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diff --git a/77245-0.txt b/77245-0.txt new file mode 100644 index 0000000..ce27b9b --- /dev/null +++ b/77245-0.txt @@ -0,0 +1,2807 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77245 *** + + + + + LES CARACTÈRES + DE CE TEMPS + + LE PRÊTRE + + PAR + Mgr E. L. JULIEN + MEMBRE DE L’INSTITUT + + + A PARIS + Chez HACHETTE + + ONZIÈME MILLE + + + + +LES CARACTÈRES DE CE TEMPS + + +LE POLITIQUE*, Par Louis BARTHOU, _de l’Académie Française_.--LE PAYSAN, +Par Henry BORDEAUX, _de l’Académie Française_.--LE DIPLOMATE, Par J. +CAMBON, _de l’Académie Française_.--LE MÉDECIN, Par le Dr MAURICE DE +FLEURY.--LE BOURGEOIS*, Par Abel HERMANT.--LE PRÊTRE*, Par Monseigneur +E. L. JULIEN, _Évêque d’Arras, Membre de l’Institut_.--LE JOURNALISTE, +Par Louis LATZARUS.--LE FINANCIER, Par R.-G. LÉVY, _Membre de +l’Institut_.--L’HOMME D’AFFAIRES, Par Louis LOUCHEUR.--L’ÉCRIVAIN*, Par +Pierre MILLE.--LE SAVANT*, Par le Prof. CH. RICHET, _Membre de +l’Institut_.--L’AVOCAT*, Par HENRI-ROBERT, _de l’Académie Française, +Ancien Bâtonnier_.--L’OUVRIER, Par Albert THOMAS, Etc. + +Les volumes parus sont marqués d’un astérisque. + + + + +Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour +tous pays. + +Copyright by Librairie Hachette, 1925. + +Il a été tiré de cet ouvrage soixante exemplaires sur papier de +Hollande, numérotés de 1 à 60. + + + + +AVANT-PROPOS + + +Bien que l’éloge du prêtre puisse se glisser naturellement sous la plume +d’un évêque, le lecteur ne doit pas s’attendre à trouver ici le +panégyrique apprêté du prêtre français. Le montrer tel qu’il apparaît à +un observateur impartial, qui regarderait du dehors et tel aussi que +l’ont façonné le divin principe de sa vocation, la discipline de +l’Église et les vicissitudes de notre histoire nationale, a paru le plus +sûr moyen de lui laisser son vrai visage, placé dans son cadre habituel, +et d’amener le spectateur à dire amicalement: «Voilà bien mon curé, je +le reconnais.» + + + + +LE PRÊTRE + + + + +CHAPITRE I + +COSTUME ET USAGES ECCLÉSIASTIQUES + + +En dépit des révolutions, et même, ce qui est pis, des périodes +d’impopularité, le prêtre continue à porter la soutane. Il fait +exception à la règle des sociétés modernes, chez lesquelles l’uniforme +n’est plus admis que pour les militaires. + +Jadis, la profession n’imprimait pas seulement un caractère, elle +imposait un costume. Le costume devait rappeler au médecin, à l’avocat, +comme au soldat et au prêtre, l’obligation de ne jamais se dépouiller du +sentiment de son devoir et de l’esprit de sa profession. + +Contrairement aux professions libérales, qui se sont pour ainsi dire +sécularisées, en prenant l’habit de tout le monde, le prêtre a marqué de +plus en plus nettement la séparation que le costume mettait entre le +siècle et lui. Primitivement, la soutane n’était qu’une longue «lévite» +commune à beaucoup de personnes et que rappelle assez l’habit de +«clergyman» porté par les pasteurs et même par les curés catholiques, +dans les pays protestants. Comme si l’habit ne suffisait pas à le +distinguer, le prêtre a les cheveux rasés en forme de couronne au sommet +de la tête. La tonsure est le symbole du renoncement au monde: elle +caractérise l’homme d’Église. + +Au surplus, d’autres signes dénonceraient l’ecclésiastique, même sous un +habit d’emprunt. Il a le visage rasé, les cheveux longs et la démarche +grave. Il est vrai que l’ancien type classique du prêtre devient rare: +le passage des séminaristes par la caserne l’a modifié: il a pris une +allure plus dégagée, un ton plus décidé. Mais l’empreinte de la +profession n’est pas effacée pour cela. Regardez de plus près: un air +sérieux et réservé, un regard modeste et candide, une attitude de +déférence envers les supérieurs, enfin le pli de l’âme marqué en relief +sur les traits austères ou sereins de la physionomie, le prêtre est +toujours prêtre, même au dehors. + +Le costume ecclésiastique n’est pas soumis aux variations de la mode. La +soutane est plus ou moins élégamment coupée, plus ou moins longue, +suivant le goût de celui qui la porte. Le rabat était naguère encore le +signe particulier du clergé français: il est en train de disparaître. Le +rabat ecclésiastique était jadis blanc comme celui des avocats, n’étant +après tout qu’un simple col rabattu. On prétend qu’il devint noir +obligatoirement à la mort de Louis XIV. Au rabat a succédé le col +romain, symbole d’un nouvel état d’esprit, romain lui aussi. Il est +moins coûteux de changer de col que de rabat, et la propreté y gagne, +surtout si le prêtre a gardé l’habitude ancienne de priser. Sur le +rabat, les grains de tabac faisaient une tache que ne pouvaient +s’empêcher de remarquer les plus charitables dévotes. + +L’élégance de l’ancien régime comportait les boucles de souliers. Les +boucles ont rejoint les tabatières dans les vitrines des antiquaires, +et, sauf de rares exceptions, surtout parisiennes, parmi les prêtres, +les évêques seuls ont gardé les boucles. C’est grand dommage, à mon +avis. Les boucles étaient un ornement qui convenait à la dignité des +cérémonies religieuses. J’admets que les obligations du ministère +paroissial à travers champs ou à travers rues imposent aux curés ou aux +vicaires les brodequins solides et les fortes semelles, mais, à +l’église, à l’autel, et même dans les réceptions, je regrette toujours +la boucle d’argent qui se mariait si bien avec le cadre liturgique et +les vêtements sacerdotaux. + +L’avantage de la soutane est de draper l’homme tout entier à la manière +de la toge romaine. Elle est certainement plus noble que l’habit étriqué +de nos jours, auquel s’ajuste avec peine le pantalon, et qui a le tort +de suivre la nature de trop près. + +La soutane, par contre, a l’inconvénient d’exiger de celui qui la porte +un soin extrême pour la conserver en état de propreté. C’est là un +problème dont tous les prêtres ne trouvent pas la solution. L’incurie, +sous ce rapport, devient plus apparente chez l’ecclésiastique que chez +l’homme du monde. Le curé de campagne est tenu à moins de frais de +toilette que le curé de ville. Le paysan en habit de travail n’y regarde +pas de si près: il lui suffit que son curé soit bien propre et bien rasé +le dimanche. + +Le prêtre séculier ne porte pas la barbe. Ce privilège est réservé aux +missionnaires, lesquels perdraient tout prestige auprès des peuples +qu’ils évangélisent, s’ils avaient le visage glabre comme des femmes. +Les prêtres combattants avaient rapporté de l’armée l’habitude de +laisser pousser leur barbe. Ce fut un vrai sacrifice pour quelques-uns +de la raser. Certaine barbe, si je suis bien informé, avait pris une +telle ampleur et donnait à l’ecclésiastique un si bel air de moine de +vitrail, que l’évêque lui fit grâce et qu’elle continue à se répandre +«comme un ruisseau d’avril». + +La nécessité de faire sa barbe lui-même expose parfois le prêtre à la +faire moins souvent qu’il ne le faudrait. Ceux qui poussent trop loin +sous ce rapport la négligence deviennent la cible des taquineries de +leurs confrères. Cela donne parfois lieu à de piquantes plaisanteries. +On cite en Artois le trait suivant: Il existe dans le diocèse d’Arras un +village du nom de Thérouanne. C’est tout ce qui reste de l’ancienne cité +épiscopale à qui Charles-Quint fit expier cruellement sa glorieuse +résistance, en la détruisant de fond en comble. Or, à la fin du dernier +siècle, la paroisse du Thérouanne actuel avait à sa tête un curé qui +passait pour ne faire sa barbe que rarement. Un jour que Mgr X..., en +tournée de confirmation, recevait les curés, on lui présenta le curé de +Thérouanne en ces termes: «Monseigneur, voici le curé de Thérouanne, +rasé sous Charles-Quint.» Et Monseigneur, apercevant la face ombreuse du +prêtre désigné, de répondre: «J’aurais cru sous Clovis.» + +S’il y a un type ecclésiastique imposé par le costume et l’esprit de la +profession, le type n’en admet pas moins une certaine variété dans ses +représentants. Rien n’est plus intéressant que l’aspect d’une assemblée +de prêtres réunis, par exemple, pour les exercices de la retraite. En +dépit de l’uniformité de l’habit et des gestes, les différences sautent +aux yeux. Un visage maigre et pâle tranche auprès d’un visage plein et +pourpre; les cheveux en brosse sur une jeune tête narguent un crâne +d’ivoire tout voisin: des cheveux blancs, longs et bouclés, inspirent le +respect comme une chose antique qu’on ne reverra peut-être plus. +Celui-ci semble s’effacer avec sa silhouette qui remplit mal la soutane, +et, légèrement voûté, se penche en marchant, mais les lèvres sont fines, +prêtes au sourire ou bien au mot malicieux; les traits sont reposés, le +regard paisible et doux. Celui-là se drape dans une enveloppe plus +majestueuse. Il est haut de port et de couleur. Son ventre proéminent le +force à dresser le buste et la tête, et à rejeter les épaules en +arrière. Cela lui vaut, comme on dit, une belle prestance et +l’admiration du peuple, qui aime l’apparence de la force, même chez les +hommes adonnés aux choses de l’esprit. Peut-être plus d’un lecteur se +rappelle-t-il la pochade d’un peintre connu du dernier siècle, intitulée +_Une bonne histoire_? Deux abbés: l’un, corps fluet, regard pétillant, +l’autre, taille imposante et air dominateur, se regardent en riant, +après la bonne histoire que l’un des deux vient de raconter, sa +tabatière à la main. En somme, le type ecclésiastique oscille entre ces +deux portraits d’un Giton et d’un Phédon qui sont frères. + + * * * * * + +La bonne tenue du clergé français est un fait admis du monde entier. La +soutane est un porte-respect qui agit d’abord sur celui qui en est +revêtu. Le public est sévère pour le prêtre, en France plus qu’ailleurs. +D’aucuns poussent un peu loin l’application de la maxime: «Un prêtre +n’est pas un homme comme un autre.» Il n’y a pas bien des années que les +personnes dévotes se scandalisaient de voir un ecclésiastique fumer le +cigare, encore plus la pipe. Les statuts diocésains en faisaient la +défense. Aujourd’hui, le clergé français, surtout celui qui a fait la +guerre, fume à l’instar de tous les clergés du monde. + +Les usages ecclésiastiques sont tenaces: ils deviennent facilement des +obligations. Naguère, le curé de campagne était inévitablement un +piéton, inséparable de son bâton, moins élégant que solide. Quand il +avait quelque aisance, il se payait cheval et voiture, et en faisait +profiter ses confrères moins bien partagés. Plus anciennement, les curés +qui le pouvaient possédaient un bidet, et faisaient leurs courses au +petit trot. L’usage en est perdu. La bicyclette a remplacé le cheval, et +non sans peine. Ce fut une affaire, une affaire d’État, de savoir si les +prêtres pouvaient enfourcher la bécane. Cela ne s’était jamais vu, et, +dans l’Église, ce qui ne s’est jamais vu rencontre toujours une +opposition sérieuse. Les évêques, pour la plupart, commencèrent par +jeter l’interdit sur le nouvel instrument, trop léger, trop sautillant, +trop rapide, pour la dignité de la robe ecclésiastique. Aucun prélat ne +poussa la rigueur jusqu’à jeter l’interdit sur le prêtre récalcitrant, +mais plus d’un fit peut-être le jeu de mots cruel dont je connais la +victime: «M. X... ne veut point renoncer à la bicyclette. Soit. +Dites-lui qu’il aura beau aller vite, il _n’avancera pas_!» + +En certain diocèse où la bicyclette était également défendue, il se +trouva que, l’archevêque étant venu dans une paroisse de campagne pour +donner la confirmation, les «saintes huiles» avaient été oubliées au +chef-lieu de canton où logeait Monseigneur. Que faire? L’heure de la +cérémonie avait sonné. Envoyer une voiture? Oui, mais le trajet était +long et le retard le serait aussi. Or, il y avait, parmi les curés +présents, un habitué de la bicyclette, qui avait déjà reçu de l’autorité +diocésaine maint avertissement, d’ailleurs resté lettre morte. +Timidement, il s’avança, sa machine à la main, et s’offrit à _courir_ au +plus vite pour apporter le saint-chrême. Il fallut bien pour cette fois +lever la défense. + +Les mœurs sont devenues plus fortes que les règlements, même +ecclésiastiques. Aujourd’hui, ce sont les évêques qui font cadeau aux +curés de la bicyclette dont ils ont besoin pour exercer leur ministère. +On commence déjà à offrir des motocyclettes et même de petites +automobiles à ceux qui ont de grands espaces à parcourir. L’Église a +toujours embarqué la vérité évangélique sur tous les véhicules qui +passaient à sa portée. Bientôt elle enverra, sans doute, ses +missionnaires par un service d’avions. Elle trouverait des aviateurs au +besoin parmi les prêtres anciens combattants. + + + + +CHAPITRE II + +LA FORMATION DU PRÊTRE + + +Ce n’est pas l’habit qui fait le moine, ni le prêtre. C’est la fonction, +et l’on sait que la fonction du prêtre fait de lui un être à part, +séparé du train commun du monde. En quoi consiste la fonction +sacerdotale, qui s’appelle dans la langue ecclésiastique le _ministère_, +le métier par excellence? Quand tous les métiers nécessaires à la +subsistance et au bien de la société ont trouvé des bras et des +cerveaux, quand toutes les fonctions sociales de l’ordre temporel ont +trouvé chacune leur fonctionnaire, que reste-t-il encore à faire pour le +service de la société? Rien apparemment, si la vie est tout entière +enfermée dans le cycle du temps et des affaires du temps. Mais, s’il +existe pour les membres de la grande famille humaine une affaire qui +dépasse les limites de la vie, à savoir l’affaire de la destinée, +autrement dit l’affaire des relations de l’homme avec Dieu, ne faut-il +pas quelqu’un qui ait mission de traiter au nom de tous, en parlant à +Dieu de ce qui intéresse les hommes, et en parlant aux hommes de tout ce +que Dieu réclame de leur bonne volonté? Cette affaire transcendante, la +grande affaire, a cela de particulier qu’elle est commune à tous et +forme un lien qui s’étend non seulement aux individus, mais aux +familles, aux nations, à l’humanité tout entière. C’est proprement +l’essence de la religion de relier les esprits, et d’avoir besoin, pour +maintenir l’union, de certains hommes spécialement consacrés à cet +effet, ministres ou prêtres, chargés d’offrir la prière officielle et le +sacrifice officiel de l’assemblée des croyants, de son vrai nom +l’Église. + +Chez tous les peuples et dans toutes les religions, le sacerdoce forme +une classe séparée, une tribu, une caste. La plus religieuse des +religions, la religion catholique, devait aller plus loin encore. La +discipline du célibat rendait plus sensible la ligne de démarcation. +D’autre part, le célibat empêchait la prêtrise de devenir un apanage +héréditaire et coupait court aux abus des castes sacerdotales. + +On le comprend, du reste, une fonction qui est à la fois humaine et +divine et qui est à part et au-dessus des autres, devra exiger une +sélection préalable, un apprentissage privilégié. + +L’état ecclésiastique, comme on dit, suppose une vocation. La vocation, +ce n’est pas seulement l’attrait intérieur qui est au début de certaines +carrières, telles que l’armée ou les lettres. L’élu se sent appelé de +plus haut et, en suivant le secret instinct qui l’agite, il croit obéir +à Dieu; mais, comme l’illusion est possible, ce n’est pas l’enfant ou le +jeune homme qui se désigne lui-même, c’est l’évêque qui le choisit ou du +moins qui confirme l’appel du dedans par un appel d’autorité. + +Les circonstances fournissent, bien entendu, les indices révélateurs de +la vocation. Le plus souvent, l’enfant appartient à une famille +pratiquante: un sentiment tendre s’éveille de bonne heure en son âme à +l’égard des choses de la religion, des cérémonies et des dévotions. Il +est un autre Éliacin, élevé à l’ombre de l’autel, et il peut dire avec +lui, en bon enfant de chœur: + + _Je présente au grand prêtre et l’encens et le sel._ + +Le curé de la paroisse connaît son petit monde, il a vite remarqué les +dispositions qui inclinent son servant de messe à une piété plus +consciente. Il songe à l’envoyer au petit Séminaire, où, tout en faisant +ses classes d’humanités, l’enfant aura tout le loisir de la réflexion. +Les parents sont peu aisés, mais qu’à cela ne tienne. La plupart des +prêtres furent des boursiers, non des boursiers du budget public, mais +du budget des œuvres catholiques. Le petit Séminaire est la pépinière au +premier degré des vocations sacerdotales. Naguère, sous le régime du +Concordat, les petits Séminaires n’étaient pas soumis aux conditions de +la loi Falloux, sur la liberté de l’enseignement. Privilège assez +onéreux, puisque l’État se réservait de régler le nombre des petits +Séminaires, un par diocèse, et même, comme sous Charles X, le nombre des +élèves ne devait pas dépasser vingt mille. + +C’est principalement à la campagne et parmi les familles paysannes que +se recrute la grande majorité des séminaristes. Du moins, il en est +ainsi dans les régions agricoles. Ce serait manquer à la vérité que de +ne pas rendre aux populations maritimes l’honneur qui leur est dû de +fournir au Christ de nombreux «pêcheurs d’hommes». Telle petite ville du +Boulonnais n’est pas seulement célèbre par l’intrépidité de ses marins. +Elle est plus fière encore d’avoir donné au diocèse d’Arras, depuis un +demi-siècle, cinquante prêtres, dont une quarantaine sont vivants. +Cependant, le trouble causé par la séparation de 1905 dans les esprits a +eu sa répercussion sur le recrutement ecclésiastique. Inquiet pour le +pain quotidien du prêtre, dont le traitement n’était plus assuré, le +paysan regarda d’un œil moins satisfait le presbytère, où naguère il +avait rêvé de voir s’installer son fils et envisagé le repos de sa +propre vieillesse. Et puis, l’école primaire ayant cessé d’être +chrétienne, les élèves les mieux doués n’étaient plus dirigés vers le +sanctuaire, comme au temps où les instituteurs eux-mêmes étaient fiers +d’y destiner un de leurs enfants. + +Les villes et les centres industriels sont moins universellement +religieux, mais les écoles libres, les patronages, les collèges +secondaires fournissent l’atmosphère favorable à l’éclosion des +vocations. Joseph de Maistre a écrit: «Si j’avais sous les yeux le +tableau des ordinations, je pourrais prédire de grandes choses.» Le +graphique avait beaucoup baissé depuis vingt-cinq ans; la guerre, en +décimant les rangs des jeunes clercs, avait encore aggravé le mal. Mais +le graphique commence à remonter, et de grandes choses sont possibles, +si Joseph de Maistre est bon prophète. + + * * * * * + +Quant aux sources auxquelles s’alimentent les vocations ecclésiastiques, +nous disions tout à l’heure qu’il en sort surtout du vieux terroir +populaire. Le peuple est toujours l’inépuisable réserve de l’énergie +sous toutes ses formes. Génie, courage, sainteté, tout ce qui fleurit au +sommet de l’arbre a pu s’élever plus ou moins lentement, mais c’est du +fond obscur où s’enchevêtrent les racines qu’il est monté à la vie, à la +lumière, à la gloire. Bourgeoisie, noblesse même ont leurs origines dans +le peuple et ne devraient pas oublier de rendre au peuple ce qu’elles +ont reçu de lui. + +Quoi qu’il en soit, c’est du peuple principalement que vient le plus +grand nombre de prêtres. Il en a toujours été ainsi, mais, sous l’ancien +régime, les familles nobles destinaient leurs cadets à l’Église, alors +que l’Église pouvait leur offrir des «bénéfices» aussi lucratifs +qu’honorables. + +Après le Concordat, le recrutement des prêtres se démocratisa. Les +sièges épiscopaux, naguère presque exclusivement occupés par la +noblesse, illustrèrent des noms roturiers. La noblesse, d’ailleurs, +s’était retirée et laissait le champ libre aux enfants de la classe +bourgeoise, paysanne et ouvrière. Il y eut de brillantes exceptions, +cela va sans dire, et, pour n’en nommer qu’un, l’abbé d’Hulst, même +avant d’être prélat et recteur de l’Institut catholique, pouvait passer +à bon droit pour le premier prêtre de France. Ainsi l’Église se +retrouvait dans son naturel avec l’avènement d’un régime fondé sur +l’égalité des droits et la disparition des privilèges. La richesse et +les honneurs n’étaient plus l’appât à capter des vocations. L’amour de +Dieu et le zèle du salut des âmes étaient les seuls attraits qui +pouvaient séduire les grands cœurs, et les grands cœurs ne manquèrent +pas. Le XIXe siècle fut un siècle de gloire pour le clergé de France qui +ne fut jamais plus digne, ni mieux instruit, ni plus apostolique. + +Si l’on voulait, au point de vue social, caractériser d’un mot le siècle +qui vient de se terminer, on pourrait dire qu’il fut surtout l’ascension +du plus grand nombre aux emplois publics, à la richesse et aux honneurs. +Siècle de la démocratie naissante, le XIXe vit monter, grâce à +l’instruction, grâce à la prospérité de l’industrie, une foule de +talents qui trouvèrent la voie libre. Mais, en dépit des préjugés +contraires, c’est dans les rangs ecclésiastiques que se manifesta plus +sensiblement cette montée nouvelle. On ne prête pas assez d’attention à +ce phénomène social qui se renouvelle incessamment dans l’Église. La +vocation ecclésiastique choisissant ses élus surtout parmi les humbles +et les pauvres, par le seul effet de ce choix, voilà des jeunes gens qui +vont recevoir le bienfait d’une instruction étendue, qui vont devenir +une élite intellectuelle, autant qu’une élite religieuse et morale. Le +siècle n’en profite pas, dit-on. Erreur: toute lumière profite à tous, +et l’habit n’importe pas, si l’on a le flambeau en mains. D’ailleurs, +l’Église est une semeuse qui ne compte pas à quelques grains près. Sur +tant d’enfants qui viennent éprouver leurs vocations dans ses petits +séminaires, combien qui ne persévèrent pas, mais qui ont trouvé dans le +vestibule du sacerdoce, devant la porte qui ne devait pas s’ouvrir pour +eux, une culture littéraire qui devait être le premier degré de leur +ascension vers un rang social auquel ils ne pouvaient normalement +aspirer! + + * * * * * + +Le petit séminaire est le vestibule du grand séminaire, où se fait la +préparation définitive au sacerdoce. Le grand séminaire est une école +supérieure où le jeune clerc reçoit l’enseignement de la théologie, +pendant cinq années, et où il monte de degrés en degrés jusqu’à l’Ordre, +le sacrement qui fait le prêtre. Le grand séminaire est aussi une école +d’ascétisme. Par ce mot, l’Église entend les règles ou les exercices de +la vie spirituelle, laquelle consiste en trois choses principales. En +premier lieu, l’élévation de l’esprit, par la méditation assidue des +mystères de la Foi et des moyens surnaturels dont Dieu se sert pour +faire participer l’homme à sa divine essence. En second lieu, l’art de +discipliner les mouvements du cœur pour le soustraire à l’illusion des +attachements de la chair et du sang et pour le fixer dans le seul amour +qui demeure éternellement, l’amour de Dieu et de son Fils qu’il a +envoyé. Enfin, la méthode qui a pour but d’habituer la volonté à se +plier promptement, même s’il en coûte à la nature, à la règle, au +commandement, à la conscience, tout cela étant considéré comme la +volonté de Dieu, que cela vienne directement de Lui, ou de l’Église, ou +de la fonction. + +Le grand séminaire est pour le futur prêtre ce qu’est le noviciat pour +le futur religieux. Certaines personnes ont vu là précisément, dans +cette similitude de préparation à deux genres de vie fort différents, le +point faible de la formation du clergé paroissial. Le clergé paroissial +étant destiné à vivre au milieu du monde et pour ainsi dire au grand air +de la vie du siècle, pourquoi lui faire subir cette épreuve en vase +clos, au sortir de laquelle il pourra être rompu aux exercices de la +spiritualité, mais aussi se trouver fort dépourvu devant la nouveauté +des choses et des personnes, quand il lui faudra passer aux réalités du +ministère pastoral? Le reproche est-il aussi fondé que spécieux? S’il +faut excéder en quelque chose, ne vaut-il pas mieux former le prêtre +d’abord, avant le pasteur, le prêtre devant d’autant mieux remplir son +pastorat qu’il sera prêtre plus profondément? + +Sait-on que l’institution du grand séminaire est relativement récente? +Les décrets du Concile de Trente étaient restés lettre morte par suite +des guerres de religion. L’ère de la paix religieuse enfin ouverte avec +Henri IV, de zélés missionnaires parcoururent la France, mais ils +s’aperçurent bien vite que le fruit de leurs missions devait périr, +faute d’un clergé capable de le recueillir et de le conserver. Certains +prêtres dans les campagnes ignoraient même la formule de l’absolution. +La formation des ecclésiastiques était l’œuvre la plus pressante. Les +ordres religieux avaient leurs noviciats; le clergé séculier n’en avait +pas. L’évêque de Comminges, tout pieux qu’il était, ne demandait aux +clercs, pour les ordonner, que de venir la veille ouïr un sermon, et +d’éviter tout jeu ou toute débauche dans la maison où ils passeraient la +nuit. Saint Vincent de Paul, aidé des Pères de l’Oratoire, Condrin et +Eudes, institua la retraite de huit ou même de dix jours. Cela parut +alors une grande nouveauté. Le futur cardinal de Retz, Paul de Gondi, ne +subit pas d’autre épreuve, et, après une semaine de préparation, reçut +les ordres jusqu’à la prêtrise inclusivement. Les séminaires ne se +fondèrent que peu à peu, malgré la volonté expresse de Richelieu. +Quelques essais échouèrent. Ce ne fut que vers 1650 que M. Olier, qui +avait accepté la cure de Saint-Sulpice, fonda le séminaire devenu depuis +le modèle des autres. Oratoriens, Lazaristes, Jésuites même suivirent +son exemple. C’est un fait unique, écrit M. G. Goyau, que cet effort de +notre XVIIe siècle pour réorganiser l’éducation du clergé. + +Faut-il laisser dire que, si la formation qui règne dans un grand +séminaire est tout à fait hors de pair au point de vue moral et +ascétique, elle est peut-être, au point de vue intellectuel et +scientifique, inférieure à celle dont bénéficient chez des peuples +voisins les étudiants ecclésiastiques qui suivent les cours des +Universités? Admettons que l’objection soit fondée. Il resterait encore +en faveur de l’internat ecclésiastique que la formation spirituelle y +court moins de risques, et que, s’il fallait opter entre plus de science +et moins de piété, d’une part, et, d’autre part, entre plus de piété et +moins de science, l’Église n’hésiterait pas, elle dirait: «Formez-moi de +saints prêtres d’abord, les prêtres savants viendront après.» Et le +peuple penserait là-dessus comme l’Église. + +Mais, grâce à Dieu, la question ne se pose pas ainsi. Ce serait une +erreur de croire, en effet, que le séminariste français est placé devant +ce dilemme, ou l’indifférence pratique envers l’étude et l’effort +intellectuel, ou le souci exclusif de la perfection sacerdotale. Jetons +un simple coup d’œil sur l’emploi du temps dans une journée de +séminariste. Depuis cinq heures du matin jusqu’à neuf heures du soir, +tout est déterminé pour faire à la nature, à l’étude, à la piété leur +part respective, Toilette, repas, récréations occupent environ trois +heures et demie. Les exercices de piété, trois heures environ; ce qui +fait en tout, en prenant une marge, sept heures. Le reste, c’est-à-dire +neuf heures, est consacré aux cours et aux préparations de cours. Que +vaut ce travail? Ce que vaut l’intelligence des élèves, la compétence +des maîtres, la qualité des méthodes et des livres. On peut tout +contester, mais qui oserait dire que la tradition déjà trois fois +séculaire de l’enseignement théologique n’ait pas produit ce quelque +chose qui est supérieur même au génie, l’expérience, c’est-à-dire la +pierre de touche pour déterminer la dose raisonnable de science que peut +porter la moyenne des ecclésiastiques, eu égard aux nécessités du +ministère paroissial. C’est un des heureux effets de la fondation des +grands séminaires d’avoir mis à la portée des futurs prêtres un ensemble +de connaissances qui embrasse, avec la théologie dogmatique et morale, +toutes les sciences qui s’y rattachent, histoire ecclésiastique, droit +canon, exégèse, liturgie. Mais c’est tout autant une marque du prudent +réalisme de l’Église de France d’avoir maintenu le programme et les +méthodes dans les sages limites en deçà desquelles le travail de +l’esprit se tourne naturellement au service des âmes, et au delà +desquelles les recherches savantes peuvent devenir pour la plupart une +dépense stérile d’efforts et pour quelques-uns un dégoût de l’apostolat +commun. Qu’on se rassure d’ailleurs sur les résultats. Si le +recueillement de la vie est la meilleure garantie des progrès de +l’esprit, peut-on rêver une atmosphère plus favorable à l’étude que le +régime scolaire des séminaristes dont les journées s’écoulent +silencieuses et régulières, à l’égal des journées monastiques, à l’ombre +des cloîtres, en passant des cellules closes aux salles de cours et en +se ramifiant au centre de la vie morale, la chapelle. + +Toutefois, les Universités auront leur place dans la hiérarchie de la +science sacrée. Elles sont d’origine ecclésiastique, et, dans le passé +elles ont contribué à l’essor de l’esprit humain, qui n’a pu sortir du +nid maternel que sur les ailes de la foi et de la raison alors +conjuguées. + +Depuis les temps modernes, la philosophie ayant cessé d’être la servante +de la théologie, la théologie a dû se constituer à elle-même son domaine +et justifier ses droits. Les Universités catholiques ont rendu la vie et +l’éclat aux sciences religieuses, et les jeunes élèves, les mieux doués, +l’élite des grands séminaires, s’en va puiser aux sources du haut +enseignement la culture supérieure, aussi bien profane que sacrée, qui +permet au clergé de France de faire grande figure dans le monde +intellectuel de son temps. + + * * * * * + +Il n’est pas rare d’entendre dire que la formation du clergé a le tort +de s’attacher surtout à l’homme intérieur, en négligeant l’homme +extérieur, celui qui paraît d’abord aux regards et qui, selon +l’impression agréable ou non qu’il produit, attire ou repousse les laïcs +et les dispose favorablement ou non à l’égard de la religion. + +Le prêtre catholique a été le plus souvent élevé à la campagne: il lui +faut beaucoup oublier et beaucoup apprendre pour se familiariser avec +les usages du monde. Les années d’études qu’il passe au petit séminaire +commencent à dégrossir la statue. Les directeurs donnent les conseils +nécessaires, et le contact des camarades plus favorisés fait le reste. + +Le travail intellectuel, en affinant l’esprit, exerce un heureux +contre-coup sur la tenue extérieure. Et, surtout, les jeux et les sports +bien conduits ne tardent pas à marquer les gestes et les mouvements de +l’enfant du rythme de la vigueur, qui est le commencement de l’élégance +virile. Il y a plus, les exercices spirituels, comme on appelle +l’ensemble des actes qui sont destinés à former le prêtre, ne se bornent +pas à régler, selon l’idéal tracé par le Christ et l’Église, les pensées +et les sentiments de l’âme: ils réagissent sur les attitudes du corps +lui-même. Il est d’usage, dans les grands séminaires, de consacrer, à la +fin de la matinée, un quart d’heure à ce que l’on nomme l’examen +particulier. + +Ainsi l’on se conforme au conseil des maîtres de la vie spirituelle, +lesquels ont eu des précurseurs parmi les moralistes anciens; on +s’examine sur les négligences qui se sont glissées dans la conduite +intérieure et extérieure. Le second supérieur de Saint-Sulpice, M. +Tronson, a donné le modèle de ces examens particuliers. Ils embrassent +toutes les actions, jusqu’aux plus simples, de la vie du séminariste. +Ils portent, bien entendu, sur l’esprit, sans lequel la vie spirituelle +n’est que grimace ou automatisme. C’est l’esprit qui anime tout, préside +à tout, sanctifie tout, en un mot spiritualise tout. Il faut voir avec +quelle minutie le bon M. Tronson rapporte à des vues de perfection +intérieure l’usage forcé des vêtements, de la nourriture, la manière de +voyager, de regarder la nature ou les belles choses, de converser avec +les personnes du monde, de se tenir en visite ou à l’église, de refuser +aux sens de l’ouïe et du toucher les satisfactions qui pourraient les +entraîner trop loin. Les séminaristes d’aujourd’hui ne peuvent +s’empêcher de sourire quand il est fait allusion aux coutumes du XVIIe +siècle, quand il est défendu aux clercs de regarder dans les carrosses +qui passent, de parler dans les récréations des affaires d’État, de +l’armée et des nouvelles du siècle, quand il est dit que les habits de +dessous doivent être de couleur brune, qu’il ne faut pas sortir sans +soutane et en habit court, etc. Mais tout n’est pas démodé dans ces +examens. C’est un véritable manuel de civilité, nullement puérile, mais +toujours chrétienne et particulièrement ecclésiastique. Qu’on en juge +par un exemple: + +«Il est de la modestie de ne point marcher trop lentement, traînant les +pieds ou ne les levant qu’avec négligence. Il en est de même d’aller +d’un pas lourd et pesant, mais aussi il ne faut pas marcher avec tant +d’agilité et de délicatesse que de ne vouloir toucher la terre que du +bout des pieds, ce que saint Jérôme estime ne convenir nullement à des +clercs.» + +La tradition sulpicienne a continué dans la même voie, en s’adaptant aux +mœurs nouvelles, et au XIXe siècle le livre de M. Branchereau, supérieur +du grand séminaire d’Orléans, sur la politesse du prêtre, est devenu +classique. La bonne éducation n’est pas indifférente au succès du +ministère pastoral. Le curé de campagne est exposé à se départir de la +surveillance sur soi que suppose la distinction, et, pour se rapprocher +de ses braves gens de paroissiens, il se laisse parfois aller à prendre +leur accent, leur abandon, leur démarche. Il croit se rendre populaire, +mais il se trompe. Les gens du peuple aiment qu’on leur parle comme à +des «messieurs», surtout quand il s’agit de leur parler de choses graves +et de leur ouvrir les perspectives de l’autre monde. Le curé sans gêne +peut devenir «Mon curé chez les riches», secouer l’apathie des +châtelains du pays par ses saillies et rayer leurs parquets avec ses +souliers à clous. C’est un genre qui expose à faire des «pas de clerc». +Il y avait une fois, dans une charmante paroisse normande, un curé qui +ne surveillait pas assez son langage. Il était reçu au château, et là il +tâchait de ne pas laisser échapper de gros mots. Un jour qu’il faisait +visite à la comtesse de X..., il lui arriva, en descendant l’escalier, +de glisser sur une marche et de tomber lourdement. Au bruit qu’il fit, +la comtesse, qui était en haut, demanda ce qui se passait. «Ce n’est +rien, madame la comtesse, répondit ingénument le curé, c’est moi qui me +f... bas.» Et il se servit d’un terme qui n’avait pas encore à cette +époque reçu dans la tranchée ses lettres de noblesse. + + + + +CHAPITRE III + +LE CURÉ DE CAMPAGNE + + +On connaît le mot si souvent cité de l’historien anglais Gibbon: «Les +évêques ont fait la France comme les abeilles font la ruche.» Les +évêques, en effet, secondés par les moines, ont été les organisateurs de +la vie religieuse, qu’ils ont su mêler si étroitement à la vie nationale +que la religion semblait être aux institutions de l’État ce que l’âme +est au corps. Mais la vie religieuse elle-même n’aurait pas vivifié tout +l’organisme civil, et moins encore imprégné l’esprit du peuple, si les +diocèses n’avaient été partagés en paroisses, et si les paroisses +n’avaient eu à leur tête un prêtre résident, chargé d’enseigner le dogme +chrétien avec la morale de l’Évangile, et d’administrer les sacrements. +Pour autant que l’on puisse parler de l’âme française, ou, si on le +préfère, de la conscience française, ce sont les curés de France qui ont +façonné en grande partie l’une et l’autre. + +Placez au centre d’un village, ou dans chaque quartier des cités, un +homme qui ait pour mission spéciale de s’occuper d’une affaire qu’aucun +autre que lui ne peut traiter, l’affaire des relations de la terre avec +le ciel, de l’homme avec Dieu, affaire dont le succès ou l’échec engage +la destinée de l’âme humaine. Donnez à cet homme un habit, un genre de +vie qui le distingue des autres; qu’il parle, non pas dans une école ou +sur une place publique; qu’il ait pour tribune la chaire de l’église et +qu’il enseigne au nom du Dieu qui habite cette église; qu’il ne se +contente pas de dire ce qu’il faut faire, ce qu’il faut éviter, pour +sauver son âme; qu’il montre le Père céleste ouvrant ses bras à ceux qui +observent ses commandements, et menaçant les autres d’un châtiment +terrible; qu’il rassure ceux qui tremblent en leur promettant comme +appui et comme recours la miséricorde divine sous les traits du Christ +fils de Dieu; qu’il tienne à la disposition de tous le remède souverain +des maladies et des chutes spirituelles, la grâce toujours coulant, pour +qui veut la recevoir, par les canaux des sacrements. Laissez cet homme à +cette même place, toujours le même, quoique sujet à la mort, mourant +comme tout le monde, mais toujours remplacé: laissez-le enseigner aux +enfants, de génération en génération, de siècle en siècle, ce qu’il +enseigna aux pères à peu près dans les mêmes termes. Et dites-moi si, à +la longue, et malgré les inévitables déchets, de village en village, de +cité en cité, la conscience du pays tout entier ne finira pas par être +pénétrée des enseignements de cet homme, de la morale qu’il prêche, et +surtout de ce sentiment du péché qui, dans l’infidélité même, est encore +une reconnaissance de la loi. + +Il faut rendre justice à la fonction historique des curés de France. +Elle est aussi ancienne que la patrie elle-même. Elle n’a jamais fait +beaucoup de bruit. La renommée a été pour les ordres religieux, grands +défricheurs, grands voyageurs, grands prêcheurs. Le simple curé, lui, a +été mis par l’histoire à la _portion congrue_. Ses vertus sont demeurées +obscures, et sa sainteté n’a eu que bien rarement les honneurs des +autels. Le curé d’Ars a eu la bonne fortune de naître en un siècle où +les humbles et les petits ont trouvé des hérauts pour annoncer leurs +mérites et des avocats pour défendre leur cause. + +Sans doute, la gloire du clergé séculier a connu des éclipses, comme la +civilisation française elle-même. La dureté des mœurs féodales, +l’ignorance et la superstition faillirent corrompre jusqu’à ceux-là qui +devaient être le sel de la terre. Malgré tout, le curé de France ne +laissa pas s’éteindre son idéal. En ces âges de ténèbres, il fut la +petite flamme qui montait de la terre au ciel pour servir d’étoile dans +la nuit. Aux époques ravagées par le fer et le feu, il apparaissait +comme le bon pasteur qui offrait aux peuples désespérés l’Agneau de la +paix divine. Dans les périodes traversées par le doute de l’esprit et la +corruption du cœur, son impuissance lui laissait au moins la ressource +d’être encore, selon la parole de Rancé, la borne qui montre le chemin +de l’au-delà. + + * * * * * + +A tout seigneur, tout honneur. Le curé de campagne est l’exemplaire le +plus répandu et le plus représentatif du prêtre français. Il n’est point +de figure plus populaire que la sienne, et qui soit à la fois plus +réelle et plus idéale. Nos poètes et nos prosateurs, et non des +moindres, l’ont chantée. D’autres se sont contentés de la peindre sous +son aspect simple et un peu rude, mais d’autant plus touchant. Pour moi, +le trait le plus saillant de cette physionomie, c’est qu’elle fait +partie de la physionomie même de la France. Soit qu’on nous la montre +voilée d’ombre et de modestie sous la charmille d’un presbytère, au cœur +d’un village planté comme un bouquet d’arbres dans la plaine, soit +qu’elle passe, discrète, au fond de la vallée d’où l’on voit à +grand’peine le ciel à travers la fumée des usines, soit qu’elle se +profile sur le littoral, également familière et attentive au labeur de +la terre apaisante et aux risques de la mer berceuse tour à tour et +traîtresse, soit enfin qu’elle s’accroche presque inaccessible au flanc +des montagnes, où la vie est dure comme le rocher, la silhouette du +prêtre français n’est dépaysée nulle part. Il est naturel que le +portrait se ressente de l’influence du cadre, ou plutôt le cadre et le +portrait semblent si bien faits l’un pour l’autre que le curé fait +partie du paysage presque autant que l’église et son clocher. + +Le curé a des attaches au sol comme le paysan. Il n’est pas étranger; il +est né dans la région; la plupart du temps, il est de famille modeste et +ses paroissiens le reconnaissent comme un des leurs. Il sait la vie de +ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front. Il n’a pas peur du +travail. Bien que ses fonctions sacerdotales soient d’un ordre +supérieur, il ne laisse pas de se rapprocher de ses ouailles par une +certaine similitude de goûts et d’occupations. La commune tient encore à +honneur, malgré la loi de Séparation, de fournir à son curé une +habitation décente et confortable. Le presbytère communal est le signe +de l’ancienne alliance de l’Église et de l’État; s’il ne tenait qu’à ses +paroissiens, le curé ne serait pas contraint à payer une location. Le +curé est bien chez lui, étant dans la vieille maison qui a vu, depuis +plusieurs générations, les prêtres se succéder sous son toit. La maison +est accueillante, les pauvres et les affligés en connaissent le chemin. +La servante est peut-être un peu sur ses gardes. Le chien aussi, mais +c’est de tradition, et les temps ne sont pas sûrs. + +Le presbytère n’est pas une maison triste, comme on pourrait le croire. +La solitude n’en est pas pesante. Le curé a souvent la satisfaction +d’avoir chez lui soit son père, soit sa mère, soit un autre membre de sa +famille. Et puis, si le curé sait être l’homme de tous ses paroissiens, +il se sent entouré de leur sympathie, et il n’est rien moins qu’un +étranger au milieu d’eux. Il n’attend pas que ses ouailles aient +expressément besoin de son ministère pastoral, il s’intéresse à tout ce +qui les touche, il saisit l’occasion de les voir, de leur parler, il est +l’ami de tous, et, tout isolé qu’il paraisse être, dans sa maison, grâce +à l’amitié de sa paroisse, il est le moins solitaire des hommes. Au +reste, s’il lui faut de temps à autre se détendre en la compagnie de ses +confrères, c’est un usage bien traditionnel que les réunions entre +curés. Il en est d’obligatoires, comme les conférences, les fêtes de +l’Adoration perpétuelle. Les conférences ont un but d’utilité. Il s’agit +de conférer sur des questions de théologie ou de discipline. La +conférence est suivie d’un repas, dont le menu est réglé par ordonnance +épiscopale. Où donc le peintre Courbet a-t-il pris l’idée de son _Retour +de la Conférence_? Ces prêtres rougeauds et titubants, ce peut être un +tableau satirique, mais nullement peint d’après nature. Avant la +séparation de l’Église et de l’État, les curés--plus nombreux et partant +moins occupés--se réunissaient assez souvent à tour de rôle les uns chez +les autres, et, une fois fini l’exposé de la discussion théologique, le +dîner n’était pas la principale affaire. C’était la partie de cartes, +passionnée malgré la modicité de l’enjeu. Était-ce un péché? Non pas, +mais bien plutôt, peut-être, pour quelques-uns, une pratique salutaire +qui les mettait en sûreté contre la tentation de médire du prochain et +même de l’administration. + + * * * * * + +Les conditions nouvelles d’existence imposées à l’Église de France par +la Séparation ont-elles modifié la situation et l’attitude du clergé +français? Oui, sans doute, mais plus à la surface qu’au fond des choses. +Le curé de campagne n’émarge plus au budget de l’État et reçoit son +traitement de l’évêque, qui le met à la charge des fidèles. En est-il +moins libre vis-à-vis de ces derniers? On craignait que la Séparation, +en obligeant les curés à tendre la main pour leur subsistance, ne les +plaçât sous la dépendance de leurs bienfaiteurs. Je ne sache pas que le +_denier du culte_, comme on appelle cette nouvelle contribution, ait +donné lieu à ce genre d’inconvénient. Ce n’est jamais la paroisse qui +«paye» son curé. Les paroissiens remettent leur offrande au curé, lequel +la transmet au doyen, lequel la transmet à l’évêque. + +Le traitement nouveau suffit-il en ce temps de vie chère? L’ancien +traitement de 900 francs serait aujourd’hui un traitement de famine. Il +faudrait qu’un diocèse fût bien dénué et le cœur des catholiques bien +froid pour réduire le curé de paroisse à une portion aussi peu +«congrue». Malheureusement, le denier du culte n’est pas entré partout +dans les mœurs; de là encore en certaines régions des détresses +ecclésiastiques sur lesquelles s’est émue à bon droit l’opinion. +Heureusement, le potager est un supplément de ressources. On peut y +ajouter le poulailler, et, si possible, le rucher. + +Distraction ou nécessité, le jardin du presbytère absorbe une bonne part +des loisirs du curé. Celui-ci dépose le bréviaire pour prendre la bêche, +et réciproquement. Qui n’a rencontré le prêtre jardinier? En voici un +qui fait plaisir à voir. Le curé de X... semble avoir reçu en partage un +coin du paradis perdu et retrouvé. Son presbytère, de modeste apparence, +est situé à trente mètres de son église, sur un terrain qui descend en +pente douce vers la berge de la rivière ombragée et solitaire. Toute +l’étendue disponible, devant et derrière la maison, n’est que jardin, +et, en été, le jardin n’est que légumes divers, arbres fruitiers de +toute espèce, et fleurs variées. Un rucher bourdonne au bord de l’eau. +Des truites rôdent sous les roseaux et attendent l’heure du bon curé. +Celui-ci évolue à l’aise parmi ses bêtes et ses plantes. Sa paroisse ne +l’absorbe pas tout entier, bien qu’il ne lui ménage pas son temps, ses +exhortations, ses services et son dévouement. Mais c’est dans son jardin +qu’il déploie peut-être le plus de science, le plus d’art et j’oserai +dire le plus de psychologie. Comme l’amateur des jardins dont la +Fontaine dit que, «étant prêtre de Flore, il l’était de Pomone encore», +notre curé de X... exerce un second sacerdoce envers ses abeilles, ses +fraisiers, ses groseilliers et ses rosiers. Une âme flotte sur tout +cela, qui vient de l’amour que porte le jardinier à ces merveilles, son +œuvre ou plutôt l’œuvre de Dieu secondé par son serviteur. On dirait que +les roses ont hâte d’éclore et les poires de mûrir pour lui faire +honneur, et pour lui procurer la joie de cueillir les primeurs du +printemps et de l’automne. _Primus vere rosam atque autumno carpere +poma._ On dirait que les fraises savent que les curés du doyenné en sont +friands, quand ils se réunissent au presbytère à l’occasion de la +neuvaine de saint Liévin, et que Monseigneur lui-même... Cependant, M. +le curé garde son naturel, l’artiste en lui ne gâte point le pasteur; +soit qu’il dise son bréviaire, soit qu’il écussonne ses arbres, il loue +toujours Dieu dans ses bienfaits. + + * * * * * + +Ce ne sont pas là des mérites indispensables, mais ce sont des attaches +au sol qui gagnent le cœur du paysan et l’empêchent de regarder le +prêtre comme un _passant_ et qui n’est bon à rien, hors de son église. +Le travail étant la loi commune, le peuple aime le prêtre qui s’occupe, +et le prêtre qui s’intéresse en connaisseur à l’ouvrage de ses +paroissiens. Le curé de campagne, en pays d’agriculture, doit être né +rural ou le devenir. Les trois quarts des prêtres sont des paysans et +souvent même sortent de famille agricole. Un ministre républicain, +voulant les flatter, les appelait les «_robustes fils du sillon_». +Beaucoup sauraient, au besoin, les deux mains sur le manche de la +charrue, «creuser profond et tracer droit». Du moins, le curé rural a le +goût inné des travaux de la terre, il a le coup d’œil sûr, il apprécie, +à l’égal d’un homme du métier, les promesses et le rendement des +cultures. Il connaît les sentiments et les passions que la terre excite +chez le laboureur de race. Il en éprouve sa part: il a pour les champs +de son village une sorte de tendresse. Il est le pasteur des âmes, c’est +entendu, mais la terre est pour ainsi dire aussi sa paroissienne. Il +l’aime, il veut son salut, et fait le compte de ses mérites et de ses +épreuves. Aussi bien, il obéit à l’esprit même de la liturgie; il est +appelé à bénir la terre comme une personne vivante; au matin des trois +jours des Rogations, il lui chante des litanies, au rythme des +processions traditionnelles, et porte le long des champs, d’un village à +l’autre, de copieuses bénédictions. + + * * * * * + +Le curé rural est amené à rendre aux cultivateurs des services positifs. +On ne compte plus dans certains diocèses les paroisses où le curé est +devenu l’inspirateur ou le conseiller des membres du syndicat agricole; +la chose est moins nouvelle qu’on ne pense, s’il est vrai que saint +Pierre Fourrier, le célèbre curé de Mattaincourt, le grand Lorrain qui +sut tenir tête à Richelieu, avait déjà doté les laboureurs de sa +paroisse d’une véritable «caisse rurale». C’est du pur Évangile, en +réaction contre l’esprit de défiance individualiste qu’entretient trop +souvent en chacun des agriculteurs le désir de gagner plus que le +voisin. Le curé rural a beau jeu de commenter les paraboles évangéliques +si fécondes en leçons morales, plus généreuses et plus humaines que la +fable de La Fontaine: _l’Alouette et ses petits_, qui illustre le +proverbe aussi peu social que chrétien: «Ne t’attends qu’à toi seul.» + +Pourquoi les travaux de la terre ou de la mer retiennent-ils l’homme +plus près de Dieu et de son représentant, alors que les travaux de +l’industrie ou de la mine semblent au contraire l’en éloigner? + +Les gens de mer ne sont pas très raffinés en matière de sentiment +religieux. Ils ont la foi des simples; ils l’ont reçue toute faite des +mains de leurs parents. Ils l’emportent avec eux dans leurs périlleuses +navigations, et, s’ils sont tentés parfois de l’oublier, ils la +retrouvent, toujours amie et consolatrice, à l’heure où leur vie est +suspendue au-dessus de l’abîme. L’espoir en Dieu se ranime avec la +crainte de la mort. Le scepticisme n’est pas à l’aise dans la tempête. +La foi des matelots se répand volontiers, au sommet du danger, en +promesses dont la Vierge, étoile de la mer, est principalement l’objet. +C’est l’honneur des gens de mer de tenir fidèlement leurs vœux. Il faut +le remarquer, la dévotion n’ôte rien à leur intrépidité, et, bien au +contraire, elle les empêche de se laisser tomber dans le désespoir. Il +entre une forte dose de foi chrétienne dans le courage renommé de nos +marins. + +Les paysans gardent la tradition, telle que l’ont faite des siècles +d’une forte organisation paroissiale. Au village, le chrétien n’est pas +un isolé, il n’est pas livré à sa fantaisie. Il est moins exposé aux +entraînements; il est membre d’une famille qui a conservé des habitudes +religieuses. La famille est le cadre qui le protège, et la paroisse est +le bercail qui défend le troupeau. Sans doute la corporation paroissiale +n’est plus intacte, mais elle vit toujours et elle rallie encore bon +nombre de fidèles. Et puis, l’organisme étant sauf, le curé peut +toujours s’en servir pour exercer son apostolat. + +L’apostolat religieux est moins facile parmi la multitude de +travailleurs qui n’ont pour trait d’union que l’intérêt matériel, pour +clocher qu’une cheminée d’usine, pour paroisse que le syndicat, pour +pasteurs que des hommes qui prédisent le paradis sur terre au risque d’y +mettre l’enfer. Pour avoir l’audience des âmes, il faut que l’apôtre +commence par prêter une attention sympathique aux aspirations actuelles +des personnes et à leurs intérêts immédiats. Ainsi le Bon Pasteur, pour +préparer les voies au royaume de Dieu, s’apitoyait sur les foules +affamées, guérissait les infirmes et consolait les affligés. + +De là le curé social, promoteur de syndicats chrétiens, propagateur de +la doctrine vraiment catholique proclamée dans la célèbre Encyclique de +Léon XIII sur la condition des ouvriers. Le curé social a quelque chose +de décidé, de familier, de chaud, d’apostolique, qui donne confiance. Il +va au peuple; il aime les ouvriers; il leur prêche leurs devoirs, +certes, envers Dieu et envers les hommes, mais il s’enquiert aussi de +leurs besoins, de leurs impuissances, et il les encourage, et il les +éclaire, et il leur fait comprendre les vertus de la fraternité et le +bienfait de l’union; il les dirige dans leurs revendications pour les +contenir dans les limites de la justice; il leur enseigne l’amour de +Dieu le Père et de son Fils, le frère aîné de tous les chrétiens, afin +qu’ils ne traitent point en ennemis leurs chefs ou leurs patrons. + +S’il ne tenait qu’à lui, en effet, les ouvriers n’auraient point de +haine, ils ne feraient point la guerre de classes. Beaucoup savent gré +au pasteur qui a le souci de leur bien-être en cette vie comme de leur +salut dans l’autre, ils restent attachés à une religion qui ne leur +apparaît pas seulement comme la consolation suprême dans le malheur ou +dans la mort, mais comme la providence assidue de leur vie terrestre et +quotidienne. C’est là malheureusement un idéal rarement réalisé, mais +c’est déjà quelque chose pour le prêtre de l’avoir conçu. On a trop +amèrement raillé les «abbés démocrates» qui ont fait monter la «question +sociale» dans la chaire. Ils avaient pourtant d’illustres devanciers. +Aucun d’eux n’a rien dit de plus que les Pères de l’Église. Et, sans +remonter aux libres prêcheurs du XVIe siècle, ont-ils frappé plus fort +sur la richesse mal employée que le père Lejeune, le père Bourdaloue et +le père Bridaine? Eux du moins n’ont pas perdu leur peine. Les œuvres +ont suivi la théorie. Les curés sociaux s’efforcent de faire rentrer la +religion dans le plan de la cité de demain. D’aucuns ont fait des +merveilles. Pour ne parler que des morts, qui ne connaissait en Alsace, +et même en France, la rude et sympathique figure du chanoine Cetty, curé +de Saint-Joseph de Mulhouse, et cette admirable organisation paroissiale +de la classe ouvrière qui marchait sous la houlette du pasteur? Inutile +de dire qu’il avait le cœur français, si français que ce cœur se brisa +de joie le jour de l’entrée triomphale de nos soldats dans l’Alsace +délivrée. + + + + +CHAPITRE IV + +LE CURÉ DE VILLE + + +Le curé de ville reçoit du milieu dans lequel il exerce son ministère +certains traits particuliers qui le distinguent du curé de campagne. Des +ressources plus abondantes lui permettent de tenir maison plus conforme +aux habitudes bourgeoises. La vie paroissiale est plus active, le +confessionnal plus fréquenté, les prédications plus suivies. La semaine +est moins vide qu’au village, le presbytère moins désert. Les œuvres de +tout genre nécessitent des relations qui deviennent des occupations. Les +charges sont aussi plus lourdes d’ordinaire; n’y eût-il que pour le +soutien des écoles libres, le curé de ville est souvent en quête +d’argent. L’argent est le grand souci, souvent même l’entrave de +l’apostolat urbain. + +Autre tourment: le curé de campagne peut dire, comme le bon pasteur: _Je +connais mes brebis et mes brebis me connaissent._ Il a tout loisir pour +les ramener, si elles s’égarent. Il les attend et sait où les trouver. + +Le curé de ville, si la ville a quelque importance, ne peut se flatter +d’en faire autant. Les enfants eux-mêmes lui échappent trop souvent. +S’il veut recenser tous ses paroissiens, c’est une longue et minutieuse +besogne. En tout cas, l’action individuelle est difficile, le troupeau +est trop dispersé. + +Par contre, la partie restée fidèle est plus vivante; la religion est +moins froide qu’à la campagne. Les associations de piété sont plus +florissantes. Le curé est exposé à se contenter de ce jardin de délices +spirituelles, quitte à s’excuser, faute de temps, de négliger la grosse +culture des âmes du commun. + +C’est, en effet, dans les villes que le peuple désapprend de plus en +plus le chemin de l’église. Un fait social se manifeste, qui est +significatif au point de vue religieux. Le peuple ouvrier fréquente peu +volontiers une église qui est établie dans un quartier riche. On dirait +qu’il redoute d’y paraître presque autant que dans un salon. Je sais un +curé d’une grande cité maritime qui fut chargé, après la guerre de 1870, +de fonder une paroisse. Il n’avait d’abord pour chapelle qu’un vaste +baraquement. Les «pauvres gens» ne se faisaient pas prier pour y venir. +Mais, quand la nouvelle église fut bâtie, ornée, toute claire dans sa +robe de pierre blanche, ils n’osèrent plus s’y montrer. Le bon curé en +eut du chagrin, et, si la mort lui en avait laissé le temps, il aurait +élevé une nouvelle chapelle exprès pour eux dans leur quartier. + +Il est fâcheux que la cloison morale qui tend à se former entre les +classes de la société, en dépit des apparences démocratiques, pénètre +jusque dans les églises, où devrait régner l’égalité évangélique. +Faudra-t-il en venir à morceler plus encore les paroisses, trop vastes +pour être bien servies, et à créer, selon le caractère des milieux, des +chapelles de secours appropriées, comme on met à la portée des familles +des écoles, des dispensaires, et en général des œuvres d’assistance? +Pourquoi la religion serait-elle la seule chose distante, solennelle et +toujours endimanchée? + +Le régime concordataire rendait bien difficile la création de nouveaux +centres religieux. Il fallait tant de formalités pour obtenir +l’autorisation de l’État que les évêques reculaient devant les +obstacles. La Séparation eut cela de bon qu’elle laissa l’autorité +ecclésiastique juge et maîtresse de ses décisions en cette matière. +Aussi toute une floraison d’églises s’est épanouie dans les grandes +cités industrielles. Le procédé est classique. Un comité se forme pour +l’achat d’un terrain sur lequel on bâtira un presbytère et une église. +On commencera par une salle qui servira de chapelle provisoire. La +grande affaire est le choix du prêtre qui sera le curé bâtisseur. C’est +une vocation, et ne l’a pas qui veut. Il faut se faire quêteur d’abord, +jusqu’à concurrence de plusieurs centaines de mille francs. Le quêteur +connaît les joies extrêmes et les extrêmes ennuis. Il passe par toutes +les émotions d’un drame palpitant. Des fondations au faîte, du faîte au +clocher, il suit les péripéties de la naissance et du développement de +cet être aimé comme un enfant, son église. Les curés bâtisseurs sont +tour à tour maudits et admirés. Ils méritent une place à part dans le +livre d’or du clergé. Leur vertu propre est d’avoir osé et surtout +d’avoir eu confiance dans la générosité des fidèles, et d’avoir réuni +dans le même geste de foi religieuse toutes les classes sociales, et +dans la même escarcelle toutes les offrandes, depuis l’obole de la veuve +et le sou de l’enfant jusqu’aux chèques des riches paroissiens. La +tradition continue; cathédrales ou pauvres chapelles, les églises de +France sont la plupart l’œuvre de tous les Français et le trésor commun +de la nation. + +Le curé de ville a son auxiliaire, le vicaire. Entre le vicaire et le +curé, la vie commune est de règle dans la plupart des diocèses. C’est +une école ou une épreuve, selon les cas. Le stage obligatoire du +vicariat a ses émotions. Le premier sermon est un événement. Le cœur des +assistants bat presque aussi vite que celui du novice prêcheur. Si le +fil du discours ne casse pas en chemin, c’est de bon augure, et +l’opinion est acquise. Les patronages sont un surcroît qui s’ajoute à la +tâche ordinaire. Les jeudis et les dimanches, sans parler de certaines +soirées, sont lourdement chargés. Il y a des vicaires qui ont le don; +les enfants viennent à eux, et c’est plaisir de voir défiler, à travers +les rues des grandes villes, drapeau en tête, les petits bataillons +scolaires qui vont s’ébattre à la campagne, sous la garde de «M. +l’abbé». C’est lui encore qui préside aux sports, ou qui campe avec les +Scouts de France. Il y a décidément quelque chose de changé dans le +ministère paroissial. + + * * * * * + +De la crise religieuse qui sévit encore en France est né le prêtre +moderne. Un mot le définit: c’est le prêtre des «œuvres». On entend +assez ce que cela veut dire. On ne rejette rien des formes +traditionnelles de l’apostolat. Elles n’ont pas vieilli; elles ne +peuvent pas vieillir. Baptiser, prêcher, confesser, communier, placer +comme des jalons sur la route de la vie les sacrements de l’Église, +c’est toujours le même mot d’ordre donné aux ministres de Jésus-Christ. + +Mais, autant le mot d’ordre est facile à exécuter quand tout marche +selon le train d’autrefois, quand le curé n’a d’autre souci que de se +tenir à la disposition de ses paroissiens pour accomplir son ministère, +autant la tâche est difficile quand la paroisse n’existe pas ou n’existe +que de nom, et n’a gardé de l’organisme mort que le cadre, une église +qui reste toujours à peu près vide. Il arrive même que tout est à créer, +tout à organiser. Les grandes villes ont vu leur population augmenter +dans les faubourgs où l’industrie est venue s’installer. Les anciennes +paroisses limitrophes regorgeaient déjà; les nouveaux quartiers sont +hors de l’atteinte pastorale. Paris en offre un effrayant exemple. Au +temps du Concordat, où les créations de nouvelles paroisses étaient +presque impossibles, des agglomérations immenses demeuraient incultes et +désertes au point de vue religieux. Véritable phénomène historique que +l’on ne saurait qualifier de païen, le paganisme étant une religion, et +nulle religion n’étant connue ni pratiquée sur les confins des grandes +paroisses parisiennes. Combien de baptisés? Ce n’est peut-être pas le +plus grand nombre. + +La création de nouveaux centres religieux s’imposait depuis longtemps. +Les chapelles de secours se sont multipliées, surtout depuis la +Séparation. Paris et les villes de province ont rivalisé de zèle et de +générosité. Mais on comprend qu’il ne suffit pas de construire une salle +en guise de chapelle pour constituer un organisme paroissial. C’est la +place et le moment des œuvres: c’est l’heure du prêtre moderne. + +Comment peindre en quelques traits ce conquérant d’un nouveau genre? +C’est un jeune prêtre qui a fait son apprentissage dans une grande +paroisse déjà organisée. Aucun des secrets de l’apostolat traditionnel +ne lui échappe. Le voilà, par ordre supérieur, envoyé en mission +permanente dans un quartier de la grande banlieue, _aux Moulineaux_; il +est chargé de fonder la paroisse et de contruire l’église de +Notre-Dame-de-la-Paix. C’est une histoire qu’il nous raconte lui-même et +que j’abrège à regret. «Avant tout, connaître mon peuple et me faire +connaître de lui--et puis procéder avec méthode et persévérance--enfin, +montrer partout et à tous une bonté que rien ne décourage. + +«J’ai choisi, pour mes introducteurs auprès des paroissiens, les +enfants. J’ai dans mon album les photographies de tous mes enfants +depuis bientôt dix ans. Je la demande à chacun et à chacune comme +souvenir de la première communion, de préférence à toutes les +autres images. Il faut voir comment la famille entière vient +processionnellement me la remettre!... Plus d’une fois, l’enfant +rencontré avec son papa, citoyen très rouge selon la renommée, venait me +sauter au cou et retournait chercher le papa pour l’amener et mettre, +pour ainsi dire, sa main dans la mienne. + +«Les fêtes, à double caractère patriotique et religieux, ont un attrait +qui prend toujours sur l’âme populaire. + +«Le Bulletin paroissial _Le clocher des Moulineaux_--qui a la forme d’un +journal--arrive à domicile, non par la poste, ce qui est trop +impersonnel, mais porté par les envoyés de M. le curé. Le Bulletin et +son porteur, quel puissant intermédiaire! + +«Le _Livre des âmes_ tient à jour le nom et la composition des familles. +Ce livre est un _fichier_ composé d’une double série de cartes. Dans une +première série, portant le nom de la rue, on trouve l’indication +complète de chaque maison d’habitation, avec ses étages, ses escaliers, +ses cours intérieures. Une autre série porte le nom des familles avec le +nombre de leurs membres. «Le Bon Pasteur connaît ses brebis et ses +brebis le connaissent.» + +«Ce n’est pas tout de connaître, il faut pénétrer. Comment? + +«1º Admettre un principe directeur, c’est-à-dire l’autorité du curé. + +«2º Procéder avec une certaine lenteur. J’ai mis quatre ans à préparer +un premier groupement d’hommes. Invités à cinquante-huit ils se +trouvèrent cinquante-sept. + +«3º Donner un but personnel très net à chaque groupement, _femmes +chrétiennes_ pour monter la garde spirituelle autour des malades du +quartier; _enfants de Marthe_, non seulement pour la satisfaction de la +piété des jeunes filles, mais pour être les auxiliaires du prêtre, au +catéchisme, au chant, aux soins de la sacristie et de l’église. + +«4º Garder chaque groupement très attaché à la paroisse; la pierre de +touche de cette fidélité est la participation au denier du culte, celui +qui donne étant gagné à la cause qu’il sert. + +«Enfin, la conquête des âmes est une question de bonté, + +«_Premièrement_, à l’égard de chacun, en ne demandant à sa bonne volonté +que ce qu’elle peut donner; + +«_Deuxièmement_, à l’égard de l’assemblée des fidèles, en évitant le ton +du commandement; on fera confiance aux qualités en ne se plaignant +jamais de personne; + +«_Troisièmement_, à l’égard des œuvres de jeunesse. Le curé gardera +toujours le contact avec la jeunesse, sur qui se fonde l’avenir; + +«_Quatrièmement_, à l’égard des œuvres de charité et des œuvres +sociales--la série en est longue--le curé n’y doit pas être étranger. Le +_secrétariat du peuple_ est l’œuvre la plus intéressante. Deux bureaux: +un bureau de consultation juridique et un bureau d’assistance par le +travail ou de placement. + +«Ce dernier a un tel succès comme intermédiaire entre l’employeur et +l’employé que le délégué du parti communiste, ayant fait venir un jour +M. Cachin, faisait publiquement cet aveu: Camarade, aux Moulineaux, +jadis si purs, il n’y a plus moyen d’opérer, car ils ont un curé qui +fait l’union entre le patron et l’ouvrier. Si par ailleurs quelque +meneur cherche à leur bourrer le crâne, on me raconte que les plus +rouges eux-mêmes défendent le curé des Moulineaux, le seul qu’ils +connaissent et qui, malgré cela, n’est pas, disent-ils, comme les +autres. + +«Reste, après avoir organisé la paroisse, à recourir aux pratiques de +pénétration. Elles consistent en trois choses: la _dévotion au Saint +Sacrement_, l’_apostolat individuel_ et le _groupement des forces_. + +«Autour de la dévotion au Saint Sacrement je me suis efforcé de faire +aimer _l’église, les chants, les cérémonies_. + +«L’apostolat individuel, je l’exerce, pour l’ensemble des fidèles, à +l’occasion des baptêmes, des mariages, des enterrements. Un bout de +causerie, un serrement de main, une médaille, un mot amical, il en reste +toujours quelque chose. L’apostolat individuel, pour les élites, +consiste à former des cercles d’études, un comité paroissial, qui n’est +que le conseil d’administration de l’union paroissiale plus étendu et +plus varié, enfin des œuvres de jeunesse, avec la devise de +l’association de la jeunesse catholique: piété, étude, action. Je fais +une place à part aux âmes privilégiées, lesquelles travaillent par leur +esprit de sacrifice et font plus que tous les autres. Le groupement des +forces est le dernier mot de cette organisation paroissiale moderne. Les +forces de la paroisse sont tenues sous ma main par un _conseil_ qui se +compose des présidents des groupes, des directeurs et directrices +d’œuvres, des délégués des élites. Les forces du clergé consistent dans +la division du travail entre les vicaires, surtout la division par +_œuvres_, c’est-à-dire encore l’union des œuvres et la collaboration +étroite, que facilite beaucoup la vie de communauté.» + + + + +CHAPITRE V + +LE PRÊTRE PRÉDICATEUR + + +Le prêtre, par vocation, est voué à la parole, et cependant le don de la +parole n’est pas une condition nécessaire de la vocation. L’Église n’a +pas pensé que la prédication de l’Évangile eût besoin, pour être +efficace, du talent des prédicateurs. Un avocat qui ne saurait pas +parler ferait mieux d’être maçon. Un prêtre peut et doit prêcher sans +aucune disposition oratoire. C’est à peine si les séminaristes reçoivent +quelques leçons d’éloquence, leçons théoriques en tout cas, qui ne +rappellent en rien les exercices de rhétorique auxquels étaient soumis +les futurs orateurs chez les Grecs et les Romains. On apprend à prêcher +en prêchant, et l’on prêche comme tous les prédicateurs que l’on a +entendus, c’est-à-dire suivant une formule admise et qui change peu +depuis le XVIIe siècle. + +L’apprentissage de la chaire ne va pas sans péril. Un double écueil +attend le débutant. Ou bien il écrit son sermon, et il l’apprend par +cœur. Or il arrive qu’il perd la mémoire et reste court. Ou bien il +improvise, et c’est un autre danger de parler pour ne rien dire et faire +rire à ses dépens. + +Les improvisateurs sont rares. On cite à l’honneur d’un prélat normand, +Mgr Jourdan de la Passardière, ce fait remarquable. Il était séminariste +de Saint-Sulpice. Son tour était venu de prêcher. L’usage était de +donner ces sermons d’essai au réfectoire, pendant le repas des élèves. +Monté dans la chaire, le jeune homme s’apprête à débiter le texte qu’il +avait écrit, mais la nature l’emporte sur l’artifice. Il oublie le +sermon préparé, et improvise séance tenante un nouveau discours. Il n’a +jamais écrit depuis. + +La mémoire rend parfois de mauvais services. Elle est une tentation pour +ceux qui désespèrent de faire aussi bien que les maîtres de la chaire. +Ils apprennent des sermons tout faits. Ils s’exposent à ce que quelqu’un +de l’auditoire ait souvenance d’avoir lu le même auteur. Ce travers, +bien excusable, n’est pas nouveau. Un prédicateur du XVe siècle +n’avait-il pas composé un recueil de sermons auxquels il avait donné ce +titre plaisant: _Dormi secure_: dormez tranquille. Peut-être les +auditeurs eux-mêmes s’appliquaient-ils le conseil. + +La Bruyère dépense beaucoup d’esprit à se moquer des prédicateurs de son +temps, à qui il reproche l’affectation du style, la manie des portraits, +l’abus des citations, le trop grand nombre de divisions et de +subdivisions. L’aimable Fénelon n’est guère plus tendre envers les +orateurs à la mode: il les rappelle à la simplicité, au naturel, à la +vivacité spontanée de l’esprit qui a longuement médité sur son sujet et +se laisse aller au cours de l’inspiration. Comme il est séduisant, ce +portrait de l’orateur sacré! Il tient à la fois du penseur, du prophète +et de l’apôtre! Que n’ajoute-t-il à tous ces dons, qui sont déjà rares, +le génie qui l’est plus encore! + +Il faut reconnaître que le prédicateur idéal est introuvable, comme +l’orateur que Cicéron cherche à définir. Chacun se le figure selon ses +goûts. La vogue s’attache aux sermons comme aux livres. Il faut avoir +entendu le Père Un tel. Tant pis si la vogue s’égare. A tout prendre, le +meilleur prédicateur serait celui dont on ne parle pas, celui qui à +l’autorité d’une vie vraiment sacerdotale joint l’art de dire justement +ce qu’il faut dire. + +Aussitôt qu’un orateur s’élève au-dessus du commun, il brille parfois +autant par ses défauts que par ses qualités. Ses défauts lui survivent +dans ses imitateurs. Que de génie il fallait à Lacordaire pour que la +postérité lui ait pardonné son romantisme et ses disciples! + +Le peuple subit le sermon comme un accessoire inévitable de la messe. +Quand le sermon est simple, abordable à son intelligence, +instructif,--et qu’il mérite son nom d’_instruction_--le peuple est +satisfait, mais il n’admire pas son curé. Pour lui, ce n’est pas ainsi +que l’on prêche. Prêcher, c’est parler fort, se démener dans la chaire, +jeter de grandes phrases en l’air, tonner de la voix et menacer du +geste--à l’adresse des auditeurs,--et leur annoncer de grands malheurs +en cette vie ou dans l’autre. Moins que cela quelquefois, c’est +prononcer des mots savants et pour beaucoup inintelligibles. Il ne faut +pas toujours prendre pour un succès oratoire l’attention silencieuse +d’un auditoire populaire. Mme Roland raconte que, assistant à un sermon +du célèbre abbé Poulle, elle avait remarqué l’attitude d’un paysan qui +restait bouche bée, le regard fixé sur l’orateur. «Quel triomphe, +pensait-elle, de suspendre à ses lèvres un homme simple, plus sensible +au fond des choses qu’à la beauté littéraire!» Tout à coup, ce paysan +qui semblait ne pouvoir dominer son émotion s’écria: «Comme il sue!» +C’était tout ce qu’il avait compris du sermon. + +Si les prédicateurs méditaient sur ce petit fait, ils seraient peut-être +moins tentés de s’enorgueillir de leurs succès oratoires. La leçon leur +vient parfois d’où ils ne l’attendaient pas. Un jour, en descendant de +chaire, un chanoine, assez content de son sermon, rentre à la sacristie, +précédé par le suisse, qui lui fait, avant de retourner dans l’église, +un salut d’homme averti. «Eh bien, dit le prédicateur, vous avez l’air +satisfait de l’impression que j’ai produite sur l’auditoire, qui +m’écoutait si bien!--Je vous crois, répondit le suisse, c’est toujours +ainsi quand je suis là.» + + * * * * * + +Ce qu’on peut dire à la décharge des prédicateurs, c’est que les +discours d’apparat semblent faire partie de la pompe des solennités de +l’Église. Quand un curé prend la peine d’inviter un prêtre du dehors +pour porter la parole un jour de fête, personne n’est étonné que +l’orateur s’efforce de mettre son discours à l’unisson de la cérémonie, +au risque de paraître attacher moins d’importance au fond qu’à la forme +et de faire de son mieux sa partie dans le concert sacré. «L’orateur, +dit encore Fénelon, se sert de la parole, comme l’honnête homme d’un +habit, pour se couvrir.» Soit, mais l’honnête homme et l’orateur ne +peuvent-ils avoir leur habit du dimanche? + +Au reste, la plupart des défauts que la critique reproche à l’éloquence +de la chaire sont dus moins aux hommes qu’aux circonstances. Ainsi +l’espèce d’emphase dont se débarrassent à grand peine les plus +expérimentés tient à deux causes, l’une d’ordre moral, l’autre d’ordre +matériel. Il ne faut pas oublier d’abord que le thème obligatoire du +sermon est de sa nature fort au-dessus des affaires du temps, et qu’il +s’agit au contraire de ce qu’il y a de plus élevé, de plus passionnant, +la grande affaire de l’éternité. Sans doute, tout peut se dire sur le +ton le plus simple, mais le sujet a tout de même sa tonalité propre, et, +quand on parle de grandes choses, il va de soi que l’on en parle +grandement. De là ces exordes pompeux, ces prosopopées célèbres, ces +péroraisons émouvantes, qui sont l’honneur de l’éloquence humaine et qui +ne sont jamais déplacés quand on pense au caractère tragique de la +question traitée, même dans la plus humble chaire de village. + +Il y a plus: le lieu où l’on parle a nécessairement une influence sur le +ton de la voix et sur la sonorité des phrases. On a beaucoup plaisanté, +dans les temps modernes, la grande éloquence des orateurs anciens; on a +souri des périodes à la Cicéron qui se déroulent avec la régularité du +souffle du large et le balancement des vagues de la mer. On devrait se +rappeler que l’orateur antique parlait le plus souvent sur la place +publique à une assemblée nombreuse, et que ni la voix ni l’idée +n’auraient porté assez loin sans l’ampleur de la phrase et +l’agrandissement forcé du ton et du geste, comme pour mieux projeter la +pensée sur le vaste écran de l’âme populaire. Le prêtre ne parle guère +sur les places publiques depuis le temps des apôtres. Mais les enceintes +de nos églises, surtout des églises cathédrales, sont assez étendues +pour imposer à l’orateur qui veut les emplir de sa parole l’effort de +l’organe et la structure de la phrase capables de porter jusqu’aux +derniers rangs de l’auditoire. On oppose volontiers la simplicité +actuelle de l’éloquence du barreau à la solennité de la chaire +chrétienne; qu’on fasse monter les avocats dans la chaire et qu’on mette +le prêtre à la barre, les uns et les autres prendront le ton de la +«maison». Le temple a son style, le palais a le sien; l’un et l’autre +font loi. Le genre et les orateurs sont contraints de s’adapter au +cadre. + + * * * * * + +Il faut en prendre son parti: l’éloquence de la chaire, étant ce que +l’ont faite les Bossuet, les Bourdaloue et les Massillon, est devenue +chez nous un genre littéraire; elle en doit subir les inconvénients, si +elle en veut avoir les avantages. Elle y a gagné la bonne tenue, mais +elle y a perdu le naturel et la spontanéité; elle s’est soumise aux +règles de la rhétorique, mais elle est tombée dans le convenu et dans +les lieux communs. Telle qu’elle est, elle fait honneur au clergé, qui +est, sans contredit, la corporation où l’on parle le plus, sinon le +mieux. L’habitude à laquelle s’assujettissent les prêtres d’écrire leurs +sermons, du moins pendant plusieurs années, leur vaut une correction de +style, une élégance littéraire que l’on ne rencontre pas partout +ailleurs, même dans les assemblées politiques. + + * * * * * + +L’épreuve de l’orateur de la chaire consiste en ce que l’auditoire +n’attend de lui rien de nouveau. C’est une disposition peu favorable; +tant pis s’il n’arrive pas à forcer l’attention par la «manière»! Le +dogme prête peu à la passion, sans laquelle le plus beau discours du +monde nous laisse froids. Cependant, les mystères de la religion +catholique ont leur beauté, profonde comme l’infini; les arguments ont +leur vie. La religion est d’ailleurs un drame historique qui permet de +toucher du doigt le divin. Le dogme, chez Bossuet, prend quelquefois le +ton d’un poème lyrique. La morale est pourtant plus accessible et parle +à tous. Aussi la morale fait-elle le fond de la plus grande partie des +sermonnaires. Massillon a excellé dans le genre; il présente le miroir +aux grands de ce monde avec tant de grâce! Les grandes dames, disait-on, +raffolent du «Petit Carême» et dans leurs boudoirs, + + Auprès d’un pot de rouge, on voit un Massillon. + +Par malheur, après lui, ce fut la mode de prêcher surtout la morale aux +dépens du dogme. Et la morale elle-même se sécularisa si bien qu’on en +vint à prêcher sur la _sainte agriculture_. + +Le XIXe siècle fut le siècle des orateurs. La tribune et le barreau +s’accommodent mieux de la liberté. La chaire en fut éclipsée, mais +Lacordaire parut à Notre-Dame de Paris et devint l’égal des plus grands. +Son triomphe fut de forcer le siècle incrédule à prêter l’oreille à la +parole d’un prêtre, d’un dominicain. Son souffle puissant, émané d’une +poitrine vraiment humaine, alla ranimer, sous les cendres épaisses du +doute, les étincelles de la foi. Depuis, dans la même chaire, il a été +surpassé en précision théologique: d’autres ont fait de magistrales +expositions dogmatiques ou morales, ils se sont appelés: Ravignan, +Félix, Monsabré, d’Hulst et Janvier, mais ils ont prêché des convertis. +A quand le nouveau Lacordaire, dont la parole imprévue et pénétrante +remuera la fibre chrétienne dans l’âme des indifférents? Est-il vrai +qu’il ait paru ces derniers temps sous un nom qui sera bientôt illustre? + + * * * * * + +D’aucuns regrettent que la chaire chrétienne ait consenti, pour plaire +au siècle, au sacrifice de ses libertés primitives. Les apôtres +affectaient, au contraire, de ne pas se plier aux règles de la +persuasion usitées dans les écoles d’éloquence humaine: ils n’en +forçaient que mieux l’attention de leurs auditeurs, même de ceux qui +étaient initiés aux secrets de l’art de persuader. Ce qui est certain, +c’est que le contact entre le prédicateur et l’auditoire était plus +intime et plus chaud. Les sermons des Pères de l’Église tenaient de la +conversation; c’étaient des homélies, origine du prône actuel, simple +commentaire de l’Évangile du jour. Les auditeurs étaient une véritable +assemblée qui manifestait, qui applaudissait, qui murmurait, qui se +passionnait enfin. + +Que nous sommes loin de ces assemblées vivantes, avec nos auditoires +assis, somnolents, sur qui tombent des généralités qui s’adressent à +tout le monde et par conséquent à personne, des reproches mérités par +les absents, et des diatribes encouragées par un silence forcé! Ce sont +les auditeurs qui font les prédicateurs, dit un proverbe italien cité +par Bossuet. Il faut avouer que les auditeurs trop disciplinés ont +contribué à couper le fil de la sympathie et de la communication entre +la chaire et l’assemblée. + + * * * * * + +Il n’en fut pas toujours ainsi, et la tradition des Pères de l’Église +régna, plus ou moins respectée, à travers le moyen âge jusqu’à la fin du +XVIe siècle. Ce qui caractérise la chaire chrétienne en ces époques de +foi incontestée, c’est la liberté de la parole, qui ne ménage rien ni +personne. On peut croire que le clergé séculier au moyen âge, faute de +formation particulière, était incapable de prêcher convenablement les +dogmes et la morale chrétienne. L’ignorance était commune aux pasteurs +et aux ouailles. Seuls les religieux étaient les vrais prédicateurs, et +la matière ne manquait pas à une parole qui n’avait rien à redouter ni +des grands seigneurs ni du peuple. Il faut aux époques de misère et +d’oppression au moins la détente du franc-parler et du franc-rire. Les +fabliaux avaient déjà pris toute licence contre toutes les autorités. Le +théâtre, qui avait l’église pour berceau et les mystères pour aliment, +vengeait à tout propos les petits de la dureté des grands. Restait à +faire monter la satire générale des mœurs dans la chaire, au moment même +où les moines artisans des cathédrales la sculptaient dans la pierre et +dans le bois pour l’éternité. Les «libres prêcheurs», si libres qu’ils +fussent de pensée et de parole, ne scandalisaient pas leurs +contemporains. La chaire était une tribune devant laquelle défilaient, +pour être mis à nu et fustigés, tous les représentants de la société, +tous les abus, tous les vices, fussent-ils d’église. Ces terribles +censeurs, les Michel Menot, les Olivier Maillard, les Jean Raulin, les +Jean Clérée, les Robert Messier, arrachèrent tous les masques, au nom de +l’Évangile, la seule puissance qui était reconnue, même alors que l’on +méconnaissait ses lois les plus essentielles. On a peine à comprendre +aujourd’hui la hardiesse de langage et la licence des tableaux de mœurs +que se permettaient ces moines précurseurs de Rabelais. Il faut dire à +leur décharge que leur époque n’avait pas plus peur du mot que de la +chose. Il est impossible de placer ici des citations, qui ne +s’accorderaient plus avec la pruderie au moins verbale de notre temps. + +Trivialité à part, la liberté de tout dire en chaire n’a jamais été +entièrement abolie en France. Il est, en général, difficile à un curé +qui réside au milieu de ses paroissiens de parler ouvertement des +pécheurs de la paroisse. Il est tenu, s’il veut ne pas s’exposer à +l’impopularité, de surveiller ses sermons. Mais les prédicateurs de +passage, missionnaires, religieux surtout, peuvent se donner carrière, +et, selon le mot de Mme de Sévigné sur Bourdaloue, «frapper comme des +sourds»! Il est encore et il sera toujours de ces «libres prêcheurs» qui +n’auront pas crainte de donner, comme on dit, la chair de poule à leurs +auditeurs. Tel capucin, qui ne remonte pas au XVe siècle, prêchant sur +l’adultère et menaçant de jeter sa barrette à la tête des coupables, +faisait baisser les têtes féminines de l’assemblée. + +Il n’y a pas si longtemps que l’on voyait encore de ces «curés +d’autrefois», comme on disait, très peu diserts, incapables d’écrire un +sermon et de l’apprendre par cœur, et qui montaient en chaire pour faire +le prône. Ils passaient en revue, le dimanche, la chronique de la +semaine, relevaient les scandales gros ou petits, publiaient les bans de +mariages, avec un «commentaire» sur les «promis», et disaient leur fait +à tous ceux qui avaient manqué à leur devoir chrétien. C’était la +«coulpe» que le prêtre battait sur la poitrine de ses paroissiens, comme +une sévère leçon de morale donnée en famille. Il fallait à de tels +pasteurs de telles brebis. Les temps sont changés. La bonhomie elle-même +doit se surveiller. Les audaces du zèle pastoral passent pour des +offenses. L’église serait déserte si les curés revenaient au +«franc-parler» des anciens. + +Il faut le dire, un esprit nouveau s’est introduit dans les paroisses et +a rompu avec la cordialité toute familiale des rapports entre le pasteur +et ses ouailles. La politique a semé des pièges partout, et jusque dans +la chaire chrétienne. Les fidèles ont toujours permis à leur curé de +leur dire au prône «leurs vérités», sauf en ce qui touche les opinions +politiques. Sur ce point, le peuple français est ombrageux; le +prédicateur doit se tenir sur ses gardes. + +Règle générale: l’actualité lui est interdite. Les sermons roulent sur +le dogme et les raisons de croire. Couramment, le prône du dimanche qui +se fait à la grand-messe est un catéchisme pour l’usage des grandes +personnes. La morale y vient à sa place dans l’explication des +Commandements de Dieu. D’ordinaire, le programme de ces instructions est +tracé par l’évêque. Le cours est interrompu, aux grandes fêtes, par un +sermon d’apparat, sur le mystère ou le saint du jour. La station de +carême est un vieil usage qui a peine à se maintenir. Les vêpres sont +moins fréquentées. La station commence à la mi-carême. Elle consiste +surtout en des retraites prêchées chaque soir, tour à tour, aux hommes, +aux femmes et aux jeunes filles. Les réunions de piété, mois de Marie, +mois du Rosaire et du Sacré-Cœur, sont l’occasion de petites +allocutions, plus intimes, comme il convient, car elles s’adressent à un +auditoire restreint et fermé, et descendent de la petite chaire roulante +qui commande la causerie. + +Il ne faudrait pas tenir pour une institution sans importance cette +immense organisation de la «parole sacrée» qui ne se tait presque aucun +jour de l’année et qui distribue à tous les âges, à toutes les +conditions, la vérité d’où dépend l’orientation de la vie en ce monde et +en l’autre. De cette institution ne pourrait-on pas dire aussi que, si +elle n’existait pas, il faudrait l’inventer? Elle a perdu +malheureusement de son efficacité. Le nombre des incroyants s’étant +accru, d’autres chaires se sont élevées qui prétendent enseigner une +autre règle de vie. Le prêtre a beau, dans sa chaire, devant ses +fidèles, répondre aux objections des incrédules, les incrédules ne sont +pas là pour l’entendre, et c’est peine perdue. De là une nécessité qui +commence à triompher de la routine. Le prédicateur de salle publique se +fait accepter; il a le regard franc, la parole prompte, il a fait la +guerre et il n’a pas peur des mots. Il connaît le peuple; il l’aime, +puisqu’il vient lui parler chez lui. Il annonce un sujet d’apologétique, +mais les objections sortent presque toutes du sujet. Il lui faut avoir +réponse à tout et ne s’étonner de rien. L’esprit et la bonne humeur font +valoir les arguments. La verve seule a le dernier mot. C’est là un genre +nouveau qui suscitera des apôtres. Il a déjà produit un maître, le +chanoine Desgranges. + + + + +CHAPITRE VI + +LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE + + +Brunetière aimait à dire que l’Église est un gouvernement, et sans doute +voulait-il dire par là ce que le catéchisme apprend aux enfants, à +savoir que l’Église est la société des fidèles «_gouvernée_» par Notre +Saint Père le Pape et les évêques. Gouverner, dans l’Église, c’est +_conserver_ l’ordre établi par le fondateur et le législateur de +l’Église, l’Homme-Dieu. Gouverner, c’est maintenir le dogme tel qu’il a +été révélé, et combattre l’hérésie qui rompt l’unité de foi. Gouverner, +c’est maintenir la discipline, par l’observation des commandements de +Dieu et de l’Église, et par la docilité aux décrets des Conciles ou des +Pontifes. L’enseignement se donne au nom de l’infaillibilité du +magistère ecclésiastique. La vérité elle-même a force de loi; une fois +que le croyant est membre de la société des fidèles, il doit recevoir la +vérité toute faite et y soumettre son esprit et sa conduite, sous peine +d’entrer en rébellion contre le gouvernement de l’Église. Les +gouvernants dans l’Église sont le Pape et les évêques. Le Pape est le +chef qui a reçu mission de tenir la place de Jésus-Christ et de +concentrer en sa personne l’autorité sur le monde catholique. La +primauté du siège de Saint Pierre, reconnue en droit et en fait, +impliquait, pour le maintien de l’unité de foi dans l’Église, le +privilège de l’infaillibilité personnelle du Souverain Pontife dans la +définition des dogmes et dans les prescriptions de la discipline. Après +les gouvernants, les gouvernés. Ce sont les prêtres et les fidèles qui +doivent recevoir, comme venant de Dieu lui-même, tous les ordres se +rapportant aux vérités qu’il faut croire et aux directions qu’il faut +accepter, pour le salut de leurs âmes. + +Ces fonctions ainsi superposées qui constituent la société de l’Église +seraient plus proprement appelées une hiérarchie qu’un gouvernement. La +hiérarchie, comme le mot l’indique, est la gradation sacrée des +pouvoirs. Contraste remarquable, les fonctions sont immuables dans +l’Église, étant d’origine surnaturelle, et les titulaires n’en forment +pas pour cela une caste ou une aristocratie. Le célibat ecclésiastique, +comme je l’ai dit ailleurs, a sauvé le sacerdoce de l’hérédité. A défaut +de l’hérédité, c’est l’élection qui est le principe de la hiérarchie +sacrée. Ainsi, le gouvernement le moins démocratique du monde est un +gouvernement électif. Le Pape est l’élu des cardinaux. Primitivement, +les évêques étaient les élus du peuple fidèle, des laïcs, selon le sens +étymologique du mot grec _laos_, lequel signifie peuple, et a pour +dérivé _laikos_. Tant que les communautés chrétiennes furent peu +nombreuses, les élections purent se faire avec ordre et gravité. Mais, +quand le peuple chrétien devint foule, les abus se glissèrent. Les +élections se faisaient alors sur la place publique, et, comme il arrive, +il suffisait d’un cri inattendu partant on ne sait d’où pour provoquer +par acclamations le succès des candidatures les plus extraordinaires. Il +en est qui tournèrent au bien de l’Église. On sait que le célèbre +Ambroise, préfet de Milan, fut désigné par des enfants qui crièrent tout +d’un coup: «Ambroise évêque»! Ambroise dut obéir à la voix du peuple: il +reçut en peu de jours tous les ordres sacrés et devint le grand homme, +le saint que l’on connaît. + +Quelquefois, la fantaisie de la foule allait plus loin encore. C’était à +Comane, dans le Pont. L’élection ne se déclenchait pas. Voici que vient +à passer un charbonnier, à la face noire, honnête au demeurant, et sans +doute populaire. «Alexandre évêque», cria quelqu’un. Et Alexandre fut +élu. Dieu fit un miracle. Il plut à sa grâce de transformer si bien +l’élu du caprice électoral que son épiscopat fut fécond et lui valut +d’ailleurs le martyre. + +Mais de tels abus finirent par rendre les élections épiscopales +impossibles. L’Église y pourvut. Le principe resta toutefois, et les +chefs d’État s’autorisèrent de leur qualité de «substituts» du peuple +pour se réserver la nomination des évêques dans leurs royaumes. Ce fut +la pratique des rois Mérovingiens, confirmée par les Concordats et +maintenue jusqu’à ces derniers temps. + + * * * * * + +Ce n’est pas ici le lieu de tracer l’évolution historique de l’épiscopat +du moyen âge. Il suffit de se rappeler que l’évêque entrait dans +l’organisation féodale au même plan que les seigneurs; il avait rang de +comte; grand propriétaire foncier, il jouissait des privilèges attachés +à la propriété. Il contribua à sauver les débris de la civilisation +gallo-romaine; il fut souvent encore, contre les invasions, le défenseur +de la cité. Autour de lui se rallient dans le malheur ou dans le péril +les populations atterrées. Héritier de l’organisation d’empire, il +impose d’abord aux barbares et puis aux féodaux qui n’ont pas dépouillé +la barbarie. Il est appelé dans les conseils des rois et il travaille +avec eux à la grandeur future de l’unité française. + +On connaît le rôle des grands ministres mitrés qui honorèrent la +politique dans l’ancien régime. Tous les évêques ne furent pas également +bons Français aux époques troubles où la monarchie luttait contre les +grands vassaux, où les querelles entre Armagnacs et Bourguignons +livraient la France à l’Angleterre. Le procès de Jeanne d’Arc éclaire +d’un jour déplorable certaines consciences épiscopales. Un Regnault de +Chartres, archevêque de Reims, même après le sacre de Charles VII, avait +une politique en réserve, en cas de retour de mauvaise fortune. L’évêque +de Beauvais ne fut pas déshonoré de son vivant pour avoir fait condamner +la Pucelle. La patrie et la légitimité n’étaient pas encore ce qu’elles +seront après Louis XI, enserrées dans le même anneau. Le cardinal de la +Ballue s’apercevra que les temps étaient changés. + +Au surplus, le rôle politique des évêques alla diminuant avec +l’accroissement de la puissance royale. Ce fut un cardinal, Richelieu, +qui consomma la ruine de l’aristocratie féodale. Les évêques se +rangèrent comme les grands seigneurs. Ils devinrent l’ornement de la +cour. La résidence en souffrit, mais il fallait plaire au roi, lequel +pouvait toujours exiler dans leur diocèse ceux qu’il punissait de sa +disgrâce. On y perdait un peu de l’indépendance que supposait la mission +épiscopale, en des matières qui ne devaient relever que de l’Église et +de ses chefs. On tenait beaucoup à conserver les libertés de l’Église +gallicane, et à les défendre contre les protestations de l’Église +romaine. Louis XIV chargea Bossuet de définir les droits respectifs du +Pape et des évêques, ou, mieux, du roi qui était ou voulait être +l’évêque temporel. Bossuet évita le schisme, mais n’échappa point à +l’erreur. Rome ne ratifia jamais la déclaration de 1682. Les +gouvernements qui succédèrent à l’ancien régime la reprirent à leur +profit. Elle reparut dans les articles organiques du Concordat et devint +un article de foi imposé aux évêques avant leur sacre et aux professeurs +ecclésiastiques de la Sorbonne. Pure formalité, d’ailleurs, que personne +ne prenait au sérieux. + +Au reste, la papauté avait eu l’occasion de prendre une belle revanche +sur les libertés de l’Église gallicane, et cette occasion lui avait été +fournie précisément par l’auteur du Concordat. Napoléon, en effet, avait +exigé de Pie VII un coup d’État inouï dans les fastes du droit canon. Il +réclama la démission en bloc de tous les évêques survivants de l’ancien +régime, écarta les récalcitrants, et nomma les nouveaux titulaires qu’il +prit, partie parmi les anciens, et partie parmi des prêtres assermentés. +Ainsi fut détruite, par les mains de celui qui tenait à la maintenir, la +citadelle du gallicanisme. Grâce à Napoléon, il était démontré que le +Souverain Pontife est le véritable chef de l’Église, au-dessus des +évêques et des conciles, maître absolu dans le gouvernement du monde +catholique. + +Tel qu’il fut, même dans les entraves gallicanes, l’épiscopat de +l’ancien régime fut une des gloires de la France. Des hommes tels que +Bossuet et Fénelon ont rendu au grand siècle autant d’éclat qu’ils en +ont reçu. + + * * * * * + +Le contraste est frappant entre les évêques d’ancien régime et les +évêques concordataires. Le revenu tomba de 100 000 livres à 10 000 +francs pour les évêques, à 15 000 pour les archevêques. Seulement, +l’autorité épiscopale grandit. Autrefois, l’évêque avait autour de lui +des institutions rivales de la sienne. Les chapitres des cathédrales +étaient des puissances; ils avaient des droits sur lesquels l’évêque ne +pouvait rien. Grands propriétaires, eux aussi, ils nommaient des curés +dans les paroisses qui dépendaient d’eux. L’évêque d’Arras nommait à +quarante-sept cures et le chapitre à soixante-six. L’évêque de Boulogne, +sur cent quatre-vingts paroisses, ne disposait que de quatre-vingts. +L’évêque de Saint-Omer venait, sous ce rapport, au troisième rang, après +l’abbaye de Saint-Bertin et après le chapitre. + +D’incessants procès se greffaient sur des compétitions inévitables. Dans +le grand naufrage de la Révolution, seule l’autorité des évêques +surnagea. Le nombre des curés inamovibles était tombé à moins de 4 000, +alors qu’en 1789 il y avait 36 000 curés inamovibles et 2 500 seulement +amovibles. La seule entrave aux libres choix de l’évêque fut +l’assentiment du gouvernement, en ce qui concerne les curés inamovibles. +La politique rentra dans l’Église par cette porte, et amena des conflits +qui ne cessèrent qu’avec la Séparation. En l’absence des lois canoniques +qui réglaient dans ses moindres détails l’administration des diocèses, +les évêques n’eurent plus d’autre règle de conduite que leur bon +plaisir, nécessairement tempéré par leur bonne volonté et l’intérêt de +leur diocèse. + +L’esprit de paternité vint heureusement rendre de plus en plus rares les +abus de pouvoir. Cependant, le sentiment de leur autorité n’abandonnait +pas les évêques concordataires, surtout ceux-là qui avaient vécu sous +l’ancien régime ou qui en avaient gardé les traditions. D’ailleurs, +pendant la première moitié du XIXe siècle, beaucoup de prélats +appartenaient encore à la noblesse. Les gouvernements de Louis XVIII et +de Charles X les comblaient d’honneurs. Le prince de Croy, archevêque de +Rouen, était pair de France, grand aumônier de la Cour, et rappelait par +sa fortune et son train de vie les évêques grands seigneurs du XVIIIe +siècle. Même sous le second Empire, les cardinaux étaient sénateurs, et +c’est l’un d’eux, le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, qui +prononça un jour à la tribune du Sénat la parole dont abusèrent les +esprits malveillants, à savoir que son clergé marchait sous ses ordres +comme un régiment. + +Cette extrême dépendance du clergé à l’égard du pouvoir immédiat des +évêques explique en partie l’entraînement qui le porta, sous l’impulsion +du Lamennais de la première heure, vers les idées ultramontaines. Quoi +qu’il en dût advenir, l’obéissance paraissait plus facile envers un chef +qui était trop loin pour être incommode. Au surplus, l’épiscopat +concordataire occupait encore une grande place dans la nation. Les +évêques s’entendaient appeler _monseigneur_, alors que, selon les +articles organiques, on devait leur dire simplement: _monsieur_ ou +_citoyen_. Ils logeaient encore leurs «Grandeurs» dans des «palais». Une +pauvreté relative, loin de leur nuire, leur attirait le vrai respect, +celui qui n’est pas de commande, mais vient du cœur. La générosité des +fidèles leur permettait de répandre autour d’eux les bonnes œuvres. Les +fondations renaissaient, après la disparition des biens d’Église, et +malgré les entraves de la loi des fabriques. + +Le choix des évêques était, naturellement, réservé à l’État, qui nommait +les titulaires, laissant seulement au Pape le soin de donner +l’institution canonique. Au préalable, et pour éviter des différends +sans issue, la troisième République, à ses débuts, fit précéder la +nomination de l’évêque de pourparlers officieux entre les directeurs des +cultes et le nonce, de sorte que le candidat était déjà agréé par les +deux pouvoirs avant que son nom parût à l’_Officiel_. + +Bien entendu, le gouvernement tâchait de choisir des hommes qu’il +croyait favorables à sa politique. Il se trompa souvent, parce qu’il fut +souvent trompé. Tel prêtre qui se montrait, avant la nomination, sous un +jour favorable au régime du moment, ne tardait pas, une fois sur son +siège, à donner au ministre des Cultes des raisons de se repentir de +l’avoir désigné. C’est ce genre de surprise que traduisait +Louis-Philippe, en un langage un peu irrévérencieux: «Quand les évêques +ont reçu le Saint-Esprit, on dirait qu’ils ont le diable au corps!» + +Napoléon s’était laissé guider dans le choix des évêques par le désir de +donner satisfaction aux idées nouvelles d’égalité, tout en réservant une +part à la noblesse qu’il voulait rallier à l’Empire. La Restauration +favorisa les candidatures aristocratiques, si bien que la première +moitié du XIXe siècle, au point de vue de la hiérarchie, semble +continuer le XVIIIe. La Révolution de 1830 qui marqua l’avènement +définitif de la bourgeoisie, et plus encore celle de 1848, accentuèrent +la tendance démocratique, et peu à peu les particules devinrent moins +nombreuses dans les listes des évêques, si bien que l’annuaire +épiscopal, à cent ans d’intervalle, offre un renversement à peu près +complet. En 1789, sur 134 évêques ou archevêques, cinq seulement sont +roturiers. En 1889, sur 90 évêques ou archevêques, il n’y en a que +quatre qui appartiennent à la noblesse. + + * * * * * + +L’ancien régime n’avait pas à craindre chez les évêques un état d’esprit +qui ressemblât à ce qu’on a nommé depuis l’esprit d’opposition au +gouvernement. Il y avait entre la monarchie et l’ordre du clergé une +nécessité de s’entendre et de se prêter un mutuel soutien; la religion +catholique étant la religion de l’État, l’État en la personne du roi lui +accordait sa protection, et l’obéissance au roi était seulement un +devoir, mais un penchant naturel pour tous les membres du clergé. + +Le Concordat ne rétablit l’ancienne Église gallicane ni dans ses +privilèges ni dans sa dépendance. L’État s’affranchit de sa fonction +traditionnelle d’évêque du dehors, et, en mettant sur le même pied les +divers cultes, il commença cette œuvre de sécularisation qui devait +aboutir à la neutralité et à la Séparation. De là, chez les évêques mal +résignés à voir l’Église moins protégée et souvent mal défendue contre +les attaques de la libre pensée ou de la politique, un juste +mécontentement qui se traduisait en protestations indignées, seulement +tempérées par le ton un peu conventionnel des lettres pastorales. Le +gouvernement de la Restauration, tout bienveillant qu’il était, dut +sacrifier les jésuites et fermer quelques petits séminaires, sous +prétexte de protéger le pouvoir civil contre les empiétements de la +Congrégation. Ce n’était pas le moyen de maintenir l’épiscopat dans la +soumission. Le gouvernement de Juillet alla plus loin dans l’offense, +mais du moins il libéra les évêques du sentiment de reconnaissance qui +les liait à la Restauration. L’opposition trouva des organes nouveaux, +moins gênés que l’épiscopat dans l’expression de leurs doléances. Les +jeunes rédacteurs de l’_Avenir_, Lamennais, Montalembert, Lacordaire et +Gerbet, ne ménagèrent pas le vieux gallicanisme. Ils se firent les +apôtres de la liberté religieuse, mais avec une telle fougue que les +évêques prirent peur et qu’ils préférèrent subir le joug qui attelait +l’Église et l’État au même char. Rome fut de leur avis: l’heure de la +liberté religieuse n’était pas encore arrivée. + +Toutefois, un mouvement profond s’était dessiné qui emportait les chefs +de l’Église de France hors de son orbite traditionnelle. Molestée par +l’État, elle regardait de plus en plus vers la Papauté, d’où elle +attendait la force et la ligne de conduite. Peu à peu, les évêques, bien +que retenus par le lien concordataire et la réserve qu’il imposait, +s’accoutumaient à juger les actes du pouvoir et à les citer devant +l’opinion du pays et du monde. L’État se défendait par des moyens qui ne +portaient plus. Les appels comme d’abus ne réussissaient qu’à rendre +populaires les noms des évêques qui en étaient l’objet. Le second Empire +lui-même, qui pourtant avait rallié à son programme la plupart des +évêques de France, ne trouva pas grâce devant le haut clergé, du jour où +il découvrit son jeu dans la politique qui préparait l’unité italienne. +La critique épiscopale devint amère, et trancha même sur le ton +ordinaire de la presse. Mgr Pie osa s’écrier un jour dans sa chaire de +Poitiers: «Lave tes mains, Pilate!» et l’Empereur ne pouvait pas prendre +pour dites à un autre ces paroles qui le visaient évidemment. Les +brochures ardentes de Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, ressemblaient à +des Philippiques. + + * * * * * + +C’était un exemple qui devait avoir des imitateurs dans le dernier quart +du XIXe siècle, sous le régime anticlérical de la troisième République. +Les raisons de parler étaient plus justifiées encore. Et puis, l’audace +était moins méritoire d’élever la voix pour adresser un blâme à des +ministres ou à un président qui n’avaient pas le prestige des têtes +couronnées. Les lettres épiscopales ne laissaient passer aucune atteinte +aux droits de l’Église, et, collectives ou individuelles, elles +cherchaient à émouvoir l’opinion contre la politique des républicains. +L’opposition unanime de l’épiscopat n’était diverse que par le ton, +suivant le tempérament des opposants. Les sanctions frappaient +indistinctement les illustres et les autres. L’appel comme d’abus ne +suffisant plus, la République inaugura les suppressions de traitements. + +Ce rôle public, pour ne pas dire politique, que les circonstances +imposèrent à l’épiscopat concordataire ne doit pas faire oublier l’œuvre +de réorganisation religieuse qu’il accomplit pendant plus d’un siècle. +Hippolyte Taine s’en est fait l’historien impartial. On a parfois blâmé +les habitudes trop administratives de l’autorité épiscopale, mais une +bonne administration n’est-elle pas la condition nécessaire d’un bon +gouvernement, même spirituel? Si les traditions d’ancien régime avaient +survécu jusqu’à laisser entre les prêtres et l’évêque une distance peu +en rapport avec la simplicité des mœurs modernes, cet apparat n’était +pas l’effet d’une vanité vulgaire, mais seulement la sauvegarde du +prestige dont devait être entouré le chef du diocèse. Au reste, les +honneurs que le protocole officiel assignait aux évêques entretenaient +dans l’esprit des fidèles le sentiment du respect religieux que leur +inspirait la dignité épiscopale. + +Une des conséquences de la «Séparation» fut de simplifier le cadre +extérieur de la fonction de l’évêque, de le tenir lui-même plus près de +ses ouailles et d’enhardir prêtres et laïcs à se rapprocher de sa +personne. Le prélat concordataire ne prodiguait pas ses présences, en +dehors des tournées de confirmation, dans les églises de son diocèse. +Aujourd’hui, l’évêque se montre partout où l’on a besoin de lui pour +rehausser l’éclat d’une fête, pour présider un congrès de jeunesse +catholique, des journées d’œuvres, des bénédictions d’églises, des +baptêmes de cloches, des noces d’or sacerdotales. Le respect en a-t-il +été diminué? Je ne le pense pas, mais sûrement l’affection en a été +augmentée. L’administrateur est devenu le père de son peuple. + +De là, un pouvoir nouveau, qui est d’un autre ordre que le pouvoir +proprement épiscopal. L’évêque est le chef incontesté de tout ce qui +fait profession de catholicisme; c’est de lui que l’on attend le mot +d’ordre et la consigne du moment. Naguère encore, les laïcs étaient +tenus à l’écart des affaires religieuses. Les conseils de fabrique +représentaient le vieil esprit qui avait inspiré la législation +concordataire. Les disciples de Lamennais, soldats d’avant-garde, +n’attendaient pas toujours, pour «tirer», le commandement des chefs +hiérarchiques. Le journalisme pénétra dans l’Église malgré les évêques, +et les conflits célèbres de l’_Univers_ avec Mgr Dupanloup prouvent que +l’épiscopat n’aimait pas ce nouveau «magistère», qui résolvait les +questions devant l’opinion avant même que les évêques en eussent été +saisis. L’évêque de Langres, Mgr Parisis, devenu plus tard évêque +d’Arras, comprit avant les autres que la hiérarchie avait intérêt à +s’appuyer sur les laïcs de bonne volonté. Les temps sont venus qui ont +donné raison aux vues de ce grand évêque, précurseur de notre temps sur +tant de points. Aujourd’hui, l’union est faite, en dépit des nuances +diverses d’opinion, entre laïcs et évêques. La politique antireligieuse +a toujours travaillé contre elle-même; elle a fait la cohésion des +forces catholiques, et il n’est pas de concordat qui soit comparable au +concordat spontané des fidèles et de la hiérarchie. + + + + +CHAPITRE VII + +LE PRÊTRE ET LA POLITIQUE + + +Existe-t-il dans la vocation et les fonctions ecclésiastiques une +certaine prédisposition à la politique, dans le sens élevé du mot? +L’Église est-elle une école de gouvernement? D’aucuns l’ont soutenu, qui +ont surtout envisagé la cour de Rome et la grande politique des Papes à +travers les âges. Tout le monde connaît d’ailleurs l’influence +qu’exercèrent auprès de nos rois des hommes d’église, célèbres par leur +sainteté ou par leur génie: un saint Éloi auprès de Dagobert, un Suger +auprès de Louis VI et de Louis VII, et surtout un Richelieu auprès de +Louis XIII, et un Mazarin auprès de Louis XIV. Nul doute que l’habitude +de manier des affaires délicates, la connaissance des âmes et par +conséquent du cœur humain, l’étude de la théologie et des sciences qui +s’y rattachent, métaphysique, logique et psychologie, ne soient une +préparation lointaine, mais profonde, à l’art de gouverner. Naguère, en +passant à Vienne, au moment où le chancelier, Mgr Seipel, était encore, +du fait de l’attentat que l’on sait, entre la vie et la mort, quelqu’un +nous disait: «Si notre chancelier est un des premiers hommes d’État de +l’Europe, cela tient à son éducation théologique.» Richelieu, aussi, +était un éminent théologien. Et ce n’est un mystère pour personne que, +sous l’ancien régime, les études libérales se terminaient par des cours +de théologie, sans lesquels on n’était pas un «honnête homme», +c’est-à-dire un homme bien élevé. Ne dit-on pas que le prince de Condé, +qui assistait à la soutenance de la thèse de doctorat du jeune Bossuet, +fut tenté de rétorquer ses arguments? + +De là toutefois à prétendre que la théologie suffit pour faire un grand +général ou un grand politique, il y a loin. Certes, la logique apprend à +raisonner juste, le dogme et la morale catholiques accoutument l’esprit +à mettre à leur place respective les droits de Dieu, de la conscience et +des peuples. Mais les principes sont une chose, et l’application une +autre chose. La politique est l’art de concilier les contingences avec +l’absolu, et l’art tient plus de l’intuition que de la science, de la +finesse de l’esprit que de l’habileté scolastique. Frédéric II, l’ami de +Voltaire et des philosophes, n’en disait pas moins que, s’il voulait +punir une province, il chargerait un philosophe de la gouverner. + +Quoi qu’il en soit, les théologiens catholiques ne se sont jamais +désintéressés de la politique, ne fût-ce que pour exposer les principes +et les règles du gouvernement. Saint Thomas, Suarez et leurs disciples +ont défini avec précision les divers systèmes politiques fondés sur la +nature des choses et sur la pratique des siècles passés. Ils ont tenu, +haute et claire, au sommet de leurs thèses, la distinction entre les +deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, tout en affirmant, au nom de +l’Évangile, la suprématie de l’ordre surnaturel sur l’ordre naturel, et +la nécessité qui s’impose aux États chrétiens de subordonner aux lois +divines, et par conséquent aux lois de l’Église qui en est la gardienne, +tout ce qui relève, dans les choses du gouvernement, de la morale et du +salut des âmes. + + * * * * * + +Ce que le moyen âge accepta, tant bien que mal, pour la paix relative de +la chrétienté, devint un joug insupportable pour les États modernes, qui +se modelèrent peu à peu, sous l’influence des légistes nourris de droit +romain, sur la conception antique de l’État, dans lequel se résumait le +bien public, le droit et même la religion. De là des conflits qui se +résolurent en Concordats. De là surtout des nationalismes religieux, qui +tous tendaient au schisme, si tous n’y aboutissaient pas. Le +gallicanisme royal suscita le gallicanisme épiscopal, dont Bossuet fut +chez nous le docteur et le défenseur. Il faut dire à sa décharge que le +dogme de l’infaillibilité pontificale n’était pas encore défini. Et, +d’ailleurs, Bossuet n’avait garde de mettre l’État au-dessus ou en +dehors de la souveraineté divine. Il tirait de l’Écriture Sainte une +politique qui investissait, il est vrai, Louis XIV d’un pouvoir absolu, +mais aussi d’une sorte de pontificat qui le liait à la religion et +imposait des limites à son bon plaisir. Le roi gallican était en quelque +sorte l’_évêque du dehors_, protecteur né de la religion d’État et +nécessairement intolérant, jusqu’au point de révoquer l’Édit de Nantes. + +Tout aussi royaliste--politiquement--que son rival de génie et de +gloire, Fénelon ne mettait pas si haut l’absolutisme religieux de la +monarchie. Il redoutait d’empiéter en faveur de César sur ce qui +n’appartenait qu’à Dieu et à son représentant sur la terre, le chef +visible de l’Église. Pendant que Bossuet déduisait de l’histoire du +peuple juif des maximes capables de former le roi idéal, sans qu’aucune +l’obligeât à rendre compte de son gouvernement, Fénelon était plus +frappé par les inconvénients de l’irresponsabilité royale et plaidait la +cause du peuple opprimé, soit dans les transparentes rêveries du +_Télémaque_, soit dans les fameuses remontrances qui lui valurent la +disgrâce du roi et l’exil dans son diocèse. + +En dehors des grands protagonistes de la politique ecclésiastique, le +clergé dans son ensemble n’avait pas, sous l’ancien régime, d’autre +parti que le parti du roi considéré comme le chef de la nation, ou +plutôt la nation incarnée. + +On peut dire que le clergé français, au cours de l’histoire, soutint de +son influence la politique des rois de France, comprenant que la France +ne pouvait être grande et forte au dehors et vraiment aimée au dedans +que sous l’autorité d’une dynastie héréditaire, qui devait confondre son +intérêt propre avec l’intérêt du pays lui-même. C’était là un sentiment +profondément religieux, que notre Jeanne d’Arc avait porté jusqu’au +sublime, élevant le monarque à la dignité de représentant et de vassal +du souverain des souverains, Notre Seigneur Jésus-Christ. Il se formait +ainsi dans le patriotisme de l’ancienne France un lien indissoluble +entre la royauté française et le règne du Sauveur et la mission de son +Église. Le roi très chrétien ne pouvait être que catholique. + +Les guerres de religion furent aussi bien des guerres civiles. On le vit +trop quand Henri de Navarre, élevé dans la religion protestante, essaya +de conquérir par les armes le royaume qui lui revenait par droit de +naissance. La France récusa le droit de l’hérédité pour sauvegarder le +droit de la nation qui voulait demeurer catholique. Henri de Navarre dut +se soumettre à la volonté nationale pour devenir le bon roi Henri IV. On +a pu blâmer les excès de zèle des moines ligueurs, mais quel est le bon +Français, même un peu sceptique en matière de religion, qui ne soit +reconnaissant à la Ligue d’avoir sauvé la tradition et préparé le siècle +de Louis XIV? + +C’est encore l’esprit nationaliste, si l’on peut dire, qui inspira les +doléances du clergé à la veille de la Révolution. Le clergé, qui vivait +de la vie du peuple, entra joyeusement dans l’immense perspective des +réformes et donna sa confiance au tiers état. Ce n’est pas sa faute si +l’inexpérience des assemblées et la faiblesse du roi livrèrent le +mouvement national à la violence des clubs et au sectarisme des +Jacobins. Le roi tomba avec la chute de l’ancienne Église gallicane et +le clergé fut entraîné dans la ruine de la monarchie et de la religion. +Ceux qui prêtèrent serment à la grande erreur de la «constitution +civile» croyaient sauver la foi catholique; ils la perdaient en la +remettant aux mains des philosophes. Ceux-là au contraire se tinrent +plus près du cœur de la nation qui semblaient s’en éloigner en restant +fidèles au Saint-Siège et plus fidèles au roi que le roi lui-même. C’est +avec leur sang que fut écrit le Concordat, qui nous valut cent ans de +paix religieuse. + +Napoléon n’ayant pas tardé à porter atteinte à la dignité et aux droits +du bon et doux Pie VII, la plupart des prêtres de France se réjouirent +de sa chute et pensèrent retrouver dans le gouvernement de la +Restauration tout ce qu’ils avaient cru perdre et chérissaient toujours, +leur foi monarchique inséparable de leur foi religieuse. Dans son +ensemble, le clergé français était demeuré royaliste et gallican. Il +faudra encore beaucoup d’années et plusieurs révolutions pour séparer +dans l’esprit des curés la cause du roi et celle de l’église de France. +Ce sera l’œuvre d’un siècle, le XIXe. + +Il y a des épisodes qui valent toutes les dissertations. Voici une +histoire vraie, qui a une valeur de fait crucial. + +A la veille de La Révolution, la paroisse de Montreuil-sur-Mer, en +Ponthieu--aujourd’hui rattachée au département du Pas-de-Calais--avait +pour curé un certain abbé Godefroy. Fort opposé aux idées nouvelles, +l’abbé Godefroy refusa le serment et, pour échapper aux sanctions qui le +menaçaient, émigra. Il s’en fut à Coblence où vivaient en grand nombre +les membres du haut clergé et de la noblesse. L’armée de Condé s’était +formée là et s’apprêtait à marcher avec les Allemands contre les troupes +de la France révolutionnaire. Ces bons alliés commencèrent par piller le +petit bagage du curé. Il ne se rebuta point. Il suivit l’armée. Il était +à Valmy, en spectateur d’abord, mais, emporté par son ardeur royaliste, +et voyant les émigrés en mauvaise posture, il enfourche un cheval sans +cavalier, met le sabre à la main et charge comme s’il n’avait fait autre +chose toute sa vie. Il fonçait sur un cavalier français de l’armée +révolutionnaire, quand celui-ci lui cria: «Monsieur le curé, grâce! ne +me tuez pas! je suis Roussel, votre paroissien de Montreuil!--Ah! c’est +toi, dit l’abbé Godefroy, qui le reconnut, va-t’en, je te fais grâce!» + +Le feu du combat tombé, le curé de Montreuil a des remords, non pas +d’avoir bataillé contre son pays, mais d’avoir contrevenu aux canons de +l’Église qui défend aux clercs de verser le sang. Il faut qu’il aille +chercher l’absolution à Rome, et le voilà parti, pauvre pélerin, oui, +très pauvre, car il doit mendier son pain sur la route. Arrivé à Rome il +est tout étonné d’en être quitte à si bon marché. Il ne se croit pas +assez puni et il revient en France, toujours pauvre et courant le risque +d’être reconnu et traité moins doucement qu’à Rome, en prêtre +réfractaire. Il vit caché, mais il vit, pendant la Terreur. Le Concordat +le rétablit dans son bénéfice de curé de Montreuil; il a pour concurrent +un prêtre assermenté, mais celui-ci doit se contenter d’être chanoine. +L’Empire écroulé, l’avènement de Louis XVIII console l’abbé Godefroy de +ses malheurs. Entre temps, voici qu’il est appelé en hâte auprès d’un +paroissien malade à toute extrémité. Ce malade, c’est Roussel, le +trembleur de Valmy, qui passe pour un esprit fort et inabordable à la +religion. «Comment, lui dit le curé, tu ne veux pas te réconcilier avec +Dieu?--Ah! dit l’autre, tout ce que vous voudrez, vous m’avez sauvé la +vie, confessez-moi!» + +Tout alla bien jusqu’à la Révolution de juillet 1830. L’abbé Godefroy, +dans le presbytère occupé encore aujourd’hui par l’archiprêtre de +Montreuil, et qui regarde sur la place de l’Église, donnait ce jour-là à +dîner à quelques notabilités de la paroisse. + +Tout à coup, au milieu du repas, on entend les cloches sonner, et dans +la rue passent des jeunes gens portant des drapeaux tricolores et +chantant. C’était la Révolution. Le vieux curé put à grand’peine achever +le dîner. Il dut s’aliter, sous le coup d’une congestion, et mourut +quelques jours après. + +Tous les curés de France ne moururent pas de la surprise de «Juillet», +mais tous en furent frappés de stupeur et de regret. Détachés de la +royauté qui n’était plus la royauté catholique, ils suivirent peu à peu +le mouvement mennaisien qui les poussait vers Rome et les détournait de +l’esprit gallican, par la faute d’un gouvernement qui faisait déjà de +l’anticléricalisme avant la lettre. + +A partir du règne de Louis-Philippe, la politique du clergé de France +fut en fonction de l’attitude religieuse des gouvernants. Les retours de +faveur facilitaient les ralliements politiques aux régimes existants. La +République de 1848 faillit rendre les curés républicains, mais +l’anarchie menaçante les rejeta vers l’Empire qui «ne sortait, +disait-il, de la légalité que pour rentrer dans le droit». + +La troisième République, en laïcisant les écoles, en expulsant les +congrégations, en séparant l’Église de l’État, rendit plus difficile et +plus méritoire au clergé français le loyalisme envers les nouvelles +institutions. Il y a longtemps que tous les prêtres français auraient +fait leur deuil de la monarchie, si la République n’avait mis +cruellement à l’épreuve leur conscience civique. Leur patriotisme n’en a +pas été entamé, la guerre l’a bien fait voir. + + * * * * * + +Les curés ont beau être pacifiques par vocation, il ne leur est pas +toujours facile de le rester dans la mêlée des opinions. L’un des plus +grands journalistes du dernier siècle, Louis Veuillot, a contribué pour +sa bonne part à élever la polémique à la hauteur d’un genre littéraire, +très proche de la satire. Il a paru, dès lors, à plusieurs, qu’on +pouvait être chrétien et manquer de charité chrétienne envers les +adversaires de la foi. Le zèle de la vérité parut justifier la colère. +Tant pis pour les personnes qui se mettaient en travers! Ce genre +«impétueux» ne s’imposa pas sans quelque scandale. Beaucoup parmi les +membres du clergé ne s’y accoutumèrent jamais. Ceux que le style à +emporte-pièce du directeur de l’_Univers_ choquait comme un non-sens +évangélique, se retranchaient dans la sereine et apaisante correction du +journal _le Monde_. + +Plus tard, pour ne parler que des morts, les outrances de Paul de +Cassagnac dans l’_Autorité_ et celles de Drumont dans la _Libre Parole_, +ont retenti dans un bon nombre de presbytères. On ne peut pas s’étonner +si les curés de France ont pris un malin plaisir à voir fustiger tous +les matins des hommes qu’ils considéraient comme les ennemis jurés de +l’Église. La situation du clergé français était, alors, si elle ne l’est +plus tout à fait autant, fort embarrassante au point de vue de la +politique. Sous le régime concordataire, l’État voulait voir dans les +membres du clergé paroissial de simples fonctionnaires. Se +permettaient-ils en chaire une allusion malveillante envers le +gouvernement, soutenaient-ils ostensiblement le candidat de +l’opposition, ils se voyaient privés de leur maigre traitement. Il leur +fallait supporter en silence ce qu’ils regardaient comme des vexations. +Aussi était-il le bienvenu, l’article de journal qui libérait pour +quelques instants leurs pensées de la tyrannie des faits et empêchait la +tyrannie des hommes de jouir en paix de son triomphe. Affranchi par la +Séparation, le clergé n’a plus à contraindre ses sentiments politiques. +Il a gardé, dans son ensemble, le sens de la mesure. Il ne s’agit pas, +pour la plupart des curés, de choisir entre la République et la +Monarchie. Ils n’ont pas le choix. Il s’agit seulement de demander à la +République la paix avec la liberté. + +Au surplus, le clergé français vit trop près du peuple pour ne pas +partager les sentiments du peuple. La République a pour elle l’avantage +de favoriser l’esprit démocratique cher aux Français d’aujourd’hui. +L’esprit démocratique consiste dans un minimum de dépendance à l’égard +des personnes et un maximum de liberté dans l’élargissement des cadres +sociaux. Il comporte également le souci de rendre de plus en plus +équitable le partage des commodités de la vie au profit des travailleurs +manuels. Ce sont là des aspirations qui n’ont rien de contraire à la foi +catholique et dont la source remonte à l’Évangile. Et puis les prêtres, +venant en si grand nombre de familles bourgeoises, ouvrières ou +paysannes, ne sauraient oublier ce qu’ils doivent au régime moderne de +l’égalité politique qui ouvre l’accès des charges au mérite, et non pas +à la naissance; ils ne pourraient tenir pour un faux progrès +l’augmentation du bien-être populaire. Il faut déplorer les excès de la +Révolution et s’attaquer aux erreurs qui l’ont entraînée hors de la voie +des justes réformes, mais le clergé de France pécherait par ingratitude +s’il ne reconnaissait, lui aussi, tout ce qu’il doit à ce qu’il y a +d’évangélique dans les principes de 89. + + + + +CHAPITRE VIII + +L’ESPRIT ECCLÉSIASTIQUE + + +S’il y a un esprit de corps, il doit être très vif dans la corporation +ecclésiastique. Elle a sa vie propre, en effet, ses fonctions séparées; +elle a derrière elle un long et glorieux passé. Elle a été et est encore +en butte à certaines hostilités. Rien d’étonnant qu’elle soit animée du +sentiment de la solidarité. L’esprit de corps n’est pas incompatible +avec les divergences intérieures, compétitions et querelles de +préséance. L’Église de l’ancien régime nous en offre des exemples +nombreux. Depuis que les privilèges sont supprimés, les charges priment +les honneurs, et donnent moins prise à la contestation et aux procès. + +On a cru remarquer, entre prêtres séculiers et prêtres réguliers, +autrement dit entre curés et religieux, une certaine opposition plus ou +moins cachée. Les religieux, spécialisés, si j’ose dire, par vocation +dans un genre d’apostolat, enseignement, prédication, direction +spirituelle, semblaient à quelques-uns accaparer la renommée et la +faveur, surtout parmi les gens du monde. Ils prenaient la meilleure +part, et laissaient au clergé proprement dit les besognes communes. +Waldeck-Rousseau n’invoquait-il pas contre les congrégations des +arguments de cet ordre, en se disant autorisé par les plaintes de +certains curés des grandes villes? Quoi qu’il en soit, la loi +Waldeck-Rousseau eut pour conséquence, inattendue de son auteur, de +cimenter l’union cordiale entre séculiers et réguliers. La solidarité +entre les deux clergés n’a jamais été plus parfaite. L’histoire de +l’Église confirme la maxime connue de l’«utilité des ennemis». + +D’ailleurs, l’esprit des ordres religieux n’est plus aussi exposé +qu’autrefois à l’inconvénient du particularisme. La collaboration est +devenue plus facile entre tous les membres du corps ecclésiastique. A +l’intérieur des diocèses, les missions, les œuvres de piété trouvent +chez les religieux des auxiliaires toujours prêts. S’agit-il +d’organisation interdiocésaine, de grandes associations, d’action +sociale, de documentation, les congréganistes ont le loisir, le +personnel, la continuité. + +Un doute injurieux a été répandu. On s’est demandé si les ordres +religieux, détachés qu’ils sont du sol national, obligés souvent +d’exercer leur ministère hors de France, sous la dépendance d’un +supérieur qui peut être un étranger, ont gardé l’âme aussi française que +les membres du clergé résidant et soumis à la hiérarchie. On a pu +craindre que la persécution dont ils avaient souffert, jusqu’à se +résigner à l’exil, ne les poussât involontairement à devenir au dehors +les témoins à charge dans le procès que font sans cesse à la France les +nations jalouses ou ennemies. La guerre a répondu pour eux et les a +lavés de tout reproche. Les religieux sont venus de tous les points du +monde, où ils faisaient aimer la France. Ils ont offert comme les autres +leur sang pour la patrie quelque peu ingrate envers eux. Ils ont gagné +sur le champ de bataille ou dans les tranchées un brevet de patriotisme +que personne ne peut récuser. Naguère mourait en Océanie un missionnaire +du Sacré-Cœur d’Issoudun, le Père Bourjade, un des «as» de l’aviation, +dont le nom volera d’âge en âge près de celui de Guynemer. Ne parlons +donc plus de distinction à faire entre Français et Français, entre +moines et curés. La République les a tous appelés au moment du danger. +Comment pourrait-elle, à l’heure de la paix, garder les uns et repousser +les autres? + + * * * * * + +L’esprit ecclésiastique a marqué le prêtre d’une empreinte spéciale qui +le distingue des autres hommes. Pendant les journées révolutionnaires de +1848, le supérieur du grand séminaire de Saint-Sulpice, entendant parler +des discours trop excités de certains hommes politiques, disait +doucement à son entourage: «On voit bien que ces gens-là ne font pas +oraison.» Le prêtre est un homme qui fait oraison. De là, en général, +cet air méditatif qui ne le quitte pas d’ordinaire; de là cette prudence +dans les paroles et dans les actes; de là cette vigilance sur soi-même +qui le garde de tout excès, en un sens ou dans l’autre. Le prêtre est +l’homme de la règle. Une règle de vie est imposée à la plupart des +hommes par les exigences de leur profession; les heures de travail leur +sont commandées du dehors par la nécessité. Le prêtre a sans doute aussi +des occupations impérieuses qui règlent une partie de l’emploi de son +temps, mais le reste n’est pas livré au hasard, le reste est aussi bien +réparti par un règlement volontaire qui le partage entre l’étude et la +prière, la visite des malades et le confessionnal. Il est des existences +de prêtres qui sont admirables d’unité et d’harmonie, d’ordre et de +régularité. J’ai connu, parmi eux, des vieillards qui pouvaient se +flatter d’avoir mené à peu près sans exception, tous les jours, la vie +d’un séminariste, se levant à cinq heures, se couchant à neuf, et ayant +toujours accompli leurs exercices religieux, méditation, messe et +bréviaire, à la même heure. Et ceux-là n’étaient pas des religieux +soumis à la règle d’un couvent! + +Ces vies tout d’une teneur deviennent rares. Les habitudes modernes ne +s’accommodent pas avec le calme de ces existences tracées d’avance et +tirées au cordeau. Mais il en est encore qui donnent l’impression +majestueuse de l’ordre, de la paix, de la possession de soi-même et d’un +service impeccablement ordonné. + +La règle est une barre fixe; il n’y a rien de fixe sans quelque raideur. +C’est parfois le revers de la médaille dans le caractère de ces prêtres +tout d’une seule pièce, tout d’une seule ligne, tout d’un seul chemin. +Tout doit être pour eux simple et droit dans la vie. Le devoir ne peut +jamais plier. Point d’atténuation, point de complaisance. La religion +est un code qui a tout prévu, tout réglé, tout résolu. La miséricorde +elle-même, qui est la loi de l’Évangile, n’est pas abandonnée aux libres +inspirations du cœur. Elle est prisonnière, elle aussi, des formes et +des formules. Le pasteur est vigilant, le bercail est bien gardé, le +loup tenu à l’écart, le troupeau se sent en sûreté, mais il ne se sent +pas à l’aise. Il a plus de crainte que d’amour. + +La formation théologique du prêtre le pénètre à fond du sens de +l’autorité, soit qu’il s’agisse d’énoncer les principes, soit qu’il +faille en poursuivre l’application. Quand on représente la vérité +absolue, il est naturel que l’on parle de haut et sur le ton de +l’infaillibilité. La religion s’impose plus encore qu’elle ne s’expose. +L’autorité, dans la parole et dans la conduite, c’est-à-dire dans le +gouvernement, voilà la maxime du curé selon la tradition. Rien +d’étonnant que le curé conserve l’accent de la chaire, même quand il en +est descendu. L’argument d’autorité reste l’arme principale de la +discussion entre ecclésiastiques. La coutume d’invoquer les auteurs, +depuis Aristote jusqu’à saint Thomas, persiste dans les entretiens. _Le +maître l’a dit_ dispense d’autres raisons. Et cela même est raisonnable, +plus raisonnable que la prétention--très moderne--de parler de tout, au +pied levé, et sans examen. + +Les esprits intransigeants se rencontrent partout, même et surtout chez +ceux qui n’ont rien appris. Mais s’ils ont quelque part leur raison +d’être ou leur excuse, c’est dans le clergé, qui vit de principes +immuables et s’appuie à une tradition, laquelle semble pour jamais +fixée. Malheureusement, l’intransigeance des principes, admirable pour +conserver, est moins efficace pour conquérir. On n’agit pas sur ses +contemporains avec des idées qui leur sont étrangères. On doit prendre +les intelligences où elles en sont pour les amener où l’on veut qu’elles +arrivent. Saint Paul, parlant devant l’aréopage, commença par louer les +Athéniens de leur esprit religieux et s’empara d’une de leurs +superstitions pour les gagner à la croyance en Dieu. L’intransigeance +dans l’action ne réussit pas mieux. Il faut choisir un terrain commun +pour agir. La politique, qui est l’art de transiger pour aboutir, est +nécessaire même dans la vie quotidienne et dans les affaires +paroissiales. A plus forte raison est-elle indispensable dans les +affaires publiques. C’est aller à un échec certain que de combattre au +nom de principes qui ne sont pas reconnus par tout le monde. Le droit +commun n’est pas l’idéal catholique; mais mieux vaut le droit commun, +qui est à la portée de la main, que le droit privilégié qui a cessé +d’être et n’est pas près de ressusciter. + +Il y a une disposition d’esprit qui, sans méconnaître la valeur +dogmatique des principes et leur importance historique, aime mieux +s’adapter aux circonstances et aux nécessités des temps et des lieux. +C’est la disposition du plus grand nombre des prêtres qui mettent la +main aux œuvres d’apostolat. L’homme est d’abord sympathique; il attire, +il semble deviner que l’on vient à lui. Il trouve toujours le temps de +vous recevoir. Il sait écouter, et c’est déjà comprendre et déjà +compatir. On dit de lui qu’il a l’esprit large, dites plus sûrement +encore qu’il a le cœur très bon. Les fidèles n’en sont pas moins +fidèles. Les autres, qui sont ou tièdes, ou indifférents, ou éloignés, +regardent du côté du bon pasteur et se disent: «Si j’ai besoin d’un +prêtre quelque jour, c’est celui-là que je veux.» Faut-il engager des +conversations avec le pouvoir civil à l’occasion d’une cérémonie +patriotique, d’un service funèbre officiel? Tout s’arrange au mieux: +l’accord est vite fait. La politique sévit-elle autour de l’église +paroissiale? Soyez certain qu’elle restera à la porte et que, du moins, +devant l’autel, elle ne troublera pas la paix. + +Rarement les caractères sont aussi tranchés. Les nuances sont plus +ordinaires que les couleurs. Tant pis pour l’originalité, elle gâte +souvent les meilleurs dons. Cependant un trait plus marqué ne nuit pas. +La plus grande originalité du prêtre, c’est la sainteté. Le curé d’Ars +doit tout ce qu’il fut à la sainteté. Il n’était pas intelligent; le +manque de moyens lui avait fermé dans sa jeunesse l’entrée du séminaire. +Il ne savait pas prêcher comme on prêche d’habitude. Il n’avait rien, +humainement, de ce qui plaît et de ce qui attire. Mais il avait au cœur +une flamme, l’amour de Dieu et des âmes. Et cela à un degré qui emporte +tout. Chez tous les saints prêtres, il y a quelque chose de la +physionomie du curé d’Ars: c’est la charité toujours prompte à soulager +la misère, celle de l’esprit et celle du corps. + +En général, le curé de paroisse est dévoué par pur zèle, sans retour sur +lui-même. Il n’est pas tourmenté du désir de l’avancement. On le voit à +la tête du même village, dans le même poste, vingt-cinq ans, quelque +fois cinquante. Il n’a amassé là ni honneurs ni argent, et le peu qu’il +ait mis de côté, il en réserve une part pour les œuvres du diocèse. Il +se souvient toujours de ce qu’il doit au séminaire, sa seconde famille. +Les curés les plus obscurs sont les plus admirables. Il en est de tous +les styles. L’onction n’est pas nécessaire au succès. Le curé de X... +est prêtre depuis un demi-siècle, ce qui suppose au moins +soixante-quatorze ans d’âge. Il est un peu rude d’allures et de formes. +«Ce n’est pas ma faute, dit-il, si je suis mal équarri.» Sous sa parole +inculte, où la vérité consiste parfois dans les vérités qu’elle dit aux +paroissiens, on sent tout de même le cœur d’un père. Tous les matins, il +se rend à son église à cinq heures et demie, l’hiver aussi bien que +l’été. Il sonne l’_Angelus_, appelant ainsi tout son monde à la prière +et au travail. Il reste à l’église jusqu’à l’heure de sa messe, à la +disposition de ses ouailles. Il est compris de tous. Il ne vit pas +confiné dans sa bibliothèque. Il prend son bâton, ce vieux compagnon de +route, et il s’en va à travers sa paroisse, à travers champs, visitant +les malades, et rendant service à ses confrères. Pèlerin à l’ancienne +mode, il fait ses pèlerinages, même lointains, à pied, et ne consent à +monter en voiture qu’au retour. Pendant la guerre, tout en desservant +trois paroisses, il faisait venir du charbon pour ses paroissiens, à la +gare voisine, il le déchargeait lui-même dans de grands sacs qu’il +portait, sur son dos, du wagon à la voiture, sans vergogne. La charité +prend tous les visages, même celui du charbonnier. + +On aurait tort de croire que ce genre, plus réaliste que mystique, n’est +pas fait pour affiner le sentiment religieux dans les fidèles. La foi +est vive dans ces rudes âmes de prêtres. Le surnaturel et le miraculeux +leur sont très familiers. Leurs églises sont peuplées des images des +saints et animées par les «dévotions» les plus en faveur. Ils ne perdent +pas de vue toutefois que leurs paroissiens sont gens fort occupés et +qu’il ne faut pas les charger au delà de ce qu’ils peuvent porter. Les +bons curés sont des croyants éprouvés, mais ils ne sont pas aussi +crédules qu’on le dit en certains milieux. Ils admettent sans +difficultés les miracles que la science a authentiqués ou que l’Église a +canonisés. Mais ils n’acceptent pas sans réserve tout le merveilleux qui +pullule dans les imaginations. Ils redouteraient même, comme une cause +de trouble et de tracas, toute «apparition» qui aurait pour théâtre leur +propre village. Ils diraient volontiers la parole qui échappa jadis à un +vieux curé apprenant qu’une jeune fille de sa paroisse avait des +«stigmates»: «Qu’ai-je donc fait au bon Dieu pour qu’il accomplisse des +miracles chez moi!» + +Le bon prêtre n’a pas nécessairement l’air un peu compassé que lui +prêtent volontiers ceux qui ne l’approchent pas de près. Il n’a, tout au +contraire, rien d’affecté dans l’attitude qui trahisse l’effort ou la +contrainte. Il a le regard droit et clair. Sa conversation est enjouée; +il évite les mondanités et les médisances. Il rappelle au besoin les +autres à la charité. Il s’intéresse aux choses dont on parle devant lui. +S’il juge les événements, il ne croit pas avoir tout dit, en les +ramenant aux desseins de la Providence; il en cherche les causes +immédiates et les effets humains. Quant aux hommes, il ne les blâme ni +ne les loue en vertu des croyances ou des opinions qu’ils professent. +S’agit-il d’un adversaire, il penche vers l’indulgence, c’est-à-dire +vers l’équité. + +On a parfois relevé comme un signe particulier du monde ecclésiastique, +la gaieté. On avait raison. Le prêtre est gai, comme il convient, quand +on a la paix de la conscience, et quand on est exempt des soucis +qu’entraîne après elle la vie du siècle. Il n’est rien de moins triste +qu’une réunion ou un dîner de curés. Le repas est sobre, les plats ne +sont point compliqués. Mais l’esprit en est le meilleur assaisonnement. +Il y a toujours quelques conteurs dont les histoires provoquent des +rires bruyants. Elles ne sont pas jeunes, ces histoires, et renouent la +tradition du clergé national à la tradition du vieil esprit français, +parfois même gaulois. + +L’esprit, en France, n’est le monopole d’aucune corporation, mais il a +dans certains milieux un ennemi, c’est le sans-gêne de la conversation +ou la licence de tout dire sans rien laisser à deviner. La réserve +sacerdotale est plus favorable à la finesse et aux sous-entendus du +langage. La loi chrétienne de la charité n’est pas étrangère à +l’heureuse contrainte qui oblige le prêtre à émousser le trait d’une +malicieuse repartie. Les «bons mots» ecclésiastiques abondent, et les +recueils en sont pleins. Tout le monde en pourrait citer quelques-uns. +Il en est encore plus d’inédits qui font la joie des presbytères. En +voici un qui est bien actuel. Le curé d’une cité industrielle et +ouvrière fait visite au maire. Ce maire est, bien entendu, cabaretier et +communiste. Brave homme, au demeurant, il cause poliment avec son curé, +et veut lui faire honneur en élevant l’entretien sur les hauteurs des +idées. «Votre doctrine, dit-il au prêtre, a un avantage sur la nôtre, +elle est plus ancienne.--Je le crois bien, répond celui-ci, en montrant +sur les étagères du cabaret les bouteilles alignées, je le crois bien, +monsieur le maire, la nôtre a deux mille ans de bouteille!» + +La bonne humeur est la note dominante de l’esprit ecclésiastique. Dans +les circonstances où le prêtre, comme il arrive, est attaqué +publiquement, une réplique spirituelle et joviale met les rieurs de son +côté. Au reste, la camaraderie de la guerre a donné au jeune clergé une +assurance qu’il n’avait pas toujours auparavant. Le prêtre ancien soldat +a la riposte prompte et piquante. Le mot propre, qui peut être un peu +gros, n’exclut pas la cordialité. Le regard est ferme, le geste +vigoureux, mais la «poigne», qui tient l’insulteur en respect, se change +bien vite en poignée de main. Le cœur est le même, prêt à l’accueil et +au pardon: seulement, le silence ressemblant à la peur, il faut bien que +l’on sache que le prêtre n’a plus peur et qu’ayant été appelé comme les +autres à se faire tuer pour son pays, il entend se faire respecter comme +les autres. La bravoure de la parole n’est pas si banale qu’on pourrait +le croire, et elle n’est pas pour déplaire en France, où l’on applaudit +à tous les courages. + + + + +CHAPITRE IX + +LE PRÊTRE DEVANT L’OPINION + + +Il est tout naturel que le prêtre, étant un personnage public, connaisse +tour à tour les faveurs et les disgrâces de l’opinion. On répète +volontiers que la France n’est pas cléricale, sans doute pour l’avoir +été jadis abondamment. La politique, qui exploite tout, a contribué +depuis un demi-siècle à fortifier dans le peuple le préjugé contre le +«gouvernement des curés». Cependant, par un illogisme heureux, s’il est +vrai que le Français «moyen» n’aime pas les curés, il n’est pas moins +vrai qu’il aime son curé. Le fait le plus grave est l’impopularité, ou +tout le moins l’indifférence qui s’attache au clergé dans les milieux où +se débat l’avenir temporel des classes populaires. L’abstentionnisme +politique a conduit le prêtre à l’abstentionnisme social. Le point +faible des Églises établies, je veux dire étroitement unies à la +constitution des États, est de compromettre le sort des membres du +clergé national dans celui des classes occupantes et de séparer de la +cause de l’Église la cause du peuple toujours en travail d’une meilleure +condition. Peuple et clergé s’en vont sur des voies différentes. Le +clergé se plaint de n’être pas suivi, le peuple se plaint de n’être pas +entendu. + +La divergence des chemins remonte plus haut qu’on ne le pense +d’ordinaire, si l’on s’en rapporte à un témoignage qui n’est pas suspect +de parti pris démocratique. L’illustre archevêque de Cambrai, Fénelon, +écrivait, en 1707, à l’évêque d’Arras, ces remarques suggestives: «Les +pasteurs ont perdu cette grande autorité que les anciens pasteurs +savaient employer avec tant de douceur et de force; maintenant, les +laïcs sont toujours prêts à plaider contre leurs pasteurs devant les +juges séculiers, même sur la discipline ecclésiastique. Il ne faut pas +que les évêques se flattent de cette autorité; elle est si affaiblie +qu’à peine en reste-t-il des traces dans l’esprit du peuple. On est +accoutumé à nous regarder comme des hommes riches et d’un rang +distingué, qui donnent des bénédictions, des dispenses et des +indulgences; mais l’autorité qui vient de la confiance, de la +vénération, de la docilité et de la persuasion des peuples est presque +effacée. On nous regarde comme des seigneurs qui dominent et qui +établissent au dehors une police rigoureuse; mais on ne nous aime point +comme des pères tendres et compatissants qui se font tout à tous. Ce +n’est point à nous qu’on va demander conseil, consolation, direction de +conscience!» Ainsi cet évêque du grand siècle signalait, comme un +symptôme attristant, la diminution du sentiment filial chez les +chrétiens à l’égard de leurs chefs qu’ils avaient cessé d’aimer. Les +malheurs de l’Église de France ont rapproché tous les rangs de la +hiérarchie, mais l’affection selon le Christ n’est pas encore +redescendue du sommet jusque dans les masses profondes de notre peuple. +Le peuple, pour se donner, veut se sentir aimé pour lui-même. Quelle +est, de nos jours, l’opinion qu’il a du prêtre? + + * * * * * + +L’idée que se fait du prêtre le peuple des campagnes a beaucoup varié. +Elle est en rapport avec l’idée qu’il se fait de la religion. La +religion populaire, avec le progrès de l’instruction générale, s’est +épurée au cours des âges. Jadis, elle apparaissait, au fond des +consciences obscures, comme une sorte de magie mystérieuse au moyen de +laquelle les hommes essayaient de conjurer les mauvais sorts qui les +menaçaient de toutes parts en cette vie ou en l’autre. En ce temps-là, +l’agent visible de cette puissance occulte, c’est le prêtre. On le +craint encore, en certains endroits, plus qu’on ne l’aime. On lui +attribue pour faire du mal le même pouvoir que pour faire du bien. La +superstition s’en mêle. On suppose chez le prêtre le don d’opérer, sinon +des miracles, du moins des choses extraordinaires. Il a le secret +d’empêcher les «maléfices»; on a recours à lui contre les sorciers. Sa +seule présence suffit, dit-on, à éteindre les incendies. Vous êtes de +passage à la campagne, dans votre pays natal. Vous venez de la ville, où +vous occupez un poste ecclésiastique en vue. Vous rencontrez un brave +homme qui fut un de vos camarades d’enfance, vous causez. Lui, tout fier +et tout heureux, vous fait ses confidences. Il est mal portant, il a +l’estomac fort débile, il a vu le médecin qui n’en peut mais! Il a fait +maint pèlerinage à Sainte-Wilgeforte. En vain. Vous lui répondez en lui +donnant de bons conseils. Il boit vos paroles, il sourit d’un air +entendu. Il vous remercie et vous serre la main avec effusion. Vous +croyez n’avoir fait qu’une chose fort ordinaire, en causant +familièrement avec cet ancien compagnon de vos jeunes années. Vous ne +savez pas que vous avez accompli presque un miracle; car vous apprendrez +quelque temps après que l’estomac du paysan est revenu à l’état normal, +et cela, grâce à vous, je ne dis pas grâce à vos conseils, ils n’ont pas +été suivis; mais votre présence magique opéra toute seule et le délivra +de son mal. Ce n’est pas la faute du peuple si les curés ne font pas +plus de miracles. + +Superstition à part, le peuple, même indifférent, ne laisse pas de faire +au prêtre une place d’honneur dans la société. Il n’est pas toujours +prêt à demander ses services; il est parfois sceptique sur la mission et +sur les prérogatives du prêtre; il est même gouailleur et raconte +volontiers des histoires dans lesquelles le clergé n’a pas le beau rôle. +Cependant, sauf exception, le peuple «considère» le curé; il ne se +résigne pas à se passer de lui; il le veut pour être au village l’homme +de tous et de chacun, l’homme qui n’a pas de famille et qui appartient à +toutes les familles, l’homme qui n’a pas de métier et ne fait pas +concurrence aux autres, l’homme qui est le témoin des joies et des +deuils, que l’on peut toujours appeler comme le médecin des maladies +morales, et le confident des peines cachées. + +Le village est comme un corps sans âme, quand il est sans curé. La +politique ne change rien aux dispositions: les évêques connaissent des +maires d’opinion très avancée, qui n’ont pas peur de se compromettre en +venant à l’évêché demander pour leur commune la faveur de posséder un +curé pour elle toute seule. On fera ce qu’il faut pour lui être +agréable; on remettra le presbytère à neuf; on réparera l’église et le +clocher. + + +LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE + +La littérature est le miroir des mœurs et des idées de la société, on +sait cela, mais il faut ajouter que le miroir renvoie l’image et +multiplie les sentiments qu’il ne faisait d’abord que refléter. Le +théâtre et le roman, le roman surtout, sont les genres littéraires les +plus propres à la peinture des passions dominantes à une époque donnée. +Dans l’ancien régime, le prêtre jouissait d’une sorte d’immunité, et le +respect de la religion interdisait aux écrivains de mettre en scène les +ministres et les cérémonies de la religion. La censure ne l’aurait pas +permis, et s’il y avait çà et là des infractions à la règle, c’était +sous forme d’allusions, ou bien sous le couvert de pamphlets anonymes +que leurs auteurs supposés s’empressaient de renier. Témoin Voitaire +dont les tragédies fourmillent de critiques transparentes à l’adresse du +clergé, et qui poussa l’ironie jusqu’à dédier son _Mahomet_ au pape +Benoît XIV. + +Cependant, la crainte révérentielle qui entourait presque partout le +curé dans sa paroisse ne le mettait pas à l’abri des plaisanteries du +paysan, né malin. La veine des fabliaux n’est pas d’ailleurs épuisée. +L’esprit gaulois se rattrape toujours aux dépens de ses maîtres. La +haine est absente des contes et des bons mots dont, les curés font les +frais. La haine d’ailleurs n’a pas d’esprit. Histoires du Nord, +galéjades du Midi, le curé est le premier à les raconter et à en rire. +La popularité en France ne peut se passer du grain de sel de la +raillerie. Le moyen âge s’amusait de la cupidité de certains curés dans +le célèbre conte de «Brunain, la vache au prêtre». Le prêtre avait dit +au prône qu’il faut donner et que Dieu rend au double ce que l’on donne. +Un vilain et sa femme en furent touchés. Les voilà qui, au retour du +sermon, conduisent leur vache unique au curé. Celui-ci fait attacher la +vache avec la sienne, Blérain avec Brunain, sous prétexte de +l’apprivoiser. Mais Blérain n’est pas contente. Elle fait tant qu’elle +entraîne avec elle Brunain, la vache au prêtre, et revient chez son +maître qui s’écrie: «Dieu a vraiment doublé le don, car nous avons deux +vaches pour une.» + +Plus près de nous, le Béarnais Jean Palay, conteur populaire, recueille +les histoires qui courent les chaumières et dans lesquelles le curé fait +des niches à ses montagnards qui les lui rendent bien. «Le curé de +Sérou» est proche parent des curés d’Alphonse Daudet et de Roumanille. + +Cacaussus, qui veut se venger d’un mauvais tour de son curé, l’envoie, +sous le prétexte d’un mal subit, chercher à deux lieues de sa maison, +par une nuit de gelée et de verglas. Le prêtre, transi, s’engage à pied +à travers des chemins impraticables. Il arrive enfin au chevet du +prétendu mourant. Cacaussus se plaint à lui d’insomnies et lui demande +de refaire un de ces sermons qui l’ont si souvent endormi le dimanche à +l’église. Le curé, qui n’était pas en reste, se dit: A trompeur, +trompeur et demi... et il se sauva, confus, à travers la bourrasque de +neige. Le curé de Cucugnan se chargera de venger tous ses confrères en +reprenant l’avantage que lui donne la crainte de l’enfer. + +Cependant, le prêtre ne devient tout à fait un personnage littéraire +qu’avec la Révolution et le XIXe siècle. Ce ne fut d’abord pas pour sa +gloire, puisqu’il s’agissait, à l’époque de la Terreur, de détruire dans +le peuple ce qu’on appelait le fanatisme, en jetant sur le froc et sur +la soutane de la boue et du sang. + +La bataille pour ou contre l’Église est transportée sur le théâtre. La +Révolution terminée, Napoléon met bon ordre à ce dévergondage qui n’a +rien de littéraire et ordonne de jouer les classiques, à commencer par +_Polyeucte_. La Restauration ne se montre pas moins sévère, mais elle +est moins obéie. Le _Tartuffe_ devient la pièce à la mode, et tel est le +sens violemment antireligieux que le public prête à cette comédie que la +force armée doit un soir expulser le parterre. La Révolution de 1830 +émancipa encore une fois le théâtre, qui aggrava le répertoire ordurier +dans lequel prêtres et moines étaient peints sous d’affreuses couleurs. + +Depuis lors, l’anticléricalisme apprit à se mieux tenir. Le prêtre parut +encore au théâtre, mais, sauf une ou deux exceptions, ne fut pas livré à +la risée publique. Tout au plus fit-il sourire, car, en dépit des bonnes +intentions de Ludovic Halévy ou de Coppée et de tant d’autres, le curé +de théâtre ne rappelle que de fort loin le vrai curé de France. Du moins +il attire généralement le respect et la sympathie. C’était même un signe +des temps que la popularité du prêtre sur la scène pouvait passer pour +une leçon au parti politique qui s’efforçait de le rendre impopulaire +dans le pays. + + * * * * * + +Plus riche encore de figures ecclésiastiques, mais non moins +fantaisiste, le roman s’est emparé du prêtre comme d’un caractère +capable de piquer la curiosité du lecteur. En général, les romanciers +ont eu le souci de peindre le prêtre tel qu’ils le voyaient, sans trop +de parti pris. Mais l’ont-ils vu tel qu’il est? Le prêtre n’est pas un +héros de roman comme les autres. Certes, il a ses passions et ses +vertus, ses grandeurs et ses misères, il y a chez lui l’homme qui est +chez tous les hommes. Mais il est encore autre chose: il représente sa +fonction, et sa fonction est sujette à des interprétations diverses, +suivant la croyance de l’écrivain, qui introduit dans son œuvre une +personne qui est en même temps un «personnage». Ce qu’on peut dire de +moins désobligeant aux romanciers du XIXe siècle, c’est que l’homme leur +a caché le prêtre. Je ne saurais mieux dire que M. Joseph Ageorges sur +ce point: «Imaginez un peu ce que deviendrait le diocèse de Paris si on +nommait dans les paroisses les prêtres ordonnés par les romanciers. +Mettons Bournisien à Saint-Sulpice, Constantin à Saint-Germain-des-Prés, +Mouret à Saint-Étienne-du-Mont, l’abbé Jules au Sacré-Cœur, Courbezon +dans une chapelle de secours. Semons çà et là, Daniel, Gevrezin, le curé +Farjeas, Germane et les autres. Faisons un «chapitre de Notre-Dame» de +tous les Jérôme Coignard du bas feuilleton et poussons sur le siège +archiépiscopal un Mgr Bienvenu quelconque, avec Tigrane pour vicaire +général, vous aurez beau y joindre un «conseil des œuvres» composé de +Victor Hugo, de Ferdinand Fabre, d’Halévy, de Zola, de Theuriet, de +Huysmans, de Lafargue, et de vingt-cinq autres, je ne donne pas quinze +jours à l’Église de Paris pour tomber dans les plus joyeuses et les plus +tristes aventures!» + +Le plus difficile n’est pas d’habiller d’une soutane plus ou moins bien +taillée un caractère banal, sujet à des faiblesses humaines, ou même +orné de qualités sympathiques: ceci est à la portée de tout le monde, et +ne vaut à l’auteur ni éloge ni blâme. La plus redoutable épreuve est de +créer un type de prêtre remplissant tout l’idéal de son ministère et ne +laissant pas d’être un personnage réel et vivant, un homme de Dieu, +soit, mais un homme, dont le lecteur puisse dire: «Je l’ai rencontré.» +C’est là l’écueil où ont échoué Chateaubriand et Lamartine eux-mêmes. Le +père Aubry et Jocelyn ont pour excuse le cadre qui les met à lui seul +hors de la vie ordinaire. Il ne faut pas leur chercher chicane sur leur +orthodoxie, et encore moins sur leur liturgie. Le grand réaliste Balzac +serre de plus près la réalité, mais son Birotteau est un pauvre homme, +au total, et seul son curé de village s’élève jusqu’à la beauté d’un +cœur d’apôtre et d’une âme évangélique. M. Paul Bourget n’aime pas les +abbés démocrates, mais il a le sens catholique et sait donner aux +prêtres le rôle, la dignité, le ton de leur vocation. + +Autre chose est de placer dans un roman, comme un personnage accessoire, +une silhouette ecclésiastique; autre chose est de tenter pour la +corporation tout entière une large peinture de mœurs comparable à +l’œuvre que Balzac réalisa pour les différentes classes de la société. +Ferdinand Fabre voulut être le Balzac de la hiérarchie de l’Église. Il +n’omit aucun travers: il campa quelques types qui forcent l’attention, +et parmi les plus saillants l’abbé Tigrane, l’ambitieux. Peut-être ses +personnages s’offriraient-ils en une plus lumineuse perspective, s’ils +paraissaient plus dégagés de l’abondance et de la minutie des détails +descriptifs où se complaît le romancier, dont l’enfance a dû s’écouler +dans la familiarité des cérémonies, des coutumes et des ustensiles +sacrés. + +En résumé, les prêtres ne gagnent pas à se présenter sous la figure de +héros de roman. Imparfaits, ils perdent en considération ce que l’auteur +exploite à leurs dépens. Parfaits, ils risquent de sembler irréels et +fades. Heureux les prêtres qui n’ont pas d’histoire!... Les meilleurs et +les plus vrais sont ceux dont on ne parle pas. L’art de les ajuster à +une œuvre littéraire serait de les prendre sur le vif, dans la +simplicité de leur genre de vie; c’est ce qu’a voulu faire Jules +Pravieux. Je demanderais grâce toutefois pour un roman ecclésiastique +qui mettrait en scène un prêtre tel que l’oncle de Sylvain Briollet. +C’est dans un homme de grand cœur la fleur de l’esprit ecclésiastique, +le raffinement du lettré et de l’artiste, le curé français tel que l’a +fait l’ancienne Église de France et l’ancienne culture classique. Et ce +roman sans aventures est écrit dans la langue d’un Anatole France +chrétien. M. Maurice Brillant y a-t-il pensé? Les opinions de l’abbé +Boisard nous relèvent des opinions de l’abbé Jérôme Coignard. + + + + +ÉPILOGUE + +LE PRÊTRE ÉDUCATEUR + + +On n’apprend rien à personne en disant que les débris du savoir antique, +après le désastre de la civilisation submergée par les Barbares, furent +sauvés, recueillis dans les monastères. La science fut alors le monopole +de l’Église et une des occupations des clercs. Science et clergie furent +synonymes. Même après que les arts libéraux furent sortis des cloîtres +pour se séculariser, le clergé ne cessa pas de tenir son rang dans la +recherche intellectuelle et dans l’enseignement. Tous les domaines du +savoir humain comptent des illustrations ecclésiastiques. Sans parler de +la théologie, qui suffirait à la gloire du clergé, et sans remonter +jusqu’au moine anglais Roger Bacon, un des pères de la physique et de la +chimie, l’Église de France a fourni des maîtres dans tous les genres. +Inutile de rappeler les noms des orateurs ou des écrivains qui, depuis +Bossuet et Fénelon jusqu’à Lacordaire et à Lamennais, sont l’honneur des +lettres françaises. La philosophie a le chanoine Gassendi et le Père +Malebranche, émules de Descartes: les mathématiques, le Père Mersenne; +la physique, l’abbé Mariotte et l’abbé Nollet; l’histoire, le Père +Daniel, jésuite, l’abbé Fleury, et de nos jours, avec d’autres méthodes, +Mgr Duchesne. Il serait injuste de ne parler que des célébrités, et de +passer sous silence ces prêtres érudits qui meurent souvent inconnus, +sauf dans la petite ville ou tout au plus dans la province où ils ont +travaillé. Tel curé de campagne s’est fait l’historien de sa paroisse; +tel autre a abordé la grande histoire, comme l’abbé Gorini, qui releva +les erreurs du célèbre historien Augustin Thierry. La création des +Universités catholiques a suscité des vocations scientifiques ou +littéraires qui s’ignoraient, par exemple celle du regretté abbé +Rousselot, l’inventeur de la phonétique expérimentale. Le plus grand +bienfait que l’esprit français doit au clergé est celui de la culture +humaniste. Le siècle de la Renaissance qui avait remis le monde à +l’école des Anciens se prolongea, dans les collèges des Jésuites en +particulier, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Le latin surtout était +couramment parlé et élégamment écrit par les maîtres et par leurs +élèves. Santeuil dans ses hymnes faisait penser aux odes d’Horace. Le +cardinal de Polignac réfutait Lucrèce en vers latins, malgré la +difficulté du sujet, comme aurait pu le faire un contemporain du poète. +Le Père La Rue chantait les jardins dans la langue de Virgile, ce qui +supposait plus de talent que Delille n’en mettait à traduire l’auteur +des _Géorgiques_. Qu’on ne sourie pas: les vers latins de collège ont eu +leur influence sur la poésie française. Je ne serais pas surpris si les +chercheurs découvraient une parenté entre ces exercices scolaires, alors +si appréciés, et le renouveau romantique commencé avec André Chénier et +poursuivi avec Victor Hugo. + +Quoi qu’il en soit, l’humanisme nous a été transmis par les maîtres du +XVIIe et du XVIIIe siècle, dont les plus célèbres étaient des Jésuites. +Le XIXe siècle dut faire dans les études secondaires une place plus +importante aux sciences mathématiques. L’Université napoléonienne adapta +ses méthodes aux besoins nouveaux, même au détriment de la vieille +culture. Le clergé, héritier des traditions de l’Église, sauva tout ce +qu’il put de la discipline classique. Ses collèges n’ont pas laissé +s’éteindre le flambeau des anciens. + +La conquête de la liberté d’enseignement, en 1850, obligea les jeunes +prêtres à acquérir les grades universitaires, et ce fut un bienfait pour +leur formation intellectuelle. Une élite ecclésiastique se créa de la +sorte dans chaque diocèse, qui, après avoir passé quelques années dans +les collèges, se consacra ensuite au ministère pastoral avec un esprit +plus affiné et des connaissances plus étendues. On sait bien ce que les +générations élevées dans les établissements catholiques doivent à +l’éducation qu’elles y ont reçue; on ne pense peut-être pas assez à ce +que le clergé de France doit au stage que bon nombre de ses membres ont +fait dans l’enseignement. Un peu de statistique en dira plus long que +les considérations générales. La province ecclésiastique du Nord et du +Pas-de-Calais, composée des diocèses de Cambrai, d’Arras et de Lille, +compte, sur un total d’environ trois mille prêtres, 283 licenciés ès +lettres ou ès sciences, 18 docteurs ès lettres ou ès sciences, 38 +docteurs en théologie, philosophie, droit canon, en tout 339 +ecclésiastiques munis de diplômes d’études supérieures. Il est vrai que +Lille est le siège d’une Université catholique. + +Le clergé français, en définitive, est redevable d’une partie du +prestige dont il jouit à sa fonction d’éducateur. + +Éducateur, le prêtre l’est encore dans le sens le plus large du mot, +même quand il est voué aux fonctions sacerdotales proprement dites. +Qu’est-ce que la prédication, sinon une éducation prolongée, étendue à +toutes les classes et à tous les âges? Qu’est-ce que la confession, ou, +si l’on veut, la direction? Personne, j’imagine, ne prendrait plus au +sérieux les terreurs que Michelet feint d’éprouver à la vue d’un +confessionnal et à la pensée des prétendues scènes d’envoûtement moral +qui s’y déroulent. Le directeur selon la Bruyère, s’il a existé, n’est +plus qu’un mythe. Reste le confesseur qui entend les confessions et qui +absout. Ne ferait-il que cela, qu’il serait déjà l’homme le plus utile à +l’État, puisque l’État n’a guère à craindre du pécheur qui confesse son +péché et soumet ainsi sa conscience à la morale de l’Évangile. Mais le +confesseur n’est pas seulement l’homme qui absout indéfiniment; il est +le conseiller qui remet les coupables dans la voie droite, qui relève +les volontés chancelantes, qui rend l’espérance aux malheureux et donne +à tous le mot d’ordre du devoir. La confession est à la fois un frein et +un élan. Certes, une nation qui se confesse n’est pas pour cela exempte +de misères, car l’esprit est prompt et la chair est faible, mais je +n’ose pas me demander ce qu’il adviendrait d’un peuple qui ne se +confesserait plus. Le prêtre est en vérité un éducateur sans pareil; il +donne la leçon, il signale la faute, et il l’efface. Le pécheur, en +recouvrant l’innocence, retrouve la force perdue. Ce n’est pas tout. +L’homme n’est qu’ébauché par la parole et par l’absolution. Il faut +achever l’œuvre, et c’est dans la communion au corps et au sang, à l’âme +et à la divinité de Jésus-Christ dans l’Eucharistie que le chrétien +approche de la perfection. De l’aveu de Taine lui-même, et quelque +attitude que prenne la raison devant le mystère, la religion est une +admirable éducatrice de l’humanité. Ce que l’historien dit du +christianisme en général est encore plus vrai de la plus chrétienne des +religions, la religion catholique. «Elle est la grande paire d’ailes +indispensable pour soulever l’homme au-dessus de lui-même, au-dessus de +sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers +la patience, la résignation et l’espérance, jusqu’à la sérénité, pour +l’emporter, par delà la tempérance, la pureté, et la bonté, jusqu’au +dévouement et au sacrifice!» + +Mais qui donc instruit et élève, absout et purifie au nom de la +religion? Le prêtre, tout simplement. Si Platon l’eût connu, ce n’est +pas lui qui l’eût chassé de sa République. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + AVANT-PROPOS 5 + CHAPITRE I + COSTUME ET USAGES ECCLÉSIASTIQUES 7 + CHAPITRE II + LA FORMATION DU PRÊTRE 15 + CHAPITRE III + LE CURÉ DE CAMPAGNE 31 + CHAPITRE IV + LE CURÉ DE VILLE 45 + CHAPITRE V + LE PRÊTRE PRÉDICATEUR 55 + CHAPITRE VI + LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE 69 + CHAPITRE VII + LE PRÊTRE ET LA POLITIQUE 84 + CHAPITRE VIII + L’ESPRIT ECCLÉSIASTIQUE 96 + CHAPITRE IX + LE PRÊTRE DEVANT L’OPINION 108 + ÉPILOGUE: LE PRÊTRE ÉDUCATEUR 120 + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77245 *** |
