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+ <title>Le prêtre | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77245 ***</div>
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c i top2em">LES CARACTÈRES<br>
+DE CE TEMPS</p>
+
+<h1>LE PRÊTRE</h1>
+
+<p class="c i">PAR<br>
+<span class="large">M<sup>GR</sup> E. L. JULIEN</span><br>
+<span class="i xsmall g ssf">MEMBRE DE L’INSTITUT</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">A PARIS</span><br>
+<span class="g">Chez HACHETTE</span></p>
+
+<p class="c i small ssf">ONZIÈME MILLE</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em">LES CARACTÈRES DE
+CE TEMPS</p>
+
+
+<p class="noindent gap narrow">LE POLITIQUE*, Par Louis <span class="sc">Barthou</span>,
+<i>de l’Académie Française</i>. — LE
+PAYSAN, Par Henry <span class="sc">Bordeaux</span>, <i>de
+l’Académie Française</i>. — LE DIPLOMATE,
+Par J. <span class="sc">Cambon</span>, <i>de l’Académie
+Française</i>. — LE MÉDECIN, Par le
+D<sup>r</sup> <span class="sc">Maurice de Fleury</span>. — LE BOURGEOIS*,
+Par Abel <span class="sc">Hermant</span>. — LE
+PRÊTRE*, Par Monseigneur E. L. <span class="sc">Julien</span>,
+<i>Évêque d’Arras, Membre de l’Institut</i>. — LE
+JOURNALISTE, Par Louis <span class="sc">Latzarus</span>. — LE
+FINANCIER, Par R.-G.
+<span class="sc">Lévy</span>, <i>Membre de l’Institut</i>. — L’HOMME
+D’AFFAIRES, Par Louis <span class="sc">Loucheur</span>. — L’ÉCRIVAIN*,
+Par Pierre <span class="sc">Mille</span>. — LE
+SAVANT*, Par le Prof. <span class="sc">Ch. Richet</span>,
+<i>Membre de l’Institut</i>. — L’AVOCAT*,
+Par <span class="sc">Henri-Robert</span>, <i>de l’Académie Française,
+Ancien Bâtonnier</i>. — L’OUVRIER,
+Par Albert <span class="sc">Thomas</span>, Etc.</p>
+
+<p class="c i small">Les volumes parus
+sont marqués d’un astérisque.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="cc small top4em">Tous droits de traduction, de reproduction<br>
+et d’adaptation réservés pour tous pays.<br>
+<span class="i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Librairie Hachette</span>, 1925.</p>
+
+<p class="cc small">Il a été tiré de cet ouvrage soixante exemplaires<br>
+sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 60.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<p class="i">Bien que l’éloge du prêtre puisse se glisser naturellement
+sous la plume d’un évêque, le lecteur ne
+doit pas s’attendre à trouver ici le panégyrique apprêté
+du prêtre français. Le montrer tel qu’il apparaît à un
+observateur impartial, qui regarderait du dehors et
+tel aussi que l’ont façonné le divin principe de sa vocation,
+la discipline de l’Église et les vicissitudes de notre
+histoire nationale, a paru le plus sûr moyen de lui
+laisser son vrai visage, placé dans son cadre habituel, et
+d’amener le spectateur à dire amicalement : « Voilà bien
+mon curé, je le reconnais. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge b">LE PRÊTRE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="small i">CHAPITRE I</span><br>
+COSTUME ET USAGES
+ECCLÉSIASTIQUES</h2>
+
+
+<p>En dépit des révolutions, et même, ce qui est pis,
+des périodes d’impopularité, le prêtre continue à
+porter la soutane. Il fait exception à la règle des sociétés
+modernes, chez lesquelles l’uniforme n’est plus admis
+que pour les militaires.</p>
+
+<p>Jadis, la profession n’imprimait pas seulement un
+caractère, elle imposait un costume. Le costume
+devait rappeler au médecin, à l’avocat, comme au
+soldat et au prêtre, l’obligation de ne jamais se dépouiller
+du sentiment de son devoir et de l’esprit de sa
+profession.</p>
+
+<p>Contrairement aux professions libérales, qui se sont
+pour ainsi dire sécularisées, en prenant l’habit de tout
+le monde, le prêtre a marqué de plus en plus nettement
+la séparation que le costume mettait entre le
+siècle et lui. Primitivement, la soutane n’était qu’une
+longue « lévite » commune à beaucoup de personnes
+et que rappelle assez l’habit de « clergyman » porté
+par les pasteurs et même par les curés catholiques,
+dans les pays protestants. Comme si l’habit ne suffisait
+pas à le distinguer, le prêtre a les cheveux rasés en
+forme de couronne au sommet de la tête. La tonsure
+est le symbole du renoncement au monde : elle caractérise
+l’homme d’Église.</p>
+
+<p>Au surplus, d’autres signes dénonceraient l’ecclésiastique,
+même sous un habit d’emprunt. Il a le visage
+rasé, les cheveux longs et la démarche grave. Il est
+vrai que l’ancien type classique du prêtre devient
+rare : le passage des séminaristes par la caserne l’a
+modifié : il a pris une allure plus dégagée, un ton plus
+décidé. Mais l’empreinte de la profession n’est pas
+effacée pour cela. Regardez de plus près : un air
+sérieux et réservé, un regard modeste et candide, une
+attitude de déférence envers les supérieurs, enfin le
+pli de l’âme marqué en relief sur les traits austères ou
+sereins de la physionomie, le prêtre est toujours
+prêtre, même au dehors.</p>
+
+<p>Le costume ecclésiastique n’est pas soumis aux
+variations de la mode. La soutane est plus ou moins
+élégamment coupée, plus ou moins longue, suivant
+le goût de celui qui la porte. Le rabat était naguère
+encore le signe particulier du clergé français : il est
+en train de disparaître. Le rabat ecclésiastique était
+jadis blanc comme celui des avocats, n’étant après tout
+qu’un simple col rabattu. On prétend qu’il devint noir
+obligatoirement à la mort de Louis XIV. Au rabat a
+succédé le col romain, symbole d’un nouvel état d’esprit,
+romain lui aussi. Il est moins coûteux de changer
+de col que de rabat, et la propreté y gagne, surtout
+si le prêtre a gardé l’habitude ancienne de priser. Sur
+le rabat, les grains de tabac faisaient une tache que ne
+pouvaient s’empêcher de remarquer les plus charitables
+dévotes.</p>
+
+<p>L’élégance de l’ancien régime comportait les boucles
+de souliers. Les boucles ont rejoint les tabatières dans
+les vitrines des antiquaires, et, sauf de rares exceptions,
+surtout parisiennes, parmi les prêtres, les évêques
+seuls ont gardé les boucles. C’est grand dommage, à
+mon avis. Les boucles étaient un ornement qui convenait
+à la dignité des cérémonies religieuses. J’admets
+que les obligations du ministère paroissial à travers
+champs ou à travers rues imposent aux curés ou
+aux vicaires les brodequins solides et les fortes semelles,
+mais, à l’église, à l’autel, et même dans les réceptions,
+je regrette toujours la boucle d’argent qui se mariait
+si bien avec le cadre liturgique et les vêtements sacerdotaux.</p>
+
+<p>L’avantage de la soutane est de draper l’homme tout
+entier à la manière de la toge romaine. Elle est certainement
+plus noble que l’habit étriqué de nos jours, auquel
+s’ajuste avec peine le pantalon, et qui a le tort de suivre
+la nature de trop près.</p>
+
+<p>La soutane, par contre, a l’inconvénient d’exiger de
+celui qui la porte un soin extrême pour la conserver
+en état de propreté. C’est là un problème dont tous les
+prêtres ne trouvent pas la solution. L’incurie, sous ce
+rapport, devient plus apparente chez l’ecclésiastique
+que chez l’homme du monde. Le curé de campagne est
+tenu à moins de frais de toilette que le curé de ville. Le
+paysan en habit de travail n’y regarde pas de si près :
+il lui suffit que son curé soit bien propre et bien rasé
+le dimanche.</p>
+
+<p>Le prêtre séculier ne porte pas la barbe. Ce privilège
+est réservé aux missionnaires, lesquels perdraient tout
+prestige auprès des peuples qu’ils évangélisent, s’ils
+avaient le visage glabre comme des femmes. Les prêtres
+combattants avaient rapporté de l’armée l’habitude
+de laisser pousser leur barbe. Ce fut un vrai sacrifice
+pour quelques-uns de la raser. Certaine barbe, si je
+suis bien informé, avait pris une telle ampleur et
+donnait à l’ecclésiastique un si bel air de moine de
+vitrail, que l’évêque lui fit grâce et qu’elle continue à
+se répandre « comme un ruisseau d’avril ».</p>
+
+<p>La nécessité de faire sa barbe lui-même expose
+parfois le prêtre à la faire moins souvent qu’il ne le
+faudrait. Ceux qui poussent trop loin sous ce rapport
+la négligence deviennent la cible des taquineries de
+leurs confrères. Cela donne parfois lieu à de piquantes
+plaisanteries. On cite en Artois le trait suivant : Il
+existe dans le diocèse d’Arras un village du nom de
+Thérouanne. C’est tout ce qui reste de l’ancienne cité
+épiscopale à qui Charles-Quint fit expier cruellement
+sa glorieuse résistance, en la détruisant de fond en
+comble. Or, à la fin du dernier siècle, la paroisse
+du Thérouanne actuel avait à sa tête un curé qui passait
+pour ne faire sa barbe que rarement. Un jour que
+Mgr X…, en tournée de confirmation, recevait les
+curés, on lui présenta le curé de Thérouanne en ces
+termes : « Monseigneur, voici le curé de Thérouanne,
+rasé sous Charles-Quint. » Et Monseigneur, apercevant
+la face ombreuse du prêtre désigné, de répondre :
+« J’aurais cru sous Clovis. »</p>
+
+<p>S’il y a un type ecclésiastique imposé par le costume
+et l’esprit de la profession, le type n’en admet pas moins
+une certaine variété dans ses représentants. Rien n’est
+plus intéressant que l’aspect d’une assemblée de prêtres
+réunis, par exemple, pour les exercices de la retraite.
+En dépit de l’uniformité de l’habit et des gestes, les
+différences sautent aux yeux. Un visage maigre et
+pâle tranche auprès d’un visage plein et pourpre ; les
+cheveux en brosse sur une jeune tête narguent un
+crâne d’ivoire tout voisin : des cheveux blancs, longs
+et bouclés, inspirent le respect comme une chose antique
+qu’on ne reverra peut-être plus. Celui-ci semble s’effacer
+avec sa silhouette qui remplit mal la soutane, et, légèrement
+voûté, se penche en marchant, mais les lèvres
+sont fines, prêtes au sourire ou bien au mot malicieux ;
+les traits sont reposés, le regard paisible et doux. Celui-là
+se drape dans une enveloppe plus majestueuse. Il
+est haut de port et de couleur. Son ventre proéminent
+le force à dresser le buste et la tête, et à rejeter les
+épaules en arrière. Cela lui vaut, comme on dit, une
+belle prestance et l’admiration du peuple, qui aime
+l’apparence de la force, même chez les hommes adonnés
+aux choses de l’esprit. Peut-être plus d’un lecteur se
+rappelle-t-il la pochade d’un peintre connu du dernier
+siècle, intitulée <i>Une bonne histoire</i> ? Deux abbés : l’un,
+corps fluet, regard pétillant, l’autre, taille imposante
+et air dominateur, se regardent en riant, après la bonne
+histoire que l’un des deux vient de raconter, sa tabatière
+à la main. En somme, le type ecclésiastique
+oscille entre ces deux portraits d’un Giton et d’un
+Phédon qui sont frères.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La bonne tenue du clergé français est un fait admis
+du monde entier. La soutane est un porte-respect qui
+agit d’abord sur celui qui en est revêtu. Le public est
+sévère pour le prêtre, en France plus qu’ailleurs.
+D’aucuns poussent un peu loin l’application de la
+maxime : « Un prêtre n’est pas un homme comme un
+autre. » Il n’y a pas bien des années que les personnes
+dévotes se scandalisaient de voir un ecclésiastique
+fumer le cigare, encore plus la pipe. Les statuts diocésains
+en faisaient la défense. Aujourd’hui, le clergé
+français, surtout celui qui a fait la guerre, fume à
+l’instar de tous les clergés du monde.</p>
+
+<p>Les usages ecclésiastiques sont tenaces : ils deviennent
+facilement des obligations. Naguère, le curé de
+campagne était inévitablement un piéton, inséparable
+de son bâton, moins élégant que solide. Quand il avait
+quelque aisance, il se payait cheval et voiture, et en
+faisait profiter ses confrères moins bien partagés. Plus
+anciennement, les curés qui le pouvaient possédaient
+un bidet, et faisaient leurs courses au petit trot. L’usage
+en est perdu. La bicyclette a remplacé le cheval, et
+non sans peine. Ce fut une affaire, une affaire d’État,
+de savoir si les prêtres pouvaient enfourcher la bécane.
+Cela ne s’était jamais vu, et, dans l’Église, ce qui ne
+s’est jamais vu rencontre toujours une opposition
+sérieuse. Les évêques, pour la plupart, commencèrent
+par jeter l’interdit sur le nouvel instrument, trop
+léger, trop sautillant, trop rapide, pour la dignité de
+la robe ecclésiastique. Aucun prélat ne poussa la
+rigueur jusqu’à jeter l’interdit sur le prêtre récalcitrant,
+mais plus d’un fit peut-être le jeu de mots cruel dont
+je connais la victime : « M. X… ne veut point renoncer
+à la bicyclette. Soit. Dites-lui qu’il aura beau aller vite,
+il <i>n’avancera pas</i> ! »</p>
+
+<p>En certain diocèse où la bicyclette était également
+défendue, il se trouva que, l’archevêque étant venu dans
+une paroisse de campagne pour donner la confirmation,
+les « saintes huiles » avaient été oubliées au chef-lieu
+de canton où logeait Monseigneur. Que faire ? L’heure de
+la cérémonie avait sonné. Envoyer une voiture ? Oui,
+mais le trajet était long et le retard le serait aussi. Or, il
+y avait, parmi les curés présents, un habitué de la
+bicyclette, qui avait déjà reçu de l’autorité diocésaine
+maint avertissement, d’ailleurs resté lettre morte.
+Timidement, il s’avança, sa machine à la main, et
+s’offrit à <i>courir</i> au plus vite pour apporter le saint-chrême.
+Il fallut bien pour cette fois lever la défense.</p>
+
+<p>Les mœurs sont devenues plus fortes que les règlements,
+même ecclésiastiques. Aujourd’hui, ce sont les
+évêques qui font cadeau aux curés de la bicyclette
+dont ils ont besoin pour exercer leur ministère. On
+commence déjà à offrir des motocyclettes et même
+de petites automobiles à ceux qui ont de grands espaces
+à parcourir. L’Église a toujours embarqué la vérité
+évangélique sur tous les véhicules qui passaient à sa
+portée. Bientôt elle enverra, sans doute, ses missionnaires
+par un service d’avions. Elle trouverait des aviateurs
+au besoin parmi les prêtres anciens combattants.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="small i">CHAPITRE II</span><br>
+LA FORMATION DU PRÊTRE</h2>
+
+
+<p>Ce n’est pas l’habit qui fait le moine, ni le prêtre.
+C’est la fonction, et l’on sait que la fonction du
+prêtre fait de lui un être à part, séparé du train commun
+du monde. En quoi consiste la fonction sacerdotale,
+qui s’appelle dans la langue ecclésiastique le <i>ministère</i>,
+le métier par excellence ? Quand tous les métiers
+nécessaires à la subsistance et au bien de la société
+ont trouvé des bras et des cerveaux, quand toutes les
+fonctions sociales de l’ordre temporel ont trouvé chacune
+leur fonctionnaire, que reste-t-il encore à faire pour
+le service de la société ? Rien apparemment, si la vie
+est tout entière enfermée dans le cycle du temps et des
+affaires du temps. Mais, s’il existe pour les membres
+de la grande famille humaine une affaire qui dépasse
+les limites de la vie, à savoir l’affaire de la destinée,
+autrement dit l’affaire des relations de l’homme avec
+Dieu, ne faut-il pas quelqu’un qui ait mission de traiter
+au nom de tous, en parlant à Dieu de ce qui intéresse
+les hommes, et en parlant aux hommes de tout ce que
+Dieu réclame de leur bonne volonté ? Cette affaire
+transcendante, la grande affaire, a cela de particulier
+qu’elle est commune à tous et forme un lien qui
+s’étend non seulement aux individus, mais aux familles,
+aux nations, à l’humanité tout entière. C’est proprement
+l’essence de la religion de relier les esprits, et
+d’avoir besoin, pour maintenir l’union, de certains
+hommes spécialement consacrés à cet effet, ministres
+ou prêtres, chargés d’offrir la prière officielle et le
+sacrifice officiel de l’assemblée des croyants, de son
+vrai nom l’Église.</p>
+
+<p>Chez tous les peuples et dans toutes les religions, le
+sacerdoce forme une classe séparée, une tribu, une
+caste. La plus religieuse des religions, la religion catholique,
+devait aller plus loin encore. La discipline du
+célibat rendait plus sensible la ligne de démarcation.
+D’autre part, le célibat empêchait la prêtrise de devenir
+un apanage héréditaire et coupait court aux abus des
+castes sacerdotales.</p>
+
+<p>On le comprend, du reste, une fonction qui est à la
+fois humaine et divine et qui est à part et au-dessus
+des autres, devra exiger une sélection préalable, un
+apprentissage privilégié.</p>
+
+<p>L’état ecclésiastique, comme on dit, suppose une
+vocation. La vocation, ce n’est pas seulement l’attrait
+intérieur qui est au début de certaines carrières, telles
+que l’armée ou les lettres. L’élu se sent appelé de plus
+haut et, en suivant le secret instinct qui l’agite, il croit
+obéir à Dieu ; mais, comme l’illusion est possible, ce
+n’est pas l’enfant ou le jeune homme qui se désigne
+lui-même, c’est l’évêque qui le choisit ou du moins qui
+confirme l’appel du dedans par un appel d’autorité.</p>
+
+<p>Les circonstances fournissent, bien entendu, les
+indices révélateurs de la vocation. Le plus souvent,
+l’enfant appartient à une famille pratiquante : un sentiment
+tendre s’éveille de bonne heure en son âme
+à l’égard des choses de la religion, des cérémonies et
+des dévotions. Il est un autre Éliacin, élevé à l’ombre de
+l’autel, et il peut dire avec lui, en bon enfant de chœur :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Je présente au grand prêtre et l’encens et le sel.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le curé de la paroisse connaît son petit monde, il a
+vite remarqué les dispositions qui inclinent son servant
+de messe à une piété plus consciente. Il songe à l’envoyer
+au petit Séminaire, où, tout en faisant ses
+classes d’humanités, l’enfant aura tout le loisir de la
+réflexion. Les parents sont peu aisés, mais qu’à cela
+ne tienne. La plupart des prêtres furent des boursiers,
+non des boursiers du budget public, mais du budget
+des œuvres catholiques. Le petit Séminaire est la pépinière
+au premier degré des vocations sacerdotales.
+Naguère, sous le régime du Concordat, les petits Séminaires
+n’étaient pas soumis aux conditions de la loi
+Falloux, sur la liberté de l’enseignement. Privilège
+assez onéreux, puisque l’État se réservait de régler le
+nombre des petits Séminaires, un par diocèse, et même,
+comme sous Charles X, le nombre des élèves ne devait
+pas dépasser vingt mille.</p>
+
+<p>C’est principalement à la campagne et parmi les
+familles paysannes que se recrute la grande majorité
+des séminaristes. Du moins, il en est ainsi dans les
+régions agricoles. Ce serait manquer à la vérité que de ne
+pas rendre aux populations maritimes l’honneur qui
+leur est dû de fournir au Christ de nombreux « pêcheurs
+d’hommes ». Telle petite ville du Boulonnais n’est
+pas seulement célèbre par l’intrépidité de ses marins.
+Elle est plus fière encore d’avoir donné au diocèse
+d’Arras, depuis un demi-siècle, cinquante prêtres, dont
+une quarantaine sont vivants. Cependant, le trouble
+causé par la séparation de 1905 dans les esprits a eu sa
+répercussion sur le recrutement ecclésiastique. Inquiet
+pour le pain quotidien du prêtre, dont le traitement
+n’était plus assuré, le paysan regarda d’un œil
+moins satisfait le presbytère, où naguère il avait rêvé
+de voir s’installer son fils et envisagé le repos de sa
+propre vieillesse. Et puis, l’école primaire ayant cessé
+d’être chrétienne, les élèves les mieux doués n’étaient
+plus dirigés vers le sanctuaire, comme au temps où les
+instituteurs eux-mêmes étaient fiers d’y destiner un
+de leurs enfants.</p>
+
+<p>Les villes et les centres industriels sont moins
+universellement religieux, mais les écoles libres, les
+patronages, les collèges secondaires fournissent l’atmosphère
+favorable à l’éclosion des vocations. Joseph
+de Maistre a écrit : « Si j’avais sous les yeux le tableau
+des ordinations, je pourrais prédire de grandes choses. »
+Le graphique avait beaucoup baissé depuis vingt-cinq
+ans ; la guerre, en décimant les rangs des jeunes clercs,
+avait encore aggravé le mal. Mais le graphique commence
+à remonter, et de grandes choses sont possibles,
+si Joseph de Maistre est bon prophète.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quant aux sources auxquelles s’alimentent les vocations
+ecclésiastiques, nous disions tout à l’heure qu’il
+en sort surtout du vieux terroir populaire. Le peuple est
+toujours l’inépuisable réserve de l’énergie sous toutes
+ses formes. Génie, courage, sainteté, tout ce qui fleurit
+au sommet de l’arbre a pu s’élever plus ou moins
+lentement, mais c’est du fond obscur où s’enchevêtrent
+les racines qu’il est monté à la vie, à la lumière,
+à la gloire. Bourgeoisie, noblesse même ont leurs
+origines dans le peuple et ne devraient pas oublier de
+rendre au peuple ce qu’elles ont reçu de lui.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, c’est du peuple principalement que
+vient le plus grand nombre de prêtres. Il en a toujours
+été ainsi, mais, sous l’ancien régime, les familles nobles
+destinaient leurs cadets à l’Église, alors que l’Église
+pouvait leur offrir des « bénéfices » aussi lucratifs
+qu’honorables.</p>
+
+<p>Après le Concordat, le recrutement des prêtres se
+démocratisa. Les sièges épiscopaux, naguère presque
+exclusivement occupés par la noblesse, illustrèrent des
+noms roturiers. La noblesse, d’ailleurs, s’était retirée
+et laissait le champ libre aux enfants de la classe bourgeoise,
+paysanne et ouvrière. Il y eut de brillantes
+exceptions, cela va sans dire, et, pour n’en nommer
+qu’un, l’abbé d’Hulst, même avant d’être prélat et
+recteur de l’Institut catholique, pouvait passer à bon
+droit pour le premier prêtre de France. Ainsi l’Église
+se retrouvait dans son naturel avec l’avènement d’un
+régime fondé sur l’égalité des droits et la disparition
+des privilèges. La richesse et les honneurs n’étaient
+plus l’appât à capter des vocations. L’amour de Dieu
+et le zèle du salut des âmes étaient les seuls attraits
+qui pouvaient séduire les grands cœurs, et les grands
+cœurs ne manquèrent pas. Le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle fut un siècle
+de gloire pour le clergé de France qui ne fut jamais
+plus digne, ni mieux instruit, ni plus apostolique.</p>
+
+<p>Si l’on voulait, au point de vue social, caractériser
+d’un mot le siècle qui vient de se terminer, on pourrait
+dire qu’il fut surtout l’ascension du plus grand nombre
+aux emplois publics, à la richesse et aux honneurs.
+Siècle de la démocratie naissante, le <small>XIX</small><sup>e</sup> vit monter,
+grâce à l’instruction, grâce à la prospérité de l’industrie,
+une foule de talents qui trouvèrent la voie libre. Mais,
+en dépit des préjugés contraires, c’est dans les rangs
+ecclésiastiques que se manifesta plus sensiblement
+cette montée nouvelle. On ne prête pas assez d’attention
+à ce phénomène social qui se renouvelle incessamment
+dans l’Église. La vocation ecclésiastique choisissant
+ses élus surtout parmi les humbles et les pauvres,
+par le seul effet de ce choix, voilà des jeunes gens qui
+vont recevoir le bienfait d’une instruction étendue, qui
+vont devenir une élite intellectuelle, autant qu’une élite
+religieuse et morale. Le siècle n’en profite pas, dit-on.
+Erreur : toute lumière profite à tous, et l’habit n’importe
+pas, si l’on a le flambeau en mains. D’ailleurs,
+l’Église est une semeuse qui ne compte pas à quelques
+grains près. Sur tant d’enfants qui viennent éprouver
+leurs vocations dans ses petits séminaires, combien qui
+ne persévèrent pas, mais qui ont trouvé dans le vestibule
+du sacerdoce, devant la porte qui ne devait pas
+s’ouvrir pour eux, une culture littéraire qui devait être
+le premier degré de leur ascension vers un rang social
+auquel ils ne pouvaient normalement aspirer !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le petit séminaire est le vestibule du grand séminaire,
+où se fait la préparation définitive au sacerdoce.
+Le grand séminaire est une école supérieure où le
+jeune clerc reçoit l’enseignement de la théologie,
+pendant cinq années, et où il monte de degrés en degrés
+jusqu’à l’Ordre, le sacrement qui fait le prêtre. Le
+grand séminaire est aussi une école d’ascétisme. Par
+ce mot, l’Église entend les règles ou les exercices de la
+vie spirituelle, laquelle consiste en trois choses principales.
+En premier lieu, l’élévation de l’esprit, par la
+méditation assidue des mystères de la Foi et des moyens
+surnaturels dont Dieu se sert pour faire participer
+l’homme à sa divine essence. En second lieu, l’art de
+discipliner les mouvements du cœur pour le soustraire
+à l’illusion des attachements de la chair et du sang et
+pour le fixer dans le seul amour qui demeure éternellement,
+l’amour de Dieu et de son Fils qu’il a envoyé.
+Enfin, la méthode qui a pour but d’habituer la volonté
+à se plier promptement, même s’il en coûte à la nature,
+à la règle, au commandement, à la conscience, tout
+cela étant considéré comme la volonté de Dieu, que
+cela vienne directement de Lui, ou de l’Église, ou de
+la fonction.</p>
+
+<p>Le grand séminaire est pour le futur prêtre ce qu’est
+le noviciat pour le futur religieux. Certaines personnes
+ont vu là précisément, dans cette similitude de préparation
+à deux genres de vie fort différents, le point faible
+de la formation du clergé paroissial. Le clergé paroissial
+étant destiné à vivre au milieu du monde et pour ainsi
+dire au grand air de la vie du siècle, pourquoi lui faire
+subir cette épreuve en vase clos, au sortir de laquelle
+il pourra être rompu aux exercices de la spiritualité,
+mais aussi se trouver fort dépourvu devant la nouveauté
+des choses et des personnes, quand il lui faudra passer
+aux réalités du ministère pastoral ? Le reproche est-il
+aussi fondé que spécieux ? S’il faut excéder en quelque
+chose, ne vaut-il pas mieux former le prêtre d’abord,
+avant le pasteur, le prêtre devant d’autant mieux
+remplir son pastorat qu’il sera prêtre plus profondément ?</p>
+
+<p>Sait-on que l’institution du grand séminaire est
+relativement récente ? Les décrets du Concile de Trente
+étaient restés lettre morte par suite des guerres de
+religion. L’ère de la paix religieuse enfin ouverte avec
+Henri IV, de zélés missionnaires parcoururent la
+France, mais ils s’aperçurent bien vite que le fruit
+de leurs missions devait périr, faute d’un clergé capable
+de le recueillir et de le conserver. Certains prêtres dans
+les campagnes ignoraient même la formule de l’absolution.
+La formation des ecclésiastiques était l’œuvre
+la plus pressante. Les ordres religieux avaient leurs
+noviciats ; le clergé séculier n’en avait pas. L’évêque
+de Comminges, tout pieux qu’il était, ne demandait
+aux clercs, pour les ordonner, que de venir la veille
+ouïr un sermon, et d’éviter tout jeu ou toute débauche
+dans la maison où ils passeraient la nuit. Saint Vincent
+de Paul, aidé des Pères de l’Oratoire, Condrin et Eudes,
+institua la retraite de huit ou même de dix jours. Cela
+parut alors une grande nouveauté. Le futur cardinal de
+Retz, Paul de Gondi, ne subit pas d’autre épreuve, et,
+après une semaine de préparation, reçut les ordres
+jusqu’à la prêtrise inclusivement. Les séminaires ne se
+fondèrent que peu à peu, malgré la volonté expresse de
+Richelieu. Quelques essais échouèrent. Ce ne fut que
+vers 1650 que M. Olier, qui avait accepté la cure de
+Saint-Sulpice, fonda le séminaire devenu depuis le
+modèle des autres. Oratoriens, Lazaristes, Jésuites
+même suivirent son exemple. C’est un fait unique,
+écrit M. G. Goyau, que cet effort de notre <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle
+pour réorganiser l’éducation du clergé.</p>
+
+<p>Faut-il laisser dire que, si la formation qui règne
+dans un grand séminaire est tout à fait hors de pair
+au point de vue moral et ascétique, elle est peut-être,
+au point de vue intellectuel et scientifique, inférieure
+à celle dont bénéficient chez des peuples voisins les
+étudiants ecclésiastiques qui suivent les cours des
+Universités ? Admettons que l’objection soit fondée.
+Il resterait encore en faveur de l’internat ecclésiastique
+que la formation spirituelle y court moins de
+risques, et que, s’il fallait opter entre plus de science
+et moins de piété, d’une part, et, d’autre part, entre
+plus de piété et moins de science, l’Église n’hésiterait
+pas, elle dirait : « Formez-moi de saints prêtres d’abord,
+les prêtres savants viendront après. » Et le peuple
+penserait là-dessus comme l’Église.</p>
+
+<p>Mais, grâce à Dieu, la question ne se pose pas ainsi.
+Ce serait une erreur de croire, en effet, que le séminariste
+français est placé devant ce dilemme, ou l’indifférence
+pratique envers l’étude et l’effort intellectuel,
+ou le souci exclusif de la perfection sacerdotale. Jetons
+un simple coup d’œil sur l’emploi du temps dans une
+journée de séminariste. Depuis cinq heures du matin
+jusqu’à neuf heures du soir, tout est déterminé pour
+faire à la nature, à l’étude, à la piété leur part respective,
+Toilette, repas, récréations occupent environ
+trois heures et demie. Les exercices de piété, trois heures
+environ ; ce qui fait en tout, en prenant une marge, sept
+heures. Le reste, c’est-à-dire neuf heures, est consacré
+aux cours et aux préparations de cours. Que vaut ce
+travail ? Ce que vaut l’intelligence des élèves, la compétence
+des maîtres, la qualité des méthodes et des livres.
+On peut tout contester, mais qui oserait dire que la
+tradition déjà trois fois séculaire de l’enseignement
+théologique n’ait pas produit ce quelque chose qui est
+supérieur même au génie, l’expérience, c’est-à-dire
+la pierre de touche pour déterminer la dose raisonnable
+de science que peut porter la moyenne des ecclésiastiques,
+eu égard aux nécessités du ministère paroissial.
+C’est un des heureux effets de la fondation des grands
+séminaires d’avoir mis à la portée des futurs prêtres
+un ensemble de connaissances qui embrasse, avec la
+théologie dogmatique et morale, toutes les sciences qui
+s’y rattachent, histoire ecclésiastique, droit canon,
+exégèse, liturgie. Mais c’est tout autant une marque
+du prudent réalisme de l’Église de France d’avoir
+maintenu le programme et les méthodes dans les sages
+limites en deçà desquelles le travail de l’esprit se tourne
+naturellement au service des âmes, et au delà desquelles
+les recherches savantes peuvent devenir pour la plupart
+une dépense stérile d’efforts et pour quelques-uns un
+dégoût de l’apostolat commun. Qu’on se rassure
+d’ailleurs sur les résultats. Si le recueillement de la vie
+est la meilleure garantie des progrès de l’esprit, peut-on
+rêver une atmosphère plus favorable à l’étude que le
+régime scolaire des séminaristes dont les journées
+s’écoulent silencieuses et régulières, à l’égal des
+journées monastiques, à l’ombre des cloîtres, en passant
+des cellules closes aux salles de cours et en se ramifiant
+au centre de la vie morale, la chapelle.</p>
+
+<p>Toutefois, les Universités auront leur place dans la
+hiérarchie de la science sacrée. Elles sont d’origine
+ecclésiastique, et, dans le passé elles ont contribué
+à l’essor de l’esprit humain, qui n’a pu sortir du nid
+maternel que sur les ailes de la foi et de la raison alors
+conjuguées.</p>
+
+<p>Depuis les temps modernes, la philosophie ayant cessé
+d’être la servante de la théologie, la théologie a dû se
+constituer à elle-même son domaine et justifier ses
+droits. Les Universités catholiques ont rendu la vie
+et l’éclat aux sciences religieuses, et les jeunes élèves,
+les mieux doués, l’élite des grands séminaires, s’en
+va puiser aux sources du haut enseignement la culture
+supérieure, aussi bien profane que sacrée, qui permet
+au clergé de France de faire grande figure dans le
+monde intellectuel de son temps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n’est pas rare d’entendre dire que la formation du
+clergé a le tort de s’attacher surtout à l’homme intérieur,
+en négligeant l’homme extérieur, celui qui paraît
+d’abord aux regards et qui, selon l’impression agréable
+ou non qu’il produit, attire ou repousse les laïcs et les
+dispose favorablement ou non à l’égard de la religion.</p>
+
+<p>Le prêtre catholique a été le plus souvent élevé à la
+campagne : il lui faut beaucoup oublier et beaucoup
+apprendre pour se familiariser avec les usages du monde.
+Les années d’études qu’il passe au petit séminaire
+commencent à dégrossir la statue. Les directeurs
+donnent les conseils nécessaires, et le contact des
+camarades plus favorisés fait le reste.</p>
+
+<p>Le travail intellectuel, en affinant l’esprit, exerce un
+heureux contre-coup sur la tenue extérieure. Et, surtout,
+les jeux et les sports bien conduits ne tardent pas
+à marquer les gestes et les mouvements de l’enfant du
+rythme de la vigueur, qui est le commencement de
+l’élégance virile. Il y a plus, les exercices spirituels,
+comme on appelle l’ensemble des actes qui sont destinés
+à former le prêtre, ne se bornent pas à régler, selon
+l’idéal tracé par le Christ et l’Église, les pensées et les
+sentiments de l’âme : ils réagissent sur les attitudes du
+corps lui-même. Il est d’usage, dans les grands séminaires,
+de consacrer, à la fin de la matinée, un quart
+d’heure à ce que l’on nomme l’examen particulier.</p>
+
+<p>Ainsi l’on se conforme au conseil des maîtres de la
+vie spirituelle, lesquels ont eu des précurseurs parmi
+les moralistes anciens ; on s’examine sur les négligences
+qui se sont glissées dans la conduite intérieure
+et extérieure. Le second supérieur de Saint-Sulpice,
+M. Tronson, a donné le modèle de ces examens
+particuliers. Ils embrassent toutes les actions, jusqu’aux
+plus simples, de la vie du séminariste. Ils portent, bien
+entendu, sur l’esprit, sans lequel la vie spirituelle n’est
+que grimace ou automatisme. C’est l’esprit qui anime
+tout, préside à tout, sanctifie tout, en un mot spiritualise
+tout. Il faut voir avec quelle minutie le bon
+M. Tronson rapporte à des vues de perfection intérieure
+l’usage forcé des vêtements, de la nourriture,
+la manière de voyager, de regarder la nature ou les
+belles choses, de converser avec les personnes du monde,
+de se tenir en visite ou à l’église, de refuser aux sens de
+l’ouïe et du toucher les satisfactions qui pourraient
+les entraîner trop loin. Les séminaristes d’aujourd’hui
+ne peuvent s’empêcher de sourire quand il est fait
+allusion aux coutumes du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, quand il est
+défendu aux clercs de regarder dans les carrosses qui
+passent, de parler dans les récréations des affaires
+d’État, de l’armée et des nouvelles du siècle, quand il
+est dit que les habits de dessous doivent être de couleur
+brune, qu’il ne faut pas sortir sans soutane et en habit
+court, etc. Mais tout n’est pas démodé dans ces
+examens. C’est un véritable manuel de civilité, nullement
+puérile, mais toujours chrétienne et particulièrement
+ecclésiastique. Qu’on en juge par un exemple :</p>
+
+<p>« Il est de la modestie de ne point marcher trop lentement,
+traînant les pieds ou ne les levant qu’avec
+négligence. Il en est de même d’aller d’un pas lourd et
+pesant, mais aussi il ne faut pas marcher avec tant
+d’agilité et de délicatesse que de ne vouloir toucher
+la terre que du bout des pieds, ce que saint Jérôme
+estime ne convenir nullement à des clercs. »</p>
+
+<p>La tradition sulpicienne a continué dans la même
+voie, en s’adaptant aux mœurs nouvelles, et au
+<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle le livre de M. Branchereau, supérieur du grand
+séminaire d’Orléans, sur la politesse du prêtre, est
+devenu classique. La bonne éducation n’est pas indifférente
+au succès du ministère pastoral. Le curé
+de campagne est exposé à se départir de la surveillance
+sur soi que suppose la distinction, et, pour se
+rapprocher de ses braves gens de paroissiens, il se
+laisse parfois aller à prendre leur accent, leur abandon,
+leur démarche. Il croit se rendre populaire, mais il se
+trompe. Les gens du peuple aiment qu’on leur parle
+comme à des « messieurs », surtout quand il s’agit
+de leur parler de choses graves et de leur ouvrir les perspectives
+de l’autre monde. Le curé sans gêne peut
+devenir « Mon curé chez les riches », secouer l’apathie
+des châtelains du pays par ses saillies et rayer leurs
+parquets avec ses souliers à clous. C’est un genre qui
+expose à faire des « pas de clerc ». Il y avait une fois,
+dans une charmante paroisse normande, un curé qui
+ne surveillait pas assez son langage. Il était reçu au
+château, et là il tâchait de ne pas laisser échapper
+de gros mots. Un jour qu’il faisait visite à la comtesse
+de X…, il lui arriva, en descendant l’escalier, de glisser
+sur une marche et de tomber lourdement. Au bruit
+qu’il fit, la comtesse, qui était en haut, demanda ce qui
+se passait. « Ce n’est rien, madame la comtesse, répondit
+ingénument le curé, c’est moi qui me f… bas. » Et il se
+servit d’un terme qui n’avait pas encore à cette époque
+reçu dans la tranchée ses lettres de noblesse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br>
+LE CURÉ DE CAMPAGNE</h2>
+
+
+<p>On connaît le mot si souvent cité de l’historien
+anglais Gibbon : « Les évêques ont fait la France
+comme les abeilles font la ruche. » Les évêques, en
+effet, secondés par les moines, ont été les organisateurs
+de la vie religieuse, qu’ils ont su mêler si étroitement
+à la vie nationale que la religion semblait être aux
+institutions de l’État ce que l’âme est au corps. Mais la
+vie religieuse elle-même n’aurait pas vivifié tout l’organisme
+civil, et moins encore imprégné l’esprit du
+peuple, si les diocèses n’avaient été partagés en paroisses,
+et si les paroisses n’avaient eu à leur tête un prêtre résident,
+chargé d’enseigner le dogme chrétien avec la
+morale de l’Évangile, et d’administrer les sacrements.
+Pour autant que l’on puisse parler de l’âme française,
+ou, si on le préfère, de la conscience française, ce sont
+les curés de France qui ont façonné en grande partie
+l’une et l’autre.</p>
+
+<p>Placez au centre d’un village, ou dans chaque quartier
+des cités, un homme qui ait pour mission spéciale de
+s’occuper d’une affaire qu’aucun autre que lui ne peut
+traiter, l’affaire des relations de la terre avec le ciel,
+de l’homme avec Dieu, affaire dont le succès ou l’échec
+engage la destinée de l’âme humaine. Donnez à cet
+homme un habit, un genre de vie qui le distingue des
+autres ; qu’il parle, non pas dans une école ou sur une
+place publique ; qu’il ait pour tribune la chaire de l’église
+et qu’il enseigne au nom du Dieu qui habite cette église ;
+qu’il ne se contente pas de dire ce qu’il faut faire, ce
+qu’il faut éviter, pour sauver son âme ; qu’il montre le
+Père céleste ouvrant ses bras à ceux qui observent ses
+commandements, et menaçant les autres d’un châtiment
+terrible ; qu’il rassure ceux qui tremblent en leur
+promettant comme appui et comme recours la miséricorde
+divine sous les traits du Christ fils de Dieu ;
+qu’il tienne à la disposition de tous le remède souverain
+des maladies et des chutes spirituelles, la grâce toujours
+coulant, pour qui veut la recevoir, par les canaux
+des sacrements. Laissez cet homme à cette même
+place, toujours le même, quoique sujet à la mort,
+mourant comme tout le monde, mais toujours remplacé :
+laissez-le enseigner aux enfants, de génération
+en génération, de siècle en siècle, ce qu’il enseigna aux
+pères à peu près dans les mêmes termes. Et dites-moi
+si, à la longue, et malgré les inévitables déchets, de
+village en village, de cité en cité, la conscience du pays
+tout entier ne finira pas par être pénétrée des enseignements
+de cet homme, de la morale qu’il prêche, et
+surtout de ce sentiment du péché qui, dans l’infidélité
+même, est encore une reconnaissance de la loi.</p>
+
+<p>Il faut rendre justice à la fonction historique des
+curés de France. Elle est aussi ancienne que la patrie
+elle-même. Elle n’a jamais fait beaucoup de bruit. La
+renommée a été pour les ordres religieux, grands
+défricheurs, grands voyageurs, grands prêcheurs. Le
+simple curé, lui, a été mis par l’histoire à la <i>portion
+congrue</i>. Ses vertus sont demeurées obscures, et sa
+sainteté n’a eu que bien rarement les honneurs des
+autels. Le curé d’Ars a eu la bonne fortune de naître
+en un siècle où les humbles et les petits ont trouvé des
+hérauts pour annoncer leurs mérites et des avocats
+pour défendre leur cause.</p>
+
+<p>Sans doute, la gloire du clergé séculier a connu des
+éclipses, comme la civilisation française elle-même.
+La dureté des mœurs féodales, l’ignorance et la superstition
+faillirent corrompre jusqu’à ceux-là qui devaient
+être le sel de la terre. Malgré tout, le curé de France ne
+laissa pas s’éteindre son idéal. En ces âges de ténèbres,
+il fut la petite flamme qui montait de la terre au ciel
+pour servir d’étoile dans la nuit. Aux époques ravagées
+par le fer et le feu, il apparaissait comme le bon
+pasteur qui offrait aux peuples désespérés l’Agneau de
+la paix divine. Dans les périodes traversées par le doute
+de l’esprit et la corruption du cœur, son impuissance lui
+laissait au moins la ressource d’être encore, selon la
+parole de Rancé, la borne qui montre le chemin de
+l’au-delà.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A tout seigneur, tout honneur. Le curé de campagne
+est l’exemplaire le plus répandu et le plus représentatif
+du prêtre français. Il n’est point de figure plus populaire
+que la sienne, et qui soit à la fois plus réelle et
+plus idéale. Nos poètes et nos prosateurs, et non des
+moindres, l’ont chantée. D’autres se sont contentés
+de la peindre sous son aspect simple et un peu rude,
+mais d’autant plus touchant. Pour moi, le trait le plus
+saillant de cette physionomie, c’est qu’elle fait partie
+de la physionomie même de la France. Soit qu’on
+nous la montre voilée d’ombre et de modestie sous la
+charmille d’un presbytère, au cœur d’un village planté
+comme un bouquet d’arbres dans la plaine, soit qu’elle
+passe, discrète, au fond de la vallée d’où l’on voit à
+grand’peine le ciel à travers la fumée des usines, soit
+qu’elle se profile sur le littoral, également familière
+et attentive au labeur de la terre apaisante et aux risques
+de la mer berceuse tour à tour et traîtresse, soit enfin
+qu’elle s’accroche presque inaccessible au flanc des
+montagnes, où la vie est dure comme le rocher, la
+silhouette du prêtre français n’est dépaysée nulle part. Il
+est naturel que le portrait se ressente de l’influence du
+cadre, ou plutôt le cadre et le portrait semblent si
+bien faits l’un pour l’autre que le curé fait partie
+du paysage presque autant que l’église et son clocher.</p>
+
+<p>Le curé a des attaches au sol comme le paysan. Il
+n’est pas étranger ; il est né dans la région ; la plupart
+du temps, il est de famille modeste et ses paroissiens
+le reconnaissent comme un des leurs. Il sait la vie de
+ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front.
+Il n’a pas peur du travail. Bien que ses fonctions
+sacerdotales soient d’un ordre supérieur, il ne laisse pas
+de se rapprocher de ses ouailles par une certaine similitude
+de goûts et d’occupations. La commune tient
+encore à honneur, malgré la loi de Séparation, de
+fournir à son curé une habitation décente et confortable.
+Le presbytère communal est le signe de l’ancienne
+alliance de l’Église et de l’État ; s’il ne tenait
+qu’à ses paroissiens, le curé ne serait pas contraint à
+payer une location. Le curé est bien chez lui, étant dans
+la vieille maison qui a vu, depuis plusieurs générations,
+les prêtres se succéder sous son toit. La maison est
+accueillante, les pauvres et les affligés en connaissent
+le chemin. La servante est peut-être un peu sur ses
+gardes. Le chien aussi, mais c’est de tradition, et les
+temps ne sont pas sûrs.</p>
+
+<p>Le presbytère n’est pas une maison triste, comme on
+pourrait le croire. La solitude n’en est pas pesante. Le
+curé a souvent la satisfaction d’avoir chez lui soit son
+père, soit sa mère, soit un autre membre de sa famille.
+Et puis, si le curé sait être l’homme de tous ses paroissiens,
+il se sent entouré de leur sympathie, et il n’est
+rien moins qu’un étranger au milieu d’eux. Il n’attend
+pas que ses ouailles aient expressément besoin de son
+ministère pastoral, il s’intéresse à tout ce qui les
+touche, il saisit l’occasion de les voir, de leur parler,
+il est l’ami de tous, et, tout isolé qu’il paraisse être,
+dans sa maison, grâce à l’amitié de sa paroisse, il est
+le moins solitaire des hommes. Au reste, s’il lui faut
+de temps à autre se détendre en la compagnie de ses
+confrères, c’est un usage bien traditionnel que les
+réunions entre curés. Il en est d’obligatoires, comme
+les conférences, les fêtes de l’Adoration perpétuelle.
+Les conférences ont un but d’utilité. Il s’agit de conférer
+sur des questions de théologie ou de discipline. La
+conférence est suivie d’un repas, dont le menu est
+réglé par ordonnance épiscopale. Où donc le peintre
+Courbet a-t-il pris l’idée de son <i>Retour de la Conférence</i> ?
+Ces prêtres rougeauds et titubants, ce peut être
+un tableau satirique, mais nullement peint d’après
+nature. Avant la séparation de l’Église et de l’État,
+les curés — plus nombreux et partant moins occupés — se
+réunissaient assez souvent à tour de rôle les uns chez
+les autres, et, une fois fini l’exposé de la discussion
+théologique, le dîner n’était pas la principale affaire.
+C’était la partie de cartes, passionnée malgré la modicité
+de l’enjeu. Était-ce un péché ? Non pas, mais bien
+plutôt, peut-être, pour quelques-uns, une pratique
+salutaire qui les mettait en sûreté contre la tentation
+de médire du prochain et même de l’administration.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conditions nouvelles d’existence imposées à
+l’Église de France par la Séparation ont-elles modifié la
+situation et l’attitude du clergé français ? Oui, sans
+doute, mais plus à la surface qu’au fond des choses.
+Le curé de campagne n’émarge plus au budget de l’État
+et reçoit son traitement de l’évêque, qui le met à la
+charge des fidèles. En est-il moins libre vis-à-vis de
+ces derniers ? On craignait que la Séparation, en obligeant
+les curés à tendre la main pour leur subsistance,
+ne les plaçât sous la dépendance de leurs bienfaiteurs.
+Je ne sache pas que le <i>denier du culte</i>, comme on appelle
+cette nouvelle contribution, ait donné lieu à ce genre
+d’inconvénient. Ce n’est jamais la paroisse qui « paye »
+son curé. Les paroissiens remettent leur offrande au
+curé, lequel la transmet au doyen, lequel la transmet à
+l’évêque.</p>
+
+<p>Le traitement nouveau suffit-il en ce temps de vie
+chère ? L’ancien traitement de 900 francs serait aujourd’hui
+un traitement de famine. Il faudrait qu’un diocèse
+fût bien dénué et le cœur des catholiques bien
+froid pour réduire le curé de paroisse à une portion
+aussi peu « congrue ». Malheureusement, le denier du
+culte n’est pas entré partout dans les mœurs ; de là
+encore en certaines régions des détresses ecclésiastiques
+sur lesquelles s’est émue à bon droit l’opinion.
+Heureusement, le potager est un supplément de ressources.
+On peut y ajouter le poulailler, et, si possible,
+le rucher.</p>
+
+<p>Distraction ou nécessité, le jardin du presbytère
+absorbe une bonne part des loisirs du curé. Celui-ci
+dépose le bréviaire pour prendre la bêche, et réciproquement.
+Qui n’a rencontré le prêtre jardinier ? En voici
+un qui fait plaisir à voir. Le curé de X… semble avoir
+reçu en partage un coin du paradis perdu et retrouvé.
+Son presbytère, de modeste apparence, est situé à
+trente mètres de son église, sur un terrain qui descend
+en pente douce vers la berge de la rivière ombragée et
+solitaire. Toute l’étendue disponible, devant et derrière
+la maison, n’est que jardin, et, en été, le jardin n’est
+que légumes divers, arbres fruitiers de toute espèce, et
+fleurs variées. Un rucher bourdonne au bord de l’eau.
+Des truites rôdent sous les roseaux et attendent l’heure
+du bon curé. Celui-ci évolue à l’aise parmi ses bêtes et
+ses plantes. Sa paroisse ne l’absorbe pas tout entier,
+bien qu’il ne lui ménage pas son temps, ses exhortations,
+ses services et son dévouement. Mais c’est dans son
+jardin qu’il déploie peut-être le plus de science, le plus
+d’art et j’oserai dire le plus de psychologie. Comme
+l’amateur des jardins dont la Fontaine dit que, « étant
+prêtre de Flore, il l’était de Pomone encore », notre
+curé de X… exerce un second sacerdoce envers ses
+abeilles, ses fraisiers, ses groseilliers et ses rosiers. Une
+âme flotte sur tout cela, qui vient de l’amour que porte
+le jardinier à ces merveilles, son œuvre ou plutôt l’œuvre
+de Dieu secondé par son serviteur. On dirait que les
+roses ont hâte d’éclore et les poires de mûrir pour lui
+faire honneur, et pour lui procurer la joie de cueillir
+les primeurs du printemps et de l’automne. <i lang="la" xml:lang="la">Primus
+vere rosam atque autumno carpere poma.</i> On dirait
+que les fraises savent que les curés du doyenné en sont
+friands, quand ils se réunissent au presbytère à l’occasion
+de la neuvaine de saint Liévin, et que Monseigneur
+lui-même… Cependant, M. le curé garde son naturel,
+l’artiste en lui ne gâte point le pasteur ; soit qu’il dise
+son bréviaire, soit qu’il écussonne ses arbres, il loue
+toujours Dieu dans ses bienfaits.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce ne sont pas là des mérites indispensables, mais ce
+sont des attaches au sol qui gagnent le cœur du paysan
+et l’empêchent de regarder le prêtre comme un <i>passant</i>
+et qui n’est bon à rien, hors de son église. Le travail
+étant la loi commune, le peuple aime le prêtre qui
+s’occupe, et le prêtre qui s’intéresse en connaisseur à
+l’ouvrage de ses paroissiens. Le curé de campagne, en
+pays d’agriculture, doit être né rural ou le devenir.
+Les trois quarts des prêtres sont des paysans et souvent
+même sortent de famille agricole. Un ministre républicain,
+voulant les flatter, les appelait les « <i>robustes
+fils du sillon</i> ». Beaucoup sauraient, au besoin, les deux
+mains sur le manche de la charrue, « creuser profond
+et tracer droit ». Du moins, le curé rural a le goût inné
+des travaux de la terre, il a le coup d’œil sûr, il apprécie,
+à l’égal d’un homme du métier, les promesses et le
+rendement des cultures. Il connaît les sentiments et
+les passions que la terre excite chez le laboureur de
+race. Il en éprouve sa part : il a pour les champs de son
+village une sorte de tendresse. Il est le pasteur des âmes,
+c’est entendu, mais la terre est pour ainsi dire aussi
+sa paroissienne. Il l’aime, il veut son salut, et fait le
+compte de ses mérites et de ses épreuves. Aussi bien, il
+obéit à l’esprit même de la liturgie ; il est appelé à
+bénir la terre comme une personne vivante ; au matin
+des trois jours des Rogations, il lui chante des litanies,
+au rythme des processions traditionnelles, et porte
+le long des champs, d’un village à l’autre, de copieuses
+bénédictions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le curé rural est amené à rendre aux cultivateurs
+des services positifs. On ne compte plus dans certains
+diocèses les paroisses où le curé est devenu l’inspirateur
+ou le conseiller des membres du syndicat agricole ;
+la chose est moins nouvelle qu’on ne pense, s’il
+est vrai que saint Pierre Fourrier, le célèbre curé de
+Mattaincourt, le grand Lorrain qui sut tenir tête à
+Richelieu, avait déjà doté les laboureurs de sa paroisse
+d’une véritable « caisse rurale ». C’est du pur Évangile,
+en réaction contre l’esprit de défiance individualiste
+qu’entretient trop souvent en chacun des agriculteurs
+le désir de gagner plus que le voisin. Le curé rural a
+beau jeu de commenter les paraboles évangéliques si
+fécondes en leçons morales, plus généreuses et plus
+humaines que la fable de La Fontaine : <i>l’Alouette
+et ses petits</i>, qui illustre le proverbe aussi peu social
+que chrétien : « Ne t’attends qu’à toi seul. »</p>
+
+<p>Pourquoi les travaux de la terre ou de la mer
+retiennent-ils l’homme plus près de Dieu et de son représentant,
+alors que les travaux de l’industrie ou de la
+mine semblent au contraire l’en éloigner ?</p>
+
+<p>Les gens de mer ne sont pas très raffinés en matière
+de sentiment religieux. Ils ont la foi des simples ;
+ils l’ont reçue toute faite des mains de leurs parents.
+Ils l’emportent avec eux dans leurs périlleuses navigations,
+et, s’ils sont tentés parfois de l’oublier, ils la
+retrouvent, toujours amie et consolatrice, à l’heure
+où leur vie est suspendue au-dessus de l’abîme. L’espoir
+en Dieu se ranime avec la crainte de la mort. Le
+scepticisme n’est pas à l’aise dans la tempête. La foi
+des matelots se répand volontiers, au sommet du danger,
+en promesses dont la Vierge, étoile de la mer, est
+principalement l’objet. C’est l’honneur des gens de mer
+de tenir fidèlement leurs vœux. Il faut le remarquer,
+la dévotion n’ôte rien à leur intrépidité, et, bien au
+contraire, elle les empêche de se laisser tomber dans
+le désespoir. Il entre une forte dose de foi chrétienne
+dans le courage renommé de nos marins.</p>
+
+<p>Les paysans gardent la tradition, telle que l’ont faite
+des siècles d’une forte organisation paroissiale. Au
+village, le chrétien n’est pas un isolé, il n’est pas livré
+à sa fantaisie. Il est moins exposé aux entraînements ;
+il est membre d’une famille qui a conservé des habitudes
+religieuses. La famille est le cadre qui le protège,
+et la paroisse est le bercail qui défend le troupeau.
+Sans doute la corporation paroissiale n’est plus intacte,
+mais elle vit toujours et elle rallie encore bon nombre
+de fidèles. Et puis, l’organisme étant sauf, le curé peut
+toujours s’en servir pour exercer son apostolat.</p>
+
+<p>L’apostolat religieux est moins facile parmi la multitude
+de travailleurs qui n’ont pour trait d’union que
+l’intérêt matériel, pour clocher qu’une cheminée d’usine,
+pour paroisse que le syndicat, pour pasteurs que des
+hommes qui prédisent le paradis sur terre au risque d’y
+mettre l’enfer. Pour avoir l’audience des âmes, il
+faut que l’apôtre commence par prêter une attention
+sympathique aux aspirations actuelles des personnes et
+à leurs intérêts immédiats. Ainsi le Bon Pasteur,
+pour préparer les voies au royaume de Dieu, s’apitoyait
+sur les foules affamées, guérissait les infirmes
+et consolait les affligés.</p>
+
+<p>De là le curé social, promoteur de syndicats chrétiens,
+propagateur de la doctrine vraiment catholique
+proclamée dans la célèbre Encyclique de Léon XIII sur
+la condition des ouvriers. Le curé social a quelque chose
+de décidé, de familier, de chaud, d’apostolique, qui
+donne confiance. Il va au peuple ; il aime les ouvriers ;
+il leur prêche leurs devoirs, certes, envers Dieu et
+envers les hommes, mais il s’enquiert aussi de leurs
+besoins, de leurs impuissances, et il les encourage, et
+il les éclaire, et il leur fait comprendre les vertus de la
+fraternité et le bienfait de l’union ; il les dirige dans
+leurs revendications pour les contenir dans les limites
+de la justice ; il leur enseigne l’amour de Dieu le Père et
+de son Fils, le frère aîné de tous les chrétiens, afin qu’ils
+ne traitent point en ennemis leurs chefs ou leurs
+patrons.</p>
+
+<p>S’il ne tenait qu’à lui, en effet, les ouvriers n’auraient
+point de haine, ils ne feraient point la guerre de
+classes. Beaucoup savent gré au pasteur qui a le
+souci de leur bien-être en cette vie comme de leur
+salut dans l’autre, ils restent attachés à une religion qui
+ne leur apparaît pas seulement comme la consolation
+suprême dans le malheur ou dans la mort, mais comme
+la providence assidue de leur vie terrestre et quotidienne.
+C’est là malheureusement un idéal rarement
+réalisé, mais c’est déjà quelque chose pour le prêtre
+de l’avoir conçu. On a trop amèrement raillé les
+« abbés démocrates » qui ont fait monter la « question
+sociale » dans la chaire. Ils avaient pourtant d’illustres
+devanciers. Aucun d’eux n’a rien dit de plus que les
+Pères de l’Église. Et, sans remonter aux libres prêcheurs
+du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, ont-ils frappé plus fort sur la richesse
+mal employée que le père Lejeune, le père Bourdaloue et
+le père Bridaine ? Eux du moins n’ont pas perdu leur
+peine. Les œuvres ont suivi la théorie. Les curés sociaux
+s’efforcent de faire rentrer la religion dans le plan de
+la cité de demain. D’aucuns ont fait des merveilles.
+Pour ne parler que des morts, qui ne connaissait en
+Alsace, et même en France, la rude et sympathique figure
+du chanoine Cetty, curé de Saint-Joseph de Mulhouse, et
+cette admirable organisation paroissiale de la classe
+ouvrière qui marchait sous la houlette du pasteur ?
+Inutile de dire qu’il avait le cœur français, si français
+que ce cœur se brisa de joie le jour de l’entrée triomphale
+de nos soldats dans l’Alsace délivrée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="i small">CHAPITRE IV</span><br>
+LE CURÉ DE VILLE</h2>
+
+
+<p>Le curé de ville reçoit du milieu dans lequel il
+exerce son ministère certains traits particuliers
+qui le distinguent du curé de campagne. Des
+ressources plus abondantes lui permettent de tenir
+maison plus conforme aux habitudes bourgeoises. La
+vie paroissiale est plus active, le confessionnal plus
+fréquenté, les prédications plus suivies. La semaine
+est moins vide qu’au village, le presbytère moins désert.
+Les œuvres de tout genre nécessitent des relations
+qui deviennent des occupations. Les charges
+sont aussi plus lourdes d’ordinaire ; n’y eût-il que
+pour le soutien des écoles libres, le curé de ville est
+souvent en quête d’argent. L’argent est le grand
+souci, souvent même l’entrave de l’apostolat urbain.</p>
+
+<p>Autre tourment : le curé de campagne peut dire,
+comme le bon pasteur : <i>Je connais mes brebis et mes
+brebis me connaissent.</i> Il a tout loisir pour les ramener,
+si elles s’égarent. Il les attend et sait où les trouver.</p>
+
+<p>Le curé de ville, si la ville a quelque importance, ne
+peut se flatter d’en faire autant. Les enfants eux-mêmes
+lui échappent trop souvent. S’il veut recenser
+tous ses paroissiens, c’est une longue et minutieuse besogne.
+En tout cas, l’action individuelle est difficile,
+le troupeau est trop dispersé.</p>
+
+<p>Par contre, la partie restée fidèle est plus vivante ; la
+religion est moins froide qu’à la campagne. Les associations
+de piété sont plus florissantes. Le curé est exposé
+à se contenter de ce jardin de délices spirituelles, quitte
+à s’excuser, faute de temps, de négliger la grosse culture
+des âmes du commun.</p>
+
+<p>C’est, en effet, dans les villes que le peuple désapprend
+de plus en plus le chemin de l’église. Un fait
+social se manifeste, qui est significatif au point de vue
+religieux. Le peuple ouvrier fréquente peu volontiers
+une église qui est établie dans un quartier riche. On
+dirait qu’il redoute d’y paraître presque autant que dans
+un salon. Je sais un curé d’une grande cité maritime
+qui fut chargé, après la guerre de 1870, de fonder une
+paroisse. Il n’avait d’abord pour chapelle qu’un vaste
+baraquement. Les « pauvres gens » ne se faisaient pas
+prier pour y venir. Mais, quand la nouvelle église fut
+bâtie, ornée, toute claire dans sa robe de pierre blanche,
+ils n’osèrent plus s’y montrer. Le bon curé en eut du
+chagrin, et, si la mort lui en avait laissé le temps, il
+aurait élevé une nouvelle chapelle exprès pour eux
+dans leur quartier.</p>
+
+<p>Il est fâcheux que la cloison morale qui tend à se
+former entre les classes de la société, en dépit des apparences
+démocratiques, pénètre jusque dans les églises,
+où devrait régner l’égalité évangélique. Faudra-t-il
+en venir à morceler plus encore les paroisses, trop
+vastes pour être bien servies, et à créer, selon le
+caractère des milieux, des chapelles de secours appropriées,
+comme on met à la portée des familles des
+écoles, des dispensaires, et en général des œuvres
+d’assistance ? Pourquoi la religion serait-elle la seule
+chose distante, solennelle et toujours endimanchée ?</p>
+
+<p>Le régime concordataire rendait bien difficile la création
+de nouveaux centres religieux. Il fallait tant de
+formalités pour obtenir l’autorisation de l’État que
+les évêques reculaient devant les obstacles. La Séparation
+eut cela de bon qu’elle laissa l’autorité ecclésiastique
+juge et maîtresse de ses décisions en cette matière.
+Aussi toute une floraison d’églises s’est épanouie dans
+les grandes cités industrielles. Le procédé est classique.
+Un comité se forme pour l’achat d’un terrain sur
+lequel on bâtira un presbytère et une église. On commencera
+par une salle qui servira de chapelle provisoire.
+La grande affaire est le choix du prêtre qui sera
+le curé bâtisseur. C’est une vocation, et ne l’a pas qui
+veut. Il faut se faire quêteur d’abord, jusqu’à concurrence
+de plusieurs centaines de mille francs. Le quêteur
+connaît les joies extrêmes et les extrêmes ennuis. Il
+passe par toutes les émotions d’un drame palpitant.
+Des fondations au faîte, du faîte au clocher, il suit les
+péripéties de la naissance et du développement de cet
+être aimé comme un enfant, son église. Les curés
+bâtisseurs sont tour à tour maudits et admirés. Ils
+méritent une place à part dans le livre d’or du clergé.
+Leur vertu propre est d’avoir osé et surtout d’avoir eu
+confiance dans la générosité des fidèles, et d’avoir
+réuni dans le même geste de foi religieuse toutes les
+classes sociales, et dans la même escarcelle toutes les
+offrandes, depuis l’obole de la veuve et le sou de
+l’enfant jusqu’aux chèques des riches paroissiens. La
+tradition continue ; cathédrales ou pauvres chapelles,
+les églises de France sont la plupart l’œuvre de tous les
+Français et le trésor commun de la nation.</p>
+
+<p>Le curé de ville a son auxiliaire, le vicaire. Entre le
+vicaire et le curé, la vie commune est de règle dans la
+plupart des diocèses. C’est une école ou une épreuve,
+selon les cas. Le stage obligatoire du vicariat a ses
+émotions. Le premier sermon est un événement. Le
+cœur des assistants bat presque aussi vite que celui du
+novice prêcheur. Si le fil du discours ne casse pas en
+chemin, c’est de bon augure, et l’opinion est acquise.
+Les patronages sont un surcroît qui s’ajoute à la tâche
+ordinaire. Les jeudis et les dimanches, sans parler de
+certaines soirées, sont lourdement chargés. Il y a des
+vicaires qui ont le don ; les enfants viennent à eux, et
+c’est plaisir de voir défiler, à travers les rues des grandes
+villes, drapeau en tête, les petits bataillons scolaires
+qui vont s’ébattre à la campagne, sous la garde de
+« M. l’abbé ». C’est lui encore qui préside aux sports, ou
+qui campe avec les Scouts de France. Il y a décidément
+quelque chose de changé dans le ministère paroissial.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De la crise religieuse qui sévit encore en France est né
+le prêtre moderne. Un mot le définit : c’est le prêtre des
+« œuvres ». On entend assez ce que cela veut dire. On
+ne rejette rien des formes traditionnelles de l’apostolat.
+Elles n’ont pas vieilli ; elles ne peuvent pas vieillir.
+Baptiser, prêcher, confesser, communier, placer comme
+des jalons sur la route de la vie les sacrements de
+l’Église, c’est toujours le même mot d’ordre donné aux
+ministres de Jésus-Christ.</p>
+
+<p>Mais, autant le mot d’ordre est facile à exécuter quand
+tout marche selon le train d’autrefois, quand le curé
+n’a d’autre souci que de se tenir à la disposition de ses
+paroissiens pour accomplir son ministère, autant la
+tâche est difficile quand la paroisse n’existe pas ou
+n’existe que de nom, et n’a gardé de l’organisme mort
+que le cadre, une église qui reste toujours à peu près
+vide. Il arrive même que tout est à créer, tout à organiser.
+Les grandes villes ont vu leur population augmenter
+dans les faubourgs où l’industrie est venue s’installer.
+Les anciennes paroisses limitrophes regorgeaient
+déjà ; les nouveaux quartiers sont hors de l’atteinte
+pastorale. Paris en offre un effrayant exemple. Au temps
+du Concordat, où les créations de nouvelles paroisses
+étaient presque impossibles, des agglomérations immenses
+demeuraient incultes et désertes au point
+de vue religieux. Véritable phénomène historique que
+l’on ne saurait qualifier de païen, le paganisme étant
+une religion, et nulle religion n’étant connue ni pratiquée
+sur les confins des grandes paroisses parisiennes.
+Combien de baptisés ? Ce n’est peut-être pas le plus
+grand nombre.</p>
+
+<p>La création de nouveaux centres religieux s’imposait
+depuis longtemps. Les chapelles de secours se sont multipliées,
+surtout depuis la Séparation. Paris et les villes
+de province ont rivalisé de zèle et de générosité. Mais
+on comprend qu’il ne suffit pas de construire une salle
+en guise de chapelle pour constituer un organisme
+paroissial. C’est la place et le moment des œuvres : c’est
+l’heure du prêtre moderne.</p>
+
+<p>Comment peindre en quelques traits ce conquérant
+d’un nouveau genre ? C’est un jeune prêtre qui a fait
+son apprentissage dans une grande paroisse déjà organisée.
+Aucun des secrets de l’apostolat traditionnel ne
+lui échappe. Le voilà, par ordre supérieur, envoyé en
+mission permanente dans un quartier de la grande
+banlieue, <i>aux Moulineaux</i> ; il est chargé de fonder la
+paroisse et de contruire l’église de Notre-Dame-de-la-Paix.
+C’est une histoire qu’il nous raconte lui-même et
+que j’abrège à regret. « Avant tout, connaître mon
+peuple et me faire connaître de lui — et puis procéder
+avec méthode et persévérance — enfin, montrer partout
+et à tous une bonté que rien ne décourage.</p>
+
+<p>« J’ai choisi, pour mes introducteurs auprès des
+paroissiens, les enfants. J’ai dans mon album les
+photographies de tous mes enfants depuis bientôt dix
+ans. Je la demande à chacun et à chacune comme
+souvenir de la première communion, de préférence à
+toutes les autres images. Il faut voir comment la
+famille entière vient processionnellement me la remettre !…
+Plus d’une fois, l’enfant rencontré avec son papa,
+citoyen très rouge selon la renommée, venait me sauter
+au cou et retournait chercher le papa pour l’amener et
+mettre, pour ainsi dire, sa main dans la mienne.</p>
+
+<p>« Les fêtes, à double caractère patriotique et religieux,
+ont un attrait qui prend toujours sur l’âme populaire.</p>
+
+<p>« Le Bulletin paroissial <i>Le clocher des Moulineaux</i> — qui
+a la forme d’un journal — arrive à domicile,
+non par la poste, ce qui est trop impersonnel, mais porté
+par les envoyés de M. le curé. Le Bulletin et son porteur,
+quel puissant intermédiaire !</p>
+
+<p>« Le <i>Livre des âmes</i> tient à jour le nom et la composition
+des familles. Ce livre est un <i>fichier</i> composé d’une
+double série de cartes. Dans une première série, portant
+le nom de la rue, on trouve l’indication complète de
+chaque maison d’habitation, avec ses étages, ses escaliers,
+ses cours intérieures. Une autre série porte le nom
+des familles avec le nombre de leurs membres. « Le Bon
+Pasteur connaît ses brebis et ses brebis le connaissent. »</p>
+
+<p>« Ce n’est pas tout de connaître, il faut pénétrer.
+Comment ?</p>
+
+<p>« 1<sup>o</sup> Admettre un principe directeur, c’est-à-dire
+l’autorité du curé.</p>
+
+<p>« 2<sup>o</sup> Procéder avec une certaine lenteur. J’ai mis quatre
+ans à préparer un premier groupement d’hommes.
+Invités à cinquante-huit ils se trouvèrent cinquante-sept.</p>
+
+<p>« 3<sup>o</sup> Donner un but personnel très net à chaque groupement,
+<i>femmes chrétiennes</i> pour monter la garde spirituelle
+autour des malades du quartier ; <i>enfants de
+Marthe</i>, non seulement pour la satisfaction de la piété
+des jeunes filles, mais pour être les auxiliaires du
+prêtre, au catéchisme, au chant, aux soins de la
+sacristie et de l’église.</p>
+
+<p>« 4<sup>o</sup> Garder chaque groupement très attaché à la
+paroisse ; la pierre de touche de cette fidélité est la
+participation au denier du culte, celui qui donne étant
+gagné à la cause qu’il sert.</p>
+
+<p>« Enfin, la conquête des âmes est une question de bonté,</p>
+
+<p>« <i>Premièrement</i>, à l’égard de chacun, en ne demandant
+à sa bonne volonté que ce qu’elle peut donner ;</p>
+
+<p>« <i>Deuxièmement</i>, à l’égard de l’assemblée des fidèles,
+en évitant le ton du commandement ; on fera confiance
+aux qualités en ne se plaignant jamais de personne ;</p>
+
+<p>« <i>Troisièmement</i>, à l’égard des œuvres de jeunesse.
+Le curé gardera toujours le contact avec la jeunesse,
+sur qui se fonde l’avenir ;</p>
+
+<p>« <i>Quatrièmement</i>, à l’égard des œuvres de charité
+et des œuvres sociales — la série en est longue — le
+curé n’y doit pas être étranger. Le <i>secrétariat du peuple</i>
+est l’œuvre la plus intéressante. Deux bureaux : un
+bureau de consultation juridique et un bureau d’assistance
+par le travail ou de placement.</p>
+
+<p>« Ce dernier a un tel succès comme intermédiaire
+entre l’employeur et l’employé que le délégué du parti
+communiste, ayant fait venir un jour M. Cachin,
+faisait publiquement cet aveu : Camarade, aux Moulineaux,
+jadis si purs, il n’y a plus moyen d’opérer, car
+ils ont un curé qui fait l’union entre le patron et
+l’ouvrier. Si par ailleurs quelque meneur cherche à
+leur bourrer le crâne, on me raconte que les plus rouges
+eux-mêmes défendent le curé des Moulineaux, le seul
+qu’ils connaissent et qui, malgré cela, n’est pas, disent-ils,
+comme les autres.</p>
+
+<p>« Reste, après avoir organisé la paroisse, à recourir
+aux pratiques de pénétration. Elles consistent en trois
+choses : la <i>dévotion au Saint Sacrement</i>, l’<i>apostolat
+individuel</i> et le <i>groupement des forces</i>.</p>
+
+<p>« Autour de la dévotion au Saint Sacrement je me
+suis efforcé de faire aimer <i>l’église, les chants, les cérémonies</i>.</p>
+
+<p>« L’apostolat individuel, je l’exerce, pour l’ensemble
+des fidèles, à l’occasion des baptêmes, des mariages,
+des enterrements. Un bout de causerie, un serrement
+de main, une médaille, un mot amical, il en reste toujours
+quelque chose. L’apostolat individuel, pour les
+élites, consiste à former des cercles d’études, un comité
+paroissial, qui n’est que le conseil d’administration
+de l’union paroissiale plus étendu et plus varié, enfin
+des œuvres de jeunesse, avec la devise de l’association
+de la jeunesse catholique : piété, étude, action. Je fais
+une place à part aux âmes privilégiées, lesquelles
+travaillent par leur esprit de sacrifice et font plus que
+tous les autres. Le groupement des forces est le dernier
+mot de cette organisation paroissiale moderne. Les
+forces de la paroisse sont tenues sous ma main par un
+<i>conseil</i> qui se compose des présidents des groupes,
+des directeurs et directrices d’œuvres, des délégués
+des élites. Les forces du clergé consistent dans la division
+du travail entre les vicaires, surtout la division
+par <i>œuvres</i>, c’est-à-dire encore l’union des œuvres
+et la collaboration étroite, que facilite beaucoup la
+vie de communauté. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="i small">CHAPITRE V</span><br>
+LE PRÊTRE PRÉDICATEUR</h2>
+
+
+<p>Le prêtre, par vocation, est voué à la parole, et
+cependant le don de la parole n’est pas une
+condition nécessaire de la vocation. L’Église n’a pas
+pensé que la prédication de l’Évangile eût besoin, pour
+être efficace, du talent des prédicateurs. Un avocat qui
+ne saurait pas parler ferait mieux d’être maçon. Un
+prêtre peut et doit prêcher sans aucune disposition
+oratoire. C’est à peine si les séminaristes reçoivent
+quelques leçons d’éloquence, leçons théoriques en tout
+cas, qui ne rappellent en rien les exercices de rhétorique
+auxquels étaient soumis les futurs orateurs chez
+les Grecs et les Romains. On apprend à prêcher en
+prêchant, et l’on prêche comme tous les prédicateurs
+que l’on a entendus, c’est-à-dire suivant une formule
+admise et qui change peu depuis le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>L’apprentissage de la chaire ne va pas sans péril.
+Un double écueil attend le débutant. Ou bien il écrit
+son sermon, et il l’apprend par cœur. Or il arrive qu’il
+perd la mémoire et reste court. Ou bien il improvise,
+et c’est un autre danger de parler pour ne rien dire et
+faire rire à ses dépens.</p>
+
+<p>Les improvisateurs sont rares. On cite à l’honneur
+d’un prélat normand, Mgr Jourdan de la Passardière,
+ce fait remarquable. Il était séminariste de Saint-Sulpice.
+Son tour était venu de prêcher. L’usage était de
+donner ces sermons d’essai au réfectoire, pendant le
+repas des élèves. Monté dans la chaire, le jeune homme
+s’apprête à débiter le texte qu’il avait écrit, mais la
+nature l’emporte sur l’artifice. Il oublie le sermon
+préparé, et improvise séance tenante un nouveau discours.
+Il n’a jamais écrit depuis.</p>
+
+<p>La mémoire rend parfois de mauvais services. Elle
+est une tentation pour ceux qui désespèrent de faire
+aussi bien que les maîtres de la chaire. Ils apprennent des
+sermons tout faits. Ils s’exposent à ce que quelqu’un
+de l’auditoire ait souvenance d’avoir lu le même
+auteur. Ce travers, bien excusable, n’est pas nouveau.
+Un prédicateur du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle n’avait-il pas composé un
+recueil de sermons auxquels il avait donné ce titre
+plaisant : <i lang="la" xml:lang="la">Dormi secure</i> : dormez tranquille. Peut-être
+les auditeurs eux-mêmes s’appliquaient-ils le conseil.</p>
+
+<p>La Bruyère dépense beaucoup d’esprit à se moquer
+des prédicateurs de son temps, à qui il reproche l’affectation
+du style, la manie des portraits, l’abus des citations,
+le trop grand nombre de divisions et de subdivisions.
+L’aimable Fénelon n’est guère plus tendre envers
+les orateurs à la mode : il les rappelle à la simplicité,
+au naturel, à la vivacité spontanée de l’esprit qui a
+longuement médité sur son sujet et se laisse aller au
+cours de l’inspiration. Comme il est séduisant, ce portrait
+de l’orateur sacré ! Il tient à la fois du penseur,
+du prophète et de l’apôtre ! Que n’ajoute-t-il à tous ces
+dons, qui sont déjà rares, le génie qui l’est plus encore !</p>
+
+<p>Il faut reconnaître que le prédicateur idéal est
+introuvable, comme l’orateur que Cicéron cherche à
+définir. Chacun se le figure selon ses goûts. La vogue
+s’attache aux sermons comme aux livres. Il faut avoir
+entendu le Père Un tel. Tant pis si la vogue s’égare.
+A tout prendre, le meilleur prédicateur serait celui dont
+on ne parle pas, celui qui à l’autorité d’une vie vraiment
+sacerdotale joint l’art de dire justement ce qu’il faut dire.</p>
+
+<p>Aussitôt qu’un orateur s’élève au-dessus du commun,
+il brille parfois autant par ses défauts que par ses
+qualités. Ses défauts lui survivent dans ses imitateurs.
+Que de génie il fallait à Lacordaire pour que la postérité
+lui ait pardonné son romantisme et ses disciples !</p>
+
+<p>Le peuple subit le sermon comme un accessoire inévitable
+de la messe. Quand le sermon est simple, abordable
+à son intelligence, instructif, — et qu’il mérite son nom
+d’<i>instruction</i> — le peuple est satisfait, mais il n’admire
+pas son curé. Pour lui, ce n’est pas ainsi que l’on prêche.
+Prêcher, c’est parler fort, se démener dans la chaire,
+jeter de grandes phrases en l’air, tonner de la voix et
+menacer du geste — à l’adresse des auditeurs, — et
+leur annoncer de grands malheurs en cette vie ou
+dans l’autre. Moins que cela quelquefois, c’est prononcer
+des mots savants et pour beaucoup inintelligibles.
+Il ne faut pas toujours prendre pour un succès
+oratoire l’attention silencieuse d’un auditoire populaire.
+Mme Roland raconte que, assistant à un sermon
+du célèbre abbé Poulle, elle avait remarqué l’attitude
+d’un paysan qui restait bouche bée, le regard fixé sur
+l’orateur. « Quel triomphe, pensait-elle, de suspendre
+à ses lèvres un homme simple, plus sensible au fond
+des choses qu’à la beauté littéraire ! » Tout à coup, ce
+paysan qui semblait ne pouvoir dominer son émotion
+s’écria : « Comme il sue ! » C’était tout ce qu’il avait
+compris du sermon.</p>
+
+<p>Si les prédicateurs méditaient sur ce petit fait, ils
+seraient peut-être moins tentés de s’enorgueillir de leurs
+succès oratoires. La leçon leur vient parfois d’où ils ne
+l’attendaient pas. Un jour, en descendant de chaire, un
+chanoine, assez content de son sermon, rentre à la
+sacristie, précédé par le suisse, qui lui fait, avant de
+retourner dans l’église, un salut d’homme averti.
+« Eh bien, dit le prédicateur, vous avez l’air satisfait
+de l’impression que j’ai produite sur l’auditoire, qui
+m’écoutait si bien ! — Je vous crois, répondit le suisse,
+c’est toujours ainsi quand je suis là. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce qu’on peut dire à la décharge des prédicateurs,
+c’est que les discours d’apparat semblent faire partie
+de la pompe des solennités de l’Église. Quand un curé
+prend la peine d’inviter un prêtre du dehors pour porter
+la parole un jour de fête, personne n’est étonné que
+l’orateur s’efforce de mettre son discours à l’unisson
+de la cérémonie, au risque de paraître attacher moins
+d’importance au fond qu’à la forme et de faire de son
+mieux sa partie dans le concert sacré. « L’orateur, dit
+encore Fénelon, se sert de la parole, comme l’honnête
+homme d’un habit, pour se couvrir. » Soit, mais
+l’honnête homme et l’orateur ne peuvent-ils avoir leur
+habit du dimanche ?</p>
+
+<p>Au reste, la plupart des défauts que la critique
+reproche à l’éloquence de la chaire sont dus moins aux
+hommes qu’aux circonstances. Ainsi l’espèce d’emphase
+dont se débarrassent à grand peine les plus expérimentés
+tient à deux causes, l’une d’ordre moral,
+l’autre d’ordre matériel. Il ne faut pas oublier d’abord
+que le thème obligatoire du sermon est de sa nature
+fort au-dessus des affaires du temps, et qu’il s’agit au
+contraire de ce qu’il y a de plus élevé, de plus passionnant,
+la grande affaire de l’éternité. Sans doute, tout
+peut se dire sur le ton le plus simple, mais le sujet a
+tout de même sa tonalité propre, et, quand on parle
+de grandes choses, il va de soi que l’on en parle grandement.
+De là ces exordes pompeux, ces prosopopées
+célèbres, ces péroraisons émouvantes, qui sont l’honneur
+de l’éloquence humaine et qui ne sont jamais
+déplacés quand on pense au caractère tragique de
+la question traitée, même dans la plus humble chaire
+de village.</p>
+
+<p>Il y a plus : le lieu où l’on parle a nécessairement
+une influence sur le ton de la voix et sur la sonorité
+des phrases. On a beaucoup plaisanté, dans les temps
+modernes, la grande éloquence des orateurs anciens ;
+on a souri des périodes à la Cicéron qui se déroulent
+avec la régularité du souffle du large et le balancement
+des vagues de la mer. On devrait se rappeler que
+l’orateur antique parlait le plus souvent sur la place
+publique à une assemblée nombreuse, et que ni la voix
+ni l’idée n’auraient porté assez loin sans l’ampleur de
+la phrase et l’agrandissement forcé du ton et du geste,
+comme pour mieux projeter la pensée sur le vaste
+écran de l’âme populaire. Le prêtre ne parle guère sur
+les places publiques depuis le temps des apôtres. Mais
+les enceintes de nos églises, surtout des églises cathédrales,
+sont assez étendues pour imposer à l’orateur
+qui veut les emplir de sa parole l’effort de l’organe et la
+structure de la phrase capables de porter jusqu’aux
+derniers rangs de l’auditoire. On oppose volontiers la
+simplicité actuelle de l’éloquence du barreau à la
+solennité de la chaire chrétienne ; qu’on fasse monter
+les avocats dans la chaire et qu’on mette le prêtre à la
+barre, les uns et les autres prendront le ton de la
+« maison ». Le temple a son style, le palais a le sien ;
+l’un et l’autre font loi. Le genre et les orateurs sont
+contraints de s’adapter au cadre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il faut en prendre son parti : l’éloquence de la
+chaire, étant ce que l’ont faite les Bossuet, les Bourdaloue
+et les Massillon, est devenue chez nous un genre
+littéraire ; elle en doit subir les inconvénients, si elle
+en veut avoir les avantages. Elle y a gagné la bonne
+tenue, mais elle y a perdu le naturel et la spontanéité ;
+elle s’est soumise aux règles de la rhétorique,
+mais elle est tombée dans le convenu et dans les lieux
+communs. Telle qu’elle est, elle fait honneur au clergé,
+qui est, sans contredit, la corporation où l’on parle le
+plus, sinon le mieux. L’habitude à laquelle s’assujettissent
+les prêtres d’écrire leurs sermons, du moins pendant
+plusieurs années, leur vaut une correction de
+style, une élégance littéraire que l’on ne rencontre pas
+partout ailleurs, même dans les assemblées politiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’épreuve de l’orateur de la chaire consiste en ce que
+l’auditoire n’attend de lui rien de nouveau. C’est une
+disposition peu favorable ; tant pis s’il n’arrive pas à
+forcer l’attention par la « manière » ! Le dogme prête
+peu à la passion, sans laquelle le plus beau discours
+du monde nous laisse froids. Cependant, les mystères de
+la religion catholique ont leur beauté, profonde comme
+l’infini ; les arguments ont leur vie. La religion est
+d’ailleurs un drame historique qui permet de toucher
+du doigt le divin. Le dogme, chez Bossuet, prend
+quelquefois le ton d’un poème lyrique. La morale est
+pourtant plus accessible et parle à tous. Aussi la morale
+fait-elle le fond de la plus grande partie des sermonnaires.
+Massillon a excellé dans le genre ; il présente
+le miroir aux grands de ce monde avec tant de grâce !
+Les grandes dames, disait-on, raffolent du « Petit
+Carême » et dans leurs boudoirs,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i">Auprès d’un pot de rouge, on voit un Massillon.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Par malheur, après lui, ce fut la mode de prêcher
+surtout la morale aux dépens du dogme. Et la morale
+elle-même se sécularisa si bien qu’on en vint à prêcher
+sur la <i>sainte agriculture</i>.</p>
+
+<p>Le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle fut le siècle des orateurs. La tribune et
+le barreau s’accommodent mieux de la liberté. La chaire
+en fut éclipsée, mais Lacordaire parut à Notre-Dame de
+Paris et devint l’égal des plus grands. Son triomphe
+fut de forcer le siècle incrédule à prêter l’oreille à la
+parole d’un prêtre, d’un dominicain. Son souffle puissant,
+émané d’une poitrine vraiment humaine, alla
+ranimer, sous les cendres épaisses du doute, les étincelles
+de la foi. Depuis, dans la même chaire, il a été
+surpassé en précision théologique : d’autres ont fait de
+magistrales expositions dogmatiques ou morales, ils
+se sont appelés : Ravignan, Félix, Monsabré, d’Hulst
+et Janvier, mais ils ont prêché des convertis. A quand
+le nouveau Lacordaire, dont la parole imprévue et
+pénétrante remuera la fibre chrétienne dans l’âme
+des indifférents ? Est-il vrai qu’il ait paru ces derniers
+temps sous un nom qui sera bientôt illustre ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>D’aucuns regrettent que la chaire chrétienne ait
+consenti, pour plaire au siècle, au sacrifice de ses
+libertés primitives. Les apôtres affectaient, au contraire,
+de ne pas se plier aux règles de la persuasion usitées
+dans les écoles d’éloquence humaine : ils n’en forçaient
+que mieux l’attention de leurs auditeurs, même de ceux
+qui étaient initiés aux secrets de l’art de persuader.
+Ce qui est certain, c’est que le contact entre le prédicateur
+et l’auditoire était plus intime et plus chaud. Les
+sermons des Pères de l’Église tenaient de la conversation ;
+c’étaient des homélies, origine du prône actuel,
+simple commentaire de l’Évangile du jour. Les auditeurs
+étaient une véritable assemblée qui manifestait, qui
+applaudissait, qui murmurait, qui se passionnait enfin.</p>
+
+<p>Que nous sommes loin de ces assemblées vivantes,
+avec nos auditoires assis, somnolents, sur qui tombent
+des généralités qui s’adressent à tout le monde et par
+conséquent à personne, des reproches mérités par les
+absents, et des diatribes encouragées par un silence
+forcé ! Ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs,
+dit un proverbe italien cité par Bossuet. Il faut avouer
+que les auditeurs trop disciplinés ont contribué à
+couper le fil de la sympathie et de la communication
+entre la chaire et l’assemblée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n’en fut pas toujours ainsi, et la tradition des Pères
+de l’Église régna, plus ou moins respectée, à travers le
+moyen âge jusqu’à la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Ce qui caractérise
+la chaire chrétienne en ces époques de foi incontestée,
+c’est la liberté de la parole, qui ne ménage rien
+ni personne. On peut croire que le clergé séculier au
+moyen âge, faute de formation particulière, était
+incapable de prêcher convenablement les dogmes et la
+morale chrétienne. L’ignorance était commune aux
+pasteurs et aux ouailles. Seuls les religieux étaient les
+vrais prédicateurs, et la matière ne manquait pas à
+une parole qui n’avait rien à redouter ni des grands
+seigneurs ni du peuple. Il faut aux époques de misère et
+d’oppression au moins la détente du franc-parler et du
+franc-rire. Les fabliaux avaient déjà pris toute licence
+contre toutes les autorités. Le théâtre, qui avait l’église
+pour berceau et les mystères pour aliment, vengeait à
+tout propos les petits de la dureté des grands. Restait
+à faire monter la satire générale des mœurs dans la
+chaire, au moment même où les moines artisans des
+cathédrales la sculptaient dans la pierre et dans le bois
+pour l’éternité. Les « libres prêcheurs », si libres qu’ils
+fussent de pensée et de parole, ne scandalisaient pas
+leurs contemporains. La chaire était une tribune devant
+laquelle défilaient, pour être mis à nu et fustigés, tous
+les représentants de la société, tous les abus, tous les
+vices, fussent-ils d’église. Ces terribles censeurs, les
+Michel Menot, les Olivier Maillard, les Jean Raulin, les
+Jean Clérée, les Robert Messier, arrachèrent tous les
+masques, au nom de l’Évangile, la seule puissance qui
+était reconnue, même alors que l’on méconnaissait ses
+lois les plus essentielles. On a peine à comprendre
+aujourd’hui la hardiesse de langage et la licence des
+tableaux de mœurs que se permettaient ces moines
+précurseurs de Rabelais. Il faut dire à leur décharge
+que leur époque n’avait pas plus peur du mot que de la
+chose. Il est impossible de placer ici des citations, qui ne
+s’accorderaient plus avec la pruderie au moins verbale
+de notre temps.</p>
+
+<p>Trivialité à part, la liberté de tout dire en chaire n’a
+jamais été entièrement abolie en France. Il est, en
+général, difficile à un curé qui réside au milieu de ses
+paroissiens de parler ouvertement des pécheurs de la
+paroisse. Il est tenu, s’il veut ne pas s’exposer à l’impopularité,
+de surveiller ses sermons. Mais les prédicateurs
+de passage, missionnaires, religieux surtout,
+peuvent se donner carrière, et, selon le mot de Mme de
+Sévigné sur Bourdaloue, « frapper comme des sourds » !
+Il est encore et il sera toujours de ces « libres prêcheurs »
+qui n’auront pas crainte de donner, comme on
+dit, la chair de poule à leurs auditeurs. Tel capucin,
+qui ne remonte pas au <small>XV</small><sup>e</sup> siècle, prêchant sur l’adultère
+et menaçant de jeter sa barrette à la tête des coupables,
+faisait baisser les têtes féminines de l’assemblée.</p>
+
+<p>Il n’y a pas si longtemps que l’on voyait encore de
+ces « curés d’autrefois », comme on disait, très peu
+diserts, incapables d’écrire un sermon et de l’apprendre
+par cœur, et qui montaient en chaire pour faire le
+prône. Ils passaient en revue, le dimanche, la chronique
+de la semaine, relevaient les scandales gros ou
+petits, publiaient les bans de mariages, avec un « commentaire »
+sur les « promis », et disaient leur fait à
+tous ceux qui avaient manqué à leur devoir chrétien.
+C’était la « coulpe » que le prêtre battait sur la poitrine
+de ses paroissiens, comme une sévère leçon de
+morale donnée en famille. Il fallait à de tels pasteurs
+de telles brebis. Les temps sont changés. La bonhomie
+elle-même doit se surveiller. Les audaces du zèle pastoral
+passent pour des offenses. L’église serait déserte si
+les curés revenaient au « franc-parler » des anciens.</p>
+
+<p>Il faut le dire, un esprit nouveau s’est introduit dans
+les paroisses et a rompu avec la cordialité toute familiale
+des rapports entre le pasteur et ses ouailles. La
+politique a semé des pièges partout, et jusque dans la
+chaire chrétienne. Les fidèles ont toujours permis à
+leur curé de leur dire au prône « leurs vérités », sauf
+en ce qui touche les opinions politiques. Sur ce point,
+le peuple français est ombrageux ; le prédicateur doit
+se tenir sur ses gardes.</p>
+
+<p>Règle générale : l’actualité lui est interdite. Les
+sermons roulent sur le dogme et les raisons de croire.
+Couramment, le prône du dimanche qui se fait à la grand-messe
+est un catéchisme pour l’usage des grandes
+personnes. La morale y vient à sa place dans l’explication
+des Commandements de Dieu. D’ordinaire, le
+programme de ces instructions est tracé par l’évêque.
+Le cours est interrompu, aux grandes fêtes, par un
+sermon d’apparat, sur le mystère ou le saint du jour.
+La station de carême est un vieil usage qui a peine à se
+maintenir. Les vêpres sont moins fréquentées. La station
+commence à la mi-carême. Elle consiste surtout
+en des retraites prêchées chaque soir, tour à tour, aux
+hommes, aux femmes et aux jeunes filles. Les réunions
+de piété, mois de Marie, mois du Rosaire et du Sacré-Cœur,
+sont l’occasion de petites allocutions, plus intimes,
+comme il convient, car elles s’adressent à un auditoire
+restreint et fermé, et descendent de la petite chaire
+roulante qui commande la causerie.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas tenir pour une institution sans
+importance cette immense organisation de la « parole
+sacrée » qui ne se tait presque aucun jour de l’année et
+qui distribue à tous les âges, à toutes les conditions, la
+vérité d’où dépend l’orientation de la vie en ce monde et
+en l’autre. De cette institution ne pourrait-on pas dire
+aussi que, si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer ?
+Elle a perdu malheureusement de son efficacité. Le
+nombre des incroyants s’étant accru, d’autres chaires
+se sont élevées qui prétendent enseigner une autre règle
+de vie. Le prêtre a beau, dans sa chaire, devant ses
+fidèles, répondre aux objections des incrédules, les
+incrédules ne sont pas là pour l’entendre, et c’est peine
+perdue. De là une nécessité qui commence à triompher
+de la routine. Le prédicateur de salle publique se fait
+accepter ; il a le regard franc, la parole prompte, il a
+fait la guerre et il n’a pas peur des mots. Il connaît le
+peuple ; il l’aime, puisqu’il vient lui parler chez lui. Il
+annonce un sujet d’apologétique, mais les objections
+sortent presque toutes du sujet. Il lui faut avoir
+réponse à tout et ne s’étonner de rien. L’esprit et la
+bonne humeur font valoir les arguments. La verve
+seule a le dernier mot. C’est là un genre nouveau qui
+suscitera des apôtres. Il a déjà produit un maître, le
+chanoine Desgranges.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="i small">CHAPITRE VI</span><br>
+LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE</h2>
+
+
+<p>Brunetière aimait à dire que l’Église est un
+gouvernement, et sans doute voulait-il dire par là
+ce que le catéchisme apprend aux enfants, à savoir que
+l’Église est la société des fidèles « <i>gouvernée</i> » par Notre
+Saint Père le Pape et les évêques. Gouverner, dans
+l’Église, c’est <i>conserver</i> l’ordre établi par le fondateur
+et le législateur de l’Église, l’Homme-Dieu. Gouverner,
+c’est maintenir le dogme tel qu’il a été révélé, et combattre
+l’hérésie qui rompt l’unité de foi. Gouverner,
+c’est maintenir la discipline, par l’observation des
+commandements de Dieu et de l’Église, et par la docilité
+aux décrets des Conciles ou des Pontifes. L’enseignement
+se donne au nom de l’infaillibilité du magistère
+ecclésiastique. La vérité elle-même a force de loi ; une
+fois que le croyant est membre de la société des fidèles,
+il doit recevoir la vérité toute faite et y soumettre son
+esprit et sa conduite, sous peine d’entrer en rébellion
+contre le gouvernement de l’Église. Les gouvernants
+dans l’Église sont le Pape et les évêques. Le Pape
+est le chef qui a reçu mission de tenir la place de Jésus-Christ
+et de concentrer en sa personne l’autorité sur le
+monde catholique. La primauté du siège de Saint
+Pierre, reconnue en droit et en fait, impliquait, pour
+le maintien de l’unité de foi dans l’Église, le privilège
+de l’infaillibilité personnelle du Souverain Pontife dans
+la définition des dogmes et dans les prescriptions de la
+discipline. Après les gouvernants, les gouvernés. Ce
+sont les prêtres et les fidèles qui doivent recevoir, comme
+venant de Dieu lui-même, tous les ordres se rapportant
+aux vérités qu’il faut croire et aux directions qu’il
+faut accepter, pour le salut de leurs âmes.</p>
+
+<p>Ces fonctions ainsi superposées qui constituent la
+société de l’Église seraient plus proprement appelées
+une hiérarchie qu’un gouvernement. La hiérarchie,
+comme le mot l’indique, est la gradation sacrée des
+pouvoirs. Contraste remarquable, les fonctions sont
+immuables dans l’Église, étant d’origine surnaturelle,
+et les titulaires n’en forment pas pour cela une caste ou
+une aristocratie. Le célibat ecclésiastique, comme je
+l’ai dit ailleurs, a sauvé le sacerdoce de l’hérédité.
+A défaut de l’hérédité, c’est l’élection qui est le principe
+de la hiérarchie sacrée. Ainsi, le gouvernement le moins
+démocratique du monde est un gouvernement électif.
+Le Pape est l’élu des cardinaux. Primitivement, les
+évêques étaient les élus du peuple fidèle, des laïcs, selon
+le sens étymologique du mot grec <i>laos</i>, lequel signifie
+peuple, et a pour dérivé <i>laikos</i>. Tant que les communautés
+chrétiennes furent peu nombreuses, les
+élections purent se faire avec ordre et gravité. Mais, quand
+le peuple chrétien devint foule, les abus se glissèrent. Les
+élections se faisaient alors sur la place publique, et,
+comme il arrive, il suffisait d’un cri inattendu partant
+on ne sait d’où pour provoquer par acclamations le
+succès des candidatures les plus extraordinaires. Il en
+est qui tournèrent au bien de l’Église. On sait que le
+célèbre Ambroise, préfet de Milan, fut désigné par des
+enfants qui crièrent tout d’un coup : « Ambroise
+évêque » ! Ambroise dut obéir à la voix du peuple : il
+reçut en peu de jours tous les ordres sacrés et devint
+le grand homme, le saint que l’on connaît.</p>
+
+<p>Quelquefois, la fantaisie de la foule allait plus loin
+encore. C’était à Comane, dans le Pont. L’élection ne
+se déclenchait pas. Voici que vient à passer un charbonnier,
+à la face noire, honnête au demeurant, et
+sans doute populaire. « Alexandre évêque », cria quelqu’un.
+Et Alexandre fut élu. Dieu fit un miracle. Il
+plut à sa grâce de transformer si bien l’élu du caprice
+électoral que son épiscopat fut fécond et lui valut
+d’ailleurs le martyre.</p>
+
+<p>Mais de tels abus finirent par rendre les élections
+épiscopales impossibles. L’Église y pourvut. Le principe
+resta toutefois, et les chefs d’État s’autorisèrent de
+leur qualité de « substituts » du peuple pour se réserver
+la nomination des évêques dans leurs royaumes.
+Ce fut la pratique des rois Mérovingiens, confirmée par
+les Concordats et maintenue jusqu’à ces derniers
+temps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas ici le lieu de tracer l’évolution historique
+de l’épiscopat du moyen âge. Il suffit de se rappeler
+que l’évêque entrait dans l’organisation féodale
+au même plan que les seigneurs ; il avait rang de
+comte ; grand propriétaire foncier, il jouissait des
+privilèges attachés à la propriété. Il contribua à sauver
+les débris de la civilisation gallo-romaine ; il fut
+souvent encore, contre les invasions, le défenseur de la
+cité. Autour de lui se rallient dans le malheur ou dans
+le péril les populations atterrées. Héritier de l’organisation
+d’empire, il impose d’abord aux barbares et puis
+aux féodaux qui n’ont pas dépouillé la barbarie. Il
+est appelé dans les conseils des rois et il travaille avec
+eux à la grandeur future de l’unité française.</p>
+
+<p>On connaît le rôle des grands ministres mitrés qui
+honorèrent la politique dans l’ancien régime. Tous les
+évêques ne furent pas également bons Français aux
+époques troubles où la monarchie luttait contre les
+grands vassaux, où les querelles entre Armagnacs et
+Bourguignons livraient la France à l’Angleterre. Le
+procès de Jeanne d’Arc éclaire d’un jour déplorable
+certaines consciences épiscopales. Un Regnault de
+Chartres, archevêque de Reims, même après le sacre de
+Charles VII, avait une politique en réserve, en cas de
+retour de mauvaise fortune. L’évêque de Beauvais ne
+fut pas déshonoré de son vivant pour avoir fait condamner
+la Pucelle. La patrie et la légitimité n’étaient
+pas encore ce qu’elles seront après Louis XI, enserrées
+dans le même anneau. Le cardinal de la Ballue
+s’apercevra que les temps étaient changés.</p>
+
+<p>Au surplus, le rôle politique des évêques alla diminuant
+avec l’accroissement de la puissance royale. Ce
+fut un cardinal, Richelieu, qui consomma la
+ruine de l’aristocratie féodale. Les évêques se rangèrent
+comme les grands seigneurs. Ils devinrent l’ornement
+de la cour. La résidence en souffrit, mais il fallait
+plaire au roi, lequel pouvait toujours exiler dans leur
+diocèse ceux qu’il punissait de sa disgrâce. On y perdait
+un peu de l’indépendance que supposait la mission
+épiscopale, en des matières qui ne devaient relever que
+de l’Église et de ses chefs. On tenait beaucoup à conserver
+les libertés de l’Église gallicane, et à les défendre
+contre les protestations de l’Église romaine. Louis XIV
+chargea Bossuet de définir les droits respectifs du Pape
+et des évêques, ou, mieux, du roi qui était ou voulait être
+l’évêque temporel. Bossuet évita le schisme, mais
+n’échappa point à l’erreur. Rome ne ratifia jamais
+la déclaration de 1682. Les gouvernements qui succédèrent
+à l’ancien régime la reprirent à leur profit. Elle
+reparut dans les articles organiques du Concordat et
+devint un article de foi imposé aux évêques avant leur
+sacre et aux professeurs ecclésiastiques de la Sorbonne.
+Pure formalité, d’ailleurs, que personne ne
+prenait au sérieux.</p>
+
+<p>Au reste, la papauté avait eu l’occasion de prendre
+une belle revanche sur les libertés de l’Église gallicane,
+et cette occasion lui avait été fournie précisément
+par l’auteur du Concordat. Napoléon, en effet, avait
+exigé de Pie VII un coup d’État inouï dans les fastes
+du droit canon. Il réclama la démission en bloc de tous
+les évêques survivants de l’ancien régime, écarta les
+récalcitrants, et nomma les nouveaux titulaires qu’il
+prit, partie parmi les anciens, et partie parmi des prêtres
+assermentés. Ainsi fut détruite, par les mains de celui
+qui tenait à la maintenir, la citadelle du gallicanisme.
+Grâce à Napoléon, il était démontré que le Souverain
+Pontife est le véritable chef de l’Église, au-dessus des
+évêques et des conciles, maître absolu dans le gouvernement
+du monde catholique.</p>
+
+<p>Tel qu’il fut, même dans les entraves gallicanes,
+l’épiscopat de l’ancien régime fut une des gloires de
+la France. Des hommes tels que Bossuet et Fénelon ont
+rendu au grand siècle autant d’éclat qu’ils en ont reçu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le contraste est frappant entre les évêques d’ancien
+régime et les évêques concordataires. Le revenu tomba
+de 100 000 livres à 10 000 francs pour les évêques, à
+15 000 pour les archevêques. Seulement, l’autorité
+épiscopale grandit. Autrefois, l’évêque avait autour de
+lui des institutions rivales de la sienne. Les chapitres
+des cathédrales étaient des puissances ; ils avaient des
+droits sur lesquels l’évêque ne pouvait rien. Grands
+propriétaires, eux aussi, ils nommaient des curés dans
+les paroisses qui dépendaient d’eux. L’évêque d’Arras
+nommait à quarante-sept cures et le chapitre à soixante-six.
+L’évêque de Boulogne, sur cent quatre-vingts
+paroisses, ne disposait que de quatre-vingts. L’évêque
+de Saint-Omer venait, sous ce rapport, au troisième
+rang, après l’abbaye de Saint-Bertin et après le chapitre.</p>
+
+<p>D’incessants procès se greffaient sur des compétitions
+inévitables. Dans le grand naufrage de la Révolution,
+seule l’autorité des évêques surnagea. Le nombre
+des curés inamovibles était tombé à moins de 4 000,
+alors qu’en 1789 il y avait 36 000 curés inamovibles
+et 2 500 seulement amovibles. La seule entrave aux
+libres choix de l’évêque fut l’assentiment du gouvernement,
+en ce qui concerne les curés inamovibles. La
+politique rentra dans l’Église par cette porte, et amena
+des conflits qui ne cessèrent qu’avec la Séparation. En
+l’absence des lois canoniques qui réglaient dans ses
+moindres détails l’administration des diocèses, les
+évêques n’eurent plus d’autre règle de conduite que leur
+bon plaisir, nécessairement tempéré par leur bonne
+volonté et l’intérêt de leur diocèse.</p>
+
+<p>L’esprit de paternité vint heureusement rendre de
+plus en plus rares les abus de pouvoir. Cependant, le
+sentiment de leur autorité n’abandonnait pas les évêques
+concordataires, surtout ceux-là qui avaient vécu sous
+l’ancien régime ou qui en avaient gardé les traditions.
+D’ailleurs, pendant la première moitié du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle,
+beaucoup de prélats appartenaient encore à la noblesse.
+Les gouvernements de Louis XVIII et de Charles X les
+comblaient d’honneurs. Le prince de Croy, archevêque
+de Rouen, était pair de France, grand aumônier de la
+Cour, et rappelait par sa fortune et son train de vie les
+évêques grands seigneurs du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Même sous le
+second Empire, les cardinaux étaient sénateurs, et
+c’est l’un d’eux, le cardinal de Bonnechose, archevêque
+de Rouen, qui prononça un jour à la tribune du Sénat
+la parole dont abusèrent les esprits malveillants, à
+savoir que son clergé marchait sous ses ordres comme
+un régiment.</p>
+
+<p>Cette extrême dépendance du clergé à l’égard du
+pouvoir immédiat des évêques explique en partie l’entraînement
+qui le porta, sous l’impulsion du Lamennais
+de la première heure, vers les idées ultramontaines.
+Quoi qu’il en dût advenir, l’obéissance
+paraissait plus facile envers un chef qui était trop loin
+pour être incommode. Au surplus, l’épiscopat concordataire
+occupait encore une grande place dans la nation.
+Les évêques s’entendaient appeler <i>monseigneur</i>, alors
+que, selon les articles organiques, on devait leur dire
+simplement : <i>monsieur</i> ou <i>citoyen</i>. Ils logeaient encore
+leurs « Grandeurs » dans des « palais ». Une pauvreté
+relative, loin de leur nuire, leur attirait le vrai respect,
+celui qui n’est pas de commande, mais vient du cœur.
+La générosité des fidèles leur permettait de répandre
+autour d’eux les bonnes œuvres. Les fondations renaissaient,
+après la disparition des biens d’Église, et malgré
+les entraves de la loi des fabriques.</p>
+
+<p>Le choix des évêques était, naturellement, réservé à
+l’État, qui nommait les titulaires, laissant seulement
+au Pape le soin de donner l’institution canonique. Au
+préalable, et pour éviter des différends sans issue, la
+troisième République, à ses débuts, fit précéder la nomination
+de l’évêque de pourparlers officieux entre les
+directeurs des cultes et le nonce, de sorte que le candidat
+était déjà agréé par les deux pouvoirs avant que son nom
+parût à l’<i>Officiel</i>.</p>
+
+<p>Bien entendu, le gouvernement tâchait de choisir
+des hommes qu’il croyait favorables à sa politique. Il
+se trompa souvent, parce qu’il fut souvent trompé.
+Tel prêtre qui se montrait, avant la nomination, sous
+un jour favorable au régime du moment, ne tardait
+pas, une fois sur son siège, à donner au ministre des
+Cultes des raisons de se repentir de l’avoir désigné.
+C’est ce genre de surprise que traduisait Louis-Philippe,
+en un langage un peu irrévérencieux : « Quand les
+évêques ont reçu le Saint-Esprit, on dirait qu’ils ont le
+diable au corps ! »</p>
+
+<p>Napoléon s’était laissé guider dans le choix des évêques
+par le désir de donner satisfaction aux idées nouvelles
+d’égalité, tout en réservant une part à la noblesse qu’il
+voulait rallier à l’Empire. La Restauration favorisa
+les candidatures aristocratiques, si bien que la première
+moitié du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, au point de vue de la hiérarchie,
+semble continuer le <small>XVIII</small><sup>e</sup>. La Révolution de 1830 qui
+marqua l’avènement définitif de la bourgeoisie, et
+plus encore celle de 1848, accentuèrent la tendance
+démocratique, et peu à peu les particules devinrent
+moins nombreuses dans les listes des évêques, si bien
+que l’annuaire épiscopal, à cent ans d’intervalle,
+offre un renversement à peu près complet. En 1789,
+sur 134 évêques ou archevêques, cinq seulement sont
+roturiers. En 1889, sur 90 évêques ou archevêques, il
+n’y en a que quatre qui appartiennent à la noblesse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’ancien régime n’avait pas à craindre chez les
+évêques un état d’esprit qui ressemblât à ce qu’on a
+nommé depuis l’esprit d’opposition au gouvernement.
+Il y avait entre la monarchie et l’ordre du clergé une
+nécessité de s’entendre et de se prêter un mutuel
+soutien ; la religion catholique étant la religion de
+l’État, l’État en la personne du roi lui accordait sa
+protection, et l’obéissance au roi était seulement un
+devoir, mais un penchant naturel pour tous les membres
+du clergé.</p>
+
+<p>Le Concordat ne rétablit l’ancienne Église gallicane
+ni dans ses privilèges ni dans sa dépendance. L’État
+s’affranchit de sa fonction traditionnelle d’évêque du
+dehors, et, en mettant sur le même pied les divers
+cultes, il commença cette œuvre de sécularisation
+qui devait aboutir à la neutralité et à la Séparation.
+De là, chez les évêques mal résignés à voir l’Église
+moins protégée et souvent mal défendue contre les
+attaques de la libre pensée ou de la politique, un juste
+mécontentement qui se traduisait en protestations
+indignées, seulement tempérées par le ton un peu
+conventionnel des lettres pastorales. Le gouvernement
+de la Restauration, tout bienveillant qu’il était, dut
+sacrifier les jésuites et fermer quelques petits séminaires,
+sous prétexte de protéger le pouvoir civil contre
+les empiétements de la Congrégation. Ce n’était pas le
+moyen de maintenir l’épiscopat dans la soumission.
+Le gouvernement de Juillet alla plus loin dans l’offense,
+mais du moins il libéra les évêques du sentiment de
+reconnaissance qui les liait à la Restauration. L’opposition
+trouva des organes nouveaux, moins gênés
+que l’épiscopat dans l’expression de leurs doléances.
+Les jeunes rédacteurs de l’<i>Avenir</i>, Lamennais, Montalembert,
+Lacordaire et Gerbet, ne ménagèrent pas le
+vieux gallicanisme. Ils se firent les apôtres de la
+liberté religieuse, mais avec une telle fougue que les
+évêques prirent peur et qu’ils préférèrent subir le joug
+qui attelait l’Église et l’État au même char. Rome fut
+de leur avis : l’heure de la liberté religieuse n’était pas
+encore arrivée.</p>
+
+<p>Toutefois, un mouvement profond s’était dessiné qui
+emportait les chefs de l’Église de France hors de son
+orbite traditionnelle. Molestée par l’État, elle regardait
+de plus en plus vers la Papauté, d’où elle attendait la
+force et la ligne de conduite. Peu à peu, les évêques,
+bien que retenus par le lien concordataire et la
+réserve qu’il imposait, s’accoutumaient à juger les
+actes du pouvoir et à les citer devant l’opinion du pays
+et du monde. L’État se défendait par des moyens qui
+ne portaient plus. Les appels comme d’abus ne réussissaient
+qu’à rendre populaires les noms des évêques
+qui en étaient l’objet. Le second Empire lui-même, qui
+pourtant avait rallié à son programme la plupart des
+évêques de France, ne trouva pas grâce devant le haut
+clergé, du jour où il découvrit son jeu dans la politique
+qui préparait l’unité italienne. La critique épiscopale
+devint amère, et trancha même sur le ton ordinaire
+de la presse. Mgr Pie osa s’écrier un jour dans
+sa chaire de Poitiers : « Lave tes mains, Pilate ! » et
+l’Empereur ne pouvait pas prendre pour dites à un
+autre ces paroles qui le visaient évidemment. Les brochures
+ardentes de Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans,
+ressemblaient à des Philippiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’était un exemple qui devait avoir des imitateurs
+dans le dernier quart du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, sous le régime
+anticlérical de la troisième République. Les raisons de
+parler étaient plus justifiées encore. Et puis, l’audace
+était moins méritoire d’élever la voix pour adresser
+un blâme à des ministres ou à un président qui n’avaient
+pas le prestige des têtes couronnées. Les lettres épiscopales
+ne laissaient passer aucune atteinte aux droits
+de l’Église, et, collectives ou individuelles, elles cherchaient
+à émouvoir l’opinion contre la politique des
+républicains. L’opposition unanime de l’épiscopat
+n’était diverse que par le ton, suivant le tempérament
+des opposants. Les sanctions frappaient indistinctement
+les illustres et les autres. L’appel comme d’abus ne
+suffisant plus, la République inaugura les suppressions
+de traitements.</p>
+
+<p>Ce rôle public, pour ne pas dire politique, que les
+circonstances imposèrent à l’épiscopat concordataire
+ne doit pas faire oublier l’œuvre de réorganisation
+religieuse qu’il accomplit pendant plus d’un siècle.
+Hippolyte Taine s’en est fait l’historien impartial.
+On a parfois blâmé les habitudes trop administratives
+de l’autorité épiscopale, mais une bonne administration
+n’est-elle pas la condition nécessaire d’un bon
+gouvernement, même spirituel ? Si les traditions d’ancien
+régime avaient survécu jusqu’à laisser entre les prêtres
+et l’évêque une distance peu en rapport avec la simplicité
+des mœurs modernes, cet apparat n’était pas l’effet
+d’une vanité vulgaire, mais seulement la sauvegarde
+du prestige dont devait être entouré le chef du diocèse.
+Au reste, les honneurs que le protocole officiel assignait
+aux évêques entretenaient dans l’esprit des fidèles
+le sentiment du respect religieux que leur inspirait la
+dignité épiscopale.</p>
+
+<p>Une des conséquences de la « Séparation » fut de
+simplifier le cadre extérieur de la fonction de l’évêque,
+de le tenir lui-même plus près de ses ouailles et d’enhardir
+prêtres et laïcs à se rapprocher de sa personne. Le
+prélat concordataire ne prodiguait pas ses présences,
+en dehors des tournées de confirmation, dans les églises
+de son diocèse. Aujourd’hui, l’évêque se montre partout
+où l’on a besoin de lui pour rehausser l’éclat d’une fête,
+pour présider un congrès de jeunesse catholique, des
+journées d’œuvres, des bénédictions d’églises, des
+baptêmes de cloches, des noces d’or sacerdotales. Le
+respect en a-t-il été diminué ? Je ne le pense pas, mais
+sûrement l’affection en a été augmentée. L’administrateur
+est devenu le père de son peuple.</p>
+
+<p>De là, un pouvoir nouveau, qui est d’un autre ordre
+que le pouvoir proprement épiscopal. L’évêque est le
+chef incontesté de tout ce qui fait profession de catholicisme ;
+c’est de lui que l’on attend le mot d’ordre et la
+consigne du moment. Naguère encore, les laïcs étaient
+tenus à l’écart des affaires religieuses. Les conseils de
+fabrique représentaient le vieil esprit qui avait inspiré
+la législation concordataire. Les disciples de Lamennais,
+soldats d’avant-garde, n’attendaient pas toujours,
+pour « tirer », le commandement des chefs hiérarchiques.
+Le journalisme pénétra dans l’Église malgré
+les évêques, et les conflits célèbres de l’<i>Univers</i> avec
+Mgr Dupanloup prouvent que l’épiscopat n’aimait
+pas ce nouveau « magistère », qui résolvait les
+questions devant l’opinion avant même que les
+évêques en eussent été saisis. L’évêque de Langres,
+Mgr Parisis, devenu plus tard évêque d’Arras, comprit
+avant les autres que la hiérarchie avait intérêt à s’appuyer
+sur les laïcs de bonne volonté. Les temps sont
+venus qui ont donné raison aux vues de ce grand
+évêque, précurseur de notre temps sur tant de points.
+Aujourd’hui, l’union est faite, en dépit des nuances
+diverses d’opinion, entre laïcs et évêques. La politique
+antireligieuse a toujours travaillé contre elle-même ;
+elle a fait la cohésion des forces catholiques, et il n’est
+pas de concordat qui soit comparable au concordat
+spontané des fidèles et de la hiérarchie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7"><span class="small i">CHAPITRE VII</span><br>
+LE PRÊTRE ET LA POLITIQUE</h2>
+
+
+<p>Existe-t-il dans la vocation et les fonctions
+ecclésiastiques une certaine prédisposition à la
+politique, dans le sens élevé du mot ? L’Église est-elle
+une école de gouvernement ? D’aucuns l’ont soutenu,
+qui ont surtout envisagé la cour de Rome et la grande
+politique des Papes à travers les âges. Tout le monde
+connaît d’ailleurs l’influence qu’exercèrent auprès
+de nos rois des hommes d’église, célèbres par leur
+sainteté ou par leur génie : un saint Éloi auprès de
+Dagobert, un Suger auprès de Louis VI et de Louis VII,
+et surtout un Richelieu auprès de Louis XIII, et un
+Mazarin auprès de Louis XIV. Nul doute que l’habitude
+de manier des affaires délicates, la connaissance des
+âmes et par conséquent du cœur humain, l’étude de
+la théologie et des sciences qui s’y rattachent, métaphysique,
+logique et psychologie, ne soient une préparation
+lointaine, mais profonde, à l’art de gouverner.
+Naguère, en passant à Vienne, au moment où le chancelier,
+Mgr Seipel, était encore, du fait de l’attentat que
+l’on sait, entre la vie et la mort, quelqu’un nous
+disait : « Si notre chancelier est un des premiers
+hommes d’État de l’Europe, cela tient à son éducation
+théologique. » Richelieu, aussi, était un éminent théologien.
+Et ce n’est un mystère pour personne que, sous
+l’ancien régime, les études libérales se terminaient par
+des cours de théologie, sans lesquels on n’était pas un
+« honnête homme », c’est-à-dire un homme bien
+élevé. Ne dit-on pas que le prince de Condé, qui assistait
+à la soutenance de la thèse de doctorat du jeune
+Bossuet, fut tenté de rétorquer ses arguments ?</p>
+
+<p>De là toutefois à prétendre que la théologie suffit
+pour faire un grand général ou un grand politique, il
+y a loin. Certes, la logique apprend à raisonner juste,
+le dogme et la morale catholiques accoutument l’esprit
+à mettre à leur place respective les droits de Dieu, de la
+conscience et des peuples. Mais les principes sont une
+chose, et l’application une autre chose. La politique est
+l’art de concilier les contingences avec l’absolu, et l’art
+tient plus de l’intuition que de la science, de la finesse
+de l’esprit que de l’habileté scolastique. Frédéric II,
+l’ami de Voltaire et des philosophes, n’en disait pas
+moins que, s’il voulait punir une province, il chargerait
+un philosophe de la gouverner.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, les théologiens catholiques ne se
+sont jamais désintéressés de la politique, ne fût-ce que
+pour exposer les principes et les règles du gouvernement.
+Saint Thomas, Suarez et leurs disciples ont défini
+avec précision les divers systèmes politiques fondés
+sur la nature des choses et sur la pratique des siècles
+passés. Ils ont tenu, haute et claire, au sommet de leurs
+thèses, la distinction entre les deux pouvoirs, le
+spirituel et le temporel, tout en affirmant, au nom de
+l’Évangile, la suprématie de l’ordre surnaturel sur
+l’ordre naturel, et la nécessité qui s’impose aux États
+chrétiens de subordonner aux lois divines, et par conséquent
+aux lois de l’Église qui en est la gardienne, tout ce
+qui relève, dans les choses du gouvernement, de la
+morale et du salut des âmes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce que le moyen âge accepta, tant bien que mal, pour
+la paix relative de la chrétienté, devint un joug insupportable
+pour les États modernes, qui se modelèrent
+peu à peu, sous l’influence des légistes nourris de droit
+romain, sur la conception antique de l’État, dans lequel
+se résumait le bien public, le droit et même la religion.
+De là des conflits qui se résolurent en Concordats. De là
+surtout des nationalismes religieux, qui tous tendaient
+au schisme, si tous n’y aboutissaient pas. Le gallicanisme
+royal suscita le gallicanisme épiscopal, dont
+Bossuet fut chez nous le docteur et le défenseur. Il
+faut dire à sa décharge que le dogme de l’infaillibilité
+pontificale n’était pas encore défini. Et, d’ailleurs,
+Bossuet n’avait garde de mettre l’État au-dessus ou en
+dehors de la souveraineté divine. Il tirait de l’Écriture
+Sainte une politique qui investissait, il est vrai, Louis XIV
+d’un pouvoir absolu, mais aussi d’une sorte de pontificat
+qui le liait à la religion et imposait des limites à
+son bon plaisir. Le roi gallican était en quelque sorte
+l’<i>évêque du dehors</i>, protecteur né de la religion d’État
+et nécessairement intolérant, jusqu’au point de révoquer
+l’Édit de Nantes.</p>
+
+<p>Tout aussi royaliste — politiquement — que son
+rival de génie et de gloire, Fénelon ne mettait pas si
+haut l’absolutisme religieux de la monarchie. Il redoutait
+d’empiéter en faveur de César sur ce qui n’appartenait
+qu’à Dieu et à son représentant sur la terre, le
+chef visible de l’Église. Pendant que Bossuet déduisait
+de l’histoire du peuple juif des maximes capables de
+former le roi idéal, sans qu’aucune l’obligeât à rendre
+compte de son gouvernement, Fénelon était plus
+frappé par les inconvénients de l’irresponsabilité
+royale et plaidait la cause du peuple opprimé, soit dans
+les transparentes rêveries du <i>Télémaque</i>, soit dans les
+fameuses remontrances qui lui valurent la disgrâce du
+roi et l’exil dans son diocèse.</p>
+
+<p>En dehors des grands protagonistes de la politique
+ecclésiastique, le clergé dans son ensemble n’avait pas,
+sous l’ancien régime, d’autre parti que le parti du roi
+considéré comme le chef de la nation, ou plutôt la
+nation incarnée.</p>
+
+<p>On peut dire que le clergé français, au cours de l’histoire,
+soutint de son influence la politique des rois de
+France, comprenant que la France ne pouvait être
+grande et forte au dehors et vraiment aimée au dedans
+que sous l’autorité d’une dynastie héréditaire, qui
+devait confondre son intérêt propre avec l’intérêt du
+pays lui-même. C’était là un sentiment profondément
+religieux, que notre Jeanne d’Arc avait porté jusqu’au
+sublime, élevant le monarque à la dignité de représentant
+et de vassal du souverain des souverains, Notre
+Seigneur Jésus-Christ. Il se formait ainsi dans le patriotisme
+de l’ancienne France un lien indissoluble entre
+la royauté française et le règne du Sauveur et la mission
+de son Église. Le roi très chrétien ne pouvait être que
+catholique.</p>
+
+<p>Les guerres de religion furent aussi bien des guerres
+civiles. On le vit trop quand Henri de Navarre, élevé
+dans la religion protestante, essaya de conquérir par
+les armes le royaume qui lui revenait par droit de
+naissance. La France récusa le droit de l’hérédité pour
+sauvegarder le droit de la nation qui voulait demeurer
+catholique. Henri de Navarre dut se soumettre à la
+volonté nationale pour devenir le bon roi Henri IV.
+On a pu blâmer les excès de zèle des moines ligueurs,
+mais quel est le bon Français, même un peu sceptique
+en matière de religion, qui ne soit reconnaissant à la
+Ligue d’avoir sauvé la tradition et préparé le siècle de
+Louis XIV ?</p>
+
+<p>C’est encore l’esprit nationaliste, si l’on peut dire,
+qui inspira les doléances du clergé à la veille de la
+Révolution. Le clergé, qui vivait de la vie du peuple,
+entra joyeusement dans l’immense perspective des
+réformes et donna sa confiance au tiers état. Ce n’est
+pas sa faute si l’inexpérience des assemblées et la
+faiblesse du roi livrèrent le mouvement national à la
+violence des clubs et au sectarisme des Jacobins. Le
+roi tomba avec la chute de l’ancienne Église gallicane
+et le clergé fut entraîné dans la ruine de la monarchie
+et de la religion. Ceux qui prêtèrent serment à la
+grande erreur de la « constitution civile » croyaient
+sauver la foi catholique ; ils la perdaient en la remettant
+aux mains des philosophes. Ceux-là au contraire se
+tinrent plus près du cœur de la nation qui semblaient
+s’en éloigner en restant fidèles au Saint-Siège et
+plus fidèles au roi que le roi lui-même. C’est avec leur
+sang que fut écrit le Concordat, qui nous valut cent ans
+de paix religieuse.</p>
+
+<p>Napoléon n’ayant pas tardé à porter atteinte à la
+dignité et aux droits du bon et doux Pie VII, la plupart
+des prêtres de France se réjouirent de sa chute et
+pensèrent retrouver dans le gouvernement de la Restauration
+tout ce qu’ils avaient cru perdre et chérissaient
+toujours, leur foi monarchique inséparable de leur foi
+religieuse. Dans son ensemble, le clergé français était
+demeuré royaliste et gallican. Il faudra encore beaucoup
+d’années et plusieurs révolutions pour séparer
+dans l’esprit des curés la cause du roi et celle de
+l’église de France. Ce sera l’œuvre d’un siècle, le <small>XIX</small><sup>e</sup>.</p>
+
+<p>Il y a des épisodes qui valent toutes les dissertations.
+Voici une histoire vraie, qui a une valeur de fait crucial.</p>
+
+<p>A la veille de La Révolution, la paroisse de Montreuil-sur-Mer,
+en Ponthieu — aujourd’hui rattachée au
+département du Pas-de-Calais — avait pour curé
+un certain abbé Godefroy. Fort opposé aux idées
+nouvelles, l’abbé Godefroy refusa le serment et, pour
+échapper aux sanctions qui le menaçaient, émigra. Il
+s’en fut à Coblence où vivaient en grand nombre les
+membres du haut clergé et de la noblesse. L’armée de
+Condé s’était formée là et s’apprêtait à marcher avec
+les Allemands contre les troupes de la France révolutionnaire.
+Ces bons alliés commencèrent par piller le
+petit bagage du curé. Il ne se rebuta point. Il suivit
+l’armée. Il était à Valmy, en spectateur d’abord, mais,
+emporté par son ardeur royaliste, et voyant les émigrés
+en mauvaise posture, il enfourche un cheval sans cavalier,
+met le sabre à la main et charge comme s’il n’avait
+fait autre chose toute sa vie. Il fonçait sur un cavalier
+français de l’armée révolutionnaire, quand celui-ci
+lui cria : « Monsieur le curé, grâce ! ne me tuez pas ! je
+suis Roussel, votre paroissien de Montreuil ! — Ah !
+c’est toi, dit l’abbé Godefroy, qui le reconnut, va-t’en,
+je te fais grâce ! »</p>
+
+<p>Le feu du combat tombé, le curé de Montreuil a des
+remords, non pas d’avoir bataillé contre son pays, mais
+d’avoir contrevenu aux canons de l’Église qui défend
+aux clercs de verser le sang. Il faut qu’il aille chercher
+l’absolution à Rome, et le voilà parti, pauvre pélerin,
+oui, très pauvre, car il doit mendier son pain sur la
+route. Arrivé à Rome il est tout étonné d’en être quitte
+à si bon marché. Il ne se croit pas assez puni et il
+revient en France, toujours pauvre et courant le risque
+d’être reconnu et traité moins doucement qu’à Rome,
+en prêtre réfractaire. Il vit caché, mais il vit, pendant
+la Terreur. Le Concordat le rétablit dans son bénéfice
+de curé de Montreuil ; il a pour concurrent un prêtre
+assermenté, mais celui-ci doit se contenter d’être
+chanoine. L’Empire écroulé, l’avènement de Louis XVIII
+console l’abbé Godefroy de ses malheurs. Entre temps,
+voici qu’il est appelé en hâte auprès d’un paroissien
+malade à toute extrémité. Ce malade, c’est Roussel,
+le trembleur de Valmy, qui passe pour un esprit fort
+et inabordable à la religion. « Comment, lui dit le
+curé, tu ne veux pas te réconcilier avec Dieu ? — Ah !
+dit l’autre, tout ce que vous voudrez, vous m’avez
+sauvé la vie, confessez-moi ! »</p>
+
+<p>Tout alla bien jusqu’à la Révolution de juillet 1830.
+L’abbé Godefroy, dans le presbytère occupé encore
+aujourd’hui par l’archiprêtre de Montreuil, et qui
+regarde sur la place de l’Église, donnait ce jour-là
+à dîner à quelques notabilités de la paroisse.</p>
+
+<p>Tout à coup, au milieu du repas, on entend les
+cloches sonner, et dans la rue passent des jeunes gens
+portant des drapeaux tricolores et chantant. C’était la
+Révolution. Le vieux curé put à grand’peine achever
+le dîner. Il dut s’aliter, sous le coup d’une congestion,
+et mourut quelques jours après.</p>
+
+<p>Tous les curés de France ne moururent pas de la
+surprise de « Juillet », mais tous en furent frappés de
+stupeur et de regret. Détachés de la royauté qui
+n’était plus la royauté catholique, ils suivirent peu à peu
+le mouvement mennaisien qui les poussait vers Rome et
+les détournait de l’esprit gallican, par la faute d’un
+gouvernement qui faisait déjà de l’anticléricalisme
+avant la lettre.</p>
+
+<p>A partir du règne de Louis-Philippe, la politique du
+clergé de France fut en fonction de l’attitude religieuse
+des gouvernants. Les retours de faveur facilitaient les
+ralliements politiques aux régimes existants. La République
+de 1848 faillit rendre les curés républicains, mais
+l’anarchie menaçante les rejeta vers l’Empire qui
+« ne sortait, disait-il, de la légalité que pour rentrer
+dans le droit ».</p>
+
+<p>La troisième République, en laïcisant les écoles,
+en expulsant les congrégations, en séparant l’Église de
+l’État, rendit plus difficile et plus méritoire au clergé
+français le loyalisme envers les nouvelles institutions.
+Il y a longtemps que tous les prêtres français auraient
+fait leur deuil de la monarchie, si la République n’avait
+mis cruellement à l’épreuve leur conscience civique.
+Leur patriotisme n’en a pas été entamé, la guerre l’a
+bien fait voir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les curés ont beau être pacifiques par vocation, il ne
+leur est pas toujours facile de le rester dans la mêlée des
+opinions. L’un des plus grands journalistes du dernier
+siècle, Louis Veuillot, a contribué pour sa bonne
+part à élever la polémique à la hauteur d’un genre
+littéraire, très proche de la satire. Il a paru, dès lors, à
+plusieurs, qu’on pouvait être chrétien et manquer de
+charité chrétienne envers les adversaires de la foi. Le
+zèle de la vérité parut justifier la colère. Tant pis pour
+les personnes qui se mettaient en travers ! Ce genre
+« impétueux » ne s’imposa pas sans quelque scandale.
+Beaucoup parmi les membres du clergé ne s’y accoutumèrent
+jamais. Ceux que le style à emporte-pièce
+du directeur de l’<i>Univers</i> choquait comme un non-sens
+évangélique, se retranchaient dans la sereine et apaisante
+correction du journal <i>le Monde</i>.</p>
+
+<p>Plus tard, pour ne parler que des morts, les outrances
+de Paul de Cassagnac dans l’<i>Autorité</i> et celles de
+Drumont dans la <i>Libre Parole</i>, ont retenti dans un
+bon nombre de presbytères. On ne peut pas s’étonner
+si les curés de France ont pris un malin plaisir à voir
+fustiger tous les matins des hommes qu’ils considéraient
+comme les ennemis jurés de l’Église. La situation
+du clergé français était, alors, si elle ne l’est plus
+tout à fait autant, fort embarrassante au point de vue
+de la politique. Sous le régime concordataire, l’État
+voulait voir dans les membres du clergé paroissial de
+simples fonctionnaires. Se permettaient-ils en chaire
+une allusion malveillante envers le gouvernement,
+soutenaient-ils ostensiblement le candidat de l’opposition,
+ils se voyaient privés de leur maigre traitement.
+Il leur fallait supporter en silence ce qu’ils regardaient
+comme des vexations. Aussi était-il le bienvenu, l’article
+de journal qui libérait pour quelques instants leurs
+pensées de la tyrannie des faits et empêchait la tyrannie
+des hommes de jouir en paix de son triomphe. Affranchi
+par la Séparation, le clergé n’a plus à contraindre ses
+sentiments politiques. Il a gardé, dans son ensemble,
+le sens de la mesure. Il ne s’agit pas, pour la plupart
+des curés, de choisir entre la République et la Monarchie.
+Ils n’ont pas le choix. Il s’agit seulement de
+demander à la République la paix avec la liberté.</p>
+
+<p>Au surplus, le clergé français vit trop près du peuple
+pour ne pas partager les sentiments du peuple. La République
+a pour elle l’avantage de favoriser l’esprit
+démocratique cher aux Français d’aujourd’hui. L’esprit
+démocratique consiste dans un minimum de dépendance
+à l’égard des personnes et un maximum de
+liberté dans l’élargissement des cadres sociaux. Il
+comporte également le souci de rendre de plus en plus
+équitable le partage des commodités de la vie au profit
+des travailleurs manuels. Ce sont là des aspirations qui
+n’ont rien de contraire à la foi catholique et dont la
+source remonte à l’Évangile. Et puis les prêtres,
+venant en si grand nombre de familles bourgeoises,
+ouvrières ou paysannes, ne sauraient oublier ce qu’ils
+doivent au régime moderne de l’égalité politique qui
+ouvre l’accès des charges au mérite, et non pas à la
+naissance ; ils ne pourraient tenir pour un faux progrès
+l’augmentation du bien-être populaire. Il faut
+déplorer les excès de la Révolution et s’attaquer aux
+erreurs qui l’ont entraînée hors de la voie des justes
+réformes, mais le clergé de France pécherait par
+ingratitude s’il ne reconnaissait, lui aussi, tout ce qu’il
+doit à ce qu’il y a d’évangélique dans les principes
+de 89.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="small i">CHAPITRE VIII</span><br>
+L’ESPRIT ECCLÉSIASTIQUE</h2>
+
+
+<p>S’il y a un esprit de corps, il doit être très vif dans
+la corporation ecclésiastique. Elle a sa vie propre,
+en effet, ses fonctions séparées ; elle a derrière elle un
+long et glorieux passé. Elle a été et est encore en butte
+à certaines hostilités. Rien d’étonnant qu’elle soit
+animée du sentiment de la solidarité. L’esprit de corps
+n’est pas incompatible avec les divergences intérieures,
+compétitions et querelles de préséance. L’Église de
+l’ancien régime nous en offre des exemples nombreux.
+Depuis que les privilèges sont supprimés, les charges
+priment les honneurs, et donnent moins prise à la
+contestation et aux procès.</p>
+
+<p>On a cru remarquer, entre prêtres séculiers et prêtres
+réguliers, autrement dit entre curés et religieux, une
+certaine opposition plus ou moins cachée. Les religieux,
+spécialisés, si j’ose dire, par vocation dans un genre
+d’apostolat, enseignement, prédication, direction spirituelle,
+semblaient à quelques-uns accaparer la renommée
+et la faveur, surtout parmi les gens du monde. Ils
+prenaient la meilleure part, et laissaient au clergé
+proprement dit les besognes communes. Waldeck-Rousseau
+n’invoquait-il pas contre les congrégations
+des arguments de cet ordre, en se disant autorisé par
+les plaintes de certains curés des grandes villes ? Quoi
+qu’il en soit, la loi Waldeck-Rousseau eut pour conséquence,
+inattendue de son auteur, de cimenter l’union
+cordiale entre séculiers et réguliers. La solidarité
+entre les deux clergés n’a jamais été plus parfaite.
+L’histoire de l’Église confirme la maxime connue de
+l’« utilité des ennemis ».</p>
+
+<p>D’ailleurs, l’esprit des ordres religieux n’est plus aussi
+exposé qu’autrefois à l’inconvénient du particularisme.
+La collaboration est devenue plus facile entre tous les
+membres du corps ecclésiastique. A l’intérieur des
+diocèses, les missions, les œuvres de piété trouvent
+chez les religieux des auxiliaires toujours prêts. S’agit-il
+d’organisation interdiocésaine, de grandes associations,
+d’action sociale, de documentation, les congréganistes
+ont le loisir, le personnel, la continuité.</p>
+
+<p>Un doute injurieux a été répandu. On s’est demandé
+si les ordres religieux, détachés qu’ils sont du sol
+national, obligés souvent d’exercer leur ministère
+hors de France, sous la dépendance d’un supérieur
+qui peut être un étranger, ont gardé l’âme aussi française
+que les membres du clergé résidant et soumis à
+la hiérarchie. On a pu craindre que la persécution dont
+ils avaient souffert, jusqu’à se résigner à l’exil, ne les
+poussât involontairement à devenir au dehors les
+témoins à charge dans le procès que font sans cesse à
+la France les nations jalouses ou ennemies. La guerre
+a répondu pour eux et les a lavés de tout reproche. Les
+religieux sont venus de tous les points du monde, où ils
+faisaient aimer la France. Ils ont offert comme les
+autres leur sang pour la patrie quelque peu ingrate
+envers eux. Ils ont gagné sur le champ de bataille
+ou dans les tranchées un brevet de patriotisme que
+personne ne peut récuser. Naguère mourait en Océanie
+un missionnaire du Sacré-Cœur d’Issoudun, le Père
+Bourjade, un des « as » de l’aviation, dont le nom
+volera d’âge en âge près de celui de Guynemer. Ne
+parlons donc plus de distinction à faire entre Français
+et Français, entre moines et curés. La République les
+a tous appelés au moment du danger. Comment
+pourrait-elle, à l’heure de la paix, garder les uns et
+repousser les autres ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’esprit ecclésiastique a marqué le prêtre d’une
+empreinte spéciale qui le distingue des autres hommes.
+Pendant les journées révolutionnaires de 1848, le
+supérieur du grand séminaire de Saint-Sulpice, entendant
+parler des discours trop excités de certains
+hommes politiques, disait doucement à son entourage :
+« On voit bien que ces gens-là ne font pas oraison. »
+Le prêtre est un homme qui fait oraison. De là, en
+général, cet air méditatif qui ne le quitte pas d’ordinaire ;
+de là cette prudence dans les paroles et dans les
+actes ; de là cette vigilance sur soi-même qui le garde
+de tout excès, en un sens ou dans l’autre. Le prêtre est
+l’homme de la règle. Une règle de vie est imposée à la
+plupart des hommes par les exigences de leur profession ;
+les heures de travail leur sont commandées du dehors
+par la nécessité. Le prêtre a sans doute aussi des occupations
+impérieuses qui règlent une partie de l’emploi
+de son temps, mais le reste n’est pas livré au hasard,
+le reste est aussi bien réparti par un règlement volontaire
+qui le partage entre l’étude et la prière, la visite
+des malades et le confessionnal. Il est des existences
+de prêtres qui sont admirables d’unité et d’harmonie,
+d’ordre et de régularité. J’ai connu, parmi eux, des
+vieillards qui pouvaient se flatter d’avoir mené à peu
+près sans exception, tous les jours, la vie d’un séminariste,
+se levant à cinq heures, se couchant à neuf, et
+ayant toujours accompli leurs exercices religieux, méditation,
+messe et bréviaire, à la même heure. Et ceux-là
+n’étaient pas des religieux soumis à la règle d’un
+couvent !</p>
+
+<p>Ces vies tout d’une teneur deviennent rares. Les
+habitudes modernes ne s’accommodent pas avec le
+calme de ces existences tracées d’avance et tirées au
+cordeau. Mais il en est encore qui donnent l’impression
+majestueuse de l’ordre, de la paix, de la possession
+de soi-même et d’un service impeccablement ordonné.</p>
+
+<p>La règle est une barre fixe ; il n’y a rien de fixe sans
+quelque raideur. C’est parfois le revers de la médaille
+dans le caractère de ces prêtres tout d’une seule pièce,
+tout d’une seule ligne, tout d’un seul chemin. Tout doit
+être pour eux simple et droit dans la vie. Le devoir ne
+peut jamais plier. Point d’atténuation, point de complaisance.
+La religion est un code qui a tout prévu, tout
+réglé, tout résolu. La miséricorde elle-même, qui est la
+loi de l’Évangile, n’est pas abandonnée aux libres inspirations
+du cœur. Elle est prisonnière, elle aussi, des
+formes et des formules. Le pasteur est vigilant, le
+bercail est bien gardé, le loup tenu à l’écart, le troupeau
+se sent en sûreté, mais il ne se sent pas à l’aise. Il a plus
+de crainte que d’amour.</p>
+
+<p>La formation théologique du prêtre le pénètre à
+fond du sens de l’autorité, soit qu’il s’agisse d’énoncer
+les principes, soit qu’il faille en poursuivre l’application.
+Quand on représente la vérité absolue, il est
+naturel que l’on parle de haut et sur le ton de l’infaillibilité.
+La religion s’impose plus encore qu’elle ne
+s’expose. L’autorité, dans la parole et dans la conduite,
+c’est-à-dire dans le gouvernement, voilà la maxime du
+curé selon la tradition. Rien d’étonnant que le curé
+conserve l’accent de la chaire, même quand il en est
+descendu. L’argument d’autorité reste l’arme principale
+de la discussion entre ecclésiastiques. La coutume
+d’invoquer les auteurs, depuis Aristote jusqu’à saint
+Thomas, persiste dans les entretiens. <i>Le maître l’a dit</i>
+dispense d’autres raisons. Et cela même est raisonnable,
+plus raisonnable que la prétention — très moderne — de
+parler de tout, au pied levé, et sans examen.</p>
+
+<p>Les esprits intransigeants se rencontrent partout,
+même et surtout chez ceux qui n’ont rien appris. Mais
+s’ils ont quelque part leur raison d’être ou leur excuse,
+c’est dans le clergé, qui vit de principes immuables
+et s’appuie à une tradition, laquelle semble pour jamais
+fixée. Malheureusement, l’intransigeance des principes,
+admirable pour conserver, est moins efficace pour
+conquérir. On n’agit pas sur ses contemporains avec
+des idées qui leur sont étrangères. On doit prendre
+les intelligences où elles en sont pour les amener où
+l’on veut qu’elles arrivent. Saint Paul, parlant devant
+l’aréopage, commença par louer les Athéniens de leur
+esprit religieux et s’empara d’une de leurs superstitions
+pour les gagner à la croyance en Dieu. L’intransigeance
+dans l’action ne réussit pas mieux. Il faut
+choisir un terrain commun pour agir. La politique, qui
+est l’art de transiger pour aboutir, est nécessaire
+même dans la vie quotidienne et dans les affaires paroissiales.
+A plus forte raison est-elle indispensable dans
+les affaires publiques. C’est aller à un échec certain
+que de combattre au nom de principes qui ne sont pas
+reconnus par tout le monde. Le droit commun n’est
+pas l’idéal catholique ; mais mieux vaut le droit commun,
+qui est à la portée de la main, que le droit privilégié
+qui a cessé d’être et n’est pas près de ressusciter.</p>
+
+<p>Il y a une disposition d’esprit qui, sans méconnaître
+la valeur dogmatique des principes et leur importance
+historique, aime mieux s’adapter aux circonstances et
+aux nécessités des temps et des lieux. C’est la disposition
+du plus grand nombre des prêtres qui mettent la
+main aux œuvres d’apostolat. L’homme est d’abord
+sympathique ; il attire, il semble deviner que l’on vient
+à lui. Il trouve toujours le temps de vous recevoir. Il
+sait écouter, et c’est déjà comprendre et déjà compatir.
+On dit de lui qu’il a l’esprit large, dites plus
+sûrement encore qu’il a le cœur très bon. Les fidèles
+n’en sont pas moins fidèles. Les autres, qui sont ou
+tièdes, ou indifférents, ou éloignés, regardent du côté
+du bon pasteur et se disent : « Si j’ai besoin d’un prêtre
+quelque jour, c’est celui-là que je veux. » Faut-il
+engager des conversations avec le pouvoir civil à l’occasion
+d’une cérémonie patriotique, d’un service funèbre
+officiel ? Tout s’arrange au mieux : l’accord est vite
+fait. La politique sévit-elle autour de l’église paroissiale ?
+Soyez certain qu’elle restera à la porte et que, du
+moins, devant l’autel, elle ne troublera pas la paix.</p>
+
+<p>Rarement les caractères sont aussi tranchés. Les
+nuances sont plus ordinaires que les couleurs. Tant pis
+pour l’originalité, elle gâte souvent les meilleurs dons.
+Cependant un trait plus marqué ne nuit pas. La plus
+grande originalité du prêtre, c’est la sainteté. Le curé
+d’Ars doit tout ce qu’il fut à la sainteté. Il n’était pas
+intelligent ; le manque de moyens lui avait fermé dans
+sa jeunesse l’entrée du séminaire. Il ne savait pas
+prêcher comme on prêche d’habitude. Il n’avait rien,
+humainement, de ce qui plaît et de ce qui attire. Mais il
+avait au cœur une flamme, l’amour de Dieu et des
+âmes. Et cela à un degré qui emporte tout. Chez tous
+les saints prêtres, il y a quelque chose de la physionomie
+du curé d’Ars : c’est la charité toujours prompte à
+soulager la misère, celle de l’esprit et celle du corps.</p>
+
+<p>En général, le curé de paroisse est dévoué par pur
+zèle, sans retour sur lui-même. Il n’est pas tourmenté
+du désir de l’avancement. On le voit à la tête du même
+village, dans le même poste, vingt-cinq ans, quelque
+fois cinquante. Il n’a amassé là ni honneurs ni argent,
+et le peu qu’il ait mis de côté, il en réserve une part pour
+les œuvres du diocèse. Il se souvient toujours de ce
+qu’il doit au séminaire, sa seconde famille. Les curés
+les plus obscurs sont les plus admirables. Il en est de
+tous les styles. L’onction n’est pas nécessaire au succès.
+Le curé de X… est prêtre depuis un demi-siècle, ce qui
+suppose au moins soixante-quatorze ans d’âge. Il est
+un peu rude d’allures et de formes. « Ce n’est pas ma
+faute, dit-il, si je suis mal équarri. » Sous sa parole
+inculte, où la vérité consiste parfois dans les vérités
+qu’elle dit aux paroissiens, on sent tout de même le
+cœur d’un père. Tous les matins, il se rend à son église
+à cinq heures et demie, l’hiver aussi bien que l’été. Il
+sonne l’<i>Angelus</i>, appelant ainsi tout son monde à la
+prière et au travail. Il reste à l’église jusqu’à l’heure
+de sa messe, à la disposition de ses ouailles. Il est
+compris de tous. Il ne vit pas confiné dans sa bibliothèque.
+Il prend son bâton, ce vieux compagnon de
+route, et il s’en va à travers sa paroisse, à travers
+champs, visitant les malades, et rendant service à ses
+confrères. Pèlerin à l’ancienne mode, il fait ses pèlerinages,
+même lointains, à pied, et ne consent à monter
+en voiture qu’au retour. Pendant la guerre, tout en
+desservant trois paroisses, il faisait venir du charbon
+pour ses paroissiens, à la gare voisine, il le déchargeait
+lui-même dans de grands sacs qu’il portait, sur son
+dos, du wagon à la voiture, sans vergogne. La charité
+prend tous les visages, même celui du charbonnier.</p>
+
+<p>On aurait tort de croire que ce genre, plus réaliste
+que mystique, n’est pas fait pour affiner le sentiment
+religieux dans les fidèles. La foi est vive dans ces rudes
+âmes de prêtres. Le surnaturel et le miraculeux leur
+sont très familiers. Leurs églises sont peuplées des
+images des saints et animées par les « dévotions » les
+plus en faveur. Ils ne perdent pas de vue toutefois que
+leurs paroissiens sont gens fort occupés et qu’il ne faut
+pas les charger au delà de ce qu’ils peuvent porter. Les
+bons curés sont des croyants éprouvés, mais ils ne sont
+pas aussi crédules qu’on le dit en certains milieux. Ils
+admettent sans difficultés les miracles que la science
+a authentiqués ou que l’Église a canonisés. Mais ils
+n’acceptent pas sans réserve tout le merveilleux qui
+pullule dans les imaginations. Ils redouteraient même,
+comme une cause de trouble et de tracas, toute « apparition »
+qui aurait pour théâtre leur propre village. Ils
+diraient volontiers la parole qui échappa jadis à un
+vieux curé apprenant qu’une jeune fille de sa paroisse
+avait des « stigmates » : « Qu’ai-je donc fait au bon
+Dieu pour qu’il accomplisse des miracles chez moi ! »</p>
+
+<p>Le bon prêtre n’a pas nécessairement l’air un peu
+compassé que lui prêtent volontiers ceux qui ne l’approchent
+pas de près. Il n’a, tout au contraire, rien
+d’affecté dans l’attitude qui trahisse l’effort ou la
+contrainte. Il a le regard droit et clair. Sa conversation
+est enjouée ; il évite les mondanités et les médisances.
+Il rappelle au besoin les autres à la charité. Il s’intéresse
+aux choses dont on parle devant lui. S’il juge les
+événements, il ne croit pas avoir tout dit, en les ramenant
+aux desseins de la Providence ; il en cherche les
+causes immédiates et les effets humains. Quant aux
+hommes, il ne les blâme ni ne les loue en vertu des
+croyances ou des opinions qu’ils professent. S’agit-il
+d’un adversaire, il penche vers l’indulgence, c’est-à-dire
+vers l’équité.</p>
+
+<p>On a parfois relevé comme un signe particulier du
+monde ecclésiastique, la gaieté. On avait raison. Le
+prêtre est gai, comme il convient, quand on a la paix
+de la conscience, et quand on est exempt des soucis
+qu’entraîne après elle la vie du siècle. Il n’est rien de
+moins triste qu’une réunion ou un dîner de curés. Le
+repas est sobre, les plats ne sont point compliqués.
+Mais l’esprit en est le meilleur assaisonnement. Il y a
+toujours quelques conteurs dont les histoires provoquent
+des rires bruyants. Elles ne sont pas jeunes, ces histoires,
+et renouent la tradition du clergé national à la
+tradition du vieil esprit français, parfois même gaulois.</p>
+
+<p>L’esprit, en France, n’est le monopole d’aucune
+corporation, mais il a dans certains milieux un ennemi,
+c’est le sans-gêne de la conversation ou la licence de
+tout dire sans rien laisser à deviner. La réserve sacerdotale
+est plus favorable à la finesse et aux sous-entendus
+du langage. La loi chrétienne de la charité
+n’est pas étrangère à l’heureuse contrainte qui oblige
+le prêtre à émousser le trait d’une malicieuse repartie.
+Les « bons mots » ecclésiastiques abondent, et les
+recueils en sont pleins. Tout le monde en pourrait
+citer quelques-uns. Il en est encore plus d’inédits qui
+font la joie des presbytères. En voici un qui est bien
+actuel. Le curé d’une cité industrielle et ouvrière fait
+visite au maire. Ce maire est, bien entendu, cabaretier
+et communiste. Brave homme, au demeurant, il cause
+poliment avec son curé, et veut lui faire honneur en
+élevant l’entretien sur les hauteurs des idées. « Votre
+doctrine, dit-il au prêtre, a un avantage sur la nôtre,
+elle est plus ancienne. — Je le crois bien, répond
+celui-ci, en montrant sur les étagères du cabaret les
+bouteilles alignées, je le crois bien, monsieur le maire,
+la nôtre a deux mille ans de bouteille ! »</p>
+
+<p>La bonne humeur est la note dominante de l’esprit
+ecclésiastique. Dans les circonstances où le prêtre,
+comme il arrive, est attaqué publiquement, une réplique
+spirituelle et joviale met les rieurs de son côté. Au reste,
+la camaraderie de la guerre a donné au jeune clergé
+une assurance qu’il n’avait pas toujours auparavant.
+Le prêtre ancien soldat a la riposte prompte et piquante.
+Le mot propre, qui peut être un peu gros, n’exclut pas
+la cordialité. Le regard est ferme, le geste vigoureux,
+mais la « poigne », qui tient l’insulteur en respect,
+se change bien vite en poignée de main. Le cœur est
+le même, prêt à l’accueil et au pardon : seulement, le
+silence ressemblant à la peur, il faut bien que l’on sache
+que le prêtre n’a plus peur et qu’ayant été appelé
+comme les autres à se faire tuer pour son pays, il entend
+se faire respecter comme les autres. La bravoure de la
+parole n’est pas si banale qu’on pourrait le croire, et
+elle n’est pas pour déplaire en France, où l’on applaudit
+à tous les courages.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9"><span class="small i">CHAPITRE IX</span><br>
+LE PRÊTRE DEVANT L’OPINION</h2>
+
+
+<p>Il est tout naturel que le prêtre, étant un personnage
+public, connaisse tour à tour les faveurs et
+les disgrâces de l’opinion. On répète volontiers que la
+France n’est pas cléricale, sans doute pour l’avoir
+été jadis abondamment. La politique, qui exploite tout,
+a contribué depuis un demi-siècle à fortifier dans le
+peuple le préjugé contre le « gouvernement des curés ».
+Cependant, par un illogisme heureux, s’il est vrai que
+le Français « moyen » n’aime pas les curés, il n’est pas
+moins vrai qu’il aime son curé. Le fait le plus grave est
+l’impopularité, ou tout le moins l’indifférence qui
+s’attache au clergé dans les milieux où se débat l’avenir
+temporel des classes populaires. L’abstentionnisme
+politique a conduit le prêtre à l’abstentionnisme social.
+Le point faible des Églises établies, je veux dire étroitement
+unies à la constitution des États, est de compromettre
+le sort des membres du clergé national dans celui
+des classes occupantes et de séparer de la cause de
+l’Église la cause du peuple toujours en travail d’une
+meilleure condition. Peuple et clergé s’en vont sur des
+voies différentes. Le clergé se plaint de n’être pas suivi,
+le peuple se plaint de n’être pas entendu.</p>
+
+<p>La divergence des chemins remonte plus haut qu’on
+ne le pense d’ordinaire, si l’on s’en rapporte à un témoignage
+qui n’est pas suspect de parti pris démocratique.
+L’illustre archevêque de Cambrai, Fénelon, écrivait,
+en 1707, à l’évêque d’Arras, ces remarques suggestives :
+« Les pasteurs ont perdu cette grande autorité
+que les anciens pasteurs savaient employer avec tant
+de douceur et de force ; maintenant, les laïcs sont
+toujours prêts à plaider contre leurs pasteurs devant les
+juges séculiers, même sur la discipline ecclésiastique.
+Il ne faut pas que les évêques se flattent de cette autorité ;
+elle est si affaiblie qu’à peine en reste-t-il des
+traces dans l’esprit du peuple. On est accoutumé à
+nous regarder comme des hommes riches et d’un rang
+distingué, qui donnent des bénédictions, des dispenses
+et des indulgences ; mais l’autorité qui vient de la confiance,
+de la vénération, de la docilité et de la persuasion
+des peuples est presque effacée. On nous regarde
+comme des seigneurs qui dominent et qui établissent
+au dehors une police rigoureuse ; mais on ne nous aime
+point comme des pères tendres et compatissants qui
+se font tout à tous. Ce n’est point à nous qu’on va
+demander conseil, consolation, direction de conscience ! »
+Ainsi cet évêque du grand siècle signalait, comme un
+symptôme attristant, la diminution du sentiment filial
+chez les chrétiens à l’égard de leurs chefs qu’ils avaient
+cessé d’aimer. Les malheurs de l’Église de France ont
+rapproché tous les rangs de la hiérarchie, mais l’affection
+selon le Christ n’est pas encore redescendue du
+sommet jusque dans les masses profondes de notre
+peuple. Le peuple, pour se donner, veut se sentir aimé
+pour lui-même. Quelle est, de nos jours, l’opinion qu’il
+a du prêtre ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’idée que se fait du prêtre le peuple des campagnes a
+beaucoup varié. Elle est en rapport avec l’idée qu’il se
+fait de la religion. La religion populaire, avec le progrès
+de l’instruction générale, s’est épurée au cours des âges.
+Jadis, elle apparaissait, au fond des consciences obscures,
+comme une sorte de magie mystérieuse au moyen de
+laquelle les hommes essayaient de conjurer les mauvais
+sorts qui les menaçaient de toutes parts en cette vie ou
+en l’autre. En ce temps-là, l’agent visible de cette
+puissance occulte, c’est le prêtre. On le craint encore,
+en certains endroits, plus qu’on ne l’aime. On lui
+attribue pour faire du mal le même pouvoir que pour
+faire du bien. La superstition s’en mêle. On suppose
+chez le prêtre le don d’opérer, sinon des miracles, du
+moins des choses extraordinaires. Il a le secret d’empêcher
+les « maléfices » ; on a recours à lui contre les
+sorciers. Sa seule présence suffit, dit-on, à éteindre les
+incendies. Vous êtes de passage à la campagne, dans
+votre pays natal. Vous venez de la ville, où vous occupez
+un poste ecclésiastique en vue. Vous rencontrez un
+brave homme qui fut un de vos camarades d’enfance,
+vous causez. Lui, tout fier et tout heureux, vous fait
+ses confidences. Il est mal portant, il a l’estomac fort
+débile, il a vu le médecin qui n’en peut mais ! Il a fait
+maint pèlerinage à Sainte-Wilgeforte. En vain. Vous
+lui répondez en lui donnant de bons conseils. Il boit
+vos paroles, il sourit d’un air entendu. Il vous remercie
+et vous serre la main avec effusion. Vous croyez
+n’avoir fait qu’une chose fort ordinaire, en causant
+familièrement avec cet ancien compagnon de vos jeunes
+années. Vous ne savez pas que vous avez accompli
+presque un miracle ; car vous apprendrez quelque temps
+après que l’estomac du paysan est revenu à l’état
+normal, et cela, grâce à vous, je ne dis pas grâce à vos
+conseils, ils n’ont pas été suivis ; mais votre présence
+magique opéra toute seule et le délivra de son mal. Ce
+n’est pas la faute du peuple si les curés ne font pas plus
+de miracles.</p>
+
+<p>Superstition à part, le peuple, même indifférent, ne
+laisse pas de faire au prêtre une place d’honneur dans
+la société. Il n’est pas toujours prêt à demander ses
+services ; il est parfois sceptique sur la mission et sur les
+prérogatives du prêtre ; il est même gouailleur et
+raconte volontiers des histoires dans lesquelles le
+clergé n’a pas le beau rôle. Cependant, sauf exception,
+le peuple « considère » le curé ; il ne se résigne pas à se
+passer de lui ; il le veut pour être au village l’homme
+de tous et de chacun, l’homme qui n’a pas de famille
+et qui appartient à toutes les familles, l’homme qui n’a
+pas de métier et ne fait pas concurrence aux autres,
+l’homme qui est le témoin des joies et des deuils, que
+l’on peut toujours appeler comme le médecin des maladies
+morales, et le confident des peines cachées.</p>
+
+<p>Le village est comme un corps sans âme, quand il
+est sans curé. La politique ne change rien aux dispositions :
+les évêques connaissent des maires d’opinion
+très avancée, qui n’ont pas peur de se compromettre
+en venant à l’évêché demander pour leur commune la
+faveur de posséder un curé pour elle toute seule. On
+fera ce qu’il faut pour lui être agréable ; on remettra
+le presbytère à neuf ; on réparera l’église et le clocher.</p>
+
+
+<p class="h3">LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE</p>
+
+<p>La littérature est le miroir des mœurs et des idées de
+la société, on sait cela, mais il faut ajouter que le
+miroir renvoie l’image et multiplie les sentiments qu’il
+ne faisait d’abord que refléter. Le théâtre et le roman,
+le roman surtout, sont les genres littéraires les plus
+propres à la peinture des passions dominantes à une
+époque donnée. Dans l’ancien régime, le prêtre jouissait
+d’une sorte d’immunité, et le respect de la religion
+interdisait aux écrivains de mettre en scène les ministres
+et les cérémonies de la religion. La censure ne
+l’aurait pas permis, et s’il y avait çà et là des infractions
+à la règle, c’était sous forme d’allusions, ou bien
+sous le couvert de pamphlets anonymes que leurs
+auteurs supposés s’empressaient de renier. Témoin
+Voitaire dont les tragédies fourmillent de critiques
+transparentes à l’adresse du clergé, et qui poussa l’ironie
+jusqu’à dédier son <i>Mahomet</i> au pape Benoît XIV.</p>
+
+<p>Cependant, la crainte révérentielle qui entourait
+presque partout le curé dans sa paroisse ne le mettait
+pas à l’abri des plaisanteries du paysan, né malin. La
+veine des fabliaux n’est pas d’ailleurs épuisée. L’esprit
+gaulois se rattrape toujours aux dépens de ses maîtres.
+La haine est absente des contes et des bons mots dont,
+les curés font les frais. La haine d’ailleurs n’a pas
+d’esprit. Histoires du Nord, galéjades du Midi, le curé
+est le premier à les raconter et à en rire. La popularité
+en France ne peut se passer du grain de sel de la raillerie.
+Le moyen âge s’amusait de la cupidité de certains
+curés dans le célèbre conte de « Brunain, la vache au
+prêtre ». Le prêtre avait dit au prône qu’il faut
+donner et que Dieu rend au double ce que l’on donne.
+Un vilain et sa femme en furent touchés. Les voilà qui,
+au retour du sermon, conduisent leur vache unique
+au curé. Celui-ci fait attacher la vache avec la sienne,
+Blérain avec Brunain, sous prétexte de l’apprivoiser.
+Mais Blérain n’est pas contente. Elle fait tant qu’elle
+entraîne avec elle Brunain, la vache au prêtre, et revient
+chez son maître qui s’écrie : « Dieu a vraiment doublé
+le don, car nous avons deux vaches pour une. »</p>
+
+<p>Plus près de nous, le Béarnais Jean Palay, conteur
+populaire, recueille les histoires qui courent les chaumières
+et dans lesquelles le curé fait des niches à ses
+montagnards qui les lui rendent bien. « Le curé de
+Sérou » est proche parent des curés d’Alphonse Daudet
+et de Roumanille.</p>
+
+<p>Cacaussus, qui veut se venger d’un mauvais tour
+de son curé, l’envoie, sous le prétexte d’un mal subit,
+chercher à deux lieues de sa maison, par une nuit de
+gelée et de verglas. Le prêtre, transi, s’engage à pied
+à travers des chemins impraticables. Il arrive enfin
+au chevet du prétendu mourant. Cacaussus se plaint à
+lui d’insomnies et lui demande de refaire un de ces
+sermons qui l’ont si souvent endormi le dimanche à
+l’église. Le curé, qui n’était pas en reste, se dit : A trompeur,
+trompeur et demi… et il se sauva, confus, à
+travers la bourrasque de neige. Le curé de Cucugnan
+se chargera de venger tous ses confrères en reprenant
+l’avantage que lui donne la crainte de l’enfer.</p>
+
+<p>Cependant, le prêtre ne devient tout à fait un personnage
+littéraire qu’avec la Révolution et le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.
+Ce ne fut d’abord pas pour sa gloire, puisqu’il s’agissait,
+à l’époque de la Terreur, de détruire dans le peuple ce
+qu’on appelait le fanatisme, en jetant sur le froc et sur
+la soutane de la boue et du sang.</p>
+
+<p>La bataille pour ou contre l’Église est transportée sur
+le théâtre. La Révolution terminée, Napoléon met bon
+ordre à ce dévergondage qui n’a rien de littéraire et
+ordonne de jouer les classiques, à commencer par
+<i>Polyeucte</i>. La Restauration ne se montre pas moins
+sévère, mais elle est moins obéie. Le <i>Tartuffe</i> devient
+la pièce à la mode, et tel est le sens violemment antireligieux
+que le public prête à cette comédie que la
+force armée doit un soir expulser le parterre. La Révolution
+de 1830 émancipa encore une fois le théâtre, qui
+aggrava le répertoire ordurier dans lequel prêtres et
+moines étaient peints sous d’affreuses couleurs.</p>
+
+<p>Depuis lors, l’anticléricalisme apprit à se mieux
+tenir. Le prêtre parut encore au théâtre, mais, sauf une
+ou deux exceptions, ne fut pas livré à la risée publique.
+Tout au plus fit-il sourire, car, en dépit des bonnes
+intentions de Ludovic Halévy ou de Coppée et de tant
+d’autres, le curé de théâtre ne rappelle que de fort loin
+le vrai curé de France. Du moins il attire généralement
+le respect et la sympathie. C’était même un signe
+des temps que la popularité du prêtre sur la scène
+pouvait passer pour une leçon au parti politique qui
+s’efforçait de le rendre impopulaire dans le pays.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Plus riche encore de figures ecclésiastiques, mais
+non moins fantaisiste, le roman s’est emparé du prêtre
+comme d’un caractère capable de piquer la curiosité
+du lecteur. En général, les romanciers ont eu le souci
+de peindre le prêtre tel qu’ils le voyaient, sans trop de
+parti pris. Mais l’ont-ils vu tel qu’il est ? Le prêtre n’est
+pas un héros de roman comme les autres. Certes, il a
+ses passions et ses vertus, ses grandeurs et ses misères,
+il y a chez lui l’homme qui est chez tous les hommes.
+Mais il est encore autre chose : il représente sa fonction,
+et sa fonction est sujette à des interprétations diverses,
+suivant la croyance de l’écrivain, qui introduit dans
+son œuvre une personne qui est en même temps un
+« personnage ». Ce qu’on peut dire de moins désobligeant
+aux romanciers du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, c’est que l’homme leur
+a caché le prêtre. Je ne saurais mieux dire que M. Joseph
+Ageorges sur ce point : « Imaginez un peu ce que
+deviendrait le diocèse de Paris si on nommait dans les
+paroisses les prêtres ordonnés par les romanciers.
+Mettons Bournisien à Saint-Sulpice, Constantin à
+Saint-Germain-des-Prés, Mouret à Saint-Étienne-du-Mont,
+l’abbé Jules au Sacré-Cœur, Courbezon dans une
+chapelle de secours. Semons çà et là, Daniel, Gevrezin,
+le curé Farjeas, Germane et les autres. Faisons un
+« chapitre de Notre-Dame » de tous les Jérôme Coignard
+du bas feuilleton et poussons sur le siège archiépiscopal
+un Mgr Bienvenu quelconque, avec Tigrane pour
+vicaire général, vous aurez beau y joindre un « conseil
+des œuvres » composé de Victor Hugo, de Ferdinand
+Fabre, d’Halévy, de Zola, de Theuriet, de Huysmans,
+de Lafargue, et de vingt-cinq autres, je ne donne pas
+quinze jours à l’Église de Paris pour tomber dans les
+plus joyeuses et les plus tristes aventures ! »</p>
+
+<p>Le plus difficile n’est pas d’habiller d’une soutane
+plus ou moins bien taillée un caractère banal, sujet à
+des faiblesses humaines, ou même orné de qualités
+sympathiques : ceci est à la portée de tout le monde, et
+ne vaut à l’auteur ni éloge ni blâme. La plus redoutable
+épreuve est de créer un type de prêtre remplissant
+tout l’idéal de son ministère et ne laissant pas
+d’être un personnage réel et vivant, un homme de
+Dieu, soit, mais un homme, dont le lecteur puisse dire :
+« Je l’ai rencontré. » C’est là l’écueil où ont échoué
+Chateaubriand et Lamartine eux-mêmes. Le père Aubry
+et Jocelyn ont pour excuse le cadre qui les met à lui
+seul hors de la vie ordinaire. Il ne faut pas leur chercher
+chicane sur leur orthodoxie, et encore moins sur leur
+liturgie. Le grand réaliste Balzac serre de plus près la
+réalité, mais son Birotteau est un pauvre homme, au
+total, et seul son curé de village s’élève jusqu’à la
+beauté d’un cœur d’apôtre et d’une âme évangélique.
+M. Paul Bourget n’aime pas les abbés démocrates, mais
+il a le sens catholique et sait donner aux prêtres le rôle,
+la dignité, le ton de leur vocation.</p>
+
+<p>Autre chose est de placer dans un roman, comme un
+personnage accessoire, une silhouette ecclésiastique ;
+autre chose est de tenter pour la corporation tout
+entière une large peinture de mœurs comparable à
+l’œuvre que Balzac réalisa pour les différentes classes
+de la société. Ferdinand Fabre voulut être le Balzac
+de la hiérarchie de l’Église. Il n’omit aucun travers : il
+campa quelques types qui forcent l’attention, et parmi
+les plus saillants l’abbé Tigrane, l’ambitieux. Peut-être
+ses personnages s’offriraient-ils en une plus lumineuse
+perspective, s’ils paraissaient plus dégagés de l’abondance
+et de la minutie des détails descriptifs où se complaît
+le romancier, dont l’enfance a dû s’écouler dans la
+familiarité des cérémonies, des coutumes et des ustensiles
+sacrés.</p>
+
+<p>En résumé, les prêtres ne gagnent pas à se présenter
+sous la figure de héros de roman. Imparfaits, ils
+perdent en considération ce que l’auteur exploite à
+leurs dépens. Parfaits, ils risquent de sembler irréels
+et fades. Heureux les prêtres qui n’ont pas d’histoire !…
+Les meilleurs et les plus vrais sont ceux dont
+on ne parle pas. L’art de les ajuster à une œuvre littéraire
+serait de les prendre sur le vif, dans la simplicité
+de leur genre de vie ; c’est ce qu’a voulu faire Jules
+Pravieux. Je demanderais grâce toutefois pour un
+roman ecclésiastique qui mettrait en scène un prêtre
+tel que l’oncle de Sylvain Briollet. C’est dans un homme
+de grand cœur la fleur de l’esprit ecclésiastique, le
+raffinement du lettré et de l’artiste, le curé français tel
+que l’a fait l’ancienne Église de France et l’ancienne
+culture classique. Et ce roman sans aventures est écrit
+dans la langue d’un Anatole France chrétien. M. Maurice
+Brillant y a-t-il pensé ? Les opinions de l’abbé
+Boisard nous relèvent des opinions de l’abbé Jérôme
+Coignard.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10"><span class="small i">ÉPILOGUE</span><br>
+LE PRÊTRE ÉDUCATEUR</h2>
+
+
+<p>On n’apprend rien à personne en disant que les
+débris du savoir antique, après le désastre de la
+civilisation submergée par les Barbares, furent sauvés,
+recueillis dans les monastères. La science fut alors le
+monopole de l’Église et une des occupations des clercs.
+Science et clergie furent synonymes. Même après que
+les arts libéraux furent sortis des cloîtres pour se séculariser,
+le clergé ne cessa pas de tenir son rang dans la
+recherche intellectuelle et dans l’enseignement. Tous
+les domaines du savoir humain comptent des illustrations
+ecclésiastiques. Sans parler de la théologie, qui
+suffirait à la gloire du clergé, et sans remonter jusqu’au
+moine anglais Roger Bacon, un des pères de la
+physique et de la chimie, l’Église de France a fourni des
+maîtres dans tous les genres. Inutile de rappeler les
+noms des orateurs ou des écrivains qui, depuis Bossuet
+et Fénelon jusqu’à Lacordaire et à Lamennais, sont
+l’honneur des lettres françaises. La philosophie a le
+chanoine Gassendi et le Père Malebranche, émules de
+Descartes : les mathématiques, le Père Mersenne ; la
+physique, l’abbé Mariotte et l’abbé Nollet ; l’histoire, le
+Père Daniel, jésuite, l’abbé Fleury, et de nos jours, avec
+d’autres méthodes, Mgr Duchesne. Il serait injuste
+de ne parler que des célébrités, et de passer sous silence
+ces prêtres érudits qui meurent souvent inconnus, sauf
+dans la petite ville ou tout au plus dans la province où
+ils ont travaillé. Tel curé de campagne s’est fait l’historien
+de sa paroisse ; tel autre a abordé la grande
+histoire, comme l’abbé Gorini, qui releva les erreurs du
+célèbre historien Augustin Thierry. La création des
+Universités catholiques a suscité des vocations scientifiques
+ou littéraires qui s’ignoraient, par exemple celle
+du regretté abbé Rousselot, l’inventeur de la phonétique
+expérimentale. Le plus grand bienfait que l’esprit
+français doit au clergé est celui de la culture humaniste.
+Le siècle de la Renaissance qui avait remis le monde à
+l’école des Anciens se prolongea, dans les collèges des
+Jésuites en particulier, jusqu’au milieu du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.
+Le latin surtout était couramment parlé et élégamment
+écrit par les maîtres et par leurs élèves.
+Santeuil dans ses hymnes faisait penser aux odes d’Horace.
+Le cardinal de Polignac réfutait Lucrèce en vers
+latins, malgré la difficulté du sujet, comme aurait pu
+le faire un contemporain du poète. Le Père La Rue
+chantait les jardins dans la langue de Virgile, ce qui
+supposait plus de talent que Delille n’en mettait à traduire
+l’auteur des <i>Géorgiques</i>. Qu’on ne sourie pas : les
+vers latins de collège ont eu leur influence sur la poésie
+française. Je ne serais pas surpris si les chercheurs
+découvraient une parenté entre ces exercices scolaires,
+alors si appréciés, et le renouveau romantique commencé
+avec André Chénier et poursuivi avec Victor Hugo.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, l’humanisme nous a été transmis
+par les maîtres du <small>XVII</small><sup>e</sup> et du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, dont les
+plus célèbres étaient des Jésuites. Le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle dut
+faire dans les études secondaires une place plus importante
+aux sciences mathématiques. L’Université napoléonienne
+adapta ses méthodes aux besoins nouveaux,
+même au détriment de la vieille culture. Le clergé,
+héritier des traditions de l’Église, sauva tout ce qu’il put
+de la discipline classique. Ses collèges n’ont pas laissé
+s’éteindre le flambeau des anciens.</p>
+
+<p>La conquête de la liberté d’enseignement, en 1850,
+obligea les jeunes prêtres à acquérir les grades universitaires,
+et ce fut un bienfait pour leur formation intellectuelle.
+Une élite ecclésiastique se créa de la sorte
+dans chaque diocèse, qui, après avoir passé quelques
+années dans les collèges, se consacra ensuite au ministère
+pastoral avec un esprit plus affiné et des connaissances
+plus étendues. On sait bien ce que les générations
+élevées dans les établissements catholiques doivent
+à l’éducation qu’elles y ont reçue ; on ne pense peut-être
+pas assez à ce que le clergé de France doit au stage que
+bon nombre de ses membres ont fait dans l’enseignement.
+Un peu de statistique en dira plus long que les
+considérations générales. La province ecclésiastique
+du Nord et du Pas-de-Calais, composée des diocèses de
+Cambrai, d’Arras et de Lille, compte, sur un total
+d’environ trois mille prêtres, 283 licenciés ès lettres ou
+ès sciences, 18 docteurs ès lettres ou ès sciences, 38 docteurs
+en théologie, philosophie, droit canon, en tout
+339 ecclésiastiques munis de diplômes d’études supérieures.
+Il est vrai que Lille est le siège d’une Université
+catholique.</p>
+
+<p>Le clergé français, en définitive, est redevable d’une
+partie du prestige dont il jouit à sa fonction d’éducateur.</p>
+
+<p>Éducateur, le prêtre l’est encore dans le sens le plus
+large du mot, même quand il est voué aux fonctions
+sacerdotales proprement dites. Qu’est-ce que la prédication,
+sinon une éducation prolongée, étendue à toutes
+les classes et à tous les âges ? Qu’est-ce que la confession,
+ou, si l’on veut, la direction ? Personne, j’imagine,
+ne prendrait plus au sérieux les terreurs que Michelet
+feint d’éprouver à la vue d’un confessionnal et à la
+pensée des prétendues scènes d’envoûtement moral qui
+s’y déroulent. Le directeur selon la Bruyère, s’il a
+existé, n’est plus qu’un mythe. Reste le confesseur qui
+entend les confessions et qui absout. Ne ferait-il que
+cela, qu’il serait déjà l’homme le plus utile à l’État,
+puisque l’État n’a guère à craindre du pécheur qui
+confesse son péché et soumet ainsi sa conscience à la
+morale de l’Évangile. Mais le confesseur n’est pas
+seulement l’homme qui absout indéfiniment ; il est le
+conseiller qui remet les coupables dans la voie droite,
+qui relève les volontés chancelantes, qui rend l’espérance
+aux malheureux et donne à tous le mot d’ordre
+du devoir. La confession est à la fois un frein et un
+élan. Certes, une nation qui se confesse n’est pas pour
+cela exempte de misères, car l’esprit est prompt et la
+chair est faible, mais je n’ose pas me demander ce
+qu’il adviendrait d’un peuple qui ne se confesserait
+plus. Le prêtre est en vérité un éducateur sans pareil ; il
+donne la leçon, il signale la faute, et il l’efface. Le
+pécheur, en recouvrant l’innocence, retrouve la force
+perdue. Ce n’est pas tout. L’homme n’est qu’ébauché
+par la parole et par l’absolution. Il faut achever l’œuvre,
+et c’est dans la communion au corps et au sang, à
+l’âme et à la divinité de Jésus-Christ dans l’Eucharistie
+que le chrétien approche de la perfection. De l’aveu de
+Taine lui-même, et quelque attitude que prenne la
+raison devant le mystère, la religion est une admirable
+éducatrice de l’humanité. Ce que l’historien dit du
+christianisme en général est encore plus vrai de la plus
+chrétienne des religions, la religion catholique.
+« Elle est la grande paire d’ailes indispensable pour
+soulever l’homme au-dessus de lui-même, au-dessus
+de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le
+conduire, à travers la patience, la résignation et l’espérance,
+jusqu’à la sérénité, pour l’emporter, par delà
+la tempérance, la pureté, et la bonté, jusqu’au dévouement
+et au sacrifice ! »</p>
+
+<p>Mais qui donc instruit et élève, absout et purifie au
+nom de la religion ? Le prêtre, tout simplement. Si
+Platon l’eût connu, ce n’est pas lui qui l’eût chassé de
+sa République.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="bot drap2 small">AVANT-PROPOS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot drap small"><span class="i">CHAPITRE I</span><br>
+COSTUME ET USAGES ECCLÉSIASTIQUES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot drap small"><span class="i">CHAPITRE II</span><br>
+LA FORMATION DU PRÊTRE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">15</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot drap small"><span class="i">CHAPITRE III</span><br>
+LE CURÉ DE CAMPAGNE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot drap small"><span class="i">CHAPITRE IV</span><br>
+LE CURÉ DE VILLE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">45</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot drap small"><span class="i">CHAPITRE V</span><br>
+LE PRÊTRE PRÉDICATEUR</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">55</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot drap small"><span class="i">CHAPITRE VI</span><br>
+LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">69</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot drap small"><span class="i">CHAPITRE VII</span><br>
+LE PRÊTRE ET LA POLITIQUE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">84</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot drap small"><span class="i">CHAPITRE VIII</span><br>
+L’ESPRIT ECCLÉSIASTIQUE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">96</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot drap small"><span class="i">CHAPITRE IX</span><br>
+LE PRÊTRE DEVANT L’OPINION</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">108</a></div></td></tr>
+<tr><td class="bot drap small">ÉPILOGUE : LE PRÊTRE ÉDUCATEUR</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">120</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77245 ***</div>
+</body>
+</html>
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