrent. Ils restèrent +une heure et demie !… Mais dans l’insistance +napolitaine, il y a aussi, outre l’idée de vous +lasser et de vous contraindre par fatigue à +céder, l’arrière-pensée que le premier refus de +votre part n’est pas sincère, que c’était pour +jouer, et que vous vouliez leur faire une farce… +Mais je me demandais si c’étaient des singes ou +des nègres.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> La merveille que, jouant constamment avec le feu, et +se montrant imprudent et négligent à l’extrême, le Napolitain +n’allume jamais d’incendie ! Les incendies sont très +rares à Naples. Il faut vraiment que les maisons soient +réfractaires à la flamme.</p> +</div> +<p>Voleurs ! voleurs comme en Orient ou comme +au marché de Pont-l’Évêque. A Naples, on compte +deux ou trois magasins qui vendent à prix fixe ; +partout ailleurs, il faut marchander. Il ne s’agit +pas pour un commerçant d’obtenir d’un article +donné un bénéfice déterminé, mais de tirer du +chaland qui se présente le plus d’argent possible, +la valeur de la denrée n’étant point considérée. +Comme au marché de Pont-l’Évêque. Et tous les +tarifs à Naples sont fictifs. Le prix des places de +théâtre que vous lisez sur les affiches sont mensongers : +allez au bureau, on vous laissera les +places à plus bas prix. Le tarif des fiacres, c’est +un mot ; avant de monter en voiture, vous « faites +le pacte » avec le cocher : le tarif est de quatre-vingt +centimes la course, les Napolitains ne +paient jamais que cinquante et souvent quarante.</p> + +<p>Quant à l’étranger, il est considéré universellement +comme un personnage d’une richesse fabuleuse ; +il est envoyé par la Providence pour faire +vivre à lui tout seul tous les Napolitains ; il doit +payer le double, le triple, le quadruple de ce que +n’importe qui paierait. Et il est inadmissible pour +le peuple qu’un Napolitain soit l’ami d’un étranger. +Un jour, au restaurant, comme un de mes +amis de Naples, avec lequel je déjeunais, m’avait +dissuadé de prendre des huîtres, le marchand +lui dit sur un ton de reproche indéfinissable : +« Il voulait en prendre ! et c’est vous qui l’avez +empêché ! » Que mon ami eût défendu mon intérêt +et non pas le sien, cela lui paraissait monstrueux, +inconcevable. Il ne pouvait pas imaginer qu’un +Napolitain eût été avec un étranger contre un +autre Napolitain. « Mais si nous ne gagnons pas +avec les étrangers, avec qui gagnerons-nous ? »</p> + +<p>Des nègres ? On est environné ici par le fétichisme +le plus naïf. A chaque instant, vous rencontrez +des reposoirs improvisés sur des chaises +dans la rue par des petits enfants. Des hommes +en promènent, disposés sur une planche au-dessus +de leur tête, ou dans des petites voitures pavoisées, +comme je l’ai vu un matin au Pausilippe. +Partout des veilleuses brûlent devant des images. +Chacun porte sur soi une main ou une corne en +corail contre le mauvais œil. Sur les murs, des +mendiants dessinent au charbon des Vierges des +Sept-Douleurs et des <span lang="la" xml:lang="la">Ecce Homo</span>.</p> + +<p>On a souvent décrit le miracle de saint Janvier. +Mais le plus étonnant dans ce miracle, c’est la façon +dont on l’annonce, comme une chose certaine, +immanquable — au moment du miracle : +feux, dit le programme de la fête, — et la régularité +avec laquelle il se produit : deux fois par an, à +jour et à heure fixe<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Les journaux en rendent +compte le lendemain, ainsi que d’un événement +tout à fait naturel, prévu et ordinaire, comme de +la revue du Statuto ou de la réouverture du San +Carlo. Les Étrusques, dont les Napolitains descendent, +étaient le peuple le plus crédule de la +terre…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> On sait en quoi consiste le miracle de saint Janvier. +Le premier samedi de mai et le 19 septembre de chaque +année, à dix heures du matin, le sang coagulé de saint Janvier, +contenu dans une ampoule, se liquéfie. Une foule +énorme et surexcitée assiste à ce miracle, qui se produit +dans la cathédrale, en présence de l’archevêque de Naples +et de tout le haut clergé.</p> +</div> +<p>Et l’amour de tout ce qui brille (on comble de +joie une négresse en lui donnant un collier de +verroterie ; ici les femmes du peuple riches, les +« <span lang="it" xml:lang="it">maeste</span> », se couvrent invraisemblablement de +bijoux beaux comme de la verroterie) et l’amour du +bruit (le dernier des Napolitains fait partie d’un +orphéon, d’une « <span lang="it" xml:lang="it">banda</span> ») et l’amour du jeu (en +1906 la contribution des Napolitains au lotto, à la +loterie royale, a été de 14 fr. 44 par habitant. +Naples, qui est pauvre, a dépensé en 1906 dix +millions pour jouer au lotto). Et leur enfantillage, +leur besoin de s’amuser continuellement : +ils ne sont pas cochers, maçons, gentlemen, ils +jouent à être cochers, maçons, gentlemen… Tout +cela me paraissait partir d’une âme de nègre.</p> + +<p>Et quand je fermais les yeux, et que je les entendais +tapageant, nasillards et criards<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, j’avais +tout à fait l’illusion, je me croyais transporté +dans un village du centre africain, au milieu +de quelque peuplade primitive.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> La prononciation napolitaine, longue et vulgaire, déforme +et enlaidit l’italien. Le Napolitain dit <span lang="it" xml:lang="it">Margellina</span> +pour <span lang="it" xml:lang="it">Mergellina, uno zoldo</span> pour <span lang="it" xml:lang="it">uno soldo, bosta</span> pour +<span lang="it" xml:lang="it">posta, garozze</span>, etc. Et il prononce une syllabe sur trois : +la <span lang="it" xml:lang="it">via Carracciolo</span> devient la <span lang="it" xml:lang="it">via Carrac’, Ischia</span> devient +<span lang="it" xml:lang="it">Isc’</span>, etc.</p> +</div> +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Et puis les jours, les semaines, les mois passèrent, +et je fis plus ample connaissance avec ce +peuple. Je le pénétrai mieux, je le vis moins à la +surface, et il commence à éveiller ma sympathie et +à m’intéresser. J’avais remarqué d’abord tous ses +défauts. J’aperçus bientôt ses qualités. Et je distinguai +alors avec quelle finesse, de quelle façon +jolie, ils jouissaient de la vie, ces nègres, et combien, +sous leur apparence bruyante et désagréable, +ils étaient peu grossiers. Auprès du nègre obscène, +je vis le Napolitain qui est sentimental et qui est +réservé. Dans cette cité, réputée pour la facilité +de ses mœurs, en effet, je n’ai jamais vu seulement +deux amoureux s’embrassant dans la rue +sur un banc comme, au printemps, on en rencontre +à chaque pas à Paris. La tenue du Napolitain +est d’une absolue décence<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> et les vertueux +Anglais et les Allemands, si vertueux aussi, pourraient +peut-être aller à Naples prendre des leçons +tout au moins de bonne tenue dans la rue. Ce qui +ne signifie pas que le ruffianisme et la prostitution +ne fleurissent pas ici, comme l’ont rapporté +tous les voyageurs. Mais du moins le Napolitain +n’est-il ni libertin, ni dissolu<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, il est sentimental.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Se bien tenir est capital pour un Napolitain. Il ne +faut pas qu’on puisse dire qu’il manque d’éducation. Et +dans toutes les classes. Chaque classe a un code de courtoisie +qu’elle observe exactement.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Le vice est inconnu au Napolitain : il n’est pas moral, +il fait naturellement, sans vice, des choses immorales. +Chez un peuple moral, au contraire, nourri de la +Bible, la plus petite immoralité pue le vice épouvantablement.</p> +</div> +<p>Autre chose. On ne rencontre jamais un ivrogne +à Naples. L’alcoolisme y est inconnu. Encore +un exemple, peut-être, pour les honnêtes pays à +Bible. La sobriété de ce peuple est admirable. Je +me rappelle les coups d’œil de coin des voisins, +au café, à une étrangère qui avait pris un petit +verre de cognac. On ne boit que du café, du chocolat +et des glaces. Très rarement du vermout. +L’apéritif n’existe absolument pas. Quant au +peuple, que le bourgeois de Naples s’imagine +extraordinairement goinfre, il est également modéré. +Dans les grandes fêtes, comme à <span lang="it" xml:lang="it">Piedigrotta</span> +ou au Carmine, il se régale d’une tranche +de pastèque et il fait bombance et satisfait sa +gloutonnerie avec une assiette de coquillages.</p> + +<p>Dans les fêtes surtout je les aimais. Ils y témoignent +d’une simplicité, d’une grâce de l’âme +tout à fait charmante. Une fête se compose d’illuminations +et de musique. On regarde et on +écoute. On est content. Il ne s’agit pas ici de +s’enivrer de bruit, de grands manèges violemment +éclairés, de sifflets de machines à vapeur, +de montagnes russes, d’avoir des sensations violentes +et de se surexciter. Non : regarder les illuminations, +les décorations de la fête et écouter la +musique… J’aimais cette sagesse et cette finesse +de goût dans le plaisir. Ce sont des plaisirs d’art, +ceux du Napolitain. Eh ! non, ce n’était pas des +nègres ! Je connais des civilisés, des peuples qui +savent lire et qui sont plus sauvages.</p> + +<p>Et le dialecte napolitain qui avait l’air, avec sa +prononciation large et ses appels prolongés comme +une note chantée dont le ton s’abaisse graduellement, +d’un patois nègre, ce dialecte était en réalité +une belle langue populaire, vive et savoureuse, +pleine d’images et bien faite pour réjouir +l’amateur, avec ses hyperboles et sa grandiloquence, +son ingénuité et sa malice, sa poésie, sa +licence.</p> + +<p>Et je continuai à voir, et les choses me parlèrent. +Et je me mis à saisir des nuances. Et un +jour, je regardai cette ville et ce peuple avec +vénération, parce que j’avais enfin compris que +je vivais dans une ville antique, au milieu d’un +peuple antique. Et je commençai à rêver et à +voir la réalité.</p> + +<p>A Naples, on retrouve facilement la vie antique +et l’on en respire l’air avec ivresse. Car rien n’a +changé qu’à la surface, et le cœur est resté le +même sous les siècles. Ces marchands de fruits +aux pieds nus, assis par terre derrière leur corbeille +tressée, ces marchands d’eau fraîche avec +leur amphore, ces marchands de légumes qui +passent en tenant la queue de leur âne, toute +cette vie de la rue, est-ce qu’elle n’est pas pareille +non seulement dans l’esprit, mais aussi par la +forme des choses qui l’accompagnent, à la vie +qui fleurissait sur ce sol en des temps très anciens ? +Les objets, tout ce que l’on manie quotidiennement, +sont ici d’une forme très simple, et l’on +sent que leur aspect n’a jamais changé.</p> + +<p>Quand on sort du musée, à Naples, on ne +souffre pas de ce brusque dépaysement qui vous +frappe partout en pareille circonstance. On a tout +de suite retrouvé les types qu’on examinait tout +à l’heure en bronze et en marbre, et les mêmes +expressions : les mêmes âmes. Et le mystère, le +mystère irritant et passionnant qu’on sentait là-bas +devant les statues arrachées à la terre, des +statues d’hommes qui avaient vu les siècles morts, +ce mystère, on le retrouve dans les rues, devant +les mêmes visages qui recouvrent l’âme très +antique que l’on regrettait tout à l’heure au +musée. On a l’impression qu’elle vit encore, cette +âme, et la demi-illusion qu’on va retrouver toute +la splendeur et les merveilles antiques du golfe +de Naples. Et cela endort, pour un instant, votre +nostalgie du passé.</p> + +<p>Beaucoup de marchands des rues et de gens +du peuple, vêtus seulement de leurs braies et de +leur chemise, ont vraiment une allure antique. +Il y a des débardeurs que l’on a vus, exactement +semblables, dans des bas-reliefs. Et le nu qui ici +n’est pas honteux, ces enfants nus et demi-nus +qui sont la fleur, la grâce et le charme de Naples, +cela est antique.</p> + +<p>Et d’ailleurs c’est une impression éparse, diffuse, +éparpillée dans chaque chose. De même que +cette terre que vous foulez est toute mêlée d’antiques +débris, de même tout ce que vous voyez et +entendez vous paraît contenir quelque chose de +très rare, d’unique. L’exclamation monosyllabique, +le Hach ! du cocher qui pousse son cheval, le +bruit que fait le vacher en agitant la sonnette de +la vache, le sautillement des roues minces sur +les dalles, le chant étrange des marchands, tout +cela vous paraît très vieux, très lointain. Vous ne +vous sentez plus le contemporain de ce peuple, +vous avez envie de l’arrêter et de l’interroger, de +le faire parler de ce temps merveilleux que vous +n’avez pas connu. Mais, hélas ! son souvenir, que +vous retrouvez dans tous ses gestes, dans toute +sa façon d’être, est inconscient. Il ne sait pas +qu’il se rappelle.</p> + +<p>Mais quand vous vous promenez du côté de la +Pignasecca ou à Tribunali, et que l’illusion vous +prend, alors vous passez à Naples des heures +uniques.</p> + +<p>Malgré des alluvions continues, dont on retrouve +constamment les marques (beaucoup de visages +espagnols et arabes), le type grec s’est conservé +dans toute sa pureté ici. Et vous croisez à +chaque instant les plus beaux masques. Quant à +la face vulgaire, au bas peuple, elle ressemble +étonnamment à la face vulgaire latine, le gros +nez un peu épaté, la large bouche prête à l’invective +et au rire énorme ; elle a du style.</p> + +<p>Ainsi le Napolitain se découvrait à moi. Je +voyais qu’il n’était pas mon contemporain, que +mes idées et mes mœurs lui étaient étrangères, +car il était le survivant d’une civilisation ancienne, +et sous ses usages, sous ses habitudes, je voyais +les vieilles coutumes vénérables. Je le respectais +comme mon ancêtre, comme le témoin des origines +de la société dans laquelle je vis. Je voyais +maintenant que son fétichisme n’était pas celui +d’un nègre, d’un primitif sans race. Il était celui +d’un homme du peuple contemporain de Virgile +et d’Auguste. Sa religion, qui portait faussement +le nom de christianisme, c’était l’antique paganisme.</p> + +<p>Je le voyais : chaque quartier, ici, avait son +dieu. Les saints, les innombrables madones : des +anciens dieux, dieux qui se jalousaient aussi et +qui se disputaient la prépotence. Dans les affiches +annonçant la fête du Saint, je le voyais, on insinuait +que le saint d’ici était plus puissant que le +saint du voisin. Le Napolitain croyait plus à son +saint qui le connaissait, qui était son protecteur, +qu’à Dieu qui ne le connaissait pas et qui, d’ailleurs, +a trop à faire.</p> + +<p>Chez nous, les traces du greffage du christianisme +sur le paganisme se sont peu à peu perdues, +elles ne sont plus guères apparentes. Ici, +au contraire, elles sont très visibles. A Rome, la +fête du 15 août s’appelle toujours « la Ferragosto » +et c’est l’ancienne fête d’Auguste, laquelle +se célébrait à la même date. Ici, à Naples, on fait +toujours les Bacchanales, on fête Bacchus le +7 octobre, au commencement des vendanges. Le +prétexte chrétien de cette fête est de célébrer la +Madone de <span lang="it" xml:lang="it">Piedigrotta</span>. C’est une réjouissance +extrêmement curieuse. Il s’agit de faire un bruit +énorme, incomparable. Cent mille Napolitains +soufflent ensemble, jusqu’à bout de souffle, dans +d’énormes trompes en fer blanc. Ils ne sont pas +gais, ils ne rient pas, ils soufflent dans leurs +trompes. C’est la tradition de la bacchanale qui +les pousse et ils ne résistent pas.</p> + +<p>Le bruit qu’ils font ne peut se comparer à rien. +Il est proprement infernal. Au milieu de ces démons +armés de trompes, passent des marchands +de raisins, portant sur l’épaule une perche, à +laquelle des grappes pendent gracieusement. On +voit aussi des chars ornés de feuillages, sur +lesquels des chanteurs, profitant d’une accalmie, +chantent une chanson nouvelle. Car c’est la coutume +de lancer à <span lang="it" xml:lang="it">Piedigrotta</span>, le jour de Bacchus, +les nouvelles chansons.</p> + +<p>Le Napolitain répète fidèlement chaque année +ses gestes de l’année passée. Il est extrêmement traditionaliste. +Pourquoi voudrait-il que les choses +changent autour de lui, puisque lui-même ne +change pas ?<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> Et c’est pourquoi l’on peut admirer +tant de coutumes très anciennes à Naples, et tant +de vieilles mœurs. On y rencontre des cortèges +de fous, comme au moyen âge : quelque roi grotesque, +à cheval sur un âne, vêtu d’une loque +rouge, suivi d’une douzaine de gars débraillés qui +font tapage. La façon de se réjouir est antique +ou sauvage ; car il y a peu de différence entre ce +que nous appelons aujourd’hui un sauvage et un +ancien latin du bas peuple : seulement quelques +nuances. Et il n’y a que quelques nuances entre +un Napolitain d’aujourd’hui et un nègre. Mais +ces nuances nous importent. Derrière le Napolitain, +on compte trente siècles de grande race. Ce +primitif-là a des aïeux. Tout ce qu’il fait inconsciemment, +et par l’effet d’une obscure mémoire, +nous touche ; ses traditions, en effet, sont les +nôtres, et nous le reconnaissons de nos proches. +Le Napolitain nous semble sauvage, parce qu’il +est resté rustre ; la démarcation entre l’homme +des villes et l’homme des champs n’est pas chez +lui nette comme chez nous, de même autrefois +chez le latin ; mais s’il est sauvage, c’est un sauvage +de chez nous. Je sais bien que chez lui l’œil, +comme chez les êtres les plus simples, comme +chez les enfants, joue le plus grand rôle. On +s’adresse toujours aux yeux, à Naples. Quand l’œil +du Napolitain est pris, lui-même est pris tout +entier. Il est tout à la sensation première, et ne +fait pas réflexion. C’est pourquoi l’on voit si souvent, +dans les rues de là-bas, des infirmes et des +contrefaits devenir les souffre-douleur des <span lang="it" xml:lang="it">scugnizzi</span>. +Je rencontrais tous les jours un gamin que +les autres battaient, parce qu’il faisait une grimace +extraordinaire en pleurant. Ils ne se lassaient +pas de cette grimace. Ils étaient tellement +saisis, chaque fois, qu’il n’y avait plus place pour +un mouvement de pitié. Mais ce même peuple, +qui martyrise les phénomènes, pour jouir entièrement +d’eux, par amour du spectacle, est passionné +aussi pour ses admirables marionnettes, qui ne +peuvent pas ne pas nous toucher nous-mêmes, +et où nous nous retrouvons dans notre passé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Il ne change pas, parce qu’il ne sait pas lire. Alors +le mouvement moderne n’arrive pas jusqu’à lui. Il n’a que +des renseignements oraux. D’ailleurs il ne s’en soucie pas. +L’instruction obligatoire n’est qu’un mot en Italie méridionale. +Il y a à Naples, à la conscription, 50% d’illettrés. +J’ai eu une portière qui était la mère de sept enfants ; aucun +n’avait appris à lire : l’école est trop loin, disait-elle.</p> +</div> +<p>Les marionnettes de Naples jouent des pièces +tirées des romans de chevalerie du moyen âge. +Elles sont grandeur nature, vêtues somptueusement +et vraiment vivantes. Je n’ai jamais vu +de spectacles plus lyriques que ceux auxquels +j’assistai là, dans des petites salles pouilleuses, +au milieu d’un peuple aux yeux brillants, pieds +nus et chemise ouverte. Au moment du combat +des deux guerriers, accompagnant le bruit des +armes entrechoquées, le piano mécanique tourne +frénétiquement pour exalter les cœurs, combat +rituel, et, comme une danse, admirablement +réglé, plein de tradition. Ici, la transposition de +la réalité au théâtre est exacte et m’émeut autrement +que n’importe quelle représentation théâtrale ; +mais le Napolitain sent toute la beauté de +cela.</p> + +<p>D’ailleurs, hâtez-vous de l’aller regarder. On a +déjà éventré la ville. Des quartiers curieux, et +comme on n’en reverra jamais nulle part, disparaissent +chaque jour. Il existe une catégorie +de Napolitains qui rêvent de transformer Naples. +Les uns veulent en faire une cité industrielle. +Les autres une nouvelle Nice. Les journaux sont +pleins de ces folies. On ne changera pas le Napolitain, +mais dans cinq ou six ans, certainement, +il sera plus difficile à bien voir, et la ville sera +abîmée. N’attendez pas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c10">CURIOSITÉS DES RUES DE NAPLES</h3> + + +<blockquote> +<p>« Hier, vers une heure de l’après-midi, la foule +qui se pressait aux environs de la galerie +Humbert I<sup>er</sup>, fut frappée par un étrange spectacle : +du vico Sergent-Major descendait un +groupe caractéristique, entouré de <span lang="it" xml:lang="it">scugnizzi</span><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> +qui cabriolaient furieusement tout autour. Au +milieu du groupe, se trouvait un petit jeune +homme blond, aux vêtements en désordre, aux +yeux hagards : ses mains étaient attachées +derrière son dos avec une grosse corde, et sur +sa poitrine un écriteau pendait : « Voilà +Errico, le directeur du « Squillo » châtié par +l’avocat Fumo. »</p> + +<p>« Le jeune homme était tiré avec des cordes. +A peine pouvait-il se mouvoir, serré dans ses +liens comme un Christ. Il criait d’une voix +étranglée : « Carabiniers ! carabiniers ! »</p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Des voyous.</p> +</div> +<p>Tel est le récit que je lisais, il n’y a pas longtemps, +dans un journal de Naples. Et ce curieux +cortège, le châtiment imaginé par l’avocat Fumo, +pour se venger d’un petit journaliste malhonnête, +me faisait remonter à l’esprit toutes les singulières +images, toutes les choses surprenantes que +j’ai vues, au hasard de tant de promenades dans +les rues de Naples. Aucune cité, en Europe, n’est +aussi amusante : la variété des spectacles y est +infinie, c’est que l’esprit des Napolitains est ingénieux, +et il possède en même temps quelque +chose de simple et de suranné, qui est tout à fait +inattendu pour les hommes modernes que nous +sommes. J’estime que la rue à Naples est plus +intéressante pour nous qu’une rue d’Orient. Nous +comprenons en effet ce qui s’y passe. L’on y voit +ce qu’on pouvait y voir chez nous dans l’ancien +temps. On vit là sur des traditions qui sont les +nôtres ; ce que nous rencontrons remue en nous +d’obscurs souvenirs : nous sommes de cette race, +nous appartenons à cette civilisation, nous avons +dépassé le point où ils en sont restés, mais autrefois +nous y avons été.</p> + +<p>Je dirai ici, sans ordre, suivant le caprice du +souvenir, ce que j’ai vu là-bas de surprenant.</p> + +<p>Le récit de journal, qui décrit le cortège formé +par l’avocat Fumo, ne rend pas le bruit au milieu +duquel le malheureux petit jeune homme blond +devait avancer. J’ai logé, à différentes reprises, à +l’auberge, dans un des quartiers les plus grouillants +de Naples, du côté de la Pignasecca. Souvent +dans la rue éclatait une discussion, alors c’était +de grands cris, par chacun des adversaires tous +les saints et toutes les madones étaient pris à +témoins de l’ignominie, de la bassesse, des vices +honteux et de la laideur inouïe de l’autre, aussitôt +sortaient de tous les pavés de méchants gamins, +des <span lang="it" xml:lang="it">scugnizzi</span>, la ruelle retentissait de clameurs, +des huées s’élevaient, les sifflets faisaient +rage, on ne s’entendait plus… Les discussions +entre commères dans les rues populeuses de +Naples sont incessantes, et presque toujours elles +prennent naissance des enfants. Il y a des nuées +d’enfants à Naples, qui courent partout : une +femme a donné une taloche au petit d’une voisine, +celui-ci se précipite chez sa mère en pleurant, +la mère arrive, elle demande de quel droit +on a battu son fils : discussion, hurlements, on se +souhaite les accidents les plus terribles, on espère +du ciel des vengeances éclatantes. Chacun est +d’une loquacité intarissable et les prises de bec +durent souvent fort longtemps. Je me rappelle +deux femmes, dans le quartier du Marché ; elles +se chamaillaient : non loin il y avait une grande +tablée de gens qui jouaient au loto. D’abord les +joueurs s’étaient levés, ils avaient entouré les deux +commères. Mais cela ne finissait pas. Alors ils +étaient retournés à leur table. Et, tandis que d’une +voix effrayante, tout près d’eux, elles continuaient +à se promettre mutuellement à l’enfer, avec une +indifférence délicieuse, comme s’ils n’entendaient +rien, ils avaient repris leur partie, une petite +fille tirait paisiblement les numéros d’une bouteille +d’osier, et chacun, d’un air d’extrême attention, +regardait son carton.</p> + +<p>Bien qu’ils figurent à l’origine de beaucoup +d’épouvantables discussions, les petits enfants +sont d’ailleurs un des charmes de la ville. Ils +fleurissent de leur chair rose les ruelles ombreuses : +ils sont presque toujours nus ; ils se +confondent sur le sol avec les petits chiens et les +petits chats. Ils sont l’image vivante de l’admirable +fécondité de ce peuple. Fécondité trop +grande, folle fécondité. Ici, les estropiés, les difformes, +les êtres bizarres sont légion. Il y a ici +une végétation de vie humaine prodigieuse, mais +ce n’est pas un jardin ni un parc, c’est une forêt +vierge. On ne ratisse pas, on n’émonde pas. C’est +l’exubérance de la nature, un fouillis hasardeux, +désordonné, inextricable ; tout a poussé, c’est la +forêt mystérieuse et magnifique, — mais à côté +des chênes superbes, combien d’arbres mal venus, +rabougris, à demi morts !</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Le cortège du petit jeune homme blond me +rappelle d’autres cortèges. Celui d’un roi fou, +comme au vieux temps, que je vis passer un jour +à Toledo, déguisé, à cheval à l’envers sur un +âne, sa tête tournée du côté de la queue de la +bête. Il était entouré de joueurs de putipu et +cheminait gravement sur la chaussée.</p> + +<p>J’ai vu aussi bien des processions singulières, +la procession aux sonnettes, coup de sonnette : +tout le monde à genoux, les prêtres, les pénitents, +les passants… On repart… Nouveau coup de +sonnette, et de nouveau agenouillement général. — Le +passage du Saint-Sacrement est curieux : +au-dessus du prêtre qui le porte, un clerc tient une +sorte de parasol chinois, quatre porteurs de lanternes +anciennes l’escortent, sortes de lanternes +de carrosses fichées au bout d’un long manche, +un enfant de chœur sonne, la rue s’agenouille.</p> + +<p>Quelquefois, à Naples, on entend une musique +joyeuse, un orphéon s’approche, faisant vacarme : +c’est un enterrement. Deux lignes de pénitents +en cagoule s’avancent, tenant de gros cierges et +précédant un haut catafalque rouge au sommet +duquel trône un cercueil doré. Pour les enterrements +de riches, le cercueil se trouve dans un +carrosse entièrement vitré, traîné par six ou huit +chevaux habillés de draps éclatants.</p> + +<p>D’ailleurs, à Naples, tout ce qui tient à la mort +ou à la religion est infiniment curieux. Il y a +plus de quatre cents églises dans la ville. Souvent +elles se font face ou elles se touchent. La +concurrence entre toutes ces églises est sérieuse ; +le clergé, qui est considérable, meurt de faim. +J’ai vu des vieux prêtres vêtus de soutanes rapiécées +et verdâtres, couverts de chapeaux à poils +informes, tendre la main dans la rue. Les dimanches, +si vous passez dans les ruelles voisines +de la Pêcherie, on vous tirera par votre veste, on +vous demandera d’entrer à l’église, on vous dira +que : « <span lang="it" xml:lang="it">Signore</span>, la messe est prête »… Je me rappelle, +à la porte d’une chapelle, un marchand de +fruits à la fois criant sa marchandise et agitant +par une corde une sonnette destinée à appeler les +fidèles. Il disait tantôt : « <span lang="it" xml:lang="it">Fichi, fichi, a tre soldi, +tre soldi !</span> » et tantôt : « <span lang="it" xml:lang="it">Alla messa ! alla messa ! +alla messa !</span> »</p> + +<p>Il y a dans les rues, fixés sous verre aux murs, +un grand nombre de reposoirs : l’image d’une +madone, un bouquet, une lumière. Les jours de +fête, les enfants disposent des reposoirs sur des +chaises, devant les maisons. A l’intérieur des +maisons, partout des reposoirs ; point de boutiques +où ne brûle une petite flamme devant +quelque image ; j’en ai vu un superbe, brillant +de mille feux, une fois, dans le sous-sol d’un +café, là où se trouvent les cuisines et les caves.</p> + +<p>Les moines sont innombrables ; on en croise +de tous poils et de toute vêture. On voit des +nonnes en robe de bure avec un très large chapeau +de paille. Mais les religieux les plus communs +sont les frères de Saint-François, généralement +dépenaillés et fort sales. Ils ne jouissent +pas dans le peuple, d’une trop bonne réputation, +le fait est que j’en ai vu arrêter un dans la galerie, +un soir, et c’était un curieux spectacle. Le +moine marchait devant son accusateur, un petit +jeune homme mince, une grande foule suivait. +On passa devant la station de voitures de Saint-Ferdinand, +et pour indiquer de quoi le moine +s’était rendu coupable, un cocher fit en riant le +plus joli geste obscène que j’aie jamais vu.</p> + +<p>Une autre fois, au restaurant, j’avais fait l’aumône +à un moine, doué d’une honnête figure. +Le patron accourut : « Qu’avez-vous fait ! me +dit-il. C’est un usurier. Il prête à la petite semaine +avec l’argent qu’il recueille en mendiant. »</p> + +<p>On les accuse d’ivrognerie. Un camelot, du premier +janvier à la Saint-Sylvestre, gagne sa vie en +vendant une petite poupée articulée représentant +un franciscain. En tirant sur son capuchon, il +baisse la tête en arrière, le bras, en même temps, +se lève, portant à la bouche une fiasque minuscule. +Toute la journée, le marchand annonce +d’une voix monotone « <span lang="it" xml:lang="it">O muonac ’mbriacone</span> », +le moine grand ivrogne.</p> + +<p>Les moines sont entourés cependant d’un petit +respect familier dans le menu peuple napolitain. +Ils sont réputés connaître à l’avance les numéros +qui sortiront à la loterie. Aussi le matin, +quand ils font leur tournée dans les rues, leur +besace finit-elle par se remplir ; ici ils attrapent +une pomme de terre, là une carotte, plus loin +une figue ou un piment. En échange, ils bénissent +la maison de leur bienfaiteur. J’en ai vu +qui bénissaient des étalages de fruitières, c’était +naïf et touchant, c’était joli.</p> + +<p>On trouve à Naples, dans le quartier de San +Domenico, une rue entièrement occupée par des +marchands d’objets de piété. Il y a là des enfants +Jésus en plâtre à la chevelure blonde, des gros +bouquets de fleurs en papier, des petits personnages +pour les crèches de Noël, des flambeaux et +luminaires de cuivre. C’est un endroit intéressant : +très souvent on voit installé au milieu de +la ruelle un sculpteur en train de donner le dernier +coup de pinceau à un saint grandeur nature. +Le saint, debout sur un socle en bois, la face +débonnaire et le bras étendu, dessine toute la +journée le même geste pacifique sur la tête des +passants.</p> + +<p>En vous promenant dans les rues, vous rencontrez +souvent des enfants et même de grandes +personnes habillées d’un vêtement d’un vert +particulier. Ce vert est une couleur votive. La +madone les a sauvées autrefois d’un danger, et +elles se sont vouées à ce vert qui d’abord surprend +par son ton inusité.</p> + +<p>A midi, le canon tonne. C’est à Saint-Elme +qu’on annonce le milieu de la journée. Vous +verrez alors tout le petit monde qui vous entoure +faire le signe de la croix en baisant son pouce.</p> + +<p>Ce geste pieux n’est qu’un des mille gestes +napolitains. Si vous voulez étudier les gestes de +ce pays, gestes gracieux et très expressifs, allez +dans un café, surtout au Fortunio, dont les +habitués sont tout à fait du cru, et regardez les +bavards. Vous admirerez alors ce que l’on peut +faire dire à une main, à des doigts, sans compter +le visage, d’une richesse de grimaces infinie.</p> + +<p>Les gestes obscènes aussi ne sont pas des plus +rares. Vous avez vu tout à l’heure celui du +cocher regardant passer le mauvais moine. Il y +en a d’autres, traditionnels et qui remontent à +l’antiquité. Le peuple a conservé la superstition +du mauvais œil, de la jettatura, elle existait chez +les anciens, et l’on s’en préservait de la manière +même dont on s’en garde aujourd’hui : en touchant +ses parties basses. La représentation du sexe +a toujours eu pour objet d’écarter le mauvais +destin, et tous les phallus qu’on a trouvés à +Pompeï, dont beaucoup énormes, sur la façade +des maisons, n’avaient pas du tout pour but, +comme l’ont dit les idéalistes et les amateurs de +symboles, de glorifier la semence, la reproduction +et la continuité de la vie. Ils étaient destinés, +tout simplement, à écarter des maisons, sur lesquelles +ils s’érigeaient, le mauvais sort, les événements +funestes, la destinée contraire. Aujourd’hui, +entrez inopinément à la Pêcherie : bien +rare si vous ne voyez pas tous les pêcheurs, à +l’aspect d’un visiteur étranger, porter en même +temps la main à leur sexe, et même le mettre en +l’air : ils se préservent contre le mauvais œil +dont rien ne dit que vous ne soyez affligé.</p> + +<p>Un de mes amis de là-bas m’a conté, à propos +de la Pêcherie, un fait curieux. Il partait en +voyage et avait pris, pour se rendre à la gare, +une <span lang="it" xml:lang="it">carozzella</span>. Le cheval s’emballe, parcourt la +Marine à une allure effrénée et finit par s’abattre +exactement devant le Christ de la Pêcherie. Le +cocher et mon ami étaient sains et saufs. Voilà +tous les pêcheurs criant au miracle. Ils s’agenouillent +et rendent grâce au ciel. Mon ami voulait +prendre son train. A genoux, d’abord, à +genoux !… Il arriva au chemin de fer bien après +l’heure.</p> + +<p>Cette piété napolitaine, très enfantine et, justement, +parce qu’elle est enfantine, d’un sentiment +frais, a du charme. Elle comporte beaucoup +de superstition, mais elle est aussi très chrétienne : +le Napolitain est bon et charitable. Un +jour de fête, j’ai vu à Barbaia un banquet de +pauvres. C’était délicieux. Sur la nappe blanche, +chaque pauvre avait son beau morceau de pain +blanc, qu’il contemplait. On le servait. Il était +à l’ombre, le ciel était bleu : c’était comme au +paradis. Les bonnes gens du voisinage entouraient +les convives, faisant mainte et mainte +réflexion gracieuse.</p> + +<p>De là vient peut-être que le socialisme a encore +peu réussi à Naples. Le fond de haine qu’on y peut +découvrir s’accorde mal avec le climat doux du +pays et la bonté de cœur naturelle à ses habitants. +Certes la misère est aussi grande là qu’où +que ce soit : elle est sans doute plus facile à +supporter, à oublier, que dans des régions +sombres. En hiver, au printemps, le soir vers +quatre ou cinq heures, la noblesse, qui est allée +défiler en landau sur la via Caracciolo, vient se +montrer à Toledo : on monte la rue, au pas, +pour se faire admirer, droit et digne sur les +coussins de la voiture ; de chaque côté de la +chaussée, un rang de badauds bénévoles regarde, +très satisfait, et jamais on n’entend un cri, une +parole de violence ou de jalousie. Lutte de classes, +voilà un mot bien dépourvu de sens à Naples.</p> + +<p>Ce sentiment religieux donne naissance à de +belles fêtes. J’ai parlé ailleurs du retour de +Montevergine qui provoque un si extraordinaire +défilé de voitures sur la <span lang="it" xml:lang="it">Riviera di Chiaia</span>. La +fête de saint Janvier, avec le miracle bi-annuel, +est connue. Il y a des fêtes de quartiers, dont la +plus belle est celle du Carmine, mais je l’ai +décrite dans un roman. Il y a la Fête-Dieu ou +des Quatre-Autels qui se célèbre principalement +à <span lang="it" xml:lang="it">Torre del Greco</span>. Il y a enfin la bénédiction de +la mer par le cardinal-archevêque. Et toutes les +petites fêtes de tous les saints, dans toutes les +rues, avec musique, pétards, et le gros ballon de +papier portant une queue d’éponges imbibées de +pétrole enflammé et qui, généralement, s’accroche +à une maison et y flambe comme une torche…</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>C’est charmant de sortir le matin, quand le +soleil n’est pas encore chaud, et d’errer à l’aventure +dans les ruelles. Tous les travailleurs sont à +l’ouvrage : les savetiers, les blanchisseuses, les +menuisiers, les tourneurs. La rue est un vaste +atelier, chacun s’agite et fait son œuvre : celui-ci +rabote sur son établi ; celui-là, un rétameur, se +meut au milieu de sa ferraille et tapage. La rue +est un vaste magasin : voici, alignées sur le +trottoir, des rangées de chaises toutes neuves ; +voici de grands lits de fer, des commodes et des +armoires. Un peu plus loin, c’est une ruelle qui +ressemble à un abattoir : d’énormes quartiers de +viande, de rouges moitiés de bœuf pendent à des +crocs de fer, et des terrines de sang traînent sur +des étals au milieu de foies, de tripes et de cervelles. +Même un boucher a attaché un agneau +vivant à un pieu et s’apprête à l’égorger.</p> + +<p>Mais voilà un rassemblement, une musique +de flûte et de violon s’élève ; cinq musiciens +aveugles, assis sur des chaises, donnent au +peuple un concert. Ils ont des yeux blancs ou +les paupières fermées et font des gestes raides. +Ils se sont installés par hasard devant une porte +où se trouve assise une vieille que je reconnais ; +c’est une entremetteuse de Toledo ; ce matin, +elle n’est pas coiffée, ses cheveux d’un gris sale +lui tombent dans le visage ; elle a une tête +sinistre d’oiseau de proie.</p> + +<p>Cependant, une autre musique s’approche, et +c’est un tintamarre de tambours accompagné de +l’aigre voix du fifre : quatre garçons, vêtus de +costumes bariolés, précèdent un mondor qui +porte le chapeau à plume et la veste rouge du +charlatan ; d’une main il tient une longue canne, +de l’autre une fiasque de vin. Il s’arrête, il parle, +et il fait goûter à chacun du vin de sa fiasque, +le goulot passant de bouche en bouche. Il annonce +le vin nouveau.</p> + +<p>Parmi les gens qui l’entourent, j’en vois un +qui, sur sa tête, porte tout un reposoir : une +statue de la Madone, des bouquets de fleurs et +des lampes ; à côté de celui-ci, un nain à figure +de vieillard fait des grimaces aux enfants qui le +regardent.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Mais la rue à Naples est constamment curieuse. +De quelque côté qu’on pose les yeux, on rencontre +des objets ou des êtres qui vous mènent +très loin et par le temps, car ici on se retrouve +toujours, non pas aujourd’hui, mais dans le passé, +et par l’espace, car nous sommes en plein Midi, +c’est-à-dire avec des gens totalement différents, +tout à fait lointains des gens du Nord, parmi une +race qui commence à Marseille et ne finit qu’à +Ceylan, avec cette espèce de gens dont les mœurs +sont celles des êtres habitués à vivre au soleil. +Après déjeuner, de grosses femmes dorment +assises devant leurs portes, tandis que les +mouches les dévorent, et des hommes en caleçon +fument leur pipe sur les balcons. La nuit, quelquefois, +rentrant chez vous, vous entendez à +vos pieds un ronflement sonore : il y a un +matelas sur le trottoir.</p> + +<p>J’ai parlé des enfants nus ; ceux qui ne sont +pas nus, mais qui le semblent parce que leur +peau, en dépit du vêtement, apparaît de tous +côtés, sont innombrables… Et si les Napolitains +sont intéressants en général, ils le sont plus +encore en particulier. La rue fourmille de types. +La population qui rôde autour des cafés, par +exemple, est charmante ; tous les camelots qui +veulent vous vendre quelque chose, si importuns, +indiscrets et gênants qu’ils soient, sont +originaux : voici un marchand d’écaille et de +corail, son petit coffre de bois sous le bras ; il +le pose sur votre table, il l’ouvre avec lenteur +et précaution comme s’il allait découvrir à vos +yeux émerveillés les plus fabuleuses richesses, +et le voilà qui vous présente, avec une délicatesse +infinie, un collier qui vaut bien treize sous au +bazar et un peigne magnifique en celluloïd. Puis il +épie sur votre visage les signes d’admiration que +vous allez donner. Ce camelot fait le muet : +quand on lui demande le prix de sa marchandise, +il montre ses lèvres pour expliquer qu’il ne +peut parler, et c’est les doigts levés qu’il indique +le nombre de lire que, selon lui, vaut chaque +objet. Mais ceci ne vous convient pas : il va vous +montrer autre chose ; il soulève lentement, très +lentement, le petit plateau mobile de son coffret : +Ah ! attendez ! vous allez voir ce qu’il y a là-dessous !… +Il y a d’affreuses petites broches en +laves du Vésuve. Hein, c’est joli, cela ! Il en +prend une entre le pouce et l’index, et, la tournant +et la retournant sous vos yeux, vous la fait +admirer minutieusement. Il en dépose deux ou +trois sur la table : Oh ! vous pouvez toucher !… +Mais cela ne vous plaît pas ! Madone ! Par sa +mimique, il exprime que ce n’est pas bien de se +moquer ainsi d’un aussi pauvre homme que lui, +et qu’il est désolé vraiment, car c’est tout ce qu’il +a, et oui, certes, ce n’est pas assez beau pour +votre seigneurie… Il s’éloigne. Un autre approche. +Il vous parle. Il a compris que vous ne +vouliez pas acheter du corail. Il sait bien, lui, ce +que désire le <span lang="it" xml:lang="it">signor. ’Na bella ragazza…</span> Ah ! +il en connaît, lui ; il connaît une <span lang="it" xml:lang="it">ragazza</span>, une +jeune fille jolie comme les anges, il va aussitôt, +si vous le voulez, vous conduire chez elle. Mais +comme vous l’avez écarté, voilà des gamins qui +se faufilent sous votre table, ils font des grimaces, +ils vous supplient : ce qu’ils vous demandent, +c’est de les laisser sucer le fond de votre verre +où restent encore trois gouttes de granita fondue.</p> + +<p>La place Saint-Ferdinand, sur laquelle se rencontrent +toujours beaucoup d’étrangers, fourmille +de ces types. Il faut voir, le soir, Amoroso, +un vieux ruffian célèbre, arpenter toute la place +en tirant la jambe, son feutre sur les yeux. On ne +distingue pas ses yeux. Embusqués dans l’ombre +de son chapeau derrière ses lunettes, ils fouillent +toute la place. Il a aperçu un client possible. Il +s’élance et il commence à le circonscrire, trottinant +à côté de lui, boitillant, et frappant à petits coups +le pavé de son bâton. Il porte le bras droit dans +une brassière noire. Il connaît les longues attentes +immobiles. Il guette. Il tire sur son cigare qu’il +regarde de temps en temps ; il met les doigts +dans son nez. Il est un peu voûté. Parfois il +tourne la tête : on voit briller ses lunettes. Il y +a cinquante ans qu’il fait la place Saint-Ferdinand, +il a connu le temps des Bourbons, il a vu construire +la galerie, il se rappelle l’époque où le +Gambrinus s’appelait le « Café d’Italie ».</p> + +<p>Il y a de très jolis types de mendiants : un +petit bossu, portant devant lui une tablette couverte +de boîtes d’allumettes et de sucreries, qui +ressemble à un kobold, avec son nez crochu et sa +barbiche grise… Il y a enfin le « cavalière », petit +vieillard aux beaux yeux de chien, à la figure +lamentable, qui veut toujours vous vendre des +allumettes, <span lang="it" xml:lang="it">inglese, signore, inglese</span>, et dont la +légende dit que c’est un gentilhomme ruiné ! Il +sert de jouet à tous les gamins de la place, et +l’on entend parfois des cris épouvantables, c’est +le cavalière, qui, exaspéré, lève son bâton en +maudissant encore quelque garnement. Pauvre +cavalière, pauvre vieux chevalier ! Je l’ai vu, un +jour, au café, tandis qu’un consommateur lisait +son journal, s’approcher tout doucement. Il prend +la tasse sur la table, y verse le fond de la petite +cafetière, tire de sa poche un morceau de sucre, +se sucre, tout cela avec quelles précautions pour +ne faire aucun bruit !… L’autre était immobile +derrière son journal. Le cavalière boit le café. +Mais l’autre, qui ne disait rien et voyait tout, +sort brusquement de son journal. Bah ! le cavalière +n’a pas fui. Il en a vu bien d’autres. Que +peut-il lui arriver ? Rien, il sait d’ailleurs que +son air lamentable désarmera tout le monde. Il +baisse simplement la tête. Puis, de ses bottes +éculées, il s’en va, d’un pas traînant.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Et il y a les hasards de la rencontre. Ce sont +eux qui veulent que je passe dans Toledo, tandis +qu’y passe aussi cet homme, lequel, allant livrer +un palmier de trois mètres de haut, le porte sur +sa tête, ce qui fait que la dernière branche monte +à la hauteur d’un second étage et qu’on dirait là +un arbre marchant. Ce sont eux aussi qui me +permettent de voir une voiture de prison, une +simple charrette avec une bâche, sur le siège de +laquelle se trouve un carabinier, et dans le fond +un homme enchaîné. Une femme aux cheveux +épars suit la voiture en courant et cause avec le +prisonnier.</p> + +<p>Ce sont eux qui, un soir, m’ont permis d’être +racolé par une fille, toute parée, qui portait son +petit enfant dans ses bras. Et cela n’était point +triste comme ce l’eût été chez nous, cela n’était +pas à pleurer. C’était naturel et sans désespoir, +parce qu’on était à Naples, à Naples par une soirée +belle et chaude.</p> + +<p>Ce sont eux enfin, ces hasards, qui m’ont fait +rencontrer dans les rues de ce port des petits pelotons +de marins japonais, qui marchaient sagement, +deux par deux, une gourde d’eau en bandoulière, +parce qu’il leur était défendu d’entrer +dans les buvettes, et, une autre fois, les Américains, +tandis que leur escadre était dans la baie, +lesquels au contraire, toujours ivres, faisaient +tumulte dans la ville, passaient en carozzelle au +grand galop, s’attablaient, achetaient au hasard +tout ce que les camelots leur présentaient, +criaient, se battaient, et se faisaient presque +chaque jour reconduire à leur bord par la police.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c11">LE CARACTÈRE NAPOLITAIN</h3> + + +<p>Je revenais de Poggioreale. Le tramway, bondé +de voyageurs, filait sur les rails en bordure de la +route. Tout à coup, je vis le geste d’une femme +assise en avant ; avec effroi elle levait les mains +pour se cacher les yeux ; la voiture bloqua ses +freins et s’arrêta brusquement. Alors, il s’éleva +un grand bruit de voix, et le <span lang="en" xml:lang="en">wattman</span>, étant +descendu, s’accroupit près du tramway. Il se redressa : +il tenait dans ses bras un pauvre petit garçon, +dont un pied pendait affreusement, avec la +chaussure. Coupé net à la hauteur de la cheville, +le pied tenait à la jambe par une lanière du pantalon +déchiré ; il se balançait. L’enfant avait eu +si peur, ou il souffrait tant, qu’il ne criait pas : +sa bouche grande ouverte était muette, mais le +visage était contracté, épouvanté, effrayant.</p> + +<p>Les voyageurs descendirent sur la route. Ils +parlaient tous en même temps. Ils tournaient +sur eux-mêmes et ils levaient les bras vers le +ciel. Je n’ai jamais vu un si beau tableau. Tous +leurs gestes étaient purs et naturellement lyriques ; +ce jour-là, je compris que les peintres de +la Renaissance italienne n’avaient pas eu besoin +de composer leurs tableaux : il leur suffisait de +regarder autour d’eux. Ce peuple-là a le génie de +la belle expression dans le mouvement.</p> + +<p>On menaçait le <span lang="en" xml:lang="en">wattman</span>, on voulait lui faire +un mauvais parti, on était exaspéré. Cependant, +un fiacre était arrivé avec un agent. On y avait +placé le misérable petit blessé ; l’agent le conduisait +à l’hôpital. Je songeais que cet enfant qui, +cinq minutes auparavant, jouait, libre, heureux +et sans soucis, était maintenant estropié pour la +vie. L’existence était à jamais gâtée pour lui. Une +seconde avait suffi.</p> + +<p>Et je comparais l’attitude de mes compagnons +exaltés, émus, débordants de pitié, à celle de +gens d’un autre pays. J’avais vu, à Londres, +un ouvrier, qui travaillait sur un toit de verre, +dans une gare, tomber. Une chute de douze ou +quinze mètres. On avait entendu un fracas de +verre brisé, puis quelque chose de lourd s’était +abattu sur le sol. Le corps demeurait immobile, +par terre. Un ou deux passants s’étaient +arrêtés. Pas un mot. Et les autres, ayant à peine +tourné la tête, avaient continué leur chemin, du +même pas égal.</p> + +<p>Le tramway était reparti. Les voyageurs ne +s’asseyaient pas. Ils criaient. Ils tendaient le +poing vers le <span lang="en" xml:lang="en">wattman</span>. Alors le contrôleur passa +de banquette en banquette, et il se mit à parler. +Il démontrait qu’il n’y avait pas eu de la +faute du <span lang="en" xml:lang="en">wattman</span> : une voiture avait empêché +celui-ci de voir le petit garçon ; dès qu’il l’avait +vu, il avait bloqué ses freins. Il parlait comme +un orateur, avec exorde, développement, conclusion. +Il avait le geste et la période ; il convainquait. +Et grâce à lui le tramway s’apaisa.</p> + +<p>Cependant une petite jeune fille, bouleversée +par ce qu’elle avait vu, s’était mise à pleurer. Un +jeune homme, assis à côté d’elle et qui ne la connaissait +pas, en profitait pour faire connaissance. +Il la consolait, il lui disait des choses douces, et +l’on voyait qu’il lui dirait bientôt des choses +tendres.</p> + +<p>Le tramway arrivait à Naples. On était calmé. +Chacun descendit, s’en fut à ses affaires. Le jeune +homme partit du même côté que la jeune fille.</p> + +<hr> + + +<p>J’avais saisi là sur le vif plusieurs traits du +caractère napolitain : la faculté de s’exalter tout +d’un coup, de prendre feu, et aussi de se calmer +rapidement ; nature violente, mais feu de paille. +Le goût de la parole et des discours. Enfin, le penchant +à l’amour, la galanterie qui n’abandonne +jamais un cœur napolitain.</p> + +<p>Heureux pour le <span lang="en" xml:lang="en">wattman</span> que l’accident se +fût produit hors de Naples. Dans la ville, il ne +s’en fût pas tiré à si bon compte. Il arrive souvent +que les tramways écrasent des enfants : ces +derniers sont en si grand nombre et si peu surveillés. +Mais quand le fait se produit dans une +voie fréquentée, au <span lang="it" xml:lang="it">Rettifilo</span>, par exemple, cela +se termine souvent par une émeute. La première +année de mon séjour, un tramway avait écrasé +un enfant ; la foule brûla le tramway, puis elle +occupa la voie ; on avait envoyé des agents, on +fut obligé de les soutenir par des carabiniers et +de l’infanterie. Toute la journée on se battit. On +se disputait le corps : tantôt il était entre les mains +de la troupe, tantôt dans celles de la foule. Mais +le lendemain, tout était rentré dans l’ordre et il +n’y paraissait plus.</p> + +<p>Le Napolitain se monte promptement. Il parvient +tout de suite à la dernière violence. Puis, +fatigué par cet effort, il se calme, et son indolence +naturelle reprend le dessus. Il a des colères +d’enfant.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Par un bel après-midi d’été, j’étais descendu +sur la <span lang="it" xml:lang="it">Marina Grande</span>, à Capri, je voulais me +faire conduire aux grottes. Deux ou trois mariniers +causaient paresseusement. Je m’adressai à +eux. Ils s’étiraient et ne répondaient pas. Enfin +l’un d’eux se décida : « Moi, <span lang="it" xml:lang="it">signore</span>, j’y vais. +Trois lire. » C’était au-dessus du tarif, je le fis +remarquer, et j’obtins la promenade pour deux +lire. Il tira mollement sur la corde de sa barque, +l’amena à quai ; j’y descendis, il y descendit à +son tour, puis il saisit ses avirons d’un air las et +dégoûté. Il regardait la terre, les deux autres +qui étaient restés là-bas et qui continuaient à ne +rien faire. « <span lang="it" xml:lang="it">Tre lire, signore ?</span> » — « Non, <span lang="it" xml:lang="it">due</span>. » +Il se mit à ramer avec nonchalance, et nous +fîmes une centaine de mètres. A ce moment, il +observa que je souriais. Je souriais de sa petite +comédie, qui m’avait amusé. Mais il crut que je +me moquais de lui, parce qu’il avait cédé, parce +que je l’avais fait marcher malgré lui. Il fut +touché dans son amour-propre. Il lâcha les +rames et se croisa les bras : « Trois lire pour +aller aux grottes, <span lang="it" xml:lang="it">signore</span> ; je ne vais pas aux +grottes à moins de trois lire. » Furieux de ce +manque de foi, je me fâchai, je ne voulais pas +céder à sa camorra. « Trois lire ou je retourne. » — « Retourne. » +Il reprit ses avirons, nous revînmes +à terre.</p> + +<p>Et c’était bien napolitain. Le Napolitain ne +peut supporter qu’on se moque de lui. Ce marinier-là +avait cru que je riais à ses dépens. Alors +ne pas aller aux grottes, à quoi sa paresse, le +beau temps, le plaisir de ne rien faire sous le +beau ciel bleu n’avaient pu le déterminer, son +amour-propre blessé l’y décida subitement.</p> + +<p>L’amour-propre, la vanité, c’est un des grands +mobiles napolitains. Il est ostentatoire. Il aime +l’emphase, la façade, les discours. Il aime le +costume, la parure. Sa femme est couverte de +gros bijoux ; dans le peuple, les femmes des +marchands sont parées comme des châsses. +Quant à lui, il est l’Italien le mieux habillé de la +péninsule. Il raffine en fait de vêtements, c’est +un esclave de la mode. Un été, il était élégant de +porter des lunettes noires à grosse monture en +corne : c’était affreux, cela enlaidissait tout le +visage. Eh bien, pas un jeune homme à prétentions +qui n’en portât : d’abord la mode, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Il faut les voir sur la place Saint-Ferdinand, +coquets, pimpants comme s’ils sortaient d’une +boîte : pantalon blanc, chaussettes et souliers +blancs, chapeau de paille de la dernière forme, +fin mouchoir dépassant la pochette. Ils sont minces +et nerveux. Ils se regardent, s’examinent mutuellement +d’un œil de critique, comme des femmes +élégantes.</p> + +<p>A ce goût de la toilette, on peut découvrir trois +causes principales : d’abord le besoin de paraître, +de faire de l’effet, d’être considéré, puis le plaisir +artiste de s’amener à son point le plus parfait, +de se montrer dans son beau, enfin la satisfaction +de s’occuper de choses futiles, car l’esprit ici est +brillant, mais superficiel.</p> + +<p>Mais il existe encore une raison, très forte pour +un Napolitain : il aime à se déguiser, à paraître +ce qu’il n’est pas. Il ne s’agit pas seulement de +faire illusion aux autres, mais encore à soi-même. +S’il est pauvre, il s’imaginera qu’il est riche. Il se +nourrira d’un croissant dans une tasse de café, +mais il sera vêtu comme si son gousset était bien +garni. Et il se promènera avec des airs de gentleman. +L’employé veut passer ici pour un bourgeois, +et le bourgeois pour quelqu’un de l’aristocratie. +Un garçon de café porte un habit +de bonne coupe et, pour ranger le billet de cinq +lire que vous lui avez donné, il tire de sa poche +un portefeuille parfaitement élégant. Aussi +comme les gens vraiment riches sont regardés, +imités, copiés ! tous leurs gestes et toutes leurs +manières sont longuement commentés. On prend +sur la place une granita de cinq sous pour +pouvoir les observer, les voir passer. Et +quel plaisir si par hasard on en connaît un, +quel coup de chapeau ! Un petit jeune homme +pauvre de Naples saura toutes les histoires des +gens riches : quand vous le mettez sur ce chapitre, +il ne tarit pas. Par contre, il feindra pour +le peuple le plus grand dédain, bien qu’au fond +il l’aime beaucoup ; mais il ne veut pas qu’on le +confonde avec lui, il l’accusera donc de tous les +vices, il le calomniera, il dira volontiers, par +exemple, qu’il est ivrogne, ce qui est un mensonge +tout à fait gratuit, le Napolitain de toutes +les classes étant, comme je l’ai déjà dit, d’une +admirable sobriété.</p> + +<p>Cependant, outre l’amour-propre, ce qui encore +empêchait le marinier de Capri d’aller aux grottes, +c’est que cela lui était apparu comme un travail. +Il faisait beau temps, il faisait chaud, ramer ne +l’amusait pas. Or, le Napolitain veut toujours +s’amuser, continuellement il joue. Il joue au +cocher, au pêcheur, au maçon. Il a de la fantaisie +dans l’esprit. Que son métier d’abord lui paraisse +amusant ; si c’est, purement et simplement, du +travail, il abandonne. Il faut voir ses mines rebutées, +son découragement, son dégoût, quand il +est contraint de faire quelque chose qui ne lui +plaît pas ; c’est tout à fait curieux.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Le Napolitain a des goûts très fins. Il est sobre. +Il n’aime pas boire. Il n’aime pas à faire le grossier. +Dans les grandes fêtes vous verrez d’énormes +tablées, beaucoup de gens devant des verres. +Approchez, vous vous apercevrez que cette débauche +est toute d’apparence : une poignée de +coquillages, un verre d’asprino, voilà tout le festin. +Quels sont donc ses goûts ? D’abord paraître. +Puis la musique. Il raffole de la musique. J’ai +vu un gamin, l’oreille collée à la devanture d’une +boutique de chansons où l’on jouait du piano, il +en perdait le souffle.</p> + +<p>Enfin le théâtre. L’amour du théâtre est développé +à Naples comme nulle part ailleurs. Pour +une population sensiblement égale, il y a à +Naples trois fois plus de théâtres qu’à Marseille. +On y voit des acteurs du cru, depuis Scarpetta jusqu’à +Pantalena, tout à fait supérieurs. On y +joue en dialecte des pièces burlesques succulentes. +Et je ne parle pas des théâtres à musique, du +célèbre <span lang="it" xml:lang="it">San Carlo</span> ou du <span lang="it" xml:lang="it">Mercadante</span>.</p> + +<p>J’ai assisté, au <span lang="it" xml:lang="it">Mercadante</span>, à une curieuse +représentation. C’était à l’époque de la fête de +<span lang="it" xml:lang="it">Piedigrotta</span>. On sait que sortent alors toutes les +chansons de l’année. On organise des concours. +Ce soir-là, au <span lang="it" xml:lang="it">Mercadante</span>, on donnait un choix +de chansons nouvelles ; les auteurs des paroles et +de la musique étaient dans la salle. Le commencement +de la représentation fut troublé par un +orage. Le plafond du théâtre, probablement, n’était +pas étanche, il se mit à pleuvoir dans la salle : +les spectateurs des fauteuils d’orchestre ouvrirent +leur parapluie, et ceux qui n’en avaient pas déménagèrent +précipitamment. Les employés du +théâtre se précipitèrent avec des housses pour +couvrir les rangs de fauteuils menacés. On criait, +on riait, on battait des mains, on réclamait le +lever du rideau.</p> + +<p>Le rideau se leva. Le décor représentait le +port, avec le Vésuve au fond. Il y avait d’abord +un chœur d’hommes et de femmes qui chanta +la première chanson, puis une grosse chanteuse, +très aimée du public, Rispoli, alla chercher l’auteur +derrière un portant : on applaudit. Alors +l’auteur montra de la main la chanteuse, pour +signifier que si sa chanson paraissait bonne, c’est +qu’elle avait été bien chantée. Mais la chanteuse, +à son tour, montrait l’auteur pour dire que si +elle avait bien chanté, c’est que la chanson était +excellente. Ces congratulations, ces courtoisies +expressives étaient tout à fait amusantes. Elles +se trouvaient exactement du goût du public qui +criait « <span lang="it" xml:lang="it">bissa ! bissa ! bravissimo !</span> » La Rispoli +recommença sa chanson.</p> + +<p>Après elle parut Pasquariello qui chanta sur +des paroles de Ferdinando Russo. Il obtint aussi +un grand succès. Alors Russo, qui était assis +dans une avant-scène, se leva ; en se penchant +il tendit la main à Pasquariello, lequel de +la scène lui donna une poignée de main. On +applaudit. Russo montra au second étage un +gros homme, c’était l’auteur de la musique : +c’est à lui, à lui seul, qu’on devait que la chanson +fût belle. Le gros homme se leva, et du second +étage il tendit le bras vers l’avant-scène de +Russo : il voulait dire que sur d’aussi belles — ah ! +si belles ! — paroles que celles de Russo, +il était trop facile vraiment de faire de la bonne +musique…</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>On est très poli à Naples. On est trop poli. On +s’égare en compliments, en cérémonies, en élégances +de toutes sortes. La tournure de l’esprit +napolitain est telle : on perd beaucoup de temps +en bavardages. L’esprit y est fin et très subtil. +Mais il n’y est point robuste. Les Napolitains +sont des amateurs délicats, ils ont tous le goût et +l’intelligence de l’art, ce sont rarement des vrais +artistes, rarement des créateurs.</p> + +<p>Cette finesse d’esprit, cette subtilité les rend +un peu féminins. Ils possèdent toutes les roueries, +toutes les perfidies et les lâchetés de la femme. +Je ne les crois donc pas braves. Ils sont braves +si la passion les aveugle, si la colère les pousse +hors d’eux-mêmes, ou bien quand on les regarde. +Pas à froid. Mais que leur façon de se battre est +étrange !… J’ai vu une fois deux jeunes gens +s’empoigner dans la rue. L’un accompagnait une +femme ; l’autre, en passant, avait regardé la +femme d’une façon qui n’avait pas plu au premier. +Celui-ci interpella l’insolent. Ils se parlaient +en souriant, très doucement, et je ne pensais +pas du tout qu’ils en viendraient aux mains. +Tout à coup ils se jetèrent l’un sur l’autre, mais +ils ne se battaient pas comme des gens de chez +nous, avec les poings, ils se battaient comme +des femmes ou des chats, avec les ongles, ils cherchaient +à se griffer la figure : des gestes tordus, +félins… On les sépara, ils avaient tous les deux le +visage en sang.</p> + +<p>Les Napolitains s’efforcent toujours de se +défigurer. Leur grande vengeance, c’est le <span lang="it" xml:lang="it">sfregio</span>. +Une balafre avec un rasoir. C’est une blessure +qui n’est pas dangereuse, mais dont la cicatrice +est à jamais visible.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Ils cherchent à se défigurer, à s’enlaidir, parce +qu’ils savent bien que leur plus grand désespoir, +c’est de ne pouvoir plus faire l’amour. Or, à Naples, +un homme qui n’est pas beau, ne compte pas. +Comme dans tous les pays du Midi, on y est directement +sensible à la forme, à la grâce, à la +beauté physique. Et l’on sait aimer. L’amour est +la grande affaire. Il ne s’agit pas de la bagatelle, +d’aventures faciles et plaisantes, de grivoiseries +et de plaisirs licencieux. Non, ici, sur cette terre +chaude, au bord de la mer des Sirènes, c’est la +voix ardente de la passion qui parle. Ces belles +créatures d’instinct n’aiment pas mollement, elles +adorent. L’être qui leur plaît, les passionne, les +affole, elles le veulent posséder tout entier, elles +l’absorbent, elles l’aspirent, elles s’en grisent. +Pas un de ses gestes, une de ses paroles qui ne +les pénètre jusqu’au fond d’elles-mêmes. Ce sont +de merveilleuses lionnes d’amour.</p> + +<p>Aussi, dans cette atmosphère de volupté, tout le +monde sait-il parler le langage de l’amour. Et s’il +est absurde d’imaginer, en n’importe quel autre +pays, une femme de haute race prenant son amant +dans le peuple, cela, dans cette ville, se comprendrait +bien. Un marchand de fleurs ou un jeune +chevrier saura dire tout de suite les mots les plus +tendres avec l’accent le plus enflammé, il raffinera +en sentiments comme une petite maîtresse, +il a le don. D’ailleurs, ici, comme chez tous les +peuples du Midi, on a beaucoup de réserve. Je +l’ai déjà dit : jamais dans la rue, dans un jardin, +dans un endroit public, vous ne verrez deux +amants s’embrasser ; jamais une attitude équivoque. +Les yeux seuls se caressent. Mais ils se +caressent bien. Regard d’homme n’aura nulle +part ailleurs cette expression d’admiration extasiée, +éblouie, pour la beauté de la femme, ni +regard de femme cette docilité enivrée d’amoureuse. +Et nulle part ailleurs le bonheur d’être +beau ne s’exprimera de cette façon émouvante.</p> + +<p>Il est curieux, à Naples, de lire à la dernière +page des journaux, la petite correspondance. Les +amants s’expriment là, en phrases exaltées, leur +passion. Ils se désirent follement, ils se baisent +divinement. Ils sont séparés, quel désespoir ! Ils +sont jaloux, quelle atroce souffrance ! Ils se reverront, +quelle affolante joie ! Ils se font de cruels +reproches, ils se font d’enivrantes promesses…</p> + +<p>Et tout cela est délicieux.</p> + +<p>Et cette race passionnée, violente et rêveuse, +crédule et enfantine, riche d’émotions, bavarde, +brillante et vaine, naturelle et menteuse, et généreuse, +compose, pour celui qui la regarde, le +plus varié et le plus attachant des spectacles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c12">NAPLES NOUVELLE</h3> + + +<p>Lorsque je fus, pour la première fois, à Naples, +il y a cinq ans passés, je m’installai aux rampes +Brancaccio, d’où je jouissais d’une très belle vue +sur le golfe. Le matin, de bonne heure, j’entendais +s’élever de la chaussée le tintinnabulement +de mille petites sonnettes : c’était les troupeaux +des chèvres qui descendaient vers la ville. Elles +avançaient capricieusement, surveillées par un +chien attentif, suivies par un jeune homme en +chapeau mou, qui brandissait une longue canne. +Plus tard, si l’on se promenait à travers Naples, +on les rencontrait çà et là, couchées sur la +chaussée, tandis qu’une ménagère, descendant +son petit panier par la fenêtre, attendait là-haut, +penchée, que le chevrier eût rempli de lait le +verre qu’elle lui avait envoyé à travers les airs. +On rencontrait encore, dans les ruelles, des +vaches, marchant gravement, suivies de leur +veau.</p> + +<p>Il y a de cela cinq ans. Aujourd’hui, plus de +chèvres ni de vaches. On s’applique à rendre +Naples propre et moderne. Et, chaque jour, un +peu de son antique pittoresque disparaît. Un +terrible assesseur est venu, le comte Piscicelli, +qui, soutenu par la bourgeoisie napolitaine, fait +la guerre à tout ce qui était joli, mais sale. En +parcourant la ville, l’année dernière, je ne la +reconnaissais plus : du côté de la Marine, aux +alentours de la Pêcherie, en cinq ans, elle a été +transformée. Il y avait jadis, sur le quai, une +maison ornée de loggias, qui était célèbre, qu’on +avait peinte et photographiée sur toutes les coutures : +abattue. Il y avait maint <i lang="it" xml:lang="it">vico</i> amusant, +gluant et charmant, où j’errais autrefois avec +délices : supprimé. A la place, des maisons +neuves, laides et sans caractère. Et à quoi rime +cette destruction organisée, impitoyable ? C’est +la plus grande folie. Car il ne faut pas rêver. Ces +maisons-là ont l’aspect du neuf aujourd’hui ; +mais avant très peu, dans un délai incroyablement +court, elles ne seront ni moins sales, ni +moins délabrées que les précédentes : avec le +Napolitain, en effet, le neuf ne dure pas. Et l’on +n’aura rien changé, rien qu’une chose : le pittoresque ; +les premières maisons en avaient, celles-ci +n’en ont plus.</p> + +<p>Depuis vingt-cinq ans, un vent de démolition a +soufflé sur Naples. D’abord on a fait aboutir le +grandiose projet du <i lang="it" xml:lang="it">Sventramento</i>, de l’éventrement. +Il s’agissait de supprimer les quartiers +populeux situés entre la place du Municipe et le +chemin de fer. Éventrer Naples, pour lui donner +de l’air et de la santé. Notez ce que cela comporte +de chimérique, puisque les habitants des anciens +quartiers, qu’on réputait peu salubres, ont +émigré vers d’autres quartiers qui ne sont pas +moins malsains. Mais ce qu’on désirait surtout, +au fond, c’était que l’étranger, qui arrive par +le chemin de fer, eût l’impression d’entrer dans +une grande cité. On voulait lui dissimuler que +Naples n’est en réalité qu’un immense village. +Comme si l’étranger venait à Naples pour y +retrouver Londres ou Paris !… En tout cas, le +projet a été réalisé, et maintenant la gare est +située sur une grande place, et l’étranger, qui +descend du train, gagne son hôtel par une voie +très large et toute droite, le <span lang="it" xml:lang="it">Rettifilo</span>, qui lui +donne tout de suite l’impression que Naples est +moins intéressante qu’il ne l’avait supposé.</p> + +<p>Le <span lang="it" xml:lang="it">Sventramento</span> n’est pas achevé, il continue +tous les jours. Même les terribles démolisseurs ne +bornent pas leurs efforts à ce malheureux quartier +de la Marine. Le <span lang="it" xml:lang="it">Castel Nuovo</span> ne ressemble +plus à ce qu’il était lors de mes premiers séjours, +et, de Santa-Lucia, il ne restera bientôt plus rien : +on a comblé le petit port de pêcheurs qu’on y +voyait jadis, et l’on a construit à la place, dans +le plus pur style de New-York, des hôtels cosmopolites. +En vérité, il faut vous hâter d’aller +à Naples si vous voulez y découvrir encore +quelques vestiges de ce que fut cette cité unique. +Ah ! je sais bien que les quartiers populeux ne +manquent pas, et que les <i lang="it" xml:lang="it">vicoli</i>, remplis de détails +savoureux, sont encore innombrables, mais de +jour en jour ils deviennent plus difficiles à +trouver : il faut connaître la ville afin d’y parvenir. +Évidemment, des siècles seraient utiles +pour arriver à faire de Naples une cité tout à +fait moderne, cependant du train et avec le cœur +dont on y va…</p> + +<p>Il s’était produit ceci de singulier. Les Napolitains, +lesquels sont fiers de Naples et l’adorent, +en rougissaient devant les étrangers. Ils ne pouvaient +plus supporter d’entendre répéter, sur +tous les tons, par les Italiens du Nord, que +Naples est sale. Ils étaient blessés de la mauvaise +réputation de la ville et des griefs qu’on formulait +contre sa population. Quand on leur disait que +cela était mieux ainsi, qu’on préférait Naples +telle qu’elle était, ils croyaient qu’on se moquait, +ils vous regardaient avec méfiance, pensant que +vous parliez de cette façon devant eux, mais que +vous colporteriez sans faute dans tout l’univers +que leur ville est inhabitable. Alors ils tombaient +à bras raccourcis sur le peuple, ils l’accusaient +de tous les méfaits et de tous les vices, et, finalement, +ils en arrivaient à déclarer qu’ils n’étaient +pas, quant à eux, d’origine napolitaine : comme +un grand passage de races s’est produit à Naples, +tous, ils descendaient ou des Espagnols, ou des +Arabes, ou des Français.</p> + +<p>Il fallait lire alors, dans les journaux, les plaintes +des malheureux bourgeois exaspérés. Chaque +jour, ils découvraient quelque nouvelle horreur. +Une fois par semaine, les plus importantes feuilles +de la cité parthénopéenne les recueillaient. J’en +cite quelques-unes :</p> + +<blockquote> +<p>« <i>Le <span lang="it" xml:lang="it">vico</span> des Florentines à Chiaia est dans un +état à faire pitié ! Le matin seulement un balayeur +daigne y donner un coup de balai et le reste de la +journée il s’y accumule immondices sur immondices.</i> »</p> + +<p>« <i>Derrière l’église de Saint-François, à la Torretta, +il y a des montagnes d’ordures qui augmentent +de temps en temps. On peut même y +trouver parfois quelque charogne qui pourrit.</i> »</p> + +<p>« <i>Les chevriers et les vaches abusent de la via +Mancinelli. De sept heures du matin à huit heures +et demie, et le soir de cinq heures à sept heures et +demie, c’est un spectacle dégoûtant. Ils s’arrêtent +là et s’endorment sans nul souci des habitants. +Quelle quantité d’excréments ! Quelles exhalaisons +pestilentielles ! Quels torrents d’urine !</i> »</p> +</blockquote> + +<p>Mais voici le bouquet :</p> + +<blockquote> +<p>« <i>Dans la <span lang="it" xml:lang="it">via Salute</span>, gît étendu sur un misérable +matelas, un jeune homme tuberculeux, qui +a été mis à la porte de son <span lang="it" xml:lang="it">basso</span> par le propriétaire +et qui attend la fin de ses souffrances sur le +trottoir. Le reste de son misérable mobilier est +placé à côté de lui, près d’une latrine, en face du +mur de la prison.</i> »</p> +</blockquote> + +<p>Devant ce déluge de plaintes, un journal concluait +en ces termes : « Que faire ? Tant que Naples +sera une cité peuplée d’une plèbe qui est privée +du sens de la propreté et de celui de la +mesure, elle sera infestée de vaches, de chèvres +et de mégères vociférantes, de pianos ambulants, +de gens qui hurlent, de cochers qui +assaillent les passants, de mendiants, de charrettes +encombrant les ruelles, de montagnes +d’ordures, de boue, de poussière et d’immondices +s’éparpillant à tous les vents.</p> + +<p>« Nous avons, par tous les moyens, engagé le +conseil municipal à prendre des mesures. Nous +continuerons à élever la voix. Mais rien d’efficace +ne pourra s’accomplir tant que la population +ne s’habituera pas à être propre, discrète, +sobre de gestes et de paroles, respectueuse du +droit d’autrui, respectueuse des voisins, respectueuse +des vivants, respectueuse des morts, +qu’elle outrage de la manière la plus bruyante, +soucieuse de la santé publique contre laquelle +elle commet à chaque instant, sous toutes les +formes les plus laides, des attentats petits et +grands. Il faut, en un mot, que nous portions nos +efforts à former l’âme urbaine de ce peuple. »</p> + +<p>Voilà donc où en étaient les lamentations des +Napolitains, quand l’assesseur Piscicelli a décidé +d’améliorer tout cela. Il a, nous l’avons dit, interdit +les chèvres et les vaches. Mais il était question, +l’année dernière, d’établir un règlement plus +funeste encore que tous les autres pour le pittoresque +de Naples.</p> + +<p>Il s’agissait de créer des marchés afin d’interdire +la vente dans les ruelles des fruits et des légumes. +Adieu donc les piments et les poivrons +aux couleurs éclatantes, qui éclairaient toute une +rue, les tas de pastèques rondes, et les tomates, +les pommes d’or, richesse et faste du Midi !</p> + +<p>Et Naples, qui était une ville où l’on n’était +pas enfermé ! On ne s’y sentait point séparé des +champs, selon le système moderne si pénible et, +en quelque sorte, féroce. C’était une ville antique, +traversée par la campagne, mêlée à la campagne… +Fini, tout cela !</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Mais il ne s’agit pas seulement de rendre Naples +propre, saine, claire et aussi belle que Chicago. +On veut à présent qu’elle soit riche. La fièvre industrielle +et commerçante, qui agite aujourd’hui +l’Italie, a gagné la douce cité du farniente et de +l’amour. Que d’avocats, que de docteurs pérorent +maintenant là-dessus dans les cafés ! Et chacun +préconise son projet, qui doit amener le Pactole +à Naples et remplir de dollars les poches vides +de ses compatriotes. Les uns sont partisans de +l’industrialisation de la cité des sirènes, ils ne +rêvent qu’usines, hauts fourneaux, chaudières, +courroies de transmission, cheminées noires… +Leur idéal serait de voir le golfe couvert d’une +épaisse fumée, qui effacerait celle du Vésuve, et +d’y entendre, au lieu du chant des mandolines, +le sifflet des fabriques. Ceux-là sont peut-être, +d’ailleurs, les moins dangereux.</p> + +<p>Les autres rêvent d’une Naples hivernale, qui +serait le Nice ou le Caire de l’Italie du Sud. On +édifierait un Palais de la Jetée, un Casino, et +tous les étrangers viendraient se réjouir au pied +du Pausilippe. C’est à cette conception grandiose +que se rattache la construction des caravansérails, +des énormes hôtels cosmopolites de Santa-Lucia. +Veuillez remarquer qu’on compte déjà tout un +vaste quartier, le rione Amedeo, habité par les +étrangers, et il en vient chaque année des dizaines +de mille. Mais ce n’est pas assez : on veut faire de +Naples une vraie station hivernale. Ah ! ce sera +délicieux !…</p> + +<p>En vérité, je vous le dis, hâtez-vous d’aller à +Naples, si vous voulez avoir encore une idée de +ce que fut cette ville unique.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">LE RETOUR EN FRANCE</h2> + + +<p>La première fois que je revins de Naples, après +un long séjour, — j’avais passé là-bas six mois +consécutifs, — je fus très frappé, en arrivant à +Marseille, par la grossièreté, par la sensualité +vulgaire de cette ville. L’impression fâcheuse que +j’éprouvais, je ne voulais pas admettre que ce fût +la France qui me la donnât, et je la rejetais tout +entière sur Marseille, cité puissante, mais élémentaire. +Or, au printemps suivant, lorsque, +venant de Paris, je repassai par Marseille, sa +grossièreté ne me toucha plus si vivement : Paris +était donc semblable à Marseille, Paris m’avait +rehabitué à la vulgarité, et, à côté d’un Italien, +d’un Napolitain, un Français était donc un +brutal ?</p> + +<p>Depuis, chaque fois que je suis revenu de +Naples, j’ai, hélas ! éprouvé le même sentiment. +Marseille, d’abord, que jadis j’aimais tant, me +blessait de vingt façons. J’avais quitté une ville +noble pour débarquer dans une ville plébéienne : +ainsi me semblait-il. La Cannebière, ses odeurs +d’alcool, ses cafés bondés, tous ces gens buvant : +à Naples, une glace et un verre d’eau. L’atroce +bruit du violon qui sortait des cafés : à Naples, +dans les pires mélodies, de la <i>musique</i>. On sentait +ici une atmosphère de grosse jouissance. Des +filles passaient, multicolores, que les hommes +regardaient d’un œil brillant. A Naples, on se +retourne sur les femmes, mais c’est avec +admiration. Tous ces gens, ces trafiquants et ce +peuple, on les devinait animés de préoccupations +basses. Les hommes voulaient de l’argent pour +manger, boire, avoir la femelle ; les femmes pour +ne rien faire, s’habiller avec éclat et vexer la +voisine. Le Marseillais est riche, il jouit brutalement +de la vie ; le Napolitain est pauvre et jouit +de la vie finement.</p> + +<p>Et ainsi, constamment, je comparais avec regret +la ville que j’avais quittée à celle où je venais +d’arriver. Les visages, les corps, l’aspect physique, +les vêtements, tout ici était grossier. Des gros nez, +des grosses bouches. Là-bas, les visages étaient +fins et pâles, les corps minces, nerveux. On était +élégant, là-bas, et raffiné, coquet : quelles jolies +chaussettes blanches, quels pantalons blancs immaculés, +quels vestons d’une coupe parfaite ! +Cela ici ne comptait pas, nul ne se mirait pour +voir s’il était bien vêtu ou mal mis, agréable +ou point à regarder. On vivait pour les autres, +là-bas, pour la société : ici, chacun pour soi. Là-bas, +c’était un peu un salon, ici seulement un +entrepôt.</p> + +<p>Et ces différences, je les retrouvais partout, +jusque dans les derniers détails. Au restaurant. +A Naples, la cuisine était délicate : grossière ici. +Finesse d’esprit là-bas, finesse de goût : ici, +aucune finesse. Ah ! les gens de là-bas avaient +de la race !…</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Or, je n’avais pas lu de journaux français depuis +des mois. Les deux premières feuilles que +j’ouvris m’écœurèrent. Tout ce bluff, ce désordre, +le grossissement absurde donné au premier fait +insignifiant venu, pourvu qu’il soit de nature à +intéresser la plus médiocre partie du public, et +les vraies nouvelles d’importance mal présentées +ou bien reléguées derrière tel ou tel scandale +placé en tape-à-l’œil, ce luxe de détails touchant +un viol au Bois de Boulogne, avec le portrait du +« satyre » et l’« interview » du concierge de la +victime, tandis qu’en une dépêche de trois lignes +tel grand fait international se résume… Non, les +journaux italiens n’étaient pas ainsi, aucun n’offrait +ce caractère ! Peut-être pas aussi « modernes », +peut-être ne possédant pas autant de +« fils » et peut-être pas aussi « rapidement informés », +ou bien pas aussi « littéraires », mais +eux ils n’étaient point vils, ils ne semblaient pas +s’adresser toujours à la plus ignorante catégorie +des lecteurs, ils suivaient — par exemple — ce +qui se passait à l’étranger avec intelligence, non +pas à coup de télégrammes sensationnels, mais +dans des articles écrits avec une compétence +véritable. Ma foi, je ne m’imaginais pas la presse +de mon pays telle que je la voyais là, j’avais +oublié qu’elle était ainsi. Je n’eusse supposé de +pareilles feuilles qu’en Amérique.</p> + +<p>On me passa les illustrés et je regardai les +petits journaux pour rire. Il était question, uniquement, +des filles. Toutes les légendes roulaient +sur l’amour, mais sur un amour totalement dépouillé +de sentimentalité. Ce n’était pas grivois, +pas salé, non : des lourdes plaisanteries de +matelots ou d’hommes à argent, — ainsi que +disait Beyle. Ah ! on n’y allait pas par quatre +chemins pour exprimer la chose !… Et l’on sentait +bien que ce n’était point paresse des dessinateurs, +c’était la consigne : le journal voulait cela. Il savait +que plus on était direct, plus le lecteur était +content. Je ne revenais pas d’Italie plus vertueux +que j’y étais parti ; mais cet étalage d’obscénités +me fut désagréable. Là-bas, ce n’était pas +sur ce ton-là qu’on s’occupait des choses de +l’amour. Et j’avais oublié que les gens de chez +nous en parlaient et y pensaient comme des +charretiers ou des banquiers.</p> + +<p>Mais ce fait d’avoir aussi mal accueilli les +journaux de France, les revoyant après six mois, +m’était pénible. Car enfin ce n’était pas Marseille +qu’ils représentaient, ces journaux-là : ils valaient +comme une indication très forte sur l’esprit public +en France.</p> + +<p>Là-dessus, le soir, j’entrai, ne sachant que +faire, au Palais de Cristal. Au cours de la représentation, +paraissait le chanteur Mayol. Je ne +l’avais jamais vu. Il eut un succès énorme. Ses +sous-entendus, à lui, étaient d’un ordre spécial. +Il était tout entier lui-même, d’ailleurs, un sous-entendu +d’un ordre spécial. Et son succès paraissait +venir en partie de là. On aimait son talent, +car il a du talent, mais son talent était accueilli +avec plus de sympathie, parce qu’il éveillait dans +l’esprit du public une certaine curiosité. Cependant, +cette curiosité-là, elle n’était point particulière +à Marseille : le succès de Mayol avait été +fait par Paris, — et quel succès ! — Ainsi, voilà +ce qui préoccupait, attirait, touchait maintenant +les gens de chez nous…</p> + +<p>Je rentrai me coucher, mélancolique. Plus le +temps passe, à l’étranger, plus la figure de la patrie +embellit. Elle prend peu à peu un caractère +idéal. On a beau aimer le pays où l’on est, tout +de même, on y respire en étranger : il y a +contrainte ; le seul fait de ne pas parler sa propre +langue est une dure contrainte. Au bout de six +mois de Naples, les mots France et Français +m’émouvaient particulièrement. Je ne voyais des +nôtres que les seules qualités, et aux plus belles +époques ; ils étaient devenus, dans mon esprit, +parfaits. Eh bien ! c’était cela, maintenant, les +Français !… Il allait falloir vivre avec ces gens-là !… +Si je n’eusse pas su que, tout de même, +aussi naturalisé que l’on soit, jamais on ne parvient, +dans un pays étranger, à se sentir dans +<i>son</i> pays, je me serais fait Italien.</p> + +<p>En tout cas j’eusse voulu être né Italien.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Et je savais bien, d’ailleurs, tout ce qu’on pouvait +reprocher aux Napolitains, je savais bien +qu’ils étaient futiles, que toute leur finesse +tourne en subtilité, qu’ils tombent toujours dans +l’excès ; que s’ils sont élégants, ils le sont trop, +et lorsqu’ils ont de la grâce, ils sont trop gracieux. +Je savais bien qu’ils manquaient de force +et qu’à tant de finesse un contrepoids faisait +défaut. Ils manquaient de force, de cette force +dont Marseille, elle, débordait, alors qu’elle eût +eu besoin, par contre, d’un peu de cette finesse +en excès là-bas.</p> + +<p>Je savais que si, ici, il n’y avait pas de goût et +s’il y en avait beaucoup là-bas, là-bas, tout de +même, cela ne s’achevait pas en art : on aimait +l’enjolivé, le paré, un marchand décorait d’une +rose son panier, un cocher mettait un ruban à +la crinière de son cheval (et pas pour les clients, +pour lui-même), mais que l’esprit tendît à l’art, +aimât l’art, il était trop léger, pourtant, trop +menu, trop grimacier pour aboutir à lui. Il ne +pouvait se fixer, il ne pouvait se concentrer, +méditer. Bavard, et son bavardage l’éloigne de +la réflexion, son bavardage le distrait. Ils ont +parlé, ils ont raconté, après c’est fini, tout a +passé en paroles. Là-bas, tout était trop fragile, +les roues des voitures trop minces, et le verre +des bouteilles… Seulement, voilà, l’atmosphère +était agréable : tout le monde avait le sentiment +artiste ; peut-être aussi, d’ailleurs, est-ce +pour cela qu’il n’y avait pas d’artistes ?… Chez +nous, personne n’est artiste : mais en revanche +il y a des artistes… Combien de fois donc a-t-on +répété que le Français est artiste ! Cela n’est pas +vrai : le Français ne nourrit point du tout cette +âme artiste que l’Italien possède si véritablement ; +il ne sent pas la beauté. Allez à Poggioreale, le +cimetière de Naples ; sur plus d’une tombe vous +lirez : Il aima le beau, il aima l’art. Ah ! cela, +chez nous, importe bien peu à nos héritiers que +nous ayons aimé le beau et l’art !… Le Français +n’a pas l’instinct de l’art. Dans une œuvre d’art, +il cherche l’anecdote, le sujet, le trait. L’Italien +va de suite au sentiment. Le Français n’est pas +poète : il ne peut guère s’élever au-dessus de +Béranger, de Coppée ou de Rostand… C’est qu’il +est le peuple qui a le plus corrigé l’instinct ; il +s’est tourné vers l’intelligence. Ce qu’il préfère +donc, c’est le théâtre et l’anecdote, la représentation +terre à terre ou comique de l’existence : +son esprit net et sans poésie l’y porte. Les arts, +en France, se sont toujours développés contre le +public. La foule a toujours soutenu ce qu’il y +avait de pire. Seulement, chez nous, si personne +n’est artiste, il y a des artistes.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Je faisais toutes ces réflexions, étant repassé +d’Italie en France. J’exagérais sans doute. Nous +nourrissons beaucoup d’amour-propre pour notre +pays. Nous le voudrions voir le plus beau de tous +et le plus parfait. Et chaque fois que nous nous en +revenons de l’étranger, nous sommes furieux et +déçus, parce que nous avons rencontré au dehors +certaines choses qui nous paraissent supérieures +à ce que nous retrouvons chez nous. Or, nous +voudrions que tout ce qu’il y a chez nous fût +supérieur à tout ce qu’il y a chez les autres. Aussi +exagérant inconsciemment notre déception, nous +grossissons encore les sujets que nous avons +d’être déçus. Cependant, aujourd’hui, des marques +trop nettes, trop évidentes, s’étalent pour qu’on +ferme les yeux : la France devient grossière, elle +va vers la vulgarité, et les Français ne répondent +plus guère à l’image idéale que nous nous faisons +d’eux. Au retour d’Italie, ce qui frappe surtout, +je le répète, c’est leur manque de penchant pour +s’intéresser aux choses du sentiment et à l’art, +en général, à ce qui est élevé ou délicat. Mais +peut-être est-ce là un mouvement universel. +Possible que le monde entier se dirige vers la +platitude ? Il existerait alors pour chaque pays +des causes particulières. L’une d’elles, pour le +nôtre, serait probablement l’extraordinaire invasion +des villes par la campagne. Chacun, d’ailleurs, +peut trouver cent autres raisons. Et ce +n’est pas mon projet de les chercher. Ni de tirer +nulle conclusion. J’ai pensé seulement qu’il pouvait +être intéressant de dire avec précision et +sans détour l’impression ressentie par un Français +rentrant chez lui après six mois de vie au +dehors.</p> + +<p class="sign i">1909-1910.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> +<td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Le Départ de Naples</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Voyage à Reggio de Calabre et à Messine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">15</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Palerme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">73</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">A Capri</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">87</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Tanger</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">101</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Gibraltar</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">121</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">En Andalousie :</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="drap2 i">Ronda, Malaga, Grenade</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">133</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2 i">Cordoue, Séville, Cadix</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">157</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Naples la Belle et les Napolitains :</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="drap2 i">Antiquité de Naples</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">193</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2 i">Curiosités dans les rues</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">213</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2 i">Le caractère napolitain</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">233</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2 i">Naples nouvelle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">247</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Le Retour en France</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">257</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em">PARIS — IMPRIMERIE MICHELS FILS<br> +6, 8 et 10, Rue d’Alexandrie.</p> + + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="b">ARTHÈME FAYARD, Éditeur</span><br> +<span class="xsmall">Rue du S<sup>t</sup>-Gothard, 18-20, PARIS (XIV<sup>e</sup>)</span></p> + +<p class="c b large">Collection à 3<sup>f.</sup>50 le volume</p> + +<p class="c u xsmall">DERNIÈRES NOUVEAUTÉS</p> + + +<p class="c"><span class="ssf b small">MYRIAM HARRY</span><br> +<span class="i b large">TUNIS LA BLANCHE</span></p> + +<p class="c"><span class="ssf b small">MAURICE DUPLAY</span><br> +<span class="i b large">CE QUI TUA FARGET</span></p> + +<p class="c"><span class="ssf b small">HENRI DUVERNOIS</span><br> +<span class="i b large">LA BONNE INFORTUNE</span></p> + +<p class="c"><span class="ssf b small">CAMILLE MARBO</span><br> +<span class="i b large">L’HEURE DU DIABLE</span></p> + + +<p class="c gap xsmall sc ssf">Paris. — Imp. Michels Fils.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77275 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77275-h/images/cover.jpg b/77275-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..37a5bc9 --- /dev/null +++ b/77275-h/images/cover.jpg |
